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-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Le meilleur ami, by René Boylesve.
-</title>
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-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le meilleur ami, by René Boylesve</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le meilleur ami</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: René Boylesve</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 08, 2021 [eBook #65031]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEILLEUR AMI ***</div>
-<p class="c large">RENÉ BOYLESVE</p>
-
-<h1><span class="small">LE</span><br />
-MEILLEUR AMI</h1>
-
-<p class="c">— ROMAN —</p>
-
-<p class="c small">CINQUIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br />
-3, <span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><span class="i">Il a été tiré de cet ouvrage</span><br />
-<span class="small">TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE</span><br />
-<span class="i">et</span><br />
-<span class="small">DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE</span>,<br />
-<span class="i">tous numérotés.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A<br />
-<span class="large">MARCEL BOULENGER</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large">LE MEILLEUR AMI</p>
-
-
-
-<h2 class="nobreak" title="I"></h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>« C’est une vieille histoire qui
-reste toujours nouvelle, et celui à
-qui elle vient d’arriver en a le
-cœur brisé. »</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Henri Heine</span> (<i lang="it" xml:lang="it">Intermezzo</i>).</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>J’évite ordinairement de passer par
-cette avenue Raphaël qui me rappelle
-trop de souvenirs. Un hasard m’y a mené
-tantôt ; j’accompagnais un ami ; nous
-causions ; je levais les yeux à peine ;
-pourtant je crois bien avoir aperçu la
-pelouse du tennis, le tramway qui grince
-en tournant vers la Muette, et le jeu de
-bagues. Tout à coup, nous sommes arrêtés
-par un sol boueux, creusé d’ornières
-dégoûtantes, et mon compagnon me dit :</p>
-
-<p>— Tiens ! c’était là l’hôtel des Chanclos !… bon Dieu !
-comme tout passe !…</p>
-
-<p>Il fallut donc s’arrêter là, d’abord pour
-tourner la boue, et puis pour voir ce qui
-est maintenant à la place de l’ancienne
-habitation des Chanclos. Une sorte de
-palais monumental a dévoré le joli hôtel
-du baron de Chanclos et son voisin, celui
-de la princesse V*** ; et les arbres admirables
-des deux parcs, ces beaux platanes,
-ces marronniers, ces vieux ormes
-tordus, ces érables d’argent, dont le feuillage
-se diversifiait si gaiement même
-avant l’automne, un boulingrin solennel
-et plat en a rasé la forêt, la gaieté, la
-fantaisie colorée et l’agréable ombrage,
-pour découvrir, en noble perspective, au
-bout du jardin français, une fontaine,
-elle aussi monumentale, et copie de Versailles.
-Enfin, il ne reste rien du passé,
-que nos souvenirs ; et, puisque sous notre
-régime de bouleversements rapides, la
-chose écrite seule a quelque chance de
-se faufiler entre les décombres et les
-murs nouveaux, je veux essayer d’évoquer
-à la place de ce qui est aujourd’hui,
-ce qui n’est plus et qui, il n’y a pourtant
-pas de cela dix ans, était la jeunesse,
-la vie charmante, la plus riante promesse
-d’avenir. « Bon Dieu ! comme tout
-passe !… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="II"></h2>
-
-<p>C’est la voix de Bernerette de Chanclos
-qui me frappe avant toute chose au
-moment où je me penche sur ce trou
-déjà obscur qu’est une dizaine d’années
-en arrière. Je l’entends, sous les marronniers
-garnis de feuilles nouvelles… C’était
-une voix qui, vers la quinzième année,
-avait pris je ne sais quel timbre à la fois
-argentin et grave, laissant, après coup,
-une résonance comparable à celle de certains
-angélus frais et mélancoliques,
-qu’on n’entend que dans la campagne à
-la tombée du jour : quand Bernerette
-avait parlé, comprend-on cela ? ce n’était
-pas fini ; elle avait projeté dans l’atmosphère
-quelque chose d’exquis, et qui
-voletait ou demeurait là, en suspension,
-comme des vapeurs ou des parfums. Et
-cette voix n’était pas juste dès que l’on
-essayait de l’employer pour le chant,
-c’est assez étrange ; et Bernerette avait,
-en outre, un petit défaut de prononciation,
-un besoin de manger quelques syllabes,
-comme si elle eût été pressée, la
-pauvre petite, et comme si les mots lui
-eussent paru trop longs pour le peu de
-temps qui lui était donné. Ce défaut-là
-pouvait bien être un charme. J’entends
-cette voix sous les marronniers !… J’arrivais,
-en familier de la maison, et Bernerette
-me criait de loin :</p>
-
-<p>— Henri ! Henri ! il y a du nouveau :
-nous nous costumons le 23 !</p>
-
-<p>Tout est fini. La voix joyeuse qui a
-résonné ainsi sous les marronniers ne
-résonnera plus nulle part ; et les marronniers
-qui en ont arrêté les vibrations
-pour les garder plus délicieuses, sont
-dépecés et brûlés. Oh ! la petite torture
-subtile et savante qu’est un instant précis
-d’autrefois qui apparaît en fantôme !</p>
-
-<p>Je me souviens qu’après m’avoir annoncé
-la soirée, Bernerette empoigna un
-bout de chien loulou nommé Joë, qu’elle
-avait, et, le tenant par les pattes de
-devant, elle lui fit faire prestement trois
-tours de ronde. Je voulus être de la
-partie ; je saisis une main de Bernerette
-et une patte de Joë, et nous tournâmes
-jusqu’à ce que le chien se fâchât.</p>
-
-<p>J’avais vingt-cinq ans, Bernerette dix-neuf.
-Je n’étais pas trop gai de ma nature ;
-elle non plus ; mais la perspective d’un
-bal costumé a des vertus qu’on cherche
-en vain à approfondir : notre désir d’être
-ou de paraître différent de ce que nous
-sommes suffit peut-être à en expliquer
-l’attrait considérable chez la plupart
-des femmes et des hommes.</p>
-
-<p>Elle se mit aussitôt à me parler de ce
-bal costumé et me dit que sa mère avait
-invité et fait inviter « des quantités de
-gens », jusqu’à des inconnus, pour danser.
-Elle sourit finement en disant « des
-inconnus », parce qu’elle avait un goût,
-peut-être excessif, de l’imprévu, de la
-chose nouvelle, et je la taquinais là-dessus
-quelquefois :</p>
-
-<p>— Vous êtes lasse de vos amis, Bernerette ;
-vous en voudriez d’autres !…</p>
-
-<p>— Non ! disait-elle. Mais le prince
-Charmant, dame ! pour qu’il se présente,
-il faut bien que les portes soient ouvertes !</p>
-
-<p>Elle ne songeait pas le moins du monde
-à me faire mal, en disant cela. Hélas ! je
-ne prétendais pas à jouer jamais le rôle
-de prince Charmant : il y avait si longtemps
-que j’étais l’ami de Bernerette !
-A présent, quand je recueille les souvenirs
-de ce temps-là, je m’aperçois que
-moi, j’aimais Bernerette. Mais je ne le
-croyais pas. On peut aimer sans savoir
-qu’on aime : c’est que, pour nous cacher
-un sentiment inopportun, l’esprit recourt
-à des ruses merveilleuses. Dépourvu du
-bandeau qui m’aveuglait, est-ce que j’aurais
-pu approcher Bernerette deux fois
-la semaine sans faire la figure d’un jeune
-homme aspirant à sa main ? La main de
-Bernerette, non vraiment, je n’y pensais
-pas ! Je n’étais qu’un petit avocat, débutant
-et quelconque. Mademoiselle de
-Chanclos était ce qu’on appelait encore
-dans ce temps-là un « très beau parti ».
-Aussi il fallait voir comme j’avais le cœur
-léger, comme je badinais, riais, soulevais
-les épaules lorsqu’il s’agissait de ces
-passions auxquelles on fait allusion dans
-les saynètes et dans les pièces de vers
-fameuses que l’on récite dans les salons
-ou que l’on chante au piano ! D’être
-jamais épris, moi, ah ! non, je ne courais
-pas risque que l’on me suspectât ! Pour
-moi-même comme pour tout le monde,
-ah ! que j’étais donc un garçon tranquille !…</p>
-
-<p>Comme Bernerette disait avoir choisi
-pour elle, à ce bal, le costume de <i>la
-Finette</i> de Watteau, je m’écriai :</p>
-
-<p>— Bravo ! vous me donnez une idée !</p>
-
-<p>— Laquelle ?</p>
-
-<p>— Je serai, moi, <i>l’Indifférent</i> !</p>
-
-<p>Madame de Chanclos descendait à ce
-moment les marches du perron ; elle
-m’entendit et dit :</p>
-
-<p>— Voilà qui vous ira bien.</p>
-
-<p>Et le bal eut lieu le 23. Je ne le vis
-guère. J’y fus de très mauvaise humeur
-et le quittai rapidement. C’est ce soir-là
-qu’il m’apparut que je n’avais de vrai
-plaisir qu’auprès de Bernerette. Bernerette
-se prodiguant à tous ne fut pas à
-moi deux minutes. Elle avait beaucoup
-de succès avec son toquet, son pli Watteau,
-sa guitare ; il y avait ce qu’on a
-raison de nommer un monde fou ; des
-jeunes gens nombreux, des danseurs en
-quantité suffisante ; et <i>la Finette</i>, c’est-à-dire
-la grâce, la fantaisie, l’esprit, la
-chanson qui fait rire et pleurer, passait
-et repassait des bras d’un mousquetaire
-encombrant à ceux d’un long imbécile
-d’arlequin ; des bras d’un Incroyable à
-ceux d’un Roméo ; des bras d’un nègre
-authentique, en roi mage, hideux, à ceux
-d’un magnifique lancier de Nemours,
-beau, svelte et grand garçon, qui vint à
-moi, après un quadrille, et me dit en me
-tendant la main :</p>
-
-<p>— Mes compliments, mon cher, tu es
-joliment bien dans la maison : nous
-avons causé de toi tout le temps, mademoiselle
-de Chanclos et moi…</p>
-
-<p>Je n’avais pas reconnu en lui un ancien
-camarade de lycée, Claude Gérard. A
-peine avions-nous échangé quatre mots,
-qu’une Junon le réclamait, et je vis que
-plusieurs femmes le suivaient des yeux.
-Peu après, Bernerette valsait avec un
-homme masqué par une tête de veau. Je
-m’en allai. Devina-t-elle, je ne sais comment,
-ma retraite ? La voilà qui échappe
-à ce monstre et qui court à moi :</p>
-
-<p>— Henri ! Henri ! vous partez ?</p>
-
-<p>Je remontai quatre marches pour la
-saluer. J’étais heureux qu’elle me retînt.
-Quand je fus près d’elle, elle posa sa
-main près de sa bouche, pour parler bas,
-et moi je souriais niaisement parce
-qu’elle s’apprêtait à ne parler qu’à
-moi seul. Elle me dit, pour moi seul en
-effet :</p>
-
-<p>— Qui est-ce, dites, le lancier avec le
-plastron jaune ?… il vous connaît ; nous
-avons parlé de vous tout le temps !…</p>
-
-<p>— Il se nomme Claude Gérard.</p>
-
-<p>— Je le sais, parbleu ? On me l’a présenté,
-peut-être ! mais qui est-ce ?</p>
-
-<p>— C’est un joli garçon !</p>
-
-<p>— Vous faites exprès de me faire enrager.
-D’ailleurs, ce que je vous demande
-là, je m’en moque, vous pensez !…
-Alors, vous vous en allez, Henri ?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Allons vous n’êtes pas gentil !</p>
-
-<p>Je lui dis adieu : je descendis quelques
-marches ; mais elle demeurait penchée
-sur l’escalier. Je pouvais bien croire
-qu’elle était fâchée de me voir si tôt partir.
-Alors je me retournai vers elle et lui
-souris encore aussi niaisement que la
-première fois. Tout à coup, je sentis
-comme un démon qui m’obligea de dire
-à Bernerette :</p>
-
-<p>— Je vous donnerai des détails sur
-Claude Gérard !</p>
-
-<p>— Ah ! fit-elle.</p>
-
-<p>Et je vis dans son œil que c’était cela
-même qu’elle attendait, penchée sur la
-rampe.</p>
-
-<p>— Mais, dites-moi tout de suite, reprit-elle,
-c’est un jeune homme qu’on peut
-recevoir ?…</p>
-
-<p>— Sans travestissement ? Mais oui, Bernerette !</p>
-
-<p>Elle n’insista plus pour me retenir ;
-elle quitta l’escalier et disparut.</p>
-
-<p>Je rentrai chez moi à pied, par le plus
-long. Je marchai beaucoup, cette nuit-là.
-Dieu ! qu’il faisait beau sous ces allées
-du Ranelagh, voûtes de verdure, silencieuses
-et profondes ! Comme un petit
-hôtel, environné d’un jardin, a l’air de
-bien dormir !… Les maisons, dans la rue,
-le passant les frôle, il les touche et il
-semble un peu qu’il leur marche sur les
-pieds ; mais derrière ces grilles, ces haies
-de fusains et ces plates-bandes gazonnées,
-sombre velours si pur, les petits hôtels
-ont un sommeil abrité, heureux, et qui
-fait du bien au passant. Leur paix et la
-fraîcheur nocturne me retinrent, — je le
-croyais du moins, — et je fus près d’une
-heure à faire les cent pas dans le Ranelagh.</p>
-
-<p>Et puis, quelques journées passées, du
-travail, des soucis d’autre sorte atténuèrent
-le malaise de cette soirée. Je ne
-pensais pas trop aux mousquetaires, aux
-arlequins, aux nègres ni au lancier de
-Nemours, lorsque, avant même d’avoir
-revu Bernerette, je me trouvai nez-à-nez,
-sur le boulevard des Capucines, avec l’ex-lancier
-en personne, Claude Gérard. Il
-m’aborda avec bonne humeur et franchise :</p>
-
-<p>— Ah ! bien, mon vieux, la drôle de
-chose ! On reste dix ans sans se croiser
-seulement dans la rue, et voilà deux rencontres
-dans la même semaine !…</p>
-
-<p>— La vie a plus de fantaisie que les
-hommes.</p>
-
-<p>— Te souviens-tu du père Passereau ?</p>
-
-<p>C’était notre commun professeur de
-rhétorique. Et les souvenirs de lycée
-affluèrent. Nous fûmes, sans nous être
-aperçus du chemin, sur la place de la
-Concorde. Gérard ne me dit mot de la
-soirée du Ranelagh ; je n’y fis moi-même
-aucune allusion ; il semblait bien aise de
-me revoir ; il parlait avec abondance et
-sans m’ennuyer, je l’avoue ; je jugeai tout
-de suite qu’il était demeuré le brave garçon
-que j’avais connu sur les bancs. Il
-était vraiment joli homme ; je le voyais
-bien au regard des femmes qui allaient à
-lui comme les papillons du soir à la
-lumière ; mais lui ne semblait pas y prendre
-garde ; il n’en tirait aucune vanité ; il
-était accoutumé, sans doute, à ces hommages
-muets des inconnues ; peut-être en
-était-il las.</p>
-
-<p>Comme nous inclinions vers le boulevard
-Saint-Germain, en face du Palais-Bourbon,
-une jeune femme, d’une beauté
-célèbre, portant une des premières toilettes
-printanières, passa dans une victoria
-découverte et donna à mon compagnon,
-le temps que les chevaux ralentissaient
-au tournant, ses yeux splendides ;
-tout autre homme en eût été affolé. Je ne
-pus me retenir de le lui faire remarquer.
-Il sourit. Je lui dis :</p>
-
-<p>— Tu sais qui est cette femme ?</p>
-
-<p>Il ne le savait pas. Je la lui nommai. Il
-me dit :</p>
-
-<p>— J’ai une amie que je te présenterai si
-tu me fais l’amitié de venir un soir dîner
-chez moi sans cérémonie.</p>
-
-<p>Est-ce que l’appréhension que j’avais
-eue lors du bal costumé n’était pas
-absurde ? Voyons ! Pour deux simples
-questions de Bernerette : « Ce jeune
-homme, quel est-il ? Et peut-on le recevoir ? »
-voilà mon esprit et mon cœur en
-campagne, et je passe une nuit blanche à
-marcher comme un homme trahi !… Que
-ce jeune homme eût plu à Bernerette,
-quoi d’extraordinaire à cela ? D’autres
-jeunes gens, à ma connaissance, déjà
-précédemment avaient plu à Bernerette.
-Quant à Claude Gérard, il ne m’avait
-même pas parlé d’elle ; les femmes lui
-étaient assez indifférentes ; il avait une
-maîtresse qui les devait éclipser toutes,
-c’était évident. J’allais la connaître.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="III"></h2>
-
-<p>Je dînai au Ranelagh avant d’aller chez
-Claude Gérard. Là, il ne fut parlé que de
-la soirée, mais de Claude Gérard à peine.
-On l’avait trouvé bien ; il avait fait honneur
-au bal costumé, oui, mais d’autres
-jeunes gens aussi. Allons ! ce n’était pas
-celui-là encore qui « nous » ravirait Bernerette !
-Et je pensais ce « nous » un peu
-comme l’eussent fait monsieur ou madame
-de Chanclos, peu pressés, cela va sans
-dire, de marier leur enfant unique. Ce fut
-d’un ton bien dégagé, vraiment, que je
-dis à Bernerette, pour m’acquitter de
-ma promesse :</p>
-
-<p>— Je vais vous donner les quelques détails
-annoncés sur ce monsieur Gérard !…</p>
-
-<p>— Donnez ! dit-elle.</p>
-
-<p>— Eh bien ! c’est un auditeur au Conseil
-d’État : il est sérieux, intelligent, de
-bel avenir…</p>
-
-<p>— Tant mieux pour lui !</p>
-
-<p>— De famille provinciale… fortune
-modeste, au moins d’apparence, mais…</p>
-
-<p>— Que voulez-vous que cela me fasse ?…</p>
-
-<p>— Ses mœurs sont pures, autant que
-j’en ai pu juger en me promenant avec
-lui, pour vous complaire, de la Madeleine
-à l’Odéon…</p>
-
-<p>— Merci mille fois !</p>
-
-<p>— Ah ! j’oubliais : officier de réserve,
-2<sup>e</sup> dragons…</p>
-
-<p>— Mais je m’en moque !…</p>
-
-<p>— Bon ! Très bien. Ne parlons plus de
-lui.</p>
-
-<p>— Ah ! vous savez que maman l’a
-réinvité ?…</p>
-
-<p>— Parfait !</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous ?…</p>
-
-<p>— Rien du tout.</p>
-
-<p>Elle paraissait plus animée que de
-coutume ; elle parlait beaucoup ; elle sautait
-dans les allées du jardin, comme cinq
-ou six ans auparavant, lorsqu’elle était
-encore une fillette. Que le pauvre Joë fut
-donc bousculé !</p>
-
-<p>Il y avait une chaumière rustique au
-fond du jardin, que l’on éclairait le soir
-au moyen d’une grosse lanterne vénitienne
-arrondie en ballon et de la couleur
-d’une orange. Assis dans des fauteuils
-d’osier, monsieur et madame de Chanclos,
-quelques amis et moi, nous regardions
-jouer Bernerette et son chien.</p>
-
-<p>— Je ne sais pas ce qu’elle a, dit sa mère.</p>
-
-<p>— Elle est jeune, dit un ami de la famille.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je reverrai longtemps cette danse à la
-lueur orangée de la lanterne. Je la trouvais
-insolite, quoique Bernerette eût
-coutume de s’agiter ainsi parfois avec le
-pauvre Joë, et il n’y avait pas si longtemps,
-n’avions-nous pas dansé, Bernerette,
-Joë et moi-même, à l’annonce de
-« la soirée du 23 » ! Il ne faut qu’un peu
-de mélancolie pour voir plus profondément
-dans les scènes d’apparence ordinaire.
-Je n’en manquais pas sans doute,
-et il me sembla que Bernerette, en s’agitant,
-abandonnait tous les mouvements
-de la jeunesse insouciante et pure ; elle
-secouait ses bras, ses jambes, son jeune
-corps si souple, et j’en voyais tomber un
-à un les derniers gestes puérils, qu’une
-grâce, une langueur nouvelles remplaçaient
-à mesure en embarrassant peu à
-peu l’enfant métamorphosée en femme.
-Je me souviens d’un rien : après avoir
-sauté sur la pelouse, par-dessus Joë, elle
-porta la main à son sein qu’elle avait
-senti vibrer, et aussitôt elle fut un peu
-gênée et s’assit. Ses tempes étaient moites,
-ses beaux cheveux d’un blond d’or penchaient
-d’un côté, et elle les empoigna
-pour les remettre d’aplomb. A ce
-moment, je vis pour la première fois
-sous ses yeux une presque inappréciable
-cernure dont la courbe alliée au dessin
-du nez donnait à sa physionomie un air
-de gravité surprenant ; et son bras levé,
-sa gorge saillante et sa bouche entr’ouverte
-me troublèrent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="IV"></h2>
-
-<p>J’allai quelques jours après chez
-Claude Gérard. Ah ! la singulière émotion
-que la mienne ! Est-ce que je haïssais ce
-Gérard ? Est-ce que je n’éprouvais pas un
-certain plaisir à l’approcher, à le connaître ?</p>
-
-<p>Il habitait un petit appartement, rue
-de Vaugirard, entre la rue Bonaparte et
-le musée du Luxembourg, dans une
-maison vieillotte, à porche vénérable et
-belle cour. On grimpait tout en haut.
-Une bonne proprette m’introduisit dans le
-« bureau de monsieur », bureau, ma foi,
-fort bien, avec bibliothèque vitrée contenant
-la rigide collection du <i>Dalloz</i>,
-pendule familiale de zinc doré, photographies
-de gens intègres et de professeurs
-en robe ; des codes partout, et la
-<i>Gazette des Tribunaux</i>. Quel sérieux !
-Non, rien, rien vraiment, d’un séduisant
-jeune homme de vingt-sept ans !</p>
-
-<p>Claude parut et me dit aussitôt :</p>
-
-<p>— Que je t’avertisse : motus, devant
-mon amie, sur la soirée chez les Chanclos…
-A propos, ces gens sont bien
-gentils : ils me bombardent d’invitations…
-Pendant que nous sommes seuls,
-donne-moi un avis : dois-je accepter ?</p>
-
-<p>— Drôle d’avis ! n’es-tu pas d’âge à
-savoir ?…</p>
-
-<p>— Je veux dire tout simplement :
-« Est-ce une maison où l’on se rase ? »</p>
-
-<p>— Ce n’est pas non plus une maison où
-l’on s’amuse. Le père et la mère, tu as pu
-en juger, même sous le travestissement,
-ne sont pas ce qu’on appelle de « joyeux
-fêtards ». On lit chez eux la <i>Revue des
-Deux Mondes</i>, et l’on fait maigre le vendredi.</p>
-
-<p>— Tu comprends, dit-il, moi, si je vais
-dans le monde, j’aime que ce soit pour
-me détendre un peu.</p>
-
-<p>Je souris, non sans inquiétude. Qu’appelait-il
-« se détendre », puisqu’il vivait
-librement chez lui, en garçon, avec sa
-maîtresse ?</p>
-
-<p>Deux jeunes gens entrèrent : l’un était
-son collègue au Conseil d’État, l’autre un
-élève de l’École des sciences politiques. Ni
-l’un ni l’autre, pas plus que Gérard,
-d’ailleurs, n’avaient cette attitude gourmée
-ou fate que l’on prête volontiers à
-ces messieurs des doctes écoles ou des
-corps imposants de l’État : ils semblaient
-d’assez gais compagnons même, mais ils
-mirent une sourdine à leurs propos et
-rectifièrent leur tenue quand la jeune
-femme, qui jouait ici le rôle de maîtresse
-de maison, entra. Ils la connaissaient ;
-lui serrèrent la main. On me présenta :</p>
-
-<p>— Isabelle !</p>
-
-<p>Isabelle n’était ni jolie ni très jeune.
-C’était une femme menacée d’embonpoint,
-les cheveux teints, la figure et la bouche
-assez fraîches. On ne savait si elle était
-timide ou guindée ; elle ne semblait pas
-à son aise ; et les deux amis et Gérard lui-même
-avaient je ne sais quoi de bien
-compassé depuis qu’elle était là. On se
-fût cru chez un ménage bourgeois, où la
-femme, peu habituée au monde, fait cent
-efforts pour donner à entendre qu’elle sait
-vivre. Jamais repas ne fut plus digne,
-jamais propos ne furent plus décents et
-plus mesurés. Je fus tenté plusieurs fois
-de dire à Gérard : « Les Chanclos, non,
-non ! ne sont pas une maison où l’on
-se rase. » Car je comprenais qu’il s’y fût
-« détendu ». On était chez eux beaucoup
-plus libre que chez lui.</p>
-
-<p>Quantité de sujets de conversation évidemment
-gênaient Gérard et Isabelle. Le
-nom d’un certain café du quartier Latin,
-jeté par moi, répandit un froid ; le nom
-d’un bal public parut disgracieux à
-entendre ; enfin, il n’y avait pas jusqu’à
-ce merveilleux jardin du Luxembourg,
-qui s’étalait non loin de là et dont l’on
-voyait par la fenêtre un angle de verdure,
-qui ne rappelât sans doute quelque
-mystère douloureux au ménage. Il y eut
-un soulagement quand, de retour dans la
-glaciale bibliothèque, ces messieurs du
-Conseil d’État et de l’École des sciences
-politiques abordèrent des questions d’ordre
-administratif. J’eus un aparté avec
-Isabelle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comment avais-je gagné sa confiance ?
-Elle me laissa entendre qu’elle menait
-plusieurs vies superposées, dont la plupart
-dissimulées soigneusement à Gérard.
-Aucun des amis de Gérard, j’en eusse
-juré, n’ignorait ce que j’apprenais là.
-Isabelle avait un besoin inextinguible de
-narrer sa propre histoire à tout venant.
-Et d’ailleurs, prenant ainsi les devants,
-et vous gagnant par ses confidences,
-elle obviait aux rapports qu’un ami
-étourdi peut faire : « Tiens ! j’ai rencontré
-l’autre jour Isabelle avec un grand
-brun », ou bien : « Ah çà ! Isabelle a
-donc de la famille à Saint-Germain ? »
-Mais elle n’était point du tout habile ;
-elle ne gouvernait pas le moins du monde
-sa parole ; elle savait son défaut, et c’est
-à cause de cela qu’elle adoptait devant
-Gérard cette tenue austère, ces propos
-neutres, cette attitude de personnage
-officiel, qui nous avaient incommodés
-pendant la première partie de la soirée,
-mais qui ne semblaient pas déplaire à
-Gérard, car si Gérard aimait à se
-« détendre » chez les autres, il était
-flatté que l’on pût dire que chez lui,
-même en ménage irrégulier, on se tenait
-très comme il faut.</p>
-
-<p>Je ne causais pas depuis trois minutes
-avec Isabelle, qu’elle me disait avoir
-perdu un enfant qui aurait aujourd’hui
-sept ans, que ce pauvre petit s’appelait
-Gustave, qu’il était si joli que son père
-aurait certainement fait tôt ou tard pour
-lui ce qu’il n’aurait pas fait pour la maman :</p>
-
-<p>— Oui, monsieur, il me l’avait promis ;
-c’était bien dans son idée de régulariser…
-Là-dessus, pan ! voilà cette malheureuse
-scarlatine…</p>
-
-<p>Le chagrin d’Isabelle durait encore ;
-elle s’oubliait ; je crus qu’elle allait
-pleurer et j’en étais un peu gêné, car
-Gérard, ou les deux amis tout au moins,
-n’allaient pas manquer de penser qu’Isabelle
-me parlait déjà de son petit. Elle
-soupçonna ma crainte, elle me dit :</p>
-
-<p>— Claude le sait ; je ne lui ai rien
-caché… Même qu’il m’a proposé, le Jour
-des Morts, de m’accompagner sur la
-tombe, au cimetière Montparnasse. Ça,
-non, je ne l’ai pas voulu. Pensez donc, si
-le père avait eu, lui aussi, l’idée d’y aller !…</p>
-
-<p>— Et il l’a eue probablement, puisqu’il
-aimait tant son fils !…</p>
-
-<p>— Oui, oui, monsieur, il l’a eue, vous
-pouvez m’en croire. Il n’a pas tenu toute
-sa parole, non, et en cela, il est fautif,
-mais je ne laisserais pas dire de lui que
-ce n’est pas un homme de cœur, et bon,
-et généreux…</p>
-
-<p>Évidemment Isabelle n’avait pas cessé
-toutes relations avec le père de son
-enfant. Isabelle me dit, sans plus de
-transition :</p>
-
-<p>— Pour ça, Claude n’en sait rien, par
-exemple. Il est d’un jaloux ! Quoique
-l’autre ne soit plus de la première jeunesse…</p>
-
-<p>— C’est que Claude vous aime !…</p>
-
-<p>— Oh ! de ce côté-là, dit-elle, je n’ai pas
-à me plaindre ! Et voilà bientôt quatre
-ans que ça dure… Un si joli garçon !</p>
-
-<p>Elle parut réfléchir, hésiter un instant,
-puis elle me dit :</p>
-
-<p>— Il a été en soirée avec vous, je le
-sais. Il ne m’en a rien dit, comme de
-juste, mais ce n’est pas de ces choses qui
-nous échappent, à nous. Il avait pris
-trop soin de recommander le silence à la
-concierge… Quand je suis arrivée ici, — je
-viens le mercredi et le samedi — ce
-qu’il avait fait était écrit sur toutes les
-figures…</p>
-
-<p>Sur un signe de Gérard, Isabelle se
-leva pour remplir machinalement ses
-devoirs de maîtresse de maison ; elle
-offrit de la bière, et la discussion sur les
-matières administratives fut interrompue
-entre Claude Gérard et ses deux amis.
-Claude me prit à part à son tour et me
-demanda :</p>
-
-<p>— Comment la trouves-tu ?</p>
-
-<p>— Mais, charmante !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je descendis avec les deux amis. Dans
-la rue, celui de ces jeunes gens qui n’était
-encore qu’élève de l’École des sciences
-politiques envia le sort de Claude : c’était
-une chance de posséder une maîtresse si
-correcte. L’auditeur de première classe au
-Conseil d’État souleva l’épaule et dit que
-cette liaison était au contraire déplorable
-et qu’elle ruinerait l’avenir de Gérard.</p>
-
-<p>— Cette liaison n’est pas éternelle,
-hasardai-je en riant.</p>
-
-<p>L’auditeur avança les lèvres et me
-regarda de biais. Je repris :</p>
-
-<p>— Gérard n’est pas esclave ; il a une
-maîtresse qu’il voit deux fois par semaine,
-bon ; mais, entre temps, il sort, il est
-libre ; il commence à aller dans le
-monde…</p>
-
-<p>— Avec quelles précautions ! quelle
-abondance de cachotteries ! Sa soirée
-costumée a été l’escapade nocturne d’un
-collégien, d’un gamin qui s’échappe par
-la fenêtre !</p>
-
-<p>— Elle ne lui a causé que plus de
-plaisir : il recommencera.</p>
-
-<p>— Mais le plaisir qu’il éprouve à fuir
-en cachette vient de ce qu’il se sent prisonnier !…</p>
-
-<p>Et l’auditeur au Conseil d’État prophétisa :</p>
-
-<p>— Gérard épousera Isabelle !</p>
-
-<p>Je ne pus m’empêcher de rire. Le plus
-jeune de ces messieurs fit comme moi et
-s’écria :</p>
-
-<p>— Et l’autre ?…</p>
-
-<p>L’auditeur au Conseil d’État ne broncha
-pas, car il ne me croyait pas informé. Je
-dis alors, moi aussi :</p>
-
-<p>— Oui, en effet, et l’autre ?…</p>
-
-<p>Il fut surpris un instant, me regarda,
-comprit qu’Isabelle m’avait parlé dès la
-première entrevue comme elle l’avait fait
-sans doute à lui-même. Il dit :</p>
-
-<p>— L’autre ?… Eh bien, oui, ce sera
-alors probablement notre devoir d’avertir
-Claude qu’il n’est pas le seul amant
-d’Isabelle, et alors…</p>
-
-<p>— Alors, dit le jeune homme, il faudra
-bien qu’il rompe avec sa maîtresse.</p>
-
-<p>— Alors, dit l’auditeur, il rompra avec
-nous et il épousera sa maîtresse !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le paradoxe était amusant. Le chemin
-de ces messieurs et le mien étant le
-même, nous ne nous séparâmes pas que
-je n’eusse entendu toute l’idylle du beau
-Claude et d’Isabelle.</p>
-
-<p>Il l’avait rencontrée dans un café du
-quartier Latin, celui-là précisément dont
-le nom, prononcé par moi pendant le
-dîner, avait paru si malséant ; un des
-amis, présent ce soir, l’accompagnait et
-avait été témoin des premières paroles
-échangées. Isabelle portait alors le deuil
-de son petit garçon, et ses cheveux blonds,
-sous le crêpe, lui donnaient un certain
-air de belle jeune veuve, et de dignité
-douloureuse, destinés à séduire définitivement
-le correct et sérieux Gérard. La
-conquête, toutefois, avait été un peu trop
-facile, et de ceci un ami avait été témoin,
-mais Gérard aujourd’hui niait cette particularité,
-et il disait à son ami : « J’ai
-voulu me flatter ; tu ne sauras jamais ce
-que j’ai eu de fil à retordre. » Elle avouait
-la perte d’un enfant, se disait mariée
-d’abord, puis, quelque temps après, donnait
-à entendre qu’elle n’avait été que
-fiancée à un jeune officier d’infanterie de
-marine, parti inopinément pour le Tonkin,
-d’où il n’était pas revenu… Par malchance,
-Gérard la rencontrait la même
-semaine dans le jardin du Luxembourg,
-au côté d’un monsieur qui lui tenait la
-taille enlacée.</p>
-
-<p>L’ami qui racontait cela souriait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="V"></h2>
-
-<p>Bernerette était informée que je devais
-revoir Gérard dans l’intervalle de deux
-de mes visites au Ranelagh. J’affectai de
-ne point parler de lui avant qu’elle-même
-ne m’y invitât. Elle ne se pressa pas. Le
-dîner et une bonne partie de la soirée se
-passèrent sans qu’elle fît mine de se souvenir
-du « lancier de Nemours », et je me
-disais à part moi : « Faut-il qu’elle mette
-tant d’application à dissimuler l’intérêt
-qu’elle prend à lui ! » Et, en même temps,
-je pensais : « Mais c’est ma réserve, à
-moi, qui est suspecte ! Pourquoi, puisqu’on
-sait ici que j’ai dîné cette semaine
-avec Gérard, pourquoi est-ce que je tarde
-tant à dire simplement : « Je l’ai vu ; j’ai
-dîné avec lui. » Si Bernerette est fine,
-elle est en droit de supposer de moi :
-« Il est jaloux. » Parlons donc ! Non ! je
-ne pouvais pas parler.</p>
-
-<p>Un moment, s’agita entre nous la
-question de savoir quel jour avait eu
-lieu la première d’une pièce aux Variétés,
-où j’assistais, où monsieur et madame
-de Chanclos n’assistaient pas. Je n’ai
-aucune mémoire des dates, je dis :</p>
-
-<p>— C’était vendredi.</p>
-
-<p>Bernerette me dit :</p>
-
-<p>— Non. Vendredi, vous dîniez chez
-monsieur Gérard.</p>
-
-<p>Je convins qu’elle avait raison.</p>
-
-<p>Je dus aussi pâlir un peu, car je surprenais
-sous ce petit front la pensée qui
-ne l’avait pas quittée de la soirée : « Il a
-dîné vendredi chez monsieur Gérard, il
-va nous parler de lui… Tiens ! il ne
-nous parle pas de lui… Ah çà ! va-t-il
-nous parler de lui… » Et enfin : « Attends
-un peu, mon bonhomme, je vais t’obliger
-à nous parler de lui ! »</p>
-
-<p>En effet, je fus acculé à un mensonge
-assez humiliant ; je dis :</p>
-
-<p>— A propos !… et moi qui oubliais…</p>
-
-<p>D’avance, j’avais calculé l’effet déplorable
-de ce raccrochage maladroit, mais
-c’était aussi la seule façon de ne pas
-donner d’importance à ma réserve sur le
-dîner chez Claude Gérard. Je vis la cernure
-bleuâtre sous les yeux de Bernerette,
-qui fut dessinée par une main invisible,
-rapidement, dans le temps qu’il faut pour
-tracer deux virgules.</p>
-
-<p>Enfin, je puis me rendre cette justice
-que je parlai de Claude Gérard en termes
-suffisamment neutres, comme la prudence
-le commandait, — car enfin il ne
-s’agissait pas d’enflammer la pauvre
-Bernerette, — mais qui ne pouvaient que
-transmettre une opinion très favorable
-de l’impression que la soirée passée chez
-lui m’avait laissée. Nous sommes tellement
-rompus aux usages, qu’ayant tu
-complètement la présence d’Isabelle dans
-l’intérieur de Gérard, je croyais fermement
-avoir dit, en conscience, tout ce
-que je savais de lui. Bernerette me laissa
-parler et dit :</p>
-
-<p>— Et sa maîtresse ?</p>
-
-<p>Les parents sursautèrent. Je n’étais pas
-peu embarrassé. Mais Bernerette ne se
-troubla guère :</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, madame de Lansacq a
-assez parlé d’elle, je peux bien me permettre…</p>
-
-<p>— Qui ça, madame de Lansacq ? hasardai-je
-dans l’espoir de détourner l’esprit
-de Bernerette.</p>
-
-<p>— La Belle-Hélène du bal costumé !…
-Oh ! vous n’avez pas eu le temps de la
-voir, vous… Une folle !… elle est toquée
-de votre ami Gérard ; elle le suit ou
-le fait suivre ; elle connaît tout ce
-qui le concerne… Tantôt, ici, elle n’a
-parlé que de lui, de son entourage ;
-voulez-vous que je vous en donne la
-preuve : la maîtresse de votre ami se
-teint…</p>
-
-<p>— Ma fille, s’écria madame de Chanclos,
-je t’interdis absolument de tenir un
-pareil langage !…</p>
-
-<p>M. de Chanclos, qui gâtait sa fille,
-ne pouvait s’empêcher de sourire. La
-maman, pour innocenter Bernerette, dit
-elle-même :</p>
-
-<p>— Elles sont quatre ou cinq ici, figurez-vous,
-qui, depuis notre soirée costumée,
-n’ont en tête que ce monsieur
-Gérard ; naturellement, Bernerette ne
-peut se boucher les oreilles… Je trouve
-que les femmes de nos jours ont vraiment
-peu de retenue ; et il est difficile
-de garder une jeune fille à l’écart !…</p>
-
-<p>Bernerette me regarda dans les yeux :</p>
-
-<p>— Étonnez-vous donc, dit-elle, que
-nous soyons intriguées par ce monsieur
-Gérard !</p>
-
-<p>En effet, à peine maintenant avais-je
-la moindre raison d’en être étonné. Bernerette
-pouvait fort bien ne s’intéresser à
-lui que parce qu’elle voyait quatre ou
-cinq femmes préoccupées de ce joli garçon ;
-et je me souvins qu’elle les avait
-vues préoccupées de lui dès la fameuse
-soirée, et dès la première heure, puisque,
-avant même que j’eusse quitté le bal,
-plusieurs de ces dames se disputaient
-Gérard.</p>
-
-<p>Je me mis à appréhender la première
-soirée où je me rencontrerais avec Gérard
-chez madame de Chanclos.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="VI"></h2>
-
-<p>Mon appréhension fut désordonnée,
-exaspérée et je pourrais dire hallucinée.
-J’imaginai d’avance ce qui se passerait.
-Je le vis. Je me découvris jaloux, de la
-jalousie la plus ordinaire, accompagnée
-de toute sa queue de médiocrités.</p>
-
-<p>Pourquoi ne m’étais-je pas cru jaloux
-plus tôt ? Parce que je le redoutais trop !
-Et toutes mes facultés s’employaient à
-détourner de là ma pensée ; mais, par une
-rouerie de la destinée, voilà qu’un motif
-se présentait de pouvoir croire que Bernerette
-n’était pas amoureuse ; sur une
-aussi belle perspective, j’ouvrais toutes
-grandes mes fenêtres et à force de me
-complaire à voir que Bernerette pouvait
-n’être pas amoureuse, je découvrais que
-je l’étais, moi, bel et bien !</p>
-
-<p>A dessein ou non, aucune des quatre
-ou cinq ardentes amies de Claude Gérard
-ne se trouva invitée. Nous étions une
-douzaine de personnes à table ! Gérard se
-trouvait assis entre la maîtresse de
-maison et une femme jeune encore, non
-pas laide, mais, comme on dit, « de tout
-repos ». Bernerette était en face de lui
-ou à peu près ; j’étais voisin de Bernerette.
-Pour la première fois je m’aperçus
-que je m’efforçais de lui plaire. Je voulais
-retenir son attention ; je lui parlais
-plus que de coutume ; je triais mes sujets
-et mes mots ; je pestais de n’être pas un
-fascinateur. Pourtant, si ma conscience
-à ce moment m’eût crié : « Mais tu veux
-la séduire ! » j’aurais répondu à ma
-conscience elle-même : « Ce n’est pas
-vrai ! » Je ne croyais pas vouloir séduire
-Bernerette ; je croyais, de bonne foi,
-faire une belle action en la mettant à
-l’abri du séduisant Gérard !</p>
-
-<p>Mon supplice commença. Je remarquai,
-à plusieurs reprises, que Bernerette
-n’avait pas entendu mes paroles,
-pas compris mes finesses, ou bien qu’elle
-avait répondu à moitié, sans nul souci
-de compléter une phrase commencée,
-enfin comme si d’elle à moi l’échange
-était sans importance. Elle ne regardait
-pas Gérard, non ; elle n’affectait pas non
-plus de ne pas le regarder, non. Elle
-ouvrait tout à coup de grands yeux en se
-tournant vers moi. Et je me disais :
-« Elle s’étonne ou s’ennuie parce que je
-lui parle tant et si bien ; elle se demande :
-« Mais qu’a-t-il, ce soir ? » Elle découvre
-mon jeu ; elle en est stupéfaite ou irritée ;
-elle se moque de moi ou elle me plaint !… »
-Elle m’écoutait par politesse ; elle ne
-prêtait l’oreille — c’était bien naturel — qu’à
-ce qui venait du nouveau venu, de
-ce joli garçon assis en face d’elle et de
-qui on avait fait, depuis trois semaines,
-une espèce de héros de roman d’amour.
-Je me méprisais pour essayer de détourner
-cette enfant d’un attrait si simple et si
-fatal. Mais je trouvais à présent la beauté
-de Gérard commune, vulgaire et même
-niaise ; ce qu’il disait me semblait épais ;
-quand il ne parlait pas, je l’accusais de
-se laisser admirer. Le souvenir de la
-bibliothèque de notaire, de la pendule en
-zinc doré, de la petite soirée solennelle,
-me le rendait à présent ridicule ; et je
-pensais aux aventures de sa maîtresse
-Isabelle, à l’ami qui, en les racontant,
-se moquait un peu du pauvre Gérard…</p>
-
-<p>Je ne sais ce qu’il dit, pendant un
-moment que nous étions silencieux, à la
-jeune femme, sa voisine ; elle sourit. Et
-je vis que Bernerette aussi souriait,
-du même propos évidemment. Comment
-avait-elle fait pour l’entendre ?</p>
-
-<p>Je fus alors paralysé, et ne dis plus
-rien. Bernerette ne parut pas observer
-que je me taisais ; son voisin de droite
-était un vieillard qui, d’un autre côté,
-parlait fort haut de la « loi Falloux ».
-Gérard, lui, ne semblait pas du tout faire
-attention à Bernerette.</p>
-
-<p>Après le dîner, madame de Chanclos
-me dit :</p>
-
-<p>— Il est délicieux, votre ami, délicieux !…</p>
-
-<p>Plus tard, passant près de moi, elle me
-glissa à l’oreille :</p>
-
-<p>— Vous savez que sa voisine est conquise !</p>
-
-<p>Jusqu’à une femme « de tout repos ».</p>
-
-<p>En me parlant de lui tout le monde
-disait : « Votre ami. » On me complimentait
-de son Conseil d’État, de sa jolie
-figure, d’un mot qu’il avait dit et de ce
-qu’il avait plu à madame Une Telle !…</p>
-
-<p>Et lui, indifférent ou dédaigneux, qui
-ne s’amusait pas, c’est probable, me
-recommandait en me pinçant la manche :</p>
-
-<p>— Quand tu fileras, fais-moi signe !</p>
-
-<p>De sorte que je ne terminai pas cette
-soirée sans « mon ami ». Nous partîmes
-ensemble ; ensemble nous allâmes, je
-m’en souviens, à une taverne de la rue
-Royale, et « mon ami » ne me lâcha qu’à
-ma porte.</p>
-
-<p>Seul avec lui, je n’éprouvais, je l’avoue,
-aucune répugnance. Il était tout à fait
-bon garçon, intelligent aussi, sans rien
-d’original dans l’esprit, mais sans rien
-non plus qui fût fâcheux. Et puis, il me
-parut bien que les Chanclos n’étaient pas
-pour lui le monde où « se détendre » ! De
-Bernerette, il ne me fit pas mention.</p>
-
-<p>Mais il me pria instamment, dans le
-cas où je verrais Isabelle, de lui taire ce
-dîner comme la soirée précédente.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="VII"></h2>
-
-<p>On atteignait la fin de mai, les beaux
-jours ; madame de Chanclos recevait dans
-le jardin, plus familièrement qu’en hiver,
-et, quoique je fusse, en qualité d’ami
-ancien, dispensé des visites, j’allais
-maintenant à ses samedis. On n’y vit
-point Gérard de tout un mois. Le premier
-samedi, on parla fort de lui ; les « Quatre
-ou cinq » étaient là, et on les nommait
-maintenant les « Cinq ou six », car il
-convenait d’ajouter à leur nombre par
-taquinerie, et peut-être bien par vraisemblance,
-la vertueuse voisine du dernier
-dîner. Il était très apparent, ce
-samedi-là, que la famille de Chanclos se
-prévalait d’avoir revu et possédé tout un
-soir le beau Gérard, tandis que les
-« Quatre ou cinq » en étaient encore à
-leur soirée du 23 ! Mais on attendait
-Gérard. Tout le monde allait donc
-goûter sa présence en commun.</p>
-
-<p>On fut privé de lui. On l’excusa. Quelques
-cœurs, je le crois, battirent, le
-samedi suivant, et, pour une maison un
-peu sévère, comme l’était celle de madame
-de Chanclos, et où le sujet de la galanterie
-occupait rarement le premier plan,
-ce fut un fait assez remarquable de voir
-chacun sourire à l’entrée des « Cinq ou
-six » à bon droit suspectées de venir un
-peu pour <i>lui</i>.</p>
-
-<p>On parla peu de lui, toutefois, car on
-avait commencé à soupçonner, ici et là,
-des susceptibilités ; en outre, comme il ne
-venait point, les « Quatre ou cinq »
-triomphaient de mesdames de Chanclos
-et de la « cinq ou sixième », car le beau
-Gérard décidément faisait peu d’honneur
-au dernier dîner.</p>
-
-<p>Quant à moi, je vis Gérard la semaine
-suivante, car je lui devais une politesse.
-Il vint dîner avec moi et quelques amis
-et, incidemment il dit :</p>
-
-<p>— Il faudra pourtant que je « me
-fende » d’une visite au Ranelagh !</p>
-
-<p>— C’est la moindre des choses.</p>
-
-<p>— Oh ! dit-il, on a excusé ma négligence,
-j’ai déjà reçu une autre invitation !</p>
-
-<p>— Compliments !</p>
-
-<p>Il ajouta, en confidence :</p>
-
-<p>— Un peu « collant » le Ranelagh !</p>
-
-<p>On l’avait invité de nouveau. On le
-voulait avoir à tout prix.</p>
-
-<p>Il n’était pas malaisé de discerner, à
-cet acharnement, une cause bien vulgaire :
-le pur amour-propre froissé. Mesdames
-de Chanclos ne se résignaient pas
-à paraître négligées vis-à-vis de leurs
-amies ; c’était une rivalité mesquine.
-Mais quel jeu périlleux que ces rivalités-là
-pour une jeune fille qui y prend part !
-Mais à ce jeu, le cœur de la pauvre Bernerette ?…
-Le danger — si danger il y
-avait — devenait, par ce jeu, cent fois
-pire que ce qu’il y eût pu être par la
-présence et même par l’assiduité de
-Gérard. Oh ! ce cœur de Bernerette, que
-faisait-il en tout cela ?</p>
-
-<p>Personne ne m’avertit, au Ranelagh,
-que Gérard avait été réinvité. Personne ne
-confessa qu’il avait refusé. Car il refusa.
-Je le sus, en même temps que quelques-unes
-des « Cinq ou six », en visite, sous
-les marronniers, un après-midi humide
-du mois de juin ; je le sus par lui-même,
-car il vint, enfin, ce jour-là, s’excuser de
-n’être pas venu depuis six semaines.</p>
-
-<p>On le jugea très occupé, et de toutes
-sortes de façons, très pris, et de bien des
-côtés !… Ces dames, entre elles, échangeaient
-des clins d’œil. On se moquait de
-madame de Lansacq qui tirait vanité de
-savoir qu’il avait une maîtresse aux cheveux
-teints, comme si la Pompadour était
-toute l’histoire de Louis XV !… A peine
-Claude était-il parti, qu’une légende se
-forma, absurde et regrettable, où le nom
-d’un conseiller référendaire au Conseil
-d’État, qui venait d’épouser une femme
-beaucoup plus jeune que lui, était mêlé.
-Je ne pus m’empêcher d’intervenir et
-d’affirmer que Gérard, entre autres qualités,
-avait celle d’être loyal et fidèle. Du
-diable si, en disant cela, je pensais faire
-autre chose que m’élever contre un
-odieux potin.</p>
-
-<p>Je compris aussitôt que Bernerette
-m’en savait un gré dont je l’aurais bien
-dispensée. Elle me regarda d’un air
-reconnaissant, et puis, dès qu’elle put me
-tenir à part, elle me dit :</p>
-
-<p>— C’est bien de prendre la défense de
-ses amis !</p>
-
-<p>Que Gérard fût fidèle, en effet, cela
-pouvait contrister les femmes intéressées
-à ce qu’il ne le fût pas, au moins à sa
-maîtresse, mais cela, au contraire,
-plaisait à une jeune fille. Pourtant cela
-signifiait qu’il aimait sa maîtresse, qu’il
-était, par conséquent, peu disposé au
-mariage ? N’importe ! cela plaisait à une
-jeune fille. Cela signifiait pour elle,
-j’imagine : « C’est un homme tendre et
-qui s’attache » ; et, pour une jeune fille,
-un homme n’est pas attaché indissolublement
-à sa maîtresse ; il reste tendre,
-et il s’attachera de nouveau à sa femme.</p>
-
-<p>On me pria de dîner au Ranelagh ;
-Bernerette fut avec moi trop gracieuse.
-Elle se montra plus douce que de coutume,
-plus attentive à me plaire ; et il y
-avait dans ses façons, dans sa parole,
-dans sa voix qui m’émouvait tant, enfin
-jusque dans le plus insignifiant de ses
-gestes, une chaleur d’oiseau, une câlinerie,
-un roucoulement de tourterelle. Nous
-étions en tout petit comité ; nous parlâmes
-très librement de maintes choses :
-point du don Juan, car enfin c’eût été
-dépasser les bornes ! Nous semblions
-revenus aux réunions d’autrefois, à celles
-qui avaient précédé « la soirée du 23 »,
-mais avec une Bernerette moins enfant
-et ayant, à s’être faite femme, infiniment
-gagné en grâces. Qui donc n’eût juré, ce
-soir, que c’était moi qui recueillais tout
-l’avantage de cette exquise métamorphose ?
-A tout propos, elle s’adressait à
-moi ; elle me demandait mon goût pour
-une robe d’été, pour un poney qu’elle
-allait avoir à la campagne, mon opinion
-sur une saynète où l’on voulait lui donner
-un rôle : « Si vous la trouvez trop
-bête, disait-elle, vous comprenez, je n’y
-figurerai seulement pas ! » Elle m’emmena
-dans sa salle d’étude à propos d’un
-portrait de moi qu’elle avait fait, l’automne
-dernier, au pastel, et qu’elle désirait
-retoucher. Elle me fit poser, en
-lumière, sous la lampe, le pastel calé à
-côté de moi ; sur la grande table en
-désordre, elle déplaçait le pastel et me
-déplaçait ; sa petite main touchait mon
-front et ma joue ; son jeune bras frais,
-nu jusqu’au delà du coude, à tout instant
-me frôlait le visage ; elle me tint un
-moment la tête entre les deux paumes de
-ses mains, en me regardant dans les yeux,
-sa tête charmante s’approcha à quatre
-doigts de ma bouche ; j’entrevis l’ivresse
-qui eût été la mienne, si elle m’eût aimé,
-et si je l’eusse vue venir ainsi, animée et
-heureuse, vers mon baiser ! Elle me dit :</p>
-
-<p>— Oui, je le savais bien ! quelque
-chose m’avait échappé en vous !…</p>
-
-<p>— Quoi donc ?</p>
-
-<p>— La bonté. Vous êtes bon, Henri,
-vous avez de la bonté plein la figure !</p>
-
-<p>J’eus, en tout cas, la bonté de sourire,
-car je n’en avais guère envie.</p>
-
-<p>Puis elle me lâcha, remit le pastel au
-tiroir. Nous redescendîmes, et elle fit
-part à tous de la découverte de ma bonté.
-Je fus sur le point de lui demander
-grâce.</p>
-
-<p>Cette soirée, qui parut à tous agréable,
-me fut plus dure que celle même où
-Gérard était là. Plusieurs fois mon instinct
-me pressa de fuir ; mais je sentis
-bien que déjà je n’avais plus le courage
-d’abréger la douleur qui me venait de
-Bernerette.</p>
-
-<p>Si j’avais moins aimé Bernerette, qu’il
-m’était donc facile d’écarter de moi des
-coups plus pénibles, en me retirant de
-l’aventure à temps ! Je prétextais un
-voyage ; je ne reparaissais qu’en décembre
-au Ranelagh ! Sans moi, intermédiaire
-encore indispensable, point de
-Gérard au Ranelagh !… C’était pour moi
-tant mieux, tant mieux aussi pour le cœur
-de Bernerette !</p>
-
-<p>Je ne prétextai pas de voyage, ah !
-que non ! Je demeurai à Paris aussi longtemps
-que la famille de Chanclos elle-même.
-Et je m’arrangeai pour ne pas
-m’éloigner trop d’elle pendant la période
-des villégiatures. La tendresse amicale
-dont m’enveloppait depuis quelque temps
-Bernerette, le comprend-on ? c’était tout
-de même de la tendresse ! Bernerette
-amoureuse d’un autre, c’était tout de
-même Bernerette !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="VIII"></h2>
-
-<p>Elle ne parlait plus de Gérard.
-Madame de Chanclos avait cessé de
-recevoir ; on quittait dans ce temps-là
-Paris de bonne heure : les « Cinq ou
-six » étaient dispersées ; et il n’était
-guère admissible d’inviter quelqu’un qui
-ne fût pas tout à fait des familiers de la
-maison. Le beau Gérard, on l’avait pour
-longtemps perdu de vue. Deux ou trois
-jeunes gens, un cousin de Bernerette et
-moi, nous nous retrouvions tous les huit
-jours, quelquefois plus souvent, dans
-le beau jardin du Ranelagh. Bernerette
-avait rajouté de la bonté au pastel. J’avais
-avec elle de fréquentes causeries, où je
-remarquais qu’elle me parlait plus qu’autrefois
-d’elle-même ; elle disait à tout
-instant : « Je pense… Moi, je suis ainsi…
-Si je vous confessais que… » Et surtout :
-« Au fond de moi ! »</p>
-
-<p>« Au fond de moi !… » Me l’a-t-elle
-répété ! c’était un inconscient appel à
-l’accompagner au fond de son cœur !
-C’est là qu’elle demeurait à présent, je le
-voyais bien ; elle ne voulait pas le dire,
-mais elle avait élu domicile dans le sous-sol
-obscur où elle caressait une pensée
-constante, inavouée ; et après en avoir
-beaucoup ou joui ou souffert dans la solitude,
-elle avait bien envie de faire faire
-à quelqu’un ce qu’on appelle le tour du
-propriétaire. Ah ! Bernerette ! Bernerette !
-ne devinai-je pas vos secrètes
-demeures ? Et ce muet manège m’inspirait
-une telle compassion que j’en oubliais
-parfois ma sourde rage de jaloux, et je
-n’avais de moments paisibles, et, ma foi,
-presque agréables, que ceux où je me
-sentais plein de pitié pour elle.</p>
-
-<p>Elle me devina, tout au moins elle
-soupçonna ce dernier sentiment chez
-moi, et me répéta un jour, en me touchant
-la main, ce qu’elle m’avait déjà
-dit :</p>
-
-<p>— Vous êtes bon !</p>
-
-<p>C’est un fait assez curieux, que je consentais
-bien à compatir à sa misère
-secrète, tant que nous restions là-dessus
-silencieux. Mais à cette légère allusion
-qu’elle y fit, je ne sais quoi regimba en
-moi : non, non ! je ne voulais pas avoir
-l’air de dorloter avec elle l’image de
-Gérard ! Et je protestai :</p>
-
-<p>— Assez de bonté, Bernerette ! Vous
-vous trompez, je vous jure !</p>
-
-<p>Elle eut presque peur. Après quoi, dès
-que je la vis troublée et malheureuse à
-cause d’un mot que je lui avais dit, ce
-fut moi qui faiblis, et j’aurais commis
-toute bassesse pour qu’elle se rassérénât,
-la chère petite !</p>
-
-<p>Elle ne saisissait pas, bien entendu,
-tant de nuances sentimentales, et elle me
-cajolait de nouveau pour que je fusse
-« son ami », disait-elle. Ah ! l’ami que
-j’étais !</p>
-
-<p>— Si je vous perdais !… me dit-elle
-aussi un jour.</p>
-
-<p>Et une question qu’elle voulait provoquer
-peut-être, m’effleura les lèvres :
-« Vous êtes donc malheureuse, Bernerette ? »
-Mais je ne posai pas la question.
-Je ne fus pas bon, cette fois-là.</p>
-
-<p>Puis arrivèrent, dans la première
-semaine de juillet, de grandes chaleurs ;
-la famille partit précipitamment pour la
-mer, parce que Bernerette semblait
-fatiguée. Sa mère me confia :</p>
-
-<p>— Elle devient taciturne, elle si gaie,
-si ouverte !…</p>
-
-<p>Je la rassurais ; je lui disais :</p>
-
-<p>— Non, non. Nous avons encore
-bavardé beaucoup, l’autre soir…</p>
-
-<p>Mais les yeux de Bernerette s’enfonçaient ;
-une ombre les envahissait. Les
-Chanclos avaient une petite villa à
-Dinard, où ils allaient chaque année. On
-me demanda :</p>
-
-<p>— Vous verra-t-on par là ?</p>
-
-<p>Je dis :</p>
-
-<p>— Mais oui ! mais oui !</p>
-
-<p>Et l’idée me vint aussitôt de faire une
-excursion à Jersey.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’allai à Jersey par Granville et j’en
-revins au bout de peu de jours par Saint-Malo,
-où l’on est presque à Dinard. Il
-n’y avait pas trois semaines que je
-n’avais vu Bernerette : elle était méconnaissable.
-J’en fus tellement frappé que
-je ne pus cacher mon impression à sa
-mère. Madame de Chanclos croyait que
-le mer lui était mauvaise. Mais la mer
-lui était favorable les années précédentes !
-Eh bien, et le médecin ? Le
-médecin voyait là une crise physiologique :
-Bernerette s’était beaucoup développée
-cette année, trop vite ; il en était
-résulté une fatigue de l’organisme, et
-maintenant elle maigrissait. Tout le
-monde avait vu cela, comme le médecin.</p>
-
-<p>Bernerette m’accueillit avec une joie
-presque compromettante : on eût pu
-croire que c’était moi de qui l’absence la
-faisait souffrir ; et, à la façon dont les
-parents m’entourèrent, je me demande
-s’ils ne pensaient pas à ce moment que
-leur fille m’aimait. Que n’auraient-ils
-pas fait pour lui être agréables et sauver
-sa santé ! On jugea Saint-Malo trop loin ;
-on voulait m’avoir à Dinard. Je tins
-cependant pour Saint-Malo d’où je venais
-chaque jour en barque.</p>
-
-<p>— Mais si vous chaviriez ! me dit
-madame de Chanclos, du même ton
-que sa fille, peu de temps auparavant,
-m’avait dit : « Si je vous perdais !… »</p>
-
-<p>Nous reprîmes nos causeries avec Bernerette.
-Elle lisait, depuis qu’elle était à
-la mer. Imagine-t-on ce que son père lui
-avait permis de lire, en fait de romans
-« convenables » ? <i>La Princesse de
-Clèves</i> et <i>Dominique</i> ! Je lui dis :</p>
-
-<p>— Lisez n’importe quoi, excepté cela.</p>
-
-<p>Peu après, elle m’annonça :</p>
-
-<p>— Vous savez, je les ai lus tout de
-même.</p>
-
-<p>D’ailleurs, les deux romans l’avaient
-également ennuyée. Elle jouait au
-tennis ; elle était très courtisée, car sa
-langueur lui donnait un grand charme.
-Elle s’obstinait à prendre des bains de
-mer : Dieu ! qu’elle était jolie, coiffée d’un
-petit foulard bleu d’azur, d’où s’échappaient
-des cheveux blonds qui faisaient
-les rebelles !… Et jamais, non, pas une
-fois, le nom de Gérard ne fut prononcé
-entre nous. Une des « Cinq ou six »
-était à Dinard ; elle dit un jour, à la
-villa, en décrivant un certain Anglais,
-champion au match de tennis :</p>
-
-<p>— Figurez-vous un Claude Gérard
-blond.</p>
-
-<p>Bernerette ne sourcilla pas, ne chercha
-pas à voir l’Anglais. Je m’en assurai.
-Elle le vit une fois, par hasard, et ne
-dit rien de lui, n’eut pas un trait qui
-bougea.</p>
-
-<p>C’était bien ce qui pouvait arriver de
-plus grave. Qu’il eût donc mieux valu
-qu’elle parlât de Gérard à tort et à travers !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous fîmes, un beau jour, le merveilleux
-petit voyage de la Rance. On
-prend un bateau à Saint-Malo le matin,
-on remonte le cours de cette rivière
-sinueuse aux bords de verdures déchiquetées,
-on va visiter Dinard, on revient
-le soir, et la nuit vous prend à demi
-échoués, faute d’eau, à marée basse. On
-attend, anxieux, entre des prairies et
-des arbres, le secours indispensable de
-la mer ; enfin on perçoit son bruit de
-cavalerie lointaine, et aux dernières
-lueurs du crépuscule, on la voit accourir,
-comme à un rendez-vous, à un relais ;
-elle supplée la rivière tarie et vous remporte
-à cet estuaire admirable où l’on
-voit d’un coup, au sortir des ténèbres,
-les feux de Saint-Servan, de Dinard et
-de Saint-Malo.</p>
-
-<p>Sur le pont, à l’avant, Bernerette et
-moi, assis l’un près de l’autre, quand
-l’obscurité fut tombée, quand la mer,
-longtemps attendue, eut soulevé notre
-bateau sur ses eaux vigoureuses, quand
-un bien-être indéfinissable nous eut
-engourdis, quand l’odeur de l’air salin
-mêlé aux parfums de la campagne nous
-eut grisés, nous sentîmes tous les deux
-que des minutes inoubliables s’écoulaient.
-Nous avancions, nous avancions
-dans l’ombre ; des ormes tordus, des peupliers
-frais et frissonnants, des meules
-de foin semblaient courir ; l’air nous
-fouettait comme une averse ; on n’entendait
-que le bruit sourd et régulier
-de la machine et la friture de l’eau
-coupée par l’étrave du vapeur ; chacun,
-instinctivement respectueux de ces belles
-heures, se taisait ; on désirait que le
-voyage durât longtemps, longtemps ; et
-l’on savait que l’arrivée dans l’estuaire
-lumineux était plus magnifique encore
-que le voyage. Nous avions eu tant d’intimité,
-Bernerette et moi, depuis quelques
-semaines, tant de plaisir commun aujourd’hui,
-une si voluptueuse entente dans
-ce voyage nocturne, qu’elle put, sans que
-je m’en étonnasse, me prendre la main.
-Je la lui abandonnai un court instant.
-Ma complaisance fidèle lui laissait croire
-que je suivais sans cesse son rêve secret,
-en ami dévoué. Je le suivais bien, mais
-d’une autre manière. Ah ! fallut-il qu’elle
-en fût possédée, et obsédée, et toute
-gonflée, de son rêve ! Elle me dit, ma
-main dans la sienne :</p>
-
-<p>— Henri ! Henri ! dites-moi, où croyez-vous
-qu’<i>il</i> soit, en ce moment-ci ?…</p>
-
-<p>Je ne lui répondis pas ; je retirai doucement
-ma main. Elle ne m’en demanda
-pas plus, d’ailleurs ; son cœur trop plein
-avait crevé ; c’était fait.</p>
-
-<p>Dans le silence, dans la nuit, se prolongèrent
-nos émotions, à tous deux. Je
-fus content qu’elle ne pût pas voir ma
-figure qui, malgré une si forte préparation,
-ne manqua pas d’être secouée,
-et de son côté elle put croire que je ne
-la voyais pas pleurer. Et, lorsqu’elle fut
-un peu calmée, elle soupira, se pencha
-vers moi et murmura :</p>
-
-<p>— Quelle confiance ai-je en vous pour
-vous en avoir tant dit !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je souris parce que son énorme aveu
-avait tenu en une petite syllabe : <i>il</i>. Elle
-crut que mon sourire était encore de
-bonté, et je vis bien qu’elle n’avait pas
-un seul instant soupçonné mes émotions
-véritables. A l’extrémité où je m’étais
-laissé entraîner, je ne pouvais plus
-compter de sa part sur aucune pitié, elle
-ne me ferait désormais grâce de rien,
-l’atroce petite amoureuse !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous arrivions dans l’estuaire ; je
-remarquai tout haut comme il était
-beau ; je nommai les feux ; c’était une
-ressource opportune, cela me donnait
-quelque contenance et m’excusait de ne
-rien dire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="IX"></h2>
-
-<p>J’eus malgré moi, de la rancune contre
-Bernerette. Que nos sentiments sont
-étranges parfois ! Celui-ci me surprit. Je
-méditai à ce propos toute la soirée, en
-me promenant, solitaire, sur les remparts
-de Saint-Malo. Comment pouvais-je
-en vouloir à Bernerette à cause de son
-aveu ? Je connaissais son secret ; j’en
-suivais, jour par jour, depuis plusieurs
-mois, la marche souterraine. J’avais,
-qui plus est, accepté tacitement le rôle
-d’ami muet des choses de son cœur ;
-autrement dit, son aveu m’était fait
-depuis longtemps, puisqu’il s’était laissé
-deviner ; la formule seule de l’aveu manquait ;
-eh bien ! elle avait été prononcée
-enfin ! Voilà tout. Mon étonnement, mon
-mécontentement me découvrirent les
-résignations hypocrites du cœur. Je me
-croyais résigné ; ma raison seule l’était ;
-mais la passion, le noyau sauvage que
-n’atteignent pas les opérations de culture
-pratiquées à l’épiderme ou dans la pulpe
-du fruit, projetait un jus amer qui me
-donna un moment la nausée. Je vis qu’en
-ses profondeurs, ma passion, cette bête,
-elle, espérait toujours.</p>
-
-<p>Et puis il fallait aussi tenir compte de
-l’effet magique de la formule. On a beau
-dire, tout ce qui reste inconsacré par le
-« verbe » est presque négligeable, et
-l’amour, quel qu’il soit, a besoin, pour
-avoir vie, du traditionnel « je vous
-aime ». Bernerette, par un détour délicat,
-il est vrai, m’avait donc dit : « Je
-l’aime ! »</p>
-
-<p>En une soirée, sur les remparts de
-Saint-Malo, et en une nuit, à l’<i>Hôtel de
-Chateaubriand</i>, je dus recommencer à
-envisager la réalité face à face, et me
-cheviller une résignation plus profonde
-et plus solide, comme si depuis deux ou
-trois mois, en vérité, je n’avais rien fait !</p>
-
-<p>Rancune, raison, résignation ! Je devais
-partir deux jours après le voyage de la
-Rance ; j’en restai huit à Dinard.</p>
-
-<p>Le premier jour, avec la fermeté,
-l’orgueilleux courage d’un stoïcien, j’affrontai
-Dinard ; et tout ce qui eût pu
-m’arriver de douloureux par Bernerette
-eût été reçu par moi avec l’ivresse du
-martyre. Mais le hasard voulut qu’il ne
-m’arrivât rien, rien de désagréable ;
-Bernerette joua au tennis, prit son bain,
-fut courtisée, et se montra gentille avec
-moi, comme à l’ordinaire. Nulle allusion
-à l’énorme aveu.</p>
-
-<p>Et les jours suivants, j’espérais qu’elle
-ne me reparlerait plus jamais de Gérard,
-plus jamais de son amour ! Cela me
-paraissait improbable ; mais je me disais :
-« Elle n’a pas repris ce sujet dès le lendemain
-de l’aveu, alors que c’eût été si
-facile… Il lui faudra maintenant un
-nouvel effort pour rouvrir une porte qui
-n’a cédé une première fois qu’à la pression
-de circonstances tout extérieures…
-Enfin, elle ne me parlera peut-être jamais
-plus de cela !… »</p>
-
-<p>Et un autre jour, encore, je pensai :
-« Ne serait-il pas possible qu’elle oublie
-Gérard ? » Je promenai beaucoup ce
-refrain sur les remparts de Saint-Malo :
-« Ne serait-il pas possible qu’elle oublie
-Gérard ?… »</p>
-
-<p>Enfin, quand je quittai Dinard et Saint-Malo,
-Bernerette me fit des adieux tout à
-fait tendres, puis elle me mena dans une
-encoignure et me dit :</p>
-
-<p>— Vous tâcherez de ramener votre
-ami au Ranelagh cet hiver ?</p>
-
-<p>Ce fut moi qui rougis. Elle n’eut pas
-encore la moindre idée d’avoir pu me
-peiner ; elle plaisanta même à cause de
-ma rougeur :</p>
-
-<p>— Oh ! dit-elle, aurai-je commis une
-inconvenance ?</p>
-
-<p>Puis il y eut des poignées de main, des
-adieux répétés, une fausse sortie par le
-jardin, une fausse sortie par la plage, et
-des offres d’aller un peu me conduire, et
-des mots d’aimable tristesse qu’inspirent
-les séparations. Par-dessus la barrière,
-en présence de ses parents, Bernerette
-me cria :</p>
-
-<p>— C’est juré ?</p>
-
-<p>J’entendis sa mère qui demandait :</p>
-
-<p>— Quoi donc ?</p>
-
-<p>Je fis signe, en souriant, que j’avais
-compris, moi, et que c’était juré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="X"></h2>
-
-<p>J’avais laissé Bernerette en bien
-meilleure santé qu’elle n’était lors de
-mon arrivée à Dinard. Le sort a de ces
-ironies : j’apportais à Bernerette un peu
-de la présence de Gérard, parce qu’elle
-avait confiance que par moi elle pouvait
-être rapprochée de lui ! Trois semaines
-après mon départ, je recevais une lettre
-de madame de Chanclos qui me donnait
-de mauvaises nouvelles de sa fille : elle
-ne me cachait pas son regret que je fusse
-si tôt parti de Dinard, puisque avec mon
-séjour là-bas avait coïncidé une véritable
-résurrection de la pauvre enfant. Et l’on
-pouvait voir, dans cette lettre, que Bernerette
-n’avait point fait de confidence à
-sa mère, et — ce qui était plus grave et
-plus douloureux pour moi — que sa mère
-était en voie de commettre une cruelle
-confusion. Je devinais la confusion à
-ceci, que cette lettre d’une mère qui
-décrivait l’état inquiétant de sa fille
-n’était pourtant pas une lettre affligée.
-Madame de Chanclos avait cru découvrir
-finement la cause du mal dont souffrait
-sa fille : des allusions à mots couverts,
-et quasi riantes, y étaient faites. C’est ce
-demi-sourire qui m’était le plus pénible.
-Elle croyait, connaissant la cause, posséder
-le remède, et elle semblait me dire,
-d’un ton beaucoup plus chaud que de
-coutume : « Mon ami, il ne tiendra qu’à
-vous !… » Oui, oui, j’apprenais maintenant
-que si Bernerette m’avait aimé, on
-me l’eût bien volontiers donnée !</p>
-
-<p>La situation devenait intenable. Un tel
-quiproquo ne pouvait durer. Que Bernerette
-ne parlait-elle à sa mère ! Mais je
-savais bien que l’amour-propre l’en
-empêchait : elle n’avouerait jamais son
-amour pour un jeune homme qui n’avait
-pas seulement paru la remarquer. Mais
-elle m’avait bien fait, à moi, son aveu ?
-Oui, mais j’étais, moi, l’intermédiaire
-indispensable pour que ce jeune homme
-un jour la remarquât… Ah ! Bernerette !
-Et je vous aimais tout de même !</p>
-
-<p>Dans le moment d’exaltation que me
-valut la lettre de madame de Chanclos,
-j’éprouvai le besoin de voir tout de suite
-Gérard. Qu’allais-je lui dire, si je le rencontrais ?
-Je n’en savais rien ; mais un
-mouvement de chagrin, de dépit, de
-colère contre la destinée, un besoin de
-me cogner la tête contre les murs ou de
-me jeter dans une crevasse me poussait
-à voir Gérard le plus tôt possible. Voir
-Gérard était bien pour moi la chose la
-plus détestable en ce moment-ci : je la
-voulais à toute force ! Je sentais si bien
-ce qu’eût fait, dans ma situation, un
-homme ayant vécu quelques siècles plus
-tôt ! Courir sus à Gérard qui, en définitive,
-ne m’était de rien ; le détruire.
-Gérard supprimé, consoler Bernerette !
-Que les temps sont changés, si l’instinct
-qui gronde au dedans de nous est le
-même !… Enfin, je voulais voir Gérard.</p>
-
-<p>Je me rendis chez lui. Il était en province,
-et dans sa famille, au moins jusqu’à
-la fin d’octobre. Je m’en revins par
-le jardin du Luxembourg où les feuilles
-jaunissaient et tombaient dans les allées
-presque désertes. J’habitais dans les
-environs de ce magnifique jardin ; j’y
-venais rarement. Je remarquai ce jour-là
-combien il était favorable à la promenade
-de l’homme attristé et énervé que j’étais,
-et j’y revins plusieurs jours de suite.
-Un après-midi, j’y rencontrai sous les
-platanes qui ombragent le monument de
-Delacroix, Isabelle, à qui, ma foi, je ne
-pensais guère.</p>
-
-<p>Elle me confirma que Gérard était
-absent pour quelque temps encore. Mais
-elle avait bien d’autres choses à me dire :
-n’avait-elle pas failli se marier ?</p>
-
-<p>— Avec le père du pauvre petit ? lui
-dis-je.</p>
-
-<p>Pas du tout ! Avec un jeune homme
-sur le point de s’établir et qui la voyait
-fréquemment chez sa tante — car elle
-habitait chez sa tante. — Ce jeune homme
-aimait Isabelle depuis quatre ans, paraît-il,
-le sournois ! et il n’avait fait sa déclaration
-que la semaine dernière !</p>
-
-<p>— Il est bien, vous savez ! dit-elle.</p>
-
-<p>— Pas mieux que Claude, je suppose ?…</p>
-
-<p>— Claude est un beau garçon, je ne dis
-pas non ; mais il y a aussi bien que lui.
-D’abord, je vous dirai entre nous, que,
-pour ma part, je suis plutôt portée pour
-les blonds…</p>
-
-<p>— Eh bien ! mais, ce mariage ?</p>
-
-<p>— Je n’ai dit ni oui ni non ; c’est une
-affaire, comme vous pensez, qui a de
-l’importance ; il s’agit de l’avenir pour
-moi. J’ai écrit à Claude…</p>
-
-<p>— Ah ! Que dit-il de cela, Claude ?</p>
-
-<p>— Vous pensez que ça lui a mis la puce
-à l’oreille ! Il n’en dort pas, à ce qu’il
-m’écrit… Oh ! n’allez pas le plaindre,
-surtout : il se rattrapera, n’ayez crainte,
-ce n’est pas un garçon à se faire périr par
-les mauvais traitements… Malgré ça, il
-voulait revenir de suite ; mais il a son
-père qui ne plaisante pas, à ce qu’il
-paraît, le père Gérard, quand il s’agit de
-rentrer à Paris avant l’heure. Savez-vous
-combien il m’en écrit ? Seize pages ! Tenez,
-les voilà.</p>
-
-<p>Je dus me défendre pour ne pas lire les
-seize pages de Claude, car Isabelle était
-flattée évidemment des marques d’amour
-qu’elles contenaient. Elle avait, d’ailleurs,
-un invincible besoin de parler, de consulter
-les uns et les autres ; elle me dit :</p>
-
-<p>— Il y a aussi le père du petit…</p>
-
-<p>— Mais oui !</p>
-
-<p>— Je ne l’oublie pas, fit-elle naïvement,
-et, à vous dire la vérité, c’est
-celui-là qui me donne le plus de tintouin
-dans cette histoire ; non pas pour lui précisément,
-mon Dieu, non, mais à cause
-de ce pauvre petit chérubin qui est là-bas,
-au cimetière… Vous allez être de ceux
-qui se moquent de moi, parce que je me
-fais des scrupules, eh bien, tant pis ! Il y
-a quelque chose qui me dit que j’aurais
-dû épouser son père et pas d’autre…</p>
-
-<p>— Vous auriez fait une bonne maman,
-Isabelle !</p>
-
-<p>— Ne m’en parlez pas ! dit-elle.</p>
-
-<p>Et la voilà aussitôt toute en larmes. Il
-n’y avait qu’un sentiment chez Isabelle,
-c’était l’amour de son petit mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XI"></h2>
-
-<p>Cette rencontre ne me fut pas inutile,
-mais elle doubla mon embarras ; elle me
-découvrit ce qui menaçait Gérard ; sa
-maîtresse, somme toute, lui avait écrit :
-« Épouse-moi ou j’épouse le jeune homme
-blond. » Qu’allait-il faire ?</p>
-
-<p>Et que devais-je faire, moi ?</p>
-
-<p>En conscience, avant que ce benêt ne
-prît un engagement irréparable, ne
-devais-je pas, pour Bernerette, essayer
-de retarder sa décision tout au moins
-jusqu’à ce qu’il pût revenir, au Ranelagh,
-revoir une jeune fille qui se mourait
-d’amour pour lui, l’entendre, lui parler,
-entendre ses parents qui, alors informés,
-sans doute, lui tiendraient peut-être le
-langage dont me gratifiait par erreur
-madame de Chanclos, dans sa dernière
-lettre ? Mais retarder sa décision, comment ?
-Si j’eusse reçu encore ses confidences !
-Mais je n’avais que celles de sa
-maîtresse… Était-ce moi, à présent, qui
-allais assumer le rôle ingrat de dénonciateur,
-prévu par l’un des deux amis avec
-qui j’avais dîné chez Gérard ? Je me
-rappelai les paroles de l’auditeur de
-première classe : « Ce sera probablement
-notre devoir d’avertir Claude »,
-et l’objection opposée par le même :
-« … Et alors… il rompra avec nous et
-épousera tout de même sa maîtresse. » Il
-ne s’agissait pas d’aboutir à ce que
-Gérard m’envoyât au diable ! Je n’avais
-non plus aucun titre suffisant à tenter de
-lui rendre un service de cet ordre ; mais
-je pensai à son collègue, à son ami,
-l’auditeur de première classe. J’avais
-oublié son nom ; je le retrouvai en consultant
-la liste du Conseil d’État ; j’eus
-son adresse. Je courus chez lui et par
-bonheur je le rencontrai. Sans lui livrer
-le secret de mademoiselle de Chanclos,
-je pus lui confier une partie de mes perplexités
-et de mes désirs, et il en retint,
-je pense, ce qu’il pouvait en être tiré de
-très favorable à l’avenir de Gérard, son
-ami. Il me promit son concours, et,
-entre autres mesures urgentes, de se
-rendre au Luxembourg afin de tenir
-d’Isabelle même la confidence qu’elle
-ne saurait manquer de lui faire, à première
-vue. Là-dessus, il pourrait dire
-à son ami : « Tu ne vas pas l’épouser,
-j’espère !… » et la suite. Quelques jours
-après, il avait l’obligeance de m’annoncer
-qu’il avait parlé à Gérard, car Gérard
-était revenu précipitamment à Paris,
-rappelé par les velléités matrimoniales
-de sa maîtresse, et, d’ailleurs, assez
-monté contre elle à ce propos. L’ami
-avait profité de ces dispositions, me
-disait-il, et Gérard était sorti de chez
-lui, stupéfait, incrédule encore, mais
-disposé à enquêter lui-même, tout prêt à
-rompre brutalement avec Isabelle.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas fait ! ajoutait l’ami.</p>
-
-<p>Dans la semaine, je reçus moi-même
-la visite de Gérard. Je crus qu’Isabelle
-m’avait accusé de traîtrise ou que l’auditeur
-de première classe, par oubli de nos
-conventions, avait parlé de moi. Point
-du tout. Gérard avait trouvé chez lui ma
-carte et s’excusait de n’être pas venu me
-rendre ma visite plus tôt, ayant eu,
-disait-il, de petits tracas ces jours derniers.
-D’un signe des sourcils, je lui
-donnai à entendre qu’il ne serait pas
-importun en me narrant ses tracas ; mais
-il ne me les conta point et se contenta
-de me dire, avec un léger sourire satisfait :</p>
-
-<p>— Tout est arrangé.</p>
-
-<p>Alors je crus pouvoir lui demander des
-nouvelles d’Isabelle. Il me dit qu’elle
-allait fort bien et que même il allait profiter
-de ce qu’il était revenu à Paris plus
-tôt que de coutume pour faire avec elle
-un petit voyage.</p>
-
-<p>Grand Dieu ! était-ce un voyage de
-noces ? Le mot m’en vint sur les lèvres.
-Ah ! ne valait-il pas mieux que cette
-sottise fût accomplie rapidement, tout de
-suite, — que m’importait le sort de
-Gérard ! — et que Bernerette se trouvât
-contrainte à se résigner avant d’avoir
-espéré davantage ?</p>
-
-<p>Mais je me crus obligé de dire à Gérard :</p>
-
-<p>— On te verra, cet hiver, au Ranelagh,
-j’espère ?</p>
-
-<p>Il fit un geste évasif.</p>
-
-<p>— Écoute, lui dis-je, ce n’est pas une
-plaisanterie : il y a cinq ou six femmes
-qui sont folles de toi !…</p>
-
-<p>Il sourit bonnement, mais sans fatuité,
-et dit lui-même :</p>
-
-<p>— Cinq ou six femmes !…</p>
-
-<p>Soudain, quelque main invisible et
-cruelle me tordit l’estomac ; je me sentis
-rougir et puis pâlir ; je me sentis possédé
-par une force ennemie de moi-même, mais
-autoritaire, irrésistible, et je dis :</p>
-
-<p>— Je ne te parle que de celles qui sont
-mariées !…</p>
-
-<p>Ah ! Bernerette, avais-je assez fait pour
-vous ?</p>
-
-<p>Gérard rit de bon cœur en montrant,
-sous sa moustache noire, ses dents magnifiques ;
-et il me serra la main.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XII"></h2>
-
-<p>Et madame de Chanclos qui m’écrivait
-pour m’inviter à la campagne ! Et M. de
-Chanclos qui ajoutait quelques lignes
-pour m’inciter à prendre part aux plaisirs
-de la chasse ! Et Bernerette qui
-griffonnait dans un coin de la lettre :
-« Venez ! venez ! <span class="small">BERNERETTE</span>. »</p>
-
-<p>Le supplice continuait pour moi, plus
-irritant de jour en jour. Je dois avouer
-des mouvements d’impatience et d’agacement
-qui faillirent me décider à entreprendre,
-moi aussi, un voyage — non pas
-de noces, en vérité ! — mais long et lointain
-et par lequel je fusse tenu à l’écart
-des Chanclos obséquieux, de la trop
-cruelle Bernerette et de celui que je ne
-pouvais m’empêcher de nommer, à part
-moi : « Cet imbécile de Gérard. » Comme
-je n’osais maudire la famille de Chanclos,
-c’était contre Gérard que se concentrait
-ma mauvaise humeur, et l’excès de son
-aveuglement me faisait bondir : ne venais-je
-pas d’apprendre par l’auditeur de première
-classe que Gérard, après avoir procédé
-lui-même à une enquête, après avoir
-vu Isabelle au Luxembourg, au bras d’un
-autre, et après qu’elle avait menacé d’en
-épouser un troisième, venait d’annoncer
-à son collègue au Conseil d’État qu’Isabelle
-était innocente et qu’il était avec
-elle en meilleurs termes que jamais ?</p>
-
-<p>« Quel imbécile, que ce Gérard ! »
-disais-je en me promettant de fuir résolument
-tout motif d’esclavage. « Quel
-imbécile, que ce Gérard ! » répétais-je
-encore, quelques jours après en faisant
-ma visite… pour fuir l’esclavage ? pense-t-on,
-pour éviter d’être « imbécile »
-comme Gérard ?… non : pour aller
-rejoindre la famille de Chanclos et Bernerette !</p>
-
-<p>Car je m’étais soudain donné, pour les
-aller rejoindre, un motif irréfutable, à
-savoir, qu’il était de mon devoir d’honnête
-homme et d’ami, d’essayer, pendant qu’il
-en était peut-être temps encore, de
-détourner Bernerette de Gérard. Franchement,
-ne devais-je pas à cette petite de
-l’éclairer sur la situation et sur l’état
-d’esprit de « cet imbécile » ? Je le devais.</p>
-
-<p>Et je le fis, aussitôt mon arrivée en
-Touraine, où les Chanclos habitaient,
-l’automne, une vieille gentilhommière
-nommée la Tourmeulière, située près de
-Langeais, flanquée d’une tour ventrue et
-ornée de lucarnes dans le style d’Azay-le-Rideau.
-Je le fis, sans attendre seulement
-le lendemain, dès le soir de mon arrivée,
-sous une charmille magnifique dominant
-la vallée de la Loire.</p>
-
-<p>Marchant dans cette belle allée assombrie,
-à vingt pas en avant de monsieur et
-de madame de Chanclos et de quelques
-hôtes, seul avec Bernerette, je lui parlai
-de son Gérard comme si ce sujet nous était
-à tous deux familier. Et elle avait à ce
-point l’habitude de penser à Gérard à
-côté de moi, et de me tenir pour l’ami de
-sa pensée muette, qu’elle ne manifesta ni
-surprise, ni joie excessive à m’entendre
-tout à coup toucher sans précautions le
-sujet secret qui, depuis six mois l’étouffait.</p>
-
-<p>Elle m’écouta, me laissa parler, m’interrogea
-elle-même, m’obligea à éclaircir
-la situation en ses menus détails. Elle
-me stupéfia : elle n’avait pas la moindre
-gêne, pas la trace de cet embarras qu’une
-toute jeune fille éprouve à parler d’un
-homme à un homme ; ce qui lui restait de
-plus juvénile était qu’elle manquait tout
-à fait de pudeur ! Quand je pensai l’avoir
-édifiée sur l’attachement de Gérard pour
-sa maîtresse, et lui avoir enlevé, comme
-cela s’imposait, toute espérance, un petit
-silence s’écoula : nous étions arrivés au
-bout de l’allée pour la quatrième fois ;
-nous traversâmes le groupe de la famille
-et reprîmes notre marche en avant. Une
-lune d’octobre, qui semblait courir comme
-une folle à travers de gros nuages floconneux,
-argentait par endroits la Loire et
-ses saulaies ; Bernerette me dit :</p>
-
-<p>— Mais il n’a pas refusé de venir au
-Ranelagh cet hiver ?</p>
-
-<p>Je regardai, un moment, sans répondre,
-ces deux yeux fiévreux qui me parurent
-lumineux dans l’ombre comme ceux d’une
-chatte.</p>
-
-<p>Je lui dis, sans ménagement, la vérité :</p>
-
-<p>— Il n’a répondu ni oui ni non.</p>
-
-<p>Elle accepta cela sans sourciller, et
-dit :</p>
-
-<p>— Vous n’avez pas insisté ?</p>
-
-<p>Au risque de lui tordre le cœur, je lui
-dis encore la vérité :</p>
-
-<p>— Si fait ! si fait ! j’ai insisté : ne lui
-ai-je pas fait entendre qu’il y avait chez
-vous des femmes, et de jolies, folles de
-lui !…</p>
-
-<p>Cela ne la choqua point du tout. Je la
-vis, la bouche ouverte, happant, par
-avance, la réponse que Gérard avait faite
-à cela.</p>
-
-<p>La frénésie de sa passion me brûlait
-comme un fer rouge. Elle aimait au point
-de désirer que Gérard vînt au Ranelagh,
-fût-ce pour d’autres, parce que, du moins,
-elle le verrait !… Je faillis crier, ou bien
-lui dire à elle, tout à coup, ma douleur,
-et m’en aller.</p>
-
-<p>Comme je temporisais, elle demanda,
-en précipitant l’une sur l’autre les syllabes :</p>
-
-<p>— Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce qu’il a
-dit à cela ?</p>
-
-<p>— Il a ri.</p>
-
-<p>Elle l’aimait trop ! elle l’aimait trop !
-Elle usait trop aussi de moi, sans vergogne.
-Ce que je souffrais atteignait l’intolérable.
-Cependant, cette extrémité, je le
-sais, n’excuse pas la faute que je commis.
-Je ne fus pas bon, ce soir là ! J’ajoutai, en
-regardant la petite martyre dans ses deux
-yeux de chatte :</p>
-
-<p>— Il a ri : je lui ai vu sous la moustache
-toutes ses belles dents !</p>
-
-<p>Je me vengeais en la laissant sur une
-image qui pouvait lui faire désirer son
-Gérard davantage…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XIII"></h2>
-
-<p>Un domestique apporta des châles pour
-ces dames ; puis madame de Chanclos
-supplia sa fille de rentrer au château,
-parce qu’un peu de fraîcheur montait de
-la vallée. Je vis que l’on commençait à
-traiter Bernerette comme une malade. En
-rentrant avec elle, je lui dis qu’il était
-urgent qu’elle fît l’aveu de ses sentiments
-à sa mère, qui s’égarait sur la cause de
-son tourment, d’une façon désobligeante
-pour moi.</p>
-
-<p>— De quelle façon ? dit Bernerette.</p>
-
-<p>— Oh ! épargnez-moi d’insister !</p>
-
-<p>Elle ne comprenait pas du tout l’erreur
-qu’avait pu commettre sa mère ; il me
-fallut insister, ce qui était atrocement
-gauche ; mais je n’étais pas au bout de ma
-peine ! J’arrivai à lui faire entendre, par
-lambeaux, que sa mère la croyait certainement
-amoureuse, que je m’en étais
-aperçu, mais amoureuse d’un autre…</p>
-
-<p>— Comment ! d’un autre ?… dit Bernerette.</p>
-
-<p>Elle s’indignait : un mouvement de
-colère l’agita. Elle laissa échapper quelques
-paroles assez aigres envers sa mère.
-Elle lui gardait rancune de n’avoir pas
-deviné, de longtemps, qui elle aimait.
-Pour Bernerette, c’était là gravement
-manquer à apprécier l’irrésistible attrait
-de Claude Gérard. Mais, du moins, pensait-elle
-que sa mère était incapable
-même de deviner qu’elle aimait ! Quant à
-la croire amoureuse et ne la croire pas
-amoureuse de Claude Gérard, non ! cela,
-c’était avoir quelle opinion donc, sur son
-goût ? Qu’elle fût amoureuse de Gérard et
-de nul autre, mais cela devait éclater aux
-yeux de tout être sensé ! Et à défaut d’être
-heureuse en cet amour, elle se contentait
-qu’on devinât qu’elle en souffrait. Certes,
-il ne s’agissait pas pour elle de faire des
-confidences, un aveu ! Elle portait un dieu
-en elle, et elle méprisait ceux qui n’en
-discernaient pas l’incomparable rayonnement.
-Voilà pourquoi elle avait été pour
-moi si gracieuse, du jour où elle avait
-soupçonné que, plus fin que tout autre,
-je discernais, moi, cette lumière !</p>
-
-<p>— Qui donc, dit Bernerette, maman
-croit-elle que je puisse aimer ?</p>
-
-<p>— Moi ! lui dis-je.</p>
-
-<p>Et je me dépêchai d’éclater de rire, afin
-de le faire avant elle.</p>
-
-<p>En effet, elle rit.</p>
-
-<p>Nous rîmes ensemble.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XIV"></h2>
-
-<p>Le lendemain, je chassai avec monsieur
-de Chanclos et deux voisins de campagne ;
-le déjeuner eut lieu entre hommes, dans
-un pavillon, à la lisière du bois ; je ne
-revis Bernerette que le soir, et je ne pus
-encore ce jour-là m’apercevoir de l’altération
-de sa santé comme je le fis au
-grand jour, lorsqu’elle m’apparut pour la
-première fois fardée.</p>
-
-<p>J’eus peur, et pitié d’elle. J’oubliais d’un
-coup ce que j’avais souffert par elle, et la
-honte me prit de ma cruauté d’un moment,
-le soir de mon arrivée.</p>
-
-<p>Assise sur un banc, coiffée d’un grand
-chapeau de tulle, elle travaillait à un
-ouvrage de main. Le soleil dorait ses
-cheveux. Son cou me sembla amaigri, et
-son nez plus fin. Tout de suite, d’ailleurs,
-elle m’avertit elle-même de sa mine
-mauvaise, en me confessant qu’elle avait
-eu la sottise de recourir à des drogues
-pour se faire engraisser, et qu’elle s’était
-fait mal. Je me moquai d’elle :</p>
-
-<p>— C’est bien fait, mademoiselle !</p>
-
-<p>— Oui, dit-elle, on n’est pas bête comme
-ça !</p>
-
-<p>Mais malgré moi je regardais sa taille,
-et cette gorge qui, il y a six mois, mûrissait
-comme un fruit déjà lourd ! Un
-homme passe et voilà la récolte compromise ;
-c’est comme un rayon de soleil
-trop ardent ou un coup de vent de la
-mer…</p>
-
-<p>A mon approche elle s’était levée,
-avait jeté son ouvrage et m’avait appelé :
-« Henri !… » d’un ton si tendre, que mon
-cœur battit comme autrefois, au premier
-appel de cette voix qui me charmait tant.
-Je pensai que l’idée lui était enfin venue
-que mon rôle avait pu être pénible et
-qu’elle allait au moins me manifester
-qu’elle ne l’ignorait pas. Mais elle souffrait
-tellement elle-même, qu’elle n’imaginait
-pas qu’un autre à côté d’elle pût
-être blessé. Ce n’était déjà plus qu’un petit
-être qui défendait sa vie avec acharnement,
-par tous les moyens. Ce tendre :
-« Henri ! » voulait dire : « Pauvre petite
-Bernerette ! »</p>
-
-<p>Elle m’entraîna vers la charmille, à
-l’ombre. Je remarquai qu’elle se tenait
-avec insistance entre le soleil et moi, à
-contre-jour, et qu’elle ne vous parlait plus
-en face, et qu’elle vous tournait son profil
-quand on lui adressait la parole ; elle avait
-d’ailleurs accommodé son chapeau en
-forme de capote, et ce n’était plus guère
-que le bout de son nez qu’on voyait quand
-elle détournait la tête. Elle se cachait !
-Elle ne voulait pas que j’emporte d’elle
-l’impression que sa beauté diminuait.</p>
-
-<p>Je n’avais pas eu le loisir de voir, la
-veille, en pleine lumière, le paysage étalé
-à nos pieds : la Loire endormie, ses longs
-sables en fuseaux, ses larges îles de peupliers
-feuillus, une barque qui pourrit,
-deux toues qu’un homme dirige à la gaule,
-un filet tendu, un horizon sans bornes
-qui se confond avec le bleu opalin du ciel ;
-au-dessous de nous, au bord de la levée,
-de noirs trous de cheminées, quelques-unes
-fumantes, au milieu de rocs blanchâtres,
-de jardinets, de petits vignobles ;
-sur la route plate, une charrette transportant
-des tonneaux, une bicyclette
-filant comme une libellule, et le sentiment
-de la paix parfaite universellement
-répandue, depuis les plus menus objets
-aperçus jusqu’aux plus grandes choses.</p>
-
-<p>Je dis à Bernerette :</p>
-
-<p>— Que j’aime cela ! comme ce pays
-repose !…</p>
-
-<p>» Et l’on voit les pignons du château
-de Langeais !…</p>
-
-<p>— Oui ! fit-elle. Ah ! Henri ! pendant que
-j’y pense… et papa, lui ?</p>
-
-<p>Je souris et lui dis :</p>
-
-<p>— Oh !… « pendant que j’y pense ? »
-Vous y auriez aussi bien pensé plus tard !…</p>
-
-<p>Mais elle n’avait point envie de rire ;
-elle insista :</p>
-
-<p>— Dites !…</p>
-
-<p>« Et papa, lui ?… » n’était pas une
-question très claire, mais j’entendais
-Bernerette à demi-mot. Sans même un
-mot je lui fis comprendre que « papa,
-lui, » n’avait pas paru savoir si sa fille
-avait ou non des sentiments.</p>
-
-<p>Elle eut l’air de me dire : « Mais qu’avez-vous
-donc fait à la chasse ? »</p>
-
-<p>Cette battue d’hier n’avait-elle pas été
-combinée par Bernerette ? En effet, on ne
-m’avait point du tout connu jusqu’ici
-comme chasseur : que signifiait cette
-marche forcée ? Bernerette avait pensé
-qu’au hasard de la promenade dans les
-guérets ou les sentiers, je saisirais l’occasion
-de m’employer pour elle, de
-provoquer, par exemple, chez M. de
-Chanclos, une question comme celle-ci :
-« Et votre ami Gérard, est-il chasseur ? »
-A quoi je pouvais répondre ce que me
-suggérerait mon désir d’être agréable à
-Bernerette. Bernerette entendait m’employer
-sans cesse, et m’employer à tout
-ce qui pouvait la sauver.</p>
-
-<p>— Et vous, Bernerette, est-ce que vous
-avez parlé à votre mère ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>J’eus l’air de dire à mon tour : « Qu’avez-vous
-donc fait pendant que nous
-étions à la chasse ? » Je me plaignis ; je
-lui répétai que je ne pouvais tolérer la
-durée d’un tel quiproquo, où mon rôle
-était ridicule et deviendrait indélicat. Je
-manifestai l’intention de parler moi-même
-à madame de Chanclos. Bernerette
-me dit :</p>
-
-<p>— Oh ! vous n’avez donc pas confiance
-en moi ?</p>
-
-<p>Le lendemain, on chassa encore. En
-vérité, je n’attendais pas, comme Bernerette,
-que M. de Chanclos me parlât, entre
-deux coups de fusil, de l’état du cœur de
-sa fille, mais j’attendais moins encore
-que M. de Chanclos et le voisin de campagne
-même qui chassait avec nous, me
-traitassent avec une certaine affabilité
-dont la nuance dépassait, d’une façon
-infinitésimale peut-être, mais dépassait,
-la mesure ordinaire. Ce fut le voisin de
-campagne qui m’aida à faire cette découverte.
-Il n’était pas de ceux qui nous
-accompagnaient l’avant-veille ; celui-ci,
-d’un naturel moins réservé, me laissa
-presque clairement entendre qu’il me
-tenait pour un prétendant à la main de
-mademoiselle de Chanclos. Mon sang ne
-fit qu’un tour. Mais que dire ? Et cet indiscret
-m’ouvrit les yeux sur maintes particularités
-qui m’avaient échappé. M. de
-Chanclos me traitait autrement que de
-coutume, oui ; comment ne l’avais-je pas
-remarqué depuis trois jours ? Enfin il n’y
-avait pas jusqu’aux domestiques qui ne
-montrassent un zèle inusité à me servir.
-Je revins furieux et en me jurant à moi-même
-que la nuit ne se passerait pas que
-je n’eusse parlé ouvertement à la mère
-de Bernerette. Et dès le seuil du château,
-en saluant Bernerette, je l’avertis de
-mon intention. Elle me serra la main à
-me faire mal et me dit tout bas :</p>
-
-<p>— Ne parlez pas : vous me perdez !</p>
-
-<p>A ces mots-là, je ne reconnaissais plus
-Bernerette : ils sonnaient le roman, le
-théâtre. « Ne parlez pas, vous me perdez ! »
-Elle avait entendu ou lu cela
-quelque part. Ils lui venaient à la bouche
-dans un moment où elle cessait d’être
-naturelle, où elle se forçait, je l’aurais
-parié, pour soutenir quelque machination
-pouvant servir à ses fins. Et je me torturais
-l’esprit à me demander en quoi le
-fait d’entretenir l’erreur de tous sur ses
-sentiments pouvait être avantageux à ses
-projets. Que ne me mettait-elle au moins
-dans la confidence, puisque c’est moi
-qu’elle employait comme pantin dans la
-comédie qu’elle donnait ou laissait jouer
-devant elle.</p>
-
-<p>Je me contins jusqu’après le dîner, qui
-me parut long. Puis, quand je pus prendre
-Bernerette à part, dans le jardin, je
-me fâchai.</p>
-
-<p>Elle se mit à pleurer, et s’en fut, sous
-la charmille, dissimuler ses sanglots. Je
-ne comprenais plus rien à son état, sinon
-qu’elle était exaltée et malade. Je n’osais
-plus ni la suivre, depuis que je savais
-comment mon intimité était interprétée,
-ni paraître lui avoir fourni un prétexte à
-bouderie, ce qui était plus grave encore.</p>
-
-<p>J’allai la rejoindre. Elle me dit :</p>
-
-<p>— Vous voyez, voilà ce que vous faites !…</p>
-
-<p>En effet, n’était-ce pas moi qui étais
-cause qu’elle pleurait !… Elle n’eût pas
-pleuré si j’eusse laissé les choses aller
-leur train, si j’eusse accepté le rôle intolérable
-que j’endossais, si j’eusse mérité
-enfin que bientôt l’on me mît à la porte
-de la maison ! Je ne pus pas, ce soir-là,
-lui tirer une parole sensée ; quand j’insistais,
-elle recommençait de pleurer ; quand
-elle cessait de pleurer, elle répétait :</p>
-
-<p>— Vous voyez !… Vous voyez !…</p>
-
-<p>Je m’exaspérais ; je maudissais la faiblesse
-qui m’avait amené à la Tourmeulière.
-Mais m’en aller brusquement était
-impossible ; annoncer mon départ, c’était
-m’exposer à ce que monsieur ou madame
-de Chanclos me parlassent ouvertement,
-et je devais éviter avec soin cette extrémité.
-J’étais prisonnier. Mais tarder à les
-détromper c’était aussi courir le risque
-qu’ils entreprissent de me parler. Il était
-urgent d’agir. Je me fixai le lendemain
-matin comme dernier délai.</p>
-
-<p>N’avais-je pas aussi à me livrer à des
-conjectures au sujet de l’étrange, de
-l’inexplicable obstination de Bernerette ?</p>
-
-<p>Je ne parvins, ni ce soir-là, ni dans la
-suite, à éclairer cette partie obscure de
-la conduite de Bernerette. Mais il m’est
-arrivé, depuis lors, de remarquer dans
-la vie des femmes, des passages mystérieux
-où certainement elles-mêmes n’ont
-pas vu clair.</p>
-
-<p>Et sous mes yeux, quelle nuit magnifique
-d’automne !… La Loire basse, déchirée
-en lambeaux par ses sables et ses
-îles, ressemblait de loin à ces traces
-argentées que laissent les limaçons dans
-les allées des jardins ; le calme était
-immense, l’air frais ; des parfums d’héliotropes
-et de fruits mûrs montaient, s’évaporaient
-et se recomposaient, comme de
-petites nuées pesantes et tangibles ; plusieurs
-fois, l’aboiement d’un chien sembla
-venir de l’autre côté du fleuve, et des
-chouettes miaulèrent dans la tour ruinée ;
-mais la plupart du temps la tranquillité
-était telle qu’à huit cents mètres, j’entendais
-un poisson sauter hors de l’eau.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Une si belle paix n’allait-elle pas m’apporter
-l’oubli momentané de mes ennuis
-avec le sommeil ? quand une idée nouvelle,
-imprévue, surgit tout à coup comme
-un mal de dents qui commence, dont on
-n’est pas très sûr tout d’abord, qui se
-dissipe en une minute, puis revient, puis
-s’affirme, puis grandit, envahit la face,
-absorbe le cerveau et vous torture.</p>
-
-<p>Cette erreur, commise par la famille de
-Chanclos, par leurs amis et leurs gens,
-au sujet du cœur de Bernerette, cette
-erreur qui, depuis trois jours surtout,
-avait pris pour moi de telles proportions
-qu’elle dépassait mes autres ennuis, ma
-jalousie, mon amour même ; cette erreur
-qui, après avoir indigné Bernerette, semblait
-à présent, et pour un motif inconnu,
-être si tenacement adoptée par elle, elle
-s’infiltra soudain en un repli de ma cervelle
-jusqu’alors épargné. Elle se présenta
-à moi comme un prolongement du cauchemar
-de scrupules qui m’agitait tout
-éveillé. Cette erreur, me dis-je, est-ce
-qu’elle n’a pas été commise par Claude
-Gérard lui-même ?</p>
-
-<p>Est-ce que les premiers mots de Gérard,
-en me tendant la main à la « soirée
-du 23 » n’ont pas été — et je m’en souviens,
-car ils m’ont frappé par leur ton
-de délicatesse douteuse : — « Mes compliments,
-mon cher, tu es joliment bien
-dans la maison !… » Est-ce que Gérard,
-en me voyant familier au Ranelagh,
-empressé même auprès de mademoiselle
-de Chanclos, au dîner, n’a pas été induit
-à soupçonner une secrète entente entre
-mademoiselle de Chanclos et moi ? Et une
-des raisons pour lesquelles il s’est montré,
-par la suite, discret jusqu’à l’excès quand
-il s’est agi des Chanclos et de Bernerette,
-n’est-elle pas qu’il considérait Bernerette
-comme une jeune fille engagée, sur le
-point d’être fiancée, peut-être ? Et quel
-que soit l’attachement de Gérard pour sa
-maîtresse, est-il bien certain qu’il aille
-jamais jusqu’à la lui faire épouser ? Et si
-Gérard savait qu’une jeune fille d’excellente
-famille, jolie et riche l’aime à en
-perdre la santé, est-ce qu’il commettrait
-la sottise de se lier de nouveau avec Isabelle ?
-Est-ce qu’il ne regarderait pas
-Bernerette d’un autre œil qu’il ne l’a fait
-jusqu’à présent ? Est-ce qu’il ne se prendrait
-pas peut-être à l’aimer ? Est-ce qu’en
-l’aimant il ne ferait pas son bonheur ? Et
-moi ? ne suis-je pas très coupable, si je
-n’informe pas Gérard de ce qu’est exactement
-ma situation vis-à-vis de mademoiselle
-de Chanclos ?</p>
-
-<p>Il est possible qu’à l’état normal je
-n’eusse pas pris le parti qui s’imposa à
-moi dès ce moment-ci ; mais j’en étais
-arrivé, à force d’être molesté, à adopter
-avec une sorte d’ivresse tout ce qui pouvait
-m’être le plus douloureux. La même
-rage qui m’avait fait me vouer dès le
-début de l’aventure au service de Bernerette
-amoureuse, m’obligea contre moi-même
-à me faire, moi, l’ouvrier du
-dénouement de l’aventure ! Je décidai
-d’écrire à Claude Gérard.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je n’avais jamais écrit à Claude Gérard ;
-ma lettre seule serait pour lui assez frappante ;
-une lettre banale, sans but apparent,
-mais où se trouverait posée, comme
-par hasard, en vedette, toutefois, l’indépendance
-absolue de mademoiselle de
-Chanclos, préparerait Gérard à recevoir
-ce qu’il dépendait de moi qu’il obtînt :
-par exemple, une invitation à la chasse.
-Je ne pensais pas que Gérard acceptât ;
-mais du moins devrait-il, bon gré mal
-gré, discerner qu’on cherchait à attirer
-son attention de ce côté-ci ; il ne saurait,
-en tout cas, manquer de m’en parler
-lorsque je le verrais à Paris, et si ma
-rage bienfaisante persistait alors, il
-n’était pas impossible, en vérité, que je
-ne contribuasse à unir « mon ami » Claude
-Gérard et mon amie Bernerette !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’écrivis, cette nuit même, la lettre
-banale et significative, et, l’ayant cachetée
-et timbrée, je fus soulagé, et
-dormis.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XV"></h2>
-
-<p>Le lendemain, Bernerette me trouva
-plus calme. Elle me dit :</p>
-
-<p>— Vous avez parlé à maman ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Vous avez parlé à mon père en chassant ?</p>
-
-<p>A mon tour j’interrogeai :</p>
-
-<p>— Et vous, Bernerette, avez-vous parlé
-à vos parents ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>Elle resta pensive, pendant que je faisais
-la moue ; puis elle fit :</p>
-
-<p>— Que voulez-vous que je leur dise ?…</p>
-
-<p>Elle eut un mouvement nerveux du
-pied qui défonça le sol ; nous étions assis
-sur un banc, au bout de la charmille.
-Elle me dit :</p>
-
-<p>— Mais vous avez l’air tranquille
-comme Baptiste, ce matin, vous !</p>
-
-<p>— C’est que j’ai pris une résolution.</p>
-
-<p>— Laquelle ?</p>
-
-<p>— La résolution d’écrire à quelqu’un.</p>
-
-<p>Elle tressaillit.</p>
-
-<p>— D’écrire à mes parents ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— D’écrire à qui ?</p>
-
-<p>— A quelqu’un.</p>
-
-<p>Je lui dis, simulant un jeu connu :</p>
-
-<p>— Interrogez-moi donc : « Est-ce un
-homme ? »</p>
-
-<p>Elle dit :</p>
-
-<p>— Est-ce un homme ?</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>— Un homme âgé ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Un homme blond ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Est-il ici ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Est-il marié ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>Je vis que son teint s’animait sous la
-poudre. Elle avait deviné et ne voulait
-plus rien demander ; elle pensait que
-je <i>lui</i> avais écrit ; elle pensait à ce que
-j’avais pu <i>lui</i> écrire, ou bien elle pensait
-à <i>lui</i>, tout simplement. Ce sang, qui montait
-à la seule image de Gérard, me brûlait
-les yeux comme un feu ardent. J’étais
-jaloux, jaloux ! Je repris en grinçant
-des dents, mais elle ne s’en aperçut
-point :</p>
-
-<p>— Allons ! allons ! Interrogez-moi :
-« Est-il beau ?… »</p>
-
-<p>Elle dit, avec un frémissement de tout
-le visage :</p>
-
-<p>— Est-il beau ?</p>
-
-<p>A l’instant, et à ma grande surprise
-même, mes yeux se mouillèrent, pendant
-que je répondais :</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>Je fis un violent effort pour que mon
-émotion ne me trahît pas davantage ; mais
-Bernerette ne remarquait pas mon émotion :
-elle regardait en face d’elle fixement,
-et comme hallucinée. Elle ne
-nomma personne ; elle dit :</p>
-
-<p>— Vous lui avez écrit ?…</p>
-
-<p>Et elle n’eût pas été trop étonnée si je
-lui eusse répondu à ce moment-là :
-« Oui, je lui ai écrit que vous l’aimez ! »
-Elle répéta :</p>
-
-<p>— Vous lui avez écrit ?…</p>
-
-<p>Ce qui signifiait : « Qu’est-ce que vous
-lui avez écrit ? » Je dis :</p>
-
-<p>— Mais, songez donc, Bernerette ! qu’il
-eût pu, lui aussi, partager la méprise
-commune. Il m’a vu toujours près de
-vous ; il me sait, aujourd’hui encore, à
-côté de vous ; s’il est délicat, cela ne
-suffit-il pas pour qu’il s’interdise de
-penser à vous ?… Je vous nuis, Bernerette !…
-Y avez-vous songé ?…</p>
-
-<p>Je vis ses yeux et tout son visage se
-transformer : c’était une révélation que
-je lui faisais ! Non ! elle n’avait jamais
-songé que Gérard pût croire à une liaison
-possible entre elle et moi. Son étonnement
-me fut encore bien pénible ; mais
-elle n’eut même pas l’idée de me le
-cacher. Et les conséquences de la méprise
-dissipée lui apparurent. Ses sourcils
-soulevèrent leur arcature comme pour
-donner plus de jour à une vision heureuse ;
-puis cette belle voûte se brisa
-quand Bernerette se retourna vers moi.
-Elle entendait encore la dernière partie
-de ma phrase : « Je vous nuis, Bernerette !… »
-Un moment, un court moment,
-peut-être, elle pensa qu’en effet, j’avais
-pu lui nuire, en son amour ; et cela
-l’empêchait de me remercier de ce que
-j’avais écrit à Gérard, et de penser que
-je pouvais souffrir de tout cela. Un
-moment, oui, elle me regarda d’un air
-méchant !…</p>
-
-<p>J’avais encore sur moi la lettre à
-Gérard ; je la décachetai pour la faire
-lire à Bernerette ; je n’avais eu, en écrivant
-cette lettre, qu’une crainte, c’était
-qu’elle ne fût un peu trop explicite ; il ne
-fallait tout de même pas dire à Gérard :
-« Mademoiselle de Chanclos est absolument
-libre : allons ! n’allez-vous pas la
-demander en mariage ? » Bernerette
-trouva ma lettre très discrète. Elle me
-dit même :</p>
-
-<p>— Comprendra-t-il ?</p>
-
-<p>Elle n’eut pas un mot de pitié pour
-moi qui attendais d’elle : « Mais mon
-pauvre ami, vous me renoncez là dedans ;
-on jurerait que je ne vous suis de
-rien !… »</p>
-
-<p>Alors, je lui dis :</p>
-
-<p>— Bernerette, voyons ! pourquoi vous
-opposez-vous à ce que nous dissipions
-chez vos parents la même méprise que
-nous détruisons ici ?</p>
-
-<p>— Je n’en sais rien, ma foi, me dit-elle.
-J’ai peur de je ne sais quoi, d’un grabuge…</p>
-
-<p>Et je pensais, à part moi : « C’est cette
-méprise qui m’a inspiré et a rendu obligatoire
-pour moi mon intervention auprès
-de Gérard… » Bernerette n’avait pas,
-assurément, escompté cette conséquence
-qu’elle ne pouvait prévoir… Mais le génie
-de l’amour, ou l’inconscience profonde
-qui veille à notre conservation ne lui ont-ils
-pas commandé de s’attacher désespérément,
-aveuglément, à cette méprise ? Je
-me souvins de ses larmes inexplicables,
-le soir où je lui demandais : « Mais pourquoi
-ne pas parler à vos parents ? » Elle
-pleurait, pleurait stupidement, et me
-disait avec un air de bêtise vraiment surprenant
-chez elle : « Vous voyez ! vous
-voyez ce que vous faites !… » Il semblait
-bien que cela ne voulût rien dire du tout :
-pourtant, en dissipant le malentendu ce
-jour-là, j’évitais peut-être d’écrire aujourd’hui
-à Gérard !…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XVI"></h2>
-
-<p>A ma grande surprise, je reçus presque
-courrier par courrier une réponse de
-Gérard ; je n’en attendais point de lui ;
-ma lettre n’en demandait aucune. Je
-feuilletai huit pages de papier mince,
-entièrement couvertes d’une écriture
-curieuse : grande, allongée, couchée,
-probe, avec je ne sais quelle apparence
-féminine. Gérard m’écrivait de Paris ; il
-n’était donc point parti pour le voyage
-projeté avec Isabelle ? En effet, il n’était
-point parti ; il m’en fournissait la raison
-avec abondance : le brave Gérard me
-narrait au long ses déboires. Le contenu
-de ma lettre n’avait pas déterminé ces
-confidences, évidemment, mais ma lettre
-elle-même, ma lettre quelle qu’elle fût,
-arrivant chez lui dans le moment où il
-éprouvait un immense besoin de posséder
-un confident. Je soupçonnai que son
-collègue au Conseil d’État subissait près
-de lui une légère disgrâce pour lui avoir
-trop justement ouvert les yeux. Gérard
-me croyait au contraire fort peu renseigné
-sur son ménage ; il avait soulagement
-à me le décrire lui-même et dans
-les limites où il désirait que je le connusse.
-En substance, voici quelle était
-sa thèse : Isabelle, de qui les goûts furent
-toujours honnêtes, était sur le point de
-se laisser épouser par un homme sans
-scrupules qui, après lui avoir promis
-jadis le mariage, l’avait rendue mère et
-puis l’avait abandonnée. Cet homme ne
-s’avisait-il pas de vouloir aujourd’hui
-réparer sa faute ! et Isabelle de se laisser
-succomber à l’appât d’une situation régulière !
-Certes, c’était une femme, écrivait
-Gérard, digne qu’il la retînt lui-même
-par un lien pareil, mais d’une part, il
-avait à compter avec les préjugés de sa
-famille et du Conseil d’État, qu’il eût
-négligés, à la rigueur ; mais, d’autre part,
-Isabelle poussait la probité jusqu’à se
-juger indigne d’être sa femme et de pénétrer
-dans son monde. Il était très perplexe,
-très ennuyé, le beau Gérard ; il
-avait besoin de causer avec quelque
-homme de sens droit et qui comprît,
-« pour avoir vu Isabelle », la légitimité
-de son attachement pour elle.</p>
-
-<p>Une telle crise, inespérée chez Gérard,
-me contraignit à brusquer les événements.
-Je conservais, pour ma part, tout
-l’appétit du martyre désirable, autrement
-dit toute la rage secrète qui m’excitait
-à assister moi-même à mon propre
-supplice.</p>
-
-<p>Je conseillai à Bernerette de faire
-inviter Claude Gérard à la chasse !…</p>
-
-<p>Elle eut quelques battements des paupières ;
-moi aussi ; et Gérard fut invité à
-la chasse.</p>
-
-<p>Il prit le temps de réfléchir, et adressa
-à madame de Chanclos un mot aimable,
-mais d’excuses : il était momentanément
-empêché de s’absenter de Paris.</p>
-
-<p>Cela fut annoncé pendant le déjeuner,
-comme une nouvelle quelconque. Bernerette
-n’eut pas un mouvement insolite, et
-ses parents pas la plus médiocre intuition
-de son ébranlement dissimulé. Je
-crois bien que ce fut moi le plus agité en
-apparence, parce qu’en un instant, j’imaginai
-les conséquences de ce simple refus
-de Gérard.</p>
-
-<p>Alerte pénible, mais courte. Nous
-quittions la table, après ce même repas,
-quand on me remit un télégramme de
-Claude : l’empêchement au voyage de
-Langeais était par hasard écarté ; il me
-priait de lui répondre télégraphiquement
-si on l’autorisait à revenir sur sa décision
-de la veille.</p>
-
-<p>Je lus tout haut le télégramme. Bernerette
-manqua de sang-froid, cette fois.
-Elle dit au domestique qui attendait :</p>
-
-<p>— Faites atteler la charrette anglaise :
-nous irons porter la dépêche !…</p>
-
-<p>Le domestique fit observer que le
-porteur était monté à bicyclette et qu’il
-serait plus tôt au bureau que la charrette
-anglaise.</p>
-
-<p>— Et puis, dit madame de Chanclos, il
-faut laisser les gens déjeuner.</p>
-
-<p>Bernerette fit la moue. Mais ce fut elle
-qui trouva la feuille de papier, l’encre,
-la plume.</p>
-
-<p>De la volte-face de Gérard, j’augurai
-qu’il se passait chez lui des drames : hier
-il pensait reconquérir Isabelle ; aujourd’hui
-elle lui jouait un tour de sa façon.
-Mais n’irait-elle pas l’arrêter à la gare ?</p>
-
-<p>J’en étais venu à désirer ardemment le
-voyage de Claude !</p>
-
-<p>Claude accomplit le voyage. Il n’était
-pas à une heure de Langeais, que je
-désirais qu’il n’arrivât pas. Quand il fut
-là, dans le petit salon tendu de toile de
-Jouy fanée, ou sur la terrasse, ou sous
-la charmille, entre Bernerette et moi, et
-que mon rôle m’apparut, j’eus de la
-lâcheté : je les abandonnai ; j’allai
-m’étendre sur mon lit. J’aurais pleuré
-comme un enfant, si une sorte de fureur
-ne m’avait saisi. Je redescendis. Je trouvai
-M. de Chanclos ; je lui dis :</p>
-
-<p>— N’irons-nous pas tuer un perdreau
-avant ce soir ?</p>
-
-<p>J’entendis peu après M. de Chanclos,
-au jardin, qui criait :</p>
-
-<p>— Henri a le diable au corps ; il veut
-chasser. Êtes-vous des nôtres, monsieur
-Gérard ?</p>
-
-<p>Et les yeux colères que me fit Bernerette,
-quand Gérard accepta d’être des
-nôtres !…</p>
-
-<p>Aussitôt dans les champs, Claude me
-confia qu’il avait cru, l’avant-veille,
-avoir fait renoncer Isabelle au mariage ;
-une rencontre définitive entre eux devait
-décider de la paix ; mais au lieu de cette
-rencontre, elle le laissait se morfondre,
-la soirée entière, et elle lui envoyait le
-lendemain un « bleu » qui, disait-il, « lui
-avait fait beaucoup de peine ». Qu’il était
-donc évident que la conduite d’Isabelle
-envers Gérard était déplorable, et que
-Gérard le sentait enfin, tout en s’efforçant
-de ne pas le croire… et qu’il était
-rivé à elle par quelque lien que la conduite
-d’Isabelle la plus fâcheuse ne briserait
-pas de sitôt !</p>
-
-<p>Je lui dis :</p>
-
-<p>— Enfin te voilà loin d’elle : l’absence,
-comme la nuit, porte conseil.</p>
-
-<p>Il me confia :</p>
-
-<p>— En venant ici, je n’ai voulu que
-mettre Isabelle à l’épreuve ! moi parti,
-que décidera-t-elle ? C’est ce que nous
-allons bien voir.</p>
-
-<p>M. de Chanclos tint à lui faire examiner
-de près ses vignes. Gérard, fils
-d’un petit propriétaire bourguignon,
-avait le goût de la culture et quelques
-connaissances précises ; ils s’accrochèrent
-par là volontiers l’un à l’autre. C’était
-une jolie terre que la Tourmeulière ; et
-M. de Chanclos en raffolait. Il fut très
-content de Gérard. Gérard se trouva
-bien d’avoir marché beaucoup, tiré un
-peu, causé avec M. de Chanclos, parlé
-avec moi d’Isabelle. La première soirée,
-de même, se passa très convenablement :
-Bernerette ne voulait pas faire la
-coquette ; Gérard ne pensait pas à se
-montrer galant. Je m’en voulus de m’être
-tantôt si effrayé de leur rencontre. Et
-bien, quoi ! ils étaient là tous les deux !
-le feu ne prenait pas ; Bernerette plutôt
-paraissait apaisée.</p>
-
-<p>Gérard, le lendemain, attendait une
-lettre. Elle ne vint pas. Il s’informa de
-l’heure des courriers ; il n’y en avait
-qu’un par jour ; mais en allant au bureau
-de Langeais, vers quatre heures, il trouverait
-sa correspondance, lui affirma-t-on ;
-et il fut tranquillisé. Puis on organisa
-une promenade à Langeais, en
-bande. Gérard n’y trouva point de lettre ;
-mais on ne lui laissa pas le loisir d’en
-souffrir ; une visite de la ville, un goûter,
-un retour en partie à pied sur la levée
-de la Loire ; la causette, le long du
-chemin, avec de vieilles bonnes femmes
-troglodytes, assises au pas de leurs
-grottes et de qui Bernerette était l’amie ;
-et puis le calme incomparable d’un beau
-coucher de soleil avant de remonter au
-château, retinrent Gérard de s’alarmer
-outre mesure de ce qui se passait à
-Paris ; il fut un convive aimable, le soir.</p>
-
-<p>— Crois-tu, me dit-il, le bougeoir à la
-main, en allant se coucher, que cette
-coquine ne m’écrit seulement pas !…</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Gérard reçut cependant des nouvelles
-de sa maîtresse : il me le dit, sans rien
-ajouter, ce qui me laissa croire qu’elles
-n’étaient pas bonnes ; mais elles ne l’irritèrent
-pas, d’où je conclus ou qu’elles
-annonçaient que la situation se maintenait
-simplement telle qu’elle était, ou
-que lui-même s’aguerrissait contre les
-inconvénients de la situation. Alors,
-n’était-ce pas que, par hasard, il se plaisait
-à la Tourmeulière ?</p>
-
-<p>Il avait plaisir à la chasse, les soirées
-étaient douces et les nuits reposantes.</p>
-
-<p>Un jour, au milieu d’une bien jolie
-lande de bruyères roses d’où les toits du
-château émergeaient au loin et d’où l’on
-apercevait, par delà les cheminées et
-pignons, toute confuse dans une brume
-bleuâtre, la rive opposée de la Loire, il
-me dit :</p>
-
-<p>— C’est curieux que tu n’aies jamais
-songé à épouser mademoiselle de Chanclos ?</p>
-
-<p>Je m’arrêtai et je regardai au loin, en
-me garantissant le visage avec la main.</p>
-
-<p>— Mademoiselle de Chanclos n’épousera
-que qui lui plaira.</p>
-
-<p>— Ne peux-tu pas lui plaire ?</p>
-
-<p>— Moi ?… Non.</p>
-
-<p>— Comme tu dis cela ! Et les parents ?…</p>
-
-<p>— La donneront à qui lui plaira.</p>
-
-<p>Nous marchions côte à côte, lui indifférent
-autant que moi à l’allure des
-chiens, ce qui me donnait à supposer
-qu’il poursuivait sa pensée… Mais il
-n’ajoutait rien. Je crus devoir insister :</p>
-
-<p>— Ne t’ai-je pas écrit que je ne suis,
-moi, qu’un vieil ami, un camarade ?…</p>
-
-<p>Nous nous tûmes encore pendant un
-assez long temps. Un moment, Gérard
-s’arrêta et fit, des yeux, le tour des trois
-quarts de l’horizon.</p>
-
-<p>— Saprelotte ! dit-il, quelle jolie propriété !…</p>
-
-<p>Et nous continuâmes de marcher dans
-l’interminable bruyère. Nous ne parlions
-pas. Je ne maîtrisais pas les battements
-de mon cœur. La silhouette de M. de
-Chanclos parut au bord d’un taillis, et
-je compris, à un signe de son bras, qu’il
-nous maudissait, pour ne pas chasser
-sérieusement.</p>
-
-<p>Je me mis à combiner en moi-même
-divers types de phrases définitives, destinées
-à hâter l’achèvement de mon rôle
-vraiment par trop ingrat ; et j’avais pris
-le parti de dire à Gérard tout bonnement :
-« Imbécile ! tu ne vois donc pas
-qu’elle t’aime ? » quand, au moment
-d’ouvrir la bouche, un déclenchement
-soudain se fit dans mon cerveau ; je jugeai
-qu’un mensonge préalable était nécessaire
-pour éviter que Gérard ne me crût
-secrètement épris de Bernerette, et je dis :</p>
-
-<p>— J’ai une maîtresse à laquelle je
-tiens…</p>
-
-<p>Il fut étonné, sans doute, parce que je
-ne lui avais jamais parlé de maîtresse ;
-et puis, peut-être, à cause de cela même,
-il me crut. Il me regarda et dit :</p>
-
-<p>— Mariée ?</p>
-
-<p>Je soufflai confidentiellement :</p>
-
-<p>— Oui.</p>
-
-<p>Alors nous reçûmes l’algarade de M. de
-Chanclos.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XVII"></h2>
-
-<p>Il y avait une particularité que j’avais
-remarquée depuis la première heure du
-séjour de Gérard à la Tourmeulière :
-c’était que Bernerette, souvent, trouvait
-ma présence importune. Elle me reprochait
-de savoir son secret !</p>
-
-<p>Ce qu’elle eût supporté d’une gouvernante
-ou d’une amie, d’un homme la
-gênait. De sorte que mille manèges
-féminins qu’elle eût pu pratiquer vis-à-vis
-de Claude, et sans même se rendre
-soupçonnable de coquetterie, elle n’osait
-pas y recourir parce que j’étais là. Sa
-contrainte me faisait peine ; mais cette
-retenue que Bernerette s’imposait à cause
-de moi, fut la seule attention qu’elle me
-témoigna en toute cette triste aventure ;
-j’en venais à être flatté que, du moins,
-elle me traitât en homme. Dans l’excès
-de mon infortune, je l’avoue, je fus content
-quelquefois de pouvoir être gênant !</p>
-
-<p>Que je fis donc bien de profiter de cette
-période relativement supportable ! Elle
-ne devait pas durer.</p>
-
-<p>Claude, lui, commença d’être touché
-de cette extrême réserve de Bernerette. Il
-avait coutume de voir les femmes, un
-peu partout, se jeter à sa tête, et il semblait
-bien ne s’être attaché jusqu’ici qu’à
-l’une d’elles, la seule qu’il eût pris la
-peine, tout au moins, de descendre chercher
-dans la rue. Au bout de quatre ou
-cinq jours, il fut visible que Bernerette
-l’intéressait, et il fit quelques pas pour
-le lui témoigner. Cela fut si visible que
-madame de Chanclos s’en alarma avant
-même que sa fille n’eût cru pouvoir s’en
-réjouir ; elle s’en alarma, la pauvre
-femme, parce qu’elle croyait que Claude
-marchait sur mes brisées ; et, voyant
-aussi bien que j’avais du souci, elle fut
-sur le point de me plaindre ou de me
-crier casse-cou, ou de s’indigner de ma
-lâcheté ! Oui, le moment menaça où elle
-allait m’offrir ses soins pour me débarrasser
-de Gérard ! Je fuyais la fille pour
-ne la point incommoder ; je fuyais la
-mère pour qu’elle ne m’accablât pas de
-ses bontés ! J’assistais à des événements
-qui ne revêtaient que pour moi la forme
-d’une tragi-comédie raffinée ; à tout instant,
-à la rigueur, j’eusse pu quitter le
-spectacle, mais, soit entraîné par les
-premiers actes, soit empoigné par une
-douleur que le comique avivait à
-outrance, je demeurais à ma place. On
-connaît des cauchemars semblables, au
-cours desquels on se dit : « Je vais m’éveiller,
-parce que cela devient affreux, »
-mais aussitôt : « Tout de même, si l’on
-poussait plus avant !… »</p>
-
-<p>Je me sentis quelquefois si désolé, que
-je riais, je ricanais tout seul. Il y a dans
-la douleur très profonde, et quand quelque
-dépit s’y mêle, une espèce de méchante
-joie et qui fait admirer ce que contient de
-vérité humaine l’esprit prêté par l’Écriture
-aux mauvais anges.</p>
-
-<p>Un jour de pluie, où l’on était resté au
-château, où je m’étais enfermé dans ma
-chambre sous prétexte de mettre à jour
-ma correspondance, où l’on avait joué,
-en bas, aux petits jeux avec quelques
-voisins de campagne, je trouvai, en descendant,
-Bernerette transfigurée, la bouche,
-les joues, la poitrine, les yeux pleins
-d’espérance, un bonheur dans toute sa
-personne. Et Gérard était un peu chose.
-Je manifestai, à mon tour, en me mêlant
-à tous, une gaieté insolite, nerveuse,
-exubérante. Et je regardai l’œil de
-madame de Chanclos, qui pensait : « Il
-s’efforce de séduire, parce qu’il sent un
-adversaire… » Et je regardai Gérard qui
-pensait que je venais d’écrire longuement
-à ma maîtresse ; et je regardai Bernerette,
-qui ne me regardait seulement pas !</p>
-
-<p>Gérard se laissait-il donc prendre ?
-Non, je ne le croyais pas ; mais la vie lui
-était ici très aisée : elle le consolait de
-ses récents ennuis ; un début de flirt avec
-une jeune fille l’amusait. En somme, je
-connaissais assez peu Gérard : était-il
-tout à fait insensible au fait d’être
-accueilli dans une gentilhommière, sans
-faste, il est vrai, mais dite « château »
-à cause de ses tourelles ? dans une famille,
-non pas d’un rang hautain, assurément,
-mais qui n’eût peut-être pas fréquenté la
-sienne ? et, sans y songer d’une manière
-précise, ne prévoyait-il pas que son vieux
-papa, en cultivant ses vignes, là-bas, en
-Bourgogne, serait flatté s’il le savait là ?
-Dans la lande de bruyères, Gérard
-m’avait dit : « Saprelotte, quelle jolie
-propriété !… » Enfin, il était possible, à
-tout prendre, que Claude Gérard se
-laissât épouser.</p>
-
-<p>Comme j’allais m’endormir, le soir de
-cette journée de pluie, une idée me
-secoua tout le corps, c’était celle-ci :
-« Ne se pourrait-il pas aussi que Claude
-en vînt à aimer Bernerette ? » Je me soulevai
-du coup ; je rallumai ma bougie.
-Voilà donc où j’en étais : je me résignais
-à ce que Claude épousât Bernerette ; mais
-qu’il l’aimât, je ne pouvais le supporter.
-« Pourtant, me dis-je, à la lumière de ma
-bougie, c’est pour le bonheur de Bernerette
-que j’ai travaillé de mes mains à ce
-que ce mariage devînt possible, et son
-bonheur n’est pas qu’elle soit mariée,
-mais aimée !… »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Parce que ma présence gênait Bernerette,
-je m’étais mis à affecter une discrétion
-qui l’incommodait plus encore ;
-on ne me voyait presque plus, si ce
-n’est aux repas et à la chasse. Je lui
-abandonnais son Gérard ! Elle n’en était
-pas fâchée, certes ; mais elle eût désiré
-que je fisse cela plus gentiment, et par
-exemple, sans paraître le faire. Je suis
-sûr qu’à part soi, elle m’envoyait à tous
-les diables ; Claude, lui, était persuadé
-que j’avais des démêlés épistolaires avec
-l’imaginaire maîtresse ; il me dit un certain :
-« <i lang="la" xml:lang="la">Tu quoque !…</i> » que je feignis de
-ne pas comprendre ; mais depuis lors, je
-fuyais tout colloque avec Claude pour
-échapper à la nécessité désobligeante de
-lui faire de fausses confidences ; pourtant
-je ne voulais point paraître éviter Claude,
-de peur qu’il ne soupçonnât ma pensée
-véritable. J’étais dans la maison comme
-un animal aux abois. M’enfuir !… Ah !
-m’enfuir !… N’étais-je pas libre ? Ne pouvais-je
-partir demain ? ce soir même ?…
-Oui bien ! mais — comprenne qui pourra — je
-ne voulais pas m’en aller ! Je montais
-précipitamment dans ma chambre ;
-je faisais ma valise. Je la défaisais ; je
-descendais l’escalier pour aller me mêler
-à tout le monde : à peine en bas, je
-remontais et je recommençais ma valise.
-Je l’envoyais d’un coup de pied, à l’autre
-bout de la pièce ; je m’étendais, exténué,
-sur mon lit. Deux jours de suite, j’exécutai
-ce manège après déjeuner. Le
-temps était mauvais ; on ne chassait
-guère ; les journées me semblaient interminables.
-Et la pire de mes pensées était
-que, bon gré, mal gré, d’ici peu de temps,
-il faudrait renoncer à ces journées !</p>
-
-<p>Qu’avais-je le plus désiré en ces derniers
-temps ? Que la méprise, la fameuse méprise
-de monsieur et de madame de Chanclos,
-de leurs amis, de leurs voisins, de leur
-personnel même se dissipât. Eh bien ! elle
-se dissipait la méprise ! Oh ! je vous prie
-de croire qu’elle se dissipait. Elle se dissipait
-sans qu’un seul mot eût été prononcé,
-ni par Bernerette qui ne voulait
-pas le prononcer ni par madame de Chanclos
-de qui je l’avais tant redouté, ni par
-moi enfin à qui la plus disgracieuse démarche
-était ainsi épargnée. Elle se dissipait,
-et j’en souffrais comme d’une perte irréparable ;
-à certains moments, comme d’une
-insulte. Mais je tenais à assister à ce
-transport des attentions, des obséquiosités,
-des sourires entendus, que parents,
-amis, domestiques même effectuaient — oh !
-avec quelle aisance et quelle calme
-promptitude ! — de moi à mon voisin, à
-« mon ami » Claude Gérard.</p>
-
-<p>Claude Gérard avait été invité « pour
-une huitaine de jours ». La semaine touchait
-à sa fin. De la façon qu’allaient les
-choses, il était à prévoir qu’on le prierait
-de prolonger son séjour, et, ma foi, qu’il
-l’accepterait. M’en aller avant lui,
-n’était-ce pas par trop avoir l’air de
-céder la place ? paraître trop l’avoir précédemment
-tenue ? Je me disais cela pour
-me donner prétexte à demeurer à la
-Tourmeulière !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Madame de Chanclos et Bernerette me
-heurtèrent dans l’escalier et me dirent à
-peu près simultanément :</p>
-
-<p>— Ah ! nous allions frapper chez
-vous !…</p>
-
-<p>Que me voulaient-elles ? Elles venaient
-me prier de rester jusqu’à la Toussaint :
-le baromètre remontait lentement mais
-sûrement ; le <i>Journal d’Indre-et-Loire</i>
-annonçait de beaux jours. Je dis :</p>
-
-<p>— Mais non ! c’est impossible ; je dois
-rentrer à Paris ; et tenez ! ma valise est
-faite !</p>
-
-<p>Elles furent sincèrement désappointées,
-cela était visible ; elles insistèrent
-de la façon la plus aimable ; je ne démordais
-pas d’une résolution prise soudainement,
-je ne sais trop pourquoi, au
-moment même où ces dames m’avaient
-abordé dans l’escalier. Madame de Chanclos
-mit un feu inusité à me retenir. Je
-disais : « Mais non !… Mais non !… » sur
-un ton qui devait, je l’imaginais, leur
-faire entendre que j’étais très malheureux
-chez elles. Bernerette ne disait plus
-rien. Peut-être enfin comprenait-elle ;
-peut-être enfin me prenait-elle en
-pitié ? Moi, m’obstinant à ne pas leur
-donner de raison positive pour m’en aller,
-je disais toujours : « Mais non !… Mais
-non !… » Les larmes vinrent aux yeux de
-Bernerette. Je crois qu’elle ne fut jamais
-plus cruelle pour moi qu’à ce moment.
-Je ne pus faire autrement que de céder.</p>
-
-<p>Et cinq minutes plus tard, Claude me
-prenant à part, me confiait :</p>
-
-<p>— Je suis bien content que tu aies consenti
-à rester, parce que je venais de dire
-à ces dames qui insistaient beaucoup :
-« Eh bien ! que ce soit Henri qui
-décide !… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XVIII"></h2>
-
-<p>Je ne me sens pas, après dix ans écoulés,
-la force de décrire ce que je vis pendant
-les quelques jours que nous restâmes
-à la Tourmeulière. Tous les
-amants malheureux, tous les pauvres
-jaloux savent ce que c’est que la torture
-des petits jeux, des gages, des apartés dans
-un salon, des rencontres possibles dans
-le dédale des corridors, et du choix des
-places dans un break de promenade ; ce
-que sont les mots spirituels que la coquetterie
-attise, et les termes d’ineffable niaiserie
-que l’amour inspire ; ce que c’est
-que la beauté, le plaisir, le bonheur…
-des autres !…</p>
-
-<p>La voix de Bernerette ! Le miracle de
-son visage transformé ! Du sang, des
-formes, de la vie, et quel charme de
-jeune ressuscitée ! Que la mort embellit
-un être quand, l’ayant touché du doigt,
-elle se retire et fait grâce ! Et la fête
-dans toute la maison, la reconnaissance
-presque sans mesure manifestée au sauveur !
-J’avais joui de quelque chose
-d’analogue, ayant produit un peu du
-même effet, quand je n’étais que le précurseur !</p>
-
-<p>Eh quoi ! n’étais-je pas satisfait ? Pour
-sauver Bernerette, ne m’étais-je pas fait
-gloire de me sacrifier ? Oui, oui ! l’homme
-en moi participait à la joie générale et
-se félicitait d’avoir contribué à ce que
-Bernerette fût revivante et heureuse.
-L’homme en moi pensait qu’il eût fallu
-un monstre pour ne pas se réjouir du
-résultat obtenu. Mais c’est qu’un monstre
-était en moi, vraiment, celui qu’autrefois
-on nommait le perfide Amour ; et il me
-soufflait que je n’avais à aucun moment
-espéré que cela pût si parfaitement
-réussir !…</p>
-
-<p>« Tu as joué avec Claude, me chuchotait
-le monstre, comme on joue avec le
-feu, quand on espère bien ne pas se
-brûler les doigts. Tu as fait venir Claude,
-oui ; mais tu le savais prisonnier ! Tu
-l’as offert à Bernerette, oui, mais tu
-voyais la chaîne par laquelle Isabelle le
-tenait !… »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XIX"></h2>
-
-<p>Nous partîmes, je m’en souviens, le
-lendemain de la Toussaint, par un temps
-humide et frisquet, et l’on essaya encore
-de nous retenir sous le prétexte que
-c’était le jour des Morts ; mais Claude
-atteignait la dernière limite de ses
-vacances ; ses fonctions le rappelaient.
-Mesdames de Chanclos, d’ailleurs,
-devaient quitter la Tourmeulière dans la
-quinzaine ; on se donna rendez-vous à
-Paris : la glace était bien rompue, cette
-fois ! Claude promit, sans arrière-pensée,
-d’aller au Ranelagh.</p>
-
-<p>Comme nous avions un arrêt de quarante
-minutes à Saint-Pierre-des-Corps,
-nous déjeunâmes au buffet tout à notre
-aise ; nous étions seuls et je dis tout à
-coup à Gérard :</p>
-
-<p>— Eh bien !… et Isabelle ?</p>
-
-<p>Il fit claquer sa langue, secoua la tête
-et prit son temps pour me répondre ;
-puis il me confia que, dans le fond,
-Isabelle était un peu rosse. Et il m’expliqua
-pourquoi. Je le savais bien. Mais je
-vis que Claude n’ignorait rien, ni des
-relations d’Isabelle avec le père de son
-petit, ni des dernières manigances à propos
-du mariage. Il avait été contre elle
-extrêmement irrité ; il la chargeait un
-peu lourdement, trop même ; et j’en fus
-choqué, car, en définitive, la faute d’Isabelle
-n’était que de chercher le mariage.</p>
-
-<p>C’est d’elle que nous parlâmes exclusivement,
-durant le trajet, et point du
-tout de la Tourmeulière. Il se relâchait
-sensiblement de sa sévérité envers Isabelle,
-à mesure que nous approchions de
-Paris. Je lui dis :</p>
-
-<p>— Mais, vas-tu la revoir ?</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! fit-il, je lui tiendrai la
-dragée haute !…</p>
-
-<p>Nous descendîmes, notre valise à bout
-de bras, notre fusil gainé, en bandoulière.
-C’était, dans ce temps-là, à la
-vieille gare d’Orléans. Au travers d’un
-treillage derrière lequel parents et amis
-attendaient les voyageurs, je reconnus
-parfaitement Isabelle. Mais je n’en avertis
-pas mon compagnon : venait-elle là
-pour lui ? Nous passâmes l’étroit défilé
-que gardent les employés de l’octroi,
-et Isabelle vint se jeter au cou de
-Gérard.</p>
-
-<p>Debout, à la portière du fiacre où il
-avait installé Isabelle, et comme j’allais
-les quitter, il me confia :</p>
-
-<p>— J’ai voulu faire une expérience : je
-l’avais avertie de mon arrivée. Elle est
-venue.</p>
-
-<p>Je dis :</p>
-
-<p>— C’est gentil de sa part.</p>
-
-<p>Il sourit et rejoignit sa maîtresse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XX"></h2>
-
-<p>Et six semaines s’écoulèrent sans que
-j’entendisse parler ni des Chanclos ni de
-Claude Gérard.</p>
-
-<p>Dans le commencement de décembre,
-un matin, chez moi, Claude Gérard fit
-passer sa carte.</p>
-
-<p>J’achevais de m’habiller devant la
-glace ; je me vis légèrement pâlir. Que
-me voulait Gérard ? Il était homme à
-venir me demander conseil, à m’avertir
-tout au moins, en qualité d’ami commun,
-s’il avait résolu quelque démarche
-touchant Bernerette.</p>
-
-<p>Je le fis attendre un peu ; je me préparai.
-Enfin :</p>
-
-<p>— Bonjour, Gérard, comment vas-tu ?</p>
-
-<p>Il s’excusa de venir me trouver si
-matin ; mais l’après-midi l’on ne se rencontre
-guère, et il me devait, dit-il, quelques
-remerciements pour les petites vacances
-en Touraine qu’il n’eût point prises,
-en somme, sans mon intermédiaire…</p>
-
-<p>— Tu es bien bon.</p>
-
-<p>… Et qui lui avaient été agréables
-et profitables… qui lui avaient donné
-beaucoup à réfléchir…</p>
-
-<p>— Ah !</p>
-
-<p>— A propos, comment vont ces
-dames ?</p>
-
-<p>— J’allais te le demander, dis-je en
-souriant : je suis sans nouvelles.</p>
-
-<p>— J’ai reçu ce matin, me dit-il, un
-bout de mot ; tu ne peux manquer d’avoir
-le même ; il s’agit d’un dîner… déjà !</p>
-
-<p>— « Déjà ! » répétai-je, étonné du sens
-qu’il semblait donner à ce mot.</p>
-
-<p>Et en même temps, je sonnai ma
-domestique afin de savoir si, moi aussi,
-j’avais « un bout de mot ». En effet, je
-l’avais ; le même que Gérard : une invitation
-pour le 15.</p>
-
-<p>— Eh bien ! dis-je, voilà une excellente
-occasion de nous rencontrer !…</p>
-
-<p>Et par là, je semblais bien un peu lui
-dire : « Nous nous serions aussi bien
-rencontrés seulement le 15 !… »</p>
-
-<p>— Mais c’est que…, dit-il, hésitant,
-c’est que je ne crois pas pouvoir y aller…</p>
-
-<p>— Ah !</p>
-
-<p>Il me fournit deux raisons pour ne pas
-être de ce dîner. C’était une de trop. Ces
-raisons étaient des prétextes. Mon cœur
-palpita. Je pensai à mon amour, à ma
-jalousie, au sort de Bernerette qui allait
-être encore remis en suspens, plus gravement
-que jamais, après l’espoir né à
-la Tourmeulière.</p>
-
-<p>Et il se tut sur les Chanclos, me parla
-du Palais et de petites affaires du Conseil
-d’État. Puis, tout à coup :</p>
-
-<p>— J’ai un poids sur la conscience,
-dit-il ; il faut que je m’en délivre pendant
-que je te tiens. Voilà !… Je t’ai parlé
-inconsidérément d’Isabelle, sur le coup
-d’une petite pique entre nous deux. Tout
-ce que j’ai pu te dire de fâcheux à propos
-d’elle, est faux ; je ne pensais pas ce que
-je disais, et quant aux minces fondements
-sur lesquels s’étayait ma rancune :
-néant ! Je m’étais bel et bien
-fourré le doigt dans l’œil jusque-là !…</p>
-
-<p>Je lui faisais signe qu’il était inutile
-d’insister. Mais il ajouta :</p>
-
-<p>— Te rappelles-tu ce que je t’ai dit
-moi-même, à plusieurs reprises : « J’ai
-voulu la mettre à l’épreuve ?… » Oui !
-Eh bien ! elle faisait de même : tout avait
-pour but de me mettre à l’épreuve !…</p>
-
-<p>— Tout est bien qui finit bien, dis-je
-en riant.</p>
-
-<p>Il se leva ; il était soulagé. C’était pour
-cela qu’il était venu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XXI"></h2>
-
-<p>Que devais-je faire, moi, de cette invitation
-pour le 15 ? L’accepter, n’était-ce
-pas rendre plus sensible l’absence ou
-l’abstention de Gérard ? Que penserait
-Bernerette en ne le voyant pas ?… et en
-me voyant ? « Ah ! celui-ci est toujours
-prêt ! » Et elle m’en voudrait d’être à sa
-disposition, tandis que celui qu’elle
-désire se dérobe. M’abstenir ?… On
-dirait : « Ces jeunes gens, on ne les
-tient pas !… » On assimilerait le cas de
-Claude Gérard et le mien. Ainsi j’innocentais
-un peu Claude !…</p>
-
-<p>Cependant si Bernerette souffre par
-l’absence de Claude, — ce qui est probable, — elle
-brûle de s’informer, elle
-veut m’interroger, savoir si Claude m’a
-confié quelque impression sur son séjour
-à Langeais, sur elle-même !… Alors,
-avouer à Bernerette que Claude est ressaisi
-par sa maîtresse !…</p>
-
-<p>J’avais, moi, envie de voir Bernerette,
-car sa pensée me tourmentait sans cesse.
-Mais j’éprouvais une aversion insurmontable
-à l’entretenir de son amour ; je
-crois même qu’elle s’en était aperçue
-déjà à la Tourmeulière, et, à partir de
-ce moment, ne m’avait-elle pas traité
-en ennemi ? Et l’idée que j’étais son
-ennemi m’était plus odieuse que celle de
-lui parler de Gérard.</p>
-
-<p>Elle avait découvert que je ne la servais
-qu’avec dépit ; et peut-être que je
-l’aimais ! Dès lors, combien devait-elle
-me haïr ? Dans la proportion de ce qu’elle
-aimait l’autre. Non ! non ! Je n’irais pas
-au Ranelagh le 15 !</p>
-
-<p>J’écrivis que j’étais empêché. Puis je
-me mordis les pouces pour avoir écrit
-cela. Le 15, toute la journée, je ne tins
-pas en place ; que n’aurais-je pas donné
-pour entendre, dans un coin du salon,
-le soir, Bernerette me parler, fût-ce de
-Claude !…</p>
-
-<p>A part moi, j’attendais un de ces mots
-de madame de Chanclos, comme j’en
-avais tant reçus, me priant de venir le
-jour qu’il me plairait. Mais le mot, je
-ne le reçus pas. Je pensai : « On attend
-ma visite… » J’allai faire ma visite avant
-Noël. Je me trouvai perdu dans une
-assemblée nombreuse. Bernerette n’avait
-pas encore pris d’inquiétude ; elle était
-jolie à un point qu’elle n’avait jamais
-atteint, un peu nerveuse, toutefois, car
-elle attendait la visite de Claude. On
-parla de lui ; on parla de sa visite probable,
-comme on l’avait tant fait l’année
-précédente.</p>
-
-<p>J’admirais, en tremblant, la confiance
-que se crée l’amour, inconsidérément, et
-pour cela seul qu’il s’en nourrit.</p>
-
-<p>Tout le monde savait que Claude
-Gérard avait passé une quinzaine de
-jours à la Tourmeulière ; et les cinq ou
-six femmes qui s’étaient particulièrement
-intéressées à lui poussaient de petits
-« Ah ! ah !… » fort entendus ; et les
-langues allaient.</p>
-
-<p>Claude Gérard ne vint pas. A la fin
-de la journée seulement, on s’avisa de
-se souvenir qu’il faisait bien difficilement
-des visites, et la raison pour
-laquelle on l’en avait tout bas excusé
-l’année précédente, à savoir ses succès
-de joli homme, n’était-elle pas bonne
-cette année ? Oui, pour tout le monde ;
-non, pour Bernerette. J’étais ému, moi,
-à la pensée de l’angoisse qui pouvait
-torturer Bernerette ; mais quand le salon
-se vida, je m’aperçus bien, moi, qui connaissais
-Bernerette, qu’elle n’avait pas
-perdu sa confiance ; elle ne souffrait
-d’aucune angoisse : son rêve édifié
-chaque jour par les soins assidus de
-son instinct vital même, qui en avait le
-besoin absolu, devait avoir atteint
-aujourd’hui toute sa consistance ; il
-fallait d’autres coups pour l’ébranler !
-Tandis que je songeais à ce curieux
-mystère de l’amour, je m’aperçus aussi
-que j’allais me trouver presque seul et
-qu’on ne m’avait point prié de rester à
-dîner. Je saluai ces dames, qui ne me
-retinrent pas.</p>
-
-<p>Dehors seulement, en même temps
-que le brouillard glacé du Ranelagh sur
-mes épaules, je sentis toute la gravité
-de l’événement qui m’atteignait : je
-n’étais plus rien dans la famille de
-Chanclos.</p>
-
-<p>Le cœur de Bernerette gouvernait
-cette maison : je ne l’avais que trop
-remarqué lors de la méprise fâcheuse !
-Du jour où s’était imposée la certitude
-que c’était Claude Gérard que ce cœur
-voulait, tout l’espoir et le désir de la
-maison s’étaient tournés vers Claude
-Gérard. Le moyen, quand on est père ou
-mère, de ne pas croire que votre fille
-ne subjuguera pas qui elle a choisi ? Le
-moyen, quand on possède de la fortune,
-de ne pas croire que le jeune homme
-qu’on a choisi acceptera ?</p>
-
-<p>Sur le quai de la gare de Passy, je
-retrouvai une dame qui était sortie cinq
-minutes avant moi de chez madame de
-Chanclos et qui attendait le train ; elle
-me fit de tout petits yeux. Je lui
-dis :</p>
-
-<p>— Quoi donc ?…</p>
-
-<p>— Ah çà ! dit-elle, et non sans malice,
-seriez-vous le dernier à savoir ?…</p>
-
-<p>Le train arrivait d’Auteuil ; il ralentit
-en produisant des grincements insupportables :</p>
-
-<p>— Monsieur de Chanclos a fait un
-petit voyage en Bourgogne…</p>
-
-<p>— Je n’en ai pas entendu parler.</p>
-
-<p>— Ni moi. Mais mon fils qui faisait
-ses vingt-huit jours à Beaune l’a rencontré…
-C’est le pays natal de votre
-ami… Vous ne venez pas à Saint-Lazare ?</p>
-
-<p>J’allais à la gare Saint-Lazare ; mais
-je dis :</p>
-
-<p>— Non ! non ! je prends un train du
-Nord.</p>
-
-<p>Et je demeurai onze minutes sur ce
-quai, à attendre le train suivant pour ne
-pas entendre parler du voyage de M. de
-Chanclos au pays de Gérard.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je marchai de long en long ; je m’impatientai ;
-je me pesai à la balance automatique.
-La grande aiguille, mise en
-mouvement, oscilla, entre deux ou trois
-chiffres dorés ; j’entendis dans la
-machine comme un petit râle prolongé
-de vieille femme ; une claire sonnette
-tinta et, sur le ticket qui me glissa dans
-la main et qui portait d’un côté la photographie
-de S. M. la reine Ranavalo, et
-de l’autre, en trois couples de chiffres
-superposés, mon poids, dont je ne me
-souciais guère, je m’obstinai à composer
-avec ces chiffres, en retranchant 9,
-comme au baccarat, — quelle idée ! je
-ne suis ni joueur ni superstitieux, — je
-m’obstinai à composer une date, une
-date du mois prochain, par exemple, une
-date qui devait être celle d’un inévitable
-malheur. J’obtins le chiffre 6. « Le
-6 janvier, me dis-je en montant enfin
-dans mon train, le bel espoir de Bernerette
-et de sa famille croulera ; comment ?
-je n’en sais rien encore ; mais il
-ne peut, en effet, tarder à crouler… »
-Un monsieur qui s’assit en face de moi,
-favoris blancs, large rosette à l’ancienne
-mode, un médecin peut-être, me regarda
-avec un intérêt gênant ; c’est que je
-devais faire une figure assez singulière :
-mi-souriant à cause de ma puérilité, mi-terrorisé
-à l’idée de la catastrophe inévitable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XXII"></h2>
-
-<p>Je fus délaissé momentanément par la
-famille de Chanclos, non de façon à m’en
-pouvoir froisser, mais de façon sensible
-à un ami ancien et familier. J’espaçai
-mes visites et j’écourtai celles que je fis.
-Je crois que madame de Chanclos s’imaginait
-volontiers que tout le monde avait
-commis, à Paris comme à la Tourmeulière,
-la même méprise qu’elle-même à
-mon endroit ; et l’on manifestait à présent
-pour dissiper ce malentendu. Peut-être
-aussi me faisait-on expier le tort que
-j’avais eu de ne le pas dissiper moi-même
-sans retard…</p>
-
-<p>Dans la première semaine de janvier — où
-il n’y eut point du tout de catastrophe, — je
-me rencontrai chez madame
-de Chanclos avec Claude Gérard et je
-mangeai des bonbons qu’il avait offerts.
-C’était la première fois qu’on le voyait
-depuis la Tourmeulière. Chacun était si
-préoccupé de lui, on avait de lui tant
-parlé, tant pensé, tant imaginé, que,
-lui présent, si calme, si réservé, si peu
-brillant hormis par sa jolie figure, chacun
-se trouvait refroidi, embarrassé,
-désappointé. Il était là enfin ! eh ! bien,
-oui, voilà tout. C’était un joli garçon. Il
-ne montrait ni une joie particulière de se
-trouver là, ni une attention personnelle
-à mademoiselle de Chanclos ; il était
-pareil à ce qu’il avait été avant la quinzaine
-à la Tourmeulière. Et cette quinzaine,
-alors, qu’avait-elle donc été ? Un
-flirt entre une jeune fille et un joli
-garçon. Telle était la vérité banale,
-désespérément médiocre, tragiquement
-ordinaire, qui éclatait, à mes yeux du
-moins, en cette visite attendue pendant
-toutes les heures que contient une période
-de deux grands mois d’hiver, par le cœur
-enivré d’une pauvre petite amoureuse !</p>
-
-<p>Claude Gérard se leva, au bout d’une
-demi-heure. On en fut tout étonné ; on le
-pria de revenir dîner sans façon. Mais il
-était retenu. Il y eut, chez la maman et
-chez la fille, un court moment d’angoisse,
-bien apparent à tous, malgré le masque
-des sourires. Mais cela ne dura pas le
-temps même qu’on le remarquait ; elles
-se tinrent bien toutes les deux ; la mère
-y eut plus de mérite que la fille, car
-celle-ci n’avait pas fini d’espérer.</p>
-
-<p>Comme on avait prié devant moi Claude
-Gérard de vouloir bien rester, on me
-pria tout de même. Mais, moi aussi, je
-prétextai que j’étais retenu.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Trois semaines plus tard, je fus invité
-à dîner pour le commencement de février.
-J’acceptai. Je dînai. Claude était invité ;
-il avait refusé par une lettre qui fut
-jugée charmante.</p>
-
-<p>Bernerette se trouvait de nouveau,
-comme tous les ans, disait-on, un peu
-anémiée par l’hiver. Mais elle n’avait pas
-cessé d’espérer.</p>
-
-<p>Moi, je ne savais plus, ma foi, ce que
-devenaient Gérard et sa maîtresse ; on ne
-me le demanda point, d’ailleurs. Tant
-que Bernerette espérait, elle était fière,
-presque un peu hautaine. Elle ne s’était
-abaissée que par désespoir et à bout de
-ressources ; et je crois qu’au fond elle ne
-me pardonnait pas d’avoir été son confident,
-le témoin de sa détresse, et un peu
-aussi son valet…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XXIII"></h2>
-
-<p>Je me mis à bouder, ou, admettons
-plutôt, j’essayai d’oublier. Je croyais
-avoir oublié Bernerette lorsque, chaque
-samedi soir, je me félicitais de n’avoir
-pas été au Ranelagh ; mais la vérité est
-que je m’en félicitais trop longuement et
-trop régulièrement chaque semaine, je
-m’en félicitais quelquefois le lendemain
-et pendant la moitié de la semaine suivante,
-et je passais l’autre moitié à me
-dire : « Je n’irai certes pas samedi ! »</p>
-
-<p>Enfin, les premiers jours de mars arrivèrent
-sans que j’eusse manqué à ma
-belle fermeté. Il est juste de dire que ces
-dames, de leur côté, semblaient tenir le
-même serment : je n’entendis pas une
-fois parler d’elles. Aussi dès la fin de
-février commençai-je à remplacer les
-petites félicitations que je m’adressais si
-complaisamment, par quelques marques
-de dépit, inavoué à moi-même d’abord,
-jusqu’au jour où je m’entendis frapper
-le sol de mon talon et dire tout haut :
-« C’est un peu fort !… » Ah ! il fallut bien
-reconnaître que j’étais vexé, et que ce
-que je nommais à part moi « l’abandon »
-de la famille de Chanclos m’était extrêmement
-pénible.</p>
-
-<p>Allais-je finir par retourner au Ranelagh ?
-Capituler ? Non pas ! Voici le parti
-qui me sembla infiniment plus digne que
-d’aller au Ranelagh : aller chez Claude
-Gérard !</p>
-
-<p>Il va sans dire que je ne voulus reconnaître
-aucune connexité entre ces deux
-démarches possibles, aller au Ranelagh,
-aller chez Claude Gérard. Cependant,
-pourquoi aller chez Claude Gérard ?
-N’avais-je pas résolu, et ceci depuis un
-mois, de laisser tomber mes relations
-avec ce garçon ? Oui. Eh bien ! à présent,
-la démangeaison me prenait d’aller chez
-Claude Gérard ! Et j’y allai.</p>
-
-<p>Je sonnai et fus longtemps à la porte ;
-je sonnai de nouveau ; la petite bonne
-enfin parut, environnée de quatre personnes :
-on visitait l’appartement. Je
-demandai M. Gérard ; la bonne me dit
-qu’il était sorti, « et qu’il n’y avait
-personne ici ». Cet excès d’information
-me paraissait dissimuler bien gauchement
-la présence d’Isabelle ; et comme
-j’élevais un peu la voix pour exprimer
-mes regrets de ne pas trouver là Gérard,
-une porte s’entr’ouvrit et quelqu’un chuchota :</p>
-
-<p>— C’est vous ? Entrez donc un peu !…</p>
-
-<p>Et Isabelle se montra, agitant et frottant
-son peignoir : elle sortait d’un
-cabinet obscur où elle s’était tapie pendant
-qu’on visitait.</p>
-
-<p>— Vous déménagez donc ?</p>
-
-<p>Elle me regarda avec cet air de dédain
-qu’on a pour les personnes mal informées
-de ce qui se passe. Et elle me fit
-entrer dans la salle à manger.</p>
-
-<p>— Je vois, dit-elle, que j’ai du nouveau
-à vous apprendre !…</p>
-
-<p>Elle parlait confidentiellement, et en
-outre, d’un geste, semblait couper toute
-communication entre ses paroles et la
-bonne, d’ailleurs retournée à ses affaires.</p>
-
-<p>— Je ne veux pas la garder, dit Isabelle.
-Claude tient absolument à trancher
-net avec ce qui a été, comme il dit, son
-passé de garçon : nous avons engagé un
-valet de chambre.</p>
-
-<p>— Peste !</p>
-
-<p>— C’est peut-être une folie, d’autant
-plus que Claude, pour le moment, il faut
-vous dire cela, est à couteaux tirés avec
-sa famille. Mais c’était une de ses idées.
-Nous habitons rue de Moscou, à partir du
-15 avril.</p>
-
-<p>Je bredouillai quelques compliments
-et tentai de parler d’autre chose : et
-comment allait-il, Claude ?… N’aurais-je
-pas la chance de le voir rentrer ?</p>
-
-<p>— Il est sorti pour affaires… Il s’en
-donne du mal, le pauvre garçon !… Vous
-pensez que ça ne va pas tout seul, quand
-on a les parents contre soi !… Enfin,
-c’est bien lui qui l’aura voulu ; moi, je
-n’ai pas cessé de lui dire : « Je ne suis
-pas la femme qu’il te faut… » Qu’est-ce
-que vous voulez ? c’était son idée.</p>
-
-<p>— Comme pour le valet de chambre !</p>
-
-<p>— Dites-donc, vous !…</p>
-
-<p>Elle allait prendre mal la chose ; je
-dus lui affirmer que je n’entendais faire
-aucune assimilation malséante. Elle
-dit :</p>
-
-<p>— Oui, oui, mais vous riez, je le vois
-bien ; vous êtes comme les autres ! Ah !
-ce n’est pourtant pas faute de l’avoir
-averti de cela comme du reste : « Tous
-tes amis se ficheront de toi, tous… »</p>
-
-<p>— Mais je vous jure…</p>
-
-<p>— Vous pouvez jurer ! ça n’empêche
-rien. Et si vous voulez savoir mon opinion,
-à moi, je vais vous la dire, c’est
-que si ce mariage se fait, j’aurai autant
-à m’en repentir que Claude !</p>
-
-<p>— Allons ! allons ! n’exagérons rien !</p>
-
-<p>— Voilà !… c’est cela même !… Vous
-croyez, vous aussi, que c’est moi qui
-excite Claude à m’épouser ! Détrompez-vous !
-si j’avais voulu épouser quelqu’un
-à mon goût, ç’aurait été le petit blond,
-qui en fait une maladie à présent, parce
-que je le refuse ; et si j’avais voulu faire
-un mariage raisonnable, mais là, sérieux,
-pour avoir la paix, la sécurité et… l’aisance, — je
-peux bien vous dire ça entre
-nous, car Claude n’est pas riche, tant
-s’en faut ! — eh bien, je vous le jure sur
-la mémoire de mon pauvre petit enfant,
-c’est son père, à ce chérubin, que j’aurais
-épousé, et non pas un autre !</p>
-
-<p>Je ne disais rien. J’ouvrais les yeux avec
-une certaine stupéfaction. Elle reprit :</p>
-
-<p>— Vous allez peut-être dire comme
-cet autre hypocrite qui a dîné ici une
-fois avec vous et qui ne s’est pas gêné
-pour insinuer à Claude que je lui jouais
-la comédie ?… La comédie ? moi ? non !
-Je n’ai pas assez de malice. On me l’a
-toujours dit, que je n’avais pas volé le
-Saint-Esprit, je finirai par le croire… Je
-vous ai dit la vérité vraie dès le premier
-jour : oui, le blond a voulu m’épouser.
-Quand le père de mon petit ange a su
-que ce jeune homme voulait m’épouser,
-c’est lui, à son tour, qui aurait bien fait
-n’importe quoi pour ne pas me perdre.
-Est-ce que je pouvais cacher cela à
-Claude ? Non. Eh bien, dès que Claude a
-su cela, il s’est montré plus acharné que
-les deux autres : voilà la comédie ; elle
-n’est pas de moi, comme vous pouvez en
-juger ; elle s’est faite toute seule.</p>
-
-<p>— Mais, hasardai-je, si, avant que la
-chose ne soit conclue, l’un des deux
-autres manifestait un acharnement plus
-vif que celui de Claude ?…</p>
-
-<p>Isabelle dit innocemment :</p>
-
-<p>— Ça n’est guère possible : Claude
-m’a chambrée ; je ne quitte plus d’ici !</p>
-
-<p>Voilà tout le résultat que je tirai de
-ma visite chez Claude Gérard. En descendant
-l’escalier je sentis bien que je
-venais d’essuyer une déception. Était-ce
-pour n’avoir pas rencontré Gérard ? Un
-peu : car il m’eût peut-être donné des
-nouvelles du Ranelagh !</p>
-
-<p>Après, pour ne pas rire de moi, je me
-mis à rire de Claude Gérard en réfléchissant
-à son sort pitoyable.</p>
-
-<p>Claude ne vint pas me rendre visite :
-en effet, étais-je sot ! il avait bien trop à
-faire ; en outre, il était gêné de m’annoncer
-son mariage ; enfin, peut-être
-renonçait-il à ses anciennes relations
-pour faire peau neuve par le mariage. Et
-je n’eus de nouvelles du Ranelagh que
-par une carte postale illustrée qui m’arriva
-le jour de la mi-carême, et dont je
-regardai la jolie photographie de côte
-méditerranéenne, pendant deux minutes,
-en me faisant la barbe, avant de retourner
-seulement le carton, avant de me
-demander de qui il venait.</p>
-
-<p>Il venait de Beaulieu (Alpes-Maritimes) ;
-il portait la signature de Bernerette
-au-dessous de trois mots : « Au
-meilleur ami », et de l’adresse où
-répondre : « Villa Cynthia ».</p>
-
-<p>Comment les Chanclos étaient-ils
-partis pour le Midi où ils n’allaient
-jamais et contre quoi ils avaient même
-une certaine prévention ? Aussitôt habillé,
-je courus au Ranelagh. Je vis l’hôtel
-fermé. Je sonnai par acquit de conscience,
-et je resonnai. Le concierge de la propriété
-voisine s’approcha derrière un
-colley aboyant, et me dit que toute la
-famille de Chanclos était partie depuis
-six semaines, et que les domestiques
-l’avaient rejointe hier, « les patrons »
-ayant loué une villa à Beaulieu.</p>
-
-<p>J’envoyai, à mon tour, une carte postale
-à l’adresse indiquée. Presque courrier
-par courrier, une carte m’arriva de
-Beaulieu, portant les signatures de Bernerette
-et de sa mère, avec quelques
-mots des plus gracieux.</p>
-
-<p>Je ne pouvais que m’en tenir là et renvoyer,
-dans une quinzaine, un mot insignifiant
-au dos du « Palais de Justice »
-ou de « la Fontaine Saint-Michel ». Mais
-avant que la quinzaine ne fût écoulée,
-je recevais de madame de Chanclos une
-lettre, cette fois ! qui m’apprenait, en des
-termes que l’on s’efforçait de ne pas
-rendre trop alarmés, que Bernerette
-était « très sérieusement souffrante », que
-l’on avait quitté Paris précipitamment,
-que l’on était venu s’installer ici dans un
-hôtel « splendide et odieux », où n’avait-on
-pas eu le malheur d’être persécutés
-et de souffrir mille avanies, jusqu’à ce
-qu’enfin l’on comprît que le règlement
-s’opposait à l’admission d’une « personne
-qui tousse… »</p>
-
-<p>Ces derniers mots me firent courir un
-frisson entre les épaules et j’oubliai, d’un
-coup, toute ma désobligeante aventure.
-Je crus même avoir de graves torts
-envers les Chanclos pour les avoir
-« abandonnés » deux longs mois, pour
-n’avoir point été là quand cette triste
-détermination dut être prise : partir
-pour le Midi, parce que Bernerette est
-« sérieusement souffrante ». J’étais reconquis,
-réasservi ; j’étais de nouveau prêt à
-exécuter le moindre désir formulé là-bas,
-dans cette petite anse maritime que je
-connaissais bien, entre la « petite Afrique »
-et le cap Saint-Jean : Beaulieu. Le
-désir ne manqua pas d’être formulé ; on
-me nommait sans cesse « le meilleur
-ami », et Bernerette s’ennuyait…</p>
-
-<p>Mais je ne pouvais m’éloigner de Paris :
-je venais d’être nommé d’office pour
-assister un pauvre bougre dans une affaire
-d’assises. Une correspondance de plus
-en plus régulière s’établit entre la villa
-Cynthia et moi ; tantôt la mère, tantôt la
-fille m’écrivaient, ou bien elles joignaient
-leurs signatures au bas d’une carte postale
-où Bernerette avait rétréci autant
-que possible son écriture afin de bavarder
-davantage. Petit à petit, cet échange
-devint si fréquent, si nourri, que je pus
-en tirer la présomption que je demeurais
-vraiment pour Bernerette « le meilleur
-ami ». Aux vacances de Pâques, je ne
-tins plus en place, et je partis pour Nice,
-qui est à Beaulieu ce que Saint-Malo est à
-Dinard… Je me souvenais de l’an passé…
-Mais rien ne m’eût empêché de recommencer
-toutes mes épreuves et d’en tenter
-d’autres encore.</p>
-
-<p>Oh ! les misérables aberrations de
-l’amour ! Je m’acheminais vers la villa
-Cynthia, comme l’enfant prodigue vers la
-maison paternelle : en coupable. Dans ce
-chemin qui va de la descente du tramway,
-entre des oliviers et des murs, jusqu’à
-l’endroit où je savais que ma pauvre
-petite Bernerette toussait, mon émoi
-venait de l’avoir abandonnée ! Et je me
-répétais : « Si j’étais demeuré près d’elle,
-je lui aurais bien épargné, voyons ! de
-se faire tant de chagrin !… » Car une
-peine morale, je n’en doutais pas, avait
-ouvert les portes toutes grandes au mal
-qui la guettait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il faisait beau malgré un ciel nuageux
-qui n’était plus celui de février : des jardins
-jetaient par-dessus les murs leur
-trop-plein de roses, et quelque chose de
-vibrant, de chaud, de sain, une allégresse
-indéfinissable était dans l’air charmant.
-Je lus le nom de la villa ; on vint m’ouvrir.
-Joë aboya ; et je vis, tout de suite, à
-dix pas, dans le jardinet, sous des
-palmes, Bernerette enveloppée de couvertures,
-abritée par une guérite d’osier
-et écrivant sur ses genoux. Je la trouvai
-très rouge. Je la complimentai sur sa
-bonne mine. Elle me dit :</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! cela va passer : c’est la
-surprise.</p>
-
-<p>Elle glissa la lettre qu’elle écrivait dans
-un pupitre qu’elle ferma à clef, et peu
-après, je vis qu’en effet sa mine était
-trompeuse.</p>
-
-<p>Aux aboiements du chien, madame de
-Chanclos parut sur le seuil, vint au-devant
-de moi, en ouvrant son ombrelle. Elle
-me parla tout de suite de la santé de sa
-fille, qui, selon elle, s’améliorait. Je pensais
-qu’elle m’indiquait par cet optimisme
-le mot d’ordre : il s’agissait, avant tout,
-de réconforter l’esprit de la malade. Mais
-en particulier, plus tard, elle me parla
-de même : elle ne discernait pas plus
-les ravages du mal physique qu’elle
-n’avait soupçonné ceux de l’amour.
-D’ailleurs, elle me livra le fond de sa philosophie
-maternelle :</p>
-
-<p>— J’aime trop ma fille, me dit-elle,
-Dieu ne peut vouloir me la prendre.</p>
-
-<p>Et elle s’extasiait devant le soleil,
-devant les fleurs, devant la ravissante
-vue qu’on avait du perron, par-dessus les
-orangers, sur la baie, sur le cap, au loin
-sur la mer. M. de Chanclos, lui aussi,
-était gagné par le charme de ce pays ; il
-avait pris le train d’une heure un quart
-pour Monte-Carlo. Ce qui le rassurait,
-lui, quant à sa fille, c’est que les médecins
-l’avaient envoyée dans le Midi, et
-c’est un fait patent qu’on n’envoie plus
-les vrais malades dans le Midi, qui les
-achève.</p>
-
-<p>Bernerette, elle, pensait autrement ;
-j’eus vite fait de m’en apercevoir ; mais
-elle se voyait partir avec une résignation
-si douce que ceci me fut pénible plus que
-l’aveuglement optimiste des parents.
-J’eus, d’un coup, l’impression que cette
-maladie était un lent suicide. Timidement,
-peu à peu, je m’informai dans la
-maison, des origines de cette toux et de
-ce dépérissement. Une grippe vers la fin
-de janvier, d’abord ; la guérison ; puis
-une rechute assez rapidement combattue
-encore ; enfin, à la suite d’une imprudence,
-la vilaine « bronchite » qui ne se
-terminait pas. A la suite de quelle imprudence ?
-voilà ce que personne ne put
-m’éclaircir. « J’ai commis une imprudence »,
-avait dit Bernerette ; « elle a
-commis une imprudence » avait-on répété ;
-et comme le plus pressé était de combattre
-les effets de l’imprudence, on s’était contenté
-de laisser à la cause initiale de la
-maladie cette vague appellation.</p>
-
-<p>Je passai toute cette première journée
-près d’elle. Je m’attendais à ce qu’elle me
-parlât de Gérard : mais je lui aurais
-parlé de lui sans arrière-pensée, sans
-amertume : je l’attendais, j’y étais tout
-préparé et je m’étonnais de mon calme,
-quand l’idée me vint que j’avais peu de
-mérite à cela : Claude et Bernerette
-étaient séparés à jamais, par un mariage,
-par une mort menaçante ! Elle ne me
-parla point de lui, et je sentis qu’elle
-n’affectait pas de ne point parler de lui ;
-non, sa pensée semblait libérée de ce
-poids ; on eût bien juré qu’elle l’avait une
-bonne fois rejeté : n’était-ce pas quand la
-malheureuse avait commis « l’imprudence » ?</p>
-
-<p>Pas un jour il ne fut question de Claude
-si ce n’est qu’en faisant allusion au séjour
-d’automne à la Tourmeulière, elle dit, à
-trois reprises : « Votre ami », mais en
-glissant, sans trébucher le moins du
-monde ; et elle l’eût nommé plus gravement
-en le passant sous silence.</p>
-
-<p>Du côté des parents, mutisme absolu
-touchant Claude. Ils étaient, à n’en pas
-douter, informés de son mariage prochain ;
-ils se mordaient les pouces d’avoir
-un peu inconsidérément fait fond sur lui.
-Je suis persuadé qu’ils ne soupçonnaient
-ni la douleur ni le dépit possibles de leur
-fille.</p>
-
-<p>Bernerette parut très franchement
-heureuse de me revoir ; plus qu’heureuse :
-le premier jour, elle ne put maîtriser,
-par deux fois, une émotion violente, et
-elle eut des palpitations. La mère disait :
-« Elle est d’une sensibilité !… » Je rappelais
-à Bernerette tant de souvenirs ! Et
-elle se voyait disparaître. Quand j’annonçai
-que j’allais reprendre le tramway
-de Nice, elle pleura ; je promis de revenir
-le lendemain matin, et de déjeuner avec
-elle. Pendant près d’une semaine, je ne
-quittai presque pas la villa.</p>
-
-<p>Taisant toujours le sujet dont je la
-croyais étouffée, Bernerette s’appliquait,
-semblait-il, à me faire oublier qu’il eût
-jamais existé entre elle et moi. Et je
-remarquais une chose : c’est que, du
-temps que ce sujet l’absorbait, quand elle
-ne m’en entretenait pas, elle ne me parlait
-que d’elle-même, disant sans cesse :
-« Oh moi !… » ou bien : « Au fond de moi,
-voyez-vous !… » Ou encore : « Si j’étais !…
-Si je pouvais !… » Aujourd’hui, et depuis
-mon arrivée à Beaulieu, elle ne parlait
-que de moi : « Voyons ! et vous !… Oh !
-vous, je me doute bien !… Que ferez-vous ?…
-Que feriez-vous ?… Et vous,
-Henri quand vous étiez enfant ?… » Jamais
-elle ne m’avait parlé comme cela.</p>
-
-<p>Je résistais, comme il le faut faire
-toujours quand on vous dit : « Parlez-moi
-de vous-même ! » et je détournais la conversation
-par vingt chemins de biais.
-Mais l’idée de Bernerette était fixée ; elle
-me ramenait en souriant ou quasi fâchée
-au poteau planté par elle. On eût juré que
-je l’intéressais.</p>
-
-<p>Je repris avec elle, pour ne point parler
-de moi-même tout à fait sérieusement, ce
-ton enjoué, ce demi-badinage qui nous
-valait autrefois de si agréables entretiens,
-avant l’inoubliable « soirée du 23 ».
-J’avais, dans ce temps-là, et j’ai encore,
-horreur de la conversation qui n’est que
-légère, mais plus horreur encore de la
-conversation sérieuse qui ne se pare point
-entre homme et femme, d’un certain air
-léger. Bernerette, autrefois, se plaisait à
-ces jeux, où l’on s’échauffe, où l’on s’enflamme,
-où l’on se blesse aussi, mais sans
-faillir à la convention adoptée que c’est
-en jouant qu’on fait cela. Aussitôt que
-Bernerette avait connu Claude, elle avait
-cessé de se prêter à cette manière : elle la
-réadoptait aujourd’hui avec joie ; elle me
-dit même :</p>
-
-<p>— Oh ! il me semble qu’il y a longtemps,
-longtemps que je n’ai causé !</p>
-
-<p>Le plaisir me gagna. Si ce n’eût été la
-vilaine toux qui, de temps en temps,
-secouait Bernerette, j’aurais pu croire
-que nous étions encore à l’année dernière,
-à pareille date, ou peu s’en fallait,
-sous les premières feuilles des marronniers
-du Ranelagh. J’aurais pu oublier
-qu’un noir nuage avait passé.</p>
-
-<p>Le plaisir me gagna. Cela veut dire
-qu’aimant Bernerette comme je n’avais
-cessé de le faire, je lui laissais, par mon
-plaisir, découvrir que je l’aimais, et
-combien. Le langage voilé de l’amour,
-elle le comprenait mieux cette année !…
-Je n’y prenais pas garde, tout d’abord, et
-je n’écoutais que mon plaisir : mais je vis
-tout à coup qu’elle connaissait, elle, la
-nature de mon plaisir, et qu’elle l’avait
-provoqué.</p>
-
-<p>J’eus peur un instant ; je m’arrêtai ; je
-me contractai tout entier. Se distrayait-elle,
-en sa détresse, à me voir amoureux ?
-Ou mieux : croyant bien mourir, me
-laisserait-elle l’aimer afin de connaître et
-de goûter au moins les sons des paroles
-d’un grand amour ?… Oh ! quelle heure
-je me souviens d’avoir passée, un après-midi,
-dans le parfum des giroflées et des
-roses, sous ce ciel de la côte qui me fait
-croire que j’ai un corps glorieux, comme
-on dit dans les catéchismes, et que mon
-âme est toute visible et flambante autour
-de ma tête, à la façon d’une auréole ! La
-joie divine au dehors, la pire anxiété au
-dedans, oui, je me souviens de cette
-heure ! Je voulus me promener : je prétextai
-le besoin de marcher ; je m’en allai
-vers le Cap, et, tout en fuyant, je me
-retournais vers la petite agglomération
-qu’était le Beaulieu de ce temps-là, et j’y
-cherchais, pour ne voir que lui, le toit
-où s’étiolait, à la première heure de l’âge
-d’aimer, celle qui m’employait peut-être
-encore une fois à la servir, dans le plus
-cruel des emplois : lui jouer au vrai — dernier
-et beau divertissement — la passion
-amoureuse !</p>
-
-<p>Je n’allai pas loin. Quand je revins,
-Bernerette avait la fièvre ; on l’avait
-couchée ; on me permit de lui souhaiter
-le bonsoir par la porte entre-bâillée ; elle
-ne me regarda seulement pas. Je crus que
-c’était parce qu’elle était trop malade.
-Mais le lendemain elle me dit que ç’avait
-été pour me bouder.</p>
-
-<p>Elle allait mieux ce lendemain-là. Sa
-santé était cahotée brutalement : un jour
-on désespérait d’elle, un autre on n’était
-pas certain qu’elle fût profondément
-atteinte. Je fus si surpris, si aise de voir
-Bernerette à ce point changée, que j’oubliai
-l’heure chagrine de la veille et mes
-horribles imaginations. On a pour les
-malades des attendrissements où tous les
-sentiments se fondent dans le seul désir
-de voir en eux la vie renaître. Aucune
-arrière-pensée toute cette belle journée.
-Je m’abandonnai sans me soucier de
-savoir si mon expansion, mon allégresse
-étaient ou non provoquées par l’habile et
-secret désir qu’a une femme de se sentir
-aimée.</p>
-
-<p>Joë s’amusait à déchiqueter les oreilles
-de drap d’un malheureux pouf, et il le
-faisait zigzaguer sur le parquet et sur le
-tapis en poussant des grognements joyeux
-et dirigeant vers nous des regards si
-drôles que je me mis à jouer avec lui. Je
-lançais le pouf du bout de ma bottine, et
-Joë bondissait et l’attrapait parfois au vol
-par son oreille à demi-décousue. Nous
-riions, moi, de l’ardeur joyeuse du chien,
-Bernerette, de cela aussi et de moi-même.
-Madame de Chanclos nous surprit
-au milieu de cette scène, et elle me
-la rappela plus tard pour prouver que
-sa fille n’était pas alors dans un état à
-donner de l’inquiétude. Je me souviens
-qu’elle nous dit : « Comment ! vous ne
-profitez pas de ce beau soleil ! » et qu’elle
-ouvrit toutes grandes les portes sur le
-jardin.</p>
-
-<p>— Mais, maman ! Joë et le pouf de la
-propriétaire ?…</p>
-
-<p>Et Madame de Chanclos elle-même
-donna un coup de pied dans le pouf de la
-propriétaire, qu’elle envoya dehors sur
-une corbeille de primevères. Qu’on juge si
-la gaieté était pure !…</p>
-
-<p>Bernerette se promena une heure dans
-le jardin. Dans ses bons jours, elle se
-sentait à peine affaiblie ; on la suralimentait
-et elle était plus grasse qu’on
-ne l’avait jamais connue. Les giroflées et
-les violettes embaumaient l’air ; Bernerette,
-comme moi, aimait le poivre de
-l’eucalyptus, dont on eût dit, par moments,
-qu’une main invisible saupoudrait la terre
-autour de nous. Je me disais, en continuant
-de jouer avec le chien excité : « Il
-n’est pas possible qu’elle soit dangereusement
-malade ; elle est trop jeune, trop
-fraîche… » Et j’allais penser, tout comme
-sa mère : « Et je l’aime trop ! » Oh ! cher
-soleil !</p>
-
-<p>A la fin de cette partie, quand nous
-rentrâmes, Bernerette s’étendit sur la
-chaise longue et parut sommeiller un
-instant ; madame de Chanclos et moi nous
-nous taisions, la croyant endormie ; mais
-elle me dit tout à coup, avant d’avoir
-rouvert les yeux :</p>
-
-<p>— Henri !…</p>
-
-<p>J’allai à elle ; elle se redressa, cala des
-coussins autour d’elle, et dit :</p>
-
-<p>— Asseyez-vous sur le pouf, s’il en
-reste, et que je vous remette un peu votre
-cravate.</p>
-
-<p>Instinctivement je me retournai vers la
-glace, avant même de chercher le pouf.
-Elle dit :</p>
-
-<p>— Non ! non ! Laissez-moi faire !… Et
-d’abord, mon pauvre ami, votre épingle
-était piquée de façon à ne pas vous mener
-loin… Ah ! vous devez en semer…</p>
-
-<p>Elle refit le nœud de mon plastron et
-repiqua l’épingle. Les sommets de la
-petite crête de sa main me frappèrent
-le menton. Elle me regarda en souriant,
-le temps d’un éclair, la physionomie très
-heureuse. Puis elle s’étendit de nouveau
-et parut sommeiller.</p>
-
-<p>Qu’est-ce que cela voulait dire ?</p>
-
-<p>Je m’en allai pendant qu’elle reposait,
-et repris mon tramway de Nice, malgré
-les instances de madame de Chanclos
-qui voulait m’avoir à dîner. Le lendemain,
-madame de Chanclos m’attrapa dès l’antichambre.
-J’avais été bien cruel de ne
-pas rester la veille ; Bernerette en avait
-pleuré.</p>
-
-<p>En effet, le premier mot de Bernerette
-fut : « Jurez-moi, Henri, que vous resterez
-ce soir ! » Je jurai. Elle était
-encore très bien ce jour-là ; pas la moindre
-fièvre ; un goût vif d’aller, de remuer, de
-jouer au soleil, et de l’appétit comme
-quatre.</p>
-
-<p>Je dis à sa mère :</p>
-
-<p>— Elle est sauvée, c’est sûr !</p>
-
-<p>Madame de Chanclos me répondit :</p>
-
-<p>— Parbleu !</p>
-
-<p>Mais Bernerette, en s’asseyant sous
-un palmier, eut un mot inquiétant :</p>
-
-<p>— Il y a des fruits, dit-elle, que je
-n’ai pas goûtés, n’est-ce pas ? Je voudrais,
-oh ! je voudrais tant mordre à
-tous !…</p>
-
-<p>Je souris, et feignant l’indignation :</p>
-
-<p>— Parlez-vous par parabole, Bernerette ?</p>
-
-<p>— Mais non ! dit-elle ; voyons ! un brugnon,
-par exemple, eh bien, qu’est-ce
-que c’est que ça ? Je n’en ai jamais mangé.
-Et il y a encore des goyaves, des caroubes,
-des arbouses… bien d’autres dont je ne
-sais seulement pas les noms et que je
-voudrais goûter…</p>
-
-<p>— Vous ferez des voyages !… Pour le
-brugnon, les arbouses, il ne faut pas
-aller si loin !…</p>
-
-<p>— Oh ! mais tout de suite ! dit-elle,
-tout de suite… Demain ? la semaine prochaine ?
-Non, non !… D’ailleurs, je n’y
-pense plus, c’est une fringale qui m’a
-passé comme cela… Tout de suite !…
-répéta-t-elle. Si c’est pour ce soir ou
-dans une heure, je m’en fiche !…</p>
-
-<p>Elle m’avait vu tout à coup si malheureux
-de ne pouvoir satisfaire son désir,
-et peut-être en même temps de l’entendre
-exprimer un désir maladif et contenant
-je ne sais quoi de mauvais augure,
-qu’elle me prit la main et me la serra.
-Nous étions seuls dans le jardin, avec
-Joë ; elle me dit :</p>
-
-<p>— Henri ! que vous me faites de la
-peine quand vous avez l’air malheureux !…</p>
-
-<p>— Cela m’arrive donc ?</p>
-
-<p>Elle ne dit ni oui ni non ; son regard
-sembla fouiller des histoires anciennes ;
-elle prit une figure très grave. Son œil,
-que je suivais, s’arrêtait, dans la représentation
-du passé, à des points de repère.
-Enfin elle dit :</p>
-
-<p>— Oui, cela vous arrive.</p>
-
-<p>Et elle me serra tendrement la main.</p>
-
-<p>Moi, je pensais : « Elle revoit dans sa
-mémoire toutes les fois où j’ai souffert
-par elle, et sa main qui me tient m’en
-demande pardon. » Et j’avais envie de
-lui dire : « Mais ce n’est pas la peine de
-me demander pardon ! Si vous saviez seulement
-ce que c’est pour moi d’entendre
-le son de votre voix, si vous aviez entendu
-comme moi les quatre petits mots que
-vous avez prononcés : « Oui, cela vous
-arrive… », vous comprendriez que cela
-me suffit, que cela efface tout ! » J’étais
-bien sincère, l’air qui frappait ses dents
-et que ses lèvres distribuaient en syllabes
-toujours précipitées me causait un ravissement
-inexprimable… J’oubliais réellement
-tout : je n’avais jamais, jamais
-souffert par elle…</p>
-
-<p>Elle me dit :</p>
-
-<p>— Henri !… Henri !…</p>
-
-<p>Elle ne me regardait pas ; ses yeux
-étaient fixés ailleurs ; mais elle tenait
-toujours ma main. Je fis :</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il ?</p>
-
-<p>Je sentais en elle un tourment singulier ;
-elle pressait ma main dans ses
-mains ; je crus qu’elle allait me dire
-quelque chose d’inespéré : par exemple,
-qu’elle m’avait aimé, qu’elle m’aimait.</p>
-
-<p>Les larmes lui vinrent aux yeux et
-elle ne dit plus rien.</p>
-
-<p>Quand je la quittai, le soir, elle me
-demanda :</p>
-
-<p>— Henri, est-ce que vous seriez allé
-loin, tantôt, pour me chercher des goyaves,
-des caroubes ?</p>
-
-<p>J’eus l’air indigné qu’elle en doutât.
-Il lui passa, sur les lèvres seulement, un
-sourire.</p>
-
-<p>De telles scènes me faisaient grand
-mal. Je m’en allais, le soir, les jambes et
-le cœur rompus. Je l’aimais tant, que
-j’étais, malgré tout, crédule ; en fait,
-nul jeu de coquetterie n’eût été troublant
-comme ces tendres réticences, ces serrements
-de main muets et ces larmes.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je passai une nuit folle. Mon supplice
-était de me moquer de moi-même et de
-me mépriser à cause des rêves trop beaux
-que j’osais faire. J’étais honteux, mais
-insensé. J’arrivai à Beaulieu plus tôt qu’à
-l’ordinaire. Mais j’avais oublié qu’il y
-avait ce jour-là du monde : des amis
-déjeunaient ; ils passèrent l’après-midi ;
-ils rentraient à Cannes et ne prirent
-qu’un train du soir pour y être à l’heure
-du dîner. On resta même un peu trop
-tard dehors, et Bernerette toussa ; elle
-avait eu le tort de beaucoup parler aussi.
-Pourtant, elle n’avait pas eu un mot, pas
-un regard particuliers pour moi… Ah ! la
-maudite journée.</p>
-
-<p>Le lendemain, à mon arrivée, j’appris
-qu’elle avait eu la fièvre et qu’elle toussait.
-Je crus voir une jolie bulle de savon
-que j’avais moi-même soufflée un jour,
-et qui crevait. Bernerette ! Bernerette !
-vous étiez donc décidément condamnée ?
-Tous ces beaux jours de répit, c’étaient
-donc des duperies, des mensonges du
-beau ciel d’ici ? Ah ! bouche charmante !
-petites syllabes précipitées ! ô volupté
-éphémère ! Jamais, à aucun moment de
-ma vie, il n’eût pu m’être plus insupportable
-de me voir arracher Bernerette !</p>
-
-<p>Quand je la vis sur sa chaise longue,
-affaissée comme du linge humide, je
-crus que j’allais la serrer dans mes bras
-et l’emporter pour la défendre contre
-cette mort qui semblait la tirer par en
-bas ! Ma tendresse ne put se dissimuler
-ce jour-là. Dès que je fus seul avec la
-pauvre petite, je pris une de ses mains et
-j’osai la couvrir de baisers.</p>
-
-<p>En même temps, un flot de paroles
-arriérées me montait à la gorge, m’étouffait
-et retardait le moment de lui dire que
-je l’avais toujours aimée, que je l’avais
-tant aimée ! Elle vit bien ce que j’allais
-lui dire. Elle m’ôta sa main un moment
-pour porter un doigt à sa lèvre et
-faire : « Chut !… » Et elle me rendit sa
-main.</p>
-
-<p>Je recommençai de baiser sa main en
-silence. Cette peau un peu trop chaude !…
-Ces fins doigts que le soleil pénétrait !…
-Ces petits os d’oiseau qu’on sentait à
-peine enveloppés !… Mes baisers sur cette
-frêle chose, c’était ma vie, dix-huit mois
-contrainte, qui s’épanouissait, fleurissait !
-Bernerette baissait les paupières ; elle ne
-me regardait pas ; mais sa figure, calmée,
-était d’une bienheureuse.</p>
-
-<p>Nous ne fûmes pas longtemps seuls.
-Madame de Chanclos me dit :</p>
-
-<p>— Mais c’est vous qui êtes souffrant,
-mon ami ; Bernerette a bien meilleure
-mine que vous !…</p>
-
-<p>En effet, j’étais vert d’émotion et Bernerette
-gardait sa physionomie paisible
-et aisée, malgré le rhume, disait-on,
-qu’elle avait contracté hier soir. Le temps
-était toujours splendide ; nous allâmes,
-malgré le rhume, au jardin, après midi,
-et là, comme je ne pouvais lui toucher
-la main avec toute l’ardeur que je
-n’aurais pas contenue, je la suppliai :</p>
-
-<p>— Pourtant, Bernerette, il faut que je
-vous dise !…</p>
-
-<p>Elle sourit et referma les yeux ; puis
-elle me laissa dire.</p>
-
-<p>Je n’eus d’elle qu’un même mot, et elle
-le répéta toutes les fois que ma confession
-lui découvrait les crises d’un amour
-si vrai et si grand, que moi-même, à les
-exprimer, je frissonnais. Elle disait :
-« Henri !… Henri !… »</p>
-
-<p>Nous étions, d’ailleurs, fréquemment
-interrompus. Sa mère passa une bonne
-partie de la journée avec nous. Cependant,
-comme nous rentrions au salon,
-emportant les pliants, Bernerette me dit
-tout bas :</p>
-
-<p>— Vous m’avez fait du bien !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XXIV"></h2>
-
-<p>Là-dessus survint la visite d’un célèbre
-médecin de passage à Nice, que monsieur
-et madame de Chanclos avaient été
-poussés à consulter par leurs amis de
-Cannes, et quoiqu’ils jugeassent la chose
-inutile, l’avis du médecin de la famille
-suffisant bien. Le célèbre médecin commença
-par interdire absolument le retour
-à Paris, « même en mai, même en juin,
-même pour l’été, même pour l’année, et
-même pour deux années suivantes ! »
-Telles furent ses propres paroles. Ensuite,
-il déclara que Beaulieu non plus n’était
-pas favorable, et ordonna Davos, la montagne,
-l’air « intégralement pur. » Monsieur
-et madame de Chanclos furent
-atterrés ; ils vivaient persuadés que leur
-fille n’était pas atteinte, puisqu’on l’envoyait
-dans le Midi, qui n’est pas sérieux.
-On l’envoyait à Davos ; ils la tenaient
-pour perdue.</p>
-
-<p>Bernerette, elle, accepta très philosophiquement
-l’arrêt, non qu’elle eût sur
-l’ordonnance du séjour à Davos le préjugé
-de ses parents, mais parce que, — et je
-croyais bien l’avoir remarqué déjà, même
-dans ses jours de santé, — elle n’avait
-conservé aucun espoir de vivre. Je le vis
-à son œil indifférent, durant toute la
-journée où son père et sa mère, inaccoutumés
-aux épreuves, ne parvenaient pas
-à dissimuler leur tourment. J’en fus,
-quant à moi, très bouleversé, parce
-qu’après les aveux que je lui avais faits,
-qu’elle m’avait laissé lui faire et qu’elle
-avait accueillis avec tant de bonheur,
-cela ne lui laisserait donc pas de regrets,
-de mourir ? Je lui en voulais beaucoup de
-sa résignation. Mais je ne partageais ni
-l’alarme soudaine et exagérée des parents,
-ni le calme désespoir de Bernerette. En
-tout cas, je devais la quitter dans deux
-jours pour rentrer à Paris ; et je comptais
-sur l’air de Davos, comme on compte
-toujours sur quelque remède nouveau,
-ceux d’hier étant reconnus vains.</p>
-
-<p>J’aimais tant, aussi ! que je voyais uniquement
-l’heure présente ou celle qui
-doit aussitôt la suivre ; et je savais qu’il
-m’en restait vingt-quatre à passer près de
-Bernerette, et que toutes seraient employées
-à lui redire mon amour. On
-m’eût affirmé que, dans vingt-quatre
-heures, moi-même je mourrais, qu’est-ce
-que j’eusse préféré faire, sinon ce que
-précisément j’allais faire ? et qu’est-ce
-que j’eusse fait avec plus de frénésie et
-d’ivresse heureuse ? Rien, rien.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ces deux jours sont des plus beaux que
-j’aie vécus. Sans me laisser impressionner
-par une destinée trop sombre, je
-sentais bien que la menace en planait
-sur la tête de celle que j’appelais, ces
-deux jours-là, enfin ! « ma petite bien-aimée ».
-Ce n’est pas pour cela que je
-l’aimais davantage ; mais tout de même je
-l’aimais mieux, et les mots, pour lui
-exprimer mon amour, étaient moins
-retenus par cette espèce de pudeur que
-j’ai à parler d’un grand sentiment. La
-disproportion se trouvait diminuée entre
-le lyrisme élevé du cœur et la médiocre
-vie : des paroles de passion y pouvaient
-tomber sans faire sourire celui même qui
-les dit et qui les pense.</p>
-
-<p>Je m’abandonnai ; j’épanchai mon
-cœur. Je ne souris pas. Bernerette non
-plus. Elle baissait les paupières, comme
-la veille, et elle avait la figure d’une
-petite bienheureuse.</p>
-
-<p>Elle me prenait la main, quand nous
-étions seuls, et elle me la serrait tendrement.
-Je n’en demandais pas plus ;
-n’était-ce pas beaucoup me dire ?</p>
-
-<p>J’obtins plus, cependant ! Elle me
-confia tout bas, quand je lui dis adieu :</p>
-
-<p>— Personne, jamais, ne m’a dit ce que
-vous m’avez dit, Henri !…</p>
-
-<p>J’ai vu, tournées vers moi, à la lueur
-de la lampe, la petite figure adorée, la
-bouche qui martelait trop vite ces chères
-syllabes, les deux mains tendues !</p>
-
-<p>Madame de Chanclos m’avait précédé
-dans l’antichambre. Je revins sur mes
-pas. Je me penchai de nouveau vers Bernerette
-pour lui baiser les mains. Elle
-ajouta :</p>
-
-<p>— Personne ne me dira plus jamais…
-ce que vous m’avez dit…</p>
-
-<p>Et j’entendis qu’elle sanglotait pendant
-que, de l’autre côté de la porte, je
-parlais à sa mère.</p>
-
-<p>Pour la vingtième fois depuis le matin,
-madame de Chanclos me dit :</p>
-
-<p>— Elle est perdue !… Elle est perdue !…</p>
-
-<p>— Mais non ! Mais non !</p>
-
-<p>Et je citais des exemples de guérisons
-connues.</p>
-
-<p>— L’essentiel, disais-je, — et que les
-médecins négligent trop, — est de maintenir
-un bon état moral…</p>
-
-<p>Madame de Chanclos me prit la main
-et je vis une larme au coin de ses yeux.</p>
-
-<p>— L’état moral, il n’y a que vous qui
-ayez jamais su le lui maintenir bon. Et
-vous allez nous quitter ! Sans vous, que
-deviendra-t-elle ? Elle va écrire, du matin
-au soir, comme elle fait quand vous
-n’êtes pas là…</p>
-
-<p>— Elle écrit donc toujours ? Mais
-qu’écrit-elle ?</p>
-
-<p>— Toujours, depuis sa maladie. Elle
-écrit sur du papier à lettres ; elle enferme
-ce qu’elle écrit dans des enveloppes…
-qui ne partent pas, bien entendu : elle
-ne met ni timbre ni adresse. Un jour elle
-en a des piles ; le lendemain, elle les fait
-brûler. « Mais, maman, puisque ça m’occupe !…
-Mais, ce sont mes secrets,
-tiens !… » Ou bien elle a le toupet de me
-répondre : « Ce sont des lettres pour
-saint Joseph, je les ferai porter à
-l’église… » Non ! voyez-vous, de nos
-jours, les jeunes filles ne respectent ni
-Dieu ni parents !</p>
-
-<p>Puis elle affecta de sourire ; elle était
-très émue, la pauvre maman ; elle eut
-quelques réticences, enfin elle me dit :</p>
-
-<p>— Figurez-vous… il faut bien que je
-vous l’avoue, j’ai cru que ces lettres vous
-étaient destinées…</p>
-
-<p>Je fis un geste d’étonnement, de dénégation,
-de protestation.</p>
-
-<p>— Oh ! reprit-elle, je l’aurais voulu,
-je l’aurais souhaité de tout mon cœur !
-J’ai en vous une confiance absolue ; vous
-êtes le meilleur ami de Bernerette ; j’autorise
-ma fille à vous écrire quand vous
-serez séparés ; dites-le-lui vous-même ;
-qu’elle vous écrive, cela lui fera du bien…</p>
-
-<p>Et elle en revint à son idée, en clignant
-des yeux :</p>
-
-<p>— Et puis, comme cela, je crois bien
-que quelques-unes des lettres qu’elle écrit
-iront à leur destinataire !… Ne dites pas
-non : vous n’en savez rien. Les jeunes
-filles, voyez-vous, celles même qui se
-croient audacieuses, ont bien des timidités.
-On griffonne du papier, on griffonne,
-mais on n’envoie pas le billet ;
-c’est un peu comme lorsque nous crions
-bien haut : « Oh ! à celui-ci, je vais lui
-dire son fait ! D’abord, je lui dirai :
-« Monsieur !… » Mais on ne lui dit même
-pas : « Monsieur !… » On évite de le rencontrer.</p>
-
-<p>J’étais confondu ; je me retirai ; madame
-de Chanclos ne me lâcha pas la main :</p>
-
-<p>— Et vous, répondez-lui, je vous en
-prie ! répondez-lui sans crainte. Elle
-n’écoute ni son père ni sa mère, mais ce
-qui vient de son ami est comme un
-oracle…</p>
-
-<p>— Merci, madame ! Au revoir, madame,
-à demain !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XXV"></h2>
-
-<p>Ce dernier jour, ce fut Bernerette qui
-me pria :</p>
-
-<p>— Henri ! parlez-moi comme hier…</p>
-
-<p>Et elle ne laissa perdre aucun des instants
-où nous nous trouvions seuls. Je la
-voyais se tapir, avec un petit frémissement
-des épaules, contre les coussins de
-sa chaise longue, comme un oiseau qui se
-met au nid ; elle fermait les yeux et elle
-était toute prête à recevoir ma tendresse.
-Moi, je l’aimais trop, j’étais trop ému
-pour savoir parler. Je n’ai jamais compris
-l’éloquence amoureuse ; quand on
-aime, on dit plus par ce qu’on ne dit
-pas que parce qu’on exprime. J’étais gêné
-aussi parce que, quand on dit qu’on
-aime, on parle surtout du passé. On dit
-combien, à tel moment, on a aimé, comment
-on a aimé tel jour : « Oh ! tel jour,
-vous souvenez-vous ? vous portiez une
-robe bleue ?… » C’est toujours la même
-chose ! Et le passé, c’était ma souffrance
-muette, ma jalousie. Je ne voulais pas
-parler de l’autre ; je sentais que je commettrais
-une grande faute en parlant de
-lui. Mais j’aimais tant, que, parmi mes
-mots embarrassés et sincères, quelques-uns
-la touchaient, la pénétraient et semblaient
-vraiment l’inonder d’un bien-être
-inconnu d’elle.</p>
-
-<p>Je m’enivrais moi-même, peu à peu, du
-bonheur que je semblais répandre, et je
-me souviens que je compris, un moment,
-que je serais capable, si cela continuait,
-de dire plus de paroles que je ne voulais
-et de les arranger plus adroitement, pour
-produire sur cette figure chérie un plus
-long ou un plus vif contentement. En
-pensant à cela, je m’en attristai et je
-m’arrêtai de parler.</p>
-
-<p>Je dis à Bernerette :</p>
-
-<p>— Oh ! regardez-moi !</p>
-
-<p>Elle s’arracha d’un rêve et m’ouvrit
-ses yeux. Mais ce n’étaient pas ceux de
-la figure bienheureuse qu’elle faisait
-quand elle baissait les paupières. J’en
-éprouvai un malaise soudain, incertain,
-indéfinissable, qui me fit lui demander,
-comme un secours pressant :</p>
-
-<p>— Oh ! Bernerette ! dites-moi quelque
-chose, vous !</p>
-
-<p>Elle me dit gentiment, tendrement :</p>
-
-<p>— Henri !</p>
-
-<p>Mais c’était du ton dont elle me disait
-si souvent : « Vous êtes mon meilleur
-ami… » Je faillis pleurer. Je tenais sa
-main dans la mienne ; je me mis instinctivement
-à la baiser avec frénésie ; et
-puis j’eus envie de baiser le bras, sous
-la large manche, et plus, si c’était possible.
-Ma main enveloppa ce bras, en
-pressa la chair ; et cela éteignit tout à
-coup l’éclair qui m’avait secoué. La lueur
-avait été tellement rapide que si la commotion
-en persista en moi, je ne me souvins
-plus de sa cause. Un peu plus tard,
-quand j’y repensai, je l’attribuai au
-changement de temps brusque qui se produisit
-peu après, qui nous interrompit et
-nous occupa assez niaisement le reste du
-jour. La mer avait noirci tout à coup au
-large ; on avait vu une barre sombre
-approcher de la côte, deux barques de
-pêche regagner Nice en amenant leurs
-voiles, les arbres du Cap se coucher alors
-que l’air était parfaitement calme autour
-de nous, puis, comme nous nous dépêchions
-de rentrer les chaises, la guérite
-d’osier arrivait toute seule à mi-chemin
-de la maison, plus vite que nous : c’était
-le mistral, qui ne fit plus relâche. Et
-chacun répéta, jusqu’au soir : « C’est
-tant mieux, car on regrettera moins
-de quitter ce pays par un mauvais
-temps. »</p>
-
-<p>Dans la soirée, Bernerette me dit, à
-part :</p>
-
-<p>— Je vous demande pardon, Henri, de
-vous avoir quelquefois fait de la peine :
-mais je ne savais pas !… Vous auriez dû
-me parler plus tôt !</p>
-
-<p>Comme je ne répondais pas, elle
-ajouta :</p>
-
-<p>— Moi, je vous remercie… C’est si
-bon ! si bon, de se sentir aimée !</p>
-
-<p>Je m’écriai :</p>
-
-<p>— Quand on aime !</p>
-
-<p>Elle ne répondit point à cela. Elle reprit :</p>
-
-<p>— Quand je pense que j’aurais pu
-mourir sans avoir entendu les choses
-douces… les choses si douces… que vous
-m’avez dites !…</p>
-
-<p>Elle se tut une minute. On entendait
-les rafales au dehors et une branche
-d’eucalyptus qui fouettait la persienne. Je
-répétai, un peu bêtement, mais poussé par
-la force de l’instinct :</p>
-
-<p>— Je vous aime, tant !… tant !…</p>
-
-<p>Elle referma ses paupières, comme elle
-l’avait fait si souvent pendant ces deux
-derniers jours, et elle dit :</p>
-
-<p>— Que cela doit être délicieux !</p>
-
-<p>Ce furent les derniers mots échangés
-entre nous deux seuls, parce qu’un
-domestique vint m’avertir que l’heure
-d’aller à la gare était sonnée. Ces derniers
-mots ambigus, que je n’avais pas
-le temps d’éclaircir, qui contenaient, à ce
-qu’il me semblait, de quoi me réjouir ou
-de quoi m’alarmer à jamais, je les
-emportai comme la relique suprême que
-nous laisse le plus souvent une femme :
-comme une énigme insoluble, déchirante.</p>
-
-<p>Si elle m’eût aimé, elle eût dit : « Que
-cela <i>est</i> délicieux ! »</p>
-
-<p>Mais peut-être pensait-elle : « Que cela
-<i>doit</i> être délicieux de s’entendre dire :
-« Je vous aime ! » quand on espère l’entendre
-encore le lendemain ! »</p>
-
-<p>Mais ne pensait-elle pas : « Que cela
-doit être délicieux… même sans espoir
-de lendemain, quand cela vient de celui
-qu’on aime ?… »</p>
-
-<p>J’eus de quoi méditer et ne pas dormir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Mais une anxiété plus longue me fut
-épargnée par la malheureuse enfant qui,
-en tout cela, avait enduré un supplice
-pire que le mien. Quarante-huit heures
-après mon retour à Paris, je recevais de
-Beaulieu un télégramme où l’on m’informait
-que Bernerette, « toujours imprudente »,
-était atteinte d’une fluxion de
-poitrine. Cette maladie aiguë, jointe à
-son état de santé si grave, c’était la dernière
-heure de Bernerette, désignée du
-doigt sur le cadran.</p>
-
-<p>Cela traîna pourtant une semaine. Je
-ne sais si elle me parut longue, parce que
-j’attendais en espérant quand même, ou
-si elle me parut courte, parce que le
-dénouement ne me trouva pas préparé.
-Je piétinais ; rien ne m’autorisait à partir
-afin de revoir un instant encore Bernerette ;
-on ne m’en priait point : c’était
-donc que Bernerette ne me réclamait
-pas. Enfin l’on m’informa tout à coup de
-l’heure où le convoi funèbre entrerait à
-la gare de Lyon !</p>
-
-<p>Je clignai des yeux comme on fait
-lorsque la foudre tombe.</p>
-
-<p>Et puis, taisons-nous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XXVI"></h2>
-
-<p>Quelques jours plus tard, me trouvant
-seul, dans le petit hôtel du Ranelagh,
-avec les parents vieillis, abîmés, terrorisés
-comme au soir d’une émeute sanglante,
-madame de Chanclos me fit monter
-à sa chambre. Il y avait là, sur une
-table, le petit pupitre fermant à clef,
-dont usait Bernerette à Beaulieu ; je le
-reconnus tout de suite. Madame de Chanclos
-vit que je regardais le pupitre, et
-aussitôt elle se mit à pleurer, à sangloter.
-Elle s’assit, puis s’essuya les yeux,
-se calma un peu. Je m’étais détourné, et
-je pleurais, moi aussi, en regardant par
-la fenêtre sans rien voir. La pauvre mère
-s’approcha de moi, me prit les deux
-mains comme dans l’antichambre de la
-villa Cynthia et me dit :</p>
-
-<p>— Permettez-moi de vous embrasser,
-Henri !</p>
-
-<p>Elle m’embrassa, et les sanglots redoublèrent.
-Elle n’y voyait pas pour ouvrir
-le petit pupitre, et sa main tremblait
-trop pour introduire dans la serrure la
-clef minuscule. Elle disait :</p>
-
-<p>— Je l’ai pourtant ouvert ce matin…</p>
-
-<p>Je lui offris mon secours, qu’elle
-accepta :</p>
-
-<p>— D’ailleurs, Henri, c’est à vous !</p>
-
-<p>Il y avait dans ce pupitre un fouillis
-d’objets ayant appartenu à Bernerette,
-et que nous connaissions trop, et dont la
-vue en ce moment était extrêmement
-douloureuse : son porte-monnaie, ses
-plumes, ses crayons, des morceaux de
-pastels qui salissaient tout, un éventail
-offert gracieusement par le casino de
-Monte-Carlo, un mouchoir ourlé en fil
-rose, enfin du papier à lettres, des enveloppes.
-L’une d’elles, au-dessus de tous
-les papiers, portait mon nom.</p>
-
-<p>— Vous voyez !… dit madame de
-Chanclos.</p>
-
-<p>Elle ajouta :</p>
-
-<p>— Celle-ci vous reste ; mais toutes
-celles qu’elle a brûlées !… Elle a dû se
-lever, une des dernières nuits, pendant
-une courte absence de la garde, car il y
-en avait une pile là, dans le coin à
-gauche, sept ou huit au moins, j’en
-jurerais…</p>
-
-<p>Elle remuait les enveloppes et le
-papier à lettres, pendant que j’ouvrais,
-moi, l’enveloppe portant mon nom, et
-lisais ces seuls mots, écrits à la hâte :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind i">Henri,</p>
-
-<p class="i">Adieu, mon meilleur ami !</p>
-
-<p class="sign small">BERNERETTE.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Madame de Chanclos me dit :</p>
-
-<p>— Tenez ! encore une !…</p>
-
-<p>C’était une enveloppe close, et assez
-lourde, sans adresse. Je fis observer à
-madame de Chanclos qu’il n’y avait pas
-d’adresse. Elle me dit :</p>
-
-<p>— Allez ! ouvrez, mon ami !</p>
-
-<p>Cependant, je m’aperçus que cette
-enveloppe portait, au revers, et dans un
-coin, le seul mot : <i>lui</i>.</p>
-
-<p>Je dis à madame de Chanclos :</p>
-
-<p>— Voyez donc cela.</p>
-
-<p>Elle lut « <i>lui</i> » ; elle eut presque un
-sourire et me dit avec une complète
-confiance :</p>
-
-<p>— Eh bien ?</p>
-
-<p>J’ouvris. La lettre était longue, celle-là !
-Mais je ne lus que les premiers
-mots :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">Claude !… Claude !…</p>
-</blockquote>
-
-<p>Comme tout tournait autour de moi et
-comme je cherchais à m’asseoir, madame
-de Chanclos tenait à me répéter :</p>
-
-<p>— Elle en a brûlé cinquante pareilles !…</p>
-
-<p>Cependant, je ne voulais pas demeurer
-paré à ses yeux d’un prestige qui ne
-m’était pas dû ; je dis à madame de
-Chanclos :</p>
-
-<p>— Les cinquante n’étaient pas pour
-moi, ni celle-ci.</p>
-
-<p>Et je lui tendis la lettre. Elle dut, elle
-aussi, s’asseoir, après avoir pris connaissance
-des premiers mots ; puis elle
-poussa des exclamations. Elle disait :
-« Ah ! mon Dieu !… » Elle s’interrompait
-de lire, et ses deux bras tombaient sur
-ses genoux ; le papier même lui échappa,
-et la politesse voulut que je vinsse le
-ramasser et le lui rendre. Elle s’écriait :
-« Oh ! le cœur !… le cœur de nos
-enfants !… »</p>
-
-<p>C’était sa nouvelle méprise qui la stupéfiait
-et l’absorbait. Elle ne songea pas
-à me dire, elle non plus : « Mais vous !
-malheureux, qui avez pu vous croire
-aimé d’elle !… » Je l’excusai de ne pas
-penser à cela, en des moments si troublés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="XXVII"></h2>
-
-<p>Et après, je m’en allai, parce que je
-sentais, à d’imperceptibles détails, que
-depuis que l’on connaissait la lettre destinée
-à <i>lui</i>, ma présence, dans la maison
-déjà, devenait moins agréable.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-
-<p class="c gap small">345-18. — Coulommiers. Imp. <span class="sc">Paul</span> BRODARD. — 7858-5-18.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<p class="c">Format in-18 à 3 fr. 50 le volume</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td>Vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>GABRIELE D’ANNUNZIO</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Francesca da Rimini</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>DOCTEUR BARTHEZ</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Famille Impériale à St-Cloud et à Biarritz</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>RENÉ BAZIN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Nord-Sud</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>JEAN BERTHEROY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Tablettes d’Erinna d’Agrigente</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>RENÉ BOYLESVE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Madeleine Jeune Femme</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>BARONNE A. DE BRIMONT</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Tablettes de Cire</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>GÉNÉRAL BRUNEAU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">En Colonne</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>GASTON CHÉRAU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Oiseau de Proie</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>HENRY DAGUERCHES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Kilomètre 83</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>GASTON DESCHAMPS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">A Constantinople</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>CHARLES ESQUIER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Entraîneuse</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>ANATOLE FRANCE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Dieux ont soif</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>FERNAND GAVARRY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Ultimatum</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>MAXIME GORKI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Une Tragique Enfance</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>PAUL LACOUR</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Frelon</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>ÉTIENNE LAMY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Témoins de Jours passés (2<sup>e</sup> série)</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>PIERRE LOTI</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Turquie agonisante</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>KARIN MICHAELIS</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Jeune Madame Jonna</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>CHARLES NICOLLE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Pâtissier de Bellone</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>ÉMILE NOLLY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Gens de Guerre au Maroc</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>HENRI DE NOUSSANNE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Aéroplane sur la Cathédrale</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>JULES SAGERET</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L’Amour menteur</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>MARCELLE TINAYRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Madeleine au Miroir</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>LÉON DE TINSEAU</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Duc Rollon</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>PIERRE DE TRÉVIÈRES</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Fouet</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>PAULINE VALMY</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La Chasse à l’Amour</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>JEAN-LOUIS VAUDOYER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Poésies</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>RENÉ WALTZ</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Vers les Humbles</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>Mrs. WILFRID WARD</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Mains pleines</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c small"><div>COLETTE YVER</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Les Sables mouvants</td>
-<td class="bot r"><div>1</div></td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MEILLEUR AMI ***</div>
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>