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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La petite sœur de Trott - -Author: André Lichtenberger - -Release Date: April 08, 2021 [eBook #65025] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE SŒUR DE TROTT *** - - - - - André LICHTENBERGER - - LA PETITE SŒUR - DE - TROTT - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE--6e - - Tous droits réservés - - - - -Ce volume a été déposé au Ministère de l’intérieur en 1899. - - -DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE - - Mon petit Trott. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.) - La petite sœur de Trott. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.) - La mort de Corinthe. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.) - Portraits de jeunes filles. Lettres, dialogues, nouvelles. - Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Père. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Rédemption. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Portraits d’aïeules. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Line. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - L’Automne. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Notre Minnie. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Le petit Roi. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Juste Lobel, Alsacien. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Petite Madame. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Les contes de Minnie (nouvelles). Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Le sang nouveau. Un vol. in-16. 3 fr. 50 - Le Tennis. Notes, méditations, souvenirs. Un vol. 2 fr. 50 - -CHEZ CALMANN LÉVY - - Monsieur de Migurac ou le Marquis philosophe. 3 fr. 50 - Les Centaures. 3 fr. 50 - Gorri le Forban. 3 fr. 50 - La folle aventure. 3 fr. 50 - -A LA LIBRAIRIE DES «ANNALES» - - La petite. 3 fr. 50 - Tous Héros. 3 fr. 50 - - -PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12032. - - - - -LA PETITE SŒUR DE TROTT - - - - -I - -PRÉSENTATION - - -Trott a une petite sœur. - -Ce n’est pas trop tôt. - -Un soir, on ne peut pas dire exactement quand, mais il y a déjà bien -longtemps, un soir, à l’heure où il fait très bon, très doux, très -chaud, au coin du feu près de la lampe allumée, à l’heure où l’on a des -pensées tendres et où un peu d’angoisse descend avec la nuit qui tombe -et les paquets d’ombre qui remplissent les coins de la chambre, un de -ces soirs-là d’hiver naissant, maman a pris Trott sur ses genoux, l’a -beaucoup embrassé et lui a dit: - ---Trott, est-ce que tu serais content d’avoir un petit frère? - -Trott était en train de jouer avec la chaîne de montre de sa maman. Il a -réfléchi un moment, et puis il a répondu: - ---Non, merci. Si c’est pour me faire plaisir, j’aimerais mieux que vous -m’achetiez une tortue vivante. Parce que, vous comprenez, il faudrait -que je lui prête mes joujoux, et il les casserait; alors ça -m’ennuierait. - -La mignonne maman de Trott s’est mise à rire. Elle a démontré à son -petit garçon comme ce serait amusant d’avoir un petit frère, de jouer -avec lui, de lui donner le bon exemple... Ah! quant à ça, il faudra être -sage pour deux... Trott soupire. C’est déjà bien difficile d’être sage -pour un; mais, pour deux, c’est tout à fait impossible. Trott l’explique -à sa maman, qui rit encore plus fort. Le papa de Trott entre. Maman lui -raconte les idées de son petit garçon; le voilà qui rit aussi. C’est -très drôle comme les grandes personnes rient quelquefois de choses qui -sont excessivement sérieuses... - -Papa interroge Trott: - ---Aimes-tu mieux une petite sœur? - -Trott examine gravement toutes les faces du problème. Une petite sœur? -Ça serait peut-être plus amusant. Marie de Milly est très gentille. Elle -lui a apporté hier un sucre d’orge presque entier. Oui, Trott aime mieux -les petites filles. Et puis elles sont moins fortes que les petits -garçons. Alors, si on se dispute... Maman et papa sont en train de -causer, très absorbés. Comme une vrille, la voix perçante de Trott leur -traverse le tympan: - ---Eh bien! papa, si ça t’est égal, j’aimerais mieux une petite sœur. - ---Allons, tant mieux. N’oublie pas d’en demander une au bon Dieu tous -les soirs. - -Et Trott l’a demandée tous les soirs. Tous les soirs... enfin, pas tout -à fait. Il y a des soirs, vous savez, où l’on a tellement sommeil qu’on -ne sait pas trop ce qu’on dit. Alors, peut-être que ces soirs-là... Sans -doute, on fait sa prière, seulement c’est un peu en dedans. Mais, tous -les soirs où il ne s’est pas endormi trop vite, Trott a demandé au bon -Dieu de lui envoyer une petite sœur. Et il lui a bien expliqué comment -elle doit être. Il faut qu’elle soit très jolie et très sage, pas si -grande que Trott, et qu’elle aime beaucoup la viande et pas du tout le -dessert. Alors Trott lui donnera sa viande à lui et mangera son dessert -à elle. Et puis il faudra qu’elle s’appelle Polycarpe. Polycarpe, ce nom -tient au cœur de Trott; on ne sait pourquoi. Maman a jeté les hauts -cris. La petite sœur s’appellera Lucette. Quel vilain nom! C’est un nom -de chien; Polycarpe est bien plus joli. Enfin, si elle est bien plus -petite que Trott et n’aime pas du tout le dessert... - -D’ailleurs, Trott a un peu oublié ces derniers jours qu’elle devait -venir. Il s’est passé tant de choses qu’il est bien excusable. Maman -était très fatiguée, et même un peu malade. Alors elle a dit à Trott -qu’il irait faire un séjour avec Jane, sa bonne anglaise, chez Mme de -Tréan, la vieille dame aveugle qui habite un chalet rouge sur la -falaise. C’est bien aimable à Mme de Tréan d’inviter Trott. Mais il -aurait mieux aimé rester près de sa petite maman qu’il n’a jamais -quittée. Et elle aussi, elle le serrait si fort en l’embrassant qu’on -aurait cru qu’elle ne voulait pas le laisser s’en aller. Mais il a bien -fallu partir. Tout doit être prêt à l’avance pour Mlle Lucette (quel -vilain nom!), et Trott ne reviendra que quand elle sera arrivée. C’est -une vraie princesse, cette jeune personne. Il y a déjà sa nourrice qui -est là, une énorme femme qui ne parle presque pas français et qui -inspire à Trott un respect proportionné à ses dimensions. Le berceau -aussi est tout dressé. Il n’y a qu’elle qui manque. Ce n’est pas poli -aux enfants de faire attendre les grandes personnes. - -Tous les jours Trott vient faire une visite à sa maman. Il l’embrasse -vite et se dépêche de regarder dans tous les coins de la chambre pour -voir si _elle_ n’y est pas cachée. Toujours rien. Après sa visite, Trott -retourne chez Mme de Tréan et pense à autre chose. - -Mme de Tréan est très bonne. Trott l’aime beaucoup, quoiqu’il ait -quelquefois un peu peur d’elle à cause de ses yeux qui ne voient pas. -Tous les soirs il reste assis près d’elle, très longtemps, devant le feu -qui pétille. Quelquefois il regarde des livres d’images pendant qu’elle -tricote; d’autres fois elle lui raconte des histoires, des histoires -magnifiques. C’est elle qui sait les plus belles. - -Un soir, Trott rentre songeur; il est si plongé dans ses méditations que -Mme de Tréan s’étonne et interroge. Qu’y a-t-il? est-ce qu’il a fait une -sottise? ou peut-être a-t-il un peu mal au ventre? Ce n’est pas cela. -Trott prend la parole. - ---Madame, je voudrais savoir d’où viennent les petits enfants. Jane dit -qu’on les trouve sous les choux. J’ai vu une image où une cigogne en -tenait un dans son bec. Et Bertrand, le jardinier, m’a raconté qu’on les -achetait au marché comme des petits canards. Mais je sais que ce n’est -pas vrai. Dites, madame, comment est-ce qu’ils viennent? - -Mme Tréan répond doucement: - ---C’est le bon Dieu qui les envoie la nuit sans faire de bruit et sans -que personne les voie passer. Un ange vient les déposer dans le berceau -qu’on leur a préparé. Et il faut beaucoup les aimer et les caresser, -parce que, comme avant ils étaient au ciel, ils sont très tristes et -pleurent beaucoup. - -Trott songe. Comme il doit y en avoir au ciel des petits enfants qui -attendent de naître! ça doit en faire du bruit! Alors, comme ça, les -petits enfants connaissent le bon Dieu. Ils viennent de le voir. C’est -drôle. Peut-être que la petite sœur... Mais Jane vient chercher Trott -pour le coucher et le trouble dans ses pensées. - -Ce matin Jane est très gaie en habillant Trott. Elle est si gaie qu’on -ne la reconnaît presque pas. - ---Quel drôle d’air vous avez aujourd’hui, Jane! - -Jane rit et dit: - ---Croyez-vous? - ---Jane, qu’est-ce qu’il y a? Oh! dites-moi... - ---Il faut deviner. - ---On a retrouvé ma toupie? Le cheval noir s’est échappé? Il a neigé du -sucre candi comme au pays de Cocagne? - ---Mais non, monsieur Trott; voyons, quelque chose qu’on attendait... -Vous savez bien... dans le berceau... - ---La petite sœur est arrivée! - -Elle est là; si Trott est sage, il la verra cet après-midi. Cette -nouvelle enivre Trott. Enfin la voilà, cette petite sœur tant attendue! -Peut-être qu’il faudrait lui porter un joujou? Non, pas le cheval à -mécanique, elle pourrait l’abîmer. La poupée rose? elle est bien laide. -Le grand polichinelle est trop lourd. Bah! il y a d’autres joujoux à la -maison de maman. - -La matinée s’est traînée bien lentement. Enfin la voici terminée. Trott -a déjeuné; il est habillé; en route! Trott gambade comme un cabri le -long du chemin. Quand il est gai, il a besoin, comme ça, de rire avec -ses jambes. Et aujourd’hui elles ont de vrais fous rires, les jambes de -Trott. Elles l’emportent à droite, à gauche, par-ci par-là. Que cette -Jane est lente! Elle l’appelle et lui dit d’aller plus doucement. Trott -s’en moque. Il a tort. Il tombe par terre de tout son long et s’écorche -le genou. Jane le ramasse, le gronde, l’époussette et le prend par la -main. Il est calmé. - ---Dites donc, Jane, la petite sœur ne courra pas aussi vite que moi, -hein? - ---Non, pas tout à fait aussi vite, monsieur Trott, vous pouvez être -tranquille. - -Pas tout à fait? C’est juste ce qu’il faut. Alors, quand ils joueront à -l’attrape, Trott pourra l’attraper, dès qu’il en aura envie; et il ne se -laissera prendre qu’au moment qui lui conviendra. C’est parfait. -Seulement il ne faudra pas qu’elle grogne... - ---Dites donc, Jane, elle sera bien sage, n’est-ce pas? Sans ça je lui -donnerai une tape... - ---Tâchez vous-même d’être sage! Faut-il avoir peu de cœur pour vouloir -déjà la taper! Pauvre chérubin! - -Trott est offensé! Cette Jane ne comprend rien de ce qu’on dit. -Naturellement il ne va pas lui donner de tape tout de suite; c’est sûr; -ce sera plus tard, dans longtemps, demain peut-être... - ---Et tâchez de ne pas faire de bruit en entrant! Votre maman est très -fatiguée, et peut-être que bébé dormira. - -C’est ennuyeux. Trott aurait des tas de choses à raconter à sa maman. -Hier il a trouvé un très beau coquillage rose. Et puis il a tenu très -longtemps la bride du cheval noir. Et puis, il faut bien le dire, il a -fait un accroc à son pantalon; pas le neuf, heureusement... Mais voilà -déjà la porte du jardin. Trott la franchit posément. Il commence à avoir -une espèce d’inquiétude vague. Après tout, il ne la connaît pas du tout, -cette petite personne. Et quand Jane a tiré le cordon de sonnette, une -envie baroque le saisit de prendre ses jambes à son cou... Quelle -bêtise!... C’est Thérèse, la vieille cuisinière, qui ouvre la porte. -Elle a reconnu la voix de Trott. - ---Eh bien! monsieur Trott, vous allez la voir, votre petite sœur! Mais -ne faites pas de bruit. Votre maman veut vous embrasser d’abord. Montez -tout doucement. - -Trott gravit l’escalier. Il est de plus en plus ému. Il y a dans la -maison un grand silence qui vous serre la gorge. Il faut qu’il attende -dans le corridor. Jane va voir s’il peut entrer chez sa maman. Trott -attend longtemps. Il est tout à fait grave. Ce serait l’heure de -goûter... Mais voilà papa... - ---Papa! - ---Chut. Viens près de ta maman. Elle est malade. Il faudra seulement lui -dire bonjour, et puis tu t’en iras. - -Ça n’est pas gai, tout cela. Papa n’a pas sa belle mine des jours où il -est sanglé dans son grand uniforme d’officier de marine. Papa est tout -ébouriffé. Il a les yeux rouges et est habillé tout de travers. Quel -bouleversement pour cette petite personne! Trott se sent mécontent... - -La chambre de maman est presque noire. Ça sent comme chez le pharmacien. -Maman est dans son lit, toute pâle, toute blanche. Elle a l’air si -fatiguée... Pourtant un tout petit sourire effleure ses lèvres, quand -Trott s’approche. Il se penche pour l’embrasser, très ahuri, et il -murmure machinalement: - ---Vous savez, maman, j’ai trouvé un beau coquill... - -Mais papa le fait taire, l’embrasse et le remet dans le corridor entre -les mains de Jane. Il se retrouve en plein jour, très désorienté. -Maintenant il faut aller voir la petite sœur. Ah bien! ça, c’est plus -amusant. On va pouvoir un peu sauter et rire. Chut! la petite sœur -dort... Quelle paresseuse! Trott aura vite fait de la réveiller... - ---Si vous faites du bruit, monsieur Trott, on vous renverra tout de -suite. - -Trott promet d’être sage. Il suit le corridor sur la pointe des pieds. -Jane frappe à une porte. L’énorme nourrice apparaît. Elle sourit en -découvrant des dents de cannibale qui impressionnent Trott, et lui dit: - ---Pépétôtô. - -Trott s’arrête interdit. C’est peut-être une injure. Qu’est-ce qui va se -passer? Non! la nourrice est Alsacienne. Ça veut dire que bébé fait -dodo. Trott rassuré se glisse tout doucement. Il se dirige vers un grand -berceau rose. Nounou en écarte les rideaux. Trott se penche, et il -aperçoit... - -Il aperçoit une espèce de pomme cuite toute rouge, toute ratatinée, avec -çà et là des excroissances et des trous. Ça a vraiment l’air d’une -figure toute petite sur laquelle on se serait assis et qui aurait très -chaud. Il y a aussi de microscopiques petites mains de vieille, toutes -rouges, toutes ridées. Ça a un aspect vieux, misérable, racorni... Trott -est consterné. - ---Chôlipépé! dit la nourrice. - -Trott lève la tête avec hésitation, puis il reporte ses yeux vers le -bébé qui dort toujours. C’est ça, la petite sœur! - ---Eh bien! monsieur Trott, qu’est-ce que vous pensez de votre petite -sœur? - ---Est-ce que vous ne croyez pas, Jane, qu’en la renvoyant tout de suite, -le bon Dieu voudrait la changer pour une autre moins laide? - -Jane est indignée. Elle accable Trott de reproches vifs. Mais il ne -l’entend pas. Il regarde toujours la petite poupée rouge. Qu’elle est -vilaine! Ah bien! Lucette est un assez joli nom pour elle; Polycarpe -aurait été beaucoup trop beau. Tiens! la voilà qui bouge! C’est plus -intéressant. Ça peut donc bouger, ces petites choses! Et puis, on -dirait... oui vraiment: les paupières se lèvent: on voit apparaître deux -espèces de câpres tout ronds, sans blanc, vagues... Tiens! la bouche se -plisse. Il faut être poli. Trott, un peu intimidé, dit très bas: - ---Bonjour, Lucette. - -Elle ne répond pas. Ah si! la voilà qui fait une grimace: - ---Ouin-in-in-in... - -Trott fait un pas en arrière. Eh bien! elle a une jolie conversation! -Trott se sent la tête tout embrouillée. Quoi! la petite sœur a cette -voix-là? On dirait la poupée de Marie de Milly, qui crie quand on lui -presse le ventre; seulement c’est plus laid et plus fort... - -Le poupon braille de toutes ses forces avec une toute petite voix de -polichinelle enrhumé. La nourrice l’a pris; elle le bouchonne, le -secoue! Oh! petit bon Dieu, pourquoi est-elle si laide? - -Elle agite ses mains comme si elle voulait s’arracher les yeux et le -nez. Quatre cheveux lamentables errent sur un crâne nu qui ballotte à -droite et à gauche... Et dire que personne ne s’étonne, qu’on trouve ça -tout naturel! Est-il possible que d’autres bébés soient comme ça? Dire -que c’est cette petite chose-là qui vient du Paradis! - -Trott l’avait oublié. Il se sent un respect inattendu. Hier elle était -avec les anges... avec le bon Dieu... - ---Il faut rentrer, monsieur Trott. Dites adieu à la petite. - -La petite sœur est très tranquille maintenant dans son moïse. Ses yeux -regardent tout droit au plafond. La nourrice cause avec Jane. Il faut en -profiter. Trott s’approche de la petite figure; il l’embrasse, quoique -ça le dégoûte un peu, et chuchote tout contre l’oreille minuscule -fripée: - ---Est-ce qu’il va bien, le bon Dieu? - -Pas de réponse. - ---C’était joli au Paradis? - -Pas de réponse. - ---Est-ce que c’est vrai que le bon Dieu a une grande barbe blanche? - -Pas de réponse. Si! oh! si! voilà la bouche qui se plisse. Trott bat en -retraite avec précipitation. - ---Ouin-in-in-in... - ---Voilà déjà que vous la faites crier, monsieur Trott. Allons, -sauvons-nous bien vite... - -Trott et Jane cheminent côte à côte. - ---Eh bien! avez-vous fait connaissance avec votre petite sœur? Pauvre -mignonne! - -Trott dit: - ---Je trouve qu’elle est trop laide. - -Jane se récrie: - ---C’est trop fort. Vous étiez joliment plus laid, vous, monsieur Trott! - -Trott rougit. Il est très blessé. Il voudrait répondre. Jane n’était pas -là quand il est né. Il y avait une autre bonne... Mais sa langue -s’embrouille. Il se taira. C’est plus digne. - -On est rentré. Trott est assis au coin du feu à côté de Mme de Tréan. -Elle lui demande de sa voix douce: - ---Eh bien! Trott, avez-vous vu votre petite sœur? - -Trott répond froidement: - ---Oui, madame. - -Mme de Tréan est aveugle. Malgré ça, elle voit des masses de choses. - ---Est-ce que vous n’êtes pas content qu’elle soit venue? - -Trott répond avec mollesse: - ---Oh! si, madame, je suis bien content. - ---Voyons, mon chéri, on ne le dirait pas. Racontez-moi tout ce que vous -pensez. - -Trott lâche la bonde. Elle est laide. Elle a des yeux troubles. Elle se -frotte la figure. Elle est trop rouge. Et puis elle n’est pas du tout -gentille. Trott lui a demandé des choses du bon Dieu et du Paradis. Elle -n’a rien voulu dire. Elle a fait: ouin-ouin. C’est très vilain. - -Mme de Tréan sourit. Elle prend le petit homme sur ses genoux. Elle -raconte. Elle explique. Tous les petits enfants sont comme ça... Est-ce -possible? - ---Et puis, vous comprenez, Trott, les tout petits enfants ne savent pas -parler. Alors ils ne peuvent rien dire des anges et du bon Dieu. Mais -ils sont très tristes et pleurent parce qu’ils se souviennent des -caresses des anges et de toutes les belles choses du ciel. - -Trott a compris. Certes, ça doit être plus agréable d’être bercé par un -ange que par cette vilaine grosse nounou. Et puis, ne pas pouvoir -marcher et parler! voilà qui doit être terrible! Trott frémit rien que -d’y songer. Les bons sentiments rentrent en son âme, et il dit à Mme de -Tréan: - ---Je tâcherai d’être bien gentil avec ma petite sœur pour qu’elle ne -regrette pas trop les anges. - - - - -II - -TRIBULATIONS - - ---Toc, toc. - ---Qui est là? - ---Est-ce que je puis entrer pour dire bonjour à ma petite sœur? - -Mme Prudent--c’est la dame qui soigne maman depuis qu’elle est -malade--entr’ouvre la porte: - ---Revenez tout à l’heure, mon petit ami. Maintenant elle va prendre son -bain. Allez en attendant dire bonjour à votre maman. - -Trott s’achemine patiemment vers la porte de maman: - ---Toc, toc. - -La voix de papa demande: - ---Qui est là? - ---C’est moi, papa; est-ce que je puis te dire bonjour et à maman aussi? - ---Tout à l’heure, mon bonhomme. Ta maman est occupée à sa toilette. Va -au salon. Tu tiendras compagnie à Mme Ray qui est venue prendre des -nouvelles de bébé et qui attend toute seule. - -Trott pousse un soupir et rebrousse chemin. C’est ennuyeux d’aller comme -ça frapper à toutes les portes et d’être mal reçu partout. Trott n’est -pas habitué à trouver si peu d’égards. Heureusement Mme Ray est très -gentille. Un peu moqueuse pourtant quelquefois. Mais elle a souvent des -pastilles de chocolat ou des gâteaux. Alors on peut passer sur bien des -choses. Trott ouvre la porte du salon. Mme Ray bondit et sautille à -travers le salon, preste comme un petit oiseau. Et, avant que Trott ait -dit un mot, elle interroge avec son petit accent américain: - ---Est-ce que je puis aller voir le baby? - -Elle aurait bien pu dire bonjour à Trott. Trott dit sèchement: - ---Non, madame. Mme Prudent ne veut pas qu’on aille dire bonjour à ma -petite sœur. - ---Oh! qu’elles sont ennuyeuses, ces femmes! Toutes les mêmes. Alors -donnez-moi de ses nouvelles. Elle va bien? - -Trott répond d’un air gourmé: - ---Mme Prudent va très bien. - -Mme Ray frappe la terre du pied. - ---Mais non, petit bêta, c’est de bébé que je parle. - -Trott dit, toujours plus digne: - ---Elle va très bien, madame, je vous remercie. - ---Allons, venez vous asseoir près de moi et faites-moi son portrait. - -Il n’y a jusqu’ici pas l’ombre de pastille. Trott regarde le plafond -d’un air perplexe. Il faudrait trouver moyen, par une allusion -délicate... - ---Elle est très drôle. Elle n’aime pas du tout le chocolat. - -Et en même temps il coule un regard doucereux vers la poche de Mme Ray. -Sans doute ce n’est pas très discret, et Trott se juge sévèrement. Mais -il a si envie de chocolat! Mme Ray ne comprend rien. Il y a des jours où -les grandes personnes sont trop bêtes. Si Trott était si bête que ça -quand on lui fait lire sa page, Miss le gronderait joliment. Mme Ray -rit, de son drôle de rire très gai, qui est comme si on secouait très -vite un tas de petites sonnettes, et elle dit: - ---C’est extraordinaire. Ça lui viendra plus tard. Mais dites-moi à qui -elle ressemble: à votre papa ou à votre maman? - -Trott rougit d’indignation. Est-ce que ce vilain petit paquet pourrait -ressembler à sa maman qui est si jolie avec ses cheveux si blonds, ses -yeux bleus comme le ciel du beau temps et ses joues blanches et roses -comme si elles étaient en cire? ou à papa qui a une si belle barbe brune -et des galons d’or sur sa casquette? Trott répond d’une voix -dédaigneuse: - ---Non, madame, elle ne leur ressemble pas du tout. Elle ressemble plutôt -à ces choses rouges, vous savez, qu’on voit chez le monsieur qui vend -des saucisses. - -Mme Ray pousse un cri d’horreur: - ---Et la voix du sang, Trott? - -Trott ne la connaît pas. La voix du sang, ça doit être terrible. -Heureusement une autre voix crie: - ---Vous pouvez amener Mme Ray chez bébé. - -Cette mission rassérène Trott. Il pourrait mener Mme Ray n’importe où, -puisqu’elle ne sait pas le chemin. Mais lui, il le sait, lui qui n’est -qu’un petit garçon. Et il la conduit d’un air protecteur. Chemin -faisant, il lui explique que bébé n’est pas encore très jolie; qu’il ne -faut pas que Mme Ray soit fâchée si elle ne lui dit pas bonjour, et -mille autres choses encore. Voilà le seuil de la porte franchi. Trott -passe très vite devant la nounou qui l’effraye toujours un peu et -conduit Mme Ray près du berceau. Sans doute bébé est encore trop rouge; -mais, après tout, c’est rare d’être si rouge que ça. Il n’y a guère que -Will, le cocher anglais de Mme Gordon, dont le nez brille encore plus. -Et Trott fait l’article: - ---Regardez, madame, comme elle est rouge. - -Mais il demeure bouche bée, et la stupeur la plus complète se peint sur -sa figure. Car voilà que bébé n’est plus rouge du tout. Elle est jaune, -jaune comme un petit Chinois. C’est prodigieux. C’est toute une nouvelle -connaissance à faire. Trott était habitué maintenant à cette petite -machine rouge. Et voilà qu’elle n’est plus là. Il faut recommencer. -Peut-être que c’est un autre bébé. Mais non: voilà cette même petite -face grimaçante, ces mêmes petites mains, maigres comme des pattes -d’oiseau, et ce même «ouin-ouin» qui sort comme un cri de guerre. Alors, -qu’est-ce qui s’est passé? On l’a fait peindre? Mais non, on aurait pris -une plus jolie couleur: bleu, par exemple. Alors, ça s’est fait tout -seul? Est-ce qu’elle va changer comme ça tous les jours? Peut-être que -demain elle sera verte ou violette? Trott est inquiet. La naissance de -cette petite sœur est vraiment un événement très compliqué. Il se passe -à chaque instant des choses qui vous déconcertent tout à fait. Trott -regarde tout autour de lui avec une sorte d’angoisse, appréhendant de -voir apparaître derrière les meubles une foule de diablotins de toutes -les couleurs. - ---Elle a faim, cette petite. Est-ce que vous ne l’oubliez pas, nounou? - -Tiens! on va lui donner à manger. Quoi donc? du chocolat, du poulet, ou -du millet comme aux canaris? Trott regarde avec intérêt. Nounou -s’approche de bébé. Où a-t-elle sa casserole, ou son assiette, et la -cuiller, la fourchette?... Nounou prend bébé, et la voilà qui fait des -gestes singuliers. Trott est horriblement troublé. Il a un haut -sentiment des convenances. Il se sent devenir très rouge. Non, vraiment, -ce n’est pas possible! Qu’est-ce qui va se passer? Oh! là! là! c’est -trop. Trott ne peut pas assister à une chose pareille... - ---Tiens, où est Trott? - -Trott est parti. Il est descendu au jardin, et, en attendant qu’on le -ramène chez Mme de Tréan, il s’y promène en songeant avec stupeur à -cette extraordinaire petite sœur que le bon Dieu lui a envoyée, qui crie -toujours, qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et qui a -une manière si étonnante de prendre ses repas, Trott est en proie à une -grande détresse. C’est un vaste inconnu qui s’est ouvert devant lui. Et -jamais il ne s’est senti si petit que devant ce tout petit être. Quand -on a peur, il faut prier le bon Dieu. Trott tire son mouchoir; il essuie -soigneusement un petit coin d’allée pour ne pas salir son pantalon neuf, -il s’agenouille et il prie: - ---Mon cher petit bon Dieu, faites que ma petite sœur ne change plus de -couleur comme ça, et puis qu’elle soit moins laide et qu’elle ne crie -pas tant; et aussi...--non, c’est trop difficile d’expliquer au bon Dieu -le cas de la nounou--et, je vous en prie, faites que je ne sois plus -effrayé et qu’on m’aime très fort, et puis qu’il n’y ait plus de choses -trop étonnantes. Amen. - -Ayant fini sa prière, Trott se relève, essuie ses genoux et, un peu -rasséréné, se rend à l’appel de Jane qui le cherche pour retourner chez -Mme de Tréan. - - - - -III - -UNE BOSSE - - -Ce n’est pas amusant du tout d’avoir une petite sœur, oh! mais, pas du -tout. - -Voilà plusieurs jours que Trott est réinstallé à la maison. Eh bien! -tout va de travers, et rien n’est plus comme autrefois. Le plus ennuyeux -de tout, c’est qu’il faut toujours marcher sur la pointe du pied, sans -faire de bruit, sans courir, sans crier. Cette petite sœur dort du matin -au soir. Maman n’est plus malade dans son lit. Mais elle est toujours -étendue sur une chaise longue. On ne peut pas du tout s’amuser avec -elle. Et elle est si fatiguée! Trott avait une jolie chambre à lui, tout -près de celle de maman. On l’en a expulsé; on a mis dedans Lucette et sa -grosse nounou. Quant à Trott, on l’a fourré à un autre étage, tout -simplement, sans lui demander si ça lui convenait. Et, comme la nouvelle -chambre est plus petite, on a laissé presque tous ses joujoux dans le -placard de l’ancienne; et justement, chaque fois qu’il en a envie, -Lucette est en train de dormir. Alors, on ne peut pas les lui donner. Ce -n’est pas drôle. Autrefois Trott était un grand personnage. Toute la -maison tournait autour de lui. Chacun de ses faits et gestes était un -événement. Thérèse, la cuisinière, lui donnait des friandises en -cachette, et Bertrand, le jardinier, laissait son râteau pour venir lui -montrer les nids d’oiseaux. Maintenant Thérèse ne songe qu’à faire des -risettes à Lucette, et sitôt que la nounou paraît au jardin, Bertrand -est derrière elle. De Trott on ne se soucie plus du tout. Il est -pourtant plus gentil que ce petit paquet. La petite sœur n’est plus ni -jaune, ni rouge, c’est vrai; mais elle a toujours la même figure fripée, -les mêmes gestes et les mêmes grimaces. Elle ne comprend pas ce qu’on -lui dit. Et elle ne sait dire qu’une chose: «Ouin-in.» Quand elle ne -dort pas ou qu’elle ne crie pas, elle tette. Elle gonfle ses joues, les -vide, les regonfle, les revide. Elle ne songe qu’à ça. C’est une goulue. -Et puis elle est très sale. On ne peut pas donner de détails. Elle est -très sale, ça suffit. Tandis que Trott, lui, sait parler et courir, il -fait la culbute, il dit des fables, et il porte des culottes qu’on n’est -pas obligé de lui changer toutes les heures. Est-ce qu’il n’y a pas de -quoi vous mettre de mauvaise humeur? - -Mais Trott n’est pas de mauvaise humeur seulement, il est quelque chose -de plus. Quoi donc? Oh! il n’est pas jaloux de sa petite sœur. Il l’aime -bien à sa manière et il a un trop bon cœur, maître Trott. Il voudrait -qu’elle fût bien contente et n’a pas l’ombre d’un mauvais sentiment -contre elle. Non, Trott n’est pas jaloux. Il est triste; il est même -très triste. Puisque maintenant on ne fait plus attention à lui, c’est -que peut-être son papa et sa maman ne l’aiment plus. Maintenant qu’ils -ont un enfant neuf, ils ne se soucient plus du vieux. Trott lui-même, -dès qu’on lui a donné sa boîte de cuirassiers en plomb, a tout à fait -délaissé ses turcos, qui n’étaient plus très jolis. Pour les grandes -personnes, c’est la même chose, évidemment. Oui, maintenant, on l’oublie -tout à fait. Ainsi, l’autre soir, maman et papa discutaient s’il fallait -ou non donner de l’eau de chaux à bébé. On a annoncé le dîner. Ils se -sont levés et allaient passer dans la salle à manger, laissant Trott -dans son coin. Par hasard papa s’est retourné et l’a aperçu: «Hé, nous -allions t’oublier! dépêche-toi.» Oublier! c’est papa qui l’a dit. On -oublie Trott. Deux ou trois larmes sont tombées dans son potage. On n’a -rien vu. On discutait de nouveau sur l’eau de chaux. - -Une grande peine a envahi le cœur de Trott. On ne l’aime plus du tout. -Peut-être un tout petit peu encore, mais pas comme avant. Et quand on a -été aimé tout plein, ça n’est pas assez. Trott a le cœur très lourd, un -peu comme quand il a mangé trop de tarte aux pommes... - -Et aujourd’hui tout est allé plus mal que jamais. - -Ce matin, Trott prenait sa leçon avec Miss; et il était un peu grognon. -Alors, quoiqu’il soit très poli d’habitude, il lui a dit un mot qui ne -l’était pas tout à fait. Et papa, qui entrait, l’a entendu. Trott a été -privé de dessert. Il y avait de la crème fouettée! - -Après déjeuner, Trott était pressé de se dégourdir les jambes. Il s’est -précipité hors de la salle à manger en lançant bien fort la porte -derrière lui pour la fermer. La petite sœur s’est réveillée et a hurlé. -Maman a dit: «Que ce Trott est insupportable!» - -Ce soir, en rentrant de la promenade, il faisait presque nuit. Alors, -surtout quand on a un peu gros cœur, c’est très bon d’être caressé. -Trott a voulu aller trouver sa maman, et s’asseoir, comme il fait -d’habitude, sur son petit fauteuil, à côté de la chaise longue. Et voilà -qu’à sa place il y avait Lucette dans son moïse. Et maman était si -occupée à lui faire des mines qu’elle a à peine donné à Trott un petit -baiser très leste. Alors Trott a eu très froid dans le cœur et est allé -s’asseoir tout seul près de la fenêtre à regarder la nuit descendre -lentement sur le jardin. - -Puis papa est entré. Il s’est assis près de la petite, a dit à Trott: -«Tiens, tu boudes, mon garçon?» et s’est mis à bavarder avec maman -par-dessus le poupon qui tenait son doigt. Et Trott s’est rencogné dans -son coin, et sa mélancolie s’est faite plus noire. C’est sûr maintenant, -tout à fait sûr, qu’on ne l’aime plus. Autrefois, quand il était -méchant, on le grondait un peu, et puis c’était fini; on l’embrassait -plus fort, et c’était presque très bon d’avoir été grondé. Maintenant on -le gronde plus sévèrement et on ne le caresse plus du tout. Que faire? -dire qu’autrefois on l’aimait tant, tant, tant! Et quand il a été -malade, c’est comme si on l’avait aimé plus encore. Est-ce que si Trott -était malade maintenant, peut-être que... - -C’est une idée. On a emporté bébé. Personne ne regarde. Papa et maman -parlent à demi-voix. D’un bond Trott est debout sur sa chaise. Il appuie -ses deux mains sur le dossier et se donne une bonne poussée. La chaise -s’écroule avec un fracas épouvantable, et Trott roule sur le plancher au -milieu de la chambre. - -Maman pousse un cri perçant. Papa se précipite vers Trott, le relève et -se dépêche de regarder son front. Mais maman veut l’avoir à elle; elle -s’empare de lui, le pose sur ses genoux, le dorlote, le caresse, -l’appelle son cher petit maladroit. Trott pleure de joie et de douleur: -car il a une belle bosse au front. - ---Comment as-tu donc fait pour te jeter par terre, mon pauvre bonhomme? - -Trott ne peut pas répondre. Il pleure trop. Enfin, il articule entre -deux sanglots: - ---Je... je l’ai fait exprès. - -Papa et maman se regardent avec stupeur. Qu’est-ce que ça veut dire? - -Il ne faut jamais mentir. Quoique ce soit difficile, surtout quand on a -tant de larmes à écouler, Trott explique. Il a voulu savoir si sa maman -et son papa ne l’aimaient plus du tout. Il sait bien qu’on ne peut pas -l’aimer, lui qui est vieux, comme sa petite sœur qui est neuve. Mais il -croyait qu’on pouvait tout de même l’aimer encore un peu. Il voulait -savoir. Alors, maintenant, il est bien content, bien content, quoique... -Les cataractes redoublent de violence. - -Maman passe un bras autour du cou de Trott et lui tamponne les yeux. -Papa lui tient les mains dans les siennes. Ils sourient tous deux, mais -avec un sourire particulier, encore plus tendre. Et une musique de -paroles très douces vient caresser les oreilles et le cœur de Trott. Et -il apprend une nouvelle étonnante. Il paraît qu’on l’aime tout autant -qu’avant, et même tout autant que Lucette. Seulement Lucette est toute -petite. Elle ne peut rien dire. Elle n’a pas de force. Alors il faut -veiller sur elle. Tandis que Trott est un grand garçon. Mais on l’aime -tout autant, bien sûr, tout autant. Papa soulève son petit garçon dans -ses bras, lui plante un gros baiser sur chaque joue et interroge, le -regardant bien en face: - ---On est consolé maintenant, mon bonhomme? - -Et Trott répond, les yeux rouges encore et la bouche souriante: - ---Oh oui! mais, tout de même, je suis bien content que je me sois fait -une grosse bosse. - - - - -IV - -UNE BONNE IDÉE - - -Il fait un très beau temps de soleil. Comme maman est toujours un peu -fatiguée, papa l’a emmenée faire une promenade en voiture. Trott et sa -petite sœur sont installés au jardin avec Jane et la nounou. Trott joue -par terre avec le gravier. On choisit des pierres noires et des -blanches. On les fait passer dans une main et puis dans l’autre, en les -faisant sauter comme ça. C’est un jeu très compliqué. On ne peut pas -l’expliquer aux grandes personnes. La petite sœur est dans les bras de -sa nounou qui la promène. De temps en temps elle la dépose dans une -petite voiture de jardin et la berce doucement pour qu’elle se tienne -tranquille. - -A peine papa et maman partis, voilà la vieille Thérèse qui arrive. Elle -tient un poulet qu’elle est en train de plumer. Elle a aussi apporté une -râpe, des croûtons de pain et une boîte ronde en fer-blanc. C’est pour -faire de la chapelure. Et Bertrand, qui était en train de ratisser, -vient aussi se planter là, son râteau à la main. Il raconte une histoire -très drôle, paraît-il. Tout le monde pousse des cris, il y a de gros -rires. C’est une grande réunion qui jacasse. Trott se sent mécontent. Il -n’aime pas beaucoup qu’on crie comme ça. Et maman non plus. Ça n’est pas -convenable. Il a bien envie de dire quelque chose; mais il réfléchit que -c’est inutile: on l’enverra promener. Alors il se tait. - -Il s’approche de sa petite sœur. Comment fait-elle pour dormir avec tout -ce bruit? Enfin, tant mieux! alors elle ne crie pas. Dès qu’elle est -réveillée, elle crie. Trott a beaucoup de pitié pour elle. Est-ce -qu’elle a donc toujours mal? On lui frotte le ventre, on lui tape sur le -dos, on la secoue, on lui donne à téter, on la berce, on la promène. -Souvent rien n’y fait. Qui sait? peut-être qu’on se trompe. Peut-être -qu’elle n’a pas mal. Peut-être qu’elle a des chagrins. Ça arrive aussi, -ça. Trott se souvient tout à coup de ce que Mme de Tréan lui a raconté. -Les petits enfants sont très tristes quand ils viennent sur la terre -parce qu’ils ne voient plus les anges ni le bon Dieu. - -C’est sûr qu’à la maison personne ne ressemble à un ange. Papa est très -beau, mais c’est tout autre chose pourtant. Maman s’en rapprocherait -plutôt, mais elle n’a pas d’ailes. Et quant à tout ce monde-là qui crie, -il vaut mieux n’en pas parler: Jane a le nez et le menton trop pointus, -et un peu de moustache; nounou ressemble juste à un éléphant; Thérèse -est bien trop vieille; Bertrand est sale et sent un peu mauvais. Et -c’est tout. Il y a bien encore Trott. Mais Trott n’est pas un ange, il -le sait bien. Hier encore, sa mère lui a dit qu’il était un petit -diable. Pourtant, Mme Ray s’est écriée l’autre jour qu’il avait une -figure de chérubin. Et un chérubin, c’est un petit ange. Positivement. -Cette idée rend Trott grave. Il pense avec intensité. - -Tout à coup Thérèse sent qu’on lui tire la jupe. Elle se retourne. - ---Que voulez-vous, mon mignon? - ---Je voudrais, Thérèse, que vous me donniez des plumes du poulet, les -grandes. - -Thérèse en fait un paquet et les remet généreusement entre les mains de -Trott. C’est bien dommage qu’elles ne soient pas blanches. Enfin! - ---Je voudrais aussi avoir une ficelle. - -Justement Bertrand en a une dans sa poche. C’est parfait. Trott s’assied -par terre et se met à l’ouvrage. C’est excessivement difficile. Mais -avec beaucoup de travail il arrivera... - -Cependant Bertrand raconte à ces dames que tout à l’heure les voitures -qui reviennent de la fête de Saint-Didier vont passer. Il y en a, des -toilettes! On verrait ça très bien de la grille. La voix de Jane tire -Trott de son travail. - ---Monsieur Trott, vous allez rester un moment avec votre petite sœur. Si -elle crie, vous appellerez. Nous sommes au bout du jardin. - -C’est bien. Jane ôte très vite son tablier pour que les gens qui vont -passer croient peut-être qu’elle n’est pas une bonne, mais une -institutrice. Et toute la bande se met en route. Bertrand fait l’aimable -auprès de nounou qui se tortille. - -Trott reste par terre absorbé. En voilà une finie. Et voilà l’autre. -Elles ne sont pas tout à fait pareilles. Mais il ne faut pas être trop -exigeant. On fait ce qu’on peut. Maintenant il s’agit de se les attacher -sur le dos. Ce n’est pas une petite opération. Trott se démanche les -vertèbres du cou à essayer de se lorgner les omoplates. C’est terrible: -et dire que les petits oiseaux font ça si facilement! Enfin, grâce à la -ficelle, ça doit tenir. Quel dommage de ne pas savoir! Pour sûr, c’est -ressemblant. Le principal est fait. Maintenant il faudrait aussi une -robe blanche. Le tablier de Jane est fait pour ça. Trott se l’attache -soigneusement autour du cou. Il faut se dépêcher. Voilà la petite qui -commence à se trémousser. Vite, vite, une couronne! La boîte de -fer-blanc ira très bien. Elle ne tient pas tout à fait; mais en ne se -remuant pas trop... Il faudrait aussi une harpe. Trott s’empare de la -râpe; en grattant dessus avec le couteau que Bertrand a oublié, ce sera -merveilleux. - ---Ouin-in-in!... - -Non, non, ne crie pas! attends un peu, petite sœur!... Elle ne le voit -pas. Tout l’effet sera perdu. Trott pousse une chaise contre la voiture -et grimpe dessus. Attention à la couronne! Ça y est. - ---Regarde-moi, Lucette! - -Elle ne regarde pas. Elle donne des coups de pied, elle s’agite, elle va -crier... Que faire? - -Ah! oui, ils chantent en jouant de la harpe. Jouer de la harpe, ça va -très bien, mais chanter! Trott n’est pas très fort dans cette partie-là. -Il a une voix horriblement fausse. On n’a pas pu lui apprendre de -cantiques. Voyons, il y a pourtant une chanson très belle... La petite -sœur l’aimerait sûrement. Les hommes chantent ça dans la rue -quelquefois..., le soir... - ---Le san-guimpure, abreuver lérisson... - -Voilà, ça y est, ou à peu près. Avec des mouvements gracieux et -déployant toute la force de ses poumons, Trott se met à chanter. Et tout -à coup la petite sœur cesse de se trémousser. On dirait que ses yeux -vagues se sont fixés et qu’elle regarde Trott avec sympathie. Il n’y a -pas à dire, elle le regarde. Et qu’est-ce que c’est que cette -grimace-là? Quand elle va pleurer, elle n’ouvre pas la bouche comme -cela. C’est qu’elle ne pleure pas... elle rit, ou du moins elle sourit -d’un drôle de petit sourire, et elle agite sa main d’un air tout -content. Trott est gonflé d’orgueil et de joie. Lui seul a trouvé ce -qu’elle voulait. Et il reprend de plus belle: - ---Le san-guimpure, abreuver lérisson! - -Les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier ont passé. Alors -ces dames se souviennent de Trott et de Lucette, et, sous l’égide de -Bertrand, les voilà qui reviennent. Et nounou qui marche en tête -s’arrête et jette un cri: - ---Chéssu! - -Et toutes demeurent immobiles de stupeur, contemplent bouche bée Trott -transformé en ange, les yeux au ciel, le visage séraphique, grattant sur -la râpe avec le couteau, et hurlant d’une voix atrocement fausse une -_Marseillaise_ fantaisiste devant la petite sœur qui trépigne -d’allégresse. - - - - -V - -MADEMOISELLE LUCETTE - - -Quand on demande à Trott si sa petite sœur est bien gentille et s’il -s’amuse beaucoup avec elle, il répond en hochant la tête d’un air -capable et supérieur: - ---Lucette est bien gentille, mais, vous comprenez, ce n’est pas amusant -de jouer avec elle. Elle ne pense à rien du tout. - -Et quand il dit cela, Trott, sans qu’il s’en doute, est d’une effroyable -injustice. Car il n’y a pas de cerveau de métaphysicien abstrus ou de -prestigieux calculateur qui travaille avec autant d’intensité que celui -de Mlle Lucette. Et depuis le jour où elle a poussé son premier -«ouin-in-in», c’est prodigieux la quantité de choses qui sont venues s’y -entasser. Eh! non, sans doute, on ne peut pas dire justement qu’elle -pense ou qu’elle comprenne. Ce sont là des mots beaucoup trop grossiers -à la fois et beaucoup trop ambitieux pour traduire les phénomènes très -simples et extraordinairement délicats qui se passent en elle. C’est -très difficile de les expliquer avec les mots lourds qu’on emploie pour -des grandes personnes qui portent des chapeaux hauts de forme ou des -robes de soie. «Papa» et «maman» sont pour Mlle Lucette des idées -infiniment inaccessibles, autant que la gravitation universelle ou les -théories des économistes. Et pourtant elle pense à sa manière. Mais il y -a sur le monde qu’elle perçoit et sur sa pensée elle-même une espèce de -brouillard assez dense et à peu près uniforme, où passent très vaguement -des choses peu distinctes qui suggèrent des sensations variables, très -confuses quant aux détails, très nettes parfois pour ce qui est de -savoir si elles sont de plaisir ou de douleur: quand les choses du -dehors frappent agréablement, Mlle Lucette approuve: gueu-gueu-gueu; et -quand c’est le contraire, on entend: ouin-in-in. Et il y a une foule de -sensations qui ne sont ni agréables ni désagréables, à peine senties, et -qu’elle subit en bavant d’un air distrait. Mais chaque jour le nombre -des choses réellement perçues augmente prodigieusement, et le brouillard -s’éclaire d’étonnantes percées lumineuses. Quelquefois, en nous -réveillant, nous sentons que des songes très légers, très fugitifs, -viennent de s’estomper en nous; il y a dans notre âme un petit fond -trouble, un trou où quelque chose a passé qui s’est évaporé. Cela a été -trop peu pour émouvoir notre épaisse faculté de sentir et réveiller -notre conscience alourdie. Et quand nous nous réveillons, cela s’enfuit -et s’efface d’autant plus vite que nous nous efforçons davantage de le -ressaisir. Ce sont des sensations de ce genre, très ténues, très -nombreuses, infiniment variées, qui viennent frapper la faculté de -sentir de Mlle Lucette. Elle ne les sent pas et ne s’en doute pas; plus -tard, jamais elle ne s’en souviendra; mais elles s’empilent et -s’accumulent tous les jours, et peu à peu elles forment comme une -pyramide qui émerge du brouillard général. Et c’est pour cela que -l’autre jour Mlle Lucette s’est mise à sourire en apercevant un rayon de -soleil, elle qui jamais auparavant n’y avait prêté nulle attention. Il -s’est fait ainsi en elle, depuis le jour lointain et pourtant si proche -de sa naissance, toute une éducation, raffinée, compliquée et intensive. -Il s’est formé comme des dépôts successifs dans la petite machine à -sentir que les anges, après l’avoir posée dans son berceau, lui ont -donnée, et ce qui s’y trouve maintenant, ce n’est pas encore une -conscience, mais c’est quelque chose de très vivant, de très agissant et -de très développé. - -En ce moment Mlle Lucette est couchée dans son moïse entre sa nounou qui -coud sur une chaise et sa maman qui brode, étendue sur sa chaise longue. -Elle vient de s’éveiller d’un bon petit sommeil. Elle a les yeux au -plafond. Elle tortille ses mains, s’empoigne successivement un doigt et -puis un autre, bave avec générosité et pousse des sons de petit cochon -d’Inde en belle humeur. Et si vous voulez recouvrir d’une gaze épaisse, -embrumer, éloigner, arrondir, impréciser, les mots absurdement précis et -techniques, les raisonnements ridiculement logiques et la forme -infiniment trop mathématique que je vais leur prêter, je vais vous faire -assister au défilé prodigieux des «pensées» qui tourbillonnent sous son -crâne, hélas! toujours déplumé. - -«Il y a de la lumière, ça vient, ça luit, ça caresse. C’est très -amusant. Comme elle vient, la lumière! Il faut la manger. La lumière, -c’est joli. Le noir, c’est laid. De ce côté, c’est la lumière. C’est -très joli. C’est très gai. Il faut la manger. De ce côté, c’est le noir. -Le noir, c’est laid. Ça fait mal. Hou! hou! Mais de ce côté c’est la -lumière, gueu-gueu-gueu. Et là-bas le noir.» - ---Nounou, arrangez donc les coussins de cette petite. A force de se -tortiller dans son moïse, elle a la tête plus bas que les pieds. - -«La lumière, il faut la manger, la manger, ou au moins l’attraper. Ça ne -remue pas comme on veut, toutes ces petites choses qui sont sans cesse à -vous griffer le nez, à se fourrer dans vos yeux, ou à vous entrer dans -la bouche. Il faudrait attraper... attraper. Ouin-in-in.» - ---Doucement, bébé. - -«Ça balance, c’est bon, c’est comme dodo. Les petits doigts roses sont -amusants. Il faudrait les prendre. C’est difficile. Ils se sauvent -toujours. Ah! voilà... Ça ne va pas. Il faut griffer, griffer tout ce -qu’on peut, très fort. Ça fait mal. Tant pis. Griffons. Bobo. -Ouin-in-in...» - ---Mais qu’elle est sotte, cette petite! la voilà qui se griffe -elle-même. Voulez-vous être sage, mademoiselle? - -«Tiens, la grande machine qui remue s’est approchée. Pas celle qu’on -tette. L’autre. Qu’est-ce qu’elle veut à s’approcher comme ça? Ça fait -noir, il faut crier. Non, c’est drôle, c’est très drôle. Elle -chatouille. Il faut sauter, il faut faire des grimaces. C’est très -amusant. Il y a un petit rond de lumière qui brille. Il faut l’attraper. -Mais on ne peut pas. La grande chose est partie. Où est-elle? Ce n’est -pas la peine de se fâcher. Elle a laissé quelque chose entre les doigts. -Mais on ne sait pas quoi. Heureusement il y a la lumière. Mais c’est -ennuyeux, la lumière. On l’a assez vue. Et le noir aussi. On les a assez -vus. - -«Ah! voilà quelque chose qui vient par les oreilles. Qu’est-ce que -c’est? Ça vient très fort par les oreilles. Il faut crier. Ah! non, ce -sont des machines qui remuent. Il y a celle qu’on tette et un tas -d’autres qui grouillent. C’est très laid. Ça fait noir. Ce n’est pas -amusant, la lumière; mais c’est plus joli que tout ça. Et puis j’en ai -assez. Ouin-in-in.» - ---Prenez un peu la petite, nounou, qu’elle soit gentille... - ---C’est tout le portrait de votre mari. - ---C’est vrai, mais elle a absolument la bouche de votre pauvre mère. - -«C’est bon d’être balancé. Oui, ça secoue, ça donne du vague à l’âme. -C’est très agréable. On voit des tas de choses. Du noir, de la lumière, -des espèces d’autres choses encore. C’est amusant. C’est aussi très -compliqué. On en perd un peu la tête. Enfin ça fait passer le temps. -Autant ça qu’autre chose. Aïe, aïe! Voilà quelque chose qui vient. Ça -vient par l’intérieur. Pas par les yeux, ni par les oreilles. Ça vient -par dedans. Ça vient. Qu’est-ce qu’elles ont donc, toutes ces machines -qui remuent! Est-ce qu’elles n’ont pas bientôt fini de vous agacer les -yeux et les oreilles? On a bien autre chose à faire qu’à faire attention -à elles.» - ---Il n’y aura pas moyen d’avoir seulement une risette. Bébé, voyons, -bébé! - -«Mais laissez-moi donc tranquille! Il y a là dedans quelque chose qui ne -va pas. Positivement, ça gêne, ça gêne. Ça fait mal. Mais vous -m’ennuyez, les grosses machines qui remuent. Ça fait mal. Il faut que ça -sorte. Il le faut. C’est très difficile. Ça fait très mal. Ouin-in. Non, -pas balancer. Il y a de la lumière, on le sait bien, c’est tout à fait -indifférent. Ça fait mal là en bas, il faut que ça sorte, oui, il le -faut. Colique. Colique. Allons donc! Ça n’est pas très agréable, mais -enfin c’est le seul moyen... Ça y est. Ouf!» - ---Nounou! nounou! venez vite. Oh! la petite sale! Dépêchez-vous de la -changer. - -«Ça pique. C’est insupportable. Il faut crier, crier de toutes ses -forces. Ouin-in. Non, on ne se laissera pas attendrir. Non, on ne se -laissera pas consoler. Ça pique trop. On ne se taira pas. Il ne faut pas -se taire. C’est bien inutile qu’on vous fasse entrer un tas de choses -par les yeux et par les oreilles. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas besoin -non plus de vous frotter la figure, ni de vous taper dans le dos, ni sur -le ventre. Ça n’est pas ça. Ça fait mal. Vivre est mauvais. C’est -abominable de vivre. Il faut rager. Il faut rager de toutes ses forces. -Ça fait trop mal en dedans. Pas la même chose que tout à l’heure. C’est -creux. Il faudrait remplir. C’est creux. Ça vous tire en dedans. Il faut -remplir, remplir... Ouin.» - ---Allons, nounou, votre poupon a besoin de vous. Elle est charmante, -cette petite, tout à fait les yeux de votre beau-père... - -«Mais donne, donne donc, dépêche-toi, hé! la grosse machine à téter. -Mais oui. C’est ça. Dépêche-toi. Mais dépêche-toi donc, ou je me fâche -encore. Ça ne va pas assez vite, pas assez... Ah! maintenant, c’est bon. -C’est tout ce qu’il faut. C’est excellent. C’est le meilleur de tout. -C’est tout. Elles peuvent gesticuler là-bas, les grandes machines, on -s’en moque. Ça, c’est bon, c’est sûr. Ça remplit. Ça fait du bien. La -vie est succulente... Qu’est-ce qu’il y a? C’est parti. Ah! mais il en -faut encore. On n’est pas plein. C’est horrible. C’est une trahison. Il -faut crier, oui, on s’étouffera, ça ne fait rien. Il faut hurler, -hurler, et tâcher de tout déchirer, s’arracher le nez, et tout, et le -reste...» - ---Regardez cet appétit! Qu’elle est méchante, cette petite! Elle ne -laisse pas seulement à sa nourrice le temps de changer de côté. - -«Ah! enfin! c’est revenu. Ce n’est pas trop tôt. Il ne faudrait pas -qu’on l’enlève encore. Il faut bien téter et puis dormir. Cher téter! -qu’il est gentil! C’est meilleur que tout. Tout est bien vague. Téter, -il n’y a que ça. Et puis dodo. Téter, dodo, c’est la même chose. Téter, -dodo... dodo...» - -Dodo. - ---Remettez-la bien doucement dans son moïse, nounou. - -Voilà qui est fait. Mlle Lucette dort à poings fermés. Avec de la -chance, il y en a bien pour une heure. - - - - -VI - -LES INCONSÉQUENCES DE MADEMOISELLE LUCETTE - - -La petite sœur est un peu moins petite. Sa tête brinqueballe encore sur -son cou; quand par hasard on veut l’asseoir seule, elle s’écroule comme -un pudding trop cuit. Elle a encore une expression très vague. Elle bave -indéfiniment d’un air pensif, son poing dans sa bouche. Elle crie très -souvent. Elle a presque toujours faim ou sommeil. Pourtant elle suit les -lumières avec beaucoup d’attention. Elle compte ses doigts indéfiniment, -et elle a l’air pleine de satisfaction en contemplant ses mains. Il y a -des personnes qu’elle reconnaît tout à fait bien. Elle rit ou elle -pleure avec un semblant de raison. Il est certain qu’il s’élabore en -elle des raisonnements, des réflexions, des observations de toute sorte. -Souvent elle paraît plongée dans des méditations insondables. C’est tout -le dessin de son âme future qui est en train de s’esquisser. Mais ce -dessin est très difficile à suivre. Il y a des endroits excessivement -enchevêtrés et compliqués, et des lacunes énormes. Sur certains points, -évidemment, Mlle Lucette s’est formé des idées tout à fait précises: -téter est bon; dodo est bon; être balancé est bon. Chaque chose, -d’ailleurs, doit être produite en son temps, et il ne faudrait pas qu’on -voulût faire faire dodo au moment où il s’agit de téter. Mlle Lucette -saurait immédiatement manifester son mécontentement. D’ailleurs, avec -une faculté d’observation suffisante, on réussit assez facilement à se -rendre compte de ses volontés en ces matières. Elles sont à peu près -périodiques. Mais il est infiniment ardu de concevoir les raisons et -l’enchaînement d’autres idées qui commencent à émerger du brouillard. - -On lui a donné un hochet, une balle, des bêtes en caoutchouc, des -poupées. Tout cela lui est complètement indifférent, ou, pour mieux -dire, tout cela n’existe pas pour elle. Elle ne le perçoit en aucune -manière. Cela fait partie de la masse neutre du monde extérieur. Par -contre, certain chapeau de maman excite visiblement son admiration. Car -elle ouvre une bouche énorme en l’apercevant; et quand elle admire, -c’est par la bouche. Devant une cuiller ou un rayon de soleil elle se -distend la mâchoire comme quand nounou s’approche au moment du repas. Il -est évident que le beau lui donne envie de manger, comme plus tard il -lui inspirera le besoin impérieux et irrésistible de toucher. Mais on -ignore quel critérium lui fait juger généralement Mme Ray digne d’être -absorbée, tandis qu’invariablement la vue de Mme Thilorier lui fait -serrer les lèvres d’un air hostile. D’ailleurs, elle a des changements -très brusques dans ses dispositions. Il faut user de beaucoup de réserve -à son égard et s’incliner immédiatement devant ses volontés. Les bonnes -intentions ne lui suffisent pas chez autrui; il faut qu’on devine les -siennes, ce qui est infiniment compliqué, car elles varient selon des -lois inconnues qui sans doute dépendent en grande partie des -dispositions de son estomac, de son ventre et de toute sa personne -physique. - -Cette inégalité d’humeur n’est pas sans inspirer à Trott une certaine -timidité vis-à-vis de sa petite sœur. Trott est un grand garçon. Il -conçoit que la vie est une chose sérieuse, que les mêmes causes -produisent les mêmes effets, qu’il y a des principes stables, que -certaines choses sont invariablement bonnes ou mauvaises, vraies ou -fausses, laides ou belles. Une boîte de soldats de plomb neufs est -jolie; Marie de Milly est jolie aussi; et aussi le ciel tout bleu quand -il fait beau temps. Toutes ces choses ne se ressemblent pas, mais toutes -elles plaisent aujourd’hui comme hier. C’est toujours bon de manger une -pastille de chocolat. Et on sait toujours, à peine Miss arrivée, qu’on -va s’ennuyer. Ce sont des choses sûres, régulières, ordonnées. On ne -verrait pas plutôt Miss faire une culbute que le soleil et la lune -s’embrasser au milieu du ciel. Et les personnes comme les choses -apparaissent à Trott sous un angle déterminé. Elles n’ont pas -d’inégalités, de caprices. Elles seront demain ce qu’elles sont -aujourd’hui; et chacune a des qualités propres persistantes. Il est -absolument avéré que papa est plus fort que tous les hommes; que Miss -est plus savante que personne; que Thérèse est la meilleure cuisinière -de la terre. Ce sont des choses invariables, sur lesquelles on peut se -reposer et compter d’une manière absolue. - -Il n’y a que la petite sœur qui échappe à ces habitudes d’ordre et de -classification. Depuis le jour où tout à coup de rouge elle est devenue -jaune, Trott a gardé à son égard une petite défiance. Et vraiment il -semble qu’elle change d’âme comme elle a changé de peau. Tous les jours -elle est autre. C’est quelque chose d’excessivement déroutant. Chaque -matin Trott vient lui dire bonjour très correctement. Il ne reçoit pas -deux fois de suite le même accueil. D’habitude elle ne cligne pas de -l’œil et demeure dans une indifférence complète en le contemplant d’un -air sérieux. D’autres fois, elle a l’air de regarder à travers sa tête à -lui, Trott, quelque chose qui est beaucoup plus loin. Cela l’intimide -horriblement, et malgré lui il se retourne pour voir ce qu’il peut bien -y avoir là-bas. Il y a des jours où elle daigne rire. Alors Trott est -très flatté. Il le témoigne en lui tapotant les joues et même en lui -donnant un petit baiser. Pourtant il n’aime pas beaucoup ça. La petite -sœur sent toujours un peu le bébé. Alors ça le dégoûte. Mais il y a des -cas où il faut surmonter ses répugnances. Mais très souvent, à peine -Trott apparaît, sa petite sœur se met à crier de toutes ses forces. - -C’est précisément ce qui est arrivé aujourd’hui; Trott n’avait pas -encore tout à fait aperçu Mlle Lucette dans son berceau, que celle-ci -était déjà rouge comme un homard, se tordait comme un ver et criait -comme un aigle. Trott a été très blessé. Elle lui avait déjà fait cette -mine hier. Elle aurait pu être plus polie aujourd’hui. Il essaye de la -calmer par des paroles bienveillantes. Rien n’y fait. Et il entend -nounou qui ricane tout en rangeant les affaires de bébé dans la commode. -Alors son mécontentement redouble. Après tout, Trott est bien bon de se -donner tant de mal. Ah! tu ne veux pas être gentille quand on est -aimable avec toi! attends un peu! Et Trott, retroussant son nez, -plissant son front, gonflant ses joues et tirant la langue, se convulse -toute la face dans une grimace abominable qui se termine par un -clappement de lèvres peu gracieux. - -Alors la petite sœur se met à gigoter des bras et des jambes en fendant -sa bouche vide dans un sourire où se peint la joie la plus expressive... - -Trott est déconcerté une fois de plus. Elle ne comprend donc rien du -tout, cette petite? A cette idée, Trott se sent un peu ému. Ça doit être -bien ennuyeux pour elle, si elle ne comprend rien du tout. Si elle ne -sent pas comme papa et maman et Trott et tout le monde l’aime, elle doit -être bien triste. Et puisqu’elle ne comprend pas, elle doit avoir peur -de tant de choses, et puisqu’elle ne sait pas parler, il doit y en avoir -tant qu’elle ne peut pas expliquer! Peut-être qu’elle croit qu’on veut -lui faire du mal quand on essaye de la caresser. Peut-être qu’elle est -effrayée quand on lui fait un sourire. Et peut-être qu’elle ne voit -partout que des espèces de géants très forts, qui tout à coup pourraient -l’écraser, la broyer, la réduire en miettes. Trott se sent tout -attendri. Pauvre Lucette! Si seulement elle arrivait à comprendre comme -Trott a de bonnes intentions, comme il voudrait qu’elle n’ait pas de -peine!... - -Trott avance sa main vers la toute petite main qui lui agrippe un doigt. -Tiens, elle ne veut pas le lâcher. C’est peut-être le commencement de -l’alliance espérée et offerte. C’est tout à fait gentil. Il faut -cimenter cela solennellement. Malgré la petite odeur, Trott se penche; -mais voilà que de l’autre main Lucette empoigne vigoureusement une bonne -mèche de cheveux et se met à sonner de toutes ses forces comme si elle -était pendue à un cordon de sonnette. Trott est un peu douillet. Il -pousse un glapissement, se dégage et se relève au plus vite. - -Tout le bon effet de sa douceur est perdu. Mlle Lucette fronce son -front. Elle contemple un moment Trott d’un air indécis, et puis, lançant -ses deux bras en l’air, pousse des hurlements d’écorchée. Pas de chance! -Trott se retire le cœur un peu gros. Il se promène au jardin, méditatif, -et cuvant sa déconvenue. C’est long de digérer tant d’insuccès. Mais -Trott n’a pas de fiel dans l’âme. Et quand sonne la cloche du déjeuner, -il est rasséréné. Il n’y a qu’à avoir de la patience. Peut-être Lucette -sera plus gentille demain, ou après-demain, ou plus tard. Elle est si -petite!... - - - - -VII - -L’ANGE NOIR - - -Il y a sur la maison quelque chose de lourd qui pèse. On dirait qu’un -grand voile de tristesse s’est abattu, très épais, dont on ne sait pas -comment se délivrer. - -La petite sœur est malade. - -L’autre soir elle a été très rouge. Elle riait trop. Elle jetait ses -jambes en l’air. On ne savait pas comment la calmer. Maman disait: -«Comme elle est gaie!» Mais papa n’était pas très content. Dans la nuit -elle s’est mise à tousser. Le matin le médecin est venu. Il l’a -regardée, il l’a tapotée par devant et par derrière, en écoutant. Enfin -il a dit qu’elle avait une grosse bronchite et qu’il fallait faire bien -attention parce que sans cela--il hochait la tête comme un gros pigeon, -et roulait ses yeux derrière son lorgnon,--sans cela, ça pourrait être -très sérieux. Papa est devenu un peu pâle, maman s’est mise à pleurer -comme une fontaine, et nounou, de saisissement, s’est assise dans la -cuvette de bébé qui était sur une chaise derrière elle. Quant à Trott, -il a été épouvanté. Quand on est très malade, on meurt quelquefois. -Est-ce que Lucette va peut-être mourir? - -Pauvre petite Lucette! elle a l’air si fatiguée! Avant, dès qu’elle -avait un œil ouvert, c’était un trépignement perpétuel, un fourmillement -ininterrompu des bras et des jambes. On aurait dit qu’il y avait des tas -de petits ressorts qui se tendaient et se détendaient sans cesse: il -fallait que ça bouge, que ça saute, que ça grouille. Elle faisait des -grimaces, poussait des petits cris, elle riait, elle pépiait comme un -petit oiseau. On était fatigué pour elle de tout ce mouvement. -Maintenant c’est changé. Elle ne crie plus, elle ne bouge plus, elle ne -rit plus. Elle est très tranquille. Elle reste couchée toute droite, -toute muette, toute pâle, avec de très petites joues ratatinées. De -temps en temps il y a une toux sèche qui la secoue. Alors elle devient -toute rouge. On voit que ça lui fait très mal. Elle se tord. Elle fait -une moue comme si elle voulait pleurer. Mais elle ne pleure pas: c’est -trop fatigant. On entend de drôles de bruits dans sa poitrine. Trott a -beau lui faire des sourires et des signes d’amitié, elle ne le regarde -pas. Presque tout le temps elle ferme à moitié les yeux d’un air las, -et, quand elle soulève ses paupières, elle a l’air d’apercevoir devant -elle, là-bas, des choses que les autres ne voient pas. - -Que peut-elle regarder comme cela? Malgré lui Trott suit la direction de -ses yeux, comme s’il s’attendait à voir quelque chose de surprenant. -Elle à qui tout est égal, que peut-elle regarder d’inconnu qui la -fascine? Et soudain une pensée froide serre le cœur de Trott. Qui sait -si peut-être là-haut elle n’entrevoit pas les anges qui l’ont quittée -depuis si peu de temps? qui sait s’ils ne lui font pas des signes avec -leurs ailes étendues? Qui sait si à la fin, très fatiguée de vivre, elle -ne va pas s’en retourner vers ce beau paradis, qu’elle regrette si -souvent, où l’on n’a pas mal et où l’on ne pleure jamais? Et, devant ce -pauvre petit être exténué, Trott est pris d’une grande angoisse, sentant -vaguement tout près des forces inconnues et irrésistibles aux volontés -sans appel. - -Tout bas, penché vers la petite oreille, il murmure de tendres conseils -d’être très patiente, de bien prendre ses médecines, et de ne pas faire -tant de peine à maman qui serait si désolée, à papa qui est si bon et à -Trott qui aurait trop de chagrin. Avant, quelquefois la petite sœur -était un peu ennuyeuse. Elle criait quand on avait envie d’être -tranquille. Il fallait que maman la prenne quand Trott aurait voulu -grimper sur ses genoux. Elle dormait quand on aurait voulu faire du -bruit. Mais maintenant Trott sent comme il l’aime au fond, tout au fond. -Et si elle s’en allait, il ne pourrait pas se consoler, non, pas même -avec Puss, son chat, ou avec Jip, son caniche noir. Une fois Trott a été -malade, lui aussi. Comme il était mal à son aise! Est-il possible que -cette pauvre petite Lucette ait aussi mal que cela! Pourquoi est-ce que -le bon Dieu le permet? - -Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet? Trott se répète cette -question. Et, pour la première fois de sa vie, une espèce d’inquiétude -vague, que peut-être il se rappellera plus tard, le remplit tout entier. -Pourquoi permet-il cela, le bon Dieu qui est si bon et si puissant? -Pourquoi permet-il que sa maman ait tant de chagrin? Peut-être qu’il n’a -pas fait attention, qu’il est occupé d’autre chose... Mais non, il -entend tout, il sait tout, M. le curé l’a encore dit l’autre jour. Il -sait que Lucette est malade. Il le permet. Pourquoi? Peut-être est-ce -quelque chose que savent seulement les grandes personnes. Il faudrait -demander. Mais pas moyen de s’adresser à papa ou à maman; ils sont trop -préoccupés; Miss est Anglaise; peut-être n’a-t-elle pas sur ce sujet des -idées tout à fait exactes. Et Jane, et Thérèse, et nounou, et Bertrand, -ne sont pas à la hauteur. Mme de Tréan saurait. Mais on ne peut pas -aller chez elle... - -La nuit a été très mauvaise. Par hasard, Trott s’est réveillé. Et il a -entendu à l’étage au-dessous de lui cette terrible petite toux sèche. Il -y avait aussi des bruits de pas de gens qui allaient et venaient. Sans -doute la petite sœur avait très mal. Dans la lourdeur de la nuit, Trott -sentait comme un poids qui l’écrasait. Au matin, quand il s’est levé, il -a bien vu que tout allait de travers. Papa avait des plis sur le front; -on n’a pas vu maman. On n’a pas laissé Trott s’approcher de sa petite -sœur. Alors, ç’a été un grand désarroi. Il semblait que quelque chose de -nouveau était dans la maison, et que quelque chose d’autre n’y était -plus. Et, sans qu’il sache pourquoi, Trott a pensé aux hommes noirs -qu’on voit passer quelquefois et qui portent des boîtes noires... Il y -en a de toutes petites... - -M. le docteur est venu de bonne heure. Trott errait au jardin, très -désemparé, avec ce bête de Jip qui ne comprenait rien et voulait jouer. -Le gros ventre de M. le docteur a passé très vite, porté sur ses petites -jambes. Il a l’air très savant, M. le docteur, avec ses cheveux gris et -son lorgnon. Lui qui soigne tant de gens très malades, sans doute il -pourrait dire à Trott... - -M. le docteur est sur le perron. Il serre la main à papa, lui dit -quelques mots et descend dans l’allée. - -Une voix aiguë le hèle: - ---Monsieur le docteur! - -Il lève la tête et aperçoit Trott qui lui barre le chemin. - ---Est-ce que vous allez bien vite guérir ma petite sœur? - ---Je l’espère, mon ami, je l’espère bien. - ---Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi le bon Dieu a permis que ma -petite sœur soit malade? - -M. le docteur a l’air embarrassé. Il tousse. Il bafouille devant le -regard droit de Trott. - ---Tous les petits enfants sont quelquefois un peu malades. C’est -nécessaire pour qu’ils se portent bien après. - -Trott est peu satisfait de cette explication. Pourtant il ne peut pas -insister. Enfin, si tous les petits enfants sont comme ça, c’est -rassurant. - ---Alors, n’est-ce pas, monsieur le docteur, elle ne va pas mourir, et -l’ange ne la remportera pas? - -M. le docteur est très troublé. Il est papa. Il se souvient d’une petite -fille qu’il a perdue. Enfin, il articule: - ---Non, mon petit homme, nous la soignerons et l’entourerons si bien que -l’ange ne nous l’enlèvera pas. - -Trott est content de cette réponse. Et, le docteur parti, il la complète -et la médite en son âme. Il faut bien «entourer» la petite sœur. Ça veut -dire qu’il faut être tout le temps auprès d’elle, la tenir et la -caresser. C’est pour ça que toute la journée papa et maman ne la -quittent pas et qu’on est toujours auprès de son berceau: alors, si -l’ange vient, il ne pourra pas la prendre. C’est très clair. Toute la -journée, Trott agite ces pensées. Et le soir, après qu’il a très bien -prié le bon Dieu, elles viennent encore voltiger autour de lui, tandis -qu’il s’endort. Son sommeil est agité. Des vols d’anges aux ailes noires -s’enfuient les mains chargées... Et tout à coup, comme la nuit -précédente, il se réveille au milieu du noir. D’abord, il ne sait pas où -il est. Mais voici la petite toux qui le fait tressaillir. Alors il se -rappelle, et une angoisse plus horrible l’étreint. Partout, tout semble -muet. Il n’y a aucun pas qui aille et qui vienne. Qui sait? peut-être -que cette nuit tout le monde dort, peut-être qu’on n’entendra rien, et -que tout doucement l’ange noir va passer... - -Trott a peur de la nuit. Il a peur du froid. Il a peur d’être seul. Non, -il ne peut rien faire, n’est-ce pas? Il écoute de toutes ses forces. On -entend des bruits ténus, vagues, sinistres. On entend le terrible -silence noir qui dort sur la maison. Et puis tout à coup la petite toux -reprend, et il semble qu’il y ait une espèce de grand soupir... - -La porte de la chambre de Trott s’est ouverte. Un petit pas tout léger -glisse à tâtons dans l’escalier. Plus doucement encore la porte de la -chambre de Lucette s’entr’ouvre. La lueur pâle d’une veilleuse éclaire -un petit fantôme blanc qui accourt. Ce n’est pas l’ange redouté. Le -petit fantôme s’assied sans bruit sur une chaise à côté du berceau. Il -se penche sur le petit être qui dort et saisit une des petites mains -moites. Maintenant elle est «entourée». L’ange ne pourra pas la prendre. -Peu à peu la tête du petit fantôme s’incline, son cou fléchit. Et quand, -aux premières lueurs du jour, maman sur sa chaise longue s’éveille -brusquement de son lourd sommeil et s’approche, si heureuse que la nuit -ait été meilleure, elle ne peut retenir un cri de surprise en -apercevant, penché sur le berceau de la petite sœur qui dort d’un -sommeil tout paisible, Trott en chemise de nuit, transi, endormi, tendre -barrière que n’a pas osé franchir l’ange inconnu. - - - - -VIII - -UN DOMPTEUR DOMPTÉ - - -La petite sœur est guérie. Elle est tout à fait guérie, et on dirait que -ça lui a fait beaucoup de bien d’avoir été un peu malade. Elle est bien -plus grande fille. Elle est plus gaie, elle est plus forte. Elle tient -sa tête toute droite comme Trott en personne et peut regarder à droite -et à gauche et rester ainsi toute seule sans aucun danger. Quand on lui -présente quelque chose, elle le garde volontiers dans ses mains et même -le tient très fort. Toutefois, la majorité des objets lui sont encore -assez indifférents; et l’opération qui consiste à les saisir -volontairement est encore très malaisée. Il lui faut des tentatives -répétées et laborieuses pour y arriver. Et quand elle tient quelque -chose, elle ne fait guère que l’agiter sans y attacher d’idées très -précises. Cependant elle a des préférences très nettes. Ainsi il est -visible qu’elle a une grande prédilection pour un morceau de racine de -guimauve: elle se le fourre volontiers jusqu’au fond du cou et le -mâchonne avec persévérance d’un air absorbé. Elle est un peu moins -souvent de mauvaise humeur. Mais elle a des instincts de plus en plus -despotiques et, tel Napoléon Ier, n’admet pas que toutes ses volontés ne -soient pas immédiatement prévenues ou réalisées. Or, souvent elles sont -malaisées à discerner. Alors Mlle Lucette se renverse en arrière avec -une expression sur laquelle on ne peut se tromper. Des éclats de voix -perçants ne tardent pas à en expliquer le sens aux moins perspicaces. -Mais il paraît que toutes ces démonstrations sont très légitimes. Avant, -on disait qu’elle était trop petite. Maintenant il paraît qu’elle fait -ses dents. Or, Trott doit en faire certainement, et de plus il en a -perdu une l’autre jour, ce qui est fort désagréable; et deux autres -branlent. Eh bien! on verrait un peu ce qui se passerait si l’idée le -prenait d’envoyer des coups de pied à la figure de Jane pendant qu’elle -l’habille! Il est vrai que Trott est un très grand garçon, tandis que -Lucette est une toute petite fille. C’est une raison péremptoire. - -La situation respective de Trott et de l’humanité, particulièrement des -différents membres de sa famille, s’est en effet beaucoup modifiée peu à -peu depuis l’arrivée de Mlle Lucette. C’est que, maintenant, il n’est -plus le seul petit enfant, et surtout il a cessé d’être le plus petit. -De là sont nées des quantités de choses nouvelles. - -Trott a toujours été un très bon petit garçon. Jamais on ne l’a trop -gâté. Il ne se disputait jamais trop avec les autres enfants; au -contraire, il était doux et cédait assez volontiers, surtout aux petites -filles, parce que ce sont des demoiselles, et aux très grands garçons, -parce qu’on risque de recevoir d’eux une bonne taloche. Quant aux tout -petits bébés, ils ne lui inspiraient pas grand intérêt. Mais à la maison -il était bien avéré qu’il était le personnage principal. Sans doute papa -et maman étaient gens de plus haute importance. Il n’empêche que Trott -se rendait fort bien compte de la sienne; il se rendait compte de la -gravité de ses faits et gestes, voire de ses moindres paroles; il -n’était pas insensible aux compliments des visites devant qui on le -faisait comparaître; il se sentait vaguement une espèce de joujou très -précieux qui était en même temps un phénomène unique. Et au fond il -n’était pas sans soupçonner que l’univers avait été créé pour lui. Après -tout, puisqu’il était le plus petit... - -Mais maintenant il n’est plus le plus petit. Et, de ce fait, il dérive -que l’orientation du monde est changée à ses yeux. Il y a dans la maison -quelqu’un de beaucoup plus petit que lui, de bien plus fragile, de bien -plus délicat. Et ce quelqu’un-là, ce n’est pas une petite bête, un -chien, un chat, un oiseau, qu’on caresse un moment et puis dont on ne -s’occupe plus. C’est un petit enfant qui grandit, auquel on ne cesse de -songer, qui est déjà une petite personne. Tout le monde est préoccupé de -lui, l’entoure, le soigne, veut le voir et le caresser. Et il a pris une -très grande place dans la maison. Maintenant que Trott sait qu’on l’aime -tout à fait comme on l’aimait autrefois, il n’est certainement pas -jaloux, oh! pas du tout, surtout depuis qu’il sent lui-même que sa -petite sœur a une grande place dans son cœur. Mais pourtant, il pense -encore quelquefois que c’est un peu ennuyeux de n’être plus aussi -important qu’autrefois. Certainement ce n’était pas amusant qu’on -surveille chacun de vos faits et gestes et que toutes les visites -veuillent vous embrasser et vous triturer. Mais au fond cela avait bien -quelque chose de flatteur. Autrefois, s’il éternuait ou avait un peu mal -au ventre, c’était une consternation générale; maintenant on lui dit: -«Mouche-toi», ou: «Tu as trop mangé.» C’est comme ça. - -Heureusement, il y a aussi des compensations, de grandes compensations. -C’est que maintenant Trott se sent supérieur à quelqu’un, d’une -supériorité incontestée, permanente, qui le gonfle d’un orgueil -indéniable. Il y a quelqu’un qui est moins grand, moins fort, moins -leste, moins vieux que lui. A côté de sa petite sœur, lui, qu’on appelle -toujours: mon petit bonhomme, il est un colosse, un géant, quelque chose -de superbe. Et, de la petitesse de Lucette, il se sent une grandeur -prodigieuse. S’il le voulait, il pourrait comme ça l’écraser d’un geste, -la porter comme un paquet, en faire ce qu’il voudrait. Sans doute, il -n’y songe pas. Il ne voudrait pour rien au monde lui causer la moindre -peine. Et quant à la porter, d’abord, quoiqu’il soit bien assez fort, on -ne le lui permettrait pas, et lui-même aurait beaucoup trop peur de la -casser. Mais enfin, s’il le voulait, il le pourrait; et s’il ne le veut -pas, c’est par un acte de sa bonté. Oui, Trott a la bonté de -s’intéresser à ce petit être, de descendre de sa hauteur jusqu’à lui. -Ah! ça vous console bien d’être moins important d’une autre manière. -L’autre jour, nounou promenait Lucette dans ses bras au jardin; Trott -est allé lui recommander d’un air entendu qu’elle fasse bien attention -que bébé ne reprenne pas froid. Oui, Trott a senti qu’il était du devoir -de sa sagesse supérieure de suppléer à celle qui manque à sa petite -sœur. Il constate combien sa faiblesse à elle est faible à côté de sa -force à lui. Quand il est assis à côté d’elle, il compare avec -satisfaction ses grandes mains aux tout petits doigts roses, et il se -sent saisi d’une pitié un peu dédaigneuse. C’est qu’il est un être -supérieur. Et en voici la preuve: aujourd’hui maman vient de lui confier -sa petite sœur à lui tout seul. Maman, bébé et lui étaient ensemble à la -nursery, pendant que Jane et nounou étaient allées faire des commissions -ensemble. Tout à coup Thérèse est venue dire qu’une demoiselle était là -avec un chapeau pour maman. Maman a dit à Trott: - ---Reste un moment auprès de ta petite sœur. J’en ai pour cinq minutes. - -Et Trott, débordant de vanité, est resté seul avec Mlle Lucette. - -Mlle Lucette est assise confortablement dans un panier, au milieu d’un -tas d’oreillers. Elle regarde à droite et à gauche d’un air dominateur -et ne semble pas souffrir de son infériorité. Trott la considère avec -ironie. Qu’elle est peu de chose à côté de lui! Il s’amuse sur le -parquet à faire des jeux avec des morceaux de bois et des soldats. Il y -a les Français et puis les Prussiens... Maman a joliment bien fait de -lui confier sa petite sœur. C’est lui qui saura bien lui faire entendre -raison. Il s’approche d’elle: - ---Tu sais, si tu n’es pas sage, je te ferai panpan. - -Ce n’est pas vrai. Trott ne commettrait jamais une action pareille. Mais -il lui plaît de faire cette déclaration pour affirmer les droits de sa -force. Il ne paraît pas qu’elle impressionne Mlle Lucette. Elle regarde -Trott avec indifférence, secoue son hochet en l’air, et puis, passant sa -main par-dessus le rebord du panier, le jette par terre. - -Trott avec beaucoup de condescendance le ramasse et le lui rend. - ---Ne le fais plus! - -Et il rejoint les Français et les Prussiens qui se livrent une grande -bataille. Un sourire gracieux erre sur les lèvres de Mlle Lucette. Elle -contemple son hochet et l’agite avec frénésie. Mais tout à coup, pan! le -voilà de nouveau par terre. Trott est complaisant; il se dérange encore -une fois et derechef restitue l’objet à la jeune personne, qui -immédiatement, d’un air aimable, le rejette par-dessus bord. Alors Trott -se sent mécontent. Il le ramasse et dit avec sévérité: - ---Si tu le jettes encore, tu ne l’auras plus... - -Il n’a pas regagné ses armées qu’il entend un bruit de chute sur le -parquet. Trott est tout à fait de mauvaise humeur. Non, il ne se -dérangera plus. Et il contemple Mlle Lucette d’un air de défi. Mlle -Lucette le contemple également. On dirait qu’elle prend sa mesure. Sans -doute, le résultat de l’examen lui démontre que Trott n’est pas de -taille à lutter avec elle et qu’elle aura facilement le dessus. Elle -fronce les sourcils et pousse deux ou trois petits grognements, -précurseurs sinistres... - -Trott soupire et accourt. Si Lucette crie, maman va l’entendre et -grondera Trott qui ne sait pas même amuser sa petite sœur. Une quatrième -fois, il ramasse le hochet et l’offre, résigné. Mais il est probable que -ce retard a offusqué Mlle Lucette. Elle ne daigne pas jeter un coup -d’œil au hochet, et le lâche avec mépris quand Trott essaye de le lui -insérer entre les doigts. Après tout, si elle n’en veut pas... Mais à -peine Trott a fait un mouvement pour s’en aller, qu’une gamme de -grognements nouveaux le ramène à son poste. Il se sent moins fier et -contemple sa sœur avec inquiétude. Que peut-elle vouloir? Ce serait bien -plus amusant de jouer avec ses soldats que de négocier avec ce poupon. -Mais il n’y a pas moyen. Au moindre geste de recul, Mlle Lucette se -livre à des contorsions alarmantes; et rien de ce qu’on lui offre ne la -contente. Trott présente inutilement le chien en caoutchouc, la poupée, -le bâton de guimauve lui-même. Mlle Lucette ne daigne pas seulement les -honorer d’un coup d’œil. Mais quand Trott approche sa main avec un -morceau de bois dedans, elle se saisit de cette main et se met à la -tripoter de bonne grâce. Trott est peu satisfait. Elle est vraiment -exigeante, cette jeune personne. Elle le tient comme un petit crampon. -S’il s’en allait, elle crierait de toutes ses forces. Et Trott n’aime -pas cela. C’est une musique trop désagréable. Et puis un grand garçon ne -doit pas faire pleurer sa petite sœur. Jetant un regard de regret aux -soldats français et aux Prussiens inactifs, Trott reste assis à côté du -panier. Ça n’est pas agréable. Le plancher est très dur... Et pas moyen -de mieux s’arranger. S’il bouge, ce sont des menaces... Trott se sent -mal à l’aise et un peu humilié. Est-ce que ça va durer longtemps comme -ça? maman pourrait bien revenir... - -Mlle Lucette palpe les doigts de Trott d’un air connaisseur; elle lui -égratigne la peau, lui pince les chairs et le griffe, sans paraître, du -reste, lui en avoir la moindre reconnaissance. C’est tout à fait -désagréable. Encore si elle avait l’air satisfaite! Mais non, depuis un -moment, ça n’a plus l’air de lui suffire. Elle voudrait autre chose. -Elle tire très fort sur la main de Trott et commence de nouveau à -froncer les sourcils d’un air napoléonien. Qu’est-ce qu’elle peut -vouloir? Trott se sent le jouet d’une force mystérieuse. Il n’y a pas à -résister... Il suit le mouvement. - -Ah! non, par exemple, non, pas de ça. Elle est trop sale, la petite -sœur. Savez-vous ce qu’elle veut? Elle veut fourrer le doigt de Trott -dans sa bouche pour le sucer. Non. D’abord, ce n’est pas convenable pour -une jeune fille. On n’a jamais vu ça. Et puis, Trott, ça le dégoûte -horriblement. Non, ça n’est pas possible. Et puisque c’est comme ça... - -D’un geste ferme, Trott s’est dégagé. Une seconde, Mlle Lucette -contemple avec ahurissement l’esclave rebelle. En lui-même, Trott -s’applaudit. Voilà comment il faut s’y prendre. Il faut être énergique, -très énerg... Aïe! aïe! Qu’est-ce qui arrive? Brusquement, Mlle Lucette -abaisse ses sourcils, ferme les yeux, devient très rouge, agite deux ou -trois fois les mains, et, d’un vigoureux coup de rein, se rejette en -arrière en poussant des clameurs affreuses: les bras et les jambes -frétillent désespérément, et l’on voit une face apoplectique qui roule -parmi les oreillers blancs, avec, au milieu, un grand four ouvert d’où -s’échappent des sons inexprimables. - ---Lucette! Lucette! - -Trott est éperdu. Il se confond en expressions câlines, il multiplie les -gestes tendres, il offre sa main aux petits doigts crispés qui -s’agitent. Rien n’y fait. Il est consterné. Où est son orgueil de -créature supérieure? Il se sent un être infime, dédaigné, proie -pantelante à la merci d’une volonté d’essence supérieure. Comment -apaiser les dieux irrités? Une idée désespérée le traverse. Il fera -comme ce monsieur romain qui s’est jeté lui-même dans un trou. Il -s’offrira spontanément en victime propitiatoire... Et le voici qui, -héroïquement, plonge son index dans la bouche ouverte... - -Cette capitulation pitoyable a désarmé l’ennemi. Le teint de Mlle -Lucette se rafraîchit. Ses évolutions se calment. Elle joint les deux -mains sur le doigt de Trott d’un air de concupiscence satisfaite et se -met à sucer voluptueusement, en poussant de petits grondements -expressifs, en bavant agréablement alentour et en roulant des yeux -menaçants dès qu’elle soupçonne une velléité d’évasion. - -Quant à Trott, le dégoût et l’humiliation se disputent son âme. Il se -sent le doigt mouillé, léché, et collant, d’une manière qui lui répugne -à un point extraordinaire. Et, d’autre part, il est écrasé de la -défaite. Lui Trott, un grand garçon, a été ainsi bafoué et dompté par ce -petit bout de femme! Il en est réduit au rôle de suppléant du bâton de -guimauve ou de nounou! Il a des crampes dans tous les membres. Il a -besoin de se moucher. Ça lui démange dans le dos. Et mille autres choses -encore. Mais il est maté, abattu. Passivement, il sent des petits -ruisseaux baveux couler sur sa main. Est-ce que ça s’en ira en se -lavant, toutes ces horreurs-là?... - -Enfin, on entend un pas pressé dans le corridor. Maman se précipite: - ---Eh bien! il me semble que Lucette a été bien sage!... - -Lucette voit sa maman. Elle lâche son prisonnier et pousse un -gloussement de joie. Trott retire prestement sa main. On n’a pas vu son -abjection. Il va vite aller se laver... - ---Tu as très bien su la garder, mon petit Trott... - -Maman est bien aimable. A part lui, Trott pense que c’est bien plutôt -lui qui a été gardé par Lucette, et ce n’est pas sans une certaine -crainte qu’avant de s’évader il jette un dernier regard à son vainqueur -qui exécute une danse triomphale dans les bras de sa maman. - -Les petits enfants sont beaucoup plus forts qu’on ne croit. - - - - -IX - -PAUVRE JIP! - - -Miss vient de s’en aller. Quelle chance! C’est extraordinaire comme elle -reste longtemps. On n’imagine pas ce que ça peut durer, cette heure -qu’elle passe en tête à tête avec Trott. C’est plus que tout le reste de -la journée. On s’y ennuie tant, oh! tant! Avant qu’elle arrive, Trott se -sent une espèce de malaise général très caractéristique. C’est, en un -peu moins terrible, comme d’aller chez le dentiste; ou, en beaucoup plus -désagréable, comme de venir dire bonjour au salon à une dame qu’on ne -connaît pas. Au moment où elle franchit la porte, Trott a un peu mal au -ventre, et, au moment où elle commence à enlever son voile, il sent un -accablement énorme s’affaisser graduellement sur lui. Pendant toute la -première demi-heure de la leçon, tant que l’aiguille de la pendule -descend, cet accablement s’étend, s’alourdit, l’emplit d’une torpeur -croissante. Il a toutes les peines du monde à articuler sa fable ou à -répondre aux questions de Miss. Quelquefois même il n’arrive pas à dire -des choses qu’il sait très bien; il s’ennuie trop. Mais à peine -l’aiguille a franchi la demie et commence à remonter, que soudain les -esprits de Trott s’allègent et s’exaltent. Et bientôt ils s’exaltent -beaucoup trop, car voilà que Trott, malgré tous ses efforts, ne peut -plus rester en place. C’est comme si des courants électriques passaient -dans ses membres, des courants qui bientôt se transforment en décharges. -Malgré lui ses bras remuent, il se tortille sur sa chaise, regarde par -la fenêtre; ses jambes s’allongent et piétinent sous la table; hier, -dans une détente trop brusque, il a même envoyé un vigoureux coup de -pied dans les tibias de Miss; ça a sonné comme quand on tape sur du -bois. A la fin, il est dans une espèce de surexcitation nerveuse, -d’exaspération générale, qui lui secoue tous les muscles; sournoisement -son œil ne quitte plus la cheminée, il répond tout de travers, ne -regardant qu’une chose, l’aiguille qui monte, qui monte... Et quand -arrive l’heure de la délivrance, quand Miss a fermé son cahier et se -saisit de son ombrelle ou de son parapluie, le cœur de Trott déborde -d’une allégresse surhumaine, telle celle des Israélites s’enfuyant -d’Égypte. A peine Miss dehors, c’est une frénésie de gambades, de -cabrioles, de cris, de rires. Il faut liquider tout l’ennui amassé. - -D’habitude, Trott va s’amuser à ce moment avec sa petite sœur. Mais -aujourd’hui elle n’est pas encore rentrée de la promenade. On ne sait -pas où elle est allée. Trott ne peut pas sortir à sa rencontre. Alors -maman lui dit: - ---Va courir un peu au jardin. Ça te fera toujours prendre l’air. - -Ça n’est pas très amusant, mais enfin, avant tout, il s’agit de remuer -et de crier. Une bonne idée vient à Trott. Il va faire une partie avec -Jip, son bon caniche noir. Où est donc ce brave Jip? - -Voilà plusieurs jours que Trott le voit à peine. Il n’y a pas à dire, -c’est très absorbant d’avoir une petite sœur. Allons! Jip, Jip!... Maman -dit: - ---Il doit être à la cuisine. - -Trott s’y précipite; et, sur une chaise de paille, il aperçoit un gros -paquet noir pelotonné. C’est Jip. - ---Jip! - -Le paquet ne bouge pas. A un bout, un œil jaune brille; à l’autre, le -petit pompon qui sert de queue s’agite un peu. - ---Jip, viens donc! - -Jip se décide à lever la tête, regarde Trott, ouvre la gueule toute -grande et bâille. Puis il replace sa tête sur ses pattes, comme s’il -voulait se rendormir. - -Trott est offensé. Il saisit la chaise et la secoue de toutes ses -forces. Il faudra bien qu’il descende. - -La vieille Thérèse dit: - ---Pauvre bête! il se fait vieux, lui aussi. - -Enfin Jip s’est décidé à dégringoler et à suivre Trott. Il semble -d’ailleurs le faire par pure complaisance et sans y tenir autrement. Il -marche à petits pas, en ayant l’air de les compter, sans remuer la queue -et sans lever le nez. Qu’a-t-il donc, lui qui était toujours si -exubérant autrefois? Même dehors il est long à se dérider; et pendant un -bon moment il se contente de trotter à côté de Trott avec une contenance -résignée. Qu’il est devenu grognon, ce pauvre Jip! Enfin, à force de -bonnes paroles et d’admonestations, il commence à se dégourdir. Et à la -fin le voilà qui se met à galoper en aboyant à côté de Trott tout à fait -comme autrefois. A la bonne heure! ils font des courses folles à travers -le jardin. Il y a surtout un jeu qui est très amusant. On renverse les -chaises par terre et on saute en même temps par-dessus. Jip saute très -bien, Trott un peu moins, mais ça va tout de même. C’est excessivement -difficile, tout à fait comme au cirque. Quel dommage qu’il n’y ait pas -de spectateurs! - -Ah! voilà la petite sœur qui rentre. Elle est assise dans la voiture que -pousse nounou, toujours majestueuse. - ---Bonjour, Lucette. - -Son caractère s’amadoue chaque jour en ce moment. Elle honore Trott d’un -sourire aimable et crache deux ou trois fois devant elle. C’est une -faveur spéciale. Elle y joint un gloussement de haute bienveillance. -Voilà un public tout trouvé. Peut-être que Lucette ne comprendra pas -encore très bien la représentation, mais certainement nounou doit être -grand amateur de steeple. - ---Regarde, Lucette, regardez, nounou, comme c’est beau, ce que nous -allons faire. Viens, Jip! - -Jip n’est plus là. Où est-il? Tiens, le voilà assis là-bas. Il tourne le -dos à moitié et regarde par terre d’un air absorbé. On dirait qu’il a -craint d’être indiscret. - ---Jip! - -Jip ne bouge pas: telle une borne. - -C’est trop fort. Trott se précipite vers lui, lui donne deux bonnes -tapes et l’amène près de la petite sœur en le tirant par son collier. Il -se laisse traîner passivement. - ---Allons, Jip, maintenant cours avec moi et saute. - -Trott s’élance. Jip, lui, se remet sur son derrière. On dirait que ses -moustaches sont plus minces et son museau plus étiré. Au lieu de dresser -ses oreilles comme il fait d’habitude quand il joue, il les laisse -tomber toutes plates contre la tête. Il regarde Trott en face, de ses -yeux d’or, se lèche les babines, et, sans bouger une patte, remue tout -doucement la queue comme s’il voulait dire: «Je comprends très bien, -mais ça m’est égal.» - -Trott est indigné. Deux fois, trois fois il recommence sans plus de -succès. C’est irritant. Trott fait la grosse voix. Jip baisse la tête -d’un air soumis. Mais il n’en est pas plus obéissant. - ---Tu ne vois donc pas, Jip, que c’est pour amuser la petite sœur! - -Trott, qui est très fort, prend les deux pattes de devant de Jip dans -ses mains et le force à se tenir debout à côté de la voiture de Lucette. - ---Regarde la petite sœur, comme elle est gentille! - -Lucette avance la main pour caresser Jip ou peut-être pour lui empoigner -une touffe de poils... - -On n’a pas le temps de voir. Jip fait un mouvement de tête brusque, -pousse un très vilain grognement et s’enfuit à toutes jambes, le pompon -de sa queue tout à fait baissé. - -Trott est ahuri. Jip, le bon Jip, a grogné! il a voulu mordre la petite -sœur; il boude et il n’est plus gentil du tout. Qu’est-ce qui se passe? -Nounou, psychologue, dit avec un gros rire: - ---Il est chaloux. - -Chaloux! Jip est chaloux! c’est-à-dire non, jaloux! De qui? de la petite -sœur! Est-ce possible? - -C’est peut-être vrai. Qu’il est vilain, et comme Trott va le fouetter! - -Trott se met à sa recherche. Et tout en cherchant, il réfléchit à cette -méchanceté de Jip. Et pendant qu’il réfléchit, peu à peu ses pensées se -transforment... Après tout, autrefois Jip et Trott étaient presque -inséparables; tous les jours ils faisaient ensemble de bonnes parties. -Depuis que la petite sœur est là, surtout depuis qu’elle devient plus -gentille, ça n’est plus tout à fait comme cela. Trott ne s’est plus -guère occupé de Jip ces derniers temps. Il l’a à peine vu. L’autre jour, -il lui a même donné un coup avec sa baguette de cerceau, parce qu’il -voulait jouer quand Trott était pressé de dire bonsoir à Lucette. Tout -cela a fait de la peine à Jip, et il est jaloux. Il voit qu’on ne fait -plus attention à lui. Il croit qu’on ne l’aime plus. Alors il est tout -triste. Un petit souvenir gratte au cœur de Trott. Est-ce qu’autrefois, -tout au commencement, il n’a pas été un peu comme ce pauvre Jip? et, -maintenant même, est-ce que quelquefois encore il n’a pas un tout petit -sentiment de ce genre quand il voit donner à Lucette un de ses joujoux, -ou qu’on l’embrasse, ou qu’on la caresse un peu trop longtemps? - -Trott rougit tout seul. Peut-être y a-t-il bien quelque chose comme ça. -C’est désagréable évidemment d’être oublié; surtout, ça vous fait -beaucoup de peine. Et Trott a cru qu’on l’abandonnait lui-même, Trott -qui est un petit garçon, qui sait combien ses parents l’aiment et qui -est très intelligent. Jip n’est qu’une bête, une très bonne bête, et -c’est vrai qu’on le traite comme si on l’oubliait tout à fait. Et -pourtant c’est un si bon ami! Une fois, quand Trott a été malade, il -venait si souvent pleurer à la porte qu’on avait été obligé de -l’attacher: et le jour où il a revu Trott, il a été comme fou de joie. -Ça n’est pas Puss qui aurait été comme ça; ça n’est pas lui non plus qui -aurait du chagrin qu’on l’oublie. C’est un égoïste qui ne tient pas aux -autres et qui se moque bien qu’on l’aime ou non, pourvu qu’il ait son -lait et son coussin. Tandis que Jip a du cœur; il est heureux qu’on -l’aime, et il a de la peine quand on ne l’aime pas; et il ne peut le -dire à personne, et personne ne le console. Il ne sait que se réfugier -mélancoliquement à la cuisine, chez Thérèse qui le bouscule quelquefois. - -Trott est très ému. Il a cherché le pauvre Jip par tout le jardin sans -le rencontrer. Peut-être est-il retourné chez Thérèse. Il faut que Trott -le console... Mais Jip n’a même pas pu regagner la cuisine. La porte de -la maison était fermée. Alors il s’est couché tout contre, attendant que -quelqu’un vienne lui ouvrir. Et le voilà qui aperçoit Trott. Il se met à -remuer faiblement la queue et à se tortiller avec embarras; et quand -Trott approche, il baisse la tête d’un air humble, comme s’il -s’attendait à être fouetté. C’est qu’il a une conscience rigide, le -pauvre Jip, la conscience d’un soldat fidèle, ou celle d’un chrétien -irréprochable: il sait qu’il a la consigne de tout souffrir sans -riposter. Et le remords d’avoir mal agi se joint à la tristesse pour -l’accabler. Il fait tout noir dans sa pauvre âme simple. - -Trott appelle: - ---Jip! mon bon Jip! - -Il approche à petits pas douloureux et craintifs. Trott s’est assis sur -le gazon. Jip se traîne languissamment jusqu’à lui et s’offre au -châtiment mérité. Trott est attendri. Il a presque envie de pleurer en -le voyant si repentant et si triste. Et, pour le consoler, il lui plante -un gros baiser sur son museau noir qui brille. - -Alors, comme le soleil perce brusquement un nuage, la douleur de Jip -s’illumine et s’enfuit. Il se sent pardonné, et, pour prouver son -soulagement, il veut lécher la figure de Trott à grands coups de langue. -Trott se défend gentiment et le fait tenir tranquille. Il lui passe un -bras autour du cou, et se met à lui expliquer très doucement les -complications de la vie. Jip ne comprend pas tout; peut-être même qu’il -ne comprend presque rien. Mais, sûrement, il comprend que Trott l’aime -et qu’on est réconcilié. C’est tout ce qu’il lui faut. - -On sonne le déjeuner. Trott et Jip font leur entrée côte à côte. En les -voyant, papa s’écrie: - ---Tiens! ce brave Jip, tu as bien fait de le ramener. On ne le voyait -plus du tout. - -Et Jip remue la queue et vient saluer chacun avec un air de parent -pauvre qui s’aperçoit tout à coup qu’on songe à lui et qui ne sait -comment remercier, trop heureux pour garder la moindre rancune d’avoir -été si longtemps oublié. En lui-même Trott pense qu’il a bon cœur, très -bon cœur, et, se rappelant comme il a eu de la peine lui-même, il se -baisse très vite pour donner à Jip une caresse encore plus tendre que -celle de tous les autres. - - - - -X - -QUELQUES PRODIGES - - -On pourrait croire que l’existence de Mlle Lucette s’écoule d’une -manière extrêmement monotone. Tous les jours elle se réveille à peu près -à la même heure le matin et elle s’endort à la même heure le soir. Ses -repas et ses sommes se succèdent à des intervalles invariables. Elle se -met en colère périodiquement et périodiquement a des accès de joie. -D’autres fonctions plus intimes s’accomplissent avec la même -ponctualité. Tout changement anormal dans ce programme est un mauvais -symptôme et jette le trouble au sein de sa famille. - -Il n’empêche, malgré toute cette régularité apparente, que l’existence -de Mlle Lucette est une succession d’événements merveilleux et de -phénomènes qui touchent au prodige. Trott ne remarque pas qu’il se passe -tant de choses étonnantes. Mais sa maman, chaque fois qu’une dame vient -la voir, ne tarit pas sur les faits et gestes de Mlle Lucette qui, -paraît-il, sont des plus surprenants. L’autre jour, on aurait presque pu -croire qu’elle allait dire papa; une autre fois, positivement, elle a -souri en regardant le portrait de sa grand’mère; il y a quelque temps, -elle a eu des mines impossibles toutes nouvelles; il ne se passe pas de -période de vingt-quatre heures où ne se produisent des faits analogues, -pas tous aussi prodigieux évidemment, mais pourtant dignes du plus grand -intérêt. - -Trott est un peu humilié de ne pas se sentir à la hauteur de toutes ces -merveilles. Il est certain que sa maman voit des choses qu’il ne -soupçonne pas; après tout, c’est bien naturel, puisqu’il n’est qu’un -petit garçon. Dans tous les cas, il met la plus parfaite volonté à -s’enthousiasmer. Quand il se produit un de ces grands phénomènes qui -frappent même les plus incrédules, il sait faire sa partie dans le -concert d’allégresse qui s’élève et tâche de rattraper par un excès -d’admiration ses froideurs involontaires. - -C’est presque tout de suite après sa naissance que Mlle Lucette a -commencé à étonner le monde. Elle n’était pas depuis trois jours au -monde qu’elle distinguait déjà parfaitement le jour de la nuit, la -lumière du noir. Elle a ri vers l’âge de trois semaines. Elle a ri -positivement. Son papa a prétendu qu’elle faisait tout simplement une -grimace. C’est absolument faux. Elle faisait bien une grimace, si l’on -veut, mais c’était une grimace de bonne humeur. Alors on peut très bien -appeler cela rire. Et rire si jeune, c’est très remarquable. - -Bientôt elle a reconnu maman, et nounou, et Trott, et papa. Elle avait -des petits signes tout à fait intelligents. C’est extraordinaire. Puis -elle a commencé à être méchante exprès. C’est adorable. Et à faire des -petites mines. C’est trop délicieux. Il est survenu encore une -innombrable quantité d’autres choses étonnantes. On aurait dit qu’on -vivait au temps des miracles. - -Quelquefois, il faut bien le dire, Trott ne trouvait pas tout cela -extrêmement intéressant. Car, vraiment, il n’arrivait pas toujours à -comprendre exactement ce qu’il fallait admirer. Depuis quelque temps, -c’est beaucoup plus facile. Qui dira l’émotion, la fierté générale, le -contentement intime qui s’épandit le jour où, désireuse d’apercevoir -Trott qui jouait avec ses soldats, Mlle Lucette, qui était couchée dans -son panier, empoigna vigoureusement des deux mains les bords de ce -récipient et, d’un coup de rein, non sans que sa figure devînt écarlate, -se trouva assise toute seule? Nounou en eut les larmes aux yeux et se -précipita au fond de la cuisine pour en ramener la vieille Thérèse, afin -qu’elle fût témoin du prodige. Maman se mit à battre des mains et à -embrasser sa fille avec frénésie. Papa sourit avec calme d’un air -flatté, qui voulait être indifférent. Trott sauta en l’air à plusieurs -reprises en criant de toutes ses forces. Et Jip, excité par ce vacarme, -se mit à gambader par la chambre en aboyant comme un furieux... Tant et -si bien que la jeune héroïne, épouvantée de toutes ces manifestations, -se mit à rouler des yeux inquiets et finalement fondit en larmes -désespérées... Mais on se la passait de main en main, on l’accablait de -flagorneries... Et quelques instants après, lorsque à peine on l’avait -recouchée dans son panier, soudain, par un effort identique, Mlle -Lucette de nouveau se redressait... Alors c’était dans l’assistance des -sourires satisfaits et extatiques de dévots dont les vœux sont -exaucés... Ce n’était donc pas un hasard; c’était une chose acquise et -avérée: cette enfant savait maintenant s’asseoir seule! - -Depuis ce temps, quoiqu’on ait peine à le croire, il y a eu des prodiges -plus étonnants. Il y en a un entre autres qu’assurément personne ne -pourrait deviner. Sans doute, il se manifeste en somme chez quelques -autres enfants, peut-être même, à tout prendre, chez la totalité. Mais, -pour les autres, cela n’a aucune importance, car ce n’est pas la même -chose; il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais qui soient aussi..., -qui aient autant de... Enfin, vous comprenez. Il n’y en a pas. Cette -enfant exceptionnelle, après huit mois à peine d’existence terrestre, -elle a... elle a percé une dent. Une dent qui était la première. Depuis -quelques jours déjà, on attendait l’événement. Mlle Lucette était de -très mauvaise humeur, elle changeait de couleur facilement, bavait à -pleins seaux, ses gencives étaient gonflées, elle y frottait ses mains à -chaque instant: autant d’indices précurseurs. Tous les matins, le cœur -battant, maman passait l’inspection. L’autre jour déjà, il y avait un -tout petit craquement, mais on n’osait encore rien dire. Tandis -qu’aujourd’hui _elle_ y est. _Elle_ y est. Maman s’est précipitée comme -une trombe dans le cabinet de papa pour lui apporter la nouvelle. Plus -calme, papa a néanmoins montré une vive satisfaction, et, comme il -arrive dans toutes les circonstances solennelles, toute la maison s’est -réunie pour vérifier le prodige. On ne voit pas encore la dent -certainement, mais on la sent quand on met le doigt... - -Et c’est d’abord le doigt rose de maman qui s’introduit, et puis le -grand doigt de papa, et puis le gros doigt de nounou, et puis le doigt -maigre de Jane, et puis le doigt ridé de la vieille Thérèse. Sans doute, -les convenances exigent que Trott offre aussi le sien. Il le présente. -Mais maman lui dit: - ---Non, mon chéri, c’est bien inutile. Et puis peut-être que tu n’as pas -les mains très propres. - -Trott se sent un peu froissé. Évidemment, si l’on veut, ses mains ne -sont pas complètement immaculées, mais, enfin, elles ne sont pas -beaucoup plus sales que d’autres... Qui sait si celles de Thérèse ou -celles de nounou... Trott est poli, il se tait. Au fond, ça lui est tout -à fait égal. Il ne tenait pas du tout à fourrer ses doigts dans la -bouche de Lucette. Ça n’est pas si agréable. S’il l’offrait, c’est parce -qu’il croyait que c’était l’usage. Il est visible, d’ailleurs, qu’elle -commence à en avoir assez de déguster tous les doigts de la famille. -Aussi, pour changer, on lui fait pénétrer une cuiller dans la bouche; on -la frappe doucement contre la gencive: il paraît que ça fait un petit -bruit... - ---Tu entends, Trott? - -Trott n’est pas sûr d’entendre très bien. Mais, puisque les autres -entendent, il doit certainement entendre aussi, sans qu’il s’en -aperçoive tout à fait. Après tout, puisque maman l’a dit, la dent est -là. Les dames qui viennent lui faire une visite aujourd’hui n’ont pas, -paraît-il, la même confiance que Trott. Chacune se dégante et tient à -opérer elle-même la constatation du phénomène. En lui-même Trott plaint -sa petite sœur et admire sa patience. Un sucre d’orge vaudrait beaucoup -mieux. Ça doit être très ennuyeux à la longue. Enfin, chaque âge a ses -épreuves... - -Deux jours après, on a vu paraître une petite raie blanche sur la -gencive supérieure. Alors Trott a annoncé avec fierté à Marie de Milly -qu’il avait une petite sœur qui avait une dent, pas encore tout entière, -mais déjà un bon morceau au moins. Et il s’est senti grandi d’être le -frère d’une telle petite merveille. D’ailleurs, elle ne s’en est pas -tenue là. Il en est bientôt venu une autre, et puis deux encore. Il -paraît que ça va continuer. Qui sait si un jour elle n’en aura pas -autant que Trott, qui commence à perdre les siennes? - -Sans doute, c’est infiniment remarquable que Mlle Lucette ait une dent. -Mais, enfin, on s’y habitue en somme assez vite, et cela finit par ne -plus vous amuser beaucoup. Il y a eu un autre prodige bien plus amusant: -c’est que la petite sœur s’est mise à marcher à quatre pattes. Ça ne -s’est pas fait non plus en un jour. Quand elle a su s’asseoir toute -seule, elle a aussi su assez vite se retourner et se mettre sur le -ventre. Les premiers jours, elle s’embrouillait un peu avec ses jambes, -qui restaient toujours en dessous au lieu de glisser de côté. Mais, avec -un peu d’exercice, elle est arrivée à les manœuvrer avec beaucoup -d’aisance. Elle se mettait donc assez facilement sur le ventre et, dans -cette position, éprouvait une véritable allégresse; elle frétillait des -bras et des jambes, se dressait sur ses mains et se laissait retomber, -se livrait aux contorsions et aux discours les plus variés, se rendant, -d’ailleurs, parfaitement compte de l’impression admirative qu’elle ne -pouvait manquer d’éveiller. Mais là s’arrêtait son répertoire. Il ne -fallait pas lui demander davantage. Les paroles les plus flatteuses et -les instances les plus persuasives n’avaient d’autre effet que de lui -faire multiplier les mêmes mouvements et «naviguer davantage sur la -pointe de son ventre», comme dit papa. Elle n’arrivait pas à réaliser -l’acte prodigieusement compliqué de coordonner les mouvements de ses -bras et ceux de ses jambes, de manière à franchir un espace appréciable -sur le parquet. Cela a duré ainsi pendant plusieurs jours; et tout à -coup, un beau matin, sans rime ni raison, après plusieurs tentatives -inutiles et plusieurs chutes sur le ventre ou sur le nez, par on ne sait -quel mystérieux phénomène, la voilà qui a démarré et qui a bien parcouru -un mètre vingt-cinq centimètres avant de retomber sur le parquet. Cela -est réellement prodigieux. - -Il y a des gens malintentionnés ou malicieux qui affectent de ricaner à -chaque progrès de Mlle Lucette. Par exemple, le capitaine de Martinet, -un ami de papa, a l’air de se moquer dans sa barbiche à chacune de ces -occasions. Cette conduite indigne vivement Trott. Dès l’instant que -maman admire quelque chose, c’est que c’est admirable; et alors le plus -gros capitaine du monde n’a qu’à se taire et à admirer. Qu’est-ce qu’il -va pouvoir dire, le capitaine de Martinet, quand il saura que Lucette a -été toute seule depuis le fauteuil jusqu’à la table, elle qui, il y a -quelques mois à peine, vivait dans le ciel où, naturellement, on ne peut -pas apprendre à marcher (on enfoncerait dans les nuages), et qui, quand -elle est descendue sur la terre, n’était encore qu’une si petite chose -grouillante? - -Elle ne s’en est pas tenue là. Voilà quelque temps qu’en la soutenant -sous les bras, on a commencé à essayer de lui apprendre à se dresser sur -ses jambes comme une grande personne. Il paraît, c’est maman qui l’a -dit, qu’un jour viendra où elle saura marcher et courir tout debout -aussi bien que Trott en personne. Il paraît même que cet événement sera -réalisé avant que Trott ait de la moustache ou des pantalons longs. Il y -a quelques jours, Mlle Lucette ne semblait pas avoir la moindre idée de -ce qu’on attendait d’elle. Elle se contentait de se livrer aux gambades -les plus incohérentes et de se lancer dans toutes les directions de la -manière la plus fantaisiste, et la musculature de nounou n’était pas de -trop pour la maintenir dans ses extravagances. Toutefois, peu à peu, -elle a pris un goût très vif à cet exercice, et il semble que ses -mouvements aient acquis un peu plus de régularité. On ne peut pas dire -encore qu’elle fasse positivement des pas; cela y ressemble pourtant un -peu, et l’idée qu’un jour elle marchera apparaît comme moins -invraisemblable. Elle sait rester debout, appuyée contre une chaise. -Quelquefois on croirait qu’elle va se mettre en route. En son âme, Trott -admet que de quadrupède elle deviendra bipède, peut-être prochainement. - -Un autre grand événement se prépare. Papa et maman ont gravement -délibéré sur l’alimentation de Mlle Lucette. Il paraît que l’heure -approche où nounou sera appelée à d’autres fonctions. A déjeuner et à -dîner, on ne parle plus que de lait stérilisé, de lait maternisé, de -farine Nestlé, de bouillies variées, etc. On ne peut mettre trop de soin -à choisir le produit alimentaire qui aura l’honneur d’entrer en -compétition avec les fournitures de nounou. On est allé prendre l’avis -de M. le docteur. Si on demandait celui de Trott, il conseillerait du -chocolat ou bien de la tarte aux pommes. C’est ce qu’il y a de meilleur. -Peut-être le chocolat vaudrait-il mieux, parce que pour manger la tarte -aux pommes il faut beaucoup de dents, et peut-être que Mlle Lucette n’en -a pas encore tout à fait assez. Mais on néglige de demander l’avis de -Trott. Comme il est plus petit, il saurait pourtant mieux que papa et -maman ce qu’aiment les enfants. Il faut dire que la pauvre Lucette ne -doit pas être difficile. En son âme et conscience, Trott a toujours -protesté contre son régime. Souvent elle n’avait pas faim, ou elle avait -des petites coliques, ou elle était très grognon: Trott a toujours pensé -que ce n’est pas étonnant que l’on soit mal disposé quand on a à chaque -repas la même chose à manger, et quelle chose! Ce n’est vraiment pas -malheureux que la maman et le papa de Trott se décident enfin à donner -autre chose à leur petite fille. Il vaut bien mieux prendre de bonne -heure de bonnes habitudes, a dit papa l’autre jour. Eh bien, comme c’est -sûr que la petite sœur ne pourra pas avoir ce menu-là pendant toute sa -vie, on aurait bien mieux fait de lui donner tout de suite à manger -quelque chose d’un peu meilleur. Chose curieuse, papa et maman ont -attendu plus d’un an avant de se dire une chose que Trott s’était dite -tout de suite. Si ce n’était pas eux, on croirait qu’ils ne savent pas -ce qu’ils font. Mais comme c’est eux, il est parfaitement sûr qu’ils ont -tout à fait raison et que c’est Trott qui n’y entend rien, quelque -singulier que cela puisse paraître. - -Aujourd’hui est la date fixée pour cette grande innovation. Une -assistance imposante est réunie. On prie nounou de se retirer. Elle -jette un coup d’œil de rivale évincée à une casserole placée sur une -lampe à esprit-de-vin et se retire d’un air offensé. Mlle Lucette semble -ne pas se rendre compte de la gravité des circonstances. Elle piaffe -avec ardeur sur les genoux de Jane et se livre à des démonstrations -amicales à l’adresse de papa dont la présence a été requise. Il paraît -qu’on craint d’avoir besoin de son autorité. En lui-même, Trott se -permet d’en douter. Ça n’a pas l’air bien bon, cette bouillie claire, -mais, à côté du breuvage d’autrefois, ça doit être exquis. - -Les dernières dispositions sont prises. Très émue, maman s’avance, la -casserole dans une main, une petite cuiller dans l’autre. Jane assied -Mlle Lucette sur ses genoux, l’incline légèrement en arrière et lui -place une petite serviette sous le menton. Elle se laisse faire sans -hostilité préconçue. Pour sûr, elle est dans un de ses bons moments. -Papa se place en vue, de manière à en imposer le cas échéant, et Trott -est prié de se livrer aux exercices les plus divertissants qu’il puisse -imaginer afin de captiver l’attention de sa petite sœur. Il se met donc -à faire le clown. Cela consiste à branler la tête comme si elle allait -tomber et à se contorsionner les bras et tout le corps. Il paraît qu’il -n’y a rien au monde de plus comique. - -Alors, avec décision, maman juge l’instant venu d’ouvrir le feu. La -cuiller pleine dans la main, elle avance le bras. Les respirations -s’arrêtent. L’instant est solennel. Il y a un silence religieux. Trott -lui-même est impressionné de la gravité de l’acte qui s’accomplit, et il -en oublie de faire ses grimaces. Soudain toutes les bouches se fendent -et les poitrines se détendent. Ça a passé. Ça y est. Nounou est -enfoncée. Parbleu! Trott le savait bien. Il ne fallait pas être bien -malin pour le deviner. - -Pour deviner quoi? on dirait que ça se gâte. Mlle Lucette commence à se -trémousser d’une manière tout à fait inquiétante. Ah! mais, c’est qu’il -ne faut pas qu’elle se fâche... Maman et Jane exécutent un concert -calmant... - ---Ça devait être trop chaud. - -Peut-être bien. Papa conseille d’un air entendu: - ---Faites attention que la deuxième cuillerée soit à la bonne -température. - -Mlle Lucette, la bouche ouverte, est en train de considérer Jane qui lui -raconte beaucoup d’histoires. - -Subrepticement, d’un mouvement précis, maman lui déverse dans la gorge -cette deuxième cuillerée... - -Il paraît que ce n’est tout de même pas si bon que ça. - -Mlle Lucette, prise en traître, a dû avaler pour ne pas étouffer. Mais -il est visible que la moutarde lui monte au nez. Elle devient très -rouge. - -Ses bras s’agitent violemment. Ses lèvres se plissent, hostiles... - ---Amuse-la, Trott. - -Consciencieusement Trott exécute tout son répertoire. Il y va de tout -son cœur et se convulse toute la figure. Mlle Lucette le contemple -froidement, avec une expression de dédain qui signifie, à ne s’y point -tromper: «Espèce de pitre, remue-toi si tu veux, je ne suis pas ta -dupe.» Et quand maman essaye de profiter d’un instant qu’elle croit -propice, Mlle Lucette, d’un rapide revers de main, envoie la troisième -cuillerée de lait asperger Jane et papa. - -Papa est très mécontent. Il fait la grosse voix. Intimidée quelques -secondes, Mlle Lucette n’ose s’opposer complètement à une nouvelle -tentative. Elle se laisse verser le lait dans la bouche. Mais elle ne -l’avalera pas. Avec une patience inaltérable et un merveilleux -sang-froid, elle commence à se gargariser. - -Maman multiplie les supplications et papa les menaces sans le moindre -résultat... Ah! si, pourtant, la voilà qui ferme la bouche. Elle va se -décider à avaler. Hélas! deux ruisseaux de lait se mettent à dégouliner -des deux coins de la bouche sur la bavette. - -Maman est très patiente quelquefois, mais pas toujours. Elle commence à -être tout à fait en colère, et se met à gronder très fort. Résolue à -procéder par intimidation, elle enfonce encore une fois son instrument -avec un admirable courage. Mais elle a trouvé à qui parler. D’un souffle -énergique, Mlle Lucette disperse une bonne partie du liquide parmi -l’assistance et se précipite le reste dans la trachée-artère. Alors -c’est une scène affreuse. Des quintes de toux abominables la secouent -tout entière; sa figure tourne au violet; et tout son corps se tord -comme s’il était placé sur un fer rouge. En vain Jane s’efforce de la -maintenir, maman lui tape dans le dos, et papa éperdu se livre à des -exhortations dont le sens lui échappe complètement. Non contente de -s’être étouffée avec son lait, elle s’étouffe de colère, elle s’étouffe -de douleur. Ce sont de vrais râles qu’elle pousse. Tout le monde parle, -crie, s’agite à la fois. C’est un brouhaha, un vacarme, un tohu-bohu -indescriptible. Ahuri, réfugié dans un coin, Trott est muet de stupeur. -Comment est-ce que tout cela va finir? - -Il faut beaucoup de temps et de caresses, des baisers tendres, des -paroles mielleuses, toute une kyrielle d’aménités et de platitudes pour -ramener Mlle Lucette à son état normal. Et, même quand on y est arrivé, -il est visible qu’elle demeure aigrie. Maman, qui est vraiment très -courageuse et ne doute de rien, veut replonger la cuiller fatale dans le -lait. Mais, avant même qu’elle l’ait sortie de la tasse et approchée des -lèvres de Mlle Lucette, celle-ci empoigne d’une main une oreille de Jane -qu’elle secoue frénétiquement et se fourre l’autre main au fond du cou -en poussant des cris d’agonie... - -Papa est marin. Il sait que rien ne peut résister aux éléments -déchaînés. Le sage doit laisser passer la bourrasque, quitte à se -remettre à l’œuvre plus tard. Donc, d’une voix humiliée, il conseille la -retraite. Mlle Lucette suit des yeux la tasse funeste jusqu’à ce qu’on -l’ait enlevée de la chambre. Il est patent qu’une défiance absolue l’a -envahie. Mais soudain voici que son œil s’illumine et qu’un gazouillis -gracieux jaillit de ses lèvres... - -Énorme, triomphante, sereine de sa puissance, nounou est apparue, et -bébé se précipite vers elle, avide de puiser dans son sein l’oubli et la -consolation. - -Cependant papa et maman demeurent penauds et se taisent. Trott est outré -de l’entêtement de la petite sœur et navré de son mauvais goût. Il -paraît que c’est joliment difficile d’apprendre aux petits enfants à -manger comme les grandes personnes. Trott pressent que peut-être demain -ce sera la même chose, et après-demain aussi... La vie est une chose -très compliquée. - - - - -XI - -UNE PROMENADE - - -Aujourd’hui, Jane est indisposée. Alors Trott ira se promener tout seul, -avec nounou et Mlle Lucette. C’est excessivement flatteur. Nounou pousse -la voiture de Mlle Lucette et est très occupée d’elle. Elle ne fait donc -aucune attention à Trott. Il pourrait, s’il lui plaisait, se livrer à -toutes les fantaisies sans que personne puisse l’en empêcher: exécuter -des culbutes au milieu de la rue, ou marcher dans les ruisseaux, ou -cracher par terre. Il est tout à fait évident que Trott ne commettra -aucune de ces actions. Mais, physiquement, il le pourrait. Cette idée -seule est déjà une volupté. Il emmènera Jip qui, depuis la -réconciliation, ne demande pas mieux. Alors ce sera un cortège tout à -fait respectable. Trott aura l’air presque aussi imposant que ces gros -domestiques anglais qui promènent un _colley_ à côté d’une nurse qui -pousse une petite voiture. Il n’y a pas à dire, ça fait plaisir. Trott -se sent quelqu’un. Il va lui-même chercher toutes ses affaires, et s’en -laisse affubler avec docilité. Il descend au jardin où la petite voiture -de Mlle Lucette est toute prête, attendant son contenu. Jip voudrait -jouer et courir. Mais Trott refuse gravement. Un jeune gentleman qui va -se promener avec une charmante miss ne peut pas commencer par courir -avec son chien quand il est déjà tout habillé. Jip ne s’en offusque pas. -Il se livre à des rondes folles sur la pelouse devant la maison et -soudain se précipite sur Puss qui se promenait d’un air nonchalant. Puss -crache et s’élance d’un bond sur l’appui de la fenêtre, d’où il -contemple son adversaire avec des yeux mi-clos et ironiques. - -Enfin, on voit apparaître l’héroïne dans les bras de sa nounou. Elle est -toute pomponnée, tout emmitouflée dans son manteau blanc. On lui a mis -un voile parce qu’il y a beaucoup de vent. On ne peut pas distinguer au -travers l’expression exacte de ses traits. Mais il semble que la bonne -humeur en soit absente. Elle pousse de temps en temps des grognements -qui ne présagent rien de bon. Pourtant, elle se laisse mettre dans sa -voiture sans protester positivement. Maman, sur le seuil, recommande à -nounou de se promener dans un endroit bien protégé du vent, pour que -bébé ne s’enrhume pas. - -Trott propose: - ---Sur la promenade de Valade? - -Maman dit: - ---Si tu veux. - -Trott est content. La promenade de Valade est pour lui quelque chose -d’imposant, quelque chose qui ressemble à un sanctuaire, où l’on ne va -qu’avec une certaine solennité. C’est l’endroit où tout le beau monde se -rencontre. C’est beaucoup plus intimidant que la plage. Peut-être que -Marie de Milly sera là. Quelle chance ce serait! Leur cortège doit -vraiment avoir assez grand air: un joli poupon tout blanc dans une belle -voiture poussée par une nounou colossale, beaucoup plus grande qu’un -homme, sur le crâne de laquelle s’agite un énorme nœud alsacien, -semblable à un papillon sur le point de s’envoler. A côté d’elle, on -verra passer, une élégante badine à la main (c’est une baguette -ébranchée par Bertrand), un jeune gentilhomme de la meilleure venue, -escorté d’un superbe caniche noir. La vision de ce tableau emplit Trott -de satisfaction. Certainement, il n’est pas vaniteux, et il n’aimerait -pas du tout être en représentation tous les jours. Mais il y a des -moments où, si modeste qu’on soit, le sentiment de votre importance -n’est pas fait pour vous déplaire. Trott marche avec gravité, conscient -de la solennité de son rôle. - -Il ne semble pas que Mlle Lucette soit suffisamment pénétrée du sien. Il -n’y a pas à dire: elle paraît s’être éveillée du mauvais côté. Trott lui -adresse de temps en temps la parole sur un ton aimable. Il n’obtient -rien que des petits grognements haineux. Elle semble concentrée dans une -seule idée fixe qui est d’avaler le voile que l’on a placé sur sa -figure. Elle tâche de le happer par le milieu, et puis, peu à peu, à -force de le sucer, de se l’ingérer tout entier. Un rond mouillé qui -grandit se dessine sur le voile aux alentours de la bouche. Trott essaye -de la détourner de ce passe-temps qu’il ne trouve pas du meilleur goût. -Mais c’est sans succès. Il s’adresse à nounou, d’un air d’intelligence: - ---Nounou, est-ce que vous ne pourriez pas empêcher Lucette de sucer -comme ça son voile? - -Nounou arrête la voiture, extrait le voile de la bouche où il -s’engouffre et l’étire. Pour témoigner son déplaisir, Mlle Lucette -accentue ses grognements, et elle se jette brusquement de côté dans sa -voiture, arrachant un cri de terreur à nounou qui croit déjà la voir -étalée sur le trottoir. S’apercevant de ce succès, elle récidive à deux -ou trois reprises; mais elle voit qu’on n’y fait plus attention; alors -elle se tient coite, grognon et malveillante. - -Cependant on est arrivé à la promenade de Valade. Il y a là, sous les -arbres verts, tout un peuple de nounous enrubannées et de poupons roses -et blancs. Il y a aussi, assises sur des chaises, ou se promenant dans -les allées, un tas de belles dames avec des messieurs pommadés qui -viennent s’incliner devant elles. C’est un endroit aristocratique où -l’on ne circule qu’avec une tenue un peu gourmée, où il serait tout à -fait malséant de se livrer à des jeux trop bruyants... - -Mlle Lucette n’est pas impressionnée par la solennité du lieu. Elle -continue de se pencher tantôt à droite, tantôt à gauche, d’essayer de se -jeter en arrière, de grommeler... Trott est mécontent. Une tenue plus -convenable serait tout à fait à désirer. Il essaye discrètement -d’insinuer quelques bons conseils. Ils n’ont pas le moindre succès. -Enfin nounou s’arrête près d’un banc. Elle extirpe Mlle Lucette de sa -voiture et la met sur ses pieds en la soutenant sous les épaules. -Certainement ça va la calmer. Et, de fait, pendant un moment cela va -beaucoup mieux. Trott a même la satisfaction d’entendre une jolie petite -dame dire à une autre: «Regardez donc cet amour de poupon!» Et toutes -deux parlent un moment en regardant Mlle Lucette. Ça, c’est très bien. -Jip est venu s’asseoir à côté de Trott, la langue pendante. Trott se dit -à part lui qu’ils doivent tous ensemble former un groupe fort -intéressant. Il se sent fier. Quel dommage que Marie de Milly ne soit -pas venue! Il pourrait lui montrer son chien et sa petite sœur... - -La petite sœur ne se montrerait peut-être pas sous un jour très -favorable. Elle a les nerfs très excités, et s’impatiente contre nounou, -qui ne veut pas la laisser s’accroupir par terre. C’est une succession -de petits cris qui deviennent de plus en plus stridents. Sur une chaise -en face, de l’autre côté de l’allée, un vieux monsieur qui lisait un -journal lève le nez d’un air impatienté et puis s’en va s’asseoir plus -loin. C’est humiliant. Mlle Lucette n’est pas humiliée. Elle envoie des -coups de griffe de tous les côtés, et de temps en temps empoigne son -voile des deux mains pour tâcher de l’arracher. Nounou a fort à faire -pour la contenir. Son beau bonnet lui-même n’est pas épargné. Mlle -Lucette en a attrapé une coque et l’a secouée si vigoureusement que le -papillon s’incline d’un air affaibli. Elle a voulu aussi arracher à Jip -une poignée de laine. Mais Jip s’est mis hors de portée, et, la gueule -de travers, il la contemple d’un air goguenard; évidemment, Mlle Lucette -perçoit la goguenardise de ce regard... Cela l’irrite très violemment. -Son teint devient plus animé. Elle piétine avec colère. Il y a lieu -d’appréhender toutes sortes de choses. - -A ce moment, une voix dit bonjour à Trott. C’est Marie de Milly. Elle -n’arrive pas bien à propos. Cependant Trott fait bon visage. Il présente -Jip. Il lui fait donner la patte. Mais Marie de Milly le connaît déjà. -C’est la petite sœur qu’elle veut voir. Il semble que la petite sœur ne -veut pas être vue. Quand Marie de Milly, qui est si jolie, s’approche, -elle se rejette en arrière, derrière le cou de nounou. Trott est très -fâché. Marie de Milly rit. Elle fait une nouvelle tentative. Mlle -Lucette commence à crier pour tout de bon. Marie de Milly essaye encore. -Cinq griffes roses lui effleurent le nez. Alors elle dit à Trott: - ---Ta petite sœur n’est pas bien gentille. - -Et elle s’éloigne. Trott la suit jusqu’à ce qu’elle ait rejoint sa -bonne. Il essaye d’excuser Mlle Lucette. Marie de Milly daigne l’écouter -et tâche d’avoir l’air convaincue, mais, en lui-même, Trott se doute -bien qu’elle garde une fort mauvaise impression, et il en est affligé. -Il lui dit adieu et, soudain, tressaille et se retourne brusquement. - -Mlle Lucette a été remise sur ses pieds par nounou qui veut l’apaiser. -Mais elle n’est pas de bonne humeur, loin de là. Elle crie des injures -abominables aux passants qui, heureusement, ne s’en doutent pas... -Cependant, elle s’arrête net dans ses vociférations. Qu’y a-t-il? Sous -le banc, il y a une pelure d’orange. On ne peut pas dire qu’elle soit -immaculée. Mais, telle quelle, c’est une des plus belles œuvres de la -création. Par une pantomime expressive, Mlle Lucette intime l’ordre à -nounou de lui en faire hommage. Nounou répond d’un ton insinuant: - ---Pê! pê! sale! - -Mlle Lucette est patiente, au moins jusqu’à un certain point. Il est -évident que son ordre n’a pas été compris. Elle le réitère donc de la -manière la plus compréhensible. Nounou lui offre sa poupée. Mlle Lucette -l’envoie promener d’un revers de main. Elle découvre la noirceur de -l’âme de son esclave. Alors éclate la série de hurlements qui a fait -tressaillir Trott. - -Immobile, il contemple avec détresse le révoltant spectacle qui afflige -sa vue. Mlle Lucette se débat avec des râles d’agonie, comme si on lui -plongeait un fer rouge dans les entrailles. Quelques personnes -s’arrêtent. Deux messieurs rient. Une dame murmure: «Encore une mauvaise -femme qui martyrise un enfant.» Une bonne dit à une petite fille: -«Regarde ce bébé, tu es aussi laide que lui quand tu es méchante.» -D’autres propos peu flatteurs parviennent aux oreilles de Trott. Il est -très décontenancé. Une envie le saisit de se sauver très vite tout seul. -Personne ne saurait qu’il est le frère de cette petite peste. C’est -impossible. On ne se promène pas tout seul; et puis, ce serait très mal -d’abandonner nounou dans le malheur. - -Héroïque et résigné, Trott la rejoint. Il s’unit à elle pour s’efforcer -d’adoucir Mlle Lucette. Peine perdue! elle continue de s’égosiller. Pour -comble de malheur, Jip, à la fin énervé, dresse soudain la tête et se -met à hurler à la lune. Ça, c’est complet. Maintenant tout le monde -s’arrête. Une espèce de cercle de curieux se forme. Un vieux monsieur -rit si fort qu’il s’étouffe et devient violet. Trott est humilié -jusqu’au fond de l’âme. Il se sent déshonoré. Il a envie de pleurer. -Heureusement le calme de nounou le soutient. Elle sourit avec placidité. -Elle a l’air de trouver tout cela fort naturel. Il n’y a pas à dire, -c’est une nature d’élite. Ravigoté, Trott administre à Jip deux ou trois -bonnes tapes qui lui détendent les nerfs; Jip se tait. De son côté, -nounou se décide à employer les grands moyens: elle retire une bouteille -de lait du fond de la voiture. Cette vue commence par procurer un -sursaut de rage à Mlle Lucette. Mais ce sont les dernières convulsions. -Elle se résigne à boire son biberon, non sans s’arrêter de temps en -temps pour grommeler. Le cercle des curieux se dissipe. Seule une petite -pauvresse, le doigt vissé dans son nez, demeure immobile, rêveuse. Mais -elle n’est pas digne de l’attention de Trott. Il se sent un peu remonté. -Pourtant il a très envie de quitter ces lieux témoins du scandale. Aussi -c’est avec un vrai soulagement qu’il entend nounou déclarer que -décidément le vent est trop fort, et qu’il faut rentrer pour que Mlle -Lucette ne risque pas de s’enrhumer. - -On se hâte. Réintégrée dans sa voiture, Mlle Lucette semble un peu mieux -disposée. Elle daigne oublier la pelure d’orange. Elle regarde autour -d’elle d’un air sinon aimable, au moins indifférent. Mais on dirait -qu’elle est absorbée dans ses pensées, qu’elle écoute des voix -intérieures... - -Pas de chance: voilà Mme Ray et une dame anglaise. Pourvu que nounou ait -la bonne idée de passer bien vite sans qu’on la voie! Mais non, Mme Ray -et son amie et nounou et sa voiture s’arrêtent en même temps. Nounou est -très fière d’exhiber son poupon. Les dames s’extasient et lui font des -compliments. Mme Ray essaye d’attirer l’attention de Mlle Lucette. -Pourvu que celle-ci n’aille pas de nouveau se fâcher! On ne peut pas -dire qu’elle semble en colère. Mais elle est très rouge et a l’air de ne -pas même soupçonner la présence de Mme Ray en particulier, celle du -monde extérieur en général. Elle semble absorbée par un travail -intérieur; ses regards vont en dedans... Trott est inquiet. Il vaudrait -beaucoup mieux s’en aller. C’est déjà bien joli que Lucette n’ait pas -crié. Qu’est-ce que nounou peut bien attendre? Elle donne un tas de -renseignements aux dames qui l’interrogent, sans se presser. Mlle -Lucette devient de plus en plus rouge. Enfin Mme Ray se penche pour -l’embrasser. Trott pousse un soupir de soulagement... prématuré. Au -moment précis où Mme Ray se penche, on entend un petit bruit -particulier... Mme Ray se relève très vite. Les couleurs de Mlle Lucette -ont repris leur aspect normal... - -Cheminant à petits pas, Trott dévore sa honte. C’en est trop pour une -seule après-midi. Avec ça le vent le bouscule si fort qu’il est presque -jeté par terre. Jip trottine tout de travers, le poil retourné. Le -bonnet de nounou s’ébat dans les cabrioles les plus fantastiques. Tout -cela s’harmonise avec les pensées de Trott. Ah! c’est une jolie -après-midi! Son cœur est gonflé d’amertume. Ce n’est pas encore une -femme du monde, Mlle Lucette. Il jette sur elle un regard furibond. - -Mlle Lucette est maintenant tout à fait de bonne humeur. Elle regarde -avec satisfaction les messieurs courir après leurs chapeaux, les arbres -se secouer et les feuilles s’envoler en sarabandes effrénées. Elle -approuve tout cela et sourit à Trott d’un air charmant. Trott lui fait -de gros yeux. C’est inutile. Puisqu’il n’y a plus rien qui la gêne, -pourquoi serait-elle de mauvaise humeur? Elle redouble de grâces... - -Il n’y a pas moyen d’être fâché contre elle. Elle est trop petite. Et -puis, vraiment, elle est trop gentille. En franchissant le portail, -Trott lui a pardonné. Pourtant, quand maman lui demande s’ils ont fait -une bonne promenade, il répond d’un ton pénétré: - ---Assez bonne, merci. Mais j’aimerais mieux, une autre fois, ne plus -aller avec Lucette à la promenade de Valade. Elle est un peu petite, tu -sais... - - - - -XII - -MŒURS ET COUTUMES DE MADEMOISELLE LUCETTE A L’AGE D’UN AN - - -Mlle Lucette a pris de l’âge. Elle est devenue une personne -considérable. Elle est sevrée et mange des bouillies. Elle exécute -rapidement à quatre pattes des itinéraires variés sur le plancher. Elle -chemine tout debout d’une allure moins assurée le long des meubles. Elle -a huit dents. Elle profère des vocables nombreux et dont le sens est -généralement obscur. Elle répète cependant avec volupté et indéfiniment -certaines syllabes dont le son lui plaît particulièrement et auxquelles -elle attache une signification précise. Elle a des volontés impétueuses, -des habitudes réglées, des raisonnements simples et des passions -fougueuses. - -Trott et sa petite sœur sont en excellents termes. Elle manifeste par -des gesticulations frénétiques la joie qu’elle éprouve à le voir -s’approcher. Il se sent gonflé d’orgueil quand quelquefois sa maman -déclare à une autre dame que Trott est le favori de Lucette. Ils se -livrent ensemble à des jeux très primitifs et très compliqués, dont le -puissant intérêt échapperait à des grandes personnes, mais qui les -absorbent au plus haut point. Il suffit que Trott fasse un geste -quelconque pour que Mlle Lucette l’imite. Aussi, comme maman l’a dit, il -faut qu’il soit sage pour deux. C’est très difficile. Mais Trott s’y -essaye avec bonne volonté, et il n’échoue pas toujours. Il ne faut pas -croire néanmoins que son influence sur Mlle Lucette soit stable et -régulière. Chaque jour le sens des actes de cette jeune personne se -précise, et ils apparaissent plus clairement comme les conséquences de -volontés compréhensibles. Mais elle a encore des fantaisies, des -engouements et des antipathies qui plongent tout le monde et Trott en -particulier dans des étonnements ahuris. Elle a une manière -exclusivement subjective de considérer l’univers qui est excessivement -déconcertante, et, quelquefois, devant telle volonté par trop -inconcevable, Trott se sent mal à l’aise et inquiet, comme jadis quand, -tout de suite après sa naissance, elle changeait de couleur d’une -manière si prodigieuse. - -Qui expliquera, par exemple, pourquoi Mlle Lucette, quand elle est -affamée et qu’on lui apporte sa bouillie, juge nécessaire avant de la -consommer de se mettre dans une colère indicible et d’avaler de travers -les deux ou trois premières cuillerées, de manière à se procurer une -quinte de toux qui la rend écarlate et lui fait sortir les yeux de la -tête? après quoi elle engloutit le reste avec béatitude. Cette méthode -est pratiquée plusieurs fois tous les jours avec une régularité -invariable. Si quelque chose semble assuré chez Mlle Lucette, c’est une -persistance tenace dans ses volontés. Cette disposition déraisonnable -vexe Trott au plus haut point, mais ses plus vives exhortations -demeurent sans effet. Il n’est pas plus heureux quand il essaye de -persuader à Mlle Lucette de sucer raisonnablement les croûtes de pain -qu’on lui offre; elle préfère infiniment commencer par oindre tout le -morceau de sa salive, après quoi elle le frotte soigneusement contre le -parquet, puis se met à l’absorber avec satisfaction, non sans avoir au -préalable engagé Trott à le partager malgré le dégoût que lui inspirent -ces manœuvres. - -Le sale exerce d’ailleurs sur Mlle Lucette une attraction spéciale. -L’autre jour, maman l’a attrapée justement au moment où elle allait -piquer une tête dans le seau de toilette découvert, fascinée par -quelques débris de la chevelure de nounou qui y marinaient. Elle aime à -se fourrer les mains dans la bouche jusqu’au poignet et, après les avoir -ainsi humectées, à badigeonner soigneusement du produit obtenu tout ce -qui l’entoure. - -Mais surtout il paraît qu’il y a une jouissance exceptionnelle à -dédaigner l’usage d’un certain instrument dont cependant l’utilité -semble incontestable et à garder autour de soi des produits qui n’ont -rien d’attrayant en général. Les rapports de Mlle Lucette et dudit -instrument sont excessivement tendus et, hélas! d’une régularité -invariable. Sitôt qu’elle le voit apparaître, le pli d’une résolution -bien arrêtée se dessine sur son visage, et l’on perçoit que rien, sinon -l’impuissance de ses forces physiques, ne pourra la contraindre à céder. -Elle commence par essayer d’intimider sa nounou au moyen de grognements -redoutables, accompagnés de tentatives directes contre son nez et ses -oreilles. Ensuite, ayant été, malgré ces premières défenses, vissée sur -l’instrument, elle emploie toute son énergie à se balancer de droite à -gauche dans cette position. Il arrive que le succès couronne ses -efforts, et tout à coup elle s’abat avec fracas sur un côté. On la -relève avec quelques admonestations sévères. Elle entrevoit des dangers -en cas de récidive. Alors, résolue à tout plutôt qu’à faiblir, elle -prend le parti de passer son temps de la manière la plus agréable. Elle -entonne des chants de défi variés, et, toujours juchée sur l’instrument, -elle se met à circuler à travers la chambre, au moyen de légers -soubresauts, et arrive à des vitesses réellement stupéfiantes dans cette -allure de cul-de-jatte perfectionné. Cela peut se prolonger pendant un -quart d’heure, voire une demi-heure. En vain maman et nounou -l’encouragent par les onomatopées les plus laxatives et par les -promesses les plus douces; en vain elles s’époumonnent à faire la grosse -voix et à proférer les plus noires menaces. Mlle Lucette ne s’irrite -pas. Elle ne s’emporte pas. Elle sait que l’avenir est aux volontés -fermes. Elle contemple sa mère et sa nourrice d’un visage innocent et -paisible. Parfois un sourire sympathique erre sur ses lèvres. - -Le dénouement est variable. Il arrive, dans des cas rares, que ses -forces physiques trahissent la fermeté de son cœur. Alors le -mécontentement le plus expressif se peint sur ses traits tandis qu’on la -reculotte; et au milieu des baisers et des félicitations elle garde -l’expression morne du général vaincu, réduit, malgré son courage, à -capituler après une résistance héroïque. Mais généralement ce n’est pas -elle qui capitule. De guerre lasse, à bout de souffle et de patience, -maman et nounou lèvent le siège. Alors la joie du triomphe éclate sur la -figure de Mlle Lucette; elle se livre aux plus tendres démonstrations -envers les vaincues, désireuse d’adoucir l’amertume de leur défaite, et -celles-ci, attendries, murmurent: «Après tout, peut-être la pauvre -petite n’avait-elle pas envie.» Parole téméraire! Il y a, après quelques -minutes, un instant de silence charmant. Que peut faire Lucette, pour -qu’elle ne bouge pas? Ce qu’elle a fait!... Grave comme après une de ces -victoires qui terrifient jusqu’au vainqueur, elle écoute ses impressions -intérieures, ou contemple sur le parquet le corps du délit d’un regard -intéressé et non dénué d’orgueil... - -Cette force de résistance emplit Trott d’une indignation qui n’est pas -exempte d’un soupçon d’admiration malsaine. Sans doute, c’est très mal -de résister comme ça à maman et à nounou. Mais c’est beau aussi, il n’y -a pas à dire. Peut-être qu’elle viendrait à bout de Miss elle-même, qui -est si coriace. Et, que la bataille ait été gagnée ou perdue, un certain -respect s’esquisse en lui quand il se rend aux appels frénétiques de -l’héroïne. - -L’affection qu’elle porte à Trott est indéniable. Mais il n’empêche -qu’elle garde vis-à-vis de lui cette indépendance de caractère et cette -manière d’agir uniquement subjective qui sont parmi ses traits -particuliers. Parfois Trott, tout en observant vis-à-vis d’elle tous les -égards et toute la complaisance qu’un homme fait doit à une jeune fille, -est tenté, à voir sa raison croissante, de la croire comme lui pénétrée -des concessions mutuelles que nécessite la vie sociale et initiée à la -logique invariable de la vie. Il est soudain ramené à la réalité par des -actes variés d’une fantaisie déconcertante. Par exemple, il est sur le -plancher à côté de bébé: il approche sa tête d’elle et puis l’éloigne -brusquement. Elle avance ses mains pour le caresser et rit aux éclats -quand il se sauve. Brusquement, sans raison apparente, il se sent saisi -violemment par le nez, et dix griffes aiguës s’enfoncent dans sa chair; -ou une gifle bien appliquée vient claquer sur sa joue; ou un doigt avide -se dirige dans son orbite avec l’intention bien arrêtée d’en extraire -l’œil qui y brille d’une manière tentante. Tous ces actes signifient que -la personnalité de Trott est dénuée d’importance aux yeux de Mlle -Lucette. Il n’est qu’un fragment du décor où elle se meut, un moyen de -se procurer certaines jouissances ou certaines sensations. On le caresse -quand on a envie de toucher quelque chose de doux, on le griffe quand on -a besoin de faire ses ongles, on le bat quand il est commode de se -détendre les muscles. Et si Trott s’éloigne ou se dérobe à ces -entreprises peu agréables, les sourcils se froncent, et des sons -inharmonieux s’échappent du gosier de la jeune personne, irritée de voir -les choses de son domaine se dérober à leur destination naturelle. - -Elle a d’autres instincts encore plus singuliers. Trott n’aime pas -beaucoup ses habits du dimanche, dont la correction l’importune; et, -quoiqu’il ne veuille pas être sale, il est envers certains détails de sa -toilette d’une indifférence quelquefois exagérée: ce n’est que dans des -cas exceptionnels qu’il y attache de l’importance. Mlle Lucette a -d’autres idées sur la mode et ses pompes. Quand elle vient de mettre une -robe propre, une expression de sérénité et d’orgueil rayonne de son -visage, et ses regards, à droite et à gauche, récoltent l’admiration. -Quand elle trouve par terre quelque vieux ruban, quelque bout d’étoffe, -quelque torchon oublié, elle se l’ajuste avec délices et imagine pour -s’en parer des combinaisons variées. Enfin, quand elle s’aperçoit dans -une glace, elle se livre à des pantomimes qui expriment visiblement la -plus entière satisfaction, et elle s’envoie des baisers avec une grâce -qu’elle n’eut jamais quand elle s’adressait à d’autres qu’à sa propre -personne. - -Si elle est satisfaite d’elle-même, elle ne montre pas la même -indulgence vis-à-vis d’autrui. Et ici encore ses jugements sont -empreints de la plus grande fantaisie. Il semble, autant que le caprice -le plus éhonté peut avoir des règles, il semble que la bienveillance de -Mlle Lucette vis-à-vis des étrangers soit en raison inverse de celle -qu’ils veulent bien lui témoigner. En outre, le sens esthétique chez -elle manque de raffinement à un point extraordinaire. Mme Mimer, qui est -si jolie et qui adore les enfants, n’a jamais obtenu d’elle, en échange -des discours les plus tendres, que des grognements haineux qui se -transformaient en hurlements à la moindre tentative de contact immédiat. -La majorité des amies de maman reçoivent le même accueil. Par contre, la -vue de Mme Merluron, dégraisseuse, qui passe à la maison une fois par -semaine, la plonge dans une frénésie de joie. Il est d’ailleurs avéré -qu’elle a une préférence marquée pour les messieurs; et elle la montre -avec une absence de réserve qui va jusqu’à l’impudeur. Le général -Daniquet, combattant de Coulmiers et vainqueur des Malgaches, a pu -difficilement se défendre contre la familiarité de ses entreprises. -Lorsque passe le facteur, ce sont de vrais spasmes d’allégresse, signe -de la passion la plus dévergondée et, hélas! la moins payée de retour. -Heureusement Bertrand, le jardinier, daigne parfois répondre à ses feux -plus ardents que fidèles. Il condescend à lui permettre de promener ses -mains sur ses joues non rasées. Cette préférence humilie Trott, qui, -tout en rendant justice aux qualités d’âme de Bertrand, ne peut -méconnaître que son approche flatte assez peu plusieurs de nos sens, -dont l’odorat en particulier. - -Mais depuis deux jours Bertrand est détrôné. Et c’est un être jusqu’ici, -en somme, assez indifférent à Mlle Lucette, qui a pris sa place. C’est -papa. Leurs relations étaient amicales, mais empreintes d’une bonne -camaraderie d’habitude, plutôt que d’une vraie passion. Maintenant tout -est changé. Et voici par quel événement. L’autre matin, Mlle Lucette -subissait le siège accoutumé. Retranchée dans ses positions, elle -bravait l’effort inutile de maman et de nounou, auxquelles Trott et Jane -étaient venus apporter l’appoint superflu de leurs exhortations. Peine -perdue. Et soudain, consciente de sa force, Mlle Lucette avait jugé -opportun de prendre l’offensive et s’était mise à moduler une série de -hurlements affreux accompagnés de trépignements inédits. Or il se -trouvait que papa avait mal à la tête et était en train d’écrire, dans -la chambre à côté, une lettre importante. Brusquement il était apparu, -et d’un geste rapide, il s’était saisi de Mlle Lucette au milieu de -l’assistance effarée; et, accompagnant l’action de quelques expressions -maritimes énergiques, il avait mis sa main en contact répété avec le -séant de cette jeune personne. - -Le succès de cet acte d’autorité avait été foudroyant. Je n’insiste pas -sur la promptitude avec laquelle l’effet désiré avait été obtenu. Cela -tenait du prodige: une capitulation honteuse et immédiate. Mais, qui -plus est, dès ce moment, le cœur de Mlle Lucette s’ouvrit tout grand à -l’amour filial. Et, dès lors, elle ne put plus apercevoir son papa sans -lui offrir ses caresses les plus tendres et sans lui exprimer en même -temps, par des gesticulations appropriées, qu’elle n’avait plus manqué -aux devoirs dont la nécessité lui avait été si clairement signifiée. - -Si Trott était philosophe, il aurait pu voir là une leçon importante à -méditer et y puiser des préceptes sur la manière de plaire aux femmes. -Mais l’âme de Trott est simple et droite. Il a plaint la victime en -reconnaissant la justice du châtiment. Il a compris la naissance de -l’amour filial en Lucette et a loué la bonté de son âme. Et il a puisé -dans cette action une admiration nouvelle pour son papa, qui, par les -moyens les plus simples, obtient les résultats les plus variés et les -plus merveilleux. - - - - -XIII - -UNE MATINÉE (FRAGMENTS DRAMATIQUES) - - -Les événements qui suivent se déroulent à peu près tous les matins. Il -n’est donc pas hors de propos de les rapporter avec quelque détail. - -Tout dort. Pas un bruit de pas dans la maison. Les persiennes fermées et -les rideaux tirés maintiennent le noir dans la chambre; pas le noir -complet, un noir transparent, atténué. Au haut des rideaux il y a un -petit intervalle où filtre un rayon de jour. - -Le ronflement égal de nounou se rythme par la chambre, et les petites -poussières lumineuses dansent en mesure au plafond. Nounou rêve de -vaches, de Bertrand et de lapin en sauce (ses trois passions). Mlle -Lucette, de son côté, dort aussi... - -Dort-elle? On ne peut pas dire qu’elle ne dort pas, puisque ses -paupières sont encore closes et qu’elle ne crie pas. Mais elle est bien -près du réveil. Sa respiration est légère et capricieuse, elle a des -tortillements significatifs et se frotte les poings sur les yeux. Ça ne -va pas durer. Ses yeux s’ouvrent. - -Mlle Lucette regarde le noir. C’est curieux de se réveiller dans le noir -comme ça chaque matin. C’est curieux. Est-ce que c’est encore la nuit? -Non, on n’a plus sommeil. Et puis, voilà un petit rayon de jour qui -pénètre. Bonjour, lumière. On peut causer. Causons. On jacasse -doucement, à petits cris d’oiselet qui s’étire, encore trop frileux pour -sortir de la tiédeur du nid. Un ronflement répond. Nounou continue de -rêver. Bertrand est en train de traire une vache: il en sort la sauce du -civet... Nounou ronfle... - -Mlle Lucette prête l’oreille. Qu’est-ce que c’est que ce bruit? -Plusieurs idées se croisent en même temps dans son cerveau: J’ai faim, -j’ai besoin de me remuer, je n’aime pas le noir. Nounou dort. Quelle -honte! Rassemblant ses forces, Mlle Lucette pousse deux ou trois cris -stridents en lançant ses jambes en l’air. - -Les rêves de nounou se brouillent. Bertrand veut faire avaler la vache à -nounou; le lapin en sauce pousse des cris affreux. Ce n’est pas le -lapin, c’est Lucette. Machinalement, nounou secoue son lit en bâillant: - ---Toto! toto! - -Ah! tu crois ça!... Seul le sommeil de la mort pourrait résister aux -vocalises de Mlle Lucette. Geignante, nounou se réveille tout à fait. Au -village elle se levait à cinq heures. Il en est bientôt sept. C’est dur -d’être réveillée de si bonne heure... - -Assise dans son lit, Mlle Lucette triomphe, non sans continuer à -stimuler du geste et de la voix son esclave qui vacille encore de lourd -sommeil... - -Les rites accoutumés s’accomplissent. On est gavé, chaussé, culotté. Il -ne fait pas bien beau aujourd’hui. Trott prend sa leçon. Mlle Lucette -restera au petit salon avec sa maman jusqu’à l’heure du bain. Il s’agit -de se divertir et de se donner de l’exercice. - -La nuit emmagasine dans les membres de Mlle Lucette une force -malfaisante qui a besoin de se dépenser. Maman l’a souvent répété: sa -fille est sans doute un ange, mais, s’il y a un moment où elle tienne du -démon, c’est celui qui précède son bain, celui où elle est livrée aux -seuls soins de sa maman, celui plutôt où sa maman est livrée à ses -fantaisies. - -Mlle Lucette subit à ce moment des impulsions déconcertantes, multiples -et impétueuses. - -Il faut commencer par courir sur le parquet, à droite et à gauche, aussi -vite que possible, de-ci et de-là. Pan! on tombe sur le nez. Ça fait -mal. Il serait peut-être à propos de crier. Non, il y a là un joli petit -débris. Il faut se dépêcher de l’avaler. Ça n’est peut-être pas très -bon. Tant pis! - ---Lucette, montre-moi tout de suite ce que tu as mis dans ta bouche. - -Malgré une résistance opiniâtre, maman contraint Mlle Lucette à une -exhibition humiliante. Elle la dépouille honteusement de son butin: un -charmant fragment de vieux soulier. - -On ne peut donc pas vous laisser tranquille! Faut-il toujours être -tracassée et persécutée! Il n’y a qu’une seule chose à faire: aller -donner à maman une bonne tape. C’est trop fort. A cette fin, Mlle -Lucette recommence sa navigation sur le parquet. Mais, chemin faisant, -elle rencontre un fauteuil. Un fauteuil où un livre est oublié. Avec -quelques efforts, Mlle Lucette se met debout et s’en saisit. C’est -défendu de toucher aux livres de papa. Mais on ne résiste pas à -l’entraînement des passions. Ce livre est adorable. On l’ouvre, on le -ferme, on le secoue. Voilà une page extirpée, et puis une autre! Ça fait -du bruit de déchirer du papier. Maman lève le nez. - ---Lucette, que fais-tu? - -Mlle Lucette, le livre pressé sur son cœur, s’enfuit sur deux pattes. -Mais, est-ce le trouble de sa conscience, la maladresse de ses muscles -ou la traîtrise du tapis? elle s’étale par terre de tout son long. - ---Voyez-vous, mademoiselle la vilaine! Eh bien, votre papa sera content! - -Puisqu’on gronde, Mlle Lucette juge opportun de se mettre à geindre et -de gémir: «Bobo, bobo.» La gronderie se transforme en consolation. C’est -toujours ça de gagné. - ---Là, maintenant va jouer avec ton petit ménage et laisse-moi finir ma -lettre à tante Madeleine. - -Mlle Lucette tapote pendant cinq minutes parmi ses assiettes, ses tasses -et ses cuillers. Elle en exécute rapidement un semis à travers la -chambre. De temps en temps il faut que maman se lève, car elle jette une -partie des vaisselles sous les meubles, et c’est naturellement de -celles-là qu’elle a besoin. A la dixième reprise maman déclare, énervée: - ---Tu sais, si tu les jettes encore, je n’irai plus les chercher. - -Mlle Lucette répond par un grognement de défi; si une grande personne se -raclait la gorge comme elle vient de faire pour produire ce grognement, -elle aurait cinq minutes de quintes de toux abominables. Mlle Lucette -pratique cet exercice gaillardement, et même elle récidive. - ---Voulez-vous vous taire, mademoiselle! - -Lucette regarde sa maman, se tait et astucieusement projette une théière -sous le canapé. Puis elle se met à larmoyer avec une pantomime -désespérée. Mais maman demeure immuable. On pourrait bien essayer de se -fâcher tout à fait. Ce serait peut-être dangereux, et puis on n’en a pas -très envie. Après avoir achevé de disperser ses ustensiles, Mlle Lucette -se met en quête d’une distraction nouvelle. Elle essaye de se promener -d’abord sur ses deux pieds et se jette par terre à plusieurs reprises, -en partie pour forcer maman à se déranger. Puis, voyant qu’elle ne se -dérange plus, elle se met à cheminer à quatre pattes. Cette allure a -l’avantage de cirer le parquet et d’essuyer le tapis avec la robe -fraîche qu’elle vient d’endosser. Elle en a d’autres. Sur l’étage -inférieur d’un petit guéridon, Mlle Lucette aperçoit le panier à ouvrage -de sa maman. Son cœur tressaille de félicité. Elle s’assied -confortablement devant ledit panier: elle en extrait des paires de -ciseaux, des rubans, des bouts d’étoffe, en répand des paquets -d’aiguilles, des étuis d’épingles, des boîtes à boutons, dévide des -pelotons de fil, des lacets, etc. Est-il possible que tant de trésors -soient réunis en un seul lieu sur la terre!... Tout à coup maman, -inquiète du silence et pressentant quelque cataclysme, se retourne. Elle -pousse un cri d’horreur en apercevant Mlle Lucette environnée de sa -mercerie. Le plancher a l’air d’un champ de bataille. Cette fois-ci -c’est trop fort. Maman est vive. Elle administre deux petites tapes sur -les mains de sa fille et la plante dans un coin. - ---Allez, mademoiselle, en pénitence. - -Mlle Lucette se répand en lamentations qui varient de la plainte -gémissante au hurlement. La vie lui apparaît sous les couleurs les plus -noires. On est toujours victime de l’injustice et de la brutalité. Il -faudrait pouvoir griffer maman, déchirer sa robe, arracher ses cheveux. -On lui adresse les injures les plus grossières, les menaces les plus -affreuses; mais le tout est incompréhensible. Tout est mauvais. Nounou -est un peu plus gentille. Mais c’est aussi une peste. L’humanité est -détestable, même Trott. Il n’y a que la mercerie qui mérite quelque -intérêt, et l’on en est privé. - -A la longue, Mlle Lucette s’ennuie de ronchonner et de demeurer dans son -coin, et elle se remet mélancoliquement à errer à quatre pattes sur le -parquet. Peut-être, avec de la chance, rencontrera-t-elle quelque -chiffon oublié, un bout de bois, une substance quelconque à s’enfouir -dans le gosier. Il n’y a rien. Alors, dégoûtée de cette allure, elle se -met en devoir de se relever. Justement elle est à côté de la petite -table. Pour se redresser elle empoigne des deux mains le tapis, qui -pend, et, l’entraînant, elle retombe sur son séant avec des hurlements -affreux, au milieu d’une avalanche de porcelaines, de vases, d’albums à -photographies, de bibelots de toute sorte. - -Arrachée à sa lettre, maman jette de nouveau un cri aigu et se -précipite. Elle s’assure d’abord que sa fille n’a pas subi de lésion -sérieuse et, rassurée, se met avec navrement à recueillir les miettes de -ses objets fracassés, tout en adressant à Mlle Lucette des -admonestations sévères. Mlle Lucette n’en prend pas grand souci; -consolée de ses bosses, elle suit avec intérêt les mouvements de sa -maman et lui donne une foule de conseils peu intelligibles. - -Enfin la porte s’ouvre. Maman pousse un «ouf!» de soulagement. C’est -nounou. - ---Fiens, pépé, pour ton pain. - -Mlle Lucette comprend fort bien ce langage. Aussi, pour faciliter la -tâche à nounou, elle commence par se réfugier sous un fauteuil, puis -sous la table, puis à se sauver aussi vite qu’elle peut. Elle est -rattrapée par le fond de sa culotte, enlevée à bras-le-corps et -emportée. C’est l’instant de faire une belle défense. Elle distribue -donc vivement claques, coups de griffes, etc. Ce n’est pas qu’il lui -déplaise de prendre son bain. Mais, au préalable, il est bon de se -détendre les nerfs. - -Pendant tout le temps que nounou la déshabille, elle se livre aux -contorsions les plus invraisemblables, se déhanchant brusquement pour -saisir les éponges, la boîte à poudre, les serviettes, etc. Mais ces -tentatives sont infructueuses. Cependant elle réussit à renverser le -flacon d’eau de Cologne et à fracasser le pot de vaseline. C’est -toujours ça. Il faut noter que ces divers exercices ne sont en aucune -manière un signe de mauvaise humeur et s’entremêlent agréablement de -conversations affectueuses et de gazouillis bienveillants. Seulement, -c’est l’usage. Aujourd’hui, cependant, Mlle Lucette inaugure un -perfectionnement en essayant d’avaler le savon. Nounou a déjoué cette -tentative. Ce n’est pas de chance. Enfin la voilà déshabillée! Maman est -sous les armes. Le bain est tout près. Alors Mlle Lucette, qui, -jusque-là, s’y était obstinément refusée, juge opportun de manifester -par des signes infaillibles qu’elle consentirait à remplir un certain -office, et que, si on ne lui en donne pas l’occasion, la netteté de son -bain pourra en souffrir. Avec un soupir d’énervement, maman la dépose -bien enveloppée sur le siège _ad hoc_, et elle attend patiemment. - -Mlle Lucette promène ses regards autour d’elle d’un air conquérant. Elle -est consciente de sa force. Il n’y a rien qui presse. Elle est fière des -résultats de son activité. Sans doute, elle se dit combien peu sont à -côté d’elle toutes ces grandes masses humaines... Enfin, après qu’elle a -bien pris son temps, elle se déclare satisfaite. Rapidement empoignée, -elle est mise à l’eau. - -Pour le principe, elle commence par pousser quelques cris aigus, quoique -le contact de l’eau tiède lui soit fort agréable. Puis divers -passe-temps se succèdent. Il est bon, pendant que maman sans défiance -commence à vous débarbouiller, de donner deux ou trois grands coups de -pied dans l’eau, de manière à l’asperger de liquide en même temps que -toute la chambre. Dans un besoin de tendresse inopinée et déplacée, on -tâche de lui frotter les mains sur la figure. Au moment où elle vous -savonne le dos, on fait un brusque mouvement, de manière à envoyer le -savon au fond de la baignoire. Les éponges sont d’un attrait incroyable. -Celle qui sert pour la figure est charmante, mais malheureusement à peu -près insaisissable. Maman passe si vite avec elle qu’on ne fait que -l’entrevoir comme un météore adorable. Mais l’autre, celle «du bas», est -plus accessible. Quelquefois on la laisse flotter dans le bain. Il est -possible, à l’improviste, de se précipiter sur elle, de l’empoigner à -deux mains et de humer quelques gorgées d’eau savonneuse. C’est exquis. -Avec ce qu’on a pu en avaler auparavant, ça vous donne la force -d’attendre la bouillie. - -Le bain finit trop tôt, et la bouillie arrive trop lentement. -L’intervalle, en effet, est rempli par les occupations les plus -déplaisantes. C’est un des moments de la journée où Mlle Lucette maudit -le plus profondément les conditions de la vie civilisée. La nature a -muni la figure humaine d’un certain nombre d’orifices: narines, bouche, -trous de l’oreille, qui sont des plus amusants pour y fourrer les doigts -et d’autres menus objets. Par une fantaisie barbare, maman se croit -tenue à ce moment de les nettoyer d’une manière approfondie. Il se peut -qu’elle ait d’autres raisons: dans tous les cas, elle a celle du plus -fort. - -C’est une véritable lutte qui s’engage. Généralement elle a le dessus, -mais la victoire lui est chèrement disputée. Mlle Lucette défend ses -positions avec la dernière énergie, et il faut livrer une bataille en -règle pour conquérir chaque orifice. Pieds, mains et voix se coalisent -pour ce duel acharné. Enfin elle succombe. Mais maman remporte une -victoire à la Pyrrhus. Elle est rendue, à bout de souffle. - -Mlle Lucette est rose, sereine et rayonnante. Le nettoyage accompli, -elle a encore des forces suffisantes pour compliquer son habillage. Elle -se livre à des soubresauts pendant qu’on lace son corset, elle donne des -coups de jarret tandis qu’on lui assujettit ses culottes; lorsqu’il -s’agit d’enfiler une manche, elle écarquille soigneusement tous ses -doigts, de manière à rendre cette opération à peu près impossible si -l’on ne veut rien lui briser... Mille autres inventions témoignent de -son esprit inventif et de la richesse de ses forces physiques. La -placidité puissante de nounou et l’énergie nerveuse de maman finissent -pourtant par triompher de toutes les résistances. Mlle Lucette est -habillée. Elle en est enchantée et se considère d’un air satisfait. Elle -est fort contente que tout soit fini; d’autant plus que tous ces travaux -ont suscité en elle un besoin de nutrition et de sommeil. - -Nounou va préparer la bouillie. Mlle Lucette utilise les minutes qui lui -restent à se frotter la figure avec son linge sale et à tâcher de mettre -la main sur quelques menus objets de toilette qui peuvent avoir été -oubliés. L’autre jour, elle a réussi à envoyer mariner dans sa baignoire -le peigne, la brosse et le savon. C’est un joli résultat. - -Enfin nounou arrive avec sa casserole. L’absorption s’effectue comme de -coutume. - ---Maintenant, dodo, dit maman. - -Mlle Lucette tombe de sommeil. Mais la tradition veut qu’elle résiste. -Elle pousse donc deux ou trois grognements. Maman répète avec autorité: - ---Dodo. - -Mlle Lucette la toise encore une fois comme le lutteur mesure de l’œil -son adversaire. - -Elle voudrait bien reprendre l’offensive. Mais elle est dans un état -d’infériorité manifeste. Un œil se ferme, puis l’autre. Elle esquisse -encore une protestation. Maman l’étend, tire les rideaux. Elle dort. - -Nounou se remet à parcourir lourdement la chambre pour la ranger. Ses -pas puissants l’ébranlent sans réveiller Mlle Lucette. Et maman s’évade -avec un sentiment de délivrance, avide de sa chaise longue et du repos -bien gagné, et pensant avec volupté qu’il y aura trêve jusqu’à demain -matin. - - - - -XIV - -PAGES D’HISTOIRE - - -Il est souvent difficile de rendre sensibles avec précision les états -d’âme de Mlle Lucette. Seules des dissertations copieuses avec -commentaires abondants et notes justificatives pourraient expliquer -congrûment les détails de telle de ses impressions, les mobiles de tel -de ses actes, les subtilités de tel de ses raisonnements. Afin de -compléter la connaissance que nous désirons donner de cette jeune -personne, nous nous contenterons de transcrire ici en style bref les -résultats de quelques observations et de fixer certains traits de mœurs -dont nos lecteurs apprécieront le caractère exact et la portée. C’est -ainsi que, se bornant à des réflexions personnelles succinctes, les -chroniqueurs nous ont parfois transmis les sentences des sages, les -hauts faits des conquérants et les souffrances des peuples; choses trop -simples et trop compliquées pour ne pas être noyées par l’érudition d’un -scoliaste vulgaire. - - * - - * * - -Mlle Lucette ne définit pas encore d’une façon précise les êtres et les -choses qui l’environnent. Cela est naturel, puisqu’elle ne parle pas. -Mais si elle parlait et si elle employait des mots qu’actuellement elle -ne soupçonne pas, voici, j’imagine, un extrait des définitions que l’on -relèverait dans le carnet de ses pensées. - -_Allumettes._--On en trouve trop peu. Il y a un petit bout rouge -ravissant. Voir _Épingles_. - -_Bertrand._--L’Amour. Cupido. Eros. Il est beau comme un morceau de -sucre, beau comme un chiffon de soie. C’est l’idéal réalisé sur la -terre, mais trop souvent insaisissable. - -_Certain objet (un)._--On s’y assied régulièrement tous les matins et un -certain nombre de fois dans la journée. C’est une chaise d’un caractère -spécial. Inutile d’insister sur son importance physiologique. Au point -de vue moral, éveille des idées diverses. Représente souvent une -sommation désagréable. D’autres fois, rappelle le devoir vaillamment -accompli. - -_Culotte._--Infiniment préférable au précédent pour le même service. Par -une aberration incompréhensible, maman et nounou la détournent sans -cesse de sa véritable destination. Il est dur de lutter contre des -préjugés invétérés. Mais on lutte. - -_Dodo._--Excellent en somme. Mais on est en coquetterie réglée. Il est -nécessaire de se défendre tant qu’on peut et de ne s’y abandonner que -quand on est à bout de forces. - -_Épingles._--Un des plus charmants produits du plancher. Fréquent -spécialement aux endroits ensemencés par nounou. Maman les manie très -maladroitement en vous piquant les doigts. Mlle Lucette est plus -adroite. Il est prudent de les dissimuler pour pouvoir les sucer à son -aise. Mais c’est mal. D’où de grandes angoisses morales. - -_Jip._--Être déconcertant. Un peu supérieur à nounou et à maman. Moins -docile. Aboie d’une manière redoutable et s’enfuit quelquefois quand on -voudrait tirer sa laine. - -_Langue._--Ustensile infiniment utile. Sert de complément aux yeux et -aux mains pour la connaissance du monde extérieur. Il est nécessaire de -la promener préalablement sur toute chose pour en avoir une notion -exacte. Il est sage de la faire manœuvrer subrepticement à cause de -l’entêtement routinier de maman. - -_Mains._--Boîtes à gifles qui fonctionnent automatiquement presque sans -qu’on le veuille, et qui distribuent généreusement leur contenu à droite -et à gauche. - -_Maman._--Accessoire en somme très sympathique et très précieux. A -besoin d’être tenu en bride, car devient volontiers exigeant et se fait -des illusions sur son indépendance. Quelques ménagements lui sont dus. -L’affection et la prudence les conseillent. - -_Nounou._--Être déchu. Ravalé des plus nobles fonctions nutritives aux -soins hygiéniques les plus vulgaires. Être inférieur avec lequel on peut -prendre toutes les libertés: telles que donner des claques, griffer, -tirer les oreilles, arracher les cheveux, etc. Au fond, cela n’empêche -pas une solide amitié. - -_Papa._--Synonyme de respect, chose redoutable. Il ne faut pas crier -devant lui, quand on n’a pas d’autre raison qu’une petite démangeaison -du gosier ou de la langue. Il est bon de lui donner quelques marques de -bienveillance, même quand elles ne sont pas dictées par un besoin -d’expansion réel. Il est prudent de tenir compte de ses injonctions -quand elles sont formulées sur un certain mode. - -_Poêle._--Éveille des idées analogues. Vénération craintive. Ça brûle. - -_Puss._--Quelque chose de sacré. Intermédiaire entre les deux -précédents. Il ne faut pas être familier avec lui. Après Lucette, c’est -l’être le plus respectable de la création. Il est bon de le flatter. On -peut lui faire de loin des signes d’adulation. Si l’on pouvait attraper -sa queue et ses moustaches! Mais c’est impossible. - -_Racahout._--Avec Bertrand, un des produits les plus parfaits du globe. -Il faut danser en l’apercevant. - -_Table._--Objet charmant et perfide. Supporte les trésors les plus -merveilleux. Mais on reçoit une chiquenaude quand on y touche. A des -coins très durs. On s’en aperçoit quinze ou vingt fois par jour. Mais -c’est inutile de les taper pour se venger quand on s’est cogné. S’en -méfier. On oublie. - -_Trott._--Très intéressant. Il est fait pour vous amuser comme le lait -pour être bu et le dodo pour y dormir. A l’air moins pataud que la -majorité des êtres humains. Se montre quelquefois oublieux de ses -devoirs et beaucoup trop indépendant. - -_Visites._--1º _Ces dames._ De beaucoup la plus désagréable moitié du -genre humain. Familières, envahissantes, criardes, dénuées de réserve, -embrassantes. On est tout à coup empoigné et secoué par elles. Il est -bon de les tenir à distance et de commencer à grogner à leur approche -pour leur faire comprendre qu’on les tolère avec peine. Quelques -exceptions. 2º _Ces messieurs._ De beaucoup la plus belle moitié du -genre humain. Réservés, polis, parfois presque trop froids; un peu -timides. Il faut les mettre à leur aise. Une seule critique sérieuse: -ont quelquefois une trop grosse voix et s’habillent trop souvent en -noir. Mais il y en a dont c’est très amusant d’avoir peur. - -Etc. - - * - - * * - -Il est difficile d’écrire l’histoire. Trois témoins d’un même événement -vous en feront des récits tout différents. Si ces trois témoins sont -nounou, Trott et Mlle Lucette, ces différences tiendront du prodige. Il -n’est donc pas étonnant que parfois des conflits éclatent entre eux par -suite d’un manque d’analogie dans la conception qu’ils se font de la vie -et des choses. - -Exemple. - -1º _Version de nounou._--Cet après-midi, les enfants jouaient bien -tranquillement ensemble. Nounou en profitait pour écrire à sa mère. Elle -lui exposait les souffrances de son cœur dans l’exil. Les cochons sont -moins beaux qu’au pays. Mais les hommes sont plus bruns. Il est vrai que -tout le monde parle français avec un drôle d’accent. On ne mange pas de -choucroute. Nounou a maigri, elle ne pèse plus que cent -quatre-vingt-deux livres. Les maîtres sont si tracassiers! Il faut se -laver les pieds tous les huit jours. C’est malsain. Le jardinier s’est -épris d’elle. Mais elle n’oublie pas son Hans. Il ne pleut presque -jamais. Il ne fait pas assez froid. Ensuite les femmes n’ont pas de -bonnet... Nounou est arrêtée dans l’enchaînement de ses idées. Après -quelques secondes d’hébétude, elle s’aperçoit que c’est parce que les -enfants poussent des clameurs redoutables. Mlle Lucette, après avoir été -bien sage pendant dix minutes, s’est fâchée parce que M. Trott n’est pas -bien complaisant. Alors elle lui a jeté des morceaux de bois sur la -tête. Sur quoi M. Trott lui a donné une grande tape sur la main. Alors -elle a hurlé. Il y en a pour un moment à la consoler. Nounou soupire. -Elle abandonne sa lettre. - -2º _Version de Trott._--Trott a été chargé d’une grande tâche. Mme -Barbe-Bleue et ses deux frères, après la triste fin de M. Barbe-Bleue, -ont prié Trott de leur construire un château neuf, l’ancien leur -rappelant de trop lugubres souvenirs. Trott s’est senti honoré de cette -confiance et s’est mis immédiatement à l’œuvre. Le voilà transformé en -architecte du temps des fées; les morceaux de bois de son jeu de -construction sont les matériaux les plus rares et les plus précieux. Un -palais étincelant commence à s’élever. Déjà les deux frères sont venus -le féliciter et lui ont fait présent d’un superbe collier de pierreries, -et, gracieusement, Mme Barbe-Bleue lui a tendu sa main à baiser. Trott -se remet à l’œuvre avec une ardeur nouvelle. Mais voici qu’un génie -inconnu survient sous les traits de Mlle Lucette. Il a les mains pleines -de matériaux nouveaux qu’il apporte au bon architecte. L’architecte les -reçoit avec reconnaissance. Le palais croît et s’embellit. Mais soudain -le génie est pris d’une rage destructrice; il est envoyé par feu -Barbe-Bleue pour détruire l’œuvre de l’architecte féerique. Les larmes -aux yeux, Mme Barbe-Bleue supplie Trott de défendre son palais. Trott -promet; plusieurs fois il écarte l’agresseur. Enfin, tout est prêt. Il -n’y a plus que le toit à poser. Mme Barbe-Bleue et ses deux frères -visitent la maison. Trott se met la tête contre le sol pour les -recevoir. Au même instant, par une impulsion perfide du mauvais génie, -il reçoit sur la tête le palais tout entier, dont les débris -ensevelissent Mme Barbe-Bleue et ses frères. Trott est navré, et il a -une bosse. Il donne une bonne petite tape sur les mains de Mlle Lucette. -Ça mérite bien ça. - -3º _Version de Mlle Lucette._--Les vices les plus abjects sont -concentrés dans l’âme de Trott. C’est un perfide et un faux frère. Mlle -Lucette lui avait ordonné de s’amuser avec elle. Elle aurait voulu -trottiner par la chambre en s’accrochant à sa blouse. Puis, par égard -pour lui, elle s’était résignée à accepter le jeu qu’il proposait. Il -devait lui construire une grande tour avec ses bois de construction. -Ensuite elle la jetterait par terre. C’est comme ça qu’on fait avec les -dominos. Donc elle avait consenti à cela, et, très gentiment, elle -venait lui apporter les matériaux nécessaires, sans même exiger de les -mettre elle-même en place: excès de complaisance! Au bout de quelque -temps, la tour était bien assez haute. Alors Mlle Lucette a voulu la -renverser. Pour jouer, Trott a fait semblant de s’y opposer. C’était une -assez bonne idée. On pouvait courir et crier. Mais la meilleure -plaisanterie se gâte à durer trop longtemps. Trott ne l’a pas compris. -Mlle Lucette a jugé bon de le lui montrer. Donc, pendant qu’il était -accroupi par terre, elle lui a précipité la tour sur la tête. Mlle -Lucette était toute fière. On peut difficilement, n’est-il pas vrai? -imaginer une farce plus plaisante et de meilleur goût. Eh bien! à peine -relevé, Trott s’est jeté sur Mlle Lucette et lui a donné une tape. Pas -bien forte, certainement, mais c’était une tape. Quelle atrocité! quelle -traîtrise! Il n’y a qu’à hurler, hurler indéfiniment... - - * - - * * - -Au jardin. Bébé rose et bébé blanc. Les mamans causent et regardent. -Bébé rose observe bébé blanc. Bébé blanc observe bébé rose. Bébé rose a -la bouche ouverte, contemple bébé blanc avec défiance et, dans son -angoisse, a laissé tomber sa pelle. Bébé blanc, assis confortablement -par terre, examine bébé rose d’un air sévère, les sourcils froncés. -L’examen est favorable. Bébé blanc sourit, puis fronce de nouveau les -sourcils, grogne et sourit encore. Intimidé, bébé rose dit: «Maman, -maman,» et cherche un refuge auprès d’elle. Alors bébé blanc se met en -campagne et s’approche de bébé rose, qui murmure: «A peur, a peur.» Bébé -blanc fait toutes sortes de mines aimables, relève ses jupes, se baisse -comme pour faire une révérence, gazouille deux ou trois syllabes et, -finalement, passe ses deux mains sur les joues de bébé rose terrorisé. -Enfin, se dressant sur la pointe de ses pieds, bébé blanc pose ses -lèvres sur les joues de bébé rose. Les mamans s’exclament et -s’attendrissent. Bébé rose a l’air ahuri. Humiliée, sa maman l’exhorte, -le sermonne et le met en confiance. Bébé rose s’enhardit, suit bébé -blanc et imite chacun de ses gestes. Puis il veut l’embrasser aussi. -Bébé blanc grogne d’un air féroce. Bébé rose s’arrête, réfléchit un -instant et essaye de recommencer. Bébé blanc rit et se sauve. Bébé rose -court après, en riant et en criant très haut, tout à fait gai et -confiant. Bébé blanc se retourne, grogne de nouveau et lui décoche une -gifle qui claque. Bébé rose est stupéfié. Un moment il demeure immobile, -geignant et pensif, et puis il s’en retourne près de sa maman. Il reçoit -un biscuit, qu’il se met à grignoter avec satisfaction. Bébé blanc -s’approche et veut l’enlever à bébé rose. Bébé rose en cède de bon cœur -la plus grande partie et se réserve seulement un tout petit morceau -qu’il garde dans sa main. Bébé blanc regarde un instant le gros morceau -conquis, le jette par terre et, brusquement, arrache à bébé rose la -petite bribe qui lui restait. Bébé rose est deux fois gros comme bébé -blanc; il se laisse faire avec consternation. Au bout d’un instant, il -se baisse pour ramasser le reste du biscuit. Bébé blanc fronce les -sourcils et pousse un cri strident. Bébé rose recule. Bébé blanc sourit -d’un air mutin, tout en émiettant le biscuit de bébé rose, qui ne le -tente nullement. Bébé rose, le cœur gros, l’estomac creux, s’en retourne -vers sa maman. Elle pense: «Qu’il est bêta!» L’autre maman gronde bébé -blanc en pensant: «Elle est adorable.» Bébé rose s’appelle Jacques; ce -sera un gros garçon. Bébé blanc s’appelle Lucette; c’est presque une -petite femme. - - * - - * * - -Puss dort pelotonné au soleil. Il dort voluptueusement. Des rêves -affriolants se pressent sous ses paupières closes. Il voit étalés devant -lui des monceaux de souris agonisantes, des brochettes de petits -oiseaux, des poissons frits, du mou, des laitages. Il dort et, de -sybaritisme, il ronronne en dormant. Il ne se doute pas de ce qui le -menace. - -Mlle Lucette guigne Puss d’un œil avide. C’est défendu de le toucher. Il -fait «pique-pique» quand on le touche. On le dit, mais est-ce vrai? Un -démon souffle le scepticisme dans l’oreille de Mlle Lucette. Il a l’air -si doux, si soyeux! Il a tant de jolis petits poils que ce serait si -amusant de toucher, de caresser, de tirailler un tout petit peu! C’est -trop tentant. Nounou ne fait pas attention. C’est irrésistible. - -Frémissante d’espoir, Mlle Lucette s’approche à petits pas furtifs. Puss -fait dodo, il ne bouge pas. Comme il a l’air gentil! On dirait qu’il rit -avec sa bouche fendue. On a dû le calomnier. Il a de jolis petits poils -raides près du nez. Il ne fait pas de mal du tout. On doit pouvoir en -faire tout ce qu’on veut. On gardera pourtant tous les ménagements -possibles avec lui. Mais ces petits poils sont trop drôles. Oh! il faut -absolument en toucher un, rien qu’un seul, un tout petit peu, pour voir -comment c’est. Délicatement, de ses petits doigts pinçants, Mlle Lucette -agrippe la moustache blanche... Les événements se succèdent si vite que -la plume ne peut les décrire. Quelque chose crache, griffe, saute et -s’enfuit... Ahurie, Mlle Lucette contemple sa main, où sont dessinées -trois raies rouges... Le sang perle. Ça cuit. Alors elle éclate en -sanglots. - -Aux notions qu’elle avait sur le mal s’en ajoute une nouvelle. Elle -connaissait celui qui vous vient de l’intérieur: quand on a mal comme -ça, on est soigné et caressé; elle connaissait celui qui vient de la -stupidité des objets: il n’y a qu’à ne pas se jeter contre eux; ils vous -laissent tranquilles; elle connaissait celui qu’on éprouve quand on -reçoit une chiquenaude pour avoir fait une sottise: il est légitime et -bienfaisant. Ça fait déjà bien du mal. Mais il y a en plus celui qui -vient des êtres malfaisants qui vous font souffrir sans qu’on ait voulu -les molester... - -Mlle Lucette pleure sur son égratignure. Peut-être, très obscurément, et -avec plus de motifs, hélas! elle pleure d’avoir découvert la méchanceté. - - * - - * * - -Mlle Lucette regarde son livre d’images. Elle y trouve des sensations -intenses, profondes, répétées, qui se transforment, s’augmentent et -s’élargissent chaque jour. D’abord elle n’était frappée que de la -succession et de la diversité des couleurs. C’était déjà une grande -joie. Les pages retournées défilaient comme les morceaux de verre d’un -kaléidoscope. Mlle Lucette se jouait, sa nounou lui jouait des -symphonies colorées qui lui faisaient savourer la beauté. Peu à peu leur -caractère s’est transformé. Outre l’apparence colorée en elle-même, Mlle -Lucette a remarqué la surface colorée et ses dimensions. Il y avait des -taches de couleur toutes petites et d’autres très grandes. On pouvait -être délicatement charmé des premières et pris d’enthousiasme pour les -autres. Ensuite, Mlle Lucette a été sensible aux formes. Il y en avait -d’agréables à l’œil et d’autres devant lesquelles on fronçait le -sourcil. La part du jugement personnel se faisait plus grande. Enfin, -Mlle Lucette a saisi la signification symbolique de son livre d’images. -Dans les symphonies colorées qui venaient frapper son œil, elle a -compris que certains signes avaient une valeur interprétative: qu’on y -trouvait le portrait d’un bébé, d’un cheval, d’une maison. Alors elle a -été saisie d’une tendresse plus intime encore pour son livre d’images. -Car il lui est apparu comme le livre de la connaissance humaine, comme -celui qui renfermait tous les mystères de la science avec leurs -explications. Peut-être a-t-il perdu en valeur proprement esthétique, -mais son rôle utilitaire, éducateur et scientifique est devenu -prépondérant. Mlle Lucette regarde son livre d’images avec toute la -force de son intelligence, comme le mathématicien scrute son problème, -comme le poète cisèle son sonnet. Elle voit devant elle tout l’inconnu -qui diminue chaque jour, et sa soif de comprendre est sans limites. -Aussi, dans ce travail, elle s’excite, devient rouge et, au bout d’un -instant, rit trop, ou grogne, et divague. Maman, prudente, fait enlever -le livre. Il faut éviter le surmenage intellectuel. - - * - - * * - -Mlle Lucette erre par le monde en quête d’aventures. Elle inspecte les -meubles et les tapis. Elle en a assez de ses bêtes en caoutchouc et des -choses vues. Elle a soif de l’inconnu, de l’inédit, peut-être du -défendu. Et à mi-voix elle marmonne des espoirs confus et des vœux -incompréhensibles. Tout à coup, ses yeux s’écarquillent. Là, par terre, -s’étalent les ciseaux de maman; les ciseaux interdits, fascinants, -tentateurs, fruit défendu. Toison d’or fabuleuse!... Les ciseaux! Maman -lit et ne se doute de rien. En elle-même Mlle Lucette conclut un marché. -Elle va toucher les ciseaux, ce qui est défendu, et puis tout à l’heure -on lui donnera une pichenette. Elle y gagne. Mlle Lucette s’assied, -touche, tripote, admire. Elle manie l’objet avec prudence, car elle sait -que ça pique. C’est adorable. Elle s’amuse royalement. Peu à peu elle -s’amuse moins. Deux sentiments désagréables l’oppressent: d’abord c’est -monotone de se livrer si longtemps à la même occupation; ensuite elle a -mal agi et doit recevoir une chiquenaude; or, cette chiquenaude se fait -attendre. En vain elle fait des signaux à maman. Maman ne prête aucune -attention à son méfait. Ça cesse d’être intéressant. Il faut qu’elle -comprenne ce qui s’est passé. Lâchant les ciseaux, Mlle Lucette va -trouver sa maman et s’efforce de lui expliquer. Peine perdue! maman -murmure distraitement: «C’est bien. Tiens-toi tranquille. Nounou va -venir.» La détresse inonde l’âme de Mlle Lucette. D’abord elle a mal -agi; son embryon de conscience en souffre; ensuite elle n’a pas reçu la -chiquenaude qui est due, ce qui dérange ses idées de justice; en même -temps que le châtiment la chiquenaude est d’ailleurs l’absolution. Mlle -Lucette se sent donc malheureuse et très coupable. Elle se lamente -longuement, bourrelée de remords. Non seulement elle a péché, mais on -lui a refusé la punition à laquelle elle avait droit. Il n’y a pas de -danger qu’elle touche encore aux ciseaux. - - * - - * * - -Ahurie, la bouche à demi ouverte, mademoiselle Lucette contemple Trott. -Trott en courant a glissé tout à l’heure. Il est tombé. Il s’est fait un -grand bleu au front. Il voudrait bien ne pas pleurer. Mais souvent on ne -fait pas ce qu’on veut. Accroupi dans un coin, il pleure et se lamente -en s’essuyant les yeux, mal réconforté par les paroles indifférentes de -nounou, qui ne se dérange pas. Ah! si maman était là! - -Mlle Lucette contemple Trott. Ça pleure donc aussi, les grandes -personnes? Est-ce que ça sent donc quelque chose, ça a une existence -propre, ça a bobo en dehors de Mlle Lucette? Cette idée plonge Mlle -Lucette dans un abîme de méditations. Finalement elle lui paraît trop -invraisemblable pour être adoptée. Il n’y a qu’elle qui ait le droit de -pleurer et de crier. Quiconque, à part elle, pleure et crie, n’agit pas -comme il doit, sort de son rôle, empiète sur son propre domaine à elle -et joue une espèce de comédie irrévérencieuse. Si Trott pleure, c’est -qu’il se moque d’elle et s’abandonne à un affreux égoïsme, ou veut -abuser sa sensibilité. Elle n’est pas sa dupe. Trott mérite d’être -rappelé aux convenances. Elle s’en charge. - -Mlle Lucette s’approche de Trott, qui, à travers le brouillard de ses -larmes, la voit venir et s’attendrit qu’elle veuille le consoler. Et de -toute la force de son petit bras elle lui lance une bonne gifle qui -claque. - - * - - * * - -Après déjeuner, on jette sur le balcon les miettes de pain qui sont -restées sur la nappe. Et bientôt, de tous les coins du jardin, les -petits oiseaux s’élancent à tire-d’aile, s’abattent sur le balcon, et, -toc, toc, toc, on entend le claquement sec et dru de leurs petits becs -durs qui picorent très vite sur la pierre. - -Perchée sur les genoux de sa maman, Mlle Lucette les aperçoit et -s’extasie. Deux secondes elle ne bouge pas et murmure à demi-voix des -syllabes de tendresse. Il ne faut pas faire de bruit pour qu’ils ne s’en -aillent pas. C’est difficile de contenir comme ça voix, bras et jambes. -Mlle Lucette se tortille tant qu’il faut bien la laisser glisser à -terre. - ---Surtout n’approche pas! - -Bien sûr, on n’approchera pas. A distance, Mlle Lucette trépigne sur -place et hèle les petits oiseaux. Elle leur explique la pureté de ses -intentions. Comme ils sont gentils! Il faut absolument les voir de plus -près, les toucher si l’on peut. Mlle Lucette n’y tient plus. Elle se -précipite vers les carreaux et y cogne de toutes ses forces. Les petits -oiseaux s’envolent épouvantés. Alors elle demeure surprise et -consternée. Elle les appelle et les gronde. Ils ne reviennent pas. Ils -sont partis. Hier, ç’a été la même chose. Ce sera la même demain. D’où -Mlle Lucette concevrait-elle que les petits oiseaux puissent avoir peur -d’elle? - - * - - * * - -Mlle Lucette joue avec sa poupée. Jadis elle lui a arraché tous les -cheveux sans exception et extirpé les deux yeux. Cela n’empêche pas les -sentiments. Elle la berce tendrement dans ses bras, la tête en bas et -les pieds contre son cœur. Elle lui murmure de doux conseils et des -déclarations d’amour. Ses gestes brusques et vifs de petit pantin à -ressort se font câlins et soigneux comme des caresses de petite mère... - -Mais voilà maman qui rentre de faire des visites. Mlle Lucette plante là -sa poupée et se précipite. Elle accable sa maman d’objurgations -passionnées, saisit ses jupes, crie, rit, saute et danse, n’a pas de -cesse que maman ne se soit assise et ne l’ait prise sur ses genoux. -C’est une explosion d’allégresse, un flot débordant des sentiments les -plus ardents et les plus câlins... - -Tout à coup Mlle Lucette s’arrête et demeure immobile. Ses yeux se sont -fixés sur un point. Aveugle et chauve, la poupée gît, lamentable, sur le -nez. Mlle Lucette l’a aperçue. Et, après une seconde d’hésitation, la -voilà qui dégringole des genoux de sa maman et se précipite. Elle relève -sa poupée par un pied et lui gazouille mille consolations en embrassant -indistinctement son dos, son ventre et ses joues décolorées. Et puis -elle revient très vite chez sa maman et d’un geste de prière lui tend la -loque presque informe. Il ne faut pas faire de jaloux. Petits et grands -ont tant besoin de baisers, de tendresse et d’amour! - - - - -XV - -LES HEURES MAUVAISES - - -Quand Trott se réveille le matin, d’habitude il ne se réveille pas tout -à fait d’un seul coup. Il y a d’abord une espèce de petite léthargie -très douce où l’on est délicieusement embrumé. Il semble qu’on voudrait -y rester toujours, tant on s’y trouve bien. On l’apprécie doublement -parce qu’on sent bien que ça ne va durer qu’un instant, et aussi parce -que cette brume légère ne fait que doucement voiler un tas de choses -agréables qui s’y estompent dans un lointain moelleux qui peu à peu se -précise. On est déjà tout joyeux avant d’avoir les yeux ouverts. Il y -aura le déjeuner;--quelle bêtise fera Lucette aujourd’hui?--il y a un -joujou neuf;--on aura un très bon dessert à midi;--peut-être fera-t-on -une promenade en voiture. C’est comme si peu à peu une série de phares -étincelants venaient dissiper cette vapeur du matin: et tout à coup on -se trouve plein d’une clarté si gaie où luisent tant de perspectives -souriantes qu’il vous semble que jamais le jour ne suffira pour tout -cela. Alors, réveillé pour de bon, on saute de son lit et on court à sa -toilette, impatient de revivre. - -Mais ce matin, quand Trott s’est réveillé, cela n’a pas été comme -d’habitude. Avant qu’il ait eu les yeux ouverts, il s’est senti le cœur -oppressé par quelque chose de lourd et de noir. Et il aurait voulu -pouvoir se rendormir pour longtemps, peut-être pour toujours, afin de ne -pas savoir... Trott ne connaît pas encore les réveils lugubres, et il a -peur de toutes les choses tristes qu’il apercevra dès qu’il aura soulevé -ses paupières... Mais il n’y a pas moyen de se rendormir. Trott se -réveille. Il se réveille de plus en plus. Il faut bien ouvrir les yeux, -regarder et se souvenir. Il y a un vilain jour gris qui s’harmonise avec -ses pensées. Le vent précipite aux vitres de gros paquets de pluie. Il -siffle lugubrement au loin et tout à coup hurle en rafale. Ce n’est pas -gai. Mais Trott n’y ferait pas attention s’il n’y avait pas autre chose. - -Depuis quelques jours on riait beaucoup moins à la maison. Maman, qui a -toujours tant d’entrain, restait très longtemps silencieuse. Et papa, -qui est toujours très bon, était plus tendre et vous regardait -quelquefois avec des yeux comme s’il rêvait. Bien entendu, Trott n’avait -pas remarqué tout cela. Mais il s’en est souvenu après ce que papa lui a -dit hier. - -On prenait le café après déjeuner. Trott, perché sur le genou de son -papa, venait de sucer un canard. Il riait parce que papa faisait sauter -son genou et essayait de le désarçonner; mais il se cramponnait très -fort, et son papa lui disait: «Tu t’accroches comme un petit singe.» -Trott a été très fier, et il a fait des questions sur les singes. Papa -lui a donné quelques renseignements très curieux. Alors Trott a déclaré -qu’il aimerait beaucoup en avoir un; sur quoi papa a répondu: «Je t’en -rapporterai un à mon retour, si ta maman le permet.» - -«A mon retour!» Est-ce que papa va repartir? - -Papa a tâché de plaisanter. Mais il n’avait pas l’air d’en avoir très -envie. - ---Mais oui, mon petit bonhomme, je vais être obligé de faire un petit -voyage. Quand on est marin, il faut bien être quelquefois sur l’eau. - -Trott n’a pas tout à fait compris d’abord. Papa s’en va quelquefois pour -plusieurs jours, et puis il revient. On sait qu’il n’est pas bien loin -et que, si l’on avait besoin de lui, il serait là tout de suite. On se -sent protégé et rassuré quand même il n’est pas à la maison. Trott a cru -d’abord que papa s’en allait pour un voyage comme ça. Mais il paraît que -non. Les singes habitent dans un pays qui est très loin. Et papa va -rester absent un temps si long qu’on ne peut presque pas l’imaginer: -plus de temps qu’il ne s’en est écoulé depuis que Mlle Lucette est venue -au monde. Et on dirait qu’elle a toujours été là. - -Aussi, à mesure que l’après-midi s’avançait, Trott s’est senti de plus -en plus triste et plus abattu. Est-ce bien possible? Maintenant que -maman sait qu’on a dit la chose à Trott, elle ne se cache plus autant; -elle laisse voir à son petit garçon qu’elle a les yeux tout drôles. Il a -le cœur très meurtri. On dirait que la maison est pleine de quelque -chose de noir. - -Il n’y a que Mlle Lucette qui demeure d’une indifférence complète dans -la tristesse générale. Elle trottine avec sérénité de droite et de -gauche, gazouille des tas de choses compliquées aux morceaux de papier -qu’elle se plaît à déchirer, va dire à chacun un petit mot d’amitié, -danse toute seule avec des grâces pataudes de petit ourson et court -quêter des compliments, négligente tout à fait des égards qui sont dus -au chagrin. Il est certain que la séparation, quand même elle en -concevrait l’instant prochain, l’affecte médiocrement. A quoi bon tant -s’affliger que papa s’en aille, puisqu’il reste d’autres visages de -connaissance? Après son départ, quand on lui demandera de ses nouvelles, -elle lèvera les bras avec un grand geste: «Pati!» Il est parti. Et cela -voudra dire: «C’est une chose réglée; je n’y peux rien; parlons d’autre -chose.» - -Quand elle est venue demander à Trott de jouer avec lui, Trott a essayé -de lui expliquer le grand malheur qui était suspendu sur leurs têtes... -Elle a écouté d’un air très attentif, a fait avec des mines de sympathie -plusieurs observations peu compréhensibles, puis, visiblement ennuyée du -sérieux de son interlocuteur, a exécuté une série de grimaces pour le -dérider, a éclaté de rire, et finalement a été si drôle qu’au lieu de -partager le chagrin de Trott, elle a fini par le lui faire oublier. Et -c’est accroupi sur le parquet et surchargé des animaux en caoutchouc de -Mlle Lucette, que tout à coup il s’est rappelé que son pauvre papa -allait partir dans deux jours. Il a rougi de son manque de cœur, et un -moment a été indigné contre Mlle Lucette, qui, non contente de se -montrer elle-même d’une insensibilité révoltante, réussissait à -pervertir le cœur d’autrui. Mais on ne peut pas lui en vouloir -sérieusement. Elle est trop petite. Elle ne comprend pas. Elle ne -comprend pas que dans deux jours la maison sera vide, puisque papa ne -sera plus là; puisqu’il voyagera là-bas, très loin, sur un bateau qui -est très grand quand on le voit près du bord, mais qui aura l’air d’un -oiseau fragile, d’un chiffon, d’un point, d’un rien, quand il sera seul -au milieu de la grande mer murmurante. - -Et le soir, avant qu’il s’endorme, Trott écoute la longue plainte du -vent qui se lève et le bruissement confus de la mer qui gronde. Et il se -sent oppressé par le vent, par la mer, par la nuit et par ses pensées de -souffrance. Il se souvient des images sinistres qu’il a vues, où des -hommes s’accrochent à des épaves et sont écrasés par des vagues -monstrueuses. Il se rassure un peu en songeant que papa est si fort et -si adroit qu’aucun mal ne peut l’atteindre. Mais l’angoisse est trop -poignante; le sommeil s’enfuit, et il reste éveillé très longtemps, -voyant défiler des ombres qui font peur. - -Tout à coup la porte de la chambre s’ouvre. Avant de se coucher, le papa -et la maman de Trott viennent l’embrasser. Quelquefois, il se souvient, -presque en rêve, il a vu deux têtes se pencher sur lui... Mais, ce soir, -il est trop réveillé, il se dresse sur son lit, et maman pousse un petit -cri effrayé en l’apercevant: - ---Qu’as-tu, mon chéri? - -Papa croit comprendre. Il ne dit rien. Mais maman s’imagine que Trott -est malade. Elle l’interroge. Trott ne veut pas répondre exactement. Ce -sont des choses qu’on ne dit pas. Et puis maman aurait trop de peine. -Enfin, il murmure tout bas: - ---J’entendais trop la mer. Ça me faisait peur. - -Alors maman voit les yeux rouges de son petit garçon. Elle regarde papa. -Et tous, sans qu’ils se parlent, se comprennent. Tout à coup une -terrible rafale hurle aux vitres, s’engouffre dans la cheminée et se -termine en sanglot; et après on entend, très net, le crissement sec et -aigu des galets que la vague entraîne dans son ressac. Et Trott et sa -maman fondent en larmes, tandis que papa sourit d’un air rassurant. Il -se penche pour embrasser son petit garçon et murmure d’un ton de bonne -humeur: - ---Il fait un peu mauvais temps ce soir. Mais un bon marin et un bon -bateau ne feraient pas seulement attention à cette bourrasque. - -La porte s’est refermée derrière eux. Heureux de les avoir vus, le cœur -dégonflé d’avoir pleuré, soulagé par ces tendres paroles, épuisé d’avoir -veillé, Trott, malgré le vent et la mer, s’endort d’un lourd sommeil. - -Mais ce matin le souci l’a repris. Il déjeune machinalement, sans -appétit. Papa s’en va demain. Il n’écoute pas les discours expressifs de -Mlle Lucette. Papa s’en va. Il regarde placidement arriver Miss. Papa -s’en va. Il répète machinalement ses leçons. Papa s’en va. Quand Miss -est partie, il n’a pas envie de courir et de sauter. Papa s’en va. Il va -regarder par la fenêtre. Il fait encore mauvais temps, un peu moins, -pourtant. De gros nuages se poursuivent dans le ciel comme des oiseaux -lourds. Il y a quelques taches bleues. La pluie a cessé. Une espèce de -rayon de soleil essaye de glisser. Ce serait amusant si on n’était pas -triste. - -Tout à coup papa entre. - ---Veux-tu faire un tour de promenade avec moi avant déjeuner? J’ai une -ou deux commissions. - -Malgré son chagrin, Trott est enchanté. C’est un honneur rare de sortir -avec papa. En ce moment, il est plus inappréciable que jamais. - -Coiffé de son béret et enfoui dans sa vareuse, Trott chemine à côté de -son papa. Le ciel s’est bien dégagé, le soleil brille. Il va faire beau. -Trott écoute son papa lui expliquer un tas de choses qui font du bien au -cœur. Il paraît d’abord que deux ans à passer en mer passent beaucoup -plus vite que deux ans à terre. Et puis, maintenant que Trott est plus -grand et qu’il aura plus à travailler, les journées vont lui paraître -bien moins longues. Trott serait volontiers sceptique, mais puisque papa -le dit... Il ne faut pas croire non plus que la vie que va mener papa -soit si terrible. Il y a les tempêtes, c’est vrai; mais il n’y en a pas -souvent; et presque nulle part elles ne sont aussi fortes qu’ici. On -s’en moque, on les laisse passer. Oui, mais les naufrages? Les -naufrages, ça n’arrive plus; ça n’arrive qu’aux petits bateaux à voile, -mais pas aux grands bateaux de guerre. C’est possible, mais quand on va -en guerre, on risque d’attraper des coups, de mauvais coups... On ne -fait presque jamais la guerre. Et puis papa n’a-t-il pas son sabre et -son bateau de gros canons?... On sera vainqueur. Tout ça, c’est vrai; -c’est vrai, sans doute... On voit des pays merveilleux avec des hommes -de toutes les couleurs, des fruits exquis, des fleurs étonnantes, des -oiseaux étincelants, des masses de bêtes de toute sorte... Est-ce que ça -n’est pas bien beau, tout cela? - -Les nuages sont balayés. Le ciel est presque tout bleu. A peine s’il -demeure à l’horizon une bande noire. - -Trott enthousiasmé déclare: - ---Quand je serai grand, je veux être marin. - -Papa sourit. Il y a beaucoup de choses dans son sourire, des choses -heureusement que Trott ne peut pas démêler. Des ombres épouvantables se -dressent dans son souvenir... Ah! non, Trott ne sera pas marin. Papa -reprend la conversation. Tout le long de la promenade, à part quelques -stations dans les magasins, il raconte à Trott des masses de choses -intéressantes. Il écrira très souvent, papa. Par chaque courrier. Et -quand il reviendra, il rapportera beaucoup de choses à Trott. Quoi? Ah! -on ne peut pas dire encore. On verra. C’est une surprise. Il faudra que -Trott lui écrive aussi; pas encore de très longues lettres, puisqu’il -n’est pas un bien grand écrivain, mais des petits mots pour dire si -Lucette est bien sage et si Trott sait bien ses leçons. - -Oui, Trott écrira. Quoique ça ne l’amuse pas beaucoup, il mettra -quelques lignes dans chaque lettre que maman enverra. Mais tout ça, ça -ne sera pas la même chose que de se voir tous les jours et de se parler. -On ne peut pas dire grand’chose avec du papier. - -Trott et son papa retournent vers la maison. La bande noire commence à -monter dans le ciel. Le soleil commence à pâlir. Tout à l’heure il -brillait, pendant que papa racontait ses histoires; alors c’était facile -de le croire; maintenant c’est plus difficile. A un détour du chemin, la -mer apparaît. Une mer mauvaise, avec des teintes brunes, violettes, -presque noires, une mer qui se cabre çà et là en vagues blanches. Elle -ne dit rien de bon; et de nouveau, en la voyant, Trott se sent le cœur -serré. - -Papa continue. Il faudra que Trott soit bien gentil avec tout le monde -et particulièrement avec sa maman. Car maintenant il sera le seul homme -dans la maison. La dernière fois que papa est parti, Trott était encore -un bébé; il ne pouvait pas être bon à grand’chose. Mais maintenant il -doit être le compagnon fidèle de sa maman. Et papa peut la lui -recommander, et sa petite sœur aussi, comme il ferait à un ami, à un -autre homme. N’est-ce pas, Trott? - -Il fait maintenant un ciel presque tout noir. Brusquement, le soleil -s’est enfui et, brusquement, un grand coup de vent passe, secouant avec -fureur les arbres, faisant battre les volets, un coup de vent qui aurait -jeté Trott par terre s’il ne l’avait pas aplati contre un mur. - -Quelques grosses gouttes de pluie commencent à tomber. L’âme de Trott -est ressaisie d’angoisse, et quand papa répète sa question: - ---N’est-ce pas, Trott, maintenant, je puis te parler comme à un homme? - -Trott, conscient de sa faiblesse, conscient du peu qu’il est devant les -bourrasques du ciel et de la vie, Trott ne peut s’empêcher de murmurer: - ---Oui, papa, mais, tu sais, je suis encore si petit! Alors, j’aurais -tant besoin que tu restes encore à la maison! - -Papa serre plus fort la main de son petit compagnon. Il voit, comme si -elle était étalée sous ses yeux, toute sa petite âme loyale, sincère et -effrayée. Oui, c’est vrai que Trott est encore très petit, que Lucette -l’est beaucoup plus encore, et que maman aussi, toute tendre et -charmante qu’elle est, se trouve souvent bien désemparée dans les -tourmentes de la vie. En lui-même papa soupire. Pourtant il faut partir. -Voilà la grille du jardin franchie. Des torrents de pluie ruissellent. -En attendant qu’on leur ouvre la porte de la maison, papa interroge -encore une fois: - ---Je sais, Trott, que tu es encore un tout petit homme. Mais promets-moi -pourtant d’être un très brave petit homme. - -Alors Trott promet d’une voix grave et pénétrée. - - * * * * * - -Toute la journée, dans la maison, ce sont des allées et venues. Tout le -monde est affairé. Il y a des malles ouvertes çà et là. Toutes sortes de -paquets d’aspect bizarre sont éparpillés. On voit passer les bonnes avec -le linge de papa et avec ses habits. Lucette erre à l’aventure et vient -regarder dans chaque malle d’un air connaisseur. Elle rit, elle bavarde, -elle tombe, elle se relève, elle rit de nouveau. Jip aussi circule à pas -pressés et va flairer dans les coins, comme s’il pressentait un -changement prochain. Et ces deux membres de la famille, les plus -modestes, sont probablement les plus utiles et les plus bienfaisants. -Car ils forcent l’attention, ils obligent à rire, à se fâcher, à -gronder, à secouer par instants la pensée qui plane comme une nuée -lourde et qui s’affaisse davantage avec la chute du jour. Heureusement -aussi, il faut se dépêcher de finir les paquets, de trouver quelques -objets oubliés, de donner quelques ordres indispensables. Quoiqu’il soit -toujours bien triste au fond, Trott se sent pourtant une certaine vanité -quand on le charge d’une perquisition dans le dernier tiroir de la -commode ou qu’on lui confie des instructions à transmettre à Thérèse ou -à Jane... - -Mais les heures s’écoulent, les heures qui ne reviendront pas. Les -aiguilles de la pendule hâtent leur allure. Elles ne sont pas bien -douces, ces heures. Pourtant on les regrettera bien des fois. Les malles -s’achèvent. Il n’y aura plus demain qu’à les fermer. Tout l’ouvrage -nécessaire est achevé. Le soleil s’est couché. La tempête se lève de -nouveau, le vent crie ses menaces et la pluie crépite aux carreaux. -Toute noire, la nuit, qui va être la dernière, est descendue. - -On est réuni au coin du feu, la lampe allumée. Papa est assis dans un -fauteuil. Maman est sur une chaise basse, tout à fait à côté de lui. Pas -bien loin, Trott est accroupi, et Mlle Lucette se promène à petits pas à -droite et à gauche. Elle cause amicalement au feu, fait des remontrances -à la pluie qui bat aux fenêtres et examine tous les coins du plancher, -avide d’y découvrir quelque épingle ou quelque bout d’allumette. De -temps en temps, elle accourt et raconte une histoire inintelligible. Et -Trott est toujours, malgré lui, un peu indigné de son manque de cœur. - -Mais voici nounou qui vient l’emporter. Les bonsoirs habituels se sont -échangés avec les drôleries coutumières. Elle est partie. Alors, son -babil disparu, le silence se fait plus douloureux dans la chambre. Papa, -pensif, regarde le feu en essayant de raconter des choses peu -intéressantes. Appuyée contre lui, maman lui murmure très bas des mots -qu’on n’entend pas. Trott, immobile, pense que tout est bien triste, -mais que papa et maman doivent avoir encore plus de chagrin, puisque ce -sont des grandes personnes. Et il se reproche d’avoir porté un jugement -téméraire sur Mlle Lucette. Elle qui était toute petite, elle savait un -peu les distraire; tandis que lui, qui est plus grand, il ne trouve rien -pour les consoler. Maintenant qu’on se tait depuis si longtemps, c’est -encore plus difficile de dire quelque chose. Il faudrait pourtant -trouver une parole douce, qui ne soit pas indiscrète, qui puisse donner -un peu d’espérance... - -Silencieux, papa songe à ceux qu’il va laisser derrière lui, aux -maladies possibles, aux inquiétudes, aux longs jours sans nouvelles, à -toutes les choses obscures de l’avenir, au revoir trop lointain et -toujours douteux. Silencieuse et plus torturée, maman pense aux -accidents de la mer, aux tueries, aux maladies rongeuses et épuisantes, -aux fièvres, aux pays mangeurs d’hommes, à toutes les horreurs -possibles; et tout se termine par la vision d’un monsieur en uniforme -qui vient annoncer, avec beaucoup de ménagements, qu’un officier de plus -ne reviendra pas du pays jaune. Et le vent qui hurle a l’air de ricaner: -«Tu as raison.» - -Une petite voix tinte tout proche: - ---Heureusement, n’est-ce pas, que le bon Dieu est partout? - -Papa et maman se regardent avec une douleur moins amère, et ils se -souviennent de Trott. Ils disent: «Oui, mon chéri,» et, de nouveau, ils -peuvent échanger quelques paroles pâles, malgré la fuite vertigineuse -des minutes qui s’envolent sans retour. - - - - -XVI - -MAMAN, TROTT ET LUCETTE - - -Il y a un vide dans la maison. - -Il y a des moments où l’on ne s’en aperçoit pas. Rien n’a l’air changé. -Il semble que tout marche comme d’habitude. Trott s’amuse. Trott se -promène. Trott a ses leçons comme toujours. Et, tout à coup, on ne sait -pas pourquoi, voilà que quelque chose vient vous traverser comme une -espèce de douleur sourde ou très aiguë. Ça fait très mal. - -L’autre jour, Trott a été chez le dentiste. Il paraît qu’il y avait une -vilaine paresseuse de dent qui aurait dû s’en aller depuis longtemps et -qui s’obstinait à garder la place où la jolie dent neuve aurait dû -s’installer. On l’a enlevée. Cela a été terrible. Mais ça n’a duré qu’un -instant. Seulement, après, on se sentait la bouche toute drôle. Sans -doute quelquefois on n’y faisait pas attention, on oubliait, et on -s’amusait comme avant. Mais, d’habitude, il y avait une espèce de gêne -douloureuse qui vous mettait tout à fait mal à votre aise, et tout à -coup, si quelque chose venait à toucher la pauvre gencive endolorie, -alors c’était une douleur lancinante qui vous donnait envie de crier et -vous remplissait les yeux de larmes. - -C’est tout à fait comme ça depuis que papa est parti. Et pourtant voilà -déjà trois jours qu’il n’est plus là. Est-ce que ce sera la même chose -pendant deux ans et plus? Maman est allée l’accompagner jusqu’à Toulon. -Elle est revenue hier. - -Oh! la pauvre maman de Trott! Quelle figure elle avait quand elle est -revenue! Trott n’est pas très grand physionomiste: mais pourtant on -voyait trop bien qu’elle n’avait envie que d’une seule chose, qui était -de pleurer de toutes ses forces, de pleurer jusqu’à ce qu’elle -s’endormît de fatigue et de chagrin. Trott avait tant de peine! Il -aurait tant voulu lui dire: «Pleure, ma pauvre petite maman, pleure tant -que tu peux. Ne parle pas. Ça te fera du bien.» Mais on ne peut pas dire -ces choses-là. Et maman ne voulait pas pleurer. Elle s’est occupée de -beaucoup de choses, a parlé, a fait des rangements. Sans doute elle -avait promis au papa de Trott d’avoir du courage. Elle a réglé le -ménage, fait ses comptes, tout comme d’habitude. Elle a joué avec Mlle -Lucette; elle lui a appris un jeu nouveau qui l’amuse beaucoup: on cache -sa balle dans une cachette pas très difficile, et il faut qu’elle la -retrouve; c’est, chaque fois, une explosion de joie. Elle a fait répéter -sa fable à Trott, lui a permis de jouer avec ses beaux soldats neufs et -a eu l’air de s’intéresser à ses jeux. Mais ce n’est pas ça que Trott -aurait voulu. Il aurait aimé savoir comment son pauvre papa s’était -embarqué, ce qui était arrivé au dernier moment, si peut-être il avait -encore parlé de son petit garçon, qui sait? s’il lui faisait dire encore -quelque chose. Mais tout cela, naturellement, Trott n’ose pas en -souffler mot. Peut-être que plus tard, en attendant un peu... Quand on -s’est coupé, tant que ça saigne, il ne faut pas y toucher... - -Mais, probablement, la maman de Trott a vu son petit garçon distrait au -milieu de ses soldats de plomb; elle a remarqué son air songeur et ses -regards qui n’osaient pas interroger; elle a compris ce qui se passait -en lui. Aussi, le soir, après dîner, avant que Trott aille se coucher, -quand ils étaient assis au coin du feu (comme l’autre soir, mais, hélas! -un de moins), elle dans un grand fauteuil et Trott dans sa petite -chaise, elle a dit tout à coup: - ---Mon petit Trott, viens ici. - -Elle lui ouvrait les bras et lui faisait signe de grimper sur ses genoux -comme quand il était tout petit. Alors Trott s’est précipité; il s’est -blotti en boule dans le doux nid qu’on lui offrait, et il s’est mis à -écouter de toutes ses forces, devinant un peu ce qu’il allait -entendre... - -Et maman s’est mise à raconter. Elle racontait d’une voix toute basse, -toute douce, pas triste,--non, vraiment, on ne pouvait pas dire,--mais -drôle, un peu comme si elle répétait une leçon très difficile qu’elle ne -savait pas encore tout à fait bien. De temps en temps, elle s’arrêtait -pour déposer un baiser sur le front de son petit garçon; un peu, -peut-être aussi, parce que la voix lui manquait. Elle racontait le -voyage jusqu’à Toulon, la sortie du train dans la gare bruyante, -l’arrivée sur le quai, d’où l’on voyait tous les gros bateaux qui se -balançaient. Elle décrivait le vaisseau de papa, avec ses deux énormes -cheminées, et ses canons dans une sorte de tour. - ---De gros canons? interrogeait Trott. - -De très gros canons. Et puis c’était le capitaine du vaisseau qu’elle -avait vu, un beau monsieur, déjà un peu vieux, avec encore plus d’or que -papa sur ses habits. Et puis elle avait visité la cabine de papa. Une -toute, toute petite chambre, où il y avait à peine la place de se -retourner. - ---Et puis? interrogeait Trott. - -Et puis, c’était encore ceci et c’était cela. Elle avait parcouru tout -le bateau. Il avait l’air très solide. Tout était luisant de propreté. -Il y avait des quantités de marins avec des cols éclatants et des -soldats. C’était une vraie ville. - ---Et puis? - -Eh bien,--maman donnait à Trott deux ou trois baisers coup sur coup,--eh -bien, après, n’est-ce pas? il avait bien fallu se dire adieu.--Encore un -baiser.--Papa avait raccompagné maman sur le pont jusqu’au petit -escalier par où l’on descend. Il lui avait dit encore beaucoup de choses -tendres pour ses petits enfants, entre autres de les embrasser très fort -pour lui; il y avait pour Trott un message particulier: qu’il se -souvienne bien de sa promesse. Trott est tout ému. Quoi, papa a encore -pu penser à lui au dernier moment?... - ---Et puis? - -Et puis, maman avait quitté le bateau; papa n’avait pas pu la reconduire -jusqu’à terre, parce qu’elle était restée à bord aussi longtemps que -c’était permis et même un peu plus. Alors elle était descendue toute -seule dans une petite barque qui l’attendait et qui, en quelques coups -de rame, l’avait ramenée à terre, où était sa voiture. Avant d’y monter, -elle s’était retournée encore une fois pour voir un mouchoir blanc qui -s’agitait. Elle aurait voulu rester jusqu’à ce que le bateau fût parti. -Mais papa l’avait défendu. Alors elle a sauté dans la voiture, et très -vite, toute seule, elle est partie, elle a pris le train, et elle est -venue retrouver ses petits enfants. - -Maman se tait. Trott n’ose pas la regarder. Sans doute elle pleure, et -elle ne doit pas aimer qu’on la voie pleurer. Trott demeure donc pensif -à fixer le feu où serpentent des petites flammes jaunes et rouges. Et -puis il se dit que si sa maman a trop de chagrin, c’est l’instant ou -jamais d’essayer de la consoler, puisqu’il a promis d’être un brave -petit homme. Alors il lève les yeux. Maman avait les paupières baissées; -on aurait dit qu’elle voyait en dedans des tas de choses qui passaient. -Mais, dès qu’elle a senti le regard de son petit garçon, elle l’a -regardé aussi et s’est mise à sourire. Oh! le lamentable, le désolant -sourire! A le voir, Trott a eu une terrible envie de fondre en larmes. - -Mais il doit être un brave petit homme. Il l’a promis. Alors il renfonce -toute cette eau qui aurait voulu sortir, et il se contente d’embrasser -sa maman en lui disant: - ---Je serai bien content quand nous aurons la première lettre de papa. - -Maman a laissé reposer sa voix pendant un petit moment, et puis elle -dit: - ---Peut-être que demain matin le bateau de ton papa passera en vue de la -côte. Nous irons au premier dans ma chambre, et j’espère qu’avec la -longue-vue nous l’apercevrons. - -Cette perspective est d’une joie un peu triste. Ce sera bien loin, ce -bateau. Pourtant Trott se réjouit un peu. C’est tout de même quelque -chose, quelque chose d’inattendu. Ce sera comme un dernier adieu. - -Trott va se coucher. Et toute la nuit il a des rêves agités et bizarres: -de grands bateaux aux voiles blanches s’enfuient dans les lointains avec -des vitesses fantastiques; et l’on voit vaguement des hommes qui agitent -leurs mouchoirs et disparaissent... - -Au matin, à peine debout, Trott se précipite chez sa maman. Il dit très -vite bonjour et interroge du regard... Il est encore trop tôt. - ---Le bateau ne sera en vue qu’à dix ou onze heures. J’ai encore une ou -deux lettres à écrire, elles sont très pressées. Je t’appellerai dès -qu’il sera là. En attendant, puisque c’est jeudi, tu pourras aller -t’amuser avec Lucette. - -Trott aurait mieux aimé rester auprès de sa maman et guetter avec elle -cet instant solennel où le bateau passera. Il a un petit soupçon, que -peut-être ces lettres à écrire sont un prétexte pour le renvoyer. Mais -il ne faut pas insister. Ça pourrait faire de la peine à maman. Avant -tout, il s’agit d’être bien sage et de faire ce qu’on doit. Donc, il ira -s’acquitter de la tâche qu’on vient de lui confier. Heureusement, ce -n’est pas très difficile. - -Mlle Lucette sait que sa personne est la raison d’être du tout; toute la -création n’a pour but que de subvenir à ses besoins et à ses caprices; -sans doute elle ne le conçoit pas nettement, mais l’idée qu’en dehors -d’elle quelque chose pourrait avoir une existence propre lui semblerait -monstrueuse si elle pouvait arriver à la concevoir. Elle supporte bien -malaisément que, dans une chambre où elle se trouve, un quelconque des -esclaves qui l’entourent se livre à une occupation qui ne lui soit pas -directement profitable. Elle considère un acte de ce genre comme une -usurpation manifeste, comme un empiétement sur ses droits propres, qui -sont la règle première de toute action. Quand nounou essaye de coudre ou -maman d’écrire dans le local qu’elle honore de sa présence, cela va très -bien tant qu’elle ne remarque pas que leur attention n’est pas absorbée -par sa propre personne. Mais, du moment où elle s’aperçoit que ces êtres -secondaires osent aspirer à une activité subjective et étrangère à son -utilité personnelle, elle se voue immédiatement à la tâche de leur -démontrer l’inanité de leurs prétentions. Violences physiques, menaces, -accès de rage, imprécations, sourires, gémissements, amabilités, elle -n’épargne rien pour arriver à ses fins. Il est inutile d’ajouter qu’elle -y arrive toujours, et que nounou domptée et maman exténuée, abandonnant -bientôt la couture ou la lettre commencée, rendent les armes à leur -vainqueur. - -Mais, si Mlle Lucette supporte difficilement d’être négligée, il faut -reconnaître que, du moment que l’on s’est dévoué à son service, elle -s’accommode assez volontiers, à part les heures de caprices, des -divertissements qu’on veut bien lui offrir. Elle n’est pas de ces blasés -qui affectent d’avoir tout épuisé et qui dédaigneraient la lune si on la -leur apportait sur un plateau, en disant: «Connu. J’ai déjà vu ça planté -là-haut dans le ciel.» - -Mlle Lucette porte un intérêt exubérant à une multitude de choses. La -nature lui semble pleine des phénomènes les plus captivants. Elle -possède au plus haut point le talent, si par là il faut entendre avec -Tolstoï la faculté de voir toute chose sous un angle original, différent -de celui du vulgaire. Un morceau de papier, offert d’une manière -convenable, peut être pour elle une source de jouissances indicibles. -Pourvu qu’on lui dise «Coucou» et «La voilà», elle ira bien se cacher -une cinquantaine de fois derrière une chaise et puis reviendra se jeter -dans les bras de son interlocuteur. Également, elle consentira, pourvu -qu’on l’encourage de temps en temps, à frotter indéfiniment un meuble -avec un chiffon comme elle a vu faire à nounou--beaucoup moins -longuement. Le monde, les êtres et les choses sont pleins de ressources -et d’amusements. Mais, pour les goûter, Mlle Lucette a besoin d’une -approbation extérieure qui stimule son activité. Une aide même légère -lui est suffisante. Mais elle est nécessaire. - -Trott n’éprouve donc pas de difficulté à remplir sa tâche. Il y réussit -même si bien que nounou peut se livrer paisiblement à de délicats -travaux d’art sur un bas troué. Il commence par informer Mlle Lucette -que tout à l’heure le bateau de papa va passer. Mlle Lucette court à la -fenêtre, tape contre les carreaux et puis s’en retourne avec des -pépiements d’allégresse; elle répète plusieurs fois cette manœuvre sans -se lasser. De son côté, Trott, assis sur le parquet, essaye avec un bout -de crayon de dessiner le portrait dudit bateau. On ne peut pas dire que -ce soit excessivement ressemblant. Les mâts sont un peu de travers, et -il semble que le bateau lui-même ait une drôle de forme. Pourtant il y a -certainement quelque chose. Peut-être que Trott pourra demander à sa -maman de l’expédier par le prochain courrier à son papa. Cependant Mlle -Lucette en a assez de courir à la fenêtre, et elle prétend s’emparer du -crayon de Trott et de son papier. Trott est un peu humilié du peu de cas -qu’elle fait de son œuvre. Mais, après tout, il se rend compte qu’elle -laisse à désirer, et généreusement il lui en fait l’abandon. Mlle -Lucette se met à gribouiller quelques secondes avec le crayon. Elle se -dispose ensuite à l’avaler, mais Trott s’y oppose; mécontente, elle -essaye de se rattraper sur le papier; Trott le confisque également. Elle -va se fâcher... Mais non, Trott a fait du papier une grosse boule et la -lui jette sur le nez. L’extrême originalité et la drôlerie incomparable -de cette action la charment. Elle se baisse pour ramasser le papier et -le lance en l’air. Puis Trott le reprend et le jette encore. Et ensuite -c’est de nouveau son tour. On ne peut rien imaginer de plus amusant que -ce jeu-là. Ce sont des petits cris et des éclats de rire sans fin. -Nounou s’amuse un peu moins, car de temps en temps elle reçoit la boule -sur le nez ou Lucette dans les jambes. Pourtant sa reprise avance... - -Tout à coup, dans la chambre à côté, on entend la voix de maman. Elle -appelle: - ---Trott! tu peux venir. - -Trott tressaille comme s’il avait été pris en faute. Comment est-il -possible, quand on a tant de chagrin au fond du cœur, qu’on puisse -l’oublier comme ça, tout à fait, pendant si longtemps? - -Il se sent indigné contre lui-même. Laissant en place Mlle Lucette -stupéfaite, il se précipite... - -Maman est assise sur le fauteuil rose devant la fenêtre. Elle regarde à -travers une longue-vue vers la grande mer qui s’étale. Elle dit: - ---Vois-tu cette fumée, là-bas? - -Trott parcourt l’horizon. D’abord il ne voit rien. Un ciel bleu radieux -rayonne sur une mer bleue pailletée. C’est bon que le temps soit si -splendide. Ç’aurait été terrible si le bateau avait passé au milieu -d’une tempête. Mais où est-il, ce bateau? Il y a bien une voile -blanche... Ce n’est pas cela... - -Ah! oui! Trott distingue quelque chose là-bas, très loin. Il y a une -toute petite colonne de fumée pâle qui monte à l’horizon et qui -s’incline. A peine si on l’aperçoit. Dessous, sur la mer, c’est tout au -plus si on devine un petit point noir. Comme c’est petit! - ---Vous êtes bien sûre, maman, que c’est le bateau de papa? - -Maman est sûre. Avec sa longue-vue elle distingue la lourde stature du -cuirassé. Elle reconnaît les mâts, les tourelles, les cheminées. Elle -donne la longue-vue à Trott. Il essaye de regarder, mais il ne voit rien -que des espèces de ronds brillants qui dansent. Il voudrait bien dire -qu’il distingue quelque chose; mais vraiment il ne peut pas. Il déclare: - ---J’attendrai que le bateau soit plus près. - -Hélas! il paraît qu’il n’approchera plus beaucoup. - ---Alors, maman, vous me direz tout ce que vous verrez. - -Hélas! maman ne verra guère plus que ce qu’elle a déjà vu, ce que Trott -lui-même devine vaguement: une colonne de fumée au-dessus d’une petite -tache noire où se dressent çà et là quelques brindilles. C’est tout. -C’est bien peu. Trott savait qu’il ne pourrait pas voir grand’chose; -que, bien entendu, il n’apercevrait pas son papa; que le bateau -passerait beaucoup trop loin. Mais enfin il espérait pourtant que -peut-être par hasard, qui sait? il y aurait une surprise. Ça ne vous dit -pas grand’chose, cette toute petite machine qu’on aperçoit tout là-bas. -Il contemple mélancoliquement le petit point qui tache à peine la mer -immense, la petite fumée qui estompe à peine le ciel infini. On dirait -que ça diminue déjà... - -Maman dit d’une voix pâle: - ---Il s’éloigne. - -Ses yeux vissés à la lorgnette, penchée en avant, elle demeure immobile -à lorgner désespérément. C’était encore quelque chose de l’absent, ce -petit point noir de l’espace. On ne le voyait pas, c’est vrai. Mais on -savait qu’il était là. On savait que lui aussi il regardait tant qu’il -pouvait. Si la lunette était meilleure, on aurait pu l’apercevoir. -Malgré la distance déjà si grande, c’était comme un dernier adieu qu’on -pouvait lui jeter. Il n’était pas entièrement perdu sur l’infini des -flots. Après, quand tout aura disparu, il sera tout entier dans -l’inconnu, dans le lointain, dans l’angoissant, et l’on ne saura plus -même sur quelle région des mers immenses les souvenirs tendres et -désespérés doivent aller le chercher... - -Trott ne voit plus la tache noire. Il ne voit plus que la petite colonne -de fumée. Tout à l’heure elle disparaîtra derrière le promontoire de la -falaise qui s’avance. Alors ce sera fini. Malgré sa lorgnette, maman -elle-même non plus ne verra plus rien. Et Trott sent une grande angoisse -l’étreindre. Car voici que disparaît tout à fait celui qui est la force -de sa faiblesse, le port de refuge de ses terreurs enfantines, le -rempart contre tous les dangers, contre toutes les craintes, contre -toutes les menaces. Et il se sent si petit, beaucoup trop petit, devant -tout l’inconnu redoutable de la vie qui l’oppresse! Pourtant il a promis -d’être un brave petit homme... - -Maman laisse retomber la lorgnette. Il n’y a plus de fumée sur la mer. -Au-dessus du promontoire de la falaise, il y a seulement une espèce de -petit brouillard. C’est fini. Le dernier fil est brisé. Maman pose sa -lorgnette sur la table. Elle se jette en arrière dans son fauteuil, et -cette fois, malgré son courage, deux larmes roulent sur ses joues. Trott -voudrait beaucoup la consoler, mais il ne peut pas; il sent bien que, -s’il essayait de dire quelque chose, lui-même éclaterait en sanglots. Il -prend la main de sa maman et y dépose des petits baisers. Un lourd -silence noir s’appesantit en face du ciel radieux et de la mer -étincelante. - -Mais, de l’autre côté du fauteuil, une petite voix incertaine chevrote - ---Maman, maman... - -Et l’on voit apparaître la tête de Mlle Lucette. Dans sa précipitation, -Trott a laissé ouverte la porte qui réunit les deux chambres. Mlle -Lucette s’en est aperçue au bout d’un moment, et, profitant de -l’inattention de nounou, très doucement, sans bruit, sachant qu’elle -faisait quelque chose de défendu, elle s’est glissée dans -l’entre-bâillement et s’est avancée à pas furtifs, à la fois fière, -honteuse et un peu inquiète de son expédition. Et, sans rien dire -d’abord, elle s’est mise à regarder sa maman, qui ne la regardait pas... - -Et qu’a-t-elle vu sur la figure désolée de sa pauvre maman? Qu’a-t-elle -vu? Peut-être pas grand’chose; peut-être rien du tout. Peut-être -n’a-t-elle agi que par geste machinal de petit animal caressant qui veut -être caressé. Mais peut-être aussi a-t-elle aperçu les larmes de sa -maman et très obscurément éprouvé quelque chose de nouveau. Peut-être, -pour la première fois, un petit coin entièrement fermé de son âme s’est -ouvert; peut-être a-t-elle vaguement perçu un tout petit effluve d’un -sentiment très tendre et très doux, de celui qui rend tolérable la vie -et qui allège parfois les désespoirs, de celui qui, sans que nous -souffrions, nous fait plaindre les souffrances des êtres qui -souffrent... - -Mlle Lucette a regardé sa maman qui pleurait. Elle a levé ses deux -petits bras en l’air d’un air très tendre en disant: «Maman, maman;» et -puis, avançant ses petites lèvres, elle a fait signe qu’elle voulait -l’embrasser. C’était la première fois... - -Maman la prend sur ses genoux, la serre contre son cœur et la couvre de -baisers et de larmes. Elle avait tant besoin de caresses et de larmes! -Lucette a trouvé ce qu’il lui fallait. A ses pieds, Trott est assis, -tendre et blotti contre elle... Et, meurtrie, brisée et désolée, maman -sent tout de même la grande consolation qui vient des petits enfants. -Ils consolent si doucement, les petits enfants! C’est qu’en consolant -ils ne plaignent point leurs propres douleurs; ils ne connaissent pas la -souffrance, la mort et les choses terribles; c’est le cœur limpide, -plein d’amour seulement et de pitié, qu’ils viennent trouver ceux qui -ont besoin d’amour et de pitié. Leur tendresse est plus sereine et plus -bienfaisante, sur laquelle ne se profilent pas les souvenirs noirs du -passé et les noires prévisions de l’avenir. Et il n’y a rien de si doux -que leurs baisers simples, seules choses terrestres peut-être où il n’y -ait nulle tristesse, nulle crainte, nulle amertume et rien de la saveur -de la mort. - -Maman songe qu’elle ne sera pas seule pendant la grande séparation. -Trott se dit qu’après tout papa est parti, mais qu’il reviendra; et, si -Lucette est si gentille, ce sera plus facile d’être un petit brave -homme. Lucette contemple avec joie le ciel et la mer, leur gazouille des -chansons et puis se rejette vers sa maman pour l’embrasser encore, toute -fière de son invention. - - * * * * * - -A l’horizon, la dernière fumée s’est évanouie au-dessus de la falaise. -Le petit groupe est maintenant tout seul en face de l’infini du ciel, de -la mer et de la vie. - - -FIN - - - - -TABLE - - - I.--Présentation 7 - II.--Tribulations 29 - III.--Une bosse 39 - IV.--Une bonne idée 51 - V.--Mlle Lucette 61 - VI.--Les inconséquences de Mlle Lucette 75 - VII.--L’ange noir 87 - VIII.--Un dompteur dompté 101 - IX.--Pauvre Jip! 121 - X.--Quelques prodiges 137 - XI.--Une promenade 163 - XII.--Mœurs et coutumes de Mlle Lucette à l’âge d’un an 181 - XIII.--Une matinée (fragments dramatiques) 199 - XIV.--Pages d’histoire 219 - XV.--Les heures mauvaises 251 - XVI.--Maman, Trott et Lucette 277 - - -PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--21911. - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE SŒUR DE TROTT *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
