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-The Project Gutenberg eBook of La petite sœur de Trott, by André
-Lichtenberger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La petite sœur de Trott
-
-Author: André Lichtenberger
-
-Release Date: April 08, 2021 [eBook #65025]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE SŒUR DE TROTT ***
-
-
-
-
- André LICHTENBERGER
-
- LA PETITE SŒUR
- DE
- TROTT
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l’intérieur en 1899.
-
-
-DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
-
- Mon petit Trott. Un vol. in-16. 3 fr. 50
- (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.)
- La petite sœur de Trott. Un vol. in-16. 3 fr. 50
- (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.)
- La mort de Corinthe. Un vol. in-16. 3 fr. 50
- (Couronné par l’Académie française, prix Montyon.)
- Portraits de jeunes filles. Lettres, dialogues, nouvelles.
- Un vol. in-16. 3 fr. 50
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-CHEZ CALMANN LÉVY
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- Monsieur de Migurac ou le Marquis philosophe. 3 fr. 50
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- La folle aventure. 3 fr. 50
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-A LA LIBRAIRIE DES «ANNALES»
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- La petite. 3 fr. 50
- Tous Héros. 3 fr. 50
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--12032.
-
-
-
-
-LA PETITE SŒUR DE TROTT
-
-
-
-
-I
-
-PRÉSENTATION
-
-
-Trott a une petite sœur.
-
-Ce n’est pas trop tôt.
-
-Un soir, on ne peut pas dire exactement quand, mais il y a déjà bien
-longtemps, un soir, à l’heure où il fait très bon, très doux, très
-chaud, au coin du feu près de la lampe allumée, à l’heure où l’on a des
-pensées tendres et où un peu d’angoisse descend avec la nuit qui tombe
-et les paquets d’ombre qui remplissent les coins de la chambre, un de
-ces soirs-là d’hiver naissant, maman a pris Trott sur ses genoux, l’a
-beaucoup embrassé et lui a dit:
-
---Trott, est-ce que tu serais content d’avoir un petit frère?
-
-Trott était en train de jouer avec la chaîne de montre de sa maman. Il a
-réfléchi un moment, et puis il a répondu:
-
---Non, merci. Si c’est pour me faire plaisir, j’aimerais mieux que vous
-m’achetiez une tortue vivante. Parce que, vous comprenez, il faudrait
-que je lui prête mes joujoux, et il les casserait; alors ça
-m’ennuierait.
-
-La mignonne maman de Trott s’est mise à rire. Elle a démontré à son
-petit garçon comme ce serait amusant d’avoir un petit frère, de jouer
-avec lui, de lui donner le bon exemple... Ah! quant à ça, il faudra être
-sage pour deux... Trott soupire. C’est déjà bien difficile d’être sage
-pour un; mais, pour deux, c’est tout à fait impossible. Trott l’explique
-à sa maman, qui rit encore plus fort. Le papa de Trott entre. Maman lui
-raconte les idées de son petit garçon; le voilà qui rit aussi. C’est
-très drôle comme les grandes personnes rient quelquefois de choses qui
-sont excessivement sérieuses...
-
-Papa interroge Trott:
-
---Aimes-tu mieux une petite sœur?
-
-Trott examine gravement toutes les faces du problème. Une petite sœur?
-Ça serait peut-être plus amusant. Marie de Milly est très gentille. Elle
-lui a apporté hier un sucre d’orge presque entier. Oui, Trott aime mieux
-les petites filles. Et puis elles sont moins fortes que les petits
-garçons. Alors, si on se dispute... Maman et papa sont en train de
-causer, très absorbés. Comme une vrille, la voix perçante de Trott leur
-traverse le tympan:
-
---Eh bien! papa, si ça t’est égal, j’aimerais mieux une petite sœur.
-
---Allons, tant mieux. N’oublie pas d’en demander une au bon Dieu tous
-les soirs.
-
-Et Trott l’a demandée tous les soirs. Tous les soirs... enfin, pas tout
-à fait. Il y a des soirs, vous savez, où l’on a tellement sommeil qu’on
-ne sait pas trop ce qu’on dit. Alors, peut-être que ces soirs-là... Sans
-doute, on fait sa prière, seulement c’est un peu en dedans. Mais, tous
-les soirs où il ne s’est pas endormi trop vite, Trott a demandé au bon
-Dieu de lui envoyer une petite sœur. Et il lui a bien expliqué comment
-elle doit être. Il faut qu’elle soit très jolie et très sage, pas si
-grande que Trott, et qu’elle aime beaucoup la viande et pas du tout le
-dessert. Alors Trott lui donnera sa viande à lui et mangera son dessert
-à elle. Et puis il faudra qu’elle s’appelle Polycarpe. Polycarpe, ce nom
-tient au cœur de Trott; on ne sait pourquoi. Maman a jeté les hauts
-cris. La petite sœur s’appellera Lucette. Quel vilain nom! C’est un nom
-de chien; Polycarpe est bien plus joli. Enfin, si elle est bien plus
-petite que Trott et n’aime pas du tout le dessert...
-
-D’ailleurs, Trott a un peu oublié ces derniers jours qu’elle devait
-venir. Il s’est passé tant de choses qu’il est bien excusable. Maman
-était très fatiguée, et même un peu malade. Alors elle a dit à Trott
-qu’il irait faire un séjour avec Jane, sa bonne anglaise, chez Mme de
-Tréan, la vieille dame aveugle qui habite un chalet rouge sur la
-falaise. C’est bien aimable à Mme de Tréan d’inviter Trott. Mais il
-aurait mieux aimé rester près de sa petite maman qu’il n’a jamais
-quittée. Et elle aussi, elle le serrait si fort en l’embrassant qu’on
-aurait cru qu’elle ne voulait pas le laisser s’en aller. Mais il a bien
-fallu partir. Tout doit être prêt à l’avance pour Mlle Lucette (quel
-vilain nom!), et Trott ne reviendra que quand elle sera arrivée. C’est
-une vraie princesse, cette jeune personne. Il y a déjà sa nourrice qui
-est là, une énorme femme qui ne parle presque pas français et qui
-inspire à Trott un respect proportionné à ses dimensions. Le berceau
-aussi est tout dressé. Il n’y a qu’elle qui manque. Ce n’est pas poli
-aux enfants de faire attendre les grandes personnes.
-
-Tous les jours Trott vient faire une visite à sa maman. Il l’embrasse
-vite et se dépêche de regarder dans tous les coins de la chambre pour
-voir si _elle_ n’y est pas cachée. Toujours rien. Après sa visite, Trott
-retourne chez Mme de Tréan et pense à autre chose.
-
-Mme de Tréan est très bonne. Trott l’aime beaucoup, quoiqu’il ait
-quelquefois un peu peur d’elle à cause de ses yeux qui ne voient pas.
-Tous les soirs il reste assis près d’elle, très longtemps, devant le feu
-qui pétille. Quelquefois il regarde des livres d’images pendant qu’elle
-tricote; d’autres fois elle lui raconte des histoires, des histoires
-magnifiques. C’est elle qui sait les plus belles.
-
-Un soir, Trott rentre songeur; il est si plongé dans ses méditations que
-Mme de Tréan s’étonne et interroge. Qu’y a-t-il? est-ce qu’il a fait une
-sottise? ou peut-être a-t-il un peu mal au ventre? Ce n’est pas cela.
-Trott prend la parole.
-
---Madame, je voudrais savoir d’où viennent les petits enfants. Jane dit
-qu’on les trouve sous les choux. J’ai vu une image où une cigogne en
-tenait un dans son bec. Et Bertrand, le jardinier, m’a raconté qu’on les
-achetait au marché comme des petits canards. Mais je sais que ce n’est
-pas vrai. Dites, madame, comment est-ce qu’ils viennent?
-
-Mme Tréan répond doucement:
-
---C’est le bon Dieu qui les envoie la nuit sans faire de bruit et sans
-que personne les voie passer. Un ange vient les déposer dans le berceau
-qu’on leur a préparé. Et il faut beaucoup les aimer et les caresser,
-parce que, comme avant ils étaient au ciel, ils sont très tristes et
-pleurent beaucoup.
-
-Trott songe. Comme il doit y en avoir au ciel des petits enfants qui
-attendent de naître! ça doit en faire du bruit! Alors, comme ça, les
-petits enfants connaissent le bon Dieu. Ils viennent de le voir. C’est
-drôle. Peut-être que la petite sœur... Mais Jane vient chercher Trott
-pour le coucher et le trouble dans ses pensées.
-
-Ce matin Jane est très gaie en habillant Trott. Elle est si gaie qu’on
-ne la reconnaît presque pas.
-
---Quel drôle d’air vous avez aujourd’hui, Jane!
-
-Jane rit et dit:
-
---Croyez-vous?
-
---Jane, qu’est-ce qu’il y a? Oh! dites-moi...
-
---Il faut deviner.
-
---On a retrouvé ma toupie? Le cheval noir s’est échappé? Il a neigé du
-sucre candi comme au pays de Cocagne?
-
---Mais non, monsieur Trott; voyons, quelque chose qu’on attendait...
-Vous savez bien... dans le berceau...
-
---La petite sœur est arrivée!
-
-Elle est là; si Trott est sage, il la verra cet après-midi. Cette
-nouvelle enivre Trott. Enfin la voilà, cette petite sœur tant attendue!
-Peut-être qu’il faudrait lui porter un joujou? Non, pas le cheval à
-mécanique, elle pourrait l’abîmer. La poupée rose? elle est bien laide.
-Le grand polichinelle est trop lourd. Bah! il y a d’autres joujoux à la
-maison de maman.
-
-La matinée s’est traînée bien lentement. Enfin la voici terminée. Trott
-a déjeuné; il est habillé; en route! Trott gambade comme un cabri le
-long du chemin. Quand il est gai, il a besoin, comme ça, de rire avec
-ses jambes. Et aujourd’hui elles ont de vrais fous rires, les jambes de
-Trott. Elles l’emportent à droite, à gauche, par-ci par-là. Que cette
-Jane est lente! Elle l’appelle et lui dit d’aller plus doucement. Trott
-s’en moque. Il a tort. Il tombe par terre de tout son long et s’écorche
-le genou. Jane le ramasse, le gronde, l’époussette et le prend par la
-main. Il est calmé.
-
---Dites donc, Jane, la petite sœur ne courra pas aussi vite que moi,
-hein?
-
---Non, pas tout à fait aussi vite, monsieur Trott, vous pouvez être
-tranquille.
-
-Pas tout à fait? C’est juste ce qu’il faut. Alors, quand ils joueront à
-l’attrape, Trott pourra l’attraper, dès qu’il en aura envie; et il ne se
-laissera prendre qu’au moment qui lui conviendra. C’est parfait.
-Seulement il ne faudra pas qu’elle grogne...
-
---Dites donc, Jane, elle sera bien sage, n’est-ce pas? Sans ça je lui
-donnerai une tape...
-
---Tâchez vous-même d’être sage! Faut-il avoir peu de cœur pour vouloir
-déjà la taper! Pauvre chérubin!
-
-Trott est offensé! Cette Jane ne comprend rien de ce qu’on dit.
-Naturellement il ne va pas lui donner de tape tout de suite; c’est sûr;
-ce sera plus tard, dans longtemps, demain peut-être...
-
---Et tâchez de ne pas faire de bruit en entrant! Votre maman est très
-fatiguée, et peut-être que bébé dormira.
-
-C’est ennuyeux. Trott aurait des tas de choses à raconter à sa maman.
-Hier il a trouvé un très beau coquillage rose. Et puis il a tenu très
-longtemps la bride du cheval noir. Et puis, il faut bien le dire, il a
-fait un accroc à son pantalon; pas le neuf, heureusement... Mais voilà
-déjà la porte du jardin. Trott la franchit posément. Il commence à avoir
-une espèce d’inquiétude vague. Après tout, il ne la connaît pas du tout,
-cette petite personne. Et quand Jane a tiré le cordon de sonnette, une
-envie baroque le saisit de prendre ses jambes à son cou... Quelle
-bêtise!... C’est Thérèse, la vieille cuisinière, qui ouvre la porte.
-Elle a reconnu la voix de Trott.
-
---Eh bien! monsieur Trott, vous allez la voir, votre petite sœur! Mais
-ne faites pas de bruit. Votre maman veut vous embrasser d’abord. Montez
-tout doucement.
-
-Trott gravit l’escalier. Il est de plus en plus ému. Il y a dans la
-maison un grand silence qui vous serre la gorge. Il faut qu’il attende
-dans le corridor. Jane va voir s’il peut entrer chez sa maman. Trott
-attend longtemps. Il est tout à fait grave. Ce serait l’heure de
-goûter... Mais voilà papa...
-
---Papa!
-
---Chut. Viens près de ta maman. Elle est malade. Il faudra seulement lui
-dire bonjour, et puis tu t’en iras.
-
-Ça n’est pas gai, tout cela. Papa n’a pas sa belle mine des jours où il
-est sanglé dans son grand uniforme d’officier de marine. Papa est tout
-ébouriffé. Il a les yeux rouges et est habillé tout de travers. Quel
-bouleversement pour cette petite personne! Trott se sent mécontent...
-
-La chambre de maman est presque noire. Ça sent comme chez le pharmacien.
-Maman est dans son lit, toute pâle, toute blanche. Elle a l’air si
-fatiguée... Pourtant un tout petit sourire effleure ses lèvres, quand
-Trott s’approche. Il se penche pour l’embrasser, très ahuri, et il
-murmure machinalement:
-
---Vous savez, maman, j’ai trouvé un beau coquill...
-
-Mais papa le fait taire, l’embrasse et le remet dans le corridor entre
-les mains de Jane. Il se retrouve en plein jour, très désorienté.
-Maintenant il faut aller voir la petite sœur. Ah bien! ça, c’est plus
-amusant. On va pouvoir un peu sauter et rire. Chut! la petite sœur
-dort... Quelle paresseuse! Trott aura vite fait de la réveiller...
-
---Si vous faites du bruit, monsieur Trott, on vous renverra tout de
-suite.
-
-Trott promet d’être sage. Il suit le corridor sur la pointe des pieds.
-Jane frappe à une porte. L’énorme nourrice apparaît. Elle sourit en
-découvrant des dents de cannibale qui impressionnent Trott, et lui dit:
-
---Pépétôtô.
-
-Trott s’arrête interdit. C’est peut-être une injure. Qu’est-ce qui va se
-passer? Non! la nourrice est Alsacienne. Ça veut dire que bébé fait
-dodo. Trott rassuré se glisse tout doucement. Il se dirige vers un grand
-berceau rose. Nounou en écarte les rideaux. Trott se penche, et il
-aperçoit...
-
-Il aperçoit une espèce de pomme cuite toute rouge, toute ratatinée, avec
-çà et là des excroissances et des trous. Ça a vraiment l’air d’une
-figure toute petite sur laquelle on se serait assis et qui aurait très
-chaud. Il y a aussi de microscopiques petites mains de vieille, toutes
-rouges, toutes ridées. Ça a un aspect vieux, misérable, racorni... Trott
-est consterné.
-
---Chôlipépé! dit la nourrice.
-
-Trott lève la tête avec hésitation, puis il reporte ses yeux vers le
-bébé qui dort toujours. C’est ça, la petite sœur!
-
---Eh bien! monsieur Trott, qu’est-ce que vous pensez de votre petite
-sœur?
-
---Est-ce que vous ne croyez pas, Jane, qu’en la renvoyant tout de suite,
-le bon Dieu voudrait la changer pour une autre moins laide?
-
-Jane est indignée. Elle accable Trott de reproches vifs. Mais il ne
-l’entend pas. Il regarde toujours la petite poupée rouge. Qu’elle est
-vilaine! Ah bien! Lucette est un assez joli nom pour elle; Polycarpe
-aurait été beaucoup trop beau. Tiens! la voilà qui bouge! C’est plus
-intéressant. Ça peut donc bouger, ces petites choses! Et puis, on
-dirait... oui vraiment: les paupières se lèvent: on voit apparaître deux
-espèces de câpres tout ronds, sans blanc, vagues... Tiens! la bouche se
-plisse. Il faut être poli. Trott, un peu intimidé, dit très bas:
-
---Bonjour, Lucette.
-
-Elle ne répond pas. Ah si! la voilà qui fait une grimace:
-
---Ouin-in-in-in...
-
-Trott fait un pas en arrière. Eh bien! elle a une jolie conversation!
-Trott se sent la tête tout embrouillée. Quoi! la petite sœur a cette
-voix-là? On dirait la poupée de Marie de Milly, qui crie quand on lui
-presse le ventre; seulement c’est plus laid et plus fort...
-
-Le poupon braille de toutes ses forces avec une toute petite voix de
-polichinelle enrhumé. La nourrice l’a pris; elle le bouchonne, le
-secoue! Oh! petit bon Dieu, pourquoi est-elle si laide?
-
-Elle agite ses mains comme si elle voulait s’arracher les yeux et le
-nez. Quatre cheveux lamentables errent sur un crâne nu qui ballotte à
-droite et à gauche... Et dire que personne ne s’étonne, qu’on trouve ça
-tout naturel! Est-il possible que d’autres bébés soient comme ça? Dire
-que c’est cette petite chose-là qui vient du Paradis!
-
-Trott l’avait oublié. Il se sent un respect inattendu. Hier elle était
-avec les anges... avec le bon Dieu...
-
---Il faut rentrer, monsieur Trott. Dites adieu à la petite.
-
-La petite sœur est très tranquille maintenant dans son moïse. Ses yeux
-regardent tout droit au plafond. La nourrice cause avec Jane. Il faut en
-profiter. Trott s’approche de la petite figure; il l’embrasse, quoique
-ça le dégoûte un peu, et chuchote tout contre l’oreille minuscule
-fripée:
-
---Est-ce qu’il va bien, le bon Dieu?
-
-Pas de réponse.
-
---C’était joli au Paradis?
-
-Pas de réponse.
-
---Est-ce que c’est vrai que le bon Dieu a une grande barbe blanche?
-
-Pas de réponse. Si! oh! si! voilà la bouche qui se plisse. Trott bat en
-retraite avec précipitation.
-
---Ouin-in-in-in...
-
---Voilà déjà que vous la faites crier, monsieur Trott. Allons,
-sauvons-nous bien vite...
-
-Trott et Jane cheminent côte à côte.
-
---Eh bien! avez-vous fait connaissance avec votre petite sœur? Pauvre
-mignonne!
-
-Trott dit:
-
---Je trouve qu’elle est trop laide.
-
-Jane se récrie:
-
---C’est trop fort. Vous étiez joliment plus laid, vous, monsieur Trott!
-
-Trott rougit. Il est très blessé. Il voudrait répondre. Jane n’était pas
-là quand il est né. Il y avait une autre bonne... Mais sa langue
-s’embrouille. Il se taira. C’est plus digne.
-
-On est rentré. Trott est assis au coin du feu à côté de Mme de Tréan.
-Elle lui demande de sa voix douce:
-
---Eh bien! Trott, avez-vous vu votre petite sœur?
-
-Trott répond froidement:
-
---Oui, madame.
-
-Mme de Tréan est aveugle. Malgré ça, elle voit des masses de choses.
-
---Est-ce que vous n’êtes pas content qu’elle soit venue?
-
-Trott répond avec mollesse:
-
---Oh! si, madame, je suis bien content.
-
---Voyons, mon chéri, on ne le dirait pas. Racontez-moi tout ce que vous
-pensez.
-
-Trott lâche la bonde. Elle est laide. Elle a des yeux troubles. Elle se
-frotte la figure. Elle est trop rouge. Et puis elle n’est pas du tout
-gentille. Trott lui a demandé des choses du bon Dieu et du Paradis. Elle
-n’a rien voulu dire. Elle a fait: ouin-ouin. C’est très vilain.
-
-Mme de Tréan sourit. Elle prend le petit homme sur ses genoux. Elle
-raconte. Elle explique. Tous les petits enfants sont comme ça... Est-ce
-possible?
-
---Et puis, vous comprenez, Trott, les tout petits enfants ne savent pas
-parler. Alors ils ne peuvent rien dire des anges et du bon Dieu. Mais
-ils sont très tristes et pleurent parce qu’ils se souviennent des
-caresses des anges et de toutes les belles choses du ciel.
-
-Trott a compris. Certes, ça doit être plus agréable d’être bercé par un
-ange que par cette vilaine grosse nounou. Et puis, ne pas pouvoir
-marcher et parler! voilà qui doit être terrible! Trott frémit rien que
-d’y songer. Les bons sentiments rentrent en son âme, et il dit à Mme de
-Tréan:
-
---Je tâcherai d’être bien gentil avec ma petite sœur pour qu’elle ne
-regrette pas trop les anges.
-
-
-
-
-II
-
-TRIBULATIONS
-
-
---Toc, toc.
-
---Qui est là?
-
---Est-ce que je puis entrer pour dire bonjour à ma petite sœur?
-
-Mme Prudent--c’est la dame qui soigne maman depuis qu’elle est
-malade--entr’ouvre la porte:
-
---Revenez tout à l’heure, mon petit ami. Maintenant elle va prendre son
-bain. Allez en attendant dire bonjour à votre maman.
-
-Trott s’achemine patiemment vers la porte de maman:
-
---Toc, toc.
-
-La voix de papa demande:
-
---Qui est là?
-
---C’est moi, papa; est-ce que je puis te dire bonjour et à maman aussi?
-
---Tout à l’heure, mon bonhomme. Ta maman est occupée à sa toilette. Va
-au salon. Tu tiendras compagnie à Mme Ray qui est venue prendre des
-nouvelles de bébé et qui attend toute seule.
-
-Trott pousse un soupir et rebrousse chemin. C’est ennuyeux d’aller comme
-ça frapper à toutes les portes et d’être mal reçu partout. Trott n’est
-pas habitué à trouver si peu d’égards. Heureusement Mme Ray est très
-gentille. Un peu moqueuse pourtant quelquefois. Mais elle a souvent des
-pastilles de chocolat ou des gâteaux. Alors on peut passer sur bien des
-choses. Trott ouvre la porte du salon. Mme Ray bondit et sautille à
-travers le salon, preste comme un petit oiseau. Et, avant que Trott ait
-dit un mot, elle interroge avec son petit accent américain:
-
---Est-ce que je puis aller voir le baby?
-
-Elle aurait bien pu dire bonjour à Trott. Trott dit sèchement:
-
---Non, madame. Mme Prudent ne veut pas qu’on aille dire bonjour à ma
-petite sœur.
-
---Oh! qu’elles sont ennuyeuses, ces femmes! Toutes les mêmes. Alors
-donnez-moi de ses nouvelles. Elle va bien?
-
-Trott répond d’un air gourmé:
-
---Mme Prudent va très bien.
-
-Mme Ray frappe la terre du pied.
-
---Mais non, petit bêta, c’est de bébé que je parle.
-
-Trott dit, toujours plus digne:
-
---Elle va très bien, madame, je vous remercie.
-
---Allons, venez vous asseoir près de moi et faites-moi son portrait.
-
-Il n’y a jusqu’ici pas l’ombre de pastille. Trott regarde le plafond
-d’un air perplexe. Il faudrait trouver moyen, par une allusion
-délicate...
-
---Elle est très drôle. Elle n’aime pas du tout le chocolat.
-
-Et en même temps il coule un regard doucereux vers la poche de Mme Ray.
-Sans doute ce n’est pas très discret, et Trott se juge sévèrement. Mais
-il a si envie de chocolat! Mme Ray ne comprend rien. Il y a des jours où
-les grandes personnes sont trop bêtes. Si Trott était si bête que ça
-quand on lui fait lire sa page, Miss le gronderait joliment. Mme Ray
-rit, de son drôle de rire très gai, qui est comme si on secouait très
-vite un tas de petites sonnettes, et elle dit:
-
---C’est extraordinaire. Ça lui viendra plus tard. Mais dites-moi à qui
-elle ressemble: à votre papa ou à votre maman?
-
-Trott rougit d’indignation. Est-ce que ce vilain petit paquet pourrait
-ressembler à sa maman qui est si jolie avec ses cheveux si blonds, ses
-yeux bleus comme le ciel du beau temps et ses joues blanches et roses
-comme si elles étaient en cire? ou à papa qui a une si belle barbe brune
-et des galons d’or sur sa casquette? Trott répond d’une voix
-dédaigneuse:
-
---Non, madame, elle ne leur ressemble pas du tout. Elle ressemble plutôt
-à ces choses rouges, vous savez, qu’on voit chez le monsieur qui vend
-des saucisses.
-
-Mme Ray pousse un cri d’horreur:
-
---Et la voix du sang, Trott?
-
-Trott ne la connaît pas. La voix du sang, ça doit être terrible.
-Heureusement une autre voix crie:
-
---Vous pouvez amener Mme Ray chez bébé.
-
-Cette mission rassérène Trott. Il pourrait mener Mme Ray n’importe où,
-puisqu’elle ne sait pas le chemin. Mais lui, il le sait, lui qui n’est
-qu’un petit garçon. Et il la conduit d’un air protecteur. Chemin
-faisant, il lui explique que bébé n’est pas encore très jolie; qu’il ne
-faut pas que Mme Ray soit fâchée si elle ne lui dit pas bonjour, et
-mille autres choses encore. Voilà le seuil de la porte franchi. Trott
-passe très vite devant la nounou qui l’effraye toujours un peu et
-conduit Mme Ray près du berceau. Sans doute bébé est encore trop rouge;
-mais, après tout, c’est rare d’être si rouge que ça. Il n’y a guère que
-Will, le cocher anglais de Mme Gordon, dont le nez brille encore plus.
-Et Trott fait l’article:
-
---Regardez, madame, comme elle est rouge.
-
-Mais il demeure bouche bée, et la stupeur la plus complète se peint sur
-sa figure. Car voilà que bébé n’est plus rouge du tout. Elle est jaune,
-jaune comme un petit Chinois. C’est prodigieux. C’est toute une nouvelle
-connaissance à faire. Trott était habitué maintenant à cette petite
-machine rouge. Et voilà qu’elle n’est plus là. Il faut recommencer.
-Peut-être que c’est un autre bébé. Mais non: voilà cette même petite
-face grimaçante, ces mêmes petites mains, maigres comme des pattes
-d’oiseau, et ce même «ouin-ouin» qui sort comme un cri de guerre. Alors,
-qu’est-ce qui s’est passé? On l’a fait peindre? Mais non, on aurait pris
-une plus jolie couleur: bleu, par exemple. Alors, ça s’est fait tout
-seul? Est-ce qu’elle va changer comme ça tous les jours? Peut-être que
-demain elle sera verte ou violette? Trott est inquiet. La naissance de
-cette petite sœur est vraiment un événement très compliqué. Il se passe
-à chaque instant des choses qui vous déconcertent tout à fait. Trott
-regarde tout autour de lui avec une sorte d’angoisse, appréhendant de
-voir apparaître derrière les meubles une foule de diablotins de toutes
-les couleurs.
-
---Elle a faim, cette petite. Est-ce que vous ne l’oubliez pas, nounou?
-
-Tiens! on va lui donner à manger. Quoi donc? du chocolat, du poulet, ou
-du millet comme aux canaris? Trott regarde avec intérêt. Nounou
-s’approche de bébé. Où a-t-elle sa casserole, ou son assiette, et la
-cuiller, la fourchette?... Nounou prend bébé, et la voilà qui fait des
-gestes singuliers. Trott est horriblement troublé. Il a un haut
-sentiment des convenances. Il se sent devenir très rouge. Non, vraiment,
-ce n’est pas possible! Qu’est-ce qui va se passer? Oh! là! là! c’est
-trop. Trott ne peut pas assister à une chose pareille...
-
---Tiens, où est Trott?
-
-Trott est parti. Il est descendu au jardin, et, en attendant qu’on le
-ramène chez Mme de Tréan, il s’y promène en songeant avec stupeur à
-cette extraordinaire petite sœur que le bon Dieu lui a envoyée, qui crie
-toujours, qui passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et qui a
-une manière si étonnante de prendre ses repas, Trott est en proie à une
-grande détresse. C’est un vaste inconnu qui s’est ouvert devant lui. Et
-jamais il ne s’est senti si petit que devant ce tout petit être. Quand
-on a peur, il faut prier le bon Dieu. Trott tire son mouchoir; il essuie
-soigneusement un petit coin d’allée pour ne pas salir son pantalon neuf,
-il s’agenouille et il prie:
-
---Mon cher petit bon Dieu, faites que ma petite sœur ne change plus de
-couleur comme ça, et puis qu’elle soit moins laide et qu’elle ne crie
-pas tant; et aussi...--non, c’est trop difficile d’expliquer au bon Dieu
-le cas de la nounou--et, je vous en prie, faites que je ne sois plus
-effrayé et qu’on m’aime très fort, et puis qu’il n’y ait plus de choses
-trop étonnantes. Amen.
-
-Ayant fini sa prière, Trott se relève, essuie ses genoux et, un peu
-rasséréné, se rend à l’appel de Jane qui le cherche pour retourner chez
-Mme de Tréan.
-
-
-
-
-III
-
-UNE BOSSE
-
-
-Ce n’est pas amusant du tout d’avoir une petite sœur, oh! mais, pas du
-tout.
-
-Voilà plusieurs jours que Trott est réinstallé à la maison. Eh bien!
-tout va de travers, et rien n’est plus comme autrefois. Le plus ennuyeux
-de tout, c’est qu’il faut toujours marcher sur la pointe du pied, sans
-faire de bruit, sans courir, sans crier. Cette petite sœur dort du matin
-au soir. Maman n’est plus malade dans son lit. Mais elle est toujours
-étendue sur une chaise longue. On ne peut pas du tout s’amuser avec
-elle. Et elle est si fatiguée! Trott avait une jolie chambre à lui, tout
-près de celle de maman. On l’en a expulsé; on a mis dedans Lucette et sa
-grosse nounou. Quant à Trott, on l’a fourré à un autre étage, tout
-simplement, sans lui demander si ça lui convenait. Et, comme la nouvelle
-chambre est plus petite, on a laissé presque tous ses joujoux dans le
-placard de l’ancienne; et justement, chaque fois qu’il en a envie,
-Lucette est en train de dormir. Alors, on ne peut pas les lui donner. Ce
-n’est pas drôle. Autrefois Trott était un grand personnage. Toute la
-maison tournait autour de lui. Chacun de ses faits et gestes était un
-événement. Thérèse, la cuisinière, lui donnait des friandises en
-cachette, et Bertrand, le jardinier, laissait son râteau pour venir lui
-montrer les nids d’oiseaux. Maintenant Thérèse ne songe qu’à faire des
-risettes à Lucette, et sitôt que la nounou paraît au jardin, Bertrand
-est derrière elle. De Trott on ne se soucie plus du tout. Il est
-pourtant plus gentil que ce petit paquet. La petite sœur n’est plus ni
-jaune, ni rouge, c’est vrai; mais elle a toujours la même figure fripée,
-les mêmes gestes et les mêmes grimaces. Elle ne comprend pas ce qu’on
-lui dit. Et elle ne sait dire qu’une chose: «Ouin-in.» Quand elle ne
-dort pas ou qu’elle ne crie pas, elle tette. Elle gonfle ses joues, les
-vide, les regonfle, les revide. Elle ne songe qu’à ça. C’est une goulue.
-Et puis elle est très sale. On ne peut pas donner de détails. Elle est
-très sale, ça suffit. Tandis que Trott, lui, sait parler et courir, il
-fait la culbute, il dit des fables, et il porte des culottes qu’on n’est
-pas obligé de lui changer toutes les heures. Est-ce qu’il n’y a pas de
-quoi vous mettre de mauvaise humeur?
-
-Mais Trott n’est pas de mauvaise humeur seulement, il est quelque chose
-de plus. Quoi donc? Oh! il n’est pas jaloux de sa petite sœur. Il l’aime
-bien à sa manière et il a un trop bon cœur, maître Trott. Il voudrait
-qu’elle fût bien contente et n’a pas l’ombre d’un mauvais sentiment
-contre elle. Non, Trott n’est pas jaloux. Il est triste; il est même
-très triste. Puisque maintenant on ne fait plus attention à lui, c’est
-que peut-être son papa et sa maman ne l’aiment plus. Maintenant qu’ils
-ont un enfant neuf, ils ne se soucient plus du vieux. Trott lui-même,
-dès qu’on lui a donné sa boîte de cuirassiers en plomb, a tout à fait
-délaissé ses turcos, qui n’étaient plus très jolis. Pour les grandes
-personnes, c’est la même chose, évidemment. Oui, maintenant, on l’oublie
-tout à fait. Ainsi, l’autre soir, maman et papa discutaient s’il fallait
-ou non donner de l’eau de chaux à bébé. On a annoncé le dîner. Ils se
-sont levés et allaient passer dans la salle à manger, laissant Trott
-dans son coin. Par hasard papa s’est retourné et l’a aperçu: «Hé, nous
-allions t’oublier! dépêche-toi.» Oublier! c’est papa qui l’a dit. On
-oublie Trott. Deux ou trois larmes sont tombées dans son potage. On n’a
-rien vu. On discutait de nouveau sur l’eau de chaux.
-
-Une grande peine a envahi le cœur de Trott. On ne l’aime plus du tout.
-Peut-être un tout petit peu encore, mais pas comme avant. Et quand on a
-été aimé tout plein, ça n’est pas assez. Trott a le cœur très lourd, un
-peu comme quand il a mangé trop de tarte aux pommes...
-
-Et aujourd’hui tout est allé plus mal que jamais.
-
-Ce matin, Trott prenait sa leçon avec Miss; et il était un peu grognon.
-Alors, quoiqu’il soit très poli d’habitude, il lui a dit un mot qui ne
-l’était pas tout à fait. Et papa, qui entrait, l’a entendu. Trott a été
-privé de dessert. Il y avait de la crème fouettée!
-
-Après déjeuner, Trott était pressé de se dégourdir les jambes. Il s’est
-précipité hors de la salle à manger en lançant bien fort la porte
-derrière lui pour la fermer. La petite sœur s’est réveillée et a hurlé.
-Maman a dit: «Que ce Trott est insupportable!»
-
-Ce soir, en rentrant de la promenade, il faisait presque nuit. Alors,
-surtout quand on a un peu gros cœur, c’est très bon d’être caressé.
-Trott a voulu aller trouver sa maman, et s’asseoir, comme il fait
-d’habitude, sur son petit fauteuil, à côté de la chaise longue. Et voilà
-qu’à sa place il y avait Lucette dans son moïse. Et maman était si
-occupée à lui faire des mines qu’elle a à peine donné à Trott un petit
-baiser très leste. Alors Trott a eu très froid dans le cœur et est allé
-s’asseoir tout seul près de la fenêtre à regarder la nuit descendre
-lentement sur le jardin.
-
-Puis papa est entré. Il s’est assis près de la petite, a dit à Trott:
-«Tiens, tu boudes, mon garçon?» et s’est mis à bavarder avec maman
-par-dessus le poupon qui tenait son doigt. Et Trott s’est rencogné dans
-son coin, et sa mélancolie s’est faite plus noire. C’est sûr maintenant,
-tout à fait sûr, qu’on ne l’aime plus. Autrefois, quand il était
-méchant, on le grondait un peu, et puis c’était fini; on l’embrassait
-plus fort, et c’était presque très bon d’avoir été grondé. Maintenant on
-le gronde plus sévèrement et on ne le caresse plus du tout. Que faire?
-dire qu’autrefois on l’aimait tant, tant, tant! Et quand il a été
-malade, c’est comme si on l’avait aimé plus encore. Est-ce que si Trott
-était malade maintenant, peut-être que...
-
-C’est une idée. On a emporté bébé. Personne ne regarde. Papa et maman
-parlent à demi-voix. D’un bond Trott est debout sur sa chaise. Il appuie
-ses deux mains sur le dossier et se donne une bonne poussée. La chaise
-s’écroule avec un fracas épouvantable, et Trott roule sur le plancher au
-milieu de la chambre.
-
-Maman pousse un cri perçant. Papa se précipite vers Trott, le relève et
-se dépêche de regarder son front. Mais maman veut l’avoir à elle; elle
-s’empare de lui, le pose sur ses genoux, le dorlote, le caresse,
-l’appelle son cher petit maladroit. Trott pleure de joie et de douleur:
-car il a une belle bosse au front.
-
---Comment as-tu donc fait pour te jeter par terre, mon pauvre bonhomme?
-
-Trott ne peut pas répondre. Il pleure trop. Enfin, il articule entre
-deux sanglots:
-
---Je... je l’ai fait exprès.
-
-Papa et maman se regardent avec stupeur. Qu’est-ce que ça veut dire?
-
-Il ne faut jamais mentir. Quoique ce soit difficile, surtout quand on a
-tant de larmes à écouler, Trott explique. Il a voulu savoir si sa maman
-et son papa ne l’aimaient plus du tout. Il sait bien qu’on ne peut pas
-l’aimer, lui qui est vieux, comme sa petite sœur qui est neuve. Mais il
-croyait qu’on pouvait tout de même l’aimer encore un peu. Il voulait
-savoir. Alors, maintenant, il est bien content, bien content, quoique...
-Les cataractes redoublent de violence.
-
-Maman passe un bras autour du cou de Trott et lui tamponne les yeux.
-Papa lui tient les mains dans les siennes. Ils sourient tous deux, mais
-avec un sourire particulier, encore plus tendre. Et une musique de
-paroles très douces vient caresser les oreilles et le cœur de Trott. Et
-il apprend une nouvelle étonnante. Il paraît qu’on l’aime tout autant
-qu’avant, et même tout autant que Lucette. Seulement Lucette est toute
-petite. Elle ne peut rien dire. Elle n’a pas de force. Alors il faut
-veiller sur elle. Tandis que Trott est un grand garçon. Mais on l’aime
-tout autant, bien sûr, tout autant. Papa soulève son petit garçon dans
-ses bras, lui plante un gros baiser sur chaque joue et interroge, le
-regardant bien en face:
-
---On est consolé maintenant, mon bonhomme?
-
-Et Trott répond, les yeux rouges encore et la bouche souriante:
-
---Oh oui! mais, tout de même, je suis bien content que je me sois fait
-une grosse bosse.
-
-
-
-
-IV
-
-UNE BONNE IDÉE
-
-
-Il fait un très beau temps de soleil. Comme maman est toujours un peu
-fatiguée, papa l’a emmenée faire une promenade en voiture. Trott et sa
-petite sœur sont installés au jardin avec Jane et la nounou. Trott joue
-par terre avec le gravier. On choisit des pierres noires et des
-blanches. On les fait passer dans une main et puis dans l’autre, en les
-faisant sauter comme ça. C’est un jeu très compliqué. On ne peut pas
-l’expliquer aux grandes personnes. La petite sœur est dans les bras de
-sa nounou qui la promène. De temps en temps elle la dépose dans une
-petite voiture de jardin et la berce doucement pour qu’elle se tienne
-tranquille.
-
-A peine papa et maman partis, voilà la vieille Thérèse qui arrive. Elle
-tient un poulet qu’elle est en train de plumer. Elle a aussi apporté une
-râpe, des croûtons de pain et une boîte ronde en fer-blanc. C’est pour
-faire de la chapelure. Et Bertrand, qui était en train de ratisser,
-vient aussi se planter là, son râteau à la main. Il raconte une histoire
-très drôle, paraît-il. Tout le monde pousse des cris, il y a de gros
-rires. C’est une grande réunion qui jacasse. Trott se sent mécontent. Il
-n’aime pas beaucoup qu’on crie comme ça. Et maman non plus. Ça n’est pas
-convenable. Il a bien envie de dire quelque chose; mais il réfléchit que
-c’est inutile: on l’enverra promener. Alors il se tait.
-
-Il s’approche de sa petite sœur. Comment fait-elle pour dormir avec tout
-ce bruit? Enfin, tant mieux! alors elle ne crie pas. Dès qu’elle est
-réveillée, elle crie. Trott a beaucoup de pitié pour elle. Est-ce
-qu’elle a donc toujours mal? On lui frotte le ventre, on lui tape sur le
-dos, on la secoue, on lui donne à téter, on la berce, on la promène.
-Souvent rien n’y fait. Qui sait? peut-être qu’on se trompe. Peut-être
-qu’elle n’a pas mal. Peut-être qu’elle a des chagrins. Ça arrive aussi,
-ça. Trott se souvient tout à coup de ce que Mme de Tréan lui a raconté.
-Les petits enfants sont très tristes quand ils viennent sur la terre
-parce qu’ils ne voient plus les anges ni le bon Dieu.
-
-C’est sûr qu’à la maison personne ne ressemble à un ange. Papa est très
-beau, mais c’est tout autre chose pourtant. Maman s’en rapprocherait
-plutôt, mais elle n’a pas d’ailes. Et quant à tout ce monde-là qui crie,
-il vaut mieux n’en pas parler: Jane a le nez et le menton trop pointus,
-et un peu de moustache; nounou ressemble juste à un éléphant; Thérèse
-est bien trop vieille; Bertrand est sale et sent un peu mauvais. Et
-c’est tout. Il y a bien encore Trott. Mais Trott n’est pas un ange, il
-le sait bien. Hier encore, sa mère lui a dit qu’il était un petit
-diable. Pourtant, Mme Ray s’est écriée l’autre jour qu’il avait une
-figure de chérubin. Et un chérubin, c’est un petit ange. Positivement.
-Cette idée rend Trott grave. Il pense avec intensité.
-
-Tout à coup Thérèse sent qu’on lui tire la jupe. Elle se retourne.
-
---Que voulez-vous, mon mignon?
-
---Je voudrais, Thérèse, que vous me donniez des plumes du poulet, les
-grandes.
-
-Thérèse en fait un paquet et les remet généreusement entre les mains de
-Trott. C’est bien dommage qu’elles ne soient pas blanches. Enfin!
-
---Je voudrais aussi avoir une ficelle.
-
-Justement Bertrand en a une dans sa poche. C’est parfait. Trott s’assied
-par terre et se met à l’ouvrage. C’est excessivement difficile. Mais
-avec beaucoup de travail il arrivera...
-
-Cependant Bertrand raconte à ces dames que tout à l’heure les voitures
-qui reviennent de la fête de Saint-Didier vont passer. Il y en a, des
-toilettes! On verrait ça très bien de la grille. La voix de Jane tire
-Trott de son travail.
-
---Monsieur Trott, vous allez rester un moment avec votre petite sœur. Si
-elle crie, vous appellerez. Nous sommes au bout du jardin.
-
-C’est bien. Jane ôte très vite son tablier pour que les gens qui vont
-passer croient peut-être qu’elle n’est pas une bonne, mais une
-institutrice. Et toute la bande se met en route. Bertrand fait l’aimable
-auprès de nounou qui se tortille.
-
-Trott reste par terre absorbé. En voilà une finie. Et voilà l’autre.
-Elles ne sont pas tout à fait pareilles. Mais il ne faut pas être trop
-exigeant. On fait ce qu’on peut. Maintenant il s’agit de se les attacher
-sur le dos. Ce n’est pas une petite opération. Trott se démanche les
-vertèbres du cou à essayer de se lorgner les omoplates. C’est terrible:
-et dire que les petits oiseaux font ça si facilement! Enfin, grâce à la
-ficelle, ça doit tenir. Quel dommage de ne pas savoir! Pour sûr, c’est
-ressemblant. Le principal est fait. Maintenant il faudrait aussi une
-robe blanche. Le tablier de Jane est fait pour ça. Trott se l’attache
-soigneusement autour du cou. Il faut se dépêcher. Voilà la petite qui
-commence à se trémousser. Vite, vite, une couronne! La boîte de
-fer-blanc ira très bien. Elle ne tient pas tout à fait; mais en ne se
-remuant pas trop... Il faudrait aussi une harpe. Trott s’empare de la
-râpe; en grattant dessus avec le couteau que Bertrand a oublié, ce sera
-merveilleux.
-
---Ouin-in-in!...
-
-Non, non, ne crie pas! attends un peu, petite sœur!... Elle ne le voit
-pas. Tout l’effet sera perdu. Trott pousse une chaise contre la voiture
-et grimpe dessus. Attention à la couronne! Ça y est.
-
---Regarde-moi, Lucette!
-
-Elle ne regarde pas. Elle donne des coups de pied, elle s’agite, elle va
-crier... Que faire?
-
-Ah! oui, ils chantent en jouant de la harpe. Jouer de la harpe, ça va
-très bien, mais chanter! Trott n’est pas très fort dans cette partie-là.
-Il a une voix horriblement fausse. On n’a pas pu lui apprendre de
-cantiques. Voyons, il y a pourtant une chanson très belle... La petite
-sœur l’aimerait sûrement. Les hommes chantent ça dans la rue
-quelquefois..., le soir...
-
---Le san-guimpure, abreuver lérisson...
-
-Voilà, ça y est, ou à peu près. Avec des mouvements gracieux et
-déployant toute la force de ses poumons, Trott se met à chanter. Et tout
-à coup la petite sœur cesse de se trémousser. On dirait que ses yeux
-vagues se sont fixés et qu’elle regarde Trott avec sympathie. Il n’y a
-pas à dire, elle le regarde. Et qu’est-ce que c’est que cette
-grimace-là? Quand elle va pleurer, elle n’ouvre pas la bouche comme
-cela. C’est qu’elle ne pleure pas... elle rit, ou du moins elle sourit
-d’un drôle de petit sourire, et elle agite sa main d’un air tout
-content. Trott est gonflé d’orgueil et de joie. Lui seul a trouvé ce
-qu’elle voulait. Et il reprend de plus belle:
-
---Le san-guimpure, abreuver lérisson!
-
-Les voitures qui reviennent de la fête de Saint-Didier ont passé. Alors
-ces dames se souviennent de Trott et de Lucette, et, sous l’égide de
-Bertrand, les voilà qui reviennent. Et nounou qui marche en tête
-s’arrête et jette un cri:
-
---Chéssu!
-
-Et toutes demeurent immobiles de stupeur, contemplent bouche bée Trott
-transformé en ange, les yeux au ciel, le visage séraphique, grattant sur
-la râpe avec le couteau, et hurlant d’une voix atrocement fausse une
-_Marseillaise_ fantaisiste devant la petite sœur qui trépigne
-d’allégresse.
-
-
-
-
-V
-
-MADEMOISELLE LUCETTE
-
-
-Quand on demande à Trott si sa petite sœur est bien gentille et s’il
-s’amuse beaucoup avec elle, il répond en hochant la tête d’un air
-capable et supérieur:
-
---Lucette est bien gentille, mais, vous comprenez, ce n’est pas amusant
-de jouer avec elle. Elle ne pense à rien du tout.
-
-Et quand il dit cela, Trott, sans qu’il s’en doute, est d’une effroyable
-injustice. Car il n’y a pas de cerveau de métaphysicien abstrus ou de
-prestigieux calculateur qui travaille avec autant d’intensité que celui
-de Mlle Lucette. Et depuis le jour où elle a poussé son premier
-«ouin-in-in», c’est prodigieux la quantité de choses qui sont venues s’y
-entasser. Eh! non, sans doute, on ne peut pas dire justement qu’elle
-pense ou qu’elle comprenne. Ce sont là des mots beaucoup trop grossiers
-à la fois et beaucoup trop ambitieux pour traduire les phénomènes très
-simples et extraordinairement délicats qui se passent en elle. C’est
-très difficile de les expliquer avec les mots lourds qu’on emploie pour
-des grandes personnes qui portent des chapeaux hauts de forme ou des
-robes de soie. «Papa» et «maman» sont pour Mlle Lucette des idées
-infiniment inaccessibles, autant que la gravitation universelle ou les
-théories des économistes. Et pourtant elle pense à sa manière. Mais il y
-a sur le monde qu’elle perçoit et sur sa pensée elle-même une espèce de
-brouillard assez dense et à peu près uniforme, où passent très vaguement
-des choses peu distinctes qui suggèrent des sensations variables, très
-confuses quant aux détails, très nettes parfois pour ce qui est de
-savoir si elles sont de plaisir ou de douleur: quand les choses du
-dehors frappent agréablement, Mlle Lucette approuve: gueu-gueu-gueu; et
-quand c’est le contraire, on entend: ouin-in-in. Et il y a une foule de
-sensations qui ne sont ni agréables ni désagréables, à peine senties, et
-qu’elle subit en bavant d’un air distrait. Mais chaque jour le nombre
-des choses réellement perçues augmente prodigieusement, et le brouillard
-s’éclaire d’étonnantes percées lumineuses. Quelquefois, en nous
-réveillant, nous sentons que des songes très légers, très fugitifs,
-viennent de s’estomper en nous; il y a dans notre âme un petit fond
-trouble, un trou où quelque chose a passé qui s’est évaporé. Cela a été
-trop peu pour émouvoir notre épaisse faculté de sentir et réveiller
-notre conscience alourdie. Et quand nous nous réveillons, cela s’enfuit
-et s’efface d’autant plus vite que nous nous efforçons davantage de le
-ressaisir. Ce sont des sensations de ce genre, très ténues, très
-nombreuses, infiniment variées, qui viennent frapper la faculté de
-sentir de Mlle Lucette. Elle ne les sent pas et ne s’en doute pas; plus
-tard, jamais elle ne s’en souviendra; mais elles s’empilent et
-s’accumulent tous les jours, et peu à peu elles forment comme une
-pyramide qui émerge du brouillard général. Et c’est pour cela que
-l’autre jour Mlle Lucette s’est mise à sourire en apercevant un rayon de
-soleil, elle qui jamais auparavant n’y avait prêté nulle attention. Il
-s’est fait ainsi en elle, depuis le jour lointain et pourtant si proche
-de sa naissance, toute une éducation, raffinée, compliquée et intensive.
-Il s’est formé comme des dépôts successifs dans la petite machine à
-sentir que les anges, après l’avoir posée dans son berceau, lui ont
-donnée, et ce qui s’y trouve maintenant, ce n’est pas encore une
-conscience, mais c’est quelque chose de très vivant, de très agissant et
-de très développé.
-
-En ce moment Mlle Lucette est couchée dans son moïse entre sa nounou qui
-coud sur une chaise et sa maman qui brode, étendue sur sa chaise longue.
-Elle vient de s’éveiller d’un bon petit sommeil. Elle a les yeux au
-plafond. Elle tortille ses mains, s’empoigne successivement un doigt et
-puis un autre, bave avec générosité et pousse des sons de petit cochon
-d’Inde en belle humeur. Et si vous voulez recouvrir d’une gaze épaisse,
-embrumer, éloigner, arrondir, impréciser, les mots absurdement précis et
-techniques, les raisonnements ridiculement logiques et la forme
-infiniment trop mathématique que je vais leur prêter, je vais vous faire
-assister au défilé prodigieux des «pensées» qui tourbillonnent sous son
-crâne, hélas! toujours déplumé.
-
-«Il y a de la lumière, ça vient, ça luit, ça caresse. C’est très
-amusant. Comme elle vient, la lumière! Il faut la manger. La lumière,
-c’est joli. Le noir, c’est laid. De ce côté, c’est la lumière. C’est
-très joli. C’est très gai. Il faut la manger. De ce côté, c’est le noir.
-Le noir, c’est laid. Ça fait mal. Hou! hou! Mais de ce côté c’est la
-lumière, gueu-gueu-gueu. Et là-bas le noir.»
-
---Nounou, arrangez donc les coussins de cette petite. A force de se
-tortiller dans son moïse, elle a la tête plus bas que les pieds.
-
-«La lumière, il faut la manger, la manger, ou au moins l’attraper. Ça ne
-remue pas comme on veut, toutes ces petites choses qui sont sans cesse à
-vous griffer le nez, à se fourrer dans vos yeux, ou à vous entrer dans
-la bouche. Il faudrait attraper... attraper. Ouin-in-in.»
-
---Doucement, bébé.
-
-«Ça balance, c’est bon, c’est comme dodo. Les petits doigts roses sont
-amusants. Il faudrait les prendre. C’est difficile. Ils se sauvent
-toujours. Ah! voilà... Ça ne va pas. Il faut griffer, griffer tout ce
-qu’on peut, très fort. Ça fait mal. Tant pis. Griffons. Bobo.
-Ouin-in-in...»
-
---Mais qu’elle est sotte, cette petite! la voilà qui se griffe
-elle-même. Voulez-vous être sage, mademoiselle?
-
-«Tiens, la grande machine qui remue s’est approchée. Pas celle qu’on
-tette. L’autre. Qu’est-ce qu’elle veut à s’approcher comme ça? Ça fait
-noir, il faut crier. Non, c’est drôle, c’est très drôle. Elle
-chatouille. Il faut sauter, il faut faire des grimaces. C’est très
-amusant. Il y a un petit rond de lumière qui brille. Il faut l’attraper.
-Mais on ne peut pas. La grande chose est partie. Où est-elle? Ce n’est
-pas la peine de se fâcher. Elle a laissé quelque chose entre les doigts.
-Mais on ne sait pas quoi. Heureusement il y a la lumière. Mais c’est
-ennuyeux, la lumière. On l’a assez vue. Et le noir aussi. On les a assez
-vus.
-
-«Ah! voilà quelque chose qui vient par les oreilles. Qu’est-ce que
-c’est? Ça vient très fort par les oreilles. Il faut crier. Ah! non, ce
-sont des machines qui remuent. Il y a celle qu’on tette et un tas
-d’autres qui grouillent. C’est très laid. Ça fait noir. Ce n’est pas
-amusant, la lumière; mais c’est plus joli que tout ça. Et puis j’en ai
-assez. Ouin-in-in.»
-
---Prenez un peu la petite, nounou, qu’elle soit gentille...
-
---C’est tout le portrait de votre mari.
-
---C’est vrai, mais elle a absolument la bouche de votre pauvre mère.
-
-«C’est bon d’être balancé. Oui, ça secoue, ça donne du vague à l’âme.
-C’est très agréable. On voit des tas de choses. Du noir, de la lumière,
-des espèces d’autres choses encore. C’est amusant. C’est aussi très
-compliqué. On en perd un peu la tête. Enfin ça fait passer le temps.
-Autant ça qu’autre chose. Aïe, aïe! Voilà quelque chose qui vient. Ça
-vient par l’intérieur. Pas par les yeux, ni par les oreilles. Ça vient
-par dedans. Ça vient. Qu’est-ce qu’elles ont donc, toutes ces machines
-qui remuent! Est-ce qu’elles n’ont pas bientôt fini de vous agacer les
-yeux et les oreilles? On a bien autre chose à faire qu’à faire attention
-à elles.»
-
---Il n’y aura pas moyen d’avoir seulement une risette. Bébé, voyons,
-bébé!
-
-«Mais laissez-moi donc tranquille! Il y a là dedans quelque chose qui ne
-va pas. Positivement, ça gêne, ça gêne. Ça fait mal. Mais vous
-m’ennuyez, les grosses machines qui remuent. Ça fait mal. Il faut que ça
-sorte. Il le faut. C’est très difficile. Ça fait très mal. Ouin-in. Non,
-pas balancer. Il y a de la lumière, on le sait bien, c’est tout à fait
-indifférent. Ça fait mal là en bas, il faut que ça sorte, oui, il le
-faut. Colique. Colique. Allons donc! Ça n’est pas très agréable, mais
-enfin c’est le seul moyen... Ça y est. Ouf!»
-
---Nounou! nounou! venez vite. Oh! la petite sale! Dépêchez-vous de la
-changer.
-
-«Ça pique. C’est insupportable. Il faut crier, crier de toutes ses
-forces. Ouin-in. Non, on ne se laissera pas attendrir. Non, on ne se
-laissera pas consoler. Ça pique trop. On ne se taira pas. Il ne faut pas
-se taire. C’est bien inutile qu’on vous fasse entrer un tas de choses
-par les yeux et par les oreilles. Ça ne sert à rien. Il n’y a pas besoin
-non plus de vous frotter la figure, ni de vous taper dans le dos, ni sur
-le ventre. Ça n’est pas ça. Ça fait mal. Vivre est mauvais. C’est
-abominable de vivre. Il faut rager. Il faut rager de toutes ses forces.
-Ça fait trop mal en dedans. Pas la même chose que tout à l’heure. C’est
-creux. Il faudrait remplir. C’est creux. Ça vous tire en dedans. Il faut
-remplir, remplir... Ouin.»
-
---Allons, nounou, votre poupon a besoin de vous. Elle est charmante,
-cette petite, tout à fait les yeux de votre beau-père...
-
-«Mais donne, donne donc, dépêche-toi, hé! la grosse machine à téter.
-Mais oui. C’est ça. Dépêche-toi. Mais dépêche-toi donc, ou je me fâche
-encore. Ça ne va pas assez vite, pas assez... Ah! maintenant, c’est bon.
-C’est tout ce qu’il faut. C’est excellent. C’est le meilleur de tout.
-C’est tout. Elles peuvent gesticuler là-bas, les grandes machines, on
-s’en moque. Ça, c’est bon, c’est sûr. Ça remplit. Ça fait du bien. La
-vie est succulente... Qu’est-ce qu’il y a? C’est parti. Ah! mais il en
-faut encore. On n’est pas plein. C’est horrible. C’est une trahison. Il
-faut crier, oui, on s’étouffera, ça ne fait rien. Il faut hurler,
-hurler, et tâcher de tout déchirer, s’arracher le nez, et tout, et le
-reste...»
-
---Regardez cet appétit! Qu’elle est méchante, cette petite! Elle ne
-laisse pas seulement à sa nourrice le temps de changer de côté.
-
-«Ah! enfin! c’est revenu. Ce n’est pas trop tôt. Il ne faudrait pas
-qu’on l’enlève encore. Il faut bien téter et puis dormir. Cher téter!
-qu’il est gentil! C’est meilleur que tout. Tout est bien vague. Téter,
-il n’y a que ça. Et puis dodo. Téter, dodo, c’est la même chose. Téter,
-dodo... dodo...»
-
-Dodo.
-
---Remettez-la bien doucement dans son moïse, nounou.
-
-Voilà qui est fait. Mlle Lucette dort à poings fermés. Avec de la
-chance, il y en a bien pour une heure.
-
-
-
-
-VI
-
-LES INCONSÉQUENCES DE MADEMOISELLE LUCETTE
-
-
-La petite sœur est un peu moins petite. Sa tête brinqueballe encore sur
-son cou; quand par hasard on veut l’asseoir seule, elle s’écroule comme
-un pudding trop cuit. Elle a encore une expression très vague. Elle bave
-indéfiniment d’un air pensif, son poing dans sa bouche. Elle crie très
-souvent. Elle a presque toujours faim ou sommeil. Pourtant elle suit les
-lumières avec beaucoup d’attention. Elle compte ses doigts indéfiniment,
-et elle a l’air pleine de satisfaction en contemplant ses mains. Il y a
-des personnes qu’elle reconnaît tout à fait bien. Elle rit ou elle
-pleure avec un semblant de raison. Il est certain qu’il s’élabore en
-elle des raisonnements, des réflexions, des observations de toute sorte.
-Souvent elle paraît plongée dans des méditations insondables. C’est tout
-le dessin de son âme future qui est en train de s’esquisser. Mais ce
-dessin est très difficile à suivre. Il y a des endroits excessivement
-enchevêtrés et compliqués, et des lacunes énormes. Sur certains points,
-évidemment, Mlle Lucette s’est formé des idées tout à fait précises:
-téter est bon; dodo est bon; être balancé est bon. Chaque chose,
-d’ailleurs, doit être produite en son temps, et il ne faudrait pas qu’on
-voulût faire faire dodo au moment où il s’agit de téter. Mlle Lucette
-saurait immédiatement manifester son mécontentement. D’ailleurs, avec
-une faculté d’observation suffisante, on réussit assez facilement à se
-rendre compte de ses volontés en ces matières. Elles sont à peu près
-périodiques. Mais il est infiniment ardu de concevoir les raisons et
-l’enchaînement d’autres idées qui commencent à émerger du brouillard.
-
-On lui a donné un hochet, une balle, des bêtes en caoutchouc, des
-poupées. Tout cela lui est complètement indifférent, ou, pour mieux
-dire, tout cela n’existe pas pour elle. Elle ne le perçoit en aucune
-manière. Cela fait partie de la masse neutre du monde extérieur. Par
-contre, certain chapeau de maman excite visiblement son admiration. Car
-elle ouvre une bouche énorme en l’apercevant; et quand elle admire,
-c’est par la bouche. Devant une cuiller ou un rayon de soleil elle se
-distend la mâchoire comme quand nounou s’approche au moment du repas. Il
-est évident que le beau lui donne envie de manger, comme plus tard il
-lui inspirera le besoin impérieux et irrésistible de toucher. Mais on
-ignore quel critérium lui fait juger généralement Mme Ray digne d’être
-absorbée, tandis qu’invariablement la vue de Mme Thilorier lui fait
-serrer les lèvres d’un air hostile. D’ailleurs, elle a des changements
-très brusques dans ses dispositions. Il faut user de beaucoup de réserve
-à son égard et s’incliner immédiatement devant ses volontés. Les bonnes
-intentions ne lui suffisent pas chez autrui; il faut qu’on devine les
-siennes, ce qui est infiniment compliqué, car elles varient selon des
-lois inconnues qui sans doute dépendent en grande partie des
-dispositions de son estomac, de son ventre et de toute sa personne
-physique.
-
-Cette inégalité d’humeur n’est pas sans inspirer à Trott une certaine
-timidité vis-à-vis de sa petite sœur. Trott est un grand garçon. Il
-conçoit que la vie est une chose sérieuse, que les mêmes causes
-produisent les mêmes effets, qu’il y a des principes stables, que
-certaines choses sont invariablement bonnes ou mauvaises, vraies ou
-fausses, laides ou belles. Une boîte de soldats de plomb neufs est
-jolie; Marie de Milly est jolie aussi; et aussi le ciel tout bleu quand
-il fait beau temps. Toutes ces choses ne se ressemblent pas, mais toutes
-elles plaisent aujourd’hui comme hier. C’est toujours bon de manger une
-pastille de chocolat. Et on sait toujours, à peine Miss arrivée, qu’on
-va s’ennuyer. Ce sont des choses sûres, régulières, ordonnées. On ne
-verrait pas plutôt Miss faire une culbute que le soleil et la lune
-s’embrasser au milieu du ciel. Et les personnes comme les choses
-apparaissent à Trott sous un angle déterminé. Elles n’ont pas
-d’inégalités, de caprices. Elles seront demain ce qu’elles sont
-aujourd’hui; et chacune a des qualités propres persistantes. Il est
-absolument avéré que papa est plus fort que tous les hommes; que Miss
-est plus savante que personne; que Thérèse est la meilleure cuisinière
-de la terre. Ce sont des choses invariables, sur lesquelles on peut se
-reposer et compter d’une manière absolue.
-
-Il n’y a que la petite sœur qui échappe à ces habitudes d’ordre et de
-classification. Depuis le jour où tout à coup de rouge elle est devenue
-jaune, Trott a gardé à son égard une petite défiance. Et vraiment il
-semble qu’elle change d’âme comme elle a changé de peau. Tous les jours
-elle est autre. C’est quelque chose d’excessivement déroutant. Chaque
-matin Trott vient lui dire bonjour très correctement. Il ne reçoit pas
-deux fois de suite le même accueil. D’habitude elle ne cligne pas de
-l’œil et demeure dans une indifférence complète en le contemplant d’un
-air sérieux. D’autres fois, elle a l’air de regarder à travers sa tête à
-lui, Trott, quelque chose qui est beaucoup plus loin. Cela l’intimide
-horriblement, et malgré lui il se retourne pour voir ce qu’il peut bien
-y avoir là-bas. Il y a des jours où elle daigne rire. Alors Trott est
-très flatté. Il le témoigne en lui tapotant les joues et même en lui
-donnant un petit baiser. Pourtant il n’aime pas beaucoup ça. La petite
-sœur sent toujours un peu le bébé. Alors ça le dégoûte. Mais il y a des
-cas où il faut surmonter ses répugnances. Mais très souvent, à peine
-Trott apparaît, sa petite sœur se met à crier de toutes ses forces.
-
-C’est précisément ce qui est arrivé aujourd’hui; Trott n’avait pas
-encore tout à fait aperçu Mlle Lucette dans son berceau, que celle-ci
-était déjà rouge comme un homard, se tordait comme un ver et criait
-comme un aigle. Trott a été très blessé. Elle lui avait déjà fait cette
-mine hier. Elle aurait pu être plus polie aujourd’hui. Il essaye de la
-calmer par des paroles bienveillantes. Rien n’y fait. Et il entend
-nounou qui ricane tout en rangeant les affaires de bébé dans la commode.
-Alors son mécontentement redouble. Après tout, Trott est bien bon de se
-donner tant de mal. Ah! tu ne veux pas être gentille quand on est
-aimable avec toi! attends un peu! Et Trott, retroussant son nez,
-plissant son front, gonflant ses joues et tirant la langue, se convulse
-toute la face dans une grimace abominable qui se termine par un
-clappement de lèvres peu gracieux.
-
-Alors la petite sœur se met à gigoter des bras et des jambes en fendant
-sa bouche vide dans un sourire où se peint la joie la plus expressive...
-
-Trott est déconcerté une fois de plus. Elle ne comprend donc rien du
-tout, cette petite? A cette idée, Trott se sent un peu ému. Ça doit être
-bien ennuyeux pour elle, si elle ne comprend rien du tout. Si elle ne
-sent pas comme papa et maman et Trott et tout le monde l’aime, elle doit
-être bien triste. Et puisqu’elle ne comprend pas, elle doit avoir peur
-de tant de choses, et puisqu’elle ne sait pas parler, il doit y en avoir
-tant qu’elle ne peut pas expliquer! Peut-être qu’elle croit qu’on veut
-lui faire du mal quand on essaye de la caresser. Peut-être qu’elle est
-effrayée quand on lui fait un sourire. Et peut-être qu’elle ne voit
-partout que des espèces de géants très forts, qui tout à coup pourraient
-l’écraser, la broyer, la réduire en miettes. Trott se sent tout
-attendri. Pauvre Lucette! Si seulement elle arrivait à comprendre comme
-Trott a de bonnes intentions, comme il voudrait qu’elle n’ait pas de
-peine!...
-
-Trott avance sa main vers la toute petite main qui lui agrippe un doigt.
-Tiens, elle ne veut pas le lâcher. C’est peut-être le commencement de
-l’alliance espérée et offerte. C’est tout à fait gentil. Il faut
-cimenter cela solennellement. Malgré la petite odeur, Trott se penche;
-mais voilà que de l’autre main Lucette empoigne vigoureusement une bonne
-mèche de cheveux et se met à sonner de toutes ses forces comme si elle
-était pendue à un cordon de sonnette. Trott est un peu douillet. Il
-pousse un glapissement, se dégage et se relève au plus vite.
-
-Tout le bon effet de sa douceur est perdu. Mlle Lucette fronce son
-front. Elle contemple un moment Trott d’un air indécis, et puis, lançant
-ses deux bras en l’air, pousse des hurlements d’écorchée. Pas de chance!
-Trott se retire le cœur un peu gros. Il se promène au jardin, méditatif,
-et cuvant sa déconvenue. C’est long de digérer tant d’insuccès. Mais
-Trott n’a pas de fiel dans l’âme. Et quand sonne la cloche du déjeuner,
-il est rasséréné. Il n’y a qu’à avoir de la patience. Peut-être Lucette
-sera plus gentille demain, ou après-demain, ou plus tard. Elle est si
-petite!...
-
-
-
-
-VII
-
-L’ANGE NOIR
-
-
-Il y a sur la maison quelque chose de lourd qui pèse. On dirait qu’un
-grand voile de tristesse s’est abattu, très épais, dont on ne sait pas
-comment se délivrer.
-
-La petite sœur est malade.
-
-L’autre soir elle a été très rouge. Elle riait trop. Elle jetait ses
-jambes en l’air. On ne savait pas comment la calmer. Maman disait:
-«Comme elle est gaie!» Mais papa n’était pas très content. Dans la nuit
-elle s’est mise à tousser. Le matin le médecin est venu. Il l’a
-regardée, il l’a tapotée par devant et par derrière, en écoutant. Enfin
-il a dit qu’elle avait une grosse bronchite et qu’il fallait faire bien
-attention parce que sans cela--il hochait la tête comme un gros pigeon,
-et roulait ses yeux derrière son lorgnon,--sans cela, ça pourrait être
-très sérieux. Papa est devenu un peu pâle, maman s’est mise à pleurer
-comme une fontaine, et nounou, de saisissement, s’est assise dans la
-cuvette de bébé qui était sur une chaise derrière elle. Quant à Trott,
-il a été épouvanté. Quand on est très malade, on meurt quelquefois.
-Est-ce que Lucette va peut-être mourir?
-
-Pauvre petite Lucette! elle a l’air si fatiguée! Avant, dès qu’elle
-avait un œil ouvert, c’était un trépignement perpétuel, un fourmillement
-ininterrompu des bras et des jambes. On aurait dit qu’il y avait des tas
-de petits ressorts qui se tendaient et se détendaient sans cesse: il
-fallait que ça bouge, que ça saute, que ça grouille. Elle faisait des
-grimaces, poussait des petits cris, elle riait, elle pépiait comme un
-petit oiseau. On était fatigué pour elle de tout ce mouvement.
-Maintenant c’est changé. Elle ne crie plus, elle ne bouge plus, elle ne
-rit plus. Elle est très tranquille. Elle reste couchée toute droite,
-toute muette, toute pâle, avec de très petites joues ratatinées. De
-temps en temps il y a une toux sèche qui la secoue. Alors elle devient
-toute rouge. On voit que ça lui fait très mal. Elle se tord. Elle fait
-une moue comme si elle voulait pleurer. Mais elle ne pleure pas: c’est
-trop fatigant. On entend de drôles de bruits dans sa poitrine. Trott a
-beau lui faire des sourires et des signes d’amitié, elle ne le regarde
-pas. Presque tout le temps elle ferme à moitié les yeux d’un air las,
-et, quand elle soulève ses paupières, elle a l’air d’apercevoir devant
-elle, là-bas, des choses que les autres ne voient pas.
-
-Que peut-elle regarder comme cela? Malgré lui Trott suit la direction de
-ses yeux, comme s’il s’attendait à voir quelque chose de surprenant.
-Elle à qui tout est égal, que peut-elle regarder d’inconnu qui la
-fascine? Et soudain une pensée froide serre le cœur de Trott. Qui sait
-si peut-être là-haut elle n’entrevoit pas les anges qui l’ont quittée
-depuis si peu de temps? qui sait s’ils ne lui font pas des signes avec
-leurs ailes étendues? Qui sait si à la fin, très fatiguée de vivre, elle
-ne va pas s’en retourner vers ce beau paradis, qu’elle regrette si
-souvent, où l’on n’a pas mal et où l’on ne pleure jamais? Et, devant ce
-pauvre petit être exténué, Trott est pris d’une grande angoisse, sentant
-vaguement tout près des forces inconnues et irrésistibles aux volontés
-sans appel.
-
-Tout bas, penché vers la petite oreille, il murmure de tendres conseils
-d’être très patiente, de bien prendre ses médecines, et de ne pas faire
-tant de peine à maman qui serait si désolée, à papa qui est si bon et à
-Trott qui aurait trop de chagrin. Avant, quelquefois la petite sœur
-était un peu ennuyeuse. Elle criait quand on avait envie d’être
-tranquille. Il fallait que maman la prenne quand Trott aurait voulu
-grimper sur ses genoux. Elle dormait quand on aurait voulu faire du
-bruit. Mais maintenant Trott sent comme il l’aime au fond, tout au fond.
-Et si elle s’en allait, il ne pourrait pas se consoler, non, pas même
-avec Puss, son chat, ou avec Jip, son caniche noir. Une fois Trott a été
-malade, lui aussi. Comme il était mal à son aise! Est-il possible que
-cette pauvre petite Lucette ait aussi mal que cela! Pourquoi est-ce que
-le bon Dieu le permet?
-
-Pourquoi est-ce que le bon Dieu le permet? Trott se répète cette
-question. Et, pour la première fois de sa vie, une espèce d’inquiétude
-vague, que peut-être il se rappellera plus tard, le remplit tout entier.
-Pourquoi permet-il cela, le bon Dieu qui est si bon et si puissant?
-Pourquoi permet-il que sa maman ait tant de chagrin? Peut-être qu’il n’a
-pas fait attention, qu’il est occupé d’autre chose... Mais non, il
-entend tout, il sait tout, M. le curé l’a encore dit l’autre jour. Il
-sait que Lucette est malade. Il le permet. Pourquoi? Peut-être est-ce
-quelque chose que savent seulement les grandes personnes. Il faudrait
-demander. Mais pas moyen de s’adresser à papa ou à maman; ils sont trop
-préoccupés; Miss est Anglaise; peut-être n’a-t-elle pas sur ce sujet des
-idées tout à fait exactes. Et Jane, et Thérèse, et nounou, et Bertrand,
-ne sont pas à la hauteur. Mme de Tréan saurait. Mais on ne peut pas
-aller chez elle...
-
-La nuit a été très mauvaise. Par hasard, Trott s’est réveillé. Et il a
-entendu à l’étage au-dessous de lui cette terrible petite toux sèche. Il
-y avait aussi des bruits de pas de gens qui allaient et venaient. Sans
-doute la petite sœur avait très mal. Dans la lourdeur de la nuit, Trott
-sentait comme un poids qui l’écrasait. Au matin, quand il s’est levé, il
-a bien vu que tout allait de travers. Papa avait des plis sur le front;
-on n’a pas vu maman. On n’a pas laissé Trott s’approcher de sa petite
-sœur. Alors, ç’a été un grand désarroi. Il semblait que quelque chose de
-nouveau était dans la maison, et que quelque chose d’autre n’y était
-plus. Et, sans qu’il sache pourquoi, Trott a pensé aux hommes noirs
-qu’on voit passer quelquefois et qui portent des boîtes noires... Il y
-en a de toutes petites...
-
-M. le docteur est venu de bonne heure. Trott errait au jardin, très
-désemparé, avec ce bête de Jip qui ne comprenait rien et voulait jouer.
-Le gros ventre de M. le docteur a passé très vite, porté sur ses petites
-jambes. Il a l’air très savant, M. le docteur, avec ses cheveux gris et
-son lorgnon. Lui qui soigne tant de gens très malades, sans doute il
-pourrait dire à Trott...
-
-M. le docteur est sur le perron. Il serre la main à papa, lui dit
-quelques mots et descend dans l’allée.
-
-Une voix aiguë le hèle:
-
---Monsieur le docteur!
-
-Il lève la tête et aperçoit Trott qui lui barre le chemin.
-
---Est-ce que vous allez bien vite guérir ma petite sœur?
-
---Je l’espère, mon ami, je l’espère bien.
-
---Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi le bon Dieu a permis que ma
-petite sœur soit malade?
-
-M. le docteur a l’air embarrassé. Il tousse. Il bafouille devant le
-regard droit de Trott.
-
---Tous les petits enfants sont quelquefois un peu malades. C’est
-nécessaire pour qu’ils se portent bien après.
-
-Trott est peu satisfait de cette explication. Pourtant il ne peut pas
-insister. Enfin, si tous les petits enfants sont comme ça, c’est
-rassurant.
-
---Alors, n’est-ce pas, monsieur le docteur, elle ne va pas mourir, et
-l’ange ne la remportera pas?
-
-M. le docteur est très troublé. Il est papa. Il se souvient d’une petite
-fille qu’il a perdue. Enfin, il articule:
-
---Non, mon petit homme, nous la soignerons et l’entourerons si bien que
-l’ange ne nous l’enlèvera pas.
-
-Trott est content de cette réponse. Et, le docteur parti, il la complète
-et la médite en son âme. Il faut bien «entourer» la petite sœur. Ça veut
-dire qu’il faut être tout le temps auprès d’elle, la tenir et la
-caresser. C’est pour ça que toute la journée papa et maman ne la
-quittent pas et qu’on est toujours auprès de son berceau: alors, si
-l’ange vient, il ne pourra pas la prendre. C’est très clair. Toute la
-journée, Trott agite ces pensées. Et le soir, après qu’il a très bien
-prié le bon Dieu, elles viennent encore voltiger autour de lui, tandis
-qu’il s’endort. Son sommeil est agité. Des vols d’anges aux ailes noires
-s’enfuient les mains chargées... Et tout à coup, comme la nuit
-précédente, il se réveille au milieu du noir. D’abord, il ne sait pas où
-il est. Mais voici la petite toux qui le fait tressaillir. Alors il se
-rappelle, et une angoisse plus horrible l’étreint. Partout, tout semble
-muet. Il n’y a aucun pas qui aille et qui vienne. Qui sait? peut-être
-que cette nuit tout le monde dort, peut-être qu’on n’entendra rien, et
-que tout doucement l’ange noir va passer...
-
-Trott a peur de la nuit. Il a peur du froid. Il a peur d’être seul. Non,
-il ne peut rien faire, n’est-ce pas? Il écoute de toutes ses forces. On
-entend des bruits ténus, vagues, sinistres. On entend le terrible
-silence noir qui dort sur la maison. Et puis tout à coup la petite toux
-reprend, et il semble qu’il y ait une espèce de grand soupir...
-
-La porte de la chambre de Trott s’est ouverte. Un petit pas tout léger
-glisse à tâtons dans l’escalier. Plus doucement encore la porte de la
-chambre de Lucette s’entr’ouvre. La lueur pâle d’une veilleuse éclaire
-un petit fantôme blanc qui accourt. Ce n’est pas l’ange redouté. Le
-petit fantôme s’assied sans bruit sur une chaise à côté du berceau. Il
-se penche sur le petit être qui dort et saisit une des petites mains
-moites. Maintenant elle est «entourée». L’ange ne pourra pas la prendre.
-Peu à peu la tête du petit fantôme s’incline, son cou fléchit. Et quand,
-aux premières lueurs du jour, maman sur sa chaise longue s’éveille
-brusquement de son lourd sommeil et s’approche, si heureuse que la nuit
-ait été meilleure, elle ne peut retenir un cri de surprise en
-apercevant, penché sur le berceau de la petite sœur qui dort d’un
-sommeil tout paisible, Trott en chemise de nuit, transi, endormi, tendre
-barrière que n’a pas osé franchir l’ange inconnu.
-
-
-
-
-VIII
-
-UN DOMPTEUR DOMPTÉ
-
-
-La petite sœur est guérie. Elle est tout à fait guérie, et on dirait que
-ça lui a fait beaucoup de bien d’avoir été un peu malade. Elle est bien
-plus grande fille. Elle est plus gaie, elle est plus forte. Elle tient
-sa tête toute droite comme Trott en personne et peut regarder à droite
-et à gauche et rester ainsi toute seule sans aucun danger. Quand on lui
-présente quelque chose, elle le garde volontiers dans ses mains et même
-le tient très fort. Toutefois, la majorité des objets lui sont encore
-assez indifférents; et l’opération qui consiste à les saisir
-volontairement est encore très malaisée. Il lui faut des tentatives
-répétées et laborieuses pour y arriver. Et quand elle tient quelque
-chose, elle ne fait guère que l’agiter sans y attacher d’idées très
-précises. Cependant elle a des préférences très nettes. Ainsi il est
-visible qu’elle a une grande prédilection pour un morceau de racine de
-guimauve: elle se le fourre volontiers jusqu’au fond du cou et le
-mâchonne avec persévérance d’un air absorbé. Elle est un peu moins
-souvent de mauvaise humeur. Mais elle a des instincts de plus en plus
-despotiques et, tel Napoléon Ier, n’admet pas que toutes ses volontés ne
-soient pas immédiatement prévenues ou réalisées. Or, souvent elles sont
-malaisées à discerner. Alors Mlle Lucette se renverse en arrière avec
-une expression sur laquelle on ne peut se tromper. Des éclats de voix
-perçants ne tardent pas à en expliquer le sens aux moins perspicaces.
-Mais il paraît que toutes ces démonstrations sont très légitimes. Avant,
-on disait qu’elle était trop petite. Maintenant il paraît qu’elle fait
-ses dents. Or, Trott doit en faire certainement, et de plus il en a
-perdu une l’autre jour, ce qui est fort désagréable; et deux autres
-branlent. Eh bien! on verrait un peu ce qui se passerait si l’idée le
-prenait d’envoyer des coups de pied à la figure de Jane pendant qu’elle
-l’habille! Il est vrai que Trott est un très grand garçon, tandis que
-Lucette est une toute petite fille. C’est une raison péremptoire.
-
-La situation respective de Trott et de l’humanité, particulièrement des
-différents membres de sa famille, s’est en effet beaucoup modifiée peu à
-peu depuis l’arrivée de Mlle Lucette. C’est que, maintenant, il n’est
-plus le seul petit enfant, et surtout il a cessé d’être le plus petit.
-De là sont nées des quantités de choses nouvelles.
-
-Trott a toujours été un très bon petit garçon. Jamais on ne l’a trop
-gâté. Il ne se disputait jamais trop avec les autres enfants; au
-contraire, il était doux et cédait assez volontiers, surtout aux petites
-filles, parce que ce sont des demoiselles, et aux très grands garçons,
-parce qu’on risque de recevoir d’eux une bonne taloche. Quant aux tout
-petits bébés, ils ne lui inspiraient pas grand intérêt. Mais à la maison
-il était bien avéré qu’il était le personnage principal. Sans doute papa
-et maman étaient gens de plus haute importance. Il n’empêche que Trott
-se rendait fort bien compte de la sienne; il se rendait compte de la
-gravité de ses faits et gestes, voire de ses moindres paroles; il
-n’était pas insensible aux compliments des visites devant qui on le
-faisait comparaître; il se sentait vaguement une espèce de joujou très
-précieux qui était en même temps un phénomène unique. Et au fond il
-n’était pas sans soupçonner que l’univers avait été créé pour lui. Après
-tout, puisqu’il était le plus petit...
-
-Mais maintenant il n’est plus le plus petit. Et, de ce fait, il dérive
-que l’orientation du monde est changée à ses yeux. Il y a dans la maison
-quelqu’un de beaucoup plus petit que lui, de bien plus fragile, de bien
-plus délicat. Et ce quelqu’un-là, ce n’est pas une petite bête, un
-chien, un chat, un oiseau, qu’on caresse un moment et puis dont on ne
-s’occupe plus. C’est un petit enfant qui grandit, auquel on ne cesse de
-songer, qui est déjà une petite personne. Tout le monde est préoccupé de
-lui, l’entoure, le soigne, veut le voir et le caresser. Et il a pris une
-très grande place dans la maison. Maintenant que Trott sait qu’on l’aime
-tout à fait comme on l’aimait autrefois, il n’est certainement pas
-jaloux, oh! pas du tout, surtout depuis qu’il sent lui-même que sa
-petite sœur a une grande place dans son cœur. Mais pourtant, il pense
-encore quelquefois que c’est un peu ennuyeux de n’être plus aussi
-important qu’autrefois. Certainement ce n’était pas amusant qu’on
-surveille chacun de vos faits et gestes et que toutes les visites
-veuillent vous embrasser et vous triturer. Mais au fond cela avait bien
-quelque chose de flatteur. Autrefois, s’il éternuait ou avait un peu mal
-au ventre, c’était une consternation générale; maintenant on lui dit:
-«Mouche-toi», ou: «Tu as trop mangé.» C’est comme ça.
-
-Heureusement, il y a aussi des compensations, de grandes compensations.
-C’est que maintenant Trott se sent supérieur à quelqu’un, d’une
-supériorité incontestée, permanente, qui le gonfle d’un orgueil
-indéniable. Il y a quelqu’un qui est moins grand, moins fort, moins
-leste, moins vieux que lui. A côté de sa petite sœur, lui, qu’on appelle
-toujours: mon petit bonhomme, il est un colosse, un géant, quelque chose
-de superbe. Et, de la petitesse de Lucette, il se sent une grandeur
-prodigieuse. S’il le voulait, il pourrait comme ça l’écraser d’un geste,
-la porter comme un paquet, en faire ce qu’il voudrait. Sans doute, il
-n’y songe pas. Il ne voudrait pour rien au monde lui causer la moindre
-peine. Et quant à la porter, d’abord, quoiqu’il soit bien assez fort, on
-ne le lui permettrait pas, et lui-même aurait beaucoup trop peur de la
-casser. Mais enfin, s’il le voulait, il le pourrait; et s’il ne le veut
-pas, c’est par un acte de sa bonté. Oui, Trott a la bonté de
-s’intéresser à ce petit être, de descendre de sa hauteur jusqu’à lui.
-Ah! ça vous console bien d’être moins important d’une autre manière.
-L’autre jour, nounou promenait Lucette dans ses bras au jardin; Trott
-est allé lui recommander d’un air entendu qu’elle fasse bien attention
-que bébé ne reprenne pas froid. Oui, Trott a senti qu’il était du devoir
-de sa sagesse supérieure de suppléer à celle qui manque à sa petite
-sœur. Il constate combien sa faiblesse à elle est faible à côté de sa
-force à lui. Quand il est assis à côté d’elle, il compare avec
-satisfaction ses grandes mains aux tout petits doigts roses, et il se
-sent saisi d’une pitié un peu dédaigneuse. C’est qu’il est un être
-supérieur. Et en voici la preuve: aujourd’hui maman vient de lui confier
-sa petite sœur à lui tout seul. Maman, bébé et lui étaient ensemble à la
-nursery, pendant que Jane et nounou étaient allées faire des commissions
-ensemble. Tout à coup Thérèse est venue dire qu’une demoiselle était là
-avec un chapeau pour maman. Maman a dit à Trott:
-
---Reste un moment auprès de ta petite sœur. J’en ai pour cinq minutes.
-
-Et Trott, débordant de vanité, est resté seul avec Mlle Lucette.
-
-Mlle Lucette est assise confortablement dans un panier, au milieu d’un
-tas d’oreillers. Elle regarde à droite et à gauche d’un air dominateur
-et ne semble pas souffrir de son infériorité. Trott la considère avec
-ironie. Qu’elle est peu de chose à côté de lui! Il s’amuse sur le
-parquet à faire des jeux avec des morceaux de bois et des soldats. Il y
-a les Français et puis les Prussiens... Maman a joliment bien fait de
-lui confier sa petite sœur. C’est lui qui saura bien lui faire entendre
-raison. Il s’approche d’elle:
-
---Tu sais, si tu n’es pas sage, je te ferai panpan.
-
-Ce n’est pas vrai. Trott ne commettrait jamais une action pareille. Mais
-il lui plaît de faire cette déclaration pour affirmer les droits de sa
-force. Il ne paraît pas qu’elle impressionne Mlle Lucette. Elle regarde
-Trott avec indifférence, secoue son hochet en l’air, et puis, passant sa
-main par-dessus le rebord du panier, le jette par terre.
-
-Trott avec beaucoup de condescendance le ramasse et le lui rend.
-
---Ne le fais plus!
-
-Et il rejoint les Français et les Prussiens qui se livrent une grande
-bataille. Un sourire gracieux erre sur les lèvres de Mlle Lucette. Elle
-contemple son hochet et l’agite avec frénésie. Mais tout à coup, pan! le
-voilà de nouveau par terre. Trott est complaisant; il se dérange encore
-une fois et derechef restitue l’objet à la jeune personne, qui
-immédiatement, d’un air aimable, le rejette par-dessus bord. Alors Trott
-se sent mécontent. Il le ramasse et dit avec sévérité:
-
---Si tu le jettes encore, tu ne l’auras plus...
-
-Il n’a pas regagné ses armées qu’il entend un bruit de chute sur le
-parquet. Trott est tout à fait de mauvaise humeur. Non, il ne se
-dérangera plus. Et il contemple Mlle Lucette d’un air de défi. Mlle
-Lucette le contemple également. On dirait qu’elle prend sa mesure. Sans
-doute, le résultat de l’examen lui démontre que Trott n’est pas de
-taille à lutter avec elle et qu’elle aura facilement le dessus. Elle
-fronce les sourcils et pousse deux ou trois petits grognements,
-précurseurs sinistres...
-
-Trott soupire et accourt. Si Lucette crie, maman va l’entendre et
-grondera Trott qui ne sait pas même amuser sa petite sœur. Une quatrième
-fois, il ramasse le hochet et l’offre, résigné. Mais il est probable que
-ce retard a offusqué Mlle Lucette. Elle ne daigne pas jeter un coup
-d’œil au hochet, et le lâche avec mépris quand Trott essaye de le lui
-insérer entre les doigts. Après tout, si elle n’en veut pas... Mais à
-peine Trott a fait un mouvement pour s’en aller, qu’une gamme de
-grognements nouveaux le ramène à son poste. Il se sent moins fier et
-contemple sa sœur avec inquiétude. Que peut-elle vouloir? Ce serait bien
-plus amusant de jouer avec ses soldats que de négocier avec ce poupon.
-Mais il n’y a pas moyen. Au moindre geste de recul, Mlle Lucette se
-livre à des contorsions alarmantes; et rien de ce qu’on lui offre ne la
-contente. Trott présente inutilement le chien en caoutchouc, la poupée,
-le bâton de guimauve lui-même. Mlle Lucette ne daigne pas seulement les
-honorer d’un coup d’œil. Mais quand Trott approche sa main avec un
-morceau de bois dedans, elle se saisit de cette main et se met à la
-tripoter de bonne grâce. Trott est peu satisfait. Elle est vraiment
-exigeante, cette jeune personne. Elle le tient comme un petit crampon.
-S’il s’en allait, elle crierait de toutes ses forces. Et Trott n’aime
-pas cela. C’est une musique trop désagréable. Et puis un grand garçon ne
-doit pas faire pleurer sa petite sœur. Jetant un regard de regret aux
-soldats français et aux Prussiens inactifs, Trott reste assis à côté du
-panier. Ça n’est pas agréable. Le plancher est très dur... Et pas moyen
-de mieux s’arranger. S’il bouge, ce sont des menaces... Trott se sent
-mal à l’aise et un peu humilié. Est-ce que ça va durer longtemps comme
-ça? maman pourrait bien revenir...
-
-Mlle Lucette palpe les doigts de Trott d’un air connaisseur; elle lui
-égratigne la peau, lui pince les chairs et le griffe, sans paraître, du
-reste, lui en avoir la moindre reconnaissance. C’est tout à fait
-désagréable. Encore si elle avait l’air satisfaite! Mais non, depuis un
-moment, ça n’a plus l’air de lui suffire. Elle voudrait autre chose.
-Elle tire très fort sur la main de Trott et commence de nouveau à
-froncer les sourcils d’un air napoléonien. Qu’est-ce qu’elle peut
-vouloir? Trott se sent le jouet d’une force mystérieuse. Il n’y a pas à
-résister... Il suit le mouvement.
-
-Ah! non, par exemple, non, pas de ça. Elle est trop sale, la petite
-sœur. Savez-vous ce qu’elle veut? Elle veut fourrer le doigt de Trott
-dans sa bouche pour le sucer. Non. D’abord, ce n’est pas convenable pour
-une jeune fille. On n’a jamais vu ça. Et puis, Trott, ça le dégoûte
-horriblement. Non, ça n’est pas possible. Et puisque c’est comme ça...
-
-D’un geste ferme, Trott s’est dégagé. Une seconde, Mlle Lucette
-contemple avec ahurissement l’esclave rebelle. En lui-même, Trott
-s’applaudit. Voilà comment il faut s’y prendre. Il faut être énergique,
-très énerg... Aïe! aïe! Qu’est-ce qui arrive? Brusquement, Mlle Lucette
-abaisse ses sourcils, ferme les yeux, devient très rouge, agite deux ou
-trois fois les mains, et, d’un vigoureux coup de rein, se rejette en
-arrière en poussant des clameurs affreuses: les bras et les jambes
-frétillent désespérément, et l’on voit une face apoplectique qui roule
-parmi les oreillers blancs, avec, au milieu, un grand four ouvert d’où
-s’échappent des sons inexprimables.
-
---Lucette! Lucette!
-
-Trott est éperdu. Il se confond en expressions câlines, il multiplie les
-gestes tendres, il offre sa main aux petits doigts crispés qui
-s’agitent. Rien n’y fait. Il est consterné. Où est son orgueil de
-créature supérieure? Il se sent un être infime, dédaigné, proie
-pantelante à la merci d’une volonté d’essence supérieure. Comment
-apaiser les dieux irrités? Une idée désespérée le traverse. Il fera
-comme ce monsieur romain qui s’est jeté lui-même dans un trou. Il
-s’offrira spontanément en victime propitiatoire... Et le voici qui,
-héroïquement, plonge son index dans la bouche ouverte...
-
-Cette capitulation pitoyable a désarmé l’ennemi. Le teint de Mlle
-Lucette se rafraîchit. Ses évolutions se calment. Elle joint les deux
-mains sur le doigt de Trott d’un air de concupiscence satisfaite et se
-met à sucer voluptueusement, en poussant de petits grondements
-expressifs, en bavant agréablement alentour et en roulant des yeux
-menaçants dès qu’elle soupçonne une velléité d’évasion.
-
-Quant à Trott, le dégoût et l’humiliation se disputent son âme. Il se
-sent le doigt mouillé, léché, et collant, d’une manière qui lui répugne
-à un point extraordinaire. Et, d’autre part, il est écrasé de la
-défaite. Lui Trott, un grand garçon, a été ainsi bafoué et dompté par ce
-petit bout de femme! Il en est réduit au rôle de suppléant du bâton de
-guimauve ou de nounou! Il a des crampes dans tous les membres. Il a
-besoin de se moucher. Ça lui démange dans le dos. Et mille autres choses
-encore. Mais il est maté, abattu. Passivement, il sent des petits
-ruisseaux baveux couler sur sa main. Est-ce que ça s’en ira en se
-lavant, toutes ces horreurs-là?...
-
-Enfin, on entend un pas pressé dans le corridor. Maman se précipite:
-
---Eh bien! il me semble que Lucette a été bien sage!...
-
-Lucette voit sa maman. Elle lâche son prisonnier et pousse un
-gloussement de joie. Trott retire prestement sa main. On n’a pas vu son
-abjection. Il va vite aller se laver...
-
---Tu as très bien su la garder, mon petit Trott...
-
-Maman est bien aimable. A part lui, Trott pense que c’est bien plutôt
-lui qui a été gardé par Lucette, et ce n’est pas sans une certaine
-crainte qu’avant de s’évader il jette un dernier regard à son vainqueur
-qui exécute une danse triomphale dans les bras de sa maman.
-
-Les petits enfants sont beaucoup plus forts qu’on ne croit.
-
-
-
-
-IX
-
-PAUVRE JIP!
-
-
-Miss vient de s’en aller. Quelle chance! C’est extraordinaire comme elle
-reste longtemps. On n’imagine pas ce que ça peut durer, cette heure
-qu’elle passe en tête à tête avec Trott. C’est plus que tout le reste de
-la journée. On s’y ennuie tant, oh! tant! Avant qu’elle arrive, Trott se
-sent une espèce de malaise général très caractéristique. C’est, en un
-peu moins terrible, comme d’aller chez le dentiste; ou, en beaucoup plus
-désagréable, comme de venir dire bonjour au salon à une dame qu’on ne
-connaît pas. Au moment où elle franchit la porte, Trott a un peu mal au
-ventre, et, au moment où elle commence à enlever son voile, il sent un
-accablement énorme s’affaisser graduellement sur lui. Pendant toute la
-première demi-heure de la leçon, tant que l’aiguille de la pendule
-descend, cet accablement s’étend, s’alourdit, l’emplit d’une torpeur
-croissante. Il a toutes les peines du monde à articuler sa fable ou à
-répondre aux questions de Miss. Quelquefois même il n’arrive pas à dire
-des choses qu’il sait très bien; il s’ennuie trop. Mais à peine
-l’aiguille a franchi la demie et commence à remonter, que soudain les
-esprits de Trott s’allègent et s’exaltent. Et bientôt ils s’exaltent
-beaucoup trop, car voilà que Trott, malgré tous ses efforts, ne peut
-plus rester en place. C’est comme si des courants électriques passaient
-dans ses membres, des courants qui bientôt se transforment en décharges.
-Malgré lui ses bras remuent, il se tortille sur sa chaise, regarde par
-la fenêtre; ses jambes s’allongent et piétinent sous la table; hier,
-dans une détente trop brusque, il a même envoyé un vigoureux coup de
-pied dans les tibias de Miss; ça a sonné comme quand on tape sur du
-bois. A la fin, il est dans une espèce de surexcitation nerveuse,
-d’exaspération générale, qui lui secoue tous les muscles; sournoisement
-son œil ne quitte plus la cheminée, il répond tout de travers, ne
-regardant qu’une chose, l’aiguille qui monte, qui monte... Et quand
-arrive l’heure de la délivrance, quand Miss a fermé son cahier et se
-saisit de son ombrelle ou de son parapluie, le cœur de Trott déborde
-d’une allégresse surhumaine, telle celle des Israélites s’enfuyant
-d’Égypte. A peine Miss dehors, c’est une frénésie de gambades, de
-cabrioles, de cris, de rires. Il faut liquider tout l’ennui amassé.
-
-D’habitude, Trott va s’amuser à ce moment avec sa petite sœur. Mais
-aujourd’hui elle n’est pas encore rentrée de la promenade. On ne sait
-pas où elle est allée. Trott ne peut pas sortir à sa rencontre. Alors
-maman lui dit:
-
---Va courir un peu au jardin. Ça te fera toujours prendre l’air.
-
-Ça n’est pas très amusant, mais enfin, avant tout, il s’agit de remuer
-et de crier. Une bonne idée vient à Trott. Il va faire une partie avec
-Jip, son bon caniche noir. Où est donc ce brave Jip?
-
-Voilà plusieurs jours que Trott le voit à peine. Il n’y a pas à dire,
-c’est très absorbant d’avoir une petite sœur. Allons! Jip, Jip!... Maman
-dit:
-
---Il doit être à la cuisine.
-
-Trott s’y précipite; et, sur une chaise de paille, il aperçoit un gros
-paquet noir pelotonné. C’est Jip.
-
---Jip!
-
-Le paquet ne bouge pas. A un bout, un œil jaune brille; à l’autre, le
-petit pompon qui sert de queue s’agite un peu.
-
---Jip, viens donc!
-
-Jip se décide à lever la tête, regarde Trott, ouvre la gueule toute
-grande et bâille. Puis il replace sa tête sur ses pattes, comme s’il
-voulait se rendormir.
-
-Trott est offensé. Il saisit la chaise et la secoue de toutes ses
-forces. Il faudra bien qu’il descende.
-
-La vieille Thérèse dit:
-
---Pauvre bête! il se fait vieux, lui aussi.
-
-Enfin Jip s’est décidé à dégringoler et à suivre Trott. Il semble
-d’ailleurs le faire par pure complaisance et sans y tenir autrement. Il
-marche à petits pas, en ayant l’air de les compter, sans remuer la queue
-et sans lever le nez. Qu’a-t-il donc, lui qui était toujours si
-exubérant autrefois? Même dehors il est long à se dérider; et pendant un
-bon moment il se contente de trotter à côté de Trott avec une contenance
-résignée. Qu’il est devenu grognon, ce pauvre Jip! Enfin, à force de
-bonnes paroles et d’admonestations, il commence à se dégourdir. Et à la
-fin le voilà qui se met à galoper en aboyant à côté de Trott tout à fait
-comme autrefois. A la bonne heure! ils font des courses folles à travers
-le jardin. Il y a surtout un jeu qui est très amusant. On renverse les
-chaises par terre et on saute en même temps par-dessus. Jip saute très
-bien, Trott un peu moins, mais ça va tout de même. C’est excessivement
-difficile, tout à fait comme au cirque. Quel dommage qu’il n’y ait pas
-de spectateurs!
-
-Ah! voilà la petite sœur qui rentre. Elle est assise dans la voiture que
-pousse nounou, toujours majestueuse.
-
---Bonjour, Lucette.
-
-Son caractère s’amadoue chaque jour en ce moment. Elle honore Trott d’un
-sourire aimable et crache deux ou trois fois devant elle. C’est une
-faveur spéciale. Elle y joint un gloussement de haute bienveillance.
-Voilà un public tout trouvé. Peut-être que Lucette ne comprendra pas
-encore très bien la représentation, mais certainement nounou doit être
-grand amateur de steeple.
-
---Regarde, Lucette, regardez, nounou, comme c’est beau, ce que nous
-allons faire. Viens, Jip!
-
-Jip n’est plus là. Où est-il? Tiens, le voilà assis là-bas. Il tourne le
-dos à moitié et regarde par terre d’un air absorbé. On dirait qu’il a
-craint d’être indiscret.
-
---Jip!
-
-Jip ne bouge pas: telle une borne.
-
-C’est trop fort. Trott se précipite vers lui, lui donne deux bonnes
-tapes et l’amène près de la petite sœur en le tirant par son collier. Il
-se laisse traîner passivement.
-
---Allons, Jip, maintenant cours avec moi et saute.
-
-Trott s’élance. Jip, lui, se remet sur son derrière. On dirait que ses
-moustaches sont plus minces et son museau plus étiré. Au lieu de dresser
-ses oreilles comme il fait d’habitude quand il joue, il les laisse
-tomber toutes plates contre la tête. Il regarde Trott en face, de ses
-yeux d’or, se lèche les babines, et, sans bouger une patte, remue tout
-doucement la queue comme s’il voulait dire: «Je comprends très bien,
-mais ça m’est égal.»
-
-Trott est indigné. Deux fois, trois fois il recommence sans plus de
-succès. C’est irritant. Trott fait la grosse voix. Jip baisse la tête
-d’un air soumis. Mais il n’en est pas plus obéissant.
-
---Tu ne vois donc pas, Jip, que c’est pour amuser la petite sœur!
-
-Trott, qui est très fort, prend les deux pattes de devant de Jip dans
-ses mains et le force à se tenir debout à côté de la voiture de Lucette.
-
---Regarde la petite sœur, comme elle est gentille!
-
-Lucette avance la main pour caresser Jip ou peut-être pour lui empoigner
-une touffe de poils...
-
-On n’a pas le temps de voir. Jip fait un mouvement de tête brusque,
-pousse un très vilain grognement et s’enfuit à toutes jambes, le pompon
-de sa queue tout à fait baissé.
-
-Trott est ahuri. Jip, le bon Jip, a grogné! il a voulu mordre la petite
-sœur; il boude et il n’est plus gentil du tout. Qu’est-ce qui se passe?
-Nounou, psychologue, dit avec un gros rire:
-
---Il est chaloux.
-
-Chaloux! Jip est chaloux! c’est-à-dire non, jaloux! De qui? de la petite
-sœur! Est-ce possible?
-
-C’est peut-être vrai. Qu’il est vilain, et comme Trott va le fouetter!
-
-Trott se met à sa recherche. Et tout en cherchant, il réfléchit à cette
-méchanceté de Jip. Et pendant qu’il réfléchit, peu à peu ses pensées se
-transforment... Après tout, autrefois Jip et Trott étaient presque
-inséparables; tous les jours ils faisaient ensemble de bonnes parties.
-Depuis que la petite sœur est là, surtout depuis qu’elle devient plus
-gentille, ça n’est plus tout à fait comme cela. Trott ne s’est plus
-guère occupé de Jip ces derniers temps. Il l’a à peine vu. L’autre jour,
-il lui a même donné un coup avec sa baguette de cerceau, parce qu’il
-voulait jouer quand Trott était pressé de dire bonsoir à Lucette. Tout
-cela a fait de la peine à Jip, et il est jaloux. Il voit qu’on ne fait
-plus attention à lui. Il croit qu’on ne l’aime plus. Alors il est tout
-triste. Un petit souvenir gratte au cœur de Trott. Est-ce qu’autrefois,
-tout au commencement, il n’a pas été un peu comme ce pauvre Jip? et,
-maintenant même, est-ce que quelquefois encore il n’a pas un tout petit
-sentiment de ce genre quand il voit donner à Lucette un de ses joujoux,
-ou qu’on l’embrasse, ou qu’on la caresse un peu trop longtemps?
-
-Trott rougit tout seul. Peut-être y a-t-il bien quelque chose comme ça.
-C’est désagréable évidemment d’être oublié; surtout, ça vous fait
-beaucoup de peine. Et Trott a cru qu’on l’abandonnait lui-même, Trott
-qui est un petit garçon, qui sait combien ses parents l’aiment et qui
-est très intelligent. Jip n’est qu’une bête, une très bonne bête, et
-c’est vrai qu’on le traite comme si on l’oubliait tout à fait. Et
-pourtant c’est un si bon ami! Une fois, quand Trott a été malade, il
-venait si souvent pleurer à la porte qu’on avait été obligé de
-l’attacher: et le jour où il a revu Trott, il a été comme fou de joie.
-Ça n’est pas Puss qui aurait été comme ça; ça n’est pas lui non plus qui
-aurait du chagrin qu’on l’oublie. C’est un égoïste qui ne tient pas aux
-autres et qui se moque bien qu’on l’aime ou non, pourvu qu’il ait son
-lait et son coussin. Tandis que Jip a du cœur; il est heureux qu’on
-l’aime, et il a de la peine quand on ne l’aime pas; et il ne peut le
-dire à personne, et personne ne le console. Il ne sait que se réfugier
-mélancoliquement à la cuisine, chez Thérèse qui le bouscule quelquefois.
-
-Trott est très ému. Il a cherché le pauvre Jip par tout le jardin sans
-le rencontrer. Peut-être est-il retourné chez Thérèse. Il faut que Trott
-le console... Mais Jip n’a même pas pu regagner la cuisine. La porte de
-la maison était fermée. Alors il s’est couché tout contre, attendant que
-quelqu’un vienne lui ouvrir. Et le voilà qui aperçoit Trott. Il se met à
-remuer faiblement la queue et à se tortiller avec embarras; et quand
-Trott approche, il baisse la tête d’un air humble, comme s’il
-s’attendait à être fouetté. C’est qu’il a une conscience rigide, le
-pauvre Jip, la conscience d’un soldat fidèle, ou celle d’un chrétien
-irréprochable: il sait qu’il a la consigne de tout souffrir sans
-riposter. Et le remords d’avoir mal agi se joint à la tristesse pour
-l’accabler. Il fait tout noir dans sa pauvre âme simple.
-
-Trott appelle:
-
---Jip! mon bon Jip!
-
-Il approche à petits pas douloureux et craintifs. Trott s’est assis sur
-le gazon. Jip se traîne languissamment jusqu’à lui et s’offre au
-châtiment mérité. Trott est attendri. Il a presque envie de pleurer en
-le voyant si repentant et si triste. Et, pour le consoler, il lui plante
-un gros baiser sur son museau noir qui brille.
-
-Alors, comme le soleil perce brusquement un nuage, la douleur de Jip
-s’illumine et s’enfuit. Il se sent pardonné, et, pour prouver son
-soulagement, il veut lécher la figure de Trott à grands coups de langue.
-Trott se défend gentiment et le fait tenir tranquille. Il lui passe un
-bras autour du cou, et se met à lui expliquer très doucement les
-complications de la vie. Jip ne comprend pas tout; peut-être même qu’il
-ne comprend presque rien. Mais, sûrement, il comprend que Trott l’aime
-et qu’on est réconcilié. C’est tout ce qu’il lui faut.
-
-On sonne le déjeuner. Trott et Jip font leur entrée côte à côte. En les
-voyant, papa s’écrie:
-
---Tiens! ce brave Jip, tu as bien fait de le ramener. On ne le voyait
-plus du tout.
-
-Et Jip remue la queue et vient saluer chacun avec un air de parent
-pauvre qui s’aperçoit tout à coup qu’on songe à lui et qui ne sait
-comment remercier, trop heureux pour garder la moindre rancune d’avoir
-été si longtemps oublié. En lui-même Trott pense qu’il a bon cœur, très
-bon cœur, et, se rappelant comme il a eu de la peine lui-même, il se
-baisse très vite pour donner à Jip une caresse encore plus tendre que
-celle de tous les autres.
-
-
-
-
-X
-
-QUELQUES PRODIGES
-
-
-On pourrait croire que l’existence de Mlle Lucette s’écoule d’une
-manière extrêmement monotone. Tous les jours elle se réveille à peu près
-à la même heure le matin et elle s’endort à la même heure le soir. Ses
-repas et ses sommes se succèdent à des intervalles invariables. Elle se
-met en colère périodiquement et périodiquement a des accès de joie.
-D’autres fonctions plus intimes s’accomplissent avec la même
-ponctualité. Tout changement anormal dans ce programme est un mauvais
-symptôme et jette le trouble au sein de sa famille.
-
-Il n’empêche, malgré toute cette régularité apparente, que l’existence
-de Mlle Lucette est une succession d’événements merveilleux et de
-phénomènes qui touchent au prodige. Trott ne remarque pas qu’il se passe
-tant de choses étonnantes. Mais sa maman, chaque fois qu’une dame vient
-la voir, ne tarit pas sur les faits et gestes de Mlle Lucette qui,
-paraît-il, sont des plus surprenants. L’autre jour, on aurait presque pu
-croire qu’elle allait dire papa; une autre fois, positivement, elle a
-souri en regardant le portrait de sa grand’mère; il y a quelque temps,
-elle a eu des mines impossibles toutes nouvelles; il ne se passe pas de
-période de vingt-quatre heures où ne se produisent des faits analogues,
-pas tous aussi prodigieux évidemment, mais pourtant dignes du plus grand
-intérêt.
-
-Trott est un peu humilié de ne pas se sentir à la hauteur de toutes ces
-merveilles. Il est certain que sa maman voit des choses qu’il ne
-soupçonne pas; après tout, c’est bien naturel, puisqu’il n’est qu’un
-petit garçon. Dans tous les cas, il met la plus parfaite volonté à
-s’enthousiasmer. Quand il se produit un de ces grands phénomènes qui
-frappent même les plus incrédules, il sait faire sa partie dans le
-concert d’allégresse qui s’élève et tâche de rattraper par un excès
-d’admiration ses froideurs involontaires.
-
-C’est presque tout de suite après sa naissance que Mlle Lucette a
-commencé à étonner le monde. Elle n’était pas depuis trois jours au
-monde qu’elle distinguait déjà parfaitement le jour de la nuit, la
-lumière du noir. Elle a ri vers l’âge de trois semaines. Elle a ri
-positivement. Son papa a prétendu qu’elle faisait tout simplement une
-grimace. C’est absolument faux. Elle faisait bien une grimace, si l’on
-veut, mais c’était une grimace de bonne humeur. Alors on peut très bien
-appeler cela rire. Et rire si jeune, c’est très remarquable.
-
-Bientôt elle a reconnu maman, et nounou, et Trott, et papa. Elle avait
-des petits signes tout à fait intelligents. C’est extraordinaire. Puis
-elle a commencé à être méchante exprès. C’est adorable. Et à faire des
-petites mines. C’est trop délicieux. Il est survenu encore une
-innombrable quantité d’autres choses étonnantes. On aurait dit qu’on
-vivait au temps des miracles.
-
-Quelquefois, il faut bien le dire, Trott ne trouvait pas tout cela
-extrêmement intéressant. Car, vraiment, il n’arrivait pas toujours à
-comprendre exactement ce qu’il fallait admirer. Depuis quelque temps,
-c’est beaucoup plus facile. Qui dira l’émotion, la fierté générale, le
-contentement intime qui s’épandit le jour où, désireuse d’apercevoir
-Trott qui jouait avec ses soldats, Mlle Lucette, qui était couchée dans
-son panier, empoigna vigoureusement des deux mains les bords de ce
-récipient et, d’un coup de rein, non sans que sa figure devînt écarlate,
-se trouva assise toute seule? Nounou en eut les larmes aux yeux et se
-précipita au fond de la cuisine pour en ramener la vieille Thérèse, afin
-qu’elle fût témoin du prodige. Maman se mit à battre des mains et à
-embrasser sa fille avec frénésie. Papa sourit avec calme d’un air
-flatté, qui voulait être indifférent. Trott sauta en l’air à plusieurs
-reprises en criant de toutes ses forces. Et Jip, excité par ce vacarme,
-se mit à gambader par la chambre en aboyant comme un furieux... Tant et
-si bien que la jeune héroïne, épouvantée de toutes ces manifestations,
-se mit à rouler des yeux inquiets et finalement fondit en larmes
-désespérées... Mais on se la passait de main en main, on l’accablait de
-flagorneries... Et quelques instants après, lorsque à peine on l’avait
-recouchée dans son panier, soudain, par un effort identique, Mlle
-Lucette de nouveau se redressait... Alors c’était dans l’assistance des
-sourires satisfaits et extatiques de dévots dont les vœux sont
-exaucés... Ce n’était donc pas un hasard; c’était une chose acquise et
-avérée: cette enfant savait maintenant s’asseoir seule!
-
-Depuis ce temps, quoiqu’on ait peine à le croire, il y a eu des prodiges
-plus étonnants. Il y en a un entre autres qu’assurément personne ne
-pourrait deviner. Sans doute, il se manifeste en somme chez quelques
-autres enfants, peut-être même, à tout prendre, chez la totalité. Mais,
-pour les autres, cela n’a aucune importance, car ce n’est pas la même
-chose; il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais qui soient aussi...,
-qui aient autant de... Enfin, vous comprenez. Il n’y en a pas. Cette
-enfant exceptionnelle, après huit mois à peine d’existence terrestre,
-elle a... elle a percé une dent. Une dent qui était la première. Depuis
-quelques jours déjà, on attendait l’événement. Mlle Lucette était de
-très mauvaise humeur, elle changeait de couleur facilement, bavait à
-pleins seaux, ses gencives étaient gonflées, elle y frottait ses mains à
-chaque instant: autant d’indices précurseurs. Tous les matins, le cœur
-battant, maman passait l’inspection. L’autre jour déjà, il y avait un
-tout petit craquement, mais on n’osait encore rien dire. Tandis
-qu’aujourd’hui _elle_ y est. _Elle_ y est. Maman s’est précipitée comme
-une trombe dans le cabinet de papa pour lui apporter la nouvelle. Plus
-calme, papa a néanmoins montré une vive satisfaction, et, comme il
-arrive dans toutes les circonstances solennelles, toute la maison s’est
-réunie pour vérifier le prodige. On ne voit pas encore la dent
-certainement, mais on la sent quand on met le doigt...
-
-Et c’est d’abord le doigt rose de maman qui s’introduit, et puis le
-grand doigt de papa, et puis le gros doigt de nounou, et puis le doigt
-maigre de Jane, et puis le doigt ridé de la vieille Thérèse. Sans doute,
-les convenances exigent que Trott offre aussi le sien. Il le présente.
-Mais maman lui dit:
-
---Non, mon chéri, c’est bien inutile. Et puis peut-être que tu n’as pas
-les mains très propres.
-
-Trott se sent un peu froissé. Évidemment, si l’on veut, ses mains ne
-sont pas complètement immaculées, mais, enfin, elles ne sont pas
-beaucoup plus sales que d’autres... Qui sait si celles de Thérèse ou
-celles de nounou... Trott est poli, il se tait. Au fond, ça lui est tout
-à fait égal. Il ne tenait pas du tout à fourrer ses doigts dans la
-bouche de Lucette. Ça n’est pas si agréable. S’il l’offrait, c’est parce
-qu’il croyait que c’était l’usage. Il est visible, d’ailleurs, qu’elle
-commence à en avoir assez de déguster tous les doigts de la famille.
-Aussi, pour changer, on lui fait pénétrer une cuiller dans la bouche; on
-la frappe doucement contre la gencive: il paraît que ça fait un petit
-bruit...
-
---Tu entends, Trott?
-
-Trott n’est pas sûr d’entendre très bien. Mais, puisque les autres
-entendent, il doit certainement entendre aussi, sans qu’il s’en
-aperçoive tout à fait. Après tout, puisque maman l’a dit, la dent est
-là. Les dames qui viennent lui faire une visite aujourd’hui n’ont pas,
-paraît-il, la même confiance que Trott. Chacune se dégante et tient à
-opérer elle-même la constatation du phénomène. En lui-même Trott plaint
-sa petite sœur et admire sa patience. Un sucre d’orge vaudrait beaucoup
-mieux. Ça doit être très ennuyeux à la longue. Enfin, chaque âge a ses
-épreuves...
-
-Deux jours après, on a vu paraître une petite raie blanche sur la
-gencive supérieure. Alors Trott a annoncé avec fierté à Marie de Milly
-qu’il avait une petite sœur qui avait une dent, pas encore tout entière,
-mais déjà un bon morceau au moins. Et il s’est senti grandi d’être le
-frère d’une telle petite merveille. D’ailleurs, elle ne s’en est pas
-tenue là. Il en est bientôt venu une autre, et puis deux encore. Il
-paraît que ça va continuer. Qui sait si un jour elle n’en aura pas
-autant que Trott, qui commence à perdre les siennes?
-
-Sans doute, c’est infiniment remarquable que Mlle Lucette ait une dent.
-Mais, enfin, on s’y habitue en somme assez vite, et cela finit par ne
-plus vous amuser beaucoup. Il y a eu un autre prodige bien plus amusant:
-c’est que la petite sœur s’est mise à marcher à quatre pattes. Ça ne
-s’est pas fait non plus en un jour. Quand elle a su s’asseoir toute
-seule, elle a aussi su assez vite se retourner et se mettre sur le
-ventre. Les premiers jours, elle s’embrouillait un peu avec ses jambes,
-qui restaient toujours en dessous au lieu de glisser de côté. Mais, avec
-un peu d’exercice, elle est arrivée à les manœuvrer avec beaucoup
-d’aisance. Elle se mettait donc assez facilement sur le ventre et, dans
-cette position, éprouvait une véritable allégresse; elle frétillait des
-bras et des jambes, se dressait sur ses mains et se laissait retomber,
-se livrait aux contorsions et aux discours les plus variés, se rendant,
-d’ailleurs, parfaitement compte de l’impression admirative qu’elle ne
-pouvait manquer d’éveiller. Mais là s’arrêtait son répertoire. Il ne
-fallait pas lui demander davantage. Les paroles les plus flatteuses et
-les instances les plus persuasives n’avaient d’autre effet que de lui
-faire multiplier les mêmes mouvements et «naviguer davantage sur la
-pointe de son ventre», comme dit papa. Elle n’arrivait pas à réaliser
-l’acte prodigieusement compliqué de coordonner les mouvements de ses
-bras et ceux de ses jambes, de manière à franchir un espace appréciable
-sur le parquet. Cela a duré ainsi pendant plusieurs jours; et tout à
-coup, un beau matin, sans rime ni raison, après plusieurs tentatives
-inutiles et plusieurs chutes sur le ventre ou sur le nez, par on ne sait
-quel mystérieux phénomène, la voilà qui a démarré et qui a bien parcouru
-un mètre vingt-cinq centimètres avant de retomber sur le parquet. Cela
-est réellement prodigieux.
-
-Il y a des gens malintentionnés ou malicieux qui affectent de ricaner à
-chaque progrès de Mlle Lucette. Par exemple, le capitaine de Martinet,
-un ami de papa, a l’air de se moquer dans sa barbiche à chacune de ces
-occasions. Cette conduite indigne vivement Trott. Dès l’instant que
-maman admire quelque chose, c’est que c’est admirable; et alors le plus
-gros capitaine du monde n’a qu’à se taire et à admirer. Qu’est-ce qu’il
-va pouvoir dire, le capitaine de Martinet, quand il saura que Lucette a
-été toute seule depuis le fauteuil jusqu’à la table, elle qui, il y a
-quelques mois à peine, vivait dans le ciel où, naturellement, on ne peut
-pas apprendre à marcher (on enfoncerait dans les nuages), et qui, quand
-elle est descendue sur la terre, n’était encore qu’une si petite chose
-grouillante?
-
-Elle ne s’en est pas tenue là. Voilà quelque temps qu’en la soutenant
-sous les bras, on a commencé à essayer de lui apprendre à se dresser sur
-ses jambes comme une grande personne. Il paraît, c’est maman qui l’a
-dit, qu’un jour viendra où elle saura marcher et courir tout debout
-aussi bien que Trott en personne. Il paraît même que cet événement sera
-réalisé avant que Trott ait de la moustache ou des pantalons longs. Il y
-a quelques jours, Mlle Lucette ne semblait pas avoir la moindre idée de
-ce qu’on attendait d’elle. Elle se contentait de se livrer aux gambades
-les plus incohérentes et de se lancer dans toutes les directions de la
-manière la plus fantaisiste, et la musculature de nounou n’était pas de
-trop pour la maintenir dans ses extravagances. Toutefois, peu à peu,
-elle a pris un goût très vif à cet exercice, et il semble que ses
-mouvements aient acquis un peu plus de régularité. On ne peut pas dire
-encore qu’elle fasse positivement des pas; cela y ressemble pourtant un
-peu, et l’idée qu’un jour elle marchera apparaît comme moins
-invraisemblable. Elle sait rester debout, appuyée contre une chaise.
-Quelquefois on croirait qu’elle va se mettre en route. En son âme, Trott
-admet que de quadrupède elle deviendra bipède, peut-être prochainement.
-
-Un autre grand événement se prépare. Papa et maman ont gravement
-délibéré sur l’alimentation de Mlle Lucette. Il paraît que l’heure
-approche où nounou sera appelée à d’autres fonctions. A déjeuner et à
-dîner, on ne parle plus que de lait stérilisé, de lait maternisé, de
-farine Nestlé, de bouillies variées, etc. On ne peut mettre trop de soin
-à choisir le produit alimentaire qui aura l’honneur d’entrer en
-compétition avec les fournitures de nounou. On est allé prendre l’avis
-de M. le docteur. Si on demandait celui de Trott, il conseillerait du
-chocolat ou bien de la tarte aux pommes. C’est ce qu’il y a de meilleur.
-Peut-être le chocolat vaudrait-il mieux, parce que pour manger la tarte
-aux pommes il faut beaucoup de dents, et peut-être que Mlle Lucette n’en
-a pas encore tout à fait assez. Mais on néglige de demander l’avis de
-Trott. Comme il est plus petit, il saurait pourtant mieux que papa et
-maman ce qu’aiment les enfants. Il faut dire que la pauvre Lucette ne
-doit pas être difficile. En son âme et conscience, Trott a toujours
-protesté contre son régime. Souvent elle n’avait pas faim, ou elle avait
-des petites coliques, ou elle était très grognon: Trott a toujours pensé
-que ce n’est pas étonnant que l’on soit mal disposé quand on a à chaque
-repas la même chose à manger, et quelle chose! Ce n’est vraiment pas
-malheureux que la maman et le papa de Trott se décident enfin à donner
-autre chose à leur petite fille. Il vaut bien mieux prendre de bonne
-heure de bonnes habitudes, a dit papa l’autre jour. Eh bien, comme c’est
-sûr que la petite sœur ne pourra pas avoir ce menu-là pendant toute sa
-vie, on aurait bien mieux fait de lui donner tout de suite à manger
-quelque chose d’un peu meilleur. Chose curieuse, papa et maman ont
-attendu plus d’un an avant de se dire une chose que Trott s’était dite
-tout de suite. Si ce n’était pas eux, on croirait qu’ils ne savent pas
-ce qu’ils font. Mais comme c’est eux, il est parfaitement sûr qu’ils ont
-tout à fait raison et que c’est Trott qui n’y entend rien, quelque
-singulier que cela puisse paraître.
-
-Aujourd’hui est la date fixée pour cette grande innovation. Une
-assistance imposante est réunie. On prie nounou de se retirer. Elle
-jette un coup d’œil de rivale évincée à une casserole placée sur une
-lampe à esprit-de-vin et se retire d’un air offensé. Mlle Lucette semble
-ne pas se rendre compte de la gravité des circonstances. Elle piaffe
-avec ardeur sur les genoux de Jane et se livre à des démonstrations
-amicales à l’adresse de papa dont la présence a été requise. Il paraît
-qu’on craint d’avoir besoin de son autorité. En lui-même, Trott se
-permet d’en douter. Ça n’a pas l’air bien bon, cette bouillie claire,
-mais, à côté du breuvage d’autrefois, ça doit être exquis.
-
-Les dernières dispositions sont prises. Très émue, maman s’avance, la
-casserole dans une main, une petite cuiller dans l’autre. Jane assied
-Mlle Lucette sur ses genoux, l’incline légèrement en arrière et lui
-place une petite serviette sous le menton. Elle se laisse faire sans
-hostilité préconçue. Pour sûr, elle est dans un de ses bons moments.
-Papa se place en vue, de manière à en imposer le cas échéant, et Trott
-est prié de se livrer aux exercices les plus divertissants qu’il puisse
-imaginer afin de captiver l’attention de sa petite sœur. Il se met donc
-à faire le clown. Cela consiste à branler la tête comme si elle allait
-tomber et à se contorsionner les bras et tout le corps. Il paraît qu’il
-n’y a rien au monde de plus comique.
-
-Alors, avec décision, maman juge l’instant venu d’ouvrir le feu. La
-cuiller pleine dans la main, elle avance le bras. Les respirations
-s’arrêtent. L’instant est solennel. Il y a un silence religieux. Trott
-lui-même est impressionné de la gravité de l’acte qui s’accomplit, et il
-en oublie de faire ses grimaces. Soudain toutes les bouches se fendent
-et les poitrines se détendent. Ça a passé. Ça y est. Nounou est
-enfoncée. Parbleu! Trott le savait bien. Il ne fallait pas être bien
-malin pour le deviner.
-
-Pour deviner quoi? on dirait que ça se gâte. Mlle Lucette commence à se
-trémousser d’une manière tout à fait inquiétante. Ah! mais, c’est qu’il
-ne faut pas qu’elle se fâche... Maman et Jane exécutent un concert
-calmant...
-
---Ça devait être trop chaud.
-
-Peut-être bien. Papa conseille d’un air entendu:
-
---Faites attention que la deuxième cuillerée soit à la bonne
-température.
-
-Mlle Lucette, la bouche ouverte, est en train de considérer Jane qui lui
-raconte beaucoup d’histoires.
-
-Subrepticement, d’un mouvement précis, maman lui déverse dans la gorge
-cette deuxième cuillerée...
-
-Il paraît que ce n’est tout de même pas si bon que ça.
-
-Mlle Lucette, prise en traître, a dû avaler pour ne pas étouffer. Mais
-il est visible que la moutarde lui monte au nez. Elle devient très
-rouge.
-
-Ses bras s’agitent violemment. Ses lèvres se plissent, hostiles...
-
---Amuse-la, Trott.
-
-Consciencieusement Trott exécute tout son répertoire. Il y va de tout
-son cœur et se convulse toute la figure. Mlle Lucette le contemple
-froidement, avec une expression de dédain qui signifie, à ne s’y point
-tromper: «Espèce de pitre, remue-toi si tu veux, je ne suis pas ta
-dupe.» Et quand maman essaye de profiter d’un instant qu’elle croit
-propice, Mlle Lucette, d’un rapide revers de main, envoie la troisième
-cuillerée de lait asperger Jane et papa.
-
-Papa est très mécontent. Il fait la grosse voix. Intimidée quelques
-secondes, Mlle Lucette n’ose s’opposer complètement à une nouvelle
-tentative. Elle se laisse verser le lait dans la bouche. Mais elle ne
-l’avalera pas. Avec une patience inaltérable et un merveilleux
-sang-froid, elle commence à se gargariser.
-
-Maman multiplie les supplications et papa les menaces sans le moindre
-résultat... Ah! si, pourtant, la voilà qui ferme la bouche. Elle va se
-décider à avaler. Hélas! deux ruisseaux de lait se mettent à dégouliner
-des deux coins de la bouche sur la bavette.
-
-Maman est très patiente quelquefois, mais pas toujours. Elle commence à
-être tout à fait en colère, et se met à gronder très fort. Résolue à
-procéder par intimidation, elle enfonce encore une fois son instrument
-avec un admirable courage. Mais elle a trouvé à qui parler. D’un souffle
-énergique, Mlle Lucette disperse une bonne partie du liquide parmi
-l’assistance et se précipite le reste dans la trachée-artère. Alors
-c’est une scène affreuse. Des quintes de toux abominables la secouent
-tout entière; sa figure tourne au violet; et tout son corps se tord
-comme s’il était placé sur un fer rouge. En vain Jane s’efforce de la
-maintenir, maman lui tape dans le dos, et papa éperdu se livre à des
-exhortations dont le sens lui échappe complètement. Non contente de
-s’être étouffée avec son lait, elle s’étouffe de colère, elle s’étouffe
-de douleur. Ce sont de vrais râles qu’elle pousse. Tout le monde parle,
-crie, s’agite à la fois. C’est un brouhaha, un vacarme, un tohu-bohu
-indescriptible. Ahuri, réfugié dans un coin, Trott est muet de stupeur.
-Comment est-ce que tout cela va finir?
-
-Il faut beaucoup de temps et de caresses, des baisers tendres, des
-paroles mielleuses, toute une kyrielle d’aménités et de platitudes pour
-ramener Mlle Lucette à son état normal. Et, même quand on y est arrivé,
-il est visible qu’elle demeure aigrie. Maman, qui est vraiment très
-courageuse et ne doute de rien, veut replonger la cuiller fatale dans le
-lait. Mais, avant même qu’elle l’ait sortie de la tasse et approchée des
-lèvres de Mlle Lucette, celle-ci empoigne d’une main une oreille de Jane
-qu’elle secoue frénétiquement et se fourre l’autre main au fond du cou
-en poussant des cris d’agonie...
-
-Papa est marin. Il sait que rien ne peut résister aux éléments
-déchaînés. Le sage doit laisser passer la bourrasque, quitte à se
-remettre à l’œuvre plus tard. Donc, d’une voix humiliée, il conseille la
-retraite. Mlle Lucette suit des yeux la tasse funeste jusqu’à ce qu’on
-l’ait enlevée de la chambre. Il est patent qu’une défiance absolue l’a
-envahie. Mais soudain voici que son œil s’illumine et qu’un gazouillis
-gracieux jaillit de ses lèvres...
-
-Énorme, triomphante, sereine de sa puissance, nounou est apparue, et
-bébé se précipite vers elle, avide de puiser dans son sein l’oubli et la
-consolation.
-
-Cependant papa et maman demeurent penauds et se taisent. Trott est outré
-de l’entêtement de la petite sœur et navré de son mauvais goût. Il
-paraît que c’est joliment difficile d’apprendre aux petits enfants à
-manger comme les grandes personnes. Trott pressent que peut-être demain
-ce sera la même chose, et après-demain aussi... La vie est une chose
-très compliquée.
-
-
-
-
-XI
-
-UNE PROMENADE
-
-
-Aujourd’hui, Jane est indisposée. Alors Trott ira se promener tout seul,
-avec nounou et Mlle Lucette. C’est excessivement flatteur. Nounou pousse
-la voiture de Mlle Lucette et est très occupée d’elle. Elle ne fait donc
-aucune attention à Trott. Il pourrait, s’il lui plaisait, se livrer à
-toutes les fantaisies sans que personne puisse l’en empêcher: exécuter
-des culbutes au milieu de la rue, ou marcher dans les ruisseaux, ou
-cracher par terre. Il est tout à fait évident que Trott ne commettra
-aucune de ces actions. Mais, physiquement, il le pourrait. Cette idée
-seule est déjà une volupté. Il emmènera Jip qui, depuis la
-réconciliation, ne demande pas mieux. Alors ce sera un cortège tout à
-fait respectable. Trott aura l’air presque aussi imposant que ces gros
-domestiques anglais qui promènent un _colley_ à côté d’une nurse qui
-pousse une petite voiture. Il n’y a pas à dire, ça fait plaisir. Trott
-se sent quelqu’un. Il va lui-même chercher toutes ses affaires, et s’en
-laisse affubler avec docilité. Il descend au jardin où la petite voiture
-de Mlle Lucette est toute prête, attendant son contenu. Jip voudrait
-jouer et courir. Mais Trott refuse gravement. Un jeune gentleman qui va
-se promener avec une charmante miss ne peut pas commencer par courir
-avec son chien quand il est déjà tout habillé. Jip ne s’en offusque pas.
-Il se livre à des rondes folles sur la pelouse devant la maison et
-soudain se précipite sur Puss qui se promenait d’un air nonchalant. Puss
-crache et s’élance d’un bond sur l’appui de la fenêtre, d’où il
-contemple son adversaire avec des yeux mi-clos et ironiques.
-
-Enfin, on voit apparaître l’héroïne dans les bras de sa nounou. Elle est
-toute pomponnée, tout emmitouflée dans son manteau blanc. On lui a mis
-un voile parce qu’il y a beaucoup de vent. On ne peut pas distinguer au
-travers l’expression exacte de ses traits. Mais il semble que la bonne
-humeur en soit absente. Elle pousse de temps en temps des grognements
-qui ne présagent rien de bon. Pourtant, elle se laisse mettre dans sa
-voiture sans protester positivement. Maman, sur le seuil, recommande à
-nounou de se promener dans un endroit bien protégé du vent, pour que
-bébé ne s’enrhume pas.
-
-Trott propose:
-
---Sur la promenade de Valade?
-
-Maman dit:
-
---Si tu veux.
-
-Trott est content. La promenade de Valade est pour lui quelque chose
-d’imposant, quelque chose qui ressemble à un sanctuaire, où l’on ne va
-qu’avec une certaine solennité. C’est l’endroit où tout le beau monde se
-rencontre. C’est beaucoup plus intimidant que la plage. Peut-être que
-Marie de Milly sera là. Quelle chance ce serait! Leur cortège doit
-vraiment avoir assez grand air: un joli poupon tout blanc dans une belle
-voiture poussée par une nounou colossale, beaucoup plus grande qu’un
-homme, sur le crâne de laquelle s’agite un énorme nœud alsacien,
-semblable à un papillon sur le point de s’envoler. A côté d’elle, on
-verra passer, une élégante badine à la main (c’est une baguette
-ébranchée par Bertrand), un jeune gentilhomme de la meilleure venue,
-escorté d’un superbe caniche noir. La vision de ce tableau emplit Trott
-de satisfaction. Certainement, il n’est pas vaniteux, et il n’aimerait
-pas du tout être en représentation tous les jours. Mais il y a des
-moments où, si modeste qu’on soit, le sentiment de votre importance
-n’est pas fait pour vous déplaire. Trott marche avec gravité, conscient
-de la solennité de son rôle.
-
-Il ne semble pas que Mlle Lucette soit suffisamment pénétrée du sien. Il
-n’y a pas à dire: elle paraît s’être éveillée du mauvais côté. Trott lui
-adresse de temps en temps la parole sur un ton aimable. Il n’obtient
-rien que des petits grognements haineux. Elle semble concentrée dans une
-seule idée fixe qui est d’avaler le voile que l’on a placé sur sa
-figure. Elle tâche de le happer par le milieu, et puis, peu à peu, à
-force de le sucer, de se l’ingérer tout entier. Un rond mouillé qui
-grandit se dessine sur le voile aux alentours de la bouche. Trott essaye
-de la détourner de ce passe-temps qu’il ne trouve pas du meilleur goût.
-Mais c’est sans succès. Il s’adresse à nounou, d’un air d’intelligence:
-
---Nounou, est-ce que vous ne pourriez pas empêcher Lucette de sucer
-comme ça son voile?
-
-Nounou arrête la voiture, extrait le voile de la bouche où il
-s’engouffre et l’étire. Pour témoigner son déplaisir, Mlle Lucette
-accentue ses grognements, et elle se jette brusquement de côté dans sa
-voiture, arrachant un cri de terreur à nounou qui croit déjà la voir
-étalée sur le trottoir. S’apercevant de ce succès, elle récidive à deux
-ou trois reprises; mais elle voit qu’on n’y fait plus attention; alors
-elle se tient coite, grognon et malveillante.
-
-Cependant on est arrivé à la promenade de Valade. Il y a là, sous les
-arbres verts, tout un peuple de nounous enrubannées et de poupons roses
-et blancs. Il y a aussi, assises sur des chaises, ou se promenant dans
-les allées, un tas de belles dames avec des messieurs pommadés qui
-viennent s’incliner devant elles. C’est un endroit aristocratique où
-l’on ne circule qu’avec une tenue un peu gourmée, où il serait tout à
-fait malséant de se livrer à des jeux trop bruyants...
-
-Mlle Lucette n’est pas impressionnée par la solennité du lieu. Elle
-continue de se pencher tantôt à droite, tantôt à gauche, d’essayer de se
-jeter en arrière, de grommeler... Trott est mécontent. Une tenue plus
-convenable serait tout à fait à désirer. Il essaye discrètement
-d’insinuer quelques bons conseils. Ils n’ont pas le moindre succès.
-Enfin nounou s’arrête près d’un banc. Elle extirpe Mlle Lucette de sa
-voiture et la met sur ses pieds en la soutenant sous les épaules.
-Certainement ça va la calmer. Et, de fait, pendant un moment cela va
-beaucoup mieux. Trott a même la satisfaction d’entendre une jolie petite
-dame dire à une autre: «Regardez donc cet amour de poupon!» Et toutes
-deux parlent un moment en regardant Mlle Lucette. Ça, c’est très bien.
-Jip est venu s’asseoir à côté de Trott, la langue pendante. Trott se dit
-à part lui qu’ils doivent tous ensemble former un groupe fort
-intéressant. Il se sent fier. Quel dommage que Marie de Milly ne soit
-pas venue! Il pourrait lui montrer son chien et sa petite sœur...
-
-La petite sœur ne se montrerait peut-être pas sous un jour très
-favorable. Elle a les nerfs très excités, et s’impatiente contre nounou,
-qui ne veut pas la laisser s’accroupir par terre. C’est une succession
-de petits cris qui deviennent de plus en plus stridents. Sur une chaise
-en face, de l’autre côté de l’allée, un vieux monsieur qui lisait un
-journal lève le nez d’un air impatienté et puis s’en va s’asseoir plus
-loin. C’est humiliant. Mlle Lucette n’est pas humiliée. Elle envoie des
-coups de griffe de tous les côtés, et de temps en temps empoigne son
-voile des deux mains pour tâcher de l’arracher. Nounou a fort à faire
-pour la contenir. Son beau bonnet lui-même n’est pas épargné. Mlle
-Lucette en a attrapé une coque et l’a secouée si vigoureusement que le
-papillon s’incline d’un air affaibli. Elle a voulu aussi arracher à Jip
-une poignée de laine. Mais Jip s’est mis hors de portée, et, la gueule
-de travers, il la contemple d’un air goguenard; évidemment, Mlle Lucette
-perçoit la goguenardise de ce regard... Cela l’irrite très violemment.
-Son teint devient plus animé. Elle piétine avec colère. Il y a lieu
-d’appréhender toutes sortes de choses.
-
-A ce moment, une voix dit bonjour à Trott. C’est Marie de Milly. Elle
-n’arrive pas bien à propos. Cependant Trott fait bon visage. Il présente
-Jip. Il lui fait donner la patte. Mais Marie de Milly le connaît déjà.
-C’est la petite sœur qu’elle veut voir. Il semble que la petite sœur ne
-veut pas être vue. Quand Marie de Milly, qui est si jolie, s’approche,
-elle se rejette en arrière, derrière le cou de nounou. Trott est très
-fâché. Marie de Milly rit. Elle fait une nouvelle tentative. Mlle
-Lucette commence à crier pour tout de bon. Marie de Milly essaye encore.
-Cinq griffes roses lui effleurent le nez. Alors elle dit à Trott:
-
---Ta petite sœur n’est pas bien gentille.
-
-Et elle s’éloigne. Trott la suit jusqu’à ce qu’elle ait rejoint sa
-bonne. Il essaye d’excuser Mlle Lucette. Marie de Milly daigne l’écouter
-et tâche d’avoir l’air convaincue, mais, en lui-même, Trott se doute
-bien qu’elle garde une fort mauvaise impression, et il en est affligé.
-Il lui dit adieu et, soudain, tressaille et se retourne brusquement.
-
-Mlle Lucette a été remise sur ses pieds par nounou qui veut l’apaiser.
-Mais elle n’est pas de bonne humeur, loin de là. Elle crie des injures
-abominables aux passants qui, heureusement, ne s’en doutent pas...
-Cependant, elle s’arrête net dans ses vociférations. Qu’y a-t-il? Sous
-le banc, il y a une pelure d’orange. On ne peut pas dire qu’elle soit
-immaculée. Mais, telle quelle, c’est une des plus belles œuvres de la
-création. Par une pantomime expressive, Mlle Lucette intime l’ordre à
-nounou de lui en faire hommage. Nounou répond d’un ton insinuant:
-
---Pê! pê! sale!
-
-Mlle Lucette est patiente, au moins jusqu’à un certain point. Il est
-évident que son ordre n’a pas été compris. Elle le réitère donc de la
-manière la plus compréhensible. Nounou lui offre sa poupée. Mlle Lucette
-l’envoie promener d’un revers de main. Elle découvre la noirceur de
-l’âme de son esclave. Alors éclate la série de hurlements qui a fait
-tressaillir Trott.
-
-Immobile, il contemple avec détresse le révoltant spectacle qui afflige
-sa vue. Mlle Lucette se débat avec des râles d’agonie, comme si on lui
-plongeait un fer rouge dans les entrailles. Quelques personnes
-s’arrêtent. Deux messieurs rient. Une dame murmure: «Encore une mauvaise
-femme qui martyrise un enfant.» Une bonne dit à une petite fille:
-«Regarde ce bébé, tu es aussi laide que lui quand tu es méchante.»
-D’autres propos peu flatteurs parviennent aux oreilles de Trott. Il est
-très décontenancé. Une envie le saisit de se sauver très vite tout seul.
-Personne ne saurait qu’il est le frère de cette petite peste. C’est
-impossible. On ne se promène pas tout seul; et puis, ce serait très mal
-d’abandonner nounou dans le malheur.
-
-Héroïque et résigné, Trott la rejoint. Il s’unit à elle pour s’efforcer
-d’adoucir Mlle Lucette. Peine perdue! elle continue de s’égosiller. Pour
-comble de malheur, Jip, à la fin énervé, dresse soudain la tête et se
-met à hurler à la lune. Ça, c’est complet. Maintenant tout le monde
-s’arrête. Une espèce de cercle de curieux se forme. Un vieux monsieur
-rit si fort qu’il s’étouffe et devient violet. Trott est humilié
-jusqu’au fond de l’âme. Il se sent déshonoré. Il a envie de pleurer.
-Heureusement le calme de nounou le soutient. Elle sourit avec placidité.
-Elle a l’air de trouver tout cela fort naturel. Il n’y a pas à dire,
-c’est une nature d’élite. Ravigoté, Trott administre à Jip deux ou trois
-bonnes tapes qui lui détendent les nerfs; Jip se tait. De son côté,
-nounou se décide à employer les grands moyens: elle retire une bouteille
-de lait du fond de la voiture. Cette vue commence par procurer un
-sursaut de rage à Mlle Lucette. Mais ce sont les dernières convulsions.
-Elle se résigne à boire son biberon, non sans s’arrêter de temps en
-temps pour grommeler. Le cercle des curieux se dissipe. Seule une petite
-pauvresse, le doigt vissé dans son nez, demeure immobile, rêveuse. Mais
-elle n’est pas digne de l’attention de Trott. Il se sent un peu remonté.
-Pourtant il a très envie de quitter ces lieux témoins du scandale. Aussi
-c’est avec un vrai soulagement qu’il entend nounou déclarer que
-décidément le vent est trop fort, et qu’il faut rentrer pour que Mlle
-Lucette ne risque pas de s’enrhumer.
-
-On se hâte. Réintégrée dans sa voiture, Mlle Lucette semble un peu mieux
-disposée. Elle daigne oublier la pelure d’orange. Elle regarde autour
-d’elle d’un air sinon aimable, au moins indifférent. Mais on dirait
-qu’elle est absorbée dans ses pensées, qu’elle écoute des voix
-intérieures...
-
-Pas de chance: voilà Mme Ray et une dame anglaise. Pourvu que nounou ait
-la bonne idée de passer bien vite sans qu’on la voie! Mais non, Mme Ray
-et son amie et nounou et sa voiture s’arrêtent en même temps. Nounou est
-très fière d’exhiber son poupon. Les dames s’extasient et lui font des
-compliments. Mme Ray essaye d’attirer l’attention de Mlle Lucette.
-Pourvu que celle-ci n’aille pas de nouveau se fâcher! On ne peut pas
-dire qu’elle semble en colère. Mais elle est très rouge et a l’air de ne
-pas même soupçonner la présence de Mme Ray en particulier, celle du
-monde extérieur en général. Elle semble absorbée par un travail
-intérieur; ses regards vont en dedans... Trott est inquiet. Il vaudrait
-beaucoup mieux s’en aller. C’est déjà bien joli que Lucette n’ait pas
-crié. Qu’est-ce que nounou peut bien attendre? Elle donne un tas de
-renseignements aux dames qui l’interrogent, sans se presser. Mlle
-Lucette devient de plus en plus rouge. Enfin Mme Ray se penche pour
-l’embrasser. Trott pousse un soupir de soulagement... prématuré. Au
-moment précis où Mme Ray se penche, on entend un petit bruit
-particulier... Mme Ray se relève très vite. Les couleurs de Mlle Lucette
-ont repris leur aspect normal...
-
-Cheminant à petits pas, Trott dévore sa honte. C’en est trop pour une
-seule après-midi. Avec ça le vent le bouscule si fort qu’il est presque
-jeté par terre. Jip trottine tout de travers, le poil retourné. Le
-bonnet de nounou s’ébat dans les cabrioles les plus fantastiques. Tout
-cela s’harmonise avec les pensées de Trott. Ah! c’est une jolie
-après-midi! Son cœur est gonflé d’amertume. Ce n’est pas encore une
-femme du monde, Mlle Lucette. Il jette sur elle un regard furibond.
-
-Mlle Lucette est maintenant tout à fait de bonne humeur. Elle regarde
-avec satisfaction les messieurs courir après leurs chapeaux, les arbres
-se secouer et les feuilles s’envoler en sarabandes effrénées. Elle
-approuve tout cela et sourit à Trott d’un air charmant. Trott lui fait
-de gros yeux. C’est inutile. Puisqu’il n’y a plus rien qui la gêne,
-pourquoi serait-elle de mauvaise humeur? Elle redouble de grâces...
-
-Il n’y a pas moyen d’être fâché contre elle. Elle est trop petite. Et
-puis, vraiment, elle est trop gentille. En franchissant le portail,
-Trott lui a pardonné. Pourtant, quand maman lui demande s’ils ont fait
-une bonne promenade, il répond d’un ton pénétré:
-
---Assez bonne, merci. Mais j’aimerais mieux, une autre fois, ne plus
-aller avec Lucette à la promenade de Valade. Elle est un peu petite, tu
-sais...
-
-
-
-
-XII
-
-MŒURS ET COUTUMES DE MADEMOISELLE LUCETTE A L’AGE D’UN AN
-
-
-Mlle Lucette a pris de l’âge. Elle est devenue une personne
-considérable. Elle est sevrée et mange des bouillies. Elle exécute
-rapidement à quatre pattes des itinéraires variés sur le plancher. Elle
-chemine tout debout d’une allure moins assurée le long des meubles. Elle
-a huit dents. Elle profère des vocables nombreux et dont le sens est
-généralement obscur. Elle répète cependant avec volupté et indéfiniment
-certaines syllabes dont le son lui plaît particulièrement et auxquelles
-elle attache une signification précise. Elle a des volontés impétueuses,
-des habitudes réglées, des raisonnements simples et des passions
-fougueuses.
-
-Trott et sa petite sœur sont en excellents termes. Elle manifeste par
-des gesticulations frénétiques la joie qu’elle éprouve à le voir
-s’approcher. Il se sent gonflé d’orgueil quand quelquefois sa maman
-déclare à une autre dame que Trott est le favori de Lucette. Ils se
-livrent ensemble à des jeux très primitifs et très compliqués, dont le
-puissant intérêt échapperait à des grandes personnes, mais qui les
-absorbent au plus haut point. Il suffit que Trott fasse un geste
-quelconque pour que Mlle Lucette l’imite. Aussi, comme maman l’a dit, il
-faut qu’il soit sage pour deux. C’est très difficile. Mais Trott s’y
-essaye avec bonne volonté, et il n’échoue pas toujours. Il ne faut pas
-croire néanmoins que son influence sur Mlle Lucette soit stable et
-régulière. Chaque jour le sens des actes de cette jeune personne se
-précise, et ils apparaissent plus clairement comme les conséquences de
-volontés compréhensibles. Mais elle a encore des fantaisies, des
-engouements et des antipathies qui plongent tout le monde et Trott en
-particulier dans des étonnements ahuris. Elle a une manière
-exclusivement subjective de considérer l’univers qui est excessivement
-déconcertante, et, quelquefois, devant telle volonté par trop
-inconcevable, Trott se sent mal à l’aise et inquiet, comme jadis quand,
-tout de suite après sa naissance, elle changeait de couleur d’une
-manière si prodigieuse.
-
-Qui expliquera, par exemple, pourquoi Mlle Lucette, quand elle est
-affamée et qu’on lui apporte sa bouillie, juge nécessaire avant de la
-consommer de se mettre dans une colère indicible et d’avaler de travers
-les deux ou trois premières cuillerées, de manière à se procurer une
-quinte de toux qui la rend écarlate et lui fait sortir les yeux de la
-tête? après quoi elle engloutit le reste avec béatitude. Cette méthode
-est pratiquée plusieurs fois tous les jours avec une régularité
-invariable. Si quelque chose semble assuré chez Mlle Lucette, c’est une
-persistance tenace dans ses volontés. Cette disposition déraisonnable
-vexe Trott au plus haut point, mais ses plus vives exhortations
-demeurent sans effet. Il n’est pas plus heureux quand il essaye de
-persuader à Mlle Lucette de sucer raisonnablement les croûtes de pain
-qu’on lui offre; elle préfère infiniment commencer par oindre tout le
-morceau de sa salive, après quoi elle le frotte soigneusement contre le
-parquet, puis se met à l’absorber avec satisfaction, non sans avoir au
-préalable engagé Trott à le partager malgré le dégoût que lui inspirent
-ces manœuvres.
-
-Le sale exerce d’ailleurs sur Mlle Lucette une attraction spéciale.
-L’autre jour, maman l’a attrapée justement au moment où elle allait
-piquer une tête dans le seau de toilette découvert, fascinée par
-quelques débris de la chevelure de nounou qui y marinaient. Elle aime à
-se fourrer les mains dans la bouche jusqu’au poignet et, après les avoir
-ainsi humectées, à badigeonner soigneusement du produit obtenu tout ce
-qui l’entoure.
-
-Mais surtout il paraît qu’il y a une jouissance exceptionnelle à
-dédaigner l’usage d’un certain instrument dont cependant l’utilité
-semble incontestable et à garder autour de soi des produits qui n’ont
-rien d’attrayant en général. Les rapports de Mlle Lucette et dudit
-instrument sont excessivement tendus et, hélas! d’une régularité
-invariable. Sitôt qu’elle le voit apparaître, le pli d’une résolution
-bien arrêtée se dessine sur son visage, et l’on perçoit que rien, sinon
-l’impuissance de ses forces physiques, ne pourra la contraindre à céder.
-Elle commence par essayer d’intimider sa nounou au moyen de grognements
-redoutables, accompagnés de tentatives directes contre son nez et ses
-oreilles. Ensuite, ayant été, malgré ces premières défenses, vissée sur
-l’instrument, elle emploie toute son énergie à se balancer de droite à
-gauche dans cette position. Il arrive que le succès couronne ses
-efforts, et tout à coup elle s’abat avec fracas sur un côté. On la
-relève avec quelques admonestations sévères. Elle entrevoit des dangers
-en cas de récidive. Alors, résolue à tout plutôt qu’à faiblir, elle
-prend le parti de passer son temps de la manière la plus agréable. Elle
-entonne des chants de défi variés, et, toujours juchée sur l’instrument,
-elle se met à circuler à travers la chambre, au moyen de légers
-soubresauts, et arrive à des vitesses réellement stupéfiantes dans cette
-allure de cul-de-jatte perfectionné. Cela peut se prolonger pendant un
-quart d’heure, voire une demi-heure. En vain maman et nounou
-l’encouragent par les onomatopées les plus laxatives et par les
-promesses les plus douces; en vain elles s’époumonnent à faire la grosse
-voix et à proférer les plus noires menaces. Mlle Lucette ne s’irrite
-pas. Elle ne s’emporte pas. Elle sait que l’avenir est aux volontés
-fermes. Elle contemple sa mère et sa nourrice d’un visage innocent et
-paisible. Parfois un sourire sympathique erre sur ses lèvres.
-
-Le dénouement est variable. Il arrive, dans des cas rares, que ses
-forces physiques trahissent la fermeté de son cœur. Alors le
-mécontentement le plus expressif se peint sur ses traits tandis qu’on la
-reculotte; et au milieu des baisers et des félicitations elle garde
-l’expression morne du général vaincu, réduit, malgré son courage, à
-capituler après une résistance héroïque. Mais généralement ce n’est pas
-elle qui capitule. De guerre lasse, à bout de souffle et de patience,
-maman et nounou lèvent le siège. Alors la joie du triomphe éclate sur la
-figure de Mlle Lucette; elle se livre aux plus tendres démonstrations
-envers les vaincues, désireuse d’adoucir l’amertume de leur défaite, et
-celles-ci, attendries, murmurent: «Après tout, peut-être la pauvre
-petite n’avait-elle pas envie.» Parole téméraire! Il y a, après quelques
-minutes, un instant de silence charmant. Que peut faire Lucette, pour
-qu’elle ne bouge pas? Ce qu’elle a fait!... Grave comme après une de ces
-victoires qui terrifient jusqu’au vainqueur, elle écoute ses impressions
-intérieures, ou contemple sur le parquet le corps du délit d’un regard
-intéressé et non dénué d’orgueil...
-
-Cette force de résistance emplit Trott d’une indignation qui n’est pas
-exempte d’un soupçon d’admiration malsaine. Sans doute, c’est très mal
-de résister comme ça à maman et à nounou. Mais c’est beau aussi, il n’y
-a pas à dire. Peut-être qu’elle viendrait à bout de Miss elle-même, qui
-est si coriace. Et, que la bataille ait été gagnée ou perdue, un certain
-respect s’esquisse en lui quand il se rend aux appels frénétiques de
-l’héroïne.
-
-L’affection qu’elle porte à Trott est indéniable. Mais il n’empêche
-qu’elle garde vis-à-vis de lui cette indépendance de caractère et cette
-manière d’agir uniquement subjective qui sont parmi ses traits
-particuliers. Parfois Trott, tout en observant vis-à-vis d’elle tous les
-égards et toute la complaisance qu’un homme fait doit à une jeune fille,
-est tenté, à voir sa raison croissante, de la croire comme lui pénétrée
-des concessions mutuelles que nécessite la vie sociale et initiée à la
-logique invariable de la vie. Il est soudain ramené à la réalité par des
-actes variés d’une fantaisie déconcertante. Par exemple, il est sur le
-plancher à côté de bébé: il approche sa tête d’elle et puis l’éloigne
-brusquement. Elle avance ses mains pour le caresser et rit aux éclats
-quand il se sauve. Brusquement, sans raison apparente, il se sent saisi
-violemment par le nez, et dix griffes aiguës s’enfoncent dans sa chair;
-ou une gifle bien appliquée vient claquer sur sa joue; ou un doigt avide
-se dirige dans son orbite avec l’intention bien arrêtée d’en extraire
-l’œil qui y brille d’une manière tentante. Tous ces actes signifient que
-la personnalité de Trott est dénuée d’importance aux yeux de Mlle
-Lucette. Il n’est qu’un fragment du décor où elle se meut, un moyen de
-se procurer certaines jouissances ou certaines sensations. On le caresse
-quand on a envie de toucher quelque chose de doux, on le griffe quand on
-a besoin de faire ses ongles, on le bat quand il est commode de se
-détendre les muscles. Et si Trott s’éloigne ou se dérobe à ces
-entreprises peu agréables, les sourcils se froncent, et des sons
-inharmonieux s’échappent du gosier de la jeune personne, irritée de voir
-les choses de son domaine se dérober à leur destination naturelle.
-
-Elle a d’autres instincts encore plus singuliers. Trott n’aime pas
-beaucoup ses habits du dimanche, dont la correction l’importune; et,
-quoiqu’il ne veuille pas être sale, il est envers certains détails de sa
-toilette d’une indifférence quelquefois exagérée: ce n’est que dans des
-cas exceptionnels qu’il y attache de l’importance. Mlle Lucette a
-d’autres idées sur la mode et ses pompes. Quand elle vient de mettre une
-robe propre, une expression de sérénité et d’orgueil rayonne de son
-visage, et ses regards, à droite et à gauche, récoltent l’admiration.
-Quand elle trouve par terre quelque vieux ruban, quelque bout d’étoffe,
-quelque torchon oublié, elle se l’ajuste avec délices et imagine pour
-s’en parer des combinaisons variées. Enfin, quand elle s’aperçoit dans
-une glace, elle se livre à des pantomimes qui expriment visiblement la
-plus entière satisfaction, et elle s’envoie des baisers avec une grâce
-qu’elle n’eut jamais quand elle s’adressait à d’autres qu’à sa propre
-personne.
-
-Si elle est satisfaite d’elle-même, elle ne montre pas la même
-indulgence vis-à-vis d’autrui. Et ici encore ses jugements sont
-empreints de la plus grande fantaisie. Il semble, autant que le caprice
-le plus éhonté peut avoir des règles, il semble que la bienveillance de
-Mlle Lucette vis-à-vis des étrangers soit en raison inverse de celle
-qu’ils veulent bien lui témoigner. En outre, le sens esthétique chez
-elle manque de raffinement à un point extraordinaire. Mme Mimer, qui est
-si jolie et qui adore les enfants, n’a jamais obtenu d’elle, en échange
-des discours les plus tendres, que des grognements haineux qui se
-transformaient en hurlements à la moindre tentative de contact immédiat.
-La majorité des amies de maman reçoivent le même accueil. Par contre, la
-vue de Mme Merluron, dégraisseuse, qui passe à la maison une fois par
-semaine, la plonge dans une frénésie de joie. Il est d’ailleurs avéré
-qu’elle a une préférence marquée pour les messieurs; et elle la montre
-avec une absence de réserve qui va jusqu’à l’impudeur. Le général
-Daniquet, combattant de Coulmiers et vainqueur des Malgaches, a pu
-difficilement se défendre contre la familiarité de ses entreprises.
-Lorsque passe le facteur, ce sont de vrais spasmes d’allégresse, signe
-de la passion la plus dévergondée et, hélas! la moins payée de retour.
-Heureusement Bertrand, le jardinier, daigne parfois répondre à ses feux
-plus ardents que fidèles. Il condescend à lui permettre de promener ses
-mains sur ses joues non rasées. Cette préférence humilie Trott, qui,
-tout en rendant justice aux qualités d’âme de Bertrand, ne peut
-méconnaître que son approche flatte assez peu plusieurs de nos sens,
-dont l’odorat en particulier.
-
-Mais depuis deux jours Bertrand est détrôné. Et c’est un être jusqu’ici,
-en somme, assez indifférent à Mlle Lucette, qui a pris sa place. C’est
-papa. Leurs relations étaient amicales, mais empreintes d’une bonne
-camaraderie d’habitude, plutôt que d’une vraie passion. Maintenant tout
-est changé. Et voici par quel événement. L’autre matin, Mlle Lucette
-subissait le siège accoutumé. Retranchée dans ses positions, elle
-bravait l’effort inutile de maman et de nounou, auxquelles Trott et Jane
-étaient venus apporter l’appoint superflu de leurs exhortations. Peine
-perdue. Et soudain, consciente de sa force, Mlle Lucette avait jugé
-opportun de prendre l’offensive et s’était mise à moduler une série de
-hurlements affreux accompagnés de trépignements inédits. Or il se
-trouvait que papa avait mal à la tête et était en train d’écrire, dans
-la chambre à côté, une lettre importante. Brusquement il était apparu,
-et d’un geste rapide, il s’était saisi de Mlle Lucette au milieu de
-l’assistance effarée; et, accompagnant l’action de quelques expressions
-maritimes énergiques, il avait mis sa main en contact répété avec le
-séant de cette jeune personne.
-
-Le succès de cet acte d’autorité avait été foudroyant. Je n’insiste pas
-sur la promptitude avec laquelle l’effet désiré avait été obtenu. Cela
-tenait du prodige: une capitulation honteuse et immédiate. Mais, qui
-plus est, dès ce moment, le cœur de Mlle Lucette s’ouvrit tout grand à
-l’amour filial. Et, dès lors, elle ne put plus apercevoir son papa sans
-lui offrir ses caresses les plus tendres et sans lui exprimer en même
-temps, par des gesticulations appropriées, qu’elle n’avait plus manqué
-aux devoirs dont la nécessité lui avait été si clairement signifiée.
-
-Si Trott était philosophe, il aurait pu voir là une leçon importante à
-méditer et y puiser des préceptes sur la manière de plaire aux femmes.
-Mais l’âme de Trott est simple et droite. Il a plaint la victime en
-reconnaissant la justice du châtiment. Il a compris la naissance de
-l’amour filial en Lucette et a loué la bonté de son âme. Et il a puisé
-dans cette action une admiration nouvelle pour son papa, qui, par les
-moyens les plus simples, obtient les résultats les plus variés et les
-plus merveilleux.
-
-
-
-
-XIII
-
-UNE MATINÉE (FRAGMENTS DRAMATIQUES)
-
-
-Les événements qui suivent se déroulent à peu près tous les matins. Il
-n’est donc pas hors de propos de les rapporter avec quelque détail.
-
-Tout dort. Pas un bruit de pas dans la maison. Les persiennes fermées et
-les rideaux tirés maintiennent le noir dans la chambre; pas le noir
-complet, un noir transparent, atténué. Au haut des rideaux il y a un
-petit intervalle où filtre un rayon de jour.
-
-Le ronflement égal de nounou se rythme par la chambre, et les petites
-poussières lumineuses dansent en mesure au plafond. Nounou rêve de
-vaches, de Bertrand et de lapin en sauce (ses trois passions). Mlle
-Lucette, de son côté, dort aussi...
-
-Dort-elle? On ne peut pas dire qu’elle ne dort pas, puisque ses
-paupières sont encore closes et qu’elle ne crie pas. Mais elle est bien
-près du réveil. Sa respiration est légère et capricieuse, elle a des
-tortillements significatifs et se frotte les poings sur les yeux. Ça ne
-va pas durer. Ses yeux s’ouvrent.
-
-Mlle Lucette regarde le noir. C’est curieux de se réveiller dans le noir
-comme ça chaque matin. C’est curieux. Est-ce que c’est encore la nuit?
-Non, on n’a plus sommeil. Et puis, voilà un petit rayon de jour qui
-pénètre. Bonjour, lumière. On peut causer. Causons. On jacasse
-doucement, à petits cris d’oiselet qui s’étire, encore trop frileux pour
-sortir de la tiédeur du nid. Un ronflement répond. Nounou continue de
-rêver. Bertrand est en train de traire une vache: il en sort la sauce du
-civet... Nounou ronfle...
-
-Mlle Lucette prête l’oreille. Qu’est-ce que c’est que ce bruit?
-Plusieurs idées se croisent en même temps dans son cerveau: J’ai faim,
-j’ai besoin de me remuer, je n’aime pas le noir. Nounou dort. Quelle
-honte! Rassemblant ses forces, Mlle Lucette pousse deux ou trois cris
-stridents en lançant ses jambes en l’air.
-
-Les rêves de nounou se brouillent. Bertrand veut faire avaler la vache à
-nounou; le lapin en sauce pousse des cris affreux. Ce n’est pas le
-lapin, c’est Lucette. Machinalement, nounou secoue son lit en bâillant:
-
---Toto! toto!
-
-Ah! tu crois ça!... Seul le sommeil de la mort pourrait résister aux
-vocalises de Mlle Lucette. Geignante, nounou se réveille tout à fait. Au
-village elle se levait à cinq heures. Il en est bientôt sept. C’est dur
-d’être réveillée de si bonne heure...
-
-Assise dans son lit, Mlle Lucette triomphe, non sans continuer à
-stimuler du geste et de la voix son esclave qui vacille encore de lourd
-sommeil...
-
-Les rites accoutumés s’accomplissent. On est gavé, chaussé, culotté. Il
-ne fait pas bien beau aujourd’hui. Trott prend sa leçon. Mlle Lucette
-restera au petit salon avec sa maman jusqu’à l’heure du bain. Il s’agit
-de se divertir et de se donner de l’exercice.
-
-La nuit emmagasine dans les membres de Mlle Lucette une force
-malfaisante qui a besoin de se dépenser. Maman l’a souvent répété: sa
-fille est sans doute un ange, mais, s’il y a un moment où elle tienne du
-démon, c’est celui qui précède son bain, celui où elle est livrée aux
-seuls soins de sa maman, celui plutôt où sa maman est livrée à ses
-fantaisies.
-
-Mlle Lucette subit à ce moment des impulsions déconcertantes, multiples
-et impétueuses.
-
-Il faut commencer par courir sur le parquet, à droite et à gauche, aussi
-vite que possible, de-ci et de-là. Pan! on tombe sur le nez. Ça fait
-mal. Il serait peut-être à propos de crier. Non, il y a là un joli petit
-débris. Il faut se dépêcher de l’avaler. Ça n’est peut-être pas très
-bon. Tant pis!
-
---Lucette, montre-moi tout de suite ce que tu as mis dans ta bouche.
-
-Malgré une résistance opiniâtre, maman contraint Mlle Lucette à une
-exhibition humiliante. Elle la dépouille honteusement de son butin: un
-charmant fragment de vieux soulier.
-
-On ne peut donc pas vous laisser tranquille! Faut-il toujours être
-tracassée et persécutée! Il n’y a qu’une seule chose à faire: aller
-donner à maman une bonne tape. C’est trop fort. A cette fin, Mlle
-Lucette recommence sa navigation sur le parquet. Mais, chemin faisant,
-elle rencontre un fauteuil. Un fauteuil où un livre est oublié. Avec
-quelques efforts, Mlle Lucette se met debout et s’en saisit. C’est
-défendu de toucher aux livres de papa. Mais on ne résiste pas à
-l’entraînement des passions. Ce livre est adorable. On l’ouvre, on le
-ferme, on le secoue. Voilà une page extirpée, et puis une autre! Ça fait
-du bruit de déchirer du papier. Maman lève le nez.
-
---Lucette, que fais-tu?
-
-Mlle Lucette, le livre pressé sur son cœur, s’enfuit sur deux pattes.
-Mais, est-ce le trouble de sa conscience, la maladresse de ses muscles
-ou la traîtrise du tapis? elle s’étale par terre de tout son long.
-
---Voyez-vous, mademoiselle la vilaine! Eh bien, votre papa sera content!
-
-Puisqu’on gronde, Mlle Lucette juge opportun de se mettre à geindre et
-de gémir: «Bobo, bobo.» La gronderie se transforme en consolation. C’est
-toujours ça de gagné.
-
---Là, maintenant va jouer avec ton petit ménage et laisse-moi finir ma
-lettre à tante Madeleine.
-
-Mlle Lucette tapote pendant cinq minutes parmi ses assiettes, ses tasses
-et ses cuillers. Elle en exécute rapidement un semis à travers la
-chambre. De temps en temps il faut que maman se lève, car elle jette une
-partie des vaisselles sous les meubles, et c’est naturellement de
-celles-là qu’elle a besoin. A la dixième reprise maman déclare, énervée:
-
---Tu sais, si tu les jettes encore, je n’irai plus les chercher.
-
-Mlle Lucette répond par un grognement de défi; si une grande personne se
-raclait la gorge comme elle vient de faire pour produire ce grognement,
-elle aurait cinq minutes de quintes de toux abominables. Mlle Lucette
-pratique cet exercice gaillardement, et même elle récidive.
-
---Voulez-vous vous taire, mademoiselle!
-
-Lucette regarde sa maman, se tait et astucieusement projette une théière
-sous le canapé. Puis elle se met à larmoyer avec une pantomime
-désespérée. Mais maman demeure immuable. On pourrait bien essayer de se
-fâcher tout à fait. Ce serait peut-être dangereux, et puis on n’en a pas
-très envie. Après avoir achevé de disperser ses ustensiles, Mlle Lucette
-se met en quête d’une distraction nouvelle. Elle essaye de se promener
-d’abord sur ses deux pieds et se jette par terre à plusieurs reprises,
-en partie pour forcer maman à se déranger. Puis, voyant qu’elle ne se
-dérange plus, elle se met à cheminer à quatre pattes. Cette allure a
-l’avantage de cirer le parquet et d’essuyer le tapis avec la robe
-fraîche qu’elle vient d’endosser. Elle en a d’autres. Sur l’étage
-inférieur d’un petit guéridon, Mlle Lucette aperçoit le panier à ouvrage
-de sa maman. Son cœur tressaille de félicité. Elle s’assied
-confortablement devant ledit panier: elle en extrait des paires de
-ciseaux, des rubans, des bouts d’étoffe, en répand des paquets
-d’aiguilles, des étuis d’épingles, des boîtes à boutons, dévide des
-pelotons de fil, des lacets, etc. Est-il possible que tant de trésors
-soient réunis en un seul lieu sur la terre!... Tout à coup maman,
-inquiète du silence et pressentant quelque cataclysme, se retourne. Elle
-pousse un cri d’horreur en apercevant Mlle Lucette environnée de sa
-mercerie. Le plancher a l’air d’un champ de bataille. Cette fois-ci
-c’est trop fort. Maman est vive. Elle administre deux petites tapes sur
-les mains de sa fille et la plante dans un coin.
-
---Allez, mademoiselle, en pénitence.
-
-Mlle Lucette se répand en lamentations qui varient de la plainte
-gémissante au hurlement. La vie lui apparaît sous les couleurs les plus
-noires. On est toujours victime de l’injustice et de la brutalité. Il
-faudrait pouvoir griffer maman, déchirer sa robe, arracher ses cheveux.
-On lui adresse les injures les plus grossières, les menaces les plus
-affreuses; mais le tout est incompréhensible. Tout est mauvais. Nounou
-est un peu plus gentille. Mais c’est aussi une peste. L’humanité est
-détestable, même Trott. Il n’y a que la mercerie qui mérite quelque
-intérêt, et l’on en est privé.
-
-A la longue, Mlle Lucette s’ennuie de ronchonner et de demeurer dans son
-coin, et elle se remet mélancoliquement à errer à quatre pattes sur le
-parquet. Peut-être, avec de la chance, rencontrera-t-elle quelque
-chiffon oublié, un bout de bois, une substance quelconque à s’enfouir
-dans le gosier. Il n’y a rien. Alors, dégoûtée de cette allure, elle se
-met en devoir de se relever. Justement elle est à côté de la petite
-table. Pour se redresser elle empoigne des deux mains le tapis, qui
-pend, et, l’entraînant, elle retombe sur son séant avec des hurlements
-affreux, au milieu d’une avalanche de porcelaines, de vases, d’albums à
-photographies, de bibelots de toute sorte.
-
-Arrachée à sa lettre, maman jette de nouveau un cri aigu et se
-précipite. Elle s’assure d’abord que sa fille n’a pas subi de lésion
-sérieuse et, rassurée, se met avec navrement à recueillir les miettes de
-ses objets fracassés, tout en adressant à Mlle Lucette des
-admonestations sévères. Mlle Lucette n’en prend pas grand souci;
-consolée de ses bosses, elle suit avec intérêt les mouvements de sa
-maman et lui donne une foule de conseils peu intelligibles.
-
-Enfin la porte s’ouvre. Maman pousse un «ouf!» de soulagement. C’est
-nounou.
-
---Fiens, pépé, pour ton pain.
-
-Mlle Lucette comprend fort bien ce langage. Aussi, pour faciliter la
-tâche à nounou, elle commence par se réfugier sous un fauteuil, puis
-sous la table, puis à se sauver aussi vite qu’elle peut. Elle est
-rattrapée par le fond de sa culotte, enlevée à bras-le-corps et
-emportée. C’est l’instant de faire une belle défense. Elle distribue
-donc vivement claques, coups de griffes, etc. Ce n’est pas qu’il lui
-déplaise de prendre son bain. Mais, au préalable, il est bon de se
-détendre les nerfs.
-
-Pendant tout le temps que nounou la déshabille, elle se livre aux
-contorsions les plus invraisemblables, se déhanchant brusquement pour
-saisir les éponges, la boîte à poudre, les serviettes, etc. Mais ces
-tentatives sont infructueuses. Cependant elle réussit à renverser le
-flacon d’eau de Cologne et à fracasser le pot de vaseline. C’est
-toujours ça. Il faut noter que ces divers exercices ne sont en aucune
-manière un signe de mauvaise humeur et s’entremêlent agréablement de
-conversations affectueuses et de gazouillis bienveillants. Seulement,
-c’est l’usage. Aujourd’hui, cependant, Mlle Lucette inaugure un
-perfectionnement en essayant d’avaler le savon. Nounou a déjoué cette
-tentative. Ce n’est pas de chance. Enfin la voilà déshabillée! Maman est
-sous les armes. Le bain est tout près. Alors Mlle Lucette, qui,
-jusque-là, s’y était obstinément refusée, juge opportun de manifester
-par des signes infaillibles qu’elle consentirait à remplir un certain
-office, et que, si on ne lui en donne pas l’occasion, la netteté de son
-bain pourra en souffrir. Avec un soupir d’énervement, maman la dépose
-bien enveloppée sur le siège _ad hoc_, et elle attend patiemment.
-
-Mlle Lucette promène ses regards autour d’elle d’un air conquérant. Elle
-est consciente de sa force. Il n’y a rien qui presse. Elle est fière des
-résultats de son activité. Sans doute, elle se dit combien peu sont à
-côté d’elle toutes ces grandes masses humaines... Enfin, après qu’elle a
-bien pris son temps, elle se déclare satisfaite. Rapidement empoignée,
-elle est mise à l’eau.
-
-Pour le principe, elle commence par pousser quelques cris aigus, quoique
-le contact de l’eau tiède lui soit fort agréable. Puis divers
-passe-temps se succèdent. Il est bon, pendant que maman sans défiance
-commence à vous débarbouiller, de donner deux ou trois grands coups de
-pied dans l’eau, de manière à l’asperger de liquide en même temps que
-toute la chambre. Dans un besoin de tendresse inopinée et déplacée, on
-tâche de lui frotter les mains sur la figure. Au moment où elle vous
-savonne le dos, on fait un brusque mouvement, de manière à envoyer le
-savon au fond de la baignoire. Les éponges sont d’un attrait incroyable.
-Celle qui sert pour la figure est charmante, mais malheureusement à peu
-près insaisissable. Maman passe si vite avec elle qu’on ne fait que
-l’entrevoir comme un météore adorable. Mais l’autre, celle «du bas», est
-plus accessible. Quelquefois on la laisse flotter dans le bain. Il est
-possible, à l’improviste, de se précipiter sur elle, de l’empoigner à
-deux mains et de humer quelques gorgées d’eau savonneuse. C’est exquis.
-Avec ce qu’on a pu en avaler auparavant, ça vous donne la force
-d’attendre la bouillie.
-
-Le bain finit trop tôt, et la bouillie arrive trop lentement.
-L’intervalle, en effet, est rempli par les occupations les plus
-déplaisantes. C’est un des moments de la journée où Mlle Lucette maudit
-le plus profondément les conditions de la vie civilisée. La nature a
-muni la figure humaine d’un certain nombre d’orifices: narines, bouche,
-trous de l’oreille, qui sont des plus amusants pour y fourrer les doigts
-et d’autres menus objets. Par une fantaisie barbare, maman se croit
-tenue à ce moment de les nettoyer d’une manière approfondie. Il se peut
-qu’elle ait d’autres raisons: dans tous les cas, elle a celle du plus
-fort.
-
-C’est une véritable lutte qui s’engage. Généralement elle a le dessus,
-mais la victoire lui est chèrement disputée. Mlle Lucette défend ses
-positions avec la dernière énergie, et il faut livrer une bataille en
-règle pour conquérir chaque orifice. Pieds, mains et voix se coalisent
-pour ce duel acharné. Enfin elle succombe. Mais maman remporte une
-victoire à la Pyrrhus. Elle est rendue, à bout de souffle.
-
-Mlle Lucette est rose, sereine et rayonnante. Le nettoyage accompli,
-elle a encore des forces suffisantes pour compliquer son habillage. Elle
-se livre à des soubresauts pendant qu’on lace son corset, elle donne des
-coups de jarret tandis qu’on lui assujettit ses culottes; lorsqu’il
-s’agit d’enfiler une manche, elle écarquille soigneusement tous ses
-doigts, de manière à rendre cette opération à peu près impossible si
-l’on ne veut rien lui briser... Mille autres inventions témoignent de
-son esprit inventif et de la richesse de ses forces physiques. La
-placidité puissante de nounou et l’énergie nerveuse de maman finissent
-pourtant par triompher de toutes les résistances. Mlle Lucette est
-habillée. Elle en est enchantée et se considère d’un air satisfait. Elle
-est fort contente que tout soit fini; d’autant plus que tous ces travaux
-ont suscité en elle un besoin de nutrition et de sommeil.
-
-Nounou va préparer la bouillie. Mlle Lucette utilise les minutes qui lui
-restent à se frotter la figure avec son linge sale et à tâcher de mettre
-la main sur quelques menus objets de toilette qui peuvent avoir été
-oubliés. L’autre jour, elle a réussi à envoyer mariner dans sa baignoire
-le peigne, la brosse et le savon. C’est un joli résultat.
-
-Enfin nounou arrive avec sa casserole. L’absorption s’effectue comme de
-coutume.
-
---Maintenant, dodo, dit maman.
-
-Mlle Lucette tombe de sommeil. Mais la tradition veut qu’elle résiste.
-Elle pousse donc deux ou trois grognements. Maman répète avec autorité:
-
---Dodo.
-
-Mlle Lucette la toise encore une fois comme le lutteur mesure de l’œil
-son adversaire.
-
-Elle voudrait bien reprendre l’offensive. Mais elle est dans un état
-d’infériorité manifeste. Un œil se ferme, puis l’autre. Elle esquisse
-encore une protestation. Maman l’étend, tire les rideaux. Elle dort.
-
-Nounou se remet à parcourir lourdement la chambre pour la ranger. Ses
-pas puissants l’ébranlent sans réveiller Mlle Lucette. Et maman s’évade
-avec un sentiment de délivrance, avide de sa chaise longue et du repos
-bien gagné, et pensant avec volupté qu’il y aura trêve jusqu’à demain
-matin.
-
-
-
-
-XIV
-
-PAGES D’HISTOIRE
-
-
-Il est souvent difficile de rendre sensibles avec précision les états
-d’âme de Mlle Lucette. Seules des dissertations copieuses avec
-commentaires abondants et notes justificatives pourraient expliquer
-congrûment les détails de telle de ses impressions, les mobiles de tel
-de ses actes, les subtilités de tel de ses raisonnements. Afin de
-compléter la connaissance que nous désirons donner de cette jeune
-personne, nous nous contenterons de transcrire ici en style bref les
-résultats de quelques observations et de fixer certains traits de mœurs
-dont nos lecteurs apprécieront le caractère exact et la portée. C’est
-ainsi que, se bornant à des réflexions personnelles succinctes, les
-chroniqueurs nous ont parfois transmis les sentences des sages, les
-hauts faits des conquérants et les souffrances des peuples; choses trop
-simples et trop compliquées pour ne pas être noyées par l’érudition d’un
-scoliaste vulgaire.
-
- *
-
- * *
-
-Mlle Lucette ne définit pas encore d’une façon précise les êtres et les
-choses qui l’environnent. Cela est naturel, puisqu’elle ne parle pas.
-Mais si elle parlait et si elle employait des mots qu’actuellement elle
-ne soupçonne pas, voici, j’imagine, un extrait des définitions que l’on
-relèverait dans le carnet de ses pensées.
-
-_Allumettes._--On en trouve trop peu. Il y a un petit bout rouge
-ravissant. Voir _Épingles_.
-
-_Bertrand._--L’Amour. Cupido. Eros. Il est beau comme un morceau de
-sucre, beau comme un chiffon de soie. C’est l’idéal réalisé sur la
-terre, mais trop souvent insaisissable.
-
-_Certain objet (un)._--On s’y assied régulièrement tous les matins et un
-certain nombre de fois dans la journée. C’est une chaise d’un caractère
-spécial. Inutile d’insister sur son importance physiologique. Au point
-de vue moral, éveille des idées diverses. Représente souvent une
-sommation désagréable. D’autres fois, rappelle le devoir vaillamment
-accompli.
-
-_Culotte._--Infiniment préférable au précédent pour le même service. Par
-une aberration incompréhensible, maman et nounou la détournent sans
-cesse de sa véritable destination. Il est dur de lutter contre des
-préjugés invétérés. Mais on lutte.
-
-_Dodo._--Excellent en somme. Mais on est en coquetterie réglée. Il est
-nécessaire de se défendre tant qu’on peut et de ne s’y abandonner que
-quand on est à bout de forces.
-
-_Épingles._--Un des plus charmants produits du plancher. Fréquent
-spécialement aux endroits ensemencés par nounou. Maman les manie très
-maladroitement en vous piquant les doigts. Mlle Lucette est plus
-adroite. Il est prudent de les dissimuler pour pouvoir les sucer à son
-aise. Mais c’est mal. D’où de grandes angoisses morales.
-
-_Jip._--Être déconcertant. Un peu supérieur à nounou et à maman. Moins
-docile. Aboie d’une manière redoutable et s’enfuit quelquefois quand on
-voudrait tirer sa laine.
-
-_Langue._--Ustensile infiniment utile. Sert de complément aux yeux et
-aux mains pour la connaissance du monde extérieur. Il est nécessaire de
-la promener préalablement sur toute chose pour en avoir une notion
-exacte. Il est sage de la faire manœuvrer subrepticement à cause de
-l’entêtement routinier de maman.
-
-_Mains._--Boîtes à gifles qui fonctionnent automatiquement presque sans
-qu’on le veuille, et qui distribuent généreusement leur contenu à droite
-et à gauche.
-
-_Maman._--Accessoire en somme très sympathique et très précieux. A
-besoin d’être tenu en bride, car devient volontiers exigeant et se fait
-des illusions sur son indépendance. Quelques ménagements lui sont dus.
-L’affection et la prudence les conseillent.
-
-_Nounou._--Être déchu. Ravalé des plus nobles fonctions nutritives aux
-soins hygiéniques les plus vulgaires. Être inférieur avec lequel on peut
-prendre toutes les libertés: telles que donner des claques, griffer,
-tirer les oreilles, arracher les cheveux, etc. Au fond, cela n’empêche
-pas une solide amitié.
-
-_Papa._--Synonyme de respect, chose redoutable. Il ne faut pas crier
-devant lui, quand on n’a pas d’autre raison qu’une petite démangeaison
-du gosier ou de la langue. Il est bon de lui donner quelques marques de
-bienveillance, même quand elles ne sont pas dictées par un besoin
-d’expansion réel. Il est prudent de tenir compte de ses injonctions
-quand elles sont formulées sur un certain mode.
-
-_Poêle._--Éveille des idées analogues. Vénération craintive. Ça brûle.
-
-_Puss._--Quelque chose de sacré. Intermédiaire entre les deux
-précédents. Il ne faut pas être familier avec lui. Après Lucette, c’est
-l’être le plus respectable de la création. Il est bon de le flatter. On
-peut lui faire de loin des signes d’adulation. Si l’on pouvait attraper
-sa queue et ses moustaches! Mais c’est impossible.
-
-_Racahout._--Avec Bertrand, un des produits les plus parfaits du globe.
-Il faut danser en l’apercevant.
-
-_Table._--Objet charmant et perfide. Supporte les trésors les plus
-merveilleux. Mais on reçoit une chiquenaude quand on y touche. A des
-coins très durs. On s’en aperçoit quinze ou vingt fois par jour. Mais
-c’est inutile de les taper pour se venger quand on s’est cogné. S’en
-méfier. On oublie.
-
-_Trott._--Très intéressant. Il est fait pour vous amuser comme le lait
-pour être bu et le dodo pour y dormir. A l’air moins pataud que la
-majorité des êtres humains. Se montre quelquefois oublieux de ses
-devoirs et beaucoup trop indépendant.
-
-_Visites._--1º _Ces dames._ De beaucoup la plus désagréable moitié du
-genre humain. Familières, envahissantes, criardes, dénuées de réserve,
-embrassantes. On est tout à coup empoigné et secoué par elles. Il est
-bon de les tenir à distance et de commencer à grogner à leur approche
-pour leur faire comprendre qu’on les tolère avec peine. Quelques
-exceptions. 2º _Ces messieurs._ De beaucoup la plus belle moitié du
-genre humain. Réservés, polis, parfois presque trop froids; un peu
-timides. Il faut les mettre à leur aise. Une seule critique sérieuse:
-ont quelquefois une trop grosse voix et s’habillent trop souvent en
-noir. Mais il y en a dont c’est très amusant d’avoir peur.
-
-Etc.
-
- *
-
- * *
-
-Il est difficile d’écrire l’histoire. Trois témoins d’un même événement
-vous en feront des récits tout différents. Si ces trois témoins sont
-nounou, Trott et Mlle Lucette, ces différences tiendront du prodige. Il
-n’est donc pas étonnant que parfois des conflits éclatent entre eux par
-suite d’un manque d’analogie dans la conception qu’ils se font de la vie
-et des choses.
-
-Exemple.
-
-1º _Version de nounou._--Cet après-midi, les enfants jouaient bien
-tranquillement ensemble. Nounou en profitait pour écrire à sa mère. Elle
-lui exposait les souffrances de son cœur dans l’exil. Les cochons sont
-moins beaux qu’au pays. Mais les hommes sont plus bruns. Il est vrai que
-tout le monde parle français avec un drôle d’accent. On ne mange pas de
-choucroute. Nounou a maigri, elle ne pèse plus que cent
-quatre-vingt-deux livres. Les maîtres sont si tracassiers! Il faut se
-laver les pieds tous les huit jours. C’est malsain. Le jardinier s’est
-épris d’elle. Mais elle n’oublie pas son Hans. Il ne pleut presque
-jamais. Il ne fait pas assez froid. Ensuite les femmes n’ont pas de
-bonnet... Nounou est arrêtée dans l’enchaînement de ses idées. Après
-quelques secondes d’hébétude, elle s’aperçoit que c’est parce que les
-enfants poussent des clameurs redoutables. Mlle Lucette, après avoir été
-bien sage pendant dix minutes, s’est fâchée parce que M. Trott n’est pas
-bien complaisant. Alors elle lui a jeté des morceaux de bois sur la
-tête. Sur quoi M. Trott lui a donné une grande tape sur la main. Alors
-elle a hurlé. Il y en a pour un moment à la consoler. Nounou soupire.
-Elle abandonne sa lettre.
-
-2º _Version de Trott._--Trott a été chargé d’une grande tâche. Mme
-Barbe-Bleue et ses deux frères, après la triste fin de M. Barbe-Bleue,
-ont prié Trott de leur construire un château neuf, l’ancien leur
-rappelant de trop lugubres souvenirs. Trott s’est senti honoré de cette
-confiance et s’est mis immédiatement à l’œuvre. Le voilà transformé en
-architecte du temps des fées; les morceaux de bois de son jeu de
-construction sont les matériaux les plus rares et les plus précieux. Un
-palais étincelant commence à s’élever. Déjà les deux frères sont venus
-le féliciter et lui ont fait présent d’un superbe collier de pierreries,
-et, gracieusement, Mme Barbe-Bleue lui a tendu sa main à baiser. Trott
-se remet à l’œuvre avec une ardeur nouvelle. Mais voici qu’un génie
-inconnu survient sous les traits de Mlle Lucette. Il a les mains pleines
-de matériaux nouveaux qu’il apporte au bon architecte. L’architecte les
-reçoit avec reconnaissance. Le palais croît et s’embellit. Mais soudain
-le génie est pris d’une rage destructrice; il est envoyé par feu
-Barbe-Bleue pour détruire l’œuvre de l’architecte féerique. Les larmes
-aux yeux, Mme Barbe-Bleue supplie Trott de défendre son palais. Trott
-promet; plusieurs fois il écarte l’agresseur. Enfin, tout est prêt. Il
-n’y a plus que le toit à poser. Mme Barbe-Bleue et ses deux frères
-visitent la maison. Trott se met la tête contre le sol pour les
-recevoir. Au même instant, par une impulsion perfide du mauvais génie,
-il reçoit sur la tête le palais tout entier, dont les débris
-ensevelissent Mme Barbe-Bleue et ses frères. Trott est navré, et il a
-une bosse. Il donne une bonne petite tape sur les mains de Mlle Lucette.
-Ça mérite bien ça.
-
-3º _Version de Mlle Lucette._--Les vices les plus abjects sont
-concentrés dans l’âme de Trott. C’est un perfide et un faux frère. Mlle
-Lucette lui avait ordonné de s’amuser avec elle. Elle aurait voulu
-trottiner par la chambre en s’accrochant à sa blouse. Puis, par égard
-pour lui, elle s’était résignée à accepter le jeu qu’il proposait. Il
-devait lui construire une grande tour avec ses bois de construction.
-Ensuite elle la jetterait par terre. C’est comme ça qu’on fait avec les
-dominos. Donc elle avait consenti à cela, et, très gentiment, elle
-venait lui apporter les matériaux nécessaires, sans même exiger de les
-mettre elle-même en place: excès de complaisance! Au bout de quelque
-temps, la tour était bien assez haute. Alors Mlle Lucette a voulu la
-renverser. Pour jouer, Trott a fait semblant de s’y opposer. C’était une
-assez bonne idée. On pouvait courir et crier. Mais la meilleure
-plaisanterie se gâte à durer trop longtemps. Trott ne l’a pas compris.
-Mlle Lucette a jugé bon de le lui montrer. Donc, pendant qu’il était
-accroupi par terre, elle lui a précipité la tour sur la tête. Mlle
-Lucette était toute fière. On peut difficilement, n’est-il pas vrai?
-imaginer une farce plus plaisante et de meilleur goût. Eh bien! à peine
-relevé, Trott s’est jeté sur Mlle Lucette et lui a donné une tape. Pas
-bien forte, certainement, mais c’était une tape. Quelle atrocité! quelle
-traîtrise! Il n’y a qu’à hurler, hurler indéfiniment...
-
- *
-
- * *
-
-Au jardin. Bébé rose et bébé blanc. Les mamans causent et regardent.
-Bébé rose observe bébé blanc. Bébé blanc observe bébé rose. Bébé rose a
-la bouche ouverte, contemple bébé blanc avec défiance et, dans son
-angoisse, a laissé tomber sa pelle. Bébé blanc, assis confortablement
-par terre, examine bébé rose d’un air sévère, les sourcils froncés.
-L’examen est favorable. Bébé blanc sourit, puis fronce de nouveau les
-sourcils, grogne et sourit encore. Intimidé, bébé rose dit: «Maman,
-maman,» et cherche un refuge auprès d’elle. Alors bébé blanc se met en
-campagne et s’approche de bébé rose, qui murmure: «A peur, a peur.» Bébé
-blanc fait toutes sortes de mines aimables, relève ses jupes, se baisse
-comme pour faire une révérence, gazouille deux ou trois syllabes et,
-finalement, passe ses deux mains sur les joues de bébé rose terrorisé.
-Enfin, se dressant sur la pointe de ses pieds, bébé blanc pose ses
-lèvres sur les joues de bébé rose. Les mamans s’exclament et
-s’attendrissent. Bébé rose a l’air ahuri. Humiliée, sa maman l’exhorte,
-le sermonne et le met en confiance. Bébé rose s’enhardit, suit bébé
-blanc et imite chacun de ses gestes. Puis il veut l’embrasser aussi.
-Bébé blanc grogne d’un air féroce. Bébé rose s’arrête, réfléchit un
-instant et essaye de recommencer. Bébé blanc rit et se sauve. Bébé rose
-court après, en riant et en criant très haut, tout à fait gai et
-confiant. Bébé blanc se retourne, grogne de nouveau et lui décoche une
-gifle qui claque. Bébé rose est stupéfié. Un moment il demeure immobile,
-geignant et pensif, et puis il s’en retourne près de sa maman. Il reçoit
-un biscuit, qu’il se met à grignoter avec satisfaction. Bébé blanc
-s’approche et veut l’enlever à bébé rose. Bébé rose en cède de bon cœur
-la plus grande partie et se réserve seulement un tout petit morceau
-qu’il garde dans sa main. Bébé blanc regarde un instant le gros morceau
-conquis, le jette par terre et, brusquement, arrache à bébé rose la
-petite bribe qui lui restait. Bébé rose est deux fois gros comme bébé
-blanc; il se laisse faire avec consternation. Au bout d’un instant, il
-se baisse pour ramasser le reste du biscuit. Bébé blanc fronce les
-sourcils et pousse un cri strident. Bébé rose recule. Bébé blanc sourit
-d’un air mutin, tout en émiettant le biscuit de bébé rose, qui ne le
-tente nullement. Bébé rose, le cœur gros, l’estomac creux, s’en retourne
-vers sa maman. Elle pense: «Qu’il est bêta!» L’autre maman gronde bébé
-blanc en pensant: «Elle est adorable.» Bébé rose s’appelle Jacques; ce
-sera un gros garçon. Bébé blanc s’appelle Lucette; c’est presque une
-petite femme.
-
- *
-
- * *
-
-Puss dort pelotonné au soleil. Il dort voluptueusement. Des rêves
-affriolants se pressent sous ses paupières closes. Il voit étalés devant
-lui des monceaux de souris agonisantes, des brochettes de petits
-oiseaux, des poissons frits, du mou, des laitages. Il dort et, de
-sybaritisme, il ronronne en dormant. Il ne se doute pas de ce qui le
-menace.
-
-Mlle Lucette guigne Puss d’un œil avide. C’est défendu de le toucher. Il
-fait «pique-pique» quand on le touche. On le dit, mais est-ce vrai? Un
-démon souffle le scepticisme dans l’oreille de Mlle Lucette. Il a l’air
-si doux, si soyeux! Il a tant de jolis petits poils que ce serait si
-amusant de toucher, de caresser, de tirailler un tout petit peu! C’est
-trop tentant. Nounou ne fait pas attention. C’est irrésistible.
-
-Frémissante d’espoir, Mlle Lucette s’approche à petits pas furtifs. Puss
-fait dodo, il ne bouge pas. Comme il a l’air gentil! On dirait qu’il rit
-avec sa bouche fendue. On a dû le calomnier. Il a de jolis petits poils
-raides près du nez. Il ne fait pas de mal du tout. On doit pouvoir en
-faire tout ce qu’on veut. On gardera pourtant tous les ménagements
-possibles avec lui. Mais ces petits poils sont trop drôles. Oh! il faut
-absolument en toucher un, rien qu’un seul, un tout petit peu, pour voir
-comment c’est. Délicatement, de ses petits doigts pinçants, Mlle Lucette
-agrippe la moustache blanche... Les événements se succèdent si vite que
-la plume ne peut les décrire. Quelque chose crache, griffe, saute et
-s’enfuit... Ahurie, Mlle Lucette contemple sa main, où sont dessinées
-trois raies rouges... Le sang perle. Ça cuit. Alors elle éclate en
-sanglots.
-
-Aux notions qu’elle avait sur le mal s’en ajoute une nouvelle. Elle
-connaissait celui qui vous vient de l’intérieur: quand on a mal comme
-ça, on est soigné et caressé; elle connaissait celui qui vient de la
-stupidité des objets: il n’y a qu’à ne pas se jeter contre eux; ils vous
-laissent tranquilles; elle connaissait celui qu’on éprouve quand on
-reçoit une chiquenaude pour avoir fait une sottise: il est légitime et
-bienfaisant. Ça fait déjà bien du mal. Mais il y a en plus celui qui
-vient des êtres malfaisants qui vous font souffrir sans qu’on ait voulu
-les molester...
-
-Mlle Lucette pleure sur son égratignure. Peut-être, très obscurément, et
-avec plus de motifs, hélas! elle pleure d’avoir découvert la méchanceté.
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- *
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- * *
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-Mlle Lucette regarde son livre d’images. Elle y trouve des sensations
-intenses, profondes, répétées, qui se transforment, s’augmentent et
-s’élargissent chaque jour. D’abord elle n’était frappée que de la
-succession et de la diversité des couleurs. C’était déjà une grande
-joie. Les pages retournées défilaient comme les morceaux de verre d’un
-kaléidoscope. Mlle Lucette se jouait, sa nounou lui jouait des
-symphonies colorées qui lui faisaient savourer la beauté. Peu à peu leur
-caractère s’est transformé. Outre l’apparence colorée en elle-même, Mlle
-Lucette a remarqué la surface colorée et ses dimensions. Il y avait des
-taches de couleur toutes petites et d’autres très grandes. On pouvait
-être délicatement charmé des premières et pris d’enthousiasme pour les
-autres. Ensuite, Mlle Lucette a été sensible aux formes. Il y en avait
-d’agréables à l’œil et d’autres devant lesquelles on fronçait le
-sourcil. La part du jugement personnel se faisait plus grande. Enfin,
-Mlle Lucette a saisi la signification symbolique de son livre d’images.
-Dans les symphonies colorées qui venaient frapper son œil, elle a
-compris que certains signes avaient une valeur interprétative: qu’on y
-trouvait le portrait d’un bébé, d’un cheval, d’une maison. Alors elle a
-été saisie d’une tendresse plus intime encore pour son livre d’images.
-Car il lui est apparu comme le livre de la connaissance humaine, comme
-celui qui renfermait tous les mystères de la science avec leurs
-explications. Peut-être a-t-il perdu en valeur proprement esthétique,
-mais son rôle utilitaire, éducateur et scientifique est devenu
-prépondérant. Mlle Lucette regarde son livre d’images avec toute la
-force de son intelligence, comme le mathématicien scrute son problème,
-comme le poète cisèle son sonnet. Elle voit devant elle tout l’inconnu
-qui diminue chaque jour, et sa soif de comprendre est sans limites.
-Aussi, dans ce travail, elle s’excite, devient rouge et, au bout d’un
-instant, rit trop, ou grogne, et divague. Maman, prudente, fait enlever
-le livre. Il faut éviter le surmenage intellectuel.
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- *
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- * *
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-Mlle Lucette erre par le monde en quête d’aventures. Elle inspecte les
-meubles et les tapis. Elle en a assez de ses bêtes en caoutchouc et des
-choses vues. Elle a soif de l’inconnu, de l’inédit, peut-être du
-défendu. Et à mi-voix elle marmonne des espoirs confus et des vœux
-incompréhensibles. Tout à coup, ses yeux s’écarquillent. Là, par terre,
-s’étalent les ciseaux de maman; les ciseaux interdits, fascinants,
-tentateurs, fruit défendu. Toison d’or fabuleuse!... Les ciseaux! Maman
-lit et ne se doute de rien. En elle-même Mlle Lucette conclut un marché.
-Elle va toucher les ciseaux, ce qui est défendu, et puis tout à l’heure
-on lui donnera une pichenette. Elle y gagne. Mlle Lucette s’assied,
-touche, tripote, admire. Elle manie l’objet avec prudence, car elle sait
-que ça pique. C’est adorable. Elle s’amuse royalement. Peu à peu elle
-s’amuse moins. Deux sentiments désagréables l’oppressent: d’abord c’est
-monotone de se livrer si longtemps à la même occupation; ensuite elle a
-mal agi et doit recevoir une chiquenaude; or, cette chiquenaude se fait
-attendre. En vain elle fait des signaux à maman. Maman ne prête aucune
-attention à son méfait. Ça cesse d’être intéressant. Il faut qu’elle
-comprenne ce qui s’est passé. Lâchant les ciseaux, Mlle Lucette va
-trouver sa maman et s’efforce de lui expliquer. Peine perdue! maman
-murmure distraitement: «C’est bien. Tiens-toi tranquille. Nounou va
-venir.» La détresse inonde l’âme de Mlle Lucette. D’abord elle a mal
-agi; son embryon de conscience en souffre; ensuite elle n’a pas reçu la
-chiquenaude qui est due, ce qui dérange ses idées de justice; en même
-temps que le châtiment la chiquenaude est d’ailleurs l’absolution. Mlle
-Lucette se sent donc malheureuse et très coupable. Elle se lamente
-longuement, bourrelée de remords. Non seulement elle a péché, mais on
-lui a refusé la punition à laquelle elle avait droit. Il n’y a pas de
-danger qu’elle touche encore aux ciseaux.
-
- *
-
- * *
-
-Ahurie, la bouche à demi ouverte, mademoiselle Lucette contemple Trott.
-Trott en courant a glissé tout à l’heure. Il est tombé. Il s’est fait un
-grand bleu au front. Il voudrait bien ne pas pleurer. Mais souvent on ne
-fait pas ce qu’on veut. Accroupi dans un coin, il pleure et se lamente
-en s’essuyant les yeux, mal réconforté par les paroles indifférentes de
-nounou, qui ne se dérange pas. Ah! si maman était là!
-
-Mlle Lucette contemple Trott. Ça pleure donc aussi, les grandes
-personnes? Est-ce que ça sent donc quelque chose, ça a une existence
-propre, ça a bobo en dehors de Mlle Lucette? Cette idée plonge Mlle
-Lucette dans un abîme de méditations. Finalement elle lui paraît trop
-invraisemblable pour être adoptée. Il n’y a qu’elle qui ait le droit de
-pleurer et de crier. Quiconque, à part elle, pleure et crie, n’agit pas
-comme il doit, sort de son rôle, empiète sur son propre domaine à elle
-et joue une espèce de comédie irrévérencieuse. Si Trott pleure, c’est
-qu’il se moque d’elle et s’abandonne à un affreux égoïsme, ou veut
-abuser sa sensibilité. Elle n’est pas sa dupe. Trott mérite d’être
-rappelé aux convenances. Elle s’en charge.
-
-Mlle Lucette s’approche de Trott, qui, à travers le brouillard de ses
-larmes, la voit venir et s’attendrit qu’elle veuille le consoler. Et de
-toute la force de son petit bras elle lui lance une bonne gifle qui
-claque.
-
- *
-
- * *
-
-Après déjeuner, on jette sur le balcon les miettes de pain qui sont
-restées sur la nappe. Et bientôt, de tous les coins du jardin, les
-petits oiseaux s’élancent à tire-d’aile, s’abattent sur le balcon, et,
-toc, toc, toc, on entend le claquement sec et dru de leurs petits becs
-durs qui picorent très vite sur la pierre.
-
-Perchée sur les genoux de sa maman, Mlle Lucette les aperçoit et
-s’extasie. Deux secondes elle ne bouge pas et murmure à demi-voix des
-syllabes de tendresse. Il ne faut pas faire de bruit pour qu’ils ne s’en
-aillent pas. C’est difficile de contenir comme ça voix, bras et jambes.
-Mlle Lucette se tortille tant qu’il faut bien la laisser glisser à
-terre.
-
---Surtout n’approche pas!
-
-Bien sûr, on n’approchera pas. A distance, Mlle Lucette trépigne sur
-place et hèle les petits oiseaux. Elle leur explique la pureté de ses
-intentions. Comme ils sont gentils! Il faut absolument les voir de plus
-près, les toucher si l’on peut. Mlle Lucette n’y tient plus. Elle se
-précipite vers les carreaux et y cogne de toutes ses forces. Les petits
-oiseaux s’envolent épouvantés. Alors elle demeure surprise et
-consternée. Elle les appelle et les gronde. Ils ne reviennent pas. Ils
-sont partis. Hier, ç’a été la même chose. Ce sera la même demain. D’où
-Mlle Lucette concevrait-elle que les petits oiseaux puissent avoir peur
-d’elle?
-
- *
-
- * *
-
-Mlle Lucette joue avec sa poupée. Jadis elle lui a arraché tous les
-cheveux sans exception et extirpé les deux yeux. Cela n’empêche pas les
-sentiments. Elle la berce tendrement dans ses bras, la tête en bas et
-les pieds contre son cœur. Elle lui murmure de doux conseils et des
-déclarations d’amour. Ses gestes brusques et vifs de petit pantin à
-ressort se font câlins et soigneux comme des caresses de petite mère...
-
-Mais voilà maman qui rentre de faire des visites. Mlle Lucette plante là
-sa poupée et se précipite. Elle accable sa maman d’objurgations
-passionnées, saisit ses jupes, crie, rit, saute et danse, n’a pas de
-cesse que maman ne se soit assise et ne l’ait prise sur ses genoux.
-C’est une explosion d’allégresse, un flot débordant des sentiments les
-plus ardents et les plus câlins...
-
-Tout à coup Mlle Lucette s’arrête et demeure immobile. Ses yeux se sont
-fixés sur un point. Aveugle et chauve, la poupée gît, lamentable, sur le
-nez. Mlle Lucette l’a aperçue. Et, après une seconde d’hésitation, la
-voilà qui dégringole des genoux de sa maman et se précipite. Elle relève
-sa poupée par un pied et lui gazouille mille consolations en embrassant
-indistinctement son dos, son ventre et ses joues décolorées. Et puis
-elle revient très vite chez sa maman et d’un geste de prière lui tend la
-loque presque informe. Il ne faut pas faire de jaloux. Petits et grands
-ont tant besoin de baisers, de tendresse et d’amour!
-
-
-
-
-XV
-
-LES HEURES MAUVAISES
-
-
-Quand Trott se réveille le matin, d’habitude il ne se réveille pas tout
-à fait d’un seul coup. Il y a d’abord une espèce de petite léthargie
-très douce où l’on est délicieusement embrumé. Il semble qu’on voudrait
-y rester toujours, tant on s’y trouve bien. On l’apprécie doublement
-parce qu’on sent bien que ça ne va durer qu’un instant, et aussi parce
-que cette brume légère ne fait que doucement voiler un tas de choses
-agréables qui s’y estompent dans un lointain moelleux qui peu à peu se
-précise. On est déjà tout joyeux avant d’avoir les yeux ouverts. Il y
-aura le déjeuner;--quelle bêtise fera Lucette aujourd’hui?--il y a un
-joujou neuf;--on aura un très bon dessert à midi;--peut-être fera-t-on
-une promenade en voiture. C’est comme si peu à peu une série de phares
-étincelants venaient dissiper cette vapeur du matin: et tout à coup on
-se trouve plein d’une clarté si gaie où luisent tant de perspectives
-souriantes qu’il vous semble que jamais le jour ne suffira pour tout
-cela. Alors, réveillé pour de bon, on saute de son lit et on court à sa
-toilette, impatient de revivre.
-
-Mais ce matin, quand Trott s’est réveillé, cela n’a pas été comme
-d’habitude. Avant qu’il ait eu les yeux ouverts, il s’est senti le cœur
-oppressé par quelque chose de lourd et de noir. Et il aurait voulu
-pouvoir se rendormir pour longtemps, peut-être pour toujours, afin de ne
-pas savoir... Trott ne connaît pas encore les réveils lugubres, et il a
-peur de toutes les choses tristes qu’il apercevra dès qu’il aura soulevé
-ses paupières... Mais il n’y a pas moyen de se rendormir. Trott se
-réveille. Il se réveille de plus en plus. Il faut bien ouvrir les yeux,
-regarder et se souvenir. Il y a un vilain jour gris qui s’harmonise avec
-ses pensées. Le vent précipite aux vitres de gros paquets de pluie. Il
-siffle lugubrement au loin et tout à coup hurle en rafale. Ce n’est pas
-gai. Mais Trott n’y ferait pas attention s’il n’y avait pas autre chose.
-
-Depuis quelques jours on riait beaucoup moins à la maison. Maman, qui a
-toujours tant d’entrain, restait très longtemps silencieuse. Et papa,
-qui est toujours très bon, était plus tendre et vous regardait
-quelquefois avec des yeux comme s’il rêvait. Bien entendu, Trott n’avait
-pas remarqué tout cela. Mais il s’en est souvenu après ce que papa lui a
-dit hier.
-
-On prenait le café après déjeuner. Trott, perché sur le genou de son
-papa, venait de sucer un canard. Il riait parce que papa faisait sauter
-son genou et essayait de le désarçonner; mais il se cramponnait très
-fort, et son papa lui disait: «Tu t’accroches comme un petit singe.»
-Trott a été très fier, et il a fait des questions sur les singes. Papa
-lui a donné quelques renseignements très curieux. Alors Trott a déclaré
-qu’il aimerait beaucoup en avoir un; sur quoi papa a répondu: «Je t’en
-rapporterai un à mon retour, si ta maman le permet.»
-
-«A mon retour!» Est-ce que papa va repartir?
-
-Papa a tâché de plaisanter. Mais il n’avait pas l’air d’en avoir très
-envie.
-
---Mais oui, mon petit bonhomme, je vais être obligé de faire un petit
-voyage. Quand on est marin, il faut bien être quelquefois sur l’eau.
-
-Trott n’a pas tout à fait compris d’abord. Papa s’en va quelquefois pour
-plusieurs jours, et puis il revient. On sait qu’il n’est pas bien loin
-et que, si l’on avait besoin de lui, il serait là tout de suite. On se
-sent protégé et rassuré quand même il n’est pas à la maison. Trott a cru
-d’abord que papa s’en allait pour un voyage comme ça. Mais il paraît que
-non. Les singes habitent dans un pays qui est très loin. Et papa va
-rester absent un temps si long qu’on ne peut presque pas l’imaginer:
-plus de temps qu’il ne s’en est écoulé depuis que Mlle Lucette est venue
-au monde. Et on dirait qu’elle a toujours été là.
-
-Aussi, à mesure que l’après-midi s’avançait, Trott s’est senti de plus
-en plus triste et plus abattu. Est-ce bien possible? Maintenant que
-maman sait qu’on a dit la chose à Trott, elle ne se cache plus autant;
-elle laisse voir à son petit garçon qu’elle a les yeux tout drôles. Il a
-le cœur très meurtri. On dirait que la maison est pleine de quelque
-chose de noir.
-
-Il n’y a que Mlle Lucette qui demeure d’une indifférence complète dans
-la tristesse générale. Elle trottine avec sérénité de droite et de
-gauche, gazouille des tas de choses compliquées aux morceaux de papier
-qu’elle se plaît à déchirer, va dire à chacun un petit mot d’amitié,
-danse toute seule avec des grâces pataudes de petit ourson et court
-quêter des compliments, négligente tout à fait des égards qui sont dus
-au chagrin. Il est certain que la séparation, quand même elle en
-concevrait l’instant prochain, l’affecte médiocrement. A quoi bon tant
-s’affliger que papa s’en aille, puisqu’il reste d’autres visages de
-connaissance? Après son départ, quand on lui demandera de ses nouvelles,
-elle lèvera les bras avec un grand geste: «Pati!» Il est parti. Et cela
-voudra dire: «C’est une chose réglée; je n’y peux rien; parlons d’autre
-chose.»
-
-Quand elle est venue demander à Trott de jouer avec lui, Trott a essayé
-de lui expliquer le grand malheur qui était suspendu sur leurs têtes...
-Elle a écouté d’un air très attentif, a fait avec des mines de sympathie
-plusieurs observations peu compréhensibles, puis, visiblement ennuyée du
-sérieux de son interlocuteur, a exécuté une série de grimaces pour le
-dérider, a éclaté de rire, et finalement a été si drôle qu’au lieu de
-partager le chagrin de Trott, elle a fini par le lui faire oublier. Et
-c’est accroupi sur le parquet et surchargé des animaux en caoutchouc de
-Mlle Lucette, que tout à coup il s’est rappelé que son pauvre papa
-allait partir dans deux jours. Il a rougi de son manque de cœur, et un
-moment a été indigné contre Mlle Lucette, qui, non contente de se
-montrer elle-même d’une insensibilité révoltante, réussissait à
-pervertir le cœur d’autrui. Mais on ne peut pas lui en vouloir
-sérieusement. Elle est trop petite. Elle ne comprend pas. Elle ne
-comprend pas que dans deux jours la maison sera vide, puisque papa ne
-sera plus là; puisqu’il voyagera là-bas, très loin, sur un bateau qui
-est très grand quand on le voit près du bord, mais qui aura l’air d’un
-oiseau fragile, d’un chiffon, d’un point, d’un rien, quand il sera seul
-au milieu de la grande mer murmurante.
-
-Et le soir, avant qu’il s’endorme, Trott écoute la longue plainte du
-vent qui se lève et le bruissement confus de la mer qui gronde. Et il se
-sent oppressé par le vent, par la mer, par la nuit et par ses pensées de
-souffrance. Il se souvient des images sinistres qu’il a vues, où des
-hommes s’accrochent à des épaves et sont écrasés par des vagues
-monstrueuses. Il se rassure un peu en songeant que papa est si fort et
-si adroit qu’aucun mal ne peut l’atteindre. Mais l’angoisse est trop
-poignante; le sommeil s’enfuit, et il reste éveillé très longtemps,
-voyant défiler des ombres qui font peur.
-
-Tout à coup la porte de la chambre s’ouvre. Avant de se coucher, le papa
-et la maman de Trott viennent l’embrasser. Quelquefois, il se souvient,
-presque en rêve, il a vu deux têtes se pencher sur lui... Mais, ce soir,
-il est trop réveillé, il se dresse sur son lit, et maman pousse un petit
-cri effrayé en l’apercevant:
-
---Qu’as-tu, mon chéri?
-
-Papa croit comprendre. Il ne dit rien. Mais maman s’imagine que Trott
-est malade. Elle l’interroge. Trott ne veut pas répondre exactement. Ce
-sont des choses qu’on ne dit pas. Et puis maman aurait trop de peine.
-Enfin, il murmure tout bas:
-
---J’entendais trop la mer. Ça me faisait peur.
-
-Alors maman voit les yeux rouges de son petit garçon. Elle regarde papa.
-Et tous, sans qu’ils se parlent, se comprennent. Tout à coup une
-terrible rafale hurle aux vitres, s’engouffre dans la cheminée et se
-termine en sanglot; et après on entend, très net, le crissement sec et
-aigu des galets que la vague entraîne dans son ressac. Et Trott et sa
-maman fondent en larmes, tandis que papa sourit d’un air rassurant. Il
-se penche pour embrasser son petit garçon et murmure d’un ton de bonne
-humeur:
-
---Il fait un peu mauvais temps ce soir. Mais un bon marin et un bon
-bateau ne feraient pas seulement attention à cette bourrasque.
-
-La porte s’est refermée derrière eux. Heureux de les avoir vus, le cœur
-dégonflé d’avoir pleuré, soulagé par ces tendres paroles, épuisé d’avoir
-veillé, Trott, malgré le vent et la mer, s’endort d’un lourd sommeil.
-
-Mais ce matin le souci l’a repris. Il déjeune machinalement, sans
-appétit. Papa s’en va demain. Il n’écoute pas les discours expressifs de
-Mlle Lucette. Papa s’en va. Il regarde placidement arriver Miss. Papa
-s’en va. Il répète machinalement ses leçons. Papa s’en va. Quand Miss
-est partie, il n’a pas envie de courir et de sauter. Papa s’en va. Il va
-regarder par la fenêtre. Il fait encore mauvais temps, un peu moins,
-pourtant. De gros nuages se poursuivent dans le ciel comme des oiseaux
-lourds. Il y a quelques taches bleues. La pluie a cessé. Une espèce de
-rayon de soleil essaye de glisser. Ce serait amusant si on n’était pas
-triste.
-
-Tout à coup papa entre.
-
---Veux-tu faire un tour de promenade avec moi avant déjeuner? J’ai une
-ou deux commissions.
-
-Malgré son chagrin, Trott est enchanté. C’est un honneur rare de sortir
-avec papa. En ce moment, il est plus inappréciable que jamais.
-
-Coiffé de son béret et enfoui dans sa vareuse, Trott chemine à côté de
-son papa. Le ciel s’est bien dégagé, le soleil brille. Il va faire beau.
-Trott écoute son papa lui expliquer un tas de choses qui font du bien au
-cœur. Il paraît d’abord que deux ans à passer en mer passent beaucoup
-plus vite que deux ans à terre. Et puis, maintenant que Trott est plus
-grand et qu’il aura plus à travailler, les journées vont lui paraître
-bien moins longues. Trott serait volontiers sceptique, mais puisque papa
-le dit... Il ne faut pas croire non plus que la vie que va mener papa
-soit si terrible. Il y a les tempêtes, c’est vrai; mais il n’y en a pas
-souvent; et presque nulle part elles ne sont aussi fortes qu’ici. On
-s’en moque, on les laisse passer. Oui, mais les naufrages? Les
-naufrages, ça n’arrive plus; ça n’arrive qu’aux petits bateaux à voile,
-mais pas aux grands bateaux de guerre. C’est possible, mais quand on va
-en guerre, on risque d’attraper des coups, de mauvais coups... On ne
-fait presque jamais la guerre. Et puis papa n’a-t-il pas son sabre et
-son bateau de gros canons?... On sera vainqueur. Tout ça, c’est vrai;
-c’est vrai, sans doute... On voit des pays merveilleux avec des hommes
-de toutes les couleurs, des fruits exquis, des fleurs étonnantes, des
-oiseaux étincelants, des masses de bêtes de toute sorte... Est-ce que ça
-n’est pas bien beau, tout cela?
-
-Les nuages sont balayés. Le ciel est presque tout bleu. A peine s’il
-demeure à l’horizon une bande noire.
-
-Trott enthousiasmé déclare:
-
---Quand je serai grand, je veux être marin.
-
-Papa sourit. Il y a beaucoup de choses dans son sourire, des choses
-heureusement que Trott ne peut pas démêler. Des ombres épouvantables se
-dressent dans son souvenir... Ah! non, Trott ne sera pas marin. Papa
-reprend la conversation. Tout le long de la promenade, à part quelques
-stations dans les magasins, il raconte à Trott des masses de choses
-intéressantes. Il écrira très souvent, papa. Par chaque courrier. Et
-quand il reviendra, il rapportera beaucoup de choses à Trott. Quoi? Ah!
-on ne peut pas dire encore. On verra. C’est une surprise. Il faudra que
-Trott lui écrive aussi; pas encore de très longues lettres, puisqu’il
-n’est pas un bien grand écrivain, mais des petits mots pour dire si
-Lucette est bien sage et si Trott sait bien ses leçons.
-
-Oui, Trott écrira. Quoique ça ne l’amuse pas beaucoup, il mettra
-quelques lignes dans chaque lettre que maman enverra. Mais tout ça, ça
-ne sera pas la même chose que de se voir tous les jours et de se parler.
-On ne peut pas dire grand’chose avec du papier.
-
-Trott et son papa retournent vers la maison. La bande noire commence à
-monter dans le ciel. Le soleil commence à pâlir. Tout à l’heure il
-brillait, pendant que papa racontait ses histoires; alors c’était facile
-de le croire; maintenant c’est plus difficile. A un détour du chemin, la
-mer apparaît. Une mer mauvaise, avec des teintes brunes, violettes,
-presque noires, une mer qui se cabre çà et là en vagues blanches. Elle
-ne dit rien de bon; et de nouveau, en la voyant, Trott se sent le cœur
-serré.
-
-Papa continue. Il faudra que Trott soit bien gentil avec tout le monde
-et particulièrement avec sa maman. Car maintenant il sera le seul homme
-dans la maison. La dernière fois que papa est parti, Trott était encore
-un bébé; il ne pouvait pas être bon à grand’chose. Mais maintenant il
-doit être le compagnon fidèle de sa maman. Et papa peut la lui
-recommander, et sa petite sœur aussi, comme il ferait à un ami, à un
-autre homme. N’est-ce pas, Trott?
-
-Il fait maintenant un ciel presque tout noir. Brusquement, le soleil
-s’est enfui et, brusquement, un grand coup de vent passe, secouant avec
-fureur les arbres, faisant battre les volets, un coup de vent qui aurait
-jeté Trott par terre s’il ne l’avait pas aplati contre un mur.
-
-Quelques grosses gouttes de pluie commencent à tomber. L’âme de Trott
-est ressaisie d’angoisse, et quand papa répète sa question:
-
---N’est-ce pas, Trott, maintenant, je puis te parler comme à un homme?
-
-Trott, conscient de sa faiblesse, conscient du peu qu’il est devant les
-bourrasques du ciel et de la vie, Trott ne peut s’empêcher de murmurer:
-
---Oui, papa, mais, tu sais, je suis encore si petit! Alors, j’aurais
-tant besoin que tu restes encore à la maison!
-
-Papa serre plus fort la main de son petit compagnon. Il voit, comme si
-elle était étalée sous ses yeux, toute sa petite âme loyale, sincère et
-effrayée. Oui, c’est vrai que Trott est encore très petit, que Lucette
-l’est beaucoup plus encore, et que maman aussi, toute tendre et
-charmante qu’elle est, se trouve souvent bien désemparée dans les
-tourmentes de la vie. En lui-même papa soupire. Pourtant il faut partir.
-Voilà la grille du jardin franchie. Des torrents de pluie ruissellent.
-En attendant qu’on leur ouvre la porte de la maison, papa interroge
-encore une fois:
-
---Je sais, Trott, que tu es encore un tout petit homme. Mais promets-moi
-pourtant d’être un très brave petit homme.
-
-Alors Trott promet d’une voix grave et pénétrée.
-
- * * * * *
-
-Toute la journée, dans la maison, ce sont des allées et venues. Tout le
-monde est affairé. Il y a des malles ouvertes çà et là. Toutes sortes de
-paquets d’aspect bizarre sont éparpillés. On voit passer les bonnes avec
-le linge de papa et avec ses habits. Lucette erre à l’aventure et vient
-regarder dans chaque malle d’un air connaisseur. Elle rit, elle bavarde,
-elle tombe, elle se relève, elle rit de nouveau. Jip aussi circule à pas
-pressés et va flairer dans les coins, comme s’il pressentait un
-changement prochain. Et ces deux membres de la famille, les plus
-modestes, sont probablement les plus utiles et les plus bienfaisants.
-Car ils forcent l’attention, ils obligent à rire, à se fâcher, à
-gronder, à secouer par instants la pensée qui plane comme une nuée
-lourde et qui s’affaisse davantage avec la chute du jour. Heureusement
-aussi, il faut se dépêcher de finir les paquets, de trouver quelques
-objets oubliés, de donner quelques ordres indispensables. Quoiqu’il soit
-toujours bien triste au fond, Trott se sent pourtant une certaine vanité
-quand on le charge d’une perquisition dans le dernier tiroir de la
-commode ou qu’on lui confie des instructions à transmettre à Thérèse ou
-à Jane...
-
-Mais les heures s’écoulent, les heures qui ne reviendront pas. Les
-aiguilles de la pendule hâtent leur allure. Elles ne sont pas bien
-douces, ces heures. Pourtant on les regrettera bien des fois. Les malles
-s’achèvent. Il n’y aura plus demain qu’à les fermer. Tout l’ouvrage
-nécessaire est achevé. Le soleil s’est couché. La tempête se lève de
-nouveau, le vent crie ses menaces et la pluie crépite aux carreaux.
-Toute noire, la nuit, qui va être la dernière, est descendue.
-
-On est réuni au coin du feu, la lampe allumée. Papa est assis dans un
-fauteuil. Maman est sur une chaise basse, tout à fait à côté de lui. Pas
-bien loin, Trott est accroupi, et Mlle Lucette se promène à petits pas à
-droite et à gauche. Elle cause amicalement au feu, fait des remontrances
-à la pluie qui bat aux fenêtres et examine tous les coins du plancher,
-avide d’y découvrir quelque épingle ou quelque bout d’allumette. De
-temps en temps, elle accourt et raconte une histoire inintelligible. Et
-Trott est toujours, malgré lui, un peu indigné de son manque de cœur.
-
-Mais voici nounou qui vient l’emporter. Les bonsoirs habituels se sont
-échangés avec les drôleries coutumières. Elle est partie. Alors, son
-babil disparu, le silence se fait plus douloureux dans la chambre. Papa,
-pensif, regarde le feu en essayant de raconter des choses peu
-intéressantes. Appuyée contre lui, maman lui murmure très bas des mots
-qu’on n’entend pas. Trott, immobile, pense que tout est bien triste,
-mais que papa et maman doivent avoir encore plus de chagrin, puisque ce
-sont des grandes personnes. Et il se reproche d’avoir porté un jugement
-téméraire sur Mlle Lucette. Elle qui était toute petite, elle savait un
-peu les distraire; tandis que lui, qui est plus grand, il ne trouve rien
-pour les consoler. Maintenant qu’on se tait depuis si longtemps, c’est
-encore plus difficile de dire quelque chose. Il faudrait pourtant
-trouver une parole douce, qui ne soit pas indiscrète, qui puisse donner
-un peu d’espérance...
-
-Silencieux, papa songe à ceux qu’il va laisser derrière lui, aux
-maladies possibles, aux inquiétudes, aux longs jours sans nouvelles, à
-toutes les choses obscures de l’avenir, au revoir trop lointain et
-toujours douteux. Silencieuse et plus torturée, maman pense aux
-accidents de la mer, aux tueries, aux maladies rongeuses et épuisantes,
-aux fièvres, aux pays mangeurs d’hommes, à toutes les horreurs
-possibles; et tout se termine par la vision d’un monsieur en uniforme
-qui vient annoncer, avec beaucoup de ménagements, qu’un officier de plus
-ne reviendra pas du pays jaune. Et le vent qui hurle a l’air de ricaner:
-«Tu as raison.»
-
-Une petite voix tinte tout proche:
-
---Heureusement, n’est-ce pas, que le bon Dieu est partout?
-
-Papa et maman se regardent avec une douleur moins amère, et ils se
-souviennent de Trott. Ils disent: «Oui, mon chéri,» et, de nouveau, ils
-peuvent échanger quelques paroles pâles, malgré la fuite vertigineuse
-des minutes qui s’envolent sans retour.
-
-
-
-
-XVI
-
-MAMAN, TROTT ET LUCETTE
-
-
-Il y a un vide dans la maison.
-
-Il y a des moments où l’on ne s’en aperçoit pas. Rien n’a l’air changé.
-Il semble que tout marche comme d’habitude. Trott s’amuse. Trott se
-promène. Trott a ses leçons comme toujours. Et, tout à coup, on ne sait
-pas pourquoi, voilà que quelque chose vient vous traverser comme une
-espèce de douleur sourde ou très aiguë. Ça fait très mal.
-
-L’autre jour, Trott a été chez le dentiste. Il paraît qu’il y avait une
-vilaine paresseuse de dent qui aurait dû s’en aller depuis longtemps et
-qui s’obstinait à garder la place où la jolie dent neuve aurait dû
-s’installer. On l’a enlevée. Cela a été terrible. Mais ça n’a duré qu’un
-instant. Seulement, après, on se sentait la bouche toute drôle. Sans
-doute quelquefois on n’y faisait pas attention, on oubliait, et on
-s’amusait comme avant. Mais, d’habitude, il y avait une espèce de gêne
-douloureuse qui vous mettait tout à fait mal à votre aise, et tout à
-coup, si quelque chose venait à toucher la pauvre gencive endolorie,
-alors c’était une douleur lancinante qui vous donnait envie de crier et
-vous remplissait les yeux de larmes.
-
-C’est tout à fait comme ça depuis que papa est parti. Et pourtant voilà
-déjà trois jours qu’il n’est plus là. Est-ce que ce sera la même chose
-pendant deux ans et plus? Maman est allée l’accompagner jusqu’à Toulon.
-Elle est revenue hier.
-
-Oh! la pauvre maman de Trott! Quelle figure elle avait quand elle est
-revenue! Trott n’est pas très grand physionomiste: mais pourtant on
-voyait trop bien qu’elle n’avait envie que d’une seule chose, qui était
-de pleurer de toutes ses forces, de pleurer jusqu’à ce qu’elle
-s’endormît de fatigue et de chagrin. Trott avait tant de peine! Il
-aurait tant voulu lui dire: «Pleure, ma pauvre petite maman, pleure tant
-que tu peux. Ne parle pas. Ça te fera du bien.» Mais on ne peut pas dire
-ces choses-là. Et maman ne voulait pas pleurer. Elle s’est occupée de
-beaucoup de choses, a parlé, a fait des rangements. Sans doute elle
-avait promis au papa de Trott d’avoir du courage. Elle a réglé le
-ménage, fait ses comptes, tout comme d’habitude. Elle a joué avec Mlle
-Lucette; elle lui a appris un jeu nouveau qui l’amuse beaucoup: on cache
-sa balle dans une cachette pas très difficile, et il faut qu’elle la
-retrouve; c’est, chaque fois, une explosion de joie. Elle a fait répéter
-sa fable à Trott, lui a permis de jouer avec ses beaux soldats neufs et
-a eu l’air de s’intéresser à ses jeux. Mais ce n’est pas ça que Trott
-aurait voulu. Il aurait aimé savoir comment son pauvre papa s’était
-embarqué, ce qui était arrivé au dernier moment, si peut-être il avait
-encore parlé de son petit garçon, qui sait? s’il lui faisait dire encore
-quelque chose. Mais tout cela, naturellement, Trott n’ose pas en
-souffler mot. Peut-être que plus tard, en attendant un peu... Quand on
-s’est coupé, tant que ça saigne, il ne faut pas y toucher...
-
-Mais, probablement, la maman de Trott a vu son petit garçon distrait au
-milieu de ses soldats de plomb; elle a remarqué son air songeur et ses
-regards qui n’osaient pas interroger; elle a compris ce qui se passait
-en lui. Aussi, le soir, après dîner, avant que Trott aille se coucher,
-quand ils étaient assis au coin du feu (comme l’autre soir, mais, hélas!
-un de moins), elle dans un grand fauteuil et Trott dans sa petite
-chaise, elle a dit tout à coup:
-
---Mon petit Trott, viens ici.
-
-Elle lui ouvrait les bras et lui faisait signe de grimper sur ses genoux
-comme quand il était tout petit. Alors Trott s’est précipité; il s’est
-blotti en boule dans le doux nid qu’on lui offrait, et il s’est mis à
-écouter de toutes ses forces, devinant un peu ce qu’il allait
-entendre...
-
-Et maman s’est mise à raconter. Elle racontait d’une voix toute basse,
-toute douce, pas triste,--non, vraiment, on ne pouvait pas dire,--mais
-drôle, un peu comme si elle répétait une leçon très difficile qu’elle ne
-savait pas encore tout à fait bien. De temps en temps, elle s’arrêtait
-pour déposer un baiser sur le front de son petit garçon; un peu,
-peut-être aussi, parce que la voix lui manquait. Elle racontait le
-voyage jusqu’à Toulon, la sortie du train dans la gare bruyante,
-l’arrivée sur le quai, d’où l’on voyait tous les gros bateaux qui se
-balançaient. Elle décrivait le vaisseau de papa, avec ses deux énormes
-cheminées, et ses canons dans une sorte de tour.
-
---De gros canons? interrogeait Trott.
-
-De très gros canons. Et puis c’était le capitaine du vaisseau qu’elle
-avait vu, un beau monsieur, déjà un peu vieux, avec encore plus d’or que
-papa sur ses habits. Et puis elle avait visité la cabine de papa. Une
-toute, toute petite chambre, où il y avait à peine la place de se
-retourner.
-
---Et puis? interrogeait Trott.
-
-Et puis, c’était encore ceci et c’était cela. Elle avait parcouru tout
-le bateau. Il avait l’air très solide. Tout était luisant de propreté.
-Il y avait des quantités de marins avec des cols éclatants et des
-soldats. C’était une vraie ville.
-
---Et puis?
-
-Eh bien,--maman donnait à Trott deux ou trois baisers coup sur coup,--eh
-bien, après, n’est-ce pas? il avait bien fallu se dire adieu.--Encore un
-baiser.--Papa avait raccompagné maman sur le pont jusqu’au petit
-escalier par où l’on descend. Il lui avait dit encore beaucoup de choses
-tendres pour ses petits enfants, entre autres de les embrasser très fort
-pour lui; il y avait pour Trott un message particulier: qu’il se
-souvienne bien de sa promesse. Trott est tout ému. Quoi, papa a encore
-pu penser à lui au dernier moment?...
-
---Et puis?
-
-Et puis, maman avait quitté le bateau; papa n’avait pas pu la reconduire
-jusqu’à terre, parce qu’elle était restée à bord aussi longtemps que
-c’était permis et même un peu plus. Alors elle était descendue toute
-seule dans une petite barque qui l’attendait et qui, en quelques coups
-de rame, l’avait ramenée à terre, où était sa voiture. Avant d’y monter,
-elle s’était retournée encore une fois pour voir un mouchoir blanc qui
-s’agitait. Elle aurait voulu rester jusqu’à ce que le bateau fût parti.
-Mais papa l’avait défendu. Alors elle a sauté dans la voiture, et très
-vite, toute seule, elle est partie, elle a pris le train, et elle est
-venue retrouver ses petits enfants.
-
-Maman se tait. Trott n’ose pas la regarder. Sans doute elle pleure, et
-elle ne doit pas aimer qu’on la voie pleurer. Trott demeure donc pensif
-à fixer le feu où serpentent des petites flammes jaunes et rouges. Et
-puis il se dit que si sa maman a trop de chagrin, c’est l’instant ou
-jamais d’essayer de la consoler, puisqu’il a promis d’être un brave
-petit homme. Alors il lève les yeux. Maman avait les paupières baissées;
-on aurait dit qu’elle voyait en dedans des tas de choses qui passaient.
-Mais, dès qu’elle a senti le regard de son petit garçon, elle l’a
-regardé aussi et s’est mise à sourire. Oh! le lamentable, le désolant
-sourire! A le voir, Trott a eu une terrible envie de fondre en larmes.
-
-Mais il doit être un brave petit homme. Il l’a promis. Alors il renfonce
-toute cette eau qui aurait voulu sortir, et il se contente d’embrasser
-sa maman en lui disant:
-
---Je serai bien content quand nous aurons la première lettre de papa.
-
-Maman a laissé reposer sa voix pendant un petit moment, et puis elle
-dit:
-
---Peut-être que demain matin le bateau de ton papa passera en vue de la
-côte. Nous irons au premier dans ma chambre, et j’espère qu’avec la
-longue-vue nous l’apercevrons.
-
-Cette perspective est d’une joie un peu triste. Ce sera bien loin, ce
-bateau. Pourtant Trott se réjouit un peu. C’est tout de même quelque
-chose, quelque chose d’inattendu. Ce sera comme un dernier adieu.
-
-Trott va se coucher. Et toute la nuit il a des rêves agités et bizarres:
-de grands bateaux aux voiles blanches s’enfuient dans les lointains avec
-des vitesses fantastiques; et l’on voit vaguement des hommes qui agitent
-leurs mouchoirs et disparaissent...
-
-Au matin, à peine debout, Trott se précipite chez sa maman. Il dit très
-vite bonjour et interroge du regard... Il est encore trop tôt.
-
---Le bateau ne sera en vue qu’à dix ou onze heures. J’ai encore une ou
-deux lettres à écrire, elles sont très pressées. Je t’appellerai dès
-qu’il sera là. En attendant, puisque c’est jeudi, tu pourras aller
-t’amuser avec Lucette.
-
-Trott aurait mieux aimé rester auprès de sa maman et guetter avec elle
-cet instant solennel où le bateau passera. Il a un petit soupçon, que
-peut-être ces lettres à écrire sont un prétexte pour le renvoyer. Mais
-il ne faut pas insister. Ça pourrait faire de la peine à maman. Avant
-tout, il s’agit d’être bien sage et de faire ce qu’on doit. Donc, il ira
-s’acquitter de la tâche qu’on vient de lui confier. Heureusement, ce
-n’est pas très difficile.
-
-Mlle Lucette sait que sa personne est la raison d’être du tout; toute la
-création n’a pour but que de subvenir à ses besoins et à ses caprices;
-sans doute elle ne le conçoit pas nettement, mais l’idée qu’en dehors
-d’elle quelque chose pourrait avoir une existence propre lui semblerait
-monstrueuse si elle pouvait arriver à la concevoir. Elle supporte bien
-malaisément que, dans une chambre où elle se trouve, un quelconque des
-esclaves qui l’entourent se livre à une occupation qui ne lui soit pas
-directement profitable. Elle considère un acte de ce genre comme une
-usurpation manifeste, comme un empiétement sur ses droits propres, qui
-sont la règle première de toute action. Quand nounou essaye de coudre ou
-maman d’écrire dans le local qu’elle honore de sa présence, cela va très
-bien tant qu’elle ne remarque pas que leur attention n’est pas absorbée
-par sa propre personne. Mais, du moment où elle s’aperçoit que ces êtres
-secondaires osent aspirer à une activité subjective et étrangère à son
-utilité personnelle, elle se voue immédiatement à la tâche de leur
-démontrer l’inanité de leurs prétentions. Violences physiques, menaces,
-accès de rage, imprécations, sourires, gémissements, amabilités, elle
-n’épargne rien pour arriver à ses fins. Il est inutile d’ajouter qu’elle
-y arrive toujours, et que nounou domptée et maman exténuée, abandonnant
-bientôt la couture ou la lettre commencée, rendent les armes à leur
-vainqueur.
-
-Mais, si Mlle Lucette supporte difficilement d’être négligée, il faut
-reconnaître que, du moment que l’on s’est dévoué à son service, elle
-s’accommode assez volontiers, à part les heures de caprices, des
-divertissements qu’on veut bien lui offrir. Elle n’est pas de ces blasés
-qui affectent d’avoir tout épuisé et qui dédaigneraient la lune si on la
-leur apportait sur un plateau, en disant: «Connu. J’ai déjà vu ça planté
-là-haut dans le ciel.»
-
-Mlle Lucette porte un intérêt exubérant à une multitude de choses. La
-nature lui semble pleine des phénomènes les plus captivants. Elle
-possède au plus haut point le talent, si par là il faut entendre avec
-Tolstoï la faculté de voir toute chose sous un angle original, différent
-de celui du vulgaire. Un morceau de papier, offert d’une manière
-convenable, peut être pour elle une source de jouissances indicibles.
-Pourvu qu’on lui dise «Coucou» et «La voilà», elle ira bien se cacher
-une cinquantaine de fois derrière une chaise et puis reviendra se jeter
-dans les bras de son interlocuteur. Également, elle consentira, pourvu
-qu’on l’encourage de temps en temps, à frotter indéfiniment un meuble
-avec un chiffon comme elle a vu faire à nounou--beaucoup moins
-longuement. Le monde, les êtres et les choses sont pleins de ressources
-et d’amusements. Mais, pour les goûter, Mlle Lucette a besoin d’une
-approbation extérieure qui stimule son activité. Une aide même légère
-lui est suffisante. Mais elle est nécessaire.
-
-Trott n’éprouve donc pas de difficulté à remplir sa tâche. Il y réussit
-même si bien que nounou peut se livrer paisiblement à de délicats
-travaux d’art sur un bas troué. Il commence par informer Mlle Lucette
-que tout à l’heure le bateau de papa va passer. Mlle Lucette court à la
-fenêtre, tape contre les carreaux et puis s’en retourne avec des
-pépiements d’allégresse; elle répète plusieurs fois cette manœuvre sans
-se lasser. De son côté, Trott, assis sur le parquet, essaye avec un bout
-de crayon de dessiner le portrait dudit bateau. On ne peut pas dire que
-ce soit excessivement ressemblant. Les mâts sont un peu de travers, et
-il semble que le bateau lui-même ait une drôle de forme. Pourtant il y a
-certainement quelque chose. Peut-être que Trott pourra demander à sa
-maman de l’expédier par le prochain courrier à son papa. Cependant Mlle
-Lucette en a assez de courir à la fenêtre, et elle prétend s’emparer du
-crayon de Trott et de son papier. Trott est un peu humilié du peu de cas
-qu’elle fait de son œuvre. Mais, après tout, il se rend compte qu’elle
-laisse à désirer, et généreusement il lui en fait l’abandon. Mlle
-Lucette se met à gribouiller quelques secondes avec le crayon. Elle se
-dispose ensuite à l’avaler, mais Trott s’y oppose; mécontente, elle
-essaye de se rattraper sur le papier; Trott le confisque également. Elle
-va se fâcher... Mais non, Trott a fait du papier une grosse boule et la
-lui jette sur le nez. L’extrême originalité et la drôlerie incomparable
-de cette action la charment. Elle se baisse pour ramasser le papier et
-le lance en l’air. Puis Trott le reprend et le jette encore. Et ensuite
-c’est de nouveau son tour. On ne peut rien imaginer de plus amusant que
-ce jeu-là. Ce sont des petits cris et des éclats de rire sans fin.
-Nounou s’amuse un peu moins, car de temps en temps elle reçoit la boule
-sur le nez ou Lucette dans les jambes. Pourtant sa reprise avance...
-
-Tout à coup, dans la chambre à côté, on entend la voix de maman. Elle
-appelle:
-
---Trott! tu peux venir.
-
-Trott tressaille comme s’il avait été pris en faute. Comment est-il
-possible, quand on a tant de chagrin au fond du cœur, qu’on puisse
-l’oublier comme ça, tout à fait, pendant si longtemps?
-
-Il se sent indigné contre lui-même. Laissant en place Mlle Lucette
-stupéfaite, il se précipite...
-
-Maman est assise sur le fauteuil rose devant la fenêtre. Elle regarde à
-travers une longue-vue vers la grande mer qui s’étale. Elle dit:
-
---Vois-tu cette fumée, là-bas?
-
-Trott parcourt l’horizon. D’abord il ne voit rien. Un ciel bleu radieux
-rayonne sur une mer bleue pailletée. C’est bon que le temps soit si
-splendide. Ç’aurait été terrible si le bateau avait passé au milieu
-d’une tempête. Mais où est-il, ce bateau? Il y a bien une voile
-blanche... Ce n’est pas cela...
-
-Ah! oui! Trott distingue quelque chose là-bas, très loin. Il y a une
-toute petite colonne de fumée pâle qui monte à l’horizon et qui
-s’incline. A peine si on l’aperçoit. Dessous, sur la mer, c’est tout au
-plus si on devine un petit point noir. Comme c’est petit!
-
---Vous êtes bien sûre, maman, que c’est le bateau de papa?
-
-Maman est sûre. Avec sa longue-vue elle distingue la lourde stature du
-cuirassé. Elle reconnaît les mâts, les tourelles, les cheminées. Elle
-donne la longue-vue à Trott. Il essaye de regarder, mais il ne voit rien
-que des espèces de ronds brillants qui dansent. Il voudrait bien dire
-qu’il distingue quelque chose; mais vraiment il ne peut pas. Il déclare:
-
---J’attendrai que le bateau soit plus près.
-
-Hélas! il paraît qu’il n’approchera plus beaucoup.
-
---Alors, maman, vous me direz tout ce que vous verrez.
-
-Hélas! maman ne verra guère plus que ce qu’elle a déjà vu, ce que Trott
-lui-même devine vaguement: une colonne de fumée au-dessus d’une petite
-tache noire où se dressent çà et là quelques brindilles. C’est tout.
-C’est bien peu. Trott savait qu’il ne pourrait pas voir grand’chose;
-que, bien entendu, il n’apercevrait pas son papa; que le bateau
-passerait beaucoup trop loin. Mais enfin il espérait pourtant que
-peut-être par hasard, qui sait? il y aurait une surprise. Ça ne vous dit
-pas grand’chose, cette toute petite machine qu’on aperçoit tout là-bas.
-Il contemple mélancoliquement le petit point qui tache à peine la mer
-immense, la petite fumée qui estompe à peine le ciel infini. On dirait
-que ça diminue déjà...
-
-Maman dit d’une voix pâle:
-
---Il s’éloigne.
-
-Ses yeux vissés à la lorgnette, penchée en avant, elle demeure immobile
-à lorgner désespérément. C’était encore quelque chose de l’absent, ce
-petit point noir de l’espace. On ne le voyait pas, c’est vrai. Mais on
-savait qu’il était là. On savait que lui aussi il regardait tant qu’il
-pouvait. Si la lunette était meilleure, on aurait pu l’apercevoir.
-Malgré la distance déjà si grande, c’était comme un dernier adieu qu’on
-pouvait lui jeter. Il n’était pas entièrement perdu sur l’infini des
-flots. Après, quand tout aura disparu, il sera tout entier dans
-l’inconnu, dans le lointain, dans l’angoissant, et l’on ne saura plus
-même sur quelle région des mers immenses les souvenirs tendres et
-désespérés doivent aller le chercher...
-
-Trott ne voit plus la tache noire. Il ne voit plus que la petite colonne
-de fumée. Tout à l’heure elle disparaîtra derrière le promontoire de la
-falaise qui s’avance. Alors ce sera fini. Malgré sa lorgnette, maman
-elle-même non plus ne verra plus rien. Et Trott sent une grande angoisse
-l’étreindre. Car voici que disparaît tout à fait celui qui est la force
-de sa faiblesse, le port de refuge de ses terreurs enfantines, le
-rempart contre tous les dangers, contre toutes les craintes, contre
-toutes les menaces. Et il se sent si petit, beaucoup trop petit, devant
-tout l’inconnu redoutable de la vie qui l’oppresse! Pourtant il a promis
-d’être un brave petit homme...
-
-Maman laisse retomber la lorgnette. Il n’y a plus de fumée sur la mer.
-Au-dessus du promontoire de la falaise, il y a seulement une espèce de
-petit brouillard. C’est fini. Le dernier fil est brisé. Maman pose sa
-lorgnette sur la table. Elle se jette en arrière dans son fauteuil, et
-cette fois, malgré son courage, deux larmes roulent sur ses joues. Trott
-voudrait beaucoup la consoler, mais il ne peut pas; il sent bien que,
-s’il essayait de dire quelque chose, lui-même éclaterait en sanglots. Il
-prend la main de sa maman et y dépose des petits baisers. Un lourd
-silence noir s’appesantit en face du ciel radieux et de la mer
-étincelante.
-
-Mais, de l’autre côté du fauteuil, une petite voix incertaine chevrote
-
---Maman, maman...
-
-Et l’on voit apparaître la tête de Mlle Lucette. Dans sa précipitation,
-Trott a laissé ouverte la porte qui réunit les deux chambres. Mlle
-Lucette s’en est aperçue au bout d’un moment, et, profitant de
-l’inattention de nounou, très doucement, sans bruit, sachant qu’elle
-faisait quelque chose de défendu, elle s’est glissée dans
-l’entre-bâillement et s’est avancée à pas furtifs, à la fois fière,
-honteuse et un peu inquiète de son expédition. Et, sans rien dire
-d’abord, elle s’est mise à regarder sa maman, qui ne la regardait pas...
-
-Et qu’a-t-elle vu sur la figure désolée de sa pauvre maman? Qu’a-t-elle
-vu? Peut-être pas grand’chose; peut-être rien du tout. Peut-être
-n’a-t-elle agi que par geste machinal de petit animal caressant qui veut
-être caressé. Mais peut-être aussi a-t-elle aperçu les larmes de sa
-maman et très obscurément éprouvé quelque chose de nouveau. Peut-être,
-pour la première fois, un petit coin entièrement fermé de son âme s’est
-ouvert; peut-être a-t-elle vaguement perçu un tout petit effluve d’un
-sentiment très tendre et très doux, de celui qui rend tolérable la vie
-et qui allège parfois les désespoirs, de celui qui, sans que nous
-souffrions, nous fait plaindre les souffrances des êtres qui
-souffrent...
-
-Mlle Lucette a regardé sa maman qui pleurait. Elle a levé ses deux
-petits bras en l’air d’un air très tendre en disant: «Maman, maman;» et
-puis, avançant ses petites lèvres, elle a fait signe qu’elle voulait
-l’embrasser. C’était la première fois...
-
-Maman la prend sur ses genoux, la serre contre son cœur et la couvre de
-baisers et de larmes. Elle avait tant besoin de caresses et de larmes!
-Lucette a trouvé ce qu’il lui fallait. A ses pieds, Trott est assis,
-tendre et blotti contre elle... Et, meurtrie, brisée et désolée, maman
-sent tout de même la grande consolation qui vient des petits enfants.
-Ils consolent si doucement, les petits enfants! C’est qu’en consolant
-ils ne plaignent point leurs propres douleurs; ils ne connaissent pas la
-souffrance, la mort et les choses terribles; c’est le cœur limpide,
-plein d’amour seulement et de pitié, qu’ils viennent trouver ceux qui
-ont besoin d’amour et de pitié. Leur tendresse est plus sereine et plus
-bienfaisante, sur laquelle ne se profilent pas les souvenirs noirs du
-passé et les noires prévisions de l’avenir. Et il n’y a rien de si doux
-que leurs baisers simples, seules choses terrestres peut-être où il n’y
-ait nulle tristesse, nulle crainte, nulle amertume et rien de la saveur
-de la mort.
-
-Maman songe qu’elle ne sera pas seule pendant la grande séparation.
-Trott se dit qu’après tout papa est parti, mais qu’il reviendra; et, si
-Lucette est si gentille, ce sera plus facile d’être un petit brave
-homme. Lucette contemple avec joie le ciel et la mer, leur gazouille des
-chansons et puis se rejette vers sa maman pour l’embrasser encore, toute
-fière de son invention.
-
- * * * * *
-
-A l’horizon, la dernière fumée s’est évanouie au-dessus de la falaise.
-Le petit groupe est maintenant tout seul en face de l’infini du ciel, de
-la mer et de la vie.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- I.--Présentation 7
- II.--Tribulations 29
- III.--Une bosse 39
- IV.--Une bonne idée 51
- V.--Mlle Lucette 61
- VI.--Les inconséquences de Mlle Lucette 75
- VII.--L’ange noir 87
- VIII.--Un dompteur dompté 101
- IX.--Pauvre Jip! 121
- X.--Quelques prodiges 137
- XI.--Une promenade 163
- XII.--Mœurs et coutumes de Mlle Lucette à l’âge d’un an 181
- XIII.--Une matinée (fragments dramatiques) 199
- XIV.--Pages d’histoire 219
- XV.--Les heures mauvaises 251
- XVI.--Maman, Trott et Lucette 277
-
-
-PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--21911.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE SŒUR DE TROTT ***
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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