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-The Project Gutenberg eBook of Le Chèvrefeuille, by Thierry Sandre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le Chèvrefeuille
-
-Author: Thierry Sandre
-
-Release Date: April 04, 2021 [eBook #64990]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
- Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
- file was produced from images generously made available by the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
- http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE ***
-
-
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- LE CHÈVREFEUILLE
-
-
- DU MÊME AUTEUR:
-
- VERS:
- _Le Fer et la Flamme._
- _Fleurs du Désert._
-
- ESSAIS:
- _Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne
- (Edgar Malfère).
- _Apologie pour les Nouveaux-Riches._ (A. Messein.)
-
- ROMANS:
- _Mienne._ (Edgar Malfère.)
- _Maldonne._ (Edgar Malfère.)
- _Monsieur Jules._ (Albin Michel.)
-
- TRADUCTIONS:
- _Le livre des Baisers_,--de JEAN SECOND. (E. Malfère.)
- _Les Amours de Faustine_,--de JOACHIM DU BELLAY.
- (E. Malfère.)
- _La touchante aventure de Héro et Léandre_,--de MUSÉE.
- (E. Malfère.)
- _Le Chapitre Treize_,--d’ATHÉNÉE. (E. Malfère.)
- _Épigrammes_,--de RUFIN. (A. Messein.)
- _Tablettes d’une amoureuse_,--de SULPICIA.
- (Ed. Champion.)
- _Allah veuille!_--roman de ZAÏDAN. (E. Flammarion.)
-
- EN PRÉPARATION:
- _Le pays de tous les mirages_, essai.
- _Vie de Socrate._
- _L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._
- _Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE.
- _Daphnis et Chloé_,--de LONGUS,--traduction.
- _L’Églantine_, roman.
- _Samothrace_, roman.
- _L’Algérienne_, roman.
-
-
-
-
- THIERRY SANDRE
-
- LE
- CHÈVREFEUILLE
-
- ROMAN
-
- «Aucun de nous ne peut bien
- dire comment il veut être aimé.»
- BYRON.
-
- _nrf_
-
- PARIS
-
- ÉDITIONS DE LA
- NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
- 3, RUE DE GRENELLE. 1924
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT
- HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ
- LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A
- H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE
- FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE
- EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER
- VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE
- MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A
- 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A
- 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION
- ORIGINALE.
-
- EXEMPLAIRE F
-
- TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES
- PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.
-
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-
- A HENRY MALHERBE
-
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-Couronnée de cette brume pourpre qui monte avec le soir au-dessus de
-Paris, la place de l’Etoile, quand j’y arrivai, ne m’offrit pas un
-spectacle étonnant.
-
-Rien ne montrait d’abord que quelque chose de grand s’y préparât. Nul
-barrage de gardes au débouchement de l’avenue de Wagram. Dans la nuit à
-peine froide, les autos surgissaient et fuyaient sans gêne. Vers le
-Trocadéro, des timbres de tramway tintaient. Au pied des hauts
-lampadaires qui font à la place une modeste ceinture de clarté, des
-hommes se penchaient sur des journaux. C’était un soir de dimanche comme
-tous les autres. M’attendais-je à plus d’animation qu’en semaine?
-
---N’aie pas peur, dit quelqu’un près de moi.
-
-Et, la prenant par le bras, un vieillard entraîna sa compagne.
-
-Ils se dirigeaient avec prudence vers l’Arc de Triomphe. J’y allais
-aussi. Alors je distinguai d’autres couples, des groupes, des promeneurs
-isolés, à ma droite, à ma gauche, qui peu à peu se détachaient comme
-nous du trottoir. Autour de l’Arc, posé tel qu’un massif aimant au
-centre de la place, une foule déjà se pressait. Je ne remarquai plus
-autre chose.
-
-Face à la Concorde, une rangée d’agents de police défendait l’accès à
-la tombe du Soldat Inconnu. Ils rabattaient les pèlerins vers les
-bas-côtés du monument.
-
---Il y a déjà trop de monde par ici, disaient-ils.
-
-On obéissait, mais nous venions trop tard: tout le terre-plein était
-occupé.
-
-J’essayai de me faufiler dans la foule.
-
---Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence.
-
-On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions
-les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes,
-enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et
-respectueuse attente, tous tournés vers le trou d’ombre où, sous la
-voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu.
-
-Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des
-pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie.
-
---Je ne vois rien, lui dis-je.
-
-Il eut un sourire bref.
-
-De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la
-petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront
-se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le
-Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps
-pour la faire naître à jamais?
-
-J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à
-l’Arc de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se
-souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée.
-Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa
-détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas,
-elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir.
-
-Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse
-qui s’élève, et la _Marseillaise_, jouée sous la voûte.
-
-D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant
-moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il
-amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se
-contractent parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on
-ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et
-cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la
-gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase?
-
-Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit
-où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a
-plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se
-passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui
-s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse?
-Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du
-côté de l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine
-toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut
-pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant,
-sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand
-nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le
-porche béant d’ombre de l’église interdite?
-
-Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du
-magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui
-s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais
-quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie
-théâtrale.
-
-Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes
-insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment
-suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon.
-
-Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous
-repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé,
-je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes
-républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly,
-dans la foule consternée, un large couloir.
-
---Oui, dit l’un d’eux, c’est fini.
-
-La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant.
-Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de
-tout leur poids contre nous.
-
-Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe
-et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu
-du couloir sur nous conquis.
-
---On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré
-d’argent.
-
-Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore,
-et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la
-foule. Par là non plus on n’entrait pas.
-
---Alors, par où?
-
---Par l’avenue de Wagram.
-
-Là, c’étaient des gardes à cheval qui défendaient l’accès.
-
-Des mécontents commencèrent de manifester leur dépit.
-
---Quelle organisation! criaient-ils au nez des chefs du service
-organisateur.
-
---Tas de brutes! murmura franchement une vieille dame en deuil.
-
-Je suis tenace. Je voulais voir la flamme allumée: je retournai à
-l’entrée principale et tâchai d’avancer le plus possible, en me glissant
-le long du monument, sous l’entraînante Femme de Rude. Un officier de
-police, qui s’alarmait, s’élança contre moi, les bras levés.
-
-Un garde républicain répondait à une femme en cheveux:
-
---Qu’est-ce que vous pensez voir? Vous n’avez qu’à rentrer chez vous:
-allumez votre fourneau à gaz, vous en verrez tout autant.
-
-La messe sublime était bien finie.
-
-Je m’échappai, les épaules hautes, la tête basse.
-
-Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers
-nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je
-m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière.
-
- * * * * *
-
-L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe,
-est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de
-l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue,
-elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne
-donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces
-incertains que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y
-attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les
-bourses; le XVIᵉ arrondissement y descend et le XVIIᵉ des faubourgs y
-monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les
-catégories sociales.
-
-Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez
-moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas
-m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de
-s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences
-une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de
-Wagram.
-
-Ainsi, les mains dans les poches de mon manteau, je marchais assez
-vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne
-me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et
-mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment
-satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus
-tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux.
-
-Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis
-plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento
-et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants,
-s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en
-mieux à mesure que je me hâtais de moins en moins, tout Paris le
-fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta.
-
-Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au
-rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux
-hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument,
-faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait
-du pied le sol.
-
-Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix
-pauvre:
-
- --_Qu’est-c’ qui dégot’_
- _Le fox-trott_
- _Et mêm’ le shimmy?_
- _Les pas englisch,_
- _La scottisch,_
- _Et tout c’ qui s’ensuit?_
- _C’est la Java,_
- _La vieill’ mazurka_
- _Du vieux Sébasto..._
-
-Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la
-désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse
-qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait.
-
-Mais le chétif orchestre se tut.
-
---Demandez les grands succès du jour! dit alors la chanteuse. Vous avez
-six chansons pour un franc, toute la poignée pour vingt sous.
-
-Des mains se tendirent vers elle.
-
---Demandez la _Java_! Six chansons pour un franc.
-
-A quelques pas de moi, un homme appelait la chanteuse.
-
-Je le regardai.
-
---Tout de suite! dit-elle.
-
-Est-ce parce qu’il vit que je le regardais? Et qu’avait-il vu dans mon
-regard? Sans attendre, l’homme se retirait, soulevait son feutre comme
-pour s’excuser auprès des spectateurs qu’il dérangeait, sortait du
-cercle, s’éloignait promptement.
-
---Voilà une tête que je connais, me dis-je.
-
-Mais d’où? Il ne m’en souvint pas. Cette barbe à la française, blonde,
-m’avait-il semblé...
-
---Au deuxième! annonça la chanteuse.
-
-Les musiciens attaquèrent la rengaine. Je ne la suivis pas. Je cherchais
-un nom. Je restais là, vaguement inquiet, l’esprit ailleurs.
-
-Des badauds chantonnaient.
-
---Tu es stupide, me dis-je.
-
-Ne rencontre-t-on pas à tout propos des gens qu’on croit avoir déjà
-rencontrés? Et faut-il qu’on s’inquiète pour si peu?
-
---Demandez la _Java_! dit encore la chanteuse.
-
-L’orchestre de nouveau s’était tu.
-
---Demandez!
-
-Elle vendit plusieurs cahiers de ses chansons.
-
-Puis elle annonça:
-
---Nous allons vous chanter maintenant _Le P’tit Rouquin du Faubourg
-Saint-Martin_, le grand succès de Fortugé.
-
---Non, merci, me dis-je.
-
-Et à mon tour je me retirai du cercle.
-
-La chanteuse commençait:
-
- --_Papa était blond,_
- _Beau comme Apollon,_
- _Il s’ coiffait à la Ninon._
-
-J’allongeai le pas. Je perdis bientôt paroles et musique.
-
-Mais je ne pouvais me défaire de cette inquiétude qui m’avait pris, là,
-devant ces chanteurs des rues, pour un visage où j’avais cru
-reconnaître... Reconnaître quoi? Et qui? Rien, personne.
-
-J’avais beau chercher, et j’avais beau surtout me remontrer qu’il était
-absurde, vain, puéril et tout à fait sot, de m’obstiner à chercher quand
-même, je pressentais, malgré moi, que j’avais déjà vu cet homme à barbe
-blonde, que je le connaissais, et que j’aurais dû le reconnaître.
-
-J’étais trahi par mémoire, et j’en éprouvais du dépit.
-
-Evidemment, l’homme ne m’avait guère laissé le temps de le dévisager. A
-peine avais-je eu le temps de le remarquer, il disparaissait. Est-ce
-donc parce qu’il avait disparu si vite, et comme si ce fût parce que je
-le regardais, que je tenais à mettre un nom sur sa figure?
-
-Autre sottise, autre absurdité. Pourquoi cet homme, que je ne
-reconnaissais pas, que je ne connaissais peut-être pas, aurait-il fui de
-mes yeux? Il s’était retiré du cercle des badauds sans attendre que la
-chanteuse lui eût donné le cahier de chansons qu’il désirait? Quoi de
-plus simple, s’il était pressé, ou si, plus simplement, il renonçait à
-son envie après réflexion?
-
-Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée
-cependant ne s’en détachait pas.
-
-Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les
-voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais
-décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva.
-
---Mon homme à la barbe blonde?
-
-Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un
-roman d’aventures de la plus basse qualité?
-
-Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise
-qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même.
-
-J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine
-narquoise. Toute ma conscience me revenait.
-
-Je descendis au point où je devais descendre, sans hâte, comme un
-monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de
-ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de
-cogitations, parce qu’il est ridicule en effet.
-
- * * * * *
-
-Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de
-ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables
-plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées.
-Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a
-pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est
-intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie,
-même banale, s’il se trahit en public en laissant paraître son
-attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes.
-
-J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet
-air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient
-pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse.
-
-Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait
-l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la
-quittant.
-
-Je rentrais chez moi, où nulle compagne ne m’attendait. Et le désir de
-solitude que j’avais eu là-bas, dans le bruit de la foule, tout à coup
-me pesa. Je savais trop ce qui m’attendait chez moi: tous ces regrets
-que j’étais allé réveiller sous l’Arc de Triomphe, ils me tiendraient
-impitoyablement, tous ces regrets d’amis perdus, de frères perdus, de
-beaux souvenirs perdus, que traînent les hommes de mon âge. Chez moi, je
-serais tout à eux. Ailleurs, il y avait autre chose.
-
-Je n’avais plus hâte de rentrer chez moi. Pour une femme aperçue qui se
-hâtait, elle, vers son bonheur?
-
-Son bonheur?
-
---Marthe...
-
-Un nom m’ouvrait les lèvres.
-
-Puis, aussitôt, et plus fort:
-
---Maurice...
-
-Je m’arrêtai.
-
-Je regardai autour de moi. Non, on ne m’avait pas entendu prononcer tout
-haut le nom de mon ami Maurice.
-
---Maurice?
-
-Je levai les épaules.
-
-Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont,
-sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun.
-
-Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je
-de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon
-ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort
-peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je
-m’étais senti troublé devant cet homme du hasard.
-
---Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans
-recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une
-syphilis.
-
-J’étais accablé.
-
-Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux
-que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y
-prêter.
-
---Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon
-vieux docteur Pagès.
-
-En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait
-trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi
-paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice
-formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés.
-
---Pauvre Marthe!
-
-Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la
-guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait
-rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait
-pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque
-je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le
-voulut, le cadavre de son mari.
-
-Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En
-partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte,
-emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer
-malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de
-la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin
-de toute une génération massacrée, dans l’ombre propice, au milieu de
-la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois
-assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles.
-L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste,
-je l’ai dit. Tout s’expliquait.
-
-J’arrivais à ma porte.
-
-J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas
-ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le
-feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans
-bruit, sans éclat, sans offense.
-
-Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si
-peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais
-certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme
-dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais
-je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement
-d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont
-le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples
-imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on
-puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux!
-
---Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux
-docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe.
-
-Je me promettais de lui conter...
-
---Rien du tout, décidai-je.
-
-A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait?
-
-Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois.
-
- * * * * *
-
-Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je
-n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse
-populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si
-j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le
-trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur
-mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais
-que pouvait-elle craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice
-quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance?
-
-Au reste, il ne le lui avait pas caché.
-
---Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous
-devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême,
-un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de
-grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et
-j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas
-que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes
-vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme
-qui s’introduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est
-une rivale terrible.
-
---Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore
-que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de
-la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il
-apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût
-m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à
-l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te
-considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse.
-
-J’avais protesté, bien entendu.
-
---Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire,
-puisque l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages.
-Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir
-rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés
-d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous
-vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas
-même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait
-la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?»
-
-C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il
-est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice
-n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir.
-
-N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que
-Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard
-de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si
-j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour.
-Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant
-que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables
-façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais:
-
---Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les
-Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour
-après-demain.
-
-Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un:
-
---A moins que Georges ne veuille nous accompagner.
-
-Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus
-n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût.
-
-Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui
-qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un
-peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais
-chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans
-rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la
-joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le
-refusais que modérément.
-
-Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le
-regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de
-désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce
-qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de
-livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus
-en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont
-l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde.
-
-Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de
-la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne
-et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les
-découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent:
-«Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je
-l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour
-moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les
-autres.
-
-Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas
-tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur
-bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût
-heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à
-cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais
-l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne
-fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de
-Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi,
-elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas
-nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je
-n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas
-leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de
-contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux,
-l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois
-beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je
-sais.
-
-Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre
-1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement le goût
-de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce
-qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est
-beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir
-oublier tout le reste!
-
- * * * * *
-
-Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci
-de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu
-l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie
-heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont
-plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins
-d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’autrui enchante le
-nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de
-mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et,
-même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent
-qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient
-comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe
-d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde.
-Il n’y a lieu que de le constater.
-
-Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine
-de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de
-Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus
-atroce les heures de la catastrophe qui les anéantit. Marthe avait
-survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir?
-Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je
-précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un
-excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue,
-et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la
-mémoire d’un homme.
-
-On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de
-leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose
-de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a
-pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu
-Maurice mort, je ne l’ai pas vu tomber.
-
-Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux
-qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute
-que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un
-jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice
-était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,--le peloton de
-mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois
-de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice,
-faveur obtenue par de hautes protections.
-
-En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de
-mitrailleuses dont on nous dotait. La nouvelle unité s’était organisée
-vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions
-reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous
-arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier
-du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos
-nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves
-permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades
-vers la ville si proche.
-
-Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à
-débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis,
-pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements.
-Février s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de
-Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui
-tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois
-semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait
-Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre,
-Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous
-destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le
-printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous
-respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de
-Chantilly.
-
-Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça:
-
---Le bataillon est relevé par des territoriaux. Nous remontons en
-ligne.
-
-Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme
-toujours.
-
---Verdun? nous demandions-nous.
-
-Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les
-hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie,
-devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et
-jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant
-notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors
-que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de
-connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je
-n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice, ni le loisir de
-m’échapper à Paris.
-
---Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi.
-
-J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement.
-Mais sa compagnie était partie par le premier train.
-
-C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des
-artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un
-zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous
-cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis
-de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous
-n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre
-attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que nous n’arriverions
-jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire.
-
-A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous
-ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait:
-
---Regardez-moi ce défilé de saligauds!
-
-J’étais prêt à répliquer de verte manière.
-
---Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas
-encore aperçu.
-
-Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me
-répondit:
-
---Vous aurez de mes nouvelles.
-
-A la vérité, je n’en eus pas.
-
-Mais quoi! Vais-je égrener des souvenirs de guerre, comme un
-insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais
-simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de
-cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans
-l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très
-peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout
-près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement
-inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte.
-
- * * * * *
-
-Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le
-rôle d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on
-avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel
-camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en
-tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et
-l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,--j’entends chez
-la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,--se contentaient de
-peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point
-le pas aux puissances du sentiment.
-
-Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour:
-
---Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de
-Marthe.
-
-Il m’avait répondu en riant:
-
---Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même.
-
-Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait
-pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant
-un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il
-cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il
-attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve.
-
---Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il.
-Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler
-telles qu’elles sont.
-
-Sa voix était émue. Il s’exaltait.
-
---Songe à cela, continuait-il. Nous verrons à nu des âmes humaines.
-Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre
-compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre,
-songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de
-notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen
-que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne
-connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le
-philosophe qui saura voir!
-
-J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il
-ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me
-cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré
-moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris.
-
-Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de
-ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je
-comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me
-prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les
-villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe.
-
---Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune.
-
-Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se
-mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les
-hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se
-disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Maurice, si j’étais
-près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de
-Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami
-parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que,
-presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je
-retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation
-héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il
-me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être
-profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi,
-près de moi.
-
-Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé,
-elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se
-grandir. Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans
-honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non,
-mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes,
-celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des
-mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas,
-la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri:
-
---Si tu meurs, j’en mourrai!
-
-On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri
-d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus
-d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir,
-Marthe avait toujours su éviter de me laisser voir la violence de son
-amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux
-mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon
-que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord?
-Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe?
-
-A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe,
-et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle
-n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à
-toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de
-m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait
-Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse; s’il prenait
-soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où
-nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si
-notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que
-sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous
-menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice.
-
-C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice
-n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel?
-N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement
-d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un
-beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les
-jours. Une souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs
-déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme,
-qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne
-vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de
-mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on
-sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne
-meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme
-et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le
-reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop.
-
---Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit.
-
-Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer.
-
- * * * * *
-
-Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune
-fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement
-sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à
-en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir,
-à la fin d’une soirée d’indécisions:
-
---Je vais me marier.
-
-Je ne m’y attendais pas.
-
---J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin?
-
-Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous,
-Maurice ne m’avait vanté son bonheur que rarement, et chaque fois
-brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de
-charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content
-leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est
-chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison
-deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre
-l’amitié de Maurice.
-
-Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer
-que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je
-n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait
-pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples,
-comme elle-même. Elle était charmante, enjouée avec une pointe de
-réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos
-causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour
-que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve
-qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin
-d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils
-étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je
-les gênais. Et n’est-ce pas assez?
-
-Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts,
-une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on
-préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon
-ami devait un bonheur réel et sûr. Mais elle se découvrit comme une
-amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et
-voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une
-confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût
-devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait.
-
---Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à
-ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et
-je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son
-temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je
-devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en
-flagrant délit de contradiction, de mensonge. Sans me l’avouer, elle me
-laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse.
-
-Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand,
-rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui
-faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son
-inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux
-mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se
-dérobait, lui, il m’annonça:
-
---L’adjudant est mort.
-
---L’adjudant?
-
---Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour
-une patrouille à peu près désespérée.
-
---Il cherchait la médaille? Pour satisfaire à l’orgueil de sa femme
-sans doute?
-
---Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis,
-par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et
-qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne
-pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre.
-
---Pauvre diable! murmurai-je.
-
-Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua:
-
---Imbécile!
-
-Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate.
-Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet.
-Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui
-attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que
-j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les
-boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas
-nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté.
-Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager?
-
-Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé.
-Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est
-aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la
-nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je
-ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails
-dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle,
-tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années
-sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache.
-
-Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et
-sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les
-grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans
-une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur
-le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci
-écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre
-façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres
-d’un amour et d’un bonheur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de
-cendres devant moi.
-
- * * * * *
-
-Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du
-moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée
-humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes.
-Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite
-ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je
-m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur
-de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et
-inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale
-balance. Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs
-joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin
-sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice.
-
-Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce
-que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de
-me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort.
-
-A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne
-comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois
-autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je
-n’avais même pas pu savoir, après cinq jours de tranchée et de combats,
-si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous
-avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos
-officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de
-ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux
-deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous
-épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me
-réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais
-prisonnier.
-
-Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit.
-
-Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y
-était point parvenu.
-
-Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort
-de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu
-par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la
-montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de
-Maurice,--une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait
-en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait
-bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté,
-déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de
-soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil
-à tel ou tel d’entre eux.
-
-Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me
-représentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais,
-je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête?
-Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter
-la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête...
-Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer.
-
-Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine.
-Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur
-m’attendait.
-
-Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de
-moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes.
-Le visage sur mon épaule, elle pleurait. Et nous n’avions pas dit un
-seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne
-pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été
-que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation
-m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de
-temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles
-paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles
-sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas
-des phrases.
-
---Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai.
-
-Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il
-valait mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon
-retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était
-utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux
-heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais.
-
---Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme
-je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre
-où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui
-ressemblait un peu à mon ami Maurice.
-
-Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour
-être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant moi,
-je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans
-regret, en plein amour, en plein bonheur?
-
- * * * * *
-
-Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec
-elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané
-qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si
-elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se
-tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire
-ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus
-tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un
-homme ne pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne
-pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu
-moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée
-devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour
-impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre.
-
-Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa
-blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus
-souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était
-probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y
-avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où
-puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs quand nous
-causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu
-d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique
-soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet
-de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur.
-
-J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et
-pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon
-ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais
-ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la
-révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il
-prenait peut-être conscience de sa splendeur, ou, si l’on préfère, d’un
-amour suspendu au milieu de son élan.
-
-Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas
-mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de
-Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui
-encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait
-laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé
-là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la
-porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu,
-je suivais Marthe dans son illusion.
-
-Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux
-militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8
-heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or
-qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent
-et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt
-francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté.
-
---Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce
-malheureux! disait-elle.
-
-Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir
-avec deux billets de cent francs, ou trois même.
-
-Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout
-était bien fini, nous ayons pu, Marthe et moi,--elle tout ardente
-d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,--nourrir encore quelque
-illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on
-le sait, vraisemblable.
-
-Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet,
-lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de
-m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement
-inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en
-fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où
-s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et
-ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au
-milieu de tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de
-frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière,
-un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées
-étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de
-Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort
-pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et
-Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai
-rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût
-jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me
-recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé
-pour le recevoir, comme jadis.
-
-Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe
-nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la
-plus vive ne peut résister.
-
-Marthe me dit:
-
---Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des
-cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens.
-Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi?
-
---Naturellement, répondis-je.
-
-Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa
-décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne
-l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et
-de quelle horrible façon! Et quels moments nous préparait la pauvre
-Marthe!
-
-Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le
-double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre
-qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à
-reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre
-au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière
-familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice
-derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous
-les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que
-notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais
-inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière familial, la
-présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au
-fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le
-commencement d’une douleur trop certaine.
-
-En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être
-cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité
-qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne
-suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour
-l’enterrement?
-
---Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout.
-
---Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui
-sais...
-
---Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte?
-
---Marthe, je vous en prie. Rappelez-vous qu’on l’a trouvé...
-
---Déchiqueté? Je veux le voir.
-
---Marthe!
-
---C’est mon droit, je suppose? Et vous ne prétendrez pas encore à le
-garder toujours tout pour vous?
-
-Je ne lui avais jamais entendu cette voix de colère.
-
---Marthe, vous êtes méchante, je ne mérite pas...
-
---Moi non plus, coupa-t-elle, je ne mérite pas. J’irai avec vous.
-
-Je m’inclinai.
-
-Hélas! ce que je prévoyais était au-dessous de ce qui fut.
-
-L’amitié que j’avais pour Maurice ne craint pas de se rappeler toutes
-les offenses qu’elle eut à subir au cours de cette inoubliable journée.
-Mais une pudeur me bride, si j’ai besoin d’en écrire le décompte. Pour
-le reste, je suis prêt à dire tout ce que je sais, tout ce qui peut
-éclairer, si faiblement que ce soit, le drame que je rapporte; mais pour
-ceci je demande la permission de choisir.
-
-Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour
-de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix
-blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée;
-il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont
-le pilon s’enfonce dans la terre molle, attendait les visiteurs. Deux
-soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le
-chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd
-cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir.
-
---Où est l’officier? dit le chauffeur.
-
---Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos
-autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure.
-
-Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils
-attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe,
-qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé
-des pompes funèbres dévissent le couvercle du cercueil dont la doublure
-de zinc capitonné soudain apparaît.
-
-Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent
-de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois.
-
-Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est
-pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement
-posée sur la caisse oblongue.
-
-J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces
-deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont
-le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à
-leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là que
-la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour
-nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle.
-
-Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux
-enfants se baissent.
-
---D’abord la tête! dit le gardien.
-
-Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se
-précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras.
-Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses
-mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil
-ouaté de satin.
-
-Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je
-fléchissais des genoux et que Marthe pesait démesurément dans mes bras.
-L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir.
-Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais,
-derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui
-transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec
-soin, les morceaux du squelette de mon ami.
-
---Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux.
-
-Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me
-contait à mi-voix:
-
---La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un
-sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on
-ouvre le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous
-parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur
-la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour
-reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas
-d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé
-en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la
-tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de
-trouver la bonne.
-
-J’abrège.
-
-Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis
-du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait
-que de la terre et un lambeau de drap bleu foncé. Je l’entraînai vers
-la route. Elle ne résista pas.
-
-Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand
-une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop
-tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut
-lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord
-une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait
-dit:
-
---La plaque d’identité.
-
-L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de
-Maurice.
-
-Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi
-dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les
-dents. Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle
-regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas
-pleurer de tout mon cœur.
-
- * * * * *
-
-Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920
-qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon
-ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui
-compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là
-que je date la mort de Maurice.
-
-On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant
-la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant de
-cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue
-du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une
-importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui
-sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger
-auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je
-fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que
-j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence,
-plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la
-soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous
-l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de
-revoir, comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix
-innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et
-mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré.
-
-Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre
-vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais
-seul au monde.
-
-Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée,
-je quittais Marthe chez elle,--une Marthe silencieuse, pâle, toute
-froide,--et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le
-lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je
-m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait:
-
---J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez.
-
-Et elle éclata en sanglots.
-
-Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans
-sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef.
-
-Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser
-de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui
-qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment
-pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de
-la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi
-inutile, quand Maurice était mort?
-
-En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou
-bien elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien
-elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner
-moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu
-que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas
-insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant.
-
-Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire:
-«Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui,
-laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible,
-pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez
-pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et
-j’estimais lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui
-dire.
-
-Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au
-moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un
-secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe,
-Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que
-vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être
-aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit
-tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas
-jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me
-promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je
-sentirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur
-meurtri de la malheureuse Marthe.
-
-Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au
-même point.
-
- * * * * *
-
-Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est
-rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé
-parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il
-a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun,
-et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai
-pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui
-m’occupèrent pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923.
-
-La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter.
-Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus
-pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire
-docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait
-offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire
-hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe
-Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous
-les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais
-ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je laisse
-religieusement un _Ingénu_ de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière
-fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos
-chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre
-qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de
-_l’Ingénu_, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11
-Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne
-les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en
-cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais:
-
-... _Il dit que Tristan est venu,_
- _Qu’il a bien longtemps attendu_
- _Pour épier et pour savoir_
- _Comment il la pourrait revoir;_
- _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_
- _Qu’il en sera de lui et d’elle_
- _Tout ainsi que du chèvrefeuille_
- _Qui noue au coudrier sa feuille._
- _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_
- _Et qu’il s’y est lacé et pris,_
- _Ensemble ils peuvent bien durer;_
- _Mais, si l’on veut les séparer,_
- _Le coudrier meurt promptement,_
- _Le chèvrefeuille mêmement._
- _«Belle amie, ainsi est de nous:_
- _Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»_
-
-Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent
-souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le
-moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout
-frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté?
-
-Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le
-lendemain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller
-sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de
-réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré
-nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette
-vie qu’était devenue la mienne sans Maurice.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-Me soupçonnera-t-on de n’avoir donné tant d’importance à de si petits
-événements et au récit minutieux d’une soirée entre mes soirées que pour
-préparer un coup de théâtre? Tout mon soin ne fut au contraire que
-d’échapper à ce soupçon. C’est que, parmi ces détails que j’ai rapportés
-et qui ne m’avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que
-le premier venu peut maintenant prévoir, j’ai choisi et classé ceux qui
-doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je
-crois que nul ne le sera. Je n’ai pas développé ces longs souvenirs
-pour le plaisir de mener le lecteur au fond d’une impasse. Ou bien, trop
-ému, je n’aurai pas su être assez habile, et l’on criera d’abord à
-l’invraisemblance.
-
-Mais on l’a deviné: le 12 Novembre 1923, je n’allai pas chez Marthe,
-comme je m’étais promis d’y aller.
-
-Je n’y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un
-coup de surprise. On l’a deviné: je revis l’homme à la barbe blonde que
-j’avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l’avenue de
-Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu’il vint me
-trouver chez moi.
-
-Et il n’eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves.
-Toutes les objections qui m’auraient retenu fondirent d’un seul coup.
-Cet homme, en qui j’avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice,
-je lui tendis les mains aussitôt: il était en effet, on l’a deviné, mon
-ami Maurice.
-
-Comment? Pourquoi? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je
-répétais seulement, stupide:
-
---Toi! Toi! Pas possible!
-
-Et d’autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de
-réponses.
-
-Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer.
-Il nous a fallu plus de temps que je n’en prends ici pour nous habituer
-à l’impossible situation que le retour impossible de Maurice créait.
-
-Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les
-mains, je le regardais.
-
---Toi! toi! disais-je.
-
-Il était à Paris depuis la veille.
-
---D’où viens-tu? D’Allemagne? Ils t’avaient gardé au secret comme ils en
-gardent encore sans doute?
-
-Il eut un geste vague qui éloignait mes hypothèses.
-
---Je te dirai, fit-il.
-
-J’attendais une confession chargée. Et je prononçais déjà le nom de
-Marthe.
-
---Marthe...
-
-Mais Maurice eut un autre geste qui m’arrêta.
-
---Je te dirai, fit-il encore.
-
-A procéder ainsi par demandes hâtives, je risquais évidemment
-d’embrouiller les explications de Maurice. Mieux valait, puisque le
-moment de stupeur était passé, laisser parler Maurice à loisir.
-
-Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de
-son manteau, les yeux fixés sur moi comme s’il voulait s’assurer que mon
-amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus
-embarrassé qu’à l’instant où il s’était présenté devant moi.
-
-Il regardait aussi autour de lui. Il constatait que rien n’avait changé
-de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d’embarras. Je
-pensais bien qu’il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me
-les révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air
-d’immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu’il hésitât.
-Plus qu’un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout
-notre passé commun d’avant la guerre.
-
---Tu n’ôtes pas ton manteau? lui dis-je.
-
-Il s’installa sur le divan, non pas en s’y allongeant tout de suite
-comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s’asseyant puis en
-s’étendant. Alors, et parce qu’il retrouvait ses vieilles habitudes, il
-prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors
-je le reconnus tel que je l’avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui
-ne m’était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics,
-son amitié de nos causeries d’autrefois. Mais était-ce vraiment le même
-homme que je retrouvais? De quelle aventure sortait-il?
-
-J’étais curieux de l’apprendre, curieux de tout savoir. Il m’avait, dès
-ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s’exécuta sans
-difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le
-plus exactement possible, ce qu’il me révéla. Et je m’abstiendrai de
-commenter, comme je m’abstins de l’interrompre, ou peu s’en faut.
-
- * * * * *
-
---«Par où commencer? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si
-simple néanmoins! C’est pour simplifier que je te prie de ne pas me
-poser de questions. Je les prévois toutes d’ailleurs. J’y répondrai,
-sois sans crainte. Je n’ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me
-revois, sois persuadé que je l’ai voulu. Je ne te cacherai donc rien.
-
-»Mon histoire, s’il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre.
-Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec
-une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la
-guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui
-n’en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l’est, car j’avais
-tant d’autres façons d’en sortir! Mais je n’ai pas réfléchi. Le coup de
-Verdun m’a détraqué, c’est certain. De pareils événements rendent fou,
-en grand comme en petit! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de
-m’absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j’aie pu faire
-et quoi que j’eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr
-que tu ne me reprocheras rien.
-
-»Rien? Si. Tu me reprocheras de t’avoir laissé si longtemps sans
-nouvelles. Tu me reprocheras d’avoir joué pour toi cette atroce comédie.
-Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi
-que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire,
-ou plutôt me laisser conduire jusqu’au bout. Je fus du reste aidé par
-les événements. Ne m’interromps pas, je t’en prie.
-
-»Verdun? Au moment de Verdun, je n’en pouvais plus. J’aurais commis
-n’importe quelle sottise avec plaisir. J’y serais mort avec plaisir.
-Avec plaisir, tu m’entends? Tu m’entends, mais tu ne comprends pas. Ah!
-comment pourrais-tu comprendre? Tu ne savais rien. Tu ne sais rien. Il
-faut que je reprenne de plus haut, de très haut, du jour où... Hélas,
-mon ami, il faut que je reprenne du jour où notre amitié ne fut plus ce
-qu’elle avait été.
-
-»Tu as nommé Marthe tout à l’heure. Le jour où je l’ai connue, ma vie
-s’est décidée. Ma vie et la tienne, ne dis pas non! Depuis ce jour, il y
-eut entre toi et moi un secret, un secret de plus en plus profond. Tu
-l’as respecté, toi, tu fus meilleur que moi-même et plus digne. Ton
-amitié se maintint au plus haut point. Moi, je m’accrochai de plus en
-plus à ce secret, et j’eus tort. Je n’éprouve aucune honte à te le
-déclarer.
-
-»On parle de l’amour? L’amour, oui. Tu l’ignorais, comme je l’ignorais.
-Tu l’ignores peut-être encore. Je souhaite que tu continues de
-l’ignorer. Il avilit, il envoûte, il écrase, il désagrège, il humilie,
-il ronge, il dissout. Cherche les termes les plus forts, n’aie pas peur
-des superlatifs, tu ne dépasseras pas la mesure. Evidemment, un homme
-doit être un homme. En principe et dans l’abstrait, rien de plus noble.
-Et l’amour n’excuse rien, je l’accorde, mais il explique à peu près
-tout. Nous chantions au bataillon une chanson assez brutale qui
-affirmait cette vérité de tout repos que, sans les femmes, nous serions
-tous des frères. Rappelle-toi comme nos camarades mettaient de la
-sauvagerie à marteler ce déplorable refrain! Les moins grossiers
-semblaient y trouver une vengeance. Etaient-ils donc tous si malheureux,
-ou sur le moment ou par le souvenir?
-
-»Te voilà bien étonné, mon ami. Tu n’aurais jamais cru que ton ami
-Maurice ne fût pas le plus heureux des hommes, n’est-ce pas? le plus
-heureux des maris, le plus heureux des amants? Je te le dis, je te le
-répète, tu ne savais pas. Tu vivais à côté de nous, en marge de nous
-plutôt, sans rien discerner de notre vie. C’est ma faute, je l’avoue.
-J’aurais dû ne pas fuir ton amitié, ne pas me détacher de toi.
-
-»Mais je ne dois pas exagérer non plus. Si j’ai d’abord gardé pour moi
-le délicieux secret de mon bonheur tout nouveau, je l’ai gardé surtout
-pour ne pas t’en éclabousser. Notre jeunesse studieuse, que nous
-considérions ensemble comme éternelle,--quand on est jeune on a de ces
-illusions,--je fus le premier à m’en échapper. Certes, cela se fit
-malgré moi, à mon insu si tu préfères. J’avais rencontré Marthe. Du
-coup, l’amour m’était découvert. Un monde insoupçonné s’ouvrait à mes
-yeux et à mon ardeur stupéfaite. Nos études, nos papiers, nos fiches,
-nos bouquins, tout ce qui nous semblait uniquement désirable et
-satisfaisant, tout m’apparut d’une vanité mortelle. Tant de poussière
-remuée me déconcerta. Mais parce que je croyais avoir mis la main sur
-une clef magique et sur la vérité, ou sur ce que je pris alors pour la
-vérité, devais-je te décourager, toi, qui n’avais pas rencontré une
-Marthe, toi qui ne tenais encore l’amour qu’un objet de discussions
-morales ou psychologiques, bonnes en soi, mais sans fondement peut-être?
-Ne devais-je pas me taire et te laisser tes illusions? N’était-ce pas
-assez que tu pusses souffrir d’avoir à poursuivre seul certaines
-recherches où nous nous étions ensemble engagés? N’était-ce pas assez
-que tu pusses souffrir d’apercevoir par toi-même ce qui chaque jour nous
-sépara davantage?
-
-»Tu ne m’aurais pas perdu, je ne me serais pas perdu, si je m’étais
-entiché d’une femme d’expérience, d’une amoureuse, car j’aurais pu me
-ressaisir plus vite et plus facilement. Ainsi tu comprendrais et
-j’aurais compris ma défaite. Une rouée m’aurait vaincu sans peine. Et
-moi comme toi. Des garçons qui ne vivent que dans l’absolu, même s’ils
-ne sont pas ignorants des réalités de l’amour, ils sont à la merci de la
-première passion qu’on leur impose. Le cas serait banal. Mais tel ne fut
-pas le mien.
-
-»Marthe n’était qu’une jeune fille, toute naïve, toute simple, toute
-franche. Une jeune fille, nous pensions tous deux, par préjugé, que cela
-n’existe que dans les romans de René Boylesve. Or, Marthe, jeune fille,
-venait vers moi avec sympathie. Rien de plus, apparemment. Il n’en
-fallait pas plus pour me soulever d’enthousiasme. En tirai-je de
-l’orgueil, comme tous les hommes en pareille occurrence? Là n’est pas la
-question. Mais il est certain qu’à me sentir le maître responsable de
-cette jeune fille sans défense qui attendait de moi son bonheur, je
-découvris plus vivement pour mon propre compte la joie d’aimer.
-
-»Il me répugne de te donner des précisions. Je ne t’en donnerai pas.
-L’important est que tu conçoives dans quel état d’allégresse j’ai passé
-les semaines de nos fiançailles et les premiers temps de mon mariage.
-
-»Excuse-moi, si j’osai renier alors l’idéal sévère de notre amitié. Une
-jeune fille qu’on aime et dont on se croit aimé, tu ne te représentes
-pas très bien comme elle transforme celui que sans malice elle
-s’attacha. En se remettant à lui, elle l’oblige. Moi qui aimai Marthe
-dès que je la vis, songe de quelle façon je l’aimai quand j’éprouvai,
-non seulement qu’elle était prête à m’aimer, mais qu’elle m’aimait!
-
-»Je crains, mon ami, de t’offusquer. Tu t’étais fait sans doute de mon
-bonheur de jeune marié une idée suffisamment décourageante. Mais toute
-ma vie a dépendu de ces heures de béatitude. C’est le seul terme qui
-convienne ici, et je ne veux pas te passer sous silence, malgré mon
-envie, ces heures uniques où j’eus conscience d’être un autre homme.
-
-»Rassure-toi. Si je m’attardais sur ce chapitre, ce ne serait que pour
-prolonger par des regrets stériles le souvenir de ces heures trop
-brèves. A quoi bon? Elles furent ce qu’elles furent, je ne les ravalerai
-pas, je serais ingrat. Elles furent belles, donc elles ne durèrent
-point.
-
-»Tu me regardes? Tu croyais qu’elles avaient duré? Tu croyais que
-j’avais été longtemps heureux? toujours? jusqu’au moment où je disparus
-tout à coup en pleins troubles de Verdun? Tu te trompais, mon ami. Tu te
-trompes. Heureux, je le fus, je ne le nie pas. Mais longtemps, non. Tu
-n’avais rien remarqué, naturellement. Comme je t’avais dissimulé mon
-bonheur, je t’ai dissimulé le reste. Tu ne connais que la fin du drame,
-la fin que je lui ai voulue. Elle n’est pas irréprochable, je te
-l’accorde. On la jugerait cruellement si on la connaissait. Mais toi
-seul la connais aujourd’hui. Toi et moi. Autant dire personne, ou une
-seule et même personne si tu préfères, n’est-il pas vrai? Et tu devines
-que mon bonheur fut bien précaire, pour que j’en vinsse à cette
-extrémité de disparaître, de quelque manière que ce fût.
-
-»Tu brûles de me demander quel fut le crime de Marthe. Attends un peu.
-Sache pourtant sans délai que Marthe ne fut coupable en rien. Est-ce ma
-faute alors? Je n’ose dire ni oui ni non, ou je devrais dire oui et non.
-En gros, je le confesse devant toi, mon ami, tout bien pesé, tout bien
-considéré, je m’étais embarqué dans une aventure trop grande pour moi.
-J’usai, probablement, toutes mes forces dès le début. Je tins tête avec
-avantage à la première flamme. Fut-elle trop haute? Me consuma-t-elle
-aussitôt? Je n’en disputerai pas.
-
-»A la vérité, je doute qu’un homme ordinaire, n’importe lequel, toi ou
-moi, puisse résister mieux que je ne résistai. L’amour aussi a sa cime.
-Quand on y est parvenu, on n’a plus qu’à redescendre: ne demeure pas qui
-veut sur la cime, qui n’est qu’un point géométrique tout idéal. Tant pis
-pour toi si tu parviens à la cime avant que ta compagne ait eu le temps
-de te suivre. Elle y arrive à son tour. Mais toi, où es-tu déjà?
-
-»Ne crois pas qu’avec de telles considérations, qui ne sont pas d’une
-originalité exagérée, je m’éloigne de ce qui t’intéresse. Tu avais un
-ami. Il disparaît en 1916. Tu le tiens mort. Tout le monde le tient
-mort. En 1923, brusquement, il reparaît, et, au lieu de t’expliquer par
-quel mystère il reparaît, il te parle de son mariage et se guinde à des
-propos vaguement philosophiques. Oui, le mystère de ma disparition n’est
-pas un mystère: en trois mots, tu serais au fait. C’est sans importance.
-L’essentiel est que tu saches pourquoi j’ai voulu disparaître. Et
-passe-moi ce que tu as pu prendre pour une digression: en me retrouvant
-chez toi, je me retrouve rajeuni de dix ans, et je cédais à notre chère
-manie de bavardage d’autrefois. Ecoute. Je vais te raconter tout.
-
-»Tu étais sûr que j’étais heureux. Bien. Je ne t’avais jamais rien dit.
-A tort ou à raison, n’importe. Maintenant je te dis que j’ai voulu
-disparaître parce que je n’étais pas heureux, ou parce que j’étais
-malheureux. Bien. Tout le mystère du drame gît là. Et il n’est pas très
-compliqué. Tu le mettras, si tu veux, sur le compte de ma faiblesse, tu
-jugeras peut-être que je fus lâche. Je te répète: n’importe. Je ne te
-demande pour l’instant que de comprendre.
-
-»Tu connais l’histoire de l’Apprenti Sorcier? C’est la mienne, mon
-pauvre ami. Très exactement. Tu ne comprends pas? Il faut donc que je te
-donne de ces précisions qu’il me répugnait tout à l’heure de donner? Il
-faut cependant que tu les entendes sans que j’insiste. J’éprouve une
-honte difficile au moment de te dévoiler le secret de ma vie conjugale.
-
-»A Sparte, tu le sais comme moi, il fut un temps que l’on enfermait les
-jeunes hommes et les jeunes filles dans une salle obscure où, au hasard,
-chaque jeune homme devait s’emparer d’une jeune fille pour l’épouser.
-Entre ces mariages d’allure symbolique et les mariages de notre époque,
-et de toutes les époques, il n’y a pas de différence sensible. Le bon
-sens populaire affirme que le mariage est une loterie. Heureux, dit-on,
-qui emmène dans sa maison une vraie jeune fille. Alors je fus heureux.
-Mais la connaissais-je, cette adorable Marthe à qui je dus de découvrir
-l’amour? En le lui découvrant de mon côté, je jouais avec des
-puissances terribles.
-
-»J’ai aimé Marthe entièrement, je n’ai pas honte de t’en faire l’aveu.
-Et mon ardeur fut d’autant plus vive que mon orgueil d’homme triomphait.
-Conquérir une âme neuve procure des voluptés incomparables. Mais une
-conquête a toujours ses limites. Toujours. Quel est le cancre qui ne se
-rappelle pas comment on dit en latin qu’un vainqueur est souvent conquis
-par le vaincu? Je préfère ne pas te dissimuler plus longtemps que ma
-victoire fut assez piteuse.
-
-»Marthe, en effet, éveillée par moi, eut vite rattrapé son maître, qui
-n’était pas un maître de premier ordre. Te dirai-je que j’en savourai
-davantage ma victoire? Tu n’en doutes pas. Timidités qui cèdent,
-assurance naissante, voilà des joies sans prix dont je me délectai.
-Sentir que la femme que tu aimes finit par s’accoutumer puis par
-s’attacher à toi, conçois-tu que tu puisses résister à cette ivresse?
-
-»Tu me regardes, tu es étonné que ce soit moi qui te parle ainsi, moi
-qui me perde en de tels enfantillages. Mais l’amour, sauf pour le couple
-qu’il enchante, a bien d’autres puérilités. Ceux qui aiment ne s’en
-aperçoivent pas, et d’ailleurs ils s’en soucieraient peu. Seul un amant
-qui eut quelque peine à s’imposer, comprendra que j’aie pu m’estimer le
-plus heureux des hommes le jour où je sentis Marthe enfin éprise.
-
-»Comment te représenterais-tu le sourire satisfait qu’elle eut, lorsque
-je lui fis une petite scène de jalousie pour la première fois? Rien ne
-flatte davantage une jeune femme qui n’a pas encore conscience de tout
-son empire. Et l’on s’en rend compte assez vite, car la jeune femme,
-flattée, et qui prend peu à peu goût à l’épreuve, ne tarde pas à
-susciter de nouvelles scènes de jalousie. Ce n’est que jeu, et jeu
-d’enfant, comme je te le disais tout à l’heure. Mais c’est un jeu qui
-risque de devenir dangereux. Certains hommes s’y rebutent.
-
-»Je m’empresse d’ajouter que je n’eus pas le loisir de remarquer la
-coquetterie de Marthe: je ne l’aurais plus aimée. Marthe cependant
-évoluait, s’assurait, devenait amoureuse. Jusqu’alors, elle ne m’avait
-apparemment que supporté, malgré toute sa gentillesse. Je n’ai pas la
-prétention de l’avoir subjuguée du jour au lendemain. Elle s’éleva vers
-moi de degré en degré. Ces amours ne sont pas les moins durables, ni les
-moins solides.
-
-»J’accuse peut-être à tort Marthe d’avoir fait la coquette avec moi pour
-tenir en haleine ma jalousie. Mais d’où vient que, renonçant en somme au
-beau rôle, elle se déclara soudain jalouse à son tour? Tu me répondras
-qu’elle m’aimait, que dès lors j’en possédais la certitude, et que ma
-victoire était complète. A mon tour, je pouvais et je devais être
-flatté. Mon amour et mon amour-propre recevaient une belle récompense.
-Nous étions tous deux sur le même plan, au même point. Nous formions un
-couple parfait, le couple parfait. Et tu vas prononcer le mot de
-bonheur.
-
-»Tout le monde parle de bonheur en pareil cas. Pour la plupart des
-hommes, en effet, qui sont loin de pouvoir se flatter à l’heure de leur
-mort d’avoir créé quelque chose, c’est dans le domaine de l’amour qu’ils
-ont l’illusion de créer. Laissons de côté, veux-tu, la question des
-enfants? Employer ici le verbe _créer_ serait abusif, j’entends toujours
-pour la plupart des hommes, à qui suffit largement le verbe _faire_.
-Laissons donc les enfants.
-
-»L’homme a surtout le désir et l’illusion de créer en face de la femme
-de sa vie. Il n’en est pas un qui accepte d’aimer une femme telle
-qu’elle est. Il nous faut une femme telle que nous la rêvons, telle que
-nous la voulons. Que pour nous plaire elle cherche à se transformer
-selon notre désir, à se renoncer, cela nous paraît tout naturel. Notre
-fatuité virile n’a pas de bornes. Si elle réussit, si la femme devient
-telle que nous la souhaitions,--et il ne nous soucie guère sur le moment
-des conséquences possibles de notre désir,--nous nous croyons aimés et
-nous parlons de bonheur. Nous avons créé notre bonheur.
-
-»Trop de romances ont bercé de rimes inévitables et de déprimantes
-mélodies le sang-froid des plus sages d’entre nous. Quand l’amour
-chante, et on ne peut pas dire autrement, car il chante, c’est triste
-mais c’est vrai, nous ne valons pas mieux que notre voisin.
-L’éducation, le rang, la fortune, l’intelligence, ne nous y attardons
-pas: ce ne sont que facteurs secondaires qui n’introduisent en amour que
-des nuances. Gratte la croûte, tu trouveras toujours le même homme: il
-n’est pas toujours digne d’admiration. Mais je reviens à Marthe.
-
-»Marthe donc, après les premières semaines dont je refuse de te dévoiler
-rien de plus, elle m’avait rejoint où je l’entraînais. Elle sentait
-qu’elle était tout pour moi. Elle le savait, et que je voulais que je
-fusse tout pour elle. J’avais joué gros jeu.
-
-»Tu connais comme moi que, déjà, avant la guerre, à l’imitation de tel
-et tel peuple étranger qui se croit plus civilisé que nous, un
-laisser-aller assez imprudent s’était glissé dans nos mœurs. Depuis,
-j’ai vu les étrangers chez eux, et je t’affirme que tous, je dis bien,
-tous, doivent s’incliner devant la vertu trop calomniée des femmes de
-notre pays. Mais, entre nous, nous pouvons nous l’avouer: nos femmes et
-nos jeunes filles ont, avec le XXᵉ siècle, affecté des allures qui sont
-inquiétantes si l’on ne s’en tient qu’aux apparences. Certaines ont crié
-trop haut: «Liberté, égalité, fraternité». Cette formule politique,
-appliquée inconsidérément en amour, causa quelque désarroi. Parmi les
-hommes, ce n’est pas étonnant. Parmi les femmes, ce fut plus grave.
-Elles furent surprises. Toutes n’approuvaient pas. Mais la crainte
-d’être une exception, cette éternelle crainte de ne pas être comme tout
-le monde, amena des extravagances. Bref, nous n’avions peut-être même
-pas besoin que la guerre vînt donner le coup de grâce, du moins pour un
-temps, car rien n’est durable ici-bas, à nos vieilles traditions
-féminines prêtes à s’évanouir. Et, bref encore, je ne t’apprends pas que
-dans certains milieux, il était et il est bienséant de sourire, quand on
-évoque par exemple cette lune défunte: la fidélité.
-
-»Note qu’en d’autres matières, la fidélité demeure respectable: on exige
-qu’un homme soit fidèle à sa patrie, à sa maison de commerce, à son
-patron ou à ses employés, voire à sa signature. Il n’y a qu’à son amour
-qu’un homme ou une femme a le droit de n’être pas fidèle. La loi l’y
-autorise, l’y aide: le divorce en est une preuve. Je sais que la
-question du divorce est plus complexe, mais passons. Je tenais seulement
-à situer ma petite aventure personnelle dans le cadre et l’atmosphère,
-comme on dit, qui furent les siens.
-
-»J’arrivais au mariage, moi, avec de la candeur, ou de l’audace, à ta
-guise. Malgré les exemples fâcheux que j’avais autour de moi, je
-prétendais me créer un amour et un ménage de vieille lune: je voulais
-que ma femme fût tout et toute pour moi, et que je fusse aussi tout et
-tout pour elle. C’était, je l’accorde, à la fois ambitieux et naïf,
-c’était balançoire, c’était coco, c’était... comment dit-on encore?
-Mais c’était ce que je voulais.
-
-»Ainsi la moitié du programme, celle qui me concerne, était d’emblée
-obtenue. Il ne me restait qu’à forcer ou simplement qu’à mériter
-l’adhésion de Marthe. Modestie mise à part, j’ai dû t’avouer que je fus
-heureux. J’eus un jour la joie de découvrir que, si j’étais jaloux,
-Marthe se révélait à son tour jalouse. Les premières heures
-d’éblouissement écoulées, elle prit conscience de l’amour, et du danger
-qu’elle avait peut-être couru en n’en prenant pas conscience plus tôt.
-Je n’avais plus rien à désirer.
-
-»Ai-je parlé trop vite? Tu ne peux pas comprendre. Tu ne me vois qu’à
-mon heure la plus belle. Mais je viens de t’ouvrir toute grande la
-porte du banal mystère. Il n’y a qu’un instant, je reprochais à Marthe
-sa coquetterie. C’était du bout des lèvres, pour la commodité du
-discours. Car je ne lui reproche rien, si j’ai dû jadis la fuir,
-exaspéré, à bout de force. Je pense aujourd’hui que moi seul fus
-coupable. Tu l’aurais été, tu le serais comme moi. Tu le seras
-peut-être, même après mon expérience, qui ne t’instruira pas. Quand on
-n’a plus rien à désirer, il est rare qu’on ne soit pas à deux doigts du
-dégoût.
-
-»Je vais trop loin et trop vite aussi. Ce dégoût, que je te dénonce avec
-si peu de précautions, je n’y suis arrivé que lentement, insensiblement
-presque. La vie quotidienne, pour qui eut la sottise ou l’imprudence de
-la rêver exceptionnelle, on dirait qu’elle sécrète un poison sournois
-qui la ronge sans qu’on s’en doute. Il serait vain de se retrancher
-derrière la fatalité, ou de s’égarer dans des considérations
-pessimistes. N’employons pas des mots démesurés, veux-tu? Nous sommes
-trop gourmands, voilà tout, mais nous le sommes. De là viennent nos
-déceptions. Il est vrai que, si nous avions des désirs plus modestes, la
-vie nous paraîtrait sans prix. N’épiloguons pas, je n’en finirais plus.
-Mettons que je fus trop gourmand quant à moi, et que j’eus, tolère
-l’expression, plus d’appétit que d’estomac.
-
-»Marthe s’était révélée jalouse. Je trouvai d’abord cela charmant. Je
-pris la chose en badinage. Marthe en effet n’avait aucune raison de se
-défier ou de me soupçonner. Depuis que je la connaissais, je t’affirme
-que je n’avais plus d’yeux que pour elle. Les autres femmes étaient
-autour de moi comme si elles n’existaient pas. Je pouvais les regarder,
-je ne les voyais point. Je te le dis et tu me crois. Marthe, elle, ne me
-crut pas. Elle, pareillement, d’abord, elle badinait, manœuvre naïve
-d’une jeune femme heureuse qui se plaît à soupeser son bonheur. Je
-t’épargne la comparaison de l’enfant qui s’émerveille devant un jouet
-nouveau. Elle serait fausse. Marthe, ayant découvert l’amour, cessait du
-même coup d’être une enfant.
-
-»Quoi qu’il en soit, Marthe, d’abord jalouse de façon délicieuse, le
-devint sérieusement, toujours sans motif. Si j’en fus d’abord touché, je
-ne tardai pas à en éprouver une espèce d’agacement. Je te l’avoue sans
-ambages. On supporte mal d’être suspecté quand on a la conscience
-tranquille. Une fois, deux fois, trois fois, on accepte, par vanité
-satisfaite. Mais, à la longue, la patience échappe. C’est absurde, je
-l’accorde; cependant, en matière d’amour, il faut éviter les petites
-erreurs: elles sont souvent plus grosses de conséquences que les
-grandes. Tel pardonne des fautes graves, qui se sentira blessé au plus
-profond par des riens.
-
-»Bref, tu as compris, il y eut une lézarde dans notre amour. Marthe
-fut-elle coupable? Aujourd’hui je répondrais: non. Elle agissait de
-bonne foi. La jalousie est une maladie sans pitié. Mais cette simple
-constatation, on ne peut la faire que du dehors, de loin, et de haut,
-quand on n’est pas en cause. Quand on est en cause, c’est une autre
-histoire. Le jaloux souffre, mais il torture. Trop heureux s’il ne lasse
-pas!
-
-»Maintenant tu as compris, tu sais tout: Marthe jalouse m’a épuisé. Le
-mot n’est pas trop fort. J’ai résisté le plus longtemps possible, car je
-l’aimais. Un jour, enfin, j’ai succombé, j’ai fui.
-
-»Voilà que tu me regardes avec le même regard. Je pensais que tu
-comprendrais, et tu as l’air de ne pas comprendre. Tu doutes évidemment
-que la jalousie de Marthe ait pu m’amener à une résolution aussi
-saugrenue. Je n’ai qu’une brève réponse à te faire: je ne te souhaite
-pas, mon cher ami, d’être aimé par une femme jalouse; et surtout je ne
-te souhaite pas d’aimer une femme jalouse. Ce que j’ai pu souffrir
-dépasse l’imagination.
-
-»Je ne chargerai pas Marthe, que j’ai tant aimée. Mais comment
-songerais-je sans amertume à ses exigences progressives? Timides au
-début, elles furent terribles pour finir. Ai-je besoin de te rappeler,
-car tu en eus assez de peine et je l’ai bien deviné, que Marthe jalouse
-chercha par tous les moyens à t’éloigner de nous? Ce qu’elle entreprit
-contre toi, elle l’entreprit contre les différentes personnes de notre
-entourage.
-
-»Jusqu’où elle put aller contre celles qu’elle pouvait craindre comme
-des rivales, je te laisse maître de le supposer. Elle se brouilla, sans
-explication, avec deux de ses amies d’enfance. J’admettais à la rigueur
-cette extrémité: les deux femmes étaient jolies. Et sur ce point nous
-serions mauvais arbitres. J’admettais, car j’avais été jaloux et je
-l’étais encore. J’admettais et j’admets.
-
-»J’admettais moins facilement qu’elle en vînt à m’imposer des scènes
-souvent cruelles, à cause d’indifférentes que j’avais eu le tort de
-regarder dans la rue ou au théâtre, ne fût-ce que machinalement. Une
-belle femme, mon Dieu! on peut la regarder sans penser à rien. Mais à la
-rigueur encore, j’aurais excusé Marthe, je le répète. Moi-même, plus
-d’une fois, j’ai éprouvé je ne sais quel malaise, en la voyant regarder
-un homme avec, me semblait-il, je ne sais quelle complaisance. Et tu
-diras qu’elle prouvait qu’elle m’aimait, en me prouvant ainsi qu’elle me
-voulait tout à elle. Soit. Je ne discute pas. Je te répète une fois de
-plus que j’admets. C’est peut-être moi qui lui avais donné le goût de la
-jalousie, quand je lui montrais que j’étais jaloux. L’apprenti sorcier
-n’a le droit d’accuser personne.
-
-»Cependant, et tu vas mieux comprendre, il me fut plus difficile
-d’accepter que Marthe essayât de me séparer de mes amis, et de toi
-principalement, mais des autres aussi, qui m’étaient moins chers. Je me
-rendis compte que, peu à peu, elle faisait le vide autour de nous. Il
-m’apparut qu’elle détestait tout ce qui n’était pas uniquement de nous,
-d’elle et de moi, tout ce que j’avais connu avant de la connaître, tout
-ce que j’avais aimé avant de l’aimer, mes travaux antérieurs, mes
-projets mêmes, ces pauvres recherches historiques et morales auxquelles
-j’avais cru que je consacrerais ma vie.
-
-»Oui, elle fut jalouse de mes livres, de mes papiers, de mes fiches. Le
-peu de temps que je lui dérobais à leur profit, elle le regrettait. Elle
-me marqua qu’elle le regrettait. Tu comprends mieux, n’est-ce pas, que
-j’aie pu m’effrayer du tour que prenait mon expérience? L’apprenti
-sorcier commençait à perdre la tête au milieu du désordre qu’il avait
-déchaîné.
-
-»Ces drames obscurs de l’amour, qui se jouent entre ce qu’on nomme des
-gens bien élevés, ils n’ont pas une couleur assez violente pour éveiller
-l’attention du monde. Ils ne sont au surplus possibles, avec ces
-nuances, que chez des oisifs. Je vivais de petites rentes avant la
-guerre. Sans être riche, j’avais une aisance qui me permettait de me
-livrer à mes travaux personnels sans autre souci. Tu le sais. Combien de
-fois n’ai-je pas envié ceux qui, par leur naissance, sont assujettis à
-un métier, à un emploi, à une occupation nécessaire! J’aurais échappé du
-moins en quelque manière à l’égoïsme de Marthe, qui devenait de plus en
-plus tyrannique.
-
-»Son égoïsme? Non. Son amour. C’est peut-être la même chose pour toi,
-comme pour beaucoup de gens. Pour moi, ce n’est pas la même chose.
-J’aurais échappé à l’égoïsme de Marthe. Mais à son amour j’étais
-attaché. Il était mon œuvre, elle était ma créature: par là je dépendais
-plus d’elle qu’elle ne dépendait de moi. Et puis, sans philosopher ou
-rhétoriquer davantage, j’aimais Marthe.
-
-»Tu parleras de lâcheté, ou bien tu ne sais pas ce que c’est que
-d’aimer. Comprends plutôt du même coup que je viens de te révéler
-pourquoi je n’ai jamais eu le courage de faire appel à ton amitié. Comme
-je t’avais par pudeur caché la joie profonde et nouvelle de mes belles
-heures, j’ai dû te cacher mon inquiétude, puis ma détresse. Je sentais
-que je m’aveulissais, j’aurais eu honte de te l’avouer, comme plus tôt
-j’aurais eu honte de te crier: «Aime donc aussi, toi, imbécile! Quitte
-tes bouquins, jette-toi dans la vie, aime!» Aujourd’hui, je n’ai plus
-aucune raison de te cacher rien, pas même que j’ai beaucoup souffert en
-silence, et beaucoup souffert de mon silence. Crois-tu que je n’aie pas
-serré les poings plus d’une fois, quand des amis, et toi le premier,
-parliez tranquillement du bonheur de cette chère Marthe et de ce cher
-Maurice? Si vous aviez su... Si vous aviez su que j’étais l’esclave, et
-l’esclave conscient, de ce fameux bonheur, qui de vous eût envié ma
-place?
-
-»Après avoir eu l’illusion de dominer, il est déroutant de sentir qu’on
-ne s’appartient plus. Je te résume ma passion, car c’en fut une. Les
-mille petits faits que je pourrais t’énumérer, ne t’instruiraient pas
-davantage. Que t’apprendrais-je de plus en te disant, par exemple, que,
-certains jours, j’avais l’impression que je n’étais pas libre de garder
-pour moi la moindre de mes pensées?--«A quoi penses-tu?» L’ai-je
-entendue assez souvent, cette question pleine de sollicitude ou de
-tendresse, qui finissait par m’exaspérer!
-
-»M’objecteras-tu que je n’avais qu’à rompre? Ou peut-être qu’à
-manifester à Marthe mon désir intransigeant de mener une vie moins
-tendue? Mais, pour rompre, il aurait fallu que j’eusse cessé d’aimer
-Marthe. Sans doute, je ne l’aimais plus avec la même ardeur: elle
-abusait de moi, volontairement ou non, et cela suffisait à me modérer.
-Le _tu ne m’aimes pas, je t’aime_ et le _tu m’aimes, je ne t’aime pas_,
-ce jeu classique de la balance est bon partout et toujours. Mais, dans
-mes moments de plus grande impatience, je devais m’avouer que j’aimais
-encore Marthe, cette Marthe amoureuse que j’avais créée. Et quant à
-l’avertir du péril où elle poussait notre amour, sois bien persuadé que
-je l’ai tenté de toutes les façons.
-
-»Moi aussi je lui ai infligé des scènes désastreuses, d’où nous sortions
-penauds, confus, brisés presque, mais prêts à nous réconcilier, ou déjà
-réconciliés avec des promesses irrécusables. Hélas! les promesses
-n’étaient que des promesses. Quand j’y réfléchissais de sang-froid, la
-situation me semblait être sans issue. Nous vivions constamment dans une
-atmosphère d’orage. Et qui pourrait annoncer que le nuage crèvera ou que
-nous en serons quittes pour la menace?
-
-»Tu as compris, maintenant, n’est-ce pas? Tu comprends que j’aie
-accueilli l’ordre de mobilisation du 2 août 1914 avec un soupir de
-soulagement. Je partais, donc j’espérais que je serais sauvé. Je pouvais
-tout espérer, soit de la mort, que je ne demandais du reste point, car
-elle n’est qu’un pis-aller et elle coupe sans conclure, soit plutôt de
-la séparation, de l’éloignement obligatoire, du régime nouveau qu’allait
-subir notre amour. J’étais sûr de moi, calme, et j’attendais beaucoup
-de l’épreuve pour Marthe.
-
-»S’il est vrai que plus d’un homme, las de vivre, soit allé vers la
-guerre comme à un suicide licite et qu’on ignorerait, j’y suis allé,
-moi, comme à une délivrance. Pour moi-même, j’emportais la foi dans une
-victoire sur moi-même; je présumais que, loin de Marthe, loin du
-sortilège de son amour exigeant, je me reprendrais et redeviendrais
-maître de mes sentiments énervés. Et pour Marthe, pour Marthe surtout,
-je comptais qu’avec des soucis d’un autre ordre elle aurait le temps de
-s’apaiser et de se dégager de cette constante jalousie qui empoisonnait
-notre union.
-
-»Oui, tu me diras:--«Et tu n’as pas prévu que ton bel espoir pourrait
-ne pas se réaliser du tout?» Je te demande pardon, j’y ai songé. Et si
-je suis parti avec un grand espoir, je n’en suis pas moins parti avec
-une crainte aussi grande. C’est sous cette double influence que j’ai
-traîné mon sac et mon fusil sur les routes encombrées de l’été de 1914.
-Marches, contre-marches, combats, patrouilles, la retraite, la
-poursuite, l’épique pagaille de nos trois premiers mois, la faim, la
-soif, la fatigue, l’envie de dormir,--te rappelles-tu comme nous avions
-envie de dormir, de dormir n’importe où, dans un fossé boueux, sous les
-roues des longs convois d’artillerie aux chevaux harassés, malgré nos
-chefs, et malgré l’ennemi qui nous chassait ou qu’il fallait
-chasser?--tant d’événements en si peu de jours ont relégué au second
-plan mes minces préoccupations personnelles. N’est-ce point par des
-soldats qui ne se tenaient plus debout que la bataille de la Marne a été
-gagnée? Puisque j’étais de ceux-là, à côté de toi, tu sais bien que pas
-un de nous n’avait même plus la force de penser. Je n’avouerai jamais à
-Marthe que, pendant ces jours, elle n’a pas pesé beaucoup dans ma tête.
-Mais, lorsque je pus enfin m’interroger, si j’eus un plaisir très doux à
-évoquer son image chérie en me réjouissant de n’être pas tombé, j’eus la
-satisfaction de constater que je la chérissais avec quiétude.
-
-»Et Marthe? Je n’avais pas reçu toutes les lettres qu’elle m’avait
-écrites. Celles que je reçus me seraient parvenues trop tard si elles
-avaient exigé des réponses immédiates. Mais elles n’étaient que ce que
-furent des milliers de lettres d’épouses ou d’amantes au début de la
-guerre: le chagrin de Marthe pliait sous une peine moins égoïste. Je pus
-croire que nous étions sauvés, que l’horrible catastrophe allait du
-moins permettre à deux êtres, des plus infimes, de retrouver l’équilibre
-et le bonheur véritable qu’ils avaient perdu.
-
-»Tu devines que mon illusion fut de courte durée. A quoi bon t’exposer
-les détails du progrès de ce mal qui semblait être en nous
-inexorablement?
-
-»Dès janvier 1915, alors que nous piétinions dans les tranchées, Marthe
-ne m’écrivait que des lettres d’une violence décourageante. J’imagine
-volontiers que les défaitistes les plus ardents ne durent une sérieuse
-part de leur ardeur qu’aux menées d’une femme ou d’une maîtresse
-désespérée. Néanmoins le résultat qu’obtint Marthe fut bien différent:
-plus elle criait vers moi, plus elle me séparait d’elle. L’aveuglement
-ou l’indulgence que mon amour m’avait laissés, peu à peu cédèrent. Je
-vis plus nettement que jamais jusqu’où j’avais accepté de descendre. Je
-le vis et je fus consterné. Mais que pouvais-je faire? Remontrer à
-Marthe qu’elle s’égarait? Ce fut inutile, ce fut comme si je ne
-répondais rien à ses lettres. Elle continuait son même monologue sans
-pitié.
-
-»Je connus alors que nous étions au fond d’une impasse.
-
-»Rompre? Mais pour quel motif? Parce que Marthe m’aimait avec trop
-d’impétuosité? J’aurais eu honte de le reconnaître, et honte de moi
-aussi. Je me condamnai à subir passivement ma défaite. Cette morne
-sujétion dont j’avais été l’artisan, m’obligeait. Je devins taciturne.
-Tu l’avais remarqué, sans doute, et je souffris parce que je sentais que
-tu l’avais remarqué et parce que je ne pouvais rien te dire. Ne
-devais-je pas en effet accuser Marthe, si je t’ouvrais mon secret? Or
-Marthe n’était pas coupable. Et puis ces choses, vraiment, on ne peut
-pas les dire, même à son meilleur ami, sans être un goujat. Tout
-désemparé que j’étais au milieu des misères de nos tranchées, je me
-condamnai à garder mon silence. Je te prie de croire que ce ne fut pas
-avec plaisir. Et j’attendis.
-
-»J’attendis. J’attendais. Quoi? Je ne sais pas. La guerre s’éternisait.
-La paix semblait rejetée vers un avenir incertain. Les moins pessimistes
-des combattants supputaient naïvement,--et de quelle pitoyable
-naïveté!--que, plus les semaines succédaient aux semaines, plus ils
-avaient des chances de ne pas sortir indemnes de leur enfer. Les espoirs
-se faisaient timides. En vérité, tu ne le nieras pas, la plupart d’entre
-nous avaient l’air de se survivre malgré eux. Au fond, on ne
-s’expliquait pas pourquoi l’on n’était pas mort, quand on avait vu
-mourir tant de camarades autour de soi. On ne s’étonnait plus de rien.
-On était en quelque sorte anesthésié. Vivre, mourir, on n’était pas bien
-sûr que ces mots eussent un sens raisonnable.
-
-»Dans mes moments de lucidité, je n’avais qu’un espoir: d’arriver à
-l’indifférence. Alors j’aurais eu peut-être le courage de m’évader, de
-me sauver, de rendre à Marthe sa liberté, selon l’expression courante,
-ce qui signifie: reprendre la mienne. Loin du sortilège de Marthe
-présente, loin de ses récriminations, de ses plaintes, de ses reproches,
-de ses larmes, je pouvais former cet espoir. Il me semblait déjà
-quelquefois que j’étais sur le bon chemin: j’avais ainsi la force de
-laisser dans ma poche, pendant des heures, sans la décacheter, une
-lettre de Marthe; je commençais à ne plus avoir la trouble curiosité de
-ses véhémences. Je commençais...
-
-»Hélas! J’entends encore toute mon escouade, et toi, qui me félicitiez,
-lorsque je reçus au bras cette blessure en séton que chaque fantassin a
-rêvé de recevoir. J’en fus sur-le-champ plus navré que si elle eût été
-mortelle. Avais-je le pressentiment de ce qu’elle me vaudrait? Elle me
-venait trop tôt. Je n’étais pas prêt à faire face à ce qu’elle me
-réservait. Je n’étais pas prêt à revoir Marthe.
-
-»Je ne me trompais pas. Tout le lent ouvrage de dix mois de séparation
-s’effondra dès que je la revis. Et quelle était-elle? Permets-moi de me
-taire mon ami. Toi-même qui, peu de temps après, pus la revoir aussi,
-et plusieurs fois, lorsque c’était à ton tour d’aller en permission, tu
-as observé qu’elle était changée, et je me rappelle avec quelle joie tu
-me rapportais les inquiétudes et donc la tendresse franche de Marthe.
-Alors qu’elle t’avait toujours tenu à l’écart de nous, elle s’était mise
-à se confier à toi. Tu ne la reconnaissais plus, ne dis pas non. Et ne
-dis pas davantage que tu compris que j’accueillisse sans enthousiasme ce
-que tu pensais me ramener de réconfort. Maintenant tu comprends. Car
-moi, dans tes propos, je reconnaissais la Marthe qui ne changeait pas.
-Qui ne changeait pas? Qui au contraire s’enfonçait de plus en plus dans
-l’impasse de la jalousie.
-
-»Epargne-moi la peine de te préciser les effets de sa jalousie. Je
-serais obligé de t’avouer que je perdis patience en mainte occasion et
-que je ne sus pas toujours me défendre sans aigreur. Il n’y a rien de si
-laid qu’une dispute d’amants. Et nul pardon n’en fait rien oublier.
-Laisse-moi jeter sur les nôtres le manteau de Noé. Admets seulement, non
-pas pour m’absoudre, mais pour ne pas m’accabler trop vite, que j’aie eu
-des raisons de me révolter. Toi qui vivais à côté de moi avant mon
-mariage et qui sais si j’étais homme à courir de femme en femme, toi qui
-vécus à côté de moi dans la tranchée, ou dans ces sinistres villages de
-l’arrière où l’on nous envoyait au repos, et qui sais si j’eus plus que
-toi d’autre envie ou d’autre besoin que de ce repos qu’on nous
-octroyait avec tant d’avarice, dis-moi si je fus sans excuse de hausser
-les épaules ou de me décourager à la fin, quand Marthe s’obstinait à
-douter que je lui fusse fidèle?
-
-»Mais je ne veux pas plaider ma cause. Je veux t’exposer les faits. Tu
-jugeras ensuite, s’il te plaît de juger. C’est autre chose que je te
-demande. Je n’insisterai d’ailleurs pas plus longtemps. Je t’en ai dit
-assez déjà, je t’ai dessiné d’un gros trait la courbe de mon aventure.
-Tu as vu mon bonheur s’élever, s’affermir, s’affirmer, croître encore,
-monter presque à la verticale, puis hésiter, et tu as vu la ligne
-magnifique devenir tremblante, indécise, s’infléchir, redescendre
-lentement, avec les mêmes hésitations, mais redescendre malgré moi. En
-même temps, tu as vu la ligne de Marthe bien différente: elle ne
-commença pas de s’élever si tôt que la mienne, ni avec tant de
-hardiesse; mais elle s’est élevée régulièrement, pour couper la mienne
-et continuer son ascension irrésistible, quand la mienne redescendait.
-Voilà ce que tu as vu, alors que tu te représentais nos deux lignes, je
-le parierais, comme deux parallèles d’une sérénité parfaite. Tant il est
-vrai qu’il est malaisé de connaître ceux que nous croyons connaître le
-mieux.
-
-»Quel dénouement pouvait avoir une si désolante et piteuse aventure? Un
-dénouement piteux, sans contredit. Sur la pente où je glissais, rien
-n’était capable de m’arrêter. Marthe semblait me pousser aux épaules.
-Le peu de jours que je passai près d’elle, soit pendant la
-convalescence, du reste brève, de ma première blessure, soit pendant mes
-permissions, Marthe en fit pour moi des jours accablants. Cette détente
-que, par définition, le soldat permissionnaire devait trouver chez lui,
-loin de la zone infernale, cette joie que nous avions tous en principe
-d’échapper pour quelques heures à nos misères du front, Marthe me les
-empoisonna. J’étais à elle, tout à elle, rien qu’à elle, elle entendait
-me garder tout pour elle, rien que pour elle. Elle épiait mes gestes,
-mes regards, mes réponses, me tenait en servitude constante, me
-harcelait de questions, m’empêchait de sortir ou ne me quittait pas, et,
-si par hasard je me taisais, elle m’arrachait à ma distraction par son
-habituel:--«A quoi penses-tu?» Mais elle y mettait une âpreté sans
-merci. Et je rejoignais le bataillon, où la vie n’était pas drôle, comme
-j’aurais gagné un refuge.
-
-»C’est affreux, ce que je te dis là. Je le sais. Mais songe que, pendant
-toute une année de guerre, durant toute une année de corvées
-humiliantes, d’insomnies, de crasse, de mauvaise nourriture, de pluie et
-de boue, de soleil et de sueur, de résignations quotidiennes, et
-d’incessants dangers dont je ne parle pas, durant toute une année où je
-sentais que je m’épuisais physiquement, j’ai porté en secret cette
-douleur d’être le jouet d’un amour qui me dominait à jamais.
-
-»Le dénouement fut piteux, oui. Est-ce ma faute si nul obus ou nulle
-balle ne m’a tué? Je n’ai rien fait pour me soustraire à la mort. Elle
-eût tout achevé dans ce qu’on est convenu d’appeler de la gloire. Marthe
-m’aurait pleuré. Sous ses voiles de deuil, elle n’aurait pas su si je ne
-l’aurais pas maudite en tombant. Tant d’autres sont tombés qui
-n’aspiraient qu’à vivre!
-
-»Même à Verdun, où, dès la première heure, on eut l’impression qu’un
-formidable charnier se préparait pour les deux armées au face à face,
-quelle que fût la victorieuse, j’ai eu l’impression, moi, que j’y
-deviendrais fou peut-être, mais que je n’y mourrais pas. Les camarades
-s’écroulaient autour de moi sous les 105 et les 210. Nous nous
-battions, tu te rappelles? sans artillerie contre une artillerie
-enragée. Nos officiers avaient l’ordre de ne reculer sous aucun
-prétexte. Et quel désarroi! Il neigeait. Pour manger, il fallait ouvrir
-les havresacs des morts, afin d’y dérober les boîtes de conserves qui
-s’y trouvaient. Nous n’avions ni outils, ni fusées, ni grenades, et nos
-cartouches diminuaient. Mais tu sais tout cela comme moi.
-
-»Le 8 mars, vers cinq heures du soir, à l’artillerie allemande qui nous
-écrasait méthodiquement, se joignit une batterie de 155 française. Les
-malheureux qu’elle atteignait brûlaient avec une odeur atroce. Nous
-n’avions aucun moyen de signaler à l’arrière notre situation. Les
-chasseurs, accroupis et claquant des dents, n’attendaient plus que
-l’obus allemand ou français qui mettrait fin à leur angoisse. Vainement
-huit coureurs furent envoyés vers le P. C. du chef de bataillon.
-
-»A minuit, comme je causais avec le lieutenant de notre mort plus que
-probable, un être humain,--je ne peux pas dire autre chose,--sauta près
-de nous dans la tranchée. Il haletait.--«Le lieutenant!» fit-il. Il tira
-de la coiffe de son casque un billet, le tendit à l’officier, tira de sa
-musette un petit paquet de lettres, et s’affaissa. Je n’eus que le temps
-de ramasser le paquet de lettres.--«Encore un, dit le lieutenant. Pauvre
-gosse!» Mais, à la lueur voilée d’une lampe de poche, il lisait le
-billet.--«Voyez, me dit-il, ce que répond le commandant. Je lui avais
-demandé, la nuit dernière, de nous envoyer du renfort.» Le commandant
-lui répondait: «Vous aurez toujours assez de monde pour accomplir votre
-mission.»--«C’est simple, n’est-ce pas? dit sans aigreur le lieutenant.
-Puisqu’il en est ainsi, vous allez partir immédiatement. Vous irez
-trouver le chef de bataillon, le général, qui vous voudrez, mais trouvez
-quelqu’un qui fasse taire cette batterie de 155 qui nous assassine. Et
-quand ce sera fait, eh bien! allez où vous voudrez, perdez-vous, peu
-m’importe, mais ne revenez pas ici: ce serait idiot et parfaitement
-inutile. Adieu!» Et il me serra la main.
-
-»Interdit, je doutai si je ne rêvais pas. Mais je ne rêvais
-pas.--«Qu’attendez-vous? dit le lieutenant. Filez au plus tôt et
-laissez-moi le paquet de lettres. Il y en a peut-être pour moi dans le
-nombre. Au fait, pour vous aussi, peut-être. Regardez donc, prenez, et
-je le répète: filez.» J’obéis. Il y avait pour moi une lettre de Marthe.
-Je l’empochai, et je sautai hors de la tranchée, par le parados.
-
-»A ce moment-là, je n’avais plus aucune envie de mourir. On venait de me
-faire grâce: je n’aspirais qu’à vivre, qu’à fuir. Où et comment? Tu
-penses bien qu’il ne m’en souciait pas. Je quittais ce tombeau du bois
-Albain près de se fermer sur moi. Je n’en demandais pas davantage. Je
-courais, je glissais dans la neige, je me dirigeais vaguement vers
-Thiaumont, où notre chef de bataillon devait être. Je buttais contre
-des cadavres, je me relevais, j’avais la fièvre. J’ai eu, cette nuit-là,
-conscience de ce que peut être la folie quand elle s’empare d’un homme.
-
-»Passons, veux-tu? Tu comprends sans peine que je n’aie trouvé ni ferme
-de Thiaumont, ni commandant, que je n’aie même pas trouvé le village à
-moitié détruit de Fleury, et qu’après avoir erré Dieu sait où, pendant
-Dieu sait combien de temps, je me sois tout à coup étonné de trouver
-comme par enchantement une entrée du fort de Souville. Elle était
-encombrée de corps serrés les uns contre les autres. Il me fallut les
-enjamber tant bien que mal dans une pénombre où l’air était
-irrespirable. Je marchais malgré moi sur un pied, je heurtais une
-épaule. Un des dormeurs, à mon contact, sacra. J’aperçus trois étoiles
-de métal à sa manche. Enfin un capitaine d’état-major, sur lequel
-j’avais failli m’étaler de mon long, se réveilla et reçut, non sans
-grogner, l’appel au secours que j’apportais. Ma mission était terminée.
-Alors je respirai.
-
-»Les téléphonistes du général m’offrirent un quart de vin. J’en aurais
-bu un litre. Je m’acagnardai dans un coin de leur réduit; il y faisait
-chaud, très chaud; pris de torpeur, j’y serais demeuré avec une joie que
-pas un homme ne pourra concevoir, s’il n’a pas été fantassin durant la
-dernière guerre. Mais je ne pouvais y faire qu’une courte halte. Libre à
-moi de me reposer mieux ailleurs ensuite. Cependant j’avais le droit de
-souffler un peu. La tête légère, me semblait-il, comme une balle de
-sureau, les paupières de plomb, la bouche amère, les membres gourds,
-j’allumai une cigarette pour ne pas m’endormir. Puis je décachetai la
-lettre de Marthe, pour le même motif, sans aucune curiosité. Et puis, et
-puis j’aime mieux te le dire franchement: je ne lus pas la lettre de
-Marthe, je la remis dans ma poche, et, tout harassé, et cinglé à la fois
-par la résolution que je prenais, je me levai, je sortis du fort. Une
-ardeur soudaine m’animait. Fuir! fuir! Fuir tout, la guerre et Marthe,
-me sauver de ces deux enfers, m’évader, être libre, libre! Et je me
-remis à courir, tournant le dos à Douaumont, où mes camarades et
-toi-même agonisiez misérablement.
-
-»Dès lors, tout fut plus facile que tu ne pourrais l’imaginer. Le hasard
-me servit, puis le désordre né de l’affaire de Verdun. Deux
-brancardiers, qui transportaient sur une civière un sergent de notre
-bataillon, étaient arrêtés à l’entrée du Bois des Hospices. Je
-m’informais du nom du camarade blessé, quand un fracas brusque me coupa
-la parole. Jeté à terre par l’éclatement d’un obus, j’étais encore une
-fois indemne. Mais des deux brancardiers et du blessé, il ne restait que
-trois cadavres.
-
-»Une force irrésistible me poussait. Le sergent et la civière formaient
-une horrible bouillie. Je dépouillai le mort de ses papiers, de son
-porte-monnaie, de ses deux plaques d’identité; j’accrochai à son
-poignet intact ma petite plaque d’identité en or; je posai l’autre, la
-réglementaire, près de sa tête méconnaissable; je glissai dans les
-poches de sa capote ensanglantée mon carnet, ma bourse, ma montre, mon
-portefeuille, d’où j’eus soin de prélever assez d’argent pour gagner le
-plus rapidement possible la Suisse.
-
-»Tu vois que, dans ma fièvre, je gardais une singulière lucidité
-d’esprit. Grâce à l’une, je pus mener à bonne fin ma résolution. Grâce à
-l’autre, je n’eus pas le loisir d’observer que je commettais une action
-monstrueuse. Tu vois donc aussi que je me juge maintenant sans
-indulgence.
-
-»Le reste est à peu près dépourvu d’intérêt. Pour tout le monde, depuis
-le mois de mars 1916, je suis mort. Toi seul sais à présent la vérité.
-Elle n’est pas belle. J’arrive de New-York. J’ai débarqué à la gare
-Saint-Lazare hier matin, dimanche, 11 novembre 1923. Je ne suis revenu
-que pour te revoir d’abord. Je t’ai rencontré hier dans l’avenue de
-Wagram. Je t’ai reconnu sans peine. Malgré ma barbe, tu m’as reconnu.
-Mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter tout de suite. J’avais
-délibéré de ne t’affronter qu’aujourd’hui.»
-
- * * * * *
-
-Mon ami se tut.
-
-J’ai transcrit à peu près exactement sa confession. Mais ce que je n’ai
-pas su rendre, c’est le son de sa voix et la chaleur de ses aveux. Après
-tant d’années, Maurice conservait intacts les souvenirs de sa passion.
-Je n’avais pas à le juger, je constatais seulement que sa passion avait
-dû être plus profonde qu’il ne voulait le donner à entendre. Cet homme,
-qui avait certainement beaucoup souffert, il souffrait certainement
-encore.
-
-Pourquoi revenait-il après tant d’années d’absence? Pourquoi revenait-il
-si tard? Et, s’il m’avait dit tout, me l’avait-il dit sans
-arrière-pensée? Ces questions que je me posais, tandis qu’il achevait
-l’effroyable récit de sa nuit de Verdun, je ne les lui aurais pourtant
-pas posées tout de suite. Je retrouvais l’ami de ma jeunesse, je le
-retrouvais parce qu’il revenait, il ne revenait sans doute pas pour
-redisparaître le jour même. Nous renouerions notre amitié au point où
-elle s’était rompue, et nous aurions assez de loisir devant nous pour
-mettre ou remettre toutes choses au point. Car je brûlais de poser bien
-d’autres questions à Maurice.
-
-Il s’était levé. Devinant son dessein, je lui tendis les bras. Il
-appliqua ses mains sur mes épaules, lourdement, affectueusement.
-
- * * * * *
-
---«Mon pauvre ami, fit-il, tu es resté fidèle à nos bouquins? Tu as
-toujours notre conviction de jadis, que la vie est bête? Nous la
-tenions des auteurs que nous avions lus. Mais je te dis qu’elle est
-encore plus bête. Je te le dis et c’est vrai. Regarde-nous. Ne vois-tu
-pas ce que mon retour a de tragique et de grotesque? Ne sens-tu pas,
-comme moi, que nous sommes gênés de nous retrouver face à face, toi et
-moi, malgré cette vieille affection qui nous attachait autrefois l’un à
-l’autre de telle sorte que chacun de nous était persuadé qu’il ne
-pourrait pas vivre sans l’autre? Quelle misère! Tu me croyais mort
-depuis sept ans, et tu avais arrangé ta vie de façon qu’elle te fût
-supportable sans moi. Et moi-même, j’avais pu présumer auparavant que je
-m’arrangerais une vie merveilleuse avec Marthe, sans toi. Morne misère!
-
-»Cependant, si tu as pu éviter les pièges de l’amour où le plus malin
-s’empêtre, et si tu veux néanmoins me juger, observe, je te prie, que ce
-n’est point seulement pour la question d’amour que je me suis affolé
-jusqu’à commettre ce que tu sais. Ou plutôt observe que la question
-d’amour, qui te paraîtrait sans doute minime, entraînait toute mon
-existence vers une déroute totale. Marthe, ma chère Marthe, m’avait à
-son profit accaparé. Voilà ce qui m’effrayait, car je ne me sentais pas
-capable, n’étant pas cruel ou l’étant moins que jamais à cause de la
-guerre, de remonter le courant et de retourner la situation à mon
-profit. Je te prie donc de tenir compte de cela.
-
-»Non, laisse-moi parler encore. Je ne t’ai pas dit tout. Je te dois ces
-explications depuis trop longtemps. Et puis, ce passé que déjà ta main
-efface généreusement, parce que tu es toujours l’ami de toujours, il ne
-faut pas l’abolir si vite. Ce passé n’est pas assez loin de nous. Assez
-loin?
-
-»Ecoute. Je préfère me délivrer de ce poids qui m’étouffe depuis que je
-suis entré chez toi. Je me suis guindé tant que j’ai pu, j’ai même
-essayé d’arrondir des phrases par moment: c’est que je n’étais pas
-maître de moi comme j’aurais voulu l’être, et que je craignais de me
-trahir. Il convenait de t’apprendre d’abord pourquoi je n’ai pas pu ne
-pas saisir l’occasion presque désespérée de mon salut quand elle
-s’offrit, un jour de faiblesse et de fièvre. Ne t’avouais-je pas ainsi,
-quoique de biais, l’amour malheureux que je portais au plus profond de
-moi? Mais à la façon dont je t’ai fait cet aveu, n’as-tu pas compris du
-moins que je ne gardais pas rancune à Marthe?
-
-»Assurément. Si, après tant d’années, j’étais revenu vers toi comme un
-homme qui a tout oublié,--tu entends? je dis: tout oublié, et donc que
-j’ai été heureux,--ou si je ne revenais qu’avec le souvenir de mes
-heures les plus mauvaises, t’aurais-je parlé de Marthe avec tant de
-précautions? Le cas est bien banal du monsieur que sa femme excède. Si
-tel était le mien, je n’aurais pas eu de peine à trouver des mots pour
-accabler Marthe devant toi. La comédie de tous les temps et de tous les
-peuples a épuisé ses traits sur les personnages que nous aurions pu
-être. Mais il en va de nous autrement. Je connais la part de
-responsabilité que j’ai dans mon aventure. Je n’ai pas le droit
-d’accuser Marthe. N’est-ce pas moi qui l’ai faite ce qu’elle fut, ou qui
-fis tout ce qu’il fallait faire pour qu’elle devînt ce qu’elle fut?
-
-»D’ailleurs, je te conterai plus tard, si cela t’intéresse, la vie que
-j’ai menée hors de France, depuis ma fuite de Verdun jusqu’au jour où je
-décidai de rentrer. Nul, tu ne l’ignores pas, n’était moins prêt que moi
-à mener une vie active dans le désordre prodigieux qui suivit
-l’armistice de 1918. Et, pour comble, j’avais à me débattre, moi, à
-l’étranger. Je t’amuserai, plus tard, te dis-je, avec le récit de mes
-expériences. Négligeons-les pour l’instant. Qu’il te suffise de savoir
-que, n’étant pas plus sot qu’un autre, j’ai pu non seulement subsister,
-alors que je n’avais jamais vécu que de mes rentes, mais gagner plus
-d’argent que je n’en aurais gagné, si j’étais demeuré chez nous. Je
-reviens plus riche que je ne l’étais en partant. Je ne te joue donc pas
-ici une scène d’enfant prodigue penaud.
-
-»Je vais plus loin. Je ne reviens pas poussé par le repentir ou par le
-remords. N’attends pas que je t’inflige là-dessus de belles phrases. Je
-suis trop sûr de toi et trop sûr de Marthe. Le passé est le passé, mais
-j’ai ma vie à refaire, et je veux la refaire. Tu entends? Je veux. Et je
-sais comment il faut pour la refaire.
-
-»Quoi? De nouveau tu me regardes avec ton regard inquiet. Tu penses ou
-que tu rêves ou que je te reviens sans toute ma raison? Tu le penses,
-n’est-ce pas? Tu te dis: «Il parle déjà d’avenir, sans avoir l’air de
-soupçonner qu’après tant d’années d’absence peut-être...» Mais non, je
-ne suis plus assez jeune.
-
-»Mon plan était nettement tracé: te voir, toi, le premier, pour que tu
-annonces à Marthe mon retour avec la prudence indispensable. Je ne veux
-pas me présenter à elle sans qu’elle soit avertie, et une lettre eût été
-aussi brutale que mon arrivée. Tu connais Marthe comme je la connais:
-elle supporterait mal cette émotion inutile. Toi seul la prépareras avec
-assez de tact. Non, ne m’interromps pas!
-
-»Je devine que, par taquinerie, tu vas m’objecter: «Mais, mon pauvre
-Maurice, qui te dit que Marthe...» Rassure-toi, j’ai tout prévu.
-
-»J’ai prévu que Marthe aurait pu ne pas me survivre. Je l’ai tellement
-prévu que, depuis mon retour, j’ai eu la force de ne pas aller rôder
-autour de notre maison, par crainte d’apprendre trop tôt la mauvaise
-nouvelle. Mais rappelle-toi comme je t’ai regardé, quand tu m’as ouvert
-ta porte. J’ai deviné tout de suite que Marthe est toujours vivante. Et
-j’en ai eu la certitude quand tu m’as laissé parler, et à mesure que tu
-me laissais parler. Tu vois bien que j’ai encore toute ma raison.
-
-»Quant au reste, je serai moins catégorique, car tu pourrais croire que
-je suis devenu fat. Mais j’ai prévu aussi qu’après tant d’années de
-deuil et de solitude, Marthe aurait pu accepter une consolation. Mais tu
-me l’aurais dit aussi, tu me le dirais, tu ne me laisserais pas parler,
-tu ne me laisserais pas espérer que j’ai quelque chance de reprendre ma
-part de bonheur. Car je sais maintenant ce que c’est que le bonheur, je
-sais ce qu’il peut être.
-
-»Si j’avais la crainte de revenir trop tard, ou la crainte de ne pas
-obtenir un pardon que j’implorerais sans honte, je me représentais
-qu’il n’est pas possible que deux êtres se soient aimés en vain. Ne
-crie pas trop à la fatuité! Tu ne connais pas les femmes. L’amour a pour
-elles plus d’importance que pour nous: il est le fond même de leur vie.
-Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les
-psychologues sont d’accord sur ce point. Et trop d’exemples autorisent
-mon espoir.
-
-»Tiens! Ce livre à couverture blanche qui est là sous ta main, ouvre-le
-à la page 62. Ouvre, ouvre, te dis-je. Ne souris pas. Je la connais par
-cœur, cette page. Lis. Mais lis donc!
-
- _»... Il dit que Tristan est venu,_
- _Qu’il a bien longtemps attendu_
- _Pour épier et pour savoir_
- _Comment il la pourrait revoir;_
- _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_
- _Qu’il en sera de lui et d’elle_
- _Tout ainsi que du chèvrefeuille_
- _Qui noue au coudrier sa feuille._
- _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_
- _Et qu’il s’y est lacé et pris,_
- _Ensemble ils peuvent bien durer;_
- _Mais si l’on veut les séparer,_
- _Le coudrier meurt promptement,_
- _Le chèvrefeuille mêmement._
- _Belle amie, ainsi est de nous:_
- _Ni vous sans moi, ni moi sans vous._
-
-»Ils sont beaux, ces vers, n’est-ce pas? Mais ils te sembleraient plus
-beaux encore, si comme moi tu les avais lus, un soir de printemps, loin
-de France, loin de celle que tu aimais et dont tu t’étais follement
-séparé.
-
-»Au fait, c’est le soir où je les ai lus, que j’ai compris et que
-j’avais commis une erreur en fuyant et que je ne pourrais plus continuer
-à mener loin de France la vie que je menais.
-
-»J’avais cru que je me débarrasserais du souvenir de Marthe; j’ai pu
-croire, pendant quelque temps, dans la fièvre de la vie que j’essayais
-de mener, que je m’en débarrasserais peu à peu. Mais peu à peu le
-souvenir remontait en moi. J’avais trop aimé Marthe pour qu’une autre
-femme ou d’autres femmes pussent me la faire oublier. A chaque nouvelle
-tentative, je constatais que Marthe gagnait à la comparaison, à toutes
-les comparaisons.
-
-»Un soir, je lis ces vers:
-
- _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_
- _Qu’il en sera de lui et d’elle_
- _Tout ainsi que du chèvrefeuille..._
-
-Et puis je prolonge encore l’épreuve, afin de m’assurer que je ne suis
-pas victime d’un mirage. Et puis je me décide, je pèse le pour et le
-contre, je n’hésite plus, je m’embarque. Les dernières heures me
-paraissent plus longues que les dernières années. Je débarque, je te
-rencontre. Je t’évite, parce que je suis trop ému. Je passe la nuit dans
-l’attente du matin. Je cours chez toi. Je t’ai dit tout le principal. Et
-je te dis enfin: rends-moi mon bonheur. Et maintenant tu peux parler.»
-
- * * * * *
-
-Maurice avait raison: s’il s’était étendu sur tout ce que j’ignorai de
-sa vie conjugale pendant que je vivais à côté de lui, il ne m’avait
-pour le reste dit que le principal. Je le reconnaissais là tout entier:
-du moment qu’il ne s’agissait que du passé, son amitié retrouvée ne me
-cachait rien; mais elle s’enveloppait à nouveau de pudeur dès que le
-présent était en jeu. Comme aux premières heures de son mariage, Maurice
-éprouvait le besoin de se réserver.
-
-Croyait-il que la fin de sa confession dût me surprendre? Ou
-préférait-il en finir plus vite, comme s’il avait honte à nouveau de me
-dire qu’il aimait? Il pouvait évidemment se dévoiler avec moins de
-circonspection. Ainsi aurais-je su comment il aimait. Mais il me le
-laissait à déduire de quelques phrases lâchées au hasard de ses aveux.
-Et je me demande s’il savait bien lui-même comment il aimait.
-
-En somme, je voyais qu’il était malheureux parce qu’il avait été plus
-surpris par sa passion que je ne pouvais l’être de mon côté par le récit
-qu’il m’en faisait. Le début de sa confession m’étonna, je ne le
-dissimule point, car nous nous persuadons tous aisément, et il me
-l’avait dit aussi, que nous connaissons mieux nos proches que nous ne
-les connaissons en réalité. Mais, le début admis, tout devenait logique,
-et la fuite de Maurice, que les circonstances rendirent plus sombre, et
-son retour. Si Maurice en douta, et que je pusse ne pas comprendre, il
-m’attribuait une incompétence excessive. Je l’en excuse pourtant, car il
-n’y a pas d’amant qui ne s’imagine être l’amant par excellence.
-
-S’il faut mettre les choses au point, Maurice avait plutôt été victime
-d’un mal assez commun: il était de ces hommes qui, même s’ils ne s’en
-rendent pas compte, préfèrent la chasse à la possession. C’était la joie
-de conquérir Marthe qui l’avait exalté. Marthe conquise et le but
-atteint, Maurice au bout de son effort chancelait déjà.
-
-Tel, hélas! je le constate avec mélancolie, il était avant d’avoir
-rencontré Marthe. Combien d’études n’a-t-il pas entreprises! Combien de
-recherches n’a-t-il pas commencées! Combien de projets magnifiques
-n’a-t-il pas conçus! A vingt-cinq ans, il aurait pu se faire un nom
-d’historien: il avait réuni les matériaux d’une dizaine d’essais
-capables de lui assurer une jolie notoriété. Mais il ne se décidait pas
-à tirer parti de ses travaux. A peine une question était-elle élucidée,
-il se jetait sur une autre, prenait seulement le temps d’enfouir dans un
-classeur toutes les notes qu’il avait recueillies sur la première,
-courait de librairie en librairie, passait des journées devant le casier
-des catalogues de la Bibliothèque Nationale, obtenait un jour
-communication d’un dossier des Archives ou d’un Ministère, inscrivait la
-cote du dossier sur une fiche, et m’annonçait: «Encore un point à
-marquer.» La question était résolue, elle n’avait plus d’intérêt pour
-lui, il en attaquait une nouvelle sans délai. Moi seul connais quelles
-curieuses trouvailles Maurice a faites ainsi en matière d’histoire ou
-d’histoire littéraire.
-
-Que le même goût de la chasse l’ait perdu quand il s’est découvert
-amoureux, je le comprends, quoiqu’il ait pu en douter.
-
-Je n’avais naturellement pas de remontrances à lui opposer. Tout à sa
-fièvre d’amour qu’il était, il gardait assez de sang-froid, c’est
-indéniable. Après tant d’années d’absence, il revenait pour reconquérir
-Marthe. La reconquérir? Mais n’était-elle pas conquise? Il ne l’ignorait
-pas. Il le savait mieux que moi: il savait trop en quelle femme
-amoureuse il avait transformé la jeune fille qui s’était donnée à lui.
-Cette assurance de la reprendre, qui paraîtrait fatuité chez un autre
-et dans un autre cas, elle me semblait logique aussi, et elle
-m’émouvait. Un amant que l’espoir soulève et l’espoir imminent de son
-triomphe, quoi de plus pathétique à la fois et de plus réconfortant,
-s’il vous fait son complice?
-
-Pas plus que mon ami, je ne pensais que quelque obstacle dût surgir. N’y
-avait-il pas assez longtemps que Marthe attendait Maurice? Ne
-l’avait-elle pas assez longtemps aimé? N’avait-elle pas assez longtemps
-été convaincue qu’elle le reverrait, qu’il lui reviendrait?
-
-Il revenait. Il était revenu. Mon rôle se réduisait à peu de chose: dire
-à Marthe que Maurice était revenu. Il n’y fallait que de l’à-propos. Et
-j’aurais pris plus de peine avec empressement.
-
-D’ailleurs, et la veille même de ce jour où Maurice me demandait d’aller
-annoncer à Marthe son retour, ne m’étais-je pas promis d’aller la voir?
-
-Je ne manquai pas d’admirer la coïncidence, et de faire à Maurice un
-récit succinct de ma soirée de la veille.
-
---Bon signe! dit-il.
-
---Il y a mieux, répliquai-je, et, si je n’étais pas ton ami, tu
-refuserais de me croire.
-
-Et je lui contai comment, ouvrant au hasard ce livre qui traînait sur ma
-table à côté de _l’Ingénu_, j’étais tombé sur la page 62 et sur ces vers
-du _Chèvrefeuille_ qu’il m’avait précisément récités:
-
- _«Belle amie, ainsi est de nous:_
- _Ni vous sans moi, ni moi sans vous.»_
-
---Ah! mon ami! fit-il. Je viens de vivre ici les plus belles heures de
-ma vie.
-
-Sa voix se mouillait. Depuis son arrivée c’était la première fois, et
-c’était d’allégresse enfin.
-
-Mais deux hommes supportent mal de s’émouvoir ensemble. L’un des deux
-toujours réagit. Pour échapper à l’attendrissement, il prononce des mots
-quelconques, souvent niais, dont l’effet est immédiat.
-
---Dis-moi, fis-je, comme si je songeais tout à coup à une objection
-capitale. Il vaudra mieux te présenter à Marthe sans ta barbe. Vois-tu
-cela, qu’elle ne te reconnaisse plus?
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-Mon rôle se réduisait-il vraiment à si peu de chose qu’il n’y fallût que
-de l’à-propos? Chez moi, dans l’atmosphère de drame que le retour de
-Maurice avait créée, et comme ma joie l’emportait sur toutes les
-objections, j’avais pu, sans m’attarder, admettre que le retour de
-Maurice s’imposât de la façon la plus simple. Je n’avais pas discuté:
-c’était en somme un rêve, et un beau rêve, que je faisais. Et, s’il en
-était ainsi de moi, que n’en serait-il pas de la malheureuse Marthe?
-
-Quand je me trouvai dehors, ayant laissé Maurice chez moi, où il devait
-attendre le résultat de ma démarche, j’eus l’impression très nette que
-je sortais d’un rêve, en effet, et que ma tâche n’était peut-être pas si
-facile. L’air de la rue me dégrisait.
-
-Que Maurice fût persuadé que Marthe recevrait la nouvelle de son retour
-avec une joie plus ouverte encore que la mienne, je le concevais: il y
-était trop intéressé. Mais je n’avais pas les mêmes raisons de supputer
-que tout irait pour le mieux. Dehors du moins, échappant à l’espoir
-contagieux de Maurice, je n’avais plus les mêmes raisons de garder la
-même conviction.
-
-En vérité, il m’apparut soudain que je ne savais à peu près rien de la
-vie que Marthe avait menée depuis la disparition de Maurice.
-
-Je ne l’avais vue que rarement, parce que je comprenais qu’il lui était
-pénible de me voir. J’avais compris qu’elle supportait mal sa douleur et
-qu’elle supportait mal aussi de ne pas me le dissimuler mieux. Elle
-s’était toujours défiée de moi, même au temps qu’elle était heureuse. Et
-je comprenais qu’elle souffrît davantage de m’avoir pour témoin de son
-malheur. Je souffrais quant à moi de sa défiance et, plus d’une fois, je
-me le rappelle, j’avais eu envie de lui crier: «Mais je suis votre ami,
-Marthe! Je suis votre ami, pleurons ensemble!» Mais elle poussait
-évidemment la jalousie jusqu’à vouloir pleurer seule. Et au moment que
-je me rendais chez elle pour lui annoncer le retour de Maurice et le
-retour de son bonheur, je ne songeais pas sans tristesse qu’elle
-souffrirait encore d’en recevoir la nouvelle par moi. Et comment la lui
-annoncer, cette nouvelle terrible? De quel biais la préparer seulement?
-
-Dans la voiture qui m’emmenait chez Marthe, je regrettais d’avoir pris
-une voiture pour arriver plus vite. Il y avait déjà trois mois, trois
-grands mois, que Marthe n’avait eu ni visite ni lettre de celui qui eût
-été volontiers son meilleur ami. Trois mois. Je ne l’avais pas dit à
-Maurice.
-
---Pourvu qu’elle ne soit pas en voyage! pensai-je.
-
-Mais aussitôt je pensai que son absence me tirerait d’embarras. Il me
-resterait à écrire, puisque Maurice ne voulait pas écrire lui-même, et
-je prévoyais que par deux ou trois lettres successives, je viendrais à
-bout de ma tâche avec plus d’habileté.
-
-Oui, alors que j’étais parti de chez moi sans hésiter pour lui annoncer
-ce que j’avais à lui annoncer, je souhaitais, à mesure que j’approchais
-de chez elle, de ne pas trouver Marthe: une espèce de gêne
-m’envahissait.
-
-Or, comme je descendais de voiture et payais le chauffeur, une jeune
-femme joyeusement me salua.
-
---Tiens! vous aussi? fit-elle.
-
-C’était une amie de Marthe. Elle riait.
-
---Vous veniez voir les amoureux? Ils ne rentrent que demain.
-
-Je la regardai.
-
---Ils ne rentrent que demain? répétai-je.
-
-J’étais interdit.
-
-Je demandai:
-
---Quels amoureux?
-
---Hé! Ne veniez-vous pas chez Marthe?
-
---En effet.
-
---Alors!
-
-Et elle éclata de rire.
-
-Mais tout à coup elle s’arrêta, et à son tour interdite:
-
---Oh! s’écria-t-elle, je parie que vous ne saviez pas... C’est vrai,
-vous n’étiez pas au mariage!
-
-Et immédiatement:
-
---J’ai fait une gaffe?
-
-Je bredouillai une vague protestation. La jeune femme avait l’air
-contrit. Et là, sur le trottoir, devant la maison de Marthe, devant la
-maison de Marthe et de Maurice, près d’un chauffeur de taxi qui nous
-écoutait, j’appris que Marthe s’était remariée, j’appris tout, le nom de
-son mari, le chiffre de sa fortune, le jour et le lieu de la cérémonie
-religieuse, et que le nouveau ménage demeurait dans l’appartement de
-l’ancien.
-
-Je devais avoir une assez sotte figure.
-
---Pardonnez-moi, me dit la jeune femme, je vous ai fait de la peine. Je
-comprends, vous espériez peut-être...
-
-Et elle mettait dans sa voix un ton de compassion.
-
---Non, non, répliquai-je. Ce n’est pas cela. Vous vous trompez, je
-n’étais que son ami. C’est autre chose.
-
-Elle se rasséréna.
-
---Oui, dit-elle. Vous étiez surtout l’ami de Maurice. Mais il ne faut
-pas en vouloir à Marthe. Rester veuve à son âge, ça n’est pas drôle.
-
-Je me ressaisissais. La jeune femme s’en aperçut, car elle reprit son
-air enjoué, toute satisfaite d’avoir été moins maladroite qu’elle ne
-l’avait tout d’abord craint. Comme elle ne craignait plus rien, elle
-ajouta:
-
---Et puis, vous savez, mais vous ne le savez peut-être pas, votre ami
-était sans doute un mari parfait, mais il a donné à cette chère Marthe
-le goût des bonnes choses. Sans compter qu’elle m’a toujours paru ne pas
-manquer de tempérament. Vous ne la connaissiez pas: c’est une
-amoureuse.
-
-Et, contente de cette anodine perfidie, qu’un sourire adoucissait,
-l’amie de Marthe ouvrit la portière du taxi et conclut:
-
---Vous me déposerez à la Madeleine, voulez-vous?
-
- * * * * *
-
-Maurice était reparti le soir même, sans me demander de longues
-explications et sans se plaindre.
-
---Tu ne me reverras plus, m’avait-il dit simplement. Pour tout le monde
-j’étais mort. Je continuerai de l’être. Et toi, mon ami, oublie que je
-ne le suis pas. Dès ce soir je disparais à jamais.
-
-Il n’y avait aucune emphase dans son adieu. S’il fut désespéré, il le
-contint. Je n’avais plus devant moi que le Maurice des premiers temps
-de la guerre, celui qui, taciturne, s’était, lui aussi, défié de moi.
-Rien ne l’aurait empêché de repartir.
-
-Je ne lui avais, au dernier moment, posé qu’une question:
-
---Et si je revois Marthe?
-
-Il m’avait répondu:
-
---Tu lui diras ce que tu voudras.
-
-Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas revu Marthe.
-
- * * * * *
-
-Le 21 avril 1924, lundi de Pâques, le courrier du matin m’apporta une
-longue enveloppe blanche timbrée de New-York. Elle contenait une brève
-lettre dactylographiée, à signature illisible, qui m’invitait à ouvrir
-une enveloppe plus petite que l’on m’envoyait. La petite enveloppe
-contenait un billet de la main de Maurice, signé de lui, et daté du 21
-novembre 1923.
-
-Maurice écrivait:
-
- «_Quand tu recevras ce billet, tu sauras que je suis mort.
- Définitivement, si tu me passes cette lugubre plaisanterie. Je ne
- regrette rien. Ne regrette rien non plus. Et sois heureux, si tu
- peux._»
-
-Le soir, en troisième page, le journal _le Temps_ publiait l’information
-suivante:
-
- «ERREUR MACABRE.--_M. René F..., de la classe 1908, originaire de
- Roanne, avait été, en 1914, blessé aux environs de Rambervilliers,
- à Roville-aux-Chênes; à ce moment il fut évacué sur Épinal et Lyon,
- où il fut réformé. Depuis cette date il n’était pas retourné dans
- cette région. Ces jours derniers, le hasard de sa profession le
- ramenait à Rambervilliers et il se rendait au cimetière militaire._
-
- «_En le parcourant, il lut avec étonnement, sur la croix blanche
- d’une tombe, son nom, ses prénoms, le numéro de son régiment, sa
- classe et son matricule. M. F... a prévenu l’autorité militaire qui
- a fait le nécessaire pour corriger cette erreur._»
-
-J’ai laissé sur ma table, à côté de _l’Ingénu_, je le répète, le livre à
-couverture blanche qui s’ouvre tout seul à la page 62 chaque fois que je
-veux l’ouvrir. Mais je les sais par cœur aussi maintenant, les beaux
-vers qui avaient enchanté Maurice:
-
- «_Qu’il en sera de lui et d’elle_
- _Tout ainsi que du chèvrefeuille_...»
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- LE 18 OCTOBRE 1924
- PAR F. PAILLART
- A ABBEVILLE (SOMME)
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Le Chèvrefeuille, par THierry Sandre.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le Chèvrefeuille, by Thierry Sandre</div>
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Chèvrefeuille</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Thierry Sandre</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 04, 2021 [eBook #64990]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE ***</div>
-<hr class="full" />
-
-<div class="c">
-<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">LE CHÈVREFEUILLE<br /><br /><br /><br />
-DU MÊME AUTEUR:</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td class="pdd">Vers:</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Le Fer et la Flamme.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Fleurs du Désert.</i></td></tr>
-<tr><td class="pdd">Essais:</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Le Purgatoire</i>, souvenirs d’Allemagne (Edgar Malfère).</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Apologie pour les Nouveaux-Riches.</i> (A. Messein.)</td></tr>
-<tr><td class="pdd">Romans:</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Mienne.</i> (Edgar Malfère.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Maldonne.</i> (Edgar Malfère.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Monsieur Jules.</i> (Albin Michel.)</td></tr>
-<tr><td class="pdd">Traductions:</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Le livre des Baisers</i>,&mdash;de Jean Second. (E. Malfère.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Les Amours de Faustine</i>,&mdash;de Joachim Du Bellay.</td></tr>
-<tr><td class="pdd">(E. Malfère.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>La touchante aventure de Héro et Léandre</i>,&mdash;de Musée.</td></tr>
-<tr><td class="pdd">(E. Malfère.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Le Chapitre Treize</i>,&mdash;d’Athénée. (E. Malfère.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Épigrammes</i>,&mdash;de Rufin. (A. Messein.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Tablettes d’une amoureuse</i>,&mdash;de Sulpicia. (Ed. Champion.)</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Allah veuille!</i>&mdash;roman de Zaïdan. (E. Flammarion.)</td></tr>
-<tr><td class="pdd">EN PRÉPARATION:</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Le pays de tous les mirages</i>, essai.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Vie de Socrate.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"><i>L’histoire merveilleuse de Robert le Diable.</i></td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Poésies complètes de</i> Méléagre.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Daphnis et Chloé</i>,&mdash;de Longus,&mdash;traduction.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>L’Églantine</i>, roman.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>Samothrace</i>, roman.</td></tr>
-<tr><td align="left"><i>L’Algérienne</i>, roman.</td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">THIERRY SANDRE</p>
-
-<h1>LE<br />
-CHÈVREFEUILLE</h1>
-
-<p class="c">ROMAN<br /></p>
-
-<div class="poetry"><div class="poem">
-&nbsp; «Aucun de nous ne peut bien<br />
-dire comment il veut être aimé.»<br />
-<span style="margin-left: 10em;"><span class="smcap">Byron.</span></span><br />
-</div></div>
-
-<p class="cbig"><i>nrf</i><br /></p>
-
-<p class="spc">PARIS<br />
-ÉDITIONS DE LA<br />
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br />
-3, RUE DE GRENELLE. 1924<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p>
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-<div class="blockquott"><p class="nind">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT
-HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ
-LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A
-H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE
-FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE
-EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER
-VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE
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-PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.</p>
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-<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span>&nbsp; </p>
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-<p><span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>&nbsp; </p>
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-<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span>&nbsp; </p>
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-<p class="c"><span class="smcap">A Henry Malherbe</span></p>
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-<p><span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span>&nbsp; </p>
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-<p><span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>&nbsp; </p>
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-<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-<p>Couronnée de cette brume pourpre qui monte avec le soir au-dessus de
-Paris, la place de l’Etoile, quand j’y arrivai, ne m’offrit pas un
-spectacle étonnant.</p>
-
-<p>Rien ne montrait d’abord que quelque chose de grand s’y préparât. Nul
-barrage de gardes au débouchement de l’avenue de Wagram. Dans la nuit à
-peine froide, les autos surgissaient et fuyaient sans gêne. Vers le
-Trocadéro, des timbres de tramway tintaient. Au pied des hauts
-lampadaires qui font à la place une modeste<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> ceinture de clarté, des
-hommes se penchaient sur des journaux. C’était un soir de dimanche comme
-tous les autres. M’attendais-je à plus d’animation qu’en semaine?</p>
-
-<p>&mdash;N’aie pas peur, dit quelqu’un près de moi.</p>
-
-<p>Et, la prenant par le bras, un vieillard entraîna sa compagne.</p>
-
-<p>Ils se dirigeaient avec prudence vers l’Arc de Triomphe. J’y allais
-aussi. Alors je distinguai d’autres couples, des groupes, des promeneurs
-isolés, à ma droite, à ma gauche, qui peu à peu se détachaient comme
-nous du trottoir. Autour de l’Arc, posé tel qu’un massif aimant au
-centre de la place, une foule déjà se pressait. Je ne remarquai plus
-autre chose.</p>
-
-<p>Face à la Concorde, une rangée<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> d’agents de police défendait l’accès à
-la tombe du Soldat Inconnu. Ils rabattaient les pèlerins vers les
-bas-côtés du monument.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a déjà trop de monde par ici, disaient-ils.</p>
-
-<p>On obéissait, mais nous venions trop tard: tout le terre-plein était
-occupé.</p>
-
-<p>J’essayai de me faufiler dans la foule.</p>
-
-<p>&mdash;Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence.</p>
-
-<p>On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions
-les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes,
-enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et
-respectueuse attente, tous<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> tournés vers le trou d’ombre où, sous la
-voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu.</p>
-
-<p>Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des
-pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vois rien, lui dis-je.</p>
-
-<p>Il eut un sourire bref.</p>
-
-<p>De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la
-petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront
-se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le
-Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps
-pour la faire naître à jamais?</p>
-
-<p>J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à
-l’Arc<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se
-souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée.
-Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa
-détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas,
-elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir.</p>
-
-<p>Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse
-qui s’élève, et la <i>Marseillaise</i>, jouée sous la voûte.</p>
-
-<p>D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant
-moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il
-amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se
-contractent<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on
-ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et
-cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la
-gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase?</p>
-
-<p>Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit
-où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a
-plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se
-passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui
-s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse?
-Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du
-côté de<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine
-toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut
-pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant,
-sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand
-nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le
-porche béant d’ombre de l’église interdite?</p>
-
-<p>Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du
-magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui
-s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais
-quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie
-théâtrale.<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p>
-
-<p>Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes
-insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment
-suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon.</p>
-
-<p>Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous
-repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé,
-je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes
-républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly,
-dans la foule consternée, un large couloir.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit l’un d’eux, c’est fini.</p>
-
-<p>La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant.
-Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de
-tout leur poids contre nous.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p>
-
-<p>Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe
-et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu
-du couloir sur nous conquis.</p>
-
-<p>&mdash;On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré
-d’argent.</p>
-
-<p>Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore,
-et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la
-foule. Par là non plus on n’entrait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, par où?</p>
-
-<p>&mdash;Par l’avenue de Wagram.</p>
-
-<p>Là, c’étaient des gardes à cheval qui défendaient l’accès.</p>
-
-<p>Des mécontents commencèrent de manifester leur dépit.<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quelle organisation! criaient-ils au nez des chefs du service
-organisateur.</p>
-
-<p>&mdash;Tas de brutes! murmura franchement une vieille dame en deuil.</p>
-
-<p>Je suis tenace. Je voulais voir la flamme allumée: je retournai à
-l’entrée principale et tâchai d’avancer le plus possible, en me glissant
-le long du monument, sous l’entraînante Femme de Rude. Un officier de
-police, qui s’alarmait, s’élança contre moi, les bras levés.</p>
-
-<p>Un garde républicain répondait à une femme en cheveux:</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que vous pensez voir? Vous n’avez qu’à rentrer chez vous:
-allumez votre fourneau à gaz, vous en verrez tout autant.</p>
-
-<p>La messe sublime était bien finie.<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p>
-
-<p>Je m’échappai, les épaules hautes, la tête basse.</p>
-
-<p>Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers
-nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je
-m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe,
-est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de
-l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue,
-elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne
-donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces
-incertains<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y
-attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les
-bourses; le <small>XVI</small>ᵉ arrondissement y descend et le <small>XVII</small>ᵉ des faubourgs y
-monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les
-catégories sociales.</p>
-
-<p>Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez
-moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas
-m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de
-s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences
-une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de
-Wagram.</p>
-
-<p>Ainsi, les mains dans les poches<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> de mon manteau, je marchais assez
-vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne
-me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et
-mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment
-satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus
-tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux.</p>
-
-<p>Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis
-plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento
-et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants,
-s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en
-mieux à mesure que je me hâtais de<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> moins en moins, tout Paris le
-fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta.</p>
-
-<p>Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au
-rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux
-hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument,
-faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait
-du pied le sol.</p>
-
-<p>Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix
-pauvre:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">&mdash;<i>Qu’est-c’ qui dégot’</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>Le fox-trott</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>Et mêm’ le shimmy?</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>Les pas englisch,</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>La scottisch,</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>Et tout c’ qui s’ensuit?</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>C’est la Java,</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>La vieill’ mazurka</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>Du vieux Sébasto...</i><br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la
-désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse
-qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait.</p>
-
-<p>Mais le chétif orchestre se tut.</p>
-
-<p>&mdash;Demandez les grands succès du jour! dit alors la chanteuse. Vous avez
-six chansons pour un franc, toute la poignée pour vingt sous.</p>
-
-<p>Des mains se tendirent vers elle.</p>
-
-<p>&mdash;Demandez la <i>Java</i>! Six chansons pour un franc.</p>
-
-<p>A quelques pas de moi, un homme appelait la chanteuse.</p>
-
-<p>Je le regardai.</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite! dit-elle.</p>
-
-<p>Est-ce parce qu’il vit que je le regardais? Et qu’avait-il vu dans mon<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>
-regard? Sans attendre, l’homme se retirait, soulevait son feutre comme
-pour s’excuser auprès des spectateurs qu’il dérangeait, sortait du
-cercle, s’éloignait promptement.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà une tête que je connais, me dis-je.</p>
-
-<p>Mais d’où? Il ne m’en souvint pas. Cette barbe à la française, blonde,
-m’avait-il semblé...</p>
-
-<p>&mdash;Au deuxième! annonça la chanteuse.</p>
-
-<p>Les musiciens attaquèrent la rengaine. Je ne la suivis pas. Je cherchais
-un nom. Je restais là, vaguement inquiet, l’esprit ailleurs.</p>
-
-<p>Des badauds chantonnaient.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es stupide, me dis-je.</p>
-
-<p>Ne rencontre-t-on pas à tout propos des gens qu’on croit avoir déjà<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span>
-rencontrés? Et faut-il qu’on s’inquiète pour si peu?</p>
-
-<p>&mdash;Demandez la <i>Java</i>! dit encore la chanteuse.</p>
-
-<p>L’orchestre de nouveau s’était tu.</p>
-
-<p>&mdash;Demandez!</p>
-
-<p>Elle vendit plusieurs cahiers de ses chansons.</p>
-
-<p>Puis elle annonça:</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons vous chanter maintenant <i>Le P’tit Rouquin du Faubourg
-Saint-Martin</i>, le grand succès de Fortugé.</p>
-
-<p>&mdash;Non, merci, me dis-je.</p>
-
-<p>Et à mon tour je me retirai du cercle.</p>
-
-<p>La chanteuse commençait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">&mdash;<i>Papa était blond,</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>Beau comme Apollon,</i><br /></span>
-<span class="i2"><i>Il s’ coiffait à la Ninon.</i><br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p>J’allongeai le pas. Je perdis bientôt paroles et musique.</p>
-
-<p>Mais je ne pouvais me défaire de cette inquiétude qui m’avait pris, là,
-devant ces chanteurs des rues, pour un visage où j’avais cru
-reconnaître... Reconnaître quoi? Et qui? Rien, personne.</p>
-
-<p>J’avais beau chercher, et j’avais beau surtout me remontrer qu’il était
-absurde, vain, puéril et tout à fait sot, de m’obstiner à chercher quand
-même, je pressentais, malgré moi, que j’avais déjà vu cet homme à barbe
-blonde, que je le connaissais, et que j’aurais dû le reconnaître.</p>
-
-<p>J’étais trahi par mémoire, et j’en éprouvais du dépit.</p>
-
-<p>Evidemment, l’homme ne m’avait guère laissé le temps de le dévisager.<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> A
-peine avais-je eu le temps de le remarquer, il disparaissait. Est-ce
-donc parce qu’il avait disparu si vite, et comme si ce fût parce que je
-le regardais, que je tenais à mettre un nom sur sa figure?</p>
-
-<p>Autre sottise, autre absurdité. Pourquoi cet homme, que je ne
-reconnaissais pas, que je ne connaissais peut-être pas, aurait-il fui de
-mes yeux? Il s’était retiré du cercle des badauds sans attendre que la
-chanteuse lui eût donné le cahier de chansons qu’il désirait? Quoi de
-plus simple, s’il était pressé, ou si, plus simplement, il renonçait à
-son envie après réflexion?</p>
-
-<p>Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée
-cependant ne s’en détachait pas.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les
-voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais
-décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva.</p>
-
-<p>&mdash;Mon homme à la barbe blonde?</p>
-
-<p>Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un
-roman d’aventures de la plus basse qualité?</p>
-
-<p>Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise
-qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même.</p>
-
-<p>J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine
-narquoise. Toute ma conscience me revenait.</p>
-
-<p>Je descendis au point où je devais<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> descendre, sans hâte, comme un
-monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de
-ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de
-cogitations, parce qu’il est ridicule en effet.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de
-ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables
-plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées.
-Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a
-pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est
-intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie,
-même banale, s’il<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> se trahit en public en laissant paraître son
-attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes.</p>
-
-<p>J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet
-air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient
-pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse.</p>
-
-<p>Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait
-l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la
-quittant.</p>
-
-<p>Je rentrais chez moi, où nulle compagne ne m’attendait. Et le désir de
-solitude que j’avais eu là-bas, dans le bruit de la foule, tout à coup
-me pesa. Je savais trop ce qui m’attendait chez moi: tous ces regrets
-que j’étais allé réveiller sous l’Arc de<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> Triomphe, ils me tiendraient
-impitoyablement, tous ces regrets d’amis perdus, de frères perdus, de
-beaux souvenirs perdus, que traînent les hommes de mon âge. Chez moi, je
-serais tout à eux. Ailleurs, il y avait autre chose.</p>
-
-<p>Je n’avais plus hâte de rentrer chez moi. Pour une femme aperçue qui se
-hâtait, elle, vers son bonheur?</p>
-
-<p>Son bonheur?</p>
-
-<p>&mdash;Marthe...</p>
-
-<p>Un nom m’ouvrait les lèvres.</p>
-
-<p>Puis, aussitôt, et plus fort:</p>
-
-<p>&mdash;Maurice...</p>
-
-<p>Je m’arrêtai.</p>
-
-<p>Je regardai autour de moi. Non, on ne m’avait pas entendu prononcer tout
-haut le nom de mon ami Maurice.</p>
-
-<p>&mdash;Maurice?<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p>
-
-<p>Je levai les épaules.</p>
-
-<p>Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont,
-sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun.</p>
-
-<p>Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je
-de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon
-ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort
-peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je
-m’étais senti troublé devant cet homme du hasard.</p>
-
-<p>&mdash;Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans
-recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une
-syphilis.<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span></p>
-
-<p>J’étais accablé.</p>
-
-<p>Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux
-que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y
-prêter.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon
-vieux docteur Pagès.</p>
-
-<p>En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait
-trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi
-paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice
-formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Marthe!</p>
-
-<p>Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span>
-guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait
-rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait
-pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque
-je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le
-voulut, le cadavre de son mari.</p>
-
-<p>Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En
-partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte,
-emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer
-malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de
-la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin
-de toute une génération massacrée,<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> dans l’ombre propice, au milieu de
-la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois
-assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles.
-L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste,
-je l’ai dit. Tout s’expliquait.</p>
-
-<p>J’arrivais à ma porte.</p>
-
-<p>J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas
-ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le
-feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans
-bruit, sans éclat, sans offense.</p>
-
-<p>Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si
-peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span>
-certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme
-dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais
-je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement
-d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont
-le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples
-imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on
-puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux!</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux
-docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe.</p>
-
-<p>Je me promettais de lui conter...</p>
-
-<p>&mdash;Rien du tout, décidai-je.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p>
-
-<p>A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait?</p>
-
-<p>Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je
-n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse
-populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si
-j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le
-trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur
-mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais
-que pouvait-elle<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice
-quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance?</p>
-
-<p>Au reste, il ne le lui avait pas caché.</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous
-devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême,
-un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de
-grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et
-j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas
-que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes
-vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme
-qui s’in<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span>troduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est
-une rivale terrible.</p>
-
-<p>&mdash;Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore
-que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de
-la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il
-apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût
-m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à
-l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te
-considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse.</p>
-
-<p>J’avais protesté, bien entendu.</p>
-
-<p>&mdash;Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire,
-puisque<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages.
-Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir
-rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés
-d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous
-vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas
-même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait
-la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?»</p>
-
-<p>C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il
-est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice
-n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir.<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p>
-
-<p>N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que
-Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard
-de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si
-j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour.
-Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant
-que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables
-façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais:</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les
-Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour
-après-demain.</p>
-
-<p>Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un:<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A moins que Georges ne veuille nous accompagner.</p>
-
-<p>Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus
-n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût.</p>
-
-<p>Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui
-qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un
-peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais
-chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans
-rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la
-joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le
-refusais que modérément.</p>
-
-<p>Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span>
-regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de
-désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce
-qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de
-livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus
-en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont
-l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde.</p>
-
-<p>Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de
-la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne
-et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les
-découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent:<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span>
-«Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je
-l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour
-moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les
-autres.</p>
-
-<p>Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas
-tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur
-bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût
-heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à
-cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais
-l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne
-fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span>
-Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi,
-elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas
-nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je
-n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas
-leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de
-contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux,
-l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois
-beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je
-sais.</p>
-
-<p>Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre
-1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> le goût
-de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce
-qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est
-beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir
-oublier tout le reste!</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci
-de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu
-l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie
-heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont
-plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins
-d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’au<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>trui enchante le
-nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de
-mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et,
-même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent
-qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient
-comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe
-d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde.
-Il n’y a lieu que de le constater.</p>
-
-<p>Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine
-de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de
-Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus
-atroce les heures de la<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> catastrophe qui les anéantit. Marthe avait
-survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir?
-Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je
-précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un
-excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue,
-et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la
-mémoire d’un homme.</p>
-
-<p>On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de
-leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose
-de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a
-pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu
-Mau<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span>rice mort, je ne l’ai pas vu tomber.</p>
-
-<p>Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux
-qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute
-que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un
-jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice
-était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,&mdash;le peloton de
-mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois
-de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice,
-faveur obtenue par de hautes protections.</p>
-
-<p>En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de
-mitrailleuses dont on nous dotait. La<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> nouvelle unité s’était organisée
-vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions
-reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous
-arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier
-du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos
-nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves
-permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades
-vers la ville si proche.</p>
-
-<p>Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à
-débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis,
-pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements.
-Février<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de
-Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui
-tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois
-semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait
-Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre,
-Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous
-destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le
-printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous
-respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de
-Chantilly.</p>
-
-<p>Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça:</p>
-
-<p>&mdash;Le bataillon est relevé par des<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> territoriaux. Nous remontons en
-ligne.</p>
-
-<p>Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Verdun? nous demandions-nous.</p>
-
-<p>Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les
-hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie,
-devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et
-jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant
-notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors
-que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de
-connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je
-n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice,<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> ni le loisir de
-m’échapper à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi.</p>
-
-<p>J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement.
-Mais sa compagnie était partie par le premier train.</p>
-
-<p>C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des
-artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un
-zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous
-cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis
-de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous
-n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre
-attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> nous n’arriverions
-jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire.</p>
-
-<p>A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous
-ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait:</p>
-
-<p>&mdash;Regardez-moi ce défilé de saligauds!</p>
-
-<p>J’étais prêt à répliquer de verte manière.</p>
-
-<p>&mdash;Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas
-encore aperçu.</p>
-
-<p>Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me
-répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous aurez de mes nouvelles.</p>
-
-<p>A la vérité, je n’en eus pas.</p>
-
-<p>Mais quoi! Vais-je égrener des<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> souvenirs de guerre, comme un
-insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais
-simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de
-cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans
-l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très
-peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout
-près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement
-inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le
-rôle<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on
-avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel
-camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en
-tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et
-l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,&mdash;j’entends chez
-la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,&mdash;se contentaient de
-peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point
-le pas aux puissances du sentiment.</p>
-
-<p>Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour:</p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de
-Marthe.</p>
-
-<p>Il m’avait répondu en riant:<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même.</p>
-
-<p>Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait
-pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant
-un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il
-cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il
-attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve.</p>
-
-<p>&mdash;Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il.
-Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler
-telles qu’elles sont.</p>
-
-<p>Sa voix était émue. Il s’exaltait.</p>
-
-<p>&mdash;Songe à cela, continuait-il. Nous<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> verrons à nu des âmes humaines.
-Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre
-compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre,
-songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de
-notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen
-que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne
-connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le
-philosophe qui saura voir!</p>
-
-<p>J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il
-ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me
-cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span>
-moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris.</p>
-
-<p>Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de
-ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je
-comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me
-prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les
-villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe.</p>
-
-<p>&mdash;Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune.</p>
-
-<p>Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se
-mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les
-hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se
-disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Mau<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span>rice, si j’étais
-près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de
-Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami
-parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que,
-presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je
-retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation
-héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il
-me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être
-profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi,
-près de moi.</p>
-
-<p>Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé,
-elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se
-grandir.<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans
-honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non,
-mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes,
-celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des
-mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas,
-la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu meurs, j’en mourrai!</p>
-
-<p>On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri
-d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus
-d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir,
-Marthe avait toujours su éviter de me laisser<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> voir la violence de son
-amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux
-mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon
-que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord?
-Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe?</p>
-
-<p>A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe,
-et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle
-n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à
-toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de
-m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait
-Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse;<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> s’il prenait
-soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où
-nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si
-notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que
-sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous
-menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice.</p>
-
-<p>C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice
-n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel?
-N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement
-d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un
-beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les
-jours. Une<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs
-déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme,
-qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne
-vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de
-mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on
-sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne
-meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme
-et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le
-reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit.<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p>
-
-<p>Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune
-fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement
-sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à
-en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir,
-à la fin d’une soirée d’indécisions:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais me marier.</p>
-
-<p>Je ne m’y attendais pas.</p>
-
-<p>&mdash;J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin?</p>
-
-<p>Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous,
-Maurice ne m’avait vanté son bon<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span>heur que rarement, et chaque fois
-brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de
-charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content
-leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est
-chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison
-deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre
-l’amitié de Maurice.</p>
-
-<p>Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer
-que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je
-n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait
-pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples,
-comme elle-même. Elle était charmante, en<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span>jouée avec une pointe de
-réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos
-causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour
-que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve
-qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin
-d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils
-étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je
-les gênais. Et n’est-ce pas assez?</p>
-
-<p>Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts,
-une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on
-préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon
-ami devait un bonheur réel et sûr. Mais<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> elle se découvrit comme une
-amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et
-voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une
-confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût
-devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à
-ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et
-je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son
-temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je
-devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en
-flagrant délit de contradiction, de<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> mensonge. Sans me l’avouer, elle me
-laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse.</p>
-
-<p>Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand,
-rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui
-faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son
-inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux
-mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se
-dérobait, lui, il m’annonça:</p>
-
-<p>&mdash;L’adjudant est mort.</p>
-
-<p>&mdash;L’adjudant?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour
-une patrouille à peu près désespérée.</p>
-
-<p>&mdash;Il cherchait la médaille? Pour<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> satisfaire à l’orgueil de sa femme
-sans doute?</p>
-
-<p>&mdash;Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis,
-par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et
-qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne
-pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre diable! murmurai-je.</p>
-
-<p>Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile!</p>
-
-<p>Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate.
-Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet.
-Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span>
-attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que
-j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les
-boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas
-nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté.
-Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager?</p>
-
-<p>Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé.
-Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est
-aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la
-nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je
-ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span>
-dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle,
-tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années
-sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache.</p>
-
-<p>Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et
-sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les
-grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans
-une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur
-le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci
-écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre
-façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres
-d’un amour et d’un bon<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span>heur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de
-cendres devant moi.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du
-moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée
-humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes.
-Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite
-ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je
-m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur
-de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et
-inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale
-balance.<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs
-joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin
-sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice.</p>
-
-<p>Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce
-que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de
-me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort.</p>
-
-<p>A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne
-comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois
-autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je
-n’avais même pas pu savoir, après<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> cinq jours de tranchée et de combats,
-si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous
-avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos
-officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de
-ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux
-deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous
-épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me
-réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais
-prisonnier.</p>
-
-<p>Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit.</p>
-
-<p>Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y
-était point parvenu.<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span></p>
-
-<p>Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort
-de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu
-par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la
-montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de
-Maurice,&mdash;une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait
-en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait
-bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté,
-déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de
-soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil
-à tel ou tel d’entre eux.</p>
-
-<p>Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me
-repré<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span>sentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais,
-je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête?
-Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter
-la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête...
-Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer.</p>
-
-<p>Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine.
-Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur
-m’attendait.</p>
-
-<p>Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de
-moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes.
-Le visage sur mon épaule, elle pleu<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span>rait. Et nous n’avions pas dit un
-seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne
-pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été
-que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation
-m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de
-temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles
-paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles
-sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas
-des phrases.</p>
-
-<p>&mdash;Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai.</p>
-
-<p>Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il
-valait<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon
-retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était
-utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux
-heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme
-je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre
-où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui
-ressemblait un peu à mon ami Maurice.</p>
-
-<p>Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour
-être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> moi,
-je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans
-regret, en plein amour, en plein bonheur?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec
-elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané
-qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si
-elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se
-tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire
-ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus
-tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un
-homme ne<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne
-pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu
-moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée
-devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour
-impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre.</p>
-
-<p>Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa
-blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus
-souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était
-probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y
-avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où
-puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> quand nous
-causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu
-d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique
-soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet
-de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur.</p>
-
-<p>J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et
-pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon
-ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais
-ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la
-révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il
-prenait peut-être conscience de sa<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> splendeur, ou, si l’on préfère, d’un
-amour suspendu au milieu de son élan.</p>
-
-<p>Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas
-mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de
-Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui
-encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait
-laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé
-là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la
-porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu,
-je suivais Marthe dans son illusion.</p>
-
-<p>Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span>
-militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8
-heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or
-qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent
-et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt
-francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce
-malheureux! disait-elle.</p>
-
-<p>Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir
-avec deux billets de cent francs, ou trois même.</p>
-
-<p>Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout
-était bien fini, nous ayons pu,<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> Marthe et moi,&mdash;elle tout ardente
-d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,&mdash;nourrir encore quelque
-illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on
-le sait, vraisemblable.</p>
-
-<p>Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet,
-lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de
-m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement
-inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en
-fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où
-s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et
-ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au
-milieu de<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de
-frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière,
-un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées
-étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de
-Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort
-pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et
-Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai
-rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût
-jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me
-recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé
-pour le recevoir, comme jadis.<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p>
-
-<p>Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe
-nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la
-plus vive ne peut résister.</p>
-
-<p>Marthe me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des
-cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens.
-Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement, répondis-je.</p>
-
-<p>Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa
-décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne
-l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et
-de quelle horrible façon! Et quels moments<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> nous préparait la pauvre
-Marthe!</p>
-
-<p>Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le
-double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre
-qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à
-reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre
-au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière
-familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice
-derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous
-les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que
-notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais
-inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière fa<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span>milial, la
-présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au
-fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le
-commencement d’une douleur trop certaine.</p>
-
-<p>En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être
-cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité
-qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne
-suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour
-l’enterrement?</p>
-
-<p>&mdash;Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout.</p>
-
-<p>&mdash;Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui
-sais...<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte?</p>
-
-<p>&mdash;Marthe, je vous en prie. Rappelez-vous qu’on l’a trouvé...</p>
-
-<p>&mdash;Déchiqueté? Je veux le voir.</p>
-
-<p>&mdash;Marthe!</p>
-
-<p>&mdash;C’est mon droit, je suppose? Et vous ne prétendrez pas encore à le
-garder toujours tout pour vous?</p>
-
-<p>Je ne lui avais jamais entendu cette voix de colère.</p>
-
-<p>&mdash;Marthe, vous êtes méchante, je ne mérite pas...</p>
-
-<p>&mdash;Moi non plus, coupa-t-elle, je ne mérite pas. J’irai avec vous.</p>
-
-<p>Je m’inclinai.</p>
-
-<p>Hélas! ce que je prévoyais était au-dessous de ce qui fut.</p>
-
-<p>L’amitié que j’avais pour Maurice<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> ne craint pas de se rappeler toutes
-les offenses qu’elle eut à subir au cours de cette inoubliable journée.
-Mais une pudeur me bride, si j’ai besoin d’en écrire le décompte. Pour
-le reste, je suis prêt à dire tout ce que je sais, tout ce qui peut
-éclairer, si faiblement que ce soit, le drame que je rapporte; mais pour
-ceci je demande la permission de choisir.</p>
-
-<p>Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour
-de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix
-blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée;
-il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont
-le pilon s’enfonce dans la terre<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> molle, attendait les visiteurs. Deux
-soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le
-chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd
-cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;Où est l’officier? dit le chauffeur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos
-autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure.</p>
-
-<p>Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils
-attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe,
-qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé
-des pompes funèbres dévissent le<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> couvercle du cercueil dont la doublure
-de zinc capitonné soudain apparaît.</p>
-
-<p>Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent
-de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois.</p>
-
-<p>Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est
-pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement
-posée sur la caisse oblongue.</p>
-
-<p>J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces
-deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont
-le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à
-leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> que
-la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour
-nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle.</p>
-
-<p>Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux
-enfants se baissent.</p>
-
-<p>&mdash;D’abord la tête! dit le gardien.</p>
-
-<p>Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se
-précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras.
-Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses
-mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil
-ouaté de satin.</p>
-
-<p>Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je
-fléchissais des genoux et que Marthe pesait<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> démesurément dans mes bras.
-L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir.
-Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais,
-derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui
-transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec
-soin, les morceaux du squelette de mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux.</p>
-
-<p>Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me
-contait à mi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un
-sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on
-ouvre<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous
-parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur
-la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour
-reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas
-d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé
-en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la
-tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de
-trouver la bonne.</p>
-
-<p>J’abrège.</p>
-
-<p>Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis
-du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait
-que de la terre et un lambeau de<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> drap bleu foncé. Je l’entraînai vers
-la route. Elle ne résista pas.</p>
-
-<p>Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand
-une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop
-tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut
-lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord
-une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;La plaque d’identité.</p>
-
-<p>L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de
-Maurice.</p>
-
-<p>Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi
-dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les
-dents.<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle
-regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas
-pleurer de tout mon cœur.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920
-qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon
-ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui
-compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là
-que je date la mort de Maurice.</p>
-
-<p>On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant
-la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> de
-cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue
-du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une
-importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui
-sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger
-auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je
-fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que
-j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence,
-plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la
-soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous
-l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de
-revoir,<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix
-innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et
-mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré.</p>
-
-<p>Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre
-vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais
-seul au monde.</p>
-
-<p>Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée,
-je quittais Marthe chez elle,&mdash;une Marthe silencieuse, pâle, toute
-froide,&mdash;et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le
-lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je
-m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait:<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez.</p>
-
-<p>Et elle éclata en sanglots.</p>
-
-<p>Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans
-sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef.</p>
-
-<p>Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser
-de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui
-qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment
-pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de
-la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi
-inutile, quand Maurice était mort?</p>
-
-<p>En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou
-bien<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien
-elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner
-moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu
-que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas
-insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant.</p>
-
-<p>Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire:
-«Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui,
-laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible,
-pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez
-pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et
-j’estimais<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui
-dire.</p>
-
-<p>Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au
-moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un
-secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe,
-Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que
-vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être
-aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit
-tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas
-jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me
-promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je
-sen<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>tirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur
-meurtri de la malheureuse Marthe.</p>
-
-<p>Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au
-même point.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est
-rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé
-parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il
-a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun,
-et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai
-pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui
-m’occupèrent<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923.</p>
-
-<p>La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter.
-Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus
-pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire
-docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait
-offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire
-hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe
-Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous
-les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais
-ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> laisse
-religieusement un <i>Ingénu</i> de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière
-fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos
-chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre
-qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de
-<i>l’Ingénu</i>, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11
-Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne
-les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en
-cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">... <i>Il dit que Tristan est venu,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu’il a bien longtemps attendu</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pour épier et pour savoir</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Comment il la pourrait revoir;</i><span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu’il ne saurait vivre sans elle;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qui noue au coudrier sa feuille.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Lorsqu’autour du bois il s’est mis</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et qu’il s’y est lacé et pris,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ensemble ils peuvent bien durer;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais, si l’on veut les séparer,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le coudrier meurt promptement,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le chèvrefeuille mêmement.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>«Belle amie, ainsi est de nous:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»</i><br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent
-souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le
-moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout
-frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté?</p>
-
-<p>Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le
-len<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span>demain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller
-sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de
-réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré
-nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette
-vie qu’était devenue la mienne sans Maurice.<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-<p>Me soupçonnera-t-on de n’avoir donné tant d’importance à de si petits
-événements et au récit minutieux d’une soirée entre mes soirées que pour
-préparer un coup de théâtre? Tout mon soin ne fut au contraire que
-d’échapper à ce soupçon. C’est que, parmi ces détails que j’ai rapportés
-et qui ne m’avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que
-le premier venu peut maintenant prévoir, j’ai choisi et classé ceux qui
-doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je
-crois<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> que nul ne le sera. Je n’ai pas développé ces longs souvenirs
-pour le plaisir de mener le lecteur au fond d’une impasse. Ou bien, trop
-ému, je n’aurai pas su être assez habile, et l’on criera d’abord à
-l’invraisemblance.</p>
-
-<p>Mais on l’a deviné: le 12 Novembre 1923, je n’allai pas chez Marthe,
-comme je m’étais promis d’y aller.</p>
-
-<p>Je n’y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un
-coup de surprise. On l’a deviné: je revis l’homme à la barbe blonde que
-j’avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l’avenue de
-Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu’il vint me
-trouver chez moi.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p>
-
-<p>Et il n’eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves.
-Toutes les objections qui m’auraient retenu fondirent d’un seul coup.
-Cet homme, en qui j’avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice,
-je lui tendis les mains aussitôt: il était en effet, on l’a deviné, mon
-ami Maurice.</p>
-
-<p>Comment? Pourquoi? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je
-répétais seulement, stupide:</p>
-
-<p>&mdash;Toi! Toi! Pas possible!</p>
-
-<p>Et d’autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de
-réponses.</p>
-
-<p>Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer.
-Il nous a fallu plus de temps que je n’en prends ici pour nous habituer<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span>
-à l’impossible situation que le retour impossible de Maurice créait.</p>
-
-<p>Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les
-mains, je le regardais.</p>
-
-<p>&mdash;Toi! toi! disais-je.</p>
-
-<p>Il était à Paris depuis la veille.</p>
-
-<p>&mdash;D’où viens-tu? D’Allemagne? Ils t’avaient gardé au secret comme ils en
-gardent encore sans doute?</p>
-
-<p>Il eut un geste vague qui éloignait mes hypothèses.</p>
-
-<p>&mdash;Je te dirai, fit-il.</p>
-
-<p>J’attendais une confession chargée. Et je prononçais déjà le nom de
-Marthe.</p>
-
-<p>&mdash;Marthe...</p>
-
-<p>Mais Maurice eut un autre geste qui m’arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Je te dirai, fit-il encore.<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span></p>
-
-<p>A procéder ainsi par demandes hâtives, je risquais évidemment
-d’embrouiller les explications de Maurice. Mieux valait, puisque le
-moment de stupeur était passé, laisser parler Maurice à loisir.</p>
-
-<p>Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de
-son manteau, les yeux fixés sur moi comme s’il voulait s’assurer que mon
-amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus
-embarrassé qu’à l’instant où il s’était présenté devant moi.</p>
-
-<p>Il regardait aussi autour de lui. Il constatait que rien n’avait changé
-de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d’embarras. Je
-pensais bien qu’il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me
-les<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air
-d’immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu’il hésitât.
-Plus qu’un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout
-notre passé commun d’avant la guerre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’ôtes pas ton manteau? lui dis-je.</p>
-
-<p>Il s’installa sur le divan, non pas en s’y allongeant tout de suite
-comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s’asseyant puis en
-s’étendant. Alors, et parce qu’il retrouvait ses vieilles habitudes, il
-prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors
-je le reconnus tel que je l’avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui
-ne m’était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics,<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>
-son amitié de nos causeries d’autrefois. Mais était-ce vraiment le même
-homme que je retrouvais? De quelle aventure sortait-il?</p>
-
-<p>J’étais curieux de l’apprendre, curieux de tout savoir. Il m’avait, dès
-ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s’exécuta sans
-difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le
-plus exactement possible, ce qu’il me révéla. Et je m’abstiendrai de
-commenter, comme je m’abstins de l’interrompre, ou peu s’en faut.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>&mdash;«Par où commencer? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si
-simple néanmoins! C’est pour simplifier que je te prie de ne pas me<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span>
-poser de questions. Je les prévois toutes d’ailleurs. J’y répondrai,
-sois sans crainte. Je n’ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me
-revois, sois persuadé que je l’ai voulu. Je ne te cacherai donc rien.</p>
-
-<p>»Mon histoire, s’il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre.
-Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec
-une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la
-guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui
-n’en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l’est, car j’avais
-tant d’autres façons d’en sortir! Mais je n’ai pas réfléchi. Le coup de
-Verdun m’a détraqué, c’est certain. De pareils événements rendent fou,
-en<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> grand comme en petit! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de
-m’absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j’aie pu faire
-et quoi que j’eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr
-que tu ne me reprocheras rien.</p>
-
-<p>»Rien? Si. Tu me reprocheras de t’avoir laissé si longtemps sans
-nouvelles. Tu me reprocheras d’avoir joué pour toi cette atroce comédie.
-Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi
-que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire,
-ou plutôt me laisser conduire jusqu’au bout. Je fus du reste aidé par
-les événements. Ne m’interromps pas, je t’en prie.</p>
-
-<p>»Verdun? Au moment de Verdun,<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> je n’en pouvais plus. J’aurais commis
-n’importe quelle sottise avec plaisir. J’y serais mort avec plaisir.
-Avec plaisir, tu m’entends? Tu m’entends, mais tu ne comprends pas. Ah!
-comment pourrais-tu comprendre? Tu ne savais rien. Tu ne sais rien. Il
-faut que je reprenne de plus haut, de très haut, du jour où... Hélas,
-mon ami, il faut que je reprenne du jour où notre amitié ne fut plus ce
-qu’elle avait été.</p>
-
-<p>»Tu as nommé Marthe tout à l’heure. Le jour où je l’ai connue, ma vie
-s’est décidée. Ma vie et la tienne, ne dis pas non! Depuis ce jour, il y
-eut entre toi et moi un secret, un secret de plus en plus profond. Tu
-l’as respecté, toi, tu fus meilleur que moi-même et plus digne. Ton
-amitié<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> se maintint au plus haut point. Moi, je m’accrochai de plus en
-plus à ce secret, et j’eus tort. Je n’éprouve aucune honte à te le
-déclarer.</p>
-
-<p>»On parle de l’amour? L’amour, oui. Tu l’ignorais, comme je l’ignorais.
-Tu l’ignores peut-être encore. Je souhaite que tu continues de
-l’ignorer. Il avilit, il envoûte, il écrase, il désagrège, il humilie,
-il ronge, il dissout. Cherche les termes les plus forts, n’aie pas peur
-des superlatifs, tu ne dépasseras pas la mesure. Evidemment, un homme
-doit être un homme. En principe et dans l’abstrait, rien de plus noble.
-Et l’amour n’excuse rien, je l’accorde, mais il explique à peu près
-tout. Nous chantions au bataillon une chanson assez brutale qui
-affirmait cette vérité de<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> tout repos que, sans les femmes, nous serions
-tous des frères. Rappelle-toi comme nos camarades mettaient de la
-sauvagerie à marteler ce déplorable refrain! Les moins grossiers
-semblaient y trouver une vengeance. Etaient-ils donc tous si malheureux,
-ou sur le moment ou par le souvenir?</p>
-
-<p>»Te voilà bien étonné, mon ami. Tu n’aurais jamais cru que ton ami
-Maurice ne fût pas le plus heureux des hommes, n’est-ce pas? le plus
-heureux des maris, le plus heureux des amants? Je te le dis, je te le
-répète, tu ne savais pas. Tu vivais à côté de nous, en marge de nous
-plutôt, sans rien discerner de notre vie. C’est ma faute, je l’avoue.
-J’aurais dû ne pas fuir ton amitié, ne pas me détacher de toi.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p>
-
-<p>»Mais je ne dois pas exagérer non plus. Si j’ai d’abord gardé pour moi
-le délicieux secret de mon bonheur tout nouveau, je l’ai gardé surtout
-pour ne pas t’en éclabousser. Notre jeunesse studieuse, que nous
-considérions ensemble comme éternelle,&mdash;quand on est jeune on a de ces
-illusions,&mdash;je fus le premier à m’en échapper. Certes, cela se fit
-malgré moi, à mon insu si tu préfères. J’avais rencontré Marthe. Du
-coup, l’amour m’était découvert. Un monde insoupçonné s’ouvrait à mes
-yeux et à mon ardeur stupéfaite. Nos études, nos papiers, nos fiches,
-nos bouquins, tout ce qui nous semblait uniquement désirable et
-satisfaisant, tout m’apparut d’une vanité mortelle. Tant de poussière
-remuée me déconcerta.<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> Mais parce que je croyais avoir mis la main sur
-une clef magique et sur la vérité, ou sur ce que je pris alors pour la
-vérité, devais-je te décourager, toi, qui n’avais pas rencontré une
-Marthe, toi qui ne tenais encore l’amour qu’un objet de discussions
-morales ou psychologiques, bonnes en soi, mais sans fondement peut-être?
-Ne devais-je pas me taire et te laisser tes illusions? N’était-ce pas
-assez que tu pusses souffrir d’avoir à poursuivre seul certaines
-recherches où nous nous étions ensemble engagés? N’était-ce pas assez
-que tu pusses souffrir d’apercevoir par toi-même ce qui chaque jour nous
-sépara davantage?</p>
-
-<p>»Tu ne m’aurais pas perdu, je ne me serais pas perdu, si je m’étais<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span>
-entiché d’une femme d’expérience, d’une amoureuse, car j’aurais pu me
-ressaisir plus vite et plus facilement. Ainsi tu comprendrais et
-j’aurais compris ma défaite. Une rouée m’aurait vaincu sans peine. Et
-moi comme toi. Des garçons qui ne vivent que dans l’absolu, même s’ils
-ne sont pas ignorants des réalités de l’amour, ils sont à la merci de la
-première passion qu’on leur impose. Le cas serait banal. Mais tel ne fut
-pas le mien.</p>
-
-<p>»Marthe n’était qu’une jeune fille, toute naïve, toute simple, toute
-franche. Une jeune fille, nous pensions tous deux, par préjugé, que cela
-n’existe que dans les romans de René Boylesve. Or, Marthe, jeune fille,
-venait vers moi avec sympathie. Rien de plus, apparemment. Il n’en
-fallait<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> pas plus pour me soulever d’enthousiasme. En tirai-je de
-l’orgueil, comme tous les hommes en pareille occurrence? Là n’est pas la
-question. Mais il est certain qu’à me sentir le maître responsable de
-cette jeune fille sans défense qui attendait de moi son bonheur, je
-découvris plus vivement pour mon propre compte la joie d’aimer.</p>
-
-<p>»Il me répugne de te donner des précisions. Je ne t’en donnerai pas.
-L’important est que tu conçoives dans quel état d’allégresse j’ai passé
-les semaines de nos fiançailles et les premiers temps de mon mariage.</p>
-
-<p>»Excuse-moi, si j’osai renier alors l’idéal sévère de notre amitié. Une
-jeune fille qu’on aime et dont on se croit aimé, tu ne te représentes
-pas<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> très bien comme elle transforme celui que sans malice elle
-s’attacha. En se remettant à lui, elle l’oblige. Moi qui aimai Marthe
-dès que je la vis, songe de quelle façon je l’aimai quand j’éprouvai,
-non seulement qu’elle était prête à m’aimer, mais qu’elle m’aimait!</p>
-
-<p>»Je crains, mon ami, de t’offusquer. Tu t’étais fait sans doute de mon
-bonheur de jeune marié une idée suffisamment décourageante. Mais toute
-ma vie a dépendu de ces heures de béatitude. C’est le seul terme qui
-convienne ici, et je ne veux pas te passer sous silence, malgré mon
-envie, ces heures uniques où j’eus conscience d’être un autre homme.</p>
-
-<p>»Rassure-toi. Si je m’attardais sur ce chapitre, ce ne serait que pour
-pro<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span>longer par des regrets stériles le souvenir de ces heures trop
-brèves. A quoi bon? Elles furent ce qu’elles furent, je ne les ravalerai
-pas, je serais ingrat. Elles furent belles, donc elles ne durèrent
-point.</p>
-
-<p>»Tu me regardes? Tu croyais qu’elles avaient duré? Tu croyais que
-j’avais été longtemps heureux? toujours? jusqu’au moment où je disparus
-tout à coup en pleins troubles de Verdun? Tu te trompais, mon ami. Tu te
-trompes. Heureux, je le fus, je ne le nie pas. Mais longtemps, non. Tu
-n’avais rien remarqué, naturellement. Comme je t’avais dissimulé mon
-bonheur, je t’ai dissimulé le reste. Tu ne connais que la fin du drame,
-la fin que je lui ai voulue. Elle n’est pas irréprochable, je te<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span>
-l’accorde. On la jugerait cruellement si on la connaissait. Mais toi
-seul la connais aujourd’hui. Toi et moi. Autant dire personne, ou une
-seule et même personne si tu préfères, n’est-il pas vrai? Et tu devines
-que mon bonheur fut bien précaire, pour que j’en vinsse à cette
-extrémité de disparaître, de quelque manière que ce fût.</p>
-
-<p>»Tu brûles de me demander quel fut le crime de Marthe. Attends un peu.
-Sache pourtant sans délai que Marthe ne fut coupable en rien. Est-ce ma
-faute alors? Je n’ose dire ni oui ni non, ou je devrais dire oui et non.
-En gros, je le confesse devant toi, mon ami, tout bien pesé, tout bien
-considéré, je m’étais embarqué dans une aventure trop grande<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> pour moi.
-J’usai, probablement, toutes mes forces dès le début. Je tins tête avec
-avantage à la première flamme. Fut-elle trop haute? Me consuma-t-elle
-aussitôt? Je n’en disputerai pas.</p>
-
-<p>»A la vérité, je doute qu’un homme ordinaire, n’importe lequel, toi ou
-moi, puisse résister mieux que je ne résistai. L’amour aussi a sa cime.
-Quand on y est parvenu, on n’a plus qu’à redescendre: ne demeure pas qui
-veut sur la cime, qui n’est qu’un point géométrique tout idéal. Tant pis
-pour toi si tu parviens à la cime avant que ta compagne ait eu le temps
-de te suivre. Elle y arrive à son tour. Mais toi, où es-tu déjà?</p>
-
-<p>»Ne crois pas qu’avec de telles considérations, qui ne sont pas d’une
-originalité exagérée, je m’éloigne de<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> ce qui t’intéresse. Tu avais un
-ami. Il disparaît en 1916. Tu le tiens mort. Tout le monde le tient
-mort. En 1923, brusquement, il reparaît, et, au lieu de t’expliquer par
-quel mystère il reparaît, il te parle de son mariage et se guinde à des
-propos vaguement philosophiques. Oui, le mystère de ma disparition n’est
-pas un mystère: en trois mots, tu serais au fait. C’est sans importance.
-L’essentiel est que tu saches pourquoi j’ai voulu disparaître. Et
-passe-moi ce que tu as pu prendre pour une digression: en me retrouvant
-chez toi, je me retrouve rajeuni de dix ans, et je cédais à notre chère
-manie de bavardage d’autrefois. Ecoute. Je vais te raconter tout.</p>
-
-<p>»Tu étais sûr que j’étais heureux.<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> Bien. Je ne t’avais jamais rien dit.
-A tort ou à raison, n’importe. Maintenant je te dis que j’ai voulu
-disparaître parce que je n’étais pas heureux, ou parce que j’étais
-malheureux. Bien. Tout le mystère du drame gît là. Et il n’est pas très
-compliqué. Tu le mettras, si tu veux, sur le compte de ma faiblesse, tu
-jugeras peut-être que je fus lâche. Je te répète: n’importe. Je ne te
-demande pour l’instant que de comprendre.</p>
-
-<p>»Tu connais l’histoire de l’Apprenti Sorcier? C’est la mienne, mon
-pauvre ami. Très exactement. Tu ne comprends pas? Il faut donc que je te
-donne de ces précisions qu’il me répugnait tout à l’heure de donner? Il
-faut cependant que tu les entendes sans que j’insiste. J’éprouve<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> une
-honte difficile au moment de te dévoiler le secret de ma vie conjugale.</p>
-
-<p>»A Sparte, tu le sais comme moi, il fut un temps que l’on enfermait les
-jeunes hommes et les jeunes filles dans une salle obscure où, au hasard,
-chaque jeune homme devait s’emparer d’une jeune fille pour l’épouser.
-Entre ces mariages d’allure symbolique et les mariages de notre époque,
-et de toutes les époques, il n’y a pas de différence sensible. Le bon
-sens populaire affirme que le mariage est une loterie. Heureux, dit-on,
-qui emmène dans sa maison une vraie jeune fille. Alors je fus heureux.
-Mais la connaissais-je, cette adorable Marthe à qui je dus de découvrir
-l’amour? En le lui découvrant de mon côté,<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> je jouais avec des
-puissances terribles.</p>
-
-<p>»J’ai aimé Marthe entièrement, je n’ai pas honte de t’en faire l’aveu.
-Et mon ardeur fut d’autant plus vive que mon orgueil d’homme triomphait.
-Conquérir une âme neuve procure des voluptés incomparables. Mais une
-conquête a toujours ses limites. Toujours. Quel est le cancre qui ne se
-rappelle pas comment on dit en latin qu’un vainqueur est souvent conquis
-par le vaincu? Je préfère ne pas te dissimuler plus longtemps que ma
-victoire fut assez piteuse.</p>
-
-<p>»Marthe, en effet, éveillée par moi, eut vite rattrapé son maître, qui
-n’était pas un maître de premier ordre. Te dirai-je que j’en savourai
-davantage ma victoire? Tu n’en doutes<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> pas. Timidités qui cèdent,
-assurance naissante, voilà des joies sans prix dont je me délectai.
-Sentir que la femme que tu aimes finit par s’accoutumer puis par
-s’attacher à toi, conçois-tu que tu puisses résister à cette ivresse?</p>
-
-<p>»Tu me regardes, tu es étonné que ce soit moi qui te parle ainsi, moi
-qui me perde en de tels enfantillages. Mais l’amour, sauf pour le couple
-qu’il enchante, a bien d’autres puérilités. Ceux qui aiment ne s’en
-aperçoivent pas, et d’ailleurs ils s’en soucieraient peu. Seul un amant
-qui eut quelque peine à s’imposer, comprendra que j’aie pu m’estimer le
-plus heureux des hommes le jour où je sentis Marthe enfin éprise.</p>
-
-<p>»Comment te représenterais-tu le<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> sourire satisfait qu’elle eut, lorsque
-je lui fis une petite scène de jalousie pour la première fois? Rien ne
-flatte davantage une jeune femme qui n’a pas encore conscience de tout
-son empire. Et l’on s’en rend compte assez vite, car la jeune femme,
-flattée, et qui prend peu à peu goût à l’épreuve, ne tarde pas à
-susciter de nouvelles scènes de jalousie. Ce n’est que jeu, et jeu
-d’enfant, comme je te le disais tout à l’heure. Mais c’est un jeu qui
-risque de devenir dangereux. Certains hommes s’y rebutent.</p>
-
-<p>»Je m’empresse d’ajouter que je n’eus pas le loisir de remarquer la
-coquetterie de Marthe: je ne l’aurais plus aimée. Marthe cependant
-évoluait, s’assurait, devenait amoureuse. Jusqu’alors, elle ne m’avait
-apparem<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span>ment que supporté, malgré toute sa gentillesse. Je n’ai pas la
-prétention de l’avoir subjuguée du jour au lendemain. Elle s’éleva vers
-moi de degré en degré. Ces amours ne sont pas les moins durables, ni les
-moins solides.</p>
-
-<p>»J’accuse peut-être à tort Marthe d’avoir fait la coquette avec moi pour
-tenir en haleine ma jalousie. Mais d’où vient que, renonçant en somme au
-beau rôle, elle se déclara soudain jalouse à son tour? Tu me répondras
-qu’elle m’aimait, que dès lors j’en possédais la certitude, et que ma
-victoire était complète. A mon tour, je pouvais et je devais être
-flatté. Mon amour et mon amour-propre recevaient une belle récompense.
-Nous étions tous deux sur le même plan,<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> au même point. Nous formions un
-couple parfait, le couple parfait. Et tu vas prononcer le mot de
-bonheur.</p>
-
-<p>»Tout le monde parle de bonheur en pareil cas. Pour la plupart des
-hommes, en effet, qui sont loin de pouvoir se flatter à l’heure de leur
-mort d’avoir créé quelque chose, c’est dans le domaine de l’amour qu’ils
-ont l’illusion de créer. Laissons de côté, veux-tu, la question des
-enfants? Employer ici le verbe <i>créer</i> serait abusif, j’entends toujours
-pour la plupart des hommes, à qui suffit largement le verbe <i>faire</i>.
-Laissons donc les enfants.</p>
-
-<p>»L’homme a surtout le désir et l’illusion de créer en face de la femme
-de sa vie. Il n’en est pas un qui accepte d’aimer une femme telle
-qu’elle<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> est. Il nous faut une femme telle que nous la rêvons, telle que
-nous la voulons. Que pour nous plaire elle cherche à se transformer
-selon notre désir, à se renoncer, cela nous paraît tout naturel. Notre
-fatuité virile n’a pas de bornes. Si elle réussit, si la femme devient
-telle que nous la souhaitions,&mdash;et il ne nous soucie guère sur le moment
-des conséquences possibles de notre désir,&mdash;nous nous croyons aimés et
-nous parlons de bonheur. Nous avons créé notre bonheur.</p>
-
-<p>»Trop de romances ont bercé de rimes inévitables et de déprimantes
-mélodies le sang-froid des plus sages d’entre nous. Quand l’amour
-chante, et on ne peut pas dire autrement, car il chante, c’est triste
-mais c’est<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> vrai, nous ne valons pas mieux que notre voisin.
-L’éducation, le rang, la fortune, l’intelligence, ne nous y attardons
-pas: ce ne sont que facteurs secondaires qui n’introduisent en amour que
-des nuances. Gratte la croûte, tu trouveras toujours le même homme: il
-n’est pas toujours digne d’admiration. Mais je reviens à Marthe.</p>
-
-<p>»Marthe donc, après les premières semaines dont je refuse de te dévoiler
-rien de plus, elle m’avait rejoint où je l’entraînais. Elle sentait
-qu’elle était tout pour moi. Elle le savait, et que je voulais que je
-fusse tout pour elle. J’avais joué gros jeu.</p>
-
-<p>»Tu connais comme moi que, déjà, avant la guerre, à l’imitation de tel
-et tel peuple étranger qui se croit<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> plus civilisé que nous, un
-laisser-aller assez imprudent s’était glissé dans nos mœurs. Depuis,
-j’ai vu les étrangers chez eux, et je t’affirme que tous, je dis bien,
-tous, doivent s’incliner devant la vertu trop calomniée des femmes de
-notre pays. Mais, entre nous, nous pouvons nous l’avouer: nos femmes et
-nos jeunes filles ont, avec le <small>XX</small>ᵉ siècle, affecté des allures qui sont
-inquiétantes si l’on ne s’en tient qu’aux apparences. Certaines ont crié
-trop haut: «Liberté, égalité, fraternité». Cette formule politique,
-appliquée inconsidérément en amour, causa quelque désarroi. Parmi les
-hommes, ce n’est pas étonnant. Parmi les femmes, ce fut plus grave.
-Elles furent surprises. Toutes n’approuvaient pas. Mais la<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> crainte
-d’être une exception, cette éternelle crainte de ne pas être comme tout
-le monde, amena des extravagances. Bref, nous n’avions peut-être même
-pas besoin que la guerre vînt donner le coup de grâce, du moins pour un
-temps, car rien n’est durable ici-bas, à nos vieilles traditions
-féminines prêtes à s’évanouir. Et, bref encore, je ne t’apprends pas que
-dans certains milieux, il était et il est bienséant de sourire, quand on
-évoque par exemple cette lune défunte: la fidélité.</p>
-
-<p>»Note qu’en d’autres matières, la fidélité demeure respectable: on exige
-qu’un homme soit fidèle à sa patrie, à sa maison de commerce, à son
-patron ou à ses employés, voire à sa signature. Il n’y a qu’à son amour<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span>
-qu’un homme ou une femme a le droit de n’être pas fidèle. La loi l’y
-autorise, l’y aide: le divorce en est une preuve. Je sais que la
-question du divorce est plus complexe, mais passons. Je tenais seulement
-à situer ma petite aventure personnelle dans le cadre et l’atmosphère,
-comme on dit, qui furent les siens.</p>
-
-<p>»J’arrivais au mariage, moi, avec de la candeur, ou de l’audace, à ta
-guise. Malgré les exemples fâcheux que j’avais autour de moi, je
-prétendais me créer un amour et un ménage de vieille lune: je voulais
-que ma femme fût tout et toute pour moi, et que je fusse aussi tout et
-tout pour elle. C’était, je l’accorde, à la fois ambitieux et naïf,
-c’était balançoire, c’était coco, c’était... comment dit-on<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> encore?
-Mais c’était ce que je voulais.</p>
-
-<p>»Ainsi la moitié du programme, celle qui me concerne, était d’emblée
-obtenue. Il ne me restait qu’à forcer ou simplement qu’à mériter
-l’adhésion de Marthe. Modestie mise à part, j’ai dû t’avouer que je fus
-heureux. J’eus un jour la joie de découvrir que, si j’étais jaloux,
-Marthe se révélait à son tour jalouse. Les premières heures
-d’éblouissement écoulées, elle prit conscience de l’amour, et du danger
-qu’elle avait peut-être couru en n’en prenant pas conscience plus tôt.
-Je n’avais plus rien à désirer.</p>
-
-<p>»Ai-je parlé trop vite? Tu ne peux pas comprendre. Tu ne me vois qu’à
-mon heure la plus belle. Mais je<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> viens de t’ouvrir toute grande la
-porte du banal mystère. Il n’y a qu’un instant, je reprochais à Marthe
-sa coquetterie. C’était du bout des lèvres, pour la commodité du
-discours. Car je ne lui reproche rien, si j’ai dû jadis la fuir,
-exaspéré, à bout de force. Je pense aujourd’hui que moi seul fus
-coupable. Tu l’aurais été, tu le serais comme moi. Tu le seras
-peut-être, même après mon expérience, qui ne t’instruira pas. Quand on
-n’a plus rien à désirer, il est rare qu’on ne soit pas à deux doigts du
-dégoût.</p>
-
-<p>»Je vais trop loin et trop vite aussi. Ce dégoût, que je te dénonce avec
-si peu de précautions, je n’y suis arrivé que lentement, insensiblement
-presque. La vie quotidienne,<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> pour qui eut la sottise ou l’imprudence de
-la rêver exceptionnelle, on dirait qu’elle sécrète un poison sournois
-qui la ronge sans qu’on s’en doute. Il serait vain de se retrancher
-derrière la fatalité, ou de s’égarer dans des considérations
-pessimistes. N’employons pas des mots démesurés, veux-tu? Nous sommes
-trop gourmands, voilà tout, mais nous le sommes. De là viennent nos
-déceptions. Il est vrai que, si nous avions des désirs plus modestes, la
-vie nous paraîtrait sans prix. N’épiloguons pas, je n’en finirais plus.
-Mettons que je fus trop gourmand quant à moi, et que j’eus, tolère
-l’expression, plus d’appétit que d’estomac.</p>
-
-<p>»Marthe s’était révélée jalouse. Je trouvai d’abord cela charmant.<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> Je
-pris la chose en badinage. Marthe en effet n’avait aucune raison de se
-défier ou de me soupçonner. Depuis que je la connaissais, je t’affirme
-que je n’avais plus d’yeux que pour elle. Les autres femmes étaient
-autour de moi comme si elles n’existaient pas. Je pouvais les regarder,
-je ne les voyais point. Je te le dis et tu me crois. Marthe, elle, ne me
-crut pas. Elle, pareillement, d’abord, elle badinait, manœuvre naïve
-d’une jeune femme heureuse qui se plaît à soupeser son bonheur. Je
-t’épargne la comparaison de l’enfant qui s’émerveille devant un jouet
-nouveau. Elle serait fausse. Marthe, ayant découvert l’amour, cessait du
-même coup d’être une enfant.</p>
-
-<p>»Quoi qu’il en soit, Marthe, d’abord<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> jalouse de façon délicieuse, le
-devint sérieusement, toujours sans motif. Si j’en fus d’abord touché, je
-ne tardai pas à en éprouver une espèce d’agacement. Je te l’avoue sans
-ambages. On supporte mal d’être suspecté quand on a la conscience
-tranquille. Une fois, deux fois, trois fois, on accepte, par vanité
-satisfaite. Mais, à la longue, la patience échappe. C’est absurde, je
-l’accorde; cependant, en matière d’amour, il faut éviter les petites
-erreurs: elles sont souvent plus grosses de conséquences que les
-grandes. Tel pardonne des fautes graves, qui se sentira blessé au plus
-profond par des riens.</p>
-
-<p>»Bref, tu as compris, il y eut une lézarde dans notre amour. Marthe
-fut-elle coupable? Aujourd’hui je ré<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>pondrais: non. Elle agissait de
-bonne foi. La jalousie est une maladie sans pitié. Mais cette simple
-constatation, on ne peut la faire que du dehors, de loin, et de haut,
-quand on n’est pas en cause. Quand on est en cause, c’est une autre
-histoire. Le jaloux souffre, mais il torture. Trop heureux s’il ne lasse
-pas!</p>
-
-<p>»Maintenant tu as compris, tu sais tout: Marthe jalouse m’a épuisé. Le
-mot n’est pas trop fort. J’ai résisté le plus longtemps possible, car je
-l’aimais. Un jour, enfin, j’ai succombé, j’ai fui.</p>
-
-<p>»Voilà que tu me regardes avec le même regard. Je pensais que tu
-comprendrais, et tu as l’air de ne pas comprendre. Tu doutes évidemment
-que la jalousie de Marthe ait pu<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> m’amener à une résolution aussi
-saugrenue. Je n’ai qu’une brève réponse à te faire: je ne te souhaite
-pas, mon cher ami, d’être aimé par une femme jalouse; et surtout je ne
-te souhaite pas d’aimer une femme jalouse. Ce que j’ai pu souffrir
-dépasse l’imagination.</p>
-
-<p>»Je ne chargerai pas Marthe, que j’ai tant aimée. Mais comment
-songerais-je sans amertume à ses exigences progressives? Timides au
-début, elles furent terribles pour finir. Ai-je besoin de te rappeler,
-car tu en eus assez de peine et je l’ai bien deviné, que Marthe jalouse
-chercha par tous les moyens à t’éloigner de nous? Ce qu’elle entreprit
-contre toi, elle l’entreprit contre les différentes personnes de notre
-entourage.<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p>
-
-<p>»Jusqu’où elle put aller contre celles qu’elle pouvait craindre comme
-des rivales, je te laisse maître de le supposer. Elle se brouilla, sans
-explication, avec deux de ses amies d’enfance. J’admettais à la rigueur
-cette extrémité: les deux femmes étaient jolies. Et sur ce point nous
-serions mauvais arbitres. J’admettais, car j’avais été jaloux et je
-l’étais encore. J’admettais et j’admets.</p>
-
-<p>»J’admettais moins facilement qu’elle en vînt à m’imposer des scènes
-souvent cruelles, à cause d’indifférentes que j’avais eu le tort de
-regarder dans la rue ou au théâtre, ne fût-ce que machinalement. Une
-belle femme, mon Dieu! on peut la regarder sans penser à rien. Mais à la
-rigueur encore, j’aurais excusé Mar<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span>the, je le répète. Moi-même, plus
-d’une fois, j’ai éprouvé je ne sais quel malaise, en la voyant regarder
-un homme avec, me semblait-il, je ne sais quelle complaisance. Et tu
-diras qu’elle prouvait qu’elle m’aimait, en me prouvant ainsi qu’elle me
-voulait tout à elle. Soit. Je ne discute pas. Je te répète une fois de
-plus que j’admets. C’est peut-être moi qui lui avais donné le goût de la
-jalousie, quand je lui montrais que j’étais jaloux. L’apprenti sorcier
-n’a le droit d’accuser personne.</p>
-
-<p>»Cependant, et tu vas mieux comprendre, il me fut plus difficile
-d’accepter que Marthe essayât de me séparer de mes amis, et de toi
-principalement, mais des autres aussi, qui m’étaient moins chers. Je me<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span>
-rendis compte que, peu à peu, elle faisait le vide autour de nous. Il
-m’apparut qu’elle détestait tout ce qui n’était pas uniquement de nous,
-d’elle et de moi, tout ce que j’avais connu avant de la connaître, tout
-ce que j’avais aimé avant de l’aimer, mes travaux antérieurs, mes
-projets mêmes, ces pauvres recherches historiques et morales auxquelles
-j’avais cru que je consacrerais ma vie.</p>
-
-<p>»Oui, elle fut jalouse de mes livres, de mes papiers, de mes fiches. Le
-peu de temps que je lui dérobais à leur profit, elle le regrettait. Elle
-me marqua qu’elle le regrettait. Tu comprends mieux, n’est-ce pas, que
-j’aie pu m’effrayer du tour que prenait mon expérience? L’apprenti
-sorcier commençait à perdre la tête au mi<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span>lieu du désordre qu’il avait
-déchaîné.</p>
-
-<p>»Ces drames obscurs de l’amour, qui se jouent entre ce qu’on nomme des
-gens bien élevés, ils n’ont pas une couleur assez violente pour éveiller
-l’attention du monde. Ils ne sont au surplus possibles, avec ces
-nuances, que chez des oisifs. Je vivais de petites rentes avant la
-guerre. Sans être riche, j’avais une aisance qui me permettait de me
-livrer à mes travaux personnels sans autre souci. Tu le sais. Combien de
-fois n’ai-je pas envié ceux qui, par leur naissance, sont assujettis à
-un métier, à un emploi, à une occupation nécessaire! J’aurais échappé du
-moins en quelque manière à l’égoïsme de Marthe, qui devenait de plus en
-plus tyrannique.</p>
-
-<p>»Son égoïsme? Non. Son amour.<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> C’est peut-être la même chose pour toi,
-comme pour beaucoup de gens. Pour moi, ce n’est pas la même chose.
-J’aurais échappé à l’égoïsme de Marthe. Mais à son amour j’étais
-attaché. Il était mon œuvre, elle était ma créature: par là je dépendais
-plus d’elle qu’elle ne dépendait de moi. Et puis, sans philosopher ou
-rhétoriquer davantage, j’aimais Marthe.</p>
-
-<p>»Tu parleras de lâcheté, ou bien tu ne sais pas ce que c’est que
-d’aimer. Comprends plutôt du même coup que je viens de te révéler
-pourquoi je n’ai jamais eu le courage de faire appel à ton amitié. Comme
-je t’avais par pudeur caché la joie profonde et nouvelle de mes belles
-heures, j’ai dû te cacher mon inquiétude, puis ma détresse. Je sentais
-que je<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> m’aveulissais, j’aurais eu honte de te l’avouer, comme plus tôt
-j’aurais eu honte de te crier: «Aime donc aussi, toi, imbécile! Quitte
-tes bouquins, jette-toi dans la vie, aime!» Aujourd’hui, je n’ai plus
-aucune raison de te cacher rien, pas même que j’ai beaucoup souffert en
-silence, et beaucoup souffert de mon silence. Crois-tu que je n’aie pas
-serré les poings plus d’une fois, quand des amis, et toi le premier,
-parliez tranquillement du bonheur de cette chère Marthe et de ce cher
-Maurice? Si vous aviez su... Si vous aviez su que j’étais l’esclave, et
-l’esclave conscient, de ce fameux bonheur, qui de vous eût envié ma
-place?</p>
-
-<p>»Après avoir eu l’illusion de dominer, il est déroutant de sentir qu’on<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span>
-ne s’appartient plus. Je te résume ma passion, car c’en fut une. Les
-mille petits faits que je pourrais t’énumérer, ne t’instruiraient pas
-davantage. Que t’apprendrais-je de plus en te disant, par exemple, que,
-certains jours, j’avais l’impression que je n’étais pas libre de garder
-pour moi la moindre de mes pensées?&mdash;«A quoi penses-tu?» L’ai-je
-entendue assez souvent, cette question pleine de sollicitude ou de
-tendresse, qui finissait par m’exaspérer!</p>
-
-<p>»M’objecteras-tu que je n’avais qu’à rompre? Ou peut-être qu’à
-manifester à Marthe mon désir intransigeant de mener une vie moins
-tendue? Mais, pour rompre, il aurait fallu que j’eusse cessé d’aimer
-Marthe. Sans doute, je ne l’aimais plus avec<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span> la même ardeur: elle
-abusait de moi, volontairement ou non, et cela suffisait à me modérer.
-Le <i>tu ne m’aimes pas, je t’aime</i> et le <i>tu m’aimes, je ne t’aime pas</i>,
-ce jeu classique de la balance est bon partout et toujours. Mais, dans
-mes moments de plus grande impatience, je devais m’avouer que j’aimais
-encore Marthe, cette Marthe amoureuse que j’avais créée. Et quant à
-l’avertir du péril où elle poussait notre amour, sois bien persuadé que
-je l’ai tenté de toutes les façons.</p>
-
-<p>»Moi aussi je lui ai infligé des scènes désastreuses, d’où nous sortions
-penauds, confus, brisés presque, mais prêts à nous réconcilier, ou déjà
-réconciliés avec des promesses irrécusables. Hélas! les promesses<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span>
-n’étaient que des promesses. Quand j’y réfléchissais de sang-froid, la
-situation me semblait être sans issue. Nous vivions constamment dans une
-atmosphère d’orage. Et qui pourrait annoncer que le nuage crèvera ou que
-nous en serons quittes pour la menace?</p>
-
-<p>»Tu as compris, maintenant, n’est-ce pas? Tu comprends que j’aie
-accueilli l’ordre de mobilisation du 2 août 1914 avec un soupir de
-soulagement. Je partais, donc j’espérais que je serais sauvé. Je pouvais
-tout espérer, soit de la mort, que je ne demandais du reste point, car
-elle n’est qu’un pis-aller et elle coupe sans conclure, soit plutôt de
-la séparation, de l’éloignement obligatoire, du régime nouveau qu’allait
-subir<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> notre amour. J’étais sûr de moi, calme, et j’attendais beaucoup
-de l’épreuve pour Marthe.</p>
-
-<p>»S’il est vrai que plus d’un homme, las de vivre, soit allé vers la
-guerre comme à un suicide licite et qu’on ignorerait, j’y suis allé,
-moi, comme à une délivrance. Pour moi-même, j’emportais la foi dans une
-victoire sur moi-même; je présumais que, loin de Marthe, loin du
-sortilège de son amour exigeant, je me reprendrais et redeviendrais
-maître de mes sentiments énervés. Et pour Marthe, pour Marthe surtout,
-je comptais qu’avec des soucis d’un autre ordre elle aurait le temps de
-s’apaiser et de se dégager de cette constante jalousie qui empoisonnait
-notre union.</p>
-
-<p>»Oui, tu me diras:&mdash;«Et tu n’as<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> pas prévu que ton bel espoir pourrait
-ne pas se réaliser du tout?» Je te demande pardon, j’y ai songé. Et si
-je suis parti avec un grand espoir, je n’en suis pas moins parti avec
-une crainte aussi grande. C’est sous cette double influence que j’ai
-traîné mon sac et mon fusil sur les routes encombrées de l’été de 1914.
-Marches, contre-marches, combats, patrouilles, la retraite, la
-poursuite, l’épique pagaille de nos trois premiers mois, la faim, la
-soif, la fatigue, l’envie de dormir,&mdash;te rappelles-tu comme nous avions
-envie de dormir, de dormir n’importe où, dans un fossé boueux, sous les
-roues des longs convois d’artillerie aux chevaux harassés, malgré nos
-chefs, et malgré l’ennemi qui nous chassait ou qu’il fallait
-chas<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span>ser?&mdash;tant d’événements en si peu de jours ont relégué au second
-plan mes minces préoccupations personnelles. N’est-ce point par des
-soldats qui ne se tenaient plus debout que la bataille de la Marne a été
-gagnée? Puisque j’étais de ceux-là, à côté de toi, tu sais bien que pas
-un de nous n’avait même plus la force de penser. Je n’avouerai jamais à
-Marthe que, pendant ces jours, elle n’a pas pesé beaucoup dans ma tête.
-Mais, lorsque je pus enfin m’interroger, si j’eus un plaisir très doux à
-évoquer son image chérie en me réjouissant de n’être pas tombé, j’eus la
-satisfaction de constater que je la chérissais avec quiétude.</p>
-
-<p>»Et Marthe? Je n’avais pas reçu toutes les lettres qu’elle m’avait<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span>
-écrites. Celles que je reçus me seraient parvenues trop tard si elles
-avaient exigé des réponses immédiates. Mais elles n’étaient que ce que
-furent des milliers de lettres d’épouses ou d’amantes au début de la
-guerre: le chagrin de Marthe pliait sous une peine moins égoïste. Je pus
-croire que nous étions sauvés, que l’horrible catastrophe allait du
-moins permettre à deux êtres, des plus infimes, de retrouver l’équilibre
-et le bonheur véritable qu’ils avaient perdu.</p>
-
-<p>»Tu devines que mon illusion fut de courte durée. A quoi bon t’exposer
-les détails du progrès de ce mal qui semblait être en nous
-inexorablement?</p>
-
-<p>»Dès janvier 1915, alors que nous piétinions dans les tranchées, Marthe<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span>
-ne m’écrivait que des lettres d’une violence décourageante. J’imagine
-volontiers que les défaitistes les plus ardents ne durent une sérieuse
-part de leur ardeur qu’aux menées d’une femme ou d’une maîtresse
-désespérée. Néanmoins le résultat qu’obtint Marthe fut bien différent:
-plus elle criait vers moi, plus elle me séparait d’elle. L’aveuglement
-ou l’indulgence que mon amour m’avait laissés, peu à peu cédèrent. Je
-vis plus nettement que jamais jusqu’où j’avais accepté de descendre. Je
-le vis et je fus consterné. Mais que pouvais-je faire? Remontrer à
-Marthe qu’elle s’égarait? Ce fut inutile, ce fut comme si je ne
-répondais rien à ses lettres. Elle continuait son même monologue sans
-pitié.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p>
-
-<p>»Je connus alors que nous étions au fond d’une impasse.</p>
-
-<p>»Rompre? Mais pour quel motif? Parce que Marthe m’aimait avec trop
-d’impétuosité? J’aurais eu honte de le reconnaître, et honte de moi
-aussi. Je me condamnai à subir passivement ma défaite. Cette morne
-sujétion dont j’avais été l’artisan, m’obligeait. Je devins taciturne.
-Tu l’avais remarqué, sans doute, et je souffris parce que je sentais que
-tu l’avais remarqué et parce que je ne pouvais rien te dire. Ne
-devais-je pas en effet accuser Marthe, si je t’ouvrais mon secret? Or
-Marthe n’était pas coupable. Et puis ces choses, vraiment, on ne peut
-pas les dire, même à son meilleur ami, sans être un goujat. Tout
-désemparé que j’étais au milieu des misères<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> de nos tranchées, je me
-condamnai à garder mon silence. Je te prie de croire que ce ne fut pas
-avec plaisir. Et j’attendis.</p>
-
-<p>»J’attendis. J’attendais. Quoi? Je ne sais pas. La guerre s’éternisait.
-La paix semblait rejetée vers un avenir incertain. Les moins pessimistes
-des combattants supputaient naïvement,&mdash;et de quelle pitoyable
-naïveté!&mdash;que, plus les semaines succédaient aux semaines, plus ils
-avaient des chances de ne pas sortir indemnes de leur enfer. Les espoirs
-se faisaient timides. En vérité, tu ne le nieras pas, la plupart d’entre
-nous avaient l’air de se survivre malgré eux. Au fond, on ne
-s’expliquait pas pourquoi l’on n’était pas mort, quand on avait vu
-mourir tant de<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> camarades autour de soi. On ne s’étonnait plus de rien.
-On était en quelque sorte anesthésié. Vivre, mourir, on n’était pas bien
-sûr que ces mots eussent un sens raisonnable.</p>
-
-<p>»Dans mes moments de lucidité, je n’avais qu’un espoir: d’arriver à
-l’indifférence. Alors j’aurais eu peut-être le courage de m’évader, de
-me sauver, de rendre à Marthe sa liberté, selon l’expression courante,
-ce qui signifie: reprendre la mienne. Loin du sortilège de Marthe
-présente, loin de ses récriminations, de ses plaintes, de ses reproches,
-de ses larmes, je pouvais former cet espoir. Il me semblait déjà
-quelquefois que j’étais sur le bon chemin: j’avais ainsi la force de
-laisser dans ma poche, pendant des heures, sans la décacheter, une<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>
-lettre de Marthe; je commençais à ne plus avoir la trouble curiosité de
-ses véhémences. Je commençais...</p>
-
-<p>»Hélas! J’entends encore toute mon escouade, et toi, qui me félicitiez,
-lorsque je reçus au bras cette blessure en séton que chaque fantassin a
-rêvé de recevoir. J’en fus sur-le-champ plus navré que si elle eût été
-mortelle. Avais-je le pressentiment de ce qu’elle me vaudrait? Elle me
-venait trop tôt. Je n’étais pas prêt à faire face à ce qu’elle me
-réservait. Je n’étais pas prêt à revoir Marthe.</p>
-
-<p>»Je ne me trompais pas. Tout le lent ouvrage de dix mois de séparation
-s’effondra dès que je la revis. Et quelle était-elle? Permets-moi de me
-taire mon ami. Toi-même qui,<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> peu de temps après, pus la revoir aussi,
-et plusieurs fois, lorsque c’était à ton tour d’aller en permission, tu
-as observé qu’elle était changée, et je me rappelle avec quelle joie tu
-me rapportais les inquiétudes et donc la tendresse franche de Marthe.
-Alors qu’elle t’avait toujours tenu à l’écart de nous, elle s’était mise
-à se confier à toi. Tu ne la reconnaissais plus, ne dis pas non. Et ne
-dis pas davantage que tu compris que j’accueillisse sans enthousiasme ce
-que tu pensais me ramener de réconfort. Maintenant tu comprends. Car
-moi, dans tes propos, je reconnaissais la Marthe qui ne changeait pas.
-Qui ne changeait pas? Qui au contraire s’enfonçait de plus en plus dans
-l’impasse de la jalousie.</p>
-
-<p>»Epargne-moi la peine de te pré<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span>ciser les effets de sa jalousie. Je
-serais obligé de t’avouer que je perdis patience en mainte occasion et
-que je ne sus pas toujours me défendre sans aigreur. Il n’y a rien de si
-laid qu’une dispute d’amants. Et nul pardon n’en fait rien oublier.
-Laisse-moi jeter sur les nôtres le manteau de Noé. Admets seulement, non
-pas pour m’absoudre, mais pour ne pas m’accabler trop vite, que j’aie eu
-des raisons de me révolter. Toi qui vivais à côté de moi avant mon
-mariage et qui sais si j’étais homme à courir de femme en femme, toi qui
-vécus à côté de moi dans la tranchée, ou dans ces sinistres villages de
-l’arrière où l’on nous envoyait au repos, et qui sais si j’eus plus que
-toi d’autre envie ou d’autre besoin que de ce repos qu’on<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> nous
-octroyait avec tant d’avarice, dis-moi si je fus sans excuse de hausser
-les épaules ou de me décourager à la fin, quand Marthe s’obstinait à
-douter que je lui fusse fidèle?</p>
-
-<p>»Mais je ne veux pas plaider ma cause. Je veux t’exposer les faits. Tu
-jugeras ensuite, s’il te plaît de juger. C’est autre chose que je te
-demande. Je n’insisterai d’ailleurs pas plus longtemps. Je t’en ai dit
-assez déjà, je t’ai dessiné d’un gros trait la courbe de mon aventure.
-Tu as vu mon bonheur s’élever, s’affermir, s’affirmer, croître encore,
-monter presque à la verticale, puis hésiter, et tu as vu la ligne
-magnifique devenir tremblante, indécise, s’infléchir, redescendre
-lentement, avec les mêmes hésitations, mais redescendre malgré<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> moi. En
-même temps, tu as vu la ligne de Marthe bien différente: elle ne
-commença pas de s’élever si tôt que la mienne, ni avec tant de
-hardiesse; mais elle s’est élevée régulièrement, pour couper la mienne
-et continuer son ascension irrésistible, quand la mienne redescendait.
-Voilà ce que tu as vu, alors que tu te représentais nos deux lignes, je
-le parierais, comme deux parallèles d’une sérénité parfaite. Tant il est
-vrai qu’il est malaisé de connaître ceux que nous croyons connaître le
-mieux.</p>
-
-<p>»Quel dénouement pouvait avoir une si désolante et piteuse aventure? Un
-dénouement piteux, sans contredit. Sur la pente où je glissais, rien
-n’était capable de m’arrêter. Marthe semblait me pousser aux épaules.
-Le<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> peu de jours que je passai près d’elle, soit pendant la
-convalescence, du reste brève, de ma première blessure, soit pendant mes
-permissions, Marthe en fit pour moi des jours accablants. Cette détente
-que, par définition, le soldat permissionnaire devait trouver chez lui,
-loin de la zone infernale, cette joie que nous avions tous en principe
-d’échapper pour quelques heures à nos misères du front, Marthe me les
-empoisonna. J’étais à elle, tout à elle, rien qu’à elle, elle entendait
-me garder tout pour elle, rien que pour elle. Elle épiait mes gestes,
-mes regards, mes réponses, me tenait en servitude constante, me
-harcelait de questions, m’empêchait de sortir ou ne me quittait pas, et,
-si par hasard je me taisais, elle m’arrachait à<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> ma distraction par son
-habituel:&mdash;«A quoi penses-tu?» Mais elle y mettait une âpreté sans
-merci. Et je rejoignais le bataillon, où la vie n’était pas drôle, comme
-j’aurais gagné un refuge.</p>
-
-<p>»C’est affreux, ce que je te dis là. Je le sais. Mais songe que, pendant
-toute une année de guerre, durant toute une année de corvées
-humiliantes, d’insomnies, de crasse, de mauvaise nourriture, de pluie et
-de boue, de soleil et de sueur, de résignations quotidiennes, et
-d’incessants dangers dont je ne parle pas, durant toute une année où je
-sentais que je m’épuisais physiquement, j’ai porté en secret cette
-douleur d’être le jouet d’un amour qui me dominait à jamais.<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span></p>
-
-<p>»Le dénouement fut piteux, oui. Est-ce ma faute si nul obus ou nulle
-balle ne m’a tué? Je n’ai rien fait pour me soustraire à la mort. Elle
-eût tout achevé dans ce qu’on est convenu d’appeler de la gloire. Marthe
-m’aurait pleuré. Sous ses voiles de deuil, elle n’aurait pas su si je ne
-l’aurais pas maudite en tombant. Tant d’autres sont tombés qui
-n’aspiraient qu’à vivre!</p>
-
-<p>»Même à Verdun, où, dès la première heure, on eut l’impression qu’un
-formidable charnier se préparait pour les deux armées au face à face,
-quelle que fût la victorieuse, j’ai eu l’impression, moi, que j’y
-deviendrais fou peut-être, mais que je n’y mourrais pas. Les camarades
-s’écroulaient autour de moi sous les 105 et les 210.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span> Nous nous
-battions, tu te rappelles? sans artillerie contre une artillerie
-enragée. Nos officiers avaient l’ordre de ne reculer sous aucun
-prétexte. Et quel désarroi! Il neigeait. Pour manger, il fallait ouvrir
-les havresacs des morts, afin d’y dérober les boîtes de conserves qui
-s’y trouvaient. Nous n’avions ni outils, ni fusées, ni grenades, et nos
-cartouches diminuaient. Mais tu sais tout cela comme moi.</p>
-
-<p>»Le 8 mars, vers cinq heures du soir, à l’artillerie allemande qui nous
-écrasait méthodiquement, se joignit une batterie de 155 française. Les
-malheureux qu’elle atteignait brûlaient avec une odeur atroce. Nous
-n’avions aucun moyen de signaler à l’arrière notre situation. Les
-chasseurs, accroupis et claquant des dents,<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> n’attendaient plus que
-l’obus allemand ou français qui mettrait fin à leur angoisse. Vainement
-huit coureurs furent envoyés vers le P. C. du chef de bataillon.</p>
-
-<p>»A minuit, comme je causais avec le lieutenant de notre mort plus que
-probable, un être humain,&mdash;je ne peux pas dire autre chose,&mdash;sauta près
-de nous dans la tranchée. Il haletait.&mdash;«Le lieutenant!» fit-il. Il tira
-de la coiffe de son casque un billet, le tendit à l’officier, tira de sa
-musette un petit paquet de lettres, et s’affaissa. Je n’eus que le temps
-de ramasser le paquet de lettres.&mdash;«Encore un, dit le lieutenant. Pauvre
-gosse!» Mais, à la lueur voilée d’une lampe de poche, il lisait le
-billet.&mdash;«Voyez, me dit-il, ce que répond<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> le commandant. Je lui avais
-demandé, la nuit dernière, de nous envoyer du renfort.» Le commandant
-lui répondait: «Vous aurez toujours assez de monde pour accomplir votre
-mission.»&mdash;«C’est simple, n’est-ce pas? dit sans aigreur le lieutenant.
-Puisqu’il en est ainsi, vous allez partir immédiatement. Vous irez
-trouver le chef de bataillon, le général, qui vous voudrez, mais trouvez
-quelqu’un qui fasse taire cette batterie de 155 qui nous assassine. Et
-quand ce sera fait, eh bien! allez où vous voudrez, perdez-vous, peu
-m’importe, mais ne revenez pas ici: ce serait idiot et parfaitement
-inutile. Adieu!» Et il me serra la main.</p>
-
-<p>»Interdit, je doutai si je ne rêvais pas. Mais je ne rêvais
-pas.&mdash;«Qu’at<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>tendez-vous? dit le lieutenant. Filez au plus tôt et
-laissez-moi le paquet de lettres. Il y en a peut-être pour moi dans le
-nombre. Au fait, pour vous aussi, peut-être. Regardez donc, prenez, et
-je le répète: filez.» J’obéis. Il y avait pour moi une lettre de Marthe.
-Je l’empochai, et je sautai hors de la tranchée, par le parados.</p>
-
-<p>»A ce moment-là, je n’avais plus aucune envie de mourir. On venait de me
-faire grâce: je n’aspirais qu’à vivre, qu’à fuir. Où et comment? Tu
-penses bien qu’il ne m’en souciait pas. Je quittais ce tombeau du bois
-Albain près de se fermer sur moi. Je n’en demandais pas davantage. Je
-courais, je glissais dans la neige, je me dirigeais vaguement vers
-Thiaumont, où notre chef de bataillon<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> devait être. Je buttais contre
-des cadavres, je me relevais, j’avais la fièvre. J’ai eu, cette nuit-là,
-conscience de ce que peut être la folie quand elle s’empare d’un homme.</p>
-
-<p>»Passons, veux-tu? Tu comprends sans peine que je n’aie trouvé ni ferme
-de Thiaumont, ni commandant, que je n’aie même pas trouvé le village à
-moitié détruit de Fleury, et qu’après avoir erré Dieu sait où, pendant
-Dieu sait combien de temps, je me sois tout à coup étonné de trouver
-comme par enchantement une entrée du fort de Souville. Elle était
-encombrée de corps serrés les uns contre les autres. Il me fallut les
-enjamber tant bien que mal dans une pénombre où l’air était
-irrespirable. Je marchais malgré moi sur un pied,<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> je heurtais une
-épaule. Un des dormeurs, à mon contact, sacra. J’aperçus trois étoiles
-de métal à sa manche. Enfin un capitaine d’état-major, sur lequel
-j’avais failli m’étaler de mon long, se réveilla et reçut, non sans
-grogner, l’appel au secours que j’apportais. Ma mission était terminée.
-Alors je respirai.</p>
-
-<p>»Les téléphonistes du général m’offrirent un quart de vin. J’en aurais
-bu un litre. Je m’acagnardai dans un coin de leur réduit; il y faisait
-chaud, très chaud; pris de torpeur, j’y serais demeuré avec une joie que
-pas un homme ne pourra concevoir, s’il n’a pas été fantassin durant la
-dernière guerre. Mais je ne pouvais y faire qu’une courte halte. Libre à
-moi de me reposer mieux ailleurs ensuite.<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> Cependant j’avais le droit de
-souffler un peu. La tête légère, me semblait-il, comme une balle de
-sureau, les paupières de plomb, la bouche amère, les membres gourds,
-j’allumai une cigarette pour ne pas m’endormir. Puis je décachetai la
-lettre de Marthe, pour le même motif, sans aucune curiosité. Et puis, et
-puis j’aime mieux te le dire franchement: je ne lus pas la lettre de
-Marthe, je la remis dans ma poche, et, tout harassé, et cinglé à la fois
-par la résolution que je prenais, je me levai, je sortis du fort. Une
-ardeur soudaine m’animait. Fuir! fuir! Fuir tout, la guerre et Marthe,
-me sauver de ces deux enfers, m’évader, être libre, libre! Et je me
-remis à courir, tournant le dos à Douaumont, où mes camarades et<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span>
-toi-même agonisiez misérablement.</p>
-
-<p>»Dès lors, tout fut plus facile que tu ne pourrais l’imaginer. Le hasard
-me servit, puis le désordre né de l’affaire de Verdun. Deux
-brancardiers, qui transportaient sur une civière un sergent de notre
-bataillon, étaient arrêtés à l’entrée du Bois des Hospices. Je
-m’informais du nom du camarade blessé, quand un fracas brusque me coupa
-la parole. Jeté à terre par l’éclatement d’un obus, j’étais encore une
-fois indemne. Mais des deux brancardiers et du blessé, il ne restait que
-trois cadavres.</p>
-
-<p>»Une force irrésistible me poussait. Le sergent et la civière formaient
-une horrible bouillie. Je dépouillai le mort de ses papiers, de son
-porte-monnaie, de ses deux plaques d’iden<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span>tité; j’accrochai à son
-poignet intact ma petite plaque d’identité en or; je posai l’autre, la
-réglementaire, près de sa tête méconnaissable; je glissai dans les
-poches de sa capote ensanglantée mon carnet, ma bourse, ma montre, mon
-portefeuille, d’où j’eus soin de prélever assez d’argent pour gagner le
-plus rapidement possible la Suisse.</p>
-
-<p>»Tu vois que, dans ma fièvre, je gardais une singulière lucidité
-d’esprit. Grâce à l’une, je pus mener à bonne fin ma résolution. Grâce à
-l’autre, je n’eus pas le loisir d’observer que je commettais une action
-monstrueuse. Tu vois donc aussi que je me juge maintenant sans
-indulgence.</p>
-
-<p>»Le reste est à peu près dépourvu<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> d’intérêt. Pour tout le monde, depuis
-le mois de mars 1916, je suis mort. Toi seul sais à présent la vérité.
-Elle n’est pas belle. J’arrive de New-York. J’ai débarqué à la gare
-Saint-Lazare hier matin, dimanche, 11 novembre 1923. Je ne suis revenu
-que pour te revoir d’abord. Je t’ai rencontré hier dans l’avenue de
-Wagram. Je t’ai reconnu sans peine. Malgré ma barbe, tu m’as reconnu.
-Mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter tout de suite. J’avais
-délibéré de ne t’affronter qu’aujourd’hui.»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Mon ami se tut.</p>
-
-<p>J’ai transcrit à peu près exacte<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span>ment sa confession. Mais ce que je n’ai
-pas su rendre, c’est le son de sa voix et la chaleur de ses aveux. Après
-tant d’années, Maurice conservait intacts les souvenirs de sa passion.
-Je n’avais pas à le juger, je constatais seulement que sa passion avait
-dû être plus profonde qu’il ne voulait le donner à entendre. Cet homme,
-qui avait certainement beaucoup souffert, il souffrait certainement
-encore.</p>
-
-<p>Pourquoi revenait-il après tant d’années d’absence? Pourquoi revenait-il
-si tard? Et, s’il m’avait dit tout, me l’avait-il dit sans
-arrière-pensée? Ces questions que je me posais, tandis qu’il achevait
-l’effroyable récit de sa nuit de Verdun, je ne les lui aurais pourtant
-pas posées tout de suite. Je retrouvais l’ami<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> de ma jeunesse, je le
-retrouvais parce qu’il revenait, il ne revenait sans doute pas pour
-redisparaître le jour même. Nous renouerions notre amitié au point où
-elle s’était rompue, et nous aurions assez de loisir devant nous pour
-mettre ou remettre toutes choses au point. Car je brûlais de poser bien
-d’autres questions à Maurice.</p>
-
-<p>Il s’était levé. Devinant son dessein, je lui tendis les bras. Il
-appliqua ses mains sur mes épaules, lourdement, affectueusement.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>&mdash;«Mon pauvre ami, fit-il, tu es resté fidèle à nos bouquins? Tu as
-toujours notre conviction de jadis,<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> que la vie est bête? Nous la
-tenions des auteurs que nous avions lus. Mais je te dis qu’elle est
-encore plus bête. Je te le dis et c’est vrai. Regarde-nous. Ne vois-tu
-pas ce que mon retour a de tragique et de grotesque? Ne sens-tu pas,
-comme moi, que nous sommes gênés de nous retrouver face à face, toi et
-moi, malgré cette vieille affection qui nous attachait autrefois l’un à
-l’autre de telle sorte que chacun de nous était persuadé qu’il ne
-pourrait pas vivre sans l’autre? Quelle misère! Tu me croyais mort
-depuis sept ans, et tu avais arrangé ta vie de façon qu’elle te fût
-supportable sans moi. Et moi-même, j’avais pu présumer auparavant que je
-m’arrangerais une vie merveilleuse avec Marthe, sans toi. Morne misère!<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span></p>
-
-<p>»Cependant, si tu as pu éviter les pièges de l’amour où le plus malin
-s’empêtre, et si tu veux néanmoins me juger, observe, je te prie, que ce
-n’est point seulement pour la question d’amour que je me suis affolé
-jusqu’à commettre ce que tu sais. Ou plutôt observe que la question
-d’amour, qui te paraîtrait sans doute minime, entraînait toute mon
-existence vers une déroute totale. Marthe, ma chère Marthe, m’avait à
-son profit accaparé. Voilà ce qui m’effrayait, car je ne me sentais pas
-capable, n’étant pas cruel ou l’étant moins que jamais à cause de la
-guerre, de remonter le courant et de retourner la situation à mon
-profit. Je te prie donc de tenir compte de cela.</p>
-
-<p>»Non, laisse-moi parler encore.<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> Je ne t’ai pas dit tout. Je te dois ces
-explications depuis trop longtemps. Et puis, ce passé que déjà ta main
-efface généreusement, parce que tu es toujours l’ami de toujours, il ne
-faut pas l’abolir si vite. Ce passé n’est pas assez loin de nous. Assez
-loin?</p>
-
-<p>»Ecoute. Je préfère me délivrer de ce poids qui m’étouffe depuis que je
-suis entré chez toi. Je me suis guindé tant que j’ai pu, j’ai même
-essayé d’arrondir des phrases par moment: c’est que je n’étais pas
-maître de moi comme j’aurais voulu l’être, et que je craignais de me
-trahir. Il convenait de t’apprendre d’abord pourquoi je n’ai pas pu ne
-pas saisir l’occasion presque désespérée de mon salut quand elle
-s’offrit,<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> un jour de faiblesse et de fièvre. Ne t’avouais-je pas ainsi,
-quoique de biais, l’amour malheureux que je portais au plus profond de
-moi? Mais à la façon dont je t’ai fait cet aveu, n’as-tu pas compris du
-moins que je ne gardais pas rancune à Marthe?</p>
-
-<p>»Assurément. Si, après tant d’années, j’étais revenu vers toi comme un
-homme qui a tout oublié,&mdash;tu entends? je dis: tout oublié, et donc que
-j’ai été heureux,&mdash;ou si je ne revenais qu’avec le souvenir de mes
-heures les plus mauvaises, t’aurais-je parlé de Marthe avec tant de
-précautions? Le cas est bien banal du monsieur que sa femme excède. Si
-tel était le mien, je n’aurais pas eu de peine à trouver des mots pour
-accabler Marthe devant toi. La comé<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span>die de tous les temps et de tous les
-peuples a épuisé ses traits sur les personnages que nous aurions pu
-être. Mais il en va de nous autrement. Je connais la part de
-responsabilité que j’ai dans mon aventure. Je n’ai pas le droit
-d’accuser Marthe. N’est-ce pas moi qui l’ai faite ce qu’elle fut, ou qui
-fis tout ce qu’il fallait faire pour qu’elle devînt ce qu’elle fut?</p>
-
-<p>»D’ailleurs, je te conterai plus tard, si cela t’intéresse, la vie que
-j’ai menée hors de France, depuis ma fuite de Verdun jusqu’au jour où je
-décidai de rentrer. Nul, tu ne l’ignores pas, n’était moins prêt que moi
-à mener une vie active dans le désordre prodigieux qui suivit
-l’armistice de 1918. Et, pour comble,<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> j’avais à me débattre, moi, à
-l’étranger. Je t’amuserai, plus tard, te dis-je, avec le récit de mes
-expériences. Négligeons-les pour l’instant. Qu’il te suffise de savoir
-que, n’étant pas plus sot qu’un autre, j’ai pu non seulement subsister,
-alors que je n’avais jamais vécu que de mes rentes, mais gagner plus
-d’argent que je n’en aurais gagné, si j’étais demeuré chez nous. Je
-reviens plus riche que je ne l’étais en partant. Je ne te joue donc pas
-ici une scène d’enfant prodigue penaud.</p>
-
-<p>»Je vais plus loin. Je ne reviens pas poussé par le repentir ou par le
-remords. N’attends pas que je t’inflige là-dessus de belles phrases. Je
-suis trop sûr de toi et trop sûr de Marthe. Le passé est le passé, mais<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span>
-j’ai ma vie à refaire, et je veux la refaire. Tu entends? Je veux. Et je
-sais comment il faut pour la refaire.</p>
-
-<p>»Quoi? De nouveau tu me regardes avec ton regard inquiet. Tu penses ou
-que tu rêves ou que je te reviens sans toute ma raison? Tu le penses,
-n’est-ce pas? Tu te dis: «Il parle déjà d’avenir, sans avoir l’air de
-soupçonner qu’après tant d’années d’absence peut-être...» Mais non, je
-ne suis plus assez jeune.</p>
-
-<p>»Mon plan était nettement tracé: te voir, toi, le premier, pour que tu
-annonces à Marthe mon retour avec la prudence indispensable. Je ne veux
-pas me présenter à elle sans qu’elle soit avertie, et une lettre eût été
-aussi brutale que mon arrivée. Tu connais<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> Marthe comme je la connais:
-elle supporterait mal cette émotion inutile. Toi seul la prépareras avec
-assez de tact. Non, ne m’interromps pas!</p>
-
-<p>»Je devine que, par taquinerie, tu vas m’objecter: «Mais, mon pauvre
-Maurice, qui te dit que Marthe...» Rassure-toi, j’ai tout prévu.</p>
-
-<p>»J’ai prévu que Marthe aurait pu ne pas me survivre. Je l’ai tellement
-prévu que, depuis mon retour, j’ai eu la force de ne pas aller rôder
-autour de notre maison, par crainte d’apprendre trop tôt la mauvaise
-nouvelle. Mais rappelle-toi comme je t’ai regardé, quand tu m’as ouvert
-ta porte. J’ai deviné tout de suite que Marthe est toujours vivante. Et
-j’en ai eu la certitude quand tu m’as<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> laissé parler, et à mesure que tu
-me laissais parler. Tu vois bien que j’ai encore toute ma raison.</p>
-
-<p>»Quant au reste, je serai moins catégorique, car tu pourrais croire que
-je suis devenu fat. Mais j’ai prévu aussi qu’après tant d’années de
-deuil et de solitude, Marthe aurait pu accepter une consolation. Mais tu
-me l’aurais dit aussi, tu me le dirais, tu ne me laisserais pas parler,
-tu ne me laisserais pas espérer que j’ai quelque chance de reprendre ma
-part de bonheur. Car je sais maintenant ce que c’est que le bonheur, je
-sais ce qu’il peut être.</p>
-
-<p>»Si j’avais la crainte de revenir trop tard, ou la crainte de ne pas
-obtenir un pardon que j’implorerais sans honte, je me représentais
-qu’il<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> n’est pas possible que deux êtres se soient aimés en vain. Ne
-crie pas trop à la fatuité! Tu ne connais pas les femmes. L’amour a pour
-elles plus d’importance que pour nous: il est le fond même de leur vie.
-Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les
-psychologues sont d’accord sur ce point. Et trop d’exemples autorisent
-mon espoir.</p>
-
-<p>»Tiens! Ce livre à couverture blanche qui est là sous ta main, ouvre-le
-à la page 62. Ouvre, ouvre, te dis-je. Ne souris pas. Je la connais par
-cœur, cette page. Lis. Mais lis donc!</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>»... Il dit que Tristan est venu,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu’il a bien longtemps attendu</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Pour épier et pour savoir</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Comment il la pourrait revoir;</i><span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu’il ne saurait vivre sans elle;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qui noue au coudrier sa feuille.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Lorsqu’autour du bois il s’est mis</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Et qu’il s’y est lacé et pris,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ensemble ils peuvent bien durer;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mais si l’on veut les séparer,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le coudrier meurt promptement,</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Le chèvrefeuille mêmement.</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Belle amie, ainsi est de nous:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ni vous sans moi, ni moi sans vous.</i><br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>»Ils sont beaux, ces vers, n’est-ce pas? Mais ils te sembleraient plus
-beaux encore, si comme moi tu les avais lus, un soir de printemps, loin
-de France, loin de celle que tu aimais et dont tu t’étais follement
-séparé.</p>
-
-<p>»Au fait, c’est le soir où je les ai lus, que j’ai compris et que
-j’avais commis une erreur en fuyant et que je ne pourrais plus continuer
-à me<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>ner loin de France la vie que je menais.</p>
-
-<p>»J’avais cru que je me débarrasserais du souvenir de Marthe; j’ai pu
-croire, pendant quelque temps, dans la fièvre de la vie que j’essayais
-de mener, que je m’en débarrasserais peu à peu. Mais peu à peu le
-souvenir remontait en moi. J’avais trop aimé Marthe pour qu’une autre
-femme ou d’autres femmes pussent me la faire oublier. A chaque nouvelle
-tentative, je constatais que Marthe gagnait à la comparaison, à toutes
-les comparaisons.</p>
-
-<p>»Un soir, je lis ces vers:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Qu’il ne saurait vivre sans elle;</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille...</i><br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Et puis je prolonge encore l’épreuve,<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> afin de m’assurer que je ne suis
-pas victime d’un mirage. Et puis je me décide, je pèse le pour et le
-contre, je n’hésite plus, je m’embarque. Les dernières heures me
-paraissent plus longues que les dernières années. Je débarque, je te
-rencontre. Je t’évite, parce que je suis trop ému. Je passe la nuit dans
-l’attente du matin. Je cours chez toi. Je t’ai dit tout le principal. Et
-je te dis enfin: rends-moi mon bonheur. Et maintenant tu peux parler.»</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Maurice avait raison: s’il s’était étendu sur tout ce que j’ignorai de
-sa vie conjugale pendant que je vivais<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> à côté de lui, il ne m’avait
-pour le reste dit que le principal. Je le reconnaissais là tout entier:
-du moment qu’il ne s’agissait que du passé, son amitié retrouvée ne me
-cachait rien; mais elle s’enveloppait à nouveau de pudeur dès que le
-présent était en jeu. Comme aux premières heures de son mariage, Maurice
-éprouvait le besoin de se réserver.</p>
-
-<p>Croyait-il que la fin de sa confession dût me surprendre? Ou
-préférait-il en finir plus vite, comme s’il avait honte à nouveau de me
-dire qu’il aimait? Il pouvait évidemment se dévoiler avec moins de
-circonspection. Ainsi aurais-je su comment il aimait. Mais il me le
-laissait à déduire de quelques phrases lâchées au hasard de ses aveux.
-Et je me de<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span>mande s’il savait bien lui-même comment il aimait.</p>
-
-<p>En somme, je voyais qu’il était malheureux parce qu’il avait été plus
-surpris par sa passion que je ne pouvais l’être de mon côté par le récit
-qu’il m’en faisait. Le début de sa confession m’étonna, je ne le
-dissimule point, car nous nous persuadons tous aisément, et il me
-l’avait dit aussi, que nous connaissons mieux nos proches que nous ne
-les connaissons en réalité. Mais, le début admis, tout devenait logique,
-et la fuite de Maurice, que les circonstances rendirent plus sombre, et
-son retour. Si Maurice en douta, et que je pusse ne pas comprendre, il
-m’attribuait une incompétence excessive. Je l’en excuse pourtant, car il
-n’y a<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> pas d’amant qui ne s’imagine être l’amant par excellence.</p>
-
-<p>S’il faut mettre les choses au point, Maurice avait plutôt été victime
-d’un mal assez commun: il était de ces hommes qui, même s’ils ne s’en
-rendent pas compte, préfèrent la chasse à la possession. C’était la joie
-de conquérir Marthe qui l’avait exalté. Marthe conquise et le but
-atteint, Maurice au bout de son effort chancelait déjà.</p>
-
-<p>Tel, hélas! je le constate avec mélancolie, il était avant d’avoir
-rencontré Marthe. Combien d’études n’a-t-il pas entreprises! Combien de
-recherches n’a-t-il pas commencées! Combien de projets magnifiques
-n’a-t-il pas conçus! A vingt-cinq ans, il aurait pu se faire un nom
-d’histo<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span>rien: il avait réuni les matériaux d’une dizaine d’essais
-capables de lui assurer une jolie notoriété. Mais il ne se décidait pas
-à tirer parti de ses travaux. A peine une question était-elle élucidée,
-il se jetait sur une autre, prenait seulement le temps d’enfouir dans un
-classeur toutes les notes qu’il avait recueillies sur la première,
-courait de librairie en librairie, passait des journées devant le casier
-des catalogues de la Bibliothèque Nationale, obtenait un jour
-communication d’un dossier des Archives ou d’un Ministère, inscrivait la
-cote du dossier sur une fiche, et m’annonçait: «Encore un point à
-marquer.» La question était résolue, elle n’avait plus d’intérêt pour
-lui, il en attaquait une nouvelle sans<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> délai. Moi seul connais quelles
-curieuses trouvailles Maurice a faites ainsi en matière d’histoire ou
-d’histoire littéraire.</p>
-
-<p>Que le même goût de la chasse l’ait perdu quand il s’est découvert
-amoureux, je le comprends, quoiqu’il ait pu en douter.</p>
-
-<p>Je n’avais naturellement pas de remontrances à lui opposer. Tout à sa
-fièvre d’amour qu’il était, il gardait assez de sang-froid, c’est
-indéniable. Après tant d’années d’absence, il revenait pour reconquérir
-Marthe. La reconquérir? Mais n’était-elle pas conquise? Il ne l’ignorait
-pas. Il le savait mieux que moi: il savait trop en quelle femme
-amoureuse il avait transformé la jeune fille qui s’était donnée à lui.
-Cette assu<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span>rance de la reprendre, qui paraîtrait fatuité chez un autre
-et dans un autre cas, elle me semblait logique aussi, et elle
-m’émouvait. Un amant que l’espoir soulève et l’espoir imminent de son
-triomphe, quoi de plus pathétique à la fois et de plus réconfortant,
-s’il vous fait son complice?</p>
-
-<p>Pas plus que mon ami, je ne pensais que quelque obstacle dût surgir. N’y
-avait-il pas assez longtemps que Marthe attendait Maurice? Ne
-l’avait-elle pas assez longtemps aimé? N’avait-elle pas assez longtemps
-été convaincue qu’elle le reverrait, qu’il lui reviendrait?</p>
-
-<p>Il revenait. Il était revenu. Mon rôle se réduisait à peu de chose: dire
-à Marthe que Maurice était revenu. Il n’y fallait que de l’à-propos. Et<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span>
-j’aurais pris plus de peine avec empressement.</p>
-
-<p>D’ailleurs, et la veille même de ce jour où Maurice me demandait d’aller
-annoncer à Marthe son retour, ne m’étais-je pas promis d’aller la voir?</p>
-
-<p>Je ne manquai pas d’admirer la coïncidence, et de faire à Maurice un
-récit succinct de ma soirée de la veille.</p>
-
-<p>&mdash;Bon signe! dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a mieux, répliquai-je, et, si je n’étais pas ton ami, tu
-refuserais de me croire.</p>
-
-<p>Et je lui contai comment, ouvrant au hasard ce livre qui traînait sur ma
-table à côté de <i>l’Ingénu</i>, j’étais tombé sur la page 62 et sur ces vers
-du <i>Chèvrefeuille</i> qu’il m’avait précisément récités:<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>«Belle amie, ainsi est de nous:</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Ni vous sans moi, ni moi sans vous.»</i><br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>&mdash;Ah! mon ami! fit-il. Je viens de vivre ici les plus belles heures de
-ma vie.</p>
-
-<p>Sa voix se mouillait. Depuis son arrivée c’était la première fois, et
-c’était d’allégresse enfin.</p>
-
-<p>Mais deux hommes supportent mal de s’émouvoir ensemble. L’un des deux
-toujours réagit. Pour échapper à l’attendrissement, il prononce des mots
-quelconques, souvent niais, dont l’effet est immédiat.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi, fis-je, comme si je songeais tout à coup à une objection
-capitale. Il vaudra mieux te présenter à Marthe sans ta barbe. Vois-tu
-cela, qu’elle ne te reconnaisse plus?<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span></p>
-
-<hr />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE</h2>
-
-<p>Mon rôle se réduisait-il vraiment à si peu de chose qu’il n’y fallût que
-de l’à-propos? Chez moi, dans l’atmosphère de drame que le retour de
-Maurice avait créée, et comme ma joie l’emportait sur toutes les
-objections, j’avais pu, sans m’attarder, admettre que le retour de
-Maurice s’imposât de la façon la plus simple. Je n’avais pas discuté:
-c’était en somme un rêve, et un beau rêve, que je faisais. Et, s’il en
-était ainsi de moi, que n’en serait-il pas de la malheureuse Marthe?<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span></p>
-
-<p>Quand je me trouvai dehors, ayant laissé Maurice chez moi, où il devait
-attendre le résultat de ma démarche, j’eus l’impression très nette que
-je sortais d’un rêve, en effet, et que ma tâche n’était peut-être pas si
-facile. L’air de la rue me dégrisait.</p>
-
-<p>Que Maurice fût persuadé que Marthe recevrait la nouvelle de son retour
-avec une joie plus ouverte encore que la mienne, je le concevais: il y
-était trop intéressé. Mais je n’avais pas les mêmes raisons de supputer
-que tout irait pour le mieux. Dehors du moins, échappant à l’espoir
-contagieux de Maurice, je n’avais plus les mêmes raisons de garder la
-même conviction.</p>
-
-<p>En vérité, il m’apparut soudain que je ne savais à peu près rien de la<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span>
-vie que Marthe avait menée depuis la disparition de Maurice.</p>
-
-<p>Je ne l’avais vue que rarement, parce que je comprenais qu’il lui était
-pénible de me voir. J’avais compris qu’elle supportait mal sa douleur et
-qu’elle supportait mal aussi de ne pas me le dissimuler mieux. Elle
-s’était toujours défiée de moi, même au temps qu’elle était heureuse. Et
-je comprenais qu’elle souffrît davantage de m’avoir pour témoin de son
-malheur. Je souffrais quant à moi de sa défiance et, plus d’une fois, je
-me le rappelle, j’avais eu envie de lui crier: «Mais je suis votre ami,
-Marthe! Je suis votre ami, pleurons ensemble!» Mais elle poussait
-évidemment la jalousie jusqu’à vouloir pleurer seule. Et au moment que
-je<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> me rendais chez elle pour lui annoncer le retour de Maurice et le
-retour de son bonheur, je ne songeais pas sans tristesse qu’elle
-souffrirait encore d’en recevoir la nouvelle par moi. Et comment la lui
-annoncer, cette nouvelle terrible? De quel biais la préparer seulement?</p>
-
-<p>Dans la voiture qui m’emmenait chez Marthe, je regrettais d’avoir pris
-une voiture pour arriver plus vite. Il y avait déjà trois mois, trois
-grands mois, que Marthe n’avait eu ni visite ni lettre de celui qui eût
-été volontiers son meilleur ami. Trois mois. Je ne l’avais pas dit à
-Maurice.</p>
-
-<p>&mdash;Pourvu qu’elle ne soit pas en voyage! pensai-je.</p>
-
-<p>Mais aussitôt je pensai que son absence me tirerait d’embarras. Il me<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span>
-resterait à écrire, puisque Maurice ne voulait pas écrire lui-même, et
-je prévoyais que par deux ou trois lettres successives, je viendrais à
-bout de ma tâche avec plus d’habileté.</p>
-
-<p>Oui, alors que j’étais parti de chez moi sans hésiter pour lui annoncer
-ce que j’avais à lui annoncer, je souhaitais, à mesure que j’approchais
-de chez elle, de ne pas trouver Marthe: une espèce de gêne
-m’envahissait.</p>
-
-<p>Or, comme je descendais de voiture et payais le chauffeur, une jeune
-femme joyeusement me salua.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! vous aussi? fit-elle.</p>
-
-<p>C’était une amie de Marthe. Elle riait.</p>
-
-<p>&mdash;Vous veniez voir les amoureux? Ils ne rentrent que demain.</p>
-
-<p>Je la regardai.<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ils ne rentrent que demain? répétai-je.</p>
-
-<p>J’étais interdit.</p>
-
-<p>Je demandai:</p>
-
-<p>&mdash;Quels amoureux?</p>
-
-<p>&mdash;Hé! Ne veniez-vous pas chez Marthe?</p>
-
-<p>&mdash;En effet.</p>
-
-<p>&mdash;Alors!</p>
-
-<p>Et elle éclata de rire.</p>
-
-<p>Mais tout à coup elle s’arrêta, et à son tour interdite:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s’écria-t-elle, je parie que vous ne saviez pas... C’est vrai,
-vous n’étiez pas au mariage!</p>
-
-<p>Et immédiatement:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai fait une gaffe?</p>
-
-<p>Je bredouillai une vague protestation. La jeune femme avait l’air
-contrit. Et là, sur le trottoir, devant la<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> maison de Marthe, devant la
-maison de Marthe et de Maurice, près d’un chauffeur de taxi qui nous
-écoutait, j’appris que Marthe s’était remariée, j’appris tout, le nom de
-son mari, le chiffre de sa fortune, le jour et le lieu de la cérémonie
-religieuse, et que le nouveau ménage demeurait dans l’appartement de
-l’ancien.</p>
-
-<p>Je devais avoir une assez sotte figure.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, me dit la jeune femme, je vous ai fait de la peine. Je
-comprends, vous espériez peut-être...</p>
-
-<p>Et elle mettait dans sa voix un ton de compassion.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, répliquai-je. Ce n’est pas cela. Vous vous trompez, je
-n’étais que son ami. C’est autre chose.<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p>
-
-<p>Elle se rasséréna.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit-elle. Vous étiez surtout l’ami de Maurice. Mais il ne faut
-pas en vouloir à Marthe. Rester veuve à son âge, ça n’est pas drôle.</p>
-
-<p>Je me ressaisissais. La jeune femme s’en aperçut, car elle reprit son
-air enjoué, toute satisfaite d’avoir été moins maladroite qu’elle ne
-l’avait tout d’abord craint. Comme elle ne craignait plus rien, elle
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, vous savez, mais vous ne le savez peut-être pas, votre ami
-était sans doute un mari parfait, mais il a donné à cette chère Marthe
-le goût des bonnes choses. Sans compter qu’elle m’a toujours paru ne pas
-manquer de tempérament. Vous ne la connaissiez pas: c’est une
-amoureuse.<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p>
-
-<p>Et, contente de cette anodine perfidie, qu’un sourire adoucissait,
-l’amie de Marthe ouvrit la portière du taxi et conclut:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me déposerez à la Madeleine, voulez-vous?</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Maurice était reparti le soir même, sans me demander de longues
-explications et sans se plaindre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne me reverras plus, m’avait-il dit simplement. Pour tout le monde
-j’étais mort. Je continuerai de l’être. Et toi, mon ami, oublie que je
-ne le suis pas. Dès ce soir je disparais à jamais.</p>
-
-<p>Il n’y avait aucune emphase dans son adieu. S’il fut désespéré, il le
-contint. Je n’avais plus devant moi<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> que le Maurice des premiers temps
-de la guerre, celui qui, taciturne, s’était, lui aussi, défié de moi.
-Rien ne l’aurait empêché de repartir.</p>
-
-<p>Je ne lui avais, au dernier moment, posé qu’une question:</p>
-
-<p>&mdash;Et si je revois Marthe?</p>
-
-<p>Il m’avait répondu:</p>
-
-<p>&mdash;Tu lui diras ce que tu voudras.</p>
-
-<p>Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas revu Marthe.</p>
-
-<p>&nbsp;</p>
-
-<p>Le 21 avril 1924, lundi de Pâques, le courrier du matin m’apporta une
-longue enveloppe blanche timbrée de New-York. Elle contenait une brève
-lettre dactylographiée, à signature illisible, qui m’invitait à ouvrir
-une enveloppe plus petite que l’on m’en<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span>voyait. La petite enveloppe
-contenait un billet de la main de Maurice, signé de lui, et daté du 21
-novembre 1923.</p>
-
-<p>Maurice écrivait:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«<i>Quand tu recevras ce billet, tu sauras que je suis mort.
-Définitivement, si tu me passes cette lugubre plaisanterie. Je ne
-regrette rien. Ne regrette rien non plus. Et sois heureux, si tu
-peux.</i>»</p></div>
-
-<p>Le soir, en troisième page, le journal <i>le Temps</i> publiait l’information
-suivante:</p>
-
-<div class="blockquot"><p>«<span class="smcap">Erreur macabre.</span>&mdash;<i>M. René F..., de la classe 1908, originaire de
-Roanne, avait été, en 1914, blessé aux environs de Rambervilliers,
-à Roville-aux-Chênes; à ce moment il fut évacué sur Épinal et Lyon,
-où il fut réformé. Depuis cette date il n’était pas retourné dans
-cette région.<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> Ces jours derniers, le hasard de sa profession le
-ramenait à Rambervilliers et il se rendait au cimetière militaire.</i></p>
-
-<p>«<i>En le parcourant, il lut avec étonnement, sur la croix blanche
-d’une tombe, son nom, ses prénoms, le numéro de son régiment, sa
-classe et son matricule. M. F... a prévenu l’autorité militaire qui
-a fait le nécessaire pour corriger cette erreur.</i>»</p></div>
-
-<p>J’ai laissé sur ma table, à côté de <i>l’Ingénu</i>, je le répète, le livre à
-couverture blanche qui s’ouvre tout seul à la page 62 chaque fois que je
-veux l’ouvrir. Mais je les sais par cœur aussi maintenant, les beaux
-vers qui avaient enchanté Maurice:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«<i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille</i>...»<br /></span>
-<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span></div></div>
-</div>
-
-<p class="fint">
-ACHEVÉ D’IMPRIMER<br />
-LE 18 OCTOBRE 1924<br />
-PAR F. PAILLART<br />
-A ABBEVILLE (SOMME)<br /></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<hr class="full" />
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE ***</div>
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-</div>
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our website which has the main PG search
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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