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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Chèvrefeuille - -Author: Thierry Sandre - -Release Date: April 04, 2021 [eBook #64990] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online - Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This - file was produced from images generously made available by the - Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at - http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE *** - - - - - LE CHÈVREFEUILLE - - - DU MÊME AUTEUR: - - VERS: - _Le Fer et la Flamme._ - _Fleurs du Désert._ - - ESSAIS: - _Le Purgatoire_, souvenirs d’Allemagne - (Edgar Malfère). - _Apologie pour les Nouveaux-Riches._ (A. Messein.) - - ROMANS: - _Mienne._ (Edgar Malfère.) - _Maldonne._ (Edgar Malfère.) - _Monsieur Jules._ (Albin Michel.) - - TRADUCTIONS: - _Le livre des Baisers_,--de JEAN SECOND. (E. Malfère.) - _Les Amours de Faustine_,--de JOACHIM DU BELLAY. - (E. Malfère.) - _La touchante aventure de Héro et Léandre_,--de MUSÉE. - (E. Malfère.) - _Le Chapitre Treize_,--d’ATHÉNÉE. (E. Malfère.) - _Épigrammes_,--de RUFIN. (A. Messein.) - _Tablettes d’une amoureuse_,--de SULPICIA. - (Ed. Champion.) - _Allah veuille!_--roman de ZAÏDAN. (E. Flammarion.) - - EN PRÉPARATION: - _Le pays de tous les mirages_, essai. - _Vie de Socrate._ - _L’histoire merveilleuse de Robert le Diable._ - _Poésies complètes de_ MÉLÉAGRE. - _Daphnis et Chloé_,--de LONGUS,--traduction. - _L’Églantine_, roman. - _Samothrace_, roman. - _L’Algérienne_, roman. - - - - - THIERRY SANDRE - - LE - CHÈVREFEUILLE - - ROMAN - - «Aucun de nous ne peut bien - dire comment il veut être aimé.» - BYRON. - - _nrf_ - - PARIS - - ÉDITIONS DE LA - NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - 3, RUE DE GRENELLE. 1924 - - IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT - HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ - LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A - H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE - FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE - EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER - VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE - MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A - 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A - 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION - ORIGINALE. - - EXEMPLAIRE F - - TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES - PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924. - - - - - - - A HENRY MALHERBE - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -Couronnée de cette brume pourpre qui monte avec le soir au-dessus de -Paris, la place de l’Etoile, quand j’y arrivai, ne m’offrit pas un -spectacle étonnant. - -Rien ne montrait d’abord que quelque chose de grand s’y préparât. Nul -barrage de gardes au débouchement de l’avenue de Wagram. Dans la nuit à -peine froide, les autos surgissaient et fuyaient sans gêne. Vers le -Trocadéro, des timbres de tramway tintaient. Au pied des hauts -lampadaires qui font à la place une modeste ceinture de clarté, des -hommes se penchaient sur des journaux. C’était un soir de dimanche comme -tous les autres. M’attendais-je à plus d’animation qu’en semaine? - ---N’aie pas peur, dit quelqu’un près de moi. - -Et, la prenant par le bras, un vieillard entraîna sa compagne. - -Ils se dirigeaient avec prudence vers l’Arc de Triomphe. J’y allais -aussi. Alors je distinguai d’autres couples, des groupes, des promeneurs -isolés, à ma droite, à ma gauche, qui peu à peu se détachaient comme -nous du trottoir. Autour de l’Arc, posé tel qu’un massif aimant au -centre de la place, une foule déjà se pressait. Je ne remarquai plus -autre chose. - -Face à la Concorde, une rangée d’agents de police défendait l’accès à -la tombe du Soldat Inconnu. Ils rabattaient les pèlerins vers les -bas-côtés du monument. - ---Il y a déjà trop de monde par ici, disaient-ils. - -On obéissait, mais nous venions trop tard: tout le terre-plein était -occupé. - -J’essayai de me faufiler dans la foule. - ---Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence. - -On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions -les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes, -enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et -respectueuse attente, tous tournés vers le trou d’ombre où, sous la -voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu. - -Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des -pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie. - ---Je ne vois rien, lui dis-je. - -Il eut un sourire bref. - -De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la -petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront -se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le -Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps -pour la faire naître à jamais? - -J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à -l’Arc de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se -souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée. -Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa -détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas, -elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir. - -Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse -qui s’élève, et la _Marseillaise_, jouée sous la voûte. - -D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant -moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il -amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se -contractent parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on -ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et -cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la -gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase? - -Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit -où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a -plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se -passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui -s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse? -Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du -côté de l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine -toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut -pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant, -sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand -nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le -porche béant d’ombre de l’église interdite? - -Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du -magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui -s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais -quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie -théâtrale. - -Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes -insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment -suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon. - -Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous -repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé, -je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes -républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly, -dans la foule consternée, un large couloir. - ---Oui, dit l’un d’eux, c’est fini. - -La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant. -Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de -tout leur poids contre nous. - -Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe -et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu -du couloir sur nous conquis. - ---On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré -d’argent. - -Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore, -et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la -foule. Par là non plus on n’entrait pas. - ---Alors, par où? - ---Par l’avenue de Wagram. - -Là, c’étaient des gardes à cheval qui défendaient l’accès. - -Des mécontents commencèrent de manifester leur dépit. - ---Quelle organisation! criaient-ils au nez des chefs du service -organisateur. - ---Tas de brutes! murmura franchement une vieille dame en deuil. - -Je suis tenace. Je voulais voir la flamme allumée: je retournai à -l’entrée principale et tâchai d’avancer le plus possible, en me glissant -le long du monument, sous l’entraînante Femme de Rude. Un officier de -police, qui s’alarmait, s’élança contre moi, les bras levés. - -Un garde républicain répondait à une femme en cheveux: - ---Qu’est-ce que vous pensez voir? Vous n’avez qu’à rentrer chez vous: -allumez votre fourneau à gaz, vous en verrez tout autant. - -La messe sublime était bien finie. - -Je m’échappai, les épaules hautes, la tête basse. - -Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers -nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je -m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière. - - * * * * * - -L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe, -est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de -l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue, -elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne -donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces -incertains que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y -attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les -bourses; le XVIᵉ arrondissement y descend et le XVIIᵉ des faubourgs y -monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les -catégories sociales. - -Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez -moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas -m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de -s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences -une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de -Wagram. - -Ainsi, les mains dans les poches de mon manteau, je marchais assez -vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne -me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et -mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment -satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus -tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux. - -Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis -plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento -et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants, -s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en -mieux à mesure que je me hâtais de moins en moins, tout Paris le -fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta. - -Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au -rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux -hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument, -faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait -du pied le sol. - -Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix -pauvre: - - --_Qu’est-c’ qui dégot’_ - _Le fox-trott_ - _Et mêm’ le shimmy?_ - _Les pas englisch,_ - _La scottisch,_ - _Et tout c’ qui s’ensuit?_ - _C’est la Java,_ - _La vieill’ mazurka_ - _Du vieux Sébasto..._ - -Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la -désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse -qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait. - -Mais le chétif orchestre se tut. - ---Demandez les grands succès du jour! dit alors la chanteuse. Vous avez -six chansons pour un franc, toute la poignée pour vingt sous. - -Des mains se tendirent vers elle. - ---Demandez la _Java_! Six chansons pour un franc. - -A quelques pas de moi, un homme appelait la chanteuse. - -Je le regardai. - ---Tout de suite! dit-elle. - -Est-ce parce qu’il vit que je le regardais? Et qu’avait-il vu dans mon -regard? Sans attendre, l’homme se retirait, soulevait son feutre comme -pour s’excuser auprès des spectateurs qu’il dérangeait, sortait du -cercle, s’éloignait promptement. - ---Voilà une tête que je connais, me dis-je. - -Mais d’où? Il ne m’en souvint pas. Cette barbe à la française, blonde, -m’avait-il semblé... - ---Au deuxième! annonça la chanteuse. - -Les musiciens attaquèrent la rengaine. Je ne la suivis pas. Je cherchais -un nom. Je restais là, vaguement inquiet, l’esprit ailleurs. - -Des badauds chantonnaient. - ---Tu es stupide, me dis-je. - -Ne rencontre-t-on pas à tout propos des gens qu’on croit avoir déjà -rencontrés? Et faut-il qu’on s’inquiète pour si peu? - ---Demandez la _Java_! dit encore la chanteuse. - -L’orchestre de nouveau s’était tu. - ---Demandez! - -Elle vendit plusieurs cahiers de ses chansons. - -Puis elle annonça: - ---Nous allons vous chanter maintenant _Le P’tit Rouquin du Faubourg -Saint-Martin_, le grand succès de Fortugé. - ---Non, merci, me dis-je. - -Et à mon tour je me retirai du cercle. - -La chanteuse commençait: - - --_Papa était blond,_ - _Beau comme Apollon,_ - _Il s’ coiffait à la Ninon._ - -J’allongeai le pas. Je perdis bientôt paroles et musique. - -Mais je ne pouvais me défaire de cette inquiétude qui m’avait pris, là, -devant ces chanteurs des rues, pour un visage où j’avais cru -reconnaître... Reconnaître quoi? Et qui? Rien, personne. - -J’avais beau chercher, et j’avais beau surtout me remontrer qu’il était -absurde, vain, puéril et tout à fait sot, de m’obstiner à chercher quand -même, je pressentais, malgré moi, que j’avais déjà vu cet homme à barbe -blonde, que je le connaissais, et que j’aurais dû le reconnaître. - -J’étais trahi par mémoire, et j’en éprouvais du dépit. - -Evidemment, l’homme ne m’avait guère laissé le temps de le dévisager. A -peine avais-je eu le temps de le remarquer, il disparaissait. Est-ce -donc parce qu’il avait disparu si vite, et comme si ce fût parce que je -le regardais, que je tenais à mettre un nom sur sa figure? - -Autre sottise, autre absurdité. Pourquoi cet homme, que je ne -reconnaissais pas, que je ne connaissais peut-être pas, aurait-il fui de -mes yeux? Il s’était retiré du cercle des badauds sans attendre que la -chanteuse lui eût donné le cahier de chansons qu’il désirait? Quoi de -plus simple, s’il était pressé, ou si, plus simplement, il renonçait à -son envie après réflexion? - -Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée -cependant ne s’en détachait pas. - -Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les -voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais -décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva. - ---Mon homme à la barbe blonde? - -Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un -roman d’aventures de la plus basse qualité? - -Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise -qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même. - -J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine -narquoise. Toute ma conscience me revenait. - -Je descendis au point où je devais descendre, sans hâte, comme un -monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de -ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de -cogitations, parce qu’il est ridicule en effet. - - * * * * * - -Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de -ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables -plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées. -Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a -pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est -intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie, -même banale, s’il se trahit en public en laissant paraître son -attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes. - -J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet -air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient -pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse. - -Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait -l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la -quittant. - -Je rentrais chez moi, où nulle compagne ne m’attendait. Et le désir de -solitude que j’avais eu là-bas, dans le bruit de la foule, tout à coup -me pesa. Je savais trop ce qui m’attendait chez moi: tous ces regrets -que j’étais allé réveiller sous l’Arc de Triomphe, ils me tiendraient -impitoyablement, tous ces regrets d’amis perdus, de frères perdus, de -beaux souvenirs perdus, que traînent les hommes de mon âge. Chez moi, je -serais tout à eux. Ailleurs, il y avait autre chose. - -Je n’avais plus hâte de rentrer chez moi. Pour une femme aperçue qui se -hâtait, elle, vers son bonheur? - -Son bonheur? - ---Marthe... - -Un nom m’ouvrait les lèvres. - -Puis, aussitôt, et plus fort: - ---Maurice... - -Je m’arrêtai. - -Je regardai autour de moi. Non, on ne m’avait pas entendu prononcer tout -haut le nom de mon ami Maurice. - ---Maurice? - -Je levai les épaules. - -Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont, -sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun. - -Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je -de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon -ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort -peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je -m’étais senti troublé devant cet homme du hasard. - ---Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans -recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une -syphilis. - -J’étais accablé. - -Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux -que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y -prêter. - ---Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon -vieux docteur Pagès. - -En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait -trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi -paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice -formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés. - ---Pauvre Marthe! - -Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la -guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait -rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait -pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque -je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le -voulut, le cadavre de son mari. - -Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En -partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte, -emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer -malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de -la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin -de toute une génération massacrée, dans l’ombre propice, au milieu de -la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois -assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles. -L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste, -je l’ai dit. Tout s’expliquait. - -J’arrivais à ma porte. - -J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas -ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le -feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans -bruit, sans éclat, sans offense. - -Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si -peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais -certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme -dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais -je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement -d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont -le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples -imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on -puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux! - ---Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux -docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe. - -Je me promettais de lui conter... - ---Rien du tout, décidai-je. - -A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait? - -Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois. - - * * * * * - -Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je -n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse -populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si -j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le -trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur -mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais -que pouvait-elle craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice -quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance? - -Au reste, il ne le lui avait pas caché. - ---Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous -devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême, -un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de -grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et -j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas -que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes -vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme -qui s’introduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est -une rivale terrible. - ---Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore -que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de -la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il -apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût -m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à -l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te -considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse. - -J’avais protesté, bien entendu. - ---Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire, -puisque l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages. -Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir -rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés -d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous -vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas -même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait -la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?» - -C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il -est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice -n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir. - -N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que -Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard -de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si -j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour. -Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant -que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables -façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais: - ---Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les -Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour -après-demain. - -Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un: - ---A moins que Georges ne veuille nous accompagner. - -Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus -n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût. - -Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui -qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un -peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais -chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans -rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la -joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le -refusais que modérément. - -Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le -regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de -désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce -qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de -livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus -en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont -l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde. - -Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de -la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne -et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les -découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent: -«Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je -l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour -moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les -autres. - -Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas -tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur -bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût -heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à -cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais -l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne -fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de -Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi, -elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas -nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je -n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas -leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de -contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux, -l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois -beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je -sais. - -Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre -1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement le goût -de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce -qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est -beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir -oublier tout le reste! - - * * * * * - -Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci -de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu -l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie -heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont -plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins -d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’autrui enchante le -nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de -mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et, -même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent -qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient -comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe -d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde. -Il n’y a lieu que de le constater. - -Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine -de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de -Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus -atroce les heures de la catastrophe qui les anéantit. Marthe avait -survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir? -Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je -précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un -excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue, -et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la -mémoire d’un homme. - -On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de -leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose -de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a -pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu -Maurice mort, je ne l’ai pas vu tomber. - -Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux -qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute -que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un -jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice -était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,--le peloton de -mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois -de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice, -faveur obtenue par de hautes protections. - -En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de -mitrailleuses dont on nous dotait. La nouvelle unité s’était organisée -vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions -reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous -arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier -du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos -nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves -permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades -vers la ville si proche. - -Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à -débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis, -pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements. -Février s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de -Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui -tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois -semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait -Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre, -Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous -destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le -printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous -respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de -Chantilly. - -Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça: - ---Le bataillon est relevé par des territoriaux. Nous remontons en -ligne. - -Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme -toujours. - ---Verdun? nous demandions-nous. - -Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les -hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie, -devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et -jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant -notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors -que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de -connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je -n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice, ni le loisir de -m’échapper à Paris. - ---Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi. - -J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement. -Mais sa compagnie était partie par le premier train. - -C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des -artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un -zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous -cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis -de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous -n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre -attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que nous n’arriverions -jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire. - -A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous -ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait: - ---Regardez-moi ce défilé de saligauds! - -J’étais prêt à répliquer de verte manière. - ---Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas -encore aperçu. - -Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me -répondit: - ---Vous aurez de mes nouvelles. - -A la vérité, je n’en eus pas. - -Mais quoi! Vais-je égrener des souvenirs de guerre, comme un -insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais -simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de -cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans -l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très -peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout -près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement -inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte. - - * * * * * - -Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le -rôle d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on -avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel -camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en -tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et -l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,--j’entends chez -la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,--se contentaient de -peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point -le pas aux puissances du sentiment. - -Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour: - ---Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de -Marthe. - -Il m’avait répondu en riant: - ---Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même. - -Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait -pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant -un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il -cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il -attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve. - ---Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il. -Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler -telles qu’elles sont. - -Sa voix était émue. Il s’exaltait. - ---Songe à cela, continuait-il. Nous verrons à nu des âmes humaines. -Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre -compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre, -songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de -notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen -que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne -connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le -philosophe qui saura voir! - -J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il -ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me -cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré -moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris. - -Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de -ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je -comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me -prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les -villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe. - ---Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune. - -Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se -mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les -hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se -disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Maurice, si j’étais -près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de -Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami -parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que, -presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je -retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation -héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il -me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être -profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi, -près de moi. - -Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé, -elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se -grandir. Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans -honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non, -mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes, -celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des -mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas, -la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri: - ---Si tu meurs, j’en mourrai! - -On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri -d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus -d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir, -Marthe avait toujours su éviter de me laisser voir la violence de son -amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux -mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon -que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord? -Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe? - -A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe, -et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle -n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à -toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de -m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait -Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse; s’il prenait -soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où -nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si -notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que -sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous -menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice. - -C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice -n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel? -N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement -d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un -beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les -jours. Une souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs -déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme, -qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne -vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de -mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on -sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne -meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme -et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le -reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop. - ---Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit. - -Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer. - - * * * * * - -Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune -fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement -sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à -en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir, -à la fin d’une soirée d’indécisions: - ---Je vais me marier. - -Je ne m’y attendais pas. - ---J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin? - -Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous, -Maurice ne m’avait vanté son bonheur que rarement, et chaque fois -brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de -charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content -leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est -chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison -deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre -l’amitié de Maurice. - -Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer -que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je -n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait -pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples, -comme elle-même. Elle était charmante, enjouée avec une pointe de -réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos -causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour -que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve -qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin -d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils -étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je -les gênais. Et n’est-ce pas assez? - -Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts, -une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on -préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon -ami devait un bonheur réel et sûr. Mais elle se découvrit comme une -amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et -voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une -confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût -devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait. - ---Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à -ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et -je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son -temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je -devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en -flagrant délit de contradiction, de mensonge. Sans me l’avouer, elle me -laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse. - -Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand, -rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui -faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son -inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux -mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se -dérobait, lui, il m’annonça: - ---L’adjudant est mort. - ---L’adjudant? - ---Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour -une patrouille à peu près désespérée. - ---Il cherchait la médaille? Pour satisfaire à l’orgueil de sa femme -sans doute? - ---Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis, -par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et -qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne -pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre. - ---Pauvre diable! murmurai-je. - -Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua: - ---Imbécile! - -Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate. -Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet. -Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui -attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que -j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les -boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas -nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté. -Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager? - -Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé. -Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est -aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la -nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je -ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails -dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle, -tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années -sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache. - -Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et -sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les -grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans -une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur -le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci -écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre -façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres -d’un amour et d’un bonheur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de -cendres devant moi. - - * * * * * - -Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du -moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée -humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes. -Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite -ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je -m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur -de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et -inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale -balance. Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs -joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin -sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice. - -Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce -que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de -me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort. - -A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne -comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois -autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je -n’avais même pas pu savoir, après cinq jours de tranchée et de combats, -si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous -avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos -officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de -ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux -deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous -épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me -réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais -prisonnier. - -Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit. - -Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y -était point parvenu. - -Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort -de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu -par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la -montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de -Maurice,--une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait -en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait -bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté, -déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de -soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil -à tel ou tel d’entre eux. - -Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me -représentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais, -je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête? -Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter -la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête... -Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer. - -Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine. -Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur -m’attendait. - -Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de -moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes. -Le visage sur mon épaule, elle pleurait. Et nous n’avions pas dit un -seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne -pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été -que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation -m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de -temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles -paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles -sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas -des phrases. - ---Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai. - -Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il -valait mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon -retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était -utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux -heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais. - ---Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme -je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre -où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui -ressemblait un peu à mon ami Maurice. - -Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour -être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant moi, -je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans -regret, en plein amour, en plein bonheur? - - * * * * * - -Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec -elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané -qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si -elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se -tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire -ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus -tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un -homme ne pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne -pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu -moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée -devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour -impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre. - -Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa -blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus -souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était -probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y -avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où -puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs quand nous -causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu -d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique -soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet -de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur. - -J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et -pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon -ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais -ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la -révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il -prenait peut-être conscience de sa splendeur, ou, si l’on préfère, d’un -amour suspendu au milieu de son élan. - -Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas -mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de -Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui -encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait -laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé -là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la -porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu, -je suivais Marthe dans son illusion. - -Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux -militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8 -heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or -qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent -et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt -francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté. - ---Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce -malheureux! disait-elle. - -Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir -avec deux billets de cent francs, ou trois même. - -Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout -était bien fini, nous ayons pu, Marthe et moi,--elle tout ardente -d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,--nourrir encore quelque -illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on -le sait, vraisemblable. - -Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet, -lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de -m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement -inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en -fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où -s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et -ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au -milieu de tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de -frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière, -un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées -étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de -Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort -pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et -Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai -rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût -jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me -recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé -pour le recevoir, comme jadis. - -Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe -nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la -plus vive ne peut résister. - -Marthe me dit: - ---Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des -cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens. -Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi? - ---Naturellement, répondis-je. - -Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa -décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne -l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et -de quelle horrible façon! Et quels moments nous préparait la pauvre -Marthe! - -Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le -double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre -qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à -reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre -au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière -familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice -derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous -les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que -notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais -inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière familial, la -présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au -fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le -commencement d’une douleur trop certaine. - -En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être -cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité -qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne -suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour -l’enterrement? - ---Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout. - ---Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui -sais... - ---Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte? - ---Marthe, je vous en prie. Rappelez-vous qu’on l’a trouvé... - ---Déchiqueté? Je veux le voir. - ---Marthe! - ---C’est mon droit, je suppose? Et vous ne prétendrez pas encore à le -garder toujours tout pour vous? - -Je ne lui avais jamais entendu cette voix de colère. - ---Marthe, vous êtes méchante, je ne mérite pas... - ---Moi non plus, coupa-t-elle, je ne mérite pas. J’irai avec vous. - -Je m’inclinai. - -Hélas! ce que je prévoyais était au-dessous de ce qui fut. - -L’amitié que j’avais pour Maurice ne craint pas de se rappeler toutes -les offenses qu’elle eut à subir au cours de cette inoubliable journée. -Mais une pudeur me bride, si j’ai besoin d’en écrire le décompte. Pour -le reste, je suis prêt à dire tout ce que je sais, tout ce qui peut -éclairer, si faiblement que ce soit, le drame que je rapporte; mais pour -ceci je demande la permission de choisir. - -Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour -de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix -blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée; -il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont -le pilon s’enfonce dans la terre molle, attendait les visiteurs. Deux -soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le -chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd -cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir. - ---Où est l’officier? dit le chauffeur. - ---Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos -autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure. - -Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils -attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe, -qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé -des pompes funèbres dévissent le couvercle du cercueil dont la doublure -de zinc capitonné soudain apparaît. - -Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent -de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois. - -Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est -pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement -posée sur la caisse oblongue. - -J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces -deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont -le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à -leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là que -la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour -nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle. - -Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux -enfants se baissent. - ---D’abord la tête! dit le gardien. - -Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se -précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras. -Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses -mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil -ouaté de satin. - -Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je -fléchissais des genoux et que Marthe pesait démesurément dans mes bras. -L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir. -Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais, -derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui -transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec -soin, les morceaux du squelette de mon ami. - ---Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux. - -Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me -contait à mi-voix: - ---La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un -sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on -ouvre le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous -parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur -la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour -reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas -d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé -en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la -tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de -trouver la bonne. - -J’abrège. - -Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis -du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait -que de la terre et un lambeau de drap bleu foncé. Je l’entraînai vers -la route. Elle ne résista pas. - -Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand -une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop -tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut -lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord -une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait -dit: - ---La plaque d’identité. - -L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de -Maurice. - -Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi -dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les -dents. Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle -regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas -pleurer de tout mon cœur. - - * * * * * - -Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920 -qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon -ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui -compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là -que je date la mort de Maurice. - -On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant -la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant de -cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue -du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une -importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui -sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger -auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je -fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que -j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence, -plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la -soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous -l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de -revoir, comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix -innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et -mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré. - -Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre -vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais -seul au monde. - -Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée, -je quittais Marthe chez elle,--une Marthe silencieuse, pâle, toute -froide,--et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le -lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je -m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait: - ---J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez. - -Et elle éclata en sanglots. - -Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans -sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef. - -Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser -de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui -qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment -pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de -la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi -inutile, quand Maurice était mort? - -En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou -bien elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien -elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner -moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu -que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas -insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant. - -Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire: -«Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui, -laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible, -pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez -pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et -j’estimais lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui -dire. - -Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au -moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un -secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe, -Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que -vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être -aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit -tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas -jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me -promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je -sentirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur -meurtri de la malheureuse Marthe. - -Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au -même point. - - * * * * * - -Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est -rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé -parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il -a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun, -et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai -pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui -m’occupèrent pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923. - -La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter. -Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus -pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire -docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait -offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire -hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe -Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous -les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais -ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je laisse -religieusement un _Ingénu_ de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière -fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos -chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre -qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de -_l’Ingénu_, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11 -Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne -les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en -cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais: - -... _Il dit que Tristan est venu,_ - _Qu’il a bien longtemps attendu_ - _Pour épier et pour savoir_ - _Comment il la pourrait revoir;_ - _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_ - _Qu’il en sera de lui et d’elle_ - _Tout ainsi que du chèvrefeuille_ - _Qui noue au coudrier sa feuille._ - _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_ - _Et qu’il s’y est lacé et pris,_ - _Ensemble ils peuvent bien durer;_ - _Mais, si l’on veut les séparer,_ - _Le coudrier meurt promptement,_ - _Le chèvrefeuille mêmement._ - _«Belle amie, ainsi est de nous:_ - _Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»_ - -Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent -souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le -moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout -frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté? - -Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le -lendemain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller -sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de -réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré -nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette -vie qu’était devenue la mienne sans Maurice. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -Me soupçonnera-t-on de n’avoir donné tant d’importance à de si petits -événements et au récit minutieux d’une soirée entre mes soirées que pour -préparer un coup de théâtre? Tout mon soin ne fut au contraire que -d’échapper à ce soupçon. C’est que, parmi ces détails que j’ai rapportés -et qui ne m’avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que -le premier venu peut maintenant prévoir, j’ai choisi et classé ceux qui -doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je -crois que nul ne le sera. Je n’ai pas développé ces longs souvenirs -pour le plaisir de mener le lecteur au fond d’une impasse. Ou bien, trop -ému, je n’aurai pas su être assez habile, et l’on criera d’abord à -l’invraisemblance. - -Mais on l’a deviné: le 12 Novembre 1923, je n’allai pas chez Marthe, -comme je m’étais promis d’y aller. - -Je n’y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un -coup de surprise. On l’a deviné: je revis l’homme à la barbe blonde que -j’avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l’avenue de -Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu’il vint me -trouver chez moi. - -Et il n’eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves. -Toutes les objections qui m’auraient retenu fondirent d’un seul coup. -Cet homme, en qui j’avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice, -je lui tendis les mains aussitôt: il était en effet, on l’a deviné, mon -ami Maurice. - -Comment? Pourquoi? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je -répétais seulement, stupide: - ---Toi! Toi! Pas possible! - -Et d’autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de -réponses. - -Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer. -Il nous a fallu plus de temps que je n’en prends ici pour nous habituer -à l’impossible situation que le retour impossible de Maurice créait. - -Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les -mains, je le regardais. - ---Toi! toi! disais-je. - -Il était à Paris depuis la veille. - ---D’où viens-tu? D’Allemagne? Ils t’avaient gardé au secret comme ils en -gardent encore sans doute? - -Il eut un geste vague qui éloignait mes hypothèses. - ---Je te dirai, fit-il. - -J’attendais une confession chargée. Et je prononçais déjà le nom de -Marthe. - ---Marthe... - -Mais Maurice eut un autre geste qui m’arrêta. - ---Je te dirai, fit-il encore. - -A procéder ainsi par demandes hâtives, je risquais évidemment -d’embrouiller les explications de Maurice. Mieux valait, puisque le -moment de stupeur était passé, laisser parler Maurice à loisir. - -Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de -son manteau, les yeux fixés sur moi comme s’il voulait s’assurer que mon -amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus -embarrassé qu’à l’instant où il s’était présenté devant moi. - -Il regardait aussi autour de lui. Il constatait que rien n’avait changé -de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d’embarras. Je -pensais bien qu’il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me -les révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air -d’immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu’il hésitât. -Plus qu’un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout -notre passé commun d’avant la guerre. - ---Tu n’ôtes pas ton manteau? lui dis-je. - -Il s’installa sur le divan, non pas en s’y allongeant tout de suite -comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s’asseyant puis en -s’étendant. Alors, et parce qu’il retrouvait ses vieilles habitudes, il -prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors -je le reconnus tel que je l’avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui -ne m’était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics, -son amitié de nos causeries d’autrefois. Mais était-ce vraiment le même -homme que je retrouvais? De quelle aventure sortait-il? - -J’étais curieux de l’apprendre, curieux de tout savoir. Il m’avait, dès -ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s’exécuta sans -difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le -plus exactement possible, ce qu’il me révéla. Et je m’abstiendrai de -commenter, comme je m’abstins de l’interrompre, ou peu s’en faut. - - * * * * * - ---«Par où commencer? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si -simple néanmoins! C’est pour simplifier que je te prie de ne pas me -poser de questions. Je les prévois toutes d’ailleurs. J’y répondrai, -sois sans crainte. Je n’ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me -revois, sois persuadé que je l’ai voulu. Je ne te cacherai donc rien. - -»Mon histoire, s’il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre. -Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec -une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la -guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui -n’en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l’est, car j’avais -tant d’autres façons d’en sortir! Mais je n’ai pas réfléchi. Le coup de -Verdun m’a détraqué, c’est certain. De pareils événements rendent fou, -en grand comme en petit! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de -m’absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j’aie pu faire -et quoi que j’eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr -que tu ne me reprocheras rien. - -»Rien? Si. Tu me reprocheras de t’avoir laissé si longtemps sans -nouvelles. Tu me reprocheras d’avoir joué pour toi cette atroce comédie. -Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi -que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire, -ou plutôt me laisser conduire jusqu’au bout. Je fus du reste aidé par -les événements. Ne m’interromps pas, je t’en prie. - -»Verdun? Au moment de Verdun, je n’en pouvais plus. J’aurais commis -n’importe quelle sottise avec plaisir. J’y serais mort avec plaisir. -Avec plaisir, tu m’entends? Tu m’entends, mais tu ne comprends pas. Ah! -comment pourrais-tu comprendre? Tu ne savais rien. Tu ne sais rien. Il -faut que je reprenne de plus haut, de très haut, du jour où... Hélas, -mon ami, il faut que je reprenne du jour où notre amitié ne fut plus ce -qu’elle avait été. - -»Tu as nommé Marthe tout à l’heure. Le jour où je l’ai connue, ma vie -s’est décidée. Ma vie et la tienne, ne dis pas non! Depuis ce jour, il y -eut entre toi et moi un secret, un secret de plus en plus profond. Tu -l’as respecté, toi, tu fus meilleur que moi-même et plus digne. Ton -amitié se maintint au plus haut point. Moi, je m’accrochai de plus en -plus à ce secret, et j’eus tort. Je n’éprouve aucune honte à te le -déclarer. - -»On parle de l’amour? L’amour, oui. Tu l’ignorais, comme je l’ignorais. -Tu l’ignores peut-être encore. Je souhaite que tu continues de -l’ignorer. Il avilit, il envoûte, il écrase, il désagrège, il humilie, -il ronge, il dissout. Cherche les termes les plus forts, n’aie pas peur -des superlatifs, tu ne dépasseras pas la mesure. Evidemment, un homme -doit être un homme. En principe et dans l’abstrait, rien de plus noble. -Et l’amour n’excuse rien, je l’accorde, mais il explique à peu près -tout. Nous chantions au bataillon une chanson assez brutale qui -affirmait cette vérité de tout repos que, sans les femmes, nous serions -tous des frères. Rappelle-toi comme nos camarades mettaient de la -sauvagerie à marteler ce déplorable refrain! Les moins grossiers -semblaient y trouver une vengeance. Etaient-ils donc tous si malheureux, -ou sur le moment ou par le souvenir? - -»Te voilà bien étonné, mon ami. Tu n’aurais jamais cru que ton ami -Maurice ne fût pas le plus heureux des hommes, n’est-ce pas? le plus -heureux des maris, le plus heureux des amants? Je te le dis, je te le -répète, tu ne savais pas. Tu vivais à côté de nous, en marge de nous -plutôt, sans rien discerner de notre vie. C’est ma faute, je l’avoue. -J’aurais dû ne pas fuir ton amitié, ne pas me détacher de toi. - -»Mais je ne dois pas exagérer non plus. Si j’ai d’abord gardé pour moi -le délicieux secret de mon bonheur tout nouveau, je l’ai gardé surtout -pour ne pas t’en éclabousser. Notre jeunesse studieuse, que nous -considérions ensemble comme éternelle,--quand on est jeune on a de ces -illusions,--je fus le premier à m’en échapper. Certes, cela se fit -malgré moi, à mon insu si tu préfères. J’avais rencontré Marthe. Du -coup, l’amour m’était découvert. Un monde insoupçonné s’ouvrait à mes -yeux et à mon ardeur stupéfaite. Nos études, nos papiers, nos fiches, -nos bouquins, tout ce qui nous semblait uniquement désirable et -satisfaisant, tout m’apparut d’une vanité mortelle. Tant de poussière -remuée me déconcerta. Mais parce que je croyais avoir mis la main sur -une clef magique et sur la vérité, ou sur ce que je pris alors pour la -vérité, devais-je te décourager, toi, qui n’avais pas rencontré une -Marthe, toi qui ne tenais encore l’amour qu’un objet de discussions -morales ou psychologiques, bonnes en soi, mais sans fondement peut-être? -Ne devais-je pas me taire et te laisser tes illusions? N’était-ce pas -assez que tu pusses souffrir d’avoir à poursuivre seul certaines -recherches où nous nous étions ensemble engagés? N’était-ce pas assez -que tu pusses souffrir d’apercevoir par toi-même ce qui chaque jour nous -sépara davantage? - -»Tu ne m’aurais pas perdu, je ne me serais pas perdu, si je m’étais -entiché d’une femme d’expérience, d’une amoureuse, car j’aurais pu me -ressaisir plus vite et plus facilement. Ainsi tu comprendrais et -j’aurais compris ma défaite. Une rouée m’aurait vaincu sans peine. Et -moi comme toi. Des garçons qui ne vivent que dans l’absolu, même s’ils -ne sont pas ignorants des réalités de l’amour, ils sont à la merci de la -première passion qu’on leur impose. Le cas serait banal. Mais tel ne fut -pas le mien. - -»Marthe n’était qu’une jeune fille, toute naïve, toute simple, toute -franche. Une jeune fille, nous pensions tous deux, par préjugé, que cela -n’existe que dans les romans de René Boylesve. Or, Marthe, jeune fille, -venait vers moi avec sympathie. Rien de plus, apparemment. Il n’en -fallait pas plus pour me soulever d’enthousiasme. En tirai-je de -l’orgueil, comme tous les hommes en pareille occurrence? Là n’est pas la -question. Mais il est certain qu’à me sentir le maître responsable de -cette jeune fille sans défense qui attendait de moi son bonheur, je -découvris plus vivement pour mon propre compte la joie d’aimer. - -»Il me répugne de te donner des précisions. Je ne t’en donnerai pas. -L’important est que tu conçoives dans quel état d’allégresse j’ai passé -les semaines de nos fiançailles et les premiers temps de mon mariage. - -»Excuse-moi, si j’osai renier alors l’idéal sévère de notre amitié. Une -jeune fille qu’on aime et dont on se croit aimé, tu ne te représentes -pas très bien comme elle transforme celui que sans malice elle -s’attacha. En se remettant à lui, elle l’oblige. Moi qui aimai Marthe -dès que je la vis, songe de quelle façon je l’aimai quand j’éprouvai, -non seulement qu’elle était prête à m’aimer, mais qu’elle m’aimait! - -»Je crains, mon ami, de t’offusquer. Tu t’étais fait sans doute de mon -bonheur de jeune marié une idée suffisamment décourageante. Mais toute -ma vie a dépendu de ces heures de béatitude. C’est le seul terme qui -convienne ici, et je ne veux pas te passer sous silence, malgré mon -envie, ces heures uniques où j’eus conscience d’être un autre homme. - -»Rassure-toi. Si je m’attardais sur ce chapitre, ce ne serait que pour -prolonger par des regrets stériles le souvenir de ces heures trop -brèves. A quoi bon? Elles furent ce qu’elles furent, je ne les ravalerai -pas, je serais ingrat. Elles furent belles, donc elles ne durèrent -point. - -»Tu me regardes? Tu croyais qu’elles avaient duré? Tu croyais que -j’avais été longtemps heureux? toujours? jusqu’au moment où je disparus -tout à coup en pleins troubles de Verdun? Tu te trompais, mon ami. Tu te -trompes. Heureux, je le fus, je ne le nie pas. Mais longtemps, non. Tu -n’avais rien remarqué, naturellement. Comme je t’avais dissimulé mon -bonheur, je t’ai dissimulé le reste. Tu ne connais que la fin du drame, -la fin que je lui ai voulue. Elle n’est pas irréprochable, je te -l’accorde. On la jugerait cruellement si on la connaissait. Mais toi -seul la connais aujourd’hui. Toi et moi. Autant dire personne, ou une -seule et même personne si tu préfères, n’est-il pas vrai? Et tu devines -que mon bonheur fut bien précaire, pour que j’en vinsse à cette -extrémité de disparaître, de quelque manière que ce fût. - -»Tu brûles de me demander quel fut le crime de Marthe. Attends un peu. -Sache pourtant sans délai que Marthe ne fut coupable en rien. Est-ce ma -faute alors? Je n’ose dire ni oui ni non, ou je devrais dire oui et non. -En gros, je le confesse devant toi, mon ami, tout bien pesé, tout bien -considéré, je m’étais embarqué dans une aventure trop grande pour moi. -J’usai, probablement, toutes mes forces dès le début. Je tins tête avec -avantage à la première flamme. Fut-elle trop haute? Me consuma-t-elle -aussitôt? Je n’en disputerai pas. - -»A la vérité, je doute qu’un homme ordinaire, n’importe lequel, toi ou -moi, puisse résister mieux que je ne résistai. L’amour aussi a sa cime. -Quand on y est parvenu, on n’a plus qu’à redescendre: ne demeure pas qui -veut sur la cime, qui n’est qu’un point géométrique tout idéal. Tant pis -pour toi si tu parviens à la cime avant que ta compagne ait eu le temps -de te suivre. Elle y arrive à son tour. Mais toi, où es-tu déjà? - -»Ne crois pas qu’avec de telles considérations, qui ne sont pas d’une -originalité exagérée, je m’éloigne de ce qui t’intéresse. Tu avais un -ami. Il disparaît en 1916. Tu le tiens mort. Tout le monde le tient -mort. En 1923, brusquement, il reparaît, et, au lieu de t’expliquer par -quel mystère il reparaît, il te parle de son mariage et se guinde à des -propos vaguement philosophiques. Oui, le mystère de ma disparition n’est -pas un mystère: en trois mots, tu serais au fait. C’est sans importance. -L’essentiel est que tu saches pourquoi j’ai voulu disparaître. Et -passe-moi ce que tu as pu prendre pour une digression: en me retrouvant -chez toi, je me retrouve rajeuni de dix ans, et je cédais à notre chère -manie de bavardage d’autrefois. Ecoute. Je vais te raconter tout. - -»Tu étais sûr que j’étais heureux. Bien. Je ne t’avais jamais rien dit. -A tort ou à raison, n’importe. Maintenant je te dis que j’ai voulu -disparaître parce que je n’étais pas heureux, ou parce que j’étais -malheureux. Bien. Tout le mystère du drame gît là. Et il n’est pas très -compliqué. Tu le mettras, si tu veux, sur le compte de ma faiblesse, tu -jugeras peut-être que je fus lâche. Je te répète: n’importe. Je ne te -demande pour l’instant que de comprendre. - -»Tu connais l’histoire de l’Apprenti Sorcier? C’est la mienne, mon -pauvre ami. Très exactement. Tu ne comprends pas? Il faut donc que je te -donne de ces précisions qu’il me répugnait tout à l’heure de donner? Il -faut cependant que tu les entendes sans que j’insiste. J’éprouve une -honte difficile au moment de te dévoiler le secret de ma vie conjugale. - -»A Sparte, tu le sais comme moi, il fut un temps que l’on enfermait les -jeunes hommes et les jeunes filles dans une salle obscure où, au hasard, -chaque jeune homme devait s’emparer d’une jeune fille pour l’épouser. -Entre ces mariages d’allure symbolique et les mariages de notre époque, -et de toutes les époques, il n’y a pas de différence sensible. Le bon -sens populaire affirme que le mariage est une loterie. Heureux, dit-on, -qui emmène dans sa maison une vraie jeune fille. Alors je fus heureux. -Mais la connaissais-je, cette adorable Marthe à qui je dus de découvrir -l’amour? En le lui découvrant de mon côté, je jouais avec des -puissances terribles. - -»J’ai aimé Marthe entièrement, je n’ai pas honte de t’en faire l’aveu. -Et mon ardeur fut d’autant plus vive que mon orgueil d’homme triomphait. -Conquérir une âme neuve procure des voluptés incomparables. Mais une -conquête a toujours ses limites. Toujours. Quel est le cancre qui ne se -rappelle pas comment on dit en latin qu’un vainqueur est souvent conquis -par le vaincu? Je préfère ne pas te dissimuler plus longtemps que ma -victoire fut assez piteuse. - -»Marthe, en effet, éveillée par moi, eut vite rattrapé son maître, qui -n’était pas un maître de premier ordre. Te dirai-je que j’en savourai -davantage ma victoire? Tu n’en doutes pas. Timidités qui cèdent, -assurance naissante, voilà des joies sans prix dont je me délectai. -Sentir que la femme que tu aimes finit par s’accoutumer puis par -s’attacher à toi, conçois-tu que tu puisses résister à cette ivresse? - -»Tu me regardes, tu es étonné que ce soit moi qui te parle ainsi, moi -qui me perde en de tels enfantillages. Mais l’amour, sauf pour le couple -qu’il enchante, a bien d’autres puérilités. Ceux qui aiment ne s’en -aperçoivent pas, et d’ailleurs ils s’en soucieraient peu. Seul un amant -qui eut quelque peine à s’imposer, comprendra que j’aie pu m’estimer le -plus heureux des hommes le jour où je sentis Marthe enfin éprise. - -»Comment te représenterais-tu le sourire satisfait qu’elle eut, lorsque -je lui fis une petite scène de jalousie pour la première fois? Rien ne -flatte davantage une jeune femme qui n’a pas encore conscience de tout -son empire. Et l’on s’en rend compte assez vite, car la jeune femme, -flattée, et qui prend peu à peu goût à l’épreuve, ne tarde pas à -susciter de nouvelles scènes de jalousie. Ce n’est que jeu, et jeu -d’enfant, comme je te le disais tout à l’heure. Mais c’est un jeu qui -risque de devenir dangereux. Certains hommes s’y rebutent. - -»Je m’empresse d’ajouter que je n’eus pas le loisir de remarquer la -coquetterie de Marthe: je ne l’aurais plus aimée. Marthe cependant -évoluait, s’assurait, devenait amoureuse. Jusqu’alors, elle ne m’avait -apparemment que supporté, malgré toute sa gentillesse. Je n’ai pas la -prétention de l’avoir subjuguée du jour au lendemain. Elle s’éleva vers -moi de degré en degré. Ces amours ne sont pas les moins durables, ni les -moins solides. - -»J’accuse peut-être à tort Marthe d’avoir fait la coquette avec moi pour -tenir en haleine ma jalousie. Mais d’où vient que, renonçant en somme au -beau rôle, elle se déclara soudain jalouse à son tour? Tu me répondras -qu’elle m’aimait, que dès lors j’en possédais la certitude, et que ma -victoire était complète. A mon tour, je pouvais et je devais être -flatté. Mon amour et mon amour-propre recevaient une belle récompense. -Nous étions tous deux sur le même plan, au même point. Nous formions un -couple parfait, le couple parfait. Et tu vas prononcer le mot de -bonheur. - -»Tout le monde parle de bonheur en pareil cas. Pour la plupart des -hommes, en effet, qui sont loin de pouvoir se flatter à l’heure de leur -mort d’avoir créé quelque chose, c’est dans le domaine de l’amour qu’ils -ont l’illusion de créer. Laissons de côté, veux-tu, la question des -enfants? Employer ici le verbe _créer_ serait abusif, j’entends toujours -pour la plupart des hommes, à qui suffit largement le verbe _faire_. -Laissons donc les enfants. - -»L’homme a surtout le désir et l’illusion de créer en face de la femme -de sa vie. Il n’en est pas un qui accepte d’aimer une femme telle -qu’elle est. Il nous faut une femme telle que nous la rêvons, telle que -nous la voulons. Que pour nous plaire elle cherche à se transformer -selon notre désir, à se renoncer, cela nous paraît tout naturel. Notre -fatuité virile n’a pas de bornes. Si elle réussit, si la femme devient -telle que nous la souhaitions,--et il ne nous soucie guère sur le moment -des conséquences possibles de notre désir,--nous nous croyons aimés et -nous parlons de bonheur. Nous avons créé notre bonheur. - -»Trop de romances ont bercé de rimes inévitables et de déprimantes -mélodies le sang-froid des plus sages d’entre nous. Quand l’amour -chante, et on ne peut pas dire autrement, car il chante, c’est triste -mais c’est vrai, nous ne valons pas mieux que notre voisin. -L’éducation, le rang, la fortune, l’intelligence, ne nous y attardons -pas: ce ne sont que facteurs secondaires qui n’introduisent en amour que -des nuances. Gratte la croûte, tu trouveras toujours le même homme: il -n’est pas toujours digne d’admiration. Mais je reviens à Marthe. - -»Marthe donc, après les premières semaines dont je refuse de te dévoiler -rien de plus, elle m’avait rejoint où je l’entraînais. Elle sentait -qu’elle était tout pour moi. Elle le savait, et que je voulais que je -fusse tout pour elle. J’avais joué gros jeu. - -»Tu connais comme moi que, déjà, avant la guerre, à l’imitation de tel -et tel peuple étranger qui se croit plus civilisé que nous, un -laisser-aller assez imprudent s’était glissé dans nos mœurs. Depuis, -j’ai vu les étrangers chez eux, et je t’affirme que tous, je dis bien, -tous, doivent s’incliner devant la vertu trop calomniée des femmes de -notre pays. Mais, entre nous, nous pouvons nous l’avouer: nos femmes et -nos jeunes filles ont, avec le XXᵉ siècle, affecté des allures qui sont -inquiétantes si l’on ne s’en tient qu’aux apparences. Certaines ont crié -trop haut: «Liberté, égalité, fraternité». Cette formule politique, -appliquée inconsidérément en amour, causa quelque désarroi. Parmi les -hommes, ce n’est pas étonnant. Parmi les femmes, ce fut plus grave. -Elles furent surprises. Toutes n’approuvaient pas. Mais la crainte -d’être une exception, cette éternelle crainte de ne pas être comme tout -le monde, amena des extravagances. Bref, nous n’avions peut-être même -pas besoin que la guerre vînt donner le coup de grâce, du moins pour un -temps, car rien n’est durable ici-bas, à nos vieilles traditions -féminines prêtes à s’évanouir. Et, bref encore, je ne t’apprends pas que -dans certains milieux, il était et il est bienséant de sourire, quand on -évoque par exemple cette lune défunte: la fidélité. - -»Note qu’en d’autres matières, la fidélité demeure respectable: on exige -qu’un homme soit fidèle à sa patrie, à sa maison de commerce, à son -patron ou à ses employés, voire à sa signature. Il n’y a qu’à son amour -qu’un homme ou une femme a le droit de n’être pas fidèle. La loi l’y -autorise, l’y aide: le divorce en est une preuve. Je sais que la -question du divorce est plus complexe, mais passons. Je tenais seulement -à situer ma petite aventure personnelle dans le cadre et l’atmosphère, -comme on dit, qui furent les siens. - -»J’arrivais au mariage, moi, avec de la candeur, ou de l’audace, à ta -guise. Malgré les exemples fâcheux que j’avais autour de moi, je -prétendais me créer un amour et un ménage de vieille lune: je voulais -que ma femme fût tout et toute pour moi, et que je fusse aussi tout et -tout pour elle. C’était, je l’accorde, à la fois ambitieux et naïf, -c’était balançoire, c’était coco, c’était... comment dit-on encore? -Mais c’était ce que je voulais. - -»Ainsi la moitié du programme, celle qui me concerne, était d’emblée -obtenue. Il ne me restait qu’à forcer ou simplement qu’à mériter -l’adhésion de Marthe. Modestie mise à part, j’ai dû t’avouer que je fus -heureux. J’eus un jour la joie de découvrir que, si j’étais jaloux, -Marthe se révélait à son tour jalouse. Les premières heures -d’éblouissement écoulées, elle prit conscience de l’amour, et du danger -qu’elle avait peut-être couru en n’en prenant pas conscience plus tôt. -Je n’avais plus rien à désirer. - -»Ai-je parlé trop vite? Tu ne peux pas comprendre. Tu ne me vois qu’à -mon heure la plus belle. Mais je viens de t’ouvrir toute grande la -porte du banal mystère. Il n’y a qu’un instant, je reprochais à Marthe -sa coquetterie. C’était du bout des lèvres, pour la commodité du -discours. Car je ne lui reproche rien, si j’ai dû jadis la fuir, -exaspéré, à bout de force. Je pense aujourd’hui que moi seul fus -coupable. Tu l’aurais été, tu le serais comme moi. Tu le seras -peut-être, même après mon expérience, qui ne t’instruira pas. Quand on -n’a plus rien à désirer, il est rare qu’on ne soit pas à deux doigts du -dégoût. - -»Je vais trop loin et trop vite aussi. Ce dégoût, que je te dénonce avec -si peu de précautions, je n’y suis arrivé que lentement, insensiblement -presque. La vie quotidienne, pour qui eut la sottise ou l’imprudence de -la rêver exceptionnelle, on dirait qu’elle sécrète un poison sournois -qui la ronge sans qu’on s’en doute. Il serait vain de se retrancher -derrière la fatalité, ou de s’égarer dans des considérations -pessimistes. N’employons pas des mots démesurés, veux-tu? Nous sommes -trop gourmands, voilà tout, mais nous le sommes. De là viennent nos -déceptions. Il est vrai que, si nous avions des désirs plus modestes, la -vie nous paraîtrait sans prix. N’épiloguons pas, je n’en finirais plus. -Mettons que je fus trop gourmand quant à moi, et que j’eus, tolère -l’expression, plus d’appétit que d’estomac. - -»Marthe s’était révélée jalouse. Je trouvai d’abord cela charmant. Je -pris la chose en badinage. Marthe en effet n’avait aucune raison de se -défier ou de me soupçonner. Depuis que je la connaissais, je t’affirme -que je n’avais plus d’yeux que pour elle. Les autres femmes étaient -autour de moi comme si elles n’existaient pas. Je pouvais les regarder, -je ne les voyais point. Je te le dis et tu me crois. Marthe, elle, ne me -crut pas. Elle, pareillement, d’abord, elle badinait, manœuvre naïve -d’une jeune femme heureuse qui se plaît à soupeser son bonheur. Je -t’épargne la comparaison de l’enfant qui s’émerveille devant un jouet -nouveau. Elle serait fausse. Marthe, ayant découvert l’amour, cessait du -même coup d’être une enfant. - -»Quoi qu’il en soit, Marthe, d’abord jalouse de façon délicieuse, le -devint sérieusement, toujours sans motif. Si j’en fus d’abord touché, je -ne tardai pas à en éprouver une espèce d’agacement. Je te l’avoue sans -ambages. On supporte mal d’être suspecté quand on a la conscience -tranquille. Une fois, deux fois, trois fois, on accepte, par vanité -satisfaite. Mais, à la longue, la patience échappe. C’est absurde, je -l’accorde; cependant, en matière d’amour, il faut éviter les petites -erreurs: elles sont souvent plus grosses de conséquences que les -grandes. Tel pardonne des fautes graves, qui se sentira blessé au plus -profond par des riens. - -»Bref, tu as compris, il y eut une lézarde dans notre amour. Marthe -fut-elle coupable? Aujourd’hui je répondrais: non. Elle agissait de -bonne foi. La jalousie est une maladie sans pitié. Mais cette simple -constatation, on ne peut la faire que du dehors, de loin, et de haut, -quand on n’est pas en cause. Quand on est en cause, c’est une autre -histoire. Le jaloux souffre, mais il torture. Trop heureux s’il ne lasse -pas! - -»Maintenant tu as compris, tu sais tout: Marthe jalouse m’a épuisé. Le -mot n’est pas trop fort. J’ai résisté le plus longtemps possible, car je -l’aimais. Un jour, enfin, j’ai succombé, j’ai fui. - -»Voilà que tu me regardes avec le même regard. Je pensais que tu -comprendrais, et tu as l’air de ne pas comprendre. Tu doutes évidemment -que la jalousie de Marthe ait pu m’amener à une résolution aussi -saugrenue. Je n’ai qu’une brève réponse à te faire: je ne te souhaite -pas, mon cher ami, d’être aimé par une femme jalouse; et surtout je ne -te souhaite pas d’aimer une femme jalouse. Ce que j’ai pu souffrir -dépasse l’imagination. - -»Je ne chargerai pas Marthe, que j’ai tant aimée. Mais comment -songerais-je sans amertume à ses exigences progressives? Timides au -début, elles furent terribles pour finir. Ai-je besoin de te rappeler, -car tu en eus assez de peine et je l’ai bien deviné, que Marthe jalouse -chercha par tous les moyens à t’éloigner de nous? Ce qu’elle entreprit -contre toi, elle l’entreprit contre les différentes personnes de notre -entourage. - -»Jusqu’où elle put aller contre celles qu’elle pouvait craindre comme -des rivales, je te laisse maître de le supposer. Elle se brouilla, sans -explication, avec deux de ses amies d’enfance. J’admettais à la rigueur -cette extrémité: les deux femmes étaient jolies. Et sur ce point nous -serions mauvais arbitres. J’admettais, car j’avais été jaloux et je -l’étais encore. J’admettais et j’admets. - -»J’admettais moins facilement qu’elle en vînt à m’imposer des scènes -souvent cruelles, à cause d’indifférentes que j’avais eu le tort de -regarder dans la rue ou au théâtre, ne fût-ce que machinalement. Une -belle femme, mon Dieu! on peut la regarder sans penser à rien. Mais à la -rigueur encore, j’aurais excusé Marthe, je le répète. Moi-même, plus -d’une fois, j’ai éprouvé je ne sais quel malaise, en la voyant regarder -un homme avec, me semblait-il, je ne sais quelle complaisance. Et tu -diras qu’elle prouvait qu’elle m’aimait, en me prouvant ainsi qu’elle me -voulait tout à elle. Soit. Je ne discute pas. Je te répète une fois de -plus que j’admets. C’est peut-être moi qui lui avais donné le goût de la -jalousie, quand je lui montrais que j’étais jaloux. L’apprenti sorcier -n’a le droit d’accuser personne. - -»Cependant, et tu vas mieux comprendre, il me fut plus difficile -d’accepter que Marthe essayât de me séparer de mes amis, et de toi -principalement, mais des autres aussi, qui m’étaient moins chers. Je me -rendis compte que, peu à peu, elle faisait le vide autour de nous. Il -m’apparut qu’elle détestait tout ce qui n’était pas uniquement de nous, -d’elle et de moi, tout ce que j’avais connu avant de la connaître, tout -ce que j’avais aimé avant de l’aimer, mes travaux antérieurs, mes -projets mêmes, ces pauvres recherches historiques et morales auxquelles -j’avais cru que je consacrerais ma vie. - -»Oui, elle fut jalouse de mes livres, de mes papiers, de mes fiches. Le -peu de temps que je lui dérobais à leur profit, elle le regrettait. Elle -me marqua qu’elle le regrettait. Tu comprends mieux, n’est-ce pas, que -j’aie pu m’effrayer du tour que prenait mon expérience? L’apprenti -sorcier commençait à perdre la tête au milieu du désordre qu’il avait -déchaîné. - -»Ces drames obscurs de l’amour, qui se jouent entre ce qu’on nomme des -gens bien élevés, ils n’ont pas une couleur assez violente pour éveiller -l’attention du monde. Ils ne sont au surplus possibles, avec ces -nuances, que chez des oisifs. Je vivais de petites rentes avant la -guerre. Sans être riche, j’avais une aisance qui me permettait de me -livrer à mes travaux personnels sans autre souci. Tu le sais. Combien de -fois n’ai-je pas envié ceux qui, par leur naissance, sont assujettis à -un métier, à un emploi, à une occupation nécessaire! J’aurais échappé du -moins en quelque manière à l’égoïsme de Marthe, qui devenait de plus en -plus tyrannique. - -»Son égoïsme? Non. Son amour. C’est peut-être la même chose pour toi, -comme pour beaucoup de gens. Pour moi, ce n’est pas la même chose. -J’aurais échappé à l’égoïsme de Marthe. Mais à son amour j’étais -attaché. Il était mon œuvre, elle était ma créature: par là je dépendais -plus d’elle qu’elle ne dépendait de moi. Et puis, sans philosopher ou -rhétoriquer davantage, j’aimais Marthe. - -»Tu parleras de lâcheté, ou bien tu ne sais pas ce que c’est que -d’aimer. Comprends plutôt du même coup que je viens de te révéler -pourquoi je n’ai jamais eu le courage de faire appel à ton amitié. Comme -je t’avais par pudeur caché la joie profonde et nouvelle de mes belles -heures, j’ai dû te cacher mon inquiétude, puis ma détresse. Je sentais -que je m’aveulissais, j’aurais eu honte de te l’avouer, comme plus tôt -j’aurais eu honte de te crier: «Aime donc aussi, toi, imbécile! Quitte -tes bouquins, jette-toi dans la vie, aime!» Aujourd’hui, je n’ai plus -aucune raison de te cacher rien, pas même que j’ai beaucoup souffert en -silence, et beaucoup souffert de mon silence. Crois-tu que je n’aie pas -serré les poings plus d’une fois, quand des amis, et toi le premier, -parliez tranquillement du bonheur de cette chère Marthe et de ce cher -Maurice? Si vous aviez su... Si vous aviez su que j’étais l’esclave, et -l’esclave conscient, de ce fameux bonheur, qui de vous eût envié ma -place? - -»Après avoir eu l’illusion de dominer, il est déroutant de sentir qu’on -ne s’appartient plus. Je te résume ma passion, car c’en fut une. Les -mille petits faits que je pourrais t’énumérer, ne t’instruiraient pas -davantage. Que t’apprendrais-je de plus en te disant, par exemple, que, -certains jours, j’avais l’impression que je n’étais pas libre de garder -pour moi la moindre de mes pensées?--«A quoi penses-tu?» L’ai-je -entendue assez souvent, cette question pleine de sollicitude ou de -tendresse, qui finissait par m’exaspérer! - -»M’objecteras-tu que je n’avais qu’à rompre? Ou peut-être qu’à -manifester à Marthe mon désir intransigeant de mener une vie moins -tendue? Mais, pour rompre, il aurait fallu que j’eusse cessé d’aimer -Marthe. Sans doute, je ne l’aimais plus avec la même ardeur: elle -abusait de moi, volontairement ou non, et cela suffisait à me modérer. -Le _tu ne m’aimes pas, je t’aime_ et le _tu m’aimes, je ne t’aime pas_, -ce jeu classique de la balance est bon partout et toujours. Mais, dans -mes moments de plus grande impatience, je devais m’avouer que j’aimais -encore Marthe, cette Marthe amoureuse que j’avais créée. Et quant à -l’avertir du péril où elle poussait notre amour, sois bien persuadé que -je l’ai tenté de toutes les façons. - -»Moi aussi je lui ai infligé des scènes désastreuses, d’où nous sortions -penauds, confus, brisés presque, mais prêts à nous réconcilier, ou déjà -réconciliés avec des promesses irrécusables. Hélas! les promesses -n’étaient que des promesses. Quand j’y réfléchissais de sang-froid, la -situation me semblait être sans issue. Nous vivions constamment dans une -atmosphère d’orage. Et qui pourrait annoncer que le nuage crèvera ou que -nous en serons quittes pour la menace? - -»Tu as compris, maintenant, n’est-ce pas? Tu comprends que j’aie -accueilli l’ordre de mobilisation du 2 août 1914 avec un soupir de -soulagement. Je partais, donc j’espérais que je serais sauvé. Je pouvais -tout espérer, soit de la mort, que je ne demandais du reste point, car -elle n’est qu’un pis-aller et elle coupe sans conclure, soit plutôt de -la séparation, de l’éloignement obligatoire, du régime nouveau qu’allait -subir notre amour. J’étais sûr de moi, calme, et j’attendais beaucoup -de l’épreuve pour Marthe. - -»S’il est vrai que plus d’un homme, las de vivre, soit allé vers la -guerre comme à un suicide licite et qu’on ignorerait, j’y suis allé, -moi, comme à une délivrance. Pour moi-même, j’emportais la foi dans une -victoire sur moi-même; je présumais que, loin de Marthe, loin du -sortilège de son amour exigeant, je me reprendrais et redeviendrais -maître de mes sentiments énervés. Et pour Marthe, pour Marthe surtout, -je comptais qu’avec des soucis d’un autre ordre elle aurait le temps de -s’apaiser et de se dégager de cette constante jalousie qui empoisonnait -notre union. - -»Oui, tu me diras:--«Et tu n’as pas prévu que ton bel espoir pourrait -ne pas se réaliser du tout?» Je te demande pardon, j’y ai songé. Et si -je suis parti avec un grand espoir, je n’en suis pas moins parti avec -une crainte aussi grande. C’est sous cette double influence que j’ai -traîné mon sac et mon fusil sur les routes encombrées de l’été de 1914. -Marches, contre-marches, combats, patrouilles, la retraite, la -poursuite, l’épique pagaille de nos trois premiers mois, la faim, la -soif, la fatigue, l’envie de dormir,--te rappelles-tu comme nous avions -envie de dormir, de dormir n’importe où, dans un fossé boueux, sous les -roues des longs convois d’artillerie aux chevaux harassés, malgré nos -chefs, et malgré l’ennemi qui nous chassait ou qu’il fallait -chasser?--tant d’événements en si peu de jours ont relégué au second -plan mes minces préoccupations personnelles. N’est-ce point par des -soldats qui ne se tenaient plus debout que la bataille de la Marne a été -gagnée? Puisque j’étais de ceux-là, à côté de toi, tu sais bien que pas -un de nous n’avait même plus la force de penser. Je n’avouerai jamais à -Marthe que, pendant ces jours, elle n’a pas pesé beaucoup dans ma tête. -Mais, lorsque je pus enfin m’interroger, si j’eus un plaisir très doux à -évoquer son image chérie en me réjouissant de n’être pas tombé, j’eus la -satisfaction de constater que je la chérissais avec quiétude. - -»Et Marthe? Je n’avais pas reçu toutes les lettres qu’elle m’avait -écrites. Celles que je reçus me seraient parvenues trop tard si elles -avaient exigé des réponses immédiates. Mais elles n’étaient que ce que -furent des milliers de lettres d’épouses ou d’amantes au début de la -guerre: le chagrin de Marthe pliait sous une peine moins égoïste. Je pus -croire que nous étions sauvés, que l’horrible catastrophe allait du -moins permettre à deux êtres, des plus infimes, de retrouver l’équilibre -et le bonheur véritable qu’ils avaient perdu. - -»Tu devines que mon illusion fut de courte durée. A quoi bon t’exposer -les détails du progrès de ce mal qui semblait être en nous -inexorablement? - -»Dès janvier 1915, alors que nous piétinions dans les tranchées, Marthe -ne m’écrivait que des lettres d’une violence décourageante. J’imagine -volontiers que les défaitistes les plus ardents ne durent une sérieuse -part de leur ardeur qu’aux menées d’une femme ou d’une maîtresse -désespérée. Néanmoins le résultat qu’obtint Marthe fut bien différent: -plus elle criait vers moi, plus elle me séparait d’elle. L’aveuglement -ou l’indulgence que mon amour m’avait laissés, peu à peu cédèrent. Je -vis plus nettement que jamais jusqu’où j’avais accepté de descendre. Je -le vis et je fus consterné. Mais que pouvais-je faire? Remontrer à -Marthe qu’elle s’égarait? Ce fut inutile, ce fut comme si je ne -répondais rien à ses lettres. Elle continuait son même monologue sans -pitié. - -»Je connus alors que nous étions au fond d’une impasse. - -»Rompre? Mais pour quel motif? Parce que Marthe m’aimait avec trop -d’impétuosité? J’aurais eu honte de le reconnaître, et honte de moi -aussi. Je me condamnai à subir passivement ma défaite. Cette morne -sujétion dont j’avais été l’artisan, m’obligeait. Je devins taciturne. -Tu l’avais remarqué, sans doute, et je souffris parce que je sentais que -tu l’avais remarqué et parce que je ne pouvais rien te dire. Ne -devais-je pas en effet accuser Marthe, si je t’ouvrais mon secret? Or -Marthe n’était pas coupable. Et puis ces choses, vraiment, on ne peut -pas les dire, même à son meilleur ami, sans être un goujat. Tout -désemparé que j’étais au milieu des misères de nos tranchées, je me -condamnai à garder mon silence. Je te prie de croire que ce ne fut pas -avec plaisir. Et j’attendis. - -»J’attendis. J’attendais. Quoi? Je ne sais pas. La guerre s’éternisait. -La paix semblait rejetée vers un avenir incertain. Les moins pessimistes -des combattants supputaient naïvement,--et de quelle pitoyable -naïveté!--que, plus les semaines succédaient aux semaines, plus ils -avaient des chances de ne pas sortir indemnes de leur enfer. Les espoirs -se faisaient timides. En vérité, tu ne le nieras pas, la plupart d’entre -nous avaient l’air de se survivre malgré eux. Au fond, on ne -s’expliquait pas pourquoi l’on n’était pas mort, quand on avait vu -mourir tant de camarades autour de soi. On ne s’étonnait plus de rien. -On était en quelque sorte anesthésié. Vivre, mourir, on n’était pas bien -sûr que ces mots eussent un sens raisonnable. - -»Dans mes moments de lucidité, je n’avais qu’un espoir: d’arriver à -l’indifférence. Alors j’aurais eu peut-être le courage de m’évader, de -me sauver, de rendre à Marthe sa liberté, selon l’expression courante, -ce qui signifie: reprendre la mienne. Loin du sortilège de Marthe -présente, loin de ses récriminations, de ses plaintes, de ses reproches, -de ses larmes, je pouvais former cet espoir. Il me semblait déjà -quelquefois que j’étais sur le bon chemin: j’avais ainsi la force de -laisser dans ma poche, pendant des heures, sans la décacheter, une -lettre de Marthe; je commençais à ne plus avoir la trouble curiosité de -ses véhémences. Je commençais... - -»Hélas! J’entends encore toute mon escouade, et toi, qui me félicitiez, -lorsque je reçus au bras cette blessure en séton que chaque fantassin a -rêvé de recevoir. J’en fus sur-le-champ plus navré que si elle eût été -mortelle. Avais-je le pressentiment de ce qu’elle me vaudrait? Elle me -venait trop tôt. Je n’étais pas prêt à faire face à ce qu’elle me -réservait. Je n’étais pas prêt à revoir Marthe. - -»Je ne me trompais pas. Tout le lent ouvrage de dix mois de séparation -s’effondra dès que je la revis. Et quelle était-elle? Permets-moi de me -taire mon ami. Toi-même qui, peu de temps après, pus la revoir aussi, -et plusieurs fois, lorsque c’était à ton tour d’aller en permission, tu -as observé qu’elle était changée, et je me rappelle avec quelle joie tu -me rapportais les inquiétudes et donc la tendresse franche de Marthe. -Alors qu’elle t’avait toujours tenu à l’écart de nous, elle s’était mise -à se confier à toi. Tu ne la reconnaissais plus, ne dis pas non. Et ne -dis pas davantage que tu compris que j’accueillisse sans enthousiasme ce -que tu pensais me ramener de réconfort. Maintenant tu comprends. Car -moi, dans tes propos, je reconnaissais la Marthe qui ne changeait pas. -Qui ne changeait pas? Qui au contraire s’enfonçait de plus en plus dans -l’impasse de la jalousie. - -»Epargne-moi la peine de te préciser les effets de sa jalousie. Je -serais obligé de t’avouer que je perdis patience en mainte occasion et -que je ne sus pas toujours me défendre sans aigreur. Il n’y a rien de si -laid qu’une dispute d’amants. Et nul pardon n’en fait rien oublier. -Laisse-moi jeter sur les nôtres le manteau de Noé. Admets seulement, non -pas pour m’absoudre, mais pour ne pas m’accabler trop vite, que j’aie eu -des raisons de me révolter. Toi qui vivais à côté de moi avant mon -mariage et qui sais si j’étais homme à courir de femme en femme, toi qui -vécus à côté de moi dans la tranchée, ou dans ces sinistres villages de -l’arrière où l’on nous envoyait au repos, et qui sais si j’eus plus que -toi d’autre envie ou d’autre besoin que de ce repos qu’on nous -octroyait avec tant d’avarice, dis-moi si je fus sans excuse de hausser -les épaules ou de me décourager à la fin, quand Marthe s’obstinait à -douter que je lui fusse fidèle? - -»Mais je ne veux pas plaider ma cause. Je veux t’exposer les faits. Tu -jugeras ensuite, s’il te plaît de juger. C’est autre chose que je te -demande. Je n’insisterai d’ailleurs pas plus longtemps. Je t’en ai dit -assez déjà, je t’ai dessiné d’un gros trait la courbe de mon aventure. -Tu as vu mon bonheur s’élever, s’affermir, s’affirmer, croître encore, -monter presque à la verticale, puis hésiter, et tu as vu la ligne -magnifique devenir tremblante, indécise, s’infléchir, redescendre -lentement, avec les mêmes hésitations, mais redescendre malgré moi. En -même temps, tu as vu la ligne de Marthe bien différente: elle ne -commença pas de s’élever si tôt que la mienne, ni avec tant de -hardiesse; mais elle s’est élevée régulièrement, pour couper la mienne -et continuer son ascension irrésistible, quand la mienne redescendait. -Voilà ce que tu as vu, alors que tu te représentais nos deux lignes, je -le parierais, comme deux parallèles d’une sérénité parfaite. Tant il est -vrai qu’il est malaisé de connaître ceux que nous croyons connaître le -mieux. - -»Quel dénouement pouvait avoir une si désolante et piteuse aventure? Un -dénouement piteux, sans contredit. Sur la pente où je glissais, rien -n’était capable de m’arrêter. Marthe semblait me pousser aux épaules. -Le peu de jours que je passai près d’elle, soit pendant la -convalescence, du reste brève, de ma première blessure, soit pendant mes -permissions, Marthe en fit pour moi des jours accablants. Cette détente -que, par définition, le soldat permissionnaire devait trouver chez lui, -loin de la zone infernale, cette joie que nous avions tous en principe -d’échapper pour quelques heures à nos misères du front, Marthe me les -empoisonna. J’étais à elle, tout à elle, rien qu’à elle, elle entendait -me garder tout pour elle, rien que pour elle. Elle épiait mes gestes, -mes regards, mes réponses, me tenait en servitude constante, me -harcelait de questions, m’empêchait de sortir ou ne me quittait pas, et, -si par hasard je me taisais, elle m’arrachait à ma distraction par son -habituel:--«A quoi penses-tu?» Mais elle y mettait une âpreté sans -merci. Et je rejoignais le bataillon, où la vie n’était pas drôle, comme -j’aurais gagné un refuge. - -»C’est affreux, ce que je te dis là. Je le sais. Mais songe que, pendant -toute une année de guerre, durant toute une année de corvées -humiliantes, d’insomnies, de crasse, de mauvaise nourriture, de pluie et -de boue, de soleil et de sueur, de résignations quotidiennes, et -d’incessants dangers dont je ne parle pas, durant toute une année où je -sentais que je m’épuisais physiquement, j’ai porté en secret cette -douleur d’être le jouet d’un amour qui me dominait à jamais. - -»Le dénouement fut piteux, oui. Est-ce ma faute si nul obus ou nulle -balle ne m’a tué? Je n’ai rien fait pour me soustraire à la mort. Elle -eût tout achevé dans ce qu’on est convenu d’appeler de la gloire. Marthe -m’aurait pleuré. Sous ses voiles de deuil, elle n’aurait pas su si je ne -l’aurais pas maudite en tombant. Tant d’autres sont tombés qui -n’aspiraient qu’à vivre! - -»Même à Verdun, où, dès la première heure, on eut l’impression qu’un -formidable charnier se préparait pour les deux armées au face à face, -quelle que fût la victorieuse, j’ai eu l’impression, moi, que j’y -deviendrais fou peut-être, mais que je n’y mourrais pas. Les camarades -s’écroulaient autour de moi sous les 105 et les 210. Nous nous -battions, tu te rappelles? sans artillerie contre une artillerie -enragée. Nos officiers avaient l’ordre de ne reculer sous aucun -prétexte. Et quel désarroi! Il neigeait. Pour manger, il fallait ouvrir -les havresacs des morts, afin d’y dérober les boîtes de conserves qui -s’y trouvaient. Nous n’avions ni outils, ni fusées, ni grenades, et nos -cartouches diminuaient. Mais tu sais tout cela comme moi. - -»Le 8 mars, vers cinq heures du soir, à l’artillerie allemande qui nous -écrasait méthodiquement, se joignit une batterie de 155 française. Les -malheureux qu’elle atteignait brûlaient avec une odeur atroce. Nous -n’avions aucun moyen de signaler à l’arrière notre situation. Les -chasseurs, accroupis et claquant des dents, n’attendaient plus que -l’obus allemand ou français qui mettrait fin à leur angoisse. Vainement -huit coureurs furent envoyés vers le P. C. du chef de bataillon. - -»A minuit, comme je causais avec le lieutenant de notre mort plus que -probable, un être humain,--je ne peux pas dire autre chose,--sauta près -de nous dans la tranchée. Il haletait.--«Le lieutenant!» fit-il. Il tira -de la coiffe de son casque un billet, le tendit à l’officier, tira de sa -musette un petit paquet de lettres, et s’affaissa. Je n’eus que le temps -de ramasser le paquet de lettres.--«Encore un, dit le lieutenant. Pauvre -gosse!» Mais, à la lueur voilée d’une lampe de poche, il lisait le -billet.--«Voyez, me dit-il, ce que répond le commandant. Je lui avais -demandé, la nuit dernière, de nous envoyer du renfort.» Le commandant -lui répondait: «Vous aurez toujours assez de monde pour accomplir votre -mission.»--«C’est simple, n’est-ce pas? dit sans aigreur le lieutenant. -Puisqu’il en est ainsi, vous allez partir immédiatement. Vous irez -trouver le chef de bataillon, le général, qui vous voudrez, mais trouvez -quelqu’un qui fasse taire cette batterie de 155 qui nous assassine. Et -quand ce sera fait, eh bien! allez où vous voudrez, perdez-vous, peu -m’importe, mais ne revenez pas ici: ce serait idiot et parfaitement -inutile. Adieu!» Et il me serra la main. - -»Interdit, je doutai si je ne rêvais pas. Mais je ne rêvais -pas.--«Qu’attendez-vous? dit le lieutenant. Filez au plus tôt et -laissez-moi le paquet de lettres. Il y en a peut-être pour moi dans le -nombre. Au fait, pour vous aussi, peut-être. Regardez donc, prenez, et -je le répète: filez.» J’obéis. Il y avait pour moi une lettre de Marthe. -Je l’empochai, et je sautai hors de la tranchée, par le parados. - -»A ce moment-là, je n’avais plus aucune envie de mourir. On venait de me -faire grâce: je n’aspirais qu’à vivre, qu’à fuir. Où et comment? Tu -penses bien qu’il ne m’en souciait pas. Je quittais ce tombeau du bois -Albain près de se fermer sur moi. Je n’en demandais pas davantage. Je -courais, je glissais dans la neige, je me dirigeais vaguement vers -Thiaumont, où notre chef de bataillon devait être. Je buttais contre -des cadavres, je me relevais, j’avais la fièvre. J’ai eu, cette nuit-là, -conscience de ce que peut être la folie quand elle s’empare d’un homme. - -»Passons, veux-tu? Tu comprends sans peine que je n’aie trouvé ni ferme -de Thiaumont, ni commandant, que je n’aie même pas trouvé le village à -moitié détruit de Fleury, et qu’après avoir erré Dieu sait où, pendant -Dieu sait combien de temps, je me sois tout à coup étonné de trouver -comme par enchantement une entrée du fort de Souville. Elle était -encombrée de corps serrés les uns contre les autres. Il me fallut les -enjamber tant bien que mal dans une pénombre où l’air était -irrespirable. Je marchais malgré moi sur un pied, je heurtais une -épaule. Un des dormeurs, à mon contact, sacra. J’aperçus trois étoiles -de métal à sa manche. Enfin un capitaine d’état-major, sur lequel -j’avais failli m’étaler de mon long, se réveilla et reçut, non sans -grogner, l’appel au secours que j’apportais. Ma mission était terminée. -Alors je respirai. - -»Les téléphonistes du général m’offrirent un quart de vin. J’en aurais -bu un litre. Je m’acagnardai dans un coin de leur réduit; il y faisait -chaud, très chaud; pris de torpeur, j’y serais demeuré avec une joie que -pas un homme ne pourra concevoir, s’il n’a pas été fantassin durant la -dernière guerre. Mais je ne pouvais y faire qu’une courte halte. Libre à -moi de me reposer mieux ailleurs ensuite. Cependant j’avais le droit de -souffler un peu. La tête légère, me semblait-il, comme une balle de -sureau, les paupières de plomb, la bouche amère, les membres gourds, -j’allumai une cigarette pour ne pas m’endormir. Puis je décachetai la -lettre de Marthe, pour le même motif, sans aucune curiosité. Et puis, et -puis j’aime mieux te le dire franchement: je ne lus pas la lettre de -Marthe, je la remis dans ma poche, et, tout harassé, et cinglé à la fois -par la résolution que je prenais, je me levai, je sortis du fort. Une -ardeur soudaine m’animait. Fuir! fuir! Fuir tout, la guerre et Marthe, -me sauver de ces deux enfers, m’évader, être libre, libre! Et je me -remis à courir, tournant le dos à Douaumont, où mes camarades et -toi-même agonisiez misérablement. - -»Dès lors, tout fut plus facile que tu ne pourrais l’imaginer. Le hasard -me servit, puis le désordre né de l’affaire de Verdun. Deux -brancardiers, qui transportaient sur une civière un sergent de notre -bataillon, étaient arrêtés à l’entrée du Bois des Hospices. Je -m’informais du nom du camarade blessé, quand un fracas brusque me coupa -la parole. Jeté à terre par l’éclatement d’un obus, j’étais encore une -fois indemne. Mais des deux brancardiers et du blessé, il ne restait que -trois cadavres. - -»Une force irrésistible me poussait. Le sergent et la civière formaient -une horrible bouillie. Je dépouillai le mort de ses papiers, de son -porte-monnaie, de ses deux plaques d’identité; j’accrochai à son -poignet intact ma petite plaque d’identité en or; je posai l’autre, la -réglementaire, près de sa tête méconnaissable; je glissai dans les -poches de sa capote ensanglantée mon carnet, ma bourse, ma montre, mon -portefeuille, d’où j’eus soin de prélever assez d’argent pour gagner le -plus rapidement possible la Suisse. - -»Tu vois que, dans ma fièvre, je gardais une singulière lucidité -d’esprit. Grâce à l’une, je pus mener à bonne fin ma résolution. Grâce à -l’autre, je n’eus pas le loisir d’observer que je commettais une action -monstrueuse. Tu vois donc aussi que je me juge maintenant sans -indulgence. - -»Le reste est à peu près dépourvu d’intérêt. Pour tout le monde, depuis -le mois de mars 1916, je suis mort. Toi seul sais à présent la vérité. -Elle n’est pas belle. J’arrive de New-York. J’ai débarqué à la gare -Saint-Lazare hier matin, dimanche, 11 novembre 1923. Je ne suis revenu -que pour te revoir d’abord. Je t’ai rencontré hier dans l’avenue de -Wagram. Je t’ai reconnu sans peine. Malgré ma barbe, tu m’as reconnu. -Mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter tout de suite. J’avais -délibéré de ne t’affronter qu’aujourd’hui.» - - * * * * * - -Mon ami se tut. - -J’ai transcrit à peu près exactement sa confession. Mais ce que je n’ai -pas su rendre, c’est le son de sa voix et la chaleur de ses aveux. Après -tant d’années, Maurice conservait intacts les souvenirs de sa passion. -Je n’avais pas à le juger, je constatais seulement que sa passion avait -dû être plus profonde qu’il ne voulait le donner à entendre. Cet homme, -qui avait certainement beaucoup souffert, il souffrait certainement -encore. - -Pourquoi revenait-il après tant d’années d’absence? Pourquoi revenait-il -si tard? Et, s’il m’avait dit tout, me l’avait-il dit sans -arrière-pensée? Ces questions que je me posais, tandis qu’il achevait -l’effroyable récit de sa nuit de Verdun, je ne les lui aurais pourtant -pas posées tout de suite. Je retrouvais l’ami de ma jeunesse, je le -retrouvais parce qu’il revenait, il ne revenait sans doute pas pour -redisparaître le jour même. Nous renouerions notre amitié au point où -elle s’était rompue, et nous aurions assez de loisir devant nous pour -mettre ou remettre toutes choses au point. Car je brûlais de poser bien -d’autres questions à Maurice. - -Il s’était levé. Devinant son dessein, je lui tendis les bras. Il -appliqua ses mains sur mes épaules, lourdement, affectueusement. - - * * * * * - ---«Mon pauvre ami, fit-il, tu es resté fidèle à nos bouquins? Tu as -toujours notre conviction de jadis, que la vie est bête? Nous la -tenions des auteurs que nous avions lus. Mais je te dis qu’elle est -encore plus bête. Je te le dis et c’est vrai. Regarde-nous. Ne vois-tu -pas ce que mon retour a de tragique et de grotesque? Ne sens-tu pas, -comme moi, que nous sommes gênés de nous retrouver face à face, toi et -moi, malgré cette vieille affection qui nous attachait autrefois l’un à -l’autre de telle sorte que chacun de nous était persuadé qu’il ne -pourrait pas vivre sans l’autre? Quelle misère! Tu me croyais mort -depuis sept ans, et tu avais arrangé ta vie de façon qu’elle te fût -supportable sans moi. Et moi-même, j’avais pu présumer auparavant que je -m’arrangerais une vie merveilleuse avec Marthe, sans toi. Morne misère! - -»Cependant, si tu as pu éviter les pièges de l’amour où le plus malin -s’empêtre, et si tu veux néanmoins me juger, observe, je te prie, que ce -n’est point seulement pour la question d’amour que je me suis affolé -jusqu’à commettre ce que tu sais. Ou plutôt observe que la question -d’amour, qui te paraîtrait sans doute minime, entraînait toute mon -existence vers une déroute totale. Marthe, ma chère Marthe, m’avait à -son profit accaparé. Voilà ce qui m’effrayait, car je ne me sentais pas -capable, n’étant pas cruel ou l’étant moins que jamais à cause de la -guerre, de remonter le courant et de retourner la situation à mon -profit. Je te prie donc de tenir compte de cela. - -»Non, laisse-moi parler encore. Je ne t’ai pas dit tout. Je te dois ces -explications depuis trop longtemps. Et puis, ce passé que déjà ta main -efface généreusement, parce que tu es toujours l’ami de toujours, il ne -faut pas l’abolir si vite. Ce passé n’est pas assez loin de nous. Assez -loin? - -»Ecoute. Je préfère me délivrer de ce poids qui m’étouffe depuis que je -suis entré chez toi. Je me suis guindé tant que j’ai pu, j’ai même -essayé d’arrondir des phrases par moment: c’est que je n’étais pas -maître de moi comme j’aurais voulu l’être, et que je craignais de me -trahir. Il convenait de t’apprendre d’abord pourquoi je n’ai pas pu ne -pas saisir l’occasion presque désespérée de mon salut quand elle -s’offrit, un jour de faiblesse et de fièvre. Ne t’avouais-je pas ainsi, -quoique de biais, l’amour malheureux que je portais au plus profond de -moi? Mais à la façon dont je t’ai fait cet aveu, n’as-tu pas compris du -moins que je ne gardais pas rancune à Marthe? - -»Assurément. Si, après tant d’années, j’étais revenu vers toi comme un -homme qui a tout oublié,--tu entends? je dis: tout oublié, et donc que -j’ai été heureux,--ou si je ne revenais qu’avec le souvenir de mes -heures les plus mauvaises, t’aurais-je parlé de Marthe avec tant de -précautions? Le cas est bien banal du monsieur que sa femme excède. Si -tel était le mien, je n’aurais pas eu de peine à trouver des mots pour -accabler Marthe devant toi. La comédie de tous les temps et de tous les -peuples a épuisé ses traits sur les personnages que nous aurions pu -être. Mais il en va de nous autrement. Je connais la part de -responsabilité que j’ai dans mon aventure. Je n’ai pas le droit -d’accuser Marthe. N’est-ce pas moi qui l’ai faite ce qu’elle fut, ou qui -fis tout ce qu’il fallait faire pour qu’elle devînt ce qu’elle fut? - -»D’ailleurs, je te conterai plus tard, si cela t’intéresse, la vie que -j’ai menée hors de France, depuis ma fuite de Verdun jusqu’au jour où je -décidai de rentrer. Nul, tu ne l’ignores pas, n’était moins prêt que moi -à mener une vie active dans le désordre prodigieux qui suivit -l’armistice de 1918. Et, pour comble, j’avais à me débattre, moi, à -l’étranger. Je t’amuserai, plus tard, te dis-je, avec le récit de mes -expériences. Négligeons-les pour l’instant. Qu’il te suffise de savoir -que, n’étant pas plus sot qu’un autre, j’ai pu non seulement subsister, -alors que je n’avais jamais vécu que de mes rentes, mais gagner plus -d’argent que je n’en aurais gagné, si j’étais demeuré chez nous. Je -reviens plus riche que je ne l’étais en partant. Je ne te joue donc pas -ici une scène d’enfant prodigue penaud. - -»Je vais plus loin. Je ne reviens pas poussé par le repentir ou par le -remords. N’attends pas que je t’inflige là-dessus de belles phrases. Je -suis trop sûr de toi et trop sûr de Marthe. Le passé est le passé, mais -j’ai ma vie à refaire, et je veux la refaire. Tu entends? Je veux. Et je -sais comment il faut pour la refaire. - -»Quoi? De nouveau tu me regardes avec ton regard inquiet. Tu penses ou -que tu rêves ou que je te reviens sans toute ma raison? Tu le penses, -n’est-ce pas? Tu te dis: «Il parle déjà d’avenir, sans avoir l’air de -soupçonner qu’après tant d’années d’absence peut-être...» Mais non, je -ne suis plus assez jeune. - -»Mon plan était nettement tracé: te voir, toi, le premier, pour que tu -annonces à Marthe mon retour avec la prudence indispensable. Je ne veux -pas me présenter à elle sans qu’elle soit avertie, et une lettre eût été -aussi brutale que mon arrivée. Tu connais Marthe comme je la connais: -elle supporterait mal cette émotion inutile. Toi seul la prépareras avec -assez de tact. Non, ne m’interromps pas! - -»Je devine que, par taquinerie, tu vas m’objecter: «Mais, mon pauvre -Maurice, qui te dit que Marthe...» Rassure-toi, j’ai tout prévu. - -»J’ai prévu que Marthe aurait pu ne pas me survivre. Je l’ai tellement -prévu que, depuis mon retour, j’ai eu la force de ne pas aller rôder -autour de notre maison, par crainte d’apprendre trop tôt la mauvaise -nouvelle. Mais rappelle-toi comme je t’ai regardé, quand tu m’as ouvert -ta porte. J’ai deviné tout de suite que Marthe est toujours vivante. Et -j’en ai eu la certitude quand tu m’as laissé parler, et à mesure que tu -me laissais parler. Tu vois bien que j’ai encore toute ma raison. - -»Quant au reste, je serai moins catégorique, car tu pourrais croire que -je suis devenu fat. Mais j’ai prévu aussi qu’après tant d’années de -deuil et de solitude, Marthe aurait pu accepter une consolation. Mais tu -me l’aurais dit aussi, tu me le dirais, tu ne me laisserais pas parler, -tu ne me laisserais pas espérer que j’ai quelque chance de reprendre ma -part de bonheur. Car je sais maintenant ce que c’est que le bonheur, je -sais ce qu’il peut être. - -»Si j’avais la crainte de revenir trop tard, ou la crainte de ne pas -obtenir un pardon que j’implorerais sans honte, je me représentais -qu’il n’est pas possible que deux êtres se soient aimés en vain. Ne -crie pas trop à la fatuité! Tu ne connais pas les femmes. L’amour a pour -elles plus d’importance que pour nous: il est le fond même de leur vie. -Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les -psychologues sont d’accord sur ce point. Et trop d’exemples autorisent -mon espoir. - -»Tiens! Ce livre à couverture blanche qui est là sous ta main, ouvre-le -à la page 62. Ouvre, ouvre, te dis-je. Ne souris pas. Je la connais par -cœur, cette page. Lis. Mais lis donc! - - _»... Il dit que Tristan est venu,_ - _Qu’il a bien longtemps attendu_ - _Pour épier et pour savoir_ - _Comment il la pourrait revoir;_ - _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_ - _Qu’il en sera de lui et d’elle_ - _Tout ainsi que du chèvrefeuille_ - _Qui noue au coudrier sa feuille._ - _Lorsqu’autour du bois il s’est mis_ - _Et qu’il s’y est lacé et pris,_ - _Ensemble ils peuvent bien durer;_ - _Mais si l’on veut les séparer,_ - _Le coudrier meurt promptement,_ - _Le chèvrefeuille mêmement._ - _Belle amie, ainsi est de nous:_ - _Ni vous sans moi, ni moi sans vous._ - -»Ils sont beaux, ces vers, n’est-ce pas? Mais ils te sembleraient plus -beaux encore, si comme moi tu les avais lus, un soir de printemps, loin -de France, loin de celle que tu aimais et dont tu t’étais follement -séparé. - -»Au fait, c’est le soir où je les ai lus, que j’ai compris et que -j’avais commis une erreur en fuyant et que je ne pourrais plus continuer -à mener loin de France la vie que je menais. - -»J’avais cru que je me débarrasserais du souvenir de Marthe; j’ai pu -croire, pendant quelque temps, dans la fièvre de la vie que j’essayais -de mener, que je m’en débarrasserais peu à peu. Mais peu à peu le -souvenir remontait en moi. J’avais trop aimé Marthe pour qu’une autre -femme ou d’autres femmes pussent me la faire oublier. A chaque nouvelle -tentative, je constatais que Marthe gagnait à la comparaison, à toutes -les comparaisons. - -»Un soir, je lis ces vers: - - _Qu’il ne saurait vivre sans elle;_ - _Qu’il en sera de lui et d’elle_ - _Tout ainsi que du chèvrefeuille..._ - -Et puis je prolonge encore l’épreuve, afin de m’assurer que je ne suis -pas victime d’un mirage. Et puis je me décide, je pèse le pour et le -contre, je n’hésite plus, je m’embarque. Les dernières heures me -paraissent plus longues que les dernières années. Je débarque, je te -rencontre. Je t’évite, parce que je suis trop ému. Je passe la nuit dans -l’attente du matin. Je cours chez toi. Je t’ai dit tout le principal. Et -je te dis enfin: rends-moi mon bonheur. Et maintenant tu peux parler.» - - * * * * * - -Maurice avait raison: s’il s’était étendu sur tout ce que j’ignorai de -sa vie conjugale pendant que je vivais à côté de lui, il ne m’avait -pour le reste dit que le principal. Je le reconnaissais là tout entier: -du moment qu’il ne s’agissait que du passé, son amitié retrouvée ne me -cachait rien; mais elle s’enveloppait à nouveau de pudeur dès que le -présent était en jeu. Comme aux premières heures de son mariage, Maurice -éprouvait le besoin de se réserver. - -Croyait-il que la fin de sa confession dût me surprendre? Ou -préférait-il en finir plus vite, comme s’il avait honte à nouveau de me -dire qu’il aimait? Il pouvait évidemment se dévoiler avec moins de -circonspection. Ainsi aurais-je su comment il aimait. Mais il me le -laissait à déduire de quelques phrases lâchées au hasard de ses aveux. -Et je me demande s’il savait bien lui-même comment il aimait. - -En somme, je voyais qu’il était malheureux parce qu’il avait été plus -surpris par sa passion que je ne pouvais l’être de mon côté par le récit -qu’il m’en faisait. Le début de sa confession m’étonna, je ne le -dissimule point, car nous nous persuadons tous aisément, et il me -l’avait dit aussi, que nous connaissons mieux nos proches que nous ne -les connaissons en réalité. Mais, le début admis, tout devenait logique, -et la fuite de Maurice, que les circonstances rendirent plus sombre, et -son retour. Si Maurice en douta, et que je pusse ne pas comprendre, il -m’attribuait une incompétence excessive. Je l’en excuse pourtant, car il -n’y a pas d’amant qui ne s’imagine être l’amant par excellence. - -S’il faut mettre les choses au point, Maurice avait plutôt été victime -d’un mal assez commun: il était de ces hommes qui, même s’ils ne s’en -rendent pas compte, préfèrent la chasse à la possession. C’était la joie -de conquérir Marthe qui l’avait exalté. Marthe conquise et le but -atteint, Maurice au bout de son effort chancelait déjà. - -Tel, hélas! je le constate avec mélancolie, il était avant d’avoir -rencontré Marthe. Combien d’études n’a-t-il pas entreprises! Combien de -recherches n’a-t-il pas commencées! Combien de projets magnifiques -n’a-t-il pas conçus! A vingt-cinq ans, il aurait pu se faire un nom -d’historien: il avait réuni les matériaux d’une dizaine d’essais -capables de lui assurer une jolie notoriété. Mais il ne se décidait pas -à tirer parti de ses travaux. A peine une question était-elle élucidée, -il se jetait sur une autre, prenait seulement le temps d’enfouir dans un -classeur toutes les notes qu’il avait recueillies sur la première, -courait de librairie en librairie, passait des journées devant le casier -des catalogues de la Bibliothèque Nationale, obtenait un jour -communication d’un dossier des Archives ou d’un Ministère, inscrivait la -cote du dossier sur une fiche, et m’annonçait: «Encore un point à -marquer.» La question était résolue, elle n’avait plus d’intérêt pour -lui, il en attaquait une nouvelle sans délai. Moi seul connais quelles -curieuses trouvailles Maurice a faites ainsi en matière d’histoire ou -d’histoire littéraire. - -Que le même goût de la chasse l’ait perdu quand il s’est découvert -amoureux, je le comprends, quoiqu’il ait pu en douter. - -Je n’avais naturellement pas de remontrances à lui opposer. Tout à sa -fièvre d’amour qu’il était, il gardait assez de sang-froid, c’est -indéniable. Après tant d’années d’absence, il revenait pour reconquérir -Marthe. La reconquérir? Mais n’était-elle pas conquise? Il ne l’ignorait -pas. Il le savait mieux que moi: il savait trop en quelle femme -amoureuse il avait transformé la jeune fille qui s’était donnée à lui. -Cette assurance de la reprendre, qui paraîtrait fatuité chez un autre -et dans un autre cas, elle me semblait logique aussi, et elle -m’émouvait. Un amant que l’espoir soulève et l’espoir imminent de son -triomphe, quoi de plus pathétique à la fois et de plus réconfortant, -s’il vous fait son complice? - -Pas plus que mon ami, je ne pensais que quelque obstacle dût surgir. N’y -avait-il pas assez longtemps que Marthe attendait Maurice? Ne -l’avait-elle pas assez longtemps aimé? N’avait-elle pas assez longtemps -été convaincue qu’elle le reverrait, qu’il lui reviendrait? - -Il revenait. Il était revenu. Mon rôle se réduisait à peu de chose: dire -à Marthe que Maurice était revenu. Il n’y fallait que de l’à-propos. Et -j’aurais pris plus de peine avec empressement. - -D’ailleurs, et la veille même de ce jour où Maurice me demandait d’aller -annoncer à Marthe son retour, ne m’étais-je pas promis d’aller la voir? - -Je ne manquai pas d’admirer la coïncidence, et de faire à Maurice un -récit succinct de ma soirée de la veille. - ---Bon signe! dit-il. - ---Il y a mieux, répliquai-je, et, si je n’étais pas ton ami, tu -refuserais de me croire. - -Et je lui contai comment, ouvrant au hasard ce livre qui traînait sur ma -table à côté de _l’Ingénu_, j’étais tombé sur la page 62 et sur ces vers -du _Chèvrefeuille_ qu’il m’avait précisément récités: - - _«Belle amie, ainsi est de nous:_ - _Ni vous sans moi, ni moi sans vous.»_ - ---Ah! mon ami! fit-il. Je viens de vivre ici les plus belles heures de -ma vie. - -Sa voix se mouillait. Depuis son arrivée c’était la première fois, et -c’était d’allégresse enfin. - -Mais deux hommes supportent mal de s’émouvoir ensemble. L’un des deux -toujours réagit. Pour échapper à l’attendrissement, il prononce des mots -quelconques, souvent niais, dont l’effet est immédiat. - ---Dis-moi, fis-je, comme si je songeais tout à coup à une objection -capitale. Il vaudra mieux te présenter à Marthe sans ta barbe. Vois-tu -cela, qu’elle ne te reconnaisse plus? - - - - -TROISIÈME PARTIE - - -Mon rôle se réduisait-il vraiment à si peu de chose qu’il n’y fallût que -de l’à-propos? Chez moi, dans l’atmosphère de drame que le retour de -Maurice avait créée, et comme ma joie l’emportait sur toutes les -objections, j’avais pu, sans m’attarder, admettre que le retour de -Maurice s’imposât de la façon la plus simple. Je n’avais pas discuté: -c’était en somme un rêve, et un beau rêve, que je faisais. Et, s’il en -était ainsi de moi, que n’en serait-il pas de la malheureuse Marthe? - -Quand je me trouvai dehors, ayant laissé Maurice chez moi, où il devait -attendre le résultat de ma démarche, j’eus l’impression très nette que -je sortais d’un rêve, en effet, et que ma tâche n’était peut-être pas si -facile. L’air de la rue me dégrisait. - -Que Maurice fût persuadé que Marthe recevrait la nouvelle de son retour -avec une joie plus ouverte encore que la mienne, je le concevais: il y -était trop intéressé. Mais je n’avais pas les mêmes raisons de supputer -que tout irait pour le mieux. Dehors du moins, échappant à l’espoir -contagieux de Maurice, je n’avais plus les mêmes raisons de garder la -même conviction. - -En vérité, il m’apparut soudain que je ne savais à peu près rien de la -vie que Marthe avait menée depuis la disparition de Maurice. - -Je ne l’avais vue que rarement, parce que je comprenais qu’il lui était -pénible de me voir. J’avais compris qu’elle supportait mal sa douleur et -qu’elle supportait mal aussi de ne pas me le dissimuler mieux. Elle -s’était toujours défiée de moi, même au temps qu’elle était heureuse. Et -je comprenais qu’elle souffrît davantage de m’avoir pour témoin de son -malheur. Je souffrais quant à moi de sa défiance et, plus d’une fois, je -me le rappelle, j’avais eu envie de lui crier: «Mais je suis votre ami, -Marthe! Je suis votre ami, pleurons ensemble!» Mais elle poussait -évidemment la jalousie jusqu’à vouloir pleurer seule. Et au moment que -je me rendais chez elle pour lui annoncer le retour de Maurice et le -retour de son bonheur, je ne songeais pas sans tristesse qu’elle -souffrirait encore d’en recevoir la nouvelle par moi. Et comment la lui -annoncer, cette nouvelle terrible? De quel biais la préparer seulement? - -Dans la voiture qui m’emmenait chez Marthe, je regrettais d’avoir pris -une voiture pour arriver plus vite. Il y avait déjà trois mois, trois -grands mois, que Marthe n’avait eu ni visite ni lettre de celui qui eût -été volontiers son meilleur ami. Trois mois. Je ne l’avais pas dit à -Maurice. - ---Pourvu qu’elle ne soit pas en voyage! pensai-je. - -Mais aussitôt je pensai que son absence me tirerait d’embarras. Il me -resterait à écrire, puisque Maurice ne voulait pas écrire lui-même, et -je prévoyais que par deux ou trois lettres successives, je viendrais à -bout de ma tâche avec plus d’habileté. - -Oui, alors que j’étais parti de chez moi sans hésiter pour lui annoncer -ce que j’avais à lui annoncer, je souhaitais, à mesure que j’approchais -de chez elle, de ne pas trouver Marthe: une espèce de gêne -m’envahissait. - -Or, comme je descendais de voiture et payais le chauffeur, une jeune -femme joyeusement me salua. - ---Tiens! vous aussi? fit-elle. - -C’était une amie de Marthe. Elle riait. - ---Vous veniez voir les amoureux? Ils ne rentrent que demain. - -Je la regardai. - ---Ils ne rentrent que demain? répétai-je. - -J’étais interdit. - -Je demandai: - ---Quels amoureux? - ---Hé! Ne veniez-vous pas chez Marthe? - ---En effet. - ---Alors! - -Et elle éclata de rire. - -Mais tout à coup elle s’arrêta, et à son tour interdite: - ---Oh! s’écria-t-elle, je parie que vous ne saviez pas... C’est vrai, -vous n’étiez pas au mariage! - -Et immédiatement: - ---J’ai fait une gaffe? - -Je bredouillai une vague protestation. La jeune femme avait l’air -contrit. Et là, sur le trottoir, devant la maison de Marthe, devant la -maison de Marthe et de Maurice, près d’un chauffeur de taxi qui nous -écoutait, j’appris que Marthe s’était remariée, j’appris tout, le nom de -son mari, le chiffre de sa fortune, le jour et le lieu de la cérémonie -religieuse, et que le nouveau ménage demeurait dans l’appartement de -l’ancien. - -Je devais avoir une assez sotte figure. - ---Pardonnez-moi, me dit la jeune femme, je vous ai fait de la peine. Je -comprends, vous espériez peut-être... - -Et elle mettait dans sa voix un ton de compassion. - ---Non, non, répliquai-je. Ce n’est pas cela. Vous vous trompez, je -n’étais que son ami. C’est autre chose. - -Elle se rasséréna. - ---Oui, dit-elle. Vous étiez surtout l’ami de Maurice. Mais il ne faut -pas en vouloir à Marthe. Rester veuve à son âge, ça n’est pas drôle. - -Je me ressaisissais. La jeune femme s’en aperçut, car elle reprit son -air enjoué, toute satisfaite d’avoir été moins maladroite qu’elle ne -l’avait tout d’abord craint. Comme elle ne craignait plus rien, elle -ajouta: - ---Et puis, vous savez, mais vous ne le savez peut-être pas, votre ami -était sans doute un mari parfait, mais il a donné à cette chère Marthe -le goût des bonnes choses. Sans compter qu’elle m’a toujours paru ne pas -manquer de tempérament. Vous ne la connaissiez pas: c’est une -amoureuse. - -Et, contente de cette anodine perfidie, qu’un sourire adoucissait, -l’amie de Marthe ouvrit la portière du taxi et conclut: - ---Vous me déposerez à la Madeleine, voulez-vous? - - * * * * * - -Maurice était reparti le soir même, sans me demander de longues -explications et sans se plaindre. - ---Tu ne me reverras plus, m’avait-il dit simplement. Pour tout le monde -j’étais mort. Je continuerai de l’être. Et toi, mon ami, oublie que je -ne le suis pas. Dès ce soir je disparais à jamais. - -Il n’y avait aucune emphase dans son adieu. S’il fut désespéré, il le -contint. Je n’avais plus devant moi que le Maurice des premiers temps -de la guerre, celui qui, taciturne, s’était, lui aussi, défié de moi. -Rien ne l’aurait empêché de repartir. - -Je ne lui avais, au dernier moment, posé qu’une question: - ---Et si je revois Marthe? - -Il m’avait répondu: - ---Tu lui diras ce que tu voudras. - -Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas revu Marthe. - - * * * * * - -Le 21 avril 1924, lundi de Pâques, le courrier du matin m’apporta une -longue enveloppe blanche timbrée de New-York. Elle contenait une brève -lettre dactylographiée, à signature illisible, qui m’invitait à ouvrir -une enveloppe plus petite que l’on m’envoyait. La petite enveloppe -contenait un billet de la main de Maurice, signé de lui, et daté du 21 -novembre 1923. - -Maurice écrivait: - - «_Quand tu recevras ce billet, tu sauras que je suis mort. - Définitivement, si tu me passes cette lugubre plaisanterie. Je ne - regrette rien. Ne regrette rien non plus. Et sois heureux, si tu - peux._» - -Le soir, en troisième page, le journal _le Temps_ publiait l’information -suivante: - - «ERREUR MACABRE.--_M. René F..., de la classe 1908, originaire de - Roanne, avait été, en 1914, blessé aux environs de Rambervilliers, - à Roville-aux-Chênes; à ce moment il fut évacué sur Épinal et Lyon, - où il fut réformé. Depuis cette date il n’était pas retourné dans - cette région. Ces jours derniers, le hasard de sa profession le - ramenait à Rambervilliers et il se rendait au cimetière militaire._ - - «_En le parcourant, il lut avec étonnement, sur la croix blanche - d’une tombe, son nom, ses prénoms, le numéro de son régiment, sa - classe et son matricule. M. F... a prévenu l’autorité militaire qui - a fait le nécessaire pour corriger cette erreur._» - -J’ai laissé sur ma table, à côté de _l’Ingénu_, je le répète, le livre à -couverture blanche qui s’ouvre tout seul à la page 62 chaque fois que je -veux l’ouvrir. Mais je les sais par cœur aussi maintenant, les beaux -vers qui avaient enchanté Maurice: - - «_Qu’il en sera de lui et d’elle_ - _Tout ainsi que du chèvrefeuille_...» - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - LE 18 OCTOBRE 1924 - PAR F. PAILLART - A ABBEVILLE (SOMME) - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Le Chèvrefeuille</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Thierry Sandre</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 04, 2021 [eBook #64990]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE ***</div> -<hr class="full" /> - -<div class="c"> -<img src="images/cover.jpg" height="500" alt="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_3" id="page_3">{3}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_4" id="page_4">{4}</a></span> </p> - -<p class="c">LE CHÈVREFEUILLE<br /><br /><br /><br /> -DU MÊME AUTEUR:</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td class="pdd">Vers:</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Le Fer et la Flamme.</i></td></tr> -<tr><td align="left"><i>Fleurs du Désert.</i></td></tr> -<tr><td class="pdd">Essais:</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Le Purgatoire</i>, souvenirs d’Allemagne (Edgar Malfère).</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Apologie pour les Nouveaux-Riches.</i> (A. Messein.)</td></tr> -<tr><td class="pdd">Romans:</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Mienne.</i> (Edgar Malfère.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Maldonne.</i> (Edgar Malfère.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Monsieur Jules.</i> (Albin Michel.)</td></tr> -<tr><td class="pdd">Traductions:</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Le livre des Baisers</i>,—de Jean Second. (E. Malfère.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Les Amours de Faustine</i>,—de Joachim Du Bellay.</td></tr> -<tr><td class="pdd">(E. Malfère.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>La touchante aventure de Héro et Léandre</i>,—de Musée.</td></tr> -<tr><td class="pdd">(E. Malfère.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Le Chapitre Treize</i>,—d’Athénée. (E. Malfère.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Épigrammes</i>,—de Rufin. (A. Messein.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Tablettes d’une amoureuse</i>,—de Sulpicia. (Ed. Champion.)</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Allah veuille!</i>—roman de Zaïdan. (E. Flammarion.)</td></tr> -<tr><td class="pdd">EN PRÉPARATION:</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Le pays de tous les mirages</i>, essai.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Vie de Socrate.</i></td></tr> -<tr><td align="left"><i>L’histoire merveilleuse de Robert le Diable.</i></td></tr> -<tr><td align="left"><i>Poésies complètes de</i> Méléagre.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Daphnis et Chloé</i>,—de Longus,—traduction.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>L’Églantine</i>, roman.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>Samothrace</i>, roman.</td></tr> -<tr><td align="left"><i>L’Algérienne</i>, roman.</td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_5" id="page_5">{5}</a></span> </p> - -<p class="c">THIERRY SANDRE</p> - -<h1>LE<br /> -CHÈVREFEUILLE</h1> - -<p class="c">ROMAN<br /></p> - -<div class="poetry"><div class="poem"> - «Aucun de nous ne peut bien<br /> -dire comment il veut être aimé.»<br /> -<span style="margin-left: 10em;"><span class="smcap">Byron.</span></span><br /> -</div></div> - -<p class="cbig"><i>nrf</i><br /></p> - -<p class="spc">PARIS<br /> -ÉDITIONS DE LA<br /> -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE<br /> -3, RUE DE GRENELLE. 1924<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_6" id="page_6">{6}</a></span></p> - -<div class="blockquott"><p class="nind">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT -HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ -LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A -H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE -FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE -EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER -VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE -MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A -750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A -780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION -ORIGINALE.</p> - -<p class="c">EXEMPLAIRE F</p> - -<p class="nind">TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES -PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> </p> - -<p class="c"><span class="smcap">A Henry Malherbe</span></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> </p> - -<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMIÈRE PARTIE</h2> - -<p>Couronnée de cette brume pourpre qui monte avec le soir au-dessus de -Paris, la place de l’Etoile, quand j’y arrivai, ne m’offrit pas un -spectacle étonnant.</p> - -<p>Rien ne montrait d’abord que quelque chose de grand s’y préparât. Nul -barrage de gardes au débouchement de l’avenue de Wagram. Dans la nuit à -peine froide, les autos surgissaient et fuyaient sans gêne. Vers le -Trocadéro, des timbres de tramway tintaient. Au pied des hauts -lampadaires qui font à la place une modeste<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> ceinture de clarté, des -hommes se penchaient sur des journaux. C’était un soir de dimanche comme -tous les autres. M’attendais-je à plus d’animation qu’en semaine?</p> - -<p>—N’aie pas peur, dit quelqu’un près de moi.</p> - -<p>Et, la prenant par le bras, un vieillard entraîna sa compagne.</p> - -<p>Ils se dirigeaient avec prudence vers l’Arc de Triomphe. J’y allais -aussi. Alors je distinguai d’autres couples, des groupes, des promeneurs -isolés, à ma droite, à ma gauche, qui peu à peu se détachaient comme -nous du trottoir. Autour de l’Arc, posé tel qu’un massif aimant au -centre de la place, une foule déjà se pressait. Je ne remarquai plus -autre chose.</p> - -<p>Face à la Concorde, une rangée<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> d’agents de police défendait l’accès à -la tombe du Soldat Inconnu. Ils rabattaient les pèlerins vers les -bas-côtés du monument.</p> - -<p>—Il y a déjà trop de monde par ici, disaient-ils.</p> - -<p>On obéissait, mais nous venions trop tard: tout le terre-plein était -occupé.</p> - -<p>J’essayai de me faufiler dans la foule.</p> - -<p>—Ne poussez pas! cria-t-on, mais sans violence.</p> - -<p>On me poussait moi-même. La foule se fermait derrière moi. Nous étions -les uns contre les autres, serrés, silencieux, corrects, hommes, femmes, -enfants, ouvriers, bourgeois, riches, pauvres, réunis par une commune et -respectueuse attente, tous<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> tournés vers le trou d’ombre où, sous la -voûte gigantesque, est enseveli le Soldat Inconnu.</p> - -<p>Je dépassais du front mes voisins. Je me haussai sur la pointe des -pieds. Un enfant, la tête renversée, me regardait avec envie.</p> - -<p>—Je ne vois rien, lui dis-je.</p> - -<p>Il eut un sourire bref.</p> - -<p>De ce millier de curieux accourus afin d’être là quand s’allumerait la -petite flamme qui ne doit pas s’éteindre, combien en est-il qui pourront -se rappeler qu’ils ont vu, le 11 novembre 1923, à six heures du soir, le -Ministre de la Guerre, ancien sergent, Maginot, courbé de tout son corps -pour la faire naître à jamais?</p> - -<p>J’étais au milieu de cette foule patiente. Digne, elle apportait à -l’Arc<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> de Triomphe, spontanément, l’hommage discret d’un peuple qui se -souvient et qui souffre. Nul apparat de gloire ne l’avait sollicitée. -Elle savait qu’elle ne trouverait autour de la tombe anonyme que sa -détresse et sa dévotion. Elle savait peut-être qu’elle ne verrait pas, -elle savait qu’elle ne serait pas vue. Elle venait pour se recueillir.</p> - -<p>Soudain, une lueur, une explosion sourde, une bouffée de fumée laiteuse -qui s’élève, et la <i>Marseillaise</i>, jouée sous la voûte.</p> - -<p>D’un seul geste, tous les chapeaux des hommes avaient disparu. Devant -moi, un jeune soldat, la main d’équerre au calot, se roidissait. Faut-il -amoindrir par des mots écrits ce mouvement des mâchoires qui se -contractent<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> parce qu’on ne veut pas pleurer, alors que les yeux, qu’on -ouvre désespérément, se mouillent? Cette respiration qu’on retient, et -cette lutte contre l’assaut brusque des souvenirs qui vous serrent à la -gorge? Et cette foule entière qu’une même pensée écrase?</p> - -<p>Puis ce fut le silence, le silence sournois qui déroute dans cette nuit -où l’on ne voit rien, le silence dangereux où l’émotion de la foule n’a -plus rien pour la soutenir. La musique ardente s’est tue. Que se -passe-t-il? Quel est ce silence? D’où s’est délivré ce sanglot qui -s’étouffe? Quelle pudeur aussitôt l’étouffa? Quelle est cette angoisse? -Comme il semble qu’ils soient loin, les timbres impérieux qui tintent du -côté de<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span> l’avenue de Wagram! Si loin, si loin de cette misère humaine -toute au regret inexprimable de tout ce qui fut et de tout ce qui ne fut -pas, si loin de ces pèlerins du souvenir qui s’isolent pour un instant, -sonnaient-ils le signal de l’élévation près d’un autel de rêve, quand -nous nous pressions, avides et morfondus, fidèles en retard, sous le -porche béant d’ombre de l’église interdite?</p> - -<p>Les photographes sans respect ont troublé le silence. Les éclairs du -magnésium dissipèrent le charme mortel. Avec ses cuivres intimidés qui -s’enhardirent, la musique joua la Marche Funèbre de Chopin. Je ne sais -quel malaise m’envahit. J’eus tout à coup l’impression d’une cérémonie -théâtrale.<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span></p> - -<p>Autobus et taxis tournaient autour de nous. Le bruit des trompes -insistait. L’intérêt du monde, que l’on avait pu croire un moment -suspendu, nous reprenait déjà dans son tourbillon.</p> - -<p>Des remous se firent sous le porche de l’église évanouie. On nous -repoussait. Des hommes et des femmes cherchaient à se retirer. Bousculé, -je me trouvai bientôt au premier rang: une section de gardes -républicains dégageait sans aménité les abords et creusait vers Neuilly, -dans la foule consternée, un large couloir.</p> - -<p>—Oui, dit l’un d’eux, c’est fini.</p> - -<p>La foule toutefois se ressaisissait et de nouveau se poussait en avant. -Les gardes, accrochés par la main et formant chaîne, s’arc-boutaient de -tout leur poids contre nous.<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span></p> - -<p>Des privilégiés s’éloignaient du groupe sombre qui nous cachait la tombe -et la flamme allumée. Ils s’en allaient, d’un air important, au milieu -du couloir sur nous conquis.</p> - -<p>—On entre par les Champs-Elysées, annonça un policier chamarré -d’argent.</p> - -<p>Mais à l’entrée des Champs-Elysées la presse était plus grande encore, -et plus grand le nombre des agents et des gardes chargés de contenir la -foule. Par là non plus on n’entrait pas.</p> - -<p>—Alors, par où?</p> - -<p>—Par l’avenue de Wagram.</p> - -<p>Là, c’étaient des gardes à cheval qui défendaient l’accès.</p> - -<p>Des mécontents commencèrent de manifester leur dépit.<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span></p> - -<p>—Quelle organisation! criaient-ils au nez des chefs du service -organisateur.</p> - -<p>—Tas de brutes! murmura franchement une vieille dame en deuil.</p> - -<p>Je suis tenace. Je voulais voir la flamme allumée: je retournai à -l’entrée principale et tâchai d’avancer le plus possible, en me glissant -le long du monument, sous l’entraînante Femme de Rude. Un officier de -police, qui s’alarmait, s’élança contre moi, les bras levés.</p> - -<p>Un garde républicain répondait à une femme en cheveux:</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous pensez voir? Vous n’avez qu’à rentrer chez vous: -allumez votre fourneau à gaz, vous en verrez tout autant.</p> - -<p>La messe sublime était bien finie.<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span></p> - -<p>Je m’échappai, les épaules hautes, la tête basse.</p> - -<p>Il était sept heures et demie. Il faisait frais. Au ciel, de légers -nuages clairs paraissaient immobiles, et quelques étoiles brillaient. Je -m’engageai dans l’avenue de Wagram sans regarder en arrière.</p> - -<p> </p> - -<p>L’avenue de Wagram, avec ses bars et ses cinémas qui prétendent au luxe, -est l’une des plus diversement animées des avenues qui rayonnent de -l’Arc de Triomphe. En plein quartier aristocratique où elle s’insinue, -elle sent la crapule, le tripot, la galanterie. Ailleurs, elle ne -donnerait pas cette impression. Ici, elle centralise des commerces -incertains<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> que la police surveille ou traque et qui ne manquent pas d’y -attirer des amateurs; les vices y sont à la portée de toutes les -bourses; le <small>XVI</small>ᵉ arrondissement y descend et le <small>XVII</small>ᵉ des faubourgs y -monte. D’où un va-et-vient curieux d’hommes et de femmes de toutes les -catégories sociales.</p> - -<p>Des trois ou quatre avenues que je pouvais prendre pour rentrer chez -moi, c’est bien la dernière que je devais prendre, si je ne voulais pas -m’exposer à quelque rencontre d’où ma mauvaise humeur eût tiré motif de -s’exaspérer; car un rien suffit à pousser jusqu’aux pires conséquences -une peine qui a besoin de solitude. Mais j’avais pris l’avenue de -Wagram.</p> - -<p>Ainsi, les mains dans les poches<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> de mon manteau, je marchais assez -vite, par le trottoir de droite, vers les Ternes. J’étais résolu de ne -me laisser distraire par rien. En ce jour de commémoration tragique, et -mécontent de n’avoir pas trouvé sous l’Arc de Triomphe un aliment -satisfaisant à mon désir de recueillement, je voulais regagner au plus -tôt ma chambre, où rien n’offenserait mes souvenirs malheureux.</p> - -<p>Or, tandis que je me hâtais, j’entendis une autre musique, faible, puis -plus nette, et navrante, un de ces airs à la mode qui sonnent en lamento -et qui, dans la rue, chantés ou joués par des musiciens ambulants, -s’aggravent d’une mélancolie facile. Celui que j’entendais de mieux en -mieux à mesure que je me hâtais de<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span> moins en moins, tout Paris le -fredonnait depuis plus d’un an. Il m’arrêta.</p> - -<p>Des badauds formaient demi-cercle devant trois musiciens accotés au -rideau de fer d’une boutique close. La femme chantait. L’un des deux -hommes, assis sur une valise et l’oreille collée contre son instrument, -faisait gémir un accordéon. L’autre, debout, aigre violoniste, battait -du pied le sol.</p> - -<p>Un paquet de chansons entre les doigts, la femme scandait d’une voix -pauvre:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">—<i>Qu’est-c’ qui dégot’</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Le fox-trott</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Et mêm’ le shimmy?</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Les pas englisch,</i><br /></span> -<span class="i2"><i>La scottisch,</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Et tout c’ qui s’ensuit?</i><br /></span> -<span class="i2"><i>C’est la Java,</i><br /></span> -<span class="i2"><i>La vieill’ mazurka</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Du vieux Sébasto...</i><br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span></div></div> -</div> - -<p>Cette voix fatiguée, ces mots inutiles, ce rythme à saccades après la -désolation du plaintif couplet, ces musiciens misérables, la tristesse -qu’ils poussaient sur nous, ma tristesse, tout me retenait.</p> - -<p>Mais le chétif orchestre se tut.</p> - -<p>—Demandez les grands succès du jour! dit alors la chanteuse. Vous avez -six chansons pour un franc, toute la poignée pour vingt sous.</p> - -<p>Des mains se tendirent vers elle.</p> - -<p>—Demandez la <i>Java</i>! Six chansons pour un franc.</p> - -<p>A quelques pas de moi, un homme appelait la chanteuse.</p> - -<p>Je le regardai.</p> - -<p>—Tout de suite! dit-elle.</p> - -<p>Est-ce parce qu’il vit que je le regardais? Et qu’avait-il vu dans mon<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span> -regard? Sans attendre, l’homme se retirait, soulevait son feutre comme -pour s’excuser auprès des spectateurs qu’il dérangeait, sortait du -cercle, s’éloignait promptement.</p> - -<p>—Voilà une tête que je connais, me dis-je.</p> - -<p>Mais d’où? Il ne m’en souvint pas. Cette barbe à la française, blonde, -m’avait-il semblé...</p> - -<p>—Au deuxième! annonça la chanteuse.</p> - -<p>Les musiciens attaquèrent la rengaine. Je ne la suivis pas. Je cherchais -un nom. Je restais là, vaguement inquiet, l’esprit ailleurs.</p> - -<p>Des badauds chantonnaient.</p> - -<p>—Tu es stupide, me dis-je.</p> - -<p>Ne rencontre-t-on pas à tout propos des gens qu’on croit avoir déjà<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> -rencontrés? Et faut-il qu’on s’inquiète pour si peu?</p> - -<p>—Demandez la <i>Java</i>! dit encore la chanteuse.</p> - -<p>L’orchestre de nouveau s’était tu.</p> - -<p>—Demandez!</p> - -<p>Elle vendit plusieurs cahiers de ses chansons.</p> - -<p>Puis elle annonça:</p> - -<p>—Nous allons vous chanter maintenant <i>Le P’tit Rouquin du Faubourg -Saint-Martin</i>, le grand succès de Fortugé.</p> - -<p>—Non, merci, me dis-je.</p> - -<p>Et à mon tour je me retirai du cercle.</p> - -<p>La chanteuse commençait:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">—<i>Papa était blond,</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Beau comme Apollon,</i><br /></span> -<span class="i2"><i>Il s’ coiffait à la Ninon.</i><br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span></div></div> -</div> - -<p>J’allongeai le pas. Je perdis bientôt paroles et musique.</p> - -<p>Mais je ne pouvais me défaire de cette inquiétude qui m’avait pris, là, -devant ces chanteurs des rues, pour un visage où j’avais cru -reconnaître... Reconnaître quoi? Et qui? Rien, personne.</p> - -<p>J’avais beau chercher, et j’avais beau surtout me remontrer qu’il était -absurde, vain, puéril et tout à fait sot, de m’obstiner à chercher quand -même, je pressentais, malgré moi, que j’avais déjà vu cet homme à barbe -blonde, que je le connaissais, et que j’aurais dû le reconnaître.</p> - -<p>J’étais trahi par mémoire, et j’en éprouvais du dépit.</p> - -<p>Evidemment, l’homme ne m’avait guère laissé le temps de le dévisager.<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> A -peine avais-je eu le temps de le remarquer, il disparaissait. Est-ce -donc parce qu’il avait disparu si vite, et comme si ce fût parce que je -le regardais, que je tenais à mettre un nom sur sa figure?</p> - -<p>Autre sottise, autre absurdité. Pourquoi cet homme, que je ne -reconnaissais pas, que je ne connaissais peut-être pas, aurait-il fui de -mes yeux? Il s’était retiré du cercle des badauds sans attendre que la -chanteuse lui eût donné le cahier de chansons qu’il désirait? Quoi de -plus simple, s’il était pressé, ou si, plus simplement, il renonçait à -son envie après réflexion?</p> - -<p>Absurdité. Double et triple absurdité. Je me le disais. Ma pensée -cependant ne s’en détachait pas.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p> - -<p>Dans le tramway où je montai, j’examinai l’un après l’autre les -voyageurs. Espérais-je y découvrir mon homme à la barbe blonde? J’étais -décidément bien sot. Mais cette sottise me sauva.</p> - -<p>—Mon homme à la barbe blonde?</p> - -<p>Je souris. N’avais-je pas l’air de m’engouffrer de bonne foi dans un -roman d’aventures de la plus basse qualité?</p> - -<p>Ma voisine, qui m’avait vu sourire, je lui vis cette mine narquoise -qu’on a toujours en face d’un monsieur qui semble se parler à lui-même.</p> - -<p>J’accentuai mon sourire. Mais c’est d’elle que je souris, et de sa mine -narquoise. Toute ma conscience me revenait.</p> - -<p>Je descendis au point où je devais<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> descendre, sans hâte, comme un -monsieur qui ne s’était pas égaré, un long quart d’heure durant, dans de -ridicules cogitations. Et je me répétais mentalement le mot de -cogitations, parce qu’il est ridicule en effet.</p> - -<p> </p> - -<p>Quelle étrange démarche que celle d’une pensée humaine! On se moque de -ceux qui s’analysent, et ils goûtent, les égoïstes, d’incomparables -plaisirs, quand ils peuvent reconstituer les mouvements de leurs idées. -Un ingénieur, devant une machine dont il veut découvrir le secret, n’a -pas de joies plus grandes, parce que souvent sa recherche est -intéressée. On le considère avec respect. Un amateur de psychologie, -même banale, s’il<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> se trahit en public en laissant paraître son -attention, il fait sourire les gens sérieux et les jolies femmes.</p> - -<p>J’avais fait sourire ma voisine. Elle était bien jolie. Elle avait cet -air assuré des femmes qui aiment et qu’on aime: elles ne remarqueraient -pas les hommages les plus évidents que le passant leur adresse.</p> - -<p>Celle-ci, j’aurais parié qu’elle était heureuse et qu’elle croyait -l’être pour toujours. C’est pourquoi j’avais souri, de mon côté, en la -quittant.</p> - -<p>Je rentrais chez moi, où nulle compagne ne m’attendait. Et le désir de -solitude que j’avais eu là-bas, dans le bruit de la foule, tout à coup -me pesa. Je savais trop ce qui m’attendait chez moi: tous ces regrets -que j’étais allé réveiller sous l’Arc de<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> Triomphe, ils me tiendraient -impitoyablement, tous ces regrets d’amis perdus, de frères perdus, de -beaux souvenirs perdus, que traînent les hommes de mon âge. Chez moi, je -serais tout à eux. Ailleurs, il y avait autre chose.</p> - -<p>Je n’avais plus hâte de rentrer chez moi. Pour une femme aperçue qui se -hâtait, elle, vers son bonheur?</p> - -<p>Son bonheur?</p> - -<p>—Marthe...</p> - -<p>Un nom m’ouvrait les lèvres.</p> - -<p>Puis, aussitôt, et plus fort:</p> - -<p>—Maurice...</p> - -<p>Je m’arrêtai.</p> - -<p>Je regardai autour de moi. Non, on ne m’avait pas entendu prononcer tout -haut le nom de mon ami Maurice.</p> - -<p>—Maurice?<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span></p> - -<p>Je levai les épaules.</p> - -<p>Il était mort, en 1916, au mois de mars, le 9 mars, près de Douaumont, -sur la route de Douaumont à Bras, dans l’enfer de Verdun.</p> - -<p>Quel vin avais-je donc bu, ce soir-là? Par quelle aberration venais-je -de trouver enfin que mon homme de l’avenue de Wagram ressemblait à mon -ami Maurice mort à Verdun, ou du moins qu’il le rappelait un peu? Fort -peu, puisque j’avais longtemps hésité. Un peu toutefois, puisque je -m’étais senti troublé devant cet homme du hasard.</p> - -<p>—Décidément, me dis-je, les camarades ont raison: la guerre a sans -recours marqué ceux qui la firent; nous l’avons en nous comme une -syphilis.<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span></p> - -<p>J’étais accablé.</p> - -<p>Je voulus chasser loin de moi la noire hallucination. Il est dangereux -que des souvenirs se matérialisent à ce point, et plus dangereux de s’y -prêter.</p> - -<p>—Certes, conclus-je en me ressaisissant, j’irai voir dès demain mon -vieux docteur Pagès.</p> - -<p>En somme, c’était cette femme souriante qui m’avait ému. Elle paraissait -trop heureuse. Elle m’avait fait songer à Marthe. Marthe aussi -paraissait trop heureuse, comme cette femme souriante. Marthe et Maurice -formaient un couple parfait. Je les avais souvent enviés.</p> - -<p>—Pauvre Marthe!</p> - -<p>Elle paya cher son bonheur. Moins de six mois après son mariage, la<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> -guerre le lui disputait et, deux ans plus tard, il ne lui en demeurait -rien, rien que le souvenir d’une brusque rupture qu’elle n’acceptait -pas, qu’elle n’admettait pas, qu’elle ne commença d’admettre que lorsque -je lui eus ramené du front, en 1920, dans le cimetière où elle le -voulut, le cadavre de son mari.</p> - -<p>Voilà bien comme tout s’enchaînait dans ma pensée douloureuse. En -partant pour l’Arc de Triomphe, j’avais, sans m’en rendre compte, -emporté, plus intense que tous mes autres regrets et prêt à les dominer -malgré moi, le regret de ce merveilleux bonheur anéanti. Là-bas, près de -la tombe où gît sous les espèces du Soldat Inconnu l’inexpiable destin -de toute une génération massacrée,<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> dans l’ombre propice, au milieu de -la foule qu’on écartait, tant d’images atroces m’avaient à la fois -assailli que je ne sais plus si j’aurais pu distinguer entre elles. -L’indicible détresse avait été courte; la déception, prompte; le reste, -je l’ai dit. Tout s’expliquait.</p> - -<p>J’arrivais à ma porte.</p> - -<p>J’étais plus calme, et content de rentrer chez moi. Je ne redoutais pas -ma solitude, ni le silence de ma chambre où il me faudrait ranimer le -feu et où le souvenir de mes morts se ranimerait de lui-même, sans -bruit, sans éclat, sans offense.</p> - -<p>Quant à l’homme de l’avenue de Wagram, qui m’avait tant occupé pour si -peu, j’étais certain qu’il disparaîtrait vite de mes soucis; j’étais<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> -certain qu’il disparaissait déjà, que j’en laissais le falot fantôme -dehors, sur le trottoir, dans la rue, dans la vie des autres. Désormais -je le connaissais: il ne m’était rien. Je lui savais gré seulement -d’avoir dirigé ma tristesse vers le souvenir préféré de deux amis dont -le bonheur fut si tendre qu’il méritait de servir d’exemple aux couples -imprudents ou découragés. Ils sont tellement rares, les couples dont on -puisse présumer qu’ils ne sont pas malheureux!</p> - -<p>—Ma foi, me dis-je en saluant ma concierge, ce n’est pas mon vieux -docteur Pagès que j’irai voir demain; c’est Marthe, cette pauvre Marthe.</p> - -<p>Je me promettais de lui conter...</p> - -<p>—Rien du tout, décidai-je.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span></p> - -<p>A quoi bon, en effet, raviver sa douleur, si elle s’y habituait?</p> - -<p>Je me reprochais de n’avoir pas pris de ses nouvelles depuis trois mois.</p> - -<p> </p> - -<p>Cette Marthe que Maurice avait tant aimée, je dois dire que je -n’éprouvai jamais pour elle une sympathie sans mélange. La sagesse -populaire affirme qu’un homme qui se marie est un ami perdu. Si -j’approuvai que mon ami Maurice cherchât son bonheur où il croyait le -trouver, je sentis que sa jeune femme, toute modeste au début de leur -mariage, ne négligea rien pour m’éloigner peu à peu de sa maison. Mais -que pouvait-elle<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> craindre de moi? N’avais-je pas encouragé Maurice -quand il hésitait, au moment de sacrifier son indépendance?</p> - -<p>Au reste, il ne le lui avait pas caché.</p> - -<p>—Tu sais, lui avait-il dit un jour devant moi, c’est à lui que nous -devons notre bonheur. Avant de te rencontrer, j’étais un franc bohême, -un sauvage. Comme la plupart des jeunes gens qui veulent se donner de -grands airs, j’avais juré cent fois que je ne me marierais pas. Et -j’étais sûr, moi, de tenir ma promesse, parce que je ne concevais pas -que j’eusse rien de mieux à faire que de compulser jusqu’à ma mort mes -vieilles paperasses, pour parler comme toi. Et j’estimais qu’une femme -qui s’in<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span>troduit dans un appartement plein de vieilles paperasses est -une rivale terrible.</p> - -<p>—Quant à lui, avait-il ajouté en me montrant, plus franc bohême encore -que moi, il ne se contentait pas d’accumuler dans sa petite chambre de -la rue d’Edimbourg les bouquins et les brochures qui l’intéressaient; il -apportait chez moi, pour moi, tout ce qu’il dénichait qui pût -m’intéresser. Il travaillait, au moins avec autant d’ardeur que moi, à -l’encombrement de mon bureau. C’est te dire qu’il était prêt à te -considérer, dès que tu paraîtrais ici, comme une intruse.</p> - -<p>J’avais protesté, bien entendu.</p> - -<p>—Attends, coupa-t-il. Il faut dire la vérité, et on peut la dire, -puisque<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> l’arrivée de l’intruse a dompté d’un seul coup deux sauvages. -Nos appréhensions communes, nos promesses d’indépendance, notre avenir -rêvé, tout cela fonctionnait à vide. Jeunes, et par conséquent gonflés -d’enthousiasme vert, nous étions comme sous une cloche pneumatique, nous -vivions dans l’absolu. Tu comprends, petite Marthe, nous ne pouvions pas -même imaginer qu’une petite Marthe, survenant à l’improviste, briserait -la cloche de verre en riant et nous crierait: «Me voici, qui me veut?»</p> - -<p>C’est Marthe qui avait alors à son tour protesté, et très vivement. Il -est en effet certain que, même sous forme de plaisanterie, Maurice -n’avait pas le droit de supposer que lui et moi eussions eu à choisir.<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span></p> - -<p>N’importe. Marthe ne s’était point fâchée de l’injure gratuite que -Maurice lui faisait par jeu. Elle avait eu seulement vers lui un regard -de maîtresse et d’esclave à la fois qui aurait glacé mes illusions, si -j’en avais eu. Mais ce regard était plus indécent qu’un baiser d’amour. -Présent ou non, je ne comptais pas pour elle. Elle préférait cependant -que je fusse présent le moins souvent possible. Elle avait d’adorables -façons de dire à Maurice, lorsque je les quittais:</p> - -<p>—Mais non, mon chéri, tu sais bien que demain nous dînons chez les -Chose, et que tu dois louer des places à la Comédie-Française pour -après-demain.</p> - -<p>Amusantes excuses, qu’elle corrigeait parfois d’un:<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span></p> - -<p>—A moins que Georges ne veuille nous accompagner.</p> - -<p>Mais elle savait bien que je ne vais jamais au théâtre. Maurice non plus -n’y allait guère avant son mariage. Marthe lui en avait donné le goût.</p> - -<p>Laissons ces jalousies de jeune femme qui veut tout pour elle celui -qu’elle aime. Elles ne sont que preuves d’amour. Elles m’agaçaient un -peu, selon les circonstances; elles ne me blessaient pas. Je rentrais -chez moi, où je ne devais trouver que mes vieilles paperasses sans -rivale, et, quand il m’arrivait de me demander si j’aurais un jour la -joie de rencontrer aussi une Marthe, je ne le souhaitais et ne le -refusais que modérément.</p> - -<p>Je ne l’ai pas encore rencontrée. Je n’ose pas dire trop haut que je le<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> -regrette. Je n’ose pas dire que je n’ai pas changé. Seule après tant de -désordres et d’événements qui nous dépassent, ma chambre est toujours ce -qu’elle était en ces temps déjà si lointains. Un peu plus encombrée de -livres et de brochures, peut-être. Mais elle le sera sans doute de plus -en plus, à mesure que je tâcherai de nourrir mon ignorance, dont -l’anémie me semble avec l’âge de plus en plus profonde.</p> - -<p>Est-ce parce que j’ai lu trop de livres que je veux qu’il y ait aussi de -la logique dans la vie? Et pour la même cause, que tout d’elle m’étonne -et me charme et m’attire? Ainsi de mon côté j’étonne les autres avec les -découvertes qu’ils me laissent faire en eux. Ils m’objectent souvent:<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> -«Mais tous les Parisiens connaissent le Jardin des Tuileries!» Je -l’accorde par politesse. Qu’on me permette néanmoins d’y aller, pour -moi, si je dois y prendre mon plaisir qui n’en est plus un pour les -autres.</p> - -<p>Le bonheur de Marthe et de Maurice, je consens qu’il n’émerveille pas -tous ceux et toutes celles qui se sont aimés. Moi, j’ai tiré de leur -bonheur des joies naïves. J’étais content que mon ami Maurice fût -heureux et ne me cachât pas qu’il le fût. J’étais content qu’il le dût à -cette petite Marthe, bien qu’elle se défiât de moi, qui lui représentais -l’ennemi. Elle ne me fut jamais complètement sympathique, mais elle ne -fit jamais rien pour l’être. Non, jamais, ni même depuis la mort de<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span> -Maurice, alors que notre chagrin aurait dû nous rapprocher. Devant moi, -elle avait toujours l’air de se tenir en garde. Je n’étais certes pas -nécessaire à son bonheur, je ne pus jamais non plus en douter. Et je -n’avais pas tant d’ambition. Il me suffisait qu’elle ne me fermât pas -leur porte. Ils étaient heureux. Ils m’ont donné cette joie de -contempler vivants deux êtres heureux, une femme et un homme heureux, -l’un par l’autre, l’un pour l’autre. Je leur dois beaucoup, je leur dois -beaucoup, même après tout ce que j’ai appris, même après tout ce que je -sais.</p> - -<p>Dans cette soirée de détresse que fut pour moi la soirée du 11 novembre -1923, je leur ai dû la joie amère de savourer rétrospectivement<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span> le goût -de cet unique bonheur qu’ils n’eurent pas la tristesse d’épuiser parce -qu’il leur fut arraché en pleine floraison. C’est beaucoup. C’est -beaucoup. Tout le reste ne compte pas. Mais comme je voudrais pouvoir -oublier tout le reste!</p> - -<p> </p> - -<p>Les bons auteurs de romans évitent de parler de bonheur. Ils ont souci -de ne pas blesser les lectrices, qui ont plus souvent rêvé que tenu -l’éternelle chimère. Les femmes ne savent pas dissimuler qu’une amie -heureuse est presque à leurs yeux une mauvaise amie. Les hommes sont -plus adroits, mais ils ne sont pas meilleurs. La comédie a moins -d’amateurs que la tragédie: c’est que le malheur d’au<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>trui enchante le -nôtre et nous console. Y a-t-il rien de plus édifiant qu’une messe de -mariage? L’envie couve sous les propos qu’échangent les invités; et, -même lorsque la calomnie ou la médisance font mine de se taire, on sent -qu’une seule pensée domine dans tous les cœurs: «Pourvu qu’ils soient -comme nous! Pourvu qu’ils ne soient pas heureux!» Une messe -d’enterrement, au contraire, satisfait sans restriction tout le monde. -Il n’y a lieu que de le constater.</p> - -<p>Au long de cette veillée du 11 novembre 1923, où, dans ma chambre pleine -de souvenirs, j’évoquai les heures claires de la vie de Maurice et de -Marthe, je ne pus pas me défendre d’évoquer avec une complaisance plus -atroce les heures de la<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> catastrophe qui les anéantit. Marthe avait -survécu, je ne sais comment. Mais est-ce vivre que de vivre sans espoir? -Et quant à Maurice, si sa mort hantait mes insomnies, il faut que je -précise que ce n’est point uniquement parce qu’elle m’avait amputé d’un -excellent ami; il faut que je précise que c’est parce que je l’ai vue, -et de façon effroyable. De pareilles images ne s’effacent pas de la -mémoire d’un homme.</p> - -<p>On vous a dit que les soldats pendant la guerre ont vu tomber tant de -leurs camarades, que la mort finissait par avoir pour eux quelque chose -de familier qui ne les étonnait plus. Je ne discuterai pas si l’on n’a -pas exagéré l’héroïsme de ces pauvres soldats. Et d’ailleurs, si j’ai vu -Mau<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span>rice mort, je ne l’ai pas vu tomber.</p> - -<p>Nous étions tous deux au même bataillon de chasseurs, le 21ᵉ, un de ceux -qu’on supprima depuis l’armistice parce qu’il est expédient sans doute -que les anciens combattants n’aient pas même la récompense de saluer un -jour dans la rue la fourragère jaune de leur fanion qui passe. Maurice -était sergent à la 3ᵉ compagnie; j’étais sergent au PM²,—le peloton de -mitrailleuses nº 2 qu’on venait de créer au début de 1916. Cela au mois -de mars, car jusqu’en février j’avais fait campagne à côté de Maurice, -faveur obtenue par de hautes protections.</p> - -<p>En février, on nous avait séparés, à cause de ce second peloton de -mitrailleuses dont on nous dotait. La<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> nouvelle unité s’était organisée -vaille que vaille au milieu de nos déplacements inattendus. Nous avions -reçu le matériel la veille d’un jour à marquer de blanc: celui où nous -arriva l’ordre d’aller garder, pendant trois semaines, le Grand Quartier -du général Joffre à Chantilly. Poste d’honneur. Trois semaines de repos -nous étaient assurées, ce qui équivalait à trois semaines de brèves -permissions possibles pour les Parisiens, sans préjudice des escapades -vers la ville si proche.</p> - -<p>Qui ne fut pas soldat comprendra mal le plaisir que nous eûmes à -débarquer, engourdis et sales, par un matin froid, en gare de Senlis, -pour gagner à pied le plus exquis et le plus envié des cantonnements. -Février<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> s’achevait, de mauvais bruits circulaient sur une attaque de -Verdun, la route était blanche de neige, mais nous chantions, nous qui -tournions le dos au front, conscients de n’avoir pas volé ces trois -semaines de répit qu’on nous accordait. Nous avions fait -Notre-Dame-de-Lorette, le Fond de Buval, les assauts de septembre, -Souchez. A d’autres de faire Verdun. Nous savions au surplus qu’on nous -destinait à l’offensive que le général Pétain préparait pour le -printemps. Nous étions bien tranquilles, et sereins, et joyeux, et nous -respirions à tous poumons l’air si léger qui soufflait vers nous de -Chantilly.</p> - -<p>Imprudents! Après trois jours de garde au G. Q. G., on nous annonça:</p> - -<p>—Le bataillon est relevé par des<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> territoriaux. Nous remontons en -ligne.</p> - -<p>Le lendemain, on nous embarquait pour une destination inconnue, comme -toujours.</p> - -<p>—Verdun? nous demandions-nous.</p> - -<p>Mon peloton de mitrailleuses n’avait pas encore reçu ses chevaux. Les -hommes, qui étaient presque tous des cavaliers versés dans l’infanterie, -devaient tout transporter par eux-mêmes: pièces, caisses de bandes, et -jusqu’au harnachement complet des bêtes que nous attendions. Pendant -notre court séjour à Saint-Firmin, où mon peloton se trouvait logé alors -que la 3ᵉ compagnie occupait Saint-Maximin, obligé que j’étais de -connaître et d’éprouver le matériel et les hommes de ma section, je -n’avais pas eu le temps de rejoindre Maurice,<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> ni le loisir de -m’échapper à Paris.</p> - -<p>—Bah! me dis-je, ni lui ni Marthe n’avait besoin de moi.</p> - -<p>J’espérais le voir à la gare de Chantilly où eut lieu l’embarquement. -Mais sa compagnie était partie par le premier train.</p> - -<p>C’est bien sur Verdun qu’on nous dirigea. Près de Revigny, des -artilleurs nous distribuèrent des morceaux d’aluminium, reste d’un -zeppelin qu’ils avaient abattu. Des camions, toute une longue nuit, nous -cahotèrent avant de nous déposer, sous un aigre soleil et dans un gâchis -de boue pâle, près du fort de Regret. Là commencèrent nos peines. Nous -n’avions toujours pas de chevaux, et il nous fallait transporter notre -attirail à dos d’hommes. Je présumai bientôt que<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span> nous n’arriverions -jamais aux péniches d’Haudainville, terme provisoire de notre calvaire.</p> - -<p>A un tournant du petit chemin défoncé, fangeux et glissant où nous -ahanions en désordre, j’entendis une voix sèche qui criait:</p> - -<p>—Regardez-moi ce défilé de saligauds!</p> - -<p>J’étais prêt à répliquer de verte manière.</p> - -<p>—Votre nom, sergent! me cria face à face l’homme que je n’avais pas -encore aperçu.</p> - -<p>Et je me nommai, saluant règlementairement, à un général qui me -répondit:</p> - -<p>—Vous aurez de mes nouvelles.</p> - -<p>A la vérité, je n’en eus pas.</p> - -<p>Mais quoi! Vais-je égrener des<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> souvenirs de guerre, comme un -insupportable vétéran? Je m’arrête, je m’arrête. Scrupuleux, je relatais -simplement ici les tours et détours que firent mes pensées au long de -cette veillée du 11 novembre 1923, parce que j’avais rencontré dans -l’avenue de Wagram un homme à barbe blonde qui ressemblait un peu, très -peu, mais un peu néanmoins, à mon ami Maurice mort sous Verdun, tout -près de moi. Et puis ces détails ne sont peut-être pas tellement -inutiles. Car je n’invente rien de l’histoire que je rapporte.</p> - -<p> </p> - -<p>Il ne m’était jamais venu à l’esprit que je pourrais avoir un jour le -rôle<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> d’annoncer à Marthe la mort de Maurice. Pendant la guerre, on -avait ainsi, sans motif, des quiétudes: si l’on prévoyait que tel -camarade n’en reviendrait pas, il en était dont on se disait qu’ils s’en -tireraient malgré tout. Pendant la guerre, en effet, la raison et -l’intelligence, réduites à leur plus simple expression,—j’entends chez -la plupart des hommes et je ne m’en excepte pas,—se contentaient de -peu. Qui veut juger de cette période, en jugera mal, s’il ne donne point -le pas aux puissances du sentiment.</p> - -<p>Pour Maurice, je le lui avais déclaré dès le premier jour:</p> - -<p>—Toi, tu reviendras, et tu le mérites, et tu dois revenir à cause de -Marthe.</p> - -<p>Il m’avait répondu en riant:<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span></p> - -<p>—Je ne le mérite peut-être pas, mais je compte bien revenir quand même.</p> - -<p>Je crois, à présent, que s’il quitta sa femme avec chagrin, il n’aurait -pas accepté de ne point partir. J’avais cru, d’abord, que se déguisant -un peu par fierté pour la première fois de sa vie devant moi, il -cherchait à se grandir en me parlant des richesses morales qu’il -attendait que les peuples dussent ramener d’une si grave épreuve.</p> - -<p>—Nos petites complications quotidiennes vont s’évanouir, me disait-il. -Les préjugés vont tomber, les politesses fondre, les âmes se révéler -telles qu’elles sont.</p> - -<p>Sa voix était émue. Il s’exaltait.</p> - -<p>—Songe à cela, continuait-il. Nous<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> verrons à nu des âmes humaines. -Nous les verrons chacune en particulier, chacun de notre côté dans notre -compagnie, dans notre section, dans notre escouade. Et après la guerre, -songe au tableau nouveau qu’on pourra dresser non seulement de l’âme de -notre peuple, que nous commencions à ne plus connaître, faute d’un moyen -que voici, mais encore de l’âme des autres peuples, que nous ne -connaissions pas du tout. Quelle merveilleuse promesse pour le -philosophe qui saura voir!</p> - -<p>J’aurais voulu me persuader que Maurice parlait alors sincèrement, qu’il -ne me cachait pas des soucis moins généraux ou généreux, qu’il ne me -cachait pas une émotion plus intime et plus vraie. J’aurais préféré<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> -moins de vertu, plus de faiblesse; j’aurais mieux compris.</p> - -<p>Par la suite, et la guerre s’allongeant, il s’était peu à peu défait de -ce masque. Fort gai jadis, il était peu à peu devenu taciturne. Je -comprenais mieux. Je comprenais. Je compris aussi qu’il en vînt à me -prier de me taire lorsque, sur la paille de nos granges, dans les -villages de l’arrière, j’essayais de l’entretenir de Marthe.</p> - -<p>—Saleté de guerre! grognaient nos compagnons d’infortune.</p> - -<p>Et comme je comprenais leur faiblesse, qu’ils ne cachaient pas, de se -mettre à l’écart pour lire les lettres qu’ils recevaient! Quand les -hommes de soupe nous apportaient en ligne le courrier, qu’on se -disputait avant de s’inquiéter du menu du jour, Mau<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span>rice, si j’étais -près de lui, glissait discrètement dans sa poche l’enveloppe bleue de -Marthe. Faisais-je mine de m’éloigner, il me retenait. Seul un ami -parfait pouvait avoir de ces délicatesses. Et Maurice en avait tant que, -presque jamais, je ne l’ai vu lire une lettre de sa femme. Là, je -retrouvais mon ami d’autrefois: il avait rejeté cette exaltation -héroïque des premiers jours de la guerre; sans m’en rien abandonner, il -me laissait compatir en silence à sa détresse. Et elle devait être -profonde, pour qu’il n’eût pas le courage de s’en ouvrir devant moi, -près de moi.</p> - -<p>Quelle différence entre Maurice et Marthe! Elle n’avait pas dissimulé, -elle, le jour de la mobilisation. Elle n’avait pas cherché à se -grandir.<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> Amoureuse à qui la guerre enlevait son amant, elle pleura sans -honte. Elle ne prononça pas de paroles qui eussent ébranlé Maurice, non, -mais elle n’en prononça pas non plus pour l’affermir; car les femmes, -celles qui étaient sans enfant, n’eurent pas la pudeur tragique des -mères, que la guerre prit aux entrailles. Mais quel élan n’eut-elle pas, -la pauvre Marthe, pour jeter à Maurice ce dernier cri:</p> - -<p>—Si tu meurs, j’en mourrai!</p> - -<p>On lui enlevait plus que la vie, en effet: son amour. Et c’est un cri -d’amour qu’elle poussait au moment où j’entraînai Maurice. J’en fus -d’autant plus remué que, malgré tout ce que j’en avais pu pressentir, -Marthe avait toujours su éviter de me laisser<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span> voir la violence de son -amour. Et voilà bien pourquoi l’attitude un peu forcée de Maurice, aux -mêmes heures, m’avait déconcerté. Mais que faut-il en conclure, sinon -que le malheureux fut plus malheureux que je ne le soupçonnai d’abord? -Et qui oserait affirmer que Maurice souffrit moins que Marthe?</p> - -<p>A chacune de mes permissions, je ne manquais pas de passer chez Marthe, -et plus d’une fois. Elle m’accueillait avec une cordialité qu’elle -n’avait pas auparavant. Sans en être dupe d’ailleurs, je répondais à -toutes les questions qu’elle me posait, et elle ne se lassait pas de -m’en poser. Elle ne se lassait pas de me demander ce que faisait -Maurice; s’il s’exposait au danger sans raison impérieuse;<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> s’il prenait -soin de sa gorge, qui était sensible; quand il aurait sa permission; où -nous étions quand je l’avais quitté; si l’on préparait une offensive; si -notre nouveau commandant de compagnie était bon pour Maurice; que -sais-je encore? Il fallait lui relater par détail la vie que nous -menions. Et toujours tout se ramenait à Maurice.</p> - -<p>C’était naturel et c’était émouvant. Le silence taciturne de Maurice -n’était certes pas moins émouvant, mais était-il aussi naturel? -N’importe. Chacun et chacune a sa façon d’aimer qui échappe au jugement -d’autrui. Avec leurs façons différentes, Marthe et Maurice formaient un -beau couple d’amants. La guerre leur imposait une souffrance de tous les -jours. Une<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> souffrance inavouable au demeurant. Parmi tant d’horreurs -déchaînées, qu’était-ce que l’amour en peine d’un homme et d’une femme, -qui n’avaient même pas d’enfant, qui n’étaient même pas pauvres, qui ne -vivaient enfin pour personne que pour eux? Que risquaient-ils? Lui, de -mourir; mais combien d’autres mouraient! Elle, de le perdre; mais on -sourit, car on sait bien que nul n’est indispensable ici-bas et qu’on ne -meurt pas d’amour. Je n’ai rien à répondre à cela, que ceci: cette femme -et cet homme souffraient à cause de la guerre, qui les séparait. Pour le -reste du monde, ce n’est rien. Pour eux, c’était tout, et trop.</p> - -<p>—Si tu meurs, j’en mourrai! lui avait-elle dit.<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span></p> - -<p>Et elle disait vrai, même si elle n’avait pas résolu de se tuer.</p> - -<p> </p> - -<p>Un homme est toujours empêché à parler sans impertinence d’une jeune -fille ou d’une jeune femme. Aussi n’avais-je osé porter aucun jugement -sur Marthe jeune fille ni sur Marthe jeune femme. Mais je n’avais pas à -en porter. Nul ne sollicitait ma sentence. Maurice m’avait dit, un soir, -à la fin d’une soirée d’indécisions:</p> - -<p>—Je vais me marier.</p> - -<p>Je ne m’y attendais pas.</p> - -<p>—J’épouse Marthe, ajouta-t-il. Tu seras mon témoin?</p> - -<p>Et depuis lors, Marthe étant, sinon entre nous, du moins à côté de nous, -Maurice ne m’avait vanté son bon<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span>heur que rarement, et chaque fois -brièvement, et avec une discrétion où je croyais démêler un peu de -charité à mon endroit. Les amis véritables sont ainsi: ils se content -leurs bonnes fortunes, leurs aventures, les riens, mais l’amour est -chapitre réservé. Les femmes l’ignorent, et elles séparent sans raison -deux amis. J’ai déjà dit cependant que Marthe ne me fit pas perdre -l’amitié de Maurice.</p> - -<p>Après tout ce que je sais, je pourrais me poser en prophète et affirmer -que j’ai connu d’emblée le caractère de Marthe. Je mentirais. Non, je -n’ai rien deviné, rien prévu. Elle se gardait bien. Et il ne me plaisait -pas de fouiller dans ses sentiments. Ils me semblaient très simples, -comme elle-même. Elle était charmante, en<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span>jouée avec une pointe de -réserve, et sérieuse sans affectation quand elle assistait à nos -causeries. Il m’apparut souvent qu’elle cherchait à s’y intéresser pour -que Maurice ne la crût pas incapable de nous y suivre. C’était preuve -qu’elle désirait lui plaire. Maurice l’aimait. Avais-je besoin -d’examiner, de peser? Ils s’aimaient, cela me suffisait donc. Ils -étaient heureux, puisque j’avais compris, en plus d’une occasion, que je -les gênais. Et n’est-ce pas assez?</p> - -<p>Là-dessus la guerre tomba. Avec la guerre qui libéra tous les instincts, -une Marthe moins secrète se montra sans honte, ou sans défiance, si l’on -préfère. J’avais pu jusqu’alors la tenir une épouse aimante à qui mon -ami devait un bonheur réel et sûr. Mais<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> elle se découvrit comme une -amoureuse au bonheur de qui mon ami Maurice était indispensable. Et -voilà qui me ravit pour Maurice et qui m’expliqua, mieux qu’une -confession dont un homme rougit toujours, que mon pauvre Maurice fût -devenu de plus en plus taciturne, à mesure que la guerre s’allongeait.</p> - -<p>—Pourquoi m’écrit-il des lettres si courtes? m’avait demandé Marthe à -ma dernière permission, un mois avant le coup de tonnerre de Verdun. Et -je devais, une fois de plus, lui détailler l’emploi que faisait de son -temps, en secteur calme ou au cantonnement, un sergent d’infanterie. Je -devinais qu’elle m’écoutait avec l’envie et la crainte de me prendre en -flagrant délit de contradiction, de<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span> mensonge. Sans me l’avouer, elle me -laissait entendre qu’elle était inquiète et jalouse.</p> - -<p>Il me revient à présent que Maurice eut un sourire douloureux quand, -rentré au bataillon, j’essayai, avec les précautions nécessaires, de lui -faire part de la joie que Marthe m’avait donnée en ne me dérobant ni son -inquiétude ni son impatience. Il m’arrêta de ce geste familier des deux -mains qui se lèvent comme un voile, puis, pour mieux me marquer qu’il se -dérobait, lui, il m’annonça:</p> - -<p>—L’adjudant est mort.</p> - -<p>—L’adjudant?</p> - -<p>—Oui, le soir même de son retour de permission. Il s’est offert pour -une patrouille à peu près désespérée.</p> - -<p>—Il cherchait la médaille? Pour<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> satisfaire à l’orgueil de sa femme -sans doute?</p> - -<p>—Non, il était rentré avant la fin de sa permission. On a su depuis, -par une lettre trouvée dans sa vareuse, que sa femme le trompait et -qu’il préférait ne pas souffrir plus longtemps, n’ayant plus personne -pour qui désormais il pût désirer sortir vivant de la guerre.</p> - -<p>—Pauvre diable! murmurai-je.</p> - -<p>Mais Maurice sourit encore douloureusement, et répliqua:</p> - -<p>—Imbécile!</p> - -<p>Je n’insistai pas. Les affaires sentimentales sont chose trop délicate. -Avec les meilleures intentions, on risque de blesser, même par ricochet. -Et d’ailleurs je n’attribuai pas à cet incident l’importance que je lui<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span> -attribue aujourd’hui. Je pensai que Maurice était peut-être jaloux que -j’eusse vu sa femme, pendant que lui continuait de patauger dans les -boues de l’Artois. Il avait tort, mais mieux valait, estimais-je, ne pas -nous attarder là-dessus. Et j’ai peut-être eu tort ainsi de mon côté. -Mais ce qui est fait est fait. Pouvais-je tout présager?</p> - -<p>Sans aucune hésitation, j’aurais garanti que Maurice, lui, était aimé. -Il ne m’aurait pas permis de le lui dire. C’est ma seule excuse. C’est -aussi mon regret, hélas! Avec plus de courage ou moins de pudeur, la -nuance n’importe guère, j’aurais pu tourner le destin autrement. Mais je -ne veux pas me vanter. Si je découvre aujourd’hui un sens à des détails<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span> -dont l’intérêt m’avait échappé, je dois reconnaître que je fus aveugle, -tant il est vrai qu’on peut vivre à côté d’un homme pendant des années -sans rien savoir de lui que ce qu’il consent qu’on en sache.</p> - -<p>Au moment de la catastrophe comme avant qu’elle éclatât sur Marthe et -sur moi, et parce que nous concevons d’abord toutes choses en les -grossissant pour les simplifier, le sort de mes amis m’apparaissait dans -une antithèse très nette: le plus grand bonheur terrestre, et le malheur -le plus grand; le plus bel amour, et la fin la plus affreuse. Ceci -écrasait cela. Et maintenant encore ceci écrase cela, mais d’une autre -façon. Quoique je tente et quoique j’aie tenté de ranimer les cendres -d’un amour et d’un bon<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span>heur dignes d’envie, il ne reste qu’un tas de -cendres devant moi.</p> - -<p> </p> - -<p>Si les écrivains romantiques ont abusé de l’antithèse, ils avaient du -moins mis le doigt sur l’un des procédés les plus courants de la pensée -humaine, qui est d’avancer par bonds grâce à d’inévitables contrastes. -Toute idée ne se soutient que par une idée d’opposition qui la suscite -ou la suit. Au long de cette veillée du 11 novembre 1923 où je -m’attardai à de chers souvenirs, chaque image qui me revenait du bonheur -de Marthe et de Maurice appelait, on l’a vu, une image plus sombre, et -inversement, comme si j’avais donné le branle au fléau d’une idéale -balance.<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span> Mais la moindre distraction que j’accordais aux souvenirs -joyeux ou clairs, s’effaçait, prompte, et cédait la place au chagrin -sans remède. Tout me ramenait toujours à la mort de Maurice.</p> - -<p>Est-ce parce que je n’avais pas imaginé qu’il pût mourir? Est-ce parce -que je ne le vis pas mourir? Pendant longtemps j’avais été incapable de -me représenter ce que signifiaient ces deux mots: Maurice mort.</p> - -<p>A Verdun, en effet, nous avions été séparés dès le début. Monté en ligne -comme mitrailleur avec trois de nos compagnies, tandis que les trois -autres demeuraient jusqu’à nouvel ordre dans le Bois des Hospices, je -n’avais même pas pu savoir, après<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span> cinq jours de tranchée et de combats, -si la compagnie de Maurice était engagée aussi. Cinq jours durant, nous -avions été isolés du reste du monde. Des agents de liaison que nos -officiers envoyaient vers l’arrière, pas un ne reparut. Les corvées de -ravitaillement n’arrivaient pas jusqu’à nous. Nous servions de cible aux -deux artilleries, car la nôtre, si elle existait, ignorait où nous nous -épuisions. Après cinq jours de cet enfer et un nouveau combat, je me -réveillai sous les coups de botte d’un infirmier allemand. J’étais -prisonnier.</p> - -<p>Maurice, lui, était mort. Une lettre de Marthe me l’apprit.</p> - -<p>Blessé, il avait essayé de gagner le premier poste de secours. Il n’y -était point parvenu.<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span></p> - -<p>Un mois plus tard, on avait retrouvé son cadavre déchiqueté près du fort -de Souville. Quand Marthe m’écrivit ces détails, elle avait déjà reçu -par la voie officielle, avec un acte de décès, le portefeuille, la -montre, la bourse, le carnet, et l’une des deux plaques d’identité de -Maurice,—une petite plaque en or qu’il tenait d’elle et qu’il portait -en bracelet au poignet droit. C’étaient là des témoignages. Il fallait -bien que je me rendisse à l’évidence. J’avais rencontré, heurté, -déplacé, éloigné, voire sommairement enterré trop de cadavres de -soldats, pour ne pas me représenter enfin le cadavre de Maurice, pareil -à tel ou tel d’entre eux.</p> - -<p>Déchiqueté, avait eu la force de m’écrire Marthe. Oui, je me -repré<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span>sentais enfin le corps de mon ami foudroyé par un obus. Je savais, -je savais. Mais que restait-il de lui? Qu’avait épargné l’obus? La tête? -Voilà que j’ai la force aussi d’écrire que j’essayai de me représenter -la tête broyée de mon ami, la chère tête au front si haut, la tête... -Ah! je n’ai pas la force, je n’ai pas le courage de continuer.</p> - -<p>Il faut pourtant que je continue. Je n’étais pas au bout de ma peine. -Quand je revins d’Allemagne après l’armistice, une autre douleur -m’attendait.</p> - -<p>Marthe fut la première personne que je revis. Elle vint au-devant de -moi, maigre dans sa robe noire, les yeux battus. Nous nous embrassâmes. -Le visage sur mon épaule, elle pleu<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span>rait. Et nous n’avions pas dit un -seul mot. Rien. Elle sanglotait. Je voulais dire quelque chose. Je ne -pouvais pas. Sa douleur toute neuve, comme si la catastrophe n’eût été -que de la veille, renouvelait la mienne, que deux ans de méditation -m’avaient aidé à porter plus virilement que sur le coup. Combien de -temps dura notre morne et fraternelle étreinte? Je ne sais. Quelles -paroles nous dénouèrent? Je ne me le rappelle pas. Ce furent des paroles -sans noblesse, des mots prononcés l’un après l’autre, ce ne furent pas -des phrases.</p> - -<p>—Partez! me dit-elle soudain. Partez, vous reviendrez, je vous écrirai.</p> - -<p>Elle avait raison. Dans l’état où je la revoyais après trois ans, il -valait<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> mieux pour moi la laisser s’accoutumer d’abord à l’idée de mon -retour. Car elle dut penser, comme je le pensai, que mon retour n’était -utile à personne, et que celui-là dont le retour eût fait au moins deux -heureux, celui-là ne reviendrait pas, ne reviendrait jamais, jamais.</p> - -<p>—Pauvre Marthe! murmurais-je à part moi en sortant de chez elle, comme -je l’ai murmuré plus tard en rentrant chez moi, ce soir du 11 novembre -où j’ai aperçu, parmi les badauds de l’avenue de Wagram, un homme qui -ressemblait un peu à mon ami Maurice.</p> - -<p>Me tiendra-t-on naïf si je répète ici ce que je songeai alors: que, pour -être pleuré par une femme comme Maurice le fut par Marthe devant<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> moi, -je n’aurais peut-être pas été le seul qui eût accepté de mourir, sans -regret, en plein amour, en plein bonheur?</p> - -<p> </p> - -<p>Si Marthe se montra si faible dans la courte entrevue que j’eus avec -elle à mon retour d’Allemagne, elle ne répéta jamais le geste spontané -qui l’avait une fois jetée dans mes bras. Ce fut tout de suite comme si -elle s’était refermée. Comme avant la guerre, il me sembla qu’elle se -tenait toujours sur ses gardes en face de moi. Voulait-elle m’interdire -ainsi de la consoler et de glisser peut-être à quelque sentiment plus -tendre, trop tendre? Il y a tant de femmes qui s’imaginent si vite qu’un -homme ne<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> pense qu’à l’occasion dont il profiterait! Mais Marthe ne -pouvait pas oublier, et je ne pouvais oublier non plus, qu’elle avait eu -moins de réserve pendant la guerre, qu’elle s’était moins dissimulée -devant moi, que j’avais vu naître, croître et s’épanouir son amour -impatient. Aussi la retrouvai-je tout autre.</p> - -<p>Je trouvai une femme grièvement blessée et qui, sans parler de sa -blessure, ne paraissait pas souhaiter de guérison. Toute douleur le plus -souvent à la longue s’atténue, s’assourdit, s’estompe. La sienne était -probablement telle qu’au premier jour, aussi vive, aussi fière. Il y -avait du farouche dans sa façon de la prolonger, de la maintenir. Où -puisait-elle cette volonté qui lui laissait les yeux secs<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> quand nous -causions de Maurice? L’héroïsme, le courage, que j’aurais plutôt attendu -d’elle au moment de la mobilisation, alors qu’un enthousiasme tragique -soulevait presque tous les Français, elle l’éprouva, elle, par un effet -de retardement, lorsqu’elle aurait pu n’être qu’écrasée par son malheur.</p> - -<p>J’avoue qu’elle m’étonnait un peu; ma douleur avait moins d’éclat; et -pourtant qui affirmerait que j’eusse perdu moins qu’elle en perdant mon -ami, le compagnon de mes travaux et le témoin de mes jeunes rêves? Mais -ne comparons pas. Je ne veux imputer cette ardeur de Marthe qu’à la -révolte d’un amour insatisfait, d’un amour rompu à l’instant même qu’il -prenait peut-être conscience de sa<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> splendeur, ou, si l’on préfère, d’un -amour suspendu au milieu de son élan.</p> - -<p>Le fait est que, chez elle, Marthe vivait comme si Maurice n’était pas -mort, comme s’il allait revenir d’un jour à l’autre. Le cabinet de -Maurice, où pas un objet n’avait été dérangé, où les papiers qui -encombraient la table demeuraient exactement tels que Maurice les avait -laissés, c’est là qu’elle me recevait. Plus d’une fois, il m’est arrivé -là, comme elle, d’oublier, et, si Maurice avait tout à coup ouvert la -porte, je ne sais pas si j’en aurais été surpris. Malgré moi, peu à peu, -je suivais Marthe dans son illusion.</p> - -<p>Elle m’avait certes montré les reliques précieuses que les bureaux<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> -militaires lui avaient renvoyées: la montre, qui s’était arrêtée à 8 -heures 10, le carnet maculé de boue, la petite plaque d’identité en or -qu’il portait au poignet droit, la bourse avec quelques pièces d’argent -et de nickel, et le portefeuille qui ne contenait qu’un billet de vingt -francs, détail que Marthe acceptait avec un sourire sans méchanceté.</p> - -<p>—Pourvu seulement que son indélicatesse ne porte pas malheur à ce -malheureux! disait-elle.</p> - -<p>Car nous supposions que le portefeuille de Maurice aurait dû lui revenir -avec deux billets de cent francs, ou trois même.</p> - -<p>Comment pourra-t-on admettre qu’à manier des preuves pareilles que tout -était bien fini, nous ayons pu,<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> Marthe et moi,—elle tout ardente -d’amour obstiné, moi gagné par son ardeur,—nourrir encore quelque -illusion? Mais je ne dis que la vérité, qui n’est pas toujours, comme on -le sait, vraisemblable.</p> - -<p>Il y eut mieux, qui ne suffit point à nous convaincre. Marthe, en effet, -lorsque je lui fis part de mon désir de m’y rendre, décida de -m’accompagner au cimetière du front où Maurice avait été officiellement -inhumé. Rien n’était plus propre à fixer notre deuil. Comment Marthe en -fut-elle émue? Je l’ignore. Pour moi, dans ce vaste champ où -s’alignaient innombrables de petites croix de bois peintes en blanc et -ornées d’une grossière cocarde de zinc aux couleurs de la France, au -milieu de<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> tous ces tertres légers qui sentaient la terre remuée de -frais, devant le tertre où nous avait conduits le gardien du cimetière, -un jeune mutilé dont le pilon s’engluait dans la glaise des allées -étroites, devant la petite croix blanche qui portait en noir le nom de -Maurice, son grade, et le numéro de notre bataillon, je dus faire effort -pour me représenter que mon ami gisait là-dessous, à mes pieds. Et -Marthe ne dit rien pendant tout le retour, ni par la suite. Et je n’osai -rien lui dire. Et nous nous rencontrâmes plusieurs fois sans qu’il fût -jamais question entre nous de notre voyage. Elle continuait de me -recevoir dans le cabinet de Maurice, où tout semblait toujours disposé -pour le recevoir, comme jadis.<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span></p> - -<p>Un soir cependant, je crus bien que cette attente déprimante que Marthe -nous créait, allait subir la plus dure épreuve, celle à quoi l’ardeur la -plus vive ne peut résister.</p> - -<p>Marthe me dit:</p> - -<p>—Voilà que les familles sont autorisées à retirer leurs morts des -cimetières du front. Je veux ramener Maurice dans le caveau des siens. -Je n’ai plus que vous, vous viendrez avec moi?</p> - -<p>—Naturellement, répondis-je.</p> - -<p>Mais j’aperçus aussitôt d’un trait toutes les conséquences de sa -décision. Ce que nous ne pouvions pas admettre parce que nous ne -l’avions pas vu, nous le verrions enfin. Nous verrions Maurice mort, et -de quelle horrible façon! Et quels moments<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> nous préparait la pauvre -Marthe!</p> - -<p>Je voyais tout d’avance: notre départ en fourgon automobile avec le -double cercueil obligatoire derrière nous, l’arrivée au petit tertre -qu’on éventrerait, l’ouverture du cercueil fourni par l’Etat, le corps à -reconnaître, et dans quel état serait-il? Puis le transfert du cadavre -au cercueil que nous aurions apporté, puis le départ pour le cimetière -familial, le long voyage dans le fourgon avec le cadavre de Maurice -derrière nous, son cadavre que nous aurions vu, le long voyage où tous -les cahots de la route nous rappelleraient que Maurice était mort, que -notre illusion avait été vaine, que notre certitude serait désormais -inéluctable, le long voyage et l’arrivée au cimetière fa<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span>milial, la -présence des prêtres en surplis, les prières, la descente du cercueil au -fond du caveau, et notre départ, et la fin de toute espérance et le -commencement d’une douleur trop certaine.</p> - -<p>En vérité j’étais prêt à affronter l’épreuve, eût-elle menacé d’être -cent fois plus cruelle. Mais pour Marthe, n’était-il pas sans nécessité -qu’elle assistât à toutes les phases de l’atroce cérémonie? Et ne -suffisait-il pas qu’elle allât m’attendre au terme de ma mission, pour -l’enterrement?</p> - -<p>—Non, répliqua-t-elle, je veux assister à tout.</p> - -<p>—Marthe, je vous en prie. Vous ne savez pas ce que c’est. Moi qui -sais...<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span></p> - -<p>—Je veux savoir, fit-elle. Ne suis-je pas assez forte?</p> - -<p>—Marthe, je vous en prie. Rappelez-vous qu’on l’a trouvé...</p> - -<p>—Déchiqueté? Je veux le voir.</p> - -<p>—Marthe!</p> - -<p>—C’est mon droit, je suppose? Et vous ne prétendrez pas encore à le -garder toujours tout pour vous?</p> - -<p>Je ne lui avais jamais entendu cette voix de colère.</p> - -<p>—Marthe, vous êtes méchante, je ne mérite pas...</p> - -<p>—Moi non plus, coupa-t-elle, je ne mérite pas. J’irai avec vous.</p> - -<p>Je m’inclinai.</p> - -<p>Hélas! ce que je prévoyais était au-dessous de ce qui fut.</p> - -<p>L’amitié que j’avais pour Maurice<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span> ne craint pas de se rappeler toutes -les offenses qu’elle eut à subir au cours de cette inoubliable journée. -Mais une pudeur me bride, si j’ai besoin d’en écrire le décompte. Pour -le reste, je suis prêt à dire tout ce que je sais, tout ce qui peut -éclairer, si faiblement que ce soit, le drame que je rapporte; mais pour -ceci je demande la permission de choisir.</p> - -<p>Ne voit-on pas déjà cette femme, la veuve, et cet homme, l’ami, un jour -de décembre, sous un ciel pâle, au milieu de cette forêt de croix -blanches toutes pareilles? La campagne est couverte d’une mince gelée; -il souffle une bise sèche; le gardien du cimetière, le jeune mutilé dont -le pilon s’enfonce dans la terre<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> molle, attendait les visiteurs. Deux -soldats de corvée, deux enfants presque, se tiennent derrière lui. Le -chauffeur et l’employé des pompes funèbres tirent du fourgon le lourd -cercueil de chêne clair et l’amènent près de la tombe qu’on va ouvrir.</p> - -<p>—Où est l’officier? dit le chauffeur.</p> - -<p>—Oh! répond le gardien, vous pouvez commencer. Je suis averti, vos -autorisations sont en règle. L’officier viendra tout à l’heure.</p> - -<p>Les deux soldats de corvée ont ôté leur veste. A coups de pioche, ils -attaquent le tertre. Par précaution je me suis placé derrière Marthe, -qui regarde fixement le travail des pioches. Le chauffeur et l’employé -des pompes funèbres dévissent le<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span> couvercle du cercueil dont la doublure -de zinc capitonné soudain apparaît.</p> - -<p>Le travail des pioches se ralentit. Doucement les deux soldats achèvent -de déblayer: la tombe n’est pas profonde, ils touchent au bois.</p> - -<p>Marthe a fait un pas en avant. Comme elle, j’ai vu que le cercueil n’est -pas fermé: une planche, qui ne la recouvre pas en entier, est simplement -posée sur la caisse oblongue.</p> - -<p>J’ai pris le bras de Marthe. Elle s’est dégagée. Les deux soldats, ces -deux enfants, enfilent des gants de toile imperméable. Avec un tact dont -le souvenir me crève encore le cœur, ces deux gosses qui n’en sont pas à -leur première corvée de ce genre, ces deux gosses qui apprennent là<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> que -la guerre est répugnante, ils se sont mis entre nous et la tombe, pour -nous la masquer avant de soulever le dérisoire couvercle.</p> - -<p>Marthe s’est penchée. Qu’ai-je vu? De la terre et du drap bleu. Les deux -enfants se baissent.</p> - -<p>—D’abord la tête! dit le gardien.</p> - -<p>Un hoquet a répondu. Marthe chancelle. L’employé des pompes funèbres se -précipite à mon secours. Elle est évanouie. Elle pèse dans mes bras. -Mais j’ai vu l’un des deux enfants porter comme un trésor, entre ses -mains gantées de toile et de terre, un crâne décharné vers le cercueil -ouaté de satin.</p> - -<p>Ensuite, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Je sentais que je -fléchissais des genoux et que Marthe pesait<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span> démesurément dans mes bras. -L’employé des pompes funèbres lui essuyait le front avec mon mouchoir. -Je me raidissais pour ne m’occuper que d’elle. Mais j’entendais, -derrière moi, les allées et venues des deux courageux enfants qui -transportaient de la tombe au cercueil, où ils les disposaient avec -soin, les morceaux du squelette de mon ami.</p> - -<p>—Je te dis que c’est la jambe, affirmait à voix basse l’un des deux.</p> - -<p>Cependant, Marthe ne se ranimait pas. L’employé des pompes funèbres me -contait à mi-voix:</p> - -<p>—La semaine dernière, en Champagne, j’ai mené une veuve qui avait un -sacré cran. Ça, oui, pour du cran, elle en avait. Figurez-vous qu’on -ouvre<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> le cercueil, et elle annonce: «Ce n’est pas mon mari». Vous -parlez d’une surprise. Il y avait pourtant bien le nom de son mari sur -la croix. Mais elle, elle avait envoyé une inscription en cuivre pour -reconnaître le cercueil. Et le cercueil qu’on avait ouvert n’avait pas -d’inscription. L’officier était embarrassé. «On s’est peut-être trompé -en plantant la croix?» dit la femme. Et elle demande qu’on ouvre la -tombe à droite de celle-là. Eh bien! on a ouvert quatre tombes avant de -trouver la bonne.</p> - -<p>J’abrège.</p> - -<p>Marthe ne reprit ses sens qu’au moment où l’on vissait la dernière vis -du cercueil de chêne. Elle regarda vers le fond du trou: il n’y restait -que de la terre et un lambeau de<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span> drap bleu foncé. Je l’entraînai vers -la route. Elle ne résista pas.</p> - -<p>Nous étions prêts à repartir, le cercueil hissé dans le fourgon, quand -une carriole survint au trot. Un sergent en descendit, qui arrivait trop -tard pour représenter à la levée du corps l’officier responsable. Ce fut -lui néanmoins qui me remit gauchement ce que j’aurais pu croire d’abord -une pièce de monnaie souillée ramassée dans la boue, s’il ne m’avait -dit:</p> - -<p>—La plaque d’identité.</p> - -<p>L’ayant à peine nettoyée, je reconnus la plaque réglementaire de -Maurice.</p> - -<p>Il n’est pas utile que j’aille plus loin. Marthe, prostrée à côté de moi -dans le fourgon qui nous ramenait vers Paris, ne desserra pas les -dents.<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> Elle était pâle et frissonnante. Elle ne pleurait pas. Elle -regardait droit devant elle. Et moi je me mordais les lèvres pour ne pas -pleurer de tout mon cœur.</p> - -<p> </p> - -<p>Je ne voudrais pas souligner l’horreur de cette journée de décembre 1920 -qui me revient toute vive devant les yeux chaque fois que je pense à mon -ami; mais il faut que je dise que cette journée fut pour moi celle qui -compta plus qu’aucune autre dans l’histoire de mon amitié. C’est de là -que je date la mort de Maurice.</p> - -<p>On s’étonnera peut-être que mon émotion ait pu être si profonde. Pendant -la guerre, en effet, soldat combattant, j’ai vécu au milieu de tant<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> de -cadavres et tous plus ou moins hideux, que j’aurais dû supporter la vue -du cadavre de mon ami; certes, mais la mort prend en temps de paix une -importance d’exception qu’elle n’a pas en temps de guerre pour ceux qui -sont sous sa constante menace. Rien ne s’oublie si vite qu’un danger -auquel on échappa. Deux ans après l’armistice du 11 Novembre 1918, je -fus bouleversé de voir ce qui restait misérablement d’un être que -j’avais connu plein de jeunesse, plein de force, plein d’intelligence, -plein de bonheur. Et trois ans plus tard, le 11 Novembre 1923, dans la -soirée de ce jour officiel où fut allumée pour la première fois sous -l’Arc de Triomphe la flamme du Souvenir, j’étais encore bouleversé de -revoir,<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> comme si c’eût été de la veille, le cimetière aux croix -innombrables, le cercueil que nous avions apporté, la bière ouverte, et -mon ami, mon grand ami, mon pauvre ami massacré.</p> - -<p>Ce jour-là, j’avais enfin compris que Maurice était mort, qu’une autre -vie commençait devant moi, une vie sans espoir, et que désormais j’étais -seul au monde.</p> - -<p>Seul, oui, j’en avais eu le pressentiment. Comme, la cérémonie achevée, -je quittais Marthe chez elle,—une Marthe silencieuse, pâle, toute -froide,—et lui demandais si je pourrais prendre de ses nouvelles le -lendemain, elle m’annonça qu’elle partait sans délai pour le Midi. Je -m’apprêtais à l’en dissuader. Elle ajouta d’un trait:<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span></p> - -<p>—J’ai besoin d’être seule, comprenez, mon ami, comprenez.</p> - -<p>Et elle éclata en sanglots.</p> - -<p>Mais toujours raidie et toujours sur la défensive, elle s’enfuyait dans -sa chambre et s’y enfermait d’un tour de clef.</p> - -<p>Comment pouvait-elle refuser de se laisser consoler par moi, et refuser -de me consoler du même coup? N’avais-je pas été le meilleur ami de celui -qu’elle pleurait et le témoin de leurs belles années? Comment -pouvait-elle me cacher si mal sa haine ou ce que je tenais alors pour de -la haine? Etais-je vraiment si coupable de vivre, de survivre, moi -inutile, quand Maurice était mort?</p> - -<p>En trois ans, je ne l’ai pas rencontrée plus de cinq ou six fois. Ou -bien<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> elle voyageait, me disait-elle ou me disait sa concierge, ou bien -elle se trouvait à Paris lorsque j’étais obligé de m’en éloigner -moi-même. J’avais essayé d’abord de lui écrire. Elle ne m’avait répondu -que par des lettres trop correctes, et sans empressement. Je n’osais pas -insister. Je respectais sa douleur, tout en la déplorant.</p> - -<p>Combien de fois ne fus-je pas tenté de lui écrire ou de lui dire: -«Marthe, Marthe, nous ne sommes plus que vous et moi. Parlez-moi de lui, -laissez-moi vous parler de lui, parlez-moi de vous, soyez faible, -pleurons ensemble. De pleurer soulage. Aidez-moi, je vous aiderai. Ayez -pitié de nous!» Mais en face d’elle je perdais mon assurance, et -j’estimais<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span> lâche de lui écrire ce que je n’avais pas le courage de lui -dire.</p> - -<p>Au juste, il semblait qu’il y eût de la honte entre nous, ou tout au -moins de la gêne, comme si je lui avais dérobé sans le vouloir un -secret. Mais il me prenait envie aussi de lui dire: «Et qu’importe, -Marthe, que je sache mieux que quiconque, et peut-être autant que -vous-même, comme vous vous aimiez? Est-ce un crime d’aimer et d’être -aimée? Est-ce un crime d’être tout pour un homme et qu’un homme soit -tout pour vous? J’admirais tant que vous fussiez heureux! Je n’étais pas -jaloux.» Cependant j’hésitais et je continuais à manquer d’audace. Je me -promettais néanmoins de m’enhardir un jour ou l’autre, quand je -sen<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>tirais qu’un peu d’apaisement aurait fait son œuvre sur le cœur -meurtri de la malheureuse Marthe.</p> - -<p>Après trois ans de remises successives que je me reprochais, j’étais au -même point.</p> - -<p> </p> - -<p>Voilà sans doute de bien longs commentaires autour d’un homme qui est -rentré dans son petit appartement de célibataire avec l’esprit troublé -parce qu’il a voulu assister à une cérémonie qui l’attrista, parce qu’il -a cru reconnaître en un passant l’un de ses amis mort en 1916 à Verdun, -et parce qu’une jolie femme lui sourit, qui paraissait heureuse. Je n’ai -pourtant relaté ici que les plus frappantes des pensées qui -m’occupèrent<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> pendant cette grise veillée du 11 Novembre 1923.</p> - -<p>La veillée fut plus longue que les commentaires que je viens d’en noter. -Tout en effet chez moi me rappelle quelque chose de l’amitié que j’eus -pour Maurice et que Maurice eut pour moi, et tout y sollicite ma mémoire -docile. Cette lampe de mosquée turque qui pend au plafond, il me l’avait -offerte en 1910; nous avions découvert ensemble ce dictionnaire -hébreu-latin de Froben, qui s’enrichit de la signature du poète Philippe -Desportes; mais presque tous mes livres, et presque tous les siens, nous -les avions découverts ensemble, au cours de nos promenades sur les quais -ou de nos visites chez les bouquinistes. Sur ma table, je<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> laisse -religieusement un <i>Ingénu</i> de Jouaust, qu’il y avait posé la dernière -fois qu’il vint dans la chambre qui me sert de cabinet de travail. Nos -chers livres! Maintenant j’en laisse un autre sur ma table, un autre -qu’il n’a pas vu paraître, un autre que je laisse là, à côté de -<i>l’Ingénu</i>, parce que je l’ouvris tout à coup sans raison, ce soir du 11 -Novembre 1923, à une page de vers que je me mis à relire comme si je ne -les avais pas lus encore. C’était à la page 62. Quelle coïncidence en -cette nuit de souvenirs! Ayant ouvert le livre au hasard, je lisais:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">... <i>Il dit que Tristan est venu,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu’il a bien longtemps attendu</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pour épier et pour savoir</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Comment il la pourrait revoir;</i><span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu’il ne saurait vivre sans elle;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui noue au coudrier sa feuille.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Lorsqu’autour du bois il s’est mis</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et qu’il s’y est lacé et pris,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ensemble ils peuvent bien durer;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais, si l’on veut les séparer,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le coudrier meurt promptement,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le chèvrefeuille mêmement.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>«Belle amie, ainsi est de nous:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ni vous sans moi, ni moi sans vous!»</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Le hasard a de ces dérisions qui ne signifient rien, qui ne prennent -souvent un sens que plus tard, et qui déconcertent, du moins sur le -moment. La vieille chanson d’amour qui me jetait au nez son parfum tout -frais, comment ne m’eût-elle pas arrêté?</p> - -<p>Je m’étais déjà promis d’aller prendre des nouvelles de Marthe le -len<span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span>demain. Je n’en avais pas depuis trois mois. Je décidai d’y aller -sans faute et avec plus de courage que jusque-là. Je me flattais de -réussir, car peu à peu, quant à moi, tant nous sommes entraînés malgré -nous dans le courant de la vie, je m’habituais vaille que vaille à cette -vie qu’était devenue la mienne sans Maurice.<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span></p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> </p> - -<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE"></a>DEUXIÈME PARTIE</h2> - -<p>Me soupçonnera-t-on de n’avoir donné tant d’importance à de si petits -événements et au récit minutieux d’une soirée entre mes soirées que pour -préparer un coup de théâtre? Tout mon soin ne fut au contraire que -d’échapper à ce soupçon. C’est que, parmi ces détails que j’ai rapportés -et qui ne m’avertirent point, parce que je ne pouvais pas prévoir ce que -le premier venu peut maintenant prévoir, j’ai choisi et classé ceux qui -doivent éclairer. Si je fus surpris, moi qui conte cette histoire, je -crois<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> que nul ne le sera. Je n’ai pas développé ces longs souvenirs -pour le plaisir de mener le lecteur au fond d’une impasse. Ou bien, trop -ému, je n’aurai pas su être assez habile, et l’on criera d’abord à -l’invraisemblance.</p> - -<p>Mais on l’a deviné: le 12 Novembre 1923, je n’allai pas chez Marthe, -comme je m’étais promis d’y aller.</p> - -<p>Je n’y allai point, car il se produisit pour moi, le 12 novembre, un -coup de surprise. On l’a deviné: je revis l’homme à la barbe blonde que -j’avais vu, la veille, écoutant près de moi les chanteurs de l’avenue de -Wagram. Et je le revis, non point par hasard, mais parce qu’il vint me -trouver chez moi.<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span></p> - -<p>Et il n’eut pas besoin de me faire étalage de preuves et de preuves. -Toutes les objections qui m’auraient retenu fondirent d’un seul coup. -Cet homme, en qui j’avais cru, la veille, reconnaître mon ami Maurice, -je lui tendis les mains aussitôt: il était en effet, on l’a deviné, mon -ami Maurice.</p> - -<p>Comment? Pourquoi? Trop de questions me montaient aux lèvres. Je -répétais seulement, stupide:</p> - -<p>—Toi! Toi! Pas possible!</p> - -<p>Et d’autres lambeaux de phrases sans ordre qui appelaient trop de -réponses.</p> - -<p>Dans notre émotion, nous ne parvenions ni à interroger ni à expliquer. -Il nous a fallu plus de temps que je n’en prends ici pour nous habituer<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span> -à l’impossible situation que le retour impossible de Maurice créait.</p> - -<p>Une joie inespérée me serrait à la gorge. Je tenais Maurice par les -mains, je le regardais.</p> - -<p>—Toi! toi! disais-je.</p> - -<p>Il était à Paris depuis la veille.</p> - -<p>—D’où viens-tu? D’Allemagne? Ils t’avaient gardé au secret comme ils en -gardent encore sans doute?</p> - -<p>Il eut un geste vague qui éloignait mes hypothèses.</p> - -<p>—Je te dirai, fit-il.</p> - -<p>J’attendais une confession chargée. Et je prononçais déjà le nom de -Marthe.</p> - -<p>—Marthe...</p> - -<p>Mais Maurice eut un autre geste qui m’arrêta.</p> - -<p>—Je te dirai, fit-il encore.<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span></p> - -<p>A procéder ainsi par demandes hâtives, je risquais évidemment -d’embrouiller les explications de Maurice. Mieux valait, puisque le -moment de stupeur était passé, laisser parler Maurice à loisir.</p> - -<p>Il restait debout au milieu de ma chambre, les mains dans les poches de -son manteau, les yeux fixés sur moi comme s’il voulait s’assurer que mon -amitié de jadis était toujours pareille, et il me semblait plus -embarrassé qu’à l’instant où il s’était présenté devant moi.</p> - -<p>Il regardait aussi autour de lui. Il constatait que rien n’avait changé -de place dans ma chambre. Il en tirait peut-être plus d’embarras. Je -pensais bien qu’il avait des choses extraordinaires à me révéler. De me -les<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> révéler là, dans cette chambre tranquille, où la vie avait un air -d’immobilité qui déjouait toute aventure, je comprenais qu’il hésitât. -Plus qu’un ami, il venait de retrouver chez moi tout son passé, tout -notre passé commun d’avant la guerre.</p> - -<p>—Tu n’ôtes pas ton manteau? lui dis-je.</p> - -<p>Il s’installa sur le divan, non pas en s’y allongeant tout de suite -comme il faisait autrefois, mais peu à peu, en s’asseyant puis en -s’étendant. Alors, et parce qu’il retrouvait ses vieilles habitudes, il -prit une cigarette dans la boîte où il en avait toujours pris. Et alors -je le reconnus tel que je l’avais toujours connu. Malgré sa barbe, qui -ne m’était pas encore familière, je retrouvais ses gestes, ses tics,<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> -son amitié de nos causeries d’autrefois. Mais était-ce vraiment le même -homme que je retrouvais? De quelle aventure sortait-il?</p> - -<p>J’étais curieux de l’apprendre, curieux de tout savoir. Il m’avait, dès -ses premières paroles, promis de me dire tout. Il s’exécuta sans -difficulté, sinon sans fièvre. Mais je ne veux plus que transcrire, le -plus exactement possible, ce qu’il me révéla. Et je m’abstiendrai de -commenter, comme je m’abstins de l’interrompre, ou peu s’en faut.</p> - -<p> </p> - -<p>—«Par où commencer? dit enfin Maurice. Tout est si compliqué, et si -simple néanmoins! C’est pour simplifier que je te prie de ne pas me<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> -poser de questions. Je les prévois toutes d’ailleurs. J’y répondrai, -sois sans crainte. Je n’ai rien à te cacher. Si je suis revenu, si tu me -revois, sois persuadé que je l’ai voulu. Je ne te cacherai donc rien.</p> - -<p>»Mon histoire, s’il y a histoire, est à la fois absurde et sinistre. -Absurde, parce que je me suis lancé dans une aventure sans issue avec -une ardeur que toi seul peux comprendre, puisque tu sais à quel point la -guerre que nous menions nous enivra, dans les deux sens du mot, nous qui -n’en sommes pas morts. Oui, absurde, mon histoire l’est, car j’avais -tant d’autres façons d’en sortir! Mais je n’ai pas réfléchi. Le coup de -Verdun m’a détraqué, c’est certain. De pareils événements rendent fou, -en<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> grand comme en petit! Tu le sais. Et puis je ne te demande pas de -m’absoudre. Tu étais mon ami, tu es mon ami, et, quoi que j’aie pu faire -et quoi que j’eusse pu faire, tu refuserais de me juger et je suis sûr -que tu ne me reprocheras rien.</p> - -<p>»Rien? Si. Tu me reprocheras de t’avoir laissé si longtemps sans -nouvelles. Tu me reprocheras d’avoir joué pour toi cette atroce comédie. -Oui, mais tu ne savais rien, et, quand tu sauras tout, tu sauras aussi -que, lancé dans cette aventure, je ne pouvais plus ne pas la conduire, -ou plutôt me laisser conduire jusqu’au bout. Je fus du reste aidé par -les événements. Ne m’interromps pas, je t’en prie.</p> - -<p>»Verdun? Au moment de Verdun,<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> je n’en pouvais plus. J’aurais commis -n’importe quelle sottise avec plaisir. J’y serais mort avec plaisir. -Avec plaisir, tu m’entends? Tu m’entends, mais tu ne comprends pas. Ah! -comment pourrais-tu comprendre? Tu ne savais rien. Tu ne sais rien. Il -faut que je reprenne de plus haut, de très haut, du jour où... Hélas, -mon ami, il faut que je reprenne du jour où notre amitié ne fut plus ce -qu’elle avait été.</p> - -<p>»Tu as nommé Marthe tout à l’heure. Le jour où je l’ai connue, ma vie -s’est décidée. Ma vie et la tienne, ne dis pas non! Depuis ce jour, il y -eut entre toi et moi un secret, un secret de plus en plus profond. Tu -l’as respecté, toi, tu fus meilleur que moi-même et plus digne. Ton -amitié<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span> se maintint au plus haut point. Moi, je m’accrochai de plus en -plus à ce secret, et j’eus tort. Je n’éprouve aucune honte à te le -déclarer.</p> - -<p>»On parle de l’amour? L’amour, oui. Tu l’ignorais, comme je l’ignorais. -Tu l’ignores peut-être encore. Je souhaite que tu continues de -l’ignorer. Il avilit, il envoûte, il écrase, il désagrège, il humilie, -il ronge, il dissout. Cherche les termes les plus forts, n’aie pas peur -des superlatifs, tu ne dépasseras pas la mesure. Evidemment, un homme -doit être un homme. En principe et dans l’abstrait, rien de plus noble. -Et l’amour n’excuse rien, je l’accorde, mais il explique à peu près -tout. Nous chantions au bataillon une chanson assez brutale qui -affirmait cette vérité de<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> tout repos que, sans les femmes, nous serions -tous des frères. Rappelle-toi comme nos camarades mettaient de la -sauvagerie à marteler ce déplorable refrain! Les moins grossiers -semblaient y trouver une vengeance. Etaient-ils donc tous si malheureux, -ou sur le moment ou par le souvenir?</p> - -<p>»Te voilà bien étonné, mon ami. Tu n’aurais jamais cru que ton ami -Maurice ne fût pas le plus heureux des hommes, n’est-ce pas? le plus -heureux des maris, le plus heureux des amants? Je te le dis, je te le -répète, tu ne savais pas. Tu vivais à côté de nous, en marge de nous -plutôt, sans rien discerner de notre vie. C’est ma faute, je l’avoue. -J’aurais dû ne pas fuir ton amitié, ne pas me détacher de toi.<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span></p> - -<p>»Mais je ne dois pas exagérer non plus. Si j’ai d’abord gardé pour moi -le délicieux secret de mon bonheur tout nouveau, je l’ai gardé surtout -pour ne pas t’en éclabousser. Notre jeunesse studieuse, que nous -considérions ensemble comme éternelle,—quand on est jeune on a de ces -illusions,—je fus le premier à m’en échapper. Certes, cela se fit -malgré moi, à mon insu si tu préfères. J’avais rencontré Marthe. Du -coup, l’amour m’était découvert. Un monde insoupçonné s’ouvrait à mes -yeux et à mon ardeur stupéfaite. Nos études, nos papiers, nos fiches, -nos bouquins, tout ce qui nous semblait uniquement désirable et -satisfaisant, tout m’apparut d’une vanité mortelle. Tant de poussière -remuée me déconcerta.<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> Mais parce que je croyais avoir mis la main sur -une clef magique et sur la vérité, ou sur ce que je pris alors pour la -vérité, devais-je te décourager, toi, qui n’avais pas rencontré une -Marthe, toi qui ne tenais encore l’amour qu’un objet de discussions -morales ou psychologiques, bonnes en soi, mais sans fondement peut-être? -Ne devais-je pas me taire et te laisser tes illusions? N’était-ce pas -assez que tu pusses souffrir d’avoir à poursuivre seul certaines -recherches où nous nous étions ensemble engagés? N’était-ce pas assez -que tu pusses souffrir d’apercevoir par toi-même ce qui chaque jour nous -sépara davantage?</p> - -<p>»Tu ne m’aurais pas perdu, je ne me serais pas perdu, si je m’étais<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> -entiché d’une femme d’expérience, d’une amoureuse, car j’aurais pu me -ressaisir plus vite et plus facilement. Ainsi tu comprendrais et -j’aurais compris ma défaite. Une rouée m’aurait vaincu sans peine. Et -moi comme toi. Des garçons qui ne vivent que dans l’absolu, même s’ils -ne sont pas ignorants des réalités de l’amour, ils sont à la merci de la -première passion qu’on leur impose. Le cas serait banal. Mais tel ne fut -pas le mien.</p> - -<p>»Marthe n’était qu’une jeune fille, toute naïve, toute simple, toute -franche. Une jeune fille, nous pensions tous deux, par préjugé, que cela -n’existe que dans les romans de René Boylesve. Or, Marthe, jeune fille, -venait vers moi avec sympathie. Rien de plus, apparemment. Il n’en -fallait<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> pas plus pour me soulever d’enthousiasme. En tirai-je de -l’orgueil, comme tous les hommes en pareille occurrence? Là n’est pas la -question. Mais il est certain qu’à me sentir le maître responsable de -cette jeune fille sans défense qui attendait de moi son bonheur, je -découvris plus vivement pour mon propre compte la joie d’aimer.</p> - -<p>»Il me répugne de te donner des précisions. Je ne t’en donnerai pas. -L’important est que tu conçoives dans quel état d’allégresse j’ai passé -les semaines de nos fiançailles et les premiers temps de mon mariage.</p> - -<p>»Excuse-moi, si j’osai renier alors l’idéal sévère de notre amitié. Une -jeune fille qu’on aime et dont on se croit aimé, tu ne te représentes -pas<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span> très bien comme elle transforme celui que sans malice elle -s’attacha. En se remettant à lui, elle l’oblige. Moi qui aimai Marthe -dès que je la vis, songe de quelle façon je l’aimai quand j’éprouvai, -non seulement qu’elle était prête à m’aimer, mais qu’elle m’aimait!</p> - -<p>»Je crains, mon ami, de t’offusquer. Tu t’étais fait sans doute de mon -bonheur de jeune marié une idée suffisamment décourageante. Mais toute -ma vie a dépendu de ces heures de béatitude. C’est le seul terme qui -convienne ici, et je ne veux pas te passer sous silence, malgré mon -envie, ces heures uniques où j’eus conscience d’être un autre homme.</p> - -<p>»Rassure-toi. Si je m’attardais sur ce chapitre, ce ne serait que pour -pro<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span>longer par des regrets stériles le souvenir de ces heures trop -brèves. A quoi bon? Elles furent ce qu’elles furent, je ne les ravalerai -pas, je serais ingrat. Elles furent belles, donc elles ne durèrent -point.</p> - -<p>»Tu me regardes? Tu croyais qu’elles avaient duré? Tu croyais que -j’avais été longtemps heureux? toujours? jusqu’au moment où je disparus -tout à coup en pleins troubles de Verdun? Tu te trompais, mon ami. Tu te -trompes. Heureux, je le fus, je ne le nie pas. Mais longtemps, non. Tu -n’avais rien remarqué, naturellement. Comme je t’avais dissimulé mon -bonheur, je t’ai dissimulé le reste. Tu ne connais que la fin du drame, -la fin que je lui ai voulue. Elle n’est pas irréprochable, je te<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> -l’accorde. On la jugerait cruellement si on la connaissait. Mais toi -seul la connais aujourd’hui. Toi et moi. Autant dire personne, ou une -seule et même personne si tu préfères, n’est-il pas vrai? Et tu devines -que mon bonheur fut bien précaire, pour que j’en vinsse à cette -extrémité de disparaître, de quelque manière que ce fût.</p> - -<p>»Tu brûles de me demander quel fut le crime de Marthe. Attends un peu. -Sache pourtant sans délai que Marthe ne fut coupable en rien. Est-ce ma -faute alors? Je n’ose dire ni oui ni non, ou je devrais dire oui et non. -En gros, je le confesse devant toi, mon ami, tout bien pesé, tout bien -considéré, je m’étais embarqué dans une aventure trop grande<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> pour moi. -J’usai, probablement, toutes mes forces dès le début. Je tins tête avec -avantage à la première flamme. Fut-elle trop haute? Me consuma-t-elle -aussitôt? Je n’en disputerai pas.</p> - -<p>»A la vérité, je doute qu’un homme ordinaire, n’importe lequel, toi ou -moi, puisse résister mieux que je ne résistai. L’amour aussi a sa cime. -Quand on y est parvenu, on n’a plus qu’à redescendre: ne demeure pas qui -veut sur la cime, qui n’est qu’un point géométrique tout idéal. Tant pis -pour toi si tu parviens à la cime avant que ta compagne ait eu le temps -de te suivre. Elle y arrive à son tour. Mais toi, où es-tu déjà?</p> - -<p>»Ne crois pas qu’avec de telles considérations, qui ne sont pas d’une -originalité exagérée, je m’éloigne de<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> ce qui t’intéresse. Tu avais un -ami. Il disparaît en 1916. Tu le tiens mort. Tout le monde le tient -mort. En 1923, brusquement, il reparaît, et, au lieu de t’expliquer par -quel mystère il reparaît, il te parle de son mariage et se guinde à des -propos vaguement philosophiques. Oui, le mystère de ma disparition n’est -pas un mystère: en trois mots, tu serais au fait. C’est sans importance. -L’essentiel est que tu saches pourquoi j’ai voulu disparaître. Et -passe-moi ce que tu as pu prendre pour une digression: en me retrouvant -chez toi, je me retrouve rajeuni de dix ans, et je cédais à notre chère -manie de bavardage d’autrefois. Ecoute. Je vais te raconter tout.</p> - -<p>»Tu étais sûr que j’étais heureux.<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> Bien. Je ne t’avais jamais rien dit. -A tort ou à raison, n’importe. Maintenant je te dis que j’ai voulu -disparaître parce que je n’étais pas heureux, ou parce que j’étais -malheureux. Bien. Tout le mystère du drame gît là. Et il n’est pas très -compliqué. Tu le mettras, si tu veux, sur le compte de ma faiblesse, tu -jugeras peut-être que je fus lâche. Je te répète: n’importe. Je ne te -demande pour l’instant que de comprendre.</p> - -<p>»Tu connais l’histoire de l’Apprenti Sorcier? C’est la mienne, mon -pauvre ami. Très exactement. Tu ne comprends pas? Il faut donc que je te -donne de ces précisions qu’il me répugnait tout à l’heure de donner? Il -faut cependant que tu les entendes sans que j’insiste. J’éprouve<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> une -honte difficile au moment de te dévoiler le secret de ma vie conjugale.</p> - -<p>»A Sparte, tu le sais comme moi, il fut un temps que l’on enfermait les -jeunes hommes et les jeunes filles dans une salle obscure où, au hasard, -chaque jeune homme devait s’emparer d’une jeune fille pour l’épouser. -Entre ces mariages d’allure symbolique et les mariages de notre époque, -et de toutes les époques, il n’y a pas de différence sensible. Le bon -sens populaire affirme que le mariage est une loterie. Heureux, dit-on, -qui emmène dans sa maison une vraie jeune fille. Alors je fus heureux. -Mais la connaissais-je, cette adorable Marthe à qui je dus de découvrir -l’amour? En le lui découvrant de mon côté,<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> je jouais avec des -puissances terribles.</p> - -<p>»J’ai aimé Marthe entièrement, je n’ai pas honte de t’en faire l’aveu. -Et mon ardeur fut d’autant plus vive que mon orgueil d’homme triomphait. -Conquérir une âme neuve procure des voluptés incomparables. Mais une -conquête a toujours ses limites. Toujours. Quel est le cancre qui ne se -rappelle pas comment on dit en latin qu’un vainqueur est souvent conquis -par le vaincu? Je préfère ne pas te dissimuler plus longtemps que ma -victoire fut assez piteuse.</p> - -<p>»Marthe, en effet, éveillée par moi, eut vite rattrapé son maître, qui -n’était pas un maître de premier ordre. Te dirai-je que j’en savourai -davantage ma victoire? Tu n’en doutes<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> pas. Timidités qui cèdent, -assurance naissante, voilà des joies sans prix dont je me délectai. -Sentir que la femme que tu aimes finit par s’accoutumer puis par -s’attacher à toi, conçois-tu que tu puisses résister à cette ivresse?</p> - -<p>»Tu me regardes, tu es étonné que ce soit moi qui te parle ainsi, moi -qui me perde en de tels enfantillages. Mais l’amour, sauf pour le couple -qu’il enchante, a bien d’autres puérilités. Ceux qui aiment ne s’en -aperçoivent pas, et d’ailleurs ils s’en soucieraient peu. Seul un amant -qui eut quelque peine à s’imposer, comprendra que j’aie pu m’estimer le -plus heureux des hommes le jour où je sentis Marthe enfin éprise.</p> - -<p>»Comment te représenterais-tu le<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> sourire satisfait qu’elle eut, lorsque -je lui fis une petite scène de jalousie pour la première fois? Rien ne -flatte davantage une jeune femme qui n’a pas encore conscience de tout -son empire. Et l’on s’en rend compte assez vite, car la jeune femme, -flattée, et qui prend peu à peu goût à l’épreuve, ne tarde pas à -susciter de nouvelles scènes de jalousie. Ce n’est que jeu, et jeu -d’enfant, comme je te le disais tout à l’heure. Mais c’est un jeu qui -risque de devenir dangereux. Certains hommes s’y rebutent.</p> - -<p>»Je m’empresse d’ajouter que je n’eus pas le loisir de remarquer la -coquetterie de Marthe: je ne l’aurais plus aimée. Marthe cependant -évoluait, s’assurait, devenait amoureuse. Jusqu’alors, elle ne m’avait -apparem<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span>ment que supporté, malgré toute sa gentillesse. Je n’ai pas la -prétention de l’avoir subjuguée du jour au lendemain. Elle s’éleva vers -moi de degré en degré. Ces amours ne sont pas les moins durables, ni les -moins solides.</p> - -<p>»J’accuse peut-être à tort Marthe d’avoir fait la coquette avec moi pour -tenir en haleine ma jalousie. Mais d’où vient que, renonçant en somme au -beau rôle, elle se déclara soudain jalouse à son tour? Tu me répondras -qu’elle m’aimait, que dès lors j’en possédais la certitude, et que ma -victoire était complète. A mon tour, je pouvais et je devais être -flatté. Mon amour et mon amour-propre recevaient une belle récompense. -Nous étions tous deux sur le même plan,<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> au même point. Nous formions un -couple parfait, le couple parfait. Et tu vas prononcer le mot de -bonheur.</p> - -<p>»Tout le monde parle de bonheur en pareil cas. Pour la plupart des -hommes, en effet, qui sont loin de pouvoir se flatter à l’heure de leur -mort d’avoir créé quelque chose, c’est dans le domaine de l’amour qu’ils -ont l’illusion de créer. Laissons de côté, veux-tu, la question des -enfants? Employer ici le verbe <i>créer</i> serait abusif, j’entends toujours -pour la plupart des hommes, à qui suffit largement le verbe <i>faire</i>. -Laissons donc les enfants.</p> - -<p>»L’homme a surtout le désir et l’illusion de créer en face de la femme -de sa vie. Il n’en est pas un qui accepte d’aimer une femme telle -qu’elle<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> est. Il nous faut une femme telle que nous la rêvons, telle que -nous la voulons. Que pour nous plaire elle cherche à se transformer -selon notre désir, à se renoncer, cela nous paraît tout naturel. Notre -fatuité virile n’a pas de bornes. Si elle réussit, si la femme devient -telle que nous la souhaitions,—et il ne nous soucie guère sur le moment -des conséquences possibles de notre désir,—nous nous croyons aimés et -nous parlons de bonheur. Nous avons créé notre bonheur.</p> - -<p>»Trop de romances ont bercé de rimes inévitables et de déprimantes -mélodies le sang-froid des plus sages d’entre nous. Quand l’amour -chante, et on ne peut pas dire autrement, car il chante, c’est triste -mais c’est<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> vrai, nous ne valons pas mieux que notre voisin. -L’éducation, le rang, la fortune, l’intelligence, ne nous y attardons -pas: ce ne sont que facteurs secondaires qui n’introduisent en amour que -des nuances. Gratte la croûte, tu trouveras toujours le même homme: il -n’est pas toujours digne d’admiration. Mais je reviens à Marthe.</p> - -<p>»Marthe donc, après les premières semaines dont je refuse de te dévoiler -rien de plus, elle m’avait rejoint où je l’entraînais. Elle sentait -qu’elle était tout pour moi. Elle le savait, et que je voulais que je -fusse tout pour elle. J’avais joué gros jeu.</p> - -<p>»Tu connais comme moi que, déjà, avant la guerre, à l’imitation de tel -et tel peuple étranger qui se croit<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> plus civilisé que nous, un -laisser-aller assez imprudent s’était glissé dans nos mœurs. Depuis, -j’ai vu les étrangers chez eux, et je t’affirme que tous, je dis bien, -tous, doivent s’incliner devant la vertu trop calomniée des femmes de -notre pays. Mais, entre nous, nous pouvons nous l’avouer: nos femmes et -nos jeunes filles ont, avec le <small>XX</small>ᵉ siècle, affecté des allures qui sont -inquiétantes si l’on ne s’en tient qu’aux apparences. Certaines ont crié -trop haut: «Liberté, égalité, fraternité». Cette formule politique, -appliquée inconsidérément en amour, causa quelque désarroi. Parmi les -hommes, ce n’est pas étonnant. Parmi les femmes, ce fut plus grave. -Elles furent surprises. Toutes n’approuvaient pas. Mais la<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span> crainte -d’être une exception, cette éternelle crainte de ne pas être comme tout -le monde, amena des extravagances. Bref, nous n’avions peut-être même -pas besoin que la guerre vînt donner le coup de grâce, du moins pour un -temps, car rien n’est durable ici-bas, à nos vieilles traditions -féminines prêtes à s’évanouir. Et, bref encore, je ne t’apprends pas que -dans certains milieux, il était et il est bienséant de sourire, quand on -évoque par exemple cette lune défunte: la fidélité.</p> - -<p>»Note qu’en d’autres matières, la fidélité demeure respectable: on exige -qu’un homme soit fidèle à sa patrie, à sa maison de commerce, à son -patron ou à ses employés, voire à sa signature. Il n’y a qu’à son amour<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span> -qu’un homme ou une femme a le droit de n’être pas fidèle. La loi l’y -autorise, l’y aide: le divorce en est une preuve. Je sais que la -question du divorce est plus complexe, mais passons. Je tenais seulement -à situer ma petite aventure personnelle dans le cadre et l’atmosphère, -comme on dit, qui furent les siens.</p> - -<p>»J’arrivais au mariage, moi, avec de la candeur, ou de l’audace, à ta -guise. Malgré les exemples fâcheux que j’avais autour de moi, je -prétendais me créer un amour et un ménage de vieille lune: je voulais -que ma femme fût tout et toute pour moi, et que je fusse aussi tout et -tout pour elle. C’était, je l’accorde, à la fois ambitieux et naïf, -c’était balançoire, c’était coco, c’était... comment dit-on<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span> encore? -Mais c’était ce que je voulais.</p> - -<p>»Ainsi la moitié du programme, celle qui me concerne, était d’emblée -obtenue. Il ne me restait qu’à forcer ou simplement qu’à mériter -l’adhésion de Marthe. Modestie mise à part, j’ai dû t’avouer que je fus -heureux. J’eus un jour la joie de découvrir que, si j’étais jaloux, -Marthe se révélait à son tour jalouse. Les premières heures -d’éblouissement écoulées, elle prit conscience de l’amour, et du danger -qu’elle avait peut-être couru en n’en prenant pas conscience plus tôt. -Je n’avais plus rien à désirer.</p> - -<p>»Ai-je parlé trop vite? Tu ne peux pas comprendre. Tu ne me vois qu’à -mon heure la plus belle. Mais je<span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span> viens de t’ouvrir toute grande la -porte du banal mystère. Il n’y a qu’un instant, je reprochais à Marthe -sa coquetterie. C’était du bout des lèvres, pour la commodité du -discours. Car je ne lui reproche rien, si j’ai dû jadis la fuir, -exaspéré, à bout de force. Je pense aujourd’hui que moi seul fus -coupable. Tu l’aurais été, tu le serais comme moi. Tu le seras -peut-être, même après mon expérience, qui ne t’instruira pas. Quand on -n’a plus rien à désirer, il est rare qu’on ne soit pas à deux doigts du -dégoût.</p> - -<p>»Je vais trop loin et trop vite aussi. Ce dégoût, que je te dénonce avec -si peu de précautions, je n’y suis arrivé que lentement, insensiblement -presque. La vie quotidienne,<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span> pour qui eut la sottise ou l’imprudence de -la rêver exceptionnelle, on dirait qu’elle sécrète un poison sournois -qui la ronge sans qu’on s’en doute. Il serait vain de se retrancher -derrière la fatalité, ou de s’égarer dans des considérations -pessimistes. N’employons pas des mots démesurés, veux-tu? Nous sommes -trop gourmands, voilà tout, mais nous le sommes. De là viennent nos -déceptions. Il est vrai que, si nous avions des désirs plus modestes, la -vie nous paraîtrait sans prix. N’épiloguons pas, je n’en finirais plus. -Mettons que je fus trop gourmand quant à moi, et que j’eus, tolère -l’expression, plus d’appétit que d’estomac.</p> - -<p>»Marthe s’était révélée jalouse. Je trouvai d’abord cela charmant.<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span> Je -pris la chose en badinage. Marthe en effet n’avait aucune raison de se -défier ou de me soupçonner. Depuis que je la connaissais, je t’affirme -que je n’avais plus d’yeux que pour elle. Les autres femmes étaient -autour de moi comme si elles n’existaient pas. Je pouvais les regarder, -je ne les voyais point. Je te le dis et tu me crois. Marthe, elle, ne me -crut pas. Elle, pareillement, d’abord, elle badinait, manœuvre naïve -d’une jeune femme heureuse qui se plaît à soupeser son bonheur. Je -t’épargne la comparaison de l’enfant qui s’émerveille devant un jouet -nouveau. Elle serait fausse. Marthe, ayant découvert l’amour, cessait du -même coup d’être une enfant.</p> - -<p>»Quoi qu’il en soit, Marthe, d’abord<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> jalouse de façon délicieuse, le -devint sérieusement, toujours sans motif. Si j’en fus d’abord touché, je -ne tardai pas à en éprouver une espèce d’agacement. Je te l’avoue sans -ambages. On supporte mal d’être suspecté quand on a la conscience -tranquille. Une fois, deux fois, trois fois, on accepte, par vanité -satisfaite. Mais, à la longue, la patience échappe. C’est absurde, je -l’accorde; cependant, en matière d’amour, il faut éviter les petites -erreurs: elles sont souvent plus grosses de conséquences que les -grandes. Tel pardonne des fautes graves, qui se sentira blessé au plus -profond par des riens.</p> - -<p>»Bref, tu as compris, il y eut une lézarde dans notre amour. Marthe -fut-elle coupable? Aujourd’hui je ré<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>pondrais: non. Elle agissait de -bonne foi. La jalousie est une maladie sans pitié. Mais cette simple -constatation, on ne peut la faire que du dehors, de loin, et de haut, -quand on n’est pas en cause. Quand on est en cause, c’est une autre -histoire. Le jaloux souffre, mais il torture. Trop heureux s’il ne lasse -pas!</p> - -<p>»Maintenant tu as compris, tu sais tout: Marthe jalouse m’a épuisé. Le -mot n’est pas trop fort. J’ai résisté le plus longtemps possible, car je -l’aimais. Un jour, enfin, j’ai succombé, j’ai fui.</p> - -<p>»Voilà que tu me regardes avec le même regard. Je pensais que tu -comprendrais, et tu as l’air de ne pas comprendre. Tu doutes évidemment -que la jalousie de Marthe ait pu<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> m’amener à une résolution aussi -saugrenue. Je n’ai qu’une brève réponse à te faire: je ne te souhaite -pas, mon cher ami, d’être aimé par une femme jalouse; et surtout je ne -te souhaite pas d’aimer une femme jalouse. Ce que j’ai pu souffrir -dépasse l’imagination.</p> - -<p>»Je ne chargerai pas Marthe, que j’ai tant aimée. Mais comment -songerais-je sans amertume à ses exigences progressives? Timides au -début, elles furent terribles pour finir. Ai-je besoin de te rappeler, -car tu en eus assez de peine et je l’ai bien deviné, que Marthe jalouse -chercha par tous les moyens à t’éloigner de nous? Ce qu’elle entreprit -contre toi, elle l’entreprit contre les différentes personnes de notre -entourage.<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span></p> - -<p>»Jusqu’où elle put aller contre celles qu’elle pouvait craindre comme -des rivales, je te laisse maître de le supposer. Elle se brouilla, sans -explication, avec deux de ses amies d’enfance. J’admettais à la rigueur -cette extrémité: les deux femmes étaient jolies. Et sur ce point nous -serions mauvais arbitres. J’admettais, car j’avais été jaloux et je -l’étais encore. J’admettais et j’admets.</p> - -<p>»J’admettais moins facilement qu’elle en vînt à m’imposer des scènes -souvent cruelles, à cause d’indifférentes que j’avais eu le tort de -regarder dans la rue ou au théâtre, ne fût-ce que machinalement. Une -belle femme, mon Dieu! on peut la regarder sans penser à rien. Mais à la -rigueur encore, j’aurais excusé Mar<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span>the, je le répète. Moi-même, plus -d’une fois, j’ai éprouvé je ne sais quel malaise, en la voyant regarder -un homme avec, me semblait-il, je ne sais quelle complaisance. Et tu -diras qu’elle prouvait qu’elle m’aimait, en me prouvant ainsi qu’elle me -voulait tout à elle. Soit. Je ne discute pas. Je te répète une fois de -plus que j’admets. C’est peut-être moi qui lui avais donné le goût de la -jalousie, quand je lui montrais que j’étais jaloux. L’apprenti sorcier -n’a le droit d’accuser personne.</p> - -<p>»Cependant, et tu vas mieux comprendre, il me fut plus difficile -d’accepter que Marthe essayât de me séparer de mes amis, et de toi -principalement, mais des autres aussi, qui m’étaient moins chers. Je me<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span> -rendis compte que, peu à peu, elle faisait le vide autour de nous. Il -m’apparut qu’elle détestait tout ce qui n’était pas uniquement de nous, -d’elle et de moi, tout ce que j’avais connu avant de la connaître, tout -ce que j’avais aimé avant de l’aimer, mes travaux antérieurs, mes -projets mêmes, ces pauvres recherches historiques et morales auxquelles -j’avais cru que je consacrerais ma vie.</p> - -<p>»Oui, elle fut jalouse de mes livres, de mes papiers, de mes fiches. Le -peu de temps que je lui dérobais à leur profit, elle le regrettait. Elle -me marqua qu’elle le regrettait. Tu comprends mieux, n’est-ce pas, que -j’aie pu m’effrayer du tour que prenait mon expérience? L’apprenti -sorcier commençait à perdre la tête au mi<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span>lieu du désordre qu’il avait -déchaîné.</p> - -<p>»Ces drames obscurs de l’amour, qui se jouent entre ce qu’on nomme des -gens bien élevés, ils n’ont pas une couleur assez violente pour éveiller -l’attention du monde. Ils ne sont au surplus possibles, avec ces -nuances, que chez des oisifs. Je vivais de petites rentes avant la -guerre. Sans être riche, j’avais une aisance qui me permettait de me -livrer à mes travaux personnels sans autre souci. Tu le sais. Combien de -fois n’ai-je pas envié ceux qui, par leur naissance, sont assujettis à -un métier, à un emploi, à une occupation nécessaire! J’aurais échappé du -moins en quelque manière à l’égoïsme de Marthe, qui devenait de plus en -plus tyrannique.</p> - -<p>»Son égoïsme? Non. Son amour.<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span> C’est peut-être la même chose pour toi, -comme pour beaucoup de gens. Pour moi, ce n’est pas la même chose. -J’aurais échappé à l’égoïsme de Marthe. Mais à son amour j’étais -attaché. Il était mon œuvre, elle était ma créature: par là je dépendais -plus d’elle qu’elle ne dépendait de moi. Et puis, sans philosopher ou -rhétoriquer davantage, j’aimais Marthe.</p> - -<p>»Tu parleras de lâcheté, ou bien tu ne sais pas ce que c’est que -d’aimer. Comprends plutôt du même coup que je viens de te révéler -pourquoi je n’ai jamais eu le courage de faire appel à ton amitié. Comme -je t’avais par pudeur caché la joie profonde et nouvelle de mes belles -heures, j’ai dû te cacher mon inquiétude, puis ma détresse. Je sentais -que je<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span> m’aveulissais, j’aurais eu honte de te l’avouer, comme plus tôt -j’aurais eu honte de te crier: «Aime donc aussi, toi, imbécile! Quitte -tes bouquins, jette-toi dans la vie, aime!» Aujourd’hui, je n’ai plus -aucune raison de te cacher rien, pas même que j’ai beaucoup souffert en -silence, et beaucoup souffert de mon silence. Crois-tu que je n’aie pas -serré les poings plus d’une fois, quand des amis, et toi le premier, -parliez tranquillement du bonheur de cette chère Marthe et de ce cher -Maurice? Si vous aviez su... Si vous aviez su que j’étais l’esclave, et -l’esclave conscient, de ce fameux bonheur, qui de vous eût envié ma -place?</p> - -<p>»Après avoir eu l’illusion de dominer, il est déroutant de sentir qu’on<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> -ne s’appartient plus. Je te résume ma passion, car c’en fut une. Les -mille petits faits que je pourrais t’énumérer, ne t’instruiraient pas -davantage. Que t’apprendrais-je de plus en te disant, par exemple, que, -certains jours, j’avais l’impression que je n’étais pas libre de garder -pour moi la moindre de mes pensées?—«A quoi penses-tu?» L’ai-je -entendue assez souvent, cette question pleine de sollicitude ou de -tendresse, qui finissait par m’exaspérer!</p> - -<p>»M’objecteras-tu que je n’avais qu’à rompre? Ou peut-être qu’à -manifester à Marthe mon désir intransigeant de mener une vie moins -tendue? Mais, pour rompre, il aurait fallu que j’eusse cessé d’aimer -Marthe. Sans doute, je ne l’aimais plus avec<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span> la même ardeur: elle -abusait de moi, volontairement ou non, et cela suffisait à me modérer. -Le <i>tu ne m’aimes pas, je t’aime</i> et le <i>tu m’aimes, je ne t’aime pas</i>, -ce jeu classique de la balance est bon partout et toujours. Mais, dans -mes moments de plus grande impatience, je devais m’avouer que j’aimais -encore Marthe, cette Marthe amoureuse que j’avais créée. Et quant à -l’avertir du péril où elle poussait notre amour, sois bien persuadé que -je l’ai tenté de toutes les façons.</p> - -<p>»Moi aussi je lui ai infligé des scènes désastreuses, d’où nous sortions -penauds, confus, brisés presque, mais prêts à nous réconcilier, ou déjà -réconciliés avec des promesses irrécusables. Hélas! les promesses<span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> -n’étaient que des promesses. Quand j’y réfléchissais de sang-froid, la -situation me semblait être sans issue. Nous vivions constamment dans une -atmosphère d’orage. Et qui pourrait annoncer que le nuage crèvera ou que -nous en serons quittes pour la menace?</p> - -<p>»Tu as compris, maintenant, n’est-ce pas? Tu comprends que j’aie -accueilli l’ordre de mobilisation du 2 août 1914 avec un soupir de -soulagement. Je partais, donc j’espérais que je serais sauvé. Je pouvais -tout espérer, soit de la mort, que je ne demandais du reste point, car -elle n’est qu’un pis-aller et elle coupe sans conclure, soit plutôt de -la séparation, de l’éloignement obligatoire, du régime nouveau qu’allait -subir<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> notre amour. J’étais sûr de moi, calme, et j’attendais beaucoup -de l’épreuve pour Marthe.</p> - -<p>»S’il est vrai que plus d’un homme, las de vivre, soit allé vers la -guerre comme à un suicide licite et qu’on ignorerait, j’y suis allé, -moi, comme à une délivrance. Pour moi-même, j’emportais la foi dans une -victoire sur moi-même; je présumais que, loin de Marthe, loin du -sortilège de son amour exigeant, je me reprendrais et redeviendrais -maître de mes sentiments énervés. Et pour Marthe, pour Marthe surtout, -je comptais qu’avec des soucis d’un autre ordre elle aurait le temps de -s’apaiser et de se dégager de cette constante jalousie qui empoisonnait -notre union.</p> - -<p>»Oui, tu me diras:—«Et tu n’as<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span> pas prévu que ton bel espoir pourrait -ne pas se réaliser du tout?» Je te demande pardon, j’y ai songé. Et si -je suis parti avec un grand espoir, je n’en suis pas moins parti avec -une crainte aussi grande. C’est sous cette double influence que j’ai -traîné mon sac et mon fusil sur les routes encombrées de l’été de 1914. -Marches, contre-marches, combats, patrouilles, la retraite, la -poursuite, l’épique pagaille de nos trois premiers mois, la faim, la -soif, la fatigue, l’envie de dormir,—te rappelles-tu comme nous avions -envie de dormir, de dormir n’importe où, dans un fossé boueux, sous les -roues des longs convois d’artillerie aux chevaux harassés, malgré nos -chefs, et malgré l’ennemi qui nous chassait ou qu’il fallait -chas<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span>ser?—tant d’événements en si peu de jours ont relégué au second -plan mes minces préoccupations personnelles. N’est-ce point par des -soldats qui ne se tenaient plus debout que la bataille de la Marne a été -gagnée? Puisque j’étais de ceux-là, à côté de toi, tu sais bien que pas -un de nous n’avait même plus la force de penser. Je n’avouerai jamais à -Marthe que, pendant ces jours, elle n’a pas pesé beaucoup dans ma tête. -Mais, lorsque je pus enfin m’interroger, si j’eus un plaisir très doux à -évoquer son image chérie en me réjouissant de n’être pas tombé, j’eus la -satisfaction de constater que je la chérissais avec quiétude.</p> - -<p>»Et Marthe? Je n’avais pas reçu toutes les lettres qu’elle m’avait<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span> -écrites. Celles que je reçus me seraient parvenues trop tard si elles -avaient exigé des réponses immédiates. Mais elles n’étaient que ce que -furent des milliers de lettres d’épouses ou d’amantes au début de la -guerre: le chagrin de Marthe pliait sous une peine moins égoïste. Je pus -croire que nous étions sauvés, que l’horrible catastrophe allait du -moins permettre à deux êtres, des plus infimes, de retrouver l’équilibre -et le bonheur véritable qu’ils avaient perdu.</p> - -<p>»Tu devines que mon illusion fut de courte durée. A quoi bon t’exposer -les détails du progrès de ce mal qui semblait être en nous -inexorablement?</p> - -<p>»Dès janvier 1915, alors que nous piétinions dans les tranchées, Marthe<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span> -ne m’écrivait que des lettres d’une violence décourageante. J’imagine -volontiers que les défaitistes les plus ardents ne durent une sérieuse -part de leur ardeur qu’aux menées d’une femme ou d’une maîtresse -désespérée. Néanmoins le résultat qu’obtint Marthe fut bien différent: -plus elle criait vers moi, plus elle me séparait d’elle. L’aveuglement -ou l’indulgence que mon amour m’avait laissés, peu à peu cédèrent. Je -vis plus nettement que jamais jusqu’où j’avais accepté de descendre. Je -le vis et je fus consterné. Mais que pouvais-je faire? Remontrer à -Marthe qu’elle s’égarait? Ce fut inutile, ce fut comme si je ne -répondais rien à ses lettres. Elle continuait son même monologue sans -pitié.<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span></p> - -<p>»Je connus alors que nous étions au fond d’une impasse.</p> - -<p>»Rompre? Mais pour quel motif? Parce que Marthe m’aimait avec trop -d’impétuosité? J’aurais eu honte de le reconnaître, et honte de moi -aussi. Je me condamnai à subir passivement ma défaite. Cette morne -sujétion dont j’avais été l’artisan, m’obligeait. Je devins taciturne. -Tu l’avais remarqué, sans doute, et je souffris parce que je sentais que -tu l’avais remarqué et parce que je ne pouvais rien te dire. Ne -devais-je pas en effet accuser Marthe, si je t’ouvrais mon secret? Or -Marthe n’était pas coupable. Et puis ces choses, vraiment, on ne peut -pas les dire, même à son meilleur ami, sans être un goujat. Tout -désemparé que j’étais au milieu des misères<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> de nos tranchées, je me -condamnai à garder mon silence. Je te prie de croire que ce ne fut pas -avec plaisir. Et j’attendis.</p> - -<p>»J’attendis. J’attendais. Quoi? Je ne sais pas. La guerre s’éternisait. -La paix semblait rejetée vers un avenir incertain. Les moins pessimistes -des combattants supputaient naïvement,—et de quelle pitoyable -naïveté!—que, plus les semaines succédaient aux semaines, plus ils -avaient des chances de ne pas sortir indemnes de leur enfer. Les espoirs -se faisaient timides. En vérité, tu ne le nieras pas, la plupart d’entre -nous avaient l’air de se survivre malgré eux. Au fond, on ne -s’expliquait pas pourquoi l’on n’était pas mort, quand on avait vu -mourir tant de<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span> camarades autour de soi. On ne s’étonnait plus de rien. -On était en quelque sorte anesthésié. Vivre, mourir, on n’était pas bien -sûr que ces mots eussent un sens raisonnable.</p> - -<p>»Dans mes moments de lucidité, je n’avais qu’un espoir: d’arriver à -l’indifférence. Alors j’aurais eu peut-être le courage de m’évader, de -me sauver, de rendre à Marthe sa liberté, selon l’expression courante, -ce qui signifie: reprendre la mienne. Loin du sortilège de Marthe -présente, loin de ses récriminations, de ses plaintes, de ses reproches, -de ses larmes, je pouvais former cet espoir. Il me semblait déjà -quelquefois que j’étais sur le bon chemin: j’avais ainsi la force de -laisser dans ma poche, pendant des heures, sans la décacheter, une<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span> -lettre de Marthe; je commençais à ne plus avoir la trouble curiosité de -ses véhémences. Je commençais...</p> - -<p>»Hélas! J’entends encore toute mon escouade, et toi, qui me félicitiez, -lorsque je reçus au bras cette blessure en séton que chaque fantassin a -rêvé de recevoir. J’en fus sur-le-champ plus navré que si elle eût été -mortelle. Avais-je le pressentiment de ce qu’elle me vaudrait? Elle me -venait trop tôt. Je n’étais pas prêt à faire face à ce qu’elle me -réservait. Je n’étais pas prêt à revoir Marthe.</p> - -<p>»Je ne me trompais pas. Tout le lent ouvrage de dix mois de séparation -s’effondra dès que je la revis. Et quelle était-elle? Permets-moi de me -taire mon ami. Toi-même qui,<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> peu de temps après, pus la revoir aussi, -et plusieurs fois, lorsque c’était à ton tour d’aller en permission, tu -as observé qu’elle était changée, et je me rappelle avec quelle joie tu -me rapportais les inquiétudes et donc la tendresse franche de Marthe. -Alors qu’elle t’avait toujours tenu à l’écart de nous, elle s’était mise -à se confier à toi. Tu ne la reconnaissais plus, ne dis pas non. Et ne -dis pas davantage que tu compris que j’accueillisse sans enthousiasme ce -que tu pensais me ramener de réconfort. Maintenant tu comprends. Car -moi, dans tes propos, je reconnaissais la Marthe qui ne changeait pas. -Qui ne changeait pas? Qui au contraire s’enfonçait de plus en plus dans -l’impasse de la jalousie.</p> - -<p>»Epargne-moi la peine de te pré<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span>ciser les effets de sa jalousie. Je -serais obligé de t’avouer que je perdis patience en mainte occasion et -que je ne sus pas toujours me défendre sans aigreur. Il n’y a rien de si -laid qu’une dispute d’amants. Et nul pardon n’en fait rien oublier. -Laisse-moi jeter sur les nôtres le manteau de Noé. Admets seulement, non -pas pour m’absoudre, mais pour ne pas m’accabler trop vite, que j’aie eu -des raisons de me révolter. Toi qui vivais à côté de moi avant mon -mariage et qui sais si j’étais homme à courir de femme en femme, toi qui -vécus à côté de moi dans la tranchée, ou dans ces sinistres villages de -l’arrière où l’on nous envoyait au repos, et qui sais si j’eus plus que -toi d’autre envie ou d’autre besoin que de ce repos qu’on<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> nous -octroyait avec tant d’avarice, dis-moi si je fus sans excuse de hausser -les épaules ou de me décourager à la fin, quand Marthe s’obstinait à -douter que je lui fusse fidèle?</p> - -<p>»Mais je ne veux pas plaider ma cause. Je veux t’exposer les faits. Tu -jugeras ensuite, s’il te plaît de juger. C’est autre chose que je te -demande. Je n’insisterai d’ailleurs pas plus longtemps. Je t’en ai dit -assez déjà, je t’ai dessiné d’un gros trait la courbe de mon aventure. -Tu as vu mon bonheur s’élever, s’affermir, s’affirmer, croître encore, -monter presque à la verticale, puis hésiter, et tu as vu la ligne -magnifique devenir tremblante, indécise, s’infléchir, redescendre -lentement, avec les mêmes hésitations, mais redescendre malgré<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span> moi. En -même temps, tu as vu la ligne de Marthe bien différente: elle ne -commença pas de s’élever si tôt que la mienne, ni avec tant de -hardiesse; mais elle s’est élevée régulièrement, pour couper la mienne -et continuer son ascension irrésistible, quand la mienne redescendait. -Voilà ce que tu as vu, alors que tu te représentais nos deux lignes, je -le parierais, comme deux parallèles d’une sérénité parfaite. Tant il est -vrai qu’il est malaisé de connaître ceux que nous croyons connaître le -mieux.</p> - -<p>»Quel dénouement pouvait avoir une si désolante et piteuse aventure? Un -dénouement piteux, sans contredit. Sur la pente où je glissais, rien -n’était capable de m’arrêter. Marthe semblait me pousser aux épaules. -Le<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> peu de jours que je passai près d’elle, soit pendant la -convalescence, du reste brève, de ma première blessure, soit pendant mes -permissions, Marthe en fit pour moi des jours accablants. Cette détente -que, par définition, le soldat permissionnaire devait trouver chez lui, -loin de la zone infernale, cette joie que nous avions tous en principe -d’échapper pour quelques heures à nos misères du front, Marthe me les -empoisonna. J’étais à elle, tout à elle, rien qu’à elle, elle entendait -me garder tout pour elle, rien que pour elle. Elle épiait mes gestes, -mes regards, mes réponses, me tenait en servitude constante, me -harcelait de questions, m’empêchait de sortir ou ne me quittait pas, et, -si par hasard je me taisais, elle m’arrachait à<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> ma distraction par son -habituel:—«A quoi penses-tu?» Mais elle y mettait une âpreté sans -merci. Et je rejoignais le bataillon, où la vie n’était pas drôle, comme -j’aurais gagné un refuge.</p> - -<p>»C’est affreux, ce que je te dis là. Je le sais. Mais songe que, pendant -toute une année de guerre, durant toute une année de corvées -humiliantes, d’insomnies, de crasse, de mauvaise nourriture, de pluie et -de boue, de soleil et de sueur, de résignations quotidiennes, et -d’incessants dangers dont je ne parle pas, durant toute une année où je -sentais que je m’épuisais physiquement, j’ai porté en secret cette -douleur d’être le jouet d’un amour qui me dominait à jamais.<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span></p> - -<p>»Le dénouement fut piteux, oui. Est-ce ma faute si nul obus ou nulle -balle ne m’a tué? Je n’ai rien fait pour me soustraire à la mort. Elle -eût tout achevé dans ce qu’on est convenu d’appeler de la gloire. Marthe -m’aurait pleuré. Sous ses voiles de deuil, elle n’aurait pas su si je ne -l’aurais pas maudite en tombant. Tant d’autres sont tombés qui -n’aspiraient qu’à vivre!</p> - -<p>»Même à Verdun, où, dès la première heure, on eut l’impression qu’un -formidable charnier se préparait pour les deux armées au face à face, -quelle que fût la victorieuse, j’ai eu l’impression, moi, que j’y -deviendrais fou peut-être, mais que je n’y mourrais pas. Les camarades -s’écroulaient autour de moi sous les 105 et les 210.<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span> Nous nous -battions, tu te rappelles? sans artillerie contre une artillerie -enragée. Nos officiers avaient l’ordre de ne reculer sous aucun -prétexte. Et quel désarroi! Il neigeait. Pour manger, il fallait ouvrir -les havresacs des morts, afin d’y dérober les boîtes de conserves qui -s’y trouvaient. Nous n’avions ni outils, ni fusées, ni grenades, et nos -cartouches diminuaient. Mais tu sais tout cela comme moi.</p> - -<p>»Le 8 mars, vers cinq heures du soir, à l’artillerie allemande qui nous -écrasait méthodiquement, se joignit une batterie de 155 française. Les -malheureux qu’elle atteignait brûlaient avec une odeur atroce. Nous -n’avions aucun moyen de signaler à l’arrière notre situation. Les -chasseurs, accroupis et claquant des dents,<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> n’attendaient plus que -l’obus allemand ou français qui mettrait fin à leur angoisse. Vainement -huit coureurs furent envoyés vers le P. C. du chef de bataillon.</p> - -<p>»A minuit, comme je causais avec le lieutenant de notre mort plus que -probable, un être humain,—je ne peux pas dire autre chose,—sauta près -de nous dans la tranchée. Il haletait.—«Le lieutenant!» fit-il. Il tira -de la coiffe de son casque un billet, le tendit à l’officier, tira de sa -musette un petit paquet de lettres, et s’affaissa. Je n’eus que le temps -de ramasser le paquet de lettres.—«Encore un, dit le lieutenant. Pauvre -gosse!» Mais, à la lueur voilée d’une lampe de poche, il lisait le -billet.—«Voyez, me dit-il, ce que répond<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span> le commandant. Je lui avais -demandé, la nuit dernière, de nous envoyer du renfort.» Le commandant -lui répondait: «Vous aurez toujours assez de monde pour accomplir votre -mission.»—«C’est simple, n’est-ce pas? dit sans aigreur le lieutenant. -Puisqu’il en est ainsi, vous allez partir immédiatement. Vous irez -trouver le chef de bataillon, le général, qui vous voudrez, mais trouvez -quelqu’un qui fasse taire cette batterie de 155 qui nous assassine. Et -quand ce sera fait, eh bien! allez où vous voudrez, perdez-vous, peu -m’importe, mais ne revenez pas ici: ce serait idiot et parfaitement -inutile. Adieu!» Et il me serra la main.</p> - -<p>»Interdit, je doutai si je ne rêvais pas. Mais je ne rêvais -pas.—«Qu’at<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>tendez-vous? dit le lieutenant. Filez au plus tôt et -laissez-moi le paquet de lettres. Il y en a peut-être pour moi dans le -nombre. Au fait, pour vous aussi, peut-être. Regardez donc, prenez, et -je le répète: filez.» J’obéis. Il y avait pour moi une lettre de Marthe. -Je l’empochai, et je sautai hors de la tranchée, par le parados.</p> - -<p>»A ce moment-là, je n’avais plus aucune envie de mourir. On venait de me -faire grâce: je n’aspirais qu’à vivre, qu’à fuir. Où et comment? Tu -penses bien qu’il ne m’en souciait pas. Je quittais ce tombeau du bois -Albain près de se fermer sur moi. Je n’en demandais pas davantage. Je -courais, je glissais dans la neige, je me dirigeais vaguement vers -Thiaumont, où notre chef de bataillon<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> devait être. Je buttais contre -des cadavres, je me relevais, j’avais la fièvre. J’ai eu, cette nuit-là, -conscience de ce que peut être la folie quand elle s’empare d’un homme.</p> - -<p>»Passons, veux-tu? Tu comprends sans peine que je n’aie trouvé ni ferme -de Thiaumont, ni commandant, que je n’aie même pas trouvé le village à -moitié détruit de Fleury, et qu’après avoir erré Dieu sait où, pendant -Dieu sait combien de temps, je me sois tout à coup étonné de trouver -comme par enchantement une entrée du fort de Souville. Elle était -encombrée de corps serrés les uns contre les autres. Il me fallut les -enjamber tant bien que mal dans une pénombre où l’air était -irrespirable. Je marchais malgré moi sur un pied,<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span> je heurtais une -épaule. Un des dormeurs, à mon contact, sacra. J’aperçus trois étoiles -de métal à sa manche. Enfin un capitaine d’état-major, sur lequel -j’avais failli m’étaler de mon long, se réveilla et reçut, non sans -grogner, l’appel au secours que j’apportais. Ma mission était terminée. -Alors je respirai.</p> - -<p>»Les téléphonistes du général m’offrirent un quart de vin. J’en aurais -bu un litre. Je m’acagnardai dans un coin de leur réduit; il y faisait -chaud, très chaud; pris de torpeur, j’y serais demeuré avec une joie que -pas un homme ne pourra concevoir, s’il n’a pas été fantassin durant la -dernière guerre. Mais je ne pouvais y faire qu’une courte halte. Libre à -moi de me reposer mieux ailleurs ensuite.<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> Cependant j’avais le droit de -souffler un peu. La tête légère, me semblait-il, comme une balle de -sureau, les paupières de plomb, la bouche amère, les membres gourds, -j’allumai une cigarette pour ne pas m’endormir. Puis je décachetai la -lettre de Marthe, pour le même motif, sans aucune curiosité. Et puis, et -puis j’aime mieux te le dire franchement: je ne lus pas la lettre de -Marthe, je la remis dans ma poche, et, tout harassé, et cinglé à la fois -par la résolution que je prenais, je me levai, je sortis du fort. Une -ardeur soudaine m’animait. Fuir! fuir! Fuir tout, la guerre et Marthe, -me sauver de ces deux enfers, m’évader, être libre, libre! Et je me -remis à courir, tournant le dos à Douaumont, où mes camarades et<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> -toi-même agonisiez misérablement.</p> - -<p>»Dès lors, tout fut plus facile que tu ne pourrais l’imaginer. Le hasard -me servit, puis le désordre né de l’affaire de Verdun. Deux -brancardiers, qui transportaient sur une civière un sergent de notre -bataillon, étaient arrêtés à l’entrée du Bois des Hospices. Je -m’informais du nom du camarade blessé, quand un fracas brusque me coupa -la parole. Jeté à terre par l’éclatement d’un obus, j’étais encore une -fois indemne. Mais des deux brancardiers et du blessé, il ne restait que -trois cadavres.</p> - -<p>»Une force irrésistible me poussait. Le sergent et la civière formaient -une horrible bouillie. Je dépouillai le mort de ses papiers, de son -porte-monnaie, de ses deux plaques d’iden<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span>tité; j’accrochai à son -poignet intact ma petite plaque d’identité en or; je posai l’autre, la -réglementaire, près de sa tête méconnaissable; je glissai dans les -poches de sa capote ensanglantée mon carnet, ma bourse, ma montre, mon -portefeuille, d’où j’eus soin de prélever assez d’argent pour gagner le -plus rapidement possible la Suisse.</p> - -<p>»Tu vois que, dans ma fièvre, je gardais une singulière lucidité -d’esprit. Grâce à l’une, je pus mener à bonne fin ma résolution. Grâce à -l’autre, je n’eus pas le loisir d’observer que je commettais une action -monstrueuse. Tu vois donc aussi que je me juge maintenant sans -indulgence.</p> - -<p>»Le reste est à peu près dépourvu<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span> d’intérêt. Pour tout le monde, depuis -le mois de mars 1916, je suis mort. Toi seul sais à présent la vérité. -Elle n’est pas belle. J’arrive de New-York. J’ai débarqué à la gare -Saint-Lazare hier matin, dimanche, 11 novembre 1923. Je ne suis revenu -que pour te revoir d’abord. Je t’ai rencontré hier dans l’avenue de -Wagram. Je t’ai reconnu sans peine. Malgré ma barbe, tu m’as reconnu. -Mais je n’ai pas eu le courage de t’affronter tout de suite. J’avais -délibéré de ne t’affronter qu’aujourd’hui.»</p> - -<p> </p> - -<p>Mon ami se tut.</p> - -<p>J’ai transcrit à peu près exacte<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span>ment sa confession. Mais ce que je n’ai -pas su rendre, c’est le son de sa voix et la chaleur de ses aveux. Après -tant d’années, Maurice conservait intacts les souvenirs de sa passion. -Je n’avais pas à le juger, je constatais seulement que sa passion avait -dû être plus profonde qu’il ne voulait le donner à entendre. Cet homme, -qui avait certainement beaucoup souffert, il souffrait certainement -encore.</p> - -<p>Pourquoi revenait-il après tant d’années d’absence? Pourquoi revenait-il -si tard? Et, s’il m’avait dit tout, me l’avait-il dit sans -arrière-pensée? Ces questions que je me posais, tandis qu’il achevait -l’effroyable récit de sa nuit de Verdun, je ne les lui aurais pourtant -pas posées tout de suite. Je retrouvais l’ami<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> de ma jeunesse, je le -retrouvais parce qu’il revenait, il ne revenait sans doute pas pour -redisparaître le jour même. Nous renouerions notre amitié au point où -elle s’était rompue, et nous aurions assez de loisir devant nous pour -mettre ou remettre toutes choses au point. Car je brûlais de poser bien -d’autres questions à Maurice.</p> - -<p>Il s’était levé. Devinant son dessein, je lui tendis les bras. Il -appliqua ses mains sur mes épaules, lourdement, affectueusement.</p> - -<p> </p> - -<p>—«Mon pauvre ami, fit-il, tu es resté fidèle à nos bouquins? Tu as -toujours notre conviction de jadis,<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> que la vie est bête? Nous la -tenions des auteurs que nous avions lus. Mais je te dis qu’elle est -encore plus bête. Je te le dis et c’est vrai. Regarde-nous. Ne vois-tu -pas ce que mon retour a de tragique et de grotesque? Ne sens-tu pas, -comme moi, que nous sommes gênés de nous retrouver face à face, toi et -moi, malgré cette vieille affection qui nous attachait autrefois l’un à -l’autre de telle sorte que chacun de nous était persuadé qu’il ne -pourrait pas vivre sans l’autre? Quelle misère! Tu me croyais mort -depuis sept ans, et tu avais arrangé ta vie de façon qu’elle te fût -supportable sans moi. Et moi-même, j’avais pu présumer auparavant que je -m’arrangerais une vie merveilleuse avec Marthe, sans toi. Morne misère!<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span></p> - -<p>»Cependant, si tu as pu éviter les pièges de l’amour où le plus malin -s’empêtre, et si tu veux néanmoins me juger, observe, je te prie, que ce -n’est point seulement pour la question d’amour que je me suis affolé -jusqu’à commettre ce que tu sais. Ou plutôt observe que la question -d’amour, qui te paraîtrait sans doute minime, entraînait toute mon -existence vers une déroute totale. Marthe, ma chère Marthe, m’avait à -son profit accaparé. Voilà ce qui m’effrayait, car je ne me sentais pas -capable, n’étant pas cruel ou l’étant moins que jamais à cause de la -guerre, de remonter le courant et de retourner la situation à mon -profit. Je te prie donc de tenir compte de cela.</p> - -<p>»Non, laisse-moi parler encore.<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> Je ne t’ai pas dit tout. Je te dois ces -explications depuis trop longtemps. Et puis, ce passé que déjà ta main -efface généreusement, parce que tu es toujours l’ami de toujours, il ne -faut pas l’abolir si vite. Ce passé n’est pas assez loin de nous. Assez -loin?</p> - -<p>»Ecoute. Je préfère me délivrer de ce poids qui m’étouffe depuis que je -suis entré chez toi. Je me suis guindé tant que j’ai pu, j’ai même -essayé d’arrondir des phrases par moment: c’est que je n’étais pas -maître de moi comme j’aurais voulu l’être, et que je craignais de me -trahir. Il convenait de t’apprendre d’abord pourquoi je n’ai pas pu ne -pas saisir l’occasion presque désespérée de mon salut quand elle -s’offrit,<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> un jour de faiblesse et de fièvre. Ne t’avouais-je pas ainsi, -quoique de biais, l’amour malheureux que je portais au plus profond de -moi? Mais à la façon dont je t’ai fait cet aveu, n’as-tu pas compris du -moins que je ne gardais pas rancune à Marthe?</p> - -<p>»Assurément. Si, après tant d’années, j’étais revenu vers toi comme un -homme qui a tout oublié,—tu entends? je dis: tout oublié, et donc que -j’ai été heureux,—ou si je ne revenais qu’avec le souvenir de mes -heures les plus mauvaises, t’aurais-je parlé de Marthe avec tant de -précautions? Le cas est bien banal du monsieur que sa femme excède. Si -tel était le mien, je n’aurais pas eu de peine à trouver des mots pour -accabler Marthe devant toi. La comé<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span>die de tous les temps et de tous les -peuples a épuisé ses traits sur les personnages que nous aurions pu -être. Mais il en va de nous autrement. Je connais la part de -responsabilité que j’ai dans mon aventure. Je n’ai pas le droit -d’accuser Marthe. N’est-ce pas moi qui l’ai faite ce qu’elle fut, ou qui -fis tout ce qu’il fallait faire pour qu’elle devînt ce qu’elle fut?</p> - -<p>»D’ailleurs, je te conterai plus tard, si cela t’intéresse, la vie que -j’ai menée hors de France, depuis ma fuite de Verdun jusqu’au jour où je -décidai de rentrer. Nul, tu ne l’ignores pas, n’était moins prêt que moi -à mener une vie active dans le désordre prodigieux qui suivit -l’armistice de 1918. Et, pour comble,<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> j’avais à me débattre, moi, à -l’étranger. Je t’amuserai, plus tard, te dis-je, avec le récit de mes -expériences. Négligeons-les pour l’instant. Qu’il te suffise de savoir -que, n’étant pas plus sot qu’un autre, j’ai pu non seulement subsister, -alors que je n’avais jamais vécu que de mes rentes, mais gagner plus -d’argent que je n’en aurais gagné, si j’étais demeuré chez nous. Je -reviens plus riche que je ne l’étais en partant. Je ne te joue donc pas -ici une scène d’enfant prodigue penaud.</p> - -<p>»Je vais plus loin. Je ne reviens pas poussé par le repentir ou par le -remords. N’attends pas que je t’inflige là-dessus de belles phrases. Je -suis trop sûr de toi et trop sûr de Marthe. Le passé est le passé, mais<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> -j’ai ma vie à refaire, et je veux la refaire. Tu entends? Je veux. Et je -sais comment il faut pour la refaire.</p> - -<p>»Quoi? De nouveau tu me regardes avec ton regard inquiet. Tu penses ou -que tu rêves ou que je te reviens sans toute ma raison? Tu le penses, -n’est-ce pas? Tu te dis: «Il parle déjà d’avenir, sans avoir l’air de -soupçonner qu’après tant d’années d’absence peut-être...» Mais non, je -ne suis plus assez jeune.</p> - -<p>»Mon plan était nettement tracé: te voir, toi, le premier, pour que tu -annonces à Marthe mon retour avec la prudence indispensable. Je ne veux -pas me présenter à elle sans qu’elle soit avertie, et une lettre eût été -aussi brutale que mon arrivée. Tu connais<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span> Marthe comme je la connais: -elle supporterait mal cette émotion inutile. Toi seul la prépareras avec -assez de tact. Non, ne m’interromps pas!</p> - -<p>»Je devine que, par taquinerie, tu vas m’objecter: «Mais, mon pauvre -Maurice, qui te dit que Marthe...» Rassure-toi, j’ai tout prévu.</p> - -<p>»J’ai prévu que Marthe aurait pu ne pas me survivre. Je l’ai tellement -prévu que, depuis mon retour, j’ai eu la force de ne pas aller rôder -autour de notre maison, par crainte d’apprendre trop tôt la mauvaise -nouvelle. Mais rappelle-toi comme je t’ai regardé, quand tu m’as ouvert -ta porte. J’ai deviné tout de suite que Marthe est toujours vivante. Et -j’en ai eu la certitude quand tu m’as<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> laissé parler, et à mesure que tu -me laissais parler. Tu vois bien que j’ai encore toute ma raison.</p> - -<p>»Quant au reste, je serai moins catégorique, car tu pourrais croire que -je suis devenu fat. Mais j’ai prévu aussi qu’après tant d’années de -deuil et de solitude, Marthe aurait pu accepter une consolation. Mais tu -me l’aurais dit aussi, tu me le dirais, tu ne me laisserais pas parler, -tu ne me laisserais pas espérer que j’ai quelque chance de reprendre ma -part de bonheur. Car je sais maintenant ce que c’est que le bonheur, je -sais ce qu’il peut être.</p> - -<p>»Si j’avais la crainte de revenir trop tard, ou la crainte de ne pas -obtenir un pardon que j’implorerais sans honte, je me représentais -qu’il<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> n’est pas possible que deux êtres se soient aimés en vain. Ne -crie pas trop à la fatuité! Tu ne connais pas les femmes. L’amour a pour -elles plus d’importance que pour nous: il est le fond même de leur vie. -Elles ne peuvent pas oublier celui qui le leur révéla. Tous les -psychologues sont d’accord sur ce point. Et trop d’exemples autorisent -mon espoir.</p> - -<p>»Tiens! Ce livre à couverture blanche qui est là sous ta main, ouvre-le -à la page 62. Ouvre, ouvre, te dis-je. Ne souris pas. Je la connais par -cœur, cette page. Lis. Mais lis donc!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>»... Il dit que Tristan est venu,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu’il a bien longtemps attendu</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Pour épier et pour savoir</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Comment il la pourrait revoir;</i><span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu’il ne saurait vivre sans elle;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qui noue au coudrier sa feuille.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Lorsqu’autour du bois il s’est mis</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Et qu’il s’y est lacé et pris,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ensemble ils peuvent bien durer;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mais si l’on veut les séparer,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le coudrier meurt promptement,</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Le chèvrefeuille mêmement.</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Belle amie, ainsi est de nous:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ni vous sans moi, ni moi sans vous.</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>»Ils sont beaux, ces vers, n’est-ce pas? Mais ils te sembleraient plus -beaux encore, si comme moi tu les avais lus, un soir de printemps, loin -de France, loin de celle que tu aimais et dont tu t’étais follement -séparé.</p> - -<p>»Au fait, c’est le soir où je les ai lus, que j’ai compris et que -j’avais commis une erreur en fuyant et que je ne pourrais plus continuer -à me<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>ner loin de France la vie que je menais.</p> - -<p>»J’avais cru que je me débarrasserais du souvenir de Marthe; j’ai pu -croire, pendant quelque temps, dans la fièvre de la vie que j’essayais -de mener, que je m’en débarrasserais peu à peu. Mais peu à peu le -souvenir remontait en moi. J’avais trop aimé Marthe pour qu’une autre -femme ou d’autres femmes pussent me la faire oublier. A chaque nouvelle -tentative, je constatais que Marthe gagnait à la comparaison, à toutes -les comparaisons.</p> - -<p>»Un soir, je lis ces vers:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Qu’il ne saurait vivre sans elle;</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille...</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Et puis je prolonge encore l’épreuve,<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> afin de m’assurer que je ne suis -pas victime d’un mirage. Et puis je me décide, je pèse le pour et le -contre, je n’hésite plus, je m’embarque. Les dernières heures me -paraissent plus longues que les dernières années. Je débarque, je te -rencontre. Je t’évite, parce que je suis trop ému. Je passe la nuit dans -l’attente du matin. Je cours chez toi. Je t’ai dit tout le principal. Et -je te dis enfin: rends-moi mon bonheur. Et maintenant tu peux parler.»</p> - -<p> </p> - -<p>Maurice avait raison: s’il s’était étendu sur tout ce que j’ignorai de -sa vie conjugale pendant que je vivais<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> à côté de lui, il ne m’avait -pour le reste dit que le principal. Je le reconnaissais là tout entier: -du moment qu’il ne s’agissait que du passé, son amitié retrouvée ne me -cachait rien; mais elle s’enveloppait à nouveau de pudeur dès que le -présent était en jeu. Comme aux premières heures de son mariage, Maurice -éprouvait le besoin de se réserver.</p> - -<p>Croyait-il que la fin de sa confession dût me surprendre? Ou -préférait-il en finir plus vite, comme s’il avait honte à nouveau de me -dire qu’il aimait? Il pouvait évidemment se dévoiler avec moins de -circonspection. Ainsi aurais-je su comment il aimait. Mais il me le -laissait à déduire de quelques phrases lâchées au hasard de ses aveux. -Et je me de<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span>mande s’il savait bien lui-même comment il aimait.</p> - -<p>En somme, je voyais qu’il était malheureux parce qu’il avait été plus -surpris par sa passion que je ne pouvais l’être de mon côté par le récit -qu’il m’en faisait. Le début de sa confession m’étonna, je ne le -dissimule point, car nous nous persuadons tous aisément, et il me -l’avait dit aussi, que nous connaissons mieux nos proches que nous ne -les connaissons en réalité. Mais, le début admis, tout devenait logique, -et la fuite de Maurice, que les circonstances rendirent plus sombre, et -son retour. Si Maurice en douta, et que je pusse ne pas comprendre, il -m’attribuait une incompétence excessive. Je l’en excuse pourtant, car il -n’y a<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> pas d’amant qui ne s’imagine être l’amant par excellence.</p> - -<p>S’il faut mettre les choses au point, Maurice avait plutôt été victime -d’un mal assez commun: il était de ces hommes qui, même s’ils ne s’en -rendent pas compte, préfèrent la chasse à la possession. C’était la joie -de conquérir Marthe qui l’avait exalté. Marthe conquise et le but -atteint, Maurice au bout de son effort chancelait déjà.</p> - -<p>Tel, hélas! je le constate avec mélancolie, il était avant d’avoir -rencontré Marthe. Combien d’études n’a-t-il pas entreprises! Combien de -recherches n’a-t-il pas commencées! Combien de projets magnifiques -n’a-t-il pas conçus! A vingt-cinq ans, il aurait pu se faire un nom -d’histo<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span>rien: il avait réuni les matériaux d’une dizaine d’essais -capables de lui assurer une jolie notoriété. Mais il ne se décidait pas -à tirer parti de ses travaux. A peine une question était-elle élucidée, -il se jetait sur une autre, prenait seulement le temps d’enfouir dans un -classeur toutes les notes qu’il avait recueillies sur la première, -courait de librairie en librairie, passait des journées devant le casier -des catalogues de la Bibliothèque Nationale, obtenait un jour -communication d’un dossier des Archives ou d’un Ministère, inscrivait la -cote du dossier sur une fiche, et m’annonçait: «Encore un point à -marquer.» La question était résolue, elle n’avait plus d’intérêt pour -lui, il en attaquait une nouvelle sans<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> délai. Moi seul connais quelles -curieuses trouvailles Maurice a faites ainsi en matière d’histoire ou -d’histoire littéraire.</p> - -<p>Que le même goût de la chasse l’ait perdu quand il s’est découvert -amoureux, je le comprends, quoiqu’il ait pu en douter.</p> - -<p>Je n’avais naturellement pas de remontrances à lui opposer. Tout à sa -fièvre d’amour qu’il était, il gardait assez de sang-froid, c’est -indéniable. Après tant d’années d’absence, il revenait pour reconquérir -Marthe. La reconquérir? Mais n’était-elle pas conquise? Il ne l’ignorait -pas. Il le savait mieux que moi: il savait trop en quelle femme -amoureuse il avait transformé la jeune fille qui s’était donnée à lui. -Cette assu<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span>rance de la reprendre, qui paraîtrait fatuité chez un autre -et dans un autre cas, elle me semblait logique aussi, et elle -m’émouvait. Un amant que l’espoir soulève et l’espoir imminent de son -triomphe, quoi de plus pathétique à la fois et de plus réconfortant, -s’il vous fait son complice?</p> - -<p>Pas plus que mon ami, je ne pensais que quelque obstacle dût surgir. N’y -avait-il pas assez longtemps que Marthe attendait Maurice? Ne -l’avait-elle pas assez longtemps aimé? N’avait-elle pas assez longtemps -été convaincue qu’elle le reverrait, qu’il lui reviendrait?</p> - -<p>Il revenait. Il était revenu. Mon rôle se réduisait à peu de chose: dire -à Marthe que Maurice était revenu. Il n’y fallait que de l’à-propos. Et<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> -j’aurais pris plus de peine avec empressement.</p> - -<p>D’ailleurs, et la veille même de ce jour où Maurice me demandait d’aller -annoncer à Marthe son retour, ne m’étais-je pas promis d’aller la voir?</p> - -<p>Je ne manquai pas d’admirer la coïncidence, et de faire à Maurice un -récit succinct de ma soirée de la veille.</p> - -<p>—Bon signe! dit-il.</p> - -<p>—Il y a mieux, répliquai-je, et, si je n’étais pas ton ami, tu -refuserais de me croire.</p> - -<p>Et je lui contai comment, ouvrant au hasard ce livre qui traînait sur ma -table à côté de <i>l’Ingénu</i>, j’étais tombé sur la page 62 et sur ces vers -du <i>Chèvrefeuille</i> qu’il m’avait précisément récités:<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>«Belle amie, ainsi est de nous:</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Ni vous sans moi, ni moi sans vous.»</i><br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>—Ah! mon ami! fit-il. Je viens de vivre ici les plus belles heures de -ma vie.</p> - -<p>Sa voix se mouillait. Depuis son arrivée c’était la première fois, et -c’était d’allégresse enfin.</p> - -<p>Mais deux hommes supportent mal de s’émouvoir ensemble. L’un des deux -toujours réagit. Pour échapper à l’attendrissement, il prononce des mots -quelconques, souvent niais, dont l’effet est immédiat.</p> - -<p>—Dis-moi, fis-je, comme si je songeais tout à coup à une objection -capitale. Il vaudra mieux te présenter à Marthe sans ta barbe. Vois-tu -cela, qu’elle ne te reconnaisse plus?<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span></p> - -<hr /> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> </p> - -<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE"></a>TROISIÈME PARTIE</h2> - -<p>Mon rôle se réduisait-il vraiment à si peu de chose qu’il n’y fallût que -de l’à-propos? Chez moi, dans l’atmosphère de drame que le retour de -Maurice avait créée, et comme ma joie l’emportait sur toutes les -objections, j’avais pu, sans m’attarder, admettre que le retour de -Maurice s’imposât de la façon la plus simple. Je n’avais pas discuté: -c’était en somme un rêve, et un beau rêve, que je faisais. Et, s’il en -était ainsi de moi, que n’en serait-il pas de la malheureuse Marthe?<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span></p> - -<p>Quand je me trouvai dehors, ayant laissé Maurice chez moi, où il devait -attendre le résultat de ma démarche, j’eus l’impression très nette que -je sortais d’un rêve, en effet, et que ma tâche n’était peut-être pas si -facile. L’air de la rue me dégrisait.</p> - -<p>Que Maurice fût persuadé que Marthe recevrait la nouvelle de son retour -avec une joie plus ouverte encore que la mienne, je le concevais: il y -était trop intéressé. Mais je n’avais pas les mêmes raisons de supputer -que tout irait pour le mieux. Dehors du moins, échappant à l’espoir -contagieux de Maurice, je n’avais plus les mêmes raisons de garder la -même conviction.</p> - -<p>En vérité, il m’apparut soudain que je ne savais à peu près rien de la<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span> -vie que Marthe avait menée depuis la disparition de Maurice.</p> - -<p>Je ne l’avais vue que rarement, parce que je comprenais qu’il lui était -pénible de me voir. J’avais compris qu’elle supportait mal sa douleur et -qu’elle supportait mal aussi de ne pas me le dissimuler mieux. Elle -s’était toujours défiée de moi, même au temps qu’elle était heureuse. Et -je comprenais qu’elle souffrît davantage de m’avoir pour témoin de son -malheur. Je souffrais quant à moi de sa défiance et, plus d’une fois, je -me le rappelle, j’avais eu envie de lui crier: «Mais je suis votre ami, -Marthe! Je suis votre ami, pleurons ensemble!» Mais elle poussait -évidemment la jalousie jusqu’à vouloir pleurer seule. Et au moment que -je<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span> me rendais chez elle pour lui annoncer le retour de Maurice et le -retour de son bonheur, je ne songeais pas sans tristesse qu’elle -souffrirait encore d’en recevoir la nouvelle par moi. Et comment la lui -annoncer, cette nouvelle terrible? De quel biais la préparer seulement?</p> - -<p>Dans la voiture qui m’emmenait chez Marthe, je regrettais d’avoir pris -une voiture pour arriver plus vite. Il y avait déjà trois mois, trois -grands mois, que Marthe n’avait eu ni visite ni lettre de celui qui eût -été volontiers son meilleur ami. Trois mois. Je ne l’avais pas dit à -Maurice.</p> - -<p>—Pourvu qu’elle ne soit pas en voyage! pensai-je.</p> - -<p>Mais aussitôt je pensai que son absence me tirerait d’embarras. Il me<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span> -resterait à écrire, puisque Maurice ne voulait pas écrire lui-même, et -je prévoyais que par deux ou trois lettres successives, je viendrais à -bout de ma tâche avec plus d’habileté.</p> - -<p>Oui, alors que j’étais parti de chez moi sans hésiter pour lui annoncer -ce que j’avais à lui annoncer, je souhaitais, à mesure que j’approchais -de chez elle, de ne pas trouver Marthe: une espèce de gêne -m’envahissait.</p> - -<p>Or, comme je descendais de voiture et payais le chauffeur, une jeune -femme joyeusement me salua.</p> - -<p>—Tiens! vous aussi? fit-elle.</p> - -<p>C’était une amie de Marthe. Elle riait.</p> - -<p>—Vous veniez voir les amoureux? Ils ne rentrent que demain.</p> - -<p>Je la regardai.<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span></p> - -<p>—Ils ne rentrent que demain? répétai-je.</p> - -<p>J’étais interdit.</p> - -<p>Je demandai:</p> - -<p>—Quels amoureux?</p> - -<p>—Hé! Ne veniez-vous pas chez Marthe?</p> - -<p>—En effet.</p> - -<p>—Alors!</p> - -<p>Et elle éclata de rire.</p> - -<p>Mais tout à coup elle s’arrêta, et à son tour interdite:</p> - -<p>—Oh! s’écria-t-elle, je parie que vous ne saviez pas... C’est vrai, -vous n’étiez pas au mariage!</p> - -<p>Et immédiatement:</p> - -<p>—J’ai fait une gaffe?</p> - -<p>Je bredouillai une vague protestation. La jeune femme avait l’air -contrit. Et là, sur le trottoir, devant la<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> maison de Marthe, devant la -maison de Marthe et de Maurice, près d’un chauffeur de taxi qui nous -écoutait, j’appris que Marthe s’était remariée, j’appris tout, le nom de -son mari, le chiffre de sa fortune, le jour et le lieu de la cérémonie -religieuse, et que le nouveau ménage demeurait dans l’appartement de -l’ancien.</p> - -<p>Je devais avoir une assez sotte figure.</p> - -<p>—Pardonnez-moi, me dit la jeune femme, je vous ai fait de la peine. Je -comprends, vous espériez peut-être...</p> - -<p>Et elle mettait dans sa voix un ton de compassion.</p> - -<p>—Non, non, répliquai-je. Ce n’est pas cela. Vous vous trompez, je -n’étais que son ami. C’est autre chose.<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span></p> - -<p>Elle se rasséréna.</p> - -<p>—Oui, dit-elle. Vous étiez surtout l’ami de Maurice. Mais il ne faut -pas en vouloir à Marthe. Rester veuve à son âge, ça n’est pas drôle.</p> - -<p>Je me ressaisissais. La jeune femme s’en aperçut, car elle reprit son -air enjoué, toute satisfaite d’avoir été moins maladroite qu’elle ne -l’avait tout d’abord craint. Comme elle ne craignait plus rien, elle -ajouta:</p> - -<p>—Et puis, vous savez, mais vous ne le savez peut-être pas, votre ami -était sans doute un mari parfait, mais il a donné à cette chère Marthe -le goût des bonnes choses. Sans compter qu’elle m’a toujours paru ne pas -manquer de tempérament. Vous ne la connaissiez pas: c’est une -amoureuse.<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span></p> - -<p>Et, contente de cette anodine perfidie, qu’un sourire adoucissait, -l’amie de Marthe ouvrit la portière du taxi et conclut:</p> - -<p>—Vous me déposerez à la Madeleine, voulez-vous?</p> - -<p> </p> - -<p>Maurice était reparti le soir même, sans me demander de longues -explications et sans se plaindre.</p> - -<p>—Tu ne me reverras plus, m’avait-il dit simplement. Pour tout le monde -j’étais mort. Je continuerai de l’être. Et toi, mon ami, oublie que je -ne le suis pas. Dès ce soir je disparais à jamais.</p> - -<p>Il n’y avait aucune emphase dans son adieu. S’il fut désespéré, il le -contint. Je n’avais plus devant moi<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> que le Maurice des premiers temps -de la guerre, celui qui, taciturne, s’était, lui aussi, défié de moi. -Rien ne l’aurait empêché de repartir.</p> - -<p>Je ne lui avais, au dernier moment, posé qu’une question:</p> - -<p>—Et si je revois Marthe?</p> - -<p>Il m’avait répondu:</p> - -<p>—Tu lui diras ce que tu voudras.</p> - -<p>Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas revu Marthe.</p> - -<p> </p> - -<p>Le 21 avril 1924, lundi de Pâques, le courrier du matin m’apporta une -longue enveloppe blanche timbrée de New-York. Elle contenait une brève -lettre dactylographiée, à signature illisible, qui m’invitait à ouvrir -une enveloppe plus petite que l’on m’en<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span>voyait. La petite enveloppe -contenait un billet de la main de Maurice, signé de lui, et daté du 21 -novembre 1923.</p> - -<p>Maurice écrivait:</p> - -<div class="blockquot"><p>«<i>Quand tu recevras ce billet, tu sauras que je suis mort. -Définitivement, si tu me passes cette lugubre plaisanterie. Je ne -regrette rien. Ne regrette rien non plus. Et sois heureux, si tu -peux.</i>»</p></div> - -<p>Le soir, en troisième page, le journal <i>le Temps</i> publiait l’information -suivante:</p> - -<div class="blockquot"><p>«<span class="smcap">Erreur macabre.</span>—<i>M. René F..., de la classe 1908, originaire de -Roanne, avait été, en 1914, blessé aux environs de Rambervilliers, -à Roville-aux-Chênes; à ce moment il fut évacué sur Épinal et Lyon, -où il fut réformé. Depuis cette date il n’était pas retourné dans -cette région.<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span> Ces jours derniers, le hasard de sa profession le -ramenait à Rambervilliers et il se rendait au cimetière militaire.</i></p> - -<p>«<i>En le parcourant, il lut avec étonnement, sur la croix blanche -d’une tombe, son nom, ses prénoms, le numéro de son régiment, sa -classe et son matricule. M. F... a prévenu l’autorité militaire qui -a fait le nécessaire pour corriger cette erreur.</i>»</p></div> - -<p>J’ai laissé sur ma table, à côté de <i>l’Ingénu</i>, je le répète, le livre à -couverture blanche qui s’ouvre tout seul à la page 62 chaque fois que je -veux l’ouvrir. Mais je les sais par cœur aussi maintenant, les beaux -vers qui avaient enchanté Maurice:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<i>Qu’il en sera de lui et d’elle</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Tout ainsi que du chèvrefeuille</i>...»<br /></span> -<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span></div></div> -</div> - -<p class="fint"> -ACHEVÉ D’IMPRIMER<br /> -LE 18 OCTOBRE 1924<br /> -PAR F. PAILLART<br /> -A ABBEVILLE (SOMME)<br /></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> </p> - -<hr class="full" /> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÈVREFEUILLE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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