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-The Project Gutenberg eBook of La cité de l'épouvantable nuit, by Rudyard
-Kipling
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La cité de l'épouvantable nuit
-
-Author: Rudyard Kipling
-
-Translator: Albert Savine
-
-Release Date: March 28, 2021 [eBook #64952]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT ***
-
-
-
-
- BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE
-
- LA CITÉ DE
- L’ÉPOUVANTABLE
- NUIT
-
- PAR
- RUDYARD KIPLING
-
- Traduction de
- ALBERT SAVINE
-
-
- 1922
-
- HUITIÈME ÉDITION
-
- LIBRAIRIE STOCK
- DELAMAIN, BOUTELLEAU ET Cie, ÉDITEURS--PARIS
- 155, Rue Saint-Honoré, Place du Théâtre-Français
- et 7, Rue du Vieux-Colombier.
-
-
-
-
-BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE
-
-_5 fr. 75 le volume._
-
-
- ANSTEY.--Vice-Versa.
- HERMAN BANG.--Tine.
- E. BARRETT-BROWNING.--Aurora Leigh.
- --Poèmes et Poésies.
- BJOERNSTJERNE-BJOERNSON.--Amour et Géographie. Les Nouveaux Mariés.
- Un vol.
- --Au-delà des Forces. Un Gant. Le Nouveau Système. Un vol.
- --Léonarda. Une Faillite. Un vol.
- --Le Roi. Le Journaliste. Un vol.
- --Monogamie et Polygamie. Une broch.
- BULLEN.--Idylles de la Mer. (Préface de Rudyard Kipling).
- CHTCHEDRINE.--Les Messieurs Golovieff.
- G. HAUPTMANN.--Ames solitaires.
- RUDYARD KIPLING.--Au Blanc et Noir.
- --Au Hasard de la Vie.
- --Trois Troupiers.
- --Autres Troupiers.
- --Brugglesmith.
- --Chez les Américains.
- --La Cité de l’Épouvantable Nuit.
- --Lettres de Marque.
- --Parmi les Cheminots de l’Inde. Une Vraie Flotte.
- --Sous les Déodars.
- --Simples Contes des Collines.
- --Nouveaux Contes des Collines.
- IBSEN.--Le Canard Sauvage.
- --La Dame de la Mer. L’Ennemi du Peuple. Un vol.
- --Empereur et Galiléen. Hedda Gabler. Un vol.
- --Les soutiens de la Société.
- --L’Union des Jeunes.
- --Solness le Constructeur.
- LERMONTOFF.--Un Héros de notre temps. Le Démon. Un vol.
- MARLOWE.--Théâtre. 2 vol.
- T. DE QUINCEY.--Les Confessions d’un Mangeur d’Opium.
- --Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’Opium.
- TH. RECHETNIKOV.--Ceux de Podlipnaia.
- A. SCHNITZLER.--Anatole.
- --La Ronde.
- SHELLEY.--OEuvres Poétiques. 3 vol.
- --OEuvres en Prose. Un vol.
- STEVENSON.--Enlevé!
- A. STRINDBERG.--Mademoiselle Julie. Le Simoun.
- --La Danse de Mort.
- SWINBURNE.--Poèmes et Ballades.
- --Nouveaux Poèmes et Ballades.
- --Chants d’avant l’Aube.
- LÉON TOLSTOI.--Anna Karenine. 4 vol.
- --Le Bonheur conjugal. Un vol.
- --Les Confessions. Récits populaires. Un vol.
- --Guerre et Paix. Un vol.
- --La Mort d’Ivan Ilitch, la Sonate à Kreutzer, etc. Un vol.
- VERDAGUER.--L’Atlantide.
- --Le Canigou.
- ED. WHITE.--Terres de Silence.
- OSCAR WILDE.--Le Portrait de Dorian Gray.
- --Le Crime de Lord Arthur Savile.
- --Essais de Littérature et d’Esthétique.
- --Nouveaux Essais de Littérature et d’Esthétique.
- --Derniers Essais de Littérature et d’Esthétique.
- --La Maison de la Courtisane.
- --Intentions.
- --Une Maison de Grenades.
- --Le Portrait de M. W. H.
- --Théâtre. 3 vol.
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-_De cet ouvrage il a été tiré à part, sur papier de Hollande, huit
-exemplaires numérotés et paraphés par l’éditeur._
-
-
-
-
-A LA MÉMOIRE
-
-DE
-
-PÉTRUS DUREL
-
-A. S.
-
-
-
-
-Kipling voyageur
-
-
-Rudyard Kipling, au temps où il prenait ses congés de journaliste, fut
-un grand voyageur devant l’Éternel.
-
-Le présent volume se compose du récit de deux de ses promenades de
-globe-trotter.
-
-Dans la première, il visite Calcutta, la cité de l’épouvantable nuit, et
-en décrit les bouges.
-
-La seconde nous conduit jusqu’à Hong-Kong.
-
-Ces souvenirs anecdotiques et pleins d’humour seront certainement goûtés
-du public français, car ils tranchent sur le ton pudibond et abusivement
-moralisateur des voyageurs anglais.
-
-A. S.
-
-
-
-
-LA CITÉ DE L’ÉPOUVANTABLE NUIT
-
-(_Janvier-février 1888_)
-
-
-
-
-I
-
-UNE CITÉ DE LA VIE RÉELLE
-
-
-Nous sommes, tous tant que nous sommes, des pionniers, des Barbares,
-nous autres qui habitons au delà du Fossé, dans les ténèbres extérieures
-du Mofussil.
-
-Il n’y a ici rien qui ressemble à des commissaires, à des chefs
-d’administration et il n’existe dans l’Inde qu’une Cité.
-
-Bombay est trop vert, trop joli, a des détours trop compliqués et il y a
-si longtemps que Madras est défunt.
-
-Tirons notre chapeau devant Calcutta, la ville aux multiples facettes,
-enfumée, magnifique, lorsque nous passons en voiture sur le pont de
-l’Hughli, à l’aube d’une calme matinée de février.
-
-Nous avons laissé l’Inde derrière nous à la gare d’Howrah, et maintenant
-nous entrons en territoire étranger.
-
-Non, pas tout à fait étranger.
-
-Disons plutôt trop familier.
-
-Tous les hommes d’un certain âge connaissent l’irritation que cause le
-sentiment qu’on est en cage.
-
-Une illustration du _Graphic_--une portée de musique ou les propos
-légers d’un ami qui arrive du pays, peuvent la faire flamboyer--cette
-sensation qui a sa source dans ce que nous savons de notre paradis perdu
-de Londres.
-
-Au pays, eux, les autres, nos égaux, ont sous la main tout ce que la
-ville peut donner, le bruit sourd de la rue, les lumières, la musique,
-les endroits charmants, des millions de leurs semblables, une immensité
-peuplée de jolies Anglaises aux fraîches couleurs, des théâtres, des
-restaurants.
-
-Ils sont dans leur droit.
-
-Ils considèrent qu’il en est ainsi et ils se donnent même des airs de
-n’en pas faire grand cas.
-
-Et nous... nous n’avons rien que les quelques distractions que nous nous
-organisons à grand-peine, les douloureux divertissements de gymkhanas où
-tout le monde, de part et d’autre, se connaît, où les antécédents d’un
-chacun sont aussi notoires que sa façon, à lui ou à elle, de valser.
-
-Nous avons été dépouillés de notre héritage.
-
-Ce sont les gens du pays de là-bas qui en jouissent en totalité, sans se
-douter combien il est beau et riche, et nous, tout ce que nous pouvons
-faire, se réduit à gagner l’Occident pour quelques mois et à nous gaver
-de ce qui, en des circonstances convenables, représenterait sept, huit,
-dix années de liesse.
-
-Voilà ce qu’est notre héritage londonien perdu et la conscience de cette
-perte, volontaire ou forcée, hante en certains temps, en certaines
-saisons, la plupart d’entre nous et nous rend de mauvaise humeur.
-
-Calcutta offre des espérances trompeuses de quelque compensation.
-
-La fumée dense forme un nuage bas, dans la fraîcheur glaciale des
-matins, sur un océan de toits, et à mesure que la cité s’éveille, il
-monte vers cette fumée un ronflement grave, sonore de vie, de mouvement,
-de masse humaine.
-
-Aussi, quiconque voit Calcutta pour la première fois, met joyeusement le
-nez hors du tikka-gharri[1], flaire la fumée et tourne la figure vers la
-cohue.
-
- [1] Fiacre de place.
-
-Il se dit:
-
---Voilà enfin une parcelle de mon héritage qui me rentre. Voilà une
-Cité: il y a de la vie ici et, le fleuve passé, sous la fumée il y aura
-mille choses agréables à posséder.
-
-Cette litanie dit bien des choses et décrit exactement les premières
-émotions d’un sauvage vagabond, échoué à Calcutta.
-
-L’œil a perdu son instinct des proportions. Le foyer est raccourci par
-l’effet d’une résidence trop prolongée dans les stations du haut
-pays--vingt minutes de trot pour aller de l’hôpital au terrain de
-manœuvres,--et l’esprit a subi le même rétrécissement que le champ
-visuel.
-
-Tous deux disent ensemble en prenant mesure du mouvement naval, au
-dessus et au dessous du pont de l’Hughli:
-
---Tiens! mais c’est Londres! Voici les Docks. Voici qui est impérial!
-Voici un coup d’œil qui méritait bien le voyage de l’Inde.
-
-Alors une idée nettement canaille s’empare de l’esprit:
-
---Quel endroit divin! Quel endroit céleste pour razzier!
-
-Et elle cède la place à un démon bien pire encore, celui du
-conservatisme.
-
-On en vient à se figurer que c’est non seulement une faute, mais un
-crime d’accorder aux indigènes le moindre accès à l’administration d’une
-Cité pareille, qui doit son embellissement, ses docks, ses quais, ses
-façades, son hygiène à des Anglais, qui n’existe que parce que
-l’Angleterre existe et dont l’existence dépend de l’Angleterre.
-
-Toute l’Inde connaît la Municipalité de Calcutta.
-
-Mais est-il un homme qui ait étudié à fond la Grande Puanteur de
-Calcutta?
-
-Elle est unique.
-
-Bénarès est plus infect au point de vue de l’odeur concentrée,
-renfermée.
-
-Il y a à Peshawar des puanteurs plus fortes que la grande Puanteur de
-Calcutta, mais au point de vue de la diffusion, de la faculté à faire
-pénétrer partout l’écœurement, la puanteur de Calcutta laisse bien loin
-et Bénarès et Peshawar.
-
-Bombay masque ses infections sous un vernis d’assa fœtida et de tabac:
-Calcutta est au-dessus de toute ostentation.
-
-Il est impossible d’assigner une source quelconque au fléau de Calcutta:
-c’est ténu, c’est écœurant, cela ne peut se décrire, mais les Américains
-qui habitent le Grand Hôtel d’Orient disent que cela rappelle l’odeur du
-Quartier Chinois à San Francisco.
-
-Ce n’est certainement pas une odeur indienne.
-
-On dirait de l’essence de pourriture qui aurait subi une seconde
-pourriture,--l’odeur gluante de la colle de pâte tournée au bleu.
-
-Et nul moyen de la fuir!
-
-Elle souffle à travers le _Maidân_; elle pénètre par rafales dans les
-corridors du grand Hôtel d’Orient.
-
-Ce qu’on se plaît à appeler «les Palais de Chowringhi», la promène.
-
-Elle tournoie autour du Club du Bengale.
-
-Les ruelles la déversent avec une intensité qui vous donne la nausée et
-la brise matinale en est chargée.
-
-On la trouve, cette odeur, en dépit de la fumée des machines, à la Gare
-de Howrah.
-
-Elle semble empirer dans les petites ruelles de derrière Lal-Bazar, où
-se trouvent les boutiques à saouler, mais elle est presque aussi
-accentuée en face du palais du Gouvernement et dans les administrations
-publiques.
-
-Cette puanteur est intermittente.
-
-On peut avaler sans inconvénient six gorgées d’un air relativement pur.
-Puis à la septième vague l’estomac, qui n’a pas subi d’entraînement, se
-soulève.
-
-Quand on habite Calcutta assez longtemps, on finit par s’y habituer.
-
-Les résidents réguliers avouent bien l’existence du fléau, mais voici
-leur réponse.
-
---Attendez que le vent ait desséché les marais salés où aboutit le
-système d’égouts, et alors vous m’en parlerez.
-
-Voilà comment ils se défendent! Rien d’étonnant à ce qu’ils regardent
-Calcutta comme un séjour qui convient parfaitement à un vice-Roi
-permanent.
-
-Des Anglais, qui sont capables d’atténuer une honte par une autre, sont
-gens à demander n’importe quoi et à compter qu’ils l’obtiendront.
-
-Si une station des montagnes contenant trois mille hommes de troupes et
-une vingtaine de fonctionnaires civils possédait une propriété analogue
-à celle que possède Calcutta, le sous-commissaire ou le magistrat du
-cantonnement chasserait du bureau administratif tous les indigènes, ou
-les jetterait décemment d’un coup de pelle à l’arrière-plan, jusqu’à ce
-que l’inconvénient eût été supprimé.
-
-Alors on leur permettrait de se remettre en avant, de parler tant qu’ils
-voudraient «d’oppression, d’arbitraire».
-
-Cette puanteur, pour un nez dépourvu de préjugés, ôte à Calcutta tout
-droit d’être une Cité des Rois.
-
-Et en dépit de cette puanteur, on admet, on encourage même, les
-indigènes à se mêler des affaires locales!
-
-Le sol moite, saturé par le drainage, est empoisonné par le foisonnement
-de la vie depuis cent ans, et la liste de la municipalité est encombrée
-de noms indigènes,--gens nés, élevés, grandis aux dépens de cet amas de
-débris accumulés! Ils figurent comme propriétaires, ces charmants Aryas,
-dans le conseil municipal, dans le conseil législatif du Bengale.
-
-Lancez une proposition de les taxer comme tels et tout naturellement ils
-se mettent à hurler.
-
-On hurle aussi dans le haut pays, mais les locaux pour des meetings
-monstres sont rares, et avec un secrétaire et un Président énergiques
-dont la faveur est chose précieuse, et dont la colère n’est point chose
-désirable, on maintient les gens dans la propreté, bon gré mal gré, pour
-qu’ils ne puissent pas empoisonner leurs voisins.
-
---Alors, demande un sauvage, pourquoi leur accorder un vote quelconque?
-
-Ils sont capables de s’accommoder de cette saleté. Ils sont incapables
-d’aucun sentiment qui vaille un fétu.
-
-Qu’on les laisse vivre tranquilles, et sous notre protection, faire leur
-bas de laine!
-
-D’autre part, nous les taxerons jusqu’à ce que l’état de leur bourse
-leur donne la mesure de leur négligence passée.
-
-Puis, quand l’odeur aura un peu diminué, nous les laisserons reparaître
-et bavarder, et attribuer le progrès à leurs lumières.
-
-Les classes supérieures ont leurs broughams et leurs barouches; les
-basses sont capables de jeter d’un coup d’épaule un Anglais dans le
-chenil et de lui parler comme s’il était un cuisinier.
-
-Ils peuvent s’exprimer sur une dame anglaise en la qualifiant d’_aurat_.
-
-On leur permet une liberté--pour ne pas employer un terme trop gros--une
-liberté de langage qui ne tarderait pas à amener des bagarres sérieuses,
-si un Anglais en usait de même avec un autre Anglais.
-
-Ils sont entourés de barrières protectrices. On les rend inviolables.
-
-Assurément, ils devraient se contenter de toutes ces choses, sans se
-mêler d’affaires auxquelles ils ne peuvent rien comprendre, étant donné
-leur origine.
-
-On se demandera si cette diatribe pleine de feu est le produit d’un
-esprit indépendant, le résultat premier de la nausée que donne cette
-féroce puanteur ou le résultat fécond de la migraine contractée à force
-de fumer tout le jour pour combattre l’odeur.
-
-En tout cas, Calcutta est un endroit redoutable pour quiconque n’y a pas
-été élevé.
-
-Un bon conseil à d’autres barbares.
-
-N’amenez pas à Calcutta un domestique originaire du haut pays.
-
-Il aura certainement des désagréments parce qu’il ne pourra comprendre
-les usages de la Cité.
-
-Un Punjabi, qui arrive pour la première fois ici, se croit tenu en
-conscience d’aller à l’Ajaibghar, le Museum.
-
-Plus d’un y est allé, et en est revenu de très mauvaise humeur, et
-l’esprit troublé.
-
---Je suis allé au Museum, dit-il, et personne ne m’a dit d’injures. Je
-suis allé acheter mes provisions au marché, et je me suis assis. Alors
-est venu un homme en uniforme qui m’a dit: «Ote-toi de là que je m’y
-mette». J’ai répondu: «J’y étais le premier». Il a dit: «Je suis un
-_chaprassi_. Va-t’en», et il m’a frappé. Or, comme cet endroit pour
-s’asseoir était public, je l’ai battu jusqu’à le faire pleurer. Il a
-couru chercher la police, et je me suis sauvé aussi, car ici tous les
-gens de la police sont des Sahibs. Puis-je avoir congé, à partir de deux
-heures, pour me mettre à la recherche de cet homme et le battre encore?
-
-Voyez-vous la situation?
-
-Une Cité inconnue, pleine d’une senteur qui vous fait rechercher le
-repos et la retraite, et un domestique qui ronge son frein, qui n’est
-pas encore depuis six heures dans le four, et qui s’est engagé dans une
-querelle à mort avec un Chaprassi inconnu et réclame à grands cris la
-permission d’aller poursuivre la dispute.
-
-Hélas! Où est l’illusion de l’héritage qu’on allait reprendre?
-
-Dormons, dormons, et prions pour que Calcutta se porte mieux demain.
-
-Pour le moment, ce sommeil-là ressemble étonnamment au sommeil en
-compagnie d’un cadavre.
-
-
-
-
-II
-
-LES RÉFLEXIONS D’UN SAUVAGE
-
-
-La nuit porte conseil.
-
-Après tout, Calcutta exhale-t-il une odeur aussi empestée?
-
-Il a beaucoup plu pendant la nuit. La Cité est lavée de frais et la
-clarté du soleil la montre sous son jour le plus avantageux.
-
-Où donc, où donc un homme irait-il dans ce désert de vie?
-
-Le Grand Hôtel d’Orient bourdonne de vie dans toutes ses cent chambres.
-
-Des portes battent gaîment et toutes les nations de la terre montent et
-descendent les escaliers en courant.
-
-Cela suffit pour vous remonter, parce que les passants vous heurtent et
-vous prient de vous écarter.
-
-Figurez-vous, en dehors de la salle de réception de la Reine, un endroit
-où il y ait un tel entassement d’Anglais?
-
-Figurez-vous soixante-dix personnes à la table d’hôte, et ce bruit
-assourdissant de couteaux et de fourchettes?
-
-Figurez-vous que vous trouvez un véritable bar où l’on puisse faire
-servir à boire, et, joie suprême, figurez-vous qu’en mettant les pieds
-hors de l’hôtel, vous tombez dans les bras d’un Bobby[2] tout vivant,
-habillé de blanc, casqué, boutonné, armé de sa massue?
-
- [2] Agent de police.
-
-Qu’arriverait-il si l’on adressait la parole à ce Bobby? Se
-fâcherait-il?
-
-Il ne se fâche point! Il est affable.
-
-Il est chargé d’inspecter le pavé devant le Grand Hôtel d’Orient et
-d’empêcher les encombrements inextricables de voitures.
-
-Quand il a affaire à un blanc qui paraît respectable, il se conduit en
-homme, en frère.
-
-Il n’y a en lui aucune trace d’arrogance.
-
-Toutefois, en l’examinant de plus près, on reconnaît que ce n’est point
-un Bobby authentique.
-
-C’est un je ne sais quoi de la Police municipale, et son uniforme n’est
-pas correct, si toutefois là-bas, au pays, on n’a rien changé à la tenue
-des hommes.
-
-Mais peu importe!
-
-Plus tard nous nous informerons au sujet du Bobby de Calcutta, parce que
-c’est un blanc, et qu’il doit se mesurer avec certains des types les
-plus redoutables que leur malice ait jamais portés à peindre en
-vermillon la cité de Job Charnock.
-
-Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas traverser Old Court House Street
-sans regarder attentivement si vous ne courez aucun risque d’être écrasé
-par un véhicule.
-
-Voilà qui est beau.
-
-Il y a un grondement continu de trafic, interrompu de deux en deux
-minutes par le roulement sourd des tramways.
-
-La façon de conduire est excentrique, je ne dis pas mauvaise, mais enfin
-il y a le trafic, il y en a plus que n’en ont vu pendant un certain
-nombre d’années des regards sans préjugés.
-
-Cela signifie que les affaires marchent, qu’on gagne de l’argent. Cela
-évoque la vie qui s’entasse, qui se hâte. Cela vous entre dans le sang
-et le fait circuler.
-
-Voici de vastes magasins aux devantures formées par des glaces, et qui
-tous vous présentent les noms de maisons bien connues avec lesquelles
-nous autres, sauvages, ne correspondons que par l’intermédiaire des
-Colis postaux.
-
-Les voici tous ici, de grandeur naturelle, prêts à fournir tout ce dont
-vous avez besoin, et vous n’avez rien à faire qu’à signer.
-
-C’est bien tentant que de pouvoir se faire donner une chose séance
-tenante sans être obligé d’écrire pour une semaine déterminée, puis
-d’attendre pendant un mois, et alors de voir arriver une chose tout
-autre.
-
-Rien d’étonnant à ce que les jolies dames, qui habitent à une distance
-raisonnable, viennent elles-mêmes faire leurs emplettes.
-
---Voyez-vous? Si vous tenez à être considéré, il ne faut pas fumer dans
-la rue. Personne ne le fait.
-
-Cet avis vous est donné avec bienveillance par un ami en habit noir.
-
-Il n’y a pas de réception, non plus que de Lieutenant-Général en vue,
-mais il porte l’habit noir, parce qu’il fait grand jour et qu’il peut
-être vu.
-
-C’est pour le même motif qu’il s’abstient de fumer.
-
-Il admet que la Providence a fait le grand air pour qu’on puisse y
-fumer, mais il dit que «ce n’est pas à faire».
-
-Cet homme a un brougham, une jolie petite boîte à bonbons, dont le
-roulement a un bizarre mouvement de tangage.
-
-Il monte dans le brougham, et se coiffe d’un chapeau haut de forme, un
-huit-reflets bien luisant.
-
-Il y avait une fois, dans le haut pays, un individu qui possédait un
-haut de forme.
-
-Il le loua à des sociétés d’acteurs amateurs, jusqu’à ce que le bord en
-eût disparu, au bout de quelques saisons.
-
-Alors il le jeta dans un arbre et des abeilles sauvages vinrent y
-essaimer.
-
-Il arrivait de temps à autre que l’on venait contempler le chapeau, dans
-ses jours de prospérité, dans le but de se donner le mal des pays.
-
-Toute la station s’y intéressait, et il mourut avec deux _seers_[3] de
-miel de fleur de _babul_ dans son intérieur.
-
- [3] Cinq livres.
-
-Mais les chapeaux hauts de forme ne sont point faits pour être portés
-dans l’Inde. Ils sont aussi sacrés que les lettres du pays et les vieux
-boutons de roses.
-
-L’ami ne peut pas comprendre cela.
-
-Il reconnaît que s’il descendait de son brougham et se promenait en
-plein soleil pendant dix minutes, il attraperait un fort mal de tête,
-et, au bout d’une demi-heure, probablement une insolation mortelle.
-
-Il convient de tout cela; mais il persiste à porter son chapeau et ne
-peut concevoir pourquoi cette vue plonge un barbare dans un accès de
-rire inextinguible.
-
-Tous ceux qui possèdent un brougham et bon nombre de ceux qui n’usent
-que des tikka-gharris, portent le chapeau haut de forme et l’habit noir.
-
-L’effet est curieux et frappe de surprise celui qui le voit pour la
-première fois.
-
-Et maintenant:
-
---Allons voir les belles demeures où habitent les opulents Nobles.
-
-Au nord s’étend la grande jungle humaine qu’est la ville indigène, et
-qui va du bazar Burra jusqu’à Chitpore.
-
-Dans la direction du sud se trouvent le _Maidân_ et Chowringhi.
-
-Si vous vous placez au centre du Maidân, vous comprendrez pourquoi
-Calcutta est appelée la Ville des Palais.
-
-Ainsi avait parlé l’Américain du Grand Hôtel d’Orient, homme qui avait
-vu du pays.
-
-Il y a une tour peu élevée, improprement qualifiée de monument
-commémoratif, qui se dresse sur un désert de gazon mou, d’un vert cru.
-
-Il vaut autant se rendre à ce point-là qu’à un autre.
-
-Les dimensions du _Maidân_ sont propres à décourager tous ceux qui sont
-accoutumés aux «jardins» du haut pays, tout comme on dit que la lande de
-Newmarket impressionne un cheval habitué à un champ de courses mieux
-clos.
-
-L’immense plaine est parsemée de statues de bronze représentant des
-gentlemen montés sur des chevaux capricieux et hissés sur des piédestaux
-aux lignes d’une sévérité excessive.
-
-L’immensité donne à ces statues des proportions de nains; elle donne
-d’ailleurs des proportions minuscules à toutes choses, excepté aux
-façades lointaines de la route de Chowringhi.
-
-C’est énorme, c’est impressionnant.
-
-C’est un fait auquel il est impossible de se soustraire.
-
-On bâtissait des maisons à l’époque où la roupie valait deux shillings
-et un penny.
-
-Ces maisons ont trois étages. Elles sont ornées d’escaliers de service
-pareils à des maisons dans la montagne.
-
-Elles sont très rapprochées et ont leurs jardins clos de murs en
-maçonnerie, percés d’une seule porte cochère.
-
-Elles sont bien anglaises avec leur air chez soi. Elles sont orientales
-par leurs vastes proportions, mais ces escaliers de service ne donnent
-pas l’idée de la santé.
-
-Nous allons former une commission hygiénique d’amateurs et nous rendrons
-une visite à Chowringhi.
-
-Ce n’est pas une chose fort agréable que d’être présenté pour la
-première fois à un _durwân_, ou portier de Calcutta.
-
-Lorsqu’il est en train de chiquer du _pân_, il ne se donne pas la peine
-d’enlever sa chique.
-
-S’il est assis sur sa couchette et occupé à mâcher de la canne à sucre,
-il ne croit pas devoir se lever.
-
-Ce sont là des choses qu’il faut lui enseigner, et il n’arrive pas à
-comprendre pourquoi on le blâme.
-
-Évidemment il est le survivant d’un système qui a fait son temps.
-
-La Providence n’a jamais voulu faire de l’indigène un concierge plus
-insolent qu’aucun de ceux de la variété française.
-
-A Calcutta, on installe un homme dans une logette près de la porte de sa
-demeure afin de détourner les rôdeurs et de protéger sa maison contre le
-vol.
-
-Il en résulte que le _durwân_ traite comme rôdeurs tous ceux qu’il ne
-connaît pas, qu’il a une connaissance approfondie et véritable de tout
-ce qui concerne le dehors et le dedans de la maison et qu’il a une
-influence assez considérable sur le choix des domestiques.
-
-On dit qu’un membre de cette estimable classe est maintenant en procès
-avec une banque au sujet de trois lakhs de roupies.
-
-Dans le haut pays, le domestique d’un lieutenant-gouverneur est obligé
-de travailler trente ans avant de pouvoir se retirer avec soixante mille
-roupies d’économies.
-
-Le _Durwân_ de Calcutta est une grande institution.
-
-Ce qui constitue le principal, le plus visible de ses défauts, c’est
-qu’il s’obstine à vouloir parler anglais.
-
-Comment il défend les maisons, Calcutta seul le sait. Il suffit de lui
-parler avec rudesse pour lui faire perdre la tête, et généralement aux
-heures des visites, il dort.
-
-Si l’on fait un circuit quelque peu régulier de visites, trois fois sur
-sept, il pue la boisson.
-
-Voilà pour le _Durwân_. Maintenant parlons de la maison qu’il garde.
-
-C’est une sensation fort agréable que d’être introduit dans un salon
-empesté d’un relent d’écurie.
-
---Est-ce que c’est toujours comme cela?
-
---Non, non, à moins que vous ne teniez la chambre fermée pendant quelque
-temps, mais si vous ouvrez les volets, alors ce sont d’autres odeurs.
-Comme vous le voyez, les écuries et les logements des domestiques sont
-tout près.
-
-On paie cinq cents roupies par mois pour une demi-douzaine de pièces
-remplies de ces odeurs-là.
-
-On ne se plaint pas.
-
-Quand on croit que l’honneur de la Cité est en jeu, on dit d’un air de
-défi:
-
---Oui, mais vous devez vous rappeler que nous sommes une capitale. Nous
-sommes très serrés ici. La place nous manque. Nous ne sommes pas comme
-dans vos petites fractions.
-
-Chowringhi est une localité imposante, pleine de maisons somptueuses,
-mais ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de la visiter à la hâte.
-
-Arrêtez-vous un instant à considérer à quoi correspondent ces logements
-rétrécis, ce sol noir et détrempé, les réseaux compliqués des escaliers
-de services, les écuries bondées, le bouillonnement de vie humaine tout
-autour des loges des _Durwâns_, et le curieux arrangement des canaux de
-décharge à découvert et vous qualifierez le tout de sépulcre blanchi.
-
-Des gens, qui habitent des logis vastes, souffrent d’angine chronique et
-vous diront d’un air réjoui:
-
---Nous avons maintenant la fièvre typhoïde à Calcutta.
-
-La peste la quitte-t-elle jamais?
-
-Tout paraît disposé pour l’entretenir confortablement. Elle peut
-s’installer à son aise sur les toits, grimper le long du chéneau jusque
-sur la terrasse, monter de l’évier à la vérandah et de là jusqu’à
-l’étage le plus élevé.
-
-Mais Calcutta dit que tout est pour le mieux, et invoque des chiffres
-pour le prouver.
-
-En même temps, elle convient qu’une coupure dans la chair saine ne s’y
-guérit pas facilement.
-
-On peut se dispenser de chercher d’autres preuves.
-
-Voici qu’arrive à travers Park Street, et en route pour le Maidân, un
-flot de broughams, de bogheys proprets, de gigs les plus légers
-possible, de _brownberries_, de victorias étincelantes, et une pincée de
-vrais hansom-cabs.
-
-Dans les broughams se trouvent des hommes en chapeau haut de forme. Dans
-les autres véhicules, des jeunes gens, tous presque pareils, tous en
-tenue absolument irréprochable.
-
-Un nouveau flot, venu de Chowringhi, se joint au détachement de
-Park-Street et tous deux roulent ensemble à travers le _Maidân_, vers le
-quartier des affaires.
-
-C’est ainsi qu’à Calcutta on se rend à son bureau, les fonctionnaires
-civils dans les bâtiments du Gouvernement, les jeunes gens à leurs
-maisons de commerce, à leurs magasins, à leurs quais.
-
-C’est là qu’on voit que Calcutta a la meilleure voie d’évitement qu’il y
-ait dans l’Empire.
-
-Chevaux et voitures sont également propres à exciter l’envie par leur
-perfection, et remarquez ce détail: c’est la pierre de touche de la
-civilisation, les lanternes sont dans leurs montures.
-
-Ici le cheval du pays est un animal rare. Sa place est prise par le
-gallois, et le gallois, quoique canaille au fond de l’âme, peut être
-dressé de façon à avoir l’air d’un gentleman.
-
-Il paraît inconvenant de remarquer trop élogieusement le brillant des
-harnais, le vernis irréprochable des panneaux et les livrées des saïs.
-
-Tout cela fait bonne figure sur les routes de belle apparence extérieure
-dans l’ombre des Palais.
-
-Combien de catégories de la société complexe de cette contrée
-trouve-t-on dans les voitures?
-
-En _premier lieu_, le fonctionnaire civil du Bengale qui se rend aux
-Bureaux des Scribes, travaille dans un bureau absolument irréprochable,
-et parle d’un ton détaché, «d’envoyer les choses aux Indes», ce qui
-signifie simplement qu’il en réfère sur les affaires au Gouvernement
-Suprême.
-
-C’est un grand personnage, et il a la bouche pleine de propos de sa
-boutique: «avancement, nomination».
-
-Généralement, quand on parle de lui, c’est en disant: «Un homme qui
-s’élève.» On dirait que Calcutta est plein d’hommes qui s’élèvent.
-
-_En second lieu_, c’est l’homme du Gouvernement de l’Inde qui, figure
-bien connue à Simla, loue un rez-de-chaussée quand il n’est pas dans les
-Collines, et se montre raisonnable sur le sujet des inconvénients de
-Calcutta.
-
-_En troisième lieu_, c’est l’homme des maisons de commerce, le
-personnage franchement non-officiel qui se bat sous le drapeau d’une des
-grandes maisons de la ville, ou bien pour son propre compte dans un
-bureau bien tenu, ou parcourt à toute la vitesse de son brougham
-Clive-Street pour jouer «sa partie d’associé» ou quelque chose de ce
-genre.
-
-Il ne redoute point «le Bengale» et «l’Inde» ne lui inspire pas grand
-respect.
-
-Il peste impartialement après l’un ou l’autre quand leurs actes
-troublent ses opérations.
-
-Son jargon de boutique est tout à fait inintelligible.
-
-Il ressemble au marchand de la Cité qu’on aurait dépouillé de son air
-glacial.
-
-Il vit largement et reçoit d’une façon hospitalière.
-
-Au temps jadis, il tenait plus de place qu’aujourd’hui, mais il n’en est
-pas moins assez volumineux.
-
-Il se montre raisonnable jusqu’au point de faire écho lorsqu’on injurie
-la Municipalité, mais il devient femme, par son insistance à parler des
-supériorités de Calcutta.
-
-Bien au-dessus de tous ces gens qui courent à leur besogne, sont les
-diverses brigades, escadrons, détachements des autres classes. Mais ce
-sont des coteries et non des sections, et cela tourne autour du
-Belvédère, du Palais du Gouvernement, du Fort William.
-
-Simla les réclame dans la saison chaude.
-
-Qu’ils y aillent!
-
-Ils portent le haut de forme et l’habit noir.
-
-Il est temps de nous enfuir loin de la route de Chowringhi et d’aller
-trouver les habitants de la longue ligne de rives, qui n’ont point de
-préjugé contre le tabac, et qui portent presque tous les mêmes chapeaux.
-
-
-
-
-III
-
-L’ASSEMBLÉE DES DIEUX
-
- Il posa des conclusions au nombre de neuf mille sept cent
- soixante-quatre... Il alla ensuite à la Sorbonne, où il soutint
- argument contre les Théologiens l’espace de six semaines, depuis
- quatre heures du matin jusqu’à six du soir, excepté un
- intervalle de deux heures pour le rafraîchissement d’iceux, et
- prendre leurs repas, auxquels étaient présents la plupart des
- Seigneurs de la Cour, les Maîtres des requêtes, Présidents,
- conseillers, ceux des Comptes, Secrétaires, Avocats et autres;
- et aussi les eschevins de la dicte ville.
-
- PANTAGRUEL.
-
-
---Le Conseil législatif du Bengale est actuellement en séance. Vous le
-trouverez dans l’aile octogone des Bâtiments des secrétaires, tout droit
-en traversant le Maidân. Cela vaut la peine d’être vu.
-
---Quel est l’objet de leur séance?
-
---Affaire municipale. Des débats à n’en plus finir.
-
-Voilà qui m’apprendra à fréquenter la basse société. Les flâneurs de la
-longue rive doivent demeurer dans le vague.
-
-Sans doute ce Conseil fera pendre quelqu’un à cause de l’état où se
-trouve la Ville et Sir Stewart Bayley sera le bourreau.
-
-On ne se trouve pas tous les jours en présence d’un Conseil.
-
-Les Bâtiments des Secrétaires sont vastes.
-
-Vous pouvez déranger les travailleurs affairés d’une demi-douzaine de
-services avant de tomber sur l’escalier semé de taches noires qui mène à
-une chambre d’un étage supérieur d’où l’on a vue sur une rue populeuse.
-
-Des plantons sauvages encombrent la route.
-
-Les Conseillers sahibs sont en séance mais tout le monde peut entrer.
-
---A la droite de la chaise du Lât Sahib et marchez sans faire de bruit!
-
-Larbin mal éduqué! S’attendrait-il à ce que le spectateur, frappé d’un
-saint respect, bondisse en avant en poussant le cri de guerre, ou qu’il
-fasse la roue tout autour de cette somptueuse chambre octogone au toit
-en dôme bleu?
-
-Les piliers sont surmontés de chapiteaux dorés et un stencillage à
-fleurs de lotus de style égyptien égaie les murs.
-
-Un tapis d’une épaisseur moelleuse couvre le parquet: ce doit être
-délicieux quand il fait chaud.
-
-Sur un trône de bois noir, confortablement capitonné de cuir vert, se
-tient Sir Stewart Bayley, gouverneur du Bengale.
-
-Tous les autres sont des personnages considérables, sans quoi ils ne
-seraient pas ici.
-
-Ne pas les connaître, c’est prouver qu’on est soi-même un inconnu.
-
-Ils sont là une douzaine, en deux groupes de six à deux rangées
-légèrement courbes de bureaux d’un beau poli.
-
-Ainsi Sir Stewart Bayley occupe la fourchette d’un fer à cheval mal
-fait, qui serait fendu à l’endroit de la pince.
-
-Devant lui, à une table couverte de livres et de brochures, besogne un
-secrétaire.
-
-Il y a un banc pour les reporters.
-
-C’est tout.
-
-L’endroit est plongé dans un demi-jour adouci, et son atmosphère suffit
-à vous remplir de respect.
-
-Cela, c’est le cœur du Bengale, et il est remarquablement bien meublé.
-
-Si la besogne est en rapport avec l’ameublement qui est de première
-classe, avec les encriers, avec le tapis, avec le plafond
-resplendissant, ce sera quelque chose qui méritera d’être vu.
-
-Mais où est le criminel qui doit être pendu pour expier cette puanteur,
-qui monte et descend à travers les escaliers des Bâtiments des
-secrétaires, pour expier les tas de décombres sur la route de Chitpore,
-pour expier l’odeur écœurante qui règne à Chowringhi, pour expier les
-sales petites mares qu’on voit derrière le Belvédère, pour expier la rue
-pleine de varioleux, la station de fiacres qui fume et empeste en dehors
-du Grand Hôtel d’Orient, l’état du pavé de pierre et de boue, celui des
-ravins de Shampooker, cent autres choses?
-
---Ceci, j’en conviens, c’est un plan artificiel pour remplacer l’unité
-naturelle, l’individu.
-
-L’orateur est un indigène, de construction légère et maigre, coiffé d’un
-chapeau-turban plat, et vêtu d’un habit noir en alpaga.
-
-Des pieds à la tête, il a une tournure de scribe. Avec son sourire
-invariable et ses gestes réglés, il rappelle des souvenirs de tribunaux
-du haut pays.
-
-Il n’hésite jamais, n’est jamais embarrassé pour trouver ses mots, et
-jamais il ne se répète dans une même phrase.
-
-Il parle, parle, parle, d’une voix égale, qui s’élève de temps en temps
-d’un demi-octave, quand il s’agit d’un argument à faire entrer.
-
-Certaines de ses périodes ont l’air de vieilles connaissances.
-
-En voici, par exemple, une qui pourrait provenir du _Mirror_:
-
---Voilà pour le principe. Examinons maintenant jusqu’à quel point il est
-confirmé par les précédents.
-
-Ceci est de fâcheux augure: lorsqu’un indigène loquace se lance dans les
-«principes» et dans les «précédents», il y a des chances pour qu’il
-marche un bon bout de temps.
-
-Et puis, où est-il, le criminel, et que signifient tous ces propos sur
-des abstractions?
-
-Ce sont des pelles qu’il faut, et non des sentiments, dans cette partie
-du monde.
-
-Un murmure d’encouragement apporte quelque lumière.
-
---On y bûche ferme sur le Bill municipal de Calcutta: pluralité des
-votes, vous savez; voici les journaux.
-
-Et c’est cela en effet. Une masse de motions, d’amendements sur des
-matières relatives à des votes par quartier.
-
-A. peut-il être admis à avoir deux voix dans un quartier, et une dans un
-autre?
-
-Doit-on omettre la section 10, et doit-on donner à chaque homme un vote,
-pas davantage?
-
-Combien de votes comporte une propriété foncière valant trois cents
-roupies?
-
-Vaut-il mieux embrasser un poteau, ou bien le jeter au feu?
-
-Pas un mot au sujet de l’acide phénique ou des bandes de balayeurs!
-
-Le petit homme en habit noir se délecte dans son sujet.
-
-Il est très fort sur les principes et les précédents, sur la nécessité
-«de populariser notre système».
-
-Il sent que dans certaines circonstances, «le statut des candidats
-déclinera».
-
-Il se vautre dans les «majorités de compensation automatique» et dans
-«l’influence salutaire des classes moyennes instruites».
-
-En guise de réponse pratique, il entre furtivement dans la Salle du
-Conseil une légère bouffée de l’infection.
-
-On dirait quelqu’un qui rit tout bas, d’un rire amer. Mais personne n’y
-prend garde.
-
-Les Anglais ont l’air démesurément ennuyé. Les membres indigènes leur
-font face, les yeux d’une fixité stupide.
-
-La figure de Sir Stewart Bayley est aussi fermée que celle du Sphinx.
-
-Il reçoit son traitement pour discuter ces choses-là, un traitement
-faible pour une aussi lourde besogne.
-
-Mais l’Orateur, maintenant à la dérive, n’est pas absolument à blâmer.
-
-C’est un Bengali, et qui a trouvé devant lui un sujet tel que les aime
-son âme, une question de réforme académique qui ne mène nulle part.
-
-Voici une salle tranquille, pleine de plumes et de papiers.
-
-Voici des hommes qui sont obligés de l’écouter. Il paraît qu’il n’y a
-pas de limite à la durée des discours.
-
-Étonnez-vous donc qu’il parle!
-
-Il dit: «j’admets» une fois toutes les quatre-vingt-dix secondes. Il
-varie la forme en disant: «Je reconnais» que l’élément populaire du
-corps électoral devrait avoir la supériorité.
-
-C’est tout à fait vrai.
-
-Pour le prouver, il cite un certain John Stuart Mill.
-
-Alors l’auditeur se sent envahir par la sensation engourdissante d’un
-cauchemar. Il a déjà entendu tout cela quelque part, mais où? Et jusqu’à
-l’allusion à J. S. Mill, et aux «Vrais intérêts des contribuables»? Il
-devine ce qui va suivre.
-
-Oui, voici la formule journalistique du Vieux Sabha, l’anjuman:
-«L’Éducation occidentale est une plante exotique d’introduction
-récente.»
-
-Comment diable cet homme a-t-il pu amener l’éducation occidentale dans
-ce débat?
-
-Qui le sait?
-
-Sir Stewart Bayley le sait peut-être. On dirait qu’il écoute.
-
-Les autres regardent leurs montres.
-
-Le charme de cette voix monotone plonge l’auditeur dans un coma de plus
-en plus profond.
-
-Il est hanté par les fantômes de tout le cant de tous les tréteaux
-politiques de la Grande-Bretagne.
-
-Il entend les vieilles, vieilles phrases de sacristie, et une fois
-encore il perçoit l’Odeur.
-
-Cela, ce n’est pas un rêve.
-
-L’éducation occidentale est une plante exotique.
-
-C’est l’arbre upas, et tout cela par notre faute.
-
-Nous l’avons apportée d’Angleterre, tout comme nous avons apporté les
-encriers et les modèles des chaises.
-
-Nous l’avons plantée, et elle a poussé, monstrueuse comme un figuier
-banian.
-
-Maintenant nous voilà étouffés sous l’abondance de ces racines qui
-s’étalent si dru dans le sol gras du Bengale.
-
-L’orateur continue.
-
-Nous avons construit morceau par morceau ce dôme tant visible
-qu’invisible, qui forme une couronne à l’édifice des secrétaires, tout
-comme nous avons bâti et peuplé l’édifice. Maintenant nous sommes allés
-trop loin pour battre en retraite, «étant liés, enchaînés par la chaîne
-de nos propres fautes».
-
-Le discours continue.
-
-C’est nous qui avons fait cette phrase fleurie. C’est à nous, ce torrent
-de verbiage.
-
-Nous lui avons enseigné ce qui était constitutionnel et ce qui était
-inconstitutionnel, au temps où Calcutta puait.
-
-Calcutta pue toujours, mais Nous, nous sommes tenus d’entendre tout ce
-qu’il aura à dire au sujet de la pluralité des votes, du vent à battre
-au fléau, de la manière de faire des cordes avec du sable.
-
-C’est notre faute.
-
-Le discours prend fin.
-
-Alors se lève un Anglais grisonnant en habit noir.
-
-Il a l’air d’un homme fort et qui a du monde.
-
-Assurément, il va dire:
-
---Oui, Lât Sahib, il se peut que tout ce que vous avez dit soit vrai,
-mais il règne une odeur abominable, et il faut que tout soit nettoyé en
-huit jours, sans quoi le sous-commissaire ne fera aucune attention à
-vous au _Durbar_.
-
-Il ne dit rien de pareil. Ce Conseil est un parlement où l’on se
-qualifie mutuellement d’«Honorable Tel ou Tel».
-
-L’Anglais en habit noir prie tout le monde de se souvenir «que nous
-discutons des principes et qu’aucune considération des détails ne
-devrait influencer une décision sur les principes.»
-
-Est-il donc comme les autres?
-
-Comment une chose pareille est-elle possible?
-
-Peut-être cet aménagement si complet de bureau à l’anglaise est-il cause
-de cette réformation?
-
-La salle du Conseil pourrait être une salle de Conseil à Londres.
-
-Peut-être quand ceux qui y siègent ont passé un nombre d’années parmi
-les papiers et les plumes, en sont-ils arrivés à croire qu’il en est
-ainsi et, dans cette conviction, donnent-ils des résumés de l’histoire
-du _Self-Government_ local.
-
-L’habit noir, soulignant les arguments avec son étui à lunettes, raconte
-à ses amis comme quoi la paroisse fut la première unité du
-self-government.
-
-Il explique ensuite comment on élut des électeurs, et prenant un accent
-de ferveur profonde, il annonce que «les commissaires des Égouts sont
-élus de la même façon».
-
-A quoi bon cette conférence? Est-ce qu’il tenterait de faire passer une
-proposition à la faveur d’un nuage de mots, suivant le _stratagème de la
-seiche_, si connu en Occident?
-
-Il abandonne un moment l’Angleterre et maintenant nous entrevoyons une
-seconde le pied fourchu dans une allusion incidente aux Hindous et aux
-Mahométans.
-
-Les Hindous ne perdront rien à ce qu’on établisse complètement la
-pluralité des votes.
-
-Ils auront la surveillance de leurs quartiers, comme ils l’avaient
-auparavant.
-
-Il y a donc le sentiment de race à faire taire par des explications,
-même parmi ces superbes bureaux.
-
-Grattez le Conseil, et vous ferez reparaître les difficultés d’il y a
-longtemps, bien longtemps.
-
-L’habit noir se rassied, et un Anglais aux yeux vifs, à la barbe noire,
-se lève, une main dans la poche, pour expliquer ses vues relativement à
-une modification du Statut électoral.
-
-Il semble que l’idée d’un amendement vienne à l’instant de se présenter
-à lui.
-
-Il donne à entendre qu’il la formulera un peu plus tard.
-
-Il est académique comme les autres, mais il ne parle pas la moitié aussi
-bien.
-
-Pourquoi parler, et parler encore de propriétaires, d’occupants,
-d’électeurs en Angleterre, et du développement d’institutions autonomes,
-alors que la Cité, la grande Cité, demande à grands cris qu’on la
-nettoie?
-
-Quelle affaire a l’Angleterre du fléau de Calcutta, et pourquoi forcer
-les Anglais à se perdre dans des labyrinthes d’inutile argumentation
-contre des hommes qui ne peuvent comprendre que la saleté est chose
-abominable?
-
-Une pause après le discours de l’homme à la barbe noire.
-
-Un autre indigène, un Babou de construction lourde, en robe noire et
-coiffé d’étrange façon se lève.
-
-Une bande d’étoffe, blanche comme la neige, est jetée, à la façon d’un
-plumeau, par-dessus ses épaules.
-
-Sa voix est perçante et il n’en est pas toujours le maître.
-
-Il débute ainsi:
-
---Je m’efforcerai d’être aussi bref que possible.
-
-Voilà qui n’est pas rassurant.
-
-Pour le dire en passant, il semble qu’en Conseil tout exorde soit
-superflu.
-
-Les orateurs plongent _in medias res_ et ce n’est que quand ils sont
-bien lancés, qu’ils adressent un «Sir» par hasard à Sir Stewart Bayley,
-qui reste assis, une jambe ployée sous lui, et tenant à la main une
-plume non trempée dans l’encre.
-
-Cet orateur n’est pas fameux.
-
-Il parle, mais ne dit rien, et lui seul sait où il aboutira.
-
-Il dit:
-
---Nous devons nous rappeler que nous légiférons pour la capitale de
-l’Inde et que dès lors nous devrons emprunter nos institutions aux
-grandes villes d’Angleterre et non à des institutions paroissiales.
-
-Si vous réfléchissez une minute, ce raisonnement vous prouvera une large
-et saine connaissance de l’histoire du Self-Gouvernement. Il révèle
-aussi l’attitude de Calcutta.
-
-Si la Cité voulait bien cesser de se considérer comme une capitale et se
-regarder un peu plus comme une sorte de tanière, cela n’en vaudrait que
-mieux.
-
-L’orateur parle d’un air protecteur de «mon ami». C’est ainsi qu’il
-qualifie l’habit noir.
-
-Puis, il chavire de nouveau.
-
-Sa voix parcourt au galop toute la gamme pendant qu’il fait cette
-déclaration.
-
---Et c’est _pourquoi_ cela fait toute la différence.
-
-Il parle vaguement de menaces, de quelque chose à faire à l’égard des
-Hindous et des Mahométans, mais il n’est pas aisé de deviner ce qu’il
-veut dire.
-
-Voici toutefois une phrase reproduite mot pour mot; il n’est guère à
-présumer qu’elle reparaisse sous cette forme dans les journaux de
-Calcutta.
-
-L’habit noir avait dit que si un indigène opulent disposait de huit
-votes, sa vanité le pousserait à se présenter aux guichets de vote,
-parce qu’il se sentirait bien supérieur à une demi-douzaine de
-_gharriwans_[4] ou de petits commerçants.
-
- [4] Cochers de fiacre.
-
-Qu’on se figure un _gharriwan_ qui vote: il en est encore à apprendre
-comment on conduit.
-
-Sur cela, le gentleman à l’étoffe blanche, de dire:
-
---Alors la chose qu’on regrette est que les électeurs influents ne
-prennent pas la peine de voter? Selon mon humble opinion, s’il en est
-ainsi, adoptez des bulletins de vote. C’est la façon convenable pour
-leur répondre. De la même façon--l’association commerciale de
-Calcutta--vous abolissez toute pluralité des votes et c’est la bonne
-façon de _leur_ répondre.
-
-C’est lucide, n’est-ce pas?
-
-Et alors s’élève la voix irresponsable, qui émet cette déclaration:
-
---Dans une élection à la Chambre des Communes, la pluralité est admise
-pour les personnes ayant des intérêts dans différentes circonscriptions.
-
-Puis brouillard, brouillard impénétrable.
-
-C’est grand dommage que l’Inde ait jamais eu affaire à des gens d’un
-grade supérieur à celui de chef de l’administration civile.
-
-Encore une bouffée de la Puanteur.
-
-Le gentleman secoue son étoffe blanche d’un air de défi et s’asseoit.
-
-Alors Sir Stewart Bayley:
-
---La question soumise au conseil est... etc...
-
-Il y a des vagues successives de _oui_, de _non_, et les non
-l’emportent, quelle que soit la question.
-
-Le gentleman à barbe noire fait éclater son amendement au sujet des
-droits électoraux.
-
-Un gros sénateur en gilet blanc, au sourire le plus cordial, se lève et
-se dispose à pulvériser l’amendement.
-
-Ne peut pas comprendre à quoi cela sert; qualifie cela de détritus tout
-simplement.
-
-L’homme en robe de chambre noire, celui qui a pris le premier la parole,
-la reprend, parle du passager, qui vient ici pour peu de temps et
-ensuite quitte le pays.
-
-Il est fort heureux pour la robe noire que le passager vienne, sans cela
-il n’y aurait pas d’endroits bienheureux où l’on parle du pouvoir qui
-peut se mesurer à la fortune et de l’intelligence, «chose qui, Monsieur,
-je vous le dis, n’est pas susceptible de mesure».
-
-L’amendement est rejeté et l’auditeur est trois fois, quatre fois battu.
-
-Au nom de la saine raison, et ne fût-ce que pour conserver un lambeau de
-l’illusion détruite, sauvons-nous.
-
-Le voilà le Bill municipal de Calcutta.
-
-Ils y ont passé plusieurs samedis.
-
-Le dernier samedi, Sir Stewart Bayley fit remarquer que s’ils
-continuaient du même train, ils mettraient deux ans pour en finir.
-
-Et maintenant, voilà qu’ils vont siéger jusqu’à la tombée de la nuit, à
-moins que Sir Stewart Bayley, qui tient à voir partir Lord Connemara, ne
-fasse lever l’habit noir pour qu’il propose un ajournement.
-
-Il n’est pas bon de contempler de près un Gouvernement.
-
-Cela vous amène à prononcer des jugements d’une fatuité flatteuse pour
-l’amour-propre et qui peuvent être aussi faux que le système étouffant
-dont nous nous sommes emmaillottés.
-
-Et dehors, dans la rue, des Anglais résument la situation en ces termes
-brutaux:
-
---Tout cela ce n’est qu’une farce. Pour nous, le temps c’est de
-l’argent. Nous ne pouvons admettre ces discours interminables qui se
-tiennent à la Municipalité. Les indigènes nous chassent sous leur
-nombre. Mais nous savons que si les choses vont trop mal, le
-Gouvernement entrera en scène et interviendra et dès lors nous
-supportons ces ennuis tant bien que mal.
-
-Et, en attendant, Calcutta continue à réclamer le seau et le balai.
-
-
-
-
-IV
-
-SUR LES RIVES DU HUGHLI
-
-
-Les horloges de la Cité ont sonné deux heures.
-
-Où peut-on trouver à manger?
-
-Calcutta n’est pas riche en cuisine attrayante.
-
-Vous pouvez vous fortifier l’estomac chez Peliti ou chez Bonsard, mais
-leurs établissements ne se trouvent point dans Hastings Street, ni dans
-les endroits où les courtiers vont et viennent en tournée d’affaires,
-suant et s’enrichissant à vue d’œil.
-
-Il doit y avoir quelque sorte de restaurants dans les quartiers où les
-marins s’assemblent.
-
-«L’Honnête Bombay Jack» ne vend que des cigares de Birmanie et ne sert
-que du whisky dans des verres à liqueur, mais au Lal-Bazar, non loin du
-«Café des Marins», une enseigne annonce audacieusement que «les
-officiers et les gentlemen peuvent trouver à se loger confortablement».
-
-Et la preuve, c’est que voici une rangée d’officiers proprets et de
-marins assis sur un banc près de la porte de l’«Hôtel» et en train de
-fumer.
-
-Il y a dans leur costume une analogie presque militaire.
-
-Peut-être «l’Honnête Jack Bombay» ne tient-il qu’une sorte de chapeau de
-feutre et un seul modèle d’habillement.
-
-Lorsque Jack, de la marine marchande, est sobre, il est tout à fait
-sobre. Quand il est ivre, il est... mais demandez à la police du fleuve
-de quoi est capable avec ses ongles et ses dents un Yankee maigre et
-enragé.
-
-Ces gentlemen, qui fument sur le banc, sont presque aussi impassibles
-que les Peaux Rouges.
-
-Leurs attitudes sont dépourvues de contrainte, et ils ne portent pas de
-bretelles.
-
-En outre, à en juger d’après la carte, ils ne sont pas difficiles sur ce
-qu’on leur sert quand ils s’installent à la _table d’hôte_ et le cran
-réglementaire (chaque maison a son cran à une hauteur déterminée,
-jusqu’à laquelle Gamymède continuera à verser si vous ne l’arrêtez pas)
-est à une profondeur étonnante.
-
-Trois doigts et un peu plus, tel paraît être l’usage des officiers et
-des marins qui causent si tranquillement sous l’entrée.
-
-L’un d’eux, qui, évidemment, vient de terminer un long récit, dit:
-
---Ainsi donc il s’embarqua pour quatre livres dix avec un certificat de
-premier quartier-maître et tout, et c’était sur un navire allemand.
-
-Un autre crache avec conviction et dit d’un air de bonne humeur, sans
-élever la voix:
-
---C’était un enfer de vaisseau. Qui est-ce qui le connaît?
-
-Personne de l’assemblée ne répond, mais un Danois ou un Allemand demande
-si la _Myra_ est encore «à flot».
-
-Un homme sec, aux cheveux rouges, indique sa place exacte sur le fleuve
-(comment diable peut-il la connaître) et l’heure probable de son
-arrivée.
-
-Ce grave débat se transforme en discussion au sujet d’un accident
-survenu sur le fleuve, par suite duquel un gros steamer fut endommagé et
-dut s’amarrer et rompre charge.
-
-Un gros gentleman, qui faisait la promenade hygiénique au Lal Bazar,
-arrive, et dit:
-
---Je vous certifie qu’il a cassé ses propres chaînes avec son ringeau.
-
---Avez-vous vu les plaques de blindage?
-
---Non.
-
---Alors comment les... comment un... homme de votre sorte... peut-il...
-dire ce que... bon, ce que c’était.
-
-Et il passe son chemin, après avoir formulé son opinion en langage
-épicé, mais sans chaleur, sans colère.
-
-Personne n’a l’air de se fâcher de l’assaisonnement.
-
-Descendons le fleuve pour aller voir de plus près ce type d’hommes.
-
-Clark Russell[5] nous a appris qu’on peut, en toute conscience, trouver
-leur existence pénible.
-
- [5] Le plus célèbre romancier maritime de notre temps. Son _Naufrage
- du Grosvenor_ a atteint les plus forts tirages connus en Angleterre.
-
-Quels sont leurs plaisirs, quelles sont leurs distractions?
-
-Le Bureau du Port, où se tiennent les gentlemen qui font des
-améliorations dans le port de Calcutta, doit être en mesure de donner
-des renseignements.
-
-C’est un vaste et bel édifice, construit dans un style orientalisé
-d’après l’italien, à l’angle de Fairlie Place, sur la grande route du
-rivage.
-
-La clameur continuelle du trafic par terre et par eau bat tout le jour
-et jusqu’à une heure avancée de la nuit contre les fenêtres.
-
-Voilà un endroit où l’on doit entrer avec plus de respect qu’au Conseil
-législatif du Bengale, car on y exerce le contrôle sur l’incertain
-Hughli jusqu’aux pointes de sable en aval.
-
-On y possède une richesse énorme.
-
-On dépense des sommes fabuleuses à encaisser de murs les bords du
-fleuve, à prolonger les jetées, à créer des docks qui coûteront deux
-cents lakhs de roupies.
-
-Deux millions de tonnes de fret maritime remontent et descendent chaque
-année le fleuve sous la direction du Bureau du Port, et les gens du
-Bureau du Port en savent plus qu’il ne convient à des hommes de mettre
-dans leur tête.
-
-Ils sont en état de donner, sans consulter les bulletins télégraphiques,
-la position de tous les grands steamers qui montent ou descendent,
-depuis l’Hughli jusqu’à la mer, et cela jour par jour, avec leur
-tonnage, le nom de leur capitaine et la nature de leur chargement.
-
-Lorsqu’ils regardent de la vérandah de leur bureau ces mâts qui font
-l’effet d’un régiment de lanciers, ils sont capables d’indiquer sans se
-tromper le nom de chaque navire qui se trouve dans leur champ visuel,
-ainsi que le jour et l’heure de son départ.
-
-Dans une pièce à l’arrière de l’édifice, flânent de gros hommes,
-habillés avec soin.
-
-Voici maintenant le type de figure qui appartient presque exclusivement
-aux officiers de cavalerie du Bengale majors au choix.
-
-Tout le monde connaît l’officier indigène de cavalerie à la figure
-bronzée, à la moustache noire, au langage clair.
-
-Les romans le montrent à l’état imaginaire; la frontière nous le montre
-à l’état naturel.
-
-Ces hommes qui se trouvent dans la vaste pièce ont son type de figure si
-fortement marqué, qu’on se demande avec étonnement ce que font des
-officiers aux environs du fleuve.
-
-Sont-ils venus se faire inscrire comme passagers pour retourner chez
-eux?
-
---Ces hommes-là? Ce sont des pilotes. Il en est parmi eux qui touchent
-de deux à trois mille roupies par mois. Ils sont responsables de
-chargements dont la valeur s’élève parfois à un demi-million de livres.
-
-Certainement, ce sont des hommes, et leur port l’indique assez.
-
-Ils confèrent ensemble par groupes de deux ou trois, et consultent
-fréquemment les listes d’embarquement.
-
---Un pilote n’est-il pas un homme, qui porte une jaquette d’étoffe à
-pointillé et qui crie à travers un porte-voix?
-
---Eh bien, vous pouvez, si cela vous plaît, faire cette question à ces
-gentlemen.
-
-L’idée que vous vous faites d’eux est empruntée à celle des Pilotes de
-chez vous.
-
-Les nôtres ne sont pas tout à fait de cette sorte.
-
-Ils forment un corps d’élite, aussi soigneusement sarclé que le corps
-des fonctionnaires civils de l’Inde.
-
-Plusieurs y ont des frères, et d’autres appartiennent à d’anciennes
-familles militaires de l’Inde.
-
-Mais ils ne sont pas tous également bien payés.
-
-Les journaux de Calcutta retentissent des gémissements des jeunes
-pilotes auxquels on ne permet pas le maniement de navires au-dessus d’un
-certain tonnage.
-
-Comme chaque année on dépense moins d’argent à construire un grand
-steamer qu’à en bâtir deux petits, ces jeunes sont chassés par
-l’encombrement, et pendant que les anciens gagnent leur millier de
-roupies, il y en a parmi les jeunes qui, à la fin du mois, ont fait tout
-juste leurs trente roupies.
-
-C’est un de leurs griefs, et il paraît bien fondé.
-
-Dans les étages au-dessus de la salle des pilotes sont des bureaux où
-règne un silence de chapelle, tous somptueusement meublés, où des
-Anglais écrivent, téléphonent, télégraphient, où des Babous adroits sont
-sans cesse occupés à dresser la carte du changeant Hughli.
-
-Tout espoir de comprendre quelque chose à l’œuvre des commissaires du
-port fait naufrage quand on le promène parmi les cartes du Port qui
-datent d’un quart de siècle.
-
-Les hommes se sont joués avec l’Hughli comme des enfants avec le
-ruisseau d’une rue, et de son côté l’Hughli s’est soulevé une fois, et
-s’est joué avec les hommes et les navires au point que la Rive était
-couverte de débris et de carcasses de grands navires.
-
-Il y a aux murs des photographies du cyclone de 1864, où le _Thunder_
-fut lancé en pleine terre et tomba sur une barque américaine, obstruant
-toute circulation.
-
-Très curieuses, ces photographies: c’est à ne pas croire à leur
-exactitude.
-
-Comment un grand et fort steamer peut-il avoir ses mâts rasés jusqu’au
-niveau du pont? Comment une lourde péniche peut-elle être projetée en
-travers de la poupe d’un vaisseau de ligne à hauts bords? Enfin comment
-un navire peut-il être littéralement éventré par un côté?
-
-Les photographies constatent que toutes ces choses-là sont possibles et
-on avoue qu’un cyclone peut revenir et disperser les charpentes comme de
-la paille.
-
-En dehors des bureaux du Port se trouvent les hangars pour l’exportation
-et l’importation.
-
-Chacun de ces bâtiments peut contenir le chargement d’un vaisseau, et
-tout cela est construit sur des terrains reconquis.
-
-Il y a là une variété d’odeurs fortes, une foule de lignes de rails, une
-multitude d’hommes.
-
---Voyez-vous ce gros trolley arrêté derrière la case destinée à ce gros
-steamer de la _Peninsular and Oriental Cº_. C’est dans ce même endroit,
-ou aussi près de là que possible, que le _Govindpur_ coula à fond il y a
-une vingtaine d’années.
-
---Mais c’est la terre ferme?
-
---C’est là qu’il s’enfonça. La marée suivante creusa une fosse le long
-d’un de ses flancs. La marée suivante l’y jeta. Puis la vase remplit la
-place qu’il avait occupée à la marée suivante. Ce phénomène recommença:
-toujours le creusement de la fosse, et le remplissage par la vase. Le
-vaisseau se déplaça ainsi, fut poussé en dehors jusqu’à ce qu’il finît
-par devenir un obstacle à l’embarquement et qu’il fallût le faire
-sauter. Quand un vaisseau coule sur un fond de vase ou sur des bas-fonds
-de sable, il se creuse une véritable tombe et à force de se démener, de
-se remuer, il s’enfonce davantage, jusqu’à ce qu’il rencontre une couche
-d’une résistance suffisante. Alors il ne bouge plus.
-
-Quelle idée horrible, n’est-ce pas, que de s’enliser de plus en plus à
-chaque marée dans l’immonde vase de l’Hughli?
-
-Tout près des bureaux du Port, se trouvent les Bureaux d’embarquement,
-où les capitaines engagent leurs équipages.
-
-Les hommes doivent montrer leur congé de leur dernier navire en présence
-du maître d’embarquement, ou, comme ils disent, du «sous-embarqueur».
-
-Il les inscrit après s’être assuré que ce ne sont point des déserteurs
-d’un autre navire, et alors ils signent les conventions pour la
-traversée.
-
-C’est une cérémonie qui commence par les formules amicales du bien-aimé
-capitaine en quête d’un équipage, pour finir à «l’ahurissement» du
-déserteur.
-
-Il y a un édifice enfumé, tout près de la Maison du Marin, à la porte
-duquel sont groupés les déchets de toutes les mers, en toutes sortes de
-costumes.
-
-On y voit de jeunes Seedee, des Serangs de Bombay, des pêcheurs de
-Madras et des villages à salines, des Malais qui s’entêtent à épouser
-des femmes de Calcutta, deviennent jaloux et courent _amok_; des
-Malais-Hindous, des Hindous-Malais-Blancs, des Birmans, des Birmans
-Blancs, des Birmano-indigènes-blancs, des Italiens aux pendants
-d’oreille en or, fanatiques des jeux de hasard, des Yankees de tous les
-États; ainsi que des Mulâtres, et des nègres pur-sang, des Danois rouges
-et grossiers, des Cingalais, des jeunes Cornouaillais qui viennent de
-quitter la charrue, des _épis de blés_ venus des vaisseaux des colonies,
-où ils gagnaient quatre livres dix par mois comme marins; des Allemands
-ventrus comme des tonneaux, des matelots du port de Londres, qui se
-tiennent un peu à l’écart de la foule et forment de petits groupes: des
-gens en qui on reconnaît infailliblement le soldat de la ligne tombé
-dans la carrière maritime par suite de quelque coup de tête, des Gallois
-à crête de Kakatois qui crachent et ronronnent comme des chats; des
-flâneurs usés jusqu’à la corde, à la tête grisonnante, sans le sou,
-pitoyables, des adolescents fanfarons, et des hommes très calmes avec
-des cicatrices et des entailles sur la figure.
-
-C’est un musée ethnologique où tous les spécimens sont des acteurs
-comiques ou tragiques.
-
-Le chef de tout ce monde est le Sous-Embarqueur, et il siège, avec le
-concours d’un policeman anglais aux poings noueux, sur un trône imposant
-par son air officiel.
-
-Le Sous-Embarqueur est au courant de tous les méfaits commis sur l’eau.
-
-Il connaît tous les navires, tous les capitaines, et une bonne
-proportion des hommes.
-
-Il est séparé de la foule par une forte barrière de bois derrière
-laquelle sont rassemblés les sans-travail de la marine marchande.
-
-Ils ont fait leur noce,--les pauvres diables, et maintenant ils
-consentent à reprendre la mer à un salaire qui peut descendre jusqu’à
-trois livres dix par mois, et qu’ils jetteront à la fin dans quelque
-mauvais lieu de Shanghaï, dans quelque enfer de San-Francisco.
-
-Ils ont tourné le dos aux séductions des pensions d’Howrah et aux
-délices de Colootollah.
-
-Si le Destin le veut, la maison du Rossignol ne les connaîtra plus de la
-saison.
-
-Mais quel armateur voudra de ces épaves battues, ruinées, qui ont les
-mains tremblantes et les yeux rougis?
-
-Entre soudain un capitaine barbu qui a fait son choix la veille dans le
-troupeau, et maintenant vient faire signer ses hommes.
-
-Il n’est pas difficile dans son choix.
-
-Ses onze hommes ont l’air d’une troupe bien dure à manier pour cet homme
-au regard doux, au langage civil. Mais le capitaine à l’office
-d’embarquement et le capitaine à son bord sont deux personnages
-distincts.
-
-Il amène son équipage à la barre du Sous-Embarqueur et lui fait passer
-leurs congés tachés de graisse et froissés.
-
-Mais le Sous-Embarqueur a le cœur en proie à une ébullition intérieure,
-parce que deux jours auparavant, un racoleur de Howrah a volé tout un
-équipage à un navire qui descendait, de sorte que le capitaine s’est vu
-dans la nécessité de revenir en arrière et d’embaucher un nouvel
-équipage à une heure du matin.
-
-Gare, si le Sous-Embarqueur découvre un de ces gas qui reçoivent une
-avance et vous font faux bond, dans l’équipage choisi pour le
-_Blenkindoon_!
-
-Le Sous-Embarqueur s’anime en contant l’affaire.
-
---Je ne savais pas qu’on fît des choses pareilles à Calcutta, dit le
-Capitaine.
-
---Des choses pareilles! mais, Capitaine, ici on vous volerait votre dent
-de l’œil.
-
-Il prend un congé et appelle Michall Donelly, un Irlandais américain
-dégingandé, à l’air mauvais et qui chique.
-
---Debout, l’homme, debout!
-
-Michall Donelly tient à s’appuyer contre le bureau, et le policeman
-anglais tient à s’y opposer absolument.
-
---Quel était votre dernier vaisseau?
-
---_La Reine des Fées_.
-
---Quand l’avez-vous quitté?
-
---Environ onze jours.
-
---Nom du capitaine.
-
---Flatry.
-
---Voilà qui fera l’affaire.
-
-Au suivant: Jules Anderson.
-
-Jules Anderson est un Danois.
-
-Les affirmations concordent avec le certificat de décharge des
-États-Unis ainsi que l’atteste l’Aigle.
-
-Il est admis et se retire en arrière.
-
-Slivey l’Anglais et David, un énorme nègre couleur de pruneau, qui
-s’embarque comme cuisinier, sont pareillement admis.
-
-Alors se présente Bassompra, un petit Italien, qui parle anglais.
-
---Votre dernier vaisseau?
-
---_Le Ferdinand_.
-
---Non, après celui-là?
-
---Un navire allemand.
-
-Bassompra n’a pas l’air content.
-
---Quand a-t-il mis à la voile?
-
---Il y a environ six semaines.
-
---Quel était son nom?
-
---_Haïdée_.
-
---Vous en avez déserté?
-
---Oui, mais il a quitté le port.
-
-Le Sous-Embarqueur parcourt rapidement une liste de départ et la jette
-avec un coup de poing.
-
---Ça n’est pas exact. Pas de navire allemand nommé _Haïdée_ ici, depuis
-trois mois. Est-ce que je sais si vous ne faites pas partie de
-l’équipage du _Jackson_?... Capitaine, je crains que vous n’ayez à
-enrôler un autre homme. Celui-là doit être écarté. Prenez les autres et
-faites-les signer.
-
-Bassompra, l’homme aux petits yeux, paraît avoir perdu sa chance
-d’embarquement.
-
-On fera une enquête sur son cas.
-
-Le capitaine rassemble ses hommes qui signent le contrat, pendant que le
-Sous-Embarqueur fait d’étranges récits sur la vie du marin.
-
---Ils sont gens à abandonner un bon vaisseau rien que pour faire une
-noce, et ensuite s’embaucher pour trois livres dix, et puis, par
-Jupiter, les pauvres diables ne se laissent-ils pas payer par l’armateur
-sur le pied de dix roupies au souverain! Aussitôt que l’argent est
-parti, ils cherchent à s’embaucher, mais pas avant. Ici tout le monde
-s’engage, au-dessous du grade de capitaine. La concurrence fait parfois
-qu’on embarque des premiers matelots pour cinq livres, et même à quatre
-livres par mois.
-
-Comme vous le voyez, le gentleman de la pension avait raison.
-
-Les gages d’un premier matelot sont sept livres dix ou huit livres, et
-les capitaines étrangers s’embarquent pour douze livres par mois et
-fournissent un petit équipement, c’est-à-dire tout, excepté le bœuf, les
-pois, la farine, le café, la mélasse.
-
-Il n’est pas agréable d’entendre raconter ces choses-là pendant que des
-hommes dont le regard exprime la faim, et qui sont en guenilles,
-flânent, grattent, traînent, de l’autre côté de la grille.
-
-Qu’advient-il d’eux, à la fin?
-
-Ils meurent, à ce qu’il paraît, bien que cela ne soit pas absolument
-étrange.
-
-Ils meurent en mer de façons singulières et horribles.
-
-Il en est, en petit nombre, qui meurent dans les Kintals, étant perdus,
-étouffés dans ce vaste évier de Calcutta.
-
-Ils meurent dans de singuliers endroits de la rive et l’Hughli les
-charrie sous les chaînes d’amarrage et les bouées, pour les rejeter plus
-loin sur les sables, lorsqu’ils ont échappé à la Police du Fleuve.
-
-Ils prennent la mer parce qu’il faut vivre, et leur labeur n’en finit
-jamais.
-
-Petit, bien petit est le nombre de ceux qui trouvent enfin un port de
-n’importe quelle sorte, et la terre, dont ils ne comprennent pas les
-coutumes, leur est cruelle, quand ils y descendent pour boire et
-s’amuser, comme des bêtes.
-
-Jack, à terre, fait bonne figure dans un livre, ou sous la jaquette
-bleue de la Marine royale.
-
-Le Jack de la marine marchande n’est pas aussi charmant.
-
-Plus tard nous verrons à quoi le mènent ses «bamboches».
-
-
-
-
-V
-
-AVEC LA POLICE DE CALCUTTA
-
- C’était une Cité de Nuit,--de mort peut être. Mais certainement
- de nuit.
-
- _La Cité de l’épouvantable nuit._
-
-
-Jadis la Police s’estimait responsable.
-
-Elle disait d’un air protecteur qu’elle aimerait mieux promener
-elle-même un vagabond tout autour de la grande Cité que de le laisser se
-faire casser la tête de sa propre initiative dans les bouges.
-
-Elle disait qu’il y avait des endroits, bien des endroits, où un blanc,
-qui ne serait pas secouru par le bras de la Loi, pourrait être volé et
-cerné par une foule, et qu’il y avait d’autres endroits où des matelots
-ivres lui rendraient la vie fort difficile.
-
---Montez au poste-vigie d’incendie, tout d’abord, et alors vous pourrez
-voir la ville.
-
-C’était au numéro 22 de Lal Bazar où se trouve le Quartier-Général de la
-Police de Calcutta, le centre de ce grand réseau de fils téléphoniques,
-où la justice siège jour et nuit, occupée à surveiller un million
-d’habitants et une population flottante de cent mille personnes.
-
-Mais nous nous occuperons plus tard de sa tâche.
-
-Le poste-vigie est une petite guérite au-dessus du bâtiment à trois
-étages des Bureaux de la Police.
-
-Un veilleur indigène s’y tient pour avertir quand il voit de la fumée
-pendant le jour ou des flammes pendant la nuit dans quelque quartier de
-la ville.
-
-Du haut de ce nid d’aigle, par une chaude nuit, on entend battre le cœur
-de Calcutta.
-
-Au nord, la Cité s’étend sur trois longs milles, que prolongent encore
-trois milles de faubourgs, jusqu’à Dum-Dum et Barrackpore.
-
-De ce côté-là, l’obscurité piquée de lampes est pleine de bruits, de
-cris, d’odeurs.
-
-Tout près du Bureau de la Police, de joyeux marins hurlent des refrains
-au Café des matelots.
-
-Au sud, les lumières confuses de la ville font place aux rangées
-régulières de becs de gaz du Maidân et de Chowringhi, qu’habitent les
-gens respectables, et où la police a fort rarement affaire.
-
-De l’Est montent au ciel la clameur de Séaldah, le roulement des
-tramways, toutes les voix du bazar aux arcades, se chamaillant ou
-plaisantant.
-
-Vers l’Ouest sont les quartiers des Affaires, plongés maintenant dans le
-silence, les lanternes des boutiques sur le fleuve, et les lumières
-clignotantes du quartier d’Howrah.
-
---Est-ce que le vacarme du trafic se poursuit pendant toute la saison
-des chaleurs?
-
---Naturellement les mois de chaleurs sont ceux où l’on fait le plus
-d’affaires dans l’année et où l’argent est le plus serré. Il faudrait
-voir que les courtiers s’arrêtent en cette saison-là! Calcutta ne peut
-pas s’arrêter, mon cher Monsieur.
-
---Qu’arrive-t-il alors?
-
---Il n’arrive rien. La moyenne des décès s’élève quelque peu. C’est
-tout.
-
-Même en février, la température est telle que dans le haut pays on la
-qualifierait de lourde et suffocante, mais Calcutta est convaincue que
-c’est là la saison froide.
-
-Les bruits de la cité s’accroissent maintenant d’une façon
-imperceptible.
-
-C’est le Calcutta nocturne qui s’éveille et se met en mouvement.
-
-Jack chante joyeusement au café des Marins:
-
- Allons nous réunir sur le fleuve.
- Le Beau, le Beau, le Fleuve
-
-On entend un bruit de fers à cheval dans la cour en bas: c’est un homme
-de la Police montée qui arrive de quelque part ou d’ailleurs à travers
-une épaisse obscurité.
-
-On entend ensuite la danse de la bourrée exécutée par des sabots de
-cheval, puis la voix d’un Anglais tâchant de calmer un cheval agité qui
-a l’air de se dresser sur ses jambes de derrière.
-
-Plusieurs hommes de la Police montée s’en vont dans la profonde nuit.
-
---Qu’y a-t-il?
-
---Un bal au Palais du gouvernement.
-
-Les hommes du Piquet se forment en ligne là-bas; on fait l’appel.
-
-Les hommes du Piquet sont tous anglais, et même de gros Anglais.
-
-Ils se forment sur quatre et traversent de leur pas cadencé la cour,
-pour aller s’aligner sur la place du Gouvernement et veiller à ce que le
-brougham de M. Lollipop ne soit pas mis en pièces par la barouche
-encombrante aux ressorts C, du Sirdar Chuckerbuky Bahadur et ses deux
-gallois mal dressés.
-
-Les hommes de la Police de Calcutta sont des hommes fort militaires dans
-leur organisation, et ceux qui connaissent la composition de leur corps
-pourraient raconter d’étranges histoires de gentlemen du rang, etc.
-
-En dépit du climat qui use si rapidement, en dépit de la besogne
-fatigante qui leur incombe, c’est le plus beau corps de cent vingt
-Anglais qu’on trouve à l’est de Suez.
-
-Écoutez pendant un instant, du poste-vigie, les voix de la nuit, et vous
-verrez pourquoi elles sont telles.
-
-Deux mille marins de cinquante nationalités sont lâchés tous les
-dimanches dans Calcutta, et sur ce nombre, il y en a peut-être deux
-cents qui sont franchement ivres.
-
-Il y a justement, en ce moment ici, une petite bagarre quelque part
-derrière le Bazar aux arcades qui, à la tombée de la nuit, se remplit de
-matelots doués d’un talent merveilleux pour se mettre à dos la
-population indigène.
-
-Maintenir le bon ordre, c’est là naturellement une très faible partie de
-la tâche de la Police, mais c’est une partie fort difficile.
-
-Le gros personnage qui est préposé au violon de Calcutta pour les
-ivrognes européens,--et le violon central de Calcutta vaut la peine
-d’être vu,--jouit, en ce moment même, d’un pouce luxé qui l’oblige en
-conséquence à faire la besogne de la main gauche.
-
-Mais sa main gauche est merveilleusement persuasive, et quand il est de
-service, ses manches de chemise, relevées jusqu’à l’épaule, annoncent au
-jovial matelot qu’il n’aura pas de déception.
-
-La tâche du préposé est compliquée de ce fait que la route qui mène le
-délinquant au violon traverse un petit jardin sauvage.
-
-Les allées de briques sont creusées par les traces de bien des pas
-d’ivrognes.
-
-Un homme peut vous y donner rudement de la peine en plantant ses orteils
-dans le sol et en s’accrochant à la masse confuse des arbrisseaux.
-
-Un chemin tout droit serait bien plus avantageux tant pour le préposé
-que pour l’ivrogne.
-
-En restant dans les généralités, et sur ce point l’expérience a donné à
-la Police des idées à peu près analogues dans tous les pays du monde,
-une femme ivre est bien plus difficile à manier qu’un homme ivre.
-
-Elle égratigne et mord comme un Chinois. Elle jure comme plusieurs
-démons.
-
-On peut déterrer d’étranges créatures dans les violons.
-
-Voici une histoire absolument vraie et qui date de trois semaines à
-peine.
-
-Un visiteur, personnage non officiel, se hasarda dans la partie indigène
-du vaste local disposé pour ceux qui ont mal tourné ou mal agi.
-
-Un Babou au regard sauvage se leva du lit de camp fixé au mur et lui dit
-en bon anglais:
-
---Bonjour, Monsieur.
-
---Bonjour. Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous en prison?
-
-Le Babou répondit:
-
---Je tiens à ce que vous sachiez que je suis en prison non point comme
-criminel, mais comme réformateur. Vous avez lu le _Vicaire de
-Wakefield_?
-
---Oui, oui.
-
---Eh bien, _moi_, je suis le vicaire du Bengale,--ou du moins c’est le
-titre que je me donne.
-
-Le visiteur s’effondra: il n’avait plus assez de sang-froid pour
-continuer la conversation.
-
-Alors l’agent, qui représentait l’autorité, prit la parole:
-
---Il est ici pour sa participation à une escroquerie commise à
-Serampore. Peut-être simule-t-il la folie, mais on _y regardera_ en
-temps utile...
-
-Le meilleur endroit pour se renseigner sur la Police, c’est le
-poste-vigie d’incendie.
-
-De ce nid d’aigle, on peut se rendre compte de la difficulté qu’il y a
-de veiller sur cette énorme et grondante bête de cité.
-
-Disons tout le mal que nous voudrons de la Police, mais voyons ce que
-ces pauvres gens ont à faire, à trois mille indigènes et cent Anglais
-qu’ils sont.
-
-Il vient d’Howrah, de Balli et des autres faubourgs au moins cent mille
-personnes à Calcutta, qui y passent le jour et s’en retournent le soir.
-
-Puis, Chandernagor est tout près, ouvrant ses portes au fugitif qui a
-violé la loi.
-
-Il peut entrer le soir et s’esquiver avant midi le jour suivant, après
-avoir marqué la maison où il fait son coup et s’y être introduit par
-effraction.
-
---Mais comment se fait-il que dans une ville pareille, le méfait le plus
-commun soit le vol par effraction?
-
---C’est assez aisé à comprendre, et vous le comprendrez, quand vous
-n’auriez vu qu’une petite partie de la ville. Les indigènes couchent en
-plein air, dorment en plein air de tous les côtés, et il y a des
-endroits qui sont de véritables garennes à lapins. Attendez d’avoir vu
-le Bazar Machua.
-
-Eh bien, outre les petits vols et le cambriolage, nous avons de grosses
-affaires de faux en écriture, d’escroqueries, qui nous obligent à lutter
-d’ingéniosité avec les ressources d’un Bengali.
-
-Lorsqu’un coquin bengali travaille à quelque canaillerie qui est à son
-goût, c’est bien l’être le plus retors que vous puissiez désirer.
-
-Il vous organise des coups qu’on est un an à élucider.
-
-Puis il y a les assassinats dans les maisons mal famées. Ce sont des
-choses fort curieuses.
-
-Vous verrez la maison où fut tué Sheikh Babou et vous comprendrez.
-
-Les Sections du Bazar Burra et de Josa Bagan sont les deux pires pour
-les gros crimes, mais Colootollah est celle qui donne le plus de
-tintoin.
-
-Voici Colootollah, là-bas, cette tache sombre sur la limite de la région
-éclairée.
-
-Cette section fourmille de délits qui roulent sur une valeur d’un
-demi-penny à deux pence.
-
-Ils tiennent nos hommes occupés toute la nuit et leur arrachent des
-jurons.
-
-Vous verrez Colootollah, et alors vous comprendrez peut-être.
-
-Banum Bustee est le quartier le plus tranquille de tous, et le Bazar aux
-arcades, comme vous pouvez en juger par vous-même, le plus tapageur.
-
-Vous ne vous douteriez guère des motifs qui amènent les indigènes au
-poste de police.
-
-Un homme, par exemple, entre et demande qu’on assigne son maître pour
-lui avoir refusé une permission d’une demi-heure.
-
-Cela, je suppose, paraîtrait révolutionnaire à un homme du haut pays,
-mais on s’y essaie ici.
-
-Maintenant, attendez une minute avant que nous descendions dans la
-ville, et que nous assistions à une sortie de la brigade des pompiers.
-
-La besogne ne presse pas pour eux pour le moment, mais vous vous
-trouverez là au bon moment et vous verrez.
-
-On donne un ordre: une cloche sonne trois petits coups.
-
-Des hommes sortent en courant.
-
-On entend un bruit de déclic.
-
-Une pompe toute rouge qui crache, jure, et du foyer de laquelle volent
-des étincelles, est traînée hors de sa remise.
-
-Elle est suivie d’un immense chariot, attelé de chevaux de renfort, où
-il y a des hommes, des haches, puis, en troisième lieu, un char qui
-porte les tuyaux.
-
-Les pompiers poussent toutes ces lourdes choses comme si c’étaient des
-joujoux en moelle de sureau.
-
-Les pompiers grimpèrent à leurs places.
-
-Quelqu’un dit à demi-voix:
-
---Tout est prêt ici.
-
-Et, jetant un sifflement colérique, la pompe à incendie, suivie des deux
-autres voitures, vole vers Lal Bazar.
-
-Il a fallu une minute et quarante secondes.
-
---Ce sera une fausse alerte. Ils seront de retour dans cinq minutes.
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu’il n’y a pas de constables de service pour leur indiquer
-l’adresse de l’incendie, et parce qu’on n’a pas indiqué le quartier au
-conducteur lorsqu’il est parti.
-
---Voulez-vous dire que vous pouvez localiser un quartier du haut de cet
-absurde pigeonnier?
-
---A quoi donc servirait un poste-vigie, si de là un homme ne pouvait pas
-dire où se trouve le feu?
-
---Mais il fait noir comme dans un four, et ces lumières sont si
-aveuglantes.
-
---Vous serez encore plus aveuglés dans dix minutes. Vous aurez perdu
-votre route comme jamais vous ne l’avez perdue jusqu’à présent. Vous
-allez faire le tour de la section du Bazar aux Arcades.
-
---Et que Dieu ait pitié de mon âme!
-
-Calcutta, dans sa partie la plus sombre, n’a point un aspect qui vous
-encourage à vous y plonger pendant la nuit.
-
-
-
-
-VI
-
-CHEZ LES INIQUITÉS
-
- Et puisqu’ils ne savent point dépenser, employer sagement le
- court espace de temps qui leur fut confié, mais qu’ils le
- gaspillent en monotones occupations, en sot labeur, en
- tourments, en querelles, en plaisirs, ils trouvent naturel de
- prétendre comme par héritage à l’éternel avenir afin que leur
- mérite ait libre carrière... ainsi que le veut la justice.
-
- _La Cité de la nuit terrible._
-
-
-Le difficile, c’est d’empêcher que ce récit n’ait de fatales et durables
-conséquences pour la santé du lecteur. Après tout, on ne peut rouler à
-travers une très grande ville sans ramasser de la boue.
-
-Le Policier a tenu parole. En moins de cinq minutes, comme il l’avait
-prédit, l’expédition était égarée comme elle ne l’avait jamais été.
-
---Où sommes-nous à présent?--Quelque part sur la route de Chitpore, mais
-vous ne comprendriez pas si on vous le disait. Suivez-nous maintenant,
-et mettez bien exactement vos pas dans les nôtres. Il y a par ici de la
-saleté en quantité notable.
-
-La nuit épaisse, graisseuse, enveloppe tout.
-
-Nous avons dépassé les demeures ancestrales des Ghoses et des Boses,
-dépassé les becs de gaz, les odeurs, et la cohue de la route de
-Chitpore, et nous voici arrivés à un vaste fouillis de maisons serrées,
-un de ces amas de logements pleins de mystères et de complots, tel que
-l’eût aimé Dickens.
-
-Ici il n’y a point de brise et l’air est sensiblement plus chaud.
-
-Si Calcutta se donne un luxe tel que celui d’avoir des commissaires pour
-les égouts et le pavage, assurément ils doivent mourir avant d’en
-arriver là de leur tâche.
-
-L’air est chargé d’une puanteur lourde, aigre, l’essence de toutes les
-horreurs laissées depuis longtemps à l’abandon, et cette odeur ne peut
-s’échapper d’entre les hautes maisons à trois étages.
-
---Ce quartier-ci, mon cher Monsieur, est un quartier parfaitement
-respectable, autant que peut l’être un quartier. La maison au bout de
-l’allée, avec ses ornements compliqués en stuc au fronton de la porte, a
-été bâtie il y a longtemps par une accoucheuse célèbre. Des personnes de
-distinction y habitaient jadis. Maintenant c’est le... Aha! regardez-moi
-cette voiture!
-
-Un vaste phaéton à impériale sort à grand fracas de l’obscurité et
-disparaît conduit avec une témérité de casse-cou.
-
-On se demande comment il a pu seulement pénétrer dans ce labyrinthe de
-rues étroites, où personne ne semble se remuer, et où la sourde
-pulsation de la vie de la cité ne s’entend que faiblement et par
-intervalles incertains.
-
---Maintenant, qu’est-ce que cela?
-
---C’est le Bois de Saint-John pour les riches Babous. Ce _fiton_[6]
-appartenait à l’un d’eux.
-
- [6] Phaéton.
-
---Eh bien, c’est un endroit qui ne mérite guère un coup d’œil.
-
---Ne jugez pas sur les apparences. Par ici habitent des femmes qui ont
-réduit des rois à la mendicité. Nous ne voulons pas vous faire plonger
-brusquement dans le vice tout nu. Il faut que vous le voyiez d’abord
-avec sa dorure... mais faites attention à cette planche pourrie.
-
-Tenez-vous au bas d’un puits d’ascenseur et regardez en haut. Cela vous
-donnera une idée de la dimension et de la forme de la courette autour de
-laquelle est construite une de ces grandes et sombres maisons.
-
-Le carré central peut bien avoir dix pieds de côté, mais les balcons de
-l’intérieur s’avancent au-dessus, et prennent une moitié de l’espace
-libre.
-
-Pour arriver à ce carré, il faut tourner bien des angles, descendre par
-un corridor voûté, descendre encore deux ou trois escaliers compliqués:
-
---Maintenant, vous comprenez, dit le Policier avec indulgence tandis
-qu’il bronche, le mollet en avant, dans un escalier tournant très
-sombre, voilà un endroit qu’il n’est pas bon de visiter seul.
-
-Qui donc le voudrait? S’il est des cavernes dégoûtantes, inaccessibles,
-ô saint Cupidon, qu’est celle-ci?
-
-Une lumière crue au haut de l’escalier, un tintement d’innombrables
-bracelets, un bruissement de gaze très fine, et alors apparaît la
-coquette Iniquité, resplendissante, littéralement resplendissante de
-bijouterie, de la tête aux pieds.
-
-Prenez une des plus jolies miniatures qu’aient exécutées les peintres de
-Delhi et multipliez-la par dix. Ajoutez-y un des meilleurs portraits de
-la main d’Angelica Kaufmann. Complétez cela par tout ce que pourront
-vous inspirer vos souvenirs, depuis Beckford jusqu’à _Lalla Rookh_, et
-vous resterez encore à bonne distance des charmes de cette figure
-parfaite.
-
-Pendant un instant, la gravité farouche, professionnelle du Policier se
-détend en présence de la mignonne Iniquité aux pierres précieuses, qui
-invite si gentiment le premier venu à s’asseoir et offre les
-rafraîchissements qu’elle juge au goût des Barbares.
-
-Ses bonnes sont à peine un peu moins somptueuses qu’elle.
-
-Un demi lakh, ou la valeur de cinquante mille livres,--il est plus aisé
-de croire à la seconde appréciation qu’à la première--est épars sur son
-petit corps.
-
-Chaque main est ornée de cinq bagues à pierreries, réunies par une
-chaîne d’or à un grand bijou avec pierres précieuses fixé sur le dos de
-la main.
-
-Des pendants d’oreilles chargés d’émeraudes et de perles, des anneaux à
-diamants, pour le nez, et je ne sais combien de centaines d’autres
-joyaux complètent l’assortiment.
-
-Un mobilier anglais, de la somptueuse camelote, des chandeliers à n’en
-plus finir, et une collection d’abominables gravures venues du continent
-sont disséminés dans la maison.
-
-Sur le carré est accroupi ou vautré un Bengali qui parle l’anglais avec
-une volubilité inquiétante.
-
-Ce tableau suggère--suggère seulement, entendez-moi bien,--l’idée
-terrible d’une affectation de vertu excessive pendant le jour, tempérée
-par quelque sorte d’amusement malsain la nuit tombée,--ces poses
-abandonnées, cette façon de faire galerie, de bavarder, de fumer, lors
-même qu’il n’y aurait pas là des bouteilles renversées, parmi les
-servantes aux propos lascifs, de la Mignonne Iniquité.
-
-Combien d’hommes mènent cette double existence si délétère?
-
-Le Policier garde un silence discret.
-
---Mais n’allez donc pas parler «de visites domiciliaires», tout
-simplement parce qu’il s’agit d’une jolie femme. Nous en sommes _venus_
-à l’obligation de connaître ces créatures. C’est grâce à elles que le
-riche et le pauvre dépensent leur argent, et quand un homme ne peut en
-gagner honnêtement pour elles, c’est alors que nous le remarquons.
-Maintenant, voyez-vous, s’il s’agissait réellement d’une visite
-domiciliaire, toute la maisonnée se serait éclipsée de manière à défier
-toute recherche, dès que nous aurions mis le pied dans la cour. Nous
-sommes des amis jusqu’à un certain point.
-
-Et, en effet, il paraissait être assez facile d’être des amis jusqu’à un
-certain point avec la Mignonne Iniquité qui différait d’une façon si
-extraordinaire de la beauté d’Orient, celle que nous connaissons par
-expérience.
-
-C’était là une figure propre à inspirer des _Lalla Rookh_ à la douzaine
-et à faire croire à chaque vers de ces poèmes.
-
-Sa beauté était celle que Byron chantait lorsqu’il écrivit...
-
---Souvenez-vous-en, si vous venez seul ici, il y a toutes les chances
-pour que vous soyez assommé, poignardé, ou cerné d’une façon ou d’une
-autre. Il faut que vous sachiez que cette partie du monde est
-interdite--absolument--aux Européens. Faites attention aux marches, et
-continuons.
-
-La vision s’efface dans les senteurs et l’épaisse obscurité de la nuit,
-dans des constructions en mauvaises briques, à moitié vermoulues, et un
-autre entassement de maisons closes.
-
-Nous continuons toujours.
-
-Après un autre plongeon qui nous fait passer d’une cour dans un
-corridor, nous montons un escalier, et voici qu’apparaît un Vice Gras
-dans lequel ne se trouvera rien de romanesque, aucune beauté, mais un
-fond de grossier humour sans bornes.
-
-Elle aussi est toute pavée de pierreries, et sa demeure est même plus
-belle encore que celle de la précédente.
-
-Elle est plus encore infestée de ces hommes extraordinaires qui parlent
-si bien l’anglais et qui témoignent tant de déférence à la police.
-
-Le Vice Gras a jadis été l’arbitre de la mode.
-
-Elle dépouilla de son dernier acre un zemmindar Raja, si bien qu’il a
-fini à la Maison de Correction à cause d’un vol commis pour elle.
-
-Dans l’opinion des indigènes, c’est une femme «monstrueusement bien
-conservée».
-
-Sur ce point comme sur quelques autres, les races sont d’accord... pour
-avoir chacune ses idées propres.
-
-La scène change brusquement, comme si on posait un autre verre dans la
-lanterne magique.
-
-La Mignonne Iniquité et le Vice Gras défilent en s’éloignant sur un
-rouleau de rues et d’allées, dont chacune est plus sordide que celle qui
-la précède.
-
-Nous voici «quelque part» en arrière du Bazar Machua, au cœur même de la
-ville.
-
-Là, point de maisons, rien que des acres et des acres, à ce qu’il
-semble, de vilaines huttes en pisé dont la première venue serait une
-honte pour un village de la frontière.
-
-Tout cet emplacement est admirablement disposé pour les pestes et les
-incendies et il fait grand honneur à la Municipalité de Calcutta.
-
---Qu’arrive-t-il lorsque ces souilles à cochons prennent feu?
-
---On les rebâtit, répond le Policier comme si c’était dans l’ordre
-naturel des choses. Le terrain est hors de prix ici.
-
-Raison de plus, alors, pour lâcher sur la Cité un certain nombre
-d’Haussmanns, ayant pour instructions de construire des casernes pour la
-population qui n’arrive pas à trouver place dans les huttes, et qui dort
-en pleine rue, en tenant sur son sein jamais lavé des chiens et des
-animaux pires, bien pires.
-
---Voici un café qui a une licence. C’est là que vos domestiques vont
-s’amuser et goûter les joies du beuglant.
-
-C’est un vaste hangar au toit de chaume, ingénieusement orné de lampes à
-essence assujetties d’une façon peu rassurante, et bondé de cochers, de
-cuisiniers, de petits boutiquiers et gens de même sorte.
-
-Jamais trace d’Européen.
-
-Pourquoi?
-
---Parce qu’un Anglais qui s’y hasarderait, risquerait sa peau. On ne
-vient ici que quand on est ivre ou qu’on s’est égaré.
-
-Les cochers de fiacre, ils ont le droit de voter, n’est-ce pas? ont
-l’air assez tranquille, accroupis sur des tables ou entassés près des
-portes pour guigner de l’œil le beuglant.
-
-Cinq malheureuses dépenaillées sont entassées sur un banc, au-dessous
-d’une des lampes, pendant que la sixième se démène et crie devant la
-foule impassible.
-
-Elle dit une chanson d’amour, de l’amour tel qu’on le conçoit en Orient,
-qui dessèche le cœur et ronge le foie.
-
-En cet endroit, les mots qui font si bonne figure sur le papier ont un
-sens mauvais, affreux.
-
-Les hommes regardent fixement ou dégustent des verres et des tasses
-d’une sale décoction et la _Kunchenee_ hurle avec un redoublement de
-vigueur devant la Police.
-
-Ce que la Mignonne Iniquité portait partout sur elle en or et en pierres
-précieuses, celle-ci le porte en étain et verroteries, et ce qui était
-une lourde broderie sur la toilette du Vice Gras, est reproduit en
-double exact de clinquant dépoli, bossué, sur les atours jaunis de la
-Kunchenee.
-
-Deux ou trois hommes, dont la conscience n’était pas tranquille, se sont
-esquivés du café dans les labyrinthes des huttes.
-
-Le Policier rit et ceux qui se trouvent près de lui rient d’un air
-approbateur, comme s’ils y étaient tenus.
-
-C’est ainsi que les lapins ont un rire forcé quand le furet arrive au
-fond du terrier et se met à faire des vides dans la garenne.
-
---Les boutiques à _chandoo_ se ferment à six heures. Si donc vous voulez
-un jour voir fumer l’opium, il faudra y aller avant la tombée de la
-nuit... Non, non, vous n’y tenez pas.
-
-Le détective se dirige vers la porte entr’ouverte d’une hutte d’où
-s’exhale l’arôme de la fumée noire.
-
-Ceux des habitants, qui sont en état de décamper, le font aussitôt. Ils
-n’ont point d’affection pour la police.
-
-Il ne reste plus que quatre hommes couchés, et un debout.
-
-Ce dernier a un ichneumon apprivoisé autour du cou.
-
-Il parle constamment l’anglais.
-
-Non, il n’a pas peur. C’était une réunion privée de fumeurs.
-
---On ne vient pas pour affaires ce soir. Montrez-nous comment vous fumez
-l’opium?
-
---Ah! ah! vous tenez à voir. Très bien, je montre... Hiya, vous, dit-il
-en donnant un coup de pied à un homme étendu par terre.
-
-Celui qui a bénéficié du coup de pied grogne languissamment et se relève
-sur son coude.
-
-L’ichneumon, toujours au cou de l’homme, redresse tous ses poils comme
-un chat en colère, et jacasse à l’oreille de son maître.
-
-La lampe, qui sert pour l’opium, est la seule qui se trouve dans la
-chambre et éclaire une scène aussi désordonnée qu’un sabbat de
-sorcières, où l’ichneumon joue le rôle d’esprit familier.
-
-Une voix, partant du sol, dit avec une expression d’infinie lassitude:
-
---Vous prenez de l’_afim_ comme ceci.
-
-Puis un long, un long silence, et autre coup de pied donné par l’homme
-possédé du diable, de l’ichneumon.
-
---Vous prenez de l’_afim_.
-
-Il prend au bout d’une aiguille à tricoter une petite boule de la
-substance noire, poisseuse.
-
---Et vous allumez l’_afim_.
-
-Il plonge la petite boule dans la lumière qui fait la nuit, et elle s’y
-gonfle en fumant comme de la graisse.
-
---Et puis vous la mettez sur votre pipe.
-
-La petite boule fumante est enfoncée dans le fourreau étroit de la pipe
-à gros tuyau de bambou, et tout le monde se tait, excepté l’ichneumon
-qui persiste à jacasser d’une voix qui n’a rien de terrestre.
-
-L’homme étendu à terre suce sa pipe, et quand la petite boule aura fini
-de fumer, il sera à mi-chemin du Nibban[7].
-
- [7] Nirvana.
-
---Maintenant allez-vous-en, dit l’homme à l’ichneumon. Je vais fumer.
-
-La porte de la hutte se ferme sur une perspective de jambes et de corps
-sous une lumière rouge.
-
-L’homme à l’ichneumon fléchit, fléchit sur ses genoux, la tête penchée
-en avant, et le petit démon velu continue à piailler sur sa nuque.
-
-Après cela, l’air fétide de la nuit donne presque une sensation de
-fraîcheur, car dans cette hutte il fait une odeur de four.
-
---Maintenant en route pour Colootollah. Passez entre les huttes: ce
-vice-_là_ se passe de décor.
-
-Aux huttes ont succédé des maisons très hautes, très vastes, très
-sombres.
-
-N’eût été l’étroitesse des rues, nous aurions pu nous croire à
-Chowringhi, la nuit.
-
-Une heure et demie s’est écoulée, et nous n’avons jamais passé deux fois
-par le même endroit.
-
---Vous pourriez errer toute la nuit dans Calcutta sans traverser une
-seconde fois la même ligne. Rappelez-vous que Calcutta n’est pas une de
-vos méchantes petites villes du haut pays où l’on trouve un lakh et demi
-d’habitants.
-
---Combien faut-il de temps alors pour la connaître?
-
---A peu près la durée d’une vie, et même alors il y a des rues qui vous
-mettent dans l’embarras.
-
---Combien de rues un chef de quartier doit-il connaître?
-
---Il faut qu’il connaisse, s’il le peut, toutes les maisons, qu’il sache
-quel est le propriétaire, de quelle sorte sont les habitants, qui ils
-fréquentent, qui y entre, qui en sort, qui rôde aux alentours pendant la
-nuit, etc., etc.
-
---Et il faut qu’il sache cela la nuit comme le jour?
-
---Évidemment, pourquoi ne le saurait-il pas?
-
---Pour aucune raison que je sache. Seulement, à présent il fait noir
-comme dans un four, et je serais curieux de savoir où aboutit cette
-allée.
-
---Autour de l’angle formé par ce mur sans ouverture. Il y a une lampe.
-Vous pourrez le voir.
-
-Une ombre voltige hors d’un ravin et disparaît.
-
---Qui est-ce?
-
---C’est un sergent de police qui vient voir où nous allons, en cas
-d’accidents.
-
-Une autre ombre passe, en chancelant, dans l’obscurité.
-
---Qu’est-ce que celui-là?
-
---Un soldat qui vient du Fort, ou un marin qui vient des vaisseaux, je
-n’ai pas pu le bien voir.
-
-Le policier ouvre une porte fermée dans une haute muraille et tombe sans
-cérémonie sur une bande de femmes qui faisaient cuire leur nourriture.
-
-Le sol est de terre battue. Les marches qui conduisent aux étages
-supérieurs sont d’une noirceur incroyable, et la chaleur est celle
-d’Avril.
-
-Les femmes se lèvent en hâte, et la lumière de la lanterne sourde--car
-le Policier a allumé maintenant une lanterne, tout comme si nous étions
-à Londres,--nous montre six figures hâves, l’une d’une femme à demi
-indigène, à demi chinoise, et les autres, Bengalis.
-
---Il n’y a pas d’hommes ici, crient-elles. La maison est vide.
-
-Alors elles ricanent et jabotent, et chiquent du _pain_ et crachent et
-se sauvent dans les ténèbres de l’escalier.
-
-Trois chambres contiguës ont été réunies en une seule très grande, et il
-y a là des nattes qui ont l’air d’être alignées. Mais en général un
-rustre de village est plus somptueusement couché dans une écurie
-anglaise.
-
-Un cheval renâclerait contre cette installation.
-
---Un bien joli endroit, n’est-ce pas? dit le Policier d’un ton jovial.
-C’est là que les matelots viennent se faire voler et enivrer.
-
---Il faut qu’ils soient absolument gris avant de venir.
-
---Non, non; pas hommes matelots, ee-yah, fait le chœur des femmes, en
-saisissant au vol le mot qu’elles comprennent, sont partis.
-
-Le Policier n’y prend pas garde, mais il traverse la vaste pièce, où
-sont les caisses garnies de nattes.
-
-Dans l’une d’elles une femme grelotte.
-
---Qu’est-ce que c’est?
-
---Fièvre. Malade, très, très malade.
-
-Elle se recroqueville en un tas sur la couchette et geint.
-
-Un tout petit cabinet, noir comme la poix, s’ouvre au bout de la grande
-chambre, et c’est là que le Policier se plonge.
-
---Hallo! qui est là?
-
-La lanterne s’abaisse, et de l’obscurité sort une main blanche aux
-ongles noirs.
-
-Quelqu’un est endormi ou cuve sa boisson sur la couchette.
-
-Le rond de lumière projetée par la lanterne se promène tout le long du
-corps.
-
---Un marin des navires. Très probablement il sera volé avant le jour.
-
-L’homme dort comme un petit enfant, les deux bras au-dessus de sa tête,
-et il n’est point laid.
-
-Il est sans souliers, et il a de très grands trous à ses bas.
-
-C’est un blanc pur sang et il a sur les joues la teinte rose vif du
-sommeil de l’innocence.
-
-La lanterne se détourne, et le Policier s’en va pendant que la femme de
-la caisse à nattes grelotte et dit qu’elle est malade, très, très
-malade.
-
-
-
-
-VII
-
-PLUS BAS, TOUJOURS PLUS BAS
-
- Je me suis bâti une maison de plaisance seigneuriale,
- Pour y demeurer toujours en mes aises.
- J’ai dit: ô mon âme, réjouis-toi, fais bombance,
- O ma chère âme, car tout est bien.
-
- _Le Palais de l’Art._
-
-
---Où allons nous ensuite? Colootollah n’est guère à mon gré.
-
-Le Policier et son protégé se sont arrêtés au milieu de l’interminable
-étendue de maisons, sous la lueur des étoiles.
-
---Au fin fond de l’évier, mais vous ne le croiriez pas si on vous le
-disait.
-
-Ils vont jusqu’à ce qu’ils arrivent au dernier cercle de l’Enfer, par un
-chemin long, tranquille, tournant.
-
---Vous y voici, vous pouvez regarder.
-
-Mais il n’y a rien à voir.
-
-D’un côté, des maisons hautes et sombres, nues, sans meubles, de l’autre
-de basses et laides échoppes, éclairées, avec les portes effrontément
-ouvertes, où des femmes sont debout, marmottent, et se parlent à voix
-basse.
-
-Ici règne le silence, ou du moins le silence occupé d’un bureau, d’un
-comptoir aux heures de travail.
-
-Un regard jeté dans la longueur de la rue, et c’est assez!
-
-Marchez en tête, meneurs de la Police de Calcutta. Nous n’aimons pas
-cette rangée de portes ouvertes, ces lampes qui flamboient à
-l’intérieur, cette vision furtive de tables de toilette en camelote, qui
-ont pour ornements des petits chiens en plâtre, des boules de verre
-provenant d’arbres de Noël, et aussi,--on a beau être des femmes
-déchues, on ne méprise pas pour cela la religion--des gravures de piété,
-et des statuettes de la Vierge.
-
-Cette rue-là est longue, et il en part d’autres rues pleines de ces
-pitoyables marchandises.
-
---Pourquoi sont-elles si tranquilles? Pourquoi cette absence de vacarme,
-de chansons, de cris?
-
---Pourquoi en feraient-elles, les pauvres diablesses? dit le Policier.
-
-Et il conte d’horribles histoires de femmes attirées par ruses, et tuées
-d’une balle dans ce piège.
-
-Puis ce sont d’autres récits qui réduisent à rien votre croyance aux
-choses et aux gens de bonne réputation.
-
---Vous autres, de la Police, comment pouvez-vous avoir foi en l’espèce
-humaine?
-
---C’est que vous voyez tout cela en un tas, en même temps, et de cette
-façon-là, ce n’est pas très beau. Il y a de quoi vous faire bondir,
-n’est-ce pas? Mais, ne l’oubliez pas, vous avez _demandé_ à voir les
-pires endroits, et vous n’avez pas le droit de vous plaindre.
-
---Qui est-ce qui se plaint? Sortez vos atrocités. Cette femme sur cette
-porte-ci, n’est-ce pas une Européenne?
-
---Oui, mistress D... veuve d’un soldat, et mère de sept enfants.
-
---Pardon, neuf, et je vous souhaite le bonsoir, dit d’une voix criarde
-mistress D..., adossée à un des côtés de la porte et les bras croisés
-sur sa poitrine.
-
-C’est une Eurasienne assez jolie, le corps assez grêle, et si jamais
-elle a eu quelque pudeur, elle s’en est défaite, il y a longtemps de
-cela.
-
-Une jument birmane, informe, aux pommettes extrêmement saillantes, et
-une bouche comme la gueule d’un requin, appelle mistress D..., Mem
-Sahib.
-
-Cette appellation détonne d’une façon qui ne peut se rendre.
-
-Pour la façon de vivre, c’est affaire entre elle et son Créateur. Mais
-étant la veuve d’un soldat de la Reine, et tombée à cette bassesse
-triviale, à la face de la Ville, elle a commis un délit envers la Race
-blanche.
-
---Vous êtes du Haut Pays, et naturellement vous ne le comprenez pas. Il
-y en a un tas de cette sorte dans la Ville, dit le Policier.
-
-Voilà le secret de l’insolence de Calcutta expliqué.
-
-Comment s’étonner que les indigènes manquent de respect envers les
-Sahibs, étant donné ce qu’ils voient et ce qu’ils savent.
-
-Au bon vieux temps les honorables Directeurs déportaient celui ou celle
-qui se conduisait grossièrement mal, et l’homme blanc sauvait sa face.
-
-Il avait pu être un bandit, mais il était un bandit de grande envergure.
-Il ne faisait pas le plongeon devant le monde.
-
-Les indigènes ont parfaitement le droit de ne pas céder le pas à un
-Sahib qui s’est donné beaucoup de peine pour prouver qu’il est de leur
-chair et de leur sang.
-
-Pendant tout ce temps-là, mistress D... reste sur le seuil de sa chambre
-et regarde les hommes avec aplomb.
-
-Mistress D... est une dame qui a une histoire.
-
-Elle n’est pas fâchée de la raconter.
-
---Quelle était donc... ahem... cette affaire... ahem... à laquelle vous
-fûtes mêlée, mistress D...?
-
---On disait que j’avais empoisonné mon mari en versant quelque chose
-dans l’eau qu’il buvait...
-
-Voilà qui est intéressant.
-
---Ah! ah! vous avez fait cela.
-
---Ça n’a pas été prouvé, dit mistress D..., avec un rire agréable, de
-vraie dame, et qui fait le plus grand honneur à son éducation et à son
-instruction.
-
-Digne mistress D., vous feriez un succès à un romancier--disons-le, à la
-mode française--un écrivain qui vous sortirait de cette bauge et vous
-ferait causer.
-
-Le Policier fait un mouvement en avant, dans une Légion peuplée de
-mistresses D...
-
-Partout les maisons vides, et les femmes qui bavardent, en robes de
-cotonnades imprimées.
-
-Les horloges de la ville vont sonner minuit, mais le Policier ne paraît
-pas prêt à s’arrêter.
-
-Il fait des plongeons d’ici, ou de là, comme des naufrageurs, et à
-chaque plongeon rapporte un spécimen de misère, de saleté, de
-souffrance.
-
-Une femme, une Eurasienne, se lève assez pour se mettre sur son séant
-dans la couchette, et clignote d’un air endormi du côté du Policier:
-
---Qu’avez-vous?
-
---Je demeure dans Markis Lane et...
-
-Elle reprend avec une gravité intense.
-
---Je suis tellement saoule!
-
-Elle a une physionomie de gipsy assez frappante, mais son langage aurait
-besoin de retouches.
-
---Marchons toujours, dit le Policier, nous allons revenir à
-Bentinck-Street et vous mettre sur le chemin du Grand Hôtel d’Orient.
-
-On marche longtemps sans s’arrêter, et la conversation roule sur les
-tapis-francs.
-
---Il faudrait que vous vissiez nos hommes faire irruption dans quelqu’un
-d’eux. Lorsque nous avons marqué un _enfer_, nous postons des hommes à
-l’entrée, et nous le prenons d’assaut. Parfois les Chinois mordent, mais
-généralement ils se battent loyalement. C’est dommage que nous n’ayons
-pas un enfer à vous montrer. Entrons ici, il y aura peut-être quelque
-chose en train.
-
-_Ici_ paraît être au cœur d’un quartier chinois, car les queues de
-cochon (leur arrive-t-il de se coucher) fourmillent dans les rues.
-
---N’allez jamais seul dans une niche à Chinois, dit le Policier, en
-ouvrant brusquement une porte bâtarde dans une porte cochère solide
-verte.
-
-Deux Chinois apparaissent.
-
---Qu’allons-nous voir?
-
---Des petites Japonaises peut-être...
-
---Non, certes, par Jupiter. Attrapez ce Chinois, vite!
-
-L’homme à la queue de cochon tâche de se sauver à travers une cour pour
-se réfugier dans une chambre intérieure, mais une grosse main posée sur
-son épaule lui fait faire volte-face et le ramène en arrière de la ligne
-des Anglais qui font un bruit considérable avec leurs bottes, il faut le
-reconnaître.
-
-Une seconde porte est ouverte, et les visiteurs s’avancent dans une
-vaste pièce carrée, flamboyante de gaz.
-
-Là, treize queues de cochons, sourds et aveugles quant au monde
-extérieur, sont penchés au-dessus d’une table.
-
-Le Chinois prisonnier se démène d’un air embarrassé à l’autre bout du
-cortège.
-
-Cinq... dix... quinze secondes se passent. Les Anglais sont debout en
-pleine lumière à moins de trois pas de la troupe, si absorbée qu’elle ne
-voit rien.
-
-Alors le solide surintendant laisse tomber sa main sur sa cuisse avec un
-bruit comparable à une décharge de pistolet, et crie:
-
---Comment va, John?
-
-Et aussitôt, bousculade frénétique de Célestes effarés, qui tombent
-presque les uns sur les autres dans leur hâte à s’esquiver.
-
-Une des queues de cochon rafle une pile de monnaie de billon.
-
-Un autre chipe une soupière de porcelaine et il ne reste plus qu’un
-petit tas de cauries accusatrices sur la natte blanche qui couvre la
-table.
-
-En moins de deux minutes, deux faits se sont imposés à la conviction du
-visiteur.
-
-D’abord, que la queue de cochon se compose de soie en grande proportion
-et graisse le creux de la main pendant qu’elle y glisse; en second lieu,
-que l’avant-bras d’un Chinois est étonnamment musclé et développé.
-
---Qu’est-ce qu’on va faire?
-
---Rien. Nous ne sommes que trois et les meneurs s’échapperaient. Nous
-nous sommes assurés d’eux de façon à les prendre quand nous voudrons, si
-cette petite visite ne leur donne pas l’idée de déménager... Hi John!
-pas de prise cette nuit. Montrez-nous comment vous faites jouer. Celui
-qui nous a renseignés, c’est ce gros jeune homme.
-
-La moitié des queues de cochon s’est sauvée dans l’obscurité, mais les
-autres, ayant reçu l’assurance, la triple assurance que ce soir la
-Police ne veut pas faire de capture, retournent autour de la table
-pendant que le croupier manipule les cauries, le petit râteau de bambou
-recourbé, et la soupière.
-
-Ils ne jouent jamais aux jeux de hasard, ces innocents.
-
-Ils sont seulement venus pour regarder et aller fumer l’opium dans la
-chambre voisine.
-
-Toutefois, à mesure que la partie marche, leurs yeux s’allument l’un
-après l’autre, ils mettent de l’argent sur pair ou impair, le nombre de
-cauries qui se trouvent couvertes ou non couvertes par la petite
-soupière.
-
-Cet amusement-là s’appelle Mythan, et quelle que soit sa gravité, il est
-propre.
-
-La police regarde pendant qu’ils risquent la somme énorme de deux annas
-distribués par fractions sur une horreur peinte sur parchemin,--un des
-Struldbrugs de Swift, qui aurait perdu le chemin de Laputa[8].
-
- [8] Voir les _Voyages de Gulliver_, 3e partie.
-
-Quand cette somme fabuleuse revient doublée, à son propriétaire, le
-perdant n’est pas loin de se casser le front contre la table, pour
-manifester sa reconnaissance.
-
---Très immoral, ce jeu-là? On pourrait perdre cinq roupies si on
-commençait à jouer au coucher du soleil, et que l’on continuât pendant
-toute la nuit. Est-ce que vous ne jouez pas au whist, de temps en temps?
-
---Ah! si nous vous promenons, ce n’est pas pour que vous tourniez notre
-admiration en blague. On peut perdre autant qu’on veut et se battre tout
-aussi bien, et quand on perd tout son argent, on vole pour en gagner
-davantage. Le Chinois a une passion folle pour les jeux de hasard et la
-moitié de ses crimes viennent de là. Il faut enrayer cela. Nous voici à
-Bentinck-Street, et en quelques minutes une voiture vous ramènera au
-Grand Hôtel d’Orient... Les Temples à idoles locales. Oh! oui. Si vous
-tenez à voir d’autres horreurs, le surintendant Lamb vous emmènera dans
-sa tournée demain à cinq heures du soir. Bonne nuit!
-
-Le Policier s’en va.
-
-Quelques minutes plus tard, me voici dans le quartier respectable de
-l’ancienne rue du Conseil, au bout de laquelle est l’édifice rébarbatif
-de l’Église libre.
-
-Tout ce qu’il y a d’honnête à Calcutta est au lit! le dernier tram est
-passé et la paix de la nuit s’étend sur l’Univers.
-
-Serait-il sage et raisonnable de grimper au haut du clocher de cette
-Église, et de crier: «O vrais croyants, la décence est une supercherie,
-un masque. Il n’y a rien de propre, rien de propre sous les étoiles, et
-nous allons à la perdition tous ensemble. Amen!»
-
-Tout bien considéré, ce ne serait pas sage, car le clocher est glissant,
-la nuit est chaude, et la Police s’est fait un devoir spécial d’avertir
-son protégé de ne pas se laisser entraîner trop loin par la vue
-d’horreurs qu’on ne peut décrire telles quelles ni par allusion.
-
---Bonne nuit, dit le Policeman qui arpente le pavé en face du Grand
-Hôtel d’Orient.
-
-Et il hoche la tête d’un air agréable, pour montrer qu’il est le
-représentant de la Loi et de la Paix, et que la Cité de Calcutta n’a
-rien à craindre d’elle-même pour le moment.
-
-
-
-
-VIII
-
-AU SUJET DE LUCIA
-
-
-Il me faut tuer le temps d’une façon quelconque jusqu’à cinq heures de
-l’après-midi. Alors le surintendant Lamb me dévoilera de nouvelles
-horreurs.
-
-Pourquoi donc, les trams aidant, ne pas aller au vieux cimetière de
-Park-Street?
-
---Vous allez à Park-Street. Pas de tram qui mène à Park-Street. Sortez
-d’ici.
-
-Les conducteurs de trams, à Calcutta, ne sont pas polis.
-
-Le tram descend la rue d’un air indifférent, et l’homme qui en est
-évincé échoue dans Dhurrumtollah, qui est à Calcutta l’équivalent de la
-Grande Route de Hammersmith.
-
-La Providence a combiné cette méprise et préparé les voies pour une
-grande Découverte pour la première fois confiée à l’imprimerie.
-
-Dhurrumtollah est pleine d’habitants de l’Inde. Ils se promènent en
-familles, en groupes, et en couples sentimentaux.
-
-Les habitants de l’Inde ne se composent ni d’Hindous, ni de Musulmans,
-ni de Juifs, ni d’Ethiopiens, ni de Guêbres, ni d’Anglais expatriés.
-
-Les habitants de l’Inde, ce sont les Eurasiens, et il y en a des
-centaines et des centaines en ce moment à Dhurrumtollah.
-
-Voici le Papa avec un chapeau noir reluisant, tel qu’il convient à un
-Conseiller de la Reine, et la Maman dont la robe de soie se colle sur
-son imposante personne, et la Nichée, composée de bambins en chapeaux de
-paille, aux joues olivâtres, aux yeux vifs, et de jeunes personnes aux
-longues jambes, avec des bas blancs à jour bien faits pour mettre en
-valeur la poussière.
-
-Voilà des jeunes gens qui fument de mauvais cigares, et prennent des
-airs de lords,--ceux du moins qui ont de la galette.
-
-Voilà aussi des jeunes femmes aux beaux yeux et aux merveilleuses
-toilettes qui leur vont si étonnamment mal. Elles portent des livres de
-prière ou des paniers parce que les unes vont à la messe et les autres
-au marché.
-
-C’est la population de l’Inde, à n’en pas douter.
-
-Ils y sont nés. Ils y ont été élevés. Ils y mourront.
-
-Quant à l’Anglais, il ne fait qu’y venir. Naturellement l’indigène y
-était dès l’origine, mais ces gens-là y ont été fabriqués, et tout ce
-qu’on a fait pour eux, c’est de parler et d’écrire sur eux.
-
-Et pourtant il en est parmi eux qui appartiennent à d’anciennes et
-honorables familles, qui ont des maisons à Sealdah; il en est de riches
-dans le nombre.
-
-Tous ont l’air prospère et satisfait. Ils babillent ensemble dans ce
-curieux dialecte qu’on n’est pas encore arrivé à imprimer.
-
-A l’exception du peu qu’il leur plaît d’en révéler de temps à autre dans
-les journaux, nous ne savons rien de leur genre de vie, de cette vie en
-contact si intime d’un côté avec les Blancs, et de l’autre avec les
-Noirs.
-
-Elle doit être intéressante, plus intéressante que l’incolore produit
-anglo-indien, mais qui en a traité?
-
-Il y eut jadis un roman dont l’héroïne de second plan était une
-Eurasienne. C’était un rôle strictement subalterne et elle finit mal.
-
-Le poète de la race, Henry Derozio, celui dont M. Thomas Edwards a écrit
-l’histoire, fut dévoyé par l’imitation de Keats, de Scott et de Shelley,
-et en quête de matériaux littéraires, il ne vit pas ce qui se trouvait
-juste à portée de sa main.
-
-Tout ce fragment d’humanité de Dhurrumtollah est inexploité, et presque
-ignoré.
-
-On demande donc un écrivain sorti d’entre les Eurasiens, qui écrive de
-telle sorte qu’on ait du plaisir à lire une histoire de la vie
-eurasienne.
-
-Alors les profanes prendront intérêt aux gens de l’Inde et admettront
-que c’est une race d’avenir.
-
- *
-
- * *
-
-Une tentative infructueuse de gagner Park-Street en partant de
-Dhurrumtollah aboutit au marché, le marché Hogg, comme on l’appelle. Il
-a peut-être été bâti par un chevalier de ce nom.
-
-Il n’est pas à moitié aussi joli que le Marché Crawford, à Bombay, mais
-il a l’air d’être... le lieu des rendez-vous amoureux de la jeunesse de
-Calcutta.
-
-La jeunesse a un penchant naturel à faire la grasse matinée et à laisser
-toute la grosse besogne à ses anciens.
-
-C’est pourquoi Pyrame qui a pour tâche de régler du papier pour des
-comptes, à dix heures, et Thisbé, qui ne saurait prendre aucun intérêt
-au prix du bœuf de seconde qualité, se promènent en atours d’une
-correction étudiée, d’étals en étals, avant que le soleil monte dans le
-ciel.
-
-Pyrame porte une canne où sont incrustées des imitations de ciselures en
-argent, et ses bottines ont des bouts en étoffe, mais son faux col a
-deux jours de date.
-
-Thisbé couronne sa noire chevelure d’un chapeau mou en velours bleu,
-mais il manque un bouton à l’une de ses bottines, et le gant de sa main
-gauche a une déchirure.
-
-Maman, qui dédaigne les gants, se hâte d’emplir un panier à fond plat,
-que porte le domestique coolie, de légumes, de pommes de terre,
-d’aubergines et--ô Pyrame, vous arrive-t-il d’embrasser Thisbé quand
-Maman n’est pas là?--d’ail. Oui, Maman a des vues larges en matière
-d’ail.
-
-Pyrame tourne l’angle de l’étal, en paraissant ne regarder personne en
-particulier,--il s’en garderait bien--et il est avec Maman d’une
-politesse recherchée.
-
-De façon ou d’autre, lui et Thisbé s’en vont ensemble à la dérive, et
-Maman très imposante, très loquace, est abandonnée à ses marchandages,
-tout entière à sa tâche de faire son choix, de marchander et de
-s’approvisionner.
-
-Au nom des Unités sacrées, gardez-vous, jeunes gens, de vous retirer
-dans les étals de boucherie pour échanger des confidences. Réservez ce
-sacrifice pour le temps où les roses arrivent en grandes corbeilles
-plates, où l’air est tout imprégné du parfum des fleurs, où les jeunes
-boutons et les plantes vertes encombrent le sol.
-
-Ils ne s’en soucient pas. Ils préfèrent causer dans le voisinage des
-moutons morts, prosaïques là où les acheteurs sont moins nombreux.
-
-Thisbé secoue le feutre mou de velours bleu, et dit, d’un ton
-dédaigneux:
-
---Aoh! yes!
-
-Et Pyrame de répondre:
-
---No-a, no-a, ne faites pas ça.
-
-Le panier de Maman est plein et elle ramasse vivement Thisbé.
-
-Pyrame s’en va.
-
-Lui, il n’est pas venu au marché pour faire des achats. Il est venu pour
-rencontrer Thisbé, qui dans dix ans aura une tournure fort semblable à
-celle de Maman.
-
-Puisse la route être libre devant eux et Pyrame, après avoir honnêtement
-servi le Gouvernement, prendre sa retraite avec deux cent cinquante
-roupies par mois et s’installer dans une jolie maisonnette quelque part
-dans Mongyr ou dans Chunar.
-
-L’amour nous conduit à la mort par une transition naturelle.
-
-Où est le cimetière de Park Street?
-
-Une centaine de cochers de fiacre sautent à bas de leurs sièges,
-envahissent le marché, et après un court engagement l’un d’eux débarque
-son prisonnier dans un lieu de sépulture, un endroit tout neuf d’aspect
-lugubre, près d’un tramway.
-
-Ce n’est point ce qu’il cherchait.
-
-Là ce sont des morts vivants, des gens dont les noms ne sont pas encore
-oubliés et dont on entretient les tombes.
-
-Où sont les vieux morts?
-
---Personne n’y va, dit le cocher, c’est là-haut sur cette route.
-
-Et il montre une longue route absolument déserte, qui file entre de
-hautes murailles. C’est là l’endroit.
-
-Voici l’entrée.
-
-Voici le jardinier qui attend, une rose roussie, fripée, à la main pour
-l’offrir au visiteur.
-
-Voici la grille, avec les écriteaux professionnels. Elle offre une
-hideuse ressemblance avec l’entrée du cimetière de Simla.
-
-Mais lorsqu’il est entré, le chercheur de pittoresque se trouve au
-milieu de la désolation la plus complète, d’autant plus complète qu’on
-veut la bannir.
-
-La partie basse de Park Street coupe un grand cimetière en deux.
-
-Les guides du voyageur vous diront à quelle époque il a été ouvert, à
-quelle époque il a été fermé.
-
-L’œil est prêt à jurer qu’il est aussi vieux qu’Herculanum et Pompéi.
-
-Les tombes sont de petites maisons. On croirait se promener dans les
-rues d’une ville, tant elles sont hautes et rapprochées, dans une ville
-ratatinée par l’action du feu et qui porterait les cicatrices de la
-gelée et d’un siège.
-
-Les gens ont dû craindre que leurs connaissances ne ressuscitent avant
-l’heure, pour les avoir accablées sous le poids de telles masses de
-maçonnerie.
-
-Que ce soit un homme fort, une faible femme, ou le tout petit «enfant de
-quinze mois», sur eux pèsent l’obélisque trapu, ou bien le temple
-classique défiguré, la cellule de Chunam, le chandelier en briques, la
-lourde dalle, les grilles rongées par la rouille, les chérubins aux
-joues bouffies, les anges apoplectiques.
-
-L’on était riche en ce temps-là, et on pouvait s’offrir la dépense de
-cent pieds cubes de maçonnerie, même sur la tombe d’une personne aussi
-humble que «Jno. Cléments, capitaine du service de campagne, 1820».
-
-Quand le «très-cher» avait occupé une situation correspondant à celle de
-commissaire, les efforts sont encore plus somptueux, et la poésie...
-
-Mais voici un spécimen qui en dira plus long:
-
- Doucement sur ta tombe le souvenir aimé versera
- Sa larme brûlante mais inutile,
- Et la fleur pourpre qui couvre les morts honorés
- Sera semée à flots sur la tombe chérie et honorée.
-
-Espérons que faute d’avoir exécuté les termes du contrat, le
-cautionnement ne sera pas perdu, sans quoi les «morts honorés» ne
-seraient pas contents.
-
-La dalle n’est plus à sa place et prend une sotte attitude contre la
-tombe.
-
-La grille d’entourage a péri du fait de la rouille, et comme ornements
-durables, il ne reste plus que des crevasses et des taches, qui sont
-l’œuvre du temps, et non point celle «d’une larme brûlante, mais
-inutile».
-
-Poursuivons notre promenade en faisant de la morale à bon compte, et
-traînant la robe de la pieuse réflexion par les sentiers entre les
-tombes.
-
-Voici un gros, un imposant monument consacré à «Lucia», morte en 1776, à
-l’âge de vingt-trois ans.
-
-Voici également les vers cachés sous le lichen qu’un pouce téméraire a
-pu ramener à la lumière.
-
-C’est ainsi qu’on écrivait quand on avait le cœur gros, il y a cent
-seize ans:
-
- A quoi bon l’emblème, à quoi bon la strophe plaintive,
- A quoi bon tous les arts qu’a jamais exprimés la sculpture,
- Pour dire le trésor que renferment ces murs?
- Que ceux-là le disent qui la connurent le mieux.
-
- Cette tendre pitié, que souvent elle déploya,
- Sera remboursée avec les intérêts à sa tombe,
- L’amour conjugal, les larmes conjugales acquitteront leur dette,
- Et Lucia aimée sera toujours Lucia pleurée.
-
- Bien que les lèvres soient fermées, bien que soit arrêté ce souffle
- mélodieux,
- La maîtresse silencieuse, froide comme la terre, donnera sa leçon
- Avec toute l’alarmante éloquence de la mort,
- Avec une double passion elle prêchera au cœur.
-
- Elle enseignera à la vierge vertueuse, à l’épouse fidèle
- Que si elles sont jeunes et belles, elle fut aussi jeune et belle
- Et alors terminera la leçon utile que donna sa vie
- En leur disant qu’elles seront bientôt ce qu’elle est maintenant.
-
-Voilà qui est bien, même après tant d’années, n’est-ce pas? et qui
-ramène Lucia tout près de nous, en dépit de ce que la dernière
-génération s’est plu à qualifier de poésie montée sur des échasses, en
-parlant des vers d’autrefois.
-
-Qui fera connaître les mérites de Lucia, morte en son printemps, avant
-même que la _Gazette de Hickey_ existât pour enregistrer les
-divertissements de Calcutta et publier, avec de facétieux astérisques,
-les _liaisons_ des chefs de ministères.
-
-Quel fut l’homme de l’Inde Orientale, le personnage au gros ventre, qui
-fit remonter le fleuve à la «vierge vertueuse» et demanda à Lucia de
-«conclure l’affaire» selon le jargon social de l’époque, le premier, le
-second, le troisième jour après qu’elle fut arrivée? Ou bien
-donna-t-elle, en compagnie de toute la troupe, un bal de vieilles
-filles, comme tentative suprême, conformément à l’usage du pays?
-
-Non. C’était une blonde fille du Kent, expédiée, moyennant la somme de
-cinq cents livres en monnaie anglaise, sous la protection du capitaine,
-pour épouser l’homme qu’elle avait choisi.
-
-Et _cet homme_-là connaissait bien Clive, il avait eu affaire à
-Omichand, et causé avec les gens qui avaient survécu à la terrible nuit
-du Trou Noir.
-
-C’était un homme riche, ainsi que le prouve la tombe presque ruinée de
-Lucia, et il donna à Lucia tout ce qu’elle pouvait désirer dans son
-cœur: un bateau peint en vert pour prendre l’air, le soir, sur le
-fleuve, de jeunes esclaves coffrees qui savaient jouer du cor français,
-et même aussi une voiture très élégante, très coquette, dont le dessus,
-de très noble style, était orné de fleurs d’un travail achevé, dix
-belles glaces très polies ornées de plusieurs jolis médaillons enrichis
-de nacre afin qu’elle pût faire sa promenade sur le Cours, ainsi qu’il
-convenait à l’épouse d’un courtier de commerce.
-
-Il lui donna toutes ces choses.
-
-Et lorsque les convois remontèrent le fleuve, que les canons tonnèrent,
-que les serviteurs de la très honorable compagnie des Mines Orientales
-burent à la santé du Roi, soyez certain que Lucia put faire, avant
-toutes les autres dames du Fort, son choix dans les étoffes tout
-récemment arrivées d’Angleterre, et que cela lui valut d’être
-cordialement détestée.
-
-Tilly Kettle fit son portrait un peu avant qu’elle mourût.
-
-De jeunes et bouillants écrivains se battirent en duel à l’épée dans les
-fossés du Fort à qui aurait l’honneur de la piloter dans un menuet au
-théâtre de Calcutta ou à la maison de Punch.
-
-Mais ce fut Warren Hastings qui dansa à leur place et les écrivains
-furent confondus, depuis le premier jusqu’au dernier.
-
-On lui porta des toasts bien loin en amont du fleuve.
-
-Et le soir elle se promenait sur les bastions du Fort William, et
-disait: «Là! je proteste!»
-
-Ce fut là qu’elle échangea des congratulations avec tous ses amis le 20
-octobre, jour où ceux qui restaient en vie se réunirent pour se
-féliciter mutuellement d’avoir survécu à une autre saison chaude.
-
-Les hommes,--le prudent courtier lui-même n’y trouva point à redire,--se
-grisèrent de la façon la plus royale, la plus anglaise, avec du Madère
-qui avait doublé deux fois le Cap.
-
-Mais Lucia tomba malade, et le médecin,--celui qui retourna au pays avec
-cinq lakhs et demi, et un coin de ce vaste cimetière sur la
-conscience,--déclara que cette maladie était la pukka ou fièvre putride,
-et que l’organisme avait besoin d’être fortifié.
-
-En conséquence, on nourrit Lucia de curries brûlants, de vin sucré,
-renforcé d’épices, pendant près d’une semaine.
-
-Au bout de ce temps, elle ferma pour toujours les yeux sur le fleuve
-monotone et le Fort, et un galant, qui avait quelque teinture de
-_belles-lettres_, pleura franchement, ainsi qu’on le faisait alors, sans
-honte.
-
-Il composa les vers reproduits plus haut et pensa qu’il s’entendait fort
-bien à manier la plume.
-
-Mais le courtier fut si chagrin qu’il ne put rien écrire du tout,--il ne
-put que dépenser de l’argent--et il comptait sa fortune par lakhs--à
-élever un somptueux tombeau.
-
-Un peu plus tard il se consola, et à l’arrivée de la nouvelle fournée...
-
-Mais cela n’a rien à voir dans l’histoire de Lucie «la vierge vertueuse,
-l’épouse fidèle».
-
-Son fantôme alla, cette nuit, à un grand bal en coiffures poudrées qui
-se donnait et il fut très beau.
-
-Je l’y ai rencontré.
-
-
-
-
-DE CALCUTTA A HONG-KONG
-
-(_1889_)
-
-
-
-
-I
-
- Au temps où tout l’univers est jeune, mon garçon,
- Où tous les arbres sont verts,
- Où toute vie est un cygne, mon garçon,
- Où toute donzelle est une reine,
- Alors, chausse tes bottes, et à cheval, mon garçon,
- Et lance-toi à travers le monde.
- Le jeune sang doit circuler librement, mon garçon,
- Et il n’est pas de chien qui n’ait son jour.
-
-
-Au bout de sept ans, il plut à la Nécessité, dont nous sommes tous les
-serviteurs, de s’adresser à moi en ces termes:
-
---Maintenant vous avez besoin de ne plus rien faire du tout. Vous êtes
-libre de vous donner du bon temps. J’ôterai de votre cou le joug de
-l’esclavage pendant un an. Quel usage comptez-vous faire de mon présent?
-
-Et je considérai la chose sous plusieurs aspects.
-
-Tout d’abord, j’eus quelque idée de régénérer la société, mais il me
-parut que cela demanderait plus d’un an, et d’ailleurs peut-être la
-Société n’en serait pas du tout reconnaissante.
-
-Puis je songeai à une «noce» monumentale, mais je réfléchis que mes
-ressources à ce train-là ne pouvaient durer que trois mois, tandis que
-le mal aux cheveux en durerait neuf.
-
-Alors entra en scène l’être que je déteste par excellence, un
-Globe-Trotter.
-
-S’asseyant sur ma chaise, il éplucha l’Inde avec l’arrogance sans frein
-que confère un billet Cook pour cinq semaines.
-
-Il était tout frais émoulu d’Angleterre et avait laissé choir tout ce
-qu’il avait de politesse dans le canal de Suez.
-
---Je vous assure, dit-il, que vous autres qui vivez en contact si intime
-avec la réalité des faits, vous ne sauriez vous former une opinion
-impartiale sur leur importance. Vous en êtes trop près. Tandis que
-moi...
-
-Il eut un mouvement de main plein de modestie et me laissa le soin
-d’achever la phrase.
-
-Je le considérai du haut en bas, depuis son casque neuf jusqu’à ses
-souliers de bain de mer, et je m’aperçus que ce n’était qu’un homme
-ordinaire.
-
-Je pensai à l’Inde, à l’Inde calomniée et silencieuse, livrée aux
-pérégrinations déréglées de ses pareils, au pays dont les habitants ont
-trop à faire pour répondre aux propos où l’on travestit leur vie et
-leurs mœurs.
-
-Il était dans ma destinée de venger l’Inde sur les trois quarts de
-l’univers, rien moins que cela. Idée qui exigeait des sacrifices,--de
-douloureux sacrifices--car il me fallait devenir un Globe-Trotter, en
-casque, en souliers de toile.
-
-Je supporterais cela, et plus encore, dans l’intérêt de notre petit
-univers; je formulerais «des jugements braillards pendant tout le jour,
-sans aucune retenue, à propos de quoi que ce soit».
-
-Je me dirigerais vers le soleil levant, jusqu’à ce que j’arrive au cœur
-du monde et que je sentisse l’odeur de l’asphalte de Londres.
-
-Le public de l’Inde ne me donna point de mission: je me la donnai
-moi-même, en m’instituant Commissaire-général de nos excellentes
-personnalités.
-
-Dès lors, les aspects de la vie changèrent, de même que, dit-on,
-l’aspect de sa propre chambre change aux yeux d’un mourant le jour de sa
-mort, quand il sait qu’il ne la reverra plus.
-
-De mon propre gré, je m’étais éloigné de notre existence courante, je
-cessais de participer à tous nos intérêts.
-
-Dans le haut pays, les pêchers commençaient à fleurir, et on disait que
-comme il avait beaucoup neigé sur les montagnes, les chaleurs seraient
-courtes.
-
-Cela m’était égal.
-
-Les punkahs et leurs tireurs étaient entassés dans la vérandah et les
-édifices publics se couvraient d’anti-caloriques. Le _chaudronnier_
-chantait dans le jardin; la guêpe, apparue prématurément, faisait
-entendre son bourdonnement sourd autour de la poignée de la porte, et
-ils prophétisaient l’approche des chaleurs.
-
-Ces choses-là ne me touchaient point.
-
-J’étais mort, et je considérais l’existence passée sans intérêt, sans
-attention.
-
-C’était une vie étrange: l’avais-je vécue sept ans ou un jour, je ne
-savais plus.
-
-Tout ce que je savais, c’était qu’il m’était permis de regarder les gens
-aller à leur bureau alors que je faisais la grasse matinée. C’était que
-je pouvais sortir à n’importe quelle heure de la journée et veiller
-jusqu’à n’importe quelle heure de la nuit, avec la certitude que le
-matin ne m’apporterait aucune besogne.
-
-Je compris l’émotion qu’éprouve le condamné mis en liberté quand il
-regarde la prison qu’il a quittée,--sensation qui m’avait été
-jusqu’alors interdite.
-
-Je vis en outre combien intense est l’égoïsme de l’homme qui n’a aucune
-responsabilité.
-
-Certains disaient que l’année à venir serait une année de disette et de
-détresse, à cause de l’abondance déraisonnable des pluies.
-
-Cela me faisait de la peine.
-
-Je craignais que les Pluies ne coupassent la ligne ferrée qui conduit à
-la mer et qu’il ne s’ensuivît un retard dans ma mise en route.
-
-En outre, ce serait une saison malsaine.
-
-Je m’imaginais que peut-être la Nécessité regretterait son cadeau et que
-par pure plaisanterie elle m’effacerait de la surface terrestre avant
-que j’eusse vu quelque chose de ce qui s’y trouvait.
-
-Il y avait de l’agitation à la frontière afghane; peut-être on
-mobiliserait un corps d’armée et peut-être beaucoup d’hommes mourraient,
-laissant des familles en deuil dans les nations des montagnes.
-
-Ce que je craignais, c’était qu’un vaisseau de guerre russe n’arrêtât le
-steamer qui porterait ma précieuse personne de Yokohama à San-Francisco.
-
-Qu’Armageddon soit ajourné dans mon intérêt, que rien ne vînt troubler
-mes distractions, les miennes! La guerre, la famine, l’épidémie seraient
-choses si ennuyeuses pour moi.
-
-Et je m’avilis devant la Nécessité, la grande Déesse, et je dis avec
-ostentation:
-
---Ce n’est rien, ce n’est rien, et ce n’est pas la peine de me suivre du
-regard dans mes allées et venues.
-
-Assurément, si nous sommes vertueux, c’est qu’il le faut absolument pour
-gagner notre pain quotidien.
-
-Ainsi donc je regardais les hommes avec de tout autres yeux et vraiment
-ils me faisaient grand’pitié.
-
-Ils travaillaient. Ils y étaient forcés.
-
-Moi, j’étais un aristocrate: je pouvais leur rendre visite à des heures
-indues et leur demander pourquoi ils travaillaient et s’ils le faisaient
-souvent.
-
-Toutefois, je n’osais pas les railler d’une façon trop piquante, de peur
-que la Nécessité ne me saisît par le collet pour me remettre à côté
-d’eux, à ma place encore toute chaude.
-
-Lorsque j’eus excédé tous ceux qui me connaissaient, je m’enfuis à
-Calcutta.
-
-Je fus peiné de reconnaître qu’elle s’obstinait à être une ville et à
-s’occuper de transactions commerciales, alors que j’avais formellement
-pesté contre cela un an plus tôt.
-
-Cette malédiction, je la réitère dans l’espoir que cette capitale
-malodorante sera anéantie.
-
-On est obligé de se mettre à fumer dès cinq heures du matin,--alors
-qu’il ne fait ni jour ni nuit,--en passant le pont d’Howrah, car mieux
-vaut avoir la migraine, grâce à l’honnête nicotine, que d’être
-empoisonné par des puanteurs.
-
-Et un homme qui était d’ailleurs un homme distingué, bien qu’il
-travaillât et des mains et de la tête, me demanda pourquoi l’on
-permettait au scandale de l’exode pour Simla de se perpétuer.
-
-A cet homme je répondis:
-
---C’est parce que cet égout n’est point fait pour être habité par des
-hommes. C’est parce qu’à vous tous, vous êtes une gigantesque
-erreur,--vous et vos monuments, et vos négociants, et tout le reste de
-vos affaires. Je me réjouis qu’on ait prodigué par vingtaines les lakhs
-de roupies pour installer des administrations publiques à Simla, qu’on
-en dépense des vingtaines et des vingtaines pour la ligne Delhi-Kalka,
-afin que les gens civilisés puissent s’y rendre commodément. Lorsque la
-ligne sera ouverte, votre grande cité sera morte et enterrée, il ne sera
-plus question d’elle, et j’espère que cela vous servira de leçon. Votre
-cité pourrira, Monsieur.
-
-Et il dit:
-
---Lorsque les gens meurent ici, au bout de cinq jours ils sont
-transformés en adipocire, si le temps est pluvieux. Ils se saponifient,
-vous savez.
-
-Je dis:
-
---Allez vous saponifier, car je hais Calcutta.
-
-Mais au lieu de le faire, il m’emmena aux jardins d’Eden et me conjura,
-dans mon propre intérêt, de ne point entreprendre mon tour du monde dans
-ces idées préconçues.
-
-J’étais malheureux et malade, mais il me jura que mon spleen était dû «à
-ce que je voyais toutes choses à travers les idées de Simla».
-
-Tout cet univers, qui est le nôtre, s’est fait une idée des jardins
-d’Eden. C’est le luxe doré de la capitale, pour tous ceux du Mofussil
-qui ne sont point initiés.
-
-La vérité est qu’ils sont hideusement mornes.
-
-Les indigènes s’y montrent en hauts de forme et habits noirs, et y vont
-et viennent, l’air lamentable, sous la lumière aveuglante de lampes
-électriques, à la flamme spasmodique, alors qu’ils devraient être assis
-en manches de chemise autour de petites tables et offrir à leurs femmes
-de la bière de conserve frappée.
-
-Mon ami--c’était par une brumeuse soirée de mars--s’enveloppa des
-vêtements prescrits et dit gracieusement:
-
---Vous pouvez porter un chapeau rond, mais vous ne devez pas vous
-chausser de bains-de-mer. Puis, je vous en conjure, mon cher, ne fumez
-pas sur la Route Rouge. On y trouve tous les gens qu’on connaît.
-
-La plupart des gens, qui étaient des personnages, étaient dans leurs
-voitures, roulant en dehors des jardins au milieu d’une atmosphère
-sentant la sueur de cheval, le harnais, le vernis de voiture.
-
-Les autres, à pied, allaient et venaient, par deux ou trois, sur de
-l’herbe d’un vert flétri, jusqu’à ce qu’ils en eussent assez, pendant
-qu’un orchestre jouait pour eux.
-
---Et c’est là tout ce que vous faites? demandai-je.
-
---Mais oui, dit mon ami, n’est-ce pas très bien? On rencontre ici toutes
-les personnes de sa connaissance, et on fait un tour avec lui ou avec
-elle, à moins qu’il ou elle ne soient en voitures.
-
-Au-dessus de vous un ciel laineux et chaud, sous les pieds une herbe
-fiévreuse et molle. De tous côtés vous arrive la brise languissante,
-chargée de vagues et fades réminiscences d’égouts.
-
-Tout autour de l’horizon, les voitures forment des lignes successives,
-et le flamboiement de la lumière électrique fait naître des élancements
-dans les sourcils convulsionnés.
-
-C’est un tableau étrange qui vous fascine.
-
-Les sacrées créatures vont et viennent sans interruption, car lorsque
-l’une d’elles s’enfuit dans les ténèbres ponctuées de lampes, vingt
-autres viennent prendre sa place.
-
-Des officiers de la marine marchande en chapeaux d’occasion, des
-négociants arméniens, des fonctionnaires bengalais, des demoiselles et
-des employés de magasin, des Juifs, des Parthes, et des Mésopotamiens,
-tout ce monde-là dans la chaleur tiède et les odeurs fétides.
-
---Voilà, disait mon ami, comment nous nous donnons du bon temps. Voici
-les livrées vice-royales. C’est Lady Lansdowne qui arrive.
-
-On eût dit qu’il me lisait la liste du personnel du Gouvernement du
-Paradis.
-
-Tous ces gens-là, pensai-je, continueront à aller et à venir jusqu’à
-leur mort, altérés, poussiéreux, mélancoliques et pâlis.
-
-Dans ces derniers mots j’ai commis une erreur.
-
-Calcutta n’est pas plus Anglo-Indien que West Brompton.
-
-Tout comme Bombay, elle est arrivée à se fixer dans une attitude mentale
-qui est en avance de plusieurs décades sur l’Inde, dans sa crudité, dans
-la brutalité de sa nature réelle.
-
-Un financier, intelligent et de poids, qui discutait au sujet de
-l’Empire, disait:
-
---Mais pourquoi avons-nous besoin d’une si forte armée dans l’Inde?
-Regardez le pays tout autour de nous.
-
-Je crois qu’il ne parlait pas de plus loin que la route circulaire, ou
-peut-être Raneegunge.
-
-Un de ces jours, lorsque la voix des deux cités qui ne veulent rien
-entendre portera jusqu’à Londres, et qu’on agira d’après des avis de ce
-genre, les difficultés ne tarderont pas à surgir.
-
-Jusqu’à ce second voyage à Calcutta, je n’avais pas encore pu
-m’expliquer le ton aigre et la vision si bornée des journaux de la
-Présidence. Je vois à présent que ce sont des journaux de quartier et
-qu’ils devraient être traités comme tels.
-
-En prenant votre temps--car rien ne pressait, imaginez-vous, ô vous qui
-restez dans vos foyers à travailler--que je m’embarquai et m’enfuis de
-Calcutta par la voie qu’on nomme le train des Moutons, parce qu’on
-expédie par là des moutons... et la correspondance pour Rangoon.
-
-La moitié du Punjab partait avec nous pour servir la Reine dans la
-Police militaire de Birmanie et était heureuse d’entendre les sons
-rudes, rocailleux de la langue du haut pays, parmi le jacassement du
-Birman et du Bengali.
-
-En route donc pour Rangoon, à bord du _Madura_!
-
-Descendez avec moi l’Hughli et tâchez de comprendre quelque chose à
-l’existence que mènent les pilotes, ces hommes étranges qui paraissent
-ne connaître la terre ferme que pour la voir du fleuve.
-
---Et j’ai remonté le long de la Berge du Nord, avec six pouces d’eau
-sous moi, et avec une mousson soufflant du sud-ouest et sans plus savoir
-que les morts... en paradis... où je le conduisais,--dit une voix de
-basse.
-
---Hé!... A quoi pouvez-vous vous attendre? dit une autre. Il ne faudrait
-pas partout des feux à occultation. Qu’on me donne un feu rouge avec
-deux éclipses pour marquer un endroit dangereux. Cet Hughli est le pire
-fleuve du monde. Tenez, au large du bas Gasper, pas plus tard que
-l’année passée...
-
---Et puis voyez comme le gouvernement vous traite...
-
-Le pilote de l’Hughli est un homme.
-
-Il se peut qu’il parle grec dans l’exercice de sa profession, mais il
-est capable de jurer après le Gouvernement comme s’il était un civil
-affranchi de tout engagement.
-
-La vie qu’il mène est pénible, mais il abonde en récits étranges, et si
-on le traite avec les égards convenables, il condescendra peut-être à
-vous en conter quelques-uns.
-
-Quand il a servi six ans sur le fleuve, en qualité de «cabot» et qu’il
-n’est ni mort, ni décrépit, il peut, je crois, gagner plus de cinquante
-roupies en faisant franchir le parcours, à raison de douze milles à
-l’heure, par un navire de deux mille tonnes qui porte quelques centaines
-de passagers.
-
-Puis, il sort par la coupée, chargé de nos dernières lettres d’amour, et
-il va et vient sur un esquif dans l’estuaire, en quête d’un autre
-steamer qui remonte le fleuve.
-
-Il ne faut pas grand chose pour le rendre heureux.
-
- * * * * *
-
-_Quelque part en pleine mer; quelques jours plus tard._ J’y renonce.
-Impossible d’écrire, et quant à dormir, je n’en ai nulle vergogne.
-
-Une flemme superbe s’est emparée de tout mon être.
-
-Le journalisme est une imposture: la littérature de même, et l’Art
-pareillement.
-
-Toute l’Inde a disparu de la vue hier et le brick de pilote qui se
-balance aux Bancs de sable, a emporté mon dernier message à la prison
-d’où je sors.
-
-Nous voici en pleine eau bleue,--du saphir liquide,--et une légère brise
-fait gonfler la tente.
-
-Trois poissons-volants ont été signalés ce matin.
-
-Le thé, au _chotohazri[9]_, n’est pas bon, mais le capitaine est
-charmant.
-
- [9] Petit déjeuner.
-
-Cette poignée de nouvelles est-elle assez émouvante, ou faut-il que je
-vous raconte à l’oreille l’histoire du Professeur et de la boussole?
-
-Plus tard, vous en saurez davantage au sujet du professeur, si toutefois
-je reprends la plume.
-
-Lorsqu’il était dans l’Inde, il travaillait environ neuf heures par
-jour.
-
-Aujourd’hui, vers midi, il s’est pris d’intérêt pour les cyclones et
-autres phénomènes de ce genre, il s’est mis en tête de descendre dans sa
-cabine, de se procurer une boussole et un livre de météorologie.
-
-Il s’est mis en route, mais il s’est arrêté, les lèvres au bord d’un
-verre, pour réfléchir.
-
---La boussole est dans une malle, a-t-il dit d’un air endormi, mais
-l’ennuyeux c’est qu’il va me falloir tirer la malle de dessous ma
-couchette. Tout bien considéré, ce n’est pas la peine.
-
-Il a flâné sur le pont, et je crois que pour le moment il est
-profondément endormi.
-
-Sa voix n’avait nulle honte de sa souveraine paresse.
-
-Je lui aurais fait des reproches, mais les mots s’éteignaient sur ma
-langue: j’étais plus coupable que lui.
-
---Professeur, dis-je, il y a à Allahabad un imbécile de petit journal
-qui a pour titre le _Pionnier_. On suppose que je lui écris une
-lettre--une lettre de ma plume! Avez-vous jamais entendu pareille
-absurdité?
-
---Je me demande si vraiment les amers à l’angostura sont bons avec le
-whisky, dit le Professeur en caressant le col de la bouteille.
-
-L’Inde! cela n’existe nulle part: il n’y eut jamais un journal intitulé
-le _Pionnier_. Tout cela c’était un rêve pénible.
-
-Les seules réalités de ce monde, ce sont des mers azurées, des ponts
-bien balayés, des tapis moelleux, de chauds rayons de soleil, l’air
-chargé d’une odeur saline, et une indolence futile, insondable.
-
-
-
-
-II
-
- J’ai eu part à tout ce que j’ai rencontré,
- Et pourtant toute aventure est une arche à travers laquelle
- Passe la lueur de ce monde inexploré, dont la limite s’efface
- Toujours et encore, à mesure que j’avance.
-
-
-Il y avait donc un fleuve et une barre, un pilote et une forte
-proportion de mystère nautique.
-
-Le capitaine dit que le voyage de Calcutta touchait à son terme et que
-dans quelques heures nous serions à Rangoon.
-
-Le fleuve n’est point un majestueux cours d’eau: il a des rives basses.
-Il est sale, boueux, mais comme nous forcions à s’écarter les bateaux de
-riz à l’allure incertaine, je me dis que je contemplais le fleuve des
-Pas-Perdus, la route par où étaient partis, pour ne plus revenir, tant
-et tant de gens de ma connaissance.
-
-Un tel était allé ouvrir la Haute Birmanie, et avait été lui-même ouvert
-par un _dah_[10] birman dans la cruelle jungle au-delà de Minhla.
-
- [10] Pieu.
-
-Tel autre était allé gouverner le pays au nom de la Reine, mais il
-n’avait pu commander à un torrent de la montagne et avait été entraîné
-sous son cheval.
-
-Un autre avait été tué d’un coup de feu par son domestique; un autre
-l’avait été par un Dacoit pendant qu’il était à table.
-
-C’était une liste lamentable dans sa longueur sans fin que celle des
-gens qui n’avaient eu que la fièvre de la jungle pour récompense «des
-difficultés et des privations que comporte nécessairement le service
-militaire», ainsi que s’exprime l’ordonnance de l’armée de Bengale.
-
-Je passai en revue une dizaine de noms, policemen, sous-officiers,
-jeunes employés civils, employés de grandes maisons de commerce et
-aventuriers.
-
-Ils avaient remonté le fleuve et ils étaient morts.
-
-J’avais à côté de moi un des pionniers de la Nouvelle Birmanie, qui
-allait à Rangoon faire part de sa rentrée, et il me fit quelques récits
-de chasses interminables après d’imprenables Dacoits, de marches, de
-contre-marches qui n’aboutissaient à rien, de morts aussi nobles que
-navrantes en plein désert.
-
-Puis, un mystère doré monta à l’horizon, une belle et papillottante
-merveille qui flamboyait au soleil, sous une forme qui n’était ni la
-coupole musulmane, ni la haute tour hindoue.
-
-Elle s’élevait sur un tertre vert, et au-dessous il y avait des rangées
-de magasins, de hangars, d’ateliers.
-
---Sous quel nouveau dieu, me demandai-je, nous trouvons-nous en ce
-moment, nous autres Anglais que rien n’arrête?
-
---C’est le vieux Shway Dagone (prononcez Dagoné, et _non_ Dagon comme
-pour le Dieu de la Bible) dit mon compagnon. Au diable soit-il!
-
-Mais ce n’était point un dieu qui mérita l’anathème.
-
-En premier lieu la merveille expliquait pourquoi nous avions pris
-Rangoon pour objectif, et en second lieu, pourquoi nous allâmes de
-l’avant afin de voir les autres trésors, les autres raretés qui
-pouvaient se trouver dans le pays.
-
-Jusqu’au moment où je la vis, mes yeux ignorants ne trouvèrent pas
-grande différence d’aspect entre ce pays et les Sunderbuns, mais le dôme
-doré disait: «Ceci, c’est la Birmanie, et elle sera tout à fait
-différente de tout autre pays que vous connaissez».
-
---C’est, à ce qu’il paraît, un sanctuaire fameux, dit mon compagnon, et
-maintenant que la ligne de Tounghoo à Mandalay est ouverte, les pèlerins
-accourent par milliers pour le voir. Il a perdu sa grosse extrémité
-dorée,--son _’htée_ comme ils l’appellent--par suite d’un tremblement de
-terre. C’est pourquoi ce sanctuaire est entouré d’une enveloppe de
-bambous sur un tiers de sa hauteur. Il faudrait que vous le voyiez quand
-il sera entièrement découvert. On est en train de le redorer.
-
-Comment se fait-il que lorsque vous contemplez pour la première fois une
-des merveilles du monde, quelqu’un se trouve juste à point pour dire:
-«Il faudrait que vous voyiez cela quand... etc.»?
-
-De pareilles gens, si on leur laissait vingt minutes après la
-Résurrection, au Jugement Dernier, prendraient des airs protecteurs avec
-les pauvres âmes toutes nues, qui se redresseraient avec la lueur de
-Tophet sur la figure, et ils leur diraient:
-
---Il aurait fallu que vous voyiez cela quand Gabriel a sonné le premier
-coup de trompette.
-
-Quant à ce qu’est réellement le Dagon Shway, quant au nombre des livres
-qui ont été écrits sur son histoire et ses antiquités, ce n’est point
-mon affaire.
-
-Ce monument, qui dominait tous les alentours, semblait expliquer toutes
-les choses de Birmanie, pourquoi les jeunes gens étaient allés mourir
-dans le Nord, pourquoi les troupiers battirent le pays en tous sens,
-pourquoi les steamers de la flottille de l’Irraouaddy ressemblaient, sur
-l’eau, à des mouettes au dos noir.
-
-Alors nous allâmes dans un pays nouveau, et la première chose que nous
-dit un des résidents réguliers, ce fut:
-
---Ce pays n’a rien de commun avec l’Inde. On aurait dû en faire une
-colonie de la Couronne.
-
-En jugeant l’Empire comme il doit être jugé, par ses traits les plus
-saillants,--_videlicet_ par ses odeurs,--il avait raison. Car bien qu’il
-y ait une puanteur à Calcutta, une autre à Bombay--une troisième, et
-plus piquante encore, dans le Punjab, ce sont des puanteurs apparentées
-entre elles, tandis que dans la Birmanie, c’est une chose absolument
-distincte.
-
-Ce n’est pas tout à fait l’odeur qu’on sentira en Chine, mais ce n’est
-point l’Inde.
-
---Qu’est-ce donc? demandai-je.
-
-Et l’homme répondit _Napî_, c’est-à-dire du poisson mariné qui aurait dû
-être enfoui depuis longtemps.
-
-Cet aliment, ainsi que s’expriment les _Guides_, consommé en quantité
-énorme par... mais quiconque se sera trouvé sous le vent de Rangoon sait
-ce que signifie _napî_.
-
-Quant aux autres, ils ne comprendraient pas.
-
-Oui, c’est un pays très nouveau, un pays où les gens s’entendaient en
-fait de couleur,--un pays délicieusement paresseux, où abondent les
-jolies filles et les très mauvais cigares.
-
-Le pis de tout cela, c’est que l’Anglo-Indien y est un étranger, un être
-qui ne compte pas.
-
-Il ne sait pas le birman, ce qui est une perte peu considérable et le
-Madrassi s’entête à lui parler anglais.
-
-Pour le dire en passant, le Madrassi est une institution importante.
-
-Il remplace le Birman, qui ne veut pas travailler et, au bout de peu
-d’années, il revient à son rivage natal avec des anneaux aux doigts et
-des grelots aux orteils.
-
-Les conséquences se voient aisément.
-
-Le Madrassi demande,--et il les obtient--des gages énormes et arrive à
-savoir qu’il est indispensable.
-
-Le Birman jouit de la beauté de la vie, pendant que les Birmanes
-épousent des Madrassis et des Chinois, qui ne les laissent manquer de
-rien.
-
-Lorsque le Birman éprouve le désir de travailler, il cherche un Madrassi
-pour le faire à sa place.
-
-Où trouve-t-il l’argent pour payer le Madrassi?
-
-On ne m’en a pas informé, mais tout le monde était d’accord pour dire
-qu’en aucune circonstance le Birman n’est capable d’un effort pour
-suivre le chemin d’une honnête activité.
-
-Or, si une bienveillante Providence vous avait habillé d’un jupon
-couleur pourpre, vert, ambre, ou puce, et vous avait coiffé d’un turban
-fait d’une écharpe couleur rose rouge, si elle vous avait placé dans un
-pays agréablement humide, où le riz pousse tout seul, où le poisson
-vient se faire prendre à la main, tout pourri, tout salé, est-ce que
-vous travailleriez?
-
-Ne préféreriez-vous pas allumer un cigare et flâner par les rues, à
-regarder ce qu’il y a à voir?
-
-Si les deux tiers de vos jeunes filles étaient des personnes rieuses,
-accortes, et l’autre tiers des personnes vraiment jolies, ne
-passeriez-vous pas votre temps à leur faire la cour?
-
-Le Birman s’occupe à ces deux choses, et l’Anglais, qui, après tout,
-s’est introduit péniblement en Birmanie, se hâte de le juger avec
-sévérité.
-
-Pour mon compte personnel, j’aime le Birman avec ce parti-pris aveugle
-qui naît d’une première impression.
-
-Je veux, après ma mort, devenir un Birman, avec autour du corps vingt
-yards de vraie soie royale tissée à Mandalay, et les cigarettes se
-succèderont sur mes lèvres.
-
-Je balancerai ma cigarette pour souligner ma conversation, qui sera
-pleine de plaisanteries et de reparties, et je me promènerai toujours
-avec une jolie fille couleur d’amande qui rira et plaisantera de son
-côté, ainsi qu’il sied à une jeunesse.
-
-Elle ne mettra point un _sari_ sur sa tête quand un homme la regardera
-pour lancer sous cet abri des œillades suggestives par derrière; elle ne
-marchera point d’un pas lourd, à ma suite, quand je me promènerai.
-
-Ces usages-là sont particuliers à l’Inde.
-
-Elle regardera tout le monde entre les deux yeux d’une façon honnête, et
-en bonne camaraderie, et je lui apprendrai à ne point salir sa jolie
-bouche en y mettant du tabac haché dans une feuille de chou, mais à
-humer d’excellentes cigarettes égyptiennes de la meilleure marque.
-
-Parlons sérieusement.
-
-Les jeunes Birmanes sont fort jolies, et après les avoir vues je compris
-très bien ce que j’avais entendu dire de... mettons des exploits que
-notre armée accomplit en Flandre.
-
-La Providence aide réellement ceux qui ne s’aident point eux-mêmes.
-
-Je suivais une rue au nom inconnu, attiré par la couleur qui s’épandait
-au hasard, à profusion, dans toute sa longueur.
-
-Il y a de la couleur dans le Rapjutana, et dans l’Inde méridionale, et
-vous pouvez trouver toute une palette de teintes crues, dans n’importe
-quel durbar de cette région, mais le genre de coloris est différent dans
-la Birmanie.
-
-Pour les femmes, l’écharpe, le jupon et la veste sont de trois couleurs
-vives, pour les hommes le _putso_ et le turban sont somptueux.
-
-Et vous avez vos couleurs plaquées en taches sur un fond de maison en
-charpente de teinte sombre, encadrées de feuillage vert.
-
-Nulle part de canons artistiques: tout effet, toute distribution de
-couleurs dépendent de la force du soleil qui tombe.
-
-C’est pour cela que dans le brouillard de Londres des gens croient aux
-verts pâles et aux rouges mélancoliques.
-
-Parlez-moi du lilas, du cramoisi, du vermillon, du lapis-lazuli, de
-l’aveuglant rouge sang, sous une ardente lumière solaire qui fond et
-modifie tout.
-
-Je venais de faire cette découverte, et je remarquais que les gens
-traitaient leur bétail avec douceur, quand le conducteur d’une absurde
-petite voiture de louage bâtie en proportion avec un poney birman bien
-gras, s’offrit à me charger et nous partîmes dans la direction du
-quartier anglais de la ville, où les sahibs habitent de mignonnes
-maisonnettes faites avec d’anciennes boîtes à cigares.
-
-On dirait qu’il suffit d’un coup de pied pour les démolir--et
-rapportez-vous-en à un globe-trotter pour vous fabriquer une théorie sur
-demande--c’est pour échapper à ce destin qu’elles sont, pour la plupart,
-montées sur des jambes.
-
-Ces maisons n’ont rien qui tienne du cantonnement, et d’ailleurs le sol
-inégal et les routes poudreuses et rougeâtres ne se trouvent à leur
-place en aucun endroit de l’Empire, si ce n’est peut-être à Ootacamund.
-
-Le poney s’égara dans un jardin parsemé de charmants petits lacs,
-parsemés eux-mêmes d’îles, et il y avait dans les bateaux des Sahibs en
-costumes de flanelle.
-
-En dehors du parc, on voyait de charmants petits monastères pleins de
-gentlemen tondus ras, en robes de couleur d’ambre doré, qui apprenaient
-à renoncer au monde, à la chair et au diable, en bavardant furieusement
-entre eux.
-
-A chaque cour on trouvait les trois fillettes revenant de l’école. On
-eût dit absolument qu’elles sortaient des coulisses du Savoy-théâtre,
-après la représentation du _Mikado_, et ce qu’il y avait de plus étrange
-dans tout cela, c’est que tous ces gens riaient, riaient, on l’eût dit,
-au ciel, parce qu’il était bleu, au soleil parce que c’était un coucher
-de soleil, et riaient les uns aux autres parce qu’ils n’avaient rien de
-mieux à faire.
-
-Celui qui riait le plus fort, c’était un gros bébé, et cela bien qu’il
-fumât un cigare qui eût dû le rendre malade à mourir.
-
-La pagode était toujours tout près,--mystère aussi brillant que quand
-elle m’avait apparu pour la première fois au bout du fleuve; mais
-lorsque nous fûmes plus près, sa forme avait changé, et on la voyait
-comme nichée au milieu de centaines de pagodes plus petites.
-
-Je vis tout à coup sur une pente deux tigres gigantesques, conformément
-aux proportions classiques, en plâtre.
-
-C’étaient les gardiens de la pagode la plus grande qu’il y ait en
-Birmanie.
-
-Autour d’eux se mouvait à grand bruit une foule de gens heureux, en
-jolis costumes, et les pas de tous ces gens se dirigeaient vers une
-grande chaussée dallée qui passait d’entre les tigres et allait jusqu’au
-sommet du tertre.
-
-Mais les marches de cet escalier étaient singulières. Elles étaient
-couvertes pour la plupart d’un tunnel, ou peut-être d’une colonnade
-murée, car on voyait çà et là dans l’obscurité des piliers à dorures
-épaisses.
-
-L’après-midi était avancé quand j’arrivai dans cet étrange endroit, et
-je vis que j’aurais à gravir une longue montée de marches en pente douce
-pour parvenir jusqu’à la pagode.
-
-Une ou deux fois en ma vie, j’ai vu un globe-trotter haleter
-littéralement d’émotion jalouse parce que l’Inde était bien des fois
-plus vaste et plus charmante qu’il ne l’avait jamais rêvé, et parce
-qu’il n’avait réservé que trois mois pour l’explorer.
-
-Mon séjour à Rangoon ne se comptait que par heures.
-
-On peut donc me pardonner d’avoir piétiné d’impatience au bas de cet
-escalier, parce qu’il m’était impossible de m’arranger pour voir
-entièrement, complètement, exactement tout ce qu’il y avait à voir.
-
-La signification des tigres gardiens, le mystère intérieur de la pagode
-principale, et des innombrables petites pagodes, tout cela m’était
-caché.
-
-Je me demandais en vain pourquoi les jolies filles, fumant des cigares,
-vendaient de petits bâtons et des bougies de couleur qu’on devait brûler
-devant l’image de Bouddha.
-
-Tout était inintelligible pour moi, et personne n’était là pour me
-donner des explications.
-
-La seule chose qui me parût claire, c’est que sous peu de jours le grand
-_’htée_ qui avait été détérioré par le tremblement de terre serait hissé
-de nouveau en place au milieu des fêtes et des chants, et que la moitié
-de la Haute Birmanie viendrait contempler ce spectacle.
-
-Je m’avançai entre les deux gros monstres, à travers une cour blanchie à
-la chaux jusqu’à ce que je fusse arrivé sous une arche à cintre plat que
-gardaient des boiteux, des aveugles, des lépreux, des estropiés.
-
-Pendant que je passais, ils me tiraient par mon habit, en geignant, en
-pleurnichant, mais le flot de gens qui s’engouffraient sur la pente
-douce ne faisaient aucune attention à eux.
-
-Et je montai dans la demi-obscurité d’un long, long corridor flanqué de
-boutiques, et pavé de dalles que les pieds humains avaient rendue très
-lisses.
-
-Tout au bout du corridor voûté, une large ouverture laissait voir le
-ciel du soir.
-
-De cet endroit partait une seconde montée d’escalier beaucoup plus
-raide, conduisant tout droit au Shway Dagone.
-
-Je m’arrêtai à ce point, parce qu’il y avait là une très belle arche de
-style birman, ornée d’une inscription chinoise juste en face de moi, et
-je m’imaginai sottement qu’en allant plus loin je ne trouverais rien de
-plus agréable à voir.
-
-En outre, je tenais à comprendre pourquoi ce peuple était capable de
-produire le dacoit des journaux, et je savais qu’on apprend des choses
-de bien des sortes en s’arrêtant au bord de la grande route.
-
-Alors j’aperçus une figure... qui m’expliqua bien des choses.
-
-Le menton, les joues, les lèvres et le cou étaient modelés fidèlement
-d’après les lignes de la pire des Impératrices romaines, de ces «femmes
-haletantes, bouillonnantes» que chante Swinburne et dont nous voyons
-parfois des portraits.
-
-Au-dessus de cette massive perfection de formes apparaissaient le nez
-mongoloïde, le front étroit et les yeux luisants du porc.
-
-Je regardai avec une fixité intense.
-
-L’homme me rendait mon regard avec une insolence admirable, qui plissait
-au coin de sa bouche.
-
-Puis, il reprit sa marche en avant, avec son air de fanfaron, et
-j’enrichis ma mémoire d’une figure nouvelle et d’une notion de plus.
-
---Il faudra que je me renseigne plus exactement au Club, dis-je, mais
-voilà un homme qui paraît réaliser tout à fait le type du devoir. A
-l’occasion, il serait capable de crucifier sa victime.
-
-Puis parut un bébé brun dans les bras de sa mère, et il se mit à rire.
-Sur quoi, je désirai vraiment lui donner une poignée de main et dans ce
-but je lui adressai un sourire.
-
-La mère tendit le mignon petit bonhomme, et le bébé rit, et nous nous
-mîmes à rire tous les trois, parce que cela paraissait être l’usage du
-pays.
-
-Puis je rentrai dans le corridor sombre, où les lampes des boutiquiers
-clignotaient, et où des tas de gens firent écho à nos rires.
-
-Ce doit être une race aux mœurs douces que la nation Birmane, car ils
-laissent les petits enfants de trois ans à la garde de tout un monde de
-poupées en terre cuite ou d’une ménagerie de tigres articulés.
-
-Je n’avais pas réellement pénétré dans le Shway Dagon, mais j’étais
-aussi content que si je l’avais fait.
-
-Au Club du Pégu, je trouvai un ami, un Punjabi, sur la vaste poitrine
-duquel je me jetai, en lui demandant de me nourrir et de me distraire.
-
-Peu de temps auparavant il avait reçu une visite du Commissaire de
-Peshawar, une localité bien inattendue, et il n’était point d’humeur à
-se laisser bouleverser par des arrivées imprévues.
-
-Il avait hideusement baissé.
-
-Quelques années auparavant, il parlait aisément la langue courante, et
-il était l’Un de nous.
-
---_Daniel, combien de socques ton maître possède?_
-
-La perche que j’allais lui tendre, s’échappa de ma main:
-
---Grand Dieu! dis-je, est-il possible que vous... vous parliez à votre
-_nauker_ ce dégoûtant _pidgin_[11]. C’est à faire pleurer. Vous ne valez
-pas mieux qu’un homme de Bombay.
-
- [11] Argot Chinois.
-
---Je suis un Madrassi, dit-il avec calme. Ici nous parlons tous anglais
-à nos boys? N’est-ce pas beau? Maintenant venez faire un tour au
-Gymkhana, et nous y dînerons. _Daniel, le chapeau et la canne de maître
-va chercher._
-
-Il doit exister quelques centaines de gens au plus qui soient au fait
-des dessous de la guerre de Birmanie,--l’une des moins connues et des
-moins appréciées de toutes nos petites affaires.
-
-Le Club de Pégu paraissait plein de gens qui partaient pour l’intérieur
-ou en revenaient.
-
-La conversation était un simple écho du bruit sourd des conquêtes qui se
-faisaient bien loin dans le Nord.
-
---Vous voyez cet homme là-bas? Il a reçu une entaille sur la tête
-l’autre jour à Zounglounggoo. Ce doit être un dur à cuire. Cet autre
-type, près de lui, s’est livré à la chasse au dacoit pendant près d’une
-année. Il a détruit la bande de Boh-Mango. Il a capturé Boh dans un
-champ de riz. L’autre homme rentre au pays avec un congé de
-convalescence. Il a reçu un morceau de fer quelque part dans le corps...
-Goûtez de notre mouton. Je vous assure que le Club est le seul endroit
-de Rangoon où vous trouviez du mouton... Faites attention, il ne faut
-pas parler la langue courante à nos boys. _Hé! boy, apportez maître de
-la glace encore!_ Ce sont tous des gens de Bombay ou bien des Madrassis.
-Ici sur le pont, il y a quelques domestiques birmans, mais un véritable
-Birman ne travaillera jamais. Il aime mieux être un simple petit _daku_.
-
---Comment dites-vous?
-
---Un bon petit Dacoit. Nous les appelons _Dakus_ pour abréger. C’est en
-quelque sorte un petit nom d’amitié. Ceci c’est le poisson-beurre.
-J’oubliais que vous manquez un peu de poisson dans le haut pays. Oui, je
-suppose que Rangoon a ses bons côtés. Vous payez princièrement. Vous
-vous installez comme le feraient des gens mariés, une petite maison
-meublée; cent cinquante roupies. Les gages des domestiques se montent à
-deux cent vingt, deux cent cinquante roupies. Cela fait quatre cents
-roupies d’un seul coup. Mon cher, ici un balayeur n’accepte pas moins de
-douze à seize roupies par mois, et même alors il travaillera pour
-d’autres maisons. C’est pire qu’à Quetta. Un homme qui viendrait dans la
-Basse Birmanie avec l’espoir de vivre sur son traitement serait un
-imbécile.
-
-_Voix venant du bas bout de la table._--Quel sot! C’est tout différent
-dans la haute Birmanie, où vous recevez des allocations de commandement
-et de voyage.
-
-_Autre voix, au cours d’une conversation._--On n’a jamais mis cette
-histoire-là dans les journaux, mais je puis vous assurer que nous
-n’avons pas été si vifs à prendre le fort qu’on voudrait le faire
-croire. Voyez-vous, Bob Gure nous avait littéralement pris au piège, et
-au moment où l’on en vint aux mains, nos hommes reçurent des pruneaux
-par devant et par derrière. Cette guerre dans la jungle, c’est le diable
-et le reste! Encore de la glace, s’il vous plaît!
-
-Alors on me conta la mort d’un de mes anciens camarades d’école, sous la
-rampe de la redoute de Minhla.
-
-Quelqu’un se rappelle-t-il l’affaire de Minhla qui ouvrit le troisième
-bal birman?
-
---J’étais tout près de lui, dit une voix. Il est mort, je crois, entre
-les bras de A: mais je n’en suis pas bien sûr. En tout cas, je sais
-qu’il est mort sans souffrances. C’était un bon garçon.
-
---Merci, dis-je, et maintenant je crois que je vais partir.
-
-Et je m’en allai à travers les vapeurs de la nuit, la tête pleine d’un
-bruit de batailles, d’assassinats, de morts subites.
-
-J’avais mis la main sur la frange du voile qui cache la Haute-Birmanie.
-J’aurais payé bien cher pour remonter le fleuve et aller voir une
-vingtaine de vieux amis, maintenant gens de guerre usés par la jungle.
-
-Toute la nuit, je rêvai d’escaliers interminables que descendaient des
-milliers de jolies filles, aux toilettes si brillantes qu’elles me
-faisaient mal aux yeux.
-
-Il y avait au haut des marches une grosse cloche d’or, et au bas, gisait
-la figure tournée vers le ciel le pauvre D, mort à Minhla, autour duquel
-une troupe de déguenillés, en Khaki, montait la garde.
-
-
-
-
-III
-
- J’ai bâti, mon âme, une seigneuriale demeure de plaisance,
- Pour y habiter à l’aise éternellement.
- J’ai dit: «ô mon âme, réjouis-toi, fais la fête,
- O ma chère âme, car tout est bien.»
-
-
-Voilà ce que c’est que de se faire d’avance un programme de voyage bien
-défini.
-
-J’ai dit que je me rendrais tout droit de Rangoon à Penang.
-
-Et maintenant nous voici au large de Moulmeïn dans un steamer tout neuf
-qui n’a pas l’air de se rendre à une destination bien arrêtée.
-
-Pourquoi irait-il à Moulmeïn? C’est un mystère. Mais comme tous les gens
-qui sont de ce bord sont comme moi des flâneurs, personne n’est
-mécontent.
-
-Figurez-vous une équipe de passagers pour lesquels le temps ne compte
-pas, qui ne désirent pas autre chose que trois repas par jour, et pas
-d’autres émotions que celles que produit de temps à autre la vue d’un
-cafard.
-
-Moulmeïn est situé en amont de l’embouchure d’un fleuve qui devrait
-traverser l’Amérique du Sud, et une variété infinie de lascifs bateaux
-indigènes semble s’être installée à demeure en cet endroit.
-
-De vilains steamers chargeurs que les initiés appellent: «les chemineaux
-de Geordie» grondent et crachent leur fumée aux belles collines qui
-dominent le port, et les vaisseaux de ligne de l’Inde, aux flancs
-ventrus, se meuvent lourdement près des côtes.
-
-Les visiteurs sont rares à Moulmeïn, si rares que bien peu de navires,
-en dehors des vaisseaux de transports, trouvent quelque avantage à
-s’éloigner de la côte.
-
-Je vous dirai, d’une façon froidement confidentielle, que Moulmeïn n’est
-pas du tout une cité de notre planète.
-
-Sindbad le Marin, si vous vous en souvenez, y passa lors de ce mémorable
-voyage où il découvrit le cimetière des éléphants.
-
-Comme le steamer remontait le fleuve, nous aperçûmes un éléphant, puis
-un autre activement occupés dans les chantiers de charpente qui
-faisaient face à la rive.
-
-Certaines gens à l’esprit étroit, munis de jumelles, dirent qu’il y
-avait des _mahouts_ sur leurs dos, mais cela ne fut jamais clairement
-prouvé.
-
-Je préfère croire à ce que j’ai vu, une ville endormie, avec une seule
-rangée de maisons éparpillées le long d’un beau cours d’eau, et ayant
-pour habitants des éléphants lents, solennels, qui construisaient des
-barricades pour leur propre agrément.
-
-Il y avait dans l’air une forte senteur de teck fraîchement scié--nous
-ne pûmes voir aucun éléphant occupé à scier--et de temps à autre le
-tiède silence était interrompu par le craquement de la poutre.
-
-Lorsque les éléphants s’étaient aiguisé l’appétit pour le lunch, ils se
-rendaient en flânant, par couples, à leur club.
-
-Ils ne se donnèrent pas la peine de nous envoyer leur salut non plus que
-les derniers journaux arrivés par la malle, ce qui nous causa un vif
-désappointement, mais nous reprîmes de l’entrain en voyant sur une
-colline une grande pagode blanche entourée d’une vingtaine de petites
-pagodes.
-
---Voilà, dîmes-nous, d’une seule voix, voilà qui indique une excursion à
-faire.
-
-Et aussitôt nous frissonnâmes en pensant à notre exclamation profane,
-car nous tenions, par-dessus toutes choses, à ne point nous conduire
-comme de vulgaires touristes.
-
-Les tikka-gharries de Moulmeïn sont trois fois plus petits que ceux de
-Rangoon, car les poneys ne sont pas plus gros que des moutons
-respectables.
-
-Leurs cochers leur font monter et descendre la côte, et comme le gharri
-est extrêmement étroit, que les routes ne sont rien moins que bonnes,
-c’est un exercice fortifiant.
-
-Ici encore, les cochers sont des Madrassis.
-
-Je devrais me rappeler à quoi ressemblait cette pagode, si je n’étais
-pas tombé profondément, irrévocablement amoureux d’une petite Birmane
-qui se trouvait au bas du premier étage des degrés.
-
-Sans le fait que le steamer partait le même jour à midi, rien n’eût pu
-m’empêcher de me fixer pour toujours à Moulmeïn et d’y devenir
-possesseur d’une paire d’éléphants.
-
-Ils sont si communs qu’ils se promènent par les rues, et qu’on peut, je
-n’en doute pas, les avoir pour un morceau de canne à sucre.
-
-Laissant là cette jeune personne par trop aimable, je montai quelques
-degrés seulement, et, faisant demi-tour, je contemplai un tableau formé
-d’eau, d’une île, d’un beau fleuve, d’un superbe pays à pâturage, et
-borné par une ceinture de bois qui me fit me réjouir d’être vivant.
-
-La pente, au-dessus et au-dessous de moi, flamboyait de pagodes, depuis
-celle qui était d’une dorure somptueuse, d’un vermillon splendide,
-jusqu’à une autre en pierre d’une délicate nuance grise qu’on venait
-d’achever en l’honneur d’un prêtre éminent, décédé depuis peu à
-Mandalay.
-
-Bien au-dessus de ma tête, se faisait entendre un vague tintement. On
-eût dit des cloches en or et le babillage des brises dans les cimes des
-palmiers-arack.
-
-En conséquence, je montai, je montai encore d’autres marches, et finis
-par arriver à une retraite de paix profonde, toute parsemée de figures
-birmanes d’une propreté immaculée.
-
-Des femmes étaient là rendant leurs hommages multipliés.
-
-Elles baissaient la tête, et leurs lèvres s’agitaient, parce qu’elles
-disaient des prières.
-
-J’avais à la main un parapluie,--un parapluie noir.
-
-J’étais chaussé de souliers bains de mer, et j’étais coiffé d’un casque.
-
-Je ne priais point, je pestais contre moi d’être un globe-trotter, et
-j’aurais voulu savoir assez de birman pour expliquer à ces dames que
-j’étais désolé, et que sans le soleil j’aurais ôté mon chapeau.
-
-Un globe-trotter est une bête.
-
-J’eus la grâce de sourire, tout en faisant le tour de la pagode.
-
-Il me sera tenu compte de cela, en toute justice.
-
-Mais je contemplai avec une horrible fixité un temple latéral or et
-rouge, qui contenait une image de Bouddha, artistement dorée, puis des
-figures farouches dans les niches qui se trouvaient à la base de la
-pagode principale, les petits palmiers qui sortaient des fentes entre
-les briques qui formaient le pavé de la cour--les grands palmiers
-au-dessus de moi, et les cloches de bronze suspendues à une faible
-hauteur à chaque angle, pour que les femmes pussent les frapper avec des
-cornes de cerf.
-
-Sur une d’elles se lisait cet étonnant tristique en anglais, composé
-évidemment par le fondeur, lequel avait achevé son œuvre, et,
-espérons-le, atteint le Nibban[12], trente-cinq ans auparavant:
-
- [12] Nirvana.
-
- Celui qui détruira cette cloche,
- Ils doivent aller dans le grand Enfert
- Et qu’ils ne puissent pas en sortir.
-
-J’ai du respect pour un homme qui ne sait pas écrire correctement le mot
-Enfer: cela prouve qu’il a été élevé dans une croyance aimable.
-
-Vous qui viendrez à Moulmeïn, soyez pleins de respect pour cette cloche,
-et évitez de jouer avec elle, car cela blesse les sentiments des
-fidèles.
-
-Dans la base de la pagode il y avait quatre chambres, où trois côtés
-étaient couverts de colossales figures en plâtre, et devant chacune
-d’elles brûlait une solitaire lampe à huile dont les rayons luttaient
-avec les flots de lumière vespérale qui entraient par les fenêtres.
-
-Il en résultait dans cet éclairage d’un jaune pâle une sensation qui
-n’avait rien de terrestre.
-
-De temps à autre une femme se glissait dans une de ces chambres pour
-prier, mais presque toute la troupe restait dans la cour.
-
-Toutefois celles qui faisaient face aux figures priaient plus ardemment
-que les autres, par où je jugeai que leurs soucis devaient être les plus
-grands.
-
-Ce que je savais sur la réalité de ce culte était moins que rien, car
-les livres anglais élégamment reliés que nous lisons ne parlent point de
-brins de paille à bout rouge qu’on présente à une figure dorée, ni de la
-cloche qu’on fait sonner dans un temple hindou, en signe cultuel.
-
-Mais ce doit être un culte fort intéressant: d’abord tout s’y passe
-tranquillement, et dans le milieu le plus charmant qu’ait jamais offert
-un paysage.
-
-Dans ce cas particulier la massive et blanche pagode surgissait dans le
-bleu, à l’ouest d’une colline murée, d’où la vue s’étendait sur quatre
-perspectives distinctes et aussi charmantes qu’il était à souhaiter. Les
-regards pouvaient se porter soit en bas sur le steamer, soit sur
-l’étendue argentée, vers la gauche, ou bien sur la forêt, à droite, ou
-enfin du côté de la terre, sur les toits de Moulmeïn.
-
-Entre chaque pause du froufrou des costumes, et des causeries à voix
-basse des femmes, descendait de là-haut le tintement d’innombrables
-feuilles de métal, suspendues au _’htée_ de la pagode, lorsque la brise
-les agitait.
-
-Une image dorée clignotait au soleil.
-
-Celles qui étaient peintes regardaient fixement et tout droit devant
-elles par-dessus les têtes des fidèles.
-
-Quelque part là-bas un maillet et un rabot, sans se presser, aidaient à
-construire encore une autre pagode en l’honneur du Seigneur de la Terre.
-
-Resté assis, dans ma méditation, pendant que le Professeur circulait
-armé d’un appareil photographique, à la grande terreur de la jeunesse
-birmane, je fis deux découvertes notables, sur lesquelles je faillis
-m’endormir.
-
-La première, c’est que le Seigneur de la Terre, c’est l’Indolence, une
-Indolence en couche épaisse, où l’on mêle et agite un peu de religion
-pour lui conserver sa douceur.
-
-La seconde, c’était que la forme de la pagode tirait son origine de
-celle du renflement qu’offre le tronc du palmier-arack.
-
-Il y en avait un entre moi et la lointaine ligne du ciel, et son profil
-reproduisait exactement celui d’un petit édifice de pierre grise.
-
-Pourtant il se présenta plus tard à mon esprit une troisième découverte,
-et celle-là bien plus importante.
-
-Un sale petit lutin d’enfant passait, plus ou moins vêtu d’un _putso_ en
-soie magnifiquement ouvrée, et tel que j’avais inutilement cherché à en
-trouver l’analogue à Rangoon.
-
-Un assistant me dit qu’un article pareil coûterait cent dix
-roupies,--juste dix roupies de plus que le prix demandé à
-Rangoon,--après que je me fus montré peu courtois envers une jolie
-Birmane aux oreilles ornées de diamants, en la traitant comme si elle
-était une boutiquière de Delhi.
-
---Professeur, dis-je, lorsque l’appareil photographique sur ses pattes
-d’araignée parut au tournant de l’angle, il y a quelque malentendu sur
-ces gens-là. Ils ne travaillent pas. Ce ne sont point des dacoits et
-leurs babies ont des _putsos_ de cent dix roupies sur le dos, si
-toutefois leurs parents ne mentent point. Je me demande comment ils
-gagnent leur vie.
-
---Ils vivent en beauté, dit le professeur, et je n’ai apporté qu’une
-demi-douzaine de plaques. Je reviendrai demain matin avec d’autres.
-Avez-vous jamais rêvé d’un endroit comme celui-ci?
-
---Non, dis-je, c’est la perfection, et quand j’y passerais ma vie, je
-n’arriverais pas à voir où réside précisément ce qui en fait le charme.
-
---Dans cette indolence bestiale, dit le Professeur en repliant son
-appareil.
-
-Et nous nous en allâmes à regret, poursuivis par les voix d’innombrables
-cloches qu’agitait le vent.
-
-A moins de dix minutes de la Pagode, nous vîmes un véritable kiosque à
-musique anglais, un hangar étiqueté: Bureau municipal, une collection de
-mesquins bungalows qui s’efforcent, mais en vain, de gâter le paysage,
-et une troupe de soldats de Madras.
-
-Je n’avais pas encore vu de soldats de Madras. Ils paraissent habillés
-exactement comme les Tommies et ont l’air très civilisé, très raffiné.
-
-On dit qu’ils lisent des livres anglais et sont très ferrés sur leurs
-droits et privilèges.
-
-Pour détails supplémentaires s’adresser au Club du Pegu, seconde table
-de la rangée de gauche à partir de l’entrée.
-
-En une heure maudite, j’essayai de rendre la vie au commerce mouvant de
-Moulmeïn, et dans ce but, je fis promettre à un indigène de l’endroit de
-venir le lendemain matin à bord du steamer avec un assortiment de
-soieries birmanes.
-
-C’était une traversée de cinq minutes et il aurait pu rester tout ce
-temps à la poupe.
-
-Le matin vint, mais non l’homme.
-
-Pas un bateau de melons d’eau, de melons d’eau charnus, cramoisis, ne
-s’approcha du navire.
-
-Comme nous glissions sur le fleuve, en route pour Penang, je vis les
-éléphants jouer avec les poutres de teck, l’air aussi solennel, aussi
-mystérieux que jamais.
-
-Ils étaient les principaux habitants, et, autant que je pus le voir, les
-maîtres de l’endroit.
-
-Leur léthargie avait corrompu la ville, et lorsque le professeur voulut
-les photographier, je crois qu’ils s’en allèrent avec dédain.
-
-Nous voici maintenant en route pour Penang avec une température de 70
-degrés centigrades dans les cabines, et, sur le pont, la température que
-vous voudrez.
-
-Nous avons épuisé toute notre littérature, bu deux cents limonades au
-citron, joué à quarante jeux de cartes différents (en grande partie, des
-patiences), organisé une loterie sur la course (si l’enjeu avait été de
-mille roupies au lieu de dix je ne l’aurais pas gagné!) enfin nous avons
-passé dix-sept heures sur vingt-quatre à dormir.
-
-Il est absolument impossible d’écrire, mais vous ne vous en trouverez
-que mieux au point de vue moral, si l’on vous conte l’histoire des
-Vauriens d’Iquique, et «comme vous ne l’avez point entendu raconter, je
-vais vous la rapporter».
-
-Un Allemand qui fait la chasse aux orchidées, vient justement de me la
-dire toute fraîche. Il a failli ces jours-ci laisser sa tête dans les
-montagnes de Lullaï, et cela après avoir fait presque le tour du monde.
-
-Iquique est situé quelque part dans l’Amérique du Sud, au fond du
-Brésil, ou peut-être au delà.
-
-Une fois il y arriva une tribu d’indigènes des forêts. Ils étaient si
-innocents qu’ils ne portaient aucun, mais aucun vêtement.
-
-Ils avaient un grief mais point de costume.
-
-Ils exposèrent le premier en présence de son Excellence le Gouverneur
-d’Iquique. Mais la nouvelle de leur arrivée et de leur absolue nudité
-les avait précédés, et les bonnes dames Espagnoles de la ville
-décidèrent unanimement qu’il fallait tout premièrement habiller ces
-païens.
-
-Elles organisèrent donc une séance de couture, et le résultat, qui
-consistait principalement en des tabliers, fut mis à la disposition de
-ces vilaines gens, avec des indications sur la façon de s’en servir.
-
-Ils parurent vêtus de leurs tabliers, devant le gouverneur, et toutes
-ces dames d’Iquique, rangées sur les degrés de la cathédrale, mais ce
-fut seulement pour apprendre que le gouverneur ne pouvait déférer à leur
-demande.
-
-Et savez-vous ce que firent ces enfants de la nature?
-
-En un clin d’œil, ils avaient enlevé leurs tabliers, pour les rouler
-autour du cou, et se mirent à danser, nus comme l’Aurore, devant les
-dames scandalisées d’Iquique, qui s’enfuirent en se cachant leurs yeux
-avec leurs éventails jusque dans le sanctuaire de la cathédrale.
-
-Et lorsque les marches furent désertes, les Vauriens s’en allèrent,
-jetant de grands cris, sautant, leurs tabliers toujours autour du cou,
-car le bon drap est une chose de valeur.
-
-Et comme ils connaissaient leur pouvoir, ils campèrent en dehors de la
-ville.
-
-Il était impossible d’envoyer de la troupe contre eux. Il était
-également impossible de laisser les Señoritas courir le risque d’être
-offusquées quand elles sortaient.
-
-Nul ne savait si à une heure ou à une autre, les Vauriens ne feraient
-pas irruption dans les rues.
-
-On leur accorda donc ce qu’ils demandaient, et Iquique retrouva le
-repos. _Nuda est veritas et prævalebit._
-
---Mais, dis-je, qu’y a-t-il de si terrible chez un Indien nu ou même
-chez deux cents Indiens nus?
-
---Mon ami, dit l’Allemand, c’étaient des Indiens de l’Amérique du Sud,
-et je vous dis qu’ils ne sont pas beaux à voir en déshabillé.
-
-Je mis ma main sur ma bouche et m’en allai.
-
-
-
-
-IV
-
- Certains soupirent après les gloires de ce monde, et certains
- soupirent après le paradis que promet le Prophète.
-
- Ah! prenez l’argent comptant, et laissez là le crédit. Ne prêtez
- pas l’oreille au roulement d’un tambour lointain.
-
-
-Il y a quelque chose de très fâcheux dans le caractère anglo-saxon.
-
-A peine l’_Afrique_ avait-elle jeté l’ancre dans les Détroits de Penang
-que deux de nos compagnons de voyage furent frappés de folie, en
-apprenant qu’à ce moment même un autre steamer partait pour Singapour.
-
-S’ils s’embarquaient, ils gagneraient plusieurs jours.
-
-Dieu sait pourquoi le temps leur semblait si précieux.
-
-A cette nouvelle, ils s’élancèrent vers leurs cabines et se mirent à
-faire leurs malles comme si leur salut en dépendait.
-
-Ensuite ils coururent à la coupée, et un _sampan_ les emporta, en nage,
-mais heureux.
-
-Ils faisaient un voyage d’agrément, et ils avaient peut-être gagné trois
-jours.
-
-Le voilà leur agrément.
-
-Vous rappelez-vous la description, que fait Besant[13], de l’Ile
-Palmiste, dans _Ma fillette_ et _Ce fut ainsi qu’ils se marièrent_?
-
- [13] Walter Besant (1838-1902) romancier fécond, qui connut les gros
- succès soit seul, soit en collaboration avec James Rice.
-
-Penang, c’est l’Ile Palmiste.
-
-Je fis cette découverte sur le navire, en contemplant les collines
-boisées qui dominent la ville et les régiments de palmiers qui, à la
-distance de trois milles, signalaient la côte de la Province de
-Wellesley.
-
-L’air était doux, chargé d’indolence, et le long des flancs du navire,
-des bateaux circulaient surchargés de Madrassis aux nombreux
-bijoux,--ceux-là même auxquels Besant fait allusion.
-
-Un furieux coup de vent passa sur l’eau et effaça les rangées de maisons
-basses, couvertes en tuiles rouges, qui constituent Penang, et les
-ombres de la nuit succédèrent à l’orage.
-
-Je mis dans ma poche la règle de douze pouces qui devait me servir à
-mesurer l’Univers, et je pleurai presque d’émotion, lorsque en mettant
-le pied sur la jetée, je tombai sur un Sikh,--un Sikh à barbe
-magnifique, avec des molletières blanches, et un fusil.
-
-Telle l’eau froide dans un pays altéré, telle la vue d’une figure du
-vieux pays.
-
-Mon ami était de Jandiala, dans le district d’Umritsar.
-
-Je connaissais bien Jandiala, n’était-il pas vrai?
-
-Je me mis à lui débiter toutes les nouvelles que je pus me rappeler, au
-sujet des récoltes, et des armées, et des déplacements des grands
-personnages dans le Nord lointain.
-
-Mon Sikh rayonnait.
-
-Il faisait partie de la police militaire.
-
-C’était un service agréable, mais naturellement cela vous retenait loin
-du vieux pays.
-
-La besogne n’était point pénible et les Chinois n’étaient pas très
-ennuyeux.
-
-Ils se battaient entre eux, mais «ils ne tiennent pas du tout à se
-montrer effrontés avec _nous_».
-
-Et le gros homme se dandina avec le lent roulis et le balancement de
-tout un régiment de vapeurs, pendant que j’étais tout ragaillardi à
-l’idée que l’Inde--l’Inde que je me donne le genre de haïr,--n’était pas
-si loin que cela, après tout.
-
-Vous connaissez notre tendance incorrigible à tout blâmer en province.
-
-Calcutta feint de s’étonner qu’Allahabad possède une bonne salle de
-danse; Allahabad se demande s’il est vrai, bien vrai que Lahore ait une
-fabrique de glaces, et Lahore se donne l’air de croire qu’à Peshawar, on
-dort avec ses armes au côté.
-
-Ce fut d’une façon fort semblable que je me divertis en voyant à Rangoon
-un tramway à vapeur, et après notre départ de Moulmeïn, nous nous
-attendions absolument à trouver les confins de la civilisation.
-
-Vanité et ignorance reçurent un rude choc en se trouvant en présence
-d’une longue rue, le quartier des affaires, une rue dont les maisons
-avaient deux étages, une rue remplie de voitures de louage, d’enseignes,
-et où pullulaient les _jinrickshaws_.
-
-Vous autres, gens de l’Inde, vous n’avez jamais vu un véritable
-_’rickshaw_.
-
-Il y en a environ deux mille à Penang, et il n’y en a pas deux qui se
-ressemblent.
-
-Ils sont laqués de figures hardies représentant des dragons, des
-chevaux, des oiseaux, des papillons.
-
-Leurs brancards sont d’un bois noir renforcé de métal blanc, et si
-solides que le coolie s’asseoit dessus pendant qu’il attend son client.
-
-Il n’y a qu’un seul coolie, mais il est vigoureux, il court tout aussi
-vite que six hommes des Collines.
-
-Il tient sa queue de cochon roulée, car il est de Canton,--et c’est un
-inconvénient pour les Sahibs qui ne savent point parler tamil, malais ou
-cantonais.
-
-N’était cela, on le dirigerait aussi aisément qu’un chameau.
-
-Les hommes des ’rickshaws sont patients, endurants.
-
-L’individu de mauvaise mine, qui conduisait ma voiture, les cinglait
-quand ils se trouvaient à portée de son fouet, et faisait tout son
-possible pour passer sur eux, en se dirigeant vers les cascades, qui
-sont à cinq milles plus loin que la ville de Penang.
-
-Je m’attendais à voir les bâtisses s’arrêter par crainte d’être
-étouffées dans l’épaisseur des bois de cocotiers. Mais elles s’y
-continuaient en rues nombreuses, qui ressemblent beaucoup à Park Street
-et Middleton Street, à Calcutta, où les maisons à volets, sortes
-d’hybrides, entre un bungalow indien et une cabane à lapins de Rangoon,
-luttaient contre la verdure et des crotons aussi gros que de petits
-arbres.
-
-Par intervalles, flamboyait la façade d’une maison chinoise toute
-découpée à jour, avec son vermillon, son noir de fumée et ses ors, avec
-ses lanternes chinoises de six pieds suspendues au-dessus des entrées,
-et ses échappées sur des arbustes taillés en formes bizarres, dans des
-jardins bien soignés.
-
-Nous nous engageâmes dans des routes bordées de maisons indigènes
-qu’ombrageaient les palmes toujours vertes des cocotiers chargés de
-jeunes fruits.
-
-L’air chaud était chargé des aromes de la végétation, parfum différent
-de celui qu’exhale la terre après la pluie.
-
-Un oiseau, je ne sais lequel, lança un appel dans les profondeurs du
-feuillage, et un vague murmure de tonnerre se faisait entendre dans les
-montagnes, comme nous en approchions, mais partout ailleurs, calme
-complet, et la sueur gouttelait sur nos figures.
-
---Maintenant il faut que vous montiez à pied cette côte, dit le
-conducteur, en nous montrant une petite barrière fermant un jardin
-botanique bien tenu. Toutes les voitures s’arrêtent ici.
-
-Nos membres se mouvaient comme s’ils étaient de plomb. Nous respirions
-péniblement.
-
-A chaque pas nous aspirions en quelque sorte la vapeur d’un bain turc.
-
-Le sol était tout vivant de moiteur et de chaleur; et les
-arbres--j’étais trop ensommeillé pour lire les étiquettes qu’avait
-écrites un homme d’une activité farouche,--étaient, eux aussi, moites et
-chauds.
-
-La voix de l’eau murmurait quelque chose à mi-chemin de la hauteur, mais
-j’étais trop ensommeillé pour prêter l’oreille, et sur le sommet de la
-colline un gros nuage était posé, tout à fait pareil à un édredon sous
-lequel tout se tasse bien confortablement.
-
- Dans l’après-midi on arriva en un pays
- Où il semblait que ce fût toujours l’après-midi.
-
-Je m’assis à l’endroit où je me trouvais, car je voyais que le chemin
-montant était très raide, et grossièrement taillé en degrés, et je
-succombais à un irrésistible besoin de sommeil.
-
-J’étais à l’entrée d’une toute petite gorge, à l’endroit même où les
-mangeurs de lotus s’étaient assis quand ils avaient commencé leur
-chanson, car je reconnus la Cascade, et l’air qui flottait autour de mes
-oreilles «respirait comme un homme qui a le cauchemar».
-
-Je regardai et compris qu’il me serait impossible de rendre par des mots
-le génie de cet endroit.
-
---Je ne sais pas jouer de la flûte, mais j’ai un cousin qui joue du
-violon.
-
-Je connaissais un homme qui le savait.
-
-Certains disaient que ce n’était point un homme chic et que je courrais
-peut-être le risque de prêter à mal penser de ma morale, mais en un tel
-climat cela importe peu.
-
-Voyez-vous, prenez le pire de tous les romans de Zola, et lisez-y la
-description qu’il fait d’une serre chaude.
-
-C’était bien cela.
-
-«Plusieurs mois s’écoulèrent, mais il n’y avait ni gelée, ni chaleur
-brûlante qui marquât le passage du temps».
-
-Je sentais seulement, et avec une acuité des plus douloureuses, que je
-devais «_faire_» la Cascade.
-
-Je gravis donc les degrés de la côte, bien que chaque tas de pierres me
-criât: «Assieds-toi», et je finis par découvrir un petit cours d’eau qui
-glissait sur la face d’un rocher, pendant qu’un cours d’eau bien plus
-considérable descendait sur la mienne.
-
-Puis, nous partîmes pour déjeuner, l’estomac méritant toujours plus
-d’égard qu’aucun stock de sentiment.
-
-Un détour de la route fit disparaître les jardins et taire le bruit des
-eaux et cette aventure finit pour toujours.
-
-Les aventures sont comme les cigares. Elles commencent désagréablement.
-Au milieu elles ont un goût parfait, et quand on arrive au bout, ce sont
-choses bonnes à jeter et qu’il ne faut jamais ramasser...
-
-Il se nommait John et avait une tresse de cinq pieds de long, en vrais
-cheveux et non en soie tressée.
-
-Il tenait un hôtel sur la route et nous fit manger un poulet dans la
-chair innocente duquel avaient été introduits de force des oignons et
-d’étranges légumes.
-
-Jusqu’alors nous avions redouté les Chinois, surtout quand ils
-cuisinaient, mais en ce moment nous aurions mangé tout ce qu’ils nous
-auraient servi.
-
-Le repas se termina par une pomme de pin, d’une demi-guinée, et une
-sieste.
-
-C’est là une belle chose, que nous autres gens de l’Inde--mais je ne
-suis plus de l’Inde,--nous ne comprenons point.
-
-Vous vous allongez et vous laissez le temps passer.
-
-Vous n’éprouvez aucune lassitude, et vous ne voudriez pas dormir. Vous
-êtes pénétré d’une divine somnolence, bien différente du lourd et morne
-engourdissement d’une chaude journée de dimanche, ou du repos affairé
-d’une matinée européenne.
-
-Maintenant je commence à mépriser les romanciers qui parlent de siestes
-dans les climats froids.
-
-Je connais le véritable sens de ce mot.
-
- * * * * *
-
-J’ai tâché de faire diverses emplettes, un _sarong_, qui n’est autre
-chose qu’un _putso_, qui n’est autre chose qu’un _dhoti_; une pipe, et
-un «maudit kris malais».
-
-Les _sarongs_ viennent presque tous d’Allemagne; les pipes, de chez les
-prêteurs sur gages; et en fait de kris, on ne voit guère que des espèces
-de petits cure-dents bien incapables de traverser le cuir d’un Malais.
-
-Dans la ville indigène, j’ai trouvé une nombreuse armée de Chinois--je
-n’aurais pas cru qu’il y en eût autant, même en Chine--campée dans des
-rues et des maisons spacieuses, les uns expédiant à Singapour de l’étain
-en barres, d’autres conduisant de belles voitures, d’autres fabriquant
-des chaussures, des chaises, des habits, en un mot tout ce qu’on peut
-souhaiter dans une grande ville.
-
-C’étaient les corps d’avant-garde de l’armée mongole en marche.
-
-Les éclaireurs sont à Calcutta.
-
-Il y a une colonne volante à Rangoon.
-
-Mais ici commence le corps principal, fort de quelques centaines de
-mille, à ce qu’on dit.
-
-N’était-ce pas De Quincey qui avait en horreur les Chinois, leur
-inhumanité et leur nature impénétrable[14]?
-
- [14] Voir _Confession d’un mangeur d’opium_, trad. V. Descreux.
-
-Certainement les gens de Penang ne sont pas beaux: ils sont mêmes
-terribles à contempler.
-
-Ce sont des travailleurs énergiques, chose évidemment malhonnête dans ce
-climat, et leurs yeux ressemblent parfaitement à ceux des dragons, leurs
-animaux favoris.
-
-Nos dieux indous sont passables. Il en est même de facétieux--témoin
-notre gros pansu de Ganesh, mais que faire d’un peuple qui se complaît
-en des monstres rampants et met aux arêtes de ses toitures des
-guirlandes de flammes, ou des vagues marines?
-
-Ils fourmillaient partout, et toutes les fois qu’il s’en trouvait trois
-ou quatre ensemble, ils mangeaient des choses innommables.
-
-Ne raffolent-ils pas des boyaux de canard?
-
-Nos passagers du pont, je le sais, faisaient un somptueux festin avec
-des détritus mendiés au maître d’hôtel et assaisonnés de poudre
-insecticide pour écarter les fourmis.
-
-Cela, je le répète, n’est point naturel: quand on travaille comme un
-homme, on doit se nourrir comme un homme.
-
-J’arrivai à comprendre très bien, après une couple d’heures (cette
-expression sent bien son Globe-trotter) une couple d’heures passées dans
-la ville chinoise, pourquoi l’Anglo-Saxon de caste inférieure déteste le
-Céleste.
-
---Il m’a fait peur: en conséquence, je n’ai pris aucun plaisir à
-regarder ses demeures, ses marchandises, et sa personne...
-
- *
-
- * *
-
-L’odeur de l’encre d’imprimerie est étonnamment pénétrante.
-
-Elle m’attira, me fit monter deux étages pour me conduire dans un bureau
-où les _services d’échange_ étaient épars dans un charmant désordre, où
-une petite presse à main tirait à grand bruit des épreuves à la bonne
-vieille mode.
-
-Une feuille qui ressemblait un peu à la _Gazette de l’Inde_ prouvait que
-les _Établissements des Détroits_,--eux aussi!--avaient bien leur
-gouvernement à eux, et je poussai un soupir de regret pour un passé
-défunt, lorsque mes yeux tombèrent sur la belle phraséologie officielle
-qui ne varie jamais.
-
-Comme nous sommes toujours les mêmes, nous les Anglais!
-
-Voici un extrait d’un rapport: «Et les décors à la Chinoise qui ornaient
-jadis les murs du bureau ont été couverts de badigeon».
-
-C’était justement de cela que j’allais m’enquérir.
-
-De quelle façon allait-on traiter les décors chinois dans tout Penang?
-Est-ce qu’on tenterait sagement de les faire disparaître?
-
-Le Conseil des Établissements des Détroits qui habite à Singapour venait
-justement de voter un bill (ici on appelle cela une ordonnance)
-supprimant toutes les sociétés secrètes chinoises dans la Colonie, et
-cette mesure n’attendait plus que la sanction impériale.
-
-Un petit accident s’était produit à Singapour, à propos de je ne sais
-quel arrêté municipal, ayant pour objet de supprimer les vérandahs en
-surplomb.
-
-Il en était résulté une bourrasque, et pendant ces trois jours ceux qui
-se trouvaient là reconnurent que la ville était entièrement à la merci
-des Chinois, qui s’étaient soulevés en masse et rendaient l’existence
-impossible aux autorités.
-
-Cet incident força le gouvernement à tenir sérieusement compte des
-sociétés secrètes qui pouvaient exercer une telle influence.
-
-La conséquence en fut une mesure qu’il ne sera pas facile d’imposer.
-
-Un Chinois doit être affilié à une société secrète, n’importe laquelle.
-
-Il a été élevé dans un pays où ces institutions étaient nécessaires pour
-assurer son bien-être, le protéger et lui assurer le maintien du taux de
-son salaire.
-
-Il en est ainsi depuis un temps immémorial, et il les importera partout
-où il ira, comme il importe son opium et son cercueil.
-
---Vous attendez-vous à ce qu’une proclamation discrédite les sociétés
-secrètes? demandai-je au docteur.
-
---Non, il y aura du tapage.
-
---Quel tapage? Quelle sorte de tapage?
-
---Il faudra un renfort de troupes peut-être, des canonnières peut-être.
-Vous voyez, nous aurons alors comme commandant en chef Sir Charles
-Warren à Singapour. Jusqu’à ce moment, notre administration militaire a
-été subordonnée à celle de Hong-Kong. Quand on en aura fini avec cet
-état de chose et que nous aurons Sir Charles Warren, les choses se
-passeront différemment. Mais il y aura du tapage. Ni vous, ni moi, ni
-personne ne serons capables de comprimer les turbulents. Toute chapelle
-d’idoles locales servira de centre à une société secrète. Que peut-on
-faire? Jadis le gouvernement tirait d’elles quelque parti pour découvrir
-les crimes. Maintenant elles sont trop considérables, trop importantes
-pour qu’on les traite ainsi. Vous ne tarderez pas à savoir si nous avons
-réussi à les supprimer. Il y aura du tapage.
-
-Il est certain que la grosse difficulté, à Penang, c’est la question
-chinoise.
-
-On n’y serait pas des hommes si l’on n’y conspuait les commissaires
-municipaux et si l’on ne se plaignait de l’état peu hygiénique de l’île.
-
-Si l’on s’en rapportait à son nez et à ses oreilles, Penang est bien
-plus propre, même dans ses rues, qu’aucun cantonnement de l’Inde, et son
-approvisionnement d’eau paraît parfait.
-
-Mais j’étais assis dans le petit bureau du journal et j’écoutais des
-histoires d’intrigues municipales qui n’eussent pas été déplacées à
-Serampore ou à Calcutta.
-
-Il n’y avait guère qu’une légère différence dans les noms.
-
-Au lieu d’entendre parler de Ghose et de Chuckerbutty, il s’agissait de
-dénominations comme Yih Tat, Lo Eug, etc.
-
-L’altruisme agressif de l’Anglais l’amène toujours à bâtir des villes
-pour autrui et incite des étrangers à s’introduire dans les
-municipalités.
-
-Alors il en a assez de sa faiblesse et fonde des journaux pour
-s’infliger des blâmes.
-
-L’année dernière, il y avait un Chinois dans la Municipalité.
-
-Maintenant on s’est débarrassé de lui et l’assemblée actuelle se compose
-de deux personnages officiels et de quatre non-officiels.
-
-En _conséquence_, on se plaint de l’influence qu’exerce
-l’administration.
-
-Ayant donc réglé les affaires de Penang à mon entière satisfaction, je
-me transportai à un théâtre chinois planté au bord de la route et bâti
-en bambous et en sacs de jute.
-
-L’orchestre suffit pour me convaincre qu’il y a quelque chose de
-radicalement de travers dans l’intelligence chinoise.
-
-Autrefois, à Jummu, il y a de cela longtemps, j’entendis le vacarme
-infernal que produisaient les cors que sonnaient les Danseurs du Diable,
-venus de bien plus loin que Ladak en l’honneur d’un prince qui montait
-ce jour-là sur le trône.
-
-Cela se passait à environ trois milles dans le Nord, mais le caractère
-de la musique était le même.
-
-Un millier de Chinois, aussi tassés que possible, assistait à cet
-affreux vacarme et y prenait plaisir.
-
-Je le répète encore, que peut-on faire à un peuple qui n’a point de
-nerfs, point de digestion, et qui manquerait également de morale, si ce
-qu’on dit est vrai? Mais il n’est point vrai qu’ils naissent avec des
-queues de la longueur qu’on voit: ces choses-là poussent, et dans la
-toute première période, c’est la coiffure la plus jolie qu’on puisse
-imaginer, c’est d’un brun clair, très bouffant, cela a environ trois
-pouces de long, et le bout en est orné de soie rouge.
-
-Une queue à l’état infantile ressemble exactement au tendre bouton qui
-pointe d’une tulipe.
-
-Ce serait chose charmante si le baby chinois n’était pas aussi horrible
-par sa couleur et sa forme.
-
-Il n’est pas aussi joli que le cochon qu’Alice nourrissait dans le Pays
-des Merveilles. Il reste toujours immobile et ne pleure jamais. C’est
-qu’il a peur d’être bouilli et mangé.
-
-J’ai vu colporter dans le cœur même de la ville des babies bouillis et
-froids. On disait que c’étaient des cochons de lait, mais je savais à
-quoi m’en tenir. Les cochons de lait n’ont point ce ricanement dans
-leurs yeux ouverts.
-
-A ce moment-là les figures des Chinois me firent plus de peur que
-jamais.
-
-Je courus donc vers les confins de la ville et vis une maison sans
-fenêtre dont la porte était surmontée du carré et de la boussole,
-sculptés et dorés sur bois de teck.
-
-Je repris du cœur à la vue de ces choses familières.
-
-Je savais que partout où on les rencontre, on trouve bonne camaraderie,
-et beaucoup de charité, quoi qu’on puisse dire de toutes les sociétés
-secrètes du monde.
-
-Il faut féliciter Penang de posséder une des plus charmantes petites
-Loges qu’il y ait en Orient.
-
-
-
-
-V
-
- Comment le monde est fait pour chacun de nous,
- Comment tout ce que nous y connaissons,
- Tend un jour ou l’autre à donner un produit--De même
- Lorsqu’une âme se manifeste elle-même,--c’est-à-dire
- Grâce à son fruit, grâce à l’action qu’elle accomplit.
-
-
---Je vous l’assure, Monsieur, voilà des années et des années qu’on n’a
-pas éprouvé de chaleurs pareilles à Singapour. Le mois de mars passe
-toujours pour le plus chaud, mais celui-ci est tout à fait anormal.
-
-Et je répondis avec accablement à l’inconnu:
-
---Oui, naturellement. Dans d’autres endroits, on dit toujours cette
-menterie. Laissez-moi fondre en eau en paix.
-
-C’est la chaleur qui règne dans une serre à orchidées, une chaleur
-collante, impitoyable, fumante, où l’on cesse de sentir une différence
-entre la nuit et le jour.
-
-Singapour est un autre Calcutta et c’est bien plus encore.
-
-Dans les faubourgs, on construit des rues de maisons à bon marché; dans
-la cité, on court contre vous en vous bousculant, en vous jetant dans le
-ruisseau.
-
-Il y a des indices infaillibles de prospérité commerciale.
-
-L’Inde a pris fin depuis si longtemps que je ne suis pas même en état de
-parler des indigènes de l’endroit.
-
-Tous sont Chinois, à moins qu’ils ne soient Français ou Hollandais ou
-Allemands.
-
-Les gens peu au courant supposent que l’île est une possession anglaise.
-Le reste appartient à la Chine et au Continent, mais principalement à la
-Chine.
-
-Je reconnus que je touchais aux frontières du Céleste-Empire quand je
-fus imprégné jusqu’à saturation de la fumée du tabac chinois, une herbe
-finement coupée, grasse, luisante, dont la fumée est telle qu’en
-comparaison, l’arome d’un huga fumé à la cuisine rappellerait tout un
-magasin de Rimmel.
-
-La Providence me conduisit le long d’une plage, d’où la vue s’étendait à
-l’aise sur cinq milles couverts de navires, cinq milles où les mâts et
-les agrès ne formaient qu’une masse compacte, jusqu’à un endroit nommé
-l’hôtel Raffles.
-
-La nourriture y est aussi bonne que les chambres sont mauvaises. Que le
-voyageur en prenne note. Mangez à l’hôtel Raffles et logez-vous à
-l’hôtel de l’Europe.
-
-C’est ce que j’aurais fait sans l’apparition de deux grosses dames
-élégamment vêtues de chemises de nuit qui étaient assises les pieds
-posés sur une chaise.
-
-A cette vue Joseph s’enfuit: mais il se trouva que c’étaient des dames
-hollandaises venues de Batavia, et que c’était là leur costume national
-jusqu’à l’heure du dîner.
-
---Puisque vous dites qu’elles avaient des bas et des toilettes de salon,
-vous n’avez point sujet de vous plaindre. Généralement elles ne portent
-qu’une chemise de nuit jusqu’à cinq heures, dit un homme versé dans les
-usages du pays.
-
-Je ne sais s’il disait la vérité, je suis porté à croire qu’il en était
-ainsi, mais maintenant que je sais ce que signifie réellement la grâce
-de Batavia, je n’approuve pas cet usage.
-
-Une dame en chemise de nuit jette le trouble dans l’esprit et vous
-empêche d’accorder toute l’attention qu’elle mérite à la situation
-politique à Singapour.
-
-Singapour est actuellement pourvu d’un assortiment complet de forts et
-attend avec espoir quelques canons de neuf pouces se chargeant par la
-culasse, qui en feront l’ornement.
-
-Il y a quelque chose de bien pathétique dans l’attitude obstinément
-fidèle des colonies, qui auraient dû depuis longtemps être aigries et
-méfiantes.
-
---Nous espérons que le gouvernement du pays peut faire ceci... Il se
-pourrait que le gouvernement métropolitain soit en état de faire cela.
-
-Tel est le refrain de la chanson, et il continuera forcément à être le
-même partout où l’Anglais ne pourra se propager et prospérer.
-
-Figurez-vous une Inde qui soit faite pour être le séjour permanent de
-notre race, et considérez ce que serait, à ce jour, un tel pays, si le
-câble d’amarrage avait été coupé il y a cinquante ans? Il y aurait
-cinquante mille milles de chemins de fer posés, dix mille milles de plus
-projetés, et peut-être un excédent annuel.
-
-Est-ce là une idée séditieuse?
-
-Qu’on me pardonne, mais c’est que de la vérandah, je contemple cette
-marine, les Chinois dans les rues, et les Anglais paresseux,
-languissants en chapeaux banians et jaquettes blanches, étendus sur les
-chaises de canne, et ces choses-là ne sont point belles.
-
-En réalité, les hommes ne sont point fainéants, ainsi que je tâcherai de
-le montrer plus loin, mais ils flanent, ils musent et on dirait qu’ils
-vont au bureau à onze heures, ce qui doit être fâcheux pour travailler.
-
-Et ils parlent tous de faire un tour au pays, à des intervalles
-ridiculement courts. On dirait qu’ils en ont le droit.
-
-Encore une fois, si nous pouvions seulement produire des enfants qui ne
-pousseraient pas tout en nez et en jambes, dès la seconde génération,
-dans cette partie du monde et une ou deux autres, quelle étonnante
-dispersion en tous sens de l’Empire on verrait, avant que fût achevée à
-moitié la séance d’une commission sur l’affaire Parnell!
-
-Et plus tard, quand les États affranchis se seraient nettoyés à l’eau
-chaude, auraient livré leurs batailles, auraient abusé des emprunts et
-des spéculations, se seraient conduits en toutes choses comme de jeunes
-étourdis, ils finiraient par former une vaste ceinture de fer autour du
-monde.
-
-Et à l’intérieur, liberté complète du commerce. Au dehors, protection
-jalouse.
-
-Ce serait un nid de guêpes tellement vaste qu’aucune combinaison de
-puissances ne pourrait le troubler.
-
-C’est un rêve qui ne se réalisera pas de longtemps, mais nous
-accomplirons un de ces jours quelque chose d’approchant.
-
-Les oiseaux de passage du Canada, de Bornéo--Bornéo, qui aura à subir un
-bouleversement, un remaniement complet avant qu’elle ne saisisse
-vigoureusement ses chances d’avenir,--ceux d’Australie, d’une centaine
-d’Iles éparpillées disent la même chose: «Nous ne sommes pas encore
-assez forts, mais nous le serons un jour».
-
-Oh! chères gens, qui cuisez dans l’Inde, et pestez après tous les
-Gouvernements, c’est chose glorieuse que d’être un Anglais.
-
-«Le sort nous a donné un beau terrain: oui, nous avons un magnifique
-héritage».
-
-Prenez une carte et regardez la longueur de la Péninsule Malaise. Elle
-se prolonge de mille milles dans la direction du Sud, n’est-ce pas?
-
-Penang, Malacca, Singapour y sont si modestement soulignés d’un trait
-rouge.
-
-Voyez maintenant: nous avons un Résident auprès de chacun des États
-Malais indigènes de quelque importance, et tout le long de la ligne qui
-va de Kedah à Siam, notre influence domine et décide tout.
-
-Dans ce pays-là, Dieu a mis tout d’abord de l’or et de l’étain, et après
-ces choses, des Anglais qui organisent des Compagnies, obtiennent des
-concessions et vont de l’avant.
-
-Actuellement, il y a une compagnie qui, à elle seule, possède dans
-l’intérieur du pays une concession de deux mille milles carrés.
-
-Cela se traduit en droit d’exploitation minière. Cela signifie qu’il y a
-là quelques milliers de coolies, et une administration bien établie,
-tout comme on en voit dans les grandes houillères de l’Inde, où les
-chefs des mines sont des rois responsables.
-
-Avec les compagnies arriveront les chemins de fer.
-
-Jusqu’à présent, les journaux des Détroits emploient leur papier à en
-parler, car en ce moment, il n’y a en exploitation que vingt-trois ou
-vingt-quatre milles de chemins de fer à voie étroite dans la Péninsule,
-dans un endroit appelé la Crique des Pirates. Le Sultan de Johore est,
-ou était indécis--au sujet d’une concession de railway, à travers son
-pays, qui finira par le mettre en relation avec la Crique des Pirates.
-
-Singapour a formé le projet de construire un pont d’un mille et demi
-pour franchir le détroit qui la sépare de l’État de Johore.
-
-Cela servira à amorcer le prolongement dans le sud de la grande ligne
-Colquhoun qui, disons-le, partira de Singapour, traversera les petits
-États, et le Siam, pour, de là, sans interruption, se réunir au grand
-réseau des chemins de fer de l’Inde, en sorte qu’on pourra prendre ici
-son billet pour Calcutta.
-
-Il suffirait d’un résumé, en style d’affaires, de ces projets de chemins
-de fer, qu’on met sur le tapis de temps à autre, pour remplir deux de
-ces lettres, et ce serait une lecture d’une sécheresse peu ordinaire.
-
-Vous savez à quel point les ingénieurs ont la rage d’employer le jargon
-professionnel quand il s’agit d’une ligne créée dans l’Inde, en quelque
-région que l’on connaît à fond, et dont le rendement en trafic peut être
-déterminé à l’avance jusqu’au dernier penny.
-
-C’est à peu près la même chose ici, à cela près que personne ne connaît
-d’une façon certaine la physionomie du pays au delà du point atteint par
-les levées de plan, non plus que celui où les travaux devront s’arrêter.
-
-Cela donne de l’air à la conversation.
-
-L’audace des parleurs est stupéfiante pour quiconque est habitué à voir
-les choses avec les yeux d’un homme de l’Inde.
-
-Ils parlent de «parcourir la Péninsule», d’établir des communications ou
-de consolider l’influence, et de bien d’autres choses connues de la
-seule Providence. Mais ils ne soufflent jamais un mot sur la nécessité
-d’augmenter l’armée pour soutenir et protéger ces petites opérations.
-
-Peut-être tiennent-ils pour établi que le Gouvernement métropolitain y
-pourvoira, mais cela fait un singulier effet, de les entendre discuter
-de sang-froid des projets qui rendront absolument nécessaire le
-doublement des garnisons, pour empêcher les entreprises de passer aux
-mains des étrangers.
-
-Toutefois, les négociants font leur besogne, et je suppose que nous
-trouverons bien à prélever quelque part trois escouades et un sergent
-quand le moment sera venu, quand on commencera à se douter de la valeur
-immense qu’ont pour nous les Établissements des Détroits.
-
-On peut prophétiser à bon compte. Dans un avenir prochain, ils seront
-devenus les...
-
-A cet endroit, le Professeur lut par dessus mon épaule.
-
---Peuh! dit-il, ils deviendront tout simplement une annexe de la Chine,
-un autre champ pour la main-d’œuvre chinoise à bon marché. Lorsque les
-Établissements hollandais ont été restitués, en 1815, toutes ces îles,
-par ici, vous savez, nous aurions bien fait de les restituer par la même
-occasion. Regardez.
-
-Et il me montra là-bas ce fourmillement des Chinois.
-
---Laissez-moi rêver mon rêve, Professeur. Dans une minute je prendrai
-mon chapeau et en cinq minutes j’aurai réglé la question de
-l’immigration chinoise.
-
-Mais j’avoue que l’on éprouvait quelque chagrin à regarder dans la rue,
-qui aurait dû être pleine de Bêharis, de Madrassis, de gens du
-Konkan--de gens de notre Inde.
-
-Alors se leva et prit la parole un homme recuit par le soleil qui avait
-des intérêts dans le haut Bornéo.
-
-Il possédait des excavations dans les montagnes, quelques-unes de neuf
-cents pieds de hauteur et remplies de guano séculaire.
-
-Il m’avait conté des histoires de sorcier à me donner la chair de poule.
-
---Il faut au Bornéo septentrional, disait-il tranquillement, un million
-de coolies pour en tirer quelque parti.
-
-Un million de coolies! Mais on demande des hommes partout: dans la
-Péninsule, à Sumatra pour la culture du tabac, à Java--partout.
-
-Mais Bornéo,--c’est-à-dire les Provinces de la Compagnie,--a besoin d’un
-million de coolies.
-
-On est enchanté de faire plaisir à un inconnu, et je sentis qu’en
-parlant j’avais l’Inde derrière moi:
-
---Nous pourrions vous en céder deux millions, vingt millions au besoin,
-si vous y teniez, dis-je généreusement.
-
---Vos hommes ne sont pas ce qu’il faut, dit l’homme du Bornéo
-septentrional. Quand un homme de chez vous part, il faut qu’il emmène
-tout un village pour pourvoir à ses besoins. L’Inde, comme terroir de
-main d’œuvre ne vaut rien pour nous et les gens de Sumatra disent que
-vos coolies ne savent ni ne veulent cultiver le tabac comme il faut.
-Pour que le pays rende tout ce qu’il peut, il nous faut des coolies
-chinois.
-
-Oh! Inde, ô mon pays. Voilà ce que c’est d’avoir hérité d’une
-civilisation profondément perfectionnée et d’un antique code de
-préséances.
-
-Il en résulte que les étrangers railleront dédaigneusement tes enfants,
-êtres inutiles en dehors des provinces où ils sont prisonniers comme en
-des pots.
-
-Il y avait là une issue pour la main-d’œuvre, une porte qui ouvre sur
-d’abondants dîners, et par cette porte passaient à flot--par
-myriades,--des hommes jaunes, à queue de cochon--et pendant ce temps-là,
-au Bengale, l’indigène civilisé, directeur de journal, poussait les
-hauts cris, parce qu’on avait commis une «atrocité» en déplaçant, de
-quelques centaines de milles dans l’Assam, quelques centaines de gens!
-
-
-
-
-VI
-
- Nous ne sommes point divisés;
- Nous ne formons qu’un corps,
- Unique en espérance et en doctrine
- Unique en charité.
-
-
-Lorsqu’on arrive dans une nouvelle station, la première chose à faire,
-c’est de rendre visite aux habitants.
-
-J’avais négligé ce devoir, préférant fréquenter les Chinois jusqu’au
-dimanche, où Singapour, à ce qu’on me dit, allait aux Jardins botaniques
-et écoutait de la musique séculière.
-
-C’était là que se réunissaient tous les Anglais de l’Ile.
-
-Les Jardins botaniques auraient été charmants à Kew, mais ici, où tout
-le monde savait qu’ils étaient le seul endroit où pussent se distraire
-les habitants, ils n’avaient rien d’agréable.
-
-Toutes les plantes des tropiques y croissaient pêle-mêle, et la serre
-des orchidées avait pour toit des lattes, juste assez pour empêcher
-l’action directe des rayons du soleil.
-
-On y voyait des splendeurs d’un blanc de cire venant de Manille, des
-Philippines, de l’Afrique tropicale, plantes qui tenaient de la limace,
-et semblaient puiser leur nourriture dans leurs étiquettes de bois.
-
-Mais il n’y avait aucune différence de température entre la serre aux
-orchidées et le plein air.
-
-Ici comme là, elle était lourde, moite, chargée de vapeur.
-
-J’aurais donné un mois d’appointements,--mais je n’ai point un mois
-d’appointements--pour une large aspiration du vent d’une chaleur
-étouffante qui vient des sables de Sirsa, pour les ténèbres d’un ouragan
-de poussière du Punjab, pour me changer des plantes toutes moites et des
-fougères arborescentes, dont la sueur coulait au point qu’on
-l’entendait.
-
-Alors que je sentais plus que jamais la distance incommensurable qui me
-séparait de l’Inde, ma voiture s’avançait aux sons d’une musique lente
-et je me trouvai au milieu d’une station indienne, pas tout à fait aussi
-grande qu’Allahabad, mais infiniment plus jolie que Lucknow.
-
-Elle dominait les jardins qui descendaient là-bas en pentes et en
-ravines.
-
-Les cavernes étaient entourées d’une abondante verdure et il y avait un
-édifice pour le mess, qui suggérait de longues et rafraîchissantes
-rasades, et là on se promenait autour d’un orchestre anglais.
-
-C’étaient bien là nos nobles personnes.
-
-Au centre, la jolie Memsahib, aux cheveux de teinte claire, aux manières
-enchanteresses, et la petite et rondelette Memsahib qui parle à tout le
-monde, qui est la confidente de tout le monde, et la vieille fille, tout
-récemment arrivée de la métropole, et le sous-officier nourri de
-haricots, bien étrillé, en veste légère, et flanqué de son fox-terrier.
-
-Sur les bancs étaient assis le gros colonel, et l’ample juge, et la
-femme de l’ingénieur et le négociant avec sa famille, chacun suivant son
-espèce, mâles et femelles.
-
-Je les rencontrai, et sans ce léger détail, qu’ils m’étaient absolument
-inconnus, je les aurais salués comme de vieilles connaissances.
-
-Je savais de quoi ils s’entretenaient.
-
-Je devinais aisément qu’ils examinaient du coin de l’œil leurs toilettes
-respectives.
-
-Je voyais aussi les jeunes gens se retirer en arrière et se répartir,
-pour se promener avec les jeunes personnes et j’entendais presque les
-«N’êtes-vous pas de cet avis?» et les «non vraiment» de notre
-conversation polie.
-
-C’est une chose terrible que d’être installé dans une voiture de louage,
-d’avoir devant soi vos propres concitoyens et de savoir que tout en
-connaissant leur genre de vie, vous ne pouvez ni y entrer, ni y
-participer:
-
- Je suis une ombre maintenant! hélas! hélas!
- Aux confins du séjour de la nature humaine.
-
-dis-je d’un ton mélancolique au Professeur.
-
-Il regardait Mistress--ou quelque autre qui lui ressemblait si
-complètement que cela revenait au même.
-
---Est-ce que je voyagerais autour du monde pour découvrir ces _gens-là_?
-dit-il. Je les ai tous déjà vus: voici le Capitaine Chose, et le Colonel
-Machin, et Miss Une telle, en grandeur naturelle et deux fois plus pâle.
-
-Le Professeur avait deviné.
-
-La différence était bien là.
-
-A Singapour, les gens sont d’une pâleur mortelle,--la pâleur de
-Naaman,--et les veines sur le dos de leurs mains sont dessinées en
-indigo.
-
-On eût dit que la saison des pluies venait de finir et qu’on n’avait
-permis à aucune des femmes de se rendre dans la montagne.
-
-Et cependant personne ne traite Singapour de pays malsain.
-
-On y vit bien, on y est heureux jusqu’au jour où l’on commence à se
-sentir mal.
-
-Et alors on va de mal en pis, parce que le climat ne nous laisse aucun
-moyen de réagir.
-
-Alors on meurt.
-
-La fièvre typhoïde est, à ce qu’il paraît, une des portes de la mort,
-tout comme dans l’Inde. Il en est de même du foie.
-
-La chose la plus charmante qu’il y ait dans la station civile, qui
-naturellement est toujours à grande distance de la ville indigène, et
-qui est fière de ses jolis petits bungalows, c’est Thomas--ce cher
-Thomas, aux vêtements blancs, ce Thomas qui se dandine, qui fume, qui
-jure, cet immuable Thomas Atkins, qui écoute l’orchestre, qui rôde par
-les bazars et lance au sujet des palmiers son adjectif impossible à
-répéter tout comme s’il était à Mian-Mir[15].
-
- [15] Voir _Trois Troupiers_ et _Autres Troupiers_.
-
-Le cinquante-huitième régiment (de Northampton) se trouve dans ces
-parages. Ainsi donc, vous le voyez, Singapour ne court aucun risque.
-
-Dans les jardins, personne ne voulut m’adresser la parole, bien qu’à mon
-avis, leur devoir eût été de m’inviter à boire, et je revins tout
-honteux à mon hôtel pour manger six plats épicés différents, tous à la
-même sauce.
-
- * * * * *
-
-Je veux rentrer chez moi! Je tiens à retourner dans l’Inde. Je suis
-malheureux.
-
-A cette époque de l’année, le steamer _Nawab_ devrait être vide, et, au
-lieu de cela, il s’y trouve cent passagers de première classe, et
-soixante-six de seconde.
-
-Toutes les jolies filles sont dans cette dernière classe.
-
-Il est arrivé une catastrophe à Colombo. Deux steamers se sont heurtés.
-
-Nous avons devant nous les résultats de la collision et nous formons une
-ménagerie.
-
-Le capitaine dit qu’il ne devrait y avoir selon les règlements que dix
-ou douze passagers, et que si l’on avait prévu cette cohue, on aurait
-fait partir un autre steamer.
-
-Pour mon compte, je suis d’avis qu’on devrait jeter par-dessus bord une
-moitié de nos compagnons de voyage.
-
-Ils ne font le tour du monde que par plaisir, et cette sorte de
-distraction conduit à des opinions précipitées et exagérées.
-
-En tout cas, qu’on me rende la liberté et les cafards de l’Inde
-Anglaise, où nous dînions sur le pont, où nous changions les heures des
-repas, où nous étions maîtres de tout ce que nous voyions.
-
-Vous connaissez les règlements de forçats qu’on impose dans la
-_Peninsular and Oriental_.
-
-Vous ne devez aborder le capitaine qu’en marchant sur les mains, et en
-agitant respectueusement les jambes.
-
-Vous devez ramper à plat-ventre devant le principal commis aux vivres et
-l’appeler «Trois fois puissant Rince-Bouteilles».
-
-Il vous est interdit de fumer sur le parc des moutons, de stationner sur
-la dunette, prescrit de mettre un habit neuf quand la bibliothèque du
-vaisseau est ouverte, et ce qui est le comble de l’injustice, de
-commander, un repas à l’avance, vos boissons pour le déjeuner et le
-dîner.
-
-Comment un homme rempli de bière de Pilsen peut-il arriver à cet état de
-tranquillité clairvoyante qui est nécessaire pour commander ce qu’il
-boira à dîner. C’est montrer qu’on ignore la nature humaine.
-
-La _Peninsular and Oriental_ aurait besoin d’une bienfaisante
-concurrence.
-
-Les capitaines y sont qualifiés de commandants, et à voir leurs façons,
-on croirait qu’ils vous font une faveur en vous prenant à leur bord.
-
-Je le répète, la liberté de l’Inde anglaise pour toujours! Et foin des
-conforts d’un vaisseau à coolies et à des prix qui conviendraient pour
-un palais.
-
-Il y a environ trente femmes à bord, et j’ai été témoin avec un certain
-sentiment d’indignation de leur complot pour faire périr la femme qui
-est chargée des vivres, une dame délicate et de façons charmantes.
-
-Je crois qu’elles arriveront à leur fin.
-
-Le salon a quatre-vingt-dix pieds de long, et la maîtresse d’hôtel le
-parcourt dans toute sa longueur, pendant neuf heures par jour.
-
-Dans les intervalles de repos, elle porte des tasses de thé au bœuf aux
-fragiles sylphes qui ne peuvent se passer de prendre de la nourriture
-entre neuf heures du matin et une heure du soir.
-
-Ce matin, elle s’est avancée vers moi et a dit comme si c’était la chose
-la plus naturelle du monde:
-
---Monsieur, puis-je enlever votre tasse à thé?
-
-C’était une femme de vraie race blanche et le salon était plein de
-métisses portugaises, lourdes créatures.
-
-Un jeune Anglais la laissa prendre sa tasse, et ne se retourna même pas
-quand elle la lui rendit!
-
-Cela est terrible et me montre mieux que ne le fit quoi que ce soit,
-combien je suis loin du bienheureux Orient!
-
-Elle (la maîtresse d’hôtel) parle debout à des hommes qui restent assis!
-
-On croit couramment que nous, gens de l’Inde, nous manquons de bonté
-envers nos domestiques.
-
-Je serais fort aise de voir un balayeur faire la moitié de la besogne
-que ces terribles dames et demoiselles de race blanche exigent de leur
-sœur.
-
-Elles lui font transporter dix objets et ne disent pas même merci.
-
-Elle n’a pas de nom, et si vous criez à tue-tête: «Maîtresse d’hôtel»,
-il faut qu’elle vienne. N’est-ce pas dégradant?
-
-Mais le véritable motif qui me fait désirer de revenir, c’est que j’ai
-rencontré un tas de Juif de Chicago, et que je crains d’en rencontrer
-encore davantage.
-
-Le navire est plein d’Américains, mais le jeune garçon
-Américain-Juif-Allemand est le plus terrible de tous.
-
-L’un d’eux a de l’argent, et il erre de l’arrière à l’avant, en invitant
-les inconnus à boire, en organisant des loteries, et en commettant
-d’autres atrocités.
-
-On dit couramment qu’il est mourant.
-
-Malheureusement, il ne se dépêche pas assez de mourir.
-
-Mais la véritable monstruosité qui se trouve sur le navire, c’est un
-Américain qui n’a pas encore atteint tout son développement.
-
-Je ne puis pas l’appeler un gamin, quoiqu’officiellement il n’ait que
-huit ans, qu’il porte une jaquette à raies et qu’il mange avec les
-enfants.
-
-Il a l’air fatigué d’un singe à l’âge d’enfance. Il a des rides autour
-de la bouche et sous ses yeux.
-
-Quand il n’a pas autre chose à faire, il répond au nom d’Albert.
-
-Pendant deux ans, il n’a cessé de voyager: il a passé un mois dans
-l’Inde, vu Constantinople, Tripoli, l’Espagne, a vécu sous la tente et à
-cheval pendant trente jours et trente nuits, ainsi qu’il s’est empressé
-de m’en informer, et il a épuisé la liste des félicités de ce monde.
-
-Il n’a pas de chair sur les os, et il passe sa vie dans le fumoir à
-organiser la loterie quotidienne.
-
-J’avais peur de lui, mais il me suivit, et m’expliqua d’une voix sans
-inflexions, sans expression, comment fonctionnaient les loteries.
-
-Quand j’eus protesté que je le savais, il continua sans s’inquiéter de
-l’interruption, et finalement pour me récompenser de ma patience, il
-m’offrit de me dire les noms et les particularités de tous les
-passagers.
-
-Puis il disparut par la fenêtre du fumoir, parce que la porte n’avait
-que huit pieds de haut, et que dès lors elle était trop étroite pour ce
-gigantesque et anormal phénomène.
-
-Sur certains sujets, il possédait des notions partielles plus complètes
-que les miennes. Sur certains autres, il montrait la crédulité sans
-bornes de l’enfant de deux ans. Mais le regard las était toujours le
-même et il sera encore le même quand il aura cinquante ans.
-
-Cela est plus désolant que je ne pourrais le dire.
-
-Tous ses souvenirs s’étaient embrouillés les uns dans les autres et il
-plaçait en Turquie et dans l’Inde des incidents qui s’étaient passés en
-Espagne.
-
-Quelque jour un maître d’école s’emparera de lui et tâchera de
-l’éduquer, et je donnerais bien des choses pour voir par quel bout il
-commencera.
-
-La tête est déjà trop pleine, et... l’autre partie n’existe pas encore.
-
-Albert n’est, à ce que je présume, qu’un enfant comme les autres enfants
-américains.
-
-Il fut pour moi une révélation.
-
-Maintenant je tiendrais à voir une fillette américaine--mais pas à
-présent,--pas tout de suite.
-
-Mes nerfs n’en peuvent plus, après les Juifs et Albert, et à moins
-qu’ils ne reprennent leur ton, je reviendrai sur mes pas dès que j’aurai
-atteint Yokohama.
-
-
-
-
-VII
-
- Où l’ignorance dans toute sa nudité prononce des jugements en
- criant à tue-tête, pendant tout le jour et sans vergogne, sur
- ces diverses choses.
-
-
-Les quelques jours passés sur le _Nawab_ se sont écoulés au milieu de
-gens nouveaux et bien étranges.
-
-Il y avait là des spéculateurs de l’Afrique Australe, des financiers
-venant de la métropole (ils ne parlaient que par centaine de milliers de
-livres, et, je le crains, ils bluffaient terriblement). Il y avait des
-consuls de lointains ports de Chine, et des associés de maisons de
-transport chinoises: ils tenaient des propos et émettaient des idées
-aussi différentes des nôtres que notre langue courante est éloignée de
-celle de Londres.
-
-Mais vous ne trouveriez rien d’intéressant à entendre l’histoire de
-notre chargement humain, à entendre le négociant écossais à la tête
-dure, qui a un faible pour le spiritisme, et qui me supplia de lui dire
-s’il y avait réellement quelque chose de sérieux dans la Théosophie, et
-si le Thibet était peuplé de _chélas_ se livrant à la lévitation; non
-plus qu’à entendre le petit vicaire de Londres qui est en vacances, et
-qui a vu l’Inde, et qui a espéré y voir prospérer l’œuvre des missions,
-qui croyait que le comité de la société des Missions entamait les idées
-et les convictions des masses et que la parole du Seigneur prévaudrait
-bientôt sur tous les autres conseils.
-
-Celui-là, pendant les quarts de nuit, arrangeait et disposait les grands
-mystères de la vie et de la mort et envisageait la perspective d’une vie
-entière de labeur dans une paroisse où il n’y avait pas un riche.
-
- * * * * *
-
-Lorsque vous êtes dans les mers de Chine, ayez soin d’avoir toujours à
-votre portée vos dessous de flanelle.
-
-En une heure, le steamer sortit de la région des chaleurs tropicales (y
-compris l’insolation) pour entrer dans un franc, un froid brouillard,
-aussi humide qu’une brume écossaise.
-
-Le matin nous offrit un monde nouveau,--quelque part entre le Ciel et la
-Terre.
-
-La mer était en verre fumé.
-
-Des îles, d’un gris rougeâtre, s’éparpillaient sur elle au-dessous des
-bancs de brouillards qui flottaient à une cinquantaine de pieds
-par-dessus nos têtes.
-
-Les voiles trapues des jonques dansèrent un instant comme des feuilles
-d’automne dans la brise et disparurent, et les îles, semblant avoir
-perdu toute solidité, formèrent un fond sur lequel les masses allongées
-se brisaient en flocons de neige.
-
-Le steamer geignait, grommelait, criait, parce qu’il était si triste, si
-malheureux, et je gémis de mon côté parce que, selon le _Guide des
-voyageurs_, Hong-Kong était le plus beau port qu’il y eût au monde et
-que je ne voyais pas plus loin qu’à deux cents yards dans une direction
-quelconque.
-
-Pourtant, ce glissement de fantôme, à travers la ceinture de brouillard,
-avait une animation mystérieuse, qui s’accrut lorsque l’agitation de
-l’air nous permit d’entrevoir un entrepôt et un derrick, qui
-paraissaient l’un et l’autre tout près de notre bord, puis en arrière
-d’eux, le profil d’une pente de montagne.
-
-Nous nous frayâmes une route à travers une mer de bateaux à museau plat,
-tous montés par les plus musculeux des hommes, et le Professeur dit que
-le moment était venu maintenant d’étudier la question chinoise.
-
-Mais nous apportions dans ces lieux-là un nouveau général.
-
-De beaux uniformes neufs, bien seyants, vinrent lui souhaiter la
-bienvenue, et à contempler des choses dont j’avais été privé depuis
-longtemps, je ne songeai plus du tout aux Queues-de-Cochon.
-
-Gentlemen de la chambre du Mess, vous qui porteriez des vestons de toile
-à la revue, si vous le pouviez, attendez d’être restés un mois sans
-avoir vu une jaquette de corvée, sans avoir entendu un éperon résonner
-_clic-clac_, et vous saurez pourquoi les civils voudraient toujours vous
-voir en uniforme.
-
-Le Général, pour le dire en passant, était un général charmant.
-
-Si je m’en souviens bien, il n’en savait pas très long sur l’armée des
-Indes, non plus que sur le caractère d’un gentleman nommé Roberts, mais
-il disait que Lord Wolseley allait devenir un de ces jours commandant en
-chef, à raison des besoins pressants de notre armée.
-
-Ce fut une révélation parce qu’il ne parlait que des choses militaires
-anglaises, qui sont très, très différentes de celles de l’Inde, et qui
-se compliquent de politique.
-
-Tout Hong-Kong est bâti de façon à faire face à la mer.
-
-Le reste est du brouillard.
-
-Une route boueuse passe d’une façon définitive devant une ligne de
-maisons qui tiennent à la fois de Chowringhi et de Rotherhithe.
-
-Vous habitez dans les maisons, et quand vous en avez assez, vous
-traversez la route, et vous voilà dans la mer, si vous arrivez à trouver
-seulement un pied carré d’eau qui ne soit pas occupé.
-
-Les chargements maritimes sont si considérables, et il en résulte une
-telle saleté contre le quai, que les habitants de la classe supérieure
-sont forcés de suspendre leurs bateaux à des davits au-dessus des
-bateaux du commun, qui sont grandement dérangés par une multitude de
-remorqueurs à vapeur.
-
-Ceux-ci manœuvrent pour s’amuser et se donner le plaisir de siffler.
-
-On les tient en si mince estime que chaque hôtel a les siens et que les
-autres ne sont à personne.
-
-Au delà des remorqueurs, on voit des steamers en tel nombre que l’œil ne
-peut les compter et sur cinq de ceux-ci quatre _nous_ appartiennent.
-
-Je fus fier de voir le mouvement maritime de Singapour, mais je fus
-gonflé de patriotisme en contemplant du balcon de l’hôtel Victoria les
-flottes de Hong-Kong.
-
-Je pourrais presque cracher dans l’eau, mais il y a en bas un grand
-nombre de marins et ce sont gens de forte race.
-
-Comme un voyageur devient insouciant et égoïste!
-
-Pendant plus de dix jours, nous avons laissé le monde extérieur en
-dehors de nos malles, et presque le premier mot que nous entendons à
-l’hôtel est celui-ci:
-
---John Bright est mort et il y a eu un terrible cyclone à Samoa.
-
---Ah! c’est en effet bien triste, mais voyons, où dites-vous que se
-trouvent nos chambres?
-
-Au pays ces nouvelles auraient défrayé la conversation pendant une
-demi-journée et on en a fini avec elles avant d’être allé jusqu’à la
-moitié d’un corridor d’hôtel.
-
-On ne saurait rester tranquille à méditer pendant qu’un monde nouveau
-bourdonne en dehors de la fenêtre, quand on va entrer en Chine et la
-posséder tout entière.
-
-Un bruit de malles traînées dans le corridor, des talons sonores,--puis
-apparition d’une femme énorme, dégingandée qui lutte avec un petit
-domestique madrassi.
-
---... Oui... J’ai été partout et j’irai partout ailleurs. Maintenant je
-vais à Shanghaï et à Pékin. J’ai été en Moldavie, en Russie, à Beyrout,
-dans toute la Perse, à Colombo, Delhi, Dacca, Bénarès, Allahabad,
-Peshawar, dans cette passe à Rhi-Mujid, à Chalabar, Singapour, Penang,
-ici même, et à Canton. Je suis Autrichienne, Croate, et je visiterai les
-États d’Amérique, et peut-être l’Irlande. Je voyage sans cesse... je
-suis... comment appelez-vous cela? _Widow_, veuve. Mon mari... il était
-mort, et par conséquent je suis triste, et je voyage. Évidemment je suis
-en vie, mais je ne vis pas. Vous comprendre? Toujours triste.
-Voudrez-vous me dire le nom du vaisseau dans lequel on va jeter mes
-malles maintenant?... Vous voyagez par plaisir? Oui? Moi, je voyage
-parce que je suis seule et triste,--toujours triste.
-
-Les malles disparurent. La porte se ferma. Les talons sonnèrent dans le
-corridor, et je restai là, me grattant la tête dans mon étonnement.
-
-Comment avait commencé la conversation?
-
-Pourquoi finissait-elle?
-
-A quoi bon rencontrer des excentricités qui ne donnent sur elles-mêmes
-aucune explication?
-
-Je n’aurai jamais de réponse, mais cette conversation est authentique
-d’un bout à l’autre.
-
-Je vois maintenant comment se documentent les romanciers de l’école
-fragmentaire.
-
-Lorsque je m’aventurai dans les rues de Hong-Kong, je marchai dans une
-épaisse et visqueuse boue de Londres, de cette sorte de boue qui fait
-pénétrer à travers les chaussures un froid glacial, et le bruit des
-roues innombrables était comme celui d’un nombre incalculable de
-hansoms.
-
-Il tomba une pluie pénétrante, et tous les sahibs hélèrent des
-rickshaws,--ici on les nomme des ricks,--et le vent était plus froid
-encore que la pluie.
-
-C’était la première sensation franchement hivernale depuis Calcutta.
-
-Rien d’étonnant à ce que, grâce à un tel climat, Hong-Kong eût dix fois
-plus d’animation que Singapour, que partout on vît des signes de
-constructions, qu’il y eût des becs de gaz dans toutes les maisons,
-qu’on vît çà et là maintes colonnades et coupoles, et que les Anglais
-marchassent comme doivent le faire des Anglais, d’un pas hâtif, le
-regard en avant.
-
-Il y avait des vérandahs sur toute la longueur de la rue principale, et
-les magasins européens prodiguaient les glaces par yards carrés.
-
-_Nota bene_: Partout ailleurs, comme à Simla, tenez en défiance les
-magasins qui ont des glaces: chacun de vos achats concourt à amortir
-cette installation.
-
-La même Providence, qui fit passer les grands fleuves au voisinage des
-grandes villes, fait passer aussi les grandes rues près des grands
-hôtels.
-
-Je descendis Queen Street, rue qui n’est pas très montueuse.
-
-Toutes les autres rues que je regardai étaient construites en degrés
-comme à Clovelly, et par un ciel bleu elles eussent fourni au Professeur
-des vingtaines de bons clichés.
-
-La pluie et le brouillard rendaient les plaques confuses.
-
-Toutes les rues montantes allaient se perdre par en haut dans un
-brouillard blanc qui voilait les pentes d’une colline, et les rues
-descendantes se perdaient de même dans la vapeur des eaux du port, et
-les unes comme les autres étaient d’un aspect fort étrange.
-
---Hi-hi-yow, dit le coolie de mon rickshaw, en me versant par dessus une
-roue.
-
-Je sortis et rencontrai d’abord un Allemand barbu, puis trois mousses en
-liesse, appartenant à un navire de guerre, puis un sergent de sapeurs,
-puis un Parsi, puis deux Arabes, puis un Américain, puis un Juif, puis
-quelques milliers de Chinois qui portaient tous quelque chose, et enfin
-le Professeur.
-
---On fabrique des plaques--des plaques instantanées à Tokio, à ce qu’on
-m’a appris. Que dites-vous de cela? dit-il. Eh bien, dans l’Inde, le
-bureau du lever des plans est le seul qui fabrique ses propres plaques.
-Des plaques instantanées à Tokio, songez donc!
-
-J’avais été pendant longtemps le débiteur du Professeur pour une de ces
-plaques.
-
---Après tout, répondis-je, ce qui me frappe, c’est que nous avons commis
-l’erreur de trop penser à l’Inde. Par exemple, nous nous figurions que
-nous étions civilisés. Mettons-nous à un rang inférieur. A côté de cette
-ville-ci, Calcutta n’est plus qu’un hameau.
-
-Et il y avait en cela une bonne part de vrai, car la ville était d’une
-propreté peu ordinaire; parce que les maisons étaient uniformes, à trois
-étages et avec des vérandahs, et parce que le pavé était de pierre.
-
-Je rencontrai un cheval, qui était fort honteux de lui-même. Il suivait
-des yeux une charrette qui prenait la route de la mer, mais au haut des
-degrés on ne voyait en fait de véhicules que des rickshaws. Hong-Kong a
-détruit dans mon esprit le romanesque du rickshaw.
-
-Ils devraient être consacrés aux jolies dames, et non aux hommes qui
-s’en servent pour aller à leurs affaires, aux officiers en grand
-uniforme, aux matelots qui se tassent pour y tenir deux de front, et
-d’après ce que j’ai entendu dire là-bas aux casernes, ils servent
-parfois à rapporter au violon le déserteur ivre.
-
---Il s’y endort, Monsieur, et cela évite bien des embêtements.
-
-Les Chinois sont naturellement les maîtres de la ville. Ils profitent de
-tous nos progrès dans les constructions, de tous nos règlements de
-police.
-
-Leurs enseignes dorées et rouges flamboient sur toute la longueur de
-Queen’s Road, mais ils ont soin d’y ajouter la traduction, en caractères
-européens habilement tracés.
-
-Je n’ai trouvé qu’une exception, la voici:
-
- Fussing, carpantier
- et faiseur de Gabinets
- tient de bons Gabi.
- nets en vente.
-
-Les boutiques sont faites pour arrêter le marin et l’amateur de
-curiosités: elles y réussissent admirablement.
-
-Lorsque vous allez dans ce pays-là, placez tout votre argent dans une
-banque avec ordre du directeur de ne rien vous donner, quoi que vous
-demandiez.
-
-Par ce moyen vous éviterez la faillite.
-
-Le Professeur et moi nous fîmes un pèlerinage.
-
-Partant de Kee-Sing, nous allâmes même jusque chez Yi King, qui vend la
-volaille décomposée, et chacune de ces boutiques prospérait.
-
-Bien qu’il vendît des souliers et des cochons de lait, il y avait à la
-façade des sculptures, des dorures si déliées que l’œil s’y attachait,
-et chaque détail avait quelque chose d’original et de frappant en son
-genre.
-
-Grâce à quelques simples traits, un fragment de racines entremêlées
-devenait un entrelacement de démons, une main courante, une corniche
-fleurie, un battant de porte rouge foncé et or, un écran en bambous
-refendus.
-
-Tout cela était bon, d’un travail soigné dans la juxtaposition, le
-refendage, l’assemblage.
-
-Les paniers des coolies avaient une forme convenable. Les attaches de
-rotin qui les assujettissaient au joug de bambou poli, étaient bien
-égalisées, de façon à ce qu’il n’y eût pas de brins pendants.
-
-Vous pouviez ouvrir et fermer les tiroirs dans les commodes que portait
-suspendues l’homme qui vendait des repas aux coolies des rickshaws.
-
-Les pistons des petites pompes à main en bois des boutiques
-fonctionnaient avec précision dans leur alvéole.
-
-J’étais occupé à étudier ces choses-là pendant que le Professeur allait
-et venait à travers les ivoires sculptés, les soies brodées, les
-panneaux incrustés, les écailles à filigranes, les pipes aux becs de
-jade, une foule de choses, que seul connaît le Dieu de l’Art.
-
---Je n’ai plus une opinion aussi favorable sur lui que je l’avais jadis,
-dit le Professeur, qui songeait à notre artiste indien.
-
-Il tenait en main un tout petit groupe grotesque en ivoire qui
-représentait un petit enfant s’efforçant de tirer de son repos un buffle
-d’eau.
-
-C’était, sculpté dans le dur ivoire, tout le drame de la vie de la bête
-et de l’enfant.
-
-Nous eûmes la même pensée au même instant. Nous nous étions déjà
-rapprochés une ou deux fois du sujet:
-
---Ils lui sont cent fois supérieurs par la simple conception, sans
-parler de l’exécution, dit le Professeur, la main sur une esquisse en
-bois et pierres précieuses représentant une femme assaillie par un coup
-de vent contre lequel elle protégeait son enfant.
-
---Oui, et ne voyez-vous pas qu’ils n’introduisent les couleurs d’aniline
-que dans les objets qu’ils nous destinent. Lui au courant, il les porte
-sur son corps toutes les fois qu’il le peut. Qu’est-ce qui a fait que ce
-marchand à peau jaune prend tant de plaisir à contempler un oranger nain
-dans un pot de couleur bleue-turquoise? repris-je en complétant un
-assortiment de cuillers chinoises à bon marché, et toutes bonnes comme
-forme, comme couleur et comme commodité.
-
-Les lanternes chinoises à grosse panse suspendues au-dessus de nous
-continuaient à se balancer avec un léger craquement de papier huilé,
-mais elles ne nous tentèrent pas, et le marchand en vêtement bleu en
-resta pareillement pour ses frais.
-
---Vous foulez acheter? Cholies choses ici, dit-il, en remplissant sa
-pipe avec du tabac qu’il prenait dans une blague de cuir vert foncé,
-dont le col était serré par un petit anneau de composition, ou peut-être
-aussi de jade.
-
-Il jouait avec un abaque de bois brun.
-
-A côté de lui était son livre-journal relié en papier huilé, et le godet
-d’encre de Chine avec les pinceaux et leurs supports de porcelaine.
-
-Il enregistra une mention sur son livre où il peignit en traits menus sa
-dernière affaire.
-
-Naturellement, les Chinois pratiquent cet art depuis quelques milliers
-d’années, mais la Vie et ses Phénomènes sont chose aussi nouvelle pour
-moi qu’elle le fut pour Adam, et je m’étonnai.
-
---Vous foulez acheter? répéta le marchand après avoir tracé son dernier
-coup de pinceau.
-
-Et je dis dans la nouvelle langue que j’étais en train de m’assimiler:
-
---Voudrais savoir un renseignement qui appartient à mon métier. Regardez
-ces choses. Avez-vous une âme, vous?
-
---Avez-vous quoi?
-
---Avez-vous quelque chose d’une âme? Avez-vous tous le même esprit? Vous
-ne voyez pas? Alors parlons autrement. Les gens de votre nation ont tous
-l’air du même diable incarné mais ils font curiosité de tout, même les
-idoles de poche, et jamais ne donnent d’explication. Pourquoi êtes-vous
-une aussi horrible contradiction?
-
---Ne sais pas: deux dollars et demi, dit-il en tenant un cabinet en
-équilibre sur la main.
-
-Le Professeur n’avait point entendu.
-
-Son esprit était accablé par la pensée du sort qui pèse sur l’Hindou.
-
---Il y a trois races qui savent travailler, dit le Professeur, en jetant
-un regard sur la rue fourmillante où les Rickshaws pétrissaient la boue,
-et la Babel de cantonais et de pidgin montait en aboiements confus vers
-le brouillard jaune.
-
---Mais il n’y en a qu’une qui sache se multiplier, répondis-je. L’Hindou
-se coupe la gorge et meurt. Quant à la souche des Sahibs, ils sont trop
-peu nombreux pour durer toujours. Ces gens-là travaillent et gagnent du
-terrain. Ils doivent avoir des âmes. Sans cela ils ne pourraient
-concevoir de jolies choses.
-
---Je ne puis m’expliquer cela, dit le Professeur. Ils sont meilleurs
-artistes que l’Hindou. Pour le dire en passant, cette sculpture que vous
-regardez est japonaise. Meilleurs artistes, et ouvriers plus vigoureux,
-pris d’ensemble. Ils supportent l’entassement, ils mangent de tout, et
-ils sont capables de vivre avec rien.
-
---Et moi qui, toute ma vie, ai vanté les beautés de l’Art hindou.
-
-C’était un petit désappointement quand j’y pensais, mais je tâchai de me
-consoler en songeant qu’ils étaient à une telle distance l’un de l’autre
-qu’aucune comparaison n’était possible. Et pourtant l’exactitude est
-assurément la pierre de touche de l’Art.
-
---Ils accablent l’univers, dit avec calme le Professeur.
-
-Et il sortit pour acheter du thé.
-
- * * * * *
-
-Ni à Penang, ni à Singapour, pas plus qu’ici, je n’ai vu un seul Chinois
-dormir tant qu’il faisait jour.
-
-Je n’ai pas vu non plus une vingtaine d’hommes qui fussent visiblement
-en train de flâner.
-
-Tous allaient dans une direction définie, même le coolie sur le quai,
-qui trottait voler du bois dans l’échafaudage d’une maison à moitié
-construite.
-
-Dans son propre pays, le Chinois est traité avec une certaine dose de
-sans-gêne, pour ne pas dire de férocité.
-
-Où cache-t-il son amour de l’Art, c’est ce que sait seul le ciel qui a
-créé cette terre jaune qui recèle tant de fer.
-
-Son amour se tourne vers les petites choses. Sans quoi comment
-pourrait-il se procurer de si singuliers pendants pour sa pipe et
-s’amasser, tout au bout de l’arrière-fond de sa boutique, une collection
-pareille à celle que se fait l’oiseau des arceaux de verdure, avec tant
-d’objets divers, hétéroclites, dont chacun a sa beauté, si vous le
-regardez d’assez près.
-
-Je suis désolé de ne pouvoir rendre compte en quelques heures des idées
-de tant de millions d’hommes.
-
-Toutefois, une chose qui paraît certaine, c’est que si nous avions à
-gouverner autant de Chinois que nous avons d’indigènes dans l’Inde, et
-que nous leur eussions donné seulement le dixième des caresses, des
-encouragements coûteux dans la voie du progrès, si nous avions tenu
-compte dans la même proportion de leurs intérêts et de leurs aspirations
-que nous l’avons fait pour l’Inde, nous en aurions été chassés depuis
-longtemps ou nous aurions reçu la récompense digne du pays le plus riche
-qui soit à la surface de la terre.
-
-Une de mes paires de souliers a été enveloppée, par un hasard curieux,
-dans un journal qui porte pour devise ces mots: «Il n’y a pas de nation
-indienne, bien qu’existent les germes d’une nationalité indienne», ou
-quelque chose de fort approchant.
-
-Cela m’a fait pouffer d’un éclat de rire sacrilège.
-
-Ce grand fainéant de pays que nous soignons, que nous tenons dans du
-coton, et à qui nous demandons chaque matin s’il se sent assez fort pour
-quitter son lit, apparaît comme un nuage lourd et mou sur l’horizon
-lointain, et les vains propos que nous avions l’habitude de tenir entre
-nous sur son précieux avenir, sur ses ressources, ne semblaient pas
-différer des propos que tiennent les enfants dans les rues, quand ils
-ont fabriqué un cheval avec des gousses de haricot ou des bouts
-d’allumettes et qu’ils se demandent s’il est capable de marcher.
-
-Je suis tristement désabusé sur le compte de mon autre patrie, non point
-la mère-patrie, maintenant qu’on me cire mes bottes dès l’instant même
-où je les ôte.
-
-Le cireur ne le fait point en vue d’un pourboire, mais parce que c’est
-sa besogne.
-
-Comme le castor de jadis, il lui fallait monter à cet arbre-là: les
-chiens étaient à sa poursuite.
-
-Il y avait concurrence.
-
- * * * * *
-
-Y a-t-il réellement un endroit tel que Hong-Kong? On le dit, mais je ne
-l’ai pas encore vu.
-
-Une fois, il est vrai, les nuages s’étant élevés, j’aperçus une maison
-de granit perchée, comme un chérubin, sur rien du tout, à un millier de
-pieds au-dessus de la ville.
-
-On eût dit, à la voir, que cela pouvait être une station civile à son
-début, mais un homme monta la rue et dit:
-
---Voyez-vous ce brouillard? Ce sera ainsi jusqu’en septembre. Vous
-feriez mieux de vous en aller.
-
-Je ne m’en irai point.
-
-Je camperai devant la place jusqu’à ce que le brouillard se lève et que
-la pluie cesse.
-
-Pour le moment, comme nous sommes au troisième jour d’avril, je suis
-assis devant un grand feu de houille et je pense au Caucase couvert de
-frimas.
-
-O pauvres créatures qui êtes dans les tourments, bien loin.
-
-Tout en vous rendant à votre bureau ou à la salle du rapport, vous vous
-dites que vous aidez l’Angleterre dans sa mission de faire progresser
-l’Orient.
-
-C’est une jolie illusion, et je suis fâché de la détruire, mais vous
-n’avez pas conquis le pays qu’il fallait.
-
-Annexons la Chine.
-
-
-
-
-VIII
-
- Aimez et faites aimer. C’est ce que je fais.
- Mais, ma charmante, pour moi, c’est fini avec tous.
- Non, plus rien, tant que je vivrai, non, dussé-je mourir.
- Bonsoir, et bonjour.
-
-
-Me voilà bien au fait des dessous de la ville et le mot d’écœurement ne
-suffit pas pour rendre ce que j’éprouve.
-
-Cela commença par un mot en l’air dans la salle d’un bar.
-
-Cela finit Dieu sait où.
-
-Que le monde contienne des dames françaises, allemandes, italiennes,
-appartenant à l’Ancienne Profession, ce n’est guère surprenant, mais
-pour un homme qui a vécu dans l’Inde, c’est quelque chose de choquant
-que de rencontrer encore des Anglaises dans cette confrérie.
-
-Lorsqu’un papa opulent envoie son fils et héritier faire le tour du
-monde pour se développer l’esprit, réfléchit-il, je me le demande, aux
-endroits où l’innocent va se promener sous la conduite d’amis également
-inexpérimentés.
-
-Je suis porté à croire qu’il n’en est rien. Dans l’intérêt de l’opulent
-papa, et poussé par un désir sincère de voir ce qu’on nomme la vie et un
-enfer de première classe, je parcourus Hong-Kong pendant la durée d’une
-nuit.
-
-Je suis enchanté de n’être point un heureux père pourvu d’un fils qui,
-la bride sur le cou, croit connaître toutes les ficelles.
-
-Le vice doit être la même chose, à bien peu de différences près, dans
-toutes les parties du monde, mais si l’on veut le séparer du plaisir, il
-faut aller à Hong-Kong.
-
---Certes, tout a de plus beaux dehors, tout est mieux à Frisco, dit mon
-guide, mais nous trouvons que ce n’est pas trop mal pour l’Ile.
-
-Ce fut seulement quand une grosse personne en robe de chambre noire se
-fut mise à réclamer à grands cris cette horrible drogue qu’on appelle
-«une bouteille de vin» que je commençai à comprendre toute la beauté de
-la situation.
-
-J’étais en train de voir «la Vie».
-
-«La Vie» c’est une grande chose.
-
-«La Vie» consiste à sabler du champagne doux qui a été volé à un maître
-d’hôtel de la _Peninsular and Oriental_ et à échanger des propos
-obscènes avec des créatures à figure pâle qui rient follement, sans
-effort comme sans émotion.
-
-L’argot du véritable _dessalé_,--le _dessalé_, c’est un homme à la
-coule, un jeune homme à moitié gris, avec son chapeau en arrière de la
-tête--l’argot du véritable _dessalé_ n’est point facile à acquérir. Il
-faut pour cela un apprentissage en Amérique.
-
-Je restai immobile de saisissement, devant la profondeur et la richesse
-de la langue américaine, dont j’étais appelé, par un privilège spécial,
-à entendre un dialecte particulier.
-
-Il y avait là des filles qui étaient allées à Leadville et à Denver, et
-dans les régions sauvages de l’Ouest le plus sauvage, qui avaient joué
-sur les plus petites scènes, qui, d’une façon générale, s’étaient
-galvaudées de cent façons diverses qu’il ferait fastidieux d’énumérer.
-
-Elles jacassaient comme des geais et avalaient à grands traits le
-liquide malsain qui remplissait la pièce de sa vapeur.
-
-Tant qu’elles parlèrent raisonnablement, la chose était divertissante,
-mais quand il y eut assez de liquide consommé pour faire tomber le
-masque, elles se mirent bel et bien à jurer par tous leurs dieux.
-
-Bon nombre d’hommes ont entendu une femme blanche jurer, mais il en est
-quelques-uns,--et je suis de ceux-là,--auxquels cette expérience a été
-refusée.
-
-C’est une véritable révélation, et si personne ne vous jette à bas de
-votre chaise d’une poussée dans le dos, vous pourrez réfléchir sur des
-tas de choses qui en découlent.
-
-Elles juraient donc, et buvaient, et contaient des histoires, assises en
-rond, si bien que je compris que cela, c’était la Vie, que c’était une
-chose dont il fallait m’éloigner si je tenais à y prendre goût.
-
-Le jeune homme, qui avait quelques bribes de connaissance du monde et
-qui permettait aux filles de _l’acheter_, si cela leur chantait, se
-trouvait là naturellement.
-
-Les donzelles _l’achetèrent_ tel qu’il était, au prix qu’il s’estimait
-lui-même, et j’assistai au jeu: le moyen le plus sûr d’être berné c’est
-de tout savoir.
-
-Alors il y eut un intermède, et d’autres cris et hurlements, que le
-public, dans sa générosité, voulut bien prendre pour la preuve qu’on
-s’amusait énormément, et qu’on jouissait de la Vie.
-
-De là j’allai dans un autre établissement où la tenancière avait perdu
-la moitié du poumon gauche, ainsi que sa toux l’indiquait, mais n’en fut
-pas moins amusante, dans le genre monotone, jusqu’au moment où elle
-laissa aussi tomber son masque, et où commencèrent les propos joyeux et
-les plaisanteries.
-
-Toutes ces plaisanteries-là je les avais déjà entendues dans le premier
-établissement.
-
-C’est une bien pauvre espèce de Vie que celle qui ne sait pas inventer
-chaque jour sa plaisanterie.
-
-Plus que jamais le jeune homme mettait son chapeau de travers,
-expliquait qu’il était un vrai _dessalé_ et qu’il n’était pas piqué des
-vers.
-
-Le premier venu, qui n’aurait pas eu la tête en fer fondu, aurait été un
-vrai _dessalé_ après un verre de ce champagne sirupeux.
-
-Je comprends maintenant pourquoi les gens se croient insultés quand on
-leur offre un «champagne» doux.
-
-Le second interview finit quand la tenancière, tout en toussant, nous
-reconduisit dans le corridor et que nous nous retrouvâmes dans l’air pur
-des rues silencieuses.
-
-Elle était réellement très malade et annonça qu’elle n’avait plus que
-quatre mois à vivre.
-
---Est-ce que nous allons continuer toute la nuit cette assommante
-tournée? demandai-je à la quatrième maison, où je craignais d’entendre
-une quatrième répétition de cette histoire trois fois ressassée?
-
---C’est mieux à Frisco, mais il faut un peu faire rigoler les filles,
-voyez-vous. Allons, marchez, réveillez-les. C’est la Vie, cela. Vous
-n’avez jamais vu cela dans l’Inde? me répondit-on.
-
---Non, Dieu merci, je ne l’ai pas vu. Une semaine de cette existence
-m’amènerait à me pendre, répliquai-je en m’adossant d’un air las à un
-montant de porte.
-
-On entendait à l’intérieur le tapage des gens qui faisaient la fête
-cette nuit et celles qui étaient là n’avaient certes nul besoin d’être
-réveillées.
-
-L’une se remettait à peine d’une noce de trois jours et l’autre allait
-commencer le même voyage.
-
-La Providence me protégea tout le temps.
-
-Une certaine beauté austère, répandue dans mes traits, avait fait croire
-à tout le monde que j’étais médecin ou clergyman, un clergyman comme on
-n’en voit guère, je suppose.
-
-On m’épargna donc la plupart des plaisanteries trop épicées et je pus
-rester assis à contempler la Vie qui était si douce.
-
-Ainsi je me rappelai l’Oxonien qui, dans _Tom et Jerry_, joue des gigues
-sur l’épinette--vous avez vu cette vieille gravure?--pendant que le
-Corinthien Tom et la Corinthienne Kate dansaient une fière sarabande
-dans une petite chambre pourvue d’un tapis.
-
-Ce qu’il y avait de pire, c’était que les femmes étaient de vraies
-femmes, et jolies, et ressemblaient à certaines personnes de ma
-connaissance, et quand elles cessaient un instant ce jeu insensé de
-raquette, elles se tenaient convenablement.
-
---Passeraient n’importe où pour de vraies dames, dit mon ami. Tout
-n’est-il pas parfait chez elles?
-
-A ce moment, la Corinthienne Kate se mit à mugir pour réclamer de quoi
-boire,--il était trois heures du matin--et le flot de hideux propos
-reprit son cours.
-
-Elles se qualifiaient de femmes gaies.
-
-Cela ne fait pas beaucoup d’effet sur le papier. Pour apprécier tout ce
-qu’il y a de sardonique dans ce sarcasme, il faudrait que vous
-l’entendiez tomber de leurs lèvres et au milieu de leur entourage.
-
-Je clignai énergiquement des yeux, pour montrer que j’appréciais
-pleinement la Vie, que j’étais un vrai dessalé, et que, moi aussi, je
-n’étais pas piqué des vers.
-
-Il naît en tête à tête une ivresse qui aboutit chez l’homme à une
-hilarité exagérée, mais quand une troupe de quatre partenaires se met de
-propos délibéré à boire et à jurer, l’amusement a quelque part une
-fuite, comme si son fond était percé.
-
-Le dégoût, l’ennui, ne tardent guère.
-
-Une nuit de réflexion m’a convaincu qu’il n’y a pas d’enfer dans l’autre
-monde pour ces femmes-là. Elles ont le leur dans leur existence, et j’y
-ai fait quelques pas.
-
-Toujours affublé du titre de docteur, ce fut mon devoir de veiller
-depuis la nuit jusqu’à l’aurore une patiente--gaie, _toujours_ gaie,
-souvenez-vous-en--et frissonnant à l’approche d’une crise, qu’on appelle
-le _délirium tremens_.
-
-Kate la Corinthienne aura son tour plus tard.
-
-Sa compagne, sortant à peine d’une lourde ivresse, était plus que je
-n’en pouvais supporter.
-
-C’était une horreur sans circonstances atténuantes, et ma haine se
-fondit dans une sincère pitié.
-
-La crainte de la mort pesait sur elle pour une raison que vous allez
-apprendre.
-
---Dites, vous dites que vous venez de l’Inde. Connaissez-vous quelque
-chose au choléra?
-
---Un peu.
-
-La voix, qui interrogeait, était fêlée et agitée.
-
-Une longue pause.
-
---Dites, Docteur, quels sont les symptômes du choléra. Une femme est
-morte dans la rue la semaine dernière.
-
---Voilà qui est agréable, pensai-je, mais il faut me rappeler que c’est
-«la Vie».
-
---Elle est morte la semaine dernière... choléra. Mon Dieu, je vous dirai
-qu’au bout de six heures elle était morte. Je parie que je vais attraper
-aussi le choléra. Non, tout de même, n’est-ce pas? Est-ce que je peux
-l’attraper? Il y a deux jours, j’ai cru que je l’avais. Cela me faisait
-terriblement mal. Je ne peux pas l’attraper, n’est-ce pas? Il n’attaque
-jamais les gens deux fois, n’est-ce pas? Oh! dites que non et que le
-diable vous emporte! Docteur, quels sont les symptômes du choléra?
-
-J’attendis qu’elle eût détaillé son attaque.
-
-Je lui assurai que ces symptômes-là, et non point d’autres, étaient ceux
-du choléra, et--puisse-t-on porter cela à mon crédit--que le choléra
-n’attaquait jamais deux fois la même personne.
-
-Cela lui donna dix minutes de tranquillité.
-
-Puis, elle se leva en poussant un juron et hurlant:
-
---Je ne veux pas être enterrée à Hong-Kong. Ça me fait peur! Quand je
-mourrai... du choléra... qu’on m’emporte à Frisco, et qu’on m’y
-enterre... A Frisco... A la Montagne solitaire, à Frisco, vous entendez,
-Docteur?
-
-J’entendais, je promis.
-
-Au dehors les oiseaux gazouillaient déjà et l’aurore rayait les volets.
-
---Dites donc, Docteur, avez-vous jamais connu Cora Pearl?
-
---Entendu _parler_ d’elle.
-
-Je me demandais si elle n’allait pas se mettre à faire éternellement le
-tour de la chambre, les yeux fixés au plafond, et entrelaçant et
-délaçant ses mains tour à tour.
-
---Eh bien, commença-t-elle en baissant la voix d’une façon expressive,
-le jeune Duval s’est brûlé la cervelle sur son paillasson et y a fait
-une mare de sang,--je veux dire de vrai sang.--Vous ne portez pas de
-pistolet, Docteur?... Savile en portait un... Vous ne connaissez pas
-Savile?... C’était mon mari, aux États-Unis... Mais moi je suis
-Anglaise, Anglaise pur sang. Voilà ce que je suis... Faisons venir une
-bouteille de vin. Je suis si nerveuse. Cela ne vaut rien pour moi?...
-Que le... Non, vous êtes médecin. Vous savez ce qui est bon contre le
-choléra. Dites-moi, dites-moi...
-
-Elle s’avança vers les volets et regarda fixement au dehors, la main sur
-le verrou, et le verrou faisait un bruit sec sur le bois, parce que la
-main était atteinte de tremblement.
-
---Je vous dis que Kate la Corinthienne est soûle, aussi pleine qu’elle
-peut en tenir. Elle ne fait que boire... Avez-vous jamais vu mon épaule?
-Il y a deux marques dessus. Elles m’ont été faites par un homme,--un
-gentleman,--il y a deux nuits. Ce n’est pas parce que je suis tombée
-contre mes meubles. Il m’a frappée deux fois avec sa canne, cette brute,
-cette brute, cette brute. Si j’avais été saoule je lui aurais secoué sa
-poussière. La brute!... Mais je me suis contentée d’aller dans la
-vérandah pleurer à me briser le cœur... Oh! la brute!
-
-Elle arpentait la pièce, caressant son épaule en lui parlant comme elle
-eût fait à un animal.
-
-Puis, elle jura après l’individu.
-
-Ensuite elle tomba dans une sorte de stupeur mais en geignant, et en
-jurant après l’homme à travers son sommeil et appelant avec des
-gémissements son _amah_, pour venir lui panser son épaule.
-
-Endormie, elle n’était pas dépourvue de charme, mais la bouche s’agitait
-convulsivement.
-
-Le corps était secoué par des frissons. Elle n’avait de tranquillité
-nulle part.
-
-A la lumière du jour je vis ses yeux rougis, ses joues creuses, ses yeux
-fixes.
-
-Elle était tourmentée par une migraine et par des secousses nerveuses.
-
-C’était vraiment «la Vie» que je voyais, mais elle ne m’amusait point,
-car je sentais que moi-même, pour avoir simplement été témoin de son
-extrême abaissement, j’étais coupable, comme le reste de mes semblables
-qui l’avaient amenée là.
-
-Puis elle se mit à mentir.
-
-Du moins j’appris par l’homme qui connaissait si bien le monde que
-c’étaient là des propos mensongers.
-
-Ils avaient trait à elle-même, à sa famille, et, s’ils étaient faux,
-c’étaient des mensonges sans motifs, car tout y était bas et écœurant,
-malgré les efforts pour _dorer_ la réalité à l’aide d’un album de
-photographies qui la rattachait à son passé.
-
-N’étant point un homme à la coule, je préfère croire que ses histoires
-étaient vraies et lui savoir gré de l’honneur qu’elle me fit en me les
-racontant.
-
-Je me figurais que la maison n’avait rien de plus triste à me montrer
-que sa figure.
-
-En cela je me trompais.
-
-Kate la Corinthienne s’était réellement livrée à la boisson.
-
-Elle se leva, en chancelant d’ivresse, chose terrible à voir et qui vous
-donne un mal de tête par sympathie.
-
-Il y avait eu quelque gaffe faite dans le ménage mal tenu, où les
-services à thé en plaqué étaient mêlés avec la porcelaine à bon marché,
-et la domesticité fut appelée pour s’expliquer.
-
-Je vis Kate la Corinthienne saisir la moustiquaire pour se soutenir,
-chose horrible et offensante à la face du jour immaculé.
-
-Je l’entendis jurer d’une voix épaisse et confuse, comme je n’ai jamais
-entendu un homme jurer, et je m’étonnai que la maison ne tombât pas,
-frappée de la foudre, sur nos têtes.
-
-Sa compagne s’interposa, mais fut engloutie sous un torrent de
-blasphèmes, et la demi-douzaine de petits chiens qui infestaient la
-pièce s’esquivèrent d’eux-mêmes hors la portée des mains ou des pieds de
-Kate la Corinthienne.
-
-Le fait que la femme était belle ne servait qu’à empirer la situation.
-
-Sa compagne se laissa tomber frissonnante sur un des canapés.
-
-Kate se balançait de droite et de gauche, jurait après Dieu, après les
-hommes, après le ciel et la terre à pleines lèvres.
-
-Si Alma-Tadema avait pu la peindre,--cette combinaison de blanc, de
-cheveux noirs, d’yeux étincelants, et les pieds nus,--nous aurions vu le
-vrai portrait de l’éternelle Prêtresse de l’humanité.
-
-Peut-être aurait-elle été mieux personnifiée encore, quand la colère de
-Kate fut éteinte et qu’elle allait trébuchant par la pièce, soulevant un
-verre à champagne bien au-dessus de sa tête, réclamant à grands cris, à
-dix heures du matin, une nouvelle tournée de l’infâme breuvage qui
-empoisonnait l’atmosphère dans toute la maison.
-
-Elle but son liquide et les deux femmes s’assirent pour le partager.
-
-Ce fut leur déjeuner.
-
-Je m’en allai, écœuré, attristé, et comme la porte se fermait, je les
-vis toutes deux en train de boire.
-
---Là-bas, à Frisco, c’est bien mieux, disait le vrai dessalé, mais comme
-vous le voyez, elles sont diablement gentilles. Elles pourraient passer
-pour des dames si elles le voulaient. Je vous le dis, un homme n’a qu’à
-ouvrir les yeux et à faire un tour chez elles pour voir un peu de la vie
-amusante.
-
-J’ai vu tout ce que je désirais voir, et désormais je passerai outre.
-
-Il se peut qu’il y ait de meilleur champagne et de plus solides buveurs
-à Frisco et ailleurs, mais les propos seront les mêmes, l’odeur de rance
-et de moisi de tout cela sera la même jusqu’à la consommation des
-siècles.
-
-Si c’est là la Vie, qu’on me donne une honnête mort, sans boissons, sans
-obscènes plaisanteries.
-
-De quelque côté que vous regardiez ce spectacle, c’est une pitoyable
-comédie mal jouée et qui ressemble trop à une tragédie pour être
-agréable. Mais il paraît que cela amuse le jeune homme en train de faire
-son tour du monde et je ne saurais croire que ce soit tout à fait sain
-pour lui,--à moins, toutefois, que cela ne lui fasse aimer encore
-davantage son foyer domestique.
-
-Et les torts les plus graves étaient de mon côté.
-
-Je n’étais point emporté par une rafale de passion. J’allais de
-sang-froid à la découverte de cet _Inferno_ sonder les misères
-insondables de la vie.
-
-Pour les décrire, pour la somme insignifiante de trente dollars, je
-m’étais procuré plus de renseignements et plus de dégoûts que je n’en
-avais voulu, avec le droit de contempler une femme à moitié folle
-d’ivresse et de peur pendant le tiers d’une épouvantable nuit.
-
-Les plus grands torts étaient de mon côté.
-
-Lorsque nous rentrâmes dans le monde, je fus content de sentir planer le
-brouillard entre moi et le ciel, au-dessus de ma tête.
-
-
-
-
-IX
-
- J’aimerais à me lever pour aller
- Où croissent les pommes d’or,
- Où sous un autre ciel
- Les îles des Perroquets sont à l’ancre.
-
-
-Hong-Kong était si animé, si bien bâti, si éclairé, et si bourré de
-richesse à la voir extérieurement que je tenais à savoir comment tout
-s’était fait.
-
-Ce n’est pas en vain que vous prodiguez le granit par tonnes cubiques,
-que vous consolidez vos falaises avec du ciment de Portland, que vous
-construisez une jetée de cinq milles, que vous établissez un club qui a
-l’air d’un petit palais.
-
-Je me mis en quête d’un Taipan: on désigne ainsi le chef d’une maison de
-commerce anglaise.
-
-Ce Taipan-là était le plus considérable de l’île, et de beaucoup le plus
-charmant.
-
-Il possédait des vaisseaux, et des quais, et des maisons et des mines,
-et cent autres choses.
-
-Je lui dis donc:
-
---O Taipan, je suis un pauvre citoyen de Calcutta, et l’animation de
-votre ville me surprend. Comment se fait-il que tout le monde y sente
-l’argent? D’où viennent les améliorations de votre ville? Et pourquoi
-les hommes sont-ils si infatigables?
-
-Et le Taipan dit:
-
---C’est parce que l’île va hardiment de l’avant. C’est parce que tout
-rapporte. Jetez les yeux sur cette liste d’actions.
-
-Il me tendit une liste de trente compagnies environ: compagnies pour le
-lancement de vapeurs, pour les mines, pour la fabrication de câbles,
-l’établissement de docks, le commerce, des compagnies pour
-l’exportation, pour toutes sortes d’objets.
-
-A part cinq exceptions, toutes les actions faisaient prime, les unes de
-cent, d’autres de cinq cents, quelques-unes de cinquante seulement.
-
---Ce n’est pas du bluff, dit le Taipan. C’est sincère. Presque tous les
-gens que vous rencontrerez ici, sont des lanceurs d’affaires et
-organisent des compagnies.
-
-Je regardai par la fenêtre, et je vis comment les compagnies se
-fondaient.
-
-Trois hommes, gardant leur chapeau sur la tête, causent pendant dix
-minutes. Un quatrième se joint à eux, muni d’un carnet de poche.
-
-Puis, tous les quatre font un plongeon dans l’Hôtel de Hong-Kong afin de
-se procurer les matériaux nécessaires pour mettre à flot l’affaire et
-voilà une compagnie de plus.
-
---C’est de là, dit le Taipan, que vient la richesse de Hong-Kong.
-
-Ici toute idée rapporte, à commencer par celle d’une laiterie. Nous
-sommes sortis des mauvais jours et nous entrons dans la période des
-années grasses.
-
-Il me conta des histoires du temps jadis, d’un ton apitoyé, parce qu’il
-savait qu’il m’était impossible de comprendre.
-
-Tout ce que je pouvais dire, c’est que la ville prenait le genre
-américain, depuis les salons de coiffure jusqu’aux bars à liqueurs.
-
-Les figures étaient tournées dans la direction de la Porte Dorée, alors
-même que les gens étaient le plus occupés à monter les compagnies de
-Singapour.
-
-Il n’y a pas assez d’initiative à Singapour laissé à soi seul. Aussi
-Hong-Kong ajoute-t-il sa poussée. Sur les comptoirs des banques on
-trouve des prospectus des compagnies nouvelles.
-
-Je me mouvais parmi un dédale d’intérêts si compliqué que je n’y pouvais
-rien comprendre.
-
-Je parlai à des gens dont l’esprit se trouvait à Hankow, à Fouchou, à
-Amoy, plus loin encore, au delà des gorges du Yangtze, où l’Anglais fait
-du commerce.
-
-Au bout d’un certain temps, j’échappai aux lanceurs de compagnies, parce
-que je savais que je n’arriverais point à les comprendre et je gravis
-une côte.
-
-A Hong-Kong, on ne voit que montées, sauf quand le brouillard couvre
-tout, excepté la mer.
-
-Des fougères arborescentes jaillissaient du sol. Des azaléas se mêlaient
-aux fougères et des bambous dominaient le tout.
-
-Il était donc tout naturel que je trouvasse un funiculaire qui se tenait
-sur la tête et agitait les pieds dans le brouillard.
-
-On appelait cela le tramway de la Fissure Victoria et on le hissait au
-moyen d’un câble.
-
-Il escaladait une côte dans l’espace à un angle de 65 degrés, et pour
-ceux qui ont vu le Righi, le Mont Washington, un chemin de fer à
-crémaillère quelconque, il n’y aurait rien eu là de surprenant. Mais ni
-vous ni moi, n’avons jamais été hissés d’Annandale au Chanta-Maidan en
-ligne directe, avec un escarpement de cinq cents pieds du côté de la
-contre-voie, et nous avons le droit de nous émerveiller.
-
-Il n’est pas usuel de courir en montant des plans inclinés au bout d’une
-corde, et surtout quand vous ne pouvez voir à deux yards devant vous, et
-que tout le globe, au-dessous de vous, ressemble à un chaudron où
-tournoie le brouillard.
-
-En outre, à moins que vous ne soyez prévenu qu’il s’agit d’une illusion
-d’optique, il n’est guère amusant de voir, de l’endroit où vous êtes
-assis, les maisons et les arbres sous des angles de lanterne magique.
-
-De telles choses, avant le déjeuner, sont pires que le long roulis des
-mers de Chine.
-
-On me mit à terre à douze cents pieds au-dessus de la ville, sur la
-route militaire de Dalhousie, ainsi que cela se fera quand l’Inde aura
-un excédent.
-
-Alors on m’amena un prétentieux dandy que, faute de nom meilleur, on
-appelait une chaise.
-
-A cela près que ce véhicule est trop allongé pour tourner facilement les
-angles, une chaise est de beaucoup supérieure à un dandy.
-
-Ce dandy ressemble davantage à un _tonjon_ de la région de Bombay, de
-l’espèce que nous employons à Mahableshwar.
-
-Vous êtes assis dans une chaise d’osier suspendue mollement sur dix
-pieds de bois élastique et vous avez de légers volets pour vous protéger
-contre la pluie.
-
---Nous voici maintenant, dit le Professeur en tordant son chapeau tout
-emperlé de rosée, nous voici en excursion de plaisir. Ceci, c’est la
-route de Chakrata dans la saison des pluies.
-
---Non, dis-je, c’est de Solon à Kasauli que nous allons. Regardez ces
-roches noires.
-
---Peuh! dit le Professeur. C’est un pays civilisé, celui-ci. Regardez la
-route. Regardez les garde-fous. Regardez les caniveaux.
-
-Et aussi vrai que j’espère ne jamais revenir à Solon, la route était
-cimentée, les barreaux des garde-fous étaient fixés avec du mortier dans
-des blocs de granit et les caniveaux pavés.
-
-Ce n’était guère plus large qu’un chemin de montagne, mais quand cela
-aurait été la promenade favorite du Vice-Roi, on ne l’eut pas mieux
-entretenue.
-
-Il n’y avait point de vue.
-
-C’est pourquoi le Professeur s’était muni de son appareil
-photographique.
-
-Nous dépassâmes des coolies qui élargissaient la route, des maisons
-fermées ou abandonnées, de solides petites maisons trapues, bâties en
-pierre, portant de jolis noms selon notre coutume dans les stations des
-montagnes: Issue de la Ville,--Pays des Rochers,--et autres de ce genre,
-et à cette vue mon cœur devint tout brûlant en moi.
-
-Hong-Kong n’avait nul droit de copier de cette façon Mussoorie.
-
-Nous arrivâmes au point où les vents se donnent rendez-vous, à dix-huit
-cents pieds au-dessus de l’univers entier, et je vis quarante milles de
-nuages.
-
-C’était le Pic, le grand point de vue de toute l’Ile. Une boutique de
-blanchisserie, un jour de lessive, aurait été plus intéressante.
-
---Descendons, Professeur, dis-je, et réclamons notre argent. Ce n’est
-pas une vue.
-
-Nous descendîmes par l’étonnant tramway. Chacun de nous faisait semblant
-d’être moins agité que l’autre et nous partîmes en quête d’un cimetière
-chinois.
-
---Allez à la Vallée heureuse, nous dit un homme au fait du pays, à la
-Vallée heureuse, où se trouvent le champ de course et les cimetières.
-
---C’est Mussoorie, dit le Professeur. Je le savais d’avance.
-
-C’était Mussoorie, bien que nous eussions à faire d’abord un demi-mille
-à travers Portsmouth Hard.
-
-Des soldats nous jetèrent des sourires moqueurs, par les vérandahs de
-leurs solides casernes à trois étages.
-
-Tous les élèves de marine de l’escadre de Chine étaient rassemblés au
-Club de la Marine Royale, et ils rayonnaient sur nous.
-
-L’élève de marine est une belle créature, un être plein de santé... Mais
-il y a déjà longtemps que j’ai donné mon cœur à Thomas Atkins et c’est à
-lui que va mon affection.
-
-A propos, comment se fait-il qu’un régiment écossais, celui du comté
-d’Argyll, ou celui du comté de Sutherland, par exemple, reçoive d’aussi
-bonnes recrues?
-
-Est-ce que le jupon et la bourse de renard attirent de jeunes gaillards
-de cinq pieds neuf pouces, avec trente-neuf pouces de tour de poitrine?
-
-La marine attire aussi de beaux hommes; comment se fait-il que nos
-régiments d’infanterie soient si mal partagés?
-
-Nous arrivâmes à la Vallée heureuse en passant près d’un monument élevé
-à certain Anglais défunt.
-
-Ces choses-là cessent de vous émouvoir au bout d’un certain temps. Elles
-ne sont que la semence de la grande moisson dont les enfants de nos
-enfants récolteront certainement les fruits.
-
-Les hommes ont péri dans les combats ou par la maladie. Nous tenons
-Hong-Kong, et grâce à _notre_ force et notre sagesse, c’est une grande
-Cité, bâtie sur un roc, et pourvue d’un charmant petit champ de course
-de quatorze cents yards de long, installé dans les montagnes, et bordé
-d’un côté par les demeures des morts, Mahométans, Chrétiens et Parsis.
-
-Une clôture de bambous sépare des cimetières le champ de courses et la
-grande tribune.
-
-Il est sans doute suffisant pour Hong-Kong, ce champ de course, mais
-tiendriez-vous à suivre des yeux les élans de votre poney, en ayant
-derrière vous, à moins de cinquante pas, ce terrible mémento?
-
-Ils sont fort beaux, ces cimetières, et tenus avec le plus grand soin.
-
-La pente rocheuse commence si près d’eux que les morts les plus récents
-peuvent commander presque de leur place la vue de tout le champ.
-
-Même à cette grande distance des querelles d’Église, on ensevelit à part
-les différentes sectes chrétiennes.
-
-Une croyance peint son mur de blanc, l’autre de bleu.
-
-Cette dernière, aussi rapprochée que possible de la tribune, écrit en
-grands caractères: _Hodie mihi, cras tibi._
-
-Non, je ne tiendrais guère à faire courir à Hong-Kong. Cette réunion
-dédaigneuse qui se trouve derrière la grande tribune suffirait pour tuer
-toute chance.
-
-Les Chinois ne sont pas disposés à montrer leurs cimetières.
-
-Nous cherchâmes le nôtre sur la pente de terrasse en terrasse, à travers
-des champs cultivés, puis des bois, puis encore des champs cultivés, et
-nous arrivâmes enfin à un village de cochons blancs et noirs, avec des
-rochers rouges et disloqués au delà desquels reposaient les morts.
-
-C’était un endroit de troisième ordre, mais joli.
-
-J’ai étudié pendant cinq jours au moins ce mystère en toile cirée qu’est
-le Chinois, et j’ai voulu savoir pourquoi il tient à être enseveli dans
-un beau paysage et de quelle façon il reconnaît un beau paysage quand il
-en rencontre un, mais cela est insondable pour moi. Il le possède quand
-il ne possède plus la facilité de voir, et ses amis font partir des
-pétards au-dessus de lui, en signe de triomphe.
-
-Ce soir-là, je dînai avec le Taipan dans un palais.
-
-On dit que le prince-marchand de Calcutta est mort, tué par la Bourse.
-
-Hong-Kong devrait être en état d’en fournir un ou deux échantillons.
-
-Ce qu’il y a de plaisant au milieu de toute cette opulence,--une
-opulence comme on en voit dans les romans,--c’est la singulière
-déférence qu’on témoigne à l’égard de Calcutta.
-
-Consolez-vous grâce à cela, Gentlemen du Fossé, car, par ma foi, c’est
-bien la seule chose dont vous puissiez vous faire gloire.
-
-A ce dîner, j’appris que Hong-Kong est imprenable et que la Chine se
-hâtait d’importer des canons de douze et de quarante tonnes pour la
-défense de ses côtes.
-
-J’eus des doutes sur l’une de ces assertions, mais l’autre était la
-vérité.
-
-Ceux qui ont occasion de parler de la Chine dans ces régions le font en
-termes respectueux, comme qui dirait: «L’Allemagne va faire ceci ou
-cela» ou bien: «Telle est la manière de voir de la Russie».
-
-Les mêmes hommes qui parlent ainsi font tout leur possible pour faire
-pénétrer dans le Grand Empire tous les stimulants de l’Ouest, chemins de
-fer, lignes de tramways, et le reste.
-
-Qu’arrivera-t-il si la Chine se réveille pour tout de bon, crée une
-ligne de Shanghaï à Lhassa, puis une ligne de steamers pour les
-immigrants du drapeau impérial jaune, si elle se charge elle-même de
-diriger ses manufactures de canons et ses arsenaux?
-
-Les Anglais énergiques qui embarquent des canons de quarante tonnes
-concourent à ce résultat, mais ils disent tous: «Nous sommes bien payés
-pour ce que nous faisons. Il n’y a pas de sentiment dans les affaires,
-et, en tout cas, la Chine ne sera jamais en guerre avec l’Angleterre».
-
-C’est bien vrai: il n’y a point de sentiment en affaires.
-
-Le palais du Taipan, plein de belles choses et de fleurs plus charmantes
-encore que les meubles pareils à des pierres précieuses, dont elles
-étaient l’ornement, aurait rendu heureux une centaine de jeunes gens qui
-soupirent après le luxe et fait d’eux des écrivains, des chanteurs, des
-poètes.
-
-Il était habité par des gens à forte tête, qui regardaient bien droit,
-qui étaient assis parmi les splendeurs, et qui causaient affaires.
-
-Si je ne devais pas devenir un Birman à ma mort, je souhaiterais d’être
-un Taipan à Hong-Kong.
-
-Il en sait si long, il traite sur un si grand pied avec des Princes,
-avec des Puissances, et il a un pavillon à lui qu’il fait flotter sur
-tous ses steamers.
-
-La chance bénie, qui veille sur les voyageurs, me fit le lendemain
-assister à un pique-nique, et tout cela parce que le hasard me poussa
-par erreur dans une maison.
-
-Cela est parfaitement vrai et c’est bien là notre façon anglo-indienne
-de faire les choses.
-
---Peut-être, dit l’hôtesse, ce sera notre seule journée de beau temps,
-profitons-en pour lancer un vapeur.
-
-Et aussitôt nous voilà embarqués sur un nouveau monde--celui du port de
-Hong-Kong--et avec un égard tout dramatique pour l’appropriation des
-choses et des noms, notre petit navire s’appelait le _Pionnier_.
-
-Le pique-nique comprenait le nouveau Général,--celui qui était arrivé
-d’Angleterre sur le Nawab, et qui m’avait renseigné au sujet de Lord
-Wolseley,--et son aide-de-camp, un Anglais accompli, et fort différent
-d’un officier de l’Inde.
-
-Jamais il ne parlait métier, et, quand il éprouvait quelque
-désappointement, il le cachait derrière sa moustache.
-
-Le port est, à lui seul, un vaste monde.
-
-D’après les photographies, il est charmant, et je serais porté à le
-croire par les échappées aperçues à travers le brouillard, pendant que
-le _Pionnier_ se frayait passage à travers les lignes de jonques, les
-paquebots amarrés, les pontons à charbon qui se balançaient, et la
-coquette et basse corvette américaine, l’_Oronte_, énorme et laide, le
-_Cafard_ presque aussi petit que son homonyme, l’ancien trois ponts
-converti en un hôpital militaire.
-
-C’est, ce _Cafard_, l’occasion d’un changement d’air pour notre Tommy.
-
-Nous allions à travers des milliers de sampans manœuvrés par des femmes
-qui ont leurs bébés attachés sur leur dos.
-
-Puis, nous longeâmes la partie de la ville qui fait face à la mer et
-nous vîmes combien elle était grande.
-
-Nous arrivâmes enfin à un fort inachevé, situé à une grande hauteur sur
-la pente d’une verte colline, et je contemplai le nouveau général comme
-les hommes contemplent un oracle.
-
-Vous ai-je dit que c’était un général du Génie, envoyé tout exprès pour
-s’occuper des fortifications?
-
-Il jeta un regard sur la terre de couleur gris-vert et la maçonnerie de
-granit.
-
-Il y avait dans ses yeux une expression d’intérêt professionnel.
-Peut-être allait-il dire quelque chose: dans cet espoir je me rapprochai
-de lui.
-
-Il parla en effet:
-
---Du sherry et des sandwiches? Merci, je veux bien. C’est extraordinaire
-comme l’air marin vous donne de l’appétit, dit le général.
-
-Et nous continuâmes à longer la côte verdoyante, en contemplant
-d’imposantes maisons de campagne, bâties en granit, et qu’habitent des
-Pères Jésuites et des négociants opulents.
-
-C’était le Mashobra de ce Simla. C’étaient aussi les Highlands, cela
-tenait encore du Devonshire.
-
-C’était particulièrement gris et glacial.
-
-Jamais le _Pionnier_ ne circula en des eaux plus étranges.
-
-D’un côté on voyait une multitude innombrable d’îlots, de l’autre les
-rivages profondément échancrés de l’île principale, qui parfois
-descendaient vers la mer en petites baies sablonneuses, parfois aussi
-tombaient en escarpements à pic, avec des grottes creusées par les flots
-et que remplissait le bruit sourd des brisants.
-
-En arrière les collines montaient dans le brouillard, l’éternel
-brouillard.
-
---Nous allons à Aberdeen, dit l’hôtesse, puis à Stanley. De là nous
-traverserons l’île à pied par la route du réservoir de Ti-tam. Cela vous
-fera voir une grande partie du pays.
-
-Nous entrâmes dans un fiord et découvrîmes un brun village de pêcheurs
-qui montait la garde entre deux docks, et un policeman sikh.
-
-Tous les habitants étaient des femmes aux joues roses, dont chacune
-possédait le tiers d’un bateau, et un baby tout entier, enveloppé dans
-de l’étoffe rouge et attaché sur son dos.
-
-La mère était vêtue de bleu, pour la raison suivante, si son mari lui
-donnait des coups par dessus les épaules, il y aurait eu bien des
-chances pour qu’il aplatît la tête du bébé, à moins que l’enfant ne fût
-d’une couleur différente.
-
-Puis, nous quittâmes tout à fait la Chine, et nous naviguâmes en plein
-Lochaber, avec un climat correspondant au paysage.
-
-Bonnes gens que rafraîchit le _punkah_, figurez-vous un instant des
-promontoires voilés de nuages, et s’avançant dans une mer d’un gris
-d’acier, crispée par une brise qui râpe les joues, vous oblige à vous
-asseoir au-dessous des bastingages et à reprendre difficilement haleine.
-
-Figurez-vous le roulis et le tangage d’un petit navire qui va
-bourdonnant d’île en île ou se lance témérairement à l’entrée d’une baie
-d’un mille de large, pendant que vous sentez mûrir, au milieu d’un
-paysage tout nouveau, de propos nouveaux, de physionomies nouvelles, un
-appétit qui fera honneur au grand Empire sur une terre étrangère.
-
-Nous nous trouvâmes en face d’un autre village qu’on nommait Stanley,
-mais il était tout autre qu’Aberdeen.
-
-Des maisons inhabitées, en pierre brune, contemplaient fixement la mer
-du haut des dunes peu élevées, et en arrière rugissait une longue
-étendue de muraille battue des vents.
-
-Inutile de demander ce que signifiaient ces choses: elles criaient bien
-haut. C’est un cantonnement abandonné. Sa population est dans le
-cimetière.
-
-Je demandai:
-
---Quel régiment?
-
---Le 92e, il me semble, répondit le général, mais c’était au temps
-jadis, vers mil huit cent soixante. Je crois qu’on mit en garnison ici
-quantité de troupes et que l’on construisit des casernes en cet endroit,
-mais la fièvre fit périr les hommes comme des mouches. N’est-ce pas un
-lieu de désolation?
-
-Mon esprit se reporta vers un cimetière négligé, à un jet de pierre du
-tombeau de Jehangir, dans les jardins de Shalimar, où les bestiaux et le
-bouvier voient le lieu de repos suprême des premières troupes qui
-occupèrent Lahore.
-
-Nous sommes un grand peuple, un peuple très fort, mais nous avons bâti
-notre Empire bien coûteusement avec les os des hommes qui sont morts de
-maladie.
-
---Mais parlez-nous des fortifications, général. Est-il vrai que...
-etc..., etc.?
-
---Les fortifications sont très suffisantes telles que les voilà. Ce
-qu’il nous faut, ce sont des hommes.
-
---Combien?
-
---Mettons trois mille pour l’Ile. C’est assez pour arrêter toute
-expédition qui pourrait survenir. Regardez toutes ces petites baies et
-criques. Il y a vingt endroits derrière l’Ile, où l’on pourrait
-débarquer des hommes et causer bien des désagréments à Hong-Kong.
-
---Mais, hasardai-je, n’est-il pas théoriquement admis que notre flotte
-devrait arrêter toute expédition avant qu’elle parvînt ici?... tandis
-qu’on suppose que les forts ont pour but d’empêcher que le passage ne
-soit coupé, qu’un bombardement ne soit exécuté, que la ville ne soit
-mise à contribution par un ou deux vaisseaux de ligne détachés.
-
---Si vous partez de cette théorie, dit le général, les navires de guerre
-devraient aussi être arrêtés par notre flotte. Tout cela, ce sont des
-sottises. Si une puissance quelconque parvient à jeter des troupes ici,
-il faudra que vous ayez des troupes pour les chasser, et... ne
-désirons-nous pas d’en avoir?
-
---Et vous? Vous commandez ici pour cinq ans, n’est-ce pas?
-
---Oh! non, au bout de dix-huit mois, il me faudra partir. Je ne tiens
-pas à rester collé ici. Pour mon compte j’ai d’autres idées, dit le
-général, enjambant des éboulis pour aller jusqu’à son déjeuner.
-
-Et c’était justement ce qu’il y avait de pire.
-
-Un excellent général qui venait aider à parachever les fortifications,
-un œil sur Hong-Kong, et l’autre, l’œil droit, sur l’Angleterre.
-
-Il serait plus qu’un homme, s’il ne troquait son commandement et ses
-instructions pour le commandement d’une brigade dans la première bagarre
-qu’aurait l’Angleterre.
-
-Il redouterait de rester trop longtemps perdu au loin. Il craindrait de
-se trouver trop en dehors du courant... et...
-
-Eh bien! Nous sommes justement comme cela dans l’Inde, et il n’y a pas
-le moindre espoir de lever une légion perdue pour le service
-colonial,... une légion composée d’hommes qui accompliraient leur tâche
-au même endroit sans jamais le quitter et n’auraient jamais d’autre
-perspective.
-
-Mais souvenez-vous que Hong-Kong, avec cinq millions de tonnes de
-charbon, cinq milles de quais d’embarquement, de docks, de jetées, son
-énorme importance comme cité, son commerce de quarante millions, et les
-plus charmantes parties de pique-nique qu’on puisse voir, a besoin de
-trois mille hommes... et elle ne les obtiendra point.
-
-Elle a deux batteries d’artillerie de garnison, un régiment, un tas
-d’artilleurs lascars, à peu près assez pour empêcher les canons de se
-rouiller sur leurs affûts.
-
-Il y a trois forts sur une île,--l’Ile du Tailleur de pierres--entre
-Hong-Kong et le continent, trois forts sur l’île même d’Hong-Kong et
-trois ou quatre autres éparpillés çà et là.
-
-Naturellement, l’armement complet en canons n’est point arrivé.
-
-Même dans l’Inde, on ne saurait armer des forts sans artilleurs exercés.
-
-Mais le déjeuner à l’abord d’un rocher était plus intéressant que la
-défense coloniale. On n’est pas en état de parler politique quand on a
-le ventre vide.
-
-Notre unique journée de beau temps finit par du vent et de la pluie sur
-les assiettes vides, et la marche à travers les terres commença.
-
-Lorsque l’esquif eut à demi disparu dans la buée, nous passâmes le long
-des champs de canne à sucre et de troupeaux de gros cochons, le long du
-morne cimetière des soldats sur la côte.
-
-On traversa une étendue de lande, et on finit par rencontrer une route
-de montagne qui dominait la mer.
-
-Les perspectives se mouvaient, changeaient comme dans un kaléidoscope.
-
-Tout d’abord, ce fut une croupe rugueuse, toute semée de touffes
-ruisselantes, sans qu’on vît rien au-dessus, ni au-dessous, ni aux
-alentours, sinon du brouillard et les lances raides de la pluie. Puis,
-une route rouge balayée par de l’eau qui tombait dans l’inconnu. Puis,
-une combe, aux murs presque aussi droits que ceux d’une maison, au fond
-de laquelle se glissait la mer, verte comme du jade. Puis, une vue sur
-une baie, un banc de sable blanc, enfin une jonque à voilure rouge qui
-louvoyait sous les rafales. Enfin, plus rien que de la roche mouillée et
-des fougères, et la voix du tonnerre bondissant de cime en cime.
-
-La route, revenant vers l’intérieur des terres, nous ramena près des
-bois de pins de Theog et des rhododendrons--mais on les appelait des
-azaléas--de Simla et la pluie ne cessait de tomber, comme si on eût été
-au mois de juillet dans les collines et non au mois d’avril à Hong-Kong.
-
-Une armée envahissante marchant sur Victoria aurait eu bien de la peine,
-même si la pluie n’était pas tombée.
-
-Il n’y a qu’une ou deux ouvertures dans les montagnes par où elle aurait
-pu passer, et on prépare un plan grâce auquel on pourra la couper et
-l’anéantir dès son arrivée.
-
-Lorsqu’il me fallut escalader à reculons une montée, en plantant
-profondément mes talons dans la vase, je plaignis sincèrement cette
-armée d’invasion.
-
-Le réservoir à parois de granit et le tunnel de deux milles, qui amènent
-l’eau à Hong-Kong, valent-ils une visite?
-
-Je ne saurais le dire.
-
-Il y avait dans l’air trop d’eau pour qu’on goûtât quelque confort, même
-en tâchant de penser au pays.
-
-Mais allez-y, faites le trajet--dix milles--et deux milles seulement sur
-un terrain de niveau. Allez en bateau à vapeur au cantonnement abandonné
-de Stanley, traversez l’île, et dites-moi si vous avez jamais vu rien de
-si sauvage, de si merveilleux en son genre que ce paysage.
-
-Je remonte le fleuve jusqu’à Canton et ne puis m’arrêter pour faire de
-la peinture écrite.
-
-
-
-
-X
-
-
-La Providence se plaît aux sarcasmes. Elle nous envoya de la pluie et un
-vent glacial depuis le commencement jusqu’à la fin.
-
-Voilà un des désagréments qu’on éprouve à quitter l’Inde. Vous coupez le
-câble qui vous retient sous le seul climat digne de confiance qu’il y
-ait dans le monde.
-
-Je méprise un pays où il faut perdre la moitié de son temps à observer
-les nuages.
-
-L’excursion de Canton (j’étais parti dans cette direction) vous fait
-faire la connaissance du steamer de fleuve américain, qui ne ressemble
-aucunement à un vaisseau de la flottille de l’Irraouaddy, non plus qu’à
-un omnibus, comme bien des gens le croient.
-
-Il se compose exclusivement de peinture blanche, de plomb en feuilles,
-d’une corne de vache, d’un tremplin, et il contient un chargement
-presque aussi considérable qu’un navire de la _Peninsular and Oriental_.
-
-Le commerce entre Canton et Hong-Kong paraît énorme, et un steamer
-couvre les quatre-vingt-dix milles qui séparent un port de l’autre en
-une journée.
-
-Les passagers chinois n’en sont pas moins enfermés sous les écoutilles
-ou leur équivalent, dès qu’ils quittent le port, et une fois par jour,
-le râtelier de Sniders chargés dans la cabine est l’objet d’une
-inspection et d’un nettoyage.
-
-Chaque jour aussi, à ce que je m’imagine, le capitaine de chaque bateau
-raconte à ses passagers globe-trotters la vénérable histoire du pillage
-d’un steamer fluvial,--comment deux jonques l’assaillirent à un tournant
-favorable du fleuve, pendant que les passagers indigènes qui s’y
-trouvaient se soulevaient et se conduisaient de manière à donner
-beaucoup d’occupation à l’équipage, ce qui finit par un nettoyage à fond
-de ce steamer.
-
-Les Chinois sont un peuple étrange!
-
-Il n’y a pas fort longtemps, ils eurent des difficultés à Hong-Kong, à
-propos de la photographie des coolies travailleurs, et dans l’agitation,
-qui fut considérable, une vieille jonque à moitié démolie prit position
-en face du quai, dans l’intention avouée d’envoyer un boulet de trois
-livres à travers les fenêtres de la maison de commerce qui avait donné
-l’idée de la photographie. Et cela bien qu’en moins de dix minutes,
-navire et équipage eussent pu être réduits en cendres de cigarettes.
-
-Mais personne ne pilla le _Ho-Nam_, bien que les passagers eussent fait
-tout leur possible pour y mettre le feu en renversant les lampes de
-leurs pipes à opium.
-
-Sa masse encombrante, mugissante, se fraya passage à travers les rangs
-serrés des navires du port, et partit par un brouillard gris, par une
-pluie battante.
-
-Lorsque je dis que le paysage ressemblait à celui des Highlands, vous
-pensez ce que cela peut signifier dans un pareil moment.
-
-De grands steamers à hélice, des bateaux chinois à porcs, à fort tirant
-d’eau, et chargés d’une cargaison vivante, des jonques qui se
-balançaient, des sampans prêts à faire le plongeon, remplissaient les
-parties navigables d’un cours d’eau aussi large que l’Hughli, et
-beaucoup mieux défendu, en ce qui regarde l’art humain.
-
-La petite difficulté, que les Chinois avaient eue quelques années
-auparavant avec les Français, avait appris aux premiers bien des choses
-dont il eût mieux valu pour nous qu’ils ne prissent aucun souci.
-
-Le premier objet qui frappe dans la ville de Canton, c’est le double
-clocher de la vaste église catholique.
-
-Otez-lui votre chapeau, parce que cela signifie bien des choses et que
-c’est le drapeau visible d’une bataille qui doit être encore livrée.
-
-Jamais les missionnaires de la Mère des Églises n’engagèrent une lutte
-aussi formidable que celle qu’ils eurent avec la Chine et jamais nation
-n’a déployé tant de science à torturer les missionnaires.
-
-Peut-être un jour où il faudra examiner les livres de comptes de chaque
-race, donnerait-on raison aux deux races, la blanche et la jaune, pour
-avoir agi, chacune, selon ses lumières.
-
-J’ai contemplé à loisir la cité du bord du steamer et j’ai jeté mes
-cartes.
-
---Je me sens hors d’état de décrire cet endroit et en outre je hais le
-Chinois.
-
---Peuh! ce n’est que Bénarès multiplié huit fois. Allons, venez!
-
-C’était Bénarès, mais sans larges rues ou _chanks_, et pourtant plus
-sombre que Bénarès, en ce que partout la mince ligne du ciel était
-masquée entièrement par des enseignes flottantes superposées en étages,
-rouge, or, noir ou blanc.
-
-Les boutiques s’élevaient sur des soubassements de granit, avec des murs
-en brique pukka et des toits de tuiles.
-
-Leurs façades étaient de bois sculpté, doré ou peint de façon sauvage.
-
-John s’entend parfaitement à arranger une boutique, alors même qu’il
-n’aurait à y vendre, en fait de jolies choses, que des volailles
-aplaties et des tripes.
-
-Une boutique sur deux était un restaurant, et l’espace qui les séparait
-bondé de créatures humaines.
-
-Connaissez-vous ces horribles éponges pleines de vers, qui croissent
-dans les mers chaudes? Vous en cassez un morceau et le ver se casse
-aussi.
-
-Canton, c’était cette éponge:
-
---Hi! Iow yah! Tohoh wang! hurlaient à la foule les porteurs de chaises,
-mais je craignais que si les perches écorchaient l’angle d’une maison,
-les briques elles-mêmes ne se missent à saigner.
-
-Hong-Kong m’avait montré comment le Chinois était capable de travailler.
-Canton m’expliqua pourquoi il faisait si peu de cas de la vie.
-
-La vie humaine est un article à meilleur marché que dans l’Inde.
-
-Je haïssais déjà pas mal le Chinois. Ma haine doubla, lorsque je me
-sentis étouffer dans ses rues fourmillantes où la peste seule était
-capable d’ouvrir un passage.
-
-Certes, ce n’était point défaut de civilité de la part des gens, mais
-l’entassement était à lui seul effrayant.
-
-Il y a dans le monde trois ou quatre endroits où il est préférable pour
-un Anglais de se mettre promptement d’accord avec son adversaire, quelle
-que soit la nationalité de celui-ci.
-
-Canton vient en tête de la liste. N’ayez jamais de discussion avec qui
-que ce soit dans Canton. Laissez cela au guide.
-
-Alors les puanteurs montèrent et nous accablèrent. Sous ce rapport,
-Canton est égal à vingt fois Bénarès.
-
-L’Hindou est un saint qui pratique l’hygiène quand on le compare au
-Chinois. C’est sous le même rapport un rigide Malthusien.
-
---Très mauvaise odeur dans cet endroit. Venez par ici tout droit, dit Ah
-Cum qui avait appris son anglais d’un Américain.
-
-Il fut très bon.
-
-Il me montra des boutiques de joaillerie en plume, où des gens étaient
-assis, découpaient dans les ailes brillantes des geais de tout petits
-carrés de plumes bleues et lilas, les collaient sur des montures dorées,
-de sorte que le tout ressemblait aux plus rares des émaux de Jeypore.
-
-Nous entrâmes dans une boutique.
-
-Ah Cum tira derrière lui la porte massive et mit le verrou, pendant que
-la foule s’entassait devant les fenêtres et les barreaux des volets.
-
-Je pensais plus à la foule qu’à la joaillerie.
-
-La cité était si sombre et la foule si nombreuse, et parmi elle il y
-avait tant de gens dont la figure n’avait rien d’humain!
-
-La marche du Mongol est un joli sujet à traiter dans un article de
-magazine.
-
-Entendez-la une seule fois dans le demi-jour d’une vieille boutique de
-curiosités, où les diables sans nom de la religion chinoise vous font
-des grimaces du haut des étagères du fond, où des dragons de bronze,
-révélateurs de malpropreté, s’accrocheront à vos pieds pendant que vous
-trébuchez sur le sol.
-
-Écoutez le bruit de pas sur les blocs de granit de la route et la vague
-de voix d’hommes qui vient se briser, cela n’est pas humain!
-
-Observez les faces jaunes qui vous dévisagent entre les barreaux, et
-vous serez effrayés comme je le fus moi-même.
-
---C’est du beau travail, dis-je au Professeur, qui se penchait sur un
-jupon de Canton, une merveille de vert pâle, de bleu et d’argent.
-Maintenant je comprends pourquoi les Européens civilisés, d’origine
-irlandaise, tuent les Chinois en Amérique. C’est chose justifiable que
-de les tuer. Il serait parfaitement juste d’effacer la ville de Canton
-de la surface du globe, d’exterminer tous ceux qui échapperaient au
-bombardement. Le Chinois ne devrait pas compter.
-
-Je poursuivais mes propres idées, qui étaient de couleur noire, de
-saveur amère.
-
---Ne pourriez-vous donc pas regarder les lions et y prendre plaisir et
-laisser la politique aux gens qui prétendent s’y connaître? dit le
-Professeur.
-
---Il ne s’agit pas de politique, répondis-je. Ce peuple devrait être
-exterminé parce qu’il n’a rien de commun avec aucun des peuples que j’ai
-rencontrés jusqu’à ce jour. Regardez leurs figures; ils nous méprisent,
-vous pouvez voir cela, et ils ne nous redoutent pas le moins du monde.
-
-Alors Ah Cum nous conduisit par des rues sombres au Temple des Cinq
-Cents Génies qui était une des choses à voir dans cette lapinière.
-
-C’était un temple bouddhiste, avec les accessoires usuels: autels,
-lumières sur les autels, figures colossales de gardiens aux portes.
-
-Autour de la cour intérieure s’étend un corridor dont les deux faces
-sont couvertes de figures de deux grandeurs représentant la plupart des
-races de l’Asie.
-
-On dit que plusieurs Pères Jésuites figurent dans cette galerie. Vous
-trouverez cela indiqué en détail dans les _Guides_ de voyageurs--et
-voici l’image d’un bon vivant en chapeau, avec toute la barbe, mais nu
-jusqu’à la ceinture, comme toutes les autres:
-
---Ce gentleman européen, dit Ah Cum, c’est Marco Polo.
-
---Tirez-en le meilleur parti possible, dis-je. Un temps viendra où il
-n’y aura plus de gentlemen européens, où il n’y aura plus que des Jaunes
-à l’âme noire--à l’âme noire, Ah Cum, et qui tiendront du diable leur
-père l’aptitude à faire plus de travail qu’ils ne devraient.
-
---Venez voir une horloge, dit-il, vieille horloge. Elle marche par
-l’eau. Allons, venez!
-
-Il nous conduisit dans un autre temple et nous montra une vieille
-clepsydre contenant huit _gurrahs_, exactement le même genre d’objets
-dont on se servait dans les régions écartées de l’Inde pour tenir lieu
-de veilleurs.
-
-Le Professeur jure que cette machine, qui est censée donner l’heure à la
-ville, se règle sur les cloches des steamers du fleuve, attendu que
-l’eau de Canton est trop épaisse pour couler dans un tube qui aurait
-moins d’un demi-pouce de diamètre.
-
-De la pagode de ce temple nous pûmes voir que les toits de toutes les
-maisons au-dessous étaient couverts de cruches pleines d’eau.
-
-Il n’y a dans la ville aucune organisation contre l’incendie: une fois
-allumé, il continue jusqu’à extinction.
-
-Ah Cum nous conduisit au champ du Potier où les exécutions ont lieu.
-
-Les Chinois massacrent par centaines et je suis loin de trouver qu’il y
-ait de la cruauté dans cette générosité à répandre le sang.
-
-Ils pourraient faire marcher les exécutions sur le pied de dix mille par
-an à Canton, sans que cela influe sur le niveau constamment ascendant de
-la population. Un bourreau, qui avait vu du pays, sans doute étant sans
-place, nous offrit une épée en nous garantissant qu’elle avait coupé
-bien des têtes.
-
---Gardez-la, dis-je, gardez-la, et que la bonne besogne continue. Mon
-ami, vous ne sauriez exécuter trop librement dans ce pays. Vous avez, à
-ce qu’on m’apprend, le bonheur de posséder une aristocratie purement
-littéraire, recrutée,--reprenez-moi en cas d’erreur,--dans toutes les
-couches sociales, et plus particulièrement dans celles où l’idée de la
-cruauté commise de sang-froid, a jeté les plus profondes racines, pour
-ainsi dire. Or, quand, à la nature héréditairement diabolique, on ajoute
-une éducation purement littéraire consistant en tendances cruelles et
-formalistes, le résultat, ô mon ami à mauvaise mine, le résultat, je le
-répète, est un état de choses vaguement indiqué dans la description que
-fait le Petit Pèlerin de l’Enfer des Égoïstes. Vous n’avez pas lu, je
-suppose, les ouvrages du Petit Pèlerin?
-
---On dirait, à sa figure, qu’il va sauter sur vous avec cette épée, dit
-le Professeur. Partons et allons voir le temple des horreurs.
-
-Ce temple-là était en quelque sorte l’établissement d’une Mme Tussaud
-chinoise.
-
-On y voyait des figures représentant en grandeur naturelle des hommes
-pilés dans des mortiers, coupés en tranches, fricassés, grillés,
-empaillés, et transformés par les diableries les plus variées, ce qui
-m’écœura et m’affligea.
-
-Mais les Chinois sont miséricordieux, même dans leurs supplices.
-
-Lorsqu’un homme est pilé dans un moulin, il y est jeté la tête la
-première, d’après les modèles.
-
-C’est ennuyeux pour la foule qui est là pour voir la farce, mais cela
-évite de la peine aux exécuteurs.
-
-Il faut surveiller attentivement un homme à moitié pilé. Sans cela il
-arrive à s’esquiver en se tortillant.
-
-Pour couronner le tout, nous allâmes voir la prison, qui était un foyer
-de pestilence dans une rue écartée.
-
-Le Professeur frissonna:
-
---C’est très bien, dis-je. Les gens, qui ont envoyé les prisonniers ici,
-n’ont aucun souci à leur sujet. Les gens doivent avoir l’air
-horriblement misérables, mais je suppose qu’ils ne s’en tourmentent pas
-beaucoup, et Dieu sait si je m’en soucie. Ce ne sont que des Chinois.
-S’ils se traitent entre eux comme des chiens, pourquoi les
-regarderions-nous comme des êtres humains? Laissons-les pourrir. Je
-demande à retourner à bord du steamer. Je demande à rentrer sous les
-canons de Hong-Kong. Fi!
-
-Puis nous parcourûmes une succession de rues et de maisons de second
-ordre, pour arriver enfin au mur de la ville, au côté de l’ouest, par un
-escalier aux marches nombreuses.
-
-Il y avait de la propreté en cet endroit.
-
-Le mur descendait de trente ou quarante pieds dans des champs de riz.
-
-Au delà s’étendait un demi-cercle de collines où chaque yard carré est
-planté de tombes.
-
-Canton l’abominable est sous la garde de ses morts et les morts sont
-plus que les myriades de vivants.
-
-Sur la cime gazonnée du mur se trouvaient des canons anglais tout
-rouillés qui avaient été encloués et abandonnés après la guerre.
-
-Ils ne devraient pas être là.
-
-Une pagode de cinq étages nous permit de contempler la cité dans son
-ensemble, mais j’étais las de voir ces rats dans leurs trous. Je
-ressentais de la fatigue, de l’horreur et de la mauvaise humeur.
-
-L’excellent Ah Cum nous mena à la villa du jardin d’été du Vice-Roi
-située sur la pente tournée vers la ville d’une colline couverte
-d’azalées et entourée de cotonniers.
-
-Dans le sous-sol, il y avait une belle chapelle à idoles. En haut, un
-vestibule de réceptions officielles avec des vérandahs vitrées et des
-meubles en ébène rangés le long des murs en quatre lignes droites. Ce
-n’était qu’une oasis de propreté.
-
-Dix minutes plus tard, nous rentrions dans la cité fourmillante, où nous
-étions privés de lumière et d’air respirable.
-
-Une ou deux fois nous rencontrâmes un mandarin avec la mince moustache
-officielle et le petit bouton rouge au sommet de la coiffure.
-
-Ah Cum était en train de nous expliquer la nature et les caractères
-distinctifs d’un mandarin, quand nous arrivâmes à un canal qu’on
-franchissait au moyen d’un pont anglais, et qui se fermait avec une
-porte de fer, confiée à la garde d’un policeman de Hong-Kong.
-
-Nous étions dans une station indienne, avec des magasins européens, des
-boutiques de Paris et tout le reste assorti.
-
-C’était le quartier anglais de Canton où il se trouvait deux cent
-cinquante Sahibs.
-
-Il aurait mieux valu placer une mitrailleuse Gatling derrière la porte
-du pont.
-
-Les _Guides_ de voyageurs vous apprendront que ce quartier fut cédé par
-les Chinois, lors du traité de 1860, et que les Français obtinrent une
-égale tranche de territoire.
-
-Grâce à la force comprimante de la bureaucratie française, la
-«concession française» n’a jamais été louée ni vendue à des
-particuliers, et maintenant c’est un régiment chinois qui y croupit.
-
-Les hommes qui voyagent vous en diront à peu près autant de Saïgon et du
-Cambodge.
-
-On dirait que le Français semble atteint d’une maladie, dès qu’il
-endosse un uniforme officiel. C’est la _paperasserite_ aiguë, si l’on
-nous permet le néologisme.
-
---Maintenant où êtes-vous allé et qu’avez-vous vu? dit le Professeur,
-d’un ton de pédagogue lorsque nous fûmes de retour sur le _Ho-Nam_ et
-que nous rentrions avec toute la vitesse possible à Hong-Kong.
-
---Un vaste égout de cité, plein de tunnels et habité par des diables
-jaunes, une cité que Doré devrait bien avoir vue. Je suis enchanté de ce
-que rien ne m’oblige à y retourner. Le Mongol se mettra en marche quand
-le bon moment sera venu pour lui. J’attends qu’il se mette en marche de
-mon côté. Partons pour le Japon par le prochain bateau.
-
-Le Professeur dit que j’ai complètement gâté le récit qui précède par ce
-qu’il qualifie de «calomnies exagérées sur le compte d’un peuple de
-rudes travailleurs».
-
-Il n’a pas vu Canton comme je l’ai vu, à travers une imagination
-enfiévrée.
-
-Une fois, avant mon départ, je grimpai jusqu’à la station civile de
-Hong-Kong d’où l’on domine la ville.
-
-Là, dans de somptueuses villas bâties en pierre et ayant leur façade sur
-des routes ombragées, dans un vrai paradis de fleurs magnifiques et dans
-un silence absolu que ne troublent pas même les bruits du trafic d’en
-bas, les résidents font de leur mieux pour copier l’existence d’une
-station indienne des Collines.
-
-Ils s’en tirent mieux que nous.
-
-Autour du kiosque à musique, on voit les dames vêtues de costumes
-assortis. Chaussures, gants, parapluies leur arrivent d’Angleterre avec
-les toilettes, et toute memsahib sait ce que cela veut dire.
-
-La routine de leur vie est fort analogue.
-
-Sur un point, elles ont l’avantage sur les dames des Indes.
-
-Les dames de Hong-Kong ont un club à elles, dans lequel les hommes ne
-sont, je crois, admis que par tolérance.
-
-Quand il y a un bal, il y a environ vingt danseurs pour une danseuse, et
-il n’y a, pour ainsi dire, pas de vieilles filles dans l’île.
-
-Les habitants se plaignent d’être isolés, renfermés. Ils contemplent la
-mer au loin, et il leur tarde de s’en aller. Ils ont leurs jours à des
-jours réguliers chaque semaine, et en dehors de cela ils se rencontrent
-autant qu’ils veulent.
-
-Ils ont des acteurs amateurs, et ils se querellent, et les hommes et les
-femmes prennent parti, et la station est divisée en deux camps du haut
-en bas de l’échelle sociale.
-
-Ensuite ils se réconcilient, et ils écrivent aux journaux locaux pour
-blâmer les critiques du terroir. N’est-ce pas touchant?
-
-Une dame me conta cela un après-midi et je pleurai presque de nostalgie.
-
---Et alors, vous savez, après qu’elle eut dit qu’elle était dans la
-nécessité de donner le rôle à l’autre, cela les mit en fureur. Les
-courses étaient si proches qu’on ne put rien faire, et Mistress B. dit
-que la chose était décidément impossible. Vous comprenez, n’est-ce pas,
-combien cela doit être désagréable?
-
---Madame, dis-je, je le comprends. J’ai déjà passé par là. Mon cœur
-quitte Hong-Kong. Au nom du grand Mofussil de l’Inde, je vous salue. A
-dater d’aujourd’hui, Hong-Kong est l’un de Nous: il prendra rang avant
-Meerut, mais après Allahabad dans toutes les cérémonies et revues.
-
-Elle se figura, je crois, que j’avais un coup de soleil, mais vous, du
-moins, vous saurez ce que je voulais dire.
-
-Nous ne rions plus à bord du steamer de la _Peninsular and Oriental_,
-l’_Ancona_, en route pour le Japon.
-
-Nous avons terriblement le mal de mer, parce que nous avons au-dessous
-de nous une mer mauvaise et au-dessus de nous une voilure humide.
-
-La voile sert à donner plus de stabilité au navire, qui refuse de se
-tenir en équilibre.
-
-Il est plein de Globe-trotters, qui refusent également de se laisser
-remettre d’aplomb.
-
-Un Globe-trotter pousse à l’excès le cosmopolitisme: il prétend être
-malade en n’importe quel endroit.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Préface VII
-
- La Cité de l’épouvantable nuit 1
- I.--Une cité de la vie réelle 3
- II.--Les réflexions d’un sauvage 15
- III.--L’assemblée des Dieux 31
- IV.--Sur les rives du Hughli 49
- V.--Avec la police de Calcutta 69
- VI.--Chez les _Iniquités_ 83
- VII.--Plus bas, toujours plus bas 101
- VIII.--Au sujet de Lucia 113
-
- De Calcutta à Hong-Kong 129
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-(Volumes à 5 fr. 75)
-
-
- ANSTEY.--Vice-Versa. Roman.
- G. APOLLINAIRE.--L’Hérésiarque.
- BARBEY d’AUREVILLY.--Polémiques d’hier.
- --Dernières Polémiques.
- E. BARRETT-BROWNING.--Aurora Leigh.
- --Poèmes et Poésies.
- BJOERNSTJERNE-BJOERNSON.--Au delà des Forces.
- --Un Gant: Le Nouveau Système.
- LÉON BLOY.--Belluaires et Porchers.
- --Propos d’un Entrepreneur de démolitions.
- --Le Salut par les Juifs.
- --Résurrection de Villiers de l’Isle-Adam.
- ELEMIR BOURGES.--La Nef.
- --Le Crépuscule des Dieux.
- BRIEUX, DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE.--Théâtre complet. Le vol. 9 fr.
- JACQUES CHARDONNE.--L’Epithalame. Roman, 2 vol.
- BENJAMIN CONSTANT.--Lettres à sa Famille.
- ABEL FAURE.--L’Individu et l’Esprit d’autorité.
- --L’Individu et les Diplômes.
- PAUL GÉRALDY.--Toi et Moi. Poèmes.
- ÉMILE GUILLAUMIN.--La Vie d’un Simple (Journal d’un Fermier).
- LÉON HENNIQUE.--Un Caractère.
- --Poeuf. 2 fr. 80.
- IBSEN.--Le Canard Sauvage.
- --Solness le Constructeur.
- --La Dame de la Mer. Un Ennemi du peuple. 1 vol.
- J.-H. ROSNY.--Le Bilatéral.
- --L’Immolation.
- --Le Termite.
- RUDYARD KIPLING.--Lettres de Marque.
- --Au Hasard de la Vie.
- --La Cité de l’Épouvantable Nuit.
- --Parmi les Cheminots de l’Inde. Une vraie flotte. 1 vol.
- --Nouveaux Contes des Collines.
- --Trois Troupiers.
- --Brugglesmith.
- --Chez les Américains.
- KROPOTKINE.--Autour d’une Vie. Mémoires. 2 vol. à 5 fr.
- --La Grande Révolution.
- --Champs--Usines--Ateliers.
- --La Conquête du Pain.
- JEAN LORRAIN.--Les Lépillier.
- --Très Russe.
- --Modernités.
- PIERRE MILLE.--Paraboles et Diversions.
- MARLOWE.--Théâtre. 2 vol.
- T. de QUINCEY.--Les Confessions d’un Mangeur d’Opium.
- --Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’Opium.
- SHELLEY.--OEuvres Poétiques. 3 vol.
- --OEuvres en Prose.
- STRINDBERG.--La Danse de Mort.
- SWINBURNE.--Chants d’avant l’Aube.
- A. SCHNITZLER.--Anatole.
- --La Ronde.
- PIERRE VEBER.--Les Belles Histoires.
- OSCAR WILDE.--Intentions.
- --Le Crime de Lord Arthur Savile.
- --Le Portrait de Dorian Gray.
- --La Maison de la Courtisane.
- --Une Maison de Grenades.
- --Théâtre. 3 vol.
- St. E. WHITE.--Terres de Silence.
- TOLSTOI.--OEuvres Complètes. Traduction Littérale et intégrale sur
- les manuscrits originaux.
-
-
-IMP. KAPP, PARIS-VANVES.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT ***
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- The Project Gutenberg eBook of La cité de l’épouvantable nuit, by Rudyard Kipling.
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-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La cité de l'épouvantable nuit, by Rudyard Kipling</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La cité de l'épouvantable nuit</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Rudyard Kipling</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Albert Savine</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 28, 2021 [eBook #64952]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT ***</div>
-<p class="c sans-serif">BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE</p>
-
-<h1>LA CITÉ DE<br />
-l’épouvantable<br />
-NUIT</h1>
-
-<p class="c">PAR<br />
-<span class="xlarge">RUDYARD KIPLING</span></p>
-
-<p class="c i large">Traduction de<br />
-ALBERT SAVINE</p>
-
-
-<p class="c">1922</p>
-
-<p class="c xsmall">HUITIÈME ÉDITION</p>
-
-<p class="c"><b class="sans-serif large">LIBRAIRIE STOCK</b><br />
-<span class="xsmall">DELAMAIN, BOUTELLEAU ET C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS</span> — PARIS<br />
-155, Rue Saint-Honoré, Place du Théâtre-Français et 7, Rue du Vieux-Colombier.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c small top2em">BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE</p>
-
-<p class="c"><i>5 fr. 75 le volume.</i></p>
-
-
-<ul class="small">
-<li>ANSTEY. — <i>Vice-Versa.</i></li>
-<li class="ugap">HERMAN BANG. — <i>Tine.</i></li>
-<li>E. BARRETT-BROWNING. — <i>Aurora Leigh.</i></li>
-<li>— <i>Poèmes et Poésies.</i></li>
-<li class="ugap">BJŒRNSTJERNE-BJŒRNSON. — <i>Amour et Géographie. Les Nouveaux
-Mariés.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Au-delà des Forces. Un Gant. Le Nouveau Système.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Léonarda. Une Faillite.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Le Roi. Le Journaliste.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Monogamie et Polygamie.</i> Une broch.</li>
-<li class="ugap">BULLEN. — <i>Idylles de la Mer.</i>
-(Préface de <span class="sc">Rudyard Kipling</span>).</li>
-<li class="ugap">CHTCHEDRINE. — <i>Les Messieurs Golovieff.</i></li>
-<li class="ugap">G. HAUPTMANN. — <i>Ames solitaires.</i></li>
-<li class="ugap">RUDYARD KIPLING. — <i>Au Blanc et Noir.</i></li>
-<li>— <i>Au Hasard de la Vie.</i></li>
-<li>— <i>Trois Troupiers.</i></li>
-<li>— <i>Autres Troupiers.</i></li>
-<li>— <i>Brugglesmith.</i></li>
-<li>— <i>Chez les Américains.</i></li>
-<li>— <i>La Cité de l’Épouvantable Nuit.</i></li>
-<li>— <i>Lettres de Marque.</i></li>
-<li>— <i>Parmi les Cheminots de l’Inde.
-Une Vraie Flotte.</i></li>
-<li>— <i>Sous les Déodars.</i></li>
-<li>— <i>Simples Contes des Collines.</i></li>
-<li>— <i>Nouveaux Contes des Collines.</i></li>
-<li class="ugap">IBSEN. — <i>Le Canard Sauvage.</i></li>
-<li>— <i>La Dame de la Mer. L’Ennemi du Peuple.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Empereur et Galiléen. Hedda Gabler.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Les soutiens de la Société.</i></li>
-<li>— <i>L’Union des Jeunes.</i></li>
-<li>— <i>Solness le Constructeur.</i></li>
-<li class="ugap">LERMONTOFF. — <i>Un Héros de notre temps. Le Démon.</i> Un vol.</li>
-<li class="ugap">MARLOWE. — <i>Théâtre.</i> 2 vol.</li>
-<li class="ugap">T. DE QUINCEY. — <i>Les Confessions d’un Mangeur d’Opium.</i></li>
-<li>— <i>Souvenirs autobiographiques du Mangeur d’Opium.</i></li>
-<li class="ugap">TH. RECHETNIKOV. — <i>Ceux de Podlipnaia.</i></li>
-<li class="ugap">A. SCHNITZLER. — <i>Anatole.</i></li>
-<li>— <i>La Ronde.</i></li>
-<li class="ugap">SHELLEY. — <i>Œuvres Poétiques.</i> 3 vol.</li>
-<li>— <i>Œuvres en Prose.</i> Un vol.</li>
-<li class="ugap">STEVENSON. — <i>Enlevé !</i></li>
-<li class="ugap">A. STRINDBERG. — <i>Mademoiselle Julie. Le Simoun.</i></li>
-<li>— <i>La Danse de Mort.</i></li>
-<li class="ugap">SWINBURNE. — <i>Poèmes et Ballades.</i></li>
-<li>— <i>Nouveaux Poèmes et Ballades.</i></li>
-<li>— <i>Chants d’avant l’Aube.</i></li>
-<li class="ugap">LÉON TOLSTOI. — <i>Anna Karenine.</i> 4 vol.</li>
-<li>— <i>Le Bonheur conjugal.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Les Confessions. Récits populaires.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>Guerre et Paix.</i> Un vol.</li>
-<li>— <i>La Mort d’Ivan Ilitch, la Sonate à Kreutzer, etc.</i> Un vol.</li>
-<li class="ugap">VERDAGUER. — <i>L’Atlantide.</i></li>
-<li>— <i>Le Canigou.</i></li>
-<li class="ugap">ED. WHITE. — <i>Terres de Silence.</i></li>
-<li class="ugap">OSCAR WILDE. — <i>Le Portrait de Dorian Gray.</i></li>
-<li>— <i>Le Crime de Lord Arthur Savile.</i></li>
-<li>— <i>Essais de Littérature et d’Esthétique.</i></li>
-<li>— <i>Nouveaux Essais de Littérature et d’Esthétique.</i></li>
-<li>— <i>Derniers Essais de Littérature et d’Esthétique.</i></li>
-<li>— <i>La Maison de la Courtisane.</i></li>
-<li>— <i>Intentions.</i></li>
-<li>— <i>Une Maison de Grenades.</i></li>
-<li>— <i>Le Portrait de M. W. H.</i></li>
-<li>— <i>Théâtre.</i> 3 vol.</li>
-</ul>
-
-<p class="c gap xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i>De cet ouvrage il a été tiré à part, sur papier de Hollande,
-huit exemplaires numérotés et paraphés par l’éditeur.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A LA MÉMOIRE<br />
-DE<br />
-PÉTRUS DUREL</p>
-
-<p class="sign">A. S.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" title="Préface" id="ch0">Kipling voyageur</h2>
-
-
-<p>Rudyard Kipling, au temps où il prenait ses congés de
-journaliste, fut un grand voyageur devant l’Éternel.</p>
-
-<p>Le présent volume se compose du récit de deux de ses
-promenades de <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>.</p>
-
-<p>Dans la première, il visite Calcutta, la cité de l’épouvantable
-nuit, et en décrit les bouges.</p>
-
-<p>La seconde nous conduit jusqu’à Hong-Kong.</p>
-
-<p>Ces souvenirs anecdotiques et pleins d’humour seront
-certainement goûtés du public français, car ils tranchent
-sur le ton pudibond et abusivement moralisateur des
-voyageurs anglais.</p>
-
-<p class="sign">A. S.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LA CITÉ
-DE L’ÉPOUVANTABLE NUIT</h2>
-
-<p class="c">(<i>Janvier-février 1888</i>)</p>
-
-
-
-
-<h3 id="ch1p1">I<br />
-UNE CITÉ DE LA VIE RÉELLE</h3>
-
-
-<p>Nous sommes, tous tant que nous sommes,
-des pionniers, des Barbares, nous autres qui
-habitons au delà du Fossé, dans les ténèbres
-extérieures du Mofussil.</p>
-
-<p>Il n’y a ici rien qui ressemble à des commissaires,
-à des chefs d’administration et il n’existe
-dans l’Inde qu’une Cité.</p>
-
-<p>Bombay est trop vert, trop joli, a des détours
-trop compliqués et il y a si longtemps que Madras
-est défunt.</p>
-
-<p>Tirons notre chapeau devant Calcutta, la ville aux
-multiples facettes, enfumée, magnifique, lorsque
-nous passons en voiture sur le pont de l’Hughli,
-à l’aube d’une calme matinée de février.</p>
-
-<p>Nous avons laissé l’Inde derrière nous à la
-gare d’Howrah, et maintenant nous entrons en
-territoire étranger.</p>
-
-<p>Non, pas tout à fait étranger.</p>
-
-<p>Disons plutôt trop familier.</p>
-
-<p>Tous les hommes d’un certain âge connaissent
-l’irritation que cause le sentiment qu’on est en
-cage.</p>
-
-<p>Une illustration du <i lang="en" xml:lang="en">Graphic</i> — une portée de
-musique ou les propos légers d’un ami qui arrive
-du pays, peuvent la faire flamboyer — cette
-sensation qui a sa source dans ce que nous savons
-de notre paradis perdu de Londres.</p>
-
-<p>Au pays, eux, les autres, nos égaux, ont sous
-la main tout ce que la ville peut donner, le bruit
-sourd de la rue, les lumières, la musique, les
-endroits charmants, des millions de leurs semblables,
-une immensité peuplée de jolies Anglaises
-aux fraîches couleurs, des théâtres, des
-restaurants.</p>
-
-<p>Ils sont dans leur droit.</p>
-
-<p>Ils considèrent qu’il en est ainsi et ils se donnent
-même des airs de n’en pas faire grand cas.</p>
-
-<p>Et nous… nous n’avons rien que les quelques
-distractions que nous nous organisons à grand-peine,
-les douloureux divertissements de gymkhanas
-où tout le monde, de part et d’autre, se
-connaît, où les antécédents d’un chacun sont
-aussi notoires que sa façon, à lui ou à elle, de
-valser.</p>
-
-<p>Nous avons été dépouillés de notre héritage.</p>
-
-<p>Ce sont les gens du pays de là-bas qui en jouissent
-en totalité, sans se douter combien il est
-beau et riche, et nous, tout ce que nous pouvons
-faire, se réduit à gagner l’Occident pour quelques
-mois et à nous gaver de ce qui, en des circonstances
-convenables, représenterait sept, huit, dix
-années de liesse.</p>
-
-<p>Voilà ce qu’est notre héritage londonien perdu
-et la conscience de cette perte, volontaire ou forcée,
-hante en certains temps, en certaines saisons,
-la plupart d’entre nous et nous rend de mauvaise
-humeur.</p>
-
-<p>Calcutta offre des espérances trompeuses de
-quelque compensation.</p>
-
-<p>La fumée dense forme un nuage bas, dans la
-fraîcheur glaciale des matins, sur un océan de
-toits, et à mesure que la cité s’éveille, il monte
-vers cette fumée un ronflement grave, sonore de
-vie, de mouvement, de masse humaine.</p>
-
-<p>Aussi, quiconque voit Calcutta pour la première
-fois, met joyeusement le nez hors du tikka-gharri<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>,
-flaire la fumée et tourne la figure vers
-la cohue.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Fiacre de place.</p>
-</div>
-<p>Il se dit :</p>
-
-<p>— Voilà enfin une parcelle de mon héritage
-qui me rentre. Voilà une Cité : il y a de la vie ici
-et, le fleuve passé, sous la fumée il y aura mille
-choses agréables à posséder.</p>
-
-<p>Cette litanie dit bien des choses et décrit exactement
-les premières émotions d’un sauvage vagabond,
-échoué à Calcutta.</p>
-
-<p>L’œil a perdu son instinct des proportions.
-Le foyer est raccourci par l’effet d’une résidence
-trop prolongée dans les stations du haut pays — vingt
-minutes de trot pour aller de l’hôpital au
-terrain de manœuvres, — et l’esprit a subi le
-même rétrécissement que le champ visuel.</p>
-
-<p>Tous deux disent ensemble en prenant mesure
-du mouvement naval, au dessus et au dessous
-du pont de l’Hughli :</p>
-
-<p>— Tiens ! mais c’est Londres ! Voici les Docks.
-Voici qui est impérial ! Voici un coup d’œil qui
-méritait bien le voyage de l’Inde.</p>
-
-<p>Alors une idée nettement canaille s’empare de
-l’esprit :</p>
-
-<p>— Quel endroit divin ! Quel endroit céleste
-pour razzier !</p>
-
-<p>Et elle cède la place à un démon bien pire encore,
-celui du conservatisme.</p>
-
-<p>On en vient à se figurer que c’est non seulement
-une faute, mais un crime d’accorder aux
-indigènes le moindre accès à l’administration
-d’une Cité pareille, qui doit son embellissement,
-ses docks, ses quais, ses façades, son hygiène à
-des Anglais, qui n’existe que parce que l’Angleterre
-existe et dont l’existence dépend de l’Angleterre.</p>
-
-<p>Toute l’Inde connaît la Municipalité de Calcutta.</p>
-
-<p>Mais est-il un homme qui ait étudié à fond la
-Grande Puanteur de Calcutta ?</p>
-
-<p>Elle est unique.</p>
-
-<p>Bénarès est plus infect au point de vue de
-l’odeur concentrée, renfermée.</p>
-
-<p>Il y a à Peshawar des puanteurs plus fortes que
-la grande Puanteur de Calcutta, mais au
-point de vue de la diffusion, de la faculté à faire
-pénétrer partout l’écœurement, la puanteur de
-Calcutta laisse bien loin et Bénarès et Peshawar.</p>
-
-<p>Bombay masque ses infections sous un vernis
-d’assa fœtida et de tabac : Calcutta est au-dessus
-de toute ostentation.</p>
-
-<p>Il est impossible d’assigner une source quelconque
-au fléau de Calcutta : c’est ténu, c’est
-écœurant, cela ne peut se décrire, mais les Américains
-qui habitent le Grand Hôtel d’Orient disent
-que cela rappelle l’odeur du Quartier Chinois
-à San Francisco.</p>
-
-<p>Ce n’est certainement pas une odeur indienne.</p>
-
-<p>On dirait de l’essence de pourriture qui aurait
-subi une seconde pourriture, — l’odeur
-gluante de la colle de pâte tournée au bleu.</p>
-
-<p>Et nul moyen de la fuir !</p>
-
-<p>Elle souffle à travers le <i>Maidân</i> ; elle pénètre
-par rafales dans les corridors du grand Hôtel
-d’Orient.</p>
-
-<p>Ce qu’on se plaît à appeler « les Palais de Chowringhi »,
-la promène.</p>
-
-<p>Elle tournoie autour du Club du Bengale.</p>
-
-<p>Les ruelles la déversent avec une intensité qui
-vous donne la nausée et la brise matinale en est
-chargée.</p>
-
-<p>On la trouve, cette odeur, en dépit de la fumée
-des machines, à la Gare de Howrah.</p>
-
-<p>Elle semble empirer dans les petites ruelles de
-derrière Lal-Bazar, où se trouvent les boutiques
-à saouler, mais elle est presque aussi accentuée
-en face du palais du Gouvernement et
-dans les administrations publiques.</p>
-
-<p>Cette puanteur est intermittente.</p>
-
-<p>On peut avaler sans inconvénient six gorgées
-d’un air relativement pur. Puis à la septième
-vague l’estomac, qui n’a pas subi d’entraînement,
-se soulève.</p>
-
-<p>Quand on habite Calcutta assez longtemps, on
-finit par s’y habituer.</p>
-
-<p>Les résidents réguliers avouent bien l’existence
-du fléau, mais voici leur réponse.</p>
-
-<p>— Attendez que le vent ait desséché les marais
-salés où aboutit le système d’égouts, et alors
-vous m’en parlerez.</p>
-
-<p>Voilà comment ils se défendent ! Rien d’étonnant
-à ce qu’ils regardent Calcutta comme un
-séjour qui convient parfaitement à un vice-Roi
-permanent.</p>
-
-<p>Des Anglais, qui sont capables d’atténuer une
-honte par une autre, sont gens à demander n’importe
-quoi et à compter qu’ils l’obtiendront.</p>
-
-<p>Si une station des montagnes contenant trois
-mille hommes de troupes et une vingtaine de
-fonctionnaires civils possédait une propriété
-analogue à celle que possède Calcutta, le sous-commissaire
-ou le magistrat du cantonnement
-chasserait du bureau administratif tous les indigènes,
-ou les jetterait décemment d’un coup de
-pelle à l’arrière-plan, jusqu’à ce que l’inconvénient
-eût été supprimé.</p>
-
-<p>Alors on leur permettrait de se remettre en
-avant, de parler tant qu’ils voudraient « d’oppression,
-d’arbitraire ».</p>
-
-<p>Cette puanteur, pour un nez dépourvu de préjugés,
-ôte à Calcutta tout droit d’être une Cité
-des Rois.</p>
-
-<p>Et en dépit de cette puanteur, on admet, on
-encourage même, les indigènes à se mêler des
-affaires locales !</p>
-
-<p>Le sol moite, saturé par le drainage, est empoisonné
-par le foisonnement de la vie depuis
-cent ans, et la liste de la municipalité est encombrée
-de noms indigènes, — gens nés, élevés,
-grandis aux dépens de cet amas de débris accumulés !
-Ils figurent comme propriétaires, ces
-charmants Aryas, dans le conseil municipal, dans
-le conseil législatif du Bengale.</p>
-
-<p>Lancez une proposition de les taxer comme
-tels et tout naturellement ils se mettent à hurler.</p>
-
-<p>On hurle aussi dans le haut pays, mais les locaux
-pour des meetings monstres sont rares, et
-avec un secrétaire et un Président énergiques
-dont la faveur est chose précieuse, et dont la
-colère n’est point chose désirable, on maintient
-les gens dans la propreté, bon gré mal gré, pour
-qu’ils ne puissent pas empoisonner leurs voisins.</p>
-
-<p>— Alors, demande un sauvage, pourquoi leur
-accorder un vote quelconque ?</p>
-
-<p>Ils sont capables de s’accommoder de cette saleté.
-Ils sont incapables d’aucun sentiment qui
-vaille un fétu.</p>
-
-<p>Qu’on les laisse vivre tranquilles, et sous notre
-protection, faire leur bas de laine !</p>
-
-<p>D’autre part, nous les taxerons jusqu’à ce que
-l’état de leur bourse leur donne la mesure de
-leur négligence passée.</p>
-
-<p>Puis, quand l’odeur aura un peu diminué,
-nous les laisserons reparaître et bavarder, et attribuer
-le progrès à leurs lumières.</p>
-
-<p>Les classes supérieures ont leurs broughams
-et leurs barouches ; les basses sont capables de
-jeter d’un coup d’épaule un Anglais dans le
-chenil et de lui parler comme s’il était un cuisinier.</p>
-
-<p>Ils peuvent s’exprimer sur une dame anglaise
-en la qualifiant d’<i>aurat</i>.</p>
-
-<p>On leur permet une liberté — pour ne pas
-employer un terme trop gros — une liberté de
-langage qui ne tarderait pas à amener des bagarres
-sérieuses, si un Anglais en usait de
-même avec un autre Anglais.</p>
-
-<p>Ils sont entourés de barrières protectrices.
-On les rend inviolables.</p>
-
-<p>Assurément, ils devraient se contenter de toutes
-ces choses, sans se mêler d’affaires auxquelles
-ils ne peuvent rien comprendre, étant donné leur
-origine.</p>
-
-<p>On se demandera si cette diatribe pleine
-de feu est le produit d’un esprit indépendant,
-le résultat premier de la nausée que donne cette
-féroce puanteur ou le résultat fécond de la migraine
-contractée à force de fumer tout le jour
-pour combattre l’odeur.</p>
-
-<p>En tout cas, Calcutta est un endroit redoutable
-pour quiconque n’y a pas été élevé.</p>
-
-<p>Un bon conseil à d’autres barbares.</p>
-
-<p>N’amenez pas à Calcutta un domestique originaire
-du haut pays.</p>
-
-<p>Il aura certainement des désagréments parce
-qu’il ne pourra comprendre les usages de la
-Cité.</p>
-
-<p>Un Punjabi, qui arrive pour la première fois
-ici, se croit tenu en conscience d’aller à
-l’Ajaibghar, le Museum.</p>
-
-<p>Plus d’un y est allé, et en est revenu de très
-mauvaise humeur, et l’esprit troublé.</p>
-
-<p>— Je suis allé au Museum, dit-il, et personne
-ne m’a dit d’injures. Je suis allé acheter mes
-provisions au marché, et je me suis assis. Alors
-est venu un homme en uniforme qui m’a dit :
-« Ote-toi de là que je m’y mette ». J’ai répondu :
-« J’y étais le premier ». Il a dit : « Je suis un
-<i>chaprassi</i>. Va-t’en », et il m’a frappé. Or, comme
-cet endroit pour s’asseoir était public, je l’ai
-battu jusqu’à le faire pleurer. Il a couru chercher
-la police, et je me suis sauvé aussi, car ici tous
-les gens de la police sont des Sahibs. Puis-je
-avoir congé, à partir de deux heures, pour me
-mettre à la recherche de cet homme et le battre
-encore ?</p>
-
-<p>Voyez-vous la situation ?</p>
-
-<p>Une Cité inconnue, pleine d’une senteur qui
-vous fait rechercher le repos et la retraite, et un
-domestique qui ronge son frein, qui n’est pas
-encore depuis six heures dans le four, et qui s’est
-engagé dans une querelle à mort avec un Chaprassi
-inconnu et réclame à grands cris la permission
-d’aller poursuivre la dispute.</p>
-
-<p>Hélas ! Où est l’illusion de l’héritage qu’on
-allait reprendre ?</p>
-
-<p>Dormons, dormons, et prions pour que Calcutta
-se porte mieux demain.</p>
-
-<p>Pour le moment, ce sommeil-là ressemble
-étonnamment au sommeil en compagnie d’un
-cadavre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p2">II<br />
-LES RÉFLEXIONS D’UN SAUVAGE</h3>
-
-
-<p>La nuit porte conseil.</p>
-
-<p>Après tout, Calcutta exhale-t-il une odeur
-aussi empestée ?</p>
-
-<p>Il a beaucoup plu pendant la nuit. La Cité est
-lavée de frais et la clarté du soleil la montre sous
-son jour le plus avantageux.</p>
-
-<p>Où donc, où donc un homme irait-il dans ce
-désert de vie ?</p>
-
-<p>Le Grand Hôtel d’Orient bourdonne de vie
-dans toutes ses cent chambres.</p>
-
-<p>Des portes battent gaîment et toutes les nations
-de la terre montent et descendent les escaliers
-en courant.</p>
-
-<p>Cela suffit pour vous remonter, parce que les
-passants vous heurtent et vous prient de vous
-écarter.</p>
-
-<p>Figurez-vous, en dehors de la salle de réception
-de la Reine, un endroit où il y ait un tel
-entassement d’Anglais ?</p>
-
-<p>Figurez-vous soixante-dix personnes à la table
-d’hôte, et ce bruit assourdissant de couteaux et
-de fourchettes ?</p>
-
-<p>Figurez-vous que vous trouvez un véritable
-bar où l’on puisse faire servir à boire, et, joie
-suprême, figurez-vous qu’en mettant les pieds
-hors de l’hôtel, vous tombez dans les bras d’un
-Bobby<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> tout vivant, habillé de blanc, casqué,
-boutonné, armé de sa massue ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Agent de police.</p>
-</div>
-<p>Qu’arriverait-il si l’on adressait la parole à ce
-Bobby ? Se fâcherait-il ?</p>
-
-<p>Il ne se fâche point ! Il est affable.</p>
-
-<p>Il est chargé d’inspecter le pavé devant le
-Grand Hôtel d’Orient et d’empêcher les encombrements
-inextricables de voitures.</p>
-
-<p>Quand il a affaire à un blanc qui paraît respectable,
-il se conduit en homme, en frère.</p>
-
-<p>Il n’y a en lui aucune trace d’arrogance.</p>
-
-<p>Toutefois, en l’examinant de plus près, on reconnaît
-que ce n’est point un Bobby authentique.</p>
-
-<p>C’est un je ne sais quoi de la Police municipale,
-et son uniforme n’est pas correct, si toutefois
-là-bas, au pays, on n’a rien changé à la tenue
-des hommes.</p>
-
-<p>Mais peu importe !</p>
-
-<p>Plus tard nous nous informerons au sujet du
-Bobby de Calcutta, parce que c’est un blanc, et
-qu’il doit se mesurer avec certains des types les
-plus redoutables que leur malice ait jamais portés
-à peindre en vermillon la cité de Job Charnock.</p>
-
-<p>Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas traverser
-<span lang="en" xml:lang="en">Old Court House Street</span> sans regarder
-attentivement si vous ne courez aucun risque
-d’être écrasé par un véhicule.</p>
-
-<p>Voilà qui est beau.</p>
-
-<p>Il y a un grondement continu de trafic, interrompu
-de deux en deux minutes par le roulement
-sourd des tramways.</p>
-
-<p>La façon de conduire est excentrique, je ne dis
-pas mauvaise, mais enfin il y a le trafic, il y en
-a plus que n’en ont vu pendant un certain nombre
-d’années des regards sans préjugés.</p>
-
-<p>Cela signifie que les affaires marchent, qu’on
-gagne de l’argent. Cela évoque la vie qui s’entasse,
-qui se hâte. Cela vous entre dans le sang
-et le fait circuler.</p>
-
-<p>Voici de vastes magasins aux devantures formées
-par des glaces, et qui tous vous présentent
-les noms de maisons bien connues avec lesquelles
-nous autres, sauvages, ne correspondons que
-par l’intermédiaire des Colis postaux.</p>
-
-<p>Les voici tous ici, de grandeur naturelle,
-prêts à fournir tout ce dont vous avez besoin, et
-vous n’avez rien à faire qu’à signer.</p>
-
-<p>C’est bien tentant que de pouvoir se faire
-donner une chose séance tenante sans être obligé
-d’écrire pour une semaine déterminée, puis
-d’attendre pendant un mois, et alors de voir
-arriver une chose tout autre.</p>
-
-<p>Rien d’étonnant à ce que les jolies dames, qui
-habitent à une distance raisonnable, viennent
-elles-mêmes faire leurs emplettes.</p>
-
-<p>— Voyez-vous ? Si vous tenez à être considéré,
-il ne faut pas fumer dans la rue. Personne ne le
-fait.</p>
-
-<p>Cet avis vous est donné avec bienveillance par
-un ami en habit noir.</p>
-
-<p>Il n’y a pas de réception, non plus que de
-Lieutenant-Général en vue, mais il porte l’habit
-noir, parce qu’il fait grand jour et qu’il peut
-être vu.</p>
-
-<p>C’est pour le même motif qu’il s’abstient de
-fumer.</p>
-
-<p>Il admet que la Providence a fait le grand air
-pour qu’on puisse y fumer, mais il dit que « ce
-n’est pas à faire ».</p>
-
-<p>Cet homme a un brougham, une jolie petite
-boîte à bonbons, dont le roulement a un bizarre
-mouvement de tangage.</p>
-
-<p>Il monte dans le brougham, et se coiffe d’un
-chapeau haut de forme, un huit-reflets bien luisant.</p>
-
-<p>Il y avait une fois, dans le haut pays, un individu
-qui possédait un haut de forme.</p>
-
-<p>Il le loua à des sociétés d’acteurs amateurs,
-jusqu’à ce que le bord en eût disparu, au bout
-de quelques saisons.</p>
-
-<p>Alors il le jeta dans un arbre et des abeilles
-sauvages vinrent y essaimer.</p>
-
-<p>Il arrivait de temps à autre que l’on venait
-contempler le chapeau, dans ses jours de prospérité,
-dans le but de se donner le mal des pays.</p>
-
-<p>Toute la station s’y intéressait, et il mourut
-avec deux <i>seers</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> de miel de fleur de <i>babul</i> dans
-son intérieur.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Cinq livres.</p>
-</div>
-<p>Mais les chapeaux hauts de forme ne sont
-point faits pour être portés dans l’Inde. Ils sont
-aussi sacrés que les lettres du pays et les vieux
-boutons de roses.</p>
-
-<p>L’ami ne peut pas comprendre cela.</p>
-
-<p>Il reconnaît que s’il descendait de son brougham
-et se promenait en plein soleil pendant dix
-minutes, il attraperait un fort mal de tête, et, au
-bout d’une demi-heure, probablement une insolation
-mortelle.</p>
-
-<p>Il convient de tout cela ; mais il persiste à
-porter son chapeau et ne peut concevoir pourquoi
-cette vue plonge un barbare dans un accès
-de rire inextinguible.</p>
-
-<p>Tous ceux qui possèdent un brougham et bon
-nombre de ceux qui n’usent que des tikka-gharris,
-portent le chapeau haut de forme et l’habit noir.</p>
-
-<p>L’effet est curieux et frappe de surprise celui
-qui le voit pour la première fois.</p>
-
-<p>Et maintenant :</p>
-
-<p>— Allons voir les belles demeures où habitent
-les opulents Nobles.</p>
-
-<p>Au nord s’étend la grande jungle humaine
-qu’est la ville indigène, et qui va du bazar
-Burra jusqu’à Chitpore.</p>
-
-<p>Dans la direction du sud se trouvent le
-<i>Maidân</i> et Chowringhi.</p>
-
-<p>Si vous vous placez au centre du Maidân, vous
-comprendrez pourquoi Calcutta est appelée la
-Ville des Palais.</p>
-
-<p>Ainsi avait parlé l’Américain du Grand Hôtel
-d’Orient, homme qui avait vu du pays.</p>
-
-<p>Il y a une tour peu élevée, improprement
-qualifiée de monument commémoratif, qui se
-dresse sur un désert de gazon mou, d’un vert
-cru.</p>
-
-<p>Il vaut autant se rendre à ce point-là qu’à
-un autre.</p>
-
-<p>Les dimensions du <i>Maidân</i> sont propres à décourager
-tous ceux qui sont accoutumés aux
-« jardins » du haut pays, tout comme on dit
-que la lande de Newmarket impressionne un
-cheval habitué à un champ de courses mieux
-clos.</p>
-
-<p>L’immense plaine est parsemée de statues
-de bronze représentant des gentlemen montés
-sur des chevaux capricieux et hissés sur des
-piédestaux aux lignes d’une sévérité excessive.</p>
-
-<p>L’immensité donne à ces statues des proportions
-de nains ; elle donne d’ailleurs des proportions
-minuscules à toutes choses, excepté
-aux façades lointaines de la route de Chowringhi.</p>
-
-<p>C’est énorme, c’est impressionnant.</p>
-
-<p>C’est un fait auquel il est impossible de se
-soustraire.</p>
-
-<p>On bâtissait des maisons à l’époque où la
-roupie valait deux shillings et un penny.</p>
-
-<p>Ces maisons ont trois étages. Elles sont ornées
-d’escaliers de service pareils à des maisons dans
-la montagne.</p>
-
-<p>Elles sont très rapprochées et ont leurs
-jardins clos de murs en maçonnerie, percés d’une
-seule porte cochère.</p>
-
-<p>Elles sont bien anglaises avec leur air chez
-soi. Elles sont orientales par leurs vastes proportions,
-mais ces escaliers de service ne
-donnent pas l’idée de la santé.</p>
-
-<p>Nous allons former une commission hygiénique
-d’amateurs et nous rendrons une visite à
-Chowringhi.</p>
-
-<p>Ce n’est pas une chose fort agréable que d’être
-présenté pour la première fois à un <i>durwân</i>,
-ou portier de Calcutta.</p>
-
-<p>Lorsqu’il est en train de chiquer du <i>pân</i>, il
-ne se donne pas la peine d’enlever sa chique.</p>
-
-<p>S’il est assis sur sa couchette et occupé à
-mâcher de la canne à sucre, il ne croit pas devoir
-se lever.</p>
-
-<p>Ce sont là des choses qu’il faut lui enseigner,
-et il n’arrive pas à comprendre pourquoi on le
-blâme.</p>
-
-<p>Évidemment il est le survivant d’un système
-qui a fait son temps.</p>
-
-<p>La Providence n’a jamais voulu faire de l’indigène
-un concierge plus insolent qu’aucun de
-ceux de la variété française.</p>
-
-<p>A Calcutta, on installe un homme dans une
-logette près de la porte de sa demeure afin de
-détourner les rôdeurs et de protéger sa maison
-contre le vol.</p>
-
-<p>Il en résulte que le <i>durwân</i> traite comme
-rôdeurs tous ceux qu’il ne connaît pas, qu’il a
-une connaissance approfondie et véritable de
-tout ce qui concerne le dehors et le dedans de
-la maison et qu’il a une influence assez considérable
-sur le choix des domestiques.</p>
-
-<p>On dit qu’un membre de cette estimable classe
-est maintenant en procès avec une banque au
-sujet de trois lakhs de roupies.</p>
-
-<p>Dans le haut pays, le domestique d’un lieutenant-gouverneur
-est obligé de travailler trente
-ans avant de pouvoir se retirer avec soixante
-mille roupies d’économies.</p>
-
-<p>Le <i>Durwân</i> de Calcutta est une grande institution.</p>
-
-<p>Ce qui constitue le principal, le plus visible de
-ses défauts, c’est qu’il s’obstine à vouloir parler
-anglais.</p>
-
-<p>Comment il défend les maisons, Calcutta
-seul le sait. Il suffit de lui parler avec rudesse
-pour lui faire perdre la tête, et généralement
-aux heures des visites, il dort.</p>
-
-<p>Si l’on fait un circuit quelque peu régulier de
-visites, trois fois sur sept, il pue la boisson.</p>
-
-<p>Voilà pour le <i>Durwân</i>. Maintenant parlons de
-la maison qu’il garde.</p>
-
-<p>C’est une sensation fort agréable que d’être
-introduit dans un salon empesté d’un relent
-d’écurie.</p>
-
-<p>— Est-ce que c’est toujours comme cela ?</p>
-
-<p>— Non, non, à moins que vous ne teniez la
-chambre fermée pendant quelque temps, mais
-si vous ouvrez les volets, alors ce sont d’autres
-odeurs. Comme vous le voyez, les écuries et les
-logements des domestiques sont tout près.</p>
-
-<p>On paie cinq cents roupies par mois pour une
-demi-douzaine de pièces remplies de ces odeurs-là.</p>
-
-<p>On ne se plaint pas.</p>
-
-<p>Quand on croit que l’honneur de la Cité est
-en jeu, on dit d’un air de défi :</p>
-
-<p>— Oui, mais vous devez vous rappeler que
-nous sommes une capitale. Nous sommes très
-serrés ici. La place nous manque. Nous ne
-sommes pas comme dans vos petites fractions.</p>
-
-<p>Chowringhi est une localité imposante, pleine
-de maisons somptueuses, mais ce qu’il y a
-de mieux à faire, c’est de la visiter à la hâte.</p>
-
-<p>Arrêtez-vous un instant à considérer à quoi
-correspondent ces logements rétrécis, ce sol noir
-et détrempé, les réseaux compliqués des escaliers
-de services, les écuries bondées, le bouillonnement
-de vie humaine tout autour des
-loges des <i>Durwâns</i>, et le curieux arrangement
-des canaux de décharge à découvert et vous qualifierez
-le tout de sépulcre blanchi.</p>
-
-<p>Des gens, qui habitent des logis vastes,
-souffrent d’angine chronique et vous diront
-d’un air réjoui :</p>
-
-<p>— Nous avons maintenant la fièvre typhoïde
-à Calcutta.</p>
-
-<p>La peste la quitte-t-elle jamais ?</p>
-
-<p>Tout paraît disposé pour l’entretenir confortablement.
-Elle peut s’installer à son aise sur
-les toits, grimper le long du chéneau jusque
-sur la terrasse, monter de l’évier à la vérandah
-et de là jusqu’à l’étage le plus élevé.</p>
-
-<p>Mais Calcutta dit que tout est pour le mieux,
-et invoque des chiffres pour le prouver.</p>
-
-<p>En même temps, elle convient qu’une coupure
-dans la chair saine ne s’y guérit pas facilement.</p>
-
-<p>On peut se dispenser de chercher d’autres
-preuves.</p>
-
-<p>Voici qu’arrive à travers <span lang="en" xml:lang="en">Park Street</span>, et en
-route pour le Maidân, un flot de broughams, de
-bogheys proprets, de gigs les plus légers possible,
-de <i>brownberries</i>, de victorias étincelantes,
-et une pincée de vrais hansom-cabs.</p>
-
-<p>Dans les broughams se trouvent des hommes
-en chapeau haut de forme. Dans les autres véhicules,
-des jeunes gens, tous presque pareils,
-tous en tenue absolument irréprochable.</p>
-
-<p>Un nouveau flot, venu de Chowringhi, se joint
-au détachement de <span lang="en" xml:lang="en">Park-Street</span> et tous deux
-roulent ensemble à travers le <i>Maidân</i>, vers le
-quartier des affaires.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’à Calcutta on se rend à son
-bureau, les fonctionnaires civils dans les bâtiments
-du Gouvernement, les jeunes gens à
-leurs maisons de commerce, à leurs magasins, à
-leurs quais.</p>
-
-<p>C’est là qu’on voit que Calcutta a la meilleure
-voie d’évitement qu’il y ait dans l’Empire.</p>
-
-<p>Chevaux et voitures sont également propres
-à exciter l’envie par leur perfection, et remarquez
-ce détail : c’est la pierre de touche de la
-civilisation, les lanternes sont dans leurs
-montures.</p>
-
-<p>Ici le cheval du pays est un animal rare. Sa
-place est prise par le gallois, et le gallois,
-quoique canaille au fond de l’âme, peut être
-dressé de façon à avoir l’air d’un gentleman.</p>
-
-<p>Il paraît inconvenant de remarquer trop
-élogieusement le brillant des harnais, le vernis
-irréprochable des panneaux et les livrées des
-saïs.</p>
-
-<p>Tout cela fait bonne figure sur les routes de
-belle apparence extérieure dans l’ombre des
-Palais.</p>
-
-<p>Combien de catégories de la société complexe
-de cette contrée trouve-t-on dans les voitures ?</p>
-
-<p>En <i>premier lieu</i>, le fonctionnaire civil du Bengale
-qui se rend aux Bureaux des Scribes, travaille
-dans un bureau absolument irréprochable, et
-parle d’un ton détaché, « d’envoyer les choses
-aux Indes », ce qui signifie simplement qu’il en
-réfère sur les affaires au Gouvernement Suprême.</p>
-
-<p>C’est un grand personnage, et il a la bouche
-pleine de propos de sa boutique : « avancement,
-nomination ».</p>
-
-<p>Généralement, quand on parle de lui, c’est en
-disant : « Un homme qui s’élève. » On dirait que
-Calcutta est plein d’hommes qui s’élèvent.</p>
-
-<p><i>En second lieu</i>, c’est l’homme du Gouvernement
-de l’Inde qui, figure bien connue à Simla, loue
-un rez-de-chaussée quand il n’est pas dans les
-Collines, et se montre raisonnable sur le sujet
-des inconvénients de Calcutta.</p>
-
-<p><i>En troisième lieu</i>, c’est l’homme des maisons
-de commerce, le personnage franchement non-officiel
-qui se bat sous le drapeau d’une des
-grandes maisons de la ville, ou bien pour son
-propre compte dans un bureau bien tenu, ou
-parcourt à toute la vitesse de son brougham <span lang="en" xml:lang="en">Clive-Street</span>
-pour jouer « sa partie d’associé » ou quelque
-chose de ce genre.</p>
-
-<p>Il ne redoute point « le Bengale » et « l’Inde »
-ne lui inspire pas grand respect.</p>
-
-<p>Il peste impartialement après l’un ou l’autre
-quand leurs actes troublent ses opérations.</p>
-
-<p>Son jargon de boutique est tout à fait inintelligible.</p>
-
-<p>Il ressemble au marchand de la Cité qu’on
-aurait dépouillé de son air glacial.</p>
-
-<p>Il vit largement et reçoit d’une façon hospitalière.</p>
-
-<p>Au temps jadis, il tenait plus de place qu’aujourd’hui,
-mais il n’en est pas moins assez volumineux.</p>
-
-<p>Il se montre raisonnable jusqu’au point de
-faire écho lorsqu’on injurie la Municipalité, mais
-il devient femme, par son insistance à parler des
-supériorités de Calcutta.</p>
-
-<p>Bien au-dessus de tous ces gens qui courent
-à leur besogne, sont les diverses brigades, escadrons,
-détachements des autres classes. Mais
-ce sont des coteries et non des sections, et cela
-tourne autour du Belvédère, du Palais du Gouvernement,
-du Fort William.</p>
-
-<p>Simla les réclame dans la saison chaude.</p>
-
-<p>Qu’ils y aillent !</p>
-
-<p>Ils portent le haut de forme et l’habit noir.</p>
-
-<p>Il est temps de nous enfuir loin de la route de
-Chowringhi et d’aller trouver les habitants de
-la longue ligne de rives, qui n’ont point de préjugé
-contre le tabac, et qui portent presque tous
-les mêmes chapeaux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p3">III<br />
-L’ASSEMBLÉE DES DIEUX</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="drap">Il posa des conclusions au nombre de neuf mille
-sept cent soixante-quatre… Il alla ensuite à
-la Sorbonne, où il soutint argument contre les
-Théologiens l’espace de six semaines, depuis
-quatre heures du matin jusqu’à six du soir,
-excepté un intervalle de deux heures pour
-le rafraîchissement d’iceux, et prendre leurs
-repas, auxquels étaient présents la plupart
-des Seigneurs de la Cour, les Maîtres des
-requêtes, Présidents, conseillers, ceux des
-Comptes, Secrétaires, Avocats et autres ; et
-aussi les eschevins de la dicte ville.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Pantagruel.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>— Le Conseil législatif du Bengale est actuellement
-en séance. Vous le trouverez dans l’aile
-octogone des Bâtiments des secrétaires, tout
-droit en traversant le Maidân. Cela vaut la peine
-d’être vu.</p>
-
-<p>— Quel est l’objet de leur séance ?</p>
-
-<p>— Affaire municipale. Des débats à n’en plus
-finir.</p>
-
-<p>Voilà qui m’apprendra à fréquenter la basse
-société. Les flâneurs de la longue rive doivent
-demeurer dans le vague.</p>
-
-<p>Sans doute ce Conseil fera pendre quelqu’un
-à cause de l’état où se trouve la Ville et Sir
-Stewart Bayley sera le bourreau.</p>
-
-<p>On ne se trouve pas tous les jours en présence
-d’un Conseil.</p>
-
-<p>Les Bâtiments des Secrétaires sont vastes.</p>
-
-<p>Vous pouvez déranger les travailleurs affairés
-d’une demi-douzaine de services avant de tomber
-sur l’escalier semé de taches noires qui mène à
-une chambre d’un étage supérieur d’où l’on a vue
-sur une rue populeuse.</p>
-
-<p>Des plantons sauvages encombrent la route.</p>
-
-<p>Les Conseillers sahibs sont en séance mais
-tout le monde peut entrer.</p>
-
-<p>— A la droite de la chaise du Lât Sahib et
-marchez sans faire de bruit !</p>
-
-<p>Larbin mal éduqué ! S’attendrait-il à ce que le
-spectateur, frappé d’un saint respect, bondisse
-en avant en poussant le cri de guerre, ou qu’il
-fasse la roue tout autour de cette somptueuse
-chambre octogone au toit en dôme bleu ?</p>
-
-<p>Les piliers sont surmontés de chapiteaux
-dorés et un stencillage à fleurs de lotus de style
-égyptien égaie les murs.</p>
-
-<p>Un tapis d’une épaisseur moelleuse couvre le
-parquet : ce doit être délicieux quand il fait chaud.</p>
-
-<p>Sur un trône de bois noir, confortablement
-capitonné de cuir vert, se tient Sir Stewart Bayley,
-gouverneur du Bengale.</p>
-
-<p>Tous les autres sont des personnages considérables,
-sans quoi ils ne seraient pas ici.</p>
-
-<p>Ne pas les connaître, c’est prouver qu’on est
-soi-même un inconnu.</p>
-
-<p>Ils sont là une douzaine, en deux groupes de
-six à deux rangées légèrement courbes de
-bureaux d’un beau poli.</p>
-
-<p>Ainsi Sir Stewart Bayley occupe la fourchette
-d’un fer à cheval mal fait, qui serait fendu à
-l’endroit de la pince.</p>
-
-<p>Devant lui, à une table couverte de livres et
-de brochures, besogne un secrétaire.</p>
-
-<p>Il y a un banc pour les reporters.</p>
-
-<p>C’est tout.</p>
-
-<p>L’endroit est plongé dans un demi-jour adouci,
-et son atmosphère suffit à vous remplir de
-respect.</p>
-
-<p>Cela, c’est le cœur du Bengale, et il est remarquablement
-bien meublé.</p>
-
-<p>Si la besogne est en rapport avec l’ameublement
-qui est de première classe, avec les encriers, avec
-le tapis, avec le plafond resplendissant, ce sera
-quelque chose qui méritera d’être vu.</p>
-
-<p>Mais où est le criminel qui doit être pendu
-pour expier cette puanteur, qui monte et descend
-à travers les escaliers des Bâtiments des secrétaires,
-pour expier les tas de décombres sur la
-route de Chitpore, pour expier l’odeur écœurante
-qui règne à Chowringhi, pour expier les
-sales petites mares qu’on voit derrière le Belvédère,
-pour expier la rue pleine de varioleux, la
-station de fiacres qui fume et empeste en dehors
-du Grand Hôtel d’Orient, l’état du pavé de pierre
-et de boue, celui des ravins de Shampooker, cent
-autres choses ?</p>
-
-<p>— Ceci, j’en conviens, c’est un plan artificiel
-pour remplacer l’unité naturelle, l’individu.</p>
-
-<p>L’orateur est un indigène, de construction légère
-et maigre, coiffé d’un chapeau-turban plat,
-et vêtu d’un habit noir en alpaga.</p>
-
-<p>Des pieds à la tête, il a une tournure de scribe.
-Avec son sourire invariable et ses gestes réglés, il
-rappelle des souvenirs de tribunaux du haut pays.</p>
-
-<p>Il n’hésite jamais, n’est jamais embarrassé
-pour trouver ses mots, et jamais il ne se répète
-dans une même phrase.</p>
-
-<p>Il parle, parle, parle, d’une voix égale, qui
-s’élève de temps en temps d’un demi-octave,
-quand il s’agit d’un argument à faire entrer.</p>
-
-<p>Certaines de ses périodes ont l’air de vieilles
-connaissances.</p>
-
-<p>En voici, par exemple, une qui pourrait provenir
-du <i lang="en" xml:lang="en">Mirror</i> :</p>
-
-<p>— Voilà pour le principe. Examinons maintenant
-jusqu’à quel point il est confirmé par les
-précédents.</p>
-
-<p>Ceci est de fâcheux augure : lorsqu’un indigène
-loquace se lance dans les « principes » et
-dans les « précédents », il y a des chances pour
-qu’il marche un bon bout de temps.</p>
-
-<p>Et puis, où est-il, le criminel, et que signifient
-tous ces propos sur des abstractions ?</p>
-
-<p>Ce sont des pelles qu’il faut, et non des sentiments,
-dans cette partie du monde.</p>
-
-<p>Un murmure d’encouragement apporte quelque
-lumière.</p>
-
-<p>— On y bûche ferme sur le Bill municipal de
-Calcutta : pluralité des votes, vous savez ; voici
-les journaux.</p>
-
-<p>Et c’est cela en effet. Une masse de motions,
-d’amendements sur des matières relatives à des
-votes par quartier.</p>
-
-<p>A. peut-il être admis à avoir deux voix dans un
-quartier, et une dans un autre ?</p>
-
-<p>Doit-on omettre la section 10, et doit-on
-donner à chaque homme un vote, pas davantage ?</p>
-
-<p>Combien de votes comporte une propriété
-foncière valant trois cents roupies ?</p>
-
-<p>Vaut-il mieux embrasser un poteau, ou bien le
-jeter au feu ?</p>
-
-<p>Pas un mot au sujet de l’acide phénique ou
-des bandes de balayeurs !</p>
-
-<p>Le petit homme en habit noir se délecte dans
-son sujet.</p>
-
-<p>Il est très fort sur les principes et les précédents,
-sur la nécessité « de populariser notre
-système ».</p>
-
-<p>Il sent que dans certaines circonstances, « le
-statut des candidats déclinera ».</p>
-
-<p>Il se vautre dans les « majorités de compensation
-automatique » et dans « l’influence salutaire
-des classes moyennes instruites ».</p>
-
-<p>En guise de réponse pratique, il entre furtivement
-dans la Salle du Conseil une légère
-bouffée de l’infection.</p>
-
-<p>On dirait quelqu’un qui rit tout bas, d’un rire
-amer. Mais personne n’y prend garde.</p>
-
-<p>Les Anglais ont l’air démesurément ennuyé.
-Les membres indigènes leur font face, les yeux
-d’une fixité stupide.</p>
-
-<p>La figure de Sir Stewart Bayley est aussi
-fermée que celle du Sphinx.</p>
-
-<p>Il reçoit son traitement pour discuter ces
-choses-là, un traitement faible pour une aussi
-lourde besogne.</p>
-
-<p>Mais l’Orateur, maintenant à la dérive, n’est
-pas absolument à blâmer.</p>
-
-<p>C’est un Bengali, et qui a trouvé devant lui un
-sujet tel que les aime son âme, une question de
-réforme académique qui ne mène nulle part.</p>
-
-<p>Voici une salle tranquille, pleine de plumes
-et de papiers.</p>
-
-<p>Voici des hommes qui sont obligés de l’écouter.
-Il paraît qu’il n’y a pas de limite à la durée
-des discours.</p>
-
-<p>Étonnez-vous donc qu’il parle !</p>
-
-<p>Il dit : « j’admets » une fois toutes les quatre-vingt-dix
-secondes. Il varie la forme en disant :
-« Je reconnais » que l’élément populaire du
-corps électoral devrait avoir la supériorité.</p>
-
-<p>C’est tout à fait vrai.</p>
-
-<p>Pour le prouver, il cite un certain John Stuart
-Mill.</p>
-
-<p>Alors l’auditeur se sent envahir par la sensation
-engourdissante d’un cauchemar. Il a déjà entendu
-tout cela quelque part, mais où ? Et jusqu’à
-l’allusion à J. S. Mill, et aux « Vrais intérêts
-des contribuables » ? Il devine ce qui va suivre.</p>
-
-<p>Oui, voici la formule journalistique du Vieux
-Sabha, l’anjuman : « L’Éducation occidentale est
-une plante exotique d’introduction récente. »</p>
-
-<p>Comment diable cet homme a-t-il pu amener
-l’éducation occidentale dans ce débat ?</p>
-
-<p>Qui le sait ?</p>
-
-<p>Sir Stewart Bayley le sait peut-être. On dirait
-qu’il écoute.</p>
-
-<p>Les autres regardent leurs montres.</p>
-
-<p>Le charme de cette voix monotone plonge
-l’auditeur dans un coma de plus en plus profond.</p>
-
-<p>Il est hanté par les fantômes de tout le <span lang="en" xml:lang="en">cant</span>
-de tous les tréteaux politiques de la Grande-Bretagne.</p>
-
-<p>Il entend les vieilles, vieilles phrases de sacristie,
-et une fois encore il perçoit l’Odeur.</p>
-
-<p>Cela, ce n’est pas un rêve.</p>
-
-<p>L’éducation occidentale est une plante exotique.</p>
-
-<p>C’est l’arbre upas, et tout cela par notre
-faute.</p>
-
-<p>Nous l’avons apportée d’Angleterre, tout
-comme nous avons apporté les encriers et les
-modèles des chaises.</p>
-
-<p>Nous l’avons plantée, et elle a poussé, monstrueuse
-comme un figuier banian.</p>
-
-<p>Maintenant nous voilà étouffés sous l’abondance
-de ces racines qui s’étalent si dru dans le
-sol gras du Bengale.</p>
-
-<p>L’orateur continue.</p>
-
-<p>Nous avons construit morceau par morceau ce
-dôme tant visible qu’invisible, qui forme une
-couronne à l’édifice des secrétaires, tout comme
-nous avons bâti et peuplé l’édifice. Maintenant
-nous sommes allés trop loin pour battre en retraite,
-« étant liés, enchaînés par la chaîne de
-nos propres fautes ».</p>
-
-<p>Le discours continue.</p>
-
-<p>C’est nous qui avons fait cette phrase fleurie.
-C’est à nous, ce torrent de verbiage.</p>
-
-<p>Nous lui avons enseigné ce qui était constitutionnel
-et ce qui était inconstitutionnel, au
-temps où Calcutta puait.</p>
-
-<p>Calcutta pue toujours, mais Nous, nous
-sommes tenus d’entendre tout ce qu’il aura à
-dire au sujet de la pluralité des votes, du vent à
-battre au fléau, de la manière de faire des cordes
-avec du sable.</p>
-
-<p>C’est notre faute.</p>
-
-<p>Le discours prend fin.</p>
-
-<p>Alors se lève un Anglais grisonnant en habit
-noir.</p>
-
-<p>Il a l’air d’un homme fort et qui a du
-monde.</p>
-
-<p>Assurément, il va dire :</p>
-
-<p>— Oui, Lât Sahib, il se peut que tout ce que
-vous avez dit soit vrai, mais il règne une odeur
-abominable, et il faut que tout soit nettoyé en
-huit jours, sans quoi le sous-commissaire ne
-fera aucune attention à vous au <i>Durbar</i>.</p>
-
-<p>Il ne dit rien de pareil. Ce Conseil est un parlement
-où l’on se qualifie mutuellement
-d’« Honorable Tel ou Tel ».</p>
-
-<p>L’Anglais en habit noir prie tout le monde
-de se souvenir « que nous discutons des principes
-et qu’aucune considération des détails ne
-devrait influencer une décision sur les principes. »</p>
-
-<p>Est-il donc comme les autres ?</p>
-
-<p>Comment une chose pareille est-elle possible ?</p>
-
-<p>Peut-être cet aménagement si complet de
-bureau à l’anglaise est-il cause de cette réformation ?</p>
-
-<p>La salle du Conseil pourrait être une salle de
-Conseil à Londres.</p>
-
-<p>Peut-être quand ceux qui y siègent ont passé un
-nombre d’années parmi les papiers et les plumes,
-en sont-ils arrivés à croire qu’il en est ainsi et,
-dans cette conviction, donnent-ils des résumés
-de l’histoire du <i>Self-Government</i> local.</p>
-
-<p>L’habit noir, soulignant les arguments avec
-son étui à lunettes, raconte à ses amis comme
-quoi la paroisse fut la première unité du self-government.</p>
-
-<p>Il explique ensuite comment on élut des électeurs,
-et prenant un accent de ferveur profonde,
-il annonce que « les commissaires des Égouts
-sont élus de la même façon ».</p>
-
-<p>A quoi bon cette conférence ? Est-ce qu’il tenterait
-de faire passer une proposition à la faveur
-d’un nuage de mots, suivant le <i>stratagème de la
-seiche</i>, si connu en Occident ?</p>
-
-<p>Il abandonne un moment l’Angleterre et
-maintenant nous entrevoyons une seconde le
-pied fourchu dans une allusion incidente aux
-Hindous et aux Mahométans.</p>
-
-<p>Les Hindous ne perdront rien à ce qu’on
-établisse complètement la pluralité des votes.</p>
-
-<p>Ils auront la surveillance de leurs quartiers,
-comme ils l’avaient auparavant.</p>
-
-<p>Il y a donc le sentiment de race à faire taire
-par des explications, même parmi ces superbes
-bureaux.</p>
-
-<p>Grattez le Conseil, et vous ferez reparaître les
-difficultés d’il y a longtemps, bien longtemps.</p>
-
-<p>L’habit noir se rassied, et un Anglais aux yeux
-vifs, à la barbe noire, se lève, une main dans la
-poche, pour expliquer ses vues relativement à
-une modification du Statut électoral.</p>
-
-<p>Il semble que l’idée d’un amendement vienne
-à l’instant de se présenter à lui.</p>
-
-<p>Il donne à entendre qu’il la formulera un peu
-plus tard.</p>
-
-<p>Il est académique comme les autres, mais il
-ne parle pas la moitié aussi bien.</p>
-
-<p>Pourquoi parler, et parler encore de propriétaires,
-d’occupants, d’électeurs en Angleterre, et
-du développement d’institutions autonomes,
-alors que la Cité, la grande Cité, demande à
-grands cris qu’on la nettoie ?</p>
-
-<p>Quelle affaire a l’Angleterre du fléau de Calcutta,
-et pourquoi forcer les Anglais à se perdre
-dans des labyrinthes d’inutile argumentation
-contre des hommes qui ne peuvent comprendre
-que la saleté est chose abominable ?</p>
-
-<p>Une pause après le discours de l’homme à la
-barbe noire.</p>
-
-<p>Un autre indigène, un Babou de construction
-lourde, en robe noire et coiffé d’étrange façon se
-lève.</p>
-
-<p>Une bande d’étoffe, blanche comme la neige,
-est jetée, à la façon d’un plumeau, par-dessus
-ses épaules.</p>
-
-<p>Sa voix est perçante et il n’en est pas toujours
-le maître.</p>
-
-<p>Il débute ainsi :</p>
-
-<p>— Je m’efforcerai d’être aussi bref que possible.</p>
-
-<p>Voilà qui n’est pas rassurant.</p>
-
-<p>Pour le dire en passant, il semble qu’en Conseil
-tout exorde soit superflu.</p>
-
-<p>Les orateurs plongent <i lang="la" xml:lang="la">in medias res</i> et ce n’est
-que quand ils sont bien lancés, qu’ils adressent
-un « Sir » par hasard à Sir Stewart Bayley, qui
-reste assis, une jambe ployée sous lui, et tenant
-à la main une plume non trempée dans l’encre.</p>
-
-<p>Cet orateur n’est pas fameux.</p>
-
-<p>Il parle, mais ne dit rien, et lui seul sait où il
-aboutira.</p>
-
-<p>Il dit :</p>
-
-<p>— Nous devons nous rappeler que nous légiférons
-pour la capitale de l’Inde et que dès lors
-nous devrons emprunter nos institutions aux
-grandes villes d’Angleterre et non à des institutions
-paroissiales.</p>
-
-<p>Si vous réfléchissez une minute, ce raisonnement
-vous prouvera une large et saine connaissance
-de l’histoire du Self-Gouvernement. Il révèle
-aussi l’attitude de Calcutta.</p>
-
-<p>Si la Cité voulait bien cesser de se considérer
-comme une capitale et se regarder un peu plus
-comme une sorte de tanière, cela n’en vaudrait
-que mieux.</p>
-
-<p>L’orateur parle d’un air protecteur de « mon
-ami ». C’est ainsi qu’il qualifie l’habit noir.</p>
-
-<p>Puis, il chavire de nouveau.</p>
-
-<p>Sa voix parcourt au galop toute la gamme pendant
-qu’il fait cette déclaration.</p>
-
-<p>— Et c’est <i>pourquoi</i> cela fait toute la différence.</p>
-
-<p>Il parle vaguement de menaces, de quelque
-chose à faire à l’égard des Hindous et des Mahométans,
-mais il n’est pas aisé de deviner ce
-qu’il veut dire.</p>
-
-<p>Voici toutefois une phrase reproduite mot pour
-mot ; il n’est guère à présumer qu’elle reparaisse
-sous cette forme dans les journaux de Calcutta.</p>
-
-<p>L’habit noir avait dit que si un indigène opulent
-disposait de huit votes, sa vanité le pousserait
-à se présenter aux guichets de vote, parce
-qu’il se sentirait bien supérieur à une demi-douzaine
-de <i>gharriwans</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ou de petits commerçants.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Cochers de fiacre.</p>
-</div>
-<p>Qu’on se figure un <i>gharriwan</i> qui vote : il en
-est encore à apprendre comment on conduit.</p>
-
-<p>Sur cela, le gentleman à l’étoffe blanche, de
-dire :</p>
-
-<p>— Alors la chose qu’on regrette est que les
-électeurs influents ne prennent pas la peine de
-voter ? Selon mon humble opinion, s’il en est
-ainsi, adoptez des bulletins de vote. C’est la façon
-convenable pour leur répondre. De la même façon — l’association
-commerciale de Calcutta — vous
-abolissez toute pluralité des votes et c’est la
-bonne façon de <i>leur</i> répondre.</p>
-
-<p>C’est lucide, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Et alors s’élève la voix irresponsable, qui
-émet cette déclaration :</p>
-
-<p>— Dans une élection à la Chambre des Communes,
-la pluralité est admise pour les personnes
-ayant des intérêts dans différentes circonscriptions.</p>
-
-<p>Puis brouillard, brouillard impénétrable.</p>
-
-<p>C’est grand dommage que l’Inde ait jamais
-eu affaire à des gens d’un grade supérieur à celui
-de chef de l’administration civile.</p>
-
-<p>Encore une bouffée de la Puanteur.</p>
-
-<p>Le gentleman secoue son étoffe blanche d’un
-air de défi et s’asseoit.</p>
-
-<p>Alors Sir Stewart Bayley :</p>
-
-<p>— La question soumise au conseil est… etc…</p>
-
-<p>Il y a des vagues successives de <i>oui</i>, de <i>non</i>, et
-les non l’emportent, quelle que soit la question.</p>
-
-<p>Le gentleman à barbe noire fait éclater son
-amendement au sujet des droits électoraux.</p>
-
-<p>Un gros sénateur en gilet blanc, au sourire le
-plus cordial, se lève et se dispose à pulvériser
-l’amendement.</p>
-
-<p>Ne peut pas comprendre à quoi cela sert ; qualifie
-cela de détritus tout simplement.</p>
-
-<p>L’homme en robe de chambre noire, celui qui
-a pris le premier la parole, la reprend, parle du
-passager, qui vient ici pour peu de temps et ensuite
-quitte le pays.</p>
-
-<p>Il est fort heureux pour la robe noire que le
-passager vienne, sans cela il n’y aurait pas d’endroits
-bienheureux où l’on parle du pouvoir qui
-peut se mesurer à la fortune et de l’intelligence,
-« chose qui, Monsieur, je vous le dis, n’est pas
-susceptible de mesure ».</p>
-
-<p>L’amendement est rejeté et l’auditeur est trois
-fois, quatre fois battu.</p>
-
-<p>Au nom de la saine raison, et ne fût-ce que
-pour conserver un lambeau de l’illusion détruite,
-sauvons-nous.</p>
-
-<p>Le voilà le <span lang="en" xml:lang="en">Bill</span> municipal de Calcutta.</p>
-
-<p>Ils y ont passé plusieurs samedis.</p>
-
-<p>Le dernier samedi, Sir Stewart Bayley fit remarquer
-que s’ils continuaient du même train,
-ils mettraient deux ans pour en finir.</p>
-
-<p>Et maintenant, voilà qu’ils vont siéger jusqu’à
-la tombée de la nuit, à moins que Sir Stewart
-Bayley, qui tient à voir partir Lord Connemara,
-ne fasse lever l’habit noir pour qu’il propose un
-ajournement.</p>
-
-<p>Il n’est pas bon de contempler de près un
-Gouvernement.</p>
-
-<p>Cela vous amène à prononcer des jugements
-d’une fatuité flatteuse pour l’amour-propre et
-qui peuvent être aussi faux que le système
-étouffant dont nous nous sommes emmaillottés.</p>
-
-<p>Et dehors, dans la rue, des Anglais résument
-la situation en ces termes brutaux :</p>
-
-<p>— Tout cela ce n’est qu’une farce. Pour nous,
-le temps c’est de l’argent. Nous ne pouvons admettre
-ces discours interminables qui se tiennent
-à la Municipalité. Les indigènes nous chassent
-sous leur nombre. Mais nous savons que si les
-choses vont trop mal, le Gouvernement entrera
-en scène et interviendra et dès lors nous supportons
-ces ennuis tant bien que mal.</p>
-
-<p>Et, en attendant, Calcutta continue à réclamer
-le seau et le balai.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p4">IV<br />
-SUR LES RIVES DU HUGHLI</h3>
-
-
-<p>Les horloges de la Cité ont sonné deux heures.</p>
-
-<p>Où peut-on trouver à manger ?</p>
-
-<p>Calcutta n’est pas riche en cuisine attrayante.</p>
-
-<p>Vous pouvez vous fortifier l’estomac chez Peliti
-ou chez Bonsard, mais leurs établissements
-ne se trouvent point dans <span lang="en" xml:lang="en">Hastings Street</span>,
-ni dans les endroits où les courtiers vont et viennent
-en tournée d’affaires, suant et s’enrichissant
-à vue d’œil.</p>
-
-<p>Il doit y avoir quelque sorte de restaurants
-dans les quartiers où les marins s’assemblent.</p>
-
-<p>« L’Honnête Bombay Jack » ne vend que des
-cigares de Birmanie et ne sert que du whisky
-dans des verres à liqueur, mais au Lal-Bazar,
-non loin du « Café des Marins », une enseigne
-annonce audacieusement que « les officiers et les
-gentlemen peuvent trouver à se loger confortablement ».</p>
-
-<p>Et la preuve, c’est que voici une rangée d’officiers
-proprets et de marins assis sur un banc
-près de la porte de l’« Hôtel » et en train de
-fumer.</p>
-
-<p>Il y a dans leur costume une analogie presque
-militaire.</p>
-
-<p>Peut-être « l’Honnête Jack Bombay » ne tient-il
-qu’une sorte de chapeau de feutre et un seul
-modèle d’habillement.</p>
-
-<p>Lorsque Jack, de la marine marchande, est
-sobre, il est tout à fait sobre. Quand il est ivre,
-il est… mais demandez à la police du fleuve de
-quoi est capable avec ses ongles et ses dents un
-Yankee maigre et enragé.</p>
-
-<p>Ces gentlemen, qui fument sur le banc, sont
-presque aussi impassibles que les Peaux Rouges.</p>
-
-<p>Leurs attitudes sont dépourvues de contrainte,
-et ils ne portent pas de bretelles.</p>
-
-<p>En outre, à en juger d’après la carte, ils ne
-sont pas difficiles sur ce qu’on leur sert quand
-ils s’installent à la <i>table d’hôte</i> et le cran réglementaire
-(chaque maison a son cran à une hauteur
-déterminée, jusqu’à laquelle Gamymède
-continuera à verser si vous ne l’arrêtez pas) est à
-une profondeur étonnante.</p>
-
-<p>Trois doigts et un peu plus, tel paraît être
-l’usage des officiers et des marins qui causent si
-tranquillement sous l’entrée.</p>
-
-<p>L’un d’eux, qui, évidemment, vient de terminer
-un long récit, dit :</p>
-
-<p>— Ainsi donc il s’embarqua pour quatre livres
-dix avec un certificat de premier quartier-maître
-et tout, et c’était sur un navire allemand.</p>
-
-<p>Un autre crache avec conviction et dit d’un
-air de bonne humeur, sans élever la voix :</p>
-
-<p>— C’était un enfer de vaisseau. Qui est-ce qui le
-connaît ?</p>
-
-<p>Personne de l’assemblée ne répond, mais un
-Danois ou un Allemand demande si la <i>Myra</i> est
-encore « à flot ».</p>
-
-<p>Un homme sec, aux cheveux rouges, indique
-sa place exacte sur le fleuve (comment diable
-peut-il la connaître) et l’heure probable de son
-arrivée.</p>
-
-<p>Ce grave débat se transforme en discussion
-au sujet d’un accident survenu sur le fleuve, par
-suite duquel un gros steamer fut endommagé et
-dut s’amarrer et rompre charge.</p>
-
-<p>Un gros gentleman, qui faisait la promenade
-hygiénique au Lal Bazar, arrive, et dit :</p>
-
-<p>— Je vous certifie qu’il a cassé ses propres
-chaînes avec son ringeau.</p>
-
-<p>— Avez-vous vu les plaques de blindage ?</p>
-
-<p>— Non.</p>
-
-<p>— Alors comment les… comment un… homme
-de votre sorte… peut-il… dire ce que… bon, ce
-que c’était.</p>
-
-<p>Et il passe son chemin, après avoir formulé
-son opinion en langage épicé, mais sans chaleur,
-sans colère.</p>
-
-<p>Personne n’a l’air de se fâcher de l’assaisonnement.</p>
-
-<p>Descendons le fleuve pour aller voir de plus
-près ce type d’hommes.</p>
-
-<p>Clark Russell<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> nous a appris qu’on peut, en
-toute conscience, trouver leur existence pénible.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Le plus célèbre romancier maritime de notre temps. Son
-<i>Naufrage du Grosvenor</i> a atteint les plus forts tirages connus en
-Angleterre.</p>
-</div>
-<p>Quels sont leurs plaisirs, quelles sont leurs distractions ?</p>
-
-<p>Le Bureau du Port, où se tiennent les gentlemen
-qui font des améliorations dans le port de
-Calcutta, doit être en mesure de donner des renseignements.</p>
-
-<p>C’est un vaste et bel édifice, construit dans un
-style orientalisé d’après l’italien, à l’angle de
-<span lang="en" xml:lang="en">Fairlie Place</span>, sur la grande route du rivage.</p>
-
-<p>La clameur continuelle du trafic par terre et
-par eau bat tout le jour et jusqu’à une heure
-avancée de la nuit contre les fenêtres.</p>
-
-<p>Voilà un endroit où l’on doit entrer avec plus
-de respect qu’au Conseil législatif du Bengale,
-car on y exerce le contrôle sur l’incertain Hughli
-jusqu’aux pointes de sable en aval.</p>
-
-<p>On y possède une richesse énorme.</p>
-
-<p>On dépense des sommes fabuleuses à encaisser
-de murs les bords du fleuve, à prolonger les
-jetées, à créer des docks qui coûteront deux
-cents lakhs de roupies.</p>
-
-<p>Deux millions de tonnes de fret maritime remontent
-et descendent chaque année le fleuve
-sous la direction du Bureau du Port, et les gens
-du Bureau du Port en savent plus qu’il ne convient
-à des hommes de mettre dans leur tête.</p>
-
-<p>Ils sont en état de donner, sans consulter les
-bulletins télégraphiques, la position de tous les
-grands steamers qui montent ou descendent,
-depuis l’Hughli jusqu’à la mer, et cela jour par
-jour, avec leur tonnage, le nom de leur capitaine
-et la nature de leur chargement.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils regardent de la vérandah de
-leur bureau ces mâts qui font l’effet d’un régiment
-de lanciers, ils sont capables d’indiquer
-sans se tromper le nom de chaque navire qui se
-trouve dans leur champ visuel, ainsi que le jour
-et l’heure de son départ.</p>
-
-<p>Dans une pièce à l’arrière de l’édifice, flânent
-de gros hommes, habillés avec soin.</p>
-
-<p>Voici maintenant le type de figure qui appartient
-presque exclusivement aux officiers de cavalerie
-du Bengale majors au choix.</p>
-
-<p>Tout le monde connaît l’officier indigène de
-cavalerie à la figure bronzée, à la moustache
-noire, au langage clair.</p>
-
-<p>Les romans le montrent à l’état imaginaire ;
-la frontière nous le montre à l’état naturel.</p>
-
-<p>Ces hommes qui se trouvent dans la vaste
-pièce ont son type de figure si fortement
-marqué, qu’on se demande avec étonnement
-ce que font des officiers aux environs du
-fleuve.</p>
-
-<p>Sont-ils venus se faire inscrire comme passagers
-pour retourner chez eux ?</p>
-
-<p>— Ces hommes-là ? Ce sont des pilotes. Il en
-est parmi eux qui touchent de deux à trois mille
-roupies par mois. Ils sont responsables de chargements
-dont la valeur s’élève parfois à un demi-million
-de livres.</p>
-
-<p>Certainement, ce sont des hommes, et leur
-port l’indique assez.</p>
-
-<p>Ils confèrent ensemble par groupes de deux
-ou trois, et consultent fréquemment les listes
-d’embarquement.</p>
-
-<p>— Un pilote n’est-il pas un homme, qui
-porte une jaquette d’étoffe à pointillé et qui crie
-à travers un porte-voix ?</p>
-
-<p>— Eh bien, vous pouvez, si cela vous plaît,
-faire cette question à ces gentlemen.</p>
-
-<p>L’idée que vous vous faites d’eux est empruntée
-à celle des Pilotes de chez vous.</p>
-
-<p>Les nôtres ne sont pas tout à fait de cette
-sorte.</p>
-
-<p>Ils forment un corps d’élite, aussi soigneusement
-sarclé que le corps des fonctionnaires civils
-de l’Inde.</p>
-
-<p>Plusieurs y ont des frères, et d’autres appartiennent
-à d’anciennes familles militaires de
-l’Inde.</p>
-
-<p>Mais ils ne sont pas tous également bien
-payés.</p>
-
-<p>Les journaux de Calcutta retentissent des gémissements
-des jeunes pilotes auxquels on ne
-permet pas le maniement de navires au-dessus
-d’un certain tonnage.</p>
-
-<p>Comme chaque année on dépense moins d’argent
-à construire un grand steamer qu’à en bâtir
-deux petits, ces jeunes sont chassés par l’encombrement,
-et pendant que les anciens gagnent
-leur millier de roupies, il y en a parmi les jeunes
-qui, à la fin du mois, ont fait tout juste leurs
-trente roupies.</p>
-
-<p>C’est un de leurs griefs, et il paraît bien
-fondé.</p>
-
-<p>Dans les étages au-dessus de la salle des pilotes
-sont des bureaux où règne un silence de
-chapelle, tous somptueusement meublés, où des
-Anglais écrivent, téléphonent, télégraphient,
-où des Babous adroits sont sans cesse occupés
-à dresser la carte du changeant Hughli.</p>
-
-<p>Tout espoir de comprendre quelque chose à
-l’œuvre des commissaires du port fait naufrage
-quand on le promène parmi les cartes du Port
-qui datent d’un quart de siècle.</p>
-
-<p>Les hommes se sont joués avec l’Hughli
-comme des enfants avec le ruisseau d’une rue, et
-de son côté l’Hughli s’est soulevé une fois, et
-s’est joué avec les hommes et les navires au point
-que la Rive était couverte de débris et de carcasses
-de grands navires.</p>
-
-<p>Il y a aux murs des photographies du cyclone
-de 1864, où le <i>Thunder</i> fut lancé en pleine terre
-et tomba sur une barque américaine, obstruant
-toute circulation.</p>
-
-<p>Très curieuses, ces photographies : c’est à ne
-pas croire à leur exactitude.</p>
-
-<p>Comment un grand et fort steamer peut-il
-avoir ses mâts rasés jusqu’au niveau du pont ?
-Comment une lourde péniche peut-elle être projetée
-en travers de la poupe d’un vaisseau de
-ligne à hauts bords ? Enfin comment un navire
-peut-il être littéralement éventré par un
-côté ?</p>
-
-<p>Les photographies constatent que toutes ces
-choses-là sont possibles et on avoue qu’un
-cyclone peut revenir et disperser les charpentes
-comme de la paille.</p>
-
-<p>En dehors des bureaux du Port se trouvent
-les hangars pour l’exportation et l’importation.</p>
-
-<p>Chacun de ces bâtiments peut contenir le
-chargement d’un vaisseau, et tout cela est construit
-sur des terrains reconquis.</p>
-
-<p>Il y a là une variété d’odeurs fortes, une foule
-de lignes de rails, une multitude d’hommes.</p>
-
-<p>— Voyez-vous ce gros trolley arrêté derrière
-la case destinée à ce gros steamer de la <i lang="en" xml:lang="en">Peninsular
-and Oriental C<sup>o</sup></i>. C’est dans ce même endroit,
-ou aussi près de là que possible, que le
-<i>Govindpur</i> coula à fond il y a une vingtaine
-d’années.</p>
-
-<p>— Mais c’est la terre ferme ?</p>
-
-<p>— C’est là qu’il s’enfonça. La marée suivante
-creusa une fosse le long d’un de ses flancs. La
-marée suivante l’y jeta. Puis la vase remplit la
-place qu’il avait occupée à la marée suivante. Ce
-phénomène recommença : toujours le creusement
-de la fosse, et le remplissage par la vase. Le
-vaisseau se déplaça ainsi, fut poussé en dehors
-jusqu’à ce qu’il finît par devenir un obstacle à
-l’embarquement et qu’il fallût le faire sauter.
-Quand un vaisseau coule sur un fond de vase
-ou sur des bas-fonds de sable, il se creuse une
-véritable tombe et à force de se démener, de se
-remuer, il s’enfonce davantage, jusqu’à ce qu’il
-rencontre une couche d’une résistance suffisante.
-Alors il ne bouge plus.</p>
-
-<p>Quelle idée horrible, n’est-ce pas, que de s’enliser
-de plus en plus à chaque marée dans l’immonde
-vase de l’Hughli ?</p>
-
-<p>Tout près des bureaux du Port, se trouvent
-les Bureaux d’embarquement, où les capitaines
-engagent leurs équipages.</p>
-
-<p>Les hommes doivent montrer leur congé de
-leur dernier navire en présence du maître d’embarquement,
-ou, comme ils disent, du « sous-embarqueur ».</p>
-
-<p>Il les inscrit après s’être assuré que ce ne
-sont point des déserteurs d’un autre navire, et
-alors ils signent les conventions pour la traversée.</p>
-
-<p>C’est une cérémonie qui commence par les
-formules amicales du bien-aimé capitaine en
-quête d’un équipage, pour finir à « l’ahurissement »
-du déserteur.</p>
-
-<p>Il y a un édifice enfumé, tout près de la Maison
-du Marin, à la porte duquel sont groupés
-les déchets de toutes les mers, en toutes sortes
-de costumes.</p>
-
-<p>On y voit de jeunes Seedee, des Serangs de
-Bombay, des pêcheurs de Madras et des villages
-à salines, des Malais qui s’entêtent à épouser des
-femmes de Calcutta, deviennent jaloux et courent
-<i>amok</i> ; des Malais-Hindous, des Hindous-Malais-Blancs,
-des Birmans, des Birmans Blancs,
-des Birmano-indigènes-blancs, des Italiens aux
-pendants d’oreille en or, fanatiques des jeux de
-hasard, des Yankees de tous les États ; ainsi que
-des Mulâtres, et des nègres pur-sang, des Danois
-rouges et grossiers, des Cingalais, des jeunes
-Cornouaillais qui viennent de quitter la charrue,
-des <i>épis de blés</i> venus des vaisseaux des
-colonies, où ils gagnaient quatre livres dix
-par mois comme marins ; des Allemands ventrus
-comme des tonneaux, des matelots du port
-de Londres, qui se tiennent un peu à l’écart
-de la foule et forment de petits groupes : des
-gens en qui on reconnaît infailliblement le
-soldat de la ligne tombé dans la carrière maritime
-par suite de quelque coup de tête, des Gallois
-à crête de Kakatois qui crachent et ronronnent
-comme des chats ; des flâneurs usés jusqu’à la
-corde, à la tête grisonnante, sans le sou, pitoyables,
-des adolescents fanfarons, et des
-hommes très calmes avec des cicatrices et des
-entailles sur la figure.</p>
-
-<p>C’est un musée ethnologique où tous les spécimens
-sont des acteurs comiques ou tragiques.</p>
-
-<p>Le chef de tout ce monde est le Sous-Embarqueur,
-et il siège, avec le concours d’un policeman
-anglais aux poings noueux, sur un trône
-imposant par son air officiel.</p>
-
-<p>Le Sous-Embarqueur est au courant de tous
-les méfaits commis sur l’eau.</p>
-
-<p>Il connaît tous les navires, tous les capitaines,
-et une bonne proportion des hommes.</p>
-
-<p>Il est séparé de la foule par une forte barrière
-de bois derrière laquelle sont rassemblés les
-sans-travail de la marine marchande.</p>
-
-<p>Ils ont fait leur noce, — les pauvres diables, et
-maintenant ils consentent à reprendre la mer à
-un salaire qui peut descendre jusqu’à trois livres
-dix par mois, et qu’ils jetteront à la fin dans
-quelque mauvais lieu de Shanghaï, dans quelque
-enfer de San-Francisco.</p>
-
-<p>Ils ont tourné le dos aux séductions des pensions
-d’Howrah et aux délices de Colootollah.</p>
-
-<p>Si le Destin le veut, la maison du Rossignol
-ne les connaîtra plus de la saison.</p>
-
-<p>Mais quel armateur voudra de ces épaves
-battues, ruinées, qui ont les mains tremblantes
-et les yeux rougis ?</p>
-
-<p>Entre soudain un capitaine barbu qui a fait
-son choix la veille dans le troupeau, et maintenant
-vient faire signer ses hommes.</p>
-
-<p>Il n’est pas difficile dans son choix.</p>
-
-<p>Ses onze hommes ont l’air d’une troupe bien
-dure à manier pour cet homme au regard doux,
-au langage civil. Mais le capitaine à l’office d’embarquement
-et le capitaine à son bord sont deux
-personnages distincts.</p>
-
-<p>Il amène son équipage à la barre du Sous-Embarqueur
-et lui fait passer leurs congés tachés de
-graisse et froissés.</p>
-
-<p>Mais le Sous-Embarqueur a le cœur en proie
-à une ébullition intérieure, parce que deux jours
-auparavant, un racoleur de Howrah a volé tout
-un équipage à un navire qui descendait, de sorte
-que le capitaine s’est vu dans la nécessité de revenir
-en arrière et d’embaucher un nouvel équipage
-à une heure du matin.</p>
-
-<p>Gare, si le Sous-Embarqueur découvre un de
-ces gas qui reçoivent une avance et vous font
-faux bond, dans l’équipage choisi pour le <i>Blenkindoon</i> !</p>
-
-<p>Le Sous-Embarqueur s’anime en contant
-l’affaire.</p>
-
-<p>— Je ne savais pas qu’on fît des choses pareilles
-à Calcutta, dit le Capitaine.</p>
-
-<p>— Des choses pareilles ! mais, Capitaine, ici on
-vous volerait votre dent de l’œil.</p>
-
-<p>Il prend un congé et appelle Michall Donelly,
-un Irlandais américain dégingandé, à l’air mauvais
-et qui chique.</p>
-
-<p>— Debout, l’homme, debout !</p>
-
-<p>Michall Donelly tient à s’appuyer contre le
-bureau, et le policeman anglais tient à s’y opposer
-absolument.</p>
-
-<p>— Quel était votre dernier vaisseau ?</p>
-
-<p>— <i>La Reine des Fées</i>.</p>
-
-<p>— Quand l’avez-vous quitté ?</p>
-
-<p>— Environ onze jours.</p>
-
-<p>— Nom du capitaine.</p>
-
-<p>— Flatry.</p>
-
-<p>— Voilà qui fera l’affaire.</p>
-
-<p>Au suivant : Jules Anderson.</p>
-
-<p>Jules Anderson est un Danois.</p>
-
-<p>Les affirmations concordent avec le certificat
-de décharge des États-Unis ainsi que l’atteste
-l’Aigle.</p>
-
-<p>Il est admis et se retire en arrière.</p>
-
-<p>Slivey l’Anglais et David, un énorme nègre
-couleur de pruneau, qui s’embarque comme cuisinier,
-sont pareillement admis.</p>
-
-<p>Alors se présente Bassompra, un petit Italien,
-qui parle anglais.</p>
-
-<p>— Votre dernier vaisseau ?</p>
-
-<p>— <i>Le Ferdinand</i>.</p>
-
-<p>— Non, après celui-là ?</p>
-
-<p>— Un navire allemand.</p>
-
-<p>Bassompra n’a pas l’air content.</p>
-
-<p>— Quand a-t-il mis à la voile ?</p>
-
-<p>— Il y a environ six semaines.</p>
-
-<p>— Quel était son nom ?</p>
-
-<p>— <i>Haïdée</i>.</p>
-
-<p>— Vous en avez déserté ?</p>
-
-<p>— Oui, mais il a quitté le port.</p>
-
-<p>Le Sous-Embarqueur parcourt rapidement
-une liste de départ et la jette avec un coup de
-poing.</p>
-
-<p>— Ça n’est pas exact. Pas de navire allemand
-nommé <i>Haïdée</i> ici, depuis trois mois. Est-ce que
-je sais si vous ne faites pas partie de l’équipage
-du <i>Jackson</i> ?… Capitaine, je crains que vous
-n’ayez à enrôler un autre homme. Celui-là doit
-être écarté. Prenez les autres et faites-les signer.</p>
-
-<p>Bassompra, l’homme aux petits yeux, paraît
-avoir perdu sa chance d’embarquement.</p>
-
-<p>On fera une enquête sur son cas.</p>
-
-<p>Le capitaine rassemble ses hommes qui signent
-le contrat, pendant que le Sous-Embarqueur
-fait d’étranges récits sur la vie du marin.</p>
-
-<p>— Ils sont gens à abandonner un bon vaisseau
-rien que pour faire une noce, et ensuite s’embaucher
-pour trois livres dix, et puis, par Jupiter,
-les pauvres diables ne se laissent-ils pas payer
-par l’armateur sur le pied de dix roupies au
-souverain ! Aussitôt que l’argent est parti, ils cherchent
-à s’embaucher, mais pas avant. Ici tout le
-monde s’engage, au-dessous du grade de capitaine.
-La concurrence fait parfois qu’on embarque
-des premiers matelots pour cinq livres, et même
-à quatre livres par mois.</p>
-
-<p>Comme vous le voyez, le gentleman de la pension
-avait raison.</p>
-
-<p>Les gages d’un premier matelot sont sept livres
-dix ou huit livres, et les capitaines étrangers
-s’embarquent pour douze livres par mois et
-fournissent un petit équipement, c’est-à-dire
-tout, excepté le bœuf, les pois, la farine, le café,
-la mélasse.</p>
-
-<p>Il n’est pas agréable d’entendre raconter ces
-choses-là pendant que des hommes dont le regard
-exprime la faim, et qui sont en guenilles,
-flânent, grattent, traînent, de l’autre côté de la
-grille.</p>
-
-<p>Qu’advient-il d’eux, à la fin ?</p>
-
-<p>Ils meurent, à ce qu’il paraît, bien que cela ne
-soit pas absolument étrange.</p>
-
-<p>Ils meurent en mer de façons singulières et
-horribles.</p>
-
-<p>Il en est, en petit nombre, qui meurent dans
-les Kintals, étant perdus, étouffés dans ce vaste
-évier de Calcutta.</p>
-
-<p>Ils meurent dans de singuliers endroits de la
-rive et l’Hughli les charrie sous les chaînes
-d’amarrage et les bouées, pour les rejeter plus
-loin sur les sables, lorsqu’ils ont échappé à la
-Police du Fleuve.</p>
-
-<p>Ils prennent la mer parce qu’il faut vivre, et
-leur labeur n’en finit jamais.</p>
-
-<p>Petit, bien petit est le nombre de ceux qui
-trouvent enfin un port de n’importe quelle
-sorte, et la terre, dont ils ne comprennent pas
-les coutumes, leur est cruelle, quand ils y descendent
-pour boire et s’amuser, comme des
-bêtes.</p>
-
-<p>Jack, à terre, fait bonne figure dans un livre,
-ou sous la jaquette bleue de la Marine royale.</p>
-
-<p>Le Jack de la marine marchande n’est pas
-aussi charmant.</p>
-
-<p>Plus tard nous verrons à quoi le mènent ses
-« bamboches ».</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p5">V<br />
-AVEC LA POLICE DE CALCUTTA</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="drap">C’était une Cité de Nuit, — de mort peut être.
-Mais certainement de nuit.</p>
-
-<p class="attr"><i>La Cité de l’épouvantable nuit.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Jadis la Police s’estimait responsable.</p>
-
-<p>Elle disait d’un air protecteur qu’elle aimerait
-mieux promener elle-même un vagabond tout
-autour de la grande Cité que de le laisser se
-faire casser la tête de sa propre initiative dans
-les bouges.</p>
-
-<p>Elle disait qu’il y avait des endroits, bien des
-endroits, où un blanc, qui ne serait pas secouru
-par le bras de la Loi, pourrait être volé et cerné
-par une foule, et qu’il y avait d’autres endroits
-où des matelots ivres lui rendraient la vie fort
-difficile.</p>
-
-<p>— Montez au poste-vigie d’incendie, tout
-d’abord, et alors vous pourrez voir la ville.</p>
-
-<p>C’était au numéro 22 de Lal Bazar où se
-trouve le Quartier-Général de la Police de Calcutta,
-le centre de ce grand réseau de fils téléphoniques,
-où la justice siège jour et nuit,
-occupée à surveiller un million d’habitants et
-une population flottante de cent mille personnes.</p>
-
-<p>Mais nous nous occuperons plus tard de sa
-tâche.</p>
-
-<p>Le poste-vigie est une petite guérite au-dessus
-du bâtiment à trois étages des Bureaux de la
-Police.</p>
-
-<p>Un veilleur indigène s’y tient pour avertir
-quand il voit de la fumée pendant le jour ou
-des flammes pendant la nuit dans quelque quartier
-de la ville.</p>
-
-<p>Du haut de ce nid d’aigle, par une chaude
-nuit, on entend battre le cœur de Calcutta.</p>
-
-<p>Au nord, la Cité s’étend sur trois longs
-milles, que prolongent encore trois milles de
-faubourgs, jusqu’à Dum-Dum et Barrackpore.</p>
-
-<p>De ce côté-là, l’obscurité piquée de lampes est
-pleine de bruits, de cris, d’odeurs.</p>
-
-<p>Tout près du Bureau de la Police, de joyeux
-marins hurlent des refrains au Café des matelots.</p>
-
-<p>Au sud, les lumières confuses de la ville font
-place aux rangées régulières de becs de gaz du
-Maidân et de Chowringhi, qu’habitent les gens
-respectables, et où la police a fort rarement
-affaire.</p>
-
-<p>De l’Est montent au ciel la clameur de Séaldah,
-le roulement des tramways, toutes les voix du
-bazar aux arcades, se chamaillant ou plaisantant.</p>
-
-<p>Vers l’Ouest sont les quartiers des Affaires,
-plongés maintenant dans le silence, les lanternes
-des boutiques sur le fleuve, et les lumières clignotantes
-du quartier d’Howrah.</p>
-
-<p>— Est-ce que le vacarme du trafic se poursuit
-pendant toute la saison des chaleurs ?</p>
-
-<p>— Naturellement les mois de chaleurs sont
-ceux où l’on fait le plus d’affaires dans l’année
-et où l’argent est le plus serré. Il faudrait voir
-que les courtiers s’arrêtent en cette saison-là !
-Calcutta ne peut pas s’arrêter, mon cher Monsieur.</p>
-
-<p>— Qu’arrive-t-il alors ?</p>
-
-<p>— Il n’arrive rien. La moyenne des décès
-s’élève quelque peu. C’est tout.</p>
-
-<p>Même en février, la température est telle que
-dans le haut pays on la qualifierait de lourde et
-suffocante, mais Calcutta est convaincue que c’est
-là la saison froide.</p>
-
-<p>Les bruits de la cité s’accroissent maintenant
-d’une façon imperceptible.</p>
-
-<p>C’est le Calcutta nocturne qui s’éveille et se
-met en mouvement.</p>
-
-<p>Jack chante joyeusement au café des Marins :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons nous réunir sur le fleuve.</div>
-<div class="verse i1">Le Beau, le Beau, le Fleuve</div>
-</div>
-
-<p>On entend un bruit de fers à cheval dans la
-cour en bas : c’est un homme de la Police
-montée qui arrive de quelque part ou d’ailleurs
-à travers une épaisse obscurité.</p>
-
-<p>On entend ensuite la danse de la bourrée
-exécutée par des sabots de cheval, puis la voix
-d’un Anglais tâchant de calmer un cheval agité
-qui a l’air de se dresser sur ses jambes de derrière.</p>
-
-<p>Plusieurs hommes de la Police montée s’en
-vont dans la profonde nuit.</p>
-
-<p>— Qu’y a-t-il ?</p>
-
-<p>— Un bal au Palais du gouvernement.</p>
-
-<p>Les hommes du Piquet se forment en ligne
-là-bas ; on fait l’appel.</p>
-
-<p>Les hommes du Piquet sont tous anglais, et
-même de gros Anglais.</p>
-
-<p>Ils se forment sur quatre et traversent de leur
-pas cadencé la cour, pour aller s’aligner sur la
-place du Gouvernement et veiller à ce que le
-brougham de M. Lollipop ne soit pas mis en
-pièces par la barouche encombrante aux ressorts
-C, du Sirdar Chuckerbuky Bahadur et ses deux
-gallois mal dressés.</p>
-
-<p>Les hommes de la Police de Calcutta sont des
-hommes fort militaires dans leur organisation,
-et ceux qui connaissent la composition de leur
-corps pourraient raconter d’étranges histoires
-de gentlemen du rang, etc.</p>
-
-<p>En dépit du climat qui use si rapidement, en
-dépit de la besogne fatigante qui leur incombe,
-c’est le plus beau corps de cent vingt Anglais qu’on
-trouve à l’est de Suez.</p>
-
-<p>Écoutez pendant un instant, du poste-vigie,
-les voix de la nuit, et vous verrez pourquoi elles
-sont telles.</p>
-
-<p>Deux mille marins de cinquante nationalités
-sont lâchés tous les dimanches dans Calcutta, et
-sur ce nombre, il y en a peut-être deux cents qui
-sont franchement ivres.</p>
-
-<p>Il y a justement, en ce moment ici, une petite
-bagarre quelque part derrière le Bazar aux arcades
-qui, à la tombée de la nuit, se remplit de
-matelots doués d’un talent merveilleux pour se
-mettre à dos la population indigène.</p>
-
-<p>Maintenir le bon ordre, c’est là naturellement
-une très faible partie de la tâche de la Police,
-mais c’est une partie fort difficile.</p>
-
-<p>Le gros personnage qui est préposé au violon
-de Calcutta pour les ivrognes européens, — et le
-violon central de Calcutta vaut la peine d’être vu, — jouit,
-en ce moment même, d’un pouce luxé
-qui l’oblige en conséquence à faire la besogne
-de la main gauche.</p>
-
-<p>Mais sa main gauche est merveilleusement persuasive,
-et quand il est de service, ses manches
-de chemise, relevées jusqu’à l’épaule, annoncent
-au jovial matelot qu’il n’aura pas de déception.</p>
-
-<p>La tâche du préposé est compliquée de ce fait
-que la route qui mène le délinquant au violon
-traverse un petit jardin sauvage.</p>
-
-<p>Les allées de briques sont creusées par les
-traces de bien des pas d’ivrognes.</p>
-
-<p>Un homme peut vous y donner rudement de
-la peine en plantant ses orteils dans le sol et en
-s’accrochant à la masse confuse des arbrisseaux.</p>
-
-<p>Un chemin tout droit serait bien plus avantageux
-tant pour le préposé que pour l’ivrogne.</p>
-
-<p>En restant dans les généralités, et sur ce point
-l’expérience a donné à la Police des idées à peu
-près analogues dans tous les pays du monde, une
-femme ivre est bien plus difficile à manier qu’un
-homme ivre.</p>
-
-<p>Elle égratigne et mord comme un Chinois.
-Elle jure comme plusieurs démons.</p>
-
-<p>On peut déterrer d’étranges créatures dans les
-violons.</p>
-
-<p>Voici une histoire absolument vraie et qui date
-de trois semaines à peine.</p>
-
-<p>Un visiteur, personnage non officiel, se hasarda
-dans la partie indigène du vaste local disposé
-pour ceux qui ont mal tourné ou mal
-agi.</p>
-
-<p>Un Babou au regard sauvage se leva du lit de
-camp fixé au mur et lui dit en bon anglais :</p>
-
-<p>— Bonjour, Monsieur.</p>
-
-<p>— Bonjour. Qui êtes-vous et pourquoi êtes-vous
-en prison ?</p>
-
-<p>Le Babou répondit :</p>
-
-<p>— Je tiens à ce que vous sachiez que je suis en
-prison non point comme criminel, mais comme
-réformateur. Vous avez lu le <i>Vicaire de Wakefield</i> ?</p>
-
-<p>— Oui, oui.</p>
-
-<p>— Eh bien, <i>moi</i>, je suis le vicaire du Bengale, — ou
-du moins c’est le titre que je me donne.</p>
-
-<p>Le visiteur s’effondra : il n’avait plus assez de
-sang-froid pour continuer la conversation.</p>
-
-<p>Alors l’agent, qui représentait l’autorité, prit
-la parole :</p>
-
-<p>— Il est ici pour sa participation à une escroquerie
-commise à Serampore. Peut-être simule-t-il
-la folie, mais on <i>y regardera</i> en temps
-utile…</p>
-
-<p>Le meilleur endroit pour se renseigner sur la
-Police, c’est le poste-vigie d’incendie.</p>
-
-<p>De ce nid d’aigle, on peut se rendre compte
-de la difficulté qu’il y a de veiller sur cette énorme
-et grondante bête de cité.</p>
-
-<p>Disons tout le mal que nous voudrons de la
-Police, mais voyons ce que ces pauvres gens ont
-à faire, à trois mille indigènes et cent Anglais
-qu’ils sont.</p>
-
-<p>Il vient d’Howrah, de Balli et des autres
-faubourgs au moins cent mille personnes à
-Calcutta, qui y passent le jour et s’en retournent
-le soir.</p>
-
-<p>Puis, Chandernagor est tout près, ouvrant
-ses portes au fugitif qui a violé la loi.</p>
-
-<p>Il peut entrer le soir et s’esquiver avant midi
-le jour suivant, après avoir marqué la maison
-où il fait son coup et s’y être introduit par
-effraction.</p>
-
-<p>— Mais comment se fait-il que dans une ville
-pareille, le méfait le plus commun soit le vol
-par effraction ?</p>
-
-<p>— C’est assez aisé à comprendre, et vous le comprendrez,
-quand vous n’auriez vu qu’une petite
-partie de la ville. Les indigènes couchent en plein
-air, dorment en plein air de tous les côtés, et il y
-a des endroits qui sont de véritables garennes à
-lapins. Attendez d’avoir vu le Bazar Machua.</p>
-
-<p>Eh bien, outre les petits vols et le cambriolage,
-nous avons de grosses affaires de faux en écriture,
-d’escroqueries, qui nous obligent à lutter
-d’ingéniosité avec les ressources d’un Bengali.</p>
-
-<p>Lorsqu’un coquin bengali travaille à quelque
-canaillerie qui est à son goût, c’est bien l’être le
-plus retors que vous puissiez désirer.</p>
-
-<p>Il vous organise des coups qu’on est un an
-à élucider.</p>
-
-<p>Puis il y a les assassinats dans les maisons
-mal famées. Ce sont des choses fort curieuses.</p>
-
-<p>Vous verrez la maison où fut tué Sheikh Babou
-et vous comprendrez.</p>
-
-<p>Les Sections du Bazar Burra et de Josa Bagan
-sont les deux pires pour les gros crimes, mais
-Colootollah est celle qui donne le plus de tintoin.</p>
-
-<p>Voici Colootollah, là-bas, cette tache sombre
-sur la limite de la région éclairée.</p>
-
-<p>Cette section fourmille de délits qui roulent
-sur une valeur d’un demi-penny à deux
-pence.</p>
-
-<p>Ils tiennent nos hommes occupés toute la
-nuit et leur arrachent des jurons.</p>
-
-<p>Vous verrez Colootollah, et alors vous comprendrez
-peut-être.</p>
-
-<p>Banum Bustee est le quartier le plus tranquille
-de tous, et le Bazar aux arcades, comme
-vous pouvez en juger par vous-même, le plus tapageur.</p>
-
-<p>Vous ne vous douteriez guère des motifs qui
-amènent les indigènes au poste de police.</p>
-
-<p>Un homme, par exemple, entre et demande
-qu’on assigne son maître pour lui avoir refusé
-une permission d’une demi-heure.</p>
-
-<p>Cela, je suppose, paraîtrait révolutionnaire à
-un homme du haut pays, mais on s’y essaie
-ici.</p>
-
-<p>Maintenant, attendez une minute avant que
-nous descendions dans la ville, et que nous assistions
-à une sortie de la brigade des pompiers.</p>
-
-<p>La besogne ne presse pas pour eux pour le
-moment, mais vous vous trouverez là au bon
-moment et vous verrez.</p>
-
-<p>On donne un ordre : une cloche sonne trois
-petits coups.</p>
-
-<p>Des hommes sortent en courant.</p>
-
-<p>On entend un bruit de déclic.</p>
-
-<p>Une pompe toute rouge qui crache, jure, et du
-foyer de laquelle volent des étincelles, est traînée
-hors de sa remise.</p>
-
-<p>Elle est suivie d’un immense chariot, attelé
-de chevaux de renfort, où il y a des hommes, des
-haches, puis, en troisième lieu, un char qui porte
-les tuyaux.</p>
-
-<p>Les pompiers poussent toutes ces lourdes
-choses comme si c’étaient des joujoux en
-moelle de sureau.</p>
-
-<p>Les pompiers grimpèrent à leurs places.</p>
-
-<p>Quelqu’un dit à demi-voix :</p>
-
-<p>— Tout est prêt ici.</p>
-
-<p>Et, jetant un sifflement colérique, la pompe à
-incendie, suivie des deux autres voitures, vole
-vers Lal Bazar.</p>
-
-<p>Il a fallu une minute et quarante secondes.</p>
-
-<p>— Ce sera une fausse alerte. Ils seront de
-retour dans cinq minutes.</p>
-
-<p>— Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Parce qu’il n’y a pas de constables de service
-pour leur indiquer l’adresse de l’incendie,
-et parce qu’on n’a pas indiqué le quartier au
-conducteur lorsqu’il est parti.</p>
-
-<p>— Voulez-vous dire que vous pouvez localiser
-un quartier du haut de cet absurde pigeonnier ?</p>
-
-<p>— A quoi donc servirait un poste-vigie, si de là
-un homme ne pouvait pas dire où se trouve le
-feu ?</p>
-
-<p>— Mais il fait noir comme dans un four, et ces
-lumières sont si aveuglantes.</p>
-
-<p>— Vous serez encore plus aveuglés dans dix
-minutes. Vous aurez perdu votre route comme
-jamais vous ne l’avez perdue jusqu’à présent.
-Vous allez faire le tour de la section du Bazar
-aux Arcades.</p>
-
-<p>— Et que Dieu ait pitié de mon âme !</p>
-
-<p>Calcutta, dans sa partie la plus sombre, n’a
-point un aspect qui vous encourage à vous y
-plonger pendant la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p6">VI<br />
-CHEZ LES INIQUITÉS</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="drap">Et puisqu’ils ne savent point dépenser, employer
-sagement le court espace de temps qui leur fut
-confié, mais qu’ils le gaspillent en monotones
-occupations, en sot labeur, en tourments, en querelles,
-en plaisirs, ils trouvent naturel de prétendre
-comme par héritage à l’éternel avenir afin
-que leur mérite ait libre carrière… ainsi que le
-veut la justice.</p>
-
-<p class="attr"><i>La Cité de la nuit terrible.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Le difficile, c’est d’empêcher que ce récit n’ait
-de fatales et durables conséquences pour la
-santé du lecteur. Après tout, on ne peut rouler
-à travers une très grande ville sans ramasser de
-la boue.</p>
-
-<p>Le Policier a tenu parole. En moins de cinq
-minutes, comme il l’avait prédit, l’expédition
-était égarée comme elle ne l’avait jamais été.</p>
-
-<p>— Où sommes-nous à présent ? — Quelque
-part sur la route de Chitpore, mais vous ne
-comprendriez pas si on vous le disait. Suivez-nous
-maintenant, et mettez bien exactement vos
-pas dans les nôtres. Il y a par ici de la saleté en
-quantité notable.</p>
-
-<p>La nuit épaisse, graisseuse, enveloppe tout.</p>
-
-<p>Nous avons dépassé les demeures ancestrales
-des Ghoses et des Boses, dépassé les becs de gaz,
-les odeurs, et la cohue de la route de Chitpore,
-et nous voici arrivés à un vaste fouillis de
-maisons serrées, un de ces amas de logements
-pleins de mystères et de complots, tel que l’eût
-aimé Dickens.</p>
-
-<p>Ici il n’y a point de brise et l’air est sensiblement
-plus chaud.</p>
-
-<p>Si Calcutta se donne un luxe tel que celui
-d’avoir des commissaires pour les égouts et le
-pavage, assurément ils doivent mourir avant
-d’en arriver là de leur tâche.</p>
-
-<p>L’air est chargé d’une puanteur lourde, aigre,
-l’essence de toutes les horreurs laissées depuis
-longtemps à l’abandon, et cette odeur ne peut
-s’échapper d’entre les hautes maisons à trois
-étages.</p>
-
-<p>— Ce quartier-ci, mon cher Monsieur, est un
-quartier parfaitement respectable, autant que
-peut l’être un quartier. La maison au bout de
-l’allée, avec ses ornements compliqués en stuc
-au fronton de la porte, a été bâtie il y a longtemps
-par une accoucheuse célèbre. Des personnes
-de distinction y habitaient jadis. Maintenant
-c’est le… Aha ! regardez-moi cette voiture !</p>
-
-<p>Un vaste phaéton à impériale sort à grand
-fracas de l’obscurité et disparaît conduit avec
-une témérité de casse-cou.</p>
-
-<p>On se demande comment il a pu seulement
-pénétrer dans ce labyrinthe de rues étroites, où
-personne ne semble se remuer, et où la sourde
-pulsation de la vie de la cité ne s’entend que
-faiblement et par intervalles incertains.</p>
-
-<p>— Maintenant, qu’est-ce que cela ?</p>
-
-<p>— C’est le Bois de Saint-John pour les riches
-Babous. Ce <i>fiton</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> appartenait à l’un
-d’eux.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Phaéton.</p>
-</div>
-<p>— Eh bien, c’est un endroit qui ne mérite
-guère un coup d’œil.</p>
-
-<p>— Ne jugez pas sur les apparences. Par ici
-habitent des femmes qui ont réduit des rois à la
-mendicité. Nous ne voulons pas vous faire
-plonger brusquement dans le vice tout nu. Il
-faut que vous le voyiez d’abord avec sa dorure…
-mais faites attention à cette planche pourrie.</p>
-
-<p>Tenez-vous au bas d’un puits d’ascenseur et
-regardez en haut. Cela vous donnera une idée
-de la dimension et de la forme de la courette
-autour de laquelle est construite une de ces
-grandes et sombres maisons.</p>
-
-<p>Le carré central peut bien avoir dix pieds de
-côté, mais les balcons de l’intérieur s’avancent
-au-dessus, et prennent une moitié de l’espace
-libre.</p>
-
-<p>Pour arriver à ce carré, il faut tourner bien
-des angles, descendre par un corridor voûté,
-descendre encore deux ou trois escaliers compliqués :</p>
-
-<p>— Maintenant, vous comprenez, dit le Policier
-avec indulgence tandis qu’il bronche, le mollet
-en avant, dans un escalier tournant très sombre,
-voilà un endroit qu’il n’est pas bon de
-visiter seul.</p>
-
-<p>Qui donc le voudrait ? S’il est des cavernes
-dégoûtantes, inaccessibles, ô saint Cupidon,
-qu’est celle-ci ?</p>
-
-<p>Une lumière crue au haut de l’escalier, un
-tintement d’innombrables bracelets, un bruissement
-de gaze très fine, et alors apparaît la
-coquette Iniquité, resplendissante, littéralement
-resplendissante de bijouterie, de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>Prenez une des plus jolies miniatures qu’aient
-exécutées les peintres de Delhi et multipliez-la
-par dix. Ajoutez-y un des meilleurs portraits
-de la main d’Angelica Kaufmann. Complétez
-cela par tout ce que pourront vous inspirer vos
-souvenirs, depuis Beckford jusqu’à <i>Lalla
-Rookh</i>, et vous resterez encore à bonne distance
-des charmes de cette figure parfaite.</p>
-
-<p>Pendant un instant, la gravité farouche, professionnelle
-du Policier se détend en présence
-de la mignonne Iniquité aux pierres précieuses,
-qui invite si gentiment le premier venu à
-s’asseoir et offre les rafraîchissements qu’elle
-juge au goût des Barbares.</p>
-
-<p>Ses bonnes sont à peine un peu moins somptueuses
-qu’elle.</p>
-
-<p>Un demi lakh, ou la valeur de cinquante mille
-livres, — il est plus aisé de croire à la seconde
-appréciation qu’à la première — est épars sur
-son petit corps.</p>
-
-<p>Chaque main est ornée de cinq bagues à pierreries,
-réunies par une chaîne d’or à un grand
-bijou avec pierres précieuses fixé sur le dos de
-la main.</p>
-
-<p>Des pendants d’oreilles chargés d’émeraudes
-et de perles, des anneaux à diamants, pour le
-nez, et je ne sais combien de centaines d’autres
-joyaux complètent l’assortiment.</p>
-
-<p>Un mobilier anglais, de la somptueuse camelote,
-des chandeliers à n’en plus finir, et une collection
-d’abominables gravures venues du continent
-sont disséminés dans la maison.</p>
-
-<p>Sur le carré est accroupi ou vautré un Bengali
-qui parle l’anglais avec une volubilité inquiétante.</p>
-
-<p>Ce tableau suggère — suggère seulement, entendez-moi
-bien, — l’idée terrible d’une affectation
-de vertu excessive pendant le jour, tempérée
-par quelque sorte d’amusement malsain la
-nuit tombée, — ces poses abandonnées, cette façon
-de faire galerie, de bavarder, de fumer, lors
-même qu’il n’y aurait pas là des bouteilles renversées,
-parmi les servantes aux propos lascifs,
-de la Mignonne Iniquité.</p>
-
-<p>Combien d’hommes mènent cette double existence
-si délétère ?</p>
-
-<p>Le Policier garde un silence discret.</p>
-
-<p>— Mais n’allez donc pas parler « de visites domiciliaires »,
-tout simplement parce qu’il s’agit
-d’une jolie femme. Nous en sommes <i>venus</i> à
-l’obligation de connaître ces créatures. C’est
-grâce à elles que le riche et le pauvre dépensent
-leur argent, et quand un homme ne peut en
-gagner honnêtement pour elles, c’est alors que
-nous le remarquons. Maintenant, voyez-vous,
-s’il s’agissait réellement d’une visite domiciliaire,
-toute la maisonnée se serait éclipsée de
-manière à défier toute recherche, dès que nous
-aurions mis le pied dans la cour. Nous sommes
-des amis jusqu’à un certain point.</p>
-
-<p>Et, en effet, il paraissait être assez facile d’être
-des amis jusqu’à un certain point avec la Mignonne
-Iniquité qui différait d’une façon si extraordinaire
-de la beauté d’Orient, celle que nous
-connaissons par expérience.</p>
-
-<p>C’était là une figure propre à inspirer des
-<i>Lalla Rookh</i> à la douzaine et à faire croire à
-chaque vers de ces poèmes.</p>
-
-<p>Sa beauté était celle que Byron chantait lorsqu’il
-écrivit…</p>
-
-<p>— Souvenez-vous-en, si vous venez seul ici, il y
-a toutes les chances pour que vous soyez assommé,
-poignardé, ou cerné d’une façon ou d’une
-autre. Il faut que vous sachiez que cette partie du
-monde est interdite — absolument — aux Européens.
-Faites attention aux marches, et continuons.</p>
-
-<p>La vision s’efface dans les senteurs et l’épaisse
-obscurité de la nuit, dans des constructions en
-mauvaises briques, à moitié vermoulues, et un
-autre entassement de maisons closes.</p>
-
-<p>Nous continuons toujours.</p>
-
-<p>Après un autre plongeon qui nous fait passer
-d’une cour dans un corridor, nous montons un
-escalier, et voici qu’apparaît un Vice Gras dans
-lequel ne se trouvera rien de romanesque, aucune
-beauté, mais un fond de grossier humour
-sans bornes.</p>
-
-<p>Elle aussi est toute pavée de pierreries, et sa
-demeure est même plus belle encore que celle de
-la précédente.</p>
-
-<p>Elle est plus encore infestée de ces hommes
-extraordinaires qui parlent si bien l’anglais et
-qui témoignent tant de déférence à la police.</p>
-
-<p>Le Vice Gras a jadis été l’arbitre de la mode.</p>
-
-<p>Elle dépouilla de son dernier acre un zemmindar
-Raja, si bien qu’il a fini à la Maison de Correction
-à cause d’un vol commis pour elle.</p>
-
-<p>Dans l’opinion des indigènes, c’est une femme
-« monstrueusement bien conservée ».</p>
-
-<p>Sur ce point comme sur quelques autres, les
-races sont d’accord… pour avoir chacune ses
-idées propres.</p>
-
-<p>La scène change brusquement, comme si on
-posait un autre verre dans la lanterne magique.</p>
-
-<p>La Mignonne Iniquité et le Vice Gras défilent
-en s’éloignant sur un rouleau de rues et d’allées,
-dont chacune est plus sordide que celle qui la
-précède.</p>
-
-<p>Nous voici « quelque part » en arrière du Bazar
-Machua, au cœur même de la ville.</p>
-
-<p>Là, point de maisons, rien que des acres et des
-acres, à ce qu’il semble, de vilaines huttes en
-pisé dont la première venue serait une honte pour
-un village de la frontière.</p>
-
-<p>Tout cet emplacement est admirablement
-disposé pour les pestes et les incendies et il fait
-grand honneur à la Municipalité de Calcutta.</p>
-
-<p>— Qu’arrive-t-il lorsque ces souilles à cochons
-prennent feu ?</p>
-
-<p>— On les rebâtit, répond le Policier comme si
-c’était dans l’ordre naturel des choses. Le terrain
-est hors de prix ici.</p>
-
-<p>Raison de plus, alors, pour lâcher sur la Cité
-un certain nombre d’Haussmanns, ayant pour
-instructions de construire des casernes pour la
-population qui n’arrive pas à trouver place dans
-les huttes, et qui dort en pleine rue, en tenant
-sur son sein jamais lavé des chiens et des animaux
-pires, bien pires.</p>
-
-<p>— Voici un café qui a une licence. C’est là que
-vos domestiques vont s’amuser et goûter les
-joies du beuglant.</p>
-
-<p>C’est un vaste hangar au toit de chaume, ingénieusement
-orné de lampes à essence assujetties
-d’une façon peu rassurante, et bondé de cochers,
-de cuisiniers, de petits boutiquiers et gens de
-même sorte.</p>
-
-<p>Jamais trace d’Européen.</p>
-
-<p>Pourquoi ?</p>
-
-<p>— Parce qu’un Anglais qui s’y hasarderait,
-risquerait sa peau. On ne vient ici que quand on
-est ivre ou qu’on s’est égaré.</p>
-
-<p>Les cochers de fiacre, ils ont le droit de voter,
-n’est-ce pas ? ont l’air assez tranquille, accroupis
-sur des tables ou entassés près des portes pour
-guigner de l’œil le beuglant.</p>
-
-<p>Cinq malheureuses dépenaillées sont entassées
-sur un banc, au-dessous d’une des lampes, pendant
-que la sixième se démène et crie devant la
-foule impassible.</p>
-
-<p>Elle dit une chanson d’amour, de l’amour tel
-qu’on le conçoit en Orient, qui dessèche le
-cœur et ronge le foie.</p>
-
-<p>En cet endroit, les mots qui font si bonne
-figure sur le papier ont un sens mauvais, affreux.</p>
-
-<p>Les hommes regardent fixement ou dégustent
-des verres et des tasses d’une sale décoction et
-la <i>Kunchenee</i> hurle avec un redoublement de vigueur
-devant la Police.</p>
-
-<p>Ce que la Mignonne Iniquité portait partout
-sur elle en or et en pierres précieuses, celle-ci le
-porte en étain et verroteries, et ce qui était une
-lourde broderie sur la toilette du Vice Gras, est
-reproduit en double exact de clinquant dépoli,
-bossué, sur les atours jaunis de la Kunchenee.</p>
-
-<p>Deux ou trois hommes, dont la conscience
-n’était pas tranquille, se sont esquivés du café
-dans les labyrinthes des huttes.</p>
-
-<p>Le Policier rit et ceux qui se trouvent près de
-lui rient d’un air approbateur, comme s’ils y
-étaient tenus.</p>
-
-<p>C’est ainsi que les lapins ont un rire forcé
-quand le furet arrive au fond du terrier et se met
-à faire des vides dans la garenne.</p>
-
-<p>— Les boutiques à <i>chandoo</i> se ferment à six
-heures. Si donc vous voulez un jour voir fumer
-l’opium, il faudra y aller avant la tombée de la
-nuit… Non, non, vous n’y tenez pas.</p>
-
-<p>Le détective se dirige vers la porte entr’ouverte
-d’une hutte d’où s’exhale l’arôme de la fumée
-noire.</p>
-
-<p>Ceux des habitants, qui sont en état de décamper,
-le font aussitôt. Ils n’ont point d’affection
-pour la police.</p>
-
-<p>Il ne reste plus que quatre hommes couchés,
-et un debout.</p>
-
-<p>Ce dernier a un ichneumon apprivoisé autour
-du cou.</p>
-
-<p>Il parle constamment l’anglais.</p>
-
-<p>Non, il n’a pas peur. C’était une réunion privée
-de fumeurs.</p>
-
-<p>— On ne vient pas pour affaires ce soir. Montrez-nous
-comment vous fumez l’opium ?</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! vous tenez à voir. Très bien, je
-montre… Hiya, vous, dit-il en donnant un coup
-de pied à un homme étendu par terre.</p>
-
-<p>Celui qui a bénéficié du coup de pied grogne
-languissamment et se relève sur son coude.</p>
-
-<p>L’ichneumon, toujours au cou de l’homme,
-redresse tous ses poils comme un chat en colère,
-et jacasse à l’oreille de son maître.</p>
-
-<p>La lampe, qui sert pour l’opium, est la seule
-qui se trouve dans la chambre et éclaire une
-scène aussi désordonnée qu’un sabbat de sorcières,
-où l’ichneumon joue le rôle d’esprit familier.</p>
-
-<p>Une voix, partant du sol, dit avec une expression
-d’infinie lassitude :</p>
-
-<p>— Vous prenez de l’<i>afim</i> comme ceci.</p>
-
-<p>Puis un long, un long silence, et autre coup
-de pied donné par l’homme possédé du diable,
-de l’ichneumon.</p>
-
-<p>— Vous prenez de l’<i>afim</i>.</p>
-
-<p>Il prend au bout d’une aiguille à tricoter une
-petite boule de la substance noire, poisseuse.</p>
-
-<p>— Et vous allumez l’<i>afim</i>.</p>
-
-<p>Il plonge la petite boule dans la lumière qui
-fait la nuit, et elle s’y gonfle en fumant comme
-de la graisse.</p>
-
-<p>— Et puis vous la mettez sur votre pipe.</p>
-
-<p>La petite boule fumante est enfoncée dans
-le fourreau étroit de la pipe à gros tuyau de
-bambou, et tout le monde se tait, excepté l’ichneumon
-qui persiste à jacasser d’une voix qui
-n’a rien de terrestre.</p>
-
-<p>L’homme étendu à terre suce sa pipe, et quand
-la petite boule aura fini de fumer, il sera à mi-chemin
-du Nibban<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Nirvana.</p>
-</div>
-<p>— Maintenant allez-vous-en, dit l’homme à
-l’ichneumon. Je vais fumer.</p>
-
-<p>La porte de la hutte se ferme sur une perspective
-de jambes et de corps sous une lumière
-rouge.</p>
-
-<p>L’homme à l’ichneumon fléchit, fléchit sur ses
-genoux, la tête penchée en avant, et le petit
-démon velu continue à piailler sur sa nuque.</p>
-
-<p>Après cela, l’air fétide de la nuit donne presque
-une sensation de fraîcheur, car dans cette hutte
-il fait une odeur de four.</p>
-
-<p>— Maintenant en route pour Colootollah.
-Passez entre les huttes : ce vice-<i>là</i> se passe de
-décor.</p>
-
-<p>Aux huttes ont succédé des maisons très
-hautes, très vastes, très sombres.</p>
-
-<p>N’eût été l’étroitesse des rues, nous aurions
-pu nous croire à Chowringhi, la nuit.</p>
-
-<p>Une heure et demie s’est écoulée, et nous
-n’avons jamais passé deux fois par le même
-endroit.</p>
-
-<p>— Vous pourriez errer toute la nuit dans Calcutta
-sans traverser une seconde fois la même ligne.
-Rappelez-vous que Calcutta n’est pas une de vos
-méchantes petites villes du haut pays où l’on
-trouve un lakh et demi d’habitants.</p>
-
-<p>— Combien faut-il de temps alors pour la
-connaître ?</p>
-
-<p>— A peu près la durée d’une vie, et même alors
-il y a des rues qui vous mettent dans l’embarras.</p>
-
-<p>— Combien de rues un chef de quartier doit-il
-connaître ?</p>
-
-<p>— Il faut qu’il connaisse, s’il le peut, toutes
-les maisons, qu’il sache quel est le propriétaire,
-de quelle sorte sont les habitants, qui ils fréquentent,
-qui y entre, qui en sort, qui rôde aux
-alentours pendant la nuit, etc., etc.</p>
-
-<p>— Et il faut qu’il sache cela la nuit comme le
-jour ?</p>
-
-<p>— Évidemment, pourquoi ne le saurait-il
-pas ?</p>
-
-<p>— Pour aucune raison que je sache. Seulement,
-à présent il fait noir comme dans un
-four, et je serais curieux de savoir où aboutit
-cette allée.</p>
-
-<p>— Autour de l’angle formé par ce mur sans
-ouverture. Il y a une lampe. Vous pourrez le
-voir.</p>
-
-<p>Une ombre voltige hors d’un ravin et disparaît.</p>
-
-<p>— Qui est-ce ?</p>
-
-<p>— C’est un sergent de police qui vient voir où
-nous allons, en cas d’accidents.</p>
-
-<p>Une autre ombre passe, en chancelant, dans
-l’obscurité.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que celui-là ?</p>
-
-<p>— Un soldat qui vient du Fort, ou un marin
-qui vient des vaisseaux, je n’ai pas pu le bien
-voir.</p>
-
-<p>Le policier ouvre une porte fermée dans une
-haute muraille et tombe sans cérémonie sur une
-bande de femmes qui faisaient cuire leur nourriture.</p>
-
-<p>Le sol est de terre battue. Les marches qui
-conduisent aux étages supérieurs sont d’une
-noirceur incroyable, et la chaleur est celle
-d’Avril.</p>
-
-<p>Les femmes se lèvent en hâte, et la lumière de
-la lanterne sourde — car le Policier a allumé
-maintenant une lanterne, tout comme si nous
-étions à Londres, — nous montre six figures
-hâves, l’une d’une femme à demi indigène, à
-demi chinoise, et les autres, Bengalis.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas d’hommes ici, crient-elles. La
-maison est vide.</p>
-
-<p>Alors elles ricanent et jabotent, et chiquent du
-<i>pain</i> et crachent et se sauvent dans les ténèbres
-de l’escalier.</p>
-
-<p>Trois chambres contiguës ont été réunies en
-une seule très grande, et il y a là des nattes qui
-ont l’air d’être alignées. Mais en général un
-rustre de village est plus somptueusement
-couché dans une écurie anglaise.</p>
-
-<p>Un cheval renâclerait contre cette installation.</p>
-
-<p>— Un bien joli endroit, n’est-ce pas ? dit le
-Policier d’un ton jovial. C’est là que les matelots
-viennent se faire voler et enivrer.</p>
-
-<p>— Il faut qu’ils soient absolument gris avant
-de venir.</p>
-
-<p>— Non, non ; pas hommes matelots, ee-yah,
-fait le chœur des femmes, en saisissant au vol
-le mot qu’elles comprennent, sont partis.</p>
-
-<p>Le Policier n’y prend pas garde, mais il traverse
-la vaste pièce, où sont les caisses garnies
-de nattes.</p>
-
-<p>Dans l’une d’elles une femme grelotte.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce que c’est ?</p>
-
-<p>— Fièvre. Malade, très, très malade.</p>
-
-<p>Elle se recroqueville en un tas sur la couchette
-et geint.</p>
-
-<p>Un tout petit cabinet, noir comme la poix,
-s’ouvre au bout de la grande chambre, et c’est
-là que le Policier se plonge.</p>
-
-<p>— Hallo ! qui est là ?</p>
-
-<p>La lanterne s’abaisse, et de l’obscurité sort une
-main blanche aux ongles noirs.</p>
-
-<p>Quelqu’un est endormi ou cuve sa boisson sur
-la couchette.</p>
-
-<p>Le rond de lumière projetée par la lanterne se
-promène tout le long du corps.</p>
-
-<p>— Un marin des navires. Très probablement
-il sera volé avant le jour.</p>
-
-<p>L’homme dort comme un petit enfant, les deux
-bras au-dessus de sa tête, et il n’est point laid.</p>
-
-<p>Il est sans souliers, et il a de très grands trous
-à ses bas.</p>
-
-<p>C’est un blanc pur sang et il a sur les joues la
-teinte rose vif du sommeil de l’innocence.</p>
-
-<p>La lanterne se détourne, et le Policier s’en va
-pendant que la femme de la caisse à nattes
-grelotte et dit qu’elle est malade, très, très malade.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p7">VII<br />
-PLUS BAS, TOUJOURS PLUS BAS</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je me suis bâti une maison de plaisance seigneuriale,</div>
-<div class="verse i2">Pour y demeurer toujours en mes aises.</div>
-<div class="verse">J’ai dit : ô mon âme, réjouis-toi, fais bombance,</div>
-<div class="verse i2">O ma chère âme, car tout est bien.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><i>Le Palais de l’Art.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>— Où allons nous ensuite ? Colootollah n’est
-guère à mon gré.</p>
-
-<p>Le Policier et son protégé se sont arrêtés au
-milieu de l’interminable étendue de maisons,
-sous la lueur des étoiles.</p>
-
-<p>— Au fin fond de l’évier, mais vous ne le
-croiriez pas si on vous le disait.</p>
-
-<p>Ils vont jusqu’à ce qu’ils arrivent au dernier
-cercle de l’Enfer, par un chemin long, tranquille,
-tournant.</p>
-
-<p>— Vous y voici, vous pouvez regarder.</p>
-
-<p>Mais il n’y a rien à voir.</p>
-
-<p>D’un côté, des maisons hautes et sombres,
-nues, sans meubles, de l’autre de basses et laides
-échoppes, éclairées, avec les portes effrontément
-ouvertes, où des femmes sont debout, marmottent,
-et se parlent à voix basse.</p>
-
-<p>Ici règne le silence, ou du moins le silence
-occupé d’un bureau, d’un comptoir aux heures
-de travail.</p>
-
-<p>Un regard jeté dans la longueur de la rue, et
-c’est assez !</p>
-
-<p>Marchez en tête, meneurs de la Police de
-Calcutta. Nous n’aimons pas cette rangée de
-portes ouvertes, ces lampes qui flamboient à
-l’intérieur, cette vision furtive de tables de toilette
-en camelote, qui ont pour ornements des
-petits chiens en plâtre, des boules de verre provenant
-d’arbres de Noël, et aussi, — on a beau
-être des femmes déchues, on ne méprise pas pour
-cela la religion — des gravures de piété, et des
-statuettes de la Vierge.</p>
-
-<p>Cette rue-là est longue, et il en part d’autres
-rues pleines de ces pitoyables marchandises.</p>
-
-<p>— Pourquoi sont-elles si tranquilles ? Pourquoi
-cette absence de vacarme, de chansons, de cris ?</p>
-
-<p>— Pourquoi en feraient-elles, les pauvres diablesses ?
-dit le Policier.</p>
-
-<p>Et il conte d’horribles histoires de femmes
-attirées par ruses, et tuées d’une balle dans ce
-piège.</p>
-
-<p>Puis ce sont d’autres récits qui réduisent à
-rien votre croyance aux choses et aux gens de
-bonne réputation.</p>
-
-<p>— Vous autres, de la Police, comment pouvez-vous
-avoir foi en l’espèce humaine ?</p>
-
-<p>— C’est que vous voyez tout cela en un tas,
-en même temps, et de cette façon-là, ce n’est pas
-très beau. Il y a de quoi vous faire bondir,
-n’est-ce pas ? Mais, ne l’oubliez pas, vous avez
-<i>demandé</i> à voir les pires endroits, et vous n’avez
-pas le droit de vous plaindre.</p>
-
-<p>— Qui est-ce qui se plaint ? Sortez vos atrocités.
-Cette femme sur cette porte-ci, n’est-ce
-pas une Européenne ?</p>
-
-<p>— Oui, mistress D… veuve d’un soldat, et
-mère de sept enfants.</p>
-
-<p>— Pardon, neuf, et je vous souhaite le bonsoir,
-dit d’une voix criarde mistress D…, adossée
-à un des côtés de la porte et les bras croisés sur
-sa poitrine.</p>
-
-<p>C’est une Eurasienne assez jolie, le corps
-assez grêle, et si jamais elle a eu quelque pudeur,
-elle s’en est défaite, il y a longtemps de
-cela.</p>
-
-<p>Une jument birmane, informe, aux pommettes
-extrêmement saillantes, et une bouche comme
-la gueule d’un requin, appelle mistress D…,
-Mem Sahib.</p>
-
-<p>Cette appellation détonne d’une façon qui ne
-peut se rendre.</p>
-
-<p>Pour la façon de vivre, c’est affaire entre elle
-et son Créateur. Mais étant la veuve d’un soldat
-de la Reine, et tombée à cette bassesse triviale,
-à la face de la Ville, elle a commis un délit envers
-la Race blanche.</p>
-
-<p>— Vous êtes du Haut Pays, et naturellement
-vous ne le comprenez pas. Il y en a un tas de cette
-sorte dans la Ville, dit le Policier.</p>
-
-<p>Voilà le secret de l’insolence de Calcutta
-expliqué.</p>
-
-<p>Comment s’étonner que les indigènes manquent
-de respect envers les Sahibs, étant donné
-ce qu’ils voient et ce qu’ils savent.</p>
-
-<p>Au bon vieux temps les honorables Directeurs
-déportaient celui ou celle qui se conduisait
-grossièrement mal, et l’homme blanc sauvait sa
-face.</p>
-
-<p>Il avait pu être un bandit, mais il était un
-bandit de grande envergure. Il ne faisait pas le
-plongeon devant le monde.</p>
-
-<p>Les indigènes ont parfaitement le droit de ne
-pas céder le pas à un Sahib qui s’est donné
-beaucoup de peine pour prouver qu’il est de
-leur chair et de leur sang.</p>
-
-<p>Pendant tout ce temps-là, mistress D… reste
-sur le seuil de sa chambre et regarde les hommes
-avec aplomb.</p>
-
-<p>Mistress D… est une dame qui a une histoire.</p>
-
-<p>Elle n’est pas fâchée de la raconter.</p>
-
-<p>— Quelle était donc… ahem… cette affaire…
-ahem… à laquelle vous fûtes mêlée, mistress
-D… ?</p>
-
-<p>— On disait que j’avais empoisonné mon
-mari en versant quelque chose dans l’eau qu’il
-buvait…</p>
-
-<p>Voilà qui est intéressant.</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! vous avez fait cela.</p>
-
-<p>— Ça n’a pas été prouvé, dit mistress D…,
-avec un rire agréable, de vraie dame, et qui fait
-le plus grand honneur à son éducation et à son
-instruction.</p>
-
-<p>Digne mistress D., vous feriez un succès à
-un romancier — disons-le, à la mode française — un
-écrivain qui vous sortirait de cette bauge
-et vous ferait causer.</p>
-
-<p>Le Policier fait un mouvement en avant, dans
-une Légion peuplée de mistresses D…</p>
-
-<p>Partout les maisons vides, et les femmes qui
-bavardent, en robes de cotonnades imprimées.</p>
-
-<p>Les horloges de la ville vont sonner minuit,
-mais le Policier ne paraît pas prêt à s’arrêter.</p>
-
-<p>Il fait des plongeons d’ici, ou de là, comme
-des naufrageurs, et à chaque plongeon rapporte
-un spécimen de misère, de saleté, de souffrance.</p>
-
-<p>Une femme, une Eurasienne, se lève assez
-pour se mettre sur son séant dans la couchette,
-et clignote d’un air endormi du côté du Policier :</p>
-
-<p>— Qu’avez-vous ?</p>
-
-<p>— Je demeure dans Markis Lane et…</p>
-
-<p>Elle reprend avec une gravité intense.</p>
-
-<p>— Je suis tellement saoule !</p>
-
-<p>Elle a une physionomie de gipsy assez frappante,
-mais son langage aurait besoin de retouches.</p>
-
-<p>— Marchons toujours, dit le Policier, nous
-allons revenir à <span lang="en" xml:lang="en">Bentinck-Street</span> et vous mettre
-sur le chemin du Grand Hôtel d’Orient.</p>
-
-<p>On marche longtemps sans s’arrêter, et la
-conversation roule sur les tapis-francs.</p>
-
-<p>— Il faudrait que vous vissiez nos hommes
-faire irruption dans quelqu’un d’eux. Lorsque
-nous avons marqué un <i>enfer</i>, nous postons des
-hommes à l’entrée, et nous le prenons d’assaut.
-Parfois les Chinois mordent, mais généralement
-ils se battent loyalement. C’est dommage que
-nous n’ayons pas un enfer à vous montrer.
-Entrons ici, il y aura peut-être quelque chose
-en train.</p>
-
-<p><i>Ici</i> paraît être au cœur d’un quartier chinois,
-car les queues de cochon (leur arrive-t-il de se
-coucher) fourmillent dans les rues.</p>
-
-<p>— N’allez jamais seul dans une niche à Chinois,
-dit le Policier, en ouvrant brusquement
-une porte bâtarde dans une porte cochère solide
-verte.</p>
-
-<p>Deux Chinois apparaissent.</p>
-
-<p>— Qu’allons-nous voir ?</p>
-
-<p>— Des petites Japonaises peut-être…</p>
-
-<p>— Non, certes, par Jupiter. Attrapez ce Chinois,
-vite !</p>
-
-<p>L’homme à la queue de cochon tâche de se
-sauver à travers une cour pour se réfugier dans
-une chambre intérieure, mais une grosse main
-posée sur son épaule lui fait faire volte-face et le
-ramène en arrière de la ligne des Anglais qui
-font un bruit considérable avec leurs bottes, il
-faut le reconnaître.</p>
-
-<p>Une seconde porte est ouverte, et les visiteurs
-s’avancent dans une vaste pièce carrée, flamboyante
-de gaz.</p>
-
-<p>Là, treize queues de cochons, sourds et aveugles
-quant au monde extérieur, sont penchés
-au-dessus d’une table.</p>
-
-<p>Le Chinois prisonnier se démène d’un air
-embarrassé à l’autre bout du cortège.</p>
-
-<p>Cinq… dix… quinze secondes se passent. Les
-Anglais sont debout en pleine lumière à moins
-de trois pas de la troupe, si absorbée qu’elle ne
-voit rien.</p>
-
-<p>Alors le solide surintendant laisse tomber sa
-main sur sa cuisse avec un bruit comparable à
-une décharge de pistolet, et crie :</p>
-
-<p>— Comment va, John ?</p>
-
-<p>Et aussitôt, bousculade frénétique de Célestes
-effarés, qui tombent presque les uns sur les
-autres dans leur hâte à s’esquiver.</p>
-
-<p>Une des queues de cochon rafle une pile de
-monnaie de billon.</p>
-
-<p>Un autre chipe une soupière de porcelaine
-et il ne reste plus qu’un petit tas de cauries accusatrices
-sur la natte blanche qui couvre la table.</p>
-
-<p>En moins de deux minutes, deux faits se sont
-imposés à la conviction du visiteur.</p>
-
-<p>D’abord, que la queue de cochon se compose
-de soie en grande proportion et graisse le creux
-de la main pendant qu’elle y glisse ; en second
-lieu, que l’avant-bras d’un Chinois est étonnamment
-musclé et développé.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce qu’on va faire ?</p>
-
-<p>— Rien. Nous ne sommes que trois et les
-meneurs s’échapperaient. Nous nous sommes
-assurés d’eux de façon à les prendre quand nous
-voudrons, si cette petite visite ne leur donne
-pas l’idée de déménager… Hi John ! pas de
-prise cette nuit. Montrez-nous comment vous
-faites jouer. Celui qui nous a renseignés, c’est
-ce gros jeune homme.</p>
-
-<p>La moitié des queues de cochon s’est sauvée
-dans l’obscurité, mais les autres, ayant reçu l’assurance,
-la triple assurance que ce soir la Police
-ne veut pas faire de capture, retournent autour
-de la table pendant que le croupier manipule
-les cauries, le petit râteau de bambou recourbé,
-et la soupière.</p>
-
-<p>Ils ne jouent jamais aux jeux de hasard, ces
-innocents.</p>
-
-<p>Ils sont seulement venus pour regarder et
-aller fumer l’opium dans la chambre voisine.</p>
-
-<p>Toutefois, à mesure que la partie marche,
-leurs yeux s’allument l’un après l’autre, ils
-mettent de l’argent sur pair ou impair, le
-nombre de cauries qui se trouvent couvertes ou
-non couvertes par la petite soupière.</p>
-
-<p>Cet amusement-là s’appelle Mythan, et quelle
-que soit sa gravité, il est propre.</p>
-
-<p>La police regarde pendant qu’ils risquent la
-somme énorme de deux annas distribués par
-fractions sur une horreur peinte sur parchemin, — un
-des Struldbrugs de Swift, qui aurait perdu
-le chemin de Laputa<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Voir les <i>Voyages de Gulliver</i>, 3<sup>e</sup> partie.</p>
-</div>
-<p>Quand cette somme fabuleuse revient doublée,
-à son propriétaire, le perdant n’est pas loin de
-se casser le front contre la table, pour manifester
-sa reconnaissance.</p>
-
-<p>— Très immoral, ce jeu-là ? On pourrait perdre
-cinq roupies si on commençait à jouer au coucher
-du soleil, et que l’on continuât pendant toute la
-nuit. Est-ce que vous ne jouez pas au whist, de
-temps en temps ?</p>
-
-<p>— Ah ! si nous vous promenons, ce n’est pas
-pour que vous tourniez notre admiration en
-blague. On peut perdre autant qu’on veut et se
-battre tout aussi bien, et quand on perd tout
-son argent, on vole pour en gagner davantage.
-Le Chinois a une passion folle pour les jeux de
-hasard et la moitié de ses crimes viennent de là.
-Il faut enrayer cela. Nous voici à <span lang="en" xml:lang="en">Bentinck-Street</span>,
-et en quelques minutes une voiture vous
-ramènera au Grand Hôtel d’Orient… Les Temples
-à idoles locales. Oh ! oui. Si vous tenez à
-voir d’autres horreurs, le surintendant Lamb
-vous emmènera dans sa tournée demain à cinq
-heures du soir. Bonne nuit !</p>
-
-<p>Le Policier s’en va.</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard, me voici dans
-le quartier respectable de l’ancienne rue du
-Conseil, au bout de laquelle est l’édifice rébarbatif
-de l’Église libre.</p>
-
-<p>Tout ce qu’il y a d’honnête à Calcutta est au
-lit ! le dernier tram est passé et la paix de la nuit
-s’étend sur l’Univers.</p>
-
-<p>Serait-il sage et raisonnable de grimper au
-haut du clocher de cette Église, et de crier : « O
-vrais croyants, la décence est une supercherie, un
-masque. Il n’y a rien de propre, rien de propre
-sous les étoiles, et nous allons à la perdition
-tous ensemble. Amen ! »</p>
-
-<p>Tout bien considéré, ce ne serait pas sage,
-car le clocher est glissant, la nuit est chaude, et
-la Police s’est fait un devoir spécial d’avertir son
-protégé de ne pas se laisser entraîner trop loin
-par la vue d’horreurs qu’on ne peut décrire
-telles quelles ni par allusion.</p>
-
-<p>— Bonne nuit, dit le Policeman qui arpente
-le pavé en face du Grand Hôtel d’Orient.</p>
-
-<p>Et il hoche la tête d’un air agréable, pour
-montrer qu’il est le représentant de la Loi et de
-la Paix, et que la Cité de Calcutta n’a rien à
-craindre d’elle-même pour le moment.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1p8">VIII<br />
-AU SUJET DE LUCIA</h3>
-
-
-<p>Il me faut tuer le temps d’une façon quelconque
-jusqu’à cinq heures de l’après-midi.
-Alors le surintendant Lamb me dévoilera de
-nouvelles horreurs.</p>
-
-<p>Pourquoi donc, les trams aidant, ne pas aller
-au vieux cimetière de <span lang="en" xml:lang="en">Park-Street</span> ?</p>
-
-<p>— Vous allez à <span lang="en" xml:lang="en">Park-Street</span>. Pas de tram qui
-mène à <span lang="en" xml:lang="en">Park-Street</span>. Sortez d’ici.</p>
-
-<p>Les conducteurs de trams, à Calcutta, ne sont
-pas polis.</p>
-
-<p>Le tram descend la rue d’un air indifférent, et
-l’homme qui en est évincé échoue dans Dhurrumtollah,
-qui est à Calcutta l’équivalent de la
-Grande Route de Hammersmith.</p>
-
-<p>La Providence a combiné cette méprise et
-préparé les voies pour une grande Découverte
-pour la première fois confiée à l’imprimerie.</p>
-
-<p>Dhurrumtollah est pleine d’habitants de
-l’Inde. Ils se promènent en familles, en groupes,
-et en couples sentimentaux.</p>
-
-<p>Les habitants de l’Inde ne se composent ni
-d’Hindous, ni de Musulmans, ni de Juifs, ni
-d’Ethiopiens, ni de Guêbres, ni d’Anglais expatriés.</p>
-
-<p>Les habitants de l’Inde, ce sont les Eurasiens,
-et il y en a des centaines et des centaines en ce
-moment à Dhurrumtollah.</p>
-
-<p>Voici le Papa avec un chapeau noir reluisant,
-tel qu’il convient à un Conseiller de la Reine, et
-la Maman dont la robe de soie se colle sur son
-imposante personne, et la Nichée, composée de
-bambins en chapeaux de paille, aux joues olivâtres,
-aux yeux vifs, et de jeunes personnes aux
-longues jambes, avec des bas blancs à jour bien
-faits pour mettre en valeur la poussière.</p>
-
-<p>Voilà des jeunes gens qui fument de mauvais
-cigares, et prennent des airs de lords, — ceux
-du moins qui ont de la galette.</p>
-
-<p>Voilà aussi des jeunes femmes aux beaux yeux
-et aux merveilleuses toilettes qui leur vont si
-étonnamment mal. Elles portent des livres de
-prière ou des paniers parce que les unes vont à
-la messe et les autres au marché.</p>
-
-<p>C’est la population de l’Inde, à n’en pas
-douter.</p>
-
-<p>Ils y sont nés. Ils y ont été élevés. Ils y mourront.</p>
-
-<p>Quant à l’Anglais, il ne fait qu’y venir. Naturellement
-l’indigène y était dès l’origine, mais
-ces gens-là y ont été fabriqués, et tout ce qu’on
-a fait pour eux, c’est de parler et d’écrire sur
-eux.</p>
-
-<p>Et pourtant il en est parmi eux qui appartiennent
-à d’anciennes et honorables familles,
-qui ont des maisons à Sealdah ; il en est de
-riches dans le nombre.</p>
-
-<p>Tous ont l’air prospère et satisfait. Ils babillent
-ensemble dans ce curieux dialecte qu’on n’est
-pas encore arrivé à imprimer.</p>
-
-<p>A l’exception du peu qu’il leur plaît d’en révéler
-de temps à autre dans les journaux, nous
-ne savons rien de leur genre de vie, de cette vie
-en contact si intime d’un côté avec les Blancs,
-et de l’autre avec les Noirs.</p>
-
-<p>Elle doit être intéressante, plus intéressante
-que l’incolore produit anglo-indien, mais qui
-en a traité ?</p>
-
-<p>Il y eut jadis un roman dont l’héroïne de
-second plan était une Eurasienne. C’était un
-rôle strictement subalterne et elle finit mal.</p>
-
-<p>Le poète de la race, Henry Derozio, celui dont
-M. Thomas Edwards a écrit l’histoire, fut dévoyé
-par l’imitation de Keats, de Scott et de
-Shelley, et en quête de matériaux littéraires, il
-ne vit pas ce qui se trouvait juste à portée de sa
-main.</p>
-
-<p>Tout ce fragment d’humanité de Dhurrumtollah
-est inexploité, et presque ignoré.</p>
-
-<p>On demande donc un écrivain sorti d’entre les
-Eurasiens, qui écrive de telle sorte qu’on ait
-du plaisir à lire une histoire de la vie eurasienne.</p>
-
-<p>Alors les profanes prendront intérêt aux gens
-de l’Inde et admettront que c’est une race
-d’avenir.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Une tentative infructueuse de gagner <span lang="en" xml:lang="en">Park-Street</span>
-en partant de Dhurrumtollah aboutit au
-marché, le marché Hogg, comme on l’appelle. Il
-a peut-être été bâti par un chevalier de ce nom.</p>
-
-<p>Il n’est pas à moitié aussi joli que le Marché
-Crawford, à Bombay, mais il a l’air d’être… le
-lieu des rendez-vous amoureux de la jeunesse
-de Calcutta.</p>
-
-<p>La jeunesse a un penchant naturel à faire la
-grasse matinée et à laisser toute la grosse besogne
-à ses anciens.</p>
-
-<p>C’est pourquoi Pyrame qui a pour tâche de
-régler du papier pour des comptes, à dix heures,
-et Thisbé, qui ne saurait prendre aucun intérêt
-au prix du bœuf de seconde qualité, se promènent
-en atours d’une correction étudiée, d’étals
-en étals, avant que le soleil monte dans le ciel.</p>
-
-<p>Pyrame porte une canne où sont incrustées des
-imitations de ciselures en argent, et ses bottines
-ont des bouts en étoffe, mais son faux col a deux
-jours de date.</p>
-
-<p>Thisbé couronne sa noire chevelure d’un chapeau
-mou en velours bleu, mais il manque un
-bouton à l’une de ses bottines, et le gant de sa
-main gauche a une déchirure.</p>
-
-<p>Maman, qui dédaigne les gants, se hâte d’emplir
-un panier à fond plat, que porte le domestique
-coolie, de légumes, de pommes de terre,
-d’aubergines et — ô Pyrame, vous arrive-t-il
-d’embrasser Thisbé quand Maman n’est pas là ? — d’ail.
-Oui, Maman a des vues larges en matière
-d’ail.</p>
-
-<p>Pyrame tourne l’angle de l’étal, en paraissant
-ne regarder personne en particulier, — il s’en
-garderait bien — et il est avec Maman d’une politesse
-recherchée.</p>
-
-<p>De façon ou d’autre, lui et Thisbé s’en vont
-ensemble à la dérive, et Maman très imposante,
-très loquace, est abandonnée à ses marchandages,
-tout entière à sa tâche de faire son choix,
-de marchander et de s’approvisionner.</p>
-
-<p>Au nom des Unités sacrées, gardez-vous,
-jeunes gens, de vous retirer dans les étals de
-boucherie pour échanger des confidences. Réservez
-ce sacrifice pour le temps où les roses arrivent
-en grandes corbeilles plates, où l’air est tout
-imprégné du parfum des fleurs, où les jeunes
-boutons et les plantes vertes encombrent le sol.</p>
-
-<p>Ils ne s’en soucient pas. Ils préfèrent causer
-dans le voisinage des moutons morts, prosaïques
-là où les acheteurs sont moins nombreux.</p>
-
-<p>Thisbé secoue le feutre mou de velours bleu,
-et dit, d’un ton dédaigneux :</p>
-
-<p>— Aoh ! <span lang="en" xml:lang="en">yes</span> !</p>
-
-<p>Et Pyrame de répondre :</p>
-
-<p>— No-a, no-a, ne faites pas ça.</p>
-
-<p>Le panier de Maman est plein et elle ramasse
-vivement Thisbé.</p>
-
-<p>Pyrame s’en va.</p>
-
-<p>Lui, il n’est pas venu au marché pour faire
-des achats. Il est venu pour rencontrer Thisbé,
-qui dans dix ans aura une tournure fort semblable
-à celle de Maman.</p>
-
-<p>Puisse la route être libre devant eux et Pyrame,
-après avoir honnêtement servi le Gouvernement,
-prendre sa retraite avec deux cent
-cinquante roupies par mois et s’installer dans
-une jolie maisonnette quelque part dans Mongyr
-ou dans Chunar.</p>
-
-<p>L’amour nous conduit à la mort par une transition
-naturelle.</p>
-
-<p>Où est le cimetière de <span lang="en" xml:lang="en">Park Street</span> ?</p>
-
-<p>Une centaine de cochers de fiacre sautent à
-bas de leurs sièges, envahissent le marché, et
-après un court engagement l’un d’eux débarque
-son prisonnier dans un lieu de sépulture, un
-endroit tout neuf d’aspect lugubre, près d’un
-tramway.</p>
-
-<p>Ce n’est point ce qu’il cherchait.</p>
-
-<p>Là ce sont des morts vivants, des gens dont
-les noms ne sont pas encore oubliés et dont on
-entretient les tombes.</p>
-
-<p>Où sont les vieux morts ?</p>
-
-<p>— Personne n’y va, dit le cocher, c’est là-haut
-sur cette route.</p>
-
-<p>Et il montre une longue route absolument
-déserte, qui file entre de hautes murailles. C’est
-là l’endroit.</p>
-
-<p>Voici l’entrée.</p>
-
-<p>Voici le jardinier qui attend, une rose
-roussie, fripée, à la main pour l’offrir au visiteur.</p>
-
-<p>Voici la grille, avec les écriteaux professionnels.
-Elle offre une hideuse ressemblance avec
-l’entrée du cimetière de Simla.</p>
-
-<p>Mais lorsqu’il est entré, le chercheur de pittoresque
-se trouve au milieu de la désolation la
-plus complète, d’autant plus complète qu’on
-veut la bannir.</p>
-
-<p>La partie basse de <span lang="en" xml:lang="en">Park Street</span> coupe un grand
-cimetière en deux.</p>
-
-<p>Les guides du voyageur vous diront à quelle
-époque il a été ouvert, à quelle époque il a été
-fermé.</p>
-
-<p>L’œil est prêt à jurer qu’il est aussi vieux
-qu’Herculanum et Pompéi.</p>
-
-<p>Les tombes sont de petites maisons. On croirait
-se promener dans les rues d’une ville, tant
-elles sont hautes et rapprochées, dans une ville
-ratatinée par l’action du feu et qui porterait les
-cicatrices de la gelée et d’un siège.</p>
-
-<p>Les gens ont dû craindre que leurs connaissances
-ne ressuscitent avant l’heure, pour les
-avoir accablées sous le poids de telles masses de
-maçonnerie.</p>
-
-<p>Que ce soit un homme fort, une faible femme,
-ou le tout petit « enfant de quinze mois », sur
-eux pèsent l’obélisque trapu, ou bien le temple
-classique défiguré, la cellule de Chunam, le
-chandelier en briques, la lourde dalle, les grilles
-rongées par la rouille, les chérubins aux joues
-bouffies, les anges apoplectiques.</p>
-
-<p>L’on était riche en ce temps-là, et on pouvait
-s’offrir la dépense de cent pieds cubes de maçonnerie,
-même sur la tombe d’une personne
-aussi humble que « Jno. Cléments, capitaine du
-service de campagne, 1820 ».</p>
-
-<p>Quand le « très-cher » avait occupé une situation
-correspondant à celle de commissaire, les
-efforts sont encore plus somptueux, et la poésie…</p>
-
-<p>Mais voici un spécimen qui en dira plus long :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Doucement sur ta tombe le souvenir aimé versera</div>
-<div class="verse">Sa larme brûlante mais inutile,</div>
-<div class="verse">Et la fleur pourpre qui couvre les morts honorés</div>
-<div class="verse">Sera semée à flots sur la tombe chérie et honorée.</div>
-</div>
-
-<p>Espérons que faute d’avoir exécuté les termes
-du contrat, le cautionnement ne sera pas perdu,
-sans quoi les « morts honorés » ne seraient pas
-contents.</p>
-
-<p>La dalle n’est plus à sa place et prend une
-sotte attitude contre la tombe.</p>
-
-<p>La grille d’entourage a péri du fait de la
-rouille, et comme ornements durables, il ne
-reste plus que des crevasses et des taches, qui
-sont l’œuvre du temps, et non point celle « d’une
-larme brûlante, mais inutile ».</p>
-
-<p>Poursuivons notre promenade en faisant de la
-morale à bon compte, et traînant la robe de la
-pieuse réflexion par les sentiers entre les tombes.</p>
-
-<p>Voici un gros, un imposant monument consacré
-à « Lucia », morte en 1776, à l’âge de vingt-trois
-ans.</p>
-
-<p>Voici également les vers cachés sous le lichen
-qu’un pouce téméraire a pu ramener à la lumière.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’on écrivait quand on avait le
-cœur gros, il y a cent seize ans :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A quoi bon l’emblème, à quoi bon la strophe plaintive,</div>
-<div class="verse">A quoi bon tous les arts qu’a jamais exprimés la sculpture,</div>
-<div class="verse">Pour dire le trésor que renferment ces murs ?</div>
-<div class="verse">Que ceux-là le disent qui la connurent le mieux.</div>
-
-<div class="verse stanza">Cette tendre pitié, que souvent elle déploya,</div>
-<div class="verse">Sera remboursée avec les intérêts à sa tombe,</div>
-<div class="verse">L’amour conjugal, les larmes conjugales acquitteront leur dette,</div>
-<div class="verse">Et Lucia aimée sera toujours Lucia pleurée.</div>
-
-<div class="verse stanza">Bien que les lèvres soient fermées, bien que soit arrêté ce souffle mélodieux,</div>
-<div class="verse">La maîtresse silencieuse, froide comme la terre, donnera sa leçon</div>
-<div class="verse">Avec toute l’alarmante éloquence de la mort,</div>
-<div class="verse">Avec une double passion elle prêchera au cœur.</div>
-
-<div class="verse stanza">Elle enseignera à la vierge vertueuse, à l’épouse fidèle</div>
-<div class="verse">Que si elles sont jeunes et belles, elle fut aussi jeune et belle</div>
-<div class="verse">Et alors terminera la leçon utile que donna sa vie</div>
-<div class="verse">En leur disant qu’elles seront bientôt ce qu’elle est maintenant.</div>
-</div>
-
-<p>Voilà qui est bien, même après tant d’années,
-n’est-ce pas ? et qui ramène Lucia tout près de
-nous, en dépit de ce que la dernière génération
-s’est plu à qualifier de poésie montée sur des
-échasses, en parlant des vers d’autrefois.</p>
-
-<p>Qui fera connaître les mérites de Lucia, morte
-en son printemps, avant même que la <i>Gazette
-de Hickey</i> existât pour enregistrer les divertissements
-de Calcutta et publier, avec de facétieux
-astérisques, les <i>liaisons</i> des chefs de ministères.</p>
-
-<p>Quel fut l’homme de l’Inde Orientale, le personnage
-au gros ventre, qui fit remonter le
-fleuve à la « vierge vertueuse » et demanda à Lucia
-de « conclure l’affaire » selon le jargon social
-de l’époque, le premier, le second, le troisième
-jour après qu’elle fut arrivée ? Ou bien donna-t-elle,
-en compagnie de toute la troupe, un bal
-de vieilles filles, comme tentative suprême, conformément
-à l’usage du pays ?</p>
-
-<p>Non. C’était une blonde fille du Kent, expédiée,
-moyennant la somme de cinq cents livres
-en monnaie anglaise, sous la protection du capitaine,
-pour épouser l’homme qu’elle avait
-choisi.</p>
-
-<p>Et <i>cet homme</i>-là connaissait bien Clive, il avait
-eu affaire à Omichand, et causé avec les gens
-qui avaient survécu à la terrible nuit du Trou
-Noir.</p>
-
-<p>C’était un homme riche, ainsi que le prouve
-la tombe presque ruinée de Lucia, et il donna à
-Lucia tout ce qu’elle pouvait désirer dans son
-cœur : un bateau peint en vert pour prendre l’air,
-le soir, sur le fleuve, de jeunes esclaves coffrees
-qui savaient jouer du cor français, et même
-aussi une voiture très élégante, très coquette,
-dont le dessus, de très noble style, était orné de
-fleurs d’un travail achevé, dix belles glaces très
-polies ornées de plusieurs jolis médaillons enrichis
-de nacre afin qu’elle pût faire sa promenade
-sur le Cours, ainsi qu’il convenait à l’épouse
-d’un courtier de commerce.</p>
-
-<p>Il lui donna toutes ces choses.</p>
-
-<p>Et lorsque les convois remontèrent le fleuve,
-que les canons tonnèrent, que les serviteurs de
-la très honorable compagnie des Mines Orientales
-burent à la santé du Roi, soyez certain que
-Lucia put faire, avant toutes les autres dames du
-Fort, son choix dans les étoffes tout récemment
-arrivées d’Angleterre, et que cela lui valut d’être
-cordialement détestée.</p>
-
-<p>Tilly Kettle fit son portrait un peu avant qu’elle
-mourût.</p>
-
-<p>De jeunes et bouillants écrivains se battirent
-en duel à l’épée dans les fossés du Fort à qui
-aurait l’honneur de la piloter dans un menuet
-au théâtre de Calcutta ou à la maison de
-Punch.</p>
-
-<p>Mais ce fut Warren Hastings qui dansa à
-leur place et les écrivains furent confondus,
-depuis le premier jusqu’au dernier.</p>
-
-<p>On lui porta des toasts bien loin en amont du
-fleuve.</p>
-
-<p>Et le soir elle se promenait sur les bastions du
-Fort William, et disait : « Là ! je proteste ! »</p>
-
-<p>Ce fut là qu’elle échangea des congratulations
-avec tous ses amis le 20 octobre, jour où ceux
-qui restaient en vie se réunirent pour se féliciter
-mutuellement d’avoir survécu à une autre saison
-chaude.</p>
-
-<p>Les hommes, — le prudent courtier lui-même
-n’y trouva point à redire, — se grisèrent de la
-façon la plus royale, la plus anglaise, avec du Madère
-qui avait doublé deux fois le Cap.</p>
-
-<p>Mais Lucia tomba malade, et le médecin, — celui
-qui retourna au pays avec cinq lakhs et
-demi, et un coin de ce vaste cimetière sur la
-conscience, — déclara que cette maladie était la
-pukka ou fièvre putride, et que l’organisme avait
-besoin d’être fortifié.</p>
-
-<p>En conséquence, on nourrit Lucia de curries
-brûlants, de vin sucré, renforcé d’épices, pendant
-près d’une semaine.</p>
-
-<p>Au bout de ce temps, elle ferma pour toujours
-les yeux sur le fleuve monotone et le Fort, et un
-galant, qui avait quelque teinture de <i>belles-lettres</i>,
-pleura franchement, ainsi qu’on le faisait
-alors, sans honte.</p>
-
-<p>Il composa les vers reproduits plus haut et
-pensa qu’il s’entendait fort bien à manier la
-plume.</p>
-
-<p>Mais le courtier fut si chagrin qu’il ne put
-rien écrire du tout, — il ne put que dépenser de
-l’argent — et il comptait sa fortune par lakhs — à
-élever un somptueux tombeau.</p>
-
-<p>Un peu plus tard il se consola, et à l’arrivée de
-la nouvelle fournée…</p>
-
-<p>Mais cela n’a rien à voir dans l’histoire de
-Lucie « la vierge vertueuse, l’épouse fidèle ».</p>
-
-<p>Son fantôme alla, cette nuit, à un grand bal
-en coiffures poudrées qui se donnait et il fut
-très beau.</p>
-
-<p>Je l’y ai rencontré.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">DE CALCUTTA A HONG-KONG</h2>
-
-<p class="c">(<i>1889</i>)</p>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au temps où tout l’univers est jeune, mon garçon,</div>
-<div class="verse i3">Où tous les arbres sont verts,</div>
-<div class="verse">Où toute vie est un cygne, mon garçon,</div>
-<div class="verse i3">Où toute donzelle est une reine,</div>
-<div class="verse">Alors, chausse tes bottes, et à cheval, mon garçon,</div>
-<div class="verse i3">Et lance-toi à travers le monde.</div>
-<div class="verse">Le jeune sang doit circuler librement, mon garçon,</div>
-<div class="verse i3">Et il n’est pas de chien qui n’ait son jour.</div>
-</div>
-
-
-<p>Au bout de sept ans, il plut à la Nécessité, dont
-nous sommes tous les serviteurs, de s’adresser
-à moi en ces termes :</p>
-
-<p>— Maintenant vous avez besoin de ne plus
-rien faire du tout. Vous êtes libre de vous donner
-du bon temps. J’ôterai de votre cou le joug de
-l’esclavage pendant un an. Quel usage comptez-vous
-faire de mon présent ?</p>
-
-<p>Et je considérai la chose sous plusieurs
-aspects.</p>
-
-<p>Tout d’abord, j’eus quelque idée de régénérer
-la société, mais il me parut que cela demanderait
-plus d’un an, et d’ailleurs peut-être la Société
-n’en serait pas du tout reconnaissante.</p>
-
-<p>Puis je songeai à une « noce » monumentale,
-mais je réfléchis que mes ressources à ce train-là
-ne pouvaient durer que trois mois, tandis que
-le mal aux cheveux en durerait neuf.</p>
-
-<p>Alors entra en scène l’être que je déteste par
-excellence, un <span lang="en" xml:lang="en">Globe-Trotter</span>.</p>
-
-<p>S’asseyant sur ma chaise, il éplucha l’Inde avec
-l’arrogance sans frein que confère un billet Cook
-pour cinq semaines.</p>
-
-<p>Il était tout frais émoulu d’Angleterre et avait
-laissé choir tout ce qu’il avait de politesse dans
-le canal de Suez.</p>
-
-<p>— Je vous assure, dit-il, que vous autres qui
-vivez en contact si intime avec la réalité des
-faits, vous ne sauriez vous former une opinion
-impartiale sur leur importance. Vous en êtes
-trop près. Tandis que moi…</p>
-
-<p>Il eut un mouvement de main plein de
-modestie et me laissa le soin d’achever la
-phrase.</p>
-
-<p>Je le considérai du haut en bas, depuis son
-casque neuf jusqu’à ses souliers de bain de mer,
-et je m’aperçus que ce n’était qu’un homme ordinaire.</p>
-
-<p>Je pensai à l’Inde, à l’Inde calomniée et silencieuse,
-livrée aux pérégrinations déréglées de
-ses pareils, au pays dont les habitants ont trop
-à faire pour répondre aux propos où l’on travestit
-leur vie et leurs mœurs.</p>
-
-<p>Il était dans ma destinée de venger l’Inde sur
-les trois quarts de l’univers, rien moins que cela.
-Idée qui exigeait des sacrifices, — de douloureux
-sacrifices — car il me fallait devenir un
-<span lang="en" xml:lang="en">Globe-Trotter</span>, en casque, en souliers de toile.</p>
-
-<p>Je supporterais cela, et plus encore, dans l’intérêt
-de notre petit univers ; je formulerais « des
-jugements braillards pendant tout le jour, sans
-aucune retenue, à propos de quoi que ce soit ».</p>
-
-<p>Je me dirigerais vers le soleil levant, jusqu’à
-ce que j’arrive au cœur du monde et que je sentisse
-l’odeur de l’asphalte de Londres.</p>
-
-<p>Le public de l’Inde ne me donna point de
-mission : je me la donnai moi-même, en m’instituant
-Commissaire-général de nos excellentes
-personnalités.</p>
-
-<p>Dès lors, les aspects de la vie changèrent, de
-même que, dit-on, l’aspect de sa propre chambre
-change aux yeux d’un mourant le jour de sa
-mort, quand il sait qu’il ne la reverra plus.</p>
-
-<p>De mon propre gré, je m’étais éloigné de notre
-existence courante, je cessais de participer à tous
-nos intérêts.</p>
-
-<p>Dans le haut pays, les pêchers commençaient
-à fleurir, et on disait que comme il avait beaucoup
-neigé sur les montagnes, les chaleurs
-seraient courtes.</p>
-
-<p>Cela m’était égal.</p>
-
-<p>Les punkahs et leurs tireurs étaient entassés
-dans la vérandah et les édifices publics se
-couvraient d’anti-caloriques. Le <i>chaudronnier</i>
-chantait dans le jardin ; la guêpe, apparue prématurément,
-faisait entendre son bourdonnement
-sourd autour de la poignée de la porte, et ils
-prophétisaient l’approche des chaleurs.</p>
-
-<p>Ces choses-là ne me touchaient point.</p>
-
-<p>J’étais mort, et je considérais l’existence passée
-sans intérêt, sans attention.</p>
-
-<p>C’était une vie étrange : l’avais-je vécue sept
-ans ou un jour, je ne savais plus.</p>
-
-<p>Tout ce que je savais, c’était qu’il m’était
-permis de regarder les gens aller à leur bureau
-alors que je faisais la grasse matinée. C’était que
-je pouvais sortir à n’importe quelle heure de la
-journée et veiller jusqu’à n’importe quelle heure
-de la nuit, avec la certitude que le matin ne
-m’apporterait aucune besogne.</p>
-
-<p>Je compris l’émotion qu’éprouve le condamné
-mis en liberté quand il regarde la prison qu’il a
-quittée, — sensation qui m’avait été jusqu’alors
-interdite.</p>
-
-<p>Je vis en outre combien intense est l’égoïsme
-de l’homme qui n’a aucune responsabilité.</p>
-
-<p>Certains disaient que l’année à venir serait
-une année de disette et de détresse, à cause de
-l’abondance déraisonnable des pluies.</p>
-
-<p>Cela me faisait de la peine.</p>
-
-<p>Je craignais que les Pluies ne coupassent la
-ligne ferrée qui conduit à la mer et qu’il ne s’ensuivît
-un retard dans ma mise en route.</p>
-
-<p>En outre, ce serait une saison malsaine.</p>
-
-<p>Je m’imaginais que peut-être la Nécessité regretterait
-son cadeau et que par pure plaisanterie
-elle m’effacerait de la surface terrestre avant que
-j’eusse vu quelque chose de ce qui s’y trouvait.</p>
-
-<p>Il y avait de l’agitation à la frontière afghane ;
-peut-être on mobiliserait un corps d’armée et
-peut-être beaucoup d’hommes mourraient,
-laissant des familles en deuil dans les nations
-des montagnes.</p>
-
-<p>Ce que je craignais, c’était qu’un vaisseau de
-guerre russe n’arrêtât le steamer qui porterait
-ma précieuse personne de Yokohama à San-Francisco.</p>
-
-<p>Qu’Armageddon soit ajourné dans mon intérêt,
-que rien ne vînt troubler mes distractions,
-les miennes ! La guerre, la famine, l’épidémie
-seraient choses si ennuyeuses pour moi.</p>
-
-<p>Et je m’avilis devant la Nécessité, la grande
-Déesse, et je dis avec ostentation :</p>
-
-<p>— Ce n’est rien, ce n’est rien, et ce n’est pas
-la peine de me suivre du regard dans mes allées
-et venues.</p>
-
-<p>Assurément, si nous sommes vertueux, c’est
-qu’il le faut absolument pour gagner notre pain
-quotidien.</p>
-
-<p>Ainsi donc je regardais les hommes avec de
-tout autres yeux et vraiment ils me faisaient
-grand’pitié.</p>
-
-<p>Ils travaillaient. Ils y étaient forcés.</p>
-
-<p>Moi, j’étais un aristocrate : je pouvais leur
-rendre visite à des heures indues et leur demander
-pourquoi ils travaillaient et s’ils le
-faisaient souvent.</p>
-
-<p>Toutefois, je n’osais pas les railler d’une façon
-trop piquante, de peur que la Nécessité ne me
-saisît par le collet pour me remettre à côté d’eux,
-à ma place encore toute chaude.</p>
-
-<p>Lorsque j’eus excédé tous ceux qui me connaissaient,
-je m’enfuis à Calcutta.</p>
-
-<p>Je fus peiné de reconnaître qu’elle s’obstinait
-à être une ville et à s’occuper de transactions
-commerciales, alors que j’avais formellement
-pesté contre cela un an plus tôt.</p>
-
-<p>Cette malédiction, je la réitère dans l’espoir
-que cette capitale malodorante sera anéantie.</p>
-
-<p>On est obligé de se mettre à fumer dès cinq
-heures du matin, — alors qu’il ne fait ni jour ni
-nuit, — en passant le pont d’Howrah, car mieux
-vaut avoir la migraine, grâce à l’honnête nicotine,
-que d’être empoisonné par des puanteurs.</p>
-
-<p>Et un homme qui était d’ailleurs un homme
-distingué, bien qu’il travaillât et des mains et
-de la tête, me demanda pourquoi l’on permettait
-au scandale de l’exode pour Simla de se perpétuer.</p>
-
-<p>A cet homme je répondis :</p>
-
-<p>— C’est parce que cet égout n’est point fait
-pour être habité par des hommes. C’est parce
-qu’à vous tous, vous êtes une gigantesque erreur, — vous
-et vos monuments, et vos négociants, et
-tout le reste de vos affaires. Je me réjouis qu’on
-ait prodigué par vingtaines les lakhs de roupies
-pour installer des administrations publiques à
-Simla, qu’on en dépense des vingtaines et des
-vingtaines pour la ligne Delhi-Kalka, afin que
-les gens civilisés puissent s’y rendre commodément.
-Lorsque la ligne sera ouverte, votre
-grande cité sera morte et enterrée, il ne sera
-plus question d’elle, et j’espère que cela vous
-servira de leçon. Votre cité pourrira, Monsieur.</p>
-
-<p>Et il dit :</p>
-
-<p>— Lorsque les gens meurent ici, au bout de
-cinq jours ils sont transformés en adipocire, si le
-temps est pluvieux. Ils se saponifient, vous savez.</p>
-
-<p>Je dis :</p>
-
-<p>— Allez vous saponifier, car je hais Calcutta.</p>
-
-<p>Mais au lieu de le faire, il m’emmena aux
-jardins d’Eden et me conjura, dans mon propre
-intérêt, de ne point entreprendre mon tour du
-monde dans ces idées préconçues.</p>
-
-<p>J’étais malheureux et malade, mais il me jura
-que mon spleen était dû « à ce que je voyais
-toutes choses à travers les idées de Simla ».</p>
-
-<p>Tout cet univers, qui est le nôtre, s’est fait une
-idée des jardins d’Eden. C’est le luxe doré de la
-capitale, pour tous ceux du Mofussil qui ne
-sont point initiés.</p>
-
-<p>La vérité est qu’ils sont hideusement mornes.</p>
-
-<p>Les indigènes s’y montrent en hauts de forme
-et habits noirs, et y vont et viennent, l’air lamentable,
-sous la lumière aveuglante de lampes
-électriques, à la flamme spasmodique, alors
-qu’ils devraient être assis en manches de
-chemise autour de petites tables et offrir
-à leurs femmes de la bière de conserve frappée.</p>
-
-<p>Mon ami — c’était par une brumeuse soirée
-de mars — s’enveloppa des vêtements prescrits
-et dit gracieusement :</p>
-
-<p>— Vous pouvez porter un chapeau rond, mais
-vous ne devez pas vous chausser de bains-de-mer.
-Puis, je vous en conjure, mon cher, ne
-fumez pas sur la Route Rouge. On y trouve
-tous les gens qu’on connaît.</p>
-
-<p>La plupart des gens, qui étaient des personnages,
-étaient dans leurs voitures, roulant en
-dehors des jardins au milieu d’une atmosphère
-sentant la sueur de cheval, le harnais, le vernis
-de voiture.</p>
-
-<p>Les autres, à pied, allaient et venaient, par deux
-ou trois, sur de l’herbe d’un vert flétri, jusqu’à
-ce qu’ils en eussent assez, pendant qu’un orchestre
-jouait pour eux.</p>
-
-<p>— Et c’est là tout ce que vous faites ? demandai-je.</p>
-
-<p>— Mais oui, dit mon ami, n’est-ce pas très
-bien ? On rencontre ici toutes les personnes de
-sa connaissance, et on fait un tour avec lui ou
-avec elle, à moins qu’il ou elle ne soient en
-voitures.</p>
-
-<p>Au-dessus de vous un ciel laineux et chaud,
-sous les pieds une herbe fiévreuse et molle. De
-tous côtés vous arrive la brise languissante,
-chargée de vagues et fades réminiscences
-d’égouts.</p>
-
-<p>Tout autour de l’horizon, les voitures forment
-des lignes successives, et le flamboiement de
-la lumière électrique fait naître des élancements
-dans les sourcils convulsionnés.</p>
-
-<p>C’est un tableau étrange qui vous fascine.</p>
-
-<p>Les sacrées créatures vont et viennent sans
-interruption, car lorsque l’une d’elles s’enfuit
-dans les ténèbres ponctuées de lampes, vingt
-autres viennent prendre sa place.</p>
-
-<p>Des officiers de la marine marchande en chapeaux
-d’occasion, des négociants arméniens, des
-fonctionnaires bengalais, des demoiselles et
-des employés de magasin, des Juifs, des Parthes,
-et des Mésopotamiens, tout ce monde-là
-dans la chaleur tiède et les odeurs fétides.</p>
-
-<p>— Voilà, disait mon ami, comment nous nous
-donnons du bon temps. Voici les livrées vice-royales.
-C’est Lady Lansdowne qui arrive.</p>
-
-<p>On eût dit qu’il me lisait la liste du personnel
-du Gouvernement du Paradis.</p>
-
-<p>Tous ces gens-là, pensai-je, continueront à
-aller et à venir jusqu’à leur mort, altérés, poussiéreux,
-mélancoliques et pâlis.</p>
-
-<p>Dans ces derniers mots j’ai commis une
-erreur.</p>
-
-<p>Calcutta n’est pas plus Anglo-Indien que West
-Brompton.</p>
-
-<p>Tout comme Bombay, elle est arrivée à se
-fixer dans une attitude mentale qui est en
-avance de plusieurs décades sur l’Inde, dans sa
-crudité, dans la brutalité de sa nature réelle.</p>
-
-<p>Un financier, intelligent et de poids, qui
-discutait au sujet de l’Empire, disait :</p>
-
-<p>— Mais pourquoi avons-nous besoin d’une si
-forte armée dans l’Inde ? Regardez le pays tout
-autour de nous.</p>
-
-<p>Je crois qu’il ne parlait pas de plus loin que
-la route circulaire, ou peut-être Raneegunge.</p>
-
-<p>Un de ces jours, lorsque la voix des deux cités
-qui ne veulent rien entendre portera jusqu’à
-Londres, et qu’on agira d’après des avis de ce
-genre, les difficultés ne tarderont pas à surgir.</p>
-
-<p>Jusqu’à ce second voyage à Calcutta, je
-n’avais pas encore pu m’expliquer le ton aigre
-et la vision si bornée des journaux de la Présidence.
-Je vois à présent que ce sont des journaux
-de quartier et qu’ils devraient être traités
-comme tels.</p>
-
-<p>En prenant votre temps — car rien ne pressait,
-imaginez-vous, ô vous qui restez dans vos foyers
-à travailler — que je m’embarquai et m’enfuis
-de Calcutta par la voie qu’on nomme le train
-des Moutons, parce qu’on expédie par là des
-moutons… et la correspondance pour Rangoon.</p>
-
-<p>La moitié du Punjab partait avec nous pour
-servir la Reine dans la Police militaire de Birmanie
-et était heureuse d’entendre les sons
-rudes, rocailleux de la langue du haut pays,
-parmi le jacassement du Birman et du Bengali.</p>
-
-<p>En route donc pour Rangoon, à bord du <i>Madura</i> !</p>
-
-<p>Descendez avec moi l’Hughli et tâchez de
-comprendre quelque chose à l’existence que mènent
-les pilotes, ces hommes étranges qui paraissent
-ne connaître la terre ferme que pour la
-voir du fleuve.</p>
-
-<p>— Et j’ai remonté le long de la Berge du Nord,
-avec six pouces d’eau sous moi, et avec une
-mousson soufflant du sud-ouest et sans plus
-savoir que les morts… en paradis… où je le
-conduisais, — dit une voix de basse.</p>
-
-<p>— Hé !… A quoi pouvez-vous vous attendre ?
-dit une autre. Il ne faudrait pas partout des feux
-à occultation. Qu’on me donne un feu rouge
-avec deux éclipses pour marquer un endroit dangereux.
-Cet Hughli est le pire fleuve du monde.
-Tenez, au large du bas Gasper, pas plus tard que
-l’année passée…</p>
-
-<p>— Et puis voyez comme le gouvernement
-vous traite…</p>
-
-<p>Le pilote de l’Hughli est un homme.</p>
-
-<p>Il se peut qu’il parle grec dans l’exercice de
-sa profession, mais il est capable de jurer après
-le Gouvernement comme s’il était un civil
-affranchi de tout engagement.</p>
-
-<p>La vie qu’il mène est pénible, mais il abonde
-en récits étranges, et si on le traite avec les
-égards convenables, il condescendra peut-être
-à vous en conter quelques-uns.</p>
-
-<p>Quand il a servi six ans sur le fleuve, en qualité
-de « cabot » et qu’il n’est ni mort, ni décrépit,
-il peut, je crois, gagner plus de cinquante roupies
-en faisant franchir le parcours, à raison de
-douze milles à l’heure, par un navire de deux
-mille tonnes qui porte quelques centaines de
-passagers.</p>
-
-<p>Puis, il sort par la coupée, chargé de nos dernières
-lettres d’amour, et il va et vient sur un
-esquif dans l’estuaire, en quête d’un autre steamer
-qui remonte le fleuve.</p>
-
-<p>Il ne faut pas grand chose pour le rendre heureux.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>Quelque part en pleine mer ; quelques jours
-plus tard.</i> J’y renonce. Impossible d’écrire, et
-quant à dormir, je n’en ai nulle vergogne.</p>
-
-<p>Une flemme superbe s’est emparée de tout
-mon être.</p>
-
-<p>Le journalisme est une imposture : la littérature
-de même, et l’Art pareillement.</p>
-
-<p>Toute l’Inde a disparu de la vue hier et le
-brick de pilote qui se balance aux Bancs de sable,
-a emporté mon dernier message à la prison d’où
-je sors.</p>
-
-<p>Nous voici en pleine eau bleue, — du saphir
-liquide, — et une légère brise fait gonfler la tente.</p>
-
-<p>Trois poissons-volants ont été signalés ce matin.</p>
-
-<p>Le thé, au <i>chotohazri<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a></i>, n’est pas bon, mais
-le capitaine est charmant.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Petit déjeuner.</p>
-</div>
-<p>Cette poignée de nouvelles est-elle assez émouvante,
-ou faut-il que je vous raconte à l’oreille
-l’histoire du Professeur et de la boussole ?</p>
-
-<p>Plus tard, vous en saurez davantage au sujet
-du professeur, si toutefois je reprends la plume.</p>
-
-<p>Lorsqu’il était dans l’Inde, il travaillait environ
-neuf heures par jour.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, vers midi, il s’est pris d’intérêt
-pour les cyclones et autres phénomènes de ce
-genre, il s’est mis en tête de descendre dans sa
-cabine, de se procurer une boussole et un livre
-de météorologie.</p>
-
-<p>Il s’est mis en route, mais il s’est arrêté, les
-lèvres au bord d’un verre, pour réfléchir.</p>
-
-<p>— La boussole est dans une malle, a-t-il dit
-d’un air endormi, mais l’ennuyeux c’est qu’il
-va me falloir tirer la malle de dessous ma couchette.
-Tout bien considéré, ce n’est pas la
-peine.</p>
-
-<p>Il a flâné sur le pont, et je crois que pour le
-moment il est profondément endormi.</p>
-
-<p>Sa voix n’avait nulle honte de sa souveraine
-paresse.</p>
-
-<p>Je lui aurais fait des reproches, mais les mots
-s’éteignaient sur ma langue : j’étais plus coupable
-que lui.</p>
-
-<p>— Professeur, dis-je, il y a à Allahabad un
-imbécile de petit journal qui a pour titre le
-<i>Pionnier</i>. On suppose que je lui écris une lettre — une
-lettre de ma plume ! Avez-vous jamais
-entendu pareille absurdité ?</p>
-
-<p>— Je me demande si vraiment les amers à
-l’angostura sont bons avec le whisky, dit le Professeur
-en caressant le col de la bouteille.</p>
-
-<p>L’Inde ! cela n’existe nulle part : il n’y eut jamais
-un journal intitulé le <i>Pionnier</i>. Tout cela
-c’était un rêve pénible.</p>
-
-<p>Les seules réalités de ce monde, ce sont des
-mers azurées, des ponts bien balayés, des tapis
-moelleux, de chauds rayons de soleil, l’air chargé
-d’une odeur saline, et une indolence futile, insondable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’ai eu part à tout ce que j’ai rencontré,</div>
-<div class="verse">Et pourtant toute aventure est une arche à travers laquelle</div>
-<div class="verse">Passe la lueur de ce monde inexploré, dont la limite s’efface</div>
-<div class="verse">Toujours et encore, à mesure que j’avance.</div>
-</div>
-
-
-<p>Il y avait donc un fleuve et une barre, un pilote
-et une forte proportion de mystère nautique.</p>
-
-<p>Le capitaine dit que le voyage de Calcutta
-touchait à son terme et que dans quelques
-heures nous serions à Rangoon.</p>
-
-<p>Le fleuve n’est point un majestueux cours
-d’eau : il a des rives basses. Il est sale, boueux,
-mais comme nous forcions à s’écarter les bateaux
-de riz à l’allure incertaine, je me dis que
-je contemplais le fleuve des Pas-Perdus, la
-route par où étaient partis, pour ne plus revenir,
-tant et tant de gens de ma connaissance.</p>
-
-<p>Un tel était allé ouvrir la Haute Birmanie, et
-avait été lui-même ouvert par un <i>dah</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> birman
-dans la cruelle jungle au-delà de Minhla.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Pieu.</p>
-</div>
-<p>Tel autre était allé gouverner le pays au nom
-de la Reine, mais il n’avait pu commander à un
-torrent de la montagne et avait été entraîné sous
-son cheval.</p>
-
-<p>Un autre avait été tué d’un coup de feu par
-son domestique ; un autre l’avait été par un
-Dacoit pendant qu’il était à table.</p>
-
-<p>C’était une liste lamentable dans sa longueur
-sans fin que celle des gens qui n’avaient eu que
-la fièvre de la jungle pour récompense « des
-difficultés et des privations que comporte nécessairement
-le service militaire », ainsi que
-s’exprime l’ordonnance de l’armée de Bengale.</p>
-
-<p>Je passai en revue une dizaine de noms, policemen,
-sous-officiers, jeunes employés civils,
-employés de grandes maisons de commerce et
-aventuriers.</p>
-
-<p>Ils avaient remonté le fleuve et ils étaient
-morts.</p>
-
-<p>J’avais à côté de moi un des pionniers de la
-Nouvelle Birmanie, qui allait à Rangoon faire
-part de sa rentrée, et il me fit quelques récits
-de chasses interminables après d’imprenables
-Dacoits, de marches, de contre-marches qui
-n’aboutissaient à rien, de morts aussi nobles
-que navrantes en plein désert.</p>
-
-<p>Puis, un mystère doré monta à l’horizon,
-une belle et papillottante merveille qui flamboyait
-au soleil, sous une forme qui n’était ni la
-coupole musulmane, ni la haute tour hindoue.</p>
-
-<p>Elle s’élevait sur un tertre vert, et au-dessous
-il y avait des rangées de magasins, de hangars,
-d’ateliers.</p>
-
-<p>— Sous quel nouveau dieu, me demandai-je,
-nous trouvons-nous en ce moment, nous autres
-Anglais que rien n’arrête ?</p>
-
-<p>— C’est le vieux Shway Dagone (prononcez
-Dagoné, et <i>non</i> Dagon comme pour le Dieu de la
-Bible) dit mon compagnon. Au diable soit-il !</p>
-
-<p>Mais ce n’était point un dieu qui mérita l’anathème.</p>
-
-<p>En premier lieu la merveille expliquait pourquoi
-nous avions pris Rangoon pour objectif, et
-en second lieu, pourquoi nous allâmes de l’avant
-afin de voir les autres trésors, les autres raretés
-qui pouvaient se trouver dans le pays.</p>
-
-<p>Jusqu’au moment où je la vis, mes yeux ignorants
-ne trouvèrent pas grande différence
-d’aspect entre ce pays et les Sunderbuns, mais
-le dôme doré disait : « Ceci, c’est la Birmanie,
-et elle sera tout à fait différente de tout autre
-pays que vous connaissez ».</p>
-
-<p>— C’est, à ce qu’il paraît, un sanctuaire fameux,
-dit mon compagnon, et maintenant que
-la ligne de Tounghoo à Mandalay est ouverte,
-les pèlerins accourent par milliers pour le voir.
-Il a perdu sa grosse extrémité dorée, — son <i>’htée</i>
-comme ils l’appellent — par suite d’un tremblement
-de terre. C’est pourquoi ce sanctuaire est
-entouré d’une enveloppe de bambous sur un
-tiers de sa hauteur. Il faudrait que vous le voyiez
-quand il sera entièrement découvert. On est en
-train de le redorer.</p>
-
-<p>Comment se fait-il que lorsque vous contemplez
-pour la première fois une des merveilles du
-monde, quelqu’un se trouve juste à point pour
-dire : « Il faudrait que vous voyiez cela
-quand… etc. » ?</p>
-
-<p>De pareilles gens, si on leur laissait vingt
-minutes après la Résurrection, au Jugement
-Dernier, prendraient des airs protecteurs avec
-les pauvres âmes toutes nues, qui se redresseraient
-avec la lueur de Tophet sur la figure, et
-ils leur diraient :</p>
-
-<p>— Il aurait fallu que vous voyiez cela quand
-Gabriel a sonné le premier coup de trompette.</p>
-
-<p>Quant à ce qu’est réellement le Dagon Shway,
-quant au nombre des livres qui ont été écrits
-sur son histoire et ses antiquités, ce n’est point
-mon affaire.</p>
-
-<p>Ce monument, qui dominait tous les alentours,
-semblait expliquer toutes les choses de Birmanie,
-pourquoi les jeunes gens étaient allés mourir
-dans le Nord, pourquoi les troupiers battirent
-le pays en tous sens, pourquoi les steamers de
-la flottille de l’Irraouaddy ressemblaient, sur
-l’eau, à des mouettes au dos noir.</p>
-
-<p>Alors nous allâmes dans un pays nouveau, et
-la première chose que nous dit un des résidents
-réguliers, ce fut :</p>
-
-<p>— Ce pays n’a rien de commun avec l’Inde.
-On aurait dû en faire une colonie de la Couronne.</p>
-
-<p>En jugeant l’Empire comme il doit être jugé,
-par ses traits les plus saillants, — <i lang="la" xml:lang="la">videlicet</i> par
-ses odeurs, — il avait raison. Car bien qu’il y ait
-une puanteur à Calcutta, une autre à Bombay — une
-troisième, et plus piquante encore, dans le
-Punjab, ce sont des puanteurs apparentées entre
-elles, tandis que dans la Birmanie, c’est une
-chose absolument distincte.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout à fait l’odeur qu’on sentira
-en Chine, mais ce n’est point l’Inde.</p>
-
-<p>— Qu’est-ce donc ? demandai-je.</p>
-
-<p>Et l’homme répondit <i>Napî</i>, c’est-à-dire du
-poisson mariné qui aurait dû être enfoui depuis
-longtemps.</p>
-
-<p>Cet aliment, ainsi que s’expriment les <i>Guides</i>,
-consommé en quantité énorme par… mais quiconque
-se sera trouvé sous le vent de Rangoon
-sait ce que signifie <i>napî</i>.</p>
-
-<p>Quant aux autres, ils ne comprendraient pas.</p>
-
-<p>Oui, c’est un pays très nouveau, un pays où
-les gens s’entendaient en fait de couleur, — un
-pays délicieusement paresseux, où abondent
-les jolies filles et les très mauvais cigares.</p>
-
-<p>Le pis de tout cela, c’est que l’Anglo-Indien y
-est un étranger, un être qui ne compte pas.</p>
-
-<p>Il ne sait pas le birman, ce qui est une perte
-peu considérable et le Madrassi s’entête à lui
-parler anglais.</p>
-
-<p>Pour le dire en passant, le Madrassi est une
-institution importante.</p>
-
-<p>Il remplace le Birman, qui ne veut pas travailler
-et, au bout de peu d’années, il revient à
-son rivage natal avec des anneaux aux doigts et
-des grelots aux orteils.</p>
-
-<p>Les conséquences se voient aisément.</p>
-
-<p>Le Madrassi demande, — et il les obtient — des
-gages énormes et arrive à savoir qu’il est
-indispensable.</p>
-
-<p>Le Birman jouit de la beauté de la vie, pendant
-que les Birmanes épousent des Madrassis et
-des Chinois, qui ne les laissent manquer de rien.</p>
-
-<p>Lorsque le Birman éprouve le désir de travailler,
-il cherche un Madrassi pour le faire à sa
-place.</p>
-
-<p>Où trouve-t-il l’argent pour payer le Madrassi ?</p>
-
-<p>On ne m’en a pas informé, mais tout le monde
-était d’accord pour dire qu’en aucune circonstance
-le Birman n’est capable d’un effort pour
-suivre le chemin d’une honnête activité.</p>
-
-<p>Or, si une bienveillante Providence vous avait
-habillé d’un jupon couleur pourpre, vert, ambre,
-ou puce, et vous avait coiffé d’un turban fait
-d’une écharpe couleur rose rouge, si elle vous
-avait placé dans un pays agréablement humide,
-où le riz pousse tout seul, où le poisson vient se
-faire prendre à la main, tout pourri, tout salé,
-est-ce que vous travailleriez ?</p>
-
-<p>Ne préféreriez-vous pas allumer un cigare et
-flâner par les rues, à regarder ce qu’il y a à voir ?</p>
-
-<p>Si les deux tiers de vos jeunes filles étaient
-des personnes rieuses, accortes, et l’autre tiers
-des personnes vraiment jolies, ne passeriez-vous
-pas votre temps à leur faire la cour ?</p>
-
-<p>Le Birman s’occupe à ces deux choses, et
-l’Anglais, qui, après tout, s’est introduit péniblement
-en Birmanie, se hâte de le juger avec sévérité.</p>
-
-<p>Pour mon compte personnel, j’aime le Birman
-avec ce parti-pris aveugle qui naît d’une première
-impression.</p>
-
-<p>Je veux, après ma mort, devenir un Birman,
-avec autour du corps vingt yards de vraie soie
-royale tissée à Mandalay, et les cigarettes se
-succèderont sur mes lèvres.</p>
-
-<p>Je balancerai ma cigarette pour souligner ma
-conversation, qui sera pleine de plaisanteries et
-de reparties, et je me promènerai toujours avec
-une jolie fille couleur d’amande qui rira et plaisantera
-de son côté, ainsi qu’il sied à une jeunesse.</p>
-
-<p>Elle ne mettra point un <i>sari</i> sur sa tête quand
-un homme la regardera pour lancer sous cet
-abri des œillades suggestives par derrière ; elle
-ne marchera point d’un pas lourd, à ma suite,
-quand je me promènerai.</p>
-
-<p>Ces usages-là sont particuliers à l’Inde.</p>
-
-<p>Elle regardera tout le monde entre les deux
-yeux d’une façon honnête, et en bonne camaraderie,
-et je lui apprendrai à ne point salir sa jolie
-bouche en y mettant du tabac haché dans une
-feuille de chou, mais à humer d’excellentes cigarettes
-égyptiennes de la meilleure marque.</p>
-
-<p>Parlons sérieusement.</p>
-
-<p>Les jeunes Birmanes sont fort jolies, et après
-les avoir vues je compris très bien ce que j’avais
-entendu dire de… mettons des exploits que notre
-armée accomplit en Flandre.</p>
-
-<p>La Providence aide réellement ceux qui ne
-s’aident point eux-mêmes.</p>
-
-<p>Je suivais une rue au nom inconnu, attiré par
-la couleur qui s’épandait au hasard, à profusion,
-dans toute sa longueur.</p>
-
-<p>Il y a de la couleur dans le Rapjutana, et
-dans l’Inde méridionale, et vous pouvez trouver
-toute une palette de teintes crues, dans n’importe
-quel durbar de cette région, mais le genre
-de coloris est différent dans la Birmanie.</p>
-
-<p>Pour les femmes, l’écharpe, le jupon et la veste
-sont de trois couleurs vives, pour les hommes
-le <i>putso</i> et le turban sont somptueux.</p>
-
-<p>Et vous avez vos couleurs plaquées en taches
-sur un fond de maison en charpente de teinte
-sombre, encadrées de feuillage vert.</p>
-
-<p>Nulle part de canons artistiques : tout effet,
-toute distribution de couleurs dépendent de la
-force du soleil qui tombe.</p>
-
-<p>C’est pour cela que dans le brouillard de
-Londres des gens croient aux verts pâles et aux
-rouges mélancoliques.</p>
-
-<p>Parlez-moi du lilas, du cramoisi, du vermillon,
-du lapis-lazuli, de l’aveuglant rouge
-sang, sous une ardente lumière solaire qui fond
-et modifie tout.</p>
-
-<p>Je venais de faire cette découverte, et je remarquais
-que les gens traitaient leur bétail avec
-douceur, quand le conducteur d’une absurde petite
-voiture de louage bâtie en proportion avec un
-poney birman bien gras, s’offrit à me charger et
-nous partîmes dans la direction du quartier
-anglais de la ville, où les sahibs habitent de mignonnes
-maisonnettes faites avec d’anciennes
-boîtes à cigares.</p>
-
-<p>On dirait qu’il suffit d’un coup de pied pour
-les démolir — et rapportez-vous-en à un <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>
-pour vous fabriquer une théorie sur demande — c’est
-pour échapper à ce destin qu’elles
-sont, pour la plupart, montées sur des jambes.</p>
-
-<p>Ces maisons n’ont rien qui tienne du cantonnement,
-et d’ailleurs le sol inégal et les routes
-poudreuses et rougeâtres ne se trouvent à leur
-place en aucun endroit de l’Empire, si ce n’est
-peut-être à Ootacamund.</p>
-
-<p>Le poney s’égara dans un jardin parsemé de
-charmants petits lacs, parsemés eux-mêmes
-d’îles, et il y avait dans les bateaux des Sahibs
-en costumes de flanelle.</p>
-
-<p>En dehors du parc, on voyait de charmants
-petits monastères pleins de gentlemen tondus ras,
-en robes de couleur d’ambre doré, qui apprenaient
-à renoncer au monde, à la chair et au
-diable, en bavardant furieusement entre eux.</p>
-
-<p>A chaque cour on trouvait les trois fillettes
-revenant de l’école. On eût dit absolument
-qu’elles sortaient des coulisses du Savoy-théâtre,
-après la représentation du <i>Mikado</i>, et ce qu’il y
-avait de plus étrange dans tout cela, c’est que
-tous ces gens riaient, riaient, on l’eût dit, au ciel,
-parce qu’il était bleu, au soleil parce que c’était
-un coucher de soleil, et riaient les uns aux autres
-parce qu’ils n’avaient rien de mieux à faire.</p>
-
-<p>Celui qui riait le plus fort, c’était un gros
-bébé, et cela bien qu’il fumât un cigare qui eût
-dû le rendre malade à mourir.</p>
-
-<p>La pagode était toujours tout près, — mystère
-aussi brillant que quand elle m’avait apparu pour
-la première fois au bout du fleuve ; mais lorsque
-nous fûmes plus près, sa forme avait changé, et
-on la voyait comme nichée au milieu de centaines
-de pagodes plus petites.</p>
-
-<p>Je vis tout à coup sur une pente deux tigres
-gigantesques, conformément aux proportions
-classiques, en plâtre.</p>
-
-<p>C’étaient les gardiens de la pagode la plus
-grande qu’il y ait en Birmanie.</p>
-
-<p>Autour d’eux se mouvait à grand bruit une
-foule de gens heureux, en jolis costumes, et les
-pas de tous ces gens se dirigeaient vers une
-grande chaussée dallée qui passait d’entre les
-tigres et allait jusqu’au sommet du tertre.</p>
-
-<p>Mais les marches de cet escalier étaient singulières.
-Elles étaient couvertes pour la plupart
-d’un tunnel, ou peut-être d’une colonnade
-murée, car on voyait çà et là dans l’obscurité des
-piliers à dorures épaisses.</p>
-
-<p>L’après-midi était avancé quand j’arrivai dans
-cet étrange endroit, et je vis que j’aurais à
-gravir une longue montée de marches en pente
-douce pour parvenir jusqu’à la pagode.</p>
-
-<p>Une ou deux fois en ma vie, j’ai vu un <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>
-haleter littéralement d’émotion jalouse
-parce que l’Inde était bien des fois plus vaste et
-plus charmante qu’il ne l’avait jamais rêvé, et
-parce qu’il n’avait réservé que trois mois pour
-l’explorer.</p>
-
-<p>Mon séjour à Rangoon ne se comptait que par
-heures.</p>
-
-<p>On peut donc me pardonner d’avoir piétiné
-d’impatience au bas de cet escalier, parce qu’il
-m’était impossible de m’arranger pour voir
-entièrement, complètement, exactement tout ce
-qu’il y avait à voir.</p>
-
-<p>La signification des tigres gardiens, le mystère
-intérieur de la pagode principale, et des
-innombrables petites pagodes, tout cela m’était
-caché.</p>
-
-<p>Je me demandais en vain pourquoi les jolies
-filles, fumant des cigares, vendaient de petits bâtons
-et des bougies de couleur qu’on devait
-brûler devant l’image de Bouddha.</p>
-
-<p>Tout était inintelligible pour moi, et personne
-n’était là pour me donner des explications.</p>
-
-<p>La seule chose qui me parût claire, c’est que
-sous peu de jours le grand <i>’htée</i> qui avait été
-détérioré par le tremblement de terre serait
-hissé de nouveau en place au milieu des fêtes et
-des chants, et que la moitié de la Haute Birmanie
-viendrait contempler ce spectacle.</p>
-
-<p>Je m’avançai entre les deux gros monstres, à
-travers une cour blanchie à la chaux jusqu’à ce
-que je fusse arrivé sous une arche à cintre plat
-que gardaient des boiteux, des aveugles, des lépreux,
-des estropiés.</p>
-
-<p>Pendant que je passais, ils me tiraient par
-mon habit, en geignant, en pleurnichant, mais
-le flot de gens qui s’engouffraient sur la pente
-douce ne faisaient aucune attention à eux.</p>
-
-<p>Et je montai dans la demi-obscurité d’un long,
-long corridor flanqué de boutiques, et pavé de
-dalles que les pieds humains avaient rendue très
-lisses.</p>
-
-<p>Tout au bout du corridor voûté, une large
-ouverture laissait voir le ciel du soir.</p>
-
-<p>De cet endroit partait une seconde montée
-d’escalier beaucoup plus raide, conduisant tout
-droit au Shway Dagone.</p>
-
-<p>Je m’arrêtai à ce point, parce qu’il y avait là
-une très belle arche de style birman, ornée d’une
-inscription chinoise juste en face de moi, et je
-m’imaginai sottement qu’en allant plus loin
-je ne trouverais rien de plus agréable à voir.</p>
-
-<p>En outre, je tenais à comprendre pourquoi ce
-peuple était capable de produire le dacoit des
-journaux, et je savais qu’on apprend des choses
-de bien des sortes en s’arrêtant au bord de la
-grande route.</p>
-
-<p>Alors j’aperçus une figure… qui m’expliqua
-bien des choses.</p>
-
-<p>Le menton, les joues, les lèvres et le cou
-étaient modelés fidèlement d’après les lignes de la
-pire des Impératrices romaines, de ces « femmes
-haletantes, bouillonnantes » que chante Swinburne
-et dont nous voyons parfois des portraits.</p>
-
-<p>Au-dessus de cette massive perfection de
-formes apparaissaient le nez mongoloïde, le front
-étroit et les yeux luisants du porc.</p>
-
-<p>Je regardai avec une fixité intense.</p>
-
-<p>L’homme me rendait mon regard avec une
-insolence admirable, qui plissait au coin de sa
-bouche.</p>
-
-<p>Puis, il reprit sa marche en avant, avec son
-air de fanfaron, et j’enrichis ma mémoire d’une
-figure nouvelle et d’une notion de plus.</p>
-
-<p>— Il faudra que je me renseigne plus exactement
-au Club, dis-je, mais voilà un homme
-qui paraît réaliser tout à fait le type du devoir.
-A l’occasion, il serait capable de crucifier sa
-victime.</p>
-
-<p>Puis parut un bébé brun dans les bras de sa
-mère, et il se mit à rire. Sur quoi, je désirai
-vraiment lui donner une poignée de main et
-dans ce but je lui adressai un sourire.</p>
-
-<p>La mère tendit le mignon petit bonhomme,
-et le bébé rit, et nous nous mîmes à rire tous les
-trois, parce que cela paraissait être l’usage du
-pays.</p>
-
-<p>Puis je rentrai dans le corridor sombre, où
-les lampes des boutiquiers clignotaient, et où
-des tas de gens firent écho à nos rires.</p>
-
-<p>Ce doit être une race aux mœurs douces que
-la nation Birmane, car ils laissent les petits
-enfants de trois ans à la garde de tout un monde
-de poupées en terre cuite ou d’une ménagerie
-de tigres articulés.</p>
-
-<p>Je n’avais pas réellement pénétré dans le
-Shway Dagon, mais j’étais aussi content que si
-je l’avais fait.</p>
-
-<p>Au Club du Pégu, je trouvai un ami, un Punjabi,
-sur la vaste poitrine duquel je me jetai, en
-lui demandant de me nourrir et de me distraire.</p>
-
-<p>Peu de temps auparavant il avait reçu une
-visite du Commissaire de Peshawar, une localité
-bien inattendue, et il n’était point d’humeur à
-se laisser bouleverser par des arrivées imprévues.</p>
-
-<p>Il avait hideusement baissé.</p>
-
-<p>Quelques années auparavant, il parlait aisément
-la langue courante, et il était l’Un de
-nous.</p>
-
-<p>— <i>Daniel, combien de socques ton maître possède ?</i></p>
-
-<p>La perche que j’allais lui tendre, s’échappa de
-ma main :</p>
-
-<p>— Grand Dieu ! dis-je, est-il possible que
-vous… vous parliez à votre <i>nauker</i> ce dégoûtant
-<i>pidgin</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. C’est à faire pleurer. Vous ne valez
-pas mieux qu’un homme de Bombay.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Argot Chinois.</p>
-</div>
-<p>— Je suis un Madrassi, dit-il avec calme. Ici
-nous parlons tous anglais à nos boys ? N’est-ce
-pas beau ? Maintenant venez faire un tour au
-Gymkhana, et nous y dînerons. <i>Daniel, le
-chapeau et la canne de maître va chercher.</i></p>
-
-<p>Il doit exister quelques centaines de gens au
-plus qui soient au fait des dessous de la guerre de
-Birmanie, — l’une des moins connues et des
-moins appréciées de toutes nos petites affaires.</p>
-
-<p>Le Club de Pégu paraissait plein de gens qui
-partaient pour l’intérieur ou en revenaient.</p>
-
-<p>La conversation était un simple écho du bruit
-sourd des conquêtes qui se faisaient bien loin
-dans le Nord.</p>
-
-<p>— Vous voyez cet homme là-bas ? Il a reçu
-une entaille sur la tête l’autre jour à Zounglounggoo.
-Ce doit être un dur à cuire. Cet autre type,
-près de lui, s’est livré à la chasse au dacoit
-pendant près d’une année. Il a détruit la bande
-de Boh-Mango. Il a capturé Boh dans un champ
-de riz. L’autre homme rentre au pays avec un
-congé de convalescence. Il a reçu un morceau
-de fer quelque part dans le corps… Goûtez de
-notre mouton. Je vous assure que le Club est le
-seul endroit de Rangoon où vous trouviez du
-mouton… Faites attention, il ne faut pas parler
-la langue courante à nos boys. <i>Hé ! boy, apportez
-maître de la glace encore !</i> Ce sont tous des
-gens de Bombay ou bien des Madrassis. Ici sur
-le pont, il y a quelques domestiques birmans,
-mais un véritable Birman ne travaillera jamais.
-Il aime mieux être un simple petit <i>daku</i>.</p>
-
-<p>— Comment dites-vous ?</p>
-
-<p>— Un bon petit Dacoit. Nous les appelons
-<i>Dakus</i> pour abréger. C’est en quelque sorte un
-petit nom d’amitié. Ceci c’est le poisson-beurre.
-J’oubliais que vous manquez un peu de poisson
-dans le haut pays. Oui, je suppose que Rangoon
-a ses bons côtés. Vous payez princièrement. Vous
-vous installez comme le feraient des gens mariés,
-une petite maison meublée ; cent cinquante
-roupies. Les gages des domestiques se montent
-à deux cent vingt, deux cent cinquante roupies.
-Cela fait quatre cents roupies d’un seul coup.
-Mon cher, ici un balayeur n’accepte pas moins
-de douze à seize roupies par mois, et même
-alors il travaillera pour d’autres maisons. C’est
-pire qu’à Quetta. Un homme qui viendrait dans
-la Basse Birmanie avec l’espoir de vivre sur son
-traitement serait un imbécile.</p>
-
-<p><i>Voix venant du bas bout de la table.</i> — Quel
-sot ! C’est tout différent dans la haute Birmanie,
-où vous recevez des allocations de commandement
-et de voyage.</p>
-
-<p><i>Autre voix, au cours d’une conversation.</i> — On
-n’a jamais mis cette histoire-là dans les journaux,
-mais je puis vous assurer que nous n’avons pas
-été si vifs à prendre le fort qu’on voudrait le
-faire croire. Voyez-vous, Bob Gure nous avait
-littéralement pris au piège, et au moment où
-l’on en vint aux mains, nos hommes reçurent
-des pruneaux par devant et par derrière. Cette
-guerre dans la jungle, c’est le diable et le reste !
-Encore de la glace, s’il vous plaît !</p>
-
-<p>Alors on me conta la mort d’un de mes anciens
-camarades d’école, sous la rampe de la redoute
-de Minhla.</p>
-
-<p>Quelqu’un se rappelle-t-il l’affaire de Minhla
-qui ouvrit le troisième bal birman ?</p>
-
-<p>— J’étais tout près de lui, dit une voix. Il est
-mort, je crois, entre les bras de A : mais je n’en
-suis pas bien sûr. En tout cas, je sais qu’il est
-mort sans souffrances. C’était un bon garçon.</p>
-
-<p>— Merci, dis-je, et maintenant je crois que je
-vais partir.</p>
-
-<p>Et je m’en allai à travers les vapeurs de la
-nuit, la tête pleine d’un bruit de batailles, d’assassinats,
-de morts subites.</p>
-
-<p>J’avais mis la main sur la frange du voile qui
-cache la Haute-Birmanie. J’aurais payé bien cher
-pour remonter le fleuve et aller voir une vingtaine
-de vieux amis, maintenant gens de guerre
-usés par la jungle.</p>
-
-<p>Toute la nuit, je rêvai d’escaliers interminables
-que descendaient des milliers de jolies
-filles, aux toilettes si brillantes qu’elles me faisaient
-mal aux yeux.</p>
-
-<p>Il y avait au haut des marches une grosse
-cloche d’or, et au bas, gisait la figure tournée
-vers le ciel le pauvre D, mort à Minhla, autour
-duquel une troupe de déguenillés, en Khaki,
-montait la garde.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’ai bâti, mon âme, une seigneuriale demeure de plaisance,</div>
-<div class="verse i3">Pour y habiter à l’aise éternellement.</div>
-<div class="verse">J’ai dit : « ô mon âme, réjouis-toi, fais la fête,</div>
-<div class="verse i3">O ma chère âme, car tout est bien. »</div>
-</div>
-
-
-<p>Voilà ce que c’est que de se faire d’avance un
-programme de voyage bien défini.</p>
-
-<p>J’ai dit que je me rendrais tout droit de Rangoon
-à Penang.</p>
-
-<p>Et maintenant nous voici au large de Moulmeïn
-dans un steamer tout neuf qui n’a pas
-l’air de se rendre à une destination bien arrêtée.</p>
-
-<p>Pourquoi irait-il à Moulmeïn ? C’est un mystère.
-Mais comme tous les gens qui sont de ce
-bord sont comme moi des flâneurs, personne
-n’est mécontent.</p>
-
-<p>Figurez-vous une équipe de passagers pour
-lesquels le temps ne compte pas, qui ne désirent
-pas autre chose que trois repas par
-jour, et pas d’autres émotions que celles que
-produit de temps à autre la vue d’un cafard.</p>
-
-<p>Moulmeïn est situé en amont de l’embouchure
-d’un fleuve qui devrait traverser l’Amérique du
-Sud, et une variété infinie de lascifs bateaux indigènes
-semble s’être installée à demeure en cet
-endroit.</p>
-
-<p>De vilains steamers chargeurs que les initiés
-appellent : « les chemineaux de Geordie » grondent
-et crachent leur fumée aux belles collines
-qui dominent le port, et les vaisseaux de ligne
-de l’Inde, aux flancs ventrus, se meuvent lourdement
-près des côtes.</p>
-
-<p>Les visiteurs sont rares à Moulmeïn, si rares
-que bien peu de navires, en dehors des vaisseaux
-de transports, trouvent quelque avantage à
-s’éloigner de la côte.</p>
-
-<p>Je vous dirai, d’une façon froidement confidentielle,
-que Moulmeïn n’est pas du tout une
-cité de notre planète.</p>
-
-<p>Sindbad le Marin, si vous vous en souvenez,
-y passa lors de ce mémorable voyage où il découvrit
-le cimetière des éléphants.</p>
-
-<p>Comme le steamer remontait le fleuve, nous
-aperçûmes un éléphant, puis un autre activement
-occupés dans les chantiers de charpente qui faisaient
-face à la rive.</p>
-
-<p>Certaines gens à l’esprit étroit, munis de jumelles,
-dirent qu’il y avait des <i>mahouts</i> sur leurs
-dos, mais cela ne fut jamais clairement prouvé.</p>
-
-<p>Je préfère croire à ce que j’ai vu, une ville
-endormie, avec une seule rangée de maisons
-éparpillées le long d’un beau cours d’eau, et
-ayant pour habitants des éléphants lents, solennels,
-qui construisaient des barricades pour
-leur propre agrément.</p>
-
-<p>Il y avait dans l’air une forte senteur de teck
-fraîchement scié — nous ne pûmes voir aucun
-éléphant occupé à scier — et de temps à autre
-le tiède silence était interrompu par le craquement
-de la poutre.</p>
-
-<p>Lorsque les éléphants s’étaient aiguisé l’appétit
-pour le lunch, ils se rendaient en flânant,
-par couples, à leur club.</p>
-
-<p>Ils ne se donnèrent pas la peine de nous envoyer
-leur salut non plus que les derniers journaux
-arrivés par la malle, ce qui nous causa un
-vif désappointement, mais nous reprîmes de
-l’entrain en voyant sur une colline une grande
-pagode blanche entourée d’une vingtaine de petites
-pagodes.</p>
-
-<p>— Voilà, dîmes-nous, d’une seule voix, voilà
-qui indique une excursion à faire.</p>
-
-<p>Et aussitôt nous frissonnâmes en pensant à
-notre exclamation profane, car nous tenions, par-dessus
-toutes choses, à ne point nous conduire
-comme de vulgaires touristes.</p>
-
-<p>Les tikka-gharries de Moulmeïn sont trois fois
-plus petits que ceux de Rangoon, car les poneys
-ne sont pas plus gros que des moutons respectables.</p>
-
-<p>Leurs cochers leur font monter et descendre
-la côte, et comme le gharri est extrêmement
-étroit, que les routes ne sont rien moins que
-bonnes, c’est un exercice fortifiant.</p>
-
-<p>Ici encore, les cochers sont des Madrassis.</p>
-
-<p>Je devrais me rappeler à quoi ressemblait cette
-pagode, si je n’étais pas tombé profondément,
-irrévocablement amoureux d’une petite Birmane
-qui se trouvait au bas du premier étage des
-degrés.</p>
-
-<p>Sans le fait que le steamer partait le même
-jour à midi, rien n’eût pu m’empêcher de me
-fixer pour toujours à Moulmeïn et d’y devenir
-possesseur d’une paire d’éléphants.</p>
-
-<p>Ils sont si communs qu’ils se promènent par
-les rues, et qu’on peut, je n’en doute pas, les
-avoir pour un morceau de canne à sucre.</p>
-
-<p>Laissant là cette jeune personne par trop aimable,
-je montai quelques degrés seulement, et,
-faisant demi-tour, je contemplai un tableau
-formé d’eau, d’une île, d’un beau fleuve, d’un
-superbe pays à pâturage, et borné par une ceinture
-de bois qui me fit me réjouir d’être vivant.</p>
-
-<p>La pente, au-dessus et au-dessous de moi,
-flamboyait de pagodes, depuis celle qui était
-d’une dorure somptueuse, d’un vermillon splendide,
-jusqu’à une autre en pierre d’une délicate
-nuance grise qu’on venait d’achever en l’honneur
-d’un prêtre éminent, décédé depuis peu à Mandalay.</p>
-
-<p>Bien au-dessus de ma tête, se faisait entendre
-un vague tintement. On eût dit des cloches en
-or et le babillage des brises dans les cimes des
-palmiers-arack.</p>
-
-<p>En conséquence, je montai, je montai encore
-d’autres marches, et finis par arriver à une
-retraite de paix profonde, toute parsemée de
-figures birmanes d’une propreté immaculée.</p>
-
-<p>Des femmes étaient là rendant leurs hommages
-multipliés.</p>
-
-<p>Elles baissaient la tête, et leurs lèvres s’agitaient,
-parce qu’elles disaient des prières.</p>
-
-<p>J’avais à la main un parapluie, — un parapluie
-noir.</p>
-
-<p>J’étais chaussé de souliers bains de mer, et
-j’étais coiffé d’un casque.</p>
-
-<p>Je ne priais point, je pestais contre moi d’être
-un <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span>, et j’aurais voulu savoir assez
-de birman pour expliquer à ces dames que j’étais
-désolé, et que sans le soleil j’aurais ôté mon
-chapeau.</p>
-
-<p>Un <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotter</span> est une bête.</p>
-
-<p>J’eus la grâce de sourire, tout en faisant le
-tour de la pagode.</p>
-
-<p>Il me sera tenu compte de cela, en toute justice.</p>
-
-<p>Mais je contemplai avec une horrible fixité
-un temple latéral or et rouge, qui contenait une
-image de Bouddha, artistement dorée, puis des
-figures farouches dans les niches qui se trouvaient
-à la base de la pagode principale, les petits
-palmiers qui sortaient des fentes entre les
-briques qui formaient le pavé de la cour — les
-grands palmiers au-dessus de moi, et les cloches
-de bronze suspendues à une faible hauteur à
-chaque angle, pour que les femmes pussent les
-frapper avec des cornes de cerf.</p>
-
-<p>Sur une d’elles se lisait cet étonnant tristique
-en anglais, composé évidemment par le fondeur,
-lequel avait achevé son œuvre, et, espérons-le,
-atteint le Nibban<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>, trente-cinq ans auparavant :</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Nirvana.</p>
-</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Celui qui détruira cette cloche,</div>
-<div class="verse">Ils doivent aller dans le grand Enfert</div>
-<div class="verse">Et qu’ils ne puissent pas en sortir.</div>
-</div>
-
-<p>J’ai du respect pour un homme qui ne sait
-pas écrire correctement le mot Enfer : cela
-prouve qu’il a été élevé dans une croyance aimable.</p>
-
-<p>Vous qui viendrez à Moulmeïn, soyez pleins
-de respect pour cette cloche, et évitez de jouer
-avec elle, car cela blesse les sentiments des
-fidèles.</p>
-
-<p>Dans la base de la pagode il y avait quatre
-chambres, où trois côtés étaient couverts de colossales
-figures en plâtre, et devant chacune
-d’elles brûlait une solitaire lampe à huile dont
-les rayons luttaient avec les flots de lumière
-vespérale qui entraient par les fenêtres.</p>
-
-<p>Il en résultait dans cet éclairage d’un jaune
-pâle une sensation qui n’avait rien de terrestre.</p>
-
-<p>De temps à autre une femme se glissait dans
-une de ces chambres pour prier, mais presque
-toute la troupe restait dans la cour.</p>
-
-<p>Toutefois celles qui faisaient face aux figures
-priaient plus ardemment que les autres, par où
-je jugeai que leurs soucis devaient être les plus
-grands.</p>
-
-<p>Ce que je savais sur la réalité de ce culte était
-moins que rien, car les livres anglais élégamment
-reliés que nous lisons ne parlent point de
-brins de paille à bout rouge qu’on présente à
-une figure dorée, ni de la cloche qu’on fait sonner
-dans un temple hindou, en signe cultuel.</p>
-
-<p>Mais ce doit être un culte fort intéressant :
-d’abord tout s’y passe tranquillement, et dans le
-milieu le plus charmant qu’ait jamais offert un
-paysage.</p>
-
-<p>Dans ce cas particulier la massive et blanche
-pagode surgissait dans le bleu, à l’ouest d’une
-colline murée, d’où la vue s’étendait sur quatre
-perspectives distinctes et aussi charmantes qu’il
-était à souhaiter. Les regards pouvaient se porter
-soit en bas sur le steamer, soit sur l’étendue argentée,
-vers la gauche, ou bien sur la forêt, à
-droite, ou enfin du côté de la terre, sur les toits
-de Moulmeïn.</p>
-
-<p>Entre chaque pause du froufrou des costumes,
-et des causeries à voix basse des femmes, descendait
-de là-haut le tintement d’innombrables
-feuilles de métal, suspendues au <i>’htée</i> de la pagode,
-lorsque la brise les agitait.</p>
-
-<p>Une image dorée clignotait au soleil.</p>
-
-<p>Celles qui étaient peintes regardaient fixement
-et tout droit devant elles par-dessus les têtes des
-fidèles.</p>
-
-<p>Quelque part là-bas un maillet et un rabot,
-sans se presser, aidaient à construire encore
-une autre pagode en l’honneur du Seigneur de
-la Terre.</p>
-
-<p>Resté assis, dans ma méditation, pendant que
-le Professeur circulait armé d’un appareil photographique,
-à la grande terreur de la jeunesse
-birmane, je fis deux découvertes notables, sur
-lesquelles je faillis m’endormir.</p>
-
-<p>La première, c’est que le Seigneur de la Terre,
-c’est l’Indolence, une Indolence en couche
-épaisse, où l’on mêle et agite un peu de religion
-pour lui conserver sa douceur.</p>
-
-<p>La seconde, c’était que la forme de la pagode
-tirait son origine de celle du renflement qu’offre
-le tronc du palmier-arack.</p>
-
-<p>Il y en avait un entre moi et la lointaine ligne
-du ciel, et son profil reproduisait exactement
-celui d’un petit édifice de pierre grise.</p>
-
-<p>Pourtant il se présenta plus tard à mon esprit
-une troisième découverte, et celle-là bien plus
-importante.</p>
-
-<p>Un sale petit lutin d’enfant passait, plus ou
-moins vêtu d’un <i>putso</i> en soie magnifiquement
-ouvrée, et tel que j’avais inutilement cherché à
-en trouver l’analogue à Rangoon.</p>
-
-<p>Un assistant me dit qu’un article pareil coûterait
-cent dix roupies, — juste dix roupies de
-plus que le prix demandé à Rangoon, — après
-que je me fus montré peu courtois envers une
-jolie Birmane aux oreilles ornées de diamants,
-en la traitant comme si elle était une boutiquière
-de Delhi.</p>
-
-<p>— Professeur, dis-je, lorsque l’appareil photographique
-sur ses pattes d’araignée parut au
-tournant de l’angle, il y a quelque malentendu
-sur ces gens-là. Ils ne travaillent pas. Ce ne sont
-point des dacoits et leurs <span lang="en" xml:lang="en">babies</span> ont des <i>putsos</i>
-de cent dix roupies sur le dos, si toutefois leurs
-parents ne mentent point. Je me demande comment
-ils gagnent leur vie.</p>
-
-<p>— Ils vivent en beauté, dit le professeur, et je
-n’ai apporté qu’une demi-douzaine de plaques.
-Je reviendrai demain matin avec d’autres. Avez-vous
-jamais rêvé d’un endroit comme celui-ci ?</p>
-
-<p>— Non, dis-je, c’est la perfection, et quand
-j’y passerais ma vie, je n’arriverais pas à voir
-où réside précisément ce qui en fait le charme.</p>
-
-<p>— Dans cette indolence bestiale, dit le Professeur
-en repliant son appareil.</p>
-
-<p>Et nous nous en allâmes à regret, poursuivis
-par les voix d’innombrables cloches qu’agitait le
-vent.</p>
-
-<p>A moins de dix minutes de la Pagode, nous
-vîmes un véritable kiosque à musique anglais,
-un hangar étiqueté : Bureau municipal, une collection
-de mesquins bungalows qui s’efforcent,
-mais en vain, de gâter le paysage, et une troupe
-de soldats de Madras.</p>
-
-<p>Je n’avais pas encore vu de soldats de Madras.
-Ils paraissent habillés exactement comme les
-<span lang="en" xml:lang="en">Tommies</span> et ont l’air très civilisé, très raffiné.</p>
-
-<p>On dit qu’ils lisent des livres anglais et sont
-très ferrés sur leurs droits et privilèges.</p>
-
-<p>Pour détails supplémentaires s’adresser au
-Club du Pegu, seconde table de la rangée de
-gauche à partir de l’entrée.</p>
-
-<p>En une heure maudite, j’essayai de rendre la
-vie au commerce mouvant de Moulmeïn, et dans
-ce but, je fis promettre à un indigène de l’endroit
-de venir le lendemain matin à bord du steamer
-avec un assortiment de soieries birmanes.</p>
-
-<p>C’était une traversée de cinq minutes et il
-aurait pu rester tout ce temps à la poupe.</p>
-
-<p>Le matin vint, mais non l’homme.</p>
-
-<p>Pas un bateau de melons d’eau, de melons
-d’eau charnus, cramoisis, ne s’approcha du
-navire.</p>
-
-<p>Comme nous glissions sur le fleuve, en route
-pour Penang, je vis les éléphants jouer avec les
-poutres de teck, l’air aussi solennel, aussi mystérieux
-que jamais.</p>
-
-<p>Ils étaient les principaux habitants, et, autant
-que je pus le voir, les maîtres de l’endroit.</p>
-
-<p>Leur léthargie avait corrompu la ville, et
-lorsque le professeur voulut les photographier,
-je crois qu’ils s’en allèrent avec dédain.</p>
-
-<p>Nous voici maintenant en route pour Penang
-avec une température de 70 degrés centigrades
-dans les cabines, et, sur le pont, la température
-que vous voudrez.</p>
-
-<p>Nous avons épuisé toute notre littérature, bu
-deux cents limonades au citron, joué à quarante
-jeux de cartes différents (en grande partie, des
-patiences), organisé une loterie sur la course (si
-l’enjeu avait été de mille roupies au lieu de dix
-je ne l’aurais pas gagné !) enfin nous avons
-passé dix-sept heures sur vingt-quatre à dormir.</p>
-
-<p>Il est absolument impossible d’écrire, mais
-vous ne vous en trouverez que mieux au point
-de vue moral, si l’on vous conte l’histoire des
-Vauriens d’Iquique, et « comme vous ne l’avez
-point entendu raconter, je vais vous la rapporter ».</p>
-
-<p>Un Allemand qui fait la chasse aux orchidées,
-vient justement de me la dire toute fraîche. Il a
-failli ces jours-ci laisser sa tête dans les montagnes
-de Lullaï, et cela après avoir fait presque
-le tour du monde.</p>
-
-<p>Iquique est situé quelque part dans l’Amérique
-du Sud, au fond du Brésil, ou peut-être
-au delà.</p>
-
-<p>Une fois il y arriva une tribu d’indigènes des
-forêts. Ils étaient si innocents qu’ils ne portaient
-aucun, mais aucun vêtement.</p>
-
-<p>Ils avaient un grief mais point de costume.</p>
-
-<p>Ils exposèrent le premier en présence de son
-Excellence le Gouverneur d’Iquique. Mais la
-nouvelle de leur arrivée et de leur absolue nudité
-les avait précédés, et les bonnes dames
-Espagnoles de la ville décidèrent unanimement
-qu’il fallait tout premièrement habiller ces
-païens.</p>
-
-<p>Elles organisèrent donc une séance de couture,
-et le résultat, qui consistait principalement en
-des tabliers, fut mis à la disposition de ces vilaines
-gens, avec des indications sur la façon de
-s’en servir.</p>
-
-<p>Ils parurent vêtus de leurs tabliers, devant le
-gouverneur, et toutes ces dames d’Iquique, rangées
-sur les degrés de la cathédrale, mais ce
-fut seulement pour apprendre que le gouverneur
-ne pouvait déférer à leur demande.</p>
-
-<p>Et savez-vous ce que firent ces enfants de la
-nature ?</p>
-
-<p>En un clin d’œil, ils avaient enlevé leurs tabliers,
-pour les rouler autour du cou, et se
-mirent à danser, nus comme l’Aurore, devant
-les dames scandalisées d’Iquique, qui s’enfuirent
-en se cachant leurs yeux avec leurs
-éventails jusque dans le sanctuaire de la cathédrale.</p>
-
-<p>Et lorsque les marches furent désertes, les
-Vauriens s’en allèrent, jetant de grands cris,
-sautant, leurs tabliers toujours autour du cou,
-car le bon drap est une chose de valeur.</p>
-
-<p>Et comme ils connaissaient leur pouvoir, ils
-campèrent en dehors de la ville.</p>
-
-<p>Il était impossible d’envoyer de la troupe
-contre eux. Il était également impossible de
-laisser les <span lang="es" xml:lang="es">Señoritas</span> courir le risque d’être offusquées
-quand elles sortaient.</p>
-
-<p>Nul ne savait si à une heure ou à une autre,
-les Vauriens ne feraient pas irruption dans les
-rues.</p>
-
-<p>On leur accorda donc ce qu’ils demandaient,
-et Iquique retrouva le repos. <i lang="la" xml:lang="la">Nuda est veritas
-et prævalebit.</i></p>
-
-<p>— Mais, dis-je, qu’y a-t-il de si terrible chez
-un Indien nu ou même chez deux cents Indiens
-nus ?</p>
-
-<p>— Mon ami, dit l’Allemand, c’étaient des Indiens
-de l’Amérique du Sud, et je vous dis qu’ils
-ne sont pas beaux à voir en déshabillé.</p>
-
-<p>Je mis ma main sur ma bouche et m’en allai.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="drap">Certains soupirent après les gloires de ce monde,
-et certains soupirent après le paradis que promet
-le Prophète.</p>
-
-<p class="drap">Ah ! prenez l’argent comptant, et laissez là le
-crédit. Ne prêtez pas l’oreille au roulement d’un
-tambour lointain.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Il y a quelque chose de très fâcheux dans le
-caractère anglo-saxon.</p>
-
-<p>A peine l’<i>Afrique</i> avait-elle jeté l’ancre dans
-les Détroits de Penang que deux de nos compagnons
-de voyage furent frappés de folie, en
-apprenant qu’à ce moment même un autre
-steamer partait pour Singapour.</p>
-
-<p>S’ils s’embarquaient, ils gagneraient plusieurs
-jours.</p>
-
-<p>Dieu sait pourquoi le temps leur semblait si
-précieux.</p>
-
-<p>A cette nouvelle, ils s’élancèrent vers leurs
-cabines et se mirent à faire leurs malles comme
-si leur salut en dépendait.</p>
-
-<p>Ensuite ils coururent à la coupée, et un <i>sampan</i>
-les emporta, en nage, mais heureux.</p>
-
-<p>Ils faisaient un voyage d’agrément, et ils
-avaient peut-être gagné trois jours.</p>
-
-<p>Le voilà leur agrément.</p>
-
-<p>Vous rappelez-vous la description, que fait
-Besant<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, de l’Ile Palmiste, dans <i>Ma fillette</i> et <i>Ce
-fut ainsi qu’ils se marièrent</i> ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Walter Besant (1838-1902) romancier fécond, qui connut
-les gros succès soit seul, soit en collaboration avec James Rice.</p>
-</div>
-<p>Penang, c’est l’Ile Palmiste.</p>
-
-<p>Je fis cette découverte sur le navire, en contemplant
-les collines boisées qui dominent la
-ville et les régiments de palmiers qui, à la distance
-de trois milles, signalaient la côte de la
-Province de Wellesley.</p>
-
-<p>L’air était doux, chargé d’indolence, et le long
-des flancs du navire, des bateaux circulaient surchargés
-de Madrassis aux nombreux bijoux, — ceux-là
-même auxquels Besant fait allusion.</p>
-
-<p>Un furieux coup de vent passa sur l’eau et
-effaça les rangées de maisons basses, couvertes
-en tuiles rouges, qui constituent Penang, et
-les ombres de la nuit succédèrent à l’orage.</p>
-
-<p>Je mis dans ma poche la règle de douze
-pouces qui devait me servir à mesurer l’Univers,
-et je pleurai presque d’émotion, lorsque
-en mettant le pied sur la jetée, je tombai sur un
-Sikh, — un Sikh à barbe magnifique, avec des
-molletières blanches, et un fusil.</p>
-
-<p>Telle l’eau froide dans un pays altéré, telle la
-vue d’une figure du vieux pays.</p>
-
-<p>Mon ami était de Jandiala, dans le district
-d’Umritsar.</p>
-
-<p>Je connaissais bien Jandiala, n’était-il pas
-vrai ?</p>
-
-<p>Je me mis à lui débiter toutes les nouvelles
-que je pus me rappeler, au sujet des récoltes,
-et des armées, et des déplacements des grands
-personnages dans le Nord lointain.</p>
-
-<p>Mon Sikh rayonnait.</p>
-
-<p>Il faisait partie de la police militaire.</p>
-
-<p>C’était un service agréable, mais naturellement
-cela vous retenait loin du vieux pays.</p>
-
-<p>La besogne n’était point pénible et les Chinois
-n’étaient pas très ennuyeux.</p>
-
-<p>Ils se battaient entre eux, mais « ils ne
-tiennent pas du tout à se montrer effrontés avec
-<i>nous</i> ».</p>
-
-<p>Et le gros homme se dandina avec le lent
-roulis et le balancement de tout un régiment de
-vapeurs, pendant que j’étais tout ragaillardi à
-l’idée que l’Inde — l’Inde que je me donne le
-genre de haïr, — n’était pas si loin que cela, après
-tout.</p>
-
-<p>Vous connaissez notre tendance incorrigible à
-tout blâmer en province.</p>
-
-<p>Calcutta feint de s’étonner qu’Allahabad
-possède une bonne salle de danse ; Allahabad se
-demande s’il est vrai, bien vrai que Lahore ait
-une fabrique de glaces, et Lahore se donne
-l’air de croire qu’à Peshawar, on dort avec ses
-armes au côté.</p>
-
-<p>Ce fut d’une façon fort semblable que je
-me divertis en voyant à Rangoon un tramway à
-vapeur, et après notre départ de Moulmeïn, nous
-nous attendions absolument à trouver les confins
-de la civilisation.</p>
-
-<p>Vanité et ignorance reçurent un rude choc en
-se trouvant en présence d’une longue rue, le
-quartier des affaires, une rue dont les maisons
-avaient deux étages, une rue remplie de voitures
-de louage, d’enseignes, et où pullulaient les
-<i>jinrickshaws</i>.</p>
-
-<p>Vous autres, gens de l’Inde, vous n’avez jamais
-vu un véritable <i>’rickshaw</i>.</p>
-
-<p>Il y en a environ deux mille à Penang,
-et il n’y en a pas deux qui se ressemblent.</p>
-
-<p>Ils sont laqués de figures hardies représentant
-des dragons, des chevaux, des oiseaux, des papillons.</p>
-
-<p>Leurs brancards sont d’un bois noir renforcé
-de métal blanc, et si solides que le coolie s’asseoit
-dessus pendant qu’il attend son client.</p>
-
-<p>Il n’y a qu’un seul coolie, mais il est vigoureux,
-il court tout aussi vite que six hommes
-des Collines.</p>
-
-<p>Il tient sa queue de cochon roulée, car il est de
-Canton, — et c’est un inconvénient pour les
-Sahibs qui ne savent point parler tamil, malais
-ou cantonais.</p>
-
-<p>N’était cela, on le dirigerait aussi aisément
-qu’un chameau.</p>
-
-<p>Les hommes des ’rickshaws sont patients,
-endurants.</p>
-
-<p>L’individu de mauvaise mine, qui conduisait
-ma voiture, les cinglait quand ils se trouvaient à
-portée de son fouet, et faisait tout son possible
-pour passer sur eux, en se dirigeant vers les
-cascades, qui sont à cinq milles plus loin que la
-ville de Penang.</p>
-
-<p>Je m’attendais à voir les bâtisses s’arrêter par
-crainte d’être étouffées dans l’épaisseur des bois
-de cocotiers. Mais elles s’y continuaient en rues
-nombreuses, qui ressemblent beaucoup à <span lang="en" xml:lang="en">Park
-Street</span> et <span lang="en" xml:lang="en">Middleton Street</span>, à Calcutta, où les
-maisons à volets, sortes d’hybrides, entre un
-bungalow indien et une cabane à lapins de Rangoon,
-luttaient contre la verdure et des crotons
-aussi gros que de petits arbres.</p>
-
-<p>Par intervalles, flamboyait la façade d’une
-maison chinoise toute découpée à jour, avec son
-vermillon, son noir de fumée et ses ors, avec ses
-lanternes chinoises de six pieds suspendues au-dessus
-des entrées, et ses échappées sur des
-arbustes taillés en formes bizarres, dans des
-jardins bien soignés.</p>
-
-<p>Nous nous engageâmes dans des routes bordées
-de maisons indigènes qu’ombrageaient les
-palmes toujours vertes des cocotiers chargés de
-jeunes fruits.</p>
-
-<p>L’air chaud était chargé des aromes de la végétation,
-parfum différent de celui qu’exhale la
-terre après la pluie.</p>
-
-<p>Un oiseau, je ne sais lequel, lança un appel
-dans les profondeurs du feuillage, et un vague
-murmure de tonnerre se faisait entendre
-dans les montagnes, comme nous en approchions,
-mais partout ailleurs, calme complet,
-et la sueur gouttelait sur nos figures.</p>
-
-<p>— Maintenant il faut que vous montiez à pied
-cette côte, dit le conducteur, en nous montrant
-une petite barrière fermant un jardin botanique
-bien tenu. Toutes les voitures s’arrêtent ici.</p>
-
-<p>Nos membres se mouvaient comme s’ils
-étaient de plomb. Nous respirions péniblement.</p>
-
-<p>A chaque pas nous aspirions en quelque sorte
-la vapeur d’un bain turc.</p>
-
-<p>Le sol était tout vivant de moiteur et de
-chaleur ; et les arbres — j’étais trop ensommeillé
-pour lire les étiquettes qu’avait écrites un
-homme d’une activité farouche, — étaient, eux
-aussi, moites et chauds.</p>
-
-<p>La voix de l’eau murmurait quelque chose à
-mi-chemin de la hauteur, mais j’étais trop ensommeillé
-pour prêter l’oreille, et sur le sommet
-de la colline un gros nuage était posé, tout à fait
-pareil à un édredon sous lequel tout se tasse
-bien confortablement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dans l’après-midi on arriva en un pays</div>
-<div class="verse">Où il semblait que ce fût toujours l’après-midi.</div>
-</div>
-
-<p>Je m’assis à l’endroit où je me trouvais, car je
-voyais que le chemin montant était très raide, et
-grossièrement taillé en degrés, et je succombais
-à un irrésistible besoin de sommeil.</p>
-
-<p>J’étais à l’entrée d’une toute petite gorge, à
-l’endroit même où les mangeurs de lotus s’étaient
-assis quand ils avaient commencé leur chanson,
-car je reconnus la Cascade, et l’air qui flottait
-autour de mes oreilles « respirait comme un
-homme qui a le cauchemar ».</p>
-
-<p>Je regardai et compris qu’il me serait impossible
-de rendre par des mots le génie de cet
-endroit.</p>
-
-<p>— Je ne sais pas jouer de la flûte, mais j’ai un
-cousin qui joue du violon.</p>
-
-<p>Je connaissais un homme qui le savait.</p>
-
-<p>Certains disaient que ce n’était point un
-homme chic et que je courrais peut-être le
-risque de prêter à mal penser de ma morale,
-mais en un tel climat cela importe peu.</p>
-
-<p>Voyez-vous, prenez le pire de tous les romans
-de Zola, et lisez-y la description qu’il fait d’une
-serre chaude.</p>
-
-<p>C’était bien cela.</p>
-
-<p>« Plusieurs mois s’écoulèrent, mais il n’y
-avait ni gelée, ni chaleur brûlante qui marquât le
-passage du temps ».</p>
-
-<p>Je sentais seulement, et avec une acuité des
-plus douloureuses, que je devais « <i>faire</i> » la Cascade.</p>
-
-<p>Je gravis donc les degrés de la côte, bien que
-chaque tas de pierres me criât : « Assieds-toi »,
-et je finis par découvrir un petit cours d’eau qui
-glissait sur la face d’un rocher, pendant qu’un
-cours d’eau bien plus considérable descendait
-sur la mienne.</p>
-
-<p>Puis, nous partîmes pour déjeuner, l’estomac
-méritant toujours plus d’égard qu’aucun stock
-de sentiment.</p>
-
-<p>Un détour de la route fit disparaître les jardins
-et taire le bruit des eaux et cette aventure finit
-pour toujours.</p>
-
-<p>Les aventures sont comme les cigares. Elles
-commencent désagréablement. Au milieu elles
-ont un goût parfait, et quand on arrive au
-bout, ce sont choses bonnes à jeter et qu’il ne
-faut jamais ramasser…</p>
-
-<p>Il se nommait John et avait une tresse de cinq
-pieds de long, en vrais cheveux et non en soie
-tressée.</p>
-
-<p>Il tenait un hôtel sur la route et nous fit
-manger un poulet dans la chair innocente duquel
-avaient été introduits de force des oignons et
-d’étranges légumes.</p>
-
-<p>Jusqu’alors nous avions redouté les Chinois,
-surtout quand ils cuisinaient, mais en ce moment
-nous aurions mangé tout ce qu’ils nous auraient
-servi.</p>
-
-<p>Le repas se termina par une pomme de pin,
-d’une demi-guinée, et une sieste.</p>
-
-<p>C’est là une belle chose, que nous autres gens
-de l’Inde — mais je ne suis plus de l’Inde, — nous
-ne comprenons point.</p>
-
-<p>Vous vous allongez et vous laissez le temps
-passer.</p>
-
-<p>Vous n’éprouvez aucune lassitude, et vous ne
-voudriez pas dormir. Vous êtes pénétré d’une
-divine somnolence, bien différente du lourd et
-morne engourdissement d’une chaude journée de
-dimanche, ou du repos affairé d’une matinée
-européenne.</p>
-
-<p>Maintenant je commence à mépriser les romanciers
-qui parlent de siestes dans les climats
-froids.</p>
-
-<p>Je connais le véritable sens de ce mot.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>J’ai tâché de faire diverses emplettes, un
-<i>sarong</i>, qui n’est autre chose qu’un <i>putso</i>, qui
-n’est autre chose qu’un <i>dhoti</i> ; une pipe, et un
-« maudit kris malais ».</p>
-
-<p>Les <i>sarongs</i> viennent presque tous d’Allemagne ;
-les pipes, de chez les prêteurs sur gages ;
-et en fait de kris, on ne voit guère que des espèces
-de petits cure-dents bien incapables de
-traverser le cuir d’un Malais.</p>
-
-<p>Dans la ville indigène, j’ai trouvé une nombreuse
-armée de Chinois — je n’aurais pas cru
-qu’il y en eût autant, même en Chine — campée
-dans des rues et des maisons spacieuses, les uns
-expédiant à Singapour de l’étain en barres,
-d’autres conduisant de belles voitures, d’autres
-fabriquant des chaussures, des chaises, des
-habits, en un mot tout ce qu’on peut souhaiter
-dans une grande ville.</p>
-
-<p>C’étaient les corps d’avant-garde de l’armée
-mongole en marche.</p>
-
-<p>Les éclaireurs sont à Calcutta.</p>
-
-<p>Il y a une colonne volante à Rangoon.</p>
-
-<p>Mais ici commence le corps principal, fort
-de quelques centaines de mille, à ce qu’on
-dit.</p>
-
-<p>N’était-ce pas De Quincey qui avait en horreur
-les Chinois, leur inhumanité et leur nature impénétrable<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a> ?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Voir <i>Confession d’un mangeur d’opium</i>, trad. V. Descreux.</p>
-</div>
-<p>Certainement les gens de Penang ne sont pas
-beaux : ils sont mêmes terribles à contempler.</p>
-
-<p>Ce sont des travailleurs énergiques, chose évidemment
-malhonnête dans ce climat, et leurs
-yeux ressemblent parfaitement à ceux des dragons,
-leurs animaux favoris.</p>
-
-<p>Nos dieux indous sont passables. Il en est
-même de facétieux — témoin notre gros pansu
-de Ganesh, mais que faire d’un peuple qui se
-complaît en des monstres rampants et met aux
-arêtes de ses toitures des guirlandes de flammes,
-ou des vagues marines ?</p>
-
-<p>Ils fourmillaient partout, et toutes les fois
-qu’il s’en trouvait trois ou quatre ensemble, ils
-mangeaient des choses innommables.</p>
-
-<p>Ne raffolent-ils pas des boyaux de canard ?</p>
-
-<p>Nos passagers du pont, je le sais, faisaient un
-somptueux festin avec des détritus mendiés au
-maître d’hôtel et assaisonnés de poudre insecticide
-pour écarter les fourmis.</p>
-
-<p>Cela, je le répète, n’est point naturel : quand
-on travaille comme un homme, on doit se nourrir
-comme un homme.</p>
-
-<p>J’arrivai à comprendre très bien, après une
-couple d’heures (cette expression sent bien son
-<span lang="en" xml:lang="en">Globe-trotter</span>) une couple d’heures passées dans
-la ville chinoise, pourquoi l’Anglo-Saxon de
-caste inférieure déteste le Céleste.</p>
-
-<p>— Il m’a fait peur : en conséquence, je n’ai
-pris aucun plaisir à regarder ses demeures, ses
-marchandises, et sa personne…</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L’odeur de l’encre d’imprimerie est étonnamment
-pénétrante.</p>
-
-<p>Elle m’attira, me fit monter deux étages pour
-me conduire dans un bureau où les <i>services
-d’échange</i> étaient épars dans un charmant désordre,
-où une petite presse à main tirait à grand
-bruit des épreuves à la bonne vieille mode.</p>
-
-<p>Une feuille qui ressemblait un peu à la <i>Gazette
-de l’Inde</i> prouvait que les <i>Établissements des
-Détroits</i>, — eux aussi ! — avaient bien leur
-gouvernement à eux, et je poussai un soupir de
-regret pour un passé défunt, lorsque mes yeux
-tombèrent sur la belle phraséologie officielle qui
-ne varie jamais.</p>
-
-<p>Comme nous sommes toujours les mêmes,
-nous les Anglais !</p>
-
-<p>Voici un extrait d’un rapport : « Et les décors
-à la Chinoise qui ornaient jadis les murs
-du bureau ont été couverts de badigeon ».</p>
-
-<p>C’était justement de cela que j’allais m’enquérir.</p>
-
-<p>De quelle façon allait-on traiter les décors
-chinois dans tout Penang ? Est-ce qu’on tenterait
-sagement de les faire disparaître ?</p>
-
-<p>Le Conseil des Établissements des Détroits
-qui habite à Singapour venait justement de voter
-un bill (ici on appelle cela une ordonnance) supprimant
-toutes les sociétés secrètes chinoises dans
-la Colonie, et cette mesure n’attendait plus que
-la sanction impériale.</p>
-
-<p>Un petit accident s’était produit à Singapour,
-à propos de je ne sais quel arrêté municipal,
-ayant pour objet de supprimer les vérandahs en
-surplomb.</p>
-
-<p>Il en était résulté une bourrasque, et pendant
-ces trois jours ceux qui se trouvaient là
-reconnurent que la ville était entièrement à la
-merci des Chinois, qui s’étaient soulevés en masse
-et rendaient l’existence impossible aux autorités.</p>
-
-<p>Cet incident força le gouvernement à tenir
-sérieusement compte des sociétés secrètes qui
-pouvaient exercer une telle influence.</p>
-
-<p>La conséquence en fut une mesure qu’il ne
-sera pas facile d’imposer.</p>
-
-<p>Un Chinois doit être affilié à une société
-secrète, n’importe laquelle.</p>
-
-<p>Il a été élevé dans un pays où ces institutions
-étaient nécessaires pour assurer son bien-être,
-le protéger et lui assurer le maintien du taux
-de son salaire.</p>
-
-<p>Il en est ainsi depuis un temps immémorial,
-et il les importera partout où il ira, comme il
-importe son opium et son cercueil.</p>
-
-<p>— Vous attendez-vous à ce qu’une proclamation
-discrédite les sociétés secrètes ? demandai-je
-au docteur.</p>
-
-<p>— Non, il y aura du tapage.</p>
-
-<p>— Quel tapage ? Quelle sorte de tapage ?</p>
-
-<p>— Il faudra un renfort de troupes peut-être, des
-canonnières peut-être. Vous voyez, nous aurons
-alors comme commandant en chef Sir Charles
-Warren à Singapour. Jusqu’à ce moment, notre
-administration militaire a été subordonnée à
-celle de Hong-Kong. Quand on en aura fini avec
-cet état de chose et que nous aurons Sir Charles
-Warren, les choses se passeront différemment.
-Mais il y aura du tapage. Ni vous, ni moi, ni
-personne ne serons capables de comprimer les
-turbulents. Toute chapelle d’idoles locales servira
-de centre à une société secrète. Que peut-on
-faire ? Jadis le gouvernement tirait d’elles quelque
-parti pour découvrir les crimes. Maintenant
-elles sont trop considérables, trop importantes
-pour qu’on les traite ainsi. Vous ne tarderez pas
-à savoir si nous avons réussi à les supprimer. Il
-y aura du tapage.</p>
-
-<p>Il est certain que la grosse difficulté, à Penang,
-c’est la question chinoise.</p>
-
-<p>On n’y serait pas des hommes si l’on n’y conspuait
-les commissaires municipaux et si l’on ne
-se plaignait de l’état peu hygiénique de l’île.</p>
-
-<p>Si l’on s’en rapportait à son nez et à ses
-oreilles, Penang est bien plus propre, même
-dans ses rues, qu’aucun cantonnement de l’Inde,
-et son approvisionnement d’eau paraît parfait.</p>
-
-<p>Mais j’étais assis dans le petit bureau du journal
-et j’écoutais des histoires d’intrigues municipales
-qui n’eussent pas été déplacées à Serampore ou
-à Calcutta.</p>
-
-<p>Il n’y avait guère qu’une légère différence dans
-les noms.</p>
-
-<p>Au lieu d’entendre parler de Ghose et de
-Chuckerbutty, il s’agissait de dénominations
-comme Yih Tat, Lo Eug, etc.</p>
-
-<p>L’altruisme agressif de l’Anglais l’amène toujours
-à bâtir des villes pour autrui et incite des
-étrangers à s’introduire dans les municipalités.</p>
-
-<p>Alors il en a assez de sa faiblesse et fonde
-des journaux pour s’infliger des blâmes.</p>
-
-<p>L’année dernière, il y avait un Chinois dans
-la Municipalité.</p>
-
-<p>Maintenant on s’est débarrassé de lui et
-l’assemblée actuelle se compose de deux personnages
-officiels et de quatre non-officiels.</p>
-
-<p>En <i>conséquence</i>, on se plaint de l’influence
-qu’exerce l’administration.</p>
-
-<p>Ayant donc réglé les affaires de Penang à
-mon entière satisfaction, je me transportai à un
-théâtre chinois planté au bord de la route et
-bâti en bambous et en sacs de jute.</p>
-
-<p>L’orchestre suffit pour me convaincre
-qu’il y a quelque chose de radicalement de travers
-dans l’intelligence chinoise.</p>
-
-<p>Autrefois, à Jummu, il y a de cela longtemps,
-j’entendis le vacarme infernal que produisaient
-les cors que sonnaient les Danseurs du Diable,
-venus de bien plus loin que Ladak en l’honneur
-d’un prince qui montait ce jour-là sur le trône.</p>
-
-<p>Cela se passait à environ trois milles dans le
-Nord, mais le caractère de la musique était le
-même.</p>
-
-<p>Un millier de Chinois, aussi tassés que possible,
-assistait à cet affreux vacarme et y prenait
-plaisir.</p>
-
-<p>Je le répète encore, que peut-on faire à un
-peuple qui n’a point de nerfs, point de digestion,
-et qui manquerait également de morale, si ce
-qu’on dit est vrai ? Mais il n’est point vrai qu’ils
-naissent avec des queues de la longueur qu’on
-voit : ces choses-là poussent, et dans la toute
-première période, c’est la coiffure la plus jolie
-qu’on puisse imaginer, c’est d’un brun clair, très
-bouffant, cela a environ trois pouces de long, et
-le bout en est orné de soie rouge.</p>
-
-<p>Une queue à l’état infantile ressemble exactement
-au tendre bouton qui pointe d’une tulipe.</p>
-
-<p>Ce serait chose charmante si le <span lang="en" xml:lang="en">baby</span> chinois
-n’était pas aussi horrible par sa couleur et sa
-forme.</p>
-
-<p>Il n’est pas aussi joli que le cochon qu’Alice
-nourrissait dans le Pays des Merveilles. Il reste
-toujours immobile et ne pleure jamais. C’est qu’il
-a peur d’être bouilli et mangé.</p>
-
-<p>J’ai vu colporter dans le cœur même de la
-ville des <span lang="en" xml:lang="en">babies</span> bouillis et froids. On disait que
-c’étaient des cochons de lait, mais je savais à
-quoi m’en tenir. Les cochons de lait n’ont point
-ce ricanement dans leurs yeux ouverts.</p>
-
-<p>A ce moment-là les figures des Chinois me
-firent plus de peur que jamais.</p>
-
-<p>Je courus donc vers les confins de la ville et
-vis une maison sans fenêtre dont la porte était
-surmontée du carré et de la boussole, sculptés
-et dorés sur bois de teck.</p>
-
-<p>Je repris du cœur à la vue de ces choses familières.</p>
-
-<p>Je savais que partout où on les rencontre, on
-trouve bonne camaraderie, et beaucoup de charité,
-quoi qu’on puisse dire de toutes les sociétés
-secrètes du monde.</p>
-
-<p>Il faut féliciter Penang de posséder une des
-plus charmantes petites Loges qu’il y ait en
-Orient.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment le monde est fait pour chacun de nous,</div>
-<div class="verse">Comment tout ce que nous y connaissons,</div>
-<div class="verse">Tend un jour ou l’autre à donner un produit — De même</div>
-<div class="verse">Lorsqu’une âme se manifeste elle-même, — c’est-à-dire</div>
-<div class="verse">Grâce à son fruit, grâce à l’action qu’elle accomplit.</div>
-</div>
-
-
-<p>— Je vous l’assure, Monsieur, voilà des années
-et des années qu’on n’a pas éprouvé de chaleurs
-pareilles à Singapour. Le mois de mars passe toujours
-pour le plus chaud, mais celui-ci est tout à
-fait anormal.</p>
-
-<p>Et je répondis avec accablement à l’inconnu :</p>
-
-<p>— Oui, naturellement. Dans d’autres endroits,
-on dit toujours cette menterie. Laissez-moi
-fondre en eau en paix.</p>
-
-<p>C’est la chaleur qui règne dans une serre à
-orchidées, une chaleur collante, impitoyable,
-fumante, où l’on cesse de sentir une différence
-entre la nuit et le jour.</p>
-
-<p>Singapour est un autre Calcutta et c’est bien
-plus encore.</p>
-
-<p>Dans les faubourgs, on construit des rues de
-maisons à bon marché ; dans la cité, on court
-contre vous en vous bousculant, en vous jetant
-dans le ruisseau.</p>
-
-<p>Il y a des indices infaillibles de prospérité
-commerciale.</p>
-
-<p>L’Inde a pris fin depuis si longtemps que je ne
-suis pas même en état de parler des indigènes de
-l’endroit.</p>
-
-<p>Tous sont Chinois, à moins qu’ils ne soient
-Français ou Hollandais ou Allemands.</p>
-
-<p>Les gens peu au courant supposent que l’île
-est une possession anglaise. Le reste appartient
-à la Chine et au Continent, mais principalement
-à la Chine.</p>
-
-<p>Je reconnus que je touchais aux frontières du
-Céleste-Empire quand je fus imprégné jusqu’à
-saturation de la fumée du tabac chinois,
-une herbe finement coupée, grasse, luisante, dont
-la fumée est telle qu’en comparaison, l’arome
-d’un huga fumé à la cuisine rappellerait tout un
-magasin de Rimmel.</p>
-
-<p>La Providence me conduisit le long d’une
-plage, d’où la vue s’étendait à l’aise sur cinq
-milles couverts de navires, cinq milles où les mâts
-et les agrès ne formaient qu’une masse compacte,
-jusqu’à un endroit nommé l’hôtel Raffles.</p>
-
-<p>La nourriture y est aussi bonne que les chambres
-sont mauvaises. Que le voyageur en prenne
-note. Mangez à l’hôtel Raffles et logez-vous à
-l’hôtel de l’Europe.</p>
-
-<p>C’est ce que j’aurais fait sans l’apparition de
-deux grosses dames élégamment vêtues de chemises
-de nuit qui étaient assises les pieds posés
-sur une chaise.</p>
-
-<p>A cette vue Joseph s’enfuit : mais il se trouva
-que c’étaient des dames hollandaises venues de
-Batavia, et que c’était là leur costume national
-jusqu’à l’heure du dîner.</p>
-
-<p>— Puisque vous dites qu’elles avaient des bas
-et des toilettes de salon, vous n’avez point sujet
-de vous plaindre. Généralement elles ne portent
-qu’une chemise de nuit jusqu’à cinq heures, dit
-un homme versé dans les usages du pays.</p>
-
-<p>Je ne sais s’il disait la vérité, je suis porté à
-croire qu’il en était ainsi, mais maintenant que
-je sais ce que signifie réellement la grâce de Batavia,
-je n’approuve pas cet usage.</p>
-
-<p>Une dame en chemise de nuit jette le trouble
-dans l’esprit et vous empêche d’accorder toute
-l’attention qu’elle mérite à la situation politique
-à Singapour.</p>
-
-<p>Singapour est actuellement pourvu d’un assortiment
-complet de forts et attend avec espoir
-quelques canons de neuf pouces se chargeant
-par la culasse, qui en feront l’ornement.</p>
-
-<p>Il y a quelque chose de bien pathétique dans
-l’attitude obstinément fidèle des colonies, qui
-auraient dû depuis longtemps être aigries et méfiantes.</p>
-
-<p>— Nous espérons que le gouvernement du
-pays peut faire ceci… Il se pourrait que le gouvernement
-métropolitain soit en état de faire
-cela.</p>
-
-<p>Tel est le refrain de la chanson, et il continuera
-forcément à être le même partout où l’Anglais
-ne pourra se propager et prospérer.</p>
-
-<p>Figurez-vous une Inde qui soit faite pour être
-le séjour permanent de notre race, et considérez
-ce que serait, à ce jour, un tel pays, si le câble
-d’amarrage avait été coupé il y a cinquante ans ?
-Il y aurait cinquante mille milles de chemins de
-fer posés, dix mille milles de plus projetés, et
-peut-être un excédent annuel.</p>
-
-<p>Est-ce là une idée séditieuse ?</p>
-
-<p>Qu’on me pardonne, mais c’est que de la vérandah,
-je contemple cette marine, les Chinois
-dans les rues, et les Anglais paresseux, languissants
-en chapeaux banians et jaquettes blanches,
-étendus sur les chaises de canne, et ces choses-là
-ne sont point belles.</p>
-
-<p>En réalité, les hommes ne sont point fainéants,
-ainsi que je tâcherai de le montrer plus loin,
-mais ils flanent, ils musent et on dirait qu’ils
-vont au bureau à onze heures, ce qui doit être
-fâcheux pour travailler.</p>
-
-<p>Et ils parlent tous de faire un tour au pays, à
-des intervalles ridiculement courts. On dirait
-qu’ils en ont le droit.</p>
-
-<p>Encore une fois, si nous pouvions seulement
-produire des enfants qui ne pousseraient pas
-tout en nez et en jambes, dès la seconde génération,
-dans cette partie du monde et une ou deux
-autres, quelle étonnante dispersion en tous sens
-de l’Empire on verrait, avant que fût achevée à
-moitié la séance d’une commission sur l’affaire
-Parnell !</p>
-
-<p>Et plus tard, quand les États affranchis se
-seraient nettoyés à l’eau chaude, auraient livré
-leurs batailles, auraient abusé des emprunts et
-des spéculations, se seraient conduits en toutes
-choses comme de jeunes étourdis, ils finiraient
-par former une vaste ceinture de fer autour du
-monde.</p>
-
-<p>Et à l’intérieur, liberté complète du commerce.
-Au dehors, protection jalouse.</p>
-
-<p>Ce serait un nid de guêpes tellement vaste
-qu’aucune combinaison de puissances ne pourrait
-le troubler.</p>
-
-<p>C’est un rêve qui ne se réalisera pas de longtemps,
-mais nous accomplirons un de ces jours
-quelque chose d’approchant.</p>
-
-<p>Les oiseaux de passage du Canada, de Bornéo — Bornéo,
-qui aura à subir un bouleversement,
-un remaniement complet avant qu’elle ne saisisse
-vigoureusement ses chances d’avenir, — ceux
-d’Australie, d’une centaine d’Iles éparpillées
-disent la même chose : « Nous ne
-sommes pas encore assez forts, mais nous le serons
-un jour ».</p>
-
-<p>Oh ! chères gens, qui cuisez dans l’Inde, et
-pestez après tous les Gouvernements, c’est chose
-glorieuse que d’être un Anglais.</p>
-
-<p>« Le sort nous a donné un beau terrain : oui,
-nous avons un magnifique héritage ».</p>
-
-<p>Prenez une carte et regardez la longueur de
-la Péninsule Malaise. Elle se prolonge de mille
-milles dans la direction du Sud, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>Penang, Malacca, Singapour y sont si modestement
-soulignés d’un trait rouge.</p>
-
-<p>Voyez maintenant : nous avons un Résident
-auprès de chacun des États Malais indigènes de
-quelque importance, et tout le long de la ligne
-qui va de Kedah à Siam, notre influence
-domine et décide tout.</p>
-
-<p>Dans ce pays-là, Dieu a mis tout d’abord de
-l’or et de l’étain, et après ces choses, des Anglais
-qui organisent des Compagnies, obtiennent des
-concessions et vont de l’avant.</p>
-
-<p>Actuellement, il y a une compagnie qui, à elle
-seule, possède dans l’intérieur du pays une concession
-de deux mille milles carrés.</p>
-
-<p>Cela se traduit en droit d’exploitation minière.
-Cela signifie qu’il y a là quelques milliers
-de coolies, et une administration bien établie,
-tout comme on en voit dans les grandes houillères
-de l’Inde, où les chefs des mines sont des
-rois responsables.</p>
-
-<p>Avec les compagnies arriveront les chemins de
-fer.</p>
-
-<p>Jusqu’à présent, les journaux des Détroits
-emploient leur papier à en parler, car en ce
-moment, il n’y a en exploitation que vingt-trois
-ou vingt-quatre milles de chemins de fer à voie
-étroite dans la Péninsule, dans un endroit appelé
-la Crique des Pirates. Le Sultan de Johore est,
-ou était indécis — au sujet d’une concession de
-<span lang="en" xml:lang="en">railway</span>, à travers son pays, qui finira par le
-mettre en relation avec la Crique des Pirates.</p>
-
-<p>Singapour a formé le projet de construire un
-pont d’un mille et demi pour franchir le détroit
-qui la sépare de l’État de Johore.</p>
-
-<p>Cela servira à amorcer le prolongement dans
-le sud de la grande ligne Colquhoun qui, disons-le,
-partira de Singapour, traversera les petits
-États, et le Siam, pour, de là, sans interruption,
-se réunir au grand réseau des chemins de fer de
-l’Inde, en sorte qu’on pourra prendre ici son
-billet pour Calcutta.</p>
-
-<p>Il suffirait d’un résumé, en style d’affaires, de
-ces projets de chemins de fer, qu’on met sur le
-tapis de temps à autre, pour remplir deux de
-ces lettres, et ce serait une lecture d’une sécheresse
-peu ordinaire.</p>
-
-<p>Vous savez à quel point les ingénieurs ont la
-rage d’employer le jargon professionnel quand
-il s’agit d’une ligne créée dans l’Inde, en quelque
-région que l’on connaît à fond, et dont le rendement
-en trafic peut être déterminé à l’avance
-jusqu’au dernier penny.</p>
-
-<p>C’est à peu près la même chose ici, à cela près
-que personne ne connaît d’une façon certaine la
-physionomie du pays au delà du point atteint
-par les levées de plan, non plus que celui où les
-travaux devront s’arrêter.</p>
-
-<p>Cela donne de l’air à la conversation.</p>
-
-<p>L’audace des parleurs est stupéfiante pour
-quiconque est habitué à voir les choses avec les
-yeux d’un homme de l’Inde.</p>
-
-<p>Ils parlent de « parcourir la Péninsule »,
-d’établir des communications ou de consolider
-l’influence, et de bien d’autres choses connues
-de la seule Providence. Mais ils ne soufflent
-jamais un mot sur la nécessité d’augmenter
-l’armée pour soutenir et protéger ces petites
-opérations.</p>
-
-<p>Peut-être tiennent-ils pour établi que le
-Gouvernement métropolitain y pourvoira, mais
-cela fait un singulier effet, de les entendre discuter
-de sang-froid des projets qui rendront
-absolument nécessaire le doublement des garnisons,
-pour empêcher les entreprises de passer
-aux mains des étrangers.</p>
-
-<p>Toutefois, les négociants font leur besogne,
-et je suppose que nous trouverons bien à prélever
-quelque part trois escouades et un sergent
-quand le moment sera venu, quand on commencera
-à se douter de la valeur immense qu’ont
-pour nous les Établissements des Détroits.</p>
-
-<p>On peut prophétiser à bon compte. Dans un
-avenir prochain, ils seront devenus les…</p>
-
-<p>A cet endroit, le Professeur lut par dessus
-mon épaule.</p>
-
-<p>— Peuh ! dit-il, ils deviendront tout simplement
-une annexe de la Chine, un autre champ
-pour la main-d’œuvre chinoise à bon marché.
-Lorsque les Établissements hollandais ont été
-restitués, en 1815, toutes ces îles, par ici, vous
-savez, nous aurions bien fait de les restituer
-par la même occasion. Regardez.</p>
-
-<p>Et il me montra là-bas ce fourmillement des
-Chinois.</p>
-
-<p>— Laissez-moi rêver mon rêve, Professeur.
-Dans une minute je prendrai mon chapeau et
-en cinq minutes j’aurai réglé la question de
-l’immigration chinoise.</p>
-
-<p>Mais j’avoue que l’on éprouvait quelque
-chagrin à regarder dans la rue, qui aurait dû
-être pleine de Bêharis, de Madrassis, de gens du
-Konkan — de gens de notre Inde.</p>
-
-<p>Alors se leva et prit la parole un homme
-recuit par le soleil qui avait des intérêts dans le
-haut Bornéo.</p>
-
-<p>Il possédait des excavations dans les montagnes,
-quelques-unes de neuf cents pieds de
-hauteur et remplies de guano séculaire.</p>
-
-<p>Il m’avait conté des histoires de sorcier à me
-donner la chair de poule.</p>
-
-<p>— Il faut au Bornéo septentrional, disait-il
-tranquillement, un million de coolies pour en
-tirer quelque parti.</p>
-
-<p>Un million de coolies ! Mais on demande des
-hommes partout : dans la Péninsule, à Sumatra
-pour la culture du tabac, à Java — partout.</p>
-
-<p>Mais Bornéo, — c’est-à-dire les Provinces de la
-Compagnie, — a besoin d’un million de coolies.</p>
-
-<p>On est enchanté de faire plaisir à un inconnu,
-et je sentis qu’en parlant j’avais l’Inde derrière
-moi :</p>
-
-<p>— Nous pourrions vous en céder deux
-millions, vingt millions au besoin, si vous y
-teniez, dis-je généreusement.</p>
-
-<p>— Vos hommes ne sont pas ce qu’il faut, dit
-l’homme du Bornéo septentrional. Quand un
-homme de chez vous part, il faut qu’il emmène
-tout un village pour pourvoir à ses besoins.
-L’Inde, comme terroir de main d’œuvre ne vaut
-rien pour nous et les gens de Sumatra disent
-que vos coolies ne savent ni ne veulent cultiver le
-tabac comme il faut. Pour que le pays rende tout
-ce qu’il peut, il nous faut des coolies chinois.</p>
-
-<p>Oh ! Inde, ô mon pays. Voilà ce que c’est
-d’avoir hérité d’une civilisation profondément
-perfectionnée et d’un antique code de préséances.</p>
-
-<p>Il en résulte que les étrangers railleront dédaigneusement
-tes enfants, êtres inutiles en dehors
-des provinces où ils sont prisonniers comme en
-des pots.</p>
-
-<p>Il y avait là une issue pour la main-d’œuvre,
-une porte qui ouvre sur d’abondants dîners, et
-par cette porte passaient à flot — par myriades, — des
-hommes jaunes, à queue de cochon — et
-pendant ce temps-là, au Bengale, l’indigène
-civilisé, directeur de journal, poussait les hauts
-cris, parce qu’on avait commis une « atrocité »
-en déplaçant, de quelques centaines de milles
-dans l’Assam, quelques centaines de gens !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous ne sommes point divisés ;</div>
-<div class="verse">Nous ne formons qu’un corps,</div>
-<div class="verse">Unique en espérance et en doctrine</div>
-<div class="verse">Unique en charité.</div>
-</div>
-
-
-<p>Lorsqu’on arrive dans une nouvelle station,
-la première chose à faire, c’est de rendre visite
-aux habitants.</p>
-
-<p>J’avais négligé ce devoir, préférant fréquenter
-les Chinois jusqu’au dimanche, où Singapour,
-à ce qu’on me dit, allait aux Jardins botaniques
-et écoutait de la musique séculière.</p>
-
-<p>C’était là que se réunissaient tous les Anglais
-de l’Ile.</p>
-
-<p>Les Jardins botaniques auraient été charmants
-à Kew, mais ici, où tout le monde savait qu’ils
-étaient le seul endroit où pussent se distraire
-les habitants, ils n’avaient rien d’agréable.</p>
-
-<p>Toutes les plantes des tropiques y croissaient
-pêle-mêle, et la serre des orchidées avait pour
-toit des lattes, juste assez pour empêcher l’action
-directe des rayons du soleil.</p>
-
-<p>On y voyait des splendeurs d’un blanc de cire
-venant de Manille, des Philippines, de l’Afrique
-tropicale, plantes qui tenaient de la limace, et
-semblaient puiser leur nourriture dans leurs
-étiquettes de bois.</p>
-
-<p>Mais il n’y avait aucune différence de température
-entre la serre aux orchidées et le plein
-air.</p>
-
-<p>Ici comme là, elle était lourde, moite, chargée
-de vapeur.</p>
-
-<p>J’aurais donné un mois d’appointements, — mais
-je n’ai point un mois d’appointements — pour
-une large aspiration du vent d’une chaleur
-étouffante qui vient des sables de Sirsa, pour
-les ténèbres d’un ouragan de poussière du
-Punjab, pour me changer des plantes toutes
-moites et des fougères arborescentes, dont la
-sueur coulait au point qu’on l’entendait.</p>
-
-<p>Alors que je sentais plus que jamais la distance
-incommensurable qui me séparait de
-l’Inde, ma voiture s’avançait aux sons d’une
-musique lente et je me trouvai au milieu d’une
-station indienne, pas tout à fait aussi grande
-qu’Allahabad, mais infiniment plus jolie que
-Lucknow.</p>
-
-<p>Elle dominait les jardins qui descendaient là-bas
-en pentes et en ravines.</p>
-
-<p>Les cavernes étaient entourées d’une abondante
-verdure et il y avait un édifice pour le
-mess, qui suggérait de longues et rafraîchissantes
-rasades, et là on se promenait autour d’un
-orchestre anglais.</p>
-
-<p>C’étaient bien là nos nobles personnes.</p>
-
-<p>Au centre, la jolie Memsahib, aux cheveux de
-teinte claire, aux manières enchanteresses, et la
-petite et rondelette Memsahib qui parle à tout
-le monde, qui est la confidente de tout le monde,
-et la vieille fille, tout récemment arrivée de la
-métropole, et le sous-officier nourri de haricots,
-bien étrillé, en veste légère, et flanqué de son
-fox-terrier.</p>
-
-<p>Sur les bancs étaient assis le gros colonel, et
-l’ample juge, et la femme de l’ingénieur et le
-négociant avec sa famille, chacun suivant son
-espèce, mâles et femelles.</p>
-
-<p>Je les rencontrai, et sans ce léger détail, qu’ils
-m’étaient absolument inconnus, je les aurais
-salués comme de vieilles connaissances.</p>
-
-<p>Je savais de quoi ils s’entretenaient.</p>
-
-<p>Je devinais aisément qu’ils examinaient du
-coin de l’œil leurs toilettes respectives.</p>
-
-<p>Je voyais aussi les jeunes gens se retirer en
-arrière et se répartir, pour se promener avec les
-jeunes personnes et j’entendais presque les
-« N’êtes-vous pas de cet avis ? » et les « non
-vraiment » de notre conversation polie.</p>
-
-<p>C’est une chose terrible que d’être installé
-dans une voiture de louage, d’avoir devant soi
-vos propres concitoyens et de savoir que tout
-en connaissant leur genre de vie, vous ne pouvez
-ni y entrer, ni y participer :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis une ombre maintenant ! hélas ! hélas !</div>
-<div class="verse">Aux confins du séjour de la nature humaine.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">dis-je d’un ton mélancolique au Professeur.</p>
-
-<p>Il regardait Mistress — ou quelque autre qui
-lui ressemblait si complètement que cela revenait
-au même.</p>
-
-<p>— Est-ce que je voyagerais autour du monde
-pour découvrir ces <i>gens-là</i> ? dit-il. Je les ai tous
-déjà vus : voici le Capitaine Chose, et le Colonel
-Machin, et Miss Une telle, en grandeur naturelle
-et deux fois plus pâle.</p>
-
-<p>Le Professeur avait deviné.</p>
-
-<p>La différence était bien là.</p>
-
-<p>A Singapour, les gens sont d’une pâleur mortelle, — la
-pâleur de Naaman, — et les veines
-sur le dos de leurs mains sont dessinées en indigo.</p>
-
-<p>On eût dit que la saison des pluies venait de
-finir et qu’on n’avait permis à aucune des
-femmes de se rendre dans la montagne.</p>
-
-<p>Et cependant personne ne traite Singapour
-de pays malsain.</p>
-
-<p>On y vit bien, on y est heureux jusqu’au jour
-où l’on commence à se sentir mal.</p>
-
-<p>Et alors on va de mal en pis, parce que le
-climat ne nous laisse aucun moyen de réagir.</p>
-
-<p>Alors on meurt.</p>
-
-<p>La fièvre typhoïde est, à ce qu’il paraît, une
-des portes de la mort, tout comme dans l’Inde.
-Il en est de même du foie.</p>
-
-<p>La chose la plus charmante qu’il y ait dans la
-station civile, qui naturellement est toujours à
-grande distance de la ville indigène, et qui est
-fière de ses jolis petits bungalows, c’est Thomas — ce
-cher Thomas, aux vêtements blancs, ce
-Thomas qui se dandine, qui fume, qui jure,
-cet immuable Thomas Atkins, qui écoute l’orchestre,
-qui rôde par les bazars et lance au sujet
-des palmiers son adjectif impossible à répéter
-tout comme s’il était à Mian-Mir<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Voir <i>Trois Troupiers</i> et <i>Autres Troupiers</i>.</p>
-</div>
-<p>Le cinquante-huitième régiment (de Northampton)
-se trouve dans ces parages. Ainsi
-donc, vous le voyez, Singapour ne court aucun
-risque.</p>
-
-<p>Dans les jardins, personne ne voulut m’adresser
-la parole, bien qu’à mon avis, leur devoir eût
-été de m’inviter à boire, et je revins tout honteux
-à mon hôtel pour manger six plats épicés
-différents, tous à la même sauce.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je veux rentrer chez moi ! Je tiens à retourner
-dans l’Inde. Je suis malheureux.</p>
-
-<p>A cette époque de l’année, le steamer <i>Nawab</i>
-devrait être vide, et, au lieu de cela, il s’y trouve
-cent passagers de première classe, et soixante-six
-de seconde.</p>
-
-<p>Toutes les jolies filles sont dans cette dernière
-classe.</p>
-
-<p>Il est arrivé une catastrophe à Colombo. Deux
-steamers se sont heurtés.</p>
-
-<p>Nous avons devant nous les résultats de la
-collision et nous formons une ménagerie.</p>
-
-<p>Le capitaine dit qu’il ne devrait y avoir selon
-les règlements que dix ou douze passagers, et
-que si l’on avait prévu cette cohue, on aurait
-fait partir un autre steamer.</p>
-
-<p>Pour mon compte, je suis d’avis qu’on devrait
-jeter par-dessus bord une moitié de nos compagnons
-de voyage.</p>
-
-<p>Ils ne font le tour du monde que par plaisir,
-et cette sorte de distraction conduit à des opinions
-précipitées et exagérées.</p>
-
-<p>En tout cas, qu’on me rende la liberté et les
-cafards de l’Inde Anglaise, où nous dînions sur
-le pont, où nous changions les heures des repas,
-où nous étions maîtres de tout ce que nous
-voyions.</p>
-
-<p>Vous connaissez les règlements de forçats
-qu’on impose dans la <i>Peninsular and Oriental</i>.</p>
-
-<p>Vous ne devez aborder le capitaine qu’en
-marchant sur les mains, et en agitant respectueusement
-les jambes.</p>
-
-<p>Vous devez ramper à plat-ventre devant le
-principal commis aux vivres et l’appeler « Trois
-fois puissant Rince-Bouteilles ».</p>
-
-<p>Il vous est interdit de fumer sur le parc des
-moutons, de stationner sur la dunette, prescrit
-de mettre un habit neuf quand la bibliothèque
-du vaisseau est ouverte, et ce qui est le comble
-de l’injustice, de commander, un repas à l’avance,
-vos boissons pour le déjeuner et le dîner.</p>
-
-<p>Comment un homme rempli de bière de
-Pilsen peut-il arriver à cet état de tranquillité
-clairvoyante qui est nécessaire pour commander
-ce qu’il boira à dîner. C’est montrer qu’on
-ignore la nature humaine.</p>
-
-<p>La <i>Peninsular and Oriental</i> aurait besoin
-d’une bienfaisante concurrence.</p>
-
-<p>Les capitaines y sont qualifiés de commandants,
-et à voir leurs façons, on croirait qu’ils
-vous font une faveur en vous prenant à leur bord.</p>
-
-<p>Je le répète, la liberté de l’Inde anglaise pour
-toujours ! Et foin des conforts d’un vaisseau à
-coolies et à des prix qui conviendraient pour un
-palais.</p>
-
-<p>Il y a environ trente femmes à bord, et j’ai été
-témoin avec un certain sentiment d’indignation
-de leur complot pour faire périr la femme qui
-est chargée des vivres, une dame délicate et de
-façons charmantes.</p>
-
-<p>Je crois qu’elles arriveront à leur fin.</p>
-
-<p>Le salon a quatre-vingt-dix pieds de long, et
-la maîtresse d’hôtel le parcourt dans toute sa
-longueur, pendant neuf heures par jour.</p>
-
-<p>Dans les intervalles de repos, elle porte des
-tasses de thé au bœuf aux fragiles sylphes qui
-ne peuvent se passer de prendre de la nourriture
-entre neuf heures du matin et une heure du
-soir.</p>
-
-<p>Ce matin, elle s’est avancée vers moi et a dit
-comme si c’était la chose la plus naturelle du
-monde :</p>
-
-<p>— Monsieur, puis-je enlever votre tasse à
-thé ?</p>
-
-<p>C’était une femme de vraie race blanche et le
-salon était plein de métisses portugaises, lourdes
-créatures.</p>
-
-<p>Un jeune Anglais la laissa prendre sa tasse, et
-ne se retourna même pas quand elle la lui
-rendit !</p>
-
-<p>Cela est terrible et me montre mieux que ne
-le fit quoi que ce soit, combien je suis loin du
-bienheureux Orient !</p>
-
-<p>Elle (la maîtresse d’hôtel) parle debout à des
-hommes qui restent assis !</p>
-
-<p>On croit couramment que nous, gens de l’Inde,
-nous manquons de bonté envers nos domestiques.</p>
-
-<p>Je serais fort aise de voir un balayeur faire la
-moitié de la besogne que ces terribles dames et
-demoiselles de race blanche exigent de leur
-sœur.</p>
-
-<p>Elles lui font transporter dix objets et ne
-disent pas même merci.</p>
-
-<p>Elle n’a pas de nom, et si vous criez à tue-tête :
-« Maîtresse d’hôtel », il faut qu’elle vienne.
-N’est-ce pas dégradant ?</p>
-
-<p>Mais le véritable motif qui me fait désirer de
-revenir, c’est que j’ai rencontré un tas de Juif
-de Chicago, et que je crains d’en rencontrer encore
-davantage.</p>
-
-<p>Le navire est plein d’Américains, mais le
-jeune garçon Américain-Juif-Allemand est le
-plus terrible de tous.</p>
-
-<p>L’un d’eux a de l’argent, et il erre de l’arrière
-à l’avant, en invitant les inconnus à boire, en
-organisant des loteries, et en commettant d’autres
-atrocités.</p>
-
-<p>On dit couramment qu’il est mourant.</p>
-
-<p>Malheureusement, il ne se dépêche pas assez
-de mourir.</p>
-
-<p>Mais la véritable monstruosité qui se trouve
-sur le navire, c’est un Américain qui n’a pas encore
-atteint tout son développement.</p>
-
-<p>Je ne puis pas l’appeler un gamin, quoiqu’officiellement
-il n’ait que huit ans, qu’il porte une
-jaquette à raies et qu’il mange avec les enfants.</p>
-
-<p>Il a l’air fatigué d’un singe à l’âge d’enfance.
-Il a des rides autour de la bouche et sous ses
-yeux.</p>
-
-<p>Quand il n’a pas autre chose à faire, il répond
-au nom d’Albert.</p>
-
-<p>Pendant deux ans, il n’a cessé de voyager : il a
-passé un mois dans l’Inde, vu Constantinople,
-Tripoli, l’Espagne, a vécu sous la tente et à
-cheval pendant trente jours et trente nuits, ainsi
-qu’il s’est empressé de m’en informer, et il a
-épuisé la liste des félicités de ce monde.</p>
-
-<p>Il n’a pas de chair sur les os, et il passe sa vie
-dans le fumoir à organiser la loterie quotidienne.</p>
-
-<p>J’avais peur de lui, mais il me suivit, et
-m’expliqua d’une voix sans inflexions, sans
-expression, comment fonctionnaient les loteries.</p>
-
-<p>Quand j’eus protesté que je le savais, il continua
-sans s’inquiéter de l’interruption, et finalement
-pour me récompenser de ma patience,
-il m’offrit de me dire les noms et les particularités
-de tous les passagers.</p>
-
-<p>Puis il disparut par la fenêtre du fumoir, parce
-que la porte n’avait que huit pieds de haut, et
-que dès lors elle était trop étroite pour ce gigantesque
-et anormal phénomène.</p>
-
-<p>Sur certains sujets, il possédait des notions
-partielles plus complètes que les miennes. Sur
-certains autres, il montrait la crédulité sans
-bornes de l’enfant de deux ans. Mais le regard
-las était toujours le même et il sera encore le
-même quand il aura cinquante ans.</p>
-
-<p>Cela est plus désolant que je ne pourrais le
-dire.</p>
-
-<p>Tous ses souvenirs s’étaient embrouillés les
-uns dans les autres et il plaçait en Turquie et
-dans l’Inde des incidents qui s’étaient passés en
-Espagne.</p>
-
-<p>Quelque jour un maître d’école s’emparera de
-lui et tâchera de l’éduquer, et je donnerais bien
-des choses pour voir par quel bout il commencera.</p>
-
-<p>La tête est déjà trop pleine, et… l’autre partie
-n’existe pas encore.</p>
-
-<p>Albert n’est, à ce que je présume, qu’un enfant
-comme les autres enfants américains.</p>
-
-<p>Il fut pour moi une révélation.</p>
-
-<p>Maintenant je tiendrais à voir une fillette américaine — mais
-pas à présent, — pas tout de
-suite.</p>
-
-<p>Mes nerfs n’en peuvent plus, après les Juifs et
-Albert, et à moins qu’ils ne reprennent leur ton,
-je reviendrai sur mes pas dès que j’aurai atteint
-Yokohama.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<p class="drap">Où l’ignorance dans toute sa nudité prononce
-des jugements en criant à tue-tête,
-pendant tout le jour et sans vergogne,
-sur ces diverses choses.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Les quelques jours passés sur le <i>Nawab</i> se sont
-écoulés au milieu de gens nouveaux et bien
-étranges.</p>
-
-<p>Il y avait là des spéculateurs de l’Afrique Australe,
-des financiers venant de la métropole (ils
-ne parlaient que par centaine de milliers de livres,
-et, je le crains, ils bluffaient terriblement). Il y
-avait des consuls de lointains ports de Chine,
-et des associés de maisons de transport chinoises :
-ils tenaient des propos et émettaient des
-idées aussi différentes des nôtres que notre
-langue courante est éloignée de celle de Londres.</p>
-
-<p>Mais vous ne trouveriez rien d’intéressant à
-entendre l’histoire de notre chargement humain,
-à entendre le négociant écossais à la tête
-dure, qui a un faible pour le spiritisme, et qui
-me supplia de lui dire s’il y avait réellement
-quelque chose de sérieux dans la Théosophie,
-et si le Thibet était peuplé de <i>chélas</i> se livrant
-à la lévitation ; non plus qu’à entendre le petit
-vicaire de Londres qui est en vacances, et qui a
-vu l’Inde, et qui a espéré y voir prospérer
-l’œuvre des missions, qui croyait que le comité
-de la société des Missions entamait les idées
-et les convictions des masses et que la parole du
-Seigneur prévaudrait bientôt sur tous les autres
-conseils.</p>
-
-<p>Celui-là, pendant les quarts de nuit, arrangeait
-et disposait les grands mystères de la vie et de
-la mort et envisageait la perspective d’une vie
-entière de labeur dans une paroisse où il n’y
-avait pas un riche.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Lorsque vous êtes dans les mers de Chine,
-ayez soin d’avoir toujours à votre portée vos
-dessous de flanelle.</p>
-
-<p>En une heure, le steamer sortit de la région des
-chaleurs tropicales (y compris l’insolation) pour
-entrer dans un franc, un froid brouillard, aussi
-humide qu’une brume écossaise.</p>
-
-<p>Le matin nous offrit un monde nouveau, — quelque
-part entre le Ciel et la Terre.</p>
-
-<p>La mer était en verre fumé.</p>
-
-<p>Des îles, d’un gris rougeâtre, s’éparpillaient
-sur elle au-dessous des bancs de brouillards qui
-flottaient à une cinquantaine de pieds par-dessus
-nos têtes.</p>
-
-<p>Les voiles trapues des jonques dansèrent un
-instant comme des feuilles d’automne dans la
-brise et disparurent, et les îles, semblant avoir
-perdu toute solidité, formèrent un fond sur
-lequel les masses allongées se brisaient en flocons
-de neige.</p>
-
-<p>Le steamer geignait, grommelait, criait, parce
-qu’il était si triste, si malheureux, et je gémis de
-mon côté parce que, selon le <i>Guide des voyageurs</i>,
-Hong-Kong était le plus beau port qu’il y eût
-au monde et que je ne voyais pas plus loin qu’à
-deux cents yards dans une direction quelconque.</p>
-
-<p>Pourtant, ce glissement de fantôme, à travers
-la ceinture de brouillard, avait une animation
-mystérieuse, qui s’accrut lorsque l’agitation de
-l’air nous permit d’entrevoir un entrepôt et un
-derrick, qui paraissaient l’un et l’autre tout
-près de notre bord, puis en arrière d’eux, le
-profil d’une pente de montagne.</p>
-
-<p>Nous nous frayâmes une route à travers une
-mer de bateaux à museau plat, tous montés par
-les plus musculeux des hommes, et le Professeur
-dit que le moment était venu maintenant
-d’étudier la question chinoise.</p>
-
-<p>Mais nous apportions dans ces lieux-là un
-nouveau général.</p>
-
-<p>De beaux uniformes neufs, bien seyants,
-vinrent lui souhaiter la bienvenue, et à contempler
-des choses dont j’avais été privé depuis
-longtemps, je ne songeai plus du tout aux Queues-de-Cochon.</p>
-
-<p>Gentlemen de la chambre du Mess, vous qui
-porteriez des vestons de toile à la revue,
-si vous le pouviez, attendez d’être restés un
-mois sans avoir vu une jaquette de corvée, sans
-avoir entendu un éperon résonner <i>clic-clac</i>, et
-vous saurez pourquoi les civils voudraient toujours
-vous voir en uniforme.</p>
-
-<p>Le Général, pour le dire en passant, était un
-général charmant.</p>
-
-<p>Si je m’en souviens bien, il n’en savait pas
-très long sur l’armée des Indes, non plus que
-sur le caractère d’un gentleman nommé Roberts,
-mais il disait que Lord Wolseley allait devenir
-un de ces jours commandant en chef, à raison
-des besoins pressants de notre armée.</p>
-
-<p>Ce fut une révélation parce qu’il ne parlait
-que des choses militaires anglaises, qui sont
-très, très différentes de celles de l’Inde, et qui
-se compliquent de politique.</p>
-
-<p>Tout Hong-Kong est bâti de façon à faire face
-à la mer.</p>
-
-<p>Le reste est du brouillard.</p>
-
-<p>Une route boueuse passe d’une façon définitive
-devant une ligne de maisons qui tiennent à
-la fois de Chowringhi et de Rotherhithe.</p>
-
-<p>Vous habitez dans les maisons, et quand vous
-en avez assez, vous traversez la route, et vous
-voilà dans la mer, si vous arrivez à trouver seulement
-un pied carré d’eau qui ne soit pas
-occupé.</p>
-
-<p>Les chargements maritimes sont si considérables,
-et il en résulte une telle saleté contre le
-quai, que les habitants de la classe supérieure
-sont forcés de suspendre leurs bateaux à des
-davits au-dessus des bateaux du commun, qui
-sont grandement dérangés par une multitude de
-remorqueurs à vapeur.</p>
-
-<p>Ceux-ci manœuvrent pour s’amuser et se
-donner le plaisir de siffler.</p>
-
-<p>On les tient en si mince estime que chaque
-hôtel a les siens et que les autres ne sont à personne.</p>
-
-<p>Au delà des remorqueurs, on voit des steamers
-en tel nombre que l’œil ne peut les compter
-et sur cinq de ceux-ci quatre <i>nous</i> appartiennent.</p>
-
-<p>Je fus fier de voir le mouvement maritime
-de Singapour, mais je fus gonflé de patriotisme
-en contemplant du balcon de l’hôtel Victoria
-les flottes de Hong-Kong.</p>
-
-<p>Je pourrais presque cracher dans l’eau, mais
-il y a en bas un grand nombre de marins et ce
-sont gens de forte race.</p>
-
-<p>Comme un voyageur devient insouciant et
-égoïste !</p>
-
-<p>Pendant plus de dix jours, nous avons laissé
-le monde extérieur en dehors de nos malles, et
-presque le premier mot que nous entendons à
-l’hôtel est celui-ci :</p>
-
-<p>— John Bright est mort et il y a eu un terrible
-cyclone à Samoa.</p>
-
-<p>— Ah ! c’est en effet bien triste, mais voyons,
-où dites-vous que se trouvent nos chambres ?</p>
-
-<p>Au pays ces nouvelles auraient défrayé la
-conversation pendant une demi-journée et on en
-a fini avec elles avant d’être allé jusqu’à la moitié
-d’un corridor d’hôtel.</p>
-
-<p>On ne saurait rester tranquille à méditer
-pendant qu’un monde nouveau bourdonne en
-dehors de la fenêtre, quand on va entrer en
-Chine et la posséder tout entière.</p>
-
-<p>Un bruit de malles traînées dans le corridor,
-des talons sonores, — puis apparition d’une
-femme énorme, dégingandée qui lutte avec un
-petit domestique madrassi.</p>
-
-<p>— … Oui… J’ai été partout et j’irai partout
-ailleurs. Maintenant je vais à Shanghaï et à Pékin.
-J’ai été en Moldavie, en Russie, à Beyrout,
-dans toute la Perse, à Colombo, Delhi, Dacca,
-Bénarès, Allahabad, Peshawar, dans cette passe
-à Rhi-Mujid, à Chalabar, Singapour, Penang,
-ici même, et à Canton. Je suis Autrichienne,
-Croate, et je visiterai les États d’Amérique, et
-peut-être l’Irlande. Je voyage sans cesse… je
-suis… comment appelez-vous cela ? <i lang="en" xml:lang="en">Widow</i>,
-veuve. Mon mari… il était mort, et par conséquent
-je suis triste, et je voyage. Évidemment je
-suis en vie, mais je ne vis pas. Vous comprendre ?
-Toujours triste. Voudrez-vous me dire le nom
-du vaisseau dans lequel on va jeter mes malles
-maintenant ?… Vous voyagez par plaisir ? Oui ?
-Moi, je voyage parce que je suis seule et triste, — toujours
-triste.</p>
-
-<p>Les malles disparurent. La porte se ferma.
-Les talons sonnèrent dans le corridor, et je
-restai là, me grattant la tête dans mon étonnement.</p>
-
-<p>Comment avait commencé la conversation ?</p>
-
-<p>Pourquoi finissait-elle ?</p>
-
-<p>A quoi bon rencontrer des excentricités qui
-ne donnent sur elles-mêmes aucune explication ?</p>
-
-<p>Je n’aurai jamais de réponse, mais cette conversation
-est authentique d’un bout à l’autre.</p>
-
-<p>Je vois maintenant comment se documentent
-les romanciers de l’école fragmentaire.</p>
-
-<p>Lorsque je m’aventurai dans les rues de Hong-Kong,
-je marchai dans une épaisse et visqueuse
-boue de Londres, de cette sorte de boue qui fait
-pénétrer à travers les chaussures un froid
-glacial, et le bruit des roues innombrables était
-comme celui d’un nombre incalculable de
-hansoms.</p>
-
-<p>Il tomba une pluie pénétrante, et tous les
-sahibs hélèrent des rickshaws, — ici on les
-nomme des ricks, — et le vent était plus froid
-encore que la pluie.</p>
-
-<p>C’était la première sensation franchement
-hivernale depuis Calcutta.</p>
-
-<p>Rien d’étonnant à ce que, grâce à un tel climat,
-Hong-Kong eût dix fois plus d’animation que
-Singapour, que partout on vît des signes de
-constructions, qu’il y eût des becs de gaz dans
-toutes les maisons, qu’on vît çà et là maintes
-colonnades et coupoles, et que les Anglais marchassent
-comme doivent le faire des Anglais,
-d’un pas hâtif, le regard en avant.</p>
-
-<p>Il y avait des vérandahs sur toute la longueur
-de la rue principale, et les magasins européens
-prodiguaient les glaces par yards carrés.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Nota bene</i> : Partout ailleurs, comme à Simla,
-tenez en défiance les magasins qui ont des
-glaces : chacun de vos achats concourt à amortir
-cette installation.</p>
-
-<p>La même Providence, qui fit passer les grands
-fleuves au voisinage des grandes villes, fait passer
-aussi les grandes rues près des grands hôtels.</p>
-
-<p>Je descendis <span lang="en" xml:lang="en">Queen Street</span>, rue qui n’est pas
-très montueuse.</p>
-
-<p>Toutes les autres rues que je regardai étaient
-construites en degrés comme à Clovelly, et par
-un ciel bleu elles eussent fourni au Professeur
-des vingtaines de bons clichés.</p>
-
-<p>La pluie et le brouillard rendaient les plaques
-confuses.</p>
-
-<p>Toutes les rues montantes allaient se perdre
-par en haut dans un brouillard blanc qui voilait
-les pentes d’une colline, et les rues descendantes
-se perdaient de même dans la vapeur des eaux
-du port, et les unes comme les autres étaient d’un
-aspect fort étrange.</p>
-
-<p>— Hi-hi-yow, dit le coolie de mon rickshaw,
-en me versant par dessus une roue.</p>
-
-<p>Je sortis et rencontrai d’abord un Allemand
-barbu, puis trois mousses en liesse, appartenant
-à un navire de guerre, puis un sergent de sapeurs,
-puis un Parsi, puis deux Arabes, puis un
-Américain, puis un Juif, puis quelques milliers
-de Chinois qui portaient tous quelque chose, et
-enfin le Professeur.</p>
-
-<p>— On fabrique des plaques — des plaques instantanées
-à Tokio, à ce qu’on m’a appris. Que
-dites-vous de cela ? dit-il. Eh bien, dans l’Inde,
-le bureau du lever des plans est le seul qui fabrique
-ses propres plaques. Des plaques instantanées
-à Tokio, songez donc !</p>
-
-<p>J’avais été pendant longtemps le débiteur du
-Professeur pour une de ces plaques.</p>
-
-<p>— Après tout, répondis-je, ce qui me
-frappe, c’est que nous avons commis l’erreur
-de trop penser à l’Inde. Par exemple, nous
-nous figurions que nous étions civilisés. Mettons-nous
-à un rang inférieur. A côté de
-cette ville-ci, Calcutta n’est plus qu’un hameau.</p>
-
-<p>Et il y avait en cela une bonne part de vrai, car
-la ville était d’une propreté peu ordinaire ; parce
-que les maisons étaient uniformes, à trois étages
-et avec des vérandahs, et parce que le pavé était
-de pierre.</p>
-
-<p>Je rencontrai un cheval, qui était fort honteux
-de lui-même. Il suivait des yeux une charrette
-qui prenait la route de la mer, mais au haut des
-degrés on ne voyait en fait de véhicules que des
-rickshaws. Hong-Kong a détruit dans mon esprit
-le romanesque du rickshaw.</p>
-
-<p>Ils devraient être consacrés aux jolies dames,
-et non aux hommes qui s’en servent pour aller
-à leurs affaires, aux officiers en grand uniforme,
-aux matelots qui se tassent pour y tenir deux de
-front, et d’après ce que j’ai entendu dire là-bas
-aux casernes, ils servent parfois à rapporter au
-violon le déserteur ivre.</p>
-
-<p>— Il s’y endort, Monsieur, et cela évite bien
-des embêtements.</p>
-
-<p>Les Chinois sont naturellement les maîtres
-de la ville. Ils profitent de tous nos progrès
-dans les constructions, de tous nos règlements
-de police.</p>
-
-<p>Leurs enseignes dorées et rouges flamboient
-sur toute la longueur de <span lang="en" xml:lang="en">Queen’s Road</span>, mais ils
-ont soin d’y ajouter la traduction, en caractères
-européens habilement tracés.</p>
-
-<p>Je n’ai trouvé qu’une exception, la voici :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fussing, carpantier</div>
-<div class="verse">et faiseur de Gabinets</div>
-<div class="verse">tient de bons Gabi.</div>
-<div class="verse">nets en vente.</div>
-</div>
-
-<p>Les boutiques sont faites pour arrêter le marin
-et l’amateur de curiosités : elles y réussissent
-admirablement.</p>
-
-<p>Lorsque vous allez dans ce pays-là, placez
-tout votre argent dans une banque avec ordre du
-directeur de ne rien vous donner, quoi que vous
-demandiez.</p>
-
-<p>Par ce moyen vous éviterez la faillite.</p>
-
-<p>Le Professeur et moi nous fîmes un pèlerinage.</p>
-
-<p>Partant de Kee-Sing, nous allâmes même
-jusque chez Yi King, qui vend la volaille décomposée,
-et chacune de ces boutiques prospérait.</p>
-
-<p>Bien qu’il vendît des souliers et des cochons
-de lait, il y avait à la façade des sculptures, des
-dorures si déliées que l’œil s’y attachait, et
-chaque détail avait quelque chose d’original et
-de frappant en son genre.</p>
-
-<p>Grâce à quelques simples traits, un fragment
-de racines entremêlées devenait un entrelacement
-de démons, une main courante, une corniche
-fleurie, un battant de porte rouge foncé et
-or, un écran en bambous refendus.</p>
-
-<p>Tout cela était bon, d’un travail soigné dans
-la juxtaposition, le refendage, l’assemblage.</p>
-
-<p>Les paniers des coolies avaient une forme convenable.
-Les attaches de rotin qui les assujettissaient
-au joug de bambou poli, étaient bien égalisées,
-de façon à ce qu’il n’y eût pas de brins
-pendants.</p>
-
-<p>Vous pouviez ouvrir et fermer les tiroirs dans
-les commodes que portait suspendues l’homme
-qui vendait des repas aux coolies des rickshaws.</p>
-
-<p>Les pistons des petites pompes à main en bois
-des boutiques fonctionnaient avec précision
-dans leur alvéole.</p>
-
-<p>J’étais occupé à étudier ces choses-là pendant
-que le Professeur allait et venait à travers les
-ivoires sculptés, les soies brodées, les panneaux
-incrustés, les écailles à filigranes, les pipes aux
-becs de jade, une foule de choses, que seul connaît
-le Dieu de l’Art.</p>
-
-<p>— Je n’ai plus une opinion aussi favorable sur
-lui que je l’avais jadis, dit le Professeur, qui
-songeait à notre artiste indien.</p>
-
-<p>Il tenait en main un tout petit groupe grotesque
-en ivoire qui représentait un petit enfant
-s’efforçant de tirer de son repos un buffle d’eau.</p>
-
-<p>C’était, sculpté dans le dur ivoire, tout le
-drame de la vie de la bête et de l’enfant.</p>
-
-<p>Nous eûmes la même pensée au même instant.
-Nous nous étions déjà rapprochés une ou deux
-fois du sujet :</p>
-
-<p>— Ils lui sont cent fois supérieurs par la simple
-conception, sans parler de l’exécution, dit le
-Professeur, la main sur une esquisse en bois et
-pierres précieuses représentant une femme assaillie
-par un coup de vent contre lequel elle protégeait
-son enfant.</p>
-
-<p>— Oui, et ne voyez-vous pas qu’ils n’introduisent
-les couleurs d’aniline que dans les objets
-qu’ils nous destinent. Lui au courant, il les porte
-sur son corps toutes les fois qu’il le peut. Qu’est-ce
-qui a fait que ce marchand à peau jaune
-prend tant de plaisir à contempler un oranger
-nain dans un pot de couleur bleue-turquoise ?
-repris-je en complétant un assortiment de
-cuillers chinoises à bon marché, et toutes bonnes
-comme forme, comme couleur et comme commodité.</p>
-
-<p>Les lanternes chinoises à grosse panse suspendues
-au-dessus de nous continuaient à se
-balancer avec un léger craquement de papier
-huilé, mais elles ne nous tentèrent pas, et le
-marchand en vêtement bleu en resta pareillement
-pour ses frais.</p>
-
-<p>— Vous foulez acheter ? Cholies choses ici,
-dit-il, en remplissant sa pipe avec du tabac qu’il
-prenait dans une blague de cuir vert foncé,
-dont le col était serré par un petit anneau de
-composition, ou peut-être aussi de jade.</p>
-
-<p>Il jouait avec un abaque de bois brun.</p>
-
-<p>A côté de lui était son livre-journal relié en
-papier huilé, et le godet d’encre de Chine avec
-les pinceaux et leurs supports de porcelaine.</p>
-
-<p>Il enregistra une mention sur son livre où il
-peignit en traits menus sa dernière affaire.</p>
-
-<p>Naturellement, les Chinois pratiquent cet art
-depuis quelques milliers d’années, mais la Vie et
-ses Phénomènes sont chose aussi nouvelle pour
-moi qu’elle le fut pour Adam, et je m’étonnai.</p>
-
-<p>— Vous foulez acheter ? répéta le marchand
-après avoir tracé son dernier coup de pinceau.</p>
-
-<p>Et je dis dans la nouvelle langue que j’étais
-en train de m’assimiler :</p>
-
-<p>— Voudrais savoir un renseignement qui
-appartient à mon métier. Regardez ces choses.
-Avez-vous une âme, vous ?</p>
-
-<p>— Avez-vous quoi ?</p>
-
-<p>— Avez-vous quelque chose d’une âme ? Avez-vous
-tous le même esprit ? Vous ne voyez pas ?
-Alors parlons autrement. Les gens de votre
-nation ont tous l’air du même diable incarné
-mais ils font curiosité de tout, même les idoles
-de poche, et jamais ne donnent d’explication.
-Pourquoi êtes-vous une aussi horrible contradiction ?</p>
-
-<p>— Ne sais pas : deux dollars et demi, dit-il
-en tenant un cabinet en équilibre sur la main.</p>
-
-<p>Le Professeur n’avait point entendu.</p>
-
-<p>Son esprit était accablé par la pensée du sort
-qui pèse sur l’Hindou.</p>
-
-<p>— Il y a trois races qui savent travailler, dit
-le Professeur, en jetant un regard sur la rue
-fourmillante où les Rickshaws pétrissaient la
-boue, et la Babel de cantonais et de pidgin
-montait en aboiements confus vers le brouillard
-jaune.</p>
-
-<p>— Mais il n’y en a qu’une qui sache se multiplier,
-répondis-je. L’Hindou se coupe la gorge
-et meurt. Quant à la souche des Sahibs, ils sont
-trop peu nombreux pour durer toujours. Ces
-gens-là travaillent et gagnent du terrain. Ils
-doivent avoir des âmes. Sans cela ils ne pourraient
-concevoir de jolies choses.</p>
-
-<p>— Je ne puis m’expliquer cela, dit le Professeur.
-Ils sont meilleurs artistes que l’Hindou.
-Pour le dire en passant, cette sculpture que
-vous regardez est japonaise. Meilleurs artistes,
-et ouvriers plus vigoureux, pris d’ensemble. Ils
-supportent l’entassement, ils mangent de tout,
-et ils sont capables de vivre avec rien.</p>
-
-<p>— Et moi qui, toute ma vie, ai vanté les
-beautés de l’Art hindou.</p>
-
-<p>C’était un petit désappointement quand j’y
-pensais, mais je tâchai de me consoler en songeant
-qu’ils étaient à une telle distance l’un de
-l’autre qu’aucune comparaison n’était possible.
-Et pourtant l’exactitude est assurément la pierre
-de touche de l’Art.</p>
-
-<p>— Ils accablent l’univers, dit avec calme le
-Professeur.</p>
-
-<p>Et il sortit pour acheter du thé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ni à Penang, ni à Singapour, pas plus qu’ici,
-je n’ai vu un seul Chinois dormir tant qu’il
-faisait jour.</p>
-
-<p>Je n’ai pas vu non plus une vingtaine d’hommes
-qui fussent visiblement en train de flâner.</p>
-
-<p>Tous allaient dans une direction définie,
-même le coolie sur le quai, qui trottait voler du
-bois dans l’échafaudage d’une maison à moitié
-construite.</p>
-
-<p>Dans son propre pays, le Chinois est traité
-avec une certaine dose de sans-gêne, pour ne
-pas dire de férocité.</p>
-
-<p>Où cache-t-il son amour de l’Art, c’est ce que
-sait seul le ciel qui a créé cette terre jaune qui
-recèle tant de fer.</p>
-
-<p>Son amour se tourne vers les petites choses.
-Sans quoi comment pourrait-il se procurer de
-si singuliers pendants pour sa pipe et s’amasser,
-tout au bout de l’arrière-fond de sa boutique,
-une collection pareille à celle que se fait l’oiseau
-des arceaux de verdure, avec tant d’objets divers,
-hétéroclites, dont chacun a sa beauté, si vous le
-regardez d’assez près.</p>
-
-<p>Je suis désolé de ne pouvoir rendre compte
-en quelques heures des idées de tant de millions
-d’hommes.</p>
-
-<p>Toutefois, une chose qui paraît certaine, c’est
-que si nous avions à gouverner autant de Chinois
-que nous avons d’indigènes dans l’Inde, et que
-nous leur eussions donné seulement le dixième
-des caresses, des encouragements coûteux dans
-la voie du progrès, si nous avions tenu compte
-dans la même proportion de leurs intérêts et
-de leurs aspirations que nous l’avons fait pour
-l’Inde, nous en aurions été chassés depuis longtemps
-ou nous aurions reçu la récompense
-digne du pays le plus riche qui soit à la surface
-de la terre.</p>
-
-<p>Une de mes paires de souliers a été enveloppée,
-par un hasard curieux, dans un journal qui porte
-pour devise ces mots : « Il n’y a pas de nation
-indienne, bien qu’existent les germes d’une nationalité
-indienne », ou quelque chose de fort
-approchant.</p>
-
-<p>Cela m’a fait pouffer d’un éclat de rire sacrilège.</p>
-
-<p>Ce grand fainéant de pays que nous soignons,
-que nous tenons dans du coton, et à qui nous
-demandons chaque matin s’il se sent assez fort
-pour quitter son lit, apparaît comme un nuage
-lourd et mou sur l’horizon lointain, et les vains
-propos que nous avions l’habitude de tenir entre
-nous sur son précieux avenir, sur ses ressources,
-ne semblaient pas différer des propos que tiennent
-les enfants dans les rues, quand ils ont
-fabriqué un cheval avec des gousses de haricot
-ou des bouts d’allumettes et qu’ils se demandent
-s’il est capable de marcher.</p>
-
-<p>Je suis tristement désabusé sur le compte de
-mon autre patrie, non point la mère-patrie,
-maintenant qu’on me cire mes bottes dès l’instant
-même où je les ôte.</p>
-
-<p>Le cireur ne le fait point en vue d’un pourboire,
-mais parce que c’est sa besogne.</p>
-
-<p>Comme le castor de jadis, il lui fallait monter
-à cet arbre-là : les chiens étaient à sa poursuite.</p>
-
-<p>Il y avait concurrence.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Y a-t-il réellement un endroit tel que Hong-Kong ?
-On le dit, mais je ne l’ai pas encore vu.</p>
-
-<p>Une fois, il est vrai, les nuages s’étant élevés,
-j’aperçus une maison de granit perchée, comme
-un chérubin, sur rien du tout, à un millier de
-pieds au-dessus de la ville.</p>
-
-<p>On eût dit, à la voir, que cela pouvait être une
-station civile à son début, mais un homme
-monta la rue et dit :</p>
-
-<p>— Voyez-vous ce brouillard ? Ce sera ainsi
-jusqu’en septembre. Vous feriez mieux de vous
-en aller.</p>
-
-<p>Je ne m’en irai point.</p>
-
-<p>Je camperai devant la place jusqu’à ce que le
-brouillard se lève et que la pluie cesse.</p>
-
-<p>Pour le moment, comme nous sommes au
-troisième jour d’avril, je suis assis devant un
-grand feu de houille et je pense au Caucase
-couvert de frimas.</p>
-
-<p>O pauvres créatures qui êtes dans les tourments,
-bien loin.</p>
-
-<p>Tout en vous rendant à votre bureau ou à la
-salle du rapport, vous vous dites que vous aidez
-l’Angleterre dans sa mission de faire progresser
-l’Orient.</p>
-
-<p>C’est une jolie illusion, et je suis fâché de la
-détruire, mais vous n’avez pas conquis le pays
-qu’il fallait.</p>
-
-<p>Annexons la Chine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Aimez et faites aimer. C’est ce que je fais.</div>
-<div class="verse">Mais, ma charmante, pour moi, c’est fini avec tous.</div>
-<div class="verse">Non, plus rien, tant que je vivrai, non, dussé-je mourir.</div>
-<div class="verse">Bonsoir, et bonjour.</div>
-</div>
-
-
-<p>Me voilà bien au fait des dessous de la ville et
-le mot d’écœurement ne suffit pas pour rendre
-ce que j’éprouve.</p>
-
-<p>Cela commença par un mot en l’air dans la
-salle d’un bar.</p>
-
-<p>Cela finit Dieu sait où.</p>
-
-<p>Que le monde contienne des dames françaises,
-allemandes, italiennes, appartenant à l’Ancienne
-Profession, ce n’est guère surprenant, mais
-pour un homme qui a vécu dans l’Inde, c’est
-quelque chose de choquant que de rencontrer
-encore des Anglaises dans cette confrérie.</p>
-
-<p>Lorsqu’un papa opulent envoie son fils et héritier
-faire le tour du monde pour se développer
-l’esprit, réfléchit-il, je me le demande, aux endroits
-où l’innocent va se promener sous la conduite
-d’amis également inexpérimentés.</p>
-
-<p>Je suis porté à croire qu’il n’en est rien. Dans
-l’intérêt de l’opulent papa, et poussé par un
-désir sincère de voir ce qu’on nomme la vie et
-un enfer de première classe, je parcourus Hong-Kong
-pendant la durée d’une nuit.</p>
-
-<p>Je suis enchanté de n’être point un heureux
-père pourvu d’un fils qui, la bride sur le cou,
-croit connaître toutes les ficelles.</p>
-
-<p>Le vice doit être la même chose, à bien peu de
-différences près, dans toutes les parties du
-monde, mais si l’on veut le séparer du plaisir, il
-faut aller à Hong-Kong.</p>
-
-<p>— Certes, tout a de plus beaux dehors, tout
-est mieux à Frisco, dit mon guide, mais nous
-trouvons que ce n’est pas trop mal pour l’Ile.</p>
-
-<p>Ce fut seulement quand une grosse personne
-en robe de chambre noire se fut mise à réclamer
-à grands cris cette horrible drogue qu’on appelle
-« une bouteille de vin » que je commençai à
-comprendre toute la beauté de la situation.</p>
-
-<p>J’étais en train de voir « la Vie ».</p>
-
-<p>« La Vie » c’est une grande chose.</p>
-
-<p>« La Vie » consiste à sabler du champagne
-doux qui a été volé à un maître d’hôtel de la
-<i>Peninsular and Oriental</i> et à échanger des
-propos obscènes avec des créatures à figure pâle
-qui rient follement, sans effort comme sans
-émotion.</p>
-
-<p>L’argot du véritable <i>dessalé</i>, — le <i>dessalé</i>, c’est
-un homme à la coule, un jeune homme à moitié
-gris, avec son chapeau en arrière de la tête — l’argot
-du véritable <i>dessalé</i> n’est point facile à
-acquérir. Il faut pour cela un apprentissage en
-Amérique.</p>
-
-<p>Je restai immobile de saisissement, devant la
-profondeur et la richesse de la langue américaine,
-dont j’étais appelé, par un privilège spécial,
-à entendre un dialecte particulier.</p>
-
-<p>Il y avait là des filles qui étaient allées à Leadville
-et à Denver, et dans les régions sauvages
-de l’Ouest le plus sauvage, qui avaient joué sur
-les plus petites scènes, qui, d’une façon générale,
-s’étaient galvaudées de cent façons diverses
-qu’il ferait fastidieux d’énumérer.</p>
-
-<p>Elles jacassaient comme des geais et avalaient
-à grands traits le liquide malsain qui remplissait
-la pièce de sa vapeur.</p>
-
-<p>Tant qu’elles parlèrent raisonnablement, la
-chose était divertissante, mais quand il y eut
-assez de liquide consommé pour faire tomber le
-masque, elles se mirent bel et bien à jurer par
-tous leurs dieux.</p>
-
-<p>Bon nombre d’hommes ont entendu une
-femme blanche jurer, mais il en est quelques-uns, — et
-je suis de ceux-là, — auxquels cette
-expérience a été refusée.</p>
-
-<p>C’est une véritable révélation, et si personne
-ne vous jette à bas de votre chaise d’une poussée
-dans le dos, vous pourrez réfléchir sur des
-tas de choses qui en découlent.</p>
-
-<p>Elles juraient donc, et buvaient, et contaient
-des histoires, assises en rond, si bien que je
-compris que cela, c’était la Vie, que c’était une
-chose dont il fallait m’éloigner si je tenais à y
-prendre goût.</p>
-
-<p>Le jeune homme, qui avait quelques bribes de
-connaissance du monde et qui permettait aux
-filles de <i>l’acheter</i>, si cela leur chantait, se trouvait
-là naturellement.</p>
-
-<p>Les donzelles <i>l’achetèrent</i> tel qu’il était, au
-prix qu’il s’estimait lui-même, et j’assistai au
-jeu : le moyen le plus sûr d’être berné c’est de
-tout savoir.</p>
-
-<p>Alors il y eut un intermède, et d’autres cris et
-hurlements, que le public, dans sa générosité,
-voulut bien prendre pour la preuve qu’on s’amusait
-énormément, et qu’on jouissait de la Vie.</p>
-
-<p>De là j’allai dans un autre établissement où la
-tenancière avait perdu la moitié du poumon
-gauche, ainsi que sa toux l’indiquait, mais n’en
-fut pas moins amusante, dans le genre monotone,
-jusqu’au moment où elle laissa aussi tomber son
-masque, et où commencèrent les propos joyeux
-et les plaisanteries.</p>
-
-<p>Toutes ces plaisanteries-là je les avais déjà
-entendues dans le premier établissement.</p>
-
-<p>C’est une bien pauvre espèce de Vie que celle
-qui ne sait pas inventer chaque jour sa plaisanterie.</p>
-
-<p>Plus que jamais le jeune homme mettait son
-chapeau de travers, expliquait qu’il était un vrai
-<i>dessalé</i> et qu’il n’était pas piqué des vers.</p>
-
-<p>Le premier venu, qui n’aurait pas eu la tête
-en fer fondu, aurait été un vrai <i>dessalé</i> après un
-verre de ce champagne sirupeux.</p>
-
-<p>Je comprends maintenant pourquoi les gens
-se croient insultés quand on leur offre un
-« champagne » doux.</p>
-
-<p>Le second interview finit quand la tenancière,
-tout en toussant, nous reconduisit dans le corridor
-et que nous nous retrouvâmes dans l’air pur
-des rues silencieuses.</p>
-
-<p>Elle était réellement très malade et annonça
-qu’elle n’avait plus que quatre mois à vivre.</p>
-
-<p>— Est-ce que nous allons continuer toute la
-nuit cette assommante tournée ? demandai-je à
-la quatrième maison, où je craignais d’entendre
-une quatrième répétition de cette histoire trois
-fois ressassée ?</p>
-
-<p>— C’est mieux à Frisco, mais il faut un peu
-faire rigoler les filles, voyez-vous. Allons, marchez,
-réveillez-les. C’est la Vie, cela. Vous
-n’avez jamais vu cela dans l’Inde ? me répondit-on.</p>
-
-<p>— Non, Dieu merci, je ne l’ai pas vu. Une semaine
-de cette existence m’amènerait à me
-pendre, répliquai-je en m’adossant d’un air las
-à un montant de porte.</p>
-
-<p>On entendait à l’intérieur le tapage des gens
-qui faisaient la fête cette nuit et celles qui
-étaient là n’avaient certes nul besoin d’être réveillées.</p>
-
-<p>L’une se remettait à peine d’une noce de trois
-jours et l’autre allait commencer le même
-voyage.</p>
-
-<p>La Providence me protégea tout le temps.</p>
-
-<p>Une certaine beauté austère, répandue dans
-mes traits, avait fait croire à tout le monde que
-j’étais médecin ou clergyman, un clergyman
-comme on n’en voit guère, je suppose.</p>
-
-<p>On m’épargna donc la plupart des plaisanteries
-trop épicées et je pus rester assis à contempler
-la Vie qui était si douce.</p>
-
-<p>Ainsi je me rappelai l’Oxonien qui, dans <i>Tom
-et Jerry</i>, joue des gigues sur l’épinette — vous
-avez vu cette vieille gravure ? — pendant que le
-Corinthien Tom et la Corinthienne Kate dansaient
-une fière sarabande dans une petite
-chambre pourvue d’un tapis.</p>
-
-<p>Ce qu’il y avait de pire, c’était que les femmes
-étaient de vraies femmes, et jolies, et ressemblaient
-à certaines personnes de ma connaissance,
-et quand elles cessaient un instant ce
-jeu insensé de raquette, elles se tenaient convenablement.</p>
-
-<p>— Passeraient n’importe où pour de vraies
-dames, dit mon ami. Tout n’est-il pas parfait
-chez elles ?</p>
-
-<p>A ce moment, la Corinthienne Kate se mit à
-mugir pour réclamer de quoi boire, — il était
-trois heures du matin — et le flot de hideux
-propos reprit son cours.</p>
-
-<p>Elles se qualifiaient de femmes gaies.</p>
-
-<p>Cela ne fait pas beaucoup d’effet sur le papier.
-Pour apprécier tout ce qu’il y a de sardonique
-dans ce sarcasme, il faudrait que vous l’entendiez
-tomber de leurs lèvres et au milieu de leur
-entourage.</p>
-
-<p>Je clignai énergiquement des yeux, pour
-montrer que j’appréciais pleinement la Vie, que
-j’étais un vrai dessalé, et que, moi aussi, je n’étais
-pas piqué des vers.</p>
-
-<p>Il naît en tête à tête une ivresse qui aboutit chez
-l’homme à une hilarité exagérée, mais quand
-une troupe de quatre partenaires se met de
-propos délibéré à boire et à jurer, l’amusement
-a quelque part une fuite, comme si son fond
-était percé.</p>
-
-<p>Le dégoût, l’ennui, ne tardent guère.</p>
-
-<p>Une nuit de réflexion m’a convaincu qu’il n’y
-a pas d’enfer dans l’autre monde pour ces
-femmes-là. Elles ont le leur dans leur existence,
-et j’y ai fait quelques pas.</p>
-
-<p>Toujours affublé du titre de docteur, ce fut
-mon devoir de veiller depuis la nuit jusqu’à
-l’aurore une patiente — gaie, <i>toujours</i> gaie,
-souvenez-vous-en — et frissonnant à l’approche
-d’une crise, qu’on appelle le <i>délirium tremens</i>.</p>
-
-<p>Kate la Corinthienne aura son tour plus
-tard.</p>
-
-<p>Sa compagne, sortant à peine d’une lourde
-ivresse, était plus que je n’en pouvais supporter.</p>
-
-<p>C’était une horreur sans circonstances atténuantes,
-et ma haine se fondit dans une sincère
-pitié.</p>
-
-<p>La crainte de la mort pesait sur elle pour une
-raison que vous allez apprendre.</p>
-
-<p>— Dites, vous dites que vous venez de l’Inde.
-Connaissez-vous quelque chose au choléra ?</p>
-
-<p>— Un peu.</p>
-
-<p>La voix, qui interrogeait, était fêlée et agitée.</p>
-
-<p>Une longue pause.</p>
-
-<p>— Dites, Docteur, quels sont les symptômes
-du choléra. Une femme est morte dans la rue
-la semaine dernière.</p>
-
-<p>— Voilà qui est agréable, pensai-je, mais il
-faut me rappeler que c’est « la Vie ».</p>
-
-<p>— Elle est morte la semaine dernière… choléra.
-Mon Dieu, je vous dirai qu’au bout de six
-heures elle était morte. Je parie que je vais
-attraper aussi le choléra. Non, tout de même,
-n’est-ce pas ? Est-ce que je peux l’attraper ? Il y a
-deux jours, j’ai cru que je l’avais. Cela me faisait
-terriblement mal. Je ne peux pas l’attraper,
-n’est-ce pas ? Il n’attaque jamais les gens deux
-fois, n’est-ce pas ? Oh ! dites que non et que le
-diable vous emporte ! Docteur, quels sont les
-symptômes du choléra ?</p>
-
-<p>J’attendis qu’elle eût détaillé son attaque.</p>
-
-<p>Je lui assurai que ces symptômes-là, et non
-point d’autres, étaient ceux du choléra, et — puisse-t-on
-porter cela à mon crédit — que le
-choléra n’attaquait jamais deux fois la même
-personne.</p>
-
-<p>Cela lui donna dix minutes de tranquillité.</p>
-
-<p>Puis, elle se leva en poussant un juron et
-hurlant :</p>
-
-<p>— Je ne veux pas être enterrée à Hong-Kong.
-Ça me fait peur ! Quand je mourrai… du choléra…
-qu’on m’emporte à Frisco, et qu’on m’y
-enterre… A Frisco… A la Montagne solitaire, à
-Frisco, vous entendez, Docteur ?</p>
-
-<p>J’entendais, je promis.</p>
-
-<p>Au dehors les oiseaux gazouillaient déjà et
-l’aurore rayait les volets.</p>
-
-<p>— Dites donc, Docteur, avez-vous jamais
-connu Cora Pearl ?</p>
-
-<p>— Entendu <i>parler</i> d’elle.</p>
-
-<p>Je me demandais si elle n’allait pas se mettre
-à faire éternellement le tour de la chambre, les
-yeux fixés au plafond, et entrelaçant et délaçant
-ses mains tour à tour.</p>
-
-<p>— Eh bien, commença-t-elle en baissant la
-voix d’une façon expressive, le jeune Duval s’est
-brûlé la cervelle sur son paillasson et y a fait
-une mare de sang, — je veux dire de vrai sang. — Vous
-ne portez pas de pistolet, Docteur ?… Savile
-en portait un… Vous ne connaissez pas
-Savile ?… C’était mon mari, aux États-Unis…
-Mais moi je suis Anglaise, Anglaise pur sang.
-Voilà ce que je suis… Faisons venir une bouteille
-de vin. Je suis si nerveuse. Cela ne vaut
-rien pour moi ?… Que le… Non, vous êtes médecin.
-Vous savez ce qui est bon contre le choléra.
-Dites-moi, dites-moi…</p>
-
-<p>Elle s’avança vers les volets et regarda fixement
-au dehors, la main sur le verrou, et le
-verrou faisait un bruit sec sur le bois, parce que
-la main était atteinte de tremblement.</p>
-
-<p>— Je vous dis que Kate la Corinthienne est
-soûle, aussi pleine qu’elle peut en tenir. Elle ne
-fait que boire… Avez-vous jamais vu mon épaule ?
-Il y a deux marques dessus. Elles m’ont été faites
-par un homme, — un gentleman, — il y a deux
-nuits. Ce n’est pas parce que je suis tombée
-contre mes meubles. Il m’a frappée deux fois
-avec sa canne, cette brute, cette brute, cette
-brute. Si j’avais été saoule je lui aurais secoué
-sa poussière. La brute !… Mais je me suis contentée
-d’aller dans la vérandah pleurer à me briser
-le cœur… Oh ! la brute !</p>
-
-<p>Elle arpentait la pièce, caressant son épaule en
-lui parlant comme elle eût fait à un animal.</p>
-
-<p>Puis, elle jura après l’individu.</p>
-
-<p>Ensuite elle tomba dans une sorte de stupeur
-mais en geignant, et en jurant après l’homme à
-travers son sommeil et appelant avec des gémissements
-son <i>amah</i>, pour venir lui panser
-son épaule.</p>
-
-<p>Endormie, elle n’était pas dépourvue de
-charme, mais la bouche s’agitait convulsivement.</p>
-
-<p>Le corps était secoué par des frissons. Elle
-n’avait de tranquillité nulle part.</p>
-
-<p>A la lumière du jour je vis ses yeux rougis,
-ses joues creuses, ses yeux fixes.</p>
-
-<p>Elle était tourmentée par une migraine et par
-des secousses nerveuses.</p>
-
-<p>C’était vraiment « la Vie » que je voyais,
-mais elle ne m’amusait point, car je sentais que
-moi-même, pour avoir simplement été témoin
-de son extrême abaissement, j’étais coupable,
-comme le reste de mes semblables qui l’avaient
-amenée là.</p>
-
-<p>Puis elle se mit à mentir.</p>
-
-<p>Du moins j’appris par l’homme qui connaissait
-si bien le monde que c’étaient là des propos
-mensongers.</p>
-
-<p>Ils avaient trait à elle-même, à sa famille, et,
-s’ils étaient faux, c’étaient des mensonges sans
-motifs, car tout y était bas et écœurant, malgré
-les efforts pour <i>dorer</i> la réalité à l’aide d’un album
-de photographies qui la rattachait à son passé.</p>
-
-<p>N’étant point un homme à la coule, je préfère
-croire que ses histoires étaient vraies et lui
-savoir gré de l’honneur qu’elle me fit en me les
-racontant.</p>
-
-<p>Je me figurais que la maison n’avait rien de
-plus triste à me montrer que sa figure.</p>
-
-<p>En cela je me trompais.</p>
-
-<p>Kate la Corinthienne s’était réellement livrée
-à la boisson.</p>
-
-<p>Elle se leva, en chancelant d’ivresse, chose
-terrible à voir et qui vous donne un mal de
-tête par sympathie.</p>
-
-<p>Il y avait eu quelque gaffe faite dans le ménage
-mal tenu, où les services à thé en plaqué étaient
-mêlés avec la porcelaine à bon marché, et la domesticité
-fut appelée pour s’expliquer.</p>
-
-<p>Je vis Kate la Corinthienne saisir la moustiquaire
-pour se soutenir, chose horrible et offensante
-à la face du jour immaculé.</p>
-
-<p>Je l’entendis jurer d’une voix épaisse et confuse,
-comme je n’ai jamais entendu un homme
-jurer, et je m’étonnai que la maison ne tombât
-pas, frappée de la foudre, sur nos têtes.</p>
-
-<p>Sa compagne s’interposa, mais fut engloutie
-sous un torrent de blasphèmes, et la demi-douzaine
-de petits chiens qui infestaient la pièce
-s’esquivèrent d’eux-mêmes hors la portée des
-mains ou des pieds de Kate la Corinthienne.</p>
-
-<p>Le fait que la femme était belle ne servait qu’à
-empirer la situation.</p>
-
-<p>Sa compagne se laissa tomber frissonnante
-sur un des canapés.</p>
-
-<p>Kate se balançait de droite et de gauche, jurait
-après Dieu, après les hommes, après le ciel et la
-terre à pleines lèvres.</p>
-
-<p>Si Alma-Tadema avait pu la peindre, — cette
-combinaison de blanc, de cheveux noirs,
-d’yeux étincelants, et les pieds nus, — nous aurions
-vu le vrai portrait de l’éternelle Prêtresse
-de l’humanité.</p>
-
-<p>Peut-être aurait-elle été mieux personnifiée
-encore, quand la colère de Kate fut éteinte et
-qu’elle allait trébuchant par la pièce, soulevant
-un verre à champagne bien au-dessus de sa
-tête, réclamant à grands cris, à dix heures du
-matin, une nouvelle tournée de l’infâme breuvage
-qui empoisonnait l’atmosphère dans toute
-la maison.</p>
-
-<p>Elle but son liquide et les deux femmes s’assirent
-pour le partager.</p>
-
-<p>Ce fut leur déjeuner.</p>
-
-<p>Je m’en allai, écœuré, attristé, et comme la
-porte se fermait, je les vis toutes deux en train
-de boire.</p>
-
-<p>— Là-bas, à Frisco, c’est bien mieux, disait
-le vrai dessalé, mais comme vous le voyez, elles
-sont diablement gentilles. Elles pourraient passer
-pour des dames si elles le voulaient. Je vous le
-dis, un homme n’a qu’à ouvrir les yeux et à faire
-un tour chez elles pour voir un peu de la vie
-amusante.</p>
-
-<p>J’ai vu tout ce que je désirais voir, et désormais
-je passerai outre.</p>
-
-<p>Il se peut qu’il y ait de meilleur champagne et
-de plus solides buveurs à Frisco et ailleurs,
-mais les propos seront les mêmes, l’odeur de
-rance et de moisi de tout cela sera la même jusqu’à
-la consommation des siècles.</p>
-
-<p>Si c’est là la Vie, qu’on me donne une honnête
-mort, sans boissons, sans obscènes plaisanteries.</p>
-
-<p>De quelque côté que vous regardiez ce spectacle,
-c’est une pitoyable comédie mal jouée et
-qui ressemble trop à une tragédie pour être
-agréable. Mais il paraît que cela amuse le jeune
-homme en train de faire son tour du monde et
-je ne saurais croire que ce soit tout à fait sain
-pour lui, — à moins, toutefois, que cela ne lui
-fasse aimer encore davantage son foyer domestique.</p>
-
-<p>Et les torts les plus graves étaient de mon
-côté.</p>
-
-<p>Je n’étais point emporté par une rafale de passion.
-J’allais de sang-froid à la découverte de cet
-<i lang="it" xml:lang="it">Inferno</i> sonder les misères insondables de la
-vie.</p>
-
-<p>Pour les décrire, pour la somme insignifiante
-de trente dollars, je m’étais procuré plus de renseignements
-et plus de dégoûts que je n’en avais
-voulu, avec le droit de contempler une femme à
-moitié folle d’ivresse et de peur pendant le tiers
-d’une épouvantable nuit.</p>
-
-<p>Les plus grands torts étaient de mon côté.</p>
-
-<p>Lorsque nous rentrâmes dans le monde, je fus
-content de sentir planer le brouillard entre moi
-et le ciel, au-dessus de ma tête.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IX</h3>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’aimerais à me lever pour aller</div>
-<div class="verse">Où croissent les pommes d’or,</div>
-<div class="verse">Où sous un autre ciel</div>
-<div class="verse">Les îles des Perroquets sont à l’ancre.</div>
-</div>
-
-
-<p>Hong-Kong était si animé, si bien bâti, si
-éclairé, et si bourré de richesse à la voir extérieurement
-que je tenais à savoir comment tout
-s’était fait.</p>
-
-<p>Ce n’est pas en vain que vous prodiguez le
-granit par tonnes cubiques, que vous consolidez
-vos falaises avec du ciment de Portland, que
-vous construisez une jetée de cinq milles, que
-vous établissez un club qui a l’air d’un petit palais.</p>
-
-<p>Je me mis en quête d’un Taipan : on désigne
-ainsi le chef d’une maison de commerce anglaise.</p>
-
-<p>Ce Taipan-là était le plus considérable de l’île,
-et de beaucoup le plus charmant.</p>
-
-<p>Il possédait des vaisseaux, et des quais, et des
-maisons et des mines, et cent autres choses.</p>
-
-<p>Je lui dis donc :</p>
-
-<p>— O Taipan, je suis un pauvre citoyen de
-Calcutta, et l’animation de votre ville me surprend.
-Comment se fait-il que tout le monde y
-sente l’argent ? D’où viennent les améliorations
-de votre ville ? Et pourquoi les hommes sont-ils
-si infatigables ?</p>
-
-<p>Et le Taipan dit :</p>
-
-<p>— C’est parce que l’île va hardiment de l’avant.
-C’est parce que tout rapporte. Jetez les yeux sur
-cette liste d’actions.</p>
-
-<p>Il me tendit une liste de trente compagnies
-environ : compagnies pour le lancement de vapeurs,
-pour les mines, pour la fabrication de
-câbles, l’établissement de docks, le commerce,
-des compagnies pour l’exportation, pour toutes
-sortes d’objets.</p>
-
-<p>A part cinq exceptions, toutes les actions faisaient
-prime, les unes de cent, d’autres de cinq
-cents, quelques-unes de cinquante seulement.</p>
-
-<p>— Ce n’est pas du bluff, dit le Taipan. C’est
-sincère. Presque tous les gens que vous rencontrerez
-ici, sont des lanceurs d’affaires et organisent des
-compagnies.</p>
-
-<p>Je regardai par la fenêtre, et je vis comment
-les compagnies se fondaient.</p>
-
-<p>Trois hommes, gardant leur chapeau sur la
-tête, causent pendant dix minutes. Un quatrième
-se joint à eux, muni d’un carnet de poche.</p>
-
-<p>Puis, tous les quatre font un plongeon dans
-l’Hôtel de Hong-Kong afin de se procurer les
-matériaux nécessaires pour mettre à flot l’affaire
-et voilà une compagnie de plus.</p>
-
-<p>— C’est de là, dit le Taipan, que vient la richesse
-de Hong-Kong.</p>
-
-<p>Ici toute idée rapporte, à commencer par celle
-d’une laiterie. Nous sommes sortis des mauvais
-jours et nous entrons dans la période des années
-grasses.</p>
-
-<p>Il me conta des histoires du temps jadis, d’un
-ton apitoyé, parce qu’il savait qu’il m’était impossible
-de comprendre.</p>
-
-<p>Tout ce que je pouvais dire, c’est que la ville
-prenait le genre américain, depuis les salons de
-coiffure jusqu’aux bars à liqueurs.</p>
-
-<p>Les figures étaient tournées dans la direction
-de la Porte Dorée, alors même que les gens
-étaient le plus occupés à monter les compagnies
-de Singapour.</p>
-
-<p>Il n’y a pas assez d’initiative à Singapour laissé
-à soi seul. Aussi Hong-Kong ajoute-t-il sa poussée.
-Sur les comptoirs des banques on trouve
-des prospectus des compagnies nouvelles.</p>
-
-<p>Je me mouvais parmi un dédale d’intérêts si
-compliqué que je n’y pouvais rien comprendre.</p>
-
-<p>Je parlai à des gens dont l’esprit se trouvait à
-Hankow, à Fouchou, à Amoy, plus loin encore,
-au delà des gorges du Yangtze, où l’Anglais fait
-du commerce.</p>
-
-<p>Au bout d’un certain temps, j’échappai aux
-lanceurs de compagnies, parce que je savais que
-je n’arriverais point à les comprendre et je gravis
-une côte.</p>
-
-<p>A Hong-Kong, on ne voit que montées, sauf
-quand le brouillard couvre tout, excepté la mer.</p>
-
-<p>Des fougères arborescentes jaillissaient du sol.
-Des azaléas se mêlaient aux fougères et des
-bambous dominaient le tout.</p>
-
-<p>Il était donc tout naturel que je trouvasse un
-funiculaire qui se tenait sur la tête et agitait les
-pieds dans le brouillard.</p>
-
-<p>On appelait cela le tramway de la Fissure Victoria
-et on le hissait au moyen d’un câble.</p>
-
-<p>Il escaladait une côte dans l’espace à un angle
-de 65 degrés, et pour ceux qui ont vu le Righi,
-le Mont Washington, un chemin de fer à crémaillère
-quelconque, il n’y aurait rien eu là de
-surprenant. Mais ni vous ni moi, n’avons jamais
-été hissés d’Annandale au Chanta-Maidan en
-ligne directe, avec un escarpement de cinq cents
-pieds du côté de la contre-voie, et nous avons le
-droit de nous émerveiller.</p>
-
-<p>Il n’est pas usuel de courir en montant des
-plans inclinés au bout d’une corde, et surtout
-quand vous ne pouvez voir à deux yards devant
-vous, et que tout le globe, au-dessous de vous,
-ressemble à un chaudron où tournoie le
-brouillard.</p>
-
-<p>En outre, à moins que vous ne soyez prévenu
-qu’il s’agit d’une illusion d’optique, il n’est guère
-amusant de voir, de l’endroit où vous êtes assis,
-les maisons et les arbres sous des angles de lanterne
-magique.</p>
-
-<p>De telles choses, avant le déjeuner, sont pires
-que le long roulis des mers de Chine.</p>
-
-<p>On me mit à terre à douze cents pieds au-dessus
-de la ville, sur la route militaire de Dalhousie,
-ainsi que cela se fera quand l’Inde aura
-un excédent.</p>
-
-<p>Alors on m’amena un prétentieux dandy que,
-faute de nom meilleur, on appelait une chaise.</p>
-
-<p>A cela près que ce véhicule est trop allongé
-pour tourner facilement les angles, une chaise
-est de beaucoup supérieure à un dandy.</p>
-
-<p>Ce dandy ressemble davantage à un <i>tonjon</i> de
-la région de Bombay, de l’espèce que nous employons
-à Mahableshwar.</p>
-
-<p>Vous êtes assis dans une chaise d’osier suspendue
-mollement sur dix pieds de bois élastique
-et vous avez de légers volets pour vous
-protéger contre la pluie.</p>
-
-<p>— Nous voici maintenant, dit le Professeur
-en tordant son chapeau tout emperlé de rosée,
-nous voici en excursion de plaisir. Ceci, c’est la
-route de Chakrata dans la saison des pluies.</p>
-
-<p>— Non, dis-je, c’est de Solon à Kasauli que
-nous allons. Regardez ces roches noires.</p>
-
-<p>— Peuh ! dit le Professeur. C’est un pays civilisé,
-celui-ci. Regardez la route. Regardez les
-garde-fous. Regardez les caniveaux.</p>
-
-<p>Et aussi vrai que j’espère ne jamais revenir à
-Solon, la route était cimentée, les barreaux des
-garde-fous étaient fixés avec du mortier dans
-des blocs de granit et les caniveaux pavés.</p>
-
-<p>Ce n’était guère plus large qu’un chemin de
-montagne, mais quand cela aurait été la promenade
-favorite du Vice-Roi, on ne l’eut pas mieux
-entretenue.</p>
-
-<p>Il n’y avait point de vue.</p>
-
-<p>C’est pourquoi le Professeur s’était muni de
-son appareil photographique.</p>
-
-<p>Nous dépassâmes des coolies qui élargissaient
-la route, des maisons fermées ou abandonnées,
-de solides petites maisons trapues, bâties en
-pierre, portant de jolis noms selon notre coutume
-dans les stations des montagnes : Issue de
-la Ville, — Pays des Rochers, — et autres de ce
-genre, et à cette vue mon cœur devint tout
-brûlant en moi.</p>
-
-<p>Hong-Kong n’avait nul droit de copier de cette
-façon Mussoorie.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes au point où les vents se donnent
-rendez-vous, à dix-huit cents pieds au-dessus
-de l’univers entier, et je vis quarante
-milles de nuages.</p>
-
-<p>C’était le Pic, le grand point de vue de toute
-l’Ile. Une boutique de blanchisserie, un jour de
-lessive, aurait été plus intéressante.</p>
-
-<p>— Descendons, Professeur, dis-je, et réclamons
-notre argent. Ce n’est pas une vue.</p>
-
-<p>Nous descendîmes par l’étonnant tramway.
-Chacun de nous faisait semblant d’être moins
-agité que l’autre et nous partîmes en quête d’un
-cimetière chinois.</p>
-
-<p>— Allez à la Vallée heureuse, nous dit un
-homme au fait du pays, à la Vallée heureuse, où
-se trouvent le champ de course et les cimetières.</p>
-
-<p>— C’est Mussoorie, dit le Professeur. Je le
-savais d’avance.</p>
-
-<p>C’était Mussoorie, bien que nous eussions à
-faire d’abord un demi-mille à travers Portsmouth
-Hard.</p>
-
-<p>Des soldats nous jetèrent des sourires moqueurs,
-par les vérandahs de leurs solides casernes
-à trois étages.</p>
-
-<p>Tous les élèves de marine de l’escadre de Chine
-étaient rassemblés au Club de la Marine Royale,
-et ils rayonnaient sur nous.</p>
-
-<p>L’élève de marine est une belle créature, un
-être plein de santé… Mais il y a déjà longtemps
-que j’ai donné mon cœur à Thomas Atkins et
-c’est à lui que va mon affection.</p>
-
-<p>A propos, comment se fait-il qu’un régiment
-écossais, celui du comté d’Argyll, ou celui du
-comté de Sutherland, par exemple, reçoive d’aussi
-bonnes recrues ?</p>
-
-<p>Est-ce que le jupon et la bourse de renard
-attirent de jeunes gaillards de cinq pieds neuf
-pouces, avec trente-neuf pouces de tour de poitrine ?</p>
-
-<p>La marine attire aussi de beaux hommes ;
-comment se fait-il que nos régiments d’infanterie
-soient si mal partagés ?</p>
-
-<p>Nous arrivâmes à la Vallée heureuse en passant
-près d’un monument élevé à certain Anglais
-défunt.</p>
-
-<p>Ces choses-là cessent de vous émouvoir au
-bout d’un certain temps. Elles ne sont que la
-semence de la grande moisson dont les enfants
-de nos enfants récolteront certainement les
-fruits.</p>
-
-<p>Les hommes ont péri dans les combats ou par
-la maladie. Nous tenons Hong-Kong, et grâce à
-<i>notre</i> force et notre sagesse, c’est une grande
-Cité, bâtie sur un roc, et pourvue d’un charmant
-petit champ de course de quatorze cents yards
-de long, installé dans les montagnes, et bordé
-d’un côté par les demeures des morts, Mahométans,
-Chrétiens et Parsis.</p>
-
-<p>Une clôture de bambous sépare des cimetières
-le champ de courses et la grande tribune.</p>
-
-<p>Il est sans doute suffisant pour Hong-Kong,
-ce champ de course, mais tiendriez-vous à suivre
-des yeux les élans de votre poney, en ayant derrière
-vous, à moins de cinquante pas, ce terrible
-mémento ?</p>
-
-<p>Ils sont fort beaux, ces cimetières, et tenus
-avec le plus grand soin.</p>
-
-<p>La pente rocheuse commence si près d’eux que
-les morts les plus récents peuvent commander
-presque de leur place la vue de tout le champ.</p>
-
-<p>Même à cette grande distance des querelles
-d’Église, on ensevelit à part les différentes sectes
-chrétiennes.</p>
-
-<p>Une croyance peint son mur de blanc, l’autre
-de bleu.</p>
-
-<p>Cette dernière, aussi rapprochée que possible
-de la tribune, écrit en grands caractères : <i lang="la" xml:lang="la">Hodie
-mihi, cras tibi.</i></p>
-
-<p>Non, je ne tiendrais guère à faire courir à
-Hong-Kong. Cette réunion dédaigneuse qui se
-trouve derrière la grande tribune suffirait pour
-tuer toute chance.</p>
-
-<p>Les Chinois ne sont pas disposés à montrer
-leurs cimetières.</p>
-
-<p>Nous cherchâmes le nôtre sur la pente de
-terrasse en terrasse, à travers des champs cultivés,
-puis des bois, puis encore des champs
-cultivés, et nous arrivâmes enfin à un village de
-cochons blancs et noirs, avec des rochers rouges
-et disloqués au delà desquels reposaient les
-morts.</p>
-
-<p>C’était un endroit de troisième ordre, mais
-joli.</p>
-
-<p>J’ai étudié pendant cinq jours au moins ce
-mystère en toile cirée qu’est le Chinois, et j’ai
-voulu savoir pourquoi il tient à être enseveli
-dans un beau paysage et de quelle façon il reconnaît
-un beau paysage quand il en rencontre
-un, mais cela est insondable pour moi. Il le possède
-quand il ne possède plus la facilité de voir, et
-ses amis font partir des pétards au-dessus de
-lui, en signe de triomphe.</p>
-
-<p>Ce soir-là, je dînai avec le Taipan dans un
-palais.</p>
-
-<p>On dit que le prince-marchand de Calcutta
-est mort, tué par la Bourse.</p>
-
-<p>Hong-Kong devrait être en état d’en fournir
-un ou deux échantillons.</p>
-
-<p>Ce qu’il y a de plaisant au milieu de toute
-cette opulence, — une opulence comme on en
-voit dans les romans, — c’est la singulière déférence
-qu’on témoigne à l’égard de Calcutta.</p>
-
-<p>Consolez-vous grâce à cela, Gentlemen du
-Fossé, car, par ma foi, c’est bien la seule chose
-dont vous puissiez vous faire gloire.</p>
-
-<p>A ce dîner, j’appris que Hong-Kong est imprenable
-et que la Chine se hâtait d’importer
-des canons de douze et de quarante tonnes pour
-la défense de ses côtes.</p>
-
-<p>J’eus des doutes sur l’une de ces assertions,
-mais l’autre était la vérité.</p>
-
-<p>Ceux qui ont occasion de parler de la Chine
-dans ces régions le font en termes respectueux,
-comme qui dirait : « L’Allemagne va faire ceci
-ou cela » ou bien : « Telle est la manière de voir
-de la Russie ».</p>
-
-<p>Les mêmes hommes qui parlent ainsi font
-tout leur possible pour faire pénétrer dans le
-Grand Empire tous les stimulants de l’Ouest,
-chemins de fer, lignes de tramways, et le reste.</p>
-
-<p>Qu’arrivera-t-il si la Chine se réveille pour
-tout de bon, crée une ligne de Shanghaï à
-Lhassa, puis une ligne de steamers pour les
-immigrants du drapeau impérial jaune, si elle
-se charge elle-même de diriger ses manufactures
-de canons et ses arsenaux ?</p>
-
-<p>Les Anglais énergiques qui embarquent des
-canons de quarante tonnes concourent à ce résultat,
-mais ils disent tous : « Nous sommes
-bien payés pour ce que nous faisons. Il n’y a
-pas de sentiment dans les affaires, et, en tout
-cas, la Chine ne sera jamais en guerre avec
-l’Angleterre ».</p>
-
-<p>C’est bien vrai : il n’y a point de sentiment en
-affaires.</p>
-
-<p>Le palais du Taipan, plein de belles choses et
-de fleurs plus charmantes encore que les meubles
-pareils à des pierres précieuses, dont elles
-étaient l’ornement, aurait rendu heureux une
-centaine de jeunes gens qui soupirent après le
-luxe et fait d’eux des écrivains, des chanteurs,
-des poètes.</p>
-
-<p>Il était habité par des gens à forte tête, qui
-regardaient bien droit, qui étaient assis parmi
-les splendeurs, et qui causaient affaires.</p>
-
-<p>Si je ne devais pas devenir un Birman à ma
-mort, je souhaiterais d’être un Taipan à Hong-Kong.</p>
-
-<p>Il en sait si long, il traite sur un si grand pied
-avec des Princes, avec des Puissances, et il a un
-pavillon à lui qu’il fait flotter sur tous ses
-steamers.</p>
-
-<p>La chance bénie, qui veille sur les voyageurs,
-me fit le lendemain assister à un pique-nique,
-et tout cela parce que le hasard me poussa par
-erreur dans une maison.</p>
-
-<p>Cela est parfaitement vrai et c’est bien là
-notre façon anglo-indienne de faire les choses.</p>
-
-<p>— Peut-être, dit l’hôtesse, ce sera notre seule
-journée de beau temps, profitons-en pour lancer
-un vapeur.</p>
-
-<p>Et aussitôt nous voilà embarqués sur un nouveau
-monde — celui du port de Hong-Kong — et
-avec un égard tout dramatique pour l’appropriation
-des choses et des noms, notre petit navire
-s’appelait le <i>Pionnier</i>.</p>
-
-<p>Le pique-nique comprenait le nouveau Général, — celui
-qui était arrivé d’Angleterre sur le
-Nawab, et qui m’avait renseigné au sujet de Lord
-Wolseley, — et son aide-de-camp, un Anglais
-accompli, et fort différent d’un officier de l’Inde.</p>
-
-<p>Jamais il ne parlait métier, et, quand il éprouvait
-quelque désappointement, il le cachait derrière
-sa moustache.</p>
-
-<p>Le port est, à lui seul, un vaste monde.</p>
-
-<p>D’après les photographies, il est charmant, et
-je serais porté à le croire par les échappées
-aperçues à travers le brouillard, pendant que le
-<i>Pionnier</i> se frayait passage à travers les lignes
-de jonques, les paquebots amarrés, les pontons
-à charbon qui se balançaient, et la coquette et
-basse corvette américaine, l’<i>Oronte</i>, énorme et
-laide, le <i>Cafard</i> presque aussi petit que son homonyme,
-l’ancien trois ponts converti en un
-hôpital militaire.</p>
-
-<p>C’est, ce <i>Cafard</i>, l’occasion d’un changement
-d’air pour notre Tommy.</p>
-
-<p>Nous allions à travers des milliers de sampans
-manœuvrés par des femmes qui ont leurs bébés
-attachés sur leur dos.</p>
-
-<p>Puis, nous longeâmes la partie de la ville qui
-fait face à la mer et nous vîmes combien elle
-était grande.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes enfin à un fort inachevé, situé
-à une grande hauteur sur la pente d’une verte
-colline, et je contemplai le nouveau général
-comme les hommes contemplent un oracle.</p>
-
-<p>Vous ai-je dit que c’était un général du Génie,
-envoyé tout exprès pour s’occuper des fortifications ?</p>
-
-<p>Il jeta un regard sur la terre de couleur gris-vert
-et la maçonnerie de granit.</p>
-
-<p>Il y avait dans ses yeux une expression d’intérêt
-professionnel. Peut-être allait-il dire
-quelque chose : dans cet espoir je me rapprochai
-de lui.</p>
-
-<p>Il parla en effet :</p>
-
-<p>— Du sherry et des sandwiches ? Merci, je
-veux bien. C’est extraordinaire comme l’air
-marin vous donne de l’appétit, dit le général.</p>
-
-<p>Et nous continuâmes à longer la côte verdoyante,
-en contemplant d’imposantes maisons
-de campagne, bâties en granit, et qu’habitent
-des Pères Jésuites et des négociants opulents.</p>
-
-<p>C’était le Mashobra de ce Simla. C’étaient
-aussi les Highlands, cela tenait encore du Devonshire.</p>
-
-<p>C’était particulièrement gris et glacial.</p>
-
-<p>Jamais le <i>Pionnier</i> ne circula en des eaux plus
-étranges.</p>
-
-<p>D’un côté on voyait une multitude innombrable
-d’îlots, de l’autre les rivages profondément
-échancrés de l’île principale, qui parfois
-descendaient vers la mer en petites baies sablonneuses,
-parfois aussi tombaient en escarpements
-à pic, avec des grottes creusées par les
-flots et que remplissait le bruit sourd des brisants.</p>
-
-<p>En arrière les collines montaient dans le
-brouillard, l’éternel brouillard.</p>
-
-<p>— Nous allons à Aberdeen, dit l’hôtesse, puis
-à Stanley. De là nous traverserons l’île à pied
-par la route du réservoir de Ti-tam. Cela vous
-fera voir une grande partie du pays.</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans un fiord et découvrîmes
-un brun village de pêcheurs qui montait la garde
-entre deux docks, et un policeman sikh.</p>
-
-<p>Tous les habitants étaient des femmes aux
-joues roses, dont chacune possédait le tiers d’un
-bateau, et un baby tout entier, enveloppé dans
-de l’étoffe rouge et attaché sur son dos.</p>
-
-<p>La mère était vêtue de bleu, pour la raison suivante,
-si son mari lui donnait des coups par dessus
-les épaules, il y aurait eu bien des chances
-pour qu’il aplatît la tête du bébé, à moins que
-l’enfant ne fût d’une couleur différente.</p>
-
-<p>Puis, nous quittâmes tout à fait la Chine, et
-nous naviguâmes en plein Lochaber, avec un climat
-correspondant au paysage.</p>
-
-<p>Bonnes gens que rafraîchit le <i>punkah</i>, figurez-vous
-un instant des promontoires voilés de
-nuages, et s’avançant dans une mer d’un gris
-d’acier, crispée par une brise qui râpe les
-joues, vous oblige à vous asseoir au-dessous des
-bastingages et à reprendre difficilement haleine.</p>
-
-<p>Figurez-vous le roulis et le tangage d’un petit
-navire qui va bourdonnant d’île en île ou se
-lance témérairement à l’entrée d’une baie d’un
-mille de large, pendant que vous sentez mûrir,
-au milieu d’un paysage tout nouveau, de propos
-nouveaux, de physionomies nouvelles, un appétit
-qui fera honneur au grand Empire sur une terre
-étrangère.</p>
-
-<p>Nous nous trouvâmes en face d’un autre village
-qu’on nommait Stanley, mais il était tout autre
-qu’Aberdeen.</p>
-
-<p>Des maisons inhabitées, en pierre brune, contemplaient
-fixement la mer du haut des dunes
-peu élevées, et en arrière rugissait une longue
-étendue de muraille battue des vents.</p>
-
-<p>Inutile de demander ce que signifiaient ces
-choses : elles criaient bien haut. C’est un cantonnement
-abandonné. Sa population est dans
-le cimetière.</p>
-
-<p>Je demandai :</p>
-
-<p>— Quel régiment ?</p>
-
-<p>— Le 92<sup>e</sup>, il me semble, répondit le général,
-mais c’était au temps jadis, vers mil huit cent
-soixante. Je crois qu’on mit en garnison ici
-quantité de troupes et que l’on construisit des
-casernes en cet endroit, mais la fièvre fit périr
-les hommes comme des mouches. N’est-ce pas
-un lieu de désolation ?</p>
-
-<p>Mon esprit se reporta vers un cimetière négligé,
-à un jet de pierre du tombeau de Jehangir,
-dans les jardins de Shalimar, où les bestiaux
-et le bouvier voient le lieu de repos suprême des
-premières troupes qui occupèrent Lahore.</p>
-
-<p>Nous sommes un grand peuple, un peuple
-très fort, mais nous avons bâti notre Empire
-bien coûteusement avec les os des hommes qui
-sont morts de maladie.</p>
-
-<p>— Mais parlez-nous des fortifications, général.
-Est-il vrai que… etc…, etc. ?</p>
-
-<p>— Les fortifications sont très suffisantes telles
-que les voilà. Ce qu’il nous faut, ce sont des
-hommes.</p>
-
-<p>— Combien ?</p>
-
-<p>— Mettons trois mille pour l’Ile. C’est assez
-pour arrêter toute expédition qui pourrait survenir.
-Regardez toutes ces petites baies et criques.
-Il y a vingt endroits derrière l’Ile, où l’on
-pourrait débarquer des hommes et causer bien
-des désagréments à Hong-Kong.</p>
-
-<p>— Mais, hasardai-je, n’est-il pas théoriquement
-admis que notre flotte devrait arrêter toute
-expédition avant qu’elle parvînt ici ?… tandis
-qu’on suppose que les forts ont pour but d’empêcher
-que le passage ne soit coupé, qu’un bombardement
-ne soit exécuté, que la ville ne soit
-mise à contribution par un ou deux vaisseaux de
-ligne détachés.</p>
-
-<p>— Si vous partez de cette théorie, dit le général,
-les navires de guerre devraient aussi être
-arrêtés par notre flotte. Tout cela, ce sont des
-sottises. Si une puissance quelconque parvient
-à jeter des troupes ici, il faudra que vous ayez
-des troupes pour les chasser, et… ne désirons-nous
-pas d’en avoir ?</p>
-
-<p>— Et vous ? Vous commandez ici pour cinq
-ans, n’est-ce pas ?</p>
-
-<p>— Oh ! non, au bout de dix-huit mois, il me
-faudra partir. Je ne tiens pas à rester collé ici.
-Pour mon compte j’ai d’autres idées, dit le général,
-enjambant des éboulis pour aller jusqu’à
-son déjeuner.</p>
-
-<p>Et c’était justement ce qu’il y avait de pire.</p>
-
-<p>Un excellent général qui venait aider à parachever
-les fortifications, un œil sur Hong-Kong,
-et l’autre, l’œil droit, sur l’Angleterre.</p>
-
-<p>Il serait plus qu’un homme, s’il ne troquait
-son commandement et ses instructions pour le
-commandement d’une brigade dans la première
-bagarre qu’aurait l’Angleterre.</p>
-
-<p>Il redouterait de rester trop longtemps perdu
-au loin. Il craindrait de se trouver trop en dehors
-du courant… et…</p>
-
-<p>Eh bien ! Nous sommes justement comme
-cela dans l’Inde, et il n’y a pas le moindre espoir
-de lever une légion perdue pour le service colonial,…
-une légion composée d’hommes qui
-accompliraient leur tâche au même endroit sans
-jamais le quitter et n’auraient jamais d’autre
-perspective.</p>
-
-<p>Mais souvenez-vous que Hong-Kong, avec
-cinq millions de tonnes de charbon, cinq milles
-de quais d’embarquement, de docks, de jetées,
-son énorme importance comme cité, son commerce
-de quarante millions, et les plus charmantes
-parties de pique-nique qu’on puisse voir,
-a besoin de trois mille hommes… et elle ne les
-obtiendra point.</p>
-
-<p>Elle a deux batteries d’artillerie de garnison,
-un régiment, un tas d’artilleurs lascars, à peu
-près assez pour empêcher les canons de se
-rouiller sur leurs affûts.</p>
-
-<p>Il y a trois forts sur une île, — l’Ile du
-Tailleur de pierres — entre Hong-Kong et le
-continent, trois forts sur l’île même d’Hong-Kong
-et trois ou quatre autres éparpillés çà et
-là.</p>
-
-<p>Naturellement, l’armement complet en canons
-n’est point arrivé.</p>
-
-<p>Même dans l’Inde, on ne saurait armer des
-forts sans artilleurs exercés.</p>
-
-<p>Mais le déjeuner à l’abord d’un rocher était
-plus intéressant que la défense coloniale. On n’est
-pas en état de parler politique quand on a le
-ventre vide.</p>
-
-<p>Notre unique journée de beau temps finit par
-du vent et de la pluie sur les assiettes vides, et
-la marche à travers les terres commença.</p>
-
-<p>Lorsque l’esquif eut à demi disparu dans la
-buée, nous passâmes le long des champs de canne
-à sucre et de troupeaux de gros cochons, le long
-du morne cimetière des soldats sur la côte.</p>
-
-<p>On traversa une étendue de lande, et on finit
-par rencontrer une route de montagne qui dominait
-la mer.</p>
-
-<p>Les perspectives se mouvaient, changeaient
-comme dans un kaléidoscope.</p>
-
-<p>Tout d’abord, ce fut une croupe rugueuse,
-toute semée de touffes ruisselantes, sans qu’on
-vît rien au-dessus, ni au-dessous, ni aux alentours,
-sinon du brouillard et les lances raides
-de la pluie. Puis, une route rouge balayée par
-de l’eau qui tombait dans l’inconnu. Puis, une
-combe, aux murs presque aussi droits que ceux
-d’une maison, au fond de laquelle se glissait la
-mer, verte comme du jade. Puis, une vue sur une
-baie, un banc de sable blanc, enfin une jonque à
-voilure rouge qui louvoyait sous les rafales.
-Enfin, plus rien que de la roche mouillée et des
-fougères, et la voix du tonnerre bondissant de
-cime en cime.</p>
-
-<p>La route, revenant vers l’intérieur des terres,
-nous ramena près des bois de pins de Theog et
-des rhododendrons — mais on les appelait des
-azaléas — de Simla et la pluie ne cessait de tomber,
-comme si on eût été au mois de juillet dans
-les collines et non au mois d’avril à Hong-Kong.</p>
-
-<p>Une armée envahissante marchant sur Victoria
-aurait eu bien de la peine, même si la pluie
-n’était pas tombée.</p>
-
-<p>Il n’y a qu’une ou deux ouvertures dans les
-montagnes par où elle aurait pu passer, et on
-prépare un plan grâce auquel on pourra la
-couper et l’anéantir dès son arrivée.</p>
-
-<p>Lorsqu’il me fallut escalader à reculons une
-montée, en plantant profondément mes talons
-dans la vase, je plaignis sincèrement cette armée
-d’invasion.</p>
-
-<p>Le réservoir à parois de granit et le tunnel de
-deux milles, qui amènent l’eau à Hong-Kong,
-valent-ils une visite ?</p>
-
-<p>Je ne saurais le dire.</p>
-
-<p>Il y avait dans l’air trop d’eau pour qu’on
-goûtât quelque confort, même en tâchant de
-penser au pays.</p>
-
-<p>Mais allez-y, faites le trajet — dix milles — et
-deux milles seulement sur un terrain de niveau.
-Allez en bateau à vapeur au cantonnement
-abandonné de Stanley, traversez l’île, et
-dites-moi si vous avez jamais vu rien de si sauvage,
-de si merveilleux en son genre que ce
-paysage.</p>
-
-<p>Je remonte le fleuve jusqu’à Canton et ne puis
-m’arrêter pour faire de la peinture écrite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>X</h3>
-
-
-<p>La Providence se plaît aux sarcasmes. Elle
-nous envoya de la pluie et un vent glacial
-depuis le commencement jusqu’à la fin.</p>
-
-<p>Voilà un des désagréments qu’on éprouve à
-quitter l’Inde. Vous coupez le câble qui vous
-retient sous le seul climat digne de confiance
-qu’il y ait dans le monde.</p>
-
-<p>Je méprise un pays où il faut perdre la
-moitié de son temps à observer les nuages.</p>
-
-<p>L’excursion de Canton (j’étais parti dans
-cette direction) vous fait faire la connaissance
-du steamer de fleuve américain, qui ne ressemble
-aucunement à un vaisseau de la flottille
-de l’Irraouaddy, non plus qu’à un omnibus,
-comme bien des gens le croient.</p>
-
-<p>Il se compose exclusivement de peinture
-blanche, de plomb en feuilles, d’une corne de
-vache, d’un tremplin, et il contient un chargement
-presque aussi considérable qu’un navire de
-la <i>Peninsular and Oriental</i>.</p>
-
-<p>Le commerce entre Canton et Hong-Kong
-paraît énorme, et un steamer couvre les quatre-vingt-dix
-milles qui séparent un port de l’autre
-en une journée.</p>
-
-<p>Les passagers chinois n’en sont pas moins
-enfermés sous les écoutilles ou leur équivalent,
-dès qu’ils quittent le port, et une fois par jour,
-le râtelier de Sniders chargés dans la cabine est
-l’objet d’une inspection et d’un nettoyage.</p>
-
-<p>Chaque jour aussi, à ce que je m’imagine,
-le capitaine de chaque bateau raconte à ses
-passagers <span lang="en" xml:lang="en">globe-trotters</span> la vénérable histoire du
-pillage d’un steamer fluvial, — comment deux
-jonques l’assaillirent à un tournant favorable du
-fleuve, pendant que les passagers indigènes qui
-s’y trouvaient se soulevaient et se conduisaient
-de manière à donner beaucoup d’occupation à
-l’équipage, ce qui finit par un nettoyage à fond
-de ce steamer.</p>
-
-<p>Les Chinois sont un peuple étrange !</p>
-
-<p>Il n’y a pas fort longtemps, ils eurent des difficultés
-à Hong-Kong, à propos de la photographie
-des coolies travailleurs, et dans l’agitation,
-qui fut considérable, une vieille jonque à moitié
-démolie prit position en face du quai, dans l’intention
-avouée d’envoyer un boulet de trois
-livres à travers les fenêtres de la maison de
-commerce qui avait donné l’idée de la photographie.
-Et cela bien qu’en moins de dix minutes,
-navire et équipage eussent pu être réduits
-en cendres de cigarettes.</p>
-
-<p>Mais personne ne pilla le <i>Ho-Nam</i>, bien que
-les passagers eussent fait tout leur possible pour
-y mettre le feu en renversant les lampes de
-leurs pipes à opium.</p>
-
-<p>Sa masse encombrante, mugissante, se fraya
-passage à travers les rangs serrés des navires
-du port, et partit par un brouillard gris, par
-une pluie battante.</p>
-
-<p>Lorsque je dis que le paysage ressemblait à
-celui des Highlands, vous pensez ce que cela
-peut signifier dans un pareil moment.</p>
-
-<p>De grands steamers à hélice, des bateaux
-chinois à porcs, à fort tirant d’eau, et chargés
-d’une cargaison vivante, des jonques qui se balançaient,
-des sampans prêts à faire le plongeon,
-remplissaient les parties navigables d’un cours
-d’eau aussi large que l’Hughli, et beaucoup
-mieux défendu, en ce qui regarde l’art humain.</p>
-
-<p>La petite difficulté, que les Chinois avaient eue
-quelques années auparavant avec les Français,
-avait appris aux premiers bien des choses dont
-il eût mieux valu pour nous qu’ils ne prissent
-aucun souci.</p>
-
-<p>Le premier objet qui frappe dans la ville de
-Canton, c’est le double clocher de la vaste église
-catholique.</p>
-
-<p>Otez-lui votre chapeau, parce que cela signifie
-bien des choses et que c’est le drapeau visible
-d’une bataille qui doit être encore livrée.</p>
-
-<p>Jamais les missionnaires de la Mère des Églises
-n’engagèrent une lutte aussi formidable que
-celle qu’ils eurent avec la Chine et jamais
-nation n’a déployé tant de science à torturer les
-missionnaires.</p>
-
-<p>Peut-être un jour où il faudra examiner les
-livres de comptes de chaque race, donnerait-on
-raison aux deux races, la blanche et la jaune,
-pour avoir agi, chacune, selon ses lumières.</p>
-
-<p>J’ai contemplé à loisir la cité du bord du
-steamer et j’ai jeté mes cartes.</p>
-
-<p>— Je me sens hors d’état de décrire cet endroit
-et en outre je hais le Chinois.</p>
-
-<p>— Peuh ! ce n’est que Bénarès multiplié huit
-fois. Allons, venez !</p>
-
-<p>C’était Bénarès, mais sans larges rues ou
-<i>chanks</i>, et pourtant plus sombre que Bénarès,
-en ce que partout la mince ligne du ciel était
-masquée entièrement par des enseignes flottantes
-superposées en étages, rouge, or, noir ou
-blanc.</p>
-
-<p>Les boutiques s’élevaient sur des soubassements
-de granit, avec des murs en brique pukka
-et des toits de tuiles.</p>
-
-<p>Leurs façades étaient de bois sculpté, doré ou
-peint de façon sauvage.</p>
-
-<p>John s’entend parfaitement à arranger une
-boutique, alors même qu’il n’aurait à y vendre,
-en fait de jolies choses, que des volailles aplaties
-et des tripes.</p>
-
-<p>Une boutique sur deux était un restaurant, et
-l’espace qui les séparait bondé de créatures humaines.</p>
-
-<p>Connaissez-vous ces horribles éponges pleines
-de vers, qui croissent dans les mers chaudes ?
-Vous en cassez un morceau et le ver se casse
-aussi.</p>
-
-<p>Canton, c’était cette éponge :</p>
-
-<p>— Hi ! Iow yah ! Tohoh wang ! hurlaient à la
-foule les porteurs de chaises, mais je craignais
-que si les perches écorchaient l’angle d’une maison,
-les briques elles-mêmes ne se missent à
-saigner.</p>
-
-<p>Hong-Kong m’avait montré comment le Chinois
-était capable de travailler. Canton m’expliqua
-pourquoi il faisait si peu de cas de la
-vie.</p>
-
-<p>La vie humaine est un article à meilleur marché
-que dans l’Inde.</p>
-
-<p>Je haïssais déjà pas mal le Chinois. Ma haine
-doubla, lorsque je me sentis étouffer dans ses
-rues fourmillantes où la peste seule était capable
-d’ouvrir un passage.</p>
-
-<p>Certes, ce n’était point défaut de civilité de la
-part des gens, mais l’entassement était à lui seul
-effrayant.</p>
-
-<p>Il y a dans le monde trois ou quatre endroits
-où il est préférable pour un Anglais de se mettre
-promptement d’accord avec son adversaire,
-quelle que soit la nationalité de celui-ci.</p>
-
-<p>Canton vient en tête de la liste. N’ayez jamais
-de discussion avec qui que ce soit dans Canton.
-Laissez cela au guide.</p>
-
-<p>Alors les puanteurs montèrent et nous accablèrent.
-Sous ce rapport, Canton est égal à vingt
-fois Bénarès.</p>
-
-<p>L’Hindou est un saint qui pratique l’hygiène
-quand on le compare au Chinois. C’est sous le
-même rapport un rigide Malthusien.</p>
-
-<p>— Très mauvaise odeur dans cet endroit. Venez
-par ici tout droit, dit Ah Cum qui avait
-appris son anglais d’un Américain.</p>
-
-<p>Il fut très bon.</p>
-
-<p>Il me montra des boutiques de joaillerie en
-plume, où des gens étaient assis, découpaient
-dans les ailes brillantes des geais de tout petits
-carrés de plumes bleues et lilas, les collaient sur
-des montures dorées, de sorte que le tout ressemblait
-aux plus rares des émaux de Jeypore.</p>
-
-<p>Nous entrâmes dans une boutique.</p>
-
-<p>Ah Cum tira derrière lui la porte massive
-et mit le verrou, pendant que la foule s’entassait
-devant les fenêtres et les barreaux des volets.</p>
-
-<p>Je pensais plus à la foule qu’à la joaillerie.</p>
-
-<p>La cité était si sombre et la foule si nombreuse,
-et parmi elle il y avait tant de gens dont
-la figure n’avait rien d’humain !</p>
-
-<p>La marche du Mongol est un joli sujet à traiter
-dans un article de magazine.</p>
-
-<p>Entendez-la une seule fois dans le demi-jour
-d’une vieille boutique de curiosités, où les
-diables sans nom de la religion chinoise vous
-font des grimaces du haut des étagères du fond,
-où des dragons de bronze, révélateurs de malpropreté,
-s’accrocheront à vos pieds pendant que
-vous trébuchez sur le sol.</p>
-
-<p>Écoutez le bruit de pas sur les blocs de granit
-de la route et la vague de voix d’hommes qui vient
-se briser, cela n’est pas humain !</p>
-
-<p>Observez les faces jaunes qui vous dévisagent
-entre les barreaux, et vous serez effrayés
-comme je le fus moi-même.</p>
-
-<p>— C’est du beau travail, dis-je au Professeur,
-qui se penchait sur un jupon de Canton, une
-merveille de vert pâle, de bleu et d’argent. Maintenant
-je comprends pourquoi les Européens
-civilisés, d’origine irlandaise, tuent les Chinois en
-Amérique. C’est chose justifiable que de les tuer.
-Il serait parfaitement juste d’effacer la ville de
-Canton de la surface du globe, d’exterminer tous
-ceux qui échapperaient au bombardement. Le
-Chinois ne devrait pas compter.</p>
-
-<p>Je poursuivais mes propres idées, qui étaient
-de couleur noire, de saveur amère.</p>
-
-<p>— Ne pourriez-vous donc pas regarder les
-lions et y prendre plaisir et laisser la politique
-aux gens qui prétendent s’y connaître ? dit le
-Professeur.</p>
-
-<p>— Il ne s’agit pas de politique, répondis-je.
-Ce peuple devrait être exterminé parce qu’il n’a
-rien de commun avec aucun des peuples que j’ai
-rencontrés jusqu’à ce jour. Regardez leurs
-figures ; ils nous méprisent, vous pouvez voir
-cela, et ils ne nous redoutent pas le moins du
-monde.</p>
-
-<p>Alors Ah Cum nous conduisit par des rues
-sombres au Temple des Cinq Cents Génies qui
-était une des choses à voir dans cette lapinière.</p>
-
-<p>C’était un temple bouddhiste, avec les accessoires
-usuels : autels, lumières sur les autels,
-figures colossales de gardiens aux portes.</p>
-
-<p>Autour de la cour intérieure s’étend un corridor
-dont les deux faces sont couvertes de figures
-de deux grandeurs représentant la plupart des
-races de l’Asie.</p>
-
-<p>On dit que plusieurs Pères Jésuites figurent
-dans cette galerie. Vous trouverez cela indiqué
-en détail dans les <i>Guides</i> de voyageurs — et
-voici l’image d’un bon vivant en chapeau, avec
-toute la barbe, mais nu jusqu’à la ceinture,
-comme toutes les autres :</p>
-
-<p>— Ce gentleman européen, dit Ah Cum, c’est
-Marco Polo.</p>
-
-<p>— Tirez-en le meilleur parti possible, dis-je.
-Un temps viendra où il n’y aura plus de gentlemen
-européens, où il n’y aura plus que des Jaunes
-à l’âme noire — à l’âme noire, Ah Cum, et qui
-tiendront du diable leur père l’aptitude à faire
-plus de travail qu’ils ne devraient.</p>
-
-<p>— Venez voir une horloge, dit-il, vieille
-horloge. Elle marche par l’eau. Allons, venez !</p>
-
-<p>Il nous conduisit dans un autre temple et nous
-montra une vieille clepsydre contenant huit
-<i>gurrahs</i>, exactement le même genre d’objets
-dont on se servait dans les régions écartées de
-l’Inde pour tenir lieu de veilleurs.</p>
-
-<p>Le Professeur jure que cette machine, qui est
-censée donner l’heure à la ville, se règle sur les
-cloches des steamers du fleuve, attendu que l’eau
-de Canton est trop épaisse pour couler dans un
-tube qui aurait moins d’un demi-pouce de diamètre.</p>
-
-<p>De la pagode de ce temple nous pûmes voir
-que les toits de toutes les maisons au-dessous
-étaient couverts de cruches pleines d’eau.</p>
-
-<p>Il n’y a dans la ville aucune organisation
-contre l’incendie : une fois allumé, il continue
-jusqu’à extinction.</p>
-
-<p>Ah Cum nous conduisit au champ du Potier
-où les exécutions ont lieu.</p>
-
-<p>Les Chinois massacrent par centaines et je
-suis loin de trouver qu’il y ait de la cruauté
-dans cette générosité à répandre le sang.</p>
-
-<p>Ils pourraient faire marcher les exécutions sur
-le pied de dix mille par an à Canton, sans que cela
-influe sur le niveau constamment ascendant de
-la population. Un bourreau, qui avait vu du pays,
-sans doute étant sans place, nous offrit une épée
-en nous garantissant qu’elle avait coupé bien
-des têtes.</p>
-
-<p>— Gardez-la, dis-je, gardez-la, et que la bonne
-besogne continue. Mon ami, vous ne sauriez
-exécuter trop librement dans ce pays. Vous
-avez, à ce qu’on m’apprend, le bonheur de posséder
-une aristocratie purement littéraire, recrutée, — reprenez-moi
-en cas d’erreur, — dans
-toutes les couches sociales, et plus particulièrement
-dans celles où l’idée de la cruauté commise
-de sang-froid, a jeté les plus profondes racines,
-pour ainsi dire. Or, quand, à la nature héréditairement
-diabolique, on ajoute une éducation
-purement littéraire consistant en tendances
-cruelles et formalistes, le résultat, ô mon ami à
-mauvaise mine, le résultat, je le répète, est un état
-de choses vaguement indiqué dans la description
-que fait le Petit Pèlerin de l’Enfer des Égoïstes.
-Vous n’avez pas lu, je suppose, les ouvrages du
-Petit Pèlerin ?</p>
-
-<p>— On dirait, à sa figure, qu’il va sauter sur
-vous avec cette épée, dit le Professeur. Partons
-et allons voir le temple des horreurs.</p>
-
-<p>Ce temple-là était en quelque sorte l’établissement
-d’une M<sup>me</sup> Tussaud chinoise.</p>
-
-<p>On y voyait des figures représentant en grandeur
-naturelle des hommes pilés dans des mortiers,
-coupés en tranches, fricassés, grillés, empaillés,
-et transformés par les diableries les plus variées,
-ce qui m’écœura et m’affligea.</p>
-
-<p>Mais les Chinois sont miséricordieux, même
-dans leurs supplices.</p>
-
-<p>Lorsqu’un homme est pilé dans un moulin,
-il y est jeté la tête la première, d’après les modèles.</p>
-
-<p>C’est ennuyeux pour la foule qui est là pour
-voir la farce, mais cela évite de la peine aux
-exécuteurs.</p>
-
-<p>Il faut surveiller attentivement un homme à
-moitié pilé. Sans cela il arrive à s’esquiver en
-se tortillant.</p>
-
-<p>Pour couronner le tout, nous allâmes voir la
-prison, qui était un foyer de pestilence dans une
-rue écartée.</p>
-
-<p>Le Professeur frissonna :</p>
-
-<p>— C’est très bien, dis-je. Les gens, qui ont
-envoyé les prisonniers ici, n’ont aucun souci à
-leur sujet. Les gens doivent avoir l’air horriblement
-misérables, mais je suppose qu’ils ne
-s’en tourmentent pas beaucoup, et Dieu sait si je
-m’en soucie. Ce ne sont que des Chinois. S’ils
-se traitent entre eux comme des chiens, pourquoi
-les regarderions-nous comme des êtres
-humains ? Laissons-les pourrir. Je demande à
-retourner à bord du steamer. Je demande à
-rentrer sous les canons de Hong-Kong. Fi !</p>
-
-<p>Puis nous parcourûmes une succession de rues
-et de maisons de second ordre, pour arriver enfin
-au mur de la ville, au côté de l’ouest, par un
-escalier aux marches nombreuses.</p>
-
-<p>Il y avait de la propreté en cet endroit.</p>
-
-<p>Le mur descendait de trente ou quarante pieds
-dans des champs de riz.</p>
-
-<p>Au delà s’étendait un demi-cercle de collines
-où chaque yard carré est planté de tombes.</p>
-
-<p>Canton l’abominable est sous la garde de ses
-morts et les morts sont plus que les myriades
-de vivants.</p>
-
-<p>Sur la cime gazonnée du mur se trouvaient
-des canons anglais tout rouillés qui avaient
-été encloués et abandonnés après la guerre.</p>
-
-<p>Ils ne devraient pas être là.</p>
-
-<p>Une pagode de cinq étages nous permit de
-contempler la cité dans son ensemble, mais
-j’étais las de voir ces rats dans leurs trous. Je ressentais
-de la fatigue, de l’horreur et de la mauvaise
-humeur.</p>
-
-<p>L’excellent Ah Cum nous mena à la villa du
-jardin d’été du Vice-Roi située sur la pente
-tournée vers la ville d’une colline couverte d’azalées
-et entourée de cotonniers.</p>
-
-<p>Dans le sous-sol, il y avait une belle chapelle
-à idoles. En haut, un vestibule de réceptions
-officielles avec des vérandahs vitrées et des
-meubles en ébène rangés le long des murs en
-quatre lignes droites. Ce n’était qu’une oasis de
-propreté.</p>
-
-<p>Dix minutes plus tard, nous rentrions dans
-la cité fourmillante, où nous étions privés de lumière
-et d’air respirable.</p>
-
-<p>Une ou deux fois nous rencontrâmes un
-mandarin avec la mince moustache officielle
-et le petit bouton rouge au sommet de la coiffure.</p>
-
-<p>Ah Cum était en train de nous expliquer la nature
-et les caractères distinctifs d’un mandarin,
-quand nous arrivâmes à un canal qu’on franchissait
-au moyen d’un pont anglais, et qui se
-fermait avec une porte de fer, confiée à la garde
-d’un policeman de Hong-Kong.</p>
-
-<p>Nous étions dans une station indienne, avec
-des magasins européens, des boutiques de Paris
-et tout le reste assorti.</p>
-
-<p>C’était le quartier anglais de Canton où il se
-trouvait deux cent cinquante Sahibs.</p>
-
-<p>Il aurait mieux valu placer une mitrailleuse
-Gatling derrière la porte du pont.</p>
-
-<p>Les <i>Guides</i> de voyageurs vous apprendront
-que ce quartier fut cédé par les Chinois, lors du
-traité de 1860, et que les Français obtinrent une
-égale tranche de territoire.</p>
-
-<p>Grâce à la force comprimante de la bureaucratie
-française, la « concession française » n’a
-jamais été louée ni vendue à des particuliers,
-et maintenant c’est un régiment chinois qui y
-croupit.</p>
-
-<p>Les hommes qui voyagent vous en diront à
-peu près autant de Saïgon et du Cambodge.</p>
-
-<p>On dirait que le Français semble atteint
-d’une maladie, dès qu’il endosse un uniforme
-officiel. C’est la <i>paperasserite</i> aiguë, si l’on
-nous permet le néologisme.</p>
-
-<p>— Maintenant où êtes-vous allé et qu’avez-vous
-vu ? dit le Professeur, d’un ton de pédagogue
-lorsque nous fûmes de retour sur le
-<i>Ho-Nam</i> et que nous rentrions avec toute la
-vitesse possible à Hong-Kong.</p>
-
-<p>— Un vaste égout de cité, plein de tunnels et
-habité par des diables jaunes, une cité que Doré
-devrait bien avoir vue. Je suis enchanté de ce
-que rien ne m’oblige à y retourner. Le Mongol
-se mettra en marche quand le bon moment sera
-venu pour lui. J’attends qu’il se mette en
-marche de mon côté. Partons pour le Japon par
-le prochain bateau.</p>
-
-<p>Le Professeur dit que j’ai complètement gâté
-le récit qui précède par ce qu’il qualifie de « calomnies
-exagérées sur le compte d’un peuple
-de rudes travailleurs ».</p>
-
-<p>Il n’a pas vu Canton comme je l’ai vu, à travers
-une imagination enfiévrée.</p>
-
-<p>Une fois, avant mon départ, je grimpai
-jusqu’à la station civile de Hong-Kong d’où l’on
-domine la ville.</p>
-
-<p>Là, dans de somptueuses villas bâties en
-pierre et ayant leur façade sur des routes ombragées,
-dans un vrai paradis de fleurs magnifiques
-et dans un silence absolu que ne troublent
-pas même les bruits du trafic d’en bas, les résidents
-font de leur mieux pour copier l’existence
-d’une station indienne des Collines.</p>
-
-<p>Ils s’en tirent mieux que nous.</p>
-
-<p>Autour du kiosque à musique, on voit les
-dames vêtues de costumes assortis. Chaussures,
-gants, parapluies leur arrivent d’Angleterre
-avec les toilettes, et toute memsahib sait ce que
-cela veut dire.</p>
-
-<p>La routine de leur vie est fort analogue.</p>
-
-<p>Sur un point, elles ont l’avantage sur les dames
-des Indes.</p>
-
-<p>Les dames de Hong-Kong ont un club à
-elles, dans lequel les hommes ne sont, je crois,
-admis que par tolérance.</p>
-
-<p>Quand il y a un bal, il y a environ vingt danseurs
-pour une danseuse, et il n’y a, pour ainsi
-dire, pas de vieilles filles dans l’île.</p>
-
-<p>Les habitants se plaignent d’être isolés, renfermés.
-Ils contemplent la mer au loin, et il
-leur tarde de s’en aller. Ils ont leurs jours à
-des jours réguliers chaque semaine, et en dehors
-de cela ils se rencontrent autant qu’ils veulent.</p>
-
-<p>Ils ont des acteurs amateurs, et ils se querellent,
-et les hommes et les femmes prennent
-parti, et la station est divisée en deux camps du
-haut en bas de l’échelle sociale.</p>
-
-<p>Ensuite ils se réconcilient, et ils écrivent aux
-journaux locaux pour blâmer les critiques du
-terroir. N’est-ce pas touchant ?</p>
-
-<p>Une dame me conta cela un après-midi et je
-pleurai presque de nostalgie.</p>
-
-<p>— Et alors, vous savez, après qu’elle eut dit
-qu’elle était dans la nécessité de donner le rôle
-à l’autre, cela les mit en fureur. Les courses
-étaient si proches qu’on ne put rien faire, et
-Mistress B. dit que la chose était décidément
-impossible. Vous comprenez, n’est-ce pas, combien
-cela doit être désagréable ?</p>
-
-<p>— Madame, dis-je, je le comprends. J’ai déjà
-passé par là. Mon cœur quitte Hong-Kong. Au
-nom du grand Mofussil de l’Inde, je vous salue.
-A dater d’aujourd’hui, Hong-Kong est l’un de
-Nous : il prendra rang avant Meerut, mais après
-Allahabad dans toutes les cérémonies et revues.</p>
-
-<p>Elle se figura, je crois, que j’avais un coup de
-soleil, mais vous, du moins, vous saurez ce que
-je voulais dire.</p>
-
-<p>Nous ne rions plus à bord du steamer de la
-<i>Peninsular and Oriental</i>, l’<i>Ancona</i>, en route
-pour le Japon.</p>
-
-<p>Nous avons terriblement le mal de mer, parce
-que nous avons au-dessous de nous une mer
-mauvaise et au-dessus de nous une voilure
-humide.</p>
-
-<p>La voile sert à donner plus de stabilité au
-navire, qui refuse de se tenir en équilibre.</p>
-
-<p>Il est plein de <span lang="en" xml:lang="en">Globe-trotters</span>, qui refusent
-également de se laisser remettre d’aplomb.</p>
-
-<p>Un <span lang="en" xml:lang="en">Globe-trotter</span> pousse à l’excès le cosmopolitisme :
-il prétend être malade en n’importe
-quel endroit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="drap">Préface</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0"><small>VII</small></a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="sc">La Cité de l’épouvantable nuit</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">I.</div></td>
-<td class="drap">— Une cité de la vie réelle</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p1">3</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">II.</div></td>
-<td class="drap">— Les réflexions d’un sauvage</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p2">15</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">III.</div></td>
-<td class="drap">— L’assemblée des Dieux</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p3">31</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">IV.</div></td>
-<td class="drap">— Sur les rives du Hughli</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p4">49</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">V.</div></td>
-<td class="drap">— Avec la police de Calcutta</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p5">69</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VI.</div></td>
-<td class="drap">— Chez les <i>Iniquités</i></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p6">83</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VII.</div></td>
-<td class="drap">— Plus bas, toujours plus bas</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p7">101</a></div></td></tr>
-<tr><td><div class="r">VIII.</div></td>
-<td class="drap">— Au sujet de Lucia</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1p8">113</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="sc">De Calcutta à Hong-Kong</span></td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">129</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c xsmall gap">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="break"></div>
-
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-
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-<li>— <i>Propos d’un Entrepreneur de démolitions.</i></li>
-<li>— <i>Le Salut par les Juifs.</i></li>
-<li>— <i>Résurrection de Villiers de l’Isle-Adam.</i></li>
-<li class="ugap">ELEMIR BOURGES. — <i>La Nef.</i></li>
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-<li class="ugap">JACQUES CHARDONNE. — <i>L’Epithalame.</i> <span class="sc">Roman, 2 vol.</span></li>
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-<li class="ugap">ÉMILE GUILLAUMIN. — <i>La Vie d’un Simple</i> (<span class="sc">Journal d’un Fermier</span>).</li>
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-<li>— <i>L’Immolation.</i></li>
-<li>— <i>Le Termite.</i></li>
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-<li>— <i>Au Hasard de la Vie.</i></li>
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-<li class="ugap">MARLOWE. — <i>Théâtre.</i> <span class="sc">2 vol.</span></li>
-<li class="ugap">T. de QUINCEY. — <i>Les Confessions d’un Mangeur d’Opium.</i></li>
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-<li class="ugap">SHELLEY. — <i>Œuvres Poétiques.</i> <span class="sc">3 vol.</span></li>
-<li>— <i>Œuvres en Prose.</i></li>
-<li class="ugap">STRINDBERG. — <i>La Danse de Mort.</i></li>
-<li class="ugap">SWINBURNE. — <i>Chants d’avant l’Aube.</i></li>
-<li class="ugap">A. SCHNITZLER. — <i>Anatole.</i></li>
-<li>— <i>La Ronde.</i></li>
-<li class="ugap">PIERRE VEBER. — <i>Les Belles Histoires.</i></li>
-<li class="ugap">OSCAR WILDE. — <i>Intentions.</i></li>
-<li>— <i>Le Crime de Lord Arthur Savile.</i></li>
-<li>— <i>Le Portrait de Dorian Gray.</i></li>
-<li>— <i>La Maison de la Courtisane.</i></li>
-<li>— <i>Une Maison de Grenades.</i></li>
-<li>— <i>Théâtre.</i> <span class="sc">3 vol.</span></li>
-<li class="ugap">St. E. WHITE. — <i>Terres de Silence.</i></li>
-<li class="ugap">TOLSTOI. — <i>Œuvres Complètes.</i> <span class="sc">Traduction
-littérale et intégrale sur les manuscrits originaux.</span></li>
-</ul>
-
-<p class="sign gap small">IMP. KAPP, PARIS-VANVES.</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CITÉ DE L'ÉPOUVANTABLE NUIT ***</div>
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