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-The Project Gutenberg eBook of Les nouvelles leçons d'amour dans un parc,
-by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les nouvelles leçons d'amour dans un parc
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: March 24, 2021 [eBook #64913]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS
-UN PARC ***
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-
- RENÉ BOYLESVE
- DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- LES NOUVELLES
- LEÇONS D’AMOUR
- DANS UN PARC
-
- “LE LIVRE”
- 9, RUE COËTLOGON, PARIS
- 1924
-
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE 40 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DE CUVE DES
-PAPETERIES DU MARAIS “_Violettes de Parme_” AU FILIGRANE “_LE LIVRE_”,
-NUMÉROTÉS DE 1 A 40; 110 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN,
-NUMÉROTÉS DE 41 A 150 ET 1100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE PUR CHIFFON
-BRIGHT WHITE CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 151 A 1250,
-PLUS 50 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE I A L, CONTENANT CHACUN UN
-AUTOGRAPHE DE L’AUTEUR, SOUSCRITS PAR M. EDOUARD CHAMPION POUR LA
-“_Société des Médecins Bibliophiles_” ET “_Les Bibliophiles du Palais_”.
-IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 20 EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS, HORS COMMERCE,
-SUR DIVERS PAPIERS, MARQUÉS DE A A T.
-
-
-Exemplaire Nº
-
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-
-
-TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS
-
-COPYRIGHT BY “LE LIVRE” 1924.
-
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-
-PRÉFACE
-
-
-_Voici une petite suite à celui de mes livres qui m’a fait le plus grand
-tort. Je la crois d’autant moins destinée à l’atténuer qu’elle est
-écrite et publiée vingt-deux ans après le coupable ouvrage, et conçue
-dans le même esprit: exemple d’entêtement dans l’impénitence._
-
-_Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il complète--sans l’achever,
-j’espère--comme dans tous les autres que j’ai rendus publics, je n’ai
-jamais considéré l’opportunité. J’ai donné mes fruits comme un pommier
-ses pommes et avec la même placide insouciance. Ils se sont nui entre
-eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils sont au premier aspect, très
-différents les uns des autres. Si celui-ci me fut plus néfaste qu’aucun
-de ses frères, c’est qu’un hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, et
-probablement par son impertinence. Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il
-se trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient arrêté, d’après lui, leur
-jugement sur l’auteur, c’est un fait psychologique bien ordinaire et qui
-ne me choque pas plus que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre
-d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire mais que je dois déplorer
-au nom de tous les écrivains qui ont des goûts divers à satisfaire et
-qui les satisfont coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser sous la
-forme du badinage et j’ai le goût non moins vif de le faire sous la
-forme la plus grave: sous ces deux aspects différents un lecteur un peu
-fin aurait tôt fait de reconnaître le même homme. En attendant ce
-lecteur, je continue à m’habiller de sombre ou de clair, selon la
-couleur du temps._
-
-
-
-
-LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC
-
-
-Lorsqu’un auteur a écrit un livre qui, par le caprice des dieux,
-parvient à toucher des lecteurs, il arrive qu’on interroge ce mortel
-privilégié, au sujet de ses personnages, et lui demande de leurs
-nouvelles.
-
-Que de gens se sont informés près de moi d’une petite fille nommée
-Jacquette, que j’avais présentée,--il y a quelque vingt ans de
-cela,--dans un beau parc situé dans la région d’Anjou, et dans un
-château appelé Chamarande! J’avais pris soin, à la fin de mon conte, de
-fournir quelques faits rassurants quant à l’avenir de Jacquette, et même
-de dire qu’elle fit, en temps convenable, un excellent mariage. Ce
-n’était pas assez, paraît-il. Certains d’abord y croyaient peu, eu égard
-à l’éducation fort agitée de l’enfant; d’autres exigeaient des
-précisions et des détails; mais ceux-ci sont gens qui n’ont rien à faire
-et voudraient qu’on leur racontât indéfiniment des histoires.
-
-Des histoires, et sur Jacquette de Chamarande, j’en possède, à la
-vérité. Je vais essayer de vous en dire au moins quelques unes.
-
-
-
-
-ALCINDOR
-
-
-I
-
-Vous souvient-il que cette petite était la fille unique du marquis
-Foulques de Chamarande et de Ninon, sa gracieuse et trop légère épouse,
-tous deux, en somme, d’assez bonnes gens, pareils à beaucoup, de qui la
-conduite était ordinaire, c’est à dire nullement édifiante, mais de qui
-le souci, exactement semblable à celui de tous les parents, était que
-leur enfant fût néanmoins fort bien élevée? Dirai-je, pour vous faire
-plaisir, qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse et que Jacquette
-avait été tenue à l’abri, par miracle, des exemples fâcheux que la vie
-offre en abondance aux créatures? Tant d’autres narrateurs, bien plus
-prisés que moi, se trouveront pour vous endormir avec ces sornettes!
-Pour moi, je n’accorde aucune foi à cela, et je vous déclare le résultat
-modeste d’une éducation due à une excellente gouvernante, propre nièce
-d’un évêque, nommée Mlle de Quinconas, et aux conseils d’un parrain très
-avisé, M. le baron de Chemillé.
-
-Mais, non moins crûment, je vous dirai que, si éloignée qu’elle fût de
-la perfection, notre Jacquette, qui était née avec un bon naturel,
-faisait une digne et aimable jeune fille, aussi étrangère que possible,
-comme vous allez vous en assurer aussitôt, à toute méchante inclination.
-
- *
-
- * *
-
-Nous l’accompagnerons, si vous le voulez bien, avant son mariage, un
-beau matin de sa seizième année, dans une des allées du parc dont je ne
-crois pas avoir eu l’occasion de vous parler. C’en est une qui, partant
-de la terrasse, au pied du château, s’éloigne, par un biais, de l’allée
-qui conduit aux fontaines. Elle s’engage aussitôt sous bois, et aboutit,
-après douze cents pas environ, à un bassin où se reflète la figure
-moussue du dieu Pan. Celui-ci a le menton velu, le front cornu à peine,
-et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser passer le souffle qui irrite
-infatigablement un des sept tuyaux de la flûte. Quand la jeune fille a
-atteint le banc de marbre très usé qui fait face à la divinité de la
-solitude et des bois, elle s’y assied, contemple le lieu et le dieu avec
-complaisance, car ils sont beaux; elle entend siffler le merle qui, sous
-les ombrages, court comme un rat, ou bien chuchoter le vent dans les
-ramures touffues; puis, avec une avidité qui laisse à penser qu’elle
-n’est venue ici ni pour le joueur de flûte, ni pour l’endroit
-enchanteur, elle entame une certaine lecture.
-
-C’est la lecture d’un petit livre qu’elle a tiré de son sac à main.
-L’ouvrage à peine entr’ouvert, en vérité, l’on fait bien peu de cas et
-de Pan et du bassin, et du merle, et du parc matinal. Tout a fui. Que
-demeure-t-il? Quelques feuillets de hollande où s’étale une pensée
-rythmée, et l’âme d’un être charmé qui s’enivre,--on le jurerait,--de
-poésie.
-
-En effet, par la complicité du vieux baron de Chemillé, son parrain,
-esprit qui juge toutes choses au rebours du commun, Jacquette a appris à
-lire la pensée harmonieusement exprimée. Toutefois, la vérité oblige à
-reconnaître que ce n’est point du bonhomme Chemillé que Jacquette a reçu
-le goût exclusif, en fait de poésie, pour l’œuvre, figurez-vous, d’un
-poète nommé Alcindor.
-
-Alcindor! Nom flatteur à une oreille de ce temps-là, mais que nulle
-gloire n’apporta jusqu’à nous... Il faut nous bien garder de conclure
-que cet Alcindor fût, de ce fait, sans mérite et indigne de l’admiration
-de Mlle de Chamarande! Je prends sur moi de vous affirmer que c’était un
-homme inspiré, maître parfait du beau langage français par lui assoupli
-au rythme de Malherbe et du grand Ronsard, ses ancêtres; plus habile que
-Racine en la science amoureuse et ayant trouvé le moyen d’ajouter à la
-grâce, à la fantaisie, à la raison de La Fontaine ce quelque chose qui
-ne s’est reproduit que des siècles plus tard et qui descend au fond de
-nos cœurs, comme le font le souvenir nostalgique, la chimère de
-l’espérance, le parfum des sous-bois ou des blés mûrs, la vue de la mer
-mouvante, des crépuscules et de ces belles nuits où toutes choses
-semblent immobilisées dans une extase sans fin... Voilà quel était
-Alcindor et quelle était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée sur son
-livre et vous ne douterez pas plus que moi de ce que j’avance ici avec
-la foi d’un illuminé.
-
-Regardez Jacquette de Chamarande et vous ne douterez guère non plus
-qu’un si pur poète ne fût, d’abord jeune et de la plus aimable figure,
-qu’il n’eût la plus jolie bouche d’homme, les dents les plus éclatantes
-et le regard le plus profond. Accordons qu’il eût le nez ou trop court
-légèrement, ou trop long, afin de ne pas peindre un portrait de mortel
-par trop voisin de l’invraisemblable. Mais, en revanche, imaginez, je
-vous prie, le timbre de la voix d’un garçon qui eut l’honneur de plaire
-à Mlle de Chamarande au milieu des fêtes de Saumur, au bal des échevins,
-sous les lustres, à moins que ce ne fût près de telle fenêtre percée
-dans la muraille épaisse du château, en un recoin ombreux d’où l’on
-apercevait la Loire, fleuve incomparable, ses longs bateaux plats et ses
-sables étirés en fuseaux caressés par la lune...
-
-Quels mots furent prononcés en ce lieu, à cette heure, aux oreilles
-d’une jeune fille qui n’avait jusqu’alors rien entendu de tout à fait
-tendre adressé exclusivement à elle?
-
-Le fait certain est que, sous les strophes que parcourt Jacquette,
-assise et absorbée, elle entend aujourd’hui encore la voix du jeune
-homme, et que sonnets, stances, épigrammes, lais, virelais ou madrigaux,
-qui lui paraissent tous également exquis, ont pour elle un sens
-identique, jamais monotone et jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le:
-qu’Alcindor avait de talent!
-
-Lorsque Jacquette a lu un certain nombre de pages, que d’ailleurs elle
-sait de mémoire, elle repose son regard sur le dieu moussu, qui, lui,
-jamais ne se lasse de baiser ses chalumeaux, et Jacquette se prend à
-rêver. Rêve d’amour d’une jeune fille de ce temps là, par un matin de
-mai, dans la rotonde d’un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan, près du
-bassin d’eau dormante!...
-
-O lecteurs! Dans sa rotonde qui peut-être vous plaît parce qu’elle est
-d’une époque révolue, Jacquette, elle, ne trouve d’agrément qu’à songer
-au temps qui n’est plus... Elle songe à la soirée saumuroise... Elle
-revoit en pensée Alcindor qu’elle n’a pas vu, cela semble probable,
-depuis de longs mois. En admirant les strophes qu’il écrivit, elle
-souffre, la pauvre petite! Et n’ayant pas atteint dix-sept ans, elle se
-dit: «Mon bonheur a été!» Est-ce assez triste, je vous le demande?
-
-Dans dix années, ou bien dans vingt, Jacquette, sondant le temps passé,
-reconnaîtra que c’est sur son banc, dans la rotonde, en se remémorant
-l’heure trop brève de Saumur, qu’elle a été la plus heureuse, car, dans
-le moment même que son poète lui parlait, si beau que fût son timbre,
-elle n’avait nulle notion de félicité. Ainsi, hélas! notre meilleur
-temps est celui que nous passons à regretter...
-
-Au château, dans l’entourage de Jacquette, il n’y a guère que son vieux
-parrain qui pourrait l’entretenir d’un tel sujet, car c’est un fureteur
-acharné, mais il n’est plus à l’âge où le souvenir des choses de l’amour
-est encore fait de cendres assez tièdes pour qu’on les puisse ranimer.
-Allez donc, petite Jacquette, dénicher le confident dont je sens si bien
-que vous avez le plus pressant besoin! Ce ne sera pas Mlle de Quinconas
-qui, votre éducation accomplie, mûrit comme une belle pêche d’espalier
-au soleil! Ce ne sera pas non plus Mme votre mère, la marquise de
-Chamarande: la toujours belle mais trop légère Ninon. Les filles ont
-toujours l’air d’être plus avancées et compliquées que leur maman; si ce
-progrès était véritable, les siècles écoulés seraient pure sauvagerie
-auprès de nous; il doit y avoir quelque erreur en cette apparence et je
-pencherais vers l’opinion que tandis qu’une jeune fille fait trois pas
-en avant, une autre, celle qui la suit, en fait quatre plus grands en
-arrière... Allons, Jacquette, demeurez seule!--aussi bien c’est le sort
-commun--et tirez-vous d’affaire néanmoins.
-
-
-II
-
-Suivons-la, je vous prie, afin de voir d’un peu près comment elle s’y
-prend.
-
-Avez-vous cru, sérieusement, qu’une jeune fille ait contracté l’habitude
-de s’engager le matin en une allée qui s’éloigne, par biais, de l’allée
-d’eau et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt qu’en aucune autre allée,
-sans meilleur motif que d’y lire un petit livre, et de rêver sur l’eau
-stagnante? Moi, je vous ai dit cela, mais pour essayer mon récit: car un
-conteur tâtonne avant de découvrir le vrai. Mais voyons... Ce serait une
-jeune fille d’une nature bien extraordinaire! Ces demoiselles ont de
-coutume des mobiles plus concrets, et le moindre de leurs gestes aboutit
-à quelque fin moins auguste et moins froide qu’un dieu de marbre, fût-il
-antique et bon flutiste!
-
-Il serait orgueilleux de ma part de présumer que vous ayez quelque
-mémoire d’un homme rural nommé Cornebille, singulier personnage attaché
-par un lien secret à la marquise de Chamarande, bien que celle-ci l’eût
-fait chasser de son parc, il y a de cela fort longtemps. Mais le
-souvenir de ces faits n’est pas indispensable: ce ne vous sera pas chose
-incroyable qu’un serviteur aille s’aviser de reporter sur la fille le
-dévouement auparavant témoigné à la mère.
-
-Cela étant entendu, voici comment se comporte Jacquette. Ayant vu le
-soleil, à travers les rameaux épais, darder un rayon par une trouée bien
-connue d’elle, elle ferme le petit livre de poésies d’Alcindor, quitte
-le banc, et, preste comme le merle, se jette sous bois, en un sentier
-invisible, qui, côtoyant mille arbustes, zigzaguant, tournoyant,
-descendant, montant, se heurte enfin au mur tout verdi de lichens, dont
-est ceinturé le grand parc. Elle poursuit sa course clandestine jusqu’au
-pied de ce mur. Là croissent force ronces et orties, mais aussi quelques
-framboisiers dont les fruits mûriront et se dessécheront sur la tige,
-car qui donc connaît cet endroit? Elle voit parfois le sol herbeux se
-soulever en un monticule non loin d’elle. C’est une taupinière qui élève
-son petit dôme aux pentes granulées; tout à coup, un mulot, petite tache
-dans le champ de la vue mouvante, vous laisse incertain s’il fut réel ou
-imaginaire; ou bien s’enfuient, comme papiers au vent, des paires
-d’oreilles et de blanches queues de lapins.
-
-C’est là, enfin, que cinq ou six crampons de fer rouillé, fixés au mur,
-permettent à Mlle de Chamarande de se hisser, tel un acrobate, quitte à
-blesser ou salir ses mains blanches. L’opération n’est pas aisée; mais à
-en juger par l’agilité qu’elle possède, il y a à parier que notre
-Jacquette n’en est pas à son coup d’essai. Il y a à parier également que
-vous êtes là tous à croire que Jacquette va rencontrer sur la crête de
-ce mur un beau jeune homme... Et pourquoi celui-ci ne serait-il pas le
-poète Alcindor?
-
-Vous errez. Sur la crête du mur où Jacquette se jucherait très bien à
-califourchon, si elle n’était formée aux gestes de la plus pure décence,
-elle se contente de se montrer: son visage au teint animé, ses cheveux
-blonds, son buste plein et gracieux. Qui donc la voit? Et qui voit-elle?
-Je vous le donne en cent. Elle voit une espèce de monstre, lequel la
-voit, elle ne cherche ici que ce monstre, et ce monstre n’attend
-qu’elle!
-
-Non loin de là, dans la campagne, s’élève un moulin à vent ruiné, dont
-les ailes semblent être la carcasse d’un gigantesque oiseau mort. C’est
-dans ces décombres que gîte aujourd’hui un être chenu, difforme et
-affreux, en qui les seuls lecteurs attentifs ont déjà reconnu
-Cornebille. Il est pauvre et vivrait misérablement si Mlle de Chamarande
-ne lui apportait, par le chemin que j’ai dit, tantôt un petit panier de
-provisions, tantôt un écu.
-
-Oh! point d’attendrissement trop précipité. Mlle de Chamarande n’est
-nullement une Providence désintéressée. Si elle vient avec difficulté au
-secours d’un infortuné, tout me porte à croire qu’elle le fait de bon
-cœur, mais rien jusqu’ici ne nous autorise à dire qu’elle le ferait au
-cas où aucun service ne lui serait rendu en échange. Or, je puis bien
-vous le déclarer à présent: elle attend de Cornebille un service en
-échange.
-
-Aussitôt que ce misérable homme, déshérité de la nature, a aperçu le
-buste virginal au-dessus du mur, il sort de la tanière que lui composent
-les restes du moulin, et il est pareil à un cancrelat privé de quelques
-pattes et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant de sa nourriture.
-Cornebille approche: il tient à la main une courte échelle; au pied du
-mur, il l’applique, et, d’échelon en échelon, il se hausse... Ciel!
-allons-nous assister au plus monstrueux des rendez-vous d’amour? Cette
-appréhension vous glace? Eh bien, cependant, oui: un rendez-vous, et
-d’amour, c’en est un. Soyez fermes et considérez le magot disloqué,
-malpropre, hirsute, fils de guenuche, assurément: ne voilà-t-il pas
-qu’il porte la main à sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il touche là?
-Ne fait-il pas, par une dernière dérision, le geste d’un page charmant
-qui s’avance vers sa maîtresse bien-aimée?...
-
-L’extrémité prenante du gorille s’est enfoncée sous la veste sordide et
-elle en a retiré un pli. Ah! respirons. Ce n’est donc qu’un message que
-porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette tend la main. Ah! qu’elle
-aimerait saisir le poulet avant que cette brute, respectueuse et dévouée
-à l’excès, n’en eût baisé le vélin! Mais elle a beau dire: «Je t’en
-supplie, Cornebille, ne le baise pas, c’est à moi!» Elle veut dire:
-«C’est à moi de toucher cette chère écriture...» le balourd se fait un
-devoir d’appuyer sa lippe sur... ah! sur quoi, mon Dieu!... sur
-l’écriture d’Alcindor.
-
-Et cela serait la cause d’un véritable chagrin pour Jacquette si, d’un
-tour de main, ayant fait sauter la cire, elle n’effleurait déjà, du
-pied, les cimes des framboisiers, si elle ne foulait bientôt les
-taupinées, si elle ne s’engouffrait sous bois afin de dévorer la lettre
-de son poète. Et les termes de celle-ci sont tels qu’elle oublie par où
-le papier maculé a passé. Et il lui arrive--vous le concevez--de
-s’égarer dans le parc, tant le contenu de la lettre est séduisant!
-
-Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il pas que la rêverie où nous avons
-vu d’abord Jacquette plongée ne se reportait pas dans le passé aussi
-loin que nous l’avons cru? Ni une grande distance, ni un temps très long
-ne la séparaient donc du cher poète? Ah! cela, je me l’étais imaginé, je
-le confesse, parce que je ne suis pas plus habile que les autres hommes,
-et nous sommes enclins à croire aux sentiments non payés de retour, à la
-passion qui se consume... C’est un préjugé vieux comme le monde. Il nous
-plaît, à nous qui regardons les choses en spectateurs, d’édifier de
-toutes pièces un amour malheureux: il touche plus sûrement et inspire
-mieux troubadours et musiciens. Cependant, méfions-nous! La jeunesse, et
-déjà au temps de Jacquette, était ardente et industrieuse; elle
-s’accommodait peu des songeries vaines; elle était douée à merveille
-pour susciter des réalités palpables.
-
-De sorte que, ne vous en déplaise, voilà le poète Alcindor non plus
-personnage romanesque, jongleur de cour apparu un soir, aussitôt envolé,
-pour retourner charmer dans les capitales les loisirs des princesses.
-Désormais non: Alcindor cultive tout simplement la poésie à Saumur! La
-lettre est datée de cette ville qui est la plus proche du château. Et
-Mlle de Chamarande le rencontre peut-être à la messe, les jours de
-grande fête tout au moins. En tout cas, une fois la semaine,
-ponctuellement, Mlle de Chamarande peut recevoir--nous en avons été
-témoins--une marque tangible d’amour émanant du singulier personnage.
-Mlle de Chamarande reçoit des billets tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis
-qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? Je le croirais difficilement
-d’une jeune personne de sa qualité.
-
-Le fait serait, en même temps qu’un acte de témérité grande, un bien
-grave manquement aux règles qui régissent la tenue d’une jeune fille
-noble et qui de plus, est l’élève de Mlle de Quinconas, propre nièce de
-Mgr de Trélazé. Cependant, Jacquette, me dira-t-on, fut élevée aussi,
-hélas! non seulement par une vertueuse gouvernante, mais dans un parc où
-l’amour régna tyranniquement...
-
-Si l’amour fit des siennes au parc de Chamarande, comme en maint autre
-endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de soi, que la liberté y ait été
-maîtresse exclusive. L’étiquette, comme partout, y commandait au
-contraire les gestes, et principalement depuis que Jacquette était en
-âge d’être épousée.
-
-Désirez-vous savoir comment les choses se passaient?
-
-Une certaine année, un certain mois, un certain jour, tout à coup, sans
-que cela puisse être expliqué autrement que par une occulte influence,
-c’en avait été fait de ce relâchement dont nous avons été les confidents
-scandalisés au temps de la jeunesse de Ninon. Instantanément, par la
-vertu d’une baguette magique, tout le monde, du petit au grand, s’était
-trouvé à l’unisson. C’est un des cas très rares où les mortels
-s’entendent. Il y a au logis une jeune fille à marier. On oublie qu’on
-n’a pris, durant l’enfance de celle-ci, aucune précaution et qu’on n’a
-pas gardé plus de tenue que si l’enfant eût été aveugle, sourde,
-imbécile ou muette. La jeune fille devient respectable au point qu’elle
-redresse les mœurs de toute la maisonnée. Le marquis ne jure plus, ne
-poursuit plus les servantes. Ninon, demeurée pourtant désirable en sa
-maturité, se conduit comme une nonne et professe l’intransigeance d’un
-prédicateur de carême. Tous les amis de la famille s’ingénient à
-inventer d’honnêtes et prudes divertissements. Il n’est guère que le
-vieux baron de Chemillé, le parrain, qui sourie,--c’est un
-pyrrhonien--car il observe les hommes, note leurs usages et ne peut se
-retenir parfois de les moquer un peu. Mais il se tient d’accord avec le
-reste du monde, en la circonstance, et même il a de celle-ci pris
-prétexte pour réviser sa bibliothèque et enfermer en une armoire
-soigneusement close, les livres à images immodestes et les auteurs dits
-licencieux. La Pudeur en personne peut séjourner chez lui sans risquer
-d’y être offensée. Il s’agit de marier Jacquette.
-
-Cependant, à des intervalles à peu près réguliers, le château s’agite;
-tout y entre en branle; et l’on croirait revenus, voire dépassés, par
-l’effervescence, les beaux jours d’autrefois: l’on reçoit, l’on donne
-des matinées, des bals, des soupers où la Province d’Anjou convoquée,
-danse jusqu’à l’aurore. Il s’agit de marier Jacquette.
-
-La singulière figure que fait Jacquette en ces parties de plaisir
-destinées à fixer sa vie! Ce n’est certes pas qu’elle répugne aux
-divertissements, à la danse, à la compagnie; mais elle boude. Elle
-aspire de toutes ses forces à la fin de chacune des fêtes, parce qu’un
-seul être n’y assiste pas parmi ses connaissances, le seul précisément
-qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle.
-
-Non, Alcindor n’est point des fêtes de Chamarande; Alcindor n’est pas
-convié à venir éprouver les charmes de la jeune fille à marier. Il nous
-faut en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. Alcindor est poète
-et n’est que poète, ce qui est peu de chose en une société. En quelle
-redoutable aventure une fille aussi sage que Jacquette a-t-elle pu
-s’engager?
-
-Jacquette connaît trop son monde pour faire part de ce qu’elle éprouve à
-tout venant, et elle est trop soumise au bon usage pour commettre, à ce
-propos, le moindre esclandre. Aussi croit-elle sincèrement observer la
-plus parfaite discrétion et ne rien dévoiler des secrets de son cœur
-quand elle s’en va à chacun demander:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
-Rien de plus ingénu que sa question ni que le ton employé par elle pour
-la poser. Elle vous attire à part, comme pour vous confier que votre
-jabot est retourné ou votre bas entr’ouvert, ou encore--quelques uns le
-croient--pour vous dire, sous forme voilée, que c’est vous qu’elle
-préfère... et elle vous demande anxieusement:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
-D’autres fois, sans avoir l’air de rien, souriant, batifolant, dansant
-le menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre charmante; un sourire ingénu
-s’y dessine et deux fossettes se creusent à ses joues: quel mot divin va
-voler? Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs de la fête? Jacquette vous
-murmure:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
-Quelques uns ont lu Alcindor.
-
-Non qu’il ait une renommée grande, mais parce qu’il habite le pays.
-
-La plupart ne l’ont pas lu.
-
-Nul n’est troublé par Alcindor. Un bon poète est toujours flanqué d’un
-collaborateur vieux et grincheux, qui est le Temps. Il faut avoir peiné
-pour qu’on vous goûte, car les hommes sont ainsi faits qu’ils apprécient
-davantage les maux communs comme la boue, que le génie qui brille comme
-le soleil, et ils estiment un sort ordinaire beaucoup plus qu’une
-merveilleuse exception. Et Jacquette a une immense pitié pour ces gens
-qui viennent là, brimballer et bâfrer, reluquer son corsage, aspirer son
-haleine et qui, les misérables, n’ont pas lu Alcindor!
-
-
-III
-
-Un personnage a le don d’irriter Jacquette en ces journées et ces nuits
-de liesse. C’est un garçon qui n’a pas lu Alcindor, et qui émet la
-prétention de posséder, sur la poésie, des lumières. De fait, il sait
-par cœur les grands maîtres du genre et, récitant leurs plus fameux
-passages, il y met une telle intonation que l’on est bien contraint de
-se persuader qu’il apporte en matière d’art quelque goût. Le pis est que
-ce damné amateur de vers s’accorde avec le baron de Chemillé de qui la
-compétence ne fait doute pour personne, mais qui, lui non plus,--notons
-le détail:--n’a jamais lu Alcindor...
-
-Ce personnage est un certain M. de Fontcombes, nullement mal fait de sa
-personne à vrai dire, mais de qui les relations avec Jacquette ont
-commencé par les mots suivants, aussitôt faite la présentation:
-
---Vous aimez les poètes, m’a-t-on dit, monsieur. Et quel est, à votre
-sens, le plus grand parmi eux, s’il vous plaît?
-
---C’est celui, dit M. de Fontcombes, qui saura convenablement vous
-chanter, mademoiselle...
-
-Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait immédiatement compagnie.
-
-Délicieuse Jacquette! Elle n’eut jamais, peut-être, de génie féminin
-plus pur que dans le moment où elle attendit qu’un homme un peu informé
-de la poésie, lui dît que le plus grand poète était Alcindor!...
-
-Oui, il y eut un court instant durant lequel cette fraîche âme attendit
-cela. Une foi si complète et si jeune ne vous touche-t-elle point?
-
-Quant à moi, je ne saurais rien vous dire de Jacquette qui pût la
-peindre plus complaisamment.
-
-Mais, par exemple, M. de Fontcombes en eut pour sa platitude. Il ne
-rencontra plus Jacquette sur ses pas, de la nuit entière.
-
-Depuis lors, quand elle le voyait de loin, elle n’eût pas su dire si
-elle avait envie de pouffer ou de prendre la fuite. Elle ne faisait ni
-l’un ni l’autre, mais il lui perlait entre les cils ces sortes de larmes
-qui sont des pleurs de rage.
-
-Elle évitait M. de Fontcombes dans la mesure du possible, ce qui n’était
-pas assez, à son gré. Et cela n’empêche qu’il lui demeurait un dépit
-précisément de cette répugnance, car enfin M. de Fontcombes connaissait
-et aimait les poètes, ce par quoi il se différenciait de la plupart et,
-s’il n’avait pas, d’emblée, cité Alcindor comme le plus grand des
-poètes, après tout, n’en avait-il nommé aucun autre...
-
-En vérité, ceci était à considérer.
-
-Et M. de Fontcombes qui venait là, lui, assidûment, dans l’unique but de
-faire sa cour à Jacquette, se demandait avec angoisse en quoi il avait
-pu tant lui déplaire par un compliment banal, un peu niais peut-être,
-mais en somme pareil à la plupart des compliments.
-
-Rien ne se perd, dans le monde comme dans la nature; et il va de soi que
-l’éloignement éprouvé par Mlle de Chamarande pour le jeune Fontcombes
-devint thème à conversations et à papotages.
-
-Le fait eut pour Jacquette un inconvénient imprévu d’elle; c’est qu’il
-jeta contre ses jupes une quantité de petits sots et pieds plats qui ne
-valaient pas Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu ni Alcindor ni aucun
-poète, et à qui il était évident qu’on ne ferait jamais lire ni un poète
-pour le comparer à Alcindor, ni Alcindor.
-
-Ninon s’émut. Mlle de Quinconas fut en butte à de sévères remontrances:
-elle qui avait élevé Jacquette, que diable! ne devait-elle pas pénétrer
-ses secrets? La vénérable et encore aimable gouvernante reçut semonces
-sur semonces, non seulement de Ninon, mais du marquis Foulques qui
-commençait lui-même à s’agiter.
-
-Mlle de Quinconas, bien qu’elle eût fait l’éducation de Jacquette, ne
-surprenait pas la plus légère esquisse des mouvements de son élève. A
-son avis, Jacquette était encore une enfant; on lui devait faire plus de
-plaisir, disait-elle, au lieu de lui présenter des Fontcombes, en lui
-donnant une belle poupée ou quelque chatte noire, telle qu’était, par
-exemple, jadis, la «Belle Zébutte».
-
-On voit que si l’innocence se trouve parfois au cœur d’une jeune fille,
-sous quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit plus sûrement et
-majestueusement chez une personne quadragénaire, fût-elle munie de tous
-ses brevets.
-
-Seulement, le marquis, lui, se fâcha rouge. Il se fâcha d’abord contre
-la gouvernante--c’était dans l’ordre;--et si elle n’eût possédé encore
-de ces appas qui toujours firent fléchir les hommes autour d’elle, je
-crois qu’il l’eût renvoyée à son vénérable oncle l’évêque. Mais il fit
-comparaître Jacquette. Et, l’attendant dans une petite pièce où il lui
-avait donné rendez-vous, il ne se contenait pas; il pestait, et disait
-tout haut qu’il en avait assez de ces sauteries et festoiements
-nocturnes et d’ailleurs coûteux, où l’on conviait plus de freluquets que
-de femmes, et que, par ailleurs, cette austérité hypocrite qui avait
-envahi la maison, par le fait de la présence d’une jeune fille,
-commençait à lui peser aux épaules, et qu’enfin M. de Fontcombes était
-d’âge, de tournure, de famille et de fortune convenables en tous points.
-Au surplus, c’était ce jeune homme qu’il avait choisi pour son gendre et
-il le voulait comme tel.
-
-Et ce fut, Dieu me pardonne, à peu de chose près, ce qu’il répéta à sa
-fille, lorsque celle-ci eut pénétré, fort décente et la mine soumise,
-dans la petite pièce où M. son père l’attendait en marchant de long en
-large, faisant trembler les girandoles.
-
-Cette histoire se passait en un temps où les enfants ne répliquaient
-pas. Aussi Jacquette ne fit pas entendre sa voix dans le lieu où le
-marquis Foulques avait cru devoir la sermonner. Elle ne versa pas même
-une larme, car elle savait que l’attendrissement n’était pas le propre
-de son papa et qu’il était bien sot de se meurtrir les yeux en pure
-perte. Elle sortit dès qu’elle jugea que la harangue paternelle était
-terminée; et, ayant descendu les degrés qui vous déposent sur la
-terrasse, elle fit là quelques pas et s’enfonça non dans l’allée qui
-conduit au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans une autre,
-symétriquement opposée et beaucoup plus longue et conduisant en droite
-ligne jusqu’à la balustrade qui domine d’un peu haut la large coulée de
-la Loire.
-
-Ce n’était pas pour prendre un bateau et se faire conduire à Saumur! La
-rébellion n’était point en son cœur, car son cœur était tout rempli
-d’autre chose. L’amour a une telle vertu, qu’en vérité il adoucit tout.
-Celui qui l’a ne se perd point en pensées attristantes touchant
-l’avenir; et la menace des pires maux, fût-ce de celui d’être privée de
-l’amour, ne vous empêche pas de savourer les délices de l’amour présent,
-qui semble absorber tout l’avenir.
-
-Cette terrasse de Loire était retenue par une balustrade d’au moins un
-quart de lieue de longueur et qu’avait fait jadis construire, en son
-temps, M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père de Jacquette, bon
-amateur de jardins. A des intervalles réguliers, mesurés au souffle de
-la langoureuse Ninon en sa jeunesse, des lieux de repos étaient là
-ménagés, où il était loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie d’un
-laurier. Et la délectation de la vue était alors sans pareille: d’une
-part, la haute futaie du parc dense et moutonneuse comme une forêt; de
-l’autre, les rives si molles du fleuve à chevelure de roseaux, les îles
-et leurs saulaies argentées, les barques à grandes voiles rectangulaires
-que gonfle un air attiédi, les grèves sablonneuses semblant inviter des
-déesses au bain; par-delà les clochers de villages, la bleuâtre
-silhouette du château de Montsoreau, vaporeuse; et, lorsque l’atmosphère
-était bien purgée de brouillard, en sens inverse et plus loin encore,
-les tours et tourelles de la ville qui contenait Alcindor...
-
-Voilà le lieu où vint se réfugier Jacquette après l’algarade. Elle y
-tire de son sein les billets du poète. Elle a dans sa pochette le livre
-des poésies. Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, et puis ses yeux se
-portent sur la surface des eaux courantes, à tel endroit où, certain
-jour, prévenue à temps, elle a vu paraître Alcindor sur un bateau qui,
-faute de vent, se faisait tirer par des chevaux allant le pas, à la
-queue-leu-leu, sur le chemin de halage.
-
-Jour béni! Oasis dans son histoire d’amour! Une demi-heure durant, elle
-a vu Alcindor...
-
-Il était à l’avant du bateau, tout de noir vêtu, comme un petit abbé,...
-à la distance de cent toises, il a tiré respectueusement son chapeau.
-Elle a vu, peu à peu, sa taille grandir; il lui a paru et plus haut et
-plus beau aussi que tout le monde; et quand le bateau a passé devant
-elle, le poète a salué de nouveau, puis salué encore au moment où il
-allait la perdre de vue.
-
-Il a aperçu qu’elle portait la main à son cœur, d’une quasi
-imperceptible manière, et même, un court instant, le doigt à sa lèvre...
-
-Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître; et il a
-fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et
-muet passage.
-
-O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus
-cruelle privation!...
-
-Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit
-obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de
-Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête
-exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château,
-où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera
-convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de
-Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier
-avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi
-tous les autres hommes?
-
-Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses
-paroles même ne lui appartiennent plus; tout cela est féal et serf du
-marquis et de la marquise de Chamarande; mais Jacquette pense qu’il y a
-quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu: c’est
-son cœur.
-
-Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main
-féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la
-balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de
-l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la
-mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle,
-l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre.
-
-J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et
-si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces
-jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle
-retient...
-
-
-IV
-
-On atteignait les débuts de l’été lorsque la grande fête fut donnée. Le
-château que je ne vous ai jamais décrit, afin que vous le voyiez mieux à
-votre guise, mais qui étale, vous le savez, sa belle masse vis-à-vis de
-la grande allée d’eau, est alors environné des plus magnifiques ombrages
-que rêve, probablement dans le même temps, l’immortel peintre et poète
-Watteau; tous les communs environnant la grande cour où vous avez connu
-jadis la nourrice Marie Cocquelière, jusques et y compris cette tour du
-Nord où se passa--vous en souvenez-vous seulement?--l’épisode de
-Châteaubedeau; tout l’arrière-train, en un mot, de la demeure
-seigneuriale présente l’agitation d’une fourmilière dérangée; on voit
-aller, venir, courir et se culbuter des légions de marmitons; entrer,
-sortir chars et charrettes garnis de denrées de toute sorte; on entend
-mugir la voix impérieuse des majordomes et rire ou crier dans les
-couloirs les soubrettes pincées; les cuisines regorgent de victuailles;
-un feu d’enfer flamboie dans les cheminées à hotte, et les grasses oies
-et les chapons rôtis, arrosés de beurre, y tournent lentement comme des
-astres devant un soleil, mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, les
-autres par une gamine aux joues cuites, d’autres même par un chien
-habile à courir sans fin dans une grande roue à rigole intérieure, qu’il
-anime, essoufflé et tirant la langue.
-
-Par un contraste singulier, tout ce qui est de la façade du château
-demeure désert et en expectative. Les volets sont rabattus encore contre
-la chaleur du jour; les fleurs aspirent par la tige l’eau des vases et
-exhalent d’excessifs parfums; les grosses mouches, heureuses ou ivres,
-se balancent en bourdonnant dans l’atmosphère et vont heurter les glaces
-comme de petites balles de sureau projetées par une sarbacane.
-
-Que c’est joli, que c’est émouvant,--y avez-vous pensé?--une bergère ou
-un sofa qui attendent et qui se demandent quelles formes ce soir ils
-s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion plus piquante que celle qui est
-composée par l’ensemble des sièges d’une pièce vide, ornés et bien
-vêtus, les bras accueillants, tous destinés à la commodité des humains,
-résignés au pire comme à l’exquis, complaisants à l’imbécile qui pérore,
-à la femme qui, sans rien dire, séduit, et collaborateurs si modestes de
-l’homme d’esprit qui se sert d’eux pour ses attitudes et ne leur en est
-jamais reconnaissant?
-
-La marquise est passée là tantôt, distraite et ne laissant qu’un parfum.
-Mlle de Quinconas s’y est risquée à la recherche de Jacquette. Jacquette
-s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant Mlle de Quinconas; elle s’est
-assise sur un tabouret comme il convient à une jeune fille et comme s’il
-y eût eu là du monde; et, tout de même qu’elle eût fait si il y eût là
-du monde, elle a songé à son amour. Un beau rais de soleil traversait la
-persienne; on entendait de loin les pommes d’arrosoir épandre la pluie
-sur les pelouses; on entendait aussi un petit cœur battre;... il faisait
-à la fois chaud et frais. Une corde de clavecin se brisa... Et
-Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse en elle, ne put s’empêcher
-de rire à la pensée qu’une personne, tantôt, appuierait son doigt sur
-quelque touche d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que l’objet d’un songe.
-
-Elle nourrissait un projet un peu puéril aussi. Il n’y avait dans cette
-pièce aucun livre. Jacquette en avait apporté un qu’elle tenait à la
-main. Après réflexion, elle se leva et alla poser, parfaitement en vue,
-sur un pupitre de bois doré, les Poésies d’Alcindor.
-
-Après quoi, elle s’en fut, rapide, malicieuse et mélancolique.
-
-Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent les violons; ils étaient nombreux
-et choisis parmi les meilleurs. Après qu’une collation leur eût été
-servie, Jacquette les vit prendre place dans le lieu réservé à eux, et,
-comme la plupart étant d’Angers, ville renommée pour son goût musical,
-quelques uns étaient de Saumur, Jacquette les regarda longtemps, tous,
-sans rien dire, parce qu’il s’en pouvait trouver un qui connût Alcindor.
-Et elle brûlait de les interroger.
-
-Le loisir lui manqua, car la compagnie commençait de gravir les degrés
-et l’on entendait les carrosses écraser de leurs grandes roues le
-gravier, et les chevaux fatigués hennir.
-
-La marquise, le marquis et le baron de Chemillé, parrain de Jacquette,
-se tenaient à l’entrée du premier salon, et elle-même, en grand tralala,
-entre ses parents et le vieux philosophe qu’elle harcelait de questions,
-étant un peu agitée et nerveuse, mais étant surtout en veine de
-plaisanteries touchant M. de Fontcombes, car avec son parrain seul elle
-osait se moquer du jeune homme qu’on lui destinait pour époux.
-
-C’est alors qu’on revit de vieilles connaissances et, entre autres, Mme
-de Châteaubedeau, puissante matrone à présent, flanquée de son gros
-fils, aujourd’hui rangé, marié à une jeune femme peu belle, et déjà père
-de quatre enfants; les La Vallée-Chourie, les La Vallée Malitourne,
-aussi insignifiants que jadis, et même l’antique Mme de Matefelon, fort
-modifiée, celle-ci, car on se souvient qu’elle était rabat-joie à
-l’excès; or, depuis que l’air de la Cour du Régent avait envahi la
-province, c’est à dire depuis que l’aimable Régent n’était plus,
-l’acariâtre vieille dame se piquait d’être indulgente et même fort libre
-en ses propos; et elle n’avait point eu à apprendre ceux du jour, mais à
-se rappeler seulement ceux de sa jeunesse.
-
-Je ne vous énumérerai pas tous les nouveaux venus, qui n’ont rien à
-faire en cette aventure, mais je suis obligé de remarquer en passant
-combien il faut peu d’années pour que change complètement de visage
-l’assemblée des familiers d’une maison. Les uns sont dispersés, d’autres
-disparus à jamais. Ne manquons pas de donner une larme au pauvre
-chevalier Dieutegard qui eut de la grâce en ses tendres années; mais
-n’allons pas, un jour de fête, rappeler les affreuses circonstances de
-sa fin... Et tous les absents infailliblement sont remplacés, on ne sait
-en vertu de quel procédé. Le Temps passe avec sa faux impitoyable. Il a
-passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il pas vrai? un salon est
-toujours rempli.
-
-J’allais oublier de vous dire qu’un de nos personnages d’autrefois était
-encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, que M. de Chemillé avait un
-jour donnée à sa filleule afin que celle-ci s’exerçât à parler
-librement.
-
-Pomme-d’Api étant de bonne qualité, n’avait ni la figure, ni l’échine,
-ni aucun membre rompus, à peine le bout du nez décoloré. Le vermillon de
-ses joues ballonnées était vif et ses yeux perpétuellement émerveillés
-devant le spectacle du monde. On l’avait mise sous verre, le derrière
-piqué sur une tige acérée,--étrange façon!--afin qu’elle parût, sa
-carrière accomplie, se reposer pour l’éternité. Et elle reposait, témoin
-indifférent du temps qui fuit et d’une jeunesse écoulée.
-
-Lorsque M. de Fontcombes se présenta--ah pardieu, qu’il était bien
-mis!--il fut certainement très stupéfait de voir Mlle de Chamarande lui
-faire le plus bienveillant accueil.
-
-Que l’on me laisse ajouter qu’une chose me confond plus encore que le
-remplacement précipité des hommes par les hommes, c’est la substitution,
-chez la femme la plus pure, d’un sentiment feint à un sentiment vrai. Je
-ne m’accommoderai, pour ma part, jamais, de ce miracle qui s’opère sans
-l’intervention d’aucun saint, et je ne serais pas plus confondu de voir
-ressusciter un mort.
-
-Ce n’est pas un bel habit qui eût eu le pouvoir magique d’influencer une
-fille comme Mlle de Chamarande! Cependant elle fit, je vous le garantis,
-un tout à fait tendre sourire à M. de Fontcombes. Le marquis Foulques et
-Ninon qui, ni l’un ni l’autre, n’enfermaient une âme compliquée, en
-furent aussitôt pleins de joie et virent les noces pour la Saint-Jean
-prochaine. M. le baron de Chemillé, dont l’œil ne perdait aucun détail
-de l’action, sourit aussi, mais d’une autre manière.
-
-Et le beau M. de Fontcombes n’eut pas plutôt aperçu la complaisance de
-Jacquette, qu’il donna aussitôt dans le panneau. Tous les hommes sont
-ainsi dupés très aisément. Leur fatuité en est la cause première et,
-après, vient un manque surprenant de finesse. Et toutefois, n’imaginez
-pas que ce garçon fût un sot: pour un homme de sa qualité, avoir les
-goûts qu’il manifestait ne me semble pas chose commune. Au lieu de
-parler de la pluie et du beau temps, d’un potin imbécile, ou de ces
-mille et une niaiseries dont une bonne compagnie s’entretient, il
-trouvait, à propos de tout, des pentes insoupçonnables par où glisser à
-ce merveilleux sujet de la poésie qui, à son gré, faisait le plus noble
-ornement de la création. Il disait communément, quitte à se faire
-maltraiter, que les gens de la meilleure naissance ne sont pas capables
-de discerner le ton de l’horizon ni de dire si un pays est beau, si la
-rivière est sinueuse et le temps seulement chaud ou froid, pour peu que
-tel sensible génie n’ait pas pris la peine de naître avant eux et
-d’attirer leur attention sur ces points en en fixant la valeur dans une
-langue excellente.
-
---Vous ne parleriez point d’aurore et point de la lune, point des îles
-et point de la mer redoutable, point des prairies ni des ruisseaux, que
-dis-je? vous ne sauriez même pas parler d’amour, mesdames, affirmait-il
-devant Jacquette, si, avant nous, n’avaient pas su chanter Homère et
-Virgile, le Grec sicilien Théocrite aussi, et notre Racine...
-
-On voulait qu’il se moquât et jetât à poignées des paradoxes pour
-séduire: et s’il ne venait à personne de se fâcher, c’est qu’on avait
-l’assurance que de ce qu’il disait il ne croyait rien. Jacquette à part
-soi, le trouvait fat. Les prétendus poètes qu’il nommait, elle les
-détestait, sans qu’elle les connût d’ailleurs le moins du monde, et elle
-eût préféré, affirmait-elle, entendre parler engrais, vignobles ou
-fenaison. Mais elle souriait agréablement, ne fuyait point le disert
-Fontcombes et semblait même prendre un plaisir assez vif à l’écouter
-dialoguer sur ses sujets favoris avec M. de Chemillé qui, lui, se
-déclarait aux anges, pour avoir trouvé un homme érudit et de bon goût.
-
-On mangea et l’on but, puis l’on s’éparpilla afin de contempler les
-splendeurs du couchant sur les coteaux et sur la rivière, M. de
-Fontcombes quittant peu la jeune fille et l’abreuvant de sujets
-sublimes. Quand on remonta vers le château, les chandelles étaient
-allumées: cela faisait un spectacle féérique dans la nuit; et, de loin,
-on discernait les violons venus de Saumur et d’Angers, qui préludaient à
-la danse par des airs italiens ou des compositions du maître de
-chapelle.
-
-Alors le bal commença, ouvert par M. de Fontcombes avec Mlle de
-Chamarande.
-
-Au beau milieu d’un pas, pinçant sa jupe d’une main, agitant de l’autre
-son éventail, et souriant à ravir, Jacquette dit à son cavalier:
-
---Monsieur, je vous déteste.
-
---Pourquoi? demanda Fontcombes, sans manquer un de ses effets.
-
---Parce que vous parlez poètes comme ferait un maître d’école, un
-ignorant, sinon un âne bâté.
-
---Oui-da! fit M. de Fontcombes, tendant à cet instant le jarret;
-l’opinion, mademoiselle, est plaisante!...
-
---Si elle vous plaît, monsieur, ce n’est pas que j’y tienne, car j’ai
-peu souci de cela, bien au contraire.
-
---Encore, de grâce, veuillez vous expliquer, mademoiselle. Je ne me
-pique pas d’être savant; je dis qui j’aime et ce que j’aime.
-Enseignez-moi, je vous prie.
-
---Je le ferai, monsieur. Il n’est besoin de posséder des légions de
-poètes: un seul les contient tous.
-
---Ah bah! mademoiselle, et lequel, s’il vous plaît?
-
---Monsieur, vous avez la bouche pleine d’Homère et de Virgile et de
-maints autres barbons très antiques; dites-moi: avez-vous lu Alcindor?
-
---Alcindor?... répéta M. de Fontcombes.
-
---Alcindor.
-
---Je n’entendis jamais prononcer un tel nom.
-
---C’est enrageant, monsieur! Et comment ne vous détesterais-je point,
-avec votre fausse science et votre goût prétendu? Alcindor, sachez-le,
-est le plus grand des poètes. Voilà ce qu’il vous eût fallu me dire,
-avant toute chose, monsieur, s’il entrait en vos desseins de me
-plaire...
-
---Pour vous plaire, mademoiselle, que ne suis-je prêt à dire!
-
---Il faut penser ce que vous me direz.
-
---Ah! que j’ai grande envie d’être du même sentiment que vous! Et
-comment ne pas l’être? Mais voilà... Où dénicher, je vous prie, les
-œuvres complètes d’Alcindor?... En quel siècle vivait ce génie?
-
---Mais, au vôtre, monsieur!
-
---Il est vivant! s’écria M. de Fontcombes. Diable!... Et vous le
-connaissez peut-être?
-
---Ces hommes-là sont toujours trop loin de nous... Les connaît-on?
-
---Serait-il du pays?
-
---Son œuvre seule importe. Elle est là...
-
---Où?
-
---Là, sur la cheminée... C’est un tout petit livre. Je vous le prête...
-à une condition...
-
---Laquelle?
-
---C’est que vous me le rendiez vite et m’en parliez doctement.
-
-Car une idée était venue à Jacquette, malgré son humeur contre M. de
-Fontcombes, c’était que, puisque--comme tant d’autres, hélas!--ce
-connaisseur en poètes ignorait le meilleur poète, après tout, peut-être
-que, le connaissant, il l’admirerait... Aventure à tenter! Et, pour peu
-que celle-ci fût heureuse, voilà que tout à coup Jacquette se prendrait
-à désirer de revoir M. de Fontcombes, ce qui ferait bien grand plaisir à
-la famille.
-
-Et la famille, en attendant, s’émerveillait du changement survenu en
-Jacquette. Jacquette, en effet, ne jouait même plus la comédie: elle
-s’intéressait tout de bon à M. de Fontcombes,--oh! dans la seule mesure
-où elle escomptait qu’il pourrait l’entretenir d’Alcindor.
-
-Et à supposer, pensait-elle, que ledit Fontcombes admire médiocrement
-Alcindor--le bellâtre est assez sot pour cela!--il était peut-être du
-moins la seule personne qui eût chance de consentir à lui parler du
-poète, ne fût-ce que par amour d’elle ou par convoitise de sa main. Et
-de cette humble chose: une parole touchant le poète, elle serait encore
-contente plus que de quoi que ce fût. Oui, dans son beau château, au
-milieu d’une soirée brillante dont elle était la lumière, la noble Mlle
-de Chamarande, aux pieds de qui chacun était incliné, ne caressait plus,
-en vérité, qu’un si pauvre désir!
-
-La fête nocturne qui fut, en effet, somptueuse, se termina donc à
-souhait, au point de vue des parents: Jacquette faisant la cour à
-Fontcombes, Jacquette ne s’intéressant qu’à Fontcombes, attendu que
-celui-ci était devenu l’objet de sa seule espérance.
-
-Mais cette espérance n’était pas celle qu’entretenait la famille.
-
-
-V
-
-Le vieux baron de Chemillé comblait de tendresses sa filleule, et
-Jacquette l’aimait, non seulement parce qu’il lui faisait des cadeaux,
-mais parce qu’il ne lui disait pas les mêmes choses que tout le monde.
-
-Elle l’allait visiter quelquefois, accompagnée ou non, dans la maison
-qu’il habitait à l’orée du village. Cette demeure, convenable à un
-esprit philosophique, vous a été décrite en temps et lieu. J’y
-reviendrai, car elle me plaît mieux que le château de Chamarande,
-croyez-m’en, et je donnerais--à condition qu’on me les eût offertes--les
-magnificences, les tours, les toitures, les allées, fussent-elles d’eau,
-les terrasses, fussent-elles à balustrade, et la ribambelle de marmitons
-et de cochers de celui-ci, pour les trois petites pièces et le jardin de
-curé, dont se composait l’habitation du vieux parrain. Elles étaient,
-ces pièces, encombrées de livres rangés en de vastes armoires; et, çà et
-là, parmi les paperasses, s’érigeaient des figures de marbre
-ennoblissant le modeste lieu jusqu’à le transporter aux rivages de la
-Grèce ou dans cette Rome que rappelaient des gravures, d’après M.
-Poussin, accrochées aux murailles.
-
-Le baron se laissa reconduire là, le surlendemain de la fête, par
-Jacquette, et il lui demanda si, toute grande fille qu’elle était, il ne
-lui arrivait point encore de bavarder avec Pomme-d’Api.
-
---Elle n’entend rien, depuis qu’on l’a mise à la retraite dans sa
-vitrine.
-
---C’est bien dommage! dit le baron.
-
---Pourquoi, mon parrain?
-
---Parce que c’était une poupée qui avait autrefois l’oreille fine et qui
-saurait aujourd’hui nombre de choses que le commun ignore...
-
---Elle en serait bien avancée! dit Jacquette.
-
---Elle, non, peut-être. Mais vous en éprouveriez, vous, ma filleule,
-parfois, beaucoup de soulagement.
-
---A-t-on donc tant besoin de parler?
-
---Le roi Midas parlait même aux roseaux!
-
---Pour leur dire qu’il avait des oreilles d’âne!... cela valait la
-peine.
-
---Quand le cœur bat un peu vite, dit le baron, cela vous démange plus
-que l’envie de divulguer la forme de ses oreilles!
-
---Ah! dit Jacquette.
-
-Elle demeura songeuse. Elle eut peur que son parrain ne lui fît un
-sermon, et elle dit:
-
---Pomme-d’Api? je lui ai raconté beaucoup: elle ne m’a jamais répondu.
-
---Vous croyez cela, ma filleule, s’écria en se levant M. de Chemillé.
-Détrompez-vous: je ne vous ai pas donné autrefois cette poupée pour
-m’amuser ni pour vous fournir un jeu saugrenu!... Ouvrez la vitrine où
-Pomme-d’Api se repose; interrogez attentivement votre fille,
-mademoiselle, et que le diable m’emporte si elle n’est pas apte à vous
-donner bon conseil...
-
-Jacquette prit congé de son parrain, un peu intriguée, et se demandant
-si le vieillard se moquait. Avant de le quitter, elle se retourna pour
-lui demander, et c’était bien la centième fois:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
---Non! mademoiselle, fit le baron, et je ne suis plus d’âge à lire du
-nouveau.
-
-Alors Jacquette revint au château, dépitée et fort en colère.
-
-Cependant, ce que son parrain lui avait dit de l’ancienne poupée la
-taquinait et, aussitôt arrivée, elle courut à la vitrine, s’assura d’y
-être seule et se trouva nez à nez avec Pomme-d’Api assise sur son pal.
-
-Elle n’adressa point la parole à la poupée, malgré le désir qu’en avait
-eu M. de Chemillé; cela, décidément, n’était plus de son âge, ou plutôt,
-partageant le sentiment général, elle croyait ceci indigne d’elle, bien
-que la plupart des grandes personnes auxquelles elle s’adressait
-d’ordinaire ne fussent mieux en état, soit de l’entendre, soit de lui
-répondre, que ne l’était Pomme-d’Api. Mais, à la vérité, Jacquette avait
-coutume de regarder Pomme-d’Api à la légère; or, parce que le baron lui
-en avait parlé le matin, elle la considéra plus attentivement et elle
-eut tôt fait de s’apercevoir que Pomme-d’Api présentait en un point de
-sa personne un aspect inusité; elle portait entre deux de ses fins
-doigts raides et étalés en patte d’oie un tout petit billet, de
-l’épaisseur d’un fétu.
-
-Vous vous doutez que Jacquette fut prompte à ouvrir la vitrine et à
-arracher le papier soigneusement plié. Et elle lut, sur celui-ci, d’une
-écriture qui n’était pas celle du baron, qui n’était pas celle
-d’Alcindor, ces quatre méchants vers mirlitonesques:
-
- Aimer à l’horizon
- C’est déraison
- Seul est amour ce que l’on touche
- Avec sa bouche...
-
-Nulle signature. Etrange communication. Le parrain de Jacquette
-entendait lui faire transmettre par cette voie ce qu’il n’avait pas
-voulu lui dire, de peur sans doute d’être entraîné à trop en dire. Mais
-donc, M. de Chemillé savait son aventure et, en outre, la
-désapprouvait?...
-
-Jacquette fut de ceci extrêmement troublée. Elle renferma la poupée dans
-sa cage de verre.
-
- Aimer à l’horizon
- C’est déraison!...
-
-Et, quoiqu’elle n’eût point voulu lui parler, elle ne put s’empêcher de
-lui dire:
-
---Ah! ma pauvre Pomme-d’Api, tu ne sais pas ta chance d’avoir, toi, un
-cœur de son.
-
-
-VI
-
-Quoi qu’il en fût, la prochaine visite de M. de Fontcombes était désirée
-au château; désirée par les parents qui, on le sait, étaient pressés;
-désirée par Jacquette avide d’entendre prononcer par quelqu’un, voire
-par n’importe qui, le nom chéri d’Alcindor.
-
-M. de Fontcombes ne se fit point attendre. Il vint, une après-midi, sans
-s’être fait annoncer, car il se trouvait que ni marquis ni marquise
-n’étaient là et que Jacquette étudiait, seule au clavecin, avec Mlle de
-Quinconas.
-
-Jacquette ne fit aucune difficulté pour recevoir le jeune homme. Elle
-l’accueillit au lieu même où elle était, flanquée d’une gouvernante tout
-à coup devenue si discrète qu’on ne savait où la prendre malgré ses
-formes opulentes et qu’on la cherchait à droite quand elle était à
-gauche, et qu’on la croyait toute proche alors qu’elle était passée dans
-la pièce voisine, trottinant sur le bout des mules, et légère comme ces
-duvets tombés des peupliers, en juin, et qu’un courant d’air emporte.
-Tant et si bien que Jacquette dit au beau jeune homme:
-
---Heureusement que j’ai près de moi Pomme-d’Api, assise sur une tige de
-fer, et, en outre, emprisonnée sous sa vitrine, car je me croirais un
-peu seule à vous faire honneur, monsieur...
-
---Qui est cette Pomme-d’Api? demanda M. de Fontcombes.
-
---C’est ma poupée, monsieur, car j’ai été jeune.
-
---Je le crois aisément à vous voir, dit M. de Fontcombes.
-
---Oh! il ne faut pas juger sur la mine. N’est-il pas vrai, Pomme-d’Api?
-
-Elle semblait sérieusement interroger sa poupée, en haussant le ton, à
-cause de la cloison de verre. Elle se retourna vers M. de Fontcombes:
-
---Pomme-d’Api dit que oui, monsieur.
-
-M. de Fontcombes contemplait Jacquette avec ravissement. Il lui dit:
-
---Vous êtes délicieuse, mademoiselle...
-
---Ah! C’est sans doute à cause des aménités que je vous ai débitées lors
-de notre dernière entrevue?...
-
---Je vous déplais donc tant, pour mon malheur?
-
---Peste, monsieur, si vous me déplaisiez, ce serait déjà quelque
-chose...
-
---On n’est pas plus cruelle.
-
---Monsieur, avez-vous lu Alcindor?
-
---Comme vous m’en aviez prié, fit M. de Fontcombes.
-
---Et c’est tout ce que vous me dites de lui?
-
---Alcindor, puisque Alcindor il y a, ne manque pas de qualités,
-mademoiselle; mais le grand cas que vous faites de lui, en le plaçant
-au-dessus des Anciens et des Modernes, me rend difficile la tâche de
-parler de cet auteur raisonnablement.
-
---Autrement dit, vous n’aimez pas cet auteur?
-
---Je n’ai pas dit cela, mademoiselle, mais seulement...
-
---Il n’y a pas de «seulement», monsieur!... Voulez-vous faire un tour de
-jardin? j’ai besoin d’air...
-
-Ils descendirent au parc en prenant l’allée d’eau qui est la plus
-convenable à fréquenter lors d’une visite cérémonieuse, et ils étaient
-accompagnés de la gouvernante qui se tenait derrière eux, à une distance
-respectueuse. M. de Fontcombes semblait embarrassé; il se refusait à
-faire un compliment banal du splendide endroit, à s’extasier sur la
-beauté du ciel, tout comme à dire quoi que ce fût, qu’il ne pensait
-point, touchant les auteurs.
-
-Comme il savait quasi tous les beaux vers par cœur, il se mit tout à
-coup à réciter ce passage du vieux Corneille où Psyché demande si l’on
-peut être jaloux d’un parent. L’Amour répond:
-
- Je le suis, ma Psyché, de toute la nature!
- Les rayons du soleil vous baisent trop souvent;
- Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent:
- Dès qu’il les flatte, j’en murmure, etc...
-
-M. de Fontcombes disait ces vers merveilleux avec sentiment et en
-communiquant à son expression toute la révérence dont ils étaient
-dignes.
-
---C’est fort beau, dit Jacquette.
-
-Alors M. de Fontcombes poursuivit; et il se faisait écouter. Mlle de
-Quinconas même, se rapprocha, ayant compris qu’il ne s’agissait point de
-conversation intime et personnelle. Et le jeune homme répandait les
-strophes harmonieuses entre les deux femmes.
-
-Comme on arrivait à l’escalier flanqué de deux socles dont l’un porte un
-vase au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes, qui parcourait par sa
-belle mémoire tous les siècles de la littérature française, mit en
-valeur le dernier tercet d’un sonnet qui fit rougir et pâlir Jacquette.
-
-Elle s’arrêta au bord de la première marche et demanda:
-
---Monsieur, savez-vous de qui est ce que vous dites si bien?
-
---A part nos grands auteurs, mademoiselle, du diable si je me souviens
-de ceux qui firent tous les vers que je débite! Je les retiens comme
-l’éponge l’eau...
-
---Ah! c’est très bien, monsieur.
-
-Et, d’un geste de future maîtresse d’un si riche domaine, elle montra,
-avec sa canne, la grande pelouse des jardins bas où murmuraient les
-fontaines. M. de Fontcombes admira comme il convenait, car le lieu,
-vraiment, était magnifique. Puis il offrit la main à Mlle de Chamarande
-pour descendre. Alors elle lui dit à l’oreille:
-
---Eh! Monsieur, c’était d’Alcindor!
-
---Quoi donc, mademoiselle?
-
---Mais le sonnet, vertubleu! dont vous avez cité quelques vers.
-
---C’est ma foi fort possible. Au cours de ma lecture du petit volume, ce
-sonnet me sera demeuré...
-
---C’est qu’il vous plaît, monsieur?
-
---Evidemment, mademoiselle.
-
-Des mots furent échangés en face du satyre à la queue pointue qui avait
-été le proche témoin, à une époque déjà reculée, d’autres scènes par
-quoi avait semblé vouloir s’exprimer la malignité du monde. Ne dirait-on
-pas que ce lieu, au centre du parc de Chamarande, est celui où le sort
-capricieux bifurque ou, autrement dit, nous joue des tours de sa façon?
-
-Je le croirais volontiers pour ma part; car Jacquette, qui avait
-fermement arrêté de ne pas conduire M. de Fontcombes aux endroits où
-elle avait coutume de songer à Alcindor, Jacquette qui avait évité--non
-pour l’étiquette, croyez-le, mais par un parti pris délibéré--de prendre
-soit sa chère allée conduisant au bassin de Pan, soit l’allée longue qui
-s’orne de la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette n’hésita pas à
-incliner, par les fontaines, vers cette admirable promenade à balustres
-et à reposoirs de lauriers, où nous l’avons vue l’autre jour. Et
-pourquoi?
-
-C’est qu’avec M. de Fontcombes, désormais, il est possible de parler
-d’Alcindor.
-
-Contre le mur de soutènement des jardins hauts, étaient exposés au midi
-les célèbres espaliers de Chamarande: pêches, brugnons et chasselas, que
-toutes les guêpes du pays picoraient jusqu’à rendre gorge. Les raisins
-n’étaient pas à maturité, mais les pêches avait mis à l’étal leur
-velours cramoisi et répandaient un parfum combiné avec celui de la
-lavande et du thym surchauffés. Les lézards couraient sur le tuffau
-gris, montraient leur petite tête au col palpitant, hors des trous, ou
-seulement leur longue et fine queue taillable au sécateur comme une tige
-nouvelle. Les papillons semblaient des fleurs jetées au-devant des
-promeneurs par des mains invisibles.
-
---Le retrouveriez-vous dans votre mémoire, monsieur?
-
---Quoi donc, mademoiselle?
-
---Mais, le sonnet!
-
---Ah! le sonnet d’Alcindor?
-
---Nul autre, assurément!
-
---Je vais essayer, mademoiselle.
-
-M. de Fontcombes retrouva le sonnet d’Alcindor. Celui-ci était bon, ma
-foi. Et l’honnête amateur de vers le reconnut. Jacquette triomphait.
-
---Il est excellent, s’écriait-elle.
-
---J’en tombe d’accord.
-
---Admirable!...
-
---Je n’y contredis pas.
-
---Gageons, monsieur, que vous en possédez d’autres!...
-
---D’autres?...
-
---Mais d’autres vers du même auteur! Pas de ceux du grand Turc,
-j’imagine!...
-
-M. de Fontcombes en retrouva, çà et là. Un moment, il s’arrêta non
-seulement de dire, mais de marcher, et il fit:
-
---Tiens!...
-
---Quoi, monsieur, qu’avez-vous?
-
---Mais c’est très bien, mademoiselle!
-
---L’allée? la pelouse? les fontaines? l’espalier? les pêches?...
-
---Les vers d’Alcindor.
-
---Ah! fit-elle en sautant plus haut que les genoux de M. de Fontcombes.
-
---C’est la première fois, dit celui-ci, que je remarque qu’un poète
-vivant...
-
---Mais, ils ont tous été vivants, monsieur, vos poètes, vos grands
-maîtres, vos Anciens et vos Modernes! Je pense qu’ils n’ont pas composé
-leurs ouvrages dans le royaume des Ombres! Et vous eussiez attendu que
-celui-ci eût passé le Styx pour admirer ses vers! Vous vous moquiez de
-moi, avouez-le?
-
---Non pas, mademoiselle, mais il arrive aux femmes...
-
---De se tromper par amour, n’est-ce pas? Mais l’amour est aussi ce qui
-éclaire et illumine, ce qui fixe notre attention sur un point que nous
-n’eussions, sans cela, qu’effleuré. Et je me méfie de votre raison sèche
-pour admirer bien: il y faut notre cœur, monsieur, et tous nos sens
-désordonnés, s’il vous plaît, pour mordre à même ces fruits et en
-extraire tout le suc, alors que vous ne voyez, en passant, qu’une tache
-intéressante...
-
-Et elle mordait un abricot tombé à terre, et elle montrait à son
-compagnon la pulpe tranchée du fruit où les dents laissaient leur marque
-régulière et par où s’égouttait le jus succulent.
-
---Souventes fois, vous errez, vous autres femmes, dit M. de Fontcombes;
-mais il est vraisemblable que sans votre ardeur goulue mille choses
-manqueraient d’être révélées.
-
-Il discutèrent jusqu’à ce qu’ils fussent remontés à la grande allée des
-balustres, et là, ils s’assirent entre les lauriers, à l’endroit où
-Jacquette avait été un jour saluée de loin par le poète passant
-lentement sur son bateau. Elle ne raconta point cet épisode de sa vie
-secrète à M. de Fontcombes; mais elle parla de Lui, ouvertement de Lui,
-à M. de Fontcombes.
-
-Celui-ci était redescendu des régions sereines de la poésie et, comme il
-ne lui avait pas fallu longtemps pour se sentir épris de Mlle de
-Chamarande, il écouta, entre les lauriers et devant la triomphante vue,
-des aveux qui comblaient la jeune fille d’un indicible contentement et
-qui le torturaient, lui, de façon fort cuisante.
-
-
-VII
-
-Alors il arriva cette chose inattendue, que c’était Jacquette qui
-réclamait à cor et à cris M. de Fontcombes, et que c’était M. de
-Fontcombes qui se faisait un peu prier pour venir. Si fort que soit
-l’agrément qu’une personne nous procure, il n’est jamais plaisant
-d’entendre celle-ci vous parler passionnément d’une troisième.
-
-Cependant, M. de Fontcombes était d’une telle civilité! Outre cela, il
-aimait sincèrement la poésie, les poètes, et c’était sans mentir qu’il
-goûtait aujourd’hui Alcindor. Il l’eût pu haïr, certes, mais telle est
-la vertu de la poésie qu’elle ne tolère point un sentiment défavorable à
-l’homme qu’elle vous oblige d’admirer.
-
-Et, quand M. de Fontcombes, un peu malgré lui, venait au château,
-Jacquette accourait au-devant du jeune homme, et sans le moindre souci
-de lui être importune, étalait des plans de campagne destinés à créer
-autour du chef d’Alcindor l’auréole d’une jeune gloire.
-
-La famille se réjouissait; on se relâchait de toute surveillance; on
-laissait le soupirant libre à Chamarande comme chez lui; on considérait
-l’aimable couple qu’il formait avec Jacquette dans les salons; on
-l’appréciait sur les terrasses; on l’admirait sous les marronniers; ou
-bien Ninon, avec attendrissement, montrait au marquis les deux enfants
-penchés sur l’eau dormante d’un bassin dans quoi les deux têtes bien
-assorties, côte à côte, semblaient, en se mirant, déjà s’aimer, tandis
-qu’en fait les yeux de ces jeunes gens, un peu hagards, cherchaient au
-fond de l’eau, comme à d’autres moments dans les nuages ou l’azur
-céleste, des combinaisons excessivement compliquées.
-
-Il s’agissait d’écrire à tel ou à tel, de parler à tel autre; d’obtenir
-de quelque influent personnage qu’il portât le nom, jusqu’à Paris. M. de
-Fontcombes y consentait, jugeait la démarche faisable, mais il la
-voulait exécuter avec simplicité et modération en évitant tout air de
-protection suspecte; Jacquette ne discernait pas l’hyperbole de la
-louange, voulait qu’on allât vite et que, par exemple, on fît dire à la
-Cour que la province tout entière ne jurait que par Alcindor.
-
-On en vint à joindre Mlle de Quinconas à l’entreprise, sous le prétexte
-que son vénérable oncle, Mgr de Trélazé, possédait des accointances avec
-l’Académie. Mlle de Quinconas fut ébaubie d’être appelée à se mêler au
-jeune couple pour lequel elle croyait sa présence gênante. Toute une
-semaine, ne la vit-on pas inséparable de Jacquette et du nouvel ami, et
-chuchotant avec l’une et l’autre jusqu’à les heurter de son buste
-avantageux?
-
-Il arriva une chose plus curieuse que toutes celles que j’ai
-précédemment rapportées: c’est qu’un certain jour de la semaine où
-Jacquette devait, le matin, prendre l’allée qui mène au Dieu Pan, puis
-courir comme une biche à travers bois, jusqu’à Cornebille, Cornebille
-l’attendit en vain sous les restes de son moulin ruiné. Cornebille
-blotti à la manière d’un insecte, sous la pierraille, tenait sur son
-cœur le pli, le pli naguère tant désiré. Mlle de Chamarande ne vint pas,
-car ce rendez-vous-là, elle l’avait tout simplement oublié!...
-
-Elle l’avait bel et bien oublié parce que M. de Fontcombes devait venir
-cette matinée, de très bonne heure, afin de donner les dernières
-instructions à Mlle de Quinconas qui prenait le coche pour Angers et
-s’en allait parler de «l’affaire» à son saint oncle. Et, en effet, la
-matinée se passa pour Jacquette, comme presque tous les jours
-d’ailleurs, de la façon la plus propre à retenir l’attention d’une jeune
-fille. Songez qu’il s’agissait de faire comprendre à la gouvernante ce
-dont on la chargeait! D’abord on avait dû faire un choix subtil entre
-les poésies d’Alcindor, lesquelles n’étaient point toutes, il s’en
-fallait, de nature à lui conquérir les complaisances d’un évêque, en
-premier lieu, et, en second, des Quarante! Quelles délibérations!
-Combien de lectures et combien d’examens laborieux du texte, ce qui
-était à la fois épineux à l’extrême et amusant au possible, M. de
-Fontcombes, avec un esprit et un talent d’imitation rares, se mettant
-tour à tour à la place et de Mgr de Trélazé et de Mlle de Quinconas, en
-son entrevue projetée avec ce dernier, et de tel personnage de la
-Compagnie de qui il avait ouï dire, mais qu’il n’avait point l’honneur
-de connaître. De telles séances étaient désopilantes et ne comportaient
-point de fin. Souvent on retenait M. de Fontcombes à souper, et on le
-faisait reconduire en carrosse, avec une petite suite trottinant aux
-flambeaux.
-
-Ajoutez qu’il avait fallu aussi copier ces textes, simuler en somme
-qu’Alcindor n’était qu’inédit, à cause toujours de ces dangers qu’eût
-offerts le texte intégral! M. de Fontcombes en personne était
-indispensable à ce soin, à cause du discernement et aussi de la belle
-écriture qu’il avait.
-
-A tant éplucher le texte d’Alcindor, M. de Fontcombes parfois
-s’arrêtait, suspendait la diction ou la plume, regardait Jacquette de
-côté et retenait mal une moue bien comique. Il estimait que, somme
-toute, la langue d’Alcindor n’était pas si bonne. Et il osait désormais
-en faire juge Jacquette.
-
---Qu’en pensez-vous, mademoiselle?
-
---Ma foi, disait Jacquette, pour cette pièce-ci, vous avez raison.
-
-Alors, M. de Fontcombes s’échauffait.
-
---Cette pièce-ci, en vérité, je croirais prudent de la supprimer, non
-comme impertinente, cette fois, mais comme banale, reprochable du point
-de vue de la syntaxe et, en outre, comme trop platement imitée d’une
-épigramme que je vous traduirai demain...
-
---Il la faut supprimer, disait tranquillement Jacquette.
-
-A ce jeu, finalement, il subsistait un mince bagage des poésies
-d’Alcindor. M. de Fontcombes rayait, rayait, déchirait... Ou bien il
-passait le feuillet à Jacquette qui, sans mot dire, sans s’émouvoir, et
-sans protestation aucune, elle-même déchirait et jetait au panier.
-
-Mlle de Quinconas, témoin ordinaire du travail, et de qui la
-perspicacité n’était cependant pas brillante, en vint à remarquer:
-
---Hola! Monsieur, mademoiselle, prenez garde que c’est pour trois
-petites feuilles--et je le sens: demain, pour une--que j’irai
-entreprendre le voyage d’Angers!...
-
-M. de Fontcombes et Jacquette se regardèrent et sourirent, puis se
-mirent à rire tout à fait.
-
-Et ils résolurent de délibérer.
-
---Allons à l’air, dirent-ils, on y a les esprits plus frais.
-
-Ils allèrent dans le parc et égarèrent la gouvernante.
-
-Convenait-il, en effet, de faire entreprendre à celle-ci un voyage d’une
-semaine pour si peu de chose? Sur le fait de donner congé à la
-gouvernante ils furent toutefois aussitôt d’accord:
-
---Cette pauvre fille, dit Jacquette, a compté s’octroyer quelques
-vacances et il y a si longtemps qu’elle n’a eu le plaisir de voir son
-cher oncle...
-
---On n’aime point, dit M. de Fontcombes, quand on réfléchit peu, revenir
-sur un projet qu’on a fait.
-
-Cependant Jacquette gardait un souci:
-
---Il ne faudra pas, dit-elle, sous prétexte que nous allons manquer d’un
-chaperon, vous croire obligé, pour revenir, d’attendre qu’il soit de
-retour?...
-
-M. de Fontcombes répéta malicieusement pour son compte:
-
---On n’aime point revenir sur un projet qu’on a fait!...
-
---Quand on réfléchit peu!... dit Jacquette.
-
---Fût-ce quand on réfléchit, fit en souriant M. de Fontcombes, et
-j’avais formé, je l’avoue, le projet de revenir...
-
---Mais qu’aurons-nous à faire désormais? demanda Jacquette.
-
---Voilà justement la question! dit M. de Fontcombes, et nous n’aurons
-sans doute pas trop d’une semaine à passer dans le tête à tête pour nous
-le demander.
-
-
-VIII
-
-Quand Mlle de Quinconas fut partie pour la ville d’Angers, les deux
-complices à qui incombait la responsabilité de ce voyage éprouvèrent
-d’abord un vif besoin de gambader, sauter et folâtrer tout à leur aise;
-puis, et presque aussitôt, ils furent gênés et pour ainsi dire confus de
-se trouver l’un et l’autre seuls et en vis-à-vis.
-
-M. de Fontcombes crut rompre le malaise en poursuivant tout uniment la
-conversation des jours derniers, à savoir en parlant de belles-lettres,
-sinon de tel auteur en particulier. Et Jacquette écoutait tout ce qu’il
-lui plaisait de dire, avec une grande complaisance.
-
-Elle écoutait si bien qu’elle ne prit seulement pas garde qu’ils
-s’engageaient, ce beau matin, dans l’allée du bassin de Pan, d’où elle
-avait soin de s’écarter jusque là, on s’en souvient, quand elle était
-avec M. de Fontcombes.
-
-Et elle écoutait celui-ci avec une si parfaite attention, que M. de
-Fontcombes, qui connaissait les femmes, crut pouvoir lui demander:
-
---Mais, est-ce que vous m’écoutez, mademoiselle?
-
-Et Jacquette rougit, affirmant qu’elle était prête à répéter tout ce
-qu’il avait dit, bien assurée d’ailleurs qu’il était trop poli pour le
-lui faire répéter.
-
-Et il était, lui, fort content qu’elle l’écoutât si bien tout en ne
-sachant plus ce qui lui était dit.
-
-Comme il gardait sa tête, lui, en ayant le cœur très épris, il alla
-jusqu’à demander:
-
---Ah çà! mademoiselle, est-ce que vous aimez tant que cela les
-belles-lettres?
-
---Pas tellement!... soupira Jacquette, en donnant à sa physionomie la
-plus charmeresse expression qu’elle eût jamais eue.
-
-Alors M. de Fontcombes éprouva une furieuse envie de se pencher vers
-elle davantage et de lui donner un baiser. Mais n’ai-je pas avancé qu’il
-ne perdait pas la tête?
-
-Ils étaient assis tous les deux, figurez-vous, sur le banc vieux, très
-usé, en face du Pan qui flûtait toujours et du bassin qui mire
-indifféremment la couleur changeante des heures.
-
-Et le dieu au menton velu les regardait tout en caressant de sa lèvre
-tendue l’extrémité de ses roseaux. M. de Fontcombes affirma que le dieu
-souriait. Jacquette dit qu’elle n’avait point jusqu’ici remarqué cette
-particularité, mais qu’assurément il avait un malicieux visage.
-
-Et, tout à coup, à peine avait-elle ainsi parlé, qu’elle poussa un cri.
-
-Son compagnon en fut effrayé et crut qu’une vilaine mouche l’avait
-piquée.
-
-Mais on entendait détaler sous bois. Ce pouvait être un daim ou quelque
-faon; il s’en trouvait dans ces parages. Jacquette le laissa croire à M.
-de Fontcombes, mais elle avait reconnu Cornebille qui la regardait de
-loin, tapi sous les feuilles, à présent, et levant la main vers son
-cœur. Cornebille inquiet d’elle, Cornebille porteur, à n’en point
-douter, de la lettre qu’elle avait oublié d’aller quérir!...
-
---J’ai eu peur, dit Jacquette.
-
-Ses belles joues recouvrèrent aussitôt leur incarnat accoutumé, et
-l’incident n’eût point eu d’autre suite, si la jeune fille, s’étant,
-d’instinct, rapprochée de son voisin, celui-ci ne l’eût entourée d’un
-bras protecteur et ne lui eût donné le baiser demeuré suspendu tout à
-l’heure.
-
-Le frisson dont elle fut secouée, elle le put mettre au compte de la
-frayeur éprouvée par le fait de l’animal détalant sous bois.
-
-Et quand M. de Fontcombes et Mlle de Chamarande rentrèrent au château,
-ni l’un ni l’autre ne parlait de littérature.
-
- *
-
- * *
-
-Monsieur de Fontcombes, il faut le dire, ne laissa pas à Jacquette un
-instant de répit. Il arrivait dès le matin, il repartait on ne peut plus
-tard dans la soirée. Et il lui fit passer toute la semaine à ne pas
-seulement citer un auteur. Il plaisait tout à fait au marquis et à la
-marquise: à celle-ci parce qu’il était beau et joli garçon, habillé à
-ravir et possédant les meilleures manières; à celui-là parce qu’il
-aimait la chasse et les divertissements champêtres, jusqu’à confesser
-qu’aussi lui il pratiquait la pêche aux grenouilles.
-
-Avec Jacquette, de quoi parlait-il donc? Toujours est-il qu’ils ne
-semblaient pas se creuser la tête pour trouver un sujet, comme ils
-l’avaient craint. Et l’on eût dit que le sujet découvert par eux était
-précisément celui que chacun d’eux attendait de tout temps, car ils le
-chérissaient, c’était visible, et ne se lassaient pas une minute de le
-traiter.
-
-Ils étaient jeunes. Parfois, Jacquette, sans motif apparent, éclatait de
-rire.
-
---Qu’avez-vous? interrogeait M. de Fontcombes.
-
---Je pense à Mlle de Quinconas qui, pour la première fois, depuis dix
-ans, n’est pas sur mes talons, ou ne m’attend point au retour d’une
-promenade pour m’interroger.
-
-D’autres fois, c’était M. de Fontcombes qui riait:
-
---Qu’avez-vous? interrogeait Jacquette.
-
---Je suis heureux, répondait-il.
-
-Ou bien il souriait parce qu’il pensait agréablement à celle qu’il
-appelait avec politesse «Mademoiselle Pomme-d’Api», car il avait lu le
-billet tenu par la poupée entre ses doigts gourds. Et il se promettait
-de venir, dans les cas embarrassants, demander conseil à cette figure de
-cire, à ce cœur de son.
-
---De mes amies, c’est la plus sage, affirmait Jacquette.
-
-C’étaient de tels babillages qui menaient Jacquette et son nouvel ami
-dans les allées diverses et innombrables du parc de Chamarande.
-
-Un jour qu’ils étaient revenus le long des balustres, après avoir mordu
-aux premières pêches mûres, ils causaient, assis sur un banc, entre deux
-beaux lauriers en fleurs. La Loire coulait, comme on vous l’a dit, non
-loin d’eux, entre ses îles de saules frissonnants et ses fuseaux de
-sable blond. L’horizon était clair car une ondée avait, la nuit,
-rafraîchi l’atmosphère, et l’on pouvait compter au loin les clochers de
-village dont une note argentine venait, tous les quarts d’heure,
-enchanter de quelque musique le doux bien-être du lieu.
-
---On entendrait d’ici Fontevrault, disait le jeune homme, et pourtant il
-ne fait pas de vent.
-
---On croit qu’il n’en fait point, répliquait Jacquette et cependant
-regardez là-bas cette voile qui vient du côté où est encore, pour une
-journée, notre Quinconas; elle est gonflée comme un oreiller de duvet,
-et elle pousse vers nous son long bateau plat comme une planche
-flottante.
-
-En effet, une voile venait, doucement, très doucement. Il n’était point
-besoin aujourd’hui des chevaux de halage. Et les regards de M. de
-Fontcombes, comme ceux de Jacquette, demeurèrent complaisamment attachés
-à cet objet qui bougeait, si peu que ce fût, au milieu du grand paysage
-immobile.
-
-Leurs yeux seuls s’attachèrent à l’objet, car, en vérité, leurs âmes
-étaient ailleurs, et, si j’ose prêter à celle-ci une forme, il me faut
-dire qu’elles étaient étroitement enlacées. En ces moments divins, trop
-beaux pour être comparés à quoi que ce soit de la vie diurne, nous
-recourons au rêve pour faire comprendre un état immatériel et si léger.
-Comme en un songe, M. de Fontcombes parla de très près à la jeune fille,
-et il n’est pas certain que lui ni elle aient entendu le son de sa voix.
-
---On dirait, fit-il, le bonheur qui vient à pas lents...
-
---Il vient vers nous, murmura Mlle de Chamarande.
-
-Et malgré l’extrême réserve de leurs gestes, elle serra tendrement la
-main d’homme qui se trouvait à sa portée.
-
-C’est alors qu’elle crut avoir une de ces singulières et fausses
-réminiscences où nous nous imaginons que l’instant présent est tiré de
-notre passé et où tout ce que nos yeux entrevoient est un spectacle déjà
-vu. Le pur contentement de cœur qu’elle éprouvait, il n’était pas
-inconnu d’elle; le paysage qui enchantait son regard, elle l’avait
-contemplé sans doute, mais contemplé pareil, avec exactitude, orné du
-son argentin et lointain des mêmes cloches, animé du même souffle de
-vent, embelli de la même attente indéfinissable; oui, jusqu’en un point
-qui coïncidait trop parfaitement, en vérité, avec un certain point du
-temps révolu...
-
-Et ce point particulier, qui attirait son attention sans la ravir à la
-douce rêverie, ce point grossissait à mesure qu’avançait le bateau; il
-devenait forme humaine, silhouettée en noir sur l’ocre salie de la voile
-gonflée... Oui, c’était la forme d’un jeune homme aux sombres vêtements,
-tel un petit abbé...
-
-Il se tenait à l’avant du long bateau plat; et quand on le distingua
-nettement, il salua d’une manière plus courtoise que ne fait d’ordinaire
-un jeune homme qui passe, il salua comme on salue l’ostensoir d’or sous
-le dais de la procession, comme on salue la bannière du Roi.
-
---Qu’avez-vous, dit M. de Fontcombes?
-
---Je ne sais ce que j’ai, dit Jacquette, oh! répétez-moi, mon ami, les
-mots trop charmants dont vous m’avez bercée et par la vertu magique de
-qui vous m’aurez sans doute fascinée ou endormie... Ne rêvé-je point?
-
---Mais non, petite amie, vous êtes là près, très près de celui qui vous
-aime; il fait bon, l’heure est jolie presque autant que vous-même, et
-l’espérance nous sourit...
-
---Je crois pourtant rêver, dit Jacquette.
-
-Le bateau lent avançait, tel un morceau de bois qui flotte à la surface
-de l’eau. Quand il passa devant les balustres, le jeune homme salua
-aussi courtoisement et pieusement qu’il l’avait fait de loin. Quand le
-bateau fut passé et sur le point de disparaître, le jeune homme noir
-salua encore.
-
-Car la lettre annonçant son passage pour ce jour même, à cette heure à
-peu près, était restée aux mains de Cornebille. Et il passait,
-l’infortuné rimeur, et il saluait dévotieusement sa muse, ignorant
-ingénu de son sort, de son sort bien digne d’un poète...
-
---Ce garçon si poli, dit M. de Fontcombes, vous le connaissez donc?
-
---C’est Alcindor, dit Jacquette.
-
-
-IX
-
-Ils remontèrent allègrement vers le château dès que se fit sentir le
-serein. Le rire de Jacquette animait les vastes allées solitaires. Elle
-se penchait, au-dessus des bordures de buis, pour respirer les roses; M.
-de Fontcombes, si sérieux lorsqu’il convenait de l’être, avait l’esprit
-rempli de gaminerie et tirait de Mlle de Chamarande des résonances
-gentiment enfantines, que personne n’avait su éveiller durant tout le
-temps de sa jeunesse. Et quand elle avançait la main pour cueillir une
-fleur, M. de Fontcombes avançait parallèlement la sienne, moins pour
-aider Jacquette que pour lui toucher un peu la main.
-
-Du château, le marquis et la marquise les contemplaient. Volontiers
-réunis en conciliabule, ces temps derniers, Foulques et Ninon
-paraissaient de fort belle humeur. Il avait, quant à lui, une façon de
-faire claquer le couvercle de sa tabatière et de se bourrer la narine,
-qui en disait long. Elle, toujours agréable en sa maturité épanouie,
-regardait, songeuse, le spectacle de belles amours naissantes; elle les
-avait aimées de tout temps, et dès leur naissance et après.
-
-Quand les jeunes gens arrivèrent, elle embrassa Jacquette, et, M. de
-Fontcombes ayant demandé, par un compliment spirituel, à être admis à la
-même faveur, la marquise de Chamarande l’y admit, aux applaudissements
-du marquis et sous le regard bienveillant de Pomme-d’Api.
-
-Il manquait Mlle de Quinconas.
-
---Elle arrive! dit le marquis Foulques qui avait l’oreille attentive à
-tous les bruits insignifiants.
-
-Et il discernait celui du carrosse qui avait été prendre la gouvernante
-au coche d’eau.
-
-On décida d’aller à la rencontre de la voyageuse, dans la cour
-d’honneur.
-
-M. de Chemillé, méditatif, y tournait en rond, poussant du pied des
-marrons d’Inde enfermés dans leur bogue hérissée qui, à tout coup,
-s’ouvrait en accouchant du fruit brun, lisse, quelquefois pie comme les
-vaches au poil luisant qui paissent dans la prairie voisine.
-
-Le carrosse poudreux pénétra, cahin-caha, dans la cour, car les chevaux
-étaient vieux ainsi que le cocher. Mais Mlle de Quinconas en descendit,
-aussi alerte, en donnant la main au marquis, qu’elle l’était il y a beau
-temps, quand on l’en avait vue pour la première fois descendre.
-
-L’excellente fille voulut, sans plus tarder, rendre compte de sa
-mission. Elle avait fait de son mieux, elle avait vu monseigneur son
-saint oncle, plein de mansuétude.
-
---Les petites poésies... Et, à ce propos, figurez-vous que j’ai fait
-dans le coche d’eau, la rencontre de l’auteur.
-
---Il s’agit bien de petites poésies! coupa aussitôt le marquis. Vous
-allez prendre une collation, mademoiselle; on change pendant ce temps
-les chevaux, et vous retournerez, ne vous déplaise, près de monseigneur
-votre saint oncle!...
-
-Mlle de Quinconas, ahurie, crut qu’elle avait commis faute grave et
-qu’on la jetait à la porte. Elle posa à terre quelques menus objets
-qu’elle portait, pour contenir son cœur bien garni et pousser un cri de
-circonstance.
-
---Mais non, sarpejeu! dit le marquis en s’esclaffant, seulement il
-s’agit d’affaires d’importance et urgentes: veuillez retourner à Angers,
-mademoiselle, et prier Sa Grandeur de venir le mois prochain, à sa
-convenance, bénir l’union de Mlle de Chamarande, ma fille, avec M. de
-Fontcombes!...
-
-Tous applaudirent à ces paroles, y compris les jeunes gens qui se
-trouvaient, par là même, fiancés, y compris le vieux parrain de
-Jacquette, y compris les gens du château accourus, y compris la bonne
-Quinconas qui en était pour ses frais d’ambassade et devait, à son corps
-défendant, reprendre le coche d’eau:
-
---Enfin, soupira-t-elle, peut-être vais-je y retrouver le petit
-poète!...
-
---Commandez-lui un épithalame! dit le rusé parrain de Jacquette.
-
-
-
-
-L’ORDONNANCE DU DOCTEUR COULOUBRE
-
-
-Lorsque Jacquette eut épousé M. de Fontcombes, elle prit un goût extrême
-pour son jeune mari.
-
-De sorte que, dans le Parc enchanté où Ninon, la belle marquise de
-Chamarande, de connivence avec Mlle de Quinconas, s’était donné tant de
-ridicule peine afin d’éloigner de sa fille la connaissance de l’amour,
-Jacquette, devenue la petite Mme de Fontcombes, connaissait et
-pratiquait l’amour autant que faire se peut, voire davantage.
-
-Or, c’est précisément cet excès qui motive l’aventure que voici.
-
-Il arriva qu’un beau matin, dans les appartements de Mme de Fontcombes,
-toutes les sonnettes retentirent. Jacquette avait appelé sa femme de
-chambre; celle-ci avait couru éveiller Mlle de Quinconas; l’ancienne
-gouvernante s’était précipitée chez Ninon; enfin, il n’y eut pas
-jusqu’au marquis lui-même, qui ne vînt, à peine vêtu, son madras à deux
-cornes en guise de perruque, à la chambre nuptiale. Et du diable si l’on
-trouva quelqu’un qui eût gardé assez de sang-froid pour sauter sur la
-vieille jument grise, courir au village et ramener en croupe
-l’apothicaire, à défaut d’un médecin:
-
-M. de Fontcombes, le jeune époux très aimé, était évanoui dans le large
-et beau lit commun.
-
-La courtepointe relevée et le linge en désordre laissaient à découvert
-sa poitrine apollonnienne et sa robuste épaule: son visage avait la
-pâleur de la cire et ses paupières demeuraient closes comme celles d’un
-homme mort.
-
-Jacquette gémissait, pleurait, hurlait même, beaucoup plus puérilement
-qu’elle ne fit jamais étant petite; on l’entendait des communs; et les
-gens du château, anxieux, s’approchaient, à pas de loup, sous les
-fenêtres.
-
---Mon cher mari est perdu! s’écriait Jacquette, et je suis la plus
-malheureuse des femmes...
-
---Il est vivant, Madame, répliquait Mlle de Quinconas en penchant sur le
-malade sa gorge opulente et demeurée, au château, un objet d’allusion
-familière.
-
-Et, de ses mains gourmandes, cette grande vierge quadragénaire et
-innocente parcourait et palpait les bras bien modelés du jeune dieu
-gisant, et elle appliquait si attentivement son oreille à l’endroit du
-cœur, que, lorsqu’elle exprimait de sa lèvre charnue, les résultats de
-l’auscultation, toute couchée qu’elle était sur la poitrine virile, son
-souffle, tel un vent léger passant au ras des pelouses, soulevait un
-duvet d’or:
-
---Mais ôtez-vous donc de là, vieille folle:--dit le marquis, volontiers
-bourru--ne voyez-vous pas que vous êtes sur le point d’étouffer mon
-gendre?
-
-Ce qui poussa Jacquette à se lamenter plus fort.
-
-Ninon allait remplacer elle-même la Quinconas près de ce corps sans
-défaut qui se décelait à mesure qu’augmentait l’agitation des femmes,
-quand un valet annonça M. Couloubre, un très habile médecin exerçant à
-Saumur et que la Providence avait amené ce matin même, sur un âne,
-quasiment aux portes de Chamarande.
-
-M. Couloubre n’examina point le malade d’aussi près que l’avait fait la
-gouvernante, car un homme de sa science connaissait le mal avant que de
-s’en enquérir; il demanda seulement le plat, et pratiqua la saignée.
-
-A la suite de quoi, M. Couloubre, satisfait de son acte, et ayant
-empoché le prix de l’opération, sollicita une minute d’entretien privé
-avec l’épouse du malade.
-
-Autant morte que vive, Jacquette fut dirigée en compagnie du médecin
-dans un cabinet où se trouvait reléguée, depuis beau temps, mise sous
-verre et fichée sur son pal, la poupée Pomme-d’Api, compagne des années
-d’enfance.
-
-Là fut tenu un colloque dont il ne transpira rien, du moins sur l’heure,
-et c’est pourquoi je ne saurais vous en rapporter aucun terme; et tout
-le bruit qu’il occasionna par la suite ne put s’établir que sur deux
-menus faits: le premier est qu’au cours de l’entretien privé, Jacquette,
-de qui la pudeur native est connue, arracha son propre fichu pour en
-couvrir Pomme-d’Api aux oreilles trop attentives; et le second est que
-M. Couloubre, entr’ouvrant la porte pour prendre congé, laissa retentir,
-fort nets et péremptoires, ces derniers mots, qui constituaient,
-affirma-t-on, toute son ordonnance:
-
---Madame, ménagez-le!...
-
-Jacquette sortit du cabinet, les joues animées d’un rouge naturel, la
-gorge découverte par l’absence du fichu, enfin, à ce point émue, que peu
-s’en fallut qu’on n’accusât le médecin d’avoir abusé du tête-à-tête.
-
---Il s’agit bien de cela! dit Jacquette en soulevant sa charmante épaule
-nue. Enfin l’essentiel est que M. de Fontcombes est hors de danger,
-affirme le Purgon, hors de danger, ah! quelle joie! mais, Ciel et Terre!
-à quelles conditions!
-
---A quelles conditions, ma chère enfant? dit Ninon.
-
---Au plus dures, madame, aux plus cruelles conditions!...
-
---M. Couloubre a dit: «Ménagez-le!» Faut-il l’entendre au sens général,
-ou bien, pauvre petite, l’enfermer dans sa signification la plus étroite
-et particulière?
-
---La plus étroite et particulière, maman.
-
---J’y suis! opina la Quinconas, ineffable, cela veut dire: «Empêcher M.
-de Fontcombes de s’aller fatiguer à la «chasse...»
-
---«Et retenez-le plutôt à deviser parmi les dames.»
-
---Oui, Quinconas!
-
---Ninon et Jacquette sourirent ensemble de la naïve gouvernante. Et
-cependant, Jacquette larmoyait en allant trouver son malade chéri.
-
-Voyant sa femme en pleurs, celui-ci se crut condamné, mais elle lui
-confia à l’oreille l’ordonnance du Dr Couloubre. Alors, il éclata de
-rire.
-
---Oh! dit Jacquette, le vilain homme, il rit: cela ne vous fâche donc
-point? Mais j’aimerais mieux, quant à moi, être condamnée aux galères!
-
-Et elle se mit à cogner de toutes ses forces contre M. de Fontcombes
-affaibli et souriant et qui attendait dans son lit le chocolat
-réconfortant.
-
-Une servante entra, portant la tasse fumante, et derrière elle parut
-Mlle de Quinconas qui n’avait là rien à faire, mais venait voir si, par
-hasard, on ne lui donnerait point à faire quelque chose.
-
-Au bout de quatre jours, à plus forte raison au bout d’autant de
-semaines, il ne restait pas trace à M. de Fontcombes de la faiblesse qui
-avait motivé l’alerte. Mais aussi Jacquette avait-elle observé à la
-lettre la prescription du docte saumurois, et quoique ceci, en vérité,
-elle ne l’eût point accompli de bonne grâce.
-
-Songez-vous qu’à présent Jacquette occupait seule, la nuit, le beau lit
-si large où nous avons vu tout pâmé son gentil époux! et que celui-ci
-faisait tristement chambre à part dans le cabinet où, pour toute
-présence féminine, n’était tolérée que celle de la poupée Pomme-d’Api!
-
-Aussi M. de Fontcombes, qui menaçait de périr par une cause exactement
-opposée à celle qui l’avait failli conduire à trépas, gagnait-il de plus
-en plus tard sa couche solitaire et la quittait-il dès l’aube, victime
-d’un traitement poussé à l’outrance. Il errait dans le Parc, il en
-franchissait les murs de clôture; on l’avait vu flanant dans le village;
-et Mlle de Quinconas, célibataire et matinale, le surprit en une
-attitude mélancolique, devant le coche d’eau qui part pour les villes.
-
-C’est que Jacquette voulait guérir son époux, mais le guérir de si
-parfaite manière qu’il fût mieux, si l’on peut dire, oui, qu’il fût
-mieux qu’avant toute défaillance. Elle lui voulait une santé supérieure
-à la santé elle-même, une santé qui fût, disait-elle, en faisant ses
-yeux gloutons «éclatante!»
-
-Ce fut sur ces entrefaites que, traversant le cabinet où son mari, en
-vue d’un plus riche avenir amoureux, passait des nuits ascétiques,
-Jacquette trouva, dans la menotte rigide de la Poupée, un de ces petits
-morceaux de papier roulé qui lui avaient jadis apporté en vers de
-mirliton des avis excellents.
-
-Celui-ci était conçu ainsi qu’il suit:
-
- Vouloir trop, c’est provoquer Dieu:
- Point ne jouez avec le feu!
-
-Jacquette fit la moue et s’en fut à ses affaires. Elle n’en était plus à
-se mettre martel en tête pour ces avis anonymes que toute la maison
-s’acharnait à lui faire parvenir par le moyen de la complaisante
-Pomme-d’Api. Sur les dangers que l’oisiveté amoureuse de son mari eût pu
-faire courir au ménage, mon Dieu, qu’elle était donc assurée! Pas une
-beauté, pas une jeunesse jusques à quatre lieues à la ronde. L’exode de
-toutes les jolies femmes ne s’était-il pas produit dans la contrée,
-aussitôt le bruit répandu que M. et Madame de Fontcombes formaient le
-couple le plus uni? Elle seule, aussi, ne l’oublions pas, avait entendu
-les paroles du médecin. Peut-être avait-il fixé une date à la fin du
-conjugal carême? Qui donc le savait? Jacquette toute seule. Tant y a
-qu’elle temporisait, parfaitement tranquille et savourant une
-voluptueuse revanche.
-
-C’est ainsi que, solitaire, une nuit, en son large lit, et tandis
-qu’elle goûtait la paix pleine de promesses, un songe, d’abord agréable,
-soudain l’agita et la mit sur son séant.
-
-Elle se revoyait enfant; et voici qu’elle jouait avec sa poupée
-Pomme-d’Api dans le Parc, en l’absence insolite de Mlle de Quinconas; et
-toutes deux prenaient plaisir à imaginer ce que, pour n’être pas à son
-poste, pouvait bien faire à cette heure l’irréprochable gouvernante.
-
-Soudain, Pomme-d’Api posait son doigt sur sa bouche peinte; tournait
-vers Jacquette ses yeux faits de deux billes de verre, et, prenant Mme
-de Fontcombes par la main, l’entraînait en une course folle par les
-allées du Labyrinthe. Quelques lecteurs ont-ils mémoire que ce dédale
-d’étroites allées, parmi des arbustes touffus et bien taillés, avait été
-jadis dessiné savamment à l’effet d’empêcher la toute jeune Jacquette
-d’approcher de cette fameuse statue de l’Amour que Mlle de Quinconas,
-précisément en un jour de beau zèle, avait mutilée à l’aide d’un marteau
-destiné à abattre les reliefs offensants, et d’un filet à papillons
-propre à en recueillir les débris?
-
-Si, par hasard, vous vous en souvenez, vous vous représenterez mieux le
-songe qui leurre en ce moment notre Jacquette. Elle arrive avec
-Pomme-d’Api, essoufflée, au bassin d’où émerge, sur son socle, le
-cynique Eros. Or, quelle n’est pas la stupeur de Jacquette, lorsqu’elle
-reconnaît, mais à ne pouvoir s’y tromper, et jusqu’aux plus familiers
-détails, dans la statue scandaleuse, non plus l’immortel fils de Vénus,
-mais qui? je vous le donne en cent! elle reconnaît M. de Fontcombes, son
-bel et cher époux. Et sous ses yeux, sous les billes de verre de
-Pomme-d’Api aussi, se reconstitue là une scène dont on a maintes fois
-ouï parler: c’est l’antique Matefelon, aujourd’hui défunte, qui, un pied
-sur la margelle, donne ses ordres; c’est la naïve Quinconas, immergée à
-demi, nue comme Eve, armée de ses outils, qui s’apprête à offenser
-souverainement l’impeccable esthétique d’un Fontcombes marmoréen!
-
-L’émotion suffoque la dormeuse, et c’est à la suite d’un tel choc
-nocturne que nous trouvons notre Jacquette haletante et dressée sur son
-séant, dans le large lit solitaire.
-
-A cet instant, c’est le petit jour: un grêle rayon s’insinue par le
-défaut de la persienne mal close, et la petite Mme de Fontcombes, la
-connaissance à peine renouée avec les choses véridiques, entend,
-Messieurs, entend très distinctement un soupir.
-
-Ce soupir provient du cabinet voisin. Ce soupir n’a rien de plaintif; il
-tient plutôt d’une action de grâce. Ce soupir n’est pas, certes, la
-froide haleine d’un fantôme. C’est un soupir qui ne saurait s’exhaler
-que d’un thorax puissant et charnu. Cependant ce n’est pas le soupir de
-M. de Fontcombes. Il va sans dire que Pomme-d’Api qui couche, empalée
-sous son verre, dans le cabinet, n’est haletante que dans les songes.
-Qui a pu, dans le cabinet, où n’habitent que la poupée et M. de
-Fontcombes, pousser un si remarquable, un si caractéristique, un si
-royal soupir?...
-
-Dans le désordre de sa toilette de nuit, Jacquette, fouettée par une
-curiosité impérieuse, d’un prompt mouvement, a chaussé ses mules; un
-bond: la voici à la porte du cabinet; elle l’entr’ouvre; elle l’ouvre;
-et elle entre, habillée et nimbée par la lueur de l’aurore. Que
-voit-elle? Ah! Seigneur Dieu tout puissant!...
-
-Elle voit, issant de l’étroite couche destinée à refaire à M. de
-Fontcombes une santé supérieure à la santé même, un corps en tout vêtu
-de la lumière qu’elle-même répand, mais un corps proprement double du
-sien par hauteur, largeur et opulence, et qui, en grande confusion,
-faisant trembler et ses chairs et les girandoles, fuit vers la porte et
-disparaît...
-
-Le rêve récent se représente à l’esprit de Jacquette: l’innocente et
-dangereuse Quinconas, ses amples flancs, ses outils ridicules, et sur
-son socle, le chef-d’œuvre de marbre dont on va démunir le carquois!...
-
---Est-ce là façon, Monsieur, d’observer l’ordonnance du docteur
-Couloubre?
-
-Fontcombes bégaie, simule un profond sommeil, entr’ouvre un œil, fait un
-geste incertain. Cependant il semble avoir désigné Pomme-d’Api.
-
-Jacquette se penche vers la poupée. Pomme-d’Api porte encore une fois
-entre deux doigts le sibyllin papier où à la clarté de l’aurore on peut
-lire:
-
- Tout nous trompe; le rêve aussi;
- Le médecin plus que personne:
- --Et ce qui est pis:
- Ignorance autant que Sorbonne.
- O toi qui veux garder pour toi seulette un homme,
- Il te faut le lier quatre fois dans son lit.
-
-
-
-
-OVIDE
-
-L’ART D’AIMER
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- Ecce rogant teneræ, sibi dem præcepta puellæ,
- Vos eritis chartæ proxima cura meæ.
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-(Ovid. Ars amandi, lib. II).
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-
-Environ dix-huit mois après que Jacquette de Chamarande eut épousé par
-inclination le chevalier de Fontcombes, elle s’ennuya près de son mari.
-
-Elle le lui dit, à lui-même, tout le premier, et elle ajouta:
-
---Venez avec moi, Monsieur, jusque chez mon parrain, le baron de
-Chemillé, afin qu’il nous procure quelques lectures.
-
-Les deux époux sortirent, sans équipage, du château. Une poterne
-franchie, au pied noirci de la tour du Nord, on était aussitôt dans le
-village. Ils suivaient la petite rue tortueuse, ne se donnant ni le bras
-ni la main, mais séparés et tenus écartés l’un de l’autre, et par leur
-humeur et par le ruisseau qui court entre les gros pavés boursouflés,
-comme la ligne du dos entre les épaules d’une femme un peu mûre. Des
-moutards barbouillés ou un chat qui se lissait le poil contrariaient
-leur course silencieuse; de vieilles femmes momifiées au pas des portes
-leur souriaient en branlant la tête, et, dans des cages de bois, très
-puantes, des lapins, cessant une seconde de ronger la feuille de laitue,
-dressaient une seule oreille et présentaient un seul œil.
-
-Depuis des siècles, ce village s’incurvait doucement sur lui-même, de
-peur de s’éloigner du donjon protecteur, de sorte qu’arrivé à son
-extrémité, on se trouvait revenu tout près de cette antique tour du Nord
-démantelée à présent et ravalée à la qualité de vulgaire pigeonnier.
-Tout au bout de la ruelle courbe s’élevait la petite maison du baron de
-Chemillé.
-
-Modeste, construite en bonne pierre de taille, coiffée de hautes
-cheminées, ornée de trois lucarnes en sa toiture et d’un beau mascaron
-au-dessus de la porte d’entrée, elle était populaire par un cordon de
-glycine qui, d’un triple repli serpentin, enlaçait la muraille à
-mi-corps et semblait, au printemps, porter, en plein jour, les
-rayonnants quinquets d’une illumination. Quel contraste faisait cette
-demeure de gentilhomme philosophe avec les magnifiques corps de logis de
-Chamarande et ses terrasses, ses nobles degrés, sa tour isolée, son parc
-aux perspectives infinies, ses miroirs d’eau, ses célèbres fontaines et
-son labyrinthe un peu trop fameux!
-
-Un heurtoir de cuivre bien fourbi, à la porte d’entrée, faisait accourir
-une gentille soubrette, nommée Margot, à moins que ce ne fût Mme
-Serremiette, femme un peu prude et d’âge canonique, la respectable
-gouvernante de la maison. La jeune servante vint au-devant de M. et de
-Mme de Fontcombes et leur dit que Monsieur le baron faisait pour l’heure
-sa promenade au fond du jardin, sous la treille.
-
-Allant et venant, à petits pas, sous les arceaux garnis de chasselas
-roses, le baron, à travers ses bésicles, lisait les Géorgiques de
-Virgile lorsque l’aimable couple se présenta à lui en l’honorant des
-nombreuses marques de politesse qui étaient encore d’usage en ce
-temps-là.
-
---Mon parrain, dit Jacquette, nous nous ennuyons, mon mari et moi.
-
---«Nous nous ennuyons!» s’écria M. de Chemillé en regardant de biais le
-charmant époux, peut-on n’être pas parfaitement heureux quand on est
-amoureux?
-
---Taratata, fit Jacquette, «heureux», c’est bientôt dit, mais qu’est-ce
-que c’est que ça! Pour commencer, les personnes qui ne sont pas
-amoureuses m’ont l’air de s’occuper de mille choses (parmi lesquelles il
-y a chance que plusieurs au moins soient agréables): les amants eux,
-d’une seule. Est-ce juste? Enfin, là, franchement, mon parrain, on ne
-saurait s’embrasser continuellement?...
-
---On ne le saurait, en effet, reprit le parrain, quoique beaucoup
-estiment qu’ils s’en contenteraient... Mais ce sont ceux qui
-n’embrassent plus, ou, plus exactement, que personne n’embrasse... On ne
-le saurait, vous avez raison.
-
---Bon, dit Jacquette, mais pas une âme, au château, qui condescende à
-seulement troubler notre tête-à-tête. Nous nous levons, le matin, déjà
-fort tard; c’est bien. Nous avions coutume de prendre le déjeuner en
-famille; aussitôt après, l’on aurait envie de se retrouver seuls.
-Bernique! à peine montrons-nous le nez, que chacun s’évanouit,
-disparaît; maman nous lance par la porte entre-bâillée: «Allons, il ne
-faut pas que nous vous dérangions, mes enfants...»; papa s’écarte en
-grognant, et Mlle de Quinconas a toutes les peines du monde à
-transporter assez vite son train de derrière qui épaissit. Avec cela pas
-plus de compagnie que du temps que je préparais ma première communion...
-Ah! c’est gai!
-
---Pomme-d’Api, votre poupée, vous reste, dit le baron.
-
---Puérilité!... Comment voulez-vous que je lui parle désormais?
-
---«Puérilité!» Sachez qu’elle prend de l’âge. Je ne serais pas étonné
-qu’elle songeât au mariage. Ce vœu accompli, vous aurez de nouveau en
-elle une confidente.
-
---Soyons sérieux, mon parrain. Nous venons vous demander de nous prêter
-des livres.
-
-Le baron leva les bras comme si on le priait de décrocher la lune.
-
---Savez-vous ce que c’est que des livres? Savez-vous ce que sont les
-livres pour un vieillard tel que moi qui, à chaque pas qu’il fait,
-heurte la pierre de son tombeau, et pour qui toutes les choses
-délectables sont vidées d’espérance, comme les fleurs d’un jardin,
-souriantes encore et même parfumées, mais qui ne contiendraient pas au
-cœur la semence assurant le printemps prochain?
-
-Et il regarda son jardin plaisant, situé en bordure du village: il
-donnait sur la douve dont le séparait un mur bas, où les lichens
-tissaient un appui de velours et où jouaient à cache-cache les lézards.
-Une treille en faisait, peu s’en faut, tout le tour. Les groseilliers,
-gros marchands de rubis, semblaient, derrière leur étalage, attendre la
-clientèle; les perles noires du cassis s’y mêlaient désordonnément à la
-chair des framboises; les poiriers y marquaient les encoignures des
-plates-bandes; de vieilles futailles enfouies à fleur de terre, emplies
-d’eau, utiles à l’arrosage, imitaient une parure de bassins; à la tombée
-du soir, les aromes du thym et du buis se fondaient là avec celui des
-fraises mûres et des abricots surchauffés.
-
---Tout cela, reprit le baron un instant songeur, n’a d’agrément réel que
-si cela vous promet de recommencer à en avoir demain. Rien ne vaut que
-ce qui porte en soi un élément fécond de durée. Eh bien, mon enfant, les
-fleurs, les fruits, les parfums, l’heure exquise peuvent me manquer l’an
-prochain... Les livres aussi! m’objecterez-vous? C’est là que je vous
-attendais pour vous faire éprouver la différence. Les livres, mais
-j’entends: les livres!--et il fallait écouter le baron dire ce mot--les
-livres contiennent quelque chose qui ne périt pas, qui non seulement ne
-périt pas, mais qui enfante sans cesse un élément nouveau, fertile
-lui-même et créateur de plus nombreuses et merveilleuses substances.
-Vous aimez la vie, ma filleule, oui, même aux heures où vous vous
-ennuyez, vous aimez la vie; eh, bien! les livres, ils vous la doublent,
-ils vous la triplent, ils la centuplent, la vie!...
-
---Comment cela, mon parrain?
-
---Parce qu’ils contiennent la pensée, et parce qu’ils alimentent
-l’imagination. Ils déposent en nous des richesses qu’aucune méchanceté
-humaine ne nous peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes fructifier
-comme des banquiers habiles, jusqu’à notre heure dernière, et mieux que
-cela, puisqu’en quittant notre or, nos maisons, nos jardins, nous leur
-disons adieu, tandis que je ne crois jamais que vont prendre fin la
-pensée ou le vers qui m’enchantent.
-
---Comment se peut-il, dit Jacquette, qu’il y ait des choses si
-extraordinaires dans les livres?
-
---J’appelle livres les ouvrages qui sont triés parmi les meilleures
-productions de l’esprit humain, en tous les pays et en tous les temps;
-il ne faut pas croire que toutes les paperasses reliées en veau soient
-dignes de considération! Mais il est bon de savoir que ce que les
-meilleurs des hommes ont mis par écrit est meilleur qu’eux-mêmes. Non
-qu’ils se soient efforcés de le faire tel, mais parce qu’un secret
-mystère fait que certains hommes se surpassent quand, assis à leur
-table, ils deviennent écrivains... Je vous expliquerai cela une autre
-fois; un phénomène aussi singulier nous mènerait loin...
-
---Vous me donnez plus grande envie encore de lire, mon cher parrain.
-
---Ce n’est pas tout, Jacquette. Ils constituent la grande distraction
-dont nous avons absolument besoin pour ne pas nous enliser dans la vie
-trop étroite quand elle est régulièrement répétée. Ils nous conduisent
-en d’autres pays ou en d’autres âmes, ce qui est la même chose; et il
-importe beaucoup de savoir que les hommes comme leurs mœurs varient d’un
-lieu à un autre; ils nous émerveillent par des aventures, ou bien nous
-suggèrent des réflexions que nous n’eussions jamais eues par nous-mêmes.
-Mieux encore que tout cela: ils sont beaux! Une page, un poème, un seul
-vers procurent plus de contentement que tous les plaisirs que nous
-acquérons à prix d’or.
-
---Vous me faites trépigner, mon parrain. Je veux des livres!
-
---Attendez. Il y en a parmi eux qui procurent l’enchantement à la
-jeunesse car ils sont la féerie, le rêve, la comédie, la source du rire
-inextinguible; d’autres qui vous apprennent comment il convient de
-vivre, car ils contiennent, sous une forme généralement piquante, les
-résultats de toute l’expérience humaine; et certains qui
-consolent--c’est le plus fort!--qui consolent l’homme avancé en âge de
-ne plus participer ni aux plaisirs de la jeunesse, ni au bonheur de
-vivre pour le mieux. Ce qu’ils nous donnent, c’est ce que nous avons la
-certitude d’emporter avec nous quand on nous ferme les paupières et la
-seule chose que nous aurions l’orgueil de montrer si nous nous
-réveillions dans une vie supérieure, car, pour le reste, en vérité:
-gloire, honneurs, richesses et tout ce qui s’obtient dans le commerce
-des hommes, dites-moi qui ne rougirait de se présenter devant Dieu avec
-ce seul bagage?
-
-Le baron ouvrit tout à coup son Virgile; il frappa du doigt le texte
-vénéré:
-
---La vertu subtile de la chose écrite, c’est notre viatique, à nous les
-vieux, mais à vous, c’est la révélation du sens même de la vie.
-
---Vous ne devez jamais vous ennuyer, mon parrain?
-
---Jamais.
-
---Mais pourquoi maman et ma gouvernante m’ont-elles si sévèrement
-défendu les livres?
-
---Ah! c’est que je ne vous ai pas dit qu’ils contiennent ce qu’il y a au
-monde de plus dangereux!...
-
---Qu’est-ce qu’il y a au monde de plus dangereux?
-
---La vérité, mon enfant, et l’erreur, sa sœur inséparable...
-
---Je veux lire, mon parrain! M. de Fontcombes et moi sommes venus vous
-demander des livres.
-
---Je ne prête pas de livres, dit le baron.
-
---Comment! après ce que vous venez de nous dire, vous nous laisseriez
-privés de magiciens capables d’écarter l’ennui?
-
---Je ne prête pas de livres, mais...
-
---Mais?...
-
---Mais je peux vous permettre de passer une après-midi dans ma
-bibliothèque. Venez demain; je donnerai des ordres; toutes les
-merveilles dont je vous ai parlé seront à vous. Dérangés? Mais vous le
-serez par tous les génies!... Libre à vous alors d’oublier là que vous
-êtes amants: je vous y livre à l’enchantement sans pareil de tous les
-chefs-d’œuvre de l’esprit humain...
-
- * * * * *
-
-Jacquette embrassa son parrain et quitta le jardin du baron de Chemillé
-à l’heure du serein. Dans le lointain, des brumes légères se laissaient
-épingler aux pointes des peupliers qui bordent le cours de la Loire; les
-oiseaux s’étaient tus partout; et par delà la douve où Jacquette
-crachait les pépins et la pulpe des chasselas, on entendait à présent le
-bruit cristallin des célèbres fontaines, au fond du parc de Chamarande.
-
-Les deux jeunes époux traversèrent de nouveau le village en se tenant
-cette fois par la main, malgré le ruisseau qu’ils enjambaient tour à
-tour, parce que Jacquette était maintenant d’excellente humeur. Elle
-tint même à prolonger la promenade, sous le prétexte de parcourir le
-parc aux dernières lueurs du crépuscule.
-
---Quelle chance! disait-elle en entraînant son mari sous les allées
-taillées et l’obligeant à danser autour des bassins, sous le sourire du
-faune joueur de flûte.
-
---Oui, oui, quelle chance! répétait le mari.
-
---Vous n’avez pas l’air convaincu? Vous vous êtes tout le temps tenu
-coi. Vous n’avez pas même remercié le baron lorsqu’il vous a accordé la
-faveur de vous initier à tous les chefs-d’œuvre de l’esprit humain!...
-Que dites-vous donc de cela?
-
---Je dis, répondit M. de Fontcombes, que votre parrain a sa marotte,
-comme chacun a la sienne. Reste à savoir si c’est bien la vôtre.
-
---Me jugez-vous incapable de goûter les choses de l’esprit? Ne suis-je
-pas assez grande pour être intelligente? Et vous-même? Ah! tenez, si je
-savais que vous méprisez ces plaisirs, je préférerais ne jamais vous
-revoir...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, à l’heure dite, Jacquette et son mari étaient chez le
-baron de Chemillé qui leur faisait aussitôt les honneurs de sa
-bibliothèque, lieu mystérieux où, d’ordinaire, il n’admettait que
-d’exceptionnels visiteurs.
-
-C’était une pièce vaste et belle et pour qui toute la maison semblait
-avoir été construite. Les parois en étaient garnies de fauves reliures,
-sauf quelques panneaux réservés à des toiles du Titien, du Giorgione et
-du Corrège que le baron affectionnait par-dessus tout. Une grande table
-recouverte d’un tapis, mais surtout d’in-folios épars et de morceaux de
-marbres antiques, occupait presque tout l’espace quoiqu’il en demeurât
-pour un grand lit de repos et pour un haut fauteuil à oreillettes et sa
-bergère en vis-à-vis, de chaque côté de la cheminée.
-
-Le temps était gris, ce jour-là; une première pluie d’automne arrosait
-le jardin; on entendait hoqueter et pleurer les gouttières.
-
---Ah! que ne vous dois-je pas, mon parrain! dit Jacquette. Savez-vous,
-par un temps pareil, le sort qui, sans vous, nous attendait?
-
-Le baron regarda sa filleule, qu’il trouva fraîche et jolie à plaisir,
-puis regarda son jeune mari qui n’était pas indigne d’elle.
-
---Vous seriez demeurés dans votre appartement qui vaut celui-ci, dit-il,
-et, par Bacchus, à d’autres que moi de vous plaindre!
-
---Dans notre appartement, oui, fit Jacquette, et vous trouvez cela
-drôle?
-
---Eh bien! dit le baron; je vous laisse ici dans une nombreuse et
-brillante compagnie qui m’a rendu souvent les jours de pluie plus
-agréables que les autres.
-
-Jacquette sautait de joie, embrassait son parrain et palpait de ses
-doigts gourmands les beaux dos arrondis des volumes.
-
-M. de Chemillé s’éclipsa.
-
- * * * * *
-
-Et il laissa longtemps le jeune ménage dans la bibliothèque; fort
-longtemps.
-
-Le temps lui parut même si long, privé qu’il était, lui, en un jour
-morose, de sa pièce préférée, qu’il en conçut quelque inquiétude. Il
-commanda à Margot d’aller tendre l’oreille au trou de la serrure. La
-servante revint vers son maître.
-
---Se seraient-ils échappés?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Sont-ils évanouis?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Vivent-ils? s’écria le baron qui commençait à s’émouvoir.
-
-Mais il s’aperçut que la soubrette riait en détournant la tête.
-
---Qu’est-ce à dire? par la mordieu! Faites-moi venir Mme Serremiette.
-
-La respectable Mme Serremiette se présenta, la poitrine comprimée comme
-une religieuse, son trousseau de clefs battant sa robe grise. Le baron
-lui donna le même ordre qu’il avait donné à la soubrette:
-
---Avec discrétion, cela va sans dire, Madame Serremiette, avec
-discrétion, vous comprenez; mais il s’agit de savoir s’il n’est pas
-arrivé malheur à ces jeunes gens.
-
-Mme Serremiette fit comme il lui avait été commandé; mais, ayant obéi,
-elle avait la plus grande peine à reparaître devant son maître. Celui-ci
-dut la sommer d’affronter son regard.
-
---Eh bien, quoi? dit le baron, aucun bruit?...
-
---Si, monsieur le baron.
-
---Ah! je respire. Mais, par le diable! ils me saccagent mes rayons? Vous
-avez entendu tomber les volumes, choir une pile sur le parquet?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Ah. Ils lisent tranquillement? Ils ont pris Eschyle, sans doute, Don
-Quichotte ou les Contes de Perrault? Vous êtes restée au moins le temps
-qu’il faut pour entendre tourner la page?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Comment? «non!» Mais il fallait demeurer, Madame Serremiette: ces
-pages sont de grand format; je vous dis qu’il fallait leur laisser le
-temps de tourner la page!
-
-Mme Serremiette se cachait pudiquement le visage derrière ses mains
-parcheminées. Tout à coup elle s’enfuit, comme avait fait la petite
-bonne.
-
-M. de Chemillé se frappa soudain le front. Et il se mit à rire de tout
-son cœur.
-
-Le ciel s’était éclairci; un rayon de soleil appelait au dehors. Le
-baron fit un tour de jardin en écrasant les limaçons sur le sable
-humide. Il fit un tour; il en fit deux; trois même, et quatre, et dix
-aussi, sans que rien fût changé à l’ordre des choses dans la trop
-studieuse demeure. Le jour déclinait. Le baron consultait sa montre; il
-s’impatientait, mais il souriait aussi. Finalement il n’y tint plus, et
-tandis qu’il passait devant les fenêtres de la cité des livres, il fit
-toc-toc à la vitre, risquant un œil pendant qu’il y était.
-
-Mais tout à coup le voilà penaud comme la gouvernante, plus rouge
-qu’elle et répétant chapeau bas:
-
---Mille excuses! mille excuses!
-
-Il savait cependant! il était averti! Oui, informé par deux femmes
-successivement, il n’ignorait rien. C’est entendu. Mais voir, de ses
-yeux, ah! que c’est une chose différente!
-
- * * * * *
-
-Eh bien, moins de deux minutes après l’incident, et comme la confusion
-de M. de Chemillé durait encore, la fenêtre où le vieillard avait frappé
-fut ouverte d’une main sûre, au pouls régulier; puis les deux battants
-en furent écartés largement; et Jacquette, la chevelure en ordre et le
-rouge en place, sourit à la fraîcheur du soir et à son parrain.
-
-Celui-ci ayant recouvré ses sens, la salua, non sans admiration, et lui
-demanda:
-
---Eh bien, ma chère filleule, vous êtes-vous ennuyée aujourd’hui?
-
---Pas un instant!
-
---Bravo! Et qu’avez-vous lu?
-
---Lu?... dit-elle, à peine embarrassée, cependant qu’une voix de basse,
-derrière elle, soutenait la note fort justement:
-
---Lu?...
-
-Le baron reprit:
-
---Je vous demande: qu’avez-vous lu?
-
-Les dieux, chacun le sait, furent avec les amants toujours de
-connivence. Tandis que Jacquette hésitait un peu, une main lui tendit un
-elzevier entr’ouvert à la page du titre, cependant que la voix de basse,
-traduisant du latin, lui soufflait:
-
---OVIDE: _L’Art d’aimer_...
-
---Ah! fort bien, dit le baron, _l’Art d’aimer_!... En effet, _Naso
-magister erat_...
-
-Et il reprit:
-
---L’art d’aimer, c’est souvent de faire le contraire de ce qu’il a été
-convenu que l’on ferait...
-
-
-
-
-LE MARIAGE DE POMME-D’API
-
-
-Environ la deuxième année de son mariage avec M. de Fontcombes,
-Jacquette ne donnant pas signe de grossesse, le vieux baron de Chemillé
-lui dit en se promenant avec elle dans son jardin de curé:
-
---Ma filleule, votre mari est-il généreux?
-
---Pouf! fit Jacquette, c’est un jeune homme: je crois que recevoir lui
-est plus doux que donner.
-
---Il ne manque pas de galanterie envers vous, si je m’en rapporte à la
-scène de la bibliothèque--dont j’ai gardé plaisante mémoire,--que ne
-vous fait-il cadeau d’un enfant!
-
---Oh! dit Jacquette, je n’en suis pas si pressée; les enfants sont
-insupportables.
-
---On l’a dit de tous temps et l’on a continué d’en avoir. Il n’y a pas
-vingt ans, je vous ai vue vous-même naître, sucer le lait de Marie
-Cocquelière et grandir en roulant comme une boule dans les allées du
-parc de Chamarande: qui donc s’en plaignait? Vous étiez divertissante.
-
---Maman s’est donné pour mon éducation beaucoup de mal...
-
-Le baron retint un de ces sourires qu’il avait, disait-on, à double
-pointe, et piquants comme celui de son contemporain Arouet. Il se
-souvenait des peines inconsidérées que la pauvre marquise avait eues
-pour n’arriver à rien; et il revoyait Mlle de Quinconas, l’institutrice,
-et l’austère Mme de Matefelon, et les confidences du capucin, et l’abbé
-Puce...
-
-En effet, tout le mal que l’on prend pour bien élever les enfants est
-fertile en déceptions. Mais, comme l’une de ses marottes était
-précisément que son intervention personnelle avait mieux servi
-l’éducation de Jacquette que toutes les méthodes convenues, il repensa à
-la poupée Pomme-d’Api, et il dit:
-
---Ecoutez, ma filleule. Je ne me trompais pas l’autre jour, lorsque je
-vous ai fait allusion au goût que je soupçonne à Pomme-d’Api pour le
-mariage: elle m’en a touché mot...
-
---Mon parrain, dit Jacquette, il n’y a nul besoin d’un enfant dans la
-famille puisque vous êtes là. Vous ne serez jamais sérieux!
-
---Ni vous tout à fait fine, ma chère Jacquette, puisque, à l’exemple de
-tous les gens du commun, vous croyez que le «sérieux» gît dans un lieu
-déterminé, porte un habit d’une certaine couleur et emploie
-infailliblement le langage des dames nonagénaires. Le sérieux, il est
-dans la bouche d’un petit morveux souvent; les poètes l’accordent
-généralement à des fous; moi je le vois toujours où je l’attends le
-moins, et ce n’est pas ma faute si les seuls êtres qui me parurent doués
-de cette qualité, sans mélange, sont les marionnettes à l’invariable
-visage et à la tête de bois.
-
---Je sais bien que j’ai fini par attribuer à Pomme-d’Api des opinions,
-mais c’étaient les miennes ou bien celles que vous m’aviez affirmé
-qu’elle avait.
-
---Fort bien! mais toutes opinions que vous n’eussiez point du tout
-considérées si cette espèce de bûche n’eût été là pour vous les répéter
-moins désagréablement qu’une personne vivante. Je vous en prie, ne
-discutons pas sur la qualité intrinsèque de Mlle Pomme-d’Api; je suis un
-vieux bonhomme et j’ai beaucoup vu; croyez-moi: sa qualité est éminente.
-Je disais donc... Ah! vous me faites perdre le fil de mon discours...
-
---Vous disiez, mon parrain, des enfantillages.
-
---Et j’y reviens; c’est-à-dire que je reprends mon sérieux. Pomme-d’Api
-a déjà vu trois prétendants.
-
---Ah. Et qui sont-ils?
-
---Je vous les montrerai. L’un, s’il vous plaît, est un ange...
-
-Jacquette s’abandonna à l’hilarité sans aucune retenue.
-
---... Est un ange... poursuivit le baron. Il surmonte mon bois de lit;
-il est fort bien taillé et peint; il a des ailes; il descend, sans nul
-doute, du ciel en droite ligne.
-
---Ah! ah! Et qu’en a dit ma poupée?
-
---Elle n’en veut pas entendre parler.
-
---Elevez-les donc religieusement!
-
---Je reconnais à Pomme-d’Api mille vertus; mais elle donne dans le goût
-du jour avec une déplorable facilité.
-
---Et après l’ange, qui a-t-elle vu?
-
---Je lui ai présenté un poupard du temps du roi Henri, qui est richement
-accoutré, décoré de la Toison d’Or--une merveille--mais à la vérité
-d’aspect un peu ventru et gibbeux.
-
---Elle l’a repoussé?
-
---Moins rudement; mais elle l’a repoussé. Savez-vous de qui cette
-jeunesse s’est entichée?
-
---Jouons avec vous jusqu’au bout, mon parrain. Je ne vois pas de qui
-pourrait s’éprendre une poupée.
-
---D’un jocrisse, mademoiselle! d’un grand efflanqué de Pierrot qui a le
-teint couleur de perruque, des yeux de moribond et une humeur de
-pendu!...
-
---Pauvre fille! Ah! que je la plains!
-
---Vous voyez que vous y êtes prise. Eh bien, c’est ce flandrin que
-Pomme-d’Api va épouser.
-
---Quand cela?
-
---La semaine qui vient. J’en ai prévenu madame votre mère à qui la chose
-sourit assez. La marquise veut inviter toutes les poupées et tous les
-poupards d’alentour; ils viendront avec leur famille; on fera,
-m’a-t-elle dit familièrement, une noce à tout casser.
-
-Jacquette trépignait de joie:
-
---Enfin! s’écriait-elle, enfin, nous allons voir du monde!
-
---C’est Pomme-d’Api qui vous vaut cela. Voulez-vous voir le fiancé?
-
---Mais certainement.
-
-Le baron ouvrit une immense armoire et y prit délicatement un objet
-d’une extrême mollesse, long de culottes comme de nez, blanc de vêtement
-comme de teint, noir aussi par endroits et faisant mine de déterré.
-
---Bonjour, lui dit Jacquette. Tu n’es pas gai, mon vieux!
-
-Elle eut l’attention de se tourner d’un autre côté pour ajouter:
-
---Pas beau non plus, saprelotte! Ma poupée a un drôle de goût.
-
---Pomme-d’Api, dit le baron, fut toujours d’une nature originale.
-
-Jacquette exhala un profond soupir. Elle ne l’eût pas fait dix minutes
-auparavant; mais déjà elle commençait à douter si ces épousailles de
-poupée avaient quelque chose de véridique. Car, tant nous éprouvons, à
-notre insu, le besoin d’être poussés en pleine fiction, qu’une
-chiquenaude y suffit.
-
---Enfin, comment s’appelle-t-il?
-
---Pierrot.
-
---De bonne famille?...
-
---Heu, heu... dit le baron, faisant la lippe: Fantaisie, Poésie,
-Clair-de-Lune, Vapeurs, Langueurs et Cœur, Sérénades, Mascarades, Génie
-et Corde-au-Cou: voilà du chenapan le fantasque arbre généalogique.
-
---Que tous ces noms ont vieilli!...
-
---Aussi, c’est vous et vos pareilles qui avez grandi un peu vite! Mais
-sachez, ma filleule, que le vieux est plus jeune que votre dernière
-nouveauté.
-
---Comprends pas.
-
---Je veux dire que de ce que vous croyez neuf naîtra quelqu’un qui
-ressemblera au vieux à s’y méprendre.
-
---Grand bien lui fasse! Mais, mon parrain, savez-vous quand les fêtes
-commencent?
-
---Chut!... On a voulu vous en réserver la surprise: dans quatre jours,
-sans plus tarder.
-
-Jacquette s’en fut en sautant et dansant, comme au temps où elle était
-petite. Chemin faisant, elle traversa la pièce où Pomme-d’Api, empalée,
-demeurait immobile sous son globe de verre.
-
---Pour ce qui est des conseils avant le mariage, ma fille, j’ai résolu
-de ne t’en donner aucun. J’ai fait ce que j’ai pu, quand j’étais jeune
-fille, pour t’épargner la vue des choses réelles, comme on le faisait
-pour moi. Entre nous c’était peine perdue. Nous avons tout vu, tout
-connu, et appelé chaque chose interdite par son nom; n’est-ce pas vrai?
-Eh bien, je te dirai seulement ceci, c’est que ni toi ni moi ne savions
-rien, rien, rien de rien. Raison de plus pour que je t’instruise! me
-diras-tu. Non, ma pauvre: autant vaudrait te parler chinois. Bonsoir!
-
-Et la jeune madame de Fontcombes, chantonnant, alla donner l’alerte à
-ses femmes de chambre et mettre les appartements sens dessus dessous,
-afin qu’on s’occupât de ses toilettes.
-
-On y avait déjà mis la main en secret, et elle s’aperçut que tout le
-château travaillait dans l’ombre à la préparation méthodique et
-passionnée d’une grande fête nuptiale, activité destinée à la louable
-propagation de l’espèce, et que rien n’égale chez les humains, si ce
-n’est l’ardeur qu’ils déploient quand il s’agit précisément d’exterminer
-cette espèce même.
-
- * * * * *
-
-Comme jadis, aux grands jours, et presque dans les mêmes proportions
-qu’à l’occasion des noces de Jacquette, on put voir arriver, au cours
-d’une même après-midi, l’affluence des invités. Ils venaient de l’Est et
-de l’Ouest, suivant les voies qui bordent la Loire, les uns en carrosses
-assez boueux, car il avait plu, et les autres simplement par le coche
-d’eau, tant du côté de Chinon que du côté de Saumur. Apporter avec soi
-tout ce que châteaux ou riches demeures pouvaient contenir de poupées
-était le plaisant prétexte à la réunion, mais tout ce monde, cela va
-sans dire, était attiré par la promesse de festoyer, de danser et de
-tout ce qui s’en peut suivre.
-
- * * * * *
-
-Et personne ne fut déçu, que je sache; ce qui vous laisse à penser que
-les repas furent copieux et les nuits de bal éblouissantes. Les
-divertissements que l’on ne goûte que peu fréquemment deviennent
-féeriques dans les esprits: douze chandelles allumées tous les trois
-mois font plus de clarté qu’un feu d’artifice hebdomadaire. Ces belles
-compagnies provinciales, convoquées au château de Chamarande pour y
-faire fête, s’en acquittaient avec transport. Et justement il se
-trouvait en ces années-là qu’une société jeune et alerte s’était
-développée, aux confins d’Anjou et de Touraine, beaucoup plus brillante
-et entreprenante qu’au temps de la jeunesse de Ninon, la charmante mère
-de Jacquette. Je n’en finirais pas si l’envie saugrenue me prenait de
-vous énumérer tous les hôtes du château et toutes les fantaisies qui
-furent imaginées pour leur plus grand plaisir, et je m’essoufflerais,
-cela va sans dire, s’il était question de suivre, seulement une heure,
-la jeune Mme de Fontcombes en ce tourbillon.
-
-Durant trois nuits consécutives, les violons n’arrêtèrent pas leur
-crin-crin de cigales infatigables; on dansait dans les salons; on
-dansait dans les corridors; et, le beau temps s’étant mis de la partie,
-on dansait aussi sous les charmilles, aux sons atténués du petit
-orchestre et à la lumière infiniment mesurée que vingt fenêtres du
-rez-de-chaussée semblaient faire exprès de pincer entre les tentures,
-pour favoriser les échanges d’une étroite entente entre les couples
-enfiévrés.
-
-Jacquette, dit-on, prit tant de plaisir, que nul ne l’avait vue
-jusqu’ici en pareil état d’allégresse. De méchantes langues prétendent
-qu’elle se compromit avec un cadet de Gascogne, haut de six pieds, à tel
-point que son mari en eût eu de l’ombrage, s’il ne se fût lui-même lancé
-comme une toupie ivre au milieu de cinquante jeunes femmes pâmées d’aise
-et parmi lesquelles il reconnaissait à grand’peine, au souper, celle à
-qui il avait, un quart d’heure auparavant, fait la cour la plus
-inconsidérée.
-
-Qui s’étonnera qu’un pareil entrain, tant chez les hôtes du château que
-chez les châtelains eux-mêmes, leur ait fait complètement oublier le
-motif de leur réunion et négliger, en vérité, d’ingrate manière, la
-poupée Pomme-d’Api, son fiancé, ainsi que toute la pouparderie? Non; de
-toutes ces têtes de carton ou de cire, de tous ces membres de bois, de
-tous ces ventres de guenille ou de son, il ne fut pas plus parlé ni
-pensé que des origines du monde ou de la vie éternelle.
-
-N’alla-t-on pas jusqu’à ne pas remarquer--tant la jeunesse à elle-même
-se suffit!--que le baron de Chemillé n’avait pas paru?
-
- * * * * *
-
-Ce ne fut que passé les fêtes, un beau matin, dans l’allée d’Eau où il
-se promenait, un petit livre de Juvénal à la main, que le vieux parrain
-de Mme de Fontcombes, rencontrant sa filleule, la fit soudain se
-souvenir qu’elle ne l’avait point vu d’une semaine.
-
-Elle allait seule, elle aussi, sans nul livre, il est vrai, mais
-rêveuse:
-
---Ah ça! mon parrain, qu’êtes-vous devenu? J’allais faire prendre de vos
-nouvelles...
-
---J’étais un peu fatigué, dit le baron. A mon âge, la veillée ne me
-convient pas comme à vous...
-
---La veillée?...
-
---Trois nuits passées en compagnie de la jeunesse!...
-
---De la jeunesse?...
-
---Disons: de la folie. Et de la plus déréglée. Disons: au milieu de la
-bacchanale. Et de la plus éhontée.
-
---Comment avez-vous pu vous dissimuler au point que je ne vous aie point
-aperçu?
-
---Ah! Je tiens de vous, ma chère belle, que vous fûtes à la bacchanale!
-
---Mais comme tout le monde et vous-même...
-
---Oh! moi, je fus à certaine autre que vous eûtes peut-être tort de
-négliger!
-
-Jacquette eut la figure de quelqu’un qui n’a vraiment rien négligé.
-
---J’ai tout bonnement, dit le baron, assisté, moi, au mariage de
-Pomme-d’Api.
-
-En son visage boudeur, Jacquette eut un sourire qui contenait une once
-de pitié. Le baron reprit de plus belle:
-
---Ce fut surprenant, inoubliable!
-
---Allons, fit Jacquette avec condescendance, parrain, le temps est beau,
-voici mon bras; promenons-nous et parlez-moi de ce mariage de
-Pomme-d’Api.
-
-Et les voilà, vieillard malicieux et jeune femme pleine de grâces
-alanguies, s’engageant dans l’allée des balustres où sont distribués à
-intervalles égaux les caisses de lauriers et d’où la vue est si belle
-sur la Loire.
-
---Pomme-d’Api, dit fort sérieusement le baron, s’est conduite, en cette
-occasion, de la façon la plus singulière...
-
-«Ayant reçu avec beaucoup de civilité les personnages assez baroques
-venus, comme leurs patrons, en carrosses ou par le coche d’eau; leur
-ayant présenté son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda pas à faire
-remarquer qu’elle avait, auprès des nouveaux venus, un succès
-considérable. Je dis tout de suite qu’il était mérité, car peu de ses
-pareilles, d’où qu’elles vinssent, lui allaient, comme on dit, à la
-cheville, soit par la parure soit par l’esprit. Les poupées, d’ailleurs,
-reconnaissons-le, sont pour la plupart niaises et sans beauté. Mais par
-contre, en ce petit monde, la gent masculine se distingue, dès qu’on y
-admet, comme ce fut le cas, des compagnies de marionnettes issues de
-tous les coins du monde: d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et encore
-d’autre lieu, ainsi que vous l’apprendrez tout à l’heure, à votre plus
-grand scandale...
-
---Qu’entends-je?... «Scandale!...» Pomme-d’Api?...
-
---Patience! fit le baron. Vous avez élevé votre poupée avec les soins
-les plus scrupuleux et je comprends votre souci. Mais moi, je raconte
-ici une histoire vue et je dois la prendre par le commencement.
-
-«Pomme-d’Api, dis-je, étant assurée qu’elle plaisait, conçut aussitôt
-des audaces que nul de nous ne l’eût soupçonnée de dissimuler sous sa
-réserve quasi proverbiale. J’ai vu ailleurs, il est vrai, certaines
-natures essentiellement bridées se livrer soudain aux déportements dès
-que la certitude de séduire eut amolli et rompu tous les liens...
-Toujours est-il que notre prude poupée manifesta sur l’heure une
-connaissance de ses intérêts primordiaux, et une faculté politique
-propre à les satisfaire dans le plus court délai, qui ne laissa pas de
-hautement me surprendre.
-
-«Il est superflu de vous informer que les compagnies de marionnettes à
-qui notre Pomme-d’Api eut affaire, ayant traîné sur maints tréteaux
-d’Europe et vécu la vie dissolue des comédiens, ne sont pas, loin de là,
-pour inspirer, en dépit des rôles sublimes qu’elles savent jouer, les
-parfaites délicatesses de la meilleure société. Loin d’être rebutée par
-ces rudesses de mœurs, Pomme-d’Api se montra tout aussitôt à l’unisson
-et laissa entendre, par d’indubitables signes, que les fiançailles d’une
-poupée n’ont pas obligatoirement la rigueur des engagements orthodoxes
-et qu’une occasion sans pareille s’offrant à elle de choisir entre un
-grand nombre d’hommes, trois nuits, en somme, lui restaient pour
-réfléchir au grand acte du mariage qu’elle avait résolu d’accomplir.
-
-«J’abrège, ma chère filleule, et je ne rends ici qu’un sens très ramassé
-de la pantomine destinée à mettre hors de doute le cynique dessein de
-Pomme-d’Api. La compagnie qui l’environne, rompue à l’interprétation du
-plus maigre geste, je vous donne à penser si elle a, comme il le
-fallait, interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla, sujet Piémontais,
-lui vint offrir ses services le premier. Il portait bas rouges, culotte
-verte et une perruque à la Janot, noire comme le fond de ma cheminée...
-
---Mais Pierrot? demanda Jacquette.
-
---Pierrot s’était aussitôt trouvé mal. Ne sachant que faire de cet
-anémique, la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre lit, Madame; ne
-vous aurait-il point importunée de ses vapeurs?
-
---Je n’étais sans doute pas dans mon lit, cher parrain, mais au bal...
-
---Le bruit avait couru...
-
---Quel bruit? Prétendez-vous, à présent, entendre des Pomme-d’Api, des
-Pierrot et des Djiandouilla? Mais passons, que diable! à la suite de
-l’histoire.
-
---Ah! dit le baron. Je constate que la comédie de nos bonshommes de bois
-vous intéresse. Que serait-ce si vous eussiez vu!...
-
---Si vous eussiez vu quoi?
-
---... Eussiez vu ce que moi-même ai vu? C’était à n’y pas croire. Tous
-ces coquins, familiers de la féerie, savent, en effet, la faire naître
-pour ainsi dire d’un coup de baguette. Sans doute portaient-ils avec eux
-des lumignons, des torches, d’étranges machines et toute la défroque
-habituelle des impromptus propres à satisfaire les caprices impatients
-des princes. Leur troupe aussi, d’où sortait-elle? Toujours est-il que
-là où j’avais compté dix pantins, j’en nombrai cent, et que là où il n’y
-avait rien que le mur nu d’un cabinet, j’assistai à la plus riche,
-riante, burlesque, tragique et compliquée représentation. Le signor
-Djiandouilla voulait éblouir sa belle.
-
---Et la belle fut-elle éblouie?
-
---Point. La belle dit qu’il ne s’agissait pas de cela, que la vie
-ménagère, elle le savait, était destinée à s’écouler vraisemblablement
-sans ces splendeurs, et que si le seigneur Djiandouilla n’était bon qu’à
-de telles farces, qu’il passât donc la main à un autre.
-
---Je reconnais bien là Pomme-d’Api: elle ne goûte que le solide et ce
-qui a chance de durer...
-
---Attendez! Vous verrez que son caractère ne s’est nullement démenti.
-Mais nous assistâmes, en guise d’intermède, à une lutte, des plus
-sérieuses et terribles, entre deux forcenés, pour la possession de la
-fiancée récalcitrante, l’un nommé Gnafron, Lyonnais, l’autre, Italien
-encore, espèce de grotesque répondant au nom de Bouratin. A la lutte ils
-s’exterminèrent et demeurèrent sur le carreau.
-
---Pomme-d’Api a bon cœur. Aurait-elle, pour se distraire, consenti à
-mort d’homme?
-
---Il ne s’agissait pas pour Pomme-d’Api de se distraire! Et ayant bien
-résolu de se trouver, cette nuit-là, un mari, elle était si appliquée à
-chercher les qualités d’un mari, qu’habileté, talent, richesse,
-dévouement, paroles d’amour et mort même lui semblaient pareillement
-méprisables. «Montrez-moi, disait-elle, sans rougir, les qualités d’un
-mari!»
-
-«On le vit bien lorsqu’un certain Fantoche, extrêmement adroit, fort
-aussi, bien tourné, ma foi, beau parleur, s’avança vers elle et lui
-offrit, par passion, de monter jusqu’aux machicoulis de la Tour du Nord,
-extérieurement, à la seule force des poignets...
-
---La tour est hérissée de crampons; les pierres en sont disjointes...
-
---Le Fantoche ne le savait pas. Et, eût-il connu ce détail, l’opération
-restait délicate. «Allez, monsieur!» dit simplement Pomme-d’Api.
-
---Oh!
-
---Pomme-d’Api est ainsi. Ecoutez, à présent. Nous vîmes un spectacle
-extraordinaire. Je vous ai dit que ce peuple étrange est habitué aux
-fictions merveilleuses. A la vérité, il ne discerne pas entre le
-faisable et le chimérique; et, d’autre part, il nous faut bien supposer
-qu’il manœuvre de concert avec les plus fameux Enchanteurs, ne fût-ce
-que par la faculté qu’il a, par exemple, de se multiplier soudainement à
-nos yeux. J’avais limité à quinze ou vingt le nombre des soupirants au
-cœur de notre Pomme-d’Api: j’en vis cinq cents, j’en vis mille, qui,
-tous à l’envi, se ruèrent, comme troupeaux de rats, vers cette Tour du
-Nord, à dessein de l’escalader.
-
-«Plus comparables à des insectes qu’à de grotesques imitations de la
-figure humaine, nos Polichinelles, nos Guignols, nos Bouratins et nos
-Gnafrons sont un essaim d’abeilles, une colonne de fourmis ailées;
-gonflés d’ardeur, ils n’en paraissent pas moins légers; ils ne grimpent
-pas: ils sont suspendus dans l’air devenu pour eux comme un matelas
-magique; attachés aux crampons, aux défaillances de la pierre, ils
-escaladent les étages, ils s’escaladent entre eux, agrippés à la bosse
-de celui-ci, à la batte de celui-là; ils perdent perruque, ils
-s’écorchent le nez; en définitive ils montent; et quelques-uns déjà sont
-assis sur leur petit derrière de bois, au bord des créneaux, et
-adressent des baisers à leur belle en signe de victoire.
-
-«Leur belle, je la tiens sur mon genou, serrant son thorax entre pouce
-et index afin de compter les battements de son cœur. Ils sont nuls.
-
-«Un peuple d’artistes, interprètes des grands poètes, idoles des foules,
-et jouissant de la plus populaire célébrité par le monde, accomplit pour
-elle des prodiges: son cœur ne bat pas.
-
-Sur ces entrefaites, je signale à l’insensible un certain individu de la
-troupe, espèce de Turc, trapu et l’air sournois, large du rein, le cou
-et le front d’un taureau, lequel n’a pas pris, lui, la peine de monter à
-la Tour. Il se promène, sans attribut visible; il rôde, non loin de
-nous, peu rassurant s’il n’eût été de la taille d’un poireau; et il
-darde, à intervalles rapprochés, telle une lanterne marine, un œil de
-braise incandescente du côté de Pomme-d’Api.
-
-La troupe myrmidonesque nous fait, du haut de la Tour, des signaux
-incompréhensibles. Un de ses sujets--en qui je crois reconnaître le
-Fantoche, qui prit l’initiative de l’éperdue et chevaleresque
-ascension,--monté sur l’échauguette, semble annoncer, _urbi_ et _orbi_,
-quelque inédite fanfaronade. Je dis à Pomme-d’Api: «Il va, pour vos
-beaux yeux, se jeter sur le sol!» Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.
-
-Le Fantoche en effet se jette sur le sol. On entend sa carcasse
-s’aplatir comme un sac de noix sèches; ses membres sont épars: il est
-détruit. Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.
-
-«Cependant, je me garde de perdre de vue notre rôdeur terre-à-terre.
-Celui-là, certes, ne compromettra pas ses jours, mais j’ai idée que, par
-quelque coup de traîtrise, il raccourcirait volontiers les nôtres à
-seule fin d’engrosser sa bourse; il nous encercle; il se rapproche; son
-œil, voilé sous d’épais sourcils, et noir comme la nuit, jette ses feux
-par intermittence, et sur la qualité de ses gestes plus proches de ceux
-d’un gibier de potence que d’un gentilhomme, je ne saurais, de par le
-diable, me prononcer.
-
-«Du haut de la Tour, un second, puis un troisième paladin a suivi le
-chemin des airs trahi désormais par les maléfices, et s’est venu
-convertir en échardes sur le parapet de la douve, comme un pignon
-décroché par le vent de galerne.
-
-«Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.
-
-«Tout à coup, et dans le temps que la troupe, là-haut, penchée aux
-créneaux, commente la fin déplorable des téméraires amants--et peut-être
-songe à descendre en masse par l’escalier?--entre mon index et mon
-pouce, une soudaine palpitation me surprend. Quoi! Pomme-d’Api
-s’émeut-elle? Brusquement je la sens se soustraire à mon auscultation,
-glisser de mon genou, disparaître dans l’ombre... Court-elle, prise
-d’une pitié soudaine, au secours de ses héroïques et infortunés
-soupirants? Montera-t-elle, par l’escalier de la Tour, conjurer les
-survivants de s’épargner pour elle, ou se donner enfin à eux,
-confusément, en récompense de leurs vaillantes prouesses?...
-
-«Je me précipite à sa recherche. Un bruit de baisers, un nom prononcé
-m’arrêtent. Quel baiser! et quel nom!... La lune me favorise. Je
-vois...! Ah! ciel! ma filleule, épargnez-moi la gêne de vous dire ce que
-je vois!...
-
---Mais quel nom, du moins, entendîtes-vous, mon parrain?
-
---Karagheuze!...
-
---Oh!
-
---Le Turc avait dit son nom, j’en atteste les dieux! Il avait dit son
-nom avant que je n’entendisse le bruit des baisers. Pomme-d’Api savait
-donc à quel monstre lubrique elle faisait don de sa jeunesse et de sa
-beauté!... Elle était informée, la mâtine! Dites-moi: votre poupée
-connaissait-elle la légende du Turc impudique?
-
---Qui ne la connaît? dit Jacquette rougissante.
-
---Eh bien! dit le baron, c’est un fait, et son retentissement sera grand
-dans les annales du pays: votre fille, par vous élevée, et avec les
-mêmes précautions scrupuleuses que vous le fûtes, votre fille, fiancée,
-de son plein gré, à la Poésie même, votre fille dédaigneuse des exploits
-de toute la belle galanterie chrétienne, de son plein gré, s’est livrée
-à l’infidèle Turc de qui une bouche de bonne compagnie ose à peine
-prononcer le nom...
-
-Jacquette, qui s’était laissée prendre au récit de M. de Chemillé, fit
-paraître la plus violente indignation.
-
---C’est une fille! dit-elle.
-
- * * * * *
-
-Mme de Fontcombes quitta son parrain à une poterne située en bordure du
-parc et qui permettait au baron de regagner sa petite maison de
-philosophe. Comme elle rentrait, seule, au château, par les splendides
-allées de Chamarande, elle se demanda si le malicieux vieillard avait
-voulu simplement la distraire par un conte, ainsi qu’il le faisait quand
-elle était fillette, ou s’il ne lui avait point fait, par hasard,
-quelque allégorie prouvant que rien des excès commis durant les trois
-nuits de fête ne lui avait échappé...
-
- * * * * *
-
-Elle traversa, à son arrivée, la pièce où l’on avait soigneusement
-repiqué Pomme-d’Api sur son pal et sous son globe de verre. Vous
-pourriez croire qu’elle lui allait adresser une semonce en termes
-courroucés, comme il lui arriva maintes fois pour des peccadilles? Non.
-Elle passa en effet devant elle sans mot dire, et ayant du rouge sous
-son rouge; puis elle se détourna de trois quarts et adressa à
-Pomme-d’Api le plus endiablé, le plus joli, le plus féminin sourire de
-connivence.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Préface 7
- Alcindor 15
- L’Ordonnance du Docteur Couloubre 125
- OVIDE “L’Art d’Aimer” 143
- Le Mariage de Pomme-d’Api 169
-
-
-
-
-ACHEVÉ D’IMPRIMER LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-QUATRE PAR
-L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES, (BELGIQUE).
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-ways including checks, online payments and credit card donations. To
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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