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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les nouvelles leçons d'amour dans un parc - -Author: René Boylesve - -Release Date: March 24, 2021 [eBook #64913] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS -UN PARC *** - - - - - RENÉ BOYLESVE - DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE - - LES NOUVELLES - LEÇONS D’AMOUR - DANS UN PARC - - “LE LIVRE” - 9, RUE COËTLOGON, PARIS - 1924 - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE 40 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DE CUVE DES -PAPETERIES DU MARAIS “_Violettes de Parme_” AU FILIGRANE “_LE LIVRE_”, -NUMÉROTÉS DE 1 A 40; 110 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, -NUMÉROTÉS DE 41 A 150 ET 1100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE PUR CHIFFON -BRIGHT WHITE CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 151 A 1250, -PLUS 50 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE I A L, CONTENANT CHACUN UN -AUTOGRAPHE DE L’AUTEUR, SOUSCRITS PAR M. EDOUARD CHAMPION POUR LA -“_Société des Médecins Bibliophiles_” ET “_Les Bibliophiles du Palais_”. -IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 20 EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS, HORS COMMERCE, -SUR DIVERS PAPIERS, MARQUÉS DE A A T. - - -Exemplaire Nº - - - - -TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS - -COPYRIGHT BY “LE LIVRE” 1924. - - - - -PRÉFACE - - -_Voici une petite suite à celui de mes livres qui m’a fait le plus grand -tort. Je la crois d’autant moins destinée à l’atténuer qu’elle est -écrite et publiée vingt-deux ans après le coupable ouvrage, et conçue -dans le même esprit: exemple d’entêtement dans l’impénitence._ - -_Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il complète--sans l’achever, -j’espère--comme dans tous les autres que j’ai rendus publics, je n’ai -jamais considéré l’opportunité. J’ai donné mes fruits comme un pommier -ses pommes et avec la même placide insouciance. Ils se sont nui entre -eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils sont au premier aspect, très -différents les uns des autres. Si celui-ci me fut plus néfaste qu’aucun -de ses frères, c’est qu’un hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, et -probablement par son impertinence. Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il -se trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient arrêté, d’après lui, leur -jugement sur l’auteur, c’est un fait psychologique bien ordinaire et qui -ne me choque pas plus que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre -d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire mais que je dois déplorer -au nom de tous les écrivains qui ont des goûts divers à satisfaire et -qui les satisfont coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser sous la -forme du badinage et j’ai le goût non moins vif de le faire sous la -forme la plus grave: sous ces deux aspects différents un lecteur un peu -fin aurait tôt fait de reconnaître le même homme. En attendant ce -lecteur, je continue à m’habiller de sombre ou de clair, selon la -couleur du temps._ - - - - -LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC - - -Lorsqu’un auteur a écrit un livre qui, par le caprice des dieux, -parvient à toucher des lecteurs, il arrive qu’on interroge ce mortel -privilégié, au sujet de ses personnages, et lui demande de leurs -nouvelles. - -Que de gens se sont informés près de moi d’une petite fille nommée -Jacquette, que j’avais présentée,--il y a quelque vingt ans de -cela,--dans un beau parc situé dans la région d’Anjou, et dans un -château appelé Chamarande! J’avais pris soin, à la fin de mon conte, de -fournir quelques faits rassurants quant à l’avenir de Jacquette, et même -de dire qu’elle fit, en temps convenable, un excellent mariage. Ce -n’était pas assez, paraît-il. Certains d’abord y croyaient peu, eu égard -à l’éducation fort agitée de l’enfant; d’autres exigeaient des -précisions et des détails; mais ceux-ci sont gens qui n’ont rien à faire -et voudraient qu’on leur racontât indéfiniment des histoires. - -Des histoires, et sur Jacquette de Chamarande, j’en possède, à la -vérité. Je vais essayer de vous en dire au moins quelques unes. - - - - -ALCINDOR - - -I - -Vous souvient-il que cette petite était la fille unique du marquis -Foulques de Chamarande et de Ninon, sa gracieuse et trop légère épouse, -tous deux, en somme, d’assez bonnes gens, pareils à beaucoup, de qui la -conduite était ordinaire, c’est à dire nullement édifiante, mais de qui -le souci, exactement semblable à celui de tous les parents, était que -leur enfant fût néanmoins fort bien élevée? Dirai-je, pour vous faire -plaisir, qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse et que Jacquette -avait été tenue à l’abri, par miracle, des exemples fâcheux que la vie -offre en abondance aux créatures? Tant d’autres narrateurs, bien plus -prisés que moi, se trouveront pour vous endormir avec ces sornettes! -Pour moi, je n’accorde aucune foi à cela, et je vous déclare le résultat -modeste d’une éducation due à une excellente gouvernante, propre nièce -d’un évêque, nommée Mlle de Quinconas, et aux conseils d’un parrain très -avisé, M. le baron de Chemillé. - -Mais, non moins crûment, je vous dirai que, si éloignée qu’elle fût de -la perfection, notre Jacquette, qui était née avec un bon naturel, -faisait une digne et aimable jeune fille, aussi étrangère que possible, -comme vous allez vous en assurer aussitôt, à toute méchante inclination. - - * - - * * - -Nous l’accompagnerons, si vous le voulez bien, avant son mariage, un -beau matin de sa seizième année, dans une des allées du parc dont je ne -crois pas avoir eu l’occasion de vous parler. C’en est une qui, partant -de la terrasse, au pied du château, s’éloigne, par un biais, de l’allée -qui conduit aux fontaines. Elle s’engage aussitôt sous bois, et aboutit, -après douze cents pas environ, à un bassin où se reflète la figure -moussue du dieu Pan. Celui-ci a le menton velu, le front cornu à peine, -et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser passer le souffle qui irrite -infatigablement un des sept tuyaux de la flûte. Quand la jeune fille a -atteint le banc de marbre très usé qui fait face à la divinité de la -solitude et des bois, elle s’y assied, contemple le lieu et le dieu avec -complaisance, car ils sont beaux; elle entend siffler le merle qui, sous -les ombrages, court comme un rat, ou bien chuchoter le vent dans les -ramures touffues; puis, avec une avidité qui laisse à penser qu’elle -n’est venue ici ni pour le joueur de flûte, ni pour l’endroit -enchanteur, elle entame une certaine lecture. - -C’est la lecture d’un petit livre qu’elle a tiré de son sac à main. -L’ouvrage à peine entr’ouvert, en vérité, l’on fait bien peu de cas et -de Pan et du bassin, et du merle, et du parc matinal. Tout a fui. Que -demeure-t-il? Quelques feuillets de hollande où s’étale une pensée -rythmée, et l’âme d’un être charmé qui s’enivre,--on le jurerait,--de -poésie. - -En effet, par la complicité du vieux baron de Chemillé, son parrain, -esprit qui juge toutes choses au rebours du commun, Jacquette a appris à -lire la pensée harmonieusement exprimée. Toutefois, la vérité oblige à -reconnaître que ce n’est point du bonhomme Chemillé que Jacquette a reçu -le goût exclusif, en fait de poésie, pour l’œuvre, figurez-vous, d’un -poète nommé Alcindor. - -Alcindor! Nom flatteur à une oreille de ce temps-là, mais que nulle -gloire n’apporta jusqu’à nous... Il faut nous bien garder de conclure -que cet Alcindor fût, de ce fait, sans mérite et indigne de l’admiration -de Mlle de Chamarande! Je prends sur moi de vous affirmer que c’était un -homme inspiré, maître parfait du beau langage français par lui assoupli -au rythme de Malherbe et du grand Ronsard, ses ancêtres; plus habile que -Racine en la science amoureuse et ayant trouvé le moyen d’ajouter à la -grâce, à la fantaisie, à la raison de La Fontaine ce quelque chose qui -ne s’est reproduit que des siècles plus tard et qui descend au fond de -nos cœurs, comme le font le souvenir nostalgique, la chimère de -l’espérance, le parfum des sous-bois ou des blés mûrs, la vue de la mer -mouvante, des crépuscules et de ces belles nuits où toutes choses -semblent immobilisées dans une extase sans fin... Voilà quel était -Alcindor et quelle était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée sur son -livre et vous ne douterez pas plus que moi de ce que j’avance ici avec -la foi d’un illuminé. - -Regardez Jacquette de Chamarande et vous ne douterez guère non plus -qu’un si pur poète ne fût, d’abord jeune et de la plus aimable figure, -qu’il n’eût la plus jolie bouche d’homme, les dents les plus éclatantes -et le regard le plus profond. Accordons qu’il eût le nez ou trop court -légèrement, ou trop long, afin de ne pas peindre un portrait de mortel -par trop voisin de l’invraisemblable. Mais, en revanche, imaginez, je -vous prie, le timbre de la voix d’un garçon qui eut l’honneur de plaire -à Mlle de Chamarande au milieu des fêtes de Saumur, au bal des échevins, -sous les lustres, à moins que ce ne fût près de telle fenêtre percée -dans la muraille épaisse du château, en un recoin ombreux d’où l’on -apercevait la Loire, fleuve incomparable, ses longs bateaux plats et ses -sables étirés en fuseaux caressés par la lune... - -Quels mots furent prononcés en ce lieu, à cette heure, aux oreilles -d’une jeune fille qui n’avait jusqu’alors rien entendu de tout à fait -tendre adressé exclusivement à elle? - -Le fait certain est que, sous les strophes que parcourt Jacquette, -assise et absorbée, elle entend aujourd’hui encore la voix du jeune -homme, et que sonnets, stances, épigrammes, lais, virelais ou madrigaux, -qui lui paraissent tous également exquis, ont pour elle un sens -identique, jamais monotone et jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le: -qu’Alcindor avait de talent! - -Lorsque Jacquette a lu un certain nombre de pages, que d’ailleurs elle -sait de mémoire, elle repose son regard sur le dieu moussu, qui, lui, -jamais ne se lasse de baiser ses chalumeaux, et Jacquette se prend à -rêver. Rêve d’amour d’une jeune fille de ce temps là, par un matin de -mai, dans la rotonde d’un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan, près du -bassin d’eau dormante!... - -O lecteurs! Dans sa rotonde qui peut-être vous plaît parce qu’elle est -d’une époque révolue, Jacquette, elle, ne trouve d’agrément qu’à songer -au temps qui n’est plus... Elle songe à la soirée saumuroise... Elle -revoit en pensée Alcindor qu’elle n’a pas vu, cela semble probable, -depuis de longs mois. En admirant les strophes qu’il écrivit, elle -souffre, la pauvre petite! Et n’ayant pas atteint dix-sept ans, elle se -dit: «Mon bonheur a été!» Est-ce assez triste, je vous le demande? - -Dans dix années, ou bien dans vingt, Jacquette, sondant le temps passé, -reconnaîtra que c’est sur son banc, dans la rotonde, en se remémorant -l’heure trop brève de Saumur, qu’elle a été la plus heureuse, car, dans -le moment même que son poète lui parlait, si beau que fût son timbre, -elle n’avait nulle notion de félicité. Ainsi, hélas! notre meilleur -temps est celui que nous passons à regretter... - -Au château, dans l’entourage de Jacquette, il n’y a guère que son vieux -parrain qui pourrait l’entretenir d’un tel sujet, car c’est un fureteur -acharné, mais il n’est plus à l’âge où le souvenir des choses de l’amour -est encore fait de cendres assez tièdes pour qu’on les puisse ranimer. -Allez donc, petite Jacquette, dénicher le confident dont je sens si bien -que vous avez le plus pressant besoin! Ce ne sera pas Mlle de Quinconas -qui, votre éducation accomplie, mûrit comme une belle pêche d’espalier -au soleil! Ce ne sera pas non plus Mme votre mère, la marquise de -Chamarande: la toujours belle mais trop légère Ninon. Les filles ont -toujours l’air d’être plus avancées et compliquées que leur maman; si ce -progrès était véritable, les siècles écoulés seraient pure sauvagerie -auprès de nous; il doit y avoir quelque erreur en cette apparence et je -pencherais vers l’opinion que tandis qu’une jeune fille fait trois pas -en avant, une autre, celle qui la suit, en fait quatre plus grands en -arrière... Allons, Jacquette, demeurez seule!--aussi bien c’est le sort -commun--et tirez-vous d’affaire néanmoins. - - -II - -Suivons-la, je vous prie, afin de voir d’un peu près comment elle s’y -prend. - -Avez-vous cru, sérieusement, qu’une jeune fille ait contracté l’habitude -de s’engager le matin en une allée qui s’éloigne, par biais, de l’allée -d’eau et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt qu’en aucune autre allée, -sans meilleur motif que d’y lire un petit livre, et de rêver sur l’eau -stagnante? Moi, je vous ai dit cela, mais pour essayer mon récit: car un -conteur tâtonne avant de découvrir le vrai. Mais voyons... Ce serait une -jeune fille d’une nature bien extraordinaire! Ces demoiselles ont de -coutume des mobiles plus concrets, et le moindre de leurs gestes aboutit -à quelque fin moins auguste et moins froide qu’un dieu de marbre, fût-il -antique et bon flutiste! - -Il serait orgueilleux de ma part de présumer que vous ayez quelque -mémoire d’un homme rural nommé Cornebille, singulier personnage attaché -par un lien secret à la marquise de Chamarande, bien que celle-ci l’eût -fait chasser de son parc, il y a de cela fort longtemps. Mais le -souvenir de ces faits n’est pas indispensable: ce ne vous sera pas chose -incroyable qu’un serviteur aille s’aviser de reporter sur la fille le -dévouement auparavant témoigné à la mère. - -Cela étant entendu, voici comment se comporte Jacquette. Ayant vu le -soleil, à travers les rameaux épais, darder un rayon par une trouée bien -connue d’elle, elle ferme le petit livre de poésies d’Alcindor, quitte -le banc, et, preste comme le merle, se jette sous bois, en un sentier -invisible, qui, côtoyant mille arbustes, zigzaguant, tournoyant, -descendant, montant, se heurte enfin au mur tout verdi de lichens, dont -est ceinturé le grand parc. Elle poursuit sa course clandestine jusqu’au -pied de ce mur. Là croissent force ronces et orties, mais aussi quelques -framboisiers dont les fruits mûriront et se dessécheront sur la tige, -car qui donc connaît cet endroit? Elle voit parfois le sol herbeux se -soulever en un monticule non loin d’elle. C’est une taupinière qui élève -son petit dôme aux pentes granulées; tout à coup, un mulot, petite tache -dans le champ de la vue mouvante, vous laisse incertain s’il fut réel ou -imaginaire; ou bien s’enfuient, comme papiers au vent, des paires -d’oreilles et de blanches queues de lapins. - -C’est là, enfin, que cinq ou six crampons de fer rouillé, fixés au mur, -permettent à Mlle de Chamarande de se hisser, tel un acrobate, quitte à -blesser ou salir ses mains blanches. L’opération n’est pas aisée; mais à -en juger par l’agilité qu’elle possède, il y a à parier que notre -Jacquette n’en est pas à son coup d’essai. Il y a à parier également que -vous êtes là tous à croire que Jacquette va rencontrer sur la crête de -ce mur un beau jeune homme... Et pourquoi celui-ci ne serait-il pas le -poète Alcindor? - -Vous errez. Sur la crête du mur où Jacquette se jucherait très bien à -califourchon, si elle n’était formée aux gestes de la plus pure décence, -elle se contente de se montrer: son visage au teint animé, ses cheveux -blonds, son buste plein et gracieux. Qui donc la voit? Et qui voit-elle? -Je vous le donne en cent. Elle voit une espèce de monstre, lequel la -voit, elle ne cherche ici que ce monstre, et ce monstre n’attend -qu’elle! - -Non loin de là, dans la campagne, s’élève un moulin à vent ruiné, dont -les ailes semblent être la carcasse d’un gigantesque oiseau mort. C’est -dans ces décombres que gîte aujourd’hui un être chenu, difforme et -affreux, en qui les seuls lecteurs attentifs ont déjà reconnu -Cornebille. Il est pauvre et vivrait misérablement si Mlle de Chamarande -ne lui apportait, par le chemin que j’ai dit, tantôt un petit panier de -provisions, tantôt un écu. - -Oh! point d’attendrissement trop précipité. Mlle de Chamarande n’est -nullement une Providence désintéressée. Si elle vient avec difficulté au -secours d’un infortuné, tout me porte à croire qu’elle le fait de bon -cœur, mais rien jusqu’ici ne nous autorise à dire qu’elle le ferait au -cas où aucun service ne lui serait rendu en échange. Or, je puis bien -vous le déclarer à présent: elle attend de Cornebille un service en -échange. - -Aussitôt que ce misérable homme, déshérité de la nature, a aperçu le -buste virginal au-dessus du mur, il sort de la tanière que lui composent -les restes du moulin, et il est pareil à un cancrelat privé de quelques -pattes et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant de sa nourriture. -Cornebille approche: il tient à la main une courte échelle; au pied du -mur, il l’applique, et, d’échelon en échelon, il se hausse... Ciel! -allons-nous assister au plus monstrueux des rendez-vous d’amour? Cette -appréhension vous glace? Eh bien, cependant, oui: un rendez-vous, et -d’amour, c’en est un. Soyez fermes et considérez le magot disloqué, -malpropre, hirsute, fils de guenuche, assurément: ne voilà-t-il pas -qu’il porte la main à sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il touche là? -Ne fait-il pas, par une dernière dérision, le geste d’un page charmant -qui s’avance vers sa maîtresse bien-aimée?... - -L’extrémité prenante du gorille s’est enfoncée sous la veste sordide et -elle en a retiré un pli. Ah! respirons. Ce n’est donc qu’un message que -porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette tend la main. Ah! qu’elle -aimerait saisir le poulet avant que cette brute, respectueuse et dévouée -à l’excès, n’en eût baisé le vélin! Mais elle a beau dire: «Je t’en -supplie, Cornebille, ne le baise pas, c’est à moi!» Elle veut dire: -«C’est à moi de toucher cette chère écriture...» le balourd se fait un -devoir d’appuyer sa lippe sur... ah! sur quoi, mon Dieu!... sur -l’écriture d’Alcindor. - -Et cela serait la cause d’un véritable chagrin pour Jacquette si, d’un -tour de main, ayant fait sauter la cire, elle n’effleurait déjà, du -pied, les cimes des framboisiers, si elle ne foulait bientôt les -taupinées, si elle ne s’engouffrait sous bois afin de dévorer la lettre -de son poète. Et les termes de celle-ci sont tels qu’elle oublie par où -le papier maculé a passé. Et il lui arrive--vous le concevez--de -s’égarer dans le parc, tant le contenu de la lettre est séduisant! - -Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il pas que la rêverie où nous avons -vu d’abord Jacquette plongée ne se reportait pas dans le passé aussi -loin que nous l’avons cru? Ni une grande distance, ni un temps très long -ne la séparaient donc du cher poète? Ah! cela, je me l’étais imaginé, je -le confesse, parce que je ne suis pas plus habile que les autres hommes, -et nous sommes enclins à croire aux sentiments non payés de retour, à la -passion qui se consume... C’est un préjugé vieux comme le monde. Il nous -plaît, à nous qui regardons les choses en spectateurs, d’édifier de -toutes pièces un amour malheureux: il touche plus sûrement et inspire -mieux troubadours et musiciens. Cependant, méfions-nous! La jeunesse, et -déjà au temps de Jacquette, était ardente et industrieuse; elle -s’accommodait peu des songeries vaines; elle était douée à merveille -pour susciter des réalités palpables. - -De sorte que, ne vous en déplaise, voilà le poète Alcindor non plus -personnage romanesque, jongleur de cour apparu un soir, aussitôt envolé, -pour retourner charmer dans les capitales les loisirs des princesses. -Désormais non: Alcindor cultive tout simplement la poésie à Saumur! La -lettre est datée de cette ville qui est la plus proche du château. Et -Mlle de Chamarande le rencontre peut-être à la messe, les jours de -grande fête tout au moins. En tout cas, une fois la semaine, -ponctuellement, Mlle de Chamarande peut recevoir--nous en avons été -témoins--une marque tangible d’amour émanant du singulier personnage. -Mlle de Chamarande reçoit des billets tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis -qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? Je le croirais difficilement -d’une jeune personne de sa qualité. - -Le fait serait, en même temps qu’un acte de témérité grande, un bien -grave manquement aux règles qui régissent la tenue d’une jeune fille -noble et qui de plus, est l’élève de Mlle de Quinconas, propre nièce de -Mgr de Trélazé. Cependant, Jacquette, me dira-t-on, fut élevée aussi, -hélas! non seulement par une vertueuse gouvernante, mais dans un parc où -l’amour régna tyranniquement... - -Si l’amour fit des siennes au parc de Chamarande, comme en maint autre -endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de soi, que la liberté y ait été -maîtresse exclusive. L’étiquette, comme partout, y commandait au -contraire les gestes, et principalement depuis que Jacquette était en -âge d’être épousée. - -Désirez-vous savoir comment les choses se passaient? - -Une certaine année, un certain mois, un certain jour, tout à coup, sans -que cela puisse être expliqué autrement que par une occulte influence, -c’en avait été fait de ce relâchement dont nous avons été les confidents -scandalisés au temps de la jeunesse de Ninon. Instantanément, par la -vertu d’une baguette magique, tout le monde, du petit au grand, s’était -trouvé à l’unisson. C’est un des cas très rares où les mortels -s’entendent. Il y a au logis une jeune fille à marier. On oublie qu’on -n’a pris, durant l’enfance de celle-ci, aucune précaution et qu’on n’a -pas gardé plus de tenue que si l’enfant eût été aveugle, sourde, -imbécile ou muette. La jeune fille devient respectable au point qu’elle -redresse les mœurs de toute la maisonnée. Le marquis ne jure plus, ne -poursuit plus les servantes. Ninon, demeurée pourtant désirable en sa -maturité, se conduit comme une nonne et professe l’intransigeance d’un -prédicateur de carême. Tous les amis de la famille s’ingénient à -inventer d’honnêtes et prudes divertissements. Il n’est guère que le -vieux baron de Chemillé, le parrain, qui sourie,--c’est un -pyrrhonien--car il observe les hommes, note leurs usages et ne peut se -retenir parfois de les moquer un peu. Mais il se tient d’accord avec le -reste du monde, en la circonstance, et même il a de celle-ci pris -prétexte pour réviser sa bibliothèque et enfermer en une armoire -soigneusement close, les livres à images immodestes et les auteurs dits -licencieux. La Pudeur en personne peut séjourner chez lui sans risquer -d’y être offensée. Il s’agit de marier Jacquette. - -Cependant, à des intervalles à peu près réguliers, le château s’agite; -tout y entre en branle; et l’on croirait revenus, voire dépassés, par -l’effervescence, les beaux jours d’autrefois: l’on reçoit, l’on donne -des matinées, des bals, des soupers où la Province d’Anjou convoquée, -danse jusqu’à l’aurore. Il s’agit de marier Jacquette. - -La singulière figure que fait Jacquette en ces parties de plaisir -destinées à fixer sa vie! Ce n’est certes pas qu’elle répugne aux -divertissements, à la danse, à la compagnie; mais elle boude. Elle -aspire de toutes ses forces à la fin de chacune des fêtes, parce qu’un -seul être n’y assiste pas parmi ses connaissances, le seul précisément -qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle. - -Non, Alcindor n’est point des fêtes de Chamarande; Alcindor n’est pas -convié à venir éprouver les charmes de la jeune fille à marier. Il nous -faut en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. Alcindor est poète -et n’est que poète, ce qui est peu de chose en une société. En quelle -redoutable aventure une fille aussi sage que Jacquette a-t-elle pu -s’engager? - -Jacquette connaît trop son monde pour faire part de ce qu’elle éprouve à -tout venant, et elle est trop soumise au bon usage pour commettre, à ce -propos, le moindre esclandre. Aussi croit-elle sincèrement observer la -plus parfaite discrétion et ne rien dévoiler des secrets de son cœur -quand elle s’en va à chacun demander: - ---Avez-vous lu Alcindor? - -Rien de plus ingénu que sa question ni que le ton employé par elle pour -la poser. Elle vous attire à part, comme pour vous confier que votre -jabot est retourné ou votre bas entr’ouvert, ou encore--quelques uns le -croient--pour vous dire, sous forme voilée, que c’est vous qu’elle -préfère... et elle vous demande anxieusement: - ---Avez-vous lu Alcindor? - -D’autres fois, sans avoir l’air de rien, souriant, batifolant, dansant -le menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre charmante; un sourire ingénu -s’y dessine et deux fossettes se creusent à ses joues: quel mot divin va -voler? Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs de la fête? Jacquette vous -murmure: - ---Avez-vous lu Alcindor? - -Quelques uns ont lu Alcindor. - -Non qu’il ait une renommée grande, mais parce qu’il habite le pays. - -La plupart ne l’ont pas lu. - -Nul n’est troublé par Alcindor. Un bon poète est toujours flanqué d’un -collaborateur vieux et grincheux, qui est le Temps. Il faut avoir peiné -pour qu’on vous goûte, car les hommes sont ainsi faits qu’ils apprécient -davantage les maux communs comme la boue, que le génie qui brille comme -le soleil, et ils estiment un sort ordinaire beaucoup plus qu’une -merveilleuse exception. Et Jacquette a une immense pitié pour ces gens -qui viennent là, brimballer et bâfrer, reluquer son corsage, aspirer son -haleine et qui, les misérables, n’ont pas lu Alcindor! - - -III - -Un personnage a le don d’irriter Jacquette en ces journées et ces nuits -de liesse. C’est un garçon qui n’a pas lu Alcindor, et qui émet la -prétention de posséder, sur la poésie, des lumières. De fait, il sait -par cœur les grands maîtres du genre et, récitant leurs plus fameux -passages, il y met une telle intonation que l’on est bien contraint de -se persuader qu’il apporte en matière d’art quelque goût. Le pis est que -ce damné amateur de vers s’accorde avec le baron de Chemillé de qui la -compétence ne fait doute pour personne, mais qui, lui non plus,--notons -le détail:--n’a jamais lu Alcindor... - -Ce personnage est un certain M. de Fontcombes, nullement mal fait de sa -personne à vrai dire, mais de qui les relations avec Jacquette ont -commencé par les mots suivants, aussitôt faite la présentation: - ---Vous aimez les poètes, m’a-t-on dit, monsieur. Et quel est, à votre -sens, le plus grand parmi eux, s’il vous plaît? - ---C’est celui, dit M. de Fontcombes, qui saura convenablement vous -chanter, mademoiselle... - -Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait immédiatement compagnie. - -Délicieuse Jacquette! Elle n’eut jamais, peut-être, de génie féminin -plus pur que dans le moment où elle attendit qu’un homme un peu informé -de la poésie, lui dît que le plus grand poète était Alcindor!... - -Oui, il y eut un court instant durant lequel cette fraîche âme attendit -cela. Une foi si complète et si jeune ne vous touche-t-elle point? - -Quant à moi, je ne saurais rien vous dire de Jacquette qui pût la -peindre plus complaisamment. - -Mais, par exemple, M. de Fontcombes en eut pour sa platitude. Il ne -rencontra plus Jacquette sur ses pas, de la nuit entière. - -Depuis lors, quand elle le voyait de loin, elle n’eût pas su dire si -elle avait envie de pouffer ou de prendre la fuite. Elle ne faisait ni -l’un ni l’autre, mais il lui perlait entre les cils ces sortes de larmes -qui sont des pleurs de rage. - -Elle évitait M. de Fontcombes dans la mesure du possible, ce qui n’était -pas assez, à son gré. Et cela n’empêche qu’il lui demeurait un dépit -précisément de cette répugnance, car enfin M. de Fontcombes connaissait -et aimait les poètes, ce par quoi il se différenciait de la plupart et, -s’il n’avait pas, d’emblée, cité Alcindor comme le plus grand des -poètes, après tout, n’en avait-il nommé aucun autre... - -En vérité, ceci était à considérer. - -Et M. de Fontcombes qui venait là, lui, assidûment, dans l’unique but de -faire sa cour à Jacquette, se demandait avec angoisse en quoi il avait -pu tant lui déplaire par un compliment banal, un peu niais peut-être, -mais en somme pareil à la plupart des compliments. - -Rien ne se perd, dans le monde comme dans la nature; et il va de soi que -l’éloignement éprouvé par Mlle de Chamarande pour le jeune Fontcombes -devint thème à conversations et à papotages. - -Le fait eut pour Jacquette un inconvénient imprévu d’elle; c’est qu’il -jeta contre ses jupes une quantité de petits sots et pieds plats qui ne -valaient pas Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu ni Alcindor ni aucun -poète, et à qui il était évident qu’on ne ferait jamais lire ni un poète -pour le comparer à Alcindor, ni Alcindor. - -Ninon s’émut. Mlle de Quinconas fut en butte à de sévères remontrances: -elle qui avait élevé Jacquette, que diable! ne devait-elle pas pénétrer -ses secrets? La vénérable et encore aimable gouvernante reçut semonces -sur semonces, non seulement de Ninon, mais du marquis Foulques qui -commençait lui-même à s’agiter. - -Mlle de Quinconas, bien qu’elle eût fait l’éducation de Jacquette, ne -surprenait pas la plus légère esquisse des mouvements de son élève. A -son avis, Jacquette était encore une enfant; on lui devait faire plus de -plaisir, disait-elle, au lieu de lui présenter des Fontcombes, en lui -donnant une belle poupée ou quelque chatte noire, telle qu’était, par -exemple, jadis, la «Belle Zébutte». - -On voit que si l’innocence se trouve parfois au cœur d’une jeune fille, -sous quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit plus sûrement et -majestueusement chez une personne quadragénaire, fût-elle munie de tous -ses brevets. - -Seulement, le marquis, lui, se fâcha rouge. Il se fâcha d’abord contre -la gouvernante--c’était dans l’ordre;--et si elle n’eût possédé encore -de ces appas qui toujours firent fléchir les hommes autour d’elle, je -crois qu’il l’eût renvoyée à son vénérable oncle l’évêque. Mais il fit -comparaître Jacquette. Et, l’attendant dans une petite pièce où il lui -avait donné rendez-vous, il ne se contenait pas; il pestait, et disait -tout haut qu’il en avait assez de ces sauteries et festoiements -nocturnes et d’ailleurs coûteux, où l’on conviait plus de freluquets que -de femmes, et que, par ailleurs, cette austérité hypocrite qui avait -envahi la maison, par le fait de la présence d’une jeune fille, -commençait à lui peser aux épaules, et qu’enfin M. de Fontcombes était -d’âge, de tournure, de famille et de fortune convenables en tous points. -Au surplus, c’était ce jeune homme qu’il avait choisi pour son gendre et -il le voulait comme tel. - -Et ce fut, Dieu me pardonne, à peu de chose près, ce qu’il répéta à sa -fille, lorsque celle-ci eut pénétré, fort décente et la mine soumise, -dans la petite pièce où M. son père l’attendait en marchant de long en -large, faisant trembler les girandoles. - -Cette histoire se passait en un temps où les enfants ne répliquaient -pas. Aussi Jacquette ne fit pas entendre sa voix dans le lieu où le -marquis Foulques avait cru devoir la sermonner. Elle ne versa pas même -une larme, car elle savait que l’attendrissement n’était pas le propre -de son papa et qu’il était bien sot de se meurtrir les yeux en pure -perte. Elle sortit dès qu’elle jugea que la harangue paternelle était -terminée; et, ayant descendu les degrés qui vous déposent sur la -terrasse, elle fit là quelques pas et s’enfonça non dans l’allée qui -conduit au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans une autre, -symétriquement opposée et beaucoup plus longue et conduisant en droite -ligne jusqu’à la balustrade qui domine d’un peu haut la large coulée de -la Loire. - -Ce n’était pas pour prendre un bateau et se faire conduire à Saumur! La -rébellion n’était point en son cœur, car son cœur était tout rempli -d’autre chose. L’amour a une telle vertu, qu’en vérité il adoucit tout. -Celui qui l’a ne se perd point en pensées attristantes touchant -l’avenir; et la menace des pires maux, fût-ce de celui d’être privée de -l’amour, ne vous empêche pas de savourer les délices de l’amour présent, -qui semble absorber tout l’avenir. - -Cette terrasse de Loire était retenue par une balustrade d’au moins un -quart de lieue de longueur et qu’avait fait jadis construire, en son -temps, M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père de Jacquette, bon -amateur de jardins. A des intervalles réguliers, mesurés au souffle de -la langoureuse Ninon en sa jeunesse, des lieux de repos étaient là -ménagés, où il était loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie d’un -laurier. Et la délectation de la vue était alors sans pareille: d’une -part, la haute futaie du parc dense et moutonneuse comme une forêt; de -l’autre, les rives si molles du fleuve à chevelure de roseaux, les îles -et leurs saulaies argentées, les barques à grandes voiles rectangulaires -que gonfle un air attiédi, les grèves sablonneuses semblant inviter des -déesses au bain; par-delà les clochers de villages, la bleuâtre -silhouette du château de Montsoreau, vaporeuse; et, lorsque l’atmosphère -était bien purgée de brouillard, en sens inverse et plus loin encore, -les tours et tourelles de la ville qui contenait Alcindor... - -Voilà le lieu où vint se réfugier Jacquette après l’algarade. Elle y -tire de son sein les billets du poète. Elle a dans sa pochette le livre -des poésies. Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, et puis ses yeux se -portent sur la surface des eaux courantes, à tel endroit où, certain -jour, prévenue à temps, elle a vu paraître Alcindor sur un bateau qui, -faute de vent, se faisait tirer par des chevaux allant le pas, à la -queue-leu-leu, sur le chemin de halage. - -Jour béni! Oasis dans son histoire d’amour! Une demi-heure durant, elle -a vu Alcindor... - -Il était à l’avant du bateau, tout de noir vêtu, comme un petit abbé,... -à la distance de cent toises, il a tiré respectueusement son chapeau. -Elle a vu, peu à peu, sa taille grandir; il lui a paru et plus haut et -plus beau aussi que tout le monde; et quand le bateau a passé devant -elle, le poète a salué de nouveau, puis salué encore au moment où il -allait la perdre de vue. - -Il a aperçu qu’elle portait la main à son cœur, d’une quasi -imperceptible manière, et même, un court instant, le doigt à sa lèvre... - -Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître; et il a -fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et -muet passage. - -O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus -cruelle privation!... - -Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit -obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de -Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête -exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château, -où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera -convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de -Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier -avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi -tous les autres hommes? - -Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses -paroles même ne lui appartiennent plus; tout cela est féal et serf du -marquis et de la marquise de Chamarande; mais Jacquette pense qu’il y a -quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu: c’est -son cœur. - -Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main -féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la -balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de -l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la -mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle, -l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre. - -J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et -si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces -jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle -retient... - - -IV - -On atteignait les débuts de l’été lorsque la grande fête fut donnée. Le -château que je ne vous ai jamais décrit, afin que vous le voyiez mieux à -votre guise, mais qui étale, vous le savez, sa belle masse vis-à-vis de -la grande allée d’eau, est alors environné des plus magnifiques ombrages -que rêve, probablement dans le même temps, l’immortel peintre et poète -Watteau; tous les communs environnant la grande cour où vous avez connu -jadis la nourrice Marie Cocquelière, jusques et y compris cette tour du -Nord où se passa--vous en souvenez-vous seulement?--l’épisode de -Châteaubedeau; tout l’arrière-train, en un mot, de la demeure -seigneuriale présente l’agitation d’une fourmilière dérangée; on voit -aller, venir, courir et se culbuter des légions de marmitons; entrer, -sortir chars et charrettes garnis de denrées de toute sorte; on entend -mugir la voix impérieuse des majordomes et rire ou crier dans les -couloirs les soubrettes pincées; les cuisines regorgent de victuailles; -un feu d’enfer flamboie dans les cheminées à hotte, et les grasses oies -et les chapons rôtis, arrosés de beurre, y tournent lentement comme des -astres devant un soleil, mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, les -autres par une gamine aux joues cuites, d’autres même par un chien -habile à courir sans fin dans une grande roue à rigole intérieure, qu’il -anime, essoufflé et tirant la langue. - -Par un contraste singulier, tout ce qui est de la façade du château -demeure désert et en expectative. Les volets sont rabattus encore contre -la chaleur du jour; les fleurs aspirent par la tige l’eau des vases et -exhalent d’excessifs parfums; les grosses mouches, heureuses ou ivres, -se balancent en bourdonnant dans l’atmosphère et vont heurter les glaces -comme de petites balles de sureau projetées par une sarbacane. - -Que c’est joli, que c’est émouvant,--y avez-vous pensé?--une bergère ou -un sofa qui attendent et qui se demandent quelles formes ce soir ils -s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion plus piquante que celle qui est -composée par l’ensemble des sièges d’une pièce vide, ornés et bien -vêtus, les bras accueillants, tous destinés à la commodité des humains, -résignés au pire comme à l’exquis, complaisants à l’imbécile qui pérore, -à la femme qui, sans rien dire, séduit, et collaborateurs si modestes de -l’homme d’esprit qui se sert d’eux pour ses attitudes et ne leur en est -jamais reconnaissant? - -La marquise est passée là tantôt, distraite et ne laissant qu’un parfum. -Mlle de Quinconas s’y est risquée à la recherche de Jacquette. Jacquette -s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant Mlle de Quinconas; elle s’est -assise sur un tabouret comme il convient à une jeune fille et comme s’il -y eût eu là du monde; et, tout de même qu’elle eût fait si il y eût là -du monde, elle a songé à son amour. Un beau rais de soleil traversait la -persienne; on entendait de loin les pommes d’arrosoir épandre la pluie -sur les pelouses; on entendait aussi un petit cœur battre;... il faisait -à la fois chaud et frais. Une corde de clavecin se brisa... Et -Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse en elle, ne put s’empêcher -de rire à la pensée qu’une personne, tantôt, appuierait son doigt sur -quelque touche d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que l’objet d’un songe. - -Elle nourrissait un projet un peu puéril aussi. Il n’y avait dans cette -pièce aucun livre. Jacquette en avait apporté un qu’elle tenait à la -main. Après réflexion, elle se leva et alla poser, parfaitement en vue, -sur un pupitre de bois doré, les Poésies d’Alcindor. - -Après quoi, elle s’en fut, rapide, malicieuse et mélancolique. - -Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent les violons; ils étaient nombreux -et choisis parmi les meilleurs. Après qu’une collation leur eût été -servie, Jacquette les vit prendre place dans le lieu réservé à eux, et, -comme la plupart étant d’Angers, ville renommée pour son goût musical, -quelques uns étaient de Saumur, Jacquette les regarda longtemps, tous, -sans rien dire, parce qu’il s’en pouvait trouver un qui connût Alcindor. -Et elle brûlait de les interroger. - -Le loisir lui manqua, car la compagnie commençait de gravir les degrés -et l’on entendait les carrosses écraser de leurs grandes roues le -gravier, et les chevaux fatigués hennir. - -La marquise, le marquis et le baron de Chemillé, parrain de Jacquette, -se tenaient à l’entrée du premier salon, et elle-même, en grand tralala, -entre ses parents et le vieux philosophe qu’elle harcelait de questions, -étant un peu agitée et nerveuse, mais étant surtout en veine de -plaisanteries touchant M. de Fontcombes, car avec son parrain seul elle -osait se moquer du jeune homme qu’on lui destinait pour époux. - -C’est alors qu’on revit de vieilles connaissances et, entre autres, Mme -de Châteaubedeau, puissante matrone à présent, flanquée de son gros -fils, aujourd’hui rangé, marié à une jeune femme peu belle, et déjà père -de quatre enfants; les La Vallée-Chourie, les La Vallée Malitourne, -aussi insignifiants que jadis, et même l’antique Mme de Matefelon, fort -modifiée, celle-ci, car on se souvient qu’elle était rabat-joie à -l’excès; or, depuis que l’air de la Cour du Régent avait envahi la -province, c’est à dire depuis que l’aimable Régent n’était plus, -l’acariâtre vieille dame se piquait d’être indulgente et même fort libre -en ses propos; et elle n’avait point eu à apprendre ceux du jour, mais à -se rappeler seulement ceux de sa jeunesse. - -Je ne vous énumérerai pas tous les nouveaux venus, qui n’ont rien à -faire en cette aventure, mais je suis obligé de remarquer en passant -combien il faut peu d’années pour que change complètement de visage -l’assemblée des familiers d’une maison. Les uns sont dispersés, d’autres -disparus à jamais. Ne manquons pas de donner une larme au pauvre -chevalier Dieutegard qui eut de la grâce en ses tendres années; mais -n’allons pas, un jour de fête, rappeler les affreuses circonstances de -sa fin... Et tous les absents infailliblement sont remplacés, on ne sait -en vertu de quel procédé. Le Temps passe avec sa faux impitoyable. Il a -passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il pas vrai? un salon est -toujours rempli. - -J’allais oublier de vous dire qu’un de nos personnages d’autrefois était -encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, que M. de Chemillé avait un -jour donnée à sa filleule afin que celle-ci s’exerçât à parler -librement. - -Pomme-d’Api étant de bonne qualité, n’avait ni la figure, ni l’échine, -ni aucun membre rompus, à peine le bout du nez décoloré. Le vermillon de -ses joues ballonnées était vif et ses yeux perpétuellement émerveillés -devant le spectacle du monde. On l’avait mise sous verre, le derrière -piqué sur une tige acérée,--étrange façon!--afin qu’elle parût, sa -carrière accomplie, se reposer pour l’éternité. Et elle reposait, témoin -indifférent du temps qui fuit et d’une jeunesse écoulée. - -Lorsque M. de Fontcombes se présenta--ah pardieu, qu’il était bien -mis!--il fut certainement très stupéfait de voir Mlle de Chamarande lui -faire le plus bienveillant accueil. - -Que l’on me laisse ajouter qu’une chose me confond plus encore que le -remplacement précipité des hommes par les hommes, c’est la substitution, -chez la femme la plus pure, d’un sentiment feint à un sentiment vrai. Je -ne m’accommoderai, pour ma part, jamais, de ce miracle qui s’opère sans -l’intervention d’aucun saint, et je ne serais pas plus confondu de voir -ressusciter un mort. - -Ce n’est pas un bel habit qui eût eu le pouvoir magique d’influencer une -fille comme Mlle de Chamarande! Cependant elle fit, je vous le garantis, -un tout à fait tendre sourire à M. de Fontcombes. Le marquis Foulques et -Ninon qui, ni l’un ni l’autre, n’enfermaient une âme compliquée, en -furent aussitôt pleins de joie et virent les noces pour la Saint-Jean -prochaine. M. le baron de Chemillé, dont l’œil ne perdait aucun détail -de l’action, sourit aussi, mais d’une autre manière. - -Et le beau M. de Fontcombes n’eut pas plutôt aperçu la complaisance de -Jacquette, qu’il donna aussitôt dans le panneau. Tous les hommes sont -ainsi dupés très aisément. Leur fatuité en est la cause première et, -après, vient un manque surprenant de finesse. Et toutefois, n’imaginez -pas que ce garçon fût un sot: pour un homme de sa qualité, avoir les -goûts qu’il manifestait ne me semble pas chose commune. Au lieu de -parler de la pluie et du beau temps, d’un potin imbécile, ou de ces -mille et une niaiseries dont une bonne compagnie s’entretient, il -trouvait, à propos de tout, des pentes insoupçonnables par où glisser à -ce merveilleux sujet de la poésie qui, à son gré, faisait le plus noble -ornement de la création. Il disait communément, quitte à se faire -maltraiter, que les gens de la meilleure naissance ne sont pas capables -de discerner le ton de l’horizon ni de dire si un pays est beau, si la -rivière est sinueuse et le temps seulement chaud ou froid, pour peu que -tel sensible génie n’ait pas pris la peine de naître avant eux et -d’attirer leur attention sur ces points en en fixant la valeur dans une -langue excellente. - ---Vous ne parleriez point d’aurore et point de la lune, point des îles -et point de la mer redoutable, point des prairies ni des ruisseaux, que -dis-je? vous ne sauriez même pas parler d’amour, mesdames, affirmait-il -devant Jacquette, si, avant nous, n’avaient pas su chanter Homère et -Virgile, le Grec sicilien Théocrite aussi, et notre Racine... - -On voulait qu’il se moquât et jetât à poignées des paradoxes pour -séduire: et s’il ne venait à personne de se fâcher, c’est qu’on avait -l’assurance que de ce qu’il disait il ne croyait rien. Jacquette à part -soi, le trouvait fat. Les prétendus poètes qu’il nommait, elle les -détestait, sans qu’elle les connût d’ailleurs le moins du monde, et elle -eût préféré, affirmait-elle, entendre parler engrais, vignobles ou -fenaison. Mais elle souriait agréablement, ne fuyait point le disert -Fontcombes et semblait même prendre un plaisir assez vif à l’écouter -dialoguer sur ses sujets favoris avec M. de Chemillé qui, lui, se -déclarait aux anges, pour avoir trouvé un homme érudit et de bon goût. - -On mangea et l’on but, puis l’on s’éparpilla afin de contempler les -splendeurs du couchant sur les coteaux et sur la rivière, M. de -Fontcombes quittant peu la jeune fille et l’abreuvant de sujets -sublimes. Quand on remonta vers le château, les chandelles étaient -allumées: cela faisait un spectacle féérique dans la nuit; et, de loin, -on discernait les violons venus de Saumur et d’Angers, qui préludaient à -la danse par des airs italiens ou des compositions du maître de -chapelle. - -Alors le bal commença, ouvert par M. de Fontcombes avec Mlle de -Chamarande. - -Au beau milieu d’un pas, pinçant sa jupe d’une main, agitant de l’autre -son éventail, et souriant à ravir, Jacquette dit à son cavalier: - ---Monsieur, je vous déteste. - ---Pourquoi? demanda Fontcombes, sans manquer un de ses effets. - ---Parce que vous parlez poètes comme ferait un maître d’école, un -ignorant, sinon un âne bâté. - ---Oui-da! fit M. de Fontcombes, tendant à cet instant le jarret; -l’opinion, mademoiselle, est plaisante!... - ---Si elle vous plaît, monsieur, ce n’est pas que j’y tienne, car j’ai -peu souci de cela, bien au contraire. - ---Encore, de grâce, veuillez vous expliquer, mademoiselle. Je ne me -pique pas d’être savant; je dis qui j’aime et ce que j’aime. -Enseignez-moi, je vous prie. - ---Je le ferai, monsieur. Il n’est besoin de posséder des légions de -poètes: un seul les contient tous. - ---Ah bah! mademoiselle, et lequel, s’il vous plaît? - ---Monsieur, vous avez la bouche pleine d’Homère et de Virgile et de -maints autres barbons très antiques; dites-moi: avez-vous lu Alcindor? - ---Alcindor?... répéta M. de Fontcombes. - ---Alcindor. - ---Je n’entendis jamais prononcer un tel nom. - ---C’est enrageant, monsieur! Et comment ne vous détesterais-je point, -avec votre fausse science et votre goût prétendu? Alcindor, sachez-le, -est le plus grand des poètes. Voilà ce qu’il vous eût fallu me dire, -avant toute chose, monsieur, s’il entrait en vos desseins de me -plaire... - ---Pour vous plaire, mademoiselle, que ne suis-je prêt à dire! - ---Il faut penser ce que vous me direz. - ---Ah! que j’ai grande envie d’être du même sentiment que vous! Et -comment ne pas l’être? Mais voilà... Où dénicher, je vous prie, les -œuvres complètes d’Alcindor?... En quel siècle vivait ce génie? - ---Mais, au vôtre, monsieur! - ---Il est vivant! s’écria M. de Fontcombes. Diable!... Et vous le -connaissez peut-être? - ---Ces hommes-là sont toujours trop loin de nous... Les connaît-on? - ---Serait-il du pays? - ---Son œuvre seule importe. Elle est là... - ---Où? - ---Là, sur la cheminée... C’est un tout petit livre. Je vous le prête... -à une condition... - ---Laquelle? - ---C’est que vous me le rendiez vite et m’en parliez doctement. - -Car une idée était venue à Jacquette, malgré son humeur contre M. de -Fontcombes, c’était que, puisque--comme tant d’autres, hélas!--ce -connaisseur en poètes ignorait le meilleur poète, après tout, peut-être -que, le connaissant, il l’admirerait... Aventure à tenter! Et, pour peu -que celle-ci fût heureuse, voilà que tout à coup Jacquette se prendrait -à désirer de revoir M. de Fontcombes, ce qui ferait bien grand plaisir à -la famille. - -Et la famille, en attendant, s’émerveillait du changement survenu en -Jacquette. Jacquette, en effet, ne jouait même plus la comédie: elle -s’intéressait tout de bon à M. de Fontcombes,--oh! dans la seule mesure -où elle escomptait qu’il pourrait l’entretenir d’Alcindor. - -Et à supposer, pensait-elle, que ledit Fontcombes admire médiocrement -Alcindor--le bellâtre est assez sot pour cela!--il était peut-être du -moins la seule personne qui eût chance de consentir à lui parler du -poète, ne fût-ce que par amour d’elle ou par convoitise de sa main. Et -de cette humble chose: une parole touchant le poète, elle serait encore -contente plus que de quoi que ce fût. Oui, dans son beau château, au -milieu d’une soirée brillante dont elle était la lumière, la noble Mlle -de Chamarande, aux pieds de qui chacun était incliné, ne caressait plus, -en vérité, qu’un si pauvre désir! - -La fête nocturne qui fut, en effet, somptueuse, se termina donc à -souhait, au point de vue des parents: Jacquette faisant la cour à -Fontcombes, Jacquette ne s’intéressant qu’à Fontcombes, attendu que -celui-ci était devenu l’objet de sa seule espérance. - -Mais cette espérance n’était pas celle qu’entretenait la famille. - - -V - -Le vieux baron de Chemillé comblait de tendresses sa filleule, et -Jacquette l’aimait, non seulement parce qu’il lui faisait des cadeaux, -mais parce qu’il ne lui disait pas les mêmes choses que tout le monde. - -Elle l’allait visiter quelquefois, accompagnée ou non, dans la maison -qu’il habitait à l’orée du village. Cette demeure, convenable à un -esprit philosophique, vous a été décrite en temps et lieu. J’y -reviendrai, car elle me plaît mieux que le château de Chamarande, -croyez-m’en, et je donnerais--à condition qu’on me les eût offertes--les -magnificences, les tours, les toitures, les allées, fussent-elles d’eau, -les terrasses, fussent-elles à balustrade, et la ribambelle de marmitons -et de cochers de celui-ci, pour les trois petites pièces et le jardin de -curé, dont se composait l’habitation du vieux parrain. Elles étaient, -ces pièces, encombrées de livres rangés en de vastes armoires; et, çà et -là, parmi les paperasses, s’érigeaient des figures de marbre -ennoblissant le modeste lieu jusqu’à le transporter aux rivages de la -Grèce ou dans cette Rome que rappelaient des gravures, d’après M. -Poussin, accrochées aux murailles. - -Le baron se laissa reconduire là, le surlendemain de la fête, par -Jacquette, et il lui demanda si, toute grande fille qu’elle était, il ne -lui arrivait point encore de bavarder avec Pomme-d’Api. - ---Elle n’entend rien, depuis qu’on l’a mise à la retraite dans sa -vitrine. - ---C’est bien dommage! dit le baron. - ---Pourquoi, mon parrain? - ---Parce que c’était une poupée qui avait autrefois l’oreille fine et qui -saurait aujourd’hui nombre de choses que le commun ignore... - ---Elle en serait bien avancée! dit Jacquette. - ---Elle, non, peut-être. Mais vous en éprouveriez, vous, ma filleule, -parfois, beaucoup de soulagement. - ---A-t-on donc tant besoin de parler? - ---Le roi Midas parlait même aux roseaux! - ---Pour leur dire qu’il avait des oreilles d’âne!... cela valait la -peine. - ---Quand le cœur bat un peu vite, dit le baron, cela vous démange plus -que l’envie de divulguer la forme de ses oreilles! - ---Ah! dit Jacquette. - -Elle demeura songeuse. Elle eut peur que son parrain ne lui fît un -sermon, et elle dit: - ---Pomme-d’Api? je lui ai raconté beaucoup: elle ne m’a jamais répondu. - ---Vous croyez cela, ma filleule, s’écria en se levant M. de Chemillé. -Détrompez-vous: je ne vous ai pas donné autrefois cette poupée pour -m’amuser ni pour vous fournir un jeu saugrenu!... Ouvrez la vitrine où -Pomme-d’Api se repose; interrogez attentivement votre fille, -mademoiselle, et que le diable m’emporte si elle n’est pas apte à vous -donner bon conseil... - -Jacquette prit congé de son parrain, un peu intriguée, et se demandant -si le vieillard se moquait. Avant de le quitter, elle se retourna pour -lui demander, et c’était bien la centième fois: - ---Avez-vous lu Alcindor? - ---Non! mademoiselle, fit le baron, et je ne suis plus d’âge à lire du -nouveau. - -Alors Jacquette revint au château, dépitée et fort en colère. - -Cependant, ce que son parrain lui avait dit de l’ancienne poupée la -taquinait et, aussitôt arrivée, elle courut à la vitrine, s’assura d’y -être seule et se trouva nez à nez avec Pomme-d’Api assise sur son pal. - -Elle n’adressa point la parole à la poupée, malgré le désir qu’en avait -eu M. de Chemillé; cela, décidément, n’était plus de son âge, ou plutôt, -partageant le sentiment général, elle croyait ceci indigne d’elle, bien -que la plupart des grandes personnes auxquelles elle s’adressait -d’ordinaire ne fussent mieux en état, soit de l’entendre, soit de lui -répondre, que ne l’était Pomme-d’Api. Mais, à la vérité, Jacquette avait -coutume de regarder Pomme-d’Api à la légère; or, parce que le baron lui -en avait parlé le matin, elle la considéra plus attentivement et elle -eut tôt fait de s’apercevoir que Pomme-d’Api présentait en un point de -sa personne un aspect inusité; elle portait entre deux de ses fins -doigts raides et étalés en patte d’oie un tout petit billet, de -l’épaisseur d’un fétu. - -Vous vous doutez que Jacquette fut prompte à ouvrir la vitrine et à -arracher le papier soigneusement plié. Et elle lut, sur celui-ci, d’une -écriture qui n’était pas celle du baron, qui n’était pas celle -d’Alcindor, ces quatre méchants vers mirlitonesques: - - Aimer à l’horizon - C’est déraison - Seul est amour ce que l’on touche - Avec sa bouche... - -Nulle signature. Etrange communication. Le parrain de Jacquette -entendait lui faire transmettre par cette voie ce qu’il n’avait pas -voulu lui dire, de peur sans doute d’être entraîné à trop en dire. Mais -donc, M. de Chemillé savait son aventure et, en outre, la -désapprouvait?... - -Jacquette fut de ceci extrêmement troublée. Elle renferma la poupée dans -sa cage de verre. - - Aimer à l’horizon - C’est déraison!... - -Et, quoiqu’elle n’eût point voulu lui parler, elle ne put s’empêcher de -lui dire: - ---Ah! ma pauvre Pomme-d’Api, tu ne sais pas ta chance d’avoir, toi, un -cœur de son. - - -VI - -Quoi qu’il en fût, la prochaine visite de M. de Fontcombes était désirée -au château; désirée par les parents qui, on le sait, étaient pressés; -désirée par Jacquette avide d’entendre prononcer par quelqu’un, voire -par n’importe qui, le nom chéri d’Alcindor. - -M. de Fontcombes ne se fit point attendre. Il vint, une après-midi, sans -s’être fait annoncer, car il se trouvait que ni marquis ni marquise -n’étaient là et que Jacquette étudiait, seule au clavecin, avec Mlle de -Quinconas. - -Jacquette ne fit aucune difficulté pour recevoir le jeune homme. Elle -l’accueillit au lieu même où elle était, flanquée d’une gouvernante tout -à coup devenue si discrète qu’on ne savait où la prendre malgré ses -formes opulentes et qu’on la cherchait à droite quand elle était à -gauche, et qu’on la croyait toute proche alors qu’elle était passée dans -la pièce voisine, trottinant sur le bout des mules, et légère comme ces -duvets tombés des peupliers, en juin, et qu’un courant d’air emporte. -Tant et si bien que Jacquette dit au beau jeune homme: - ---Heureusement que j’ai près de moi Pomme-d’Api, assise sur une tige de -fer, et, en outre, emprisonnée sous sa vitrine, car je me croirais un -peu seule à vous faire honneur, monsieur... - ---Qui est cette Pomme-d’Api? demanda M. de Fontcombes. - ---C’est ma poupée, monsieur, car j’ai été jeune. - ---Je le crois aisément à vous voir, dit M. de Fontcombes. - ---Oh! il ne faut pas juger sur la mine. N’est-il pas vrai, Pomme-d’Api? - -Elle semblait sérieusement interroger sa poupée, en haussant le ton, à -cause de la cloison de verre. Elle se retourna vers M. de Fontcombes: - ---Pomme-d’Api dit que oui, monsieur. - -M. de Fontcombes contemplait Jacquette avec ravissement. Il lui dit: - ---Vous êtes délicieuse, mademoiselle... - ---Ah! C’est sans doute à cause des aménités que je vous ai débitées lors -de notre dernière entrevue?... - ---Je vous déplais donc tant, pour mon malheur? - ---Peste, monsieur, si vous me déplaisiez, ce serait déjà quelque -chose... - ---On n’est pas plus cruelle. - ---Monsieur, avez-vous lu Alcindor? - ---Comme vous m’en aviez prié, fit M. de Fontcombes. - ---Et c’est tout ce que vous me dites de lui? - ---Alcindor, puisque Alcindor il y a, ne manque pas de qualités, -mademoiselle; mais le grand cas que vous faites de lui, en le plaçant -au-dessus des Anciens et des Modernes, me rend difficile la tâche de -parler de cet auteur raisonnablement. - ---Autrement dit, vous n’aimez pas cet auteur? - ---Je n’ai pas dit cela, mademoiselle, mais seulement... - ---Il n’y a pas de «seulement», monsieur!... Voulez-vous faire un tour de -jardin? j’ai besoin d’air... - -Ils descendirent au parc en prenant l’allée d’eau qui est la plus -convenable à fréquenter lors d’une visite cérémonieuse, et ils étaient -accompagnés de la gouvernante qui se tenait derrière eux, à une distance -respectueuse. M. de Fontcombes semblait embarrassé; il se refusait à -faire un compliment banal du splendide endroit, à s’extasier sur la -beauté du ciel, tout comme à dire quoi que ce fût, qu’il ne pensait -point, touchant les auteurs. - -Comme il savait quasi tous les beaux vers par cœur, il se mit tout à -coup à réciter ce passage du vieux Corneille où Psyché demande si l’on -peut être jaloux d’un parent. L’Amour répond: - - Je le suis, ma Psyché, de toute la nature! - Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; - Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent: - Dès qu’il les flatte, j’en murmure, etc... - -M. de Fontcombes disait ces vers merveilleux avec sentiment et en -communiquant à son expression toute la révérence dont ils étaient -dignes. - ---C’est fort beau, dit Jacquette. - -Alors M. de Fontcombes poursuivit; et il se faisait écouter. Mlle de -Quinconas même, se rapprocha, ayant compris qu’il ne s’agissait point de -conversation intime et personnelle. Et le jeune homme répandait les -strophes harmonieuses entre les deux femmes. - -Comme on arrivait à l’escalier flanqué de deux socles dont l’un porte un -vase au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes, qui parcourait par sa -belle mémoire tous les siècles de la littérature française, mit en -valeur le dernier tercet d’un sonnet qui fit rougir et pâlir Jacquette. - -Elle s’arrêta au bord de la première marche et demanda: - ---Monsieur, savez-vous de qui est ce que vous dites si bien? - ---A part nos grands auteurs, mademoiselle, du diable si je me souviens -de ceux qui firent tous les vers que je débite! Je les retiens comme -l’éponge l’eau... - ---Ah! c’est très bien, monsieur. - -Et, d’un geste de future maîtresse d’un si riche domaine, elle montra, -avec sa canne, la grande pelouse des jardins bas où murmuraient les -fontaines. M. de Fontcombes admira comme il convenait, car le lieu, -vraiment, était magnifique. Puis il offrit la main à Mlle de Chamarande -pour descendre. Alors elle lui dit à l’oreille: - ---Eh! Monsieur, c’était d’Alcindor! - ---Quoi donc, mademoiselle? - ---Mais le sonnet, vertubleu! dont vous avez cité quelques vers. - ---C’est ma foi fort possible. Au cours de ma lecture du petit volume, ce -sonnet me sera demeuré... - ---C’est qu’il vous plaît, monsieur? - ---Evidemment, mademoiselle. - -Des mots furent échangés en face du satyre à la queue pointue qui avait -été le proche témoin, à une époque déjà reculée, d’autres scènes par -quoi avait semblé vouloir s’exprimer la malignité du monde. Ne dirait-on -pas que ce lieu, au centre du parc de Chamarande, est celui où le sort -capricieux bifurque ou, autrement dit, nous joue des tours de sa façon? - -Je le croirais volontiers pour ma part; car Jacquette, qui avait -fermement arrêté de ne pas conduire M. de Fontcombes aux endroits où -elle avait coutume de songer à Alcindor, Jacquette qui avait évité--non -pour l’étiquette, croyez-le, mais par un parti pris délibéré--de prendre -soit sa chère allée conduisant au bassin de Pan, soit l’allée longue qui -s’orne de la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette n’hésita pas à -incliner, par les fontaines, vers cette admirable promenade à balustres -et à reposoirs de lauriers, où nous l’avons vue l’autre jour. Et -pourquoi? - -C’est qu’avec M. de Fontcombes, désormais, il est possible de parler -d’Alcindor. - -Contre le mur de soutènement des jardins hauts, étaient exposés au midi -les célèbres espaliers de Chamarande: pêches, brugnons et chasselas, que -toutes les guêpes du pays picoraient jusqu’à rendre gorge. Les raisins -n’étaient pas à maturité, mais les pêches avait mis à l’étal leur -velours cramoisi et répandaient un parfum combiné avec celui de la -lavande et du thym surchauffés. Les lézards couraient sur le tuffau -gris, montraient leur petite tête au col palpitant, hors des trous, ou -seulement leur longue et fine queue taillable au sécateur comme une tige -nouvelle. Les papillons semblaient des fleurs jetées au-devant des -promeneurs par des mains invisibles. - ---Le retrouveriez-vous dans votre mémoire, monsieur? - ---Quoi donc, mademoiselle? - ---Mais, le sonnet! - ---Ah! le sonnet d’Alcindor? - ---Nul autre, assurément! - ---Je vais essayer, mademoiselle. - -M. de Fontcombes retrouva le sonnet d’Alcindor. Celui-ci était bon, ma -foi. Et l’honnête amateur de vers le reconnut. Jacquette triomphait. - ---Il est excellent, s’écriait-elle. - ---J’en tombe d’accord. - ---Admirable!... - ---Je n’y contredis pas. - ---Gageons, monsieur, que vous en possédez d’autres!... - ---D’autres?... - ---Mais d’autres vers du même auteur! Pas de ceux du grand Turc, -j’imagine!... - -M. de Fontcombes en retrouva, çà et là. Un moment, il s’arrêta non -seulement de dire, mais de marcher, et il fit: - ---Tiens!... - ---Quoi, monsieur, qu’avez-vous? - ---Mais c’est très bien, mademoiselle! - ---L’allée? la pelouse? les fontaines? l’espalier? les pêches?... - ---Les vers d’Alcindor. - ---Ah! fit-elle en sautant plus haut que les genoux de M. de Fontcombes. - ---C’est la première fois, dit celui-ci, que je remarque qu’un poète -vivant... - ---Mais, ils ont tous été vivants, monsieur, vos poètes, vos grands -maîtres, vos Anciens et vos Modernes! Je pense qu’ils n’ont pas composé -leurs ouvrages dans le royaume des Ombres! Et vous eussiez attendu que -celui-ci eût passé le Styx pour admirer ses vers! Vous vous moquiez de -moi, avouez-le? - ---Non pas, mademoiselle, mais il arrive aux femmes... - ---De se tromper par amour, n’est-ce pas? Mais l’amour est aussi ce qui -éclaire et illumine, ce qui fixe notre attention sur un point que nous -n’eussions, sans cela, qu’effleuré. Et je me méfie de votre raison sèche -pour admirer bien: il y faut notre cœur, monsieur, et tous nos sens -désordonnés, s’il vous plaît, pour mordre à même ces fruits et en -extraire tout le suc, alors que vous ne voyez, en passant, qu’une tache -intéressante... - -Et elle mordait un abricot tombé à terre, et elle montrait à son -compagnon la pulpe tranchée du fruit où les dents laissaient leur marque -régulière et par où s’égouttait le jus succulent. - ---Souventes fois, vous errez, vous autres femmes, dit M. de Fontcombes; -mais il est vraisemblable que sans votre ardeur goulue mille choses -manqueraient d’être révélées. - -Il discutèrent jusqu’à ce qu’ils fussent remontés à la grande allée des -balustres, et là, ils s’assirent entre les lauriers, à l’endroit où -Jacquette avait été un jour saluée de loin par le poète passant -lentement sur son bateau. Elle ne raconta point cet épisode de sa vie -secrète à M. de Fontcombes; mais elle parla de Lui, ouvertement de Lui, -à M. de Fontcombes. - -Celui-ci était redescendu des régions sereines de la poésie et, comme il -ne lui avait pas fallu longtemps pour se sentir épris de Mlle de -Chamarande, il écouta, entre les lauriers et devant la triomphante vue, -des aveux qui comblaient la jeune fille d’un indicible contentement et -qui le torturaient, lui, de façon fort cuisante. - - -VII - -Alors il arriva cette chose inattendue, que c’était Jacquette qui -réclamait à cor et à cris M. de Fontcombes, et que c’était M. de -Fontcombes qui se faisait un peu prier pour venir. Si fort que soit -l’agrément qu’une personne nous procure, il n’est jamais plaisant -d’entendre celle-ci vous parler passionnément d’une troisième. - -Cependant, M. de Fontcombes était d’une telle civilité! Outre cela, il -aimait sincèrement la poésie, les poètes, et c’était sans mentir qu’il -goûtait aujourd’hui Alcindor. Il l’eût pu haïr, certes, mais telle est -la vertu de la poésie qu’elle ne tolère point un sentiment défavorable à -l’homme qu’elle vous oblige d’admirer. - -Et, quand M. de Fontcombes, un peu malgré lui, venait au château, -Jacquette accourait au-devant du jeune homme, et sans le moindre souci -de lui être importune, étalait des plans de campagne destinés à créer -autour du chef d’Alcindor l’auréole d’une jeune gloire. - -La famille se réjouissait; on se relâchait de toute surveillance; on -laissait le soupirant libre à Chamarande comme chez lui; on considérait -l’aimable couple qu’il formait avec Jacquette dans les salons; on -l’appréciait sur les terrasses; on l’admirait sous les marronniers; ou -bien Ninon, avec attendrissement, montrait au marquis les deux enfants -penchés sur l’eau dormante d’un bassin dans quoi les deux têtes bien -assorties, côte à côte, semblaient, en se mirant, déjà s’aimer, tandis -qu’en fait les yeux de ces jeunes gens, un peu hagards, cherchaient au -fond de l’eau, comme à d’autres moments dans les nuages ou l’azur -céleste, des combinaisons excessivement compliquées. - -Il s’agissait d’écrire à tel ou à tel, de parler à tel autre; d’obtenir -de quelque influent personnage qu’il portât le nom, jusqu’à Paris. M. de -Fontcombes y consentait, jugeait la démarche faisable, mais il la -voulait exécuter avec simplicité et modération en évitant tout air de -protection suspecte; Jacquette ne discernait pas l’hyperbole de la -louange, voulait qu’on allât vite et que, par exemple, on fît dire à la -Cour que la province tout entière ne jurait que par Alcindor. - -On en vint à joindre Mlle de Quinconas à l’entreprise, sous le prétexte -que son vénérable oncle, Mgr de Trélazé, possédait des accointances avec -l’Académie. Mlle de Quinconas fut ébaubie d’être appelée à se mêler au -jeune couple pour lequel elle croyait sa présence gênante. Toute une -semaine, ne la vit-on pas inséparable de Jacquette et du nouvel ami, et -chuchotant avec l’une et l’autre jusqu’à les heurter de son buste -avantageux? - -Il arriva une chose plus curieuse que toutes celles que j’ai -précédemment rapportées: c’est qu’un certain jour de la semaine où -Jacquette devait, le matin, prendre l’allée qui mène au Dieu Pan, puis -courir comme une biche à travers bois, jusqu’à Cornebille, Cornebille -l’attendit en vain sous les restes de son moulin ruiné. Cornebille -blotti à la manière d’un insecte, sous la pierraille, tenait sur son -cœur le pli, le pli naguère tant désiré. Mlle de Chamarande ne vint pas, -car ce rendez-vous-là, elle l’avait tout simplement oublié!... - -Elle l’avait bel et bien oublié parce que M. de Fontcombes devait venir -cette matinée, de très bonne heure, afin de donner les dernières -instructions à Mlle de Quinconas qui prenait le coche pour Angers et -s’en allait parler de «l’affaire» à son saint oncle. Et, en effet, la -matinée se passa pour Jacquette, comme presque tous les jours -d’ailleurs, de la façon la plus propre à retenir l’attention d’une jeune -fille. Songez qu’il s’agissait de faire comprendre à la gouvernante ce -dont on la chargeait! D’abord on avait dû faire un choix subtil entre -les poésies d’Alcindor, lesquelles n’étaient point toutes, il s’en -fallait, de nature à lui conquérir les complaisances d’un évêque, en -premier lieu, et, en second, des Quarante! Quelles délibérations! -Combien de lectures et combien d’examens laborieux du texte, ce qui -était à la fois épineux à l’extrême et amusant au possible, M. de -Fontcombes, avec un esprit et un talent d’imitation rares, se mettant -tour à tour à la place et de Mgr de Trélazé et de Mlle de Quinconas, en -son entrevue projetée avec ce dernier, et de tel personnage de la -Compagnie de qui il avait ouï dire, mais qu’il n’avait point l’honneur -de connaître. De telles séances étaient désopilantes et ne comportaient -point de fin. Souvent on retenait M. de Fontcombes à souper, et on le -faisait reconduire en carrosse, avec une petite suite trottinant aux -flambeaux. - -Ajoutez qu’il avait fallu aussi copier ces textes, simuler en somme -qu’Alcindor n’était qu’inédit, à cause toujours de ces dangers qu’eût -offerts le texte intégral! M. de Fontcombes en personne était -indispensable à ce soin, à cause du discernement et aussi de la belle -écriture qu’il avait. - -A tant éplucher le texte d’Alcindor, M. de Fontcombes parfois -s’arrêtait, suspendait la diction ou la plume, regardait Jacquette de -côté et retenait mal une moue bien comique. Il estimait que, somme -toute, la langue d’Alcindor n’était pas si bonne. Et il osait désormais -en faire juge Jacquette. - ---Qu’en pensez-vous, mademoiselle? - ---Ma foi, disait Jacquette, pour cette pièce-ci, vous avez raison. - -Alors, M. de Fontcombes s’échauffait. - ---Cette pièce-ci, en vérité, je croirais prudent de la supprimer, non -comme impertinente, cette fois, mais comme banale, reprochable du point -de vue de la syntaxe et, en outre, comme trop platement imitée d’une -épigramme que je vous traduirai demain... - ---Il la faut supprimer, disait tranquillement Jacquette. - -A ce jeu, finalement, il subsistait un mince bagage des poésies -d’Alcindor. M. de Fontcombes rayait, rayait, déchirait... Ou bien il -passait le feuillet à Jacquette qui, sans mot dire, sans s’émouvoir, et -sans protestation aucune, elle-même déchirait et jetait au panier. - -Mlle de Quinconas, témoin ordinaire du travail, et de qui la -perspicacité n’était cependant pas brillante, en vint à remarquer: - ---Hola! Monsieur, mademoiselle, prenez garde que c’est pour trois -petites feuilles--et je le sens: demain, pour une--que j’irai -entreprendre le voyage d’Angers!... - -M. de Fontcombes et Jacquette se regardèrent et sourirent, puis se -mirent à rire tout à fait. - -Et ils résolurent de délibérer. - ---Allons à l’air, dirent-ils, on y a les esprits plus frais. - -Ils allèrent dans le parc et égarèrent la gouvernante. - -Convenait-il, en effet, de faire entreprendre à celle-ci un voyage d’une -semaine pour si peu de chose? Sur le fait de donner congé à la -gouvernante ils furent toutefois aussitôt d’accord: - ---Cette pauvre fille, dit Jacquette, a compté s’octroyer quelques -vacances et il y a si longtemps qu’elle n’a eu le plaisir de voir son -cher oncle... - ---On n’aime point, dit M. de Fontcombes, quand on réfléchit peu, revenir -sur un projet qu’on a fait. - -Cependant Jacquette gardait un souci: - ---Il ne faudra pas, dit-elle, sous prétexte que nous allons manquer d’un -chaperon, vous croire obligé, pour revenir, d’attendre qu’il soit de -retour?... - -M. de Fontcombes répéta malicieusement pour son compte: - ---On n’aime point revenir sur un projet qu’on a fait!... - ---Quand on réfléchit peu!... dit Jacquette. - ---Fût-ce quand on réfléchit, fit en souriant M. de Fontcombes, et -j’avais formé, je l’avoue, le projet de revenir... - ---Mais qu’aurons-nous à faire désormais? demanda Jacquette. - ---Voilà justement la question! dit M. de Fontcombes, et nous n’aurons -sans doute pas trop d’une semaine à passer dans le tête à tête pour nous -le demander. - - -VIII - -Quand Mlle de Quinconas fut partie pour la ville d’Angers, les deux -complices à qui incombait la responsabilité de ce voyage éprouvèrent -d’abord un vif besoin de gambader, sauter et folâtrer tout à leur aise; -puis, et presque aussitôt, ils furent gênés et pour ainsi dire confus de -se trouver l’un et l’autre seuls et en vis-à-vis. - -M. de Fontcombes crut rompre le malaise en poursuivant tout uniment la -conversation des jours derniers, à savoir en parlant de belles-lettres, -sinon de tel auteur en particulier. Et Jacquette écoutait tout ce qu’il -lui plaisait de dire, avec une grande complaisance. - -Elle écoutait si bien qu’elle ne prit seulement pas garde qu’ils -s’engageaient, ce beau matin, dans l’allée du bassin de Pan, d’où elle -avait soin de s’écarter jusque là, on s’en souvient, quand elle était -avec M. de Fontcombes. - -Et elle écoutait celui-ci avec une si parfaite attention, que M. de -Fontcombes, qui connaissait les femmes, crut pouvoir lui demander: - ---Mais, est-ce que vous m’écoutez, mademoiselle? - -Et Jacquette rougit, affirmant qu’elle était prête à répéter tout ce -qu’il avait dit, bien assurée d’ailleurs qu’il était trop poli pour le -lui faire répéter. - -Et il était, lui, fort content qu’elle l’écoutât si bien tout en ne -sachant plus ce qui lui était dit. - -Comme il gardait sa tête, lui, en ayant le cœur très épris, il alla -jusqu’à demander: - ---Ah çà! mademoiselle, est-ce que vous aimez tant que cela les -belles-lettres? - ---Pas tellement!... soupira Jacquette, en donnant à sa physionomie la -plus charmeresse expression qu’elle eût jamais eue. - -Alors M. de Fontcombes éprouva une furieuse envie de se pencher vers -elle davantage et de lui donner un baiser. Mais n’ai-je pas avancé qu’il -ne perdait pas la tête? - -Ils étaient assis tous les deux, figurez-vous, sur le banc vieux, très -usé, en face du Pan qui flûtait toujours et du bassin qui mire -indifféremment la couleur changeante des heures. - -Et le dieu au menton velu les regardait tout en caressant de sa lèvre -tendue l’extrémité de ses roseaux. M. de Fontcombes affirma que le dieu -souriait. Jacquette dit qu’elle n’avait point jusqu’ici remarqué cette -particularité, mais qu’assurément il avait un malicieux visage. - -Et, tout à coup, à peine avait-elle ainsi parlé, qu’elle poussa un cri. - -Son compagnon en fut effrayé et crut qu’une vilaine mouche l’avait -piquée. - -Mais on entendait détaler sous bois. Ce pouvait être un daim ou quelque -faon; il s’en trouvait dans ces parages. Jacquette le laissa croire à M. -de Fontcombes, mais elle avait reconnu Cornebille qui la regardait de -loin, tapi sous les feuilles, à présent, et levant la main vers son -cœur. Cornebille inquiet d’elle, Cornebille porteur, à n’en point -douter, de la lettre qu’elle avait oublié d’aller quérir!... - ---J’ai eu peur, dit Jacquette. - -Ses belles joues recouvrèrent aussitôt leur incarnat accoutumé, et -l’incident n’eût point eu d’autre suite, si la jeune fille, s’étant, -d’instinct, rapprochée de son voisin, celui-ci ne l’eût entourée d’un -bras protecteur et ne lui eût donné le baiser demeuré suspendu tout à -l’heure. - -Le frisson dont elle fut secouée, elle le put mettre au compte de la -frayeur éprouvée par le fait de l’animal détalant sous bois. - -Et quand M. de Fontcombes et Mlle de Chamarande rentrèrent au château, -ni l’un ni l’autre ne parlait de littérature. - - * - - * * - -Monsieur de Fontcombes, il faut le dire, ne laissa pas à Jacquette un -instant de répit. Il arrivait dès le matin, il repartait on ne peut plus -tard dans la soirée. Et il lui fit passer toute la semaine à ne pas -seulement citer un auteur. Il plaisait tout à fait au marquis et à la -marquise: à celle-ci parce qu’il était beau et joli garçon, habillé à -ravir et possédant les meilleures manières; à celui-là parce qu’il -aimait la chasse et les divertissements champêtres, jusqu’à confesser -qu’aussi lui il pratiquait la pêche aux grenouilles. - -Avec Jacquette, de quoi parlait-il donc? Toujours est-il qu’ils ne -semblaient pas se creuser la tête pour trouver un sujet, comme ils -l’avaient craint. Et l’on eût dit que le sujet découvert par eux était -précisément celui que chacun d’eux attendait de tout temps, car ils le -chérissaient, c’était visible, et ne se lassaient pas une minute de le -traiter. - -Ils étaient jeunes. Parfois, Jacquette, sans motif apparent, éclatait de -rire. - ---Qu’avez-vous? interrogeait M. de Fontcombes. - ---Je pense à Mlle de Quinconas qui, pour la première fois, depuis dix -ans, n’est pas sur mes talons, ou ne m’attend point au retour d’une -promenade pour m’interroger. - -D’autres fois, c’était M. de Fontcombes qui riait: - ---Qu’avez-vous? interrogeait Jacquette. - ---Je suis heureux, répondait-il. - -Ou bien il souriait parce qu’il pensait agréablement à celle qu’il -appelait avec politesse «Mademoiselle Pomme-d’Api», car il avait lu le -billet tenu par la poupée entre ses doigts gourds. Et il se promettait -de venir, dans les cas embarrassants, demander conseil à cette figure de -cire, à ce cœur de son. - ---De mes amies, c’est la plus sage, affirmait Jacquette. - -C’étaient de tels babillages qui menaient Jacquette et son nouvel ami -dans les allées diverses et innombrables du parc de Chamarande. - -Un jour qu’ils étaient revenus le long des balustres, après avoir mordu -aux premières pêches mûres, ils causaient, assis sur un banc, entre deux -beaux lauriers en fleurs. La Loire coulait, comme on vous l’a dit, non -loin d’eux, entre ses îles de saules frissonnants et ses fuseaux de -sable blond. L’horizon était clair car une ondée avait, la nuit, -rafraîchi l’atmosphère, et l’on pouvait compter au loin les clochers de -village dont une note argentine venait, tous les quarts d’heure, -enchanter de quelque musique le doux bien-être du lieu. - ---On entendrait d’ici Fontevrault, disait le jeune homme, et pourtant il -ne fait pas de vent. - ---On croit qu’il n’en fait point, répliquait Jacquette et cependant -regardez là-bas cette voile qui vient du côté où est encore, pour une -journée, notre Quinconas; elle est gonflée comme un oreiller de duvet, -et elle pousse vers nous son long bateau plat comme une planche -flottante. - -En effet, une voile venait, doucement, très doucement. Il n’était point -besoin aujourd’hui des chevaux de halage. Et les regards de M. de -Fontcombes, comme ceux de Jacquette, demeurèrent complaisamment attachés -à cet objet qui bougeait, si peu que ce fût, au milieu du grand paysage -immobile. - -Leurs yeux seuls s’attachèrent à l’objet, car, en vérité, leurs âmes -étaient ailleurs, et, si j’ose prêter à celle-ci une forme, il me faut -dire qu’elles étaient étroitement enlacées. En ces moments divins, trop -beaux pour être comparés à quoi que ce soit de la vie diurne, nous -recourons au rêve pour faire comprendre un état immatériel et si léger. -Comme en un songe, M. de Fontcombes parla de très près à la jeune fille, -et il n’est pas certain que lui ni elle aient entendu le son de sa voix. - ---On dirait, fit-il, le bonheur qui vient à pas lents... - ---Il vient vers nous, murmura Mlle de Chamarande. - -Et malgré l’extrême réserve de leurs gestes, elle serra tendrement la -main d’homme qui se trouvait à sa portée. - -C’est alors qu’elle crut avoir une de ces singulières et fausses -réminiscences où nous nous imaginons que l’instant présent est tiré de -notre passé et où tout ce que nos yeux entrevoient est un spectacle déjà -vu. Le pur contentement de cœur qu’elle éprouvait, il n’était pas -inconnu d’elle; le paysage qui enchantait son regard, elle l’avait -contemplé sans doute, mais contemplé pareil, avec exactitude, orné du -son argentin et lointain des mêmes cloches, animé du même souffle de -vent, embelli de la même attente indéfinissable; oui, jusqu’en un point -qui coïncidait trop parfaitement, en vérité, avec un certain point du -temps révolu... - -Et ce point particulier, qui attirait son attention sans la ravir à la -douce rêverie, ce point grossissait à mesure qu’avançait le bateau; il -devenait forme humaine, silhouettée en noir sur l’ocre salie de la voile -gonflée... Oui, c’était la forme d’un jeune homme aux sombres vêtements, -tel un petit abbé... - -Il se tenait à l’avant du long bateau plat; et quand on le distingua -nettement, il salua d’une manière plus courtoise que ne fait d’ordinaire -un jeune homme qui passe, il salua comme on salue l’ostensoir d’or sous -le dais de la procession, comme on salue la bannière du Roi. - ---Qu’avez-vous, dit M. de Fontcombes? - ---Je ne sais ce que j’ai, dit Jacquette, oh! répétez-moi, mon ami, les -mots trop charmants dont vous m’avez bercée et par la vertu magique de -qui vous m’aurez sans doute fascinée ou endormie... Ne rêvé-je point? - ---Mais non, petite amie, vous êtes là près, très près de celui qui vous -aime; il fait bon, l’heure est jolie presque autant que vous-même, et -l’espérance nous sourit... - ---Je crois pourtant rêver, dit Jacquette. - -Le bateau lent avançait, tel un morceau de bois qui flotte à la surface -de l’eau. Quand il passa devant les balustres, le jeune homme salua -aussi courtoisement et pieusement qu’il l’avait fait de loin. Quand le -bateau fut passé et sur le point de disparaître, le jeune homme noir -salua encore. - -Car la lettre annonçant son passage pour ce jour même, à cette heure à -peu près, était restée aux mains de Cornebille. Et il passait, -l’infortuné rimeur, et il saluait dévotieusement sa muse, ignorant -ingénu de son sort, de son sort bien digne d’un poète... - ---Ce garçon si poli, dit M. de Fontcombes, vous le connaissez donc? - ---C’est Alcindor, dit Jacquette. - - -IX - -Ils remontèrent allègrement vers le château dès que se fit sentir le -serein. Le rire de Jacquette animait les vastes allées solitaires. Elle -se penchait, au-dessus des bordures de buis, pour respirer les roses; M. -de Fontcombes, si sérieux lorsqu’il convenait de l’être, avait l’esprit -rempli de gaminerie et tirait de Mlle de Chamarande des résonances -gentiment enfantines, que personne n’avait su éveiller durant tout le -temps de sa jeunesse. Et quand elle avançait la main pour cueillir une -fleur, M. de Fontcombes avançait parallèlement la sienne, moins pour -aider Jacquette que pour lui toucher un peu la main. - -Du château, le marquis et la marquise les contemplaient. Volontiers -réunis en conciliabule, ces temps derniers, Foulques et Ninon -paraissaient de fort belle humeur. Il avait, quant à lui, une façon de -faire claquer le couvercle de sa tabatière et de se bourrer la narine, -qui en disait long. Elle, toujours agréable en sa maturité épanouie, -regardait, songeuse, le spectacle de belles amours naissantes; elle les -avait aimées de tout temps, et dès leur naissance et après. - -Quand les jeunes gens arrivèrent, elle embrassa Jacquette, et, M. de -Fontcombes ayant demandé, par un compliment spirituel, à être admis à la -même faveur, la marquise de Chamarande l’y admit, aux applaudissements -du marquis et sous le regard bienveillant de Pomme-d’Api. - -Il manquait Mlle de Quinconas. - ---Elle arrive! dit le marquis Foulques qui avait l’oreille attentive à -tous les bruits insignifiants. - -Et il discernait celui du carrosse qui avait été prendre la gouvernante -au coche d’eau. - -On décida d’aller à la rencontre de la voyageuse, dans la cour -d’honneur. - -M. de Chemillé, méditatif, y tournait en rond, poussant du pied des -marrons d’Inde enfermés dans leur bogue hérissée qui, à tout coup, -s’ouvrait en accouchant du fruit brun, lisse, quelquefois pie comme les -vaches au poil luisant qui paissent dans la prairie voisine. - -Le carrosse poudreux pénétra, cahin-caha, dans la cour, car les chevaux -étaient vieux ainsi que le cocher. Mais Mlle de Quinconas en descendit, -aussi alerte, en donnant la main au marquis, qu’elle l’était il y a beau -temps, quand on l’en avait vue pour la première fois descendre. - -L’excellente fille voulut, sans plus tarder, rendre compte de sa -mission. Elle avait fait de son mieux, elle avait vu monseigneur son -saint oncle, plein de mansuétude. - ---Les petites poésies... Et, à ce propos, figurez-vous que j’ai fait -dans le coche d’eau, la rencontre de l’auteur. - ---Il s’agit bien de petites poésies! coupa aussitôt le marquis. Vous -allez prendre une collation, mademoiselle; on change pendant ce temps -les chevaux, et vous retournerez, ne vous déplaise, près de monseigneur -votre saint oncle!... - -Mlle de Quinconas, ahurie, crut qu’elle avait commis faute grave et -qu’on la jetait à la porte. Elle posa à terre quelques menus objets -qu’elle portait, pour contenir son cœur bien garni et pousser un cri de -circonstance. - ---Mais non, sarpejeu! dit le marquis en s’esclaffant, seulement il -s’agit d’affaires d’importance et urgentes: veuillez retourner à Angers, -mademoiselle, et prier Sa Grandeur de venir le mois prochain, à sa -convenance, bénir l’union de Mlle de Chamarande, ma fille, avec M. de -Fontcombes!... - -Tous applaudirent à ces paroles, y compris les jeunes gens qui se -trouvaient, par là même, fiancés, y compris le vieux parrain de -Jacquette, y compris les gens du château accourus, y compris la bonne -Quinconas qui en était pour ses frais d’ambassade et devait, à son corps -défendant, reprendre le coche d’eau: - ---Enfin, soupira-t-elle, peut-être vais-je y retrouver le petit -poète!... - ---Commandez-lui un épithalame! dit le rusé parrain de Jacquette. - - - - -L’ORDONNANCE DU DOCTEUR COULOUBRE - - -Lorsque Jacquette eut épousé M. de Fontcombes, elle prit un goût extrême -pour son jeune mari. - -De sorte que, dans le Parc enchanté où Ninon, la belle marquise de -Chamarande, de connivence avec Mlle de Quinconas, s’était donné tant de -ridicule peine afin d’éloigner de sa fille la connaissance de l’amour, -Jacquette, devenue la petite Mme de Fontcombes, connaissait et -pratiquait l’amour autant que faire se peut, voire davantage. - -Or, c’est précisément cet excès qui motive l’aventure que voici. - -Il arriva qu’un beau matin, dans les appartements de Mme de Fontcombes, -toutes les sonnettes retentirent. Jacquette avait appelé sa femme de -chambre; celle-ci avait couru éveiller Mlle de Quinconas; l’ancienne -gouvernante s’était précipitée chez Ninon; enfin, il n’y eut pas -jusqu’au marquis lui-même, qui ne vînt, à peine vêtu, son madras à deux -cornes en guise de perruque, à la chambre nuptiale. Et du diable si l’on -trouva quelqu’un qui eût gardé assez de sang-froid pour sauter sur la -vieille jument grise, courir au village et ramener en croupe -l’apothicaire, à défaut d’un médecin: - -M. de Fontcombes, le jeune époux très aimé, était évanoui dans le large -et beau lit commun. - -La courtepointe relevée et le linge en désordre laissaient à découvert -sa poitrine apollonnienne et sa robuste épaule: son visage avait la -pâleur de la cire et ses paupières demeuraient closes comme celles d’un -homme mort. - -Jacquette gémissait, pleurait, hurlait même, beaucoup plus puérilement -qu’elle ne fit jamais étant petite; on l’entendait des communs; et les -gens du château, anxieux, s’approchaient, à pas de loup, sous les -fenêtres. - ---Mon cher mari est perdu! s’écriait Jacquette, et je suis la plus -malheureuse des femmes... - ---Il est vivant, Madame, répliquait Mlle de Quinconas en penchant sur le -malade sa gorge opulente et demeurée, au château, un objet d’allusion -familière. - -Et, de ses mains gourmandes, cette grande vierge quadragénaire et -innocente parcourait et palpait les bras bien modelés du jeune dieu -gisant, et elle appliquait si attentivement son oreille à l’endroit du -cœur, que, lorsqu’elle exprimait de sa lèvre charnue, les résultats de -l’auscultation, toute couchée qu’elle était sur la poitrine virile, son -souffle, tel un vent léger passant au ras des pelouses, soulevait un -duvet d’or: - ---Mais ôtez-vous donc de là, vieille folle:--dit le marquis, volontiers -bourru--ne voyez-vous pas que vous êtes sur le point d’étouffer mon -gendre? - -Ce qui poussa Jacquette à se lamenter plus fort. - -Ninon allait remplacer elle-même la Quinconas près de ce corps sans -défaut qui se décelait à mesure qu’augmentait l’agitation des femmes, -quand un valet annonça M. Couloubre, un très habile médecin exerçant à -Saumur et que la Providence avait amené ce matin même, sur un âne, -quasiment aux portes de Chamarande. - -M. Couloubre n’examina point le malade d’aussi près que l’avait fait la -gouvernante, car un homme de sa science connaissait le mal avant que de -s’en enquérir; il demanda seulement le plat, et pratiqua la saignée. - -A la suite de quoi, M. Couloubre, satisfait de son acte, et ayant -empoché le prix de l’opération, sollicita une minute d’entretien privé -avec l’épouse du malade. - -Autant morte que vive, Jacquette fut dirigée en compagnie du médecin -dans un cabinet où se trouvait reléguée, depuis beau temps, mise sous -verre et fichée sur son pal, la poupée Pomme-d’Api, compagne des années -d’enfance. - -Là fut tenu un colloque dont il ne transpira rien, du moins sur l’heure, -et c’est pourquoi je ne saurais vous en rapporter aucun terme; et tout -le bruit qu’il occasionna par la suite ne put s’établir que sur deux -menus faits: le premier est qu’au cours de l’entretien privé, Jacquette, -de qui la pudeur native est connue, arracha son propre fichu pour en -couvrir Pomme-d’Api aux oreilles trop attentives; et le second est que -M. Couloubre, entr’ouvrant la porte pour prendre congé, laissa retentir, -fort nets et péremptoires, ces derniers mots, qui constituaient, -affirma-t-on, toute son ordonnance: - ---Madame, ménagez-le!... - -Jacquette sortit du cabinet, les joues animées d’un rouge naturel, la -gorge découverte par l’absence du fichu, enfin, à ce point émue, que peu -s’en fallut qu’on n’accusât le médecin d’avoir abusé du tête-à-tête. - ---Il s’agit bien de cela! dit Jacquette en soulevant sa charmante épaule -nue. Enfin l’essentiel est que M. de Fontcombes est hors de danger, -affirme le Purgon, hors de danger, ah! quelle joie! mais, Ciel et Terre! -à quelles conditions! - ---A quelles conditions, ma chère enfant? dit Ninon. - ---Au plus dures, madame, aux plus cruelles conditions!... - ---M. Couloubre a dit: «Ménagez-le!» Faut-il l’entendre au sens général, -ou bien, pauvre petite, l’enfermer dans sa signification la plus étroite -et particulière? - ---La plus étroite et particulière, maman. - ---J’y suis! opina la Quinconas, ineffable, cela veut dire: «Empêcher M. -de Fontcombes de s’aller fatiguer à la «chasse...» - ---«Et retenez-le plutôt à deviser parmi les dames.» - ---Oui, Quinconas! - ---Ninon et Jacquette sourirent ensemble de la naïve gouvernante. Et -cependant, Jacquette larmoyait en allant trouver son malade chéri. - -Voyant sa femme en pleurs, celui-ci se crut condamné, mais elle lui -confia à l’oreille l’ordonnance du Dr Couloubre. Alors, il éclata de -rire. - ---Oh! dit Jacquette, le vilain homme, il rit: cela ne vous fâche donc -point? Mais j’aimerais mieux, quant à moi, être condamnée aux galères! - -Et elle se mit à cogner de toutes ses forces contre M. de Fontcombes -affaibli et souriant et qui attendait dans son lit le chocolat -réconfortant. - -Une servante entra, portant la tasse fumante, et derrière elle parut -Mlle de Quinconas qui n’avait là rien à faire, mais venait voir si, par -hasard, on ne lui donnerait point à faire quelque chose. - -Au bout de quatre jours, à plus forte raison au bout d’autant de -semaines, il ne restait pas trace à M. de Fontcombes de la faiblesse qui -avait motivé l’alerte. Mais aussi Jacquette avait-elle observé à la -lettre la prescription du docte saumurois, et quoique ceci, en vérité, -elle ne l’eût point accompli de bonne grâce. - -Songez-vous qu’à présent Jacquette occupait seule, la nuit, le beau lit -si large où nous avons vu tout pâmé son gentil époux! et que celui-ci -faisait tristement chambre à part dans le cabinet où, pour toute -présence féminine, n’était tolérée que celle de la poupée Pomme-d’Api! - -Aussi M. de Fontcombes, qui menaçait de périr par une cause exactement -opposée à celle qui l’avait failli conduire à trépas, gagnait-il de plus -en plus tard sa couche solitaire et la quittait-il dès l’aube, victime -d’un traitement poussé à l’outrance. Il errait dans le Parc, il en -franchissait les murs de clôture; on l’avait vu flanant dans le village; -et Mlle de Quinconas, célibataire et matinale, le surprit en une -attitude mélancolique, devant le coche d’eau qui part pour les villes. - -C’est que Jacquette voulait guérir son époux, mais le guérir de si -parfaite manière qu’il fût mieux, si l’on peut dire, oui, qu’il fût -mieux qu’avant toute défaillance. Elle lui voulait une santé supérieure -à la santé elle-même, une santé qui fût, disait-elle, en faisant ses -yeux gloutons «éclatante!» - -Ce fut sur ces entrefaites que, traversant le cabinet où son mari, en -vue d’un plus riche avenir amoureux, passait des nuits ascétiques, -Jacquette trouva, dans la menotte rigide de la Poupée, un de ces petits -morceaux de papier roulé qui lui avaient jadis apporté en vers de -mirliton des avis excellents. - -Celui-ci était conçu ainsi qu’il suit: - - Vouloir trop, c’est provoquer Dieu: - Point ne jouez avec le feu! - -Jacquette fit la moue et s’en fut à ses affaires. Elle n’en était plus à -se mettre martel en tête pour ces avis anonymes que toute la maison -s’acharnait à lui faire parvenir par le moyen de la complaisante -Pomme-d’Api. Sur les dangers que l’oisiveté amoureuse de son mari eût pu -faire courir au ménage, mon Dieu, qu’elle était donc assurée! Pas une -beauté, pas une jeunesse jusques à quatre lieues à la ronde. L’exode de -toutes les jolies femmes ne s’était-il pas produit dans la contrée, -aussitôt le bruit répandu que M. et Madame de Fontcombes formaient le -couple le plus uni? Elle seule, aussi, ne l’oublions pas, avait entendu -les paroles du médecin. Peut-être avait-il fixé une date à la fin du -conjugal carême? Qui donc le savait? Jacquette toute seule. Tant y a -qu’elle temporisait, parfaitement tranquille et savourant une -voluptueuse revanche. - -C’est ainsi que, solitaire, une nuit, en son large lit, et tandis -qu’elle goûtait la paix pleine de promesses, un songe, d’abord agréable, -soudain l’agita et la mit sur son séant. - -Elle se revoyait enfant; et voici qu’elle jouait avec sa poupée -Pomme-d’Api dans le Parc, en l’absence insolite de Mlle de Quinconas; et -toutes deux prenaient plaisir à imaginer ce que, pour n’être pas à son -poste, pouvait bien faire à cette heure l’irréprochable gouvernante. - -Soudain, Pomme-d’Api posait son doigt sur sa bouche peinte; tournait -vers Jacquette ses yeux faits de deux billes de verre, et, prenant Mme -de Fontcombes par la main, l’entraînait en une course folle par les -allées du Labyrinthe. Quelques lecteurs ont-ils mémoire que ce dédale -d’étroites allées, parmi des arbustes touffus et bien taillés, avait été -jadis dessiné savamment à l’effet d’empêcher la toute jeune Jacquette -d’approcher de cette fameuse statue de l’Amour que Mlle de Quinconas, -précisément en un jour de beau zèle, avait mutilée à l’aide d’un marteau -destiné à abattre les reliefs offensants, et d’un filet à papillons -propre à en recueillir les débris? - -Si, par hasard, vous vous en souvenez, vous vous représenterez mieux le -songe qui leurre en ce moment notre Jacquette. Elle arrive avec -Pomme-d’Api, essoufflée, au bassin d’où émerge, sur son socle, le -cynique Eros. Or, quelle n’est pas la stupeur de Jacquette, lorsqu’elle -reconnaît, mais à ne pouvoir s’y tromper, et jusqu’aux plus familiers -détails, dans la statue scandaleuse, non plus l’immortel fils de Vénus, -mais qui? je vous le donne en cent! elle reconnaît M. de Fontcombes, son -bel et cher époux. Et sous ses yeux, sous les billes de verre de -Pomme-d’Api aussi, se reconstitue là une scène dont on a maintes fois -ouï parler: c’est l’antique Matefelon, aujourd’hui défunte, qui, un pied -sur la margelle, donne ses ordres; c’est la naïve Quinconas, immergée à -demi, nue comme Eve, armée de ses outils, qui s’apprête à offenser -souverainement l’impeccable esthétique d’un Fontcombes marmoréen! - -L’émotion suffoque la dormeuse, et c’est à la suite d’un tel choc -nocturne que nous trouvons notre Jacquette haletante et dressée sur son -séant, dans le large lit solitaire. - -A cet instant, c’est le petit jour: un grêle rayon s’insinue par le -défaut de la persienne mal close, et la petite Mme de Fontcombes, la -connaissance à peine renouée avec les choses véridiques, entend, -Messieurs, entend très distinctement un soupir. - -Ce soupir provient du cabinet voisin. Ce soupir n’a rien de plaintif; il -tient plutôt d’une action de grâce. Ce soupir n’est pas, certes, la -froide haleine d’un fantôme. C’est un soupir qui ne saurait s’exhaler -que d’un thorax puissant et charnu. Cependant ce n’est pas le soupir de -M. de Fontcombes. Il va sans dire que Pomme-d’Api qui couche, empalée -sous son verre, dans le cabinet, n’est haletante que dans les songes. -Qui a pu, dans le cabinet, où n’habitent que la poupée et M. de -Fontcombes, pousser un si remarquable, un si caractéristique, un si -royal soupir?... - -Dans le désordre de sa toilette de nuit, Jacquette, fouettée par une -curiosité impérieuse, d’un prompt mouvement, a chaussé ses mules; un -bond: la voici à la porte du cabinet; elle l’entr’ouvre; elle l’ouvre; -et elle entre, habillée et nimbée par la lueur de l’aurore. Que -voit-elle? Ah! Seigneur Dieu tout puissant!... - -Elle voit, issant de l’étroite couche destinée à refaire à M. de -Fontcombes une santé supérieure à la santé même, un corps en tout vêtu -de la lumière qu’elle-même répand, mais un corps proprement double du -sien par hauteur, largeur et opulence, et qui, en grande confusion, -faisant trembler et ses chairs et les girandoles, fuit vers la porte et -disparaît... - -Le rêve récent se représente à l’esprit de Jacquette: l’innocente et -dangereuse Quinconas, ses amples flancs, ses outils ridicules, et sur -son socle, le chef-d’œuvre de marbre dont on va démunir le carquois!... - ---Est-ce là façon, Monsieur, d’observer l’ordonnance du docteur -Couloubre? - -Fontcombes bégaie, simule un profond sommeil, entr’ouvre un œil, fait un -geste incertain. Cependant il semble avoir désigné Pomme-d’Api. - -Jacquette se penche vers la poupée. Pomme-d’Api porte encore une fois -entre deux doigts le sibyllin papier où à la clarté de l’aurore on peut -lire: - - Tout nous trompe; le rêve aussi; - Le médecin plus que personne: - --Et ce qui est pis: - Ignorance autant que Sorbonne. - O toi qui veux garder pour toi seulette un homme, - Il te faut le lier quatre fois dans son lit. - - - - -OVIDE - -L’ART D’AIMER - - Ecce rogant teneræ, sibi dem præcepta puellæ, - Vos eritis chartæ proxima cura meæ. - -(Ovid. Ars amandi, lib. II). - - -Environ dix-huit mois après que Jacquette de Chamarande eut épousé par -inclination le chevalier de Fontcombes, elle s’ennuya près de son mari. - -Elle le lui dit, à lui-même, tout le premier, et elle ajouta: - ---Venez avec moi, Monsieur, jusque chez mon parrain, le baron de -Chemillé, afin qu’il nous procure quelques lectures. - -Les deux époux sortirent, sans équipage, du château. Une poterne -franchie, au pied noirci de la tour du Nord, on était aussitôt dans le -village. Ils suivaient la petite rue tortueuse, ne se donnant ni le bras -ni la main, mais séparés et tenus écartés l’un de l’autre, et par leur -humeur et par le ruisseau qui court entre les gros pavés boursouflés, -comme la ligne du dos entre les épaules d’une femme un peu mûre. Des -moutards barbouillés ou un chat qui se lissait le poil contrariaient -leur course silencieuse; de vieilles femmes momifiées au pas des portes -leur souriaient en branlant la tête, et, dans des cages de bois, très -puantes, des lapins, cessant une seconde de ronger la feuille de laitue, -dressaient une seule oreille et présentaient un seul œil. - -Depuis des siècles, ce village s’incurvait doucement sur lui-même, de -peur de s’éloigner du donjon protecteur, de sorte qu’arrivé à son -extrémité, on se trouvait revenu tout près de cette antique tour du Nord -démantelée à présent et ravalée à la qualité de vulgaire pigeonnier. -Tout au bout de la ruelle courbe s’élevait la petite maison du baron de -Chemillé. - -Modeste, construite en bonne pierre de taille, coiffée de hautes -cheminées, ornée de trois lucarnes en sa toiture et d’un beau mascaron -au-dessus de la porte d’entrée, elle était populaire par un cordon de -glycine qui, d’un triple repli serpentin, enlaçait la muraille à -mi-corps et semblait, au printemps, porter, en plein jour, les -rayonnants quinquets d’une illumination. Quel contraste faisait cette -demeure de gentilhomme philosophe avec les magnifiques corps de logis de -Chamarande et ses terrasses, ses nobles degrés, sa tour isolée, son parc -aux perspectives infinies, ses miroirs d’eau, ses célèbres fontaines et -son labyrinthe un peu trop fameux! - -Un heurtoir de cuivre bien fourbi, à la porte d’entrée, faisait accourir -une gentille soubrette, nommée Margot, à moins que ce ne fût Mme -Serremiette, femme un peu prude et d’âge canonique, la respectable -gouvernante de la maison. La jeune servante vint au-devant de M. et de -Mme de Fontcombes et leur dit que Monsieur le baron faisait pour l’heure -sa promenade au fond du jardin, sous la treille. - -Allant et venant, à petits pas, sous les arceaux garnis de chasselas -roses, le baron, à travers ses bésicles, lisait les Géorgiques de -Virgile lorsque l’aimable couple se présenta à lui en l’honorant des -nombreuses marques de politesse qui étaient encore d’usage en ce -temps-là. - ---Mon parrain, dit Jacquette, nous nous ennuyons, mon mari et moi. - ---«Nous nous ennuyons!» s’écria M. de Chemillé en regardant de biais le -charmant époux, peut-on n’être pas parfaitement heureux quand on est -amoureux? - ---Taratata, fit Jacquette, «heureux», c’est bientôt dit, mais qu’est-ce -que c’est que ça! Pour commencer, les personnes qui ne sont pas -amoureuses m’ont l’air de s’occuper de mille choses (parmi lesquelles il -y a chance que plusieurs au moins soient agréables): les amants eux, -d’une seule. Est-ce juste? Enfin, là, franchement, mon parrain, on ne -saurait s’embrasser continuellement?... - ---On ne le saurait, en effet, reprit le parrain, quoique beaucoup -estiment qu’ils s’en contenteraient... Mais ce sont ceux qui -n’embrassent plus, ou, plus exactement, que personne n’embrasse... On ne -le saurait, vous avez raison. - ---Bon, dit Jacquette, mais pas une âme, au château, qui condescende à -seulement troubler notre tête-à-tête. Nous nous levons, le matin, déjà -fort tard; c’est bien. Nous avions coutume de prendre le déjeuner en -famille; aussitôt après, l’on aurait envie de se retrouver seuls. -Bernique! à peine montrons-nous le nez, que chacun s’évanouit, -disparaît; maman nous lance par la porte entre-bâillée: «Allons, il ne -faut pas que nous vous dérangions, mes enfants...»; papa s’écarte en -grognant, et Mlle de Quinconas a toutes les peines du monde à -transporter assez vite son train de derrière qui épaissit. Avec cela pas -plus de compagnie que du temps que je préparais ma première communion... -Ah! c’est gai! - ---Pomme-d’Api, votre poupée, vous reste, dit le baron. - ---Puérilité!... Comment voulez-vous que je lui parle désormais? - ---«Puérilité!» Sachez qu’elle prend de l’âge. Je ne serais pas étonné -qu’elle songeât au mariage. Ce vœu accompli, vous aurez de nouveau en -elle une confidente. - ---Soyons sérieux, mon parrain. Nous venons vous demander de nous prêter -des livres. - -Le baron leva les bras comme si on le priait de décrocher la lune. - ---Savez-vous ce que c’est que des livres? Savez-vous ce que sont les -livres pour un vieillard tel que moi qui, à chaque pas qu’il fait, -heurte la pierre de son tombeau, et pour qui toutes les choses -délectables sont vidées d’espérance, comme les fleurs d’un jardin, -souriantes encore et même parfumées, mais qui ne contiendraient pas au -cœur la semence assurant le printemps prochain? - -Et il regarda son jardin plaisant, situé en bordure du village: il -donnait sur la douve dont le séparait un mur bas, où les lichens -tissaient un appui de velours et où jouaient à cache-cache les lézards. -Une treille en faisait, peu s’en faut, tout le tour. Les groseilliers, -gros marchands de rubis, semblaient, derrière leur étalage, attendre la -clientèle; les perles noires du cassis s’y mêlaient désordonnément à la -chair des framboises; les poiriers y marquaient les encoignures des -plates-bandes; de vieilles futailles enfouies à fleur de terre, emplies -d’eau, utiles à l’arrosage, imitaient une parure de bassins; à la tombée -du soir, les aromes du thym et du buis se fondaient là avec celui des -fraises mûres et des abricots surchauffés. - ---Tout cela, reprit le baron un instant songeur, n’a d’agrément réel que -si cela vous promet de recommencer à en avoir demain. Rien ne vaut que -ce qui porte en soi un élément fécond de durée. Eh bien, mon enfant, les -fleurs, les fruits, les parfums, l’heure exquise peuvent me manquer l’an -prochain... Les livres aussi! m’objecterez-vous? C’est là que je vous -attendais pour vous faire éprouver la différence. Les livres, mais -j’entends: les livres!--et il fallait écouter le baron dire ce mot--les -livres contiennent quelque chose qui ne périt pas, qui non seulement ne -périt pas, mais qui enfante sans cesse un élément nouveau, fertile -lui-même et créateur de plus nombreuses et merveilleuses substances. -Vous aimez la vie, ma filleule, oui, même aux heures où vous vous -ennuyez, vous aimez la vie; eh, bien! les livres, ils vous la doublent, -ils vous la triplent, ils la centuplent, la vie!... - ---Comment cela, mon parrain? - ---Parce qu’ils contiennent la pensée, et parce qu’ils alimentent -l’imagination. Ils déposent en nous des richesses qu’aucune méchanceté -humaine ne nous peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes fructifier -comme des banquiers habiles, jusqu’à notre heure dernière, et mieux que -cela, puisqu’en quittant notre or, nos maisons, nos jardins, nous leur -disons adieu, tandis que je ne crois jamais que vont prendre fin la -pensée ou le vers qui m’enchantent. - ---Comment se peut-il, dit Jacquette, qu’il y ait des choses si -extraordinaires dans les livres? - ---J’appelle livres les ouvrages qui sont triés parmi les meilleures -productions de l’esprit humain, en tous les pays et en tous les temps; -il ne faut pas croire que toutes les paperasses reliées en veau soient -dignes de considération! Mais il est bon de savoir que ce que les -meilleurs des hommes ont mis par écrit est meilleur qu’eux-mêmes. Non -qu’ils se soient efforcés de le faire tel, mais parce qu’un secret -mystère fait que certains hommes se surpassent quand, assis à leur -table, ils deviennent écrivains... Je vous expliquerai cela une autre -fois; un phénomène aussi singulier nous mènerait loin... - ---Vous me donnez plus grande envie encore de lire, mon cher parrain. - ---Ce n’est pas tout, Jacquette. Ils constituent la grande distraction -dont nous avons absolument besoin pour ne pas nous enliser dans la vie -trop étroite quand elle est régulièrement répétée. Ils nous conduisent -en d’autres pays ou en d’autres âmes, ce qui est la même chose; et il -importe beaucoup de savoir que les hommes comme leurs mœurs varient d’un -lieu à un autre; ils nous émerveillent par des aventures, ou bien nous -suggèrent des réflexions que nous n’eussions jamais eues par nous-mêmes. -Mieux encore que tout cela: ils sont beaux! Une page, un poème, un seul -vers procurent plus de contentement que tous les plaisirs que nous -acquérons à prix d’or. - ---Vous me faites trépigner, mon parrain. Je veux des livres! - ---Attendez. Il y en a parmi eux qui procurent l’enchantement à la -jeunesse car ils sont la féerie, le rêve, la comédie, la source du rire -inextinguible; d’autres qui vous apprennent comment il convient de -vivre, car ils contiennent, sous une forme généralement piquante, les -résultats de toute l’expérience humaine; et certains qui -consolent--c’est le plus fort!--qui consolent l’homme avancé en âge de -ne plus participer ni aux plaisirs de la jeunesse, ni au bonheur de -vivre pour le mieux. Ce qu’ils nous donnent, c’est ce que nous avons la -certitude d’emporter avec nous quand on nous ferme les paupières et la -seule chose que nous aurions l’orgueil de montrer si nous nous -réveillions dans une vie supérieure, car, pour le reste, en vérité: -gloire, honneurs, richesses et tout ce qui s’obtient dans le commerce -des hommes, dites-moi qui ne rougirait de se présenter devant Dieu avec -ce seul bagage? - -Le baron ouvrit tout à coup son Virgile; il frappa du doigt le texte -vénéré: - ---La vertu subtile de la chose écrite, c’est notre viatique, à nous les -vieux, mais à vous, c’est la révélation du sens même de la vie. - ---Vous ne devez jamais vous ennuyer, mon parrain? - ---Jamais. - ---Mais pourquoi maman et ma gouvernante m’ont-elles si sévèrement -défendu les livres? - ---Ah! c’est que je ne vous ai pas dit qu’ils contiennent ce qu’il y a au -monde de plus dangereux!... - ---Qu’est-ce qu’il y a au monde de plus dangereux? - ---La vérité, mon enfant, et l’erreur, sa sœur inséparable... - ---Je veux lire, mon parrain! M. de Fontcombes et moi sommes venus vous -demander des livres. - ---Je ne prête pas de livres, dit le baron. - ---Comment! après ce que vous venez de nous dire, vous nous laisseriez -privés de magiciens capables d’écarter l’ennui? - ---Je ne prête pas de livres, mais... - ---Mais?... - ---Mais je peux vous permettre de passer une après-midi dans ma -bibliothèque. Venez demain; je donnerai des ordres; toutes les -merveilles dont je vous ai parlé seront à vous. Dérangés? Mais vous le -serez par tous les génies!... Libre à vous alors d’oublier là que vous -êtes amants: je vous y livre à l’enchantement sans pareil de tous les -chefs-d’œuvre de l’esprit humain... - - * * * * * - -Jacquette embrassa son parrain et quitta le jardin du baron de Chemillé -à l’heure du serein. Dans le lointain, des brumes légères se laissaient -épingler aux pointes des peupliers qui bordent le cours de la Loire; les -oiseaux s’étaient tus partout; et par delà la douve où Jacquette -crachait les pépins et la pulpe des chasselas, on entendait à présent le -bruit cristallin des célèbres fontaines, au fond du parc de Chamarande. - -Les deux jeunes époux traversèrent de nouveau le village en se tenant -cette fois par la main, malgré le ruisseau qu’ils enjambaient tour à -tour, parce que Jacquette était maintenant d’excellente humeur. Elle -tint même à prolonger la promenade, sous le prétexte de parcourir le -parc aux dernières lueurs du crépuscule. - ---Quelle chance! disait-elle en entraînant son mari sous les allées -taillées et l’obligeant à danser autour des bassins, sous le sourire du -faune joueur de flûte. - ---Oui, oui, quelle chance! répétait le mari. - ---Vous n’avez pas l’air convaincu? Vous vous êtes tout le temps tenu -coi. Vous n’avez pas même remercié le baron lorsqu’il vous a accordé la -faveur de vous initier à tous les chefs-d’œuvre de l’esprit humain!... -Que dites-vous donc de cela? - ---Je dis, répondit M. de Fontcombes, que votre parrain a sa marotte, -comme chacun a la sienne. Reste à savoir si c’est bien la vôtre. - ---Me jugez-vous incapable de goûter les choses de l’esprit? Ne suis-je -pas assez grande pour être intelligente? Et vous-même? Ah! tenez, si je -savais que vous méprisez ces plaisirs, je préférerais ne jamais vous -revoir... - - * * * * * - -Le lendemain, à l’heure dite, Jacquette et son mari étaient chez le -baron de Chemillé qui leur faisait aussitôt les honneurs de sa -bibliothèque, lieu mystérieux où, d’ordinaire, il n’admettait que -d’exceptionnels visiteurs. - -C’était une pièce vaste et belle et pour qui toute la maison semblait -avoir été construite. Les parois en étaient garnies de fauves reliures, -sauf quelques panneaux réservés à des toiles du Titien, du Giorgione et -du Corrège que le baron affectionnait par-dessus tout. Une grande table -recouverte d’un tapis, mais surtout d’in-folios épars et de morceaux de -marbres antiques, occupait presque tout l’espace quoiqu’il en demeurât -pour un grand lit de repos et pour un haut fauteuil à oreillettes et sa -bergère en vis-à-vis, de chaque côté de la cheminée. - -Le temps était gris, ce jour-là; une première pluie d’automne arrosait -le jardin; on entendait hoqueter et pleurer les gouttières. - ---Ah! que ne vous dois-je pas, mon parrain! dit Jacquette. Savez-vous, -par un temps pareil, le sort qui, sans vous, nous attendait? - -Le baron regarda sa filleule, qu’il trouva fraîche et jolie à plaisir, -puis regarda son jeune mari qui n’était pas indigne d’elle. - ---Vous seriez demeurés dans votre appartement qui vaut celui-ci, dit-il, -et, par Bacchus, à d’autres que moi de vous plaindre! - ---Dans notre appartement, oui, fit Jacquette, et vous trouvez cela -drôle? - ---Eh bien! dit le baron; je vous laisse ici dans une nombreuse et -brillante compagnie qui m’a rendu souvent les jours de pluie plus -agréables que les autres. - -Jacquette sautait de joie, embrassait son parrain et palpait de ses -doigts gourmands les beaux dos arrondis des volumes. - -M. de Chemillé s’éclipsa. - - * * * * * - -Et il laissa longtemps le jeune ménage dans la bibliothèque; fort -longtemps. - -Le temps lui parut même si long, privé qu’il était, lui, en un jour -morose, de sa pièce préférée, qu’il en conçut quelque inquiétude. Il -commanda à Margot d’aller tendre l’oreille au trou de la serrure. La -servante revint vers son maître. - ---Se seraient-ils échappés? - ---Non, monsieur le baron. - ---Sont-ils évanouis? - ---Non, monsieur le baron. - ---Vivent-ils? s’écria le baron qui commençait à s’émouvoir. - -Mais il s’aperçut que la soubrette riait en détournant la tête. - ---Qu’est-ce à dire? par la mordieu! Faites-moi venir Mme Serremiette. - -La respectable Mme Serremiette se présenta, la poitrine comprimée comme -une religieuse, son trousseau de clefs battant sa robe grise. Le baron -lui donna le même ordre qu’il avait donné à la soubrette: - ---Avec discrétion, cela va sans dire, Madame Serremiette, avec -discrétion, vous comprenez; mais il s’agit de savoir s’il n’est pas -arrivé malheur à ces jeunes gens. - -Mme Serremiette fit comme il lui avait été commandé; mais, ayant obéi, -elle avait la plus grande peine à reparaître devant son maître. Celui-ci -dut la sommer d’affronter son regard. - ---Eh bien, quoi? dit le baron, aucun bruit?... - ---Si, monsieur le baron. - ---Ah! je respire. Mais, par le diable! ils me saccagent mes rayons? Vous -avez entendu tomber les volumes, choir une pile sur le parquet? - ---Non, monsieur le baron. - ---Ah. Ils lisent tranquillement? Ils ont pris Eschyle, sans doute, Don -Quichotte ou les Contes de Perrault? Vous êtes restée au moins le temps -qu’il faut pour entendre tourner la page? - ---Non, monsieur le baron. - ---Comment? «non!» Mais il fallait demeurer, Madame Serremiette: ces -pages sont de grand format; je vous dis qu’il fallait leur laisser le -temps de tourner la page! - -Mme Serremiette se cachait pudiquement le visage derrière ses mains -parcheminées. Tout à coup elle s’enfuit, comme avait fait la petite -bonne. - -M. de Chemillé se frappa soudain le front. Et il se mit à rire de tout -son cœur. - -Le ciel s’était éclairci; un rayon de soleil appelait au dehors. Le -baron fit un tour de jardin en écrasant les limaçons sur le sable -humide. Il fit un tour; il en fit deux; trois même, et quatre, et dix -aussi, sans que rien fût changé à l’ordre des choses dans la trop -studieuse demeure. Le jour déclinait. Le baron consultait sa montre; il -s’impatientait, mais il souriait aussi. Finalement il n’y tint plus, et -tandis qu’il passait devant les fenêtres de la cité des livres, il fit -toc-toc à la vitre, risquant un œil pendant qu’il y était. - -Mais tout à coup le voilà penaud comme la gouvernante, plus rouge -qu’elle et répétant chapeau bas: - ---Mille excuses! mille excuses! - -Il savait cependant! il était averti! Oui, informé par deux femmes -successivement, il n’ignorait rien. C’est entendu. Mais voir, de ses -yeux, ah! que c’est une chose différente! - - * * * * * - -Eh bien, moins de deux minutes après l’incident, et comme la confusion -de M. de Chemillé durait encore, la fenêtre où le vieillard avait frappé -fut ouverte d’une main sûre, au pouls régulier; puis les deux battants -en furent écartés largement; et Jacquette, la chevelure en ordre et le -rouge en place, sourit à la fraîcheur du soir et à son parrain. - -Celui-ci ayant recouvré ses sens, la salua, non sans admiration, et lui -demanda: - ---Eh bien, ma chère filleule, vous êtes-vous ennuyée aujourd’hui? - ---Pas un instant! - ---Bravo! Et qu’avez-vous lu? - ---Lu?... dit-elle, à peine embarrassée, cependant qu’une voix de basse, -derrière elle, soutenait la note fort justement: - ---Lu?... - -Le baron reprit: - ---Je vous demande: qu’avez-vous lu? - -Les dieux, chacun le sait, furent avec les amants toujours de -connivence. Tandis que Jacquette hésitait un peu, une main lui tendit un -elzevier entr’ouvert à la page du titre, cependant que la voix de basse, -traduisant du latin, lui soufflait: - ---OVIDE: _L’Art d’aimer_... - ---Ah! fort bien, dit le baron, _l’Art d’aimer_!... En effet, _Naso -magister erat_... - -Et il reprit: - ---L’art d’aimer, c’est souvent de faire le contraire de ce qu’il a été -convenu que l’on ferait... - - - - -LE MARIAGE DE POMME-D’API - - -Environ la deuxième année de son mariage avec M. de Fontcombes, -Jacquette ne donnant pas signe de grossesse, le vieux baron de Chemillé -lui dit en se promenant avec elle dans son jardin de curé: - ---Ma filleule, votre mari est-il généreux? - ---Pouf! fit Jacquette, c’est un jeune homme: je crois que recevoir lui -est plus doux que donner. - ---Il ne manque pas de galanterie envers vous, si je m’en rapporte à la -scène de la bibliothèque--dont j’ai gardé plaisante mémoire,--que ne -vous fait-il cadeau d’un enfant! - ---Oh! dit Jacquette, je n’en suis pas si pressée; les enfants sont -insupportables. - ---On l’a dit de tous temps et l’on a continué d’en avoir. Il n’y a pas -vingt ans, je vous ai vue vous-même naître, sucer le lait de Marie -Cocquelière et grandir en roulant comme une boule dans les allées du -parc de Chamarande: qui donc s’en plaignait? Vous étiez divertissante. - ---Maman s’est donné pour mon éducation beaucoup de mal... - -Le baron retint un de ces sourires qu’il avait, disait-on, à double -pointe, et piquants comme celui de son contemporain Arouet. Il se -souvenait des peines inconsidérées que la pauvre marquise avait eues -pour n’arriver à rien; et il revoyait Mlle de Quinconas, l’institutrice, -et l’austère Mme de Matefelon, et les confidences du capucin, et l’abbé -Puce... - -En effet, tout le mal que l’on prend pour bien élever les enfants est -fertile en déceptions. Mais, comme l’une de ses marottes était -précisément que son intervention personnelle avait mieux servi -l’éducation de Jacquette que toutes les méthodes convenues, il repensa à -la poupée Pomme-d’Api, et il dit: - ---Ecoutez, ma filleule. Je ne me trompais pas l’autre jour, lorsque je -vous ai fait allusion au goût que je soupçonne à Pomme-d’Api pour le -mariage: elle m’en a touché mot... - ---Mon parrain, dit Jacquette, il n’y a nul besoin d’un enfant dans la -famille puisque vous êtes là. Vous ne serez jamais sérieux! - ---Ni vous tout à fait fine, ma chère Jacquette, puisque, à l’exemple de -tous les gens du commun, vous croyez que le «sérieux» gît dans un lieu -déterminé, porte un habit d’une certaine couleur et emploie -infailliblement le langage des dames nonagénaires. Le sérieux, il est -dans la bouche d’un petit morveux souvent; les poètes l’accordent -généralement à des fous; moi je le vois toujours où je l’attends le -moins, et ce n’est pas ma faute si les seuls êtres qui me parurent doués -de cette qualité, sans mélange, sont les marionnettes à l’invariable -visage et à la tête de bois. - ---Je sais bien que j’ai fini par attribuer à Pomme-d’Api des opinions, -mais c’étaient les miennes ou bien celles que vous m’aviez affirmé -qu’elle avait. - ---Fort bien! mais toutes opinions que vous n’eussiez point du tout -considérées si cette espèce de bûche n’eût été là pour vous les répéter -moins désagréablement qu’une personne vivante. Je vous en prie, ne -discutons pas sur la qualité intrinsèque de Mlle Pomme-d’Api; je suis un -vieux bonhomme et j’ai beaucoup vu; croyez-moi: sa qualité est éminente. -Je disais donc... Ah! vous me faites perdre le fil de mon discours... - ---Vous disiez, mon parrain, des enfantillages. - ---Et j’y reviens; c’est-à-dire que je reprends mon sérieux. Pomme-d’Api -a déjà vu trois prétendants. - ---Ah. Et qui sont-ils? - ---Je vous les montrerai. L’un, s’il vous plaît, est un ange... - -Jacquette s’abandonna à l’hilarité sans aucune retenue. - ---... Est un ange... poursuivit le baron. Il surmonte mon bois de lit; -il est fort bien taillé et peint; il a des ailes; il descend, sans nul -doute, du ciel en droite ligne. - ---Ah! ah! Et qu’en a dit ma poupée? - ---Elle n’en veut pas entendre parler. - ---Elevez-les donc religieusement! - ---Je reconnais à Pomme-d’Api mille vertus; mais elle donne dans le goût -du jour avec une déplorable facilité. - ---Et après l’ange, qui a-t-elle vu? - ---Je lui ai présenté un poupard du temps du roi Henri, qui est richement -accoutré, décoré de la Toison d’Or--une merveille--mais à la vérité -d’aspect un peu ventru et gibbeux. - ---Elle l’a repoussé? - ---Moins rudement; mais elle l’a repoussé. Savez-vous de qui cette -jeunesse s’est entichée? - ---Jouons avec vous jusqu’au bout, mon parrain. Je ne vois pas de qui -pourrait s’éprendre une poupée. - ---D’un jocrisse, mademoiselle! d’un grand efflanqué de Pierrot qui a le -teint couleur de perruque, des yeux de moribond et une humeur de -pendu!... - ---Pauvre fille! Ah! que je la plains! - ---Vous voyez que vous y êtes prise. Eh bien, c’est ce flandrin que -Pomme-d’Api va épouser. - ---Quand cela? - ---La semaine qui vient. J’en ai prévenu madame votre mère à qui la chose -sourit assez. La marquise veut inviter toutes les poupées et tous les -poupards d’alentour; ils viendront avec leur famille; on fera, -m’a-t-elle dit familièrement, une noce à tout casser. - -Jacquette trépignait de joie: - ---Enfin! s’écriait-elle, enfin, nous allons voir du monde! - ---C’est Pomme-d’Api qui vous vaut cela. Voulez-vous voir le fiancé? - ---Mais certainement. - -Le baron ouvrit une immense armoire et y prit délicatement un objet -d’une extrême mollesse, long de culottes comme de nez, blanc de vêtement -comme de teint, noir aussi par endroits et faisant mine de déterré. - ---Bonjour, lui dit Jacquette. Tu n’es pas gai, mon vieux! - -Elle eut l’attention de se tourner d’un autre côté pour ajouter: - ---Pas beau non plus, saprelotte! Ma poupée a un drôle de goût. - ---Pomme-d’Api, dit le baron, fut toujours d’une nature originale. - -Jacquette exhala un profond soupir. Elle ne l’eût pas fait dix minutes -auparavant; mais déjà elle commençait à douter si ces épousailles de -poupée avaient quelque chose de véridique. Car, tant nous éprouvons, à -notre insu, le besoin d’être poussés en pleine fiction, qu’une -chiquenaude y suffit. - ---Enfin, comment s’appelle-t-il? - ---Pierrot. - ---De bonne famille?... - ---Heu, heu... dit le baron, faisant la lippe: Fantaisie, Poésie, -Clair-de-Lune, Vapeurs, Langueurs et Cœur, Sérénades, Mascarades, Génie -et Corde-au-Cou: voilà du chenapan le fantasque arbre généalogique. - ---Que tous ces noms ont vieilli!... - ---Aussi, c’est vous et vos pareilles qui avez grandi un peu vite! Mais -sachez, ma filleule, que le vieux est plus jeune que votre dernière -nouveauté. - ---Comprends pas. - ---Je veux dire que de ce que vous croyez neuf naîtra quelqu’un qui -ressemblera au vieux à s’y méprendre. - ---Grand bien lui fasse! Mais, mon parrain, savez-vous quand les fêtes -commencent? - ---Chut!... On a voulu vous en réserver la surprise: dans quatre jours, -sans plus tarder. - -Jacquette s’en fut en sautant et dansant, comme au temps où elle était -petite. Chemin faisant, elle traversa la pièce où Pomme-d’Api, empalée, -demeurait immobile sous son globe de verre. - ---Pour ce qui est des conseils avant le mariage, ma fille, j’ai résolu -de ne t’en donner aucun. J’ai fait ce que j’ai pu, quand j’étais jeune -fille, pour t’épargner la vue des choses réelles, comme on le faisait -pour moi. Entre nous c’était peine perdue. Nous avons tout vu, tout -connu, et appelé chaque chose interdite par son nom; n’est-ce pas vrai? -Eh bien, je te dirai seulement ceci, c’est que ni toi ni moi ne savions -rien, rien, rien de rien. Raison de plus pour que je t’instruise! me -diras-tu. Non, ma pauvre: autant vaudrait te parler chinois. Bonsoir! - -Et la jeune madame de Fontcombes, chantonnant, alla donner l’alerte à -ses femmes de chambre et mettre les appartements sens dessus dessous, -afin qu’on s’occupât de ses toilettes. - -On y avait déjà mis la main en secret, et elle s’aperçut que tout le -château travaillait dans l’ombre à la préparation méthodique et -passionnée d’une grande fête nuptiale, activité destinée à la louable -propagation de l’espèce, et que rien n’égale chez les humains, si ce -n’est l’ardeur qu’ils déploient quand il s’agit précisément d’exterminer -cette espèce même. - - * * * * * - -Comme jadis, aux grands jours, et presque dans les mêmes proportions -qu’à l’occasion des noces de Jacquette, on put voir arriver, au cours -d’une même après-midi, l’affluence des invités. Ils venaient de l’Est et -de l’Ouest, suivant les voies qui bordent la Loire, les uns en carrosses -assez boueux, car il avait plu, et les autres simplement par le coche -d’eau, tant du côté de Chinon que du côté de Saumur. Apporter avec soi -tout ce que châteaux ou riches demeures pouvaient contenir de poupées -était le plaisant prétexte à la réunion, mais tout ce monde, cela va -sans dire, était attiré par la promesse de festoyer, de danser et de -tout ce qui s’en peut suivre. - - * * * * * - -Et personne ne fut déçu, que je sache; ce qui vous laisse à penser que -les repas furent copieux et les nuits de bal éblouissantes. Les -divertissements que l’on ne goûte que peu fréquemment deviennent -féeriques dans les esprits: douze chandelles allumées tous les trois -mois font plus de clarté qu’un feu d’artifice hebdomadaire. Ces belles -compagnies provinciales, convoquées au château de Chamarande pour y -faire fête, s’en acquittaient avec transport. Et justement il se -trouvait en ces années-là qu’une société jeune et alerte s’était -développée, aux confins d’Anjou et de Touraine, beaucoup plus brillante -et entreprenante qu’au temps de la jeunesse de Ninon, la charmante mère -de Jacquette. Je n’en finirais pas si l’envie saugrenue me prenait de -vous énumérer tous les hôtes du château et toutes les fantaisies qui -furent imaginées pour leur plus grand plaisir, et je m’essoufflerais, -cela va sans dire, s’il était question de suivre, seulement une heure, -la jeune Mme de Fontcombes en ce tourbillon. - -Durant trois nuits consécutives, les violons n’arrêtèrent pas leur -crin-crin de cigales infatigables; on dansait dans les salons; on -dansait dans les corridors; et, le beau temps s’étant mis de la partie, -on dansait aussi sous les charmilles, aux sons atténués du petit -orchestre et à la lumière infiniment mesurée que vingt fenêtres du -rez-de-chaussée semblaient faire exprès de pincer entre les tentures, -pour favoriser les échanges d’une étroite entente entre les couples -enfiévrés. - -Jacquette, dit-on, prit tant de plaisir, que nul ne l’avait vue -jusqu’ici en pareil état d’allégresse. De méchantes langues prétendent -qu’elle se compromit avec un cadet de Gascogne, haut de six pieds, à tel -point que son mari en eût eu de l’ombrage, s’il ne se fût lui-même lancé -comme une toupie ivre au milieu de cinquante jeunes femmes pâmées d’aise -et parmi lesquelles il reconnaissait à grand’peine, au souper, celle à -qui il avait, un quart d’heure auparavant, fait la cour la plus -inconsidérée. - -Qui s’étonnera qu’un pareil entrain, tant chez les hôtes du château que -chez les châtelains eux-mêmes, leur ait fait complètement oublier le -motif de leur réunion et négliger, en vérité, d’ingrate manière, la -poupée Pomme-d’Api, son fiancé, ainsi que toute la pouparderie? Non; de -toutes ces têtes de carton ou de cire, de tous ces membres de bois, de -tous ces ventres de guenille ou de son, il ne fut pas plus parlé ni -pensé que des origines du monde ou de la vie éternelle. - -N’alla-t-on pas jusqu’à ne pas remarquer--tant la jeunesse à elle-même -se suffit!--que le baron de Chemillé n’avait pas paru? - - * * * * * - -Ce ne fut que passé les fêtes, un beau matin, dans l’allée d’Eau où il -se promenait, un petit livre de Juvénal à la main, que le vieux parrain -de Mme de Fontcombes, rencontrant sa filleule, la fit soudain se -souvenir qu’elle ne l’avait point vu d’une semaine. - -Elle allait seule, elle aussi, sans nul livre, il est vrai, mais -rêveuse: - ---Ah ça! mon parrain, qu’êtes-vous devenu? J’allais faire prendre de vos -nouvelles... - ---J’étais un peu fatigué, dit le baron. A mon âge, la veillée ne me -convient pas comme à vous... - ---La veillée?... - ---Trois nuits passées en compagnie de la jeunesse!... - ---De la jeunesse?... - ---Disons: de la folie. Et de la plus déréglée. Disons: au milieu de la -bacchanale. Et de la plus éhontée. - ---Comment avez-vous pu vous dissimuler au point que je ne vous aie point -aperçu? - ---Ah! Je tiens de vous, ma chère belle, que vous fûtes à la bacchanale! - ---Mais comme tout le monde et vous-même... - ---Oh! moi, je fus à certaine autre que vous eûtes peut-être tort de -négliger! - -Jacquette eut la figure de quelqu’un qui n’a vraiment rien négligé. - ---J’ai tout bonnement, dit le baron, assisté, moi, au mariage de -Pomme-d’Api. - -En son visage boudeur, Jacquette eut un sourire qui contenait une once -de pitié. Le baron reprit de plus belle: - ---Ce fut surprenant, inoubliable! - ---Allons, fit Jacquette avec condescendance, parrain, le temps est beau, -voici mon bras; promenons-nous et parlez-moi de ce mariage de -Pomme-d’Api. - -Et les voilà, vieillard malicieux et jeune femme pleine de grâces -alanguies, s’engageant dans l’allée des balustres où sont distribués à -intervalles égaux les caisses de lauriers et d’où la vue est si belle -sur la Loire. - ---Pomme-d’Api, dit fort sérieusement le baron, s’est conduite, en cette -occasion, de la façon la plus singulière... - -«Ayant reçu avec beaucoup de civilité les personnages assez baroques -venus, comme leurs patrons, en carrosses ou par le coche d’eau; leur -ayant présenté son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda pas à faire -remarquer qu’elle avait, auprès des nouveaux venus, un succès -considérable. Je dis tout de suite qu’il était mérité, car peu de ses -pareilles, d’où qu’elles vinssent, lui allaient, comme on dit, à la -cheville, soit par la parure soit par l’esprit. Les poupées, d’ailleurs, -reconnaissons-le, sont pour la plupart niaises et sans beauté. Mais par -contre, en ce petit monde, la gent masculine se distingue, dès qu’on y -admet, comme ce fut le cas, des compagnies de marionnettes issues de -tous les coins du monde: d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et encore -d’autre lieu, ainsi que vous l’apprendrez tout à l’heure, à votre plus -grand scandale... - ---Qu’entends-je?... «Scandale!...» Pomme-d’Api?... - ---Patience! fit le baron. Vous avez élevé votre poupée avec les soins -les plus scrupuleux et je comprends votre souci. Mais moi, je raconte -ici une histoire vue et je dois la prendre par le commencement. - -«Pomme-d’Api, dis-je, étant assurée qu’elle plaisait, conçut aussitôt -des audaces que nul de nous ne l’eût soupçonnée de dissimuler sous sa -réserve quasi proverbiale. J’ai vu ailleurs, il est vrai, certaines -natures essentiellement bridées se livrer soudain aux déportements dès -que la certitude de séduire eut amolli et rompu tous les liens... -Toujours est-il que notre prude poupée manifesta sur l’heure une -connaissance de ses intérêts primordiaux, et une faculté politique -propre à les satisfaire dans le plus court délai, qui ne laissa pas de -hautement me surprendre. - -«Il est superflu de vous informer que les compagnies de marionnettes à -qui notre Pomme-d’Api eut affaire, ayant traîné sur maints tréteaux -d’Europe et vécu la vie dissolue des comédiens, ne sont pas, loin de là, -pour inspirer, en dépit des rôles sublimes qu’elles savent jouer, les -parfaites délicatesses de la meilleure société. Loin d’être rebutée par -ces rudesses de mœurs, Pomme-d’Api se montra tout aussitôt à l’unisson -et laissa entendre, par d’indubitables signes, que les fiançailles d’une -poupée n’ont pas obligatoirement la rigueur des engagements orthodoxes -et qu’une occasion sans pareille s’offrant à elle de choisir entre un -grand nombre d’hommes, trois nuits, en somme, lui restaient pour -réfléchir au grand acte du mariage qu’elle avait résolu d’accomplir. - -«J’abrège, ma chère filleule, et je ne rends ici qu’un sens très ramassé -de la pantomine destinée à mettre hors de doute le cynique dessein de -Pomme-d’Api. La compagnie qui l’environne, rompue à l’interprétation du -plus maigre geste, je vous donne à penser si elle a, comme il le -fallait, interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla, sujet Piémontais, -lui vint offrir ses services le premier. Il portait bas rouges, culotte -verte et une perruque à la Janot, noire comme le fond de ma cheminée... - ---Mais Pierrot? demanda Jacquette. - ---Pierrot s’était aussitôt trouvé mal. Ne sachant que faire de cet -anémique, la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre lit, Madame; ne -vous aurait-il point importunée de ses vapeurs? - ---Je n’étais sans doute pas dans mon lit, cher parrain, mais au bal... - ---Le bruit avait couru... - ---Quel bruit? Prétendez-vous, à présent, entendre des Pomme-d’Api, des -Pierrot et des Djiandouilla? Mais passons, que diable! à la suite de -l’histoire. - ---Ah! dit le baron. Je constate que la comédie de nos bonshommes de bois -vous intéresse. Que serait-ce si vous eussiez vu!... - ---Si vous eussiez vu quoi? - ---... Eussiez vu ce que moi-même ai vu? C’était à n’y pas croire. Tous -ces coquins, familiers de la féerie, savent, en effet, la faire naître -pour ainsi dire d’un coup de baguette. Sans doute portaient-ils avec eux -des lumignons, des torches, d’étranges machines et toute la défroque -habituelle des impromptus propres à satisfaire les caprices impatients -des princes. Leur troupe aussi, d’où sortait-elle? Toujours est-il que -là où j’avais compté dix pantins, j’en nombrai cent, et que là où il n’y -avait rien que le mur nu d’un cabinet, j’assistai à la plus riche, -riante, burlesque, tragique et compliquée représentation. Le signor -Djiandouilla voulait éblouir sa belle. - ---Et la belle fut-elle éblouie? - ---Point. La belle dit qu’il ne s’agissait pas de cela, que la vie -ménagère, elle le savait, était destinée à s’écouler vraisemblablement -sans ces splendeurs, et que si le seigneur Djiandouilla n’était bon qu’à -de telles farces, qu’il passât donc la main à un autre. - ---Je reconnais bien là Pomme-d’Api: elle ne goûte que le solide et ce -qui a chance de durer... - ---Attendez! Vous verrez que son caractère ne s’est nullement démenti. -Mais nous assistâmes, en guise d’intermède, à une lutte, des plus -sérieuses et terribles, entre deux forcenés, pour la possession de la -fiancée récalcitrante, l’un nommé Gnafron, Lyonnais, l’autre, Italien -encore, espèce de grotesque répondant au nom de Bouratin. A la lutte ils -s’exterminèrent et demeurèrent sur le carreau. - ---Pomme-d’Api a bon cœur. Aurait-elle, pour se distraire, consenti à -mort d’homme? - ---Il ne s’agissait pas pour Pomme-d’Api de se distraire! Et ayant bien -résolu de se trouver, cette nuit-là, un mari, elle était si appliquée à -chercher les qualités d’un mari, qu’habileté, talent, richesse, -dévouement, paroles d’amour et mort même lui semblaient pareillement -méprisables. «Montrez-moi, disait-elle, sans rougir, les qualités d’un -mari!» - -«On le vit bien lorsqu’un certain Fantoche, extrêmement adroit, fort -aussi, bien tourné, ma foi, beau parleur, s’avança vers elle et lui -offrit, par passion, de monter jusqu’aux machicoulis de la Tour du Nord, -extérieurement, à la seule force des poignets... - ---La tour est hérissée de crampons; les pierres en sont disjointes... - ---Le Fantoche ne le savait pas. Et, eût-il connu ce détail, l’opération -restait délicate. «Allez, monsieur!» dit simplement Pomme-d’Api. - ---Oh! - ---Pomme-d’Api est ainsi. Ecoutez, à présent. Nous vîmes un spectacle -extraordinaire. Je vous ai dit que ce peuple étrange est habitué aux -fictions merveilleuses. A la vérité, il ne discerne pas entre le -faisable et le chimérique; et, d’autre part, il nous faut bien supposer -qu’il manœuvre de concert avec les plus fameux Enchanteurs, ne fût-ce -que par la faculté qu’il a, par exemple, de se multiplier soudainement à -nos yeux. J’avais limité à quinze ou vingt le nombre des soupirants au -cœur de notre Pomme-d’Api: j’en vis cinq cents, j’en vis mille, qui, -tous à l’envi, se ruèrent, comme troupeaux de rats, vers cette Tour du -Nord, à dessein de l’escalader. - -«Plus comparables à des insectes qu’à de grotesques imitations de la -figure humaine, nos Polichinelles, nos Guignols, nos Bouratins et nos -Gnafrons sont un essaim d’abeilles, une colonne de fourmis ailées; -gonflés d’ardeur, ils n’en paraissent pas moins légers; ils ne grimpent -pas: ils sont suspendus dans l’air devenu pour eux comme un matelas -magique; attachés aux crampons, aux défaillances de la pierre, ils -escaladent les étages, ils s’escaladent entre eux, agrippés à la bosse -de celui-ci, à la batte de celui-là; ils perdent perruque, ils -s’écorchent le nez; en définitive ils montent; et quelques-uns déjà sont -assis sur leur petit derrière de bois, au bord des créneaux, et -adressent des baisers à leur belle en signe de victoire. - -«Leur belle, je la tiens sur mon genou, serrant son thorax entre pouce -et index afin de compter les battements de son cœur. Ils sont nuls. - -«Un peuple d’artistes, interprètes des grands poètes, idoles des foules, -et jouissant de la plus populaire célébrité par le monde, accomplit pour -elle des prodiges: son cœur ne bat pas. - -Sur ces entrefaites, je signale à l’insensible un certain individu de la -troupe, espèce de Turc, trapu et l’air sournois, large du rein, le cou -et le front d’un taureau, lequel n’a pas pris, lui, la peine de monter à -la Tour. Il se promène, sans attribut visible; il rôde, non loin de -nous, peu rassurant s’il n’eût été de la taille d’un poireau; et il -darde, à intervalles rapprochés, telle une lanterne marine, un œil de -braise incandescente du côté de Pomme-d’Api. - -La troupe myrmidonesque nous fait, du haut de la Tour, des signaux -incompréhensibles. Un de ses sujets--en qui je crois reconnaître le -Fantoche, qui prit l’initiative de l’éperdue et chevaleresque -ascension,--monté sur l’échauguette, semble annoncer, _urbi_ et _orbi_, -quelque inédite fanfaronade. Je dis à Pomme-d’Api: «Il va, pour vos -beaux yeux, se jeter sur le sol!» Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas. - -Le Fantoche en effet se jette sur le sol. On entend sa carcasse -s’aplatir comme un sac de noix sèches; ses membres sont épars: il est -détruit. Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas. - -«Cependant, je me garde de perdre de vue notre rôdeur terre-à-terre. -Celui-là, certes, ne compromettra pas ses jours, mais j’ai idée que, par -quelque coup de traîtrise, il raccourcirait volontiers les nôtres à -seule fin d’engrosser sa bourse; il nous encercle; il se rapproche; son -œil, voilé sous d’épais sourcils, et noir comme la nuit, jette ses feux -par intermittence, et sur la qualité de ses gestes plus proches de ceux -d’un gibier de potence que d’un gentilhomme, je ne saurais, de par le -diable, me prononcer. - -«Du haut de la Tour, un second, puis un troisième paladin a suivi le -chemin des airs trahi désormais par les maléfices, et s’est venu -convertir en échardes sur le parapet de la douve, comme un pignon -décroché par le vent de galerne. - -«Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas. - -«Tout à coup, et dans le temps que la troupe, là-haut, penchée aux -créneaux, commente la fin déplorable des téméraires amants--et peut-être -songe à descendre en masse par l’escalier?--entre mon index et mon -pouce, une soudaine palpitation me surprend. Quoi! Pomme-d’Api -s’émeut-elle? Brusquement je la sens se soustraire à mon auscultation, -glisser de mon genou, disparaître dans l’ombre... Court-elle, prise -d’une pitié soudaine, au secours de ses héroïques et infortunés -soupirants? Montera-t-elle, par l’escalier de la Tour, conjurer les -survivants de s’épargner pour elle, ou se donner enfin à eux, -confusément, en récompense de leurs vaillantes prouesses?... - -«Je me précipite à sa recherche. Un bruit de baisers, un nom prononcé -m’arrêtent. Quel baiser! et quel nom!... La lune me favorise. Je -vois...! Ah! ciel! ma filleule, épargnez-moi la gêne de vous dire ce que -je vois!... - ---Mais quel nom, du moins, entendîtes-vous, mon parrain? - ---Karagheuze!... - ---Oh! - ---Le Turc avait dit son nom, j’en atteste les dieux! Il avait dit son -nom avant que je n’entendisse le bruit des baisers. Pomme-d’Api savait -donc à quel monstre lubrique elle faisait don de sa jeunesse et de sa -beauté!... Elle était informée, la mâtine! Dites-moi: votre poupée -connaissait-elle la légende du Turc impudique? - ---Qui ne la connaît? dit Jacquette rougissante. - ---Eh bien! dit le baron, c’est un fait, et son retentissement sera grand -dans les annales du pays: votre fille, par vous élevée, et avec les -mêmes précautions scrupuleuses que vous le fûtes, votre fille, fiancée, -de son plein gré, à la Poésie même, votre fille dédaigneuse des exploits -de toute la belle galanterie chrétienne, de son plein gré, s’est livrée -à l’infidèle Turc de qui une bouche de bonne compagnie ose à peine -prononcer le nom... - -Jacquette, qui s’était laissée prendre au récit de M. de Chemillé, fit -paraître la plus violente indignation. - ---C’est une fille! dit-elle. - - * * * * * - -Mme de Fontcombes quitta son parrain à une poterne située en bordure du -parc et qui permettait au baron de regagner sa petite maison de -philosophe. Comme elle rentrait, seule, au château, par les splendides -allées de Chamarande, elle se demanda si le malicieux vieillard avait -voulu simplement la distraire par un conte, ainsi qu’il le faisait quand -elle était fillette, ou s’il ne lui avait point fait, par hasard, -quelque allégorie prouvant que rien des excès commis durant les trois -nuits de fête ne lui avait échappé... - - * * * * * - -Elle traversa, à son arrivée, la pièce où l’on avait soigneusement -repiqué Pomme-d’Api sur son pal et sous son globe de verre. Vous -pourriez croire qu’elle lui allait adresser une semonce en termes -courroucés, comme il lui arriva maintes fois pour des peccadilles? Non. -Elle passa en effet devant elle sans mot dire, et ayant du rouge sous -son rouge; puis elle se détourna de trois quarts et adressa à -Pomme-d’Api le plus endiablé, le plus joli, le plus féminin sourire de -connivence. - - - - -TABLE - - - Préface 7 - Alcindor 15 - L’Ordonnance du Docteur Couloubre 125 - OVIDE “L’Art d’Aimer” 143 - Le Mariage de Pomme-d’Api 169 - - - - -ACHEVÉ D’IMPRIMER LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-QUATRE PAR -L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES, (BELGIQUE). - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS UN -PARC *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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