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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les nouvelles leçons d'amour dans un parc - -Author: René Boylesve - -Release Date: March 24, 2021 [eBook #64913] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS -UN PARC *** - - - - - RENÉ BOYLESVE - DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE - - LES NOUVELLES - LEÇONS D’AMOUR - DANS UN PARC - - “LE LIVRE” - 9, RUE COËTLOGON, PARIS - 1924 - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE 40 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DE CUVE DES -PAPETERIES DU MARAIS “_Violettes de Parme_” AU FILIGRANE “_LE LIVRE_”, -NUMÉROTÉS DE 1 A 40; 110 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, -NUMÉROTÉS DE 41 A 150 ET 1100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE PUR CHIFFON -BRIGHT WHITE CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 151 A 1250, -PLUS 50 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE I A L, CONTENANT CHACUN UN -AUTOGRAPHE DE L’AUTEUR, SOUSCRITS PAR M. EDOUARD CHAMPION POUR LA -“_Société des Médecins Bibliophiles_” ET “_Les Bibliophiles du Palais_”. -IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 20 EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS, HORS COMMERCE, -SUR DIVERS PAPIERS, MARQUÉS DE A A T. - - -Exemplaire Nº - - - - -TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS - -COPYRIGHT BY “LE LIVRE” 1924. - - - - -PRÉFACE - - -_Voici une petite suite à celui de mes livres qui m’a fait le plus grand -tort. Je la crois d’autant moins destinée à l’atténuer qu’elle est -écrite et publiée vingt-deux ans après le coupable ouvrage, et conçue -dans le même esprit: exemple d’entêtement dans l’impénitence._ - -_Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il complète--sans l’achever, -j’espère--comme dans tous les autres que j’ai rendus publics, je n’ai -jamais considéré l’opportunité. J’ai donné mes fruits comme un pommier -ses pommes et avec la même placide insouciance. Ils se sont nui entre -eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils sont au premier aspect, très -différents les uns des autres. Si celui-ci me fut plus néfaste qu’aucun -de ses frères, c’est qu’un hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, et -probablement par son impertinence. Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il -se trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient arrêté, d’après lui, leur -jugement sur l’auteur, c’est un fait psychologique bien ordinaire et qui -ne me choque pas plus que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre -d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire mais que je dois déplorer -au nom de tous les écrivains qui ont des goûts divers à satisfaire et -qui les satisfont coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser sous la -forme du badinage et j’ai le goût non moins vif de le faire sous la -forme la plus grave: sous ces deux aspects différents un lecteur un peu -fin aurait tôt fait de reconnaître le même homme. En attendant ce -lecteur, je continue à m’habiller de sombre ou de clair, selon la -couleur du temps._ - - - - -LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC - - -Lorsqu’un auteur a écrit un livre qui, par le caprice des dieux, -parvient à toucher des lecteurs, il arrive qu’on interroge ce mortel -privilégié, au sujet de ses personnages, et lui demande de leurs -nouvelles. - -Que de gens se sont informés près de moi d’une petite fille nommée -Jacquette, que j’avais présentée,--il y a quelque vingt ans de -cela,--dans un beau parc situé dans la région d’Anjou, et dans un -château appelé Chamarande! J’avais pris soin, à la fin de mon conte, de -fournir quelques faits rassurants quant à l’avenir de Jacquette, et même -de dire qu’elle fit, en temps convenable, un excellent mariage. Ce -n’était pas assez, paraît-il. Certains d’abord y croyaient peu, eu égard -à l’éducation fort agitée de l’enfant; d’autres exigeaient des -précisions et des détails; mais ceux-ci sont gens qui n’ont rien à faire -et voudraient qu’on leur racontât indéfiniment des histoires. - -Des histoires, et sur Jacquette de Chamarande, j’en possède, à la -vérité. Je vais essayer de vous en dire au moins quelques unes. - - - - -ALCINDOR - - -I - -Vous souvient-il que cette petite était la fille unique du marquis -Foulques de Chamarande et de Ninon, sa gracieuse et trop légère épouse, -tous deux, en somme, d’assez bonnes gens, pareils à beaucoup, de qui la -conduite était ordinaire, c’est à dire nullement édifiante, mais de qui -le souci, exactement semblable à celui de tous les parents, était que -leur enfant fût néanmoins fort bien élevée? Dirai-je, pour vous faire -plaisir, qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse et que Jacquette -avait été tenue à l’abri, par miracle, des exemples fâcheux que la vie -offre en abondance aux créatures? Tant d’autres narrateurs, bien plus -prisés que moi, se trouveront pour vous endormir avec ces sornettes! -Pour moi, je n’accorde aucune foi à cela, et je vous déclare le résultat -modeste d’une éducation due à une excellente gouvernante, propre nièce -d’un évêque, nommée Mlle de Quinconas, et aux conseils d’un parrain très -avisé, M. le baron de Chemillé. - -Mais, non moins crûment, je vous dirai que, si éloignée qu’elle fût de -la perfection, notre Jacquette, qui était née avec un bon naturel, -faisait une digne et aimable jeune fille, aussi étrangère que possible, -comme vous allez vous en assurer aussitôt, à toute méchante inclination. - - * - - * * - -Nous l’accompagnerons, si vous le voulez bien, avant son mariage, un -beau matin de sa seizième année, dans une des allées du parc dont je ne -crois pas avoir eu l’occasion de vous parler. C’en est une qui, partant -de la terrasse, au pied du château, s’éloigne, par un biais, de l’allée -qui conduit aux fontaines. Elle s’engage aussitôt sous bois, et aboutit, -après douze cents pas environ, à un bassin où se reflète la figure -moussue du dieu Pan. Celui-ci a le menton velu, le front cornu à peine, -et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser passer le souffle qui irrite -infatigablement un des sept tuyaux de la flûte. Quand la jeune fille a -atteint le banc de marbre très usé qui fait face à la divinité de la -solitude et des bois, elle s’y assied, contemple le lieu et le dieu avec -complaisance, car ils sont beaux; elle entend siffler le merle qui, sous -les ombrages, court comme un rat, ou bien chuchoter le vent dans les -ramures touffues; puis, avec une avidité qui laisse à penser qu’elle -n’est venue ici ni pour le joueur de flûte, ni pour l’endroit -enchanteur, elle entame une certaine lecture. - -C’est la lecture d’un petit livre qu’elle a tiré de son sac à main. -L’ouvrage à peine entr’ouvert, en vérité, l’on fait bien peu de cas et -de Pan et du bassin, et du merle, et du parc matinal. Tout a fui. Que -demeure-t-il? Quelques feuillets de hollande où s’étale une pensée -rythmée, et l’âme d’un être charmé qui s’enivre,--on le jurerait,--de -poésie. - -En effet, par la complicité du vieux baron de Chemillé, son parrain, -esprit qui juge toutes choses au rebours du commun, Jacquette a appris à -lire la pensée harmonieusement exprimée. Toutefois, la vérité oblige à -reconnaître que ce n’est point du bonhomme Chemillé que Jacquette a reçu -le goût exclusif, en fait de poésie, pour l’œuvre, figurez-vous, d’un -poète nommé Alcindor. - -Alcindor! Nom flatteur à une oreille de ce temps-là, mais que nulle -gloire n’apporta jusqu’à nous... Il faut nous bien garder de conclure -que cet Alcindor fût, de ce fait, sans mérite et indigne de l’admiration -de Mlle de Chamarande! Je prends sur moi de vous affirmer que c’était un -homme inspiré, maître parfait du beau langage français par lui assoupli -au rythme de Malherbe et du grand Ronsard, ses ancêtres; plus habile que -Racine en la science amoureuse et ayant trouvé le moyen d’ajouter à la -grâce, à la fantaisie, à la raison de La Fontaine ce quelque chose qui -ne s’est reproduit que des siècles plus tard et qui descend au fond de -nos cœurs, comme le font le souvenir nostalgique, la chimère de -l’espérance, le parfum des sous-bois ou des blés mûrs, la vue de la mer -mouvante, des crépuscules et de ces belles nuits où toutes choses -semblent immobilisées dans une extase sans fin... Voilà quel était -Alcindor et quelle était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée sur son -livre et vous ne douterez pas plus que moi de ce que j’avance ici avec -la foi d’un illuminé. - -Regardez Jacquette de Chamarande et vous ne douterez guère non plus -qu’un si pur poète ne fût, d’abord jeune et de la plus aimable figure, -qu’il n’eût la plus jolie bouche d’homme, les dents les plus éclatantes -et le regard le plus profond. Accordons qu’il eût le nez ou trop court -légèrement, ou trop long, afin de ne pas peindre un portrait de mortel -par trop voisin de l’invraisemblable. Mais, en revanche, imaginez, je -vous prie, le timbre de la voix d’un garçon qui eut l’honneur de plaire -à Mlle de Chamarande au milieu des fêtes de Saumur, au bal des échevins, -sous les lustres, à moins que ce ne fût près de telle fenêtre percée -dans la muraille épaisse du château, en un recoin ombreux d’où l’on -apercevait la Loire, fleuve incomparable, ses longs bateaux plats et ses -sables étirés en fuseaux caressés par la lune... - -Quels mots furent prononcés en ce lieu, à cette heure, aux oreilles -d’une jeune fille qui n’avait jusqu’alors rien entendu de tout à fait -tendre adressé exclusivement à elle? - -Le fait certain est que, sous les strophes que parcourt Jacquette, -assise et absorbée, elle entend aujourd’hui encore la voix du jeune -homme, et que sonnets, stances, épigrammes, lais, virelais ou madrigaux, -qui lui paraissent tous également exquis, ont pour elle un sens -identique, jamais monotone et jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le: -qu’Alcindor avait de talent! - -Lorsque Jacquette a lu un certain nombre de pages, que d’ailleurs elle -sait de mémoire, elle repose son regard sur le dieu moussu, qui, lui, -jamais ne se lasse de baiser ses chalumeaux, et Jacquette se prend à -rêver. Rêve d’amour d’une jeune fille de ce temps là, par un matin de -mai, dans la rotonde d’un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan, près du -bassin d’eau dormante!... - -O lecteurs! Dans sa rotonde qui peut-être vous plaît parce qu’elle est -d’une époque révolue, Jacquette, elle, ne trouve d’agrément qu’à songer -au temps qui n’est plus... Elle songe à la soirée saumuroise... Elle -revoit en pensée Alcindor qu’elle n’a pas vu, cela semble probable, -depuis de longs mois. En admirant les strophes qu’il écrivit, elle -souffre, la pauvre petite! Et n’ayant pas atteint dix-sept ans, elle se -dit: «Mon bonheur a été!» Est-ce assez triste, je vous le demande? - -Dans dix années, ou bien dans vingt, Jacquette, sondant le temps passé, -reconnaîtra que c’est sur son banc, dans la rotonde, en se remémorant -l’heure trop brève de Saumur, qu’elle a été la plus heureuse, car, dans -le moment même que son poète lui parlait, si beau que fût son timbre, -elle n’avait nulle notion de félicité. Ainsi, hélas! notre meilleur -temps est celui que nous passons à regretter... - -Au château, dans l’entourage de Jacquette, il n’y a guère que son vieux -parrain qui pourrait l’entretenir d’un tel sujet, car c’est un fureteur -acharné, mais il n’est plus à l’âge où le souvenir des choses de l’amour -est encore fait de cendres assez tièdes pour qu’on les puisse ranimer. -Allez donc, petite Jacquette, dénicher le confident dont je sens si bien -que vous avez le plus pressant besoin! Ce ne sera pas Mlle de Quinconas -qui, votre éducation accomplie, mûrit comme une belle pêche d’espalier -au soleil! Ce ne sera pas non plus Mme votre mère, la marquise de -Chamarande: la toujours belle mais trop légère Ninon. Les filles ont -toujours l’air d’être plus avancées et compliquées que leur maman; si ce -progrès était véritable, les siècles écoulés seraient pure sauvagerie -auprès de nous; il doit y avoir quelque erreur en cette apparence et je -pencherais vers l’opinion que tandis qu’une jeune fille fait trois pas -en avant, une autre, celle qui la suit, en fait quatre plus grands en -arrière... Allons, Jacquette, demeurez seule!--aussi bien c’est le sort -commun--et tirez-vous d’affaire néanmoins. - - -II - -Suivons-la, je vous prie, afin de voir d’un peu près comment elle s’y -prend. - -Avez-vous cru, sérieusement, qu’une jeune fille ait contracté l’habitude -de s’engager le matin en une allée qui s’éloigne, par biais, de l’allée -d’eau et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt qu’en aucune autre allée, -sans meilleur motif que d’y lire un petit livre, et de rêver sur l’eau -stagnante? Moi, je vous ai dit cela, mais pour essayer mon récit: car un -conteur tâtonne avant de découvrir le vrai. Mais voyons... Ce serait une -jeune fille d’une nature bien extraordinaire! Ces demoiselles ont de -coutume des mobiles plus concrets, et le moindre de leurs gestes aboutit -à quelque fin moins auguste et moins froide qu’un dieu de marbre, fût-il -antique et bon flutiste! - -Il serait orgueilleux de ma part de présumer que vous ayez quelque -mémoire d’un homme rural nommé Cornebille, singulier personnage attaché -par un lien secret à la marquise de Chamarande, bien que celle-ci l’eût -fait chasser de son parc, il y a de cela fort longtemps. Mais le -souvenir de ces faits n’est pas indispensable: ce ne vous sera pas chose -incroyable qu’un serviteur aille s’aviser de reporter sur la fille le -dévouement auparavant témoigné à la mère. - -Cela étant entendu, voici comment se comporte Jacquette. Ayant vu le -soleil, à travers les rameaux épais, darder un rayon par une trouée bien -connue d’elle, elle ferme le petit livre de poésies d’Alcindor, quitte -le banc, et, preste comme le merle, se jette sous bois, en un sentier -invisible, qui, côtoyant mille arbustes, zigzaguant, tournoyant, -descendant, montant, se heurte enfin au mur tout verdi de lichens, dont -est ceinturé le grand parc. Elle poursuit sa course clandestine jusqu’au -pied de ce mur. Là croissent force ronces et orties, mais aussi quelques -framboisiers dont les fruits mûriront et se dessécheront sur la tige, -car qui donc connaît cet endroit? Elle voit parfois le sol herbeux se -soulever en un monticule non loin d’elle. C’est une taupinière qui élève -son petit dôme aux pentes granulées; tout à coup, un mulot, petite tache -dans le champ de la vue mouvante, vous laisse incertain s’il fut réel ou -imaginaire; ou bien s’enfuient, comme papiers au vent, des paires -d’oreilles et de blanches queues de lapins. - -C’est là, enfin, que cinq ou six crampons de fer rouillé, fixés au mur, -permettent à Mlle de Chamarande de se hisser, tel un acrobate, quitte à -blesser ou salir ses mains blanches. L’opération n’est pas aisée; mais à -en juger par l’agilité qu’elle possède, il y a à parier que notre -Jacquette n’en est pas à son coup d’essai. Il y a à parier également que -vous êtes là tous à croire que Jacquette va rencontrer sur la crête de -ce mur un beau jeune homme... Et pourquoi celui-ci ne serait-il pas le -poète Alcindor? - -Vous errez. Sur la crête du mur où Jacquette se jucherait très bien à -califourchon, si elle n’était formée aux gestes de la plus pure décence, -elle se contente de se montrer: son visage au teint animé, ses cheveux -blonds, son buste plein et gracieux. Qui donc la voit? Et qui voit-elle? -Je vous le donne en cent. Elle voit une espèce de monstre, lequel la -voit, elle ne cherche ici que ce monstre, et ce monstre n’attend -qu’elle! - -Non loin de là, dans la campagne, s’élève un moulin à vent ruiné, dont -les ailes semblent être la carcasse d’un gigantesque oiseau mort. C’est -dans ces décombres que gîte aujourd’hui un être chenu, difforme et -affreux, en qui les seuls lecteurs attentifs ont déjà reconnu -Cornebille. Il est pauvre et vivrait misérablement si Mlle de Chamarande -ne lui apportait, par le chemin que j’ai dit, tantôt un petit panier de -provisions, tantôt un écu. - -Oh! point d’attendrissement trop précipité. Mlle de Chamarande n’est -nullement une Providence désintéressée. Si elle vient avec difficulté au -secours d’un infortuné, tout me porte à croire qu’elle le fait de bon -cœur, mais rien jusqu’ici ne nous autorise à dire qu’elle le ferait au -cas où aucun service ne lui serait rendu en échange. Or, je puis bien -vous le déclarer à présent: elle attend de Cornebille un service en -échange. - -Aussitôt que ce misérable homme, déshérité de la nature, a aperçu le -buste virginal au-dessus du mur, il sort de la tanière que lui composent -les restes du moulin, et il est pareil à un cancrelat privé de quelques -pattes et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant de sa nourriture. -Cornebille approche: il tient à la main une courte échelle; au pied du -mur, il l’applique, et, d’échelon en échelon, il se hausse... Ciel! -allons-nous assister au plus monstrueux des rendez-vous d’amour? Cette -appréhension vous glace? Eh bien, cependant, oui: un rendez-vous, et -d’amour, c’en est un. Soyez fermes et considérez le magot disloqué, -malpropre, hirsute, fils de guenuche, assurément: ne voilà-t-il pas -qu’il porte la main à sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il touche là? -Ne fait-il pas, par une dernière dérision, le geste d’un page charmant -qui s’avance vers sa maîtresse bien-aimée?... - -L’extrémité prenante du gorille s’est enfoncée sous la veste sordide et -elle en a retiré un pli. Ah! respirons. Ce n’est donc qu’un message que -porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette tend la main. Ah! qu’elle -aimerait saisir le poulet avant que cette brute, respectueuse et dévouée -à l’excès, n’en eût baisé le vélin! Mais elle a beau dire: «Je t’en -supplie, Cornebille, ne le baise pas, c’est à moi!» Elle veut dire: -«C’est à moi de toucher cette chère écriture...» le balourd se fait un -devoir d’appuyer sa lippe sur... ah! sur quoi, mon Dieu!... sur -l’écriture d’Alcindor. - -Et cela serait la cause d’un véritable chagrin pour Jacquette si, d’un -tour de main, ayant fait sauter la cire, elle n’effleurait déjà, du -pied, les cimes des framboisiers, si elle ne foulait bientôt les -taupinées, si elle ne s’engouffrait sous bois afin de dévorer la lettre -de son poète. Et les termes de celle-ci sont tels qu’elle oublie par où -le papier maculé a passé. Et il lui arrive--vous le concevez--de -s’égarer dans le parc, tant le contenu de la lettre est séduisant! - -Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il pas que la rêverie où nous avons -vu d’abord Jacquette plongée ne se reportait pas dans le passé aussi -loin que nous l’avons cru? Ni une grande distance, ni un temps très long -ne la séparaient donc du cher poète? Ah! cela, je me l’étais imaginé, je -le confesse, parce que je ne suis pas plus habile que les autres hommes, -et nous sommes enclins à croire aux sentiments non payés de retour, à la -passion qui se consume... C’est un préjugé vieux comme le monde. Il nous -plaît, à nous qui regardons les choses en spectateurs, d’édifier de -toutes pièces un amour malheureux: il touche plus sûrement et inspire -mieux troubadours et musiciens. Cependant, méfions-nous! La jeunesse, et -déjà au temps de Jacquette, était ardente et industrieuse; elle -s’accommodait peu des songeries vaines; elle était douée à merveille -pour susciter des réalités palpables. - -De sorte que, ne vous en déplaise, voilà le poète Alcindor non plus -personnage romanesque, jongleur de cour apparu un soir, aussitôt envolé, -pour retourner charmer dans les capitales les loisirs des princesses. -Désormais non: Alcindor cultive tout simplement la poésie à Saumur! La -lettre est datée de cette ville qui est la plus proche du château. Et -Mlle de Chamarande le rencontre peut-être à la messe, les jours de -grande fête tout au moins. En tout cas, une fois la semaine, -ponctuellement, Mlle de Chamarande peut recevoir--nous en avons été -témoins--une marque tangible d’amour émanant du singulier personnage. -Mlle de Chamarande reçoit des billets tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis -qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? Je le croirais difficilement -d’une jeune personne de sa qualité. - -Le fait serait, en même temps qu’un acte de témérité grande, un bien -grave manquement aux règles qui régissent la tenue d’une jeune fille -noble et qui de plus, est l’élève de Mlle de Quinconas, propre nièce de -Mgr de Trélazé. Cependant, Jacquette, me dira-t-on, fut élevée aussi, -hélas! non seulement par une vertueuse gouvernante, mais dans un parc où -l’amour régna tyranniquement... - -Si l’amour fit des siennes au parc de Chamarande, comme en maint autre -endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de soi, que la liberté y ait été -maîtresse exclusive. L’étiquette, comme partout, y commandait au -contraire les gestes, et principalement depuis que Jacquette était en -âge d’être épousée. - -Désirez-vous savoir comment les choses se passaient? - -Une certaine année, un certain mois, un certain jour, tout à coup, sans -que cela puisse être expliqué autrement que par une occulte influence, -c’en avait été fait de ce relâchement dont nous avons été les confidents -scandalisés au temps de la jeunesse de Ninon. Instantanément, par la -vertu d’une baguette magique, tout le monde, du petit au grand, s’était -trouvé à l’unisson. C’est un des cas très rares où les mortels -s’entendent. Il y a au logis une jeune fille à marier. On oublie qu’on -n’a pris, durant l’enfance de celle-ci, aucune précaution et qu’on n’a -pas gardé plus de tenue que si l’enfant eût été aveugle, sourde, -imbécile ou muette. La jeune fille devient respectable au point qu’elle -redresse les mœurs de toute la maisonnée. Le marquis ne jure plus, ne -poursuit plus les servantes. Ninon, demeurée pourtant désirable en sa -maturité, se conduit comme une nonne et professe l’intransigeance d’un -prédicateur de carême. Tous les amis de la famille s’ingénient à -inventer d’honnêtes et prudes divertissements. Il n’est guère que le -vieux baron de Chemillé, le parrain, qui sourie,--c’est un -pyrrhonien--car il observe les hommes, note leurs usages et ne peut se -retenir parfois de les moquer un peu. Mais il se tient d’accord avec le -reste du monde, en la circonstance, et même il a de celle-ci pris -prétexte pour réviser sa bibliothèque et enfermer en une armoire -soigneusement close, les livres à images immodestes et les auteurs dits -licencieux. La Pudeur en personne peut séjourner chez lui sans risquer -d’y être offensée. Il s’agit de marier Jacquette. - -Cependant, à des intervalles à peu près réguliers, le château s’agite; -tout y entre en branle; et l’on croirait revenus, voire dépassés, par -l’effervescence, les beaux jours d’autrefois: l’on reçoit, l’on donne -des matinées, des bals, des soupers où la Province d’Anjou convoquée, -danse jusqu’à l’aurore. Il s’agit de marier Jacquette. - -La singulière figure que fait Jacquette en ces parties de plaisir -destinées à fixer sa vie! Ce n’est certes pas qu’elle répugne aux -divertissements, à la danse, à la compagnie; mais elle boude. Elle -aspire de toutes ses forces à la fin de chacune des fêtes, parce qu’un -seul être n’y assiste pas parmi ses connaissances, le seul précisément -qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle. - -Non, Alcindor n’est point des fêtes de Chamarande; Alcindor n’est pas -convié à venir éprouver les charmes de la jeune fille à marier. Il nous -faut en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. Alcindor est poète -et n’est que poète, ce qui est peu de chose en une société. En quelle -redoutable aventure une fille aussi sage que Jacquette a-t-elle pu -s’engager? - -Jacquette connaît trop son monde pour faire part de ce qu’elle éprouve à -tout venant, et elle est trop soumise au bon usage pour commettre, à ce -propos, le moindre esclandre. Aussi croit-elle sincèrement observer la -plus parfaite discrétion et ne rien dévoiler des secrets de son cœur -quand elle s’en va à chacun demander: - ---Avez-vous lu Alcindor? - -Rien de plus ingénu que sa question ni que le ton employé par elle pour -la poser. Elle vous attire à part, comme pour vous confier que votre -jabot est retourné ou votre bas entr’ouvert, ou encore--quelques uns le -croient--pour vous dire, sous forme voilée, que c’est vous qu’elle -préfère... et elle vous demande anxieusement: - ---Avez-vous lu Alcindor? - -D’autres fois, sans avoir l’air de rien, souriant, batifolant, dansant -le menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre charmante; un sourire ingénu -s’y dessine et deux fossettes se creusent à ses joues: quel mot divin va -voler? Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs de la fête? Jacquette vous -murmure: - ---Avez-vous lu Alcindor? - -Quelques uns ont lu Alcindor. - -Non qu’il ait une renommée grande, mais parce qu’il habite le pays. - -La plupart ne l’ont pas lu. - -Nul n’est troublé par Alcindor. Un bon poète est toujours flanqué d’un -collaborateur vieux et grincheux, qui est le Temps. Il faut avoir peiné -pour qu’on vous goûte, car les hommes sont ainsi faits qu’ils apprécient -davantage les maux communs comme la boue, que le génie qui brille comme -le soleil, et ils estiment un sort ordinaire beaucoup plus qu’une -merveilleuse exception. Et Jacquette a une immense pitié pour ces gens -qui viennent là, brimballer et bâfrer, reluquer son corsage, aspirer son -haleine et qui, les misérables, n’ont pas lu Alcindor! - - -III - -Un personnage a le don d’irriter Jacquette en ces journées et ces nuits -de liesse. C’est un garçon qui n’a pas lu Alcindor, et qui émet la -prétention de posséder, sur la poésie, des lumières. De fait, il sait -par cœur les grands maîtres du genre et, récitant leurs plus fameux -passages, il y met une telle intonation que l’on est bien contraint de -se persuader qu’il apporte en matière d’art quelque goût. Le pis est que -ce damné amateur de vers s’accorde avec le baron de Chemillé de qui la -compétence ne fait doute pour personne, mais qui, lui non plus,--notons -le détail:--n’a jamais lu Alcindor... - -Ce personnage est un certain M. de Fontcombes, nullement mal fait de sa -personne à vrai dire, mais de qui les relations avec Jacquette ont -commencé par les mots suivants, aussitôt faite la présentation: - ---Vous aimez les poètes, m’a-t-on dit, monsieur. Et quel est, à votre -sens, le plus grand parmi eux, s’il vous plaît? - ---C’est celui, dit M. de Fontcombes, qui saura convenablement vous -chanter, mademoiselle... - -Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait immédiatement compagnie. - -Délicieuse Jacquette! Elle n’eut jamais, peut-être, de génie féminin -plus pur que dans le moment où elle attendit qu’un homme un peu informé -de la poésie, lui dît que le plus grand poète était Alcindor!... - -Oui, il y eut un court instant durant lequel cette fraîche âme attendit -cela. Une foi si complète et si jeune ne vous touche-t-elle point? - -Quant à moi, je ne saurais rien vous dire de Jacquette qui pût la -peindre plus complaisamment. - -Mais, par exemple, M. de Fontcombes en eut pour sa platitude. Il ne -rencontra plus Jacquette sur ses pas, de la nuit entière. - -Depuis lors, quand elle le voyait de loin, elle n’eût pas su dire si -elle avait envie de pouffer ou de prendre la fuite. Elle ne faisait ni -l’un ni l’autre, mais il lui perlait entre les cils ces sortes de larmes -qui sont des pleurs de rage. - -Elle évitait M. de Fontcombes dans la mesure du possible, ce qui n’était -pas assez, à son gré. Et cela n’empêche qu’il lui demeurait un dépit -précisément de cette répugnance, car enfin M. de Fontcombes connaissait -et aimait les poètes, ce par quoi il se différenciait de la plupart et, -s’il n’avait pas, d’emblée, cité Alcindor comme le plus grand des -poètes, après tout, n’en avait-il nommé aucun autre... - -En vérité, ceci était à considérer. - -Et M. de Fontcombes qui venait là, lui, assidûment, dans l’unique but de -faire sa cour à Jacquette, se demandait avec angoisse en quoi il avait -pu tant lui déplaire par un compliment banal, un peu niais peut-être, -mais en somme pareil à la plupart des compliments. - -Rien ne se perd, dans le monde comme dans la nature; et il va de soi que -l’éloignement éprouvé par Mlle de Chamarande pour le jeune Fontcombes -devint thème à conversations et à papotages. - -Le fait eut pour Jacquette un inconvénient imprévu d’elle; c’est qu’il -jeta contre ses jupes une quantité de petits sots et pieds plats qui ne -valaient pas Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu ni Alcindor ni aucun -poète, et à qui il était évident qu’on ne ferait jamais lire ni un poète -pour le comparer à Alcindor, ni Alcindor. - -Ninon s’émut. Mlle de Quinconas fut en butte à de sévères remontrances: -elle qui avait élevé Jacquette, que diable! ne devait-elle pas pénétrer -ses secrets? La vénérable et encore aimable gouvernante reçut semonces -sur semonces, non seulement de Ninon, mais du marquis Foulques qui -commençait lui-même à s’agiter. - -Mlle de Quinconas, bien qu’elle eût fait l’éducation de Jacquette, ne -surprenait pas la plus légère esquisse des mouvements de son élève. A -son avis, Jacquette était encore une enfant; on lui devait faire plus de -plaisir, disait-elle, au lieu de lui présenter des Fontcombes, en lui -donnant une belle poupée ou quelque chatte noire, telle qu’était, par -exemple, jadis, la «Belle Zébutte». - -On voit que si l’innocence se trouve parfois au cœur d’une jeune fille, -sous quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit plus sûrement et -majestueusement chez une personne quadragénaire, fût-elle munie de tous -ses brevets. - -Seulement, le marquis, lui, se fâcha rouge. Il se fâcha d’abord contre -la gouvernante--c’était dans l’ordre;--et si elle n’eût possédé encore -de ces appas qui toujours firent fléchir les hommes autour d’elle, je -crois qu’il l’eût renvoyée à son vénérable oncle l’évêque. Mais il fit -comparaître Jacquette. Et, l’attendant dans une petite pièce où il lui -avait donné rendez-vous, il ne se contenait pas; il pestait, et disait -tout haut qu’il en avait assez de ces sauteries et festoiements -nocturnes et d’ailleurs coûteux, où l’on conviait plus de freluquets que -de femmes, et que, par ailleurs, cette austérité hypocrite qui avait -envahi la maison, par le fait de la présence d’une jeune fille, -commençait à lui peser aux épaules, et qu’enfin M. de Fontcombes était -d’âge, de tournure, de famille et de fortune convenables en tous points. -Au surplus, c’était ce jeune homme qu’il avait choisi pour son gendre et -il le voulait comme tel. - -Et ce fut, Dieu me pardonne, à peu de chose près, ce qu’il répéta à sa -fille, lorsque celle-ci eut pénétré, fort décente et la mine soumise, -dans la petite pièce où M. son père l’attendait en marchant de long en -large, faisant trembler les girandoles. - -Cette histoire se passait en un temps où les enfants ne répliquaient -pas. Aussi Jacquette ne fit pas entendre sa voix dans le lieu où le -marquis Foulques avait cru devoir la sermonner. Elle ne versa pas même -une larme, car elle savait que l’attendrissement n’était pas le propre -de son papa et qu’il était bien sot de se meurtrir les yeux en pure -perte. Elle sortit dès qu’elle jugea que la harangue paternelle était -terminée; et, ayant descendu les degrés qui vous déposent sur la -terrasse, elle fit là quelques pas et s’enfonça non dans l’allée qui -conduit au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans une autre, -symétriquement opposée et beaucoup plus longue et conduisant en droite -ligne jusqu’à la balustrade qui domine d’un peu haut la large coulée de -la Loire. - -Ce n’était pas pour prendre un bateau et se faire conduire à Saumur! La -rébellion n’était point en son cœur, car son cœur était tout rempli -d’autre chose. L’amour a une telle vertu, qu’en vérité il adoucit tout. -Celui qui l’a ne se perd point en pensées attristantes touchant -l’avenir; et la menace des pires maux, fût-ce de celui d’être privée de -l’amour, ne vous empêche pas de savourer les délices de l’amour présent, -qui semble absorber tout l’avenir. - -Cette terrasse de Loire était retenue par une balustrade d’au moins un -quart de lieue de longueur et qu’avait fait jadis construire, en son -temps, M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père de Jacquette, bon -amateur de jardins. A des intervalles réguliers, mesurés au souffle de -la langoureuse Ninon en sa jeunesse, des lieux de repos étaient là -ménagés, où il était loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie d’un -laurier. Et la délectation de la vue était alors sans pareille: d’une -part, la haute futaie du parc dense et moutonneuse comme une forêt; de -l’autre, les rives si molles du fleuve à chevelure de roseaux, les îles -et leurs saulaies argentées, les barques à grandes voiles rectangulaires -que gonfle un air attiédi, les grèves sablonneuses semblant inviter des -déesses au bain; par-delà les clochers de villages, la bleuâtre -silhouette du château de Montsoreau, vaporeuse; et, lorsque l’atmosphère -était bien purgée de brouillard, en sens inverse et plus loin encore, -les tours et tourelles de la ville qui contenait Alcindor... - -Voilà le lieu où vint se réfugier Jacquette après l’algarade. Elle y -tire de son sein les billets du poète. Elle a dans sa pochette le livre -des poésies. Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, et puis ses yeux se -portent sur la surface des eaux courantes, à tel endroit où, certain -jour, prévenue à temps, elle a vu paraître Alcindor sur un bateau qui, -faute de vent, se faisait tirer par des chevaux allant le pas, à la -queue-leu-leu, sur le chemin de halage. - -Jour béni! Oasis dans son histoire d’amour! Une demi-heure durant, elle -a vu Alcindor... - -Il était à l’avant du bateau, tout de noir vêtu, comme un petit abbé,... -à la distance de cent toises, il a tiré respectueusement son chapeau. -Elle a vu, peu à peu, sa taille grandir; il lui a paru et plus haut et -plus beau aussi que tout le monde; et quand le bateau a passé devant -elle, le poète a salué de nouveau, puis salué encore au moment où il -allait la perdre de vue. - -Il a aperçu qu’elle portait la main à son cœur, d’une quasi -imperceptible manière, et même, un court instant, le doigt à sa lèvre... - -Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître; et il a -fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et -muet passage. - -O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus -cruelle privation!... - -Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit -obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de -Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête -exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château, -où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera -convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de -Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier -avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi -tous les autres hommes? - -Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses -paroles même ne lui appartiennent plus; tout cela est féal et serf du -marquis et de la marquise de Chamarande; mais Jacquette pense qu’il y a -quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu: c’est -son cœur. - -Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main -féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la -balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de -l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la -mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle, -l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre. - -J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et -si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces -jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle -retient... - - -IV - -On atteignait les débuts de l’été lorsque la grande fête fut donnée. Le -château que je ne vous ai jamais décrit, afin que vous le voyiez mieux à -votre guise, mais qui étale, vous le savez, sa belle masse vis-à-vis de -la grande allée d’eau, est alors environné des plus magnifiques ombrages -que rêve, probablement dans le même temps, l’immortel peintre et poète -Watteau; tous les communs environnant la grande cour où vous avez connu -jadis la nourrice Marie Cocquelière, jusques et y compris cette tour du -Nord où se passa--vous en souvenez-vous seulement?--l’épisode de -Châteaubedeau; tout l’arrière-train, en un mot, de la demeure -seigneuriale présente l’agitation d’une fourmilière dérangée; on voit -aller, venir, courir et se culbuter des légions de marmitons; entrer, -sortir chars et charrettes garnis de denrées de toute sorte; on entend -mugir la voix impérieuse des majordomes et rire ou crier dans les -couloirs les soubrettes pincées; les cuisines regorgent de victuailles; -un feu d’enfer flamboie dans les cheminées à hotte, et les grasses oies -et les chapons rôtis, arrosés de beurre, y tournent lentement comme des -astres devant un soleil, mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, les -autres par une gamine aux joues cuites, d’autres même par un chien -habile à courir sans fin dans une grande roue à rigole intérieure, qu’il -anime, essoufflé et tirant la langue. - -Par un contraste singulier, tout ce qui est de la façade du château -demeure désert et en expectative. Les volets sont rabattus encore contre -la chaleur du jour; les fleurs aspirent par la tige l’eau des vases et -exhalent d’excessifs parfums; les grosses mouches, heureuses ou ivres, -se balancent en bourdonnant dans l’atmosphère et vont heurter les glaces -comme de petites balles de sureau projetées par une sarbacane. - -Que c’est joli, que c’est émouvant,--y avez-vous pensé?--une bergère ou -un sofa qui attendent et qui se demandent quelles formes ce soir ils -s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion plus piquante que celle qui est -composée par l’ensemble des sièges d’une pièce vide, ornés et bien -vêtus, les bras accueillants, tous destinés à la commodité des humains, -résignés au pire comme à l’exquis, complaisants à l’imbécile qui pérore, -à la femme qui, sans rien dire, séduit, et collaborateurs si modestes de -l’homme d’esprit qui se sert d’eux pour ses attitudes et ne leur en est -jamais reconnaissant? - -La marquise est passée là tantôt, distraite et ne laissant qu’un parfum. -Mlle de Quinconas s’y est risquée à la recherche de Jacquette. Jacquette -s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant Mlle de Quinconas; elle s’est -assise sur un tabouret comme il convient à une jeune fille et comme s’il -y eût eu là du monde; et, tout de même qu’elle eût fait si il y eût là -du monde, elle a songé à son amour. Un beau rais de soleil traversait la -persienne; on entendait de loin les pommes d’arrosoir épandre la pluie -sur les pelouses; on entendait aussi un petit cœur battre;... il faisait -à la fois chaud et frais. Une corde de clavecin se brisa... Et -Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse en elle, ne put s’empêcher -de rire à la pensée qu’une personne, tantôt, appuierait son doigt sur -quelque touche d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que l’objet d’un songe. - -Elle nourrissait un projet un peu puéril aussi. Il n’y avait dans cette -pièce aucun livre. Jacquette en avait apporté un qu’elle tenait à la -main. Après réflexion, elle se leva et alla poser, parfaitement en vue, -sur un pupitre de bois doré, les Poésies d’Alcindor. - -Après quoi, elle s’en fut, rapide, malicieuse et mélancolique. - -Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent les violons; ils étaient nombreux -et choisis parmi les meilleurs. Après qu’une collation leur eût été -servie, Jacquette les vit prendre place dans le lieu réservé à eux, et, -comme la plupart étant d’Angers, ville renommée pour son goût musical, -quelques uns étaient de Saumur, Jacquette les regarda longtemps, tous, -sans rien dire, parce qu’il s’en pouvait trouver un qui connût Alcindor. -Et elle brûlait de les interroger. - -Le loisir lui manqua, car la compagnie commençait de gravir les degrés -et l’on entendait les carrosses écraser de leurs grandes roues le -gravier, et les chevaux fatigués hennir. - -La marquise, le marquis et le baron de Chemillé, parrain de Jacquette, -se tenaient à l’entrée du premier salon, et elle-même, en grand tralala, -entre ses parents et le vieux philosophe qu’elle harcelait de questions, -étant un peu agitée et nerveuse, mais étant surtout en veine de -plaisanteries touchant M. de Fontcombes, car avec son parrain seul elle -osait se moquer du jeune homme qu’on lui destinait pour époux. - -C’est alors qu’on revit de vieilles connaissances et, entre autres, Mme -de Châteaubedeau, puissante matrone à présent, flanquée de son gros -fils, aujourd’hui rangé, marié à une jeune femme peu belle, et déjà père -de quatre enfants; les La Vallée-Chourie, les La Vallée Malitourne, -aussi insignifiants que jadis, et même l’antique Mme de Matefelon, fort -modifiée, celle-ci, car on se souvient qu’elle était rabat-joie à -l’excès; or, depuis que l’air de la Cour du Régent avait envahi la -province, c’est à dire depuis que l’aimable Régent n’était plus, -l’acariâtre vieille dame se piquait d’être indulgente et même fort libre -en ses propos; et elle n’avait point eu à apprendre ceux du jour, mais à -se rappeler seulement ceux de sa jeunesse. - -Je ne vous énumérerai pas tous les nouveaux venus, qui n’ont rien à -faire en cette aventure, mais je suis obligé de remarquer en passant -combien il faut peu d’années pour que change complètement de visage -l’assemblée des familiers d’une maison. Les uns sont dispersés, d’autres -disparus à jamais. Ne manquons pas de donner une larme au pauvre -chevalier Dieutegard qui eut de la grâce en ses tendres années; mais -n’allons pas, un jour de fête, rappeler les affreuses circonstances de -sa fin... Et tous les absents infailliblement sont remplacés, on ne sait -en vertu de quel procédé. Le Temps passe avec sa faux impitoyable. Il a -passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il pas vrai? un salon est -toujours rempli. - -J’allais oublier de vous dire qu’un de nos personnages d’autrefois était -encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, que M. de Chemillé avait un -jour donnée à sa filleule afin que celle-ci s’exerçât à parler -librement. - -Pomme-d’Api étant de bonne qualité, n’avait ni la figure, ni l’échine, -ni aucun membre rompus, à peine le bout du nez décoloré. Le vermillon de -ses joues ballonnées était vif et ses yeux perpétuellement émerveillés -devant le spectacle du monde. On l’avait mise sous verre, le derrière -piqué sur une tige acérée,--étrange façon!--afin qu’elle parût, sa -carrière accomplie, se reposer pour l’éternité. Et elle reposait, témoin -indifférent du temps qui fuit et d’une jeunesse écoulée. - -Lorsque M. de Fontcombes se présenta--ah pardieu, qu’il était bien -mis!--il fut certainement très stupéfait de voir Mlle de Chamarande lui -faire le plus bienveillant accueil. - -Que l’on me laisse ajouter qu’une chose me confond plus encore que le -remplacement précipité des hommes par les hommes, c’est la substitution, -chez la femme la plus pure, d’un sentiment feint à un sentiment vrai. Je -ne m’accommoderai, pour ma part, jamais, de ce miracle qui s’opère sans -l’intervention d’aucun saint, et je ne serais pas plus confondu de voir -ressusciter un mort. - -Ce n’est pas un bel habit qui eût eu le pouvoir magique d’influencer une -fille comme Mlle de Chamarande! Cependant elle fit, je vous le garantis, -un tout à fait tendre sourire à M. de Fontcombes. Le marquis Foulques et -Ninon qui, ni l’un ni l’autre, n’enfermaient une âme compliquée, en -furent aussitôt pleins de joie et virent les noces pour la Saint-Jean -prochaine. M. le baron de Chemillé, dont l’œil ne perdait aucun détail -de l’action, sourit aussi, mais d’une autre manière. - -Et le beau M. de Fontcombes n’eut pas plutôt aperçu la complaisance de -Jacquette, qu’il donna aussitôt dans le panneau. Tous les hommes sont -ainsi dupés très aisément. Leur fatuité en est la cause première et, -après, vient un manque surprenant de finesse. Et toutefois, n’imaginez -pas que ce garçon fût un sot: pour un homme de sa qualité, avoir les -goûts qu’il manifestait ne me semble pas chose commune. Au lieu de -parler de la pluie et du beau temps, d’un potin imbécile, ou de ces -mille et une niaiseries dont une bonne compagnie s’entretient, il -trouvait, à propos de tout, des pentes insoupçonnables par où glisser à -ce merveilleux sujet de la poésie qui, à son gré, faisait le plus noble -ornement de la création. Il disait communément, quitte à se faire -maltraiter, que les gens de la meilleure naissance ne sont pas capables -de discerner le ton de l’horizon ni de dire si un pays est beau, si la -rivière est sinueuse et le temps seulement chaud ou froid, pour peu que -tel sensible génie n’ait pas pris la peine de naître avant eux et -d’attirer leur attention sur ces points en en fixant la valeur dans une -langue excellente. - ---Vous ne parleriez point d’aurore et point de la lune, point des îles -et point de la mer redoutable, point des prairies ni des ruisseaux, que -dis-je? vous ne sauriez même pas parler d’amour, mesdames, affirmait-il -devant Jacquette, si, avant nous, n’avaient pas su chanter Homère et -Virgile, le Grec sicilien Théocrite aussi, et notre Racine... - -On voulait qu’il se moquât et jetât à poignées des paradoxes pour -séduire: et s’il ne venait à personne de se fâcher, c’est qu’on avait -l’assurance que de ce qu’il disait il ne croyait rien. Jacquette à part -soi, le trouvait fat. Les prétendus poètes qu’il nommait, elle les -détestait, sans qu’elle les connût d’ailleurs le moins du monde, et elle -eût préféré, affirmait-elle, entendre parler engrais, vignobles ou -fenaison. Mais elle souriait agréablement, ne fuyait point le disert -Fontcombes et semblait même prendre un plaisir assez vif à l’écouter -dialoguer sur ses sujets favoris avec M. de Chemillé qui, lui, se -déclarait aux anges, pour avoir trouvé un homme érudit et de bon goût. - -On mangea et l’on but, puis l’on s’éparpilla afin de contempler les -splendeurs du couchant sur les coteaux et sur la rivière, M. de -Fontcombes quittant peu la jeune fille et l’abreuvant de sujets -sublimes. Quand on remonta vers le château, les chandelles étaient -allumées: cela faisait un spectacle féérique dans la nuit; et, de loin, -on discernait les violons venus de Saumur et d’Angers, qui préludaient à -la danse par des airs italiens ou des compositions du maître de -chapelle. - -Alors le bal commença, ouvert par M. de Fontcombes avec Mlle de -Chamarande. - -Au beau milieu d’un pas, pinçant sa jupe d’une main, agitant de l’autre -son éventail, et souriant à ravir, Jacquette dit à son cavalier: - ---Monsieur, je vous déteste. - ---Pourquoi? demanda Fontcombes, sans manquer un de ses effets. - ---Parce que vous parlez poètes comme ferait un maître d’école, un -ignorant, sinon un âne bâté. - ---Oui-da! fit M. de Fontcombes, tendant à cet instant le jarret; -l’opinion, mademoiselle, est plaisante!... - ---Si elle vous plaît, monsieur, ce n’est pas que j’y tienne, car j’ai -peu souci de cela, bien au contraire. - ---Encore, de grâce, veuillez vous expliquer, mademoiselle. Je ne me -pique pas d’être savant; je dis qui j’aime et ce que j’aime. -Enseignez-moi, je vous prie. - ---Je le ferai, monsieur. Il n’est besoin de posséder des légions de -poètes: un seul les contient tous. - ---Ah bah! mademoiselle, et lequel, s’il vous plaît? - ---Monsieur, vous avez la bouche pleine d’Homère et de Virgile et de -maints autres barbons très antiques; dites-moi: avez-vous lu Alcindor? - ---Alcindor?... répéta M. de Fontcombes. - ---Alcindor. - ---Je n’entendis jamais prononcer un tel nom. - ---C’est enrageant, monsieur! Et comment ne vous détesterais-je point, -avec votre fausse science et votre goût prétendu? Alcindor, sachez-le, -est le plus grand des poètes. Voilà ce qu’il vous eût fallu me dire, -avant toute chose, monsieur, s’il entrait en vos desseins de me -plaire... - ---Pour vous plaire, mademoiselle, que ne suis-je prêt à dire! - ---Il faut penser ce que vous me direz. - ---Ah! que j’ai grande envie d’être du même sentiment que vous! Et -comment ne pas l’être? Mais voilà... Où dénicher, je vous prie, les -œuvres complètes d’Alcindor?... En quel siècle vivait ce génie? - ---Mais, au vôtre, monsieur! - ---Il est vivant! s’écria M. de Fontcombes. Diable!... Et vous le -connaissez peut-être? - ---Ces hommes-là sont toujours trop loin de nous... Les connaît-on? - ---Serait-il du pays? - ---Son œuvre seule importe. Elle est là... - ---Où? - ---Là, sur la cheminée... C’est un tout petit livre. Je vous le prête... -à une condition... - ---Laquelle? - ---C’est que vous me le rendiez vite et m’en parliez doctement. - -Car une idée était venue à Jacquette, malgré son humeur contre M. de -Fontcombes, c’était que, puisque--comme tant d’autres, hélas!--ce -connaisseur en poètes ignorait le meilleur poète, après tout, peut-être -que, le connaissant, il l’admirerait... Aventure à tenter! Et, pour peu -que celle-ci fût heureuse, voilà que tout à coup Jacquette se prendrait -à désirer de revoir M. de Fontcombes, ce qui ferait bien grand plaisir à -la famille. - -Et la famille, en attendant, s’émerveillait du changement survenu en -Jacquette. Jacquette, en effet, ne jouait même plus la comédie: elle -s’intéressait tout de bon à M. de Fontcombes,--oh! dans la seule mesure -où elle escomptait qu’il pourrait l’entretenir d’Alcindor. - -Et à supposer, pensait-elle, que ledit Fontcombes admire médiocrement -Alcindor--le bellâtre est assez sot pour cela!--il était peut-être du -moins la seule personne qui eût chance de consentir à lui parler du -poète, ne fût-ce que par amour d’elle ou par convoitise de sa main. Et -de cette humble chose: une parole touchant le poète, elle serait encore -contente plus que de quoi que ce fût. Oui, dans son beau château, au -milieu d’une soirée brillante dont elle était la lumière, la noble Mlle -de Chamarande, aux pieds de qui chacun était incliné, ne caressait plus, -en vérité, qu’un si pauvre désir! - -La fête nocturne qui fut, en effet, somptueuse, se termina donc à -souhait, au point de vue des parents: Jacquette faisant la cour à -Fontcombes, Jacquette ne s’intéressant qu’à Fontcombes, attendu que -celui-ci était devenu l’objet de sa seule espérance. - -Mais cette espérance n’était pas celle qu’entretenait la famille. - - -V - -Le vieux baron de Chemillé comblait de tendresses sa filleule, et -Jacquette l’aimait, non seulement parce qu’il lui faisait des cadeaux, -mais parce qu’il ne lui disait pas les mêmes choses que tout le monde. - -Elle l’allait visiter quelquefois, accompagnée ou non, dans la maison -qu’il habitait à l’orée du village. Cette demeure, convenable à un -esprit philosophique, vous a été décrite en temps et lieu. J’y -reviendrai, car elle me plaît mieux que le château de Chamarande, -croyez-m’en, et je donnerais--à condition qu’on me les eût offertes--les -magnificences, les tours, les toitures, les allées, fussent-elles d’eau, -les terrasses, fussent-elles à balustrade, et la ribambelle de marmitons -et de cochers de celui-ci, pour les trois petites pièces et le jardin de -curé, dont se composait l’habitation du vieux parrain. Elles étaient, -ces pièces, encombrées de livres rangés en de vastes armoires; et, çà et -là, parmi les paperasses, s’érigeaient des figures de marbre -ennoblissant le modeste lieu jusqu’à le transporter aux rivages de la -Grèce ou dans cette Rome que rappelaient des gravures, d’après M. -Poussin, accrochées aux murailles. - -Le baron se laissa reconduire là, le surlendemain de la fête, par -Jacquette, et il lui demanda si, toute grande fille qu’elle était, il ne -lui arrivait point encore de bavarder avec Pomme-d’Api. - ---Elle n’entend rien, depuis qu’on l’a mise à la retraite dans sa -vitrine. - ---C’est bien dommage! dit le baron. - ---Pourquoi, mon parrain? - ---Parce que c’était une poupée qui avait autrefois l’oreille fine et qui -saurait aujourd’hui nombre de choses que le commun ignore... - ---Elle en serait bien avancée! dit Jacquette. - ---Elle, non, peut-être. Mais vous en éprouveriez, vous, ma filleule, -parfois, beaucoup de soulagement. - ---A-t-on donc tant besoin de parler? - ---Le roi Midas parlait même aux roseaux! - ---Pour leur dire qu’il avait des oreilles d’âne!... cela valait la -peine. - ---Quand le cœur bat un peu vite, dit le baron, cela vous démange plus -que l’envie de divulguer la forme de ses oreilles! - ---Ah! dit Jacquette. - -Elle demeura songeuse. Elle eut peur que son parrain ne lui fît un -sermon, et elle dit: - ---Pomme-d’Api? je lui ai raconté beaucoup: elle ne m’a jamais répondu. - ---Vous croyez cela, ma filleule, s’écria en se levant M. de Chemillé. -Détrompez-vous: je ne vous ai pas donné autrefois cette poupée pour -m’amuser ni pour vous fournir un jeu saugrenu!... Ouvrez la vitrine où -Pomme-d’Api se repose; interrogez attentivement votre fille, -mademoiselle, et que le diable m’emporte si elle n’est pas apte à vous -donner bon conseil... - -Jacquette prit congé de son parrain, un peu intriguée, et se demandant -si le vieillard se moquait. Avant de le quitter, elle se retourna pour -lui demander, et c’était bien la centième fois: - ---Avez-vous lu Alcindor? - ---Non! mademoiselle, fit le baron, et je ne suis plus d’âge à lire du -nouveau. - -Alors Jacquette revint au château, dépitée et fort en colère. - -Cependant, ce que son parrain lui avait dit de l’ancienne poupée la -taquinait et, aussitôt arrivée, elle courut à la vitrine, s’assura d’y -être seule et se trouva nez à nez avec Pomme-d’Api assise sur son pal. - -Elle n’adressa point la parole à la poupée, malgré le désir qu’en avait -eu M. de Chemillé; cela, décidément, n’était plus de son âge, ou plutôt, -partageant le sentiment général, elle croyait ceci indigne d’elle, bien -que la plupart des grandes personnes auxquelles elle s’adressait -d’ordinaire ne fussent mieux en état, soit de l’entendre, soit de lui -répondre, que ne l’était Pomme-d’Api. Mais, à la vérité, Jacquette avait -coutume de regarder Pomme-d’Api à la légère; or, parce que le baron lui -en avait parlé le matin, elle la considéra plus attentivement et elle -eut tôt fait de s’apercevoir que Pomme-d’Api présentait en un point de -sa personne un aspect inusité; elle portait entre deux de ses fins -doigts raides et étalés en patte d’oie un tout petit billet, de -l’épaisseur d’un fétu. - -Vous vous doutez que Jacquette fut prompte à ouvrir la vitrine et à -arracher le papier soigneusement plié. Et elle lut, sur celui-ci, d’une -écriture qui n’était pas celle du baron, qui n’était pas celle -d’Alcindor, ces quatre méchants vers mirlitonesques: - - Aimer à l’horizon - C’est déraison - Seul est amour ce que l’on touche - Avec sa bouche... - -Nulle signature. Etrange communication. Le parrain de Jacquette -entendait lui faire transmettre par cette voie ce qu’il n’avait pas -voulu lui dire, de peur sans doute d’être entraîné à trop en dire. Mais -donc, M. de Chemillé savait son aventure et, en outre, la -désapprouvait?... - -Jacquette fut de ceci extrêmement troublée. Elle renferma la poupée dans -sa cage de verre. - - Aimer à l’horizon - C’est déraison!... - -Et, quoiqu’elle n’eût point voulu lui parler, elle ne put s’empêcher de -lui dire: - ---Ah! ma pauvre Pomme-d’Api, tu ne sais pas ta chance d’avoir, toi, un -cœur de son. - - -VI - -Quoi qu’il en fût, la prochaine visite de M. de Fontcombes était désirée -au château; désirée par les parents qui, on le sait, étaient pressés; -désirée par Jacquette avide d’entendre prononcer par quelqu’un, voire -par n’importe qui, le nom chéri d’Alcindor. - -M. de Fontcombes ne se fit point attendre. Il vint, une après-midi, sans -s’être fait annoncer, car il se trouvait que ni marquis ni marquise -n’étaient là et que Jacquette étudiait, seule au clavecin, avec Mlle de -Quinconas. - -Jacquette ne fit aucune difficulté pour recevoir le jeune homme. Elle -l’accueillit au lieu même où elle était, flanquée d’une gouvernante tout -à coup devenue si discrète qu’on ne savait où la prendre malgré ses -formes opulentes et qu’on la cherchait à droite quand elle était à -gauche, et qu’on la croyait toute proche alors qu’elle était passée dans -la pièce voisine, trottinant sur le bout des mules, et légère comme ces -duvets tombés des peupliers, en juin, et qu’un courant d’air emporte. -Tant et si bien que Jacquette dit au beau jeune homme: - ---Heureusement que j’ai près de moi Pomme-d’Api, assise sur une tige de -fer, et, en outre, emprisonnée sous sa vitrine, car je me croirais un -peu seule à vous faire honneur, monsieur... - ---Qui est cette Pomme-d’Api? demanda M. de Fontcombes. - ---C’est ma poupée, monsieur, car j’ai été jeune. - ---Je le crois aisément à vous voir, dit M. de Fontcombes. - ---Oh! il ne faut pas juger sur la mine. N’est-il pas vrai, Pomme-d’Api? - -Elle semblait sérieusement interroger sa poupée, en haussant le ton, à -cause de la cloison de verre. Elle se retourna vers M. de Fontcombes: - ---Pomme-d’Api dit que oui, monsieur. - -M. de Fontcombes contemplait Jacquette avec ravissement. Il lui dit: - ---Vous êtes délicieuse, mademoiselle... - ---Ah! C’est sans doute à cause des aménités que je vous ai débitées lors -de notre dernière entrevue?... - ---Je vous déplais donc tant, pour mon malheur? - ---Peste, monsieur, si vous me déplaisiez, ce serait déjà quelque -chose... - ---On n’est pas plus cruelle. - ---Monsieur, avez-vous lu Alcindor? - ---Comme vous m’en aviez prié, fit M. de Fontcombes. - ---Et c’est tout ce que vous me dites de lui? - ---Alcindor, puisque Alcindor il y a, ne manque pas de qualités, -mademoiselle; mais le grand cas que vous faites de lui, en le plaçant -au-dessus des Anciens et des Modernes, me rend difficile la tâche de -parler de cet auteur raisonnablement. - ---Autrement dit, vous n’aimez pas cet auteur? - ---Je n’ai pas dit cela, mademoiselle, mais seulement... - ---Il n’y a pas de «seulement», monsieur!... Voulez-vous faire un tour de -jardin? j’ai besoin d’air... - -Ils descendirent au parc en prenant l’allée d’eau qui est la plus -convenable à fréquenter lors d’une visite cérémonieuse, et ils étaient -accompagnés de la gouvernante qui se tenait derrière eux, à une distance -respectueuse. M. de Fontcombes semblait embarrassé; il se refusait à -faire un compliment banal du splendide endroit, à s’extasier sur la -beauté du ciel, tout comme à dire quoi que ce fût, qu’il ne pensait -point, touchant les auteurs. - -Comme il savait quasi tous les beaux vers par cœur, il se mit tout à -coup à réciter ce passage du vieux Corneille où Psyché demande si l’on -peut être jaloux d’un parent. L’Amour répond: - - Je le suis, ma Psyché, de toute la nature! - Les rayons du soleil vous baisent trop souvent; - Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent: - Dès qu’il les flatte, j’en murmure, etc... - -M. de Fontcombes disait ces vers merveilleux avec sentiment et en -communiquant à son expression toute la révérence dont ils étaient -dignes. - ---C’est fort beau, dit Jacquette. - -Alors M. de Fontcombes poursuivit; et il se faisait écouter. Mlle de -Quinconas même, se rapprocha, ayant compris qu’il ne s’agissait point de -conversation intime et personnelle. Et le jeune homme répandait les -strophes harmonieuses entre les deux femmes. - -Comme on arrivait à l’escalier flanqué de deux socles dont l’un porte un -vase au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes, qui parcourait par sa -belle mémoire tous les siècles de la littérature française, mit en -valeur le dernier tercet d’un sonnet qui fit rougir et pâlir Jacquette. - -Elle s’arrêta au bord de la première marche et demanda: - ---Monsieur, savez-vous de qui est ce que vous dites si bien? - ---A part nos grands auteurs, mademoiselle, du diable si je me souviens -de ceux qui firent tous les vers que je débite! Je les retiens comme -l’éponge l’eau... - ---Ah! c’est très bien, monsieur. - -Et, d’un geste de future maîtresse d’un si riche domaine, elle montra, -avec sa canne, la grande pelouse des jardins bas où murmuraient les -fontaines. M. de Fontcombes admira comme il convenait, car le lieu, -vraiment, était magnifique. Puis il offrit la main à Mlle de Chamarande -pour descendre. Alors elle lui dit à l’oreille: - ---Eh! Monsieur, c’était d’Alcindor! - ---Quoi donc, mademoiselle? - ---Mais le sonnet, vertubleu! dont vous avez cité quelques vers. - ---C’est ma foi fort possible. Au cours de ma lecture du petit volume, ce -sonnet me sera demeuré... - ---C’est qu’il vous plaît, monsieur? - ---Evidemment, mademoiselle. - -Des mots furent échangés en face du satyre à la queue pointue qui avait -été le proche témoin, à une époque déjà reculée, d’autres scènes par -quoi avait semblé vouloir s’exprimer la malignité du monde. Ne dirait-on -pas que ce lieu, au centre du parc de Chamarande, est celui où le sort -capricieux bifurque ou, autrement dit, nous joue des tours de sa façon? - -Je le croirais volontiers pour ma part; car Jacquette, qui avait -fermement arrêté de ne pas conduire M. de Fontcombes aux endroits où -elle avait coutume de songer à Alcindor, Jacquette qui avait évité--non -pour l’étiquette, croyez-le, mais par un parti pris délibéré--de prendre -soit sa chère allée conduisant au bassin de Pan, soit l’allée longue qui -s’orne de la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette n’hésita pas à -incliner, par les fontaines, vers cette admirable promenade à balustres -et à reposoirs de lauriers, où nous l’avons vue l’autre jour. Et -pourquoi? - -C’est qu’avec M. de Fontcombes, désormais, il est possible de parler -d’Alcindor. - -Contre le mur de soutènement des jardins hauts, étaient exposés au midi -les célèbres espaliers de Chamarande: pêches, brugnons et chasselas, que -toutes les guêpes du pays picoraient jusqu’à rendre gorge. Les raisins -n’étaient pas à maturité, mais les pêches avait mis à l’étal leur -velours cramoisi et répandaient un parfum combiné avec celui de la -lavande et du thym surchauffés. Les lézards couraient sur le tuffau -gris, montraient leur petite tête au col palpitant, hors des trous, ou -seulement leur longue et fine queue taillable au sécateur comme une tige -nouvelle. Les papillons semblaient des fleurs jetées au-devant des -promeneurs par des mains invisibles. - ---Le retrouveriez-vous dans votre mémoire, monsieur? - ---Quoi donc, mademoiselle? - ---Mais, le sonnet! - ---Ah! le sonnet d’Alcindor? - ---Nul autre, assurément! - ---Je vais essayer, mademoiselle. - -M. de Fontcombes retrouva le sonnet d’Alcindor. Celui-ci était bon, ma -foi. Et l’honnête amateur de vers le reconnut. Jacquette triomphait. - ---Il est excellent, s’écriait-elle. - ---J’en tombe d’accord. - ---Admirable!... - ---Je n’y contredis pas. - ---Gageons, monsieur, que vous en possédez d’autres!... - ---D’autres?... - ---Mais d’autres vers du même auteur! Pas de ceux du grand Turc, -j’imagine!... - -M. de Fontcombes en retrouva, çà et là. Un moment, il s’arrêta non -seulement de dire, mais de marcher, et il fit: - ---Tiens!... - ---Quoi, monsieur, qu’avez-vous? - ---Mais c’est très bien, mademoiselle! - ---L’allée? la pelouse? les fontaines? l’espalier? les pêches?... - ---Les vers d’Alcindor. - ---Ah! fit-elle en sautant plus haut que les genoux de M. de Fontcombes. - ---C’est la première fois, dit celui-ci, que je remarque qu’un poète -vivant... - ---Mais, ils ont tous été vivants, monsieur, vos poètes, vos grands -maîtres, vos Anciens et vos Modernes! Je pense qu’ils n’ont pas composé -leurs ouvrages dans le royaume des Ombres! Et vous eussiez attendu que -celui-ci eût passé le Styx pour admirer ses vers! Vous vous moquiez de -moi, avouez-le? - ---Non pas, mademoiselle, mais il arrive aux femmes... - ---De se tromper par amour, n’est-ce pas? Mais l’amour est aussi ce qui -éclaire et illumine, ce qui fixe notre attention sur un point que nous -n’eussions, sans cela, qu’effleuré. Et je me méfie de votre raison sèche -pour admirer bien: il y faut notre cœur, monsieur, et tous nos sens -désordonnés, s’il vous plaît, pour mordre à même ces fruits et en -extraire tout le suc, alors que vous ne voyez, en passant, qu’une tache -intéressante... - -Et elle mordait un abricot tombé à terre, et elle montrait à son -compagnon la pulpe tranchée du fruit où les dents laissaient leur marque -régulière et par où s’égouttait le jus succulent. - ---Souventes fois, vous errez, vous autres femmes, dit M. de Fontcombes; -mais il est vraisemblable que sans votre ardeur goulue mille choses -manqueraient d’être révélées. - -Il discutèrent jusqu’à ce qu’ils fussent remontés à la grande allée des -balustres, et là, ils s’assirent entre les lauriers, à l’endroit où -Jacquette avait été un jour saluée de loin par le poète passant -lentement sur son bateau. Elle ne raconta point cet épisode de sa vie -secrète à M. de Fontcombes; mais elle parla de Lui, ouvertement de Lui, -à M. de Fontcombes. - -Celui-ci était redescendu des régions sereines de la poésie et, comme il -ne lui avait pas fallu longtemps pour se sentir épris de Mlle de -Chamarande, il écouta, entre les lauriers et devant la triomphante vue, -des aveux qui comblaient la jeune fille d’un indicible contentement et -qui le torturaient, lui, de façon fort cuisante. - - -VII - -Alors il arriva cette chose inattendue, que c’était Jacquette qui -réclamait à cor et à cris M. de Fontcombes, et que c’était M. de -Fontcombes qui se faisait un peu prier pour venir. Si fort que soit -l’agrément qu’une personne nous procure, il n’est jamais plaisant -d’entendre celle-ci vous parler passionnément d’une troisième. - -Cependant, M. de Fontcombes était d’une telle civilité! Outre cela, il -aimait sincèrement la poésie, les poètes, et c’était sans mentir qu’il -goûtait aujourd’hui Alcindor. Il l’eût pu haïr, certes, mais telle est -la vertu de la poésie qu’elle ne tolère point un sentiment défavorable à -l’homme qu’elle vous oblige d’admirer. - -Et, quand M. de Fontcombes, un peu malgré lui, venait au château, -Jacquette accourait au-devant du jeune homme, et sans le moindre souci -de lui être importune, étalait des plans de campagne destinés à créer -autour du chef d’Alcindor l’auréole d’une jeune gloire. - -La famille se réjouissait; on se relâchait de toute surveillance; on -laissait le soupirant libre à Chamarande comme chez lui; on considérait -l’aimable couple qu’il formait avec Jacquette dans les salons; on -l’appréciait sur les terrasses; on l’admirait sous les marronniers; ou -bien Ninon, avec attendrissement, montrait au marquis les deux enfants -penchés sur l’eau dormante d’un bassin dans quoi les deux têtes bien -assorties, côte à côte, semblaient, en se mirant, déjà s’aimer, tandis -qu’en fait les yeux de ces jeunes gens, un peu hagards, cherchaient au -fond de l’eau, comme à d’autres moments dans les nuages ou l’azur -céleste, des combinaisons excessivement compliquées. - -Il s’agissait d’écrire à tel ou à tel, de parler à tel autre; d’obtenir -de quelque influent personnage qu’il portât le nom, jusqu’à Paris. M. de -Fontcombes y consentait, jugeait la démarche faisable, mais il la -voulait exécuter avec simplicité et modération en évitant tout air de -protection suspecte; Jacquette ne discernait pas l’hyperbole de la -louange, voulait qu’on allât vite et que, par exemple, on fît dire à la -Cour que la province tout entière ne jurait que par Alcindor. - -On en vint à joindre Mlle de Quinconas à l’entreprise, sous le prétexte -que son vénérable oncle, Mgr de Trélazé, possédait des accointances avec -l’Académie. Mlle de Quinconas fut ébaubie d’être appelée à se mêler au -jeune couple pour lequel elle croyait sa présence gênante. Toute une -semaine, ne la vit-on pas inséparable de Jacquette et du nouvel ami, et -chuchotant avec l’une et l’autre jusqu’à les heurter de son buste -avantageux? - -Il arriva une chose plus curieuse que toutes celles que j’ai -précédemment rapportées: c’est qu’un certain jour de la semaine où -Jacquette devait, le matin, prendre l’allée qui mène au Dieu Pan, puis -courir comme une biche à travers bois, jusqu’à Cornebille, Cornebille -l’attendit en vain sous les restes de son moulin ruiné. Cornebille -blotti à la manière d’un insecte, sous la pierraille, tenait sur son -cœur le pli, le pli naguère tant désiré. Mlle de Chamarande ne vint pas, -car ce rendez-vous-là, elle l’avait tout simplement oublié!... - -Elle l’avait bel et bien oublié parce que M. de Fontcombes devait venir -cette matinée, de très bonne heure, afin de donner les dernières -instructions à Mlle de Quinconas qui prenait le coche pour Angers et -s’en allait parler de «l’affaire» à son saint oncle. Et, en effet, la -matinée se passa pour Jacquette, comme presque tous les jours -d’ailleurs, de la façon la plus propre à retenir l’attention d’une jeune -fille. Songez qu’il s’agissait de faire comprendre à la gouvernante ce -dont on la chargeait! D’abord on avait dû faire un choix subtil entre -les poésies d’Alcindor, lesquelles n’étaient point toutes, il s’en -fallait, de nature à lui conquérir les complaisances d’un évêque, en -premier lieu, et, en second, des Quarante! Quelles délibérations! -Combien de lectures et combien d’examens laborieux du texte, ce qui -était à la fois épineux à l’extrême et amusant au possible, M. de -Fontcombes, avec un esprit et un talent d’imitation rares, se mettant -tour à tour à la place et de Mgr de Trélazé et de Mlle de Quinconas, en -son entrevue projetée avec ce dernier, et de tel personnage de la -Compagnie de qui il avait ouï dire, mais qu’il n’avait point l’honneur -de connaître. De telles séances étaient désopilantes et ne comportaient -point de fin. Souvent on retenait M. de Fontcombes à souper, et on le -faisait reconduire en carrosse, avec une petite suite trottinant aux -flambeaux. - -Ajoutez qu’il avait fallu aussi copier ces textes, simuler en somme -qu’Alcindor n’était qu’inédit, à cause toujours de ces dangers qu’eût -offerts le texte intégral! M. de Fontcombes en personne était -indispensable à ce soin, à cause du discernement et aussi de la belle -écriture qu’il avait. - -A tant éplucher le texte d’Alcindor, M. de Fontcombes parfois -s’arrêtait, suspendait la diction ou la plume, regardait Jacquette de -côté et retenait mal une moue bien comique. Il estimait que, somme -toute, la langue d’Alcindor n’était pas si bonne. Et il osait désormais -en faire juge Jacquette. - ---Qu’en pensez-vous, mademoiselle? - ---Ma foi, disait Jacquette, pour cette pièce-ci, vous avez raison. - -Alors, M. de Fontcombes s’échauffait. - ---Cette pièce-ci, en vérité, je croirais prudent de la supprimer, non -comme impertinente, cette fois, mais comme banale, reprochable du point -de vue de la syntaxe et, en outre, comme trop platement imitée d’une -épigramme que je vous traduirai demain... - ---Il la faut supprimer, disait tranquillement Jacquette. - -A ce jeu, finalement, il subsistait un mince bagage des poésies -d’Alcindor. M. de Fontcombes rayait, rayait, déchirait... Ou bien il -passait le feuillet à Jacquette qui, sans mot dire, sans s’émouvoir, et -sans protestation aucune, elle-même déchirait et jetait au panier. - -Mlle de Quinconas, témoin ordinaire du travail, et de qui la -perspicacité n’était cependant pas brillante, en vint à remarquer: - ---Hola! Monsieur, mademoiselle, prenez garde que c’est pour trois -petites feuilles--et je le sens: demain, pour une--que j’irai -entreprendre le voyage d’Angers!... - -M. de Fontcombes et Jacquette se regardèrent et sourirent, puis se -mirent à rire tout à fait. - -Et ils résolurent de délibérer. - ---Allons à l’air, dirent-ils, on y a les esprits plus frais. - -Ils allèrent dans le parc et égarèrent la gouvernante. - -Convenait-il, en effet, de faire entreprendre à celle-ci un voyage d’une -semaine pour si peu de chose? Sur le fait de donner congé à la -gouvernante ils furent toutefois aussitôt d’accord: - ---Cette pauvre fille, dit Jacquette, a compté s’octroyer quelques -vacances et il y a si longtemps qu’elle n’a eu le plaisir de voir son -cher oncle... - ---On n’aime point, dit M. de Fontcombes, quand on réfléchit peu, revenir -sur un projet qu’on a fait. - -Cependant Jacquette gardait un souci: - ---Il ne faudra pas, dit-elle, sous prétexte que nous allons manquer d’un -chaperon, vous croire obligé, pour revenir, d’attendre qu’il soit de -retour?... - -M. de Fontcombes répéta malicieusement pour son compte: - ---On n’aime point revenir sur un projet qu’on a fait!... - ---Quand on réfléchit peu!... dit Jacquette. - ---Fût-ce quand on réfléchit, fit en souriant M. de Fontcombes, et -j’avais formé, je l’avoue, le projet de revenir... - ---Mais qu’aurons-nous à faire désormais? demanda Jacquette. - ---Voilà justement la question! dit M. de Fontcombes, et nous n’aurons -sans doute pas trop d’une semaine à passer dans le tête à tête pour nous -le demander. - - -VIII - -Quand Mlle de Quinconas fut partie pour la ville d’Angers, les deux -complices à qui incombait la responsabilité de ce voyage éprouvèrent -d’abord un vif besoin de gambader, sauter et folâtrer tout à leur aise; -puis, et presque aussitôt, ils furent gênés et pour ainsi dire confus de -se trouver l’un et l’autre seuls et en vis-à-vis. - -M. de Fontcombes crut rompre le malaise en poursuivant tout uniment la -conversation des jours derniers, à savoir en parlant de belles-lettres, -sinon de tel auteur en particulier. Et Jacquette écoutait tout ce qu’il -lui plaisait de dire, avec une grande complaisance. - -Elle écoutait si bien qu’elle ne prit seulement pas garde qu’ils -s’engageaient, ce beau matin, dans l’allée du bassin de Pan, d’où elle -avait soin de s’écarter jusque là, on s’en souvient, quand elle était -avec M. de Fontcombes. - -Et elle écoutait celui-ci avec une si parfaite attention, que M. de -Fontcombes, qui connaissait les femmes, crut pouvoir lui demander: - ---Mais, est-ce que vous m’écoutez, mademoiselle? - -Et Jacquette rougit, affirmant qu’elle était prête à répéter tout ce -qu’il avait dit, bien assurée d’ailleurs qu’il était trop poli pour le -lui faire répéter. - -Et il était, lui, fort content qu’elle l’écoutât si bien tout en ne -sachant plus ce qui lui était dit. - -Comme il gardait sa tête, lui, en ayant le cœur très épris, il alla -jusqu’à demander: - ---Ah çà! mademoiselle, est-ce que vous aimez tant que cela les -belles-lettres? - ---Pas tellement!... soupira Jacquette, en donnant à sa physionomie la -plus charmeresse expression qu’elle eût jamais eue. - -Alors M. de Fontcombes éprouva une furieuse envie de se pencher vers -elle davantage et de lui donner un baiser. Mais n’ai-je pas avancé qu’il -ne perdait pas la tête? - -Ils étaient assis tous les deux, figurez-vous, sur le banc vieux, très -usé, en face du Pan qui flûtait toujours et du bassin qui mire -indifféremment la couleur changeante des heures. - -Et le dieu au menton velu les regardait tout en caressant de sa lèvre -tendue l’extrémité de ses roseaux. M. de Fontcombes affirma que le dieu -souriait. Jacquette dit qu’elle n’avait point jusqu’ici remarqué cette -particularité, mais qu’assurément il avait un malicieux visage. - -Et, tout à coup, à peine avait-elle ainsi parlé, qu’elle poussa un cri. - -Son compagnon en fut effrayé et crut qu’une vilaine mouche l’avait -piquée. - -Mais on entendait détaler sous bois. Ce pouvait être un daim ou quelque -faon; il s’en trouvait dans ces parages. Jacquette le laissa croire à M. -de Fontcombes, mais elle avait reconnu Cornebille qui la regardait de -loin, tapi sous les feuilles, à présent, et levant la main vers son -cœur. Cornebille inquiet d’elle, Cornebille porteur, à n’en point -douter, de la lettre qu’elle avait oublié d’aller quérir!... - ---J’ai eu peur, dit Jacquette. - -Ses belles joues recouvrèrent aussitôt leur incarnat accoutumé, et -l’incident n’eût point eu d’autre suite, si la jeune fille, s’étant, -d’instinct, rapprochée de son voisin, celui-ci ne l’eût entourée d’un -bras protecteur et ne lui eût donné le baiser demeuré suspendu tout à -l’heure. - -Le frisson dont elle fut secouée, elle le put mettre au compte de la -frayeur éprouvée par le fait de l’animal détalant sous bois. - -Et quand M. de Fontcombes et Mlle de Chamarande rentrèrent au château, -ni l’un ni l’autre ne parlait de littérature. - - * - - * * - -Monsieur de Fontcombes, il faut le dire, ne laissa pas à Jacquette un -instant de répit. Il arrivait dès le matin, il repartait on ne peut plus -tard dans la soirée. Et il lui fit passer toute la semaine à ne pas -seulement citer un auteur. Il plaisait tout à fait au marquis et à la -marquise: à celle-ci parce qu’il était beau et joli garçon, habillé à -ravir et possédant les meilleures manières; à celui-là parce qu’il -aimait la chasse et les divertissements champêtres, jusqu’à confesser -qu’aussi lui il pratiquait la pêche aux grenouilles. - -Avec Jacquette, de quoi parlait-il donc? Toujours est-il qu’ils ne -semblaient pas se creuser la tête pour trouver un sujet, comme ils -l’avaient craint. Et l’on eût dit que le sujet découvert par eux était -précisément celui que chacun d’eux attendait de tout temps, car ils le -chérissaient, c’était visible, et ne se lassaient pas une minute de le -traiter. - -Ils étaient jeunes. Parfois, Jacquette, sans motif apparent, éclatait de -rire. - ---Qu’avez-vous? interrogeait M. de Fontcombes. - ---Je pense à Mlle de Quinconas qui, pour la première fois, depuis dix -ans, n’est pas sur mes talons, ou ne m’attend point au retour d’une -promenade pour m’interroger. - -D’autres fois, c’était M. de Fontcombes qui riait: - ---Qu’avez-vous? interrogeait Jacquette. - ---Je suis heureux, répondait-il. - -Ou bien il souriait parce qu’il pensait agréablement à celle qu’il -appelait avec politesse «Mademoiselle Pomme-d’Api», car il avait lu le -billet tenu par la poupée entre ses doigts gourds. Et il se promettait -de venir, dans les cas embarrassants, demander conseil à cette figure de -cire, à ce cœur de son. - ---De mes amies, c’est la plus sage, affirmait Jacquette. - -C’étaient de tels babillages qui menaient Jacquette et son nouvel ami -dans les allées diverses et innombrables du parc de Chamarande. - -Un jour qu’ils étaient revenus le long des balustres, après avoir mordu -aux premières pêches mûres, ils causaient, assis sur un banc, entre deux -beaux lauriers en fleurs. La Loire coulait, comme on vous l’a dit, non -loin d’eux, entre ses îles de saules frissonnants et ses fuseaux de -sable blond. L’horizon était clair car une ondée avait, la nuit, -rafraîchi l’atmosphère, et l’on pouvait compter au loin les clochers de -village dont une note argentine venait, tous les quarts d’heure, -enchanter de quelque musique le doux bien-être du lieu. - ---On entendrait d’ici Fontevrault, disait le jeune homme, et pourtant il -ne fait pas de vent. - ---On croit qu’il n’en fait point, répliquait Jacquette et cependant -regardez là-bas cette voile qui vient du côté où est encore, pour une -journée, notre Quinconas; elle est gonflée comme un oreiller de duvet, -et elle pousse vers nous son long bateau plat comme une planche -flottante. - -En effet, une voile venait, doucement, très doucement. Il n’était point -besoin aujourd’hui des chevaux de halage. Et les regards de M. de -Fontcombes, comme ceux de Jacquette, demeurèrent complaisamment attachés -à cet objet qui bougeait, si peu que ce fût, au milieu du grand paysage -immobile. - -Leurs yeux seuls s’attachèrent à l’objet, car, en vérité, leurs âmes -étaient ailleurs, et, si j’ose prêter à celle-ci une forme, il me faut -dire qu’elles étaient étroitement enlacées. En ces moments divins, trop -beaux pour être comparés à quoi que ce soit de la vie diurne, nous -recourons au rêve pour faire comprendre un état immatériel et si léger. -Comme en un songe, M. de Fontcombes parla de très près à la jeune fille, -et il n’est pas certain que lui ni elle aient entendu le son de sa voix. - ---On dirait, fit-il, le bonheur qui vient à pas lents... - ---Il vient vers nous, murmura Mlle de Chamarande. - -Et malgré l’extrême réserve de leurs gestes, elle serra tendrement la -main d’homme qui se trouvait à sa portée. - -C’est alors qu’elle crut avoir une de ces singulières et fausses -réminiscences où nous nous imaginons que l’instant présent est tiré de -notre passé et où tout ce que nos yeux entrevoient est un spectacle déjà -vu. Le pur contentement de cœur qu’elle éprouvait, il n’était pas -inconnu d’elle; le paysage qui enchantait son regard, elle l’avait -contemplé sans doute, mais contemplé pareil, avec exactitude, orné du -son argentin et lointain des mêmes cloches, animé du même souffle de -vent, embelli de la même attente indéfinissable; oui, jusqu’en un point -qui coïncidait trop parfaitement, en vérité, avec un certain point du -temps révolu... - -Et ce point particulier, qui attirait son attention sans la ravir à la -douce rêverie, ce point grossissait à mesure qu’avançait le bateau; il -devenait forme humaine, silhouettée en noir sur l’ocre salie de la voile -gonflée... Oui, c’était la forme d’un jeune homme aux sombres vêtements, -tel un petit abbé... - -Il se tenait à l’avant du long bateau plat; et quand on le distingua -nettement, il salua d’une manière plus courtoise que ne fait d’ordinaire -un jeune homme qui passe, il salua comme on salue l’ostensoir d’or sous -le dais de la procession, comme on salue la bannière du Roi. - ---Qu’avez-vous, dit M. de Fontcombes? - ---Je ne sais ce que j’ai, dit Jacquette, oh! répétez-moi, mon ami, les -mots trop charmants dont vous m’avez bercée et par la vertu magique de -qui vous m’aurez sans doute fascinée ou endormie... Ne rêvé-je point? - ---Mais non, petite amie, vous êtes là près, très près de celui qui vous -aime; il fait bon, l’heure est jolie presque autant que vous-même, et -l’espérance nous sourit... - ---Je crois pourtant rêver, dit Jacquette. - -Le bateau lent avançait, tel un morceau de bois qui flotte à la surface -de l’eau. Quand il passa devant les balustres, le jeune homme salua -aussi courtoisement et pieusement qu’il l’avait fait de loin. Quand le -bateau fut passé et sur le point de disparaître, le jeune homme noir -salua encore. - -Car la lettre annonçant son passage pour ce jour même, à cette heure à -peu près, était restée aux mains de Cornebille. Et il passait, -l’infortuné rimeur, et il saluait dévotieusement sa muse, ignorant -ingénu de son sort, de son sort bien digne d’un poète... - ---Ce garçon si poli, dit M. de Fontcombes, vous le connaissez donc? - ---C’est Alcindor, dit Jacquette. - - -IX - -Ils remontèrent allègrement vers le château dès que se fit sentir le -serein. Le rire de Jacquette animait les vastes allées solitaires. Elle -se penchait, au-dessus des bordures de buis, pour respirer les roses; M. -de Fontcombes, si sérieux lorsqu’il convenait de l’être, avait l’esprit -rempli de gaminerie et tirait de Mlle de Chamarande des résonances -gentiment enfantines, que personne n’avait su éveiller durant tout le -temps de sa jeunesse. Et quand elle avançait la main pour cueillir une -fleur, M. de Fontcombes avançait parallèlement la sienne, moins pour -aider Jacquette que pour lui toucher un peu la main. - -Du château, le marquis et la marquise les contemplaient. Volontiers -réunis en conciliabule, ces temps derniers, Foulques et Ninon -paraissaient de fort belle humeur. Il avait, quant à lui, une façon de -faire claquer le couvercle de sa tabatière et de se bourrer la narine, -qui en disait long. Elle, toujours agréable en sa maturité épanouie, -regardait, songeuse, le spectacle de belles amours naissantes; elle les -avait aimées de tout temps, et dès leur naissance et après. - -Quand les jeunes gens arrivèrent, elle embrassa Jacquette, et, M. de -Fontcombes ayant demandé, par un compliment spirituel, à être admis à la -même faveur, la marquise de Chamarande l’y admit, aux applaudissements -du marquis et sous le regard bienveillant de Pomme-d’Api. - -Il manquait Mlle de Quinconas. - ---Elle arrive! dit le marquis Foulques qui avait l’oreille attentive à -tous les bruits insignifiants. - -Et il discernait celui du carrosse qui avait été prendre la gouvernante -au coche d’eau. - -On décida d’aller à la rencontre de la voyageuse, dans la cour -d’honneur. - -M. de Chemillé, méditatif, y tournait en rond, poussant du pied des -marrons d’Inde enfermés dans leur bogue hérissée qui, à tout coup, -s’ouvrait en accouchant du fruit brun, lisse, quelquefois pie comme les -vaches au poil luisant qui paissent dans la prairie voisine. - -Le carrosse poudreux pénétra, cahin-caha, dans la cour, car les chevaux -étaient vieux ainsi que le cocher. Mais Mlle de Quinconas en descendit, -aussi alerte, en donnant la main au marquis, qu’elle l’était il y a beau -temps, quand on l’en avait vue pour la première fois descendre. - -L’excellente fille voulut, sans plus tarder, rendre compte de sa -mission. Elle avait fait de son mieux, elle avait vu monseigneur son -saint oncle, plein de mansuétude. - ---Les petites poésies... Et, à ce propos, figurez-vous que j’ai fait -dans le coche d’eau, la rencontre de l’auteur. - ---Il s’agit bien de petites poésies! coupa aussitôt le marquis. Vous -allez prendre une collation, mademoiselle; on change pendant ce temps -les chevaux, et vous retournerez, ne vous déplaise, près de monseigneur -votre saint oncle!... - -Mlle de Quinconas, ahurie, crut qu’elle avait commis faute grave et -qu’on la jetait à la porte. Elle posa à terre quelques menus objets -qu’elle portait, pour contenir son cœur bien garni et pousser un cri de -circonstance. - ---Mais non, sarpejeu! dit le marquis en s’esclaffant, seulement il -s’agit d’affaires d’importance et urgentes: veuillez retourner à Angers, -mademoiselle, et prier Sa Grandeur de venir le mois prochain, à sa -convenance, bénir l’union de Mlle de Chamarande, ma fille, avec M. de -Fontcombes!... - -Tous applaudirent à ces paroles, y compris les jeunes gens qui se -trouvaient, par là même, fiancés, y compris le vieux parrain de -Jacquette, y compris les gens du château accourus, y compris la bonne -Quinconas qui en était pour ses frais d’ambassade et devait, à son corps -défendant, reprendre le coche d’eau: - ---Enfin, soupira-t-elle, peut-être vais-je y retrouver le petit -poète!... - ---Commandez-lui un épithalame! dit le rusé parrain de Jacquette. - - - - -L’ORDONNANCE DU DOCTEUR COULOUBRE - - -Lorsque Jacquette eut épousé M. de Fontcombes, elle prit un goût extrême -pour son jeune mari. - -De sorte que, dans le Parc enchanté où Ninon, la belle marquise de -Chamarande, de connivence avec Mlle de Quinconas, s’était donné tant de -ridicule peine afin d’éloigner de sa fille la connaissance de l’amour, -Jacquette, devenue la petite Mme de Fontcombes, connaissait et -pratiquait l’amour autant que faire se peut, voire davantage. - -Or, c’est précisément cet excès qui motive l’aventure que voici. - -Il arriva qu’un beau matin, dans les appartements de Mme de Fontcombes, -toutes les sonnettes retentirent. Jacquette avait appelé sa femme de -chambre; celle-ci avait couru éveiller Mlle de Quinconas; l’ancienne -gouvernante s’était précipitée chez Ninon; enfin, il n’y eut pas -jusqu’au marquis lui-même, qui ne vînt, à peine vêtu, son madras à deux -cornes en guise de perruque, à la chambre nuptiale. Et du diable si l’on -trouva quelqu’un qui eût gardé assez de sang-froid pour sauter sur la -vieille jument grise, courir au village et ramener en croupe -l’apothicaire, à défaut d’un médecin: - -M. de Fontcombes, le jeune époux très aimé, était évanoui dans le large -et beau lit commun. - -La courtepointe relevée et le linge en désordre laissaient à découvert -sa poitrine apollonnienne et sa robuste épaule: son visage avait la -pâleur de la cire et ses paupières demeuraient closes comme celles d’un -homme mort. - -Jacquette gémissait, pleurait, hurlait même, beaucoup plus puérilement -qu’elle ne fit jamais étant petite; on l’entendait des communs; et les -gens du château, anxieux, s’approchaient, à pas de loup, sous les -fenêtres. - ---Mon cher mari est perdu! s’écriait Jacquette, et je suis la plus -malheureuse des femmes... - ---Il est vivant, Madame, répliquait Mlle de Quinconas en penchant sur le -malade sa gorge opulente et demeurée, au château, un objet d’allusion -familière. - -Et, de ses mains gourmandes, cette grande vierge quadragénaire et -innocente parcourait et palpait les bras bien modelés du jeune dieu -gisant, et elle appliquait si attentivement son oreille à l’endroit du -cœur, que, lorsqu’elle exprimait de sa lèvre charnue, les résultats de -l’auscultation, toute couchée qu’elle était sur la poitrine virile, son -souffle, tel un vent léger passant au ras des pelouses, soulevait un -duvet d’or: - ---Mais ôtez-vous donc de là, vieille folle:--dit le marquis, volontiers -bourru--ne voyez-vous pas que vous êtes sur le point d’étouffer mon -gendre? - -Ce qui poussa Jacquette à se lamenter plus fort. - -Ninon allait remplacer elle-même la Quinconas près de ce corps sans -défaut qui se décelait à mesure qu’augmentait l’agitation des femmes, -quand un valet annonça M. Couloubre, un très habile médecin exerçant à -Saumur et que la Providence avait amené ce matin même, sur un âne, -quasiment aux portes de Chamarande. - -M. Couloubre n’examina point le malade d’aussi près que l’avait fait la -gouvernante, car un homme de sa science connaissait le mal avant que de -s’en enquérir; il demanda seulement le plat, et pratiqua la saignée. - -A la suite de quoi, M. Couloubre, satisfait de son acte, et ayant -empoché le prix de l’opération, sollicita une minute d’entretien privé -avec l’épouse du malade. - -Autant morte que vive, Jacquette fut dirigée en compagnie du médecin -dans un cabinet où se trouvait reléguée, depuis beau temps, mise sous -verre et fichée sur son pal, la poupée Pomme-d’Api, compagne des années -d’enfance. - -Là fut tenu un colloque dont il ne transpira rien, du moins sur l’heure, -et c’est pourquoi je ne saurais vous en rapporter aucun terme; et tout -le bruit qu’il occasionna par la suite ne put s’établir que sur deux -menus faits: le premier est qu’au cours de l’entretien privé, Jacquette, -de qui la pudeur native est connue, arracha son propre fichu pour en -couvrir Pomme-d’Api aux oreilles trop attentives; et le second est que -M. Couloubre, entr’ouvrant la porte pour prendre congé, laissa retentir, -fort nets et péremptoires, ces derniers mots, qui constituaient, -affirma-t-on, toute son ordonnance: - ---Madame, ménagez-le!... - -Jacquette sortit du cabinet, les joues animées d’un rouge naturel, la -gorge découverte par l’absence du fichu, enfin, à ce point émue, que peu -s’en fallut qu’on n’accusât le médecin d’avoir abusé du tête-à-tête. - ---Il s’agit bien de cela! dit Jacquette en soulevant sa charmante épaule -nue. Enfin l’essentiel est que M. de Fontcombes est hors de danger, -affirme le Purgon, hors de danger, ah! quelle joie! mais, Ciel et Terre! -à quelles conditions! - ---A quelles conditions, ma chère enfant? dit Ninon. - ---Au plus dures, madame, aux plus cruelles conditions!... - ---M. Couloubre a dit: «Ménagez-le!» Faut-il l’entendre au sens général, -ou bien, pauvre petite, l’enfermer dans sa signification la plus étroite -et particulière? - ---La plus étroite et particulière, maman. - ---J’y suis! opina la Quinconas, ineffable, cela veut dire: «Empêcher M. -de Fontcombes de s’aller fatiguer à la «chasse...» - ---«Et retenez-le plutôt à deviser parmi les dames.» - ---Oui, Quinconas! - ---Ninon et Jacquette sourirent ensemble de la naïve gouvernante. Et -cependant, Jacquette larmoyait en allant trouver son malade chéri. - -Voyant sa femme en pleurs, celui-ci se crut condamné, mais elle lui -confia à l’oreille l’ordonnance du Dr Couloubre. Alors, il éclata de -rire. - ---Oh! dit Jacquette, le vilain homme, il rit: cela ne vous fâche donc -point? Mais j’aimerais mieux, quant à moi, être condamnée aux galères! - -Et elle se mit à cogner de toutes ses forces contre M. de Fontcombes -affaibli et souriant et qui attendait dans son lit le chocolat -réconfortant. - -Une servante entra, portant la tasse fumante, et derrière elle parut -Mlle de Quinconas qui n’avait là rien à faire, mais venait voir si, par -hasard, on ne lui donnerait point à faire quelque chose. - -Au bout de quatre jours, à plus forte raison au bout d’autant de -semaines, il ne restait pas trace à M. de Fontcombes de la faiblesse qui -avait motivé l’alerte. Mais aussi Jacquette avait-elle observé à la -lettre la prescription du docte saumurois, et quoique ceci, en vérité, -elle ne l’eût point accompli de bonne grâce. - -Songez-vous qu’à présent Jacquette occupait seule, la nuit, le beau lit -si large où nous avons vu tout pâmé son gentil époux! et que celui-ci -faisait tristement chambre à part dans le cabinet où, pour toute -présence féminine, n’était tolérée que celle de la poupée Pomme-d’Api! - -Aussi M. de Fontcombes, qui menaçait de périr par une cause exactement -opposée à celle qui l’avait failli conduire à trépas, gagnait-il de plus -en plus tard sa couche solitaire et la quittait-il dès l’aube, victime -d’un traitement poussé à l’outrance. Il errait dans le Parc, il en -franchissait les murs de clôture; on l’avait vu flanant dans le village; -et Mlle de Quinconas, célibataire et matinale, le surprit en une -attitude mélancolique, devant le coche d’eau qui part pour les villes. - -C’est que Jacquette voulait guérir son époux, mais le guérir de si -parfaite manière qu’il fût mieux, si l’on peut dire, oui, qu’il fût -mieux qu’avant toute défaillance. Elle lui voulait une santé supérieure -à la santé elle-même, une santé qui fût, disait-elle, en faisant ses -yeux gloutons «éclatante!» - -Ce fut sur ces entrefaites que, traversant le cabinet où son mari, en -vue d’un plus riche avenir amoureux, passait des nuits ascétiques, -Jacquette trouva, dans la menotte rigide de la Poupée, un de ces petits -morceaux de papier roulé qui lui avaient jadis apporté en vers de -mirliton des avis excellents. - -Celui-ci était conçu ainsi qu’il suit: - - Vouloir trop, c’est provoquer Dieu: - Point ne jouez avec le feu! - -Jacquette fit la moue et s’en fut à ses affaires. Elle n’en était plus à -se mettre martel en tête pour ces avis anonymes que toute la maison -s’acharnait à lui faire parvenir par le moyen de la complaisante -Pomme-d’Api. Sur les dangers que l’oisiveté amoureuse de son mari eût pu -faire courir au ménage, mon Dieu, qu’elle était donc assurée! Pas une -beauté, pas une jeunesse jusques à quatre lieues à la ronde. L’exode de -toutes les jolies femmes ne s’était-il pas produit dans la contrée, -aussitôt le bruit répandu que M. et Madame de Fontcombes formaient le -couple le plus uni? Elle seule, aussi, ne l’oublions pas, avait entendu -les paroles du médecin. Peut-être avait-il fixé une date à la fin du -conjugal carême? Qui donc le savait? Jacquette toute seule. Tant y a -qu’elle temporisait, parfaitement tranquille et savourant une -voluptueuse revanche. - -C’est ainsi que, solitaire, une nuit, en son large lit, et tandis -qu’elle goûtait la paix pleine de promesses, un songe, d’abord agréable, -soudain l’agita et la mit sur son séant. - -Elle se revoyait enfant; et voici qu’elle jouait avec sa poupée -Pomme-d’Api dans le Parc, en l’absence insolite de Mlle de Quinconas; et -toutes deux prenaient plaisir à imaginer ce que, pour n’être pas à son -poste, pouvait bien faire à cette heure l’irréprochable gouvernante. - -Soudain, Pomme-d’Api posait son doigt sur sa bouche peinte; tournait -vers Jacquette ses yeux faits de deux billes de verre, et, prenant Mme -de Fontcombes par la main, l’entraînait en une course folle par les -allées du Labyrinthe. Quelques lecteurs ont-ils mémoire que ce dédale -d’étroites allées, parmi des arbustes touffus et bien taillés, avait été -jadis dessiné savamment à l’effet d’empêcher la toute jeune Jacquette -d’approcher de cette fameuse statue de l’Amour que Mlle de Quinconas, -précisément en un jour de beau zèle, avait mutilée à l’aide d’un marteau -destiné à abattre les reliefs offensants, et d’un filet à papillons -propre à en recueillir les débris? - -Si, par hasard, vous vous en souvenez, vous vous représenterez mieux le -songe qui leurre en ce moment notre Jacquette. Elle arrive avec -Pomme-d’Api, essoufflée, au bassin d’où émerge, sur son socle, le -cynique Eros. Or, quelle n’est pas la stupeur de Jacquette, lorsqu’elle -reconnaît, mais à ne pouvoir s’y tromper, et jusqu’aux plus familiers -détails, dans la statue scandaleuse, non plus l’immortel fils de Vénus, -mais qui? je vous le donne en cent! elle reconnaît M. de Fontcombes, son -bel et cher époux. Et sous ses yeux, sous les billes de verre de -Pomme-d’Api aussi, se reconstitue là une scène dont on a maintes fois -ouï parler: c’est l’antique Matefelon, aujourd’hui défunte, qui, un pied -sur la margelle, donne ses ordres; c’est la naïve Quinconas, immergée à -demi, nue comme Eve, armée de ses outils, qui s’apprête à offenser -souverainement l’impeccable esthétique d’un Fontcombes marmoréen! - -L’émotion suffoque la dormeuse, et c’est à la suite d’un tel choc -nocturne que nous trouvons notre Jacquette haletante et dressée sur son -séant, dans le large lit solitaire. - -A cet instant, c’est le petit jour: un grêle rayon s’insinue par le -défaut de la persienne mal close, et la petite Mme de Fontcombes, la -connaissance à peine renouée avec les choses véridiques, entend, -Messieurs, entend très distinctement un soupir. - -Ce soupir provient du cabinet voisin. Ce soupir n’a rien de plaintif; il -tient plutôt d’une action de grâce. Ce soupir n’est pas, certes, la -froide haleine d’un fantôme. C’est un soupir qui ne saurait s’exhaler -que d’un thorax puissant et charnu. Cependant ce n’est pas le soupir de -M. de Fontcombes. Il va sans dire que Pomme-d’Api qui couche, empalée -sous son verre, dans le cabinet, n’est haletante que dans les songes. -Qui a pu, dans le cabinet, où n’habitent que la poupée et M. de -Fontcombes, pousser un si remarquable, un si caractéristique, un si -royal soupir?... - -Dans le désordre de sa toilette de nuit, Jacquette, fouettée par une -curiosité impérieuse, d’un prompt mouvement, a chaussé ses mules; un -bond: la voici à la porte du cabinet; elle l’entr’ouvre; elle l’ouvre; -et elle entre, habillée et nimbée par la lueur de l’aurore. Que -voit-elle? Ah! Seigneur Dieu tout puissant!... - -Elle voit, issant de l’étroite couche destinée à refaire à M. de -Fontcombes une santé supérieure à la santé même, un corps en tout vêtu -de la lumière qu’elle-même répand, mais un corps proprement double du -sien par hauteur, largeur et opulence, et qui, en grande confusion, -faisant trembler et ses chairs et les girandoles, fuit vers la porte et -disparaît... - -Le rêve récent se représente à l’esprit de Jacquette: l’innocente et -dangereuse Quinconas, ses amples flancs, ses outils ridicules, et sur -son socle, le chef-d’œuvre de marbre dont on va démunir le carquois!... - ---Est-ce là façon, Monsieur, d’observer l’ordonnance du docteur -Couloubre? - -Fontcombes bégaie, simule un profond sommeil, entr’ouvre un œil, fait un -geste incertain. Cependant il semble avoir désigné Pomme-d’Api. - -Jacquette se penche vers la poupée. Pomme-d’Api porte encore une fois -entre deux doigts le sibyllin papier où à la clarté de l’aurore on peut -lire: - - Tout nous trompe; le rêve aussi; - Le médecin plus que personne: - --Et ce qui est pis: - Ignorance autant que Sorbonne. - O toi qui veux garder pour toi seulette un homme, - Il te faut le lier quatre fois dans son lit. - - - - -OVIDE - -L’ART D’AIMER - - Ecce rogant teneræ, sibi dem præcepta puellæ, - Vos eritis chartæ proxima cura meæ. - -(Ovid. Ars amandi, lib. II). - - -Environ dix-huit mois après que Jacquette de Chamarande eut épousé par -inclination le chevalier de Fontcombes, elle s’ennuya près de son mari. - -Elle le lui dit, à lui-même, tout le premier, et elle ajouta: - ---Venez avec moi, Monsieur, jusque chez mon parrain, le baron de -Chemillé, afin qu’il nous procure quelques lectures. - -Les deux époux sortirent, sans équipage, du château. Une poterne -franchie, au pied noirci de la tour du Nord, on était aussitôt dans le -village. Ils suivaient la petite rue tortueuse, ne se donnant ni le bras -ni la main, mais séparés et tenus écartés l’un de l’autre, et par leur -humeur et par le ruisseau qui court entre les gros pavés boursouflés, -comme la ligne du dos entre les épaules d’une femme un peu mûre. Des -moutards barbouillés ou un chat qui se lissait le poil contrariaient -leur course silencieuse; de vieilles femmes momifiées au pas des portes -leur souriaient en branlant la tête, et, dans des cages de bois, très -puantes, des lapins, cessant une seconde de ronger la feuille de laitue, -dressaient une seule oreille et présentaient un seul œil. - -Depuis des siècles, ce village s’incurvait doucement sur lui-même, de -peur de s’éloigner du donjon protecteur, de sorte qu’arrivé à son -extrémité, on se trouvait revenu tout près de cette antique tour du Nord -démantelée à présent et ravalée à la qualité de vulgaire pigeonnier. -Tout au bout de la ruelle courbe s’élevait la petite maison du baron de -Chemillé. - -Modeste, construite en bonne pierre de taille, coiffée de hautes -cheminées, ornée de trois lucarnes en sa toiture et d’un beau mascaron -au-dessus de la porte d’entrée, elle était populaire par un cordon de -glycine qui, d’un triple repli serpentin, enlaçait la muraille à -mi-corps et semblait, au printemps, porter, en plein jour, les -rayonnants quinquets d’une illumination. Quel contraste faisait cette -demeure de gentilhomme philosophe avec les magnifiques corps de logis de -Chamarande et ses terrasses, ses nobles degrés, sa tour isolée, son parc -aux perspectives infinies, ses miroirs d’eau, ses célèbres fontaines et -son labyrinthe un peu trop fameux! - -Un heurtoir de cuivre bien fourbi, à la porte d’entrée, faisait accourir -une gentille soubrette, nommée Margot, à moins que ce ne fût Mme -Serremiette, femme un peu prude et d’âge canonique, la respectable -gouvernante de la maison. La jeune servante vint au-devant de M. et de -Mme de Fontcombes et leur dit que Monsieur le baron faisait pour l’heure -sa promenade au fond du jardin, sous la treille. - -Allant et venant, à petits pas, sous les arceaux garnis de chasselas -roses, le baron, à travers ses bésicles, lisait les Géorgiques de -Virgile lorsque l’aimable couple se présenta à lui en l’honorant des -nombreuses marques de politesse qui étaient encore d’usage en ce -temps-là. - ---Mon parrain, dit Jacquette, nous nous ennuyons, mon mari et moi. - ---«Nous nous ennuyons!» s’écria M. de Chemillé en regardant de biais le -charmant époux, peut-on n’être pas parfaitement heureux quand on est -amoureux? - ---Taratata, fit Jacquette, «heureux», c’est bientôt dit, mais qu’est-ce -que c’est que ça! Pour commencer, les personnes qui ne sont pas -amoureuses m’ont l’air de s’occuper de mille choses (parmi lesquelles il -y a chance que plusieurs au moins soient agréables): les amants eux, -d’une seule. Est-ce juste? Enfin, là, franchement, mon parrain, on ne -saurait s’embrasser continuellement?... - ---On ne le saurait, en effet, reprit le parrain, quoique beaucoup -estiment qu’ils s’en contenteraient... Mais ce sont ceux qui -n’embrassent plus, ou, plus exactement, que personne n’embrasse... On ne -le saurait, vous avez raison. - ---Bon, dit Jacquette, mais pas une âme, au château, qui condescende à -seulement troubler notre tête-à-tête. Nous nous levons, le matin, déjà -fort tard; c’est bien. Nous avions coutume de prendre le déjeuner en -famille; aussitôt après, l’on aurait envie de se retrouver seuls. -Bernique! à peine montrons-nous le nez, que chacun s’évanouit, -disparaît; maman nous lance par la porte entre-bâillée: «Allons, il ne -faut pas que nous vous dérangions, mes enfants...»; papa s’écarte en -grognant, et Mlle de Quinconas a toutes les peines du monde à -transporter assez vite son train de derrière qui épaissit. Avec cela pas -plus de compagnie que du temps que je préparais ma première communion... -Ah! c’est gai! - ---Pomme-d’Api, votre poupée, vous reste, dit le baron. - ---Puérilité!... Comment voulez-vous que je lui parle désormais? - ---«Puérilité!» Sachez qu’elle prend de l’âge. Je ne serais pas étonné -qu’elle songeât au mariage. Ce vœu accompli, vous aurez de nouveau en -elle une confidente. - ---Soyons sérieux, mon parrain. Nous venons vous demander de nous prêter -des livres. - -Le baron leva les bras comme si on le priait de décrocher la lune. - ---Savez-vous ce que c’est que des livres? Savez-vous ce que sont les -livres pour un vieillard tel que moi qui, à chaque pas qu’il fait, -heurte la pierre de son tombeau, et pour qui toutes les choses -délectables sont vidées d’espérance, comme les fleurs d’un jardin, -souriantes encore et même parfumées, mais qui ne contiendraient pas au -cœur la semence assurant le printemps prochain? - -Et il regarda son jardin plaisant, situé en bordure du village: il -donnait sur la douve dont le séparait un mur bas, où les lichens -tissaient un appui de velours et où jouaient à cache-cache les lézards. -Une treille en faisait, peu s’en faut, tout le tour. Les groseilliers, -gros marchands de rubis, semblaient, derrière leur étalage, attendre la -clientèle; les perles noires du cassis s’y mêlaient désordonnément à la -chair des framboises; les poiriers y marquaient les encoignures des -plates-bandes; de vieilles futailles enfouies à fleur de terre, emplies -d’eau, utiles à l’arrosage, imitaient une parure de bassins; à la tombée -du soir, les aromes du thym et du buis se fondaient là avec celui des -fraises mûres et des abricots surchauffés. - ---Tout cela, reprit le baron un instant songeur, n’a d’agrément réel que -si cela vous promet de recommencer à en avoir demain. Rien ne vaut que -ce qui porte en soi un élément fécond de durée. Eh bien, mon enfant, les -fleurs, les fruits, les parfums, l’heure exquise peuvent me manquer l’an -prochain... Les livres aussi! m’objecterez-vous? C’est là que je vous -attendais pour vous faire éprouver la différence. Les livres, mais -j’entends: les livres!--et il fallait écouter le baron dire ce mot--les -livres contiennent quelque chose qui ne périt pas, qui non seulement ne -périt pas, mais qui enfante sans cesse un élément nouveau, fertile -lui-même et créateur de plus nombreuses et merveilleuses substances. -Vous aimez la vie, ma filleule, oui, même aux heures où vous vous -ennuyez, vous aimez la vie; eh, bien! les livres, ils vous la doublent, -ils vous la triplent, ils la centuplent, la vie!... - ---Comment cela, mon parrain? - ---Parce qu’ils contiennent la pensée, et parce qu’ils alimentent -l’imagination. Ils déposent en nous des richesses qu’aucune méchanceté -humaine ne nous peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes fructifier -comme des banquiers habiles, jusqu’à notre heure dernière, et mieux que -cela, puisqu’en quittant notre or, nos maisons, nos jardins, nous leur -disons adieu, tandis que je ne crois jamais que vont prendre fin la -pensée ou le vers qui m’enchantent. - ---Comment se peut-il, dit Jacquette, qu’il y ait des choses si -extraordinaires dans les livres? - ---J’appelle livres les ouvrages qui sont triés parmi les meilleures -productions de l’esprit humain, en tous les pays et en tous les temps; -il ne faut pas croire que toutes les paperasses reliées en veau soient -dignes de considération! Mais il est bon de savoir que ce que les -meilleurs des hommes ont mis par écrit est meilleur qu’eux-mêmes. Non -qu’ils se soient efforcés de le faire tel, mais parce qu’un secret -mystère fait que certains hommes se surpassent quand, assis à leur -table, ils deviennent écrivains... Je vous expliquerai cela une autre -fois; un phénomène aussi singulier nous mènerait loin... - ---Vous me donnez plus grande envie encore de lire, mon cher parrain. - ---Ce n’est pas tout, Jacquette. Ils constituent la grande distraction -dont nous avons absolument besoin pour ne pas nous enliser dans la vie -trop étroite quand elle est régulièrement répétée. Ils nous conduisent -en d’autres pays ou en d’autres âmes, ce qui est la même chose; et il -importe beaucoup de savoir que les hommes comme leurs mœurs varient d’un -lieu à un autre; ils nous émerveillent par des aventures, ou bien nous -suggèrent des réflexions que nous n’eussions jamais eues par nous-mêmes. -Mieux encore que tout cela: ils sont beaux! Une page, un poème, un seul -vers procurent plus de contentement que tous les plaisirs que nous -acquérons à prix d’or. - ---Vous me faites trépigner, mon parrain. Je veux des livres! - ---Attendez. Il y en a parmi eux qui procurent l’enchantement à la -jeunesse car ils sont la féerie, le rêve, la comédie, la source du rire -inextinguible; d’autres qui vous apprennent comment il convient de -vivre, car ils contiennent, sous une forme généralement piquante, les -résultats de toute l’expérience humaine; et certains qui -consolent--c’est le plus fort!--qui consolent l’homme avancé en âge de -ne plus participer ni aux plaisirs de la jeunesse, ni au bonheur de -vivre pour le mieux. Ce qu’ils nous donnent, c’est ce que nous avons la -certitude d’emporter avec nous quand on nous ferme les paupières et la -seule chose que nous aurions l’orgueil de montrer si nous nous -réveillions dans une vie supérieure, car, pour le reste, en vérité: -gloire, honneurs, richesses et tout ce qui s’obtient dans le commerce -des hommes, dites-moi qui ne rougirait de se présenter devant Dieu avec -ce seul bagage? - -Le baron ouvrit tout à coup son Virgile; il frappa du doigt le texte -vénéré: - ---La vertu subtile de la chose écrite, c’est notre viatique, à nous les -vieux, mais à vous, c’est la révélation du sens même de la vie. - ---Vous ne devez jamais vous ennuyer, mon parrain? - ---Jamais. - ---Mais pourquoi maman et ma gouvernante m’ont-elles si sévèrement -défendu les livres? - ---Ah! c’est que je ne vous ai pas dit qu’ils contiennent ce qu’il y a au -monde de plus dangereux!... - ---Qu’est-ce qu’il y a au monde de plus dangereux? - ---La vérité, mon enfant, et l’erreur, sa sœur inséparable... - ---Je veux lire, mon parrain! M. de Fontcombes et moi sommes venus vous -demander des livres. - ---Je ne prête pas de livres, dit le baron. - ---Comment! après ce que vous venez de nous dire, vous nous laisseriez -privés de magiciens capables d’écarter l’ennui? - ---Je ne prête pas de livres, mais... - ---Mais?... - ---Mais je peux vous permettre de passer une après-midi dans ma -bibliothèque. Venez demain; je donnerai des ordres; toutes les -merveilles dont je vous ai parlé seront à vous. Dérangés? Mais vous le -serez par tous les génies!... Libre à vous alors d’oublier là que vous -êtes amants: je vous y livre à l’enchantement sans pareil de tous les -chefs-d’œuvre de l’esprit humain... - - * * * * * - -Jacquette embrassa son parrain et quitta le jardin du baron de Chemillé -à l’heure du serein. Dans le lointain, des brumes légères se laissaient -épingler aux pointes des peupliers qui bordent le cours de la Loire; les -oiseaux s’étaient tus partout; et par delà la douve où Jacquette -crachait les pépins et la pulpe des chasselas, on entendait à présent le -bruit cristallin des célèbres fontaines, au fond du parc de Chamarande. - -Les deux jeunes époux traversèrent de nouveau le village en se tenant -cette fois par la main, malgré le ruisseau qu’ils enjambaient tour à -tour, parce que Jacquette était maintenant d’excellente humeur. Elle -tint même à prolonger la promenade, sous le prétexte de parcourir le -parc aux dernières lueurs du crépuscule. - ---Quelle chance! disait-elle en entraînant son mari sous les allées -taillées et l’obligeant à danser autour des bassins, sous le sourire du -faune joueur de flûte. - ---Oui, oui, quelle chance! répétait le mari. - ---Vous n’avez pas l’air convaincu? Vous vous êtes tout le temps tenu -coi. Vous n’avez pas même remercié le baron lorsqu’il vous a accordé la -faveur de vous initier à tous les chefs-d’œuvre de l’esprit humain!... -Que dites-vous donc de cela? - ---Je dis, répondit M. de Fontcombes, que votre parrain a sa marotte, -comme chacun a la sienne. Reste à savoir si c’est bien la vôtre. - ---Me jugez-vous incapable de goûter les choses de l’esprit? Ne suis-je -pas assez grande pour être intelligente? Et vous-même? Ah! tenez, si je -savais que vous méprisez ces plaisirs, je préférerais ne jamais vous -revoir... - - * * * * * - -Le lendemain, à l’heure dite, Jacquette et son mari étaient chez le -baron de Chemillé qui leur faisait aussitôt les honneurs de sa -bibliothèque, lieu mystérieux où, d’ordinaire, il n’admettait que -d’exceptionnels visiteurs. - -C’était une pièce vaste et belle et pour qui toute la maison semblait -avoir été construite. Les parois en étaient garnies de fauves reliures, -sauf quelques panneaux réservés à des toiles du Titien, du Giorgione et -du Corrège que le baron affectionnait par-dessus tout. Une grande table -recouverte d’un tapis, mais surtout d’in-folios épars et de morceaux de -marbres antiques, occupait presque tout l’espace quoiqu’il en demeurât -pour un grand lit de repos et pour un haut fauteuil à oreillettes et sa -bergère en vis-à-vis, de chaque côté de la cheminée. - -Le temps était gris, ce jour-là; une première pluie d’automne arrosait -le jardin; on entendait hoqueter et pleurer les gouttières. - ---Ah! que ne vous dois-je pas, mon parrain! dit Jacquette. Savez-vous, -par un temps pareil, le sort qui, sans vous, nous attendait? - -Le baron regarda sa filleule, qu’il trouva fraîche et jolie à plaisir, -puis regarda son jeune mari qui n’était pas indigne d’elle. - ---Vous seriez demeurés dans votre appartement qui vaut celui-ci, dit-il, -et, par Bacchus, à d’autres que moi de vous plaindre! - ---Dans notre appartement, oui, fit Jacquette, et vous trouvez cela -drôle? - ---Eh bien! dit le baron; je vous laisse ici dans une nombreuse et -brillante compagnie qui m’a rendu souvent les jours de pluie plus -agréables que les autres. - -Jacquette sautait de joie, embrassait son parrain et palpait de ses -doigts gourmands les beaux dos arrondis des volumes. - -M. de Chemillé s’éclipsa. - - * * * * * - -Et il laissa longtemps le jeune ménage dans la bibliothèque; fort -longtemps. - -Le temps lui parut même si long, privé qu’il était, lui, en un jour -morose, de sa pièce préférée, qu’il en conçut quelque inquiétude. Il -commanda à Margot d’aller tendre l’oreille au trou de la serrure. La -servante revint vers son maître. - ---Se seraient-ils échappés? - ---Non, monsieur le baron. - ---Sont-ils évanouis? - ---Non, monsieur le baron. - ---Vivent-ils? s’écria le baron qui commençait à s’émouvoir. - -Mais il s’aperçut que la soubrette riait en détournant la tête. - ---Qu’est-ce à dire? par la mordieu! Faites-moi venir Mme Serremiette. - -La respectable Mme Serremiette se présenta, la poitrine comprimée comme -une religieuse, son trousseau de clefs battant sa robe grise. Le baron -lui donna le même ordre qu’il avait donné à la soubrette: - ---Avec discrétion, cela va sans dire, Madame Serremiette, avec -discrétion, vous comprenez; mais il s’agit de savoir s’il n’est pas -arrivé malheur à ces jeunes gens. - -Mme Serremiette fit comme il lui avait été commandé; mais, ayant obéi, -elle avait la plus grande peine à reparaître devant son maître. Celui-ci -dut la sommer d’affronter son regard. - ---Eh bien, quoi? dit le baron, aucun bruit?... - ---Si, monsieur le baron. - ---Ah! je respire. Mais, par le diable! ils me saccagent mes rayons? Vous -avez entendu tomber les volumes, choir une pile sur le parquet? - ---Non, monsieur le baron. - ---Ah. Ils lisent tranquillement? Ils ont pris Eschyle, sans doute, Don -Quichotte ou les Contes de Perrault? Vous êtes restée au moins le temps -qu’il faut pour entendre tourner la page? - ---Non, monsieur le baron. - ---Comment? «non!» Mais il fallait demeurer, Madame Serremiette: ces -pages sont de grand format; je vous dis qu’il fallait leur laisser le -temps de tourner la page! - -Mme Serremiette se cachait pudiquement le visage derrière ses mains -parcheminées. Tout à coup elle s’enfuit, comme avait fait la petite -bonne. - -M. de Chemillé se frappa soudain le front. Et il se mit à rire de tout -son cœur. - -Le ciel s’était éclairci; un rayon de soleil appelait au dehors. Le -baron fit un tour de jardin en écrasant les limaçons sur le sable -humide. Il fit un tour; il en fit deux; trois même, et quatre, et dix -aussi, sans que rien fût changé à l’ordre des choses dans la trop -studieuse demeure. Le jour déclinait. Le baron consultait sa montre; il -s’impatientait, mais il souriait aussi. Finalement il n’y tint plus, et -tandis qu’il passait devant les fenêtres de la cité des livres, il fit -toc-toc à la vitre, risquant un œil pendant qu’il y était. - -Mais tout à coup le voilà penaud comme la gouvernante, plus rouge -qu’elle et répétant chapeau bas: - ---Mille excuses! mille excuses! - -Il savait cependant! il était averti! Oui, informé par deux femmes -successivement, il n’ignorait rien. C’est entendu. Mais voir, de ses -yeux, ah! que c’est une chose différente! - - * * * * * - -Eh bien, moins de deux minutes après l’incident, et comme la confusion -de M. de Chemillé durait encore, la fenêtre où le vieillard avait frappé -fut ouverte d’une main sûre, au pouls régulier; puis les deux battants -en furent écartés largement; et Jacquette, la chevelure en ordre et le -rouge en place, sourit à la fraîcheur du soir et à son parrain. - -Celui-ci ayant recouvré ses sens, la salua, non sans admiration, et lui -demanda: - ---Eh bien, ma chère filleule, vous êtes-vous ennuyée aujourd’hui? - ---Pas un instant! - ---Bravo! Et qu’avez-vous lu? - ---Lu?... dit-elle, à peine embarrassée, cependant qu’une voix de basse, -derrière elle, soutenait la note fort justement: - ---Lu?... - -Le baron reprit: - ---Je vous demande: qu’avez-vous lu? - -Les dieux, chacun le sait, furent avec les amants toujours de -connivence. Tandis que Jacquette hésitait un peu, une main lui tendit un -elzevier entr’ouvert à la page du titre, cependant que la voix de basse, -traduisant du latin, lui soufflait: - ---OVIDE: _L’Art d’aimer_... - ---Ah! fort bien, dit le baron, _l’Art d’aimer_!... En effet, _Naso -magister erat_... - -Et il reprit: - ---L’art d’aimer, c’est souvent de faire le contraire de ce qu’il a été -convenu que l’on ferait... - - - - -LE MARIAGE DE POMME-D’API - - -Environ la deuxième année de son mariage avec M. de Fontcombes, -Jacquette ne donnant pas signe de grossesse, le vieux baron de Chemillé -lui dit en se promenant avec elle dans son jardin de curé: - ---Ma filleule, votre mari est-il généreux? - ---Pouf! fit Jacquette, c’est un jeune homme: je crois que recevoir lui -est plus doux que donner. - ---Il ne manque pas de galanterie envers vous, si je m’en rapporte à la -scène de la bibliothèque--dont j’ai gardé plaisante mémoire,--que ne -vous fait-il cadeau d’un enfant! - ---Oh! dit Jacquette, je n’en suis pas si pressée; les enfants sont -insupportables. - ---On l’a dit de tous temps et l’on a continué d’en avoir. Il n’y a pas -vingt ans, je vous ai vue vous-même naître, sucer le lait de Marie -Cocquelière et grandir en roulant comme une boule dans les allées du -parc de Chamarande: qui donc s’en plaignait? Vous étiez divertissante. - ---Maman s’est donné pour mon éducation beaucoup de mal... - -Le baron retint un de ces sourires qu’il avait, disait-on, à double -pointe, et piquants comme celui de son contemporain Arouet. Il se -souvenait des peines inconsidérées que la pauvre marquise avait eues -pour n’arriver à rien; et il revoyait Mlle de Quinconas, l’institutrice, -et l’austère Mme de Matefelon, et les confidences du capucin, et l’abbé -Puce... - -En effet, tout le mal que l’on prend pour bien élever les enfants est -fertile en déceptions. Mais, comme l’une de ses marottes était -précisément que son intervention personnelle avait mieux servi -l’éducation de Jacquette que toutes les méthodes convenues, il repensa à -la poupée Pomme-d’Api, et il dit: - ---Ecoutez, ma filleule. Je ne me trompais pas l’autre jour, lorsque je -vous ai fait allusion au goût que je soupçonne à Pomme-d’Api pour le -mariage: elle m’en a touché mot... - ---Mon parrain, dit Jacquette, il n’y a nul besoin d’un enfant dans la -famille puisque vous êtes là. Vous ne serez jamais sérieux! - ---Ni vous tout à fait fine, ma chère Jacquette, puisque, à l’exemple de -tous les gens du commun, vous croyez que le «sérieux» gît dans un lieu -déterminé, porte un habit d’une certaine couleur et emploie -infailliblement le langage des dames nonagénaires. Le sérieux, il est -dans la bouche d’un petit morveux souvent; les poètes l’accordent -généralement à des fous; moi je le vois toujours où je l’attends le -moins, et ce n’est pas ma faute si les seuls êtres qui me parurent doués -de cette qualité, sans mélange, sont les marionnettes à l’invariable -visage et à la tête de bois. - ---Je sais bien que j’ai fini par attribuer à Pomme-d’Api des opinions, -mais c’étaient les miennes ou bien celles que vous m’aviez affirmé -qu’elle avait. - ---Fort bien! mais toutes opinions que vous n’eussiez point du tout -considérées si cette espèce de bûche n’eût été là pour vous les répéter -moins désagréablement qu’une personne vivante. Je vous en prie, ne -discutons pas sur la qualité intrinsèque de Mlle Pomme-d’Api; je suis un -vieux bonhomme et j’ai beaucoup vu; croyez-moi: sa qualité est éminente. -Je disais donc... Ah! vous me faites perdre le fil de mon discours... - ---Vous disiez, mon parrain, des enfantillages. - ---Et j’y reviens; c’est-à-dire que je reprends mon sérieux. Pomme-d’Api -a déjà vu trois prétendants. - ---Ah. Et qui sont-ils? - ---Je vous les montrerai. L’un, s’il vous plaît, est un ange... - -Jacquette s’abandonna à l’hilarité sans aucune retenue. - ---... Est un ange... poursuivit le baron. Il surmonte mon bois de lit; -il est fort bien taillé et peint; il a des ailes; il descend, sans nul -doute, du ciel en droite ligne. - ---Ah! ah! Et qu’en a dit ma poupée? - ---Elle n’en veut pas entendre parler. - ---Elevez-les donc religieusement! - ---Je reconnais à Pomme-d’Api mille vertus; mais elle donne dans le goût -du jour avec une déplorable facilité. - ---Et après l’ange, qui a-t-elle vu? - ---Je lui ai présenté un poupard du temps du roi Henri, qui est richement -accoutré, décoré de la Toison d’Or--une merveille--mais à la vérité -d’aspect un peu ventru et gibbeux. - ---Elle l’a repoussé? - ---Moins rudement; mais elle l’a repoussé. Savez-vous de qui cette -jeunesse s’est entichée? - ---Jouons avec vous jusqu’au bout, mon parrain. Je ne vois pas de qui -pourrait s’éprendre une poupée. - ---D’un jocrisse, mademoiselle! d’un grand efflanqué de Pierrot qui a le -teint couleur de perruque, des yeux de moribond et une humeur de -pendu!... - ---Pauvre fille! Ah! que je la plains! - ---Vous voyez que vous y êtes prise. Eh bien, c’est ce flandrin que -Pomme-d’Api va épouser. - ---Quand cela? - ---La semaine qui vient. J’en ai prévenu madame votre mère à qui la chose -sourit assez. La marquise veut inviter toutes les poupées et tous les -poupards d’alentour; ils viendront avec leur famille; on fera, -m’a-t-elle dit familièrement, une noce à tout casser. - -Jacquette trépignait de joie: - ---Enfin! s’écriait-elle, enfin, nous allons voir du monde! - ---C’est Pomme-d’Api qui vous vaut cela. Voulez-vous voir le fiancé? - ---Mais certainement. - -Le baron ouvrit une immense armoire et y prit délicatement un objet -d’une extrême mollesse, long de culottes comme de nez, blanc de vêtement -comme de teint, noir aussi par endroits et faisant mine de déterré. - ---Bonjour, lui dit Jacquette. Tu n’es pas gai, mon vieux! - -Elle eut l’attention de se tourner d’un autre côté pour ajouter: - ---Pas beau non plus, saprelotte! Ma poupée a un drôle de goût. - ---Pomme-d’Api, dit le baron, fut toujours d’une nature originale. - -Jacquette exhala un profond soupir. Elle ne l’eût pas fait dix minutes -auparavant; mais déjà elle commençait à douter si ces épousailles de -poupée avaient quelque chose de véridique. Car, tant nous éprouvons, à -notre insu, le besoin d’être poussés en pleine fiction, qu’une -chiquenaude y suffit. - ---Enfin, comment s’appelle-t-il? - ---Pierrot. - ---De bonne famille?... - ---Heu, heu... dit le baron, faisant la lippe: Fantaisie, Poésie, -Clair-de-Lune, Vapeurs, Langueurs et Cœur, Sérénades, Mascarades, Génie -et Corde-au-Cou: voilà du chenapan le fantasque arbre généalogique. - ---Que tous ces noms ont vieilli!... - ---Aussi, c’est vous et vos pareilles qui avez grandi un peu vite! Mais -sachez, ma filleule, que le vieux est plus jeune que votre dernière -nouveauté. - ---Comprends pas. - ---Je veux dire que de ce que vous croyez neuf naîtra quelqu’un qui -ressemblera au vieux à s’y méprendre. - ---Grand bien lui fasse! Mais, mon parrain, savez-vous quand les fêtes -commencent? - ---Chut!... On a voulu vous en réserver la surprise: dans quatre jours, -sans plus tarder. - -Jacquette s’en fut en sautant et dansant, comme au temps où elle était -petite. Chemin faisant, elle traversa la pièce où Pomme-d’Api, empalée, -demeurait immobile sous son globe de verre. - ---Pour ce qui est des conseils avant le mariage, ma fille, j’ai résolu -de ne t’en donner aucun. J’ai fait ce que j’ai pu, quand j’étais jeune -fille, pour t’épargner la vue des choses réelles, comme on le faisait -pour moi. Entre nous c’était peine perdue. Nous avons tout vu, tout -connu, et appelé chaque chose interdite par son nom; n’est-ce pas vrai? -Eh bien, je te dirai seulement ceci, c’est que ni toi ni moi ne savions -rien, rien, rien de rien. Raison de plus pour que je t’instruise! me -diras-tu. Non, ma pauvre: autant vaudrait te parler chinois. Bonsoir! - -Et la jeune madame de Fontcombes, chantonnant, alla donner l’alerte à -ses femmes de chambre et mettre les appartements sens dessus dessous, -afin qu’on s’occupât de ses toilettes. - -On y avait déjà mis la main en secret, et elle s’aperçut que tout le -château travaillait dans l’ombre à la préparation méthodique et -passionnée d’une grande fête nuptiale, activité destinée à la louable -propagation de l’espèce, et que rien n’égale chez les humains, si ce -n’est l’ardeur qu’ils déploient quand il s’agit précisément d’exterminer -cette espèce même. - - * * * * * - -Comme jadis, aux grands jours, et presque dans les mêmes proportions -qu’à l’occasion des noces de Jacquette, on put voir arriver, au cours -d’une même après-midi, l’affluence des invités. Ils venaient de l’Est et -de l’Ouest, suivant les voies qui bordent la Loire, les uns en carrosses -assez boueux, car il avait plu, et les autres simplement par le coche -d’eau, tant du côté de Chinon que du côté de Saumur. Apporter avec soi -tout ce que châteaux ou riches demeures pouvaient contenir de poupées -était le plaisant prétexte à la réunion, mais tout ce monde, cela va -sans dire, était attiré par la promesse de festoyer, de danser et de -tout ce qui s’en peut suivre. - - * * * * * - -Et personne ne fut déçu, que je sache; ce qui vous laisse à penser que -les repas furent copieux et les nuits de bal éblouissantes. Les -divertissements que l’on ne goûte que peu fréquemment deviennent -féeriques dans les esprits: douze chandelles allumées tous les trois -mois font plus de clarté qu’un feu d’artifice hebdomadaire. Ces belles -compagnies provinciales, convoquées au château de Chamarande pour y -faire fête, s’en acquittaient avec transport. Et justement il se -trouvait en ces années-là qu’une société jeune et alerte s’était -développée, aux confins d’Anjou et de Touraine, beaucoup plus brillante -et entreprenante qu’au temps de la jeunesse de Ninon, la charmante mère -de Jacquette. Je n’en finirais pas si l’envie saugrenue me prenait de -vous énumérer tous les hôtes du château et toutes les fantaisies qui -furent imaginées pour leur plus grand plaisir, et je m’essoufflerais, -cela va sans dire, s’il était question de suivre, seulement une heure, -la jeune Mme de Fontcombes en ce tourbillon. - -Durant trois nuits consécutives, les violons n’arrêtèrent pas leur -crin-crin de cigales infatigables; on dansait dans les salons; on -dansait dans les corridors; et, le beau temps s’étant mis de la partie, -on dansait aussi sous les charmilles, aux sons atténués du petit -orchestre et à la lumière infiniment mesurée que vingt fenêtres du -rez-de-chaussée semblaient faire exprès de pincer entre les tentures, -pour favoriser les échanges d’une étroite entente entre les couples -enfiévrés. - -Jacquette, dit-on, prit tant de plaisir, que nul ne l’avait vue -jusqu’ici en pareil état d’allégresse. De méchantes langues prétendent -qu’elle se compromit avec un cadet de Gascogne, haut de six pieds, à tel -point que son mari en eût eu de l’ombrage, s’il ne se fût lui-même lancé -comme une toupie ivre au milieu de cinquante jeunes femmes pâmées d’aise -et parmi lesquelles il reconnaissait à grand’peine, au souper, celle à -qui il avait, un quart d’heure auparavant, fait la cour la plus -inconsidérée. - -Qui s’étonnera qu’un pareil entrain, tant chez les hôtes du château que -chez les châtelains eux-mêmes, leur ait fait complètement oublier le -motif de leur réunion et négliger, en vérité, d’ingrate manière, la -poupée Pomme-d’Api, son fiancé, ainsi que toute la pouparderie? Non; de -toutes ces têtes de carton ou de cire, de tous ces membres de bois, de -tous ces ventres de guenille ou de son, il ne fut pas plus parlé ni -pensé que des origines du monde ou de la vie éternelle. - -N’alla-t-on pas jusqu’à ne pas remarquer--tant la jeunesse à elle-même -se suffit!--que le baron de Chemillé n’avait pas paru? - - * * * * * - -Ce ne fut que passé les fêtes, un beau matin, dans l’allée d’Eau où il -se promenait, un petit livre de Juvénal à la main, que le vieux parrain -de Mme de Fontcombes, rencontrant sa filleule, la fit soudain se -souvenir qu’elle ne l’avait point vu d’une semaine. - -Elle allait seule, elle aussi, sans nul livre, il est vrai, mais -rêveuse: - ---Ah ça! mon parrain, qu’êtes-vous devenu? J’allais faire prendre de vos -nouvelles... - ---J’étais un peu fatigué, dit le baron. A mon âge, la veillée ne me -convient pas comme à vous... - ---La veillée?... - ---Trois nuits passées en compagnie de la jeunesse!... - ---De la jeunesse?... - ---Disons: de la folie. Et de la plus déréglée. Disons: au milieu de la -bacchanale. Et de la plus éhontée. - ---Comment avez-vous pu vous dissimuler au point que je ne vous aie point -aperçu? - ---Ah! Je tiens de vous, ma chère belle, que vous fûtes à la bacchanale! - ---Mais comme tout le monde et vous-même... - ---Oh! moi, je fus à certaine autre que vous eûtes peut-être tort de -négliger! - -Jacquette eut la figure de quelqu’un qui n’a vraiment rien négligé. - ---J’ai tout bonnement, dit le baron, assisté, moi, au mariage de -Pomme-d’Api. - -En son visage boudeur, Jacquette eut un sourire qui contenait une once -de pitié. Le baron reprit de plus belle: - ---Ce fut surprenant, inoubliable! - ---Allons, fit Jacquette avec condescendance, parrain, le temps est beau, -voici mon bras; promenons-nous et parlez-moi de ce mariage de -Pomme-d’Api. - -Et les voilà, vieillard malicieux et jeune femme pleine de grâces -alanguies, s’engageant dans l’allée des balustres où sont distribués à -intervalles égaux les caisses de lauriers et d’où la vue est si belle -sur la Loire. - ---Pomme-d’Api, dit fort sérieusement le baron, s’est conduite, en cette -occasion, de la façon la plus singulière... - -«Ayant reçu avec beaucoup de civilité les personnages assez baroques -venus, comme leurs patrons, en carrosses ou par le coche d’eau; leur -ayant présenté son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda pas à faire -remarquer qu’elle avait, auprès des nouveaux venus, un succès -considérable. Je dis tout de suite qu’il était mérité, car peu de ses -pareilles, d’où qu’elles vinssent, lui allaient, comme on dit, à la -cheville, soit par la parure soit par l’esprit. Les poupées, d’ailleurs, -reconnaissons-le, sont pour la plupart niaises et sans beauté. Mais par -contre, en ce petit monde, la gent masculine se distingue, dès qu’on y -admet, comme ce fut le cas, des compagnies de marionnettes issues de -tous les coins du monde: d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et encore -d’autre lieu, ainsi que vous l’apprendrez tout à l’heure, à votre plus -grand scandale... - ---Qu’entends-je?... «Scandale!...» Pomme-d’Api?... - ---Patience! fit le baron. Vous avez élevé votre poupée avec les soins -les plus scrupuleux et je comprends votre souci. Mais moi, je raconte -ici une histoire vue et je dois la prendre par le commencement. - -«Pomme-d’Api, dis-je, étant assurée qu’elle plaisait, conçut aussitôt -des audaces que nul de nous ne l’eût soupçonnée de dissimuler sous sa -réserve quasi proverbiale. J’ai vu ailleurs, il est vrai, certaines -natures essentiellement bridées se livrer soudain aux déportements dès -que la certitude de séduire eut amolli et rompu tous les liens... -Toujours est-il que notre prude poupée manifesta sur l’heure une -connaissance de ses intérêts primordiaux, et une faculté politique -propre à les satisfaire dans le plus court délai, qui ne laissa pas de -hautement me surprendre. - -«Il est superflu de vous informer que les compagnies de marionnettes à -qui notre Pomme-d’Api eut affaire, ayant traîné sur maints tréteaux -d’Europe et vécu la vie dissolue des comédiens, ne sont pas, loin de là, -pour inspirer, en dépit des rôles sublimes qu’elles savent jouer, les -parfaites délicatesses de la meilleure société. Loin d’être rebutée par -ces rudesses de mœurs, Pomme-d’Api se montra tout aussitôt à l’unisson -et laissa entendre, par d’indubitables signes, que les fiançailles d’une -poupée n’ont pas obligatoirement la rigueur des engagements orthodoxes -et qu’une occasion sans pareille s’offrant à elle de choisir entre un -grand nombre d’hommes, trois nuits, en somme, lui restaient pour -réfléchir au grand acte du mariage qu’elle avait résolu d’accomplir. - -«J’abrège, ma chère filleule, et je ne rends ici qu’un sens très ramassé -de la pantomine destinée à mettre hors de doute le cynique dessein de -Pomme-d’Api. La compagnie qui l’environne, rompue à l’interprétation du -plus maigre geste, je vous donne à penser si elle a, comme il le -fallait, interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla, sujet Piémontais, -lui vint offrir ses services le premier. Il portait bas rouges, culotte -verte et une perruque à la Janot, noire comme le fond de ma cheminée... - ---Mais Pierrot? demanda Jacquette. - ---Pierrot s’était aussitôt trouvé mal. Ne sachant que faire de cet -anémique, la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre lit, Madame; ne -vous aurait-il point importunée de ses vapeurs? - ---Je n’étais sans doute pas dans mon lit, cher parrain, mais au bal... - ---Le bruit avait couru... - ---Quel bruit? Prétendez-vous, à présent, entendre des Pomme-d’Api, des -Pierrot et des Djiandouilla? Mais passons, que diable! à la suite de -l’histoire. - ---Ah! dit le baron. Je constate que la comédie de nos bonshommes de bois -vous intéresse. Que serait-ce si vous eussiez vu!... - ---Si vous eussiez vu quoi? - ---... Eussiez vu ce que moi-même ai vu? C’était à n’y pas croire. Tous -ces coquins, familiers de la féerie, savent, en effet, la faire naître -pour ainsi dire d’un coup de baguette. Sans doute portaient-ils avec eux -des lumignons, des torches, d’étranges machines et toute la défroque -habituelle des impromptus propres à satisfaire les caprices impatients -des princes. Leur troupe aussi, d’où sortait-elle? Toujours est-il que -là où j’avais compté dix pantins, j’en nombrai cent, et que là où il n’y -avait rien que le mur nu d’un cabinet, j’assistai à la plus riche, -riante, burlesque, tragique et compliquée représentation. Le signor -Djiandouilla voulait éblouir sa belle. - ---Et la belle fut-elle éblouie? - ---Point. La belle dit qu’il ne s’agissait pas de cela, que la vie -ménagère, elle le savait, était destinée à s’écouler vraisemblablement -sans ces splendeurs, et que si le seigneur Djiandouilla n’était bon qu’à -de telles farces, qu’il passât donc la main à un autre. - ---Je reconnais bien là Pomme-d’Api: elle ne goûte que le solide et ce -qui a chance de durer... - ---Attendez! Vous verrez que son caractère ne s’est nullement démenti. -Mais nous assistâmes, en guise d’intermède, à une lutte, des plus -sérieuses et terribles, entre deux forcenés, pour la possession de la -fiancée récalcitrante, l’un nommé Gnafron, Lyonnais, l’autre, Italien -encore, espèce de grotesque répondant au nom de Bouratin. A la lutte ils -s’exterminèrent et demeurèrent sur le carreau. - ---Pomme-d’Api a bon cœur. Aurait-elle, pour se distraire, consenti à -mort d’homme? - ---Il ne s’agissait pas pour Pomme-d’Api de se distraire! Et ayant bien -résolu de se trouver, cette nuit-là, un mari, elle était si appliquée à -chercher les qualités d’un mari, qu’habileté, talent, richesse, -dévouement, paroles d’amour et mort même lui semblaient pareillement -méprisables. «Montrez-moi, disait-elle, sans rougir, les qualités d’un -mari!» - -«On le vit bien lorsqu’un certain Fantoche, extrêmement adroit, fort -aussi, bien tourné, ma foi, beau parleur, s’avança vers elle et lui -offrit, par passion, de monter jusqu’aux machicoulis de la Tour du Nord, -extérieurement, à la seule force des poignets... - ---La tour est hérissée de crampons; les pierres en sont disjointes... - ---Le Fantoche ne le savait pas. Et, eût-il connu ce détail, l’opération -restait délicate. «Allez, monsieur!» dit simplement Pomme-d’Api. - ---Oh! - ---Pomme-d’Api est ainsi. Ecoutez, à présent. Nous vîmes un spectacle -extraordinaire. Je vous ai dit que ce peuple étrange est habitué aux -fictions merveilleuses. A la vérité, il ne discerne pas entre le -faisable et le chimérique; et, d’autre part, il nous faut bien supposer -qu’il manœuvre de concert avec les plus fameux Enchanteurs, ne fût-ce -que par la faculté qu’il a, par exemple, de se multiplier soudainement à -nos yeux. J’avais limité à quinze ou vingt le nombre des soupirants au -cœur de notre Pomme-d’Api: j’en vis cinq cents, j’en vis mille, qui, -tous à l’envi, se ruèrent, comme troupeaux de rats, vers cette Tour du -Nord, à dessein de l’escalader. - -«Plus comparables à des insectes qu’à de grotesques imitations de la -figure humaine, nos Polichinelles, nos Guignols, nos Bouratins et nos -Gnafrons sont un essaim d’abeilles, une colonne de fourmis ailées; -gonflés d’ardeur, ils n’en paraissent pas moins légers; ils ne grimpent -pas: ils sont suspendus dans l’air devenu pour eux comme un matelas -magique; attachés aux crampons, aux défaillances de la pierre, ils -escaladent les étages, ils s’escaladent entre eux, agrippés à la bosse -de celui-ci, à la batte de celui-là; ils perdent perruque, ils -s’écorchent le nez; en définitive ils montent; et quelques-uns déjà sont -assis sur leur petit derrière de bois, au bord des créneaux, et -adressent des baisers à leur belle en signe de victoire. - -«Leur belle, je la tiens sur mon genou, serrant son thorax entre pouce -et index afin de compter les battements de son cœur. Ils sont nuls. - -«Un peuple d’artistes, interprètes des grands poètes, idoles des foules, -et jouissant de la plus populaire célébrité par le monde, accomplit pour -elle des prodiges: son cœur ne bat pas. - -Sur ces entrefaites, je signale à l’insensible un certain individu de la -troupe, espèce de Turc, trapu et l’air sournois, large du rein, le cou -et le front d’un taureau, lequel n’a pas pris, lui, la peine de monter à -la Tour. Il se promène, sans attribut visible; il rôde, non loin de -nous, peu rassurant s’il n’eût été de la taille d’un poireau; et il -darde, à intervalles rapprochés, telle une lanterne marine, un œil de -braise incandescente du côté de Pomme-d’Api. - -La troupe myrmidonesque nous fait, du haut de la Tour, des signaux -incompréhensibles. Un de ses sujets--en qui je crois reconnaître le -Fantoche, qui prit l’initiative de l’éperdue et chevaleresque -ascension,--monté sur l’échauguette, semble annoncer, _urbi_ et _orbi_, -quelque inédite fanfaronade. Je dis à Pomme-d’Api: «Il va, pour vos -beaux yeux, se jeter sur le sol!» Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas. - -Le Fantoche en effet se jette sur le sol. On entend sa carcasse -s’aplatir comme un sac de noix sèches; ses membres sont épars: il est -détruit. Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas. - -«Cependant, je me garde de perdre de vue notre rôdeur terre-à-terre. -Celui-là, certes, ne compromettra pas ses jours, mais j’ai idée que, par -quelque coup de traîtrise, il raccourcirait volontiers les nôtres à -seule fin d’engrosser sa bourse; il nous encercle; il se rapproche; son -œil, voilé sous d’épais sourcils, et noir comme la nuit, jette ses feux -par intermittence, et sur la qualité de ses gestes plus proches de ceux -d’un gibier de potence que d’un gentilhomme, je ne saurais, de par le -diable, me prononcer. - -«Du haut de la Tour, un second, puis un troisième paladin a suivi le -chemin des airs trahi désormais par les maléfices, et s’est venu -convertir en échardes sur le parapet de la douve, comme un pignon -décroché par le vent de galerne. - -«Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas. - -«Tout à coup, et dans le temps que la troupe, là-haut, penchée aux -créneaux, commente la fin déplorable des téméraires amants--et peut-être -songe à descendre en masse par l’escalier?--entre mon index et mon -pouce, une soudaine palpitation me surprend. Quoi! Pomme-d’Api -s’émeut-elle? Brusquement je la sens se soustraire à mon auscultation, -glisser de mon genou, disparaître dans l’ombre... Court-elle, prise -d’une pitié soudaine, au secours de ses héroïques et infortunés -soupirants? Montera-t-elle, par l’escalier de la Tour, conjurer les -survivants de s’épargner pour elle, ou se donner enfin à eux, -confusément, en récompense de leurs vaillantes prouesses?... - -«Je me précipite à sa recherche. Un bruit de baisers, un nom prononcé -m’arrêtent. Quel baiser! et quel nom!... La lune me favorise. Je -vois...! Ah! ciel! ma filleule, épargnez-moi la gêne de vous dire ce que -je vois!... - ---Mais quel nom, du moins, entendîtes-vous, mon parrain? - ---Karagheuze!... - ---Oh! - ---Le Turc avait dit son nom, j’en atteste les dieux! Il avait dit son -nom avant que je n’entendisse le bruit des baisers. Pomme-d’Api savait -donc à quel monstre lubrique elle faisait don de sa jeunesse et de sa -beauté!... Elle était informée, la mâtine! Dites-moi: votre poupée -connaissait-elle la légende du Turc impudique? - ---Qui ne la connaît? dit Jacquette rougissante. - ---Eh bien! dit le baron, c’est un fait, et son retentissement sera grand -dans les annales du pays: votre fille, par vous élevée, et avec les -mêmes précautions scrupuleuses que vous le fûtes, votre fille, fiancée, -de son plein gré, à la Poésie même, votre fille dédaigneuse des exploits -de toute la belle galanterie chrétienne, de son plein gré, s’est livrée -à l’infidèle Turc de qui une bouche de bonne compagnie ose à peine -prononcer le nom... - -Jacquette, qui s’était laissée prendre au récit de M. de Chemillé, fit -paraître la plus violente indignation. - ---C’est une fille! dit-elle. - - * * * * * - -Mme de Fontcombes quitta son parrain à une poterne située en bordure du -parc et qui permettait au baron de regagner sa petite maison de -philosophe. Comme elle rentrait, seule, au château, par les splendides -allées de Chamarande, elle se demanda si le malicieux vieillard avait -voulu simplement la distraire par un conte, ainsi qu’il le faisait quand -elle était fillette, ou s’il ne lui avait point fait, par hasard, -quelque allégorie prouvant que rien des excès commis durant les trois -nuits de fête ne lui avait échappé... - - * * * * * - -Elle traversa, à son arrivée, la pièce où l’on avait soigneusement -repiqué Pomme-d’Api sur son pal et sous son globe de verre. Vous -pourriez croire qu’elle lui allait adresser une semonce en termes -courroucés, comme il lui arriva maintes fois pour des peccadilles? Non. -Elle passa en effet devant elle sans mot dire, et ayant du rouge sous -son rouge; puis elle se détourna de trois quarts et adressa à -Pomme-d’Api le plus endiablé, le plus joli, le plus féminin sourire de -connivence. - - - - -TABLE - - - Préface 7 - Alcindor 15 - L’Ordonnance du Docteur Couloubre 125 - OVIDE “L’Art d’Aimer” 143 - Le Mariage de Pomme-d’Api 169 - - - - -ACHEVÉ D’IMPRIMER LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-QUATRE PAR -L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES, (BELGIQUE). - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS UN -PARC *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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E<span class="small">DOUARD</span> C<span class="small">HAMPION POUR LA</span> “<i>Société -des Médecins Bibliophiles</i>” <span class="small">ET</span> “<i>Les -Bibliophiles du Palais</i>”. <span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ -EN OUTRE</span> 20 <span class="small">EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS</span>, -<span class="small">HORS COMMERCE</span>, <span class="small">SUR DIVERS -PAPIERS</span>, <span class="small">MARQUÉS DE</span> A <span class="small">A</span> T.</p> - - -<p class="c gap">Exemplaire N<sup>o</sup></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="small">TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS -POUR TOUS PAYS</span></p> - -<p class="c"><span class="small" lang="en" xml:lang="en">COPYRIGHT BY</span> “LE LIVRE” 1924.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch0">PRÉFACE</h2> - - -<p><i>Voici une petite suite à celui -de mes livres qui m’a fait le -plus grand tort. Je la crois -d’autant moins destinée à -l’atténuer qu’elle est écrite -et publiée vingt-deux ans -après le coupable ouvrage, et conçue dans -le même esprit : exemple d’entêtement -dans l’impénitence.</i></p> - -<p><i>Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il -complète — sans l’achever, j’espère — comme -dans tous les autres que j’ai rendus -publics, je n’ai jamais considéré l’opportunité. -J’ai donné mes fruits comme un -pommier ses pommes et avec la même -placide insouciance. Ils se sont nui entre -eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils -sont au premier aspect, très différents les -uns des autres. Si celui-ci me fut plus -néfaste qu’aucun de ses frères, c’est qu’un -hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, -et probablement par son impertinence. -Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il se -trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient -arrêté, d’après lui, leur jugement sur -l’auteur, c’est un fait psychologique bien -ordinaire et qui ne me choque pas plus -que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre -d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire -mais que je dois déplorer au nom -de tous les écrivains qui ont des goûts -divers à satisfaire et qui les satisfont -coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser -sous la forme du badinage et j’ai le goût -non moins vif de le faire sous la forme -la plus grave : sous ces deux aspects -différents un lecteur un peu fin aurait tôt -fait de reconnaître le même homme. En -attendant ce lecteur, je continue à m’habiller -de sombre ou de clair, selon la -couleur du temps.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LES NOUVELLES LEÇONS -D’AMOUR DANS UN PARC</h2> - - -<p>Lorsqu’un auteur a écrit un -livre qui, par le caprice -des dieux, parvient à toucher -des lecteurs, il arrive -qu’on interroge ce mortel -privilégié, au sujet de ses -personnages, et lui demande de leurs -nouvelles.</p> - -<p>Que de gens se sont informés près -de moi d’une petite fille nommée -Jacquette, que j’avais présentée, — il -y a quelque vingt ans de cela, — dans -un beau parc situé dans la région -d’Anjou, et dans un château appelé -Chamarande! J’avais pris soin, à la fin -de mon conte, de fournir quelques faits -rassurants quant à l’avenir de Jacquette, -et même de dire qu’elle fit, en temps -convenable, un excellent mariage. Ce -n’était pas assez, paraît-il. Certains -d’abord y croyaient peu, eu égard à -l’éducation fort agitée de l’enfant ; d’autres -exigeaient des précisions et des -détails ; mais ceux-ci sont gens qui n’ont -rien à faire et voudraient qu’on leur -racontât indéfiniment des histoires.</p> - -<p>Des histoires, et sur Jacquette de -Chamarande, j’en possède, à la vérité. -Je vais essayer de vous en dire au moins -quelques unes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">ALCINDOR</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Vous souvient-il que cette -petite était la fille unique -du marquis Foulques de -Chamarande et de Ninon, -sa gracieuse et trop légère -épouse, tous deux, en -somme, d’assez bonnes gens, pareils à -beaucoup, de qui la conduite était ordinaire, -c’est à dire nullement édifiante, -mais de qui le souci, exactement semblable -à celui de tous les parents, était -que leur enfant fût néanmoins fort bien -élevée? Dirai-je, pour vous faire plaisir, -qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse -et que Jacquette avait été tenue -à l’abri, par miracle, des exemples -fâcheux que la vie offre en abondance -aux créatures? Tant d’autres narrateurs, -bien plus prisés que moi, se trouveront -pour vous endormir avec ces sornettes! -Pour moi, je n’accorde aucune foi à -cela, et je vous déclare le résultat -modeste d’une éducation due à une -excellente gouvernante, propre nièce -d’un évêque, nommée M<sup>lle</sup> de Quinconas, -et aux conseils d’un parrain -très avisé, M. le baron de Chemillé.</p> - -<p>Mais, non moins crûment, je vous -dirai que, si éloignée qu’elle fût de la -perfection, notre Jacquette, qui était -née avec un bon naturel, faisait une -digne et aimable jeune fille, aussi étrangère -que possible, comme vous allez -vous en assurer aussitôt, à toute méchante -inclination.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nous l’accompagnerons, si vous le -voulez bien, avant son mariage, un -beau matin de sa seizième année, dans -une des allées du parc dont je ne -crois pas avoir eu l’occasion de vous -parler. C’en est une qui, partant de -la terrasse, au pied du château, s’éloigne, -par un biais, de l’allée qui conduit aux -fontaines. Elle s’engage aussitôt sous -bois, et aboutit, après douze cents pas -environ, à un bassin où se reflète la -figure moussue du dieu Pan. Celui-ci -a le menton velu, le front cornu à peine, -et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser -passer le souffle qui irrite infatigablement -un des sept tuyaux de la flûte. -Quand la jeune fille a atteint le banc -de marbre très usé qui fait face à la -divinité de la solitude et des bois, elle -s’y assied, contemple le lieu et le dieu -avec complaisance, car ils sont beaux ; -elle entend siffler le merle qui, sous les -ombrages, court comme un rat, ou bien -chuchoter le vent dans les ramures -touffues ; puis, avec une avidité qui -laisse à penser qu’elle n’est venue ici -ni pour le joueur de flûte, ni pour -l’endroit enchanteur, elle entame une -certaine lecture.</p> - -<p>C’est la lecture d’un petit livre qu’elle -a tiré de son sac à main. L’ouvrage -à peine entr’ouvert, en vérité, l’on -fait bien peu de cas et de Pan et du -bassin, et du merle, et du parc matinal. -Tout a fui. Que demeure-t-il? -Quelques feuillets de hollande où s’étale -une pensée rythmée, et l’âme d’un -être charmé qui s’enivre, — on le jurerait, — de -poésie.</p> - -<p>En effet, par la complicité du vieux -baron de Chemillé, son parrain, esprit -qui juge toutes choses au rebours du -commun, Jacquette a appris à lire -la pensée harmonieusement exprimée. -Toutefois, la vérité oblige à reconnaître -que ce n’est point du bonhomme -Chemillé que Jacquette a reçu le goût -exclusif, en fait de poésie, pour l’œuvre, -figurez-vous, d’un poète nommé Alcindor.</p> - -<p>Alcindor! Nom flatteur à une oreille -de ce temps-là, mais que nulle gloire -n’apporta jusqu’à nous… Il faut nous -bien garder de conclure que cet Alcindor -fût, de ce fait, sans mérite et -indigne de l’admiration de M<sup>lle</sup> de -Chamarande! Je prends sur moi de -vous affirmer que c’était un homme -inspiré, maître parfait du beau langage -français par lui assoupli au rythme -de Malherbe et du grand Ronsard, -ses ancêtres ; plus habile que Racine -en la science amoureuse et ayant trouvé -le moyen d’ajouter à la grâce, à la -fantaisie, à la raison de La Fontaine -ce quelque chose qui ne s’est reproduit -que des siècles plus tard et qui descend -au fond de nos cœurs, comme le font -le souvenir nostalgique, la chimère de -l’espérance, le parfum des sous-bois -ou des blés mûrs, la vue de la mer -mouvante, des crépuscules et de ces -belles nuits où toutes choses semblent -immobilisées dans une extase sans fin… -Voilà quel était Alcindor et quelle -était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée -sur son livre et vous ne douterez -pas plus que moi de ce que j’avance -ici avec la foi d’un illuminé.</p> - -<p>Regardez Jacquette de Chamarande -et vous ne douterez guère non plus -qu’un si pur poète ne fût, d’abord -jeune et de la plus aimable figure, qu’il -n’eût la plus jolie bouche d’homme, -les dents les plus éclatantes et le -regard le plus profond. Accordons -qu’il eût le nez ou trop court légèrement, -ou trop long, afin de ne pas -peindre un portrait de mortel par trop -voisin de l’invraisemblable. Mais, en -revanche, imaginez, je vous prie, le -timbre de la voix d’un garçon qui -eut l’honneur de plaire à M<sup>lle</sup> de -Chamarande au milieu des fêtes de -Saumur, au bal des échevins, sous -les lustres, à moins que ce ne fût -près de telle fenêtre percée dans la -muraille épaisse du château, en un -recoin ombreux d’où l’on apercevait -la Loire, fleuve incomparable, ses longs -bateaux plats et ses sables étirés en -fuseaux caressés par la lune…</p> - -<p>Quels mots furent prononcés en ce -lieu, à cette heure, aux oreilles d’une -jeune fille qui n’avait jusqu’alors rien -entendu de tout à fait tendre adressé -exclusivement à elle?</p> - -<p>Le fait certain est que, sous les -strophes que parcourt Jacquette, assise -et absorbée, elle entend aujourd’hui -encore la voix du jeune homme, et -que sonnets, stances, épigrammes, lais, -virelais ou madrigaux, qui lui paraissent -tous également exquis, ont pour elle -un sens identique, jamais monotone et -jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le : -qu’Alcindor avait de talent!</p> - -<p>Lorsque Jacquette a lu un certain -nombre de pages, que d’ailleurs elle -sait de mémoire, elle repose son regard -sur le dieu moussu, qui, lui, jamais -ne se lasse de baiser ses chalumeaux, -et Jacquette se prend à rêver. Rêve -d’amour d’une jeune fille de ce temps -là, par un matin de mai, dans la rotonde -d’un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan, -près du bassin d’eau dormante!…</p> - -<p>O lecteurs! Dans sa rotonde qui -peut-être vous plaît parce qu’elle est -d’une époque révolue, Jacquette, elle, -ne trouve d’agrément qu’à songer au -temps qui n’est plus… Elle songe à -la soirée saumuroise… Elle revoit en -pensée Alcindor qu’elle n’a pas vu, -cela semble probable, depuis de longs -mois. En admirant les strophes qu’il -écrivit, elle souffre, la pauvre petite! -Et n’ayant pas atteint dix-sept ans, -elle se dit : « Mon bonheur a été! » -Est-ce assez triste, je vous le demande?</p> - -<p>Dans dix années, ou bien dans vingt, -Jacquette, sondant le temps passé, -reconnaîtra que c’est sur son banc, -dans la rotonde, en se remémorant -l’heure trop brève de Saumur, qu’elle -a été la plus heureuse, car, dans le -moment même que son poète lui parlait, -si beau que fût son timbre, elle -n’avait nulle notion de félicité. Ainsi, -hélas! notre meilleur temps est celui -que nous passons à regretter…</p> - -<p>Au château, dans l’entourage de Jacquette, -il n’y a guère que son vieux -parrain qui pourrait l’entretenir d’un -tel sujet, car c’est un fureteur acharné, -mais il n’est plus à l’âge où le souvenir -des choses de l’amour est encore fait -de cendres assez tièdes pour qu’on -les puisse ranimer. Allez donc, petite -Jacquette, dénicher le confident dont -je sens si bien que vous avez le plus -pressant besoin! Ce ne sera pas M<sup>lle</sup> de -Quinconas qui, votre éducation accomplie, -mûrit comme une belle pêche -d’espalier au soleil! Ce ne sera pas -non plus M<sup>me</sup> votre mère, la marquise -de Chamarande : la toujours belle mais -trop légère Ninon. Les filles ont toujours -l’air d’être plus avancées et compliquées -que leur maman ; si ce progrès -était véritable, les siècles écoulés -seraient pure sauvagerie auprès de -nous ; il doit y avoir quelque erreur -en cette apparence et je pencherais -vers l’opinion que tandis qu’une jeune -fille fait trois pas en avant, une autre, -celle qui la suit, en fait quatre plus -grands en arrière… Allons, Jacquette, -demeurez seule! — aussi bien c’est -le sort commun — et tirez-vous d’affaire -néanmoins.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>II</h3> - -<p>Suivons-la, je vous prie, -afin de voir d’un peu près -comment elle s’y prend.</p> - -<p>Avez-vous cru, sérieusement, -qu’une jeune fille -ait contracté l’habitude de -s’engager le matin en une allée qui -s’éloigne, par biais, de l’allée d’eau -et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt -qu’en aucune autre allée, sans meilleur -motif que d’y lire un petit livre, et -de rêver sur l’eau stagnante? Moi, je -vous ai dit cela, mais pour essayer -mon récit : car un conteur tâtonne -avant de découvrir le vrai. Mais -voyons… Ce serait une jeune fille d’une -nature bien extraordinaire! Ces demoiselles -ont de coutume des mobiles -plus concrets, et le moindre de leurs -gestes aboutit à quelque fin moins -auguste et moins froide qu’un dieu -de marbre, fût-il antique et bon flutiste!</p> - -<p>Il serait orgueilleux de ma part -de présumer que vous ayez quelque -mémoire d’un homme rural nommé -Cornebille, singulier personnage attaché -par un lien secret à la marquise de -Chamarande, bien que celle-ci l’eût -fait chasser de son parc, il y a de -cela fort longtemps. Mais le souvenir -de ces faits n’est pas indispensable : -ce ne vous sera pas chose incroyable -qu’un serviteur aille s’aviser de reporter -sur la fille le dévouement auparavant -témoigné à la mère.</p> - -<p>Cela étant entendu, voici comment -se comporte Jacquette. Ayant vu le -soleil, à travers les rameaux épais, -darder un rayon par une trouée bien -connue d’elle, elle ferme le petit livre -de poésies d’Alcindor, quitte le banc, -et, preste comme le merle, se jette -sous bois, en un sentier invisible, qui, -côtoyant mille arbustes, zigzaguant, -tournoyant, descendant, montant, se -heurte enfin au mur tout verdi de -lichens, dont est ceinturé le grand -parc. Elle poursuit sa course clandestine -jusqu’au pied de ce mur. Là -croissent force ronces et orties, mais -aussi quelques framboisiers dont les -fruits mûriront et se dessécheront sur -la tige, car qui donc connaît cet endroit? -Elle voit parfois le sol herbeux -se soulever en un monticule non loin -d’elle. C’est une taupinière qui élève -son petit dôme aux pentes granulées ; -tout à coup, un mulot, petite tache dans -le champ de la vue mouvante, vous -laisse incertain s’il fut réel ou imaginaire ; -ou bien s’enfuient, comme papiers -au vent, des paires d’oreilles et de -blanches queues de lapins.</p> - -<p>C’est là, enfin, que cinq ou six -crampons de fer rouillé, fixés au mur, -permettent à M<sup>lle</sup> de Chamarande -de se hisser, tel un acrobate, quitte -à blesser ou salir ses mains blanches. -L’opération n’est pas aisée ; mais à -en juger par l’agilité qu’elle possède, -il y a à parier que notre Jacquette -n’en est pas à son coup d’essai. Il y -a à parier également que vous êtes -là tous à croire que Jacquette va -rencontrer sur la crête de ce mur -un beau jeune homme… Et pourquoi -celui-ci ne serait-il pas le poète Alcindor?</p> - -<p>Vous errez. Sur la crête du mur -où Jacquette se jucherait très bien à -califourchon, si elle n’était formée aux -gestes de la plus pure décence, elle -se contente de se montrer : son visage -au teint animé, ses cheveux blonds, -son buste plein et gracieux. Qui donc -la voit? Et qui voit-elle? Je vous le -donne en cent. Elle voit une espèce -de monstre, lequel la voit, elle ne -cherche ici que ce monstre, et ce -monstre n’attend qu’elle!</p> - -<p>Non loin de là, dans la campagne, -s’élève un moulin à vent ruiné, dont -les ailes semblent être la carcasse d’un -gigantesque oiseau mort. C’est dans -ces décombres que gîte aujourd’hui -un être chenu, difforme et affreux, -en qui les seuls lecteurs attentifs -ont déjà reconnu Cornebille. Il est -pauvre et vivrait misérablement si -M<sup>lle</sup> de Chamarande ne lui apportait, -par le chemin que j’ai dit, tantôt un -petit panier de provisions, tantôt un -écu.</p> - -<p>Oh! point d’attendrissement trop -précipité. M<sup>lle</sup> de Chamarande n’est -nullement une Providence désintéressée. -Si elle vient avec difficulté au -secours d’un infortuné, tout me porte -à croire qu’elle le fait de bon cœur, -mais rien jusqu’ici ne nous autorise -à dire qu’elle le ferait au cas où aucun -service ne lui serait rendu en échange. -Or, je puis bien vous le déclarer à -présent : elle attend de Cornebille un -service en échange.</p> - -<p>Aussitôt que ce misérable homme, -déshérité de la nature, a aperçu le -buste virginal au-dessus du mur, il -sort de la tanière que lui composent -les restes du moulin, et il est pareil à -un cancrelat privé de quelques pattes -et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant -de sa nourriture. Cornebille -approche : il tient à la main une courte -échelle ; au pied du mur, il l’applique, -et, d’échelon en échelon, il se hausse… -Ciel! allons-nous assister au plus monstrueux -des rendez-vous d’amour? Cette -appréhension vous glace? Eh bien, -cependant, oui : un rendez-vous, et -d’amour, c’en est un. Soyez fermes et -considérez le magot disloqué, malpropre, -hirsute, fils de guenuche, assurément : -ne voilà-t-il pas qu’il porte la main à -sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il -touche là? Ne fait-il pas, par une dernière -dérision, le geste d’un page charmant -qui s’avance vers sa maîtresse -bien-aimée?…</p> - -<p>L’extrémité prenante du gorille s’est -enfoncée sous la veste sordide et elle -en a retiré un pli. Ah! respirons. -Ce n’est donc qu’un message que -porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette -tend la main. Ah! qu’elle aimerait -saisir le poulet avant que cette brute, -respectueuse et dévouée à l’excès, n’en -eût baisé le vélin! Mais elle a beau -dire : « Je t’en supplie, Cornebille, ne le -baise pas, c’est à moi! » Elle veut dire : -« C’est à moi de toucher cette chère -écriture… » le balourd se fait un devoir -d’appuyer sa lippe sur… ah! sur quoi, -mon Dieu!… sur l’écriture d’Alcindor.</p> - -<p>Et cela serait la cause d’un véritable -chagrin pour Jacquette si, d’un tour -de main, ayant fait sauter la cire, elle -n’effleurait déjà, du pied, les cimes des -framboisiers, si elle ne foulait bientôt -les taupinées, si elle ne s’engouffrait -sous bois afin de dévorer la lettre -de son poète. Et les termes de celle-ci -sont tels qu’elle oublie par où le -papier maculé a passé. Et il lui arrive — vous -le concevez — de s’égarer -dans le parc, tant le contenu de la -lettre est séduisant!</p> - -<p>Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il -pas que la rêverie où nous avons -vu d’abord Jacquette plongée ne se -reportait pas dans le passé aussi loin -que nous l’avons cru? Ni une grande -distance, ni un temps très long ne la -séparaient donc du cher poète? Ah! -cela, je me l’étais imaginé, je le confesse, -parce que je ne suis pas plus habile -que les autres hommes, et nous sommes -enclins à croire aux sentiments non -payés de retour, à la passion qui se -consume… C’est un préjugé vieux -comme le monde. Il nous plaît, à nous -qui regardons les choses en spectateurs, -d’édifier de toutes pièces un -amour malheureux : il touche plus -sûrement et inspire mieux troubadours -et musiciens. Cependant, méfions-nous! -La jeunesse, et déjà au temps de -Jacquette, était ardente et industrieuse ; -elle s’accommodait peu des songeries -vaines ; elle était douée à merveille -pour susciter des réalités palpables.</p> - -<p>De sorte que, ne vous en déplaise, -voilà le poète Alcindor non plus personnage -romanesque, jongleur de cour -apparu un soir, aussitôt envolé, pour -retourner charmer dans les capitales les -loisirs des princesses. Désormais non : -Alcindor cultive tout simplement la -poésie à Saumur! La lettre est datée -de cette ville qui est la plus proche -du château. Et M<sup>lle</sup> de Chamarande le -rencontre peut-être à la messe, les -jours de grande fête tout au moins. -En tout cas, une fois la semaine, -ponctuellement, M<sup>lle</sup> de Chamarande -peut recevoir — nous en avons été -témoins — une marque tangible d’amour -émanant du singulier personnage. -M<sup>lle</sup> de Chamarande reçoit des billets -tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis -qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? -Je le croirais difficilement d’une -jeune personne de sa qualité.</p> - -<p>Le fait serait, en même temps qu’un -acte de témérité grande, un bien grave -manquement aux règles qui régissent -la tenue d’une jeune fille noble et qui -de plus, est l’élève de M<sup>lle</sup> de Quinconas, -propre nièce de Mgr de Trélazé. -Cependant, Jacquette, me dira-t-on, -fut élevée aussi, hélas! non seulement -par une vertueuse gouvernante, mais -dans un parc où l’amour régna tyranniquement…</p> - -<p>Si l’amour fit des siennes au parc -de Chamarande, comme en maint autre -endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de -soi, que la liberté y ait été maîtresse -exclusive. L’étiquette, comme partout, -y commandait au contraire les gestes, -et principalement depuis que Jacquette -était en âge d’être épousée.</p> - -<p>Désirez-vous savoir comment les -choses se passaient?</p> - -<p>Une certaine année, un certain mois, -un certain jour, tout à coup, sans que -cela puisse être expliqué autrement -que par une occulte influence, c’en -avait été fait de ce relâchement dont -nous avons été les confidents scandalisés -au temps de la jeunesse de Ninon. -Instantanément, par la vertu d’une -baguette magique, tout le monde, du -petit au grand, s’était trouvé à l’unisson. -C’est un des cas très rares où les -mortels s’entendent. Il y a au logis -une jeune fille à marier. On oublie -qu’on n’a pris, durant l’enfance de -celle-ci, aucune précaution et qu’on -n’a pas gardé plus de tenue que si l’enfant -eût été aveugle, sourde, imbécile -ou muette. La jeune fille devient respectable -au point qu’elle redresse les -mœurs de toute la maisonnée. Le marquis -ne jure plus, ne poursuit plus -les servantes. Ninon, demeurée pourtant -désirable en sa maturité, se -conduit comme une nonne et professe -l’intransigeance d’un prédicateur de -carême. Tous les amis de la famille -s’ingénient à inventer d’honnêtes et -prudes divertissements. Il n’est guère -que le vieux baron de Chemillé, le -parrain, qui sourie, — c’est un pyrrhonien — car -il observe les hommes, -note leurs usages et ne peut se retenir -parfois de les moquer un peu. Mais -il se tient d’accord avec le reste du -monde, en la circonstance, et même -il a de celle-ci pris prétexte pour réviser -sa bibliothèque et enfermer en une -armoire soigneusement close, les livres -à images immodestes et les auteurs dits -licencieux. La Pudeur en personne peut -séjourner chez lui sans risquer d’y être -offensée. Il s’agit de marier Jacquette.</p> - -<p>Cependant, à des intervalles à peu -près réguliers, le château s’agite ; tout -y entre en branle ; et l’on croirait -revenus, voire dépassés, par l’effervescence, -les beaux jours d’autrefois : -l’on reçoit, l’on donne des matinées, -des bals, des soupers où la Province -d’Anjou convoquée, danse jusqu’à l’aurore. -Il s’agit de marier Jacquette.</p> - -<p>La singulière figure que fait Jacquette -en ces parties de plaisir destinées -à fixer sa vie! Ce n’est certes pas -qu’elle répugne aux divertissements, à -la danse, à la compagnie ; mais elle -boude. Elle aspire de toutes ses forces -à la fin de chacune des fêtes, parce -qu’un seul être n’y assiste pas parmi -ses connaissances, le seul précisément -qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle.</p> - -<p>Non, Alcindor n’est point des fêtes -de Chamarande ; Alcindor n’est pas -convié à venir éprouver les charmes -de la jeune fille à marier. Il nous faut -en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. -Alcindor est poète et n’est -que poète, ce qui est peu de chose en -une société. En quelle redoutable aventure -une fille aussi sage que Jacquette -a-t-elle pu s’engager?</p> - -<p>Jacquette connaît trop son monde -pour faire part de ce qu’elle éprouve -à tout venant, et elle est trop soumise -au bon usage pour commettre, à ce -propos, le moindre esclandre. Aussi -croit-elle sincèrement observer la plus -parfaite discrétion et ne rien dévoiler -des secrets de son cœur quand elle -s’en va à chacun demander :</p> - -<p>— Avez-vous lu Alcindor?</p> - -<p>Rien de plus ingénu que sa question -ni que le ton employé par elle pour la -poser. Elle vous attire à part, comme -pour vous confier que votre jabot est -retourné ou votre bas entr’ouvert, ou -encore — quelques uns le croient — pour -vous dire, sous forme voilée, -que c’est vous qu’elle préfère… et elle -vous demande anxieusement :</p> - -<p>— Avez-vous lu Alcindor?</p> - -<p>D’autres fois, sans avoir l’air de -rien, souriant, batifolant, dansant le -menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre -charmante ; un sourire ingénu s’y dessine -et deux fossettes se creusent à -ses joues : quel mot divin va voler? -Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs -de la fête? Jacquette vous murmure :</p> - -<p>— Avez-vous lu Alcindor?</p> - -<p>Quelques uns ont lu Alcindor.</p> - -<p>Non qu’il ait une renommée grande, -mais parce qu’il habite le pays.</p> - -<p>La plupart ne l’ont pas lu.</p> - -<p>Nul n’est troublé par Alcindor. Un -bon poète est toujours flanqué d’un -collaborateur vieux et grincheux, qui -est le Temps. Il faut avoir peiné pour -qu’on vous goûte, car les hommes -sont ainsi faits qu’ils apprécient davantage -les maux communs comme la -boue, que le génie qui brille comme le -soleil, et ils estiment un sort ordinaire -beaucoup plus qu’une merveilleuse -exception. Et Jacquette a une immense -pitié pour ces gens qui viennent là, -brimballer et bâfrer, reluquer son corsage, -aspirer son haleine et qui, les -misérables, n’ont pas lu Alcindor!</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>III</h3> - -<p>Un personnage a le don -d’irriter Jacquette en ces -journées et ces nuits de -liesse. C’est un garçon qui -n’a pas lu Alcindor, et -qui émet la prétention de -posséder, sur la poésie, des lumières. -De fait, il sait par cœur les grands -maîtres du genre et, récitant leurs plus -fameux passages, il y met une telle -intonation que l’on est bien contraint -de se persuader qu’il apporte en matière -d’art quelque goût. Le pis est que ce -damné amateur de vers s’accorde avec -le baron de Chemillé de qui la compétence -ne fait doute pour personne, -mais qui, lui non plus, — notons le -détail : — n’a jamais lu Alcindor…</p> - -<p>Ce personnage est un certain M. de -Fontcombes, nullement mal fait de -sa personne à vrai dire, mais de qui -les relations avec Jacquette ont commencé -par les mots suivants, aussitôt -faite la présentation :</p> - -<p>— Vous aimez les poètes, m’a-t-on -dit, monsieur. Et quel est, à votre -sens, le plus grand parmi eux, s’il -vous plaît?</p> - -<p>— C’est celui, dit M. de Fontcombes, -qui saura convenablement vous chanter, -mademoiselle…</p> - -<p>Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait -immédiatement compagnie.</p> - -<p>Délicieuse Jacquette! Elle n’eut -jamais, peut-être, de génie féminin -plus pur que dans le moment où -elle attendit qu’un homme un peu -informé de la poésie, lui dît que le -plus grand poète était Alcindor!…</p> - -<p>Oui, il y eut un court instant durant -lequel cette fraîche âme attendit cela. -Une foi si complète et si jeune ne vous -touche-t-elle point?</p> - -<p>Quant à moi, je ne saurais rien -vous dire de Jacquette qui pût la -peindre plus complaisamment.</p> - -<p>Mais, par exemple, M. de Fontcombes -en eut pour sa platitude. Il ne -rencontra plus Jacquette sur ses pas, -de la nuit entière.</p> - -<p>Depuis lors, quand elle le voyait -de loin, elle n’eût pas su dire si elle -avait envie de pouffer ou de prendre -la fuite. Elle ne faisait ni l’un ni l’autre, -mais il lui perlait entre les cils ces -sortes de larmes qui sont des pleurs -de rage.</p> - -<p>Elle évitait M. de Fontcombes dans -la mesure du possible, ce qui n’était -pas assez, à son gré. Et cela n’empêche -qu’il lui demeurait un dépit précisément -de cette répugnance, car enfin -M. de Fontcombes connaissait et aimait -les poètes, ce par quoi il se différenciait -de la plupart et, s’il n’avait pas, d’emblée, -cité Alcindor comme le plus -grand des poètes, après tout, n’en -avait-il nommé aucun autre…</p> - -<p>En vérité, ceci était à considérer.</p> - -<p>Et M. de Fontcombes qui venait -là, lui, assidûment, dans l’unique but -de faire sa cour à Jacquette, se demandait -avec angoisse en quoi il avait -pu tant lui déplaire par un compliment -banal, un peu niais peut-être, -mais en somme pareil à la plupart des -compliments.</p> - -<p>Rien ne se perd, dans le monde -comme dans la nature ; et il va de -soi que l’éloignement éprouvé par -M<sup>lle</sup> de Chamarande pour le jeune -Fontcombes devint thème à conversations -et à papotages.</p> - -<p>Le fait eut pour Jacquette un inconvénient -imprévu d’elle ; c’est qu’il jeta -contre ses jupes une quantité de petits -sots et pieds plats qui ne valaient pas -Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu -ni Alcindor ni aucun poète, et à qui -il était évident qu’on ne ferait jamais -lire ni un poète pour le comparer à -Alcindor, ni Alcindor.</p> - -<p>Ninon s’émut. M<sup>lle</sup> de Quinconas -fut en butte à de sévères remontrances : -elle qui avait élevé Jacquette, que -diable! ne devait-elle pas pénétrer ses -secrets? La vénérable et encore aimable -gouvernante reçut semonces sur semonces, -non seulement de Ninon, mais -du marquis Foulques qui commençait -lui-même à s’agiter.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Quinconas, bien qu’elle eût -fait l’éducation de Jacquette, ne surprenait -pas la plus légère esquisse des -mouvements de son élève. A son avis, -Jacquette était encore une enfant ; on -lui devait faire plus de plaisir, disait-elle, -au lieu de lui présenter des Fontcombes, -en lui donnant une belle -poupée ou quelque chatte noire, telle -qu’était, par exemple, jadis, la « Belle -Zébutte ».</p> - -<p>On voit que si l’innocence se trouve -parfois au cœur d’une jeune fille, sous -quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit -plus sûrement et majestueusement -chez une personne quadragénaire, -fût-elle munie de tous ses brevets.</p> - -<p>Seulement, le marquis, lui, se fâcha -rouge. Il se fâcha d’abord contre la -gouvernante — c’était dans l’ordre ; — et -si elle n’eût possédé encore de -ces appas qui toujours firent fléchir -les hommes autour d’elle, je crois qu’il -l’eût renvoyée à son vénérable oncle -l’évêque. Mais il fit comparaître Jacquette. -Et, l’attendant dans une petite -pièce où il lui avait donné rendez-vous, -il ne se contenait pas ; il pestait, -et disait tout haut qu’il en avait assez -de ces sauteries et festoiements nocturnes -et d’ailleurs coûteux, où l’on -conviait plus de freluquets que de -femmes, et que, par ailleurs, cette -austérité hypocrite qui avait envahi -la maison, par le fait de la présence -d’une jeune fille, commençait à lui -peser aux épaules, et qu’enfin M. de -Fontcombes était d’âge, de tournure, -de famille et de fortune convenables -en tous points. Au surplus, c’était ce -jeune homme qu’il avait choisi pour -son gendre et il le voulait comme tel.</p> - -<p>Et ce fut, Dieu me pardonne, à -peu de chose près, ce qu’il répéta à -sa fille, lorsque celle-ci eut pénétré, -fort décente et la mine soumise, dans -la petite pièce où M. son père l’attendait -en marchant de long en large, -faisant trembler les girandoles.</p> - -<p>Cette histoire se passait en un temps -où les enfants ne répliquaient pas. -Aussi Jacquette ne fit pas entendre -sa voix dans le lieu où le marquis -Foulques avait cru devoir la sermonner. -Elle ne versa pas même une larme, -car elle savait que l’attendrissement -n’était pas le propre de son papa -et qu’il était bien sot de se meurtrir -les yeux en pure perte. Elle sortit -dès qu’elle jugea que la harangue paternelle -était terminée ; et, ayant descendu -les degrés qui vous déposent sur la -terrasse, elle fit là quelques pas et -s’enfonça non dans l’allée qui conduit -au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans -une autre, symétriquement opposée et -beaucoup plus longue et conduisant -en droite ligne jusqu’à la balustrade -qui domine d’un peu haut la large -coulée de la Loire.</p> - -<p>Ce n’était pas pour prendre un -bateau et se faire conduire à Saumur! -La rébellion n’était point en son cœur, -car son cœur était tout rempli d’autre -chose. L’amour a une telle vertu, qu’en -vérité il adoucit tout. Celui qui l’a -ne se perd point en pensées attristantes -touchant l’avenir ; et la menace des pires -maux, fût-ce de celui d’être privée de -l’amour, ne vous empêche pas de savourer -les délices de l’amour présent, -qui semble absorber tout l’avenir.</p> - -<p>Cette terrasse de Loire était retenue -par une balustrade d’au moins un -quart de lieue de longueur et qu’avait -fait jadis construire, en son temps, -M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père -de Jacquette, bon amateur de -jardins. A des intervalles réguliers, -mesurés au souffle de la langoureuse -Ninon en sa jeunesse, des lieux de -repos étaient là ménagés, où il était -loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie -d’un laurier. Et la délectation de la -vue était alors sans pareille : d’une -part, la haute futaie du parc dense et -moutonneuse comme une forêt ; de -l’autre, les rives si molles du fleuve à -chevelure de roseaux, les îles et leurs -saulaies argentées, les barques à grandes -voiles rectangulaires que gonfle un air -attiédi, les grèves sablonneuses semblant -inviter des déesses au bain ; par-delà -les clochers de villages, la bleuâtre -silhouette du château de Montsoreau, -vaporeuse ; et, lorsque l’atmosphère -était bien purgée de brouillard, -en sens inverse et plus loin encore, les -tours et tourelles de la ville qui contenait -Alcindor…</p> - -<p>Voilà le lieu où vint se réfugier -Jacquette après l’algarade. Elle y tire -de son sein les billets du poète. Elle -a dans sa pochette le livre des poésies. -Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, -et puis ses yeux se portent sur la -surface des eaux courantes, à tel endroit -où, certain jour, prévenue à temps, -elle a vu paraître Alcindor sur un -bateau qui, faute de vent, se faisait -tirer par des chevaux allant le pas, -à la queue-leu-leu, sur le chemin de -halage.</p> - -<p>Jour béni! Oasis dans son histoire -d’amour! Une demi-heure durant, elle -a vu Alcindor…</p> - -<p>Il était à l’avant du bateau, tout de -noir vêtu, comme un petit abbé,… à -la distance de cent toises, il a tiré -respectueusement son chapeau. Elle a -vu, peu à peu, sa taille grandir ; il -lui a paru et plus haut et plus beau -aussi que tout le monde ; et quand le -bateau a passé devant elle, le poète a -salué de nouveau, puis salué encore au -moment où il allait la perdre de vue.</p> - -<p>Il a aperçu qu’elle portait la main -à son cœur, d’une quasi imperceptible -manière, et même, un court instant, -le doigt à sa lèvre…</p> - -<p>Il a vu cela, car il le lui a dit plus -tard dans une épître ; et il a fait sur -ce sujet une pièce de vers tout à fait -digne du pathétique et muet passage.</p> - -<p>O puériles, divines joies de l’amour, -souvent composées de la plus cruelle -privation!…</p> - -<p>Dans ces conditions, qu’importe, je -vous le demande, que Jacquette soit -obligée, de par les plus sacrées autorités, -à faire bon visage à M. de Fontcombes? -Qu’importe qu’elle soit avertie -qu’une fête exceptionnellement belle -va être donnée la semaine prochaine au -château, où tout le ban et l’arrière-ban -de la noblesse des environs sera convoqué -et où il est souhaitable, sinon commandé, -que M<sup>lle</sup> de Chamarande fasse mine, aux -yeux de tous, non seulement de se -réconcilier avec ledit seigneur de Fontcombes, -mais de distinguer celui-ci -parmi tous les autres hommes?</p> - -<p>Jacquette fera ce qu’on voudra. Son -corps, sa parure, ses manières, ses -paroles même ne lui appartiennent -plus ; tout cela est féal et serf du -marquis et de la marquise de Chamarande ; -mais Jacquette pense qu’il -y a quelque chose en elle qui ne relève, -comme le Roi, que de Dieu : c’est -son cœur.</p> - -<p>Et, avec le plus grand calme du -monde, serrant en sa petite main féminine -les feuillets et le livre du poète -Alcindor, Jacquette, à la balustrade, -entre le divin paysage d’une part et le -parc enchanté de l’autre, fait avec -fermeté, avec une inquiétante gravité -aussi, dans la mesure où les puissances -de ce monde sont en droit de l’exiger -d’elle, l’entier hommage de ce qui ne -lui appartient pas en propre.</p> - -<p>J’avoue que je tremble pour la chère -petite, en la voyant si docile et si -résolue, car, sûrement, elle ne connaît -pas, bien qu’élevée en ces jardins -d’amour, l’importance de ce qu’elle -abandonne et de ce qu’elle retient…</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IV</h3> - -<p>On atteignait les débuts de -l’été lorsque la grande -fête fut donnée. Le château -que je ne vous ai -jamais décrit, afin que -vous le voyiez mieux à -votre guise, mais qui étale, vous le -savez, sa belle masse vis-à-vis de la -grande allée d’eau, est alors environné -des plus magnifiques ombrages que -rêve, probablement dans le même temps, -l’immortel peintre et poète Watteau ; -tous les communs environnant la grande -cour où vous avez connu jadis la -nourrice Marie Cocquelière, jusques -et y compris cette tour du Nord où se -passa — vous en souvenez-vous seulement? — l’épisode -de Châteaubedeau ; -tout l’arrière-train, en un mot, de la -demeure seigneuriale présente l’agitation -d’une fourmilière dérangée ; on -voit aller, venir, courir et se culbuter -des légions de marmitons ; entrer, sortir -chars et charrettes garnis de denrées -de toute sorte ; on entend mugir la -voix impérieuse des majordomes et -rire ou crier dans les couloirs les -soubrettes pincées ; les cuisines regorgent -de victuailles ; un feu d’enfer -flamboie dans les cheminées à hotte, -et les grasses oies et les chapons rôtis, -arrosés de beurre, y tournent lentement -comme des astres devant un soleil, -mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, -les autres par une gamine aux -joues cuites, d’autres même par un -chien habile à courir sans fin dans une -grande roue à rigole intérieure, qu’il -anime, essoufflé et tirant la langue.</p> - -<p>Par un contraste singulier, tout ce -qui est de la façade du château demeure -désert et en expectative. Les volets -sont rabattus encore contre la chaleur -du jour ; les fleurs aspirent par la tige -l’eau des vases et exhalent d’excessifs -parfums ; les grosses mouches, heureuses -ou ivres, se balancent en bourdonnant -dans l’atmosphère et vont -heurter les glaces comme de petites -balles de sureau projetées par une -sarbacane.</p> - -<p>Que c’est joli, que c’est émouvant, — y -avez-vous pensé? — une bergère -ou un sofa qui attendent et qui se -demandent quelles formes ce soir ils -s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion -plus piquante que celle qui est -composée par l’ensemble des sièges -d’une pièce vide, ornés et bien vêtus, -les bras accueillants, tous destinés à -la commodité des humains, résignés -au pire comme à l’exquis, complaisants -à l’imbécile qui pérore, à la femme qui, -sans rien dire, séduit, et collaborateurs -si modestes de l’homme d’esprit qui -se sert d’eux pour ses attitudes et -ne leur en est jamais reconnaissant?</p> - -<p>La marquise est passée là tantôt, -distraite et ne laissant qu’un parfum. -M<sup>lle</sup> de Quinconas s’y est risquée à -la recherche de Jacquette. Jacquette -s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant -M<sup>lle</sup> de Quinconas ; elle s’est assise -sur un tabouret comme il convient à -une jeune fille et comme s’il y eût -eu là du monde ; et, tout de même -qu’elle eût fait si il y eût là du monde, -elle a songé à son amour. Un beau -rais de soleil traversait la persienne ; -on entendait de loin les pommes d’arrosoir -épandre la pluie sur les pelouses ; -on entendait aussi un petit cœur battre ;… -il faisait à la fois chaud et frais. -Une corde de clavecin se brisa… Et -Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse -en elle, ne put s’empêcher de -rire à la pensée qu’une personne, tantôt, -appuierait son doigt sur quelque touche -d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que -l’objet d’un songe.</p> - -<p>Elle nourrissait un projet un peu -puéril aussi. Il n’y avait dans cette pièce -aucun livre. Jacquette en avait apporté -un qu’elle tenait à la main. Après réflexion, -elle se leva et alla poser, parfaitement -en vue, sur un pupitre de bois -doré, les Poésies d’Alcindor.</p> - -<p>Après quoi, elle s’en fut, rapide, -malicieuse et mélancolique.</p> - -<p>Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent -les violons ; ils étaient nombreux et -choisis parmi les meilleurs. Après -qu’une collation leur eût été servie, -Jacquette les vit prendre place dans -le lieu réservé à eux, et, comme la -plupart étant d’Angers, ville renommée -pour son goût musical, quelques uns -étaient de Saumur, Jacquette les regarda -longtemps, tous, sans rien dire, parce -qu’il s’en pouvait trouver un qui connût -Alcindor. Et elle brûlait de les interroger.</p> - -<p>Le loisir lui manqua, car la compagnie -commençait de gravir les degrés -et l’on entendait les carrosses écraser -de leurs grandes roues le gravier, et -les chevaux fatigués hennir.</p> - -<p>La marquise, le marquis et le baron -de Chemillé, parrain de Jacquette, se -tenaient à l’entrée du premier salon, et -elle-même, en grand tralala, entre ses -parents et le vieux philosophe qu’elle -harcelait de questions, étant un peu -agitée et nerveuse, mais étant surtout -en veine de plaisanteries touchant M. de -Fontcombes, car avec son parrain seul -elle osait se moquer du jeune homme -qu’on lui destinait pour époux.</p> - -<p>C’est alors qu’on revit de vieilles -connaissances et, entre autres, M<sup>me</sup> de -Châteaubedeau, puissante matrone à -présent, flanquée de son gros fils, -aujourd’hui rangé, marié à une jeune -femme peu belle, et déjà père de -quatre enfants ; les La Vallée-Chourie, -les La Vallée Malitourne, aussi insignifiants -que jadis, et même l’antique -M<sup>me</sup> de Matefelon, fort modifiée, celle-ci, -car on se souvient qu’elle était -rabat-joie à l’excès ; or, depuis que -l’air de la Cour du Régent avait envahi -la province, c’est à dire depuis que -l’aimable Régent n’était plus, l’acariâtre -vieille dame se piquait d’être -indulgente et même fort libre en ses -propos ; et elle n’avait point eu à -apprendre ceux du jour, mais à se -rappeler seulement ceux de sa jeunesse.</p> - -<p>Je ne vous énumérerai pas tous les -nouveaux venus, qui n’ont rien à faire -en cette aventure, mais je suis obligé -de remarquer en passant combien il -faut peu d’années pour que change -complètement de visage l’assemblée des -familiers d’une maison. Les uns sont -dispersés, d’autres disparus à jamais. -Ne manquons pas de donner une larme -au pauvre chevalier Dieutegard qui -eut de la grâce en ses tendres années ; -mais n’allons pas, un jour de fête, -rappeler les affreuses circonstances de -sa fin… Et tous les absents infailliblement -sont remplacés, on ne sait en -vertu de quel procédé. Le Temps -passe avec sa faux impitoyable. Il a -passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il -pas vrai? un salon est toujours -rempli.</p> - -<p>J’allais oublier de vous dire qu’un -de nos personnages d’autrefois était -encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, -que M. de Chemillé avait un -jour donnée à sa filleule afin que celle-ci -s’exerçât à parler librement.</p> - -<p>Pomme-d’Api étant de bonne qualité, -n’avait ni la figure, ni l’échine, ni -aucun membre rompus, à peine le -bout du nez décoloré. Le vermillon de -ses joues ballonnées était vif et ses yeux -perpétuellement émerveillés devant le -spectacle du monde. On l’avait mise -sous verre, le derrière piqué sur une -tige acérée, — étrange façon! — afin -qu’elle parût, sa carrière accomplie, se -reposer pour l’éternité. Et elle reposait, -témoin indifférent du temps qui fuit et -d’une jeunesse écoulée.</p> - -<p>Lorsque M. de Fontcombes se présenta — ah -pardieu, qu’il était bien -mis! — il fut certainement très stupéfait -de voir M<sup>lle</sup> de Chamarande lui -faire le plus bienveillant accueil.</p> - -<p>Que l’on me laisse ajouter qu’une -chose me confond plus encore que le -remplacement précipité des hommes -par les hommes, c’est la substitution, -chez la femme la plus pure, d’un -sentiment feint à un sentiment vrai. Je -ne m’accommoderai, pour ma part, -jamais, de ce miracle qui s’opère sans -l’intervention d’aucun saint, et je ne -serais pas plus confondu de voir ressusciter -un mort.</p> - -<p>Ce n’est pas un bel habit qui eût eu -le pouvoir magique d’influencer une fille -comme M<sup>lle</sup> de Chamarande! Cependant -elle fit, je vous le garantis, un tout -à fait tendre sourire à M. de Fontcombes. -Le marquis Foulques et Ninon -qui, ni l’un ni l’autre, n’enfermaient -une âme compliquée, en furent aussitôt -pleins de joie et virent les noces -pour la Saint-Jean prochaine. M. le -baron de Chemillé, dont l’œil ne perdait -aucun détail de l’action, sourit -aussi, mais d’une autre manière.</p> - -<p>Et le beau M. de Fontcombes n’eut -pas plutôt aperçu la complaisance de -Jacquette, qu’il donna aussitôt dans -le panneau. Tous les hommes sont -ainsi dupés très aisément. Leur fatuité -en est la cause première et, après, -vient un manque surprenant de finesse. -Et toutefois, n’imaginez pas que ce -garçon fût un sot : pour un homme -de sa qualité, avoir les goûts qu’il -manifestait ne me semble pas chose -commune. Au lieu de parler de la -pluie et du beau temps, d’un potin -imbécile, ou de ces mille et une niaiseries -dont une bonne compagnie s’entretient, -il trouvait, à propos de tout, -des pentes insoupçonnables par où glisser -à ce merveilleux sujet de la poésie -qui, à son gré, faisait le plus noble -ornement de la création. Il disait communément, -quitte à se faire maltraiter, -que les gens de la meilleure naissance -ne sont pas capables de discerner le -ton de l’horizon ni de dire si un pays -est beau, si la rivière est sinueuse et le -temps seulement chaud ou froid, pour -peu que tel sensible génie n’ait pas pris -la peine de naître avant eux et d’attirer -leur attention sur ces points en en fixant -la valeur dans une langue excellente.</p> - -<p>— Vous ne parleriez point d’aurore -et point de la lune, point des îles -et point de la mer redoutable, point -des prairies ni des ruisseaux, que dis-je? -vous ne sauriez même pas parler -d’amour, mesdames, affirmait-il devant -Jacquette, si, avant nous, n’avaient -pas su chanter Homère et Virgile, -le Grec sicilien Théocrite aussi, et -notre Racine…</p> - -<p>On voulait qu’il se moquât et jetât -à poignées des paradoxes pour séduire : -et s’il ne venait à personne de se -fâcher, c’est qu’on avait l’assurance que -de ce qu’il disait il ne croyait rien. -Jacquette à part soi, le trouvait fat. -Les prétendus poètes qu’il nommait, -elle les détestait, sans qu’elle les connût -d’ailleurs le moins du monde, et elle eût -préféré, affirmait-elle, entendre parler -engrais, vignobles ou fenaison. Mais elle -souriait agréablement, ne fuyait point -le disert Fontcombes et semblait même -prendre un plaisir assez vif à l’écouter -dialoguer sur ses sujets favoris avec -M. de Chemillé qui, lui, se déclarait -aux anges, pour avoir trouvé un homme -érudit et de bon goût.</p> - -<p>On mangea et l’on but, puis l’on -s’éparpilla afin de contempler les splendeurs -du couchant sur les coteaux -et sur la rivière, M. de Fontcombes -quittant peu la jeune fille et l’abreuvant -de sujets sublimes. Quand on -remonta vers le château, les chandelles -étaient allumées : cela faisait un spectacle -féérique dans la nuit ; et, de loin, -on discernait les violons venus de -Saumur et d’Angers, qui préludaient -à la danse par des airs italiens ou -des compositions du maître de chapelle.</p> - -<p>Alors le bal commença, ouvert par -M. de Fontcombes avec M<sup>lle</sup> de Chamarande.</p> - -<p>Au beau milieu d’un pas, pinçant -sa jupe d’une main, agitant de l’autre -son éventail, et souriant à ravir, Jacquette -dit à son cavalier :</p> - -<p>— Monsieur, je vous déteste.</p> - -<p>— Pourquoi? demanda Fontcombes, -sans manquer un de ses effets.</p> - -<p>— Parce que vous parlez poètes -comme ferait un maître d’école, un -ignorant, sinon un âne bâté.</p> - -<p>— Oui-da! fit M. de Fontcombes, -tendant à cet instant le jarret ; l’opinion, -mademoiselle, est plaisante!…</p> - -<p>— Si elle vous plaît, monsieur, ce -n’est pas que j’y tienne, car j’ai peu -souci de cela, bien au contraire.</p> - -<p>— Encore, de grâce, veuillez vous -expliquer, mademoiselle. Je ne me -pique pas d’être savant ; je dis qui -j’aime et ce que j’aime. Enseignez-moi, -je vous prie.</p> - -<p>— Je le ferai, monsieur. Il n’est -besoin de posséder des légions de -poètes : un seul les contient tous.</p> - -<p>— Ah bah! mademoiselle, et lequel, -s’il vous plaît?</p> - -<p>— Monsieur, vous avez la bouche -pleine d’Homère et de Virgile et de -maints autres barbons très antiques ; -dites-moi : avez-vous lu Alcindor?</p> - -<p>— Alcindor?… répéta M. de Fontcombes.</p> - -<p>— Alcindor.</p> - -<p>— Je n’entendis jamais prononcer -un tel nom.</p> - -<p>— C’est enrageant, monsieur! Et -comment ne vous détesterais-je point, -avec votre fausse science et votre goût -prétendu? Alcindor, sachez-le, est le -plus grand des poètes. Voilà ce qu’il -vous eût fallu me dire, avant toute -chose, monsieur, s’il entrait en vos -desseins de me plaire…</p> - -<p>— Pour vous plaire, mademoiselle, -que ne suis-je prêt à dire!</p> - -<p>— Il faut penser ce que vous me -direz.</p> - -<p>— Ah! que j’ai grande envie d’être -du même sentiment que vous! Et -comment ne pas l’être? Mais voilà… -Où dénicher, je vous prie, les œuvres -complètes d’Alcindor?… En quel siècle -vivait ce génie?</p> - -<p>— Mais, au vôtre, monsieur!</p> - -<p>— Il est vivant! s’écria M. de Fontcombes. -Diable!… Et vous le connaissez -peut-être?</p> - -<p>— Ces hommes-là sont toujours trop -loin de nous… Les connaît-on?</p> - -<p>— Serait-il du pays?</p> - -<p>— Son œuvre seule importe. Elle -est là…</p> - -<p>— Où?</p> - -<p>— Là, sur la cheminée… C’est un -tout petit livre. Je vous le prête… -à une condition…</p> - -<p>— Laquelle?</p> - -<p>— C’est que vous me le rendiez -vite et m’en parliez doctement.</p> - -<p>Car une idée était venue à Jacquette, -malgré son humeur contre M. de Fontcombes, -c’était que, puisque — comme -tant d’autres, hélas! — ce connaisseur -en poètes ignorait le meilleur poète, -après tout, peut-être que, le connaissant, -il l’admirerait… Aventure à tenter! -Et, pour peu que celle-ci fût heureuse, -voilà que tout à coup Jacquette se -prendrait à désirer de revoir M. de -Fontcombes, ce qui ferait bien grand -plaisir à la famille.</p> - -<p>Et la famille, en attendant, s’émerveillait -du changement survenu en -Jacquette. Jacquette, en effet, ne jouait -même plus la comédie : elle s’intéressait -tout de bon à M. de Fontcombes, — oh! -dans la seule mesure où elle -escomptait qu’il pourrait l’entretenir -d’Alcindor.</p> - -<p>Et à supposer, pensait-elle, que ledit -Fontcombes admire médiocrement -Alcindor — le bellâtre est assez sot -pour cela! — il était peut-être du -moins la seule personne qui eût chance -de consentir à lui parler du poète, ne -fût-ce que par amour d’elle ou par -convoitise de sa main. Et de cette -humble chose : une parole touchant -le poète, elle serait encore contente -plus que de quoi que ce fût. Oui, dans -son beau château, au milieu d’une soirée -brillante dont elle était la lumière, la -noble M<sup>lle</sup> de Chamarande, aux pieds -de qui chacun était incliné, ne caressait -plus, en vérité, qu’un si pauvre -désir!</p> - -<p>La fête nocturne qui fut, en effet, -somptueuse, se termina donc à souhait, -au point de vue des parents : Jacquette -faisant la cour à Fontcombes, Jacquette -ne s’intéressant qu’à Fontcombes, attendu -que celui-ci était devenu l’objet -de sa seule espérance.</p> - -<p>Mais cette espérance n’était pas celle -qu’entretenait la famille.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>V</h3> - -<p>Le vieux baron de Chemillé -comblait de tendresses sa -filleule, et Jacquette l’aimait, -non seulement parce -qu’il lui faisait des cadeaux, -mais parce qu’il ne -lui disait pas les mêmes choses que -tout le monde.</p> - -<p>Elle l’allait visiter quelquefois, accompagnée -ou non, dans la maison -qu’il habitait à l’orée du village. Cette -demeure, convenable à un esprit -philosophique, vous a été décrite en -temps et lieu. J’y reviendrai, car elle -me plaît mieux que le château de -Chamarande, croyez-m’en, et je donnerais — à -condition qu’on me les -eût offertes — les magnificences, les -tours, les toitures, les allées, fussent-elles -d’eau, les terrasses, fussent-elles -à balustrade, et la ribambelle de marmitons -et de cochers de celui-ci, pour -les trois petites pièces et le jardin de -curé, dont se composait l’habitation du -vieux parrain. Elles étaient, ces pièces, -encombrées de livres rangés en de -vastes armoires ; et, çà et là, parmi les -paperasses, s’érigeaient des figures de -marbre ennoblissant le modeste lieu -jusqu’à le transporter aux rivages de la -Grèce ou dans cette Rome que rappelaient -des gravures, d’après M. Poussin, -accrochées aux murailles.</p> - -<p>Le baron se laissa reconduire là, le -surlendemain de la fête, par Jacquette, -et il lui demanda si, toute grande fille -qu’elle était, il ne lui arrivait point -encore de bavarder avec Pomme-d’Api.</p> - -<p>— Elle n’entend rien, depuis qu’on -l’a mise à la retraite dans sa vitrine.</p> - -<p>— C’est bien dommage! dit le baron.</p> - -<p>— Pourquoi, mon parrain?</p> - -<p>— Parce que c’était une poupée qui -avait autrefois l’oreille fine et qui -saurait aujourd’hui nombre de choses -que le commun ignore…</p> - -<p>— Elle en serait bien avancée! dit -Jacquette.</p> - -<p>— Elle, non, peut-être. Mais vous -en éprouveriez, vous, ma filleule, parfois, -beaucoup de soulagement.</p> - -<p>— A-t-on donc tant besoin de parler?</p> - -<p>— Le roi Midas parlait même aux -roseaux!</p> - -<p>— Pour leur dire qu’il avait des oreilles -d’âne!… cela valait la peine.</p> - -<p>— Quand le cœur bat un peu vite, -dit le baron, cela vous démange plus -que l’envie de divulguer la forme de -ses oreilles!</p> - -<p>— Ah! dit Jacquette.</p> - -<p>Elle demeura songeuse. Elle eut peur -que son parrain ne lui fît un sermon, -et elle dit :</p> - -<p>— Pomme-d’Api? je lui ai raconté -beaucoup : elle ne m’a jamais répondu.</p> - -<p>— Vous croyez cela, ma filleule, -s’écria en se levant M. de Chemillé. -Détrompez-vous : je ne vous ai pas -donné autrefois cette poupée pour -m’amuser ni pour vous fournir un -jeu saugrenu!… Ouvrez la vitrine où -Pomme-d’Api se repose ; interrogez -attentivement votre fille, mademoiselle, -et que le diable m’emporte si elle -n’est pas apte à vous donner bon -conseil…</p> - -<p>Jacquette prit congé de son parrain, -un peu intriguée, et se demandant -si le vieillard se moquait. Avant de le -quitter, elle se retourna pour lui -demander, et c’était bien la centième -fois :</p> - -<p>— Avez-vous lu Alcindor?</p> - -<p>— Non! mademoiselle, fit le baron, -et je ne suis plus d’âge à lire du -nouveau.</p> - -<p>Alors Jacquette revint au château, -dépitée et fort en colère.</p> - -<p>Cependant, ce que son parrain lui -avait dit de l’ancienne poupée la taquinait -et, aussitôt arrivée, elle courut -à la vitrine, s’assura d’y être seule et -se trouva nez à nez avec Pomme-d’Api -assise sur son pal.</p> - -<p>Elle n’adressa point la parole à la -poupée, malgré le désir qu’en avait -eu M. de Chemillé ; cela, décidément, -n’était plus de son âge, ou plutôt, -partageant le sentiment général, elle -croyait ceci indigne d’elle, bien que -la plupart des grandes personnes auxquelles -elle s’adressait d’ordinaire ne -fussent mieux en état, soit de l’entendre, -soit de lui répondre, que ne -l’était Pomme-d’Api. Mais, à la vérité, -Jacquette avait coutume de regarder -Pomme-d’Api à la légère ; or, parce que -le baron lui en avait parlé le matin, -elle la considéra plus attentivement et -elle eut tôt fait de s’apercevoir que -Pomme-d’Api présentait en un point -de sa personne un aspect inusité ; elle -portait entre deux de ses fins doigts -raides et étalés en patte d’oie un tout -petit billet, de l’épaisseur d’un fétu.</p> - -<p>Vous vous doutez que Jacquette fut -prompte à ouvrir la vitrine et à arracher -le papier soigneusement plié. Et elle lut, -sur celui-ci, d’une écriture qui n’était -pas celle du baron, qui n’était pas -celle d’Alcindor, ces quatre méchants -vers mirlitonesques :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Aimer à l’horizon</div> -<div class="verse i4">C’est déraison</div> -<div class="verse i2">Seul est amour ce que l’on touche</div> -<div class="verse i4">Avec sa bouche…</div> -</div> - -<p>Nulle signature. Etrange communication. -Le parrain de Jacquette entendait -lui faire transmettre par cette voie -ce qu’il n’avait pas voulu lui dire, de -peur sans doute d’être entraîné à trop -en dire. Mais donc, M. de Chemillé -savait son aventure et, en outre, la -désapprouvait?…</p> - -<p>Jacquette fut de ceci extrêmement -troublée. Elle renferma la poupée dans -sa cage de verre.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Aimer à l’horizon</div> -<div class="verse i4">C’est déraison!…</div> -</div> - -<p class="noindent">Et, quoiqu’elle n’eût point voulu lui -parler, elle ne put s’empêcher de lui -dire :</p> - -<p>— Ah! ma pauvre Pomme-d’Api, -tu ne sais pas ta chance d’avoir, toi, -un cœur de son.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VI</h3> - -<p>Quoi qu’il en fût, la prochaine -visite de M. de -Fontcombes était désirée -au château ; désirée par -les parents qui, on le sait, -étaient pressés ; désirée -par Jacquette avide d’entendre -prononcer par quelqu’un, voire -par n’importe qui, le nom chéri d’Alcindor.</p> - -<p>M. de Fontcombes ne se fit point -attendre. Il vint, une après-midi, sans -s’être fait annoncer, car il se trouvait -que ni marquis ni marquise n’étaient -là et que Jacquette étudiait, seule au -clavecin, avec M<sup>lle</sup> de Quinconas.</p> - -<p>Jacquette ne fit aucune difficulté -pour recevoir le jeune homme. Elle -l’accueillit au lieu même où elle était, -flanquée d’une gouvernante tout à coup -devenue si discrète qu’on ne savait où -la prendre malgré ses formes opulentes -et qu’on la cherchait à droite quand -elle était à gauche, et qu’on la croyait -toute proche alors qu’elle était passée -dans la pièce voisine, trottinant sur le -bout des mules, et légère comme ces -duvets tombés des peupliers, en juin, -et qu’un courant d’air emporte. Tant -et si bien que Jacquette dit au beau -jeune homme :</p> - -<p>— Heureusement que j’ai près de -moi Pomme-d’Api, assise sur une tige -de fer, et, en outre, emprisonnée sous -sa vitrine, car je me croirais un -peu seule à vous faire honneur, monsieur…</p> - -<p>— Qui est cette Pomme-d’Api? demanda -M. de Fontcombes.</p> - -<p>— C’est ma poupée, monsieur, car -j’ai été jeune.</p> - -<p>— Je le crois aisément à vous voir, -dit M. de Fontcombes.</p> - -<p>— Oh! il ne faut pas juger sur la -mine. N’est-il pas vrai, Pomme-d’Api?</p> - -<p>Elle semblait sérieusement interroger -sa poupée, en haussant le ton, à cause -de la cloison de verre. Elle se retourna -vers M. de Fontcombes :</p> - -<p>— Pomme-d’Api dit que oui, monsieur.</p> - -<p>M. de Fontcombes contemplait Jacquette -avec ravissement. Il lui dit :</p> - -<p>— Vous êtes délicieuse, mademoiselle…</p> - -<p>— Ah! C’est sans doute à cause -des aménités que je vous ai débitées -lors de notre dernière entrevue?…</p> - -<p>— Je vous déplais donc tant, pour -mon malheur?</p> - -<p>— Peste, monsieur, si vous me déplaisiez, -ce serait déjà quelque chose…</p> - -<p>— On n’est pas plus cruelle.</p> - -<p>— Monsieur, avez-vous lu Alcindor?</p> - -<p>— Comme vous m’en aviez prié, -fit M. de Fontcombes.</p> - -<p>— Et c’est tout ce que vous me dites -de lui?</p> - -<p>— Alcindor, puisque Alcindor il y -a, ne manque pas de qualités, mademoiselle ; -mais le grand cas que vous -faites de lui, en le plaçant au-dessus -des Anciens et des Modernes, me rend -difficile la tâche de parler de cet auteur -raisonnablement.</p> - -<p>— Autrement dit, vous n’aimez pas -cet auteur?</p> - -<p>— Je n’ai pas dit cela, mademoiselle, -mais seulement…</p> - -<p>— Il n’y a pas de « seulement », -monsieur!… Voulez-vous faire un tour -de jardin? j’ai besoin d’air…</p> - -<p>Ils descendirent au parc en prenant -l’allée d’eau qui est la plus convenable -à fréquenter lors d’une visite cérémonieuse, -et ils étaient accompagnés -de la gouvernante qui se tenait derrière -eux, à une distance respectueuse. -M. de Fontcombes semblait embarrassé ; -il se refusait à faire un compliment -banal du splendide endroit, à s’extasier -sur la beauté du ciel, tout comme -à dire quoi que ce fût, qu’il ne pensait -point, touchant les auteurs.</p> - -<p>Comme il savait quasi tous les beaux -vers par cœur, il se mit tout à coup -à réciter ce passage du vieux Corneille -où Psyché demande si l’on peut être -jaloux d’un parent. L’Amour répond :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je le suis, ma Psyché, de toute la nature!</div> -<div class="verse">Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ;</div> -<div class="verse">Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent :</div> -<div class="verse">Dès qu’il les flatte, j’en murmure, etc…</div> -</div> - -<p>M. de Fontcombes disait ces vers -merveilleux avec sentiment et en communiquant -à son expression toute la -révérence dont ils étaient dignes.</p> - -<p>— C’est fort beau, dit Jacquette.</p> - -<p>Alors M. de Fontcombes poursuivit ; -et il se faisait écouter. M<sup>lle</sup> de Quinconas -même, se rapprocha, ayant compris -qu’il ne s’agissait point de conversation -intime et personnelle. Et le -jeune homme répandait les strophes -harmonieuses entre les deux femmes.</p> - -<p>Comme on arrivait à l’escalier flanqué -de deux socles dont l’un porte un vase -au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes, -qui parcourait par sa belle -mémoire tous les siècles de la littérature -française, mit en valeur le dernier -tercet d’un sonnet qui fit rougir et -pâlir Jacquette.</p> - -<p>Elle s’arrêta au bord de la première -marche et demanda :</p> - -<p>— Monsieur, savez-vous de qui est -ce que vous dites si bien?</p> - -<p>— A part nos grands auteurs, mademoiselle, -du diable si je me souviens -de ceux qui firent tous les vers que je -débite! Je les retiens comme l’éponge -l’eau…</p> - -<p>— Ah! c’est très bien, monsieur.</p> - -<p>Et, d’un geste de future maîtresse -d’un si riche domaine, elle montra, -avec sa canne, la grande pelouse des -jardins bas où murmuraient les fontaines. -M. de Fontcombes admira -comme il convenait, car le lieu, vraiment, -était magnifique. Puis il offrit -la main à M<sup>lle</sup> de Chamarande pour -descendre. Alors elle lui dit à l’oreille :</p> - -<p>— Eh! Monsieur, c’était d’Alcindor!</p> - -<p>— Quoi donc, mademoiselle?</p> - -<p>— Mais le sonnet, vertubleu! dont -vous avez cité quelques vers.</p> - -<p>— C’est ma foi fort possible. Au -cours de ma lecture du petit volume, -ce sonnet me sera demeuré…</p> - -<p>— C’est qu’il vous plaît, monsieur?</p> - -<p>— Evidemment, mademoiselle.</p> - -<p>Des mots furent échangés en face -du satyre à la queue pointue qui -avait été le proche témoin, à une -époque déjà reculée, d’autres scènes par -quoi avait semblé vouloir s’exprimer -la malignité du monde. Ne dirait-on -pas que ce lieu, au centre du parc -de Chamarande, est celui où le sort -capricieux bifurque ou, autrement dit, -nous joue des tours de sa façon?</p> - -<p>Je le croirais volontiers pour ma -part ; car Jacquette, qui avait fermement -arrêté de ne pas conduire M. de -Fontcombes aux endroits où elle avait -coutume de songer à Alcindor, Jacquette -qui avait évité — non pour -l’étiquette, croyez-le, mais par un parti -pris délibéré — de prendre soit sa -chère allée conduisant au bassin de -Pan, soit l’allée longue qui s’orne de -la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette -n’hésita pas à incliner, par les -fontaines, vers cette admirable promenade -à balustres et à reposoirs de -lauriers, où nous l’avons vue l’autre -jour. Et pourquoi?</p> - -<p>C’est qu’avec M. de Fontcombes, -désormais, il est possible de parler -d’Alcindor.</p> - -<p>Contre le mur de soutènement des -jardins hauts, étaient exposés au midi -les célèbres espaliers de Chamarande : -pêches, brugnons et chasselas, que -toutes les guêpes du pays picoraient -jusqu’à rendre gorge. Les raisins -n’étaient pas à maturité, mais les pêches -avait mis à l’étal leur velours cramoisi -et répandaient un parfum combiné -avec celui de la lavande et du -thym surchauffés. Les lézards couraient -sur le tuffau gris, montraient -leur petite tête au col palpitant, hors -des trous, ou seulement leur longue et -fine queue taillable au sécateur comme -une tige nouvelle. Les papillons semblaient -des fleurs jetées au-devant des -promeneurs par des mains invisibles.</p> - -<p>— Le retrouveriez-vous dans votre -mémoire, monsieur?</p> - -<p>— Quoi donc, mademoiselle?</p> - -<p>— Mais, le sonnet!</p> - -<p>— Ah! le sonnet d’Alcindor?</p> - -<p>— Nul autre, assurément!</p> - -<p>— Je vais essayer, mademoiselle.</p> - -<p>M. de Fontcombes retrouva le sonnet -d’Alcindor. Celui-ci était bon, ma foi. -Et l’honnête amateur de vers le reconnut. -Jacquette triomphait.</p> - -<p>— Il est excellent, s’écriait-elle.</p> - -<p>— J’en tombe d’accord.</p> - -<p>— Admirable!…</p> - -<p>— Je n’y contredis pas.</p> - -<p>— Gageons, monsieur, que vous en -possédez d’autres!…</p> - -<p>— D’autres?…</p> - -<p>— Mais d’autres vers du même auteur! -Pas de ceux du grand Turc, -j’imagine!…</p> - -<p>M. de Fontcombes en retrouva, çà et -là. Un moment, il s’arrêta non seulement -de dire, mais de marcher, et il fit :</p> - -<p>— Tiens!…</p> - -<p>— Quoi, monsieur, qu’avez-vous?</p> - -<p>— Mais c’est très bien, mademoiselle!</p> - -<p>— L’allée? la pelouse? les fontaines? -l’espalier? les pêches?…</p> - -<p>— Les vers d’Alcindor.</p> - -<p>— Ah! fit-elle en sautant plus haut -que les genoux de M. de Fontcombes.</p> - -<p>— C’est la première fois, dit celui-ci, -que je remarque qu’un poète -vivant…</p> - -<p>— Mais, ils ont tous été vivants, -monsieur, vos poètes, vos grands -maîtres, vos Anciens et vos Modernes! -Je pense qu’ils n’ont pas composé -leurs ouvrages dans le royaume des -Ombres! Et vous eussiez attendu que -celui-ci eût passé le Styx pour admirer -ses vers! Vous vous moquiez de moi, -avouez-le?</p> - -<p>— Non pas, mademoiselle, mais il -arrive aux femmes…</p> - -<p>— De se tromper par amour, n’est-ce -pas? Mais l’amour est aussi ce qui -éclaire et illumine, ce qui fixe notre -attention sur un point que nous n’eussions, -sans cela, qu’effleuré. Et je me -méfie de votre raison sèche pour admirer -bien : il y faut notre cœur, -monsieur, et tous nos sens désordonnés, -s’il vous plaît, pour mordre à même -ces fruits et en extraire tout le suc, -alors que vous ne voyez, en passant, -qu’une tache intéressante…</p> - -<p>Et elle mordait un abricot tombé -à terre, et elle montrait à son compagnon -la pulpe tranchée du fruit -où les dents laissaient leur marque -régulière et par où s’égouttait le jus -succulent.</p> - -<p>— Souventes fois, vous errez, vous -autres femmes, dit M. de Fontcombes ; -mais il est vraisemblable que sans -votre ardeur goulue mille choses manqueraient -d’être révélées.</p> - -<p>Il discutèrent jusqu’à ce qu’ils fussent -remontés à la grande allée des -balustres, et là, ils s’assirent entre -les lauriers, à l’endroit où Jacquette -avait été un jour saluée de loin par -le poète passant lentement sur son -bateau. Elle ne raconta point cet épisode -de sa vie secrète à M. de Fontcombes ; -mais elle parla de Lui, ouvertement -de Lui, à M. de Fontcombes.</p> - -<p>Celui-ci était redescendu des régions -sereines de la poésie et, comme il -ne lui avait pas fallu longtemps pour -se sentir épris de M<sup>lle</sup> de Chamarande, -il écouta, entre les lauriers et devant -la triomphante vue, des aveux qui -comblaient la jeune fille d’un indicible -contentement et qui le torturaient, lui, -de façon fort cuisante.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VII</h3> - -<p>Alors il arriva cette chose -inattendue, que c’était -Jacquette qui réclamait à -cor et à cris M. de Fontcombes, -et que c’était -M. de Fontcombes qui se -faisait un peu prier pour venir. Si -fort que soit l’agrément qu’une personne -nous procure, il n’est jamais plaisant -d’entendre celle-ci vous parler passionnément -d’une troisième.</p> - -<p>Cependant, M. de Fontcombes était -d’une telle civilité! Outre cela, il aimait -sincèrement la poésie, les poètes, et -c’était sans mentir qu’il goûtait aujourd’hui -Alcindor. Il l’eût pu haïr, -certes, mais telle est la vertu de la -poésie qu’elle ne tolère point un sentiment -défavorable à l’homme qu’elle -vous oblige d’admirer.</p> - -<p>Et, quand M. de Fontcombes, un -peu malgré lui, venait au château, -Jacquette accourait au-devant du jeune -homme, et sans le moindre souci de -lui être importune, étalait des plans de -campagne destinés à créer autour du -chef d’Alcindor l’auréole d’une jeune -gloire.</p> - -<p>La famille se réjouissait ; on se relâchait -de toute surveillance ; on laissait -le soupirant libre à Chamarande comme -chez lui ; on considérait l’aimable couple -qu’il formait avec Jacquette dans les -salons ; on l’appréciait sur les terrasses ; -on l’admirait sous les marronniers ; -ou bien Ninon, avec attendrissement, -montrait au marquis les deux enfants -penchés sur l’eau dormante d’un bassin -dans quoi les deux têtes bien assorties, -côte à côte, semblaient, en se -mirant, déjà s’aimer, tandis qu’en fait -les yeux de ces jeunes gens, un peu -hagards, cherchaient au fond de l’eau, -comme à d’autres moments dans les -nuages ou l’azur céleste, des combinaisons -excessivement compliquées.</p> - -<p>Il s’agissait d’écrire à tel ou à tel, -de parler à tel autre ; d’obtenir de -quelque influent personnage qu’il portât -le nom, jusqu’à Paris. M. de Fontcombes -y consentait, jugeait la démarche -faisable, mais il la voulait -exécuter avec simplicité et modération -en évitant tout air de protection -suspecte ; Jacquette ne discernait pas -l’hyperbole de la louange, voulait qu’on -allât vite et que, par exemple, on -fît dire à la Cour que la province -tout entière ne jurait que par Alcindor.</p> - -<p>On en vint à joindre M<sup>lle</sup> de Quinconas -à l’entreprise, sous le prétexte -que son vénérable oncle, Mgr de -Trélazé, possédait des accointances avec -l’Académie. M<sup>lle</sup> de Quinconas fut -ébaubie d’être appelée à se mêler au -jeune couple pour lequel elle croyait -sa présence gênante. Toute une semaine, -ne la vit-on pas inséparable de Jacquette -et du nouvel ami, et chuchotant -avec l’une et l’autre jusqu’à les heurter -de son buste avantageux?</p> - -<p>Il arriva une chose plus curieuse -que toutes celles que j’ai précédemment -rapportées : c’est qu’un certain -jour de la semaine où Jacquette devait, -le matin, prendre l’allée qui mène -au Dieu Pan, puis courir comme une -biche à travers bois, jusqu’à Cornebille, -Cornebille l’attendit en vain sous les -restes de son moulin ruiné. Cornebille -blotti à la manière d’un insecte, sous -la pierraille, tenait sur son cœur le -pli, le pli naguère tant désiré. M<sup>lle</sup> de -Chamarande ne vint pas, car ce rendez-vous-là, -elle l’avait tout simplement -oublié!…</p> - -<p>Elle l’avait bel et bien oublié parce -que M. de Fontcombes devait venir -cette matinée, de très bonne heure, -afin de donner les dernières instructions -à M<sup>lle</sup> de Quinconas qui prenait -le coche pour Angers et s’en allait -parler de « l’affaire » à son saint oncle. -Et, en effet, la matinée se passa pour -Jacquette, comme presque tous les -jours d’ailleurs, de la façon la plus -propre à retenir l’attention d’une jeune -fille. Songez qu’il s’agissait de faire -comprendre à la gouvernante ce dont -on la chargeait! D’abord on avait dû -faire un choix subtil entre les poésies -d’Alcindor, lesquelles n’étaient point -toutes, il s’en fallait, de nature à lui conquérir -les complaisances d’un évêque, -en premier lieu, et, en second, des -Quarante! Quelles délibérations! Combien -de lectures et combien d’examens -laborieux du texte, ce qui était à la -fois épineux à l’extrême et amusant -au possible, M. de Fontcombes, avec -un esprit et un talent d’imitation rares, -se mettant tour à tour à la place et de -Mgr de Trélazé et de M<sup>lle</sup> de Quinconas, -en son entrevue projetée avec -ce dernier, et de tel personnage de la -Compagnie de qui il avait ouï dire, -mais qu’il n’avait point l’honneur de -connaître. De telles séances étaient -désopilantes et ne comportaient point -de fin. Souvent on retenait M. de Fontcombes -à souper, et on le faisait reconduire -en carrosse, avec une petite suite -trottinant aux flambeaux.</p> - -<p>Ajoutez qu’il avait fallu aussi copier -ces textes, simuler en somme qu’Alcindor -n’était qu’inédit, à cause toujours -de ces dangers qu’eût offerts -le texte intégral! M. de Fontcombes -en personne était indispensable à ce -soin, à cause du discernement et aussi -de la belle écriture qu’il avait.</p> - -<p>A tant éplucher le texte d’Alcindor, -M. de Fontcombes parfois s’arrêtait, -suspendait la diction ou la plume, -regardait Jacquette de côté et retenait -mal une moue bien comique. Il estimait -que, somme toute, la langue d’Alcindor -n’était pas si bonne. Et il osait désormais -en faire juge Jacquette.</p> - -<p>— Qu’en pensez-vous, mademoiselle?</p> - -<p>— Ma foi, disait Jacquette, pour -cette pièce-ci, vous avez raison.</p> - -<p>Alors, M. de Fontcombes s’échauffait.</p> - -<p>— Cette pièce-ci, en vérité, je croirais -prudent de la supprimer, non comme -impertinente, cette fois, mais comme -banale, reprochable du point de vue -de la syntaxe et, en outre, comme -trop platement imitée d’une épigramme -que je vous traduirai demain…</p> - -<p>— Il la faut supprimer, disait tranquillement -Jacquette.</p> - -<p>A ce jeu, finalement, il subsistait -un mince bagage des poésies d’Alcindor. -M. de Fontcombes rayait, -rayait, déchirait… Ou bien il passait -le feuillet à Jacquette qui, sans mot -dire, sans s’émouvoir, et sans protestation -aucune, elle-même déchirait et -jetait au panier.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Quinconas, témoin ordinaire -du travail, et de qui la perspicacité -n’était cependant pas brillante, en vint -à remarquer :</p> - -<p>— Hola! Monsieur, mademoiselle, -prenez garde que c’est pour trois -petites feuilles — et je le sens : demain, -pour une — que j’irai entreprendre -le voyage d’Angers!…</p> - -<p>M. de Fontcombes et Jacquette se -regardèrent et sourirent, puis se mirent -à rire tout à fait.</p> - -<p>Et ils résolurent de délibérer.</p> - -<p>— Allons à l’air, dirent-ils, on y a -les esprits plus frais.</p> - -<p>Ils allèrent dans le parc et égarèrent -la gouvernante.</p> - -<p>Convenait-il, en effet, de faire entreprendre -à celle-ci un voyage d’une -semaine pour si peu de chose? Sur -le fait de donner congé à la gouvernante -ils furent toutefois aussitôt d’accord :</p> - -<p>— Cette pauvre fille, dit Jacquette, -a compté s’octroyer quelques vacances -et il y a si longtemps qu’elle n’a eu -le plaisir de voir son cher oncle…</p> - -<p>— On n’aime point, dit M. de Fontcombes, -quand on réfléchit peu, revenir -sur un projet qu’on a fait.</p> - -<p>Cependant Jacquette gardait un -souci :</p> - -<p>— Il ne faudra pas, dit-elle, sous -prétexte que nous allons manquer d’un -chaperon, vous croire obligé, pour -revenir, d’attendre qu’il soit de retour?…</p> - -<p>M. de Fontcombes répéta malicieusement -pour son compte :</p> - -<p>— On n’aime point revenir sur un -projet qu’on a fait!…</p> - -<p>— Quand on réfléchit peu!… dit -Jacquette.</p> - -<p>— Fût-ce quand on réfléchit, fit en -souriant M. de Fontcombes, et j’avais -formé, je l’avoue, le projet de revenir…</p> - -<p>— Mais qu’aurons-nous à faire désormais? -demanda Jacquette.</p> - -<p>— Voilà justement la question! dit -M. de Fontcombes, et nous n’aurons -sans doute pas trop d’une semaine -à passer dans le tête à tête pour nous -le demander.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VIII</h3> - -<p>Quand M<sup>lle</sup> de Quinconas -fut partie pour la ville -d’Angers, les deux complices -à qui incombait la -responsabilité de ce voyage -éprouvèrent d’abord un -vif besoin de gambader, -sauter et folâtrer tout à leur aise ; puis, -et presque aussitôt, ils furent gênés et -pour ainsi dire confus de se trouver -l’un et l’autre seuls et en vis-à-vis.</p> - -<p>M. de Fontcombes crut rompre le -malaise en poursuivant tout uniment -la conversation des jours derniers, à -savoir en parlant de belles-lettres, sinon -de tel auteur en particulier. Et Jacquette -écoutait tout ce qu’il lui plaisait -de dire, avec une grande complaisance.</p> - -<p>Elle écoutait si bien qu’elle ne prit -seulement pas garde qu’ils s’engageaient, -ce beau matin, dans l’allée -du bassin de Pan, d’où elle avait soin -de s’écarter jusque là, on s’en souvient, -quand elle était avec M. de Fontcombes.</p> - -<p>Et elle écoutait celui-ci avec une -si parfaite attention, que M. de Fontcombes, -qui connaissait les femmes, -crut pouvoir lui demander :</p> - -<p>— Mais, est-ce que vous m’écoutez, -mademoiselle?</p> - -<p>Et Jacquette rougit, affirmant qu’elle -était prête à répéter tout ce qu’il -avait dit, bien assurée d’ailleurs qu’il -était trop poli pour le lui faire répéter.</p> - -<p>Et il était, lui, fort content qu’elle -l’écoutât si bien tout en ne sachant -plus ce qui lui était dit.</p> - -<p>Comme il gardait sa tête, lui, en -ayant le cœur très épris, il alla jusqu’à -demander :</p> - -<p>— Ah çà! mademoiselle, est-ce que -vous aimez tant que cela les belles-lettres?</p> - -<p>— Pas tellement!… soupira Jacquette, -en donnant à sa physionomie la plus -charmeresse expression qu’elle eût -jamais eue.</p> - -<p>Alors M. de Fontcombes éprouva -une furieuse envie de se pencher vers -elle davantage et de lui donner un -baiser. Mais n’ai-je pas avancé qu’il -ne perdait pas la tête?</p> - -<p>Ils étaient assis tous les deux, figurez-vous, -sur le banc vieux, très usé, en -face du Pan qui flûtait toujours et -du bassin qui mire indifféremment la -couleur changeante des heures.</p> - -<p>Et le dieu au menton velu les regardait -tout en caressant de sa lèvre -tendue l’extrémité de ses roseaux. M. de -Fontcombes affirma que le dieu souriait. -Jacquette dit qu’elle n’avait point jusqu’ici -remarqué cette particularité, mais -qu’assurément il avait un malicieux -visage.</p> - -<p>Et, tout à coup, à peine avait-elle -ainsi parlé, qu’elle poussa un cri.</p> - -<p>Son compagnon en fut effrayé et -crut qu’une vilaine mouche l’avait -piquée.</p> - -<p>Mais on entendait détaler sous bois. -Ce pouvait être un daim ou quelque -faon ; il s’en trouvait dans ces parages. -Jacquette le laissa croire à M. de Fontcombes, -mais elle avait reconnu Cornebille -qui la regardait de loin, tapi -sous les feuilles, à présent, et levant la -main vers son cœur. Cornebille inquiet -d’elle, Cornebille porteur, à n’en point -douter, de la lettre qu’elle avait oublié -d’aller quérir!…</p> - -<p>— J’ai eu peur, dit Jacquette.</p> - -<p>Ses belles joues recouvrèrent aussitôt -leur incarnat accoutumé, et l’incident -n’eût point eu d’autre suite, si -la jeune fille, s’étant, d’instinct, rapprochée -de son voisin, celui-ci ne l’eût -entourée d’un bras protecteur et ne lui -eût donné le baiser demeuré suspendu -tout à l’heure.</p> - -<p>Le frisson dont elle fut secouée, -elle le put mettre au compte de la -frayeur éprouvée par le fait de l’animal -détalant sous bois.</p> - -<p>Et quand M. de Fontcombes et -M<sup>lle</sup> de Chamarande rentrèrent au -château, ni l’un ni l’autre ne parlait -de littérature.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Monsieur de Fontcombes, il faut -le dire, ne laissa pas à Jacquette un -instant de répit. Il arrivait dès le matin, -il repartait on ne peut plus tard dans -la soirée. Et il lui fit passer toute la -semaine à ne pas seulement citer un -auteur. Il plaisait tout à fait au marquis -et à la marquise : à celle-ci parce qu’il -était beau et joli garçon, habillé à -ravir et possédant les meilleures manières ; -à celui-là parce qu’il aimait la -chasse et les divertissements champêtres, -jusqu’à confesser qu’aussi lui il -pratiquait la pêche aux grenouilles.</p> - -<p>Avec Jacquette, de quoi parlait-il -donc? Toujours est-il qu’ils ne semblaient -pas se creuser la tête pour -trouver un sujet, comme ils l’avaient -craint. Et l’on eût dit que le sujet -découvert par eux était précisément -celui que chacun d’eux attendait de tout -temps, car ils le chérissaient, c’était visible, -et ne se lassaient pas une minute -de le traiter.</p> - -<p>Ils étaient jeunes. Parfois, Jacquette, -sans motif apparent, éclatait de rire.</p> - -<p>— Qu’avez-vous? interrogeait M. de -Fontcombes.</p> - -<p>— Je pense à M<sup>lle</sup> de Quinconas -qui, pour la première fois, depuis dix -ans, n’est pas sur mes talons, ou ne -m’attend point au retour d’une promenade -pour m’interroger.</p> - -<p>D’autres fois, c’était M. de Fontcombes -qui riait :</p> - -<p>— Qu’avez-vous? interrogeait Jacquette.</p> - -<p>— Je suis heureux, répondait-il.</p> - -<p>Ou bien il souriait parce qu’il pensait -agréablement à celle qu’il appelait avec -politesse « Mademoiselle Pomme-d’Api », -car il avait lu le billet tenu par la -poupée entre ses doigts gourds. Et -il se promettait de venir, dans les -cas embarrassants, demander conseil à -cette figure de cire, à ce cœur de son.</p> - -<p>— De mes amies, c’est la plus sage, -affirmait Jacquette.</p> - -<p>C’étaient de tels babillages qui menaient -Jacquette et son nouvel ami -dans les allées diverses et innombrables -du parc de Chamarande.</p> - -<p>Un jour qu’ils étaient revenus le -long des balustres, après avoir mordu -aux premières pêches mûres, ils -causaient, assis sur un banc, entre -deux beaux lauriers en fleurs. La Loire -coulait, comme on vous l’a dit, non -loin d’eux, entre ses îles de saules -frissonnants et ses fuseaux de sable -blond. L’horizon était clair car une -ondée avait, la nuit, rafraîchi l’atmosphère, -et l’on pouvait compter au -loin les clochers de village dont une -note argentine venait, tous les quarts -d’heure, enchanter de quelque musique -le doux bien-être du lieu.</p> - -<p>— On entendrait d’ici Fontevrault, -disait le jeune homme, et pourtant -il ne fait pas de vent.</p> - -<p>— On croit qu’il n’en fait point, -répliquait Jacquette et cependant regardez -là-bas cette voile qui vient du -côté où est encore, pour une journée, -notre Quinconas ; elle est gonflée comme -un oreiller de duvet, et elle pousse vers -nous son long bateau plat comme -une planche flottante.</p> - -<p>En effet, une voile venait, doucement, -très doucement. Il n’était point -besoin aujourd’hui des chevaux de -halage. Et les regards de M. de Fontcombes, -comme ceux de Jacquette, -demeurèrent complaisamment attachés -à cet objet qui bougeait, si peu que -ce fût, au milieu du grand paysage -immobile.</p> - -<p>Leurs yeux seuls s’attachèrent à -l’objet, car, en vérité, leurs âmes étaient -ailleurs, et, si j’ose prêter à celle-ci -une forme, il me faut dire qu’elles -étaient étroitement enlacées. En ces -moments divins, trop beaux pour être -comparés à quoi que ce soit de la vie -diurne, nous recourons au rêve pour -faire comprendre un état immatériel -et si léger. Comme en un songe, M. de -Fontcombes parla de très près à la -jeune fille, et il n’est pas certain que -lui ni elle aient entendu le son de -sa voix.</p> - -<p>— On dirait, fit-il, le bonheur qui -vient à pas lents…</p> - -<p>— Il vient vers nous, murmura -M<sup>lle</sup> de Chamarande.</p> - -<p>Et malgré l’extrême réserve de leurs -gestes, elle serra tendrement la main -d’homme qui se trouvait à sa portée.</p> - -<p>C’est alors qu’elle crut avoir une -de ces singulières et fausses réminiscences -où nous nous imaginons que -l’instant présent est tiré de notre passé -et où tout ce que nos yeux entrevoient -est un spectacle déjà vu. Le pur -contentement de cœur qu’elle éprouvait, -il n’était pas inconnu d’elle ; le -paysage qui enchantait son regard, elle -l’avait contemplé sans doute, mais contemplé -pareil, avec exactitude, orné du -son argentin et lointain des mêmes -cloches, animé du même souffle de -vent, embelli de la même attente indéfinissable ; -oui, jusqu’en un point qui -coïncidait trop parfaitement, en vérité, -avec un certain point du temps révolu…</p> - -<p>Et ce point particulier, qui attirait -son attention sans la ravir à la douce -rêverie, ce point grossissait à mesure -qu’avançait le bateau ; il devenait forme -humaine, silhouettée en noir sur l’ocre -salie de la voile gonflée… Oui, c’était -la forme d’un jeune homme aux sombres -vêtements, tel un petit abbé…</p> - -<p>Il se tenait à l’avant du long bateau -plat ; et quand on le distingua nettement, -il salua d’une manière plus -courtoise que ne fait d’ordinaire un -jeune homme qui passe, il salua comme -on salue l’ostensoir d’or sous le dais -de la procession, comme on salue la -bannière du Roi.</p> - -<p>— Qu’avez-vous, dit M. de Fontcombes?</p> - -<p>— Je ne sais ce que j’ai, dit Jacquette, -oh! répétez-moi, mon ami, -les mots trop charmants dont vous -m’avez bercée et par la vertu magique -de qui vous m’aurez sans doute -fascinée ou endormie… Ne rêvé-je -point?</p> - -<p>— Mais non, petite amie, vous êtes -là près, très près de celui qui vous -aime ; il fait bon, l’heure est jolie -presque autant que vous-même, et -l’espérance nous sourit…</p> - -<p>— Je crois pourtant rêver, dit Jacquette.</p> - -<p>Le bateau lent avançait, tel un morceau -de bois qui flotte à la surface -de l’eau. Quand il passa devant les -balustres, le jeune homme salua aussi -courtoisement et pieusement qu’il -l’avait fait de loin. Quand le bateau -fut passé et sur le point de disparaître, -le jeune homme noir salua encore.</p> - -<p>Car la lettre annonçant son passage -pour ce jour même, à cette heure -à peu près, était restée aux mains -de Cornebille. Et il passait, l’infortuné -rimeur, et il saluait dévotieusement -sa muse, ignorant ingénu de son sort, -de son sort bien digne d’un poète…</p> - -<p>— Ce garçon si poli, dit M. de Fontcombes, -vous le connaissez donc?</p> - -<p>— C’est Alcindor, dit Jacquette.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IX</h3> - -<p>Ils remontèrent allègrement -vers le château dès que -se fit sentir le serein. Le -rire de Jacquette animait -les vastes allées solitaires. -Elle se penchait, au-dessus -des bordures de buis, pour -respirer les roses ; M. de Fontcombes, -si sérieux lorsqu’il convenait de l’être, -avait l’esprit rempli de gaminerie et -tirait de M<sup>lle</sup> de Chamarande des -résonances gentiment enfantines, que -personne n’avait su éveiller durant tout -le temps de sa jeunesse. Et quand elle -avançait la main pour cueillir une fleur, -M. de Fontcombes avançait parallèlement -la sienne, moins pour aider Jacquette -que pour lui toucher un peu la -main.</p> - -<p>Du château, le marquis et la marquise -les contemplaient. Volontiers réunis en -conciliabule, ces temps derniers, Foulques -et Ninon paraissaient de fort -belle humeur. Il avait, quant à lui, -une façon de faire claquer le couvercle -de sa tabatière et de se bourrer la -narine, qui en disait long. Elle, toujours -agréable en sa maturité épanouie, regardait, -songeuse, le spectacle de belles -amours naissantes ; elle les avait aimées -de tout temps, et dès leur naissance -et après.</p> - -<p>Quand les jeunes gens arrivèrent, -elle embrassa Jacquette, et, M. de -Fontcombes ayant demandé, par un -compliment spirituel, à être admis à -la même faveur, la marquise de Chamarande -l’y admit, aux applaudissements -du marquis et sous le regard -bienveillant de Pomme-d’Api.</p> - -<p>Il manquait M<sup>lle</sup> de Quinconas.</p> - -<p>— Elle arrive! dit le marquis Foulques -qui avait l’oreille attentive à tous -les bruits insignifiants.</p> - -<p>Et il discernait celui du carrosse qui -avait été prendre la gouvernante au -coche d’eau.</p> - -<p>On décida d’aller à la rencontre de -la voyageuse, dans la cour d’honneur.</p> - -<p>M. de Chemillé, méditatif, y tournait -en rond, poussant du pied des marrons -d’Inde enfermés dans leur bogue hérissée -qui, à tout coup, s’ouvrait en -accouchant du fruit brun, lisse, quelquefois -pie comme les vaches au poil -luisant qui paissent dans la prairie -voisine.</p> - -<p>Le carrosse poudreux pénétra, cahin-caha, -dans la cour, car les chevaux -étaient vieux ainsi que le cocher. Mais -M<sup>lle</sup> de Quinconas en descendit, aussi -alerte, en donnant la main au marquis, -qu’elle l’était il y a beau temps, quand -on l’en avait vue pour la première fois -descendre.</p> - -<p>L’excellente fille voulut, sans plus -tarder, rendre compte de sa mission. -Elle avait fait de son mieux, elle avait -vu monseigneur son saint oncle, plein -de mansuétude.</p> - -<p>— Les petites poésies… Et, à ce -propos, figurez-vous que j’ai fait dans -le coche d’eau, la rencontre de l’auteur.</p> - -<p>— Il s’agit bien de petites poésies! -coupa aussitôt le marquis. Vous allez -prendre une collation, mademoiselle ; -on change pendant ce temps les chevaux, -et vous retournerez, ne vous -déplaise, près de monseigneur votre -saint oncle!…</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Quinconas, ahurie, crut -qu’elle avait commis faute grave et -qu’on la jetait à la porte. Elle posa -à terre quelques menus objets qu’elle -portait, pour contenir son cœur bien -garni et pousser un cri de circonstance.</p> - -<p>— Mais non, sarpejeu! dit le marquis -en s’esclaffant, seulement il s’agit d’affaires -d’importance et urgentes : veuillez -retourner à Angers, mademoiselle, et -prier Sa Grandeur de venir le mois -prochain, à sa convenance, bénir l’union -de M<sup>lle</sup> de Chamarande, ma fille, avec -M. de Fontcombes!…</p> - -<p>Tous applaudirent à ces paroles, y -compris les jeunes gens qui se trouvaient, -par là même, fiancés, y compris -le vieux parrain de Jacquette, y compris -les gens du château accourus, y compris -la bonne Quinconas qui en était pour -ses frais d’ambassade et devait, à son -corps défendant, reprendre le coche -d’eau :</p> - -<p>— Enfin, soupira-t-elle, peut-être -vais-je y retrouver le petit poète!…</p> - -<p>— Commandez-lui un épithalame! -dit le rusé parrain de Jacquette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">L’ORDONNANCE -DU DOCTEUR COULOUBRE</h2> - - -<p>Lorsque Jacquette eut épousé -M. de Fontcombes, elle -prit un goût extrême pour -son jeune mari.</p> - -<p>De sorte que, dans le -Parc enchanté où Ninon, -la belle marquise de Chamarande, de -connivence avec M<sup>lle</sup> de Quinconas, -s’était donné tant de ridicule peine -afin d’éloigner de sa fille la connaissance -de l’amour, Jacquette, devenue -la petite M<sup>me</sup> de Fontcombes, connaissait -et pratiquait l’amour autant que -faire se peut, voire davantage.</p> - -<p>Or, c’est précisément cet excès qui -motive l’aventure que voici.</p> - -<p>Il arriva qu’un beau matin, dans les -appartements de M<sup>me</sup> de Fontcombes, -toutes les sonnettes retentirent. Jacquette -avait appelé sa femme de chambre ; -celle-ci avait couru éveiller M<sup>lle</sup> de -Quinconas ; l’ancienne gouvernante -s’était précipitée chez Ninon ; enfin, il -n’y eut pas jusqu’au marquis lui-même, -qui ne vînt, à peine vêtu, son madras -à deux cornes en guise de perruque, -à la chambre nuptiale. Et du diable -si l’on trouva quelqu’un qui eût gardé -assez de sang-froid pour sauter sur -la vieille jument grise, courir au village -et ramener en croupe l’apothicaire, à -défaut d’un médecin :</p> - -<p>M. de Fontcombes, le jeune époux -très aimé, était évanoui dans le large -et beau lit commun.</p> - -<p>La courtepointe relevée et le linge -en désordre laissaient à découvert sa -poitrine apollonnienne et sa robuste -épaule : son visage avait la pâleur de -la cire et ses paupières demeuraient -closes comme celles d’un homme mort.</p> - -<p>Jacquette gémissait, pleurait, hurlait -même, beaucoup plus puérilement -qu’elle ne fit jamais étant petite ; on -l’entendait des communs ; et les gens -du château, anxieux, s’approchaient, à -pas de loup, sous les fenêtres.</p> - -<p>— Mon cher mari est perdu! s’écriait -Jacquette, et je suis la plus malheureuse -des femmes…</p> - -<p>— Il est vivant, Madame, répliquait -M<sup>lle</sup> de Quinconas en penchant sur -le malade sa gorge opulente et demeurée, -au château, un objet d’allusion -familière.</p> - -<p>Et, de ses mains gourmandes, cette -grande vierge quadragénaire et innocente -parcourait et palpait les bras -bien modelés du jeune dieu gisant, et -elle appliquait si attentivement son -oreille à l’endroit du cœur, que, lorsqu’elle -exprimait de sa lèvre charnue, -les résultats de l’auscultation, toute -couchée qu’elle était sur la poitrine -virile, son souffle, tel un vent léger -passant au ras des pelouses, soulevait -un duvet d’or :</p> - -<p>— Mais ôtez-vous donc de là, vieille -folle : — dit le marquis, volontiers -bourru — ne voyez-vous pas que vous -êtes sur le point d’étouffer mon gendre?</p> - -<p>Ce qui poussa Jacquette à se lamenter -plus fort.</p> - -<p>Ninon allait remplacer elle-même -la Quinconas près de ce corps sans -défaut qui se décelait à mesure -qu’augmentait l’agitation des femmes, -quand un valet annonça M. Couloubre, -un très habile médecin exerçant à -Saumur et que la Providence avait -amené ce matin même, sur un âne, -quasiment aux portes de Chamarande.</p> - -<p>M. Couloubre n’examina point le -malade d’aussi près que l’avait fait -la gouvernante, car un homme de sa -science connaissait le mal avant que -de s’en enquérir ; il demanda seulement -le plat, et pratiqua la saignée.</p> - -<p>A la suite de quoi, M. Couloubre, -satisfait de son acte, et ayant empoché -le prix de l’opération, sollicita une -minute d’entretien privé avec l’épouse -du malade.</p> - -<p>Autant morte que vive, Jacquette -fut dirigée en compagnie du médecin -dans un cabinet où se trouvait reléguée, -depuis beau temps, mise sous verre -et fichée sur son pal, la poupée Pomme-d’Api, -compagne des années d’enfance.</p> - -<p>Là fut tenu un colloque dont il -ne transpira rien, du moins sur l’heure, -et c’est pourquoi je ne saurais vous en -rapporter aucun terme ; et tout le bruit -qu’il occasionna par la suite ne put -s’établir que sur deux menus faits : -le premier est qu’au cours de l’entretien -privé, Jacquette, de qui la pudeur -native est connue, arracha son propre -fichu pour en couvrir Pomme-d’Api -aux oreilles trop attentives ; et le second -est que M. Couloubre, entr’ouvrant -la porte pour prendre congé, laissa -retentir, fort nets et péremptoires, ces -derniers mots, qui constituaient, affirma-t-on, -toute son ordonnance :</p> - -<p>— Madame, ménagez-le!…</p> - -<p>Jacquette sortit du cabinet, les joues -animées d’un rouge naturel, la gorge -découverte par l’absence du fichu, -enfin, à ce point émue, que peu s’en -fallut qu’on n’accusât le médecin -d’avoir abusé du tête-à-tête.</p> - -<p>— Il s’agit bien de cela! dit Jacquette -en soulevant sa charmante épaule -nue. Enfin l’essentiel est que M. de -Fontcombes est hors de danger, affirme -le Purgon, hors de danger, ah! quelle -joie! mais, Ciel et Terre! à quelles -conditions!</p> - -<p>— A quelles conditions, ma chère -enfant? dit Ninon.</p> - -<p>— Au plus dures, madame, aux plus -cruelles conditions!…</p> - -<p>— M. Couloubre a dit : « Ménagez-le! » -Faut-il l’entendre au sens général, -ou bien, pauvre petite, l’enfermer dans sa -signification la plus étroite et particulière?</p> - -<p>— La plus étroite et particulière, -maman.</p> - -<p>— J’y suis! opina la Quinconas, -ineffable, cela veut dire : « Empêcher -M. de Fontcombes de s’aller fatiguer -à la « chasse… »</p> - -<p>— « Et retenez-le plutôt à deviser -parmi les dames. »</p> - -<p>— Oui, Quinconas!</p> - -<p>— Ninon et Jacquette sourirent ensemble -de la naïve gouvernante. Et -cependant, Jacquette larmoyait en allant -trouver son malade chéri.</p> - -<p>Voyant sa femme en pleurs, celui-ci -se crut condamné, mais elle lui confia -à l’oreille l’ordonnance du D<sup>r</sup> Couloubre. -Alors, il éclata de rire.</p> - -<p>— Oh! dit Jacquette, le vilain -homme, il rit : cela ne vous fâche donc -point? Mais j’aimerais mieux, quant -à moi, être condamnée aux galères!</p> - -<p>Et elle se mit à cogner de toutes -ses forces contre M. de Fontcombes -affaibli et souriant et qui attendait -dans son lit le chocolat réconfortant.</p> - -<p>Une servante entra, portant la tasse -fumante, et derrière elle parut M<sup>lle</sup> de -Quinconas qui n’avait là rien à faire, -mais venait voir si, par hasard, on ne lui -donnerait point à faire quelque chose.</p> - -<p>Au bout de quatre jours, à plus -forte raison au bout d’autant de semaines, -il ne restait pas trace à M. de -Fontcombes de la faiblesse qui avait -motivé l’alerte. Mais aussi Jacquette -avait-elle observé à la lettre la prescription -du docte saumurois, et quoique -ceci, en vérité, elle ne l’eût point -accompli de bonne grâce.</p> - -<p>Songez-vous qu’à présent Jacquette -occupait seule, la nuit, le beau lit si -large où nous avons vu tout pâmé -son gentil époux! et que celui-ci faisait -tristement chambre à part dans le -cabinet où, pour toute présence féminine, -n’était tolérée que celle de la -poupée Pomme-d’Api!</p> - -<p>Aussi M. de Fontcombes, qui menaçait -de périr par une cause exactement -opposée à celle qui l’avait failli conduire -à trépas, gagnait-il de plus en plus -tard sa couche solitaire et la quittait-il -dès l’aube, victime d’un traitement -poussé à l’outrance. Il errait dans -le Parc, il en franchissait les murs -de clôture ; on l’avait vu flanant dans -le village ; et M<sup>lle</sup> de Quinconas, célibataire -et matinale, le surprit en une -attitude mélancolique, devant le coche -d’eau qui part pour les villes.</p> - -<p>C’est que Jacquette voulait guérir -son époux, mais le guérir de si parfaite -manière qu’il fût mieux, si l’on peut -dire, oui, qu’il fût mieux qu’avant -toute défaillance. Elle lui voulait une -santé supérieure à la santé elle-même, -une santé qui fût, disait-elle, en faisant -ses yeux gloutons « éclatante! »</p> - -<p>Ce fut sur ces entrefaites que, traversant -le cabinet où son mari, en vue -d’un plus riche avenir amoureux, passait -des nuits ascétiques, Jacquette trouva, -dans la menotte rigide de la Poupée, -un de ces petits morceaux de papier -roulé qui lui avaient jadis apporté -en vers de mirliton des avis excellents.</p> - -<p>Celui-ci était conçu ainsi qu’il suit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Vouloir trop, c’est provoquer Dieu :</div> -<div class="verse i2">Point ne jouez avec le feu!</div> -</div> - -<p>Jacquette fit la moue et s’en fut à -ses affaires. Elle n’en était plus à se -mettre martel en tête pour ces avis -anonymes que toute la maison s’acharnait -à lui faire parvenir par le moyen -de la complaisante Pomme-d’Api. Sur -les dangers que l’oisiveté amoureuse -de son mari eût pu faire courir au -ménage, mon Dieu, qu’elle était donc -assurée! Pas une beauté, pas une jeunesse -jusques à quatre lieues à la -ronde. L’exode de toutes les jolies -femmes ne s’était-il pas produit dans -la contrée, aussitôt le bruit répandu -que M. et Madame de Fontcombes -formaient le couple le plus uni? Elle -seule, aussi, ne l’oublions pas, avait -entendu les paroles du médecin. Peut-être -avait-il fixé une date à la fin du -conjugal carême? Qui donc le savait? -Jacquette toute seule. Tant y a qu’elle -temporisait, parfaitement tranquille et -savourant une voluptueuse revanche.</p> - -<p>C’est ainsi que, solitaire, une nuit, -en son large lit, et tandis qu’elle -goûtait la paix pleine de promesses, un -songe, d’abord agréable, soudain l’agita -et la mit sur son séant.</p> - -<p>Elle se revoyait enfant ; et voici -qu’elle jouait avec sa poupée Pomme-d’Api -dans le Parc, en l’absence insolite -de M<sup>lle</sup> de Quinconas ; et toutes deux -prenaient plaisir à imaginer ce que, -pour n’être pas à son poste, pouvait -bien faire à cette heure l’irréprochable -gouvernante.</p> - -<p>Soudain, Pomme-d’Api posait son -doigt sur sa bouche peinte ; tournait -vers Jacquette ses yeux faits de deux -billes de verre, et, prenant M<sup>me</sup> de -Fontcombes par la main, l’entraînait -en une course folle par les allées du -Labyrinthe. Quelques lecteurs ont-ils -mémoire que ce dédale d’étroites allées, -parmi des arbustes touffus et bien -taillés, avait été jadis dessiné savamment -à l’effet d’empêcher la toute -jeune Jacquette d’approcher de cette -fameuse statue de l’Amour que M<sup>lle</sup> de -Quinconas, précisément en un jour de -beau zèle, avait mutilée à l’aide d’un -marteau destiné à abattre les reliefs -offensants, et d’un filet à papillons -propre à en recueillir les débris?</p> - -<p>Si, par hasard, vous vous en souvenez, -vous vous représenterez mieux le songe -qui leurre en ce moment notre Jacquette. -Elle arrive avec Pomme-d’Api, -essoufflée, au bassin d’où émerge, sur -son socle, le cynique Eros. Or, quelle -n’est pas la stupeur de Jacquette, lorsqu’elle -reconnaît, mais à ne pouvoir s’y -tromper, et jusqu’aux plus familiers -détails, dans la statue scandaleuse, -non plus l’immortel fils de Vénus, -mais qui? je vous le donne en cent! -elle reconnaît M. de Fontcombes, son -bel et cher époux. Et sous ses yeux, -sous les billes de verre de Pomme-d’Api -aussi, se reconstitue là une scène -dont on a maintes fois ouï parler : -c’est l’antique Matefelon, aujourd’hui -défunte, qui, un pied sur la margelle, -donne ses ordres ; c’est la naïve Quinconas, -immergée à demi, nue comme -Eve, armée de ses outils, qui s’apprête -à offenser souverainement l’impeccable -esthétique d’un Fontcombes marmoréen!</p> - -<p>L’émotion suffoque la dormeuse, et -c’est à la suite d’un tel choc nocturne -que nous trouvons notre Jacquette -haletante et dressée sur son séant, -dans le large lit solitaire.</p> - -<p>A cet instant, c’est le petit jour : -un grêle rayon s’insinue par le défaut -de la persienne mal close, et la petite -M<sup>me</sup> de Fontcombes, la connaissance -à peine renouée avec les choses véridiques, -entend, Messieurs, entend très -distinctement un soupir.</p> - -<p>Ce soupir provient du cabinet voisin. -Ce soupir n’a rien de plaintif ; il tient -plutôt d’une action de grâce. Ce soupir -n’est pas, certes, la froide haleine d’un -fantôme. C’est un soupir qui ne saurait -s’exhaler que d’un thorax puissant et -charnu. Cependant ce n’est pas le soupir -de M. de Fontcombes. Il va sans dire -que Pomme-d’Api qui couche, empalée -sous son verre, dans le cabinet, n’est -haletante que dans les songes. Qui a -pu, dans le cabinet, où n’habitent que -la poupée et M. de Fontcombes, pousser -un si remarquable, un si caractéristique, -un si royal soupir?…</p> - -<p>Dans le désordre de sa toilette de -nuit, Jacquette, fouettée par une curiosité -impérieuse, d’un prompt mouvement, -a chaussé ses mules ; un bond : -la voici à la porte du cabinet ; elle -l’entr’ouvre ; elle l’ouvre ; et elle entre, -habillée et nimbée par la lueur de -l’aurore. Que voit-elle? Ah! Seigneur -Dieu tout puissant!…</p> - -<p>Elle voit, issant de l’étroite couche -destinée à refaire à M. de Fontcombes -une santé supérieure à la santé même, -un corps en tout vêtu de la lumière -qu’elle-même répand, mais un corps -proprement double du sien par hauteur, -largeur et opulence, et qui, en grande -confusion, faisant trembler et ses chairs -et les girandoles, fuit vers la porte et -disparaît…</p> - -<p>Le rêve récent se représente à l’esprit -de Jacquette : l’innocente et dangereuse -Quinconas, ses amples flancs, ses outils -ridicules, et sur son socle, le chef-d’œuvre -de marbre dont on va démunir -le carquois!…</p> - -<p>— Est-ce là façon, Monsieur, d’observer -l’ordonnance du docteur Couloubre?</p> - -<p>Fontcombes bégaie, simule un profond -sommeil, entr’ouvre un œil, fait -un geste incertain. Cependant il semble -avoir désigné Pomme-d’Api.</p> - -<p>Jacquette se penche vers la poupée. -Pomme-d’Api porte encore une fois -entre deux doigts le sibyllin papier -où à la clarté de l’aurore on peut lire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout nous trompe ; le rêve aussi ;</div> -<div class="verse">Le médecin plus que personne :</div> -<div class="verse">— Et ce qui est pis :</div> -<div class="verse">Ignorance autant que Sorbonne.</div> -<div class="verse">O toi qui veux garder pour toi seulette un homme,</div> -<div class="verse">Il te faut le lier quatre fois dans son lit.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">OVIDE<br /> -L’ART D’AIMER</h2> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ecce rogant teneræ, sibi dem præcepta puellæ,</div> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Vos eritis chartæ proxima cura meæ.</div> -</div> - -<p class="attr" lang="la" xml:lang="la">(Ovid. Ars amandi, lib. II).</p> - - -<p>Environ dix-huit mois après -que Jacquette de Chamarande -eut épousé par -inclination le chevalier de -Fontcombes, elle s’ennuya -près de son mari.</p> - -<p>Elle le lui dit, à lui-même, tout le -premier, et elle ajouta :</p> - -<p>— Venez avec moi, Monsieur, jusque -chez mon parrain, le baron de Chemillé, -afin qu’il nous procure quelques lectures.</p> - -<p>Les deux époux sortirent, sans équipage, -du château. Une poterne franchie, -au pied noirci de la tour du Nord, -on était aussitôt dans le village. Ils -suivaient la petite rue tortueuse, ne -se donnant ni le bras ni la main, mais -séparés et tenus écartés l’un de l’autre, -et par leur humeur et par le ruisseau -qui court entre les gros pavés boursouflés, -comme la ligne du dos entre -les épaules d’une femme un peu mûre. -Des moutards barbouillés ou un chat -qui se lissait le poil contrariaient leur -course silencieuse ; de vieilles femmes -momifiées au pas des portes leur souriaient -en branlant la tête, et, dans des -cages de bois, très puantes, des lapins, -cessant une seconde de ronger la feuille -de laitue, dressaient une seule oreille -et présentaient un seul œil.</p> - -<p>Depuis des siècles, ce village s’incurvait -doucement sur lui-même, de peur -de s’éloigner du donjon protecteur, -de sorte qu’arrivé à son extrémité, -on se trouvait revenu tout près de -cette antique tour du Nord démantelée -à présent et ravalée à la qualité de -vulgaire pigeonnier. Tout au bout de -la ruelle courbe s’élevait la petite -maison du baron de Chemillé.</p> - -<p>Modeste, construite en bonne pierre -de taille, coiffée de hautes cheminées, -ornée de trois lucarnes en sa toiture -et d’un beau mascaron au-dessus de -la porte d’entrée, elle était populaire -par un cordon de glycine qui, d’un -triple repli serpentin, enlaçait la muraille -à mi-corps et semblait, au printemps, -porter, en plein jour, les rayonnants -quinquets d’une illumination. Quel -contraste faisait cette demeure de gentilhomme -philosophe avec les magnifiques -corps de logis de Chamarande -et ses terrasses, ses nobles degrés, -sa tour isolée, son parc aux perspectives -infinies, ses miroirs d’eau, ses -célèbres fontaines et son labyrinthe -un peu trop fameux!</p> - -<p>Un heurtoir de cuivre bien fourbi, -à la porte d’entrée, faisait accourir -une gentille soubrette, nommée Margot, -à moins que ce ne fût M<sup>me</sup> Serremiette, -femme un peu prude et d’âge canonique, -la respectable gouvernante de -la maison. La jeune servante vint au-devant -de M. et de M<sup>me</sup> de Fontcombes -et leur dit que Monsieur le -baron faisait pour l’heure sa promenade -au fond du jardin, sous la treille.</p> - -<p>Allant et venant, à petits pas, sous -les arceaux garnis de chasselas roses, -le baron, à travers ses bésicles, lisait -les Géorgiques de Virgile lorsque l’aimable -couple se présenta à lui en -l’honorant des nombreuses marques -de politesse qui étaient encore d’usage -en ce temps-là.</p> - -<p>— Mon parrain, dit Jacquette, nous -nous ennuyons, mon mari et moi.</p> - -<p>— « Nous nous ennuyons! » s’écria -M. de Chemillé en regardant de biais -le charmant époux, peut-on n’être pas -parfaitement heureux quand on est -amoureux?</p> - -<p>— Taratata, fit Jacquette, « heureux », -c’est bientôt dit, mais qu’est-ce que -c’est que ça! Pour commencer, les -personnes qui ne sont pas amoureuses -m’ont l’air de s’occuper de mille choses -(parmi lesquelles il y a chance que -plusieurs au moins soient agréables) : -les amants eux, d’une seule. Est-ce -juste? Enfin, là, franchement, mon -parrain, on ne saurait s’embrasser continuellement?…</p> - -<p>— On ne le saurait, en effet, reprit -le parrain, quoique beaucoup estiment -qu’ils s’en contenteraient… Mais ce -sont ceux qui n’embrassent plus, ou, -plus exactement, que personne n’embrasse… -On ne le saurait, vous avez -raison.</p> - -<p>— Bon, dit Jacquette, mais pas une -âme, au château, qui condescende à -seulement troubler notre tête-à-tête. -Nous nous levons, le matin, déjà fort -tard ; c’est bien. Nous avions coutume -de prendre le déjeuner en famille ; -aussitôt après, l’on aurait envie de se -retrouver seuls. Bernique! à peine -montrons-nous le nez, que chacun -s’évanouit, disparaît ; maman nous lance -par la porte entre-bâillée : « Allons, il -ne faut pas que nous vous dérangions, -mes enfants… » ; papa s’écarte en -grognant, et M<sup>lle</sup> de Quinconas a -toutes les peines du monde à transporter -assez vite son train de derrière qui -épaissit. Avec cela pas plus de compagnie -que du temps que je préparais ma -première communion… Ah! c’est gai!</p> - -<p>— Pomme-d’Api, votre poupée, vous -reste, dit le baron.</p> - -<p>— Puérilité!… Comment voulez-vous -que je lui parle désormais?</p> - -<p>— « Puérilité! » Sachez qu’elle prend -de l’âge. Je ne serais pas étonné qu’elle -songeât au mariage. Ce vœu accompli, -vous aurez de nouveau en elle une -confidente.</p> - -<p>— Soyons sérieux, mon parrain. -Nous venons vous demander de nous -prêter des livres.</p> - -<p>Le baron leva les bras comme si -on le priait de décrocher la lune.</p> - -<p>— Savez-vous ce que c’est que des -livres? Savez-vous ce que sont les livres -pour un vieillard tel que moi qui, à -chaque pas qu’il fait, heurte la pierre -de son tombeau, et pour qui toutes les -choses délectables sont vidées d’espérance, -comme les fleurs d’un jardin, -souriantes encore et même parfumées, -mais qui ne contiendraient pas au cœur -la semence assurant le printemps prochain?</p> - -<p>Et il regarda son jardin plaisant, -situé en bordure du village : il donnait -sur la douve dont le séparait un mur -bas, où les lichens tissaient un appui -de velours et où jouaient à cache-cache -les lézards. Une treille en faisait, -peu s’en faut, tout le tour. Les groseilliers, -gros marchands de rubis, semblaient, -derrière leur étalage, attendre -la clientèle ; les perles noires du cassis -s’y mêlaient désordonnément à la chair -des framboises ; les poiriers y marquaient -les encoignures des plates-bandes ; -de vieilles futailles enfouies -à fleur de terre, emplies d’eau, utiles -à l’arrosage, imitaient une parure de -bassins ; à la tombée du soir, les aromes -du thym et du buis se fondaient là -avec celui des fraises mûres et des -abricots surchauffés.</p> - -<p>— Tout cela, reprit le baron un -instant songeur, n’a d’agrément réel -que si cela vous promet de recommencer -à en avoir demain. Rien ne -vaut que ce qui porte en soi un élément -fécond de durée. Eh bien, mon -enfant, les fleurs, les fruits, les parfums, -l’heure exquise peuvent me manquer -l’an prochain… Les livres aussi! m’objecterez-vous? -C’est là que je vous -attendais pour vous faire éprouver la -différence. Les livres, mais j’entends : -les livres! — et il fallait écouter le -baron dire ce mot — les livres contiennent -quelque chose qui ne périt -pas, qui non seulement ne périt pas, -mais qui enfante sans cesse un élément -nouveau, fertile lui-même et créateur -de plus nombreuses et merveilleuses -substances. Vous aimez la vie, ma -filleule, oui, même aux heures où vous -vous ennuyez, vous aimez la vie ; eh, -bien! les livres, ils vous la doublent, -ils vous la triplent, ils la centuplent, -la vie!…</p> - -<p>— Comment cela, mon parrain?</p> - -<p>— Parce qu’ils contiennent la pensée, -et parce qu’ils alimentent l’imagination. -Ils déposent en nous des richesses -qu’aucune méchanceté humaine ne nous -peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes -fructifier comme des banquiers -habiles, jusqu’à notre heure dernière, -et mieux que cela, puisqu’en quittant -notre or, nos maisons, nos jardins, -nous leur disons adieu, tandis que je -ne crois jamais que vont prendre fin -la pensée ou le vers qui m’enchantent.</p> - -<p>— Comment se peut-il, dit Jacquette, -qu’il y ait des choses si extraordinaires -dans les livres?</p> - -<p>— J’appelle livres les ouvrages qui -sont triés parmi les meilleures productions -de l’esprit humain, en tous -les pays et en tous les temps ; il ne -faut pas croire que toutes les paperasses -reliées en veau soient dignes de considération! -Mais il est bon de savoir -que ce que les meilleurs des hommes -ont mis par écrit est meilleur qu’eux-mêmes. -Non qu’ils se soient efforcés -de le faire tel, mais parce qu’un secret -mystère fait que certains hommes se -surpassent quand, assis à leur table, -ils deviennent écrivains… Je vous expliquerai -cela une autre fois ; un phénomène -aussi singulier nous mènerait -loin…</p> - -<p>— Vous me donnez plus grande envie -encore de lire, mon cher parrain.</p> - -<p>— Ce n’est pas tout, Jacquette. Ils -constituent la grande distraction dont -nous avons absolument besoin pour -ne pas nous enliser dans la vie trop -étroite quand elle est régulièrement -répétée. Ils nous conduisent en d’autres -pays ou en d’autres âmes, ce qui est -la même chose ; et il importe beaucoup -de savoir que les hommes comme leurs -mœurs varient d’un lieu à un autre ; -ils nous émerveillent par des aventures, -ou bien nous suggèrent des -réflexions que nous n’eussions jamais -eues par nous-mêmes. Mieux encore -que tout cela : ils sont beaux! Une -page, un poème, un seul vers procurent -plus de contentement que tous -les plaisirs que nous acquérons à prix -d’or.</p> - -<p>— Vous me faites trépigner, mon -parrain. Je veux des livres!</p> - -<p>— Attendez. Il y en a parmi eux qui -procurent l’enchantement à la jeunesse -car ils sont la féerie, le rêve, la comédie, -la source du rire inextinguible ; d’autres -qui vous apprennent comment il convient -de vivre, car ils contiennent, -sous une forme généralement piquante, -les résultats de toute l’expérience -humaine ; et certains qui consolent — c’est -le plus fort! — qui consolent -l’homme avancé en âge de ne plus -participer ni aux plaisirs de la jeunesse, -ni au bonheur de vivre pour le mieux. -Ce qu’ils nous donnent, c’est ce que -nous avons la certitude d’emporter -avec nous quand on nous ferme les -paupières et la seule chose que nous -aurions l’orgueil de montrer si nous -nous réveillions dans une vie supérieure, -car, pour le reste, en vérité : -gloire, honneurs, richesses et tout ce -qui s’obtient dans le commerce des -hommes, dites-moi qui ne rougirait -de se présenter devant Dieu avec ce -seul bagage?</p> - -<p>Le baron ouvrit tout à coup son Virgile ; -il frappa du doigt le texte vénéré :</p> - -<p>— La vertu subtile de la chose écrite, -c’est notre viatique, à nous les vieux, -mais à vous, c’est la révélation du -sens même de la vie.</p> - -<p>— Vous ne devez jamais vous ennuyer, -mon parrain?</p> - -<p>— Jamais.</p> - -<p>— Mais pourquoi maman et ma -gouvernante m’ont-elles si sévèrement -défendu les livres?</p> - -<p>— Ah! c’est que je ne vous ai pas -dit qu’ils contiennent ce qu’il y a -au monde de plus dangereux!…</p> - -<p>— Qu’est-ce qu’il y a au monde -de plus dangereux?</p> - -<p>— La vérité, mon enfant, et l’erreur, -sa sœur inséparable…</p> - -<p>— Je veux lire, mon parrain! M. de -Fontcombes et moi sommes venus vous -demander des livres.</p> - -<p>— Je ne prête pas de livres, dit le -baron.</p> - -<p>— Comment! après ce que vous -venez de nous dire, vous nous laisseriez -privés de magiciens capables d’écarter -l’ennui?</p> - -<p>— Je ne prête pas de livres, mais…</p> - -<p>— Mais?…</p> - -<p>— Mais je peux vous permettre de -passer une après-midi dans ma bibliothèque. -Venez demain ; je donnerai -des ordres ; toutes les merveilles dont -je vous ai parlé seront à vous. Dérangés? -Mais vous le serez par tous les génies!… -Libre à vous alors d’oublier là que -vous êtes amants : je vous y livre à -l’enchantement sans pareil de tous les -chefs-d’œuvre de l’esprit humain…</p> - -<hr /> - - -<p>Jacquette embrassa son parrain et -quitta le jardin du baron de Chemillé -à l’heure du serein. Dans le lointain, -des brumes légères se laissaient épingler -aux pointes des peupliers qui bordent -le cours de la Loire ; les oiseaux -s’étaient tus partout ; et par delà la -douve où Jacquette crachait les pépins -et la pulpe des chasselas, on entendait -à présent le bruit cristallin des célèbres -fontaines, au fond du parc de Chamarande.</p> - -<p>Les deux jeunes époux traversèrent -de nouveau le village en se tenant -cette fois par la main, malgré le ruisseau -qu’ils enjambaient tour à tour, -parce que Jacquette était maintenant -d’excellente humeur. Elle tint même -à prolonger la promenade, sous le prétexte -de parcourir le parc aux dernières -lueurs du crépuscule.</p> - -<p>— Quelle chance! disait-elle en entraînant -son mari sous les allées taillées -et l’obligeant à danser autour des -bassins, sous le sourire du faune joueur -de flûte.</p> - -<p>— Oui, oui, quelle chance! répétait -le mari.</p> - -<p>— Vous n’avez pas l’air convaincu? -Vous vous êtes tout le temps tenu -coi. Vous n’avez pas même remercié -le baron lorsqu’il vous a accordé la -faveur de vous initier à tous les chefs-d’œuvre -de l’esprit humain!… Que -dites-vous donc de cela?</p> - -<p>— Je dis, répondit M. de Fontcombes, -que votre parrain a sa marotte, -comme chacun a la sienne. Reste à -savoir si c’est bien la vôtre.</p> - -<p>— Me jugez-vous incapable de goûter -les choses de l’esprit? Ne suis-je pas -assez grande pour être intelligente? -Et vous-même? Ah! tenez, si je savais -que vous méprisez ces plaisirs, je préférerais -ne jamais vous revoir…</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, à l’heure dite, Jacquette -et son mari étaient chez le -baron de Chemillé qui leur faisait -aussitôt les honneurs de sa bibliothèque, -lieu mystérieux où, d’ordinaire, il n’admettait -que d’exceptionnels visiteurs.</p> - -<p>C’était une pièce vaste et belle et -pour qui toute la maison semblait -avoir été construite. Les parois en -étaient garnies de fauves reliures, sauf -quelques panneaux réservés à des toiles -du Titien, du Giorgione et du Corrège -que le baron affectionnait par-dessus -tout. Une grande table recouverte d’un -tapis, mais surtout d’in-folios épars -et de morceaux de marbres antiques, -occupait presque tout l’espace quoiqu’il -en demeurât pour un grand lit -de repos et pour un haut fauteuil à -oreillettes et sa bergère en vis-à-vis, -de chaque côté de la cheminée.</p> - -<p>Le temps était gris, ce jour-là ; une -première pluie d’automne arrosait le -jardin ; on entendait hoqueter et pleurer -les gouttières.</p> - -<p>— Ah! que ne vous dois-je pas, -mon parrain! dit Jacquette. Savez-vous, -par un temps pareil, le sort -qui, sans vous, nous attendait?</p> - -<p>Le baron regarda sa filleule, qu’il -trouva fraîche et jolie à plaisir, puis -regarda son jeune mari qui n’était -pas indigne d’elle.</p> - -<p>— Vous seriez demeurés dans votre -appartement qui vaut celui-ci, dit-il, -et, par Bacchus, à d’autres que moi -de vous plaindre!</p> - -<p>— Dans notre appartement, oui, fit -Jacquette, et vous trouvez cela drôle?</p> - -<p>— Eh bien! dit le baron ; je vous -laisse ici dans une nombreuse et brillante -compagnie qui m’a rendu souvent -les jours de pluie plus agréables que -les autres.</p> - -<p>Jacquette sautait de joie, embrassait -son parrain et palpait de ses doigts -gourmands les beaux dos arrondis des -volumes.</p> - -<p>M. de Chemillé s’éclipsa.</p> - -<hr /> - - -<p>Et il laissa longtemps le jeune ménage -dans la bibliothèque ; fort longtemps.</p> - -<p>Le temps lui parut même si long, -privé qu’il était, lui, en un jour morose, -de sa pièce préférée, qu’il en conçut -quelque inquiétude. Il commanda à -Margot d’aller tendre l’oreille au trou -de la serrure. La servante revint vers -son maître.</p> - -<p>— Se seraient-ils échappés?</p> - -<p>— Non, monsieur le baron.</p> - -<p>— Sont-ils évanouis?</p> - -<p>— Non, monsieur le baron.</p> - -<p>— Vivent-ils? s’écria le baron qui -commençait à s’émouvoir.</p> - -<p>Mais il s’aperçut que la soubrette -riait en détournant la tête.</p> - -<p>— Qu’est-ce à dire? par la mordieu! -Faites-moi venir M<sup>me</sup> Serremiette.</p> - -<p>La respectable M<sup>me</sup> Serremiette se -présenta, la poitrine comprimée comme -une religieuse, son trousseau de clefs -battant sa robe grise. Le baron lui -donna le même ordre qu’il avait donné -à la soubrette :</p> - -<p>— Avec discrétion, cela va sans dire, -Madame Serremiette, avec discrétion, -vous comprenez ; mais il s’agit de savoir -s’il n’est pas arrivé malheur à ces -jeunes gens.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Serremiette fit comme il lui -avait été commandé ; mais, ayant obéi, -elle avait la plus grande peine à reparaître -devant son maître. Celui-ci dut -la sommer d’affronter son regard.</p> - -<p>— Eh bien, quoi? dit le baron, aucun -bruit?…</p> - -<p>— Si, monsieur le baron.</p> - -<p>— Ah! je respire. Mais, par le diable! -ils me saccagent mes rayons? Vous -avez entendu tomber les volumes, choir -une pile sur le parquet?</p> - -<p>— Non, monsieur le baron.</p> - -<p>— Ah. Ils lisent tranquillement? Ils -ont pris Eschyle, sans doute, Don -Quichotte ou les Contes de Perrault? -Vous êtes restée au moins le temps -qu’il faut pour entendre tourner la -page?</p> - -<p>— Non, monsieur le baron.</p> - -<p>— Comment? « non! » Mais il fallait -demeurer, Madame Serremiette : ces -pages sont de grand format ; je vous -dis qu’il fallait leur laisser le temps -de tourner la page!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Serremiette se cachait pudiquement -le visage derrière ses mains -parcheminées. Tout à coup elle s’enfuit, -comme avait fait la petite bonne.</p> - -<p>M. de Chemillé se frappa soudain -le front. Et il se mit à rire de tout -son cœur.</p> - -<p>Le ciel s’était éclairci ; un rayon -de soleil appelait au dehors. Le baron -fit un tour de jardin en écrasant les -limaçons sur le sable humide. Il fit -un tour ; il en fit deux ; trois même, -et quatre, et dix aussi, sans que rien -fût changé à l’ordre des choses dans -la trop studieuse demeure. Le jour -déclinait. Le baron consultait sa montre ; -il s’impatientait, mais il souriait aussi. -Finalement il n’y tint plus, et tandis -qu’il passait devant les fenêtres de -la cité des livres, il fit toc-toc à la -vitre, risquant un œil pendant qu’il -y était.</p> - -<p>Mais tout à coup le voilà penaud -comme la gouvernante, plus rouge -qu’elle et répétant chapeau bas :</p> - -<p>— Mille excuses! mille excuses!</p> - -<p>Il savait cependant! il était averti! -Oui, informé par deux femmes successivement, -il n’ignorait rien. C’est entendu. -Mais voir, de ses yeux, ah! -que c’est une chose différente!</p> - -<hr /> - - -<p>Eh bien, moins de deux minutes -après l’incident, et comme la confusion -de M. de Chemillé durait encore, la -fenêtre où le vieillard avait frappé -fut ouverte d’une main sûre, au pouls -régulier ; puis les deux battants en -furent écartés largement ; et Jacquette, -la chevelure en ordre et le rouge en -place, sourit à la fraîcheur du soir et à -son parrain.</p> - -<p>Celui-ci ayant recouvré ses sens, la -salua, non sans admiration, et lui -demanda :</p> - -<p>— Eh bien, ma chère filleule, vous -êtes-vous ennuyée aujourd’hui?</p> - -<p>— Pas un instant!</p> - -<p>— Bravo! Et qu’avez-vous lu?</p> - -<p>— Lu?… dit-elle, à peine embarrassée, -cependant qu’une voix de basse, -derrière elle, soutenait la note fort -justement :</p> - -<p>— Lu?…</p> - -<p>Le baron reprit :</p> - -<p>— Je vous demande : qu’avez-vous -lu?</p> - -<p>Les dieux, chacun le sait, furent -avec les amants toujours de connivence. -Tandis que Jacquette hésitait -un peu, une main lui tendit un elzevier -entr’ouvert à la page du titre, cependant -que la voix de basse, traduisant -du latin, lui soufflait :</p> - -<p>— OVIDE : <i>L’Art d’aimer</i>…</p> - -<p>— Ah! fort bien, dit le baron, <i>l’Art -d’aimer</i>!… En effet, <i lang="la" xml:lang="la">Naso magister -erat</i>…</p> - -<p>Et il reprit :</p> - -<p>— L’art d’aimer, c’est souvent de -faire le contraire de ce qu’il a été -convenu que l’on ferait…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">LE MARIAGE -DE POMME-D’API</h2> - - -<p>Environ la deuxième année -de son mariage avec M. de -Fontcombes, Jacquette ne -donnant pas signe de grossesse, -le vieux baron de -Chemillé lui dit en se promenant -avec elle dans son jardin de -curé :</p> - -<p>— Ma filleule, votre mari est-il généreux?</p> - -<p>— Pouf! fit Jacquette, c’est un jeune -homme : je crois que recevoir lui est -plus doux que donner.</p> - -<p>— Il ne manque pas de galanterie -envers vous, si je m’en rapporte à la -scène de la bibliothèque — dont j’ai -gardé plaisante mémoire, — que ne -vous fait-il cadeau d’un enfant!</p> - -<p>— Oh! dit Jacquette, je n’en suis pas si -pressée ; les enfants sont insupportables.</p> - -<p>— On l’a dit de tous temps et l’on -a continué d’en avoir. Il n’y a pas -vingt ans, je vous ai vue vous-même -naître, sucer le lait de Marie Cocquelière -et grandir en roulant comme une -boule dans les allées du parc de Chamarande : -qui donc s’en plaignait? -Vous étiez divertissante.</p> - -<p>— Maman s’est donné pour mon -éducation beaucoup de mal…</p> - -<p>Le baron retint un de ces sourires -qu’il avait, disait-on, à double pointe, -et piquants comme celui de son contemporain -Arouet. Il se souvenait des -peines inconsidérées que la pauvre -marquise avait eues pour n’arriver à -rien ; et il revoyait M<sup>lle</sup> de Quinconas, -l’institutrice, et l’austère M<sup>me</sup> de Matefelon, -et les confidences du capucin, -et l’abbé Puce…</p> - -<p>En effet, tout le mal que l’on prend -pour bien élever les enfants est fertile -en déceptions. Mais, comme l’une de -ses marottes était précisément que son -intervention personnelle avait mieux -servi l’éducation de Jacquette que -toutes les méthodes convenues, il repensa -à la poupée Pomme-d’Api, et il -dit :</p> - -<p>— Ecoutez, ma filleule. Je ne me -trompais pas l’autre jour, lorsque je -vous ai fait allusion au goût que je -soupçonne à Pomme-d’Api pour le -mariage : elle m’en a touché mot…</p> - -<p>— Mon parrain, dit Jacquette, il n’y -a nul besoin d’un enfant dans la famille -puisque vous êtes là. Vous ne serez -jamais sérieux!</p> - -<p>— Ni vous tout à fait fine, ma chère -Jacquette, puisque, à l’exemple de tous -les gens du commun, vous croyez que -le « sérieux » gît dans un lieu déterminé, -porte un habit d’une certaine couleur -et emploie infailliblement le langage -des dames nonagénaires. Le sérieux, -il est dans la bouche d’un petit morveux -souvent ; les poètes l’accordent -généralement à des fous ; moi je le -vois toujours où je l’attends le moins, -et ce n’est pas ma faute si les seuls -êtres qui me parurent doués de cette -qualité, sans mélange, sont les marionnettes -à l’invariable visage et à la tête -de bois.</p> - -<p>— Je sais bien que j’ai fini par -attribuer à Pomme-d’Api des opinions, -mais c’étaient les miennes ou bien -celles que vous m’aviez affirmé qu’elle -avait.</p> - -<p>— Fort bien! mais toutes opinions -que vous n’eussiez point du tout considérées -si cette espèce de bûche n’eût -été là pour vous les répéter moins -désagréablement qu’une personne -vivante. Je vous en prie, ne discutons -pas sur la qualité intrinsèque de -M<sup>lle</sup> Pomme-d’Api ; je suis un vieux -bonhomme et j’ai beaucoup vu ; croyez-moi : -sa qualité est éminente. Je disais -donc… Ah! vous me faites perdre le -fil de mon discours…</p> - -<p>— Vous disiez, mon parrain, des -enfantillages.</p> - -<p>— Et j’y reviens ; c’est-à-dire que -je reprends mon sérieux. Pomme-d’Api -a déjà vu trois prétendants.</p> - -<p>— Ah. Et qui sont-ils?</p> - -<p>— Je vous les montrerai. L’un, s’il -vous plaît, est un ange…</p> - -<p>Jacquette s’abandonna à l’hilarité -sans aucune retenue.</p> - -<p>— … Est un ange… poursuivit le -baron. Il surmonte mon bois de lit ; -il est fort bien taillé et peint ; il a des -ailes ; il descend, sans nul doute, du -ciel en droite ligne.</p> - -<p>— Ah! ah! Et qu’en a dit ma poupée?</p> - -<p>— Elle n’en veut pas entendre parler.</p> - -<p>— Elevez-les donc religieusement!</p> - -<p>— Je reconnais à Pomme-d’Api mille -vertus ; mais elle donne dans le goût -du jour avec une déplorable facilité.</p> - -<p>— Et après l’ange, qui a-t-elle vu?</p> - -<p>— Je lui ai présenté un poupard -du temps du roi Henri, qui est richement -accoutré, décoré de la Toison -d’Or — une merveille — mais à la -vérité d’aspect un peu ventru et gibbeux.</p> - -<p>— Elle l’a repoussé?</p> - -<p>— Moins rudement ; mais elle l’a -repoussé. Savez-vous de qui cette jeunesse -s’est entichée?</p> - -<p>— Jouons avec vous jusqu’au bout, -mon parrain. Je ne vois pas de qui -pourrait s’éprendre une poupée.</p> - -<p>— D’un jocrisse, mademoiselle! d’un -grand efflanqué de Pierrot qui a le -teint couleur de perruque, des yeux -de moribond et une humeur de pendu!…</p> - -<p>— Pauvre fille! Ah! que je la plains!</p> - -<p>— Vous voyez que vous y êtes prise. -Eh bien, c’est ce flandrin que Pomme-d’Api -va épouser.</p> - -<p>— Quand cela?</p> - -<p>— La semaine qui vient. J’en ai -prévenu madame votre mère à qui -la chose sourit assez. La marquise -veut inviter toutes les poupées et tous -les poupards d’alentour ; ils viendront -avec leur famille ; on fera, m’a-t-elle -dit familièrement, une noce à tout -casser.</p> - -<p>Jacquette trépignait de joie :</p> - -<p>— Enfin! s’écriait-elle, enfin, nous -allons voir du monde!</p> - -<p>— C’est Pomme-d’Api qui vous vaut -cela. Voulez-vous voir le fiancé?</p> - -<p>— Mais certainement.</p> - -<p>Le baron ouvrit une immense armoire -et y prit délicatement un objet -d’une extrême mollesse, long de culottes -comme de nez, blanc de vêtement -comme de teint, noir aussi par endroits -et faisant mine de déterré.</p> - -<p>— Bonjour, lui dit Jacquette. Tu -n’es pas gai, mon vieux!</p> - -<p>Elle eut l’attention de se tourner -d’un autre côté pour ajouter :</p> - -<p>— Pas beau non plus, saprelotte! -Ma poupée a un drôle de goût.</p> - -<p>— Pomme-d’Api, dit le baron, fut -toujours d’une nature originale.</p> - -<p>Jacquette exhala un profond soupir. -Elle ne l’eût pas fait dix minutes auparavant ; -mais déjà elle commençait -à douter si ces épousailles de poupée -avaient quelque chose de véridique. -Car, tant nous éprouvons, à notre -insu, le besoin d’être poussés en pleine -fiction, qu’une chiquenaude y suffit.</p> - -<p>— Enfin, comment s’appelle-t-il?</p> - -<p>— Pierrot.</p> - -<p>— De bonne famille?…</p> - -<p>— Heu, heu… dit le baron, faisant -la lippe : Fantaisie, Poésie, Clair-de-Lune, -Vapeurs, Langueurs et Cœur, -Sérénades, Mascarades, Génie et Corde-au-Cou : -voilà du chenapan le fantasque -arbre généalogique.</p> - -<p>— Que tous ces noms ont vieilli!…</p> - -<p>— Aussi, c’est vous et vos pareilles -qui avez grandi un peu vite! Mais -sachez, ma filleule, que le vieux est -plus jeune que votre dernière nouveauté.</p> - -<p>— Comprends pas.</p> - -<p>— Je veux dire que de ce que vous -croyez neuf naîtra quelqu’un qui ressemblera -au vieux à s’y méprendre.</p> - -<p>— Grand bien lui fasse! Mais, mon -parrain, savez-vous quand les fêtes -commencent?</p> - -<p>— Chut!… On a voulu vous en -réserver la surprise : dans quatre -jours, sans plus tarder.</p> - -<p>Jacquette s’en fut en sautant et -dansant, comme au temps où elle était -petite. Chemin faisant, elle traversa -la pièce où Pomme-d’Api, empalée, -demeurait immobile sous son globe -de verre.</p> - -<p>— Pour ce qui est des conseils avant -le mariage, ma fille, j’ai résolu de ne -t’en donner aucun. J’ai fait ce que -j’ai pu, quand j’étais jeune fille, pour -t’épargner la vue des choses réelles, -comme on le faisait pour moi. Entre -nous c’était peine perdue. Nous avons -tout vu, tout connu, et appelé chaque -chose interdite par son nom ; n’est-ce -pas vrai? Eh bien, je te dirai seulement -ceci, c’est que ni toi ni moi ne savions -rien, rien, rien de rien. Raison de -plus pour que je t’instruise! me diras-tu. -Non, ma pauvre : autant vaudrait -te parler chinois. Bonsoir!</p> - -<p>Et la jeune madame de Fontcombes, -chantonnant, alla donner l’alerte à ses -femmes de chambre et mettre les appartements -sens dessus dessous, afin qu’on -s’occupât de ses toilettes.</p> - -<p>On y avait déjà mis la main en secret, -et elle s’aperçut que tout le château -travaillait dans l’ombre à la préparation -méthodique et passionnée d’une grande -fête nuptiale, activité destinée à la -louable propagation de l’espèce, et que -rien n’égale chez les humains, si ce -n’est l’ardeur qu’ils déploient quand -il s’agit précisément d’exterminer cette -espèce même.</p> - -<hr /> - - -<p>Comme jadis, aux grands jours, et -presque dans les mêmes proportions -qu’à l’occasion des noces de Jacquette, -on put voir arriver, au cours d’une -même après-midi, l’affluence des invités. -Ils venaient de l’Est et de l’Ouest, -suivant les voies qui bordent la Loire, -les uns en carrosses assez boueux, -car il avait plu, et les autres simplement -par le coche d’eau, tant du -côté de Chinon que du côté de Saumur. -Apporter avec soi tout ce que châteaux -ou riches demeures pouvaient contenir -de poupées était le plaisant prétexte à -la réunion, mais tout ce monde, cela va -sans dire, était attiré par la promesse -de festoyer, de danser et de tout ce -qui s’en peut suivre.</p> - -<hr /> - - -<p>Et personne ne fut déçu, que je -sache ; ce qui vous laisse à penser -que les repas furent copieux et les -nuits de bal éblouissantes. Les divertissements -que l’on ne goûte que peu -fréquemment deviennent féeriques -dans les esprits : douze chandelles allumées -tous les trois mois font plus de -clarté qu’un feu d’artifice hebdomadaire. -Ces belles compagnies provinciales, -convoquées au château de Chamarande -pour y faire fête, s’en acquittaient -avec transport. Et justement il -se trouvait en ces années-là qu’une -société jeune et alerte s’était développée, -aux confins d’Anjou et de Touraine, -beaucoup plus brillante et entreprenante -qu’au temps de la jeunesse de -Ninon, la charmante mère de Jacquette. -Je n’en finirais pas si l’envie -saugrenue me prenait de vous énumérer -tous les hôtes du château et toutes -les fantaisies qui furent imaginées pour -leur plus grand plaisir, et je m’essoufflerais, -cela va sans dire, s’il était question -de suivre, seulement une heure, la jeune -M<sup>me</sup> de Fontcombes en ce tourbillon.</p> - -<p>Durant trois nuits consécutives, les -violons n’arrêtèrent pas leur crin-crin -de cigales infatigables ; on dansait dans -les salons ; on dansait dans les corridors ; -et, le beau temps s’étant mis -de la partie, on dansait aussi sous -les charmilles, aux sons atténués du -petit orchestre et à la lumière infiniment -mesurée que vingt fenêtres du -rez-de-chaussée semblaient faire exprès -de pincer entre les tentures, pour -favoriser les échanges d’une étroite -entente entre les couples enfiévrés.</p> - -<p>Jacquette, dit-on, prit tant de plaisir, -que nul ne l’avait vue jusqu’ici en -pareil état d’allégresse. De méchantes -langues prétendent qu’elle se compromit -avec un cadet de Gascogne, haut -de six pieds, à tel point que son mari -en eût eu de l’ombrage, s’il ne se fût -lui-même lancé comme une toupie -ivre au milieu de cinquante jeunes -femmes pâmées d’aise et parmi lesquelles -il reconnaissait à grand’peine, -au souper, celle à qui il avait, un quart -d’heure auparavant, fait la cour la -plus inconsidérée.</p> - -<p>Qui s’étonnera qu’un pareil entrain, -tant chez les hôtes du château que -chez les châtelains eux-mêmes, leur -ait fait complètement oublier le motif -de leur réunion et négliger, en vérité, -d’ingrate manière, la poupée Pomme-d’Api, -son fiancé, ainsi que toute la -pouparderie? Non ; de toutes ces têtes -de carton ou de cire, de tous ces membres -de bois, de tous ces ventres de -guenille ou de son, il ne fut pas plus -parlé ni pensé que des origines du -monde ou de la vie éternelle.</p> - -<p>N’alla-t-on pas jusqu’à ne pas remarquer — tant -la jeunesse à elle-même -se suffit! — que le baron de -Chemillé n’avait pas paru?</p> - -<hr /> - - -<p>Ce ne fut que passé les fêtes, un -beau matin, dans l’allée d’Eau où il -se promenait, un petit livre de Juvénal -à la main, que le vieux parrain de -M<sup>me</sup> de Fontcombes, rencontrant sa -filleule, la fit soudain se souvenir qu’elle -ne l’avait point vu d’une semaine.</p> - -<p>Elle allait seule, elle aussi, sans nul -livre, il est vrai, mais rêveuse :</p> - -<p>— Ah ça! mon parrain, qu’êtes-vous -devenu? J’allais faire prendre de vos -nouvelles…</p> - -<p>— J’étais un peu fatigué, dit le baron. -A mon âge, la veillée ne me convient -pas comme à vous…</p> - -<p>— La veillée?…</p> - -<p>— Trois nuits passées en compagnie -de la jeunesse!…</p> - -<p>— De la jeunesse?…</p> - -<p>— Disons : de la folie. Et de la plus -déréglée. Disons : au milieu de la -bacchanale. Et de la plus éhontée.</p> - -<p>— Comment avez-vous pu vous dissimuler -au point que je ne vous aie -point aperçu?</p> - -<p>— Ah! Je tiens de vous, ma chère -belle, que vous fûtes à la bacchanale!</p> - -<p>— Mais comme tout le monde et -vous-même…</p> - -<p>— Oh! moi, je fus à certaine autre -que vous eûtes peut-être tort de négliger!</p> - -<p>Jacquette eut la figure de quelqu’un -qui n’a vraiment rien négligé.</p> - -<p>— J’ai tout bonnement, dit le baron, -assisté, moi, au mariage de Pomme-d’Api.</p> - -<p>En son visage boudeur, Jacquette -eut un sourire qui contenait une once -de pitié. Le baron reprit de plus belle :</p> - -<p>— Ce fut surprenant, inoubliable!</p> - -<p>— Allons, fit Jacquette avec condescendance, -parrain, le temps est beau, -voici mon bras ; promenons-nous et -parlez-moi de ce mariage de Pomme-d’Api.</p> - -<p>Et les voilà, vieillard malicieux et -jeune femme pleine de grâces alanguies, -s’engageant dans l’allée des -balustres où sont distribués à intervalles -égaux les caisses de lauriers et d’où -la vue est si belle sur la Loire.</p> - -<p>— Pomme-d’Api, dit fort sérieusement -le baron, s’est conduite, en cette -occasion, de la façon la plus singulière…</p> - -<p>« Ayant reçu avec beaucoup de civilité -les personnages assez baroques venus, -comme leurs patrons, en carrosses ou -par le coche d’eau ; leur ayant présenté -son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda -pas à faire remarquer qu’elle avait, -auprès des nouveaux venus, un succès -considérable. Je dis tout de suite qu’il -était mérité, car peu de ses pareilles, -d’où qu’elles vinssent, lui allaient, -comme on dit, à la cheville, soit par -la parure soit par l’esprit. Les poupées, -d’ailleurs, reconnaissons-le, sont pour -la plupart niaises et sans beauté. Mais -par contre, en ce petit monde, la gent -masculine se distingue, dès qu’on y -admet, comme ce fut le cas, des compagnies -de marionnettes issues de tous -les coins du monde : d’Italie, d’Angleterre, -d’Allemagne et encore d’autre -lieu, ainsi que vous l’apprendrez tout -à l’heure, à votre plus grand scandale…</p> - -<p>— Qu’entends-je?… « Scandale!… » -Pomme-d’Api?…</p> - -<p>— Patience! fit le baron. Vous avez -élevé votre poupée avec les soins les -plus scrupuleux et je comprends votre -souci. Mais moi, je raconte ici une -histoire vue et je dois la prendre par -le commencement.</p> - -<p>« Pomme-d’Api, dis-je, étant assurée -qu’elle plaisait, conçut aussitôt des -audaces que nul de nous ne l’eût -soupçonnée de dissimuler sous sa -réserve quasi proverbiale. J’ai vu ailleurs, -il est vrai, certaines natures -essentiellement bridées se livrer soudain -aux déportements dès que la -certitude de séduire eut amolli et rompu -tous les liens… Toujours est-il que -notre prude poupée manifesta sur -l’heure une connaissance de ses intérêts -primordiaux, et une faculté politique -propre à les satisfaire dans le plus -court délai, qui ne laissa pas de hautement -me surprendre.</p> - -<p>« Il est superflu de vous informer que -les compagnies de marionnettes à qui -notre Pomme-d’Api eut affaire, ayant -traîné sur maints tréteaux d’Europe -et vécu la vie dissolue des comédiens, -ne sont pas, loin de là, pour inspirer, -en dépit des rôles sublimes qu’elles -savent jouer, les parfaites délicatesses -de la meilleure société. Loin d’être -rebutée par ces rudesses de mœurs, -Pomme-d’Api se montra tout aussitôt -à l’unisson et laissa entendre, par d’indubitables -signes, que les fiançailles -d’une poupée n’ont pas obligatoirement -la rigueur des engagements orthodoxes -et qu’une occasion sans pareille -s’offrant à elle de choisir entre un -grand nombre d’hommes, trois nuits, -en somme, lui restaient pour réfléchir -au grand acte du mariage qu’elle avait -résolu d’accomplir.</p> - -<p>« J’abrège, ma chère filleule, et je -ne rends ici qu’un sens très ramassé -de la pantomine destinée à mettre -hors de doute le cynique dessein de -Pomme-d’Api. La compagnie qui l’environne, -rompue à l’interprétation du -plus maigre geste, je vous donne à -penser si elle a, comme il le fallait, -interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla, -sujet Piémontais, lui vint offrir -ses services le premier. Il portait bas -rouges, culotte verte et une perruque -à la Janot, noire comme le fond de -ma cheminée…</p> - -<p>— Mais Pierrot? demanda Jacquette.</p> - -<p>— Pierrot s’était aussitôt trouvé mal. -Ne sachant que faire de cet anémique, -la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre -lit, Madame ; ne vous aurait-il point -importunée de ses vapeurs?</p> - -<p>— Je n’étais sans doute pas dans -mon lit, cher parrain, mais au bal…</p> - -<p>— Le bruit avait couru…</p> - -<p>— Quel bruit? Prétendez-vous, à -présent, entendre des Pomme-d’Api, -des Pierrot et des Djiandouilla? Mais -passons, que diable! à la suite de -l’histoire.</p> - -<p>— Ah! dit le baron. Je constate que -la comédie de nos bonshommes de -bois vous intéresse. Que serait-ce si -vous eussiez vu!…</p> - -<p>— Si vous eussiez vu quoi?</p> - -<p>— … Eussiez vu ce que moi-même -ai vu? C’était à n’y pas croire. Tous -ces coquins, familiers de la féerie, -savent, en effet, la faire naître pour -ainsi dire d’un coup de baguette. Sans -doute portaient-ils avec eux des lumignons, -des torches, d’étranges machines -et toute la défroque habituelle -des impromptus propres à satisfaire -les caprices impatients des princes. -Leur troupe aussi, d’où sortait-elle? -Toujours est-il que là où j’avais compté -dix pantins, j’en nombrai cent, et que -là où il n’y avait rien que le mur -nu d’un cabinet, j’assistai à la plus -riche, riante, burlesque, tragique et -compliquée représentation. Le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> -Djiandouilla voulait éblouir sa belle.</p> - -<p>— Et la belle fut-elle éblouie?</p> - -<p>— Point. La belle dit qu’il ne s’agissait -pas de cela, que la vie ménagère, -elle le savait, était destinée à s’écouler -vraisemblablement sans ces splendeurs, -et que si le seigneur Djiandouilla n’était -bon qu’à de telles farces, qu’il passât -donc la main à un autre.</p> - -<p>— Je reconnais bien là Pomme-d’Api : -elle ne goûte que le solide et ce qui -a chance de durer…</p> - -<p>— Attendez! Vous verrez que son -caractère ne s’est nullement démenti. -Mais nous assistâmes, en guise d’intermède, -à une lutte, des plus sérieuses -et terribles, entre deux forcenés, pour -la possession de la fiancée récalcitrante, -l’un nommé Gnafron, Lyonnais, l’autre, -Italien encore, espèce de grotesque -répondant au nom de Bouratin. A -la lutte ils s’exterminèrent et demeurèrent -sur le carreau.</p> - -<p>— Pomme-d’Api a bon cœur. Aurait-elle, -pour se distraire, consenti à mort -d’homme?</p> - -<p>— Il ne s’agissait pas pour Pomme-d’Api -de se distraire! Et ayant bien -résolu de se trouver, cette nuit-là, -un mari, elle était si appliquée à -chercher les qualités d’un mari, qu’habileté, -talent, richesse, dévouement, -paroles d’amour et mort même lui -semblaient pareillement méprisables. -« Montrez-moi, disait-elle, sans rougir, -les qualités d’un mari! »</p> - -<p>« On le vit bien lorsqu’un certain -Fantoche, extrêmement adroit, fort -aussi, bien tourné, ma foi, beau parleur, -s’avança vers elle et lui offrit, par -passion, de monter jusqu’aux machicoulis -de la Tour du Nord, extérieurement, -à la seule force des poignets…</p> - -<p>— La tour est hérissée de crampons ; -les pierres en sont disjointes…</p> - -<p>— Le Fantoche ne le savait pas. -Et, eût-il connu ce détail, l’opération -restait délicate. « Allez, monsieur! » dit -simplement Pomme-d’Api.</p> - -<p>— Oh!</p> - -<p>— Pomme-d’Api est ainsi. Ecoutez, -à présent. Nous vîmes un spectacle -extraordinaire. Je vous ai dit que ce -peuple étrange est habitué aux fictions -merveilleuses. A la vérité, il ne discerne -pas entre le faisable et le chimérique ; -et, d’autre part, il nous faut bien -supposer qu’il manœuvre de concert -avec les plus fameux Enchanteurs, ne -fût-ce que par la faculté qu’il a, par -exemple, de se multiplier soudainement -à nos yeux. J’avais limité à -quinze ou vingt le nombre des soupirants -au cœur de notre Pomme-d’Api : -j’en vis cinq cents, j’en vis mille, qui, -tous à l’envi, se ruèrent, comme troupeaux -de rats, vers cette Tour du -Nord, à dessein de l’escalader.</p> - -<p>« Plus comparables à des insectes -qu’à de grotesques imitations de la -figure humaine, nos Polichinelles, nos -Guignols, nos Bouratins et nos -Gnafrons sont un essaim d’abeilles, -une colonne de fourmis ailées ; gonflés -d’ardeur, ils n’en paraissent pas moins -légers ; ils ne grimpent pas : ils sont -suspendus dans l’air devenu pour eux -comme un matelas magique ; attachés -aux crampons, aux défaillances de la -pierre, ils escaladent les étages, ils -s’escaladent entre eux, agrippés à la -bosse de celui-ci, à la batte de celui-là ; -ils perdent perruque, ils s’écorchent -le nez ; en définitive ils montent ; et -quelques-uns déjà sont assis sur leur -petit derrière de bois, au bord des -créneaux, et adressent des baisers à -leur belle en signe de victoire.</p> - -<p>« Leur belle, je la tiens sur mon -genou, serrant son thorax entre pouce -et index afin de compter les battements -de son cœur. Ils sont nuls.</p> - -<p>« Un peuple d’artistes, interprètes des -grands poètes, idoles des foules, et -jouissant de la plus populaire célébrité -par le monde, accomplit pour elle -des prodiges : son cœur ne bat pas.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, je signale à l’insensible -un certain individu de la -troupe, espèce de Turc, trapu et l’air -sournois, large du rein, le cou et le -front d’un taureau, lequel n’a pas pris, -lui, la peine de monter à la Tour. -Il se promène, sans attribut visible ; -il rôde, non loin de nous, peu rassurant -s’il n’eût été de la taille d’un poireau ; -et il darde, à intervalles rapprochés, -telle une lanterne marine, un œil de -braise incandescente du côté de Pomme-d’Api.</p> - -<p>La troupe myrmidonesque nous fait, -du haut de la Tour, des signaux incompréhensibles. -Un de ses sujets — en -qui je crois reconnaître le Fantoche, -qui prit l’initiative de l’éperdue et -chevaleresque ascension, — monté sur -l’échauguette, semble annoncer, <i lang="la" xml:lang="la">urbi</i> -et <i lang="la" xml:lang="la">orbi</i>, quelque inédite fanfaronade. -Je dis à Pomme-d’Api : « Il va, pour -vos beaux yeux, se jeter sur le sol! » -Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.</p> - -<p>Le Fantoche en effet se jette sur -le sol. On entend sa carcasse s’aplatir -comme un sac de noix sèches ; ses -membres sont épars : il est détruit. -Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.</p> - -<p>« Cependant, je me garde de perdre -de vue notre rôdeur terre-à-terre. Celui-là, -certes, ne compromettra pas ses -jours, mais j’ai idée que, par quelque -coup de traîtrise, il raccourcirait volontiers -les nôtres à seule fin d’engrosser -sa bourse ; il nous encercle ; il se rapproche ; -son œil, voilé sous d’épais -sourcils, et noir comme la nuit, jette -ses feux par intermittence, et sur la -qualité de ses gestes plus proches de -ceux d’un gibier de potence que d’un -gentilhomme, je ne saurais, de par -le diable, me prononcer.</p> - -<p>« Du haut de la Tour, un second, -puis un troisième paladin a suivi le -chemin des airs trahi désormais par -les maléfices, et s’est venu convertir -en échardes sur le parapet de la douve, -comme un pignon décroché par le -vent de galerne.</p> - -<p>« Le cœur de Pomme-d’Api ne bat -pas.</p> - -<p>« Tout à coup, et dans le temps que -la troupe, là-haut, penchée aux créneaux, -commente la fin déplorable des -téméraires amants — et peut-être songe -à descendre en masse par l’escalier? — entre -mon index et mon pouce, -une soudaine palpitation me surprend. -Quoi! Pomme-d’Api s’émeut-elle? -Brusquement je la sens se soustraire -à mon auscultation, glisser de mon -genou, disparaître dans l’ombre… -Court-elle, prise d’une pitié soudaine, -au secours de ses héroïques et infortunés -soupirants? Montera-t-elle, par -l’escalier de la Tour, conjurer les survivants -de s’épargner pour elle, ou se -donner enfin à eux, confusément, en -récompense de leurs vaillantes prouesses?…</p> - -<p>« Je me précipite à sa recherche. -Un bruit de baisers, un nom prononcé -m’arrêtent. Quel baiser! et quel nom!… -La lune me favorise. Je vois…! Ah! -ciel! ma filleule, épargnez-moi la gêne -de vous dire ce que je vois!…</p> - -<p>— Mais quel nom, du moins, entendîtes-vous, -mon parrain?</p> - -<p>— Karagheuze!…</p> - -<p>— Oh!</p> - -<p>— Le Turc avait dit son nom, j’en -atteste les dieux! Il avait dit son -nom avant que je n’entendisse le bruit -des baisers. Pomme-d’Api savait donc -à quel monstre lubrique elle faisait -don de sa jeunesse et de sa beauté!… -Elle était informée, la mâtine! Dites-moi : -votre poupée connaissait-elle la -légende du Turc impudique?</p> - -<p>— Qui ne la connaît? dit Jacquette -rougissante.</p> - -<p>— Eh bien! dit le baron, c’est un -fait, et son retentissement sera grand -dans les annales du pays : votre fille, -par vous élevée, et avec les mêmes -précautions scrupuleuses que vous le -fûtes, votre fille, fiancée, de son plein -gré, à la Poésie même, votre fille -dédaigneuse des exploits de toute la -belle galanterie chrétienne, de son plein -gré, s’est livrée à l’infidèle Turc de -qui une bouche de bonne compagnie -ose à peine prononcer le nom…</p> - -<p>Jacquette, qui s’était laissée prendre -au récit de M. de Chemillé, fit paraître -la plus violente indignation.</p> - -<p>— C’est une fille! dit-elle.</p> - -<hr /> - - -<p>M<sup>me</sup> de Fontcombes quitta son parrain -à une poterne située en bordure -du parc et qui permettait au baron -de regagner sa petite maison de philosophe. -Comme elle rentrait, seule, au -château, par les splendides allées de -Chamarande, elle se demanda si le -malicieux vieillard avait voulu simplement -la distraire par un conte, ainsi -qu’il le faisait quand elle était fillette, -ou s’il ne lui avait point fait, par -hasard, quelque allégorie prouvant que -rien des excès commis durant les trois -nuits de fête ne lui avait échappé…</p> - -<hr /> - - -<p>Elle traversa, à son arrivée, la pièce -où l’on avait soigneusement repiqué -Pomme-d’Api sur son pal et sous son -globe de verre. Vous pourriez croire -qu’elle lui allait adresser une semonce -en termes courroucés, comme il lui -arriva maintes fois pour des peccadilles? -Non. Elle passa en effet devant elle -sans mot dire, et ayant du rouge sous -son rouge ; puis elle se détourna de -trois quarts et adressa à Pomme-d’Api -le plus endiablé, le plus joli, le plus -féminin sourire de connivence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">Préface</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Alcindor</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">15</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">L’Ordonnance du Docteur Couloubre</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">125</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">OVIDE “L’Art d’Aimer”</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">143</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Mariage de Pomme-d’Api</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">169</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="narrow small top4em noindent">ACHEVÉ D’IMPRIMER LE DIX SEPTEMBRE -MIL NEUF CENT VINGT-QUATRE PAR -L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, -BRUGES, (BELGIQUE).</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS UN PARC ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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