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-The Project Gutenberg eBook of Les nouvelles leçons d'amour dans un parc,
-by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les nouvelles leçons d'amour dans un parc
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: March 24, 2021 [eBook #64913]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS
-UN PARC ***
-
-
-
-
- RENÉ BOYLESVE
- DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
-
- LES NOUVELLES
- LEÇONS D’AMOUR
- DANS UN PARC
-
- “LE LIVRE”
- 9, RUE COËTLOGON, PARIS
- 1924
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE 40 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DE CUVE DES
-PAPETERIES DU MARAIS “_Violettes de Parme_” AU FILIGRANE “_LE LIVRE_”,
-NUMÉROTÉS DE 1 A 40; 110 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN,
-NUMÉROTÉS DE 41 A 150 ET 1100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE PUR CHIFFON
-BRIGHT WHITE CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 151 A 1250,
-PLUS 50 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE I A L, CONTENANT CHACUN UN
-AUTOGRAPHE DE L’AUTEUR, SOUSCRITS PAR M. EDOUARD CHAMPION POUR LA
-“_Société des Médecins Bibliophiles_” ET “_Les Bibliophiles du Palais_”.
-IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 20 EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS, HORS COMMERCE,
-SUR DIVERS PAPIERS, MARQUÉS DE A A T.
-
-
-Exemplaire Nº
-
-
-
-
-TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS
-
-COPYRIGHT BY “LE LIVRE” 1924.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Voici une petite suite à celui de mes livres qui m’a fait le plus grand
-tort. Je la crois d’autant moins destinée à l’atténuer qu’elle est
-écrite et publiée vingt-deux ans après le coupable ouvrage, et conçue
-dans le même esprit: exemple d’entêtement dans l’impénitence._
-
-_Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il complète--sans l’achever,
-j’espère--comme dans tous les autres que j’ai rendus publics, je n’ai
-jamais considéré l’opportunité. J’ai donné mes fruits comme un pommier
-ses pommes et avec la même placide insouciance. Ils se sont nui entre
-eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils sont au premier aspect, très
-différents les uns des autres. Si celui-ci me fut plus néfaste qu’aucun
-de ses frères, c’est qu’un hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, et
-probablement par son impertinence. Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il
-se trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient arrêté, d’après lui, leur
-jugement sur l’auteur, c’est un fait psychologique bien ordinaire et qui
-ne me choque pas plus que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre
-d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire mais que je dois déplorer
-au nom de tous les écrivains qui ont des goûts divers à satisfaire et
-qui les satisfont coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser sous la
-forme du badinage et j’ai le goût non moins vif de le faire sous la
-forme la plus grave: sous ces deux aspects différents un lecteur un peu
-fin aurait tôt fait de reconnaître le même homme. En attendant ce
-lecteur, je continue à m’habiller de sombre ou de clair, selon la
-couleur du temps._
-
-
-
-
-LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC
-
-
-Lorsqu’un auteur a écrit un livre qui, par le caprice des dieux,
-parvient à toucher des lecteurs, il arrive qu’on interroge ce mortel
-privilégié, au sujet de ses personnages, et lui demande de leurs
-nouvelles.
-
-Que de gens se sont informés près de moi d’une petite fille nommée
-Jacquette, que j’avais présentée,--il y a quelque vingt ans de
-cela,--dans un beau parc situé dans la région d’Anjou, et dans un
-château appelé Chamarande! J’avais pris soin, à la fin de mon conte, de
-fournir quelques faits rassurants quant à l’avenir de Jacquette, et même
-de dire qu’elle fit, en temps convenable, un excellent mariage. Ce
-n’était pas assez, paraît-il. Certains d’abord y croyaient peu, eu égard
-à l’éducation fort agitée de l’enfant; d’autres exigeaient des
-précisions et des détails; mais ceux-ci sont gens qui n’ont rien à faire
-et voudraient qu’on leur racontât indéfiniment des histoires.
-
-Des histoires, et sur Jacquette de Chamarande, j’en possède, à la
-vérité. Je vais essayer de vous en dire au moins quelques unes.
-
-
-
-
-ALCINDOR
-
-
-I
-
-Vous souvient-il que cette petite était la fille unique du marquis
-Foulques de Chamarande et de Ninon, sa gracieuse et trop légère épouse,
-tous deux, en somme, d’assez bonnes gens, pareils à beaucoup, de qui la
-conduite était ordinaire, c’est à dire nullement édifiante, mais de qui
-le souci, exactement semblable à celui de tous les parents, était que
-leur enfant fût néanmoins fort bien élevée? Dirai-je, pour vous faire
-plaisir, qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse et que Jacquette
-avait été tenue à l’abri, par miracle, des exemples fâcheux que la vie
-offre en abondance aux créatures? Tant d’autres narrateurs, bien plus
-prisés que moi, se trouveront pour vous endormir avec ces sornettes!
-Pour moi, je n’accorde aucune foi à cela, et je vous déclare le résultat
-modeste d’une éducation due à une excellente gouvernante, propre nièce
-d’un évêque, nommée Mlle de Quinconas, et aux conseils d’un parrain très
-avisé, M. le baron de Chemillé.
-
-Mais, non moins crûment, je vous dirai que, si éloignée qu’elle fût de
-la perfection, notre Jacquette, qui était née avec un bon naturel,
-faisait une digne et aimable jeune fille, aussi étrangère que possible,
-comme vous allez vous en assurer aussitôt, à toute méchante inclination.
-
- *
-
- * *
-
-Nous l’accompagnerons, si vous le voulez bien, avant son mariage, un
-beau matin de sa seizième année, dans une des allées du parc dont je ne
-crois pas avoir eu l’occasion de vous parler. C’en est une qui, partant
-de la terrasse, au pied du château, s’éloigne, par un biais, de l’allée
-qui conduit aux fontaines. Elle s’engage aussitôt sous bois, et aboutit,
-après douze cents pas environ, à un bassin où se reflète la figure
-moussue du dieu Pan. Celui-ci a le menton velu, le front cornu à peine,
-et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser passer le souffle qui irrite
-infatigablement un des sept tuyaux de la flûte. Quand la jeune fille a
-atteint le banc de marbre très usé qui fait face à la divinité de la
-solitude et des bois, elle s’y assied, contemple le lieu et le dieu avec
-complaisance, car ils sont beaux; elle entend siffler le merle qui, sous
-les ombrages, court comme un rat, ou bien chuchoter le vent dans les
-ramures touffues; puis, avec une avidité qui laisse à penser qu’elle
-n’est venue ici ni pour le joueur de flûte, ni pour l’endroit
-enchanteur, elle entame une certaine lecture.
-
-C’est la lecture d’un petit livre qu’elle a tiré de son sac à main.
-L’ouvrage à peine entr’ouvert, en vérité, l’on fait bien peu de cas et
-de Pan et du bassin, et du merle, et du parc matinal. Tout a fui. Que
-demeure-t-il? Quelques feuillets de hollande où s’étale une pensée
-rythmée, et l’âme d’un être charmé qui s’enivre,--on le jurerait,--de
-poésie.
-
-En effet, par la complicité du vieux baron de Chemillé, son parrain,
-esprit qui juge toutes choses au rebours du commun, Jacquette a appris à
-lire la pensée harmonieusement exprimée. Toutefois, la vérité oblige à
-reconnaître que ce n’est point du bonhomme Chemillé que Jacquette a reçu
-le goût exclusif, en fait de poésie, pour l’œuvre, figurez-vous, d’un
-poète nommé Alcindor.
-
-Alcindor! Nom flatteur à une oreille de ce temps-là, mais que nulle
-gloire n’apporta jusqu’à nous... Il faut nous bien garder de conclure
-que cet Alcindor fût, de ce fait, sans mérite et indigne de l’admiration
-de Mlle de Chamarande! Je prends sur moi de vous affirmer que c’était un
-homme inspiré, maître parfait du beau langage français par lui assoupli
-au rythme de Malherbe et du grand Ronsard, ses ancêtres; plus habile que
-Racine en la science amoureuse et ayant trouvé le moyen d’ajouter à la
-grâce, à la fantaisie, à la raison de La Fontaine ce quelque chose qui
-ne s’est reproduit que des siècles plus tard et qui descend au fond de
-nos cœurs, comme le font le souvenir nostalgique, la chimère de
-l’espérance, le parfum des sous-bois ou des blés mûrs, la vue de la mer
-mouvante, des crépuscules et de ces belles nuits où toutes choses
-semblent immobilisées dans une extase sans fin... Voilà quel était
-Alcindor et quelle était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée sur son
-livre et vous ne douterez pas plus que moi de ce que j’avance ici avec
-la foi d’un illuminé.
-
-Regardez Jacquette de Chamarande et vous ne douterez guère non plus
-qu’un si pur poète ne fût, d’abord jeune et de la plus aimable figure,
-qu’il n’eût la plus jolie bouche d’homme, les dents les plus éclatantes
-et le regard le plus profond. Accordons qu’il eût le nez ou trop court
-légèrement, ou trop long, afin de ne pas peindre un portrait de mortel
-par trop voisin de l’invraisemblable. Mais, en revanche, imaginez, je
-vous prie, le timbre de la voix d’un garçon qui eut l’honneur de plaire
-à Mlle de Chamarande au milieu des fêtes de Saumur, au bal des échevins,
-sous les lustres, à moins que ce ne fût près de telle fenêtre percée
-dans la muraille épaisse du château, en un recoin ombreux d’où l’on
-apercevait la Loire, fleuve incomparable, ses longs bateaux plats et ses
-sables étirés en fuseaux caressés par la lune...
-
-Quels mots furent prononcés en ce lieu, à cette heure, aux oreilles
-d’une jeune fille qui n’avait jusqu’alors rien entendu de tout à fait
-tendre adressé exclusivement à elle?
-
-Le fait certain est que, sous les strophes que parcourt Jacquette,
-assise et absorbée, elle entend aujourd’hui encore la voix du jeune
-homme, et que sonnets, stances, épigrammes, lais, virelais ou madrigaux,
-qui lui paraissent tous également exquis, ont pour elle un sens
-identique, jamais monotone et jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le:
-qu’Alcindor avait de talent!
-
-Lorsque Jacquette a lu un certain nombre de pages, que d’ailleurs elle
-sait de mémoire, elle repose son regard sur le dieu moussu, qui, lui,
-jamais ne se lasse de baiser ses chalumeaux, et Jacquette se prend à
-rêver. Rêve d’amour d’une jeune fille de ce temps là, par un matin de
-mai, dans la rotonde d’un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan, près du
-bassin d’eau dormante!...
-
-O lecteurs! Dans sa rotonde qui peut-être vous plaît parce qu’elle est
-d’une époque révolue, Jacquette, elle, ne trouve d’agrément qu’à songer
-au temps qui n’est plus... Elle songe à la soirée saumuroise... Elle
-revoit en pensée Alcindor qu’elle n’a pas vu, cela semble probable,
-depuis de longs mois. En admirant les strophes qu’il écrivit, elle
-souffre, la pauvre petite! Et n’ayant pas atteint dix-sept ans, elle se
-dit: «Mon bonheur a été!» Est-ce assez triste, je vous le demande?
-
-Dans dix années, ou bien dans vingt, Jacquette, sondant le temps passé,
-reconnaîtra que c’est sur son banc, dans la rotonde, en se remémorant
-l’heure trop brève de Saumur, qu’elle a été la plus heureuse, car, dans
-le moment même que son poète lui parlait, si beau que fût son timbre,
-elle n’avait nulle notion de félicité. Ainsi, hélas! notre meilleur
-temps est celui que nous passons à regretter...
-
-Au château, dans l’entourage de Jacquette, il n’y a guère que son vieux
-parrain qui pourrait l’entretenir d’un tel sujet, car c’est un fureteur
-acharné, mais il n’est plus à l’âge où le souvenir des choses de l’amour
-est encore fait de cendres assez tièdes pour qu’on les puisse ranimer.
-Allez donc, petite Jacquette, dénicher le confident dont je sens si bien
-que vous avez le plus pressant besoin! Ce ne sera pas Mlle de Quinconas
-qui, votre éducation accomplie, mûrit comme une belle pêche d’espalier
-au soleil! Ce ne sera pas non plus Mme votre mère, la marquise de
-Chamarande: la toujours belle mais trop légère Ninon. Les filles ont
-toujours l’air d’être plus avancées et compliquées que leur maman; si ce
-progrès était véritable, les siècles écoulés seraient pure sauvagerie
-auprès de nous; il doit y avoir quelque erreur en cette apparence et je
-pencherais vers l’opinion que tandis qu’une jeune fille fait trois pas
-en avant, une autre, celle qui la suit, en fait quatre plus grands en
-arrière... Allons, Jacquette, demeurez seule!--aussi bien c’est le sort
-commun--et tirez-vous d’affaire néanmoins.
-
-
-II
-
-Suivons-la, je vous prie, afin de voir d’un peu près comment elle s’y
-prend.
-
-Avez-vous cru, sérieusement, qu’une jeune fille ait contracté l’habitude
-de s’engager le matin en une allée qui s’éloigne, par biais, de l’allée
-d’eau et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt qu’en aucune autre allée,
-sans meilleur motif que d’y lire un petit livre, et de rêver sur l’eau
-stagnante? Moi, je vous ai dit cela, mais pour essayer mon récit: car un
-conteur tâtonne avant de découvrir le vrai. Mais voyons... Ce serait une
-jeune fille d’une nature bien extraordinaire! Ces demoiselles ont de
-coutume des mobiles plus concrets, et le moindre de leurs gestes aboutit
-à quelque fin moins auguste et moins froide qu’un dieu de marbre, fût-il
-antique et bon flutiste!
-
-Il serait orgueilleux de ma part de présumer que vous ayez quelque
-mémoire d’un homme rural nommé Cornebille, singulier personnage attaché
-par un lien secret à la marquise de Chamarande, bien que celle-ci l’eût
-fait chasser de son parc, il y a de cela fort longtemps. Mais le
-souvenir de ces faits n’est pas indispensable: ce ne vous sera pas chose
-incroyable qu’un serviteur aille s’aviser de reporter sur la fille le
-dévouement auparavant témoigné à la mère.
-
-Cela étant entendu, voici comment se comporte Jacquette. Ayant vu le
-soleil, à travers les rameaux épais, darder un rayon par une trouée bien
-connue d’elle, elle ferme le petit livre de poésies d’Alcindor, quitte
-le banc, et, preste comme le merle, se jette sous bois, en un sentier
-invisible, qui, côtoyant mille arbustes, zigzaguant, tournoyant,
-descendant, montant, se heurte enfin au mur tout verdi de lichens, dont
-est ceinturé le grand parc. Elle poursuit sa course clandestine jusqu’au
-pied de ce mur. Là croissent force ronces et orties, mais aussi quelques
-framboisiers dont les fruits mûriront et se dessécheront sur la tige,
-car qui donc connaît cet endroit? Elle voit parfois le sol herbeux se
-soulever en un monticule non loin d’elle. C’est une taupinière qui élève
-son petit dôme aux pentes granulées; tout à coup, un mulot, petite tache
-dans le champ de la vue mouvante, vous laisse incertain s’il fut réel ou
-imaginaire; ou bien s’enfuient, comme papiers au vent, des paires
-d’oreilles et de blanches queues de lapins.
-
-C’est là, enfin, que cinq ou six crampons de fer rouillé, fixés au mur,
-permettent à Mlle de Chamarande de se hisser, tel un acrobate, quitte à
-blesser ou salir ses mains blanches. L’opération n’est pas aisée; mais à
-en juger par l’agilité qu’elle possède, il y a à parier que notre
-Jacquette n’en est pas à son coup d’essai. Il y a à parier également que
-vous êtes là tous à croire que Jacquette va rencontrer sur la crête de
-ce mur un beau jeune homme... Et pourquoi celui-ci ne serait-il pas le
-poète Alcindor?
-
-Vous errez. Sur la crête du mur où Jacquette se jucherait très bien à
-califourchon, si elle n’était formée aux gestes de la plus pure décence,
-elle se contente de se montrer: son visage au teint animé, ses cheveux
-blonds, son buste plein et gracieux. Qui donc la voit? Et qui voit-elle?
-Je vous le donne en cent. Elle voit une espèce de monstre, lequel la
-voit, elle ne cherche ici que ce monstre, et ce monstre n’attend
-qu’elle!
-
-Non loin de là, dans la campagne, s’élève un moulin à vent ruiné, dont
-les ailes semblent être la carcasse d’un gigantesque oiseau mort. C’est
-dans ces décombres que gîte aujourd’hui un être chenu, difforme et
-affreux, en qui les seuls lecteurs attentifs ont déjà reconnu
-Cornebille. Il est pauvre et vivrait misérablement si Mlle de Chamarande
-ne lui apportait, par le chemin que j’ai dit, tantôt un petit panier de
-provisions, tantôt un écu.
-
-Oh! point d’attendrissement trop précipité. Mlle de Chamarande n’est
-nullement une Providence désintéressée. Si elle vient avec difficulté au
-secours d’un infortuné, tout me porte à croire qu’elle le fait de bon
-cœur, mais rien jusqu’ici ne nous autorise à dire qu’elle le ferait au
-cas où aucun service ne lui serait rendu en échange. Or, je puis bien
-vous le déclarer à présent: elle attend de Cornebille un service en
-échange.
-
-Aussitôt que ce misérable homme, déshérité de la nature, a aperçu le
-buste virginal au-dessus du mur, il sort de la tanière que lui composent
-les restes du moulin, et il est pareil à un cancrelat privé de quelques
-pattes et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant de sa nourriture.
-Cornebille approche: il tient à la main une courte échelle; au pied du
-mur, il l’applique, et, d’échelon en échelon, il se hausse... Ciel!
-allons-nous assister au plus monstrueux des rendez-vous d’amour? Cette
-appréhension vous glace? Eh bien, cependant, oui: un rendez-vous, et
-d’amour, c’en est un. Soyez fermes et considérez le magot disloqué,
-malpropre, hirsute, fils de guenuche, assurément: ne voilà-t-il pas
-qu’il porte la main à sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il touche là?
-Ne fait-il pas, par une dernière dérision, le geste d’un page charmant
-qui s’avance vers sa maîtresse bien-aimée?...
-
-L’extrémité prenante du gorille s’est enfoncée sous la veste sordide et
-elle en a retiré un pli. Ah! respirons. Ce n’est donc qu’un message que
-porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette tend la main. Ah! qu’elle
-aimerait saisir le poulet avant que cette brute, respectueuse et dévouée
-à l’excès, n’en eût baisé le vélin! Mais elle a beau dire: «Je t’en
-supplie, Cornebille, ne le baise pas, c’est à moi!» Elle veut dire:
-«C’est à moi de toucher cette chère écriture...» le balourd se fait un
-devoir d’appuyer sa lippe sur... ah! sur quoi, mon Dieu!... sur
-l’écriture d’Alcindor.
-
-Et cela serait la cause d’un véritable chagrin pour Jacquette si, d’un
-tour de main, ayant fait sauter la cire, elle n’effleurait déjà, du
-pied, les cimes des framboisiers, si elle ne foulait bientôt les
-taupinées, si elle ne s’engouffrait sous bois afin de dévorer la lettre
-de son poète. Et les termes de celle-ci sont tels qu’elle oublie par où
-le papier maculé a passé. Et il lui arrive--vous le concevez--de
-s’égarer dans le parc, tant le contenu de la lettre est séduisant!
-
-Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il pas que la rêverie où nous avons
-vu d’abord Jacquette plongée ne se reportait pas dans le passé aussi
-loin que nous l’avons cru? Ni une grande distance, ni un temps très long
-ne la séparaient donc du cher poète? Ah! cela, je me l’étais imaginé, je
-le confesse, parce que je ne suis pas plus habile que les autres hommes,
-et nous sommes enclins à croire aux sentiments non payés de retour, à la
-passion qui se consume... C’est un préjugé vieux comme le monde. Il nous
-plaît, à nous qui regardons les choses en spectateurs, d’édifier de
-toutes pièces un amour malheureux: il touche plus sûrement et inspire
-mieux troubadours et musiciens. Cependant, méfions-nous! La jeunesse, et
-déjà au temps de Jacquette, était ardente et industrieuse; elle
-s’accommodait peu des songeries vaines; elle était douée à merveille
-pour susciter des réalités palpables.
-
-De sorte que, ne vous en déplaise, voilà le poète Alcindor non plus
-personnage romanesque, jongleur de cour apparu un soir, aussitôt envolé,
-pour retourner charmer dans les capitales les loisirs des princesses.
-Désormais non: Alcindor cultive tout simplement la poésie à Saumur! La
-lettre est datée de cette ville qui est la plus proche du château. Et
-Mlle de Chamarande le rencontre peut-être à la messe, les jours de
-grande fête tout au moins. En tout cas, une fois la semaine,
-ponctuellement, Mlle de Chamarande peut recevoir--nous en avons été
-témoins--une marque tangible d’amour émanant du singulier personnage.
-Mlle de Chamarande reçoit des billets tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis
-qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? Je le croirais difficilement
-d’une jeune personne de sa qualité.
-
-Le fait serait, en même temps qu’un acte de témérité grande, un bien
-grave manquement aux règles qui régissent la tenue d’une jeune fille
-noble et qui de plus, est l’élève de Mlle de Quinconas, propre nièce de
-Mgr de Trélazé. Cependant, Jacquette, me dira-t-on, fut élevée aussi,
-hélas! non seulement par une vertueuse gouvernante, mais dans un parc où
-l’amour régna tyranniquement...
-
-Si l’amour fit des siennes au parc de Chamarande, comme en maint autre
-endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de soi, que la liberté y ait été
-maîtresse exclusive. L’étiquette, comme partout, y commandait au
-contraire les gestes, et principalement depuis que Jacquette était en
-âge d’être épousée.
-
-Désirez-vous savoir comment les choses se passaient?
-
-Une certaine année, un certain mois, un certain jour, tout à coup, sans
-que cela puisse être expliqué autrement que par une occulte influence,
-c’en avait été fait de ce relâchement dont nous avons été les confidents
-scandalisés au temps de la jeunesse de Ninon. Instantanément, par la
-vertu d’une baguette magique, tout le monde, du petit au grand, s’était
-trouvé à l’unisson. C’est un des cas très rares où les mortels
-s’entendent. Il y a au logis une jeune fille à marier. On oublie qu’on
-n’a pris, durant l’enfance de celle-ci, aucune précaution et qu’on n’a
-pas gardé plus de tenue que si l’enfant eût été aveugle, sourde,
-imbécile ou muette. La jeune fille devient respectable au point qu’elle
-redresse les mœurs de toute la maisonnée. Le marquis ne jure plus, ne
-poursuit plus les servantes. Ninon, demeurée pourtant désirable en sa
-maturité, se conduit comme une nonne et professe l’intransigeance d’un
-prédicateur de carême. Tous les amis de la famille s’ingénient à
-inventer d’honnêtes et prudes divertissements. Il n’est guère que le
-vieux baron de Chemillé, le parrain, qui sourie,--c’est un
-pyrrhonien--car il observe les hommes, note leurs usages et ne peut se
-retenir parfois de les moquer un peu. Mais il se tient d’accord avec le
-reste du monde, en la circonstance, et même il a de celle-ci pris
-prétexte pour réviser sa bibliothèque et enfermer en une armoire
-soigneusement close, les livres à images immodestes et les auteurs dits
-licencieux. La Pudeur en personne peut séjourner chez lui sans risquer
-d’y être offensée. Il s’agit de marier Jacquette.
-
-Cependant, à des intervalles à peu près réguliers, le château s’agite;
-tout y entre en branle; et l’on croirait revenus, voire dépassés, par
-l’effervescence, les beaux jours d’autrefois: l’on reçoit, l’on donne
-des matinées, des bals, des soupers où la Province d’Anjou convoquée,
-danse jusqu’à l’aurore. Il s’agit de marier Jacquette.
-
-La singulière figure que fait Jacquette en ces parties de plaisir
-destinées à fixer sa vie! Ce n’est certes pas qu’elle répugne aux
-divertissements, à la danse, à la compagnie; mais elle boude. Elle
-aspire de toutes ses forces à la fin de chacune des fêtes, parce qu’un
-seul être n’y assiste pas parmi ses connaissances, le seul précisément
-qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle.
-
-Non, Alcindor n’est point des fêtes de Chamarande; Alcindor n’est pas
-convié à venir éprouver les charmes de la jeune fille à marier. Il nous
-faut en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. Alcindor est poète
-et n’est que poète, ce qui est peu de chose en une société. En quelle
-redoutable aventure une fille aussi sage que Jacquette a-t-elle pu
-s’engager?
-
-Jacquette connaît trop son monde pour faire part de ce qu’elle éprouve à
-tout venant, et elle est trop soumise au bon usage pour commettre, à ce
-propos, le moindre esclandre. Aussi croit-elle sincèrement observer la
-plus parfaite discrétion et ne rien dévoiler des secrets de son cœur
-quand elle s’en va à chacun demander:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
-Rien de plus ingénu que sa question ni que le ton employé par elle pour
-la poser. Elle vous attire à part, comme pour vous confier que votre
-jabot est retourné ou votre bas entr’ouvert, ou encore--quelques uns le
-croient--pour vous dire, sous forme voilée, que c’est vous qu’elle
-préfère... et elle vous demande anxieusement:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
-D’autres fois, sans avoir l’air de rien, souriant, batifolant, dansant
-le menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre charmante; un sourire ingénu
-s’y dessine et deux fossettes se creusent à ses joues: quel mot divin va
-voler? Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs de la fête? Jacquette vous
-murmure:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
-Quelques uns ont lu Alcindor.
-
-Non qu’il ait une renommée grande, mais parce qu’il habite le pays.
-
-La plupart ne l’ont pas lu.
-
-Nul n’est troublé par Alcindor. Un bon poète est toujours flanqué d’un
-collaborateur vieux et grincheux, qui est le Temps. Il faut avoir peiné
-pour qu’on vous goûte, car les hommes sont ainsi faits qu’ils apprécient
-davantage les maux communs comme la boue, que le génie qui brille comme
-le soleil, et ils estiment un sort ordinaire beaucoup plus qu’une
-merveilleuse exception. Et Jacquette a une immense pitié pour ces gens
-qui viennent là, brimballer et bâfrer, reluquer son corsage, aspirer son
-haleine et qui, les misérables, n’ont pas lu Alcindor!
-
-
-III
-
-Un personnage a le don d’irriter Jacquette en ces journées et ces nuits
-de liesse. C’est un garçon qui n’a pas lu Alcindor, et qui émet la
-prétention de posséder, sur la poésie, des lumières. De fait, il sait
-par cœur les grands maîtres du genre et, récitant leurs plus fameux
-passages, il y met une telle intonation que l’on est bien contraint de
-se persuader qu’il apporte en matière d’art quelque goût. Le pis est que
-ce damné amateur de vers s’accorde avec le baron de Chemillé de qui la
-compétence ne fait doute pour personne, mais qui, lui non plus,--notons
-le détail:--n’a jamais lu Alcindor...
-
-Ce personnage est un certain M. de Fontcombes, nullement mal fait de sa
-personne à vrai dire, mais de qui les relations avec Jacquette ont
-commencé par les mots suivants, aussitôt faite la présentation:
-
---Vous aimez les poètes, m’a-t-on dit, monsieur. Et quel est, à votre
-sens, le plus grand parmi eux, s’il vous plaît?
-
---C’est celui, dit M. de Fontcombes, qui saura convenablement vous
-chanter, mademoiselle...
-
-Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait immédiatement compagnie.
-
-Délicieuse Jacquette! Elle n’eut jamais, peut-être, de génie féminin
-plus pur que dans le moment où elle attendit qu’un homme un peu informé
-de la poésie, lui dît que le plus grand poète était Alcindor!...
-
-Oui, il y eut un court instant durant lequel cette fraîche âme attendit
-cela. Une foi si complète et si jeune ne vous touche-t-elle point?
-
-Quant à moi, je ne saurais rien vous dire de Jacquette qui pût la
-peindre plus complaisamment.
-
-Mais, par exemple, M. de Fontcombes en eut pour sa platitude. Il ne
-rencontra plus Jacquette sur ses pas, de la nuit entière.
-
-Depuis lors, quand elle le voyait de loin, elle n’eût pas su dire si
-elle avait envie de pouffer ou de prendre la fuite. Elle ne faisait ni
-l’un ni l’autre, mais il lui perlait entre les cils ces sortes de larmes
-qui sont des pleurs de rage.
-
-Elle évitait M. de Fontcombes dans la mesure du possible, ce qui n’était
-pas assez, à son gré. Et cela n’empêche qu’il lui demeurait un dépit
-précisément de cette répugnance, car enfin M. de Fontcombes connaissait
-et aimait les poètes, ce par quoi il se différenciait de la plupart et,
-s’il n’avait pas, d’emblée, cité Alcindor comme le plus grand des
-poètes, après tout, n’en avait-il nommé aucun autre...
-
-En vérité, ceci était à considérer.
-
-Et M. de Fontcombes qui venait là, lui, assidûment, dans l’unique but de
-faire sa cour à Jacquette, se demandait avec angoisse en quoi il avait
-pu tant lui déplaire par un compliment banal, un peu niais peut-être,
-mais en somme pareil à la plupart des compliments.
-
-Rien ne se perd, dans le monde comme dans la nature; et il va de soi que
-l’éloignement éprouvé par Mlle de Chamarande pour le jeune Fontcombes
-devint thème à conversations et à papotages.
-
-Le fait eut pour Jacquette un inconvénient imprévu d’elle; c’est qu’il
-jeta contre ses jupes une quantité de petits sots et pieds plats qui ne
-valaient pas Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu ni Alcindor ni aucun
-poète, et à qui il était évident qu’on ne ferait jamais lire ni un poète
-pour le comparer à Alcindor, ni Alcindor.
-
-Ninon s’émut. Mlle de Quinconas fut en butte à de sévères remontrances:
-elle qui avait élevé Jacquette, que diable! ne devait-elle pas pénétrer
-ses secrets? La vénérable et encore aimable gouvernante reçut semonces
-sur semonces, non seulement de Ninon, mais du marquis Foulques qui
-commençait lui-même à s’agiter.
-
-Mlle de Quinconas, bien qu’elle eût fait l’éducation de Jacquette, ne
-surprenait pas la plus légère esquisse des mouvements de son élève. A
-son avis, Jacquette était encore une enfant; on lui devait faire plus de
-plaisir, disait-elle, au lieu de lui présenter des Fontcombes, en lui
-donnant une belle poupée ou quelque chatte noire, telle qu’était, par
-exemple, jadis, la «Belle Zébutte».
-
-On voit que si l’innocence se trouve parfois au cœur d’une jeune fille,
-sous quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit plus sûrement et
-majestueusement chez une personne quadragénaire, fût-elle munie de tous
-ses brevets.
-
-Seulement, le marquis, lui, se fâcha rouge. Il se fâcha d’abord contre
-la gouvernante--c’était dans l’ordre;--et si elle n’eût possédé encore
-de ces appas qui toujours firent fléchir les hommes autour d’elle, je
-crois qu’il l’eût renvoyée à son vénérable oncle l’évêque. Mais il fit
-comparaître Jacquette. Et, l’attendant dans une petite pièce où il lui
-avait donné rendez-vous, il ne se contenait pas; il pestait, et disait
-tout haut qu’il en avait assez de ces sauteries et festoiements
-nocturnes et d’ailleurs coûteux, où l’on conviait plus de freluquets que
-de femmes, et que, par ailleurs, cette austérité hypocrite qui avait
-envahi la maison, par le fait de la présence d’une jeune fille,
-commençait à lui peser aux épaules, et qu’enfin M. de Fontcombes était
-d’âge, de tournure, de famille et de fortune convenables en tous points.
-Au surplus, c’était ce jeune homme qu’il avait choisi pour son gendre et
-il le voulait comme tel.
-
-Et ce fut, Dieu me pardonne, à peu de chose près, ce qu’il répéta à sa
-fille, lorsque celle-ci eut pénétré, fort décente et la mine soumise,
-dans la petite pièce où M. son père l’attendait en marchant de long en
-large, faisant trembler les girandoles.
-
-Cette histoire se passait en un temps où les enfants ne répliquaient
-pas. Aussi Jacquette ne fit pas entendre sa voix dans le lieu où le
-marquis Foulques avait cru devoir la sermonner. Elle ne versa pas même
-une larme, car elle savait que l’attendrissement n’était pas le propre
-de son papa et qu’il était bien sot de se meurtrir les yeux en pure
-perte. Elle sortit dès qu’elle jugea que la harangue paternelle était
-terminée; et, ayant descendu les degrés qui vous déposent sur la
-terrasse, elle fit là quelques pas et s’enfonça non dans l’allée qui
-conduit au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans une autre,
-symétriquement opposée et beaucoup plus longue et conduisant en droite
-ligne jusqu’à la balustrade qui domine d’un peu haut la large coulée de
-la Loire.
-
-Ce n’était pas pour prendre un bateau et se faire conduire à Saumur! La
-rébellion n’était point en son cœur, car son cœur était tout rempli
-d’autre chose. L’amour a une telle vertu, qu’en vérité il adoucit tout.
-Celui qui l’a ne se perd point en pensées attristantes touchant
-l’avenir; et la menace des pires maux, fût-ce de celui d’être privée de
-l’amour, ne vous empêche pas de savourer les délices de l’amour présent,
-qui semble absorber tout l’avenir.
-
-Cette terrasse de Loire était retenue par une balustrade d’au moins un
-quart de lieue de longueur et qu’avait fait jadis construire, en son
-temps, M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père de Jacquette, bon
-amateur de jardins. A des intervalles réguliers, mesurés au souffle de
-la langoureuse Ninon en sa jeunesse, des lieux de repos étaient là
-ménagés, où il était loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie d’un
-laurier. Et la délectation de la vue était alors sans pareille: d’une
-part, la haute futaie du parc dense et moutonneuse comme une forêt; de
-l’autre, les rives si molles du fleuve à chevelure de roseaux, les îles
-et leurs saulaies argentées, les barques à grandes voiles rectangulaires
-que gonfle un air attiédi, les grèves sablonneuses semblant inviter des
-déesses au bain; par-delà les clochers de villages, la bleuâtre
-silhouette du château de Montsoreau, vaporeuse; et, lorsque l’atmosphère
-était bien purgée de brouillard, en sens inverse et plus loin encore,
-les tours et tourelles de la ville qui contenait Alcindor...
-
-Voilà le lieu où vint se réfugier Jacquette après l’algarade. Elle y
-tire de son sein les billets du poète. Elle a dans sa pochette le livre
-des poésies. Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, et puis ses yeux se
-portent sur la surface des eaux courantes, à tel endroit où, certain
-jour, prévenue à temps, elle a vu paraître Alcindor sur un bateau qui,
-faute de vent, se faisait tirer par des chevaux allant le pas, à la
-queue-leu-leu, sur le chemin de halage.
-
-Jour béni! Oasis dans son histoire d’amour! Une demi-heure durant, elle
-a vu Alcindor...
-
-Il était à l’avant du bateau, tout de noir vêtu, comme un petit abbé,...
-à la distance de cent toises, il a tiré respectueusement son chapeau.
-Elle a vu, peu à peu, sa taille grandir; il lui a paru et plus haut et
-plus beau aussi que tout le monde; et quand le bateau a passé devant
-elle, le poète a salué de nouveau, puis salué encore au moment où il
-allait la perdre de vue.
-
-Il a aperçu qu’elle portait la main à son cœur, d’une quasi
-imperceptible manière, et même, un court instant, le doigt à sa lèvre...
-
-Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître; et il a
-fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et
-muet passage.
-
-O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus
-cruelle privation!...
-
-Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit
-obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de
-Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête
-exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château,
-où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera
-convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de
-Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier
-avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi
-tous les autres hommes?
-
-Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses
-paroles même ne lui appartiennent plus; tout cela est féal et serf du
-marquis et de la marquise de Chamarande; mais Jacquette pense qu’il y a
-quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu: c’est
-son cœur.
-
-Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main
-féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la
-balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de
-l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la
-mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle,
-l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre.
-
-J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et
-si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces
-jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle
-retient...
-
-
-IV
-
-On atteignait les débuts de l’été lorsque la grande fête fut donnée. Le
-château que je ne vous ai jamais décrit, afin que vous le voyiez mieux à
-votre guise, mais qui étale, vous le savez, sa belle masse vis-à-vis de
-la grande allée d’eau, est alors environné des plus magnifiques ombrages
-que rêve, probablement dans le même temps, l’immortel peintre et poète
-Watteau; tous les communs environnant la grande cour où vous avez connu
-jadis la nourrice Marie Cocquelière, jusques et y compris cette tour du
-Nord où se passa--vous en souvenez-vous seulement?--l’épisode de
-Châteaubedeau; tout l’arrière-train, en un mot, de la demeure
-seigneuriale présente l’agitation d’une fourmilière dérangée; on voit
-aller, venir, courir et se culbuter des légions de marmitons; entrer,
-sortir chars et charrettes garnis de denrées de toute sorte; on entend
-mugir la voix impérieuse des majordomes et rire ou crier dans les
-couloirs les soubrettes pincées; les cuisines regorgent de victuailles;
-un feu d’enfer flamboie dans les cheminées à hotte, et les grasses oies
-et les chapons rôtis, arrosés de beurre, y tournent lentement comme des
-astres devant un soleil, mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, les
-autres par une gamine aux joues cuites, d’autres même par un chien
-habile à courir sans fin dans une grande roue à rigole intérieure, qu’il
-anime, essoufflé et tirant la langue.
-
-Par un contraste singulier, tout ce qui est de la façade du château
-demeure désert et en expectative. Les volets sont rabattus encore contre
-la chaleur du jour; les fleurs aspirent par la tige l’eau des vases et
-exhalent d’excessifs parfums; les grosses mouches, heureuses ou ivres,
-se balancent en bourdonnant dans l’atmosphère et vont heurter les glaces
-comme de petites balles de sureau projetées par une sarbacane.
-
-Que c’est joli, que c’est émouvant,--y avez-vous pensé?--une bergère ou
-un sofa qui attendent et qui se demandent quelles formes ce soir ils
-s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion plus piquante que celle qui est
-composée par l’ensemble des sièges d’une pièce vide, ornés et bien
-vêtus, les bras accueillants, tous destinés à la commodité des humains,
-résignés au pire comme à l’exquis, complaisants à l’imbécile qui pérore,
-à la femme qui, sans rien dire, séduit, et collaborateurs si modestes de
-l’homme d’esprit qui se sert d’eux pour ses attitudes et ne leur en est
-jamais reconnaissant?
-
-La marquise est passée là tantôt, distraite et ne laissant qu’un parfum.
-Mlle de Quinconas s’y est risquée à la recherche de Jacquette. Jacquette
-s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant Mlle de Quinconas; elle s’est
-assise sur un tabouret comme il convient à une jeune fille et comme s’il
-y eût eu là du monde; et, tout de même qu’elle eût fait si il y eût là
-du monde, elle a songé à son amour. Un beau rais de soleil traversait la
-persienne; on entendait de loin les pommes d’arrosoir épandre la pluie
-sur les pelouses; on entendait aussi un petit cœur battre;... il faisait
-à la fois chaud et frais. Une corde de clavecin se brisa... Et
-Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse en elle, ne put s’empêcher
-de rire à la pensée qu’une personne, tantôt, appuierait son doigt sur
-quelque touche d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que l’objet d’un songe.
-
-Elle nourrissait un projet un peu puéril aussi. Il n’y avait dans cette
-pièce aucun livre. Jacquette en avait apporté un qu’elle tenait à la
-main. Après réflexion, elle se leva et alla poser, parfaitement en vue,
-sur un pupitre de bois doré, les Poésies d’Alcindor.
-
-Après quoi, elle s’en fut, rapide, malicieuse et mélancolique.
-
-Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent les violons; ils étaient nombreux
-et choisis parmi les meilleurs. Après qu’une collation leur eût été
-servie, Jacquette les vit prendre place dans le lieu réservé à eux, et,
-comme la plupart étant d’Angers, ville renommée pour son goût musical,
-quelques uns étaient de Saumur, Jacquette les regarda longtemps, tous,
-sans rien dire, parce qu’il s’en pouvait trouver un qui connût Alcindor.
-Et elle brûlait de les interroger.
-
-Le loisir lui manqua, car la compagnie commençait de gravir les degrés
-et l’on entendait les carrosses écraser de leurs grandes roues le
-gravier, et les chevaux fatigués hennir.
-
-La marquise, le marquis et le baron de Chemillé, parrain de Jacquette,
-se tenaient à l’entrée du premier salon, et elle-même, en grand tralala,
-entre ses parents et le vieux philosophe qu’elle harcelait de questions,
-étant un peu agitée et nerveuse, mais étant surtout en veine de
-plaisanteries touchant M. de Fontcombes, car avec son parrain seul elle
-osait se moquer du jeune homme qu’on lui destinait pour époux.
-
-C’est alors qu’on revit de vieilles connaissances et, entre autres, Mme
-de Châteaubedeau, puissante matrone à présent, flanquée de son gros
-fils, aujourd’hui rangé, marié à une jeune femme peu belle, et déjà père
-de quatre enfants; les La Vallée-Chourie, les La Vallée Malitourne,
-aussi insignifiants que jadis, et même l’antique Mme de Matefelon, fort
-modifiée, celle-ci, car on se souvient qu’elle était rabat-joie à
-l’excès; or, depuis que l’air de la Cour du Régent avait envahi la
-province, c’est à dire depuis que l’aimable Régent n’était plus,
-l’acariâtre vieille dame se piquait d’être indulgente et même fort libre
-en ses propos; et elle n’avait point eu à apprendre ceux du jour, mais à
-se rappeler seulement ceux de sa jeunesse.
-
-Je ne vous énumérerai pas tous les nouveaux venus, qui n’ont rien à
-faire en cette aventure, mais je suis obligé de remarquer en passant
-combien il faut peu d’années pour que change complètement de visage
-l’assemblée des familiers d’une maison. Les uns sont dispersés, d’autres
-disparus à jamais. Ne manquons pas de donner une larme au pauvre
-chevalier Dieutegard qui eut de la grâce en ses tendres années; mais
-n’allons pas, un jour de fête, rappeler les affreuses circonstances de
-sa fin... Et tous les absents infailliblement sont remplacés, on ne sait
-en vertu de quel procédé. Le Temps passe avec sa faux impitoyable. Il a
-passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il pas vrai? un salon est
-toujours rempli.
-
-J’allais oublier de vous dire qu’un de nos personnages d’autrefois était
-encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, que M. de Chemillé avait un
-jour donnée à sa filleule afin que celle-ci s’exerçât à parler
-librement.
-
-Pomme-d’Api étant de bonne qualité, n’avait ni la figure, ni l’échine,
-ni aucun membre rompus, à peine le bout du nez décoloré. Le vermillon de
-ses joues ballonnées était vif et ses yeux perpétuellement émerveillés
-devant le spectacle du monde. On l’avait mise sous verre, le derrière
-piqué sur une tige acérée,--étrange façon!--afin qu’elle parût, sa
-carrière accomplie, se reposer pour l’éternité. Et elle reposait, témoin
-indifférent du temps qui fuit et d’une jeunesse écoulée.
-
-Lorsque M. de Fontcombes se présenta--ah pardieu, qu’il était bien
-mis!--il fut certainement très stupéfait de voir Mlle de Chamarande lui
-faire le plus bienveillant accueil.
-
-Que l’on me laisse ajouter qu’une chose me confond plus encore que le
-remplacement précipité des hommes par les hommes, c’est la substitution,
-chez la femme la plus pure, d’un sentiment feint à un sentiment vrai. Je
-ne m’accommoderai, pour ma part, jamais, de ce miracle qui s’opère sans
-l’intervention d’aucun saint, et je ne serais pas plus confondu de voir
-ressusciter un mort.
-
-Ce n’est pas un bel habit qui eût eu le pouvoir magique d’influencer une
-fille comme Mlle de Chamarande! Cependant elle fit, je vous le garantis,
-un tout à fait tendre sourire à M. de Fontcombes. Le marquis Foulques et
-Ninon qui, ni l’un ni l’autre, n’enfermaient une âme compliquée, en
-furent aussitôt pleins de joie et virent les noces pour la Saint-Jean
-prochaine. M. le baron de Chemillé, dont l’œil ne perdait aucun détail
-de l’action, sourit aussi, mais d’une autre manière.
-
-Et le beau M. de Fontcombes n’eut pas plutôt aperçu la complaisance de
-Jacquette, qu’il donna aussitôt dans le panneau. Tous les hommes sont
-ainsi dupés très aisément. Leur fatuité en est la cause première et,
-après, vient un manque surprenant de finesse. Et toutefois, n’imaginez
-pas que ce garçon fût un sot: pour un homme de sa qualité, avoir les
-goûts qu’il manifestait ne me semble pas chose commune. Au lieu de
-parler de la pluie et du beau temps, d’un potin imbécile, ou de ces
-mille et une niaiseries dont une bonne compagnie s’entretient, il
-trouvait, à propos de tout, des pentes insoupçonnables par où glisser à
-ce merveilleux sujet de la poésie qui, à son gré, faisait le plus noble
-ornement de la création. Il disait communément, quitte à se faire
-maltraiter, que les gens de la meilleure naissance ne sont pas capables
-de discerner le ton de l’horizon ni de dire si un pays est beau, si la
-rivière est sinueuse et le temps seulement chaud ou froid, pour peu que
-tel sensible génie n’ait pas pris la peine de naître avant eux et
-d’attirer leur attention sur ces points en en fixant la valeur dans une
-langue excellente.
-
---Vous ne parleriez point d’aurore et point de la lune, point des îles
-et point de la mer redoutable, point des prairies ni des ruisseaux, que
-dis-je? vous ne sauriez même pas parler d’amour, mesdames, affirmait-il
-devant Jacquette, si, avant nous, n’avaient pas su chanter Homère et
-Virgile, le Grec sicilien Théocrite aussi, et notre Racine...
-
-On voulait qu’il se moquât et jetât à poignées des paradoxes pour
-séduire: et s’il ne venait à personne de se fâcher, c’est qu’on avait
-l’assurance que de ce qu’il disait il ne croyait rien. Jacquette à part
-soi, le trouvait fat. Les prétendus poètes qu’il nommait, elle les
-détestait, sans qu’elle les connût d’ailleurs le moins du monde, et elle
-eût préféré, affirmait-elle, entendre parler engrais, vignobles ou
-fenaison. Mais elle souriait agréablement, ne fuyait point le disert
-Fontcombes et semblait même prendre un plaisir assez vif à l’écouter
-dialoguer sur ses sujets favoris avec M. de Chemillé qui, lui, se
-déclarait aux anges, pour avoir trouvé un homme érudit et de bon goût.
-
-On mangea et l’on but, puis l’on s’éparpilla afin de contempler les
-splendeurs du couchant sur les coteaux et sur la rivière, M. de
-Fontcombes quittant peu la jeune fille et l’abreuvant de sujets
-sublimes. Quand on remonta vers le château, les chandelles étaient
-allumées: cela faisait un spectacle féérique dans la nuit; et, de loin,
-on discernait les violons venus de Saumur et d’Angers, qui préludaient à
-la danse par des airs italiens ou des compositions du maître de
-chapelle.
-
-Alors le bal commença, ouvert par M. de Fontcombes avec Mlle de
-Chamarande.
-
-Au beau milieu d’un pas, pinçant sa jupe d’une main, agitant de l’autre
-son éventail, et souriant à ravir, Jacquette dit à son cavalier:
-
---Monsieur, je vous déteste.
-
---Pourquoi? demanda Fontcombes, sans manquer un de ses effets.
-
---Parce que vous parlez poètes comme ferait un maître d’école, un
-ignorant, sinon un âne bâté.
-
---Oui-da! fit M. de Fontcombes, tendant à cet instant le jarret;
-l’opinion, mademoiselle, est plaisante!...
-
---Si elle vous plaît, monsieur, ce n’est pas que j’y tienne, car j’ai
-peu souci de cela, bien au contraire.
-
---Encore, de grâce, veuillez vous expliquer, mademoiselle. Je ne me
-pique pas d’être savant; je dis qui j’aime et ce que j’aime.
-Enseignez-moi, je vous prie.
-
---Je le ferai, monsieur. Il n’est besoin de posséder des légions de
-poètes: un seul les contient tous.
-
---Ah bah! mademoiselle, et lequel, s’il vous plaît?
-
---Monsieur, vous avez la bouche pleine d’Homère et de Virgile et de
-maints autres barbons très antiques; dites-moi: avez-vous lu Alcindor?
-
---Alcindor?... répéta M. de Fontcombes.
-
---Alcindor.
-
---Je n’entendis jamais prononcer un tel nom.
-
---C’est enrageant, monsieur! Et comment ne vous détesterais-je point,
-avec votre fausse science et votre goût prétendu? Alcindor, sachez-le,
-est le plus grand des poètes. Voilà ce qu’il vous eût fallu me dire,
-avant toute chose, monsieur, s’il entrait en vos desseins de me
-plaire...
-
---Pour vous plaire, mademoiselle, que ne suis-je prêt à dire!
-
---Il faut penser ce que vous me direz.
-
---Ah! que j’ai grande envie d’être du même sentiment que vous! Et
-comment ne pas l’être? Mais voilà... Où dénicher, je vous prie, les
-œuvres complètes d’Alcindor?... En quel siècle vivait ce génie?
-
---Mais, au vôtre, monsieur!
-
---Il est vivant! s’écria M. de Fontcombes. Diable!... Et vous le
-connaissez peut-être?
-
---Ces hommes-là sont toujours trop loin de nous... Les connaît-on?
-
---Serait-il du pays?
-
---Son œuvre seule importe. Elle est là...
-
---Où?
-
---Là, sur la cheminée... C’est un tout petit livre. Je vous le prête...
-à une condition...
-
---Laquelle?
-
---C’est que vous me le rendiez vite et m’en parliez doctement.
-
-Car une idée était venue à Jacquette, malgré son humeur contre M. de
-Fontcombes, c’était que, puisque--comme tant d’autres, hélas!--ce
-connaisseur en poètes ignorait le meilleur poète, après tout, peut-être
-que, le connaissant, il l’admirerait... Aventure à tenter! Et, pour peu
-que celle-ci fût heureuse, voilà que tout à coup Jacquette se prendrait
-à désirer de revoir M. de Fontcombes, ce qui ferait bien grand plaisir à
-la famille.
-
-Et la famille, en attendant, s’émerveillait du changement survenu en
-Jacquette. Jacquette, en effet, ne jouait même plus la comédie: elle
-s’intéressait tout de bon à M. de Fontcombes,--oh! dans la seule mesure
-où elle escomptait qu’il pourrait l’entretenir d’Alcindor.
-
-Et à supposer, pensait-elle, que ledit Fontcombes admire médiocrement
-Alcindor--le bellâtre est assez sot pour cela!--il était peut-être du
-moins la seule personne qui eût chance de consentir à lui parler du
-poète, ne fût-ce que par amour d’elle ou par convoitise de sa main. Et
-de cette humble chose: une parole touchant le poète, elle serait encore
-contente plus que de quoi que ce fût. Oui, dans son beau château, au
-milieu d’une soirée brillante dont elle était la lumière, la noble Mlle
-de Chamarande, aux pieds de qui chacun était incliné, ne caressait plus,
-en vérité, qu’un si pauvre désir!
-
-La fête nocturne qui fut, en effet, somptueuse, se termina donc à
-souhait, au point de vue des parents: Jacquette faisant la cour à
-Fontcombes, Jacquette ne s’intéressant qu’à Fontcombes, attendu que
-celui-ci était devenu l’objet de sa seule espérance.
-
-Mais cette espérance n’était pas celle qu’entretenait la famille.
-
-
-V
-
-Le vieux baron de Chemillé comblait de tendresses sa filleule, et
-Jacquette l’aimait, non seulement parce qu’il lui faisait des cadeaux,
-mais parce qu’il ne lui disait pas les mêmes choses que tout le monde.
-
-Elle l’allait visiter quelquefois, accompagnée ou non, dans la maison
-qu’il habitait à l’orée du village. Cette demeure, convenable à un
-esprit philosophique, vous a été décrite en temps et lieu. J’y
-reviendrai, car elle me plaît mieux que le château de Chamarande,
-croyez-m’en, et je donnerais--à condition qu’on me les eût offertes--les
-magnificences, les tours, les toitures, les allées, fussent-elles d’eau,
-les terrasses, fussent-elles à balustrade, et la ribambelle de marmitons
-et de cochers de celui-ci, pour les trois petites pièces et le jardin de
-curé, dont se composait l’habitation du vieux parrain. Elles étaient,
-ces pièces, encombrées de livres rangés en de vastes armoires; et, çà et
-là, parmi les paperasses, s’érigeaient des figures de marbre
-ennoblissant le modeste lieu jusqu’à le transporter aux rivages de la
-Grèce ou dans cette Rome que rappelaient des gravures, d’après M.
-Poussin, accrochées aux murailles.
-
-Le baron se laissa reconduire là, le surlendemain de la fête, par
-Jacquette, et il lui demanda si, toute grande fille qu’elle était, il ne
-lui arrivait point encore de bavarder avec Pomme-d’Api.
-
---Elle n’entend rien, depuis qu’on l’a mise à la retraite dans sa
-vitrine.
-
---C’est bien dommage! dit le baron.
-
---Pourquoi, mon parrain?
-
---Parce que c’était une poupée qui avait autrefois l’oreille fine et qui
-saurait aujourd’hui nombre de choses que le commun ignore...
-
---Elle en serait bien avancée! dit Jacquette.
-
---Elle, non, peut-être. Mais vous en éprouveriez, vous, ma filleule,
-parfois, beaucoup de soulagement.
-
---A-t-on donc tant besoin de parler?
-
---Le roi Midas parlait même aux roseaux!
-
---Pour leur dire qu’il avait des oreilles d’âne!... cela valait la
-peine.
-
---Quand le cœur bat un peu vite, dit le baron, cela vous démange plus
-que l’envie de divulguer la forme de ses oreilles!
-
---Ah! dit Jacquette.
-
-Elle demeura songeuse. Elle eut peur que son parrain ne lui fît un
-sermon, et elle dit:
-
---Pomme-d’Api? je lui ai raconté beaucoup: elle ne m’a jamais répondu.
-
---Vous croyez cela, ma filleule, s’écria en se levant M. de Chemillé.
-Détrompez-vous: je ne vous ai pas donné autrefois cette poupée pour
-m’amuser ni pour vous fournir un jeu saugrenu!... Ouvrez la vitrine où
-Pomme-d’Api se repose; interrogez attentivement votre fille,
-mademoiselle, et que le diable m’emporte si elle n’est pas apte à vous
-donner bon conseil...
-
-Jacquette prit congé de son parrain, un peu intriguée, et se demandant
-si le vieillard se moquait. Avant de le quitter, elle se retourna pour
-lui demander, et c’était bien la centième fois:
-
---Avez-vous lu Alcindor?
-
---Non! mademoiselle, fit le baron, et je ne suis plus d’âge à lire du
-nouveau.
-
-Alors Jacquette revint au château, dépitée et fort en colère.
-
-Cependant, ce que son parrain lui avait dit de l’ancienne poupée la
-taquinait et, aussitôt arrivée, elle courut à la vitrine, s’assura d’y
-être seule et se trouva nez à nez avec Pomme-d’Api assise sur son pal.
-
-Elle n’adressa point la parole à la poupée, malgré le désir qu’en avait
-eu M. de Chemillé; cela, décidément, n’était plus de son âge, ou plutôt,
-partageant le sentiment général, elle croyait ceci indigne d’elle, bien
-que la plupart des grandes personnes auxquelles elle s’adressait
-d’ordinaire ne fussent mieux en état, soit de l’entendre, soit de lui
-répondre, que ne l’était Pomme-d’Api. Mais, à la vérité, Jacquette avait
-coutume de regarder Pomme-d’Api à la légère; or, parce que le baron lui
-en avait parlé le matin, elle la considéra plus attentivement et elle
-eut tôt fait de s’apercevoir que Pomme-d’Api présentait en un point de
-sa personne un aspect inusité; elle portait entre deux de ses fins
-doigts raides et étalés en patte d’oie un tout petit billet, de
-l’épaisseur d’un fétu.
-
-Vous vous doutez que Jacquette fut prompte à ouvrir la vitrine et à
-arracher le papier soigneusement plié. Et elle lut, sur celui-ci, d’une
-écriture qui n’était pas celle du baron, qui n’était pas celle
-d’Alcindor, ces quatre méchants vers mirlitonesques:
-
- Aimer à l’horizon
- C’est déraison
- Seul est amour ce que l’on touche
- Avec sa bouche...
-
-Nulle signature. Etrange communication. Le parrain de Jacquette
-entendait lui faire transmettre par cette voie ce qu’il n’avait pas
-voulu lui dire, de peur sans doute d’être entraîné à trop en dire. Mais
-donc, M. de Chemillé savait son aventure et, en outre, la
-désapprouvait?...
-
-Jacquette fut de ceci extrêmement troublée. Elle renferma la poupée dans
-sa cage de verre.
-
- Aimer à l’horizon
- C’est déraison!...
-
-Et, quoiqu’elle n’eût point voulu lui parler, elle ne put s’empêcher de
-lui dire:
-
---Ah! ma pauvre Pomme-d’Api, tu ne sais pas ta chance d’avoir, toi, un
-cœur de son.
-
-
-VI
-
-Quoi qu’il en fût, la prochaine visite de M. de Fontcombes était désirée
-au château; désirée par les parents qui, on le sait, étaient pressés;
-désirée par Jacquette avide d’entendre prononcer par quelqu’un, voire
-par n’importe qui, le nom chéri d’Alcindor.
-
-M. de Fontcombes ne se fit point attendre. Il vint, une après-midi, sans
-s’être fait annoncer, car il se trouvait que ni marquis ni marquise
-n’étaient là et que Jacquette étudiait, seule au clavecin, avec Mlle de
-Quinconas.
-
-Jacquette ne fit aucune difficulté pour recevoir le jeune homme. Elle
-l’accueillit au lieu même où elle était, flanquée d’une gouvernante tout
-à coup devenue si discrète qu’on ne savait où la prendre malgré ses
-formes opulentes et qu’on la cherchait à droite quand elle était à
-gauche, et qu’on la croyait toute proche alors qu’elle était passée dans
-la pièce voisine, trottinant sur le bout des mules, et légère comme ces
-duvets tombés des peupliers, en juin, et qu’un courant d’air emporte.
-Tant et si bien que Jacquette dit au beau jeune homme:
-
---Heureusement que j’ai près de moi Pomme-d’Api, assise sur une tige de
-fer, et, en outre, emprisonnée sous sa vitrine, car je me croirais un
-peu seule à vous faire honneur, monsieur...
-
---Qui est cette Pomme-d’Api? demanda M. de Fontcombes.
-
---C’est ma poupée, monsieur, car j’ai été jeune.
-
---Je le crois aisément à vous voir, dit M. de Fontcombes.
-
---Oh! il ne faut pas juger sur la mine. N’est-il pas vrai, Pomme-d’Api?
-
-Elle semblait sérieusement interroger sa poupée, en haussant le ton, à
-cause de la cloison de verre. Elle se retourna vers M. de Fontcombes:
-
---Pomme-d’Api dit que oui, monsieur.
-
-M. de Fontcombes contemplait Jacquette avec ravissement. Il lui dit:
-
---Vous êtes délicieuse, mademoiselle...
-
---Ah! C’est sans doute à cause des aménités que je vous ai débitées lors
-de notre dernière entrevue?...
-
---Je vous déplais donc tant, pour mon malheur?
-
---Peste, monsieur, si vous me déplaisiez, ce serait déjà quelque
-chose...
-
---On n’est pas plus cruelle.
-
---Monsieur, avez-vous lu Alcindor?
-
---Comme vous m’en aviez prié, fit M. de Fontcombes.
-
---Et c’est tout ce que vous me dites de lui?
-
---Alcindor, puisque Alcindor il y a, ne manque pas de qualités,
-mademoiselle; mais le grand cas que vous faites de lui, en le plaçant
-au-dessus des Anciens et des Modernes, me rend difficile la tâche de
-parler de cet auteur raisonnablement.
-
---Autrement dit, vous n’aimez pas cet auteur?
-
---Je n’ai pas dit cela, mademoiselle, mais seulement...
-
---Il n’y a pas de «seulement», monsieur!... Voulez-vous faire un tour de
-jardin? j’ai besoin d’air...
-
-Ils descendirent au parc en prenant l’allée d’eau qui est la plus
-convenable à fréquenter lors d’une visite cérémonieuse, et ils étaient
-accompagnés de la gouvernante qui se tenait derrière eux, à une distance
-respectueuse. M. de Fontcombes semblait embarrassé; il se refusait à
-faire un compliment banal du splendide endroit, à s’extasier sur la
-beauté du ciel, tout comme à dire quoi que ce fût, qu’il ne pensait
-point, touchant les auteurs.
-
-Comme il savait quasi tous les beaux vers par cœur, il se mit tout à
-coup à réciter ce passage du vieux Corneille où Psyché demande si l’on
-peut être jaloux d’un parent. L’Amour répond:
-
- Je le suis, ma Psyché, de toute la nature!
- Les rayons du soleil vous baisent trop souvent;
- Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent:
- Dès qu’il les flatte, j’en murmure, etc...
-
-M. de Fontcombes disait ces vers merveilleux avec sentiment et en
-communiquant à son expression toute la révérence dont ils étaient
-dignes.
-
---C’est fort beau, dit Jacquette.
-
-Alors M. de Fontcombes poursuivit; et il se faisait écouter. Mlle de
-Quinconas même, se rapprocha, ayant compris qu’il ne s’agissait point de
-conversation intime et personnelle. Et le jeune homme répandait les
-strophes harmonieuses entre les deux femmes.
-
-Comme on arrivait à l’escalier flanqué de deux socles dont l’un porte un
-vase au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes, qui parcourait par sa
-belle mémoire tous les siècles de la littérature française, mit en
-valeur le dernier tercet d’un sonnet qui fit rougir et pâlir Jacquette.
-
-Elle s’arrêta au bord de la première marche et demanda:
-
---Monsieur, savez-vous de qui est ce que vous dites si bien?
-
---A part nos grands auteurs, mademoiselle, du diable si je me souviens
-de ceux qui firent tous les vers que je débite! Je les retiens comme
-l’éponge l’eau...
-
---Ah! c’est très bien, monsieur.
-
-Et, d’un geste de future maîtresse d’un si riche domaine, elle montra,
-avec sa canne, la grande pelouse des jardins bas où murmuraient les
-fontaines. M. de Fontcombes admira comme il convenait, car le lieu,
-vraiment, était magnifique. Puis il offrit la main à Mlle de Chamarande
-pour descendre. Alors elle lui dit à l’oreille:
-
---Eh! Monsieur, c’était d’Alcindor!
-
---Quoi donc, mademoiselle?
-
---Mais le sonnet, vertubleu! dont vous avez cité quelques vers.
-
---C’est ma foi fort possible. Au cours de ma lecture du petit volume, ce
-sonnet me sera demeuré...
-
---C’est qu’il vous plaît, monsieur?
-
---Evidemment, mademoiselle.
-
-Des mots furent échangés en face du satyre à la queue pointue qui avait
-été le proche témoin, à une époque déjà reculée, d’autres scènes par
-quoi avait semblé vouloir s’exprimer la malignité du monde. Ne dirait-on
-pas que ce lieu, au centre du parc de Chamarande, est celui où le sort
-capricieux bifurque ou, autrement dit, nous joue des tours de sa façon?
-
-Je le croirais volontiers pour ma part; car Jacquette, qui avait
-fermement arrêté de ne pas conduire M. de Fontcombes aux endroits où
-elle avait coutume de songer à Alcindor, Jacquette qui avait évité--non
-pour l’étiquette, croyez-le, mais par un parti pris délibéré--de prendre
-soit sa chère allée conduisant au bassin de Pan, soit l’allée longue qui
-s’orne de la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette n’hésita pas à
-incliner, par les fontaines, vers cette admirable promenade à balustres
-et à reposoirs de lauriers, où nous l’avons vue l’autre jour. Et
-pourquoi?
-
-C’est qu’avec M. de Fontcombes, désormais, il est possible de parler
-d’Alcindor.
-
-Contre le mur de soutènement des jardins hauts, étaient exposés au midi
-les célèbres espaliers de Chamarande: pêches, brugnons et chasselas, que
-toutes les guêpes du pays picoraient jusqu’à rendre gorge. Les raisins
-n’étaient pas à maturité, mais les pêches avait mis à l’étal leur
-velours cramoisi et répandaient un parfum combiné avec celui de la
-lavande et du thym surchauffés. Les lézards couraient sur le tuffau
-gris, montraient leur petite tête au col palpitant, hors des trous, ou
-seulement leur longue et fine queue taillable au sécateur comme une tige
-nouvelle. Les papillons semblaient des fleurs jetées au-devant des
-promeneurs par des mains invisibles.
-
---Le retrouveriez-vous dans votre mémoire, monsieur?
-
---Quoi donc, mademoiselle?
-
---Mais, le sonnet!
-
---Ah! le sonnet d’Alcindor?
-
---Nul autre, assurément!
-
---Je vais essayer, mademoiselle.
-
-M. de Fontcombes retrouva le sonnet d’Alcindor. Celui-ci était bon, ma
-foi. Et l’honnête amateur de vers le reconnut. Jacquette triomphait.
-
---Il est excellent, s’écriait-elle.
-
---J’en tombe d’accord.
-
---Admirable!...
-
---Je n’y contredis pas.
-
---Gageons, monsieur, que vous en possédez d’autres!...
-
---D’autres?...
-
---Mais d’autres vers du même auteur! Pas de ceux du grand Turc,
-j’imagine!...
-
-M. de Fontcombes en retrouva, çà et là. Un moment, il s’arrêta non
-seulement de dire, mais de marcher, et il fit:
-
---Tiens!...
-
---Quoi, monsieur, qu’avez-vous?
-
---Mais c’est très bien, mademoiselle!
-
---L’allée? la pelouse? les fontaines? l’espalier? les pêches?...
-
---Les vers d’Alcindor.
-
---Ah! fit-elle en sautant plus haut que les genoux de M. de Fontcombes.
-
---C’est la première fois, dit celui-ci, que je remarque qu’un poète
-vivant...
-
---Mais, ils ont tous été vivants, monsieur, vos poètes, vos grands
-maîtres, vos Anciens et vos Modernes! Je pense qu’ils n’ont pas composé
-leurs ouvrages dans le royaume des Ombres! Et vous eussiez attendu que
-celui-ci eût passé le Styx pour admirer ses vers! Vous vous moquiez de
-moi, avouez-le?
-
---Non pas, mademoiselle, mais il arrive aux femmes...
-
---De se tromper par amour, n’est-ce pas? Mais l’amour est aussi ce qui
-éclaire et illumine, ce qui fixe notre attention sur un point que nous
-n’eussions, sans cela, qu’effleuré. Et je me méfie de votre raison sèche
-pour admirer bien: il y faut notre cœur, monsieur, et tous nos sens
-désordonnés, s’il vous plaît, pour mordre à même ces fruits et en
-extraire tout le suc, alors que vous ne voyez, en passant, qu’une tache
-intéressante...
-
-Et elle mordait un abricot tombé à terre, et elle montrait à son
-compagnon la pulpe tranchée du fruit où les dents laissaient leur marque
-régulière et par où s’égouttait le jus succulent.
-
---Souventes fois, vous errez, vous autres femmes, dit M. de Fontcombes;
-mais il est vraisemblable que sans votre ardeur goulue mille choses
-manqueraient d’être révélées.
-
-Il discutèrent jusqu’à ce qu’ils fussent remontés à la grande allée des
-balustres, et là, ils s’assirent entre les lauriers, à l’endroit où
-Jacquette avait été un jour saluée de loin par le poète passant
-lentement sur son bateau. Elle ne raconta point cet épisode de sa vie
-secrète à M. de Fontcombes; mais elle parla de Lui, ouvertement de Lui,
-à M. de Fontcombes.
-
-Celui-ci était redescendu des régions sereines de la poésie et, comme il
-ne lui avait pas fallu longtemps pour se sentir épris de Mlle de
-Chamarande, il écouta, entre les lauriers et devant la triomphante vue,
-des aveux qui comblaient la jeune fille d’un indicible contentement et
-qui le torturaient, lui, de façon fort cuisante.
-
-
-VII
-
-Alors il arriva cette chose inattendue, que c’était Jacquette qui
-réclamait à cor et à cris M. de Fontcombes, et que c’était M. de
-Fontcombes qui se faisait un peu prier pour venir. Si fort que soit
-l’agrément qu’une personne nous procure, il n’est jamais plaisant
-d’entendre celle-ci vous parler passionnément d’une troisième.
-
-Cependant, M. de Fontcombes était d’une telle civilité! Outre cela, il
-aimait sincèrement la poésie, les poètes, et c’était sans mentir qu’il
-goûtait aujourd’hui Alcindor. Il l’eût pu haïr, certes, mais telle est
-la vertu de la poésie qu’elle ne tolère point un sentiment défavorable à
-l’homme qu’elle vous oblige d’admirer.
-
-Et, quand M. de Fontcombes, un peu malgré lui, venait au château,
-Jacquette accourait au-devant du jeune homme, et sans le moindre souci
-de lui être importune, étalait des plans de campagne destinés à créer
-autour du chef d’Alcindor l’auréole d’une jeune gloire.
-
-La famille se réjouissait; on se relâchait de toute surveillance; on
-laissait le soupirant libre à Chamarande comme chez lui; on considérait
-l’aimable couple qu’il formait avec Jacquette dans les salons; on
-l’appréciait sur les terrasses; on l’admirait sous les marronniers; ou
-bien Ninon, avec attendrissement, montrait au marquis les deux enfants
-penchés sur l’eau dormante d’un bassin dans quoi les deux têtes bien
-assorties, côte à côte, semblaient, en se mirant, déjà s’aimer, tandis
-qu’en fait les yeux de ces jeunes gens, un peu hagards, cherchaient au
-fond de l’eau, comme à d’autres moments dans les nuages ou l’azur
-céleste, des combinaisons excessivement compliquées.
-
-Il s’agissait d’écrire à tel ou à tel, de parler à tel autre; d’obtenir
-de quelque influent personnage qu’il portât le nom, jusqu’à Paris. M. de
-Fontcombes y consentait, jugeait la démarche faisable, mais il la
-voulait exécuter avec simplicité et modération en évitant tout air de
-protection suspecte; Jacquette ne discernait pas l’hyperbole de la
-louange, voulait qu’on allât vite et que, par exemple, on fît dire à la
-Cour que la province tout entière ne jurait que par Alcindor.
-
-On en vint à joindre Mlle de Quinconas à l’entreprise, sous le prétexte
-que son vénérable oncle, Mgr de Trélazé, possédait des accointances avec
-l’Académie. Mlle de Quinconas fut ébaubie d’être appelée à se mêler au
-jeune couple pour lequel elle croyait sa présence gênante. Toute une
-semaine, ne la vit-on pas inséparable de Jacquette et du nouvel ami, et
-chuchotant avec l’une et l’autre jusqu’à les heurter de son buste
-avantageux?
-
-Il arriva une chose plus curieuse que toutes celles que j’ai
-précédemment rapportées: c’est qu’un certain jour de la semaine où
-Jacquette devait, le matin, prendre l’allée qui mène au Dieu Pan, puis
-courir comme une biche à travers bois, jusqu’à Cornebille, Cornebille
-l’attendit en vain sous les restes de son moulin ruiné. Cornebille
-blotti à la manière d’un insecte, sous la pierraille, tenait sur son
-cœur le pli, le pli naguère tant désiré. Mlle de Chamarande ne vint pas,
-car ce rendez-vous-là, elle l’avait tout simplement oublié!...
-
-Elle l’avait bel et bien oublié parce que M. de Fontcombes devait venir
-cette matinée, de très bonne heure, afin de donner les dernières
-instructions à Mlle de Quinconas qui prenait le coche pour Angers et
-s’en allait parler de «l’affaire» à son saint oncle. Et, en effet, la
-matinée se passa pour Jacquette, comme presque tous les jours
-d’ailleurs, de la façon la plus propre à retenir l’attention d’une jeune
-fille. Songez qu’il s’agissait de faire comprendre à la gouvernante ce
-dont on la chargeait! D’abord on avait dû faire un choix subtil entre
-les poésies d’Alcindor, lesquelles n’étaient point toutes, il s’en
-fallait, de nature à lui conquérir les complaisances d’un évêque, en
-premier lieu, et, en second, des Quarante! Quelles délibérations!
-Combien de lectures et combien d’examens laborieux du texte, ce qui
-était à la fois épineux à l’extrême et amusant au possible, M. de
-Fontcombes, avec un esprit et un talent d’imitation rares, se mettant
-tour à tour à la place et de Mgr de Trélazé et de Mlle de Quinconas, en
-son entrevue projetée avec ce dernier, et de tel personnage de la
-Compagnie de qui il avait ouï dire, mais qu’il n’avait point l’honneur
-de connaître. De telles séances étaient désopilantes et ne comportaient
-point de fin. Souvent on retenait M. de Fontcombes à souper, et on le
-faisait reconduire en carrosse, avec une petite suite trottinant aux
-flambeaux.
-
-Ajoutez qu’il avait fallu aussi copier ces textes, simuler en somme
-qu’Alcindor n’était qu’inédit, à cause toujours de ces dangers qu’eût
-offerts le texte intégral! M. de Fontcombes en personne était
-indispensable à ce soin, à cause du discernement et aussi de la belle
-écriture qu’il avait.
-
-A tant éplucher le texte d’Alcindor, M. de Fontcombes parfois
-s’arrêtait, suspendait la diction ou la plume, regardait Jacquette de
-côté et retenait mal une moue bien comique. Il estimait que, somme
-toute, la langue d’Alcindor n’était pas si bonne. Et il osait désormais
-en faire juge Jacquette.
-
---Qu’en pensez-vous, mademoiselle?
-
---Ma foi, disait Jacquette, pour cette pièce-ci, vous avez raison.
-
-Alors, M. de Fontcombes s’échauffait.
-
---Cette pièce-ci, en vérité, je croirais prudent de la supprimer, non
-comme impertinente, cette fois, mais comme banale, reprochable du point
-de vue de la syntaxe et, en outre, comme trop platement imitée d’une
-épigramme que je vous traduirai demain...
-
---Il la faut supprimer, disait tranquillement Jacquette.
-
-A ce jeu, finalement, il subsistait un mince bagage des poésies
-d’Alcindor. M. de Fontcombes rayait, rayait, déchirait... Ou bien il
-passait le feuillet à Jacquette qui, sans mot dire, sans s’émouvoir, et
-sans protestation aucune, elle-même déchirait et jetait au panier.
-
-Mlle de Quinconas, témoin ordinaire du travail, et de qui la
-perspicacité n’était cependant pas brillante, en vint à remarquer:
-
---Hola! Monsieur, mademoiselle, prenez garde que c’est pour trois
-petites feuilles--et je le sens: demain, pour une--que j’irai
-entreprendre le voyage d’Angers!...
-
-M. de Fontcombes et Jacquette se regardèrent et sourirent, puis se
-mirent à rire tout à fait.
-
-Et ils résolurent de délibérer.
-
---Allons à l’air, dirent-ils, on y a les esprits plus frais.
-
-Ils allèrent dans le parc et égarèrent la gouvernante.
-
-Convenait-il, en effet, de faire entreprendre à celle-ci un voyage d’une
-semaine pour si peu de chose? Sur le fait de donner congé à la
-gouvernante ils furent toutefois aussitôt d’accord:
-
---Cette pauvre fille, dit Jacquette, a compté s’octroyer quelques
-vacances et il y a si longtemps qu’elle n’a eu le plaisir de voir son
-cher oncle...
-
---On n’aime point, dit M. de Fontcombes, quand on réfléchit peu, revenir
-sur un projet qu’on a fait.
-
-Cependant Jacquette gardait un souci:
-
---Il ne faudra pas, dit-elle, sous prétexte que nous allons manquer d’un
-chaperon, vous croire obligé, pour revenir, d’attendre qu’il soit de
-retour?...
-
-M. de Fontcombes répéta malicieusement pour son compte:
-
---On n’aime point revenir sur un projet qu’on a fait!...
-
---Quand on réfléchit peu!... dit Jacquette.
-
---Fût-ce quand on réfléchit, fit en souriant M. de Fontcombes, et
-j’avais formé, je l’avoue, le projet de revenir...
-
---Mais qu’aurons-nous à faire désormais? demanda Jacquette.
-
---Voilà justement la question! dit M. de Fontcombes, et nous n’aurons
-sans doute pas trop d’une semaine à passer dans le tête à tête pour nous
-le demander.
-
-
-VIII
-
-Quand Mlle de Quinconas fut partie pour la ville d’Angers, les deux
-complices à qui incombait la responsabilité de ce voyage éprouvèrent
-d’abord un vif besoin de gambader, sauter et folâtrer tout à leur aise;
-puis, et presque aussitôt, ils furent gênés et pour ainsi dire confus de
-se trouver l’un et l’autre seuls et en vis-à-vis.
-
-M. de Fontcombes crut rompre le malaise en poursuivant tout uniment la
-conversation des jours derniers, à savoir en parlant de belles-lettres,
-sinon de tel auteur en particulier. Et Jacquette écoutait tout ce qu’il
-lui plaisait de dire, avec une grande complaisance.
-
-Elle écoutait si bien qu’elle ne prit seulement pas garde qu’ils
-s’engageaient, ce beau matin, dans l’allée du bassin de Pan, d’où elle
-avait soin de s’écarter jusque là, on s’en souvient, quand elle était
-avec M. de Fontcombes.
-
-Et elle écoutait celui-ci avec une si parfaite attention, que M. de
-Fontcombes, qui connaissait les femmes, crut pouvoir lui demander:
-
---Mais, est-ce que vous m’écoutez, mademoiselle?
-
-Et Jacquette rougit, affirmant qu’elle était prête à répéter tout ce
-qu’il avait dit, bien assurée d’ailleurs qu’il était trop poli pour le
-lui faire répéter.
-
-Et il était, lui, fort content qu’elle l’écoutât si bien tout en ne
-sachant plus ce qui lui était dit.
-
-Comme il gardait sa tête, lui, en ayant le cœur très épris, il alla
-jusqu’à demander:
-
---Ah çà! mademoiselle, est-ce que vous aimez tant que cela les
-belles-lettres?
-
---Pas tellement!... soupira Jacquette, en donnant à sa physionomie la
-plus charmeresse expression qu’elle eût jamais eue.
-
-Alors M. de Fontcombes éprouva une furieuse envie de se pencher vers
-elle davantage et de lui donner un baiser. Mais n’ai-je pas avancé qu’il
-ne perdait pas la tête?
-
-Ils étaient assis tous les deux, figurez-vous, sur le banc vieux, très
-usé, en face du Pan qui flûtait toujours et du bassin qui mire
-indifféremment la couleur changeante des heures.
-
-Et le dieu au menton velu les regardait tout en caressant de sa lèvre
-tendue l’extrémité de ses roseaux. M. de Fontcombes affirma que le dieu
-souriait. Jacquette dit qu’elle n’avait point jusqu’ici remarqué cette
-particularité, mais qu’assurément il avait un malicieux visage.
-
-Et, tout à coup, à peine avait-elle ainsi parlé, qu’elle poussa un cri.
-
-Son compagnon en fut effrayé et crut qu’une vilaine mouche l’avait
-piquée.
-
-Mais on entendait détaler sous bois. Ce pouvait être un daim ou quelque
-faon; il s’en trouvait dans ces parages. Jacquette le laissa croire à M.
-de Fontcombes, mais elle avait reconnu Cornebille qui la regardait de
-loin, tapi sous les feuilles, à présent, et levant la main vers son
-cœur. Cornebille inquiet d’elle, Cornebille porteur, à n’en point
-douter, de la lettre qu’elle avait oublié d’aller quérir!...
-
---J’ai eu peur, dit Jacquette.
-
-Ses belles joues recouvrèrent aussitôt leur incarnat accoutumé, et
-l’incident n’eût point eu d’autre suite, si la jeune fille, s’étant,
-d’instinct, rapprochée de son voisin, celui-ci ne l’eût entourée d’un
-bras protecteur et ne lui eût donné le baiser demeuré suspendu tout à
-l’heure.
-
-Le frisson dont elle fut secouée, elle le put mettre au compte de la
-frayeur éprouvée par le fait de l’animal détalant sous bois.
-
-Et quand M. de Fontcombes et Mlle de Chamarande rentrèrent au château,
-ni l’un ni l’autre ne parlait de littérature.
-
- *
-
- * *
-
-Monsieur de Fontcombes, il faut le dire, ne laissa pas à Jacquette un
-instant de répit. Il arrivait dès le matin, il repartait on ne peut plus
-tard dans la soirée. Et il lui fit passer toute la semaine à ne pas
-seulement citer un auteur. Il plaisait tout à fait au marquis et à la
-marquise: à celle-ci parce qu’il était beau et joli garçon, habillé à
-ravir et possédant les meilleures manières; à celui-là parce qu’il
-aimait la chasse et les divertissements champêtres, jusqu’à confesser
-qu’aussi lui il pratiquait la pêche aux grenouilles.
-
-Avec Jacquette, de quoi parlait-il donc? Toujours est-il qu’ils ne
-semblaient pas se creuser la tête pour trouver un sujet, comme ils
-l’avaient craint. Et l’on eût dit que le sujet découvert par eux était
-précisément celui que chacun d’eux attendait de tout temps, car ils le
-chérissaient, c’était visible, et ne se lassaient pas une minute de le
-traiter.
-
-Ils étaient jeunes. Parfois, Jacquette, sans motif apparent, éclatait de
-rire.
-
---Qu’avez-vous? interrogeait M. de Fontcombes.
-
---Je pense à Mlle de Quinconas qui, pour la première fois, depuis dix
-ans, n’est pas sur mes talons, ou ne m’attend point au retour d’une
-promenade pour m’interroger.
-
-D’autres fois, c’était M. de Fontcombes qui riait:
-
---Qu’avez-vous? interrogeait Jacquette.
-
---Je suis heureux, répondait-il.
-
-Ou bien il souriait parce qu’il pensait agréablement à celle qu’il
-appelait avec politesse «Mademoiselle Pomme-d’Api», car il avait lu le
-billet tenu par la poupée entre ses doigts gourds. Et il se promettait
-de venir, dans les cas embarrassants, demander conseil à cette figure de
-cire, à ce cœur de son.
-
---De mes amies, c’est la plus sage, affirmait Jacquette.
-
-C’étaient de tels babillages qui menaient Jacquette et son nouvel ami
-dans les allées diverses et innombrables du parc de Chamarande.
-
-Un jour qu’ils étaient revenus le long des balustres, après avoir mordu
-aux premières pêches mûres, ils causaient, assis sur un banc, entre deux
-beaux lauriers en fleurs. La Loire coulait, comme on vous l’a dit, non
-loin d’eux, entre ses îles de saules frissonnants et ses fuseaux de
-sable blond. L’horizon était clair car une ondée avait, la nuit,
-rafraîchi l’atmosphère, et l’on pouvait compter au loin les clochers de
-village dont une note argentine venait, tous les quarts d’heure,
-enchanter de quelque musique le doux bien-être du lieu.
-
---On entendrait d’ici Fontevrault, disait le jeune homme, et pourtant il
-ne fait pas de vent.
-
---On croit qu’il n’en fait point, répliquait Jacquette et cependant
-regardez là-bas cette voile qui vient du côté où est encore, pour une
-journée, notre Quinconas; elle est gonflée comme un oreiller de duvet,
-et elle pousse vers nous son long bateau plat comme une planche
-flottante.
-
-En effet, une voile venait, doucement, très doucement. Il n’était point
-besoin aujourd’hui des chevaux de halage. Et les regards de M. de
-Fontcombes, comme ceux de Jacquette, demeurèrent complaisamment attachés
-à cet objet qui bougeait, si peu que ce fût, au milieu du grand paysage
-immobile.
-
-Leurs yeux seuls s’attachèrent à l’objet, car, en vérité, leurs âmes
-étaient ailleurs, et, si j’ose prêter à celle-ci une forme, il me faut
-dire qu’elles étaient étroitement enlacées. En ces moments divins, trop
-beaux pour être comparés à quoi que ce soit de la vie diurne, nous
-recourons au rêve pour faire comprendre un état immatériel et si léger.
-Comme en un songe, M. de Fontcombes parla de très près à la jeune fille,
-et il n’est pas certain que lui ni elle aient entendu le son de sa voix.
-
---On dirait, fit-il, le bonheur qui vient à pas lents...
-
---Il vient vers nous, murmura Mlle de Chamarande.
-
-Et malgré l’extrême réserve de leurs gestes, elle serra tendrement la
-main d’homme qui se trouvait à sa portée.
-
-C’est alors qu’elle crut avoir une de ces singulières et fausses
-réminiscences où nous nous imaginons que l’instant présent est tiré de
-notre passé et où tout ce que nos yeux entrevoient est un spectacle déjà
-vu. Le pur contentement de cœur qu’elle éprouvait, il n’était pas
-inconnu d’elle; le paysage qui enchantait son regard, elle l’avait
-contemplé sans doute, mais contemplé pareil, avec exactitude, orné du
-son argentin et lointain des mêmes cloches, animé du même souffle de
-vent, embelli de la même attente indéfinissable; oui, jusqu’en un point
-qui coïncidait trop parfaitement, en vérité, avec un certain point du
-temps révolu...
-
-Et ce point particulier, qui attirait son attention sans la ravir à la
-douce rêverie, ce point grossissait à mesure qu’avançait le bateau; il
-devenait forme humaine, silhouettée en noir sur l’ocre salie de la voile
-gonflée... Oui, c’était la forme d’un jeune homme aux sombres vêtements,
-tel un petit abbé...
-
-Il se tenait à l’avant du long bateau plat; et quand on le distingua
-nettement, il salua d’une manière plus courtoise que ne fait d’ordinaire
-un jeune homme qui passe, il salua comme on salue l’ostensoir d’or sous
-le dais de la procession, comme on salue la bannière du Roi.
-
---Qu’avez-vous, dit M. de Fontcombes?
-
---Je ne sais ce que j’ai, dit Jacquette, oh! répétez-moi, mon ami, les
-mots trop charmants dont vous m’avez bercée et par la vertu magique de
-qui vous m’aurez sans doute fascinée ou endormie... Ne rêvé-je point?
-
---Mais non, petite amie, vous êtes là près, très près de celui qui vous
-aime; il fait bon, l’heure est jolie presque autant que vous-même, et
-l’espérance nous sourit...
-
---Je crois pourtant rêver, dit Jacquette.
-
-Le bateau lent avançait, tel un morceau de bois qui flotte à la surface
-de l’eau. Quand il passa devant les balustres, le jeune homme salua
-aussi courtoisement et pieusement qu’il l’avait fait de loin. Quand le
-bateau fut passé et sur le point de disparaître, le jeune homme noir
-salua encore.
-
-Car la lettre annonçant son passage pour ce jour même, à cette heure à
-peu près, était restée aux mains de Cornebille. Et il passait,
-l’infortuné rimeur, et il saluait dévotieusement sa muse, ignorant
-ingénu de son sort, de son sort bien digne d’un poète...
-
---Ce garçon si poli, dit M. de Fontcombes, vous le connaissez donc?
-
---C’est Alcindor, dit Jacquette.
-
-
-IX
-
-Ils remontèrent allègrement vers le château dès que se fit sentir le
-serein. Le rire de Jacquette animait les vastes allées solitaires. Elle
-se penchait, au-dessus des bordures de buis, pour respirer les roses; M.
-de Fontcombes, si sérieux lorsqu’il convenait de l’être, avait l’esprit
-rempli de gaminerie et tirait de Mlle de Chamarande des résonances
-gentiment enfantines, que personne n’avait su éveiller durant tout le
-temps de sa jeunesse. Et quand elle avançait la main pour cueillir une
-fleur, M. de Fontcombes avançait parallèlement la sienne, moins pour
-aider Jacquette que pour lui toucher un peu la main.
-
-Du château, le marquis et la marquise les contemplaient. Volontiers
-réunis en conciliabule, ces temps derniers, Foulques et Ninon
-paraissaient de fort belle humeur. Il avait, quant à lui, une façon de
-faire claquer le couvercle de sa tabatière et de se bourrer la narine,
-qui en disait long. Elle, toujours agréable en sa maturité épanouie,
-regardait, songeuse, le spectacle de belles amours naissantes; elle les
-avait aimées de tout temps, et dès leur naissance et après.
-
-Quand les jeunes gens arrivèrent, elle embrassa Jacquette, et, M. de
-Fontcombes ayant demandé, par un compliment spirituel, à être admis à la
-même faveur, la marquise de Chamarande l’y admit, aux applaudissements
-du marquis et sous le regard bienveillant de Pomme-d’Api.
-
-Il manquait Mlle de Quinconas.
-
---Elle arrive! dit le marquis Foulques qui avait l’oreille attentive à
-tous les bruits insignifiants.
-
-Et il discernait celui du carrosse qui avait été prendre la gouvernante
-au coche d’eau.
-
-On décida d’aller à la rencontre de la voyageuse, dans la cour
-d’honneur.
-
-M. de Chemillé, méditatif, y tournait en rond, poussant du pied des
-marrons d’Inde enfermés dans leur bogue hérissée qui, à tout coup,
-s’ouvrait en accouchant du fruit brun, lisse, quelquefois pie comme les
-vaches au poil luisant qui paissent dans la prairie voisine.
-
-Le carrosse poudreux pénétra, cahin-caha, dans la cour, car les chevaux
-étaient vieux ainsi que le cocher. Mais Mlle de Quinconas en descendit,
-aussi alerte, en donnant la main au marquis, qu’elle l’était il y a beau
-temps, quand on l’en avait vue pour la première fois descendre.
-
-L’excellente fille voulut, sans plus tarder, rendre compte de sa
-mission. Elle avait fait de son mieux, elle avait vu monseigneur son
-saint oncle, plein de mansuétude.
-
---Les petites poésies... Et, à ce propos, figurez-vous que j’ai fait
-dans le coche d’eau, la rencontre de l’auteur.
-
---Il s’agit bien de petites poésies! coupa aussitôt le marquis. Vous
-allez prendre une collation, mademoiselle; on change pendant ce temps
-les chevaux, et vous retournerez, ne vous déplaise, près de monseigneur
-votre saint oncle!...
-
-Mlle de Quinconas, ahurie, crut qu’elle avait commis faute grave et
-qu’on la jetait à la porte. Elle posa à terre quelques menus objets
-qu’elle portait, pour contenir son cœur bien garni et pousser un cri de
-circonstance.
-
---Mais non, sarpejeu! dit le marquis en s’esclaffant, seulement il
-s’agit d’affaires d’importance et urgentes: veuillez retourner à Angers,
-mademoiselle, et prier Sa Grandeur de venir le mois prochain, à sa
-convenance, bénir l’union de Mlle de Chamarande, ma fille, avec M. de
-Fontcombes!...
-
-Tous applaudirent à ces paroles, y compris les jeunes gens qui se
-trouvaient, par là même, fiancés, y compris le vieux parrain de
-Jacquette, y compris les gens du château accourus, y compris la bonne
-Quinconas qui en était pour ses frais d’ambassade et devait, à son corps
-défendant, reprendre le coche d’eau:
-
---Enfin, soupira-t-elle, peut-être vais-je y retrouver le petit
-poète!...
-
---Commandez-lui un épithalame! dit le rusé parrain de Jacquette.
-
-
-
-
-L’ORDONNANCE DU DOCTEUR COULOUBRE
-
-
-Lorsque Jacquette eut épousé M. de Fontcombes, elle prit un goût extrême
-pour son jeune mari.
-
-De sorte que, dans le Parc enchanté où Ninon, la belle marquise de
-Chamarande, de connivence avec Mlle de Quinconas, s’était donné tant de
-ridicule peine afin d’éloigner de sa fille la connaissance de l’amour,
-Jacquette, devenue la petite Mme de Fontcombes, connaissait et
-pratiquait l’amour autant que faire se peut, voire davantage.
-
-Or, c’est précisément cet excès qui motive l’aventure que voici.
-
-Il arriva qu’un beau matin, dans les appartements de Mme de Fontcombes,
-toutes les sonnettes retentirent. Jacquette avait appelé sa femme de
-chambre; celle-ci avait couru éveiller Mlle de Quinconas; l’ancienne
-gouvernante s’était précipitée chez Ninon; enfin, il n’y eut pas
-jusqu’au marquis lui-même, qui ne vînt, à peine vêtu, son madras à deux
-cornes en guise de perruque, à la chambre nuptiale. Et du diable si l’on
-trouva quelqu’un qui eût gardé assez de sang-froid pour sauter sur la
-vieille jument grise, courir au village et ramener en croupe
-l’apothicaire, à défaut d’un médecin:
-
-M. de Fontcombes, le jeune époux très aimé, était évanoui dans le large
-et beau lit commun.
-
-La courtepointe relevée et le linge en désordre laissaient à découvert
-sa poitrine apollonnienne et sa robuste épaule: son visage avait la
-pâleur de la cire et ses paupières demeuraient closes comme celles d’un
-homme mort.
-
-Jacquette gémissait, pleurait, hurlait même, beaucoup plus puérilement
-qu’elle ne fit jamais étant petite; on l’entendait des communs; et les
-gens du château, anxieux, s’approchaient, à pas de loup, sous les
-fenêtres.
-
---Mon cher mari est perdu! s’écriait Jacquette, et je suis la plus
-malheureuse des femmes...
-
---Il est vivant, Madame, répliquait Mlle de Quinconas en penchant sur le
-malade sa gorge opulente et demeurée, au château, un objet d’allusion
-familière.
-
-Et, de ses mains gourmandes, cette grande vierge quadragénaire et
-innocente parcourait et palpait les bras bien modelés du jeune dieu
-gisant, et elle appliquait si attentivement son oreille à l’endroit du
-cœur, que, lorsqu’elle exprimait de sa lèvre charnue, les résultats de
-l’auscultation, toute couchée qu’elle était sur la poitrine virile, son
-souffle, tel un vent léger passant au ras des pelouses, soulevait un
-duvet d’or:
-
---Mais ôtez-vous donc de là, vieille folle:--dit le marquis, volontiers
-bourru--ne voyez-vous pas que vous êtes sur le point d’étouffer mon
-gendre?
-
-Ce qui poussa Jacquette à se lamenter plus fort.
-
-Ninon allait remplacer elle-même la Quinconas près de ce corps sans
-défaut qui se décelait à mesure qu’augmentait l’agitation des femmes,
-quand un valet annonça M. Couloubre, un très habile médecin exerçant à
-Saumur et que la Providence avait amené ce matin même, sur un âne,
-quasiment aux portes de Chamarande.
-
-M. Couloubre n’examina point le malade d’aussi près que l’avait fait la
-gouvernante, car un homme de sa science connaissait le mal avant que de
-s’en enquérir; il demanda seulement le plat, et pratiqua la saignée.
-
-A la suite de quoi, M. Couloubre, satisfait de son acte, et ayant
-empoché le prix de l’opération, sollicita une minute d’entretien privé
-avec l’épouse du malade.
-
-Autant morte que vive, Jacquette fut dirigée en compagnie du médecin
-dans un cabinet où se trouvait reléguée, depuis beau temps, mise sous
-verre et fichée sur son pal, la poupée Pomme-d’Api, compagne des années
-d’enfance.
-
-Là fut tenu un colloque dont il ne transpira rien, du moins sur l’heure,
-et c’est pourquoi je ne saurais vous en rapporter aucun terme; et tout
-le bruit qu’il occasionna par la suite ne put s’établir que sur deux
-menus faits: le premier est qu’au cours de l’entretien privé, Jacquette,
-de qui la pudeur native est connue, arracha son propre fichu pour en
-couvrir Pomme-d’Api aux oreilles trop attentives; et le second est que
-M. Couloubre, entr’ouvrant la porte pour prendre congé, laissa retentir,
-fort nets et péremptoires, ces derniers mots, qui constituaient,
-affirma-t-on, toute son ordonnance:
-
---Madame, ménagez-le!...
-
-Jacquette sortit du cabinet, les joues animées d’un rouge naturel, la
-gorge découverte par l’absence du fichu, enfin, à ce point émue, que peu
-s’en fallut qu’on n’accusât le médecin d’avoir abusé du tête-à-tête.
-
---Il s’agit bien de cela! dit Jacquette en soulevant sa charmante épaule
-nue. Enfin l’essentiel est que M. de Fontcombes est hors de danger,
-affirme le Purgon, hors de danger, ah! quelle joie! mais, Ciel et Terre!
-à quelles conditions!
-
---A quelles conditions, ma chère enfant? dit Ninon.
-
---Au plus dures, madame, aux plus cruelles conditions!...
-
---M. Couloubre a dit: «Ménagez-le!» Faut-il l’entendre au sens général,
-ou bien, pauvre petite, l’enfermer dans sa signification la plus étroite
-et particulière?
-
---La plus étroite et particulière, maman.
-
---J’y suis! opina la Quinconas, ineffable, cela veut dire: «Empêcher M.
-de Fontcombes de s’aller fatiguer à la «chasse...»
-
---«Et retenez-le plutôt à deviser parmi les dames.»
-
---Oui, Quinconas!
-
---Ninon et Jacquette sourirent ensemble de la naïve gouvernante. Et
-cependant, Jacquette larmoyait en allant trouver son malade chéri.
-
-Voyant sa femme en pleurs, celui-ci se crut condamné, mais elle lui
-confia à l’oreille l’ordonnance du Dr Couloubre. Alors, il éclata de
-rire.
-
---Oh! dit Jacquette, le vilain homme, il rit: cela ne vous fâche donc
-point? Mais j’aimerais mieux, quant à moi, être condamnée aux galères!
-
-Et elle se mit à cogner de toutes ses forces contre M. de Fontcombes
-affaibli et souriant et qui attendait dans son lit le chocolat
-réconfortant.
-
-Une servante entra, portant la tasse fumante, et derrière elle parut
-Mlle de Quinconas qui n’avait là rien à faire, mais venait voir si, par
-hasard, on ne lui donnerait point à faire quelque chose.
-
-Au bout de quatre jours, à plus forte raison au bout d’autant de
-semaines, il ne restait pas trace à M. de Fontcombes de la faiblesse qui
-avait motivé l’alerte. Mais aussi Jacquette avait-elle observé à la
-lettre la prescription du docte saumurois, et quoique ceci, en vérité,
-elle ne l’eût point accompli de bonne grâce.
-
-Songez-vous qu’à présent Jacquette occupait seule, la nuit, le beau lit
-si large où nous avons vu tout pâmé son gentil époux! et que celui-ci
-faisait tristement chambre à part dans le cabinet où, pour toute
-présence féminine, n’était tolérée que celle de la poupée Pomme-d’Api!
-
-Aussi M. de Fontcombes, qui menaçait de périr par une cause exactement
-opposée à celle qui l’avait failli conduire à trépas, gagnait-il de plus
-en plus tard sa couche solitaire et la quittait-il dès l’aube, victime
-d’un traitement poussé à l’outrance. Il errait dans le Parc, il en
-franchissait les murs de clôture; on l’avait vu flanant dans le village;
-et Mlle de Quinconas, célibataire et matinale, le surprit en une
-attitude mélancolique, devant le coche d’eau qui part pour les villes.
-
-C’est que Jacquette voulait guérir son époux, mais le guérir de si
-parfaite manière qu’il fût mieux, si l’on peut dire, oui, qu’il fût
-mieux qu’avant toute défaillance. Elle lui voulait une santé supérieure
-à la santé elle-même, une santé qui fût, disait-elle, en faisant ses
-yeux gloutons «éclatante!»
-
-Ce fut sur ces entrefaites que, traversant le cabinet où son mari, en
-vue d’un plus riche avenir amoureux, passait des nuits ascétiques,
-Jacquette trouva, dans la menotte rigide de la Poupée, un de ces petits
-morceaux de papier roulé qui lui avaient jadis apporté en vers de
-mirliton des avis excellents.
-
-Celui-ci était conçu ainsi qu’il suit:
-
- Vouloir trop, c’est provoquer Dieu:
- Point ne jouez avec le feu!
-
-Jacquette fit la moue et s’en fut à ses affaires. Elle n’en était plus à
-se mettre martel en tête pour ces avis anonymes que toute la maison
-s’acharnait à lui faire parvenir par le moyen de la complaisante
-Pomme-d’Api. Sur les dangers que l’oisiveté amoureuse de son mari eût pu
-faire courir au ménage, mon Dieu, qu’elle était donc assurée! Pas une
-beauté, pas une jeunesse jusques à quatre lieues à la ronde. L’exode de
-toutes les jolies femmes ne s’était-il pas produit dans la contrée,
-aussitôt le bruit répandu que M. et Madame de Fontcombes formaient le
-couple le plus uni? Elle seule, aussi, ne l’oublions pas, avait entendu
-les paroles du médecin. Peut-être avait-il fixé une date à la fin du
-conjugal carême? Qui donc le savait? Jacquette toute seule. Tant y a
-qu’elle temporisait, parfaitement tranquille et savourant une
-voluptueuse revanche.
-
-C’est ainsi que, solitaire, une nuit, en son large lit, et tandis
-qu’elle goûtait la paix pleine de promesses, un songe, d’abord agréable,
-soudain l’agita et la mit sur son séant.
-
-Elle se revoyait enfant; et voici qu’elle jouait avec sa poupée
-Pomme-d’Api dans le Parc, en l’absence insolite de Mlle de Quinconas; et
-toutes deux prenaient plaisir à imaginer ce que, pour n’être pas à son
-poste, pouvait bien faire à cette heure l’irréprochable gouvernante.
-
-Soudain, Pomme-d’Api posait son doigt sur sa bouche peinte; tournait
-vers Jacquette ses yeux faits de deux billes de verre, et, prenant Mme
-de Fontcombes par la main, l’entraînait en une course folle par les
-allées du Labyrinthe. Quelques lecteurs ont-ils mémoire que ce dédale
-d’étroites allées, parmi des arbustes touffus et bien taillés, avait été
-jadis dessiné savamment à l’effet d’empêcher la toute jeune Jacquette
-d’approcher de cette fameuse statue de l’Amour que Mlle de Quinconas,
-précisément en un jour de beau zèle, avait mutilée à l’aide d’un marteau
-destiné à abattre les reliefs offensants, et d’un filet à papillons
-propre à en recueillir les débris?
-
-Si, par hasard, vous vous en souvenez, vous vous représenterez mieux le
-songe qui leurre en ce moment notre Jacquette. Elle arrive avec
-Pomme-d’Api, essoufflée, au bassin d’où émerge, sur son socle, le
-cynique Eros. Or, quelle n’est pas la stupeur de Jacquette, lorsqu’elle
-reconnaît, mais à ne pouvoir s’y tromper, et jusqu’aux plus familiers
-détails, dans la statue scandaleuse, non plus l’immortel fils de Vénus,
-mais qui? je vous le donne en cent! elle reconnaît M. de Fontcombes, son
-bel et cher époux. Et sous ses yeux, sous les billes de verre de
-Pomme-d’Api aussi, se reconstitue là une scène dont on a maintes fois
-ouï parler: c’est l’antique Matefelon, aujourd’hui défunte, qui, un pied
-sur la margelle, donne ses ordres; c’est la naïve Quinconas, immergée à
-demi, nue comme Eve, armée de ses outils, qui s’apprête à offenser
-souverainement l’impeccable esthétique d’un Fontcombes marmoréen!
-
-L’émotion suffoque la dormeuse, et c’est à la suite d’un tel choc
-nocturne que nous trouvons notre Jacquette haletante et dressée sur son
-séant, dans le large lit solitaire.
-
-A cet instant, c’est le petit jour: un grêle rayon s’insinue par le
-défaut de la persienne mal close, et la petite Mme de Fontcombes, la
-connaissance à peine renouée avec les choses véridiques, entend,
-Messieurs, entend très distinctement un soupir.
-
-Ce soupir provient du cabinet voisin. Ce soupir n’a rien de plaintif; il
-tient plutôt d’une action de grâce. Ce soupir n’est pas, certes, la
-froide haleine d’un fantôme. C’est un soupir qui ne saurait s’exhaler
-que d’un thorax puissant et charnu. Cependant ce n’est pas le soupir de
-M. de Fontcombes. Il va sans dire que Pomme-d’Api qui couche, empalée
-sous son verre, dans le cabinet, n’est haletante que dans les songes.
-Qui a pu, dans le cabinet, où n’habitent que la poupée et M. de
-Fontcombes, pousser un si remarquable, un si caractéristique, un si
-royal soupir?...
-
-Dans le désordre de sa toilette de nuit, Jacquette, fouettée par une
-curiosité impérieuse, d’un prompt mouvement, a chaussé ses mules; un
-bond: la voici à la porte du cabinet; elle l’entr’ouvre; elle l’ouvre;
-et elle entre, habillée et nimbée par la lueur de l’aurore. Que
-voit-elle? Ah! Seigneur Dieu tout puissant!...
-
-Elle voit, issant de l’étroite couche destinée à refaire à M. de
-Fontcombes une santé supérieure à la santé même, un corps en tout vêtu
-de la lumière qu’elle-même répand, mais un corps proprement double du
-sien par hauteur, largeur et opulence, et qui, en grande confusion,
-faisant trembler et ses chairs et les girandoles, fuit vers la porte et
-disparaît...
-
-Le rêve récent se représente à l’esprit de Jacquette: l’innocente et
-dangereuse Quinconas, ses amples flancs, ses outils ridicules, et sur
-son socle, le chef-d’œuvre de marbre dont on va démunir le carquois!...
-
---Est-ce là façon, Monsieur, d’observer l’ordonnance du docteur
-Couloubre?
-
-Fontcombes bégaie, simule un profond sommeil, entr’ouvre un œil, fait un
-geste incertain. Cependant il semble avoir désigné Pomme-d’Api.
-
-Jacquette se penche vers la poupée. Pomme-d’Api porte encore une fois
-entre deux doigts le sibyllin papier où à la clarté de l’aurore on peut
-lire:
-
- Tout nous trompe; le rêve aussi;
- Le médecin plus que personne:
- --Et ce qui est pis:
- Ignorance autant que Sorbonne.
- O toi qui veux garder pour toi seulette un homme,
- Il te faut le lier quatre fois dans son lit.
-
-
-
-
-OVIDE
-
-L’ART D’AIMER
-
- Ecce rogant teneræ, sibi dem præcepta puellæ,
- Vos eritis chartæ proxima cura meæ.
-
-(Ovid. Ars amandi, lib. II).
-
-
-Environ dix-huit mois après que Jacquette de Chamarande eut épousé par
-inclination le chevalier de Fontcombes, elle s’ennuya près de son mari.
-
-Elle le lui dit, à lui-même, tout le premier, et elle ajouta:
-
---Venez avec moi, Monsieur, jusque chez mon parrain, le baron de
-Chemillé, afin qu’il nous procure quelques lectures.
-
-Les deux époux sortirent, sans équipage, du château. Une poterne
-franchie, au pied noirci de la tour du Nord, on était aussitôt dans le
-village. Ils suivaient la petite rue tortueuse, ne se donnant ni le bras
-ni la main, mais séparés et tenus écartés l’un de l’autre, et par leur
-humeur et par le ruisseau qui court entre les gros pavés boursouflés,
-comme la ligne du dos entre les épaules d’une femme un peu mûre. Des
-moutards barbouillés ou un chat qui se lissait le poil contrariaient
-leur course silencieuse; de vieilles femmes momifiées au pas des portes
-leur souriaient en branlant la tête, et, dans des cages de bois, très
-puantes, des lapins, cessant une seconde de ronger la feuille de laitue,
-dressaient une seule oreille et présentaient un seul œil.
-
-Depuis des siècles, ce village s’incurvait doucement sur lui-même, de
-peur de s’éloigner du donjon protecteur, de sorte qu’arrivé à son
-extrémité, on se trouvait revenu tout près de cette antique tour du Nord
-démantelée à présent et ravalée à la qualité de vulgaire pigeonnier.
-Tout au bout de la ruelle courbe s’élevait la petite maison du baron de
-Chemillé.
-
-Modeste, construite en bonne pierre de taille, coiffée de hautes
-cheminées, ornée de trois lucarnes en sa toiture et d’un beau mascaron
-au-dessus de la porte d’entrée, elle était populaire par un cordon de
-glycine qui, d’un triple repli serpentin, enlaçait la muraille à
-mi-corps et semblait, au printemps, porter, en plein jour, les
-rayonnants quinquets d’une illumination. Quel contraste faisait cette
-demeure de gentilhomme philosophe avec les magnifiques corps de logis de
-Chamarande et ses terrasses, ses nobles degrés, sa tour isolée, son parc
-aux perspectives infinies, ses miroirs d’eau, ses célèbres fontaines et
-son labyrinthe un peu trop fameux!
-
-Un heurtoir de cuivre bien fourbi, à la porte d’entrée, faisait accourir
-une gentille soubrette, nommée Margot, à moins que ce ne fût Mme
-Serremiette, femme un peu prude et d’âge canonique, la respectable
-gouvernante de la maison. La jeune servante vint au-devant de M. et de
-Mme de Fontcombes et leur dit que Monsieur le baron faisait pour l’heure
-sa promenade au fond du jardin, sous la treille.
-
-Allant et venant, à petits pas, sous les arceaux garnis de chasselas
-roses, le baron, à travers ses bésicles, lisait les Géorgiques de
-Virgile lorsque l’aimable couple se présenta à lui en l’honorant des
-nombreuses marques de politesse qui étaient encore d’usage en ce
-temps-là.
-
---Mon parrain, dit Jacquette, nous nous ennuyons, mon mari et moi.
-
---«Nous nous ennuyons!» s’écria M. de Chemillé en regardant de biais le
-charmant époux, peut-on n’être pas parfaitement heureux quand on est
-amoureux?
-
---Taratata, fit Jacquette, «heureux», c’est bientôt dit, mais qu’est-ce
-que c’est que ça! Pour commencer, les personnes qui ne sont pas
-amoureuses m’ont l’air de s’occuper de mille choses (parmi lesquelles il
-y a chance que plusieurs au moins soient agréables): les amants eux,
-d’une seule. Est-ce juste? Enfin, là, franchement, mon parrain, on ne
-saurait s’embrasser continuellement?...
-
---On ne le saurait, en effet, reprit le parrain, quoique beaucoup
-estiment qu’ils s’en contenteraient... Mais ce sont ceux qui
-n’embrassent plus, ou, plus exactement, que personne n’embrasse... On ne
-le saurait, vous avez raison.
-
---Bon, dit Jacquette, mais pas une âme, au château, qui condescende à
-seulement troubler notre tête-à-tête. Nous nous levons, le matin, déjà
-fort tard; c’est bien. Nous avions coutume de prendre le déjeuner en
-famille; aussitôt après, l’on aurait envie de se retrouver seuls.
-Bernique! à peine montrons-nous le nez, que chacun s’évanouit,
-disparaît; maman nous lance par la porte entre-bâillée: «Allons, il ne
-faut pas que nous vous dérangions, mes enfants...»; papa s’écarte en
-grognant, et Mlle de Quinconas a toutes les peines du monde à
-transporter assez vite son train de derrière qui épaissit. Avec cela pas
-plus de compagnie que du temps que je préparais ma première communion...
-Ah! c’est gai!
-
---Pomme-d’Api, votre poupée, vous reste, dit le baron.
-
---Puérilité!... Comment voulez-vous que je lui parle désormais?
-
---«Puérilité!» Sachez qu’elle prend de l’âge. Je ne serais pas étonné
-qu’elle songeât au mariage. Ce vœu accompli, vous aurez de nouveau en
-elle une confidente.
-
---Soyons sérieux, mon parrain. Nous venons vous demander de nous prêter
-des livres.
-
-Le baron leva les bras comme si on le priait de décrocher la lune.
-
---Savez-vous ce que c’est que des livres? Savez-vous ce que sont les
-livres pour un vieillard tel que moi qui, à chaque pas qu’il fait,
-heurte la pierre de son tombeau, et pour qui toutes les choses
-délectables sont vidées d’espérance, comme les fleurs d’un jardin,
-souriantes encore et même parfumées, mais qui ne contiendraient pas au
-cœur la semence assurant le printemps prochain?
-
-Et il regarda son jardin plaisant, situé en bordure du village: il
-donnait sur la douve dont le séparait un mur bas, où les lichens
-tissaient un appui de velours et où jouaient à cache-cache les lézards.
-Une treille en faisait, peu s’en faut, tout le tour. Les groseilliers,
-gros marchands de rubis, semblaient, derrière leur étalage, attendre la
-clientèle; les perles noires du cassis s’y mêlaient désordonnément à la
-chair des framboises; les poiriers y marquaient les encoignures des
-plates-bandes; de vieilles futailles enfouies à fleur de terre, emplies
-d’eau, utiles à l’arrosage, imitaient une parure de bassins; à la tombée
-du soir, les aromes du thym et du buis se fondaient là avec celui des
-fraises mûres et des abricots surchauffés.
-
---Tout cela, reprit le baron un instant songeur, n’a d’agrément réel que
-si cela vous promet de recommencer à en avoir demain. Rien ne vaut que
-ce qui porte en soi un élément fécond de durée. Eh bien, mon enfant, les
-fleurs, les fruits, les parfums, l’heure exquise peuvent me manquer l’an
-prochain... Les livres aussi! m’objecterez-vous? C’est là que je vous
-attendais pour vous faire éprouver la différence. Les livres, mais
-j’entends: les livres!--et il fallait écouter le baron dire ce mot--les
-livres contiennent quelque chose qui ne périt pas, qui non seulement ne
-périt pas, mais qui enfante sans cesse un élément nouveau, fertile
-lui-même et créateur de plus nombreuses et merveilleuses substances.
-Vous aimez la vie, ma filleule, oui, même aux heures où vous vous
-ennuyez, vous aimez la vie; eh, bien! les livres, ils vous la doublent,
-ils vous la triplent, ils la centuplent, la vie!...
-
---Comment cela, mon parrain?
-
---Parce qu’ils contiennent la pensée, et parce qu’ils alimentent
-l’imagination. Ils déposent en nous des richesses qu’aucune méchanceté
-humaine ne nous peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes fructifier
-comme des banquiers habiles, jusqu’à notre heure dernière, et mieux que
-cela, puisqu’en quittant notre or, nos maisons, nos jardins, nous leur
-disons adieu, tandis que je ne crois jamais que vont prendre fin la
-pensée ou le vers qui m’enchantent.
-
---Comment se peut-il, dit Jacquette, qu’il y ait des choses si
-extraordinaires dans les livres?
-
---J’appelle livres les ouvrages qui sont triés parmi les meilleures
-productions de l’esprit humain, en tous les pays et en tous les temps;
-il ne faut pas croire que toutes les paperasses reliées en veau soient
-dignes de considération! Mais il est bon de savoir que ce que les
-meilleurs des hommes ont mis par écrit est meilleur qu’eux-mêmes. Non
-qu’ils se soient efforcés de le faire tel, mais parce qu’un secret
-mystère fait que certains hommes se surpassent quand, assis à leur
-table, ils deviennent écrivains... Je vous expliquerai cela une autre
-fois; un phénomène aussi singulier nous mènerait loin...
-
---Vous me donnez plus grande envie encore de lire, mon cher parrain.
-
---Ce n’est pas tout, Jacquette. Ils constituent la grande distraction
-dont nous avons absolument besoin pour ne pas nous enliser dans la vie
-trop étroite quand elle est régulièrement répétée. Ils nous conduisent
-en d’autres pays ou en d’autres âmes, ce qui est la même chose; et il
-importe beaucoup de savoir que les hommes comme leurs mœurs varient d’un
-lieu à un autre; ils nous émerveillent par des aventures, ou bien nous
-suggèrent des réflexions que nous n’eussions jamais eues par nous-mêmes.
-Mieux encore que tout cela: ils sont beaux! Une page, un poème, un seul
-vers procurent plus de contentement que tous les plaisirs que nous
-acquérons à prix d’or.
-
---Vous me faites trépigner, mon parrain. Je veux des livres!
-
---Attendez. Il y en a parmi eux qui procurent l’enchantement à la
-jeunesse car ils sont la féerie, le rêve, la comédie, la source du rire
-inextinguible; d’autres qui vous apprennent comment il convient de
-vivre, car ils contiennent, sous une forme généralement piquante, les
-résultats de toute l’expérience humaine; et certains qui
-consolent--c’est le plus fort!--qui consolent l’homme avancé en âge de
-ne plus participer ni aux plaisirs de la jeunesse, ni au bonheur de
-vivre pour le mieux. Ce qu’ils nous donnent, c’est ce que nous avons la
-certitude d’emporter avec nous quand on nous ferme les paupières et la
-seule chose que nous aurions l’orgueil de montrer si nous nous
-réveillions dans une vie supérieure, car, pour le reste, en vérité:
-gloire, honneurs, richesses et tout ce qui s’obtient dans le commerce
-des hommes, dites-moi qui ne rougirait de se présenter devant Dieu avec
-ce seul bagage?
-
-Le baron ouvrit tout à coup son Virgile; il frappa du doigt le texte
-vénéré:
-
---La vertu subtile de la chose écrite, c’est notre viatique, à nous les
-vieux, mais à vous, c’est la révélation du sens même de la vie.
-
---Vous ne devez jamais vous ennuyer, mon parrain?
-
---Jamais.
-
---Mais pourquoi maman et ma gouvernante m’ont-elles si sévèrement
-défendu les livres?
-
---Ah! c’est que je ne vous ai pas dit qu’ils contiennent ce qu’il y a au
-monde de plus dangereux!...
-
---Qu’est-ce qu’il y a au monde de plus dangereux?
-
---La vérité, mon enfant, et l’erreur, sa sœur inséparable...
-
---Je veux lire, mon parrain! M. de Fontcombes et moi sommes venus vous
-demander des livres.
-
---Je ne prête pas de livres, dit le baron.
-
---Comment! après ce que vous venez de nous dire, vous nous laisseriez
-privés de magiciens capables d’écarter l’ennui?
-
---Je ne prête pas de livres, mais...
-
---Mais?...
-
---Mais je peux vous permettre de passer une après-midi dans ma
-bibliothèque. Venez demain; je donnerai des ordres; toutes les
-merveilles dont je vous ai parlé seront à vous. Dérangés? Mais vous le
-serez par tous les génies!... Libre à vous alors d’oublier là que vous
-êtes amants: je vous y livre à l’enchantement sans pareil de tous les
-chefs-d’œuvre de l’esprit humain...
-
- * * * * *
-
-Jacquette embrassa son parrain et quitta le jardin du baron de Chemillé
-à l’heure du serein. Dans le lointain, des brumes légères se laissaient
-épingler aux pointes des peupliers qui bordent le cours de la Loire; les
-oiseaux s’étaient tus partout; et par delà la douve où Jacquette
-crachait les pépins et la pulpe des chasselas, on entendait à présent le
-bruit cristallin des célèbres fontaines, au fond du parc de Chamarande.
-
-Les deux jeunes époux traversèrent de nouveau le village en se tenant
-cette fois par la main, malgré le ruisseau qu’ils enjambaient tour à
-tour, parce que Jacquette était maintenant d’excellente humeur. Elle
-tint même à prolonger la promenade, sous le prétexte de parcourir le
-parc aux dernières lueurs du crépuscule.
-
---Quelle chance! disait-elle en entraînant son mari sous les allées
-taillées et l’obligeant à danser autour des bassins, sous le sourire du
-faune joueur de flûte.
-
---Oui, oui, quelle chance! répétait le mari.
-
---Vous n’avez pas l’air convaincu? Vous vous êtes tout le temps tenu
-coi. Vous n’avez pas même remercié le baron lorsqu’il vous a accordé la
-faveur de vous initier à tous les chefs-d’œuvre de l’esprit humain!...
-Que dites-vous donc de cela?
-
---Je dis, répondit M. de Fontcombes, que votre parrain a sa marotte,
-comme chacun a la sienne. Reste à savoir si c’est bien la vôtre.
-
---Me jugez-vous incapable de goûter les choses de l’esprit? Ne suis-je
-pas assez grande pour être intelligente? Et vous-même? Ah! tenez, si je
-savais que vous méprisez ces plaisirs, je préférerais ne jamais vous
-revoir...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, à l’heure dite, Jacquette et son mari étaient chez le
-baron de Chemillé qui leur faisait aussitôt les honneurs de sa
-bibliothèque, lieu mystérieux où, d’ordinaire, il n’admettait que
-d’exceptionnels visiteurs.
-
-C’était une pièce vaste et belle et pour qui toute la maison semblait
-avoir été construite. Les parois en étaient garnies de fauves reliures,
-sauf quelques panneaux réservés à des toiles du Titien, du Giorgione et
-du Corrège que le baron affectionnait par-dessus tout. Une grande table
-recouverte d’un tapis, mais surtout d’in-folios épars et de morceaux de
-marbres antiques, occupait presque tout l’espace quoiqu’il en demeurât
-pour un grand lit de repos et pour un haut fauteuil à oreillettes et sa
-bergère en vis-à-vis, de chaque côté de la cheminée.
-
-Le temps était gris, ce jour-là; une première pluie d’automne arrosait
-le jardin; on entendait hoqueter et pleurer les gouttières.
-
---Ah! que ne vous dois-je pas, mon parrain! dit Jacquette. Savez-vous,
-par un temps pareil, le sort qui, sans vous, nous attendait?
-
-Le baron regarda sa filleule, qu’il trouva fraîche et jolie à plaisir,
-puis regarda son jeune mari qui n’était pas indigne d’elle.
-
---Vous seriez demeurés dans votre appartement qui vaut celui-ci, dit-il,
-et, par Bacchus, à d’autres que moi de vous plaindre!
-
---Dans notre appartement, oui, fit Jacquette, et vous trouvez cela
-drôle?
-
---Eh bien! dit le baron; je vous laisse ici dans une nombreuse et
-brillante compagnie qui m’a rendu souvent les jours de pluie plus
-agréables que les autres.
-
-Jacquette sautait de joie, embrassait son parrain et palpait de ses
-doigts gourmands les beaux dos arrondis des volumes.
-
-M. de Chemillé s’éclipsa.
-
- * * * * *
-
-Et il laissa longtemps le jeune ménage dans la bibliothèque; fort
-longtemps.
-
-Le temps lui parut même si long, privé qu’il était, lui, en un jour
-morose, de sa pièce préférée, qu’il en conçut quelque inquiétude. Il
-commanda à Margot d’aller tendre l’oreille au trou de la serrure. La
-servante revint vers son maître.
-
---Se seraient-ils échappés?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Sont-ils évanouis?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Vivent-ils? s’écria le baron qui commençait à s’émouvoir.
-
-Mais il s’aperçut que la soubrette riait en détournant la tête.
-
---Qu’est-ce à dire? par la mordieu! Faites-moi venir Mme Serremiette.
-
-La respectable Mme Serremiette se présenta, la poitrine comprimée comme
-une religieuse, son trousseau de clefs battant sa robe grise. Le baron
-lui donna le même ordre qu’il avait donné à la soubrette:
-
---Avec discrétion, cela va sans dire, Madame Serremiette, avec
-discrétion, vous comprenez; mais il s’agit de savoir s’il n’est pas
-arrivé malheur à ces jeunes gens.
-
-Mme Serremiette fit comme il lui avait été commandé; mais, ayant obéi,
-elle avait la plus grande peine à reparaître devant son maître. Celui-ci
-dut la sommer d’affronter son regard.
-
---Eh bien, quoi? dit le baron, aucun bruit?...
-
---Si, monsieur le baron.
-
---Ah! je respire. Mais, par le diable! ils me saccagent mes rayons? Vous
-avez entendu tomber les volumes, choir une pile sur le parquet?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Ah. Ils lisent tranquillement? Ils ont pris Eschyle, sans doute, Don
-Quichotte ou les Contes de Perrault? Vous êtes restée au moins le temps
-qu’il faut pour entendre tourner la page?
-
---Non, monsieur le baron.
-
---Comment? «non!» Mais il fallait demeurer, Madame Serremiette: ces
-pages sont de grand format; je vous dis qu’il fallait leur laisser le
-temps de tourner la page!
-
-Mme Serremiette se cachait pudiquement le visage derrière ses mains
-parcheminées. Tout à coup elle s’enfuit, comme avait fait la petite
-bonne.
-
-M. de Chemillé se frappa soudain le front. Et il se mit à rire de tout
-son cœur.
-
-Le ciel s’était éclairci; un rayon de soleil appelait au dehors. Le
-baron fit un tour de jardin en écrasant les limaçons sur le sable
-humide. Il fit un tour; il en fit deux; trois même, et quatre, et dix
-aussi, sans que rien fût changé à l’ordre des choses dans la trop
-studieuse demeure. Le jour déclinait. Le baron consultait sa montre; il
-s’impatientait, mais il souriait aussi. Finalement il n’y tint plus, et
-tandis qu’il passait devant les fenêtres de la cité des livres, il fit
-toc-toc à la vitre, risquant un œil pendant qu’il y était.
-
-Mais tout à coup le voilà penaud comme la gouvernante, plus rouge
-qu’elle et répétant chapeau bas:
-
---Mille excuses! mille excuses!
-
-Il savait cependant! il était averti! Oui, informé par deux femmes
-successivement, il n’ignorait rien. C’est entendu. Mais voir, de ses
-yeux, ah! que c’est une chose différente!
-
- * * * * *
-
-Eh bien, moins de deux minutes après l’incident, et comme la confusion
-de M. de Chemillé durait encore, la fenêtre où le vieillard avait frappé
-fut ouverte d’une main sûre, au pouls régulier; puis les deux battants
-en furent écartés largement; et Jacquette, la chevelure en ordre et le
-rouge en place, sourit à la fraîcheur du soir et à son parrain.
-
-Celui-ci ayant recouvré ses sens, la salua, non sans admiration, et lui
-demanda:
-
---Eh bien, ma chère filleule, vous êtes-vous ennuyée aujourd’hui?
-
---Pas un instant!
-
---Bravo! Et qu’avez-vous lu?
-
---Lu?... dit-elle, à peine embarrassée, cependant qu’une voix de basse,
-derrière elle, soutenait la note fort justement:
-
---Lu?...
-
-Le baron reprit:
-
---Je vous demande: qu’avez-vous lu?
-
-Les dieux, chacun le sait, furent avec les amants toujours de
-connivence. Tandis que Jacquette hésitait un peu, une main lui tendit un
-elzevier entr’ouvert à la page du titre, cependant que la voix de basse,
-traduisant du latin, lui soufflait:
-
---OVIDE: _L’Art d’aimer_...
-
---Ah! fort bien, dit le baron, _l’Art d’aimer_!... En effet, _Naso
-magister erat_...
-
-Et il reprit:
-
---L’art d’aimer, c’est souvent de faire le contraire de ce qu’il a été
-convenu que l’on ferait...
-
-
-
-
-LE MARIAGE DE POMME-D’API
-
-
-Environ la deuxième année de son mariage avec M. de Fontcombes,
-Jacquette ne donnant pas signe de grossesse, le vieux baron de Chemillé
-lui dit en se promenant avec elle dans son jardin de curé:
-
---Ma filleule, votre mari est-il généreux?
-
---Pouf! fit Jacquette, c’est un jeune homme: je crois que recevoir lui
-est plus doux que donner.
-
---Il ne manque pas de galanterie envers vous, si je m’en rapporte à la
-scène de la bibliothèque--dont j’ai gardé plaisante mémoire,--que ne
-vous fait-il cadeau d’un enfant!
-
---Oh! dit Jacquette, je n’en suis pas si pressée; les enfants sont
-insupportables.
-
---On l’a dit de tous temps et l’on a continué d’en avoir. Il n’y a pas
-vingt ans, je vous ai vue vous-même naître, sucer le lait de Marie
-Cocquelière et grandir en roulant comme une boule dans les allées du
-parc de Chamarande: qui donc s’en plaignait? Vous étiez divertissante.
-
---Maman s’est donné pour mon éducation beaucoup de mal...
-
-Le baron retint un de ces sourires qu’il avait, disait-on, à double
-pointe, et piquants comme celui de son contemporain Arouet. Il se
-souvenait des peines inconsidérées que la pauvre marquise avait eues
-pour n’arriver à rien; et il revoyait Mlle de Quinconas, l’institutrice,
-et l’austère Mme de Matefelon, et les confidences du capucin, et l’abbé
-Puce...
-
-En effet, tout le mal que l’on prend pour bien élever les enfants est
-fertile en déceptions. Mais, comme l’une de ses marottes était
-précisément que son intervention personnelle avait mieux servi
-l’éducation de Jacquette que toutes les méthodes convenues, il repensa à
-la poupée Pomme-d’Api, et il dit:
-
---Ecoutez, ma filleule. Je ne me trompais pas l’autre jour, lorsque je
-vous ai fait allusion au goût que je soupçonne à Pomme-d’Api pour le
-mariage: elle m’en a touché mot...
-
---Mon parrain, dit Jacquette, il n’y a nul besoin d’un enfant dans la
-famille puisque vous êtes là. Vous ne serez jamais sérieux!
-
---Ni vous tout à fait fine, ma chère Jacquette, puisque, à l’exemple de
-tous les gens du commun, vous croyez que le «sérieux» gît dans un lieu
-déterminé, porte un habit d’une certaine couleur et emploie
-infailliblement le langage des dames nonagénaires. Le sérieux, il est
-dans la bouche d’un petit morveux souvent; les poètes l’accordent
-généralement à des fous; moi je le vois toujours où je l’attends le
-moins, et ce n’est pas ma faute si les seuls êtres qui me parurent doués
-de cette qualité, sans mélange, sont les marionnettes à l’invariable
-visage et à la tête de bois.
-
---Je sais bien que j’ai fini par attribuer à Pomme-d’Api des opinions,
-mais c’étaient les miennes ou bien celles que vous m’aviez affirmé
-qu’elle avait.
-
---Fort bien! mais toutes opinions que vous n’eussiez point du tout
-considérées si cette espèce de bûche n’eût été là pour vous les répéter
-moins désagréablement qu’une personne vivante. Je vous en prie, ne
-discutons pas sur la qualité intrinsèque de Mlle Pomme-d’Api; je suis un
-vieux bonhomme et j’ai beaucoup vu; croyez-moi: sa qualité est éminente.
-Je disais donc... Ah! vous me faites perdre le fil de mon discours...
-
---Vous disiez, mon parrain, des enfantillages.
-
---Et j’y reviens; c’est-à-dire que je reprends mon sérieux. Pomme-d’Api
-a déjà vu trois prétendants.
-
---Ah. Et qui sont-ils?
-
---Je vous les montrerai. L’un, s’il vous plaît, est un ange...
-
-Jacquette s’abandonna à l’hilarité sans aucune retenue.
-
---... Est un ange... poursuivit le baron. Il surmonte mon bois de lit;
-il est fort bien taillé et peint; il a des ailes; il descend, sans nul
-doute, du ciel en droite ligne.
-
---Ah! ah! Et qu’en a dit ma poupée?
-
---Elle n’en veut pas entendre parler.
-
---Elevez-les donc religieusement!
-
---Je reconnais à Pomme-d’Api mille vertus; mais elle donne dans le goût
-du jour avec une déplorable facilité.
-
---Et après l’ange, qui a-t-elle vu?
-
---Je lui ai présenté un poupard du temps du roi Henri, qui est richement
-accoutré, décoré de la Toison d’Or--une merveille--mais à la vérité
-d’aspect un peu ventru et gibbeux.
-
---Elle l’a repoussé?
-
---Moins rudement; mais elle l’a repoussé. Savez-vous de qui cette
-jeunesse s’est entichée?
-
---Jouons avec vous jusqu’au bout, mon parrain. Je ne vois pas de qui
-pourrait s’éprendre une poupée.
-
---D’un jocrisse, mademoiselle! d’un grand efflanqué de Pierrot qui a le
-teint couleur de perruque, des yeux de moribond et une humeur de
-pendu!...
-
---Pauvre fille! Ah! que je la plains!
-
---Vous voyez que vous y êtes prise. Eh bien, c’est ce flandrin que
-Pomme-d’Api va épouser.
-
---Quand cela?
-
---La semaine qui vient. J’en ai prévenu madame votre mère à qui la chose
-sourit assez. La marquise veut inviter toutes les poupées et tous les
-poupards d’alentour; ils viendront avec leur famille; on fera,
-m’a-t-elle dit familièrement, une noce à tout casser.
-
-Jacquette trépignait de joie:
-
---Enfin! s’écriait-elle, enfin, nous allons voir du monde!
-
---C’est Pomme-d’Api qui vous vaut cela. Voulez-vous voir le fiancé?
-
---Mais certainement.
-
-Le baron ouvrit une immense armoire et y prit délicatement un objet
-d’une extrême mollesse, long de culottes comme de nez, blanc de vêtement
-comme de teint, noir aussi par endroits et faisant mine de déterré.
-
---Bonjour, lui dit Jacquette. Tu n’es pas gai, mon vieux!
-
-Elle eut l’attention de se tourner d’un autre côté pour ajouter:
-
---Pas beau non plus, saprelotte! Ma poupée a un drôle de goût.
-
---Pomme-d’Api, dit le baron, fut toujours d’une nature originale.
-
-Jacquette exhala un profond soupir. Elle ne l’eût pas fait dix minutes
-auparavant; mais déjà elle commençait à douter si ces épousailles de
-poupée avaient quelque chose de véridique. Car, tant nous éprouvons, à
-notre insu, le besoin d’être poussés en pleine fiction, qu’une
-chiquenaude y suffit.
-
---Enfin, comment s’appelle-t-il?
-
---Pierrot.
-
---De bonne famille?...
-
---Heu, heu... dit le baron, faisant la lippe: Fantaisie, Poésie,
-Clair-de-Lune, Vapeurs, Langueurs et Cœur, Sérénades, Mascarades, Génie
-et Corde-au-Cou: voilà du chenapan le fantasque arbre généalogique.
-
---Que tous ces noms ont vieilli!...
-
---Aussi, c’est vous et vos pareilles qui avez grandi un peu vite! Mais
-sachez, ma filleule, que le vieux est plus jeune que votre dernière
-nouveauté.
-
---Comprends pas.
-
---Je veux dire que de ce que vous croyez neuf naîtra quelqu’un qui
-ressemblera au vieux à s’y méprendre.
-
---Grand bien lui fasse! Mais, mon parrain, savez-vous quand les fêtes
-commencent?
-
---Chut!... On a voulu vous en réserver la surprise: dans quatre jours,
-sans plus tarder.
-
-Jacquette s’en fut en sautant et dansant, comme au temps où elle était
-petite. Chemin faisant, elle traversa la pièce où Pomme-d’Api, empalée,
-demeurait immobile sous son globe de verre.
-
---Pour ce qui est des conseils avant le mariage, ma fille, j’ai résolu
-de ne t’en donner aucun. J’ai fait ce que j’ai pu, quand j’étais jeune
-fille, pour t’épargner la vue des choses réelles, comme on le faisait
-pour moi. Entre nous c’était peine perdue. Nous avons tout vu, tout
-connu, et appelé chaque chose interdite par son nom; n’est-ce pas vrai?
-Eh bien, je te dirai seulement ceci, c’est que ni toi ni moi ne savions
-rien, rien, rien de rien. Raison de plus pour que je t’instruise! me
-diras-tu. Non, ma pauvre: autant vaudrait te parler chinois. Bonsoir!
-
-Et la jeune madame de Fontcombes, chantonnant, alla donner l’alerte à
-ses femmes de chambre et mettre les appartements sens dessus dessous,
-afin qu’on s’occupât de ses toilettes.
-
-On y avait déjà mis la main en secret, et elle s’aperçut que tout le
-château travaillait dans l’ombre à la préparation méthodique et
-passionnée d’une grande fête nuptiale, activité destinée à la louable
-propagation de l’espèce, et que rien n’égale chez les humains, si ce
-n’est l’ardeur qu’ils déploient quand il s’agit précisément d’exterminer
-cette espèce même.
-
- * * * * *
-
-Comme jadis, aux grands jours, et presque dans les mêmes proportions
-qu’à l’occasion des noces de Jacquette, on put voir arriver, au cours
-d’une même après-midi, l’affluence des invités. Ils venaient de l’Est et
-de l’Ouest, suivant les voies qui bordent la Loire, les uns en carrosses
-assez boueux, car il avait plu, et les autres simplement par le coche
-d’eau, tant du côté de Chinon que du côté de Saumur. Apporter avec soi
-tout ce que châteaux ou riches demeures pouvaient contenir de poupées
-était le plaisant prétexte à la réunion, mais tout ce monde, cela va
-sans dire, était attiré par la promesse de festoyer, de danser et de
-tout ce qui s’en peut suivre.
-
- * * * * *
-
-Et personne ne fut déçu, que je sache; ce qui vous laisse à penser que
-les repas furent copieux et les nuits de bal éblouissantes. Les
-divertissements que l’on ne goûte que peu fréquemment deviennent
-féeriques dans les esprits: douze chandelles allumées tous les trois
-mois font plus de clarté qu’un feu d’artifice hebdomadaire. Ces belles
-compagnies provinciales, convoquées au château de Chamarande pour y
-faire fête, s’en acquittaient avec transport. Et justement il se
-trouvait en ces années-là qu’une société jeune et alerte s’était
-développée, aux confins d’Anjou et de Touraine, beaucoup plus brillante
-et entreprenante qu’au temps de la jeunesse de Ninon, la charmante mère
-de Jacquette. Je n’en finirais pas si l’envie saugrenue me prenait de
-vous énumérer tous les hôtes du château et toutes les fantaisies qui
-furent imaginées pour leur plus grand plaisir, et je m’essoufflerais,
-cela va sans dire, s’il était question de suivre, seulement une heure,
-la jeune Mme de Fontcombes en ce tourbillon.
-
-Durant trois nuits consécutives, les violons n’arrêtèrent pas leur
-crin-crin de cigales infatigables; on dansait dans les salons; on
-dansait dans les corridors; et, le beau temps s’étant mis de la partie,
-on dansait aussi sous les charmilles, aux sons atténués du petit
-orchestre et à la lumière infiniment mesurée que vingt fenêtres du
-rez-de-chaussée semblaient faire exprès de pincer entre les tentures,
-pour favoriser les échanges d’une étroite entente entre les couples
-enfiévrés.
-
-Jacquette, dit-on, prit tant de plaisir, que nul ne l’avait vue
-jusqu’ici en pareil état d’allégresse. De méchantes langues prétendent
-qu’elle se compromit avec un cadet de Gascogne, haut de six pieds, à tel
-point que son mari en eût eu de l’ombrage, s’il ne se fût lui-même lancé
-comme une toupie ivre au milieu de cinquante jeunes femmes pâmées d’aise
-et parmi lesquelles il reconnaissait à grand’peine, au souper, celle à
-qui il avait, un quart d’heure auparavant, fait la cour la plus
-inconsidérée.
-
-Qui s’étonnera qu’un pareil entrain, tant chez les hôtes du château que
-chez les châtelains eux-mêmes, leur ait fait complètement oublier le
-motif de leur réunion et négliger, en vérité, d’ingrate manière, la
-poupée Pomme-d’Api, son fiancé, ainsi que toute la pouparderie? Non; de
-toutes ces têtes de carton ou de cire, de tous ces membres de bois, de
-tous ces ventres de guenille ou de son, il ne fut pas plus parlé ni
-pensé que des origines du monde ou de la vie éternelle.
-
-N’alla-t-on pas jusqu’à ne pas remarquer--tant la jeunesse à elle-même
-se suffit!--que le baron de Chemillé n’avait pas paru?
-
- * * * * *
-
-Ce ne fut que passé les fêtes, un beau matin, dans l’allée d’Eau où il
-se promenait, un petit livre de Juvénal à la main, que le vieux parrain
-de Mme de Fontcombes, rencontrant sa filleule, la fit soudain se
-souvenir qu’elle ne l’avait point vu d’une semaine.
-
-Elle allait seule, elle aussi, sans nul livre, il est vrai, mais
-rêveuse:
-
---Ah ça! mon parrain, qu’êtes-vous devenu? J’allais faire prendre de vos
-nouvelles...
-
---J’étais un peu fatigué, dit le baron. A mon âge, la veillée ne me
-convient pas comme à vous...
-
---La veillée?...
-
---Trois nuits passées en compagnie de la jeunesse!...
-
---De la jeunesse?...
-
---Disons: de la folie. Et de la plus déréglée. Disons: au milieu de la
-bacchanale. Et de la plus éhontée.
-
---Comment avez-vous pu vous dissimuler au point que je ne vous aie point
-aperçu?
-
---Ah! Je tiens de vous, ma chère belle, que vous fûtes à la bacchanale!
-
---Mais comme tout le monde et vous-même...
-
---Oh! moi, je fus à certaine autre que vous eûtes peut-être tort de
-négliger!
-
-Jacquette eut la figure de quelqu’un qui n’a vraiment rien négligé.
-
---J’ai tout bonnement, dit le baron, assisté, moi, au mariage de
-Pomme-d’Api.
-
-En son visage boudeur, Jacquette eut un sourire qui contenait une once
-de pitié. Le baron reprit de plus belle:
-
---Ce fut surprenant, inoubliable!
-
---Allons, fit Jacquette avec condescendance, parrain, le temps est beau,
-voici mon bras; promenons-nous et parlez-moi de ce mariage de
-Pomme-d’Api.
-
-Et les voilà, vieillard malicieux et jeune femme pleine de grâces
-alanguies, s’engageant dans l’allée des balustres où sont distribués à
-intervalles égaux les caisses de lauriers et d’où la vue est si belle
-sur la Loire.
-
---Pomme-d’Api, dit fort sérieusement le baron, s’est conduite, en cette
-occasion, de la façon la plus singulière...
-
-«Ayant reçu avec beaucoup de civilité les personnages assez baroques
-venus, comme leurs patrons, en carrosses ou par le coche d’eau; leur
-ayant présenté son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda pas à faire
-remarquer qu’elle avait, auprès des nouveaux venus, un succès
-considérable. Je dis tout de suite qu’il était mérité, car peu de ses
-pareilles, d’où qu’elles vinssent, lui allaient, comme on dit, à la
-cheville, soit par la parure soit par l’esprit. Les poupées, d’ailleurs,
-reconnaissons-le, sont pour la plupart niaises et sans beauté. Mais par
-contre, en ce petit monde, la gent masculine se distingue, dès qu’on y
-admet, comme ce fut le cas, des compagnies de marionnettes issues de
-tous les coins du monde: d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et encore
-d’autre lieu, ainsi que vous l’apprendrez tout à l’heure, à votre plus
-grand scandale...
-
---Qu’entends-je?... «Scandale!...» Pomme-d’Api?...
-
---Patience! fit le baron. Vous avez élevé votre poupée avec les soins
-les plus scrupuleux et je comprends votre souci. Mais moi, je raconte
-ici une histoire vue et je dois la prendre par le commencement.
-
-«Pomme-d’Api, dis-je, étant assurée qu’elle plaisait, conçut aussitôt
-des audaces que nul de nous ne l’eût soupçonnée de dissimuler sous sa
-réserve quasi proverbiale. J’ai vu ailleurs, il est vrai, certaines
-natures essentiellement bridées se livrer soudain aux déportements dès
-que la certitude de séduire eut amolli et rompu tous les liens...
-Toujours est-il que notre prude poupée manifesta sur l’heure une
-connaissance de ses intérêts primordiaux, et une faculté politique
-propre à les satisfaire dans le plus court délai, qui ne laissa pas de
-hautement me surprendre.
-
-«Il est superflu de vous informer que les compagnies de marionnettes à
-qui notre Pomme-d’Api eut affaire, ayant traîné sur maints tréteaux
-d’Europe et vécu la vie dissolue des comédiens, ne sont pas, loin de là,
-pour inspirer, en dépit des rôles sublimes qu’elles savent jouer, les
-parfaites délicatesses de la meilleure société. Loin d’être rebutée par
-ces rudesses de mœurs, Pomme-d’Api se montra tout aussitôt à l’unisson
-et laissa entendre, par d’indubitables signes, que les fiançailles d’une
-poupée n’ont pas obligatoirement la rigueur des engagements orthodoxes
-et qu’une occasion sans pareille s’offrant à elle de choisir entre un
-grand nombre d’hommes, trois nuits, en somme, lui restaient pour
-réfléchir au grand acte du mariage qu’elle avait résolu d’accomplir.
-
-«J’abrège, ma chère filleule, et je ne rends ici qu’un sens très ramassé
-de la pantomine destinée à mettre hors de doute le cynique dessein de
-Pomme-d’Api. La compagnie qui l’environne, rompue à l’interprétation du
-plus maigre geste, je vous donne à penser si elle a, comme il le
-fallait, interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla, sujet Piémontais,
-lui vint offrir ses services le premier. Il portait bas rouges, culotte
-verte et une perruque à la Janot, noire comme le fond de ma cheminée...
-
---Mais Pierrot? demanda Jacquette.
-
---Pierrot s’était aussitôt trouvé mal. Ne sachant que faire de cet
-anémique, la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre lit, Madame; ne
-vous aurait-il point importunée de ses vapeurs?
-
---Je n’étais sans doute pas dans mon lit, cher parrain, mais au bal...
-
---Le bruit avait couru...
-
---Quel bruit? Prétendez-vous, à présent, entendre des Pomme-d’Api, des
-Pierrot et des Djiandouilla? Mais passons, que diable! à la suite de
-l’histoire.
-
---Ah! dit le baron. Je constate que la comédie de nos bonshommes de bois
-vous intéresse. Que serait-ce si vous eussiez vu!...
-
---Si vous eussiez vu quoi?
-
---... Eussiez vu ce que moi-même ai vu? C’était à n’y pas croire. Tous
-ces coquins, familiers de la féerie, savent, en effet, la faire naître
-pour ainsi dire d’un coup de baguette. Sans doute portaient-ils avec eux
-des lumignons, des torches, d’étranges machines et toute la défroque
-habituelle des impromptus propres à satisfaire les caprices impatients
-des princes. Leur troupe aussi, d’où sortait-elle? Toujours est-il que
-là où j’avais compté dix pantins, j’en nombrai cent, et que là où il n’y
-avait rien que le mur nu d’un cabinet, j’assistai à la plus riche,
-riante, burlesque, tragique et compliquée représentation. Le signor
-Djiandouilla voulait éblouir sa belle.
-
---Et la belle fut-elle éblouie?
-
---Point. La belle dit qu’il ne s’agissait pas de cela, que la vie
-ménagère, elle le savait, était destinée à s’écouler vraisemblablement
-sans ces splendeurs, et que si le seigneur Djiandouilla n’était bon qu’à
-de telles farces, qu’il passât donc la main à un autre.
-
---Je reconnais bien là Pomme-d’Api: elle ne goûte que le solide et ce
-qui a chance de durer...
-
---Attendez! Vous verrez que son caractère ne s’est nullement démenti.
-Mais nous assistâmes, en guise d’intermède, à une lutte, des plus
-sérieuses et terribles, entre deux forcenés, pour la possession de la
-fiancée récalcitrante, l’un nommé Gnafron, Lyonnais, l’autre, Italien
-encore, espèce de grotesque répondant au nom de Bouratin. A la lutte ils
-s’exterminèrent et demeurèrent sur le carreau.
-
---Pomme-d’Api a bon cœur. Aurait-elle, pour se distraire, consenti à
-mort d’homme?
-
---Il ne s’agissait pas pour Pomme-d’Api de se distraire! Et ayant bien
-résolu de se trouver, cette nuit-là, un mari, elle était si appliquée à
-chercher les qualités d’un mari, qu’habileté, talent, richesse,
-dévouement, paroles d’amour et mort même lui semblaient pareillement
-méprisables. «Montrez-moi, disait-elle, sans rougir, les qualités d’un
-mari!»
-
-«On le vit bien lorsqu’un certain Fantoche, extrêmement adroit, fort
-aussi, bien tourné, ma foi, beau parleur, s’avança vers elle et lui
-offrit, par passion, de monter jusqu’aux machicoulis de la Tour du Nord,
-extérieurement, à la seule force des poignets...
-
---La tour est hérissée de crampons; les pierres en sont disjointes...
-
---Le Fantoche ne le savait pas. Et, eût-il connu ce détail, l’opération
-restait délicate. «Allez, monsieur!» dit simplement Pomme-d’Api.
-
---Oh!
-
---Pomme-d’Api est ainsi. Ecoutez, à présent. Nous vîmes un spectacle
-extraordinaire. Je vous ai dit que ce peuple étrange est habitué aux
-fictions merveilleuses. A la vérité, il ne discerne pas entre le
-faisable et le chimérique; et, d’autre part, il nous faut bien supposer
-qu’il manœuvre de concert avec les plus fameux Enchanteurs, ne fût-ce
-que par la faculté qu’il a, par exemple, de se multiplier soudainement à
-nos yeux. J’avais limité à quinze ou vingt le nombre des soupirants au
-cœur de notre Pomme-d’Api: j’en vis cinq cents, j’en vis mille, qui,
-tous à l’envi, se ruèrent, comme troupeaux de rats, vers cette Tour du
-Nord, à dessein de l’escalader.
-
-«Plus comparables à des insectes qu’à de grotesques imitations de la
-figure humaine, nos Polichinelles, nos Guignols, nos Bouratins et nos
-Gnafrons sont un essaim d’abeilles, une colonne de fourmis ailées;
-gonflés d’ardeur, ils n’en paraissent pas moins légers; ils ne grimpent
-pas: ils sont suspendus dans l’air devenu pour eux comme un matelas
-magique; attachés aux crampons, aux défaillances de la pierre, ils
-escaladent les étages, ils s’escaladent entre eux, agrippés à la bosse
-de celui-ci, à la batte de celui-là; ils perdent perruque, ils
-s’écorchent le nez; en définitive ils montent; et quelques-uns déjà sont
-assis sur leur petit derrière de bois, au bord des créneaux, et
-adressent des baisers à leur belle en signe de victoire.
-
-«Leur belle, je la tiens sur mon genou, serrant son thorax entre pouce
-et index afin de compter les battements de son cœur. Ils sont nuls.
-
-«Un peuple d’artistes, interprètes des grands poètes, idoles des foules,
-et jouissant de la plus populaire célébrité par le monde, accomplit pour
-elle des prodiges: son cœur ne bat pas.
-
-Sur ces entrefaites, je signale à l’insensible un certain individu de la
-troupe, espèce de Turc, trapu et l’air sournois, large du rein, le cou
-et le front d’un taureau, lequel n’a pas pris, lui, la peine de monter à
-la Tour. Il se promène, sans attribut visible; il rôde, non loin de
-nous, peu rassurant s’il n’eût été de la taille d’un poireau; et il
-darde, à intervalles rapprochés, telle une lanterne marine, un œil de
-braise incandescente du côté de Pomme-d’Api.
-
-La troupe myrmidonesque nous fait, du haut de la Tour, des signaux
-incompréhensibles. Un de ses sujets--en qui je crois reconnaître le
-Fantoche, qui prit l’initiative de l’éperdue et chevaleresque
-ascension,--monté sur l’échauguette, semble annoncer, _urbi_ et _orbi_,
-quelque inédite fanfaronade. Je dis à Pomme-d’Api: «Il va, pour vos
-beaux yeux, se jeter sur le sol!» Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.
-
-Le Fantoche en effet se jette sur le sol. On entend sa carcasse
-s’aplatir comme un sac de noix sèches; ses membres sont épars: il est
-détruit. Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.
-
-«Cependant, je me garde de perdre de vue notre rôdeur terre-à-terre.
-Celui-là, certes, ne compromettra pas ses jours, mais j’ai idée que, par
-quelque coup de traîtrise, il raccourcirait volontiers les nôtres à
-seule fin d’engrosser sa bourse; il nous encercle; il se rapproche; son
-œil, voilé sous d’épais sourcils, et noir comme la nuit, jette ses feux
-par intermittence, et sur la qualité de ses gestes plus proches de ceux
-d’un gibier de potence que d’un gentilhomme, je ne saurais, de par le
-diable, me prononcer.
-
-«Du haut de la Tour, un second, puis un troisième paladin a suivi le
-chemin des airs trahi désormais par les maléfices, et s’est venu
-convertir en échardes sur le parapet de la douve, comme un pignon
-décroché par le vent de galerne.
-
-«Le cœur de Pomme-d’Api ne bat pas.
-
-«Tout à coup, et dans le temps que la troupe, là-haut, penchée aux
-créneaux, commente la fin déplorable des téméraires amants--et peut-être
-songe à descendre en masse par l’escalier?--entre mon index et mon
-pouce, une soudaine palpitation me surprend. Quoi! Pomme-d’Api
-s’émeut-elle? Brusquement je la sens se soustraire à mon auscultation,
-glisser de mon genou, disparaître dans l’ombre... Court-elle, prise
-d’une pitié soudaine, au secours de ses héroïques et infortunés
-soupirants? Montera-t-elle, par l’escalier de la Tour, conjurer les
-survivants de s’épargner pour elle, ou se donner enfin à eux,
-confusément, en récompense de leurs vaillantes prouesses?...
-
-«Je me précipite à sa recherche. Un bruit de baisers, un nom prononcé
-m’arrêtent. Quel baiser! et quel nom!... La lune me favorise. Je
-vois...! Ah! ciel! ma filleule, épargnez-moi la gêne de vous dire ce que
-je vois!...
-
---Mais quel nom, du moins, entendîtes-vous, mon parrain?
-
---Karagheuze!...
-
---Oh!
-
---Le Turc avait dit son nom, j’en atteste les dieux! Il avait dit son
-nom avant que je n’entendisse le bruit des baisers. Pomme-d’Api savait
-donc à quel monstre lubrique elle faisait don de sa jeunesse et de sa
-beauté!... Elle était informée, la mâtine! Dites-moi: votre poupée
-connaissait-elle la légende du Turc impudique?
-
---Qui ne la connaît? dit Jacquette rougissante.
-
---Eh bien! dit le baron, c’est un fait, et son retentissement sera grand
-dans les annales du pays: votre fille, par vous élevée, et avec les
-mêmes précautions scrupuleuses que vous le fûtes, votre fille, fiancée,
-de son plein gré, à la Poésie même, votre fille dédaigneuse des exploits
-de toute la belle galanterie chrétienne, de son plein gré, s’est livrée
-à l’infidèle Turc de qui une bouche de bonne compagnie ose à peine
-prononcer le nom...
-
-Jacquette, qui s’était laissée prendre au récit de M. de Chemillé, fit
-paraître la plus violente indignation.
-
---C’est une fille! dit-elle.
-
- * * * * *
-
-Mme de Fontcombes quitta son parrain à une poterne située en bordure du
-parc et qui permettait au baron de regagner sa petite maison de
-philosophe. Comme elle rentrait, seule, au château, par les splendides
-allées de Chamarande, elle se demanda si le malicieux vieillard avait
-voulu simplement la distraire par un conte, ainsi qu’il le faisait quand
-elle était fillette, ou s’il ne lui avait point fait, par hasard,
-quelque allégorie prouvant que rien des excès commis durant les trois
-nuits de fête ne lui avait échappé...
-
- * * * * *
-
-Elle traversa, à son arrivée, la pièce où l’on avait soigneusement
-repiqué Pomme-d’Api sur son pal et sous son globe de verre. Vous
-pourriez croire qu’elle lui allait adresser une semonce en termes
-courroucés, comme il lui arriva maintes fois pour des peccadilles? Non.
-Elle passa en effet devant elle sans mot dire, et ayant du rouge sous
-son rouge; puis elle se détourna de trois quarts et adressa à
-Pomme-d’Api le plus endiablé, le plus joli, le plus féminin sourire de
-connivence.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Préface 7
- Alcindor 15
- L’Ordonnance du Docteur Couloubre 125
- OVIDE “L’Art d’Aimer” 143
- Le Mariage de Pomme-d’Api 169
-
-
-
-
-ACHEVÉ D’IMPRIMER LE DIX SEPTEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-QUATRE PAR
-L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES, (BELGIQUE).
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS UN
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les nouvelles leçons d'amour dans un parc, by René Boylesve</div>
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les nouvelles leçons d'amour dans un parc</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: René Boylesve</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 24, 2021 [eBook #64913]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NOUVELLES LEÇONS D'AMOUR DANS UN PARC ***</div>
-<p class="c"><span class="large">RENÉ BOYLESVE</span><br />
-<span class="small">DE L&rsquo;ACADÉMIE FRANÇAISE</span></p>
-
-<h1>LES NOUVELLES<br />
-LEÇONS D&rsquo;AMOUR<br />
-DANS UN PARC</h1>
-
-<div class="c"><img src="images/vignette.jpg" class="w6" alt="" /></div>
-<p class="c"><span class="large">&ldquo;LE LIVRE&rdquo;</span><br />
-9, <span class="small">RUE COËTLOGON</span>, <span class="small">PARIS</span><br />
-1924</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="narrow noindent top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE</span>
-40 <span class="small">EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DE CUVE DES
-PAPETERIES DU MARAIS</span> &ldquo;<i>Violettes de
-Parme</i>&rdquo; <span class="small">AU FILIGRANE</span> &ldquo;<i>LE LIVRE</i>&rdquo;,
-<span class="small">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="small">A</span> 40 ; 110 <span class="small">EXEMPLAIRES
-SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN</span>,
-<span class="small">NUMÉROTÉS DE</span> 41 <span class="small">A</span> 150 <span class="small">ET</span> 1100
-<span class="small">EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE PUR CHIFFON
-<span lang="en" xml:lang="en">BRIGHT WHITE</span> CONSTITUANT L&rsquo;ÉDITION
-ORIGINALE</span>, <span class="small">NUMÉROTÉS DE</span> 151 <span class="small">A</span> 1250,
-<span class="small">PLUS</span> 50 <span class="small">EXEMPLAIRES SUR</span> C<span class="small">HINE</span>, <span class="small">NUMÉROTÉS
-DE</span> I <span class="small">A</span> L, <span class="small">CONTENANT CHACUN UN
-AUTOGRAPHE DE L&rsquo;AUTEUR</span>, <span class="small">SOUSCRITS PAR</span>
-M. E<span class="small">DOUARD</span> C<span class="small">HAMPION POUR LA</span> &ldquo;<i>Société
-des Médecins Bibliophiles</i>&rdquo; <span class="small">ET</span> &ldquo;<i>Les
-Bibliophiles du Palais</i>&rdquo;. <span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ
-EN OUTRE</span> 20 <span class="small">EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS</span>,
-<span class="small">HORS COMMERCE</span>, <span class="small">SUR DIVERS
-PAPIERS</span>, <span class="small">MARQUÉS DE</span> A <span class="small">A</span> T.</p>
-
-
-<p class="c gap">Exemplaire N<sup>o</sup></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS
-POUR TOUS PAYS</span></p>
-
-<p class="c"><span class="small" lang="en" xml:lang="en">COPYRIGHT BY</span> &ldquo;LE LIVRE&rdquo; 1924.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">PRÉFACE</h2>
-
-
-<p><i>Voici une petite suite à celui
-de mes livres qui m&rsquo;a fait le
-plus grand tort. Je la crois
-d&rsquo;autant moins destinée à
-l&rsquo;atténuer qu&rsquo;elle est écrite
-et publiée vingt-deux ans
-après le coupable ouvrage, et conçue dans
-le même esprit : exemple d&rsquo;entêtement
-dans l&rsquo;impénitence.</i></p>
-
-<p><i>Dans ce livre-ci comme dans celui qu&rsquo;il
-complète &mdash; sans l&rsquo;achever, j&rsquo;espère &mdash; comme
-dans tous les autres que j&rsquo;ai rendus
-publics, je n&rsquo;ai jamais considéré l&rsquo;opportunité.
-J&rsquo;ai donné mes fruits comme un
-pommier ses pommes et avec la même
-placide insouciance. Ils se sont nui entre
-eux et ils ont nui à l&rsquo;arbre, parce qu&rsquo;ils
-sont au premier aspect, très différents les
-uns des autres. Si celui-ci me fut plus
-néfaste qu&rsquo;aucun de ses frères, c&rsquo;est qu&rsquo;un
-hasard a voulu qu&rsquo;il plût mieux qu&rsquo;eux,
-et probablement par son impertinence.
-Beaucoup n&rsquo;ont lu que lui parce qu&rsquo;il se
-trouvait être le plus répandu. Qu&rsquo;ils aient
-arrêté, d&rsquo;après lui, leur jugement sur
-l&rsquo;auteur, c&rsquo;est un fait psychologique bien
-ordinaire et qui ne me choque pas plus
-que ne m&rsquo;émeut l&rsquo;opinion qui taxe ce livre
-d&rsquo;immoralité. C&rsquo;est un accident trop ordinaire
-mais que je dois déplorer au nom
-de tous les écrivains qui ont des goûts
-divers à satisfaire et qui les satisfont
-coûte que coûte. J&rsquo;ai le goût de moraliser
-sous la forme du badinage et j&rsquo;ai le goût
-non moins vif de le faire sous la forme
-la plus grave : sous ces deux aspects
-différents un lecteur un peu fin aurait tôt
-fait de reconnaître le même homme. En
-attendant ce lecteur, je continue à m&rsquo;habiller
-de sombre ou de clair, selon la
-couleur du temps.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LES NOUVELLES LEÇONS
-D&rsquo;AMOUR DANS UN PARC</h2>
-
-
-<p>Lorsqu&rsquo;un auteur a écrit un
-livre qui, par le caprice
-des dieux, parvient à toucher
-des lecteurs, il arrive
-qu&rsquo;on interroge ce mortel
-privilégié, au sujet de ses
-personnages, et lui demande de leurs
-nouvelles.</p>
-
-<p>Que de gens se sont informés près
-de moi d&rsquo;une petite fille nommée
-Jacquette, que j&rsquo;avais présentée, &mdash; il
-y a quelque vingt ans de cela, &mdash; dans
-un beau parc situé dans la région
-d&rsquo;Anjou, et dans un château appelé
-Chamarande! J&rsquo;avais pris soin, à la fin
-de mon conte, de fournir quelques faits
-rassurants quant à l&rsquo;avenir de Jacquette,
-et même de dire qu&rsquo;elle fit, en temps
-convenable, un excellent mariage. Ce
-n&rsquo;était pas assez, paraît-il. Certains
-d&rsquo;abord y croyaient peu, eu égard à
-l&rsquo;éducation fort agitée de l&rsquo;enfant ; d&rsquo;autres
-exigeaient des précisions et des
-détails ; mais ceux-ci sont gens qui n&rsquo;ont
-rien à faire et voudraient qu&rsquo;on leur
-racontât indéfiniment des histoires.</p>
-
-<p>Des histoires, et sur Jacquette de
-Chamarande, j&rsquo;en possède, à la vérité.
-Je vais essayer de vous en dire au moins
-quelques unes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">ALCINDOR</h2>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Vous souvient-il que cette
-petite était la fille unique
-du marquis Foulques de
-Chamarande et de Ninon,
-sa gracieuse et trop légère
-épouse, tous deux, en
-somme, d&rsquo;assez bonnes gens, pareils à
-beaucoup, de qui la conduite était ordinaire,
-c&rsquo;est à dire nullement édifiante,
-mais de qui le souci, exactement semblable
-à celui de tous les parents, était
-que leur enfant fût néanmoins fort bien
-élevée? Dirai-je, pour vous faire plaisir,
-qu&rsquo;ils avaient atteint une fin si ambitieuse
-et que Jacquette avait été tenue
-à l&rsquo;abri, par miracle, des exemples
-fâcheux que la vie offre en abondance
-aux créatures? Tant d&rsquo;autres narrateurs,
-bien plus prisés que moi, se trouveront
-pour vous endormir avec ces sornettes!
-Pour moi, je n&rsquo;accorde aucune foi à
-cela, et je vous déclare le résultat
-modeste d&rsquo;une éducation due à une
-excellente gouvernante, propre nièce
-d&rsquo;un évêque, nommée M<sup>lle</sup> de Quinconas,
-et aux conseils d&rsquo;un parrain
-très avisé, M. le baron de Chemillé.</p>
-
-<p>Mais, non moins crûment, je vous
-dirai que, si éloignée qu&rsquo;elle fût de la
-perfection, notre Jacquette, qui était
-née avec un bon naturel, faisait une
-digne et aimable jeune fille, aussi étrangère
-que possible, comme vous allez
-vous en assurer aussitôt, à toute méchante
-inclination.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nous l&rsquo;accompagnerons, si vous le
-voulez bien, avant son mariage, un
-beau matin de sa seizième année, dans
-une des allées du parc dont je ne
-crois pas avoir eu l&rsquo;occasion de vous
-parler. C&rsquo;en est une qui, partant de
-la terrasse, au pied du château, s&rsquo;éloigne,
-par un biais, de l&rsquo;allée qui conduit aux
-fontaines. Elle s&rsquo;engage aussitôt sous
-bois, et aboutit, après douze cents pas
-environ, à un bassin où se reflète la
-figure moussue du dieu Pan. Celui-ci
-a le menton velu, le front cornu à peine,
-et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser
-passer le souffle qui irrite infatigablement
-un des sept tuyaux de la flûte.
-Quand la jeune fille a atteint le banc
-de marbre très usé qui fait face à la
-divinité de la solitude et des bois, elle
-s&rsquo;y assied, contemple le lieu et le dieu
-avec complaisance, car ils sont beaux ;
-elle entend siffler le merle qui, sous les
-ombrages, court comme un rat, ou bien
-chuchoter le vent dans les ramures
-touffues ; puis, avec une avidité qui
-laisse à penser qu&rsquo;elle n&rsquo;est venue ici
-ni pour le joueur de flûte, ni pour
-l&rsquo;endroit enchanteur, elle entame une
-certaine lecture.</p>
-
-<p>C&rsquo;est la lecture d&rsquo;un petit livre qu&rsquo;elle
-a tiré de son sac à main. L&rsquo;ouvrage
-à peine entr&rsquo;ouvert, en vérité, l&rsquo;on
-fait bien peu de cas et de Pan et du
-bassin, et du merle, et du parc matinal.
-Tout a fui. Que demeure-t-il?
-Quelques feuillets de hollande où s&rsquo;étale
-une pensée rythmée, et l&rsquo;âme d&rsquo;un
-être charmé qui s&rsquo;enivre, &mdash; on le jurerait, &mdash; de
-poésie.</p>
-
-<p>En effet, par la complicité du vieux
-baron de Chemillé, son parrain, esprit
-qui juge toutes choses au rebours du
-commun, Jacquette a appris à lire
-la pensée harmonieusement exprimée.
-Toutefois, la vérité oblige à reconnaître
-que ce n&rsquo;est point du bonhomme
-Chemillé que Jacquette a reçu le goût
-exclusif, en fait de poésie, pour l&rsquo;&oelig;uvre,
-figurez-vous, d&rsquo;un poète nommé Alcindor.</p>
-
-<p>Alcindor! Nom flatteur à une oreille
-de ce temps-là, mais que nulle gloire
-n&rsquo;apporta jusqu&rsquo;à nous&hellip; Il faut nous
-bien garder de conclure que cet Alcindor
-fût, de ce fait, sans mérite et
-indigne de l&rsquo;admiration de M<sup>lle</sup> de
-Chamarande! Je prends sur moi de
-vous affirmer que c&rsquo;était un homme
-inspiré, maître parfait du beau langage
-français par lui assoupli au rythme
-de Malherbe et du grand Ronsard,
-ses ancêtres ; plus habile que Racine
-en la science amoureuse et ayant trouvé
-le moyen d&rsquo;ajouter à la grâce, à la
-fantaisie, à la raison de La Fontaine
-ce quelque chose qui ne s&rsquo;est reproduit
-que des siècles plus tard et qui descend
-au fond de nos c&oelig;urs, comme le font
-le souvenir nostalgique, la chimère de
-l&rsquo;espérance, le parfum des sous-bois
-ou des blés mûrs, la vue de la mer
-mouvante, des crépuscules et de ces
-belles nuits où toutes choses semblent
-immobilisées dans une extase sans fin&hellip;
-Voilà quel était Alcindor et quelle
-était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée
-sur son livre et vous ne douterez
-pas plus que moi de ce que j&rsquo;avance
-ici avec la foi d&rsquo;un illuminé.</p>
-
-<p>Regardez Jacquette de Chamarande
-et vous ne douterez guère non plus
-qu&rsquo;un si pur poète ne fût, d&rsquo;abord
-jeune et de la plus aimable figure, qu&rsquo;il
-n&rsquo;eût la plus jolie bouche d&rsquo;homme,
-les dents les plus éclatantes et le
-regard le plus profond. Accordons
-qu&rsquo;il eût le nez ou trop court légèrement,
-ou trop long, afin de ne pas
-peindre un portrait de mortel par trop
-voisin de l&rsquo;invraisemblable. Mais, en
-revanche, imaginez, je vous prie, le
-timbre de la voix d&rsquo;un garçon qui
-eut l&rsquo;honneur de plaire à M<sup>lle</sup> de
-Chamarande au milieu des fêtes de
-Saumur, au bal des échevins, sous
-les lustres, à moins que ce ne fût
-près de telle fenêtre percée dans la
-muraille épaisse du château, en un
-recoin ombreux d&rsquo;où l&rsquo;on apercevait
-la Loire, fleuve incomparable, ses longs
-bateaux plats et ses sables étirés en
-fuseaux caressés par la lune&hellip;</p>
-
-<p>Quels mots furent prononcés en ce
-lieu, à cette heure, aux oreilles d&rsquo;une
-jeune fille qui n&rsquo;avait jusqu&rsquo;alors rien
-entendu de tout à fait tendre adressé
-exclusivement à elle?</p>
-
-<p>Le fait certain est que, sous les
-strophes que parcourt Jacquette, assise
-et absorbée, elle entend aujourd&rsquo;hui
-encore la voix du jeune homme, et
-que sonnets, stances, épigrammes, lais,
-virelais ou madrigaux, qui lui paraissent
-tous également exquis, ont pour elle
-un sens identique, jamais monotone et
-jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le :
-qu&rsquo;Alcindor avait de talent!</p>
-
-<p>Lorsque Jacquette a lu un certain
-nombre de pages, que d&rsquo;ailleurs elle
-sait de mémoire, elle repose son regard
-sur le dieu moussu, qui, lui, jamais
-ne se lasse de baiser ses chalumeaux,
-et Jacquette se prend à rêver. Rêve
-d&rsquo;amour d&rsquo;une jeune fille de ce temps
-là, par un matin de mai, dans la rotonde
-d&rsquo;un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan,
-près du bassin d&rsquo;eau dormante!&hellip;</p>
-
-<p>O lecteurs! Dans sa rotonde qui
-peut-être vous plaît parce qu&rsquo;elle est
-d&rsquo;une époque révolue, Jacquette, elle,
-ne trouve d&rsquo;agrément qu&rsquo;à songer au
-temps qui n&rsquo;est plus&hellip; Elle songe à
-la soirée saumuroise&hellip; Elle revoit en
-pensée Alcindor qu&rsquo;elle n&rsquo;a pas vu,
-cela semble probable, depuis de longs
-mois. En admirant les strophes qu&rsquo;il
-écrivit, elle souffre, la pauvre petite!
-Et n&rsquo;ayant pas atteint dix-sept ans,
-elle se dit : «&nbsp;Mon bonheur a été!&nbsp;»
-Est-ce assez triste, je vous le demande?</p>
-
-<p>Dans dix années, ou bien dans vingt,
-Jacquette, sondant le temps passé,
-reconnaîtra que c&rsquo;est sur son banc,
-dans la rotonde, en se remémorant
-l&rsquo;heure trop brève de Saumur, qu&rsquo;elle
-a été la plus heureuse, car, dans le
-moment même que son poète lui parlait,
-si beau que fût son timbre, elle
-n&rsquo;avait nulle notion de félicité. Ainsi,
-hélas! notre meilleur temps est celui
-que nous passons à regretter&hellip;</p>
-
-<p>Au château, dans l&rsquo;entourage de Jacquette,
-il n&rsquo;y a guère que son vieux
-parrain qui pourrait l&rsquo;entretenir d&rsquo;un
-tel sujet, car c&rsquo;est un fureteur acharné,
-mais il n&rsquo;est plus à l&rsquo;âge où le souvenir
-des choses de l&rsquo;amour est encore fait
-de cendres assez tièdes pour qu&rsquo;on
-les puisse ranimer. Allez donc, petite
-Jacquette, dénicher le confident dont
-je sens si bien que vous avez le plus
-pressant besoin! Ce ne sera pas M<sup>lle</sup> de
-Quinconas qui, votre éducation accomplie,
-mûrit comme une belle pêche
-d&rsquo;espalier au soleil! Ce ne sera pas
-non plus M<sup>me</sup> votre mère, la marquise
-de Chamarande : la toujours belle mais
-trop légère Ninon. Les filles ont toujours
-l&rsquo;air d&rsquo;être plus avancées et compliquées
-que leur maman ; si ce progrès
-était véritable, les siècles écoulés
-seraient pure sauvagerie auprès de
-nous ; il doit y avoir quelque erreur
-en cette apparence et je pencherais
-vers l&rsquo;opinion que tandis qu&rsquo;une jeune
-fille fait trois pas en avant, une autre,
-celle qui la suit, en fait quatre plus
-grands en arrière&hellip; Allons, Jacquette,
-demeurez seule! &mdash; aussi bien c&rsquo;est
-le sort commun &mdash; et tirez-vous d&rsquo;affaire
-néanmoins.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II</h3>
-
-<p>Suivons-la, je vous prie,
-afin de voir d&rsquo;un peu près
-comment elle s&rsquo;y prend.</p>
-
-<p>Avez-vous cru, sérieusement,
-qu&rsquo;une jeune fille
-ait contracté l&rsquo;habitude de
-s&rsquo;engager le matin en une allée qui
-s&rsquo;éloigne, par biais, de l&rsquo;allée d&rsquo;eau
-et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt
-qu&rsquo;en aucune autre allée, sans meilleur
-motif que d&rsquo;y lire un petit livre, et
-de rêver sur l&rsquo;eau stagnante? Moi, je
-vous ai dit cela, mais pour essayer
-mon récit : car un conteur tâtonne
-avant de découvrir le vrai. Mais
-voyons&hellip; Ce serait une jeune fille d&rsquo;une
-nature bien extraordinaire! Ces demoiselles
-ont de coutume des mobiles
-plus concrets, et le moindre de leurs
-gestes aboutit à quelque fin moins
-auguste et moins froide qu&rsquo;un dieu
-de marbre, fût-il antique et bon flutiste!</p>
-
-<p>Il serait orgueilleux de ma part
-de présumer que vous ayez quelque
-mémoire d&rsquo;un homme rural nommé
-Cornebille, singulier personnage attaché
-par un lien secret à la marquise de
-Chamarande, bien que celle-ci l&rsquo;eût
-fait chasser de son parc, il y a de
-cela fort longtemps. Mais le souvenir
-de ces faits n&rsquo;est pas indispensable :
-ce ne vous sera pas chose incroyable
-qu&rsquo;un serviteur aille s&rsquo;aviser de reporter
-sur la fille le dévouement auparavant
-témoigné à la mère.</p>
-
-<p>Cela étant entendu, voici comment
-se comporte Jacquette. Ayant vu le
-soleil, à travers les rameaux épais,
-darder un rayon par une trouée bien
-connue d&rsquo;elle, elle ferme le petit livre
-de poésies d&rsquo;Alcindor, quitte le banc,
-et, preste comme le merle, se jette
-sous bois, en un sentier invisible, qui,
-côtoyant mille arbustes, zigzaguant,
-tournoyant, descendant, montant, se
-heurte enfin au mur tout verdi de
-lichens, dont est ceinturé le grand
-parc. Elle poursuit sa course clandestine
-jusqu&rsquo;au pied de ce mur. Là
-croissent force ronces et orties, mais
-aussi quelques framboisiers dont les
-fruits mûriront et se dessécheront sur
-la tige, car qui donc connaît cet endroit?
-Elle voit parfois le sol herbeux
-se soulever en un monticule non loin
-d&rsquo;elle. C&rsquo;est une taupinière qui élève
-son petit dôme aux pentes granulées ;
-tout à coup, un mulot, petite tache dans
-le champ de la vue mouvante, vous
-laisse incertain s&rsquo;il fut réel ou imaginaire ;
-ou bien s&rsquo;enfuient, comme papiers
-au vent, des paires d&rsquo;oreilles et de
-blanches queues de lapins.</p>
-
-<p>C&rsquo;est là, enfin, que cinq ou six
-crampons de fer rouillé, fixés au mur,
-permettent à M<sup>lle</sup> de Chamarande
-de se hisser, tel un acrobate, quitte
-à blesser ou salir ses mains blanches.
-L&rsquo;opération n&rsquo;est pas aisée ; mais à
-en juger par l&rsquo;agilité qu&rsquo;elle possède,
-il y a à parier que notre Jacquette
-n&rsquo;en est pas à son coup d&rsquo;essai. Il y
-a à parier également que vous êtes
-là tous à croire que Jacquette va
-rencontrer sur la crête de ce mur
-un beau jeune homme&hellip; Et pourquoi
-celui-ci ne serait-il pas le poète Alcindor?</p>
-
-<p>Vous errez. Sur la crête du mur
-où Jacquette se jucherait très bien à
-califourchon, si elle n&rsquo;était formée aux
-gestes de la plus pure décence, elle
-se contente de se montrer : son visage
-au teint animé, ses cheveux blonds,
-son buste plein et gracieux. Qui donc
-la voit? Et qui voit-elle? Je vous le
-donne en cent. Elle voit une espèce
-de monstre, lequel la voit, elle ne
-cherche ici que ce monstre, et ce
-monstre n&rsquo;attend qu&rsquo;elle!</p>
-
-<p>Non loin de là, dans la campagne,
-s&rsquo;élève un moulin à vent ruiné, dont
-les ailes semblent être la carcasse d&rsquo;un
-gigantesque oiseau mort. C&rsquo;est dans
-ces décombres que gîte aujourd&rsquo;hui
-un être chenu, difforme et affreux,
-en qui les seuls lecteurs attentifs
-ont déjà reconnu Cornebille. Il est
-pauvre et vivrait misérablement si
-M<sup>lle</sup> de Chamarande ne lui apportait,
-par le chemin que j&rsquo;ai dit, tantôt un
-petit panier de provisions, tantôt un
-écu.</p>
-
-<p>Oh! point d&rsquo;attendrissement trop
-précipité. M<sup>lle</sup> de Chamarande n&rsquo;est
-nullement une Providence désintéressée.
-Si elle vient avec difficulté au
-secours d&rsquo;un infortuné, tout me porte
-à croire qu&rsquo;elle le fait de bon c&oelig;ur,
-mais rien jusqu&rsquo;ici ne nous autorise
-à dire qu&rsquo;elle le ferait au cas où aucun
-service ne lui serait rendu en échange.
-Or, je puis bien vous le déclarer à
-présent : elle attend de Cornebille un
-service en échange.</p>
-
-<p>Aussitôt que ce misérable homme,
-déshérité de la nature, a aperçu le
-buste virginal au-dessus du mur, il
-sort de la tanière que lui composent
-les restes du moulin, et il est pareil à
-un cancrelat privé de quelques pattes
-et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant
-de sa nourriture. Cornebille
-approche : il tient à la main une courte
-échelle ; au pied du mur, il l&rsquo;applique,
-et, d&rsquo;échelon en échelon, il se hausse&hellip;
-Ciel! allons-nous assister au plus monstrueux
-des rendez-vous d&rsquo;amour? Cette
-appréhension vous glace? Eh bien,
-cependant, oui : un rendez-vous, et
-d&rsquo;amour, c&rsquo;en est un. Soyez fermes et
-considérez le magot disloqué, malpropre,
-hirsute, fils de guenuche, assurément :
-ne voilà-t-il pas qu&rsquo;il porte la main à
-sa poitrine? Serait-ce son c&oelig;ur qu&rsquo;il
-touche là? Ne fait-il pas, par une dernière
-dérision, le geste d&rsquo;un page charmant
-qui s&rsquo;avance vers sa maîtresse
-bien-aimée?&hellip;</p>
-
-<p>L&rsquo;extrémité prenante du gorille s&rsquo;est
-enfoncée sous la veste sordide et elle
-en a retiré un pli. Ah! respirons.
-Ce n&rsquo;est donc qu&rsquo;un message que
-porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette
-tend la main. Ah! qu&rsquo;elle aimerait
-saisir le poulet avant que cette brute,
-respectueuse et dévouée à l&rsquo;excès, n&rsquo;en
-eût baisé le vélin! Mais elle a beau
-dire : «&nbsp;Je t&rsquo;en supplie, Cornebille, ne le
-baise pas, c&rsquo;est à moi!&nbsp;» Elle veut dire :
-«&nbsp;C&rsquo;est à moi de toucher cette chère
-écriture&hellip;&nbsp;» le balourd se fait un devoir
-d&rsquo;appuyer sa lippe sur&hellip; ah! sur quoi,
-mon Dieu!&hellip; sur l&rsquo;écriture d&rsquo;Alcindor.</p>
-
-<p>Et cela serait la cause d&rsquo;un véritable
-chagrin pour Jacquette si, d&rsquo;un tour
-de main, ayant fait sauter la cire, elle
-n&rsquo;effleurait déjà, du pied, les cimes des
-framboisiers, si elle ne foulait bientôt
-les taupinées, si elle ne s&rsquo;engouffrait
-sous bois afin de dévorer la lettre
-de son poète. Et les termes de celle-ci
-sont tels qu&rsquo;elle oublie par où le
-papier maculé a passé. Et il lui arrive &mdash; vous
-le concevez &mdash; de s&rsquo;égarer
-dans le parc, tant le contenu de la
-lettre est séduisant!</p>
-
-<p>Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il
-pas que la rêverie où nous avons
-vu d&rsquo;abord Jacquette plongée ne se
-reportait pas dans le passé aussi loin
-que nous l&rsquo;avons cru? Ni une grande
-distance, ni un temps très long ne la
-séparaient donc du cher poète? Ah!
-cela, je me l&rsquo;étais imaginé, je le confesse,
-parce que je ne suis pas plus habile
-que les autres hommes, et nous sommes
-enclins à croire aux sentiments non
-payés de retour, à la passion qui se
-consume&hellip; C&rsquo;est un préjugé vieux
-comme le monde. Il nous plaît, à nous
-qui regardons les choses en spectateurs,
-d&rsquo;édifier de toutes pièces un
-amour malheureux : il touche plus
-sûrement et inspire mieux troubadours
-et musiciens. Cependant, méfions-nous!
-La jeunesse, et déjà au temps de
-Jacquette, était ardente et industrieuse ;
-elle s&rsquo;accommodait peu des songeries
-vaines ; elle était douée à merveille
-pour susciter des réalités palpables.</p>
-
-<p>De sorte que, ne vous en déplaise,
-voilà le poète Alcindor non plus personnage
-romanesque, jongleur de cour
-apparu un soir, aussitôt envolé, pour
-retourner charmer dans les capitales les
-loisirs des princesses. Désormais non :
-Alcindor cultive tout simplement la
-poésie à Saumur! La lettre est datée
-de cette ville qui est la plus proche
-du château. Et M<sup>lle</sup> de Chamarande le
-rencontre peut-être à la messe, les
-jours de grande fête tout au moins.
-En tout cas, une fois la semaine,
-ponctuellement, M<sup>lle</sup> de Chamarande
-peut recevoir &mdash; nous en avons été
-témoins &mdash; une marque tangible d&rsquo;amour
-émanant du singulier personnage.
-M<sup>lle</sup> de Chamarande reçoit des billets
-tendres! Ah çà, seriez-vous d&rsquo;avis
-qu&rsquo;elle allât jusqu&rsquo;à leur donner réponse?
-Je le croirais difficilement d&rsquo;une
-jeune personne de sa qualité.</p>
-
-<p>Le fait serait, en même temps qu&rsquo;un
-acte de témérité grande, un bien grave
-manquement aux règles qui régissent
-la tenue d&rsquo;une jeune fille noble et qui
-de plus, est l&rsquo;élève de M<sup>lle</sup> de Quinconas,
-propre nièce de Mgr de Trélazé.
-Cependant, Jacquette, me dira-t-on,
-fut élevée aussi, hélas! non seulement
-par une vertueuse gouvernante, mais
-dans un parc où l&rsquo;amour régna tyranniquement&hellip;</p>
-
-<p>Si l&rsquo;amour fit des siennes au parc
-de Chamarande, comme en maint autre
-endroit, il ne s&rsquo;ensuit pas, cela va de
-soi, que la liberté y ait été maîtresse
-exclusive. L&rsquo;étiquette, comme partout,
-y commandait au contraire les gestes,
-et principalement depuis que Jacquette
-était en âge d&rsquo;être épousée.</p>
-
-<p>Désirez-vous savoir comment les
-choses se passaient?</p>
-
-<p>Une certaine année, un certain mois,
-un certain jour, tout à coup, sans que
-cela puisse être expliqué autrement
-que par une occulte influence, c&rsquo;en
-avait été fait de ce relâchement dont
-nous avons été les confidents scandalisés
-au temps de la jeunesse de Ninon.
-Instantanément, par la vertu d&rsquo;une
-baguette magique, tout le monde, du
-petit au grand, s&rsquo;était trouvé à l&rsquo;unisson.
-C&rsquo;est un des cas très rares où les
-mortels s&rsquo;entendent. Il y a au logis
-une jeune fille à marier. On oublie
-qu&rsquo;on n&rsquo;a pris, durant l&rsquo;enfance de
-celle-ci, aucune précaution et qu&rsquo;on
-n&rsquo;a pas gardé plus de tenue que si l&rsquo;enfant
-eût été aveugle, sourde, imbécile
-ou muette. La jeune fille devient respectable
-au point qu&rsquo;elle redresse les
-m&oelig;urs de toute la maisonnée. Le marquis
-ne jure plus, ne poursuit plus
-les servantes. Ninon, demeurée pourtant
-désirable en sa maturité, se
-conduit comme une nonne et professe
-l&rsquo;intransigeance d&rsquo;un prédicateur de
-carême. Tous les amis de la famille
-s&rsquo;ingénient à inventer d&rsquo;honnêtes et
-prudes divertissements. Il n&rsquo;est guère
-que le vieux baron de Chemillé, le
-parrain, qui sourie, &mdash; c&rsquo;est un pyrrhonien &mdash; car
-il observe les hommes,
-note leurs usages et ne peut se retenir
-parfois de les moquer un peu. Mais
-il se tient d&rsquo;accord avec le reste du
-monde, en la circonstance, et même
-il a de celle-ci pris prétexte pour réviser
-sa bibliothèque et enfermer en une
-armoire soigneusement close, les livres
-à images immodestes et les auteurs dits
-licencieux. La Pudeur en personne peut
-séjourner chez lui sans risquer d&rsquo;y être
-offensée. Il s&rsquo;agit de marier Jacquette.</p>
-
-<p>Cependant, à des intervalles à peu
-près réguliers, le château s&rsquo;agite ; tout
-y entre en branle ; et l&rsquo;on croirait
-revenus, voire dépassés, par l&rsquo;effervescence,
-les beaux jours d&rsquo;autrefois :
-l&rsquo;on reçoit, l&rsquo;on donne des matinées,
-des bals, des soupers où la Province
-d&rsquo;Anjou convoquée, danse jusqu&rsquo;à l&rsquo;aurore.
-Il s&rsquo;agit de marier Jacquette.</p>
-
-<p>La singulière figure que fait Jacquette
-en ces parties de plaisir destinées
-à fixer sa vie! Ce n&rsquo;est certes pas
-qu&rsquo;elle répugne aux divertissements, à
-la danse, à la compagnie ; mais elle
-boude. Elle aspire de toutes ses forces
-à la fin de chacune des fêtes, parce
-qu&rsquo;un seul être n&rsquo;y assiste pas parmi
-ses connaissances, le seul précisément
-qu&rsquo;elle souhaiterait de voir auprès d&rsquo;elle.</p>
-
-<p>Non, Alcindor n&rsquo;est point des fêtes
-de Chamarande ; Alcindor n&rsquo;est pas
-convié à venir éprouver les charmes
-de la jeune fille à marier. Il nous faut
-en conclure qu&rsquo;Alcindor n&rsquo;est pas gentilhomme.
-Alcindor est poète et n&rsquo;est
-que poète, ce qui est peu de chose en
-une société. En quelle redoutable aventure
-une fille aussi sage que Jacquette
-a-t-elle pu s&rsquo;engager?</p>
-
-<p>Jacquette connaît trop son monde
-pour faire part de ce qu&rsquo;elle éprouve
-à tout venant, et elle est trop soumise
-au bon usage pour commettre, à ce
-propos, le moindre esclandre. Aussi
-croit-elle sincèrement observer la plus
-parfaite discrétion et ne rien dévoiler
-des secrets de son c&oelig;ur quand elle
-s&rsquo;en va à chacun demander :</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous lu Alcindor?</p>
-
-<p>Rien de plus ingénu que sa question
-ni que le ton employé par elle pour la
-poser. Elle vous attire à part, comme
-pour vous confier que votre jabot est
-retourné ou votre bas entr&rsquo;ouvert, ou
-encore &mdash; quelques uns le croient &mdash; pour
-vous dire, sous forme voilée,
-que c&rsquo;est vous qu&rsquo;elle préfère&hellip; et elle
-vous demande anxieusement :</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous lu Alcindor?</p>
-
-<p>D&rsquo;autres fois, sans avoir l&rsquo;air de
-rien, souriant, batifolant, dansant le
-menuet, Jacquette entr&rsquo;ouvre sa lèvre
-charmante ; un sourire ingénu s&rsquo;y dessine
-et deux fossettes se creusent à
-ses joues : quel mot divin va voler?
-Quelle grâce va s&rsquo;ajouter aux plaisirs
-de la fête? Jacquette vous murmure :</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous lu Alcindor?</p>
-
-<p>Quelques uns ont lu Alcindor.</p>
-
-<p>Non qu&rsquo;il ait une renommée grande,
-mais parce qu&rsquo;il habite le pays.</p>
-
-<p>La plupart ne l&rsquo;ont pas lu.</p>
-
-<p>Nul n&rsquo;est troublé par Alcindor. Un
-bon poète est toujours flanqué d&rsquo;un
-collaborateur vieux et grincheux, qui
-est le Temps. Il faut avoir peiné pour
-qu&rsquo;on vous goûte, car les hommes
-sont ainsi faits qu&rsquo;ils apprécient davantage
-les maux communs comme la
-boue, que le génie qui brille comme le
-soleil, et ils estiment un sort ordinaire
-beaucoup plus qu&rsquo;une merveilleuse
-exception. Et Jacquette a une immense
-pitié pour ces gens qui viennent là,
-brimballer et bâfrer, reluquer son corsage,
-aspirer son haleine et qui, les
-misérables, n&rsquo;ont pas lu Alcindor!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III</h3>
-
-<p>Un personnage a le don
-d&rsquo;irriter Jacquette en ces
-journées et ces nuits de
-liesse. C&rsquo;est un garçon qui
-n&rsquo;a pas lu Alcindor, et
-qui émet la prétention de
-posséder, sur la poésie, des lumières.
-De fait, il sait par c&oelig;ur les grands
-maîtres du genre et, récitant leurs plus
-fameux passages, il y met une telle
-intonation que l&rsquo;on est bien contraint
-de se persuader qu&rsquo;il apporte en matière
-d&rsquo;art quelque goût. Le pis est que ce
-damné amateur de vers s&rsquo;accorde avec
-le baron de Chemillé de qui la compétence
-ne fait doute pour personne,
-mais qui, lui non plus, &mdash; notons le
-détail : &mdash; n&rsquo;a jamais lu Alcindor&hellip;</p>
-
-<p>Ce personnage est un certain M. de
-Fontcombes, nullement mal fait de
-sa personne à vrai dire, mais de qui
-les relations avec Jacquette ont commencé
-par les mots suivants, aussitôt
-faite la présentation :</p>
-
-<p>&mdash; Vous aimez les poètes, m&rsquo;a-t-on
-dit, monsieur. Et quel est, à votre
-sens, le plus grand parmi eux, s&rsquo;il
-vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est celui, dit M. de Fontcombes,
-qui saura convenablement vous chanter,
-mademoiselle&hellip;</p>
-
-<p>Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait
-immédiatement compagnie.</p>
-
-<p>Délicieuse Jacquette! Elle n&rsquo;eut
-jamais, peut-être, de génie féminin
-plus pur que dans le moment où
-elle attendit qu&rsquo;un homme un peu
-informé de la poésie, lui dît que le
-plus grand poète était Alcindor!&hellip;</p>
-
-<p>Oui, il y eut un court instant durant
-lequel cette fraîche âme attendit cela.
-Une foi si complète et si jeune ne vous
-touche-t-elle point?</p>
-
-<p>Quant à moi, je ne saurais rien
-vous dire de Jacquette qui pût la
-peindre plus complaisamment.</p>
-
-<p>Mais, par exemple, M. de Fontcombes
-en eut pour sa platitude. Il ne
-rencontra plus Jacquette sur ses pas,
-de la nuit entière.</p>
-
-<p>Depuis lors, quand elle le voyait
-de loin, elle n&rsquo;eût pas su dire si elle
-avait envie de pouffer ou de prendre
-la fuite. Elle ne faisait ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre,
-mais il lui perlait entre les cils ces
-sortes de larmes qui sont des pleurs
-de rage.</p>
-
-<p>Elle évitait M. de Fontcombes dans
-la mesure du possible, ce qui n&rsquo;était
-pas assez, à son gré. Et cela n&rsquo;empêche
-qu&rsquo;il lui demeurait un dépit précisément
-de cette répugnance, car enfin
-M. de Fontcombes connaissait et aimait
-les poètes, ce par quoi il se différenciait
-de la plupart et, s&rsquo;il n&rsquo;avait pas, d&rsquo;emblée,
-cité Alcindor comme le plus
-grand des poètes, après tout, n&rsquo;en
-avait-il nommé aucun autre&hellip;</p>
-
-<p>En vérité, ceci était à considérer.</p>
-
-<p>Et M. de Fontcombes qui venait
-là, lui, assidûment, dans l&rsquo;unique but
-de faire sa cour à Jacquette, se demandait
-avec angoisse en quoi il avait
-pu tant lui déplaire par un compliment
-banal, un peu niais peut-être,
-mais en somme pareil à la plupart des
-compliments.</p>
-
-<p>Rien ne se perd, dans le monde
-comme dans la nature ; et il va de
-soi que l&rsquo;éloignement éprouvé par
-M<sup>lle</sup> de Chamarande pour le jeune
-Fontcombes devint thème à conversations
-et à papotages.</p>
-
-<p>Le fait eut pour Jacquette un inconvénient
-imprévu d&rsquo;elle ; c&rsquo;est qu&rsquo;il jeta
-contre ses jupes une quantité de petits
-sots et pieds plats qui ne valaient pas
-Fontcombes et qui, eux, n&rsquo;avaient lu
-ni Alcindor ni aucun poète, et à qui
-il était évident qu&rsquo;on ne ferait jamais
-lire ni un poète pour le comparer à
-Alcindor, ni Alcindor.</p>
-
-<p>Ninon s&rsquo;émut. M<sup>lle</sup> de Quinconas
-fut en butte à de sévères remontrances :
-elle qui avait élevé Jacquette, que
-diable! ne devait-elle pas pénétrer ses
-secrets? La vénérable et encore aimable
-gouvernante reçut semonces sur semonces,
-non seulement de Ninon, mais
-du marquis Foulques qui commençait
-lui-même à s&rsquo;agiter.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Quinconas, bien qu&rsquo;elle eût
-fait l&rsquo;éducation de Jacquette, ne surprenait
-pas la plus légère esquisse des
-mouvements de son élève. A son avis,
-Jacquette était encore une enfant ; on
-lui devait faire plus de plaisir, disait-elle,
-au lieu de lui présenter des Fontcombes,
-en lui donnant une belle
-poupée ou quelque chatte noire, telle
-qu&rsquo;était, par exemple, jadis, la «&nbsp;Belle
-Zébutte&nbsp;».</p>
-
-<p>On voit que si l&rsquo;innocence se trouve
-parfois au c&oelig;ur d&rsquo;une jeune fille, sous
-quelque forme insoupçonnée, elle s&rsquo;épanouit
-plus sûrement et majestueusement
-chez une personne quadragénaire,
-fût-elle munie de tous ses brevets.</p>
-
-<p>Seulement, le marquis, lui, se fâcha
-rouge. Il se fâcha d&rsquo;abord contre la
-gouvernante &mdash; c&rsquo;était dans l&rsquo;ordre ; &mdash; et
-si elle n&rsquo;eût possédé encore de
-ces appas qui toujours firent fléchir
-les hommes autour d&rsquo;elle, je crois qu&rsquo;il
-l&rsquo;eût renvoyée à son vénérable oncle
-l&rsquo;évêque. Mais il fit comparaître Jacquette.
-Et, l&rsquo;attendant dans une petite
-pièce où il lui avait donné rendez-vous,
-il ne se contenait pas ; il pestait,
-et disait tout haut qu&rsquo;il en avait assez
-de ces sauteries et festoiements nocturnes
-et d&rsquo;ailleurs coûteux, où l&rsquo;on
-conviait plus de freluquets que de
-femmes, et que, par ailleurs, cette
-austérité hypocrite qui avait envahi
-la maison, par le fait de la présence
-d&rsquo;une jeune fille, commençait à lui
-peser aux épaules, et qu&rsquo;enfin M. de
-Fontcombes était d&rsquo;âge, de tournure,
-de famille et de fortune convenables
-en tous points. Au surplus, c&rsquo;était ce
-jeune homme qu&rsquo;il avait choisi pour
-son gendre et il le voulait comme tel.</p>
-
-<p>Et ce fut, Dieu me pardonne, à
-peu de chose près, ce qu&rsquo;il répéta à
-sa fille, lorsque celle-ci eut pénétré,
-fort décente et la mine soumise, dans
-la petite pièce où M. son père l&rsquo;attendait
-en marchant de long en large,
-faisant trembler les girandoles.</p>
-
-<p>Cette histoire se passait en un temps
-où les enfants ne répliquaient pas.
-Aussi Jacquette ne fit pas entendre
-sa voix dans le lieu où le marquis
-Foulques avait cru devoir la sermonner.
-Elle ne versa pas même une larme,
-car elle savait que l&rsquo;attendrissement
-n&rsquo;était pas le propre de son papa
-et qu&rsquo;il était bien sot de se meurtrir
-les yeux en pure perte. Elle sortit
-dès qu&rsquo;elle jugea que la harangue paternelle
-était terminée ; et, ayant descendu
-les degrés qui vous déposent sur la
-terrasse, elle fit là quelques pas et
-s&rsquo;enfonça non dans l&rsquo;allée qui conduit
-au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans
-une autre, symétriquement opposée et
-beaucoup plus longue et conduisant
-en droite ligne jusqu&rsquo;à la balustrade
-qui domine d&rsquo;un peu haut la large
-coulée de la Loire.</p>
-
-<p>Ce n&rsquo;était pas pour prendre un
-bateau et se faire conduire à Saumur!
-La rébellion n&rsquo;était point en son c&oelig;ur,
-car son c&oelig;ur était tout rempli d&rsquo;autre
-chose. L&rsquo;amour a une telle vertu, qu&rsquo;en
-vérité il adoucit tout. Celui qui l&rsquo;a
-ne se perd point en pensées attristantes
-touchant l&rsquo;avenir ; et la menace des pires
-maux, fût-ce de celui d&rsquo;être privée de
-l&rsquo;amour, ne vous empêche pas de savourer
-les délices de l&rsquo;amour présent,
-qui semble absorber tout l&rsquo;avenir.</p>
-
-<p>Cette terrasse de Loire était retenue
-par une balustrade d&rsquo;au moins un
-quart de lieue de longueur et qu&rsquo;avait
-fait jadis construire, en son temps,
-M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père
-de Jacquette, bon amateur de
-jardins. A des intervalles réguliers,
-mesurés au souffle de la langoureuse
-Ninon en sa jeunesse, des lieux de
-repos étaient là ménagés, où il était
-loisible de s&rsquo;asseoir à l&rsquo;ombre arrondie
-d&rsquo;un laurier. Et la délectation de la
-vue était alors sans pareille : d&rsquo;une
-part, la haute futaie du parc dense et
-moutonneuse comme une forêt ; de
-l&rsquo;autre, les rives si molles du fleuve à
-chevelure de roseaux, les îles et leurs
-saulaies argentées, les barques à grandes
-voiles rectangulaires que gonfle un air
-attiédi, les grèves sablonneuses semblant
-inviter des déesses au bain ; par-delà
-les clochers de villages, la bleuâtre
-silhouette du château de Montsoreau,
-vaporeuse ; et, lorsque l&rsquo;atmosphère
-était bien purgée de brouillard,
-en sens inverse et plus loin encore, les
-tours et tourelles de la ville qui contenait
-Alcindor&hellip;</p>
-
-<p>Voilà le lieu où vint se réfugier
-Jacquette après l&rsquo;algarade. Elle y tire
-de son sein les billets du poète. Elle
-a dans sa pochette le livre des poésies.
-Elle relit ce qu&rsquo;elle a lu cent fois,
-et puis ses yeux se portent sur la
-surface des eaux courantes, à tel endroit
-où, certain jour, prévenue à temps,
-elle a vu paraître Alcindor sur un
-bateau qui, faute de vent, se faisait
-tirer par des chevaux allant le pas,
-à la queue-leu-leu, sur le chemin de
-halage.</p>
-
-<p>Jour béni! Oasis dans son histoire
-d&rsquo;amour! Une demi-heure durant, elle
-a vu Alcindor&hellip;</p>
-
-<p>Il était à l&rsquo;avant du bateau, tout de
-noir vêtu, comme un petit abbé,&hellip; à
-la distance de cent toises, il a tiré
-respectueusement son chapeau. Elle a
-vu, peu à peu, sa taille grandir ; il
-lui a paru et plus haut et plus beau
-aussi que tout le monde ; et quand le
-bateau a passé devant elle, le poète a
-salué de nouveau, puis salué encore au
-moment où il allait la perdre de vue.</p>
-
-<p>Il a aperçu qu&rsquo;elle portait la main
-à son c&oelig;ur, d&rsquo;une quasi imperceptible
-manière, et même, un court instant,
-le doigt à sa lèvre&hellip;</p>
-
-<p>Il a vu cela, car il le lui a dit plus
-tard dans une épître ; et il a fait sur
-ce sujet une pièce de vers tout à fait
-digne du pathétique et muet passage.</p>
-
-<p>O puériles, divines joies de l&rsquo;amour,
-souvent composées de la plus cruelle
-privation!&hellip;</p>
-
-<p>Dans ces conditions, qu&rsquo;importe, je
-vous le demande, que Jacquette soit
-obligée, de par les plus sacrées autorités,
-à faire bon visage à M. de Fontcombes?
-Qu&rsquo;importe qu&rsquo;elle soit avertie
-qu&rsquo;une fête exceptionnellement belle
-va être donnée la semaine prochaine au
-château, où tout le ban et l&rsquo;arrière-ban
-de la noblesse des environs sera convoqué
-et où il est souhaitable, sinon commandé,
-que M<sup>lle</sup> de Chamarande fasse mine, aux
-yeux de tous, non seulement de se
-réconcilier avec ledit seigneur de Fontcombes,
-mais de distinguer celui-ci
-parmi tous les autres hommes?</p>
-
-<p>Jacquette fera ce qu&rsquo;on voudra. Son
-corps, sa parure, ses manières, ses
-paroles même ne lui appartiennent
-plus ; tout cela est féal et serf du
-marquis et de la marquise de Chamarande ;
-mais Jacquette pense qu&rsquo;il
-y a quelque chose en elle qui ne relève,
-comme le Roi, que de Dieu : c&rsquo;est
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Et, avec le plus grand calme du
-monde, serrant en sa petite main féminine
-les feuillets et le livre du poète
-Alcindor, Jacquette, à la balustrade,
-entre le divin paysage d&rsquo;une part et le
-parc enchanté de l&rsquo;autre, fait avec
-fermeté, avec une inquiétante gravité
-aussi, dans la mesure où les puissances
-de ce monde sont en droit de l&rsquo;exiger
-d&rsquo;elle, l&rsquo;entier hommage de ce qui ne
-lui appartient pas en propre.</p>
-
-<p>J&rsquo;avoue que je tremble pour la chère
-petite, en la voyant si docile et si
-résolue, car, sûrement, elle ne connaît
-pas, bien qu&rsquo;élevée en ces jardins
-d&rsquo;amour, l&rsquo;importance de ce qu&rsquo;elle
-abandonne et de ce qu&rsquo;elle retient&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV</h3>
-
-<p>On atteignait les débuts de
-l&rsquo;été lorsque la grande
-fête fut donnée. Le château
-que je ne vous ai
-jamais décrit, afin que
-vous le voyiez mieux à
-votre guise, mais qui étale, vous le
-savez, sa belle masse vis-à-vis de la
-grande allée d&rsquo;eau, est alors environné
-des plus magnifiques ombrages que
-rêve, probablement dans le même temps,
-l&rsquo;immortel peintre et poète Watteau ;
-tous les communs environnant la grande
-cour où vous avez connu jadis la
-nourrice Marie Cocquelière, jusques
-et y compris cette tour du Nord où se
-passa &mdash; vous en souvenez-vous seulement? &mdash; l&rsquo;épisode
-de Châteaubedeau ;
-tout l&rsquo;arrière-train, en un mot, de la
-demeure seigneuriale présente l&rsquo;agitation
-d&rsquo;une fourmilière dérangée ; on
-voit aller, venir, courir et se culbuter
-des légions de marmitons ; entrer, sortir
-chars et charrettes garnis de denrées
-de toute sorte ; on entend mugir la
-voix impérieuse des majordomes et
-rire ou crier dans les couloirs les
-soubrettes pincées ; les cuisines regorgent
-de victuailles ; un feu d&rsquo;enfer
-flamboie dans les cheminées à hotte,
-et les grasses oies et les chapons rôtis,
-arrosés de beurre, y tournent lentement
-comme des astres devant un soleil,
-mus, les uns par un mouvement d&rsquo;horlogerie,
-les autres par une gamine aux
-joues cuites, d&rsquo;autres même par un
-chien habile à courir sans fin dans une
-grande roue à rigole intérieure, qu&rsquo;il
-anime, essoufflé et tirant la langue.</p>
-
-<p>Par un contraste singulier, tout ce
-qui est de la façade du château demeure
-désert et en expectative. Les volets
-sont rabattus encore contre la chaleur
-du jour ; les fleurs aspirent par la tige
-l&rsquo;eau des vases et exhalent d&rsquo;excessifs
-parfums ; les grosses mouches, heureuses
-ou ivres, se balancent en bourdonnant
-dans l&rsquo;atmosphère et vont
-heurter les glaces comme de petites
-balles de sureau projetées par une
-sarbacane.</p>
-
-<p>Que c&rsquo;est joli, que c&rsquo;est émouvant, &mdash; y
-avez-vous pensé? &mdash; une bergère
-ou un sofa qui attendent et qui se
-demandent quelles formes ce soir ils
-s&rsquo;en vont épouser? Vit-on jamais réunion
-plus piquante que celle qui est
-composée par l&rsquo;ensemble des sièges
-d&rsquo;une pièce vide, ornés et bien vêtus,
-les bras accueillants, tous destinés à
-la commodité des humains, résignés
-au pire comme à l&rsquo;exquis, complaisants
-à l&rsquo;imbécile qui pérore, à la femme qui,
-sans rien dire, séduit, et collaborateurs
-si modestes de l&rsquo;homme d&rsquo;esprit qui
-se sert d&rsquo;eux pour ses attitudes et
-ne leur en est jamais reconnaissant?</p>
-
-<p>La marquise est passée là tantôt,
-distraite et ne laissant qu&rsquo;un parfum.
-M<sup>lle</sup> de Quinconas s&rsquo;y est risquée à
-la recherche de Jacquette. Jacquette
-s&rsquo;y est arrêtée un quart d&rsquo;heure, fuyant
-M<sup>lle</sup> de Quinconas ; elle s&rsquo;est assise
-sur un tabouret comme il convient à
-une jeune fille et comme s&rsquo;il y eût
-eu là du monde ; et, tout de même
-qu&rsquo;elle eût fait si il y eût là du monde,
-elle a songé à son amour. Un beau
-rais de soleil traversait la persienne ;
-on entendait de loin les pommes d&rsquo;arrosoir
-épandre la pluie sur les pelouses ;
-on entendait aussi un petit c&oelig;ur battre ;&hellip;
-il faisait à la fois chaud et frais.
-Une corde de clavecin se brisa&hellip; Et
-Jacquette, retrouvant de l&rsquo;enfance malicieuse
-en elle, ne put s&rsquo;empêcher de
-rire à la pensée qu&rsquo;une personne, tantôt,
-appuierait son doigt sur quelque touche
-d&rsquo;ivoire ou d&rsquo;ébène aussi vaine que
-l&rsquo;objet d&rsquo;un songe.</p>
-
-<p>Elle nourrissait un projet un peu
-puéril aussi. Il n&rsquo;y avait dans cette pièce
-aucun livre. Jacquette en avait apporté
-un qu&rsquo;elle tenait à la main. Après réflexion,
-elle se leva et alla poser, parfaitement
-en vue, sur un pupitre de bois
-doré, les Poésies d&rsquo;Alcindor.</p>
-
-<p>Après quoi, elle s&rsquo;en fut, rapide,
-malicieuse et mélancolique.</p>
-
-<p>Sur la fin de l&rsquo;après-midi, arrivèrent
-les violons ; ils étaient nombreux et
-choisis parmi les meilleurs. Après
-qu&rsquo;une collation leur eût été servie,
-Jacquette les vit prendre place dans
-le lieu réservé à eux, et, comme la
-plupart étant d&rsquo;Angers, ville renommée
-pour son goût musical, quelques uns
-étaient de Saumur, Jacquette les regarda
-longtemps, tous, sans rien dire, parce
-qu&rsquo;il s&rsquo;en pouvait trouver un qui connût
-Alcindor. Et elle brûlait de les interroger.</p>
-
-<p>Le loisir lui manqua, car la compagnie
-commençait de gravir les degrés
-et l&rsquo;on entendait les carrosses écraser
-de leurs grandes roues le gravier, et
-les chevaux fatigués hennir.</p>
-
-<p>La marquise, le marquis et le baron
-de Chemillé, parrain de Jacquette, se
-tenaient à l&rsquo;entrée du premier salon, et
-elle-même, en grand tralala, entre ses
-parents et le vieux philosophe qu&rsquo;elle
-harcelait de questions, étant un peu
-agitée et nerveuse, mais étant surtout
-en veine de plaisanteries touchant M. de
-Fontcombes, car avec son parrain seul
-elle osait se moquer du jeune homme
-qu&rsquo;on lui destinait pour époux.</p>
-
-<p>C&rsquo;est alors qu&rsquo;on revit de vieilles
-connaissances et, entre autres, M<sup>me</sup> de
-Châteaubedeau, puissante matrone à
-présent, flanquée de son gros fils,
-aujourd&rsquo;hui rangé, marié à une jeune
-femme peu belle, et déjà père de
-quatre enfants ; les La Vallée-Chourie,
-les La Vallée Malitourne, aussi insignifiants
-que jadis, et même l&rsquo;antique
-M<sup>me</sup> de Matefelon, fort modifiée, celle-ci,
-car on se souvient qu&rsquo;elle était
-rabat-joie à l&rsquo;excès ; or, depuis que
-l&rsquo;air de la Cour du Régent avait envahi
-la province, c&rsquo;est à dire depuis que
-l&rsquo;aimable Régent n&rsquo;était plus, l&rsquo;acariâtre
-vieille dame se piquait d&rsquo;être
-indulgente et même fort libre en ses
-propos ; et elle n&rsquo;avait point eu à
-apprendre ceux du jour, mais à se
-rappeler seulement ceux de sa jeunesse.</p>
-
-<p>Je ne vous énumérerai pas tous les
-nouveaux venus, qui n&rsquo;ont rien à faire
-en cette aventure, mais je suis obligé
-de remarquer en passant combien il
-faut peu d&rsquo;années pour que change
-complètement de visage l&rsquo;assemblée des
-familiers d&rsquo;une maison. Les uns sont
-dispersés, d&rsquo;autres disparus à jamais.
-Ne manquons pas de donner une larme
-au pauvre chevalier Dieutegard qui
-eut de la grâce en ses tendres années ;
-mais n&rsquo;allons pas, un jour de fête,
-rappeler les affreuses circonstances de
-sa fin&hellip; Et tous les absents infailliblement
-sont remplacés, on ne sait en
-vertu de quel procédé. Le Temps
-passe avec sa faux impitoyable. Il a
-passé. Et cependant, mes lecteurs, n&rsquo;est-il
-pas vrai? un salon est toujours
-rempli.</p>
-
-<p>J&rsquo;allais oublier de vous dire qu&rsquo;un
-de nos personnages d&rsquo;autrefois était
-encore là, et c&rsquo;était la poupée Pomme-d&rsquo;Api,
-que M. de Chemillé avait un
-jour donnée à sa filleule afin que celle-ci
-s&rsquo;exerçât à parler librement.</p>
-
-<p>Pomme-d&rsquo;Api étant de bonne qualité,
-n&rsquo;avait ni la figure, ni l&rsquo;échine, ni
-aucun membre rompus, à peine le
-bout du nez décoloré. Le vermillon de
-ses joues ballonnées était vif et ses yeux
-perpétuellement émerveillés devant le
-spectacle du monde. On l&rsquo;avait mise
-sous verre, le derrière piqué sur une
-tige acérée, &mdash; étrange façon! &mdash; afin
-qu&rsquo;elle parût, sa carrière accomplie, se
-reposer pour l&rsquo;éternité. Et elle reposait,
-témoin indifférent du temps qui fuit et
-d&rsquo;une jeunesse écoulée.</p>
-
-<p>Lorsque M. de Fontcombes se présenta &mdash; ah
-pardieu, qu&rsquo;il était bien
-mis! &mdash; il fut certainement très stupéfait
-de voir M<sup>lle</sup> de Chamarande lui
-faire le plus bienveillant accueil.</p>
-
-<p>Que l&rsquo;on me laisse ajouter qu&rsquo;une
-chose me confond plus encore que le
-remplacement précipité des hommes
-par les hommes, c&rsquo;est la substitution,
-chez la femme la plus pure, d&rsquo;un
-sentiment feint à un sentiment vrai. Je
-ne m&rsquo;accommoderai, pour ma part,
-jamais, de ce miracle qui s&rsquo;opère sans
-l&rsquo;intervention d&rsquo;aucun saint, et je ne
-serais pas plus confondu de voir ressusciter
-un mort.</p>
-
-<p>Ce n&rsquo;est pas un bel habit qui eût eu
-le pouvoir magique d&rsquo;influencer une fille
-comme M<sup>lle</sup> de Chamarande! Cependant
-elle fit, je vous le garantis, un tout
-à fait tendre sourire à M. de Fontcombes.
-Le marquis Foulques et Ninon
-qui, ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre, n&rsquo;enfermaient
-une âme compliquée, en furent aussitôt
-pleins de joie et virent les noces
-pour la Saint-Jean prochaine. M. le
-baron de Chemillé, dont l&rsquo;&oelig;il ne perdait
-aucun détail de l&rsquo;action, sourit
-aussi, mais d&rsquo;une autre manière.</p>
-
-<p>Et le beau M. de Fontcombes n&rsquo;eut
-pas plutôt aperçu la complaisance de
-Jacquette, qu&rsquo;il donna aussitôt dans
-le panneau. Tous les hommes sont
-ainsi dupés très aisément. Leur fatuité
-en est la cause première et, après,
-vient un manque surprenant de finesse.
-Et toutefois, n&rsquo;imaginez pas que ce
-garçon fût un sot : pour un homme
-de sa qualité, avoir les goûts qu&rsquo;il
-manifestait ne me semble pas chose
-commune. Au lieu de parler de la
-pluie et du beau temps, d&rsquo;un potin
-imbécile, ou de ces mille et une niaiseries
-dont une bonne compagnie s&rsquo;entretient,
-il trouvait, à propos de tout,
-des pentes insoupçonnables par où glisser
-à ce merveilleux sujet de la poésie
-qui, à son gré, faisait le plus noble
-ornement de la création. Il disait communément,
-quitte à se faire maltraiter,
-que les gens de la meilleure naissance
-ne sont pas capables de discerner le
-ton de l&rsquo;horizon ni de dire si un pays
-est beau, si la rivière est sinueuse et le
-temps seulement chaud ou froid, pour
-peu que tel sensible génie n&rsquo;ait pas pris
-la peine de naître avant eux et d&rsquo;attirer
-leur attention sur ces points en en fixant
-la valeur dans une langue excellente.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne parleriez point d&rsquo;aurore
-et point de la lune, point des îles
-et point de la mer redoutable, point
-des prairies ni des ruisseaux, que dis-je?
-vous ne sauriez même pas parler
-d&rsquo;amour, mesdames, affirmait-il devant
-Jacquette, si, avant nous, n&rsquo;avaient
-pas su chanter Homère et Virgile,
-le Grec sicilien Théocrite aussi, et
-notre Racine&hellip;</p>
-
-<p>On voulait qu&rsquo;il se moquât et jetât
-à poignées des paradoxes pour séduire :
-et s&rsquo;il ne venait à personne de se
-fâcher, c&rsquo;est qu&rsquo;on avait l&rsquo;assurance que
-de ce qu&rsquo;il disait il ne croyait rien.
-Jacquette à part soi, le trouvait fat.
-Les prétendus poètes qu&rsquo;il nommait,
-elle les détestait, sans qu&rsquo;elle les connût
-d&rsquo;ailleurs le moins du monde, et elle eût
-préféré, affirmait-elle, entendre parler
-engrais, vignobles ou fenaison. Mais elle
-souriait agréablement, ne fuyait point
-le disert Fontcombes et semblait même
-prendre un plaisir assez vif à l&rsquo;écouter
-dialoguer sur ses sujets favoris avec
-M. de Chemillé qui, lui, se déclarait
-aux anges, pour avoir trouvé un homme
-érudit et de bon goût.</p>
-
-<p>On mangea et l&rsquo;on but, puis l&rsquo;on
-s&rsquo;éparpilla afin de contempler les splendeurs
-du couchant sur les coteaux
-et sur la rivière, M. de Fontcombes
-quittant peu la jeune fille et l&rsquo;abreuvant
-de sujets sublimes. Quand on
-remonta vers le château, les chandelles
-étaient allumées : cela faisait un spectacle
-féérique dans la nuit ; et, de loin,
-on discernait les violons venus de
-Saumur et d&rsquo;Angers, qui préludaient
-à la danse par des airs italiens ou
-des compositions du maître de chapelle.</p>
-
-<p>Alors le bal commença, ouvert par
-M. de Fontcombes avec M<sup>lle</sup> de Chamarande.</p>
-
-<p>Au beau milieu d&rsquo;un pas, pinçant
-sa jupe d&rsquo;une main, agitant de l&rsquo;autre
-son éventail, et souriant à ravir, Jacquette
-dit à son cavalier :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, je vous déteste.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi? demanda Fontcombes,
-sans manquer un de ses effets.</p>
-
-<p>&mdash; Parce que vous parlez poètes
-comme ferait un maître d&rsquo;école, un
-ignorant, sinon un âne bâté.</p>
-
-<p>&mdash; Oui-da! fit M. de Fontcombes,
-tendant à cet instant le jarret ; l&rsquo;opinion,
-mademoiselle, est plaisante!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si elle vous plaît, monsieur, ce
-n&rsquo;est pas que j&rsquo;y tienne, car j&rsquo;ai peu
-souci de cela, bien au contraire.</p>
-
-<p>&mdash; Encore, de grâce, veuillez vous
-expliquer, mademoiselle. Je ne me
-pique pas d&rsquo;être savant ; je dis qui
-j&rsquo;aime et ce que j&rsquo;aime. Enseignez-moi,
-je vous prie.</p>
-
-<p>&mdash; Je le ferai, monsieur. Il n&rsquo;est
-besoin de posséder des légions de
-poètes : un seul les contient tous.</p>
-
-<p>&mdash; Ah bah! mademoiselle, et lequel,
-s&rsquo;il vous plaît?</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, vous avez la bouche
-pleine d&rsquo;Homère et de Virgile et de
-maints autres barbons très antiques ;
-dites-moi : avez-vous lu Alcindor?</p>
-
-<p>&mdash; Alcindor?&hellip; répéta M. de Fontcombes.</p>
-
-<p>&mdash; Alcindor.</p>
-
-<p>&mdash; Je n&rsquo;entendis jamais prononcer
-un tel nom.</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est enrageant, monsieur! Et
-comment ne vous détesterais-je point,
-avec votre fausse science et votre goût
-prétendu? Alcindor, sachez-le, est le
-plus grand des poètes. Voilà ce qu&rsquo;il
-vous eût fallu me dire, avant toute
-chose, monsieur, s&rsquo;il entrait en vos
-desseins de me plaire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pour vous plaire, mademoiselle,
-que ne suis-je prêt à dire!</p>
-
-<p>&mdash; Il faut penser ce que vous me
-direz.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! que j&rsquo;ai grande envie d&rsquo;être
-du même sentiment que vous! Et
-comment ne pas l&rsquo;être? Mais voilà&hellip;
-Où dénicher, je vous prie, les &oelig;uvres
-complètes d&rsquo;Alcindor?&hellip; En quel siècle
-vivait ce génie?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, au vôtre, monsieur!</p>
-
-<p>&mdash; Il est vivant! s&rsquo;écria M. de Fontcombes.
-Diable!&hellip; Et vous le connaissez
-peut-être?</p>
-
-<p>&mdash; Ces hommes-là sont toujours trop
-loin de nous&hellip; Les connaît-on?</p>
-
-<p>&mdash; Serait-il du pays?</p>
-
-<p>&mdash; Son &oelig;uvre seule importe. Elle
-est là&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Où?</p>
-
-<p>&mdash; Là, sur la cheminée&hellip; C&rsquo;est un
-tout petit livre. Je vous le prête&hellip;
-à une condition&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Laquelle?</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est que vous me le rendiez
-vite et m&rsquo;en parliez doctement.</p>
-
-<p>Car une idée était venue à Jacquette,
-malgré son humeur contre M. de Fontcombes,
-c&rsquo;était que, puisque &mdash; comme
-tant d&rsquo;autres, hélas! &mdash; ce connaisseur
-en poètes ignorait le meilleur poète,
-après tout, peut-être que, le connaissant,
-il l&rsquo;admirerait&hellip; Aventure à tenter!
-Et, pour peu que celle-ci fût heureuse,
-voilà que tout à coup Jacquette se
-prendrait à désirer de revoir M. de
-Fontcombes, ce qui ferait bien grand
-plaisir à la famille.</p>
-
-<p>Et la famille, en attendant, s&rsquo;émerveillait
-du changement survenu en
-Jacquette. Jacquette, en effet, ne jouait
-même plus la comédie : elle s&rsquo;intéressait
-tout de bon à M. de Fontcombes, &mdash; oh!
-dans la seule mesure où elle
-escomptait qu&rsquo;il pourrait l&rsquo;entretenir
-d&rsquo;Alcindor.</p>
-
-<p>Et à supposer, pensait-elle, que ledit
-Fontcombes admire médiocrement
-Alcindor &mdash; le bellâtre est assez sot
-pour cela! &mdash; il était peut-être du
-moins la seule personne qui eût chance
-de consentir à lui parler du poète, ne
-fût-ce que par amour d&rsquo;elle ou par
-convoitise de sa main. Et de cette
-humble chose : une parole touchant
-le poète, elle serait encore contente
-plus que de quoi que ce fût. Oui, dans
-son beau château, au milieu d&rsquo;une soirée
-brillante dont elle était la lumière, la
-noble M<sup>lle</sup> de Chamarande, aux pieds
-de qui chacun était incliné, ne caressait
-plus, en vérité, qu&rsquo;un si pauvre
-désir!</p>
-
-<p>La fête nocturne qui fut, en effet,
-somptueuse, se termina donc à souhait,
-au point de vue des parents : Jacquette
-faisant la cour à Fontcombes, Jacquette
-ne s&rsquo;intéressant qu&rsquo;à Fontcombes, attendu
-que celui-ci était devenu l&rsquo;objet
-de sa seule espérance.</p>
-
-<p>Mais cette espérance n&rsquo;était pas celle
-qu&rsquo;entretenait la famille.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V</h3>
-
-<p>Le vieux baron de Chemillé
-comblait de tendresses sa
-filleule, et Jacquette l&rsquo;aimait,
-non seulement parce
-qu&rsquo;il lui faisait des cadeaux,
-mais parce qu&rsquo;il ne
-lui disait pas les mêmes choses que
-tout le monde.</p>
-
-<p>Elle l&rsquo;allait visiter quelquefois, accompagnée
-ou non, dans la maison
-qu&rsquo;il habitait à l&rsquo;orée du village. Cette
-demeure, convenable à un esprit
-philosophique, vous a été décrite en
-temps et lieu. J&rsquo;y reviendrai, car elle
-me plaît mieux que le château de
-Chamarande, croyez-m&rsquo;en, et je donnerais &mdash; à
-condition qu&rsquo;on me les
-eût offertes &mdash; les magnificences, les
-tours, les toitures, les allées, fussent-elles
-d&rsquo;eau, les terrasses, fussent-elles
-à balustrade, et la ribambelle de marmitons
-et de cochers de celui-ci, pour
-les trois petites pièces et le jardin de
-curé, dont se composait l&rsquo;habitation du
-vieux parrain. Elles étaient, ces pièces,
-encombrées de livres rangés en de
-vastes armoires ; et, çà et là, parmi les
-paperasses, s&rsquo;érigeaient des figures de
-marbre ennoblissant le modeste lieu
-jusqu&rsquo;à le transporter aux rivages de la
-Grèce ou dans cette Rome que rappelaient
-des gravures, d&rsquo;après M. Poussin,
-accrochées aux murailles.</p>
-
-<p>Le baron se laissa reconduire là, le
-surlendemain de la fête, par Jacquette,
-et il lui demanda si, toute grande fille
-qu&rsquo;elle était, il ne lui arrivait point
-encore de bavarder avec Pomme-d&rsquo;Api.</p>
-
-<p>&mdash; Elle n&rsquo;entend rien, depuis qu&rsquo;on
-l&rsquo;a mise à la retraite dans sa vitrine.</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est bien dommage! dit le baron.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi, mon parrain?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que c&rsquo;était une poupée qui
-avait autrefois l&rsquo;oreille fine et qui
-saurait aujourd&rsquo;hui nombre de choses
-que le commun ignore&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle en serait bien avancée! dit
-Jacquette.</p>
-
-<p>&mdash; Elle, non, peut-être. Mais vous
-en éprouveriez, vous, ma filleule, parfois,
-beaucoup de soulagement.</p>
-
-<p>&mdash; A-t-on donc tant besoin de parler?</p>
-
-<p>&mdash; Le roi Midas parlait même aux
-roseaux!</p>
-
-<p>&mdash; Pour leur dire qu&rsquo;il avait des oreilles
-d&rsquo;âne!&hellip; cela valait la peine.</p>
-
-<p>&mdash; Quand le c&oelig;ur bat un peu vite,
-dit le baron, cela vous démange plus
-que l&rsquo;envie de divulguer la forme de
-ses oreilles!</p>
-
-<p>&mdash; Ah! dit Jacquette.</p>
-
-<p>Elle demeura songeuse. Elle eut peur
-que son parrain ne lui fît un sermon,
-et elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Pomme-d&rsquo;Api? je lui ai raconté
-beaucoup : elle ne m&rsquo;a jamais répondu.</p>
-
-<p>&mdash; Vous croyez cela, ma filleule,
-s&rsquo;écria en se levant M. de Chemillé.
-Détrompez-vous : je ne vous ai pas
-donné autrefois cette poupée pour
-m&rsquo;amuser ni pour vous fournir un
-jeu saugrenu!&hellip; Ouvrez la vitrine où
-Pomme-d&rsquo;Api se repose ; interrogez
-attentivement votre fille, mademoiselle,
-et que le diable m&rsquo;emporte si elle
-n&rsquo;est pas apte à vous donner bon
-conseil&hellip;</p>
-
-<p>Jacquette prit congé de son parrain,
-un peu intriguée, et se demandant
-si le vieillard se moquait. Avant de le
-quitter, elle se retourna pour lui
-demander, et c&rsquo;était bien la centième
-fois :</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous lu Alcindor?</p>
-
-<p>&mdash; Non! mademoiselle, fit le baron,
-et je ne suis plus d&rsquo;âge à lire du
-nouveau.</p>
-
-<p>Alors Jacquette revint au château,
-dépitée et fort en colère.</p>
-
-<p>Cependant, ce que son parrain lui
-avait dit de l&rsquo;ancienne poupée la taquinait
-et, aussitôt arrivée, elle courut
-à la vitrine, s&rsquo;assura d&rsquo;y être seule et
-se trouva nez à nez avec Pomme-d&rsquo;Api
-assise sur son pal.</p>
-
-<p>Elle n&rsquo;adressa point la parole à la
-poupée, malgré le désir qu&rsquo;en avait
-eu M. de Chemillé ; cela, décidément,
-n&rsquo;était plus de son âge, ou plutôt,
-partageant le sentiment général, elle
-croyait ceci indigne d&rsquo;elle, bien que
-la plupart des grandes personnes auxquelles
-elle s&rsquo;adressait d&rsquo;ordinaire ne
-fussent mieux en état, soit de l&rsquo;entendre,
-soit de lui répondre, que ne
-l&rsquo;était Pomme-d&rsquo;Api. Mais, à la vérité,
-Jacquette avait coutume de regarder
-Pomme-d&rsquo;Api à la légère ; or, parce que
-le baron lui en avait parlé le matin,
-elle la considéra plus attentivement et
-elle eut tôt fait de s&rsquo;apercevoir que
-Pomme-d&rsquo;Api présentait en un point
-de sa personne un aspect inusité ; elle
-portait entre deux de ses fins doigts
-raides et étalés en patte d&rsquo;oie un tout
-petit billet, de l&rsquo;épaisseur d&rsquo;un fétu.</p>
-
-<p>Vous vous doutez que Jacquette fut
-prompte à ouvrir la vitrine et à arracher
-le papier soigneusement plié. Et elle lut,
-sur celui-ci, d&rsquo;une écriture qui n&rsquo;était
-pas celle du baron, qui n&rsquo;était pas
-celle d&rsquo;Alcindor, ces quatre méchants
-vers mirlitonesques :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Aimer à l&rsquo;horizon</div>
-<div class="verse i4">C&rsquo;est déraison</div>
-<div class="verse i2">Seul est amour ce que l&rsquo;on touche</div>
-<div class="verse i4">Avec sa bouche&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Nulle signature. Etrange communication.
-Le parrain de Jacquette entendait
-lui faire transmettre par cette voie
-ce qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas voulu lui dire, de
-peur sans doute d&rsquo;être entraîné à trop
-en dire. Mais donc, M. de Chemillé
-savait son aventure et, en outre, la
-désapprouvait?&hellip;</p>
-
-<p>Jacquette fut de ceci extrêmement
-troublée. Elle renferma la poupée dans
-sa cage de verre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Aimer à l&rsquo;horizon</div>
-<div class="verse i4">C&rsquo;est déraison!&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Et, quoiqu&rsquo;elle n&rsquo;eût point voulu lui
-parler, elle ne put s&rsquo;empêcher de lui
-dire :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ma pauvre Pomme-d&rsquo;Api,
-tu ne sais pas ta chance d&rsquo;avoir, toi,
-un c&oelig;ur de son.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Quoi qu&rsquo;il en fût, la prochaine
-visite de M. de
-Fontcombes était désirée
-au château ; désirée par
-les parents qui, on le sait,
-étaient pressés ; désirée
-par Jacquette avide d&rsquo;entendre
-prononcer par quelqu&rsquo;un, voire
-par n&rsquo;importe qui, le nom chéri d&rsquo;Alcindor.</p>
-
-<p>M. de Fontcombes ne se fit point
-attendre. Il vint, une après-midi, sans
-s&rsquo;être fait annoncer, car il se trouvait
-que ni marquis ni marquise n&rsquo;étaient
-là et que Jacquette étudiait, seule au
-clavecin, avec M<sup>lle</sup> de Quinconas.</p>
-
-<p>Jacquette ne fit aucune difficulté
-pour recevoir le jeune homme. Elle
-l&rsquo;accueillit au lieu même où elle était,
-flanquée d&rsquo;une gouvernante tout à coup
-devenue si discrète qu&rsquo;on ne savait où
-la prendre malgré ses formes opulentes
-et qu&rsquo;on la cherchait à droite quand
-elle était à gauche, et qu&rsquo;on la croyait
-toute proche alors qu&rsquo;elle était passée
-dans la pièce voisine, trottinant sur le
-bout des mules, et légère comme ces
-duvets tombés des peupliers, en juin,
-et qu&rsquo;un courant d&rsquo;air emporte. Tant
-et si bien que Jacquette dit au beau
-jeune homme :</p>
-
-<p>&mdash; Heureusement que j&rsquo;ai près de
-moi Pomme-d&rsquo;Api, assise sur une tige
-de fer, et, en outre, emprisonnée sous
-sa vitrine, car je me croirais un
-peu seule à vous faire honneur, monsieur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qui est cette Pomme-d&rsquo;Api? demanda
-M. de Fontcombes.</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est ma poupée, monsieur, car
-j&rsquo;ai été jeune.</p>
-
-<p>&mdash; Je le crois aisément à vous voir,
-dit M. de Fontcombes.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! il ne faut pas juger sur la
-mine. N&rsquo;est-il pas vrai, Pomme-d&rsquo;Api?</p>
-
-<p>Elle semblait sérieusement interroger
-sa poupée, en haussant le ton, à cause
-de la cloison de verre. Elle se retourna
-vers M. de Fontcombes :</p>
-
-<p>&mdash; Pomme-d&rsquo;Api dit que oui, monsieur.</p>
-
-<p>M. de Fontcombes contemplait Jacquette
-avec ravissement. Il lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes délicieuse, mademoiselle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! C&rsquo;est sans doute à cause
-des aménités que je vous ai débitées
-lors de notre dernière entrevue?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je vous déplais donc tant, pour
-mon malheur?</p>
-
-<p>&mdash; Peste, monsieur, si vous me déplaisiez,
-ce serait déjà quelque chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On n&rsquo;est pas plus cruelle.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, avez-vous lu Alcindor?</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous m&rsquo;en aviez prié,
-fit M. de Fontcombes.</p>
-
-<p>&mdash; Et c&rsquo;est tout ce que vous me dites
-de lui?</p>
-
-<p>&mdash; Alcindor, puisque Alcindor il y
-a, ne manque pas de qualités, mademoiselle ;
-mais le grand cas que vous
-faites de lui, en le plaçant au-dessus
-des Anciens et des Modernes, me rend
-difficile la tâche de parler de cet auteur
-raisonnablement.</p>
-
-<p>&mdash; Autrement dit, vous n&rsquo;aimez pas
-cet auteur?</p>
-
-<p>&mdash; Je n&rsquo;ai pas dit cela, mademoiselle,
-mais seulement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il n&rsquo;y a pas de «&nbsp;seulement&nbsp;»,
-monsieur!&hellip; Voulez-vous faire un tour
-de jardin? j&rsquo;ai besoin d&rsquo;air&hellip;</p>
-
-<p>Ils descendirent au parc en prenant
-l&rsquo;allée d&rsquo;eau qui est la plus convenable
-à fréquenter lors d&rsquo;une visite cérémonieuse,
-et ils étaient accompagnés
-de la gouvernante qui se tenait derrière
-eux, à une distance respectueuse.
-M. de Fontcombes semblait embarrassé ;
-il se refusait à faire un compliment
-banal du splendide endroit, à s&rsquo;extasier
-sur la beauté du ciel, tout comme
-à dire quoi que ce fût, qu&rsquo;il ne pensait
-point, touchant les auteurs.</p>
-
-<p>Comme il savait quasi tous les beaux
-vers par c&oelig;ur, il se mit tout à coup
-à réciter ce passage du vieux Corneille
-où Psyché demande si l&rsquo;on peut être
-jaloux d&rsquo;un parent. L&rsquo;Amour répond :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je le suis, ma Psyché, de toute la nature!</div>
-<div class="verse">Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ;</div>
-<div class="verse">Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent :</div>
-<div class="verse">Dès qu&rsquo;il les flatte, j&rsquo;en murmure, etc&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>M. de Fontcombes disait ces vers
-merveilleux avec sentiment et en communiquant
-à son expression toute la
-révérence dont ils étaient dignes.</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est fort beau, dit Jacquette.</p>
-
-<p>Alors M. de Fontcombes poursuivit ;
-et il se faisait écouter. M<sup>lle</sup> de Quinconas
-même, se rapprocha, ayant compris
-qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait point de conversation
-intime et personnelle. Et le
-jeune homme répandait les strophes
-harmonieuses entre les deux femmes.</p>
-
-<p>Comme on arrivait à l&rsquo;escalier flanqué
-de deux socles dont l&rsquo;un porte un vase
-au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes,
-qui parcourait par sa belle
-mémoire tous les siècles de la littérature
-française, mit en valeur le dernier
-tercet d&rsquo;un sonnet qui fit rougir et
-pâlir Jacquette.</p>
-
-<p>Elle s&rsquo;arrêta au bord de la première
-marche et demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, savez-vous de qui est
-ce que vous dites si bien?</p>
-
-<p>&mdash; A part nos grands auteurs, mademoiselle,
-du diable si je me souviens
-de ceux qui firent tous les vers que je
-débite! Je les retiens comme l&rsquo;éponge
-l&rsquo;eau&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c&rsquo;est très bien, monsieur.</p>
-
-<p>Et, d&rsquo;un geste de future maîtresse
-d&rsquo;un si riche domaine, elle montra,
-avec sa canne, la grande pelouse des
-jardins bas où murmuraient les fontaines.
-M. de Fontcombes admira
-comme il convenait, car le lieu, vraiment,
-était magnifique. Puis il offrit
-la main à M<sup>lle</sup> de Chamarande pour
-descendre. Alors elle lui dit à l&rsquo;oreille :</p>
-
-<p>&mdash; Eh! Monsieur, c&rsquo;était d&rsquo;Alcindor!</p>
-
-<p>&mdash; Quoi donc, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash; Mais le sonnet, vertubleu! dont
-vous avez cité quelques vers.</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est ma foi fort possible. Au
-cours de ma lecture du petit volume,
-ce sonnet me sera demeuré&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est qu&rsquo;il vous plaît, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash; Evidemment, mademoiselle.</p>
-
-<p>Des mots furent échangés en face
-du satyre à la queue pointue qui
-avait été le proche témoin, à une
-époque déjà reculée, d&rsquo;autres scènes par
-quoi avait semblé vouloir s&rsquo;exprimer
-la malignité du monde. Ne dirait-on
-pas que ce lieu, au centre du parc
-de Chamarande, est celui où le sort
-capricieux bifurque ou, autrement dit,
-nous joue des tours de sa façon?</p>
-
-<p>Je le croirais volontiers pour ma
-part ; car Jacquette, qui avait fermement
-arrêté de ne pas conduire M. de
-Fontcombes aux endroits où elle avait
-coutume de songer à Alcindor, Jacquette
-qui avait évité &mdash; non pour
-l&rsquo;étiquette, croyez-le, mais par un parti
-pris délibéré &mdash; de prendre soit sa
-chère allée conduisant au bassin de
-Pan, soit l&rsquo;allée longue qui s&rsquo;orne de
-la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette
-n&rsquo;hésita pas à incliner, par les
-fontaines, vers cette admirable promenade
-à balustres et à reposoirs de
-lauriers, où nous l&rsquo;avons vue l&rsquo;autre
-jour. Et pourquoi?</p>
-
-<p>C&rsquo;est qu&rsquo;avec M. de Fontcombes,
-désormais, il est possible de parler
-d&rsquo;Alcindor.</p>
-
-<p>Contre le mur de soutènement des
-jardins hauts, étaient exposés au midi
-les célèbres espaliers de Chamarande :
-pêches, brugnons et chasselas, que
-toutes les guêpes du pays picoraient
-jusqu&rsquo;à rendre gorge. Les raisins
-n&rsquo;étaient pas à maturité, mais les pêches
-avait mis à l&rsquo;étal leur velours cramoisi
-et répandaient un parfum combiné
-avec celui de la lavande et du
-thym surchauffés. Les lézards couraient
-sur le tuffau gris, montraient
-leur petite tête au col palpitant, hors
-des trous, ou seulement leur longue et
-fine queue taillable au sécateur comme
-une tige nouvelle. Les papillons semblaient
-des fleurs jetées au-devant des
-promeneurs par des mains invisibles.</p>
-
-<p>&mdash; Le retrouveriez-vous dans votre
-mémoire, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash; Quoi donc, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, le sonnet!</p>
-
-<p>&mdash; Ah! le sonnet d&rsquo;Alcindor?</p>
-
-<p>&mdash; Nul autre, assurément!</p>
-
-<p>&mdash; Je vais essayer, mademoiselle.</p>
-
-<p>M. de Fontcombes retrouva le sonnet
-d&rsquo;Alcindor. Celui-ci était bon, ma foi.
-Et l&rsquo;honnête amateur de vers le reconnut.
-Jacquette triomphait.</p>
-
-<p>&mdash; Il est excellent, s&rsquo;écriait-elle.</p>
-
-<p>&mdash; J&rsquo;en tombe d&rsquo;accord.</p>
-
-<p>&mdash; Admirable!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je n&rsquo;y contredis pas.</p>
-
-<p>&mdash; Gageons, monsieur, que vous en
-possédez d&rsquo;autres!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; D&rsquo;autres?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais d&rsquo;autres vers du même auteur!
-Pas de ceux du grand Turc,
-j&rsquo;imagine!&hellip;</p>
-
-<p>M. de Fontcombes en retrouva, çà et
-là. Un moment, il s&rsquo;arrêta non seulement
-de dire, mais de marcher, et il fit :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi, monsieur, qu&rsquo;avez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Mais c&rsquo;est très bien, mademoiselle!</p>
-
-<p>&mdash; L&rsquo;allée? la pelouse? les fontaines?
-l&rsquo;espalier? les pêches?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Les vers d&rsquo;Alcindor.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! fit-elle en sautant plus haut
-que les genoux de M. de Fontcombes.</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est la première fois, dit celui-ci,
-que je remarque qu&rsquo;un poète
-vivant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ils ont tous été vivants,
-monsieur, vos poètes, vos grands
-maîtres, vos Anciens et vos Modernes!
-Je pense qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas composé
-leurs ouvrages dans le royaume des
-Ombres! Et vous eussiez attendu que
-celui-ci eût passé le Styx pour admirer
-ses vers! Vous vous moquiez de moi,
-avouez-le?</p>
-
-<p>&mdash; Non pas, mademoiselle, mais il
-arrive aux femmes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De se tromper par amour, n&rsquo;est-ce
-pas? Mais l&rsquo;amour est aussi ce qui
-éclaire et illumine, ce qui fixe notre
-attention sur un point que nous n&rsquo;eussions,
-sans cela, qu&rsquo;effleuré. Et je me
-méfie de votre raison sèche pour admirer
-bien : il y faut notre c&oelig;ur,
-monsieur, et tous nos sens désordonnés,
-s&rsquo;il vous plaît, pour mordre à même
-ces fruits et en extraire tout le suc,
-alors que vous ne voyez, en passant,
-qu&rsquo;une tache intéressante&hellip;</p>
-
-<p>Et elle mordait un abricot tombé
-à terre, et elle montrait à son compagnon
-la pulpe tranchée du fruit
-où les dents laissaient leur marque
-régulière et par où s&rsquo;égouttait le jus
-succulent.</p>
-
-<p>&mdash; Souventes fois, vous errez, vous
-autres femmes, dit M. de Fontcombes ;
-mais il est vraisemblable que sans
-votre ardeur goulue mille choses manqueraient
-d&rsquo;être révélées.</p>
-
-<p>Il discutèrent jusqu&rsquo;à ce qu&rsquo;ils fussent
-remontés à la grande allée des
-balustres, et là, ils s&rsquo;assirent entre
-les lauriers, à l&rsquo;endroit où Jacquette
-avait été un jour saluée de loin par
-le poète passant lentement sur son
-bateau. Elle ne raconta point cet épisode
-de sa vie secrète à M. de Fontcombes ;
-mais elle parla de Lui, ouvertement
-de Lui, à M. de Fontcombes.</p>
-
-<p>Celui-ci était redescendu des régions
-sereines de la poésie et, comme il
-ne lui avait pas fallu longtemps pour
-se sentir épris de M<sup>lle</sup> de Chamarande,
-il écouta, entre les lauriers et devant
-la triomphante vue, des aveux qui
-comblaient la jeune fille d&rsquo;un indicible
-contentement et qui le torturaient, lui,
-de façon fort cuisante.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Alors il arriva cette chose
-inattendue, que c&rsquo;était
-Jacquette qui réclamait à
-cor et à cris M. de Fontcombes,
-et que c&rsquo;était
-M. de Fontcombes qui se
-faisait un peu prier pour venir. Si
-fort que soit l&rsquo;agrément qu&rsquo;une personne
-nous procure, il n&rsquo;est jamais plaisant
-d&rsquo;entendre celle-ci vous parler passionnément
-d&rsquo;une troisième.</p>
-
-<p>Cependant, M. de Fontcombes était
-d&rsquo;une telle civilité! Outre cela, il aimait
-sincèrement la poésie, les poètes, et
-c&rsquo;était sans mentir qu&rsquo;il goûtait aujourd&rsquo;hui
-Alcindor. Il l&rsquo;eût pu haïr,
-certes, mais telle est la vertu de la
-poésie qu&rsquo;elle ne tolère point un sentiment
-défavorable à l&rsquo;homme qu&rsquo;elle
-vous oblige d&rsquo;admirer.</p>
-
-<p>Et, quand M. de Fontcombes, un
-peu malgré lui, venait au château,
-Jacquette accourait au-devant du jeune
-homme, et sans le moindre souci de
-lui être importune, étalait des plans de
-campagne destinés à créer autour du
-chef d&rsquo;Alcindor l&rsquo;auréole d&rsquo;une jeune
-gloire.</p>
-
-<p>La famille se réjouissait ; on se relâchait
-de toute surveillance ; on laissait
-le soupirant libre à Chamarande comme
-chez lui ; on considérait l&rsquo;aimable couple
-qu&rsquo;il formait avec Jacquette dans les
-salons ; on l&rsquo;appréciait sur les terrasses ;
-on l&rsquo;admirait sous les marronniers ;
-ou bien Ninon, avec attendrissement,
-montrait au marquis les deux enfants
-penchés sur l&rsquo;eau dormante d&rsquo;un bassin
-dans quoi les deux têtes bien assorties,
-côte à côte, semblaient, en se
-mirant, déjà s&rsquo;aimer, tandis qu&rsquo;en fait
-les yeux de ces jeunes gens, un peu
-hagards, cherchaient au fond de l&rsquo;eau,
-comme à d&rsquo;autres moments dans les
-nuages ou l&rsquo;azur céleste, des combinaisons
-excessivement compliquées.</p>
-
-<p>Il s&rsquo;agissait d&rsquo;écrire à tel ou à tel,
-de parler à tel autre ; d&rsquo;obtenir de
-quelque influent personnage qu&rsquo;il portât
-le nom, jusqu&rsquo;à Paris. M. de Fontcombes
-y consentait, jugeait la démarche
-faisable, mais il la voulait
-exécuter avec simplicité et modération
-en évitant tout air de protection
-suspecte ; Jacquette ne discernait pas
-l&rsquo;hyperbole de la louange, voulait qu&rsquo;on
-allât vite et que, par exemple, on
-fît dire à la Cour que la province
-tout entière ne jurait que par Alcindor.</p>
-
-<p>On en vint à joindre M<sup>lle</sup> de Quinconas
-à l&rsquo;entreprise, sous le prétexte
-que son vénérable oncle, Mgr de
-Trélazé, possédait des accointances avec
-l&rsquo;Académie. M<sup>lle</sup> de Quinconas fut
-ébaubie d&rsquo;être appelée à se mêler au
-jeune couple pour lequel elle croyait
-sa présence gênante. Toute une semaine,
-ne la vit-on pas inséparable de Jacquette
-et du nouvel ami, et chuchotant
-avec l&rsquo;une et l&rsquo;autre jusqu&rsquo;à les heurter
-de son buste avantageux?</p>
-
-<p>Il arriva une chose plus curieuse
-que toutes celles que j&rsquo;ai précédemment
-rapportées : c&rsquo;est qu&rsquo;un certain
-jour de la semaine où Jacquette devait,
-le matin, prendre l&rsquo;allée qui mène
-au Dieu Pan, puis courir comme une
-biche à travers bois, jusqu&rsquo;à Cornebille,
-Cornebille l&rsquo;attendit en vain sous les
-restes de son moulin ruiné. Cornebille
-blotti à la manière d&rsquo;un insecte, sous
-la pierraille, tenait sur son c&oelig;ur le
-pli, le pli naguère tant désiré. M<sup>lle</sup> de
-Chamarande ne vint pas, car ce rendez-vous-là,
-elle l&rsquo;avait tout simplement
-oublié!&hellip;</p>
-
-<p>Elle l&rsquo;avait bel et bien oublié parce
-que M. de Fontcombes devait venir
-cette matinée, de très bonne heure,
-afin de donner les dernières instructions
-à M<sup>lle</sup> de Quinconas qui prenait
-le coche pour Angers et s&rsquo;en allait
-parler de «&nbsp;l&rsquo;affaire&nbsp;» à son saint oncle.
-Et, en effet, la matinée se passa pour
-Jacquette, comme presque tous les
-jours d&rsquo;ailleurs, de la façon la plus
-propre à retenir l&rsquo;attention d&rsquo;une jeune
-fille. Songez qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de faire
-comprendre à la gouvernante ce dont
-on la chargeait! D&rsquo;abord on avait dû
-faire un choix subtil entre les poésies
-d&rsquo;Alcindor, lesquelles n&rsquo;étaient point
-toutes, il s&rsquo;en fallait, de nature à lui conquérir
-les complaisances d&rsquo;un évêque,
-en premier lieu, et, en second, des
-Quarante! Quelles délibérations! Combien
-de lectures et combien d&rsquo;examens
-laborieux du texte, ce qui était à la
-fois épineux à l&rsquo;extrême et amusant
-au possible, M. de Fontcombes, avec
-un esprit et un talent d&rsquo;imitation rares,
-se mettant tour à tour à la place et de
-Mgr de Trélazé et de M<sup>lle</sup> de Quinconas,
-en son entrevue projetée avec
-ce dernier, et de tel personnage de la
-Compagnie de qui il avait ouï dire,
-mais qu&rsquo;il n&rsquo;avait point l&rsquo;honneur de
-connaître. De telles séances étaient
-désopilantes et ne comportaient point
-de fin. Souvent on retenait M. de Fontcombes
-à souper, et on le faisait reconduire
-en carrosse, avec une petite suite
-trottinant aux flambeaux.</p>
-
-<p>Ajoutez qu&rsquo;il avait fallu aussi copier
-ces textes, simuler en somme qu&rsquo;Alcindor
-n&rsquo;était qu&rsquo;inédit, à cause toujours
-de ces dangers qu&rsquo;eût offerts
-le texte intégral! M. de Fontcombes
-en personne était indispensable à ce
-soin, à cause du discernement et aussi
-de la belle écriture qu&rsquo;il avait.</p>
-
-<p>A tant éplucher le texte d&rsquo;Alcindor,
-M. de Fontcombes parfois s&rsquo;arrêtait,
-suspendait la diction ou la plume,
-regardait Jacquette de côté et retenait
-mal une moue bien comique. Il estimait
-que, somme toute, la langue d&rsquo;Alcindor
-n&rsquo;était pas si bonne. Et il osait désormais
-en faire juge Jacquette.</p>
-
-<p>&mdash; Qu&rsquo;en pensez-vous, mademoiselle?</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi, disait Jacquette, pour
-cette pièce-ci, vous avez raison.</p>
-
-<p>Alors, M. de Fontcombes s&rsquo;échauffait.</p>
-
-<p>&mdash; Cette pièce-ci, en vérité, je croirais
-prudent de la supprimer, non comme
-impertinente, cette fois, mais comme
-banale, reprochable du point de vue
-de la syntaxe et, en outre, comme
-trop platement imitée d&rsquo;une épigramme
-que je vous traduirai demain&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il la faut supprimer, disait tranquillement
-Jacquette.</p>
-
-<p>A ce jeu, finalement, il subsistait
-un mince bagage des poésies d&rsquo;Alcindor.
-M. de Fontcombes rayait,
-rayait, déchirait&hellip; Ou bien il passait
-le feuillet à Jacquette qui, sans mot
-dire, sans s&rsquo;émouvoir, et sans protestation
-aucune, elle-même déchirait et
-jetait au panier.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Quinconas, témoin ordinaire
-du travail, et de qui la perspicacité
-n&rsquo;était cependant pas brillante, en vint
-à remarquer :</p>
-
-<p>&mdash; Hola! Monsieur, mademoiselle,
-prenez garde que c&rsquo;est pour trois
-petites feuilles &mdash; et je le sens : demain,
-pour une &mdash; que j&rsquo;irai entreprendre
-le voyage d&rsquo;Angers!&hellip;</p>
-
-<p>M. de Fontcombes et Jacquette se
-regardèrent et sourirent, puis se mirent
-à rire tout à fait.</p>
-
-<p>Et ils résolurent de délibérer.</p>
-
-<p>&mdash; Allons à l&rsquo;air, dirent-ils, on y a
-les esprits plus frais.</p>
-
-<p>Ils allèrent dans le parc et égarèrent
-la gouvernante.</p>
-
-<p>Convenait-il, en effet, de faire entreprendre
-à celle-ci un voyage d&rsquo;une
-semaine pour si peu de chose? Sur
-le fait de donner congé à la gouvernante
-ils furent toutefois aussitôt d&rsquo;accord :</p>
-
-<p>&mdash; Cette pauvre fille, dit Jacquette,
-a compté s&rsquo;octroyer quelques vacances
-et il y a si longtemps qu&rsquo;elle n&rsquo;a eu
-le plaisir de voir son cher oncle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On n&rsquo;aime point, dit M. de Fontcombes,
-quand on réfléchit peu, revenir
-sur un projet qu&rsquo;on a fait.</p>
-
-<p>Cependant Jacquette gardait un
-souci :</p>
-
-<p>&mdash; Il ne faudra pas, dit-elle, sous
-prétexte que nous allons manquer d&rsquo;un
-chaperon, vous croire obligé, pour
-revenir, d&rsquo;attendre qu&rsquo;il soit de retour?&hellip;</p>
-
-<p>M. de Fontcombes répéta malicieusement
-pour son compte :</p>
-
-<p>&mdash; On n&rsquo;aime point revenir sur un
-projet qu&rsquo;on a fait!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quand on réfléchit peu!&hellip; dit
-Jacquette.</p>
-
-<p>&mdash; Fût-ce quand on réfléchit, fit en
-souriant M. de Fontcombes, et j&rsquo;avais
-formé, je l&rsquo;avoue, le projet de revenir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais qu&rsquo;aurons-nous à faire désormais?
-demanda Jacquette.</p>
-
-<p>&mdash; Voilà justement la question! dit
-M. de Fontcombes, et nous n&rsquo;aurons
-sans doute pas trop d&rsquo;une semaine
-à passer dans le tête à tête pour nous
-le demander.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Quand M<sup>lle</sup> de Quinconas
-fut partie pour la ville
-d&rsquo;Angers, les deux complices
-à qui incombait la
-responsabilité de ce voyage
-éprouvèrent d&rsquo;abord un
-vif besoin de gambader,
-sauter et folâtrer tout à leur aise ; puis,
-et presque aussitôt, ils furent gênés et
-pour ainsi dire confus de se trouver
-l&rsquo;un et l&rsquo;autre seuls et en vis-à-vis.</p>
-
-<p>M. de Fontcombes crut rompre le
-malaise en poursuivant tout uniment
-la conversation des jours derniers, à
-savoir en parlant de belles-lettres, sinon
-de tel auteur en particulier. Et Jacquette
-écoutait tout ce qu&rsquo;il lui plaisait
-de dire, avec une grande complaisance.</p>
-
-<p>Elle écoutait si bien qu&rsquo;elle ne prit
-seulement pas garde qu&rsquo;ils s&rsquo;engageaient,
-ce beau matin, dans l&rsquo;allée
-du bassin de Pan, d&rsquo;où elle avait soin
-de s&rsquo;écarter jusque là, on s&rsquo;en souvient,
-quand elle était avec M. de Fontcombes.</p>
-
-<p>Et elle écoutait celui-ci avec une
-si parfaite attention, que M. de Fontcombes,
-qui connaissait les femmes,
-crut pouvoir lui demander :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, est-ce que vous m&rsquo;écoutez,
-mademoiselle?</p>
-
-<p>Et Jacquette rougit, affirmant qu&rsquo;elle
-était prête à répéter tout ce qu&rsquo;il
-avait dit, bien assurée d&rsquo;ailleurs qu&rsquo;il
-était trop poli pour le lui faire répéter.</p>
-
-<p>Et il était, lui, fort content qu&rsquo;elle
-l&rsquo;écoutât si bien tout en ne sachant
-plus ce qui lui était dit.</p>
-
-<p>Comme il gardait sa tête, lui, en
-ayant le c&oelig;ur très épris, il alla jusqu&rsquo;à
-demander :</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! mademoiselle, est-ce que
-vous aimez tant que cela les belles-lettres?</p>
-
-<p>&mdash; Pas tellement!&hellip; soupira Jacquette,
-en donnant à sa physionomie la plus
-charmeresse expression qu&rsquo;elle eût
-jamais eue.</p>
-
-<p>Alors M. de Fontcombes éprouva
-une furieuse envie de se pencher vers
-elle davantage et de lui donner un
-baiser. Mais n&rsquo;ai-je pas avancé qu&rsquo;il
-ne perdait pas la tête?</p>
-
-<p>Ils étaient assis tous les deux, figurez-vous,
-sur le banc vieux, très usé, en
-face du Pan qui flûtait toujours et
-du bassin qui mire indifféremment la
-couleur changeante des heures.</p>
-
-<p>Et le dieu au menton velu les regardait
-tout en caressant de sa lèvre
-tendue l&rsquo;extrémité de ses roseaux. M. de
-Fontcombes affirma que le dieu souriait.
-Jacquette dit qu&rsquo;elle n&rsquo;avait point jusqu&rsquo;ici
-remarqué cette particularité, mais
-qu&rsquo;assurément il avait un malicieux
-visage.</p>
-
-<p>Et, tout à coup, à peine avait-elle
-ainsi parlé, qu&rsquo;elle poussa un cri.</p>
-
-<p>Son compagnon en fut effrayé et
-crut qu&rsquo;une vilaine mouche l&rsquo;avait
-piquée.</p>
-
-<p>Mais on entendait détaler sous bois.
-Ce pouvait être un daim ou quelque
-faon ; il s&rsquo;en trouvait dans ces parages.
-Jacquette le laissa croire à M. de Fontcombes,
-mais elle avait reconnu Cornebille
-qui la regardait de loin, tapi
-sous les feuilles, à présent, et levant la
-main vers son c&oelig;ur. Cornebille inquiet
-d&rsquo;elle, Cornebille porteur, à n&rsquo;en point
-douter, de la lettre qu&rsquo;elle avait oublié
-d&rsquo;aller quérir!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J&rsquo;ai eu peur, dit Jacquette.</p>
-
-<p>Ses belles joues recouvrèrent aussitôt
-leur incarnat accoutumé, et l&rsquo;incident
-n&rsquo;eût point eu d&rsquo;autre suite, si
-la jeune fille, s&rsquo;étant, d&rsquo;instinct, rapprochée
-de son voisin, celui-ci ne l&rsquo;eût
-entourée d&rsquo;un bras protecteur et ne lui
-eût donné le baiser demeuré suspendu
-tout à l&rsquo;heure.</p>
-
-<p>Le frisson dont elle fut secouée,
-elle le put mettre au compte de la
-frayeur éprouvée par le fait de l&rsquo;animal
-détalant sous bois.</p>
-
-<p>Et quand M. de Fontcombes et
-M<sup>lle</sup> de Chamarande rentrèrent au
-château, ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre ne parlait
-de littérature.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Monsieur de Fontcombes, il faut
-le dire, ne laissa pas à Jacquette un
-instant de répit. Il arrivait dès le matin,
-il repartait on ne peut plus tard dans
-la soirée. Et il lui fit passer toute la
-semaine à ne pas seulement citer un
-auteur. Il plaisait tout à fait au marquis
-et à la marquise : à celle-ci parce qu&rsquo;il
-était beau et joli garçon, habillé à
-ravir et possédant les meilleures manières ;
-à celui-là parce qu&rsquo;il aimait la
-chasse et les divertissements champêtres,
-jusqu&rsquo;à confesser qu&rsquo;aussi lui il
-pratiquait la pêche aux grenouilles.</p>
-
-<p>Avec Jacquette, de quoi parlait-il
-donc? Toujours est-il qu&rsquo;ils ne semblaient
-pas se creuser la tête pour
-trouver un sujet, comme ils l&rsquo;avaient
-craint. Et l&rsquo;on eût dit que le sujet
-découvert par eux était précisément
-celui que chacun d&rsquo;eux attendait de tout
-temps, car ils le chérissaient, c&rsquo;était visible,
-et ne se lassaient pas une minute
-de le traiter.</p>
-
-<p>Ils étaient jeunes. Parfois, Jacquette,
-sans motif apparent, éclatait de rire.</p>
-
-<p>&mdash; Qu&rsquo;avez-vous? interrogeait M. de
-Fontcombes.</p>
-
-<p>&mdash; Je pense à M<sup>lle</sup> de Quinconas
-qui, pour la première fois, depuis dix
-ans, n&rsquo;est pas sur mes talons, ou ne
-m&rsquo;attend point au retour d&rsquo;une promenade
-pour m&rsquo;interroger.</p>
-
-<p>D&rsquo;autres fois, c&rsquo;était M. de Fontcombes
-qui riait :</p>
-
-<p>&mdash; Qu&rsquo;avez-vous? interrogeait Jacquette.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis heureux, répondait-il.</p>
-
-<p>Ou bien il souriait parce qu&rsquo;il pensait
-agréablement à celle qu&rsquo;il appelait avec
-politesse «&nbsp;Mademoiselle Pomme-d&rsquo;Api&nbsp;»,
-car il avait lu le billet tenu par la
-poupée entre ses doigts gourds. Et
-il se promettait de venir, dans les
-cas embarrassants, demander conseil à
-cette figure de cire, à ce c&oelig;ur de son.</p>
-
-<p>&mdash; De mes amies, c&rsquo;est la plus sage,
-affirmait Jacquette.</p>
-
-<p>C&rsquo;étaient de tels babillages qui menaient
-Jacquette et son nouvel ami
-dans les allées diverses et innombrables
-du parc de Chamarande.</p>
-
-<p>Un jour qu&rsquo;ils étaient revenus le
-long des balustres, après avoir mordu
-aux premières pêches mûres, ils
-causaient, assis sur un banc, entre
-deux beaux lauriers en fleurs. La Loire
-coulait, comme on vous l&rsquo;a dit, non
-loin d&rsquo;eux, entre ses îles de saules
-frissonnants et ses fuseaux de sable
-blond. L&rsquo;horizon était clair car une
-ondée avait, la nuit, rafraîchi l&rsquo;atmosphère,
-et l&rsquo;on pouvait compter au
-loin les clochers de village dont une
-note argentine venait, tous les quarts
-d&rsquo;heure, enchanter de quelque musique
-le doux bien-être du lieu.</p>
-
-<p>&mdash; On entendrait d&rsquo;ici Fontevrault,
-disait le jeune homme, et pourtant
-il ne fait pas de vent.</p>
-
-<p>&mdash; On croit qu&rsquo;il n&rsquo;en fait point,
-répliquait Jacquette et cependant regardez
-là-bas cette voile qui vient du
-côté où est encore, pour une journée,
-notre Quinconas ; elle est gonflée comme
-un oreiller de duvet, et elle pousse vers
-nous son long bateau plat comme
-une planche flottante.</p>
-
-<p>En effet, une voile venait, doucement,
-très doucement. Il n&rsquo;était point
-besoin aujourd&rsquo;hui des chevaux de
-halage. Et les regards de M. de Fontcombes,
-comme ceux de Jacquette,
-demeurèrent complaisamment attachés
-à cet objet qui bougeait, si peu que
-ce fût, au milieu du grand paysage
-immobile.</p>
-
-<p>Leurs yeux seuls s&rsquo;attachèrent à
-l&rsquo;objet, car, en vérité, leurs âmes étaient
-ailleurs, et, si j&rsquo;ose prêter à celle-ci
-une forme, il me faut dire qu&rsquo;elles
-étaient étroitement enlacées. En ces
-moments divins, trop beaux pour être
-comparés à quoi que ce soit de la vie
-diurne, nous recourons au rêve pour
-faire comprendre un état immatériel
-et si léger. Comme en un songe, M. de
-Fontcombes parla de très près à la
-jeune fille, et il n&rsquo;est pas certain que
-lui ni elle aient entendu le son de
-sa voix.</p>
-
-<p>&mdash; On dirait, fit-il, le bonheur qui
-vient à pas lents&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il vient vers nous, murmura
-M<sup>lle</sup> de Chamarande.</p>
-
-<p>Et malgré l&rsquo;extrême réserve de leurs
-gestes, elle serra tendrement la main
-d&rsquo;homme qui se trouvait à sa portée.</p>
-
-<p>C&rsquo;est alors qu&rsquo;elle crut avoir une
-de ces singulières et fausses réminiscences
-où nous nous imaginons que
-l&rsquo;instant présent est tiré de notre passé
-et où tout ce que nos yeux entrevoient
-est un spectacle déjà vu. Le pur
-contentement de c&oelig;ur qu&rsquo;elle éprouvait,
-il n&rsquo;était pas inconnu d&rsquo;elle ; le
-paysage qui enchantait son regard, elle
-l&rsquo;avait contemplé sans doute, mais contemplé
-pareil, avec exactitude, orné du
-son argentin et lointain des mêmes
-cloches, animé du même souffle de
-vent, embelli de la même attente indéfinissable ;
-oui, jusqu&rsquo;en un point qui
-coïncidait trop parfaitement, en vérité,
-avec un certain point du temps révolu&hellip;</p>
-
-<p>Et ce point particulier, qui attirait
-son attention sans la ravir à la douce
-rêverie, ce point grossissait à mesure
-qu&rsquo;avançait le bateau ; il devenait forme
-humaine, silhouettée en noir sur l&rsquo;ocre
-salie de la voile gonflée&hellip; Oui, c&rsquo;était
-la forme d&rsquo;un jeune homme aux sombres
-vêtements, tel un petit abbé&hellip;</p>
-
-<p>Il se tenait à l&rsquo;avant du long bateau
-plat ; et quand on le distingua nettement,
-il salua d&rsquo;une manière plus
-courtoise que ne fait d&rsquo;ordinaire un
-jeune homme qui passe, il salua comme
-on salue l&rsquo;ostensoir d&rsquo;or sous le dais
-de la procession, comme on salue la
-bannière du Roi.</p>
-
-<p>&mdash; Qu&rsquo;avez-vous, dit M. de Fontcombes?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais ce que j&rsquo;ai, dit Jacquette,
-oh! répétez-moi, mon ami,
-les mots trop charmants dont vous
-m&rsquo;avez bercée et par la vertu magique
-de qui vous m&rsquo;aurez sans doute
-fascinée ou endormie&hellip; Ne rêvé-je
-point?</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, petite amie, vous êtes
-là près, très près de celui qui vous
-aime ; il fait bon, l&rsquo;heure est jolie
-presque autant que vous-même, et
-l&rsquo;espérance nous sourit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je crois pourtant rêver, dit Jacquette.</p>
-
-<p>Le bateau lent avançait, tel un morceau
-de bois qui flotte à la surface
-de l&rsquo;eau. Quand il passa devant les
-balustres, le jeune homme salua aussi
-courtoisement et pieusement qu&rsquo;il
-l&rsquo;avait fait de loin. Quand le bateau
-fut passé et sur le point de disparaître,
-le jeune homme noir salua encore.</p>
-
-<p>Car la lettre annonçant son passage
-pour ce jour même, à cette heure
-à peu près, était restée aux mains
-de Cornebille. Et il passait, l&rsquo;infortuné
-rimeur, et il saluait dévotieusement
-sa muse, ignorant ingénu de son sort,
-de son sort bien digne d&rsquo;un poète&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce garçon si poli, dit M. de Fontcombes,
-vous le connaissez donc?</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est Alcindor, dit Jacquette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IX</h3>
-
-<p>Ils remontèrent allègrement
-vers le château dès que
-se fit sentir le serein. Le
-rire de Jacquette animait
-les vastes allées solitaires.
-Elle se penchait, au-dessus
-des bordures de buis, pour
-respirer les roses ; M. de Fontcombes,
-si sérieux lorsqu&rsquo;il convenait de l&rsquo;être,
-avait l&rsquo;esprit rempli de gaminerie et
-tirait de M<sup>lle</sup> de Chamarande des
-résonances gentiment enfantines, que
-personne n&rsquo;avait su éveiller durant tout
-le temps de sa jeunesse. Et quand elle
-avançait la main pour cueillir une fleur,
-M. de Fontcombes avançait parallèlement
-la sienne, moins pour aider Jacquette
-que pour lui toucher un peu la
-main.</p>
-
-<p>Du château, le marquis et la marquise
-les contemplaient. Volontiers réunis en
-conciliabule, ces temps derniers, Foulques
-et Ninon paraissaient de fort
-belle humeur. Il avait, quant à lui,
-une façon de faire claquer le couvercle
-de sa tabatière et de se bourrer la
-narine, qui en disait long. Elle, toujours
-agréable en sa maturité épanouie, regardait,
-songeuse, le spectacle de belles
-amours naissantes ; elle les avait aimées
-de tout temps, et dès leur naissance
-et après.</p>
-
-<p>Quand les jeunes gens arrivèrent,
-elle embrassa Jacquette, et, M. de
-Fontcombes ayant demandé, par un
-compliment spirituel, à être admis à
-la même faveur, la marquise de Chamarande
-l&rsquo;y admit, aux applaudissements
-du marquis et sous le regard
-bienveillant de Pomme-d&rsquo;Api.</p>
-
-<p>Il manquait M<sup>lle</sup> de Quinconas.</p>
-
-<p>&mdash; Elle arrive! dit le marquis Foulques
-qui avait l&rsquo;oreille attentive à tous
-les bruits insignifiants.</p>
-
-<p>Et il discernait celui du carrosse qui
-avait été prendre la gouvernante au
-coche d&rsquo;eau.</p>
-
-<p>On décida d&rsquo;aller à la rencontre de
-la voyageuse, dans la cour d&rsquo;honneur.</p>
-
-<p>M. de Chemillé, méditatif, y tournait
-en rond, poussant du pied des marrons
-d&rsquo;Inde enfermés dans leur bogue hérissée
-qui, à tout coup, s&rsquo;ouvrait en
-accouchant du fruit brun, lisse, quelquefois
-pie comme les vaches au poil
-luisant qui paissent dans la prairie
-voisine.</p>
-
-<p>Le carrosse poudreux pénétra, cahin-caha,
-dans la cour, car les chevaux
-étaient vieux ainsi que le cocher. Mais
-M<sup>lle</sup> de Quinconas en descendit, aussi
-alerte, en donnant la main au marquis,
-qu&rsquo;elle l&rsquo;était il y a beau temps, quand
-on l&rsquo;en avait vue pour la première fois
-descendre.</p>
-
-<p>L&rsquo;excellente fille voulut, sans plus
-tarder, rendre compte de sa mission.
-Elle avait fait de son mieux, elle avait
-vu monseigneur son saint oncle, plein
-de mansuétude.</p>
-
-<p>&mdash; Les petites poésies&hellip; Et, à ce
-propos, figurez-vous que j&rsquo;ai fait dans
-le coche d&rsquo;eau, la rencontre de l&rsquo;auteur.</p>
-
-<p>&mdash; Il s&rsquo;agit bien de petites poésies!
-coupa aussitôt le marquis. Vous allez
-prendre une collation, mademoiselle ;
-on change pendant ce temps les chevaux,
-et vous retournerez, ne vous
-déplaise, près de monseigneur votre
-saint oncle!&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Quinconas, ahurie, crut
-qu&rsquo;elle avait commis faute grave et
-qu&rsquo;on la jetait à la porte. Elle posa
-à terre quelques menus objets qu&rsquo;elle
-portait, pour contenir son c&oelig;ur bien
-garni et pousser un cri de circonstance.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, sarpejeu! dit le marquis
-en s&rsquo;esclaffant, seulement il s&rsquo;agit d&rsquo;affaires
-d&rsquo;importance et urgentes : veuillez
-retourner à Angers, mademoiselle, et
-prier Sa Grandeur de venir le mois
-prochain, à sa convenance, bénir l&rsquo;union
-de M<sup>lle</sup> de Chamarande, ma fille, avec
-M. de Fontcombes!&hellip;</p>
-
-<p>Tous applaudirent à ces paroles, y
-compris les jeunes gens qui se trouvaient,
-par là même, fiancés, y compris
-le vieux parrain de Jacquette, y compris
-les gens du château accourus, y compris
-la bonne Quinconas qui en était pour
-ses frais d&rsquo;ambassade et devait, à son
-corps défendant, reprendre le coche
-d&rsquo;eau :</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, soupira-t-elle, peut-être
-vais-je y retrouver le petit poète!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Commandez-lui un épithalame!
-dit le rusé parrain de Jacquette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">L&rsquo;ORDONNANCE
-DU DOCTEUR COULOUBRE</h2>
-
-
-<p>Lorsque Jacquette eut épousé
-M. de Fontcombes, elle
-prit un goût extrême pour
-son jeune mari.</p>
-
-<p>De sorte que, dans le
-Parc enchanté où Ninon,
-la belle marquise de Chamarande, de
-connivence avec M<sup>lle</sup> de Quinconas,
-s&rsquo;était donné tant de ridicule peine
-afin d&rsquo;éloigner de sa fille la connaissance
-de l&rsquo;amour, Jacquette, devenue
-la petite M<sup>me</sup> de Fontcombes, connaissait
-et pratiquait l&rsquo;amour autant que
-faire se peut, voire davantage.</p>
-
-<p>Or, c&rsquo;est précisément cet excès qui
-motive l&rsquo;aventure que voici.</p>
-
-<p>Il arriva qu&rsquo;un beau matin, dans les
-appartements de M<sup>me</sup> de Fontcombes,
-toutes les sonnettes retentirent. Jacquette
-avait appelé sa femme de chambre ;
-celle-ci avait couru éveiller M<sup>lle</sup> de
-Quinconas ; l&rsquo;ancienne gouvernante
-s&rsquo;était précipitée chez Ninon ; enfin, il
-n&rsquo;y eut pas jusqu&rsquo;au marquis lui-même,
-qui ne vînt, à peine vêtu, son madras
-à deux cornes en guise de perruque,
-à la chambre nuptiale. Et du diable
-si l&rsquo;on trouva quelqu&rsquo;un qui eût gardé
-assez de sang-froid pour sauter sur
-la vieille jument grise, courir au village
-et ramener en croupe l&rsquo;apothicaire, à
-défaut d&rsquo;un médecin :</p>
-
-<p>M. de Fontcombes, le jeune époux
-très aimé, était évanoui dans le large
-et beau lit commun.</p>
-
-<p>La courtepointe relevée et le linge
-en désordre laissaient à découvert sa
-poitrine apollonnienne et sa robuste
-épaule : son visage avait la pâleur de
-la cire et ses paupières demeuraient
-closes comme celles d&rsquo;un homme mort.</p>
-
-<p>Jacquette gémissait, pleurait, hurlait
-même, beaucoup plus puérilement
-qu&rsquo;elle ne fit jamais étant petite ; on
-l&rsquo;entendait des communs ; et les gens
-du château, anxieux, s&rsquo;approchaient, à
-pas de loup, sous les fenêtres.</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher mari est perdu! s&rsquo;écriait
-Jacquette, et je suis la plus malheureuse
-des femmes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est vivant, Madame, répliquait
-M<sup>lle</sup> de Quinconas en penchant sur
-le malade sa gorge opulente et demeurée,
-au château, un objet d&rsquo;allusion
-familière.</p>
-
-<p>Et, de ses mains gourmandes, cette
-grande vierge quadragénaire et innocente
-parcourait et palpait les bras
-bien modelés du jeune dieu gisant, et
-elle appliquait si attentivement son
-oreille à l&rsquo;endroit du c&oelig;ur, que, lorsqu&rsquo;elle
-exprimait de sa lèvre charnue,
-les résultats de l&rsquo;auscultation, toute
-couchée qu&rsquo;elle était sur la poitrine
-virile, son souffle, tel un vent léger
-passant au ras des pelouses, soulevait
-un duvet d&rsquo;or :</p>
-
-<p>&mdash; Mais ôtez-vous donc de là, vieille
-folle : &mdash; dit le marquis, volontiers
-bourru &mdash; ne voyez-vous pas que vous
-êtes sur le point d&rsquo;étouffer mon gendre?</p>
-
-<p>Ce qui poussa Jacquette à se lamenter
-plus fort.</p>
-
-<p>Ninon allait remplacer elle-même
-la Quinconas près de ce corps sans
-défaut qui se décelait à mesure
-qu&rsquo;augmentait l&rsquo;agitation des femmes,
-quand un valet annonça M. Couloubre,
-un très habile médecin exerçant à
-Saumur et que la Providence avait
-amené ce matin même, sur un âne,
-quasiment aux portes de Chamarande.</p>
-
-<p>M. Couloubre n&rsquo;examina point le
-malade d&rsquo;aussi près que l&rsquo;avait fait
-la gouvernante, car un homme de sa
-science connaissait le mal avant que
-de s&rsquo;en enquérir ; il demanda seulement
-le plat, et pratiqua la saignée.</p>
-
-<p>A la suite de quoi, M. Couloubre,
-satisfait de son acte, et ayant empoché
-le prix de l&rsquo;opération, sollicita une
-minute d&rsquo;entretien privé avec l&rsquo;épouse
-du malade.</p>
-
-<p>Autant morte que vive, Jacquette
-fut dirigée en compagnie du médecin
-dans un cabinet où se trouvait reléguée,
-depuis beau temps, mise sous verre
-et fichée sur son pal, la poupée Pomme-d&rsquo;Api,
-compagne des années d&rsquo;enfance.</p>
-
-<p>Là fut tenu un colloque dont il
-ne transpira rien, du moins sur l&rsquo;heure,
-et c&rsquo;est pourquoi je ne saurais vous en
-rapporter aucun terme ; et tout le bruit
-qu&rsquo;il occasionna par la suite ne put
-s&rsquo;établir que sur deux menus faits :
-le premier est qu&rsquo;au cours de l&rsquo;entretien
-privé, Jacquette, de qui la pudeur
-native est connue, arracha son propre
-fichu pour en couvrir Pomme-d&rsquo;Api
-aux oreilles trop attentives ; et le second
-est que M. Couloubre, entr&rsquo;ouvrant
-la porte pour prendre congé, laissa
-retentir, fort nets et péremptoires, ces
-derniers mots, qui constituaient, affirma-t-on,
-toute son ordonnance :</p>
-
-<p>&mdash; Madame, ménagez-le!&hellip;</p>
-
-<p>Jacquette sortit du cabinet, les joues
-animées d&rsquo;un rouge naturel, la gorge
-découverte par l&rsquo;absence du fichu,
-enfin, à ce point émue, que peu s&rsquo;en
-fallut qu&rsquo;on n&rsquo;accusât le médecin
-d&rsquo;avoir abusé du tête-à-tête.</p>
-
-<p>&mdash; Il s&rsquo;agit bien de cela! dit Jacquette
-en soulevant sa charmante épaule
-nue. Enfin l&rsquo;essentiel est que M. de
-Fontcombes est hors de danger, affirme
-le Purgon, hors de danger, ah! quelle
-joie! mais, Ciel et Terre! à quelles
-conditions!</p>
-
-<p>&mdash; A quelles conditions, ma chère
-enfant? dit Ninon.</p>
-
-<p>&mdash; Au plus dures, madame, aux plus
-cruelles conditions!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; M. Couloubre a dit : «&nbsp;Ménagez-le!&nbsp;»
-Faut-il l&rsquo;entendre au sens général,
-ou bien, pauvre petite, l&rsquo;enfermer dans sa
-signification la plus étroite et particulière?</p>
-
-<p>&mdash; La plus étroite et particulière,
-maman.</p>
-
-<p>&mdash; J&rsquo;y suis! opina la Quinconas,
-ineffable, cela veut dire : «&nbsp;Empêcher
-M. de Fontcombes de s&rsquo;aller fatiguer
-à la «&nbsp;chasse&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Et retenez-le plutôt à deviser
-parmi les dames.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Oui, Quinconas!</p>
-
-<p>&mdash; Ninon et Jacquette sourirent ensemble
-de la naïve gouvernante. Et
-cependant, Jacquette larmoyait en allant
-trouver son malade chéri.</p>
-
-<p>Voyant sa femme en pleurs, celui-ci
-se crut condamné, mais elle lui confia
-à l&rsquo;oreille l&rsquo;ordonnance du D<sup>r</sup> Couloubre.
-Alors, il éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! dit Jacquette, le vilain
-homme, il rit : cela ne vous fâche donc
-point? Mais j&rsquo;aimerais mieux, quant
-à moi, être condamnée aux galères!</p>
-
-<p>Et elle se mit à cogner de toutes
-ses forces contre M. de Fontcombes
-affaibli et souriant et qui attendait
-dans son lit le chocolat réconfortant.</p>
-
-<p>Une servante entra, portant la tasse
-fumante, et derrière elle parut M<sup>lle</sup> de
-Quinconas qui n&rsquo;avait là rien à faire,
-mais venait voir si, par hasard, on ne lui
-donnerait point à faire quelque chose.</p>
-
-<p>Au bout de quatre jours, à plus
-forte raison au bout d&rsquo;autant de semaines,
-il ne restait pas trace à M. de
-Fontcombes de la faiblesse qui avait
-motivé l&rsquo;alerte. Mais aussi Jacquette
-avait-elle observé à la lettre la prescription
-du docte saumurois, et quoique
-ceci, en vérité, elle ne l&rsquo;eût point
-accompli de bonne grâce.</p>
-
-<p>Songez-vous qu&rsquo;à présent Jacquette
-occupait seule, la nuit, le beau lit si
-large où nous avons vu tout pâmé
-son gentil époux! et que celui-ci faisait
-tristement chambre à part dans le
-cabinet où, pour toute présence féminine,
-n&rsquo;était tolérée que celle de la
-poupée Pomme-d&rsquo;Api!</p>
-
-<p>Aussi M. de Fontcombes, qui menaçait
-de périr par une cause exactement
-opposée à celle qui l&rsquo;avait failli conduire
-à trépas, gagnait-il de plus en plus
-tard sa couche solitaire et la quittait-il
-dès l&rsquo;aube, victime d&rsquo;un traitement
-poussé à l&rsquo;outrance. Il errait dans
-le Parc, il en franchissait les murs
-de clôture ; on l&rsquo;avait vu flanant dans
-le village ; et M<sup>lle</sup> de Quinconas, célibataire
-et matinale, le surprit en une
-attitude mélancolique, devant le coche
-d&rsquo;eau qui part pour les villes.</p>
-
-<p>C&rsquo;est que Jacquette voulait guérir
-son époux, mais le guérir de si parfaite
-manière qu&rsquo;il fût mieux, si l&rsquo;on peut
-dire, oui, qu&rsquo;il fût mieux qu&rsquo;avant
-toute défaillance. Elle lui voulait une
-santé supérieure à la santé elle-même,
-une santé qui fût, disait-elle, en faisant
-ses yeux gloutons «&nbsp;éclatante!&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce fut sur ces entrefaites que, traversant
-le cabinet où son mari, en vue
-d&rsquo;un plus riche avenir amoureux, passait
-des nuits ascétiques, Jacquette trouva,
-dans la menotte rigide de la Poupée,
-un de ces petits morceaux de papier
-roulé qui lui avaient jadis apporté
-en vers de mirliton des avis excellents.</p>
-
-<p>Celui-ci était conçu ainsi qu&rsquo;il suit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vouloir trop, c&rsquo;est provoquer Dieu :</div>
-<div class="verse i2">Point ne jouez avec le feu!</div>
-</div>
-
-<p>Jacquette fit la moue et s&rsquo;en fut à
-ses affaires. Elle n&rsquo;en était plus à se
-mettre martel en tête pour ces avis
-anonymes que toute la maison s&rsquo;acharnait
-à lui faire parvenir par le moyen
-de la complaisante Pomme-d&rsquo;Api. Sur
-les dangers que l&rsquo;oisiveté amoureuse
-de son mari eût pu faire courir au
-ménage, mon Dieu, qu&rsquo;elle était donc
-assurée! Pas une beauté, pas une jeunesse
-jusques à quatre lieues à la
-ronde. L&rsquo;exode de toutes les jolies
-femmes ne s&rsquo;était-il pas produit dans
-la contrée, aussitôt le bruit répandu
-que M. et Madame de Fontcombes
-formaient le couple le plus uni? Elle
-seule, aussi, ne l&rsquo;oublions pas, avait
-entendu les paroles du médecin. Peut-être
-avait-il fixé une date à la fin du
-conjugal carême? Qui donc le savait?
-Jacquette toute seule. Tant y a qu&rsquo;elle
-temporisait, parfaitement tranquille et
-savourant une voluptueuse revanche.</p>
-
-<p>C&rsquo;est ainsi que, solitaire, une nuit,
-en son large lit, et tandis qu&rsquo;elle
-goûtait la paix pleine de promesses, un
-songe, d&rsquo;abord agréable, soudain l&rsquo;agita
-et la mit sur son séant.</p>
-
-<p>Elle se revoyait enfant ; et voici
-qu&rsquo;elle jouait avec sa poupée Pomme-d&rsquo;Api
-dans le Parc, en l&rsquo;absence insolite
-de M<sup>lle</sup> de Quinconas ; et toutes deux
-prenaient plaisir à imaginer ce que,
-pour n&rsquo;être pas à son poste, pouvait
-bien faire à cette heure l&rsquo;irréprochable
-gouvernante.</p>
-
-<p>Soudain, Pomme-d&rsquo;Api posait son
-doigt sur sa bouche peinte ; tournait
-vers Jacquette ses yeux faits de deux
-billes de verre, et, prenant M<sup>me</sup> de
-Fontcombes par la main, l&rsquo;entraînait
-en une course folle par les allées du
-Labyrinthe. Quelques lecteurs ont-ils
-mémoire que ce dédale d&rsquo;étroites allées,
-parmi des arbustes touffus et bien
-taillés, avait été jadis dessiné savamment
-à l&rsquo;effet d&rsquo;empêcher la toute
-jeune Jacquette d&rsquo;approcher de cette
-fameuse statue de l&rsquo;Amour que M<sup>lle</sup> de
-Quinconas, précisément en un jour de
-beau zèle, avait mutilée à l&rsquo;aide d&rsquo;un
-marteau destiné à abattre les reliefs
-offensants, et d&rsquo;un filet à papillons
-propre à en recueillir les débris?</p>
-
-<p>Si, par hasard, vous vous en souvenez,
-vous vous représenterez mieux le songe
-qui leurre en ce moment notre Jacquette.
-Elle arrive avec Pomme-d&rsquo;Api,
-essoufflée, au bassin d&rsquo;où émerge, sur
-son socle, le cynique Eros. Or, quelle
-n&rsquo;est pas la stupeur de Jacquette, lorsqu&rsquo;elle
-reconnaît, mais à ne pouvoir s&rsquo;y
-tromper, et jusqu&rsquo;aux plus familiers
-détails, dans la statue scandaleuse,
-non plus l&rsquo;immortel fils de Vénus,
-mais qui? je vous le donne en cent!
-elle reconnaît M. de Fontcombes, son
-bel et cher époux. Et sous ses yeux,
-sous les billes de verre de Pomme-d&rsquo;Api
-aussi, se reconstitue là une scène
-dont on a maintes fois ouï parler :
-c&rsquo;est l&rsquo;antique Matefelon, aujourd&rsquo;hui
-défunte, qui, un pied sur la margelle,
-donne ses ordres ; c&rsquo;est la naïve Quinconas,
-immergée à demi, nue comme
-Eve, armée de ses outils, qui s&rsquo;apprête
-à offenser souverainement l&rsquo;impeccable
-esthétique d&rsquo;un Fontcombes marmoréen!</p>
-
-<p>L&rsquo;émotion suffoque la dormeuse, et
-c&rsquo;est à la suite d&rsquo;un tel choc nocturne
-que nous trouvons notre Jacquette
-haletante et dressée sur son séant,
-dans le large lit solitaire.</p>
-
-<p>A cet instant, c&rsquo;est le petit jour :
-un grêle rayon s&rsquo;insinue par le défaut
-de la persienne mal close, et la petite
-M<sup>me</sup> de Fontcombes, la connaissance
-à peine renouée avec les choses véridiques,
-entend, Messieurs, entend très
-distinctement un soupir.</p>
-
-<p>Ce soupir provient du cabinet voisin.
-Ce soupir n&rsquo;a rien de plaintif ; il tient
-plutôt d&rsquo;une action de grâce. Ce soupir
-n&rsquo;est pas, certes, la froide haleine d&rsquo;un
-fantôme. C&rsquo;est un soupir qui ne saurait
-s&rsquo;exhaler que d&rsquo;un thorax puissant et
-charnu. Cependant ce n&rsquo;est pas le soupir
-de M. de Fontcombes. Il va sans dire
-que Pomme-d&rsquo;Api qui couche, empalée
-sous son verre, dans le cabinet, n&rsquo;est
-haletante que dans les songes. Qui a
-pu, dans le cabinet, où n&rsquo;habitent que
-la poupée et M. de Fontcombes, pousser
-un si remarquable, un si caractéristique,
-un si royal soupir?&hellip;</p>
-
-<p>Dans le désordre de sa toilette de
-nuit, Jacquette, fouettée par une curiosité
-impérieuse, d&rsquo;un prompt mouvement,
-a chaussé ses mules ; un bond :
-la voici à la porte du cabinet ; elle
-l&rsquo;entr&rsquo;ouvre ; elle l&rsquo;ouvre ; et elle entre,
-habillée et nimbée par la lueur de
-l&rsquo;aurore. Que voit-elle? Ah! Seigneur
-Dieu tout puissant!&hellip;</p>
-
-<p>Elle voit, issant de l&rsquo;étroite couche
-destinée à refaire à M. de Fontcombes
-une santé supérieure à la santé même,
-un corps en tout vêtu de la lumière
-qu&rsquo;elle-même répand, mais un corps
-proprement double du sien par hauteur,
-largeur et opulence, et qui, en grande
-confusion, faisant trembler et ses chairs
-et les girandoles, fuit vers la porte et
-disparaît&hellip;</p>
-
-<p>Le rêve récent se représente à l&rsquo;esprit
-de Jacquette : l&rsquo;innocente et dangereuse
-Quinconas, ses amples flancs, ses outils
-ridicules, et sur son socle, le chef-d&rsquo;&oelig;uvre
-de marbre dont on va démunir
-le carquois!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce là façon, Monsieur, d&rsquo;observer
-l&rsquo;ordonnance du docteur Couloubre?</p>
-
-<p>Fontcombes bégaie, simule un profond
-sommeil, entr&rsquo;ouvre un &oelig;il, fait
-un geste incertain. Cependant il semble
-avoir désigné Pomme-d&rsquo;Api.</p>
-
-<p>Jacquette se penche vers la poupée.
-Pomme-d&rsquo;Api porte encore une fois
-entre deux doigts le sibyllin papier
-où à la clarté de l&rsquo;aurore on peut lire :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout nous trompe ; le rêve aussi ;</div>
-<div class="verse">Le médecin plus que personne :</div>
-<div class="verse">&mdash; Et ce qui est pis :</div>
-<div class="verse">Ignorance autant que Sorbonne.</div>
-<div class="verse">O toi qui veux garder pour toi seulette un homme,</div>
-<div class="verse">Il te faut le lier quatre fois dans son lit.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">OVIDE<br />
-L&rsquo;ART D&rsquo;AIMER</h2>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Ecce rogant teneræ, sibi dem præcepta puellæ,</div>
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Vos eritis chartæ proxima cura meæ.</div>
-</div>
-
-<p class="attr" lang="la" xml:lang="la">(Ovid. Ars amandi, lib. II).</p>
-
-
-<p>Environ dix-huit mois après
-que Jacquette de Chamarande
-eut épousé par
-inclination le chevalier de
-Fontcombes, elle s&rsquo;ennuya
-près de son mari.</p>
-
-<p>Elle le lui dit, à lui-même, tout le
-premier, et elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Venez avec moi, Monsieur, jusque
-chez mon parrain, le baron de Chemillé,
-afin qu&rsquo;il nous procure quelques lectures.</p>
-
-<p>Les deux époux sortirent, sans équipage,
-du château. Une poterne franchie,
-au pied noirci de la tour du Nord,
-on était aussitôt dans le village. Ils
-suivaient la petite rue tortueuse, ne
-se donnant ni le bras ni la main, mais
-séparés et tenus écartés l&rsquo;un de l&rsquo;autre,
-et par leur humeur et par le ruisseau
-qui court entre les gros pavés boursouflés,
-comme la ligne du dos entre
-les épaules d&rsquo;une femme un peu mûre.
-Des moutards barbouillés ou un chat
-qui se lissait le poil contrariaient leur
-course silencieuse ; de vieilles femmes
-momifiées au pas des portes leur souriaient
-en branlant la tête, et, dans des
-cages de bois, très puantes, des lapins,
-cessant une seconde de ronger la feuille
-de laitue, dressaient une seule oreille
-et présentaient un seul &oelig;il.</p>
-
-<p>Depuis des siècles, ce village s&rsquo;incurvait
-doucement sur lui-même, de peur
-de s&rsquo;éloigner du donjon protecteur,
-de sorte qu&rsquo;arrivé à son extrémité,
-on se trouvait revenu tout près de
-cette antique tour du Nord démantelée
-à présent et ravalée à la qualité de
-vulgaire pigeonnier. Tout au bout de
-la ruelle courbe s&rsquo;élevait la petite
-maison du baron de Chemillé.</p>
-
-<p>Modeste, construite en bonne pierre
-de taille, coiffée de hautes cheminées,
-ornée de trois lucarnes en sa toiture
-et d&rsquo;un beau mascaron au-dessus de
-la porte d&rsquo;entrée, elle était populaire
-par un cordon de glycine qui, d&rsquo;un
-triple repli serpentin, enlaçait la muraille
-à mi-corps et semblait, au printemps,
-porter, en plein jour, les rayonnants
-quinquets d&rsquo;une illumination. Quel
-contraste faisait cette demeure de gentilhomme
-philosophe avec les magnifiques
-corps de logis de Chamarande
-et ses terrasses, ses nobles degrés,
-sa tour isolée, son parc aux perspectives
-infinies, ses miroirs d&rsquo;eau, ses
-célèbres fontaines et son labyrinthe
-un peu trop fameux!</p>
-
-<p>Un heurtoir de cuivre bien fourbi,
-à la porte d&rsquo;entrée, faisait accourir
-une gentille soubrette, nommée Margot,
-à moins que ce ne fût M<sup>me</sup> Serremiette,
-femme un peu prude et d&rsquo;âge canonique,
-la respectable gouvernante de
-la maison. La jeune servante vint au-devant
-de M. et de M<sup>me</sup> de Fontcombes
-et leur dit que Monsieur le
-baron faisait pour l&rsquo;heure sa promenade
-au fond du jardin, sous la treille.</p>
-
-<p>Allant et venant, à petits pas, sous
-les arceaux garnis de chasselas roses,
-le baron, à travers ses bésicles, lisait
-les Géorgiques de Virgile lorsque l&rsquo;aimable
-couple se présenta à lui en
-l&rsquo;honorant des nombreuses marques
-de politesse qui étaient encore d&rsquo;usage
-en ce temps-là.</p>
-
-<p>&mdash; Mon parrain, dit Jacquette, nous
-nous ennuyons, mon mari et moi.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Nous nous ennuyons!&nbsp;» s&rsquo;écria
-M. de Chemillé en regardant de biais
-le charmant époux, peut-on n&rsquo;être pas
-parfaitement heureux quand on est
-amoureux?</p>
-
-<p>&mdash; Taratata, fit Jacquette, «&nbsp;heureux&nbsp;»,
-c&rsquo;est bientôt dit, mais qu&rsquo;est-ce que
-c&rsquo;est que ça! Pour commencer, les
-personnes qui ne sont pas amoureuses
-m&rsquo;ont l&rsquo;air de s&rsquo;occuper de mille choses
-(parmi lesquelles il y a chance que
-plusieurs au moins soient agréables) :
-les amants eux, d&rsquo;une seule. Est-ce
-juste? Enfin, là, franchement, mon
-parrain, on ne saurait s&rsquo;embrasser continuellement?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; On ne le saurait, en effet, reprit
-le parrain, quoique beaucoup estiment
-qu&rsquo;ils s&rsquo;en contenteraient&hellip; Mais ce
-sont ceux qui n&rsquo;embrassent plus, ou,
-plus exactement, que personne n&rsquo;embrasse&hellip;
-On ne le saurait, vous avez
-raison.</p>
-
-<p>&mdash; Bon, dit Jacquette, mais pas une
-âme, au château, qui condescende à
-seulement troubler notre tête-à-tête.
-Nous nous levons, le matin, déjà fort
-tard ; c&rsquo;est bien. Nous avions coutume
-de prendre le déjeuner en famille ;
-aussitôt après, l&rsquo;on aurait envie de se
-retrouver seuls. Bernique! à peine
-montrons-nous le nez, que chacun
-s&rsquo;évanouit, disparaît ; maman nous lance
-par la porte entre-bâillée : «&nbsp;Allons, il
-ne faut pas que nous vous dérangions,
-mes enfants&hellip;&nbsp;» ; papa s&rsquo;écarte en
-grognant, et M<sup>lle</sup> de Quinconas a
-toutes les peines du monde à transporter
-assez vite son train de derrière qui
-épaissit. Avec cela pas plus de compagnie
-que du temps que je préparais ma
-première communion&hellip; Ah! c&rsquo;est gai!</p>
-
-<p>&mdash; Pomme-d&rsquo;Api, votre poupée, vous
-reste, dit le baron.</p>
-
-<p>&mdash; Puérilité!&hellip; Comment voulez-vous
-que je lui parle désormais?</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Puérilité!&nbsp;» Sachez qu&rsquo;elle prend
-de l&rsquo;âge. Je ne serais pas étonné qu&rsquo;elle
-songeât au mariage. Ce v&oelig;u accompli,
-vous aurez de nouveau en elle une
-confidente.</p>
-
-<p>&mdash; Soyons sérieux, mon parrain.
-Nous venons vous demander de nous
-prêter des livres.</p>
-
-<p>Le baron leva les bras comme si
-on le priait de décrocher la lune.</p>
-
-<p>&mdash; Savez-vous ce que c&rsquo;est que des
-livres? Savez-vous ce que sont les livres
-pour un vieillard tel que moi qui, à
-chaque pas qu&rsquo;il fait, heurte la pierre
-de son tombeau, et pour qui toutes les
-choses délectables sont vidées d&rsquo;espérance,
-comme les fleurs d&rsquo;un jardin,
-souriantes encore et même parfumées,
-mais qui ne contiendraient pas au c&oelig;ur
-la semence assurant le printemps prochain?</p>
-
-<p>Et il regarda son jardin plaisant,
-situé en bordure du village : il donnait
-sur la douve dont le séparait un mur
-bas, où les lichens tissaient un appui
-de velours et où jouaient à cache-cache
-les lézards. Une treille en faisait,
-peu s&rsquo;en faut, tout le tour. Les groseilliers,
-gros marchands de rubis, semblaient,
-derrière leur étalage, attendre
-la clientèle ; les perles noires du cassis
-s&rsquo;y mêlaient désordonnément à la chair
-des framboises ; les poiriers y marquaient
-les encoignures des plates-bandes ;
-de vieilles futailles enfouies
-à fleur de terre, emplies d&rsquo;eau, utiles
-à l&rsquo;arrosage, imitaient une parure de
-bassins ; à la tombée du soir, les aromes
-du thym et du buis se fondaient là
-avec celui des fraises mûres et des
-abricots surchauffés.</p>
-
-<p>&mdash; Tout cela, reprit le baron un
-instant songeur, n&rsquo;a d&rsquo;agrément réel
-que si cela vous promet de recommencer
-à en avoir demain. Rien ne
-vaut que ce qui porte en soi un élément
-fécond de durée. Eh bien, mon
-enfant, les fleurs, les fruits, les parfums,
-l&rsquo;heure exquise peuvent me manquer
-l&rsquo;an prochain&hellip; Les livres aussi! m&rsquo;objecterez-vous?
-C&rsquo;est là que je vous
-attendais pour vous faire éprouver la
-différence. Les livres, mais j&rsquo;entends :
-les livres! &mdash; et il fallait écouter le
-baron dire ce mot &mdash; les livres contiennent
-quelque chose qui ne périt
-pas, qui non seulement ne périt pas,
-mais qui enfante sans cesse un élément
-nouveau, fertile lui-même et créateur
-de plus nombreuses et merveilleuses
-substances. Vous aimez la vie, ma
-filleule, oui, même aux heures où vous
-vous ennuyez, vous aimez la vie ; eh,
-bien! les livres, ils vous la doublent,
-ils vous la triplent, ils la centuplent,
-la vie!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment cela, mon parrain?</p>
-
-<p>&mdash; Parce qu&rsquo;ils contiennent la pensée,
-et parce qu&rsquo;ils alimentent l&rsquo;imagination.
-Ils déposent en nous des richesses
-qu&rsquo;aucune méchanceté humaine ne nous
-peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes
-fructifier comme des banquiers
-habiles, jusqu&rsquo;à notre heure dernière,
-et mieux que cela, puisqu&rsquo;en quittant
-notre or, nos maisons, nos jardins,
-nous leur disons adieu, tandis que je
-ne crois jamais que vont prendre fin
-la pensée ou le vers qui m&rsquo;enchantent.</p>
-
-<p>&mdash; Comment se peut-il, dit Jacquette,
-qu&rsquo;il y ait des choses si extraordinaires
-dans les livres?</p>
-
-<p>&mdash; J&rsquo;appelle livres les ouvrages qui
-sont triés parmi les meilleures productions
-de l&rsquo;esprit humain, en tous
-les pays et en tous les temps ; il ne
-faut pas croire que toutes les paperasses
-reliées en veau soient dignes de considération!
-Mais il est bon de savoir
-que ce que les meilleurs des hommes
-ont mis par écrit est meilleur qu&rsquo;eux-mêmes.
-Non qu&rsquo;ils se soient efforcés
-de le faire tel, mais parce qu&rsquo;un secret
-mystère fait que certains hommes se
-surpassent quand, assis à leur table,
-ils deviennent écrivains&hellip; Je vous expliquerai
-cela une autre fois ; un phénomène
-aussi singulier nous mènerait
-loin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous me donnez plus grande envie
-encore de lire, mon cher parrain.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n&rsquo;est pas tout, Jacquette. Ils
-constituent la grande distraction dont
-nous avons absolument besoin pour
-ne pas nous enliser dans la vie trop
-étroite quand elle est régulièrement
-répétée. Ils nous conduisent en d&rsquo;autres
-pays ou en d&rsquo;autres âmes, ce qui est
-la même chose ; et il importe beaucoup
-de savoir que les hommes comme leurs
-m&oelig;urs varient d&rsquo;un lieu à un autre ;
-ils nous émerveillent par des aventures,
-ou bien nous suggèrent des
-réflexions que nous n&rsquo;eussions jamais
-eues par nous-mêmes. Mieux encore
-que tout cela : ils sont beaux! Une
-page, un poème, un seul vers procurent
-plus de contentement que tous
-les plaisirs que nous acquérons à prix
-d&rsquo;or.</p>
-
-<p>&mdash; Vous me faites trépigner, mon
-parrain. Je veux des livres!</p>
-
-<p>&mdash; Attendez. Il y en a parmi eux qui
-procurent l&rsquo;enchantement à la jeunesse
-car ils sont la féerie, le rêve, la comédie,
-la source du rire inextinguible ; d&rsquo;autres
-qui vous apprennent comment il convient
-de vivre, car ils contiennent,
-sous une forme généralement piquante,
-les résultats de toute l&rsquo;expérience
-humaine ; et certains qui consolent &mdash; c&rsquo;est
-le plus fort! &mdash; qui consolent
-l&rsquo;homme avancé en âge de ne plus
-participer ni aux plaisirs de la jeunesse,
-ni au bonheur de vivre pour le mieux.
-Ce qu&rsquo;ils nous donnent, c&rsquo;est ce que
-nous avons la certitude d&rsquo;emporter
-avec nous quand on nous ferme les
-paupières et la seule chose que nous
-aurions l&rsquo;orgueil de montrer si nous
-nous réveillions dans une vie supérieure,
-car, pour le reste, en vérité :
-gloire, honneurs, richesses et tout ce
-qui s&rsquo;obtient dans le commerce des
-hommes, dites-moi qui ne rougirait
-de se présenter devant Dieu avec ce
-seul bagage?</p>
-
-<p>Le baron ouvrit tout à coup son Virgile ;
-il frappa du doigt le texte vénéré :</p>
-
-<p>&mdash; La vertu subtile de la chose écrite,
-c&rsquo;est notre viatique, à nous les vieux,
-mais à vous, c&rsquo;est la révélation du
-sens même de la vie.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne devez jamais vous ennuyer,
-mon parrain?</p>
-
-<p>&mdash; Jamais.</p>
-
-<p>&mdash; Mais pourquoi maman et ma
-gouvernante m&rsquo;ont-elles si sévèrement
-défendu les livres?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c&rsquo;est que je ne vous ai pas
-dit qu&rsquo;ils contiennent ce qu&rsquo;il y a
-au monde de plus dangereux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;il y a au monde
-de plus dangereux?</p>
-
-<p>&mdash; La vérité, mon enfant, et l&rsquo;erreur,
-sa s&oelig;ur inséparable&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je veux lire, mon parrain! M. de
-Fontcombes et moi sommes venus vous
-demander des livres.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne prête pas de livres, dit le
-baron.</p>
-
-<p>&mdash; Comment! après ce que vous
-venez de nous dire, vous nous laisseriez
-privés de magiciens capables d&rsquo;écarter
-l&rsquo;ennui?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne prête pas de livres, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je peux vous permettre de
-passer une après-midi dans ma bibliothèque.
-Venez demain ; je donnerai
-des ordres ; toutes les merveilles dont
-je vous ai parlé seront à vous. Dérangés?
-Mais vous le serez par tous les génies!&hellip;
-Libre à vous alors d&rsquo;oublier là que
-vous êtes amants : je vous y livre à
-l&rsquo;enchantement sans pareil de tous les
-chefs-d&rsquo;&oelig;uvre de l&rsquo;esprit humain&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Jacquette embrassa son parrain et
-quitta le jardin du baron de Chemillé
-à l&rsquo;heure du serein. Dans le lointain,
-des brumes légères se laissaient épingler
-aux pointes des peupliers qui bordent
-le cours de la Loire ; les oiseaux
-s&rsquo;étaient tus partout ; et par delà la
-douve où Jacquette crachait les pépins
-et la pulpe des chasselas, on entendait
-à présent le bruit cristallin des célèbres
-fontaines, au fond du parc de Chamarande.</p>
-
-<p>Les deux jeunes époux traversèrent
-de nouveau le village en se tenant
-cette fois par la main, malgré le ruisseau
-qu&rsquo;ils enjambaient tour à tour,
-parce que Jacquette était maintenant
-d&rsquo;excellente humeur. Elle tint même
-à prolonger la promenade, sous le prétexte
-de parcourir le parc aux dernières
-lueurs du crépuscule.</p>
-
-<p>&mdash; Quelle chance! disait-elle en entraînant
-son mari sous les allées taillées
-et l&rsquo;obligeant à danser autour des
-bassins, sous le sourire du faune joueur
-de flûte.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, oui, quelle chance! répétait
-le mari.</p>
-
-<p>&mdash; Vous n&rsquo;avez pas l&rsquo;air convaincu?
-Vous vous êtes tout le temps tenu
-coi. Vous n&rsquo;avez pas même remercié
-le baron lorsqu&rsquo;il vous a accordé la
-faveur de vous initier à tous les chefs-d&rsquo;&oelig;uvre
-de l&rsquo;esprit humain!&hellip; Que
-dites-vous donc de cela?</p>
-
-<p>&mdash; Je dis, répondit M. de Fontcombes,
-que votre parrain a sa marotte,
-comme chacun a la sienne. Reste à
-savoir si c&rsquo;est bien la vôtre.</p>
-
-<p>&mdash; Me jugez-vous incapable de goûter
-les choses de l&rsquo;esprit? Ne suis-je pas
-assez grande pour être intelligente?
-Et vous-même? Ah! tenez, si je savais
-que vous méprisez ces plaisirs, je préférerais
-ne jamais vous revoir&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, à l&rsquo;heure dite, Jacquette
-et son mari étaient chez le
-baron de Chemillé qui leur faisait
-aussitôt les honneurs de sa bibliothèque,
-lieu mystérieux où, d&rsquo;ordinaire, il n&rsquo;admettait
-que d&rsquo;exceptionnels visiteurs.</p>
-
-<p>C&rsquo;était une pièce vaste et belle et
-pour qui toute la maison semblait
-avoir été construite. Les parois en
-étaient garnies de fauves reliures, sauf
-quelques panneaux réservés à des toiles
-du Titien, du Giorgione et du Corrège
-que le baron affectionnait par-dessus
-tout. Une grande table recouverte d&rsquo;un
-tapis, mais surtout d&rsquo;in-folios épars
-et de morceaux de marbres antiques,
-occupait presque tout l&rsquo;espace quoiqu&rsquo;il
-en demeurât pour un grand lit
-de repos et pour un haut fauteuil à
-oreillettes et sa bergère en vis-à-vis,
-de chaque côté de la cheminée.</p>
-
-<p>Le temps était gris, ce jour-là ; une
-première pluie d&rsquo;automne arrosait le
-jardin ; on entendait hoqueter et pleurer
-les gouttières.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! que ne vous dois-je pas,
-mon parrain! dit Jacquette. Savez-vous,
-par un temps pareil, le sort
-qui, sans vous, nous attendait?</p>
-
-<p>Le baron regarda sa filleule, qu&rsquo;il
-trouva fraîche et jolie à plaisir, puis
-regarda son jeune mari qui n&rsquo;était
-pas indigne d&rsquo;elle.</p>
-
-<p>&mdash; Vous seriez demeurés dans votre
-appartement qui vaut celui-ci, dit-il,
-et, par Bacchus, à d&rsquo;autres que moi
-de vous plaindre!</p>
-
-<p>&mdash; Dans notre appartement, oui, fit
-Jacquette, et vous trouvez cela drôle?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit le baron ; je vous
-laisse ici dans une nombreuse et brillante
-compagnie qui m&rsquo;a rendu souvent
-les jours de pluie plus agréables que
-les autres.</p>
-
-<p>Jacquette sautait de joie, embrassait
-son parrain et palpait de ses doigts
-gourmands les beaux dos arrondis des
-volumes.</p>
-
-<p>M. de Chemillé s&rsquo;éclipsa.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et il laissa longtemps le jeune ménage
-dans la bibliothèque ; fort longtemps.</p>
-
-<p>Le temps lui parut même si long,
-privé qu&rsquo;il était, lui, en un jour morose,
-de sa pièce préférée, qu&rsquo;il en conçut
-quelque inquiétude. Il commanda à
-Margot d&rsquo;aller tendre l&rsquo;oreille au trou
-de la serrure. La servante revint vers
-son maître.</p>
-
-<p>&mdash; Se seraient-ils échappés?</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur le baron.</p>
-
-<p>&mdash; Sont-ils évanouis?</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur le baron.</p>
-
-<p>&mdash; Vivent-ils? s&rsquo;écria le baron qui
-commençait à s&rsquo;émouvoir.</p>
-
-<p>Mais il s&rsquo;aperçut que la soubrette
-riait en détournant la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Qu&rsquo;est-ce à dire? par la mordieu!
-Faites-moi venir M<sup>me</sup> Serremiette.</p>
-
-<p>La respectable M<sup>me</sup> Serremiette se
-présenta, la poitrine comprimée comme
-une religieuse, son trousseau de clefs
-battant sa robe grise. Le baron lui
-donna le même ordre qu&rsquo;il avait donné
-à la soubrette :</p>
-
-<p>&mdash; Avec discrétion, cela va sans dire,
-Madame Serremiette, avec discrétion,
-vous comprenez ; mais il s&rsquo;agit de savoir
-s&rsquo;il n&rsquo;est pas arrivé malheur à ces
-jeunes gens.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Serremiette fit comme il lui
-avait été commandé ; mais, ayant obéi,
-elle avait la plus grande peine à reparaître
-devant son maître. Celui-ci dut
-la sommer d&rsquo;affronter son regard.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, quoi? dit le baron, aucun
-bruit?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si, monsieur le baron.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! je respire. Mais, par le diable!
-ils me saccagent mes rayons? Vous
-avez entendu tomber les volumes, choir
-une pile sur le parquet?</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur le baron.</p>
-
-<p>&mdash; Ah. Ils lisent tranquillement? Ils
-ont pris Eschyle, sans doute, Don
-Quichotte ou les Contes de Perrault?
-Vous êtes restée au moins le temps
-qu&rsquo;il faut pour entendre tourner la
-page?</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur le baron.</p>
-
-<p>&mdash; Comment? «&nbsp;non!&nbsp;» Mais il fallait
-demeurer, Madame Serremiette : ces
-pages sont de grand format ; je vous
-dis qu&rsquo;il fallait leur laisser le temps
-de tourner la page!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Serremiette se cachait pudiquement
-le visage derrière ses mains
-parcheminées. Tout à coup elle s&rsquo;enfuit,
-comme avait fait la petite bonne.</p>
-
-<p>M. de Chemillé se frappa soudain
-le front. Et il se mit à rire de tout
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le ciel s&rsquo;était éclairci ; un rayon
-de soleil appelait au dehors. Le baron
-fit un tour de jardin en écrasant les
-limaçons sur le sable humide. Il fit
-un tour ; il en fit deux ; trois même,
-et quatre, et dix aussi, sans que rien
-fût changé à l&rsquo;ordre des choses dans
-la trop studieuse demeure. Le jour
-déclinait. Le baron consultait sa montre ;
-il s&rsquo;impatientait, mais il souriait aussi.
-Finalement il n&rsquo;y tint plus, et tandis
-qu&rsquo;il passait devant les fenêtres de
-la cité des livres, il fit toc-toc à la
-vitre, risquant un &oelig;il pendant qu&rsquo;il
-y était.</p>
-
-<p>Mais tout à coup le voilà penaud
-comme la gouvernante, plus rouge
-qu&rsquo;elle et répétant chapeau bas :</p>
-
-<p>&mdash; Mille excuses! mille excuses!</p>
-
-<p>Il savait cependant! il était averti!
-Oui, informé par deux femmes successivement,
-il n&rsquo;ignorait rien. C&rsquo;est entendu.
-Mais voir, de ses yeux, ah!
-que c&rsquo;est une chose différente!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Eh bien, moins de deux minutes
-après l&rsquo;incident, et comme la confusion
-de M. de Chemillé durait encore, la
-fenêtre où le vieillard avait frappé
-fut ouverte d&rsquo;une main sûre, au pouls
-régulier ; puis les deux battants en
-furent écartés largement ; et Jacquette,
-la chevelure en ordre et le rouge en
-place, sourit à la fraîcheur du soir et à
-son parrain.</p>
-
-<p>Celui-ci ayant recouvré ses sens, la
-salua, non sans admiration, et lui
-demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, ma chère filleule, vous
-êtes-vous ennuyée aujourd&rsquo;hui?</p>
-
-<p>&mdash; Pas un instant!</p>
-
-<p>&mdash; Bravo! Et qu&rsquo;avez-vous lu?</p>
-
-<p>&mdash; Lu?&hellip; dit-elle, à peine embarrassée,
-cependant qu&rsquo;une voix de basse,
-derrière elle, soutenait la note fort
-justement :</p>
-
-<p>&mdash; Lu?&hellip;</p>
-
-<p>Le baron reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous demande : qu&rsquo;avez-vous
-lu?</p>
-
-<p>Les dieux, chacun le sait, furent
-avec les amants toujours de connivence.
-Tandis que Jacquette hésitait
-un peu, une main lui tendit un elzevier
-entr&rsquo;ouvert à la page du titre, cependant
-que la voix de basse, traduisant
-du latin, lui soufflait :</p>
-
-<p>&mdash; OVIDE : <i>L&rsquo;Art d&rsquo;aimer</i>&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! fort bien, dit le baron, <i>l&rsquo;Art
-d&rsquo;aimer</i>!&hellip; En effet, <i lang="la" xml:lang="la">Naso magister
-erat</i>&hellip;</p>
-
-<p>Et il reprit :</p>
-
-<p>&mdash; L&rsquo;art d&rsquo;aimer, c&rsquo;est souvent de
-faire le contraire de ce qu&rsquo;il a été
-convenu que l&rsquo;on ferait&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LE MARIAGE
-DE POMME-D&rsquo;API</h2>
-
-
-<p>Environ la deuxième année
-de son mariage avec M. de
-Fontcombes, Jacquette ne
-donnant pas signe de grossesse,
-le vieux baron de
-Chemillé lui dit en se promenant
-avec elle dans son jardin de
-curé :</p>
-
-<p>&mdash; Ma filleule, votre mari est-il généreux?</p>
-
-<p>&mdash; Pouf! fit Jacquette, c&rsquo;est un jeune
-homme : je crois que recevoir lui est
-plus doux que donner.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne manque pas de galanterie
-envers vous, si je m&rsquo;en rapporte à la
-scène de la bibliothèque &mdash; dont j&rsquo;ai
-gardé plaisante mémoire, &mdash; que ne
-vous fait-il cadeau d&rsquo;un enfant!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! dit Jacquette, je n&rsquo;en suis pas si
-pressée ; les enfants sont insupportables.</p>
-
-<p>&mdash; On l&rsquo;a dit de tous temps et l&rsquo;on
-a continué d&rsquo;en avoir. Il n&rsquo;y a pas
-vingt ans, je vous ai vue vous-même
-naître, sucer le lait de Marie Cocquelière
-et grandir en roulant comme une
-boule dans les allées du parc de Chamarande :
-qui donc s&rsquo;en plaignait?
-Vous étiez divertissante.</p>
-
-<p>&mdash; Maman s&rsquo;est donné pour mon
-éducation beaucoup de mal&hellip;</p>
-
-<p>Le baron retint un de ces sourires
-qu&rsquo;il avait, disait-on, à double pointe,
-et piquants comme celui de son contemporain
-Arouet. Il se souvenait des
-peines inconsidérées que la pauvre
-marquise avait eues pour n&rsquo;arriver à
-rien ; et il revoyait M<sup>lle</sup> de Quinconas,
-l&rsquo;institutrice, et l&rsquo;austère M<sup>me</sup> de Matefelon,
-et les confidences du capucin,
-et l&rsquo;abbé Puce&hellip;</p>
-
-<p>En effet, tout le mal que l&rsquo;on prend
-pour bien élever les enfants est fertile
-en déceptions. Mais, comme l&rsquo;une de
-ses marottes était précisément que son
-intervention personnelle avait mieux
-servi l&rsquo;éducation de Jacquette que
-toutes les méthodes convenues, il repensa
-à la poupée Pomme-d&rsquo;Api, et il
-dit :</p>
-
-<p>&mdash; Ecoutez, ma filleule. Je ne me
-trompais pas l&rsquo;autre jour, lorsque je
-vous ai fait allusion au goût que je
-soupçonne à Pomme-d&rsquo;Api pour le
-mariage : elle m&rsquo;en a touché mot&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mon parrain, dit Jacquette, il n&rsquo;y
-a nul besoin d&rsquo;un enfant dans la famille
-puisque vous êtes là. Vous ne serez
-jamais sérieux!</p>
-
-<p>&mdash; Ni vous tout à fait fine, ma chère
-Jacquette, puisque, à l&rsquo;exemple de tous
-les gens du commun, vous croyez que
-le «&nbsp;sérieux&nbsp;» gît dans un lieu déterminé,
-porte un habit d&rsquo;une certaine couleur
-et emploie infailliblement le langage
-des dames nonagénaires. Le sérieux,
-il est dans la bouche d&rsquo;un petit morveux
-souvent ; les poètes l&rsquo;accordent
-généralement à des fous ; moi je le
-vois toujours où je l&rsquo;attends le moins,
-et ce n&rsquo;est pas ma faute si les seuls
-êtres qui me parurent doués de cette
-qualité, sans mélange, sont les marionnettes
-à l&rsquo;invariable visage et à la tête
-de bois.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais bien que j&rsquo;ai fini par
-attribuer à Pomme-d&rsquo;Api des opinions,
-mais c&rsquo;étaient les miennes ou bien
-celles que vous m&rsquo;aviez affirmé qu&rsquo;elle
-avait.</p>
-
-<p>&mdash; Fort bien! mais toutes opinions
-que vous n&rsquo;eussiez point du tout considérées
-si cette espèce de bûche n&rsquo;eût
-été là pour vous les répéter moins
-désagréablement qu&rsquo;une personne
-vivante. Je vous en prie, ne discutons
-pas sur la qualité intrinsèque de
-M<sup>lle</sup> Pomme-d&rsquo;Api ; je suis un vieux
-bonhomme et j&rsquo;ai beaucoup vu ; croyez-moi :
-sa qualité est éminente. Je disais
-donc&hellip; Ah! vous me faites perdre le
-fil de mon discours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous disiez, mon parrain, des
-enfantillages.</p>
-
-<p>&mdash; Et j&rsquo;y reviens ; c&rsquo;est-à-dire que
-je reprends mon sérieux. Pomme-d&rsquo;Api
-a déjà vu trois prétendants.</p>
-
-<p>&mdash; Ah. Et qui sont-ils?</p>
-
-<p>&mdash; Je vous les montrerai. L&rsquo;un, s&rsquo;il
-vous plaît, est un ange&hellip;</p>
-
-<p>Jacquette s&rsquo;abandonna à l&rsquo;hilarité
-sans aucune retenue.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Est un ange&hellip; poursuivit le
-baron. Il surmonte mon bois de lit ;
-il est fort bien taillé et peint ; il a des
-ailes ; il descend, sans nul doute, du
-ciel en droite ligne.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ah! Et qu&rsquo;en a dit ma poupée?</p>
-
-<p>&mdash; Elle n&rsquo;en veut pas entendre parler.</p>
-
-<p>&mdash; Elevez-les donc religieusement!</p>
-
-<p>&mdash; Je reconnais à Pomme-d&rsquo;Api mille
-vertus ; mais elle donne dans le goût
-du jour avec une déplorable facilité.</p>
-
-<p>&mdash; Et après l&rsquo;ange, qui a-t-elle vu?</p>
-
-<p>&mdash; Je lui ai présenté un poupard
-du temps du roi Henri, qui est richement
-accoutré, décoré de la Toison
-d&rsquo;Or &mdash; une merveille &mdash; mais à la
-vérité d&rsquo;aspect un peu ventru et gibbeux.</p>
-
-<p>&mdash; Elle l&rsquo;a repoussé?</p>
-
-<p>&mdash; Moins rudement ; mais elle l&rsquo;a
-repoussé. Savez-vous de qui cette jeunesse
-s&rsquo;est entichée?</p>
-
-<p>&mdash; Jouons avec vous jusqu&rsquo;au bout,
-mon parrain. Je ne vois pas de qui
-pourrait s&rsquo;éprendre une poupée.</p>
-
-<p>&mdash; D&rsquo;un jocrisse, mademoiselle! d&rsquo;un
-grand efflanqué de Pierrot qui a le
-teint couleur de perruque, des yeux
-de moribond et une humeur de pendu!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre fille! Ah! que je la plains!</p>
-
-<p>&mdash; Vous voyez que vous y êtes prise.
-Eh bien, c&rsquo;est ce flandrin que Pomme-d&rsquo;Api
-va épouser.</p>
-
-<p>&mdash; Quand cela?</p>
-
-<p>&mdash; La semaine qui vient. J&rsquo;en ai
-prévenu madame votre mère à qui
-la chose sourit assez. La marquise
-veut inviter toutes les poupées et tous
-les poupards d&rsquo;alentour ; ils viendront
-avec leur famille ; on fera, m&rsquo;a-t-elle
-dit familièrement, une noce à tout
-casser.</p>
-
-<p>Jacquette trépignait de joie :</p>
-
-<p>&mdash; Enfin! s&rsquo;écriait-elle, enfin, nous
-allons voir du monde!</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est Pomme-d&rsquo;Api qui vous vaut
-cela. Voulez-vous voir le fiancé?</p>
-
-<p>&mdash; Mais certainement.</p>
-
-<p>Le baron ouvrit une immense armoire
-et y prit délicatement un objet
-d&rsquo;une extrême mollesse, long de culottes
-comme de nez, blanc de vêtement
-comme de teint, noir aussi par endroits
-et faisant mine de déterré.</p>
-
-<p>&mdash; Bonjour, lui dit Jacquette. Tu
-n&rsquo;es pas gai, mon vieux!</p>
-
-<p>Elle eut l&rsquo;attention de se tourner
-d&rsquo;un autre côté pour ajouter :</p>
-
-<p>&mdash; Pas beau non plus, saprelotte!
-Ma poupée a un drôle de goût.</p>
-
-<p>&mdash; Pomme-d&rsquo;Api, dit le baron, fut
-toujours d&rsquo;une nature originale.</p>
-
-<p>Jacquette exhala un profond soupir.
-Elle ne l&rsquo;eût pas fait dix minutes auparavant ;
-mais déjà elle commençait
-à douter si ces épousailles de poupée
-avaient quelque chose de véridique.
-Car, tant nous éprouvons, à notre
-insu, le besoin d&rsquo;être poussés en pleine
-fiction, qu&rsquo;une chiquenaude y suffit.</p>
-
-<p>&mdash; Enfin, comment s&rsquo;appelle-t-il?</p>
-
-<p>&mdash; Pierrot.</p>
-
-<p>&mdash; De bonne famille?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Heu, heu&hellip; dit le baron, faisant
-la lippe : Fantaisie, Poésie, Clair-de-Lune,
-Vapeurs, Langueurs et C&oelig;ur,
-Sérénades, Mascarades, Génie et Corde-au-Cou :
-voilà du chenapan le fantasque
-arbre généalogique.</p>
-
-<p>&mdash; Que tous ces noms ont vieilli!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, c&rsquo;est vous et vos pareilles
-qui avez grandi un peu vite! Mais
-sachez, ma filleule, que le vieux est
-plus jeune que votre dernière nouveauté.</p>
-
-<p>&mdash; Comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux dire que de ce que vous
-croyez neuf naîtra quelqu&rsquo;un qui ressemblera
-au vieux à s&rsquo;y méprendre.</p>
-
-<p>&mdash; Grand bien lui fasse! Mais, mon
-parrain, savez-vous quand les fêtes
-commencent?</p>
-
-<p>&mdash; Chut!&hellip; On a voulu vous en
-réserver la surprise : dans quatre
-jours, sans plus tarder.</p>
-
-<p>Jacquette s&rsquo;en fut en sautant et
-dansant, comme au temps où elle était
-petite. Chemin faisant, elle traversa
-la pièce où Pomme-d&rsquo;Api, empalée,
-demeurait immobile sous son globe
-de verre.</p>
-
-<p>&mdash; Pour ce qui est des conseils avant
-le mariage, ma fille, j&rsquo;ai résolu de ne
-t&rsquo;en donner aucun. J&rsquo;ai fait ce que
-j&rsquo;ai pu, quand j&rsquo;étais jeune fille, pour
-t&rsquo;épargner la vue des choses réelles,
-comme on le faisait pour moi. Entre
-nous c&rsquo;était peine perdue. Nous avons
-tout vu, tout connu, et appelé chaque
-chose interdite par son nom ; n&rsquo;est-ce
-pas vrai? Eh bien, je te dirai seulement
-ceci, c&rsquo;est que ni toi ni moi ne savions
-rien, rien, rien de rien. Raison de
-plus pour que je t&rsquo;instruise! me diras-tu.
-Non, ma pauvre : autant vaudrait
-te parler chinois. Bonsoir!</p>
-
-<p>Et la jeune madame de Fontcombes,
-chantonnant, alla donner l&rsquo;alerte à ses
-femmes de chambre et mettre les appartements
-sens dessus dessous, afin qu&rsquo;on
-s&rsquo;occupât de ses toilettes.</p>
-
-<p>On y avait déjà mis la main en secret,
-et elle s&rsquo;aperçut que tout le château
-travaillait dans l&rsquo;ombre à la préparation
-méthodique et passionnée d&rsquo;une grande
-fête nuptiale, activité destinée à la
-louable propagation de l&rsquo;espèce, et que
-rien n&rsquo;égale chez les humains, si ce
-n&rsquo;est l&rsquo;ardeur qu&rsquo;ils déploient quand
-il s&rsquo;agit précisément d&rsquo;exterminer cette
-espèce même.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Comme jadis, aux grands jours, et
-presque dans les mêmes proportions
-qu&rsquo;à l&rsquo;occasion des noces de Jacquette,
-on put voir arriver, au cours d&rsquo;une
-même après-midi, l&rsquo;affluence des invités.
-Ils venaient de l&rsquo;Est et de l&rsquo;Ouest,
-suivant les voies qui bordent la Loire,
-les uns en carrosses assez boueux,
-car il avait plu, et les autres simplement
-par le coche d&rsquo;eau, tant du
-côté de Chinon que du côté de Saumur.
-Apporter avec soi tout ce que châteaux
-ou riches demeures pouvaient contenir
-de poupées était le plaisant prétexte à
-la réunion, mais tout ce monde, cela va
-sans dire, était attiré par la promesse
-de festoyer, de danser et de tout ce
-qui s&rsquo;en peut suivre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Et personne ne fut déçu, que je
-sache ; ce qui vous laisse à penser
-que les repas furent copieux et les
-nuits de bal éblouissantes. Les divertissements
-que l&rsquo;on ne goûte que peu
-fréquemment deviennent féeriques
-dans les esprits : douze chandelles allumées
-tous les trois mois font plus de
-clarté qu&rsquo;un feu d&rsquo;artifice hebdomadaire.
-Ces belles compagnies provinciales,
-convoquées au château de Chamarande
-pour y faire fête, s&rsquo;en acquittaient
-avec transport. Et justement il
-se trouvait en ces années-là qu&rsquo;une
-société jeune et alerte s&rsquo;était développée,
-aux confins d&rsquo;Anjou et de Touraine,
-beaucoup plus brillante et entreprenante
-qu&rsquo;au temps de la jeunesse de
-Ninon, la charmante mère de Jacquette.
-Je n&rsquo;en finirais pas si l&rsquo;envie
-saugrenue me prenait de vous énumérer
-tous les hôtes du château et toutes
-les fantaisies qui furent imaginées pour
-leur plus grand plaisir, et je m&rsquo;essoufflerais,
-cela va sans dire, s&rsquo;il était question
-de suivre, seulement une heure, la jeune
-M<sup>me</sup> de Fontcombes en ce tourbillon.</p>
-
-<p>Durant trois nuits consécutives, les
-violons n&rsquo;arrêtèrent pas leur crin-crin
-de cigales infatigables ; on dansait dans
-les salons ; on dansait dans les corridors ;
-et, le beau temps s&rsquo;étant mis
-de la partie, on dansait aussi sous
-les charmilles, aux sons atténués du
-petit orchestre et à la lumière infiniment
-mesurée que vingt fenêtres du
-rez-de-chaussée semblaient faire exprès
-de pincer entre les tentures, pour
-favoriser les échanges d&rsquo;une étroite
-entente entre les couples enfiévrés.</p>
-
-<p>Jacquette, dit-on, prit tant de plaisir,
-que nul ne l&rsquo;avait vue jusqu&rsquo;ici en
-pareil état d&rsquo;allégresse. De méchantes
-langues prétendent qu&rsquo;elle se compromit
-avec un cadet de Gascogne, haut
-de six pieds, à tel point que son mari
-en eût eu de l&rsquo;ombrage, s&rsquo;il ne se fût
-lui-même lancé comme une toupie
-ivre au milieu de cinquante jeunes
-femmes pâmées d&rsquo;aise et parmi lesquelles
-il reconnaissait à grand&rsquo;peine,
-au souper, celle à qui il avait, un quart
-d&rsquo;heure auparavant, fait la cour la
-plus inconsidérée.</p>
-
-<p>Qui s&rsquo;étonnera qu&rsquo;un pareil entrain,
-tant chez les hôtes du château que
-chez les châtelains eux-mêmes, leur
-ait fait complètement oublier le motif
-de leur réunion et négliger, en vérité,
-d&rsquo;ingrate manière, la poupée Pomme-d&rsquo;Api,
-son fiancé, ainsi que toute la
-pouparderie? Non ; de toutes ces têtes
-de carton ou de cire, de tous ces membres
-de bois, de tous ces ventres de
-guenille ou de son, il ne fut pas plus
-parlé ni pensé que des origines du
-monde ou de la vie éternelle.</p>
-
-<p>N&rsquo;alla-t-on pas jusqu&rsquo;à ne pas remarquer &mdash; tant
-la jeunesse à elle-même
-se suffit! &mdash; que le baron de
-Chemillé n&rsquo;avait pas paru?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ce ne fut que passé les fêtes, un
-beau matin, dans l&rsquo;allée d&rsquo;Eau où il
-se promenait, un petit livre de Juvénal
-à la main, que le vieux parrain de
-M<sup>me</sup> de Fontcombes, rencontrant sa
-filleule, la fit soudain se souvenir qu&rsquo;elle
-ne l&rsquo;avait point vu d&rsquo;une semaine.</p>
-
-<p>Elle allait seule, elle aussi, sans nul
-livre, il est vrai, mais rêveuse :</p>
-
-<p>&mdash; Ah ça! mon parrain, qu&rsquo;êtes-vous
-devenu? J&rsquo;allais faire prendre de vos
-nouvelles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J&rsquo;étais un peu fatigué, dit le baron.
-A mon âge, la veillée ne me convient
-pas comme à vous&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La veillée?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Trois nuits passées en compagnie
-de la jeunesse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; De la jeunesse?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Disons : de la folie. Et de la plus
-déréglée. Disons : au milieu de la
-bacchanale. Et de la plus éhontée.</p>
-
-<p>&mdash; Comment avez-vous pu vous dissimuler
-au point que je ne vous aie
-point aperçu?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Je tiens de vous, ma chère
-belle, que vous fûtes à la bacchanale!</p>
-
-<p>&mdash; Mais comme tout le monde et
-vous-même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, je fus à certaine autre
-que vous eûtes peut-être tort de négliger!</p>
-
-<p>Jacquette eut la figure de quelqu&rsquo;un
-qui n&rsquo;a vraiment rien négligé.</p>
-
-<p>&mdash; J&rsquo;ai tout bonnement, dit le baron,
-assisté, moi, au mariage de Pomme-d&rsquo;Api.</p>
-
-<p>En son visage boudeur, Jacquette
-eut un sourire qui contenait une once
-de pitié. Le baron reprit de plus belle :</p>
-
-<p>&mdash; Ce fut surprenant, inoubliable!</p>
-
-<p>&mdash; Allons, fit Jacquette avec condescendance,
-parrain, le temps est beau,
-voici mon bras ; promenons-nous et
-parlez-moi de ce mariage de Pomme-d&rsquo;Api.</p>
-
-<p>Et les voilà, vieillard malicieux et
-jeune femme pleine de grâces alanguies,
-s&rsquo;engageant dans l&rsquo;allée des
-balustres où sont distribués à intervalles
-égaux les caisses de lauriers et d&rsquo;où
-la vue est si belle sur la Loire.</p>
-
-<p>&mdash; Pomme-d&rsquo;Api, dit fort sérieusement
-le baron, s&rsquo;est conduite, en cette
-occasion, de la façon la plus singulière&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Ayant reçu avec beaucoup de civilité
-les personnages assez baroques venus,
-comme leurs patrons, en carrosses ou
-par le coche d&rsquo;eau ; leur ayant présenté
-son fiancé à la pâle figure, elle ne tarda
-pas à faire remarquer qu&rsquo;elle avait,
-auprès des nouveaux venus, un succès
-considérable. Je dis tout de suite qu&rsquo;il
-était mérité, car peu de ses pareilles,
-d&rsquo;où qu&rsquo;elles vinssent, lui allaient,
-comme on dit, à la cheville, soit par
-la parure soit par l&rsquo;esprit. Les poupées,
-d&rsquo;ailleurs, reconnaissons-le, sont pour
-la plupart niaises et sans beauté. Mais
-par contre, en ce petit monde, la gent
-masculine se distingue, dès qu&rsquo;on y
-admet, comme ce fut le cas, des compagnies
-de marionnettes issues de tous
-les coins du monde : d&rsquo;Italie, d&rsquo;Angleterre,
-d&rsquo;Allemagne et encore d&rsquo;autre
-lieu, ainsi que vous l&rsquo;apprendrez tout
-à l&rsquo;heure, à votre plus grand scandale&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu&rsquo;entends-je?&hellip; «&nbsp;Scandale!&hellip;&nbsp;»
-Pomme-d&rsquo;Api?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Patience! fit le baron. Vous avez
-élevé votre poupée avec les soins les
-plus scrupuleux et je comprends votre
-souci. Mais moi, je raconte ici une
-histoire vue et je dois la prendre par
-le commencement.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pomme-d&rsquo;Api, dis-je, étant assurée
-qu&rsquo;elle plaisait, conçut aussitôt des
-audaces que nul de nous ne l&rsquo;eût
-soupçonnée de dissimuler sous sa
-réserve quasi proverbiale. J&rsquo;ai vu ailleurs,
-il est vrai, certaines natures
-essentiellement bridées se livrer soudain
-aux déportements dès que la
-certitude de séduire eut amolli et rompu
-tous les liens&hellip; Toujours est-il que
-notre prude poupée manifesta sur
-l&rsquo;heure une connaissance de ses intérêts
-primordiaux, et une faculté politique
-propre à les satisfaire dans le plus
-court délai, qui ne laissa pas de hautement
-me surprendre.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il est superflu de vous informer que
-les compagnies de marionnettes à qui
-notre Pomme-d&rsquo;Api eut affaire, ayant
-traîné sur maints tréteaux d&rsquo;Europe
-et vécu la vie dissolue des comédiens,
-ne sont pas, loin de là, pour inspirer,
-en dépit des rôles sublimes qu&rsquo;elles
-savent jouer, les parfaites délicatesses
-de la meilleure société. Loin d&rsquo;être
-rebutée par ces rudesses de m&oelig;urs,
-Pomme-d&rsquo;Api se montra tout aussitôt
-à l&rsquo;unisson et laissa entendre, par d&rsquo;indubitables
-signes, que les fiançailles
-d&rsquo;une poupée n&rsquo;ont pas obligatoirement
-la rigueur des engagements orthodoxes
-et qu&rsquo;une occasion sans pareille
-s&rsquo;offrant à elle de choisir entre un
-grand nombre d&rsquo;hommes, trois nuits,
-en somme, lui restaient pour réfléchir
-au grand acte du mariage qu&rsquo;elle avait
-résolu d&rsquo;accomplir.</p>
-
-<p>«&nbsp;J&rsquo;abrège, ma chère filleule, et je
-ne rends ici qu&rsquo;un sens très ramassé
-de la pantomine destinée à mettre
-hors de doute le cynique dessein de
-Pomme-d&rsquo;Api. La compagnie qui l&rsquo;environne,
-rompue à l&rsquo;interprétation du
-plus maigre geste, je vous donne à
-penser si elle a, comme il le fallait,
-interprété celui-ci. Un certain Djiandouilla,
-sujet Piémontais, lui vint offrir
-ses services le premier. Il portait bas
-rouges, culotte verte et une perruque
-à la Janot, noire comme le fond de
-ma cheminée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais Pierrot? demanda Jacquette.</p>
-
-<p>&mdash; Pierrot s&rsquo;était aussitôt trouvé mal.
-Ne sachant que faire de cet anémique,
-la fiancée le fit, dit-on, porter sur votre
-lit, Madame ; ne vous aurait-il point
-importunée de ses vapeurs?</p>
-
-<p>&mdash; Je n&rsquo;étais sans doute pas dans
-mon lit, cher parrain, mais au bal&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le bruit avait couru&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quel bruit? Prétendez-vous, à
-présent, entendre des Pomme-d&rsquo;Api,
-des Pierrot et des Djiandouilla? Mais
-passons, que diable! à la suite de
-l&rsquo;histoire.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! dit le baron. Je constate que
-la comédie de nos bonshommes de
-bois vous intéresse. Que serait-ce si
-vous eussiez vu!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si vous eussiez vu quoi?</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Eussiez vu ce que moi-même
-ai vu? C&rsquo;était à n&rsquo;y pas croire. Tous
-ces coquins, familiers de la féerie,
-savent, en effet, la faire naître pour
-ainsi dire d&rsquo;un coup de baguette. Sans
-doute portaient-ils avec eux des lumignons,
-des torches, d&rsquo;étranges machines
-et toute la défroque habituelle
-des impromptus propres à satisfaire
-les caprices impatients des princes.
-Leur troupe aussi, d&rsquo;où sortait-elle?
-Toujours est-il que là où j&rsquo;avais compté
-dix pantins, j&rsquo;en nombrai cent, et que
-là où il n&rsquo;y avait rien que le mur
-nu d&rsquo;un cabinet, j&rsquo;assistai à la plus
-riche, riante, burlesque, tragique et
-compliquée représentation. Le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span>
-Djiandouilla voulait éblouir sa belle.</p>
-
-<p>&mdash; Et la belle fut-elle éblouie?</p>
-
-<p>&mdash; Point. La belle dit qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait
-pas de cela, que la vie ménagère,
-elle le savait, était destinée à s&rsquo;écouler
-vraisemblablement sans ces splendeurs,
-et que si le seigneur Djiandouilla n&rsquo;était
-bon qu&rsquo;à de telles farces, qu&rsquo;il passât
-donc la main à un autre.</p>
-
-<p>&mdash; Je reconnais bien là Pomme-d&rsquo;Api :
-elle ne goûte que le solide et ce qui
-a chance de durer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Attendez! Vous verrez que son
-caractère ne s&rsquo;est nullement démenti.
-Mais nous assistâmes, en guise d&rsquo;intermède,
-à une lutte, des plus sérieuses
-et terribles, entre deux forcenés, pour
-la possession de la fiancée récalcitrante,
-l&rsquo;un nommé Gnafron, Lyonnais, l&rsquo;autre,
-Italien encore, espèce de grotesque
-répondant au nom de Bouratin. A
-la lutte ils s&rsquo;exterminèrent et demeurèrent
-sur le carreau.</p>
-
-<p>&mdash; Pomme-d&rsquo;Api a bon c&oelig;ur. Aurait-elle,
-pour se distraire, consenti à mort
-d&rsquo;homme?</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s&rsquo;agissait pas pour Pomme-d&rsquo;Api
-de se distraire! Et ayant bien
-résolu de se trouver, cette nuit-là,
-un mari, elle était si appliquée à
-chercher les qualités d&rsquo;un mari, qu&rsquo;habileté,
-talent, richesse, dévouement,
-paroles d&rsquo;amour et mort même lui
-semblaient pareillement méprisables.
-«&nbsp;Montrez-moi, disait-elle, sans rougir,
-les qualités d&rsquo;un mari!&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;On le vit bien lorsqu&rsquo;un certain
-Fantoche, extrêmement adroit, fort
-aussi, bien tourné, ma foi, beau parleur,
-s&rsquo;avança vers elle et lui offrit, par
-passion, de monter jusqu&rsquo;aux machicoulis
-de la Tour du Nord, extérieurement,
-à la seule force des poignets&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; La tour est hérissée de crampons ;
-les pierres en sont disjointes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le Fantoche ne le savait pas.
-Et, eût-il connu ce détail, l&rsquo;opération
-restait délicate. «&nbsp;Allez, monsieur!&nbsp;» dit
-simplement Pomme-d&rsquo;Api.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!</p>
-
-<p>&mdash; Pomme-d&rsquo;Api est ainsi. Ecoutez,
-à présent. Nous vîmes un spectacle
-extraordinaire. Je vous ai dit que ce
-peuple étrange est habitué aux fictions
-merveilleuses. A la vérité, il ne discerne
-pas entre le faisable et le chimérique ;
-et, d&rsquo;autre part, il nous faut bien
-supposer qu&rsquo;il man&oelig;uvre de concert
-avec les plus fameux Enchanteurs, ne
-fût-ce que par la faculté qu&rsquo;il a, par
-exemple, de se multiplier soudainement
-à nos yeux. J&rsquo;avais limité à
-quinze ou vingt le nombre des soupirants
-au c&oelig;ur de notre Pomme-d&rsquo;Api :
-j&rsquo;en vis cinq cents, j&rsquo;en vis mille, qui,
-tous à l&rsquo;envi, se ruèrent, comme troupeaux
-de rats, vers cette Tour du
-Nord, à dessein de l&rsquo;escalader.</p>
-
-<p>«&nbsp;Plus comparables à des insectes
-qu&rsquo;à de grotesques imitations de la
-figure humaine, nos Polichinelles, nos
-Guignols, nos Bouratins et nos
-Gnafrons sont un essaim d&rsquo;abeilles,
-une colonne de fourmis ailées ; gonflés
-d&rsquo;ardeur, ils n&rsquo;en paraissent pas moins
-légers ; ils ne grimpent pas : ils sont
-suspendus dans l&rsquo;air devenu pour eux
-comme un matelas magique ; attachés
-aux crampons, aux défaillances de la
-pierre, ils escaladent les étages, ils
-s&rsquo;escaladent entre eux, agrippés à la
-bosse de celui-ci, à la batte de celui-là ;
-ils perdent perruque, ils s&rsquo;écorchent
-le nez ; en définitive ils montent ; et
-quelques-uns déjà sont assis sur leur
-petit derrière de bois, au bord des
-créneaux, et adressent des baisers à
-leur belle en signe de victoire.</p>
-
-<p>«&nbsp;Leur belle, je la tiens sur mon
-genou, serrant son thorax entre pouce
-et index afin de compter les battements
-de son c&oelig;ur. Ils sont nuls.</p>
-
-<p>«&nbsp;Un peuple d&rsquo;artistes, interprètes des
-grands poètes, idoles des foules, et
-jouissant de la plus populaire célébrité
-par le monde, accomplit pour elle
-des prodiges : son c&oelig;ur ne bat pas.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, je signale à l&rsquo;insensible
-un certain individu de la
-troupe, espèce de Turc, trapu et l&rsquo;air
-sournois, large du rein, le cou et le
-front d&rsquo;un taureau, lequel n&rsquo;a pas pris,
-lui, la peine de monter à la Tour.
-Il se promène, sans attribut visible ;
-il rôde, non loin de nous, peu rassurant
-s&rsquo;il n&rsquo;eût été de la taille d&rsquo;un poireau ;
-et il darde, à intervalles rapprochés,
-telle une lanterne marine, un &oelig;il de
-braise incandescente du côté de Pomme-d&rsquo;Api.</p>
-
-<p>La troupe myrmidonesque nous fait,
-du haut de la Tour, des signaux incompréhensibles.
-Un de ses sujets &mdash; en
-qui je crois reconnaître le Fantoche,
-qui prit l&rsquo;initiative de l&rsquo;éperdue et
-chevaleresque ascension, &mdash; monté sur
-l&rsquo;échauguette, semble annoncer, <i lang="la" xml:lang="la">urbi</i>
-et <i lang="la" xml:lang="la">orbi</i>, quelque inédite fanfaronade.
-Je dis à Pomme-d&rsquo;Api : «&nbsp;Il va, pour
-vos beaux yeux, se jeter sur le sol!&nbsp;»
-Le c&oelig;ur de Pomme-d&rsquo;Api ne bat pas.</p>
-
-<p>Le Fantoche en effet se jette sur
-le sol. On entend sa carcasse s&rsquo;aplatir
-comme un sac de noix sèches ; ses
-membres sont épars : il est détruit.
-Le c&oelig;ur de Pomme-d&rsquo;Api ne bat pas.</p>
-
-<p>«&nbsp;Cependant, je me garde de perdre
-de vue notre rôdeur terre-à-terre. Celui-là,
-certes, ne compromettra pas ses
-jours, mais j&rsquo;ai idée que, par quelque
-coup de traîtrise, il raccourcirait volontiers
-les nôtres à seule fin d&rsquo;engrosser
-sa bourse ; il nous encercle ; il se rapproche ;
-son &oelig;il, voilé sous d&rsquo;épais
-sourcils, et noir comme la nuit, jette
-ses feux par intermittence, et sur la
-qualité de ses gestes plus proches de
-ceux d&rsquo;un gibier de potence que d&rsquo;un
-gentilhomme, je ne saurais, de par
-le diable, me prononcer.</p>
-
-<p>«&nbsp;Du haut de la Tour, un second,
-puis un troisième paladin a suivi le
-chemin des airs trahi désormais par
-les maléfices, et s&rsquo;est venu convertir
-en échardes sur le parapet de la douve,
-comme un pignon décroché par le
-vent de galerne.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le c&oelig;ur de Pomme-d&rsquo;Api ne bat
-pas.</p>
-
-<p>«&nbsp;Tout à coup, et dans le temps que
-la troupe, là-haut, penchée aux créneaux,
-commente la fin déplorable des
-téméraires amants &mdash; et peut-être songe
-à descendre en masse par l&rsquo;escalier? &mdash; entre
-mon index et mon pouce,
-une soudaine palpitation me surprend.
-Quoi! Pomme-d&rsquo;Api s&rsquo;émeut-elle?
-Brusquement je la sens se soustraire
-à mon auscultation, glisser de mon
-genou, disparaître dans l&rsquo;ombre&hellip;
-Court-elle, prise d&rsquo;une pitié soudaine,
-au secours de ses héroïques et infortunés
-soupirants? Montera-t-elle, par
-l&rsquo;escalier de la Tour, conjurer les survivants
-de s&rsquo;épargner pour elle, ou se
-donner enfin à eux, confusément, en
-récompense de leurs vaillantes prouesses?&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Je me précipite à sa recherche.
-Un bruit de baisers, un nom prononcé
-m&rsquo;arrêtent. Quel baiser! et quel nom!&hellip;
-La lune me favorise. Je vois&hellip;! Ah!
-ciel! ma filleule, épargnez-moi la gêne
-de vous dire ce que je vois!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais quel nom, du moins, entendîtes-vous,
-mon parrain?</p>
-
-<p>&mdash; Karagheuze!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh!</p>
-
-<p>&mdash; Le Turc avait dit son nom, j&rsquo;en
-atteste les dieux! Il avait dit son
-nom avant que je n&rsquo;entendisse le bruit
-des baisers. Pomme-d&rsquo;Api savait donc
-à quel monstre lubrique elle faisait
-don de sa jeunesse et de sa beauté!&hellip;
-Elle était informée, la mâtine! Dites-moi :
-votre poupée connaissait-elle la
-légende du Turc impudique?</p>
-
-<p>&mdash; Qui ne la connaît? dit Jacquette
-rougissante.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! dit le baron, c&rsquo;est un
-fait, et son retentissement sera grand
-dans les annales du pays : votre fille,
-par vous élevée, et avec les mêmes
-précautions scrupuleuses que vous le
-fûtes, votre fille, fiancée, de son plein
-gré, à la Poésie même, votre fille
-dédaigneuse des exploits de toute la
-belle galanterie chrétienne, de son plein
-gré, s&rsquo;est livrée à l&rsquo;infidèle Turc de
-qui une bouche de bonne compagnie
-ose à peine prononcer le nom&hellip;</p>
-
-<p>Jacquette, qui s&rsquo;était laissée prendre
-au récit de M. de Chemillé, fit paraître
-la plus violente indignation.</p>
-
-<p>&mdash; C&rsquo;est une fille! dit-elle.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M<sup>me</sup> de Fontcombes quitta son parrain
-à une poterne située en bordure
-du parc et qui permettait au baron
-de regagner sa petite maison de philosophe.
-Comme elle rentrait, seule, au
-château, par les splendides allées de
-Chamarande, elle se demanda si le
-malicieux vieillard avait voulu simplement
-la distraire par un conte, ainsi
-qu&rsquo;il le faisait quand elle était fillette,
-ou s&rsquo;il ne lui avait point fait, par
-hasard, quelque allégorie prouvant que
-rien des excès commis durant les trois
-nuits de fête ne lui avait échappé&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Elle traversa, à son arrivée, la pièce
-où l&rsquo;on avait soigneusement repiqué
-Pomme-d&rsquo;Api sur son pal et sous son
-globe de verre. Vous pourriez croire
-qu&rsquo;elle lui allait adresser une semonce
-en termes courroucés, comme il lui
-arriva maintes fois pour des peccadilles?
-Non. Elle passa en effet devant elle
-sans mot dire, et ayant du rouge sous
-son rouge ; puis elle se détourna de
-trois quarts et adressa à Pomme-d&rsquo;Api
-le plus endiablé, le plus joli, le plus
-féminin sourire de connivence.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Préface</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Alcindor</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">15</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L&rsquo;Ordonnance du Docteur Couloubre</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">125</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">OVIDE &ldquo;L&rsquo;Art d&rsquo;Aimer&rdquo;</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">143</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Mariage de Pomme-d&rsquo;Api</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">169</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="narrow small top4em noindent">ACHEVÉ D&rsquo;IMPRIMER LE DIX SEPTEMBRE
-MIL NEUF CENT VINGT-QUATRE PAR
-L&rsquo;IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE,
-BRUGES, (BELGIQUE).</p>
-
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-approach us with offers to donate.
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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