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-The Project Gutenberg eBook of Lettres de Chantilly, by Marcel Boulenger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Lettres de Chantilly
-
-Author: Marcel Boulenger
-
-Release Date: March 23, 2021 [eBook #64912]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE CHANTILLY ***
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- MARCEL BOULENGER
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- LETTRES
- DE CHANTILLY
-
- H. FLOURY
- 1, BOULEVARD DES CAPUCINES, 1
- PARIS
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- 1907
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-DU MÊME AUTEUR
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- La femme baroque, roman (épuisé).
- Le page, roman.
- La croix de Malte, roman.
- Couplées, roman.
- Au pays de Sylvie, nouvelles.
- Souvenirs du marquis de Floranges (1811-1834).
- La querelle de l'orthographe.
- L'amazone blessée, roman.
-
-Plaquettes:
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- Quarante escrimeurs.--Les quatre maladies du style.
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-A Louis Legendre
-
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-LETTRES DE CHANTILLY
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-A LA GLOIRE DE CARDUCCI
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-Les races latines, le sang latin, qu'est-ce que cela signifie?
-s'écrieront les ethnographes. Il y a du celte, de l'anglo-saxon, du
-slave, du sémite, parfois du turc, et souvent de l'arabe dans ce qu'on
-nomme les races latines. C'est là surtout une expression géographique.
-Elle ne correspond à rien de rigoureux, au contraire. Et quand les
-Latins se flattent d'une prétendue hérédité, d'on ne sait quelle finesse
-du goût, comme d'une aisance charmante ou d'une qualité d'esprit qu'ils
-doivent à leurs ancêtres, ils s'en font beaucoup accroire.
-
-Possible. N'oublions pas toutefois que les ethnographes sont des
-savants, par conséquent des logiciens, c'est-à-dire des rêveurs qui
-suivent leurs chimères au-dessus de l'humble, obscure et inexplicable
-réalité. Certes il existe, quoi qu'ils en pensent, une race latine, et
-l'on sent qu'on en fait partie à des mouvements secrets, à certains
-dégoûts dont on n'est pas maître, ainsi qu'à des allégresses
-involontaires...
-
-Un auteur barbare et savoureux, l'écrivain anglais Rudyard Kipling,
-conte en l'un de ses livres une histoire admirable. Il s'agit d'un
-officier de l'armée des Indes qui fut longtemps le prisonnier et
-l'esclave des Russes, si longtemps qu'après d'interminables aventures,
-il a, pour ainsi dire, perdu l'esprit, il est devenu presque un sauvage,
-presque une bête même. Rentrant par hasard dans son régiment et
-déjeûnant au mess, il ne reconnaît rien, ne se rappelle rien; à la fin
-du repas enfin, son colonel, pour l'éprouver, se lève et porte la santé
-de la Reine. Aussitôt l'ancien officier se trouve debout malgré lui,
-répond au toast sans s'en rendre compte, et selon le rite consacré,
-brise son verre. Il s'est souvenu inconsciemment de l'émotion
-traditionnelle et patriotique que cause à tout bon sujet britannique un
-toast à Sa Gracieuse Majesté: le pauvre homme, soudain galvanisé, s'est
-à ce coup retrouvé Anglais, voire impérialiste probablement.
-
-Or tout dernièrement, le prix Nobel fut conféré au glorieux poète
-italien Giosuè Carducci, mort aujourd'hui. Quiconque, en apprenant cet
-hommage éclatant rendu au vieil aède d'outre-monts, a ressenti
-subitement un enthousiasme, un mouvement de triomphe et de joie, de
-pieux amour aussi et comme de respect filial; quiconque a goûté là l'une
-des belles et violentes émotions de sa vie; quiconque a, d'instinct,
-crié: Victoire!--peut se dire de bonne et pure race latine! Où qu'il
-habite, où qu'il soit né, celui-là est un «méditerranéen». Le jour que
-l'on donna le prix Nobel, des milliers de _cives romani_ se sont
-reconnus et félicités dans le monde entier. Ainsi que l'officier anglais
-de Kipling rompait son verre en l'honneur de la reine Victoria, nous
-eussions tous brisé nos coupes à la gloire de Carducci le Superbe, de
-Carducci l'Ancien!
-
-Mais, dira-t-on, vous possédez donc l'italien jusqu'à en saisir toutes
-les finesses poétiques, jusqu'à entendre le rythme de cette langue
-musicale, la cadence de ses vers, et jusqu'à vous complaire aux jeux
-délicats des longues et des brèves, des significations détournées ou
-imprévues, des mots qui se flattent l'un l'autre?
-
-Nullement. Nous lisons, nous autres Français, rebelles aux langues
-étrangères, l'italien tant bien que mal. Quant aux traductions, s'il
-s'agit d'un poète surtout, la meilleure ne vaut rien. Aussi est-ce
-devant la gloire, les idées, les rêves, les gestes et le personnage de
-Carducci que nous nous inclinons, plutôt que devant son oeuvre
-elle-même. Nous vénérons ses ambitions artistiques, son énergie, sa
-fierté, ses attitudes, son rôle en Italie, toute sa vie; nous admirons
-enfin le héros littéraire qu'il est.
-
-L'humanité a besoin de héros littéraires. Sans quelques écrivains et
-poètes qui ont réalisé des types parfaits de l'artiste et du lettré, la
-foule ne saurait comment témoigner son goût pour la littérature. Car
-elle lit peu, et ne relit presque jamais les très beaux livres: elle est
-paresseuse, sans curiosité comme sans culture. Mais elle respecte
-certaines traditions, et s'attache à des modèles convenus et définitifs
-de grands hommes qui lui sont chers. Ainsi, parce qu'Alfred de Musset a
-existé, elle reconnaît du charme et de la grâce irrésistible chez les
-jeunes poètes. Parce que Leconte de Lisle vécut, elle admet l'émouvante
-noblesse d'une existence dévouée toute entière à la beauté. Renan lui
-fournit le modèle impérissable d'un penseur quasi-divin. De nos jours,
-Gabriele d'Annunzio, Edmond Rostand s'inscrivent à leur tour dans cette
-sorte de Légende Dorée. L'étonnement ou l'enthousiasme universels qu'ils
-ont suscités auront entretenu la foi populaire. Parce que Giosuè
-Carducci aura, lui aussi, donné pendant quarante ou cinquante années au
-monde l'exemple d'un dévouement intransigeant et passionné envers les
-Muses et les belles-lettres classiques, la postérité inscrira désormais
-dans son calendrier ce nouveau saint: le poète latin, fier jusqu'à
-l'orgueil de sa race et de sa tradition, obstiné, presque inattaquable à
-force de bonne foi, terrible par ses colères, par son mépris, et
-magnifiquement perdu dans son rêve.
-
-La vie de Carducci fut très simple, et d'une élégance en quelque sorte
-farouche. Né dans un petit bourg de Toscane, l'an 1836, et fils d'un
-médecin de campagne, il grandit dans la maremme de Pise, maremme
-fiévreuse et belle, pareille sans doute à celle qui--Dante l'a
-chanté--«fit et défit» la tragique Pia. Le jeune Toscan adora tout de
-suite sa langue maternelle, et l'ancêtre auguste de celle-ci, la langue
-latine: il fit des vers et devint philologue. Déjà plein de son génie,
-il gagna vite, comme poète, les suffrages d'un groupe de délicats
-Florentins, jeunes artistes et lettrés, groupe qu'il nomma lui-même,
-insolemment et joliment, _les Amis Pédants_. Le journal de ces
-humanistes de vingt ans s'appelait le _Politien_, en souvenir du savant
-et fin poète qu'aima si tendrement Laurent de Médicis. En même temps,
-comme Carducci était pauvre, il donnait des leçons, pour vivre. Sa
-science était profonde: les plus malveillants rendaient hommage à son
-enseignement. Bientôt il se voyait titulaire, à l'Université de Bologne,
-de la chaire de littérature. Il ne devait plus abandonner que rarement
-et cette chaire et cette ville, où s'écoula presque toute sa vie.
-
-Rappelons qu'au temps où le hautain Carducci présidait _les Amis
-Pédants_, et contribuait à fonder le _Politien_, la littérature
-italienne se trouvait en proie au plus gémissant et veule romantisme.
-Ecoeuré par ce mauvais ton, notre jeune aède jura de ramener la poésie à
-ses sources primitives et--en ce pays--nationales, c'est-à-dire aux
-modèles classiques. Pareil à notre Ronsard, Carducci devint «un
-antique»; sa muse en italien parla grec et latin, et comme Ronsard
-aussi, il composa, selon les rythmes anciens, les plus mélodieuses, les
-plus fortes, nerveuses et frémissantes poésies lyriques dont puissent
-s'enorgueillir ses compatriotes.
-
-Dans le même temps encore, l'Italie renaissante s'affranchissait du joug
-monarchique et clérical de l'Autriche. Frénétiquement patriote et
-libéral, Carducci exécrait les oppresseurs de son pays, étrangers,
-prêtres et rois. La tourbe pleurarde des romantiques, ses adversaires
-littéraires, soutenait volontiers, au contraire, ces prêtres, ces rois
-que le moyen-âge avait respectés. Logique jusqu'au bout, Carducci devait
-donc, lui, glorifier le paganisme, la joie de vivre, le règne de la
-radieuse nature, et jeter l'opprobre à ce sombre catholicisme, triste
-religion d'esclaves qui ruina le monde antique: il publia l'_Hymne à
-Satan_, furieuse attaque contre le dieu des humbles et des soumis,
-contre l'idéal des chrétiens.
-
-Scandale immense! Toute une partie de l'Italie se dressa, indignée,
-contre Carducci, qui devint alors l'idole des révolutionnaires et des
-républicains radicaux. Attaque et défense, le combat fut acharné non
-moins que féroce. Mais le fougueux Giosuè avait bec et ongles. Sa plume
-était redoutable et son éloquence impétueuse, mordante, âpre[1].
-
- [1] Une anecdote: Giosuè Carducci enfant avait capturé dans la maremme
- un faucon et un louveteau, qu'il élevait. Son père, pieux
- catholique, fit abattre ces animaux sanguinaires. De là daterait le
- premier ressentiment du petit Giosuè contre une religion qui,
- pensait-il, poussait à détruire les belles bêtes de proie. Sentiment
- puéril, mais non pas absurde, il s'en faut.
-
- Notons aussi que lors du Congrès de la Paix de 1890, le vieux
- Carducci publia une Ode sur la Guerre, dans laquelle il exaltait et
- glorifiait le «sublime fléau», en vouant aux gémonies les
- pacifistes.
-
-L'unification de l'Italie se fit enfin. Carducci comprit que la Royauté
-seule pouvait accomplir l'oeuvre de relèvement et de paix.
-Patriotiquement, il se soumit, et s'inclina, non sans noblesse, devant
-la grâce infinie de la reine Marguerite, sa tutélaire souveraine. Il
-termina sa vie, chargé de gloire et d'années, n'ayant pas un instant
-faibli, ni cessé d'être le plus grand et le plus pur des poètes
-lyriques, au sens qu'Horace et Ronsard laissèrent à ce titre, comme le
-plus hardi, le plus indomptable des libres esprits, et--à l'exemple de
-Pétrarque--le plus raffiné, le plus délicat des savants humanistes.
-Gabriele d'Annunzio, de nos jours, offre quelques traits de ressemblance
-avec Giosuè Carducci, qui d'ailleurs fut son maître.
-
-On dressera plus d'une statue--hélas!--à Carducci. Laides et vulgaires,
-elles encombreront les places de Florence, de Bologne et de Rome. On
-verra l'émule de Politien, de l'Arioste et du Tasse vêtu d'une redingote
-de bronze ou de marbre, et ridiculisé à jamais. Au lieu de ces effigies
-absurdes, je souhaiterais qu'on élevât au poète deux monuments vraiment
-dignes de lui. L'un à Rome, et non loin du Forum où jadis retentit la
-voix des Gracques et de Cicéron: là serait placé sur un socle, en un
-carrefour ou bien au détour d'une rue, ce buste splendide et inachevé de
-Brutus que tailla Michel-Ange, et qui actuellement se trouve à Florence,
-au Bargello. Une inscription rappellerait au passant que ce
-chef-d'oeuvre commémore la mémoire du grand patriote Carducci.
-
-L'autre monument se trouverait dans la baie de Naples, en un site
-admirable de Sorrente ou du Pausilippe, au lieu que jadis occupa sans
-doute telle ou telle voluptueuse villa romaine. Là, devant la mer, sous
-un portique léger, quelque divine statue antique ferait son geste
-éternel en l'honneur de notre poète, quelque Muse du Vatican ou, qui
-sait, l'Apollon Citharède lui-même...
-
-Puis, ce n'est pas tout. Il y a dans la vie de Giosuè Carducci une heure
-charmante: ce fut celle où il sut pencher sa tête, jusque là rebelle,
-sur la main pleine de grâces de la reine Marguerite. Il n'est plus
-besoin d'un monument pour conserver ce joli souvenir de galanterie; le
-marbre ni l'airain ne conviendraient en rien ici, mais bien plutôt il y
-faudrait quelque commémoration délicate, courtoise, souriante et digne à
-la fois, quelque louange qui vînt plutôt de chez nous, par exemple un
-élégant et fin discours, un éloge éloquent, mais en même temps très
-spirituel, dans le goût de ceux que savent si merveilleusement réussir
-chaque année, en se jouant, nos messieurs de notre Académie Française.
-
-
-
-
-LE LATIN
-
-
-De temps à autre, chez nous, quelqu'un demande que les langues mortes ne
-figurent plus sur les programmes de l'enseignement secondaire. Parfois
-cet ennemi de nos chétives études classiques est un délicat, qui sait
-combien rustiques et incomplètes sont les notions de grec et de latin
-inculquées aux élèves durant leurs classes. «A quoi bon, dit avec dédain
-ce fin lettré, ennuyer les pauvres lycéens avec des «chrestomathies» ou
-des morceaux choisis de Cicéron? Est-ce pour dégoûter à jamais les
-quelques esprits désintéressés ou artistes qui autrement eussent aimé
-par la suite à découvrir peu à peu, comme firent jadis les humanistes
-italiens, la grâce ravissante des Muses antiques? Un potache devenu
-péniblement bachelier éprouve l'horreur de ce qu'il a si péniblement
-appris. Et tout au plus un très «fort en thème» connaît-il sa
-littérature grecque et latine comme un commis de librairie peut
-connaître les livres de sa boutique. Beau résultat, vraiment! Que nos
-jeunes gens étudient plutôt les langues vivantes ou les cours de la
-Bourse. Ce sera plus utile que de savoir enfin, au prix de longs et
-fastidieux efforts, épeler gauchement Tacite ou déchiffrer Horace tant
-bien que mal.»
-
-D'autres fois, le réformateur est un politicien qui pense à sauver la
-République en s'acharnant contre la tradition des études gréco-latines.
-Monstruosité qu'une tradition! Car chacun sait, n'est-ce pas, que voilà
-l'ennemi, et que la rente remontera, que la terre redeviendra fertile et
-boisée, que la natalité augmentera, que l'alcoolisme disparaîtra, et que
-tous les problèmes sociaux enfin se trouveront résolus le jour où nul
-souvenir d'un passé fumeux et gothique ne subsistera plus en terre
-française.
-
-Dans l'un et l'autre cas, la menace n'est pas bien grave. Le fin lettré,
-en effet, n'apporte généralement pas beaucoup de passion dans un débat
-dont il se soucie peu, au fond; puis il représente une très petite
-minorité; et vous ne voudriez pas maintenant que l'on se souciât de
-l'opinion des fins lettrés, je suppose? Quant au politicien, il a bien
-d'autres nobles besognes à poursuivre: le pays qu'il gouverne a pour
-mission de donner au monde attentif le spectacle de vastes expériences
-sociales; il y a là, on en conviendra, du travail plus intéressant, pour
-un homme d'Etat, que tout ce qui touche aux belles-lettres, ce jeu,
-cette amusette de mandarins.
-
-Seulement, dans les derniers mois de 1906, le Touring-Club ayant tenu sa
-séance annuelle, M. Ballif, président, crut devoir s'y élever, au cours
-de la harangue qu'il prononça, contre l'instruction que l'on donne aux
-enfants dans les lycées. On leur fait, a-t-il dit, apprendre trop de
-choses par coeur, et notamment le latin, le grec: une éducation plus
-pratique serait à souhaiter, par exemple un peu moins de langues mortes
-et un peu plus d'anglais ou d'allemand[2]. Or, que le président du
-Touring-Club forme de tels voeux, voilà qui est sérieux et peut alarmer
-à juste titre un esprit attaché aux études classiques. La très nombreuse
-et puissante société que l'on nomme Touring-Club poursuit en effet une
-oeuvre admirable en France: les efficaces, les continuels services
-qu'elle rend au point de vue archéologique et artistique témoignent de
-l'intelligence et du bon esprit qui l'animent. Si le président, dans un
-discours officiel, y condamne l'enseignement des langues mortes, il faut
-voir là l'opinion d'un public étendu, important et assez généralement
-éclairé... Malgré les assentiments qu'elle peut rencontrer, il me paraît
-pourtant que cette opinion repose sur une grande erreur.
-
- [2] Dans la _Revue du Touring-Club_ de janvier 1907, M. Ballif a
- repris et développé cette idée.
-
-Laissons le grec. De plus autorisés présenteront sans peine, et j'espère
-victorieusement, sa défense. Mais il nous faut de toutes nos forces
-réclamer, exiger les études latines. Loin qu'on les restreigne ou
-supprime, supplions qu'on leur attribue une place encore plus grande sur
-les programmes, comme moyen de culture dont nul autre n'approche, et
-comme la meilleure discipline pour ennoblir et peut-être aussi clarifier
-l'esprit.
-
-D'ailleurs l'histoire elle-même et les faits nous servent ici. Sait-on
-bien que dans le pays le plus utilitaire du monde, en Amérique, on
-commence à réclamer à grands cris les humanités? Une revue universitaire
-de Chicago, _The School review_ (juin 1906), en fait foi[3]. Des
-professeurs de sciences et de médecine demandent que leurs élèves aient
-une culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'on leur
-polisse l'esprit. Un professeur d'hydraulique a été jusqu'à composer un
-programme où le latin occupe la plus belle place, «avant la géométrie,
-la physique et l'algèbre». Le latin est en effet considéré par eux comme
-la meilleure gymnastique intellectuelle. Et leurs élèves en ont grand
-besoin, d'une gymnastique intellectuelle, vu qu'ils ne peuvent tirer
-parti de l'enseignement qu'on leur donne par rudesse d'esprit, par
-gaucherie, par défaut de souplesse, de précision et d'ingéniosité. Ils
-n'ont pas pris l'habitude de soigner leur besogne, ils bâclent, ils ne
-savent pas travailler. Le niveau intellectuel des étudiants baisse, si
-bien que les jeunes gens américains tombent dans une espèce de
-paysannerie. Devenus ingénieurs après cela, ils ne sont capables ni
-d'écrire, ni de parler convenablement; ils ne peuvent même pas rédiger
-un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des
-ingénieurs, «la plupart des procès viennent de ce qu'ils se sont mal
-expliqués». La _School review_ préconise chaleureusement, pour remédier
-à cet état de choses, les études latines.
-
- [3] V. _Les Débats_ du 5 décembre 1906.
-
-Elle a raison. Imitons-la. Il y aurait à ce sujet une belle campagne à
-tenter dans les journaux et l'opinion publique: il faudrait que des
-jeunes gens (et non plus ici des professeurs) démontrassent comment ils
-n'ont jamais eu que faire de ces fameuses notions pratiques, si puériles
-et vaines, qu'on s'est ingénié à leur inculquer dans les collèges. Six
-mois d'expérience en apprendront toujours davantage à un futur
-mécanicien ou directeur d'usine que trois ou quatre ans de vagues
-conseils au lycée. Rappelez-vous les absurdes bataillons scolaires: une
-petite semaine de régiment ou deux heures de manoeuvres valaient mieux
-que ces bêtises. Pour tout citoyen appelé un jour à parler (défendre ses
-intérêts), à écrire (rédiger des rapports, exposer des affaires,
-composer des lettres), à penser (ne faut-il pas voter?), il est utile
-d'avoir acquis la plus grande souplesse d'esprit possible, la meilleure
-culture, la finesse du raisonnement, le talent d'être clair et précis.
-Les humanités mènent vite à tout cela.
-
-Et si même elles n'y conduisaient pas aussi sûrement, il y a du moins
-certaines qualités, entre toutes, que les auteurs latins sont
-merveilleusement propres à suggérer, par exemple la dignité, la gravité.
-Il ne convient pas de lever les épaules: un peu plus de gravité nous
-sauverait de la niaiserie, où nous tombons parfois, et nous préserverait
-en partie de ces enthousiasmes désordonnés autant que turbulents, dont
-les suites ne nous font pas toujours honneur. Niera-t-on également que
-l'estime de soi-même, dont se compose en grande partie la dignité, ne
-nous fasse parfois défaut? Qu'est-ce que notre admiration continuelle et
-inexplicable des étrangers, et principalement des Anglo-Saxons? Un
-citoyen de la grande Rome, jadis, n'éprouvait rien de tel. Au lieu que
-nous n'osons, nous autres, rien entreprendre, tant nous nous défions
-sottement ou bassement de nous-mêmes.
-
-Un auteur latin, Ausone, l'a pourtant dit:
-
- Incipe, dimidium facti est coepisse. Supersit
- Dimidium: rursum hoc incipe, et efficies.
-
-Quant à la manière d'exprimer sa pensée ou de l'écrire, il n'est sans
-doute point d'entraînement ni de sport intellectuel plus propre à nous
-aider en cela que la version latine. Outre qu'un usage assidu des
-auteurs latins est de nature à nous donner le goût et peut-être
-l'habitude du «style noble»--grâce véritable et trop négligée
-aujourd'hui,--cet usage nous peut apprendre aussi à user d'une syntaxe
-moins pauvre et moins monotone que celle du XXe siècle. Un sujet, un
-verbe, un attribut, voilà l'humble canevas de toutes nos phrases
-contemporaines. Et plus la langue d'un auteur est ainsi mesquine, plus
-on dit qu'elle est «pure». Le latin, avec ses longues périodes
-infiniment variées, nous enseigne au contraire l'art de jeter d'un seul
-trait sur le papier une idée complète, en un seul paragraphe ou mieux
-encore en une seule belle phrase, gracieuse ou superbe, ornée
-d'incidentes toutes diverses entre elles, et aussi bien attachées à la
-proposition principale que des rameaux délicats à la branche d'un arbre.
-
-Puis les mots latins sont charmants. Leurs significations pleines de
-nuances aiguisent et forment le jugement, la critique, bientôt le goût.
-Les verbes, surtout, ont de la malice. Il faudrait les traduire presque
-tous par «avoir une tendance à...». D'où l'on ne sait quoi de
-non-exprimé, d'inexprimable peut-être, qui donne soit à une phrase
-descriptive, tableau de foule, décor ou portrait, soit à une apostrophe
-oratoire, le plus tragique, si ce n'est le plus savoureux et surprenant
-éclat. Ailleurs encore, ce sont des verbes presque trop précis et comme
-frémissants sur la page. Pour le verbe _carpere_, le lexique donne ce
-sens: «enlever quelque chose du temps ou de l'espace», ainsi par exemple
-qu'on dirait en sport: «il enleva ses trente kilomètres dans l'heure».
-Or, Virgile a écrit des poulains qu'on doit les dresser, dès quatre ans,
-à savoir, sur la vaste plaine, «_carpere gyrum_...» Les voyez-vous
-là-bas, les poulains, enlever au galop leur tournant? Mais Horace a dit
-aussi: «_Carpe diem_...» Et comment traduire, cette fois? On ne sait.
-Peut-être par: «Cueille le jour»?...[4].
-
- [4] Dans une des comédies de Maurice Donnay, et comme le héros et
- l'héroïne se disposent à sortir, celui-ci considère doucement sa
- frivole amie et se murmure à lui-même: «_Carpe diem!_...» Se
- retournant, surprise: «Qu'est-ce que cela veut dire?» lui demande la
- jeune femme. «Cela veut dire...», il hésite un moment, puis il
- sourit et répond: «Cela veut dire: Va mettre ton petit chapeau, et
- viens...» Tout cela dans un verbe latin!
-
-Il n'y a pas que les verbes. Substantifs et adjectifs ont aussi leurs
-délicatesses. Voici l'un de ceux-ci, entre mille: _lubricus_. On trouve
-dans le dictionnaire: 1º glissant, où l'on glisse; 2º glissant, qui
-glisse dans la main, poli, lisse; 3º mobile, inconstant, incertain; 4º
-difficile, chanceux; 5º qui fuit, qui échappe, trompeur. Arrivé à ce
-dernier sens, qui se défendrait de songer au faune capricieux bondissant
-le long d'une rive, entre les saules et parmi les roseaux? Or, le faune
-poursuit la nymphe, elle-même toujours en fuite et souriant un peu plus
-loin. D'où finalement notre «lubrique». Le trajet est délicieux.
-
-Ajoutons qu'à lire, qu'à étudier sans cesse les auteurs latins, on peut
-acquérir le respect et même le culte de la beauté. Car on aura beau
-dire, les mots français sont usés, pour les collégiens surtout qui n'en
-sauraient, comme de bons lettrés, goûter encore toute la saveur. Une
-très admirable phrase française finira toujours par leur sembler un peu
-fade: leur goût étant mal éveillé, ces «graphies» dont ils ont trop
-l'habitude ne les toucheront jamais beaucoup. Au contraire le professeur
-qui leur fait entrevoir la splendide noblesse enclose dans une formule
-latine, ou tout le charme qui s'exhale d'un mélodieux et doux hexamètre,
-ce professeur, s'il est adroit, leur présente ce qu'il y a de plus
-émouvant au monde pour de jeunes esprits, c'est-à-dire un mystère qu'on
-aperçoit un peu, une merveille à demi tirée de l'ombre, la beauté enfin
-pieusement recouverte d'un voile comme un objet sacré. Ou plutôt, ce
-maître habile leur parle des sirènes, que nul ne voit, sans doute, mais
-qui chantent et qu'on entend sur la mer.
-
-Nous n'avons pas besoin de tous ces raffinements! s'écriera-t-on.
-Donnez-nous des hommes, des citoyens... Eh! c'est le moyen d'en faire.
-S'il appartient aux races latines de dominer encore le monde, c'est par
-l'esprit. Jamais les jeunes Français ne seront assez cultivés. Plus on
-les aura rendus fins et sensés, d'autant mieux ils se gouverneront. Plus
-ils auront de noblesse et d'élévation dans l'esprit, d'autant plus vite
-perdront-ils cette pusillanimité qui leur nuit. Préparons de bons
-humanistes pour obtenir seulement des hommes raisonnables et assez
-intelligents.
-
-Des citoyens, des soldats, des législateurs? Mais ceux qui ont fait la
-Révolution et l'Empire lisaient avec goût Tite-Live et Tacite, ne
-parlaient que des Gracques et rêvaient de César.
-
-
-
-
-CAVALIERS ANTIQUES
-
-
-La beauté parfaite est dans la sculpture antique, et point ailleurs.
-C'est là, uniquement là, qu'on la trouve. L'art avec lequel les artistes
-anciens surent interpréter la vérité est à jamais perdu.
-
-Seules pourtant, les figures équestres gênent un peu. On ne sait quoi de
-théâtral choque, même dans les plus appréciées. Les personnages ont
-toujours l'air de chevaucher des bêtes qui se retiennent. Jamais le
-cheval ne se porte franchement en avant. Jamais le cavalier ne paraît
-réellement s'en occuper. Pourquoi?
-
-Voici, à ce sujet, plusieurs remarques, des notes--et quelques
-réflexions techniques.
-
-Posons tout d'abord ce principe que tous les chevaux réellement bons,
-c'est-à-dire courageux, ardents, pleins de sang enfin, ont une tendance
-à donner plus qu'on ne leur demande, à augmenter sans cesse le train
-dont on les veut mener, et qu'il les faut toujours retenir. Ils prennent
-leur point d'appui et tous (plus ou moins, bien entendu, suivant leur
-disposition naturelle ou l'adresse de leur cavalier) tirent sur les
-rênes afin d'aller de plus en plus vite. Si l'on n'a pas une science
-d'écuyer consommé, on ne saurait empêcher une monture très vigoureuse de
-_tirer_. Pour y parvenir, il faut monter avec un doigté infini, après
-avoir soigneusement embouché son cheval, en choisissant parmi tous les
-mors et filets dont on dispose aujourd'hui, ceux qui lui conviennent le
-mieux. Et, d'autre part, un cavalier qui ne possède point une excellente
-assiette se trouve par là même incapable d'acquérir cette délicatesse et
-cette légèreté de main nécessaires pour tromper un cheval, pour
-l'amuser, pour l'empêcher enfin de se ruer brutalement devant lui en
-pesant comme un furieux sur la bride.
-
-Observons de plus qu'un cheval puissant et chaud, que l'on conduit sans
-art, tire un peu davantage chaque fois; et que si l'on n'a point alors,
-outre des bras solides et des mors ingénieux, de bons et confortables
-étriers pour se bien établir et caler sur la selle, il devient, je ne
-dis pas difficile, mais impossible de le tenir. La bête vous mènera où
-elle voudra, et à l'allure qu'il lui plaira, c'est-à-dire la plus folle.
-
-Or, les anciens embouchaient leurs chevaux de la façon la plus
-rudimentaire, avec des mors primitifs, ou plutôt de simples filets[5].
-Et aussi, et surtout, ils montaient sans étriers. Xénophon leur
-recommande même[6] de se tenir non point assis comme sur un siège, mais
-droits, comme s'ils fussent debout, les jambes écartées. Quelle assiette
-pouvaient-ils donc avoir ainsi? Et comment, dans de telles conditions,
-eussent-ils pu rester maîtres de montures très généreuses, ou
-véritablement fortes, et violentes par conséquent? Si leurs chevaux
-avaient alors fait preuve d'une qualité remarquable, il est à croire
-qu'ils ne les eussent pu diriger, étant donnés leurs procédés rustiques
-et leur manière de monter, ni retenir en rase campagne, ni même dresser,
-ou seulement essayer de dresser. Un pur sang nerveux, de nos jours, ou
-quelque fougueux irlandais aurait vite fait de jeter par-dessus ses
-oreilles quiconque s'aviserait de vouloir le monter à la grecque.
-
- [5] XÉNOPHON, dans l'_Equitation_, X, décrit deux ou trois espèces
- d'embouchures, assez heureuses, il est vrai, mais cependant
- insuffisantes, c'est-à-dire soit trop dures, soit trop douces pour
- dominer ou ne pas irriter un cheval trop «en avant».
-
- [6] _Equitation_, VII.
-
-On peut donc déjà soutenir sans trop de témérité, et d'après ces
-premières réflexions,--toutes naturelles, n'est-ce pas?--que les chevaux
-antiques devaient être plus médiocres et froids que robustes et allant.
-
-Une objection. Les cavaliers de Saumur sont capables de conduire partout
-des chevaux impatients, même dans la plus vive ou dure chasse, en se
-passant d'étriers, voire de selle au besoin. Ils accompliront ce joli
-travail grâce à leur tact équestre, à leur main habile, exquise. Oui,
-sans doute. Mais ce sont les cavaliers de Saumur, c'est-à-dire les
-meilleurs de France, sinon d'Europe. Ce seront encore avec eux quelques
-autres raffinés, très rares, je l'affirme, qui en arriveront là à force
-de science et d'expérience. Et l'on ne saurait croire que les Grecs et
-les Romains, qui, _tous_, montaient presque à cru et sans beaucoup
-d'étude, aient eu la maîtrise que l'on n'acquiert de nos jours qu'à
-Saumur ou dans quelques cercles extrêmement restreints de fervents
-cavaliers. Ni la science des chevaux, ni l'équitation n'étaient fort
-développées dans l'ancien monde. On ne connut point de Saumur en
-Attique, non plus que dans la Ville Eternelle. Comment donc toute une
-cavalerie de simples soldats aurait-elle possédé des talents qui
-n'appartiennent aujourd'hui qu'aux plus adroits, qu'aux plus excellents
-spécialistes?
-
- * * * * *
-
-Les anciens se mettaient en selle, s'ils étaient malades ou âgés, en se
-faisant enlever par un palefrenier[7]. Mais, autrement, ils sautaient
-sur le dos du cheval en se servant de la crinière, ou bien en s'aidant
-de leur lance qu'ils appuyaient contre le sol. Certaines statues
-d'amazones semblent indiquer cette manière de s'y prendre[8]. Les
-chevaux qui supportaient sans trop de colère ces brusques exercices de
-voltige, et cela dès le départ, dès le premier contact de leurs
-cavaliers, témoignaient d'un naturel étrangement pacifique. Je me hâte
-d'ailleurs d'ajouter que ce second argument n'est pas des meilleurs. Car
-le dressage endort bien des susceptibilités chez un animal, et nous
-voyons partout des écuyers ordinaires user aisément de cette mise en
-selle sur des chevaux souvent nerveux. Pourtant la remarque n'aura pas
-été tout à fait vaine, si on la joint à ce qui précède et à ce qui va
-suivre.
-
- [7] XÉNOPHON, _Equitation_, VI.
-
- [8] L'Amazone Mattei, au Vatican, galerie des Statues.
-
- * * * * *
-
-Comment faut-il se représenter les chevaux antiques? Outre les statues
-équestres, nous les voyons sur les bas-reliefs, sur les peintures, aux
-flancs des vases et des sarcophages, aux frises du Parthénon: ce sont
-des doubles poneys, lourds et ronds, des cobs gras, avec de gros membres
-et très peu d'encolure. Et répondons tout de suite ici à une observation
-que l'on fera peut-être: les cygnes des Lédas, dans l'art antique, nous
-apparaissent comme semblables à de modestes oies; les panthères des
-Bacchus ont l'air de chiens d'appartement, ou de chats; les coursiers
-des Dioscures sont manifestement réduits à la taille de petits chevaux
-de polo. Il est certain que la tradition imposait aux artistes de
-sacrifier parfois les proportions, et de représenter la figure d'un dieu
-ou d'un héros comme beaucoup plus importante et plus grande,
-relativement, que les attributs, les animaux, parfois même les
-personnages qui l'accompagnent[9].
-
- [9] BURCKHARDT, _Cicerone_, Art ancien, pp. 76, 102, 113.
-
-Evidemment. Pourtant, cette tradition ne pouvait sans doute commander la
-même réserve dès qu'il ne s'agissait plus de figures héroïques ou
-divines, mais de simples humains, comme pour les cavaliers du Parthénon,
-par exemple. Ceux-ci, du reste, ne semblent pas chevaucher des bêtes
-dont le sculpteur a volontairement diminué la taille, mais bien des
-poneys, de vrais poneys, grossement bâtis. On retrouve les mêmes
-proportions exactement sur la fameuse coupe d'Orvieto (musée de Berlin),
-où les cavaliers athéniens, passant la «dokimasie», présentent aux
-magistrats des animaux qui seraient réformés pour défaut de taille par
-tous nos régiments de cavalerie légère; et sur les arcs de triomphe et
-autres monuments romains où les chevaux, un peu plus grands cependant,
-ne dépassent pourtant point la plus petite moyenne, et gardent dans leur
-structure cet air de lourdeur, majestueuse quelquefois, brillante même,
-mais au fond chétive. La moindre comparaison de tous ces animaux à têtes
-énormes et à petits muscles avec quelques-uns de nos beaux et puissants
-chevaux modernes, serait pénible.
-
-Notons encore que sur les monuments comme sur les vases anciens, nous
-verrons presque toujours les vaches et les taureaux des sacrifices
-représentés selon leurs proportions normales et justes. Il y a donc peu
-de raisons pour que seuls les chevaux aient été, sauf dans les statues
-et dans les groupes où se trouvaient des héros ou des dieux, rapetissés
-de parti pris; et nous pouvons, par conséquent, bien établir leur modèle
-en général: des cobs assez communs, sans encolure, et trop en chair. On
-se méfierait aujourd'hui d'animaux qui présenteraient cette apparence,
-et il y a de fortes chances pour que, tout en restant peut-être d'assez
-convenables routiers de service, ils n'aient ni force réelle, ni
-vitesse, ni fougue, ni coeur, ni rien[10].
-
- [10] On peut citer ici l'exemple du hideux cheval de Marc-Aurèle, qui
- se trouve à Rome sur la place du Capitole, et qui est tout à fait
- pareil à ces animaux de cirque forain sur lesquels des écuyères en
- maillot dansent et font des tours. Une pareille bête ne pouvait
- certainement galoper que sur place.
-
-Il ne faudrait pas non plus être dupe de l'allure caracolante et
-indomptée que les artistes leur ont donnée le plus souvent, soit dans la
-cavalcade du Parthénon, soit ailleurs. Précisons, en effet: en quoi
-consiste tout le brillant des chevaux anciens? Uniquement en ceci,
-qu'ils se cabrent toujours. Or, cette éternelle cabrade n'est qu'un
-paisible exercice de manège. On apprenait aux chevaux de parade, que
-montaient les chefs, à se dresser continuellement sur les jambes de
-derrière. Xénophon consacre tout un chapitre à cet enseignement
-spécial[11]. Voyons donc là le travail de chevaux bien mis plutôt que
-l'impatience d'animaux pleins de sang. Et n'oublions pas, en outre, que
-cette cabrade n'était aussi qu'une des seules façons que l'on eût alors
-de représenter tout simplement le galop[12].
-
- [11] _Equitation_, XI.
-
- [12] Salomon REINACH, _la Représentation du galop dans l'art ancien et
- moderne_.
-
- * * * * *
-
-Il y a dans l'_Anabase_[13] un passage qui m'a toujours surpris. Arrivés
-enfin sur le bord de la mer, à Trapézonte, les Grecs, après un mois de
-repos, donnèrent des jeux, dans lesquels ils firent courir des chevaux:
-ceux-ci devaient descendre une pente rapide; puis, parvenus au rivage,
-revenir et remonter jusqu'au sommet d'une colline. C'était là un
-parcours dur, assurément. Mais la seconde partie, la montée, en fut,
-paraît-il, accomplie avec peine, «au pas». Si les chevaux avaient été
-très bons, jamais ils n'eussent, _courant ensemble_, et dans l'émulation
-d'une lutte, gravi même une pénible montée «au pas». Il vaut mieux
-conclure que ce n'étaient que des bêtes de somme, sans courage et sans
-qualité. Peut-être aussi le parcours était-il immense et de nature à les
-épuiser complètement? Mais comment supposer qu'un général aussi avisé
-que Xénophon eût permis qu'on risquât d'abîmer, dans une épreuve
-pareille, des coursiers qui devaient après cela, et à travers mille
-périls, ramener jusqu'en Grèce ses hommes et les bagages?
-
- [13] L. IV, chap. VIII.
-
-Une preuve de la médiocrité des chevaux de selle, dans l'antiquité, peut
-aussi être tirée de la supériorité certaine qu'eurent précisément sur
-ceux-ci les chevaux de trait. Les grandes épreuves de l'hippodrome sont
-des courses de chars; quant à celles des chevaux montés, beaucoup plus
-rares, on n'en parle guère, on semble à peine s'en être soucié. Ce sont
-les conducteurs de chars que le peuple acclame, les quadriges
-vertigineux que les poètes chantent, et si les propriétaires de belles
-écuries faisaient de gros sacrifices, ce n'était qu'en vue des seules
-luttes d'étalons, de juments ou de poulains attelés. Il faut donc que
-les meilleurs animaux eussent été réservés pour les chars. On montait
-les médiocres.
-
-Mais aussi pouvaient-ils tirer à leur aise, les quadriges: leurs
-cochers, arc-boutés en arrière, le torse entouré de cuir et comme
-corseté, les guides passées autour des hanches[14], ils semblent en
-avoir eu, comme on dit, plein les bras. Eh bien, rapprochons ceci de ce
-que j'avançais au début de ces notes: les seuls bons chevaux antiques,
-qui furent évidemment ceux qu'on attelait aux chars dans l'hippodrome,
-tiraient comme des fous, et eussent sûrement échappé à de simples
-cavaliers.
-
- [14] V. la statue du Cocher, au Vatican, salle du Bige.
-
-Les anciens n'ont, du reste, même en vue des courses de chars,
-particulièrement distingué ni amélioré aucune race chevaline. Nulle
-d'entre elles n'était donc nettement préférable aux autres. Les auteurs
-grecs et latins citent comme remarquables des produits de tous les pays,
-sans guère insister sur aucun. Il n'y a peut-être qu'un certain cheval
-des Asturies qu'on retrouve assez souvent; mais ce n'était qu'un
-trotteur[15].
-
- [15] Pétrone, entre autres, nous le présente (_Satyric._ LXXXVI) comme
- un cheval de prix, mais le dit alors croisé de race macédonienne,
- _asturconem macedonicum_; et Martial, qui le cite également (XIV,
- 199), ajoute dans l'épigramme: _ad numerum rapidos qui colligit
- ungues_. Or, ces derniers mots définissent, non le galop, je pense,
- mais le trot, et plus spécialement l'amble.
-
-Ce que nous savons des chevaux de guerre, qui accomplissaient, quand
-leurs pieds non ferrés les portaient toutefois jusqu'au bout, de longues
-campagnes, nous démontre leur aptitude à supporter la fatigue des
-routes, mais nous éclaire peu sur leur qualité. Avouons, si l'on veut,
-que les anciens montaient un bétail résistant, voilà tout. Qu'on se
-rappelle la surprise des Romains devant la cavalerie d'Annibal, composée
-d'animaux africains beaucoup plus rapides, beaucoup plus vifs, beaucoup
-meilleurs, et aussi endurants.
-
- * * * * *
-
-Si l'on veut maintenant examiner non plus tant les chevaux eux-mêmes que
-les talents hippiques des anciens, on verra qu'ils ne pouvaient aller
-bien loin. Depuis les premières chevauchées[16] jusqu'à la fin de
-l'empire romain, quels progrès notoires ont-ils accomplis? Ils montent
-toujours en gars de ferme, sans étriers, avec des selles primitives et
-des essais de mors. On peut voir cependant d'après la statue
-d'Herculanum, dite «Alexandre combattant»[17], qu'ils avaient de la
-souplesse; et conclure de certains conseils que donne Xénophon, comme
-par exemple de laisser complètement libre la tête d'un cheval qui saute
-un fossé ou gravit une montée[18], qu'ils avaient compris plusieurs
-règles premières de l'art équestre. Mais que devait-on attendre d'une
-cavalerie dont chaque homme, ne pouvant se dresser sur ses étriers,
-manquait de force soit pour lancer le javelot, soit pour frapper avec
-son glaive, soit pour contenir ou diriger sa bête?
-
- [16] Diomède et Ulysse, sous Troie, laissant le char de Rhésus,
- sautent sur ses chevaux et reviennent au camp des Grecs au galop
- (_Iliade_, chant X). La première course au cheval monté eut lieu
- dans la 33e Olympiade, en 648 (Albert MARTIN, _les Cavaliers
- athéniens_, p. 166).
-
- [17] Musée de Naples.
-
- [18] _Equitation_, VIII.
-
-Haranguant ses soldats découragés au milieu de l'Asie, le même Xénophon
-les exhorte à ne point s'attrister d'être à pied, tandis que les
-ennemis, eux, sont à cheval: «Car suspendus à leurs chevaux, ceux-ci,
-dit-il, ont peur, non seulement de nous, mais aussi de tomber[19].»
-
- [19] _Anabase_, l. III, ch. II.
-
-Et plusieurs siècles encore après, l'on constate, en lisant une
-épigramme de Martial[20], que la chasse à courre elle-même devait passer
-pour bien dangereuse, bien casse-cou: «Plus souvent, écrit-il en
-terminant, le cavalier y reste-t-il que le lièvre.» Encore en ce
-temps-là donc, les Romains tenaient bien peu solidement à cheval--ou ce
-Priscus, à qui l'épigramme est adressée, était spécialement mauvais
-écuyer? Mais Martial nous l'eût dit, hésitant peu d'habitude à signaler
-les ridicules physiques de son prochain.
-
- [20] L. XII, 14.
-
-Nous avons, il est vrai, le _et gressus glomerare superbos_ de Virgile,
-qui m'embarrasse, je le confesse, ainsi que le
-
- ... _Gradibusque sonare
- Compositis, sinuetque alterna volumina crurum[21]._
-
- [21] _Géorgiques_, l. III, v. 117 et 191-192.
-
-Cet admirable poète, voulant définir ce que les Lapithes, inventeurs de
-l'équitation, enseignèrent pour la première fois aux chevaux, et ce
-qu'il convient d'apprendre aux poulains dès qu'ils atteignent quatre
-ans, emploie des mots d'une précision déconcertante. «Les coursiers des
-Lapithes, dit-il, surent «stepper», ou «prendre le petit galop
-rassemblé»--car c'est là ce que signifie, en somme, _gressus glomerare
-superbos_; et les poulains doivent commencer après leur troisième année
-à «faire entendre sur le sol des allures régulières, et à trotter en
-pliant bien les jambes l'une après l'autre».
-
-Mais quoi! tout cheval inquiet ou irrité _gressus glomerat superbos_; et
-tout poulain, si piteux soit-il, en arrive à régler son allure. Moins il
-a de sang, mieux il la règle.
-
- * * * * *
-
-Concluons: on peut imaginer, sans trop de chances d'erreur, le cavalier
-antique comme un lad athlétique monté à cru sur un gros cob. Notez que,
-par un clair soleil, ce groupe, à demi-nu et animé, peut n'être pas sans
-beauté.
-
- * * * * *
-
-Cette conclusion est-elle rigoureuse? Non pas, certes; mais assez
-plausible, pourtant. Et quand elle serait même indiscutable, en quoi
-nous servirait-elle? Nous n'en goûterons pas moins les frises du
-Parthénon, heureusement, ni les lumineux tableaux de Virgile. Mais...
-
-Mais... ah, voilà! Lorsque, jeune lycéen, j'apprenais à monter à cheval,
-je ne m'y sentais guère à l'aise et je tombais souvent. En même temps,
-je remarquais sur les vignettes de mes livres de classe certains êtres
-supérieurs qui, sans selle et sans étriers, domptaient des coursiers
-avec une aisance et une grâce divines. Cela me vexait. Je leur en
-voulais secrètement. Au cours de mes lectures et de mes promenades, par
-la suite, ma vieille jalousie m'ayant rendu plus attentif, je conçus
-quelques soupçons. Il me semble qu'ils étaient fondés. En les exposant,
-je venge sournoisement une rancune de collège. Rien de plus.
-
- * * * * *
-
-_A Henri de Régnier._
-
-Le splendide animal que Pégase! Qui ne le connaît? Très proche du cheval
-arabe comme modèle, il est toutefois beaucoup plus grand et porte
-fièrement la tête au-dessus d'une encolure de pur-sang. De robe
-entièrement blanche, d'un blanc de neige, on lui voit néanmoins sur la
-croupe et l'épaule quelques pommelures à peine grises, presque azurées,
-ainsi que l'extrémité de la crinière et de la queue teintées du même
-gris bleuâtre. Il laisse pendre ou déploie ses ailes faites de longues
-plumes dures et pourpres, avec des reflets d'or. Ses naseaux roses
-s'ouvrent largement aux brises célestes, et si l'on observait quelque
-défaut en cette bête divine, ce ne serait que dans ses sabots, d'une
-corne claire et fine, mais qui peuvent à la rigueur sembler un peu trop
-petits, trop hauts et trop serrés, un peu _encastelés_, comme on dit.
-
-Tout le monde connaît donc Pégase, voilà qui est entendu. Mais, s'il
-vous plaît, comment le monte-t-on? Car si le poète qui l'enfourche place
-ses jambes par-dessus les ailes, il se trouve d'abord juché sur les
-épaules mêmes du cheval, presque sur le cou, ce qui est aussi laid
-qu'incommode; puis le mouvement desdites ailes doit lui soulever les
-deux jambes et... le reste à chaque coup, finalement le jeter par terre,
-de bien haut! Que notre poète, au contraire, place ses jambes
-par-dessous les ailes, et il a les cuisses broyées. Se met-il plus loin,
-sur la croupe? Comment, dans ce cas, se retenir à la crinière pour
-franchir l'azur immense ou parcourir vertigineusement le champ des
-étoiles?
-
-Ce problème se trouve encore à résoudre. Archéologues et peintres n'en
-peuvent mais. Qu'un poète nous livre le secret. Vous, par exemple, Henri
-de Régnier...
-
-
-
-
-HISTOIRE CONTEMPORAINE D'UN MOT
-
-
-M. Arsène Darmesteter écrivit dans son livre bien connu, _La Vie des
-mots_ (p. 105): «On voit avec surprise des mots de formation savante,
-ayant dans la langue scientifique leur pleine et entière valeur,
-descendre dans l'usage populaire à des emplois ridicules ou dégradants:
-le _philosophe_ devient un homme trop habile au jeu; _espèce_,
-_individu_ se changent en injures grossières; _quolibet_ aboutit à une
-plaisanterie sans sel. Le _cancan_ a commencé par être un discours
-officiel en latin; l'_élucubration_ est devenue un travail ridicule, et
-si la _péroraison_ est encore un terme noble de rhétorique, il n'en est
-plus de même de _pérorer_. Même histoire pour _épiloguer_, à côté
-d'_épilogue_. Ce n'est plus le théologien qui travaille à
-_sophistiquer_, à élever de subtils raisonnements; c'est le marchand peu
-scrupuleux qui _sophistique_ et falsifie ses denrées. _Imbécile_ était
-un beau mot dans la poésie du XVIIe siècle; les _mains imbéciles_
-étaient les mains impuissantes; le XVIIIe siècle a fait de l'_imbécile_
-un faible, un impuissant d'esprit, et c'est un des termes les plus
-méprisants que possède la langue populaire.»
-
-Toutes ces observations philologiques sont délicates. Elles amusent,
-elles étonnent, elles attachent. Lire certains ouvrages de linguistique,
-c'est, semble-t-il, dîner finement avec un vieux dilettante qui a
-beaucoup vécu, beaucoup voyagé, non moins que beaucoup réfléchi, et qui
-se fait un jeu de vous démontrer, tout en causant, combien le moindre
-terme dont on se sert peut éveiller de souvenirs et de légendes, et
-comment on tient à trente ou quarante siècles d'ancêtres par les liens
-ténus du langage, et pourquoi telle manière de s'exprimer évoque une
-image savoureuse à laquelle nul ne songeait plus, et de quelle façon
-telle autre suggère à l'esprit un usage immémorial ou un conte de
-nourrice, rappelant l'époque où nos pères s'en allaient casque en tête
-combattre les mécréants, sinon lutter contre les Huns sauvages, voire
-même poursuivre les ours et les mammouths, que sais-je!... Le linguiste
-fait pour ainsi dire courir ou voleter devant nous les mots, ces petits
-êtres vivants, ces bestioles; et à chaque vocable qu'il saisit par les
-ailes et place tout frémissant sous nos yeux, quelque nouveau décor se
-développe, scène historique ou tableau de genre... Le linguiste nous
-montre la lanterne magique.
-
-Mais il y a pour un lettré--ou seulement pour un curieux--un plaisir
-plus rare encore s'il peut observer lui-même quelqu'un des faits qui
-servent à illustrer, à prouver ces règles philologiques d'une précision
-si élégante et d'une rigueur dont les profanes sont toujours surpris.
-Ainsi, reportons-nous à ce passage de M. Darmesteter cité plus haut. Il
-est aisé d'en trouver une justification toute récente, et spécialement
-exquise, puisqu'elle repose sur une déformation de sens qui a lieu en ce
-moment même, que dis-je! qui commence seulement à avoir lieu, et que
-rien toutefois ne pourrait plus arrêter, bien qu'elle naisse à peine...
-C'est un exemple en sa fleur. Nous voulons parler du mot _philologue_.
-
-Terme de formation savante, et terme noble s'il en fut! Il signifie:
-homme érudit et particulièrement admirable en tout ce qui touche à la
-connaissance des langues. Mais encore est-ce là une traduction bien
-grosse et bien simplifiée. Un jeune Allemand, un petit Anglais qui
-feraient une version française pourraient s'en contenter, non pas nous
-toutefois. Quiconque prétend bien connaître un langage doit pouvoir en
-comprendre tous les termes jusqu'en leurs significations les plus
-subtiles ou les plus étendues. On nous dit «un philologue»: il faut
-qu'immédiatement, à ce son ou devant cette graphie, non seulement le
-sens restreint du dictionnaire se présente à notre pensée, mais encore
-que nous nous figurions le philologue lui-même, ses ouvrages, son style,
-son aspect physique, son rôle social, sa tenue dans un salon, ce que
-l'opinion publique en pense, ce que les chroniqueurs en écrivent, etc...
-Qu'est-ce donc qu'un philologue? Ou plutôt qu'est-ce, pour un Français
-de culture moyenne, qu'un philologue dans les dernières années du XIXe
-siècle?
-
-Eh bien, c'était naguère un personnage assez légendaire et infiniment
-séduisant.
-
-On ne savait pas très bien à quoi il travaillait sans relâche. Mais le
-public du moins n'ignorait pas que le labeur de cet érudit fût
-continuel, minutieux, souvent ingrat, et cependant poursuivi avec une
-ardeur passionnée, presque voluptueuse. On l'imaginait dans son cabinet
-de travail, non pas certes entouré de cornues et d'alambics poudreux,
-comme le docteur Faust, mais du moins perdu parmi les dictionnaires, les
-brochures et les in-folios.
-
-Hors de là, on croyait qu'un philologue avait toutes les délicatesses
-littéraires, voire même artistiques; qu'un homme aussi versé dans toutes
-les langues anciennes, qui pouvait lire à livre ouvert la Bible en
-hébreu ou les sagas en scandinave, qui savourait sans en perdre une
-nuance le grec de Pindare et le latin d'Ennius, le français de la
-Chanson de Roland, le provençal des troubadours et l'allemand des
-Niebelungen, on croyait qu'un pareil gourmet de lettres dût montrer un
-tact esthétique, un atticisme, des susceptibilités extraordinaires. Puis
-on le supposait volontiers disert, éloquent, d'une bonhomie fine ou
-ironique, et poète à ses heures. Il avait connu l'Orient et prié sur
-l'Acropole. Le grand souvenir de Renan durait encore et enchantait
-Paris. M. Sylvestre Bonnard était un bon philologue. M. Anatole France
-aussi. A ce moment-là, le mot offrait son sens le plus noble, nullement
-déformé, mais pur au contraire, et fort attrayant pour quelques-uns,
-parfois même, pour la foule, poétique et charmant.
-
-Depuis ce temps, les philologues ont vu croître leur importance dans
-l'Etat, cependant que s'effaçait--hélas!--leur légende. Certains d'entre
-eux furent officiellement et solennellement consultés pendant l'affaire
-Dreyfus; ils rendirent des jugements pleins de sens et irréprochablement
-scientifiques: les voilà dès lors personnages publics, oracles,
-prophètes. On admire leur méthode impeccable, et la sûreté d'une
-discipline spirituelle qui en fait des artisans de vérité et de progrès.
-Rien de plus juste. Mais déjà le sens du mot _philologue_ s'altère: on
-n'entend plus par là, sur le boulevard, un vieil érudit un peu maniaque
-et bien agréable; c'est au contraire à une sorte d'inflexible et utile
-conseiller de l'Etat que l'on songe désormais.
-
-Encore quelques mois, une année, deux années, et nos savants, non
-contents d'être honorés, prétendront tout naturellement à jouer un rôle
-dans le pays. Une réforme va leur sembler opportune, en une matière où
-ils s'estimeront seuls compétents: celle de l'orthographe. Cette réforme
-compromettra, ou du moins bouleversera de fond en comble la langue et la
-littérature française. Personne ne la souhaitera, bien mieux, on
-protestera contre elle!... N'importe, les philologues, ou du moins les
-dix ou douze hommes d'Etat que l'on nomme désormais ainsi, voudront à
-toute force la faire voter parce qu'ils sont puissants, et parce qu'ils
-parlent avec autorité de nécessité sociale et d'avenir... Sent-on bien
-comme le sens primitif du mot qui nous occupe est ici corrompu?
-
- * * * * *
-
-La même aventure exactement est donc arrivée à _philologue_ qu'à
-_espèce_, _quolibet_ ou _élucubration_: ce terme de formation savante a
-déjà pris une signification beaucoup moins élevée, moins distante pour
-ainsi dire; il se concrétise, pour le peuple, et dans quelque temps on
-l'emploiera peut-être pour désigner, sinon tout à fait une couleur
-politique, du moins une nuance. N'en usa-t-on pas de même naguère avec
-le mot _intellectuel_?
-
-D'innombrables linguistes, qui n'ont point, eux, de projets officiels,
-et ne se soucient nullement de légiférer en France, se plaindront.
-«Pourquoi, s'écrieront-ils, nous confondre tous avec quelques-uns
-seulement d'entre nous?»
-
-Eh, sans doute, la plainte sera des plus légitimes!... Mais le langage
-courant ne distingue pas. Comme il advient trop souvent, on aura dit
-«les» pour «quelques» ou «certains». Et le terme noble, usité jadis dans
-les seuls milieux lettrés, à la Sorbonne, à l'Institut, va courir les
-cafés, les rues, les journaux, bientôt enfin retentira dans les discours
-parlementaires: alors, c'en sera fait...
-
-Du reste, un autre terme à ce moment remplacera ce _philologue_ déchu de
-sa signification première. On ne saurait prévoir aujourd'hui quel sera
-ce nouveau venu--ni surtout de quelle manière il nous faudra l'écrire.
-
-
-
-
-LE GOUT FRANÇAIS
-
-
-Chaque peuple, vaille que vaille, est supérieur aux autres en quelque
-façon. Ainsi les Anglais se trouvent évidemment doués d'un génie
-pratique et politique; ainsi appartient-il aux Allemands d'étonner le
-monde par les déportements de leur musique et les sublimités de leurs
-philosophies; les méridionaux, dans leurs contrées voluptueuses, ont le
-coeur furieusement prompt et la passion aisée; l'aplomb sauvage des
-Américains étourdit; les Russes méprisent, on ne sait trop pourquoi, le
-monde entier; les Japonais doivent être héroïquement intolérables, etc.
-A toute grande famille humaine sa vertu spéciale, que les psychologues
-nationaux définissent, isolent artistement, et savourent en disant:
-«Voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs...»
-
-Mais nous autres Français, en quoi donc sommes-nous inimitables? Ah,
-notre qualité à nous, exquise et presque insolente, c'est une grâce
-native qui nous est échue, une élégance involontaire de l'esprit, moins
-que rien d'ailleurs, ceci tout simplement: nous avons du goût.
-
-Mais expliquons-nous bien. Car on pourrait confondre, par exemple, le
-goût avec l'esprit. Les Français se sont toujours montrés et se montrent
-encore fort spirituels. Toutefois, si nous n'avions que cet avantage,
-notre littérature et nos arts s'en ressentiraient. L'une serait fade et
-sans beauté, les autres feraient pitié sans doute par leur sécheresse et
-leur mièvrerie. Ne savoir que sourire et faire des mots, c'est assez
-goujat quelquefois. Il arrive qu'un boulevardier soit affligé d'une
-sensibilité grossière, à peine éveillée, qu'il ait un coeur et des nerfs
-de rustre, et en même temps qu'il bavarde de la façon la plus piquante.
-L'esprit n'est qu'une habitude peut-être: dans certaines cervelles les
-idées s'évoquent les unes les autres, soit par leurs parties sonores,
-pour ainsi dire, soit par des rapports plus éloignés que ceux auxquels
-on eût tout d'abord songé. On s'est accoutumé à penser ainsi,
-acrobatiquement, et voilà tout. Convenons que c'est un jeu de société
-délicieux. Pourtant, il faut bien avouer aussi qu'un sot peut y
-exceller. Tandis qu'un délicat ne méritera guère l'estime de ses pareils
-à moins de montrer en outre du jugement, de la finesse, de la
-générosité, à moins qu'il ne sache regarder et sentir, à moins qu'il
-n'ait du goût enfin. Si traiter parfois avec désinvolture des sujets
-solennels est une preuve de tact, railler ou plaisanter sans cesse
-démontre tout le contraire. Et en disant que le propre des Français
-consiste dans le goût, don savoureux qui fait de nous un peuple de
-qualité, une race «née», et comme l'aristocratie intellectuelle de
-l'Europe, je n'entends pas seulement, certes, que nous nous connaissons
-en badinage.
-
-Le goût, c'est une sorte d'instinct qui nous pousse à redouter en
-général les excès, quels qu'ils soient, à rejeter les coquetteries de
-nègres ou les violences barbares, à craindre par dessus tout la
-vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot
-«ridicule», à rechercher avec passion la clarté. On frémit devant le
-«bluff»; l'obscur et le clinquant rebutent; l'or très pur seul et
-contrôlé passera, fût-il en minuscules pépites. L'incohérence, la
-déraison, la bizarrerie, autant de monstres qui ne sauraient plaire à
-l'homme de goût. Celui-ci ne va-t-il pas jusqu'à tenir parfois pour
-suspect le génie lui-même? Et les Grecs anciens sont ses maîtres, qui
-sculptèrent la Vénus de Cnide et le Jupiter d'Otricoli, qui bâtirent les
-temples de Pestum et de Sicile.
-
-Parbleu! nous sommes loin d'un tel idéal aujourd'hui, en France. Nous
-avons même beaucoup dégénéré, semble-t-il, artistiquement au moins. Nos
-machines ronflent, nos automobiles sévissent, notre assistance publique
-et nos grèves sont organisées avec un soin jaloux; mais notre goût
-national, où donc en est-il?... On se proclame volontiers dédaigneux du
-passé, impatient de toute discipline: plus d'un créateur d'art prétend
-être un primitif comme Giotto, ou comme Vendredi, le compagnon de
-Robinson Crusoé. En littérature, la crise romantique, encore que
-salutaire à quelques points de vue, nous a certainement mis en péril;
-des «écritures artistes» et autres niaiseries faillirent même ensuite
-nous rejeter en enfance... N'importe! Il fut un temps où nous donnâmes
-au monde des modèles d'une beauté à peu près parfaite. Et il fut
-précisément un art, parmi tous les autres, où, durant un demi-siècle,
-notre goût souverain n'engendra presque sans exception que des
-chefs-d'oeuvre: je veux dire l'architecture, pendant la première partie
-du XVIe siècle.
-
-Qu'il s'agît de belles-lettres en effet, ou de sculpture, ou de
-peinture, ou de musique, on ne saurait trouver une période aussi
-régulièrement heureuse et fertile que ne le fut pour nos architectes la
-Renaissance en sa fleur. On avait rapporté d'Italie quelques modèles, un
-ou deux principes, mais surtout beaucoup de souvenirs et d'enthousiasme.
-Et ce fut dès lors une sorte de griserie, de féerie: en tous les points
-de notre sol, au milieu des lacs, au sommet des collines, au creux des
-forêts domaniales, pavillons et châteaux s'élevèrent à plaisir; les
-portes des vieilles tours étaient refaites, les cheminées, les escaliers
-intérieurs, les cours des anciennes citadelles se couvraient d'une
-dentelle de pierre neuve; on ciselait de pimpantes chapelles dans le
-flanc des plus sombres cathédrales, et les églises de village se
-cachaient soudain derrière des façades de palais: un enchantement!...
-
-Je n'ignore pas mon hérésie d'ailleurs. Il ne faut point parler du XVIe
-siècle dès qu'il s'agit d'églises! Il est aujourd'hui bien établi que le
-style dit de la Renaissance s'appliqua fort mal aux édifices religieux;
-que tous ces hommes en pourpoint de satin, avec leurs toquets à plumes
-et leurs dagues orfévries, n'ont jamais su bâtir les demeures sacrées;
-qu'ils s'entendaient à orner de colonnettes et de panaches en marbre les
-châteaux autrefois maussades, mais non à revêtir dignement les murailles
-d'un saint lieu; que c'est l'architecture romane, et bien mieux encore
-l'ogivale, principalement celle du XIIIe, qui convient à la prière et
-aux méditations célestes... Peut-être. Toutefois il est permis de
-n'aimer point l'ogive exclusivement, de trouver les édifices gothiques
-dégingandés, inhospitaliers, austères, ambitieux, enchevêtrés, rappelant
-soit des arêtes de poissons, soit des carcasses de baleines. On admettra
-bien que certains esprits frivoles ne puissent s'attacher qu'aux seuls
-monuments où règnent l'ordre, la bonne grâce et l'harmonie, et qu'ils
-adorent ce XVIe siècle, où les maîtres maçons enfin, mieux instruits,
-firent régner dans leurs plans une juste cadence... Puis la beauté est
-divine partout, et bien plaisants nous semblent les esthètes qui
-décident qu'on ne peut prier que sous une voûte en ogive! Maintes
-façades d'églises du style Renaissance le plus élégant sont des oeuvres
-d'un charme profond. Cela ne suffit-il pas?
-
-Or, en un simple bourg d'Ile-de-France qu'on appelle Luzarches, il s'en
-trouve une, construite sous François Ier, et qui égale certes en
-perfection tout ce que les anciens bâtirent jamais de plus aimable, de
-plus noble, de plus décent et de mieux calculé. Qu'on se figure un
-miracle du goût français. Je ne puis le décrire. Que saurez-vous en
-effet, si j'use de mots techniques et viens lourdement vous parler de
-corniche, d'architrave ou d'entablement? Et comment me faire croire, si
-je dépeins simplement l'émotion délicieuse dont on est saisi devant ce
-joyau parfait?... Il nous appartient, par droit d'héritage, c'est un
-bijou de famille; notre race l'a créé, et nos ancêtres nous l'ont légué:
-jolis ancêtres, et race bien fine en vérité, bien attique, bien exquise,
-qui conçut de tels chefs-d'oeuvre, qui fit fleurir celui-ci... Et quels
-titres de noblesse pour un peuple que de pareils vestiges! Presque rien,
-d'ailleurs, je le répète: une façade toute modeste, un petit portail, un
-cintre, quelques colonnes engagées, de la ciselure çà et là, et c'est
-tout. Mais l'ensemble parle, chante, sourit. Et rien qu'à voir s'élever
-de loin l'église de Luzarches, rose sous le soleil couchant, quand on
-est venu vers elle à travers la plus élégante et délicate campagne qui
-soit, on est troublé comme devant un être vivant, on l'aime déjà, et
-peut-être d'amour.
-
-Hâtons-nous d'en jouir, d'ailleurs, et d'en bien rassasier nos yeux.
-Car, hélas, elle ne tient plus, la pauvre adorable façade, elle va
-tomber bientôt, elle penche. On a fait naguère un chemin devant; si bien
-que, le sol ayant manqué, elle s'est affaissée de dix centimètres au
-moins. Toutes ses lignes droites deviennent courbes. Elle se fendille:
-de tristes lézardes, mal bouchées avec du plâtre, la rompent en maints
-endroits. C'est presque une ruine. Pour la consolider seulement par un
-«chaînage», il faudrait deux ou trois mille francs: où les prendre?
-
-Mais l'Etat, pensez-vous, veille à cela: il ne laissera point s'écrouler
-l'un de nos plus incontestables chefs-d'oeuvre nationaux, et puisque
-cette façade est classée... Classée? Ce serait mal connaître l'esprit
-qui règne actuellement dans notre pays. On s'y moque bien de la beauté!
-S'il s'agissait d'archéologie, de science, à la bonne heure! Mais la
-façade de Luzarches n'offre rien de particulièrement intéressant au
-point de vue archéologique: il y a d'autres façades de la Renaissance
-plus «caractéristiques». Celle-ci n'est que belle, celle-ci n'est que
-parfaite. Peuh! Aussi ne l'a-t-on point cataloguée parmi les monuments
-historiques: voudriez-vous que l'on prît soin des monuments à cause de
-leur valeur esthétique? En revanche, le classement fut accordé au
-clocher, qui n'est pas un chef-d'oeuvre, mais qui est en partie roman.
-Du roman, vous comprenez! Non loin de là, le portail Renaissance de
-Belloy, beaucoup plus curieux que celui de Luzarches, mais nullement
-beau, est classé, lui aussi. L'intérêt archéologique passe bien avant
-l'intérêt artistique.
-
-De sorte que la façade merveilleuse se dégrade et tombera
-infailliblement. A moins que d'ici peu un roi du pétrole ou de la viande
-fumée ne l'achète et ne l'emporte pierre à pierre en Amérique. Les
-transatlantiques milliardaires nous pillent et nous dévastent sous la
-direction de nos experts et de nos marchands, ne l'oublions point.
-
-On raconte que Charlemagne pleura en voyant les barques normandes
-envahir nos côtes. Nous devrions bien pleurer aussi présentement en
-voyant les marchands envahir nos provinces et nos châteaux, y faire des
-rafles impitoyables et se sauver chaque fois les mains pleines. Car
-c'est huit fois sur dix pour des clients américains que les marchands
-travaillent. Des clients américains! Se rend-on bien compte de tout ce
-que signifie ce mot? Sait-on bien que c'est effrayant, inévitable et
-tout-puissant, un client de New-York ou de Chicago? Ces gens-là ont de
-l'argent, et non pas seulement beaucoup d'argent, mais des fortunes
-terribles, devant lesquelles nos plus redoutés millionnaires n'ont qu'à
-baisser le nez.
-
-Il n'y a pas aujourd'hui une vente, soit publique, soit privée, dans
-laquelle les envoyés de ces nababs n'enlèvent tout ce qui a quelque
-valeur. Le reste seul est assez bon pour nos musées spéciaux, suffisant
-pour nos collections particulières et plus qu'honorable pour le Louvre.
-Et tandis que les universités yankees ne nous permettent plus d'acquérir
-un seul beau livre ni un manuscrit rare, les brocanteurs au service des
-Etats-Unis écument la Bretagne, la Vendée, le Poitou, le Nord et le
-Midi, Paris. On emporte le carrelage des châteaux, les statues des
-parcs, les boiseries des hôtels, les triptyques anciens, les gravures
-rarissimes, les documents uniques, les bibelots exquis, héroïques ou
-précieux.
-
-Tant que les Américains ne se sont offert que nos marquis, nos ducs et
-nos écrivains, tout allait bien: les marquis font d'autres marquis, les
-poètes se reproduisent aussi. On en perd, c'est triste, puis on en
-retrouve, et c'est comme vous voudrez.
-
-Mais quand ils s'en viennent arracher à prix d'or toute la fleur de
-notre pays, et nous laisser, en échange de nos plus touchantes oeuvres
-d'art et de nos traces de rêve, quelques dollars et des poignées de
-louis--pour le coup, c'est de l'abus. On nous prend tout ce que nos
-aïeux nous avaient légué de plus charmant; et en compensation, voilà des
-chèques: mettez-les sur vos murs à la place des tapisseries déclouées et
-des tableaux partis. Cela fait bien, un chèque, de quoi vous
-plaignez-vous?
-
-Oui, certes, les Français furent autrefois inimitables en matière de
-goût. Ils en ont laissé maintes preuves: voyez Luzarches, par exemple.
-Mais la race n'aurait-elle point faibli? On fait partout de grandes
-manoeuvres, en automne. Les artilleurs ébranlent les routes, les
-estafettes galopent, l'infanterie rampe dans les champs immenses. Je
-voudrais me figurer que tant de soldats sont prêts à défendre l'esprit
-français, la langue française, tout ce qui fait le charme irrésistible
-de notre patrie... Si toutefois on laisse insoucieusement aller à terre
-ou partir pour l'étranger nos oeuvres d'art, que protègeront donc nos
-armées? Des capitaux--seulement. Méditons la vieille expression latine:
-_propter vitam vitæ perdere causas_. Et prenons garde de ne pas entrer
-en décadence tout petit à petit.
-
-
-
-
-LA HAINE DES ARBRES
-
-
-I
-
-Que les Parisiens éprouvent de la haine contre les arbres, nul n'en
-saurait douter aujourd'hui. Cela n'est même plus à démontrer, c'est
-évident.
-
-On se l'explique du reste assez mal. Car enfin l'aspect seul de nos
-boulevards et de nos avenues devrait plaider en faveur des arbres.
-Imagine-t-on ce que serait cette abominable succession de boutiques et
-de hautes façades couvertes de réclames commerciales, cet amas morne et
-hideux de constructions, si la double file des marronniers et des
-platanes n'y venait mettre un peu de grâce--même en hiver, avec leurs
-branches fines? Ou mieux encore, que l'on se figure simplement l'avenue
-de l'Opéra toute plantée d'arbres, comme les boulevards voisins: avouez
-qu'elle y gagnerait cette... familiarité, cette élégance qui lui manque?
-Et l'Opéra n'aurait-il pas plus belle allure, aperçu de loin entre deux
-bouquets de feuillages?
-
-Comment arrive-t-il donc que ce soit précisément en l'une des rares
-capitales où l'on ait employé généralement les arbres comme parure, que
-cette phobie se développe?
-
-Sans porter encore des cheveux blancs, et même assez loin de là, nous
-avons connu cependant à Paris de vastes jardins enfermés entre des
-maisons, ou qui bordaient des rues. Il y avait rue Moncey une manière de
-château Louis XIII, avec une longue terrasse ombreuse, sous quoi l'on
-rêvait d'aller gratter de la guitare à la nuit venue. Il y avait rue de
-la Baume un véritable parc où chantaient au printemps des milliers
-d'oiseaux. Un couvent, avenue de Messine, protégeait tout un petit bois.
-Il y avait la Muette enfin... Or les impôts sur les terrains non bâtis,
-et les expulsions des ordres religieux ont mis ordre à tout cela. A la
-place du château Louis XIII se dresse je ne sais quelle ignominie à six
-étages. Une maison de rapport et un garage d'automobiles ont à demi
-dévoré le parc de la rue de la Baume. Le couvent est vendu, ses arbres
-par terre, une nouvelle rue les remplace. Quant à la Muette, on peut
-voir ce qu'il en reste, et nul n'hésite sur le sort qu'on lui réservera
-demain...
-
-Je vous entends bien, notre ville perd ses jardins, mais elle a gagné
-ses tramways, son métropolitain, de grandes voies droites et larges,
-l'éclairage électrique, cent autres commodités... Euh! il est des
-rêveurs pourtant, des attardés peut-être, que ces merveilles touchent
-peu. Plus d'un extravagant--admettons qu'il soit extravagant--évoque
-avec bien du regret le souvenir d'un Paris aux rues bossues, dont les
-murs enserraient souvent des charmilles; un Paris quelquefois silencieux
-où se pouvaient encore entendre de ci, de là, le son des cloches; des
-boulevards moins encombrés, que parcouraient les carrosses des élégantes
-entre les tilburys des dandys, et tout le long desquels nos gigantesques
-annonces de _Pâtes dentifrices_ ou d'_Elixirs_ variés n'insultaient
-point chaque nuit les yeux. Plus d'un poète--allons, passons encore sur
-cet outrage--se détourne avec dégoût de ce qu'on nomme aujourd'hui la
-Chaussée d'Antin, et se rappelle tendrement le temps où ce n'était
-qu'une venelle parmi les champs, les fleurs, les «folies» et les
-roseaux, tandis qu'un village de guinguettes, les Porcherons, s'élevait
-à la place de notre niaise Trinité...
-
-Mais que veut-on! évidemment voilà le progrès: tout enlaidir afin de
-rendre tout plus commode, déshonorer afin d'améliorer, sacrifier partout
-la beauté. L'esprit de l'homme est actif, alors que son goût décroît de
-jour en jour. Il n'y a donc rien à espérer. Toute élégance disparaîtra
-forcément. Une époque viendra où la Seine toute entière se trouvera
-couverte, et où l'église Notre-Dame soutiendra quelque gare pour ballons
-dirigeables. Ne nous étonnons pas de voir abattre ces jardins privés,
-qui exhalaient au crépuscule des murmures et des parfums: il faut bien
-céder sous l'impôt. Regardons seulement de tous nos yeux, dans les
-quartiers neufs, les quelques masures basses aux toits de tuiles et les
-quelques maisons de campagne qui subsistent, ainsi que cet unique et
-délicieux petit enclos non bâti qui se trouve toujours, par miracle,
-dans l'Allée du Bois de Boulogne, à droite: tout cela, on va le détruire
-peut-être la semaine prochaine. On y construira de l'habitation, et s'il
-y demeurait quelques arbres, on en fera des bûches. Nos soupirs n'y
-changeront rien, «c'est écrit».
-
-Toutefois, parmi l'ensemble des préoccupations inesthétiques que l'on
-comprend sous l'étiquette «progrès», il en est une pourtant qui a sauvé
-jusqu'à présent quelques espaces libres, poussé même à la création de
-plusieurs bosquets si harmonieusement appelés «squares» par nos
-spirituels compatriotes: je veux parler de l'hygiène. Par souci de la
-santé publique, et pour que les petits citoyens puissent quelquefois
-respirer un air un peu moins pourri que celui des rues, on entretient en
-quelques quartiers plusieurs milliers d'arbres, des pelouses, des
-plates-bandes, des eaux courantes et des bassins. Mais c'est alors ici
-que la malignité des Parisiens et leur antipathie pour la grâce et la
-beauté se montrent le mieux. Peu à peu en effet, lentement mais
-sûrement, ils transforment leurs jardins en cimetières. Dès qu'un coin
-secret se présente à leurs yeux, ou un boulingrin bien exposé, un
-heureux abri de verdure, vite! on y érige une ignoble statue à quelque
-célébrité contemporaine, ou un monument plus hideux encore... Et tout à
-l'entour devient intolérable comme par enchantement: les massifs
-paraissent avoir été plantés exprès pour «faire bien» derrière le
-monstre de marbre, les tilleuls ou les chênes voisins ont l'air de
-monter la garde, les corbeilles prennent un aspect bête, à la fois
-officiel, prétentieux, endimanché, glacé. Et les Parisiens sont ravis,
-car ils ont gâté un décor charmant au moyen d'un grotesque tas de
-pierres. C'est ainsi que se manifeste, chez nous, le culte des morts: on
-offense en leur nom le goût des vivants.
-
-Mais quoi! le massacre va continuer, et dans le Parc Monceau devenu
-nécropole, d'autres monuments funèbres s'élèveront encore, croîtront et
-multiplieront. Les Parisiens soutiendront-ils après cela qu'ils ne
-haïssent point les arbres? Et n'aura-t-on pas pitié des malheureux
-enfants condamnés, dans l'âge où l'on rêve le mieux, à jouer parmi des
-tombes, à contempler tous les jours les traits peu romanesques de
-Maupassant et de Gounod?
-
-Laissons maintenant les Parisiens qui votent, sculptent, payent et
-inaugurent des effigies pour déshonorer tous les jardins, et
-rendons-nous seulement au Bois de Boulogne un dimanche... Ah! c'est là
-qu'elle se donne carrière, et sous sa forme la plus brutale, la haine de
-nos concitoyens envers les arbres! Depuis la construction du
-Métropolitain, chaque jour de fête amène une foule innombrable dans le
-Bois: et il faut voir l'allégresse avec laquelle les gaillards en
-rupture de boutique, leurs épouses et leur marmaille, et les bicyclistes
-débraillés, et les électeurs des boulevards extérieurs avec leurs dames
-encore en liberté, il faut admirer comment tous ces braves contribuables
-bouleversent les taillis, anéantissent les pelouses et les jeunes
-pousses, pillent, rompent, ruinent les fourrés! C'est merveille qu'ils
-n'y mettent point le feu. Les gardiens sont débordés, et d'ailleurs le
-plus souvent désarmés. Car ils ne peuvent que verbaliser. Or, trois fois
-sur cinq le délinquant se trouve hors d'état de payer l'amende. Et en ce
-cas...
-
-Signalons aussi que récemment encore le Conseil Municipal n'a pas
-repoussé tout de suite, rejeté avant la moindre discussion et à
-l'unanimité le projet d'une Exposition des Sports sur la pelouse de
-Bagatelle. Or une Exposition, nul n'ignore que cela signifiait des
-arbres abattus, la pelouse forcément défoncée, perdue, des constructions
-d'un style atroce étouffant toute une partie du Bois, un chemin de fer
-et trois ou quatre lignes de tramways établis, l'éclairage et
-l'affichage partout, un désastre enfin dans notre bel et grand parc
-national.
-
-Ce projet semble abandonné pour le moment, mais patience... On a déjà
-parlé de créer au même endroit un autodrome, accompagné bien entendu de
-l'inévitable chemin de fer desservant Armenonville, la Cascade, le Pré
-Catelan, que sais-je! Il serait surprenant que des entrepreneurs n'en
-vinssent pas un jour à persuader aux Parisiens qu'il faut civiliser le
-Bois de Boulogne. L'existence de cette pelouse à Bagatelle finit par
-tourner au scandale. Dame! songez-y donc; une plaine herbue et nue, aux
-portes de la Ville Lumière, une prairie, un pré... Quelle honte!
-
-
-II
-
-Messieurs les touristes, lorsque dans la banlieue ou à la campagne les
-maçons arrivent et s'installent quelque part, quand leurs détestables
-échafaudages commencent à se dresser le long d'une belle route ombreuse
-ou dans un carrefour pittoresque, sur une colline ou au fond d'un
-bosquet, est-ce que vous ne frémissez pas, est-ce que vous n'avez pas le
-coeur serré?
-
-Personnellement, je vous avoue cette faiblesse: la vue du moindre
-échafaudage me fait horreur. Et je ne suis point seul à partager cette
-crainte et cette répugnance: aux yeux de maints Français raisonnables et
-nullement neurasthéniques ni maniaques, je vous assure, le maçon est
-devenu l'ennemi, le fléau, l'annonciateur de la calamité... Pourquoi?
-Parce qu'en chaque lieu où paraît sa blouse blanche, des hommes ont
-acheté du terrain, des hommes font bâtir, des hommes habiteront tôt ou
-tard: et aussitôt, avant tout autre travail, que fait-on? On coupe des
-arbres, d'abord, avec rage!
-
-Oh! cela, c'est un rite, c'est sacré! Songez donc! Jeter bas des
-tilleuls et des platanes, massacrer des chênes, abattre de gros hêtres
-et des ormes superbes! Quelle ivresse! Quel plaisir délicat!... Voir
-tout à coup un bel espace vide s'élargir et s'arrondir devant la villa,
-comme une cour d'honneur devant un château, cela vous a, n'est-ce pas?
-je ne sais quoi de seigneurial et de grand siècle... Et cela vaut bien,
-à coup sûr, la disparition de ce petit bois frais et délicieux au
-crépuscule; cela console devant ce tournant de route désormais nu et
-sans mystère, ou devant ce point de vue devenu bête et froid comme une
-gravure de prospectus, depuis qu'on a mutilé les marronniers touffus et
-les pins qui le voilaient à demi. Ce jardin, naguère encore romantique
-et gracieux, se trouve maintenant tout plat, tout laid, tout carré: mais
-c'est plus hygiénique, car ces grands diables d'arbres le rendaient bien
-humide! Ce chemin avait une poésie mélancolique et charmante entre ses
-peupliers: seulement on vient de les livrer au bûcheron, parce que le
-sol était sans cesse boueux et défoncé sous ces maudites feuilles...
-
-Je n'exagère rien. J'habite un pays boisé: et je n'y ai point vu un seul
-terrain changer de propriétaires depuis cinq ans, sans qu'aussitôt la
-cognée ne se mette à l'oeuvre. Ici on bâtit, on dégage, on «donne de la
-vue» (!); là-bas, il y a un ruisseau, on veut pouvoir le regarder de sa
-fenêtre couler librement; plus loin, on fera une prairie, plus loin
-encore une ou deux allées qui ne serviront à rien: et les beaux vieux
-troncs centenaires tombent l'un après l'autre... Et je ne parle pas même
-du propriétaire qui a pris une culotte la veille au baccara, et qui
-liquide sa futaie pour quelques billets bleus dont il a besoin; ni des
-conseils municipaux imbéciles qui veulent du pâturage à toute force,
-aujourd'hui, sans songer que demain ils regretteront amèrement ces
-taillis qu'ils ont rasés trop vite; ni du petit bourgeois qui après
-déjeuner, pour faire sa digestion, prend sa hachette et tout en
-cheminant dans son jardinet, taille ici, taille là, un peu plus,
-toujours un peu plus--jusqu'à ce qu'il ne reste plus un arbuste...
-
-C'est une maladie terrible, dont souffrent les Français; ils haïssent
-les arbres, ou plus justement, ils ont la rage de la destruction. Depuis
-dix ans, depuis vingt ans, on a fait des efforts immenses pour arrêter
-tous les vandalismes et principalement celui qui s'exerce contre les
-arbres. On a multiplié les articles et les livres, les conférences, les
-campagnes de presse, on a organisé des tournées dans les villages, dans
-les montagnes, harangué les paysans et prêché les grands propriétaires,
-on a fondé des ligues, institué des fêtes; on a expliqué, démontré au
-peuple que les arbres étaient la cause de mille bienfaits pour
-l'agriculture, qu'ils fixaient les terres, influaient heureusement sur
-l'état climatérique!... Rien n'y fait. Le Français déboise, détruit,
-ravage. Et il déboisera toujours: il a ça dans le sang. Il faut qu'il
-abîme tout ce qu'il possède.
-
-On ne me croit pas?
-
-Vous savez que les habitants de Versailles ont signé une vaste pétition
-afin que les crédits affectés à l'entretien du château et du parc soient
-augmentés. Eh bien! allez donc y rêver un peu, dans ce parc: hélas! dans
-quelle misère vous le trouverez, en effet! Mais ce n'est point seulement
-les charmilles rongées et les allées à l'abandon qui vous feront peine:
-ce sont aussi, et surtout, les dégâts volontaires commis sur les vases
-et les statues par des brutes qui y ont écrit leurs noms, à défaut
-d'immondes ordures, qui les ont mutilés, brisés, etc. Et s'ils en
-agissent ainsi pour les marbres ou les bronzes, qu'on juge de ce qu'ils
-peuvent faire aux arbres, leurs ennemis personnels!... Le Français, vous
-dis-je, aime le sacrilège: il s'y complaît.
-
-Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La beauté d'un pays
-constitue, pour ce pays même, une source de revenus. Ruiner un château
-Renaissance ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui se
-fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. Qu'on prenne
-exemple sur les Italiens: de quels soins n'entourent-ils point toutes
-ces merveilles qu'ils possèdent et qui les enrichissent!
-
-Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, un lazzarone
-de très mauvaise mine se trouvait confortablement assis devant un
-bas-relief que je voulais voir. Avec une politesse prudente, je lui
-demandai de se lever. Non seulement il y consentit volontiers, mais
-encore il se mit à considérer longuement le bas-relief en même temps que
-moi; puis, et sans me demander l'aumône--notez bien ce détail,--il me
-dit: «_Ah! signore, che bellezza!_» Je crois entendre et je n'écrirai
-certainement pas ce qu'un brave apache de Paris m'eût répondu, en pareil
-cas.
-
-Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de rencontrer dans notre
-belle France tant de lieux indignement déboisés, de grâce, si jamais
-vous devenez propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de la
-plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous dans un coin une
-hachette, une serpette? Jetez-moi ça dans la rivière... Ne conservez
-qu'un petit sécateur--tout au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en
-moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un chêne pour devenir
-seulement présentable.
-
-Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si vous voulez, mais
-observez seulement que le bois ne vous gêne en rien dès novembre,
-puisque les feuilles sont tombées, puisque les branches ne barrent donc
-point la vue et ne causent pas la moindre humidité: alors attendez le
-printemps, ou mieux encore, l'été. L'ombre, en ces mois caressants, et
-les oiseaux vous charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres arbres.
-Je ne parle point de l'automne: c'est une féerie. Vous ne voudrez pas en
-priver vos yeux. Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver: mais il
-n'y aura plus de feuilles, et... (voir plus haut).
-
-
-
-
-DES NUANCES QUI PASSENT ET UN SON QU'ON OUBLIE
-
-
-De temps à autre un chroniqueur ou un critique déclare que le roman se
-meurt en France, et même qu'il est mort. Fausse prophétie, faux acte de
-décès. Toutes ces oraisons funèbres viennent de l'admiration, de l'envie
-peut-être que causent aux gens de lettres l'aimable succès et la
-carrière si rapide des auteurs dramatiques. On voit le moindre jeune
-maître de notre scène glorifié dans toutes les gazettes et bientôt
-opulent, alors que son égal en âge et en talent, s'il est romancier,
-gagne petitement sa vie et son brin de laurier après toute une série
-d'ouvrages honorables, honorés, et qui, de plus, se sont vendus. De là
-le chroniqueur ou le critique induit rapidement--a-t-on remarqué
-l'extraordinaire faculté d'induction des journalistes?--que le roman
-agonise. Eh bien, c'est inexact.
-
-Le roman ne peut pas mourir parce qu'il aide à la songerie et soulage
-l'oisiveté. Tant que des hommes et surtout des femmes auront du temps à
-perdre et feront des rêves, on lira des romans. J'entends bien la
-réponse: l'automobile; depuis que la fureur de rouler à travers pays,
-dans le fracas et la poussière, s'est emparée de notre nation, c'en est
-fait des longues lectures au coin du feu ou sous l'orme du mail. Sans
-doute, l'industrie automobile s'est accrue au détriment des trouveurs de
-contes. Mais n'exagérons rien. On roule pendant des journées entières,
-non pourtant du 1er janvier au 31 décembre. Il y a la pluie, le froid,
-la migraine, que sais-je encore! Si bien qu'il reste malgré tout aux
-plus occupés d'entre les oisifs nombre de minutes dont ils ne savent que
-faire. Elles sont pour nous, qui leur écrivons des histoires de brigands
-ou d'âmes sensibles.
-
-Qu'on ne vienne pas nous dire: aux heures longues, les oisifs lisent les
-magazines, chaque jour plus répandus. Assurément, mais tant mieux pour
-nous, car les conteurs écrivent dans les magazines, lesquels publient
-des romans et font de la publicité forcée aux romanciers. Donc, tout
-bénéfice.
-
-Puis les souhaits coupables, répétons-le, le rêve sentimental et la
-fantaisie de chacun, nous viennent en aide. Les gens qui vivent peu
-voudraient bien avoir des aventures, eux aussi. La platitude ou la
-douceur de leur train-train les écoeure. Ils cherchent dans les romans
-ce que peut-être, en des circonstances meilleures, ils auraient
-également pu entreprendre et mener à bien, «comme dans les livres». Que
-toutes les femmes aient demain une garçonnière où aimer en paix à leur
-guise, et je crois qu'un coup terrible serait alors porté aux
-romanciers. Et encore... qui sait?
-
-N'oublions pas enfin que notre langue exquise et la grâce incomparable
-de l'esprit français n'ont jamais cessé non plus de charmer, d'étonner
-les Barbares, je veux dire l'univers entier, et que la clientèle
-étrangère suffirait seule--tant que la littérature pornographique ne
-l'aura pas à la longue repoussée--à soutenir tant bien que mal notre
-librairie romanesque.
-
-Et puis, voulez-vous une preuve évidente et simple que les contes se
-vendent toujours? C'est que les éditeurs ne sont point des apôtres ni
-des sots; qu'ils ont tous une famille à soutenir; et que pourtant ils ne
-ferment point boutique, mais continuent à publier, entre autres oeuvres,
-une incroyable quantité de romans.
-
-Néanmoins ils se méfient, pour tout dire, et deviennent, à juste titre,
-très ombrageux. Le public, assurent-ils, est las des in-12 multicolores.
-En vérité le public ne peut avoir tort ici, et c'est à nous d'aviser.
-Qu'on y songe bien, le roman ennuyeux a vécu, si le roman en général ne
-saurait mourir. Et j'entends par roman ennuyeux celui que les grincheux
-nommaient déjà ainsi en 1885, le roman à mille nuances, le roman dit
-psychologique. On en fit de subtils et d'exquis, d'émouvants,
-d'admirables si l'on veut: mais le genre est plus qu'épuisé. Jamais, du
-reste, on ne le connut bien vivace: vouloir énumérer tous les mouvements
-de deux âmes qui s'aiment ou se haïssent, quelle folle ambition! Un
-conteur adroit, un bon ouvrier se contentera d'exposer des faits
-éloquents par eux mêmes, et autant que possible, surprenants et variés.
-Le plus habile et sans doute le plus grand romancier français, Alphonse
-Daudet, n'en agit guère autrement. Que nos jeunes auteurs renoncent donc
-désormais aux variations infinies sur l'amour de leurs personnages, sur
-leur foi, leur espérance et leur charité, leur jalousie, leurs
-sentiments de haine, d'envie, etc. Plus de dissertations, quelque
-délicates fussent-elles: des faits, beaucoup de faits, de belles
-aventures, des circonstances inattendues. Le public veut être amusé. Il
-semble qu'on oublie l'essentiel aujourd'hui, à savoir qu'un roman _est
-destiné à amuser les gens_. Je viens de lire coup sur coup deux livres
-de critique, où il est traité du roman, les auteurs y portent sur maints
-volumes récents tous les jugements possibles, sauf un, celui-ci: tel
-ouvrage est amusant, tel autre ennuyeux. Il faudrait pourtant commencer
-par là.
-
-En outre, il y a le ton du récit. On écrit court aujourd'hui, on écrit
-humble, on écrit, pour ainsi dire, démocratiquement. N'en concluez pas
-qu'on évite les descriptions funestes, les bavardages insipides; bien
-loin de là, certes! Mais la phrase est brève, cursive et haletante,
-pauvre en un mot. Pourquoi? Ce ton XVIIIe siècle et «encyclopédique»
-convient peut-être à la critique, mais non certes à ces poèmes en prose
-que devraient être par endroits les romans. Il serait beau que dans tous
-les passages où ne se trouve ni un dialogue, ni le récit d'un évènement
-soudain ou violent, un romancier fît retentir sous sa plume les longues,
-les opulentes périodes que l'on aimait autrefois. Oublie-t-on tout à
-fait l'éloquence et le nombre, les ressources infinies de notre syntaxe
-si riche voilà deux siècles, la magnifique orchestration des grands
-classiques? Le langage français fut si divinement noble jadis! Ils
-durent avoir si bel air, ceux qui le parlaient alors, ou qui
-l'écrivaient!
-
-Je tiens sous mes yeux un méchant livre de piété intitulé _De la
-dévotion aisée_. Pauvre et fade bouquin que composa pour ses ouailles un
-obscur jésuite nommé Le Moine. Or, on y entend des phrases comme
-celles-ci: «De semblables considérations sont des extraits qui épuisent
-le cerveau et le dessèchent, des essences qui se tirent avec peine et
-goutte à goutte, et sitôt qu'elles sont tirées, elles s'évaporent.
-
-... Les jeux de la sagesse divine sont bien aussi divertissants que les
-tours d'un bateleur; le concert des cieux est bien aussi agréable, et
-l'harmonie des saisons mérite bien autant d'attention qu'un concert de
-bois résonnants, et qu'une harmonie de cordes tendues: et il n'y a point
-de baladin si juste, et il n'y a point de baladine si parée, qu'il fasse
-si beau voir danser que le soleil et la lune.
-
-... Il est arrivé de là qu'on a donné le nom de galant à tout ce qu'il y
-a de plus ingénieux et de plus exquis, de plus raffiné et de plus
-spirituel dans les arts: on l'a donné à ce je ne sais quoi, qui est
-comme la fleur et le lustre de chaque chose; et non seulement il y a de
-la galanterie dans les beaux vers, dans les belles-lettres, dans les
-belles devises, qui sont des ouvrages de pur esprit; il s'en est même
-trouvé pour les armes et pour les meubles, pour les exercices et pour
-les jeux, pour les plaisirs et pour les délices, je dis pour les
-plaisirs des savants polis, et pour les délices des sages de bel
-esprit.»
-
-Oh, parbleu, il ne s'agit point d'écrire tous nos récits sur ce ton, non
-plus que de tomber du roman psychologique au roman d'aventures
-grossières, au roman qui n'est qu'ingénieux; et certes il ne convient
-pas moins de fuir la rhétorique vaine que de craindre d'imiter Wells ou
-Jules Verne. Mais il y a une mesure en tout cela, un tact et un certain
-goût, dont il est bien permis de croire, en somme, qu'on ne se départira
-pas de sitôt chez nous. Soyons seulement persuadés que les contes à
-mille nuances subtiles sont entièrement démodés; qu'enfin le roman
-gorge-de-pigeon ne se porte plus du tout; et que la langue française ne
-doit pas servir seulement à dépeindre ou à démontrer, mais qu'encore
-elle chante, et qu'elle est sonore.
-
-
-
-
-POUR ÉCRIRE «JE VOUS AIME»
-
-
-Jusqu'à vingt-trois, vingt-cinq ou trente ans lorsqu'on n'est point né
-trop timide, tout va bien. On ne réfléchit qu'à demi, on se jette aux
-pieds des femmes, et on leur dit: «Je vous aime» avec une assez
-glorieuse allégresse. Non certes que l'on croie: «J'ai tant de grâce, je
-puis tout oser»--mais bien plutôt: «Bah! je suis jeune, j'ai le temps.
-Si à présent elle se moque de moi, il n'en sera sans doute plus ainsi
-dans deux jours, dans huit jours, dans six mois. En outre, il y en a
-tant d'autres...»
-
-Puis le moment vient, peu à peu, de songer: «Si je ne séduis pas tout de
-suite celle que j'aime, si je la fais rire aujourd'hui, si je la manque
-en cet instant même, qui sait ce que demain me réserve? Demain j'aurai
-moins de cheveux et plus de rides, demain le rhumatisme ou la dyspepsie
-me guette...» De plus, les fringales irrésistibles du début se sont
-apaisées. Un homme, passé l'adolescence, s'accommode moins bien
-d'émotions mal venues ou imparfaites, de même qu'un civilisé, moins
-affamé, fait fi des mets grossiers qui plaisent au sauvage ou au paysan.
-Enfin, un amant qui n'est plus Chérubin voudra ne rien devoir à
-l'indulgence de son amie. Celle-ci le trompera, le bafouera, soit; mais
-il faudra du moins qu'elle ne puisse pas se dire à elle-même, plus tard:
-«Peuh! il était si ridicule...» Et «la jeune dame» non plus ne devra se
-montrer ni vulgaire, ni choquante, ni trop sotte: faute de quoi, tout
-sera gâté. L'amour ira son chemin, mais sans élégance, sans finesse; une
-fois mort, il ne laissera pas de souvenirs flatteurs, autant
-dire--soyons francs--pas de souvenirs du tout.
-
-Aussi le délicat craint-il toujours un peu en réalité les scènes
-d'amour. Quelque ému soit-il, il redoute malgré lui les maladresses
-qu'il peut commettre, non moins que celles de sa bien-aimée. Il sait
-fort bien qu'à la moindre défaillance, dans l'avenir, il se rappellera:
-«Ce n'est pas étonnant! En telle circonstance, ne fut-elle pas déjà
-niaise, ou étrangement commune? J'aurais dû deviner qu'elle me
-déplairait un jour...» Quant à ses bévues, à lui, il n'ignore pas les
-beaux sujets de raillerie qu'elles peuvent fournir, et qu'un moment
-viendra où tout son prestige, s'il en eut, toute sa domination, tout son
-charme n'y résisteront point. Or, entre toutes les scènes d'amour, la
-plus périlleuse peut-être, celle où les chances d'erreur et de
-balourdise font frémir un homme d'esprit, celle qui est la plus
-difficile à réussir, mais celle aussi qui, conduite avec tact, a le plus
-de grâce, c'est assurément la scène angoissante et fugitive de l'aveu.
-Dire «Je vous aime» d'un ton juste, quand on tremble d'amour, il semble
-que ce ne soit rien. Mais quelle entreprise!
-
- Je dois et je n'ose
- Lui dire au matin...
- La terrible chose
- Que Saint-Valentin!
-
-Le verbe _aimer_ lui-même, d'abord, s'il est un des plus usités de la
-langue française, en est aussi l'un des plus chétifs et des plus laids.
-Aux yeux, rien de moins pittoresque. Regardez bien ce mot: aimer, aime;
-ni court, ni long, il n'a point de style, il est mou, et la pauvre
-consonne _m_, qui le soutient à peine en son milieu, ne lui prête guère
-de vie. Pour l'oreille, c'est un son nasal et sans nuance, un son
-neutre, en qui seules des voix bien expertes de comédiennes savent
-mettre quelque musique. Que vous tâchiez, hors du théâtre, d'en faire
-autant, et vous prêterez à rire. Une femme spirituelle vous répondra
-justement que vous n'êtes pas sincère, que vous jouez un rôle. Si
-d'autre part vous lâchez votre: «Je vous aime», comme vous constateriez:
-«Il pleut», ou bien: «Allons souper», on n'entendra même pas votre
-murmure inutile, mieux vaut se taire.
-
-Ce n'est pas tout. Vous ignorez souvent comment l'aveu sera reçu, si
-l'on se fâchera, si l'on plaisantera. Qu'on fasse du tapage à côté de
-vous, qu'on vous bouscule, que vous soyez pressé, et vous ne pourrez
-rien dire, le moment n'étant pas favorable. Parlez comme un livre, on se
-souviendra «d'avoir déjà lu ça quelque part». Abandonnez-vous à une
-bonne grosse émotion, l'on sera touchée, certainement, mais non pas
-séduite, non pas étonnée, ce qu'il faudrait. Comme c'est simple,
-vraiment, de faire un simple aveu!
-
-Or si les raffinés éprouvent ces tourments en amour, songe-t-on bien à
-ceux d'un romancier? L'infortuné! ce n'est pas une femme, lui, qu'il
-doit séduire, mais toute une foule de lectrices et de lecteurs, et qui
-ont des souvenirs charmants, et qui le lisent de sang-froid, sinon avec
-malveillance! Et il peut se rappeler, pour s'achever, les navrantes
-scènes d'aveux qu'il a vues au théâtre, ces scènes où soudain, après
-quelques manoeuvres préparatoires, les jeunes premiers se mettent à
-délirer en phrases entrecoupées qui sont d'un comique sans égal, ou avec
-des périodes éloquentes qu'on ne saurait entendre sans dégoût. Comment
-donc écrire, dans un roman, l'inévitable «Je vous aime»?
-
-Une sorte de tradition, tout d'abord, paraît s'être ici imposée à tous
-les romanciers contemporains: c'est de faire la scène extrêmement brève.
-Jolie non moins qu'utile tradition, et conforme d'ailleurs à la vérité,
-puisqu'on n'avoue généralement son amour à une femme qu'au terme d'une
-visite ou d'une soirée, au moment où l'on n'en peut plus, où le regret
-de se quitter et l'heure qui s'avance vous donnent toutes les audaces,
-au moment enfin où, dans un livre, le chapitre va être fini. Donc, la
-scène sera très courte--comme toutes les scènes d'amour, s'il vous
-plaît: quoi de plus funeste à l'intérêt d'un conte, quoi de plus
-écoeurant que des amants qui se font des conférences sur l'état de leurs
-sensibilités? L'auteur habile et concis se trouve forcé de concentrer
-une émotion en très peu de mots, ce qui est le suprême de l'art. A lui
-de nous glisser à sa façon cet éternel aveu, si ressassé, si fade, mais
-qui, pour un rien, nous enchante. A lui de nous présenter, du geste le
-plus adroit qu'il pourra et dans une clarté favorable, le vieux bijou.
-
-Le mieux serait évidemment de faire entendre seulement avec précision
-que le «Je vous aime» a déjà été dit, et comment, que c'en est fait, que
-cela eut son importance, mais que c'est fini et qu'on n'en parlera plus.
-Dans son gracieux roman, l'_Inconstante_, Mme Gérard d'Houville écrit:
-
- «Quand Valentin de Vérovre lui avait demandé si elle voulait bien
- l'aimer un peu--comme on se demande entre gosses: «Voulez-vous jouer
- avec moi?»--elle avait dit oui, sans coquetterie, avec simplicité...»
-
-Ce «Voulez-vous jouer avec moi?» ne peint-il pas toute la scène, et en
-faut-il davantage pour imaginer l'innocente, gamine et tendre bonhomie
-de ces deux grands enfants-là, quand ils se lièrent?
-
-On peut aussi suggérer le moment où l'amour, déjà né, s'exprime
-invinciblement, la minute exquise entre toutes où «Je vous aime» perce
-sous d'autres mots. Il suffit alors de choisir avec beaucoup d'art et de
-tact la phrase révélatrice: c'est un second moyen, et délicieux, mais
-difficile, de tourner la difficulté. René Boylesve s'en est fait un jeu
-dans _le Parfum des Iles Borromées_:
-
- «--Oh! oh! dit Mme Belvidera, vous voulez faire le mystérieux... ça ne
- vous va point!
-
- «--Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!...
-
- «--Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois... prétendriez-vous?...
-
- «Le jeune homme prit un ton si suppliant, si grave, que le seul mot
- qu'il prononça équivalait au plus franc et au plus passionné des
- aveux:
-
- «--Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi!
-
- «--Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être frappée violemment.»
-
-D'autres auteurs encore, par un procédé très saisissant et plus simple
-peut-être, n'indiqueront un aveu que par des gestes. Mais prenez garde!
-la moindre faute ici peut tout abîmer: trop appuyé, le trait devient
-brutal et choque; pas assez, et l'on ne voit, l'on n'entend rien. Il y
-faut l'habitude et le goût d'Henri de Régnier, par exemple. Ecoutez-le
-dans les _Vacances d'un jeune homme sage_:
-
- «Les yeux de Georges se remplirent de larmes.
-
- «--Elle est jolie?
-
- «Il fit signe que oui.
-
- «Ils étaient assis côte à côte sur le banc. Mme d'Esclaragues se
- pencha. Elle mit sa main sur l'épaule du jeune homme et doucement, par
- le cou, lui tourna la tête vers elle.
-
- «--Plus jolie que moi?
-
- «Ils se regardèrent. Georges sourit. Il vit Mme d'Esclaragues
- approcher son visage du sien. La bouche tendue toucha la sienne et il
- ferma les yeux.»
-
-Soyez heureux si, par chance, quelque moyen inaccoutumé de tracer la
-scène vient à se présenter à vous. Ainsi Pierre Louÿs, dans son
-incomparable _Aphrodite_, a pu renverser en quelque sorte l'aveu
-d'amour. Car c'est la femme ici qui, brusquant tout et par une manière
-de coup d'Etat, dit à l'homme sans plus attendre: «Tu es Démétrios de
-Saïs; tu as fait la statue de ma déesse; tu es l'amant de ma reine et le
-maître de ma ville. Mais pour moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que
-tu m'as vue et que tu m'aimes.»
-
-Si cependant, dédaignant tous les subterfuges, quelque ingénieux,
-quelque troublants fussent-ils, on veut absolument tenter l'épreuve et
-l'écrire enfin en toutes lettres, ce «Je vous aime», que de précautions
-ne faudra-t-il pas! Jules Renard, je crois, dans _Monsieur Vernet_, les
-a su prendre:
-
- «--Ecoutez, madame Vernet, il y a un mot si souvent dit, si souvent
- écrit et lu, si fané sous son tas de feuilles mortes, que je m'étais
- promis de ne jamais m'en servir pour mon usage personnel...
-
- «--Etrange garçon!
-
- «--S'il faut un jour, pensais-je, que je le dise, ce mot, à une femme,
- je jure que je ne le dirai pas. Je chercherai autre chose, je
- trouverai; je ne suis pas un sot... Quel orgueil! L'instant est venu
- et je suis bien obligé de parler comme les autres, et de vous dire,
- comme le dirait tout le monde à ma place...
-
- «--Ce n'est pas la peine, j'ai bien compris.
-
- «--Le mot vous déplaît, à vous aussi?
-
- «--Le sens.
-
- «--Il n'a rien d'injurieux; si je vous aime...
-
- «--Ah! vous le dites!
-
- «--Oui, il m'échappe...»
-
-Aussi bien, est-il même tout à fait impossible de l'exprimer tout cru,
-l'aveu si redoutable? Mais non. Relisez plutôt le _Lys Rouge_:
-
- «Dechartre était près d'elle. Gravement, presque sévèrement, il lui
- dit:
-
- «--Vous le saviez?
-
- «Elle le regarda et attendit.
-
- «Il acheva:
-
- «--... Que je vous aime?
-
- «Elle continua un moment d'attacher sur lui, en silence, le regard de
- ses yeux clairs, dont les paupières battaient. Puis elle fit de la
- tête signe que oui. Et, sans qu'il essayât de la retenir, elle alla
- rejoindre miss Bell et Mme Marmet qui l'attendaient au bout de la
- rue.»
-
-Voilà.
-
-Seulement, il faut trouver--et c'est encore, hélas! bien plus difficile
-de trouver, la plume en main, que d'improviser une déclaration à celle
-«dont on meurt», même sous l'oeil irrité d'un jaloux, même dans la rue
-incommode et bruyante, et même lorsqu'en vérité on est épris de toute
-son âme.
-
-
-
-
-LES LETTRES DE NOS AMIES
-
-
-Voilà donc un fait bien connu, bien établi, indiscutable, qu'on nous a
-répété tant et plus au collège, et dont aucun candidat au baccalauréat
-ne s'aviserait de douter devant l'examinateur, à savoir que les femmes
-vont plus loin que nous dans le genre épistolaire; ou, en de meilleurs
-termes, qu'elles écrivent mieux les lettres que nous.
-
-Mais vraiment ces jugements-là sont bientôt portés! Et tous les
-professeurs qui, de la classe de sixième jusqu'à là rhétorique, nous ont
-successivement tenu ce propos, d'un petit ton galant et désarmé qui ne
-leur allait guère, tous ces professeurs nous ont abusés, ou se sont
-eux-mêmes cruellement trompés. Aux premières lettres d'amies qu'un
-bachelier reçoit, il peut déjà soupçonner ses maîtres: «Quoi, c'est là,
-dira-t-il, tout ce talent épistolaire des femmes, qu'on m'aura tant
-vanté? Peuh! Ne fût le parfum et la douceur du papier, ne fût encore la
-signature qui m'est si précieuse, ce pauvre billet ne valait pas le
-timbre.» Puis un âge vient malheureusement où la légende des lettres de
-femmes ne trompe plus personne. Est-ce que nous les lisons seulement,
-les épîtres de nos belles et chères correspondantes? Nous les recevons
-avec des transports de tendresse ou d'affection, c'est entendu, nous les
-classons pieusement, nous en aimons l'aspect et nous en adorons
-l'écriture anglaise, mais les lisons-nous? A peine, avouons-le. Et
-l'instant d'après, il ne nous en souvient plus...
-
-Il est vrai que le fameux axiome, touchant la maîtrise des dames,
-s'applique au seul passé. Ceux qui nous ont instruits prétendirent, en
-nous l'apprenant, attirer mieux notre attention sur les grâces
-inimitables d'une Sévigné ou la mordante vivacité d'une marquise Du
-Deffand. Toutefois était-ce bien juste, même en ce cas, de soutenir que
-la gentillesse, la spirituelle coquetterie, le charme souvent
-inexplicable des anciennes lettres tracées par des doigts féminins
-l'emportent toujours sur la bonté discrète, l'élégance, la verdeur, la
-malice ou la noblesse des billets du même temps, signés d'un nom
-d'homme? Oui, cette Sévigné, délicieux et grand écrivain, porta certes
-en elle ce qu'on nomme dévotement le «génie de la jolie langue
-française». Et Mme de Sablé aussi écrivit avec une délicatesse infinie,
-et l'exquise Ninon de Lenclos eut bien du goût, et l'inquiète Lespinasse
-nous trouble encore, et tant d'autres... Mais font-elles oublier le
-souriant Voiture et le limpide Bussy, le bel air de Saint-Evremond ou
-l'irrésistible majesté de Bossuet, l'étincelante facilité, l'allégresse,
-l'éloquence, la verve du prince de Ligne, le style nerveux, nombreux,
-entraînant, leste, admirable de Paul-Louis Courier? Que si même l'on
-veut s'en tenir aux qualités tout particulièrement féminines, qui donc
-montra jamais plus d'exigences câlines, plus de séduisantes
-«chatteries», s'il le jugeait bon, que Voltaire? Et quelle soeur aînée,
-quelle mère attentive sut trouver des accents plus émus que le sensible,
-le persuasif et mélodieux Fénelon.
-
-Ne sont-ce point là des hommes qui laissèrent des lettres autant et cent
-fois plus belles que presque toutes celles dont on fait tant d'honneur
-aux femmes? Mettons à part Mme de Sévigné: celle-ci est vraiment fée.
-Mais combien d'autres trop souvent ne cessent de jaboter, non sans
-agrément ni sans tact sans doute, pourtant avec une abondance insipide
-et des fadeurs que nous ne goûtons plus. Il faut même que ce soit
-justement cette abondance-là qui ait donné des illusions aux critiques
-littéraires. Cependant que maris, fils ou galants travaillaient de leur
-métier sur les champs de bataille ou dans leur cabinet, les dames
-d'autrefois n'avaient qu'à se rendre visite, pour causer, ou qu'à
-écrire, pour causer encore. Elles couvraient ainsi sans fatigue des
-pages et des pages, afin de s'occuper, et au lieu le lire le journal,
-qui leur manquait. Si bien que sur dix lettres d'amitié que nous
-retrouverons, il y en aura bien sept au moins signées par des femmes: et
-si ce n'est toujours en qualité qu'elles l'emportent, on peut assurer,
-preuve en main, que c'est en quantité.
-
-Nos professeurs eussent donc mieux fait, je pense, de réviser leur
-jugement traditionnel avant de nous fournir un nouveau sujet de
-mélancolie. Il ne faudrait jamais décourager les rhétoriciens. C'est
-bien assez tôt que la vie en fera des fonctionnaires, des commerçants ou
-des cercleux réellement incapables d'aligner deux phrases françaises qui
-aient du ton et de la bonne grâce. Et bien mieux avisé se montrera le
-professeur qui révèlera à ses jeunes élèves la vérité toute nue, ceci:
-
-«--Messieurs, leur fera-t-il modestement, on ne peut affirmer que les
-femmes soient allées plus loin que nous dans le genre épistolaire. Il
-est même certain que nous les y avons presque toujours dépassées, et que
-nous écrivons encore beaucoup mieux les lettres qu'elles en ce moment
-même de notre histoire, tout dénués de style et dépourvus de goût que
-nous soyons malheureusement devenus par l'injure du temps, comme par
-l'abandon chaque jour plus grand des études classiques.
-
-Mais ce qui ne peut se nier, c'est que les femmes du XVIIe, du XVIIIe et
-même des premières années du XIXe siècle, n'aient reçu au berceau le
-plus prodigieux talent d'écrivain, dès qu'on les compare à celles de
-notre temps, qui ne savent pas seulement mettre en bon français le peu
-d'esprit qui leur reste--j'entends d'esprit véritable, et non d'argot ou
-de bagout. Or d'où vient cette décadence, et que le moindre billet d'une
-humble «caillette» avait jadis tant de saveur et tant de charme?
-Uniquement de ce que les jeunes filles d'antan étaient mieux élevées que
-les nôtres.
-
-Je m'explique. J'ai dit mieux élevées, et non pas plus instruites.
-Assurément on ne leur enseignait point, comme aujourd'hui, un peu de
-chimie, un peu de physique, un peu de médecine, un peu de droit, un peu
-d'arts libéraux et de morale civique. Mais on les habillait dès
-l'enfance comme de petites dames, et on leur apprenait les règles
-délicates de l'urbanité. On leur montrait à charmer; et charmer, en ce
-temps-là, c'était à la fois plaire aux yeux, ne jamais choquer le goût
-qu'on avait difficile, et enchanter l'esprit. Epoques savoureuses,
-siècles où l'on sut vivre, moeurs divines, une jolie femme alors se
-croyait engagée d'honneur à causer! Aujourd'hui, elle trouve cela
-«prétentieux», la sotte. Elle lit son journal, elle s'habille bien, et
-dispose heureusement des fleurs dans les coupes et les vases de son
-appartement; mais sa conversation, toute en clichés, en phrases
-inachevées, en exclamations et en mots de la rue, sa chétive
-conversation rebute. Hormis la regarder et la caresser, que faire d'une
-jolie femme aujourd'hui? Au lieu que jadis elles occupaient toute la
-vie. On venait chez elles «causer la gazette»; et elles s'appliquaient à
-trouver leurs mots, à ne pas s'embarquer en des phrases ineptes, à
-respecter les lois du bon langage, à ne dire rien que de gracieux et de
-bien tourné, de fin s'il se pouvait. Les grands mots eux-mêmes, toujours
-un peu pénibles à prononcer comme à entendre, pouvaient naître à propos
-sur leurs lèvres. Tel était l'art et le goût qu'on leur inculquait.
-Elles s'appliquaient à montrer minutieusement leur esprit. N'en
-eussent-elles eu qu'un rien, elles savaient le sertir et vous l'offrir.
-Et l'on s'étonnera que nous relisions voluptueusement jusqu'à leurs
-lettres les plus familières?
-
-Puis les femmes, avant 1840, avaient le temps de correspondre, de vivre.
-Elles ne se ruaient pas à chaque instant au télégraphe et au téléphone.
-Que leur ami lointain se portât un peu moins bien ou un peu mieux, cela
-ne constituait point l'affaire capitale; tant qu'il ne languissait pas
-en danger de mort, on ne s'inquiétait guère; on n'éprouvait nul besoin
-de recevoir trois fois par semaine d'insupportables nouvelles de santé,
-ou d'autres analogues: l'essentiel étant de savoir si l'esprit se
-trouvait toujours en bon état, et si la sensibilité demeurait digne
-d'amour, on s'adressait des billets qui devaient exprimer l'une et
-témoigner de l'autre.
-
-Cela n'allait pas sans difficulté? Eh non! Mais voyez cette jeune femme,
-en robe à fleurettes et perruque poudrée: il est midi, elle a donc trois
-ou quatre bonnes heures avant qu'on ne la vienne visiter ou que le
-moment de la promenade n'arrive; bien que les toilettes qu'elle porte
-l'enjolivent à souhait, elle ne passe pas la moitié de ses jours chez le
-couturier, chez la modiste ou le bottier; ni journaux (on saura les
-nouvelles tout à l'heure, en causant), ni revues (on n'est pas curieux
-de tout, on raffine seulement sur quelques points); les romans sont
-rares; il n'y a donc rien de mieux à faire que d'écrire; et la jeune
-femme prépare son papier, ses plumes blanches, son cachet à devise, sa
-cire parfumée, elle approche sa table en bois des îles de la fenêtre qui
-donne sur le parc ou sur une cour ovale à gros pavés usés; et sans hâte,
-soigneusement, de tout son coeur, de toute sa malice et de toute sa
-coquetterie, elle compose sa lettre pimpante et tendre...
-
-Une réponse, non moins flatteuse à lire, lui sera remise par le courrier
-dans un mois, dans deux mois. Et c'est ainsi que l'on vivait, loin l'un
-de l'autre, dans un ravissant commerce d'esprit; c'est ainsi que, selon
-le mot de Mme Du Deffand, on avait l'_absence délicieuse_...»
-
-Telles sont les paroles qu'un professeur de rhétorique, s'il avait le
-souci de la vérité, devrait prononcer devant ses élèves. Mais les
-professeurs de rhétorique ne connaissent guère la vérité le plus
-souvent; ils l'ont apprise dans les livres, où elle n'est pas toujours.
-Les romanciers les ont renseignés sur les femmes contemporaines qui
-écrivent des lettres: et chacun sait que les héroïnes des romanciers
-sont toutes douées d'une âme exceptionnelle et d'un rare talent
-épistolaire. Eh bien, ne nous en laissons plus conter si aisément.
-
-D'ailleurs, voici l'été. Les chères belles sont parties pour les champs
-ou l'océan plaintif. Nous les avons quittées après mille promesses:
-«Vous m'écrirez?--Me répondrez-vous?--Oui, c'est juré.--N'oubliez pas
-l'adresse.--Y songez-vous!...» Rien ne les presse, n'est-il pas vrai,
-dans leurs villas ou leurs châteaux? Elles se sont, tout à l'heure,
-laissé bercer sur le lac langoureux, elles ont joué au tennis tout leur
-soûl, se sont baignées, ont chevauché dans la forêt. Elles disposent,
-encore une fois, de tout leur temps. Vous allez, par conséquent,
-recevoir un chef-d'oeuvre d'amitié, un souvenir exquis, un trait du
-coeur inattendu?
-
-Eh bien, prenez votre courrier qu'on vous apporte dans l'instant, et
-lisez donc vite, dégustez, régalez-vous...
-
-Ensuite, allez quérir dans le plus obscur recueil, dans le plus dédaigné
-paquet d'archives, les plus insignifiantes missives de la dernière des
-femmelettes du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Je n'en dirai pas plus.
-
-Et cependant, est-il un cadeau plus rare, un souvenir plus personnel et
-plus exquis que quelques lignes spirituelles ou affectueuses tracées par
-des doigts de fée sur un papier parfumé? Il n'y a point d'être à qui
-l'on tienne, il n'y a point d'âme un peu fine enfin qui résiste à cela.
-Le résultat vaut bien la peine qu'on aura prise. Puis, le geste
-charmant, pour une femme, que de faire en souriant envoler de ses mains
-des essaims de lettres légères! Vous savez comment M. Jules Renard a
-défini les papillons? Des billets doux pliés en deux qui cherchent des
-adresses de fleurs...
-
-Hélas, qui nous rendra les longues et succulentes correspondances, les
-lents courriers, la vie sans hâte, la vie artistement vécue!... Le pays
-où sont tracées ces lignes porte entre tous au regret du vieux temps. Un
-chemin parmi d'autres s'y trouve, qui s'appelle la Route des Postes, et
-qui, partant du Château, plonge droit dans la forêt: cette allée servait
-aux postillons de Condé qui galopaient vers Paris. Il ne faut qu'un peu
-rêver pour les y voir passer encore à travers la rosée, à l'aube,
-pressant de leurs grosses bottes leurs chevaux robustes, et portant en
-leur sacoche plus de billets charmants, avouons-le, qu'il ne s'en
-écrirait maintenant durant toute une saison sur toutes les plages et
-dans tous les châteaux de France.
-
-
-
-
-POUR CAUSER
-
-
-Oui, je sais bien, il y a le bridge... Le bridge pare à tout, tient lieu
-de tout, le bridge est tout. On arrive, on s'assied, on prend des
-cartes, et en voilà pour l'après-midi entière, ou la soirée complète,
-sinon la nuit. La mode le veut ainsi, il n'y a donc qu'à se
-soumettre--ou qu'à se démettre, c'est-à-dire ne plus voir personne et
-vivre en ermite.
-
-Pourtant, soyons justes, certaines minutes de liberté nous restent
-encore: il faut dîner ensemble, quelquefois, avant de se livrer aux
-affres des «sans atout». Devant une table à thé, quand on goûte, ou bien
-encore sur les terrains de tennis, au polo, au bois, aux courses, en
-visite même, il arrive qu'on ne tienne point les cartes en main: on n'a
-rien à faire; alors, on se trouve réduit à causer... Ah, quel désastre!
-Qui, en effet, n'a connu des minutes bien dures dans ces assemblées
-d'hommes et de femmes réunis, essayant vainement de causer?
-Rappelez-vous les tristesses d'un dîner en ville, la pauvreté de
-l'entretien qui se traîne, lamentable, languissant, plein de navrants:
-«Le temps me paraît bien compromis, après l'orage d'hier...», ou de
-chétifs: «Alors, vous voici tout à fait réinstallés, maintenant?...» Et
-le feint, le lugubre enjouement des convives, et les silences douloureux
-qu'on sent venir, qui vont arriver, qui arrivent, et l'angoisse de la
-maîtresse de maison qui voudrait éperdument renouer la causerie, mais
-qui ne peut pas, qui ne sait pas... Qui de vous ne souffre encore à
-cette seule pensée?
-
-En vérité, hommes et femmes groupés autour d'une nappe fleurie et d'une
-volaille truffée font le plus souvent peine à entendre. En fut-il
-toujours ainsi dans notre pays? Non, si l'on en croit les Mémoires, les
-souvenirs, anecdotes et récits du temps passé, si l'on relit les simples
-lettres qu'écrivaient nos arrière-grand'mères, si l'on écoute même
-encore aujourd'hui parler d'anciennes gens, ou mieux encore si l'on
-s'entretient tout bonnement avec certaines personnes très bien
-élevées--entendez par là non pas très instruites, mais d'esprit affiné,
-souple et soucieux de plaire. Un salon, au temps des chaises de poste et
-des robes à paniers, devait être un lieu de délices, où dès l'entrée la
-causerie vous environnait de toutes parts, où la gaîté n'allait jamais
-sans grâce. De même un souper se passait sans doute un peu moins
-niaisement que les mornes fêtes auxquelles nous donnons encore, et par
-abus, le même nom. On ne se fût pas contenté alors de déclarer: «Une
-telle est jolie, faite à ravir et toujours mise, en outre, dans la
-perfection.» Mais il fallait que l'on pût ajouter: «Elle cause avec
-goût, elle a beaucoup d'esprit.» Autrement, on ne comptait point, on
-n'était qu'une jolie femme, un peu plus qu'une jolie bête, mais guère
-au-dessus.
-
-Eh bien, même en 1906, est-il donc interdit d'aspirer à cette louange
-exquise: «La jolie madame X... a la tradition du temps jadis. Tout
-enchante chez elle: la société y est gaie, animée, la chère délicate, la
-causerie capiteuse...»
-
-Que faut-il donc pour cela? Mon Dieu, il faut se donner un peu de mal...
-Mais quoi! ici comme ailleurs, on ne récolte que si l'on a semé, c'est
-bien évident. Personne, même pas une jolie femme, n'a plus en notre
-siècle qu'à se donner la peine de naître. Si vous voulez le succès,
-madame, mais j'entends le succès rare, délicieux, fin et voluptueux
-entre tous, celui qui vous suit toujours lors même que les rides sont
-venues, vous devez être de tous points charmante, physiquement et
-moralement; habillez-vous, chapeautez-vous, corsetez-vous de votre
-mieux, jouez au tennis à ravir, dansez comme Terpsichore et montez à
-cheval comme Diane Chasseresse: mais parlez aussi, causez, c'est
-nécessaire, c'est un devoir, il le faut! Point de paresse, point de
-mollesses, ne vous laissez pas aller, mais pincez-vous, dans le monde,
-réveillez-vous, contraignez-vous, dites-vous de toutes vos forces:
-«L'esprit et l'entrain de tous ceux qui m'entourent ne dépendent que de
-moi: si la conversation s'éteint une seule minute à la table que je
-préside, je suis déshonorée; si mon interlocuteur se tait à bout de
-sujets ou d'idées, il est un sot, mais c'est de ma faute...» Travaillez
-enfin, travaillez en mangeant, en prenant le thé, en soupant, en jouant
-aux cartes. C'est très pénible? Oui, mais le résultat est la royauté...
-ou presque. Toutes les pauvres niaises, toutes les pecques silencieuses
-qui vous entourent vous traiteront de poseuse et mourront de jalousie.
-Cela vaut bien qu'on s'applique un peu.
-
-Toutefois: «Parler, m'objecterez-vous, c'est déjà fatigant, et
-quelquefois difficile. Avoir de l'esprit, par surcroît, quelle
-entreprise! Comment fait-on? Est-ce que cela s'apprend?» Eh, oui! Tout
-s'apprend. On apprend du moins si bien à faire illusion...
-
-Mais procédons par ordre. Vous voulez que l'on cause à votre table ou
-dans votre salon? Eh bien, d'abord, soyez aimables, mesdames!
-Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de se montrer vaguement
-bienveillantes et d'accueillir avec une banale cordialité le visiteur ou
-le dîneur. Non, il faut témoigner d'un art plus subtil dans la
-flatterie. Paraître heureuse de voir celui qui entre, n'importe qui sait
-faire cette grimace-là: la plus élémentaire politesse y oblige. Mais on
-ne passe pour une femme vraiment aimable que si l'on sait bien caresser
-la vanité de ses hôtes: tout est là. Si donc vous voyez pénétrer chez
-vous un homme qui, par exemple, se croit très beau garçon, dites à
-propos d'une femme dont on parle: «D'abord est-elle jolie? Car la
-beauté, c'est presque tout, hélas! pour une femme, comme d'ailleurs pour
-un homme...» Si c'est un intellectuel qui s'assied à votre table, ne
-tarissez pas sur le rôle capital de l'intelligence, dès qu'il est
-question de séduire. Et si l'on vous fait remarquer que vous vous
-contredites, déclarez sans façon: «Oh, vous savez, nous autres femmes,
-tout ce qui brille nous attire!...» Flattez sans cesse, hardiment et
-infatigablement. Personne ne rira, si personne n'est oublié. La vanité
-des hommes est insondable, et les compliments les plus énormes passent
-comme du lait, pourvu cependant qu'ils soient toujours impersonnels.
-Ainsi vous gêneriez--peut-être--un sportsman en lui jetant tout cru:
-«Vous êtes, monsieur, l'un de nos dix meilleurs cavaliers.» Au lieu que
-si vous insinuez: «Il y a de l'élégance, pour un homme, à se trouver
-parmi les dix meilleurs cavaliers de France...», votre ami va passer une
-soirée charmante. Vous lui aurez glissé cela comme par inadvertance, et
-sans même l'avoir regardé... Il ne prendra pas la louange pour lui?
-Allons donc! C'est bien mal le connaître.
-
-Deuxième règle. Etes-vous chez vous, recevez-vous? En ce cas, ne vous
-accordez aucun répit, et interrogez continuellement. Que l'interrogation
-devienne sur vos lèvres presque mécanique et machinale. On vous dit:
-«Récemment, j'ai fait telle chose...» Ajoutez aussitôt: «Le mois
-dernier?» On n'a point encore trouvé de meilleur moyen pour contraindre
-à parler les plus paresseux. Mais n'allez pas lancer directement vos
-interrogations: elles doivent, comme les louanges, arriver en biaisant
-et par ricochet. Ne demandez pas soudain à un fameux géographe s'il aime
-les voyages et s'il a fort couru le monde; mais déclarez à son voisin:
-«Ce doit être passionnant de voir des vrais sauvages, en liberté!» Ne
-questionnez pas un auteur dramatique sur ses pièces, mais lancez bien
-haut, en vous adressant à quelque autre: «Le théâtre sera-t-il sombre ou
-gai, cette année, pessimiste ou optimiste?» N'écoutez pas un mot de la
-réponse, d'ailleurs: elle s'adresse à tout votre salon, à toute votre
-table, elle ne vous regarde plus. Prenez seulement garde que la
-conversation ne s'arrête jamais chez vous, et que tout le monde s'y
-mette.
-
-Et ceci m'amène à la troisième règle. La voici: soyez charitables,
-mesdames! Faites à autrui ce que vous voudriez tant, parfois, qu'il vous
-fît. Je veux dire par là qu'invitées à un dîner ou à un souper, il faut
-avoir pitié de votre hôtesse: si l'on s'ennuie, si l'on ne cause plus,
-elle souffre, la pauvre hôtesse, songez-y bien! Même si cela vous coûte,
-venez-lui donc en aide. Et pour cela, inutile de lancer des traits ou de
-faire des conférences: mais répondez seulement dès qu'on vous adresse la
-parole, répondez toujours, n'importe quoi...
-
-Car les femmes répondent bien rarement aux propos qu'on leur tient, ne
-l'avez-vous point remarqué? Elles approuvent ou désapprouvent avec des
-mines méprisantes et mille cris d'indignation ou d'enthousiasme, mais
-voilà tout. Elles s'écrient: «Moi, j'adore le blanc!» pour peu que vous
-leur parliez du noir. En vérité, ce n'est pas là répondre. Par «oui» et
-par «non», vous consentez ou vous protestez, sans plus. Répondre, c'est
-plus exactement ajouter une idée ou du moins une nuance nouvelle à ce
-qui vient d'être dit; c'est faire observer, par exemple, au monsieur qui
-déclare adorer la danse, que les ridicules carnets de bal, pareils à des
-livres de comptes, sont heureusement tombés en désuétude, ou que l'on
-devrait toujours valser en robes blanches sous des lampes lumineuses, à
-la façon de la Loïe Fuller; et ce n'est pas du tout répliquer seulement:
-«Moi, monsieur, j'ai horreur du bal.»
-
-J'avoue qu'un dîner serait un grand travail, et bien épuisant, s'il
-fallait trouver sans arrêt des considérations délicates ou de vives
-observations. Ce labeur appartient aux hommes, qui n'ont guère que ce
-moyen, en somme, pour étonner et séduire. Mais n'oubliez pas que vos
-réponses peuvent être baroques, singulières, voire complètement
-absurdes, il n'importe, pourvu seulement que vous les fassiez... Plus
-même elles sembleront inexplicables, plus vos voisins, frappés de
-respect pour votre génie, rivaliseront en votre honneur d'éloquence,
-d'esprit--ou de sottise.
-
-Puis il est bon aussi de s'exercer, devant sa glace, à prendre l'air
-très fin. On y atteint en souriant plutôt qu'en riant, et en abaissant
-légèrement les paupières, en voilant un peu le regard comme pour en
-éteindre la malice: un rien, mais indispensable!...
-
-Maintenant, un dernier mot. Il ne faut pas prendre ces conseils,
-exagérément pratiques, peut-être, ou précis à l'excès, pour une
-plaisanterie ou pour de l'ironie. Il n'y a ici ni l'une ni l'autre: ce
-ne sont que des moyens mécaniques, tout simplement, pour faire semblant
-d'avoir de l'esprit. Il va de soi, par conséquent, qu'ils s'adressent
-seulement aux femmes un peu--comment dire?--un peu distraites, ou
-préoccupées, ou que sais-je...
-
-Il subsiste heureusement un grand nombre d'entre vous, mesdames, pour
-qui tant de préceptes seront bien superflus. Car il n'est pas besoin de
-chercher si loin, et avec beaucoup de gaîté, beaucoup de bonne grâce et
-un peu d'attention, on arrive à tout. Il suffit de rire à propos,
-quelquefois, pour rendre possible chez vous même une conversation
-politique--oui, politique!--et il n'y a qu'à se montrer amie cordiale,
-sinon pour que tout le monde cause dans votre salon, du moins pour que
-chacun s'y plaise. C'est l'important.
-
-
-
-
-LE CHOIX D'UN LIVRE
-
-
-Les femmes sont charmantes, et principalement en ceci qu'elles écoutent
-en général ce qu'on leur dit. Elles n'en agissent qu'à leur tête; mais
-elles vous écoutent--qui ne sait la grâce modeste, le regard touchant
-d'une femme attentive?--et elles font semblant d'avoir confiance en
-vous.
-
-Eh bien, mesdames, écoutez donc encore ceci: il faut lire. Vous ne lisez
-plus. Pourquoi? Vous avez la chance d'être nées Françaises, c'est-à-dire
-d'appartenir au premier peuple littéraire du monde, à celui qui a été,
-depuis trois siècles, comme le fournisseur spirituel de toutes les
-autres nations. Aujourd'hui encore, le flot montant de nos livres se
-déverse sur tout le globe; nous avons des écrivains délicieux ou
-puissants par centaines, par milliers. Arrêtez-vous aux devantures des
-libraires! Voyez tous ces titres. Ici, je vous signale un dilettante
-exquis, aimable et raffiné, qui a tracé pour vous sur trois cents pages
-blanches les arabesques légères de sa pensée. Cet autre, là-bas, a pincé
-son esprit par les ailes, et il vous l'offre, tout vif. Voici les
-historiens, grands dénicheurs de vieux papiers, crocheteurs de tiroirs
-en bois de rose et de bahuts précieux: ils se présentent à vous, les
-effrontés, avec leurs poches pleines de surprises et la mémoire farcie
-de racontars de cour, de cancans à faire frémir et de secrets d'Etat
-qu'ils ne demandent qu'à vous confier. Voilà enfin les romanciers, vos
-serviteurs particuliers, vos confidents et vos amis, qui vont vous
-conter à l'oreille, si vous voulez, tout ce qui tourmente vos voisines
-et tout ce qui pourrait bien un jour vous arriver, car sait-on
-jamais?...
-
-J'ai vu, de mes yeux vu, des femmes couvertes de fourrures et de bijoux
-qui descendaient d'une automobile somptueuse, et qui disaient à quelque
-ami parlant d'un livre nouveau: «Je voudrais bien le lire: vous me le
-prêterez...» Mais le plus scandaleux, c'était encore que ces mêmes
-femmes, pourtant intelligentes, et curieuses, et--ne l'oublions
-pas--millionnaires, attendissent parfaitement un ou deux mois avant
-qu'on le leur prêtât enfin, ce livre dont elles avaient envie, ce livre
-que le libraire du coin leur eût vendu, je le répète, trois francs!
-
-A ce prix cependant, il me semble qu'une ou deux journées qui passent un
-peu plus vite, qu'un motif à rêver, un bon sujet de conversation pour le
-soir, et peut-être une ou deux idées nouvelles, un jugement--qui
-sait?--plus tolérant, plus bienveillant, ou plus aigu et plus dédaigneux
-sur notre pauvre humanité, il me semble bien qu'à ce prix, vraiment
-c'est donné...
-
-Je connais depuis longtemps l'objection, d'ailleurs. Et il y a sujet de
-s'y arrêter, j'en conviens. Il est certain qu'on a dégoûté le public
-avec la réclame et la publicité des libraires. Pas de matin que votre
-journal ne vous vante un nouveau génie qui vient de se révéler, un livre
-paru la veille et qui passe tout ce qu'on avait fait en ce genre depuis
-deux siècles. Il arrive même quelquefois que la rumeur s'étende: échos,
-médaillons, chroniques, interviews, c'est le grand jeu. Que par surcroît
-l'auteur se soit donné la peine de naître femme, alors les journalistes,
-saisis de transports galants, ne se connaissent plus: ils délirent. A
-demi persuadées, à demi éblouies, vous feuilletez l'ouvrage... et vous
-jurez, mais trop tard, qu'on ne vous y prendra plus!
-
-Mesdames, ceci repose sur une grosse erreur. Ne vous fiez jamais à ce
-que les journaux vous apprennent touchant tel ou tel livre. Mais allez
-tranquillement chez le libraire; et là, gardez-vous également de
-questionner ce brave homme. Non. Seulement, faites-vous présenter les
-nouveautés, ouvrez-les, feuilletez-les, flairez-les, pour ainsi dire.
-Suivez les quelques conseils tout pratiques et très peu littéraires que
-je vais vous donner ci-dessous: et achetez, hardiment, achetez donc, mes
-chères compatriotes! Vous faites des aumônes très magnifiques dans mille
-et une ventes de charité; vous pouvez bien, que dis-je! vous devez
-donner aussi votre obole, en bonnes Françaises, à la littérature de
-votre pays.
-
-Toutefois, comprenons-nous. Il ne s'agit nullement pour vous, bien
-entendu, d'entreprendre des lectures sévères. A quoi bon? Vous n'avez
-que faire des volumes dits «sérieux». De la philosophie, de la
-politique, de la théologie? Eh, je vous prie, laissez-nous ces bêtises!
-Nous n'y entendons déjà presque rien: que si nous en discourons parfois
-avec prétention, tout le ridicule en rejaillisse uniquement sur nous, de
-grâce! J'imagine que les seuls ouvrages dignes d'être coupés et maniés
-par vos doigts fuselés sont les mémoires et les romans.
-
-Oh, je sais bien, il y a les vers; mais un recueil de poèmes demande
-plutôt à être entendu que lu, et principalement par une nuit de lune.
-C'est du plaisir en collaboration. Laissons cela. Nous ne traitons ici
-que des émotions qu'on éprouve, toute seule, au coin du feu.
-
-Aimez-vous à vous déguiser? Ou du moins aimez-vous à vous dire: «Jadis,
-à telle époque, j'eusse volontiers commis tel ou tel acte. Telle
-toilette surannée m'eût convenu. J'aurais eu bonne grâce à prononcer
-telle phrase qui n'est plus de mode, à faire tel geste dont on se
-moquerait aujourd'hui...» Si vous éprouvez de ces regrets-là, vous êtes
-une lectrice désignée pour les souvenirs d'autrefois et les mémoires du
-temps passé. Choisissez donc le siècle entre tous où vous eussiez
-souhaité de vivre, faites-en confidence à votre libraire, et
-demandez-lui une liste des mémoires les plus connus qui aient trait à
-cette époque-là. Notez encore les souvenirs des flâneurs, des gens de
-lettres, ou des intrigants un peu louches et sans métier défini: ils
-seront parsemés de potins d'un haut goût. Mais gardez-vous des
-diplomates et des militaires; car les premiers croient toujours qu'ils
-font de l'histoire éternelle, et les seconds veulent à tout prix
-raconter sans fin leurs campagnes. Rien de plus fâcheux que cette
-obstination.
-
-Il est vrai que, dans les mémoires, il y a d'interminables longueurs. Eh
-bien, sautez-les; courez aux seuls noms propres et aux anecdotes. Non?
-Vous préférez les aventures mises au point et déjà «cuisinées»? Alors,
-tentez le roman historique: c'est un genre très facile, et les auteurs y
-échouent rarement. Eh, quoi! même Alexandre Dumas père? Mais pourquoi
-non? Il avait beaucoup plus de talent que ceux, parfois, qui le
-raillent. Lisez-le avec un sourire, voilà tout. Et d'ailleurs, mesdames,
-tâchez de faire le plus possible de choses avec un sourire: c'est la
-sagesse.
-
-Passons aux romans, maintenant, aux vrais romans... Ah, le choix se
-trouvera plus difficile ici! Néanmoins on y arrive, avec un peu de
-méthode. D'abord, le poids...
-
-Oui, le poids. Il faut bien des signes matériels où reconnaître un bon
-roman, sinon, vu le nombre, on serait perdu. Donc, le poids. Neuf fois
-sur dix, un bon roman n'est point trop lourd. Il a de trois cents à
-trois cent soixante pages. Au-dessous de ce nombre, l'oeuvre pourra vous
-séduire, mais vous occupera moins longtemps. Au-dessus, craignez le
-remplissage et les discours. Songez bien que certains auteurs écrivent
-des romans pour nous exposer leur programme politique. Faites attention!
-
-Quand vous aurez pesé le livre, feuilletez-le rapidement. Si vous y
-remarquez un excès de dialogue, ce ne sera sans doute qu'une aventure
-des plus menues et, quelque esprit qu'on y trouve, un peu fade. Vous n'y
-songerez plus un quart d'heure après l'avoir lue; cela n'en vaut guère
-la peine. Si vous apercevez, au contraire, d'énormes paragraphes, avec
-nombre de mots en «isme» et en «phie», des termes inconnus et
-compliqués, méfiez-vous! Guettez encore les descriptions. Ont-elles plus
-d'un tiers de page? En ce cas, soyez prudentes: l'auteur est bavard. Il
-faudra bien qu'il vous ennuie.
-
-Parlons du sujet. Chaque sujet peut plaire. Cependant, si dans les deux
-premières pages il est question d'un brillant lieutenant de cavalerie
-dont toutes les femmes tombent amoureuses, ou d'un jeune et digne
-ouvrier qui rêve de régénérer la société--remettez le volume à sa place.
-
-Puis, parcourez çà et là quelques phrases. Rien de plus indispensable.
-Rappelez-vous que le billet suivant: «Belle Marquise, vos beaux yeux me
-font mourir d'amour», ne doit pas être écrit: «Belle Marquise, vos beaux
-yeux d'amour mourir me font». Tout romancier qui use d'un style
-singulier, mystérieux et déconcertant, tout romancier qui vous parle de
-sa «désespérance», quand il pourrait dire son «désespoir», ou de son
-«âme de joie», quand il pourrait écrire tout simplement «sa joie», se
-moque de vous, madame, ou du moins il vous bluffe. Ne le souffrez pas.
-
-Un moyen mnémotechnique. Il y a cinq mauvaises notes que l'on peut tout
-de suite, et rien qu'en entr'ouvrant le volume, donner à un roman, si
-l'on y aperçoit: 1º le mot «âme» répété souvent; 2º un abus des
-«plusieurs points» ou des points d'exclamations; 3º des paragraphes de
-deux pages; 4º l'argot, que ce soit celui qu'on parle dans les salons,
-ou celui dont on se sert chez le marchand de vin; 5º les sottises,
-comme, par exemple, la phrase suivante: «Le ciel s'éclairait de clartés
-enfantines...» De pareilles taches vous sautent-elles aux yeux dès le
-premier chapitre? N'allez pas plus loin.
-
-Après avoir tenu compte de toutes ces remarques, vous courez, je crois,
-moins de risques. Alors, emportez le livre et placez-le dans votre
-boudoir. Vous seriez déjà des converties que vous connaîtriez bien,
-comme nous, la joie profonde et l'émotion de se trouver, bien enfermées
-au logis, devant une pile de livres neufs, qui vont nous intriguer tour
-à tour, et nous secouer, ou nous toucher, ou nous convaincre...
-
-Mais vous ne savez pas... Eh bien, donc, ne lisez pas tout de suite le
-roman dont vous venez de faire l'emplette. Rien ne vous presse. Posez-le
-sur un guéridon, et attendez le moment favorable. Ce moment viendra au
-cours d'une longue soirée ou d'un doux crépuscule. Le feu aura jasé plus
-familièrement, la lampe brillé plus finement sous sa crinoline de tulle
-ou de soie. Vous vous serez sentie toute seule, trop seule, un peu
-rêveuse... Alors, ce sera l'instant. Vous prendrez votre petit bouquin
-de trois francs. Et peut-être y glisserez-vous, par la suite, comme un
-remerciement délicat, quelques pétales de cette rose qui couronnait un
-vase auprès de vous, et se sera fanée pendant que vous lisiez. Car ce
-que durent les roses, on l'a dit depuis longtemps: l'espace d'un roman.
-
-
-
-
-NE PAS AIMER LA MUSIQUE
-
-
-Il y a des problèmes insolubles; il y a des catastrophes quotidiennes,
-que nul n'évite, ou encore des infirmités dont on est affligé, et qui
-vous torturent. Seriez-vous, par exemple, de ceux qui n'aiment point la
-musique?
-
-Car il se trouve, oui, il se trouve de pauvres gens qui n'aiment point
-la musique. Mais cessez de hausser l'épaule, hélas, ou de ricaner avec
-mépris, et plaignez-les plutôt, car vous ne savez pas comme ils
-souffrent, les malheureux!
-
-Comprenons-nous bien toutefois: je n'ai pas accusé ces infortunés d'être
-complètement sourds, ni même prétendu qu'ils fussent insensibles aux
-mélodies les plus fines de la nature. Taisez-vous avec eux pendant un
-crépuscule, et ils entendront fort bien tout ce qui se chuchote et se
-murmure, à cette heure-là, sous les feuilles ou parmi les brins d'herbe.
-Qu'une cloche s'émeuve à l'horizon, ils vont en écouter longuement
-l'écho délicat. La mer qui se roule et qui chante sur les plages de
-Sicile, la confidence interminable que fait la plaine à la montagne, la
-futaie qui gémit, blessée par le vent, rien de tout cela ne leur
-échappe. Allons plus loin: ils supportent, pendant un joli souper,
-quelque bruit lointain et léger de tziganes, appliquant ainsi le
-précepte d'Aristote qui nomme expressément la musique un art «orgiaque».
-Ajoutons qu'une valse en sourdine (celle--vous savez bien--qu'on vous a
-jouée si souvent dans la coulisse, au Vaudeville ou au Gymnase, pendant
-les scènes d'amour ou de déclaration) ne leur déplaira point, si,
-d'aventure, ils courtisent une jeune dame. Certains d'entre eux vont
-même jusqu'à goûter la tendresse exquise de Mozart, la douleur classique
-de Glück, la volupté, la grâce de quelques contemporains; et l'on en
-voit qui frissonnent, quand les archets arrachent aux violons des
-sanglots humains... Cependant, à leur éternel chagrin, tous ces
-déshérités du ciel n'aiment point la musique, et cela constitue pour eux
-une irréparable calamité.
-
-Il ne s'agit pas, en effet, dans les thés, les boudoirs et les salons,
-ou bien encore au cercle, à Puteaux, partout enfin où l'on pense entre
-cinq et sept, sinon entre deux parties de bridge, il ne s'agit pas de
-venir ergoter et faire mille réserves, en soutenant par exemple que ces
-messieurs musiciens abusent vraiment de l'émotion, qu'ils la gâchent;
-que c'est bien fatigant, à l'Opéra, d'«éprouver» pendant quatre heures
-de suite; que l'orchestration compliquée de tel compositeur semble d'une
-prétention puérile, ou les mélodies de tel autre d'une vulgarité
-rebutante; il ne s'agit pas de blâmer les procédés mélodramatiques de
-Wagner, ou de regretter que le remplissage gâte les trois quarts des
-opéras, presque tous les duos et d'ailleurs à peu près tout ce qu'on
-nous joue dans les théâtres ou les salles de concert... Non, ce sont là
-des propos d'original ou d'extravagant qui veut se faire remarquer, des
-paradoxes.
-
-Un monsieur délicat et bien élevé, un homme du monde, ne gâte pas ainsi
-ses impressions. Et d'abord il n'aime pas la musique: il l'adore. On
-l'adore. On a un regard spécial, soudain sérieux, et un certain ton de
-voix pour dire cela, un ton de voix qui ne sert qu'en cette occasion--ou
-aussi pour parler chevaux, de temps à autre, entre initiés. On «adore»
-le cheval; on «adore» la musique. Dès qu'on s'est confié cette précieuse
-faiblesse, la conversation se trouve à la fois enivrante et simplifiée;
-car elle ne consiste plus, ou presque plus, qu'en l'énoncé de quelques
-noms propres, compositeurs, chanteurs ou titres de symphonies ou
-d'opéras, noms prononcés d'une façon lyrique, ou encore avoués avec une
-sorte de gourmandise, et aussitôt suivis de «Oh», de «Ah», de sourires
-voluptueux, de «Il est merveilleux dans ce rôle-là», et de «Elle a
-divinement chanté l'autre soir». Sur quoi, l'un des communiants dans
-l'enthousiasme général lève un sourcil languissant et fredonne comme
-malgré lui quelques notes de la partition chérie; son voisin l'imite, un
-peu en retard; une troisième personne attaque un autre air: deux minutes
-après la plus horrible cacophonie règne dans la salle, et le malheureux,
-le pelé, le galeux, celui qui n'aime pas la musique enfin, a, contre
-toute apparence, l'air d'un sot parce qu'il se tait.
-
-Si, par hasard, la convenance ou la cérémonie arrêtaient sur les lèvres
-l'essor de ces chansons ailées, l'entretien se bornerait alors aux
-interjections dévotes ou indignées, non moins laconiques, en tous cas,
-que passionnées. Et celui qui ne participe pas à cette débauche de
-sensibilité musicale, celui-là connaît alors toutes les misères, toutes
-les humiliations de l'exil. Que l'on parle devant lui, en effet, de
-métallurgie où il n'entend rien, ou de littérature qui ne l'intéresse
-nullement, son abstention ne fera pas scandale; son silence même, s'il
-est déférent et poli, semblera du meilleur goût. Il n'en va pas de même
-dès que l'on se pâme au sujet de musique, et quiconque ne donne pas
-quelque signe de piété aux mots Schubert, Schumann, quiconque ne hoche
-pas au moins la tête si l'on cite Berlioz, ou n'a point d'avis sur
-Claude Debussy,--ah! ce paysan-là n'est qu'un lourdaud sans nerfs, un
-être bien peu séduisant, peut-être un monstre. On lui dira: «Mais,
-monsieur, à chacun ses goûts, à chacun ses plaisirs. Je vous comprends
-parfaitement...» Qu'il n'en croie rien. Il est perdu dans l'esprit des
-femmes charmantes, celles qui ont une âme, et qui s'en servent.
-
-Un jeune homme, au contraire, se présente modestement dans un salon. Il
-est distingué, correct, insignifiant, comme il faut être enfin, comme il
-faut. Aucune grâce physique particulière ne le distingue de son aimable
-voisin. Nulle grâce spirituelle non plus, car il ne se montre ni
-éloquent, ni gai, ni fertile en anecdotes ou en bons mots, ni rien
-enfin. Mais je dirai de lui qu'il a de la musique, comme on disait jadis
-d'un honnête homme: il a des lettres. Aussi, n'est-il pas plutôt arrivé
-que des affinités savoureuses le rapprochent des dames qui se trouvent
-là. Ils se murmurent les uns aux autres: «La neuvième symphonie... la
-quinzième sonate... Beethoven (avec l'accent allemand)...» Et les âmes
-se lient, les coeurs s'entendent. Sent-on bien à quels paradis clos il
-touche ainsi, ce jeune homme, de quelles régions secrètes et désirables
-on lui donne la clef? Toutes les sensations que, faute d'adresse ou
-faute de syntaxe, nos belles amies ne savent exprimer, non plus que
-leurs amoureux d'ailleurs, toutes les rêveries, toutes les éternelles
-caresses des poètes, d'un seul mot, qui est le titre d'une cavatine
-célèbre, voilà que notre mélomane vient de les évoquer. Il faudra que
-les profanes accomplissent des prodiges en parlant, et encore dira-t-on:
-«Un tel est gentil, mais un peu lassant avec sa manie de bavardise et
-d'esprit.» Le musicien, au contraire, à l'aide de huit ou dix noms
-propres, pas davantage, et de cinq à six jeux de physionomie exprimant
-la béatitude, le musicien fait sa cour. C'est une cour économique. Mais
-elle suffit. On ne vérifie pas entre dilettantes, et après les premiers
-mots de passe, on s'embarque tout de suite ensemble pour l'Ile Heureuse.
-Le compagnon n'est qu'un escroc, ou qu'un niais, et l'île n'existe pas.
-Mais qu'est-ce que cela fait!...
-
-Je me connais un camarade qui, comme tout le monde, a fait une pièce. On
-y voit un jeune premier éperdument épris d'une délectable mondaine et
-déployant un soir, pour séduire sa bien-aimée, des trésors de finesse,
-d'émotion, de grâce. Peine perdue. Exaspéré, il dit soudain: «Rentrons
-au salon! Vous me jouerez des valses.
-
---Vous aimez la musique? fait son amie.
-
---Je l'adore.»
-
-Un regard profond le remercie pour ce seul mot. La jeune femme ne se
-donne pas encore, mais déjà elle est touchée, elle comprend...
-
-Ainsi que toutes les pièces encore inachevées, cette comédie atteindra
-la centième.
-
-
-
-
-EN ÊTRE
-
-
-En être!...
-
-C'est toute une affaire. Cela occasionne une grosse dépense et demande
-un travail considérable, ou plus précisément trois genres de travaux,
-incessants et assidus: travaux manuels, travaux intellectuels et
-travaux... sentimentaux, si l'on peut dire.
-
-Puis il faut être doué. Si vous ne l'êtes point, c'est-à-dire si vous
-vivez sans ressentir, devant toute personne qui «en est»
-indiscutablement, un certain petit mouvement involontaire de respect et
-d'amour, si d'instinct vous ne recherchez pas avec passion son salut ou
-sa poignée de main, si vous n'avez pas la foi enfin, inutile d'aller
-plus loin, ce qui va suivre n'offrira pour vous aucun sens.
-
-Mais si spontanément, et depuis le collège ou depuis la pension, vous
-vous efforcez vers ce noble idéal, sans une défaillance, sans une
-distraction, si à toutes les minutes de votre vie vous pensez à l'heure
-bénie où votre patience sera couronnée, où vous «en serez», sans
-discussion possible, au vu et au su de tout Paris, alors nous pouvons
-nous entendre, et voici quelques conseils, ou du moins votre emploi du
-temps. Programme horriblement chargé, hélas!... mais le résultat, ici,
-vaudra bien, j'imagine, la peine qu'on aura prise et les soucis dont on
-aura désolé sa jeunesse. En être, réfléchissez bien à cette félicité: en
-être!...
-
-Mettez-vous donc au plus vite en apprentissage. Les premiers labeurs ou
-métiers manuels qui s'offrent à l'activité de quiconque poursuit un rêve
-si magnifique effraient par leur nombre et leur diversité. On y doit
-déployer, en effet, les qualités d'un bon mécanicien, d'un cocher
-parfait, d'un honnête piqueur et, parfois même, d'un jockey de talent:
-il s'agit, en effet, de pouvoir acheter, apprécier et conduire une
-automobile respectable, puis d'être en état de monter un cheval en
-steeple ou en plat, au Concours hippique ou sur les obstacles de Pau; il
-faut s'entendre en vénerie, suivre les laisser-courre d'un équipage au
-moins, posséder honnêtement quelques chevaux de courses, et savoir mener
-sans ridicule un coach au milieu des voitures du Bois. Il importe aussi
-de jouer au polo: le polo classe tout à fait un homme; c'est une
-entreprise suprême à laquelle certains ne songent pas; ils ont tort, ne
-les imitez point: une erreur, un oubli vous seraient reprochés. Il est
-urgent de jouer au polo. Autre chose: êtes-vous bon tireur? Très
-important! Vous ne voudriez pas qu'on se moquât de vous dans les battues
-où l'on vous conviera, cet automne. Et pensez aux pigeons de
-Monte-Carlo! Songez aussi qu'il vous sera nécessaire d'avoir un petit
-yacht à voile, si votre fortune ne vous permet pas davantage, ancré dans
-le port de Trouville: apprenez par conséquent à devenir, coûte que
-coûte, pilote et marin. Enfin, si l'on vous rit au nez, il sera
-inévitable d'envoyer des témoins: vous voilà donc forcé de faire un peu
-d'escrime.
-
-Est-ce tout? Non, il y a le tennis! Tâchez d'y exceller: autrement,
-qu'iriez-vous faire à Puteaux? Or vous ne comptez point, j'espère, ne
-pas vous montrer à Puteaux par les beaux crépuscules de juin?... Enfin,
-hâtez-vous d'acquérir, si vous ne les avez, les notions raffinées
-d'arpentage et de terrassement qui vous mettront à même de figurer
-convenablement dans une partie de golf. Le golf est utile: on prend
-beaucoup le thé sur les terrains de golf, et nul n'ignore combien on
-trouve aisément l'occasion d'être présenté et représenté, en douceur, et
-sans qu'il y paraisse, aux personnages les plus influents, dès qu'on
-sait passer avec grâce une théière ou un sucrier, ramasser gentiment une
-cuiller, un mouchoir, s'élancer à propos pour cueillir une tasse vide
-entre des doigts finement gantés. Ne négligez à aucun prix le golf!
-
-Voilà, direz-vous, bien de l'ouvrage? Ce n'est pourtant que
-l'indispensable. Passons aux travaux intellectuels. Rassurez-vous,
-d'ailleurs: le tableau des études est beaucoup moins long que l'exposé
-de la main-d'oeuvre. Ce tableau ne comportera que deux articles: 1º
-Jouer au bridge comme un maître; 2º connaître par coeur la liste des
-gens qu'on voit et celle de ceux qu'on ne voit pas, ou qu'on ne voit pas
-encore, ou qu'on a vus et qu'on ne voit plus.
-
-Sciences subtiles, inégalement ardues cependant. Si les finesses du
-bridge, en effet, s'acquièrent lentement et à grand'peine, par contre on
-sait tout de suite quelles sont les personnes qu'on peut, qu'on doit
-fréquenter, comme celles qu'il vaut mieux ne pas saluer publiquement.
-Interrogez n'importe qui: il vous répondra là-dessus sans nulle
-hésitation. N'insistez pas, il est vrai, et ne demandez jamais quelles
-sont les raisons de ces ostracismes ou de ces engouements. De telles
-questions sembleraient impertinentes, et n'amèneraient aucun résultat.
-Contentez-vous des préceptes expérimentaux, mais d'une précision
-parfaite: «On voit X.; on ne voit pas Y.» C'est la sagesse. C'est le
-devoir.
-
-Sans doute serait-on également tenté de faire entrer dans la catégorie
-des travaux de l'esprit une certaine connaissance de la langue anglaise.
-Car il faut bien être à même d'en murmurer quelques mots, de-ci de là,
-avec l'accent. Mais je ne puis même pas supposer que vous ayez besoin
-d'une telle recommandation. On boit, on mange, on dort et on parle
-anglais. Cela ne fait même pas question.
-
-Inutile encore de chercher à posséder quelques-unes de ces idées
-courantes qui permettaient naguère de faire la conversation, de parler
-politique, théâtres, vie parisienne, etc. Partout, aujourd'hui, le
-bridge a remplacé ces futiles bavardages. Autant de gagné.
-
-Quant au troisième genre de besognes, celles qu'il faut nommer, faute
-d'un meilleur terme, les travaux du coeur, elles consistent pour vous,
-mesdames, à faire la charité, autrement dit à courir toutes ces
-innombrables ventes appelées effectivement de charité, sans en manquer
-une seule, et à envoyer très exactement aux personnes que vous
-connaissez des cartes pour les ventes où vous exposerez vous-mêmes, en
-faveur des pauvres, votre beauté, votre bonne grâce et votre jolie
-robe... Pour ce qui est de vous, messieurs, que votre rôle soit ici de
-vous montrer intrépides! Et n'entendez point qu'il vous faudra
-seulement, par exemple, faire bonne figure si vous allez sur le terrain:
-cette frivole cérémonie ne dure qu'un instant, ce n'est rien. Non, le
-champ de bataille où vous devrez à votre tour montrer du coeur, et cela
-quotidiennement, et en outre d'une manière élégante, avec un certain
-panache même et quelque dandysme au besoin, le lieu où il conviendra que
-vous atteigniez à l'héroïsme, c'est la table de jeu de votre cercle et
-toutes les tables de poker, de baccara ou d'écarté devant lesquelles
-vous vous serez négligemment assis. Jouez noblement et continuellement,
-sans mesure comme sans raison. Jouez jusqu'à la ruine, s'il le faut, et
-au delà: les usuriers ne font jamais grève et n'ont point de repos
-hebdomadaire, vous les trouverez toujours.
-
-Si vous remplissez convenablement toutes ces obligations, si de plus
-vous avez soin de ne pas manquer une première ni un vernissage, d'être
-vus le plus souvent possible dans les restaurants les plus chers; si
-vous prenez bien garde d'aller à Cannes, à Trouville, à Aix et à Pau
-quand il convient; si vous passez l'automne dans un nombre suffisant de
-châteaux, le mois de janvier au Caire, le mois de juillet en croisière,
-et si vous vous rendez de temps à autre, mystérieusement, à Londres; si
-votre santé y résiste et que votre fortune n'y succombe point, alors,
-alors seulement, vous passerez pour «en être», enfin!...
-
-Mais, au fait, pour être de quoi?... On ne sait pas au juste. Du
-meilleur ton? Il n'y en a plus guère. De la meilleure société? On ne
-voit pas où la prendre; chacun dit qu'elle n'est pas dans le salon du
-voisin. De l'élite parisienne? Il faudrait s'entendre: où la
-placez-vous? Dans le monde? Les gens de lettres le prétendent plein de
-snobs et de parvenus. Sur le boulevard, en ce cas, dans les couloirs de
-théâtre et dans les lieux où l'on soupe? Bon! Les mondains jurent que
-c'est très suspect et tout à fait bohême. Dans les cercles
-inaccessibles, peut-être, et jalousement gardés? Allons donc! feuilletez
-leurs annuaires...
-
-Aussi bien, il n'importe. Travaillez de toutes vos forces pour en être,
-d'abord. Puis, quand vous en serez, il sera temps de réfléchir--si vous
-vivez encore.
-
-
-
-
-LE JEUNE HOMME THÉ
-
-OU MASCARILLE
-
-
-Quand Du Bellay écrivait le _Poète courtisan_, il raillait un
-professionnel, un confrère, un homme qui travaillait pour vivre. C'était
-également par métier que les goinfres et les libertins, à la Théophile
-ou à la Cyrano, raffinaient sur le tendre. Au lieu que le Mascarille de
-Molière se présente comme un oisif, un flâneur, presque un homme de
-cour, un type entièrement nouveau enfin, à jamais insupportable et
-néfaste, encore vivant aujourd'hui, et qui n'a même pas de nom...
-
-Car on n'a pas tout dit en l'appelant un bel esprit. Saint-Evremond,
-Fontenelle vécurent en beaux-esprits, et Mascarille les eût divertis. Le
-nommerons-nous donc un dilettante? Mais ce terme définit un homme très
-cultivé, qui connaît les derniers secrets d'un ou de plusieurs arts, un
-homme qui travaille et s'instruit chaque jour, un passionné[22]. Ce
-n'est pas non plus exactement l'amateur: celui-ci, riche et peu pressé,
-entreprend souvent de longs et pénibles ouvrages, qui eussent rebuté
-notre marquis. Mascarille se montre trop occupé d'autre part du parfum
-de ses gants, de l'embonpoint de ses plumes, comme de la guerre qu'il
-prétend avoir faite avec Jodelet, pour être tout à fait un homme de
-lettres; et il aime bien trop aussi, pour un véritable homme du monde,
-les petits vers, les ruelles où l'on cause, les mots, les pointes, et ce
-qu'il croit le talent... Non, c'est Mascarille, l'éternel et fade
-fantoche, le snob, sottement spirituel, «enniaisant», le pousseur de
-sentiments rares, le bluffeur en dentelles, Mascarille enfin... Et il
-dure encore, vous dis-je, mis à notre mode et transformé selon notre
-goût. Allons dans un salon, tenez: le voici.
-
- [22] Il y eut en Angleterre une société de _Dilettanti_, fondée en
- 1733. Ce furent de riches gastronomes, délicatement épris d'art
- antique. Ils rendirent d'immenses services en patronnant et en
- aidant de leurs deniers de savants archéologues comme Stuart et
- Revett, qui publièrent le grand ouvrage _Antiquities of Athens_, ou
- Rob. Wood, qui explora Balbeck et Palmyre (1753 et 1757).
-
-Ah! en vérité, il est exquis! Rien de plus... confidentiel, semble-t-il,
-que sa mine et son ton de voix. On le devine, dès son entrée, le
-familier, l'habitué des femmes: il vient encore d'en quitter une tout à
-l'heure, sans doute, et connaît plus d'un secret... C'est un assez joli
-garçon, non point trapu comme un grossier joueur de foot-ball, certes,
-ni bellâtre comme un officier de cavalerie, mais plutôt frêle au
-contraire, ou bien un peu gras, et généralement pas très bien portant,
-légèrement gastralgique ou appendiciteux, sinon sujet aux névralgies,
-indisposition distinguée entre toutes. Il s'habille avec goût, un
-tantinet en retard sur la dernière mode, juste ce qu'il faut pour éviter
-une affectation ridicule.
-
-Sa conversation n'a point cette abondance entreprenante et agressive des
-bavards qui parlent sur tout et toujours; mais il excelle à répondre, en
-quelques mots qu'on a peine à remarquer, tant ils témoignent d'une
-pudeur charmante de sa pensée. Ou bien il glisse çà et là dans
-l'entretien général, avec une concision mystérieuse, un paradoxe
-discret, un mot de Tristan Bernard, une anecdote de Guitry. Par contre,
-il est capable de murmurer pendant deux heures d'horloge dans un petit
-coin, tête à tête avec une dame de lettres, une jeune femme en instance
-de divorce, ou une fillette malheureuse et persécutée. Et regardez-le
-donc, alors: Dieu! qu'il a l'air fin! Ses yeux se plissent, son sourire
-s'aiguise, son silence même devient inquiétant, et la moindre phrase
-qu'on lui adresse prend une signification savoureuse à être écoutée
-ainsi. On lui en sait gré. N'est-ce pas juste?
-
-Que fait il dans la vie, présentement? Des visites. Que fera-t-il un
-jour? Un roman, c'est fatal, ou une pièce en collaboration. Comment se
-délasse-t-il de ses travaux intellectuels? En jouant au bridge ou au
-tennis. N'a-t-il pas une passion avouée? L'automobile. Qu'aime-t-il
-encore à la folie? La musique, vous pensez bien. Et où ira-t-il cette
-année? En Norvège et en Egypte.
-
-Mais le suprême entre tous ses mérites, la plus incontestable qualité
-qu'il ait, c'est assurément de pouvoir avaler du thé à toute heure du
-jour, sans trêve ni plainte, mieux que cela même, le sourire aux lèvres
-et comme en se jouant. A Paris en hiver, à Puteaux au printemps, à
-Deauville au mois d'août, en Touraine pendant l'automne, il ne cesse de
-boire du thé. De frêles mains lui en apportent des tasses pleines, qu'il
-accepte avec grâce et qu'il épuise... Ah! nos Mascarilles, au XXe
-siècle, ne portent ni perruques insolentes, ni scandaleuse petite oie.
-Ils ne dansent plus la pavane, et ne font plus de madrigaux
-extravagants. Que non! Ils sont bien plus nuancés, bien plus
-délicatement ridicules. Ils sont couleur de lune, pour ainsi dire,
-couleur de thé, ils sont thé comme la lune...
-
-Qui ne sent donc à quels abominables snobismes littéraires ils doivent
-se vouer tout naturellement? On ne parle pas sans cesse impunément d'art
-aux jeunes femmes, une tasse fragile aux doigts, on ne fait pas renaître
-la vieille tradition falote du dandysme, hélas, sans être prêt à aimer
-éperdument les psychologues en 1888, Oscar Wilde en 1889, les
-socialistes russes en 1890, les poètes symbolistes en 1892, les
-romanciers italiens en 1894, les prophètes anarchistes en 1896, les
-dreyfusards en 1897, les antidreyfusards en 1898, etc. etc.
-
-Car Mascarille est éternel, parbleu! Qu'il se montre impudent ou
-réservé, qu'il sable le bourgogne ou s'enivre de thé, qu'il arbore des
-rubans ou revête un veston de tennis, il n'a de goût que pour la
-«tricherie», que pour ce qu'on n'entend pas très bien, que pour le
-pathos et la poudre aux yeux. Il aime à lire:
-
- Un oiseau flagellé des vagues aveuglantes
- Va s'assommer sans voir aux récifs assassins,
- Et fait noyer aux flots une loque sanglante:
- Ainsi s'est déchiré mon coeur
- Aux pointes roses de tes seins.
-
-Ou bien:
-
- Je dors, je n'ai pas mal, je respire si peu,
- A peine peut-on dire
- Que mon coeur est vivant comme au creux d'un lys bleu
- Un papillon qui vire.
-
-Ou bien encore:
-
- Quand, dès l'aube, sonnant ses clochettes de fleurs,
- La mauve campanule
- M'appelle dans les bois et met sa bonne odeur
- Sur mon mouchoir de tulle.
-
-Notre jeune homme thé ne se dit point qu'un papillon ne peut pas
-davantage virer dans un lys, celui-ci fût-il bleu, qu'une campanule
-aller mettre de l'odeur sur un mouchoir, même de tulle; que l'image de
-la mouette et des récifs s'accorde au plus mal avec un coeur et des
-pointes de seins; qu'au lieu de «flagellé des vagues», il fallait écrire
-«flagellé par les vagues»; que «sans voir» est du charabia, et que si
-l'on peut, par exemple, «faire prendre aux enfants de la bouillie», on
-ne saurait pourtant «faire noyer aux flots quelque chose»; qu'au
-surplus, la première strophe ci-dessus est un concetto indigne de l'abbé
-Cotin lui-même, et que les deux dernières ne signifient à peu près rien.
-
-Mais à d'autres! Le bel esprit, qui sait tout sans avoir appris
-grand'chose, le bel esprit prétend aux sentiments les plus rares, au
-goût le plus fin. Aussi, pour bien démontrer l'un et faire état des
-autres, quelles complaisances attendries, quelles pensives extases
-devant la campanule qui «sonne ses clochettes», non moins que devant les
-hideux fantômes exposés chaque année au Salon par M. Rodin, non moins
-que...
-
-Les amateurs, les dilettantes, les dandys, les demi-artistes, tous ces
-modernes Mascarilles enfin, constituent pour le goût français un péril
-continuel: ils forment--révérence parler--de véritables foyers
-d'infection. Il serait patriotique de les envoyer tous coloniser
-l'Indo-Chine ou le Maroc.
-
-
-
-
-LE DANDYSME
-
-
-Dandysme, le dandysme! Mot magique! Vocable de luxe, terme précieux,
-particulièrement cher aux journalistes ou aux jouvenceaux qui débutent
-dans la littérature! Un artiste célèbre passe-t-il pour un peu
-excentrique, un poète s'habille-t-il avec soin, un géomètre brille-t-il
-dans les salons, un joueur de tennis écrit-il des livres de philosophie,
-qu'aussitôt, dans les chroniques, on parle de dandysme. Si quelque
-apprenti romancier est encore assez... collégien pour introduire dans
-son récit un personnage, «le» personnage irrésistible, insupportable et
-affecté qui, vous savez bien, contemple supérieurement choses et gens
-derrière «son monocle impitoyable», vous apprendrez que ce fantoche
-artificiel et agaçant est un dandy. Un homme d'Etat fait des mots, ne
-prend pas trop au sérieux ses graves besognes: dandysme. Un écrivain
-traite avec flegme des questions brûlantes, disserte en badinant sur un
-sujet austère, ou solennellement sur une matière futile: dandysme.
-Quelqu'un, s'il est bien mis, surprend par la moindre manie: dandysme.
-Toujours et partout du dandysme. De même que l'expression: «C'est une
-pose», ou de même que cette autre: «C'est un faiseur», la phrase: «Il y
-a là du dandysme» ne veut presque plus rien dire, à moins qu'elle ne
-signifie tout simplement: «Je suis un peu étonné.»
-
-La mode, et aussi les centenaires des grands romantiques, qui se
-succèdent coup sur coup, veulent qu'en ce moment historiens des moeurs
-et critiques littéraires étudient de près l'époque du romantisme et de
-la Restauration: d'où un renouveau de faveur pour les dandys. Deux
-livres ont paru en moins de six mois sur cet énigmatique, non moins que
-séduisant sujet[23]. Qu'est-ce donc au juste que le dandysme, d'où cela
-vient-il exactement, à quels traits reconnaître cette mystérieuse
-qualité, et comment la définir?
-
- [23] _George Brummell et George IV_, par ROGER BOUTET DE
- MONVEL.--_Sous Louis-Philippe: Les Dandys_, par JACQUES BOULENGER.
-
-La réponse, si l'on voulait, serait bien simple: au début ceux que l'on
-nomma dandys, chez nous du moins, furent des anglomanes élégants, rien
-de plus; ensuite, sous l'influence de Barbey d'Aurevilly, le dandysme
-passa dans la littérature, il devint même une sorte de genre littéraire.
-Voilà tout. Aujourd'hui ce mot n'offre plus qu'un sens historique, et le
-dandysme ne correspond à aucune réalité contemporaine. S'il reste encore
-des dandys, ils sont à Montmartre, dans les brasseries.
-
-L'histoire de cette importation anglaise est bien facile à suivre. Au
-début du XIXe siècle vécut à Londres un homme de naissance obscure, de
-fortune relativement modeste, qui n'avait d'autre talent que celui de
-s'habiller très bien, mais qui était extraordinairement insolent. Je ne
-dis point qu'il était spirituel, ni plaisant, ni charmant, ni gai, ni
-triste, ni brutal, ni intrigant; non, il n'était qu'insolent, mais
-effrontément, incroyablement, magnifiquement insolent. Cela pouvait
-déplaire, cela pouvait sembler incompréhensible ou grotesque, venant
-d'un si mince personnage; mais par un coup du sort, le prince de Galles
-trouva le cas délicieux, Son Altesse daigna rire, et fit de l'insolent
-son ami très cher: aussitôt toute la société anglaise, qui était et est
-encore la société la plus _snob_ du monde, devint folle de ce gentleman
-qui avait séduit le prince de Galles. On adora les impudences de ce roi
-de la mode, on imita voluptueusement ses attitudes, et l'on ne se crut
-présentable que si l'on était vêtu comme lui. Cet homme s'appelait
-George Bryan Brummell. Il fut le premier dandy.
-
-Son règne dura longtemps. Quand il eut disparu, beaucoup d'élégants
-perpétuèrent à Londres sa tradition: d'ailleurs il va de soi que les
-jeunes dandys, ses élèves, ont passé sa mesure et témoigné à tout propos
-non plus d'une insolence, mais bien d'une grossièreté aussi odieuse
-qu'absurde. Chateaubriand connut à Londres ces goujats du bel air. Aussi
-bien l'Angleterre allait-elle changer de culte, et bientôt s'éprendre du
-comte d'Orsay, un parisien qui était aimable, qui riait, et même qui
-causait.
-
-Cependant, avec une touchante puérilité, les jeunes Français de
-distinction donnaient--déjà, hélas!--avec fureur dans l'anglomanie. Sous
-l'impulsion des plus riches d'entre eux et du fameux lord Seymour--celui
-qu'on surnomma «milord Arsouille»--voici qu'ils se mirent à créer des
-«clubs», à ne rêver que chevaux de courses, que chasses, que
-palefreniers et tailleurs anglais. Il fallait donc bien qu'ils se
-fissent fort d'imiter cette froide _humour_, cette extravagance sans
-éclat et cette espèce de morne dédain qu'ils avaient vu si bien réussir
-de l'autre côté du détroit, et qu'ils devaient juger d'un suprême bon
-ton. Mais il est à croire que de légers Français tinrent assez mal, sans
-doute, ce rôle ingrat. Et les viveurs du temps de Louis-Philippe
-n'eurent probablement du dandy que le nom. Mais on disait toutefois «les
-dandys», comme on a dit ensuite «les fashionables», puis «les lions».
-Simple argot du boulevard, simple étiquette.
-
-Enfin, vers 1845, le fameux livre de Barbey d'Aurevilly parut. Or notre
-magnanime Barbey d'Aurevilly n'était point de ces pauvres gens qui
-nomment un chat un chat et Rollet un fripon. Pour ce grand et frénétique
-écrivain, un chat était toujours un léopard ou un tigre, et Rollet
-l'incarnation de Satan sur la terre. Un héros tel que Brummell le rendit
-éperdu. Dame! qu'on y songe: la gloire prodigieuse et presque
-surnaturelle de ce gentleman, sa vie paradoxale, une attitude si
-passionnément soutenue, une telle morgue basée sur rien, tant d'aplomb
-et tant de surhumaine impertinence--il y avait de quoi enivrer une
-cervelle moins excitable que celle du jeune exalté normand. Il écrivit
-avec ferveur et publia cette étude sur Brummell, l'un de ses meilleurs
-livres, aujourd'hui célèbre, mais qui alors faisait entrer pour la
-première fois ce mot, «le dandysme», dans la littérature française.
-
-Quelle fortune il y eut depuis! Barbey d'Aurevilly lui-même fit
-d'ailleurs de son mieux pour acclimater par son propre exemple, dans le
-monde des lettres, cette espèce de turbulence grandiose et d'éloquente
-folie qu'il prenait peut-être, le grand visionnaire, pour du dandysme.
-Comme si l'insolence et l'habit bleu de cet irritant Brummell pouvait
-rien avoir de commun avec les carnavalesques fantaisies d'un Barbey
-d'Aurevilly et sa _furia_ toute française! Quoi qu'il en fût, on prit
-dès lors peu à peu l'habitude de nommer «dandysme» non plus tant une
-façon de s'habiller, ni même de parler, qu'une certaine discordance
-entre les actes qu'une personne accomplissait dans la vie et la façon
-dont elle les accomplissait. Par exemple Barbey d'Aurevilly, inventeur
-et--croyaient les gens de lettres--modèle du dandysme, avait exalté
-l'Eglise et célébré la religion sur le ton le moins pieux qui fût; il
-avait baisé la mule du Pape un peu à la façon de ce baron féodal qui,
-pour baiser le pied de son suzerain, porta si rudement ce pied à ses
-lèvres qu'il fit choir tout de son long le haut seigneur par terre. Le
-contraste entre la louange religieuse et le ton peu chrétien déconcerta
-les critiques, et l'on cria de toutes parts au dandysme.
-
-Baudelaire, après Barbey, parla de la mort comme un amateur ferait d'une
-plante rare ou d'un parfum de choix: dandysme. Les parnassiens voulurent
-traiter avec une impassibilité apparente des sujets pathétiques:
-dandysme. Tout ce qui parut un tant soit peu, à tort ou à raison,
-recherche d'attitude ou d'élégance, tout ce qui dérouta ou surprit un
-instant, les psychologues de salon, les dilettantes, les décadents, Paul
-Bourget en son temps, Maurice Barrès au nôtre--on voulut voir partout
-des dandys. Rien de plus exagéré.
-
-Les hommes à la mode eux-mêmes, à présent, justifieraient très mal ce
-titre. Il y a quelques années, l'Angleterre adula et glorifia le poète
-et le causeur Oscar Wilde. Recherché, somptueux et raffiné, très
-spirituel et contant à merveille, cet esthéticien fashionable mérita
-peut-être un peu mieux que tant d'autres qu'on eût parlé de dandysme à
-son sujet. Mais sa vie finit tristement. On dit aussi que le prince de
-Sagan, naguère, eut de l'esprit; mais quand même cela serait, nous voilà
-bien loin de Brummell! Et ce n'est point M. Robert de Montesquiou
-lui-même qui nous y ramènera, tout dandy que certains publicistes l'ont
-fait.
-
-Il n'y a plus de dandys. Il n'y en aura plus jamais. Le monde où l'on
-brille est trop vaste, trop encombré et trop dispersé, maintenant, pour
-qu'une suprématie indiscutée s'y puisse établir. Puis, allez donc faire
-l'insolent!... Ce sont là moeurs d'autrefois. Pourtant un homme est mort
-voici moins de quinze ans, qui avait encore poussé jusqu'à la passion et
-jusqu'au grand art les plaisirs de l'impertinence: ce fut le légendaire
-et anachronique boulevardier, le brillant escrimeur Alfonso de Aldama.
-Mais il n'était pas un dandy puisqu'on le contestait, puisque l'on se
-fâchait de ses incartades, et qu'il allait pour cela sur le pré tous les
-mois. Voyez-vous Brummell avec un duel sur les bras! On n'ose seulement
-songer à ce qui fût arrivé s'il eût dû, pour se battre, déranger les
-plis de son illustre cravate...
-
-On m'objectera peut-être aussi M. Gabriele d'Annunzio, dont les chevaux,
-les chiens, le mandat politique, les collections d'art et les
-préfaces... Mais, allons donc! qu'on ne nomme point Gabriele d'Annunzio
-un dandy! C'est lui faire tort. Il n'est qu'un grand, qu'un admirable
-artiste, tel qu'on en vit beaucoup dans son pays à l'âge d'or de la
-Renaissance. Il s'exprime dans ses préfaces sur le ton de Benvenuto
-Cellini: il en a bien le droit!
-
-Non, que les chroniqueurs s'y résignent, mais sur le boulevard comme
-dans les lettres, et comme partout, les dandys ont vécu.
-
-
-
-
-NOBLESSE CHEVALINE
-
-
-Dès le XVIIIe siècle, le goût du sport déconcertait les Français.
-D'honnêtes gens rapportent avec indignation que l'on eut toutes les
-peines du monde à empêcher la reine Marie-Antoinette de posséder (ô
-scandale!) des chevaux de courses. «Et qu'alliez-vous faire en
-Angleterre? disait Louis XVI au duc d'Orléans.--Sire, j'y apprenais à
-penser.--Les chevaux, sans doute», répliquait le gros roi du ton le plus
-bourru. «Comme si, s'écrie un personnage de Restif de la Bretonne, comme
-si les jambes de leurs _coureurs_ exerçaient les jambes des chevaux de
-nos postes, de nos dragons et de nos hussards!» Personne enfin n'y
-entendait rien.
-
-Sous la Restauration, on n'avait pas encore compris. Mme Emile de
-Girardin, qui, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, rédigeait à la
-_Presse_ de célèbres Courriers de Paris, criblait d'ironies mondaines et
-de blâmes distingués le nouveau divertissement de la bonne société.
-Adolphe Dumas, dans une pièce représentée en 1847, craint de ne bientôt
-plus voir à Paris, grâce à l'envahissement des jockeys et des courses,
-«ni Français, ni France, ni patrie.» Et Alphonse Karr lui-même écrit
-avec trivialité, comme toujours, mais cette fois sans bonne humeur, dans
-ses _Guêpes_ de mai 1841: «Le prétexte est l'amélioration des races de
-chevaux en France. Jusqu'ici, on n'a fait, pour l'amélioration de la
-race, qu'estropier et tuer les individus.»
-
-En cette même année 1841 paraissait, sous le titre _La Comédie à
-cheval_, une petite brochure, aujourd'hui rare et recherchée; elle était
-signée Albert Cler, et illustrée assez drôlement dans le goût du
-temps[24]. Cet Albert Cler aimait les chevaux, sans doute; seulement il
-était très ancien régime, et n'appréciait que les montures de parade,
-les courbettes et les grâces solennelles des anciens manèges; l'invasion
-des pur-sang d'outre-mer lui semblait barbare. A son avis, le cheval
-arabe était demeuré le «roi des coursiers généreux»; et il ne fallait
-point lui parler de ces bêtes anglaises, hautes sur pattes et
-dégingandées, dont, assure-t-il, la meilleure n'eût peut-être pas trouvé
-acheteur pour trois cents francs sur le marché aux chevaux.
-
- [24] _La Comédie à cheval, ou Manies et Travers du monde équestre,
- Jockey-Club, cavalier, maquignon, olympique, etc._, par ALBERT CLER,
- ill. par MM. Charlet, Tony Johannot, Eug. Giraud et A. Giroux
- (Paris, Bourdin, 1841, in-12, 153 p.).
-
-Aussi nous conte-t-il, sur la foi d'un vétérinaire au service de
-Méhémet-Ali, une historiette ingénue. Certains fils d'Albion, en Egypte,
-s'en étant venus proposer à des Arabes de faire courir des chevaux de
-pur sang, qui leur appartenaient, contre des chevaux du pays, les
-indigènes auraient accepté.
-
-«--Mais il nous faut six semaines pour l'entraînement, observèrent tout
-d'abord les Anglais.
-
-«--Et pendant combien de jours courra-t-on? répliquent les Bédouins
-stupéfaits.
-
-«--Combien de jours? On courra pendant une heure.
-
-«--Fi donc! Trois heures pour le moins. Autrement, ce serait une
-dérision.»
-
-Le jour de l'épreuve, on voit, à la grande stupéfaction des nomades,
-arriver sur le terrain choisi de petits bonshommes «bottés, maigres,
-pâles ou jaunes», menant en main «deux grandes machines mouvantes»,
-enveloppées dans des couvertures.
-
-Enfin, dit Albert Cler (p. 79), «tandis que le groom amaigri s'élance
-sur sa monture efflanquée, décousue, un grand et vigoureux bédouin
-saisit son arme favorite et se place gravement sur un cheval de taille
-ordinaire, qui prélude en sautant, jouant autour de la tente qu'habite
-la famille de son maître. La femme, les enfants viennent le caresser, et
-l'ami du Bédouin promet du regard, de vaincre l'étranger.»
-
-Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que, selon notre auteur, les pur-sang
-anglais sont honteusement battus et, la course finie, demeurent sur
-place roides et demi-morts, tandis que les chevaux arabes, «dispos,
-impatients, frappent du pied la terre, hennissent avec force, s'agitent,
-se tourmentent, et semblent appeler leurs adversaires à de nouvelles
-luttes»?
-
-Que dirait aujourd'hui ce puéril Albert Cler, s'il savait que ses
-pauvres petits chevaux arabes, en réalité, galopent à peu près comme des
-ânes ou des mulets derrière les puissantes et splendides machines que
-sont les chevaux de courses; que dans toutes les luttes hippiques,
-fussent-elles de vitesse ou de fond, durassent-elles plusieurs jours,
-comme les grands raids sur route, qu'il s'agît de sauts d'obstacles, de
-longues manoeuvres militaires ou d'épuisantes chasses à courre, c'est
-toujours et partout le triomphe universel des animaux de pur sang; que
-des distances de 2.400 mètres sont couvertes par ces êtres volants en
-deux minutes vingt-huit secondes, comme dans le Derby français de 1905,
-et en deux minutes trente secondes, comme dans le Derby anglais de la
-même saison; qu'il y a des courses pendant toute l'année, d'une façon
-ininterrompue, sur tout le territoire français; que certains mois
-durant, les Parisiens s'y rendent presque quotidiennement; que des prix
-de plusieurs centaines de mille francs y sont disputés; et que le
-gouvernement se préoccupe enfin du sport hippique comme d'une
-institution sociale, non moins nécessaire à notre République que les
-_circenses_ l'étaient à la plèbe romaine?
-
-Certes, Albert Cler serait plus que surpris: et il lui faudrait bien
-faire amende honorable, avec tous les railleurs de 1840, devant les
-grandes «machines mouvantes», et les dévoués «fashionables» qui seuls
-alors en cultivaient l'espèce.
-
-Plaisantons toujours un snobisme, surtout quand il nous vient, comme
-ici, d'Angleterre. Car c'est à notre nation, fine entre toutes, de
-donner le ton en Europe, et nous n'avons que faire des élégances
-anglo-saxonnes, tudesques ou cosaques. Pourtant dès qu'un usage est
-ingénieux et utile, pourquoi ne pas le franciser allègrement? Que les
-Barbares travaillent et que les Latins profitent, c'est dans l'ordre.
-
-Grâce aux louables efforts des grands éleveurs anglais et français, ce
-tour de force fut donc réalisé: une race, créée au XVIIIe siècle, a été
-amenée par la sélection à un degré d'excellence qui ne paraît pas
-pouvoir être dépassé. Jalousement préservée de tout mélange, cette
-supérieure espèce chevaline peut seule aujourd'hui répondre exactement à
-ce terme: une aristocratie. Et non seulement par droit de naissance
-(qu'est-ce que le chartrier incomplet ou truqué, les filiations souvent
-obscures, les naissances suspectes, les substitutions, les usurpations
-et compromis de toutes sortes qui gâtent nos plus vieilles et vénérables
-familles, à côté de la noblesse régulière, indiscutable et contrôlée
-d'un grand crack dont l'origine remonte de héros en héros, sans une
-faute, jusqu'au-delà de 1700?)--mais aussi par droit de mérite: les
-pur-sang de haute lignée, en effet, _prouvent_ leur valeur et leurs
-titres au respect, exemple que nos aristocrates humains les mieux nés se
-gardent trop souvent de suivre. Quand les princes des chevaux ne
-démontrent pas dans la vie sociale et publique, c'est-à-dire pour eux
-sur l'hippodrome, qu'ils sont dignes de soutenir l'éclat de leur nom, on
-ne les envoie pas au haras, et ils ne deviennent pas chefs de famille.
-Seuls, les meilleurs feront souche. Et ils sont si parfaits, les animaux
-ainsi obtenus, que retirés des champs de courses et destinés aux usages
-les plus pénibles, ils deviennent presque aussitôt endurants à miracle,
-tous leurs organes physiques étant naturellement d'une qualité plus
-haute, d'une trempe plus fine et plus dure à la fois que ceux des
-espèces communes. Ajoutons que cette race d'élite atteint à la plus
-définitive et classique beauté, à celle que nous montrent les statues
-éternelles de Lysippe: la force et l'élégance confondues, une grande
-puissance athlétique dans les lignes sveltes, la physionomie nerveuse.
-L'Apoxyomène du Vatican, le Lutteur Borghèse du Louvre[25] et le cheval
-_Ajax_, par exemple, ou tel autre grand pur sang, ce sont des merveilles
-analogues.
-
- [25] M. Salomon Reinach en attribue l'origine à Lysippe.
-
-Le peuple grec couronnait dans ses jeux solennels les modèles que ses
-divins sculpteurs reproduisaient ensuite par le bronze ou le marbre. Or,
-nous acclamons, dans nos jeux olympiques de Longchamp et d'Auteuil, des
-formes vivantes qui ne le cèdent pas en harmonie, en noblesse, en force
-ni en grâce aux athlètes hellènes. Seulement, nous n'avons plus ni
-Polyclètes, ni Lysippes. Prions les dieux que M. Rodin continue à
-sculpter des ombres et des cauchemars, et qu'il ne soit au grand jamais
-chargé d'immortaliser le corps admirable, les lignes heureuses d'un
-gagnant du Derby d'Epsom ou du Grand Prix de Paris!
-
-Le procédé de la sélection, par lequel fut sans cesse maintenue et
-perfectionnée la descendance des premiers chevaux de sang, remonte
-d'ailleurs, comme tant d'autres inventions délicates ou belles,
-jusqu'aux Grecs. Lycurgue y avait déjà songé pour l'amélioration de la
-race humaine.
-
-«S'il arrive, nous rapporte Xénophon, dans le _Gouvernement des
-Lacédémoniens_ (ch. I), qu'un vieillard ait une jeune femme, le
-législateur, voyant qu'à cet âge on met tous ses soins à la garder, fit
-une loi contre cet abus. Ce vieillard doit donc choisir un homme dont le
-corps et l'âme lui agréent, et conduire celui-ci auprès de la dite femme
-afin de se créer des rejetons. Un homme d'autre part, qui ne veut pas
-épouser une femme, mais qui désire cependant de beaux enfants, est
-autorisé par la loi, s'il voit une femme intelligente et féconde, à
-prier le mari de la lui prêter pour en avoir postérité. Lycurgue accorda
-beaucoup d'autres permissions semblables, se fondant sur ce que les
-maris désirent donner à leurs fils des frères, qui soient héritiers du
-même sang et de la même vigueur, sans l'être des biens. Avec un système
-si contraire à tout autre pour la reproduction de l'espèce, je fais juge
-qui voudra si Lycurgue a donné à Sparte des hommes supérieurs en force
-et en stature.»
-
-De pareilles mesures seraient peut-être--qui sait?--appliquées avec
-fruit parmi nous. Quoi qu'il en soit, la race choisie des pur sang est
-l'un des plus indiscutables chefs-d'oeuvre de la patience et de
-l'application humaines. Toutefois, même dans les aristocraties vraiment
-dignes de ce nom, il y a encore bien des degrés; parmi la cohue des
-nobliaux sans importance se détachent vivement les groupes des très
-grands seigneurs, les ducs et pairs, les princes du sang, etc. Ainsi en
-va-t-il des chevaux: entre la foule des modestes hobereaux de Chantilly
-ou de Maisons-Laffitte, quelques tribus, quelques familles l'emportent
-justement sur les autres dans l'opinion publique. De toutes ces hautes
-lignées, la souveraine en France était en 1905 celle de l'illustre
-_Flying-Fox_.
-
-M. Edmond Blanc, propriétaire de cet étalon prestigieux, l'a payé, voici
-quelques années, près d'un million. M. Edmond Blanc s'était tenu un
-raisonnement d'une étonnante et audacieuse simplicité. «Flying-Fox,
-s'était-il dit, a gagné le Derby d'Epsom; c'est le plus célèbre, le
-meilleur et le plus beau des chevaux de sa génération. Je l'achète un
-million. Mais je retrouverai tout cet argent[26], car il me donnera des
-fils qui, logiquement, seront à son image les plus célèbres, les
-meilleurs et les plus beaux de leurs générations». Et il arriva comme il
-avait prévu. Dès que l'année fut en effet venue où l'on put voir à
-l'oeuvre les premiers produits de Flying-Fox, c'est-à-dire en 1904,
-ceux-ci gagnèrent tranquillement les plus grandes épreuves classiques.
-Son fils _Ajax_ remporta le Derby de Chantilly et le Grand Prix de
-Paris. Et encore en 1905, les descendants de cet étalon merveilleux
-devaient, de l'avis général, atteindre presque sans lutte aux mêmes
-succès--quand survint cette catastrophe imprévue, la maladie. Un par un,
-tous les chevaux qui devaient triompher souffrirent soudain du même mal.
-On dut renoncer à les faire courir, et partout déclarer forfait[27].
-
- [26] On sait qu'une simple saillie de Flying-Fox vaut 10.000 francs.
-
- [27] Le seul qu'il fut possible d'isoler et de préserver de la
- contagion, est arrivé second dans le Derby d'Epsom.
-
-Au moment d'une lutte suprême, il arriva de même jadis qu'un héros
-fameux dans l'histoire, le légendaire César Borgia, avait tout prévu et
-s'était assuré toutes les chances de réussite, mais il se trouva
-brusquement malade, lui aussi, dans le temps qu'il eût fallu le mieux
-s'employer: et ce grand prix qu'il convoitait, une couronne héréditaire,
-lui échappa ainsi «sur le poteau», si l'on peut dire. Dans le cas
-Borgia, il y avait certes du poison. Ne songera-t-on pas aussi à ce
-vieux moyen de mélodrame pour l'étrange cas Edmond Blanc?
-
-De graves esprits peuvent tenir en mépris les courses et ceux qui s'y
-attachent. Il n'en est pas moins vrai que plus d'un psychologue, et plus
-d'un artiste surtout, y trouveront matière à méditer comme à longuement
-admirer. Il est plus raisonnable d'applaudir la noblesse chevaline et
-les belles bêtes victorieuses sur l'hippodrome, que de se laisser
-surprendre par des aristocraties moins évidentes et des héros moins
-purs. Voulez-vous une émouvante nouvelle? La glorieuse jument _Camargo_
-fut amenée un jour dans le harem de Flying-Fox. On n'ose songer sans
-trouble au poulain qui sera né de tels parents. Et quel est le rêveur un
-peu teinté de lettres qui, lisant l'annonce de cette entrevue
-impressionnante, se sera défendu d'évoquer la noble Thalestris, reine
-des Amazones, en ce jour mémorable où elle se présenta, suivie de trois
-cents guerrières toutes resplendissantes d'airain et d'or, devant le
-camp d'Alexandre le Grand.
-
-«--Que viens-tu faire, illustre Thalestris? lui demanda le Macédonien.
-
-«--Je viens pour avoir un enfant de toi, ô roi des rois. J'en suis
-digne. Si c'est une fille, je la garderai. Si c'est un garçon, il te
-sera remis.»
-
-Treize jours, assure Quinte-Curce, furent employés à la satisfaction de
-son désir.
-
-Le souvenir d'une pareille scène en impose.
-
-
-
-
-NOBLESSE HUMAINE
-
-
-Un gentilhomme ne réussissait point à Chicago. Non qu'il fût laid ou
-gauche--au contraire! Mais on avait beaucoup épousé ces messieurs
-pendant ces derniers mois. Bref, on se trouvait un peu las en Amérique
-des marquis et des comtes; il fallait réveiller l'attention. Que fit
-donc notre gentilhomme? Une annonce, tout simplement, une belle annonce
-dans les journaux de Chicago: «M. le comte de X..., au dernier bal du
-milliardaire Y..., a perdu une bague d'or ancienne à ses armes (ici,
-description des armes); le comte de X... tient par dessus toute chose à
-cette bague dont la reine Elisabeth fit jadis le don gracieux à l'un de
-ses ancêtres. Le comte de X... promet mille francs de récompense à qui
-la lui restituera.» Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que le dit comte
-n'avait jamais ni possédé, ni par conséquent perdu la moindre bague
-donnée par Elisabeth. Mais dans la semaine, huit ou dix demandes en
-mariage arrivaient à son hôtel.
-
-Un autre gentilhomme, d'ancienne et célèbre famille, se trouve dans une
-situation financière peu magnifique. Il est même couvert de dettes, s'il
-faut tout dire. Or un abominable laideron existe de par le monde: c'est
-la fille d'un roi du sucre américain, d'un grand banquier juif ou d'un
-richissime propriétaire bulgare. Le gentilhomme d'ancienne et célèbre
-famille, au lieu de travailler en quelque autre métier, n'hésite pas: il
-épouse publiquement le laideron, lui loue son titre, et voilà le gîte,
-la nourriture, le chauffage, le blanchissage et les voitures assurés
-pour longtemps.
-
-Un monsieur, d'autre part, sent que la vie lui est à charge parce qu'il
-ne s'appelle que M. Untel. Au lieu que si on le nommait le comte Untel,
-il se trouverait infiniment soulagé. Eh bien, son cas n'est pas
-désespéré. Il y a toujours dans l'univers chrétien quelque ordre
-monastique en détresse et qu'on pourrait aider pécuniairement; une
-église va s'effondrer, faute d'argent, un nonce apostolique n'est pas
-bien logé, une oeuvre pie, une crèche ou un hôpital manquent dans tel ou
-tel pays. Que le monsieur qui ne s'appelle qu'Untel contribue donc de
-ses deniers à relever l'ordre monastique, à soutenir l'église
-vacillante, qu'il offre un petit hôtel au nonce, établisse la crèche ou
-dote l'hôpital; qu'il fasse après cela quelques démarches à Rome, qu'il
-consente à payer en outre des droits de chancellerie assez élevés, et le
-voilà comte ou duc du Pape, le comte Untel, le duc Untel.
-
-Si, par contre, trop fier pour condescendre à tous ces marchandages, il
-parvient seulement à retrouver quelque nom à particule dans son
-ascendance maternelle ou dans celle de cousins éloignés; si encore son
-père a représenté jadis avec éclat un département ou une ville dans
-quelque Assemblée Nationale--nous apprendrons bientôt à connaître soit
-Untel de Quelquechose, fils de madame née de Quelquechose, soit Untel du
-Calvados ou Untel du Vésinet, fils de Untel, délégué du Calvados ou
-député du Vésinet. Qui l'empêche même d'adopter tout simplement le nom
-du lieu où il est né, du château qu'il habite?--ce qui va donner Untel
-de Chatou ou Untel de Préfleury, bientôt M. de Chatou ou M. de
-Préfleury, et enfin--Napoléon également se couronna de ses propres
-mains--M. le baron de Chatou ou M. le vidame de Préfleury. (Car on n'est
-pas juste, en vérité, pour ce titre inexplicablement dédaigné de
-«vidame». Pourquoi ne le choisit-on jamais? Il sonne aussi bien que
-«vicomte», à tout prendre, et fleure plus délicatement peut-être la
-bulle et la charte partie, le polyptique et le censier.)
-
-Sans doute est-elle bien agréable, bien confortable, notre société
-démocratique où tant de messieurs Untel peuvent ainsi devenir sans
-bourse délier, et par un simple acte de leur volonté, barons de Chatou,
-vidames de Préfleury ou princes du Voisinage. Et il faut louer aussi la
-bonté du Souverain Pontife qui enrichit notre République et les autres
-Etats chrétiens d'un si grand nombre de comtes et de ducs. Il ne
-convient pas moins de se réjouir lorsque de nobles jeunes gens pauvres
-trouvent le moyen de se placer comme consorts dans de bonnes maisons; et
-comment ne pas admirer l'ingénieuse adresse, l'espiègle et charmante
-audace avec laquelle ces messieurs savent gagner à l'étranger le coeur
-des héritières en mal de titre? Toutefois de telles moeurs, on ne
-saurait le nier, rendent la noblesse suspecte aux uns et doucement
-bouffonne pour les autres. La pullulation des grands du Pape, et tous
-ces titres qui naissent par génération spontanée, prêtent à rire, et
-finissent par indisposer maintes familles où il y aurait preneur pour de
-bons titres vérifiés. Le peuple lui-même perd tout respect, si les
-bourgeois se méfient; de vertueux citoyens se croient autorisés à
-prononcer de fortes paroles contre ces distinctions d'un autre âge; et
-tandis qu'en Amérique on a vu, par exemple, les sénateurs du Texas
-proposer en 1903 un projet de loi frappant d'un impôt tous les nobles
-célibataires existant sur ce territoire, afin de préserver les jeunes
-filles contre des attaques matrimoniales, on peut lire ici chaque année
-dans les journaux quelque proposition périodique tendant à supprimer
-définitivement en France les titres de noblesse. Ce qui arrivera tôt ou
-tard, d'ailleurs.
-
-Tôt ou tard, parce que les réformes égalitaires sont inévitables. C'est
-la marée qui monte. Je crois cependant qu'une loi touchant les titres de
-noblesse ne verra le jour que dans fort longtemps chez nous, à cause du
-dédain que nos députés auront toujours soin d'affecter dans une telle
-affaire. Mais quelque éloignée que nous apparaisse encore cette réforme,
-elle ne sera jamais qu'injuste et vexatoire. Et je ne songe plus là aux
-sénateurs du Texas: qu'ils désirent réserver pour leurs seuls fils les
-riches demoiselles indigènes, c'est faire preuve d'un protectionnisme
-farouche, et le discuter nous entraînerait trop loin à travers
-l'économie politique. Laissons donc le Texas, et ne méditons que sur
-notre pays, où vouloir effacer les titres constituerait une entreprise
-impudente contre la liberté du travail, en même temps qu'une très grave
-atteinte à la propriété.
-
-A chacun son ouvrage en effet. Le but de la vie étant de ne pas mourir
-de faim d'abord, puis de faire fortune s'il se peut, les uns, ayant
-appris un métier manuel, s'adonneront dans ce double dessein au bâtiment
-ou à la menuiserie; les autres, ne sachant aucun métier, deviendront
-fonctionnaires ou chercheront à épouser une dot. Or, qu'offriront ces
-derniers en échange de la rente qu'une jeune femme va leur apporter?
-Leur jolie figure? C'est quelque chose. Mais il est une marchandise qui
-vaut mieux encore, et qui se trouve la ressource dernière de ceux que la
-nature pourrait avoir disgraciés: un titre. Si bien qu'en livrant contre
-plus ou moins d'argent cette denrée véritable et précieuse, confirmée
-par des papiers officiels ou par le consentement universel, les nobles
-épouseurs de dots s'adonnent à un commerce en sorte irréprochable, et
-beaucoup moins douteux que celui des roturiers qui n'apportent souvent
-dans un contrat que leur moustache blonde et leur sourire irrésistible.
-On n'a pas plus le droit de priver un jeune célibataire du titre que son
-papa lui donne en son vivant ou lui a laissé par héritage, qu'on ne
-serait en droit de retirer à un jeune fermier la charrue de ses aïeux,
-ou à un apprenti ébéniste quelque rabot de famille. La noblesse n'est
-point du tout une sorte de qualité vague, mystérieuse et inestimable.
-Les titrés dans la gêne seraient à plaindre en ce cas, et leurs ancêtres
-n'auraient travaillé qu'en vain, pendant tant de siècles, à la cour,
-dans les combats, dans les boudoirs et dans les antichambres. Non, un
-comté, un marquisat, un duché, c'est un capital. Ceux qui le possèdent
-en ont hérité. Ils peuvent user de ce patrimoine; ils le placent non pas
-en rente sur l'Etat, mais en rente sur les familles bourgeoises ou
-yankees. C'est leur droit.
-
-Après tout, voici comment se présente l'affaire: de riches parvenus
-souhaitent qu'un titre entre dans leur famille; ils en découvrent un
-disponible, porté par un célibataire peu fortuné, et ce dernier consent
-à le leur vendre par contrat de mariage. Peu de trafics sont aussi
-simples et honnêtes. Ajoutons que ce négoce offre le très sérieux
-avantage d'aider à la conservation de grands et beaux domaines, de
-châteaux admirables, de parcs, de forêts, comme de certaines traditions
-de luxe et de vie élégante, qui sont utiles à la beauté de notre pays, à
-son prestige et, en plus d'une manière, à son commerce. Les socialistes
-seuls peuvent souhaiter avec quelque logique la suppression des titres
-de noblesse--si encore ils consentent à confisquer un élément, sinon un
-instrument de travail pour toute une classe de la société. Mais tous
-ceux qui admettent la légitimité du capital et des héritages doivent
-souhaiter le maintien d'un état de choses équitable et normal, qui
-favorise l'art architectural, l'art des jardins, et fait en outre
-rentrer en France beaucoup d'argent étranger, ce qui a bien son
-importance.
-
-Malheureusement, la noblesse est impopulaire. Le citoyen pauvre, qui
-gagne malaisément son pain, se tient le raisonnement inévitable,
-éternel: «Pourquoi celui-ci est-il né avec un titre qui lui crée une
-situation sociale, alors que mon nom de famille me laisse, moi, Jeannot
-comme devant? C'est injuste. L'égalité doit régner ici-bas.» Ce
-syllogisme enfantin, à la fois lumineux et absurde, mène le monde. C'est
-le nouveau catéchisme de la plèbe innombrable, et il faudra que tout lui
-cède. Il n'y a rien à répondre, les arguments contraires ne pouvant
-toucher que les esprits cultivés, c'est-à-dire étant inutilisables en ce
-cas.
-
-Cependant la noblesse est peu appréciée, non seulement par la plèbe,
-mais encore par les délicats, par l'élite. Les aristocrates
-intellectuels reprochent aux aristocrates par naissance plusieurs vices,
-ou faiblesses, et surtout une paresse et une sottise incomparables. Eh
-bien, là encore, il y a quelque erreur de jugement, quelque partialité,
-une généralisation un peu hâtive.
-
-Les nobles assurément ne sont pas plus joueurs, débauchés, menteurs,
-pusillanimes, vaniteux ou indélicats que les bourgeois affligés de la
-même fortune ou des mêmes dettes, voire que les prolétaires qui
-souffrent des mêmes appétits. La paresse immense du monde bien né défie
-toute épithète; mais celle d'un bureaucrate, d'un petit rentier ou d'un
-roturier de chez Maxim l'égale facilement. Reste la sottise. Ah, pour le
-coup, il faut avouer que celle de la bonne société est exquise et d'une
-qualité vraiment supérieure. Pénétrez en quelque réunion distinguée, à
-l'heure des sandwichs et des infusions à la crème: une ineffable
-niaiserie flotte dans l'atmosphère; on la flaire dès l'antichambre, et
-chaque visage en est comme poudré à frimas; le moindre «Oui, mon cher»,
-le plus indifférent des «Et Mme de Z... va bien?», le plus modeste des
-monosyllabes résonne avec une intonation admirablement godiche. La
-conversation s'arrête au temps qu'il fait, à de pauvres petits potins, à
-des opinions chétives et sans nuances; les calomnies elles-mêmes sont
-puériles, vulgaires ou innocemment invraisemblables. A peine ces gens-là
-savent-ils parler, construire une phrase qui ait plus de vingt mots.
-Avec cela, pas la moindre lecture, ces dames et ces messieurs n'achètent
-jamais un livre--un livre de trois francs! Si par hasard quelqu'un a
-feuilleté le roman du jour, ou qu'il parle de la nouvelle pièce, il dit:
-«C'est pas mal», ou bien: «C'est puant, mon cher...» Oui, la bonne
-société est d'une paysannerie intellectuelle qui fait presque peur. Et
-de la vanité, en outre: c'est terrible.
-
-Mais n'allons pas prendre une partie pour le tout; la bonne société ne
-se compose pas que de gens titrés, loin de là; et n'oublions pas qu'il y
-faut joindre la bourgeoisie millionnaire, la grande finance, la haute
-industrie, etc. Voilà qui atténue sensiblement le blâme, peut-être[28].
-
- [28] Et puis, bien entendu, n'oublions pas que ces gros jugements sont
- très... approximatifs. Il va de soi que l'on rencontre partout, et
- même dans le meilleur monde, des esprits cultivés.
-
- * * * * *
-
-D'où vient donc que l'on se hâte toujours de juger si mal cette
-malheureuse aristocratie, qui n'en peut mais, et qu'on veut lui défendre
-de s'appeler par son nom, ce qui est bien le dernier point de la
-tyrannie et de la persécution?... Mais de ceci que le public français a
-sur ce qu'on définit en général la noblesse une idée des plus vagues,
-flatteuse à l'excès et malveillante à l'excès; de ceci enfin qu'il est
-mal documenté (selon sa coutume, à vrai dire) sur ce sujet. Qu'est-ce
-donc en réalité que la noblesse? Il y en a trois.
-
-La véritable, d'abord. L'origine de tout nom de famille est un
-sobriquet, comme Lescot (l'Ecossais), Lecointre (le bien coiffé), Besson
-(le jumeau), Voisin, Nepveu (neveu), Dubreuil (du petit bois), Delaborde
-(de la cabane). Les seigneurs féodaux qui possédaient des domaines
-grands comme des provinces, ou petits comme des cantons, comprenant
-bourgs, hameaux ou terres, tirèrent leurs noms et leurs titres de là.
-S'ils possédaient plusieurs villages ou châteaux, ils donnaient à leurs
-fils les noms desdits villages ou châteaux, à leur choix; et s'ils
-avaient plusieurs titres, ils les conféraient également à leurs enfants,
-par ordre décroissant (duc, prince, comte, etc.). Quand le domaine royal
-eut absorbé peu à peu toute la France, les descendants des féodaux
-continuèrent à porter les titres et les noms de leurs ancêtres; de plus
-les rois, en vertu de leur souveraineté territoriale, se mirent à créer
-à leur guise des titres de ducs, de marquis, de comtes ou de barons
-attachés à tels ou tels noms de terres qui leur appartenaient par
-héritage, ou par conquête. Napoléon Ier et Napoléon III usèrent de ce
-droit. Tous les titres ainsi conférés, ou possédés depuis les temps
-féodaux par une même famille, sont réguliers. La République les admet,
-c'est-à-dire que l'état civil constate l'existence de certains titres
-attachés à certains noms. Si le citoyen Paul a pour nom de famille
-Dominique, ou d'Ominique, et qu'un titre de marquis soit attaché à ce
-nom, ledit citoyen s'appelle régulièrement Paul, marquis Dominique, ou
-d'Ominique. Si le citoyen Jean Dulouvre, ou du Louvre, aîné d'une très
-vieille famille, est héritier des titres de duc du Luxembourg, prince de
-Vincennes, marquis des Tuileries, comte d'Auteuil, vicomte
-d'Armenonville, et qu'il ait quatre fils, il pourra faire appeler
-ceux-ci prince de Vincennes, marquis des Tuileries, etc., en se
-réservant pour lui-même le titre de duc, qui prime les autres. Il
-s'appelle toujours le citoyen Jean du Louvre; mais la loi lui reconnaît
-aussi le droit de porter le titre de duc du Luxembourg, qui est une
-propriété de famille, et d'user des autres, puisqu'ils lui appartiennent
-également, en faveur de ses enfants[29].
-
- [29] Notons bien ici que c'est la possession légale d'un titre, et non
- du tout la particule, qui fait la noblesse. La particule n'est
- qu'une orthographe des noms adoptée généralement par les nobles, et
- rien de plus. Un M. Delaroche sera noble si, ayant hérité de son
- père un titre de comte, il s'appelle le comte Delaroche, et non
- parce qu'il orthographie son nom de Laroche ou de la Roche. Les
- anoblis des deux empires français ne portent souvent point de
- particule. Une famille considérable du XVIe siècle, riche de dix ou
- quinze titres, s'appelait Pot, tout simplement: la femme du
- connétable de Montmorency, grand-maître de France, était une Pot.
-
-Tout homme qui se prévaudrait sur des actes publics d'un titre non
-légitimé par son état civil, ou qu'il ne serait pas autorisé à
-porter[30], s'exposerait à des poursuites judiciaires ou à des amendes.
-Le sieur Jean du Louvre, duc du Luxembourg, n'a pas plus le droit de
-signer Jean Duval, par exemple, un papier officiel, que le sieur Jacques
-Untel de le signer vidame de Préfleury. L'un comme l'autre seraient des
-faux.
-
- [30] Pour porter en France un titre étranger, il faut aux Français une
- autorisation (décret du 5 mars 1859). Un avis du Conseil
- d'administration du ministère de la Justice du 7 Juin 1876, approuvé
- par le garde des sceaux, déclare qu'il n'y a plus lieu de proposer
- au président de la République des décisions accordant à des Français
- le droit de porter en France des titres étrangers par application du
- décret de 1859.
-
-Faut-il ajouter que d'innombrables irrégularités se commettent chaque
-jour[31]. La plus commune est de se figurer que le fils ou le frère
-cadet d'un marquis a quelque droit à se nommer comte, ou vicomte si son
-père ou son frère est comte. Les membres d'une même famille ne peuvent
-porter des titres qu'autant que ceux-ci existent dans cette famille. Si
-un marquis de Montmartre possède aussi le titre de comte de Bréda, il
-peut le donner à son fils; sinon, celui-ci n'est régulièrement que M. de
-Montmartre--jusqu'à la mort de son père, s'entend.
-
- [31] Si l'on s'intéresse à cette question, voir l'_Intermédiaire des
- chercheurs et des curieux_, les 10, 20 et 30 août 1906, et le 28
- février 1907.
-
-Telle est la noblesse authentique et reconnue. Vient ensuite celle du
-Pape. Quelle valeur a-t-elle? Devant l'état civil, aucune. Le Pape a
-tout d'abord perdu en 1870 la souveraineté territoriale, laquelle seule
-contient logiquement le droit de conférer des titres de noblesse. Puis
-le décret du 7 juin 1876, proscrivant en France les titres étrangers,
-s'applique aux distinctions nobiliaires pontificales. Les personnes qui
-s'en trouvent pourvues peuvent cependant invoquer deux arguments devant
-leur conscience, sinon devant la loi. Le Pape, diront-ils, est
-infaillible; nous tenons sa volonté pour sacrée, et notre anoblissement,
-fruit de son bon vouloir, pour non moins sacré. Ou bien, objecteront-ils
-encore, l'entrée des troupes italiennes à Rome en 1870 est un crime; le
-Pape, à nos yeux, n'a jamais cessé d'être souverain dans ses Etats que
-détiennent injustement des usurpateurs, et c'est du droit d'un souverain
-qu'il nous a faits ducs et comtes.
-
-Mais l'Etat français ne reconnaît ni le Souverain Pontife comme un roi,
-ni les titres étrangers comme valables depuis 1876. M. Untel, créé comte
-du Pape, ne peut donc légalement signer le comte Untel. Il est seulement
-libre de faire suivre son nom de cette qualité, et d'écrire sur certains
-actes M. Untel, comte pontifical, ou comte romain--comme il mettrait, M.
-Untel, physicien ou spirite.
-
-Quant à la troisième noblesse, celle qui naît par génération spontanée,
-elle n'existe pas du tout, bien qu'innombrable. Tout citoyen qui prend
-au hasard le nom de sa mère[32], de son château, de son hameau natal ou
-de tout autre lieu doit être considéré comme portant un pseudonyme. S'il
-s'illustre sous ce pseudonyme par son prestige, les oeuvres de son
-esprit ou des actions d'éclat, on l'inscrira peut-être à l'avenir sous
-son nom véritable suivi de _dit_ de Quelque chose.
-
- [32] La possession ne résulte pas du simple fait d'avoir porté un nom.
- Jugements à Nîmes, 15 décembre 1810, à Besançon, 6 février 1866: des
- enfants ne peuvent ajouter à leur nom paternel celui de leur mère,
- bien que suivant un usage local leur père eût toujours joint ce nom
- au sien. (DALLOZ, _Nom_, § 24.) C'est un usage incontesté que, dans
- le nouveau comme dans l'ancien droit, les enfants légitimes ne
- portent, en France, que le nom de leur père. (DALLOZ, _supplément_,
- _Nom_, § 23.)
-
-Résumons-nous en un exemple bien connu, celui d'un Parisien
-universellement sympathique et apprécié, M. le comte de Fels. Son nom,
-devant la loi, est M. Edmond Frisch (de Fels), comte pontifical[33].
-
- [33] La Cour d'appel de Riom, le 12 juillet 1905, condamnait à une
- amende un citoyen français qui prétendait porter officiellement le
- titre de marquis pontifical; ledit citoyen français, n'ayant pas
- l'autorisation de porter en France le titre de marquis, à lui
- conféré par un bref du pape, contrevenait à l'article 259 du Code
- pénal et à l'article Ier du décret du 12 mars 1859 en faisant
- publiquement usage de ce titre.
-
- * * * * *
-
-Il est bien certain que du jour au lendemain un décret ou une loi peut
-interdire en France, officiellement du moins, toute appellation
-nobiliaire, de quelque nature qu'elle soit. On peut même tenir pour
-probable que cette mesure injuste et brutale, constituant une véritable
-spoliation, une atteinte à la propriété, au travail des célibataires
-pauvres, et finalement au luxe et au commerce français, il est probable
-que cette stupide violence aura lieu quelque jour. Sera-ce un bien?
-
-Les esprits qui font de l'égalité leur simple idéal applaudiront
-évidemment. Et ils rentreront chez eux, persuadés que le pays vient de
-franchir une nouvelle étape vers la lumière. Ceux dont la pensée est
-moins courte et plus fine, ceux-là sentiront ce jour-là que leur patrie
-vient encore une fois de renier son passé vénérable et charmant, qu'elle
-s'est séparée un peu davantage de ses ancêtres, de ses traditions, de
-ses racines, qu'elle a tué quelque chose de très brillant et de très
-glorieux qui vivait encore dans la nation, un souvenir joli, un dernier
-respect, un dernier conte à dormir debout.
-
-Ils se répéteront tristement et pieusement, en guise de funérailles,
-tous ces vocables héroïques et caressants, impertinents ou tumultueux,
-La Rochefoucauld, Richelieu, Chevreuse, Luynes, Talleyrand, Montmorency,
-Uzès, qui unis aux vieux termes de duc, de prince, de marquis, de
-vicomte, formaient une harmonie nationale. Toutes ces syllabes jointes
-entre elles évoquaient confusément, et pour le peuple même, un passé
-chargé d'honneur, des arrière-grands-pères cramponnés au sol, ou
-cavalcadant par l'Europe, toutes bannières au vent; c'étaient, ces mots
-de luxe, tout un enchantement, des dentelles et des cordons, des armures
-ciselées, des sourires, de l'éloquence, de l'audace, des façons, une
-manière qui n'est qu'à nous, Français. Qu'on nous mutile, qu'on nous
-change cela, et l'on ternit encore une image, on souille encore de la
-beauté.
-
-Cependant, les êtres vivants qui détiennent ces titres et ces noms
-émouvants forment une sorte de classe superflue dans l'humanité. La
-sottise, la paresse les déprécient... Eh oui! mais sans eux plus de
-titres, plus de noms. Ainsi que des figurants, ils vont soutenant malgré
-tout ces dépouilles admirables. Ils sont utiles à l'âme de la France,
-ces masques. Voyez celui-ci: il passe dans la vie, portant comme une
-armure éblouissante et toute orfévrie, le nom d'un ancêtre qui galopa
-devant nos pères à Marignan ou à Fornoue. Enorgueillissons-nous donc
-s'il nous croise, sourions à son heaume d'or et à son grand panache, et
-n'allons pas soulever la visière du casque: il n'y a dessous qu'une
-figure de snob à donner la nausée. On le sait. Cela suffit.
-
-Et pourquoi même réprouver les nobles pontificaux? Ceux-là, si l'on s'en
-approche, sont plus fâcheux encore; des relents de comptoir et de Bourse
-planent autour d'eux. Leurs marquisats et leurs comtés appellent des
-idées de courtages, de trafics dont on ne parle point tout haut, et l'on
-songe à Turcaret piétinant chez les cardinaux afin d'être duc. Mais
-quoi! les fastes du Saint-Siège, jadis cour souveraine dans la Ville
-Eternelle, font encore rêver quelques poètes. Les suisses pontificaux
-n'ont-ils point bel air, à la porte du Vatican? Or ne songez-vous pas à
-ces suisses-là, quand vous voyez errer sur notre boulevard quelque
-prince du Pape?
-
-Bien mieux, je voudrais qu'on allât jusqu'à tolérer sans courroux la
-troisième noblesse aussi, la spontanée. Elle fait nombre, après tout,
-elle combat pour les deux autres. C'est une canaille utile, une sorte de
-chair à canon. Et puis, quels bons acteurs! Les plus insolents, non
-moins que les plus drôles, se trouvent là.
-
- * * * * *
-
-Les plus insolents! Ah, c'est ici le point sensible, je pense. Tous ces
-nobles, gémissent les ennemis des titres, ne se tiennent pas à leur
-place. Leur morgue déconcerte, leur vanité ne connaît point de limites.
-
-Oui, c'est vrai. Devant l'aristocratie intellectuelle surtout, on ne
-voit les porteurs de titres ni modestes comme ils devraient l'être, ni
-même silencieux. Mais qu'importe? Ne sont-ils pas forcés de «morguer»
-dans les seuls petits coins où l'on boude? Dans la vie réelle, ils ne
-passent qu'à leur rang de parade, assez loin en somme.
-
-Mais, pleure encore l'égalitaire, le noble m'opprime, moi, avec son nom
-magique... Brisons là. Ces plaintes sont basses. Un homme qui se laisse
-opprimer par un autre, qu'est-ce donc? N'a-t-il point honte de réclamer
-l'effet des lois où l'action personnelle suffit? C'est la fureur du
-nivelage. C'est la peur. Et c'est l'envie.
-
-
-
-
-A PROPOS DU DUEL
-
-(Réponse à un chroniqueur qui n'aime pas qu'on se batte)
-
-
-Ah! qu'il est donc gênant de vous répondre, Monsieur, et cependant, il
-le faut bien. Car enfin, votre article contre le duel, vous nous l'avez
-jeté à la tête, à nous autres «grotesques paladins» et «Cyranos de
-salles d'armes»; et nous vous devons, par politesse au moins, de vous le
-rendre. La politesse fait partie, ainsi que le Code de l'honneur (sur
-lequel vos amis s'asseyent «comme sur un Bottin», suivant votre
-expression délicate), de cette civilité puérile et honnête dont vous ne
-voulez plus. Souffrez que nous n'en ayons pas encore, nous, perdu
-l'usage et que nous vous adressions courtoisement un ou deux petits
-mots, en échange de vos gros mots.
-
-J'imiterai votre réserve pour ce qui est, en somme, le fond même de la
-question: c'est-à-dire l'utilité, sinon la légitimité du duel, et les
-services discrets que nous rend à chaque instant cette coutume _ex
-machina_, si j'ose dire. Sur ce sujet, vous l'avez fort bien écrit, nous
-sommes encore «réfractaires à une émancipation intégrale»; et puis, pour
-ne cesser d'employer vos bonnes formules, d'un côté comme de l'autre,
-dès que revient cette discussion, «on répète la même chose, parce que
-c'est toujours de la même chose qu'il s'agit».
-
-Tenons-nous en donc simplement, comme vous le fîtes, aux gens qui se
-battent et au monde où l'on se bat. Mais ici, laissez-moi vous avouer
-qu'il se dégage de tout votre article une incompétence tout à fait
-sincère. Oui, on sent vraiment et profondément que vous n'en êtes pas,
-comme vous le proclamez avec beaucoup de feu, et que vous n'y entendez
-rien du tout, ce qui est très naturel. Mais alors, pourquoi ce grand
-réquisitoire, et pourquoi risquez-vous d'attrister de pauvres gens que
-vous connaissez si mal? Serait-ce uniquement pour justifier une fois de
-plus ce mot immortel de Maurice Donnay, que l'éloquence est l'art de
-dire des choses vagues avec la dernière violence?
-
-Car enfin, où diable avez-vous pris que des spadassins et des
-fiers-à-bras s'en aillent ordinairement de par le monde, provoquant les
-honnêtes gens, terrorisant les pères de famille et tirant le sang des
-humbles travailleurs? Non, mais c'est à pouffer de rire, Monsieur, cette
-image de la société moderne! Et les ingénieux auteurs de feuilletons
-populaires, dont vous vous moquez, n'auront jamais trouvé mieux,
-j'imagine... Pour moi, qui n'ai vu de ma vie, ailleurs qu'en votre
-chronique, de semblables traîneurs de flamberges ni de tels
-croquemitaines, je vous déclare tout net que si d'aventure j'en
-rencontrais un, je n'aurais pour lui que beaucoup de mépris. Fi donc! le
-vilain exploit que d'aller s'en prendre à d'innocents et paisibles
-bourgeois, puis d'amener ces infortunés sur le terrain, et de les
-blesser là bêtement, puérilement, presque sans risques! Quel est le
-rustre stupide ou le bas matamore qui se laisserait aller à ça? Nous
-n'aurions qu'un mot pour lui: il serait un lâche. Or, c'est justement
-notre coquetterie que de redouter, entre toutes, cette épithète. Votre
-massacreur odieux s'y serait étrangement mal pris, s'il voulait passer
-pour un brave. Heureusement--pour lui--que vous l'avez inventé de toutes
-pièces, car nous l'eussions chassé de toutes nos salles d'armes, pour
-commencer.
-
-Croyez bien du reste que si la mauvaise fortune amène, par un concours
-de circonstances absolument inévitables, l'un de nous (du monde où l'on
-se bat), à entrer en conflit très grave avec l'un de vous (du monde où
-l'on s'assied sur le code de l'honneur), si les témoins n'ont pu rien
-arranger du tout, et si nous sommes forcés de nous placer finalement
-devant vous sur le pré, oh! croyez bien que nous l'avons fort nettement,
-alors, l'impression d'un immense, d'un puissant ridicule! Accordez-nous
-un beau jour, on vous en supplie, la grâce de vous refuser une fois pour
-toutes à ces cérémonies, qui vous bouleversent et nous mettent au
-supplice. Vous avez des raisonnements sévères pour vous y aider. Nous ne
-parlons pas la même langue.
-
-Vous n'aimez pas notre courage, notre point d'honneur ne vous touche
-pas, vous n'êtes pas de la même «religion» que nous: eh bien, c'est
-votre droit, je ne dis pas que vous ayez tort, et la foi ne se discute
-guère. Ne vous battez donc plus jamais, que ce soit un fait acquis, et
-définitif, et même respectable, si vous voulez... Mais, sapristi!
-laissez-nous vivre, et au besoin mourir à notre guise, et pour nos
-chimères! Car c'est également notre droit, il me semble.
-
-Votre procédé de discussion est admirable! Vous autres, vous êtes la
-raison, la sagesse, l'infaillibilité, la sainteté. Vous dites: «On
-m'insulte, mais je m'en arrange; on insulte ma femme et ma fille, mais
-elles se défendront aisément toutes seules; moi je ne m'en mêle pas; et
-cela est exquis, et cela est divin, et cela est sage...» Quand à nous,
-vos adversaires, nous sommes tous des sots, et tous des bretteurs, qui
-«transpirons sur des procès-verbaux», quand nous n'avons pas pu «suer
-sur le terrain». Voilà une manière de présenter les choses, en effet,
-qui simplifierait le débat. Mais est-ce bien exact? Et vous
-figurez-vous, par exemple, que nous croyons fermement que Dieu nous juge
-quand nous luttons, l'épée en main? Ou que nous tenons notre honneur
-pour entièrement lavé par un coup d'épée? Ou même que nous confondons
-l'honneur devant la conscience avec le point d'honneur?
-
-Non, certes; seulement nous sommes des gens pratiques, voyez-vous, un
-peu plus avisés peut-être que les furieux réformateurs: et nous avons
-remarqué que, neuf fois sur dix, un duel étouffe aussi discrètement que
-possible un scandale; qu'il arrête jusqu'à un certain point, et non sans
-un dernier reste d'élégance, la goujaterie d'abord, puis la calomnie
-trop effrontée, comme aussi pas mal de chantages mondains et quelques
-abus de presse; qu'il permet seul de se défendre encore assez, lorsqu'il
-le faut, contre la tyrannie des millionnaires ou l'impudence des
-parvenus; nous sommes sujets enfin--je vous révèle cette suprême
-niaiserie--à frémir devant l'obligation de faire un procès et de
-demander de l'argent à quiconque nous aura craché à la figure ou se sera
-mis en devoir de caresser, contre son gré, notre bonne amie. Allons,
-nous voilà déjà moins absurdes, n'est-ce pas?
-
-Cependant il y a, répondra-t-on, des dilettantes du duel, des
-gourmets... Eh bien oui, c'est vrai, il en existe. On cueille une
-jouissance rare évidemment à guetter dans les yeux ou sur la face d'un
-rival le signe de faiblesse, le tressaillement léger qui vous indique sa
-défaillance, sa défaite. Et vous trouverez des fous qui se font des
-affaires par plaisir. Mais ils sont cinquante dans Paris, et c'est
-toujours entre eux, entre escrimeurs, entre habitués, qu'ils se battent.
-C'est leur sport. Ils se divertissent à s'entre-blesser mutuellement, et
-portent leur courage à la boutonnière, comme une fleur. Mon Dieu, cela
-les regarde, et l'on ne commet pas un crime, en France, pour avoir mis
-une fleur à son habit. Ces raffinés, encore une fois, n'iront point
-chercher noise à d'honorables chefs de famille. S'ils s'offrent de temps
-en temps un homme public turbulent ou un snob imbécile, qu'est-ce que
-cela fait aux gens d'esprit?
-
-Vous nous avez couverts d'opprobre et accablés d'injures--j'exagère?
-c'est vrai, mais je m'accorde à votre ton--parce que nous aimons mieux
-nous exposer à une épée que de nous envoyer l'huissier, parce que nous
-préférons un acte traditionnel et qu'on ne peut vraiment pas qualifier
-de bas, ni de laid, à celui qui consisterait à s'en aller, tout
-gémissant, raconter à monsieur le commissaire de police, à messieurs les
-juges, à messieurs les témoins, les avocats, les assistants et les
-gardes municipaux, qu'on vous aura ri au nez ou battu; vous vous êtes
-indigné parce que beaucoup de vos concitoyens qui savent également,
-Monsieur, soigner longtemps un malade, assumer l'éducation d'un enfant
-et faire vivre leur famille, se paient parfois le luxe d'être braves
-encore d'une autre façon; vous avez dit des folies («Un duel ne vous
-rendra pas une femme enlevée; vous n'en serez pas moins une crapule pour
-vous être battu...»; mais qui a jamais prétendu le contraire?); vous
-vous êtes abrité derrière un monceau de projets de loi; vous nous avez
-traités d'Apaches; vous avez à votre tour «gloussé d'enthousiasme»
-devant le lâche qui ne soutient pas jusqu'au bout ce qu'il a dit ou
-fait--et tout cela en vous imaginant déconsidérer le duel dans l'opinion
-publique?
-
-Mais voulez-vous que je vous découvre une grande vérité? Si vous n'étiez
-pas ainsi quelques-uns à chercher sans cesse des excuses à la peur (pour
-un homme de mérite qui se déroberait avec quelque haute raison, songez
-aux dix mille pleutres qui en commettraient plus effrontément leurs
-ignobles gestes!) et à rouler des yeux tragiques, et à former des
-ligues, et à méditer des lois restrictives, on irait certainement
-beaucoup moins sur le terrain. On n'y va le plus souvent qu'à cause de
-vous. Vous faites du duel un monstre. Vous lui donnez une saveur de
-fruit horriblement défendu. Comme c'est malin!
-
-Et puis, si vous voulez résolument que cette vieille coutume tombe en
-désuétude, mais tâchez donc d'abord d'être polis, vous autres du monde
-où l'on s'assied sur les procès-verbaux! Nous ne tenons pas à nous
-battre avec vous--si vous croyez que c'est amusant! Mais pourquoi nous
-chercher querelle, en ce cas? En somme, vous y pensez beaucoup plus que
-nous, au duel, et je vous soupçonne à la fin de quelque dépit amoureux
-devant cette institution qui sent toujours sa galanterie, n'est-ce pas?
-et n'a point encore entièrement perdu toute sa grâce.
-
-
-
-
-LES JEUX SANGLANTS
-
-
-La chasse est un divertissement de famille. C'est même le seul peut-être
-que l'on puisse qualifier ainsi. Tous les autres plaisirs, tels que la
-débauche, les discussions politiques, les cartes, la table ou le sport,
-ne sauraient être goûtés à la fois par les différents membres d'une même
-famille. Un père craindra son fils au baccara du cercle; deux frères qui
-se livrent à quelque match athlétique, à quelque assaut d'escrime ou de
-boxe, ne se quittent pas sans amertume; les élections ou l'avenir du
-socialisme divisent le plus souvent oncles et neveux, beaux-frères et
-cousins; la tradition demande qu'un vieux monsieur respectable ne roule
-pas autant que possible sous la nappe en présence de ses petits-enfants;
-et deux époux ne vont généralement point satisfaire aux inquiétudes de
-leurs âmes dans la même garçonnière. Au lieu que la chasse...
-
-Ah! la chasse, douce et patriarcale volupté, distraction de tout repos,
-quelles images réconfortantes et saines évoque ce seul mot... On se
-figure, dès qu'on le prononce, le petit jeune homme qui a fait l'an
-passé sa première communion, et auquel on a promis, pour son
-renouvellement, un beau fusil tout flambant neuf. L'engin de carnage
-arrive un beau matin du mois d'août: c'est grand-papa qui l'offre, mais
-toute la famille est là pour la solennité. Chacun en prend sa part: la
-maman a laissé espérer un costume et une culotte pour courir la plaine
-et les fourrés, le père donnera les cartouches, et l'oncle Emile ou le
-cousin Jules sont là aussi qui murmurent au galopin en lui pinçant
-l'oreille: «Et après le premier perdreau, mon gaillard, on fumera une
-cigarette tous les deux, et allez donc!...» Arrive là-dessus
-l'ouverture, vous voyez la scène touchante: le petit en tête, un peu
-pâle, et puis les grands cousins tout guillerets, le père doucement ému,
-l'aïeul radieux, qui ne sent plus son rhumatisme ni sa goutte, toute
-l'édifiante et allègre caravane se met en chemin. Les femmes diront dans
-la journée, discrètement fières et attendries: «Ces messieurs sont à la
-chasse.»
-
-Or vous savez ce qu'ils y font, ces messieurs, à la chasse. Les plus
-modestes s'en vont en rang, droit devant eux à travers quatre ou cinq
-champs, et fusillent le menu gibier qui se lève quelquefois parmi les
-betteraves ou le long des sillons. Ou bien, s'ils sont opulents, s'ils
-font partie des heureux de ce monde, les propriétaires d'une «belle»
-chasse se postent commodément en des abris bien garantis du soleil ou du
-vent, et ils massacrent alors par vingtaines et cinquantaines les
-bestioles ahuries, qu'un régiment de paysans revêtus de blouses blanches
-poussent impitoyablement sur leurs canons de fusils.
-
-Vous connaissez du reste la réponse de ces dévastateurs: «Nous ne
-chassons pas, disent-ils, nous tirons. C'est notre adresse et notre coup
-d'oeil que nous expérimentons, et non pas le gibier qui nous intéresse.»
-D'accord. Néanmoins les oiseaux, ces fleurs de l'air que le plomb fane
-et flétrit, tombent, tombent sans cesse; les lièvres et les lapins
-s'alignent, le ventre crevé, la cervelle répandue; de sveltes chevreuils
-même succombent sous la mitraille... Et le petit jeune homme, exultant,
-revient au logis; sa mère l'embrasse, sa soeur l'admire, les cousins
-porteront sa santé au dessert, et l'auteur de ses jours calcule avec
-l'ancêtre combien de cadavres déchiquetés le jeune prodige a pu en somme
-jeter bas depuis le matin.
-
-Si cependant vous parlez à ces mêmes gens de chasse à courre, ou d'une
-émouvante épreuve de boxe anglaise à poings nus, ou d'un passionnant
-combat de coqs, ou de quelque splendide et grisante corrida, ah! qu'on
-les soutienne, ils vont s'évanouir d'horreur et de dégoût!... Des coups
-de poing, des saignements de nez, quelle barbarie! Lancer l'un contre
-l'autre deux volatiles irrités, fi donc! voilà qui révolte des nerfs
-délicats. Les courses de taureaux, cela fait mal au coeur, et quant à la
-chasse à courre, comment supporter cet amusement cynique et moyen-âgeux,
-qui forme bien une source importante de revenus pour les paysans de
-plusieurs contrées comme pour les forêts de l'Etat, mais qui torture
-d'autre part l'âme fine et tendre des bons citoyens!
-
-Et tous les dignes pères de famille, notaires, magistrats vertueux,
-bureaucrates et charitables négociants, tous ces braves nemrods de
-s'unir à l'envi pour former des Sociétés protectrices d'animaux, et de
-déclamer contre les combats de coqs, assauts de boxe, hallalis et
-corridas! Les coqs et autres volailles seront réservés aux seules
-automobiles, qui en font de la bouillie sur les routes. Ce n'est plus un
-matador qui tuera le taureau dans toutes les formes de l'art, non, c'est
-l'équarisseur qui l'assommera au fond d'un abattoir. La préfecture de
-police empêchera l'athlète de combattre publiquement et loyalement dans
-le «ring»: mais elle a relâché ce matin l'apache qui va suriner dans la
-nuit quelque vieille, podagre et sourde. Et vous ne voudriez pas que les
-cerfs et les sangliers continuassent à tomber ainsi devant l'effort
-intelligent de la meute, au son grandiose et majestueux des fanfares
-séculaires? Allons donc, une bonne balle, tirée au coin d'un bois, voilà
-qui convient mieux à nos moeurs, et qui vous supprime une grosse bête en
-deux secondes, sans faire tant d'histoires!
-
-Eh bien, les sensibles coeurs qui souffrent pour un peu de sang répandu
-autrement qu'en plaine et en battue, ou bien ailleurs que chez les
-bouchers, ces coeurs évangéliques ne sont pas très bien inspirés, ce
-semble. Ils feraient peut-être mieux de songer que ce n'en est point
-fini sur terre des bestialités et des égorgements, et qu'il s'en faut
-que le grand sabre des maréchaux ait cessé de retentir avec fracas dans
-les salons de Berlin, de Londres, de Pétersbourg et de Vienne. Les
-Barbares sont encore là, qui jadis ont brisé le bel Empire latin. Ils
-invoquent toujours le droit de la guerre, ces Scythes et ces Goths. Ce
-n'est pas, je pense, en pleurnichant que l'on prétend former la France
-aux vertus plus violentes qu'il lui faudrait. Certes un conscrit ne sera
-pas meilleur patriote pour s'être souvent rougi les mains en tuant, par
-jeu, des animaux stupides, ou en boxant jusqu'à l'héroïsme. Mais
-pourra-t-on s'empêcher de penser malgré tout aux rudes divertissements
-du stade, recherchés par ce petit peuple d'orateurs et d'artistes qui
-culbuta les hordes de Xerxès? Oubliera-t-on les terribles splendeurs du
-cirque, dont étaient friands ces légionnaires qui maintinrent pendant
-cinq siècles l'ordre et la paix romaine dans le monde? Et comment aussi
-ne pas évoquer, il faut bien le dire, les horreurs jacobines parmi
-lesquelles avaient grandi les soldats que Napoléon promenait si
-follement par l'Europe? Assurément nous sommes loin aujourd'hui des
-«escapades» napoléoniennes, comme disait le marquis de la Seiglière;
-mais pour défendre seulement contre les Barbares la grâce française, il
-pourrait être bon que nous fissions tout de même blanc de notre épée
-quelque jour, et peut-être qu'un peu d'entraînement sanguinaire ne
-messiérait pas trop...
-
-Toutefois, n'insistons pas sur un argument qui deviendrait vite puéril.
-Ainsi que tant de grandes vérités, il ne faut qu'indiquer celle-ci. Dès
-qu'on s'y arrête, elle se voile et se cache de nouveau, délicate et nue,
-tout au fond de son puits. Une bien autre vertu suffit à faire aimer les
-«jeux sanglants»: c'est qu'ils sont beaux. Un geste de combat, d'effort,
-de lutte est presque toujours admirable. Et quand il nous est donné de
-le voir dans un décor merveilleux, en des arènes provençales par
-exemple, illuminées par le soleil et pleines d'une foule enivrée, ou
-parmi les taillis dorés des forêts automnales que traversent au galop
-les veneurs habillés de pourpre, de sinople ou d'azur--la fête pour
-notre regard est complète, et presque solennelle, presque divine.
-
-On dit de tous les jeux violents, sanglants ou non, que ce sont des
-sports. En effet. Et aussi bien les «gens de sport» ont-ils un sens
-artistique affiné par leur éducation spéciale. Oh, parbleu, ne leur
-demandez point de jugements sur les arts libéraux! Ils n'ont guère
-d'opinion, le plus souvent, touchant de tels sujets. Mais en revanche,
-ils savent, et mieux qu'aucun critique d'art ne le ferait, discerner en
-plein air, en pleine action, la délicatesse d'une courbe précise, la
-puissance élégante d'un mouvement. L'expérience leur a enseigné à quel
-point exact l'effort est superflu, c'est-à-dire mauvais. Ils goûtent en
-connaisseurs la silhouette d'un pur sang, d'un taureau puissant et racé,
-d'un hardi chien de meute, les proportions d'un athlète, et cette
-sobriété, cette aisance, cette force que doit avoir un geste parfait. Ce
-sont des artistes expérimentaux.
-
-Il ne faut point les contrarier. Et l'on doit non seulement leur
-permettre d'organiser les plaisirs splendides et un peu sauvages où ils
-se complaisent, mais encore les remercier de nous y convier, de nous les
-offrir. Que le peuple acclame les matadors superbes, qu'il applaudisse
-au courage féroce des coqs de combat, à l'énergie indomptable du
-pugiliste qui, jeté à terre pour la troisième fois, se relève encore et
-reprend la lutte. Sachons admirer le chant triomphal des trompes au bord
-d'un étang que l'ombre envahit, plutôt que de nous tordre désespérément
-les mains parce qu'un cerf patauge et se noie là-bas, dans l'eau noire,
-et parce qu'on le donnera tout à l'heure aux chiens en curée. Ira-t-on
-prêcher une nation, pour l'anoblir, l'instruire et l'élever, lui
-parlera-t-on vainement de je ne sais quelle morale civique, ou
-voudra-t-on lui rappeler une religion qui défaille? Lui expliquera-t-on
-qu'il faut cultiver le Bien ou le Vrai ici-bas? Philosophie, verbiage.
-La leçon sera meilleure si l'on montre simplement de beaux, de mâles
-spectacles, et non point dans les musées, parbleu! mais en plein air, en
-réalité--et fût-ce au prix d'un peu de sang. Un bel effort bien
-présenté, un beau geste bien téméraire, les chiffonniers, les gars de
-ferme, les chemineaux mêmes le comprennent et s'y soumettent. Que si ces
-spectacles confinent parfois à la brutalité, cette vertu de héros est du
-moins un puissant tonique! Un brutal croit toujours être fort, et les
-forts crânent et se redressent. Bon exemple.
-
-Mais notre société a des nerfs de femmelette. Elle ne supporte de voir
-couler que le sang des lapins et des perdrix. Celui de tout autre être
-vivant la fait tomber en pamoison. Et quand à la beauté, on s'en soucie
-bien! L'important est d'interdire les corridas et les combats de coqs à
-Paris! L'important est aussi de couper cinq ou six mille arbres au Bois
-de Boulogne, afin de bâtir à la place des maisons de rapport. Les arbres
-qu'on abat saignent pourtant cruellement, eux aussi, Ronsard nous l'a
-dit autrefois, s'en souvient-on?
-
- Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras;
- Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas;
- Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
- Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce?
- Sacrilège meurtrier, si l'on pend un voleur
- Pour piller un butin de bien peu de valeur,
- Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
- Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses!
-
-
-
-
-FAR WEST!
-
-
-I
-
-De temps à autre, et sur un petit ton ironique ou détaché, les journaux
-nous donnent des nouvelles du Far West. Ces nouvelles sont navrantes. On
-apprend, par exemple, qu'une bande de Peaux-Rouges, irritée d'on ne sait
-quelle injustice, vient d'essayer de se révolter, et que les
-mitrailleuses dernier modèle l'ont taillée en pièces. Ou bien on lit
-dans un magazine quelque article désolant sur le dernier des derniers
-territoires de chasse qui restaient aux naturels américains. Pis que
-cela, on voit sur une revue illustrée des gravures représentant des
-Indiens et leurs chefs, Bison-Rouge ou Grand-Taureau. Horreur! ces
-descendants de guerriers redoutables portent qui des godillots, qui un
-chapeau melon, qui un veston de confection new-yorkaise. Pis encore!
-J'ai lu dans une gazette qu'un ingénieux sachem s'était récemment mis à
-la tête d'un syndicat pour la vente des «menus objets de fabrication
-indienne». Un syndicat au pays du scalp! Quel scandale!
-
-Je sais que de bons esprits se réjouissent de ces lamentables
-informations. Ils constatent avec plaisir que le progrès est en marche,
-qu'il gagne du terrain chaque jour, et qu'il y aura bientôt un Palace
-Hôtel au milieu du Sahara, ou un poste téléphonique au pôle. Voilà qui
-démontre jusqu'à l'évidence la force et la hardiesse de nos vastes
-cerveaux. Assurément. Mais, d'autre part, quoi de plus triste, si toutes
-ces nobles conquêtes de la science ont pour résultat, finalement, de
-faire porter des bretelles à quelques rois nègres, qui s'en passaient
-fort bien, et de changer en bons bourgeois yankees, hélas! toute
-l'héroïque descendance des glorieux Peaux-Rouges... les Peaux-Rouges de
-l'immortel Gustave Aymard?
-
-Que des admirateurs--dont je suis--projettent d'élever une statue à
-Jules Verne, c'est parfait. Toutefois il ne convient pas qu'on oublie,
-en ce cas, Gustave Aymard, son rival, Gustave Aymard le magicien, dieu
-de notre jeunesse, conteur incomparable et fécond qui enchanta non pas
-quelques centaines, mais quelques millions d'enfants, et non pendant un
-ou deux ans de leur vie, mais bien au delà de l'âge de raison, certes...
-Car au lycée, mes camarades et moi-même lisions déjà Hector Malot et
-Alexandre Dumas, voire Daudet et peut-être Paul Bourget, que nous
-conservions toujours cependant une tendresse sans pareille pour
-l'extraordinaire «prairie» de Gustave Aymard et son Mexique plus
-enivrant encore. Et depuis bien des années, gamins ravis et sauvages,
-nous avions couru à travers le parc Monceau, les Champs-Elysées et
-autres «savanes immenses», en serrant d'imaginaires _mustangs_ entre nos
-cuisses nerveuses! Bambins perdus dans nos rêves, nous ne sortions par
-les rues qu'en nous supposant armés jusqu'aux dents, la carabine au
-poing, la _navaja_ glissée dans la botte. Nous écoutions le vent des
-plaines en traversant la place de l'Europe ou la place Malesherbes. Nous
-fumions, résignés, le calumet de paix pendant les intolérables classes
-de mathématiques ou de géographie. Nous entendions le soir, sous la
-lampe, le silence des grandes nuits du désert, nous éprouvions le calme
-de l'_hacienda_; puis tout à coup, là-bas, naissait un hululement, un
-signal, puis l'attaque, les coups de feu, l'incendie, le désastre,
-l'enlèvement des femmes... Quels poètes admirables Gustave Aymard avait
-donc faits de nous!
-
-On parle de Gambetta. Il me souvient du jour de son enterrement (Dieu!
-que c'est loin!) J'étais au lit, malade, et dévorais naturellement
-quelqu'un des cent romans de mon cher auteur. Soudain, une troupe passa
-dans ma rue, revenant de la cérémonie et martelant le sol en mesure,
-une, deux, une, deux... A ce moment je lisais l'entrée dans je ne sais
-quelle ville mexicaine d'un général vainqueur, après son
-_pronunciamento_. Ce fut l'un des instants de ma vie où je compris le
-mieux ce mot: «la gloire». Le grand tribun mort et mon général vainqueur
-se confondirent dans ma petite cervelle; ils m'apparurent tous deux
-unis, magnifiques et radieux. Ma gorge se serra. La belle émotion!
-Jamais plus aucun discours sur la gloire ne devait me toucher autant.
-
-Et les héros de Gustave Aymard, qui de nous ne les revoit passer,
-tragiques et délicieux, dans sa mémoire? Lui, svelte, brun, souriant,
-mais l'oeil étincelant, d'une force herculéenne malgré ses mains fines;
-il monte à merveille un cheval terrible, et une seule perle, «d'un prix
-inestimable», retient négligemment sa cravate de soie... Elle,
-adorablement belle, spirituelle et raffinée, cruelle avec cela, et d'un
-orgueil espagnol, mais qui s'humanisera... Ah! les nobles êtres! Quel
-courage surhumain était le leur! Et comme ils s'aimaient!
-
-Je fus en décembre chez mon libraire pour y feuilleter les livres qu'on
-donne en étrennes, aujourd'hui, aux collégiens. Que d'histoire de
-France! Mais surtout, que d'aventures scientifiques et commerciales, que
-d'enfants déjà ingénieurs, que de spéculateurs précoces parcourant le
-monde avec cinq sous en poche ou faisant une fortune colossale en six
-mois! On croit que tous ces livres-là donnent une âme industrielle à nos
-futurs citoyens, et que leur esprit en devient plus pratique. On ne veut
-plus de contes romanesques, qui éveillent trop vite et mal à propos
-l'imagination. Soit. Suivons cette mode, comme les autres. Pourtant
-Gustave Aymard était un bon auteur: il nous inculquait le goût--que
-dis-je!--la fureur, la passion de l'exploit physique, de l'audace et de
-l'endurance corporelles: souvenez-vous des raids formidables, des
-navigations étonnantes, des duels sanglants de tous ces «caballeros»,
-des tortures qu'ils supportaient stoïquement, sans parler de leurs
-inévitables talents d'écuyer, de tireur à la carabine, de chasseur,
-d'éclaireur, de lutteur et même d'escrimeur... Puis Gustave Aymard nous
-mettait dans l'âme je ne sais quoi de téméraire et de généreux, qui
-n'allait pas sans grâce chez de jeunes Français. Je gage que Maurice
-Barrès conseilla ces lectures à son petit Philippe.
-
-Gustave Aymard n'a conté que des mensonges?... Pourquoi donc? L'humanité
-est plus héroïque qu'on ne croit. Et puis, les aventures de petits
-mécaniciens et de trusteurs prodiges, comme si elles étaient
-vraisemblables! Et toute cette histoire de France du Jour de l'An,
-demandez donc aux professeurs, ou même aux gens d'esprit, ce qu'ils en
-pensent...
-
-Pauvres Peaux-Rouges! Comanches sympathiques et Sioux détestables! Les
-visages pâles vous ont molestés, dépouillés et massacrés de toutes les
-manières. Bien mieux, ils vous ont civilisés, c'est-à-dire asservis.
-Mais un vengeur est venu, qui s'appelait Gustave Aymard, et qui écrivit
-votre romancero, votre Iliade en des livres innombrables: et depuis plus
-de soixante ans les ombres de vos sachems illustres, ô peuples errants
-du Far West, et l'impérissable renommée de vos chasseurs de chevelures
-troublent les rêves des enfants et des petits-enfants de vos vainqueurs.
-On vous a volé vos savanes, mais vous avez emporté toutes nos petites
-âmes frémissantes, ô guerriers peinturlurés, effrayants et charmants! Et
-il est peut-être plus méritoire de ravir une âme que d'enlever un scalp
-à son plus mortel ennemi--je dis peut-être...
-
-
-II
-
-Heureuses, trois fois heureuses furent les générations qui naquirent
-entre 1876 et 1879, comme entre 1892 et 1895! Car il arriva que pendant
-leur grand rêve lointain, pendant qu'ils se croyaient le plus ardemment
-pawnies ou bandits de la savane, Buffalo Bill vint à Paris. Il occupait
-Neuilly en 89: il campait au Champ-de-Mars en 1905.
-
-Or, le jeune Roger de Monjaron, vieux de treize printemps, en avait
-littéralement perdu la tête. Saturé d'Aymard, de Cooper et de Jules
-Verne, il ne rêvait qu'aventures et merveilleux exploits. Il passait des
-heures au manège à faire de la voltige avec rage, ou à trotter sans
-étriers. Tirer furieusement contre une cible installée chez lui, au
-grand effroi de sa famille, manier amoureusement un revolver de poche,
-un long couteau à virole, et parler anglais du nez, en vrai colon du Far
-West, telles étaient ses plus voluptueuses distractions. Un soir qu'il
-se trouvait au bal, sombre et pensif, vêtu il est vrai d'un smoking fort
-coquet, mais les deux mains passées dans sa ceinture, à la cow-boy,
-Roger de Monjaron n'y put tenir: il s'échappa tout à coup, réclama son
-vestiaire et se dirigea résolument vers le camp de Buffalo Bill, qui se
-trouvait tout proche.
-
-Dehors, dans la nuit, personne. La gorge du hardi collégien se trouve
-tout à coup serrée. Allons, pourtant, en avant! En un point qu'il a
-remarqué, l'autre jeudi, la clôture est accessible. Roger grimpe, se
-hisse, enjambe, saute. Le voilà dans le camp. Pas un bruit, aucun
-aboiement, aucun hennissement, rien n'a bougé. Roger n'entend que son
-coeur qui bat follement sous son pardessus, à tel point qu'il lui faut
-demeurer plus de dix minutes immobile avant de pouvoir seulement faire
-un pas.
-
-Il avance enfin tout doucement sur la terre battue, redoutant le
-gravier. Une mince moitié de lune éclaircit un peu les ténèbres. Ah!
-voici deux tentes. Roger les évite, afin de ne pas se prendre le pied
-dans les cordes. Il ne veut d'ailleurs que faire un tour au milieu du
-camp de Buffalo Bill, puis s'en retourner comme il est venu... Mais en
-passant près d'une autre tente, située non loin des premières, la
-catastrophe inévitable se produit: un damné fox-terrier qui rôdait par
-là se met à hurler atrocement, un homme s'éveille en sursaut, allume une
-lanterne, passe la tête au dehors...
-
-Un quart d'heure après, il y avait branle-bas général: à demi-évanoui de
-saisissement et les larmes aux yeux, le jeune garçon se trouvait au
-centre d'une cinquantaine d'hommes débraillés, mal revêtus de vieux
-vestons et de pantalons passés à la hâte. Quelques peaux-rouges, hideux
-sous de mauvaises chemises, s'étaient mêlés à la foule. Des quinquets et
-des lampes éclairaient confusément cette horde, qui baragouinait à faire
-peur.
-
-Roger avait balbutié en anglais quelques excuses, expliqué sa curiosité,
-montré son porte-monnaie, sa montre, et donné son adresse, prouvé enfin
-qu'il n'était qu'un petit gentleman assez imprudent, non pas un voleur.
-
-Cependant, Aigle-Rouge, fils du célèbre chef sioux Taureau-Volant,
-élevait beaucoup la voix. Il s'en prenait au palefrenier Jimmy Simley.
-Le vieil Arthur Coventry, qui commandait en l'absence de Buffalo Bill,
-dut intervenir:
-
- «--Tais-toi, fit-il, Aigle-Rouge. Tu cries, ce n'est pas convenable.
-
- --Mais c'est moi qui ai vu d'abord le petit Français. Jimmy n'est
- arrivé qu'après. Par conséquent, le petit Français m'appartient par
- droit de prise. C'est moi qui dois le reconduire chez lui, dans une
- voiture.
-
- --Tu ne sais pas parler français. Jimmy sait.
-
- --Je parle anglais.
-
- --Ça ne suffit pas. Et pourquoi tiens-tu tant à reconduire le jeune
- garçon?
-
- --Parce qu'on me paiera rançon, comme on fit à Grand-Serpent le jour
- où il trouva dans sa tente le chien d'une lady. C'est la justice. Les
- Américains m'ont promis la justice, à moi et à mon peuple.
-
- --Aigle-Rouge, tu ne saurais à Paris ni prendre un fiacre, ni
- réveiller un concierge, ni parler aux parents du petit monsieur.
- Jimmy, qui l'a aperçu en second, tu l'avoues, et lui a mis la main au
- collet, ira prévenir les parents. Il te donnera quarante pour cent sur
- la récompense, voilà. Et ceci est juste. Va, Jimmy. En attendant, et
- pour qu'il ne se sauve pas, j'emmènerai le petit monsieur sous ma
- tente. Venez, sir.»
-
-Aigle-Rouge revint écoeuré auprès de Rosée-du-Soir, son épouse. Il jeta
-son veston rapiécé dans un coin et se recoucha, plein de mépris pour les
-visages pâles.
-
-Quant à l'aventureux Roger, il se jura une heure plus tard, tandis qu'il
-rentrait en fiacre vers sa demeure, aux côtés de son père plus ému
-encore que courroucé, il se jura d'abandonner ses lectures ordinaires.
-Mais ayant remplacé Gustave Aymard par Alexandre Dumas, il n'a fait que
-changer de folie: enlèvements, complots et grands coups d'épée ont
-succédé dans son imagination à la libre vie du Far West. Il vient de se
-faire abonner dans une salle d'armes, et parions qu'il va tâcher de se
-battre en duel avant la fin de l'année. On n'est vraiment poète,
-voyez-vous, qu'avant quatorze ans. Le don du sourire vient en même temps
-que la moustache, et alors tout est perdu.
-
-
-
-
-LES LIBELLULES DES PLAGES
-
-
-La Manche soupire, l'Océan gémit et la Méditerranée chante tout le long
-de nos côtes. Ici les vagues se roulent allègrement sur le galet, là
-elles couvrent et découvrent le sable le plus fin; un petit golfe
-s'arrondit, une falaise se rompt soudain devant la mer éternelle; ou
-bien c'est la campagne même et la verte prairie qui s'arrêtent au bord
-des flots. On vous dira de tous ces lieux que ce sont des anses, de
-belles rives, des baies, des estuaires charmants, des havres faits à
-souhait--mais non pas des plages. Ce qu'on appelle «une plage» est bien
-autre chose.
-
-Prenez un quartier de Paris, avec ses magasins, ses tramways, ses
-trottoirs, et transportez-le contre la mer. Remplacez-y seulement les
-maisons à six étages par d'horribles villas disparates et collées,
-entassées les unes contre les autres, les unes par-dessus les autres,
-les unes, dirait-on, dans les autres. Cachez la grève sous un triple
-rang de cabines, sous des tentes et des pavillons. Que la romance des
-tziganes et le ronflement des machines étouffe le bruit des flots. Puis
-lâchez parmi cette cohue de châlets et de boutiques toute une armée
-d'automobiles hurlantes, de voitures, de bicyclettes, et dix mille
-Parisiens des deux sexes habillés de blanc et coiffés de panamas: alors
-vous avez une plage, enfin, une plage élégante où la bonne société s'en
-va passer le mois d'août, parfois même septembre aussi.
-
-Or les plages offrent, sinon une flore particulière, du moins une faune:
-car une variété animale tout à fait curieuse y éclôt vers la fin de
-juillet, pour disparaître au premier souffle de l'automne. Un distingué
-zoologue parisien, M. Fernand Vandérem, fut des premiers naguère à
-observer ces jolis êtres qu'il nomma, s'il m'en souvient bien, les
-_libellules des plages_.
-
-La libellule des plages est une jeune fille, très rarement une jeune
-femme. Une beauté soudaine et délicieuse se répand sur ses traits à
-partir du 20 juillet environ. C'est le moment de l'année où sa taille
-devient souple et s'affine, où son teint se fait plus chaud, plus uni,
-son sourire plus vif, son regard plus lumineux, ses gestes plus hardis,
-sa démarche plus libre. Elle se revêt durant le jour de linon blanc et
-de mousseline candide; le soir elle se présente au casino ensevelie sous
-un manteau neigeux qui recouvre de précieuses dentelles et des gazes
-immaculées. Ailes et corsage, tout est blanc chez la libellule.
-
-Ses habitudes sont régulières. Le matin, on n'aperçoit guère avant onze
-heures ces demoiselles dont la plupart vont alors jouer gracieusement
-parmi les vagues bleues; les autres demeurent, bruissantes et
-murmurantes, devant le casino qui les attire; quelques-unes encore se
-perdent on ne sait où. L'après-midi, jusqu'à trois ou quatre heures,
-elles se cachent sans doute sous les feuilles ou au plus profond de
-leurs nids, car on les chercherait en vain; mais dès que le soleil
-décline un peu vers le couchant, les voici toutes qui s'en viennent
-butiner autour des tasses de thé, sur les terrains de tennis ou de golf.
-Puis encore une envolée générale lors du crépuscule, et dès neuf ou dix
-heures, elles arrivent de nouveau en essaims pressés, pour errer jusqu'à
-minuit, voleter, bourdonner, scintiller et tourbillonner autour des
-lumières du casino.
-
-La libellule des plages est éminemment sociable. Elle s'accompagne à
-l'ordinaire d'hommes de tout âge et de toute nation: cependant elle
-paraît exercer une espèce de fascination sur les très jeunes gens. Dès
-son apparition sur nos côtes normandes ou bretonnes, cinq ou six
-éphèbes, collégiens en vacances, récents bacheliers, futurs
-Saint-Cyriens ou troupiers de l'année prochaine, accourent et se
-groupent autour d'elle. Ils ne la quitteront plus jusqu'en octobre. Le
-nombre de ces pages, d'ailleurs, pourra diminuer graduellement; cela
-dépendra de l'éclat, du charme de la libellule. Un petit compagnon,
-pourtant, un seul, lui restera scrupuleusement fidèle pendant toute la
-saison: c'est le plus jeune de tous, ou bien le moins fort au tennis, ou
-bien encore celui qui n'a ni automobile, ni yacht, ni tonneau, ni
-chevaux à sa disposition, le pauvre «patito» qui ne possède tout au plus
-qu'une chétive bicyclette.
-
-Aussi bien y a-t-il plusieurs de ces belles créatures marines qui
-attirent indistinctement tous les mâles fréquentant leurs plages, depuis
-l'écolier jusqu'au vieillard. Il est difficile de se soustraire à leur
-enchantement, n'y demeurât-on soumis que quelques jours ou quelques
-heures. Ajoutons que si les prestigieuses et ravissantes bestioles
-exhalent ainsi continuellement, durant deux mois, des effluves et comme
-un parfum d'amour, elles-mêmes s'y trouvent prises plus d'une fois, si
-bien qu'elles contractent avec leurs amis d'août des unions fort
-tendres, qui par la suite pourront devenir fécondes, et même légitimes.
-
-Cependant septembre s'achève, les volets des villas se ferment peu à
-peu, les tziganes du casino jouent leurs dernières valses, le flot
-commence à se lamenter plus haut sur la grève déserte, et des feuilles
-mortes tombent déjà de tous côtés. C'est l'heure triste pour nos
-libellules: elles vont mourir. Le vent d'automne les disperse et les
-tue. Un beau matin, elles quittent la plage, et nul ne les revoit
-plus...
-
-Ou plutôt, si! on les revoit de temps à autre dans Paris, les pauvres,
-mais en quel état! Affublées de robes sombres, perdues dans la foule,
-indiscernables au théâtre ou au restaurant, humbles passantes ou
-figurantes sans importance, elles ont perdu leur joyeux sourire du mois
-d'août et leurs fraîches couleurs, et ces cotillons courts, ces blouses
-légères et parfumées, ces chapeaux de paille qui les coiffaient si
-galamment. Elles cheminent au Bois de Boulogne ou rue de la Paix,
-modestes, furtives, et fort éclipsées par le luxe des courtisanes
-orgueilleuses et des «belle madame Une Telle». A peine si on les
-distingue.
-
-A quoi tient donc ce phénomène? A notre imagination surexcitée pendant
-les mois dits «de vacances».
-
-En effet, les petits Parisiens, dès qu'ils savent épeler, s'ennuient
-beaucoup d'octobre à juillet. Cela vient de ce qu'ils lisent,
-émerveillés, dans les livres qu'on leur donne, d'admirables aventures de
-guerres, de voyages, des récits merveilleux de cape et d'épée, des
-histoires fantastiques et des contes de fée; puis, la tête en feu,
-enivrés et vibrants comme des poètes, les pauvres petits s'en vont après
-cela traîner leurs guêtres à travers des rues sinistres, parmi de mornes
-fiacres et d'affreux autobus. Comment voulez-vous que leurs beaux rêves
-tumultueux s'accommodent d'un tel décor? Ils s'ennuient, vous dis-je, et
-cruellement, dans cette Ville-Lumière, où de plus on les met au collège.
-
-Mais arrivent «les vacances», et la fugue au bord de la mer: quelle
-griserie! La liberté, les jardins pleins de secrets, la falaise immense,
-les dunes où l'on suivra Bas-de-Cuir sur le sentier de la guerre!...
-Tous les petits garçons de Paris ont de la sorte contracté, dès leurs
-plus jeunes ans, l'habitude de «rêver double» et d'être étonnamment
-heureux pendant août et septembre. Qu'à cet émoi se soit en outre venu
-joindre, vers l'âge de douze à treize ans, l'éveil des premières amours,
-presque invariablement nées à l'ombre de quelque casino--et l'on conçoit
-que nous devions nous trouver tous encore un peu attendris, un peu
-affolés d'avance et comme en état d'ébriété sentimentale, dès que nous
-approchons seulement d'une plage...
-
-D'alertes jeunes filles y viennent alors à passer légèrement sous nos
-yeux. Elles se profilent avec grâce, blanches sur l'horizon bleu, ou
-gris perle, ou pourpre. Le petit garçon que nous avons été s'est
-réveillé au rythme des vagues. Une émotion nous a saisis, et aussitôt
-nous ne critiquons plus, nous croyons voir des sirènes irrésistibles où
-il n'y a que de petits êtres assez gentils seulement... Ce sont des
-libellules, écloses pour nous au soleil des plages, et qui vont nous
-éblouir durant sept à huit semaines, pour disparaître ensuite en
-octobre, ayant bien chanté, bien dansé, bien séduit tout l'été.
-
-Les libellules des plages, contrairement aux autres insectes,
-redeviennent chenilles: c'est quand elles rentrent à Paris.
-
-
-
-
-LA PISTE
-
-CONTE DE NOEL
-
-
-_A Pierre Valdagne_
-
-Mon ami Francis Ducat se conduisait selon les principes de la raison.
-Autant dire qu'il était insupportable.
-
-Toutefois je l'aimais bien, parce que c'était mon ami intime. Vous savez
-ce que l'on nomme un ami intime?... C'est un fâcheux, qui a le droit
-d'entrer chez vous à toute heure, qui tutoie votre valet de chambre, ou
-peu s'en faut, qui boit sans se gêner votre meilleur porto, fume vos
-cigares, critique la distribution de votre appartement, votre manière de
-vous habiller, vos plus chères habitudes, et jusqu'à votre conduite
-quotidienne, vous dit mille choses désagréables enfin, et survient
-toujours quand vous souhaiteriez d'être seul; d'autre part, on l'aime
-tendrement. Pourquoi? On ne sait pas. Parce qu'il est l'ami intime:
-personnage incommode, mais cher! On se mettrait au feu pour lui.
-
-Mon ami intime Francis Ducat se conduisait donc suivant les principes de
-la raison. Il disait aux pauvres: «Voici mon obole, chers frères. Je
-vous la donne, moi aussi, pour l'amour de l'humanité. Mais j'ai tort,
-car en encourageant votre mendicité, j'offre une prime à la
-fainéantise.» Il répondait aux riches: «J'accepte vos invitations, et
-vous rendrai toutes vos politesses; mais à regret, car en me montrant
-chez vous avec assiduité, je vous autorise à croire que votre luxe me
-charme, et je n'ignore pas les ruines et les misères qui forment la
-rançon de ce luxe cruel.» Deux femmes, l'une laide et l'autre jolie,
-venaient-elles à lui sourire, qu'il saluait cérémonieusement la première
-et lui parlait aussitôt de féminisme, puis ne manquait point à baiser la
-main de la seconde en murmurant: «Quelle injustice!» Quand je lui
-parlais avec feu d'une belle statue, d'un beau livre, il partageait mon
-enthousiasme, pour ajouter ensuite: «N'oublie pas, mon cher, que la
-beauté peut revêtir toutes les formes, et qu'une oeuvre entièrement
-différente de celle-ci ne méritera pas moins d'éloges...» Je ne pouvais
-souffrir mon ami Francis Ducat, que j'aimais tant.
-
-Un jour, le 24 décembre, il vint me trouver après le déjeuner, et à
-brûle-pourpoint: «Ouste! me fit-il, prends ta plume et envoie des petits
-bleus à tous les Parisiens ou Parisiennes qui t'attendent demain. Je
-t'emmène à Saint-Prix.
-
---Mais...
-
---Allons, allons, quel projet avais-tu?... Quelqu'un de ces absurdes
-réveillons, sans doute, où l'on essaie d'avoir l'air de s'amuser jusqu'à
-trois heures du matin en buvant l'éternel champagne. Tu n'iras pas. Le
-grand malheur! Au lieu de cette fête morne et prévue, je t'enlève en
-auto demain matin. La neige a beaucoup fondu, les routes sont
-praticables. Nous arrivons à Saint-Prix pour déjeuner...»
-
-Francis Ducat possédait à 35 kilomètres de Paris, près d'un village
-nommé Saint-Prix, une vieille maison ornée d'un jardin français et
-commandant un petit parc et une ferme. Le décor y serait charmant, sans
-aucun doute, et pour peu que la neige le couvrît, parfait en un jour de
-Noël.
-
-«--Tu es fort aimable, Francis. Antoinette, toutefois, qu'en
-feras-tu?...»
-
-Car mon ami était marié. Et la personne blonde et fine qui portait son
-nom me semblait si délicieuse que je me reprochais chaque jour de ne le
-lui point dire. Mais que voulez-vous! un ami intime... on ne peut le
-trahir sans remords: et c'est si bête, un remords, si ennuyeux!
-
-«--Antoinette est partie depuis ce matin, me répondit Francis. Elle est
-étonnante, cette petite: elle devient tout à fait campagnarde. Pour un
-oui, pour un non, elle se sauve là-bas...
-
---Comment, cette fleur de serre, cette fanatique du théâtre, et des
-bridges, et des thés?...
-
---On ne peut plus la tenir ici, mon cher... Donc, c'est convenu, à
-demain?»
-
-Je levai les yeux vers la fenêtre: Paris était ignoble et, à cause du
-dégel qui commençait, larmoyant et dégouttant. Les champs et les bois de
-Saint-Prix devaient encore étinceler, au contraire, sous leur voile
-blanc. J'acceptai.
-
-Le lendemain, à l'heure dite, nous traversions Paris dans la bonne
-limousine de Francis, et bientôt volions hors de la ville, à travers le
-faubourg. Mon vieil ami était terrible, ce matin-là. Que ce fût
-l'équipée qui l'eût mis en verve, ou qu'il trouvât une occasion
-exceptionnelle de s'écouter discourir dans le demi-silence de cette
-voiture bien suspendue, il parla vraiment d'abondance, et ne demeura
-sans avis sur aucun sujet. Politique intérieure, diplomatie, réformes
-militaires, avenir de l'Eglise, morale publique et privée, littérature,
-beaux-arts, voyages, sports, hygiène, et même gastronomie, il m'étonna
-plus que jamais par ses clartés de tout. Je l'envoyais secrètement à
-tous les diables.
-
-Aucune difficulté ne l'arrêtait, pour délicate qu'elle fût. «Les maris
-trompés sont des sots, affirmait-il. Ils ont mal choisi leurs amis,
-voilà tout, sinon leur femme. Dame! soyons logiques: un homme de goût et
-d'esprit doit pouvoir placer son entière confiance en ceux dont il
-s'entoure...»
-
-A ce moment, j'effaçai avec mon gant la buée qui couvrait la vitre: nous
-courions en pleine campagne, et tout était blanc, comme je l'avais
-prévu, sauf la route. Francis dissertait toujours:
-
-«--Les logiciens, vois-tu, les logiciens seuls nous sauveront. Nous
-avons assez de poètes et de dilettantes. Il est temps que nous devenions
-pratiques, enfin, et logiques, surtout! Raisonnons, déduisons à propos
-du moindre incident, de l'oiseau qui passe, de l'insecte qui bruit, d'un
-bout de papier trouvé à terre par hasard. C'est une bonne hygiène
-spirituelle, et Sherlock Holmes, ma foi, est un excellent maître. Nous
-nous sommes trop longtemps soumis à une politique d'inspiration ou de
-sentiment, à une religion dégradante et à des superstitions ridicules.
-Cette fable inepte du petit Noël, tiens, puisqu'à propos c'est
-aujourd'hui le 25 décembre, eh bien! je la condamne de toutes mes
-forces. Oui, oui, je t'entends, tu m'objecteras la fête traditionnelle
-des petits et l'innocuité de cette amusette... Erreur! Elle accoutume
-tous ces enfants, dont il faudra plus tard faire des hommes, à croire au
-merveilleux, presque aux fées. On prépare ainsi pour l'avenir des
-rêveurs et des écoute-s'il-pleut. C'est détestable. Je voudrais que le
-fait de donner ou de recevoir des «cadeaux du petit Noël» devînt un
-délit...»
-
-Sur ces derniers mots, grâce au ciel, la voiture s'arrêta. Le mécanicien
-ouvrit la portière, et montrant un chemin qui s'allongeait, tout couvert
-de neige, au pied d'un grand mur: «Voyez, Monsieur, dit-il à Francis,
-nous sommes arrivés. Voici le raccourci qui longe le parc de M.
-Letaillis. Seulement, je n'ose pas m'y engager: c'est plein de neige, on
-ne voit ni les ornières, ni les trous. Je ferai le tour par la
-grand'route, qui est bonne et en plein dégel...
-
---Si nous allions à pied! s'écria Francis en se tournant vers moi. Tu as
-des caoutchoucs, moi aussi, nous ne mouillerons pas. C'est quinze cents
-mètres à faire sur ce beau tapis immaculé, regarde... Ça nous
-dégourdira. Puis, à pied, nous pourrons couper par le potager.
-
---Monsieur a-t-il la clef? demanda le mécanicien.
-
---Oui, oui...»
-
-Nous voici donc, tous deux, suivant le chemin creux et contournant le
-parc si jalousement clos de M. Roger Letaillis, lieutenant de
-chasseurs--un joli cavalier, certes!--et voisin familier de mes amis
-Ducat. Il était presque midi, et rien, depuis le matin, n'avait blessé
-la belle neige éclatante. Ah! si, pourtant, et comme nous parvenions
-devant une porte dérobée qui s'ouvrait dans le mur de M. Letaillis, une
-trace de pas se montra tout à coup. Francis s'arrêta, toujours en verve
-et gai comme un pinson.
-
-«--Halte-là! commanda-t-il. Je souhaitais tout à l'heure que l'on devînt
-pratique, et que l'on apprît enfin à raisonner. Plus de poésie, ni de
-songeries, mais des connaissances utiles, de la science et de la
-logique! A nous Sherlock Holmes, notre maître! Appliquons nos théories,
-et tâchons de définir avec intelligence ce que c'est que cette trace
-mystérieuse...»
-
-Puis, se penchant vers le sol, il poursuivit: «Nous avons là, mon cher,
-un pied de femme ou de jeune garçon... De femme, plutôt, car le talon
-est très petit, très étroit, et très haut: vois en effet combien il a
-enfoncé dans la neige... Maintenant, depuis combien de temps cette dame,
-puisque c'en est une, a-t-elle passé par ici? Depuis cinq ou dix minutes
-à peine, car le dégel a commencé, et la neige par conséquent conserve
-peu les empreintes: or celle-ci est extraordinairement nette... Par
-conséquent, la belle fugitive est devant nous, à peu de distance, et
-nous devons, en nous hâtant, l'apercevoir au moins, sinon la
-rejoindre... Courons!...»
-
-Nous courûmes, mais pas longtemps, vu que, le parc de M. Letaillis enfin
-dépassé, nous nous trouvâmes bientôt devant le potager des Ducat. O
-surprise! la trace s'arrêtait là, contre la porte même. Francis, assez
-étonné, prit sa clef, ouvrit. Nouveau miracle! La piste s'étendait de
-l'autre côté, traversant en droite ligne les carrés de choux poudrés à
-frimas, et les pieds de salade qui semblaient préparés par le confiseur
-et tout couverts de sucre blanc. Au-delà du potager, la trace était plus
-visible encore et presque charmante, filant sous les grands arbres nus,
-coupant sans respect cette belle galette de farine que figurait une
-pelouse ronde, s'imprimant en noir au milieu d'une allée, puis d'une
-sente, puis d'une cour... et aboutissant enfin à Mme Antoinette Ducat
-elle-même qui, trottinant devant nous, rentrait ainsi chez elle par la
-porte des cuisines, et s'apprêtait à en gravir le perron.
-
-«--Antoinette!» cria François.
-
-Elle se retourna, stupéfaite: «Bah! fit-elle. Mais d'où diable
-venez-vous, tous les deux?
-
---Et toi? demanda son mari.
-
---Moi?... Je viens de faire un tour de parc.
-
---Ah?... De quel côté, donc?
-
---Mais... du côté du jardin français.»
-
-Bon! Le jardin français se trouvait au Nord, alors que l'allée, la sente
-que nous avions suivies, la pelouse que nous avions traversée, le
-potager... et la demeure de M. Roger Letaillis s'étendaient précisément
-à l'opposé, c'est-à-dire au Sud.
-
-J'aime tendrement, je vous le répète, Francis Ducat, puisqu'il est mon
-ami intime. D'où vint donc que je fus si joyeusement satisfait, en mon
-for intérieur, de constater qu'il venait là de recevoir, lui aussi, un
-plaisant cadeau de ce petit Noël dont il avait médit, et qui, j'imagine,
-se vengeait?
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- pages
- A la gloire de Carducci 1
- Le latin 9
- Cavaliers antiques 17
- Histoire contemporaine d'un mot 31
- Le goût français 37
- La haine des arbres 45
- Des nuances qui passent, et un son qu'on oublie 55
- Pour écrire: «Je vous aime» 61
- Les lettres de nos amies 69
- Pour causer 77
- Le choix d'un livre 85
- Ne pas aimer la musique 93
- En être 99
- Le jeune homme thé, ou Mascarille 105
- Le dandysme 111
- Noblesse chevaline 117
- Noblesse humaine 127
- A propos du duel 143
- Les jeux sanglants 149
- Far West! 157
- Les libellules des plages 165
- La piste 171
-
-
-Niort. Imprimerie Nouvelle G. Clouzot.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE CHANTILLY ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
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