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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Lettres de Chantilly - -Author: Marcel Boulenger - -Release Date: March 23, 2021 [eBook #64912] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE CHANTILLY *** - - - - - MARCEL BOULENGER - - LETTRES - DE CHANTILLY - - H. FLOURY - 1, BOULEVARD DES CAPUCINES, 1 - PARIS - - 1907 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - La femme baroque, roman (épuisé). - Le page, roman. - La croix de Malte, roman. - Couplées, roman. - Au pays de Sylvie, nouvelles. - Souvenirs du marquis de Floranges (1811-1834). - La querelle de l'orthographe. - L'amazone blessée, roman. - -Plaquettes: - - Quarante escrimeurs.--Les quatre maladies du style. - - - - -A Louis Legendre - - - - -LETTRES DE CHANTILLY - - - - -A LA GLOIRE DE CARDUCCI - - -Les races latines, le sang latin, qu'est-ce que cela signifie? -s'écrieront les ethnographes. Il y a du celte, de l'anglo-saxon, du -slave, du sémite, parfois du turc, et souvent de l'arabe dans ce qu'on -nomme les races latines. C'est là surtout une expression géographique. -Elle ne correspond à rien de rigoureux, au contraire. Et quand les -Latins se flattent d'une prétendue hérédité, d'on ne sait quelle finesse -du goût, comme d'une aisance charmante ou d'une qualité d'esprit qu'ils -doivent à leurs ancêtres, ils s'en font beaucoup accroire. - -Possible. N'oublions pas toutefois que les ethnographes sont des -savants, par conséquent des logiciens, c'est-à-dire des rêveurs qui -suivent leurs chimères au-dessus de l'humble, obscure et inexplicable -réalité. Certes il existe, quoi qu'ils en pensent, une race latine, et -l'on sent qu'on en fait partie à des mouvements secrets, à certains -dégoûts dont on n'est pas maître, ainsi qu'à des allégresses -involontaires... - -Un auteur barbare et savoureux, l'écrivain anglais Rudyard Kipling, -conte en l'un de ses livres une histoire admirable. Il s'agit d'un -officier de l'armée des Indes qui fut longtemps le prisonnier et -l'esclave des Russes, si longtemps qu'après d'interminables aventures, -il a, pour ainsi dire, perdu l'esprit, il est devenu presque un sauvage, -presque une bête même. Rentrant par hasard dans son régiment et -déjeûnant au mess, il ne reconnaît rien, ne se rappelle rien; à la fin -du repas enfin, son colonel, pour l'éprouver, se lève et porte la santé -de la Reine. Aussitôt l'ancien officier se trouve debout malgré lui, -répond au toast sans s'en rendre compte, et selon le rite consacré, -brise son verre. Il s'est souvenu inconsciemment de l'émotion -traditionnelle et patriotique que cause à tout bon sujet britannique un -toast à Sa Gracieuse Majesté: le pauvre homme, soudain galvanisé, s'est -à ce coup retrouvé Anglais, voire impérialiste probablement. - -Or tout dernièrement, le prix Nobel fut conféré au glorieux poète -italien Giosuè Carducci, mort aujourd'hui. Quiconque, en apprenant cet -hommage éclatant rendu au vieil aède d'outre-monts, a ressenti -subitement un enthousiasme, un mouvement de triomphe et de joie, de -pieux amour aussi et comme de respect filial; quiconque a goûté là l'une -des belles et violentes émotions de sa vie; quiconque a, d'instinct, -crié: Victoire!--peut se dire de bonne et pure race latine! Où qu'il -habite, où qu'il soit né, celui-là est un «méditerranéen». Le jour que -l'on donna le prix Nobel, des milliers de _cives romani_ se sont -reconnus et félicités dans le monde entier. Ainsi que l'officier anglais -de Kipling rompait son verre en l'honneur de la reine Victoria, nous -eussions tous brisé nos coupes à la gloire de Carducci le Superbe, de -Carducci l'Ancien! - -Mais, dira-t-on, vous possédez donc l'italien jusqu'à en saisir toutes -les finesses poétiques, jusqu'à entendre le rythme de cette langue -musicale, la cadence de ses vers, et jusqu'à vous complaire aux jeux -délicats des longues et des brèves, des significations détournées ou -imprévues, des mots qui se flattent l'un l'autre? - -Nullement. Nous lisons, nous autres Français, rebelles aux langues -étrangères, l'italien tant bien que mal. Quant aux traductions, s'il -s'agit d'un poète surtout, la meilleure ne vaut rien. Aussi est-ce -devant la gloire, les idées, les rêves, les gestes et le personnage de -Carducci que nous nous inclinons, plutôt que devant son oeuvre -elle-même. Nous vénérons ses ambitions artistiques, son énergie, sa -fierté, ses attitudes, son rôle en Italie, toute sa vie; nous admirons -enfin le héros littéraire qu'il est. - -L'humanité a besoin de héros littéraires. Sans quelques écrivains et -poètes qui ont réalisé des types parfaits de l'artiste et du lettré, la -foule ne saurait comment témoigner son goût pour la littérature. Car -elle lit peu, et ne relit presque jamais les très beaux livres: elle est -paresseuse, sans curiosité comme sans culture. Mais elle respecte -certaines traditions, et s'attache à des modèles convenus et définitifs -de grands hommes qui lui sont chers. Ainsi, parce qu'Alfred de Musset a -existé, elle reconnaît du charme et de la grâce irrésistible chez les -jeunes poètes. Parce que Leconte de Lisle vécut, elle admet l'émouvante -noblesse d'une existence dévouée toute entière à la beauté. Renan lui -fournit le modèle impérissable d'un penseur quasi-divin. De nos jours, -Gabriele d'Annunzio, Edmond Rostand s'inscrivent à leur tour dans cette -sorte de Légende Dorée. L'étonnement ou l'enthousiasme universels qu'ils -ont suscités auront entretenu la foi populaire. Parce que Giosuè -Carducci aura, lui aussi, donné pendant quarante ou cinquante années au -monde l'exemple d'un dévouement intransigeant et passionné envers les -Muses et les belles-lettres classiques, la postérité inscrira désormais -dans son calendrier ce nouveau saint: le poète latin, fier jusqu'à -l'orgueil de sa race et de sa tradition, obstiné, presque inattaquable à -force de bonne foi, terrible par ses colères, par son mépris, et -magnifiquement perdu dans son rêve. - -La vie de Carducci fut très simple, et d'une élégance en quelque sorte -farouche. Né dans un petit bourg de Toscane, l'an 1836, et fils d'un -médecin de campagne, il grandit dans la maremme de Pise, maremme -fiévreuse et belle, pareille sans doute à celle qui--Dante l'a -chanté--«fit et défit» la tragique Pia. Le jeune Toscan adora tout de -suite sa langue maternelle, et l'ancêtre auguste de celle-ci, la langue -latine: il fit des vers et devint philologue. Déjà plein de son génie, -il gagna vite, comme poète, les suffrages d'un groupe de délicats -Florentins, jeunes artistes et lettrés, groupe qu'il nomma lui-même, -insolemment et joliment, _les Amis Pédants_. Le journal de ces -humanistes de vingt ans s'appelait le _Politien_, en souvenir du savant -et fin poète qu'aima si tendrement Laurent de Médicis. En même temps, -comme Carducci était pauvre, il donnait des leçons, pour vivre. Sa -science était profonde: les plus malveillants rendaient hommage à son -enseignement. Bientôt il se voyait titulaire, à l'Université de Bologne, -de la chaire de littérature. Il ne devait plus abandonner que rarement -et cette chaire et cette ville, où s'écoula presque toute sa vie. - -Rappelons qu'au temps où le hautain Carducci présidait _les Amis -Pédants_, et contribuait à fonder le _Politien_, la littérature -italienne se trouvait en proie au plus gémissant et veule romantisme. -Ecoeuré par ce mauvais ton, notre jeune aède jura de ramener la poésie à -ses sources primitives et--en ce pays--nationales, c'est-à-dire aux -modèles classiques. Pareil à notre Ronsard, Carducci devint «un -antique»; sa muse en italien parla grec et latin, et comme Ronsard -aussi, il composa, selon les rythmes anciens, les plus mélodieuses, les -plus fortes, nerveuses et frémissantes poésies lyriques dont puissent -s'enorgueillir ses compatriotes. - -Dans le même temps encore, l'Italie renaissante s'affranchissait du joug -monarchique et clérical de l'Autriche. Frénétiquement patriote et -libéral, Carducci exécrait les oppresseurs de son pays, étrangers, -prêtres et rois. La tourbe pleurarde des romantiques, ses adversaires -littéraires, soutenait volontiers, au contraire, ces prêtres, ces rois -que le moyen-âge avait respectés. Logique jusqu'au bout, Carducci devait -donc, lui, glorifier le paganisme, la joie de vivre, le règne de la -radieuse nature, et jeter l'opprobre à ce sombre catholicisme, triste -religion d'esclaves qui ruina le monde antique: il publia l'_Hymne à -Satan_, furieuse attaque contre le dieu des humbles et des soumis, -contre l'idéal des chrétiens. - -Scandale immense! Toute une partie de l'Italie se dressa, indignée, -contre Carducci, qui devint alors l'idole des révolutionnaires et des -républicains radicaux. Attaque et défense, le combat fut acharné non -moins que féroce. Mais le fougueux Giosuè avait bec et ongles. Sa plume -était redoutable et son éloquence impétueuse, mordante, âpre[1]. - - [1] Une anecdote: Giosuè Carducci enfant avait capturé dans la maremme - un faucon et un louveteau, qu'il élevait. Son père, pieux - catholique, fit abattre ces animaux sanguinaires. De là daterait le - premier ressentiment du petit Giosuè contre une religion qui, - pensait-il, poussait à détruire les belles bêtes de proie. Sentiment - puéril, mais non pas absurde, il s'en faut. - - Notons aussi que lors du Congrès de la Paix de 1890, le vieux - Carducci publia une Ode sur la Guerre, dans laquelle il exaltait et - glorifiait le «sublime fléau», en vouant aux gémonies les - pacifistes. - -L'unification de l'Italie se fit enfin. Carducci comprit que la Royauté -seule pouvait accomplir l'oeuvre de relèvement et de paix. -Patriotiquement, il se soumit, et s'inclina, non sans noblesse, devant -la grâce infinie de la reine Marguerite, sa tutélaire souveraine. Il -termina sa vie, chargé de gloire et d'années, n'ayant pas un instant -faibli, ni cessé d'être le plus grand et le plus pur des poètes -lyriques, au sens qu'Horace et Ronsard laissèrent à ce titre, comme le -plus hardi, le plus indomptable des libres esprits, et--à l'exemple de -Pétrarque--le plus raffiné, le plus délicat des savants humanistes. -Gabriele d'Annunzio, de nos jours, offre quelques traits de ressemblance -avec Giosuè Carducci, qui d'ailleurs fut son maître. - -On dressera plus d'une statue--hélas!--à Carducci. Laides et vulgaires, -elles encombreront les places de Florence, de Bologne et de Rome. On -verra l'émule de Politien, de l'Arioste et du Tasse vêtu d'une redingote -de bronze ou de marbre, et ridiculisé à jamais. Au lieu de ces effigies -absurdes, je souhaiterais qu'on élevât au poète deux monuments vraiment -dignes de lui. L'un à Rome, et non loin du Forum où jadis retentit la -voix des Gracques et de Cicéron: là serait placé sur un socle, en un -carrefour ou bien au détour d'une rue, ce buste splendide et inachevé de -Brutus que tailla Michel-Ange, et qui actuellement se trouve à Florence, -au Bargello. Une inscription rappellerait au passant que ce -chef-d'oeuvre commémore la mémoire du grand patriote Carducci. - -L'autre monument se trouverait dans la baie de Naples, en un site -admirable de Sorrente ou du Pausilippe, au lieu que jadis occupa sans -doute telle ou telle voluptueuse villa romaine. Là, devant la mer, sous -un portique léger, quelque divine statue antique ferait son geste -éternel en l'honneur de notre poète, quelque Muse du Vatican ou, qui -sait, l'Apollon Citharède lui-même... - -Puis, ce n'est pas tout. Il y a dans la vie de Giosuè Carducci une heure -charmante: ce fut celle où il sut pencher sa tête, jusque là rebelle, -sur la main pleine de grâces de la reine Marguerite. Il n'est plus -besoin d'un monument pour conserver ce joli souvenir de galanterie; le -marbre ni l'airain ne conviendraient en rien ici, mais bien plutôt il y -faudrait quelque commémoration délicate, courtoise, souriante et digne à -la fois, quelque louange qui vînt plutôt de chez nous, par exemple un -élégant et fin discours, un éloge éloquent, mais en même temps très -spirituel, dans le goût de ceux que savent si merveilleusement réussir -chaque année, en se jouant, nos messieurs de notre Académie Française. - - - - -LE LATIN - - -De temps à autre, chez nous, quelqu'un demande que les langues mortes ne -figurent plus sur les programmes de l'enseignement secondaire. Parfois -cet ennemi de nos chétives études classiques est un délicat, qui sait -combien rustiques et incomplètes sont les notions de grec et de latin -inculquées aux élèves durant leurs classes. «A quoi bon, dit avec dédain -ce fin lettré, ennuyer les pauvres lycéens avec des «chrestomathies» ou -des morceaux choisis de Cicéron? Est-ce pour dégoûter à jamais les -quelques esprits désintéressés ou artistes qui autrement eussent aimé -par la suite à découvrir peu à peu, comme firent jadis les humanistes -italiens, la grâce ravissante des Muses antiques? Un potache devenu -péniblement bachelier éprouve l'horreur de ce qu'il a si péniblement -appris. Et tout au plus un très «fort en thème» connaît-il sa -littérature grecque et latine comme un commis de librairie peut -connaître les livres de sa boutique. Beau résultat, vraiment! Que nos -jeunes gens étudient plutôt les langues vivantes ou les cours de la -Bourse. Ce sera plus utile que de savoir enfin, au prix de longs et -fastidieux efforts, épeler gauchement Tacite ou déchiffrer Horace tant -bien que mal.» - -D'autres fois, le réformateur est un politicien qui pense à sauver la -République en s'acharnant contre la tradition des études gréco-latines. -Monstruosité qu'une tradition! Car chacun sait, n'est-ce pas, que voilà -l'ennemi, et que la rente remontera, que la terre redeviendra fertile et -boisée, que la natalité augmentera, que l'alcoolisme disparaîtra, et que -tous les problèmes sociaux enfin se trouveront résolus le jour où nul -souvenir d'un passé fumeux et gothique ne subsistera plus en terre -française. - -Dans l'un et l'autre cas, la menace n'est pas bien grave. Le fin lettré, -en effet, n'apporte généralement pas beaucoup de passion dans un débat -dont il se soucie peu, au fond; puis il représente une très petite -minorité; et vous ne voudriez pas maintenant que l'on se souciât de -l'opinion des fins lettrés, je suppose? Quant au politicien, il a bien -d'autres nobles besognes à poursuivre: le pays qu'il gouverne a pour -mission de donner au monde attentif le spectacle de vastes expériences -sociales; il y a là, on en conviendra, du travail plus intéressant, pour -un homme d'Etat, que tout ce qui touche aux belles-lettres, ce jeu, -cette amusette de mandarins. - -Seulement, dans les derniers mois de 1906, le Touring-Club ayant tenu sa -séance annuelle, M. Ballif, président, crut devoir s'y élever, au cours -de la harangue qu'il prononça, contre l'instruction que l'on donne aux -enfants dans les lycées. On leur fait, a-t-il dit, apprendre trop de -choses par coeur, et notamment le latin, le grec: une éducation plus -pratique serait à souhaiter, par exemple un peu moins de langues mortes -et un peu plus d'anglais ou d'allemand[2]. Or, que le président du -Touring-Club forme de tels voeux, voilà qui est sérieux et peut alarmer -à juste titre un esprit attaché aux études classiques. La très nombreuse -et puissante société que l'on nomme Touring-Club poursuit en effet une -oeuvre admirable en France: les efficaces, les continuels services -qu'elle rend au point de vue archéologique et artistique témoignent de -l'intelligence et du bon esprit qui l'animent. Si le président, dans un -discours officiel, y condamne l'enseignement des langues mortes, il faut -voir là l'opinion d'un public étendu, important et assez généralement -éclairé... Malgré les assentiments qu'elle peut rencontrer, il me paraît -pourtant que cette opinion repose sur une grande erreur. - - [2] Dans la _Revue du Touring-Club_ de janvier 1907, M. Ballif a - repris et développé cette idée. - -Laissons le grec. De plus autorisés présenteront sans peine, et j'espère -victorieusement, sa défense. Mais il nous faut de toutes nos forces -réclamer, exiger les études latines. Loin qu'on les restreigne ou -supprime, supplions qu'on leur attribue une place encore plus grande sur -les programmes, comme moyen de culture dont nul autre n'approche, et -comme la meilleure discipline pour ennoblir et peut-être aussi clarifier -l'esprit. - -D'ailleurs l'histoire elle-même et les faits nous servent ici. Sait-on -bien que dans le pays le plus utilitaire du monde, en Amérique, on -commence à réclamer à grands cris les humanités? Une revue universitaire -de Chicago, _The School review_ (juin 1906), en fait foi[3]. Des -professeurs de sciences et de médecine demandent que leurs élèves aient -une culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'on leur -polisse l'esprit. Un professeur d'hydraulique a été jusqu'à composer un -programme où le latin occupe la plus belle place, «avant la géométrie, -la physique et l'algèbre». Le latin est en effet considéré par eux comme -la meilleure gymnastique intellectuelle. Et leurs élèves en ont grand -besoin, d'une gymnastique intellectuelle, vu qu'ils ne peuvent tirer -parti de l'enseignement qu'on leur donne par rudesse d'esprit, par -gaucherie, par défaut de souplesse, de précision et d'ingéniosité. Ils -n'ont pas pris l'habitude de soigner leur besogne, ils bâclent, ils ne -savent pas travailler. Le niveau intellectuel des étudiants baisse, si -bien que les jeunes gens américains tombent dans une espèce de -paysannerie. Devenus ingénieurs après cela, ils ne sont capables ni -d'écrire, ni de parler convenablement; ils ne peuvent même pas rédiger -un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des -ingénieurs, «la plupart des procès viennent de ce qu'ils se sont mal -expliqués». La _School review_ préconise chaleureusement, pour remédier -à cet état de choses, les études latines. - - [3] V. _Les Débats_ du 5 décembre 1906. - -Elle a raison. Imitons-la. Il y aurait à ce sujet une belle campagne à -tenter dans les journaux et l'opinion publique: il faudrait que des -jeunes gens (et non plus ici des professeurs) démontrassent comment ils -n'ont jamais eu que faire de ces fameuses notions pratiques, si puériles -et vaines, qu'on s'est ingénié à leur inculquer dans les collèges. Six -mois d'expérience en apprendront toujours davantage à un futur -mécanicien ou directeur d'usine que trois ou quatre ans de vagues -conseils au lycée. Rappelez-vous les absurdes bataillons scolaires: une -petite semaine de régiment ou deux heures de manoeuvres valaient mieux -que ces bêtises. Pour tout citoyen appelé un jour à parler (défendre ses -intérêts), à écrire (rédiger des rapports, exposer des affaires, -composer des lettres), à penser (ne faut-il pas voter?), il est utile -d'avoir acquis la plus grande souplesse d'esprit possible, la meilleure -culture, la finesse du raisonnement, le talent d'être clair et précis. -Les humanités mènent vite à tout cela. - -Et si même elles n'y conduisaient pas aussi sûrement, il y a du moins -certaines qualités, entre toutes, que les auteurs latins sont -merveilleusement propres à suggérer, par exemple la dignité, la gravité. -Il ne convient pas de lever les épaules: un peu plus de gravité nous -sauverait de la niaiserie, où nous tombons parfois, et nous préserverait -en partie de ces enthousiasmes désordonnés autant que turbulents, dont -les suites ne nous font pas toujours honneur. Niera-t-on également que -l'estime de soi-même, dont se compose en grande partie la dignité, ne -nous fasse parfois défaut? Qu'est-ce que notre admiration continuelle et -inexplicable des étrangers, et principalement des Anglo-Saxons? Un -citoyen de la grande Rome, jadis, n'éprouvait rien de tel. Au lieu que -nous n'osons, nous autres, rien entreprendre, tant nous nous défions -sottement ou bassement de nous-mêmes. - -Un auteur latin, Ausone, l'a pourtant dit: - - Incipe, dimidium facti est coepisse. Supersit - Dimidium: rursum hoc incipe, et efficies. - -Quant à la manière d'exprimer sa pensée ou de l'écrire, il n'est sans -doute point d'entraînement ni de sport intellectuel plus propre à nous -aider en cela que la version latine. Outre qu'un usage assidu des -auteurs latins est de nature à nous donner le goût et peut-être -l'habitude du «style noble»--grâce véritable et trop négligée -aujourd'hui,--cet usage nous peut apprendre aussi à user d'une syntaxe -moins pauvre et moins monotone que celle du XXe siècle. Un sujet, un -verbe, un attribut, voilà l'humble canevas de toutes nos phrases -contemporaines. Et plus la langue d'un auteur est ainsi mesquine, plus -on dit qu'elle est «pure». Le latin, avec ses longues périodes -infiniment variées, nous enseigne au contraire l'art de jeter d'un seul -trait sur le papier une idée complète, en un seul paragraphe ou mieux -encore en une seule belle phrase, gracieuse ou superbe, ornée -d'incidentes toutes diverses entre elles, et aussi bien attachées à la -proposition principale que des rameaux délicats à la branche d'un arbre. - -Puis les mots latins sont charmants. Leurs significations pleines de -nuances aiguisent et forment le jugement, la critique, bientôt le goût. -Les verbes, surtout, ont de la malice. Il faudrait les traduire presque -tous par «avoir une tendance à...». D'où l'on ne sait quoi de -non-exprimé, d'inexprimable peut-être, qui donne soit à une phrase -descriptive, tableau de foule, décor ou portrait, soit à une apostrophe -oratoire, le plus tragique, si ce n'est le plus savoureux et surprenant -éclat. Ailleurs encore, ce sont des verbes presque trop précis et comme -frémissants sur la page. Pour le verbe _carpere_, le lexique donne ce -sens: «enlever quelque chose du temps ou de l'espace», ainsi par exemple -qu'on dirait en sport: «il enleva ses trente kilomètres dans l'heure». -Or, Virgile a écrit des poulains qu'on doit les dresser, dès quatre ans, -à savoir, sur la vaste plaine, «_carpere gyrum_...» Les voyez-vous -là-bas, les poulains, enlever au galop leur tournant? Mais Horace a dit -aussi: «_Carpe diem_...» Et comment traduire, cette fois? On ne sait. -Peut-être par: «Cueille le jour»?...[4]. - - [4] Dans une des comédies de Maurice Donnay, et comme le héros et - l'héroïne se disposent à sortir, celui-ci considère doucement sa - frivole amie et se murmure à lui-même: «_Carpe diem!_...» Se - retournant, surprise: «Qu'est-ce que cela veut dire?» lui demande la - jeune femme. «Cela veut dire...», il hésite un moment, puis il - sourit et répond: «Cela veut dire: Va mettre ton petit chapeau, et - viens...» Tout cela dans un verbe latin! - -Il n'y a pas que les verbes. Substantifs et adjectifs ont aussi leurs -délicatesses. Voici l'un de ceux-ci, entre mille: _lubricus_. On trouve -dans le dictionnaire: 1º glissant, où l'on glisse; 2º glissant, qui -glisse dans la main, poli, lisse; 3º mobile, inconstant, incertain; 4º -difficile, chanceux; 5º qui fuit, qui échappe, trompeur. Arrivé à ce -dernier sens, qui se défendrait de songer au faune capricieux bondissant -le long d'une rive, entre les saules et parmi les roseaux? Or, le faune -poursuit la nymphe, elle-même toujours en fuite et souriant un peu plus -loin. D'où finalement notre «lubrique». Le trajet est délicieux. - -Ajoutons qu'à lire, qu'à étudier sans cesse les auteurs latins, on peut -acquérir le respect et même le culte de la beauté. Car on aura beau -dire, les mots français sont usés, pour les collégiens surtout qui n'en -sauraient, comme de bons lettrés, goûter encore toute la saveur. Une -très admirable phrase française finira toujours par leur sembler un peu -fade: leur goût étant mal éveillé, ces «graphies» dont ils ont trop -l'habitude ne les toucheront jamais beaucoup. Au contraire le professeur -qui leur fait entrevoir la splendide noblesse enclose dans une formule -latine, ou tout le charme qui s'exhale d'un mélodieux et doux hexamètre, -ce professeur, s'il est adroit, leur présente ce qu'il y a de plus -émouvant au monde pour de jeunes esprits, c'est-à-dire un mystère qu'on -aperçoit un peu, une merveille à demi tirée de l'ombre, la beauté enfin -pieusement recouverte d'un voile comme un objet sacré. Ou plutôt, ce -maître habile leur parle des sirènes, que nul ne voit, sans doute, mais -qui chantent et qu'on entend sur la mer. - -Nous n'avons pas besoin de tous ces raffinements! s'écriera-t-on. -Donnez-nous des hommes, des citoyens... Eh! c'est le moyen d'en faire. -S'il appartient aux races latines de dominer encore le monde, c'est par -l'esprit. Jamais les jeunes Français ne seront assez cultivés. Plus on -les aura rendus fins et sensés, d'autant mieux ils se gouverneront. Plus -ils auront de noblesse et d'élévation dans l'esprit, d'autant plus vite -perdront-ils cette pusillanimité qui leur nuit. Préparons de bons -humanistes pour obtenir seulement des hommes raisonnables et assez -intelligents. - -Des citoyens, des soldats, des législateurs? Mais ceux qui ont fait la -Révolution et l'Empire lisaient avec goût Tite-Live et Tacite, ne -parlaient que des Gracques et rêvaient de César. - - - - -CAVALIERS ANTIQUES - - -La beauté parfaite est dans la sculpture antique, et point ailleurs. -C'est là, uniquement là, qu'on la trouve. L'art avec lequel les artistes -anciens surent interpréter la vérité est à jamais perdu. - -Seules pourtant, les figures équestres gênent un peu. On ne sait quoi de -théâtral choque, même dans les plus appréciées. Les personnages ont -toujours l'air de chevaucher des bêtes qui se retiennent. Jamais le -cheval ne se porte franchement en avant. Jamais le cavalier ne paraît -réellement s'en occuper. Pourquoi? - -Voici, à ce sujet, plusieurs remarques, des notes--et quelques -réflexions techniques. - -Posons tout d'abord ce principe que tous les chevaux réellement bons, -c'est-à-dire courageux, ardents, pleins de sang enfin, ont une tendance -à donner plus qu'on ne leur demande, à augmenter sans cesse le train -dont on les veut mener, et qu'il les faut toujours retenir. Ils prennent -leur point d'appui et tous (plus ou moins, bien entendu, suivant leur -disposition naturelle ou l'adresse de leur cavalier) tirent sur les -rênes afin d'aller de plus en plus vite. Si l'on n'a pas une science -d'écuyer consommé, on ne saurait empêcher une monture très vigoureuse de -_tirer_. Pour y parvenir, il faut monter avec un doigté infini, après -avoir soigneusement embouché son cheval, en choisissant parmi tous les -mors et filets dont on dispose aujourd'hui, ceux qui lui conviennent le -mieux. Et, d'autre part, un cavalier qui ne possède point une excellente -assiette se trouve par là même incapable d'acquérir cette délicatesse et -cette légèreté de main nécessaires pour tromper un cheval, pour -l'amuser, pour l'empêcher enfin de se ruer brutalement devant lui en -pesant comme un furieux sur la bride. - -Observons de plus qu'un cheval puissant et chaud, que l'on conduit sans -art, tire un peu davantage chaque fois; et que si l'on n'a point alors, -outre des bras solides et des mors ingénieux, de bons et confortables -étriers pour se bien établir et caler sur la selle, il devient, je ne -dis pas difficile, mais impossible de le tenir. La bête vous mènera où -elle voudra, et à l'allure qu'il lui plaira, c'est-à-dire la plus folle. - -Or, les anciens embouchaient leurs chevaux de la façon la plus -rudimentaire, avec des mors primitifs, ou plutôt de simples filets[5]. -Et aussi, et surtout, ils montaient sans étriers. Xénophon leur -recommande même[6] de se tenir non point assis comme sur un siège, mais -droits, comme s'ils fussent debout, les jambes écartées. Quelle assiette -pouvaient-ils donc avoir ainsi? Et comment, dans de telles conditions, -eussent-ils pu rester maîtres de montures très généreuses, ou -véritablement fortes, et violentes par conséquent? Si leurs chevaux -avaient alors fait preuve d'une qualité remarquable, il est à croire -qu'ils ne les eussent pu diriger, étant donnés leurs procédés rustiques -et leur manière de monter, ni retenir en rase campagne, ni même dresser, -ou seulement essayer de dresser. Un pur sang nerveux, de nos jours, ou -quelque fougueux irlandais aurait vite fait de jeter par-dessus ses -oreilles quiconque s'aviserait de vouloir le monter à la grecque. - - [5] XÉNOPHON, dans l'_Equitation_, X, décrit deux ou trois espèces - d'embouchures, assez heureuses, il est vrai, mais cependant - insuffisantes, c'est-à-dire soit trop dures, soit trop douces pour - dominer ou ne pas irriter un cheval trop «en avant». - - [6] _Equitation_, VII. - -On peut donc déjà soutenir sans trop de témérité, et d'après ces -premières réflexions,--toutes naturelles, n'est-ce pas?--que les chevaux -antiques devaient être plus médiocres et froids que robustes et allant. - -Une objection. Les cavaliers de Saumur sont capables de conduire partout -des chevaux impatients, même dans la plus vive ou dure chasse, en se -passant d'étriers, voire de selle au besoin. Ils accompliront ce joli -travail grâce à leur tact équestre, à leur main habile, exquise. Oui, -sans doute. Mais ce sont les cavaliers de Saumur, c'est-à-dire les -meilleurs de France, sinon d'Europe. Ce seront encore avec eux quelques -autres raffinés, très rares, je l'affirme, qui en arriveront là à force -de science et d'expérience. Et l'on ne saurait croire que les Grecs et -les Romains, qui, _tous_, montaient presque à cru et sans beaucoup -d'étude, aient eu la maîtrise que l'on n'acquiert de nos jours qu'à -Saumur ou dans quelques cercles extrêmement restreints de fervents -cavaliers. Ni la science des chevaux, ni l'équitation n'étaient fort -développées dans l'ancien monde. On ne connut point de Saumur en -Attique, non plus que dans la Ville Eternelle. Comment donc toute une -cavalerie de simples soldats aurait-elle possédé des talents qui -n'appartiennent aujourd'hui qu'aux plus adroits, qu'aux plus excellents -spécialistes? - - * * * * * - -Les anciens se mettaient en selle, s'ils étaient malades ou âgés, en se -faisant enlever par un palefrenier[7]. Mais, autrement, ils sautaient -sur le dos du cheval en se servant de la crinière, ou bien en s'aidant -de leur lance qu'ils appuyaient contre le sol. Certaines statues -d'amazones semblent indiquer cette manière de s'y prendre[8]. Les -chevaux qui supportaient sans trop de colère ces brusques exercices de -voltige, et cela dès le départ, dès le premier contact de leurs -cavaliers, témoignaient d'un naturel étrangement pacifique. Je me hâte -d'ailleurs d'ajouter que ce second argument n'est pas des meilleurs. Car -le dressage endort bien des susceptibilités chez un animal, et nous -voyons partout des écuyers ordinaires user aisément de cette mise en -selle sur des chevaux souvent nerveux. Pourtant la remarque n'aura pas -été tout à fait vaine, si on la joint à ce qui précède et à ce qui va -suivre. - - [7] XÉNOPHON, _Equitation_, VI. - - [8] L'Amazone Mattei, au Vatican, galerie des Statues. - - * * * * * - -Comment faut-il se représenter les chevaux antiques? Outre les statues -équestres, nous les voyons sur les bas-reliefs, sur les peintures, aux -flancs des vases et des sarcophages, aux frises du Parthénon: ce sont -des doubles poneys, lourds et ronds, des cobs gras, avec de gros membres -et très peu d'encolure. Et répondons tout de suite ici à une observation -que l'on fera peut-être: les cygnes des Lédas, dans l'art antique, nous -apparaissent comme semblables à de modestes oies; les panthères des -Bacchus ont l'air de chiens d'appartement, ou de chats; les coursiers -des Dioscures sont manifestement réduits à la taille de petits chevaux -de polo. Il est certain que la tradition imposait aux artistes de -sacrifier parfois les proportions, et de représenter la figure d'un dieu -ou d'un héros comme beaucoup plus importante et plus grande, -relativement, que les attributs, les animaux, parfois même les -personnages qui l'accompagnent[9]. - - [9] BURCKHARDT, _Cicerone_, Art ancien, pp. 76, 102, 113. - -Evidemment. Pourtant, cette tradition ne pouvait sans doute commander la -même réserve dès qu'il ne s'agissait plus de figures héroïques ou -divines, mais de simples humains, comme pour les cavaliers du Parthénon, -par exemple. Ceux-ci, du reste, ne semblent pas chevaucher des bêtes -dont le sculpteur a volontairement diminué la taille, mais bien des -poneys, de vrais poneys, grossement bâtis. On retrouve les mêmes -proportions exactement sur la fameuse coupe d'Orvieto (musée de Berlin), -où les cavaliers athéniens, passant la «dokimasie», présentent aux -magistrats des animaux qui seraient réformés pour défaut de taille par -tous nos régiments de cavalerie légère; et sur les arcs de triomphe et -autres monuments romains où les chevaux, un peu plus grands cependant, -ne dépassent pourtant point la plus petite moyenne, et gardent dans leur -structure cet air de lourdeur, majestueuse quelquefois, brillante même, -mais au fond chétive. La moindre comparaison de tous ces animaux à têtes -énormes et à petits muscles avec quelques-uns de nos beaux et puissants -chevaux modernes, serait pénible. - -Notons encore que sur les monuments comme sur les vases anciens, nous -verrons presque toujours les vaches et les taureaux des sacrifices -représentés selon leurs proportions normales et justes. Il y a donc peu -de raisons pour que seuls les chevaux aient été, sauf dans les statues -et dans les groupes où se trouvaient des héros ou des dieux, rapetissés -de parti pris; et nous pouvons, par conséquent, bien établir leur modèle -en général: des cobs assez communs, sans encolure, et trop en chair. On -se méfierait aujourd'hui d'animaux qui présenteraient cette apparence, -et il y a de fortes chances pour que, tout en restant peut-être d'assez -convenables routiers de service, ils n'aient ni force réelle, ni -vitesse, ni fougue, ni coeur, ni rien[10]. - - [10] On peut citer ici l'exemple du hideux cheval de Marc-Aurèle, qui - se trouve à Rome sur la place du Capitole, et qui est tout à fait - pareil à ces animaux de cirque forain sur lesquels des écuyères en - maillot dansent et font des tours. Une pareille bête ne pouvait - certainement galoper que sur place. - -Il ne faudrait pas non plus être dupe de l'allure caracolante et -indomptée que les artistes leur ont donnée le plus souvent, soit dans la -cavalcade du Parthénon, soit ailleurs. Précisons, en effet: en quoi -consiste tout le brillant des chevaux anciens? Uniquement en ceci, -qu'ils se cabrent toujours. Or, cette éternelle cabrade n'est qu'un -paisible exercice de manège. On apprenait aux chevaux de parade, que -montaient les chefs, à se dresser continuellement sur les jambes de -derrière. Xénophon consacre tout un chapitre à cet enseignement -spécial[11]. Voyons donc là le travail de chevaux bien mis plutôt que -l'impatience d'animaux pleins de sang. Et n'oublions pas, en outre, que -cette cabrade n'était aussi qu'une des seules façons que l'on eût alors -de représenter tout simplement le galop[12]. - - [11] _Equitation_, XI. - - [12] Salomon REINACH, _la Représentation du galop dans l'art ancien et - moderne_. - - * * * * * - -Il y a dans l'_Anabase_[13] un passage qui m'a toujours surpris. Arrivés -enfin sur le bord de la mer, à Trapézonte, les Grecs, après un mois de -repos, donnèrent des jeux, dans lesquels ils firent courir des chevaux: -ceux-ci devaient descendre une pente rapide; puis, parvenus au rivage, -revenir et remonter jusqu'au sommet d'une colline. C'était là un -parcours dur, assurément. Mais la seconde partie, la montée, en fut, -paraît-il, accomplie avec peine, «au pas». Si les chevaux avaient été -très bons, jamais ils n'eussent, _courant ensemble_, et dans l'émulation -d'une lutte, gravi même une pénible montée «au pas». Il vaut mieux -conclure que ce n'étaient que des bêtes de somme, sans courage et sans -qualité. Peut-être aussi le parcours était-il immense et de nature à les -épuiser complètement? Mais comment supposer qu'un général aussi avisé -que Xénophon eût permis qu'on risquât d'abîmer, dans une épreuve -pareille, des coursiers qui devaient après cela, et à travers mille -périls, ramener jusqu'en Grèce ses hommes et les bagages? - - [13] L. IV, chap. VIII. - -Une preuve de la médiocrité des chevaux de selle, dans l'antiquité, peut -aussi être tirée de la supériorité certaine qu'eurent précisément sur -ceux-ci les chevaux de trait. Les grandes épreuves de l'hippodrome sont -des courses de chars; quant à celles des chevaux montés, beaucoup plus -rares, on n'en parle guère, on semble à peine s'en être soucié. Ce sont -les conducteurs de chars que le peuple acclame, les quadriges -vertigineux que les poètes chantent, et si les propriétaires de belles -écuries faisaient de gros sacrifices, ce n'était qu'en vue des seules -luttes d'étalons, de juments ou de poulains attelés. Il faut donc que -les meilleurs animaux eussent été réservés pour les chars. On montait -les médiocres. - -Mais aussi pouvaient-ils tirer à leur aise, les quadriges: leurs -cochers, arc-boutés en arrière, le torse entouré de cuir et comme -corseté, les guides passées autour des hanches[14], ils semblent en -avoir eu, comme on dit, plein les bras. Eh bien, rapprochons ceci de ce -que j'avançais au début de ces notes: les seuls bons chevaux antiques, -qui furent évidemment ceux qu'on attelait aux chars dans l'hippodrome, -tiraient comme des fous, et eussent sûrement échappé à de simples -cavaliers. - - [14] V. la statue du Cocher, au Vatican, salle du Bige. - -Les anciens n'ont, du reste, même en vue des courses de chars, -particulièrement distingué ni amélioré aucune race chevaline. Nulle -d'entre elles n'était donc nettement préférable aux autres. Les auteurs -grecs et latins citent comme remarquables des produits de tous les pays, -sans guère insister sur aucun. Il n'y a peut-être qu'un certain cheval -des Asturies qu'on retrouve assez souvent; mais ce n'était qu'un -trotteur[15]. - - [15] Pétrone, entre autres, nous le présente (_Satyric._ LXXXVI) comme - un cheval de prix, mais le dit alors croisé de race macédonienne, - _asturconem macedonicum_; et Martial, qui le cite également (XIV, - 199), ajoute dans l'épigramme: _ad numerum rapidos qui colligit - ungues_. Or, ces derniers mots définissent, non le galop, je pense, - mais le trot, et plus spécialement l'amble. - -Ce que nous savons des chevaux de guerre, qui accomplissaient, quand -leurs pieds non ferrés les portaient toutefois jusqu'au bout, de longues -campagnes, nous démontre leur aptitude à supporter la fatigue des -routes, mais nous éclaire peu sur leur qualité. Avouons, si l'on veut, -que les anciens montaient un bétail résistant, voilà tout. Qu'on se -rappelle la surprise des Romains devant la cavalerie d'Annibal, composée -d'animaux africains beaucoup plus rapides, beaucoup plus vifs, beaucoup -meilleurs, et aussi endurants. - - * * * * * - -Si l'on veut maintenant examiner non plus tant les chevaux eux-mêmes que -les talents hippiques des anciens, on verra qu'ils ne pouvaient aller -bien loin. Depuis les premières chevauchées[16] jusqu'à la fin de -l'empire romain, quels progrès notoires ont-ils accomplis? Ils montent -toujours en gars de ferme, sans étriers, avec des selles primitives et -des essais de mors. On peut voir cependant d'après la statue -d'Herculanum, dite «Alexandre combattant»[17], qu'ils avaient de la -souplesse; et conclure de certains conseils que donne Xénophon, comme -par exemple de laisser complètement libre la tête d'un cheval qui saute -un fossé ou gravit une montée[18], qu'ils avaient compris plusieurs -règles premières de l'art équestre. Mais que devait-on attendre d'une -cavalerie dont chaque homme, ne pouvant se dresser sur ses étriers, -manquait de force soit pour lancer le javelot, soit pour frapper avec -son glaive, soit pour contenir ou diriger sa bête? - - [16] Diomède et Ulysse, sous Troie, laissant le char de Rhésus, - sautent sur ses chevaux et reviennent au camp des Grecs au galop - (_Iliade_, chant X). La première course au cheval monté eut lieu - dans la 33e Olympiade, en 648 (Albert MARTIN, _les Cavaliers - athéniens_, p. 166). - - [17] Musée de Naples. - - [18] _Equitation_, VIII. - -Haranguant ses soldats découragés au milieu de l'Asie, le même Xénophon -les exhorte à ne point s'attrister d'être à pied, tandis que les -ennemis, eux, sont à cheval: «Car suspendus à leurs chevaux, ceux-ci, -dit-il, ont peur, non seulement de nous, mais aussi de tomber[19].» - - [19] _Anabase_, l. III, ch. II. - -Et plusieurs siècles encore après, l'on constate, en lisant une -épigramme de Martial[20], que la chasse à courre elle-même devait passer -pour bien dangereuse, bien casse-cou: «Plus souvent, écrit-il en -terminant, le cavalier y reste-t-il que le lièvre.» Encore en ce -temps-là donc, les Romains tenaient bien peu solidement à cheval--ou ce -Priscus, à qui l'épigramme est adressée, était spécialement mauvais -écuyer? Mais Martial nous l'eût dit, hésitant peu d'habitude à signaler -les ridicules physiques de son prochain. - - [20] L. XII, 14. - -Nous avons, il est vrai, le _et gressus glomerare superbos_ de Virgile, -qui m'embarrasse, je le confesse, ainsi que le - - ... _Gradibusque sonare - Compositis, sinuetque alterna volumina crurum[21]._ - - [21] _Géorgiques_, l. III, v. 117 et 191-192. - -Cet admirable poète, voulant définir ce que les Lapithes, inventeurs de -l'équitation, enseignèrent pour la première fois aux chevaux, et ce -qu'il convient d'apprendre aux poulains dès qu'ils atteignent quatre -ans, emploie des mots d'une précision déconcertante. «Les coursiers des -Lapithes, dit-il, surent «stepper», ou «prendre le petit galop -rassemblé»--car c'est là ce que signifie, en somme, _gressus glomerare -superbos_; et les poulains doivent commencer après leur troisième année -à «faire entendre sur le sol des allures régulières, et à trotter en -pliant bien les jambes l'une après l'autre». - -Mais quoi! tout cheval inquiet ou irrité _gressus glomerat superbos_; et -tout poulain, si piteux soit-il, en arrive à régler son allure. Moins il -a de sang, mieux il la règle. - - * * * * * - -Concluons: on peut imaginer, sans trop de chances d'erreur, le cavalier -antique comme un lad athlétique monté à cru sur un gros cob. Notez que, -par un clair soleil, ce groupe, à demi-nu et animé, peut n'être pas sans -beauté. - - * * * * * - -Cette conclusion est-elle rigoureuse? Non pas, certes; mais assez -plausible, pourtant. Et quand elle serait même indiscutable, en quoi -nous servirait-elle? Nous n'en goûterons pas moins les frises du -Parthénon, heureusement, ni les lumineux tableaux de Virgile. Mais... - -Mais... ah, voilà! Lorsque, jeune lycéen, j'apprenais à monter à cheval, -je ne m'y sentais guère à l'aise et je tombais souvent. En même temps, -je remarquais sur les vignettes de mes livres de classe certains êtres -supérieurs qui, sans selle et sans étriers, domptaient des coursiers -avec une aisance et une grâce divines. Cela me vexait. Je leur en -voulais secrètement. Au cours de mes lectures et de mes promenades, par -la suite, ma vieille jalousie m'ayant rendu plus attentif, je conçus -quelques soupçons. Il me semble qu'ils étaient fondés. En les exposant, -je venge sournoisement une rancune de collège. Rien de plus. - - * * * * * - -_A Henri de Régnier._ - -Le splendide animal que Pégase! Qui ne le connaît? Très proche du cheval -arabe comme modèle, il est toutefois beaucoup plus grand et porte -fièrement la tête au-dessus d'une encolure de pur-sang. De robe -entièrement blanche, d'un blanc de neige, on lui voit néanmoins sur la -croupe et l'épaule quelques pommelures à peine grises, presque azurées, -ainsi que l'extrémité de la crinière et de la queue teintées du même -gris bleuâtre. Il laisse pendre ou déploie ses ailes faites de longues -plumes dures et pourpres, avec des reflets d'or. Ses naseaux roses -s'ouvrent largement aux brises célestes, et si l'on observait quelque -défaut en cette bête divine, ce ne serait que dans ses sabots, d'une -corne claire et fine, mais qui peuvent à la rigueur sembler un peu trop -petits, trop hauts et trop serrés, un peu _encastelés_, comme on dit. - -Tout le monde connaît donc Pégase, voilà qui est entendu. Mais, s'il -vous plaît, comment le monte-t-on? Car si le poète qui l'enfourche place -ses jambes par-dessus les ailes, il se trouve d'abord juché sur les -épaules mêmes du cheval, presque sur le cou, ce qui est aussi laid -qu'incommode; puis le mouvement desdites ailes doit lui soulever les -deux jambes et... le reste à chaque coup, finalement le jeter par terre, -de bien haut! Que notre poète, au contraire, place ses jambes -par-dessous les ailes, et il a les cuisses broyées. Se met-il plus loin, -sur la croupe? Comment, dans ce cas, se retenir à la crinière pour -franchir l'azur immense ou parcourir vertigineusement le champ des -étoiles? - -Ce problème se trouve encore à résoudre. Archéologues et peintres n'en -peuvent mais. Qu'un poète nous livre le secret. Vous, par exemple, Henri -de Régnier... - - - - -HISTOIRE CONTEMPORAINE D'UN MOT - - -M. Arsène Darmesteter écrivit dans son livre bien connu, _La Vie des -mots_ (p. 105): «On voit avec surprise des mots de formation savante, -ayant dans la langue scientifique leur pleine et entière valeur, -descendre dans l'usage populaire à des emplois ridicules ou dégradants: -le _philosophe_ devient un homme trop habile au jeu; _espèce_, -_individu_ se changent en injures grossières; _quolibet_ aboutit à une -plaisanterie sans sel. Le _cancan_ a commencé par être un discours -officiel en latin; l'_élucubration_ est devenue un travail ridicule, et -si la _péroraison_ est encore un terme noble de rhétorique, il n'en est -plus de même de _pérorer_. Même histoire pour _épiloguer_, à côté -d'_épilogue_. Ce n'est plus le théologien qui travaille à -_sophistiquer_, à élever de subtils raisonnements; c'est le marchand peu -scrupuleux qui _sophistique_ et falsifie ses denrées. _Imbécile_ était -un beau mot dans la poésie du XVIIe siècle; les _mains imbéciles_ -étaient les mains impuissantes; le XVIIIe siècle a fait de l'_imbécile_ -un faible, un impuissant d'esprit, et c'est un des termes les plus -méprisants que possède la langue populaire.» - -Toutes ces observations philologiques sont délicates. Elles amusent, -elles étonnent, elles attachent. Lire certains ouvrages de linguistique, -c'est, semble-t-il, dîner finement avec un vieux dilettante qui a -beaucoup vécu, beaucoup voyagé, non moins que beaucoup réfléchi, et qui -se fait un jeu de vous démontrer, tout en causant, combien le moindre -terme dont on se sert peut éveiller de souvenirs et de légendes, et -comment on tient à trente ou quarante siècles d'ancêtres par les liens -ténus du langage, et pourquoi telle manière de s'exprimer évoque une -image savoureuse à laquelle nul ne songeait plus, et de quelle façon -telle autre suggère à l'esprit un usage immémorial ou un conte de -nourrice, rappelant l'époque où nos pères s'en allaient casque en tête -combattre les mécréants, sinon lutter contre les Huns sauvages, voire -même poursuivre les ours et les mammouths, que sais-je!... Le linguiste -fait pour ainsi dire courir ou voleter devant nous les mots, ces petits -êtres vivants, ces bestioles; et à chaque vocable qu'il saisit par les -ailes et place tout frémissant sous nos yeux, quelque nouveau décor se -développe, scène historique ou tableau de genre... Le linguiste nous -montre la lanterne magique. - -Mais il y a pour un lettré--ou seulement pour un curieux--un plaisir -plus rare encore s'il peut observer lui-même quelqu'un des faits qui -servent à illustrer, à prouver ces règles philologiques d'une précision -si élégante et d'une rigueur dont les profanes sont toujours surpris. -Ainsi, reportons-nous à ce passage de M. Darmesteter cité plus haut. Il -est aisé d'en trouver une justification toute récente, et spécialement -exquise, puisqu'elle repose sur une déformation de sens qui a lieu en ce -moment même, que dis-je! qui commence seulement à avoir lieu, et que -rien toutefois ne pourrait plus arrêter, bien qu'elle naisse à peine... -C'est un exemple en sa fleur. Nous voulons parler du mot _philologue_. - -Terme de formation savante, et terme noble s'il en fut! Il signifie: -homme érudit et particulièrement admirable en tout ce qui touche à la -connaissance des langues. Mais encore est-ce là une traduction bien -grosse et bien simplifiée. Un jeune Allemand, un petit Anglais qui -feraient une version française pourraient s'en contenter, non pas nous -toutefois. Quiconque prétend bien connaître un langage doit pouvoir en -comprendre tous les termes jusqu'en leurs significations les plus -subtiles ou les plus étendues. On nous dit «un philologue»: il faut -qu'immédiatement, à ce son ou devant cette graphie, non seulement le -sens restreint du dictionnaire se présente à notre pensée, mais encore -que nous nous figurions le philologue lui-même, ses ouvrages, son style, -son aspect physique, son rôle social, sa tenue dans un salon, ce que -l'opinion publique en pense, ce que les chroniqueurs en écrivent, etc... -Qu'est-ce donc qu'un philologue? Ou plutôt qu'est-ce, pour un Français -de culture moyenne, qu'un philologue dans les dernières années du XIXe -siècle? - -Eh bien, c'était naguère un personnage assez légendaire et infiniment -séduisant. - -On ne savait pas très bien à quoi il travaillait sans relâche. Mais le -public du moins n'ignorait pas que le labeur de cet érudit fût -continuel, minutieux, souvent ingrat, et cependant poursuivi avec une -ardeur passionnée, presque voluptueuse. On l'imaginait dans son cabinet -de travail, non pas certes entouré de cornues et d'alambics poudreux, -comme le docteur Faust, mais du moins perdu parmi les dictionnaires, les -brochures et les in-folios. - -Hors de là, on croyait qu'un philologue avait toutes les délicatesses -littéraires, voire même artistiques; qu'un homme aussi versé dans toutes -les langues anciennes, qui pouvait lire à livre ouvert la Bible en -hébreu ou les sagas en scandinave, qui savourait sans en perdre une -nuance le grec de Pindare et le latin d'Ennius, le français de la -Chanson de Roland, le provençal des troubadours et l'allemand des -Niebelungen, on croyait qu'un pareil gourmet de lettres dût montrer un -tact esthétique, un atticisme, des susceptibilités extraordinaires. Puis -on le supposait volontiers disert, éloquent, d'une bonhomie fine ou -ironique, et poète à ses heures. Il avait connu l'Orient et prié sur -l'Acropole. Le grand souvenir de Renan durait encore et enchantait -Paris. M. Sylvestre Bonnard était un bon philologue. M. Anatole France -aussi. A ce moment-là, le mot offrait son sens le plus noble, nullement -déformé, mais pur au contraire, et fort attrayant pour quelques-uns, -parfois même, pour la foule, poétique et charmant. - -Depuis ce temps, les philologues ont vu croître leur importance dans -l'Etat, cependant que s'effaçait--hélas!--leur légende. Certains d'entre -eux furent officiellement et solennellement consultés pendant l'affaire -Dreyfus; ils rendirent des jugements pleins de sens et irréprochablement -scientifiques: les voilà dès lors personnages publics, oracles, -prophètes. On admire leur méthode impeccable, et la sûreté d'une -discipline spirituelle qui en fait des artisans de vérité et de progrès. -Rien de plus juste. Mais déjà le sens du mot _philologue_ s'altère: on -n'entend plus par là, sur le boulevard, un vieil érudit un peu maniaque -et bien agréable; c'est au contraire à une sorte d'inflexible et utile -conseiller de l'Etat que l'on songe désormais. - -Encore quelques mois, une année, deux années, et nos savants, non -contents d'être honorés, prétendront tout naturellement à jouer un rôle -dans le pays. Une réforme va leur sembler opportune, en une matière où -ils s'estimeront seuls compétents: celle de l'orthographe. Cette réforme -compromettra, ou du moins bouleversera de fond en comble la langue et la -littérature française. Personne ne la souhaitera, bien mieux, on -protestera contre elle!... N'importe, les philologues, ou du moins les -dix ou douze hommes d'Etat que l'on nomme désormais ainsi, voudront à -toute force la faire voter parce qu'ils sont puissants, et parce qu'ils -parlent avec autorité de nécessité sociale et d'avenir... Sent-on bien -comme le sens primitif du mot qui nous occupe est ici corrompu? - - * * * * * - -La même aventure exactement est donc arrivée à _philologue_ qu'à -_espèce_, _quolibet_ ou _élucubration_: ce terme de formation savante a -déjà pris une signification beaucoup moins élevée, moins distante pour -ainsi dire; il se concrétise, pour le peuple, et dans quelque temps on -l'emploiera peut-être pour désigner, sinon tout à fait une couleur -politique, du moins une nuance. N'en usa-t-on pas de même naguère avec -le mot _intellectuel_? - -D'innombrables linguistes, qui n'ont point, eux, de projets officiels, -et ne se soucient nullement de légiférer en France, se plaindront. -«Pourquoi, s'écrieront-ils, nous confondre tous avec quelques-uns -seulement d'entre nous?» - -Eh, sans doute, la plainte sera des plus légitimes!... Mais le langage -courant ne distingue pas. Comme il advient trop souvent, on aura dit -«les» pour «quelques» ou «certains». Et le terme noble, usité jadis dans -les seuls milieux lettrés, à la Sorbonne, à l'Institut, va courir les -cafés, les rues, les journaux, bientôt enfin retentira dans les discours -parlementaires: alors, c'en sera fait... - -Du reste, un autre terme à ce moment remplacera ce _philologue_ déchu de -sa signification première. On ne saurait prévoir aujourd'hui quel sera -ce nouveau venu--ni surtout de quelle manière il nous faudra l'écrire. - - - - -LE GOUT FRANÇAIS - - -Chaque peuple, vaille que vaille, est supérieur aux autres en quelque -façon. Ainsi les Anglais se trouvent évidemment doués d'un génie -pratique et politique; ainsi appartient-il aux Allemands d'étonner le -monde par les déportements de leur musique et les sublimités de leurs -philosophies; les méridionaux, dans leurs contrées voluptueuses, ont le -coeur furieusement prompt et la passion aisée; l'aplomb sauvage des -Américains étourdit; les Russes méprisent, on ne sait trop pourquoi, le -monde entier; les Japonais doivent être héroïquement intolérables, etc. -A toute grande famille humaine sa vertu spéciale, que les psychologues -nationaux définissent, isolent artistement, et savourent en disant: -«Voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs...» - -Mais nous autres Français, en quoi donc sommes-nous inimitables? Ah, -notre qualité à nous, exquise et presque insolente, c'est une grâce -native qui nous est échue, une élégance involontaire de l'esprit, moins -que rien d'ailleurs, ceci tout simplement: nous avons du goût. - -Mais expliquons-nous bien. Car on pourrait confondre, par exemple, le -goût avec l'esprit. Les Français se sont toujours montrés et se montrent -encore fort spirituels. Toutefois, si nous n'avions que cet avantage, -notre littérature et nos arts s'en ressentiraient. L'une serait fade et -sans beauté, les autres feraient pitié sans doute par leur sécheresse et -leur mièvrerie. Ne savoir que sourire et faire des mots, c'est assez -goujat quelquefois. Il arrive qu'un boulevardier soit affligé d'une -sensibilité grossière, à peine éveillée, qu'il ait un coeur et des nerfs -de rustre, et en même temps qu'il bavarde de la façon la plus piquante. -L'esprit n'est qu'une habitude peut-être: dans certaines cervelles les -idées s'évoquent les unes les autres, soit par leurs parties sonores, -pour ainsi dire, soit par des rapports plus éloignés que ceux auxquels -on eût tout d'abord songé. On s'est accoutumé à penser ainsi, -acrobatiquement, et voilà tout. Convenons que c'est un jeu de société -délicieux. Pourtant, il faut bien avouer aussi qu'un sot peut y -exceller. Tandis qu'un délicat ne méritera guère l'estime de ses pareils -à moins de montrer en outre du jugement, de la finesse, de la -générosité, à moins qu'il ne sache regarder et sentir, à moins qu'il -n'ait du goût enfin. Si traiter parfois avec désinvolture des sujets -solennels est une preuve de tact, railler ou plaisanter sans cesse -démontre tout le contraire. Et en disant que le propre des Français -consiste dans le goût, don savoureux qui fait de nous un peuple de -qualité, une race «née», et comme l'aristocratie intellectuelle de -l'Europe, je n'entends pas seulement, certes, que nous nous connaissons -en badinage. - -Le goût, c'est une sorte d'instinct qui nous pousse à redouter en -général les excès, quels qu'ils soient, à rejeter les coquetteries de -nègres ou les violences barbares, à craindre par dessus tout la -vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot -«ridicule», à rechercher avec passion la clarté. On frémit devant le -«bluff»; l'obscur et le clinquant rebutent; l'or très pur seul et -contrôlé passera, fût-il en minuscules pépites. L'incohérence, la -déraison, la bizarrerie, autant de monstres qui ne sauraient plaire à -l'homme de goût. Celui-ci ne va-t-il pas jusqu'à tenir parfois pour -suspect le génie lui-même? Et les Grecs anciens sont ses maîtres, qui -sculptèrent la Vénus de Cnide et le Jupiter d'Otricoli, qui bâtirent les -temples de Pestum et de Sicile. - -Parbleu! nous sommes loin d'un tel idéal aujourd'hui, en France. Nous -avons même beaucoup dégénéré, semble-t-il, artistiquement au moins. Nos -machines ronflent, nos automobiles sévissent, notre assistance publique -et nos grèves sont organisées avec un soin jaloux; mais notre goût -national, où donc en est-il?... On se proclame volontiers dédaigneux du -passé, impatient de toute discipline: plus d'un créateur d'art prétend -être un primitif comme Giotto, ou comme Vendredi, le compagnon de -Robinson Crusoé. En littérature, la crise romantique, encore que -salutaire à quelques points de vue, nous a certainement mis en péril; -des «écritures artistes» et autres niaiseries faillirent même ensuite -nous rejeter en enfance... N'importe! Il fut un temps où nous donnâmes -au monde des modèles d'une beauté à peu près parfaite. Et il fut -précisément un art, parmi tous les autres, où, durant un demi-siècle, -notre goût souverain n'engendra presque sans exception que des -chefs-d'oeuvre: je veux dire l'architecture, pendant la première partie -du XVIe siècle. - -Qu'il s'agît de belles-lettres en effet, ou de sculpture, ou de -peinture, ou de musique, on ne saurait trouver une période aussi -régulièrement heureuse et fertile que ne le fut pour nos architectes la -Renaissance en sa fleur. On avait rapporté d'Italie quelques modèles, un -ou deux principes, mais surtout beaucoup de souvenirs et d'enthousiasme. -Et ce fut dès lors une sorte de griserie, de féerie: en tous les points -de notre sol, au milieu des lacs, au sommet des collines, au creux des -forêts domaniales, pavillons et châteaux s'élevèrent à plaisir; les -portes des vieilles tours étaient refaites, les cheminées, les escaliers -intérieurs, les cours des anciennes citadelles se couvraient d'une -dentelle de pierre neuve; on ciselait de pimpantes chapelles dans le -flanc des plus sombres cathédrales, et les églises de village se -cachaient soudain derrière des façades de palais: un enchantement!... - -Je n'ignore pas mon hérésie d'ailleurs. Il ne faut point parler du XVIe -siècle dès qu'il s'agit d'églises! Il est aujourd'hui bien établi que le -style dit de la Renaissance s'appliqua fort mal aux édifices religieux; -que tous ces hommes en pourpoint de satin, avec leurs toquets à plumes -et leurs dagues orfévries, n'ont jamais su bâtir les demeures sacrées; -qu'ils s'entendaient à orner de colonnettes et de panaches en marbre les -châteaux autrefois maussades, mais non à revêtir dignement les murailles -d'un saint lieu; que c'est l'architecture romane, et bien mieux encore -l'ogivale, principalement celle du XIIIe, qui convient à la prière et -aux méditations célestes... Peut-être. Toutefois il est permis de -n'aimer point l'ogive exclusivement, de trouver les édifices gothiques -dégingandés, inhospitaliers, austères, ambitieux, enchevêtrés, rappelant -soit des arêtes de poissons, soit des carcasses de baleines. On admettra -bien que certains esprits frivoles ne puissent s'attacher qu'aux seuls -monuments où règnent l'ordre, la bonne grâce et l'harmonie, et qu'ils -adorent ce XVIe siècle, où les maîtres maçons enfin, mieux instruits, -firent régner dans leurs plans une juste cadence... Puis la beauté est -divine partout, et bien plaisants nous semblent les esthètes qui -décident qu'on ne peut prier que sous une voûte en ogive! Maintes -façades d'églises du style Renaissance le plus élégant sont des oeuvres -d'un charme profond. Cela ne suffit-il pas? - -Or, en un simple bourg d'Ile-de-France qu'on appelle Luzarches, il s'en -trouve une, construite sous François Ier, et qui égale certes en -perfection tout ce que les anciens bâtirent jamais de plus aimable, de -plus noble, de plus décent et de mieux calculé. Qu'on se figure un -miracle du goût français. Je ne puis le décrire. Que saurez-vous en -effet, si j'use de mots techniques et viens lourdement vous parler de -corniche, d'architrave ou d'entablement? Et comment me faire croire, si -je dépeins simplement l'émotion délicieuse dont on est saisi devant ce -joyau parfait?... Il nous appartient, par droit d'héritage, c'est un -bijou de famille; notre race l'a créé, et nos ancêtres nous l'ont légué: -jolis ancêtres, et race bien fine en vérité, bien attique, bien exquise, -qui conçut de tels chefs-d'oeuvre, qui fit fleurir celui-ci... Et quels -titres de noblesse pour un peuple que de pareils vestiges! Presque rien, -d'ailleurs, je le répète: une façade toute modeste, un petit portail, un -cintre, quelques colonnes engagées, de la ciselure çà et là, et c'est -tout. Mais l'ensemble parle, chante, sourit. Et rien qu'à voir s'élever -de loin l'église de Luzarches, rose sous le soleil couchant, quand on -est venu vers elle à travers la plus élégante et délicate campagne qui -soit, on est troublé comme devant un être vivant, on l'aime déjà, et -peut-être d'amour. - -Hâtons-nous d'en jouir, d'ailleurs, et d'en bien rassasier nos yeux. -Car, hélas, elle ne tient plus, la pauvre adorable façade, elle va -tomber bientôt, elle penche. On a fait naguère un chemin devant; si bien -que, le sol ayant manqué, elle s'est affaissée de dix centimètres au -moins. Toutes ses lignes droites deviennent courbes. Elle se fendille: -de tristes lézardes, mal bouchées avec du plâtre, la rompent en maints -endroits. C'est presque une ruine. Pour la consolider seulement par un -«chaînage», il faudrait deux ou trois mille francs: où les prendre? - -Mais l'Etat, pensez-vous, veille à cela: il ne laissera point s'écrouler -l'un de nos plus incontestables chefs-d'oeuvre nationaux, et puisque -cette façade est classée... Classée? Ce serait mal connaître l'esprit -qui règne actuellement dans notre pays. On s'y moque bien de la beauté! -S'il s'agissait d'archéologie, de science, à la bonne heure! Mais la -façade de Luzarches n'offre rien de particulièrement intéressant au -point de vue archéologique: il y a d'autres façades de la Renaissance -plus «caractéristiques». Celle-ci n'est que belle, celle-ci n'est que -parfaite. Peuh! Aussi ne l'a-t-on point cataloguée parmi les monuments -historiques: voudriez-vous que l'on prît soin des monuments à cause de -leur valeur esthétique? En revanche, le classement fut accordé au -clocher, qui n'est pas un chef-d'oeuvre, mais qui est en partie roman. -Du roman, vous comprenez! Non loin de là, le portail Renaissance de -Belloy, beaucoup plus curieux que celui de Luzarches, mais nullement -beau, est classé, lui aussi. L'intérêt archéologique passe bien avant -l'intérêt artistique. - -De sorte que la façade merveilleuse se dégrade et tombera -infailliblement. A moins que d'ici peu un roi du pétrole ou de la viande -fumée ne l'achète et ne l'emporte pierre à pierre en Amérique. Les -transatlantiques milliardaires nous pillent et nous dévastent sous la -direction de nos experts et de nos marchands, ne l'oublions point. - -On raconte que Charlemagne pleura en voyant les barques normandes -envahir nos côtes. Nous devrions bien pleurer aussi présentement en -voyant les marchands envahir nos provinces et nos châteaux, y faire des -rafles impitoyables et se sauver chaque fois les mains pleines. Car -c'est huit fois sur dix pour des clients américains que les marchands -travaillent. Des clients américains! Se rend-on bien compte de tout ce -que signifie ce mot? Sait-on bien que c'est effrayant, inévitable et -tout-puissant, un client de New-York ou de Chicago? Ces gens-là ont de -l'argent, et non pas seulement beaucoup d'argent, mais des fortunes -terribles, devant lesquelles nos plus redoutés millionnaires n'ont qu'à -baisser le nez. - -Il n'y a pas aujourd'hui une vente, soit publique, soit privée, dans -laquelle les envoyés de ces nababs n'enlèvent tout ce qui a quelque -valeur. Le reste seul est assez bon pour nos musées spéciaux, suffisant -pour nos collections particulières et plus qu'honorable pour le Louvre. -Et tandis que les universités yankees ne nous permettent plus d'acquérir -un seul beau livre ni un manuscrit rare, les brocanteurs au service des -Etats-Unis écument la Bretagne, la Vendée, le Poitou, le Nord et le -Midi, Paris. On emporte le carrelage des châteaux, les statues des -parcs, les boiseries des hôtels, les triptyques anciens, les gravures -rarissimes, les documents uniques, les bibelots exquis, héroïques ou -précieux. - -Tant que les Américains ne se sont offert que nos marquis, nos ducs et -nos écrivains, tout allait bien: les marquis font d'autres marquis, les -poètes se reproduisent aussi. On en perd, c'est triste, puis on en -retrouve, et c'est comme vous voudrez. - -Mais quand ils s'en viennent arracher à prix d'or toute la fleur de -notre pays, et nous laisser, en échange de nos plus touchantes oeuvres -d'art et de nos traces de rêve, quelques dollars et des poignées de -louis--pour le coup, c'est de l'abus. On nous prend tout ce que nos -aïeux nous avaient légué de plus charmant; et en compensation, voilà des -chèques: mettez-les sur vos murs à la place des tapisseries déclouées et -des tableaux partis. Cela fait bien, un chèque, de quoi vous -plaignez-vous? - -Oui, certes, les Français furent autrefois inimitables en matière de -goût. Ils en ont laissé maintes preuves: voyez Luzarches, par exemple. -Mais la race n'aurait-elle point faibli? On fait partout de grandes -manoeuvres, en automne. Les artilleurs ébranlent les routes, les -estafettes galopent, l'infanterie rampe dans les champs immenses. Je -voudrais me figurer que tant de soldats sont prêts à défendre l'esprit -français, la langue française, tout ce qui fait le charme irrésistible -de notre patrie... Si toutefois on laisse insoucieusement aller à terre -ou partir pour l'étranger nos oeuvres d'art, que protègeront donc nos -armées? Des capitaux--seulement. Méditons la vieille expression latine: -_propter vitam vitæ perdere causas_. Et prenons garde de ne pas entrer -en décadence tout petit à petit. - - - - -LA HAINE DES ARBRES - - -I - -Que les Parisiens éprouvent de la haine contre les arbres, nul n'en -saurait douter aujourd'hui. Cela n'est même plus à démontrer, c'est -évident. - -On se l'explique du reste assez mal. Car enfin l'aspect seul de nos -boulevards et de nos avenues devrait plaider en faveur des arbres. -Imagine-t-on ce que serait cette abominable succession de boutiques et -de hautes façades couvertes de réclames commerciales, cet amas morne et -hideux de constructions, si la double file des marronniers et des -platanes n'y venait mettre un peu de grâce--même en hiver, avec leurs -branches fines? Ou mieux encore, que l'on se figure simplement l'avenue -de l'Opéra toute plantée d'arbres, comme les boulevards voisins: avouez -qu'elle y gagnerait cette... familiarité, cette élégance qui lui manque? -Et l'Opéra n'aurait-il pas plus belle allure, aperçu de loin entre deux -bouquets de feuillages? - -Comment arrive-t-il donc que ce soit précisément en l'une des rares -capitales où l'on ait employé généralement les arbres comme parure, que -cette phobie se développe? - -Sans porter encore des cheveux blancs, et même assez loin de là, nous -avons connu cependant à Paris de vastes jardins enfermés entre des -maisons, ou qui bordaient des rues. Il y avait rue Moncey une manière de -château Louis XIII, avec une longue terrasse ombreuse, sous quoi l'on -rêvait d'aller gratter de la guitare à la nuit venue. Il y avait rue de -la Baume un véritable parc où chantaient au printemps des milliers -d'oiseaux. Un couvent, avenue de Messine, protégeait tout un petit bois. -Il y avait la Muette enfin... Or les impôts sur les terrains non bâtis, -et les expulsions des ordres religieux ont mis ordre à tout cela. A la -place du château Louis XIII se dresse je ne sais quelle ignominie à six -étages. Une maison de rapport et un garage d'automobiles ont à demi -dévoré le parc de la rue de la Baume. Le couvent est vendu, ses arbres -par terre, une nouvelle rue les remplace. Quant à la Muette, on peut -voir ce qu'il en reste, et nul n'hésite sur le sort qu'on lui réservera -demain... - -Je vous entends bien, notre ville perd ses jardins, mais elle a gagné -ses tramways, son métropolitain, de grandes voies droites et larges, -l'éclairage électrique, cent autres commodités... Euh! il est des -rêveurs pourtant, des attardés peut-être, que ces merveilles touchent -peu. Plus d'un extravagant--admettons qu'il soit extravagant--évoque -avec bien du regret le souvenir d'un Paris aux rues bossues, dont les -murs enserraient souvent des charmilles; un Paris quelquefois silencieux -où se pouvaient encore entendre de ci, de là, le son des cloches; des -boulevards moins encombrés, que parcouraient les carrosses des élégantes -entre les tilburys des dandys, et tout le long desquels nos gigantesques -annonces de _Pâtes dentifrices_ ou d'_Elixirs_ variés n'insultaient -point chaque nuit les yeux. Plus d'un poète--allons, passons encore sur -cet outrage--se détourne avec dégoût de ce qu'on nomme aujourd'hui la -Chaussée d'Antin, et se rappelle tendrement le temps où ce n'était -qu'une venelle parmi les champs, les fleurs, les «folies» et les -roseaux, tandis qu'un village de guinguettes, les Porcherons, s'élevait -à la place de notre niaise Trinité... - -Mais que veut-on! évidemment voilà le progrès: tout enlaidir afin de -rendre tout plus commode, déshonorer afin d'améliorer, sacrifier partout -la beauté. L'esprit de l'homme est actif, alors que son goût décroît de -jour en jour. Il n'y a donc rien à espérer. Toute élégance disparaîtra -forcément. Une époque viendra où la Seine toute entière se trouvera -couverte, et où l'église Notre-Dame soutiendra quelque gare pour ballons -dirigeables. Ne nous étonnons pas de voir abattre ces jardins privés, -qui exhalaient au crépuscule des murmures et des parfums: il faut bien -céder sous l'impôt. Regardons seulement de tous nos yeux, dans les -quartiers neufs, les quelques masures basses aux toits de tuiles et les -quelques maisons de campagne qui subsistent, ainsi que cet unique et -délicieux petit enclos non bâti qui se trouve toujours, par miracle, -dans l'Allée du Bois de Boulogne, à droite: tout cela, on va le détruire -peut-être la semaine prochaine. On y construira de l'habitation, et s'il -y demeurait quelques arbres, on en fera des bûches. Nos soupirs n'y -changeront rien, «c'est écrit». - -Toutefois, parmi l'ensemble des préoccupations inesthétiques que l'on -comprend sous l'étiquette «progrès», il en est une pourtant qui a sauvé -jusqu'à présent quelques espaces libres, poussé même à la création de -plusieurs bosquets si harmonieusement appelés «squares» par nos -spirituels compatriotes: je veux parler de l'hygiène. Par souci de la -santé publique, et pour que les petits citoyens puissent quelquefois -respirer un air un peu moins pourri que celui des rues, on entretient en -quelques quartiers plusieurs milliers d'arbres, des pelouses, des -plates-bandes, des eaux courantes et des bassins. Mais c'est alors ici -que la malignité des Parisiens et leur antipathie pour la grâce et la -beauté se montrent le mieux. Peu à peu en effet, lentement mais -sûrement, ils transforment leurs jardins en cimetières. Dès qu'un coin -secret se présente à leurs yeux, ou un boulingrin bien exposé, un -heureux abri de verdure, vite! on y érige une ignoble statue à quelque -célébrité contemporaine, ou un monument plus hideux encore... Et tout à -l'entour devient intolérable comme par enchantement: les massifs -paraissent avoir été plantés exprès pour «faire bien» derrière le -monstre de marbre, les tilleuls ou les chênes voisins ont l'air de -monter la garde, les corbeilles prennent un aspect bête, à la fois -officiel, prétentieux, endimanché, glacé. Et les Parisiens sont ravis, -car ils ont gâté un décor charmant au moyen d'un grotesque tas de -pierres. C'est ainsi que se manifeste, chez nous, le culte des morts: on -offense en leur nom le goût des vivants. - -Mais quoi! le massacre va continuer, et dans le Parc Monceau devenu -nécropole, d'autres monuments funèbres s'élèveront encore, croîtront et -multiplieront. Les Parisiens soutiendront-ils après cela qu'ils ne -haïssent point les arbres? Et n'aura-t-on pas pitié des malheureux -enfants condamnés, dans l'âge où l'on rêve le mieux, à jouer parmi des -tombes, à contempler tous les jours les traits peu romanesques de -Maupassant et de Gounod? - -Laissons maintenant les Parisiens qui votent, sculptent, payent et -inaugurent des effigies pour déshonorer tous les jardins, et -rendons-nous seulement au Bois de Boulogne un dimanche... Ah! c'est là -qu'elle se donne carrière, et sous sa forme la plus brutale, la haine de -nos concitoyens envers les arbres! Depuis la construction du -Métropolitain, chaque jour de fête amène une foule innombrable dans le -Bois: et il faut voir l'allégresse avec laquelle les gaillards en -rupture de boutique, leurs épouses et leur marmaille, et les bicyclistes -débraillés, et les électeurs des boulevards extérieurs avec leurs dames -encore en liberté, il faut admirer comment tous ces braves contribuables -bouleversent les taillis, anéantissent les pelouses et les jeunes -pousses, pillent, rompent, ruinent les fourrés! C'est merveille qu'ils -n'y mettent point le feu. Les gardiens sont débordés, et d'ailleurs le -plus souvent désarmés. Car ils ne peuvent que verbaliser. Or, trois fois -sur cinq le délinquant se trouve hors d'état de payer l'amende. Et en ce -cas... - -Signalons aussi que récemment encore le Conseil Municipal n'a pas -repoussé tout de suite, rejeté avant la moindre discussion et à -l'unanimité le projet d'une Exposition des Sports sur la pelouse de -Bagatelle. Or une Exposition, nul n'ignore que cela signifiait des -arbres abattus, la pelouse forcément défoncée, perdue, des constructions -d'un style atroce étouffant toute une partie du Bois, un chemin de fer -et trois ou quatre lignes de tramways établis, l'éclairage et -l'affichage partout, un désastre enfin dans notre bel et grand parc -national. - -Ce projet semble abandonné pour le moment, mais patience... On a déjà -parlé de créer au même endroit un autodrome, accompagné bien entendu de -l'inévitable chemin de fer desservant Armenonville, la Cascade, le Pré -Catelan, que sais-je! Il serait surprenant que des entrepreneurs n'en -vinssent pas un jour à persuader aux Parisiens qu'il faut civiliser le -Bois de Boulogne. L'existence de cette pelouse à Bagatelle finit par -tourner au scandale. Dame! songez-y donc; une plaine herbue et nue, aux -portes de la Ville Lumière, une prairie, un pré... Quelle honte! - - -II - -Messieurs les touristes, lorsque dans la banlieue ou à la campagne les -maçons arrivent et s'installent quelque part, quand leurs détestables -échafaudages commencent à se dresser le long d'une belle route ombreuse -ou dans un carrefour pittoresque, sur une colline ou au fond d'un -bosquet, est-ce que vous ne frémissez pas, est-ce que vous n'avez pas le -coeur serré? - -Personnellement, je vous avoue cette faiblesse: la vue du moindre -échafaudage me fait horreur. Et je ne suis point seul à partager cette -crainte et cette répugnance: aux yeux de maints Français raisonnables et -nullement neurasthéniques ni maniaques, je vous assure, le maçon est -devenu l'ennemi, le fléau, l'annonciateur de la calamité... Pourquoi? -Parce qu'en chaque lieu où paraît sa blouse blanche, des hommes ont -acheté du terrain, des hommes font bâtir, des hommes habiteront tôt ou -tard: et aussitôt, avant tout autre travail, que fait-on? On coupe des -arbres, d'abord, avec rage! - -Oh! cela, c'est un rite, c'est sacré! Songez donc! Jeter bas des -tilleuls et des platanes, massacrer des chênes, abattre de gros hêtres -et des ormes superbes! Quelle ivresse! Quel plaisir délicat!... Voir -tout à coup un bel espace vide s'élargir et s'arrondir devant la villa, -comme une cour d'honneur devant un château, cela vous a, n'est-ce pas? -je ne sais quoi de seigneurial et de grand siècle... Et cela vaut bien, -à coup sûr, la disparition de ce petit bois frais et délicieux au -crépuscule; cela console devant ce tournant de route désormais nu et -sans mystère, ou devant ce point de vue devenu bête et froid comme une -gravure de prospectus, depuis qu'on a mutilé les marronniers touffus et -les pins qui le voilaient à demi. Ce jardin, naguère encore romantique -et gracieux, se trouve maintenant tout plat, tout laid, tout carré: mais -c'est plus hygiénique, car ces grands diables d'arbres le rendaient bien -humide! Ce chemin avait une poésie mélancolique et charmante entre ses -peupliers: seulement on vient de les livrer au bûcheron, parce que le -sol était sans cesse boueux et défoncé sous ces maudites feuilles... - -Je n'exagère rien. J'habite un pays boisé: et je n'y ai point vu un seul -terrain changer de propriétaires depuis cinq ans, sans qu'aussitôt la -cognée ne se mette à l'oeuvre. Ici on bâtit, on dégage, on «donne de la -vue» (!); là-bas, il y a un ruisseau, on veut pouvoir le regarder de sa -fenêtre couler librement; plus loin, on fera une prairie, plus loin -encore une ou deux allées qui ne serviront à rien: et les beaux vieux -troncs centenaires tombent l'un après l'autre... Et je ne parle pas même -du propriétaire qui a pris une culotte la veille au baccara, et qui -liquide sa futaie pour quelques billets bleus dont il a besoin; ni des -conseils municipaux imbéciles qui veulent du pâturage à toute force, -aujourd'hui, sans songer que demain ils regretteront amèrement ces -taillis qu'ils ont rasés trop vite; ni du petit bourgeois qui après -déjeuner, pour faire sa digestion, prend sa hachette et tout en -cheminant dans son jardinet, taille ici, taille là, un peu plus, -toujours un peu plus--jusqu'à ce qu'il ne reste plus un arbuste... - -C'est une maladie terrible, dont souffrent les Français; ils haïssent -les arbres, ou plus justement, ils ont la rage de la destruction. Depuis -dix ans, depuis vingt ans, on a fait des efforts immenses pour arrêter -tous les vandalismes et principalement celui qui s'exerce contre les -arbres. On a multiplié les articles et les livres, les conférences, les -campagnes de presse, on a organisé des tournées dans les villages, dans -les montagnes, harangué les paysans et prêché les grands propriétaires, -on a fondé des ligues, institué des fêtes; on a expliqué, démontré au -peuple que les arbres étaient la cause de mille bienfaits pour -l'agriculture, qu'ils fixaient les terres, influaient heureusement sur -l'état climatérique!... Rien n'y fait. Le Français déboise, détruit, -ravage. Et il déboisera toujours: il a ça dans le sang. Il faut qu'il -abîme tout ce qu'il possède. - -On ne me croit pas? - -Vous savez que les habitants de Versailles ont signé une vaste pétition -afin que les crédits affectés à l'entretien du château et du parc soient -augmentés. Eh bien! allez donc y rêver un peu, dans ce parc: hélas! dans -quelle misère vous le trouverez, en effet! Mais ce n'est point seulement -les charmilles rongées et les allées à l'abandon qui vous feront peine: -ce sont aussi, et surtout, les dégâts volontaires commis sur les vases -et les statues par des brutes qui y ont écrit leurs noms, à défaut -d'immondes ordures, qui les ont mutilés, brisés, etc. Et s'ils en -agissent ainsi pour les marbres ou les bronzes, qu'on juge de ce qu'ils -peuvent faire aux arbres, leurs ennemis personnels!... Le Français, vous -dis-je, aime le sacrilège: il s'y complaît. - -Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La beauté d'un pays -constitue, pour ce pays même, une source de revenus. Ruiner un château -Renaissance ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui se -fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. Qu'on prenne -exemple sur les Italiens: de quels soins n'entourent-ils point toutes -ces merveilles qu'ils possèdent et qui les enrichissent! - -Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, un lazzarone -de très mauvaise mine se trouvait confortablement assis devant un -bas-relief que je voulais voir. Avec une politesse prudente, je lui -demandai de se lever. Non seulement il y consentit volontiers, mais -encore il se mit à considérer longuement le bas-relief en même temps que -moi; puis, et sans me demander l'aumône--notez bien ce détail,--il me -dit: «_Ah! signore, che bellezza!_» Je crois entendre et je n'écrirai -certainement pas ce qu'un brave apache de Paris m'eût répondu, en pareil -cas. - -Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de rencontrer dans notre -belle France tant de lieux indignement déboisés, de grâce, si jamais -vous devenez propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de la -plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous dans un coin une -hachette, une serpette? Jetez-moi ça dans la rivière... Ne conservez -qu'un petit sécateur--tout au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en -moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un chêne pour devenir -seulement présentable. - -Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si vous voulez, mais -observez seulement que le bois ne vous gêne en rien dès novembre, -puisque les feuilles sont tombées, puisque les branches ne barrent donc -point la vue et ne causent pas la moindre humidité: alors attendez le -printemps, ou mieux encore, l'été. L'ombre, en ces mois caressants, et -les oiseaux vous charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres arbres. -Je ne parle point de l'automne: c'est une féerie. Vous ne voudrez pas en -priver vos yeux. Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver: mais il -n'y aura plus de feuilles, et... (voir plus haut). - - - - -DES NUANCES QUI PASSENT ET UN SON QU'ON OUBLIE - - -De temps à autre un chroniqueur ou un critique déclare que le roman se -meurt en France, et même qu'il est mort. Fausse prophétie, faux acte de -décès. Toutes ces oraisons funèbres viennent de l'admiration, de l'envie -peut-être que causent aux gens de lettres l'aimable succès et la -carrière si rapide des auteurs dramatiques. On voit le moindre jeune -maître de notre scène glorifié dans toutes les gazettes et bientôt -opulent, alors que son égal en âge et en talent, s'il est romancier, -gagne petitement sa vie et son brin de laurier après toute une série -d'ouvrages honorables, honorés, et qui, de plus, se sont vendus. De là -le chroniqueur ou le critique induit rapidement--a-t-on remarqué -l'extraordinaire faculté d'induction des journalistes?--que le roman -agonise. Eh bien, c'est inexact. - -Le roman ne peut pas mourir parce qu'il aide à la songerie et soulage -l'oisiveté. Tant que des hommes et surtout des femmes auront du temps à -perdre et feront des rêves, on lira des romans. J'entends bien la -réponse: l'automobile; depuis que la fureur de rouler à travers pays, -dans le fracas et la poussière, s'est emparée de notre nation, c'en est -fait des longues lectures au coin du feu ou sous l'orme du mail. Sans -doute, l'industrie automobile s'est accrue au détriment des trouveurs de -contes. Mais n'exagérons rien. On roule pendant des journées entières, -non pourtant du 1er janvier au 31 décembre. Il y a la pluie, le froid, -la migraine, que sais-je encore! Si bien qu'il reste malgré tout aux -plus occupés d'entre les oisifs nombre de minutes dont ils ne savent que -faire. Elles sont pour nous, qui leur écrivons des histoires de brigands -ou d'âmes sensibles. - -Qu'on ne vienne pas nous dire: aux heures longues, les oisifs lisent les -magazines, chaque jour plus répandus. Assurément, mais tant mieux pour -nous, car les conteurs écrivent dans les magazines, lesquels publient -des romans et font de la publicité forcée aux romanciers. Donc, tout -bénéfice. - -Puis les souhaits coupables, répétons-le, le rêve sentimental et la -fantaisie de chacun, nous viennent en aide. Les gens qui vivent peu -voudraient bien avoir des aventures, eux aussi. La platitude ou la -douceur de leur train-train les écoeure. Ils cherchent dans les romans -ce que peut-être, en des circonstances meilleures, ils auraient -également pu entreprendre et mener à bien, «comme dans les livres». Que -toutes les femmes aient demain une garçonnière où aimer en paix à leur -guise, et je crois qu'un coup terrible serait alors porté aux -romanciers. Et encore... qui sait? - -N'oublions pas enfin que notre langue exquise et la grâce incomparable -de l'esprit français n'ont jamais cessé non plus de charmer, d'étonner -les Barbares, je veux dire l'univers entier, et que la clientèle -étrangère suffirait seule--tant que la littérature pornographique ne -l'aura pas à la longue repoussée--à soutenir tant bien que mal notre -librairie romanesque. - -Et puis, voulez-vous une preuve évidente et simple que les contes se -vendent toujours? C'est que les éditeurs ne sont point des apôtres ni -des sots; qu'ils ont tous une famille à soutenir; et que pourtant ils ne -ferment point boutique, mais continuent à publier, entre autres oeuvres, -une incroyable quantité de romans. - -Néanmoins ils se méfient, pour tout dire, et deviennent, à juste titre, -très ombrageux. Le public, assurent-ils, est las des in-12 multicolores. -En vérité le public ne peut avoir tort ici, et c'est à nous d'aviser. -Qu'on y songe bien, le roman ennuyeux a vécu, si le roman en général ne -saurait mourir. Et j'entends par roman ennuyeux celui que les grincheux -nommaient déjà ainsi en 1885, le roman à mille nuances, le roman dit -psychologique. On en fit de subtils et d'exquis, d'émouvants, -d'admirables si l'on veut: mais le genre est plus qu'épuisé. Jamais, du -reste, on ne le connut bien vivace: vouloir énumérer tous les mouvements -de deux âmes qui s'aiment ou se haïssent, quelle folle ambition! Un -conteur adroit, un bon ouvrier se contentera d'exposer des faits -éloquents par eux mêmes, et autant que possible, surprenants et variés. -Le plus habile et sans doute le plus grand romancier français, Alphonse -Daudet, n'en agit guère autrement. Que nos jeunes auteurs renoncent donc -désormais aux variations infinies sur l'amour de leurs personnages, sur -leur foi, leur espérance et leur charité, leur jalousie, leurs -sentiments de haine, d'envie, etc. Plus de dissertations, quelque -délicates fussent-elles: des faits, beaucoup de faits, de belles -aventures, des circonstances inattendues. Le public veut être amusé. Il -semble qu'on oublie l'essentiel aujourd'hui, à savoir qu'un roman _est -destiné à amuser les gens_. Je viens de lire coup sur coup deux livres -de critique, où il est traité du roman, les auteurs y portent sur maints -volumes récents tous les jugements possibles, sauf un, celui-ci: tel -ouvrage est amusant, tel autre ennuyeux. Il faudrait pourtant commencer -par là. - -En outre, il y a le ton du récit. On écrit court aujourd'hui, on écrit -humble, on écrit, pour ainsi dire, démocratiquement. N'en concluez pas -qu'on évite les descriptions funestes, les bavardages insipides; bien -loin de là, certes! Mais la phrase est brève, cursive et haletante, -pauvre en un mot. Pourquoi? Ce ton XVIIIe siècle et «encyclopédique» -convient peut-être à la critique, mais non certes à ces poèmes en prose -que devraient être par endroits les romans. Il serait beau que dans tous -les passages où ne se trouve ni un dialogue, ni le récit d'un évènement -soudain ou violent, un romancier fît retentir sous sa plume les longues, -les opulentes périodes que l'on aimait autrefois. Oublie-t-on tout à -fait l'éloquence et le nombre, les ressources infinies de notre syntaxe -si riche voilà deux siècles, la magnifique orchestration des grands -classiques? Le langage français fut si divinement noble jadis! Ils -durent avoir si bel air, ceux qui le parlaient alors, ou qui -l'écrivaient! - -Je tiens sous mes yeux un méchant livre de piété intitulé _De la -dévotion aisée_. Pauvre et fade bouquin que composa pour ses ouailles un -obscur jésuite nommé Le Moine. Or, on y entend des phrases comme -celles-ci: «De semblables considérations sont des extraits qui épuisent -le cerveau et le dessèchent, des essences qui se tirent avec peine et -goutte à goutte, et sitôt qu'elles sont tirées, elles s'évaporent. - -... Les jeux de la sagesse divine sont bien aussi divertissants que les -tours d'un bateleur; le concert des cieux est bien aussi agréable, et -l'harmonie des saisons mérite bien autant d'attention qu'un concert de -bois résonnants, et qu'une harmonie de cordes tendues: et il n'y a point -de baladin si juste, et il n'y a point de baladine si parée, qu'il fasse -si beau voir danser que le soleil et la lune. - -... Il est arrivé de là qu'on a donné le nom de galant à tout ce qu'il y -a de plus ingénieux et de plus exquis, de plus raffiné et de plus -spirituel dans les arts: on l'a donné à ce je ne sais quoi, qui est -comme la fleur et le lustre de chaque chose; et non seulement il y a de -la galanterie dans les beaux vers, dans les belles-lettres, dans les -belles devises, qui sont des ouvrages de pur esprit; il s'en est même -trouvé pour les armes et pour les meubles, pour les exercices et pour -les jeux, pour les plaisirs et pour les délices, je dis pour les -plaisirs des savants polis, et pour les délices des sages de bel -esprit.» - -Oh, parbleu, il ne s'agit point d'écrire tous nos récits sur ce ton, non -plus que de tomber du roman psychologique au roman d'aventures -grossières, au roman qui n'est qu'ingénieux; et certes il ne convient -pas moins de fuir la rhétorique vaine que de craindre d'imiter Wells ou -Jules Verne. Mais il y a une mesure en tout cela, un tact et un certain -goût, dont il est bien permis de croire, en somme, qu'on ne se départira -pas de sitôt chez nous. Soyons seulement persuadés que les contes à -mille nuances subtiles sont entièrement démodés; qu'enfin le roman -gorge-de-pigeon ne se porte plus du tout; et que la langue française ne -doit pas servir seulement à dépeindre ou à démontrer, mais qu'encore -elle chante, et qu'elle est sonore. - - - - -POUR ÉCRIRE «JE VOUS AIME» - - -Jusqu'à vingt-trois, vingt-cinq ou trente ans lorsqu'on n'est point né -trop timide, tout va bien. On ne réfléchit qu'à demi, on se jette aux -pieds des femmes, et on leur dit: «Je vous aime» avec une assez -glorieuse allégresse. Non certes que l'on croie: «J'ai tant de grâce, je -puis tout oser»--mais bien plutôt: «Bah! je suis jeune, j'ai le temps. -Si à présent elle se moque de moi, il n'en sera sans doute plus ainsi -dans deux jours, dans huit jours, dans six mois. En outre, il y en a -tant d'autres...» - -Puis le moment vient, peu à peu, de songer: «Si je ne séduis pas tout de -suite celle que j'aime, si je la fais rire aujourd'hui, si je la manque -en cet instant même, qui sait ce que demain me réserve? Demain j'aurai -moins de cheveux et plus de rides, demain le rhumatisme ou la dyspepsie -me guette...» De plus, les fringales irrésistibles du début se sont -apaisées. Un homme, passé l'adolescence, s'accommode moins bien -d'émotions mal venues ou imparfaites, de même qu'un civilisé, moins -affamé, fait fi des mets grossiers qui plaisent au sauvage ou au paysan. -Enfin, un amant qui n'est plus Chérubin voudra ne rien devoir à -l'indulgence de son amie. Celle-ci le trompera, le bafouera, soit; mais -il faudra du moins qu'elle ne puisse pas se dire à elle-même, plus tard: -«Peuh! il était si ridicule...» Et «la jeune dame» non plus ne devra se -montrer ni vulgaire, ni choquante, ni trop sotte: faute de quoi, tout -sera gâté. L'amour ira son chemin, mais sans élégance, sans finesse; une -fois mort, il ne laissera pas de souvenirs flatteurs, autant -dire--soyons francs--pas de souvenirs du tout. - -Aussi le délicat craint-il toujours un peu en réalité les scènes -d'amour. Quelque ému soit-il, il redoute malgré lui les maladresses -qu'il peut commettre, non moins que celles de sa bien-aimée. Il sait -fort bien qu'à la moindre défaillance, dans l'avenir, il se rappellera: -«Ce n'est pas étonnant! En telle circonstance, ne fut-elle pas déjà -niaise, ou étrangement commune? J'aurais dû deviner qu'elle me -déplairait un jour...» Quant à ses bévues, à lui, il n'ignore pas les -beaux sujets de raillerie qu'elles peuvent fournir, et qu'un moment -viendra où tout son prestige, s'il en eut, toute sa domination, tout son -charme n'y résisteront point. Or, entre toutes les scènes d'amour, la -plus périlleuse peut-être, celle où les chances d'erreur et de -balourdise font frémir un homme d'esprit, celle qui est la plus -difficile à réussir, mais celle aussi qui, conduite avec tact, a le plus -de grâce, c'est assurément la scène angoissante et fugitive de l'aveu. -Dire «Je vous aime» d'un ton juste, quand on tremble d'amour, il semble -que ce ne soit rien. Mais quelle entreprise! - - Je dois et je n'ose - Lui dire au matin... - La terrible chose - Que Saint-Valentin! - -Le verbe _aimer_ lui-même, d'abord, s'il est un des plus usités de la -langue française, en est aussi l'un des plus chétifs et des plus laids. -Aux yeux, rien de moins pittoresque. Regardez bien ce mot: aimer, aime; -ni court, ni long, il n'a point de style, il est mou, et la pauvre -consonne _m_, qui le soutient à peine en son milieu, ne lui prête guère -de vie. Pour l'oreille, c'est un son nasal et sans nuance, un son -neutre, en qui seules des voix bien expertes de comédiennes savent -mettre quelque musique. Que vous tâchiez, hors du théâtre, d'en faire -autant, et vous prêterez à rire. Une femme spirituelle vous répondra -justement que vous n'êtes pas sincère, que vous jouez un rôle. Si -d'autre part vous lâchez votre: «Je vous aime», comme vous constateriez: -«Il pleut», ou bien: «Allons souper», on n'entendra même pas votre -murmure inutile, mieux vaut se taire. - -Ce n'est pas tout. Vous ignorez souvent comment l'aveu sera reçu, si -l'on se fâchera, si l'on plaisantera. Qu'on fasse du tapage à côté de -vous, qu'on vous bouscule, que vous soyez pressé, et vous ne pourrez -rien dire, le moment n'étant pas favorable. Parlez comme un livre, on se -souviendra «d'avoir déjà lu ça quelque part». Abandonnez-vous à une -bonne grosse émotion, l'on sera touchée, certainement, mais non pas -séduite, non pas étonnée, ce qu'il faudrait. Comme c'est simple, -vraiment, de faire un simple aveu! - -Or si les raffinés éprouvent ces tourments en amour, songe-t-on bien à -ceux d'un romancier? L'infortuné! ce n'est pas une femme, lui, qu'il -doit séduire, mais toute une foule de lectrices et de lecteurs, et qui -ont des souvenirs charmants, et qui le lisent de sang-froid, sinon avec -malveillance! Et il peut se rappeler, pour s'achever, les navrantes -scènes d'aveux qu'il a vues au théâtre, ces scènes où soudain, après -quelques manoeuvres préparatoires, les jeunes premiers se mettent à -délirer en phrases entrecoupées qui sont d'un comique sans égal, ou avec -des périodes éloquentes qu'on ne saurait entendre sans dégoût. Comment -donc écrire, dans un roman, l'inévitable «Je vous aime»? - -Une sorte de tradition, tout d'abord, paraît s'être ici imposée à tous -les romanciers contemporains: c'est de faire la scène extrêmement brève. -Jolie non moins qu'utile tradition, et conforme d'ailleurs à la vérité, -puisqu'on n'avoue généralement son amour à une femme qu'au terme d'une -visite ou d'une soirée, au moment où l'on n'en peut plus, où le regret -de se quitter et l'heure qui s'avance vous donnent toutes les audaces, -au moment enfin où, dans un livre, le chapitre va être fini. Donc, la -scène sera très courte--comme toutes les scènes d'amour, s'il vous -plaît: quoi de plus funeste à l'intérêt d'un conte, quoi de plus -écoeurant que des amants qui se font des conférences sur l'état de leurs -sensibilités? L'auteur habile et concis se trouve forcé de concentrer -une émotion en très peu de mots, ce qui est le suprême de l'art. A lui -de nous glisser à sa façon cet éternel aveu, si ressassé, si fade, mais -qui, pour un rien, nous enchante. A lui de nous présenter, du geste le -plus adroit qu'il pourra et dans une clarté favorable, le vieux bijou. - -Le mieux serait évidemment de faire entendre seulement avec précision -que le «Je vous aime» a déjà été dit, et comment, que c'en est fait, que -cela eut son importance, mais que c'est fini et qu'on n'en parlera plus. -Dans son gracieux roman, l'_Inconstante_, Mme Gérard d'Houville écrit: - - «Quand Valentin de Vérovre lui avait demandé si elle voulait bien - l'aimer un peu--comme on se demande entre gosses: «Voulez-vous jouer - avec moi?»--elle avait dit oui, sans coquetterie, avec simplicité...» - -Ce «Voulez-vous jouer avec moi?» ne peint-il pas toute la scène, et en -faut-il davantage pour imaginer l'innocente, gamine et tendre bonhomie -de ces deux grands enfants-là, quand ils se lièrent? - -On peut aussi suggérer le moment où l'amour, déjà né, s'exprime -invinciblement, la minute exquise entre toutes où «Je vous aime» perce -sous d'autres mots. Il suffit alors de choisir avec beaucoup d'art et de -tact la phrase révélatrice: c'est un second moyen, et délicieux, mais -difficile, de tourner la difficulté. René Boylesve s'en est fait un jeu -dans _le Parfum des Iles Borromées_: - - «--Oh! oh! dit Mme Belvidera, vous voulez faire le mystérieux... ça ne - vous va point! - - «--Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!... - - «--Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois... prétendriez-vous?... - - «Le jeune homme prit un ton si suppliant, si grave, que le seul mot - qu'il prononça équivalait au plus franc et au plus passionné des - aveux: - - «--Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi! - - «--Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être frappée violemment.» - -D'autres auteurs encore, par un procédé très saisissant et plus simple -peut-être, n'indiqueront un aveu que par des gestes. Mais prenez garde! -la moindre faute ici peut tout abîmer: trop appuyé, le trait devient -brutal et choque; pas assez, et l'on ne voit, l'on n'entend rien. Il y -faut l'habitude et le goût d'Henri de Régnier, par exemple. Ecoutez-le -dans les _Vacances d'un jeune homme sage_: - - «Les yeux de Georges se remplirent de larmes. - - «--Elle est jolie? - - «Il fit signe que oui. - - «Ils étaient assis côte à côte sur le banc. Mme d'Esclaragues se - pencha. Elle mit sa main sur l'épaule du jeune homme et doucement, par - le cou, lui tourna la tête vers elle. - - «--Plus jolie que moi? - - «Ils se regardèrent. Georges sourit. Il vit Mme d'Esclaragues - approcher son visage du sien. La bouche tendue toucha la sienne et il - ferma les yeux.» - -Soyez heureux si, par chance, quelque moyen inaccoutumé de tracer la -scène vient à se présenter à vous. Ainsi Pierre Louÿs, dans son -incomparable _Aphrodite_, a pu renverser en quelque sorte l'aveu -d'amour. Car c'est la femme ici qui, brusquant tout et par une manière -de coup d'Etat, dit à l'homme sans plus attendre: «Tu es Démétrios de -Saïs; tu as fait la statue de ma déesse; tu es l'amant de ma reine et le -maître de ma ville. Mais pour moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que -tu m'as vue et que tu m'aimes.» - -Si cependant, dédaignant tous les subterfuges, quelque ingénieux, -quelque troublants fussent-ils, on veut absolument tenter l'épreuve et -l'écrire enfin en toutes lettres, ce «Je vous aime», que de précautions -ne faudra-t-il pas! Jules Renard, je crois, dans _Monsieur Vernet_, les -a su prendre: - - «--Ecoutez, madame Vernet, il y a un mot si souvent dit, si souvent - écrit et lu, si fané sous son tas de feuilles mortes, que je m'étais - promis de ne jamais m'en servir pour mon usage personnel... - - «--Etrange garçon! - - «--S'il faut un jour, pensais-je, que je le dise, ce mot, à une femme, - je jure que je ne le dirai pas. Je chercherai autre chose, je - trouverai; je ne suis pas un sot... Quel orgueil! L'instant est venu - et je suis bien obligé de parler comme les autres, et de vous dire, - comme le dirait tout le monde à ma place... - - «--Ce n'est pas la peine, j'ai bien compris. - - «--Le mot vous déplaît, à vous aussi? - - «--Le sens. - - «--Il n'a rien d'injurieux; si je vous aime... - - «--Ah! vous le dites! - - «--Oui, il m'échappe...» - -Aussi bien, est-il même tout à fait impossible de l'exprimer tout cru, -l'aveu si redoutable? Mais non. Relisez plutôt le _Lys Rouge_: - - «Dechartre était près d'elle. Gravement, presque sévèrement, il lui - dit: - - «--Vous le saviez? - - «Elle le regarda et attendit. - - «Il acheva: - - «--... Que je vous aime? - - «Elle continua un moment d'attacher sur lui, en silence, le regard de - ses yeux clairs, dont les paupières battaient. Puis elle fit de la - tête signe que oui. Et, sans qu'il essayât de la retenir, elle alla - rejoindre miss Bell et Mme Marmet qui l'attendaient au bout de la - rue.» - -Voilà. - -Seulement, il faut trouver--et c'est encore, hélas! bien plus difficile -de trouver, la plume en main, que d'improviser une déclaration à celle -«dont on meurt», même sous l'oeil irrité d'un jaloux, même dans la rue -incommode et bruyante, et même lorsqu'en vérité on est épris de toute -son âme. - - - - -LES LETTRES DE NOS AMIES - - -Voilà donc un fait bien connu, bien établi, indiscutable, qu'on nous a -répété tant et plus au collège, et dont aucun candidat au baccalauréat -ne s'aviserait de douter devant l'examinateur, à savoir que les femmes -vont plus loin que nous dans le genre épistolaire; ou, en de meilleurs -termes, qu'elles écrivent mieux les lettres que nous. - -Mais vraiment ces jugements-là sont bientôt portés! Et tous les -professeurs qui, de la classe de sixième jusqu'à là rhétorique, nous ont -successivement tenu ce propos, d'un petit ton galant et désarmé qui ne -leur allait guère, tous ces professeurs nous ont abusés, ou se sont -eux-mêmes cruellement trompés. Aux premières lettres d'amies qu'un -bachelier reçoit, il peut déjà soupçonner ses maîtres: «Quoi, c'est là, -dira-t-il, tout ce talent épistolaire des femmes, qu'on m'aura tant -vanté? Peuh! Ne fût le parfum et la douceur du papier, ne fût encore la -signature qui m'est si précieuse, ce pauvre billet ne valait pas le -timbre.» Puis un âge vient malheureusement où la légende des lettres de -femmes ne trompe plus personne. Est-ce que nous les lisons seulement, -les épîtres de nos belles et chères correspondantes? Nous les recevons -avec des transports de tendresse ou d'affection, c'est entendu, nous les -classons pieusement, nous en aimons l'aspect et nous en adorons -l'écriture anglaise, mais les lisons-nous? A peine, avouons-le. Et -l'instant d'après, il ne nous en souvient plus... - -Il est vrai que le fameux axiome, touchant la maîtrise des dames, -s'applique au seul passé. Ceux qui nous ont instruits prétendirent, en -nous l'apprenant, attirer mieux notre attention sur les grâces -inimitables d'une Sévigné ou la mordante vivacité d'une marquise Du -Deffand. Toutefois était-ce bien juste, même en ce cas, de soutenir que -la gentillesse, la spirituelle coquetterie, le charme souvent -inexplicable des anciennes lettres tracées par des doigts féminins -l'emportent toujours sur la bonté discrète, l'élégance, la verdeur, la -malice ou la noblesse des billets du même temps, signés d'un nom -d'homme? Oui, cette Sévigné, délicieux et grand écrivain, porta certes -en elle ce qu'on nomme dévotement le «génie de la jolie langue -française». Et Mme de Sablé aussi écrivit avec une délicatesse infinie, -et l'exquise Ninon de Lenclos eut bien du goût, et l'inquiète Lespinasse -nous trouble encore, et tant d'autres... Mais font-elles oublier le -souriant Voiture et le limpide Bussy, le bel air de Saint-Evremond ou -l'irrésistible majesté de Bossuet, l'étincelante facilité, l'allégresse, -l'éloquence, la verve du prince de Ligne, le style nerveux, nombreux, -entraînant, leste, admirable de Paul-Louis Courier? Que si même l'on -veut s'en tenir aux qualités tout particulièrement féminines, qui donc -montra jamais plus d'exigences câlines, plus de séduisantes -«chatteries», s'il le jugeait bon, que Voltaire? Et quelle soeur aînée, -quelle mère attentive sut trouver des accents plus émus que le sensible, -le persuasif et mélodieux Fénelon. - -Ne sont-ce point là des hommes qui laissèrent des lettres autant et cent -fois plus belles que presque toutes celles dont on fait tant d'honneur -aux femmes? Mettons à part Mme de Sévigné: celle-ci est vraiment fée. -Mais combien d'autres trop souvent ne cessent de jaboter, non sans -agrément ni sans tact sans doute, pourtant avec une abondance insipide -et des fadeurs que nous ne goûtons plus. Il faut même que ce soit -justement cette abondance-là qui ait donné des illusions aux critiques -littéraires. Cependant que maris, fils ou galants travaillaient de leur -métier sur les champs de bataille ou dans leur cabinet, les dames -d'autrefois n'avaient qu'à se rendre visite, pour causer, ou qu'à -écrire, pour causer encore. Elles couvraient ainsi sans fatigue des -pages et des pages, afin de s'occuper, et au lieu le lire le journal, -qui leur manquait. Si bien que sur dix lettres d'amitié que nous -retrouverons, il y en aura bien sept au moins signées par des femmes: et -si ce n'est toujours en qualité qu'elles l'emportent, on peut assurer, -preuve en main, que c'est en quantité. - -Nos professeurs eussent donc mieux fait, je pense, de réviser leur -jugement traditionnel avant de nous fournir un nouveau sujet de -mélancolie. Il ne faudrait jamais décourager les rhétoriciens. C'est -bien assez tôt que la vie en fera des fonctionnaires, des commerçants ou -des cercleux réellement incapables d'aligner deux phrases françaises qui -aient du ton et de la bonne grâce. Et bien mieux avisé se montrera le -professeur qui révèlera à ses jeunes élèves la vérité toute nue, ceci: - -«--Messieurs, leur fera-t-il modestement, on ne peut affirmer que les -femmes soient allées plus loin que nous dans le genre épistolaire. Il -est même certain que nous les y avons presque toujours dépassées, et que -nous écrivons encore beaucoup mieux les lettres qu'elles en ce moment -même de notre histoire, tout dénués de style et dépourvus de goût que -nous soyons malheureusement devenus par l'injure du temps, comme par -l'abandon chaque jour plus grand des études classiques. - -Mais ce qui ne peut se nier, c'est que les femmes du XVIIe, du XVIIIe et -même des premières années du XIXe siècle, n'aient reçu au berceau le -plus prodigieux talent d'écrivain, dès qu'on les compare à celles de -notre temps, qui ne savent pas seulement mettre en bon français le peu -d'esprit qui leur reste--j'entends d'esprit véritable, et non d'argot ou -de bagout. Or d'où vient cette décadence, et que le moindre billet d'une -humble «caillette» avait jadis tant de saveur et tant de charme? -Uniquement de ce que les jeunes filles d'antan étaient mieux élevées que -les nôtres. - -Je m'explique. J'ai dit mieux élevées, et non pas plus instruites. -Assurément on ne leur enseignait point, comme aujourd'hui, un peu de -chimie, un peu de physique, un peu de médecine, un peu de droit, un peu -d'arts libéraux et de morale civique. Mais on les habillait dès -l'enfance comme de petites dames, et on leur apprenait les règles -délicates de l'urbanité. On leur montrait à charmer; et charmer, en ce -temps-là, c'était à la fois plaire aux yeux, ne jamais choquer le goût -qu'on avait difficile, et enchanter l'esprit. Epoques savoureuses, -siècles où l'on sut vivre, moeurs divines, une jolie femme alors se -croyait engagée d'honneur à causer! Aujourd'hui, elle trouve cela -«prétentieux», la sotte. Elle lit son journal, elle s'habille bien, et -dispose heureusement des fleurs dans les coupes et les vases de son -appartement; mais sa conversation, toute en clichés, en phrases -inachevées, en exclamations et en mots de la rue, sa chétive -conversation rebute. Hormis la regarder et la caresser, que faire d'une -jolie femme aujourd'hui? Au lieu que jadis elles occupaient toute la -vie. On venait chez elles «causer la gazette»; et elles s'appliquaient à -trouver leurs mots, à ne pas s'embarquer en des phrases ineptes, à -respecter les lois du bon langage, à ne dire rien que de gracieux et de -bien tourné, de fin s'il se pouvait. Les grands mots eux-mêmes, toujours -un peu pénibles à prononcer comme à entendre, pouvaient naître à propos -sur leurs lèvres. Tel était l'art et le goût qu'on leur inculquait. -Elles s'appliquaient à montrer minutieusement leur esprit. N'en -eussent-elles eu qu'un rien, elles savaient le sertir et vous l'offrir. -Et l'on s'étonnera que nous relisions voluptueusement jusqu'à leurs -lettres les plus familières? - -Puis les femmes, avant 1840, avaient le temps de correspondre, de vivre. -Elles ne se ruaient pas à chaque instant au télégraphe et au téléphone. -Que leur ami lointain se portât un peu moins bien ou un peu mieux, cela -ne constituait point l'affaire capitale; tant qu'il ne languissait pas -en danger de mort, on ne s'inquiétait guère; on n'éprouvait nul besoin -de recevoir trois fois par semaine d'insupportables nouvelles de santé, -ou d'autres analogues: l'essentiel étant de savoir si l'esprit se -trouvait toujours en bon état, et si la sensibilité demeurait digne -d'amour, on s'adressait des billets qui devaient exprimer l'une et -témoigner de l'autre. - -Cela n'allait pas sans difficulté? Eh non! Mais voyez cette jeune femme, -en robe à fleurettes et perruque poudrée: il est midi, elle a donc trois -ou quatre bonnes heures avant qu'on ne la vienne visiter ou que le -moment de la promenade n'arrive; bien que les toilettes qu'elle porte -l'enjolivent à souhait, elle ne passe pas la moitié de ses jours chez le -couturier, chez la modiste ou le bottier; ni journaux (on saura les -nouvelles tout à l'heure, en causant), ni revues (on n'est pas curieux -de tout, on raffine seulement sur quelques points); les romans sont -rares; il n'y a donc rien de mieux à faire que d'écrire; et la jeune -femme prépare son papier, ses plumes blanches, son cachet à devise, sa -cire parfumée, elle approche sa table en bois des îles de la fenêtre qui -donne sur le parc ou sur une cour ovale à gros pavés usés; et sans hâte, -soigneusement, de tout son coeur, de toute sa malice et de toute sa -coquetterie, elle compose sa lettre pimpante et tendre... - -Une réponse, non moins flatteuse à lire, lui sera remise par le courrier -dans un mois, dans deux mois. Et c'est ainsi que l'on vivait, loin l'un -de l'autre, dans un ravissant commerce d'esprit; c'est ainsi que, selon -le mot de Mme Du Deffand, on avait l'_absence délicieuse_...» - -Telles sont les paroles qu'un professeur de rhétorique, s'il avait le -souci de la vérité, devrait prononcer devant ses élèves. Mais les -professeurs de rhétorique ne connaissent guère la vérité le plus -souvent; ils l'ont apprise dans les livres, où elle n'est pas toujours. -Les romanciers les ont renseignés sur les femmes contemporaines qui -écrivent des lettres: et chacun sait que les héroïnes des romanciers -sont toutes douées d'une âme exceptionnelle et d'un rare talent -épistolaire. Eh bien, ne nous en laissons plus conter si aisément. - -D'ailleurs, voici l'été. Les chères belles sont parties pour les champs -ou l'océan plaintif. Nous les avons quittées après mille promesses: -«Vous m'écrirez?--Me répondrez-vous?--Oui, c'est juré.--N'oubliez pas -l'adresse.--Y songez-vous!...» Rien ne les presse, n'est-il pas vrai, -dans leurs villas ou leurs châteaux? Elles se sont, tout à l'heure, -laissé bercer sur le lac langoureux, elles ont joué au tennis tout leur -soûl, se sont baignées, ont chevauché dans la forêt. Elles disposent, -encore une fois, de tout leur temps. Vous allez, par conséquent, -recevoir un chef-d'oeuvre d'amitié, un souvenir exquis, un trait du -coeur inattendu? - -Eh bien, prenez votre courrier qu'on vous apporte dans l'instant, et -lisez donc vite, dégustez, régalez-vous... - -Ensuite, allez quérir dans le plus obscur recueil, dans le plus dédaigné -paquet d'archives, les plus insignifiantes missives de la dernière des -femmelettes du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Je n'en dirai pas plus. - -Et cependant, est-il un cadeau plus rare, un souvenir plus personnel et -plus exquis que quelques lignes spirituelles ou affectueuses tracées par -des doigts de fée sur un papier parfumé? Il n'y a point d'être à qui -l'on tienne, il n'y a point d'âme un peu fine enfin qui résiste à cela. -Le résultat vaut bien la peine qu'on aura prise. Puis, le geste -charmant, pour une femme, que de faire en souriant envoler de ses mains -des essaims de lettres légères! Vous savez comment M. Jules Renard a -défini les papillons? Des billets doux pliés en deux qui cherchent des -adresses de fleurs... - -Hélas, qui nous rendra les longues et succulentes correspondances, les -lents courriers, la vie sans hâte, la vie artistement vécue!... Le pays -où sont tracées ces lignes porte entre tous au regret du vieux temps. Un -chemin parmi d'autres s'y trouve, qui s'appelle la Route des Postes, et -qui, partant du Château, plonge droit dans la forêt: cette allée servait -aux postillons de Condé qui galopaient vers Paris. Il ne faut qu'un peu -rêver pour les y voir passer encore à travers la rosée, à l'aube, -pressant de leurs grosses bottes leurs chevaux robustes, et portant en -leur sacoche plus de billets charmants, avouons-le, qu'il ne s'en -écrirait maintenant durant toute une saison sur toutes les plages et -dans tous les châteaux de France. - - - - -POUR CAUSER - - -Oui, je sais bien, il y a le bridge... Le bridge pare à tout, tient lieu -de tout, le bridge est tout. On arrive, on s'assied, on prend des -cartes, et en voilà pour l'après-midi entière, ou la soirée complète, -sinon la nuit. La mode le veut ainsi, il n'y a donc qu'à se -soumettre--ou qu'à se démettre, c'est-à-dire ne plus voir personne et -vivre en ermite. - -Pourtant, soyons justes, certaines minutes de liberté nous restent -encore: il faut dîner ensemble, quelquefois, avant de se livrer aux -affres des «sans atout». Devant une table à thé, quand on goûte, ou bien -encore sur les terrains de tennis, au polo, au bois, aux courses, en -visite même, il arrive qu'on ne tienne point les cartes en main: on n'a -rien à faire; alors, on se trouve réduit à causer... Ah, quel désastre! -Qui, en effet, n'a connu des minutes bien dures dans ces assemblées -d'hommes et de femmes réunis, essayant vainement de causer? -Rappelez-vous les tristesses d'un dîner en ville, la pauvreté de -l'entretien qui se traîne, lamentable, languissant, plein de navrants: -«Le temps me paraît bien compromis, après l'orage d'hier...», ou de -chétifs: «Alors, vous voici tout à fait réinstallés, maintenant?...» Et -le feint, le lugubre enjouement des convives, et les silences douloureux -qu'on sent venir, qui vont arriver, qui arrivent, et l'angoisse de la -maîtresse de maison qui voudrait éperdument renouer la causerie, mais -qui ne peut pas, qui ne sait pas... Qui de vous ne souffre encore à -cette seule pensée? - -En vérité, hommes et femmes groupés autour d'une nappe fleurie et d'une -volaille truffée font le plus souvent peine à entendre. En fut-il -toujours ainsi dans notre pays? Non, si l'on en croit les Mémoires, les -souvenirs, anecdotes et récits du temps passé, si l'on relit les simples -lettres qu'écrivaient nos arrière-grand'mères, si l'on écoute même -encore aujourd'hui parler d'anciennes gens, ou mieux encore si l'on -s'entretient tout bonnement avec certaines personnes très bien -élevées--entendez par là non pas très instruites, mais d'esprit affiné, -souple et soucieux de plaire. Un salon, au temps des chaises de poste et -des robes à paniers, devait être un lieu de délices, où dès l'entrée la -causerie vous environnait de toutes parts, où la gaîté n'allait jamais -sans grâce. De même un souper se passait sans doute un peu moins -niaisement que les mornes fêtes auxquelles nous donnons encore, et par -abus, le même nom. On ne se fût pas contenté alors de déclarer: «Une -telle est jolie, faite à ravir et toujours mise, en outre, dans la -perfection.» Mais il fallait que l'on pût ajouter: «Elle cause avec -goût, elle a beaucoup d'esprit.» Autrement, on ne comptait point, on -n'était qu'une jolie femme, un peu plus qu'une jolie bête, mais guère -au-dessus. - -Eh bien, même en 1906, est-il donc interdit d'aspirer à cette louange -exquise: «La jolie madame X... a la tradition du temps jadis. Tout -enchante chez elle: la société y est gaie, animée, la chère délicate, la -causerie capiteuse...» - -Que faut-il donc pour cela? Mon Dieu, il faut se donner un peu de mal... -Mais quoi! ici comme ailleurs, on ne récolte que si l'on a semé, c'est -bien évident. Personne, même pas une jolie femme, n'a plus en notre -siècle qu'à se donner la peine de naître. Si vous voulez le succès, -madame, mais j'entends le succès rare, délicieux, fin et voluptueux -entre tous, celui qui vous suit toujours lors même que les rides sont -venues, vous devez être de tous points charmante, physiquement et -moralement; habillez-vous, chapeautez-vous, corsetez-vous de votre -mieux, jouez au tennis à ravir, dansez comme Terpsichore et montez à -cheval comme Diane Chasseresse: mais parlez aussi, causez, c'est -nécessaire, c'est un devoir, il le faut! Point de paresse, point de -mollesses, ne vous laissez pas aller, mais pincez-vous, dans le monde, -réveillez-vous, contraignez-vous, dites-vous de toutes vos forces: -«L'esprit et l'entrain de tous ceux qui m'entourent ne dépendent que de -moi: si la conversation s'éteint une seule minute à la table que je -préside, je suis déshonorée; si mon interlocuteur se tait à bout de -sujets ou d'idées, il est un sot, mais c'est de ma faute...» Travaillez -enfin, travaillez en mangeant, en prenant le thé, en soupant, en jouant -aux cartes. C'est très pénible? Oui, mais le résultat est la royauté... -ou presque. Toutes les pauvres niaises, toutes les pecques silencieuses -qui vous entourent vous traiteront de poseuse et mourront de jalousie. -Cela vaut bien qu'on s'applique un peu. - -Toutefois: «Parler, m'objecterez-vous, c'est déjà fatigant, et -quelquefois difficile. Avoir de l'esprit, par surcroît, quelle -entreprise! Comment fait-on? Est-ce que cela s'apprend?» Eh, oui! Tout -s'apprend. On apprend du moins si bien à faire illusion... - -Mais procédons par ordre. Vous voulez que l'on cause à votre table ou -dans votre salon? Eh bien, d'abord, soyez aimables, mesdames! -Comprenons-nous bien: il ne s'agit pas de se montrer vaguement -bienveillantes et d'accueillir avec une banale cordialité le visiteur ou -le dîneur. Non, il faut témoigner d'un art plus subtil dans la -flatterie. Paraître heureuse de voir celui qui entre, n'importe qui sait -faire cette grimace-là: la plus élémentaire politesse y oblige. Mais on -ne passe pour une femme vraiment aimable que si l'on sait bien caresser -la vanité de ses hôtes: tout est là. Si donc vous voyez pénétrer chez -vous un homme qui, par exemple, se croit très beau garçon, dites à -propos d'une femme dont on parle: «D'abord est-elle jolie? Car la -beauté, c'est presque tout, hélas! pour une femme, comme d'ailleurs pour -un homme...» Si c'est un intellectuel qui s'assied à votre table, ne -tarissez pas sur le rôle capital de l'intelligence, dès qu'il est -question de séduire. Et si l'on vous fait remarquer que vous vous -contredites, déclarez sans façon: «Oh, vous savez, nous autres femmes, -tout ce qui brille nous attire!...» Flattez sans cesse, hardiment et -infatigablement. Personne ne rira, si personne n'est oublié. La vanité -des hommes est insondable, et les compliments les plus énormes passent -comme du lait, pourvu cependant qu'ils soient toujours impersonnels. -Ainsi vous gêneriez--peut-être--un sportsman en lui jetant tout cru: -«Vous êtes, monsieur, l'un de nos dix meilleurs cavaliers.» Au lieu que -si vous insinuez: «Il y a de l'élégance, pour un homme, à se trouver -parmi les dix meilleurs cavaliers de France...», votre ami va passer une -soirée charmante. Vous lui aurez glissé cela comme par inadvertance, et -sans même l'avoir regardé... Il ne prendra pas la louange pour lui? -Allons donc! C'est bien mal le connaître. - -Deuxième règle. Etes-vous chez vous, recevez-vous? En ce cas, ne vous -accordez aucun répit, et interrogez continuellement. Que l'interrogation -devienne sur vos lèvres presque mécanique et machinale. On vous dit: -«Récemment, j'ai fait telle chose...» Ajoutez aussitôt: «Le mois -dernier?» On n'a point encore trouvé de meilleur moyen pour contraindre -à parler les plus paresseux. Mais n'allez pas lancer directement vos -interrogations: elles doivent, comme les louanges, arriver en biaisant -et par ricochet. Ne demandez pas soudain à un fameux géographe s'il aime -les voyages et s'il a fort couru le monde; mais déclarez à son voisin: -«Ce doit être passionnant de voir des vrais sauvages, en liberté!» Ne -questionnez pas un auteur dramatique sur ses pièces, mais lancez bien -haut, en vous adressant à quelque autre: «Le théâtre sera-t-il sombre ou -gai, cette année, pessimiste ou optimiste?» N'écoutez pas un mot de la -réponse, d'ailleurs: elle s'adresse à tout votre salon, à toute votre -table, elle ne vous regarde plus. Prenez seulement garde que la -conversation ne s'arrête jamais chez vous, et que tout le monde s'y -mette. - -Et ceci m'amène à la troisième règle. La voici: soyez charitables, -mesdames! Faites à autrui ce que vous voudriez tant, parfois, qu'il vous -fît. Je veux dire par là qu'invitées à un dîner ou à un souper, il faut -avoir pitié de votre hôtesse: si l'on s'ennuie, si l'on ne cause plus, -elle souffre, la pauvre hôtesse, songez-y bien! Même si cela vous coûte, -venez-lui donc en aide. Et pour cela, inutile de lancer des traits ou de -faire des conférences: mais répondez seulement dès qu'on vous adresse la -parole, répondez toujours, n'importe quoi... - -Car les femmes répondent bien rarement aux propos qu'on leur tient, ne -l'avez-vous point remarqué? Elles approuvent ou désapprouvent avec des -mines méprisantes et mille cris d'indignation ou d'enthousiasme, mais -voilà tout. Elles s'écrient: «Moi, j'adore le blanc!» pour peu que vous -leur parliez du noir. En vérité, ce n'est pas là répondre. Par «oui» et -par «non», vous consentez ou vous protestez, sans plus. Répondre, c'est -plus exactement ajouter une idée ou du moins une nuance nouvelle à ce -qui vient d'être dit; c'est faire observer, par exemple, au monsieur qui -déclare adorer la danse, que les ridicules carnets de bal, pareils à des -livres de comptes, sont heureusement tombés en désuétude, ou que l'on -devrait toujours valser en robes blanches sous des lampes lumineuses, à -la façon de la Loïe Fuller; et ce n'est pas du tout répliquer seulement: -«Moi, monsieur, j'ai horreur du bal.» - -J'avoue qu'un dîner serait un grand travail, et bien épuisant, s'il -fallait trouver sans arrêt des considérations délicates ou de vives -observations. Ce labeur appartient aux hommes, qui n'ont guère que ce -moyen, en somme, pour étonner et séduire. Mais n'oubliez pas que vos -réponses peuvent être baroques, singulières, voire complètement -absurdes, il n'importe, pourvu seulement que vous les fassiez... Plus -même elles sembleront inexplicables, plus vos voisins, frappés de -respect pour votre génie, rivaliseront en votre honneur d'éloquence, -d'esprit--ou de sottise. - -Puis il est bon aussi de s'exercer, devant sa glace, à prendre l'air -très fin. On y atteint en souriant plutôt qu'en riant, et en abaissant -légèrement les paupières, en voilant un peu le regard comme pour en -éteindre la malice: un rien, mais indispensable!... - -Maintenant, un dernier mot. Il ne faut pas prendre ces conseils, -exagérément pratiques, peut-être, ou précis à l'excès, pour une -plaisanterie ou pour de l'ironie. Il n'y a ici ni l'une ni l'autre: ce -ne sont que des moyens mécaniques, tout simplement, pour faire semblant -d'avoir de l'esprit. Il va de soi, par conséquent, qu'ils s'adressent -seulement aux femmes un peu--comment dire?--un peu distraites, ou -préoccupées, ou que sais-je... - -Il subsiste heureusement un grand nombre d'entre vous, mesdames, pour -qui tant de préceptes seront bien superflus. Car il n'est pas besoin de -chercher si loin, et avec beaucoup de gaîté, beaucoup de bonne grâce et -un peu d'attention, on arrive à tout. Il suffit de rire à propos, -quelquefois, pour rendre possible chez vous même une conversation -politique--oui, politique!--et il n'y a qu'à se montrer amie cordiale, -sinon pour que tout le monde cause dans votre salon, du moins pour que -chacun s'y plaise. C'est l'important. - - - - -LE CHOIX D'UN LIVRE - - -Les femmes sont charmantes, et principalement en ceci qu'elles écoutent -en général ce qu'on leur dit. Elles n'en agissent qu'à leur tête; mais -elles vous écoutent--qui ne sait la grâce modeste, le regard touchant -d'une femme attentive?--et elles font semblant d'avoir confiance en -vous. - -Eh bien, mesdames, écoutez donc encore ceci: il faut lire. Vous ne lisez -plus. Pourquoi? Vous avez la chance d'être nées Françaises, c'est-à-dire -d'appartenir au premier peuple littéraire du monde, à celui qui a été, -depuis trois siècles, comme le fournisseur spirituel de toutes les -autres nations. Aujourd'hui encore, le flot montant de nos livres se -déverse sur tout le globe; nous avons des écrivains délicieux ou -puissants par centaines, par milliers. Arrêtez-vous aux devantures des -libraires! Voyez tous ces titres. Ici, je vous signale un dilettante -exquis, aimable et raffiné, qui a tracé pour vous sur trois cents pages -blanches les arabesques légères de sa pensée. Cet autre, là-bas, a pincé -son esprit par les ailes, et il vous l'offre, tout vif. Voici les -historiens, grands dénicheurs de vieux papiers, crocheteurs de tiroirs -en bois de rose et de bahuts précieux: ils se présentent à vous, les -effrontés, avec leurs poches pleines de surprises et la mémoire farcie -de racontars de cour, de cancans à faire frémir et de secrets d'Etat -qu'ils ne demandent qu'à vous confier. Voilà enfin les romanciers, vos -serviteurs particuliers, vos confidents et vos amis, qui vont vous -conter à l'oreille, si vous voulez, tout ce qui tourmente vos voisines -et tout ce qui pourrait bien un jour vous arriver, car sait-on -jamais?... - -J'ai vu, de mes yeux vu, des femmes couvertes de fourrures et de bijoux -qui descendaient d'une automobile somptueuse, et qui disaient à quelque -ami parlant d'un livre nouveau: «Je voudrais bien le lire: vous me le -prêterez...» Mais le plus scandaleux, c'était encore que ces mêmes -femmes, pourtant intelligentes, et curieuses, et--ne l'oublions -pas--millionnaires, attendissent parfaitement un ou deux mois avant -qu'on le leur prêtât enfin, ce livre dont elles avaient envie, ce livre -que le libraire du coin leur eût vendu, je le répète, trois francs! - -A ce prix cependant, il me semble qu'une ou deux journées qui passent un -peu plus vite, qu'un motif à rêver, un bon sujet de conversation pour le -soir, et peut-être une ou deux idées nouvelles, un jugement--qui -sait?--plus tolérant, plus bienveillant, ou plus aigu et plus dédaigneux -sur notre pauvre humanité, il me semble bien qu'à ce prix, vraiment -c'est donné... - -Je connais depuis longtemps l'objection, d'ailleurs. Et il y a sujet de -s'y arrêter, j'en conviens. Il est certain qu'on a dégoûté le public -avec la réclame et la publicité des libraires. Pas de matin que votre -journal ne vous vante un nouveau génie qui vient de se révéler, un livre -paru la veille et qui passe tout ce qu'on avait fait en ce genre depuis -deux siècles. Il arrive même quelquefois que la rumeur s'étende: échos, -médaillons, chroniques, interviews, c'est le grand jeu. Que par surcroît -l'auteur se soit donné la peine de naître femme, alors les journalistes, -saisis de transports galants, ne se connaissent plus: ils délirent. A -demi persuadées, à demi éblouies, vous feuilletez l'ouvrage... et vous -jurez, mais trop tard, qu'on ne vous y prendra plus! - -Mesdames, ceci repose sur une grosse erreur. Ne vous fiez jamais à ce -que les journaux vous apprennent touchant tel ou tel livre. Mais allez -tranquillement chez le libraire; et là, gardez-vous également de -questionner ce brave homme. Non. Seulement, faites-vous présenter les -nouveautés, ouvrez-les, feuilletez-les, flairez-les, pour ainsi dire. -Suivez les quelques conseils tout pratiques et très peu littéraires que -je vais vous donner ci-dessous: et achetez, hardiment, achetez donc, mes -chères compatriotes! Vous faites des aumônes très magnifiques dans mille -et une ventes de charité; vous pouvez bien, que dis-je! vous devez -donner aussi votre obole, en bonnes Françaises, à la littérature de -votre pays. - -Toutefois, comprenons-nous. Il ne s'agit nullement pour vous, bien -entendu, d'entreprendre des lectures sévères. A quoi bon? Vous n'avez -que faire des volumes dits «sérieux». De la philosophie, de la -politique, de la théologie? Eh, je vous prie, laissez-nous ces bêtises! -Nous n'y entendons déjà presque rien: que si nous en discourons parfois -avec prétention, tout le ridicule en rejaillisse uniquement sur nous, de -grâce! J'imagine que les seuls ouvrages dignes d'être coupés et maniés -par vos doigts fuselés sont les mémoires et les romans. - -Oh, je sais bien, il y a les vers; mais un recueil de poèmes demande -plutôt à être entendu que lu, et principalement par une nuit de lune. -C'est du plaisir en collaboration. Laissons cela. Nous ne traitons ici -que des émotions qu'on éprouve, toute seule, au coin du feu. - -Aimez-vous à vous déguiser? Ou du moins aimez-vous à vous dire: «Jadis, -à telle époque, j'eusse volontiers commis tel ou tel acte. Telle -toilette surannée m'eût convenu. J'aurais eu bonne grâce à prononcer -telle phrase qui n'est plus de mode, à faire tel geste dont on se -moquerait aujourd'hui...» Si vous éprouvez de ces regrets-là, vous êtes -une lectrice désignée pour les souvenirs d'autrefois et les mémoires du -temps passé. Choisissez donc le siècle entre tous où vous eussiez -souhaité de vivre, faites-en confidence à votre libraire, et -demandez-lui une liste des mémoires les plus connus qui aient trait à -cette époque-là. Notez encore les souvenirs des flâneurs, des gens de -lettres, ou des intrigants un peu louches et sans métier défini: ils -seront parsemés de potins d'un haut goût. Mais gardez-vous des -diplomates et des militaires; car les premiers croient toujours qu'ils -font de l'histoire éternelle, et les seconds veulent à tout prix -raconter sans fin leurs campagnes. Rien de plus fâcheux que cette -obstination. - -Il est vrai que, dans les mémoires, il y a d'interminables longueurs. Eh -bien, sautez-les; courez aux seuls noms propres et aux anecdotes. Non? -Vous préférez les aventures mises au point et déjà «cuisinées»? Alors, -tentez le roman historique: c'est un genre très facile, et les auteurs y -échouent rarement. Eh, quoi! même Alexandre Dumas père? Mais pourquoi -non? Il avait beaucoup plus de talent que ceux, parfois, qui le -raillent. Lisez-le avec un sourire, voilà tout. Et d'ailleurs, mesdames, -tâchez de faire le plus possible de choses avec un sourire: c'est la -sagesse. - -Passons aux romans, maintenant, aux vrais romans... Ah, le choix se -trouvera plus difficile ici! Néanmoins on y arrive, avec un peu de -méthode. D'abord, le poids... - -Oui, le poids. Il faut bien des signes matériels où reconnaître un bon -roman, sinon, vu le nombre, on serait perdu. Donc, le poids. Neuf fois -sur dix, un bon roman n'est point trop lourd. Il a de trois cents à -trois cent soixante pages. Au-dessous de ce nombre, l'oeuvre pourra vous -séduire, mais vous occupera moins longtemps. Au-dessus, craignez le -remplissage et les discours. Songez bien que certains auteurs écrivent -des romans pour nous exposer leur programme politique. Faites attention! - -Quand vous aurez pesé le livre, feuilletez-le rapidement. Si vous y -remarquez un excès de dialogue, ce ne sera sans doute qu'une aventure -des plus menues et, quelque esprit qu'on y trouve, un peu fade. Vous n'y -songerez plus un quart d'heure après l'avoir lue; cela n'en vaut guère -la peine. Si vous apercevez, au contraire, d'énormes paragraphes, avec -nombre de mots en «isme» et en «phie», des termes inconnus et -compliqués, méfiez-vous! Guettez encore les descriptions. Ont-elles plus -d'un tiers de page? En ce cas, soyez prudentes: l'auteur est bavard. Il -faudra bien qu'il vous ennuie. - -Parlons du sujet. Chaque sujet peut plaire. Cependant, si dans les deux -premières pages il est question d'un brillant lieutenant de cavalerie -dont toutes les femmes tombent amoureuses, ou d'un jeune et digne -ouvrier qui rêve de régénérer la société--remettez le volume à sa place. - -Puis, parcourez çà et là quelques phrases. Rien de plus indispensable. -Rappelez-vous que le billet suivant: «Belle Marquise, vos beaux yeux me -font mourir d'amour», ne doit pas être écrit: «Belle Marquise, vos beaux -yeux d'amour mourir me font». Tout romancier qui use d'un style -singulier, mystérieux et déconcertant, tout romancier qui vous parle de -sa «désespérance», quand il pourrait dire son «désespoir», ou de son -«âme de joie», quand il pourrait écrire tout simplement «sa joie», se -moque de vous, madame, ou du moins il vous bluffe. Ne le souffrez pas. - -Un moyen mnémotechnique. Il y a cinq mauvaises notes que l'on peut tout -de suite, et rien qu'en entr'ouvrant le volume, donner à un roman, si -l'on y aperçoit: 1º le mot «âme» répété souvent; 2º un abus des -«plusieurs points» ou des points d'exclamations; 3º des paragraphes de -deux pages; 4º l'argot, que ce soit celui qu'on parle dans les salons, -ou celui dont on se sert chez le marchand de vin; 5º les sottises, -comme, par exemple, la phrase suivante: «Le ciel s'éclairait de clartés -enfantines...» De pareilles taches vous sautent-elles aux yeux dès le -premier chapitre? N'allez pas plus loin. - -Après avoir tenu compte de toutes ces remarques, vous courez, je crois, -moins de risques. Alors, emportez le livre et placez-le dans votre -boudoir. Vous seriez déjà des converties que vous connaîtriez bien, -comme nous, la joie profonde et l'émotion de se trouver, bien enfermées -au logis, devant une pile de livres neufs, qui vont nous intriguer tour -à tour, et nous secouer, ou nous toucher, ou nous convaincre... - -Mais vous ne savez pas... Eh bien, donc, ne lisez pas tout de suite le -roman dont vous venez de faire l'emplette. Rien ne vous presse. Posez-le -sur un guéridon, et attendez le moment favorable. Ce moment viendra au -cours d'une longue soirée ou d'un doux crépuscule. Le feu aura jasé plus -familièrement, la lampe brillé plus finement sous sa crinoline de tulle -ou de soie. Vous vous serez sentie toute seule, trop seule, un peu -rêveuse... Alors, ce sera l'instant. Vous prendrez votre petit bouquin -de trois francs. Et peut-être y glisserez-vous, par la suite, comme un -remerciement délicat, quelques pétales de cette rose qui couronnait un -vase auprès de vous, et se sera fanée pendant que vous lisiez. Car ce -que durent les roses, on l'a dit depuis longtemps: l'espace d'un roman. - - - - -NE PAS AIMER LA MUSIQUE - - -Il y a des problèmes insolubles; il y a des catastrophes quotidiennes, -que nul n'évite, ou encore des infirmités dont on est affligé, et qui -vous torturent. Seriez-vous, par exemple, de ceux qui n'aiment point la -musique? - -Car il se trouve, oui, il se trouve de pauvres gens qui n'aiment point -la musique. Mais cessez de hausser l'épaule, hélas, ou de ricaner avec -mépris, et plaignez-les plutôt, car vous ne savez pas comme ils -souffrent, les malheureux! - -Comprenons-nous bien toutefois: je n'ai pas accusé ces infortunés d'être -complètement sourds, ni même prétendu qu'ils fussent insensibles aux -mélodies les plus fines de la nature. Taisez-vous avec eux pendant un -crépuscule, et ils entendront fort bien tout ce qui se chuchote et se -murmure, à cette heure-là, sous les feuilles ou parmi les brins d'herbe. -Qu'une cloche s'émeuve à l'horizon, ils vont en écouter longuement -l'écho délicat. La mer qui se roule et qui chante sur les plages de -Sicile, la confidence interminable que fait la plaine à la montagne, la -futaie qui gémit, blessée par le vent, rien de tout cela ne leur -échappe. Allons plus loin: ils supportent, pendant un joli souper, -quelque bruit lointain et léger de tziganes, appliquant ainsi le -précepte d'Aristote qui nomme expressément la musique un art «orgiaque». -Ajoutons qu'une valse en sourdine (celle--vous savez bien--qu'on vous a -jouée si souvent dans la coulisse, au Vaudeville ou au Gymnase, pendant -les scènes d'amour ou de déclaration) ne leur déplaira point, si, -d'aventure, ils courtisent une jeune dame. Certains d'entre eux vont -même jusqu'à goûter la tendresse exquise de Mozart, la douleur classique -de Glück, la volupté, la grâce de quelques contemporains; et l'on en -voit qui frissonnent, quand les archets arrachent aux violons des -sanglots humains... Cependant, à leur éternel chagrin, tous ces -déshérités du ciel n'aiment point la musique, et cela constitue pour eux -une irréparable calamité. - -Il ne s'agit pas, en effet, dans les thés, les boudoirs et les salons, -ou bien encore au cercle, à Puteaux, partout enfin où l'on pense entre -cinq et sept, sinon entre deux parties de bridge, il ne s'agit pas de -venir ergoter et faire mille réserves, en soutenant par exemple que ces -messieurs musiciens abusent vraiment de l'émotion, qu'ils la gâchent; -que c'est bien fatigant, à l'Opéra, d'«éprouver» pendant quatre heures -de suite; que l'orchestration compliquée de tel compositeur semble d'une -prétention puérile, ou les mélodies de tel autre d'une vulgarité -rebutante; il ne s'agit pas de blâmer les procédés mélodramatiques de -Wagner, ou de regretter que le remplissage gâte les trois quarts des -opéras, presque tous les duos et d'ailleurs à peu près tout ce qu'on -nous joue dans les théâtres ou les salles de concert... Non, ce sont là -des propos d'original ou d'extravagant qui veut se faire remarquer, des -paradoxes. - -Un monsieur délicat et bien élevé, un homme du monde, ne gâte pas ainsi -ses impressions. Et d'abord il n'aime pas la musique: il l'adore. On -l'adore. On a un regard spécial, soudain sérieux, et un certain ton de -voix pour dire cela, un ton de voix qui ne sert qu'en cette occasion--ou -aussi pour parler chevaux, de temps à autre, entre initiés. On «adore» -le cheval; on «adore» la musique. Dès qu'on s'est confié cette précieuse -faiblesse, la conversation se trouve à la fois enivrante et simplifiée; -car elle ne consiste plus, ou presque plus, qu'en l'énoncé de quelques -noms propres, compositeurs, chanteurs ou titres de symphonies ou -d'opéras, noms prononcés d'une façon lyrique, ou encore avoués avec une -sorte de gourmandise, et aussitôt suivis de «Oh», de «Ah», de sourires -voluptueux, de «Il est merveilleux dans ce rôle-là», et de «Elle a -divinement chanté l'autre soir». Sur quoi, l'un des communiants dans -l'enthousiasme général lève un sourcil languissant et fredonne comme -malgré lui quelques notes de la partition chérie; son voisin l'imite, un -peu en retard; une troisième personne attaque un autre air: deux minutes -après la plus horrible cacophonie règne dans la salle, et le malheureux, -le pelé, le galeux, celui qui n'aime pas la musique enfin, a, contre -toute apparence, l'air d'un sot parce qu'il se tait. - -Si, par hasard, la convenance ou la cérémonie arrêtaient sur les lèvres -l'essor de ces chansons ailées, l'entretien se bornerait alors aux -interjections dévotes ou indignées, non moins laconiques, en tous cas, -que passionnées. Et celui qui ne participe pas à cette débauche de -sensibilité musicale, celui-là connaît alors toutes les misères, toutes -les humiliations de l'exil. Que l'on parle devant lui, en effet, de -métallurgie où il n'entend rien, ou de littérature qui ne l'intéresse -nullement, son abstention ne fera pas scandale; son silence même, s'il -est déférent et poli, semblera du meilleur goût. Il n'en va pas de même -dès que l'on se pâme au sujet de musique, et quiconque ne donne pas -quelque signe de piété aux mots Schubert, Schumann, quiconque ne hoche -pas au moins la tête si l'on cite Berlioz, ou n'a point d'avis sur -Claude Debussy,--ah! ce paysan-là n'est qu'un lourdaud sans nerfs, un -être bien peu séduisant, peut-être un monstre. On lui dira: «Mais, -monsieur, à chacun ses goûts, à chacun ses plaisirs. Je vous comprends -parfaitement...» Qu'il n'en croie rien. Il est perdu dans l'esprit des -femmes charmantes, celles qui ont une âme, et qui s'en servent. - -Un jeune homme, au contraire, se présente modestement dans un salon. Il -est distingué, correct, insignifiant, comme il faut être enfin, comme il -faut. Aucune grâce physique particulière ne le distingue de son aimable -voisin. Nulle grâce spirituelle non plus, car il ne se montre ni -éloquent, ni gai, ni fertile en anecdotes ou en bons mots, ni rien -enfin. Mais je dirai de lui qu'il a de la musique, comme on disait jadis -d'un honnête homme: il a des lettres. Aussi, n'est-il pas plutôt arrivé -que des affinités savoureuses le rapprochent des dames qui se trouvent -là. Ils se murmurent les uns aux autres: «La neuvième symphonie... la -quinzième sonate... Beethoven (avec l'accent allemand)...» Et les âmes -se lient, les coeurs s'entendent. Sent-on bien à quels paradis clos il -touche ainsi, ce jeune homme, de quelles régions secrètes et désirables -on lui donne la clef? Toutes les sensations que, faute d'adresse ou -faute de syntaxe, nos belles amies ne savent exprimer, non plus que -leurs amoureux d'ailleurs, toutes les rêveries, toutes les éternelles -caresses des poètes, d'un seul mot, qui est le titre d'une cavatine -célèbre, voilà que notre mélomane vient de les évoquer. Il faudra que -les profanes accomplissent des prodiges en parlant, et encore dira-t-on: -«Un tel est gentil, mais un peu lassant avec sa manie de bavardise et -d'esprit.» Le musicien, au contraire, à l'aide de huit ou dix noms -propres, pas davantage, et de cinq à six jeux de physionomie exprimant -la béatitude, le musicien fait sa cour. C'est une cour économique. Mais -elle suffit. On ne vérifie pas entre dilettantes, et après les premiers -mots de passe, on s'embarque tout de suite ensemble pour l'Ile Heureuse. -Le compagnon n'est qu'un escroc, ou qu'un niais, et l'île n'existe pas. -Mais qu'est-ce que cela fait!... - -Je me connais un camarade qui, comme tout le monde, a fait une pièce. On -y voit un jeune premier éperdument épris d'une délectable mondaine et -déployant un soir, pour séduire sa bien-aimée, des trésors de finesse, -d'émotion, de grâce. Peine perdue. Exaspéré, il dit soudain: «Rentrons -au salon! Vous me jouerez des valses. - ---Vous aimez la musique? fait son amie. - ---Je l'adore.» - -Un regard profond le remercie pour ce seul mot. La jeune femme ne se -donne pas encore, mais déjà elle est touchée, elle comprend... - -Ainsi que toutes les pièces encore inachevées, cette comédie atteindra -la centième. - - - - -EN ÊTRE - - -En être!... - -C'est toute une affaire. Cela occasionne une grosse dépense et demande -un travail considérable, ou plus précisément trois genres de travaux, -incessants et assidus: travaux manuels, travaux intellectuels et -travaux... sentimentaux, si l'on peut dire. - -Puis il faut être doué. Si vous ne l'êtes point, c'est-à-dire si vous -vivez sans ressentir, devant toute personne qui «en est» -indiscutablement, un certain petit mouvement involontaire de respect et -d'amour, si d'instinct vous ne recherchez pas avec passion son salut ou -sa poignée de main, si vous n'avez pas la foi enfin, inutile d'aller -plus loin, ce qui va suivre n'offrira pour vous aucun sens. - -Mais si spontanément, et depuis le collège ou depuis la pension, vous -vous efforcez vers ce noble idéal, sans une défaillance, sans une -distraction, si à toutes les minutes de votre vie vous pensez à l'heure -bénie où votre patience sera couronnée, où vous «en serez», sans -discussion possible, au vu et au su de tout Paris, alors nous pouvons -nous entendre, et voici quelques conseils, ou du moins votre emploi du -temps. Programme horriblement chargé, hélas!... mais le résultat, ici, -vaudra bien, j'imagine, la peine qu'on aura prise et les soucis dont on -aura désolé sa jeunesse. En être, réfléchissez bien à cette félicité: en -être!... - -Mettez-vous donc au plus vite en apprentissage. Les premiers labeurs ou -métiers manuels qui s'offrent à l'activité de quiconque poursuit un rêve -si magnifique effraient par leur nombre et leur diversité. On y doit -déployer, en effet, les qualités d'un bon mécanicien, d'un cocher -parfait, d'un honnête piqueur et, parfois même, d'un jockey de talent: -il s'agit, en effet, de pouvoir acheter, apprécier et conduire une -automobile respectable, puis d'être en état de monter un cheval en -steeple ou en plat, au Concours hippique ou sur les obstacles de Pau; il -faut s'entendre en vénerie, suivre les laisser-courre d'un équipage au -moins, posséder honnêtement quelques chevaux de courses, et savoir mener -sans ridicule un coach au milieu des voitures du Bois. Il importe aussi -de jouer au polo: le polo classe tout à fait un homme; c'est une -entreprise suprême à laquelle certains ne songent pas; ils ont tort, ne -les imitez point: une erreur, un oubli vous seraient reprochés. Il est -urgent de jouer au polo. Autre chose: êtes-vous bon tireur? Très -important! Vous ne voudriez pas qu'on se moquât de vous dans les battues -où l'on vous conviera, cet automne. Et pensez aux pigeons de -Monte-Carlo! Songez aussi qu'il vous sera nécessaire d'avoir un petit -yacht à voile, si votre fortune ne vous permet pas davantage, ancré dans -le port de Trouville: apprenez par conséquent à devenir, coûte que -coûte, pilote et marin. Enfin, si l'on vous rit au nez, il sera -inévitable d'envoyer des témoins: vous voilà donc forcé de faire un peu -d'escrime. - -Est-ce tout? Non, il y a le tennis! Tâchez d'y exceller: autrement, -qu'iriez-vous faire à Puteaux? Or vous ne comptez point, j'espère, ne -pas vous montrer à Puteaux par les beaux crépuscules de juin?... Enfin, -hâtez-vous d'acquérir, si vous ne les avez, les notions raffinées -d'arpentage et de terrassement qui vous mettront à même de figurer -convenablement dans une partie de golf. Le golf est utile: on prend -beaucoup le thé sur les terrains de golf, et nul n'ignore combien on -trouve aisément l'occasion d'être présenté et représenté, en douceur, et -sans qu'il y paraisse, aux personnages les plus influents, dès qu'on -sait passer avec grâce une théière ou un sucrier, ramasser gentiment une -cuiller, un mouchoir, s'élancer à propos pour cueillir une tasse vide -entre des doigts finement gantés. Ne négligez à aucun prix le golf! - -Voilà, direz-vous, bien de l'ouvrage? Ce n'est pourtant que -l'indispensable. Passons aux travaux intellectuels. Rassurez-vous, -d'ailleurs: le tableau des études est beaucoup moins long que l'exposé -de la main-d'oeuvre. Ce tableau ne comportera que deux articles: 1º -Jouer au bridge comme un maître; 2º connaître par coeur la liste des -gens qu'on voit et celle de ceux qu'on ne voit pas, ou qu'on ne voit pas -encore, ou qu'on a vus et qu'on ne voit plus. - -Sciences subtiles, inégalement ardues cependant. Si les finesses du -bridge, en effet, s'acquièrent lentement et à grand'peine, par contre on -sait tout de suite quelles sont les personnes qu'on peut, qu'on doit -fréquenter, comme celles qu'il vaut mieux ne pas saluer publiquement. -Interrogez n'importe qui: il vous répondra là-dessus sans nulle -hésitation. N'insistez pas, il est vrai, et ne demandez jamais quelles -sont les raisons de ces ostracismes ou de ces engouements. De telles -questions sembleraient impertinentes, et n'amèneraient aucun résultat. -Contentez-vous des préceptes expérimentaux, mais d'une précision -parfaite: «On voit X.; on ne voit pas Y.» C'est la sagesse. C'est le -devoir. - -Sans doute serait-on également tenté de faire entrer dans la catégorie -des travaux de l'esprit une certaine connaissance de la langue anglaise. -Car il faut bien être à même d'en murmurer quelques mots, de-ci de là, -avec l'accent. Mais je ne puis même pas supposer que vous ayez besoin -d'une telle recommandation. On boit, on mange, on dort et on parle -anglais. Cela ne fait même pas question. - -Inutile encore de chercher à posséder quelques-unes de ces idées -courantes qui permettaient naguère de faire la conversation, de parler -politique, théâtres, vie parisienne, etc. Partout, aujourd'hui, le -bridge a remplacé ces futiles bavardages. Autant de gagné. - -Quant au troisième genre de besognes, celles qu'il faut nommer, faute -d'un meilleur terme, les travaux du coeur, elles consistent pour vous, -mesdames, à faire la charité, autrement dit à courir toutes ces -innombrables ventes appelées effectivement de charité, sans en manquer -une seule, et à envoyer très exactement aux personnes que vous -connaissez des cartes pour les ventes où vous exposerez vous-mêmes, en -faveur des pauvres, votre beauté, votre bonne grâce et votre jolie -robe... Pour ce qui est de vous, messieurs, que votre rôle soit ici de -vous montrer intrépides! Et n'entendez point qu'il vous faudra -seulement, par exemple, faire bonne figure si vous allez sur le terrain: -cette frivole cérémonie ne dure qu'un instant, ce n'est rien. Non, le -champ de bataille où vous devrez à votre tour montrer du coeur, et cela -quotidiennement, et en outre d'une manière élégante, avec un certain -panache même et quelque dandysme au besoin, le lieu où il conviendra que -vous atteigniez à l'héroïsme, c'est la table de jeu de votre cercle et -toutes les tables de poker, de baccara ou d'écarté devant lesquelles -vous vous serez négligemment assis. Jouez noblement et continuellement, -sans mesure comme sans raison. Jouez jusqu'à la ruine, s'il le faut, et -au delà: les usuriers ne font jamais grève et n'ont point de repos -hebdomadaire, vous les trouverez toujours. - -Si vous remplissez convenablement toutes ces obligations, si de plus -vous avez soin de ne pas manquer une première ni un vernissage, d'être -vus le plus souvent possible dans les restaurants les plus chers; si -vous prenez bien garde d'aller à Cannes, à Trouville, à Aix et à Pau -quand il convient; si vous passez l'automne dans un nombre suffisant de -châteaux, le mois de janvier au Caire, le mois de juillet en croisière, -et si vous vous rendez de temps à autre, mystérieusement, à Londres; si -votre santé y résiste et que votre fortune n'y succombe point, alors, -alors seulement, vous passerez pour «en être», enfin!... - -Mais, au fait, pour être de quoi?... On ne sait pas au juste. Du -meilleur ton? Il n'y en a plus guère. De la meilleure société? On ne -voit pas où la prendre; chacun dit qu'elle n'est pas dans le salon du -voisin. De l'élite parisienne? Il faudrait s'entendre: où la -placez-vous? Dans le monde? Les gens de lettres le prétendent plein de -snobs et de parvenus. Sur le boulevard, en ce cas, dans les couloirs de -théâtre et dans les lieux où l'on soupe? Bon! Les mondains jurent que -c'est très suspect et tout à fait bohême. Dans les cercles -inaccessibles, peut-être, et jalousement gardés? Allons donc! feuilletez -leurs annuaires... - -Aussi bien, il n'importe. Travaillez de toutes vos forces pour en être, -d'abord. Puis, quand vous en serez, il sera temps de réfléchir--si vous -vivez encore. - - - - -LE JEUNE HOMME THÉ - -OU MASCARILLE - - -Quand Du Bellay écrivait le _Poète courtisan_, il raillait un -professionnel, un confrère, un homme qui travaillait pour vivre. C'était -également par métier que les goinfres et les libertins, à la Théophile -ou à la Cyrano, raffinaient sur le tendre. Au lieu que le Mascarille de -Molière se présente comme un oisif, un flâneur, presque un homme de -cour, un type entièrement nouveau enfin, à jamais insupportable et -néfaste, encore vivant aujourd'hui, et qui n'a même pas de nom... - -Car on n'a pas tout dit en l'appelant un bel esprit. Saint-Evremond, -Fontenelle vécurent en beaux-esprits, et Mascarille les eût divertis. Le -nommerons-nous donc un dilettante? Mais ce terme définit un homme très -cultivé, qui connaît les derniers secrets d'un ou de plusieurs arts, un -homme qui travaille et s'instruit chaque jour, un passionné[22]. Ce -n'est pas non plus exactement l'amateur: celui-ci, riche et peu pressé, -entreprend souvent de longs et pénibles ouvrages, qui eussent rebuté -notre marquis. Mascarille se montre trop occupé d'autre part du parfum -de ses gants, de l'embonpoint de ses plumes, comme de la guerre qu'il -prétend avoir faite avec Jodelet, pour être tout à fait un homme de -lettres; et il aime bien trop aussi, pour un véritable homme du monde, -les petits vers, les ruelles où l'on cause, les mots, les pointes, et ce -qu'il croit le talent... Non, c'est Mascarille, l'éternel et fade -fantoche, le snob, sottement spirituel, «enniaisant», le pousseur de -sentiments rares, le bluffeur en dentelles, Mascarille enfin... Et il -dure encore, vous dis-je, mis à notre mode et transformé selon notre -goût. Allons dans un salon, tenez: le voici. - - [22] Il y eut en Angleterre une société de _Dilettanti_, fondée en - 1733. Ce furent de riches gastronomes, délicatement épris d'art - antique. Ils rendirent d'immenses services en patronnant et en - aidant de leurs deniers de savants archéologues comme Stuart et - Revett, qui publièrent le grand ouvrage _Antiquities of Athens_, ou - Rob. Wood, qui explora Balbeck et Palmyre (1753 et 1757). - -Ah! en vérité, il est exquis! Rien de plus... confidentiel, semble-t-il, -que sa mine et son ton de voix. On le devine, dès son entrée, le -familier, l'habitué des femmes: il vient encore d'en quitter une tout à -l'heure, sans doute, et connaît plus d'un secret... C'est un assez joli -garçon, non point trapu comme un grossier joueur de foot-ball, certes, -ni bellâtre comme un officier de cavalerie, mais plutôt frêle au -contraire, ou bien un peu gras, et généralement pas très bien portant, -légèrement gastralgique ou appendiciteux, sinon sujet aux névralgies, -indisposition distinguée entre toutes. Il s'habille avec goût, un -tantinet en retard sur la dernière mode, juste ce qu'il faut pour éviter -une affectation ridicule. - -Sa conversation n'a point cette abondance entreprenante et agressive des -bavards qui parlent sur tout et toujours; mais il excelle à répondre, en -quelques mots qu'on a peine à remarquer, tant ils témoignent d'une -pudeur charmante de sa pensée. Ou bien il glisse çà et là dans -l'entretien général, avec une concision mystérieuse, un paradoxe -discret, un mot de Tristan Bernard, une anecdote de Guitry. Par contre, -il est capable de murmurer pendant deux heures d'horloge dans un petit -coin, tête à tête avec une dame de lettres, une jeune femme en instance -de divorce, ou une fillette malheureuse et persécutée. Et regardez-le -donc, alors: Dieu! qu'il a l'air fin! Ses yeux se plissent, son sourire -s'aiguise, son silence même devient inquiétant, et la moindre phrase -qu'on lui adresse prend une signification savoureuse à être écoutée -ainsi. On lui en sait gré. N'est-ce pas juste? - -Que fait il dans la vie, présentement? Des visites. Que fera-t-il un -jour? Un roman, c'est fatal, ou une pièce en collaboration. Comment se -délasse-t-il de ses travaux intellectuels? En jouant au bridge ou au -tennis. N'a-t-il pas une passion avouée? L'automobile. Qu'aime-t-il -encore à la folie? La musique, vous pensez bien. Et où ira-t-il cette -année? En Norvège et en Egypte. - -Mais le suprême entre tous ses mérites, la plus incontestable qualité -qu'il ait, c'est assurément de pouvoir avaler du thé à toute heure du -jour, sans trêve ni plainte, mieux que cela même, le sourire aux lèvres -et comme en se jouant. A Paris en hiver, à Puteaux au printemps, à -Deauville au mois d'août, en Touraine pendant l'automne, il ne cesse de -boire du thé. De frêles mains lui en apportent des tasses pleines, qu'il -accepte avec grâce et qu'il épuise... Ah! nos Mascarilles, au XXe -siècle, ne portent ni perruques insolentes, ni scandaleuse petite oie. -Ils ne dansent plus la pavane, et ne font plus de madrigaux -extravagants. Que non! Ils sont bien plus nuancés, bien plus -délicatement ridicules. Ils sont couleur de lune, pour ainsi dire, -couleur de thé, ils sont thé comme la lune... - -Qui ne sent donc à quels abominables snobismes littéraires ils doivent -se vouer tout naturellement? On ne parle pas sans cesse impunément d'art -aux jeunes femmes, une tasse fragile aux doigts, on ne fait pas renaître -la vieille tradition falote du dandysme, hélas, sans être prêt à aimer -éperdument les psychologues en 1888, Oscar Wilde en 1889, les -socialistes russes en 1890, les poètes symbolistes en 1892, les -romanciers italiens en 1894, les prophètes anarchistes en 1896, les -dreyfusards en 1897, les antidreyfusards en 1898, etc. etc. - -Car Mascarille est éternel, parbleu! Qu'il se montre impudent ou -réservé, qu'il sable le bourgogne ou s'enivre de thé, qu'il arbore des -rubans ou revête un veston de tennis, il n'a de goût que pour la -«tricherie», que pour ce qu'on n'entend pas très bien, que pour le -pathos et la poudre aux yeux. Il aime à lire: - - Un oiseau flagellé des vagues aveuglantes - Va s'assommer sans voir aux récifs assassins, - Et fait noyer aux flots une loque sanglante: - Ainsi s'est déchiré mon coeur - Aux pointes roses de tes seins. - -Ou bien: - - Je dors, je n'ai pas mal, je respire si peu, - A peine peut-on dire - Que mon coeur est vivant comme au creux d'un lys bleu - Un papillon qui vire. - -Ou bien encore: - - Quand, dès l'aube, sonnant ses clochettes de fleurs, - La mauve campanule - M'appelle dans les bois et met sa bonne odeur - Sur mon mouchoir de tulle. - -Notre jeune homme thé ne se dit point qu'un papillon ne peut pas -davantage virer dans un lys, celui-ci fût-il bleu, qu'une campanule -aller mettre de l'odeur sur un mouchoir, même de tulle; que l'image de -la mouette et des récifs s'accorde au plus mal avec un coeur et des -pointes de seins; qu'au lieu de «flagellé des vagues», il fallait écrire -«flagellé par les vagues»; que «sans voir» est du charabia, et que si -l'on peut, par exemple, «faire prendre aux enfants de la bouillie», on -ne saurait pourtant «faire noyer aux flots quelque chose»; qu'au -surplus, la première strophe ci-dessus est un concetto indigne de l'abbé -Cotin lui-même, et que les deux dernières ne signifient à peu près rien. - -Mais à d'autres! Le bel esprit, qui sait tout sans avoir appris -grand'chose, le bel esprit prétend aux sentiments les plus rares, au -goût le plus fin. Aussi, pour bien démontrer l'un et faire état des -autres, quelles complaisances attendries, quelles pensives extases -devant la campanule qui «sonne ses clochettes», non moins que devant les -hideux fantômes exposés chaque année au Salon par M. Rodin, non moins -que... - -Les amateurs, les dilettantes, les dandys, les demi-artistes, tous ces -modernes Mascarilles enfin, constituent pour le goût français un péril -continuel: ils forment--révérence parler--de véritables foyers -d'infection. Il serait patriotique de les envoyer tous coloniser -l'Indo-Chine ou le Maroc. - - - - -LE DANDYSME - - -Dandysme, le dandysme! Mot magique! Vocable de luxe, terme précieux, -particulièrement cher aux journalistes ou aux jouvenceaux qui débutent -dans la littérature! Un artiste célèbre passe-t-il pour un peu -excentrique, un poète s'habille-t-il avec soin, un géomètre brille-t-il -dans les salons, un joueur de tennis écrit-il des livres de philosophie, -qu'aussitôt, dans les chroniques, on parle de dandysme. Si quelque -apprenti romancier est encore assez... collégien pour introduire dans -son récit un personnage, «le» personnage irrésistible, insupportable et -affecté qui, vous savez bien, contemple supérieurement choses et gens -derrière «son monocle impitoyable», vous apprendrez que ce fantoche -artificiel et agaçant est un dandy. Un homme d'Etat fait des mots, ne -prend pas trop au sérieux ses graves besognes: dandysme. Un écrivain -traite avec flegme des questions brûlantes, disserte en badinant sur un -sujet austère, ou solennellement sur une matière futile: dandysme. -Quelqu'un, s'il est bien mis, surprend par la moindre manie: dandysme. -Toujours et partout du dandysme. De même que l'expression: «C'est une -pose», ou de même que cette autre: «C'est un faiseur», la phrase: «Il y -a là du dandysme» ne veut presque plus rien dire, à moins qu'elle ne -signifie tout simplement: «Je suis un peu étonné.» - -La mode, et aussi les centenaires des grands romantiques, qui se -succèdent coup sur coup, veulent qu'en ce moment historiens des moeurs -et critiques littéraires étudient de près l'époque du romantisme et de -la Restauration: d'où un renouveau de faveur pour les dandys. Deux -livres ont paru en moins de six mois sur cet énigmatique, non moins que -séduisant sujet[23]. Qu'est-ce donc au juste que le dandysme, d'où cela -vient-il exactement, à quels traits reconnaître cette mystérieuse -qualité, et comment la définir? - - [23] _George Brummell et George IV_, par ROGER BOUTET DE - MONVEL.--_Sous Louis-Philippe: Les Dandys_, par JACQUES BOULENGER. - -La réponse, si l'on voulait, serait bien simple: au début ceux que l'on -nomma dandys, chez nous du moins, furent des anglomanes élégants, rien -de plus; ensuite, sous l'influence de Barbey d'Aurevilly, le dandysme -passa dans la littérature, il devint même une sorte de genre littéraire. -Voilà tout. Aujourd'hui ce mot n'offre plus qu'un sens historique, et le -dandysme ne correspond à aucune réalité contemporaine. S'il reste encore -des dandys, ils sont à Montmartre, dans les brasseries. - -L'histoire de cette importation anglaise est bien facile à suivre. Au -début du XIXe siècle vécut à Londres un homme de naissance obscure, de -fortune relativement modeste, qui n'avait d'autre talent que celui de -s'habiller très bien, mais qui était extraordinairement insolent. Je ne -dis point qu'il était spirituel, ni plaisant, ni charmant, ni gai, ni -triste, ni brutal, ni intrigant; non, il n'était qu'insolent, mais -effrontément, incroyablement, magnifiquement insolent. Cela pouvait -déplaire, cela pouvait sembler incompréhensible ou grotesque, venant -d'un si mince personnage; mais par un coup du sort, le prince de Galles -trouva le cas délicieux, Son Altesse daigna rire, et fit de l'insolent -son ami très cher: aussitôt toute la société anglaise, qui était et est -encore la société la plus _snob_ du monde, devint folle de ce gentleman -qui avait séduit le prince de Galles. On adora les impudences de ce roi -de la mode, on imita voluptueusement ses attitudes, et l'on ne se crut -présentable que si l'on était vêtu comme lui. Cet homme s'appelait -George Bryan Brummell. Il fut le premier dandy. - -Son règne dura longtemps. Quand il eut disparu, beaucoup d'élégants -perpétuèrent à Londres sa tradition: d'ailleurs il va de soi que les -jeunes dandys, ses élèves, ont passé sa mesure et témoigné à tout propos -non plus d'une insolence, mais bien d'une grossièreté aussi odieuse -qu'absurde. Chateaubriand connut à Londres ces goujats du bel air. Aussi -bien l'Angleterre allait-elle changer de culte, et bientôt s'éprendre du -comte d'Orsay, un parisien qui était aimable, qui riait, et même qui -causait. - -Cependant, avec une touchante puérilité, les jeunes Français de -distinction donnaient--déjà, hélas!--avec fureur dans l'anglomanie. Sous -l'impulsion des plus riches d'entre eux et du fameux lord Seymour--celui -qu'on surnomma «milord Arsouille»--voici qu'ils se mirent à créer des -«clubs», à ne rêver que chevaux de courses, que chasses, que -palefreniers et tailleurs anglais. Il fallait donc bien qu'ils se -fissent fort d'imiter cette froide _humour_, cette extravagance sans -éclat et cette espèce de morne dédain qu'ils avaient vu si bien réussir -de l'autre côté du détroit, et qu'ils devaient juger d'un suprême bon -ton. Mais il est à croire que de légers Français tinrent assez mal, sans -doute, ce rôle ingrat. Et les viveurs du temps de Louis-Philippe -n'eurent probablement du dandy que le nom. Mais on disait toutefois «les -dandys», comme on a dit ensuite «les fashionables», puis «les lions». -Simple argot du boulevard, simple étiquette. - -Enfin, vers 1845, le fameux livre de Barbey d'Aurevilly parut. Or notre -magnanime Barbey d'Aurevilly n'était point de ces pauvres gens qui -nomment un chat un chat et Rollet un fripon. Pour ce grand et frénétique -écrivain, un chat était toujours un léopard ou un tigre, et Rollet -l'incarnation de Satan sur la terre. Un héros tel que Brummell le rendit -éperdu. Dame! qu'on y songe: la gloire prodigieuse et presque -surnaturelle de ce gentleman, sa vie paradoxale, une attitude si -passionnément soutenue, une telle morgue basée sur rien, tant d'aplomb -et tant de surhumaine impertinence--il y avait de quoi enivrer une -cervelle moins excitable que celle du jeune exalté normand. Il écrivit -avec ferveur et publia cette étude sur Brummell, l'un de ses meilleurs -livres, aujourd'hui célèbre, mais qui alors faisait entrer pour la -première fois ce mot, «le dandysme», dans la littérature française. - -Quelle fortune il y eut depuis! Barbey d'Aurevilly lui-même fit -d'ailleurs de son mieux pour acclimater par son propre exemple, dans le -monde des lettres, cette espèce de turbulence grandiose et d'éloquente -folie qu'il prenait peut-être, le grand visionnaire, pour du dandysme. -Comme si l'insolence et l'habit bleu de cet irritant Brummell pouvait -rien avoir de commun avec les carnavalesques fantaisies d'un Barbey -d'Aurevilly et sa _furia_ toute française! Quoi qu'il en fût, on prit -dès lors peu à peu l'habitude de nommer «dandysme» non plus tant une -façon de s'habiller, ni même de parler, qu'une certaine discordance -entre les actes qu'une personne accomplissait dans la vie et la façon -dont elle les accomplissait. Par exemple Barbey d'Aurevilly, inventeur -et--croyaient les gens de lettres--modèle du dandysme, avait exalté -l'Eglise et célébré la religion sur le ton le moins pieux qui fût; il -avait baisé la mule du Pape un peu à la façon de ce baron féodal qui, -pour baiser le pied de son suzerain, porta si rudement ce pied à ses -lèvres qu'il fit choir tout de son long le haut seigneur par terre. Le -contraste entre la louange religieuse et le ton peu chrétien déconcerta -les critiques, et l'on cria de toutes parts au dandysme. - -Baudelaire, après Barbey, parla de la mort comme un amateur ferait d'une -plante rare ou d'un parfum de choix: dandysme. Les parnassiens voulurent -traiter avec une impassibilité apparente des sujets pathétiques: -dandysme. Tout ce qui parut un tant soit peu, à tort ou à raison, -recherche d'attitude ou d'élégance, tout ce qui dérouta ou surprit un -instant, les psychologues de salon, les dilettantes, les décadents, Paul -Bourget en son temps, Maurice Barrès au nôtre--on voulut voir partout -des dandys. Rien de plus exagéré. - -Les hommes à la mode eux-mêmes, à présent, justifieraient très mal ce -titre. Il y a quelques années, l'Angleterre adula et glorifia le poète -et le causeur Oscar Wilde. Recherché, somptueux et raffiné, très -spirituel et contant à merveille, cet esthéticien fashionable mérita -peut-être un peu mieux que tant d'autres qu'on eût parlé de dandysme à -son sujet. Mais sa vie finit tristement. On dit aussi que le prince de -Sagan, naguère, eut de l'esprit; mais quand même cela serait, nous voilà -bien loin de Brummell! Et ce n'est point M. Robert de Montesquiou -lui-même qui nous y ramènera, tout dandy que certains publicistes l'ont -fait. - -Il n'y a plus de dandys. Il n'y en aura plus jamais. Le monde où l'on -brille est trop vaste, trop encombré et trop dispersé, maintenant, pour -qu'une suprématie indiscutée s'y puisse établir. Puis, allez donc faire -l'insolent!... Ce sont là moeurs d'autrefois. Pourtant un homme est mort -voici moins de quinze ans, qui avait encore poussé jusqu'à la passion et -jusqu'au grand art les plaisirs de l'impertinence: ce fut le légendaire -et anachronique boulevardier, le brillant escrimeur Alfonso de Aldama. -Mais il n'était pas un dandy puisqu'on le contestait, puisque l'on se -fâchait de ses incartades, et qu'il allait pour cela sur le pré tous les -mois. Voyez-vous Brummell avec un duel sur les bras! On n'ose seulement -songer à ce qui fût arrivé s'il eût dû, pour se battre, déranger les -plis de son illustre cravate... - -On m'objectera peut-être aussi M. Gabriele d'Annunzio, dont les chevaux, -les chiens, le mandat politique, les collections d'art et les -préfaces... Mais, allons donc! qu'on ne nomme point Gabriele d'Annunzio -un dandy! C'est lui faire tort. Il n'est qu'un grand, qu'un admirable -artiste, tel qu'on en vit beaucoup dans son pays à l'âge d'or de la -Renaissance. Il s'exprime dans ses préfaces sur le ton de Benvenuto -Cellini: il en a bien le droit! - -Non, que les chroniqueurs s'y résignent, mais sur le boulevard comme -dans les lettres, et comme partout, les dandys ont vécu. - - - - -NOBLESSE CHEVALINE - - -Dès le XVIIIe siècle, le goût du sport déconcertait les Français. -D'honnêtes gens rapportent avec indignation que l'on eut toutes les -peines du monde à empêcher la reine Marie-Antoinette de posséder (ô -scandale!) des chevaux de courses. «Et qu'alliez-vous faire en -Angleterre? disait Louis XVI au duc d'Orléans.--Sire, j'y apprenais à -penser.--Les chevaux, sans doute», répliquait le gros roi du ton le plus -bourru. «Comme si, s'écrie un personnage de Restif de la Bretonne, comme -si les jambes de leurs _coureurs_ exerçaient les jambes des chevaux de -nos postes, de nos dragons et de nos hussards!» Personne enfin n'y -entendait rien. - -Sous la Restauration, on n'avait pas encore compris. Mme Emile de -Girardin, qui, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, rédigeait à la -_Presse_ de célèbres Courriers de Paris, criblait d'ironies mondaines et -de blâmes distingués le nouveau divertissement de la bonne société. -Adolphe Dumas, dans une pièce représentée en 1847, craint de ne bientôt -plus voir à Paris, grâce à l'envahissement des jockeys et des courses, -«ni Français, ni France, ni patrie.» Et Alphonse Karr lui-même écrit -avec trivialité, comme toujours, mais cette fois sans bonne humeur, dans -ses _Guêpes_ de mai 1841: «Le prétexte est l'amélioration des races de -chevaux en France. Jusqu'ici, on n'a fait, pour l'amélioration de la -race, qu'estropier et tuer les individus.» - -En cette même année 1841 paraissait, sous le titre _La Comédie à -cheval_, une petite brochure, aujourd'hui rare et recherchée; elle était -signée Albert Cler, et illustrée assez drôlement dans le goût du -temps[24]. Cet Albert Cler aimait les chevaux, sans doute; seulement il -était très ancien régime, et n'appréciait que les montures de parade, -les courbettes et les grâces solennelles des anciens manèges; l'invasion -des pur-sang d'outre-mer lui semblait barbare. A son avis, le cheval -arabe était demeuré le «roi des coursiers généreux»; et il ne fallait -point lui parler de ces bêtes anglaises, hautes sur pattes et -dégingandées, dont, assure-t-il, la meilleure n'eût peut-être pas trouvé -acheteur pour trois cents francs sur le marché aux chevaux. - - [24] _La Comédie à cheval, ou Manies et Travers du monde équestre, - Jockey-Club, cavalier, maquignon, olympique, etc._, par ALBERT CLER, - ill. par MM. Charlet, Tony Johannot, Eug. Giraud et A. Giroux - (Paris, Bourdin, 1841, in-12, 153 p.). - -Aussi nous conte-t-il, sur la foi d'un vétérinaire au service de -Méhémet-Ali, une historiette ingénue. Certains fils d'Albion, en Egypte, -s'en étant venus proposer à des Arabes de faire courir des chevaux de -pur sang, qui leur appartenaient, contre des chevaux du pays, les -indigènes auraient accepté. - -«--Mais il nous faut six semaines pour l'entraînement, observèrent tout -d'abord les Anglais. - -«--Et pendant combien de jours courra-t-on? répliquent les Bédouins -stupéfaits. - -«--Combien de jours? On courra pendant une heure. - -«--Fi donc! Trois heures pour le moins. Autrement, ce serait une -dérision.» - -Le jour de l'épreuve, on voit, à la grande stupéfaction des nomades, -arriver sur le terrain choisi de petits bonshommes «bottés, maigres, -pâles ou jaunes», menant en main «deux grandes machines mouvantes», -enveloppées dans des couvertures. - -Enfin, dit Albert Cler (p. 79), «tandis que le groom amaigri s'élance -sur sa monture efflanquée, décousue, un grand et vigoureux bédouin -saisit son arme favorite et se place gravement sur un cheval de taille -ordinaire, qui prélude en sautant, jouant autour de la tente qu'habite -la famille de son maître. La femme, les enfants viennent le caresser, et -l'ami du Bédouin promet du regard, de vaincre l'étranger.» - -Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que, selon notre auteur, les pur-sang -anglais sont honteusement battus et, la course finie, demeurent sur -place roides et demi-morts, tandis que les chevaux arabes, «dispos, -impatients, frappent du pied la terre, hennissent avec force, s'agitent, -se tourmentent, et semblent appeler leurs adversaires à de nouvelles -luttes»? - -Que dirait aujourd'hui ce puéril Albert Cler, s'il savait que ses -pauvres petits chevaux arabes, en réalité, galopent à peu près comme des -ânes ou des mulets derrière les puissantes et splendides machines que -sont les chevaux de courses; que dans toutes les luttes hippiques, -fussent-elles de vitesse ou de fond, durassent-elles plusieurs jours, -comme les grands raids sur route, qu'il s'agît de sauts d'obstacles, de -longues manoeuvres militaires ou d'épuisantes chasses à courre, c'est -toujours et partout le triomphe universel des animaux de pur sang; que -des distances de 2.400 mètres sont couvertes par ces êtres volants en -deux minutes vingt-huit secondes, comme dans le Derby français de 1905, -et en deux minutes trente secondes, comme dans le Derby anglais de la -même saison; qu'il y a des courses pendant toute l'année, d'une façon -ininterrompue, sur tout le territoire français; que certains mois -durant, les Parisiens s'y rendent presque quotidiennement; que des prix -de plusieurs centaines de mille francs y sont disputés; et que le -gouvernement se préoccupe enfin du sport hippique comme d'une -institution sociale, non moins nécessaire à notre République que les -_circenses_ l'étaient à la plèbe romaine? - -Certes, Albert Cler serait plus que surpris: et il lui faudrait bien -faire amende honorable, avec tous les railleurs de 1840, devant les -grandes «machines mouvantes», et les dévoués «fashionables» qui seuls -alors en cultivaient l'espèce. - -Plaisantons toujours un snobisme, surtout quand il nous vient, comme -ici, d'Angleterre. Car c'est à notre nation, fine entre toutes, de -donner le ton en Europe, et nous n'avons que faire des élégances -anglo-saxonnes, tudesques ou cosaques. Pourtant dès qu'un usage est -ingénieux et utile, pourquoi ne pas le franciser allègrement? Que les -Barbares travaillent et que les Latins profitent, c'est dans l'ordre. - -Grâce aux louables efforts des grands éleveurs anglais et français, ce -tour de force fut donc réalisé: une race, créée au XVIIIe siècle, a été -amenée par la sélection à un degré d'excellence qui ne paraît pas -pouvoir être dépassé. Jalousement préservée de tout mélange, cette -supérieure espèce chevaline peut seule aujourd'hui répondre exactement à -ce terme: une aristocratie. Et non seulement par droit de naissance -(qu'est-ce que le chartrier incomplet ou truqué, les filiations souvent -obscures, les naissances suspectes, les substitutions, les usurpations -et compromis de toutes sortes qui gâtent nos plus vieilles et vénérables -familles, à côté de la noblesse régulière, indiscutable et contrôlée -d'un grand crack dont l'origine remonte de héros en héros, sans une -faute, jusqu'au-delà de 1700?)--mais aussi par droit de mérite: les -pur-sang de haute lignée, en effet, _prouvent_ leur valeur et leurs -titres au respect, exemple que nos aristocrates humains les mieux nés se -gardent trop souvent de suivre. Quand les princes des chevaux ne -démontrent pas dans la vie sociale et publique, c'est-à-dire pour eux -sur l'hippodrome, qu'ils sont dignes de soutenir l'éclat de leur nom, on -ne les envoie pas au haras, et ils ne deviennent pas chefs de famille. -Seuls, les meilleurs feront souche. Et ils sont si parfaits, les animaux -ainsi obtenus, que retirés des champs de courses et destinés aux usages -les plus pénibles, ils deviennent presque aussitôt endurants à miracle, -tous leurs organes physiques étant naturellement d'une qualité plus -haute, d'une trempe plus fine et plus dure à la fois que ceux des -espèces communes. Ajoutons que cette race d'élite atteint à la plus -définitive et classique beauté, à celle que nous montrent les statues -éternelles de Lysippe: la force et l'élégance confondues, une grande -puissance athlétique dans les lignes sveltes, la physionomie nerveuse. -L'Apoxyomène du Vatican, le Lutteur Borghèse du Louvre[25] et le cheval -_Ajax_, par exemple, ou tel autre grand pur sang, ce sont des merveilles -analogues. - - [25] M. Salomon Reinach en attribue l'origine à Lysippe. - -Le peuple grec couronnait dans ses jeux solennels les modèles que ses -divins sculpteurs reproduisaient ensuite par le bronze ou le marbre. Or, -nous acclamons, dans nos jeux olympiques de Longchamp et d'Auteuil, des -formes vivantes qui ne le cèdent pas en harmonie, en noblesse, en force -ni en grâce aux athlètes hellènes. Seulement, nous n'avons plus ni -Polyclètes, ni Lysippes. Prions les dieux que M. Rodin continue à -sculpter des ombres et des cauchemars, et qu'il ne soit au grand jamais -chargé d'immortaliser le corps admirable, les lignes heureuses d'un -gagnant du Derby d'Epsom ou du Grand Prix de Paris! - -Le procédé de la sélection, par lequel fut sans cesse maintenue et -perfectionnée la descendance des premiers chevaux de sang, remonte -d'ailleurs, comme tant d'autres inventions délicates ou belles, -jusqu'aux Grecs. Lycurgue y avait déjà songé pour l'amélioration de la -race humaine. - -«S'il arrive, nous rapporte Xénophon, dans le _Gouvernement des -Lacédémoniens_ (ch. I), qu'un vieillard ait une jeune femme, le -législateur, voyant qu'à cet âge on met tous ses soins à la garder, fit -une loi contre cet abus. Ce vieillard doit donc choisir un homme dont le -corps et l'âme lui agréent, et conduire celui-ci auprès de la dite femme -afin de se créer des rejetons. Un homme d'autre part, qui ne veut pas -épouser une femme, mais qui désire cependant de beaux enfants, est -autorisé par la loi, s'il voit une femme intelligente et féconde, à -prier le mari de la lui prêter pour en avoir postérité. Lycurgue accorda -beaucoup d'autres permissions semblables, se fondant sur ce que les -maris désirent donner à leurs fils des frères, qui soient héritiers du -même sang et de la même vigueur, sans l'être des biens. Avec un système -si contraire à tout autre pour la reproduction de l'espèce, je fais juge -qui voudra si Lycurgue a donné à Sparte des hommes supérieurs en force -et en stature.» - -De pareilles mesures seraient peut-être--qui sait?--appliquées avec -fruit parmi nous. Quoi qu'il en soit, la race choisie des pur sang est -l'un des plus indiscutables chefs-d'oeuvre de la patience et de -l'application humaines. Toutefois, même dans les aristocraties vraiment -dignes de ce nom, il y a encore bien des degrés; parmi la cohue des -nobliaux sans importance se détachent vivement les groupes des très -grands seigneurs, les ducs et pairs, les princes du sang, etc. Ainsi en -va-t-il des chevaux: entre la foule des modestes hobereaux de Chantilly -ou de Maisons-Laffitte, quelques tribus, quelques familles l'emportent -justement sur les autres dans l'opinion publique. De toutes ces hautes -lignées, la souveraine en France était en 1905 celle de l'illustre -_Flying-Fox_. - -M. Edmond Blanc, propriétaire de cet étalon prestigieux, l'a payé, voici -quelques années, près d'un million. M. Edmond Blanc s'était tenu un -raisonnement d'une étonnante et audacieuse simplicité. «Flying-Fox, -s'était-il dit, a gagné le Derby d'Epsom; c'est le plus célèbre, le -meilleur et le plus beau des chevaux de sa génération. Je l'achète un -million. Mais je retrouverai tout cet argent[26], car il me donnera des -fils qui, logiquement, seront à son image les plus célèbres, les -meilleurs et les plus beaux de leurs générations». Et il arriva comme il -avait prévu. Dès que l'année fut en effet venue où l'on put voir à -l'oeuvre les premiers produits de Flying-Fox, c'est-à-dire en 1904, -ceux-ci gagnèrent tranquillement les plus grandes épreuves classiques. -Son fils _Ajax_ remporta le Derby de Chantilly et le Grand Prix de -Paris. Et encore en 1905, les descendants de cet étalon merveilleux -devaient, de l'avis général, atteindre presque sans lutte aux mêmes -succès--quand survint cette catastrophe imprévue, la maladie. Un par un, -tous les chevaux qui devaient triompher souffrirent soudain du même mal. -On dut renoncer à les faire courir, et partout déclarer forfait[27]. - - [26] On sait qu'une simple saillie de Flying-Fox vaut 10.000 francs. - - [27] Le seul qu'il fut possible d'isoler et de préserver de la - contagion, est arrivé second dans le Derby d'Epsom. - -Au moment d'une lutte suprême, il arriva de même jadis qu'un héros -fameux dans l'histoire, le légendaire César Borgia, avait tout prévu et -s'était assuré toutes les chances de réussite, mais il se trouva -brusquement malade, lui aussi, dans le temps qu'il eût fallu le mieux -s'employer: et ce grand prix qu'il convoitait, une couronne héréditaire, -lui échappa ainsi «sur le poteau», si l'on peut dire. Dans le cas -Borgia, il y avait certes du poison. Ne songera-t-on pas aussi à ce -vieux moyen de mélodrame pour l'étrange cas Edmond Blanc? - -De graves esprits peuvent tenir en mépris les courses et ceux qui s'y -attachent. Il n'en est pas moins vrai que plus d'un psychologue, et plus -d'un artiste surtout, y trouveront matière à méditer comme à longuement -admirer. Il est plus raisonnable d'applaudir la noblesse chevaline et -les belles bêtes victorieuses sur l'hippodrome, que de se laisser -surprendre par des aristocraties moins évidentes et des héros moins -purs. Voulez-vous une émouvante nouvelle? La glorieuse jument _Camargo_ -fut amenée un jour dans le harem de Flying-Fox. On n'ose songer sans -trouble au poulain qui sera né de tels parents. Et quel est le rêveur un -peu teinté de lettres qui, lisant l'annonce de cette entrevue -impressionnante, se sera défendu d'évoquer la noble Thalestris, reine -des Amazones, en ce jour mémorable où elle se présenta, suivie de trois -cents guerrières toutes resplendissantes d'airain et d'or, devant le -camp d'Alexandre le Grand. - -«--Que viens-tu faire, illustre Thalestris? lui demanda le Macédonien. - -«--Je viens pour avoir un enfant de toi, ô roi des rois. J'en suis -digne. Si c'est une fille, je la garderai. Si c'est un garçon, il te -sera remis.» - -Treize jours, assure Quinte-Curce, furent employés à la satisfaction de -son désir. - -Le souvenir d'une pareille scène en impose. - - - - -NOBLESSE HUMAINE - - -Un gentilhomme ne réussissait point à Chicago. Non qu'il fût laid ou -gauche--au contraire! Mais on avait beaucoup épousé ces messieurs -pendant ces derniers mois. Bref, on se trouvait un peu las en Amérique -des marquis et des comtes; il fallait réveiller l'attention. Que fit -donc notre gentilhomme? Une annonce, tout simplement, une belle annonce -dans les journaux de Chicago: «M. le comte de X..., au dernier bal du -milliardaire Y..., a perdu une bague d'or ancienne à ses armes (ici, -description des armes); le comte de X... tient par dessus toute chose à -cette bague dont la reine Elisabeth fit jadis le don gracieux à l'un de -ses ancêtres. Le comte de X... promet mille francs de récompense à qui -la lui restituera.» Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que le dit comte -n'avait jamais ni possédé, ni par conséquent perdu la moindre bague -donnée par Elisabeth. Mais dans la semaine, huit ou dix demandes en -mariage arrivaient à son hôtel. - -Un autre gentilhomme, d'ancienne et célèbre famille, se trouve dans une -situation financière peu magnifique. Il est même couvert de dettes, s'il -faut tout dire. Or un abominable laideron existe de par le monde: c'est -la fille d'un roi du sucre américain, d'un grand banquier juif ou d'un -richissime propriétaire bulgare. Le gentilhomme d'ancienne et célèbre -famille, au lieu de travailler en quelque autre métier, n'hésite pas: il -épouse publiquement le laideron, lui loue son titre, et voilà le gîte, -la nourriture, le chauffage, le blanchissage et les voitures assurés -pour longtemps. - -Un monsieur, d'autre part, sent que la vie lui est à charge parce qu'il -ne s'appelle que M. Untel. Au lieu que si on le nommait le comte Untel, -il se trouverait infiniment soulagé. Eh bien, son cas n'est pas -désespéré. Il y a toujours dans l'univers chrétien quelque ordre -monastique en détresse et qu'on pourrait aider pécuniairement; une -église va s'effondrer, faute d'argent, un nonce apostolique n'est pas -bien logé, une oeuvre pie, une crèche ou un hôpital manquent dans tel ou -tel pays. Que le monsieur qui ne s'appelle qu'Untel contribue donc de -ses deniers à relever l'ordre monastique, à soutenir l'église -vacillante, qu'il offre un petit hôtel au nonce, établisse la crèche ou -dote l'hôpital; qu'il fasse après cela quelques démarches à Rome, qu'il -consente à payer en outre des droits de chancellerie assez élevés, et le -voilà comte ou duc du Pape, le comte Untel, le duc Untel. - -Si, par contre, trop fier pour condescendre à tous ces marchandages, il -parvient seulement à retrouver quelque nom à particule dans son -ascendance maternelle ou dans celle de cousins éloignés; si encore son -père a représenté jadis avec éclat un département ou une ville dans -quelque Assemblée Nationale--nous apprendrons bientôt à connaître soit -Untel de Quelquechose, fils de madame née de Quelquechose, soit Untel du -Calvados ou Untel du Vésinet, fils de Untel, délégué du Calvados ou -député du Vésinet. Qui l'empêche même d'adopter tout simplement le nom -du lieu où il est né, du château qu'il habite?--ce qui va donner Untel -de Chatou ou Untel de Préfleury, bientôt M. de Chatou ou M. de -Préfleury, et enfin--Napoléon également se couronna de ses propres -mains--M. le baron de Chatou ou M. le vidame de Préfleury. (Car on n'est -pas juste, en vérité, pour ce titre inexplicablement dédaigné de -«vidame». Pourquoi ne le choisit-on jamais? Il sonne aussi bien que -«vicomte», à tout prendre, et fleure plus délicatement peut-être la -bulle et la charte partie, le polyptique et le censier.) - -Sans doute est-elle bien agréable, bien confortable, notre société -démocratique où tant de messieurs Untel peuvent ainsi devenir sans -bourse délier, et par un simple acte de leur volonté, barons de Chatou, -vidames de Préfleury ou princes du Voisinage. Et il faut louer aussi la -bonté du Souverain Pontife qui enrichit notre République et les autres -Etats chrétiens d'un si grand nombre de comtes et de ducs. Il ne -convient pas moins de se réjouir lorsque de nobles jeunes gens pauvres -trouvent le moyen de se placer comme consorts dans de bonnes maisons; et -comment ne pas admirer l'ingénieuse adresse, l'espiègle et charmante -audace avec laquelle ces messieurs savent gagner à l'étranger le coeur -des héritières en mal de titre? Toutefois de telles moeurs, on ne -saurait le nier, rendent la noblesse suspecte aux uns et doucement -bouffonne pour les autres. La pullulation des grands du Pape, et tous -ces titres qui naissent par génération spontanée, prêtent à rire, et -finissent par indisposer maintes familles où il y aurait preneur pour de -bons titres vérifiés. Le peuple lui-même perd tout respect, si les -bourgeois se méfient; de vertueux citoyens se croient autorisés à -prononcer de fortes paroles contre ces distinctions d'un autre âge; et -tandis qu'en Amérique on a vu, par exemple, les sénateurs du Texas -proposer en 1903 un projet de loi frappant d'un impôt tous les nobles -célibataires existant sur ce territoire, afin de préserver les jeunes -filles contre des attaques matrimoniales, on peut lire ici chaque année -dans les journaux quelque proposition périodique tendant à supprimer -définitivement en France les titres de noblesse. Ce qui arrivera tôt ou -tard, d'ailleurs. - -Tôt ou tard, parce que les réformes égalitaires sont inévitables. C'est -la marée qui monte. Je crois cependant qu'une loi touchant les titres de -noblesse ne verra le jour que dans fort longtemps chez nous, à cause du -dédain que nos députés auront toujours soin d'affecter dans une telle -affaire. Mais quelque éloignée que nous apparaisse encore cette réforme, -elle ne sera jamais qu'injuste et vexatoire. Et je ne songe plus là aux -sénateurs du Texas: qu'ils désirent réserver pour leurs seuls fils les -riches demoiselles indigènes, c'est faire preuve d'un protectionnisme -farouche, et le discuter nous entraînerait trop loin à travers -l'économie politique. Laissons donc le Texas, et ne méditons que sur -notre pays, où vouloir effacer les titres constituerait une entreprise -impudente contre la liberté du travail, en même temps qu'une très grave -atteinte à la propriété. - -A chacun son ouvrage en effet. Le but de la vie étant de ne pas mourir -de faim d'abord, puis de faire fortune s'il se peut, les uns, ayant -appris un métier manuel, s'adonneront dans ce double dessein au bâtiment -ou à la menuiserie; les autres, ne sachant aucun métier, deviendront -fonctionnaires ou chercheront à épouser une dot. Or, qu'offriront ces -derniers en échange de la rente qu'une jeune femme va leur apporter? -Leur jolie figure? C'est quelque chose. Mais il est une marchandise qui -vaut mieux encore, et qui se trouve la ressource dernière de ceux que la -nature pourrait avoir disgraciés: un titre. Si bien qu'en livrant contre -plus ou moins d'argent cette denrée véritable et précieuse, confirmée -par des papiers officiels ou par le consentement universel, les nobles -épouseurs de dots s'adonnent à un commerce en sorte irréprochable, et -beaucoup moins douteux que celui des roturiers qui n'apportent souvent -dans un contrat que leur moustache blonde et leur sourire irrésistible. -On n'a pas plus le droit de priver un jeune célibataire du titre que son -papa lui donne en son vivant ou lui a laissé par héritage, qu'on ne -serait en droit de retirer à un jeune fermier la charrue de ses aïeux, -ou à un apprenti ébéniste quelque rabot de famille. La noblesse n'est -point du tout une sorte de qualité vague, mystérieuse et inestimable. -Les titrés dans la gêne seraient à plaindre en ce cas, et leurs ancêtres -n'auraient travaillé qu'en vain, pendant tant de siècles, à la cour, -dans les combats, dans les boudoirs et dans les antichambres. Non, un -comté, un marquisat, un duché, c'est un capital. Ceux qui le possèdent -en ont hérité. Ils peuvent user de ce patrimoine; ils le placent non pas -en rente sur l'Etat, mais en rente sur les familles bourgeoises ou -yankees. C'est leur droit. - -Après tout, voici comment se présente l'affaire: de riches parvenus -souhaitent qu'un titre entre dans leur famille; ils en découvrent un -disponible, porté par un célibataire peu fortuné, et ce dernier consent -à le leur vendre par contrat de mariage. Peu de trafics sont aussi -simples et honnêtes. Ajoutons que ce négoce offre le très sérieux -avantage d'aider à la conservation de grands et beaux domaines, de -châteaux admirables, de parcs, de forêts, comme de certaines traditions -de luxe et de vie élégante, qui sont utiles à la beauté de notre pays, à -son prestige et, en plus d'une manière, à son commerce. Les socialistes -seuls peuvent souhaiter avec quelque logique la suppression des titres -de noblesse--si encore ils consentent à confisquer un élément, sinon un -instrument de travail pour toute une classe de la société. Mais tous -ceux qui admettent la légitimité du capital et des héritages doivent -souhaiter le maintien d'un état de choses équitable et normal, qui -favorise l'art architectural, l'art des jardins, et fait en outre -rentrer en France beaucoup d'argent étranger, ce qui a bien son -importance. - -Malheureusement, la noblesse est impopulaire. Le citoyen pauvre, qui -gagne malaisément son pain, se tient le raisonnement inévitable, -éternel: «Pourquoi celui-ci est-il né avec un titre qui lui crée une -situation sociale, alors que mon nom de famille me laisse, moi, Jeannot -comme devant? C'est injuste. L'égalité doit régner ici-bas.» Ce -syllogisme enfantin, à la fois lumineux et absurde, mène le monde. C'est -le nouveau catéchisme de la plèbe innombrable, et il faudra que tout lui -cède. Il n'y a rien à répondre, les arguments contraires ne pouvant -toucher que les esprits cultivés, c'est-à-dire étant inutilisables en ce -cas. - -Cependant la noblesse est peu appréciée, non seulement par la plèbe, -mais encore par les délicats, par l'élite. Les aristocrates -intellectuels reprochent aux aristocrates par naissance plusieurs vices, -ou faiblesses, et surtout une paresse et une sottise incomparables. Eh -bien, là encore, il y a quelque erreur de jugement, quelque partialité, -une généralisation un peu hâtive. - -Les nobles assurément ne sont pas plus joueurs, débauchés, menteurs, -pusillanimes, vaniteux ou indélicats que les bourgeois affligés de la -même fortune ou des mêmes dettes, voire que les prolétaires qui -souffrent des mêmes appétits. La paresse immense du monde bien né défie -toute épithète; mais celle d'un bureaucrate, d'un petit rentier ou d'un -roturier de chez Maxim l'égale facilement. Reste la sottise. Ah, pour le -coup, il faut avouer que celle de la bonne société est exquise et d'une -qualité vraiment supérieure. Pénétrez en quelque réunion distinguée, à -l'heure des sandwichs et des infusions à la crème: une ineffable -niaiserie flotte dans l'atmosphère; on la flaire dès l'antichambre, et -chaque visage en est comme poudré à frimas; le moindre «Oui, mon cher», -le plus indifférent des «Et Mme de Z... va bien?», le plus modeste des -monosyllabes résonne avec une intonation admirablement godiche. La -conversation s'arrête au temps qu'il fait, à de pauvres petits potins, à -des opinions chétives et sans nuances; les calomnies elles-mêmes sont -puériles, vulgaires ou innocemment invraisemblables. A peine ces gens-là -savent-ils parler, construire une phrase qui ait plus de vingt mots. -Avec cela, pas la moindre lecture, ces dames et ces messieurs n'achètent -jamais un livre--un livre de trois francs! Si par hasard quelqu'un a -feuilleté le roman du jour, ou qu'il parle de la nouvelle pièce, il dit: -«C'est pas mal», ou bien: «C'est puant, mon cher...» Oui, la bonne -société est d'une paysannerie intellectuelle qui fait presque peur. Et -de la vanité, en outre: c'est terrible. - -Mais n'allons pas prendre une partie pour le tout; la bonne société ne -se compose pas que de gens titrés, loin de là; et n'oublions pas qu'il y -faut joindre la bourgeoisie millionnaire, la grande finance, la haute -industrie, etc. Voilà qui atténue sensiblement le blâme, peut-être[28]. - - [28] Et puis, bien entendu, n'oublions pas que ces gros jugements sont - très... approximatifs. Il va de soi que l'on rencontre partout, et - même dans le meilleur monde, des esprits cultivés. - - * * * * * - -D'où vient donc que l'on se hâte toujours de juger si mal cette -malheureuse aristocratie, qui n'en peut mais, et qu'on veut lui défendre -de s'appeler par son nom, ce qui est bien le dernier point de la -tyrannie et de la persécution?... Mais de ceci que le public français a -sur ce qu'on définit en général la noblesse une idée des plus vagues, -flatteuse à l'excès et malveillante à l'excès; de ceci enfin qu'il est -mal documenté (selon sa coutume, à vrai dire) sur ce sujet. Qu'est-ce -donc en réalité que la noblesse? Il y en a trois. - -La véritable, d'abord. L'origine de tout nom de famille est un -sobriquet, comme Lescot (l'Ecossais), Lecointre (le bien coiffé), Besson -(le jumeau), Voisin, Nepveu (neveu), Dubreuil (du petit bois), Delaborde -(de la cabane). Les seigneurs féodaux qui possédaient des domaines -grands comme des provinces, ou petits comme des cantons, comprenant -bourgs, hameaux ou terres, tirèrent leurs noms et leurs titres de là. -S'ils possédaient plusieurs villages ou châteaux, ils donnaient à leurs -fils les noms desdits villages ou châteaux, à leur choix; et s'ils -avaient plusieurs titres, ils les conféraient également à leurs enfants, -par ordre décroissant (duc, prince, comte, etc.). Quand le domaine royal -eut absorbé peu à peu toute la France, les descendants des féodaux -continuèrent à porter les titres et les noms de leurs ancêtres; de plus -les rois, en vertu de leur souveraineté territoriale, se mirent à créer -à leur guise des titres de ducs, de marquis, de comtes ou de barons -attachés à tels ou tels noms de terres qui leur appartenaient par -héritage, ou par conquête. Napoléon Ier et Napoléon III usèrent de ce -droit. Tous les titres ainsi conférés, ou possédés depuis les temps -féodaux par une même famille, sont réguliers. La République les admet, -c'est-à-dire que l'état civil constate l'existence de certains titres -attachés à certains noms. Si le citoyen Paul a pour nom de famille -Dominique, ou d'Ominique, et qu'un titre de marquis soit attaché à ce -nom, ledit citoyen s'appelle régulièrement Paul, marquis Dominique, ou -d'Ominique. Si le citoyen Jean Dulouvre, ou du Louvre, aîné d'une très -vieille famille, est héritier des titres de duc du Luxembourg, prince de -Vincennes, marquis des Tuileries, comte d'Auteuil, vicomte -d'Armenonville, et qu'il ait quatre fils, il pourra faire appeler -ceux-ci prince de Vincennes, marquis des Tuileries, etc., en se -réservant pour lui-même le titre de duc, qui prime les autres. Il -s'appelle toujours le citoyen Jean du Louvre; mais la loi lui reconnaît -aussi le droit de porter le titre de duc du Luxembourg, qui est une -propriété de famille, et d'user des autres, puisqu'ils lui appartiennent -également, en faveur de ses enfants[29]. - - [29] Notons bien ici que c'est la possession légale d'un titre, et non - du tout la particule, qui fait la noblesse. La particule n'est - qu'une orthographe des noms adoptée généralement par les nobles, et - rien de plus. Un M. Delaroche sera noble si, ayant hérité de son - père un titre de comte, il s'appelle le comte Delaroche, et non - parce qu'il orthographie son nom de Laroche ou de la Roche. Les - anoblis des deux empires français ne portent souvent point de - particule. Une famille considérable du XVIe siècle, riche de dix ou - quinze titres, s'appelait Pot, tout simplement: la femme du - connétable de Montmorency, grand-maître de France, était une Pot. - -Tout homme qui se prévaudrait sur des actes publics d'un titre non -légitimé par son état civil, ou qu'il ne serait pas autorisé à -porter[30], s'exposerait à des poursuites judiciaires ou à des amendes. -Le sieur Jean du Louvre, duc du Luxembourg, n'a pas plus le droit de -signer Jean Duval, par exemple, un papier officiel, que le sieur Jacques -Untel de le signer vidame de Préfleury. L'un comme l'autre seraient des -faux. - - [30] Pour porter en France un titre étranger, il faut aux Français une - autorisation (décret du 5 mars 1859). Un avis du Conseil - d'administration du ministère de la Justice du 7 Juin 1876, approuvé - par le garde des sceaux, déclare qu'il n'y a plus lieu de proposer - au président de la République des décisions accordant à des Français - le droit de porter en France des titres étrangers par application du - décret de 1859. - -Faut-il ajouter que d'innombrables irrégularités se commettent chaque -jour[31]. La plus commune est de se figurer que le fils ou le frère -cadet d'un marquis a quelque droit à se nommer comte, ou vicomte si son -père ou son frère est comte. Les membres d'une même famille ne peuvent -porter des titres qu'autant que ceux-ci existent dans cette famille. Si -un marquis de Montmartre possède aussi le titre de comte de Bréda, il -peut le donner à son fils; sinon, celui-ci n'est régulièrement que M. de -Montmartre--jusqu'à la mort de son père, s'entend. - - [31] Si l'on s'intéresse à cette question, voir l'_Intermédiaire des - chercheurs et des curieux_, les 10, 20 et 30 août 1906, et le 28 - février 1907. - -Telle est la noblesse authentique et reconnue. Vient ensuite celle du -Pape. Quelle valeur a-t-elle? Devant l'état civil, aucune. Le Pape a -tout d'abord perdu en 1870 la souveraineté territoriale, laquelle seule -contient logiquement le droit de conférer des titres de noblesse. Puis -le décret du 7 juin 1876, proscrivant en France les titres étrangers, -s'applique aux distinctions nobiliaires pontificales. Les personnes qui -s'en trouvent pourvues peuvent cependant invoquer deux arguments devant -leur conscience, sinon devant la loi. Le Pape, diront-ils, est -infaillible; nous tenons sa volonté pour sacrée, et notre anoblissement, -fruit de son bon vouloir, pour non moins sacré. Ou bien, objecteront-ils -encore, l'entrée des troupes italiennes à Rome en 1870 est un crime; le -Pape, à nos yeux, n'a jamais cessé d'être souverain dans ses Etats que -détiennent injustement des usurpateurs, et c'est du droit d'un souverain -qu'il nous a faits ducs et comtes. - -Mais l'Etat français ne reconnaît ni le Souverain Pontife comme un roi, -ni les titres étrangers comme valables depuis 1876. M. Untel, créé comte -du Pape, ne peut donc légalement signer le comte Untel. Il est seulement -libre de faire suivre son nom de cette qualité, et d'écrire sur certains -actes M. Untel, comte pontifical, ou comte romain--comme il mettrait, M. -Untel, physicien ou spirite. - -Quant à la troisième noblesse, celle qui naît par génération spontanée, -elle n'existe pas du tout, bien qu'innombrable. Tout citoyen qui prend -au hasard le nom de sa mère[32], de son château, de son hameau natal ou -de tout autre lieu doit être considéré comme portant un pseudonyme. S'il -s'illustre sous ce pseudonyme par son prestige, les oeuvres de son -esprit ou des actions d'éclat, on l'inscrira peut-être à l'avenir sous -son nom véritable suivi de _dit_ de Quelque chose. - - [32] La possession ne résulte pas du simple fait d'avoir porté un nom. - Jugements à Nîmes, 15 décembre 1810, à Besançon, 6 février 1866: des - enfants ne peuvent ajouter à leur nom paternel celui de leur mère, - bien que suivant un usage local leur père eût toujours joint ce nom - au sien. (DALLOZ, _Nom_, § 24.) C'est un usage incontesté que, dans - le nouveau comme dans l'ancien droit, les enfants légitimes ne - portent, en France, que le nom de leur père. (DALLOZ, _supplément_, - _Nom_, § 23.) - -Résumons-nous en un exemple bien connu, celui d'un Parisien -universellement sympathique et apprécié, M. le comte de Fels. Son nom, -devant la loi, est M. Edmond Frisch (de Fels), comte pontifical[33]. - - [33] La Cour d'appel de Riom, le 12 juillet 1905, condamnait à une - amende un citoyen français qui prétendait porter officiellement le - titre de marquis pontifical; ledit citoyen français, n'ayant pas - l'autorisation de porter en France le titre de marquis, à lui - conféré par un bref du pape, contrevenait à l'article 259 du Code - pénal et à l'article Ier du décret du 12 mars 1859 en faisant - publiquement usage de ce titre. - - * * * * * - -Il est bien certain que du jour au lendemain un décret ou une loi peut -interdire en France, officiellement du moins, toute appellation -nobiliaire, de quelque nature qu'elle soit. On peut même tenir pour -probable que cette mesure injuste et brutale, constituant une véritable -spoliation, une atteinte à la propriété, au travail des célibataires -pauvres, et finalement au luxe et au commerce français, il est probable -que cette stupide violence aura lieu quelque jour. Sera-ce un bien? - -Les esprits qui font de l'égalité leur simple idéal applaudiront -évidemment. Et ils rentreront chez eux, persuadés que le pays vient de -franchir une nouvelle étape vers la lumière. Ceux dont la pensée est -moins courte et plus fine, ceux-là sentiront ce jour-là que leur patrie -vient encore une fois de renier son passé vénérable et charmant, qu'elle -s'est séparée un peu davantage de ses ancêtres, de ses traditions, de -ses racines, qu'elle a tué quelque chose de très brillant et de très -glorieux qui vivait encore dans la nation, un souvenir joli, un dernier -respect, un dernier conte à dormir debout. - -Ils se répéteront tristement et pieusement, en guise de funérailles, -tous ces vocables héroïques et caressants, impertinents ou tumultueux, -La Rochefoucauld, Richelieu, Chevreuse, Luynes, Talleyrand, Montmorency, -Uzès, qui unis aux vieux termes de duc, de prince, de marquis, de -vicomte, formaient une harmonie nationale. Toutes ces syllabes jointes -entre elles évoquaient confusément, et pour le peuple même, un passé -chargé d'honneur, des arrière-grands-pères cramponnés au sol, ou -cavalcadant par l'Europe, toutes bannières au vent; c'étaient, ces mots -de luxe, tout un enchantement, des dentelles et des cordons, des armures -ciselées, des sourires, de l'éloquence, de l'audace, des façons, une -manière qui n'est qu'à nous, Français. Qu'on nous mutile, qu'on nous -change cela, et l'on ternit encore une image, on souille encore de la -beauté. - -Cependant, les êtres vivants qui détiennent ces titres et ces noms -émouvants forment une sorte de classe superflue dans l'humanité. La -sottise, la paresse les déprécient... Eh oui! mais sans eux plus de -titres, plus de noms. Ainsi que des figurants, ils vont soutenant malgré -tout ces dépouilles admirables. Ils sont utiles à l'âme de la France, -ces masques. Voyez celui-ci: il passe dans la vie, portant comme une -armure éblouissante et toute orfévrie, le nom d'un ancêtre qui galopa -devant nos pères à Marignan ou à Fornoue. Enorgueillissons-nous donc -s'il nous croise, sourions à son heaume d'or et à son grand panache, et -n'allons pas soulever la visière du casque: il n'y a dessous qu'une -figure de snob à donner la nausée. On le sait. Cela suffit. - -Et pourquoi même réprouver les nobles pontificaux? Ceux-là, si l'on s'en -approche, sont plus fâcheux encore; des relents de comptoir et de Bourse -planent autour d'eux. Leurs marquisats et leurs comtés appellent des -idées de courtages, de trafics dont on ne parle point tout haut, et l'on -songe à Turcaret piétinant chez les cardinaux afin d'être duc. Mais -quoi! les fastes du Saint-Siège, jadis cour souveraine dans la Ville -Eternelle, font encore rêver quelques poètes. Les suisses pontificaux -n'ont-ils point bel air, à la porte du Vatican? Or ne songez-vous pas à -ces suisses-là, quand vous voyez errer sur notre boulevard quelque -prince du Pape? - -Bien mieux, je voudrais qu'on allât jusqu'à tolérer sans courroux la -troisième noblesse aussi, la spontanée. Elle fait nombre, après tout, -elle combat pour les deux autres. C'est une canaille utile, une sorte de -chair à canon. Et puis, quels bons acteurs! Les plus insolents, non -moins que les plus drôles, se trouvent là. - - * * * * * - -Les plus insolents! Ah, c'est ici le point sensible, je pense. Tous ces -nobles, gémissent les ennemis des titres, ne se tiennent pas à leur -place. Leur morgue déconcerte, leur vanité ne connaît point de limites. - -Oui, c'est vrai. Devant l'aristocratie intellectuelle surtout, on ne -voit les porteurs de titres ni modestes comme ils devraient l'être, ni -même silencieux. Mais qu'importe? Ne sont-ils pas forcés de «morguer» -dans les seuls petits coins où l'on boude? Dans la vie réelle, ils ne -passent qu'à leur rang de parade, assez loin en somme. - -Mais, pleure encore l'égalitaire, le noble m'opprime, moi, avec son nom -magique... Brisons là. Ces plaintes sont basses. Un homme qui se laisse -opprimer par un autre, qu'est-ce donc? N'a-t-il point honte de réclamer -l'effet des lois où l'action personnelle suffit? C'est la fureur du -nivelage. C'est la peur. Et c'est l'envie. - - - - -A PROPOS DU DUEL - -(Réponse à un chroniqueur qui n'aime pas qu'on se batte) - - -Ah! qu'il est donc gênant de vous répondre, Monsieur, et cependant, il -le faut bien. Car enfin, votre article contre le duel, vous nous l'avez -jeté à la tête, à nous autres «grotesques paladins» et «Cyranos de -salles d'armes»; et nous vous devons, par politesse au moins, de vous le -rendre. La politesse fait partie, ainsi que le Code de l'honneur (sur -lequel vos amis s'asseyent «comme sur un Bottin», suivant votre -expression délicate), de cette civilité puérile et honnête dont vous ne -voulez plus. Souffrez que nous n'en ayons pas encore, nous, perdu -l'usage et que nous vous adressions courtoisement un ou deux petits -mots, en échange de vos gros mots. - -J'imiterai votre réserve pour ce qui est, en somme, le fond même de la -question: c'est-à-dire l'utilité, sinon la légitimité du duel, et les -services discrets que nous rend à chaque instant cette coutume _ex -machina_, si j'ose dire. Sur ce sujet, vous l'avez fort bien écrit, nous -sommes encore «réfractaires à une émancipation intégrale»; et puis, pour -ne cesser d'employer vos bonnes formules, d'un côté comme de l'autre, -dès que revient cette discussion, «on répète la même chose, parce que -c'est toujours de la même chose qu'il s'agit». - -Tenons-nous en donc simplement, comme vous le fîtes, aux gens qui se -battent et au monde où l'on se bat. Mais ici, laissez-moi vous avouer -qu'il se dégage de tout votre article une incompétence tout à fait -sincère. Oui, on sent vraiment et profondément que vous n'en êtes pas, -comme vous le proclamez avec beaucoup de feu, et que vous n'y entendez -rien du tout, ce qui est très naturel. Mais alors, pourquoi ce grand -réquisitoire, et pourquoi risquez-vous d'attrister de pauvres gens que -vous connaissez si mal? Serait-ce uniquement pour justifier une fois de -plus ce mot immortel de Maurice Donnay, que l'éloquence est l'art de -dire des choses vagues avec la dernière violence? - -Car enfin, où diable avez-vous pris que des spadassins et des -fiers-à-bras s'en aillent ordinairement de par le monde, provoquant les -honnêtes gens, terrorisant les pères de famille et tirant le sang des -humbles travailleurs? Non, mais c'est à pouffer de rire, Monsieur, cette -image de la société moderne! Et les ingénieux auteurs de feuilletons -populaires, dont vous vous moquez, n'auront jamais trouvé mieux, -j'imagine... Pour moi, qui n'ai vu de ma vie, ailleurs qu'en votre -chronique, de semblables traîneurs de flamberges ni de tels -croquemitaines, je vous déclare tout net que si d'aventure j'en -rencontrais un, je n'aurais pour lui que beaucoup de mépris. Fi donc! le -vilain exploit que d'aller s'en prendre à d'innocents et paisibles -bourgeois, puis d'amener ces infortunés sur le terrain, et de les -blesser là bêtement, puérilement, presque sans risques! Quel est le -rustre stupide ou le bas matamore qui se laisserait aller à ça? Nous -n'aurions qu'un mot pour lui: il serait un lâche. Or, c'est justement -notre coquetterie que de redouter, entre toutes, cette épithète. Votre -massacreur odieux s'y serait étrangement mal pris, s'il voulait passer -pour un brave. Heureusement--pour lui--que vous l'avez inventé de toutes -pièces, car nous l'eussions chassé de toutes nos salles d'armes, pour -commencer. - -Croyez bien du reste que si la mauvaise fortune amène, par un concours -de circonstances absolument inévitables, l'un de nous (du monde où l'on -se bat), à entrer en conflit très grave avec l'un de vous (du monde où -l'on s'assied sur le code de l'honneur), si les témoins n'ont pu rien -arranger du tout, et si nous sommes forcés de nous placer finalement -devant vous sur le pré, oh! croyez bien que nous l'avons fort nettement, -alors, l'impression d'un immense, d'un puissant ridicule! Accordez-nous -un beau jour, on vous en supplie, la grâce de vous refuser une fois pour -toutes à ces cérémonies, qui vous bouleversent et nous mettent au -supplice. Vous avez des raisonnements sévères pour vous y aider. Nous ne -parlons pas la même langue. - -Vous n'aimez pas notre courage, notre point d'honneur ne vous touche -pas, vous n'êtes pas de la même «religion» que nous: eh bien, c'est -votre droit, je ne dis pas que vous ayez tort, et la foi ne se discute -guère. Ne vous battez donc plus jamais, que ce soit un fait acquis, et -définitif, et même respectable, si vous voulez... Mais, sapristi! -laissez-nous vivre, et au besoin mourir à notre guise, et pour nos -chimères! Car c'est également notre droit, il me semble. - -Votre procédé de discussion est admirable! Vous autres, vous êtes la -raison, la sagesse, l'infaillibilité, la sainteté. Vous dites: «On -m'insulte, mais je m'en arrange; on insulte ma femme et ma fille, mais -elles se défendront aisément toutes seules; moi je ne m'en mêle pas; et -cela est exquis, et cela est divin, et cela est sage...» Quand à nous, -vos adversaires, nous sommes tous des sots, et tous des bretteurs, qui -«transpirons sur des procès-verbaux», quand nous n'avons pas pu «suer -sur le terrain». Voilà une manière de présenter les choses, en effet, -qui simplifierait le débat. Mais est-ce bien exact? Et vous -figurez-vous, par exemple, que nous croyons fermement que Dieu nous juge -quand nous luttons, l'épée en main? Ou que nous tenons notre honneur -pour entièrement lavé par un coup d'épée? Ou même que nous confondons -l'honneur devant la conscience avec le point d'honneur? - -Non, certes; seulement nous sommes des gens pratiques, voyez-vous, un -peu plus avisés peut-être que les furieux réformateurs: et nous avons -remarqué que, neuf fois sur dix, un duel étouffe aussi discrètement que -possible un scandale; qu'il arrête jusqu'à un certain point, et non sans -un dernier reste d'élégance, la goujaterie d'abord, puis la calomnie -trop effrontée, comme aussi pas mal de chantages mondains et quelques -abus de presse; qu'il permet seul de se défendre encore assez, lorsqu'il -le faut, contre la tyrannie des millionnaires ou l'impudence des -parvenus; nous sommes sujets enfin--je vous révèle cette suprême -niaiserie--à frémir devant l'obligation de faire un procès et de -demander de l'argent à quiconque nous aura craché à la figure ou se sera -mis en devoir de caresser, contre son gré, notre bonne amie. Allons, -nous voilà déjà moins absurdes, n'est-ce pas? - -Cependant il y a, répondra-t-on, des dilettantes du duel, des -gourmets... Eh bien oui, c'est vrai, il en existe. On cueille une -jouissance rare évidemment à guetter dans les yeux ou sur la face d'un -rival le signe de faiblesse, le tressaillement léger qui vous indique sa -défaillance, sa défaite. Et vous trouverez des fous qui se font des -affaires par plaisir. Mais ils sont cinquante dans Paris, et c'est -toujours entre eux, entre escrimeurs, entre habitués, qu'ils se battent. -C'est leur sport. Ils se divertissent à s'entre-blesser mutuellement, et -portent leur courage à la boutonnière, comme une fleur. Mon Dieu, cela -les regarde, et l'on ne commet pas un crime, en France, pour avoir mis -une fleur à son habit. Ces raffinés, encore une fois, n'iront point -chercher noise à d'honorables chefs de famille. S'ils s'offrent de temps -en temps un homme public turbulent ou un snob imbécile, qu'est-ce que -cela fait aux gens d'esprit? - -Vous nous avez couverts d'opprobre et accablés d'injures--j'exagère? -c'est vrai, mais je m'accorde à votre ton--parce que nous aimons mieux -nous exposer à une épée que de nous envoyer l'huissier, parce que nous -préférons un acte traditionnel et qu'on ne peut vraiment pas qualifier -de bas, ni de laid, à celui qui consisterait à s'en aller, tout -gémissant, raconter à monsieur le commissaire de police, à messieurs les -juges, à messieurs les témoins, les avocats, les assistants et les -gardes municipaux, qu'on vous aura ri au nez ou battu; vous vous êtes -indigné parce que beaucoup de vos concitoyens qui savent également, -Monsieur, soigner longtemps un malade, assumer l'éducation d'un enfant -et faire vivre leur famille, se paient parfois le luxe d'être braves -encore d'une autre façon; vous avez dit des folies («Un duel ne vous -rendra pas une femme enlevée; vous n'en serez pas moins une crapule pour -vous être battu...»; mais qui a jamais prétendu le contraire?); vous -vous êtes abrité derrière un monceau de projets de loi; vous nous avez -traités d'Apaches; vous avez à votre tour «gloussé d'enthousiasme» -devant le lâche qui ne soutient pas jusqu'au bout ce qu'il a dit ou -fait--et tout cela en vous imaginant déconsidérer le duel dans l'opinion -publique? - -Mais voulez-vous que je vous découvre une grande vérité? Si vous n'étiez -pas ainsi quelques-uns à chercher sans cesse des excuses à la peur (pour -un homme de mérite qui se déroberait avec quelque haute raison, songez -aux dix mille pleutres qui en commettraient plus effrontément leurs -ignobles gestes!) et à rouler des yeux tragiques, et à former des -ligues, et à méditer des lois restrictives, on irait certainement -beaucoup moins sur le terrain. On n'y va le plus souvent qu'à cause de -vous. Vous faites du duel un monstre. Vous lui donnez une saveur de -fruit horriblement défendu. Comme c'est malin! - -Et puis, si vous voulez résolument que cette vieille coutume tombe en -désuétude, mais tâchez donc d'abord d'être polis, vous autres du monde -où l'on s'assied sur les procès-verbaux! Nous ne tenons pas à nous -battre avec vous--si vous croyez que c'est amusant! Mais pourquoi nous -chercher querelle, en ce cas? En somme, vous y pensez beaucoup plus que -nous, au duel, et je vous soupçonne à la fin de quelque dépit amoureux -devant cette institution qui sent toujours sa galanterie, n'est-ce pas? -et n'a point encore entièrement perdu toute sa grâce. - - - - -LES JEUX SANGLANTS - - -La chasse est un divertissement de famille. C'est même le seul peut-être -que l'on puisse qualifier ainsi. Tous les autres plaisirs, tels que la -débauche, les discussions politiques, les cartes, la table ou le sport, -ne sauraient être goûtés à la fois par les différents membres d'une même -famille. Un père craindra son fils au baccara du cercle; deux frères qui -se livrent à quelque match athlétique, à quelque assaut d'escrime ou de -boxe, ne se quittent pas sans amertume; les élections ou l'avenir du -socialisme divisent le plus souvent oncles et neveux, beaux-frères et -cousins; la tradition demande qu'un vieux monsieur respectable ne roule -pas autant que possible sous la nappe en présence de ses petits-enfants; -et deux époux ne vont généralement point satisfaire aux inquiétudes de -leurs âmes dans la même garçonnière. Au lieu que la chasse... - -Ah! la chasse, douce et patriarcale volupté, distraction de tout repos, -quelles images réconfortantes et saines évoque ce seul mot... On se -figure, dès qu'on le prononce, le petit jeune homme qui a fait l'an -passé sa première communion, et auquel on a promis, pour son -renouvellement, un beau fusil tout flambant neuf. L'engin de carnage -arrive un beau matin du mois d'août: c'est grand-papa qui l'offre, mais -toute la famille est là pour la solennité. Chacun en prend sa part: la -maman a laissé espérer un costume et une culotte pour courir la plaine -et les fourrés, le père donnera les cartouches, et l'oncle Emile ou le -cousin Jules sont là aussi qui murmurent au galopin en lui pinçant -l'oreille: «Et après le premier perdreau, mon gaillard, on fumera une -cigarette tous les deux, et allez donc!...» Arrive là-dessus -l'ouverture, vous voyez la scène touchante: le petit en tête, un peu -pâle, et puis les grands cousins tout guillerets, le père doucement ému, -l'aïeul radieux, qui ne sent plus son rhumatisme ni sa goutte, toute -l'édifiante et allègre caravane se met en chemin. Les femmes diront dans -la journée, discrètement fières et attendries: «Ces messieurs sont à la -chasse.» - -Or vous savez ce qu'ils y font, ces messieurs, à la chasse. Les plus -modestes s'en vont en rang, droit devant eux à travers quatre ou cinq -champs, et fusillent le menu gibier qui se lève quelquefois parmi les -betteraves ou le long des sillons. Ou bien, s'ils sont opulents, s'ils -font partie des heureux de ce monde, les propriétaires d'une «belle» -chasse se postent commodément en des abris bien garantis du soleil ou du -vent, et ils massacrent alors par vingtaines et cinquantaines les -bestioles ahuries, qu'un régiment de paysans revêtus de blouses blanches -poussent impitoyablement sur leurs canons de fusils. - -Vous connaissez du reste la réponse de ces dévastateurs: «Nous ne -chassons pas, disent-ils, nous tirons. C'est notre adresse et notre coup -d'oeil que nous expérimentons, et non pas le gibier qui nous intéresse.» -D'accord. Néanmoins les oiseaux, ces fleurs de l'air que le plomb fane -et flétrit, tombent, tombent sans cesse; les lièvres et les lapins -s'alignent, le ventre crevé, la cervelle répandue; de sveltes chevreuils -même succombent sous la mitraille... Et le petit jeune homme, exultant, -revient au logis; sa mère l'embrasse, sa soeur l'admire, les cousins -porteront sa santé au dessert, et l'auteur de ses jours calcule avec -l'ancêtre combien de cadavres déchiquetés le jeune prodige a pu en somme -jeter bas depuis le matin. - -Si cependant vous parlez à ces mêmes gens de chasse à courre, ou d'une -émouvante épreuve de boxe anglaise à poings nus, ou d'un passionnant -combat de coqs, ou de quelque splendide et grisante corrida, ah! qu'on -les soutienne, ils vont s'évanouir d'horreur et de dégoût!... Des coups -de poing, des saignements de nez, quelle barbarie! Lancer l'un contre -l'autre deux volatiles irrités, fi donc! voilà qui révolte des nerfs -délicats. Les courses de taureaux, cela fait mal au coeur, et quant à la -chasse à courre, comment supporter cet amusement cynique et moyen-âgeux, -qui forme bien une source importante de revenus pour les paysans de -plusieurs contrées comme pour les forêts de l'Etat, mais qui torture -d'autre part l'âme fine et tendre des bons citoyens! - -Et tous les dignes pères de famille, notaires, magistrats vertueux, -bureaucrates et charitables négociants, tous ces braves nemrods de -s'unir à l'envi pour former des Sociétés protectrices d'animaux, et de -déclamer contre les combats de coqs, assauts de boxe, hallalis et -corridas! Les coqs et autres volailles seront réservés aux seules -automobiles, qui en font de la bouillie sur les routes. Ce n'est plus un -matador qui tuera le taureau dans toutes les formes de l'art, non, c'est -l'équarisseur qui l'assommera au fond d'un abattoir. La préfecture de -police empêchera l'athlète de combattre publiquement et loyalement dans -le «ring»: mais elle a relâché ce matin l'apache qui va suriner dans la -nuit quelque vieille, podagre et sourde. Et vous ne voudriez pas que les -cerfs et les sangliers continuassent à tomber ainsi devant l'effort -intelligent de la meute, au son grandiose et majestueux des fanfares -séculaires? Allons donc, une bonne balle, tirée au coin d'un bois, voilà -qui convient mieux à nos moeurs, et qui vous supprime une grosse bête en -deux secondes, sans faire tant d'histoires! - -Eh bien, les sensibles coeurs qui souffrent pour un peu de sang répandu -autrement qu'en plaine et en battue, ou bien ailleurs que chez les -bouchers, ces coeurs évangéliques ne sont pas très bien inspirés, ce -semble. Ils feraient peut-être mieux de songer que ce n'en est point -fini sur terre des bestialités et des égorgements, et qu'il s'en faut -que le grand sabre des maréchaux ait cessé de retentir avec fracas dans -les salons de Berlin, de Londres, de Pétersbourg et de Vienne. Les -Barbares sont encore là, qui jadis ont brisé le bel Empire latin. Ils -invoquent toujours le droit de la guerre, ces Scythes et ces Goths. Ce -n'est pas, je pense, en pleurnichant que l'on prétend former la France -aux vertus plus violentes qu'il lui faudrait. Certes un conscrit ne sera -pas meilleur patriote pour s'être souvent rougi les mains en tuant, par -jeu, des animaux stupides, ou en boxant jusqu'à l'héroïsme. Mais -pourra-t-on s'empêcher de penser malgré tout aux rudes divertissements -du stade, recherchés par ce petit peuple d'orateurs et d'artistes qui -culbuta les hordes de Xerxès? Oubliera-t-on les terribles splendeurs du -cirque, dont étaient friands ces légionnaires qui maintinrent pendant -cinq siècles l'ordre et la paix romaine dans le monde? Et comment aussi -ne pas évoquer, il faut bien le dire, les horreurs jacobines parmi -lesquelles avaient grandi les soldats que Napoléon promenait si -follement par l'Europe? Assurément nous sommes loin aujourd'hui des -«escapades» napoléoniennes, comme disait le marquis de la Seiglière; -mais pour défendre seulement contre les Barbares la grâce française, il -pourrait être bon que nous fissions tout de même blanc de notre épée -quelque jour, et peut-être qu'un peu d'entraînement sanguinaire ne -messiérait pas trop... - -Toutefois, n'insistons pas sur un argument qui deviendrait vite puéril. -Ainsi que tant de grandes vérités, il ne faut qu'indiquer celle-ci. Dès -qu'on s'y arrête, elle se voile et se cache de nouveau, délicate et nue, -tout au fond de son puits. Une bien autre vertu suffit à faire aimer les -«jeux sanglants»: c'est qu'ils sont beaux. Un geste de combat, d'effort, -de lutte est presque toujours admirable. Et quand il nous est donné de -le voir dans un décor merveilleux, en des arènes provençales par -exemple, illuminées par le soleil et pleines d'une foule enivrée, ou -parmi les taillis dorés des forêts automnales que traversent au galop -les veneurs habillés de pourpre, de sinople ou d'azur--la fête pour -notre regard est complète, et presque solennelle, presque divine. - -On dit de tous les jeux violents, sanglants ou non, que ce sont des -sports. En effet. Et aussi bien les «gens de sport» ont-ils un sens -artistique affiné par leur éducation spéciale. Oh, parbleu, ne leur -demandez point de jugements sur les arts libéraux! Ils n'ont guère -d'opinion, le plus souvent, touchant de tels sujets. Mais en revanche, -ils savent, et mieux qu'aucun critique d'art ne le ferait, discerner en -plein air, en pleine action, la délicatesse d'une courbe précise, la -puissance élégante d'un mouvement. L'expérience leur a enseigné à quel -point exact l'effort est superflu, c'est-à-dire mauvais. Ils goûtent en -connaisseurs la silhouette d'un pur sang, d'un taureau puissant et racé, -d'un hardi chien de meute, les proportions d'un athlète, et cette -sobriété, cette aisance, cette force que doit avoir un geste parfait. Ce -sont des artistes expérimentaux. - -Il ne faut point les contrarier. Et l'on doit non seulement leur -permettre d'organiser les plaisirs splendides et un peu sauvages où ils -se complaisent, mais encore les remercier de nous y convier, de nous les -offrir. Que le peuple acclame les matadors superbes, qu'il applaudisse -au courage féroce des coqs de combat, à l'énergie indomptable du -pugiliste qui, jeté à terre pour la troisième fois, se relève encore et -reprend la lutte. Sachons admirer le chant triomphal des trompes au bord -d'un étang que l'ombre envahit, plutôt que de nous tordre désespérément -les mains parce qu'un cerf patauge et se noie là-bas, dans l'eau noire, -et parce qu'on le donnera tout à l'heure aux chiens en curée. Ira-t-on -prêcher une nation, pour l'anoblir, l'instruire et l'élever, lui -parlera-t-on vainement de je ne sais quelle morale civique, ou -voudra-t-on lui rappeler une religion qui défaille? Lui expliquera-t-on -qu'il faut cultiver le Bien ou le Vrai ici-bas? Philosophie, verbiage. -La leçon sera meilleure si l'on montre simplement de beaux, de mâles -spectacles, et non point dans les musées, parbleu! mais en plein air, en -réalité--et fût-ce au prix d'un peu de sang. Un bel effort bien -présenté, un beau geste bien téméraire, les chiffonniers, les gars de -ferme, les chemineaux mêmes le comprennent et s'y soumettent. Que si ces -spectacles confinent parfois à la brutalité, cette vertu de héros est du -moins un puissant tonique! Un brutal croit toujours être fort, et les -forts crânent et se redressent. Bon exemple. - -Mais notre société a des nerfs de femmelette. Elle ne supporte de voir -couler que le sang des lapins et des perdrix. Celui de tout autre être -vivant la fait tomber en pamoison. Et quand à la beauté, on s'en soucie -bien! L'important est d'interdire les corridas et les combats de coqs à -Paris! L'important est aussi de couper cinq ou six mille arbres au Bois -de Boulogne, afin de bâtir à la place des maisons de rapport. Les arbres -qu'on abat saignent pourtant cruellement, eux aussi, Ronsard nous l'a -dit autrefois, s'en souvient-on? - - Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras; - Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas; - Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force - Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce? - Sacrilège meurtrier, si l'on pend un voleur - Pour piller un butin de bien peu de valeur, - Combien de feux, de fers, de morts et de détresses - Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses! - - - - -FAR WEST! - - -I - -De temps à autre, et sur un petit ton ironique ou détaché, les journaux -nous donnent des nouvelles du Far West. Ces nouvelles sont navrantes. On -apprend, par exemple, qu'une bande de Peaux-Rouges, irritée d'on ne sait -quelle injustice, vient d'essayer de se révolter, et que les -mitrailleuses dernier modèle l'ont taillée en pièces. Ou bien on lit -dans un magazine quelque article désolant sur le dernier des derniers -territoires de chasse qui restaient aux naturels américains. Pis que -cela, on voit sur une revue illustrée des gravures représentant des -Indiens et leurs chefs, Bison-Rouge ou Grand-Taureau. Horreur! ces -descendants de guerriers redoutables portent qui des godillots, qui un -chapeau melon, qui un veston de confection new-yorkaise. Pis encore! -J'ai lu dans une gazette qu'un ingénieux sachem s'était récemment mis à -la tête d'un syndicat pour la vente des «menus objets de fabrication -indienne». Un syndicat au pays du scalp! Quel scandale! - -Je sais que de bons esprits se réjouissent de ces lamentables -informations. Ils constatent avec plaisir que le progrès est en marche, -qu'il gagne du terrain chaque jour, et qu'il y aura bientôt un Palace -Hôtel au milieu du Sahara, ou un poste téléphonique au pôle. Voilà qui -démontre jusqu'à l'évidence la force et la hardiesse de nos vastes -cerveaux. Assurément. Mais, d'autre part, quoi de plus triste, si toutes -ces nobles conquêtes de la science ont pour résultat, finalement, de -faire porter des bretelles à quelques rois nègres, qui s'en passaient -fort bien, et de changer en bons bourgeois yankees, hélas! toute -l'héroïque descendance des glorieux Peaux-Rouges... les Peaux-Rouges de -l'immortel Gustave Aymard? - -Que des admirateurs--dont je suis--projettent d'élever une statue à -Jules Verne, c'est parfait. Toutefois il ne convient pas qu'on oublie, -en ce cas, Gustave Aymard, son rival, Gustave Aymard le magicien, dieu -de notre jeunesse, conteur incomparable et fécond qui enchanta non pas -quelques centaines, mais quelques millions d'enfants, et non pendant un -ou deux ans de leur vie, mais bien au delà de l'âge de raison, certes... -Car au lycée, mes camarades et moi-même lisions déjà Hector Malot et -Alexandre Dumas, voire Daudet et peut-être Paul Bourget, que nous -conservions toujours cependant une tendresse sans pareille pour -l'extraordinaire «prairie» de Gustave Aymard et son Mexique plus -enivrant encore. Et depuis bien des années, gamins ravis et sauvages, -nous avions couru à travers le parc Monceau, les Champs-Elysées et -autres «savanes immenses», en serrant d'imaginaires _mustangs_ entre nos -cuisses nerveuses! Bambins perdus dans nos rêves, nous ne sortions par -les rues qu'en nous supposant armés jusqu'aux dents, la carabine au -poing, la _navaja_ glissée dans la botte. Nous écoutions le vent des -plaines en traversant la place de l'Europe ou la place Malesherbes. Nous -fumions, résignés, le calumet de paix pendant les intolérables classes -de mathématiques ou de géographie. Nous entendions le soir, sous la -lampe, le silence des grandes nuits du désert, nous éprouvions le calme -de l'_hacienda_; puis tout à coup, là-bas, naissait un hululement, un -signal, puis l'attaque, les coups de feu, l'incendie, le désastre, -l'enlèvement des femmes... Quels poètes admirables Gustave Aymard avait -donc faits de nous! - -On parle de Gambetta. Il me souvient du jour de son enterrement (Dieu! -que c'est loin!) J'étais au lit, malade, et dévorais naturellement -quelqu'un des cent romans de mon cher auteur. Soudain, une troupe passa -dans ma rue, revenant de la cérémonie et martelant le sol en mesure, -une, deux, une, deux... A ce moment je lisais l'entrée dans je ne sais -quelle ville mexicaine d'un général vainqueur, après son -_pronunciamento_. Ce fut l'un des instants de ma vie où je compris le -mieux ce mot: «la gloire». Le grand tribun mort et mon général vainqueur -se confondirent dans ma petite cervelle; ils m'apparurent tous deux -unis, magnifiques et radieux. Ma gorge se serra. La belle émotion! -Jamais plus aucun discours sur la gloire ne devait me toucher autant. - -Et les héros de Gustave Aymard, qui de nous ne les revoit passer, -tragiques et délicieux, dans sa mémoire? Lui, svelte, brun, souriant, -mais l'oeil étincelant, d'une force herculéenne malgré ses mains fines; -il monte à merveille un cheval terrible, et une seule perle, «d'un prix -inestimable», retient négligemment sa cravate de soie... Elle, -adorablement belle, spirituelle et raffinée, cruelle avec cela, et d'un -orgueil espagnol, mais qui s'humanisera... Ah! les nobles êtres! Quel -courage surhumain était le leur! Et comme ils s'aimaient! - -Je fus en décembre chez mon libraire pour y feuilleter les livres qu'on -donne en étrennes, aujourd'hui, aux collégiens. Que d'histoire de -France! Mais surtout, que d'aventures scientifiques et commerciales, que -d'enfants déjà ingénieurs, que de spéculateurs précoces parcourant le -monde avec cinq sous en poche ou faisant une fortune colossale en six -mois! On croit que tous ces livres-là donnent une âme industrielle à nos -futurs citoyens, et que leur esprit en devient plus pratique. On ne veut -plus de contes romanesques, qui éveillent trop vite et mal à propos -l'imagination. Soit. Suivons cette mode, comme les autres. Pourtant -Gustave Aymard était un bon auteur: il nous inculquait le goût--que -dis-je!--la fureur, la passion de l'exploit physique, de l'audace et de -l'endurance corporelles: souvenez-vous des raids formidables, des -navigations étonnantes, des duels sanglants de tous ces «caballeros», -des tortures qu'ils supportaient stoïquement, sans parler de leurs -inévitables talents d'écuyer, de tireur à la carabine, de chasseur, -d'éclaireur, de lutteur et même d'escrimeur... Puis Gustave Aymard nous -mettait dans l'âme je ne sais quoi de téméraire et de généreux, qui -n'allait pas sans grâce chez de jeunes Français. Je gage que Maurice -Barrès conseilla ces lectures à son petit Philippe. - -Gustave Aymard n'a conté que des mensonges?... Pourquoi donc? L'humanité -est plus héroïque qu'on ne croit. Et puis, les aventures de petits -mécaniciens et de trusteurs prodiges, comme si elles étaient -vraisemblables! Et toute cette histoire de France du Jour de l'An, -demandez donc aux professeurs, ou même aux gens d'esprit, ce qu'ils en -pensent... - -Pauvres Peaux-Rouges! Comanches sympathiques et Sioux détestables! Les -visages pâles vous ont molestés, dépouillés et massacrés de toutes les -manières. Bien mieux, ils vous ont civilisés, c'est-à-dire asservis. -Mais un vengeur est venu, qui s'appelait Gustave Aymard, et qui écrivit -votre romancero, votre Iliade en des livres innombrables: et depuis plus -de soixante ans les ombres de vos sachems illustres, ô peuples errants -du Far West, et l'impérissable renommée de vos chasseurs de chevelures -troublent les rêves des enfants et des petits-enfants de vos vainqueurs. -On vous a volé vos savanes, mais vous avez emporté toutes nos petites -âmes frémissantes, ô guerriers peinturlurés, effrayants et charmants! Et -il est peut-être plus méritoire de ravir une âme que d'enlever un scalp -à son plus mortel ennemi--je dis peut-être... - - -II - -Heureuses, trois fois heureuses furent les générations qui naquirent -entre 1876 et 1879, comme entre 1892 et 1895! Car il arriva que pendant -leur grand rêve lointain, pendant qu'ils se croyaient le plus ardemment -pawnies ou bandits de la savane, Buffalo Bill vint à Paris. Il occupait -Neuilly en 89: il campait au Champ-de-Mars en 1905. - -Or, le jeune Roger de Monjaron, vieux de treize printemps, en avait -littéralement perdu la tête. Saturé d'Aymard, de Cooper et de Jules -Verne, il ne rêvait qu'aventures et merveilleux exploits. Il passait des -heures au manège à faire de la voltige avec rage, ou à trotter sans -étriers. Tirer furieusement contre une cible installée chez lui, au -grand effroi de sa famille, manier amoureusement un revolver de poche, -un long couteau à virole, et parler anglais du nez, en vrai colon du Far -West, telles étaient ses plus voluptueuses distractions. Un soir qu'il -se trouvait au bal, sombre et pensif, vêtu il est vrai d'un smoking fort -coquet, mais les deux mains passées dans sa ceinture, à la cow-boy, -Roger de Monjaron n'y put tenir: il s'échappa tout à coup, réclama son -vestiaire et se dirigea résolument vers le camp de Buffalo Bill, qui se -trouvait tout proche. - -Dehors, dans la nuit, personne. La gorge du hardi collégien se trouve -tout à coup serrée. Allons, pourtant, en avant! En un point qu'il a -remarqué, l'autre jeudi, la clôture est accessible. Roger grimpe, se -hisse, enjambe, saute. Le voilà dans le camp. Pas un bruit, aucun -aboiement, aucun hennissement, rien n'a bougé. Roger n'entend que son -coeur qui bat follement sous son pardessus, à tel point qu'il lui faut -demeurer plus de dix minutes immobile avant de pouvoir seulement faire -un pas. - -Il avance enfin tout doucement sur la terre battue, redoutant le -gravier. Une mince moitié de lune éclaircit un peu les ténèbres. Ah! -voici deux tentes. Roger les évite, afin de ne pas se prendre le pied -dans les cordes. Il ne veut d'ailleurs que faire un tour au milieu du -camp de Buffalo Bill, puis s'en retourner comme il est venu... Mais en -passant près d'une autre tente, située non loin des premières, la -catastrophe inévitable se produit: un damné fox-terrier qui rôdait par -là se met à hurler atrocement, un homme s'éveille en sursaut, allume une -lanterne, passe la tête au dehors... - -Un quart d'heure après, il y avait branle-bas général: à demi-évanoui de -saisissement et les larmes aux yeux, le jeune garçon se trouvait au -centre d'une cinquantaine d'hommes débraillés, mal revêtus de vieux -vestons et de pantalons passés à la hâte. Quelques peaux-rouges, hideux -sous de mauvaises chemises, s'étaient mêlés à la foule. Des quinquets et -des lampes éclairaient confusément cette horde, qui baragouinait à faire -peur. - -Roger avait balbutié en anglais quelques excuses, expliqué sa curiosité, -montré son porte-monnaie, sa montre, et donné son adresse, prouvé enfin -qu'il n'était qu'un petit gentleman assez imprudent, non pas un voleur. - -Cependant, Aigle-Rouge, fils du célèbre chef sioux Taureau-Volant, -élevait beaucoup la voix. Il s'en prenait au palefrenier Jimmy Simley. -Le vieil Arthur Coventry, qui commandait en l'absence de Buffalo Bill, -dut intervenir: - - «--Tais-toi, fit-il, Aigle-Rouge. Tu cries, ce n'est pas convenable. - - --Mais c'est moi qui ai vu d'abord le petit Français. Jimmy n'est - arrivé qu'après. Par conséquent, le petit Français m'appartient par - droit de prise. C'est moi qui dois le reconduire chez lui, dans une - voiture. - - --Tu ne sais pas parler français. Jimmy sait. - - --Je parle anglais. - - --Ça ne suffit pas. Et pourquoi tiens-tu tant à reconduire le jeune - garçon? - - --Parce qu'on me paiera rançon, comme on fit à Grand-Serpent le jour - où il trouva dans sa tente le chien d'une lady. C'est la justice. Les - Américains m'ont promis la justice, à moi et à mon peuple. - - --Aigle-Rouge, tu ne saurais à Paris ni prendre un fiacre, ni - réveiller un concierge, ni parler aux parents du petit monsieur. - Jimmy, qui l'a aperçu en second, tu l'avoues, et lui a mis la main au - collet, ira prévenir les parents. Il te donnera quarante pour cent sur - la récompense, voilà. Et ceci est juste. Va, Jimmy. En attendant, et - pour qu'il ne se sauve pas, j'emmènerai le petit monsieur sous ma - tente. Venez, sir.» - -Aigle-Rouge revint écoeuré auprès de Rosée-du-Soir, son épouse. Il jeta -son veston rapiécé dans un coin et se recoucha, plein de mépris pour les -visages pâles. - -Quant à l'aventureux Roger, il se jura une heure plus tard, tandis qu'il -rentrait en fiacre vers sa demeure, aux côtés de son père plus ému -encore que courroucé, il se jura d'abandonner ses lectures ordinaires. -Mais ayant remplacé Gustave Aymard par Alexandre Dumas, il n'a fait que -changer de folie: enlèvements, complots et grands coups d'épée ont -succédé dans son imagination à la libre vie du Far West. Il vient de se -faire abonner dans une salle d'armes, et parions qu'il va tâcher de se -battre en duel avant la fin de l'année. On n'est vraiment poète, -voyez-vous, qu'avant quatorze ans. Le don du sourire vient en même temps -que la moustache, et alors tout est perdu. - - - - -LES LIBELLULES DES PLAGES - - -La Manche soupire, l'Océan gémit et la Méditerranée chante tout le long -de nos côtes. Ici les vagues se roulent allègrement sur le galet, là -elles couvrent et découvrent le sable le plus fin; un petit golfe -s'arrondit, une falaise se rompt soudain devant la mer éternelle; ou -bien c'est la campagne même et la verte prairie qui s'arrêtent au bord -des flots. On vous dira de tous ces lieux que ce sont des anses, de -belles rives, des baies, des estuaires charmants, des havres faits à -souhait--mais non pas des plages. Ce qu'on appelle «une plage» est bien -autre chose. - -Prenez un quartier de Paris, avec ses magasins, ses tramways, ses -trottoirs, et transportez-le contre la mer. Remplacez-y seulement les -maisons à six étages par d'horribles villas disparates et collées, -entassées les unes contre les autres, les unes par-dessus les autres, -les unes, dirait-on, dans les autres. Cachez la grève sous un triple -rang de cabines, sous des tentes et des pavillons. Que la romance des -tziganes et le ronflement des machines étouffe le bruit des flots. Puis -lâchez parmi cette cohue de châlets et de boutiques toute une armée -d'automobiles hurlantes, de voitures, de bicyclettes, et dix mille -Parisiens des deux sexes habillés de blanc et coiffés de panamas: alors -vous avez une plage, enfin, une plage élégante où la bonne société s'en -va passer le mois d'août, parfois même septembre aussi. - -Or les plages offrent, sinon une flore particulière, du moins une faune: -car une variété animale tout à fait curieuse y éclôt vers la fin de -juillet, pour disparaître au premier souffle de l'automne. Un distingué -zoologue parisien, M. Fernand Vandérem, fut des premiers naguère à -observer ces jolis êtres qu'il nomma, s'il m'en souvient bien, les -_libellules des plages_. - -La libellule des plages est une jeune fille, très rarement une jeune -femme. Une beauté soudaine et délicieuse se répand sur ses traits à -partir du 20 juillet environ. C'est le moment de l'année où sa taille -devient souple et s'affine, où son teint se fait plus chaud, plus uni, -son sourire plus vif, son regard plus lumineux, ses gestes plus hardis, -sa démarche plus libre. Elle se revêt durant le jour de linon blanc et -de mousseline candide; le soir elle se présente au casino ensevelie sous -un manteau neigeux qui recouvre de précieuses dentelles et des gazes -immaculées. Ailes et corsage, tout est blanc chez la libellule. - -Ses habitudes sont régulières. Le matin, on n'aperçoit guère avant onze -heures ces demoiselles dont la plupart vont alors jouer gracieusement -parmi les vagues bleues; les autres demeurent, bruissantes et -murmurantes, devant le casino qui les attire; quelques-unes encore se -perdent on ne sait où. L'après-midi, jusqu'à trois ou quatre heures, -elles se cachent sans doute sous les feuilles ou au plus profond de -leurs nids, car on les chercherait en vain; mais dès que le soleil -décline un peu vers le couchant, les voici toutes qui s'en viennent -butiner autour des tasses de thé, sur les terrains de tennis ou de golf. -Puis encore une envolée générale lors du crépuscule, et dès neuf ou dix -heures, elles arrivent de nouveau en essaims pressés, pour errer jusqu'à -minuit, voleter, bourdonner, scintiller et tourbillonner autour des -lumières du casino. - -La libellule des plages est éminemment sociable. Elle s'accompagne à -l'ordinaire d'hommes de tout âge et de toute nation: cependant elle -paraît exercer une espèce de fascination sur les très jeunes gens. Dès -son apparition sur nos côtes normandes ou bretonnes, cinq ou six -éphèbes, collégiens en vacances, récents bacheliers, futurs -Saint-Cyriens ou troupiers de l'année prochaine, accourent et se -groupent autour d'elle. Ils ne la quitteront plus jusqu'en octobre. Le -nombre de ces pages, d'ailleurs, pourra diminuer graduellement; cela -dépendra de l'éclat, du charme de la libellule. Un petit compagnon, -pourtant, un seul, lui restera scrupuleusement fidèle pendant toute la -saison: c'est le plus jeune de tous, ou bien le moins fort au tennis, ou -bien encore celui qui n'a ni automobile, ni yacht, ni tonneau, ni -chevaux à sa disposition, le pauvre «patito» qui ne possède tout au plus -qu'une chétive bicyclette. - -Aussi bien y a-t-il plusieurs de ces belles créatures marines qui -attirent indistinctement tous les mâles fréquentant leurs plages, depuis -l'écolier jusqu'au vieillard. Il est difficile de se soustraire à leur -enchantement, n'y demeurât-on soumis que quelques jours ou quelques -heures. Ajoutons que si les prestigieuses et ravissantes bestioles -exhalent ainsi continuellement, durant deux mois, des effluves et comme -un parfum d'amour, elles-mêmes s'y trouvent prises plus d'une fois, si -bien qu'elles contractent avec leurs amis d'août des unions fort -tendres, qui par la suite pourront devenir fécondes, et même légitimes. - -Cependant septembre s'achève, les volets des villas se ferment peu à -peu, les tziganes du casino jouent leurs dernières valses, le flot -commence à se lamenter plus haut sur la grève déserte, et des feuilles -mortes tombent déjà de tous côtés. C'est l'heure triste pour nos -libellules: elles vont mourir. Le vent d'automne les disperse et les -tue. Un beau matin, elles quittent la plage, et nul ne les revoit -plus... - -Ou plutôt, si! on les revoit de temps à autre dans Paris, les pauvres, -mais en quel état! Affublées de robes sombres, perdues dans la foule, -indiscernables au théâtre ou au restaurant, humbles passantes ou -figurantes sans importance, elles ont perdu leur joyeux sourire du mois -d'août et leurs fraîches couleurs, et ces cotillons courts, ces blouses -légères et parfumées, ces chapeaux de paille qui les coiffaient si -galamment. Elles cheminent au Bois de Boulogne ou rue de la Paix, -modestes, furtives, et fort éclipsées par le luxe des courtisanes -orgueilleuses et des «belle madame Une Telle». A peine si on les -distingue. - -A quoi tient donc ce phénomène? A notre imagination surexcitée pendant -les mois dits «de vacances». - -En effet, les petits Parisiens, dès qu'ils savent épeler, s'ennuient -beaucoup d'octobre à juillet. Cela vient de ce qu'ils lisent, -émerveillés, dans les livres qu'on leur donne, d'admirables aventures de -guerres, de voyages, des récits merveilleux de cape et d'épée, des -histoires fantastiques et des contes de fée; puis, la tête en feu, -enivrés et vibrants comme des poètes, les pauvres petits s'en vont après -cela traîner leurs guêtres à travers des rues sinistres, parmi de mornes -fiacres et d'affreux autobus. Comment voulez-vous que leurs beaux rêves -tumultueux s'accommodent d'un tel décor? Ils s'ennuient, vous dis-je, et -cruellement, dans cette Ville-Lumière, où de plus on les met au collège. - -Mais arrivent «les vacances», et la fugue au bord de la mer: quelle -griserie! La liberté, les jardins pleins de secrets, la falaise immense, -les dunes où l'on suivra Bas-de-Cuir sur le sentier de la guerre!... -Tous les petits garçons de Paris ont de la sorte contracté, dès leurs -plus jeunes ans, l'habitude de «rêver double» et d'être étonnamment -heureux pendant août et septembre. Qu'à cet émoi se soit en outre venu -joindre, vers l'âge de douze à treize ans, l'éveil des premières amours, -presque invariablement nées à l'ombre de quelque casino--et l'on conçoit -que nous devions nous trouver tous encore un peu attendris, un peu -affolés d'avance et comme en état d'ébriété sentimentale, dès que nous -approchons seulement d'une plage... - -D'alertes jeunes filles y viennent alors à passer légèrement sous nos -yeux. Elles se profilent avec grâce, blanches sur l'horizon bleu, ou -gris perle, ou pourpre. Le petit garçon que nous avons été s'est -réveillé au rythme des vagues. Une émotion nous a saisis, et aussitôt -nous ne critiquons plus, nous croyons voir des sirènes irrésistibles où -il n'y a que de petits êtres assez gentils seulement... Ce sont des -libellules, écloses pour nous au soleil des plages, et qui vont nous -éblouir durant sept à huit semaines, pour disparaître ensuite en -octobre, ayant bien chanté, bien dansé, bien séduit tout l'été. - -Les libellules des plages, contrairement aux autres insectes, -redeviennent chenilles: c'est quand elles rentrent à Paris. - - - - -LA PISTE - -CONTE DE NOEL - - -_A Pierre Valdagne_ - -Mon ami Francis Ducat se conduisait selon les principes de la raison. -Autant dire qu'il était insupportable. - -Toutefois je l'aimais bien, parce que c'était mon ami intime. Vous savez -ce que l'on nomme un ami intime?... C'est un fâcheux, qui a le droit -d'entrer chez vous à toute heure, qui tutoie votre valet de chambre, ou -peu s'en faut, qui boit sans se gêner votre meilleur porto, fume vos -cigares, critique la distribution de votre appartement, votre manière de -vous habiller, vos plus chères habitudes, et jusqu'à votre conduite -quotidienne, vous dit mille choses désagréables enfin, et survient -toujours quand vous souhaiteriez d'être seul; d'autre part, on l'aime -tendrement. Pourquoi? On ne sait pas. Parce qu'il est l'ami intime: -personnage incommode, mais cher! On se mettrait au feu pour lui. - -Mon ami intime Francis Ducat se conduisait donc suivant les principes de -la raison. Il disait aux pauvres: «Voici mon obole, chers frères. Je -vous la donne, moi aussi, pour l'amour de l'humanité. Mais j'ai tort, -car en encourageant votre mendicité, j'offre une prime à la -fainéantise.» Il répondait aux riches: «J'accepte vos invitations, et -vous rendrai toutes vos politesses; mais à regret, car en me montrant -chez vous avec assiduité, je vous autorise à croire que votre luxe me -charme, et je n'ignore pas les ruines et les misères qui forment la -rançon de ce luxe cruel.» Deux femmes, l'une laide et l'autre jolie, -venaient-elles à lui sourire, qu'il saluait cérémonieusement la première -et lui parlait aussitôt de féminisme, puis ne manquait point à baiser la -main de la seconde en murmurant: «Quelle injustice!» Quand je lui -parlais avec feu d'une belle statue, d'un beau livre, il partageait mon -enthousiasme, pour ajouter ensuite: «N'oublie pas, mon cher, que la -beauté peut revêtir toutes les formes, et qu'une oeuvre entièrement -différente de celle-ci ne méritera pas moins d'éloges...» Je ne pouvais -souffrir mon ami Francis Ducat, que j'aimais tant. - -Un jour, le 24 décembre, il vint me trouver après le déjeuner, et à -brûle-pourpoint: «Ouste! me fit-il, prends ta plume et envoie des petits -bleus à tous les Parisiens ou Parisiennes qui t'attendent demain. Je -t'emmène à Saint-Prix. - ---Mais... - ---Allons, allons, quel projet avais-tu?... Quelqu'un de ces absurdes -réveillons, sans doute, où l'on essaie d'avoir l'air de s'amuser jusqu'à -trois heures du matin en buvant l'éternel champagne. Tu n'iras pas. Le -grand malheur! Au lieu de cette fête morne et prévue, je t'enlève en -auto demain matin. La neige a beaucoup fondu, les routes sont -praticables. Nous arrivons à Saint-Prix pour déjeuner...» - -Francis Ducat possédait à 35 kilomètres de Paris, près d'un village -nommé Saint-Prix, une vieille maison ornée d'un jardin français et -commandant un petit parc et une ferme. Le décor y serait charmant, sans -aucun doute, et pour peu que la neige le couvrît, parfait en un jour de -Noël. - -«--Tu es fort aimable, Francis. Antoinette, toutefois, qu'en -feras-tu?...» - -Car mon ami était marié. Et la personne blonde et fine qui portait son -nom me semblait si délicieuse que je me reprochais chaque jour de ne le -lui point dire. Mais que voulez-vous! un ami intime... on ne peut le -trahir sans remords: et c'est si bête, un remords, si ennuyeux! - -«--Antoinette est partie depuis ce matin, me répondit Francis. Elle est -étonnante, cette petite: elle devient tout à fait campagnarde. Pour un -oui, pour un non, elle se sauve là-bas... - ---Comment, cette fleur de serre, cette fanatique du théâtre, et des -bridges, et des thés?... - ---On ne peut plus la tenir ici, mon cher... Donc, c'est convenu, à -demain?» - -Je levai les yeux vers la fenêtre: Paris était ignoble et, à cause du -dégel qui commençait, larmoyant et dégouttant. Les champs et les bois de -Saint-Prix devaient encore étinceler, au contraire, sous leur voile -blanc. J'acceptai. - -Le lendemain, à l'heure dite, nous traversions Paris dans la bonne -limousine de Francis, et bientôt volions hors de la ville, à travers le -faubourg. Mon vieil ami était terrible, ce matin-là. Que ce fût -l'équipée qui l'eût mis en verve, ou qu'il trouvât une occasion -exceptionnelle de s'écouter discourir dans le demi-silence de cette -voiture bien suspendue, il parla vraiment d'abondance, et ne demeura -sans avis sur aucun sujet. Politique intérieure, diplomatie, réformes -militaires, avenir de l'Eglise, morale publique et privée, littérature, -beaux-arts, voyages, sports, hygiène, et même gastronomie, il m'étonna -plus que jamais par ses clartés de tout. Je l'envoyais secrètement à -tous les diables. - -Aucune difficulté ne l'arrêtait, pour délicate qu'elle fût. «Les maris -trompés sont des sots, affirmait-il. Ils ont mal choisi leurs amis, -voilà tout, sinon leur femme. Dame! soyons logiques: un homme de goût et -d'esprit doit pouvoir placer son entière confiance en ceux dont il -s'entoure...» - -A ce moment, j'effaçai avec mon gant la buée qui couvrait la vitre: nous -courions en pleine campagne, et tout était blanc, comme je l'avais -prévu, sauf la route. Francis dissertait toujours: - -«--Les logiciens, vois-tu, les logiciens seuls nous sauveront. Nous -avons assez de poètes et de dilettantes. Il est temps que nous devenions -pratiques, enfin, et logiques, surtout! Raisonnons, déduisons à propos -du moindre incident, de l'oiseau qui passe, de l'insecte qui bruit, d'un -bout de papier trouvé à terre par hasard. C'est une bonne hygiène -spirituelle, et Sherlock Holmes, ma foi, est un excellent maître. Nous -nous sommes trop longtemps soumis à une politique d'inspiration ou de -sentiment, à une religion dégradante et à des superstitions ridicules. -Cette fable inepte du petit Noël, tiens, puisqu'à propos c'est -aujourd'hui le 25 décembre, eh bien! je la condamne de toutes mes -forces. Oui, oui, je t'entends, tu m'objecteras la fête traditionnelle -des petits et l'innocuité de cette amusette... Erreur! Elle accoutume -tous ces enfants, dont il faudra plus tard faire des hommes, à croire au -merveilleux, presque aux fées. On prépare ainsi pour l'avenir des -rêveurs et des écoute-s'il-pleut. C'est détestable. Je voudrais que le -fait de donner ou de recevoir des «cadeaux du petit Noël» devînt un -délit...» - -Sur ces derniers mots, grâce au ciel, la voiture s'arrêta. Le mécanicien -ouvrit la portière, et montrant un chemin qui s'allongeait, tout couvert -de neige, au pied d'un grand mur: «Voyez, Monsieur, dit-il à Francis, -nous sommes arrivés. Voici le raccourci qui longe le parc de M. -Letaillis. Seulement, je n'ose pas m'y engager: c'est plein de neige, on -ne voit ni les ornières, ni les trous. Je ferai le tour par la -grand'route, qui est bonne et en plein dégel... - ---Si nous allions à pied! s'écria Francis en se tournant vers moi. Tu as -des caoutchoucs, moi aussi, nous ne mouillerons pas. C'est quinze cents -mètres à faire sur ce beau tapis immaculé, regarde... Ça nous -dégourdira. Puis, à pied, nous pourrons couper par le potager. - ---Monsieur a-t-il la clef? demanda le mécanicien. - ---Oui, oui...» - -Nous voici donc, tous deux, suivant le chemin creux et contournant le -parc si jalousement clos de M. Roger Letaillis, lieutenant de -chasseurs--un joli cavalier, certes!--et voisin familier de mes amis -Ducat. Il était presque midi, et rien, depuis le matin, n'avait blessé -la belle neige éclatante. Ah! si, pourtant, et comme nous parvenions -devant une porte dérobée qui s'ouvrait dans le mur de M. Letaillis, une -trace de pas se montra tout à coup. Francis s'arrêta, toujours en verve -et gai comme un pinson. - -«--Halte-là! commanda-t-il. Je souhaitais tout à l'heure que l'on devînt -pratique, et que l'on apprît enfin à raisonner. Plus de poésie, ni de -songeries, mais des connaissances utiles, de la science et de la -logique! A nous Sherlock Holmes, notre maître! Appliquons nos théories, -et tâchons de définir avec intelligence ce que c'est que cette trace -mystérieuse...» - -Puis, se penchant vers le sol, il poursuivit: «Nous avons là, mon cher, -un pied de femme ou de jeune garçon... De femme, plutôt, car le talon -est très petit, très étroit, et très haut: vois en effet combien il a -enfoncé dans la neige... Maintenant, depuis combien de temps cette dame, -puisque c'en est une, a-t-elle passé par ici? Depuis cinq ou dix minutes -à peine, car le dégel a commencé, et la neige par conséquent conserve -peu les empreintes: or celle-ci est extraordinairement nette... Par -conséquent, la belle fugitive est devant nous, à peu de distance, et -nous devons, en nous hâtant, l'apercevoir au moins, sinon la -rejoindre... Courons!...» - -Nous courûmes, mais pas longtemps, vu que, le parc de M. Letaillis enfin -dépassé, nous nous trouvâmes bientôt devant le potager des Ducat. O -surprise! la trace s'arrêtait là, contre la porte même. Francis, assez -étonné, prit sa clef, ouvrit. Nouveau miracle! La piste s'étendait de -l'autre côté, traversant en droite ligne les carrés de choux poudrés à -frimas, et les pieds de salade qui semblaient préparés par le confiseur -et tout couverts de sucre blanc. Au-delà du potager, la trace était plus -visible encore et presque charmante, filant sous les grands arbres nus, -coupant sans respect cette belle galette de farine que figurait une -pelouse ronde, s'imprimant en noir au milieu d'une allée, puis d'une -sente, puis d'une cour... et aboutissant enfin à Mme Antoinette Ducat -elle-même qui, trottinant devant nous, rentrait ainsi chez elle par la -porte des cuisines, et s'apprêtait à en gravir le perron. - -«--Antoinette!» cria François. - -Elle se retourna, stupéfaite: «Bah! fit-elle. Mais d'où diable -venez-vous, tous les deux? - ---Et toi? demanda son mari. - ---Moi?... Je viens de faire un tour de parc. - ---Ah?... De quel côté, donc? - ---Mais... du côté du jardin français.» - -Bon! Le jardin français se trouvait au Nord, alors que l'allée, la sente -que nous avions suivies, la pelouse que nous avions traversée, le -potager... et la demeure de M. Roger Letaillis s'étendaient précisément -à l'opposé, c'est-à-dire au Sud. - -J'aime tendrement, je vous le répète, Francis Ducat, puisqu'il est mon -ami intime. D'où vint donc que je fus si joyeusement satisfait, en mon -for intérieur, de constater qu'il venait là de recevoir, lui aussi, un -plaisant cadeau de ce petit Noël dont il avait médit, et qui, j'imagine, -se vengeait? - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - pages - A la gloire de Carducci 1 - Le latin 9 - Cavaliers antiques 17 - Histoire contemporaine d'un mot 31 - Le goût français 37 - La haine des arbres 45 - Des nuances qui passent, et un son qu'on oublie 55 - Pour écrire: «Je vous aime» 61 - Les lettres de nos amies 69 - Pour causer 77 - Le choix d'un livre 85 - Ne pas aimer la musique 93 - En être 99 - Le jeune homme thé, ou Mascarille 105 - Le dandysme 111 - Noblesse chevaline 117 - Noblesse humaine 127 - A propos du duel 143 - Les jeux sanglants 149 - Far West! 157 - Les libellules des plages 165 - La piste 171 - - -Niort. Imprimerie Nouvelle G. Clouzot. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE CHANTILLY *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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FLOURY</span><br /> -1, <span class="xsmall">BOULEVARD DES CAPUCINES</span>, 1<br /> -PARIS</p> - -<p class="c">1907</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<ul> -<li><span class="sc">La femme baroque</span>, roman (<i>épuisé</i>).</li> -<li><span class="sc">Le page</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">La croix de Malte</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">Couplées</span>, roman.</li> -<li><span class="sc">Au pays de Sylvie</span>, nouvelles.</li> -<li><span class="sc">Souvenirs du marquis de Floranges</span> (1811-1834).</li> -<li><span class="sc">La querelle de l'orthographe.</span></li> -<li><span class="sc">L'amazone blessée</span>, roman.</li> -</ul> -<p class="c"><i>Plaquettes :</i></p> - -<ul> -<li><span class="sc">Quarante escrimeurs. — Les quatre maladies -du style.</span></li></ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em i">A Louis Legendre</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">LETTRES DE CHANTILLY</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">A LA GLOIRE DE CARDUCCI</h2> - - -<p>Les races latines, le sang latin, qu'est-ce que cela -signifie? s'écrieront les ethnographes. Il y a du celte, -de l'anglo-saxon, du slave, du sémite, parfois du -turc, et souvent de l'arabe dans ce qu'on nomme les -races latines. C'est là surtout une expression géographique. -Elle ne correspond à rien de rigoureux, au -contraire. Et quand les Latins se flattent d'une prétendue -hérédité, d'on ne sait quelle finesse du goût, -comme d'une aisance charmante ou d'une qualité -d'esprit qu'ils doivent à leurs ancêtres, ils s'en font -beaucoup accroire.</p> - -<p>Possible. N'oublions pas toutefois que les ethnographes -sont des savants, par conséquent des logiciens, -c'est-à-dire des rêveurs qui suivent leurs chimères -au-dessus de l'humble, obscure et inexplicable réalité. -<span class="pagenum">-2-</span>Certes il existe, quoi qu'ils en pensent, une race latine, -et l'on sent qu'on en fait partie à des mouvements -secrets, à certains dégoûts dont on n'est pas maître, -ainsi qu'à des allégresses involontaires…</p> - -<p>Un auteur barbare et savoureux, l'écrivain anglais -Rudyard Kipling, conte en l'un de ses livres une histoire -admirable. Il s'agit d'un officier de l'armée des -Indes qui fut longtemps le prisonnier et l'esclave des -Russes, si longtemps qu'après d'interminables aventures, -il a, pour ainsi dire, perdu l'esprit, il est devenu -presque un sauvage, presque une bête même. Rentrant -par hasard dans son régiment et déjeûnant au mess, -il ne reconnaît rien, ne se rappelle rien ; à la fin du -repas enfin, son colonel, pour l'éprouver, se lève et -porte la santé de la Reine. Aussitôt l'ancien officier se -trouve debout malgré lui, répond au toast sans s'en -rendre compte, et selon le rite consacré, brise son -verre. Il s'est souvenu inconsciemment de l'émotion -traditionnelle et patriotique que cause à tout bon sujet -britannique un toast à Sa Gracieuse Majesté : le -pauvre homme, soudain galvanisé, s'est à ce coup -retrouvé Anglais, voire impérialiste probablement.</p> - -<p>Or tout dernièrement, le prix Nobel fut conféré au -glorieux poète italien Giosuè Carducci, mort aujourd'hui. -Quiconque, en apprenant cet hommage éclatant -rendu au vieil aède d'outre-monts, a ressenti subitement -un enthousiasme, un mouvement de triomphe et -de joie, de pieux amour aussi et comme de respect -filial ; quiconque a goûté là l'une des belles et violentes -émotions de sa vie ; quiconque a, d'instinct, crié : -Victoire! — peut se dire de bonne et pure race latine! -Où qu'il habite, où qu'il soit né, celui-là est un « méditerranéen ». -Le jour que l'on donna le prix Nobel, -des milliers de <i lang="la" xml:lang="la">cives romani</i> se sont reconnus et -<span class="pagenum">-3-</span>félicités dans le monde entier. Ainsi que l'officier -anglais de Kipling rompait son verre en l'honneur de -la reine Victoria, nous eussions tous brisé nos coupes -à la gloire de Carducci le Superbe, de Carducci l'Ancien!</p> - -<p>Mais, dira-t-on, vous possédez donc l'italien jusqu'à -en saisir toutes les finesses poétiques, jusqu'à entendre -le rythme de cette langue musicale, la cadence de -ses vers, et jusqu'à vous complaire aux jeux délicats -des longues et des brèves, des significations détournées -ou imprévues, des mots qui se flattent l'un l'autre?</p> - -<p>Nullement. Nous lisons, nous autres Français, rebelles -aux langues étrangères, l'italien tant bien que mal. -Quant aux traductions, s'il s'agit d'un poète surtout, -la meilleure ne vaut rien. Aussi est-ce devant la gloire, -les idées, les rêves, les gestes et le personnage de -Carducci que nous nous inclinons, plutôt que devant -son œuvre elle-même. Nous vénérons ses ambitions -artistiques, son énergie, sa fierté, ses attitudes, son -rôle en Italie, toute sa vie ; nous admirons enfin le -héros littéraire qu'il est.</p> - -<p>L'humanité a besoin de héros littéraires. Sans -quelques écrivains et poètes qui ont réalisé des types -parfaits de l'artiste et du lettré, la foule ne saurait -comment témoigner son goût pour la littérature. -Car elle lit peu, et ne relit presque jamais les très -beaux livres : elle est paresseuse, sans curiosité comme -sans culture. Mais elle respecte certaines traditions, -et s'attache à des modèles convenus et définitifs de -grands hommes qui lui sont chers. Ainsi, parce -qu'Alfred de Musset a existé, elle reconnaît du charme -et de la grâce irrésistible chez les jeunes poètes. -Parce que Leconte de Lisle vécut, elle admet l'émouvante -noblesse d'une existence dévouée toute entière -à la beauté. Renan lui fournit le modèle impérissable -<span class="pagenum">-4-</span>d'un penseur quasi-divin. De nos jours, Gabriele -d'Annunzio, Edmond Rostand s'inscrivent à leur tour -dans cette sorte de Légende Dorée. L'étonnement ou -l'enthousiasme universels qu'ils ont suscités auront -entretenu la foi populaire. Parce que Giosuè Carducci -aura, lui aussi, donné pendant quarante ou cinquante -années au monde l'exemple d'un dévouement intransigeant -et passionné envers les Muses et les belles-lettres -classiques, la postérité inscrira désormais dans -son calendrier ce nouveau saint : le poète latin, fier -jusqu'à l'orgueil de sa race et de sa tradition, obstiné, -presque inattaquable à force de bonne foi, terrible -par ses colères, par son mépris, et magnifiquement -perdu dans son rêve.</p> - -<p>La vie de Carducci fut très simple, et d'une élégance -en quelque sorte farouche. Né dans un petit bourg de -Toscane, l'an 1836, et fils d'un médecin de campagne, -il grandit dans la maremme de Pise, maremme -fiévreuse et belle, pareille sans doute à celle qui — Dante -l'a chanté — « fit et défit » la tragique Pia. Le -jeune Toscan adora tout de suite sa langue maternelle, -et l'ancêtre auguste de celle-ci, la langue latine : il fit -des vers et devint philologue. Déjà plein de son génie, -il gagna vite, comme poète, les suffrages d'un groupe -de délicats Florentins, jeunes artistes et lettrés, groupe -qu'il nomma lui-même, insolemment et joliment, <i>les -Amis Pédants</i>. Le journal de ces humanistes de vingt -ans s'appelait le <i>Politien</i>, en souvenir du savant et fin -poète qu'aima si tendrement Laurent de Médicis. En -même temps, comme Carducci était pauvre, il donnait -des leçons, pour vivre. Sa science était profonde : les -plus malveillants rendaient hommage à son enseignement. -Bientôt il se voyait titulaire, à l'Université de -Bologne, de la chaire de littérature. Il ne devait plus -<span class="pagenum">-5-</span>abandonner que rarement et cette chaire et cette ville, -où s'écoula presque toute sa vie.</p> - -<p>Rappelons qu'au temps où le hautain Carducci présidait -<i>les Amis Pédants</i>, et contribuait à fonder le -<i>Politien</i>, la littérature italienne se trouvait en proie -au plus gémissant et veule romantisme. Ecœuré par -ce mauvais ton, notre jeune aède jura de ramener la -poésie à ses sources primitives et — en ce pays — nationales, -c'est-à-dire aux modèles classiques. Pareil -à notre Ronsard, Carducci devint « un antique » ; sa -muse en italien parla grec et latin, et comme -Ronsard aussi, il composa, selon les rythmes anciens, -les plus mélodieuses, les plus fortes, nerveuses et -frémissantes poésies lyriques dont puissent s'enorgueillir -ses compatriotes.</p> - -<p>Dans le même temps encore, l'Italie renaissante -s'affranchissait du joug monarchique et clérical de -l'Autriche. Frénétiquement patriote et libéral, Carducci -exécrait les oppresseurs de son pays, étrangers, prêtres -et rois. La tourbe pleurarde des romantiques, ses -adversaires littéraires, soutenait volontiers, au contraire, -ces prêtres, ces rois que le moyen-âge avait -respectés. Logique jusqu'au bout, Carducci devait -donc, lui, glorifier le paganisme, la joie de vivre, le -règne de la radieuse nature, et jeter l'opprobre à ce -sombre catholicisme, triste religion d'esclaves qui -ruina le monde antique : il publia l'<i>Hymne à Satan</i>, -furieuse attaque contre le dieu des humbles et des -soumis, contre l'idéal des chrétiens.</p> - -<p>Scandale immense! Toute une partie de l'Italie se -dressa, indignée, contre Carducci, qui devint alors -l'idole des révolutionnaires et des républicains radicaux. -Attaque et défense, le combat fut acharné non -moins que féroce. Mais le fougueux Giosuè avait bec -<span class="pagenum">-6-</span>et ongles. Sa plume était redoutable et son éloquence -impétueuse, mordante, âpre<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Une anecdote : Giosuè Carducci enfant avait capturé -dans la maremme un faucon et un louveteau, qu'il élevait. -Son père, pieux catholique, fit abattre ces animaux sanguinaires. -De là daterait le premier ressentiment du petit Giosuè -contre une religion qui, pensait-il, poussait à détruire les -belles bêtes de proie. Sentiment puéril, mais non pas absurde, -il s'en faut.</p> - -<p>Notons aussi que lors du Congrès de la Paix de 1890, le -vieux Carducci publia une Ode sur la Guerre, dans laquelle -il exaltait et glorifiait le « sublime fléau », en vouant aux -gémonies les pacifistes.</p> -</div> -<p>L'unification de l'Italie se fit enfin. Carducci comprit -que la Royauté seule pouvait accomplir l'œuvre de -relèvement et de paix. Patriotiquement, il se soumit, -et s'inclina, non sans noblesse, devant la grâce infinie -de la reine Marguerite, sa tutélaire souveraine. Il termina -sa vie, chargé de gloire et d'années, n'ayant -pas un instant faibli, ni cessé d'être le plus grand -et le plus pur des poètes lyriques, au sens qu'Horace -et Ronsard laissèrent à ce titre, comme le plus hardi, -le plus indomptable des libres esprits, et — à l'exemple -de Pétrarque — le plus raffiné, le plus délicat des -savants humanistes. Gabriele d'Annunzio, de nos jours, -offre quelques traits de ressemblance avec Giosuè -Carducci, qui d'ailleurs fut son maître.</p> - -<p>On dressera plus d'une statue — hélas! — à Carducci. -Laides et vulgaires, elles encombreront les -places de Florence, de Bologne et de Rome. On verra -l'émule de Politien, de l'Arioste et du Tasse vêtu d'une -redingote de bronze ou de marbre, et ridiculisé à -jamais. Au lieu de ces effigies absurdes, je souhaiterais -qu'on élevât au poète deux monuments vraiment -dignes de lui. L'un à Rome, et non loin du Forum où -<span class="pagenum">-7-</span>jadis retentit la voix des Gracques et de Cicéron : là -serait placé sur un socle, en un carrefour ou bien au -détour d'une rue, ce buste splendide et inachevé de -Brutus que tailla Michel-Ange, et qui actuellement se -trouve à Florence, au Bargello. Une inscription rappellerait -au passant que ce chef-d'œuvre commémore -la mémoire du grand patriote Carducci.</p> - -<p>L'autre monument se trouverait dans la baie de -Naples, en un site admirable de Sorrente ou du Pausilippe, -au lieu que jadis occupa sans doute telle ou -telle voluptueuse villa romaine. Là, devant la mer, -sous un portique léger, quelque divine statue antique -ferait son geste éternel en l'honneur de notre poète, -quelque Muse du Vatican ou, qui sait, l'Apollon -Citharède lui-même…</p> - -<p>Puis, ce n'est pas tout. Il y a dans la vie de Giosuè -Carducci une heure charmante : ce fut celle où il -sut pencher sa tête, jusque là rebelle, sur la main -pleine de grâces de la reine Marguerite. Il n'est plus -besoin d'un monument pour conserver ce joli souvenir -de galanterie ; le marbre ni l'airain ne conviendraient -en rien ici, mais bien plutôt il y faudrait quelque -commémoration délicate, courtoise, souriante et digne -à la fois, quelque louange qui vînt plutôt de chez -nous, par exemple un élégant et fin discours, un -éloge éloquent, mais en même temps très spirituel, -dans le goût de ceux que savent si merveilleusement -réussir chaque année, en se jouant, nos messieurs de -notre Académie Française.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-9-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">LE LATIN</h2> - - -<p>De temps à autre, chez nous, quelqu'un demande -que les langues mortes ne figurent plus sur les -programmes de l'enseignement secondaire. Parfois -cet ennemi de nos chétives études classiques est un -délicat, qui sait combien rustiques et incomplètes -sont les notions de grec et de latin inculquées aux -élèves durant leurs classes. « A quoi bon, dit avec -dédain ce fin lettré, ennuyer les pauvres lycéens avec -des « chrestomathies » ou des morceaux choisis de -Cicéron? Est-ce pour dégoûter à jamais les quelques -esprits désintéressés ou artistes qui autrement eussent -aimé par la suite à découvrir peu à peu, comme firent -jadis les humanistes italiens, la grâce ravissante des -Muses antiques? Un potache devenu péniblement -bachelier éprouve l'horreur de ce qu'il a si péniblement -appris. Et tout au plus un très « fort en -thème » connaît-il sa littérature grecque et latine -comme un commis de librairie peut connaître les -livres de sa boutique. Beau résultat, vraiment! Que -nos jeunes gens étudient plutôt les langues vivantes -ou les cours de la Bourse. Ce sera plus utile que de -<span class="pagenum">-10-</span>savoir enfin, au prix de longs et fastidieux efforts, -épeler gauchement Tacite ou déchiffrer Horace tant -bien que mal. »</p> - -<p>D'autres fois, le réformateur est un politicien qui -pense à sauver la République en s'acharnant contre -la tradition des études gréco-latines. Monstruosité -qu'une tradition! Car chacun sait, n'est-ce pas, que -voilà l'ennemi, et que la rente remontera, que la -terre redeviendra fertile et boisée, que la natalité -augmentera, que l'alcoolisme disparaîtra, et que tous -les problèmes sociaux enfin se trouveront résolus le -jour où nul souvenir d'un passé fumeux et gothique -ne subsistera plus en terre française.</p> - -<p>Dans l'un et l'autre cas, la menace n'est pas bien -grave. Le fin lettré, en effet, n'apporte généralement -pas beaucoup de passion dans un débat dont il se -soucie peu, au fond ; puis il représente une très petite -minorité ; et vous ne voudriez pas maintenant que -l'on se souciât de l'opinion des fins lettrés, je suppose? -Quant au politicien, il a bien d'autres nobles besognes -à poursuivre : le pays qu'il gouverne a pour mission -de donner au monde attentif le spectacle de vastes -expériences sociales ; il y a là, on en conviendra, du -travail plus intéressant, pour un homme d'Etat, que -tout ce qui touche aux belles-lettres, ce jeu, cette -amusette de mandarins.</p> - -<p>Seulement, dans les derniers mois de 1906, le -Touring-Club ayant tenu sa séance annuelle, M. Ballif, -président, crut devoir s'y élever, au cours de la -harangue qu'il prononça, contre l'instruction que -l'on donne aux enfants dans les lycées. On leur fait, -a-t-il dit, apprendre trop de choses par cœur, et -notamment le latin, le grec : une éducation plus -pratique serait à souhaiter, par exemple un peu -<span class="pagenum">-11-</span>moins de langues mortes et un peu plus d'anglais ou -d'allemand<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Or, que le président du Touring-Club -forme de tels vœux, voilà qui est sérieux et peut -alarmer à juste titre un esprit attaché aux études -classiques. La très nombreuse et puissante société -que l'on nomme Touring-Club poursuit en effet une -œuvre admirable en France : les efficaces, les continuels -services qu'elle rend au point de vue archéologique -et artistique témoignent de l'intelligence et du -bon esprit qui l'animent. Si le président, dans un -discours officiel, y condamne l'enseignement des -langues mortes, il faut voir là l'opinion d'un public -étendu, important et assez généralement éclairé… -Malgré les assentiments qu'elle peut rencontrer, il -me paraît pourtant que cette opinion repose sur une -grande erreur.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans la <i>Revue du Touring-Club</i> de janvier 1907, -M. Ballif a repris et développé cette idée.</p> -</div> -<p>Laissons le grec. De plus autorisés présenteront -sans peine, et j'espère victorieusement, sa défense. -Mais il nous faut de toutes nos forces réclamer, exiger -les études latines. Loin qu'on les restreigne ou -supprime, supplions qu'on leur attribue une place -encore plus grande sur les programmes, comme -moyen de culture dont nul autre n'approche, et comme -la meilleure discipline pour ennoblir et peut-être -aussi clarifier l'esprit.</p> - -<p>D'ailleurs l'histoire elle-même et les faits nous -servent ici. Sait-on bien que dans le pays le plus -utilitaire du monde, en Amérique, on commence à -réclamer à grands cris les humanités? Une revue -universitaire de Chicago, <i lang="en" xml:lang="en">The School review</i> (juin 1906), -en fait foi<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Des professeurs de sciences et de -<span class="pagenum">-12-</span>médecine demandent que leurs élèves aient une -culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'on -leur polisse l'esprit. Un professeur d'hydraulique a -été jusqu'à composer un programme où le latin -occupe la plus belle place, « avant la géométrie, la -physique et l'algèbre ». Le latin est en effet considéré -par eux comme la meilleure gymnastique intellectuelle. -Et leurs élèves en ont grand besoin, d'une -gymnastique intellectuelle, vu qu'ils ne peuvent tirer -parti de l'enseignement qu'on leur donne par rudesse -d'esprit, par gaucherie, par défaut de souplesse, de -précision et d'ingéniosité. Ils n'ont pas pris l'habitude -de soigner leur besogne, ils bâclent, ils ne savent pas -travailler. Le niveau intellectuel des étudiants baisse, -si bien que les jeunes gens américains tombent dans -une espèce de paysannerie. Devenus ingénieurs après -cela, ils ne sont capables ni d'écrire, ni de parler -convenablement ; ils ne peuvent même pas rédiger -un rapport utile, et dans toutes les affaires où se -trouvent mêlés des ingénieurs, « la plupart des procès -viennent de ce qu'ils se sont mal expliqués ». La -<i lang="en" xml:lang="en">School review</i> préconise chaleureusement, pour remédier -à cet état de choses, les études latines.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> V. <i>Les Débats</i> du 5 décembre 1906.</p> -</div> -<p>Elle a raison. Imitons-la. Il y aurait à ce sujet une -belle campagne à tenter dans les journaux et l'opinion -publique : il faudrait que des jeunes gens (et non -plus ici des professeurs) démontrassent comment ils -n'ont jamais eu que faire de ces fameuses notions -pratiques, si puériles et vaines, qu'on s'est ingénié à -leur inculquer dans les collèges. Six mois d'expérience -en apprendront toujours davantage à un futur mécanicien -ou directeur d'usine que trois ou quatre ans -de vagues conseils au lycée. Rappelez-vous les -absurdes bataillons scolaires : une petite semaine de -<span class="pagenum">-13-</span>régiment ou deux heures de manœuvres valaient -mieux que ces bêtises. Pour tout citoyen appelé un -jour à parler (défendre ses intérêts), à écrire (rédiger -des rapports, exposer des affaires, composer des -lettres), à penser (ne faut-il pas voter?), il est utile -d'avoir acquis la plus grande souplesse d'esprit -possible, la meilleure culture, la finesse du raisonnement, -le talent d'être clair et précis. Les humanités -mènent vite à tout cela.</p> - -<p>Et si même elles n'y conduisaient pas aussi sûrement, -il y a du moins certaines qualités, entre toutes, -que les auteurs latins sont merveilleusement propres -à suggérer, par exemple la dignité, la gravité. Il ne -convient pas de lever les épaules : un peu plus de -gravité nous sauverait de la niaiserie, où nous tombons -parfois, et nous préserverait en partie de ces -enthousiasmes désordonnés autant que turbulents, -dont les suites ne nous font pas toujours honneur. -Niera-t-on également que l'estime de soi-même, dont -se compose en grande partie la dignité, ne nous fasse -parfois défaut? Qu'est-ce que notre admiration continuelle -et inexplicable des étrangers, et principalement -des Anglo-Saxons? Un citoyen de la grande -Rome, jadis, n'éprouvait rien de tel. Au lieu que nous -n'osons, nous autres, rien entreprendre, tant nous -nous défions sottement ou bassement de nous-mêmes.</p> - -<p>Un auteur latin, Ausone, l'a pourtant dit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Incipe, dimidium facti est cœpisse. Supersit</div> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Dimidium : rursum hoc incipe, et efficies.</div> -</div> - -<p>Quant à la manière d'exprimer sa pensée ou de -l'écrire, il n'est sans doute point d'entraînement ni -de sport intellectuel plus propre à nous aider en cela -<span class="pagenum">-14-</span>que la version latine. Outre qu'un usage assidu des -auteurs latins est de nature à nous donner le goût et -peut-être l'habitude du « style noble » — grâce véritable -et trop négligée aujourd'hui, — cet usage -nous peut apprendre aussi à user d'une syntaxe -moins pauvre et moins monotone que celle du -<small>XX</small><sup>e</sup> siècle. Un sujet, un verbe, un attribut, voilà -l'humble canevas de toutes nos phrases contemporaines. -Et plus la langue d'un auteur est ainsi -mesquine, plus on dit qu'elle est « pure ». Le latin, -avec ses longues périodes infiniment variées, nous -enseigne au contraire l'art de jeter d'un seul trait sur -le papier une idée complète, en un seul paragraphe -ou mieux encore en une seule belle phrase, gracieuse -ou superbe, ornée d'incidentes toutes diverses entre -elles, et aussi bien attachées à la proposition principale -que des rameaux délicats à la branche d'un -arbre.</p> - -<p>Puis les mots latins sont charmants. Leurs significations -pleines de nuances aiguisent et forment le -jugement, la critique, bientôt le goût. Les verbes, -surtout, ont de la malice. Il faudrait les traduire -presque tous par « avoir une tendance à… ». D'où -l'on ne sait quoi de non-exprimé, d'inexprimable -peut-être, qui donne soit à une phrase descriptive, -tableau de foule, décor ou portrait, soit à une apostrophe -oratoire, le plus tragique, si ce n'est le plus -savoureux et surprenant éclat. Ailleurs encore, ce sont -des verbes presque trop précis et comme frémissants -sur la page. Pour le verbe <i lang="la" xml:lang="la">carpere</i>, le lexique donne -ce sens : « enlever quelque chose du temps ou de -l'espace », ainsi par exemple qu'on dirait en sport : -« il enleva ses trente kilomètres dans l'heure ». Or, -Virgile a écrit des poulains qu'on doit les dresser, dès -<span class="pagenum">-15-</span>quatre ans, à savoir, sur la vaste plaine, « <i lang="la" xml:lang="la">carpere -gyrum</i>… » Les voyez-vous là-bas, les poulains, -enlever au galop leur tournant? Mais Horace a dit -aussi : « <i lang="la" xml:lang="la">Carpe diem</i>… » Et comment traduire, cette -fois? On ne sait. Peut-être par : « Cueille le -jour »?…<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Dans une des comédies de Maurice Donnay, et comme -le héros et l'héroïne se disposent à sortir, celui-ci considère -doucement sa frivole amie et se murmure à lui-même : -« <i lang="la" xml:lang="la">Carpe diem!</i>… » Se retournant, surprise : « Qu'est-ce -que cela veut dire? » lui demande la jeune femme. « Cela -veut dire… », il hésite un moment, puis il sourit et répond : -« Cela veut dire : Va mettre ton petit chapeau, et viens… » -Tout cela dans un verbe latin!</p> -</div> -<p>Il n'y a pas que les verbes. Substantifs et adjectifs -ont aussi leurs délicatesses. Voici l'un de ceux-ci, -entre mille : <i lang="la" xml:lang="la">lubricus</i>. On trouve dans le dictionnaire : -1<sup>o</sup> glissant, où l'on glisse ; 2<sup>o</sup> glissant, qui glisse dans -la main, poli, lisse ; 3<sup>o</sup> mobile, inconstant, incertain ; -4<sup>o</sup> difficile, chanceux ; 5<sup>o</sup> qui fuit, qui échappe, trompeur. -Arrivé à ce dernier sens, qui se défendrait de -songer au faune capricieux bondissant le long d'une -rive, entre les saules et parmi les roseaux? Or, le -faune poursuit la nymphe, elle-même toujours en fuite -et souriant un peu plus loin. D'où finalement notre -« lubrique ». Le trajet est délicieux.</p> - -<p>Ajoutons qu'à lire, qu'à étudier sans cesse les -auteurs latins, on peut acquérir le respect et même le -culte de la beauté. Car on aura beau dire, les mots -français sont usés, pour les collégiens surtout qui n'en -sauraient, comme de bons lettrés, goûter encore toute -la saveur. Une très admirable phrase française finira -toujours par leur sembler un peu fade : leur goût -étant mal éveillé, ces « graphies » dont ils ont -<span class="pagenum">-16-</span>trop l'habitude ne les toucheront jamais beaucoup. -Au contraire le professeur qui leur fait entrevoir la -splendide noblesse enclose dans une formule latine, ou -tout le charme qui s'exhale d'un mélodieux et doux -hexamètre, ce professeur, s'il est adroit, leur présente -ce qu'il y a de plus émouvant au monde pour de jeunes -esprits, c'est-à-dire un mystère qu'on aperçoit un peu, -une merveille à demi tirée de l'ombre, la beauté enfin -pieusement recouverte d'un voile comme un objet -sacré. Ou plutôt, ce maître habile leur parle des sirènes, -que nul ne voit, sans doute, mais qui chantent et -qu'on entend sur la mer.</p> - -<p>Nous n'avons pas besoin de tous ces raffinements! -s'écriera-t-on. Donnez-nous des hommes, des citoyens… -Eh! c'est le moyen d'en faire. S'il appartient aux -races latines de dominer encore le monde, c'est par -l'esprit. Jamais les jeunes Français ne seront assez -cultivés. Plus on les aura rendus fins et sensés, -d'autant mieux ils se gouverneront. Plus ils auront -de noblesse et d'élévation dans l'esprit, d'autant plus -vite perdront-ils cette pusillanimité qui leur nuit. -Préparons de bons humanistes pour obtenir seulement -des hommes raisonnables et assez intelligents.</p> - -<p>Des citoyens, des soldats, des législateurs? Mais -ceux qui ont fait la Révolution et l'Empire lisaient -avec goût Tite-Live et Tacite, ne parlaient que des -Gracques et rêvaient de César.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-17-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CAVALIERS ANTIQUES</h2> - - -<p>La beauté parfaite est dans la sculpture antique, et -point ailleurs. C'est là, uniquement là, qu'on la trouve. -L'art avec lequel les artistes anciens surent interpréter -la vérité est à jamais perdu.</p> - -<p>Seules pourtant, les figures équestres gênent un -peu. On ne sait quoi de théâtral choque, même dans -les plus appréciées. Les personnages ont toujours l'air -de chevaucher des bêtes qui se retiennent. Jamais le -cheval ne se porte franchement en avant. Jamais le -cavalier ne paraît réellement s'en occuper. Pourquoi?</p> - -<p>Voici, à ce sujet, plusieurs remarques, des notes — et -quelques réflexions techniques.</p> - -<p>Posons tout d'abord ce principe que tous les chevaux -réellement bons, c'est-à-dire courageux, ardents, -pleins de sang enfin, ont une tendance à donner plus -qu'on ne leur demande, à augmenter sans cesse le -train dont on les veut mener, et qu'il les faut toujours -retenir. Ils prennent leur point d'appui et tous (plus -ou moins, bien entendu, suivant leur disposition -naturelle ou l'adresse de leur cavalier) tirent sur les -rênes afin d'aller de plus en plus vite. Si l'on n'a pas -<span class="pagenum">-18-</span>une science d'écuyer consommé, on ne saurait -empêcher une monture très vigoureuse de <i>tirer</i>. Pour -y parvenir, il faut monter avec un doigté infini, après -avoir soigneusement embouché son cheval, en choisissant -parmi tous les mors et filets dont on dispose -aujourd'hui, ceux qui lui conviennent le mieux. Et, -d'autre part, un cavalier qui ne possède point une -excellente assiette se trouve par là même incapable -d'acquérir cette délicatesse et cette légèreté de main -nécessaires pour tromper un cheval, pour l'amuser, pour -l'empêcher enfin de se ruer brutalement devant lui en -pesant comme un furieux sur la bride.</p> - -<p>Observons de plus qu'un cheval puissant et chaud, -que l'on conduit sans art, tire un peu davantage -chaque fois ; et que si l'on n'a point alors, outre des -bras solides et des mors ingénieux, de bons et confortables -étriers pour se bien établir et caler sur la selle, -il devient, je ne dis pas difficile, mais impossible de le -tenir. La bête vous mènera où elle voudra, et à -l'allure qu'il lui plaira, c'est-à-dire la plus folle.</p> - -<p>Or, les anciens embouchaient leurs chevaux de la -façon la plus rudimentaire, avec des mors primitifs, -ou plutôt de simples filets<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Et aussi, et surtout, ils -montaient sans étriers. Xénophon leur recommande -même<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> de se tenir non point assis comme sur un -siège, mais droits, comme s'ils fussent debout, les -jambes écartées. Quelle assiette pouvaient-ils donc -avoir ainsi? Et comment, dans de telles conditions, -<span class="pagenum">-19-</span>eussent-ils pu rester maîtres de montures très généreuses, -ou véritablement fortes, et violentes par -conséquent? Si leurs chevaux avaient alors fait -preuve d'une qualité remarquable, il est à croire qu'ils -ne les eussent pu diriger, étant donnés leurs procédés -rustiques et leur manière de monter, ni retenir en -rase campagne, ni même dresser, ou seulement -essayer de dresser. Un pur sang nerveux, de nos jours, -ou quelque fougueux irlandais aurait vite fait de -jeter par-dessus ses oreilles quiconque s'aviserait de -vouloir le monter à la grecque.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <span class="sc">Xénophon</span>, dans l'<i>Equitation</i>, X, décrit deux ou -trois espèces d'embouchures, assez heureuses, il est vrai, -mais cependant insuffisantes, c'est-à-dire soit trop dures, -soit trop douces pour dominer ou ne pas irriter un cheval -trop « en avant ».</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Equitation</i>, VII.</p> -</div> -<p>On peut donc déjà soutenir sans trop de témérité, et -d'après ces premières réflexions, — toutes naturelles, -n'est-ce pas? — que les chevaux antiques devaient -être plus médiocres et froids que robustes et allant.</p> - -<p>Une objection. Les cavaliers de Saumur sont capables -de conduire partout des chevaux impatients, -même dans la plus vive ou dure chasse, en se passant -d'étriers, voire de selle au besoin. Ils accompliront -ce joli travail grâce à leur tact équestre, à leur main -habile, exquise. Oui, sans doute. Mais ce sont les -cavaliers de Saumur, c'est-à-dire les meilleurs de -France, sinon d'Europe. Ce seront encore avec eux -quelques autres raffinés, très rares, je l'affirme, qui -en arriveront là à force de science et d'expérience. -Et l'on ne saurait croire que les Grecs et les Romains, -qui, <i>tous</i>, montaient presque à cru et sans beaucoup -d'étude, aient eu la maîtrise que l'on n'acquiert de -nos jours qu'à Saumur ou dans quelques cercles -extrêmement restreints de fervents cavaliers. Ni la -science des chevaux, ni l'équitation n'étaient fort -développées dans l'ancien monde. On ne connut point -de Saumur en Attique, non plus que dans la Ville -Eternelle. Comment donc toute une cavalerie de -<span class="pagenum">-20-</span>simples soldats aurait-elle possédé des talents qui -n'appartiennent aujourd'hui qu'aux plus adroits, -qu'aux plus excellents spécialistes?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les anciens se mettaient en selle, s'ils étaient -malades ou âgés, en se faisant enlever par un palefrenier<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. -Mais, autrement, ils sautaient sur le dos -du cheval en se servant de la crinière, ou bien en -s'aidant de leur lance qu'ils appuyaient contre le sol. -Certaines statues d'amazones semblent indiquer cette -manière de s'y prendre<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les chevaux qui supportaient -sans trop de colère ces brusques exercices de -voltige, et cela dès le départ, dès le premier contact -de leurs cavaliers, témoignaient d'un naturel étrangement -pacifique. Je me hâte d'ailleurs d'ajouter -que ce second argument n'est pas des meilleurs. Car -le dressage endort bien des susceptibilités chez un -animal, et nous voyons partout des écuyers ordinaires -user aisément de cette mise en selle sur des chevaux -souvent nerveux. Pourtant la remarque n'aura pas -été tout à fait vaine, si on la joint à ce qui précède et -à ce qui va suivre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <span class="sc">Xénophon</span>, <i>Equitation</i>, VI.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> L'Amazone Mattei, au Vatican, galerie des Statues.</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Comment faut-il se représenter les chevaux antiques? -Outre les statues équestres, nous les voyons sur les -<span class="pagenum">-21-</span>bas-reliefs, sur les peintures, aux flancs des vases et -des sarcophages, aux frises du Parthénon : ce sont -des doubles poneys, lourds et ronds, des cobs gras, -avec de gros membres et très peu d'encolure. Et -répondons tout de suite ici à une observation que l'on -fera peut-être : les cygnes des Lédas, dans l'art -antique, nous apparaissent comme semblables à de -modestes oies ; les panthères des Bacchus ont l'air de -chiens d'appartement, ou de chats ; les coursiers des -Dioscures sont manifestement réduits à la taille de -petits chevaux de polo. Il est certain que la tradition -imposait aux artistes de sacrifier parfois les -proportions, et de représenter la figure d'un dieu ou -d'un héros comme beaucoup plus importante et plus -grande, relativement, que les attributs, les animaux, -parfois même les personnages qui l'accompagnent<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <span class="sc">Burckhardt</span>, <i>Cicerone</i>, Art ancien, pp. 76, 102, 113.</p> -</div> -<p>Evidemment. Pourtant, cette tradition ne pouvait -sans doute commander la même réserve dès qu'il ne -s'agissait plus de figures héroïques ou divines, mais -de simples humains, comme pour les cavaliers du -Parthénon, par exemple. Ceux-ci, du reste, ne -semblent pas chevaucher des bêtes dont le sculpteur -a volontairement diminué la taille, mais bien des -poneys, de vrais poneys, grossement bâtis. On -retrouve les mêmes proportions exactement sur la -fameuse coupe d'Orvieto (musée de Berlin), où les -cavaliers athéniens, passant la « dokimasie », présentent -aux magistrats des animaux qui seraient réformés -pour défaut de taille par tous nos régiments de cavalerie -légère ; et sur les arcs de triomphe et autres -monuments romains où les chevaux, un peu plus -grands cependant, ne dépassent pourtant point la -<span class="pagenum">-22-</span>plus petite moyenne, et gardent dans leur structure -cet air de lourdeur, majestueuse quelquefois, brillante -même, mais au fond chétive. La moindre comparaison -de tous ces animaux à têtes énormes et à petits -muscles avec quelques-uns de nos beaux et puissants -chevaux modernes, serait pénible.</p> - -<p>Notons encore que sur les monuments comme sur -les vases anciens, nous verrons presque toujours les -vaches et les taureaux des sacrifices représentés selon -leurs proportions normales et justes. Il y a donc peu -de raisons pour que seuls les chevaux aient été, sauf -dans les statues et dans les groupes où se trouvaient -des héros ou des dieux, rapetissés de parti pris ; et -nous pouvons, par conséquent, bien établir leur -modèle en général : des cobs assez communs, sans -encolure, et trop en chair. On se méfierait aujourd'hui -d'animaux qui présenteraient cette apparence, et il -y a de fortes chances pour que, tout en restant peut-être -d'assez convenables routiers de service, ils n'aient -ni force réelle, ni vitesse, ni fougue, ni cœur, ni -rien<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> On peut citer ici l'exemple du hideux cheval de Marc-Aurèle, -qui se trouve à Rome sur la place du Capitole, et -qui est tout à fait pareil à ces animaux de cirque forain sur -lesquels des écuyères en maillot dansent et font des tours. -Une pareille bête ne pouvait certainement galoper que sur -place.</p> -</div> -<p>Il ne faudrait pas non plus être dupe de l'allure -caracolante et indomptée que les artistes leur ont -donnée le plus souvent, soit dans la cavalcade du -Parthénon, soit ailleurs. Précisons, en effet : en quoi -consiste tout le brillant des chevaux anciens? Uniquement -en ceci, qu'ils se cabrent toujours. Or, cette -éternelle cabrade n'est qu'un paisible exercice de -<span class="pagenum">-23-</span>manège. On apprenait aux chevaux de parade, que -montaient les chefs, à se dresser continuellement sur -les jambes de derrière. Xénophon consacre tout un -chapitre à cet enseignement spécial<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>. Voyons donc -là le travail de chevaux bien mis plutôt que l'impatience -d'animaux pleins de sang. Et n'oublions pas, -en outre, que cette cabrade n'était aussi qu'une des -seules façons que l'on eût alors de représenter tout -simplement le galop<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Equitation</i>, <small>XI</small>.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Salomon <span class="sc">Reinach</span>, <i>la Représentation du galop -dans l'art ancien et moderne</i>.</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il y a dans l'<i>Anabase</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> un passage qui m'a toujours -surpris. Arrivés enfin sur le bord de la mer, à Trapézonte, -les Grecs, après un mois de repos, donnèrent -des jeux, dans lesquels ils firent courir des chevaux : -ceux-ci devaient descendre une pente rapide ; puis, -parvenus au rivage, revenir et remonter jusqu'au -sommet d'une colline. C'était là un parcours dur, -assurément. Mais la seconde partie, la montée, en -fut, paraît-il, accomplie avec peine, « au pas ». Si les -chevaux avaient été très bons, jamais ils n'eussent, -<i>courant ensemble</i>, et dans l'émulation d'une lutte, -gravi même une pénible montée « au pas ». Il vaut -mieux conclure que ce n'étaient que des bêtes de -somme, sans courage et sans qualité. Peut-être aussi -le parcours était-il immense et de nature à les épuiser -<span class="pagenum">-24-</span>complètement? Mais comment supposer qu'un général -aussi avisé que Xénophon eût permis qu'on risquât -d'abîmer, dans une épreuve pareille, des coursiers qui -devaient après cela, et à travers mille périls, ramener -jusqu'en Grèce ses hommes et les bagages?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> L. IV, chap. <small>VIII</small>.</p> -</div> -<p>Une preuve de la médiocrité des chevaux de selle, -dans l'antiquité, peut aussi être tirée de la supériorité -certaine qu'eurent précisément sur ceux-ci les chevaux -de trait. Les grandes épreuves de l'hippodrome sont -des courses de chars ; quant à celles des chevaux -montés, beaucoup plus rares, on n'en parle guère, on -semble à peine s'en être soucié. Ce sont les conducteurs -de chars que le peuple acclame, les quadriges -vertigineux que les poètes chantent, et si les propriétaires -de belles écuries faisaient de gros sacrifices, ce -n'était qu'en vue des seules luttes d'étalons, de -juments ou de poulains attelés. Il faut donc que les -meilleurs animaux eussent été réservés pour les -chars. On montait les médiocres.</p> - -<p>Mais aussi pouvaient-ils tirer à leur aise, les quadriges : -leurs cochers, arc-boutés en arrière, le torse -entouré de cuir et comme corseté, les guides passées -autour des hanches<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, ils semblent en avoir eu, -comme on dit, plein les bras. Eh bien, rapprochons -ceci de ce que j'avançais au début de ces notes : les -seuls bons chevaux antiques, qui furent évidemment -ceux qu'on attelait aux chars dans l'hippodrome, -tiraient comme des fous, et eussent sûrement échappé -à de simples cavaliers.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> V. la statue du Cocher, au Vatican, salle du Bige.</p> -</div> -<p>Les anciens n'ont, du reste, même en vue des -courses de chars, particulièrement distingué ni amélioré -aucune race chevaline. Nulle d'entre elles n'était -<span class="pagenum">-25-</span>donc nettement préférable aux autres. Les auteurs -grecs et latins citent comme remarquables des produits -de tous les pays, sans guère insister sur aucun. Il -n'y a peut-être qu'un certain cheval des Asturies qu'on -retrouve assez souvent ; mais ce n'était qu'un trotteur<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Pétrone, entre autres, nous le présente (<i lang="la" xml:lang="la">Satyric.</i> -LXXXVI) comme un cheval de prix, mais le dit alors croisé -de race macédonienne, <i lang="la" xml:lang="la">asturconem macedonicum</i> ; et -Martial, qui le cite également (XIV, 199), ajoute dans -l'épigramme : <i lang="la" xml:lang="la">ad numerum rapidos qui colligit ungues</i>. -Or, ces derniers mots définissent, non le galop, je pense, -mais le trot, et plus spécialement l'amble.</p> -</div> -<p>Ce que nous savons des chevaux de guerre, qui -accomplissaient, quand leurs pieds non ferrés les portaient -toutefois jusqu'au bout, de longues campagnes, -nous démontre leur aptitude à supporter la fatigue -des routes, mais nous éclaire peu sur leur qualité. -Avouons, si l'on veut, que les anciens montaient un -bétail résistant, voilà tout. Qu'on se rappelle la surprise -des Romains devant la cavalerie d'Annibal, -composée d'animaux africains beaucoup plus rapides, -beaucoup plus vifs, beaucoup meilleurs, et aussi -endurants.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Si l'on veut maintenant examiner non plus tant les -chevaux eux-mêmes que les talents hippiques des -anciens, on verra qu'ils ne pouvaient aller bien loin. -Depuis les premières chevauchées<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> jusqu'à la fin de -<span class="pagenum">-26-</span>l'empire romain, quels progrès notoires ont-ils -accomplis? Ils montent toujours en gars de ferme, -sans étriers, avec des selles primitives et des essais -de mors. On peut voir cependant d'après la statue -d'Herculanum, dite « Alexandre combattant »<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>, -qu'ils avaient de la souplesse ; et conclure de certains -conseils que donne Xénophon, comme par exemple -de laisser complètement libre la tête d'un cheval qui -saute un fossé ou gravit une montée<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, qu'ils avaient -compris plusieurs règles premières de l'art équestre. -Mais que devait-on attendre d'une cavalerie dont -chaque homme, ne pouvant se dresser sur ses étriers, -manquait de force soit pour lancer le javelot, soit -pour frapper avec son glaive, soit pour contenir ou -diriger sa bête?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Diomède et Ulysse, sous Troie, laissant le char de -Rhésus, sautent sur ses chevaux et reviennent au camp des -Grecs au galop (<i>Iliade</i>, chant X). La première course au -cheval monté eut lieu dans la 33<sup>e</sup> Olympiade, en 648 (Albert -<span class="sc">Martin</span>, <i>les Cavaliers athéniens</i>, p. 166).</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Musée de Naples.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Equitation</i>, VIII.</p> -</div> -<p>Haranguant ses soldats découragés au milieu de -l'Asie, le même Xénophon les exhorte à ne point -s'attrister d'être à pied, tandis que les ennemis, eux, -sont à cheval : « Car suspendus à leurs chevaux, -ceux-ci, dit-il, ont peur, non seulement de nous, mais -aussi de tomber<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. »</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Anabase</i>, l. III, ch. <small>II</small>.</p> -</div> -<p>Et plusieurs siècles encore après, l'on constate, en -lisant une épigramme de Martial<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>, que la chasse à -courre elle-même devait passer pour bien dangereuse, -bien casse-cou : « Plus souvent, écrit-il en terminant, -le cavalier y reste-t-il que le lièvre. » Encore en ce -temps-là donc, les Romains tenaient bien peu solidement -à cheval — ou ce Priscus, à qui l'épigramme est -adressée, était spécialement mauvais écuyer? Mais -<span class="pagenum">-27-</span>Martial nous l'eût dit, hésitant peu d'habitude à -signaler les ridicules physiques de son prochain.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> L. XII, 14.</p> -</div> -<p>Nous avons, il est vrai, le <i lang="la" xml:lang="la">et gressus glomerare -superbos</i> de Virgile, qui m'embarrasse, je le confesse, -ainsi que le</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">… <i lang="la" xml:lang="la">Gradibusque sonare</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Compositis, sinuetque alterna volumina crurum<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</i></div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Géorgiques</i>, l. III, v. 117 et 191-192.</p> -</div> -<p>Cet admirable poète, voulant définir ce que les -Lapithes, inventeurs de l'équitation, enseignèrent -pour la première fois aux chevaux, et ce qu'il convient -d'apprendre aux poulains dès qu'ils atteignent quatre -ans, emploie des mots d'une précision déconcertante. -« Les coursiers des Lapithes, dit-il, surent « stepper », -ou « prendre le petit galop rassemblé » — car c'est là -ce que signifie, en somme, <i lang="la" xml:lang="la">gressus glomerare superbos</i> ; -et les poulains doivent commencer après leur troisième -année à « faire entendre sur le sol des allures régulières, -et à trotter en pliant bien les jambes l'une -après l'autre ».</p> - -<p>Mais quoi! tout cheval inquiet ou irrité <i lang="la" xml:lang="la">gressus -glomerat superbos</i> ; et tout poulain, si piteux soit-il, -en arrive à régler son allure. Moins il a de sang, mieux -il la règle.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Concluons : on peut imaginer, sans trop de chances -d'erreur, le cavalier antique comme un lad athlétique -monté à cru sur un gros cob. Notez que, par un clair -soleil, ce groupe, à demi-nu et animé, peut n'être pas -sans beauté.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p><span class="pagenum">-28-</span>Cette conclusion est-elle rigoureuse? Non pas, -certes ; mais assez plausible, pourtant. Et quand elle -serait même indiscutable, en quoi nous servirait-elle? -Nous n'en goûterons pas moins les frises du Parthénon, -heureusement, ni les lumineux tableaux de -Virgile. Mais…</p> - -<p>Mais… ah, voilà! Lorsque, jeune lycéen, j'apprenais -à monter à cheval, je ne m'y sentais guère à l'aise et -je tombais souvent. En même temps, je remarquais -sur les vignettes de mes livres de classe certains êtres -supérieurs qui, sans selle et sans étriers, domptaient -des coursiers avec une aisance et une grâce divines. -Cela me vexait. Je leur en voulais secrètement. Au -cours de mes lectures et de mes promenades, par la -suite, ma vieille jalousie m'ayant rendu plus attentif, -je conçus quelques soupçons. Il me semble qu'ils -étaient fondés. En les exposant, je venge sournoisement -une rancune de collège. Rien de plus.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p class="attr"><i>A Henri de Régnier.</i></p> - -<p>Le splendide animal que Pégase! Qui ne le connaît? -Très proche du cheval arabe comme modèle, il est -toutefois beaucoup plus grand et porte fièrement la -tête au-dessus d'une encolure de pur-sang. De robe -entièrement blanche, d'un blanc de neige, on lui -<span class="pagenum">-29-</span>voit néanmoins sur la croupe et l'épaule quelques -pommelures à peine grises, presque azurées, ainsi -que l'extrémité de la crinière et de la queue teintées -du même gris bleuâtre. Il laisse pendre ou déploie -ses ailes faites de longues plumes dures et pourpres, -avec des reflets d'or. Ses naseaux roses s'ouvrent -largement aux brises célestes, et si l'on observait -quelque défaut en cette bête divine, ce ne serait que -dans ses sabots, d'une corne claire et fine, mais qui -peuvent à la rigueur sembler un peu trop petits, -trop hauts et trop serrés, un peu <i>encastelés</i>, comme -on dit.</p> - -<p>Tout le monde connaît donc Pégase, voilà qui est -entendu. Mais, s'il vous plaît, comment le monte-t-on? -Car si le poète qui l'enfourche place ses jambes -par-dessus les ailes, il se trouve d'abord juché sur les -épaules mêmes du cheval, presque sur le cou, ce qui -est aussi laid qu'incommode ; puis le mouvement -desdites ailes doit lui soulever les deux jambes et… -le reste à chaque coup, finalement le jeter par terre, -de bien haut! Que notre poète, au contraire, place -ses jambes par-dessous les ailes, et il a les cuisses -broyées. Se met-il plus loin, sur la croupe? Comment, -dans ce cas, se retenir à la crinière pour franchir -l'azur immense ou parcourir vertigineusement le -champ des étoiles?</p> - -<p>Ce problème se trouve encore à résoudre. Archéologues -et peintres n'en peuvent mais. Qu'un poète -nous livre le secret. Vous, par exemple, Henri de -Régnier…</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-31-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">HISTOIRE CONTEMPORAINE D'UN MOT</h2> - - -<p>M. Arsène Darmesteter écrivit dans son livre bien -connu, <i>La Vie des mots</i> (p. 105) : « On voit avec -surprise des mots de formation savante, ayant dans -la langue scientifique leur pleine et entière valeur, -descendre dans l'usage populaire à des emplois ridicules -ou dégradants : le <i>philosophe</i> devient un homme -trop habile au jeu ; <i>espèce</i>, <i>individu</i> se changent en -injures grossières ; <i>quolibet</i> aboutit à une plaisanterie -sans sel. Le <i>cancan</i> a commencé par être un discours -officiel en latin ; l'<i>élucubration</i> est devenue un travail -ridicule, et si la <i>péroraison</i> est encore un terme noble -de rhétorique, il n'en est plus de même de <i>pérorer</i>. -Même histoire pour <i>épiloguer</i>, à côté d'<i>épilogue</i>. Ce -n'est plus le théologien qui travaille à <i>sophistiquer</i>, à -élever de subtils raisonnements ; c'est le marchand -peu scrupuleux qui <i>sophistique</i> et falsifie ses denrées. -<i>Imbécile</i> était un beau mot dans la poésie du -<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle ; les <i>mains imbéciles</i> étaient les mains -impuissantes ; le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle a fait de l'<i>imbécile</i> un -faible, un impuissant d'esprit, et c'est un des termes -les plus méprisants que possède la langue populaire. »</p> - -<p><span class="pagenum">-32-</span>Toutes ces observations philologiques sont délicates. -Elles amusent, elles étonnent, elles attachent. Lire -certains ouvrages de linguistique, c'est, semble-t-il, -dîner finement avec un vieux dilettante qui a beaucoup -vécu, beaucoup voyagé, non moins que beaucoup -réfléchi, et qui se fait un jeu de vous démontrer, tout -en causant, combien le moindre terme dont on se sert -peut éveiller de souvenirs et de légendes, et comment -on tient à trente ou quarante siècles d'ancêtres par les -liens ténus du langage, et pourquoi telle manière de -s'exprimer évoque une image savoureuse à laquelle -nul ne songeait plus, et de quelle façon telle autre -suggère à l'esprit un usage immémorial ou un conte -de nourrice, rappelant l'époque où nos pères s'en -allaient casque en tête combattre les mécréants, sinon -lutter contre les Huns sauvages, voire même poursuivre -les ours et les mammouths, que sais-je!… Le -linguiste fait pour ainsi dire courir ou voleter devant -nous les mots, ces petits êtres vivants, ces bestioles ; -et à chaque vocable qu'il saisit par les ailes et place -tout frémissant sous nos yeux, quelque nouveau décor -se développe, scène historique ou tableau de genre… -Le linguiste nous montre la lanterne magique.</p> - -<p>Mais il y a pour un lettré — ou seulement pour un -curieux — un plaisir plus rare encore s'il peut observer -lui-même quelqu'un des faits qui servent à illustrer, -à prouver ces règles philologiques d'une précision si -élégante et d'une rigueur dont les profanes sont toujours -surpris. Ainsi, reportons-nous à ce passage de -M. Darmesteter cité plus haut. Il est aisé d'en trouver -une justification toute récente, et spécialement -exquise, puisqu'elle repose sur une déformation de -sens qui a lieu en ce moment même, que dis-je! qui -commence seulement à avoir lieu, et que rien toutefois -<span class="pagenum">-33-</span>ne pourrait plus arrêter, bien qu'elle naisse à peine… -C'est un exemple en sa fleur. Nous voulons parler du -mot <i>philologue</i>.</p> - -<p>Terme de formation savante, et terme noble s'il -en fut! Il signifie : homme érudit et particulièrement -admirable en tout ce qui touche à la connaissance des -langues. Mais encore est-ce là une traduction bien -grosse et bien simplifiée. Un jeune Allemand, un -petit Anglais qui feraient une version française pourraient -s'en contenter, non pas nous toutefois. Quiconque -prétend bien connaître un langage doit pouvoir -en comprendre tous les termes jusqu'en leurs significations -les plus subtiles ou les plus étendues. On -nous dit « un philologue » : il faut qu'immédiatement, -à ce son ou devant cette graphie, non seulement le -sens restreint du dictionnaire se présente à notre -pensée, mais encore que nous nous figurions le -philologue lui-même, ses ouvrages, son style, son -aspect physique, son rôle social, sa tenue dans un -salon, ce que l'opinion publique en pense, ce que les -chroniqueurs en écrivent, etc… Qu'est-ce donc qu'un -philologue? Ou plutôt qu'est-ce, pour un Français de -culture moyenne, qu'un philologue dans les dernières -années du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle?</p> - -<p>Eh bien, c'était naguère un personnage assez légendaire -et infiniment séduisant.</p> - -<p>On ne savait pas très bien à quoi il travaillait sans -relâche. Mais le public du moins n'ignorait pas que -le labeur de cet érudit fût continuel, minutieux, -souvent ingrat, et cependant poursuivi avec une -ardeur passionnée, presque voluptueuse. On l'imaginait -dans son cabinet de travail, non pas certes -entouré de cornues et d'alambics poudreux, comme -<span class="pagenum">-34-</span>le docteur Faust, mais du moins perdu parmi les -dictionnaires, les brochures et les in-folios.</p> - -<p>Hors de là, on croyait qu'un philologue avait toutes -les délicatesses littéraires, voire même artistiques ; -qu'un homme aussi versé dans toutes les langues -anciennes, qui pouvait lire à livre ouvert la Bible en -hébreu ou les sagas en scandinave, qui savourait -sans en perdre une nuance le grec de Pindare et le -latin d'Ennius, le français de la Chanson de Roland, -le provençal des troubadours et l'allemand des Niebelungen, -on croyait qu'un pareil gourmet de lettres dût -montrer un tact esthétique, un atticisme, des susceptibilités -extraordinaires. Puis on le supposait volontiers -disert, éloquent, d'une bonhomie fine ou ironique, et -poète à ses heures. Il avait connu l'Orient et prié sur -l'Acropole. Le grand souvenir de Renan durait encore -et enchantait Paris. M. Sylvestre Bonnard était un -bon philologue. M. Anatole France aussi. A ce -moment-là, le mot offrait son sens le plus noble, -nullement déformé, mais pur au contraire, et fort -attrayant pour quelques-uns, parfois même, pour la -foule, poétique et charmant.</p> - -<p>Depuis ce temps, les philologues ont vu croître -leur importance dans l'Etat, cependant que s'effaçait — hélas! — leur -légende. Certains d'entre eux furent -officiellement et solennellement consultés pendant -l'affaire Dreyfus ; ils rendirent des jugements pleins -de sens et irréprochablement scientifiques : les voilà -dès lors personnages publics, oracles, prophètes. On -admire leur méthode impeccable, et la sûreté d'une -discipline spirituelle qui en fait des artisans de vérité -et de progrès. Rien de plus juste. Mais déjà le sens -du mot <i>philologue</i> s'altère : on n'entend plus par là, -sur le boulevard, un vieil érudit un peu maniaque -<span class="pagenum">-35-</span>et bien agréable ; c'est au contraire à une sorte -d'inflexible et utile conseiller de l'Etat que l'on songe -désormais.</p> - -<p>Encore quelques mois, une année, deux années, et -nos savants, non contents d'être honorés, prétendront -tout naturellement à jouer un rôle dans le pays. Une -réforme va leur sembler opportune, en une matière -où ils s'estimeront seuls compétents : celle de l'orthographe. -Cette réforme compromettra, ou du moins -bouleversera de fond en comble la langue et la littérature -française. Personne ne la souhaitera, bien -mieux, on protestera contre elle!… N'importe, les -philologues, ou du moins les dix ou douze hommes -d'Etat que l'on nomme désormais ainsi, voudront à -toute force la faire voter parce qu'ils sont puissants, -et parce qu'ils parlent avec autorité de nécessité -sociale et d'avenir… Sent-on bien comme le sens -primitif du mot qui nous occupe est ici corrompu?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La même aventure exactement est donc arrivée à -<i>philologue</i> qu'à <i>espèce</i>, <i>quolibet</i> ou <i>élucubration</i> : ce -terme de formation savante a déjà pris une signification -beaucoup moins élevée, moins distante pour -ainsi dire ; il se concrétise, pour le peuple, et dans -quelque temps on l'emploiera peut-être pour désigner, -sinon tout à fait une couleur politique, du moins -une nuance. N'en usa-t-on pas de même naguère avec -le mot <i>intellectuel</i>?</p> - -<p>D'innombrables linguistes, qui n'ont point, eux, -<span class="pagenum">-36-</span>de projets officiels, et ne se soucient nullement de -légiférer en France, se plaindront. « Pourquoi, s'écrieront-ils, -nous confondre tous avec quelques-uns -seulement d'entre nous? »</p> - -<p>Eh, sans doute, la plainte sera des plus légitimes!… -Mais le langage courant ne distingue pas. Comme il -advient trop souvent, on aura dit « les » pour « quelques » -ou « certains ». Et le terme noble, usité jadis -dans les seuls milieux lettrés, à la Sorbonne, à l'Institut, -va courir les cafés, les rues, les journaux, -bientôt enfin retentira dans les discours parlementaires : -alors, c'en sera fait…</p> - -<p>Du reste, un autre terme à ce moment remplacera -ce <i>philologue</i> déchu de sa signification première. On -ne saurait prévoir aujourd'hui quel sera ce nouveau -venu — ni surtout de quelle manière il nous faudra -l'écrire.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-37-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">LE GOUT FRANÇAIS</h2> - - -<p>Chaque peuple, vaille que vaille, est supérieur aux -autres en quelque façon. Ainsi les Anglais se trouvent -évidemment doués d'un génie pratique et politique ; -ainsi appartient-il aux Allemands d'étonner le monde -par les déportements de leur musique et les sublimités -de leurs philosophies ; les méridionaux, dans leurs -contrées voluptueuses, ont le cœur furieusement -prompt et la passion aisée ; l'aplomb sauvage des -Américains étourdit ; les Russes méprisent, on ne -sait trop pourquoi, le monde entier ; les Japonais -doivent être héroïquement intolérables, etc. A toute -grande famille humaine sa vertu spéciale, que les -psychologues nationaux définissent, isolent artistement, -et savourent en disant : « Voilà ce que vous ne -trouverez pas ailleurs… »</p> - -<p>Mais nous autres Français, en quoi donc sommes-nous -inimitables? Ah, notre qualité à nous, exquise -et presque insolente, c'est une grâce native qui nous -est échue, une élégance involontaire de l'esprit, moins -que rien d'ailleurs, ceci tout simplement : nous avons -du goût.</p> - -<p><span class="pagenum">-38-</span>Mais expliquons-nous bien. Car on pourrait confondre, -par exemple, le goût avec l'esprit. Les Français -se sont toujours montrés et se montrent encore fort -spirituels. Toutefois, si nous n'avions que cet avantage, -notre littérature et nos arts s'en ressentiraient. -L'une serait fade et sans beauté, les autres feraient -pitié sans doute par leur sécheresse et leur mièvrerie. -Ne savoir que sourire et faire des mots, c'est assez -goujat quelquefois. Il arrive qu'un boulevardier soit -affligé d'une sensibilité grossière, à peine éveillée, -qu'il ait un cœur et des nerfs de rustre, et en même -temps qu'il bavarde de la façon la plus piquante. -L'esprit n'est qu'une habitude peut-être : dans certaines -cervelles les idées s'évoquent les unes les autres, -soit par leurs parties sonores, pour ainsi dire, soit par -des rapports plus éloignés que ceux auxquels on eût -tout d'abord songé. On s'est accoutumé à penser ainsi, -acrobatiquement, et voilà tout. Convenons que c'est un -jeu de société délicieux. Pourtant, il faut bien avouer -aussi qu'un sot peut y exceller. Tandis qu'un délicat -ne méritera guère l'estime de ses pareils à moins de -montrer en outre du jugement, de la finesse, de la -générosité, à moins qu'il ne sache regarder et sentir, -à moins qu'il n'ait du goût enfin. Si traiter parfois -avec désinvolture des sujets solennels est une preuve -de tact, railler ou plaisanter sans cesse démontre tout -le contraire. Et en disant que le propre des Français -consiste dans le goût, don savoureux qui fait de nous un -peuple de qualité, une race « née », et comme l'aristocratie -intellectuelle de l'Europe, je n'entends pas seulement, -certes, que nous nous connaissons en badinage.</p> - -<p>Le goût, c'est une sorte d'instinct qui nous pousse -à redouter en général les excès, quels qu'ils soient, à -rejeter les coquetteries de nègres ou les violences -<span class="pagenum">-39-</span>barbares, à craindre par dessus tout la vulgarité, la -bassesse, à comprendre exactement le sens du mot -« ridicule », à rechercher avec passion la clarté. On frémit -devant le « bluff » ; l'obscur et le clinquant rebutent ; -l'or très pur seul et contrôlé passera, fût-il en -minuscules pépites. L'incohérence, la déraison, la -bizarrerie, autant de monstres qui ne sauraient plaire -à l'homme de goût. Celui-ci ne va-t-il pas jusqu'à tenir -parfois pour suspect le génie lui-même? Et les Grecs -anciens sont ses maîtres, qui sculptèrent la Vénus de -Cnide et le Jupiter d'Otricoli, qui bâtirent les temples -de Pestum et de Sicile.</p> - -<p>Parbleu! nous sommes loin d'un tel idéal aujourd'hui, -en France. Nous avons même beaucoup dégénéré, -semble-t-il, artistiquement au moins. Nos machines -ronflent, nos automobiles sévissent, notre assistance -publique et nos grèves sont organisées avec un soin -jaloux ; mais notre goût national, où donc en est-il?… -On se proclame volontiers dédaigneux du passé, -impatient de toute discipline : plus d'un créateur d'art -prétend être un primitif comme Giotto, ou comme -Vendredi, le compagnon de Robinson Crusoé. En -littérature, la crise romantique, encore que salutaire -à quelques points de vue, nous a certainement mis en -péril ; des « écritures artistes » et autres niaiseries -faillirent même ensuite nous rejeter en enfance… -N'importe! Il fut un temps où nous donnâmes au -monde des modèles d'une beauté à peu près parfaite. -Et il fut précisément un art, parmi tous les autres, -où, durant un demi-siècle, notre goût souverain -n'engendra presque sans exception que des chefs-d'œuvre : -je veux dire l'architecture, pendant la -première partie du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Qu'il s'agît de belles-lettres en effet, ou de sculpture, -<span class="pagenum">-40-</span>ou de peinture, ou de musique, on ne saurait trouver -une période aussi régulièrement heureuse et fertile -que ne le fut pour nos architectes la Renaissance en -sa fleur. On avait rapporté d'Italie quelques modèles, -un ou deux principes, mais surtout beaucoup de -souvenirs et d'enthousiasme. Et ce fut dès lors une -sorte de griserie, de féerie : en tous les points de -notre sol, au milieu des lacs, au sommet des collines, -au creux des forêts domaniales, pavillons et châteaux -s'élevèrent à plaisir ; les portes des vieilles tours -étaient refaites, les cheminées, les escaliers intérieurs, -les cours des anciennes citadelles se couvraient d'une -dentelle de pierre neuve ; on ciselait de pimpantes -chapelles dans le flanc des plus sombres cathédrales, -et les églises de village se cachaient soudain derrière -des façades de palais : un enchantement!…</p> - -<p>Je n'ignore pas mon hérésie d'ailleurs. Il ne faut -point parler du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle dès qu'il s'agit d'églises! -Il est aujourd'hui bien établi que le style dit de la -Renaissance s'appliqua fort mal aux édifices religieux ; -que tous ces hommes en pourpoint de satin, avec -leurs toquets à plumes et leurs dagues orfévries, -n'ont jamais su bâtir les demeures sacrées ; qu'ils -s'entendaient à orner de colonnettes et de panaches -en marbre les châteaux autrefois maussades, mais -non à revêtir dignement les murailles d'un saint lieu ; -que c'est l'architecture romane, et bien mieux encore -l'ogivale, principalement celle du <small>XIII</small><sup>e</sup>, qui convient -à la prière et aux méditations célestes… Peut-être. -Toutefois il est permis de n'aimer point l'ogive -exclusivement, de trouver les édifices gothiques -dégingandés, inhospitaliers, austères, ambitieux, -enchevêtrés, rappelant soit des arêtes de poissons, -soit des carcasses de baleines. On admettra bien que -<span class="pagenum">-41-</span>certains esprits frivoles ne puissent s'attacher qu'aux -seuls monuments où règnent l'ordre, la bonne grâce -et l'harmonie, et qu'ils adorent ce <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, où les -maîtres maçons enfin, mieux instruits, firent régner -dans leurs plans une juste cadence… Puis la beauté -est divine partout, et bien plaisants nous semblent -les esthètes qui décident qu'on ne peut prier que sous -une voûte en ogive! Maintes façades d'églises du -style Renaissance le plus élégant sont des œuvres -d'un charme profond. Cela ne suffit-il pas?</p> - -<p>Or, en un simple bourg d'Ile-de-France qu'on -appelle Luzarches, il s'en trouve une, construite sous -François I<sup>er</sup>, et qui égale certes en perfection tout ce -que les anciens bâtirent jamais de plus aimable, de -plus noble, de plus décent et de mieux calculé. Qu'on -se figure un miracle du goût français. Je ne puis le -décrire. Que saurez-vous en effet, si j'use de mots -techniques et viens lourdement vous parler de corniche, -d'architrave ou d'entablement? Et comment -me faire croire, si je dépeins simplement l'émotion -délicieuse dont on est saisi devant ce joyau parfait?… -Il nous appartient, par droit d'héritage, c'est un bijou -de famille ; notre race l'a créé, et nos ancêtres nous -l'ont légué : jolis ancêtres, et race bien fine en vérité, -bien attique, bien exquise, qui conçut de tels chefs-d'œuvre, -qui fit fleurir celui-ci… Et quels titres de -noblesse pour un peuple que de pareils vestiges! -Presque rien, d'ailleurs, je le répète : une façade toute -modeste, un petit portail, un cintre, quelques colonnes -engagées, de la ciselure çà et là, et c'est tout. Mais -l'ensemble parle, chante, sourit. Et rien qu'à voir -s'élever de loin l'église de Luzarches, rose sous le -soleil couchant, quand on est venu vers elle à travers -la plus élégante et délicate campagne qui soit, on est -<span class="pagenum">-42-</span>troublé comme devant un être vivant, on l'aime déjà, -et peut-être d'amour.</p> - -<p>Hâtons-nous d'en jouir, d'ailleurs, et d'en bien -rassasier nos yeux. Car, hélas, elle ne tient plus, la -pauvre adorable façade, elle va tomber bientôt, elle -penche. On a fait naguère un chemin devant ; si bien -que, le sol ayant manqué, elle s'est affaissée de dix -centimètres au moins. Toutes ses lignes droites -deviennent courbes. Elle se fendille : de tristes -lézardes, mal bouchées avec du plâtre, la rompent en -maints endroits. C'est presque une ruine. Pour la -consolider seulement par un « chaînage », il faudrait -deux ou trois mille francs : où les prendre?</p> - -<p>Mais l'Etat, pensez-vous, veille à cela : il ne laissera -point s'écrouler l'un de nos plus incontestables chefs-d'œuvre -nationaux, et puisque cette façade est classée… -Classée? Ce serait mal connaître l'esprit qui règne -actuellement dans notre pays. On s'y moque bien de -la beauté! S'il s'agissait d'archéologie, de science, à -la bonne heure! Mais la façade de Luzarches n'offre -rien de particulièrement intéressant au point de vue -archéologique : il y a d'autres façades de la Renaissance -plus « caractéristiques ». Celle-ci n'est que belle, -celle-ci n'est que parfaite. Peuh! Aussi ne l'a-t-on -point cataloguée parmi les monuments historiques : -voudriez-vous que l'on prît soin des monuments à -cause de leur valeur esthétique? En revanche, le -classement fut accordé au clocher, qui n'est pas un chef-d'œuvre, -mais qui est en partie roman. Du roman, vous -comprenez! Non loin de là, le portail Renaissance de -Belloy, beaucoup plus curieux que celui de Luzarches, -mais nullement beau, est classé, lui aussi. L'intérêt -archéologique passe bien avant l'intérêt artistique.</p> - -<p>De sorte que la façade merveilleuse se dégrade et -<span class="pagenum">-43-</span>tombera infailliblement. A moins que d'ici peu un roi -du pétrole ou de la viande fumée ne l'achète et ne -l'emporte pierre à pierre en Amérique. Les transatlantiques -milliardaires nous pillent et nous dévastent -sous la direction de nos experts et de nos marchands, -ne l'oublions point.</p> - -<p>On raconte que Charlemagne pleura en voyant les -barques normandes envahir nos côtes. Nous devrions -bien pleurer aussi présentement en voyant les marchands -envahir nos provinces et nos châteaux, y faire -des rafles impitoyables et se sauver chaque fois les -mains pleines. Car c'est huit fois sur dix pour des -clients américains que les marchands travaillent. Des -clients américains! Se rend-on bien compte de tout -ce que signifie ce mot? Sait-on bien que c'est effrayant, -inévitable et tout-puissant, un client de New-York ou -de Chicago? Ces gens-là ont de l'argent, et non pas -seulement beaucoup d'argent, mais des fortunes -terribles, devant lesquelles nos plus redoutés millionnaires -n'ont qu'à baisser le nez.</p> - -<p>Il n'y a pas aujourd'hui une vente, soit publique, -soit privée, dans laquelle les envoyés de ces nababs -n'enlèvent tout ce qui a quelque valeur. Le reste seul -est assez bon pour nos musées spéciaux, suffisant -pour nos collections particulières et plus qu'honorable -pour le Louvre. Et tandis que les universités -yankees ne nous permettent plus d'acquérir un seul -beau livre ni un manuscrit rare, les brocanteurs au -service des Etats-Unis écument la Bretagne, la Vendée, -le Poitou, le Nord et le Midi, Paris. On emporte le -carrelage des châteaux, les statues des parcs, les -boiseries des hôtels, les triptyques anciens, les gravures -rarissimes, les documents uniques, les bibelots -exquis, héroïques ou précieux.</p> - -<p><span class="pagenum">-44-</span>Tant que les Américains ne se sont offert que nos -marquis, nos ducs et nos écrivains, tout allait bien : -les marquis font d'autres marquis, les poètes se -reproduisent aussi. On en perd, c'est triste, puis on -en retrouve, et c'est comme vous voudrez.</p> - -<p>Mais quand ils s'en viennent arracher à prix d'or -toute la fleur de notre pays, et nous laisser, en échange -de nos plus touchantes œuvres d'art et de nos traces -de rêve, quelques dollars et des poignées de louis — pour -le coup, c'est de l'abus. On nous prend tout ce -que nos aïeux nous avaient légué de plus charmant ; -et en compensation, voilà des chèques : mettez-les -sur vos murs à la place des tapisseries déclouées et -des tableaux partis. Cela fait bien, un chèque, de quoi -vous plaignez-vous?</p> - -<p>Oui, certes, les Français furent autrefois inimitables -en matière de goût. Ils en ont laissé maintes preuves : -voyez Luzarches, par exemple. Mais la race n'aurait-elle -point faibli? On fait partout de grandes manœuvres, -en automne. Les artilleurs ébranlent les routes, -les estafettes galopent, l'infanterie rampe dans les -champs immenses. Je voudrais me figurer que tant -de soldats sont prêts à défendre l'esprit français, la -langue française, tout ce qui fait le charme irrésistible -de notre patrie… Si toutefois on laisse insoucieusement -aller à terre ou partir pour l'étranger nos œuvres -d'art, que protègeront donc nos armées? Des capitaux — seulement. -Méditons la vieille expression latine : -<i lang="la" xml:lang="la">propter vitam vitæ perdere causas</i>. Et prenons garde -de ne pas entrer en décadence tout petit à petit.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-45-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">LA HAINE DES ARBRES</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>Que les Parisiens éprouvent de la haine contre les -arbres, nul n'en saurait douter aujourd'hui. Cela n'est -même plus à démontrer, c'est évident.</p> - -<p>On se l'explique du reste assez mal. Car enfin l'aspect -seul de nos boulevards et de nos avenues devrait plaider -en faveur des arbres. Imagine-t-on ce que serait -cette abominable succession de boutiques et de hautes -façades couvertes de réclames commerciales, cet amas -morne et hideux de constructions, si la double file des -marronniers et des platanes n'y venait mettre un peu -de grâce — même en hiver, avec leurs branches fines? -Ou mieux encore, que l'on se figure simplement l'avenue -de l'Opéra toute plantée d'arbres, comme les boulevards -voisins : avouez qu'elle y gagnerait cette… -familiarité, cette élégance qui lui manque? Et l'Opéra -n'aurait-il pas plus belle allure, aperçu de loin entre -deux bouquets de feuillages?</p> - -<p>Comment arrive-t-il donc que ce soit précisément en -<span class="pagenum">-46-</span>l'une des rares capitales où l'on ait employé généralement -les arbres comme parure, que cette phobie se -développe?</p> - -<p>Sans porter encore des cheveux blancs, et même -assez loin de là, nous avons connu cependant à Paris -de vastes jardins enfermés entre des maisons, ou qui -bordaient des rues. Il y avait rue Moncey une manière -de château Louis XIII, avec une longue terrasse -ombreuse, sous quoi l'on rêvait d'aller gratter de la -guitare à la nuit venue. Il y avait rue de la Baume un -véritable parc où chantaient au printemps des milliers -d'oiseaux. Un couvent, avenue de Messine, protégeait -tout un petit bois. Il y avait la Muette enfin… Or les -impôts sur les terrains non bâtis, et les expulsions des -ordres religieux ont mis ordre à tout cela. A la place -du château Louis XIII se dresse je ne sais quelle ignominie -à six étages. Une maison de rapport et un -garage d'automobiles ont à demi dévoré le parc de la -rue de la Baume. Le couvent est vendu, ses arbres par -terre, une nouvelle rue les remplace. Quant à la Muette, -on peut voir ce qu'il en reste, et nul n'hésite sur le -sort qu'on lui réservera demain…</p> - -<p>Je vous entends bien, notre ville perd ses jardins, -mais elle a gagné ses tramways, son métropolitain, -de grandes voies droites et larges, l'éclairage électrique, -cent autres commodités… Euh! il est des rêveurs -pourtant, des attardés peut-être, que ces merveilles -touchent peu. Plus d'un extravagant — admettons -qu'il soit extravagant — évoque avec bien du regret -le souvenir d'un Paris aux rues bossues, dont les murs -enserraient souvent des charmilles ; un Paris quelquefois -silencieux où se pouvaient encore entendre de ci, -de là, le son des cloches ; des boulevards moins encombrés, -que parcouraient les carrosses des élégantes -<span class="pagenum">-47-</span>entre les tilburys des dandys, et tout le long desquels -nos gigantesques annonces de <i>Pâtes dentifrices</i> ou -d'<i>Elixirs</i> variés n'insultaient point chaque nuit les -yeux. Plus d'un poète — allons, passons encore sur cet -outrage — se détourne avec dégoût de ce qu'on nomme -aujourd'hui la Chaussée d'Antin, et se rappelle tendrement -le temps où ce n'était qu'une venelle parmi -les champs, les fleurs, les « folies » et les roseaux, -tandis qu'un village de guinguettes, les Porcherons, -s'élevait à la place de notre niaise Trinité…</p> - -<p>Mais que veut-on! évidemment voilà le progrès : -tout enlaidir afin de rendre tout plus commode, déshonorer -afin d'améliorer, sacrifier partout la beauté. -L'esprit de l'homme est actif, alors que son goût -décroît de jour en jour. Il n'y a donc rien à espérer. -Toute élégance disparaîtra forcément. Une époque -viendra où la Seine toute entière se trouvera couverte, -et où l'église Notre-Dame soutiendra quelque gare -pour ballons dirigeables. Ne nous étonnons pas de voir -abattre ces jardins privés, qui exhalaient au crépuscule -des murmures et des parfums : il faut bien céder sous -l'impôt. Regardons seulement de tous nos yeux, dans -les quartiers neufs, les quelques masures basses aux -toits de tuiles et les quelques maisons de campagne -qui subsistent, ainsi que cet unique et délicieux petit -enclos non bâti qui se trouve toujours, par miracle, -dans l'Allée du Bois de Boulogne, à droite : tout cela, -on va le détruire peut-être la semaine prochaine. On y -construira de l'habitation, et s'il y demeurait quelques -arbres, on en fera des bûches. Nos soupirs n'y changeront -rien, « c'est écrit ».</p> - -<p>Toutefois, parmi l'ensemble des préoccupations -inesthétiques que l'on comprend sous l'étiquette -« progrès », il en est une pourtant qui a sauvé jusqu'à -<span class="pagenum">-48-</span>présent quelques espaces libres, poussé même à la -création de plusieurs bosquets si harmonieusement -appelés « squares » par nos spirituels compatriotes : -je veux parler de l'hygiène. Par souci de la santé -publique, et pour que les petits citoyens puissent quelquefois -respirer un air un peu moins pourri que celui -des rues, on entretient en quelques quartiers plusieurs -milliers d'arbres, des pelouses, des plates-bandes, des -eaux courantes et des bassins. Mais c'est alors ici que -la malignité des Parisiens et leur antipathie pour la -grâce et la beauté se montrent le mieux. Peu à peu en -effet, lentement mais sûrement, ils transforment leurs -jardins en cimetières. Dès qu'un coin secret se présente -à leurs yeux, ou un boulingrin bien exposé, un heureux -abri de verdure, vite! on y érige une ignoble statue -à quelque célébrité contemporaine, ou un monument -plus hideux encore… Et tout à l'entour devient intolérable -comme par enchantement : les massifs paraissent -avoir été plantés exprès pour « faire bien » derrière -le monstre de marbre, les tilleuls ou les chênes voisins -ont l'air de monter la garde, les corbeilles prennent -un aspect bête, à la fois officiel, prétentieux, endimanché, -glacé. Et les Parisiens sont ravis, car ils ont gâté -un décor charmant au moyen d'un grotesque tas de -pierres. C'est ainsi que se manifeste, chez nous, le -culte des morts : on offense en leur nom le goût des -vivants.</p> - -<p>Mais quoi! le massacre va continuer, et dans le -Parc Monceau devenu nécropole, d'autres monuments -funèbres s'élèveront encore, croîtront et multiplieront. -Les Parisiens soutiendront-ils après cela qu'ils ne -haïssent point les arbres? Et n'aura-t-on pas pitié des -malheureux enfants condamnés, dans l'âge où l'on -rêve le mieux, à jouer parmi des tombes, à contempler -<span class="pagenum">-49-</span>tous les jours les traits peu romanesques de Maupassant -et de Gounod?</p> - -<p>Laissons maintenant les Parisiens qui votent, -sculptent, payent et inaugurent des effigies pour -déshonorer tous les jardins, et rendons-nous seulement -au Bois de Boulogne un dimanche… Ah! c'est -là qu'elle se donne carrière, et sous sa forme la plus -brutale, la haine de nos concitoyens envers les arbres! -Depuis la construction du Métropolitain, chaque jour -de fête amène une foule innombrable dans le Bois : -et il faut voir l'allégresse avec laquelle les gaillards en -rupture de boutique, leurs épouses et leur marmaille, -et les bicyclistes débraillés, et les électeurs des boulevards -extérieurs avec leurs dames encore en liberté, -il faut admirer comment tous ces braves contribuables -bouleversent les taillis, anéantissent les pelouses et -les jeunes pousses, pillent, rompent, ruinent les -fourrés! C'est merveille qu'ils n'y mettent point le -feu. Les gardiens sont débordés, et d'ailleurs le plus -souvent désarmés. Car ils ne peuvent que verbaliser. -Or, trois fois sur cinq le délinquant se trouve hors -d'état de payer l'amende. Et en ce cas…</p> - -<p>Signalons aussi que récemment encore le Conseil -Municipal n'a pas repoussé tout de suite, rejeté avant -la moindre discussion et à l'unanimité le projet d'une -Exposition des Sports sur la pelouse de Bagatelle. Or -une Exposition, nul n'ignore que cela signifiait des -arbres abattus, la pelouse forcément défoncée, perdue, -des constructions d'un style atroce étouffant toute -une partie du Bois, un chemin de fer et trois ou -quatre lignes de tramways établis, l'éclairage et -l'affichage partout, un désastre enfin dans notre bel -et grand parc national.</p> - -<p>Ce projet semble abandonné pour le moment, mais -<span class="pagenum">-50-</span>patience… On a déjà parlé de créer au même endroit -un autodrome, accompagné bien entendu de l'inévitable -chemin de fer desservant Armenonville, la -Cascade, le Pré Catelan, que sais-je! Il serait surprenant -que des entrepreneurs n'en vinssent pas un jour -à persuader aux Parisiens qu'il faut civiliser le Bois -de Boulogne. L'existence de cette pelouse à Bagatelle -finit par tourner au scandale. Dame! songez-y donc ; -une plaine herbue et nue, aux portes de la Ville -Lumière, une prairie, un pré… Quelle honte!</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Messieurs les touristes, lorsque dans la banlieue ou -à la campagne les maçons arrivent et s'installent -quelque part, quand leurs détestables échafaudages -commencent à se dresser le long d'une belle route -ombreuse ou dans un carrefour pittoresque, sur une -colline ou au fond d'un bosquet, est-ce que vous ne -frémissez pas, est-ce que vous n'avez pas le cœur -serré?</p> - -<p>Personnellement, je vous avoue cette faiblesse : la -vue du moindre échafaudage me fait horreur. Et je -ne suis point seul à partager cette crainte et cette -répugnance : aux yeux de maints Français raisonnables -et nullement neurasthéniques ni maniaques, -je vous assure, le maçon est devenu l'ennemi, le fléau, -l'annonciateur de la calamité… Pourquoi? Parce -qu'en chaque lieu où paraît sa blouse blanche, des -hommes ont acheté du terrain, des hommes font -<span class="pagenum">-51-</span>bâtir, des hommes habiteront tôt ou tard : et aussitôt, -avant tout autre travail, que fait-on? On coupe des -arbres, d'abord, avec rage!</p> - -<p>Oh! cela, c'est un rite, c'est sacré! Songez donc! -Jeter bas des tilleuls et des platanes, massacrer des -chênes, abattre de gros hêtres et des ormes superbes! -Quelle ivresse! Quel plaisir délicat!… Voir tout à -coup un bel espace vide s'élargir et s'arrondir devant -la villa, comme une cour d'honneur devant un château, -cela vous a, n'est-ce pas? je ne sais quoi de seigneurial -et de grand siècle… Et cela vaut bien, à coup -sûr, la disparition de ce petit bois frais et délicieux -au crépuscule ; cela console devant ce tournant de -route désormais nu et sans mystère, ou devant ce -point de vue devenu bête et froid comme une gravure -de prospectus, depuis qu'on a mutilé les marronniers -touffus et les pins qui le voilaient à demi. Ce jardin, -naguère encore romantique et gracieux, se trouve -maintenant tout plat, tout laid, tout carré : mais c'est -plus hygiénique, car ces grands diables d'arbres le -rendaient bien humide! Ce chemin avait une poésie -mélancolique et charmante entre ses peupliers : seulement -on vient de les livrer au bûcheron, parce que -le sol était sans cesse boueux et défoncé sous ces -maudites feuilles…</p> - -<p>Je n'exagère rien. J'habite un pays boisé : et je n'y -ai point vu un seul terrain changer de propriétaires -depuis cinq ans, sans qu'aussitôt la cognée ne se -mette à l'œuvre. Ici on bâtit, on dégage, on « donne -de la vue » (!) ; là-bas, il y a un ruisseau, on veut -pouvoir le regarder de sa fenêtre couler librement ; -plus loin, on fera une prairie, plus loin encore une -ou deux allées qui ne serviront à rien : et les beaux -vieux troncs centenaires tombent l'un après l'autre… -<span class="pagenum">-52-</span>Et je ne parle pas même du propriétaire qui a pris -une culotte la veille au baccara, et qui liquide sa -futaie pour quelques billets bleus dont il a besoin ; -ni des conseils municipaux imbéciles qui veulent du -pâturage à toute force, aujourd'hui, sans songer que -demain ils regretteront amèrement ces taillis qu'ils -ont rasés trop vite ; ni du petit bourgeois qui après -déjeuner, pour faire sa digestion, prend sa hachette -et tout en cheminant dans son jardinet, taille ici, -taille là, un peu plus, toujours un peu plus — jusqu'à -ce qu'il ne reste plus un arbuste…</p> - -<p>C'est une maladie terrible, dont souffrent les -Français ; ils haïssent les arbres, ou plus justement, -ils ont la rage de la destruction. Depuis dix ans, -depuis vingt ans, on a fait des efforts immenses pour -arrêter tous les vandalismes et principalement celui -qui s'exerce contre les arbres. On a multiplié les -articles et les livres, les conférences, les campagnes -de presse, on a organisé des tournées dans les villages, -dans les montagnes, harangué les paysans et prêché -les grands propriétaires, on a fondé des ligues, institué -des fêtes ; on a expliqué, démontré au peuple que -les arbres étaient la cause de mille bienfaits pour -l'agriculture, qu'ils fixaient les terres, influaient -heureusement sur l'état climatérique!… Rien n'y -fait. Le Français déboise, détruit, ravage. Et il -déboisera toujours : il a ça dans le sang. Il faut qu'il -abîme tout ce qu'il possède.</p> - -<p>On ne me croit pas?</p> - -<p>Vous savez que les habitants de Versailles ont -signé une vaste pétition afin que les crédits affectés -à l'entretien du château et du parc soient augmentés. -Eh bien! allez donc y rêver un peu, dans ce parc : -hélas! dans quelle misère vous le trouverez, en effet! -<span class="pagenum">-53-</span>Mais ce n'est point seulement les charmilles rongées -et les allées à l'abandon qui vous feront peine : ce -sont aussi, et surtout, les dégâts volontaires commis -sur les vases et les statues par des brutes qui y ont -écrit leurs noms, à défaut d'immondes ordures, qui -les ont mutilés, brisés, etc. Et s'ils en agissent -ainsi pour les marbres ou les bronzes, qu'on juge de -ce qu'ils peuvent faire aux arbres, leurs ennemis -personnels!… Le Français, vous dis-je, aime le -sacrilège : il s'y complaît.</p> - -<p>Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La -beauté d'un pays constitue, pour ce pays même, une -source de revenus. Ruiner un château Renaissance -ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui -se fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. -Qu'on prenne exemple sur les Italiens : de quels -soins n'entourent-ils point toutes ces merveilles qu'ils -possèdent et qui les enrichissent!</p> - -<p>Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, -un lazzarone de très mauvaise mine se trouvait confortablement -assis devant un bas-relief que je voulais -voir. Avec une politesse prudente, je lui demandai de -se lever. Non seulement il y consentit volontiers, -mais encore il se mit à considérer longuement le bas-relief -en même temps que moi ; puis, et sans me -demander l'aumône — notez bien ce détail, — il me -dit : « <i lang="it" xml:lang="it">Ah! signore, che bellezza!</i> » Je crois entendre et -je n'écrirai certainement pas ce qu'un brave apache de -Paris m'eût répondu, en pareil cas.</p> - -<p>Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de -rencontrer dans notre belle France tant de lieux indignement -déboisés, de grâce, si jamais vous devenez -propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de -la plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous -<span class="pagenum">-54-</span>dans un coin une hachette, une serpette? Jetez-moi -ça dans la rivière… Ne conservez qu'un petit sécateur — tout -au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en -moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un -chêne pour devenir seulement présentable.</p> - -<p>Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si -vous voulez, mais observez seulement que le bois ne -vous gêne en rien dès novembre, puisque les feuilles -sont tombées, puisque les branches ne barrent donc -point la vue et ne causent pas la moindre humidité : -alors attendez le printemps, ou mieux encore, l'été. -L'ombre, en ces mois caressants, et les oiseaux vous -charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres -arbres. Je ne parle point de l'automne : c'est une -féerie. Vous ne voudrez pas en priver vos yeux. -Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver : mais il -n'y aura plus de feuilles, et… (voir plus haut).</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-55-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">DES NUANCES QUI PASSENT -ET UN SON QU'ON OUBLIE</h2> - - -<p>De temps à autre un chroniqueur ou un critique -déclare que le roman se meurt en France, et même -qu'il est mort. Fausse prophétie, faux acte de décès. -Toutes ces oraisons funèbres viennent de l'admiration, -de l'envie peut-être que causent aux gens de lettres -l'aimable succès et la carrière si rapide des auteurs -dramatiques. On voit le moindre jeune maître de -notre scène glorifié dans toutes les gazettes et bientôt -opulent, alors que son égal en âge et en talent, s'il -est romancier, gagne petitement sa vie et son brin de -laurier après toute une série d'ouvrages honorables, -honorés, et qui, de plus, se sont vendus. De là le -chroniqueur ou le critique induit rapidement — a-t-on -remarqué l'extraordinaire faculté d'induction des -journalistes? — que le roman agonise. Eh bien, c'est -inexact.</p> - -<p>Le roman ne peut pas mourir parce qu'il aide à la -songerie et soulage l'oisiveté. Tant que des hommes -et surtout des femmes auront du temps à perdre et -feront des rêves, on lira des romans. J'entends bien -<span class="pagenum">-56-</span>la réponse : l'automobile ; depuis que la fureur de -rouler à travers pays, dans le fracas et la poussière, -s'est emparée de notre nation, c'en est fait des longues -lectures au coin du feu ou sous l'orme du mail. Sans -doute, l'industrie automobile s'est accrue au détriment -des trouveurs de contes. Mais n'exagérons rien. On -roule pendant des journées entières, non pourtant -du 1<sup>er</sup> janvier au 31 décembre. Il y a la pluie, le froid, -la migraine, que sais-je encore! Si bien qu'il reste -malgré tout aux plus occupés d'entre les oisifs nombre -de minutes dont ils ne savent que faire. Elles sont -pour nous, qui leur écrivons des histoires de brigands -ou d'âmes sensibles.</p> - -<p>Qu'on ne vienne pas nous dire : aux heures longues, -les oisifs lisent les magazines, chaque jour plus -répandus. Assurément, mais tant mieux pour nous, -car les conteurs écrivent dans les magazines, lesquels -publient des romans et font de la publicité forcée aux -romanciers. Donc, tout bénéfice.</p> - -<p>Puis les souhaits coupables, répétons-le, le rêve -sentimental et la fantaisie de chacun, nous viennent -en aide. Les gens qui vivent peu voudraient bien avoir -des aventures, eux aussi. La platitude ou la douceur -de leur train-train les écœure. Ils cherchent dans les -romans ce que peut-être, en des circonstances -meilleures, ils auraient également pu entreprendre et -mener à bien, « comme dans les livres ». Que toutes -les femmes aient demain une garçonnière où aimer -en paix à leur guise, et je crois qu'un coup terrible -serait alors porté aux romanciers. Et encore… qui -sait?</p> - -<p>N'oublions pas enfin que notre langue exquise et la -grâce incomparable de l'esprit français n'ont jamais -cessé non plus de charmer, d'étonner les Barbares, je -<span class="pagenum">-57-</span>veux dire l'univers entier, et que la clientèle étrangère -suffirait seule — tant que la littérature pornographique -ne l'aura pas à la longue repoussée — à soutenir -tant bien que mal notre librairie romanesque.</p> - -<p>Et puis, voulez-vous une preuve évidente et simple -que les contes se vendent toujours? C'est que les -éditeurs ne sont point des apôtres ni des sots ; qu'ils -ont tous une famille à soutenir ; et que pourtant ils -ne ferment point boutique, mais continuent à publier, -entre autres œuvres, une incroyable quantité de -romans.</p> - -<p>Néanmoins ils se méfient, pour tout dire, et deviennent, -à juste titre, très ombrageux. Le public, assurent-ils, -est las des in-12 multicolores. En vérité le -public ne peut avoir tort ici, et c'est à nous d'aviser. -Qu'on y songe bien, le roman ennuyeux a vécu, si le -roman en général ne saurait mourir. Et j'entends par -roman ennuyeux celui que les grincheux nommaient -déjà ainsi en 1885, le roman à mille nuances, le -roman dit psychologique. On en fit de subtils et -d'exquis, d'émouvants, d'admirables si l'on veut : -mais le genre est plus qu'épuisé. Jamais, du reste, on -ne le connut bien vivace : vouloir énumérer tous les -mouvements de deux âmes qui s'aiment ou se -haïssent, quelle folle ambition! Un conteur adroit, -un bon ouvrier se contentera d'exposer des faits -éloquents par eux mêmes, et autant que possible, -surprenants et variés. Le plus habile et sans doute le -plus grand romancier français, Alphonse Daudet, n'en -agit guère autrement. Que nos jeunes auteurs -renoncent donc désormais aux variations infinies sur -l'amour de leurs personnages, sur leur foi, leur espérance -et leur charité, leur jalousie, leurs sentiments -de haine, d'envie, etc. Plus de dissertations, quelque -<span class="pagenum">-58-</span>délicates fussent-elles : des faits, beaucoup de faits, -de belles aventures, des circonstances inattendues. -Le public veut être amusé. Il semble qu'on oublie -l'essentiel aujourd'hui, à savoir qu'un roman <i>est -destiné à amuser les gens</i>. Je viens de lire coup sur -coup deux livres de critique, où il est traité du roman, -les auteurs y portent sur maints volumes récents tous -les jugements possibles, sauf un, celui-ci : tel ouvrage -est amusant, tel autre ennuyeux. Il faudrait pourtant -commencer par là.</p> - -<p>En outre, il y a le ton du récit. On écrit court -aujourd'hui, on écrit humble, on écrit, pour ainsi -dire, démocratiquement. N'en concluez pas qu'on -évite les descriptions funestes, les bavardages insipides ; -bien loin de là, certes! Mais la phrase est -brève, cursive et haletante, pauvre en un mot. -Pourquoi? Ce ton <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle et « encyclopédique » -convient peut-être à la critique, mais non certes à ces -poèmes en prose que devraient être par endroits les -romans. Il serait beau que dans tous les passages où -ne se trouve ni un dialogue, ni le récit d'un évènement -soudain ou violent, un romancier fît retentir -sous sa plume les longues, les opulentes périodes que -l'on aimait autrefois. Oublie-t-on tout à fait l'éloquence -et le nombre, les ressources infinies de notre syntaxe -si riche voilà deux siècles, la magnifique orchestration -des grands classiques? Le langage français fut si -divinement noble jadis! Ils durent avoir si bel air, -ceux qui le parlaient alors, ou qui l'écrivaient!</p> - -<p>Je tiens sous mes yeux un méchant livre de piété -intitulé <i>De la dévotion aisée</i>. Pauvre et fade bouquin -que composa pour ses ouailles un obscur jésuite -nommé Le Moine. Or, on y entend des phrases comme -celles-ci : « De semblables considérations sont des -<span class="pagenum">-59-</span>extraits qui épuisent le cerveau et le dessèchent, des -essences qui se tirent avec peine et goutte à goutte, -et sitôt qu'elles sont tirées, elles s'évaporent.</p> - -<p>… Les jeux de la sagesse divine sont bien aussi -divertissants que les tours d'un bateleur ; le concert -des cieux est bien aussi agréable, et l'harmonie des -saisons mérite bien autant d'attention qu'un concert -de bois résonnants, et qu'une harmonie de cordes -tendues : et il n'y a point de baladin si juste, et il n'y -a point de baladine si parée, qu'il fasse si beau voir -danser que le soleil et la lune.</p> - -<p>… Il est arrivé de là qu'on a donné le nom de galant -à tout ce qu'il y a de plus ingénieux et de plus exquis, -de plus raffiné et de plus spirituel dans les arts : on -l'a donné à ce je ne sais quoi, qui est comme la fleur -et le lustre de chaque chose ; et non seulement il y a -de la galanterie dans les beaux vers, dans les belles-lettres, -dans les belles devises, qui sont des ouvrages -de pur esprit ; il s'en est même trouvé pour les armes -et pour les meubles, pour les exercices et pour les -jeux, pour les plaisirs et pour les délices, je dis pour -les plaisirs des savants polis, et pour les délices des -sages de bel esprit. »</p> - -<p>Oh, parbleu, il ne s'agit point d'écrire tous nos récits -sur ce ton, non plus que de tomber du roman psychologique -au roman d'aventures grossières, au roman -qui n'est qu'ingénieux ; et certes il ne convient pas -moins de fuir la rhétorique vaine que de craindre -d'imiter Wells ou Jules Verne. Mais il y a une mesure -en tout cela, un tact et un certain goût, dont il est -bien permis de croire, en somme, qu'on ne se départira -pas de sitôt chez nous. Soyons seulement persuadés -que les contes à mille nuances subtiles sont -<span class="pagenum">-60-</span>entièrement démodés ; qu'enfin le roman gorge-de-pigeon -ne se porte plus du tout ; et que la langue -française ne doit pas servir seulement à dépeindre ou -à démontrer, mais qu'encore elle chante, et qu'elle est -sonore.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-61-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">POUR ÉCRIRE « JE VOUS AIME »</h2> - - -<p>Jusqu'à vingt-trois, vingt-cinq ou trente ans -lorsqu'on n'est point né trop timide, tout va bien. On -ne réfléchit qu'à demi, on se jette aux pieds des -femmes, et on leur dit : « Je vous aime » avec une -assez glorieuse allégresse. Non certes que l'on croie : -« J'ai tant de grâce, je puis tout oser » — mais bien -plutôt : « Bah! je suis jeune, j'ai le temps. Si à -présent elle se moque de moi, il n'en sera sans doute -plus ainsi dans deux jours, dans huit jours, dans six -mois. En outre, il y en a tant d'autres… »</p> - -<p>Puis le moment vient, peu à peu, de songer : « Si -je ne séduis pas tout de suite celle que j'aime, si je -la fais rire aujourd'hui, si je la manque en cet instant -même, qui sait ce que demain me réserve? Demain -j'aurai moins de cheveux et plus de rides, demain -le rhumatisme ou la dyspepsie me guette… » De -plus, les fringales irrésistibles du début se sont -apaisées. Un homme, passé l'adolescence, s'accommode -moins bien d'émotions mal venues ou imparfaites, -de même qu'un civilisé, moins affamé, fait fi des mets -grossiers qui plaisent au sauvage ou au paysan. -Enfin, un amant qui n'est plus Chérubin voudra ne -rien devoir à l'indulgence de son amie. Celle-ci le -<span class="pagenum">-62-</span>trompera, le bafouera, soit ; mais il faudra du moins -qu'elle ne puisse pas se dire à elle-même, plus tard : -« Peuh! il était si ridicule… » Et « la jeune dame » -non plus ne devra se montrer ni vulgaire, ni choquante, -ni trop sotte : faute de quoi, tout sera gâté. -L'amour ira son chemin, mais sans élégance, sans -finesse ; une fois mort, il ne laissera pas de souvenirs -flatteurs, autant dire — soyons francs — pas de -souvenirs du tout.</p> - -<p>Aussi le délicat craint-il toujours un peu en réalité -les scènes d'amour. Quelque ému soit-il, il redoute -malgré lui les maladresses qu'il peut commettre, non -moins que celles de sa bien-aimée. Il sait fort bien -qu'à la moindre défaillance, dans l'avenir, il se -rappellera : « Ce n'est pas étonnant! En telle circonstance, -ne fut-elle pas déjà niaise, ou étrangement -commune? J'aurais dû deviner qu'elle me déplairait -un jour… » Quant à ses bévues, à lui, il n'ignore -pas les beaux sujets de raillerie qu'elles peuvent -fournir, et qu'un moment viendra où tout son -prestige, s'il en eut, toute sa domination, tout son -charme n'y résisteront point. Or, entre toutes les -scènes d'amour, la plus périlleuse peut-être, celle où -les chances d'erreur et de balourdise font frémir un -homme d'esprit, celle qui est la plus difficile à réussir, -mais celle aussi qui, conduite avec tact, a le plus de -grâce, c'est assurément la scène angoissante et fugitive -de l'aveu. Dire « Je vous aime » d'un ton juste, -quand on tremble d'amour, il semble que ce ne soit -rien. Mais quelle entreprise!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je dois et je n'ose</div> -<div class="verse">Lui dire au matin…</div> -<div class="verse">La terrible chose</div> -<div class="verse">Que Saint-Valentin!</div> -</div> - -<p><span class="pagenum">-63-</span>Le verbe <i>aimer</i> lui-même, d'abord, s'il est un des -plus usités de la langue française, en est aussi l'un -des plus chétifs et des plus laids. Aux yeux, rien de -moins pittoresque. Regardez bien ce mot : aimer, -aime ; ni court, ni long, il n'a point de style, il est -mou, et la pauvre consonne <i>m</i>, qui le soutient à peine -en son milieu, ne lui prête guère de vie. Pour l'oreille, -c'est un son nasal et sans nuance, un son neutre, en -qui seules des voix bien expertes de comédiennes -savent mettre quelque musique. Que vous tâchiez, -hors du théâtre, d'en faire autant, et vous prêterez à -rire. Une femme spirituelle vous répondra justement -que vous n'êtes pas sincère, que vous jouez un rôle. -Si d'autre part vous lâchez votre : « Je vous aime », -comme vous constateriez : « Il pleut », ou bien : -« Allons souper », on n'entendra même pas votre -murmure inutile, mieux vaut se taire.</p> - -<p>Ce n'est pas tout. Vous ignorez souvent comment -l'aveu sera reçu, si l'on se fâchera, si l'on plaisantera. -Qu'on fasse du tapage à côté de vous, qu'on vous -bouscule, que vous soyez pressé, et vous ne pourrez -rien dire, le moment n'étant pas favorable. Parlez -comme un livre, on se souviendra « d'avoir déjà lu ça -quelque part ». Abandonnez-vous à une bonne grosse -émotion, l'on sera touchée, certainement, mais non -pas séduite, non pas étonnée, ce qu'il faudrait. -Comme c'est simple, vraiment, de faire un simple -aveu!</p> - -<p>Or si les raffinés éprouvent ces tourments en amour, -songe-t-on bien à ceux d'un romancier? L'infortuné! -ce n'est pas une femme, lui, qu'il doit séduire, mais -toute une foule de lectrices et de lecteurs, et qui ont -des souvenirs charmants, et qui le lisent de sang-froid, -sinon avec malveillance! Et il peut se rappeler, -<span class="pagenum">-64-</span>pour s'achever, les navrantes scènes d'aveux qu'il a -vues au théâtre, ces scènes où soudain, après quelques -manœuvres préparatoires, les jeunes premiers se -mettent à délirer en phrases entrecoupées qui sont d'un -comique sans égal, ou avec des périodes éloquentes -qu'on ne saurait entendre sans dégoût. Comment donc -écrire, dans un roman, l'inévitable « Je vous aime »?</p> - -<p>Une sorte de tradition, tout d'abord, paraît s'être -ici imposée à tous les romanciers contemporains : -c'est de faire la scène extrêmement brève. Jolie non -moins qu'utile tradition, et conforme d'ailleurs à la -vérité, puisqu'on n'avoue généralement son amour à -une femme qu'au terme d'une visite ou d'une soirée, -au moment où l'on n'en peut plus, où le regret de se -quitter et l'heure qui s'avance vous donnent toutes -les audaces, au moment enfin où, dans un livre, le -chapitre va être fini. Donc, la scène sera très courte — comme -toutes les scènes d'amour, s'il vous plaît : -quoi de plus funeste à l'intérêt d'un conte, quoi de -plus écœurant que des amants qui se font des conférences -sur l'état de leurs sensibilités? L'auteur habile -et concis se trouve forcé de concentrer une émotion -en très peu de mots, ce qui est le suprême de l'art. A -lui de nous glisser à sa façon cet éternel aveu, si -ressassé, si fade, mais qui, pour un rien, nous -enchante. A lui de nous présenter, du geste le plus -adroit qu'il pourra et dans une clarté favorable, le -vieux bijou.</p> - -<p>Le mieux serait évidemment de faire entendre -seulement avec précision que le « Je vous aime » a -déjà été dit, et comment, que c'en est fait, que cela -eut son importance, mais que c'est fini et qu'on n'en -parlera plus. Dans son gracieux roman, l'<i>Inconstante</i>, -M<sup>me</sup> Gérard d'Houville écrit :</p> - -<blockquote> -<p><span class="pagenum">-65-</span>« Quand Valentin de Vérovre lui avait demandé si -elle voulait bien l'aimer un peu — comme on se -demande entre gosses : « Voulez-vous jouer avec -moi? » — elle avait dit oui, sans coquetterie, avec -simplicité… »</p> -</blockquote> - -<p>Ce « Voulez-vous jouer avec moi? » ne peint-il pas -toute la scène, et en faut-il davantage pour imaginer -l'innocente, gamine et tendre bonhomie de ces deux -grands enfants-là, quand ils se lièrent?</p> - -<p>On peut aussi suggérer le moment où l'amour, déjà -né, s'exprime invinciblement, la minute exquise entre -toutes où « Je vous aime » perce sous d'autres mots. -Il suffit alors de choisir avec beaucoup d'art et de tact -la phrase révélatrice : c'est un second moyen, et -délicieux, mais difficile, de tourner la difficulté. René -Boylesve s'en est fait un jeu dans <i>le Parfum des Iles -Borromées</i> :</p> - -<blockquote> -<p>« — Oh! oh! dit M<sup>me</sup> Belvidera, vous voulez faire -le mystérieux… ça ne vous va point!</p> - -<p>« — Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!…</p> - -<p>« — Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois… prétendriez-vous?…</p> - -<p>« Le jeune homme prit un ton si suppliant, si -grave, que le seul mot qu'il prononça équivalait au -plus franc et au plus passionné des aveux :</p> - -<p>« — Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas -avec moi!</p> - -<p>« — Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être -frappée violemment. »</p> -</blockquote> - -<p>D'autres auteurs encore, par un procédé très saisissant -et plus simple peut-être, n'indiqueront un aveu -que par des gestes. Mais prenez garde! la moindre -faute ici peut tout abîmer : trop appuyé, le trait -<span class="pagenum">-66-</span>devient brutal et choque ; pas assez, et l'on ne voit, -l'on n'entend rien. Il y faut l'habitude et le goût -d'Henri de Régnier, par exemple. Ecoutez-le dans les -<i>Vacances d'un jeune homme sage</i> :</p> - -<blockquote> -<p>« Les yeux de Georges se remplirent de larmes.</p> - -<p>« — Elle est jolie?</p> - -<p>« Il fit signe que oui.</p> - -<p>« Ils étaient assis côte à côte sur le banc. -M<sup>me</sup> d'Esclaragues se pencha. Elle mit sa main sur -l'épaule du jeune homme et doucement, par le cou, -lui tourna la tête vers elle.</p> - -<p>« — Plus jolie que moi?</p> - -<p>« Ils se regardèrent. Georges sourit. Il vit -M<sup>me</sup> d'Esclaragues approcher son visage du sien. La -bouche tendue toucha la sienne et il ferma les yeux. »</p> -</blockquote> - -<p>Soyez heureux si, par chance, quelque moyen inaccoutumé -de tracer la scène vient à se présenter à vous. -Ainsi Pierre Louÿs, dans son incomparable <i>Aphrodite</i>, -a pu renverser en quelque sorte l'aveu d'amour. Car -c'est la femme ici qui, brusquant tout et par une -manière de coup d'Etat, dit à l'homme sans plus -attendre : « Tu es Démétrios de Saïs ; tu as fait la -statue de ma déesse ; tu es l'amant de ma reine et le -maître de ma ville. Mais pour moi tu n'es qu'un bel -esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes. »</p> - -<p>Si cependant, dédaignant tous les subterfuges, -quelque ingénieux, quelque troublants fussent-ils, on -veut absolument tenter l'épreuve et l'écrire enfin en -toutes lettres, ce « Je vous aime », que de précautions -ne faudra-t-il pas! Jules Renard, je crois, dans -<i>Monsieur Vernet</i>, les a su prendre :</p> - -<blockquote> -<p>« — Ecoutez, madame Vernet, il y a un mot si -souvent dit, si souvent écrit et lu, si fané sous son tas -<span class="pagenum">-67-</span>de feuilles mortes, que je m'étais promis de ne jamais -m'en servir pour mon usage personnel…</p> - -<p>« — Etrange garçon!</p> - -<p>« — S'il faut un jour, pensais-je, que je le dise, ce -mot, à une femme, je jure que je ne le dirai pas. Je -chercherai autre chose, je trouverai ; je ne suis pas -un sot… Quel orgueil! L'instant est venu et je suis -bien obligé de parler comme les autres, et de vous -dire, comme le dirait tout le monde à ma place…</p> - -<p>« — Ce n'est pas la peine, j'ai bien compris.</p> - -<p>« — Le mot vous déplaît, à vous aussi?</p> - -<p>« — Le sens.</p> - -<p>« — Il n'a rien d'injurieux ; si je vous aime…</p> - -<p>« — Ah! vous le dites!</p> - -<p>« — Oui, il m'échappe… »</p> -</blockquote> - -<p>Aussi bien, est-il même tout à fait impossible de -l'exprimer tout cru, l'aveu si redoutable? Mais non. -Relisez plutôt le <i>Lys Rouge</i> :</p> - -<blockquote> -<p>« Dechartre était près d'elle. Gravement, presque -sévèrement, il lui dit :</p> - -<p>« — Vous le saviez?</p> - -<p>« Elle le regarda et attendit.</p> - -<p>« Il acheva :</p> - -<p>« — … Que je vous aime?</p> - -<p>« Elle continua un moment d'attacher sur lui, en -silence, le regard de ses yeux clairs, dont les paupières -battaient. Puis elle fit de la tête signe que oui. Et, -sans qu'il essayât de la retenir, elle alla rejoindre -miss Bell et M<sup>me</sup> Marmet qui l'attendaient au bout de -la rue. »</p> -</blockquote> - -<p>Voilà.</p> - -<p>Seulement, il faut trouver — et c'est encore, hélas! -<span class="pagenum">-68-</span>bien plus difficile de trouver, la plume en main, que -d'improviser une déclaration à celle « dont on meurt », -même sous l'œil irrité d'un jaloux, même dans la rue -incommode et bruyante, et même lorsqu'en vérité on -est épris de toute son âme.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-69-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">LES LETTRES DE NOS AMIES</h2> - - -<p>Voilà donc un fait bien connu, bien établi, indiscutable, -qu'on nous a répété tant et plus au collège, et -dont aucun candidat au baccalauréat ne s'aviserait de -douter devant l'examinateur, à savoir que les femmes -vont plus loin que nous dans le genre épistolaire ; ou, -en de meilleurs termes, qu'elles écrivent mieux les -lettres que nous.</p> - -<p>Mais vraiment ces jugements-là sont bientôt portés! -Et tous les professeurs qui, de la classe de sixième -jusqu'à là rhétorique, nous ont successivement tenu -ce propos, d'un petit ton galant et désarmé qui ne -leur allait guère, tous ces professeurs nous ont abusés, -ou se sont eux-mêmes cruellement trompés. Aux -premières lettres d'amies qu'un bachelier reçoit, il -peut déjà soupçonner ses maîtres : « Quoi, c'est là, -dira-t-il, tout ce talent épistolaire des femmes, qu'on -m'aura tant vanté? Peuh! Ne fût le parfum et la -douceur du papier, ne fût encore la signature qui -m'est si précieuse, ce pauvre billet ne valait pas le -timbre. » Puis un âge vient malheureusement où la -<span class="pagenum">-70-</span>légende des lettres de femmes ne trompe plus personne. -Est-ce que nous les lisons seulement, les -épîtres de nos belles et chères correspondantes? Nous -les recevons avec des transports de tendresse ou -d'affection, c'est entendu, nous les classons pieusement, -nous en aimons l'aspect et nous en adorons -l'écriture anglaise, mais les lisons-nous? A peine, -avouons-le. Et l'instant d'après, il ne nous en souvient -plus…</p> - -<p>Il est vrai que le fameux axiome, touchant la -maîtrise des dames, s'applique au seul passé. Ceux -qui nous ont instruits prétendirent, en nous l'apprenant, -attirer mieux notre attention sur les grâces -inimitables d'une Sévigné ou la mordante vivacité -d'une marquise Du Deffand. Toutefois était-ce bien -juste, même en ce cas, de soutenir que la gentillesse, -la spirituelle coquetterie, le charme souvent inexplicable -des anciennes lettres tracées par des doigts -féminins l'emportent toujours sur la bonté discrète, -l'élégance, la verdeur, la malice ou la noblesse des -billets du même temps, signés d'un nom d'homme? -Oui, cette Sévigné, délicieux et grand écrivain, porta -certes en elle ce qu'on nomme dévotement le « génie -de la jolie langue française ». Et M<sup>me</sup> de Sablé aussi -écrivit avec une délicatesse infinie, et l'exquise Ninon -de Lenclos eut bien du goût, et l'inquiète Lespinasse -nous trouble encore, et tant d'autres… Mais font-elles -oublier le souriant Voiture et le limpide Bussy, le bel -air de Saint-Evremond ou l'irrésistible majesté de -Bossuet, l'étincelante facilité, l'allégresse, l'éloquence, -la verve du prince de Ligne, le style nerveux, nombreux, -entraînant, leste, admirable de Paul-Louis -Courier? Que si même l'on veut s'en tenir aux qualités -tout particulièrement féminines, qui donc montra -<span class="pagenum">-71-</span>jamais plus d'exigences câlines, plus de séduisantes -« chatteries », s'il le jugeait bon, que Voltaire? Et -quelle sœur aînée, quelle mère attentive sut trouver -des accents plus émus que le sensible, le persuasif et -mélodieux Fénelon.</p> - -<p>Ne sont-ce point là des hommes qui laissèrent des -lettres autant et cent fois plus belles que presque -toutes celles dont on fait tant d'honneur aux femmes? -Mettons à part M<sup>me</sup> de Sévigné : celle-ci est vraiment -fée. Mais combien d'autres trop souvent ne cessent -de jaboter, non sans agrément ni sans tact sans doute, -pourtant avec une abondance insipide et des fadeurs -que nous ne goûtons plus. Il faut même que ce soit -justement cette abondance-là qui ait donné des illusions -aux critiques littéraires. Cependant que maris, -fils ou galants travaillaient de leur métier sur les -champs de bataille ou dans leur cabinet, les dames -d'autrefois n'avaient qu'à se rendre visite, pour -causer, ou qu'à écrire, pour causer encore. Elles -couvraient ainsi sans fatigue des pages et des pages, -afin de s'occuper, et au lieu le lire le journal, qui leur -manquait. Si bien que sur dix lettres d'amitié que -nous retrouverons, il y en aura bien sept au moins -signées par des femmes : et si ce n'est toujours en -qualité qu'elles l'emportent, on peut assurer, preuve -en main, que c'est en quantité.</p> - -<p>Nos professeurs eussent donc mieux fait, je pense, -de réviser leur jugement traditionnel avant de nous -fournir un nouveau sujet de mélancolie. Il ne faudrait -jamais décourager les rhétoriciens. C'est bien assez -tôt que la vie en fera des fonctionnaires, des commerçants -ou des cercleux réellement incapables -d'aligner deux phrases françaises qui aient du ton et -de la bonne grâce. Et bien mieux avisé se montrera -<span class="pagenum">-72-</span>le professeur qui révèlera à ses jeunes élèves la vérité -toute nue, ceci :</p> - -<p>« — Messieurs, leur fera-t-il modestement, on ne -peut affirmer que les femmes soient allées plus loin -que nous dans le genre épistolaire. Il est même certain -que nous les y avons presque toujours dépassées, et -que nous écrivons encore beaucoup mieux les lettres -qu'elles en ce moment même de notre histoire, tout -dénués de style et dépourvus de goût que nous soyons -malheureusement devenus par l'injure du temps, -comme par l'abandon chaque jour plus grand des -études classiques.</p> - -<p>Mais ce qui ne peut se nier, c'est que les femmes -du <small>XVII</small><sup>e</sup>, du <small>XVIII</small><sup>e</sup> et même des premières années du -<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, n'aient reçu au berceau le plus prodigieux -talent d'écrivain, dès qu'on les compare à celles de -notre temps, qui ne savent pas seulement mettre en -bon français le peu d'esprit qui leur reste — j'entends -d'esprit véritable, et non d'argot ou de bagout. Or -d'où vient cette décadence, et que le moindre billet -d'une humble « caillette » avait jadis tant de saveur -et tant de charme? Uniquement de ce que les jeunes -filles d'antan étaient mieux élevées que les nôtres.</p> - -<p>Je m'explique. J'ai dit mieux élevées, et non pas -plus instruites. Assurément on ne leur enseignait -point, comme aujourd'hui, un peu de chimie, un peu -de physique, un peu de médecine, un peu de droit, -un peu d'arts libéraux et de morale civique. Mais on -les habillait dès l'enfance comme de petites dames, -et on leur apprenait les règles délicates de l'urbanité. -On leur montrait à charmer ; et charmer, en ce -temps-là, c'était à la fois plaire aux yeux, ne jamais -choquer le goût qu'on avait difficile, et enchanter -l'esprit. Epoques savoureuses, siècles où l'on sut -<span class="pagenum">-73-</span>vivre, mœurs divines, une jolie femme alors se -croyait engagée d'honneur à causer! Aujourd'hui, -elle trouve cela « prétentieux », la sotte. Elle lit son -journal, elle s'habille bien, et dispose heureusement -des fleurs dans les coupes et les vases de son appartement ; -mais sa conversation, toute en clichés, en -phrases inachevées, en exclamations et en mots de la -rue, sa chétive conversation rebute. Hormis la regarder -et la caresser, que faire d'une jolie femme -aujourd'hui? Au lieu que jadis elles occupaient toute -la vie. On venait chez elles « causer la gazette » ; et -elles s'appliquaient à trouver leurs mots, à ne pas -s'embarquer en des phrases ineptes, à respecter les -lois du bon langage, à ne dire rien que de gracieux -et de bien tourné, de fin s'il se pouvait. Les grands -mots eux-mêmes, toujours un peu pénibles à prononcer -comme à entendre, pouvaient naître à propos sur -leurs lèvres. Tel était l'art et le goût qu'on leur -inculquait. Elles s'appliquaient à montrer minutieusement -leur esprit. N'en eussent-elles eu qu'un -rien, elles savaient le sertir et vous l'offrir. Et l'on -s'étonnera que nous relisions voluptueusement jusqu'à -leurs lettres les plus familières?</p> - -<p>Puis les femmes, avant 1840, avaient le temps de -correspondre, de vivre. Elles ne se ruaient pas à -chaque instant au télégraphe et au téléphone. Que -leur ami lointain se portât un peu moins bien ou un -peu mieux, cela ne constituait point l'affaire capitale ; -tant qu'il ne languissait pas en danger de mort, on -ne s'inquiétait guère ; on n'éprouvait nul besoin -de recevoir trois fois par semaine d'insupportables -nouvelles de santé, ou d'autres analogues : l'essentiel -étant de savoir si l'esprit se trouvait toujours en bon -état, et si la sensibilité demeurait digne d'amour, on -<span class="pagenum">-74-</span>s'adressait des billets qui devaient exprimer l'une et -témoigner de l'autre.</p> - -<p>Cela n'allait pas sans difficulté? Eh non! Mais -voyez cette jeune femme, en robe à fleurettes et -perruque poudrée : il est midi, elle a donc trois ou -quatre bonnes heures avant qu'on ne la vienne visiter -ou que le moment de la promenade n'arrive ; bien -que les toilettes qu'elle porte l'enjolivent à souhait, -elle ne passe pas la moitié de ses jours chez le couturier, -chez la modiste ou le bottier ; ni journaux (on -saura les nouvelles tout à l'heure, en causant), ni -revues (on n'est pas curieux de tout, on raffine seulement -sur quelques points) ; les romans sont rares ; -il n'y a donc rien de mieux à faire que d'écrire ; et la -jeune femme prépare son papier, ses plumes blanches, -son cachet à devise, sa cire parfumée, elle approche -sa table en bois des îles de la fenêtre qui donne sur le -parc ou sur une cour ovale à gros pavés usés ; et sans -hâte, soigneusement, de tout son cœur, de toute sa -malice et de toute sa coquetterie, elle compose sa -lettre pimpante et tendre…</p> - -<p>Une réponse, non moins flatteuse à lire, lui sera -remise par le courrier dans un mois, dans deux mois. -Et c'est ainsi que l'on vivait, loin l'un de l'autre, dans -un ravissant commerce d'esprit ; c'est ainsi que, -selon le mot de M<sup>me</sup> Du Deffand, on avait l'<i>absence -délicieuse</i>… »</p> - -<p>Telles sont les paroles qu'un professeur de rhétorique, -s'il avait le souci de la vérité, devrait prononcer -devant ses élèves. Mais les professeurs de rhétorique -ne connaissent guère la vérité le plus souvent ; ils -l'ont apprise dans les livres, où elle n'est pas toujours. -Les romanciers les ont renseignés sur les femmes -contemporaines qui écrivent des lettres : et chacun -<span class="pagenum">-75-</span>sait que les héroïnes des romanciers sont toutes -douées d'une âme exceptionnelle et d'un rare talent -épistolaire. Eh bien, ne nous en laissons plus conter -si aisément.</p> - -<p>D'ailleurs, voici l'été. Les chères belles sont parties -pour les champs ou l'océan plaintif. Nous les avons -quittées après mille promesses : « Vous m'écrirez? — Me -répondrez-vous? — Oui, c'est juré. — N'oubliez -pas l'adresse. — Y songez-vous!… » Rien ne les -presse, n'est-il pas vrai, dans leurs villas ou leurs -châteaux? Elles se sont, tout à l'heure, laissé bercer -sur le lac langoureux, elles ont joué au tennis tout -leur soûl, se sont baignées, ont chevauché dans la -forêt. Elles disposent, encore une fois, de tout leur -temps. Vous allez, par conséquent, recevoir un chef-d'œuvre -d'amitié, un souvenir exquis, un trait du -cœur inattendu?</p> - -<p>Eh bien, prenez votre courrier qu'on vous apporte -dans l'instant, et lisez donc vite, dégustez, régalez-vous…</p> - -<p>Ensuite, allez quérir dans le plus obscur recueil, -dans le plus dédaigné paquet d'archives, les plus -insignifiantes missives de la dernière des femmelettes -du <small>XVII</small><sup>e</sup> ou du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle. Je n'en dirai pas plus.</p> - -<p>Et cependant, est-il un cadeau plus rare, un souvenir -plus personnel et plus exquis que quelques lignes -spirituelles ou affectueuses tracées par des doigts de -fée sur un papier parfumé? Il n'y a point d'être à qui -l'on tienne, il n'y a point d'âme un peu fine enfin qui -résiste à cela. Le résultat vaut bien la peine qu'on -aura prise. Puis, le geste charmant, pour une femme, -que de faire en souriant envoler de ses mains des -essaims de lettres légères! Vous savez comment -M. Jules Renard a défini les papillons? Des billets -<span class="pagenum">-76-</span>doux pliés en deux qui cherchent des adresses de -fleurs…</p> - -<p>Hélas, qui nous rendra les longues et succulentes -correspondances, les lents courriers, la vie sans hâte, -la vie artistement vécue!… Le pays où sont tracées -ces lignes porte entre tous au regret du vieux temps. -Un chemin parmi d'autres s'y trouve, qui s'appelle la -Route des Postes, et qui, partant du Château, plonge -droit dans la forêt : cette allée servait aux postillons -de Condé qui galopaient vers Paris. Il ne faut qu'un -peu rêver pour les y voir passer encore à travers la -rosée, à l'aube, pressant de leurs grosses bottes leurs -chevaux robustes, et portant en leur sacoche plus de -billets charmants, avouons-le, qu'il ne s'en écrirait -maintenant durant toute une saison sur toutes les -plages et dans tous les châteaux de France.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-77-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">POUR CAUSER</h2> - - -<p>Oui, je sais bien, il y a le bridge… Le bridge pare à -tout, tient lieu de tout, le bridge est tout. On arrive, -on s'assied, on prend des cartes, et en voilà pour -l'après-midi entière, ou la soirée complète, sinon la -nuit. La mode le veut ainsi, il n'y a donc qu'à se -soumettre — ou qu'à se démettre, c'est-à-dire ne plus -voir personne et vivre en ermite.</p> - -<p>Pourtant, soyons justes, certaines minutes de liberté -nous restent encore : il faut dîner ensemble, quelquefois, -avant de se livrer aux affres des « sans atout ». -Devant une table à thé, quand on goûte, ou bien encore -sur les terrains de tennis, au polo, au bois, aux courses, -en visite même, il arrive qu'on ne tienne point les -cartes en main : on n'a rien à faire ; alors, on se -trouve réduit à causer… Ah, quel désastre! Qui, en -effet, n'a connu des minutes bien dures dans ces -assemblées d'hommes et de femmes réunis, essayant -vainement de causer? Rappelez-vous les tristesses -d'un dîner en ville, la pauvreté de l'entretien qui se -traîne, lamentable, languissant, plein de navrants : -« Le temps me paraît bien compromis, après l'orage -<span class="pagenum">-78-</span>d'hier… », ou de chétifs : « Alors, vous voici tout à -fait réinstallés, maintenant?… » Et le feint, le lugubre -enjouement des convives, et les silences douloureux -qu'on sent venir, qui vont arriver, qui arrivent, et -l'angoisse de la maîtresse de maison qui voudrait -éperdument renouer la causerie, mais qui ne peut pas, -qui ne sait pas… Qui de vous ne souffre encore à -cette seule pensée?</p> - -<p>En vérité, hommes et femmes groupés autour d'une -nappe fleurie et d'une volaille truffée font le plus -souvent peine à entendre. En fut-il toujours ainsi dans -notre pays? Non, si l'on en croit les Mémoires, les -souvenirs, anecdotes et récits du temps passé, si l'on -relit les simples lettres qu'écrivaient nos arrière-grand'mères, -si l'on écoute même encore aujourd'hui -parler d'anciennes gens, ou mieux encore si l'on -s'entretient tout bonnement avec certaines personnes -très bien élevées — entendez par là non pas très -instruites, mais d'esprit affiné, souple et soucieux de -plaire. Un salon, au temps des chaises de poste et des -robes à paniers, devait être un lieu de délices, où dès -l'entrée la causerie vous environnait de toutes parts, -où la gaîté n'allait jamais sans grâce. De même un -souper se passait sans doute un peu moins niaisement -que les mornes fêtes auxquelles nous donnons encore, -et par abus, le même nom. On ne se fût pas contenté -alors de déclarer : « Une telle est jolie, faite à ravir et -toujours mise, en outre, dans la perfection. » Mais il -fallait que l'on pût ajouter : « Elle cause avec goût, -elle a beaucoup d'esprit. » Autrement, on ne comptait -point, on n'était qu'une jolie femme, un peu plus -qu'une jolie bête, mais guère au-dessus.</p> - -<p>Eh bien, même en 1906, est-il donc interdit d'aspirer -à cette louange exquise : « La jolie madame X… a la -<span class="pagenum">-79-</span>tradition du temps jadis. Tout enchante chez elle : la -société y est gaie, animée, la chère délicate, la causerie -capiteuse… »</p> - -<p>Que faut-il donc pour cela? Mon Dieu, il faut se -donner un peu de mal… Mais quoi! ici comme ailleurs, -on ne récolte que si l'on a semé, c'est bien évident. -Personne, même pas une jolie femme, n'a plus en -notre siècle qu'à se donner la peine de naître. Si vous -voulez le succès, madame, mais j'entends le succès -rare, délicieux, fin et voluptueux entre tous, celui qui -vous suit toujours lors même que les rides sont venues, -vous devez être de tous points charmante, physiquement -et moralement ; habillez-vous, chapeautez-vous, -corsetez-vous de votre mieux, jouez au tennis à ravir, -dansez comme Terpsichore et montez à cheval comme -Diane Chasseresse : mais parlez aussi, causez, c'est -nécessaire, c'est un devoir, il le faut! Point de paresse, -point de mollesses, ne vous laissez pas aller, mais -pincez-vous, dans le monde, réveillez-vous, contraignez-vous, -dites-vous de toutes vos forces : « L'esprit -et l'entrain de tous ceux qui m'entourent ne dépendent -que de moi : si la conversation s'éteint une seule -minute à la table que je préside, je suis déshonorée ; -si mon interlocuteur se tait à bout de sujets ou d'idées, -il est un sot, mais c'est de ma faute… » Travaillez -enfin, travaillez en mangeant, en prenant le thé, en -soupant, en jouant aux cartes. C'est très pénible? -Oui, mais le résultat est la royauté… ou presque. -Toutes les pauvres niaises, toutes les pecques silencieuses -qui vous entourent vous traiteront de poseuse -et mourront de jalousie. Cela vaut bien qu'on s'applique -un peu.</p> - -<p>Toutefois : « Parler, m'objecterez-vous, c'est déjà -fatigant, et quelquefois difficile. Avoir de l'esprit, par -<span class="pagenum">-80-</span>surcroît, quelle entreprise! Comment fait-on? Est-ce -que cela s'apprend? » Eh, oui! Tout s'apprend. On -apprend du moins si bien à faire illusion…</p> - -<p>Mais procédons par ordre. Vous voulez que l'on -cause à votre table ou dans votre salon? Eh bien, -d'abord, soyez aimables, mesdames! Comprenons-nous -bien : il ne s'agit pas de se montrer vaguement bienveillantes -et d'accueillir avec une banale cordialité le -visiteur ou le dîneur. Non, il faut témoigner d'un art -plus subtil dans la flatterie. Paraître heureuse de voir -celui qui entre, n'importe qui sait faire cette grimace-là : -la plus élémentaire politesse y oblige. Mais on ne -passe pour une femme vraiment aimable que si l'on -sait bien caresser la vanité de ses hôtes : tout est là. -Si donc vous voyez pénétrer chez vous un homme qui, -par exemple, se croit très beau garçon, dites à propos -d'une femme dont on parle : « D'abord est-elle jolie? -Car la beauté, c'est presque tout, hélas! pour une -femme, comme d'ailleurs pour un homme… » Si c'est -un intellectuel qui s'assied à votre table, ne tarissez -pas sur le rôle capital de l'intelligence, dès qu'il est -question de séduire. Et si l'on vous fait remarquer que -vous vous contredites, déclarez sans façon : « Oh, vous -savez, nous autres femmes, tout ce qui brille nous -attire!… » Flattez sans cesse, hardiment et infatigablement. -Personne ne rira, si personne n'est oublié. -La vanité des hommes est insondable, et les compliments -les plus énormes passent comme du lait, pourvu -cependant qu'ils soient toujours impersonnels. Ainsi -vous gêneriez — peut-être — un sportsman en lui -jetant tout cru : « Vous êtes, monsieur, l'un de nos -dix meilleurs cavaliers. » Au lieu que si vous insinuez : -« Il y a de l'élégance, pour un homme, à se trouver -parmi les dix meilleurs cavaliers de France… », votre -<span class="pagenum">-81-</span>ami va passer une soirée charmante. Vous lui aurez -glissé cela comme par inadvertance, et sans même -l'avoir regardé… Il ne prendra pas la louange pour -lui? Allons donc! C'est bien mal le connaître.</p> - -<p>Deuxième règle. Etes-vous chez vous, recevez-vous? -En ce cas, ne vous accordez aucun répit, et interrogez -continuellement. Que l'interrogation devienne sur -vos lèvres presque mécanique et machinale. On -vous dit : « Récemment, j'ai fait telle chose… » -Ajoutez aussitôt : « Le mois dernier? » On n'a point -encore trouvé de meilleur moyen pour contraindre à -parler les plus paresseux. Mais n'allez pas lancer -directement vos interrogations : elles doivent, comme -les louanges, arriver en biaisant et par ricochet. Ne -demandez pas soudain à un fameux géographe s'il -aime les voyages et s'il a fort couru le monde ; mais -déclarez à son voisin : « Ce doit être passionnant de -voir des vrais sauvages, en liberté! » Ne questionnez -pas un auteur dramatique sur ses pièces, mais lancez -bien haut, en vous adressant à quelque autre : « Le -théâtre sera-t-il sombre ou gai, cette année, pessimiste -ou optimiste? » N'écoutez pas un mot de la réponse, -d'ailleurs : elle s'adresse à tout votre salon, à toute -votre table, elle ne vous regarde plus. Prenez seulement -garde que la conversation ne s'arrête jamais -chez vous, et que tout le monde s'y mette.</p> - -<p>Et ceci m'amène à la troisième règle. La voici : -soyez charitables, mesdames! Faites à autrui ce que -vous voudriez tant, parfois, qu'il vous fît. Je veux -dire par là qu'invitées à un dîner ou à un souper, il -faut avoir pitié de votre hôtesse : si l'on s'ennuie, -si l'on ne cause plus, elle souffre, la pauvre hôtesse, -songez-y bien! Même si cela vous coûte, venez-lui -donc en aide. Et pour cela, inutile de lancer des traits -<span class="pagenum">-82-</span>ou de faire des conférences : mais répondez seulement -dès qu'on vous adresse la parole, répondez toujours, -n'importe quoi…</p> - -<p>Car les femmes répondent bien rarement aux propos -qu'on leur tient, ne l'avez-vous point remarqué? -Elles approuvent ou désapprouvent avec des mines -méprisantes et mille cris d'indignation ou d'enthousiasme, -mais voilà tout. Elles s'écrient : « Moi, j'adore -le blanc! » pour peu que vous leur parliez du noir. -En vérité, ce n'est pas là répondre. Par « oui » et -par « non », vous consentez ou vous protestez, sans -plus. Répondre, c'est plus exactement ajouter une -idée ou du moins une nuance nouvelle à ce qui vient -d'être dit ; c'est faire observer, par exemple, au -monsieur qui déclare adorer la danse, que les ridicules -carnets de bal, pareils à des livres de comptes, sont -heureusement tombés en désuétude, ou que l'on -devrait toujours valser en robes blanches sous des -lampes lumineuses, à la façon de la Loïe Fuller ; et -ce n'est pas du tout répliquer seulement : « Moi, -monsieur, j'ai horreur du bal. »</p> - -<p>J'avoue qu'un dîner serait un grand travail, et bien -épuisant, s'il fallait trouver sans arrêt des considérations -délicates ou de vives observations. Ce labeur -appartient aux hommes, qui n'ont guère que ce -moyen, en somme, pour étonner et séduire. Mais -n'oubliez pas que vos réponses peuvent être baroques, -singulières, voire complètement absurdes, il n'importe, -pourvu seulement que vous les fassiez… Plus même -elles sembleront inexplicables, plus vos voisins, -frappés de respect pour votre génie, rivaliseront en -votre honneur d'éloquence, d'esprit — ou de sottise.</p> - -<p>Puis il est bon aussi de s'exercer, devant sa glace, -à prendre l'air très fin. On y atteint en souriant plutôt -<span class="pagenum">-83-</span>qu'en riant, et en abaissant légèrement les paupières, -en voilant un peu le regard comme pour en éteindre -la malice : un rien, mais indispensable!…</p> - -<p>Maintenant, un dernier mot. Il ne faut pas prendre -ces conseils, exagérément pratiques, peut-être, ou -précis à l'excès, pour une plaisanterie ou pour de -l'ironie. Il n'y a ici ni l'une ni l'autre : ce ne sont que -des moyens mécaniques, tout simplement, pour faire -semblant d'avoir de l'esprit. Il va de soi, par conséquent, -qu'ils s'adressent seulement aux femmes un -peu — comment dire? — un peu distraites, ou -préoccupées, ou que sais-je…</p> - -<p>Il subsiste heureusement un grand nombre d'entre -vous, mesdames, pour qui tant de préceptes seront -bien superflus. Car il n'est pas besoin de chercher si -loin, et avec beaucoup de gaîté, beaucoup de bonne -grâce et un peu d'attention, on arrive à tout. Il suffit -de rire à propos, quelquefois, pour rendre possible -chez vous même une conversation politique — oui, -politique! — et il n'y a qu'à se montrer amie cordiale, -sinon pour que tout le monde cause dans votre salon, -du moins pour que chacun s'y plaise. C'est l'important.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-85-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">LE CHOIX D'UN LIVRE</h2> - - -<p>Les femmes sont charmantes, et principalement en -ceci qu'elles écoutent en général ce qu'on leur dit. -Elles n'en agissent qu'à leur tête ; mais elles vous -écoutent — qui ne sait la grâce modeste, le regard -touchant d'une femme attentive? — et elles font -semblant d'avoir confiance en vous.</p> - -<p>Eh bien, mesdames, écoutez donc encore ceci : il -faut lire. Vous ne lisez plus. Pourquoi? Vous avez la -chance d'être nées Françaises, c'est-à-dire d'appartenir -au premier peuple littéraire du monde, à celui qui a -été, depuis trois siècles, comme le fournisseur spirituel -de toutes les autres nations. Aujourd'hui encore, le -flot montant de nos livres se déverse sur tout le globe ; -nous avons des écrivains délicieux ou puissants par -centaines, par milliers. Arrêtez-vous aux devantures -des libraires! Voyez tous ces titres. Ici, je vous signale -un dilettante exquis, aimable et raffiné, qui a tracé -pour vous sur trois cents pages blanches les arabesques -légères de sa pensée. Cet autre, là-bas, a pincé -son esprit par les ailes, et il vous l'offre, tout vif. -<span class="pagenum">-86-</span>Voici les historiens, grands dénicheurs de vieux -papiers, crocheteurs de tiroirs en bois de rose et de -bahuts précieux : ils se présentent à vous, les effrontés, -avec leurs poches pleines de surprises et la mémoire -farcie de racontars de cour, de cancans à faire frémir -et de secrets d'Etat qu'ils ne demandent qu'à vous -confier. Voilà enfin les romanciers, vos serviteurs -particuliers, vos confidents et vos amis, qui vont vous -conter à l'oreille, si vous voulez, tout ce qui tourmente -vos voisines et tout ce qui pourrait bien un -jour vous arriver, car sait-on jamais?…</p> - -<p>J'ai vu, de mes yeux vu, des femmes couvertes de -fourrures et de bijoux qui descendaient d'une automobile -somptueuse, et qui disaient à quelque ami -parlant d'un livre nouveau : « Je voudrais bien le lire : -vous me le prêterez… » Mais le plus scandaleux, c'était -encore que ces mêmes femmes, pourtant intelligentes, -et curieuses, et — ne l'oublions pas — millionnaires, -attendissent parfaitement un ou deux mois avant -qu'on le leur prêtât enfin, ce livre dont elles avaient -envie, ce livre que le libraire du coin leur eût vendu, -je le répète, trois francs!</p> - -<p>A ce prix cependant, il me semble qu'une ou deux -journées qui passent un peu plus vite, qu'un motif à -rêver, un bon sujet de conversation pour le soir, et -peut-être une ou deux idées nouvelles, un jugement — qui -sait? — plus tolérant, plus bienveillant, ou -plus aigu et plus dédaigneux sur notre pauvre humanité, -il me semble bien qu'à ce prix, vraiment c'est -donné…</p> - -<p>Je connais depuis longtemps l'objection, d'ailleurs. -Et il y a sujet de s'y arrêter, j'en conviens. Il est -certain qu'on a dégoûté le public avec la réclame et -la publicité des libraires. Pas de matin que votre -<span class="pagenum">-87-</span>journal ne vous vante un nouveau génie qui vient de -se révéler, un livre paru la veille et qui passe tout ce -qu'on avait fait en ce genre depuis deux siècles. Il -arrive même quelquefois que la rumeur s'étende : -échos, médaillons, chroniques, interviews, c'est le -grand jeu. Que par surcroît l'auteur se soit donné la -peine de naître femme, alors les journalistes, saisis -de transports galants, ne se connaissent plus : ils -délirent. A demi persuadées, à demi éblouies, vous -feuilletez l'ouvrage… et vous jurez, mais trop tard, -qu'on ne vous y prendra plus!</p> - -<p>Mesdames, ceci repose sur une grosse erreur. Ne -vous fiez jamais à ce que les journaux vous apprennent -touchant tel ou tel livre. Mais allez tranquillement -chez le libraire ; et là, gardez-vous également -de questionner ce brave homme. Non. Seulement, -faites-vous présenter les nouveautés, ouvrez-les, -feuilletez-les, flairez-les, pour ainsi dire. Suivez les -quelques conseils tout pratiques et très peu littéraires -que je vais vous donner ci-dessous : et achetez, hardiment, -achetez donc, mes chères compatriotes! Vous -faites des aumônes très magnifiques dans mille et une -ventes de charité ; vous pouvez bien, que dis-je! vous -devez donner aussi votre obole, en bonnes Françaises, -à la littérature de votre pays.</p> - -<p>Toutefois, comprenons-nous. Il ne s'agit nullement -pour vous, bien entendu, d'entreprendre des lectures -sévères. A quoi bon? Vous n'avez que faire des -volumes dits « sérieux ». De la philosophie, de la -politique, de la théologie? Eh, je vous prie, laissez-nous -ces bêtises! Nous n'y entendons déjà presque -rien : que si nous en discourons parfois avec prétention, -tout le ridicule en rejaillisse uniquement sur -nous, de grâce! J'imagine que les seuls ouvrages -<span class="pagenum">-88-</span>dignes d'être coupés et maniés par vos doigts fuselés -sont les mémoires et les romans.</p> - -<p>Oh, je sais bien, il y a les vers ; mais un recueil -de poèmes demande plutôt à être entendu que lu, et -principalement par une nuit de lune. C'est du plaisir -en collaboration. Laissons cela. Nous ne traitons ici -que des émotions qu'on éprouve, toute seule, au coin -du feu.</p> - -<p>Aimez-vous à vous déguiser? Ou du moins aimez-vous -à vous dire : « Jadis, à telle époque, j'eusse -volontiers commis tel ou tel acte. Telle toilette -surannée m'eût convenu. J'aurais eu bonne grâce à -prononcer telle phrase qui n'est plus de mode, à faire -tel geste dont on se moquerait aujourd'hui… » Si -vous éprouvez de ces regrets-là, vous êtes une lectrice -désignée pour les souvenirs d'autrefois et les mémoires -du temps passé. Choisissez donc le siècle entre tous -où vous eussiez souhaité de vivre, faites-en confidence -à votre libraire, et demandez-lui une liste des -mémoires les plus connus qui aient trait à cette -époque-là. Notez encore les souvenirs des flâneurs, des -gens de lettres, ou des intrigants un peu louches et -sans métier défini : ils seront parsemés de potins d'un -haut goût. Mais gardez-vous des diplomates et des -militaires ; car les premiers croient toujours qu'ils -font de l'histoire éternelle, et les seconds veulent à -tout prix raconter sans fin leurs campagnes. Rien de -plus fâcheux que cette obstination.</p> - -<p>Il est vrai que, dans les mémoires, il y a d'interminables -longueurs. Eh bien, sautez-les ; courez aux -seuls noms propres et aux anecdotes. Non? Vous -préférez les aventures mises au point et déjà « cuisinées »? -Alors, tentez le roman historique : c'est un -genre très facile, et les auteurs y échouent rarement. -<span class="pagenum">-89-</span>Eh, quoi! même Alexandre Dumas père? Mais pourquoi -non? Il avait beaucoup plus de talent que ceux, -parfois, qui le raillent. Lisez-le avec un sourire, voilà -tout. Et d'ailleurs, mesdames, tâchez de faire le plus -possible de choses avec un sourire : c'est la sagesse.</p> - -<p>Passons aux romans, maintenant, aux vrais -romans… Ah, le choix se trouvera plus difficile ici! -Néanmoins on y arrive, avec un peu de méthode. -D'abord, le poids…</p> - -<p>Oui, le poids. Il faut bien des signes matériels où -reconnaître un bon roman, sinon, vu le nombre, on -serait perdu. Donc, le poids. Neuf fois sur dix, un -bon roman n'est point trop lourd. Il a de trois cents à -trois cent soixante pages. Au-dessous de ce nombre, -l'œuvre pourra vous séduire, mais vous occupera -moins longtemps. Au-dessus, craignez le remplissage -et les discours. Songez bien que certains auteurs -écrivent des romans pour nous exposer leur programme -politique. Faites attention!</p> - -<p>Quand vous aurez pesé le livre, feuilletez-le rapidement. -Si vous y remarquez un excès de dialogue, ce -ne sera sans doute qu'une aventure des plus menues -et, quelque esprit qu'on y trouve, un peu fade. Vous -n'y songerez plus un quart d'heure après l'avoir lue ; -cela n'en vaut guère la peine. Si vous apercevez, au -contraire, d'énormes paragraphes, avec nombre de -mots en « isme » et en « phie », des termes inconnus -et compliqués, méfiez-vous! Guettez encore les descriptions. -Ont-elles plus d'un tiers de page? En ce -cas, soyez prudentes : l'auteur est bavard. Il faudra -bien qu'il vous ennuie.</p> - -<p>Parlons du sujet. Chaque sujet peut plaire. Cependant, -si dans les deux premières pages il est question -d'un brillant lieutenant de cavalerie dont toutes les -<span class="pagenum">-90-</span>femmes tombent amoureuses, ou d'un jeune et digne -ouvrier qui rêve de régénérer la société — remettez le -volume à sa place.</p> - -<p>Puis, parcourez çà et là quelques phrases. Rien de -plus indispensable. Rappelez-vous que le billet suivant : -« Belle Marquise, vos beaux yeux me font -mourir d'amour », ne doit pas être écrit : « Belle -Marquise, vos beaux yeux d'amour mourir me font ». -Tout romancier qui use d'un style singulier, mystérieux -et déconcertant, tout romancier qui vous parle -de sa « désespérance », quand il pourrait dire son -« désespoir », ou de son « âme de joie », quand il -pourrait écrire tout simplement « sa joie », se moque -de vous, madame, ou du moins il vous bluffe. Ne le -souffrez pas.</p> - -<p>Un moyen mnémotechnique. Il y a cinq mauvaises -notes que l'on peut tout de suite, et rien qu'en -entr'ouvrant le volume, donner à un roman, si l'on y -aperçoit : 1<sup>o</sup> le mot « âme » répété souvent ; 2<sup>o</sup> un -abus des « plusieurs points » ou des points d'exclamations ; -3<sup>o</sup> des paragraphes de deux pages ; 4<sup>o</sup> l'argot, -que ce soit celui qu'on parle dans les salons, ou celui -dont on se sert chez le marchand de vin ; 5<sup>o</sup> les sottises, -comme, par exemple, la phrase suivante : « Le ciel -s'éclairait de clartés enfantines… » De pareilles taches -vous sautent-elles aux yeux dès le premier chapitre? -N'allez pas plus loin.</p> - -<p>Après avoir tenu compte de toutes ces remarques, -vous courez, je crois, moins de risques. Alors, emportez -le livre et placez-le dans votre boudoir. Vous seriez déjà -des converties que vous connaîtriez bien, comme nous, -la joie profonde et l'émotion de se trouver, bien enfermées -au logis, devant une pile de livres neufs, qui -<span class="pagenum">-91-</span>vont nous intriguer tour à tour, et nous secouer, ou -nous toucher, ou nous convaincre…</p> - -<p>Mais vous ne savez pas… Eh bien, donc, ne lisez -pas tout de suite le roman dont vous venez de faire -l'emplette. Rien ne vous presse. Posez-le sur un guéridon, -et attendez le moment favorable. Ce moment -viendra au cours d'une longue soirée ou d'un doux -crépuscule. Le feu aura jasé plus familièrement, la -lampe brillé plus finement sous sa crinoline de tulle -ou de soie. Vous vous serez sentie toute seule, trop -seule, un peu rêveuse… Alors, ce sera l'instant. Vous -prendrez votre petit bouquin de trois francs. Et peut-être -y glisserez-vous, par la suite, comme un remerciement -délicat, quelques pétales de cette rose qui -couronnait un vase auprès de vous, et se sera fanée -pendant que vous lisiez. Car ce que durent les roses, -on l'a dit depuis longtemps : l'espace d'un roman.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-93-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">NE PAS AIMER LA MUSIQUE</h2> - - -<p>Il y a des problèmes insolubles ; il y a des catastrophes -quotidiennes, que nul n'évite, ou encore des -infirmités dont on est affligé, et qui vous torturent. -Seriez-vous, par exemple, de ceux qui n'aiment point -la musique?</p> - -<p>Car il se trouve, oui, il se trouve de pauvres gens -qui n'aiment point la musique. Mais cessez de hausser -l'épaule, hélas, ou de ricaner avec mépris, et plaignez-les -plutôt, car vous ne savez pas comme ils souffrent, -les malheureux!</p> - -<p>Comprenons-nous bien toutefois : je n'ai pas accusé -ces infortunés d'être complètement sourds, ni même -prétendu qu'ils fussent insensibles aux mélodies les -plus fines de la nature. Taisez-vous avec eux pendant -un crépuscule, et ils entendront fort bien tout ce qui -se chuchote et se murmure, à cette heure-là, sous les -feuilles ou parmi les brins d'herbe. Qu'une cloche -s'émeuve à l'horizon, ils vont en écouter longuement -l'écho délicat. La mer qui se roule et qui chante sur -les plages de Sicile, la confidence interminable que -fait la plaine à la montagne, la futaie qui gémit, -<span class="pagenum">-94-</span>blessée par le vent, rien de tout cela ne leur échappe. -Allons plus loin : ils supportent, pendant un joli -souper, quelque bruit lointain et léger de tziganes, -appliquant ainsi le précepte d'Aristote qui nomme -expressément la musique un art « orgiaque ». Ajoutons -qu'une valse en sourdine (celle — vous savez -bien — qu'on vous a jouée si souvent dans la coulisse, -au Vaudeville ou au Gymnase, pendant les scènes -d'amour ou de déclaration) ne leur déplaira point, si, -d'aventure, ils courtisent une jeune dame. Certains -d'entre eux vont même jusqu'à goûter la tendresse -exquise de Mozart, la douleur classique de Glück, la -volupté, la grâce de quelques contemporains ; et l'on -en voit qui frissonnent, quand les archets arrachent -aux violons des sanglots humains… Cependant, à -leur éternel chagrin, tous ces déshérités du ciel n'aiment -point la musique, et cela constitue pour eux une -irréparable calamité.</p> - -<p>Il ne s'agit pas, en effet, dans les thés, les boudoirs -et les salons, ou bien encore au cercle, à Puteaux, -partout enfin où l'on pense entre cinq et sept, sinon -entre deux parties de bridge, il ne s'agit pas de venir -ergoter et faire mille réserves, en soutenant par -exemple que ces messieurs musiciens abusent vraiment -de l'émotion, qu'ils la gâchent ; que c'est bien -fatigant, à l'Opéra, d'« éprouver » pendant quatre -heures de suite ; que l'orchestration compliquée de tel -compositeur semble d'une prétention puérile, ou les -mélodies de tel autre d'une vulgarité rebutante ; il ne -s'agit pas de blâmer les procédés mélodramatiques de -Wagner, ou de regretter que le remplissage gâte les -trois quarts des opéras, presque tous les duos et -d'ailleurs à peu près tout ce qu'on nous joue dans les -théâtres ou les salles de concert… Non, ce sont là des -<span class="pagenum">-95-</span>propos d'original ou d'extravagant qui veut se faire -remarquer, des paradoxes.</p> - -<p>Un monsieur délicat et bien élevé, un homme du -monde, ne gâte pas ainsi ses impressions. Et d'abord -il n'aime pas la musique : il l'adore. On l'adore. On a -un regard spécial, soudain sérieux, et un certain ton -de voix pour dire cela, un ton de voix qui ne sert -qu'en cette occasion — ou aussi pour parler chevaux, -de temps à autre, entre initiés. On « adore » le cheval ; -on « adore » la musique. Dès qu'on s'est confié cette -précieuse faiblesse, la conversation se trouve à la fois -enivrante et simplifiée ; car elle ne consiste plus, ou -presque plus, qu'en l'énoncé de quelques noms -propres, compositeurs, chanteurs ou titres de symphonies -ou d'opéras, noms prononcés d'une façon lyrique, -ou encore avoués avec une sorte de gourmandise, et -aussitôt suivis de « Oh », de « Ah », de sourires -voluptueux, de « Il est merveilleux dans ce rôle-là », -et de « Elle a divinement chanté l'autre soir ». Sur -quoi, l'un des communiants dans l'enthousiasme -général lève un sourcil languissant et fredonne comme -malgré lui quelques notes de la partition chérie ; son -voisin l'imite, un peu en retard ; une troisième -personne attaque un autre air : deux minutes après -la plus horrible cacophonie règne dans la salle, et le -malheureux, le pelé, le galeux, celui qui n'aime pas -la musique enfin, a, contre toute apparence, l'air d'un -sot parce qu'il se tait.</p> - -<p>Si, par hasard, la convenance ou la cérémonie -arrêtaient sur les lèvres l'essor de ces chansons ailées, -l'entretien se bornerait alors aux interjections dévotes -ou indignées, non moins laconiques, en tous cas, que -passionnées. Et celui qui ne participe pas à cette -débauche de sensibilité musicale, celui-là connaît -<span class="pagenum">-96-</span>alors toutes les misères, toutes les humiliations -de l'exil. Que l'on parle devant lui, en effet, -de métallurgie où il n'entend rien, ou de littérature -qui ne l'intéresse nullement, son abstention ne -fera pas scandale ; son silence même, s'il est déférent -et poli, semblera du meilleur goût. Il n'en va pas de -même dès que l'on se pâme au sujet de musique, et -quiconque ne donne pas quelque signe de piété aux -mots Schubert, Schumann, quiconque ne hoche pas -au moins la tête si l'on cite Berlioz, ou n'a point -d'avis sur Claude Debussy, — ah! ce paysan-là n'est -qu'un lourdaud sans nerfs, un être bien peu séduisant, -peut-être un monstre. On lui dira : « Mais, -monsieur, à chacun ses goûts, à chacun ses plaisirs. -Je vous comprends parfaitement… » Qu'il n'en croie -rien. Il est perdu dans l'esprit des femmes charmantes, -celles qui ont une âme, et qui s'en servent.</p> - -<p>Un jeune homme, au contraire, se présente modestement -dans un salon. Il est distingué, correct, insignifiant, -comme il faut être enfin, comme il faut. -Aucune grâce physique particulière ne le distingue -de son aimable voisin. Nulle grâce spirituelle non -plus, car il ne se montre ni éloquent, ni gai, ni -fertile en anecdotes ou en bons mots, ni rien enfin. -Mais je dirai de lui qu'il a de la musique, comme on -disait jadis d'un honnête homme : il a des lettres. -Aussi, n'est-il pas plutôt arrivé que des affinités -savoureuses le rapprochent des dames qui se trouvent -là. Ils se murmurent les uns aux autres : « La neuvième -symphonie… la quinzième sonate… Beethoven -(avec l'accent allemand)… » Et les âmes se lient, les -cœurs s'entendent. Sent-on bien à quels paradis clos -il touche ainsi, ce jeune homme, de quelles régions -secrètes et désirables on lui donne la clef? Toutes les -<span class="pagenum">-97-</span>sensations que, faute d'adresse ou faute de syntaxe, -nos belles amies ne savent exprimer, non plus que -leurs amoureux d'ailleurs, toutes les rêveries, toutes -les éternelles caresses des poètes, d'un seul mot, qui -est le titre d'une cavatine célèbre, voilà que notre -mélomane vient de les évoquer. Il faudra que les -profanes accomplissent des prodiges en parlant, et -encore dira-t-on : « Un tel est gentil, mais un peu -lassant avec sa manie de bavardise et d'esprit. » Le -musicien, au contraire, à l'aide de huit ou dix noms -propres, pas davantage, et de cinq à six jeux de -physionomie exprimant la béatitude, le musicien fait -sa cour. C'est une cour économique. Mais elle suffit. -On ne vérifie pas entre dilettantes, et après les -premiers mots de passe, on s'embarque tout de suite -ensemble pour l'Ile Heureuse. Le compagnon n'est -qu'un escroc, ou qu'un niais, et l'île n'existe pas. Mais -qu'est-ce que cela fait!…</p> - -<p>Je me connais un camarade qui, comme tout le -monde, a fait une pièce. On y voit un jeune premier -éperdument épris d'une délectable mondaine et -déployant un soir, pour séduire sa bien-aimée, des -trésors de finesse, d'émotion, de grâce. Peine perdue. -Exaspéré, il dit soudain : « Rentrons au salon! Vous -me jouerez des valses.</p> - -<p>— Vous aimez la musique? fait son amie.</p> - -<p>— Je l'adore. »</p> - -<p>Un regard profond le remercie pour ce seul mot. -La jeune femme ne se donne pas encore, mais déjà -elle est touchée, elle comprend…</p> - -<p>Ainsi que toutes les pièces encore inachevées, cette -comédie atteindra la centième.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-99-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">EN ÊTRE</h2> - - -<p>En être!…</p> - -<p>C'est toute une affaire. Cela occasionne une grosse -dépense et demande un travail considérable, ou plus -précisément trois genres de travaux, incessants et -assidus : travaux manuels, travaux intellectuels et -travaux… sentimentaux, si l'on peut dire.</p> - -<p>Puis il faut être doué. Si vous ne l'êtes point, c'est-à-dire -si vous vivez sans ressentir, devant toute personne -qui « en est » indiscutablement, un certain petit -mouvement involontaire de respect et d'amour, si -d'instinct vous ne recherchez pas avec passion son -salut ou sa poignée de main, si vous n'avez pas la foi -enfin, inutile d'aller plus loin, ce qui va suivre n'offrira -pour vous aucun sens.</p> - -<p>Mais si spontanément, et depuis le collège ou depuis -la pension, vous vous efforcez vers ce noble idéal, -sans une défaillance, sans une distraction, si à toutes -les minutes de votre vie vous pensez à l'heure bénie -où votre patience sera couronnée, où vous « en -serez », sans discussion possible, au vu et au su de -tout Paris, alors nous pouvons nous entendre, et voici -quelques conseils, ou du moins votre emploi du -<span class="pagenum">-100-</span>temps. Programme horriblement chargé, hélas!… mais -le résultat, ici, vaudra bien, j'imagine, la peine qu'on -aura prise et les soucis dont on aura désolé sa jeunesse. -En être, réfléchissez bien à cette félicité : en être!…</p> - -<p>Mettez-vous donc au plus vite en apprentissage. -Les premiers labeurs ou métiers manuels qui s'offrent -à l'activité de quiconque poursuit un rêve si magnifique -effraient par leur nombre et leur diversité. On -y doit déployer, en effet, les qualités d'un bon mécanicien, -d'un cocher parfait, d'un honnête piqueur et, -parfois même, d'un jockey de talent : il s'agit, en -effet, de pouvoir acheter, apprécier et conduire une -automobile respectable, puis d'être en état de monter -un cheval en steeple ou en plat, au Concours hippique -ou sur les obstacles de Pau ; il faut s'entendre en -vénerie, suivre les laisser-courre d'un équipage au -moins, posséder honnêtement quelques chevaux de -courses, et savoir mener sans ridicule un coach au -milieu des voitures du Bois. Il importe aussi de jouer -au polo : le polo classe tout à fait un homme ; c'est -une entreprise suprême à laquelle certains ne songent -pas ; ils ont tort, ne les imitez point : une erreur, un -oubli vous seraient reprochés. Il est urgent de jouer -au polo. Autre chose : êtes-vous bon tireur? Très -important! Vous ne voudriez pas qu'on se moquât -de vous dans les battues où l'on vous conviera, cet -automne. Et pensez aux pigeons de Monte-Carlo! -Songez aussi qu'il vous sera nécessaire d'avoir un -petit yacht à voile, si votre fortune ne vous permet -pas davantage, ancré dans le port de Trouville : -apprenez par conséquent à devenir, coûte que coûte, -pilote et marin. Enfin, si l'on vous rit au nez, il sera -inévitable d'envoyer des témoins : vous voilà donc -forcé de faire un peu d'escrime.</p> - -<p><span class="pagenum">-101-</span>Est-ce tout? Non, il y a le tennis! Tâchez d'y -exceller : autrement, qu'iriez-vous faire à Puteaux? -Or vous ne comptez point, j'espère, ne pas vous montrer -à Puteaux par les beaux crépuscules de juin?… -Enfin, hâtez-vous d'acquérir, si vous ne les avez, les -notions raffinées d'arpentage et de terrassement qui -vous mettront à même de figurer convenablement -dans une partie de golf. Le golf est utile : on prend -beaucoup le thé sur les terrains de golf, et nul n'ignore -combien on trouve aisément l'occasion d'être présenté -et représenté, en douceur, et sans qu'il y paraisse, -aux personnages les plus influents, dès qu'on sait -passer avec grâce une théière ou un sucrier, ramasser -gentiment une cuiller, un mouchoir, s'élancer à -propos pour cueillir une tasse vide entre des doigts -finement gantés. Ne négligez à aucun prix le golf!</p> - -<p>Voilà, direz-vous, bien de l'ouvrage? Ce n'est pourtant -que l'indispensable. Passons aux travaux intellectuels. -Rassurez-vous, d'ailleurs : le tableau des -études est beaucoup moins long que l'exposé de la -main-d'œuvre. Ce tableau ne comportera que deux -articles : 1<sup>o</sup> Jouer au bridge comme un maître ; -2<sup>o</sup> connaître par cœur la liste des gens qu'on voit et -celle de ceux qu'on ne voit pas, ou qu'on ne voit pas -encore, ou qu'on a vus et qu'on ne voit plus.</p> - -<p>Sciences subtiles, inégalement ardues cependant. -Si les finesses du bridge, en effet, s'acquièrent lentement -et à grand'peine, par contre on sait tout de -suite quelles sont les personnes qu'on peut, qu'on doit -fréquenter, comme celles qu'il vaut mieux ne pas -saluer publiquement. Interrogez n'importe qui : il -vous répondra là-dessus sans nulle hésitation. N'insistez -pas, il est vrai, et ne demandez jamais quelles -sont les raisons de ces ostracismes ou de ces -<span class="pagenum">-102-</span>engouements. De telles questions sembleraient impertinentes, -et n'amèneraient aucun résultat. Contentez-vous -des préceptes expérimentaux, mais d'une -précision parfaite : « On voit X. ; on ne voit pas Y. » -C'est la sagesse. C'est le devoir.</p> - -<p>Sans doute serait-on également tenté de faire -entrer dans la catégorie des travaux de l'esprit une -certaine connaissance de la langue anglaise. Car il -faut bien être à même d'en murmurer quelques mots, -de-ci de là, avec l'accent. Mais je ne puis même pas -supposer que vous ayez besoin d'une telle recommandation. -On boit, on mange, on dort et on parle -anglais. Cela ne fait même pas question.</p> - -<p>Inutile encore de chercher à posséder quelques-unes -de ces idées courantes qui permettaient naguère de -faire la conversation, de parler politique, théâtres, -vie parisienne, etc. Partout, aujourd'hui, le bridge a -remplacé ces futiles bavardages. Autant de gagné.</p> - -<p>Quant au troisième genre de besognes, celles qu'il -faut nommer, faute d'un meilleur terme, les travaux -du cœur, elles consistent pour vous, mesdames, à faire -la charité, autrement dit à courir toutes ces innombrables -ventes appelées effectivement de charité, sans en -manquer une seule, et à envoyer très exactement aux -personnes que vous connaissez des cartes pour les -ventes où vous exposerez vous-mêmes, en faveur des -pauvres, votre beauté, votre bonne grâce et votre -jolie robe… Pour ce qui est de vous, messieurs, que -votre rôle soit ici de vous montrer intrépides! Et -n'entendez point qu'il vous faudra seulement, par -exemple, faire bonne figure si vous allez sur le terrain : -cette frivole cérémonie ne dure qu'un instant, ce n'est -rien. Non, le champ de bataille où vous devrez à votre -<span class="pagenum">-103-</span>tour montrer du cœur, et cela quotidiennement, et en -outre d'une manière élégante, avec un certain panache -même et quelque dandysme au besoin, le lieu où -il conviendra que vous atteigniez à l'héroïsme, c'est -la table de jeu de votre cercle et toutes les tables de -poker, de baccara ou d'écarté devant lesquelles vous -vous serez négligemment assis. Jouez noblement et -continuellement, sans mesure comme sans raison. -Jouez jusqu'à la ruine, s'il le faut, et au delà : les -usuriers ne font jamais grève et n'ont point de repos -hebdomadaire, vous les trouverez toujours.</p> - -<p>Si vous remplissez convenablement toutes ces obligations, -si de plus vous avez soin de ne pas manquer -une première ni un vernissage, d'être vus le plus -souvent possible dans les restaurants les plus chers ; -si vous prenez bien garde d'aller à Cannes, à Trouville, -à Aix et à Pau quand il convient ; si vous passez -l'automne dans un nombre suffisant de châteaux, le -mois de janvier au Caire, le mois de juillet en croisière, -et si vous vous rendez de temps à autre, mystérieusement, -à Londres ; si votre santé y résiste et que votre -fortune n'y succombe point, alors, alors seulement, -vous passerez pour « en être », enfin!…</p> - -<p>Mais, au fait, pour être de quoi?… On ne sait pas -au juste. Du meilleur ton? Il n'y en a plus guère. De -la meilleure société? On ne voit pas où la prendre ; -chacun dit qu'elle n'est pas dans le salon du voisin. -De l'élite parisienne? Il faudrait s'entendre : où la -placez-vous? Dans le monde? Les gens de lettres le -prétendent plein de snobs et de parvenus. Sur le boulevard, -en ce cas, dans les couloirs de théâtre et dans -les lieux où l'on soupe? Bon! Les mondains jurent -que c'est très suspect et tout à fait bohême. Dans les -<span class="pagenum">-104-</span>cercles inaccessibles, peut-être, et jalousement gardés? -Allons donc! feuilletez leurs annuaires…</p> - -<p>Aussi bien, il n'importe. Travaillez de toutes vos -forces pour en être, d'abord. Puis, quand vous en -serez, il sera temps de réfléchir — si vous vivez -encore.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-105-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">LE JEUNE HOMME THÉ<br /> -<span class="small">OU MASCARILLE</span></h2> - - -<p>Quand Du Bellay écrivait le <i>Poète courtisan</i>, il -raillait un professionnel, un confrère, un homme qui -travaillait pour vivre. C'était également par métier que -les goinfres et les libertins, à la Théophile ou à la -Cyrano, raffinaient sur le tendre. Au lieu que le Mascarille -de Molière se présente comme un oisif, un -flâneur, presque un homme de cour, un type entièrement -nouveau enfin, à jamais insupportable et néfaste, -encore vivant aujourd'hui, et qui n'a même pas de -nom…</p> - -<p>Car on n'a pas tout dit en l'appelant un bel esprit. -Saint-Evremond, Fontenelle vécurent en beaux-esprits, -et Mascarille les eût divertis. Le nommerons-nous -donc un dilettante? Mais ce terme définit un homme -très cultivé, qui connaît les derniers secrets d'un ou -de plusieurs arts, un homme qui travaille et s'instruit -chaque jour, un passionné<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>. Ce n'est pas non plus -<span class="pagenum">-106-</span>exactement l'amateur : celui-ci, riche et peu pressé, -entreprend souvent de longs et pénibles ouvrages, -qui eussent rebuté notre marquis. Mascarille se montre -trop occupé d'autre part du parfum de ses gants, de -l'embonpoint de ses plumes, comme de la guerre qu'il -prétend avoir faite avec Jodelet, pour être tout à fait -un homme de lettres ; et il aime bien trop aussi, pour -un véritable homme du monde, les petits vers, les -ruelles où l'on cause, les mots, les pointes, et ce qu'il -croit le talent… Non, c'est Mascarille, l'éternel et fade -fantoche, le snob, sottement spirituel, « enniaisant », -le pousseur de sentiments rares, le bluffeur en -dentelles, Mascarille enfin… Et il dure encore, vous -dis-je, mis à notre mode et transformé selon notre -goût. Allons dans un salon, tenez : le voici.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Il y eut en Angleterre une société de <i lang="it" xml:lang="it">Dilettanti</i>, -fondée en 1733. Ce furent de riches gastronomes, délicatement -épris d'art antique. Ils rendirent d'immenses services -en patronnant et en aidant de leurs deniers de savants -archéologues comme Stuart et Revett, qui publièrent le -grand ouvrage <i lang="en" xml:lang="en">Antiquities of Athens</i>, ou Rob. Wood, qui -explora Balbeck et Palmyre (1753 et 1757).</p> -</div> -<p>Ah! en vérité, il est exquis! Rien de plus… confidentiel, -semble-t-il, que sa mine et son ton de voix. -On le devine, dès son entrée, le familier, l'habitué des -femmes : il vient encore d'en quitter une tout à l'heure, -sans doute, et connaît plus d'un secret… C'est un -assez joli garçon, non point trapu comme un grossier -joueur de <span lang="en" xml:lang="en">foot-ball</span>, certes, ni bellâtre comme un -officier de cavalerie, mais plutôt frêle au contraire, ou -bien un peu gras, et généralement pas très bien -portant, légèrement gastralgique ou appendiciteux, -sinon sujet aux névralgies, indisposition distinguée -entre toutes. Il s'habille avec goût, un tantinet en -retard sur la dernière mode, juste ce qu'il faut pour -éviter une affectation ridicule.</p> - -<p><span class="pagenum">-107-</span>Sa conversation n'a point cette abondance entreprenante -et agressive des bavards qui parlent sur tout -et toujours ; mais il excelle à répondre, en quelques -mots qu'on a peine à remarquer, tant ils témoignent -d'une pudeur charmante de sa pensée. Ou bien il -glisse çà et là dans l'entretien général, avec une -concision mystérieuse, un paradoxe discret, un mot -de Tristan Bernard, une anecdote de Guitry. Par -contre, il est capable de murmurer pendant deux -heures d'horloge dans un petit coin, tête à tête avec -une dame de lettres, une jeune femme en instance de -divorce, ou une fillette malheureuse et persécutée. Et -regardez-le donc, alors : Dieu! qu'il a l'air fin! Ses -yeux se plissent, son sourire s'aiguise, son silence -même devient inquiétant, et la moindre phrase qu'on -lui adresse prend une signification savoureuse à être -écoutée ainsi. On lui en sait gré. N'est-ce pas juste?</p> - -<p>Que fait il dans la vie, présentement? Des visites. -Que fera-t-il un jour? Un roman, c'est fatal, ou une -pièce en collaboration. Comment se délasse-t-il de ses -travaux intellectuels? En jouant au bridge ou au -tennis. N'a-t-il pas une passion avouée? L'automobile. -Qu'aime-t-il encore à la folie? La musique, vous -pensez bien. Et où ira-t-il cette année? En Norvège -et en Egypte.</p> - -<p>Mais le suprême entre tous ses mérites, la plus -incontestable qualité qu'il ait, c'est assurément de -pouvoir avaler du thé à toute heure du jour, sans -trêve ni plainte, mieux que cela même, le sourire aux -lèvres et comme en se jouant. A Paris en hiver, à -Puteaux au printemps, à Deauville au mois d'août, -en Touraine pendant l'automne, il ne cesse de boire -du thé. De frêles mains lui en apportent des -tasses pleines, qu'il accepte avec grâce et qu'il épuise… -<span class="pagenum">-108-</span>Ah! nos Mascarilles, au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, ne portent ni -perruques insolentes, ni scandaleuse petite oie. Ils ne -dansent plus la pavane, et ne font plus de madrigaux -extravagants. Que non! Ils sont bien plus -nuancés, bien plus délicatement ridicules. Ils sont -couleur de lune, pour ainsi dire, couleur de thé, ils -sont thé comme la lune…</p> - -<p>Qui ne sent donc à quels abominables snobismes -littéraires ils doivent se vouer tout naturellement? -On ne parle pas sans cesse impunément d'art aux -jeunes femmes, une tasse fragile aux doigts, on ne -fait pas renaître la vieille tradition falote du dandysme, -hélas, sans être prêt à aimer éperdument les psychologues -en 1888, Oscar Wilde en 1889, les socialistes -russes en 1890, les poètes symbolistes en 1892, les -romanciers italiens en 1894, les prophètes anarchistes -en 1896, les dreyfusards en 1897, les antidreyfusards -en 1898, etc. etc.</p> - -<p>Car Mascarille est éternel, parbleu! Qu'il se montre -impudent ou réservé, qu'il sable le bourgogne ou -s'enivre de thé, qu'il arbore des rubans ou revête un -veston de tennis, il n'a de goût que pour la « tricherie », -que pour ce qu'on n'entend pas très bien, que pour le -pathos et la poudre aux yeux. Il aime à lire :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un oiseau flagellé des vagues aveuglantes</div> -<div class="verse">Va s'assommer sans voir aux récifs assassins,</div> -<div class="verse">Et fait noyer aux flots une loque sanglante :</div> -<div class="verse i3">Ainsi s'est déchiré mon cœur</div> -<div class="verse i2">Aux pointes roses de tes seins.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum">-109-</span>Ou bien :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je dors, je n'ai pas mal, je respire si peu,</div> -<div class="verse i3">A peine peut-on dire</div> -<div class="verse">Que mon cœur est vivant comme au creux d'un lys bleu</div> -<div class="verse i3">Un papillon qui vire.</div> -</div> - -<p>Ou bien encore :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand, dès l'aube, sonnant ses clochettes de fleurs,</div> -<div class="verse i3">La mauve campanule</div> -<div class="verse">M'appelle dans les bois et met sa bonne odeur</div> -<div class="verse i3">Sur mon mouchoir de tulle.</div> -</div> - -<p>Notre jeune homme thé ne se dit point qu'un -papillon ne peut pas davantage virer dans un lys, -celui-ci fût-il bleu, qu'une campanule aller mettre de -l'odeur sur un mouchoir, même de tulle ; que l'image -de la mouette et des récifs s'accorde au plus mal avec -un cœur et des pointes de seins ; qu'au lieu de -« flagellé des vagues », il fallait écrire « flagellé par -les vagues » ; que « sans voir » est du charabia, et -que si l'on peut, par exemple, « faire prendre aux -enfants de la bouillie », on ne saurait pourtant « faire -noyer aux flots quelque chose » ; qu'au surplus, la -première strophe ci-dessus est un concetto indigne de -l'abbé Cotin lui-même, et que les deux dernières ne -signifient à peu près rien.</p> - -<p>Mais à d'autres! Le bel esprit, qui sait tout sans -avoir appris grand'chose, le bel esprit prétend aux -sentiments les plus rares, au goût le plus fin. Aussi, -pour bien démontrer l'un et faire état des autres, -quelles complaisances attendries, quelles pensives -<span class="pagenum">-110-</span>extases devant la campanule qui « sonne ses clochettes », -non moins que devant les hideux fantômes -exposés chaque année au Salon par M. Rodin, non -moins que…</p> - -<p>Les amateurs, les dilettantes, les dandys, les -demi-artistes, tous ces modernes Mascarilles enfin, -constituent pour le goût français un péril continuel : -ils forment — révérence parler — de véritables foyers -d'infection. Il serait patriotique de les envoyer tous -coloniser l'Indo-Chine ou le Maroc.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-111-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">LE DANDYSME</h2> - - -<p>Dandysme, le dandysme! Mot magique! Vocable -de luxe, terme précieux, particulièrement cher aux -journalistes ou aux jouvenceaux qui débutent dans -la littérature! Un artiste célèbre passe-t-il pour un -peu excentrique, un poète s'habille-t-il avec soin, un -géomètre brille-t-il dans les salons, un joueur de -tennis écrit-il des livres de philosophie, qu'aussitôt, -dans les chroniques, on parle de dandysme. Si quelque -apprenti romancier est encore assez… collégien -pour introduire dans son récit un personnage, « le » -personnage irrésistible, insupportable et affecté qui, -vous savez bien, contemple supérieurement choses et -gens derrière « son monocle impitoyable », vous -apprendrez que ce fantoche artificiel et agaçant est -un dandy. Un homme d'Etat fait des mots, ne prend -pas trop au sérieux ses graves besognes : dandysme. -Un écrivain traite avec flegme des questions brûlantes, -disserte en badinant sur un sujet austère, ou -solennellement sur une matière futile : dandysme. -Quelqu'un, s'il est bien mis, surprend par la moindre -manie : dandysme. Toujours et partout du dandysme. -De même que l'expression : « C'est une pose », ou de -<span class="pagenum">-112-</span>même que cette autre : « C'est un faiseur », la phrase : -« Il y a là du dandysme » ne veut presque plus rien -dire, à moins qu'elle ne signifie tout simplement : -« Je suis un peu étonné. »</p> - -<p>La mode, et aussi les centenaires des grands romantiques, -qui se succèdent coup sur coup, veulent qu'en -ce moment historiens des mœurs et critiques littéraires -étudient de près l'époque du romantisme et de la -Restauration : d'où un renouveau de faveur pour les -dandys. Deux livres ont paru en moins de six mois -sur cet énigmatique, non moins que séduisant sujet<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. -Qu'est-ce donc au juste que le dandysme, d'où cela -vient-il exactement, à quels traits reconnaître cette -mystérieuse qualité, et comment la définir?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>George Brummell et George IV</i>, par <span class="sc">Roger Boutet -de Monvel</span>. — <i>Sous Louis-Philippe : Les Dandys</i>, par -<span class="sc">Jacques Boulenger</span>.</p> -</div> -<p>La réponse, si l'on voulait, serait bien simple : au -début ceux que l'on nomma dandys, chez nous du -moins, furent des anglomanes élégants, rien de plus ; -ensuite, sous l'influence de Barbey d'Aurevilly, le -dandysme passa dans la littérature, il devint même -une sorte de genre littéraire. Voilà tout. Aujourd'hui -ce mot n'offre plus qu'un sens historique, et le dandysme -ne correspond à aucune réalité contemporaine. -S'il reste encore des dandys, ils sont à Montmartre, -dans les brasseries.</p> - -<p>L'histoire de cette importation anglaise est bien -facile à suivre. Au début du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle vécut à Londres -un homme de naissance obscure, de fortune -relativement modeste, qui n'avait d'autre talent que -celui de s'habiller très bien, mais qui était extraordinairement -insolent. Je ne dis point qu'il était spirituel, -ni plaisant, ni charmant, ni gai, ni triste, ni -<span class="pagenum">-113-</span>brutal, ni intrigant ; non, il n'était qu'insolent, mais -effrontément, incroyablement, magnifiquement insolent. -Cela pouvait déplaire, cela pouvait sembler -incompréhensible ou grotesque, venant d'un si mince -personnage ; mais par un coup du sort, le prince de -Galles trouva le cas délicieux, Son Altesse daigna -rire, et fit de l'insolent son ami très cher : aussitôt -toute la société anglaise, qui était et est encore la -société la plus <i>snob</i> du monde, devint folle de ce -gentleman qui avait séduit le prince de Galles. On -adora les impudences de ce roi de la mode, on imita -voluptueusement ses attitudes, et l'on ne se crut -présentable que si l'on était vêtu comme lui. Cet -homme s'appelait George Bryan Brummell. Il fut le -premier dandy.</p> - -<p>Son règne dura longtemps. Quand il eut disparu, -beaucoup d'élégants perpétuèrent à Londres sa tradition : -d'ailleurs il va de soi que les jeunes dandys, -ses élèves, ont passé sa mesure et témoigné à tout -propos non plus d'une insolence, mais bien d'une -grossièreté aussi odieuse qu'absurde. Chateaubriand -connut à Londres ces goujats du bel air. Aussi bien -l'Angleterre allait-elle changer de culte, et bientôt -s'éprendre du comte d'Orsay, un parisien qui était -aimable, qui riait, et même qui causait.</p> - -<p>Cependant, avec une touchante puérilité, les jeunes -Français de distinction donnaient — déjà, hélas! — avec -fureur dans l'anglomanie. Sous l'impulsion des -plus riches d'entre eux et du fameux lord Seymour — celui -qu'on surnomma « milord Arsouille » — voici -qu'ils se mirent à créer des « clubs », à ne rêver que -chevaux de courses, que chasses, que palefreniers et -tailleurs anglais. Il fallait donc bien qu'ils se fissent -fort d'imiter cette froide <i>humour</i>, cette extravagance -<span class="pagenum">-114-</span>sans éclat et cette espèce de morne dédain qu'ils avaient -vu si bien réussir de l'autre côté du détroit, et qu'ils -devaient juger d'un suprême bon ton. Mais il est à -croire que de légers Français tinrent assez mal, sans -doute, ce rôle ingrat. Et les viveurs du temps de Louis-Philippe -n'eurent probablement du dandy que le nom. -Mais on disait toutefois « les dandys », comme on a -dit ensuite « les fashionables », puis « les lions ». -Simple argot du boulevard, simple étiquette.</p> - -<p>Enfin, vers 1845, le fameux livre de Barbey d'Aurevilly -parut. Or notre magnanime Barbey d'Aurevilly -n'était point de ces pauvres gens qui nomment un -chat un chat et Rollet un fripon. Pour ce grand et frénétique -écrivain, un chat était toujours un léopard ou -un tigre, et Rollet l'incarnation de Satan sur la terre. -Un héros tel que Brummell le rendit éperdu. Dame! -qu'on y songe : la gloire prodigieuse et presque surnaturelle -de ce gentleman, sa vie paradoxale, une -attitude si passionnément soutenue, une telle morgue -basée sur rien, tant d'aplomb et tant de surhumaine -impertinence — il y avait de quoi enivrer une cervelle -moins excitable que celle du jeune exalté normand. Il -écrivit avec ferveur et publia cette étude sur Brummell, -l'un de ses meilleurs livres, aujourd'hui célèbre, -mais qui alors faisait entrer pour la première fois ce -mot, « le dandysme », dans la littérature française.</p> - -<p>Quelle fortune il y eut depuis! Barbey d'Aurevilly -lui-même fit d'ailleurs de son mieux pour acclimater -par son propre exemple, dans le monde des lettres, -cette espèce de turbulence grandiose et d'éloquente -folie qu'il prenait peut-être, le grand visionnaire, -pour du dandysme. Comme si l'insolence et l'habit -bleu de cet irritant Brummell pouvait rien avoir de -commun avec les carnavalesques fantaisies d'un -<span class="pagenum">-115-</span>Barbey d'Aurevilly et sa <i lang="it" xml:lang="it">furia</i> toute française! Quoi -qu'il en fût, on prit dès lors peu à peu l'habitude de -nommer « dandysme » non plus tant une façon de -s'habiller, ni même de parler, qu'une certaine discordance -entre les actes qu'une personne accomplissait -dans la vie et la façon dont elle les accomplissait. Par -exemple Barbey d'Aurevilly, inventeur et — croyaient -les gens de lettres — modèle du dandysme, avait exalté -l'Eglise et célébré la religion sur le ton le moins pieux -qui fût ; il avait baisé la mule du Pape un peu à la -façon de ce baron féodal qui, pour baiser le pied de -son suzerain, porta si rudement ce pied à ses lèvres -qu'il fit choir tout de son long le haut seigneur par terre. -Le contraste entre la louange religieuse et le ton peu -chrétien déconcerta les critiques, et l'on cria de toutes -parts au dandysme.</p> - -<p>Baudelaire, après Barbey, parla de la mort comme -un amateur ferait d'une plante rare ou d'un parfum -de choix : dandysme. Les parnassiens voulurent -traiter avec une impassibilité apparente des sujets -pathétiques : dandysme. Tout ce qui parut un tant -soit peu, à tort ou à raison, recherche d'attitude ou -d'élégance, tout ce qui dérouta ou surprit un instant, -les psychologues de salon, les dilettantes, les décadents, -Paul Bourget en son temps, Maurice Barrès au nôtre — on -voulut voir partout des dandys. Rien de plus -exagéré.</p> - -<p>Les hommes à la mode eux-mêmes, à présent, -justifieraient très mal ce titre. Il y a quelques années, -l'Angleterre adula et glorifia le poète et le causeur -Oscar Wilde. Recherché, somptueux et raffiné, très -spirituel et contant à merveille, cet esthéticien fashionable -mérita peut-être un peu mieux que tant d'autres -qu'on eût parlé de dandysme à son sujet. Mais sa vie -<span class="pagenum">-116-</span>finit tristement. On dit aussi que le prince de Sagan, -naguère, eut de l'esprit ; mais quand même cela serait, -nous voilà bien loin de Brummell! Et ce n'est point -M. Robert de Montesquiou lui-même qui nous y ramènera, -tout dandy que certains publicistes l'ont fait.</p> - -<p>Il n'y a plus de dandys. Il n'y en aura plus jamais. -Le monde où l'on brille est trop vaste, trop encombré -et trop dispersé, maintenant, pour qu'une suprématie -indiscutée s'y puisse établir. Puis, allez donc faire -l'insolent!… Ce sont là mœurs d'autrefois. Pourtant -un homme est mort voici moins de quinze ans, qui -avait encore poussé jusqu'à la passion et jusqu'au -grand art les plaisirs de l'impertinence : ce fut le -légendaire et anachronique boulevardier, le brillant -escrimeur Alfonso de Aldama. Mais il n'était pas un -dandy puisqu'on le contestait, puisque l'on se fâchait -de ses incartades, et qu'il allait pour cela sur le pré -tous les mois. Voyez-vous Brummell avec un duel -sur les bras! On n'ose seulement songer à ce qui fût -arrivé s'il eût dû, pour se battre, déranger les plis de -son illustre cravate…</p> - -<p>On m'objectera peut-être aussi M. Gabriele d'Annunzio, -dont les chevaux, les chiens, le mandat politique, -les collections d'art et les préfaces… Mais, allons -donc! qu'on ne nomme point Gabriele d'Annunzio un -dandy! C'est lui faire tort. Il n'est qu'un grand, qu'un -admirable artiste, tel qu'on en vit beaucoup dans son -pays à l'âge d'or de la Renaissance. Il s'exprime dans -ses préfaces sur le ton de Benvenuto Cellini : il en -a bien le droit!</p> - -<p>Non, que les chroniqueurs s'y résignent, mais sur -le boulevard comme dans les lettres, et comme partout, -les dandys ont vécu.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-117-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">NOBLESSE CHEVALINE</h2> - - -<p>Dès le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, le goût du sport déconcertait les -Français. D'honnêtes gens rapportent avec indignation -que l'on eut toutes les peines du monde à empêcher -la reine Marie-Antoinette de posséder (ô scandale!) -des chevaux de courses. « Et qu'alliez-vous faire en -Angleterre? disait Louis XVI au duc d'Orléans. — Sire, -j'y apprenais à penser. — Les chevaux, sans -doute », répliquait le gros roi du ton le plus bourru. -« Comme si, s'écrie un personnage de Restif de la -Bretonne, comme si les jambes de leurs <i>coureurs</i> -exerçaient les jambes des chevaux de nos postes, de -nos dragons et de nos hussards! » Personne enfin -n'y entendait rien.</p> - -<p>Sous la Restauration, on n'avait pas encore compris. -M<sup>me</sup> Emile de Girardin, qui, sous le pseudonyme de -vicomte de Launay, rédigeait à la <i>Presse</i> de célèbres -Courriers de Paris, criblait d'ironies mondaines et de -blâmes distingués le nouveau divertissement de -la bonne société. Adolphe Dumas, dans une pièce -représentée en 1847, craint de ne bientôt plus voir -à Paris, grâce à l'envahissement des jockeys et -<span class="pagenum">-118-</span>des courses, « ni Français, ni France, ni patrie. » Et -Alphonse Karr lui-même écrit avec trivialité, comme -toujours, mais cette fois sans bonne humeur, dans -ses <i>Guêpes</i> de mai 1841 : « Le prétexte est l'amélioration -des races de chevaux en France. Jusqu'ici, on -n'a fait, pour l'amélioration de la race, qu'estropier et -tuer les individus. »</p> - -<p>En cette même année 1841 paraissait, sous le titre -<i>La Comédie à cheval</i>, une petite brochure, aujourd'hui -rare et recherchée ; elle était signée Albert Cler, et -illustrée assez drôlement dans le goût du temps<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. -Cet Albert Cler aimait les chevaux, sans doute ; seulement -il était très ancien régime, et n'appréciait que -les montures de parade, les courbettes et les grâces -solennelles des anciens manèges ; l'invasion des pur-sang -d'outre-mer lui semblait barbare. A son avis, -le cheval arabe était demeuré le « roi des coursiers -généreux » ; et il ne fallait point lui parler de ces -bêtes anglaises, hautes sur pattes et dégingandées, -dont, assure-t-il, la meilleure n'eût peut-être pas -trouvé acheteur pour trois cents francs sur le marché -aux chevaux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>La Comédie à cheval, ou Manies et Travers du -monde équestre, <span lang="en" xml:lang="en">Jockey-Club</span>, cavalier, maquignon, -olympique, etc.</i>, par <span class="sc">Albert Cler</span>, ill. par MM. Charlet, -Tony Johannot, Eug. Giraud et A. Giroux (Paris, Bourdin, -1841, in-12, 153 p.).</p> -</div> -<p>Aussi nous conte-t-il, sur la foi d'un vétérinaire au -service de Méhémet-Ali, une historiette ingénue. Certains -fils d'Albion, en Egypte, s'en étant venus proposer -à des Arabes de faire courir des chevaux de pur sang, -qui leur appartenaient, contre des chevaux du pays, -les indigènes auraient accepté.</p> - -<p><span class="pagenum">-119-</span>« — Mais il nous faut six semaines pour l'entraînement, -observèrent tout d'abord les Anglais.</p> - -<p>« — Et pendant combien de jours courra-t-on? -répliquent les Bédouins stupéfaits.</p> - -<p>« — Combien de jours? On courra pendant une -heure.</p> - -<p>« — Fi donc! Trois heures pour le moins. Autrement, -ce serait une dérision. »</p> - -<p>Le jour de l'épreuve, on voit, à la grande stupéfaction -des nomades, arriver sur le terrain choisi de -petits bonshommes « bottés, maigres, pâles ou -jaunes », menant en main « deux grandes machines -mouvantes », enveloppées dans des couvertures.</p> - -<p>Enfin, dit Albert Cler (p. 79), « tandis que le groom -amaigri s'élance sur sa monture efflanquée, décousue, -un grand et vigoureux bédouin saisit son arme favorite -et se place gravement sur un cheval de taille -ordinaire, qui prélude en sautant, jouant autour de la -tente qu'habite la famille de son maître. La femme, -les enfants viennent le caresser, et l'ami du Bédouin -promet du regard, de vaincre l'étranger. »</p> - -<p>Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que, selon notre -auteur, les pur-sang anglais sont honteusement -battus et, la course finie, demeurent sur place roides -et demi-morts, tandis que les chevaux arabes, « dispos, -impatients, frappent du pied la terre, hennissent avec -force, s'agitent, se tourmentent, et semblent appeler -leurs adversaires à de nouvelles luttes »?</p> - -<p>Que dirait aujourd'hui ce puéril Albert Cler, s'il -savait que ses pauvres petits chevaux arabes, en -réalité, galopent à peu près comme des ânes ou des -mulets derrière les puissantes et splendides machines -que sont les chevaux de courses ; que dans toutes les -luttes hippiques, fussent-elles de vitesse ou de fond, -<span class="pagenum">-120-</span>durassent-elles plusieurs jours, comme les grands -raids sur route, qu'il s'agît de sauts d'obstacles, de -longues manœuvres militaires ou d'épuisantes chasses -à courre, c'est toujours et partout le triomphe universel -des animaux de pur sang ; que des distances -de 2.400 mètres sont couvertes par ces êtres volants -en deux minutes vingt-huit secondes, comme dans -le Derby français de 1905, et en deux minutes trente -secondes, comme dans le Derby anglais de la même -saison ; qu'il y a des courses pendant toute l'année, -d'une façon ininterrompue, sur tout le territoire -français ; que certains mois durant, les Parisiens s'y -rendent presque quotidiennement ; que des prix de -plusieurs centaines de mille francs y sont disputés ; et -que le gouvernement se préoccupe enfin du sport -hippique comme d'une institution sociale, non moins -nécessaire à notre République que les <i lang="la" xml:lang="la">circenses</i> l'étaient -à la plèbe romaine?</p> - -<p>Certes, Albert Cler serait plus que surpris : et il lui -faudrait bien faire amende honorable, avec tous les -railleurs de 1840, devant les grandes « machines mouvantes », -et les dévoués « fashionables » qui seuls -alors en cultivaient l'espèce.</p> - -<p>Plaisantons toujours un snobisme, surtout quand il -nous vient, comme ici, d'Angleterre. Car c'est à notre -nation, fine entre toutes, de donner le ton en Europe, -et nous n'avons que faire des élégances anglo-saxonnes, -tudesques ou cosaques. Pourtant dès qu'un -usage est ingénieux et utile, pourquoi ne pas le franciser -allègrement? Que les Barbares travaillent et -que les Latins profitent, c'est dans l'ordre.</p> - -<p>Grâce aux louables efforts des grands éleveurs -anglais et français, ce tour de force fut donc réalisé : -une race, créée au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, a été amenée par la -<span class="pagenum">-121-</span>sélection à un degré d'excellence qui ne paraît pas -pouvoir être dépassé. Jalousement préservée de tout -mélange, cette supérieure espèce chevaline peut seule -aujourd'hui répondre exactement à ce terme : une -aristocratie. Et non seulement par droit de naissance -(qu'est-ce que le chartrier incomplet ou truqué, les -filiations souvent obscures, les naissances suspectes, -les substitutions, les usurpations et compromis de -toutes sortes qui gâtent nos plus vieilles et vénérables -familles, à côté de la noblesse régulière, indiscutable -et contrôlée d'un grand crack dont l'origine remonte -de héros en héros, sans une faute, jusqu'au-delà de -1700?) — mais aussi par droit de mérite : les pur-sang -de haute lignée, en effet, <i>prouvent</i> leur valeur et leurs -titres au respect, exemple que nos aristocrates humains -les mieux nés se gardent trop souvent de suivre. Quand -les princes des chevaux ne démontrent pas dans la vie -sociale et publique, c'est-à-dire pour eux sur l'hippodrome, -qu'ils sont dignes de soutenir l'éclat de -leur nom, on ne les envoie pas au haras, et -ils ne deviennent pas chefs de famille. Seuls, les -meilleurs feront souche. Et ils sont si parfaits, les -animaux ainsi obtenus, que retirés des champs de -courses et destinés aux usages les plus pénibles, ils -deviennent presque aussitôt endurants à miracle, tous -leurs organes physiques étant naturellement d'une -qualité plus haute, d'une trempe plus fine et plus -dure à la fois que ceux des espèces communes. -Ajoutons que cette race d'élite atteint à la plus -définitive et classique beauté, à celle que nous montrent -les statues éternelles de Lysippe : la force et -l'élégance confondues, une grande puissance athlétique -dans les lignes sveltes, la physionomie nerveuse. -L'Apoxyomène du Vatican, le Lutteur Borghèse du -<span class="pagenum">-122-</span>Louvre<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> et le cheval <i>Ajax</i>, par exemple, ou tel -autre grand pur sang, ce sont des merveilles analogues.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> M. Salomon Reinach en attribue l'origine à Lysippe.</p> -</div> -<p>Le peuple grec couronnait dans ses jeux solennels -les modèles que ses divins sculpteurs reproduisaient -ensuite par le bronze ou le marbre. Or, nous acclamons, -dans nos jeux olympiques de Longchamp et -d'Auteuil, des formes vivantes qui ne le cèdent pas -en harmonie, en noblesse, en force ni en grâce aux -athlètes hellènes. Seulement, nous n'avons plus ni -Polyclètes, ni Lysippes. Prions les dieux que M. Rodin -continue à sculpter des ombres et des cauchemars, et -qu'il ne soit au grand jamais chargé d'immortaliser le -corps admirable, les lignes heureuses d'un gagnant -du Derby d'Epsom ou du Grand Prix de Paris!</p> - -<p>Le procédé de la sélection, par lequel fut sans cesse -maintenue et perfectionnée la descendance des premiers -chevaux de sang, remonte d'ailleurs, comme -tant d'autres inventions délicates ou belles, jusqu'aux -Grecs. Lycurgue y avait déjà songé pour l'amélioration -de la race humaine.</p> - -<p>« S'il arrive, nous rapporte Xénophon, dans le -<i>Gouvernement des Lacédémoniens</i> (ch. I), qu'un -vieillard ait une jeune femme, le législateur, voyant -qu'à cet âge on met tous ses soins à la garder, fit -une loi contre cet abus. Ce vieillard doit donc -choisir un homme dont le corps et l'âme lui agréent, -et conduire celui-ci auprès de la dite femme afin de -se créer des rejetons. Un homme d'autre part, qui -ne veut pas épouser une femme, mais qui désire -cependant de beaux enfants, est autorisé par la loi, -s'il voit une femme intelligente et féconde, à prier -<span class="pagenum">-123-</span>le mari de la lui prêter pour en avoir postérité. -Lycurgue accorda beaucoup d'autres permissions -semblables, se fondant sur ce que les maris désirent -donner à leurs fils des frères, qui soient héritiers du -même sang et de la même vigueur, sans l'être des -biens. Avec un système si contraire à tout autre -pour la reproduction de l'espèce, je fais juge qui -voudra si Lycurgue a donné à Sparte des hommes -supérieurs en force et en stature. »</p> - -<p>De pareilles mesures seraient peut-être — qui sait? — appliquées -avec fruit parmi nous. Quoi qu'il en -soit, la race choisie des pur sang est l'un des plus -indiscutables chefs-d'œuvre de la patience et de l'application -humaines. Toutefois, même dans les aristocraties -vraiment dignes de ce nom, il y a encore bien des -degrés ; parmi la cohue des nobliaux sans importance -se détachent vivement les groupes des très grands -seigneurs, les ducs et pairs, les princes du sang, etc. -Ainsi en va-t-il des chevaux : entre la foule des -modestes hobereaux de Chantilly ou de Maisons-Laffitte, -quelques tribus, quelques familles l'emportent -justement sur les autres dans l'opinion publique. -De toutes ces hautes lignées, la souveraine en France -était en 1905 celle de l'illustre <i>Flying-Fox</i>.</p> - -<p>M. Edmond Blanc, propriétaire de cet étalon prestigieux, -l'a payé, voici quelques années, près d'un -million. M. Edmond Blanc s'était tenu un raisonnement -d'une étonnante et audacieuse simplicité. -« Flying-Fox, s'était-il dit, a gagné le Derby d'Epsom ; -c'est le plus célèbre, le meilleur et le plus beau des -chevaux de sa génération. Je l'achète un million. Mais -je retrouverai tout cet argent<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, car il me donnera -<span class="pagenum">-124-</span>des fils qui, logiquement, seront à son image les plus -célèbres, les meilleurs et les plus beaux de leurs générations ». -Et il arriva comme il avait prévu. Dès que -l'année fut en effet venue où l'on put voir à l'œuvre -les premiers produits de Flying-Fox, c'est-à-dire en -1904, ceux-ci gagnèrent tranquillement les plus grandes -épreuves classiques. Son fils <i>Ajax</i> remporta le Derby -de Chantilly et le Grand Prix de Paris. Et encore en -1905, les descendants de cet étalon merveilleux -devaient, de l'avis général, atteindre presque sans lutte -aux mêmes succès — quand survint cette catastrophe -imprévue, la maladie. Un par un, tous les chevaux -qui devaient triompher souffrirent soudain du même -mal. On dut renoncer à les faire courir, et partout -déclarer forfait<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> On sait qu'une simple saillie de Flying-Fox vaut -10.000 francs.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Le seul qu'il fut possible d'isoler et de préserver de la -contagion, est arrivé second dans le Derby d'Epsom.</p> -</div> -<p>Au moment d'une lutte suprême, il arriva de même -jadis qu'un héros fameux dans l'histoire, le légendaire -César Borgia, avait tout prévu et s'était assuré toutes -les chances de réussite, mais il se trouva brusquement -malade, lui aussi, dans le temps qu'il eût fallu le -mieux s'employer : et ce grand prix qu'il convoitait, -une couronne héréditaire, lui échappa ainsi « sur le -poteau », si l'on peut dire. Dans le cas Borgia, il y -avait certes du poison. Ne songera-t-on pas aussi à ce -vieux moyen de mélodrame pour l'étrange cas Edmond -Blanc?</p> - -<p>De graves esprits peuvent tenir en mépris les courses -et ceux qui s'y attachent. Il n'en est pas moins -vrai que plus d'un psychologue, et plus d'un artiste -surtout, y trouveront matière à méditer comme à longuement -admirer. Il est plus raisonnable d'applaudir -<span class="pagenum">-125-</span>la noblesse chevaline et les belles bêtes victorieuses -sur l'hippodrome, que de se laisser surprendre par des -aristocraties moins évidentes et des héros moins purs. -Voulez-vous une émouvante nouvelle? La glorieuse -jument <i>Camargo</i> fut amenée un jour dans le harem de -Flying-Fox. On n'ose songer sans trouble au poulain -qui sera né de tels parents. Et quel est le rêveur un peu -teinté de lettres qui, lisant l'annonce de cette entrevue -impressionnante, se sera défendu d'évoquer la noble -Thalestris, reine des Amazones, en ce jour mémorable -où elle se présenta, suivie de trois cents guerrières -toutes resplendissantes d'airain et d'or, devant le camp -d'Alexandre le Grand.</p> - -<p>« — Que viens-tu faire, illustre Thalestris? lui -demanda le Macédonien.</p> - -<p>« — Je viens pour avoir un enfant de toi, ô roi des -rois. J'en suis digne. Si c'est une fille, je la garderai. -Si c'est un garçon, il te sera remis. »</p> - -<p>Treize jours, assure Quinte-Curce, furent employés -à la satisfaction de son désir.</p> - -<p>Le souvenir d'une pareille scène en impose.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-127-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">NOBLESSE HUMAINE</h2> - - -<p>Un gentilhomme ne réussissait point à Chicago. -Non qu'il fût laid ou gauche — au contraire! Mais on -avait beaucoup épousé ces messieurs pendant ces -derniers mois. Bref, on se trouvait un peu las en -Amérique des marquis et des comtes ; il fallait réveiller -l'attention. Que fit donc notre gentilhomme? Une -annonce, tout simplement, une belle annonce dans -les journaux de Chicago : « M. le comte de X…, au -dernier bal du milliardaire Y…, a perdu une bague -d'or ancienne à ses armes (ici, description des armes) ; -le comte de X… tient par dessus toute chose à cette -bague dont la reine Elisabeth fit jadis le don gracieux -à l'un de ses ancêtres. Le comte de X… promet mille -francs de récompense à qui la lui restituera. » Inutile -d'ajouter, n'est-ce pas, que le dit comte n'avait jamais -ni possédé, ni par conséquent perdu la moindre bague -donnée par Elisabeth. Mais dans la semaine, huit ou -dix demandes en mariage arrivaient à son hôtel.</p> - -<p>Un autre gentilhomme, d'ancienne et célèbre famille, -se trouve dans une situation financière peu magnifique. -Il est même couvert de dettes, s'il faut tout -<span class="pagenum">-128-</span>dire. Or un abominable laideron existe de par le -monde : c'est la fille d'un roi du sucre américain, d'un -grand banquier juif ou d'un richissime propriétaire -bulgare. Le gentilhomme d'ancienne et célèbre famille, -au lieu de travailler en quelque autre métier, n'hésite -pas : il épouse publiquement le laideron, lui loue son -titre, et voilà le gîte, la nourriture, le chauffage, le -blanchissage et les voitures assurés pour longtemps.</p> - -<p>Un monsieur, d'autre part, sent que la vie lui est à -charge parce qu'il ne s'appelle que M. Untel. Au lieu -que si on le nommait le comte Untel, il se trouverait -infiniment soulagé. Eh bien, son cas n'est pas désespéré. -Il y a toujours dans l'univers chrétien quelque -ordre monastique en détresse et qu'on pourrait aider -pécuniairement ; une église va s'effondrer, faute -d'argent, un nonce apostolique n'est pas bien logé, -une œuvre pie, une crèche ou un hôpital manquent -dans tel ou tel pays. Que le monsieur qui ne s'appelle -qu'Untel contribue donc de ses deniers à relever l'ordre -monastique, à soutenir l'église vacillante, qu'il offre -un petit hôtel au nonce, établisse la crèche ou dote -l'hôpital ; qu'il fasse après cela quelques démarches à -Rome, qu'il consente à payer en outre des droits de -chancellerie assez élevés, et le voilà comte ou duc du -Pape, le comte Untel, le duc Untel.</p> - -<p>Si, par contre, trop fier pour condescendre à tous -ces marchandages, il parvient seulement à retrouver -quelque nom à particule dans son ascendance maternelle -ou dans celle de cousins éloignés ; si encore son -père a représenté jadis avec éclat un département -ou une ville dans quelque Assemblée Nationale — nous -apprendrons bientôt à connaître soit Untel de -Quelquechose, fils de madame née de Quelquechose, -soit Untel du Calvados ou Untel du Vésinet, fils de -<span class="pagenum">-129-</span>Untel, délégué du Calvados ou député du Vésinet. -Qui l'empêche même d'adopter tout simplement le -nom du lieu où il est né, du château qu'il habite? — ce -qui va donner Untel de Chatou ou Untel de -Préfleury, bientôt M. de Chatou ou M. de Préfleury, -et enfin — Napoléon également se couronna de ses -propres mains — M. le baron de Chatou ou M. le -vidame de Préfleury. (Car on n'est pas juste, en -vérité, pour ce titre inexplicablement dédaigné de -« vidame ». Pourquoi ne le choisit-on jamais? Il -sonne aussi bien que « vicomte », à tout prendre, et -fleure plus délicatement peut-être la bulle et la charte -partie, le polyptique et le censier.)</p> - -<p>Sans doute est-elle bien agréable, bien confortable, -notre société démocratique où tant de messieurs Untel -peuvent ainsi devenir sans bourse délier, et par un -simple acte de leur volonté, barons de Chatou, vidames -de Préfleury ou princes du Voisinage. Et il faut louer -aussi la bonté du Souverain Pontife qui enrichit notre -République et les autres Etats chrétiens d'un si grand -nombre de comtes et de ducs. Il ne convient pas -moins de se réjouir lorsque de nobles jeunes gens -pauvres trouvent le moyen de se placer comme -consorts dans de bonnes maisons ; et comment ne pas -admirer l'ingénieuse adresse, l'espiègle et charmante -audace avec laquelle ces messieurs savent gagner à -l'étranger le cœur des héritières en mal de titre? -Toutefois de telles mœurs, on ne saurait le nier, rendent -la noblesse suspecte aux uns et doucement bouffonne -pour les autres. La pullulation des grands du -Pape, et tous ces titres qui naissent par génération -spontanée, prêtent à rire, et finissent par indisposer -maintes familles où il y aurait preneur pour de bons -titres vérifiés. Le peuple lui-même perd tout respect, -<span class="pagenum">-130-</span>si les bourgeois se méfient ; de vertueux citoyens se -croient autorisés à prononcer de fortes paroles contre -ces distinctions d'un autre âge ; et tandis qu'en -Amérique on a vu, par exemple, les sénateurs du -Texas proposer en 1903 un projet de loi frappant d'un -impôt tous les nobles célibataires existant sur ce -territoire, afin de préserver les jeunes filles contre des -attaques matrimoniales, on peut lire ici chaque année -dans les journaux quelque proposition périodique -tendant à supprimer définitivement en France les -titres de noblesse. Ce qui arrivera tôt ou tard, -d'ailleurs.</p> - -<p>Tôt ou tard, parce que les réformes égalitaires sont -inévitables. C'est la marée qui monte. Je crois cependant -qu'une loi touchant les titres de noblesse ne -verra le jour que dans fort longtemps chez nous, à -cause du dédain que nos députés auront toujours -soin d'affecter dans une telle affaire. Mais quelque -éloignée que nous apparaisse encore cette réforme, -elle ne sera jamais qu'injuste et vexatoire. Et je ne -songe plus là aux sénateurs du Texas : qu'ils désirent -réserver pour leurs seuls fils les riches demoiselles -indigènes, c'est faire preuve d'un protectionnisme -farouche, et le discuter nous entraînerait trop loin à -travers l'économie politique. Laissons donc le Texas, -et ne méditons que sur notre pays, où vouloir effacer -les titres constituerait une entreprise impudente -contre la liberté du travail, en même temps qu'une -très grave atteinte à la propriété.</p> - -<p>A chacun son ouvrage en effet. Le but de la vie -étant de ne pas mourir de faim d'abord, puis de -faire fortune s'il se peut, les uns, ayant appris un -métier manuel, s'adonneront dans ce double dessein -au bâtiment ou à la menuiserie ; les autres, ne -<span class="pagenum">-131-</span>sachant aucun métier, deviendront fonctionnaires -ou chercheront à épouser une dot. Or, qu'offriront -ces derniers en échange de la rente qu'une jeune -femme va leur apporter? Leur jolie figure? C'est -quelque chose. Mais il est une marchandise qui vaut -mieux encore, et qui se trouve la ressource dernière -de ceux que la nature pourrait avoir disgraciés : un -titre. Si bien qu'en livrant contre plus ou moins d'argent -cette denrée véritable et précieuse, confirmée -par des papiers officiels ou par le consentement universel, -les nobles épouseurs de dots s'adonnent à un -commerce en sorte irréprochable, et beaucoup moins -douteux que celui des roturiers qui n'apportent souvent -dans un contrat que leur moustache blonde et leur -sourire irrésistible. On n'a pas plus le droit de priver -un jeune célibataire du titre que son papa lui donne -en son vivant ou lui a laissé par héritage, qu'on ne -serait en droit de retirer à un jeune fermier la charrue -de ses aïeux, ou à un apprenti ébéniste quelque rabot -de famille. La noblesse n'est point du tout une sorte -de qualité vague, mystérieuse et inestimable. Les -titrés dans la gêne seraient à plaindre en ce cas, et -leurs ancêtres n'auraient travaillé qu'en vain, pendant -tant de siècles, à la cour, dans les combats, dans -les boudoirs et dans les antichambres. Non, un comté, -un marquisat, un duché, c'est un capital. Ceux qui -le possèdent en ont hérité. Ils peuvent user de ce -patrimoine ; ils le placent non pas en rente sur l'Etat, -mais en rente sur les familles bourgeoises ou yankees. -C'est leur droit.</p> - -<p>Après tout, voici comment se présente l'affaire : de -riches parvenus souhaitent qu'un titre entre dans -leur famille ; ils en découvrent un disponible, porté -par un célibataire peu fortuné, et ce dernier consent -<span class="pagenum">-132-</span>à le leur vendre par contrat de mariage. Peu de trafics -sont aussi simples et honnêtes. Ajoutons que ce négoce -offre le très sérieux avantage d'aider à la conservation -de grands et beaux domaines, de châteaux admirables, -de parcs, de forêts, comme de certaines traditions -de luxe et de vie élégante, qui sont utiles à la beauté -de notre pays, à son prestige et, en plus d'une -manière, à son commerce. Les socialistes seuls peuvent -souhaiter avec quelque logique la suppression -des titres de noblesse — si encore ils consentent à -confisquer un élément, sinon un instrument de travail -pour toute une classe de la société. Mais tous ceux -qui admettent la légitimité du capital et des héritages -doivent souhaiter le maintien d'un état de choses -équitable et normal, qui favorise l'art architectural, -l'art des jardins, et fait en outre rentrer en France -beaucoup d'argent étranger, ce qui a bien son importance.</p> - -<p>Malheureusement, la noblesse est impopulaire. Le -citoyen pauvre, qui gagne malaisément son pain, se -tient le raisonnement inévitable, éternel : « Pourquoi -celui-ci est-il né avec un titre qui lui crée une situation -sociale, alors que mon nom de famille me laisse, moi, -Jeannot comme devant? C'est injuste. L'égalité doit -régner ici-bas. » Ce syllogisme enfantin, à la fois -lumineux et absurde, mène le monde. C'est le nouveau -catéchisme de la plèbe innombrable, et il faudra -que tout lui cède. Il n'y a rien à répondre, les -arguments contraires ne pouvant toucher que les -esprits cultivés, c'est-à-dire étant inutilisables en ce -cas.</p> - -<p>Cependant la noblesse est peu appréciée, non -seulement par la plèbe, mais encore par les délicats, -par l'élite. Les aristocrates intellectuels reprochent -<span class="pagenum">-133-</span>aux aristocrates par naissance plusieurs vices, ou -faiblesses, et surtout une paresse et une sottise -incomparables. Eh bien, là encore, il y a quelque -erreur de jugement, quelque partialité, une généralisation -un peu hâtive.</p> - -<p>Les nobles assurément ne sont pas plus joueurs, -débauchés, menteurs, pusillanimes, vaniteux ou -indélicats que les bourgeois affligés de la même fortune -ou des mêmes dettes, voire que les prolétaires -qui souffrent des mêmes appétits. La paresse immense -du monde bien né défie toute épithète ; mais celle -d'un bureaucrate, d'un petit rentier ou d'un roturier -de chez Maxim l'égale facilement. Reste la sottise. -Ah, pour le coup, il faut avouer que celle de la bonne -société est exquise et d'une qualité vraiment supérieure. -Pénétrez en quelque réunion distinguée, à -l'heure des sandwichs et des infusions à la crème : -une ineffable niaiserie flotte dans l'atmosphère ; on -la flaire dès l'antichambre, et chaque visage en est -comme poudré à frimas ; le moindre « Oui, mon -cher », le plus indifférent des « Et M<sup>me</sup> de Z… va -bien? », le plus modeste des monosyllabes résonne -avec une intonation admirablement godiche. La -conversation s'arrête au temps qu'il fait, à de pauvres -petits potins, à des opinions chétives et sans nuances ; -les calomnies elles-mêmes sont puériles, vulgaires ou -innocemment invraisemblables. A peine ces gens-là -savent-ils parler, construire une phrase qui ait plus -de vingt mots. Avec cela, pas la moindre lecture, ces -dames et ces messieurs n'achètent jamais un livre — un -livre de trois francs! Si par hasard quelqu'un a -feuilleté le roman du jour, ou qu'il parle de la nouvelle -pièce, il dit : « C'est pas mal », ou bien : « C'est -puant, mon cher… » Oui, la bonne société est d'une -<span class="pagenum">-134-</span>paysannerie intellectuelle qui fait presque peur. Et -de la vanité, en outre : c'est terrible.</p> - -<p>Mais n'allons pas prendre une partie pour le tout ; -la bonne société ne se compose pas que de gens titrés, -loin de là ; et n'oublions pas qu'il y faut joindre la -bourgeoisie millionnaire, la grande finance, la haute -industrie, etc. Voilà qui atténue sensiblement le -blâme, peut-être<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Et puis, bien entendu, n'oublions pas que ces gros -jugements sont très… approximatifs. Il va de soi que l'on -rencontre partout, et même dans le meilleur monde, des -esprits cultivés.</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>D'où vient donc que l'on se hâte toujours de juger -si mal cette malheureuse aristocratie, qui n'en peut -mais, et qu'on veut lui défendre de s'appeler par son -nom, ce qui est bien le dernier point de la tyrannie et -de la persécution?… Mais de ceci que le public français -a sur ce qu'on définit en général la noblesse une -idée des plus vagues, flatteuse à l'excès et malveillante -à l'excès ; de ceci enfin qu'il est mal documenté -(selon sa coutume, à vrai dire) sur ce sujet. -Qu'est-ce donc en réalité que la noblesse? Il y en a -trois.</p> - -<p>La véritable, d'abord. L'origine de tout nom de -famille est un sobriquet, comme Lescot (l'Ecossais), -Lecointre (le bien coiffé), Besson (le jumeau), Voisin, -Nepveu (neveu), Dubreuil (du petit bois), Delaborde -(de la cabane). Les seigneurs féodaux qui possédaient -des domaines grands comme des provinces, ou petits -<span class="pagenum">-135-</span>comme des cantons, comprenant bourgs, hameaux -ou terres, tirèrent leurs noms et leurs titres de là. -S'ils possédaient plusieurs villages ou châteaux, ils -donnaient à leurs fils les noms desdits villages ou -châteaux, à leur choix ; et s'ils avaient plusieurs -titres, ils les conféraient également à leurs enfants, -par ordre décroissant (duc, prince, comte, etc.). Quand -le domaine royal eut absorbé peu à peu toute la -France, les descendants des féodaux continuèrent à -porter les titres et les noms de leurs ancêtres ; de -plus les rois, en vertu de leur souveraineté territoriale, -se mirent à créer à leur guise des titres de ducs, -de marquis, de comtes ou de barons attachés à tels -ou tels noms de terres qui leur appartenaient par -héritage, ou par conquête. Napoléon I<sup>er</sup> et Napoléon III -usèrent de ce droit. Tous les titres ainsi conférés, ou -possédés depuis les temps féodaux par une même -famille, sont réguliers. La République les admet, -c'est-à-dire que l'état civil constate l'existence de -certains titres attachés à certains noms. Si le citoyen -Paul a pour nom de famille Dominique, ou d'Ominique, -et qu'un titre de marquis soit attaché à ce nom, -ledit citoyen s'appelle régulièrement Paul, marquis -Dominique, ou d'Ominique. Si le citoyen Jean -Dulouvre, ou du Louvre, aîné d'une très vieille famille, -est héritier des titres de duc du Luxembourg, prince -de Vincennes, marquis des Tuileries, comte d'Auteuil, -vicomte d'Armenonville, et qu'il ait quatre fils, il -pourra faire appeler ceux-ci prince de Vincennes, -marquis des Tuileries, etc., en se réservant pour -lui-même le titre de duc, qui prime les autres. Il -s'appelle toujours le citoyen Jean du Louvre ; mais -la loi lui reconnaît aussi le droit de porter le titre de -duc du Luxembourg, qui est une propriété de famille, -<span class="pagenum">-136-</span>et d'user des autres, puisqu'ils lui appartiennent -également, en faveur de ses enfants<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Notons bien ici que c'est la possession légale d'un titre, -et non du tout la particule, qui fait la noblesse. La particule -n'est qu'une orthographe des noms adoptée généralement -par les nobles, et rien de plus. Un M. Delaroche sera noble -si, ayant hérité de son père un titre de comte, il s'appelle le -comte Delaroche, et non parce qu'il orthographie son nom -de Laroche ou de la Roche. Les anoblis des deux empires -français ne portent souvent point de particule. Une famille -considérable du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, riche de dix ou quinze titres, -s'appelait Pot, tout simplement : la femme du connétable -de Montmorency, grand-maître de France, était une Pot.</p> -</div> -<p>Tout homme qui se prévaudrait sur des actes publics -d'un titre non légitimé par son état civil, ou qu'il ne -serait pas autorisé à porter<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, s'exposerait à des -poursuites judiciaires ou à des amendes. Le sieur -Jean du Louvre, duc du Luxembourg, n'a pas plus -le droit de signer Jean Duval, par exemple, un papier -officiel, que le sieur Jacques Untel de le signer vidame -de Préfleury. L'un comme l'autre seraient des faux.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Pour porter en France un titre étranger, il faut aux -Français une autorisation (décret du 5 mars 1859). Un avis -du Conseil d'administration du ministère de la Justice du -7 Juin 1876, approuvé par le garde des sceaux, déclare qu'il -n'y a plus lieu de proposer au président de la République -des décisions accordant à des Français le droit de porter en -France des titres étrangers par application du décret de 1859.</p> -</div> -<p>Faut-il ajouter que d'innombrables irrégularités se -commettent chaque jour<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>. La plus commune est de -se figurer que le fils ou le frère cadet d'un marquis a -quelque droit à se nommer comte, ou vicomte si son -père ou son frère est comte. Les membres d'une même -<span class="pagenum">-137-</span>famille ne peuvent porter des titres qu'autant que -ceux-ci existent dans cette famille. Si un marquis de -Montmartre possède aussi le titre de comte de Bréda, -il peut le donner à son fils ; sinon, celui-ci n'est régulièrement -que M. de Montmartre — jusqu'à la mort -de son père, s'entend.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Si l'on s'intéresse à cette question, voir l'<i>Intermédiaire -des chercheurs et des curieux</i>, les 10, 20 et -30 août 1906, et le 28 février 1907.</p> -</div> -<p>Telle est la noblesse authentique et reconnue. Vient -ensuite celle du Pape. Quelle valeur a-t-elle? Devant -l'état civil, aucune. Le Pape a tout d'abord perdu en -1870 la souveraineté territoriale, laquelle seule contient -logiquement le droit de conférer des titres de noblesse. -Puis le décret du 7 juin 1876, proscrivant en France -les titres étrangers, s'applique aux distinctions nobiliaires -pontificales. Les personnes qui s'en trouvent -pourvues peuvent cependant invoquer deux arguments -devant leur conscience, sinon devant la loi. Le Pape, -diront-ils, est infaillible ; nous tenons sa volonté pour -sacrée, et notre anoblissement, fruit de son bon vouloir, -pour non moins sacré. Ou bien, objecteront-ils -encore, l'entrée des troupes italiennes à Rome en 1870 -est un crime ; le Pape, à nos yeux, n'a jamais cessé -d'être souverain dans ses Etats que détiennent injustement -des usurpateurs, et c'est du droit d'un -souverain qu'il nous a faits ducs et comtes.</p> - -<p>Mais l'Etat français ne reconnaît ni le Souverain -Pontife comme un roi, ni les titres étrangers comme -valables depuis 1876. M. Untel, créé comte du Pape, -ne peut donc légalement signer le comte Untel. Il est -seulement libre de faire suivre son nom de cette qualité, -et d'écrire sur certains actes M. Untel, comte pontifical, -ou comte romain — comme il mettrait, M. Untel, -physicien ou spirite.</p> - -<p>Quant à la troisième noblesse, celle qui naît par -génération spontanée, elle n'existe pas du tout, bien -<span class="pagenum">-138-</span>qu'innombrable. Tout citoyen qui prend au hasard le -nom de sa mère<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>, de son château, de son hameau -natal ou de tout autre lieu doit être considéré comme -portant un pseudonyme. S'il s'illustre sous ce pseudonyme -par son prestige, les œuvres de son esprit ou -des actions d'éclat, on l'inscrira peut-être à l'avenir -sous son nom véritable suivi de <i>dit</i> de Quelque chose.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> La possession ne résulte pas du simple fait d'avoir -porté un nom. Jugements à Nîmes, 15 décembre 1810, à -Besançon, 6 février 1866 : des enfants ne peuvent ajouter à -leur nom paternel celui de leur mère, bien que suivant un -usage local leur père eût toujours joint ce nom au sien. -(<span class="sc">Dalloz</span>, <i>Nom</i>, § 24.) C'est un usage incontesté que, dans -le nouveau comme dans l'ancien droit, les enfants légitimes -ne portent, en France, que le nom de leur père. (<span class="sc">Dalloz</span>, -<i>supplément</i>, <i>Nom</i>, § 23.)</p> -</div> -<p>Résumons-nous en un exemple bien connu, celui -d'un Parisien universellement sympathique et apprécié, -M. le comte de Fels. Son nom, devant la loi, est -M. Edmond Frisch (de Fels), comte pontifical<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> La Cour d'appel de Riom, le 12 juillet 1905, condamnait -à une amende un citoyen français qui prétendait porter -officiellement le titre de marquis pontifical ; ledit citoyen -français, n'ayant pas l'autorisation de porter en France le -titre de marquis, à lui conféré par un bref du pape, contrevenait -à l'article 259 du Code pénal et à l'article I<sup>er</sup> du décret -du 12 mars 1859 en faisant publiquement usage de ce titre.</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il est bien certain que du jour au lendemain un -décret ou une loi peut interdire en France, officiellement -du moins, toute appellation nobiliaire, de -quelque nature qu'elle soit. On peut même tenir pour -probable que cette mesure injuste et brutale, constituant -une véritable spoliation, une atteinte à la -<span class="pagenum">-139-</span>propriété, au travail des célibataires pauvres, et finalement -au luxe et au commerce français, il est probable -que cette stupide violence aura lieu quelque jour. Sera-ce -un bien?</p> - -<p>Les esprits qui font de l'égalité leur simple idéal -applaudiront évidemment. Et ils rentreront chez eux, -persuadés que le pays vient de franchir une nouvelle -étape vers la lumière. Ceux dont la pensée est moins -courte et plus fine, ceux-là sentiront ce jour-là que -leur patrie vient encore une fois de renier son passé -vénérable et charmant, qu'elle s'est séparée un peu -davantage de ses ancêtres, de ses traditions, de ses -racines, qu'elle a tué quelque chose de très brillant -et de très glorieux qui vivait encore dans la nation, -un souvenir joli, un dernier respect, un dernier conte -à dormir debout.</p> - -<p>Ils se répéteront tristement et pieusement, en guise -de funérailles, tous ces vocables héroïques et caressants, -impertinents ou tumultueux, La Rochefoucauld, -Richelieu, Chevreuse, Luynes, Talleyrand, Montmorency, -Uzès, qui unis aux vieux termes de duc, de -prince, de marquis, de vicomte, formaient une -harmonie nationale. Toutes ces syllabes jointes entre -elles évoquaient confusément, et pour le peuple même, -un passé chargé d'honneur, des arrière-grands-pères -cramponnés au sol, ou cavalcadant par l'Europe, toutes -bannières au vent ; c'étaient, ces mots de luxe, tout -un enchantement, des dentelles et des cordons, des -armures ciselées, des sourires, de l'éloquence, de -l'audace, des façons, une manière qui n'est qu'à nous, -Français. Qu'on nous mutile, qu'on nous change cela, -et l'on ternit encore une image, on souille encore de -la beauté.</p> - -<p>Cependant, les êtres vivants qui détiennent ces -<span class="pagenum">-140-</span>titres et ces noms émouvants forment une sorte de -classe superflue dans l'humanité. La sottise, la paresse -les déprécient… Eh oui! mais sans eux plus de titres, -plus de noms. Ainsi que des figurants, ils vont soutenant -malgré tout ces dépouilles admirables. Ils sont -utiles à l'âme de la France, ces masques. Voyez celui-ci : -il passe dans la vie, portant comme une armure -éblouissante et toute orfévrie, le nom d'un ancêtre -qui galopa devant nos pères à Marignan ou à Fornoue. -Enorgueillissons-nous donc s'il nous croise, sourions -à son heaume d'or et à son grand panache, et n'allons -pas soulever la visière du casque : il n'y a dessous -qu'une figure de snob à donner la nausée. On le sait. -Cela suffit.</p> - -<p>Et pourquoi même réprouver les nobles pontificaux? -Ceux-là, si l'on s'en approche, sont plus fâcheux -encore ; des relents de comptoir et de Bourse planent -autour d'eux. Leurs marquisats et leurs comtés -appellent des idées de courtages, de trafics dont on ne -parle point tout haut, et l'on songe à Turcaret piétinant -chez les cardinaux afin d'être duc. Mais quoi! les -fastes du Saint-Siège, jadis cour souveraine dans la -Ville Eternelle, font encore rêver quelques poètes. -Les suisses pontificaux n'ont-ils point bel air, à la -porte du Vatican? Or ne songez-vous pas à ces -suisses-là, quand vous voyez errer sur notre boulevard -quelque prince du Pape?</p> - -<p>Bien mieux, je voudrais qu'on allât jusqu'à tolérer -sans courroux la troisième noblesse aussi, la spontanée. -Elle fait nombre, après tout, elle combat pour les -deux autres. C'est une canaille utile, une sorte de -chair à canon. Et puis, quels bons acteurs! Les plus -insolents, non moins que les plus drôles, se trouvent -là.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p><span class="pagenum">-141-</span>Les plus insolents! Ah, c'est ici le point sensible, -je pense. Tous ces nobles, gémissent les ennemis des -titres, ne se tiennent pas à leur place. Leur morgue -déconcerte, leur vanité ne connaît point de limites.</p> - -<p>Oui, c'est vrai. Devant l'aristocratie intellectuelle -surtout, on ne voit les porteurs de titres ni modestes -comme ils devraient l'être, ni même silencieux. Mais -qu'importe? Ne sont-ils pas forcés de « morguer » -dans les seuls petits coins où l'on boude? Dans la vie -réelle, ils ne passent qu'à leur rang de parade, assez -loin en somme.</p> - -<p>Mais, pleure encore l'égalitaire, le noble m'opprime, -moi, avec son nom magique… Brisons là. Ces plaintes -sont basses. Un homme qui se laisse opprimer par un -autre, qu'est-ce donc? N'a-t-il point honte de réclamer -l'effet des lois où l'action personnelle suffit? C'est la -fureur du nivelage. C'est la peur. Et c'est l'envie.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-143-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">A PROPOS DU DUEL</h2> - -<p class="c small i">(Réponse à un chroniqueur qui n'aime pas qu'on se batte)</p> - - -<p>Ah! qu'il est donc gênant de vous répondre, Monsieur, -et cependant, il le faut bien. Car enfin, votre -article contre le duel, vous nous l'avez jeté à la tête, -à nous autres « grotesques paladins » et « Cyranos de -salles d'armes » ; et nous vous devons, par politesse -au moins, de vous le rendre. La politesse fait partie, -ainsi que le Code de l'honneur (sur lequel vos amis -s'asseyent « comme sur un Bottin », suivant votre -expression délicate), de cette civilité puérile et honnête -dont vous ne voulez plus. Souffrez que nous n'en ayons -pas encore, nous, perdu l'usage et que nous vous -adressions courtoisement un ou deux petits mots, en -échange de vos gros mots.</p> - -<p>J'imiterai votre réserve pour ce qui est, en somme, -le fond même de la question : c'est-à-dire l'utilité, -sinon la légitimité du duel, et les services discrets -que nous rend à chaque instant cette coutume <i lang="la" xml:lang="la">ex -machina</i>, si j'ose dire. Sur ce sujet, vous l'avez fort -bien écrit, nous sommes encore « réfractaires à une -émancipation intégrale » ; et puis, pour ne cesser -<span class="pagenum">-144-</span>d'employer vos bonnes formules, d'un côté comme de -l'autre, dès que revient cette discussion, « on répète -la même chose, parce que c'est toujours de la même -chose qu'il s'agit ».</p> - -<p>Tenons-nous en donc simplement, comme vous le -fîtes, aux gens qui se battent et au monde où l'on se -bat. Mais ici, laissez-moi vous avouer qu'il se dégage -de tout votre article une incompétence tout à fait -sincère. Oui, on sent vraiment et profondément que -vous n'en êtes pas, comme vous le proclamez avec -beaucoup de feu, et que vous n'y entendez rien du -tout, ce qui est très naturel. Mais alors, pourquoi ce -grand réquisitoire, et pourquoi risquez-vous d'attrister -de pauvres gens que vous connaissez si mal? Serait-ce -uniquement pour justifier une fois de plus ce mot -immortel de Maurice Donnay, que l'éloquence est -l'art de dire des choses vagues avec la dernière -violence?</p> - -<p>Car enfin, où diable avez-vous pris que des spadassins -et des fiers-à-bras s'en aillent ordinairement de -par le monde, provoquant les honnêtes gens, terrorisant -les pères de famille et tirant le sang des humbles -travailleurs? Non, mais c'est à pouffer de rire, Monsieur, -cette image de la société moderne! Et les ingénieux -auteurs de feuilletons populaires, dont vous -vous moquez, n'auront jamais trouvé mieux, j'imagine… -Pour moi, qui n'ai vu de ma vie, ailleurs qu'en -votre chronique, de semblables traîneurs de flamberges -ni de tels croquemitaines, je vous déclare tout -net que si d'aventure j'en rencontrais un, je n'aurais -pour lui que beaucoup de mépris. Fi donc! le vilain -exploit que d'aller s'en prendre à d'innocents et paisibles -bourgeois, puis d'amener ces infortunés sur le -terrain, et de les blesser là bêtement, puérilement, -<span class="pagenum">-145-</span>presque sans risques! Quel est le rustre stupide ou le bas -matamore qui se laisserait aller à ça? Nous n'aurions -qu'un mot pour lui : il serait un lâche. Or, c'est justement -notre coquetterie que de redouter, entre toutes, -cette épithète. Votre massacreur odieux s'y serait -étrangement mal pris, s'il voulait passer pour un -brave. Heureusement — pour lui — que vous l'avez -inventé de toutes pièces, car nous l'eussions chassé -de toutes nos salles d'armes, pour commencer.</p> - -<p>Croyez bien du reste que si la mauvaise fortune -amène, par un concours de circonstances absolument -inévitables, l'un de nous (du monde où l'on se bat), à -entrer en conflit très grave avec l'un de vous (du -monde où l'on s'assied sur le code de l'honneur), si -les témoins n'ont pu rien arranger du tout, et si nous -sommes forcés de nous placer finalement devant vous -sur le pré, oh! croyez bien que nous l'avons fort -nettement, alors, l'impression d'un immense, d'un -puissant ridicule! Accordez-nous un beau jour, on -vous en supplie, la grâce de vous refuser une fois -pour toutes à ces cérémonies, qui vous bouleversent -et nous mettent au supplice. Vous avez des raisonnements -sévères pour vous y aider. Nous ne parlons pas -la même langue.</p> - -<p>Vous n'aimez pas notre courage, notre point d'honneur -ne vous touche pas, vous n'êtes pas de la même -« religion » que nous : eh bien, c'est votre droit, je -ne dis pas que vous ayez tort, et la foi ne se discute -guère. Ne vous battez donc plus jamais, que ce soit -un fait acquis, et définitif, et même respectable, si -vous voulez… Mais, sapristi! laissez-nous vivre, et au -besoin mourir à notre guise, et pour nos chimères! -Car c'est également notre droit, il me semble.</p> - -<p>Votre procédé de discussion est admirable! Vous -<span class="pagenum">-146-</span>autres, vous êtes la raison, la sagesse, l'infaillibilité, -la sainteté. Vous dites : « On m'insulte, mais je m'en -arrange ; on insulte ma femme et ma fille, mais elles -se défendront aisément toutes seules ; moi je ne -m'en mêle pas ; et cela est exquis, et cela est divin, et -cela est sage… » Quand à nous, vos adversaires, nous -sommes tous des sots, et tous des bretteurs, qui -« transpirons sur des procès-verbaux », quand nous -n'avons pas pu « suer sur le terrain ». Voilà une -manière de présenter les choses, en effet, qui simplifierait -le débat. Mais est-ce bien exact? Et vous -figurez-vous, par exemple, que nous croyons fermement -que Dieu nous juge quand nous luttons, l'épée -en main? Ou que nous tenons notre honneur pour -entièrement lavé par un coup d'épée? Ou même que -nous confondons l'honneur devant la conscience avec -le point d'honneur?</p> - -<p>Non, certes ; seulement nous sommes des gens -pratiques, voyez-vous, un peu plus avisés peut-être -que les furieux réformateurs : et nous avons remarqué -que, neuf fois sur dix, un duel étouffe aussi discrètement -que possible un scandale ; qu'il arrête jusqu'à -un certain point, et non sans un dernier reste d'élégance, -la goujaterie d'abord, puis la calomnie trop -effrontée, comme aussi pas mal de chantages mondains -et quelques abus de presse ; qu'il permet seul -de se défendre encore assez, lorsqu'il le faut, contre la -tyrannie des millionnaires ou l'impudence des parvenus ; -nous sommes sujets enfin — je vous révèle -cette suprême niaiserie — à frémir devant l'obligation -de faire un procès et de demander de l'argent à quiconque -nous aura craché à la figure ou se sera mis en -devoir de caresser, contre son gré, notre bonne amie. -Allons, nous voilà déjà moins absurdes, n'est-ce pas?</p> - -<p><span class="pagenum">-147-</span>Cependant il y a, répondra-t-on, des dilettantes du -duel, des gourmets… Eh bien oui, c'est vrai, il en -existe. On cueille une jouissance rare évidemment à -guetter dans les yeux ou sur la face d'un rival le -signe de faiblesse, le tressaillement léger qui vous -indique sa défaillance, sa défaite. Et vous trouverez -des fous qui se font des affaires par plaisir. Mais ils -sont cinquante dans Paris, et c'est toujours entre -eux, entre escrimeurs, entre habitués, qu'ils se battent. -C'est leur sport. Ils se divertissent à s'entre-blesser -mutuellement, et portent leur courage à la boutonnière, -comme une fleur. Mon Dieu, cela les regarde, -et l'on ne commet pas un crime, en France, pour avoir -mis une fleur à son habit. Ces raffinés, encore une -fois, n'iront point chercher noise à d'honorables chefs -de famille. S'ils s'offrent de temps en temps un homme -public turbulent ou un snob imbécile, qu'est-ce que -cela fait aux gens d'esprit?</p> - -<p>Vous nous avez couverts d'opprobre et accablés -d'injures — j'exagère? c'est vrai, mais je m'accorde à -votre ton — parce que nous aimons mieux nous -exposer à une épée que de nous envoyer l'huissier, -parce que nous préférons un acte traditionnel et qu'on -ne peut vraiment pas qualifier de bas, ni de laid, à -celui qui consisterait à s'en aller, tout gémissant, -raconter à monsieur le commissaire de police, à -messieurs les juges, à messieurs les témoins, les -avocats, les assistants et les gardes municipaux, qu'on -vous aura ri au nez ou battu ; vous vous êtes indigné -parce que beaucoup de vos concitoyens qui savent -également, Monsieur, soigner longtemps un malade, -assumer l'éducation d'un enfant et faire vivre leur -famille, se paient parfois le luxe d'être braves encore -d'une autre façon ; vous avez dit des folies (« Un duel -<span class="pagenum">-148-</span>ne vous rendra pas une femme enlevée ; vous n'en -serez pas moins une crapule pour vous être battu… » ; -mais qui a jamais prétendu le contraire?) ; vous vous -êtes abrité derrière un monceau de projets de loi ; -vous nous avez traités d'Apaches ; vous avez à votre -tour « gloussé d'enthousiasme » devant le lâche qui -ne soutient pas jusqu'au bout ce qu'il a dit ou fait — et -tout cela en vous imaginant déconsidérer le duel -dans l'opinion publique?</p> - -<p>Mais voulez-vous que je vous découvre une grande -vérité? Si vous n'étiez pas ainsi quelques-uns à -chercher sans cesse des excuses à la peur (pour un -homme de mérite qui se déroberait avec quelque haute -raison, songez aux dix mille pleutres qui en commettraient -plus effrontément leurs ignobles gestes!) -et à rouler des yeux tragiques, et à former des ligues, -et à méditer des lois restrictives, on irait certainement -beaucoup moins sur le terrain. On n'y va le plus souvent -qu'à cause de vous. Vous faites du duel un -monstre. Vous lui donnez une saveur de fruit horriblement -défendu. Comme c'est malin!</p> - -<p>Et puis, si vous voulez résolument que cette vieille -coutume tombe en désuétude, mais tâchez donc -d'abord d'être polis, vous autres du monde où l'on -s'assied sur les procès-verbaux! Nous ne tenons pas -à nous battre avec vous — si vous croyez que c'est -amusant! Mais pourquoi nous chercher querelle, en -ce cas? En somme, vous y pensez beaucoup plus que -nous, au duel, et je vous soupçonne à la fin de quelque -dépit amoureux devant cette institution qui sent -toujours sa galanterie, n'est-ce pas? et n'a point -encore entièrement perdu toute sa grâce.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-149-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">LES JEUX SANGLANTS</h2> - - -<p>La chasse est un divertissement de famille. C'est -même le seul peut-être que l'on puisse qualifier ainsi. -Tous les autres plaisirs, tels que la débauche, les -discussions politiques, les cartes, la table ou le sport, -ne sauraient être goûtés à la fois par les différents -membres d'une même famille. Un père craindra son -fils au baccara du cercle ; deux frères qui se livrent à -quelque match athlétique, à quelque assaut d'escrime -ou de boxe, ne se quittent pas sans amertume ; les -élections ou l'avenir du socialisme divisent le plus -souvent oncles et neveux, beaux-frères et cousins ; la -tradition demande qu'un vieux monsieur respectable -ne roule pas autant que possible sous la nappe en -présence de ses petits-enfants ; et deux époux ne vont -généralement point satisfaire aux inquiétudes de leurs -âmes dans la même garçonnière. Au lieu que la -chasse…</p> - -<p>Ah! la chasse, douce et patriarcale volupté, distraction -de tout repos, quelles images réconfortantes et -saines évoque ce seul mot… On se figure, dès qu'on le -prononce, le petit jeune homme qui a fait l'an passé -<span class="pagenum">-150-</span>sa première communion, et auquel on a promis, pour -son renouvellement, un beau fusil tout flambant neuf. -L'engin de carnage arrive un beau matin du mois -d'août : c'est grand-papa qui l'offre, mais toute la -famille est là pour la solennité. Chacun en prend sa -part : la maman a laissé espérer un costume et une -culotte pour courir la plaine et les fourrés, le père -donnera les cartouches, et l'oncle Emile ou le cousin -Jules sont là aussi qui murmurent au galopin en lui -pinçant l'oreille : « Et après le premier perdreau, mon -gaillard, on fumera une cigarette tous les deux, et -allez donc!… » Arrive là-dessus l'ouverture, vous -voyez la scène touchante : le petit en tête, un peu pâle, -et puis les grands cousins tout guillerets, le père doucement -ému, l'aïeul radieux, qui ne sent plus son -rhumatisme ni sa goutte, toute l'édifiante et allègre -caravane se met en chemin. Les femmes diront dans -la journée, discrètement fières et attendries : « Ces -messieurs sont à la chasse. »</p> - -<p>Or vous savez ce qu'ils y font, ces messieurs, à la -chasse. Les plus modestes s'en vont en rang, droit -devant eux à travers quatre ou cinq champs, et fusillent -le menu gibier qui se lève quelquefois parmi les -betteraves ou le long des sillons. Ou bien, s'ils sont -opulents, s'ils font partie des heureux de ce monde, -les propriétaires d'une « belle » chasse se postent -commodément en des abris bien garantis du soleil ou -du vent, et ils massacrent alors par vingtaines et -cinquantaines les bestioles ahuries, qu'un régiment -de paysans revêtus de blouses blanches poussent -impitoyablement sur leurs canons de fusils.</p> - -<p>Vous connaissez du reste la réponse de ces dévastateurs : -« Nous ne chassons pas, disent-ils, nous tirons. -C'est notre adresse et notre coup d'œil que nous -<span class="pagenum">-151-</span>expérimentons, et non pas le gibier qui nous intéresse. » -D'accord. Néanmoins les oiseaux, ces fleurs de l'air -que le plomb fane et flétrit, tombent, tombent sans -cesse ; les lièvres et les lapins s'alignent, le ventre -crevé, la cervelle répandue ; de sveltes chevreuils -même succombent sous la mitraille… Et le petit jeune -homme, exultant, revient au logis ; sa mère l'embrasse, -sa sœur l'admire, les cousins porteront sa santé au -dessert, et l'auteur de ses jours calcule avec l'ancêtre -combien de cadavres déchiquetés le jeune prodige a -pu en somme jeter bas depuis le matin.</p> - -<p>Si cependant vous parlez à ces mêmes gens de -chasse à courre, ou d'une émouvante épreuve de boxe -anglaise à poings nus, ou d'un passionnant combat -de coqs, ou de quelque splendide et grisante corrida, -ah! qu'on les soutienne, ils vont s'évanouir d'horreur -et de dégoût!… Des coups de poing, des saignements -de nez, quelle barbarie! Lancer l'un contre l'autre -deux volatiles irrités, fi donc! voilà qui révolte des -nerfs délicats. Les courses de taureaux, cela fait mal -au cœur, et quant à la chasse à courre, comment supporter -cet amusement cynique et moyen-âgeux, qui -forme bien une source importante de revenus pour les -paysans de plusieurs contrées comme pour les forêts -de l'Etat, mais qui torture d'autre part l'âme fine et -tendre des bons citoyens!</p> - -<p>Et tous les dignes pères de famille, notaires, magistrats -vertueux, bureaucrates et charitables négociants, -tous ces braves nemrods de s'unir à l'envi pour former -des Sociétés protectrices d'animaux, et de déclamer -contre les combats de coqs, assauts de boxe, hallalis et -corridas! Les coqs et autres volailles seront réservés -aux seules automobiles, qui en font de la bouillie sur -les routes. Ce n'est plus un matador qui tuera le -<span class="pagenum">-152-</span>taureau dans toutes les formes de l'art, non, c'est -l'équarisseur qui l'assommera au fond d'un abattoir. -La préfecture de police empêchera l'athlète de combattre -publiquement et loyalement dans le « ring » : mais -elle a relâché ce matin l'apache qui va suriner dans -la nuit quelque vieille, podagre et sourde. Et vous ne -voudriez pas que les cerfs et les sangliers continuassent -à tomber ainsi devant l'effort intelligent de la meute, -au son grandiose et majestueux des fanfares séculaires? -Allons donc, une bonne balle, tirée au coin -d'un bois, voilà qui convient mieux à nos mœurs, et -qui vous supprime une grosse bête en deux secondes, -sans faire tant d'histoires!</p> - -<p>Eh bien, les sensibles cœurs qui souffrent pour un -peu de sang répandu autrement qu'en plaine et en -battue, ou bien ailleurs que chez les bouchers, ces -cœurs évangéliques ne sont pas très bien inspirés, ce -semble. Ils feraient peut-être mieux de songer que ce -n'en est point fini sur terre des bestialités et des égorgements, -et qu'il s'en faut que le grand sabre des -maréchaux ait cessé de retentir avec fracas dans les -salons de Berlin, de Londres, de Pétersbourg et de -Vienne. Les Barbares sont encore là, qui jadis ont -brisé le bel Empire latin. Ils invoquent toujours le -droit de la guerre, ces Scythes et ces Goths. Ce n'est -pas, je pense, en pleurnichant que l'on prétend former -la France aux vertus plus violentes qu'il lui faudrait. -Certes un conscrit ne sera pas meilleur patriote pour -s'être souvent rougi les mains en tuant, par jeu, des -animaux stupides, ou en boxant jusqu'à l'héroïsme. -Mais pourra-t-on s'empêcher de penser malgré tout aux -rudes divertissements du stade, recherchés par ce petit -peuple d'orateurs et d'artistes qui culbuta les hordes -de Xerxès? Oubliera-t-on les terribles splendeurs du -<span class="pagenum">-153-</span>cirque, dont étaient friands ces légionnaires qui maintinrent -pendant cinq siècles l'ordre et la paix romaine -dans le monde? Et comment aussi ne pas évoquer, il -faut bien le dire, les horreurs jacobines parmi lesquelles -avaient grandi les soldats que Napoléon promenait si -follement par l'Europe? Assurément nous sommes -loin aujourd'hui des « escapades » napoléoniennes, -comme disait le marquis de la Seiglière ; mais pour -défendre seulement contre les Barbares la grâce française, -il pourrait être bon que nous fissions tout de -même blanc de notre épée quelque jour, et peut-être -qu'un peu d'entraînement sanguinaire ne messiérait -pas trop…</p> - -<p>Toutefois, n'insistons pas sur un argument qui -deviendrait vite puéril. Ainsi que tant de grandes -vérités, il ne faut qu'indiquer celle-ci. Dès qu'on s'y -arrête, elle se voile et se cache de nouveau, délicate et -nue, tout au fond de son puits. Une bien autre vertu -suffit à faire aimer les « jeux sanglants » : c'est qu'ils -sont beaux. Un geste de combat, d'effort, de lutte est -presque toujours admirable. Et quand il nous est -donné de le voir dans un décor merveilleux, en des -arènes provençales par exemple, illuminées par le -soleil et pleines d'une foule enivrée, ou parmi les -taillis dorés des forêts automnales que traversent au -galop les veneurs habillés de pourpre, de sinople ou -d'azur — la fête pour notre regard est complète, et -presque solennelle, presque divine.</p> - -<p>On dit de tous les jeux violents, sanglants ou non, -que ce sont des sports. En effet. Et aussi bien les -« gens de sport » ont-ils un sens artistique affiné par -leur éducation spéciale. Oh, parbleu, ne leur demandez -point de jugements sur les arts libéraux! Ils n'ont -guère d'opinion, le plus souvent, touchant de tels -<span class="pagenum">-154-</span>sujets. Mais en revanche, ils savent, et mieux qu'aucun -critique d'art ne le ferait, discerner en plein air, -en pleine action, la délicatesse d'une courbe précise, -la puissance élégante d'un mouvement. L'expérience -leur a enseigné à quel point exact l'effort est superflu, -c'est-à-dire mauvais. Ils goûtent en connaisseurs la -silhouette d'un pur sang, d'un taureau puissant et racé, -d'un hardi chien de meute, les proportions d'un -athlète, et cette sobriété, cette aisance, cette force -que doit avoir un geste parfait. Ce sont des artistes -expérimentaux.</p> - -<p>Il ne faut point les contrarier. Et l'on doit non -seulement leur permettre d'organiser les plaisirs -splendides et un peu sauvages où ils se complaisent, -mais encore les remercier de nous y convier, de nous -les offrir. Que le peuple acclame les matadors superbes, -qu'il applaudisse au courage féroce des coqs de combat, -à l'énergie indomptable du pugiliste qui, jeté à terre -pour la troisième fois, se relève encore et reprend la -lutte. Sachons admirer le chant triomphal des trompes -au bord d'un étang que l'ombre envahit, plutôt que -de nous tordre désespérément les mains parce qu'un -cerf patauge et se noie là-bas, dans l'eau noire, et parce -qu'on le donnera tout à l'heure aux chiens en curée. -Ira-t-on prêcher une nation, pour l'anoblir, l'instruire -et l'élever, lui parlera-t-on vainement de je ne sais -quelle morale civique, ou voudra-t-on lui rappeler une -religion qui défaille? Lui expliquera-t-on qu'il faut -cultiver le Bien ou le Vrai ici-bas? Philosophie, verbiage. -La leçon sera meilleure si l'on montre simplement -de beaux, de mâles spectacles, et non point -dans les musées, parbleu! mais en plein air, en réalité — et -fût-ce au prix d'un peu de sang. Un bel effort -bien présenté, un beau geste bien téméraire, les -<span class="pagenum">-155-</span>chiffonniers, les gars de ferme, les chemineaux mêmes -le comprennent et s'y soumettent. Que si ces spectacles -confinent parfois à la brutalité, cette vertu -de héros est du moins un puissant tonique! Un brutal -croit toujours être fort, et les forts crânent et se -redressent. Bon exemple.</p> - -<p>Mais notre société a des nerfs de femmelette. Elle -ne supporte de voir couler que le sang des lapins et -des perdrix. Celui de tout autre être vivant la fait -tomber en pamoison. Et quand à la beauté, on s'en -soucie bien! L'important est d'interdire les corridas -et les combats de coqs à Paris! L'important est aussi -de couper cinq ou six mille arbres au Bois de Boulogne, -afin de bâtir à la place des maisons de rapport. -Les arbres qu'on abat saignent pourtant cruellement, -eux aussi, Ronsard nous l'a dit autrefois, s'en souvient-on?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ecoute, bûcheron, arreste un peu le bras ;</div> -<div class="verse">Ce ne sont point des bois que tu jettes à bas ;</div> -<div class="verse">Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force</div> -<div class="verse">Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce?</div> -<div class="verse">Sacrilège meurtrier, si l'on pend un voleur</div> -<div class="verse">Pour piller un butin de bien peu de valeur,</div> -<div class="verse">Combien de feux, de fers, de morts et de détresses</div> -<div class="verse">Mérites-tu, méchant, pour tuer nos Déesses!</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-157-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch20"><span lang="en" xml:lang="en">FAR WEST</span>!</h2> - - -<h3>I</h3> - -<p>De temps à autre, et sur un petit ton ironique ou -détaché, les journaux nous donnent des nouvelles du -<span lang="en" xml:lang="en">Far West</span>. Ces nouvelles sont navrantes. On apprend, -par exemple, qu'une bande de Peaux-Rouges, irritée -d'on ne sait quelle injustice, vient d'essayer de se -révolter, et que les mitrailleuses dernier modèle l'ont -taillée en pièces. Ou bien on lit dans un magazine quelque -article désolant sur le dernier des derniers territoires -de chasse qui restaient aux naturels américains. Pis -que cela, on voit sur une revue illustrée des gravures -représentant des Indiens et leurs chefs, Bison-Rouge -ou Grand-Taureau. Horreur! ces descendants de -guerriers redoutables portent qui des godillots, qui -un chapeau melon, qui un veston de confection new-yorkaise. -Pis encore! J'ai lu dans une gazette qu'un -ingénieux sachem s'était récemment mis à la tête d'un -syndicat pour la vente des « menus objets de fabrication -indienne ». Un syndicat au pays du scalp! Quel -scandale!</p> - -<p><span class="pagenum">-158-</span>Je sais que de bons esprits se réjouissent de ces -lamentables informations. Ils constatent avec plaisir -que le progrès est en marche, qu'il gagne du terrain -chaque jour, et qu'il y aura bientôt un Palace Hôtel au -milieu du Sahara, ou un poste téléphonique au pôle. -Voilà qui démontre jusqu'à l'évidence la force et la -hardiesse de nos vastes cerveaux. Assurément. Mais, -d'autre part, quoi de plus triste, si toutes ces nobles conquêtes -de la science ont pour résultat, finalement, de -faire porter des bretelles à quelques rois nègres, qui -s'en passaient fort bien, et de changer en bons bourgeois -yankees, hélas! toute l'héroïque descendance -des glorieux Peaux-Rouges… les Peaux-Rouges de -l'immortel Gustave Aymard?</p> - -<p>Que des admirateurs — dont je suis — projettent -d'élever une statue à Jules Verne, c'est parfait. -Toutefois il ne convient pas qu'on oublie, en ce cas, -Gustave Aymard, son rival, Gustave Aymard le magicien, -dieu de notre jeunesse, conteur incomparable et -fécond qui enchanta non pas quelques centaines, mais -quelques millions d'enfants, et non pendant un ou -deux ans de leur vie, mais bien au delà de l'âge de -raison, certes… Car au lycée, mes camarades et moi-même -lisions déjà Hector Malot et Alexandre Dumas, -voire Daudet et peut-être Paul Bourget, que nous conservions -toujours cependant une tendresse sans pareille -pour l'extraordinaire « prairie » de Gustave Aymard et -son Mexique plus enivrant encore. Et depuis bien des -années, gamins ravis et sauvages, nous avions couru -à travers le parc Monceau, les Champs-Elysées et -autres « savanes immenses », en serrant d'imaginaires -<i lang="en" xml:lang="en">mustangs</i> entre nos cuisses nerveuses! Bambins perdus -dans nos rêves, nous ne sortions par les rues qu'en -nous supposant armés jusqu'aux dents, la carabine -<span class="pagenum">-159-</span>au poing, la <i lang="es" xml:lang="es">navaja</i> glissée dans la botte. Nous écoutions -le vent des plaines en traversant la place de -l'Europe ou la place Malesherbes. Nous fumions, -résignés, le calumet de paix pendant les intolérables -classes de mathématiques ou de géographie. Nous -entendions le soir, sous la lampe, le silence des grandes -nuits du désert, nous éprouvions le calme de l'<i lang="es" xml:lang="es">hacienda</i> ; -puis tout à coup, là-bas, naissait un hululement, un -signal, puis l'attaque, les coups de feu, l'incendie, le -désastre, l'enlèvement des femmes… Quels poètes -admirables Gustave Aymard avait donc faits de -nous!</p> - -<p>On parle de Gambetta. Il me souvient du jour de son -enterrement (Dieu! que c'est loin!) J'étais au lit, -malade, et dévorais naturellement quelqu'un des cent -romans de mon cher auteur. Soudain, une troupe -passa dans ma rue, revenant de la cérémonie et martelant -le sol en mesure, une, deux, une, deux… A ce -moment je lisais l'entrée dans je ne sais quelle ville -mexicaine d'un général vainqueur, après son <i lang="es" xml:lang="es">pronunciamento</i>. -Ce fut l'un des instants de ma vie où je -compris le mieux ce mot : « la gloire ». Le grand -tribun mort et mon général vainqueur se confondirent -dans ma petite cervelle ; ils m'apparurent tous deux -unis, magnifiques et radieux. Ma gorge se serra. La -belle émotion! Jamais plus aucun discours sur la -gloire ne devait me toucher autant.</p> - -<p>Et les héros de Gustave Aymard, qui de nous ne les -revoit passer, tragiques et délicieux, dans sa -mémoire? Lui, svelte, brun, souriant, mais l'œil étincelant, -d'une force herculéenne malgré ses mains -fines ; il monte à merveille un cheval terrible, et une -seule perle, « d'un prix inestimable », retient négligemment -sa cravate de soie… Elle, adorablement belle, -<span class="pagenum">-160-</span>spirituelle et raffinée, cruelle avec cela, et d'un orgueil -espagnol, mais qui s'humanisera… Ah! les nobles -êtres! Quel courage surhumain était le leur! Et -comme ils s'aimaient!</p> - -<p>Je fus en décembre chez mon libraire pour y -feuilleter les livres qu'on donne en étrennes, aujourd'hui, -aux collégiens. Que d'histoire de France! Mais -surtout, que d'aventures scientifiques et commerciales, -que d'enfants déjà ingénieurs, que de spéculateurs -précoces parcourant le monde avec cinq sous en poche -ou faisant une fortune colossale en six mois! On croit -que tous ces livres-là donnent une âme industrielle à -nos futurs citoyens, et que leur esprit en devient plus -pratique. On ne veut plus de contes romanesques, qui -éveillent trop vite et mal à propos l'imagination. Soit. -Suivons cette mode, comme les autres. Pourtant -Gustave Aymard était un bon auteur : il nous inculquait -le goût — que dis-je! — la fureur, la passion de -l'exploit physique, de l'audace et de l'endurance -corporelles : souvenez-vous des raids formidables, des -navigations étonnantes, des duels sanglants de tous -ces « <span lang="es" xml:lang="es">caballeros</span> », des tortures qu'ils supportaient -stoïquement, sans parler de leurs inévitables talents -d'écuyer, de tireur à la carabine, de chasseur, d'éclaireur, -de lutteur et même d'escrimeur… Puis Gustave -Aymard nous mettait dans l'âme je ne sais quoi de -téméraire et de généreux, qui n'allait pas sans grâce -chez de jeunes Français. Je gage que Maurice Barrès -conseilla ces lectures à son petit Philippe.</p> - -<p>Gustave Aymard n'a conté que des mensonges?… -Pourquoi donc? L'humanité est plus héroïque qu'on -ne croit. Et puis, les aventures de petits mécaniciens -et de trusteurs prodiges, comme si elles étaient vraisemblables! -Et toute cette histoire de France du Jour -<span class="pagenum">-161-</span>de l'An, demandez donc aux professeurs, ou même -aux gens d'esprit, ce qu'ils en pensent…</p> - -<p>Pauvres Peaux-Rouges! Comanches sympathiques -et Sioux détestables! Les visages pâles vous ont -molestés, dépouillés et massacrés de toutes les manières. -Bien mieux, ils vous ont civilisés, c'est-à-dire -asservis. Mais un vengeur est venu, qui s'appelait -Gustave Aymard, et qui écrivit votre <span lang="es" xml:lang="es">romancero</span>, votre -Iliade en des livres innombrables : et depuis plus de -soixante ans les ombres de vos sachems illustres, -ô peuples errants du <span lang="en" xml:lang="en">Far West</span>, et l'impérissable -renommée de vos chasseurs de chevelures troublent -les rêves des enfants et des petits-enfants de vos vainqueurs. -On vous a volé vos savanes, mais vous avez -emporté toutes nos petites âmes frémissantes, ô -guerriers peinturlurés, effrayants et charmants! Et il -est peut-être plus méritoire de ravir une âme que -d'enlever un scalp à son plus mortel ennemi — je dis -peut-être…</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Heureuses, trois fois heureuses furent les générations -qui naquirent entre 1876 et 1879, comme entre -1892 et 1895! Car il arriva que pendant leur grand -rêve lointain, pendant qu'ils se croyaient le plus -ardemment <span lang="en" xml:lang="en">pawnies</span> ou bandits de la savane, Buffalo -Bill vint à Paris. Il occupait Neuilly en 89 : il campait -au Champ-de-Mars en 1905.</p> - -<p>Or, le jeune Roger de Monjaron, vieux de treize -<span class="pagenum">-162-</span>printemps, en avait littéralement perdu la tête. Saturé -d'Aymard, de Cooper et de Jules Verne, il ne rêvait -qu'aventures et merveilleux exploits. Il passait des -heures au manège à faire de la voltige avec rage, ou à -trotter sans étriers. Tirer furieusement contre une -cible installée chez lui, au grand effroi de sa famille, -manier amoureusement un revolver de poche, un -long couteau à virole, et parler anglais du nez, en vrai -colon du <span lang="en" xml:lang="en">Far West</span>, telles étaient ses plus voluptueuses -distractions. Un soir qu'il se trouvait au bal, sombre -et pensif, vêtu il est vrai d'un smoking fort coquet, -mais les deux mains passées dans sa ceinture, à la -<span lang="en" xml:lang="en">cow-boy</span>, Roger de Monjaron n'y put tenir : il -s'échappa tout à coup, réclama son vestiaire et se -dirigea résolument vers le camp de Buffalo Bill, qui se -trouvait tout proche.</p> - -<p>Dehors, dans la nuit, personne. La gorge du hardi -collégien se trouve tout à coup serrée. Allons, pourtant, -en avant! En un point qu'il a remarqué, l'autre jeudi, -la clôture est accessible. Roger grimpe, se hisse, -enjambe, saute. Le voilà dans le camp. Pas un bruit, -aucun aboiement, aucun hennissement, rien n'a bougé. -Roger n'entend que son cœur qui bat follement sous -son pardessus, à tel point qu'il lui faut demeurer plus -de dix minutes immobile avant de pouvoir seulement -faire un pas.</p> - -<p>Il avance enfin tout doucement sur la terre battue, -redoutant le gravier. Une mince moitié de lune éclaircit -un peu les ténèbres. Ah! voici deux tentes. Roger -les évite, afin de ne pas se prendre le pied dans les -cordes. Il ne veut d'ailleurs que faire un tour au milieu -du camp de Buffalo Bill, puis s'en retourner comme -il est venu… Mais en passant près d'une autre tente, -située non loin des premières, la catastrophe inévitable -<span class="pagenum">-163-</span>se produit : un damné fox-terrier qui rôdait par là -se met à hurler atrocement, un homme s'éveille en -sursaut, allume une lanterne, passe la tête au dehors…</p> - -<p>Un quart d'heure après, il y avait branle-bas général : -à demi-évanoui de saisissement et les larmes aux -yeux, le jeune garçon se trouvait au centre d'une -cinquantaine d'hommes débraillés, mal revêtus de -vieux vestons et de pantalons passés à la hâte. Quelques -peaux-rouges, hideux sous de mauvaises chemises, -s'étaient mêlés à la foule. Des quinquets et des lampes -éclairaient confusément cette horde, qui baragouinait -à faire peur.</p> - -<p>Roger avait balbutié en anglais quelques excuses, -expliqué sa curiosité, montré son porte-monnaie, sa -montre, et donné son adresse, prouvé enfin qu'il -n'était qu'un petit <span lang="en" xml:lang="en">gentleman</span> assez imprudent, non -pas un voleur.</p> - -<p>Cependant, Aigle-Rouge, fils du célèbre chef sioux -Taureau-Volant, élevait beaucoup la voix. Il s'en -prenait au palefrenier Jimmy Simley. Le vieil Arthur -Coventry, qui commandait en l'absence de Buffalo Bill, -dut intervenir :</p> - -<blockquote> -<p>« — Tais-toi, fit-il, Aigle-Rouge. Tu cries, ce n'est -pas convenable.</p> - -<p>— Mais c'est moi qui ai vu d'abord le petit Français. -Jimmy n'est arrivé qu'après. Par conséquent, le petit -Français m'appartient par droit de prise. C'est moi -qui dois le reconduire chez lui, dans une voiture.</p> - -<p>— Tu ne sais pas parler français. Jimmy sait.</p> - -<p>— Je parle anglais.</p> - -<p>— Ça ne suffit pas. Et pourquoi tiens-tu tant à -reconduire le jeune garçon?</p> - -<p>— Parce qu'on me paiera rançon, comme on fit à -<span class="pagenum">-164-</span>Grand-Serpent le jour où il trouva dans sa tente le -chien d'une lady. C'est la justice. Les Américains -m'ont promis la justice, à moi et à mon peuple.</p> - -<p>— Aigle-Rouge, tu ne saurais à Paris ni prendre un -fiacre, ni réveiller un concierge, ni parler aux parents -du petit monsieur. Jimmy, qui l'a aperçu en second, -tu l'avoues, et lui a mis la main au collet, ira prévenir -les parents. Il te donnera quarante pour cent sur la -récompense, voilà. Et ceci est juste. Va, Jimmy. En -attendant, et pour qu'il ne se sauve pas, j'emmènerai -le petit monsieur sous ma tente. Venez, sir. »</p> -</blockquote> - -<p>Aigle-Rouge revint écœuré auprès de Rosée-du-Soir, -son épouse. Il jeta son veston rapiécé dans un coin et -se recoucha, plein de mépris pour les visages pâles.</p> - -<p>Quant à l'aventureux Roger, il se jura une heure plus -tard, tandis qu'il rentrait en fiacre vers sa demeure, -aux côtés de son père plus ému encore que courroucé, -il se jura d'abandonner ses lectures ordinaires. Mais -ayant remplacé Gustave Aymard par Alexandre Dumas, -il n'a fait que changer de folie : enlèvements, complots -et grands coups d'épée ont succédé dans son imagination -à la libre vie du <span lang="en" xml:lang="en">Far West</span>. Il vient de se faire -abonner dans une salle d'armes, et parions qu'il va -tâcher de se battre en duel avant la fin de l'année. On -n'est vraiment poète, voyez-vous, qu'avant quatorze -ans. Le don du sourire vient en même temps que la -moustache, et alors tout est perdu.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-165-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">LES LIBELLULES DES PLAGES</h2> - - -<p>La Manche soupire, l'Océan gémit et la Méditerranée -chante tout le long de nos côtes. Ici les vagues -se roulent allègrement sur le galet, là elles couvrent -et découvrent le sable le plus fin ; un petit golfe s'arrondit, -une falaise se rompt soudain devant la mer -éternelle ; ou bien c'est la campagne même et la verte -prairie qui s'arrêtent au bord des flots. On vous dira -de tous ces lieux que ce sont des anses, de belles -rives, des baies, des estuaires charmants, des havres -faits à souhait — mais non pas des plages. Ce qu'on -appelle « une plage » est bien autre chose.</p> - -<p>Prenez un quartier de Paris, avec ses magasins, ses -tramways, ses trottoirs, et transportez-le contre la -mer. Remplacez-y seulement les maisons à six étages -par d'horribles villas disparates et collées, entassées -les unes contre les autres, les unes par-dessus les -autres, les unes, dirait-on, dans les autres. Cachez -la grève sous un triple rang de cabines, sous des -tentes et des pavillons. Que la romance des tziganes -et le ronflement des machines étouffe le bruit des -flots. Puis lâchez parmi cette cohue de châlets et de -<span class="pagenum">-166-</span>boutiques toute une armée d'automobiles hurlantes, de -voitures, de bicyclettes, et dix mille Parisiens des deux -sexes habillés de blanc et coiffés de panamas : alors -vous avez une plage, enfin, une plage élégante où la -bonne société s'en va passer le mois d'août, parfois -même septembre aussi.</p> - -<p>Or les plages offrent, sinon une flore particulière, -du moins une faune : car une variété animale tout à -fait curieuse y éclôt vers la fin de juillet, pour disparaître -au premier souffle de l'automne. Un distingué -zoologue parisien, M. Fernand Vandérem, fut des -premiers naguère à observer ces jolis êtres qu'il -nomma, s'il m'en souvient bien, les <i>libellules des -plages</i>.</p> - -<p>La libellule des plages est une jeune fille, très rarement -une jeune femme. Une beauté soudaine et délicieuse -se répand sur ses traits à partir du 20 juillet -environ. C'est le moment de l'année où sa taille -devient souple et s'affine, où son teint se fait plus -chaud, plus uni, son sourire plus vif, son regard plus -lumineux, ses gestes plus hardis, sa démarche plus -libre. Elle se revêt durant le jour de linon blanc et de -mousseline candide ; le soir elle se présente au casino -ensevelie sous un manteau neigeux qui recouvre de -précieuses dentelles et des gazes immaculées. Ailes et -corsage, tout est blanc chez la libellule.</p> - -<p>Ses habitudes sont régulières. Le matin, on n'aperçoit -guère avant onze heures ces demoiselles dont la -plupart vont alors jouer gracieusement parmi les -vagues bleues ; les autres demeurent, bruissantes et -murmurantes, devant le casino qui les attire ; quelques-unes -encore se perdent on ne sait où. L'après-midi, -jusqu'à trois ou quatre heures, elles se cachent -sans doute sous les feuilles ou au plus profond de -<span class="pagenum">-167-</span>leurs nids, car on les chercherait en vain ; mais dès -que le soleil décline un peu vers le couchant, les voici -toutes qui s'en viennent butiner autour des tasses de -thé, sur les terrains de tennis ou de golf. Puis encore -une envolée générale lors du crépuscule, et dès neuf -ou dix heures, elles arrivent de nouveau en essaims -pressés, pour errer jusqu'à minuit, voleter, bourdonner, -scintiller et tourbillonner autour des lumières -du casino.</p> - -<p>La libellule des plages est éminemment sociable. Elle -s'accompagne à l'ordinaire d'hommes de tout âge et de -toute nation : cependant elle paraît exercer une espèce -de fascination sur les très jeunes gens. Dès son apparition -sur nos côtes normandes ou bretonnes, cinq ou -six éphèbes, collégiens en vacances, récents bacheliers, -futurs Saint-Cyriens ou troupiers de l'année -prochaine, accourent et se groupent autour d'elle. Ils -ne la quitteront plus jusqu'en octobre. Le nombre de -ces pages, d'ailleurs, pourra diminuer graduellement ; -cela dépendra de l'éclat, du charme de la libellule. Un -petit compagnon, pourtant, un seul, lui restera scrupuleusement -fidèle pendant toute la saison : c'est le -plus jeune de tous, ou bien le moins fort au tennis, ou -bien encore celui qui n'a ni automobile, ni yacht, ni -tonneau, ni chevaux à sa disposition, le pauvre -« patito » qui ne possède tout au plus qu'une chétive -bicyclette.</p> - -<p>Aussi bien y a-t-il plusieurs de ces belles créatures -marines qui attirent indistinctement tous les mâles -fréquentant leurs plages, depuis l'écolier jusqu'au -vieillard. Il est difficile de se soustraire à leur enchantement, -n'y demeurât-on soumis que quelques jours ou -quelques heures. Ajoutons que si les prestigieuses et -ravissantes bestioles exhalent ainsi continuellement, -<span class="pagenum">-168-</span>durant deux mois, des effluves et comme un parfum -d'amour, elles-mêmes s'y trouvent prises plus d'une -fois, si bien qu'elles contractent avec leurs amis -d'août des unions fort tendres, qui par la suite -pourront devenir fécondes, et même légitimes.</p> - -<p>Cependant septembre s'achève, les volets des villas -se ferment peu à peu, les tziganes du casino jouent -leurs dernières valses, le flot commence à se lamenter -plus haut sur la grève déserte, et des feuilles mortes -tombent déjà de tous côtés. C'est l'heure triste pour -nos libellules : elles vont mourir. Le vent d'automne -les disperse et les tue. Un beau matin, elles quittent -la plage, et nul ne les revoit plus…</p> - -<p>Ou plutôt, si! on les revoit de temps à autre dans -Paris, les pauvres, mais en quel état! Affublées de -robes sombres, perdues dans la foule, indiscernables -au théâtre ou au restaurant, humbles passantes ou -figurantes sans importance, elles ont perdu leur -joyeux sourire du mois d'août et leurs fraîches couleurs, -et ces cotillons courts, ces blouses légères et -parfumées, ces chapeaux de paille qui les coiffaient si -galamment. Elles cheminent au Bois de Boulogne ou -rue de la Paix, modestes, furtives, et fort éclipsées -par le luxe des courtisanes orgueilleuses et des -« belle madame Une Telle ». A peine si on les distingue.</p> - -<p>A quoi tient donc ce phénomène? A notre imagination -surexcitée pendant les mois dits « de vacances ».</p> - -<p>En effet, les petits Parisiens, dès qu'ils savent -épeler, s'ennuient beaucoup d'octobre à juillet. Cela -vient de ce qu'ils lisent, émerveillés, dans les livres -qu'on leur donne, d'admirables aventures de guerres, -de voyages, des récits merveilleux de cape et d'épée, -<span class="pagenum">-169-</span>des histoires fantastiques et des contes de fée ; puis, la -tête en feu, enivrés et vibrants comme des poètes, les -pauvres petits s'en vont après cela traîner leurs -guêtres à travers des rues sinistres, parmi de mornes -fiacres et d'affreux autobus. Comment voulez-vous -que leurs beaux rêves tumultueux s'accommodent -d'un tel décor? Ils s'ennuient, vous dis-je, et cruellement, -dans cette Ville-Lumière, où de plus on les -met au collège.</p> - -<p>Mais arrivent « les vacances », et la fugue au bord -de la mer : quelle griserie! La liberté, les jardins -pleins de secrets, la falaise immense, les dunes où -l'on suivra Bas-de-Cuir sur le sentier de la guerre!… -Tous les petits garçons de Paris ont de la sorte contracté, -dès leurs plus jeunes ans, l'habitude de « rêver -double » et d'être étonnamment heureux pendant -août et septembre. Qu'à cet émoi se soit en outre venu -joindre, vers l'âge de douze à treize ans, l'éveil des -premières amours, presque invariablement nées à -l'ombre de quelque casino — et l'on conçoit que nous -devions nous trouver tous encore un peu attendris, un -peu affolés d'avance et comme en état d'ébriété sentimentale, -dès que nous approchons seulement d'une -plage…</p> - -<p>D'alertes jeunes filles y viennent alors à passer -légèrement sous nos yeux. Elles se profilent avec -grâce, blanches sur l'horizon bleu, ou gris perle, ou -pourpre. Le petit garçon que nous avons été s'est -réveillé au rythme des vagues. Une émotion nous a -saisis, et aussitôt nous ne critiquons plus, nous -croyons voir des sirènes irrésistibles où il n'y a que -de petits êtres assez gentils seulement… Ce sont des -libellules, écloses pour nous au soleil des plages, et -qui vont nous éblouir durant sept à huit semaines, -<span class="pagenum">-170-</span>pour disparaître ensuite en octobre, ayant bien chanté, -bien dansé, bien séduit tout l'été.</p> - -<p>Les libellules des plages, contrairement aux autres -insectes, redeviennent chenilles : c'est quand elles -rentrent à Paris.</p> - -<div class="chapter"></div> -<p><span class="pagenum">-171-</span></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">LA PISTE</h2> - -<p class="c small">CONTE DE NOEL</p> - - -<p class="attr"><i>A Pierre Valdagne</i></p> - -<p>Mon ami Francis Ducat se conduisait selon les principes -de la raison. Autant dire qu'il était insupportable.</p> - -<p>Toutefois je l'aimais bien, parce que c'était mon -ami intime. Vous savez ce que l'on nomme un ami -intime?… C'est un fâcheux, qui a le droit d'entrer chez -vous à toute heure, qui tutoie votre valet de chambre, -ou peu s'en faut, qui boit sans se gêner votre meilleur -porto, fume vos cigares, critique la distribution de -votre appartement, votre manière de vous habiller, -vos plus chères habitudes, et jusqu'à votre conduite -quotidienne, vous dit mille choses désagréables enfin, -et survient toujours quand vous souhaiteriez d'être -seul ; d'autre part, on l'aime tendrement. Pourquoi? -On ne sait pas. Parce qu'il est l'ami intime : personnage -incommode, mais cher! On se mettrait au feu -pour lui.</p> - -<p>Mon ami intime Francis Ducat se conduisait donc -suivant les principes de la raison. Il disait aux pauvres : -« Voici mon obole, chers frères. Je vous la -<span class="pagenum">-172-</span>donne, moi aussi, pour l'amour de l'humanité. Mais -j'ai tort, car en encourageant votre mendicité, j'offre -une prime à la fainéantise. » Il répondait aux riches : -« J'accepte vos invitations, et vous rendrai toutes vos -politesses ; mais à regret, car en me montrant chez -vous avec assiduité, je vous autorise à croire que votre -luxe me charme, et je n'ignore pas les ruines et les -misères qui forment la rançon de ce luxe cruel. » Deux -femmes, l'une laide et l'autre jolie, venaient-elles à lui -sourire, qu'il saluait cérémonieusement la première et -lui parlait aussitôt de féminisme, puis ne manquait -point à baiser la main de la seconde en murmurant : -« Quelle injustice! » Quand je lui parlais avec feu -d'une belle statue, d'un beau livre, il partageait mon -enthousiasme, pour ajouter ensuite : « N'oublie pas, -mon cher, que la beauté peut revêtir toutes les formes, -et qu'une œuvre entièrement différente de celle-ci ne -méritera pas moins d'éloges… » Je ne pouvais souffrir -mon ami Francis Ducat, que j'aimais tant.</p> - -<p>Un jour, le 24 décembre, il vint me trouver après le -déjeuner, et à brûle-pourpoint : « Ouste! me fit-il, -prends ta plume et envoie des petits bleus à tous les -Parisiens ou Parisiennes qui t'attendent demain. Je -t'emmène à Saint-Prix.</p> - -<p>— Mais…</p> - -<p>— Allons, allons, quel projet avais-tu?… Quelqu'un -de ces absurdes réveillons, sans doute, où l'on essaie -d'avoir l'air de s'amuser jusqu'à trois heures du matin -en buvant l'éternel champagne. Tu n'iras pas. Le grand -malheur! Au lieu de cette fête morne et prévue, je -t'enlève en auto demain matin. La neige a beaucoup -fondu, les routes sont praticables. Nous arrivons à -Saint-Prix pour déjeuner… »</p> - -<p>Francis Ducat possédait à 35 kilomètres de Paris, près -<span class="pagenum">-173-</span>d'un village nommé Saint-Prix, une vieille maison -ornée d'un jardin français et commandant un petit -parc et une ferme. Le décor y serait charmant, sans -aucun doute, et pour peu que la neige le couvrît, -parfait en un jour de Noël.</p> - -<p>« — Tu es fort aimable, Francis. Antoinette, toutefois, -qu'en feras-tu?… »</p> - -<p>Car mon ami était marié. Et la personne blonde -et fine qui portait son nom me semblait si délicieuse -que je me reprochais chaque jour de ne le lui point -dire. Mais que voulez-vous! un ami intime… on ne -peut le trahir sans remords : et c'est si bête, un -remords, si ennuyeux!</p> - -<p>« — Antoinette est partie depuis ce matin, me -répondit Francis. Elle est étonnante, cette petite : -elle devient tout à fait campagnarde. Pour un oui, -pour un non, elle se sauve là-bas…</p> - -<p>— Comment, cette fleur de serre, cette fanatique -du théâtre, et des bridges, et des thés?…</p> - -<p>— On ne peut plus la tenir ici, mon cher… Donc, -c'est convenu, à demain? »</p> - -<p>Je levai les yeux vers la fenêtre : Paris était ignoble -et, à cause du dégel qui commençait, larmoyant et -dégouttant. Les champs et les bois de Saint-Prix -devaient encore étinceler, au contraire, sous leur voile -blanc. J'acceptai.</p> - -<p>Le lendemain, à l'heure dite, nous traversions Paris -dans la bonne limousine de Francis, et bientôt volions -hors de la ville, à travers le faubourg. Mon vieil ami -était terrible, ce matin-là. Que ce fût l'équipée qui -l'eût mis en verve, ou qu'il trouvât une occasion -exceptionnelle de s'écouter discourir dans le demi-silence -de cette voiture bien suspendue, il parla vraiment -d'abondance, et ne demeura sans avis sur aucun -<span class="pagenum">-174-</span>sujet. Politique intérieure, diplomatie, réformes -militaires, avenir de l'Eglise, morale publique et privée, -littérature, beaux-arts, voyages, sports, hygiène, et -même gastronomie, il m'étonna plus que jamais par -ses clartés de tout. Je l'envoyais secrètement à tous -les diables.</p> - -<p>Aucune difficulté ne l'arrêtait, pour délicate qu'elle -fût. « Les maris trompés sont des sots, affirmait-il. Ils -ont mal choisi leurs amis, voilà tout, sinon leur femme. -Dame! soyons logiques : un homme de goût et d'esprit -doit pouvoir placer son entière confiance en ceux dont -il s'entoure… »</p> - -<p>A ce moment, j'effaçai avec mon gant la buée qui -couvrait la vitre : nous courions en pleine campagne, -et tout était blanc, comme je l'avais prévu, sauf la -route. Francis dissertait toujours :</p> - -<p>« — Les logiciens, vois-tu, les logiciens seuls nous -sauveront. Nous avons assez de poètes et de dilettantes. -Il est temps que nous devenions pratiques, enfin, et -logiques, surtout! Raisonnons, déduisons à propos du -moindre incident, de l'oiseau qui passe, de l'insecte -qui bruit, d'un bout de papier trouvé à terre par -hasard. C'est une bonne hygiène spirituelle, et Sherlock -Holmes, ma foi, est un excellent maître. Nous nous -sommes trop longtemps soumis à une politique d'inspiration -ou de sentiment, à une religion dégradante -et à des superstitions ridicules. Cette fable inepte du -petit Noël, tiens, puisqu'à propos c'est aujourd'hui le -25 décembre, eh bien! je la condamne de toutes mes -forces. Oui, oui, je t'entends, tu m'objecteras la fête traditionnelle -des petits et l'innocuité de cette amusette… -Erreur! Elle accoutume tous ces enfants, dont il faudra -plus tard faire des hommes, à croire au merveilleux, -presque aux fées. On prépare ainsi pour l'avenir des -<span class="pagenum">-175-</span>rêveurs et des écoute-s'il-pleut. C'est détestable. Je -voudrais que le fait de donner ou de recevoir des -« cadeaux du petit Noël » devînt un délit… »</p> - -<p>Sur ces derniers mots, grâce au ciel, la voiture -s'arrêta. Le mécanicien ouvrit la portière, et montrant -un chemin qui s'allongeait, tout couvert de neige, au -pied d'un grand mur : « Voyez, Monsieur, dit-il à -Francis, nous sommes arrivés. Voici le raccourci qui -longe le parc de M. Letaillis. Seulement, je n'ose pas -m'y engager : c'est plein de neige, on ne voit ni les -ornières, ni les trous. Je ferai le tour par la grand'route, -qui est bonne et en plein dégel…</p> - -<p>— Si nous allions à pied! s'écria Francis en se -tournant vers moi. Tu as des caoutchoucs, moi aussi, -nous ne mouillerons pas. C'est quinze cents mètres à -faire sur ce beau tapis immaculé, regarde… Ça nous -dégourdira. Puis, à pied, nous pourrons couper par le -potager.</p> - -<p>— Monsieur a-t-il la clef? demanda le mécanicien.</p> - -<p>— Oui, oui… »</p> - -<p>Nous voici donc, tous deux, suivant le chemin -creux et contournant le parc si jalousement clos de -M. Roger Letaillis, lieutenant de chasseurs — un joli -cavalier, certes! — et voisin familier de mes amis -Ducat. Il était presque midi, et rien, depuis le matin, -n'avait blessé la belle neige éclatante. Ah! si, pourtant, -et comme nous parvenions devant une porte -dérobée qui s'ouvrait dans le mur de M. Letaillis, une -trace de pas se montra tout à coup. Francis s'arrêta, -toujours en verve et gai comme un pinson.</p> - -<p>« — Halte-là! commanda-t-il. Je souhaitais tout à -l'heure que l'on devînt pratique, et que l'on apprît -enfin à raisonner. Plus de poésie, ni de songeries, -mais des connaissances utiles, de la science et de la -<span class="pagenum">-176-</span>logique! A nous Sherlock Holmes, notre maître! -Appliquons nos théories, et tâchons de définir avec -intelligence ce que c'est que cette trace mystérieuse… »</p> - -<p>Puis, se penchant vers le sol, il poursuivit : « Nous -avons là, mon cher, un pied de femme ou de jeune -garçon… De femme, plutôt, car le talon est très petit, -très étroit, et très haut : vois en effet combien il a -enfoncé dans la neige… Maintenant, depuis combien -de temps cette dame, puisque c'en est une, a-t-elle -passé par ici? Depuis cinq ou dix minutes à peine, -car le dégel a commencé, et la neige par conséquent -conserve peu les empreintes : or celle-ci est extraordinairement -nette… Par conséquent, la belle fugitive -est devant nous, à peu de distance, et nous devons, -en nous hâtant, l'apercevoir au moins, sinon la -rejoindre… Courons!… »</p> - -<p>Nous courûmes, mais pas longtemps, vu que, le -parc de M. Letaillis enfin dépassé, nous nous trouvâmes -bientôt devant le potager des Ducat. O surprise! -la trace s'arrêtait là, contre la porte même. -Francis, assez étonné, prit sa clef, ouvrit. Nouveau -miracle! La piste s'étendait de l'autre côté, traversant -en droite ligne les carrés de choux poudrés à -frimas, et les pieds de salade qui semblaient préparés -par le confiseur et tout couverts de sucre blanc. Au-delà -du potager, la trace était plus visible encore et -presque charmante, filant sous les grands arbres nus, -coupant sans respect cette belle galette de farine que -figurait une pelouse ronde, s'imprimant en noir au -milieu d'une allée, puis d'une sente, puis d'une cour… -et aboutissant enfin à M<sup>me</sup> Antoinette Ducat elle-même -qui, trottinant devant nous, rentrait ainsi chez -elle par la porte des cuisines, et s'apprêtait à en gravir -le perron.</p> - -<p><span class="pagenum">-177-</span>« — Antoinette! » cria François.</p> - -<p>Elle se retourna, stupéfaite : « Bah! fit-elle. Mais -d'où diable venez-vous, tous les deux?</p> - -<p>— Et toi? demanda son mari.</p> - -<p>— Moi?… Je viens de faire un tour de parc.</p> - -<p>— Ah?… De quel côté, donc?</p> - -<p>— Mais… du côté du jardin français. »</p> - -<p>Bon! Le jardin français se trouvait au Nord, alors -que l'allée, la sente que nous avions suivies, la pelouse -que nous avions traversée, le potager… et la demeure -de M. Roger Letaillis s'étendaient précisément à -l'opposé, c'est-à-dire au Sud.</p> - -<p>J'aime tendrement, je vous le répète, Francis Ducat, -puisqu'il est mon ami intime. D'où vint donc que je -fus si joyeusement satisfait, en mon for intérieur, de -constater qu'il venait là de recevoir, lui aussi, un -plaisant cadeau de ce petit Noël dont il avait médit, -et qui, j'imagine, se vengeait?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td> <td class="small">pages</td></tr> -<tr><td class="drap">A la gloire de Carducci</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le latin</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">9</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Cavaliers antiques</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">17</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Histoire contemporaine d'un mot</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">31</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le goût français</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">37</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">La haine des arbres</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">45</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Des nuances qui passent, et un son qu'on oublie</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">55</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Pour écrire : « Je vous aime »</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">61</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les lettres de nos amies</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">69</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Pour causer</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">77</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le choix d'un livre</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">85</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Ne pas aimer la musique</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">En être</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">99</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le jeune homme thé, ou Mascarille</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">105</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le dandysme</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">111</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Noblesse chevaline</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">117</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Noblesse humaine</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">127</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">A propos du duel</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch18">143</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les jeux sanglants</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch19">149</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap" lang="en" xml:lang="en">Far West!</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch20">157</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Les libellules des plages</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch21">165</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">La piste</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch22">171</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small"><span class="sc">Niort. Imprimerie Nouvelle G. Clouzot.</span></p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE CHANTILLY ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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