summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/64909-h/64909-h.htm
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/64909-h/64909-h.htm')
-rw-r--r--old/64909-h/64909-h.htm3512
1 files changed, 0 insertions, 3512 deletions
diff --git a/old/64909-h/64909-h.htm b/old/64909-h/64909-h.htm
deleted file mode 100644
index 2e811e2..0000000
--- a/old/64909-h/64909-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,3512 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of les caracanes d'un chirurgien d'ambulances, by Désiré-Joseph Joulin.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.xlarge {font-size: 150%; }
-.small { font-size: 90%; }
-.xsmall, small { font-size: 80%; }
-
-h1.xsmall { font-size: 60%; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-.sans-serif { font-family: sans-serif; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
- text-decoration: none;
-}
-.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
-.footnote .label { }
-
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .top6em { padding-top: 6em; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune, by Désiré Joseph Joulin</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de Paris et sous la commune</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Désiré Joseph Joulin</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 23, 2021 [eBook #64909]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/American Libraries.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARAVANES D'UN CHIRURGIEN D'AMBULANCES PENDANT LE SIÉGE DE PARIS ET SOUS LA COMMUNE ***</div>
-<h1>LES CARAVANES<br />
-<span class="xsmall">D'UN</span><br />
-<span class="large">CHIRURGIEN</span><br />
-D'AMBULANCES<br />
-<span class="small sans-serif">PENDANT LE SIÉGE DE PARIS</span><br />
-<span class="small">ET SOUS LA COMMUNE</span></h1>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">PAR LE</span><br />
-<span class="large">D<sup>R</sup> JOULIN</span><br />
-<span class="xsmall">PROFESSEUR AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE<br />
-CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br />
-<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS</span></p>
-
-<p class="c">1871<br />
-<span class="small">Tous droits réservés.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em small">PARIS. &mdash; IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><span class="small">A MONSIEUR</span><br />
-<span class="large">ARMAND DU MESNIL</span><br />
-<span class="xsmall">OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR</span></p>
-
-<p class="c">SOUVENIR AFFECTUEUX</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c"><span class="large">LES CARAVANES</span><br />
-<span class="xsmall">D'UN</span><br />
-<span class="xlarge">CHIRURGIEN</span><br />
-D'AMBULANCES</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Dans ce tohu-bohu militaire qui fut le siége de
-Paris, la chirurgie devait malheureusement jouer
-un grand rôle. Aussi, dès le début, le corps médical
-organisa les secours avec un dévouement dont je
-ne lui ferai pas l'injure de le féliciter, car il fait
-partie de ses traditions, de ses devoirs, de ses habitudes.
-Le médecin se dévoue aussitôt que surgit un
-malheur public qu'il peut soulager, et cela sans
-craindre d'écraser ses contemporains sous un lourd
-fardeau de reconnaissance, car il sait parfaitement
-qu'il est sans exemple dans l'histoire que le public
-ait jamais tenu compte au médecin de son dévouement
-une fois que le péril est passé.</p>
-
-<p>Les ambulances constituaient la question d'urgence,
-mais toute l'organisation en fut abandonnée
-à l'initiative ou à l'inexpérience individuelle. Chacun
-fit du mieux qu'il put, chercha ses ressources
-là où il espéra les prendre. Les uns, comme l'Internationale
-et la Presse, avec leurs puissants moyens
-d'action, reçurent des capitaux considérables et
-firent les choses tout à fait en grand ; d'autres,
-plus modestes, sollicitèrent à domicile des souscriptions
-et un concours qui firent rarement défaut. Enfin,
-le zèle de tous accomplit des prodiges de charité.</p>
-
-<p>L'administration supérieure, qui poussa l'incapacité
-jusqu'au génie, eut le bon goût de s'effacer et
-de nous laisser faire au début, et c'est une des
-rares choses dont on lui aurait su gré, si elle avait eu
-l'intelligence de persister dans cet effacement. Malheureusement
-le gouvernement possède dans sa
-collection de rouages inutiles un vieux dieu, sans
-bras ni jambes, fétiche perclus du cerveau, dur
-d'oreille et voulant tout engloutir dans ses vastes
-mâchoires démeublées. Ce dieu vorace et impuissant
-se nomme l'<span class="small">INTENDANCE</span>.</p>
-
-<p>Aussi longtemps que les ambulances furent en
-voie de création, l'intendance respecta religieusement
-cette phase pénible de l'existence des choses
-nouvelles, mais aussitôt que les ambulances organisées
-furent en état de rendre des services, l'intendance,
-escortée de ses riz-pain-sel, se fit porter
-au milieu de la route pour empêcher les ambulanciers
-de passer et leur dit en langage administratif,
-que je traduis ici pour la commodité du lecteur :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je suis l'intendance, et j'ai dans mes attributions
-ce qui concerne les réparations de la peau militaire.
-Vous voulez me faire une concurrence déloyale puisque
-vous prétendez faire et bien faire, à vos frais,
-sans qu'il en coûte un sou à l'État, une besogne
-pour laquelle l'État me paye très-cher, et que je fais
-fort mal. Par le foin qui remplit mes bottes! je ne
-puis vous permettre un pas de plus dans cette voie
-fatale. Je vous absorbe ou je vous brise ; choisissez
-entre mes vices et ma colère. Mes vices sont aimables,
-et ma colère terrible. J'aime mieux priver la
-société de vos services que de vous voir rendre des
-services à côté de moi, qui suis habituée à n'en rendre
-qu'à moi-même.&nbsp;»</p>
-
-<p>Nous verrons plus tard ce qu'il advint des outrecuidantes
-prétentions de l'intendance.</p>
-
-<p>Les ambulances s'organisaient donc de tous les
-côtés. Une ambulance qui s'organise se compose de
-deux éléments assez distincts ; d'abord l'état-major,
-en général fort disposé à croquer des marrons, ensuite
-les comparses, dont l'éternelle destinée semble
-de tirer du feu lesdits marrons. J'aurais pu mettre
-mon couvert du côté des croqueurs, c'est-à-dire de
-l'état-major, mais je n'aime ni à tirer, ni à croquer
-les marrons. Je restai donc un instant à l'écart, examinant
-comment je pourrais me rendre utile en conservant
-toute mon indépendance d'action, et en me
-créant une situation spéciale où je n'aurais ni trop
-à commander, ni surtout à obéir.</p>
-
-<p>Après avoir avec soin étudié ce terrain nouveau
-pour moi, j'acquis la conviction que pour rendre la
-plus grande somme de services possible au combat,
-un chirurgien, muni d'appareils bien complets, devait
-diriger seulement deux voitures d'ambulance,
-l'une pour blessés couchés, l'autre pour blessés
-assis, lesdites voitures constamment à ses ordres
-et prêtes à se porter au feu chaque fois qu'il y a
-bataille.</p>
-
-<p>C'est là le véritable type de l'ambulance volante.
-Avec deux voitures on passe partout, on a son petit
-personnel tout entier sous la main, chacun sait
-d'avance le rôle qu'il doit remplir, les ordres sont
-rapidement exécutés, et les soins d'autant plus efficaces
-qu'ils se font moins attendre. On fait le pansement
-complet et définitif sur place, on charge de
-suite ses blessés sans leur faire subir une foule de
-transbordements toujours pénibles et qui durent de
-longues heures, parfois même plusieurs jours ; puis,
-les voitures pleines, on revient à Paris et on expédie
-les malades là où ils trouveront les soins définitifs
-les plus convenables, selon la gravité de leurs
-blessures.</p>
-
-<p>Dans cette situation, le chirurgien est absolument
-indépendant ; il n'obéit qu'à ses inspirations, à sa
-fantaisie, à son initiative ; il ne subit d'autre contrôle
-que celui de sa volonté, et lorsqu'il a acquis
-un peu d'habitude dans le métier d'ambulancier, il
-ne perd pas sa journée.</p>
-
-<p>Je dis quand il a acquis un peu d'habitude, car il
-faut encore un certain apprentissage ; il ne suffit
-pas d'avoir un brillant équipage de chasse pour trouver
-le gibier, il faut en connaître les us et coutumes.
-Les trois quarts du temps l'état-major de la place
-semblait ne pas savoir où on se battait ou même
-s'il y avait combat ; il vous envoyait parfois au nord
-quand l'affaire était au sud, et cela de la meilleure
-foi du monde. Aussi j'ai fait jusqu'à dix ou douze
-lieues dans une journée sans pouvoir mettre la main
-sur un blessé, ce qui n'était pas absolument agréable
-par un froid de huit ou dix degrés.</p>
-
-<p>Donc, pour faire une bonne ambulance volante,
-outre un chirurgien bien équipé, il faut malheureusement
-deux voitures et des chevaux. Je dis malheureusement,
-parce que c'est justement là que gît
-la difficulté.</p>
-
-<p>Pour la première fois qu'une voiture entre en
-campagne, cela va encore ; on empaume assez facilement
-les gens, on leur montre l'expédition exclusivement
-par son côté pittoresque, en leur cachant
-avec soin le côté laurier. Aussi le voyage, au départ,
-se fait avec beaucoup d'entrain et de gaieté ;
-seulement il peut arriver un moment où il n'est plus
-temps de feindre, la dissimulation serait absolument
-inutile : on peut tomber en plein drame militaire.
-Alors la mine du propriétaire de l'équipage s'allonge ;
-on entend des : «&nbsp;Ah! si j'avais su!&nbsp;» étouffés, l'&oelig;il
-a des effarements précurseurs d'une fuite, et si vous
-avez le malheur de quitter vos gens cinq minutes, vous
-courez la chance de ne plus retrouver personne et de
-revenir seul, à pied, avec vos instruments sur le dos.</p>
-
-<p>Au retour, la conversation languit, vous sentez
-des regards hostiles et qui semblent dire : «&nbsp;Si
-jamais tu m'y repinces!&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais à mesure qu'on pénètre dans l'atmosphère
-de Paris, à mesure qu'on s'écarte du tapage et de
-la fumée de la bagarre, le courage du néophyte renaît,
-sa langue se délie, et bientôt il parle avec
-complaisance des dangers qu'on aurait pu courir,
-du sang-froid qu'on aurait développé.</p>
-
-<p>Vous croyez votre homme guéri de sa peur et
-aguerri pour l'avenir! En vérité, je vous le dis, jamais
-vous ne remonterez dans la voiture de cet
-homme, jamais son cheval ne fera partie d'une ambulance,
-jamais sa femme ne vous pardonnera d'avoir
-conduit à la <i>boucherie</i> son mari, un père de
-famille, qui n'a échappé que par un véritable miracle
-à la mort des héros.</p>
-
-<p>Je n'ai pas besoin de dire que neuf fois sur dix
-on n'a couru aucune espèce de danger, et qu'au
-retour on s'est simplement montré en famille d'autant
-plus téméraire que la peur avait été plus
-grande.</p>
-
-<p>Allez frapper à une autre écurie, celle-là vous
-est fermée pour toujours.</p>
-
-<p>Après un certain nombre de tentatives dont les
-résultats présentaient les diverses nuances qui
-séparent un échec d'une réussite, je finis par
-mettre la main sur deux voitures fidèles et dévouées
-qui m'ont servi dans toutes les affaires depuis celle
-du Moulin-Saquet. Une appartenait à M. Kerckoff, de
-la galerie d'Orléans ; c'était un petit omnibus de
-famille, coquet, à six places, traîné par un petit
-cheval très-fin, très-vigoureux, très-ardent, et qui
-ne s'effrayait pas du bruit. Pierre, le cocher, complétait
-l'équipage que je montais ordinairement.</p>
-
-<p>Pierre était un bon type ; il avait ses jours de
-courage ; mais parfois je le trouvais extrêmement
-nerveux et impressionnable. Il affectait alors une
-vraie tendresse pour le petit cheval, dont il ne voulait
-pas, disait-il, trop exposer la peau.</p>
-
-<p>Mais comme la peau de Pierre était toujours située
-à une très-faible distance de celle du cheval,
-je crois sincèrement que, lorsqu'il voulait à tout
-prix sauver l'une, il pensait surtout à l'autre.</p>
-
-<p>Le jour de l'affaire de Ville-Évrard, Pierre avait
-ses nerfs. Nous débouchions par la route de Montreuil
-et nous passions au pied du fort de Rosny, qui
-faisait un feu d'enfer de tous ses canons. Pierre
-commença à devenir rétif. Je regardai son nez,
-c'était le baromètre de son courage : quand il se
-sentait mal à l'aise, son nez se creusait de petits
-plis longitudinaux et devenait blanc vers le bout. Le
-nez de Pierre était, ce jour-là, houleux, et il passait
-au blanc.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, nous ne pouvons pas aller plus loin.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi cela?</p>
-
-<p>&mdash; Le petit cheval va avoir peur.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, il cache son jeu, car on ne s'en
-aperçoit guère.</p>
-
-<p>&mdash; Je le connais, monsieur, il va avoir peur et va
-nous faire des cascades.</p>
-
-<p>&mdash; Vous abusez de ce qu'il ne peut pas s'en défendre ;
-sans cela il nous dirait que ce n'est pas lui
-qui a peur, mais que c'est vous.</p>
-
-<p>&mdash; Moi!! quand j'étais au siége de Rome, j'en ai
-bien vu d'autres!</p>
-
-<p>Pendant que Pierre se retrempait dans ses souvenirs
-belliqueux du siége de Rome, nous avions dépassé
-le fort, le petit cheval n'avait pas eu peur,
-et Pierre était rassuré, car il avait entendu que les
-obus passaient à une vingtaine de pieds au-dessus
-de notre tête. Il n'y avait véritablement aucune
-espèce de danger.</p>
-
-<p>Mais la journée avait mal commencé pour lui,
-et il n'était pas au bout de ses transes. Nous arrivâmes
-à 1 ou 2 kilomètres de Neuilly-sur-Marne, sur
-la route qui conduit à Joinville, route absolument
-découverte. Le plateau d'Avron échangeait une violente
-canonnade avec les batteries prussiennes situées
-de l'autre côté de la Marne.</p>
-
-<p>Les projectiles se croisaient au-dessus de la route
-et l'on cheminait sous un dôme, non pas de verdure,
-mais d'obus. Le cas se rencontrait assez fréquemment,
-car les batteries étaient en général placées des
-deux côtés sur des points culminants. Ce cheminement
-ne présentait du reste que bien peu de danger
-pour les voitures d'ambulances quand elles prenaient
-le soin de ne pas marcher près des soldats en armes.
-On n'avait guère à redouter que les obus trop pressés
-qui éclataient en l'air ; mais cela était si rare qu'on
-n'avait pas à en tenir compte. Avec un peu d'habitude
-on reconnaissait fort bien à la mélodie de son
-ronflement si l'obus qui rayait cette voûte de mitraille
-était à nous ou&hellip; aux autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Les obus ronflaient donc au-dessus de la route,
-qui était désertée en ce moment par nos troupes ; on
-y voyait seulement une charrette de cantinier escortée
-de quelques gardes nationaux. Les Prussiens
-trouvèrent jovial de tuer ces braves gens. Ils envoyèrent
-sur la route un seul obus, mais si bien
-pointé (leur batterie était à moins de 2,000 mètres)
-qu'ils crevèrent le cheval et éventrèrent deux des
-gardes nationaux de l'escorte. Je ne pus que constater
-leur mort ; ils avaient été tués sur le coup.</p>
-
-<p>Je les fis déposer sur le bord du chemin.</p>
-
-<p>Ce spectacle n'était point fait pour calmer les
-émotions de Pierre ; son nez devint blafard et se
-creusa de véritables tranchées.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, allons-nous-en, ces brigands vont
-tuer le petit cheval.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! et nos drapeaux d'ambulances qui
-sont sur les voitures!</p>
-
-<p>&mdash; Ils s'en fichent pas mal des drapeaux! Allons-nous-en,
-monsieur, allons-nous-en.</p>
-
-<p>Il portait sa peur avec tant de crânerie que je
-n'insistai pas trop pour le faire marcher en avant.
-Je craignais de le voir filer sur Paris et nous planter
-là sans vergogne.</p>
-
-<p>&mdash; Puisque vous manquez de courage aujourd'hui,
-mettez-vous à l'abri, avec les voitures, au bas du
-remblai de la route ; mettez à terre le brancard et
-les instruments, et nous irons à pied chercher les
-blessés.</p>
-
-<p>Pierre ne se le fit pas dire deux fois, et il se jeta
-en bas du remblai avec tant d'entrain qu'il engagea
-dans des branches d'arbres le drapeau d'ambulance
-de la voiture ; il se cassa net. Je croyais le piquer
-d'honneur, mais il nous regarda impassiblement
-partir à pied avec les brancardiers. Il avait l'air de
-dire : Je me suis ramassé assez de gloire au siége de
-Rome ; laissons-en pour les autres.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes à Neuilly-sur-Marne, mais ce n'était
-pas là que se terminait l'affaire ; il fallait aller
-toujours à pied jusqu'à Ville-Évrard et faire filer un
-à un les blessés jusqu'aux voitures ; c'était absolument
-impraticable. Je priai un des brancardiers
-d'aller chercher Pierre et de le ramener, n'importe
-comment, avec les équipages. Pierre n'osa pas refuser ;
-son émotion était calmée ; mais, en route, il
-s'aperçut qu'il n'avait plus de drapeau protecteur.
-Je n'ai pas besoin de dire que le petit cheval fit la
-route ventre à terre.</p>
-
-<p>De Neuilly à Ville-Évrard, ce fut une nouvelle
-litanie. Chaque maison qu'on rencontrait sur la
-route excitait son admiration.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! monsieur, la charmante maison!</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi! je la trouve assez laide.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! monsieur, qu'on serait bien ici.</p>
-
-<p>&mdash; Pour y passer ses jours?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non, pour se mettre à l'abri des obus.</p>
-
-<p>Je dois, du reste, rendre justice à Pierre : ce fut
-son dernier jour de faiblesse ; quand les voitures
-allaient un peu trop loin, son nez pâlissait légèrement,
-se creusait de quelques rides, mais ses observations
-sur les chances de longévité du petit cheval
-étaient simplement mélancoliques, jamais il ne se
-permit la moindre opposition à mes volontés<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. L'affaire
-de la Ville-Évrard lui avait laissé des remords.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Hélas! sous la Commune, Pierre devait ternir ses lauriers.
-Un beau jour lui et son camarade me plantèrent là, avec une invincible
-résolution, ils tournèrent sans retour le dos à la gloire.</p>
-</div>
-<p>Mais passons à l'étude de ma seconde voiture.</p>
-
-<p>La seconde voiture était un grand fourgon de la
-maison Chevet, que tout le monde a rencontré dans
-Paris, et dans lequel on peut transporter des blessés
-couchés. Le cheval était vigoureux mais dépourvu
-d'initiative ; il marchait à la suite et manifestait en
-toute occasion un profond mépris pour les côtes.
-Lorsqu'il était forcé de choisir entre un fossé ou une
-côte, jamais il n'eut un moment d'hésitation, il déposa
-toujours la voiture dans le fossé et tourna la
-croupe du côté de la montée.</p>
-
-<p>Il commit, sans pudeur, cette incongruité à
-Avron, malgré les regards sévères de l'assistance, et
-sans se laisser toucher par l'exemple de son petit
-camarade qui enlevait avec vigueur l'autre voiture
-sur le plateau.</p>
-
-<p>Le cocher de M. Chevet était un solide gaillard,
-d'une placidité toute philosophique, ne se plaignant
-jamais, ni de son cheval, ni du froid, ni des Prussiens,
-et allant tranquillement là où je le menais
-sans daigner faire une observation.</p>
-
-<p>Mon personnel était complété par un ou deux brancardiers.
-Pour eux, je n'avais que le choix, c'étaient
-des négociants, des amis, des clients qui s'inscrivaient
-chez moi avec beaucoup d'empressement<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il
-est certain que la curiosité jouait un grand rôle
-dans leur empressement. Mais je dois dire que pas
-un seul n'a reculé devant la tâche qu'il avait acceptée
-et que j'avais toujours soin de bien expliquer au
-départ.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> MM. Hébert, Martin, négociants habitant ma maison, Laboureur,
-pharmacien, et son fils, M. Gauthier etc., ont fait sous ma
-direction le pénible service de brancardiers.</p>
-</div>
-<p>Les brancardiers sont souvent indispensables ;
-surtout lorsque la pluie a détrempé les terres, il est
-impossible alors d'aller à travers champs jusqu'aux
-blessés. Les voitures ne pourraient s'en tirer. On va
-donc recueillir, avec les brancardiers, les hommes
-tombés ; on les panse et on les ramène aux voitures.</p>
-
-<p>La création des compagnies de brancardiers organisés
-en corps réguliers était une excellente idée.
-Pour nous, elle avait cet avantage de ne pas nous
-obliger à en emmener ; il nous était permis de conserver
-ainsi plus de places dans nos voitures pour
-les blessés ; sur le champ de bataille, elle avait
-l'immense avantage de diminuer la durée de cette
-période d'angoisse qui sépare pour le soldat le moment
-où il tombe de celui où il reçoit les premiers
-soins.</p>
-
-<p>Malheureusement, on organisa les brancardiers
-vers la fin du siége, et lorsqu'ils furent organisés,
-on ne sut point les utiliser convenablement.</p>
-
-<p>Il est évident que toute troupe allant au feu devait
-être accompagnée de ses brancardiers. Je n'ai
-rien vu de semblable là où je me suis trouvé, ce qui
-n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas fait ailleurs,
-car je ne veux parler que de ce que j'ai constaté
-par mes yeux, et dans les affaires militaires le
-champ d'observations est beaucoup plus restreint
-qu'on ne pourrait le croire. On ne sait jamais ce
-qui se passe à un kilomètre du point qu'on occupe.</p>
-
-<p>Cependant je puis dire que, le jour de l'affaire
-de Montretout, je revenais sur Paris vers deux heures,
-naturellement avec mes voitures pleines ; on se
-battait depuis le matin et la route de Rueil à Courbevoie
-était encore émaillée de longues files de
-brancardiers qui marchaient vers la bataille. C'était
-un peu tard. Je n'avais point eu à constater leur
-présence près de l'ennemi, et mes blessés, qui provenaient
-de l'attaque de la Malmaison, m'étaient apportés
-par les cacolets.</p>
-
-<p>Parmi les hommes et les choses qui, ce jour-là,
-n'étaient pas à leur place, je citerai certain grand
-aumônier barbu monté sur un joli cheval, et qui
-s'abritait avec soin derrière un pan de mur pendant
-que je pansais mes blessés. Il avait la mine altérée
-d'un homme fort mal à son aise.</p>
-
-<p>Je me demandais quels services pouvait bien rendre,
-en pareilles circonstances, un aumônier à cheval
-qui s'abrite avec tant de soin derrière un mur.
-Je ne pouvais pourtant pas lui envoyer mes blessés
-à confesser ; j'en avais cependant un qui avait une
-mauvaise balle dans le ventre, et ils auraient pu en
-causer ensemble.</p>
-
-<p>Je sais que, parmi les aumôniers, un grand nombre
-ont fait leur devoir ; mais je crois qu'il ne faut
-pas généraliser outre mesure les éloges. A l'affaire
-de l'Hay, ils étaient trois qui bavardaient entre eux,
-sans trop s'occuper du reste ; et cependant les blessés
-ne manquaient guère. J'en avais un surtout
-frappé d'une balle dans la poitrine, une de ces plaies
-qui donnent quelques gouttes de sang, mais qui
-laissent largement passer la mort. Je n'osais pas
-le panser ; il fallait le déshabiller et j'avais peur de
-le voir expirer dans mes mains. Pauvre garçon! il
-était là, mourant, étendu sur une mauvaise paillasse
-que les Prussiens nous avaient prêtée. Les
-brancards manquaient, et les Prussiens me signifiaient
-qu'ils ne voulaient pas que j'emportasse la
-paillasse.</p>
-
-<p>&mdash; Pansez-moi, docteur, me disait-il d'une voix
-éteinte.</p>
-
-<p>Il lui semblait que là était le salut.</p>
-
-<p>Je regardai du côté des aumôniers ; ils bavardaient
-toujours, et cependant c'était bien pour eux
-le moment de dire quelques petites choses à ce pauvre
-diable, avant qu'il partît pour un monde où l'on
-ne se bat pas.</p>
-
-<p>Quand les brancards arrivèrent, le soldat était
-mort. Les aumôniers causaient toujours.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Je vais maintenant exposer avec quelle simplicité
-de mécanisme l'initiative des médecins avait créé
-des ambulances, et je prendrai comme exemple
-celle du I<sup>er</sup> arrondissement dont j'ai été mieux à
-même d'apprécier le fonctionnement. On verra
-ensuite ce qu'il a fallu d'ineptie et d'incapacité à
-l'Intendance pour arriver à porter le désordre dans
-une institution qui marchait admirablement.</p>
-
-<p>Aux premiers bruits du siége, les médecins de
-l'arrondissement furent convoqués sous la présidence
-du professeur Lasègue. On leur demanda un
-concours qui fut naturellement accordé sans réserve.
-Chacun devait fournir, dans la limite de ses
-moyens, des lits pour les blessés et des secours de
-toute nature.</p>
-
-<p>On décida d'abord qu'on fonderait un certain
-nombre d'ambulances dans des locaux spéciaux et
-où on recevrait les blessés assez gravement atteints,
-pour que de grandes opérations pussent être faites
-avec un personnel de chirurgiens habiles, d'internes,
-d'infirmiers, etc. Ces frais furent couverts par
-des souscriptions privées, qui s'élevèrent à environ
-35,000 francs. D'un autre côté, les médecins devaient
-solliciter leurs clients les plus aisés de prendre
-chez eux les blessés légèrement atteints. Ces
-blessés devaient être nourris, pourvus de toutes
-les choses nécessaires aux frais de leur hôte et
-être considérés comme des membres de la famille.</p>
-
-<p>Les médecins se chargeaient naturellement de
-tous les soins nécessaires. En quelques jours, et de
-cette façon, le I<sup>er</sup> arrondissement disposa d'environ
-huit cent quatre-vingts lits qui ne coûtaient absolument
-rien à l'État. Il fournissait un blessé, on lui
-rendait un soldat bien portant. Je crois qu'il a rarement
-fait un marché aussi avantageux.</p>
-
-<p>Le professeur Lasègue se trouva être un organisateur
-de premier ordre, qui se dévoua à l'&oelig;uvre,
-lui et toute sa famille, avec une abnégation et un
-zèle dont personne naturellement n'a songé à leur
-savoir le moindre gré.</p>
-
-<p>Les dames dirigeaient la lingerie au bureau central
-de l'ambulance et opéraient les distributions de
-secours et de vivres.</p>
-
-<p>Le président avait sous ses ordres les bureaux et
-organisait tous les services à mesure que la nécessité
-s'en faisait sentir. Le mécanisme du fonctionnement
-était d'une simplicité élémentaire. Les
-médecins donnaient le nombre de lits vacants dans
-le périmètre de leur quartier. Ces lits, centralisés
-par le bureau, étaient représentés par des bulletins.
-Le jour d'un combat, à mesure que les blessés
-étaient amenés au bureau, sans même les faire descendre
-de voiture, et selon la gravité de leur blessure,
-ils recevaient un bulletin et étaient dirigés
-chez l'habitant, où ils trouvaient un bon lit tout prêt
-à les recevoir, et une famille qui les accueillait avec
-empressement. On ne renvoyait le blessé que guéri
-et prêt à être expédié à son corps.</p>
-
-<p>Dans la soirée et la nuit du 30 novembre et
-du 2 décembre, l'ambulance du I<sup>er</sup> arrondissement
-plaça <i>quatre cent cinquante</i> blessés ; à deux
-heures du matin, les derniers arrivaient, et pas un
-seul n'attendit l'asile dont ils avaient tous un si
-grand besoin.</p>
-
-<p>Ici se place un petit fait qui peint bien les intendants.
-Une partie des blessés tombés aux combats
-de la Marne étaient ramenés à Paris sur les bateaux
-omnibus. Pour éviter les retards, on avait réuni
-sur la berge les moyens de transports, et la distribution
-des bulletins fonctionnait aussi régulièrement
-qu'au bureau central. Un bateau de blessés
-aborde ; il en descend un intendant supérieurement
-galonné.</p>
-
-<p>&mdash; Qui est-ce qui dirige le service ici?</p>
-
-<p>&mdash; C'est moi, dit M. Lasègue.</p>
-
-<p>&mdash; Combien de lits?</p>
-
-<p>&mdash; Quarante-cinq.</p>
-
-<p>&mdash; Vous en avez cent.</p>
-
-<p>&mdash; Quarante-cinq.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous dis que vous en avez cent.</p>
-
-<p>M. Lasègue, froissé de la roideur et de l'impertinence
-de ce monsieur qui ne savait pas un mot de
-l'état des choses, lui répondit froidement en remettant
-ses bulletins dans sa poche :</p>
-
-<p>&mdash; S'il y a cent lits, cherchez-les. Et il lui tourne
-le dos en fumant son cigare.</p>
-
-<p>L'intendant appela les brancardiers qui attendaient
-des ordres.</p>
-
-<p>&mdash; Brancardiers, portez vingt blessés au théâtre
-du Châtelet.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a plus une place.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, allez à Saint-Merry.</p>
-
-<p>&mdash; Tout est plein.</p>
-
-<p>Le monsieur aux galons regarda d'un air furieux
-le bateau, les brancardiers, planta là les blessés et
-le bateau, et disparut sans rien dire.</p>
-
-<p>Personne, depuis, n'en entendit oncques parler.
-Immédiatement, la distribution des bulletins commença,
-et les trente-cinq blessés (il n'y en avait pas
-plus sur le bateau) furent placés chez l'habitant.</p>
-
-<p>L'ambulance du I<sup>er</sup> arrondissement, pendant
-son fonctionnement, a soigné 2,680 malades ou
-blessés. Elle trouva dans M. Méline, adjoint au
-maire, un concours aussi actif qu'intelligent et
-dévoué ; il débarrassa, dans les limites du possible,
-cette institution charitable de toutes les entraves
-administratives qui lui étaient suscitées.</p>
-
-<p>Il est probable que c'est pour la première fois
-que vous entendez parler des ambulances du I<sup>er</sup>
-arrondissement, tandis que vous avez eu les oreilles
-rebattues des faits et gestes de quelques autres ambulances.</p>
-
-<p>Ne mesurez pas la somme du bien produit à l'intensité
-du tapage qui se fait autour des choses. Les
-gens dont je vous parle n'ont vu que le devoir et
-l'ont accompli noblement, simplement, gratuitement,
-sans bruit. Ils fuyaient la réclame et eussent
-été profondément blessés de voir leur conduite célébrée
-aux sons de la grosse caisse. Avec des sommes
-véritablement insignifiantes, ils ont accompli des
-choses énormes. Ceux-là peuvent dévoiler sans
-crainte au public le mobile de leurs sentiments et
-surtout leurs livres de comptes. Plus d'un philanthrope
-et plus d'une ambulance en ce monde ne
-pourraient pas en faire autant.</p>
-
-<p>Alors surgit l'intendance, qui ne sait guère jouer
-que le rôle de «&nbsp;bâton dans les roues.&nbsp;» Plus d'une
-fois les intendants avaient fait leur apparition dans
-nos bureaux. Mais, à leur sujet, la consigne était générale :
-ne jamais discuter, trouver parfait et accepter
-leurs idées trop souvent saugrenues, mais n'en
-tenir absolument aucun compte.</p>
-
-<p>L'intendant se retirait enchanté, et on ne le revoyait
-jamais, car c'est une particularité caractéristique de
-l'histoire naturelle de l'intendant. Il parle, donne
-des ordres, et croit que cela suffit. Presque jamais il
-ne vérifie si ses intentions ou ses ordres ont été exécutés :
-c'est ce qui explique l'admirable chaos, l'ineffable
-brouillamini, l'inextricable désordre qui
-caractérisent les actes de cette institution.</p>
-
-<p>L'intendance était au comble de la surprise. Malgré
-son intervention, l'ambulance du I<sup>er</sup> arrondissement
-fonctionnait toujours admirablement.
-Mais il y avait un citoyen, préfet de la Seine, du
-nom de Jules Ferry, un vrai préfet des pièces du
-Châtelet, et que je confonds toujours avec Hurluberlu
-XIV. Ce magistrat municipal aurait dû comprendre
-que son premier devoir était de sauvegarder
-ses administrés du militarisme bouton de guêtre
-de l'intendance, et que la charité privée n'a rien
-à gagner à l'intervention d'un corps égoïste, incapable,
-sans c&oelig;ur, qui envahit, non pas pour faire
-mieux que ce qu'il remplace, mais uniquement
-pour accroître sa puissance, pour affirmer sa domination
-envahissante.</p>
-
-<p>Mais M. Ferry n'est point homme à se préoccuper
-de pareils détails. Sans savoir un mot de la question,
-sans réfléchir à l'absurdité des mesures qu'il
-prenait, il signa sous la dictée de l'intendance une
-série de décisions qu'Hurluberlu XIV n'eût point lui-même
-osé signer, sans réunir trois fois son conseil
-des ministres.</p>
-
-<p>Il déclara qu'il se souciait assez peu de la charité
-privée qui nourrissait les blessés ; on n'avait nul
-besoin de cela. Désormais l'intendance se chargerait
-de ce soin. Ce qu'il demandait, c'était des
-lits, beaucoup de lits vides, et le reste le regardait.
-De plus, les arrondissements furent divisés en
-lopins appartenant aux secteurs et dépendants de
-l'hôpital de ces secteurs : il était expressément interdit
-aux ambulances de prendre des blessés, sinon
-ceux envoyés par l'hôpital.</p>
-
-<p>Le I<sup>er</sup> arrondissement, divisé avec une logique
-particulière, se trouvait dépecé entre trois secteurs
-et avait pour hôpitaux répartiteurs Beaujon, Lariboisière
-et l'Hôtel-Dieu.</p>
-
-<p>Voici maintenant le mode de fonctionnement : un
-blessé était d'abord conduit à l'hôpital, par exemple
-à Beaujon, puis de là renvoyé à l'ambulance, qui de
-là l'expédiait à destination. Intelligente complication!</p>
-
-<p>Pour la nourriture, c'était une autre histoire.
-Chaque jour, l'habitant qui n'avait plus le droit
-de nourrir son malade à ses frais, était fort empêché
-pour le nourrir aux frais de l'intendance ; car, en ce
-temps de réquisition, on n'avait pour son argent des
-vivres qu'au moyen d'une carte, et les cartes pour
-blessés étaient supprimées.</p>
-
-<p>Donc, l'habitant charitable du I<sup>er</sup> arrondissement
-était obligé d'aller tous les matins à Beaujon
-ou à Lariboisière, chercher un bon de cent grammes
-de viande qu'on lui faisait attendre parfois fort longtemps ;
-puis, muni de ce bon, il continuait son
-voyage et allait se faire servir, à quelques lieues de
-là, ses cent grammes de viande, en faisant naturellement
-une nouvelle queue à la porte de la boucherie
-de l'intendance.</p>
-
-<p>Il est vrai que ses cent grammes de viande (quand
-il y avait de la viande) ne lui coûtaient absolument
-rien &mdash; que la perte de sa journée tout entière. Même
-cérémonie pour le pain et pour tout ce qui était nécessaire
-aux blessés. Il était du reste absolument
-défendu à un logeur de blessés de représenter ses voisins ;
-chacun devait perdre sa propre journée et faire
-le voyage pour son compte. Hélas! combien de gens
-donnèrent alors leur démission d'âmes charitables!</p>
-
-<p>Et dire qu'une époque qui a produit dans l'ordre
-moral tant de flibustiers éminents, a pu produire
-en même temps dans l'ordre administratif des administrateurs
-d'une aussi haute capacité, et encore ils
-n'avaient pas l'excuse d'être hydrocéphales!</p>
-
-<p>Toute la journée c'était une procession de gens
-qui arrivaient à l'ambulance exaspérés :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais, monsieur, j'ai chez moi quatre ou six, ou
-dix blessés qui meurent de faim. Je meurs de faim
-aussi ; avec quoi voulez-vous que je les nourrisse?&nbsp;»</p>
-
-<p>L'intendance, qui laissait nos soldats valides crever
-de faim et de misère, alors qu'ils avaient encore
-assez de voix pour faire retentir leur colère, osait
-prendre la responsabilité de nourrir de malheureux
-blessés qui ne pouvaient faire entendre leurs souffrances.</p>
-
-<p>Ah! Monsieur Ferry, certaines sottises dans la
-vie privée ne sont que des sottises, dans la vie
-publique elles peuvent devenir des crimes.</p>
-
-<p>Peu à peu, et grâce à l'énergie des municipalités,
-cette organisation stupide fut un peu modifiée et
-fonctionna d'une façon moins impraticable, mais
-l'élan de la charité privée était brisé, et il devint
-fort difficile vers la fin d'y avoir recours.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>L'intendance ne se contentait pas de mettre la
-main sur les ambulances civiles, elle voulait encore
-appliquer son estampille sur le dos des médecins
-et s'en faire d'humbles subordonnés. Je n'ai
-jamais compris pourquoi les grandes ambulances
-se sont laissé mettre au cou le collier de l'intendance
-et lui ont prêté serment de vasselage en se
-faisant un titre d'être ses auxiliaires.</p>
-
-<p>Les grandes ambulances n'avaient nul besoin de
-l'administration qui, elle, au contraire, ne pouvait
-se passer d'elles. Il leur était donc facile de conserver
-une indépendance pleine de dignité.</p>
-
-<p>Parmi les médecins qui se consacraient au soulagement
-des blessés, un certain nombre se montra
-absolument réfractaire aux étreintes de l'intendance ;
-je n'ai pas besoin de dire que j'étais de ces médecins-là.</p>
-
-<p>Pour sortir des portes de Paris, quand il y avait
-une affaire, il fallait naturellement être muni de
-certains insignes, tels que : drapeaux aux voitures,
-brassards estampillés par les maires, cartes d'ambulances
-et laissez-passer. Il fallait nécessairement, dans
-l'intérêt du service, qu'on eût recours à des mesures
-de précaution. Seulement, celles que je viens
-d'énumérer étaient insuffisantes. Il était facile au
-premier venu de se procurer tout cela et les routes
-se trouvaient encombrées de flâneurs, qui en prenaient
-seulement pour leur plaisir, en se tenant à
-une distance trop respectueuse de l'affaire.</p>
-
-<p>Leurs voitures rentraient constamment vides de
-blessés ; ils s'étaient contentés d'admirer les effets
-du lointain et d'embarrasser la route des ambulanciers
-sérieux. Rien de plus facile, comme je le dirai
-tout à l'heure, que d'écarter ces gens-là des routes
-où ils n'étaient que gênants. Mais l'intendance n'y
-songeait guère ; elle ne semblait pas tenir absolument
-à ce qu'on fût utile, elle voulait surtout qu'on
-portât sa livrée. Aussi, en collaboration de M. Trochu,
-elle fit publier un arrêté qui lui laissait la faculté de
-choisir ses élus, c'est-à-dire les gens porteurs de son
-estampille.</p>
-
-<p>Je ne critique pas l'arrêté d'une manière absolue,
-mais il ne remédiait nullement à l'abus que j'ai signalé
-et il devenait une barrière opposée à des médecins
-qui pouvaient rendre de réels services. Ainsi
-un fruitier qui aurait désiré faire entendre à sa famille
-le bruit lointain d'une bataille aurait trouvé
-devant sa charrette les portes grandes ouvertes, s'il
-avait pris la simple précaution de demander à l'intendance
-un visa qu'elle ne refusait à personne, tandis
-qu'un docteur, fût-il professeur à la Faculté de Médecine,
-pouvait se voir fermer ladite porte au
-nez s'il dédaignait de se laisser viser par l'intendance.</p>
-
-<p>Les ambulances régulièrement organisées n'étaient
-pas non plus, sur ce point, à l'abri de tout
-reproche. On rencontrait sur les routes des voitures
-absolument pleines d'ambulanciers. Je me demandais
-où ils pourraient, au retour, loger leurs blessés?
-et cela s'est vu jusqu'à la fin de la guerre, c'est-à-dire
-à une époque où les brancardiers, organisés en
-escouades, rendaient tout à fait inutile le transport
-de ce personnel de curieux, qui n'avaient même pas
-le prétexte de rendre des services.</p>
-
-<p>Pour écarter cette cohue encombrante, il aurait
-suffi d'interdire le chemin des combats à toute voiture
-contenant plus d'un ambulancier en dehors du
-cocher.</p>
-
-<p>On aurait ainsi réservé aux blessés toute la place
-disponible, et qui se trouvait occupée par des gens
-qu'une simple curiosité conduisait. Et comme, en
-général, ces gens-là étaient fort prudents, il en résultait
-que trop souvent les voitures s'arrêtaient
-beaucoup trop loin du combat.</p>
-
-<p>Examinons maintenant de quelle façon l'intendance
-usait de ce monopole tyrannique, et comment
-elle en remplissait les obligations envers nos pauvres
-soldats blessés.</p>
-
-<p>Le jour de l'affaire de l'Hay, je me présentai à la
-porte de Montrouge. L'officier de marine qui commandait
-le poste vint reconnaître les voitures. Je lui
-exhibai ma carte de fondateur d'ambulance ; car, en
-dehors de mon service de voiture, j'avais créé une
-douzaine de lits où je soignais mes blessés, ce qui
-me donnait droit à une carte spéciale.</p>
-
-<p>L'officier me rendit ma carte et me dit, avec cette
-politesse exquise qu'on rencontre toujours chez les
-officiers de marine :</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, je vois sur votre carte la croix
-rouge, les estampilles municipales, mais je n'y vois
-pas le visa de l'intendance, et, à mon grand regret,
-je ne puis vous laisser passer.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, monsieur, je ne représente pas seulement
-une voiture de transport. J'appartiens à la
-science, et mon intervention aura certainement une
-autre valeur que si j'étais un simple charretier porteur
-du visa de l'intendance.</p>
-
-<p>&mdash; Je le comprends parfaitement, mais ma consigne
-est formelle et je vous en témoigne tous mes
-regrets.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis certain, cependant, que vous allez me
-laisser passer. Je lui remis alors ma carte personnelle.
-Il me la rendit en me disant :</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez raison, monsieur, la voie est libre
-pour vous, je prends tout sur moi.</p>
-
-<p>Je franchis la porte et je marchai sur Cachan,
-mais de mauvaise grâce et avec une envie assez accentuée
-de m'en retourner chez moi. Je me disais :
-Si l'intendance est si roide, c'est qu'elle a jeté sur
-ce point une masse de voitures ; le combat semble
-fini, on n'entend plus le canon, tous les blessés sont
-probablement enlevés.</p>
-
-<p>J'arrivai à Cachan : la petite place était remplie
-par une foule de soldats, de mobiles et de gardes
-nationaux ; j'appris ce qui s'était passé. C'était le
-jour où nous devions franchir la Marne, et où le
-passage avait manqué, parce que nos généraux
-avaient <i>oublié</i> de prendre assez de bateaux pour
-faire les ponts. L'engagement sur l'Hay devait être
-une diversion ; comme l'affaire principale sur la
-Marne ne pouvait avoir lieu, la diversion sur l'Hay
-devenait absolument inutile ; mais pendant qu'on
-était en train d'<i>oublier</i>, il n'en coûtait pas davantage
-d'<i>oublier</i> de prévenir les troupes qu'il ne fallait
-point faire la sortie. L'Hay fut donc fort inutilement
-attaqué, puis on <i>oublia</i> d'envoyer des troupes de
-renfort, de sorte que, maîtres un instant du village,
-nous en fûmes bientôt repoussés complétement.
-Notre défaite nous coûtait environ cinq cents hommes,
-en grande partie restés dans les lignes prussiennes,
-puisque nous avions été obligés de rentrer
-chez nous, d'un côté sur Cachan, et de l'autre sur
-Villejuif.</p>
-
-<p>La longue et unique rue qui de Cachan conduit à
-l'Hay était, sur toute sa longueur, coupée par des
-barricades ; de plus, les avancées étaient protégées
-par des tranchées non interrompues, qui rendaient
-les abords impraticables aux voitures. Il fallait donc
-nécessairement faire à pied les deux kilomètres qui
-séparent les deux localités.</p>
-
-<p>Dans les maisons qui bordent la place, les voitures,
-peut-être une dizaine en tout, furent remisées,
-et je remarquai avec une très-vive surprise que pas
-une seule, mais pas une seule, n'appartenait à l'intendance.
-Je ne vis là aucun fonctionnaire grand ou
-petit, aucun employé au service des blessés relevant
-de cette admirable administration.</p>
-
-<p>Ainsi l'intendance, qui s'était fait adjuger le monopole
-des ambulances, non-seulement arrêtait aux
-portes les gens de bonne volonté qui venaient mettre
-leurs secours au service des blessés, mais encore
-elle se dispensait de fournir un concours qui était
-de sa part un devoir absolu.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, me dira l'intendance, puisque les voitures
-ne pouvaient sortir de Cachan, pourquoi les nôtres
-seraient-elles allées y perdre leur temps?</p>
-
-<p>&mdash; D'abord, pour ramener de Cachan les blessés
-à Paris ; ensuite, là où une voiture ne passe pas,
-un mulet fait sa route, et si vous aviez envoyé une
-dizaine de mulets avec leurs cacolets, on aurait pu
-ramener sur-le-champ des blessés que nous avons été
-obligés de laisser faute de moyens de transport.</p>
-
-<p>&mdash; Mes voitures et mes cacolets étaient sur la
-route de Villejuif.</p>
-
-<p>&mdash; Alors il fallait dire aux soldats : Mes enfants,
-faites-vous tuer ou blesser sur la route de Villejuif,
-j'irai vous ramasser. Mais prenez soin de ne pas attraper
-de balles sur la route de Cachan, car j'ai l'intention
-de n'y pas mettre les pieds.</p>
-
-<p>Je vis aussi sur la place de Cachan un certain
-nombre de brancardiers appartenant à l'Internationale,
-baguenaudant sans direction. Leur présence
-sur ce point était parfaitement inutile ; là, pour
-eux, il n'y avait absolument rien à faire.</p>
-
-<p>Je partis avec un brancard, portant ma caisse
-d'ambulance, et je gagnai la campagne, non par la
-route, elle était coupée, mais à travers des maisons
-éventrées.</p>
-
-<p>En arrivant à l'Hay, je trouvai à l'entrée du village
-un cordon formé d'une vingtaine de Prussiens,
-l'arme au pied, qui barraient le passage. Il n'y avait
-point d'officiers parmi eux. Ces hommes étaient
-sales, puants, l'&oelig;il atone, l'air abruti. Il existait
-pour le moment une espèce de trêve tacite qui nous
-permettait d'approcher sans recevoir des coups de
-fusil. Cependant, peu d'instants avant mon arrivée,
-ils avaient eu l'infamie de faire prisonnier et
-d'emmener un chirurgien militaire dont j'ai oublié
-le nom, qui s'était avancé sans armes, et sous la
-protection du brassard, pour panser nos blessés.
-Cette ignominieuse violation de la convention de
-Genève s'est reproduite tant de fois pendant la guerre
-que je me contente de la mentionner.</p>
-
-<p>Quand je voulus pénétrer dans l'Hay, les soldats
-s'y opposèrent. Ils avaient probablement de leur côté
-beaucoup de morts à cacher. Je voulus au moins
-aller relever les hommes que je voyais étendus
-dans les champs environnants. Quelques-uns pouvaient
-encore avoir besoin de soins. Même refus.
-L'un de ces hommes, qui comprenait quelques mots
-de français, me dit qu'il était absolument défendu
-de franchir leurs lignes.</p>
-
-<p>&mdash; Je suppose que vous avez autre chose à nous
-que ces cadavres ; vous avez aussi de nos blessés?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, puisque vous ne voulez pas que j'aille
-les prendre, faites-moi apporter les blessés et les
-morts.</p>
-
-<p>Il appela de nouveaux Prussiens ; les uns allèrent
-chercher les morts ; les autres, rentrés dans le village,
-en revinrent portant nos pauvres soldats sur
-des paillasses, sur des volets décrochés aux fenêtres ;
-eux aussi manquaient de brancards.</p>
-
-<p>Je m'approchai d'abord du tas des morts. Chez
-ceux-là, il pouvait encore rester un souffle de vie
-qu'il ne fallait pas laisser éteindre. Quelle horrible
-corvée, et comme ma main frémissait en interrogeant
-tous ces c&oelig;urs qui ne battaient plus!</p>
-
-<p>A l'aspect de ces morts, de ces misères, de ces
-souffrances, j'étais secoué par une émotion profonde.</p>
-
-<p>Le chirurgien est endurci seulement contre la
-souffrance physique, qu'il est habitué à combattre ;
-sa main ne tremble pas pendant une opération,
-quelle qu'en soit la gravité ; il ressent une préoccupation
-en quelque sorte scientifique et passagère.
-Mais il subit de cruelles émotions en face de cette
-misère collective qui étreint des masses d'hommes
-sur un champ de bataille et qui prend des formes si
-multiples : la faim, le froid, la fatigue, les nuits
-passées sur un matelas de boue, les blessures, et cette
-mort laissant l'homme isolé au milieu de la foule,
-pendant que les camarades vont en avant ; cette mort
-qui, sur la terre, son unique linceul, le saisit
-couché, sans un ami pour recueillir son dernier
-souffle, sa dernière pensée! Tout cela forme un
-horrible tableau, et le chirurgien, qui ne subit pas
-l'entraînement de la lutte, a le c&oelig;ur brisé et saturé
-des plus navrantes émotions à l'aspect de ces misères.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Je commençai le pansement des blessés naturellement
-au grand air et dans la boue. Mais les moyens
-de transport manquaient, il n'y avait là que deux
-brancards. Les soldats les moins atteints se traînaient
-à pied vers nos lignes en s'appuyant sur des
-bâtons cassés le long du chemin.</p>
-
-<p>&mdash; Attendez un peu, dis-je à un caporal blessé à la
-jambe : on pourra peut-être vous emporter tout à
-l'heure.</p>
-
-<p>&mdash; J'aimerais mieux m'en aller à quatre pattes,
-les sauvages seraient capables de changer d'idée et
-de me retenir prisonnier.</p>
-
-<p>Parmi ces pauvres gens, un certain nombre étaient
-assez grièvement atteints pour que leur transport
-sur brancard fût nécessaire. Les Prussiens refusaient
-de nous laisser emporter les paillasses et les volets
-sur lesquels les blessés reposaient, et les brancards
-n'arrivaient point.</p>
-
-<p>Je priai un des trois aumôniers dont j'ai parlé
-plus haut, et qui négligeaient un peu le salut de nos
-troupiers, d'aller jusqu'à Cachan, et de nous envoyer
-du monde ; nous pûmes évacuer alors quelques
-blessés, mais le temps se passait, et les Prussiens
-nous signifièrent que nous ayons à nous retirer, car
-on allait recommencer le feu.</p>
-
-<p>Nous emportâmes ce que nous pûmes, en laissant
-le reste, qui fut ramené plus tard. Un lignard, qui
-avait une balle dans la hanche et une autre dans le
-mollet, voulait à tout prix nous suivre, et nous n'avions
-plus de moyens de transport.</p>
-
-<p>Je priai un des aumôniers de m'aider à lui servir
-de véhicule, et tous les trois, clopin clopant, notre
-homme à moitié soutenu, à moitié porté, nous finîmes
-par faire nos deux kilomètres et par le ramener
-avec nous, ce qui n'est pas du tout commode quand
-on manque de brancards.</p>
-
-<p>En route, l'aumônier m'agaçait ; il chassait sur
-mes terres et donnait des conseils médicaux à mon
-lignard : il faut faire ceci, il faut éviter cela ; il eût
-volontiers raisonné hygiène et régime ; le médecin de
-l'âme qui venait tout à l'heure de rater sa consultation,
-se mêlait de faire la mienne. J'avais envie de
-lui crier : Holà! l'abbé, laissez-moi donc un peu les
-choses de la terre, je ne touche pas à celles du
-ciel.</p>
-
-<p>En rentrant à Cachan, je trouvai sur la place des
-brancardiers qui continuaient à baguenauder, mais il
-n'existait aucune trace des voitures de l'intendance.</p>
-
-<p>Les difficultés que j'avais éprouvées à la porte de
-Montrouge, pour sortir ce jour-là, s'étaient déjà rencontrées
-plus d'une fois et menaçaient de s'accroître
-dans l'avenir. Pour y mettre un terme, je m'en fus
-chez le général Schmitz, et lui demandai une carte
-supérieure en pouvoir à celles de l'intendance. Heureusement
-que le général se croyait indisposé ce jour-là,
-je traitai donc de puissance à puissance.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous donnerai une consultation, mais vous
-me délivrerez un laissez-passer qui me délivrera de
-l'intendance.</p>
-
-<p>Ce que fit de très-bonne grâce le général ; il me
-remit une carte spéciale qui me permettait de sortir
-de Paris ou d'y rentrer le jour et la nuit avec mes
-équipages, quand l'atmosphère avait ses nuages de
-poudre et ses orages de ferraille.</p>
-
-<p>C'était le 3 décembre ; je traversai Joinville de
-bonne heure, et je marchai tout droit devant moi
-un peu au hasard, mais très-certain que je rencontrerais
-bientôt quelque chose. Je cheminais dans une
-plaine désolée, le sol était piétiné et sillonné par les
-roues des convois d'artillerie ; on voyait des débris
-de cartouches, ou des gargousses de mitrailleuses,
-des affûts de canons brisés, et par places quelques
-traces de sang. On s'était battu la veille presque toute
-la journée sur ce point.</p>
-
-<p>On s'imagine, bien à tort, qu'un champ de bataille
-est partout maculé de larges mares sanglantes.
-Il n'en est rien ; les blessures en général donnent
-très-peu de sang, la terre l'absorbe, le piétinement
-l'efface. Seulement quelques grands délabrements
-produits par des éclats d'obus sur les hommes et
-surtout sur les chevaux, laissent des traces moins
-effaçables.</p>
-
-<p>On ne supposerait donc pas, par l'inspection du
-sol, le lendemain d'une bataille, quand les blessés
-et les morts sont enlevés, que là des centaines d'hommes
-sont tombés la veille, victimes de la guerre.</p>
-
-<p>On parle aussi, bien souvent, d'hommes coupés en
-deux par un boulet, de cuisses emportées ; tout cela
-est exagéré. Les gros projectiles broient un membre,
-mais ne l'enlèvent que lorsque ce membre est
-très-peu volumineux et que le projectile de gros
-calibre frappe juste dans son axe.</p>
-
-<p>Plus loin nous traversâmes des agglomérations
-de troupes campées au grand air, sans tentes, et qui
-se dégelaient à la fumée de maigres feux ou s'abritaient
-dans les fossés contre la bise ; car la température
-était rude.</p>
-
-<p>Où étais-je? Cela est bien triste à avouer ; mais
-aucun des officiers auxquels je le demandai ne put
-me le dire, et c'est seulement en rentrant que je
-reconnus sur la carte de l'état-major, la route de
-Villiers. Si un simple soldat prussien était passé
-par là, il m'aurait donné ce renseignement, que nos
-officiers ne pouvaient me fournir.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes aux avant-postes. Le sol semblait
-remué par la puissante charrue d'un géant ; nous
-étions au plateau de Villiers. Quatre longues tranchées
-parallèles, et distantes les unes des autres
-d'une trentaine de mètres, étaient occupées par nos
-soldats, qui les avaient creusées la veille dans la soirée,
-après la bataille. Les Prussiens, à une centaine
-de mètres, avaient fait le même travail, de sorte que,
-des deux côtés, ces profonds sillons étaient remplis
-de troupes cachées derrière les épaulements, et se
-guettant avec une ardeur réciproque.</p>
-
-<p>En raison de la faible distance qui séparait les
-combattants d'un côté comme de l'autre, ce qui dépassait
-un instant l'épaulement de la tranchée était
-immédiatement abattu. C'était un véritable affût ;
-chaque homme, abrité par la motte de terre qui lui
-servait de créneau, le chassepot armé, guettait son
-homme. Les officiers, à tout moment, recommandaient
-de ne pas s'exposer inutilement. Mais il y
-a tant d'imprudente insouciance chez le soldat
-français, qu'à chaque instant j'avais quelque pansement
-à faire. En une heure, je remplis mes deux
-voitures sans compter les morts. Le dernier fut un
-mobile qui se dressa dans la tranchée ; une seconde
-après il recevait une balle sous l'épaule. Il ne perdit
-pas vingt gouttes de sang. A la fin du pansement,
-il s'éteignait dans une convulsion.</p>
-
-<p>Quelle belle chose que la guerre! voilà un homme
-qui a mis vingt ans à pousser : un petit lingot de
-plomb en dix minutes en fait un cadavre.</p>
-
-<p>Ce n'est point chose facile que d'emporter les blessés
-de ces tranchées improvisées où il est impossible
-de se tenir debout sans être à découvert. On entraîne
-les blessés comme on peut : il n'y a pas de place pour
-les brancards, et c'est péniblement courbé, afin de
-rester à l'abri des épaulements, qu'on sort du retranchement
-pour gagner les voitures.</p>
-
-<p>Les tués sont mis de côté, quand la mort est bien
-constatée ; deux camarades se détachent et vont
-creuser une fosse, pas bien profonde, dans les vignes,
-s'il y en a dans le voisinage ; puis, deux hommes l'emportent,
-disent sur son corps un bout de prière, et
-les funérailles sont terminées. Pendant ce temps,
-les camarades se livrent à leurs occupations avec
-une insouciance qui laisse à peine échapper quelques
-mots de souvenir pour celui qui n'est plus. La mort
-qui nous menace à chaque instant nous rend d'une
-indifférence étonnante pour la mort des autres.</p>
-
-<p>Ici je vais reprendre le cours de mon procès à
-l'intendance. Et tout d'abord je déclare que je ne suis
-animé d'aucune pensée systématiquement hostile
-envers ce corps administratif. Je n'ai jamais eu directement
-ou indirectement personnellement à m'en
-plaindre.</p>
-
-<p>Quand l'intendant quitte son képi et sa tunique,
-il est en général très-homme du monde, charmant,
-et de relations fort agréables ; mais quand il fonctionne
-comme administration, son incurie devient
-un danger pour nos armées, et je constate simplement
-ce que bien d'autres que moi ont malheureusement
-constaté. Je l'attaque à titre de danger, et
-je pose un lampion de plus près de ce gouffre, pour
-qu'on ne vienne pas à l'avenir s'y casser encore le
-cou.</p>
-
-<p>La nuit du 3 décembre fut extrêmement froide :
-quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro. Les soldats
-qui passèrent toute cette longue nuit dans la
-tranchée n'avaient pas même, grâce à l'incurie de
-l'intendance, leur couverture pour s'abriter ; afin
-de les alléger, on avait ordonné de les laisser à
-Paris, et l'intendance avait oublié de les rapporter.</p>
-
-<p>Aussi ces pauvres gens, qui avaient passé douze
-heures dans la tranchée sans feu, &mdash; aux avant-postes
-on ne peut pas faire de feu, chaque foyer deviendrait
-un nid à obus, &mdash; sans couvertures, sans vêtements
-chauds, étaient aux trois quarts morts de froid.
-Qu'on se figure une pareille nuit passée dans une
-immobilité absolue et l'&oelig;il toujours au guet ; car
-dans ces positions extrêmes, l'ennemi n'a en quelque
-sorte qu'à allonger le bras pour vous toucher.</p>
-
-<p>Si on avait oublié les couvertures, on n'avait
-guère pensé aux vivres, aussi les pauvres gens
-avaient faim depuis la veille ; quand un cheval
-tombait, les soldats arrivaient comme une volée de
-corbeaux, et en dix minutes l'animal n'était plus
-représenté que par son squelette parfaitement disséqué.</p>
-
-<p>Dans ces lieux de désolation les choses se faisaient
-vite. En une heure un homme pouvait être frappé,
-mort et enterré. Un cheval en une heure était tué,
-écorché, dépecé, cuit, dévoré et même peut-être
-digéré, tant les estomacs étaient avides de fonctionner.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>On ferait un volume en racontant seulement les
-omissions, les erreurs de direction, les imprévoyances
-et les balourdises commises par l'état-major,
-par l'intendance, et qui ont contribué à nos insuccès
-pendant le siége. Un grand nombre ont brillé d'un
-si vif éclat qu'elles sont acquises à l'histoire. Je
-n'en parlerai pas. Je me contenterai d'en signaler
-quelques-unes qui sont restées dans l'ombre.</p>
-
-<p>Dans un conseil de guerre, il avait été décidé, le
-20 décembre, qu'on attaquerait l'ennemi sur des
-points divers, depuis le mont Valérien jusqu'au
-Raincy. Je m'étais dirigé vers le fort de Rosny, qui
-devait former l'extrême droite de l'attaque. Les différents
-points d'opération avaient donc été étudiés
-par les commandants, et chacun d'eux connaissait
-son terrain.</p>
-
-<p>Au moment de monter à cheval, les opérations de
-la troisième armée, qui formait la droite de la bataille,
-furent entièrement changées, et les troupes
-lancées beaucoup plus à droite sur Neuilly-sur-Marne
-et Ville-Évrard, c'est-à-dire dans une direction
-qui n'avait point été étudiée.</p>
-
-<p>Il en résulta une confusion de mouvements des
-plus étranges. Mes voitures furent arrêtées au bas du
-plateau d'Avron par une batterie de mitrailleuses,
-qui stationnait sur la route. Les officiers tenaient un
-petit conseil fort animé sur le chemin à suivre ;
-personne ne le connaissait, et cependant on n'était
-pas à deux kilomètres de Neuilly, point de ralliement.
-Un paysan finit par les tirer d'embarras en
-leur apprenant qu'ils n'avaient qu'à suivre tout droit.</p>
-
-<p>On avait perdu une demi-heure à délibérer&hellip;
-N'est-ce pas d'un comique navrant de voir des officiers
-qui ne peuvent se diriger à deux pas de Paris
-et sur un parcours de sept à huit kilomètres?</p>
-
-<p>L'affaire cependant se termina par un succès : la
-prise de Neuilly, de Ville-Évrard et de la Maison-Blanche.
-Mais l'intendance, qui peut-être n'avait
-point non plus su trouver son chemin, n'avait dirigé
-sur ce point aucune espèce de moyen de transport.
-En cela elle fut du reste imitée par les autres ambulances,
-de sorte que sur le lieu du combat il n'y avait
-que deux voitures : les miennes. Si j'avais pris une
-autre direction, si je n'avais pas été là, le général
-de division Favé, qui commandait l'artillerie de la
-troisième armée, n'aurait pu recevoir immédiatement
-un pansement convenable et être ramené en
-voiture à Paris, quand il fut frappé d'un éclat d'obus.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'à notre retour, nous avons trouvé à
-Neuilly et à Nogent une foule de voitures et d'ambulanciers
-parfaitement inutiles sur ce point, et qui
-ne couraient pas de graves dangers à une lieue de
-la bataille.</p>
-
-<p>En revenant, je rencontrai un joli équipage protégé
-par deux drapeaux d'ambulance et rempli de
-beaux messieurs qui n'étaient que des curieux de
-la dernière heure. Tout était fini depuis longtemps.</p>
-
-<p>&mdash; Où en sommes-nous, major? me dit le maître
-de l'équipage ; se bat-on toujours?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ne m'en parlez pas, c'est un vrai massacre.</p>
-
-<p>Le monsieur, tout pâle, tourna bride immédiatement
-et reprit ventre à terre le chemin de Paris.</p>
-
-<p>Dans la vie civile, un médecin est simplement
-qualifié de docteur. Dès qu'il touche à l'élément militaire,
-il est pour tout le monde un major, bien
-qu'il conserve les vêtements du pékin. Cependant un
-signe distinctif révélait mon individualité médicale.
-J'avais autour de ma casquette d'ambulance une
-bande de velours cramoisi encadrée de deux galons
-d'or. Cette simple bande suffisait pour me transformer
-en major, et les braves gens auxquels j'avais affaire
-étaient remplis pour moi de respect et d'attentions.</p>
-
-<p>C'était à Bondy : il faisait un froid terrible ; j'étais
-à une batterie d'une dizaine de pièces de marine,
-des canons de 24, courts, et de 32 en fonte.
-La batterie était à cheval sur le canal et faisait un
-feu d'enfer sur Aunay et sur des corps prussiens
-qu'on voyait au loin.</p>
-
-<p>Il y avait là une vingtaine de mille hommes, s'étendant
-jusque vers le Bourget et man&oelig;uvrant
-pour se mettre en position en vue d'une attaque qui
-du reste n'eut pas lieu ce jour-là, j'ignore pourquoi ;
-mais ces man&oelig;uvres inutiles durèrent toute la journée
-par une température sibérienne. Pour mon
-compte, j'étais absolument gelé.</p>
-
-<p>A dix pas, à gauche de la batterie, existait une
-maison isolée ; le toit, les planchers avaient été entièrement
-défoncés et enlevés par les obus, un
-large trou, bouché par un débris de porte, faisait
-communiquer le sol avec la cave. S'il a fait du vent
-depuis, il ne doit rien en rester, car il suffisait de
-souffler sur les quatre murs, seuls vestiges encore
-debout, pour tout renverser par terre.</p>
-
-<p>Je voulus entrer dans cette masure pour m'abriter
-un peu. Un artilleur m'arrêta au passage.</p>
-
-<p>&mdash; Diable! avez-vous peur qu'on emporte les meubles?</p>
-
-<p>&mdash; Non, major, c'est que la cave est pleine.</p>
-
-<p>Et il me montra par un soupirail fermé au moyen
-d'un simple morceau de planche, trente barils de
-poudre et tous les projectiles pour le service de la
-batterie!</p>
-
-<p>Notez que nous étions à peine à deux cents mètres
-de la tranchée, et qu'une attaque des Prussiens, ou
-même un simple obus ripostant à notre artillerie,
-pouvaient faire sauter le canal, la batterie, la maison
-et tout ce qui était dans le voisinage. Il est impossible
-de pousser plus loin l'incurie.</p>
-
-<p>Un jour du commencement de décembre, j'étais
-au Moulin-Saquet. Nos troupes faisaient du côté de
-Choisy une reconnaissance assez meurtrière, car en
-fort peu de temps mes deux voitures furent pleines,
-sauf une place pour un blessé couché. On m'apporta
-alors un malheureux soldat atteint d'une variole
-excessivement grave et au septième jour. Naturellement,
-depuis qu'il en était atteint, il était resté
-sous la tente par un froid assez vif.</p>
-
-<p>Mes blessés avaient une peur affreuse de ce nouveau
-compagnon et me suppliaient de ne pas le
-mettre parmi eux, ce dont je n'avais du reste nulle
-envie. Je m'opposai donc absolument à ce que ce
-pauvre diable, qui fort probablement est mort quelques
-jours après, fût mis dans ma voiture.</p>
-
-<p>Alors survint un commandant, jurant, sacrant et
-m'ordonnant de transporter à l'hôpital ce malheureux.
-J'avais beau lui représenter qu'il n'était point
-humain d'exposer des hommes qui venaient de se
-faire bravement blesser, à contracter une maladie
-dont ils avaient plus de peur que des balles ; que son
-varioleux pouvait, par son contact avec mes blessés,
-faire développer la maladie dans notre ambulance
-qui n'en avait pas un seul cas. Il n'en voulait point
-démordre, et je fus obligé de lui tirer ma révérence
-et lui brûlai la politesse en lui déclarant que je
-n'avais d'ordre à recevoir que de moi-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Ainsi l'intendance et ce diable de commandant,
-qui se croyait beaucoup plus humain que moi, laissaient
-depuis sept jours ce malheureux se morfondre
-sous la tente, au lieu de le faire conduire à l'hôpital
-de Bicêtre, situé à deux pas du Moulin-Saquet
-et exclusivement réservé aux varioleux militaires.
-Combien de fois un pareil fait s'est-il reproduit avec
-cette admirable intendance, qui n'était jamais là où
-on avait besoin d'elle?</p>
-
-<p>A propos de variole, l'intendance avait un moyen
-bien intelligent de propager la maladie. Pendant le
-siége, on rencontrait souvent dans les rues des voitures
-de place portant un petit drapeau d'ambulance,
-et ornées d'un infirmier militaire, assis auprès du
-cocher. Ces voitures contenaient un ou deux varioleux
-qu'on conduisait à Bicêtre ; les glaces étaient
-naturellement parfaitement closes.</p>
-
-<p>Quand le cocher rentrait à Paris à vide, le voyageur
-qui montait dans cette voiture infectée avait
-pour ses trente sous le plaisir de faire une petite
-promenade, et d'attraper par-dessus le marché une
-variole très-bien conditionnée.</p>
-
-<p>Avec un peu plus d'intelligence et d'humanité,
-l'intendance aurait consacré à ce service dangereux
-pour le public des voitures spéciales, mais que
-voulez-vous? on ne peut pas penser à tout! Cependant
-je suis bien certain que lorsqu'un intendant
-prenait une voiture de place, il avait soin de ne pas
-monter après un varioleux.</p>
-
-<p>Le lendemain de l'affaire de Buzenval, j'allais
-chercher des blessés. C'était la troisième fois, en
-trois jours, que je parcourais cette triste route. La
-veille de l'affaire, j'étais allé avec une seule voiture
-étudier le terrain où devait se passer le combat, de
-façon à savoir où je pourrais passer ; car le jour d'une
-bataille il faut absolument renoncer à obtenir un
-renseignement sur le point où on se trouve. Les habitants
-disparaissent, et les combattants n'en savent
-pas un mot.</p>
-
-<p>Je fis ma seconde excursion le jour de l'affaire,
-et je ne fus pas long à compléter mon chargement.
-Enfin mon troisième voyage eut lieu le lendemain de
-la bataille ; j'allais chercher un regain de blessés
-que je savais être à la ferme de la Fouilleuse.</p>
-
-<p>En passant à Rueil, je fus arrêté par un intendant
-qui me jura ses grands dieux qu'il n'y avait pas un
-blessé à Fouilleuse, et que je ferais tout aussi bien
-de ne pas aller plus loin : ce qui ne m'empêcha
-point de continuer ma route.</p>
-
-<p>A un kilomètre de la ferme, je dus m'arrêter ; le
-terrain était tellement détrempé qu'il était impossible
-de faire avancer les voitures. Heureusement que
-je trouvai sur ce point un grand nombre de brancardiers,
-philosophiquement assis sur le bord de la
-route, et attendant probablement que les blessés les
-vinssent chercher.</p>
-
-<p>Un de leurs chefs, auquel je m'adressai, en mit
-une trentaine sous mes ordres avec leurs brancards.
-Nous partîmes dans la boue à mi-jambe.</p>
-
-<p>Je trouvai en arrivant un spectacle navrant : deux
-énormes granges étaient pleines de pauvres blessés,
-atteints depuis la veille. Ils reposaient sur un peu de
-paille.</p>
-
-<p>Une vingtaine de mulets, les cacolets repliés,
-étaient immobiles sous un hangar, pour montrer
-probablement que l'Intendance existe réellement.
-Dans un coin, au pied d'un mur, le cadavre d'un
-soldat fusillé pour avoir tiré sur son capitaine ; ses
-mains liées derrière le dos indiquaient que sa mort
-était la punition d'un crime et non la mort d'un
-brave.</p>
-
-<p>Du reste, partout une confusion complète ; personne
-ne donnait d'ordres, ou n'imprimait une direction
-nécessaire. Je distribuai mes hommes et je
-fis charger les brancards, ralliant autour de moi les
-blessés atteints aux bras ou dans une région qui leur
-permettait de me suivre à pied.</p>
-
-<p>Au bout d'un instant, j'étais entouré de gens de
-bonne volonté qui me demandaient des ordres pour
-pouvoir se rendre utiles. Je m'en défendis naturellement ;
-leur bonne volonté ne suffisait pas, il fallait
-des brancards, et je n'en avais que pour les hommes
-que j'avais amenés avec moi.</p>
-
-<p>Comme j'allais partir, un pauvre soldat appela
-d'une voix altérée par la souffrance.</p>
-
-<p>&mdash; Major, allez-vous me laisser mourir là sans
-secours? J'ai la cuisse brisée depuis hier matin, et
-je n'ai pas encore été pansé.</p>
-
-<p>Vous pouvez croire que celui-là ne fut pas abandonné,
-et qu'il fit partie de mon cortége.</p>
-
-<p>Ici se place un fait qui mérite d'être noté. En
-avant de Fouilleuse, je trouvai deux fils télégraphiques
-recouverts de gutta-percha et simplement posés
-sur le sol à quelques mètres l'un de l'autre.
-Mon premier mouvement fut de les détruire, car ils
-me semblaient bien se diriger vers les points occupés
-par les Prussiens ; mais comme il se pouvait
-qu'ils fussent à nous, je n'osai le faire, car c'est une
-chose grave que d'enlever les fils d'un télégraphe
-militaire. En rentrant à Rueil, je demandai à un
-officier si lesdits fils nous appartenaient. Il me répondit
-qu'il n'y en avait point eu de posés la veille
-de ce côté.</p>
-
-<p>Ainsi on s'était battu toute la journée sur les fils
-des Prussiens sans songer à les détruire, et leurs
-ordres passaient dans les jambes de nos soldats!</p>
-
-<p>Les brancardiers, que j'avais emmenés nonchalants
-et insouciants, revenaient pleins d'ardeur et
-d'entrain. Ils se sentaient activement dirigés, et il
-n'en fallait pas davantage pour stimuler leur nature
-française. Nous regagnâmes les voitures ; j'avais ramené
-beaucoup plus de blessés que je n'en pouvais
-charger, mais je comptais que depuis mon départ
-d'autres véhicules avaient dû arriver. En effet,
-j'avisai d'abord deux grandes tapissières vides, très-convenables
-pour des blessés couchés. J'appelai
-leurs conducteurs. C'étaient deux espèces de déménageurs
-à l'air très-canaille, qui venaient beaucoup
-plus pour flâner que pour se rendre utiles.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il y a?</p>
-
-<p>&mdash; Des blessés, que vous allez prendre dans vos
-voitures.</p>
-
-<p>&mdash; Des blessés? Je vais d'abord déjeuner et
-donner l'avoine aux chevaux ; après ça, nous verrons.</p>
-
-<p>&mdash; Mon garçon, on déjeune ici quand les blessés
-sont soulagés.</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'embêtez, vous que je ne connais pas ;
-j'suis ici en société, et je ne prends pas les blessés
-des autres.</p>
-
-<p>&mdash; Brancardiers, enlevez ces deux voitures, chargez-les,
-et si ces deux polissons font la moindre
-résistance, flanquez-les-moi dans le fossé.</p>
-
-<p>Il y avait dans le fossé une jolie boue liquide, dont
-l'aspect donnait à réfléchir.</p>
-
-<p>Mes hommes déposèrent leurs brancards, s'élancèrent
-à l'assaut des voitures ; en un instant les
-matelas furent rangés et les blessés en place. Les
-conducteurs avaient disparu, et en cela ils montrèrent
-une certaine prudence ; les brancardiers étaient
-furieux, et il n'est pas sûr que j'eusse pu les empêcher
-de battre ces drôles.</p>
-
-<p>L'armée s'était retirée depuis la veille, et la ferme
-de la Fouilleuse, qui contenait encore un si grand
-nombre de nos blessés, était absolument sans défense ;
-il n'y avait là que quelques gardes nationaux
-traînards, débandés ou fatigués. Les Prussiens se
-tenaient à une très-petite distance, invisibles derrière
-ce qui restait des murailles crénelées que nous
-avions eu tant de peine à enlever la veille. Rien ne
-les eût empêchés de venir enlever nos blessés qui
-étaient là abandonnés sans protection.</p>
-
-<p>Il est vrai que, de leur côté, ils avaient assez d'hommes
-hors de combat pour ne pas s'embarrasser des
-nôtres. Je dois leur rendre cette justice, qu'ils laissèrent
-passer nos convois sans tirer dessus. Les
-gardes nationaux débandés, qui s'étaient mêlés à
-nous, leur en donnaient presque le droit, car les
-drapeaux de Genève ne protégent les ambulances
-qu'à la condition de s'écarter des gens armés.</p>
-
-<p>En rentrant à Rueil, je retrouvai ce brave intendant
-qui croyait la Fouilleuse déserte, et je lui prouvai
-qu'il y avait encore beaucoup à faire pour vider
-entièrement ce triste dépôt.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Laissons pour un instant dans l'ombre le côté lugubre
-des ambulances ; en cherchant un peu, nous
-trouverons dans ce sombre tableau quelques rayons
-de gaieté.</p>
-
-<p>On ne fait jamais en France un vain appel aux
-sentiments d'humanité ; aussi les ambulances furent
-créées sous l'influence d'une véritable explosion de
-sentiments généreux. Cependant, si l'immense majorité
-des gens qui en firent partie se laissèrent guider
-par un pur entraînement du c&oelig;ur, il faut bien
-avouer que certains <i>faiseurs</i> exploitèrent la situation
-dans un but tout personnel et placèrent leur dévouement
-à de gros intérêts. J'ajouterai même que les
-plus ardents à la réclame ne furent pas toujours les
-plus empressés quand il fallut payer de sa personne.</p>
-
-<p>On dit que les médecins se dévorent volontiers
-entre eux ; il est possible que cela soit un peu vrai ;
-dans tous les cas, nous ne voulons pas que le public
-assiste à ces repas de famille, et nous gardons pour
-le huis clos nos exécutions. Ce n'est donc point ici
-que j'administrerai à quelques confrères (heureusement
-d'excessivement rares exceptions) la volée de
-bois vert qu'ils méritent pour avoir tiré deux moutures
-de leur sac d'ambulance. Je la réserve pour
-une autre occasion. Je me contenterai de chercher
-ailleurs le sujet de mes esquisses.</p>
-
-<p>Enfin, chez quelques ambulanciers, le sentiment
-humanitaire fut escorté d'un besoin de paraître si
-tapageur, d'une soif de vanité si ardente, que la
-reconnaissance publique ne leur doit plus grand'chose ;
-ils se sont payés sur l'admiration de la foule.</p>
-
-<p>Pendant la guerre, de très-dignes serviteurs de
-Dieu ont, dans les rangs de nos soldats, rempli le
-rôle d'aumôniers avec un courage, une abnégation,
-une modestie qu'on ne saurait trop louer et qui leur
-ont mérité le respect de tous. Cependant, parmi eux,
-il en est un qui a trouvé le moyen d'horripiler, d'agacer
-jusqu'à l'exaspération tout ce qui a porté la
-croix des ambulances. C'est l'abbé Bauër ; jamais
-on ne vit pareil appétit de réclame et de vaniteux
-tintamarre ; ce n'était plus de l'appétit, mais une
-véritable <i>fringale</i>.</p>
-
-<p>L'abbé Bauër n'est point le seul qui ait frisé le
-ridicule à force d'exhiber sa personne sous forme
-d'ambulancier. Il y avait quelques autres cavalcadeurs ;
-de jolis petits jeunes gens, montant de jolis
-petits chevaux, et qui auraient fait meilleure figure
-dans les rangs d'un escadron en bataille qu'à
-passer leur temps à caracoler le long des routes et
-sur les boulevards.</p>
-
-<p>Je me rappelle surtout l'un d'eux, que j'ai rencontré
-plusieurs fois, escortant des voitures d'ambulances
-qui auraient fort bien pu se passer de son
-escorte. Il s'était composé un costume de fantaisie
-très-coquet ; son cheval me paraissait avoir reçu une
-singulière éducation. Quand il rencontrait un tas
-de boue, il s'y roulait immédiatement les quatre
-fers en l'air. Son cavalier semblait très au fait de
-cette habitude ; il mettait lestement pied à terre et
-remontait froidement sur sa bête quand elle avait
-fini sa cabriole. Le soir, la bête avait déteint sur le
-cavalier, et ils se trouvaient l'un et l'autre recouverts
-d'une couche de boue parfaitement régulière,
-mais d'un effet désagréable à l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Un jour je me suis rencontré avec le comte de
-Montemerli ; celui-là était un ambulancier sérieux
-et convaincu. On voyait qu'il avait à c&oelig;ur de payer
-à la France la dette de reconnaissance contractée envers
-nous par l'Italie. Je crois bien qu'il a dû fournir
-un à-compte d'au moins trois francs de reconnaissance
-sur cette dette d'un milliard. C'est toujours
-cela. Il ne faut pas décourager les Italiens qui veulent
-du bien à la France : ils sont tellement nos obligés
-qu'ils nous détestent de tout leur c&oelig;ur.</p>
-
-<p>M. de Montemerli était un ambulancier un peu
-rageur, mais d'aspect sentencieux. Il montait un
-cheval qui semblait aussi pénétré que son maître de
-l'importance de sa mission.</p>
-
-<p>Nos relations ont été très-courtes, mais parfaitement
-désagréables. J'avais coupé ses voitures, qui
-ne marchaient pas assez vite pour moi ; il était furieux
-d'une pareille audace, et il voulait à toute
-force connaître mon nom pour s'en plaindre à son
-ami Trochu.</p>
-
-<p>&mdash; Ah M. Trochu est votre ami!&hellip; Alors veuillez
-donc en même temps lui dire de ma part que&hellip; etc.</p>
-
-<p>J'ignore s'il a fait ma commission, mais dans ce
-cas je crois qu'il a dû être assez mal reçu.</p>
-
-<p>Ce brave Italien le prit de si haut qu'en lui remettant
-ma carte, j'eus la douleur de l'envoyer un peu
-promener. Il est certain que ma présence, là où on
-fabriquait des blessés, était infiniment plus urgente
-que la sienne. Si j'avais suivi la file des équipages
-(il y en avait trois ou quatre cents), je serais arrivé
-le lendemain, tandis qu'en marchant à ma fantaisie,
-mes voitures arrivèrent en même temps que la tête
-de file.</p>
-
-<p>J'ai lu pendant le siége et la Commune des récits
-de certains ambulanciers qui m'auraient fait frissonner
-pour leurs précieuses personnes, si je n'avais
-parfaitement su que, dans l'histoire de leurs
-dangers, il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de
-roman.</p>
-
-<p>Les obus éclataient si souvent à leurs pieds, que
-j'étais tout surpris qu'ils n'en trouvassent pas de
-temps en temps quelques éclats dans leurs poches.
-Les balles sifflaient tout le jour autour de leur tête ;
-leur cheval fougueux les avait entraînés jusqu'auprès
-des Prussiens ; ils avaient été presque faits prisonniers,
-etc.</p>
-
-<p>Il fallait véritablement qu'ils fussent protégés par
-un charme pour échapper chaque jour à d'aussi terribles
-dangers, car ils n'attrapaient même pas une
-bronchite.</p>
-
-<p>Ces ambulanciers vantards étaient heureusement
-fort peu nombreux, mais ils faisaient un tel bruit
-qu'on les croyait une légion. Si la guerre avait duré
-plus longtemps, ils auraient fini par rendre les ambulances
-tout à fait ridicules.</p>
-
-<p>Eh! messieurs, si vous trouvez que la bataille est
-un lieu trop dangereux, que la température y est
-trop élevée pour votre constitution, qui vous force à
-y aller? Restez chez vous et ne nous étourdissez pas
-de vos vantardises ; si vous jugez que le danger n'est
-pas plus grand qu'il ne faut, faites votre devoir simplement,
-tranquillement, et sans crier vos prétendus
-exploits du haut de votre tête.</p>
-
-<p>La vérité, c'est que l'ambulancier est infiniment
-moins exposé que nos soldats, qui ne se prétendent
-pas des héros parce qu'ils ont vu le feu. Sur les
-points les plus dangereux, on est encore protégé en
-général par une ligne de combattants qui servent
-d'écran.</p>
-
-<p>On peut évidemment se trouver sur la route de
-quelque projectile qui se trompe d'adresse, comme
-cela est arrivé à un de mes confrères, dont la tête
-fut broyée par un obus, à Bagneux ; mais ce sont là
-de rares exceptions. Évidemment, on a plus de chances
-de mortalité qu'en restant dans son lit, et on ne
-va pas là pour cueillir des noisettes. Mais, en résumé,
-le danger est moins grand qu'on pourrait le
-croire. Je sais que, pour mon compte, j'ai assisté à
-presque toutes les affaires, depuis le combat de Bagneux
-le 13 octobre jusqu'à la fin de la guerre,
-sans compter mes expéditions sous la Commune.
-Je n'ai, dans aucun cas, laissé aucune voiture d'ambulance
-s'avancer plus loin que les miennes, et le
-général Favé pourrait dire où elles étaient lorsque je
-l'ai pansé et ramené à Paris, le jour où il a été
-blessé. Cependant, je le déclare, je n'ai jamais
-sciemment couru un seul danger assez grand pour
-qu'il mérite la peine d'être raconté.</p>
-
-<p>Pourtant, un jour j'aurais bien pu brûler une
-chandelle sur l'autel de la chance ; c'était pendant le
-bombardement. J'allais au Moulin-Saquet voir s'il
-n'y avait pas quelques blessés. J'avais descendu cette
-longue et rude pente qui constitue l'unique rue de
-Villejuif. Il tombait une petite pluie fine, il n'y avait
-pas un seul homme dans la rue, les sentinelles étaient
-sous les portes aussi bien que les chefs et les soldats.</p>
-
-<p>Arrivé au bas de la côte et avant de m'engager
-dans le mauvais chemin qui conduit de Villejuif au
-Moulin-Saquet, je demandai à un officier s'il y avait
-quelque affaire de ce côté, et si la redoute contenait
-des blessés. Sa réponse fut négative.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez donc bien peur de la pluie, que personne
-par ici ne met le nez hors des portes?</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas la pluie qui nous gêne.</p>
-
-<p>&mdash; Eh! quoi donc, alors?</p>
-
-<p>&mdash; C'est que les Prussiens ont une batterie directement
-en face de la rue, qui leur sert d'enfilade pour
-tirer sur Paris. Alors, vous comprenez, les obus qui
-passent nous enlèvent nos hommes, et c'est pour cela
-que nous les obligeons à ne pas sortir.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je n'ai pas entendu un seul coup.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez de la chance. Après cela il est possible
-qu'ils soient en train de déjeuner.</p>
-
-<p>&mdash; Alors vous pensez qu'il n'est pas prudent d'attendre
-qu'ils aient pris leur café?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous y engage pas.</p>
-
-<p>Je regardai le nez de maître Pierre ; ce thermomètre
-si sensible marquait : tempête, et nous
-reprîmes au grand galop le chemin de Paris.</p>
-
-<p>Quand la batterie prussienne recommença son tir,
-nous étions hors d'atteinte. En réalité, nous n'avions
-couru aucun danger, puisque les Prussiens déjeunaient.
-Dix minutes plus tard, il n'en eût pas été
-tout à fait de même, et en tenant compte de la persistance
-que ces nobles ennemis mettaient à tirer
-sur nos hôpitaux, pendant le bombardement, il est
-fort probable qu'ils n'auraient point manqué notre
-voiture, malgré son drapeau.</p>
-
-<p>Les ambulances ont eu des morts, il est vrai, mais
-proportionnellement en fort petit nombre ; en général
-d'humbles brancardiers, de dignes frères des
-écoles. On aurait dit que les projectiles allaient
-frapper les plus modestes pour que leurs victimes
-fussent plus vite oubliées.</p>
-
-<p>En effet, qui sait les noms de ces braves serviteurs
-de l'humanité? peut-être eux-mêmes ne s'en
-souviennent-ils plus. En quittant la livrée de notre société
-pour revêtir leur longue robe noire, ils perdent
-jusqu'à leur nom et l'échangent contre celui d'un
-patron en général si étrange, si invraisemblable,
-qu'il y aurait presque de la cruauté à les en poursuivre
-après leur mort en le gravant sur une tombe.</p>
-
-<p>L'immense majorité des ambulanciers s'est montrée
-pleine de bravoure et de dévouement modeste.
-Ils ont supporté les fatigues et le froid avec une constance
-qui leur a mérité la reconnaissance de nos
-soldats.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Pendant le temps qui a séparé la paix avec la
-Prusse du régime de la Commune, les ambulances
-furent en partie désorganisées. Le service de bataille
-n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en
-avoir jamais besoin. L'ouverture des hostilités de
-cette épouvantable guerre civile vint presque nous
-surprendre.</p>
-
-<p>Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les
-mêmes sentiments. Contre la Prusse, nous étions
-entraînés par un élan patriotique qui nous conduisait
-au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui
-revenaient du combat étaient tristes et mornes,
-même après le succès. Sous la Commune, les visages
-étaient indifférents ; on y allait par habitude, un peu
-par curiosité, mais sans entrain.</p>
-
-<p>Je dis par curiosité ; c'est qu'en effet l'aspect
-d'une bataille est une chose terrible et grandiose qui
-attire et entraîne comme les grands spectacles de la
-nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs
-fois.</p>
-
-<p>Il faut bien le dire aussi : dans la guerre de la
-Commune, si le terrible formait le fond du tableau,
-souvent surgissaient des incidents où le burlesque
-jouait un rôle important.</p>
-
-<p>Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait
-son comique.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer
-dans la guerre contre la Prusse, l'intendance
-de la Commune était bien autrement incapable de
-rendre des services.</p>
-
-<p>Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient
-surtout du profit personnel qu'ils pouvaient faire
-dans leur nouvelle situation, aussi tout allait à la diable
-et chacun tirait de son côté.</p>
-
-<p>Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance,
-et l'aîné eut un mot qui peint bien toute cette bande.</p>
-
-<p>Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége
-contre la Prusse, a fait son devoir dans la mobile. Il
-y avait attrapé des rhumatismes assez sérieux, il
-chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.</p>
-
-<p>Mon ami connaissait May ; il fut le trouver et le pria
-d'employer son fils dans les bureaux de l'intendance,
-lui exposant que son état de santé ne lui permettait
-pas de faire un service plus actif.</p>
-
-<p>&mdash; Votre fils est devenu malade en servant contre
-les Prussiens? C'est bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il
-allait f&hellip; là?</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la
-Commune, je me trouvai démonté. Pierre, mon fidèle
-cocher, qui avait échappé à toutes les mauvaises
-chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu
-la maladresse de se faire écraser bourgeoisement par
-un omnibus qui lui avait fêlé la tête et brisé une côte.
-Il était encore trop souffrant pour m'accompagner. Je
-n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me conduisit
-dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.</p>
-
-<p>La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du
-rond-point des Bergères, là où les gardes nationaux
-ont si bien marché pour aller au feu, et ont tant
-couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que
-Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle
-jolie débandade que cette première sortie des Communeux
-contre les Versaillais! Le Mont-Valérien
-tirait dessus sans leur faire grand mal ; mais je
-crois qu'ils devançaient les obus à la course. C'était
-à se tordre de rire, de voir quels jarrets la peur
-donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se heurtant,
-se bousculant, cahotant les uns sur les autres,
-jetant leurs armes pour mieux détaler. Je me souviens
-surtout d'un lieutenant saoûl et d'un sous-lieutenant
-tous deux aussi ivres l'un que l'autre,
-et qui trouvaient le moyen de courir, même quand
-ils roulaient par terre.</p>
-
-<p>Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris ; les plus
-braves cependant s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais
-plus le numéro de leurs bataillons ; mais je les avais
-baptisés le bataillon des bidons vides. En effet, leurs
-bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y
-avait jamais rien dedans ; les bouchons, reconnus
-absolument inutiles, étaient même supprimés.</p>
-
-<p>On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore
-plus vite pour le danger que pour le reste. Ces
-hommes qui avaient fui, en proie à une terrible panique,
-finirent par s'habituer au feu, et montrèrent
-plus tard un courage qui a rendu cette abominable
-guerre si meurtrière.</p>
-
-<p>C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois :
-«&nbsp;Les Versaillais tirent sur nos ambulances!&nbsp;» C'était
-la monnaie de ce cri si connu des émeutiers : «&nbsp;On
-assassine nos frères!&nbsp;» Voilà ce qu'il y eut de vrai
-dans cette accusation.</p>
-
-<p>Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné
-un canon et deux caissons sur le rond-point des Bergères.
-De jeunes voyous se glissèrent jusqu'à la pièce
-de canon et finirent par l'emmener. Restaient les
-deux caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait
-sur tout ce qui s'avançait pour s'en approcher.</p>
-
-<p>Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre,
-et il fallait passer sur le rond-point des Bergères
-pour les aller prendre. Cinq voitures de l'ambulance
-internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux
-dernières maisons près du rond-point, les communards
-s'abritèrent derrière les voitures pour s'approcher
-des caissons, et le Mont-Valérien fit feu. Mais
-comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse,
-et que personne ne fut atteint, il est fort probable
-qu'on tirait à blanc, sans obus, et comme avertissement.
-Les voitures revinrent sur leurs pas.</p>
-
-<p>Je voulus tenter l'aventure ; mais comme je n'avais
-pu obtenir des communeux qu'ils me privassent
-de leur escorte, je reçus le même accueil, et c'était
-tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont
-point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.</p>
-
-<p>Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur
-la route les débris de la bousculade qui venait d'avoir
-lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé par coup de
-feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés,
-tous plus ou moins ivres naturellement.</p>
-
-<p>Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher
-me déclara que je pouvais lui chercher un successeur
-et qu'il ne remettrait plus les pieds dans ces
-bagarres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que
-je jugeai qu'il y avait quelque chose à faire de ce
-côté. Pierre, mon fidèle cocher, se tenait alors à
-peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner.
-Je trouvai le fort dans un pitoyable état ; les
-obus de Versailles achevaient l'&oelig;uvre des Prussiens.
-Les casernes effondrées ne pouvaient guère être
-utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière
-ce qui restait de leurs murailles. De rares gardes
-nationaux se tenaient près la porte d'entrée, un peu
-moins menacée que le reste. Les autres étaient dans
-les casemates ; les batteries avaient leur service d'artillerie
-au complet et ne laissaient pas refroidir leurs
-pièces, il faut leur rendre cette justice.</p>
-
-<p>C'était chose bien curieuse que les figures qui
-peuplaient ces ruines. Quelles têtes! quelles physionomies!
-Comme le vice avait enluminé tous ces
-visages, en attendant que le crime leur imprimât
-son dernier cachet! C'étaient des hommes de Belleville.
-Si on les avait déshabillés de leurs sordides
-vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises
-pour cinq hommes. Dans le nombre quelques figures
-honnêtes, effarouchées, amenées là de force, faisaient
-tache sur le reste.</p>
-
-<p>&mdash; J'te parie une chopine que je dégotte la maison
-qui est là-bas, à côté du grand peuplier.</p>
-
-<p>&mdash; J'parie que non.</p>
-
-<p>&mdash; Ça y est, j'ai touché.</p>
-
-<p>&mdash; Ma revanche! A mon tour!</p>
-
-<p>&mdash; Ça va pour une chopine.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai mis dedans.</p>
-
-<p>&mdash; Jouons la belle.</p>
-
-<p>Total, quatre coups de canon pour une chopine.
-Quelles belles journées ils passaient au fort
-d'Issy!</p>
-
-<p>Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs
-à terre ; l'un était tué, l'autre avait la cuisse
-gauche fortement entamée.</p>
-
-<p>&mdash; Allez chercher du monde pour enlever ces
-hommes, dis-je à un artilleur.</p>
-
-<p>Il alla à une casemate et revint un instant après.</p>
-
-<p>&mdash; Y veulent pas venir.</p>
-
-<p>J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais
-dit : «&nbsp;Messieurs, veuillez avoir l'obligeance de venir
-emporter vos camarades,&nbsp;» ils m'auraient ri au nez.
-Je dus leur parler leur langage pour me faire obéir.</p>
-
-<p>&mdash; Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos
-camarades ; eh bien! quand on vous cassera la g&hellip;,
-qui est-ce qui vous ramassera?</p>
-
-<p>Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en
-fallait. Dix minutes plus tard, j'en avais encore bien
-davantage. Il y eut un coup de casemate, c'est-à-dire
-qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui me
-donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de
-déguerpir.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il était curieux de constater les petits soins et les
-égards que témoignaient les communeux aux chirurgiens.</p>
-
-<p>&mdash; Major, ne passez pas par là ; la place est dangereuse. &mdash; Major,
-venez dans notre casemate ; elle
-est plus sûre que les autres, etc.</p>
-
-<p>Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient
-jusqu'au képi, et nos ordres étaient exécutés avec
-un empressement et une ponctualité qui contrastaient
-fort avec la complète irrévérence qu'ils
-témoignaient à leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait
-pour nous servir d'aide, et ils s'acquittaient de
-leur tâche avec beaucoup de zèle.</p>
-
-<p>Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer
-leur conduite à notre égard à un sentiment
-des convenances ou à un respect de la hiérarchie
-sociale. Pas le moins du monde ; pour eux, c'était
-une affaire d'intérêt. Ils se disaient : «&nbsp;Si on nous
-casse quelque chose, le major est là ; il faut donc
-avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable ; sans
-quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui
-donc aurait soin des fils de nos mères?&nbsp;»</p>
-
-<p>Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir
-qu'un de mes confrères venait d'être blessé au fond
-de cette espèce de ravin qui sépare les forts d'Issy
-et de Vanves, là où le chemin de fer forme un
-énorme remblai percé en bas d'une voûte où passe
-la route. Je me rendis près de lui.</p>
-
-<p>En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide
-spectacle. J'étais sur une hauteur dominant les
-accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à Clamart.
-Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui
-était encore une nouveauté, fournissait au paysage
-des contrastes de tons pleins de vigueur. A mes pieds,
-avait lieu un combat de tirailleurs très-animé. Les
-tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu
-nourri. Chaque buisson, chaque butte de terre abritaient
-un ou plusieurs hommes. On fuyait, on revenait
-à la charge, et de tous côtés des combats partiels
-étaient engagés.</p>
-
-<p>La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements
-de la fusillade. A ma gauche et un peu en
-arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à
-peine abritée par un mur, faisait un feu continu,
-auquel les Versaillais ne daignaient pas répondre.
-Le principal servant de cette pièce était un gamin
-d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme
-un diable dans cette fumée.</p>
-
-<p>Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus,
-tordus par les projectiles ; des canons démontés,
-des affûts et des caissons brisés, tous ces résidus
-des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les
-obus.</p>
-
-<p>Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé
-dans une contemplation profonde, analysant ces
-terribles contrastes d'une nature splendide dorée par
-le soleil et de cette &oelig;uvre de destruction que les
-hommes accomplissaient avec rage.</p>
-
-<p>Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content ;
-il paraît qu'un obus était venu tuer deux chevaux
-auprès de sa voiture, et il prétendait que nos blessés
-avaient un vif désir de gagner Paris.</p>
-
-<p>En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques
-me donna une émotion d'un autre genre. Ma
-famille contemplait avec horreur un volumineux
-insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut
-immédiatement massacré, et je le regrette ; j'aurais
-voulu le conserver, embroché d'une épingle, comme
-un souvenir de ces bons communeux. Il était d'une
-taille majestueuse ; on comprenait que la longue
-existence de ce malfaiteur s'était écoulée calme et
-paisible, et que jamais on n'avait dérangé ses habitudes
-par d'indiscrètes perquisitions.</p>
-
-<p>J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une
-démangeaison me rappelait le monstre, je courais
-dans ma chambre et je m'empressais de m'assurer si
-j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la société
-de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.</p>
-
-<p>Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly
-et s'en empara. L'affaire fut très-meurtrière pour
-les communeux. Il ne fallait point espérer passer
-par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur
-le lieu du combat. Je pris l'avenue du Roule, que
-je dus bien vite abandonner. Il était deux heures,
-et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles tentatives
-pour me rapprocher du pont.</p>
-
-<p>Les routes transversales étaient aussi impraticables
-que les chemins directs, les balles tombaient partout.
-Cela tenait à la nature des clôtures des maisons
-du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des
-murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à
-se méfier des deux extrémités ; sur les côtés, les maisons
-vous protégent. Mais, au milieu de ces grillages,
-les projectiles arrivent de fort loin et de tous les côtés.</p>
-
-<p>Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant ;
-mais, quand il reprenait son intensité, nous étions
-obligés de battre en retraite, et Pierre ne se faisait
-pas prier pour cela.</p>
-
-<p>Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la
-Seine, l'extrémité du boulevard Bineau. J'étais abrité
-derrière une maison et au repos. Trois voitures de
-l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison
-de l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives,
-on me chargea de diriger l'expédition. Pendant
-une accalmie, nous prîmes le boulevard de la Saussaie
-parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous
-marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant
-aux rues qui avoisinent le pont, une fusillade violente
-nous coupa la route ; les cochers de l'Internationale
-poussèrent en avant au galop pour échapper aux
-balles qui nous arrivaient par le travers ; ils tombèrent
-au beau milieu des Versaillais, qui débouchaient
-sur ce point.</p>
-
-<p>Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun
-mal aux ambulanciers qui arrivaient au milieu
-d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener leurs
-blessés.</p>
-
-<p>On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là
-que les troupes de Versailles tiraient sur les ambulances ;
-c'était bien sans le savoir, et la Commune
-pouvait revendiquer au moins la moitié des
-projectiles.</p>
-
-<p>J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers
-de l'Internationale qui étaient avec moi se trouvaient
-absolument coupés des leurs. Comme je ne voulais
-point aller coucher à Versailles, malgré le désir que
-j'avais d'être utile à nos braves soldats, je tournai
-bride, et cette fois revins à Paris, par la porte des
-Ternes, absolument à vide de blessés.</p>
-
-<p>Rentrer à vide après un combat qui a duré toute
-la journée, c'était presque une honte ; aussi, j'allai
-m'installer à la porte Maillot, dans la maison d'un
-marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de
-la Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout
-d'une demi-heure, grâce au bombardement de la
-Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des
-boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture,
-et je rentrai définitivement et pour la dernière
-fois, car Pierre me signifia qu'il n'avait plus aucune
-espèce de goût pour le métier d'ambulancier ; et, le
-lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction,
-il se sauvait à la campagne de son maître
-avec le cheval et la voiture.</p>
-
-<p>J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes
-voitures. Je n'en cherchai pas d'autres, car, je dois
-l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et s'il est
-une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer
-pour de pareilles gens.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>On éprouva le 22 mai une joie folle en apprenant
-l'entrée à Paris des troupes de Versailles, mais on
-sentait que l'acte final serait terrible et que l'agonie
-du monstre coûterait des flots de sang.</p>
-
-<p>Je prévoyais depuis longtemps que j'aurais, au
-moment de la crise, un assez mauvais quart d'heure
-à passer, car j'habite la rue de Rivoli, entre l'Hôtel
-de Ville et la place Vendôme, c'est-à-dire entre les
-deux points les plus importants de la résistance.
-Cette ligne devait certainement devenir le théâtre
-d'un terrible engagement. Je prévoyais l'envahissement
-de nos habitations, et, comme conséquence
-naturelle, le pillage, car les communeux n'ont point
-l'habitude de sortir les mains vides des appartements
-qu'ils visitent.</p>
-
-<p>Hélas! en les considérant seulement comme de
-vulgaires malfaiteurs, j'avais, je l'avoue, de grandes
-illusions sur leur compte.</p>
-
-<p>Le lundi matin, la fermentation de la populace du
-quartier était intense ; l'écume révolutionnaire quittait
-le ruisseau pour prendre le haut du pavé ; des
-barricades énormes s'élevaient à tous les coins de
-rue et coupaient en plusieurs endroits la rue de Rivoli.
-Des mégères, des femmes hors de sexe, s'accrochaient
-aux passants et les obligeaient à collaborer
-à leurs barricades. Des dames bien vêtues et
-qui fuyaient effarouchées, étaient ramenées, la baïonnette
-au dos, et devaient porter leur pavé. Il leur
-fallait prendre la pelle et la pioche, emplir des sacs
-à terre, enfin contribuer à une défense qui eût été
-leur ruine en cas de victoire.</p>
-
-<p>Pour protéger notre maison, j'avais fait arborer
-mon drapeau d'ambulance, et je disposai bientôt de
-moyens de secours pour une trentaine de blessés. Je
-transformai les locataires de la maison en ambulanciers,
-et j'obtins d'un officier qu'une sentinelle fût
-placée à notre porte pour en interdire l'entrée à tout
-homme armé, ou que je ne voudrais pas admettre.
-Grâce à ces précautions, nous passâmes la journée
-du lundi d'une façon assez calme.</p>
-
-<p>Le mardi 23, les tribulations commencèrent. La
-maison qui touche celle que j'habite est occupée par
-un grand magasin de confection : la maison <i>Henri IV</i>.
-Depuis le matin, un fédéré, ancien commis du confectionneur,
-rôdait autour de la maison, cherchant
-un moyen de détruire l'établissement dont il avait
-été renvoyé. Voilà le moyen que cet ingénieux scélérat
-finit par découvrir. Il voit un vieillard infirme à
-une fenêtre du cinquième étage. Il crie qu'on vient
-de tirer sur lui et fait feu lui-même sur le vieillard,
-qui ferme sa fenêtre en proie à une véritable terreur.
-J'étais présent ; j'ai suivi toutes les phases de ce
-guet-apens, et un seul coup de fusil a été tiré : celui
-du fédéré.</p>
-
-<p>Au bruit de la détonation, au cri du fédéré, les
-gardes nationaux entourent la maison comme un
-troupeau de bêtes féroces, en criant : A mort! En un
-instant la porte est enfoncée et la maison envahie.
-Le promoteur de cette sauvagerie, au lieu d'aller au
-cinquième chercher son agresseur imaginaire, se
-rue sur la devanture de son ancien patron ; elle est
-bientôt brisée et le magasin mis au pillage. En un
-instant les différents appartements sont envahis,
-tous les meubles broyés, saccagés et jetés par les fenêtres.
-On trouve le pauvre vieillard, ce qui n'était
-pas bien difficile, on l'entraîne, et, par un miracle
-que je ne m'explique guère, il ne fut pas massacré.</p>
-
-<p>Les autres locataires étaient absents de la maison,
-et parmi eux je compte des amis dont je voyais piller
-les meubles avec un véritable chagrin. Assisté
-de mon personnel, nous tentâmes auprès des chefs
-d'impuissants efforts pour leur faire comprendre
-que personne n'avait tiré par les fenêtres.</p>
-
-<p>Les chefs étaient gris, les soldats ivres, et rien ne
-pouvait arrêter leur rage. La concierge avait disparu
-avec ses enfants, et le misérable qui avait organisé
-le pillage vint la réclamer chez moi morte ou vive.
-Je fis respecter notre maison et mis dehors les fédérés
-qui voulaient nous soumettre à leurs perquisitions.
-Pendant ce temps l'un d'eux était allé à la
-Commune et rapportait un ordre parfaitement en
-règle, signé de deux membres de cette bande ; il
-enjoignait de brûler toute maison dont les habitants
-feraient opposition à la Commune ou tireraient par
-les fenêtres sur les gardes nationaux. Cette dernière
-phrase était d'une autre écriture que le reste de l'arrêté,
-et ajoutée après coup pour la circonstance. Jusqu'à
-ce moment il n'y avait eu qu'un seul incendie,
-celui du ministère des finances, allumé depuis la
-veille au soir, les fédérés ne s'étaient pas encore accoutumés
-à brûler nos maisons, ils y mettaient provisoirement
-des formes.</p>
-
-<p>Je courus à l'homme au papier : un sinistre drôle,
-simple garde, une face pâle et froidement féroce,
-encadrée d'une barbe jaune.</p>
-
-<p>&mdash; Vous voulez brûler la maison?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, citoyen, voilà l'ordre.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne l'exécuterez pas, je vous en réponds.
-Ne voyez-vous pas qu'à côté existe une ambulance,
-et que l'incendie la dévorera inévitablement?</p>
-
-<p>&mdash; Déménagez votre ambulance.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne déménagerai pas, et vous ne brûlerez
-rien.</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez voir cela.</p>
-
-<p>Je me mis à la poursuite des chefs et leur démontrai
-combien il était stupide de brûler une ambulance
-pour venger un coup de fusil qui n'avait pas
-été tiré.</p>
-
-<p>Mais le gredin me suivait partout, son papier à
-la main, et aussitôt qu'il l'avait montré, les chefs les
-mieux disposés me tournaient le dos en me disant :</p>
-
-<p>&mdash; C'est un ordre de la Commune ; que voulez-vous
-que j'y fasse?</p>
-
-<p>Leur attitude ne m'était pas très-hostile. Ce
-jour-là on devinait qu'ils ne tenaient pas absolument
-à voir la maison brûler, mais ils ne se sentaient
-pas le courage de s'opposer à un ordre de la
-Commune.</p>
-
-<p>Ils semblaient dire : Tirez-vous de là comme vous
-pourrez ; ici chacun joue sa peau, défendez la vôtre.
-Tout ce que nous pouvons faire, c'est de ne pas nous
-en mêler. Ils craignaient de passer pour suspects et
-tremblaient devant ce chiffon de papier qui représentait
-la Commune.</p>
-
-<p>J'avisai alors des gardes nationaux habitant le
-voisinage ; je leur fis comprendre que l'incendie de
-cette maison était l'incendie du quartier, et que ce
-qu'ils possédaient serait naturellement détruit. En
-effet, la rue du Roule, qui forme encoignure avec le
-magasin de Henri IV, est formée de vieilles constructions,
-de maisons petites, enchevêtrées les unes dans
-les autres et qui auraient brûlé d'autant mieux jusqu'à
-la dernière qu'il était défendu sous peine de
-mort de jeter un seau d'eau sur une maison incendiée.</p>
-
-<p>Parmi ces gardes nationaux j'en remarquai deux
-qui semblaient plus énergiques que les autres. Je
-les pris à part :</p>
-
-<p>&mdash; Alors vous êtes décidés à vous laisser brûler?</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai que c'est embêtant ; mais qu'est-ce
-que vous voulez que nous y fassions?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut se défendre ; la vie d'un homme aujourd'hui
-ne pèse pas une once ; vous avez des armes ;
-envoyez une balle dans la tête ou un coup de baïonnette
-au premier qui s'avancera pour mettre le
-feu ; le second réfléchira avant de risquer l'aventure.</p>
-
-<p>Le sinistre gredin qui voulait nous brûler n'osait
-rien dire. Je sentais qu'il avait peur de perdre la
-partie et l'enjeu était sérieux. Je profitai de son hésitation ;
-je montai la tête de mes hommes, et ils finirent
-par me dire :</p>
-
-<p>&mdash; C'est entendu, le premier qui approchera recevra
-son affaire.</p>
-
-<p>Je les plaçai devant la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Restez là et ne bougez pas. Tenez seulement
-un quart d'heure, je me charge du reste.</p>
-
-<p>Je sentais bien que je venais d'obtenir un simple
-répit. L'incendiaire s'était glissé dans la foule, et
-j'allais avoir sur les bras le rebut de cette canaille.</p>
-
-<p>Je courus le quartier et je fus assez heureux pour
-mettre la main sur un commandant d'état-major,
-homme qui semblait bien élevé et qui n'était point
-ivre.</p>
-
-<p>&mdash; Colonel (il sourit de la façon la plus gracieuse),
-venez donc me dégager, on veut brûler mon ambulance.</p>
-
-<p>Je me gardai bien de dire que c'était la maison
-voisine ; en pareil cas on ment avec un aplomb
-superbe. Du reste j'avais flatté sa vanité en le traitant
-de colonel ; il était à moi.</p>
-
-<p>&mdash; Brûler votre ambulance! c'est absurde ; je ne
-veux pas de cela.</p>
-
-<p>Je fis venir les officiers et le porteur de l'ordre
-communeux, qui était en train d'exciter la foule.
-Appuyé par le commandant qui entrait tout à fait
-dans mon plan de résistance, je me fis écouter. Je
-représentai à ces brutes qu'il était odieux de songer
-à brûler une ambulance renfermant leurs frères,
-qui avaient versé leur sang pour leur cause, etc.</p>
-
-<p>La vérité, c'est qu'en fait de blessés je n'avais
-qu'une quarantaine de matelas sauvés du pillage des
-maisons voisines et un pauvre diable qu'ils avaient
-entraîné de force et qui s'était dit blessé pour leur
-échapper.</p>
-
-<p>Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ils ignoraient entièrement
-cette circonstance, car je n'avais laissé pénétrer
-personne dans ma maison ; quand la porte s'ouvrait,
-et Dieu sait combien de fois ils tirèrent la sonnette,
-j'étais toujours là pour en barrer l'entrée ; et
-j'avais été assez heureux pour repousser toutes les
-réquisitions ou perquisitions qu'ils avaient voulu
-me faire subir depuis la veille.</p>
-
-<p>Le vent tournait de mon côté, j'étais maître de la
-situation. Dans ces bagarres, un rien suffit pour
-vous perdre ou vous sauver ; si vous ne dominez pas
-la foule, elle vous écrase. La majorité était passée de
-mon côté et j'étais absolument disposé à m'en servir.</p>
-
-<p>Alors l'homme au papier composa et me dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je consens à ne pas mettre le feu, mais à la
-condition que tout sera détruit et brisé dans la
-maison.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a une heure que vos amis sont là-haut, et
-vous devez comprendre que sous ce rapport il ne
-doit plus rien rester à faire.</p>
-
-<p>&mdash; Major, ajouta un capitaine, il faut que ces
-gens-là soient punis (punis de quoi, mon Dieu!).
-Prenez tout le linge pour votre ambulance, et le vin
-de la cave pour vos blessés.</p>
-
-<p>&mdash; J'accepte avec reconnaissance, seulement pour
-l'instant j'ai assez du linge qui est sur le trottoir,
-et comme le vin est dans la cave je sais où j'en pourrai
-faire prendre si j'en ai besoin. Mais je crois
-qu'il serait bon, maintenant que nous nous entendons,
-de faire descendre les hommes qui sont dans
-la maison.</p>
-
-<p>&mdash; Prenez deux gardes et faites évacuer.</p>
-
-<p>Je montai, suivi de deux chenapans qui m'aidèrent
-à faire déguerpir leurs camarades, et je fermai
-la porte de la rue. Je fis porter à mon ambulance la
-literie et le linge qui jonchaient le trottoir. Le tout
-fut mis en sûreté.</p>
-
-<p>&mdash; Maintenant, capitaine, il nous faudrait un piquet
-autour de la maison. L'homme au papier n'est
-plus là, mais il pourrait revenir quand je serai
-parti.</p>
-
-<p>&mdash; Combien vous faut-il d'hommes?</p>
-
-<p>&mdash; Huit.</p>
-
-<p>&mdash; Prenez-en cinq.</p>
-
-<p>J'en ajoutai trois aux deux dont j'étais sûr, et je
-me permis de donner la consigne. Les officiers me
-laissaient faire.</p>
-
-<p>&mdash; Mes enfants, si vous ne voulez pas que vos familles
-rôtissent cette nuit, il faut faire feu sur tout
-individu qui s'approchera pour brûler la maison.
-S'il a un ordre écrit, envoyez-moi chercher, et nous
-tâcherons qu'il ne soit pas exécuté.</p>
-
-<p>&mdash; Major, soyez tranquille.</p>
-
-<p>Malgré cette assurance, moi et mes ambulanciers, &mdash; de
-braves négociants de ma maison, MM. Morel,
-Raulin et Schevetzer &mdash; nous exerçâmes une surveillance
-active.</p>
-
-<p>Pour ce jour-là nous étions sauvés.</p>
-
-<p>Un détail assez comique de l'expulsion que je fis
-des pillards qui occupaient la maison.</p>
-
-<p>Comme je descendais l'escalier, suivi de ces honnêtes
-citoyens qui venaient de remplir leurs poches,
-un d'eux, grand drôle ayant une certaine autorité
-sur la bande, me dit :</p>
-
-<p>&mdash; Major, je veux qu'on me fouille. J'ai tout cassé,
-c'est vrai, c'était pour le bien, mais je ne suis pas
-un voleur, et je veux qu'on visite mes poches.</p>
-
-<p>&mdash; Vous fouiller? vous! je le défends, vous êtes un
-honnête homme, ces choses-là se peignent sur la
-figure, et je réponds de votre probité.</p>
-
-<p>Un instant après, comme je faisais enlever et
-transporter au loin les débris de planches, de meubles
-et d'enseignes qui jonchaient le trottoir, et dont
-on aurait pu, au moyen d'une simple allumette, faire
-un feu de joie dangereux, je vis mon homme au
-milieu de la rue, dans un cercle de gardes nationaux.
-Il avait quitté sa vareuse, son gilet, et se disposait
-à quitter le reste, quand je m'approchai.</p>
-
-<p>&mdash; Que faites-vous donc là?</p>
-
-<p>&mdash; Je veux qu'on me fouille, me dit-il, avec la ténacité
-d'un ivrogne.</p>
-
-<p>&mdash; Qui donc fait ici à cet homme l'injure de douter
-de sa probité? Je réponds de lui, c'est un honnête
-citoyen. Habillez-vous, personne n'oserait vous
-fouiller.</p>
-
-<p>Au fond je ne l'aurais pas juré, et c'était probablement
-la première fois qu'on lui rendait un pareil
-hommage. Mais honnête ou non, je venais de m'attacher
-un homme dévoué, et pour le moment j'avais
-besoin de gens dévoués.</p>
-
-<p>O ma bonne casquette d'ambulance, c'est à toi
-que je devais ce résultat! Grâce au prestige que tu
-exerces sur des gens qui sentent que dans un instant
-ils peuvent avoir besoin de chirurgien, j'ai pu me
-faire entendre de ces brutes avinées, et sauver notre
-maison et celle de mes amis!</p>
-
-<p>Vers le soir, le misérable qui avait organisé le pillage
-amena sa femme à l'ambulance, nous priant de
-lui donner l'hospitalité pour la nuit. Je n'étais pas
-là, et n'osai ensuite la mettre dehors ; mais je sentis
-que c'était un espion, chargé de rendre compte de nos
-sentiments politiques, et de nous faire fusiller si les
-Versaillais avaient été repoussés. Ces gens-là ne me
-pardonnaient pas d'avoir fait échouer l'incendie de
-la maison.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Le mercredi matin 24 mai, un de mes ambulanciers,
-M. Raulin, était sur la porte vers six heures,
-lorsque passe un grand vieillard, la barbe grise,
-l'&oelig;il creux, sans uniforme, et portant le képi fédéré.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit-il
-avec un sourire, en montrant les Tuileries qui flambaient.</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi, non, répond l'ambulancier ; je n'aurais
-jamais cru la Commune aussi canaille.</p>
-
-<p>&mdash; Aussi canaille! Ah! c'est comme cela, vous
-allez avoir de mes nouvelles.</p>
-
-<p>On me prévient de ce qui vient de se passer. Je
-cours après ce vieux sauvage qui retournait à grands
-pas du côté de l'Hôtel de Ville, et je cherche à savoir
-ce qu'il appelle «&nbsp;de ses nouvelles.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Citoyen, un de vos hommes vient de traiter la
-Commune de canaille. Voici ma carte, &mdash; il me montra
-une grande carte verte qui lui conférait un grade
-que je ne me donnai pas la peine de constater ; &mdash; je
-vais à l'Hôtel de Ville, et dans une demi-heure
-votre maison flambera.</p>
-
-<p>Décidément, j'étais prédestiné à l'auto-da-fé.</p>
-
-<p>&mdash; C'est impossible qu'il vous ait dit une pareille
-chose, vous aurez mal entendu. C'est un bon citoyen,
-incapable de dire du mal de la Commune.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai parfaitement entendu, vous êtes des réactionnaires,
-et on va faire votre affaire.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne savez pas ce que vous dites, nous
-sommes des ambulanciers, et on ne brûle pas une
-ambulance. &mdash; Et je recommençai pour lui mon discours
-de la veille ; c'était de l'éloquence absolument
-perdue.</p>
-
-<p>&mdash; Je me fiche pas mal des ambulances! dans
-une demi-heure vous flamberez, voilà mon dernier
-mot.</p>
-
-<p>Je déployai toutes mes séductions pour apaiser
-cet atroce vieillard, et c'était difficile, car il appartenait
-à la catégorie des fanatiques. Après de longs
-et inutiles pourparlers, je lui dis :</p>
-
-<p>&mdash; Sur l'honneur, avez-vous entendu le propos
-que vous attribuez à mon ambulancier?</p>
-
-<p>&mdash; Sur l'honneur, je l'ai entendu.</p>
-
-<p>Quelle belle garantie pour moi que l'honneur de
-ce vieux misérable! Du reste j'étais bien sûr de sa
-véracité.</p>
-
-<p>&mdash; Alors c'est un traître qui m'a trompé, il faut
-qu'il soit puni ; fusillons-le.</p>
-
-<p>&mdash; A la bonne heure, vous êtes un vrai citoyen,
-nous pouvons nous entendre ; fusillons-le. &mdash; Et son
-&oelig;il gris éteignit ses flammes.</p>
-
-<p>&mdash; C'est entendu, il faut le fusiller, mais pas tout
-de suite, quand tout sera fini ; vous comprenez que
-j'en ai besoin pour soigner mes blessés.</p>
-
-<p>La contestation recommença de plus belle, et j'eus
-toutes les peines du monde à obtenir un sursis de
-vingt-quatre heures. Il l'accorda enfin, c'est tout ce
-que je demandais, car je me disais tout bas : Mon
-bon ami, dans vingt-quatre heures, ce n'est plus
-vous qui fusillerez, ce sera nous.</p>
-
-<p>Du reste, mon parti était pris ; si je n'avais pas pu
-le dompter, je l'aurais fait entrer chez moi pour
-exécuter la sentence, je fermais la porte, et il y a
-gros à parier qu'elle ne se serait jamais ouverte
-pour lui. Avant tout, je voulais sauver moi et les
-miens.</p>
-
-<p>Pendant cette algarade, je constatai que le piquet
-que j'avais fait placer pour garder la maison voisine,
-avait disparu. Les troupes étaient changées. J'allai
-trouver un capitaine pour lui demander mon piquet,
-lui disant les motifs qui nécessitaient sa présence.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, quand on brûlerait la maison, voilà-t-il
-pas! Vous aurez de la chance si on ne brûle pas
-tout le quartier. <i>Vous vous êtes si bien conduits dans
-l'arrondissement!</i></p>
-
-<p>Je trouvai épique la réponse de ce malfaiteur
-estimant que c'étaient les honnêtes gens qui se conduisaient
-mal.</p>
-
-<p>&mdash; Très-bien, si vous trouvez bon de brûler vos
-blessés, je n'ai rien à dire, c'est votre affaire et je
-ne m'en mêle plus.</p>
-
-<p>La porte de la maison menacée était ouverte, la
-concierge me dit que les insurgés s'occupaient à la
-piller ; j'étais consterné. Les laisser faire me semblait
-extrêmement dangereux, car depuis la veille
-l'incendie était passé dans leurs habitudes, et ils
-auraient mis le feu en se retirant ; les faire déguerpir
-me paraissait assez difficile, je n'avais plus mon
-escorte de la veille pour me protéger, et ce jour-là
-les fusils partaient seuls, surtout quand on devenait
-gênant ou indiscret. Je montai l'escalier et trouvai
-les misérables en train de faire des paquets des
-objets à leur convenance. Je pris un air très-affairé
-et me mis à crier aux différents étages :</p>
-
-<p>&mdash; Allons, citoyens, ce n'est pas notre place ici ; les
-Versaillais arrivent. Descendons, vos frères vous
-attendent&hellip; etc.</p>
-
-<p>Et je descendis l'escalier suivi de toute la bande,
-que l'annonce des Versaillais impressionnait désagréablement.
-Je tenais la rampe, le menton sur
-l'épaule, regardant en arrière si quelque canon de
-fusil n'était point braqué sur moi. Enfin, lorsque
-j'eus gagné la rue sain et sauf et que j'eus fermé la
-porte, je poussai un gros soupir de satisfaction et
-de soulagement. Mon stratagème avait réussi, c'était
-un grand danger d'évité.</p>
-
-<p>La plupart de ces bandits emportaient leur butin,
-et pas un n'eut l'idée, bien entendu, de demander à
-être fouillé.</p>
-
-<p>Une heure après, une fusillade intense se fit entendre
-en face de la maison. Les barricades étaient
-occupées et fonctionnaient avec un tapage infernal.</p>
-
-<p>Tout à coup survient une panique, on frappe à la
-porte, et je vois apparaître l'homme au pillage de la
-veille, dont je savais alors le nom : Michel, du 12<sup>e</sup> bataillon,
-demeurant rue Saint-Germain-l'Auxerrois.
-Je savais également alors qu'il avait appartenu
-comme commis au magasin de confection.</p>
-
-<p>&mdash; On bat en retraite, cachez-moi.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'admets pas ici d'hommes armés non blessés ;
-vous avez le temps encore de vous sauver ailleurs,
-partez. Cependant je vous permets de revenir
-avec une balle dans le ventre.</p>
-
-<p>Et je le mis à la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous ne voyez donc pas, dit-il en s'en
-allant, que tout brûle?</p>
-
-<p>Alors un spectacle terrible s'offrit à mes yeux. La
-maison qui fait face à la mienne, le n<sup>o</sup> 79, commençait
-à brûler ; les flammes sortaient en hautes gerbes
-par les neuf fenêtres du premier. Or, comme il était
-défendu sous peine de mort de lancer un seau d'eau
-sur le feu, nous calculions combien de temps, à peu
-près, il faudrait à cette maison, &mdash; occupée par un
-grand magasin de parfumerie et par une maison de
-deuil, &mdash; pour flamber du haut en bas et pour nous
-jeter sa fournaise en s'écroulant sur nous.</p>
-
-<p>Il paraît que le truc du coup de fusil tiré par les
-fenêtres a du bon, car c'est encore le prétexte qui
-fut invoqué dans ce cas. Peut-être que l'homme au
-papier, qui tenait si fort à nous brûler la veille,
-avait voulu utiliser son ordre de la Commune.</p>
-
-<p>Voici comment les choses se passèrent après la
-comédie du coup de fusil. Ils pénétrèrent dans la
-maison en enfonçant la porte, et montèrent au premier
-chez un banquier. Ils signifièrent au peu de
-locataires qui restaient de sortir de suite sans prendre
-la peine de rien emporter, parce que la maison
-allait être brûlée.</p>
-
-<p>Ils étaient, m'a-t-on dit, trois gredins ; l'un gardait
-la porte en bas, les deux autres accomplissaient
-leur sinistre besogne.</p>
-
-<p>L'un d'eux amassait, au milieu des meubles, les
-papiers du banquier, disposait méthodiquement ces
-éléments de combustion et plaçait dessous une allumette.
-Pendant ce temps, l'autre écoutait avec une
-parfaite indifférence les supplications des locataires
-affolés qui le conjuraient, à genoux, de ne pas les
-ruiner. Pour toute consolation, il leur disait : «&nbsp;Si
-dans cinq minutes vous n'êtes pas partis, l'escalier
-sera en feu et vous grillerez tous.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il y avait dans la maison une jeune fille phthisique
-et presque mourante, mademoiselle D&hellip;, qui
-ne pouvait quitter son lit ; sa mère poussait des cris
-déchirants.</p>
-
-<p>&mdash; Mais ma fille ne vous a rien fait, vous ne
-pouvez pas cependant la brûler vive.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'y puis rien, il faut que la maison soit brûlée ;
-cependant il est possible que je sauve la fille,
-mais à la condition que vous me jurerez que, si je
-suis pris, vous me ferez obtenir ma grâce pour vous
-avoir rendu ce service.</p>
-
-<p>Stupide brute, qui croit mériter sa grâce parce
-qu'il s'arrête à son onzième crime au lieu de compléter
-la douzaine!</p>
-
-<p>La mère jura, bien entendu, et le misérable partit
-avec la jeune fille sur son dos, et il exigea que la
-s&oelig;ur de la mourante montât la garde, armée de son
-fusil, à la porte de la rue jusqu'à son retour.</p>
-
-<p>Nous recueillîmes deux des victimes dans notre
-ambulance. Leur fortune était contenue dans un
-mouchoir noué par les coins. Les autres n'emportaient
-que les vêtements qui les couvraient.</p>
-
-<p>Nous étions réunis dans la cour, devisant assez
-tristement en attendant le moment où l'incendie
-nous obligerait à nous enfuir par les toits, car par
-la rue il n'y fallait pas songer : elle était sillonnée
-par un véritable ouragan de projectiles. Les balles,
-les obus, les boulets sifflaient, éclataient avec un
-tapage infernal, heurtaient la porte, crevaient les
-devantures des magasins, en brisaient les glaces, et
-cela depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures
-du soir.</p>
-
-<p>Nous écoutions cette tempête avec une véritable
-indifférence ; une seule chose nous préoccupait : le
-feu, car non-seulement nous perdions beaucoup ou
-même tout par le feu, mais encore il nous fallait
-exécuter, avec nos femmes et nos enfants, un voyage
-à travers les toits. Et, malgré les explorations auxquelles
-nous, les hommes, nous nous étions préalablement
-livrés, je n'avais vu bien nettement que
-les dangers du voyage aérien, mais je n'en connaissais
-véritablement pas l'issue. La seule possible,
-était une étroite croisée fermée de deux gros barreaux
-de fer, et nous manquions d'outils pour les
-faire sauter. Et encore après avoir réussi à ouvrir
-cette voie, nous ne savions pas du tout où elle aboutissait.
-Tout le monde avait fui ou se cachait dans
-les caves.</p>
-
-<p>Chacun de nous avait fait son petit sac contenant
-ses valeurs et ses objets précieux. Chacun était prêt
-à se l'attacher aux flancs, à quitter pour toujours
-son foyer, et à courir sur les toits vers l'inconnu.</p>
-
-<p>Il y a quelque chose de bien profondément mélancolique
-dans le dernier regard qu'on jette sur les
-meubles auxquels on dit adieu. A chacun d'eux se
-rattache un souvenir, une habitude. On les considère
-en quelque sorte comme des membres de la famille,
-et l'argent ne peut remplacer les souvenirs.</p>
-
-<p>De temps en temps, l'un de nous montait dans la
-maison pour surveiller les progrès de l'incendie. On
-s'approchait des fenêtres en rampant sur les parquets,
-de peur d'être aperçu des fédérés. J'avais
-assez de la farce du coup de fusil tiré des fenêtres,
-je voulais en éviter la troisième édition.</p>
-
-<p>Le feu gagnait toujours ; la maison n'était qu'un
-immense brasier, alimenté par les pommades et les
-essences du parfumeur, et qui nous rôtissait à travers
-la rue.</p>
-
-<p>Comme si nous n'avions pas eu assez de sujets de
-crainte, nous constations, à droite et à gauche de
-notre maison, d'énormes panaches de fumée colorée
-qui annonçaient d'autres incendies, et, comme
-il nous était impossible de sortir pour nous assurer
-du point précis où ils étaient allumés, nous redoutions
-d'être pris entre trois feux.</p>
-
-<p>Enfin, un cri retentit : Vive la ligne! Je ne sais
-si vous avez jamais fait partie d'un groupe de naufragés ;
-mais, dans ce cas, rappelez-vous la sensation
-que vous avez ressentie au cri de : Terre! quand
-vous avez vu le rivage. C'est exactement avec le
-même bonheur que nous entendîmes : Vive la ligne!
-car c'était pour nous le salut, c'était l'extinction de
-l'incendie, c'était la mort de la Commune, c'était
-surtout la revanche.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARAVANES D'UN CHIRURGIEN D'AMBULANCES PENDANT LE SIÉGE DE PARIS ET SOUS LA COMMUNE ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
-</html>