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-The Project Gutenberg eBook of Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances
-pendant le siége de Paris et sous la commune, by Désiré Joseph Joulin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de
- Paris et sous la commune
-
-Author: Désiré Joseph Joulin
-
-Release Date: March 23, 2021 [eBook #64909]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/American
- Libraries.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARAVANES D'UN CHIRURGIEN
-D'AMBULANCES PENDANT LE SIÉGE DE PARIS ET SOUS LA COMMUNE ***
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- LES CARAVANES
- D'UN
- CHIRURGIEN
- D'AMBULANCES
- PENDANT LE SIÉGE DE PARIS
- ET SOUS LA COMMUNE
-
- PAR LE
- DR JOULIN
- PROFESSEUR AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE
- CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
-
-
- PARIS
- E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
-
- 1871
- Tous droits réservés.
-
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-
-PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
-
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-
-
-A MONSIEUR
-
-ARMAND DU MESNIL
-
-OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR
-
-SOUVENIR AFFECTUEUX
-
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-
-LES CARAVANES
-
-D'UN
-
-CHIRURGIEN
-
-D'AMBULANCES
-
-
-
-
-I
-
-
-Dans ce tohu-bohu militaire qui fut le siége de Paris, la chirurgie
-devait malheureusement jouer un grand rôle. Aussi, dès le début, le
-corps médical organisa les secours avec un dévouement dont je ne lui
-ferai pas l'injure de le féliciter, car il fait partie de ses
-traditions, de ses devoirs, de ses habitudes. Le médecin se dévoue
-aussitôt que surgit un malheur public qu'il peut soulager, et cela sans
-craindre d'écraser ses contemporains sous un lourd fardeau de
-reconnaissance, car il sait parfaitement qu'il est sans exemple dans
-l'histoire que le public ait jamais tenu compte au médecin de son
-dévouement une fois que le péril est passé.
-
-Les ambulances constituaient la question d'urgence, mais toute
-l'organisation en fut abandonnée à l'initiative ou à l'inexpérience
-individuelle. Chacun fit du mieux qu'il put, chercha ses ressources là
-où il espéra les prendre. Les uns, comme l'Internationale et la Presse,
-avec leurs puissants moyens d'action, reçurent des capitaux
-considérables et firent les choses tout à fait en grand; d'autres, plus
-modestes, sollicitèrent à domicile des souscriptions et un concours qui
-firent rarement défaut. Enfin, le zèle de tous accomplit des prodiges de
-charité.
-
-L'administration supérieure, qui poussa l'incapacité jusqu'au génie, eut
-le bon goût de s'effacer et de nous laisser faire au début, et c'est une
-des rares choses dont on lui aurait su gré, si elle avait eu
-l'intelligence de persister dans cet effacement. Malheureusement le
-gouvernement possède dans sa collection de rouages inutiles un vieux
-dieu, sans bras ni jambes, fétiche perclus du cerveau, dur d'oreille et
-voulant tout engloutir dans ses vastes mâchoires démeublées. Ce dieu
-vorace et impuissant se nomme l'INTENDANCE.
-
-Aussi longtemps que les ambulances furent en voie de création,
-l'intendance respecta religieusement cette phase pénible de l'existence
-des choses nouvelles, mais aussitôt que les ambulances organisées furent
-en état de rendre des services, l'intendance, escortée de ses
-riz-pain-sel, se fit porter au milieu de la route pour empêcher les
-ambulanciers de passer et leur dit en langage administratif, que je
-traduis ici pour la commodité du lecteur:
-
-«Je suis l'intendance, et j'ai dans mes attributions ce qui concerne les
-réparations de la peau militaire. Vous voulez me faire une concurrence
-déloyale puisque vous prétendez faire et bien faire, à vos frais, sans
-qu'il en coûte un sou à l'État, une besogne pour laquelle l'État me paye
-très-cher, et que je fais fort mal. Par le foin qui remplit mes bottes!
-je ne puis vous permettre un pas de plus dans cette voie fatale. Je vous
-absorbe ou je vous brise; choisissez entre mes vices et ma colère. Mes
-vices sont aimables, et ma colère terrible. J'aime mieux priver la
-société de vos services que de vous voir rendre des services à côté de
-moi, qui suis habituée à n'en rendre qu'à moi-même.»
-
-Nous verrons plus tard ce qu'il advint des outrecuidantes prétentions de
-l'intendance.
-
-Les ambulances s'organisaient donc de tous les côtés. Une ambulance qui
-s'organise se compose de deux éléments assez distincts; d'abord
-l'état-major, en général fort disposé à croquer des marrons, ensuite les
-comparses, dont l'éternelle destinée semble de tirer du feu lesdits
-marrons. J'aurais pu mettre mon couvert du côté des croqueurs,
-c'est-à-dire de l'état-major, mais je n'aime ni à tirer, ni à croquer
-les marrons. Je restai donc un instant à l'écart, examinant comment je
-pourrais me rendre utile en conservant toute mon indépendance d'action,
-et en me créant une situation spéciale où je n'aurais ni trop à
-commander, ni surtout à obéir.
-
-Après avoir avec soin étudié ce terrain nouveau pour moi, j'acquis la
-conviction que pour rendre la plus grande somme de services possible au
-combat, un chirurgien, muni d'appareils bien complets, devait diriger
-seulement deux voitures d'ambulance, l'une pour blessés couchés, l'autre
-pour blessés assis, lesdites voitures constamment à ses ordres et prêtes
-à se porter au feu chaque fois qu'il y a bataille.
-
-C'est là le véritable type de l'ambulance volante. Avec deux voitures on
-passe partout, on a son petit personnel tout entier sous la main, chacun
-sait d'avance le rôle qu'il doit remplir, les ordres sont rapidement
-exécutés, et les soins d'autant plus efficaces qu'ils se font moins
-attendre. On fait le pansement complet et définitif sur place, on charge
-de suite ses blessés sans leur faire subir une foule de transbordements
-toujours pénibles et qui durent de longues heures, parfois même
-plusieurs jours; puis, les voitures pleines, on revient à Paris et on
-expédie les malades là où ils trouveront les soins définitifs les plus
-convenables, selon la gravité de leurs blessures.
-
-Dans cette situation, le chirurgien est absolument indépendant; il
-n'obéit qu'à ses inspirations, à sa fantaisie, à son initiative; il ne
-subit d'autre contrôle que celui de sa volonté, et lorsqu'il a acquis un
-peu d'habitude dans le métier d'ambulancier, il ne perd pas sa journée.
-
-Je dis quand il a acquis un peu d'habitude, car il faut encore un
-certain apprentissage; il ne suffit pas d'avoir un brillant équipage de
-chasse pour trouver le gibier, il faut en connaître les us et coutumes.
-Les trois quarts du temps l'état-major de la place semblait ne pas
-savoir où on se battait ou même s'il y avait combat; il vous envoyait
-parfois au nord quand l'affaire était au sud, et cela de la meilleure
-foi du monde. Aussi j'ai fait jusqu'à dix ou douze lieues dans une
-journée sans pouvoir mettre la main sur un blessé, ce qui n'était pas
-absolument agréable par un froid de huit ou dix degrés.
-
-Donc, pour faire une bonne ambulance volante, outre un chirurgien bien
-équipé, il faut malheureusement deux voitures et des chevaux. Je dis
-malheureusement, parce que c'est justement là que gît la difficulté.
-
-Pour la première fois qu'une voiture entre en campagne, cela va encore;
-on empaume assez facilement les gens, on leur montre l'expédition
-exclusivement par son côté pittoresque, en leur cachant avec soin le
-côté laurier. Aussi le voyage, au départ, se fait avec beaucoup
-d'entrain et de gaieté; seulement il peut arriver un moment où il n'est
-plus temps de feindre, la dissimulation serait absolument inutile: on
-peut tomber en plein drame militaire. Alors la mine du propriétaire de
-l'équipage s'allonge; on entend des: «Ah! si j'avais su!» étouffés,
-l'oeil a des effarements précurseurs d'une fuite, et si vous avez le
-malheur de quitter vos gens cinq minutes, vous courez la chance de ne
-plus retrouver personne et de revenir seul, à pied, avec vos instruments
-sur le dos.
-
-Au retour, la conversation languit, vous sentez des regards hostiles et
-qui semblent dire: «Si jamais tu m'y repinces!»
-
-Mais à mesure qu'on pénètre dans l'atmosphère de Paris, à mesure qu'on
-s'écarte du tapage et de la fumée de la bagarre, le courage du néophyte
-renaît, sa langue se délie, et bientôt il parle avec complaisance des
-dangers qu'on aurait pu courir, du sang-froid qu'on aurait développé.
-
-Vous croyez votre homme guéri de sa peur et aguerri pour l'avenir! En
-vérité, je vous le dis, jamais vous ne remonterez dans la voiture de cet
-homme, jamais son cheval ne fera partie d'une ambulance, jamais sa femme
-ne vous pardonnera d'avoir conduit à la _boucherie_ son mari, un père de
-famille, qui n'a échappé que par un véritable miracle à la mort des
-héros.
-
-Je n'ai pas besoin de dire que neuf fois sur dix on n'a couru aucune
-espèce de danger, et qu'au retour on s'est simplement montré en famille
-d'autant plus téméraire que la peur avait été plus grande.
-
-Allez frapper à une autre écurie, celle-là vous est fermée pour
-toujours.
-
-Après un certain nombre de tentatives dont les résultats présentaient
-les diverses nuances qui séparent un échec d'une réussite, je finis par
-mettre la main sur deux voitures fidèles et dévouées qui m'ont servi
-dans toutes les affaires depuis celle du Moulin-Saquet. Une appartenait
-à M. Kerckoff, de la galerie d'Orléans; c'était un petit omnibus de
-famille, coquet, à six places, traîné par un petit cheval très-fin,
-très-vigoureux, très-ardent, et qui ne s'effrayait pas du bruit. Pierre,
-le cocher, complétait l'équipage que je montais ordinairement.
-
-Pierre était un bon type; il avait ses jours de courage; mais parfois je
-le trouvais extrêmement nerveux et impressionnable. Il affectait alors
-une vraie tendresse pour le petit cheval, dont il ne voulait pas,
-disait-il, trop exposer la peau.
-
-Mais comme la peau de Pierre était toujours située à une très-faible
-distance de celle du cheval, je crois sincèrement que, lorsqu'il voulait
-à tout prix sauver l'une, il pensait surtout à l'autre.
-
-Le jour de l'affaire de Ville-Évrard, Pierre avait ses nerfs. Nous
-débouchions par la route de Montreuil et nous passions au pied du fort
-de Rosny, qui faisait un feu d'enfer de tous ses canons. Pierre commença
-à devenir rétif. Je regardai son nez, c'était le baromètre de son
-courage: quand il se sentait mal à l'aise, son nez se creusait de petits
-plis longitudinaux et devenait blanc vers le bout. Le nez de Pierre
-était, ce jour-là, houleux, et il passait au blanc.
-
---Monsieur, nous ne pouvons pas aller plus loin.
-
---Pourquoi cela?
-
---Le petit cheval va avoir peur.
-
---Eh bien, il cache son jeu, car on ne s'en aperçoit guère.
-
---Je le connais, monsieur, il va avoir peur et va nous faire des
-cascades.
-
---Vous abusez de ce qu'il ne peut pas s'en défendre; sans cela il nous
-dirait que ce n'est pas lui qui a peur, mais que c'est vous.
-
---Moi!! quand j'étais au siége de Rome, j'en ai bien vu d'autres!
-
-Pendant que Pierre se retrempait dans ses souvenirs belliqueux du siége
-de Rome, nous avions dépassé le fort, le petit cheval n'avait pas eu
-peur, et Pierre était rassuré, car il avait entendu que les obus
-passaient à une vingtaine de pieds au-dessus de notre tête. Il n'y avait
-véritablement aucune espèce de danger.
-
-Mais la journée avait mal commencé pour lui, et il n'était pas au bout
-de ses transes. Nous arrivâmes à 1 ou 2 kilomètres de Neuilly-sur-Marne,
-sur la route qui conduit à Joinville, route absolument découverte. Le
-plateau d'Avron échangeait une violente canonnade avec les batteries
-prussiennes situées de l'autre côté de la Marne.
-
-Les projectiles se croisaient au-dessus de la route et l'on cheminait
-sous un dôme, non pas de verdure, mais d'obus. Le cas se rencontrait
-assez fréquemment, car les batteries étaient en général placées des deux
-côtés sur des points culminants. Ce cheminement ne présentait du reste
-que bien peu de danger pour les voitures d'ambulances quand elles
-prenaient le soin de ne pas marcher près des soldats en armes. On
-n'avait guère à redouter que les obus trop pressés qui éclataient en
-l'air; mais cela était si rare qu'on n'avait pas à en tenir compte. Avec
-un peu d'habitude on reconnaissait fort bien à la mélodie de son
-ronflement si l'obus qui rayait cette voûte de mitraille était à nous
-ou... aux autres.
-
-
-
-
-II
-
-
-Les obus ronflaient donc au-dessus de la route, qui était désertée en ce
-moment par nos troupes; on y voyait seulement une charrette de cantinier
-escortée de quelques gardes nationaux. Les Prussiens trouvèrent jovial
-de tuer ces braves gens. Ils envoyèrent sur la route un seul obus, mais
-si bien pointé (leur batterie était à moins de 2,000 mètres) qu'ils
-crevèrent le cheval et éventrèrent deux des gardes nationaux de
-l'escorte. Je ne pus que constater leur mort; ils avaient été tués sur
-le coup.
-
-Je les fis déposer sur le bord du chemin.
-
-Ce spectacle n'était point fait pour calmer les émotions de Pierre; son
-nez devint blafard et se creusa de véritables tranchées.
-
---Monsieur, allons-nous-en, ces brigands vont tuer le petit cheval.
-
---Eh bien! et nos drapeaux d'ambulances qui sont sur les voitures!
-
---Ils s'en fichent pas mal des drapeaux! Allons-nous-en, monsieur,
-allons-nous-en.
-
-Il portait sa peur avec tant de crânerie que je n'insistai pas trop pour
-le faire marcher en avant. Je craignais de le voir filer sur Paris et
-nous planter là sans vergogne.
-
---Puisque vous manquez de courage aujourd'hui, mettez-vous à l'abri,
-avec les voitures, au bas du remblai de la route; mettez à terre le
-brancard et les instruments, et nous irons à pied chercher les blessés.
-
-Pierre ne se le fit pas dire deux fois, et il se jeta en bas du remblai
-avec tant d'entrain qu'il engagea dans des branches d'arbres le drapeau
-d'ambulance de la voiture; il se cassa net. Je croyais le piquer
-d'honneur, mais il nous regarda impassiblement partir à pied avec les
-brancardiers. Il avait l'air de dire: Je me suis ramassé assez de gloire
-au siége de Rome; laissons-en pour les autres.
-
-Nous arrivâmes à Neuilly-sur-Marne, mais ce n'était pas là que se
-terminait l'affaire; il fallait aller toujours à pied jusqu'à
-Ville-Évrard et faire filer un à un les blessés jusqu'aux voitures;
-c'était absolument impraticable. Je priai un des brancardiers d'aller
-chercher Pierre et de le ramener, n'importe comment, avec les équipages.
-Pierre n'osa pas refuser; son émotion était calmée; mais, en route, il
-s'aperçut qu'il n'avait plus de drapeau protecteur. Je n'ai pas besoin
-de dire que le petit cheval fit la route ventre à terre.
-
-De Neuilly à Ville-Évrard, ce fut une nouvelle litanie. Chaque maison
-qu'on rencontrait sur la route excitait son admiration.
-
---Ah! monsieur, la charmante maison!
-
---Ma foi! je la trouve assez laide.
-
---Ah! monsieur, qu'on serait bien ici.
-
---Pour y passer ses jours?
-
---Oh! non, pour se mettre à l'abri des obus.
-
-Je dois, du reste, rendre justice à Pierre: ce fut son dernier jour de
-faiblesse; quand les voitures allaient un peu trop loin, son nez
-pâlissait légèrement, se creusait de quelques rides, mais ses
-observations sur les chances de longévité du petit cheval étaient
-simplement mélancoliques, jamais il ne se permit la moindre opposition à
-mes volontés[1]. L'affaire de la Ville-Évrard lui avait laissé des
-remords.
-
- [1] Hélas! sous la Commune, Pierre devait ternir ses lauriers. Un beau
- jour lui et son camarade me plantèrent là, avec une invincible
- résolution, ils tournèrent sans retour le dos à la gloire.
-
-Mais passons à l'étude de ma seconde voiture.
-
-La seconde voiture était un grand fourgon de la maison Chevet, que tout
-le monde a rencontré dans Paris, et dans lequel on peut transporter des
-blessés couchés. Le cheval était vigoureux mais dépourvu d'initiative;
-il marchait à la suite et manifestait en toute occasion un profond
-mépris pour les côtes. Lorsqu'il était forcé de choisir entre un fossé
-ou une côte, jamais il n'eut un moment d'hésitation, il déposa toujours
-la voiture dans le fossé et tourna la croupe du côté de la montée.
-
-Il commit, sans pudeur, cette incongruité à Avron, malgré les regards
-sévères de l'assistance, et sans se laisser toucher par l'exemple de son
-petit camarade qui enlevait avec vigueur l'autre voiture sur le plateau.
-
-Le cocher de M. Chevet était un solide gaillard, d'une placidité toute
-philosophique, ne se plaignant jamais, ni de son cheval, ni du froid, ni
-des Prussiens, et allant tranquillement là où je le menais sans daigner
-faire une observation.
-
-Mon personnel était complété par un ou deux brancardiers. Pour eux, je
-n'avais que le choix, c'étaient des négociants, des amis, des clients
-qui s'inscrivaient chez moi avec beaucoup d'empressement[2]. Il est
-certain que la curiosité jouait un grand rôle dans leur empressement.
-Mais je dois dire que pas un seul n'a reculé devant la tâche qu'il avait
-acceptée et que j'avais toujours soin de bien expliquer au départ.
-
- [2] MM. Hébert, Martin, négociants habitant ma maison, Laboureur,
- pharmacien, et son fils, M. Gauthier etc., ont fait sous ma
- direction le pénible service de brancardiers.
-
-Les brancardiers sont souvent indispensables; surtout lorsque la pluie a
-détrempé les terres, il est impossible alors d'aller à travers champs
-jusqu'aux blessés. Les voitures ne pourraient s'en tirer. On va donc
-recueillir, avec les brancardiers, les hommes tombés; on les panse et on
-les ramène aux voitures.
-
-La création des compagnies de brancardiers organisés en corps réguliers
-était une excellente idée. Pour nous, elle avait cet avantage de ne pas
-nous obliger à en emmener; il nous était permis de conserver ainsi plus
-de places dans nos voitures pour les blessés; sur le champ de bataille,
-elle avait l'immense avantage de diminuer la durée de cette période
-d'angoisse qui sépare pour le soldat le moment où il tombe de celui où
-il reçoit les premiers soins.
-
-Malheureusement, on organisa les brancardiers vers la fin du siége, et
-lorsqu'ils furent organisés, on ne sut point les utiliser
-convenablement.
-
-Il est évident que toute troupe allant au feu devait être accompagnée de
-ses brancardiers. Je n'ai rien vu de semblable là où je me suis trouvé,
-ce qui n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas fait ailleurs, car
-je ne veux parler que de ce que j'ai constaté par mes yeux, et dans les
-affaires militaires le champ d'observations est beaucoup plus restreint
-qu'on ne pourrait le croire. On ne sait jamais ce qui se passe à un
-kilomètre du point qu'on occupe.
-
-Cependant je puis dire que, le jour de l'affaire de Montretout, je
-revenais sur Paris vers deux heures, naturellement avec mes voitures
-pleines; on se battait depuis le matin et la route de Rueil à Courbevoie
-était encore émaillée de longues files de brancardiers qui marchaient
-vers la bataille. C'était un peu tard. Je n'avais point eu à constater
-leur présence près de l'ennemi, et mes blessés, qui provenaient de
-l'attaque de la Malmaison, m'étaient apportés par les cacolets.
-
-Parmi les hommes et les choses qui, ce jour-là, n'étaient pas à leur
-place, je citerai certain grand aumônier barbu monté sur un joli cheval,
-et qui s'abritait avec soin derrière un pan de mur pendant que je
-pansais mes blessés. Il avait la mine altérée d'un homme fort mal à son
-aise.
-
-Je me demandais quels services pouvait bien rendre, en pareilles
-circonstances, un aumônier à cheval qui s'abrite avec tant de soin
-derrière un mur. Je ne pouvais pourtant pas lui envoyer mes blessés à
-confesser; j'en avais cependant un qui avait une mauvaise balle dans le
-ventre, et ils auraient pu en causer ensemble.
-
-Je sais que, parmi les aumôniers, un grand nombre ont fait leur devoir;
-mais je crois qu'il ne faut pas généraliser outre mesure les éloges. A
-l'affaire de l'Hay, ils étaient trois qui bavardaient entre eux, sans
-trop s'occuper du reste; et cependant les blessés ne manquaient guère.
-J'en avais un surtout frappé d'une balle dans la poitrine, une de ces
-plaies qui donnent quelques gouttes de sang, mais qui laissent largement
-passer la mort. Je n'osais pas le panser; il fallait le déshabiller et
-j'avais peur de le voir expirer dans mes mains. Pauvre garçon! il était
-là, mourant, étendu sur une mauvaise paillasse que les Prussiens nous
-avaient prêtée. Les brancards manquaient, et les Prussiens me
-signifiaient qu'ils ne voulaient pas que j'emportasse la paillasse.
-
---Pansez-moi, docteur, me disait-il d'une voix éteinte.
-
-Il lui semblait que là était le salut.
-
-Je regardai du côté des aumôniers; ils bavardaient toujours, et
-cependant c'était bien pour eux le moment de dire quelques petites
-choses à ce pauvre diable, avant qu'il partît pour un monde où l'on ne
-se bat pas.
-
-Quand les brancards arrivèrent, le soldat était mort. Les aumôniers
-causaient toujours.
-
-
-
-
-III
-
-
-Je vais maintenant exposer avec quelle simplicité de mécanisme
-l'initiative des médecins avait créé des ambulances, et je prendrai
-comme exemple celle du Ier arrondissement dont j'ai été mieux à même
-d'apprécier le fonctionnement. On verra ensuite ce qu'il a fallu
-d'ineptie et d'incapacité à l'Intendance pour arriver à porter le
-désordre dans une institution qui marchait admirablement.
-
-Aux premiers bruits du siége, les médecins de l'arrondissement furent
-convoqués sous la présidence du professeur Lasègue. On leur demanda un
-concours qui fut naturellement accordé sans réserve. Chacun devait
-fournir, dans la limite de ses moyens, des lits pour les blessés et des
-secours de toute nature.
-
-On décida d'abord qu'on fonderait un certain nombre d'ambulances dans
-des locaux spéciaux et où on recevrait les blessés assez gravement
-atteints, pour que de grandes opérations pussent être faites avec un
-personnel de chirurgiens habiles, d'internes, d'infirmiers, etc. Ces
-frais furent couverts par des souscriptions privées, qui s'élevèrent à
-environ 35,000 francs. D'un autre côté, les médecins devaient solliciter
-leurs clients les plus aisés de prendre chez eux les blessés légèrement
-atteints. Ces blessés devaient être nourris, pourvus de toutes les
-choses nécessaires aux frais de leur hôte et être considérés comme des
-membres de la famille.
-
-Les médecins se chargeaient naturellement de tous les soins nécessaires.
-En quelques jours, et de cette façon, le Ier arrondissement disposa
-d'environ huit cent quatre-vingts lits qui ne coûtaient absolument rien
-à l'État. Il fournissait un blessé, on lui rendait un soldat bien
-portant. Je crois qu'il a rarement fait un marché aussi avantageux.
-
-Le professeur Lasègue se trouva être un organisateur de premier ordre,
-qui se dévoua à l'oeuvre, lui et toute sa famille, avec une abnégation
-et un zèle dont personne naturellement n'a songé à leur savoir le
-moindre gré.
-
-Les dames dirigeaient la lingerie au bureau central de l'ambulance et
-opéraient les distributions de secours et de vivres.
-
-Le président avait sous ses ordres les bureaux et organisait tous les
-services à mesure que la nécessité s'en faisait sentir. Le mécanisme du
-fonctionnement était d'une simplicité élémentaire. Les médecins
-donnaient le nombre de lits vacants dans le périmètre de leur quartier.
-Ces lits, centralisés par le bureau, étaient représentés par des
-bulletins. Le jour d'un combat, à mesure que les blessés étaient amenés
-au bureau, sans même les faire descendre de voiture, et selon la gravité
-de leur blessure, ils recevaient un bulletin et étaient dirigés chez
-l'habitant, où ils trouvaient un bon lit tout prêt à les recevoir, et
-une famille qui les accueillait avec empressement. On ne renvoyait le
-blessé que guéri et prêt à être expédié à son corps.
-
-Dans la soirée et la nuit du 30 novembre et du 2 décembre, l'ambulance
-du Ier arrondissement plaça _quatre cent cinquante_ blessés; à deux
-heures du matin, les derniers arrivaient, et pas un seul n'attendit
-l'asile dont ils avaient tous un si grand besoin.
-
-Ici se place un petit fait qui peint bien les intendants. Une partie des
-blessés tombés aux combats de la Marne étaient ramenés à Paris sur les
-bateaux omnibus. Pour éviter les retards, on avait réuni sur la berge
-les moyens de transports, et la distribution des bulletins fonctionnait
-aussi régulièrement qu'au bureau central. Un bateau de blessés aborde;
-il en descend un intendant supérieurement galonné.
-
---Qui est-ce qui dirige le service ici?
-
---C'est moi, dit M. Lasègue.
-
---Combien de lits?
-
---Quarante-cinq.
-
---Vous en avez cent.
-
---Quarante-cinq.
-
---Je vous dis que vous en avez cent.
-
-M. Lasègue, froissé de la roideur et de l'impertinence de ce monsieur
-qui ne savait pas un mot de l'état des choses, lui répondit froidement
-en remettant ses bulletins dans sa poche:
-
---S'il y a cent lits, cherchez-les. Et il lui tourne le dos en fumant
-son cigare.
-
-L'intendant appela les brancardiers qui attendaient des ordres.
-
---Brancardiers, portez vingt blessés au théâtre du Châtelet.
-
---Il n'y a plus une place.
-
---Alors, allez à Saint-Merry.
-
---Tout est plein.
-
-Le monsieur aux galons regarda d'un air furieux le bateau, les
-brancardiers, planta là les blessés et le bateau, et disparut sans rien
-dire.
-
-Personne, depuis, n'en entendit oncques parler. Immédiatement, la
-distribution des bulletins commença, et les trente-cinq blessés (il n'y
-en avait pas plus sur le bateau) furent placés chez l'habitant.
-
-L'ambulance du Ier arrondissement, pendant son fonctionnement, a soigné
-2,680 malades ou blessés. Elle trouva dans M. Méline, adjoint au maire,
-un concours aussi actif qu'intelligent et dévoué; il débarrassa, dans
-les limites du possible, cette institution charitable de toutes les
-entraves administratives qui lui étaient suscitées.
-
-Il est probable que c'est pour la première fois que vous entendez parler
-des ambulances du Ier arrondissement, tandis que vous avez eu les
-oreilles rebattues des faits et gestes de quelques autres ambulances.
-
-Ne mesurez pas la somme du bien produit à l'intensité du tapage qui se
-fait autour des choses. Les gens dont je vous parle n'ont vu que le
-devoir et l'ont accompli noblement, simplement, gratuitement, sans
-bruit. Ils fuyaient la réclame et eussent été profondément blessés de
-voir leur conduite célébrée aux sons de la grosse caisse. Avec des
-sommes véritablement insignifiantes, ils ont accompli des choses
-énormes. Ceux-là peuvent dévoiler sans crainte au public le mobile de
-leurs sentiments et surtout leurs livres de comptes. Plus d'un
-philanthrope et plus d'une ambulance en ce monde ne pourraient pas en
-faire autant.
-
-Alors surgit l'intendance, qui ne sait guère jouer que le rôle de «bâton
-dans les roues.» Plus d'une fois les intendants avaient fait leur
-apparition dans nos bureaux. Mais, à leur sujet, la consigne était
-générale: ne jamais discuter, trouver parfait et accepter leurs idées
-trop souvent saugrenues, mais n'en tenir absolument aucun compte.
-
-L'intendant se retirait enchanté, et on ne le revoyait jamais, car c'est
-une particularité caractéristique de l'histoire naturelle de
-l'intendant. Il parle, donne des ordres, et croit que cela suffit.
-Presque jamais il ne vérifie si ses intentions ou ses ordres ont été
-exécutés: c'est ce qui explique l'admirable chaos, l'ineffable
-brouillamini, l'inextricable désordre qui caractérisent les actes de
-cette institution.
-
-L'intendance était au comble de la surprise. Malgré son intervention,
-l'ambulance du Ier arrondissement fonctionnait toujours admirablement.
-Mais il y avait un citoyen, préfet de la Seine, du nom de Jules Ferry,
-un vrai préfet des pièces du Châtelet, et que je confonds toujours avec
-Hurluberlu XIV. Ce magistrat municipal aurait dû comprendre que son
-premier devoir était de sauvegarder ses administrés du militarisme
-bouton de guêtre de l'intendance, et que la charité privée n'a rien à
-gagner à l'intervention d'un corps égoïste, incapable, sans coeur, qui
-envahit, non pas pour faire mieux que ce qu'il remplace, mais uniquement
-pour accroître sa puissance, pour affirmer sa domination envahissante.
-
-Mais M. Ferry n'est point homme à se préoccuper de pareils détails. Sans
-savoir un mot de la question, sans réfléchir à l'absurdité des mesures
-qu'il prenait, il signa sous la dictée de l'intendance une série de
-décisions qu'Hurluberlu XIV n'eût point lui-même osé signer, sans réunir
-trois fois son conseil des ministres.
-
-Il déclara qu'il se souciait assez peu de la charité privée qui
-nourrissait les blessés; on n'avait nul besoin de cela. Désormais
-l'intendance se chargerait de ce soin. Ce qu'il demandait, c'était des
-lits, beaucoup de lits vides, et le reste le regardait. De plus, les
-arrondissements furent divisés en lopins appartenant aux secteurs et
-dépendants de l'hôpital de ces secteurs: il était expressément interdit
-aux ambulances de prendre des blessés, sinon ceux envoyés par l'hôpital.
-
-Le Ier arrondissement, divisé avec une logique particulière, se trouvait
-dépecé entre trois secteurs et avait pour hôpitaux répartiteurs Beaujon,
-Lariboisière et l'Hôtel-Dieu.
-
-Voici maintenant le mode de fonctionnement: un blessé était d'abord
-conduit à l'hôpital, par exemple à Beaujon, puis de là renvoyé à
-l'ambulance, qui de là l'expédiait à destination. Intelligente
-complication!
-
-Pour la nourriture, c'était une autre histoire. Chaque jour, l'habitant
-qui n'avait plus le droit de nourrir son malade à ses frais, était fort
-empêché pour le nourrir aux frais de l'intendance; car, en ce temps de
-réquisition, on n'avait pour son argent des vivres qu'au moyen d'une
-carte, et les cartes pour blessés étaient supprimées.
-
-Donc, l'habitant charitable du Ier arrondissement était obligé d'aller
-tous les matins à Beaujon ou à Lariboisière, chercher un bon de cent
-grammes de viande qu'on lui faisait attendre parfois fort longtemps;
-puis, muni de ce bon, il continuait son voyage et allait se faire
-servir, à quelques lieues de là, ses cent grammes de viande, en faisant
-naturellement une nouvelle queue à la porte de la boucherie de
-l'intendance.
-
-Il est vrai que ses cent grammes de viande (quand il y avait de la
-viande) ne lui coûtaient absolument rien--que la perte de sa journée
-tout entière. Même cérémonie pour le pain et pour tout ce qui était
-nécessaire aux blessés. Il était du reste absolument défendu à un logeur
-de blessés de représenter ses voisins; chacun devait perdre sa propre
-journée et faire le voyage pour son compte. Hélas! combien de gens
-donnèrent alors leur démission d'âmes charitables!
-
-Et dire qu'une époque qui a produit dans l'ordre moral tant de
-flibustiers éminents, a pu produire en même temps dans l'ordre
-administratif des administrateurs d'une aussi haute capacité, et encore
-ils n'avaient pas l'excuse d'être hydrocéphales!
-
-Toute la journée c'était une procession de gens qui arrivaient à
-l'ambulance exaspérés:
-
-«Mais, monsieur, j'ai chez moi quatre ou six, ou dix blessés qui meurent
-de faim. Je meurs de faim aussi; avec quoi voulez-vous que je les
-nourrisse?»
-
-L'intendance, qui laissait nos soldats valides crever de faim et de
-misère, alors qu'ils avaient encore assez de voix pour faire retentir
-leur colère, osait prendre la responsabilité de nourrir de malheureux
-blessés qui ne pouvaient faire entendre leurs souffrances.
-
-Ah! Monsieur Ferry, certaines sottises dans la vie privée ne sont que
-des sottises, dans la vie publique elles peuvent devenir des crimes.
-
-Peu à peu, et grâce à l'énergie des municipalités, cette organisation
-stupide fut un peu modifiée et fonctionna d'une façon moins
-impraticable, mais l'élan de la charité privée était brisé, et il devint
-fort difficile vers la fin d'y avoir recours.
-
-
-
-
-IV
-
-
-L'intendance ne se contentait pas de mettre la main sur les ambulances
-civiles, elle voulait encore appliquer son estampille sur le dos des
-médecins et s'en faire d'humbles subordonnés. Je n'ai jamais compris
-pourquoi les grandes ambulances se sont laissé mettre au cou le collier
-de l'intendance et lui ont prêté serment de vasselage en se faisant un
-titre d'être ses auxiliaires.
-
-Les grandes ambulances n'avaient nul besoin de l'administration qui,
-elle, au contraire, ne pouvait se passer d'elles. Il leur était donc
-facile de conserver une indépendance pleine de dignité.
-
-Parmi les médecins qui se consacraient au soulagement des blessés, un
-certain nombre se montra absolument réfractaire aux étreintes de
-l'intendance; je n'ai pas besoin de dire que j'étais de ces médecins-là.
-
-Pour sortir des portes de Paris, quand il y avait une affaire, il
-fallait naturellement être muni de certains insignes, tels que: drapeaux
-aux voitures, brassards estampillés par les maires, cartes d'ambulances
-et laissez-passer. Il fallait nécessairement, dans l'intérêt du service,
-qu'on eût recours à des mesures de précaution. Seulement, celles que je
-viens d'énumérer étaient insuffisantes. Il était facile au premier venu
-de se procurer tout cela et les routes se trouvaient encombrées de
-flâneurs, qui en prenaient seulement pour leur plaisir, en se tenant à
-une distance trop respectueuse de l'affaire.
-
-Leurs voitures rentraient constamment vides de blessés; ils s'étaient
-contentés d'admirer les effets du lointain et d'embarrasser la route des
-ambulanciers sérieux. Rien de plus facile, comme je le dirai tout à
-l'heure, que d'écarter ces gens-là des routes où ils n'étaient que
-gênants. Mais l'intendance n'y songeait guère; elle ne semblait pas
-tenir absolument à ce qu'on fût utile, elle voulait surtout qu'on portât
-sa livrée. Aussi, en collaboration de M. Trochu, elle fit publier un
-arrêté qui lui laissait la faculté de choisir ses élus, c'est-à-dire les
-gens porteurs de son estampille.
-
-Je ne critique pas l'arrêté d'une manière absolue, mais il ne remédiait
-nullement à l'abus que j'ai signalé et il devenait une barrière opposée
-à des médecins qui pouvaient rendre de réels services. Ainsi un fruitier
-qui aurait désiré faire entendre à sa famille le bruit lointain d'une
-bataille aurait trouvé devant sa charrette les portes grandes ouvertes,
-s'il avait pris la simple précaution de demander à l'intendance un visa
-qu'elle ne refusait à personne, tandis qu'un docteur, fût-il professeur
-à la Faculté de Médecine, pouvait se voir fermer ladite porte au nez
-s'il dédaignait de se laisser viser par l'intendance.
-
-Les ambulances régulièrement organisées n'étaient pas non plus, sur ce
-point, à l'abri de tout reproche. On rencontrait sur les routes des
-voitures absolument pleines d'ambulanciers. Je me demandais où ils
-pourraient, au retour, loger leurs blessés? et cela s'est vu jusqu'à la
-fin de la guerre, c'est-à-dire à une époque où les brancardiers,
-organisés en escouades, rendaient tout à fait inutile le transport de ce
-personnel de curieux, qui n'avaient même pas le prétexte de rendre des
-services.
-
-Pour écarter cette cohue encombrante, il aurait suffi d'interdire le
-chemin des combats à toute voiture contenant plus d'un ambulancier en
-dehors du cocher.
-
-On aurait ainsi réservé aux blessés toute la place disponible, et qui se
-trouvait occupée par des gens qu'une simple curiosité conduisait. Et
-comme, en général, ces gens-là étaient fort prudents, il en résultait
-que trop souvent les voitures s'arrêtaient beaucoup trop loin du combat.
-
-Examinons maintenant de quelle façon l'intendance usait de ce monopole
-tyrannique, et comment elle en remplissait les obligations envers nos
-pauvres soldats blessés.
-
-Le jour de l'affaire de l'Hay, je me présentai à la porte de Montrouge.
-L'officier de marine qui commandait le poste vint reconnaître les
-voitures. Je lui exhibai ma carte de fondateur d'ambulance; car, en
-dehors de mon service de voiture, j'avais créé une douzaine de lits où
-je soignais mes blessés, ce qui me donnait droit à une carte spéciale.
-
-L'officier me rendit ma carte et me dit, avec cette politesse exquise
-qu'on rencontre toujours chez les officiers de marine:
-
---Monsieur, je vois sur votre carte la croix rouge, les estampilles
-municipales, mais je n'y vois pas le visa de l'intendance, et, à mon
-grand regret, je ne puis vous laisser passer.
-
---Mais, monsieur, je ne représente pas seulement une voiture de
-transport. J'appartiens à la science, et mon intervention aura
-certainement une autre valeur que si j'étais un simple charretier
-porteur du visa de l'intendance.
-
---Je le comprends parfaitement, mais ma consigne est formelle et je vous
-en témoigne tous mes regrets.
-
---Je suis certain, cependant, que vous allez me laisser passer. Je lui
-remis alors ma carte personnelle. Il me la rendit en me disant:
-
---Vous avez raison, monsieur, la voie est libre pour vous, je prends
-tout sur moi.
-
-Je franchis la porte et je marchai sur Cachan, mais de mauvaise grâce et
-avec une envie assez accentuée de m'en retourner chez moi. Je me disais:
-Si l'intendance est si roide, c'est qu'elle a jeté sur ce point une
-masse de voitures; le combat semble fini, on n'entend plus le canon,
-tous les blessés sont probablement enlevés.
-
-J'arrivai à Cachan: la petite place était remplie par une foule de
-soldats, de mobiles et de gardes nationaux; j'appris ce qui s'était
-passé. C'était le jour où nous devions franchir la Marne, et où le
-passage avait manqué, parce que nos généraux avaient _oublié_ de prendre
-assez de bateaux pour faire les ponts. L'engagement sur l'Hay devait
-être une diversion; comme l'affaire principale sur la Marne ne pouvait
-avoir lieu, la diversion sur l'Hay devenait absolument inutile; mais
-pendant qu'on était en train d'_oublier_, il n'en coûtait pas davantage
-d'_oublier_ de prévenir les troupes qu'il ne fallait point faire la
-sortie. L'Hay fut donc fort inutilement attaqué, puis on _oublia_
-d'envoyer des troupes de renfort, de sorte que, maîtres un instant du
-village, nous en fûmes bientôt repoussés complétement. Notre défaite
-nous coûtait environ cinq cents hommes, en grande partie restés dans les
-lignes prussiennes, puisque nous avions été obligés de rentrer chez
-nous, d'un côté sur Cachan, et de l'autre sur Villejuif.
-
-La longue et unique rue qui de Cachan conduit à l'Hay était, sur toute
-sa longueur, coupée par des barricades; de plus, les avancées étaient
-protégées par des tranchées non interrompues, qui rendaient les abords
-impraticables aux voitures. Il fallait donc nécessairement faire à pied
-les deux kilomètres qui séparent les deux localités.
-
-Dans les maisons qui bordent la place, les voitures, peut-être une
-dizaine en tout, furent remisées, et je remarquai avec une très-vive
-surprise que pas une seule, mais pas une seule, n'appartenait à
-l'intendance. Je ne vis là aucun fonctionnaire grand ou petit, aucun
-employé au service des blessés relevant de cette admirable
-administration.
-
-Ainsi l'intendance, qui s'était fait adjuger le monopole des ambulances,
-non-seulement arrêtait aux portes les gens de bonne volonté qui venaient
-mettre leurs secours au service des blessés, mais encore elle se
-dispensait de fournir un concours qui était de sa part un devoir absolu.
-
---Mais, me dira l'intendance, puisque les voitures ne pouvaient sortir
-de Cachan, pourquoi les nôtres seraient-elles allées y perdre leur
-temps?
-
---D'abord, pour ramener de Cachan les blessés à Paris; ensuite, là où
-une voiture ne passe pas, un mulet fait sa route, et si vous aviez
-envoyé une dizaine de mulets avec leurs cacolets, on aurait pu ramener
-sur-le-champ des blessés que nous avons été obligés de laisser faute de
-moyens de transport.
-
---Mes voitures et mes cacolets étaient sur la route de Villejuif.
-
---Alors il fallait dire aux soldats: Mes enfants, faites-vous tuer ou
-blesser sur la route de Villejuif, j'irai vous ramasser. Mais prenez
-soin de ne pas attraper de balles sur la route de Cachan, car j'ai
-l'intention de n'y pas mettre les pieds.
-
-Je vis aussi sur la place de Cachan un certain nombre de brancardiers
-appartenant à l'Internationale, baguenaudant sans direction. Leur
-présence sur ce point était parfaitement inutile; là, pour eux, il n'y
-avait absolument rien à faire.
-
-Je partis avec un brancard, portant ma caisse d'ambulance, et je gagnai
-la campagne, non par la route, elle était coupée, mais à travers des
-maisons éventrées.
-
-En arrivant à l'Hay, je trouvai à l'entrée du village un cordon formé
-d'une vingtaine de Prussiens, l'arme au pied, qui barraient le passage.
-Il n'y avait point d'officiers parmi eux. Ces hommes étaient sales,
-puants, l'oeil atone, l'air abruti. Il existait pour le moment une
-espèce de trêve tacite qui nous permettait d'approcher sans recevoir des
-coups de fusil. Cependant, peu d'instants avant mon arrivée, ils avaient
-eu l'infamie de faire prisonnier et d'emmener un chirurgien militaire
-dont j'ai oublié le nom, qui s'était avancé sans armes, et sous la
-protection du brassard, pour panser nos blessés. Cette ignominieuse
-violation de la convention de Genève s'est reproduite tant de fois
-pendant la guerre que je me contente de la mentionner.
-
-Quand je voulus pénétrer dans l'Hay, les soldats s'y opposèrent. Ils
-avaient probablement de leur côté beaucoup de morts à cacher. Je voulus
-au moins aller relever les hommes que je voyais étendus dans les champs
-environnants. Quelques-uns pouvaient encore avoir besoin de soins. Même
-refus. L'un de ces hommes, qui comprenait quelques mots de français, me
-dit qu'il était absolument défendu de franchir leurs lignes.
-
---Je suppose que vous avez autre chose à nous que ces cadavres; vous
-avez aussi de nos blessés?
-
---Oui.
-
---Alors, puisque vous ne voulez pas que j'aille les prendre, faites-moi
-apporter les blessés et les morts.
-
-Il appela de nouveaux Prussiens; les uns allèrent chercher les morts;
-les autres, rentrés dans le village, en revinrent portant nos pauvres
-soldats sur des paillasses, sur des volets décrochés aux fenêtres; eux
-aussi manquaient de brancards.
-
-Je m'approchai d'abord du tas des morts. Chez ceux-là, il pouvait encore
-rester un souffle de vie qu'il ne fallait pas laisser éteindre. Quelle
-horrible corvée, et comme ma main frémissait en interrogeant tous ces
-coeurs qui ne battaient plus!
-
-A l'aspect de ces morts, de ces misères, de ces souffrances, j'étais
-secoué par une émotion profonde.
-
-Le chirurgien est endurci seulement contre la souffrance physique, qu'il
-est habitué à combattre; sa main ne tremble pas pendant une opération,
-quelle qu'en soit la gravité; il ressent une préoccupation en quelque
-sorte scientifique et passagère. Mais il subit de cruelles émotions en
-face de cette misère collective qui étreint des masses d'hommes sur un
-champ de bataille et qui prend des formes si multiples: la faim, le
-froid, la fatigue, les nuits passées sur un matelas de boue, les
-blessures, et cette mort laissant l'homme isolé au milieu de la foule,
-pendant que les camarades vont en avant; cette mort qui, sur la terre,
-son unique linceul, le saisit couché, sans un ami pour recueillir son
-dernier souffle, sa dernière pensée! Tout cela forme un horrible
-tableau, et le chirurgien, qui ne subit pas l'entraînement de la lutte,
-a le coeur brisé et saturé des plus navrantes émotions à l'aspect de ces
-misères.
-
-
-
-
-V
-
-
-Je commençai le pansement des blessés naturellement au grand air et dans
-la boue. Mais les moyens de transport manquaient, il n'y avait là que
-deux brancards. Les soldats les moins atteints se traînaient à pied vers
-nos lignes en s'appuyant sur des bâtons cassés le long du chemin.
-
---Attendez un peu, dis-je à un caporal blessé à la jambe: on pourra
-peut-être vous emporter tout à l'heure.
-
---J'aimerais mieux m'en aller à quatre pattes, les sauvages seraient
-capables de changer d'idée et de me retenir prisonnier.
-
-Parmi ces pauvres gens, un certain nombre étaient assez grièvement
-atteints pour que leur transport sur brancard fût nécessaire. Les
-Prussiens refusaient de nous laisser emporter les paillasses et les
-volets sur lesquels les blessés reposaient, et les brancards
-n'arrivaient point.
-
-Je priai un des trois aumôniers dont j'ai parlé plus haut, et qui
-négligeaient un peu le salut de nos troupiers, d'aller jusqu'à Cachan,
-et de nous envoyer du monde; nous pûmes évacuer alors quelques blessés,
-mais le temps se passait, et les Prussiens nous signifièrent que nous
-ayons à nous retirer, car on allait recommencer le feu.
-
-Nous emportâmes ce que nous pûmes, en laissant le reste, qui fut ramené
-plus tard. Un lignard, qui avait une balle dans la hanche et une autre
-dans le mollet, voulait à tout prix nous suivre, et nous n'avions plus
-de moyens de transport.
-
-Je priai un des aumôniers de m'aider à lui servir de véhicule, et tous
-les trois, clopin clopant, notre homme à moitié soutenu, à moitié porté,
-nous finîmes par faire nos deux kilomètres et par le ramener avec nous,
-ce qui n'est pas du tout commode quand on manque de brancards.
-
-En route, l'aumônier m'agaçait; il chassait sur mes terres et donnait
-des conseils médicaux à mon lignard: il faut faire ceci, il faut éviter
-cela; il eût volontiers raisonné hygiène et régime; le médecin de l'âme
-qui venait tout à l'heure de rater sa consultation, se mêlait de faire
-la mienne. J'avais envie de lui crier: Holà! l'abbé, laissez-moi donc un
-peu les choses de la terre, je ne touche pas à celles du ciel.
-
-En rentrant à Cachan, je trouvai sur la place des brancardiers qui
-continuaient à baguenauder, mais il n'existait aucune trace des voitures
-de l'intendance.
-
-Les difficultés que j'avais éprouvées à la porte de Montrouge, pour
-sortir ce jour-là, s'étaient déjà rencontrées plus d'une fois et
-menaçaient de s'accroître dans l'avenir. Pour y mettre un terme, je m'en
-fus chez le général Schmitz, et lui demandai une carte supérieure en
-pouvoir à celles de l'intendance. Heureusement que le général se croyait
-indisposé ce jour-là, je traitai donc de puissance à puissance.
-
---Je vous donnerai une consultation, mais vous me délivrerez un
-laissez-passer qui me délivrera de l'intendance.
-
-Ce que fit de très-bonne grâce le général; il me remit une carte
-spéciale qui me permettait de sortir de Paris ou d'y rentrer le jour et
-la nuit avec mes équipages, quand l'atmosphère avait ses nuages de
-poudre et ses orages de ferraille.
-
-C'était le 3 décembre; je traversai Joinville de bonne heure, et je
-marchai tout droit devant moi un peu au hasard, mais très-certain que je
-rencontrerais bientôt quelque chose. Je cheminais dans une plaine
-désolée, le sol était piétiné et sillonné par les roues des convois
-d'artillerie; on voyait des débris de cartouches, ou des gargousses de
-mitrailleuses, des affûts de canons brisés, et par places quelques
-traces de sang. On s'était battu la veille presque toute la journée sur
-ce point.
-
-On s'imagine, bien à tort, qu'un champ de bataille est partout maculé de
-larges mares sanglantes. Il n'en est rien; les blessures en général
-donnent très-peu de sang, la terre l'absorbe, le piétinement l'efface.
-Seulement quelques grands délabrements produits par des éclats d'obus
-sur les hommes et surtout sur les chevaux, laissent des traces moins
-effaçables.
-
-On ne supposerait donc pas, par l'inspection du sol, le lendemain d'une
-bataille, quand les blessés et les morts sont enlevés, que là des
-centaines d'hommes sont tombés la veille, victimes de la guerre.
-
-On parle aussi, bien souvent, d'hommes coupés en deux par un boulet, de
-cuisses emportées; tout cela est exagéré. Les gros projectiles broient
-un membre, mais ne l'enlèvent que lorsque ce membre est très-peu
-volumineux et que le projectile de gros calibre frappe juste dans son
-axe.
-
-Plus loin nous traversâmes des agglomérations de troupes campées au
-grand air, sans tentes, et qui se dégelaient à la fumée de maigres feux
-ou s'abritaient dans les fossés contre la bise; car la température était
-rude.
-
-Où étais-je? Cela est bien triste à avouer; mais aucun des officiers
-auxquels je le demandai ne put me le dire, et c'est seulement en
-rentrant que je reconnus sur la carte de l'état-major, la route de
-Villiers. Si un simple soldat prussien était passé par là, il m'aurait
-donné ce renseignement, que nos officiers ne pouvaient me fournir.
-
-Nous arrivâmes aux avant-postes. Le sol semblait remué par la puissante
-charrue d'un géant; nous étions au plateau de Villiers. Quatre longues
-tranchées parallèles, et distantes les unes des autres d'une trentaine
-de mètres, étaient occupées par nos soldats, qui les avaient creusées la
-veille dans la soirée, après la bataille. Les Prussiens, à une centaine
-de mètres, avaient fait le même travail, de sorte que, des deux côtés,
-ces profonds sillons étaient remplis de troupes cachées derrière les
-épaulements, et se guettant avec une ardeur réciproque.
-
-En raison de la faible distance qui séparait les combattants d'un côté
-comme de l'autre, ce qui dépassait un instant l'épaulement de la
-tranchée était immédiatement abattu. C'était un véritable affût; chaque
-homme, abrité par la motte de terre qui lui servait de créneau, le
-chassepot armé, guettait son homme. Les officiers, à tout moment,
-recommandaient de ne pas s'exposer inutilement. Mais il y a tant
-d'imprudente insouciance chez le soldat français, qu'à chaque instant
-j'avais quelque pansement à faire. En une heure, je remplis mes deux
-voitures sans compter les morts. Le dernier fut un mobile qui se dressa
-dans la tranchée; une seconde après il recevait une balle sous l'épaule.
-Il ne perdit pas vingt gouttes de sang. A la fin du pansement, il
-s'éteignait dans une convulsion.
-
-Quelle belle chose que la guerre! voilà un homme qui a mis vingt ans à
-pousser: un petit lingot de plomb en dix minutes en fait un cadavre.
-
-Ce n'est point chose facile que d'emporter les blessés de ces tranchées
-improvisées où il est impossible de se tenir debout sans être à
-découvert. On entraîne les blessés comme on peut: il n'y a pas de place
-pour les brancards, et c'est péniblement courbé, afin de rester à l'abri
-des épaulements, qu'on sort du retranchement pour gagner les voitures.
-
-Les tués sont mis de côté, quand la mort est bien constatée; deux
-camarades se détachent et vont creuser une fosse, pas bien profonde,
-dans les vignes, s'il y en a dans le voisinage; puis, deux hommes
-l'emportent, disent sur son corps un bout de prière, et les funérailles
-sont terminées. Pendant ce temps, les camarades se livrent à leurs
-occupations avec une insouciance qui laisse à peine échapper quelques
-mots de souvenir pour celui qui n'est plus. La mort qui nous menace à
-chaque instant nous rend d'une indifférence étonnante pour la mort des
-autres.
-
-Ici je vais reprendre le cours de mon procès à l'intendance. Et tout
-d'abord je déclare que je ne suis animé d'aucune pensée systématiquement
-hostile envers ce corps administratif. Je n'ai jamais eu directement ou
-indirectement personnellement à m'en plaindre.
-
-Quand l'intendant quitte son képi et sa tunique, il est en général
-très-homme du monde, charmant, et de relations fort agréables; mais
-quand il fonctionne comme administration, son incurie devient un danger
-pour nos armées, et je constate simplement ce que bien d'autres que moi
-ont malheureusement constaté. Je l'attaque à titre de danger, et je pose
-un lampion de plus près de ce gouffre, pour qu'on ne vienne pas à
-l'avenir s'y casser encore le cou.
-
-La nuit du 3 décembre fut extrêmement froide: quatre ou cinq degrés
-au-dessous de zéro. Les soldats qui passèrent toute cette longue nuit
-dans la tranchée n'avaient pas même, grâce à l'incurie de l'intendance,
-leur couverture pour s'abriter; afin de les alléger, on avait ordonné de
-les laisser à Paris, et l'intendance avait oublié de les rapporter.
-
-Aussi ces pauvres gens, qui avaient passé douze heures dans la tranchée
-sans feu,--aux avant-postes on ne peut pas faire de feu, chaque foyer
-deviendrait un nid à obus,--sans couvertures, sans vêtements chauds,
-étaient aux trois quarts morts de froid. Qu'on se figure une pareille
-nuit passée dans une immobilité absolue et l'oeil toujours au guet; car
-dans ces positions extrêmes, l'ennemi n'a en quelque sorte qu'à allonger
-le bras pour vous toucher.
-
-Si on avait oublié les couvertures, on n'avait guère pensé aux vivres,
-aussi les pauvres gens avaient faim depuis la veille; quand un cheval
-tombait, les soldats arrivaient comme une volée de corbeaux, et en dix
-minutes l'animal n'était plus représenté que par son squelette
-parfaitement disséqué.
-
-Dans ces lieux de désolation les choses se faisaient vite. En une heure
-un homme pouvait être frappé, mort et enterré. Un cheval en une heure
-était tué, écorché, dépecé, cuit, dévoré et même peut-être digéré, tant
-les estomacs étaient avides de fonctionner.
-
-
-
-
-VI
-
-
-On ferait un volume en racontant seulement les omissions, les erreurs de
-direction, les imprévoyances et les balourdises commises par
-l'état-major, par l'intendance, et qui ont contribué à nos insuccès
-pendant le siége. Un grand nombre ont brillé d'un si vif éclat qu'elles
-sont acquises à l'histoire. Je n'en parlerai pas. Je me contenterai d'en
-signaler quelques-unes qui sont restées dans l'ombre.
-
-Dans un conseil de guerre, il avait été décidé, le 20 décembre, qu'on
-attaquerait l'ennemi sur des points divers, depuis le mont Valérien
-jusqu'au Raincy. Je m'étais dirigé vers le fort de Rosny, qui devait
-former l'extrême droite de l'attaque. Les différents points d'opération
-avaient donc été étudiés par les commandants, et chacun d'eux
-connaissait son terrain.
-
-Au moment de monter à cheval, les opérations de la troisième armée, qui
-formait la droite de la bataille, furent entièrement changées, et les
-troupes lancées beaucoup plus à droite sur Neuilly-sur-Marne et
-Ville-Évrard, c'est-à-dire dans une direction qui n'avait point été
-étudiée.
-
-Il en résulta une confusion de mouvements des plus étranges. Mes
-voitures furent arrêtées au bas du plateau d'Avron par une batterie de
-mitrailleuses, qui stationnait sur la route. Les officiers tenaient un
-petit conseil fort animé sur le chemin à suivre; personne ne le
-connaissait, et cependant on n'était pas à deux kilomètres de Neuilly,
-point de ralliement. Un paysan finit par les tirer d'embarras en leur
-apprenant qu'ils n'avaient qu'à suivre tout droit.
-
-On avait perdu une demi-heure à délibérer... N'est-ce pas d'un comique
-navrant de voir des officiers qui ne peuvent se diriger à deux pas de
-Paris et sur un parcours de sept à huit kilomètres?
-
-L'affaire cependant se termina par un succès: la prise de Neuilly, de
-Ville-Évrard et de la Maison-Blanche. Mais l'intendance, qui peut-être
-n'avait point non plus su trouver son chemin, n'avait dirigé sur ce
-point aucune espèce de moyen de transport. En cela elle fut du reste
-imitée par les autres ambulances, de sorte que sur le lieu du combat il
-n'y avait que deux voitures: les miennes. Si j'avais pris une autre
-direction, si je n'avais pas été là, le général de division Favé, qui
-commandait l'artillerie de la troisième armée, n'aurait pu recevoir
-immédiatement un pansement convenable et être ramené en voiture à Paris,
-quand il fut frappé d'un éclat d'obus.
-
-Il est vrai qu'à notre retour, nous avons trouvé à Neuilly et à Nogent
-une foule de voitures et d'ambulanciers parfaitement inutiles sur ce
-point, et qui ne couraient pas de graves dangers à une lieue de la
-bataille.
-
-En revenant, je rencontrai un joli équipage protégé par deux drapeaux
-d'ambulance et rempli de beaux messieurs qui n'étaient que des curieux
-de la dernière heure. Tout était fini depuis longtemps.
-
---Où en sommes-nous, major? me dit le maître de l'équipage; se bat-on
-toujours?
-
---Oh! ne m'en parlez pas, c'est un vrai massacre.
-
-Le monsieur, tout pâle, tourna bride immédiatement et reprit ventre à
-terre le chemin de Paris.
-
-Dans la vie civile, un médecin est simplement qualifié de docteur. Dès
-qu'il touche à l'élément militaire, il est pour tout le monde un major,
-bien qu'il conserve les vêtements du pékin. Cependant un signe
-distinctif révélait mon individualité médicale. J'avais autour de ma
-casquette d'ambulance une bande de velours cramoisi encadrée de deux
-galons d'or. Cette simple bande suffisait pour me transformer en major,
-et les braves gens auxquels j'avais affaire étaient remplis pour moi de
-respect et d'attentions.
-
-C'était à Bondy: il faisait un froid terrible; j'étais à une batterie
-d'une dizaine de pièces de marine, des canons de 24, courts, et de 32 en
-fonte. La batterie était à cheval sur le canal et faisait un feu d'enfer
-sur Aunay et sur des corps prussiens qu'on voyait au loin.
-
-Il y avait là une vingtaine de mille hommes, s'étendant jusque vers le
-Bourget et manoeuvrant pour se mettre en position en vue d'une attaque
-qui du reste n'eut pas lieu ce jour-là, j'ignore pourquoi; mais ces
-manoeuvres inutiles durèrent toute la journée par une température
-sibérienne. Pour mon compte, j'étais absolument gelé.
-
-A dix pas, à gauche de la batterie, existait une maison isolée; le toit,
-les planchers avaient été entièrement défoncés et enlevés par les obus,
-un large trou, bouché par un débris de porte, faisait communiquer le sol
-avec la cave. S'il a fait du vent depuis, il ne doit rien en rester, car
-il suffisait de souffler sur les quatre murs, seuls vestiges encore
-debout, pour tout renverser par terre.
-
-Je voulus entrer dans cette masure pour m'abriter un peu. Un artilleur
-m'arrêta au passage.
-
---Diable! avez-vous peur qu'on emporte les meubles?
-
---Non, major, c'est que la cave est pleine.
-
-Et il me montra par un soupirail fermé au moyen d'un simple morceau de
-planche, trente barils de poudre et tous les projectiles pour le service
-de la batterie!
-
-Notez que nous étions à peine à deux cents mètres de la tranchée, et
-qu'une attaque des Prussiens, ou même un simple obus ripostant à notre
-artillerie, pouvaient faire sauter le canal, la batterie, la maison et
-tout ce qui était dans le voisinage. Il est impossible de pousser plus
-loin l'incurie.
-
-Un jour du commencement de décembre, j'étais au Moulin-Saquet. Nos
-troupes faisaient du côté de Choisy une reconnaissance assez meurtrière,
-car en fort peu de temps mes deux voitures furent pleines, sauf une
-place pour un blessé couché. On m'apporta alors un malheureux soldat
-atteint d'une variole excessivement grave et au septième jour.
-Naturellement, depuis qu'il en était atteint, il était resté sous la
-tente par un froid assez vif.
-
-Mes blessés avaient une peur affreuse de ce nouveau compagnon et me
-suppliaient de ne pas le mettre parmi eux, ce dont je n'avais du reste
-nulle envie. Je m'opposai donc absolument à ce que ce pauvre diable, qui
-fort probablement est mort quelques jours après, fût mis dans ma
-voiture.
-
-Alors survint un commandant, jurant, sacrant et m'ordonnant de
-transporter à l'hôpital ce malheureux. J'avais beau lui représenter
-qu'il n'était point humain d'exposer des hommes qui venaient de se faire
-bravement blesser, à contracter une maladie dont ils avaient plus de
-peur que des balles; que son varioleux pouvait, par son contact avec mes
-blessés, faire développer la maladie dans notre ambulance qui n'en avait
-pas un seul cas. Il n'en voulait point démordre, et je fus obligé de lui
-tirer ma révérence et lui brûlai la politesse en lui déclarant que je
-n'avais d'ordre à recevoir que de moi-même.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Ainsi l'intendance et ce diable de commandant, qui se croyait beaucoup
-plus humain que moi, laissaient depuis sept jours ce malheureux se
-morfondre sous la tente, au lieu de le faire conduire à l'hôpital de
-Bicêtre, situé à deux pas du Moulin-Saquet et exclusivement réservé aux
-varioleux militaires. Combien de fois un pareil fait s'est-il reproduit
-avec cette admirable intendance, qui n'était jamais là où on avait
-besoin d'elle?
-
-A propos de variole, l'intendance avait un moyen bien intelligent de
-propager la maladie. Pendant le siége, on rencontrait souvent dans les
-rues des voitures de place portant un petit drapeau d'ambulance, et
-ornées d'un infirmier militaire, assis auprès du cocher. Ces voitures
-contenaient un ou deux varioleux qu'on conduisait à Bicêtre; les glaces
-étaient naturellement parfaitement closes.
-
-Quand le cocher rentrait à Paris à vide, le voyageur qui montait dans
-cette voiture infectée avait pour ses trente sous le plaisir de faire
-une petite promenade, et d'attraper par-dessus le marché une variole
-très-bien conditionnée.
-
-Avec un peu plus d'intelligence et d'humanité, l'intendance aurait
-consacré à ce service dangereux pour le public des voitures spéciales,
-mais que voulez-vous? on ne peut pas penser à tout! Cependant je suis
-bien certain que lorsqu'un intendant prenait une voiture de place, il
-avait soin de ne pas monter après un varioleux.
-
-Le lendemain de l'affaire de Buzenval, j'allais chercher des blessés.
-C'était la troisième fois, en trois jours, que je parcourais cette
-triste route. La veille de l'affaire, j'étais allé avec une seule
-voiture étudier le terrain où devait se passer le combat, de façon à
-savoir où je pourrais passer; car le jour d'une bataille il faut
-absolument renoncer à obtenir un renseignement sur le point où on se
-trouve. Les habitants disparaissent, et les combattants n'en savent pas
-un mot.
-
-Je fis ma seconde excursion le jour de l'affaire, et je ne fus pas long
-à compléter mon chargement. Enfin mon troisième voyage eut lieu le
-lendemain de la bataille; j'allais chercher un regain de blessés que je
-savais être à la ferme de la Fouilleuse.
-
-En passant à Rueil, je fus arrêté par un intendant qui me jura ses
-grands dieux qu'il n'y avait pas un blessé à Fouilleuse, et que je
-ferais tout aussi bien de ne pas aller plus loin: ce qui ne m'empêcha
-point de continuer ma route.
-
-A un kilomètre de la ferme, je dus m'arrêter; le terrain était tellement
-détrempé qu'il était impossible de faire avancer les voitures.
-Heureusement que je trouvai sur ce point un grand nombre de
-brancardiers, philosophiquement assis sur le bord de la route, et
-attendant probablement que les blessés les vinssent chercher.
-
-Un de leurs chefs, auquel je m'adressai, en mit une trentaine sous mes
-ordres avec leurs brancards. Nous partîmes dans la boue à mi-jambe.
-
-Je trouvai en arrivant un spectacle navrant: deux énormes granges
-étaient pleines de pauvres blessés, atteints depuis la veille. Ils
-reposaient sur un peu de paille.
-
-Une vingtaine de mulets, les cacolets repliés, étaient immobiles sous un
-hangar, pour montrer probablement que l'Intendance existe réellement.
-Dans un coin, au pied d'un mur, le cadavre d'un soldat fusillé pour
-avoir tiré sur son capitaine; ses mains liées derrière le dos
-indiquaient que sa mort était la punition d'un crime et non la mort d'un
-brave.
-
-Du reste, partout une confusion complète; personne ne donnait d'ordres,
-ou n'imprimait une direction nécessaire. Je distribuai mes hommes et je
-fis charger les brancards, ralliant autour de moi les blessés atteints
-aux bras ou dans une région qui leur permettait de me suivre à pied.
-
-Au bout d'un instant, j'étais entouré de gens de bonne volonté qui me
-demandaient des ordres pour pouvoir se rendre utiles. Je m'en défendis
-naturellement; leur bonne volonté ne suffisait pas, il fallait des
-brancards, et je n'en avais que pour les hommes que j'avais amenés avec
-moi.
-
-Comme j'allais partir, un pauvre soldat appela d'une voix altérée par la
-souffrance.
-
---Major, allez-vous me laisser mourir là sans secours? J'ai la cuisse
-brisée depuis hier matin, et je n'ai pas encore été pansé.
-
-Vous pouvez croire que celui-là ne fut pas abandonné, et qu'il fit
-partie de mon cortége.
-
-Ici se place un fait qui mérite d'être noté. En avant de Fouilleuse, je
-trouvai deux fils télégraphiques recouverts de gutta-percha et
-simplement posés sur le sol à quelques mètres l'un de l'autre. Mon
-premier mouvement fut de les détruire, car ils me semblaient bien se
-diriger vers les points occupés par les Prussiens; mais comme il se
-pouvait qu'ils fussent à nous, je n'osai le faire, car c'est une chose
-grave que d'enlever les fils d'un télégraphe militaire. En rentrant à
-Rueil, je demandai à un officier si lesdits fils nous appartenaient. Il
-me répondit qu'il n'y en avait point eu de posés la veille de ce côté.
-
-Ainsi on s'était battu toute la journée sur les fils des Prussiens sans
-songer à les détruire, et leurs ordres passaient dans les jambes de nos
-soldats!
-
-Les brancardiers, que j'avais emmenés nonchalants et insouciants,
-revenaient pleins d'ardeur et d'entrain. Ils se sentaient activement
-dirigés, et il n'en fallait pas davantage pour stimuler leur nature
-française. Nous regagnâmes les voitures; j'avais ramené beaucoup plus de
-blessés que je n'en pouvais charger, mais je comptais que depuis mon
-départ d'autres véhicules avaient dû arriver. En effet, j'avisai d'abord
-deux grandes tapissières vides, très-convenables pour des blessés
-couchés. J'appelai leurs conducteurs. C'étaient deux espèces de
-déménageurs à l'air très-canaille, qui venaient beaucoup plus pour
-flâner que pour se rendre utiles.
-
---Qu'est-ce qu'il y a?
-
---Des blessés, que vous allez prendre dans vos voitures.
-
---Des blessés? Je vais d'abord déjeuner et donner l'avoine aux chevaux;
-après ça, nous verrons.
-
---Mon garçon, on déjeune ici quand les blessés sont soulagés.
-
---Vous m'embêtez, vous que je ne connais pas; j'suis ici en société, et
-je ne prends pas les blessés des autres.
-
---Brancardiers, enlevez ces deux voitures, chargez-les, et si ces deux
-polissons font la moindre résistance, flanquez-les-moi dans le fossé.
-
-Il y avait dans le fossé une jolie boue liquide, dont l'aspect donnait à
-réfléchir.
-
-Mes hommes déposèrent leurs brancards, s'élancèrent à l'assaut des
-voitures; en un instant les matelas furent rangés et les blessés en
-place. Les conducteurs avaient disparu, et en cela ils montrèrent une
-certaine prudence; les brancardiers étaient furieux, et il n'est pas sûr
-que j'eusse pu les empêcher de battre ces drôles.
-
-L'armée s'était retirée depuis la veille, et la ferme de la Fouilleuse,
-qui contenait encore un si grand nombre de nos blessés, était absolument
-sans défense; il n'y avait là que quelques gardes nationaux traînards,
-débandés ou fatigués. Les Prussiens se tenaient à une très-petite
-distance, invisibles derrière ce qui restait des murailles crénelées que
-nous avions eu tant de peine à enlever la veille. Rien ne les eût
-empêchés de venir enlever nos blessés qui étaient là abandonnés sans
-protection.
-
-Il est vrai que, de leur côté, ils avaient assez d'hommes hors de combat
-pour ne pas s'embarrasser des nôtres. Je dois leur rendre cette justice,
-qu'ils laissèrent passer nos convois sans tirer dessus. Les gardes
-nationaux débandés, qui s'étaient mêlés à nous, leur en donnaient
-presque le droit, car les drapeaux de Genève ne protégent les ambulances
-qu'à la condition de s'écarter des gens armés.
-
-En rentrant à Rueil, je retrouvai ce brave intendant qui croyait la
-Fouilleuse déserte, et je lui prouvai qu'il y avait encore beaucoup à
-faire pour vider entièrement ce triste dépôt.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Laissons pour un instant dans l'ombre le côté lugubre des ambulances; en
-cherchant un peu, nous trouverons dans ce sombre tableau quelques rayons
-de gaieté.
-
-On ne fait jamais en France un vain appel aux sentiments d'humanité;
-aussi les ambulances furent créées sous l'influence d'une véritable
-explosion de sentiments généreux. Cependant, si l'immense majorité des
-gens qui en firent partie se laissèrent guider par un pur entraînement
-du coeur, il faut bien avouer que certains _faiseurs_ exploitèrent la
-situation dans un but tout personnel et placèrent leur dévouement à de
-gros intérêts. J'ajouterai même que les plus ardents à la réclame ne
-furent pas toujours les plus empressés quand il fallut payer de sa
-personne.
-
-On dit que les médecins se dévorent volontiers entre eux; il est
-possible que cela soit un peu vrai; dans tous les cas, nous ne voulons
-pas que le public assiste à ces repas de famille, et nous gardons pour
-le huis clos nos exécutions. Ce n'est donc point ici que j'administrerai
-à quelques confrères (heureusement d'excessivement rares exceptions) la
-volée de bois vert qu'ils méritent pour avoir tiré deux moutures de leur
-sac d'ambulance. Je la réserve pour une autre occasion. Je me
-contenterai de chercher ailleurs le sujet de mes esquisses.
-
-Enfin, chez quelques ambulanciers, le sentiment humanitaire fut escorté
-d'un besoin de paraître si tapageur, d'une soif de vanité si ardente,
-que la reconnaissance publique ne leur doit plus grand'chose; ils se
-sont payés sur l'admiration de la foule.
-
-Pendant la guerre, de très-dignes serviteurs de Dieu ont, dans les rangs
-de nos soldats, rempli le rôle d'aumôniers avec un courage, une
-abnégation, une modestie qu'on ne saurait trop louer et qui leur ont
-mérité le respect de tous. Cependant, parmi eux, il en est un qui a
-trouvé le moyen d'horripiler, d'agacer jusqu'à l'exaspération tout ce
-qui a porté la croix des ambulances. C'est l'abbé Bauër; jamais on ne
-vit pareil appétit de réclame et de vaniteux tintamarre; ce n'était plus
-de l'appétit, mais une véritable _fringale_.
-
-L'abbé Bauër n'est point le seul qui ait frisé le ridicule à force
-d'exhiber sa personne sous forme d'ambulancier. Il y avait quelques
-autres cavalcadeurs; de jolis petits jeunes gens, montant de jolis
-petits chevaux, et qui auraient fait meilleure figure dans les rangs
-d'un escadron en bataille qu'à passer leur temps à caracoler le long des
-routes et sur les boulevards.
-
-Je me rappelle surtout l'un d'eux, que j'ai rencontré plusieurs fois,
-escortant des voitures d'ambulances qui auraient fort bien pu se passer
-de son escorte. Il s'était composé un costume de fantaisie très-coquet;
-son cheval me paraissait avoir reçu une singulière éducation. Quand il
-rencontrait un tas de boue, il s'y roulait immédiatement les quatre fers
-en l'air. Son cavalier semblait très au fait de cette habitude; il
-mettait lestement pied à terre et remontait froidement sur sa bête quand
-elle avait fini sa cabriole. Le soir, la bête avait déteint sur le
-cavalier, et ils se trouvaient l'un et l'autre recouverts d'une couche
-de boue parfaitement régulière, mais d'un effet désagréable à l'oeil.
-
-Un jour je me suis rencontré avec le comte de Montemerli; celui-là était
-un ambulancier sérieux et convaincu. On voyait qu'il avait à coeur de
-payer à la France la dette de reconnaissance contractée envers nous par
-l'Italie. Je crois bien qu'il a dû fournir un à-compte d'au moins trois
-francs de reconnaissance sur cette dette d'un milliard. C'est toujours
-cela. Il ne faut pas décourager les Italiens qui veulent du bien à la
-France: ils sont tellement nos obligés qu'ils nous détestent de tout
-leur coeur.
-
-M. de Montemerli était un ambulancier un peu rageur, mais d'aspect
-sentencieux. Il montait un cheval qui semblait aussi pénétré que son
-maître de l'importance de sa mission.
-
-Nos relations ont été très-courtes, mais parfaitement désagréables.
-J'avais coupé ses voitures, qui ne marchaient pas assez vite pour moi;
-il était furieux d'une pareille audace, et il voulait à toute force
-connaître mon nom pour s'en plaindre à son ami Trochu.
-
---Ah M. Trochu est votre ami!... Alors veuillez donc en même temps lui
-dire de ma part que... etc.
-
-J'ignore s'il a fait ma commission, mais dans ce cas je crois qu'il a dû
-être assez mal reçu.
-
-Ce brave Italien le prit de si haut qu'en lui remettant ma carte, j'eus
-la douleur de l'envoyer un peu promener. Il est certain que ma présence,
-là où on fabriquait des blessés, était infiniment plus urgente que la
-sienne. Si j'avais suivi la file des équipages (il y en avait trois ou
-quatre cents), je serais arrivé le lendemain, tandis qu'en marchant à ma
-fantaisie, mes voitures arrivèrent en même temps que la tête de file.
-
-J'ai lu pendant le siége et la Commune des récits de certains
-ambulanciers qui m'auraient fait frissonner pour leurs précieuses
-personnes, si je n'avais parfaitement su que, dans l'histoire de leurs
-dangers, il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de roman.
-
-Les obus éclataient si souvent à leurs pieds, que j'étais tout surpris
-qu'ils n'en trouvassent pas de temps en temps quelques éclats dans leurs
-poches. Les balles sifflaient tout le jour autour de leur tête; leur
-cheval fougueux les avait entraînés jusqu'auprès des Prussiens; ils
-avaient été presque faits prisonniers, etc.
-
-Il fallait véritablement qu'ils fussent protégés par un charme pour
-échapper chaque jour à d'aussi terribles dangers, car ils n'attrapaient
-même pas une bronchite.
-
-Ces ambulanciers vantards étaient heureusement fort peu nombreux, mais
-ils faisaient un tel bruit qu'on les croyait une légion. Si la guerre
-avait duré plus longtemps, ils auraient fini par rendre les ambulances
-tout à fait ridicules.
-
-Eh! messieurs, si vous trouvez que la bataille est un lieu trop
-dangereux, que la température y est trop élevée pour votre constitution,
-qui vous force à y aller? Restez chez vous et ne nous étourdissez pas de
-vos vantardises; si vous jugez que le danger n'est pas plus grand qu'il
-ne faut, faites votre devoir simplement, tranquillement, et sans crier
-vos prétendus exploits du haut de votre tête.
-
-La vérité, c'est que l'ambulancier est infiniment moins exposé que nos
-soldats, qui ne se prétendent pas des héros parce qu'ils ont vu le feu.
-Sur les points les plus dangereux, on est encore protégé en général par
-une ligne de combattants qui servent d'écran.
-
-On peut évidemment se trouver sur la route de quelque projectile qui se
-trompe d'adresse, comme cela est arrivé à un de mes confrères, dont la
-tête fut broyée par un obus, à Bagneux; mais ce sont là de rares
-exceptions. Évidemment, on a plus de chances de mortalité qu'en restant
-dans son lit, et on ne va pas là pour cueillir des noisettes. Mais, en
-résumé, le danger est moins grand qu'on pourrait le croire. Je sais que,
-pour mon compte, j'ai assisté à presque toutes les affaires, depuis le
-combat de Bagneux le 13 octobre jusqu'à la fin de la guerre, sans
-compter mes expéditions sous la Commune. Je n'ai, dans aucun cas, laissé
-aucune voiture d'ambulance s'avancer plus loin que les miennes, et le
-général Favé pourrait dire où elles étaient lorsque je l'ai pansé et
-ramené à Paris, le jour où il a été blessé. Cependant, je le déclare, je
-n'ai jamais sciemment couru un seul danger assez grand pour qu'il mérite
-la peine d'être raconté.
-
-Pourtant, un jour j'aurais bien pu brûler une chandelle sur l'autel de
-la chance; c'était pendant le bombardement. J'allais au Moulin-Saquet
-voir s'il n'y avait pas quelques blessés. J'avais descendu cette longue
-et rude pente qui constitue l'unique rue de Villejuif. Il tombait une
-petite pluie fine, il n'y avait pas un seul homme dans la rue, les
-sentinelles étaient sous les portes aussi bien que les chefs et les
-soldats.
-
-Arrivé au bas de la côte et avant de m'engager dans le mauvais chemin
-qui conduit de Villejuif au Moulin-Saquet, je demandai à un officier
-s'il y avait quelque affaire de ce côté, et si la redoute contenait des
-blessés. Sa réponse fut négative.
-
---Vous avez donc bien peur de la pluie, que personne par ici ne met le
-nez hors des portes?
-
---Ce n'est pas la pluie qui nous gêne.
-
---Eh! quoi donc, alors?
-
---C'est que les Prussiens ont une batterie directement en face de la
-rue, qui leur sert d'enfilade pour tirer sur Paris. Alors, vous
-comprenez, les obus qui passent nous enlèvent nos hommes, et c'est pour
-cela que nous les obligeons à ne pas sortir.
-
---Mais je n'ai pas entendu un seul coup.
-
---Vous avez de la chance. Après cela il est possible qu'ils soient en
-train de déjeuner.
-
---Alors vous pensez qu'il n'est pas prudent d'attendre qu'ils aient pris
-leur café?
-
---Je ne vous y engage pas.
-
-Je regardai le nez de maître Pierre; ce thermomètre si sensible
-marquait: tempête, et nous reprîmes au grand galop le chemin de Paris.
-
-Quand la batterie prussienne recommença son tir, nous étions hors
-d'atteinte. En réalité, nous n'avions couru aucun danger, puisque les
-Prussiens déjeunaient. Dix minutes plus tard, il n'en eût pas été tout à
-fait de même, et en tenant compte de la persistance que ces nobles
-ennemis mettaient à tirer sur nos hôpitaux, pendant le bombardement, il
-est fort probable qu'ils n'auraient point manqué notre voiture, malgré
-son drapeau.
-
-Les ambulances ont eu des morts, il est vrai, mais proportionnellement
-en fort petit nombre; en général d'humbles brancardiers, de dignes
-frères des écoles. On aurait dit que les projectiles allaient frapper
-les plus modestes pour que leurs victimes fussent plus vite oubliées.
-
-En effet, qui sait les noms de ces braves serviteurs de l'humanité?
-peut-être eux-mêmes ne s'en souviennent-ils plus. En quittant la livrée
-de notre société pour revêtir leur longue robe noire, ils perdent
-jusqu'à leur nom et l'échangent contre celui d'un patron en général si
-étrange, si invraisemblable, qu'il y aurait presque de la cruauté à les
-en poursuivre après leur mort en le gravant sur une tombe.
-
-L'immense majorité des ambulanciers s'est montrée pleine de bravoure et
-de dévouement modeste. Ils ont supporté les fatigues et le froid avec
-une constance qui leur a mérité la reconnaissance de nos soldats.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Pendant le temps qui a séparé la paix avec la Prusse du régime de la
-Commune, les ambulances furent en partie désorganisées. Le service de
-bataille n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en avoir jamais
-besoin. L'ouverture des hostilités de cette épouvantable guerre civile
-vint presque nous surprendre.
-
-Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les mêmes sentiments. Contre
-la Prusse, nous étions entraînés par un élan patriotique qui nous
-conduisait au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui revenaient du
-combat étaient tristes et mornes, même après le succès. Sous la Commune,
-les visages étaient indifférents; on y allait par habitude, un peu par
-curiosité, mais sans entrain.
-
-Je dis par curiosité; c'est qu'en effet l'aspect d'une bataille est une
-chose terrible et grandiose qui attire et entraîne comme les grands
-spectacles de la nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs
-fois.
-
-Il faut bien le dire aussi: dans la guerre de la Commune, si le terrible
-formait le fond du tableau, souvent surgissaient des incidents où le
-burlesque jouait un rôle important.
-
-Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait son comique.
-
- * * * * *
-
-Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer dans la guerre
-contre la Prusse, l'intendance de la Commune était bien autrement
-incapable de rendre des services.
-
-Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient surtout du profit
-personnel qu'ils pouvaient faire dans leur nouvelle situation, aussi
-tout allait à la diable et chacun tirait de son côté.
-
-Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, et l'aîné eut un mot
-qui peint bien toute cette bande.
-
-Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége contre la Prusse, a fait
-son devoir dans la mobile. Il y avait attrapé des rhumatismes assez
-sérieux, il chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.
-
-Mon ami connaissait May; il fut le trouver et le pria d'employer son
-fils dans les bureaux de l'intendance, lui exposant que son état de
-santé ne lui permettait pas de faire un service plus actif.
-
---Votre fils est devenu malade en servant contre les Prussiens? C'est
-bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il allait f... là?
-
- * * * * *
-
-Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la Commune, je me trouvai
-démonté. Pierre, mon fidèle cocher, qui avait échappé à toutes les
-mauvaises chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu la
-maladresse de se faire écraser bourgeoisement par un omnibus qui lui
-avait fêlé la tête et brisé une côte. Il était encore trop souffrant
-pour m'accompagner. Je n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me
-conduisit dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.
-
-La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du rond-point des
-Bergères, là où les gardes nationaux ont si bien marché pour aller au
-feu, et ont tant couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que
-Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle jolie débandade que
-cette première sortie des Communeux contre les Versaillais! Le
-Mont-Valérien tirait dessus sans leur faire grand mal; mais je crois
-qu'ils devançaient les obus à la course. C'était à se tordre de rire, de
-voir quels jarrets la peur donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se
-heurtant, se bousculant, cahotant les uns sur les autres, jetant leurs
-armes pour mieux détaler. Je me souviens surtout d'un lieutenant saoûl
-et d'un sous-lieutenant tous deux aussi ivres l'un que l'autre, et qui
-trouvaient le moyen de courir, même quand ils roulaient par terre.
-
-Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris; les plus braves cependant
-s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais plus le numéro de leurs bataillons;
-mais je les avais baptisés le bataillon des bidons vides. En effet,
-leurs bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y avait jamais rien
-dedans; les bouchons, reconnus absolument inutiles, étaient même
-supprimés.
-
-On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore plus vite pour
-le danger que pour le reste. Ces hommes qui avaient fui, en proie à une
-terrible panique, finirent par s'habituer au feu, et montrèrent plus
-tard un courage qui a rendu cette abominable guerre si meurtrière.
-
-C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois: «Les Versaillais
-tirent sur nos ambulances!» C'était la monnaie de ce cri si connu des
-émeutiers: «On assassine nos frères!» Voilà ce qu'il y eut de vrai dans
-cette accusation.
-
-Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné un canon et deux
-caissons sur le rond-point des Bergères. De jeunes voyous se glissèrent
-jusqu'à la pièce de canon et finirent par l'emmener. Restaient les deux
-caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait sur tout ce qui
-s'avançait pour s'en approcher.
-
-Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, et il fallait passer
-sur le rond-point des Bergères pour les aller prendre. Cinq voitures de
-l'ambulance internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux
-dernières maisons près du rond-point, les communards s'abritèrent
-derrière les voitures pour s'approcher des caissons, et le Mont-Valérien
-fit feu. Mais comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, et
-que personne ne fut atteint, il est fort probable qu'on tirait à blanc,
-sans obus, et comme avertissement. Les voitures revinrent sur leurs pas.
-
-Je voulus tenter l'aventure; mais comme je n'avais pu obtenir des
-communeux qu'ils me privassent de leur escorte, je reçus le même
-accueil, et c'était tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont
-point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.
-
-Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur la route les débris
-de la bousculade qui venait d'avoir lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé
-par coup de feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés,
-tous plus ou moins ivres naturellement.
-
-Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher me déclara que je
-pouvais lui chercher un successeur et qu'il ne remettrait plus les pieds
-dans ces bagarres.
-
-
-
-
-X
-
-
-Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que je jugeai qu'il y
-avait quelque chose à faire de ce côté. Pierre, mon fidèle cocher, se
-tenait alors à peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. Je
-trouvai le fort dans un pitoyable état; les obus de Versailles
-achevaient l'oeuvre des Prussiens. Les casernes effondrées ne pouvaient
-guère être utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière ce qui
-restait de leurs murailles. De rares gardes nationaux se tenaient près
-la porte d'entrée, un peu moins menacée que le reste. Les autres étaient
-dans les casemates; les batteries avaient leur service d'artillerie au
-complet et ne laissaient pas refroidir leurs pièces, il faut leur rendre
-cette justice.
-
-C'était chose bien curieuse que les figures qui peuplaient ces ruines.
-Quelles têtes! quelles physionomies! Comme le vice avait enluminé tous
-ces visages, en attendant que le crime leur imprimât son dernier cachet!
-C'étaient des hommes de Belleville. Si on les avait déshabillés de leurs
-sordides vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises pour cinq
-hommes. Dans le nombre quelques figures honnêtes, effarouchées, amenées
-là de force, faisaient tache sur le reste.
-
---J'te parie une chopine que je dégotte la maison qui est là-bas, à côté
-du grand peuplier.
-
---J'parie que non.
-
---Ça y est, j'ai touché.
-
---Ma revanche! A mon tour!
-
---Ça va pour une chopine.
-
---J'ai mis dedans.
-
---Jouons la belle.
-
-Total, quatre coups de canon pour une chopine. Quelles belles journées
-ils passaient au fort d'Issy!
-
-Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs à terre; l'un
-était tué, l'autre avait la cuisse gauche fortement entamée.
-
---Allez chercher du monde pour enlever ces hommes, dis-je à un
-artilleur.
-
-Il alla à une casemate et revint un instant après.
-
---Y veulent pas venir.
-
-J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais dit: «Messieurs,
-veuillez avoir l'obligeance de venir emporter vos camarades,» ils
-m'auraient ri au nez. Je dus leur parler leur langage pour me faire
-obéir.
-
---Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos camarades; eh bien! quand
-on vous cassera la g..., qui est-ce qui vous ramassera?
-
-Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en fallait. Dix minutes
-plus tard, j'en avais encore bien davantage. Il y eut un coup de
-casemate, c'est-à-dire qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui
-me donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de déguerpir.
-
- * * * * *
-
-Il était curieux de constater les petits soins et les égards que
-témoignaient les communeux aux chirurgiens.
-
---Major, ne passez pas par là; la place est dangereuse.--Major, venez
-dans notre casemate; elle est plus sûre que les autres, etc.
-
-Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient jusqu'au képi, et nos
-ordres étaient exécutés avec un empressement et une ponctualité qui
-contrastaient fort avec la complète irrévérence qu'ils témoignaient à
-leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait pour nous servir d'aide, et ils
-s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup de zèle.
-
-Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer leur conduite à
-notre égard à un sentiment des convenances ou à un respect de la
-hiérarchie sociale. Pas le moins du monde; pour eux, c'était une affaire
-d'intérêt. Ils se disaient: «Si on nous casse quelque chose, le major
-est là; il faut donc avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable;
-sans quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui donc aurait
-soin des fils de nos mères?»
-
-Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir qu'un de mes confrères
-venait d'être blessé au fond de cette espèce de ravin qui sépare les
-forts d'Issy et de Vanves, là où le chemin de fer forme un énorme
-remblai percé en bas d'une voûte où passe la route. Je me rendis près de
-lui.
-
-En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide spectacle. J'étais sur
-une hauteur dominant les accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à
-Clamart. Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui était encore
-une nouveauté, fournissait au paysage des contrastes de tons pleins de
-vigueur. A mes pieds, avait lieu un combat de tirailleurs très-animé.
-Les tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu nourri. Chaque
-buisson, chaque butte de terre abritaient un ou plusieurs hommes. On
-fuyait, on revenait à la charge, et de tous côtés des combats partiels
-étaient engagés.
-
-La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements de la fusillade. A ma
-gauche et un peu en arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à
-peine abritée par un mur, faisait un feu continu, auquel les Versaillais
-ne daignaient pas répondre. Le principal servant de cette pièce était un
-gamin d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme un diable dans
-cette fumée.
-
-Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, tordus par les
-projectiles; des canons démontés, des affûts et des caissons brisés,
-tous ces résidus des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les
-obus.
-
-Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé dans une contemplation
-profonde, analysant ces terribles contrastes d'une nature splendide
-dorée par le soleil et de cette oeuvre de destruction que les hommes
-accomplissaient avec rage.
-
-Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content; il paraît qu'un obus
-était venu tuer deux chevaux auprès de sa voiture, et il prétendait que
-nos blessés avaient un vif désir de gagner Paris.
-
-En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques me donna une
-émotion d'un autre genre. Ma famille contemplait avec horreur un
-volumineux insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut
-immédiatement massacré, et je le regrette; j'aurais voulu le conserver,
-embroché d'une épingle, comme un souvenir de ces bons communeux. Il
-était d'une taille majestueuse; on comprenait que la longue existence de
-ce malfaiteur s'était écoulée calme et paisible, et que jamais on
-n'avait dérangé ses habitudes par d'indiscrètes perquisitions.
-
-J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une démangeaison me
-rappelait le monstre, je courais dans ma chambre et je m'empressais de
-m'assurer si j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la
-société de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.
-
-Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly et s'en empara.
-L'affaire fut très-meurtrière pour les communeux. Il ne fallait point
-espérer passer par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur le lieu
-du combat. Je pris l'avenue du Roule, que je dus bien vite abandonner.
-Il était deux heures, et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles
-tentatives pour me rapprocher du pont.
-
-Les routes transversales étaient aussi impraticables que les chemins
-directs, les balles tombaient partout. Cela tenait à la nature des
-clôtures des maisons du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des
-murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à se méfier des deux
-extrémités; sur les côtés, les maisons vous protégent. Mais, au milieu
-de ces grillages, les projectiles arrivent de fort loin et de tous les
-côtés.
-
-Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant; mais, quand il
-reprenait son intensité, nous étions obligés de battre en retraite, et
-Pierre ne se faisait pas prier pour cela.
-
-Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la Seine, l'extrémité du
-boulevard Bineau. J'étais abrité derrière une maison et au repos. Trois
-voitures de l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison de
-l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, on me chargea de
-diriger l'expédition. Pendant une accalmie, nous prîmes le boulevard de
-la Saussaie parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous
-marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant aux rues qui
-avoisinent le pont, une fusillade violente nous coupa la route; les
-cochers de l'Internationale poussèrent en avant au galop pour échapper
-aux balles qui nous arrivaient par le travers; ils tombèrent au beau
-milieu des Versaillais, qui débouchaient sur ce point.
-
-Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun mal aux ambulanciers
-qui arrivaient au milieu d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener
-leurs blessés.
-
-On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là que les troupes de
-Versailles tiraient sur les ambulances; c'était bien sans le savoir, et
-la Commune pouvait revendiquer au moins la moitié des projectiles.
-
-J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers de l'Internationale
-qui étaient avec moi se trouvaient absolument coupés des leurs. Comme je
-ne voulais point aller coucher à Versailles, malgré le désir que j'avais
-d'être utile à nos braves soldats, je tournai bride, et cette fois
-revins à Paris, par la porte des Ternes, absolument à vide de blessés.
-
-Rentrer à vide après un combat qui a duré toute la journée, c'était
-presque une honte; aussi, j'allai m'installer à la porte Maillot, dans
-la maison d'un marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de la
-Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout d'une demi-heure, grâce au
-bombardement de la Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des
-boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, et je rentrai
-définitivement et pour la dernière fois, car Pierre me signifia qu'il
-n'avait plus aucune espèce de goût pour le métier d'ambulancier; et, le
-lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, il se sauvait à
-la campagne de son maître avec le cheval et la voiture.
-
-J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes voitures. Je n'en cherchai
-pas d'autres, car, je dois l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et
-s'il est une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer pour
-de pareilles gens.
-
-
-
-
-XI
-
-
-On éprouva le 22 mai une joie folle en apprenant l'entrée à Paris des
-troupes de Versailles, mais on sentait que l'acte final serait terrible
-et que l'agonie du monstre coûterait des flots de sang.
-
-Je prévoyais depuis longtemps que j'aurais, au moment de la crise, un
-assez mauvais quart d'heure à passer, car j'habite la rue de Rivoli,
-entre l'Hôtel de Ville et la place Vendôme, c'est-à-dire entre les deux
-points les plus importants de la résistance. Cette ligne devait
-certainement devenir le théâtre d'un terrible engagement. Je prévoyais
-l'envahissement de nos habitations, et, comme conséquence naturelle, le
-pillage, car les communeux n'ont point l'habitude de sortir les mains
-vides des appartements qu'ils visitent.
-
-Hélas! en les considérant seulement comme de vulgaires malfaiteurs,
-j'avais, je l'avoue, de grandes illusions sur leur compte.
-
-Le lundi matin, la fermentation de la populace du quartier était
-intense; l'écume révolutionnaire quittait le ruisseau pour prendre le
-haut du pavé; des barricades énormes s'élevaient à tous les coins de rue
-et coupaient en plusieurs endroits la rue de Rivoli. Des mégères, des
-femmes hors de sexe, s'accrochaient aux passants et les obligeaient à
-collaborer à leurs barricades. Des dames bien vêtues et qui fuyaient
-effarouchées, étaient ramenées, la baïonnette au dos, et devaient porter
-leur pavé. Il leur fallait prendre la pelle et la pioche, emplir des
-sacs à terre, enfin contribuer à une défense qui eût été leur ruine en
-cas de victoire.
-
-Pour protéger notre maison, j'avais fait arborer mon drapeau
-d'ambulance, et je disposai bientôt de moyens de secours pour une
-trentaine de blessés. Je transformai les locataires de la maison en
-ambulanciers, et j'obtins d'un officier qu'une sentinelle fût placée à
-notre porte pour en interdire l'entrée à tout homme armé, ou que je ne
-voudrais pas admettre. Grâce à ces précautions, nous passâmes la journée
-du lundi d'une façon assez calme.
-
-Le mardi 23, les tribulations commencèrent. La maison qui touche celle
-que j'habite est occupée par un grand magasin de confection: la maison
-_Henri IV_. Depuis le matin, un fédéré, ancien commis du confectionneur,
-rôdait autour de la maison, cherchant un moyen de détruire
-l'établissement dont il avait été renvoyé. Voilà le moyen que cet
-ingénieux scélérat finit par découvrir. Il voit un vieillard infirme à
-une fenêtre du cinquième étage. Il crie qu'on vient de tirer sur lui et
-fait feu lui-même sur le vieillard, qui ferme sa fenêtre en proie à une
-véritable terreur. J'étais présent; j'ai suivi toutes les phases de ce
-guet-apens, et un seul coup de fusil a été tiré: celui du fédéré.
-
-Au bruit de la détonation, au cri du fédéré, les gardes nationaux
-entourent la maison comme un troupeau de bêtes féroces, en criant: A
-mort! En un instant la porte est enfoncée et la maison envahie. Le
-promoteur de cette sauvagerie, au lieu d'aller au cinquième chercher son
-agresseur imaginaire, se rue sur la devanture de son ancien patron; elle
-est bientôt brisée et le magasin mis au pillage. En un instant les
-différents appartements sont envahis, tous les meubles broyés, saccagés
-et jetés par les fenêtres. On trouve le pauvre vieillard, ce qui n'était
-pas bien difficile, on l'entraîne, et, par un miracle que je ne
-m'explique guère, il ne fut pas massacré.
-
-Les autres locataires étaient absents de la maison, et parmi eux je
-compte des amis dont je voyais piller les meubles avec un véritable
-chagrin. Assisté de mon personnel, nous tentâmes auprès des chefs
-d'impuissants efforts pour leur faire comprendre que personne n'avait
-tiré par les fenêtres.
-
-Les chefs étaient gris, les soldats ivres, et rien ne pouvait arrêter
-leur rage. La concierge avait disparu avec ses enfants, et le misérable
-qui avait organisé le pillage vint la réclamer chez moi morte ou vive.
-Je fis respecter notre maison et mis dehors les fédérés qui voulaient
-nous soumettre à leurs perquisitions. Pendant ce temps l'un d'eux était
-allé à la Commune et rapportait un ordre parfaitement en règle, signé de
-deux membres de cette bande; il enjoignait de brûler toute maison dont
-les habitants feraient opposition à la Commune ou tireraient par les
-fenêtres sur les gardes nationaux. Cette dernière phrase était d'une
-autre écriture que le reste de l'arrêté, et ajoutée après coup pour la
-circonstance. Jusqu'à ce moment il n'y avait eu qu'un seul incendie,
-celui du ministère des finances, allumé depuis la veille au soir, les
-fédérés ne s'étaient pas encore accoutumés à brûler nos maisons, ils y
-mettaient provisoirement des formes.
-
-Je courus à l'homme au papier: un sinistre drôle, simple garde, une face
-pâle et froidement féroce, encadrée d'une barbe jaune.
-
---Vous voulez brûler la maison?
-
---Oui, citoyen, voilà l'ordre.
-
---Vous ne l'exécuterez pas, je vous en réponds. Ne voyez-vous pas qu'à
-côté existe une ambulance, et que l'incendie la dévorera inévitablement?
-
---Déménagez votre ambulance.
-
---Je ne déménagerai pas, et vous ne brûlerez rien.
-
---Vous allez voir cela.
-
-Je me mis à la poursuite des chefs et leur démontrai combien il était
-stupide de brûler une ambulance pour venger un coup de fusil qui n'avait
-pas été tiré.
-
-Mais le gredin me suivait partout, son papier à la main, et aussitôt
-qu'il l'avait montré, les chefs les mieux disposés me tournaient le dos
-en me disant:
-
---C'est un ordre de la Commune; que voulez-vous que j'y fasse?
-
-Leur attitude ne m'était pas très-hostile. Ce jour-là on devinait qu'ils
-ne tenaient pas absolument à voir la maison brûler, mais ils ne se
-sentaient pas le courage de s'opposer à un ordre de la Commune.
-
-Ils semblaient dire: Tirez-vous de là comme vous pourrez; ici chacun
-joue sa peau, défendez la vôtre. Tout ce que nous pouvons faire, c'est
-de ne pas nous en mêler. Ils craignaient de passer pour suspects et
-tremblaient devant ce chiffon de papier qui représentait la Commune.
-
-J'avisai alors des gardes nationaux habitant le voisinage; je leur fis
-comprendre que l'incendie de cette maison était l'incendie du quartier,
-et que ce qu'ils possédaient serait naturellement détruit. En effet, la
-rue du Roule, qui forme encoignure avec le magasin de Henri IV, est
-formée de vieilles constructions, de maisons petites, enchevêtrées les
-unes dans les autres et qui auraient brûlé d'autant mieux jusqu'à la
-dernière qu'il était défendu sous peine de mort de jeter un seau d'eau
-sur une maison incendiée.
-
-Parmi ces gardes nationaux j'en remarquai deux qui semblaient plus
-énergiques que les autres. Je les pris à part:
-
---Alors vous êtes décidés à vous laisser brûler?
-
---C'est vrai que c'est embêtant; mais qu'est-ce que vous voulez que nous
-y fassions?
-
---Il faut se défendre; la vie d'un homme aujourd'hui ne pèse pas une
-once; vous avez des armes; envoyez une balle dans la tête ou un coup de
-baïonnette au premier qui s'avancera pour mettre le feu; le second
-réfléchira avant de risquer l'aventure.
-
-Le sinistre gredin qui voulait nous brûler n'osait rien dire. Je sentais
-qu'il avait peur de perdre la partie et l'enjeu était sérieux. Je
-profitai de son hésitation; je montai la tête de mes hommes, et ils
-finirent par me dire:
-
---C'est entendu, le premier qui approchera recevra son affaire.
-
-Je les plaçai devant la porte.
-
---Restez là et ne bougez pas. Tenez seulement un quart d'heure, je me
-charge du reste.
-
-Je sentais bien que je venais d'obtenir un simple répit. L'incendiaire
-s'était glissé dans la foule, et j'allais avoir sur les bras le rebut de
-cette canaille.
-
-Je courus le quartier et je fus assez heureux pour mettre la main sur un
-commandant d'état-major, homme qui semblait bien élevé et qui n'était
-point ivre.
-
---Colonel (il sourit de la façon la plus gracieuse), venez donc me
-dégager, on veut brûler mon ambulance.
-
-Je me gardai bien de dire que c'était la maison voisine; en pareil cas
-on ment avec un aplomb superbe. Du reste j'avais flatté sa vanité en le
-traitant de colonel; il était à moi.
-
---Brûler votre ambulance! c'est absurde; je ne veux pas de cela.
-
-Je fis venir les officiers et le porteur de l'ordre communeux, qui était
-en train d'exciter la foule. Appuyé par le commandant qui entrait tout à
-fait dans mon plan de résistance, je me fis écouter. Je représentai à
-ces brutes qu'il était odieux de songer à brûler une ambulance
-renfermant leurs frères, qui avaient versé leur sang pour leur cause,
-etc.
-
-La vérité, c'est qu'en fait de blessés je n'avais qu'une quarantaine de
-matelas sauvés du pillage des maisons voisines et un pauvre diable
-qu'ils avaient entraîné de force et qui s'était dit blessé pour leur
-échapper.
-
-Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ils ignoraient entièrement cette
-circonstance, car je n'avais laissé pénétrer personne dans ma maison;
-quand la porte s'ouvrait, et Dieu sait combien de fois ils tirèrent la
-sonnette, j'étais toujours là pour en barrer l'entrée; et j'avais été
-assez heureux pour repousser toutes les réquisitions ou perquisitions
-qu'ils avaient voulu me faire subir depuis la veille.
-
-Le vent tournait de mon côté, j'étais maître de la situation. Dans ces
-bagarres, un rien suffit pour vous perdre ou vous sauver; si vous ne
-dominez pas la foule, elle vous écrase. La majorité était passée de mon
-côté et j'étais absolument disposé à m'en servir.
-
-Alors l'homme au papier composa et me dit:
-
---Je consens à ne pas mettre le feu, mais à la condition que tout sera
-détruit et brisé dans la maison.
-
---Il y a une heure que vos amis sont là-haut, et vous devez comprendre
-que sous ce rapport il ne doit plus rien rester à faire.
-
---Major, ajouta un capitaine, il faut que ces gens-là soient punis
-(punis de quoi, mon Dieu!). Prenez tout le linge pour votre ambulance,
-et le vin de la cave pour vos blessés.
-
---J'accepte avec reconnaissance, seulement pour l'instant j'ai assez du
-linge qui est sur le trottoir, et comme le vin est dans la cave je sais
-où j'en pourrai faire prendre si j'en ai besoin. Mais je crois qu'il
-serait bon, maintenant que nous nous entendons, de faire descendre les
-hommes qui sont dans la maison.
-
---Prenez deux gardes et faites évacuer.
-
-Je montai, suivi de deux chenapans qui m'aidèrent à faire déguerpir
-leurs camarades, et je fermai la porte de la rue. Je fis porter à mon
-ambulance la literie et le linge qui jonchaient le trottoir. Le tout fut
-mis en sûreté.
-
---Maintenant, capitaine, il nous faudrait un piquet autour de la maison.
-L'homme au papier n'est plus là, mais il pourrait revenir quand je serai
-parti.
-
---Combien vous faut-il d'hommes?
-
---Huit.
-
---Prenez-en cinq.
-
-J'en ajoutai trois aux deux dont j'étais sûr, et je me permis de donner
-la consigne. Les officiers me laissaient faire.
-
---Mes enfants, si vous ne voulez pas que vos familles rôtissent cette
-nuit, il faut faire feu sur tout individu qui s'approchera pour brûler
-la maison. S'il a un ordre écrit, envoyez-moi chercher, et nous
-tâcherons qu'il ne soit pas exécuté.
-
---Major, soyez tranquille.
-
-Malgré cette assurance, moi et mes ambulanciers,--de braves négociants
-de ma maison, MM. Morel, Raulin et Schevetzer--nous exerçâmes une
-surveillance active.
-
-Pour ce jour-là nous étions sauvés.
-
-Un détail assez comique de l'expulsion que je fis des pillards qui
-occupaient la maison.
-
-Comme je descendais l'escalier, suivi de ces honnêtes citoyens qui
-venaient de remplir leurs poches, un d'eux, grand drôle ayant une
-certaine autorité sur la bande, me dit:
-
---Major, je veux qu'on me fouille. J'ai tout cassé, c'est vrai, c'était
-pour le bien, mais je ne suis pas un voleur, et je veux qu'on visite mes
-poches.
-
---Vous fouiller? vous! je le défends, vous êtes un honnête homme, ces
-choses-là se peignent sur la figure, et je réponds de votre probité.
-
-Un instant après, comme je faisais enlever et transporter au loin les
-débris de planches, de meubles et d'enseignes qui jonchaient le
-trottoir, et dont on aurait pu, au moyen d'une simple allumette, faire
-un feu de joie dangereux, je vis mon homme au milieu de la rue, dans un
-cercle de gardes nationaux. Il avait quitté sa vareuse, son gilet, et se
-disposait à quitter le reste, quand je m'approchai.
-
---Que faites-vous donc là?
-
---Je veux qu'on me fouille, me dit-il, avec la ténacité d'un ivrogne.
-
---Qui donc fait ici à cet homme l'injure de douter de sa probité? Je
-réponds de lui, c'est un honnête citoyen. Habillez-vous, personne
-n'oserait vous fouiller.
-
-Au fond je ne l'aurais pas juré, et c'était probablement la première
-fois qu'on lui rendait un pareil hommage. Mais honnête ou non, je venais
-de m'attacher un homme dévoué, et pour le moment j'avais besoin de gens
-dévoués.
-
-O ma bonne casquette d'ambulance, c'est à toi que je devais ce résultat!
-Grâce au prestige que tu exerces sur des gens qui sentent que dans un
-instant ils peuvent avoir besoin de chirurgien, j'ai pu me faire
-entendre de ces brutes avinées, et sauver notre maison et celle de mes
-amis!
-
-Vers le soir, le misérable qui avait organisé le pillage amena sa femme
-à l'ambulance, nous priant de lui donner l'hospitalité pour la nuit. Je
-n'étais pas là, et n'osai ensuite la mettre dehors; mais je sentis que
-c'était un espion, chargé de rendre compte de nos sentiments politiques,
-et de nous faire fusiller si les Versaillais avaient été repoussés. Ces
-gens-là ne me pardonnaient pas d'avoir fait échouer l'incendie de la
-maison.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Le mercredi matin 24 mai, un de mes ambulanciers, M. Raulin, était sur
-la porte vers six heures, lorsque passe un grand vieillard, la barbe
-grise, l'oeil creux, sans uniforme, et portant le képi fédéré.
-
---Vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit-il avec un sourire, en
-montrant les Tuileries qui flambaient.
-
---Ma foi, non, répond l'ambulancier; je n'aurais jamais cru la Commune
-aussi canaille.
-
---Aussi canaille! Ah! c'est comme cela, vous allez avoir de mes
-nouvelles.
-
-On me prévient de ce qui vient de se passer. Je cours après ce vieux
-sauvage qui retournait à grands pas du côté de l'Hôtel de Ville, et je
-cherche à savoir ce qu'il appelle «de ses nouvelles.»
-
---Citoyen, un de vos hommes vient de traiter la Commune de canaille.
-Voici ma carte,--il me montra une grande carte verte qui lui conférait
-un grade que je ne me donnai pas la peine de constater;--je vais à
-l'Hôtel de Ville, et dans une demi-heure votre maison flambera.
-
-Décidément, j'étais prédestiné à l'auto-da-fé.
-
---C'est impossible qu'il vous ait dit une pareille chose, vous aurez mal
-entendu. C'est un bon citoyen, incapable de dire du mal de la Commune.
-
---J'ai parfaitement entendu, vous êtes des réactionnaires, et on va
-faire votre affaire.
-
---Vous ne savez pas ce que vous dites, nous sommes des ambulanciers, et
-on ne brûle pas une ambulance.--Et je recommençai pour lui mon discours
-de la veille; c'était de l'éloquence absolument perdue.
-
---Je me fiche pas mal des ambulances! dans une demi-heure vous
-flamberez, voilà mon dernier mot.
-
-Je déployai toutes mes séductions pour apaiser cet atroce vieillard, et
-c'était difficile, car il appartenait à la catégorie des fanatiques.
-Après de longs et inutiles pourparlers, je lui dis:
-
---Sur l'honneur, avez-vous entendu le propos que vous attribuez à mon
-ambulancier?
-
---Sur l'honneur, je l'ai entendu.
-
-Quelle belle garantie pour moi que l'honneur de ce vieux misérable! Du
-reste j'étais bien sûr de sa véracité.
-
---Alors c'est un traître qui m'a trompé, il faut qu'il soit puni;
-fusillons-le.
-
---A la bonne heure, vous êtes un vrai citoyen, nous pouvons nous
-entendre; fusillons-le.--Et son oeil gris éteignit ses flammes.
-
---C'est entendu, il faut le fusiller, mais pas tout de suite, quand tout
-sera fini; vous comprenez que j'en ai besoin pour soigner mes blessés.
-
-La contestation recommença de plus belle, et j'eus toutes les peines du
-monde à obtenir un sursis de vingt-quatre heures. Il l'accorda enfin,
-c'est tout ce que je demandais, car je me disais tout bas: Mon bon ami,
-dans vingt-quatre heures, ce n'est plus vous qui fusillerez, ce sera
-nous.
-
-Du reste, mon parti était pris; si je n'avais pas pu le dompter, je
-l'aurais fait entrer chez moi pour exécuter la sentence, je fermais la
-porte, et il y a gros à parier qu'elle ne se serait jamais ouverte pour
-lui. Avant tout, je voulais sauver moi et les miens.
-
-Pendant cette algarade, je constatai que le piquet que j'avais fait
-placer pour garder la maison voisine, avait disparu. Les troupes étaient
-changées. J'allai trouver un capitaine pour lui demander mon piquet, lui
-disant les motifs qui nécessitaient sa présence.
-
---Eh bien, quand on brûlerait la maison, voilà-t-il pas! Vous aurez de
-la chance si on ne brûle pas tout le quartier. _Vous vous êtes si bien
-conduits dans l'arrondissement!_
-
-Je trouvai épique la réponse de ce malfaiteur estimant que c'étaient les
-honnêtes gens qui se conduisaient mal.
-
---Très-bien, si vous trouvez bon de brûler vos blessés, je n'ai rien à
-dire, c'est votre affaire et je ne m'en mêle plus.
-
-La porte de la maison menacée était ouverte, la concierge me dit que les
-insurgés s'occupaient à la piller; j'étais consterné. Les laisser faire
-me semblait extrêmement dangereux, car depuis la veille l'incendie était
-passé dans leurs habitudes, et ils auraient mis le feu en se retirant;
-les faire déguerpir me paraissait assez difficile, je n'avais plus mon
-escorte de la veille pour me protéger, et ce jour-là les fusils
-partaient seuls, surtout quand on devenait gênant ou indiscret. Je
-montai l'escalier et trouvai les misérables en train de faire des
-paquets des objets à leur convenance. Je pris un air très-affairé et me
-mis à crier aux différents étages:
-
---Allons, citoyens, ce n'est pas notre place ici; les Versaillais
-arrivent. Descendons, vos frères vous attendent... etc.
-
-Et je descendis l'escalier suivi de toute la bande, que l'annonce des
-Versaillais impressionnait désagréablement. Je tenais la rampe, le
-menton sur l'épaule, regardant en arrière si quelque canon de fusil
-n'était point braqué sur moi. Enfin, lorsque j'eus gagné la rue sain et
-sauf et que j'eus fermé la porte, je poussai un gros soupir de
-satisfaction et de soulagement. Mon stratagème avait réussi, c'était un
-grand danger d'évité.
-
-La plupart de ces bandits emportaient leur butin, et pas un n'eut
-l'idée, bien entendu, de demander à être fouillé.
-
-Une heure après, une fusillade intense se fit entendre en face de la
-maison. Les barricades étaient occupées et fonctionnaient avec un tapage
-infernal.
-
-Tout à coup survient une panique, on frappe à la porte, et je vois
-apparaître l'homme au pillage de la veille, dont je savais alors le nom:
-Michel, du 12e bataillon, demeurant rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Je
-savais également alors qu'il avait appartenu comme commis au magasin de
-confection.
-
---On bat en retraite, cachez-moi.
-
---Je n'admets pas ici d'hommes armés non blessés; vous avez le temps
-encore de vous sauver ailleurs, partez. Cependant je vous permets de
-revenir avec une balle dans le ventre.
-
-Et je le mis à la porte.
-
---Mais vous ne voyez donc pas, dit-il en s'en allant, que tout brûle?
-
-Alors un spectacle terrible s'offrit à mes yeux. La maison qui fait face
-à la mienne, le nº 79, commençait à brûler; les flammes sortaient en
-hautes gerbes par les neuf fenêtres du premier. Or, comme il était
-défendu sous peine de mort de lancer un seau d'eau sur le feu, nous
-calculions combien de temps, à peu près, il faudrait à cette
-maison,--occupée par un grand magasin de parfumerie et par une maison de
-deuil,--pour flamber du haut en bas et pour nous jeter sa fournaise en
-s'écroulant sur nous.
-
-Il paraît que le truc du coup de fusil tiré par les fenêtres a du bon,
-car c'est encore le prétexte qui fut invoqué dans ce cas. Peut-être que
-l'homme au papier, qui tenait si fort à nous brûler la veille, avait
-voulu utiliser son ordre de la Commune.
-
-Voici comment les choses se passèrent après la comédie du coup de fusil.
-Ils pénétrèrent dans la maison en enfonçant la porte, et montèrent au
-premier chez un banquier. Ils signifièrent au peu de locataires qui
-restaient de sortir de suite sans prendre la peine de rien emporter,
-parce que la maison allait être brûlée.
-
-Ils étaient, m'a-t-on dit, trois gredins; l'un gardait la porte en bas,
-les deux autres accomplissaient leur sinistre besogne.
-
-L'un d'eux amassait, au milieu des meubles, les papiers du banquier,
-disposait méthodiquement ces éléments de combustion et plaçait dessous
-une allumette. Pendant ce temps, l'autre écoutait avec une parfaite
-indifférence les supplications des locataires affolés qui le
-conjuraient, à genoux, de ne pas les ruiner. Pour toute consolation, il
-leur disait: «Si dans cinq minutes vous n'êtes pas partis, l'escalier
-sera en feu et vous grillerez tous.»
-
-Il y avait dans la maison une jeune fille phthisique et presque
-mourante, mademoiselle D..., qui ne pouvait quitter son lit; sa mère
-poussait des cris déchirants.
-
---Mais ma fille ne vous a rien fait, vous ne pouvez pas cependant la
-brûler vive.
-
---Je n'y puis rien, il faut que la maison soit brûlée; cependant il est
-possible que je sauve la fille, mais à la condition que vous me jurerez
-que, si je suis pris, vous me ferez obtenir ma grâce pour vous avoir
-rendu ce service.
-
-Stupide brute, qui croit mériter sa grâce parce qu'il s'arrête à son
-onzième crime au lieu de compléter la douzaine!
-
-La mère jura, bien entendu, et le misérable partit avec la jeune fille
-sur son dos, et il exigea que la soeur de la mourante montât la garde,
-armée de son fusil, à la porte de la rue jusqu'à son retour.
-
-Nous recueillîmes deux des victimes dans notre ambulance. Leur fortune
-était contenue dans un mouchoir noué par les coins. Les autres
-n'emportaient que les vêtements qui les couvraient.
-
-Nous étions réunis dans la cour, devisant assez tristement en attendant
-le moment où l'incendie nous obligerait à nous enfuir par les toits, car
-par la rue il n'y fallait pas songer: elle était sillonnée par un
-véritable ouragan de projectiles. Les balles, les obus, les boulets
-sifflaient, éclataient avec un tapage infernal, heurtaient la porte,
-crevaient les devantures des magasins, en brisaient les glaces, et cela
-depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir.
-
-Nous écoutions cette tempête avec une véritable indifférence; une seule
-chose nous préoccupait: le feu, car non-seulement nous perdions beaucoup
-ou même tout par le feu, mais encore il nous fallait exécuter, avec nos
-femmes et nos enfants, un voyage à travers les toits. Et, malgré les
-explorations auxquelles nous, les hommes, nous nous étions préalablement
-livrés, je n'avais vu bien nettement que les dangers du voyage aérien,
-mais je n'en connaissais véritablement pas l'issue. La seule possible,
-était une étroite croisée fermée de deux gros barreaux de fer, et nous
-manquions d'outils pour les faire sauter. Et encore après avoir réussi à
-ouvrir cette voie, nous ne savions pas du tout où elle aboutissait. Tout
-le monde avait fui ou se cachait dans les caves.
-
-Chacun de nous avait fait son petit sac contenant ses valeurs et ses
-objets précieux. Chacun était prêt à se l'attacher aux flancs, à quitter
-pour toujours son foyer, et à courir sur les toits vers l'inconnu.
-
-Il y a quelque chose de bien profondément mélancolique dans le dernier
-regard qu'on jette sur les meubles auxquels on dit adieu. A chacun d'eux
-se rattache un souvenir, une habitude. On les considère en quelque sorte
-comme des membres de la famille, et l'argent ne peut remplacer les
-souvenirs.
-
-De temps en temps, l'un de nous montait dans la maison pour surveiller
-les progrès de l'incendie. On s'approchait des fenêtres en rampant sur
-les parquets, de peur d'être aperçu des fédérés. J'avais assez de la
-farce du coup de fusil tiré des fenêtres, je voulais en éviter la
-troisième édition.
-
-Le feu gagnait toujours; la maison n'était qu'un immense brasier,
-alimenté par les pommades et les essences du parfumeur, et qui nous
-rôtissait à travers la rue.
-
-Comme si nous n'avions pas eu assez de sujets de crainte, nous
-constations, à droite et à gauche de notre maison, d'énormes panaches de
-fumée colorée qui annonçaient d'autres incendies, et, comme il nous
-était impossible de sortir pour nous assurer du point précis où ils
-étaient allumés, nous redoutions d'être pris entre trois feux.
-
-Enfin, un cri retentit: Vive la ligne! Je ne sais si vous avez jamais
-fait partie d'un groupe de naufragés; mais, dans ce cas, rappelez-vous
-la sensation que vous avez ressentie au cri de: Terre! quand vous avez
-vu le rivage. C'est exactement avec le même bonheur que nous entendîmes:
-Vive la ligne! car c'était pour nous le salut, c'était l'extinction de
-l'incendie, c'était la mort de la Commune, c'était surtout la revanche.
-
-
-FIN
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARAVANES D'UN CHIRURGIEN
-D'AMBULANCES PENDANT LE SIÉGE DE PARIS ET SOUS LA COMMUNE ***
-
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-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
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-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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