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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les caravanes d'un chirurgien d'ambulances pendant le siége de - Paris et sous la commune - -Author: Désiré Joseph Joulin - -Release Date: March 23, 2021 [eBook #64909] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/American - Libraries.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARAVANES D'UN CHIRURGIEN -D'AMBULANCES PENDANT LE SIÉGE DE PARIS ET SOUS LA COMMUNE *** - - - - - - LES CARAVANES - D'UN - CHIRURGIEN - D'AMBULANCES - PENDANT LE SIÉGE DE PARIS - ET SOUS LA COMMUNE - - PAR LE - DR JOULIN - PROFESSEUR AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE - CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR - - - PARIS - E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR - PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS - - 1871 - Tous droits réservés. - - - - -PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1 - - - - -A MONSIEUR - -ARMAND DU MESNIL - -OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR - -SOUVENIR AFFECTUEUX - - - - -LES CARAVANES - -D'UN - -CHIRURGIEN - -D'AMBULANCES - - - - -I - - -Dans ce tohu-bohu militaire qui fut le siége de Paris, la chirurgie -devait malheureusement jouer un grand rôle. Aussi, dès le début, le -corps médical organisa les secours avec un dévouement dont je ne lui -ferai pas l'injure de le féliciter, car il fait partie de ses -traditions, de ses devoirs, de ses habitudes. Le médecin se dévoue -aussitôt que surgit un malheur public qu'il peut soulager, et cela sans -craindre d'écraser ses contemporains sous un lourd fardeau de -reconnaissance, car il sait parfaitement qu'il est sans exemple dans -l'histoire que le public ait jamais tenu compte au médecin de son -dévouement une fois que le péril est passé. - -Les ambulances constituaient la question d'urgence, mais toute -l'organisation en fut abandonnée à l'initiative ou à l'inexpérience -individuelle. Chacun fit du mieux qu'il put, chercha ses ressources là -où il espéra les prendre. Les uns, comme l'Internationale et la Presse, -avec leurs puissants moyens d'action, reçurent des capitaux -considérables et firent les choses tout à fait en grand; d'autres, plus -modestes, sollicitèrent à domicile des souscriptions et un concours qui -firent rarement défaut. Enfin, le zèle de tous accomplit des prodiges de -charité. - -L'administration supérieure, qui poussa l'incapacité jusqu'au génie, eut -le bon goût de s'effacer et de nous laisser faire au début, et c'est une -des rares choses dont on lui aurait su gré, si elle avait eu -l'intelligence de persister dans cet effacement. Malheureusement le -gouvernement possède dans sa collection de rouages inutiles un vieux -dieu, sans bras ni jambes, fétiche perclus du cerveau, dur d'oreille et -voulant tout engloutir dans ses vastes mâchoires démeublées. Ce dieu -vorace et impuissant se nomme l'INTENDANCE. - -Aussi longtemps que les ambulances furent en voie de création, -l'intendance respecta religieusement cette phase pénible de l'existence -des choses nouvelles, mais aussitôt que les ambulances organisées furent -en état de rendre des services, l'intendance, escortée de ses -riz-pain-sel, se fit porter au milieu de la route pour empêcher les -ambulanciers de passer et leur dit en langage administratif, que je -traduis ici pour la commodité du lecteur: - -«Je suis l'intendance, et j'ai dans mes attributions ce qui concerne les -réparations de la peau militaire. Vous voulez me faire une concurrence -déloyale puisque vous prétendez faire et bien faire, à vos frais, sans -qu'il en coûte un sou à l'État, une besogne pour laquelle l'État me paye -très-cher, et que je fais fort mal. Par le foin qui remplit mes bottes! -je ne puis vous permettre un pas de plus dans cette voie fatale. Je vous -absorbe ou je vous brise; choisissez entre mes vices et ma colère. Mes -vices sont aimables, et ma colère terrible. J'aime mieux priver la -société de vos services que de vous voir rendre des services à côté de -moi, qui suis habituée à n'en rendre qu'à moi-même.» - -Nous verrons plus tard ce qu'il advint des outrecuidantes prétentions de -l'intendance. - -Les ambulances s'organisaient donc de tous les côtés. Une ambulance qui -s'organise se compose de deux éléments assez distincts; d'abord -l'état-major, en général fort disposé à croquer des marrons, ensuite les -comparses, dont l'éternelle destinée semble de tirer du feu lesdits -marrons. J'aurais pu mettre mon couvert du côté des croqueurs, -c'est-à-dire de l'état-major, mais je n'aime ni à tirer, ni à croquer -les marrons. Je restai donc un instant à l'écart, examinant comment je -pourrais me rendre utile en conservant toute mon indépendance d'action, -et en me créant une situation spéciale où je n'aurais ni trop à -commander, ni surtout à obéir. - -Après avoir avec soin étudié ce terrain nouveau pour moi, j'acquis la -conviction que pour rendre la plus grande somme de services possible au -combat, un chirurgien, muni d'appareils bien complets, devait diriger -seulement deux voitures d'ambulance, l'une pour blessés couchés, l'autre -pour blessés assis, lesdites voitures constamment à ses ordres et prêtes -à se porter au feu chaque fois qu'il y a bataille. - -C'est là le véritable type de l'ambulance volante. Avec deux voitures on -passe partout, on a son petit personnel tout entier sous la main, chacun -sait d'avance le rôle qu'il doit remplir, les ordres sont rapidement -exécutés, et les soins d'autant plus efficaces qu'ils se font moins -attendre. On fait le pansement complet et définitif sur place, on charge -de suite ses blessés sans leur faire subir une foule de transbordements -toujours pénibles et qui durent de longues heures, parfois même -plusieurs jours; puis, les voitures pleines, on revient à Paris et on -expédie les malades là où ils trouveront les soins définitifs les plus -convenables, selon la gravité de leurs blessures. - -Dans cette situation, le chirurgien est absolument indépendant; il -n'obéit qu'à ses inspirations, à sa fantaisie, à son initiative; il ne -subit d'autre contrôle que celui de sa volonté, et lorsqu'il a acquis un -peu d'habitude dans le métier d'ambulancier, il ne perd pas sa journée. - -Je dis quand il a acquis un peu d'habitude, car il faut encore un -certain apprentissage; il ne suffit pas d'avoir un brillant équipage de -chasse pour trouver le gibier, il faut en connaître les us et coutumes. -Les trois quarts du temps l'état-major de la place semblait ne pas -savoir où on se battait ou même s'il y avait combat; il vous envoyait -parfois au nord quand l'affaire était au sud, et cela de la meilleure -foi du monde. Aussi j'ai fait jusqu'à dix ou douze lieues dans une -journée sans pouvoir mettre la main sur un blessé, ce qui n'était pas -absolument agréable par un froid de huit ou dix degrés. - -Donc, pour faire une bonne ambulance volante, outre un chirurgien bien -équipé, il faut malheureusement deux voitures et des chevaux. Je dis -malheureusement, parce que c'est justement là que gît la difficulté. - -Pour la première fois qu'une voiture entre en campagne, cela va encore; -on empaume assez facilement les gens, on leur montre l'expédition -exclusivement par son côté pittoresque, en leur cachant avec soin le -côté laurier. Aussi le voyage, au départ, se fait avec beaucoup -d'entrain et de gaieté; seulement il peut arriver un moment où il n'est -plus temps de feindre, la dissimulation serait absolument inutile: on -peut tomber en plein drame militaire. Alors la mine du propriétaire de -l'équipage s'allonge; on entend des: «Ah! si j'avais su!» étouffés, -l'oeil a des effarements précurseurs d'une fuite, et si vous avez le -malheur de quitter vos gens cinq minutes, vous courez la chance de ne -plus retrouver personne et de revenir seul, à pied, avec vos instruments -sur le dos. - -Au retour, la conversation languit, vous sentez des regards hostiles et -qui semblent dire: «Si jamais tu m'y repinces!» - -Mais à mesure qu'on pénètre dans l'atmosphère de Paris, à mesure qu'on -s'écarte du tapage et de la fumée de la bagarre, le courage du néophyte -renaît, sa langue se délie, et bientôt il parle avec complaisance des -dangers qu'on aurait pu courir, du sang-froid qu'on aurait développé. - -Vous croyez votre homme guéri de sa peur et aguerri pour l'avenir! En -vérité, je vous le dis, jamais vous ne remonterez dans la voiture de cet -homme, jamais son cheval ne fera partie d'une ambulance, jamais sa femme -ne vous pardonnera d'avoir conduit à la _boucherie_ son mari, un père de -famille, qui n'a échappé que par un véritable miracle à la mort des -héros. - -Je n'ai pas besoin de dire que neuf fois sur dix on n'a couru aucune -espèce de danger, et qu'au retour on s'est simplement montré en famille -d'autant plus téméraire que la peur avait été plus grande. - -Allez frapper à une autre écurie, celle-là vous est fermée pour -toujours. - -Après un certain nombre de tentatives dont les résultats présentaient -les diverses nuances qui séparent un échec d'une réussite, je finis par -mettre la main sur deux voitures fidèles et dévouées qui m'ont servi -dans toutes les affaires depuis celle du Moulin-Saquet. Une appartenait -à M. Kerckoff, de la galerie d'Orléans; c'était un petit omnibus de -famille, coquet, à six places, traîné par un petit cheval très-fin, -très-vigoureux, très-ardent, et qui ne s'effrayait pas du bruit. Pierre, -le cocher, complétait l'équipage que je montais ordinairement. - -Pierre était un bon type; il avait ses jours de courage; mais parfois je -le trouvais extrêmement nerveux et impressionnable. Il affectait alors -une vraie tendresse pour le petit cheval, dont il ne voulait pas, -disait-il, trop exposer la peau. - -Mais comme la peau de Pierre était toujours située à une très-faible -distance de celle du cheval, je crois sincèrement que, lorsqu'il voulait -à tout prix sauver l'une, il pensait surtout à l'autre. - -Le jour de l'affaire de Ville-Évrard, Pierre avait ses nerfs. Nous -débouchions par la route de Montreuil et nous passions au pied du fort -de Rosny, qui faisait un feu d'enfer de tous ses canons. Pierre commença -à devenir rétif. Je regardai son nez, c'était le baromètre de son -courage: quand il se sentait mal à l'aise, son nez se creusait de petits -plis longitudinaux et devenait blanc vers le bout. Le nez de Pierre -était, ce jour-là, houleux, et il passait au blanc. - ---Monsieur, nous ne pouvons pas aller plus loin. - ---Pourquoi cela? - ---Le petit cheval va avoir peur. - ---Eh bien, il cache son jeu, car on ne s'en aperçoit guère. - ---Je le connais, monsieur, il va avoir peur et va nous faire des -cascades. - ---Vous abusez de ce qu'il ne peut pas s'en défendre; sans cela il nous -dirait que ce n'est pas lui qui a peur, mais que c'est vous. - ---Moi!! quand j'étais au siége de Rome, j'en ai bien vu d'autres! - -Pendant que Pierre se retrempait dans ses souvenirs belliqueux du siége -de Rome, nous avions dépassé le fort, le petit cheval n'avait pas eu -peur, et Pierre était rassuré, car il avait entendu que les obus -passaient à une vingtaine de pieds au-dessus de notre tête. Il n'y avait -véritablement aucune espèce de danger. - -Mais la journée avait mal commencé pour lui, et il n'était pas au bout -de ses transes. Nous arrivâmes à 1 ou 2 kilomètres de Neuilly-sur-Marne, -sur la route qui conduit à Joinville, route absolument découverte. Le -plateau d'Avron échangeait une violente canonnade avec les batteries -prussiennes situées de l'autre côté de la Marne. - -Les projectiles se croisaient au-dessus de la route et l'on cheminait -sous un dôme, non pas de verdure, mais d'obus. Le cas se rencontrait -assez fréquemment, car les batteries étaient en général placées des deux -côtés sur des points culminants. Ce cheminement ne présentait du reste -que bien peu de danger pour les voitures d'ambulances quand elles -prenaient le soin de ne pas marcher près des soldats en armes. On -n'avait guère à redouter que les obus trop pressés qui éclataient en -l'air; mais cela était si rare qu'on n'avait pas à en tenir compte. Avec -un peu d'habitude on reconnaissait fort bien à la mélodie de son -ronflement si l'obus qui rayait cette voûte de mitraille était à nous -ou... aux autres. - - - - -II - - -Les obus ronflaient donc au-dessus de la route, qui était désertée en ce -moment par nos troupes; on y voyait seulement une charrette de cantinier -escortée de quelques gardes nationaux. Les Prussiens trouvèrent jovial -de tuer ces braves gens. Ils envoyèrent sur la route un seul obus, mais -si bien pointé (leur batterie était à moins de 2,000 mètres) qu'ils -crevèrent le cheval et éventrèrent deux des gardes nationaux de -l'escorte. Je ne pus que constater leur mort; ils avaient été tués sur -le coup. - -Je les fis déposer sur le bord du chemin. - -Ce spectacle n'était point fait pour calmer les émotions de Pierre; son -nez devint blafard et se creusa de véritables tranchées. - ---Monsieur, allons-nous-en, ces brigands vont tuer le petit cheval. - ---Eh bien! et nos drapeaux d'ambulances qui sont sur les voitures! - ---Ils s'en fichent pas mal des drapeaux! Allons-nous-en, monsieur, -allons-nous-en. - -Il portait sa peur avec tant de crânerie que je n'insistai pas trop pour -le faire marcher en avant. Je craignais de le voir filer sur Paris et -nous planter là sans vergogne. - ---Puisque vous manquez de courage aujourd'hui, mettez-vous à l'abri, -avec les voitures, au bas du remblai de la route; mettez à terre le -brancard et les instruments, et nous irons à pied chercher les blessés. - -Pierre ne se le fit pas dire deux fois, et il se jeta en bas du remblai -avec tant d'entrain qu'il engagea dans des branches d'arbres le drapeau -d'ambulance de la voiture; il se cassa net. Je croyais le piquer -d'honneur, mais il nous regarda impassiblement partir à pied avec les -brancardiers. Il avait l'air de dire: Je me suis ramassé assez de gloire -au siége de Rome; laissons-en pour les autres. - -Nous arrivâmes à Neuilly-sur-Marne, mais ce n'était pas là que se -terminait l'affaire; il fallait aller toujours à pied jusqu'à -Ville-Évrard et faire filer un à un les blessés jusqu'aux voitures; -c'était absolument impraticable. Je priai un des brancardiers d'aller -chercher Pierre et de le ramener, n'importe comment, avec les équipages. -Pierre n'osa pas refuser; son émotion était calmée; mais, en route, il -s'aperçut qu'il n'avait plus de drapeau protecteur. Je n'ai pas besoin -de dire que le petit cheval fit la route ventre à terre. - -De Neuilly à Ville-Évrard, ce fut une nouvelle litanie. Chaque maison -qu'on rencontrait sur la route excitait son admiration. - ---Ah! monsieur, la charmante maison! - ---Ma foi! je la trouve assez laide. - ---Ah! monsieur, qu'on serait bien ici. - ---Pour y passer ses jours? - ---Oh! non, pour se mettre à l'abri des obus. - -Je dois, du reste, rendre justice à Pierre: ce fut son dernier jour de -faiblesse; quand les voitures allaient un peu trop loin, son nez -pâlissait légèrement, se creusait de quelques rides, mais ses -observations sur les chances de longévité du petit cheval étaient -simplement mélancoliques, jamais il ne se permit la moindre opposition à -mes volontés[1]. L'affaire de la Ville-Évrard lui avait laissé des -remords. - - [1] Hélas! sous la Commune, Pierre devait ternir ses lauriers. Un beau - jour lui et son camarade me plantèrent là, avec une invincible - résolution, ils tournèrent sans retour le dos à la gloire. - -Mais passons à l'étude de ma seconde voiture. - -La seconde voiture était un grand fourgon de la maison Chevet, que tout -le monde a rencontré dans Paris, et dans lequel on peut transporter des -blessés couchés. Le cheval était vigoureux mais dépourvu d'initiative; -il marchait à la suite et manifestait en toute occasion un profond -mépris pour les côtes. Lorsqu'il était forcé de choisir entre un fossé -ou une côte, jamais il n'eut un moment d'hésitation, il déposa toujours -la voiture dans le fossé et tourna la croupe du côté de la montée. - -Il commit, sans pudeur, cette incongruité à Avron, malgré les regards -sévères de l'assistance, et sans se laisser toucher par l'exemple de son -petit camarade qui enlevait avec vigueur l'autre voiture sur le plateau. - -Le cocher de M. Chevet était un solide gaillard, d'une placidité toute -philosophique, ne se plaignant jamais, ni de son cheval, ni du froid, ni -des Prussiens, et allant tranquillement là où je le menais sans daigner -faire une observation. - -Mon personnel était complété par un ou deux brancardiers. Pour eux, je -n'avais que le choix, c'étaient des négociants, des amis, des clients -qui s'inscrivaient chez moi avec beaucoup d'empressement[2]. Il est -certain que la curiosité jouait un grand rôle dans leur empressement. -Mais je dois dire que pas un seul n'a reculé devant la tâche qu'il avait -acceptée et que j'avais toujours soin de bien expliquer au départ. - - [2] MM. Hébert, Martin, négociants habitant ma maison, Laboureur, - pharmacien, et son fils, M. Gauthier etc., ont fait sous ma - direction le pénible service de brancardiers. - -Les brancardiers sont souvent indispensables; surtout lorsque la pluie a -détrempé les terres, il est impossible alors d'aller à travers champs -jusqu'aux blessés. Les voitures ne pourraient s'en tirer. On va donc -recueillir, avec les brancardiers, les hommes tombés; on les panse et on -les ramène aux voitures. - -La création des compagnies de brancardiers organisés en corps réguliers -était une excellente idée. Pour nous, elle avait cet avantage de ne pas -nous obliger à en emmener; il nous était permis de conserver ainsi plus -de places dans nos voitures pour les blessés; sur le champ de bataille, -elle avait l'immense avantage de diminuer la durée de cette période -d'angoisse qui sépare pour le soldat le moment où il tombe de celui où -il reçoit les premiers soins. - -Malheureusement, on organisa les brancardiers vers la fin du siége, et -lorsqu'ils furent organisés, on ne sut point les utiliser -convenablement. - -Il est évident que toute troupe allant au feu devait être accompagnée de -ses brancardiers. Je n'ai rien vu de semblable là où je me suis trouvé, -ce qui n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas fait ailleurs, car -je ne veux parler que de ce que j'ai constaté par mes yeux, et dans les -affaires militaires le champ d'observations est beaucoup plus restreint -qu'on ne pourrait le croire. On ne sait jamais ce qui se passe à un -kilomètre du point qu'on occupe. - -Cependant je puis dire que, le jour de l'affaire de Montretout, je -revenais sur Paris vers deux heures, naturellement avec mes voitures -pleines; on se battait depuis le matin et la route de Rueil à Courbevoie -était encore émaillée de longues files de brancardiers qui marchaient -vers la bataille. C'était un peu tard. Je n'avais point eu à constater -leur présence près de l'ennemi, et mes blessés, qui provenaient de -l'attaque de la Malmaison, m'étaient apportés par les cacolets. - -Parmi les hommes et les choses qui, ce jour-là, n'étaient pas à leur -place, je citerai certain grand aumônier barbu monté sur un joli cheval, -et qui s'abritait avec soin derrière un pan de mur pendant que je -pansais mes blessés. Il avait la mine altérée d'un homme fort mal à son -aise. - -Je me demandais quels services pouvait bien rendre, en pareilles -circonstances, un aumônier à cheval qui s'abrite avec tant de soin -derrière un mur. Je ne pouvais pourtant pas lui envoyer mes blessés à -confesser; j'en avais cependant un qui avait une mauvaise balle dans le -ventre, et ils auraient pu en causer ensemble. - -Je sais que, parmi les aumôniers, un grand nombre ont fait leur devoir; -mais je crois qu'il ne faut pas généraliser outre mesure les éloges. A -l'affaire de l'Hay, ils étaient trois qui bavardaient entre eux, sans -trop s'occuper du reste; et cependant les blessés ne manquaient guère. -J'en avais un surtout frappé d'une balle dans la poitrine, une de ces -plaies qui donnent quelques gouttes de sang, mais qui laissent largement -passer la mort. Je n'osais pas le panser; il fallait le déshabiller et -j'avais peur de le voir expirer dans mes mains. Pauvre garçon! il était -là, mourant, étendu sur une mauvaise paillasse que les Prussiens nous -avaient prêtée. Les brancards manquaient, et les Prussiens me -signifiaient qu'ils ne voulaient pas que j'emportasse la paillasse. - ---Pansez-moi, docteur, me disait-il d'une voix éteinte. - -Il lui semblait que là était le salut. - -Je regardai du côté des aumôniers; ils bavardaient toujours, et -cependant c'était bien pour eux le moment de dire quelques petites -choses à ce pauvre diable, avant qu'il partît pour un monde où l'on ne -se bat pas. - -Quand les brancards arrivèrent, le soldat était mort. Les aumôniers -causaient toujours. - - - - -III - - -Je vais maintenant exposer avec quelle simplicité de mécanisme -l'initiative des médecins avait créé des ambulances, et je prendrai -comme exemple celle du Ier arrondissement dont j'ai été mieux à même -d'apprécier le fonctionnement. On verra ensuite ce qu'il a fallu -d'ineptie et d'incapacité à l'Intendance pour arriver à porter le -désordre dans une institution qui marchait admirablement. - -Aux premiers bruits du siége, les médecins de l'arrondissement furent -convoqués sous la présidence du professeur Lasègue. On leur demanda un -concours qui fut naturellement accordé sans réserve. Chacun devait -fournir, dans la limite de ses moyens, des lits pour les blessés et des -secours de toute nature. - -On décida d'abord qu'on fonderait un certain nombre d'ambulances dans -des locaux spéciaux et où on recevrait les blessés assez gravement -atteints, pour que de grandes opérations pussent être faites avec un -personnel de chirurgiens habiles, d'internes, d'infirmiers, etc. Ces -frais furent couverts par des souscriptions privées, qui s'élevèrent à -environ 35,000 francs. D'un autre côté, les médecins devaient solliciter -leurs clients les plus aisés de prendre chez eux les blessés légèrement -atteints. Ces blessés devaient être nourris, pourvus de toutes les -choses nécessaires aux frais de leur hôte et être considérés comme des -membres de la famille. - -Les médecins se chargeaient naturellement de tous les soins nécessaires. -En quelques jours, et de cette façon, le Ier arrondissement disposa -d'environ huit cent quatre-vingts lits qui ne coûtaient absolument rien -à l'État. Il fournissait un blessé, on lui rendait un soldat bien -portant. Je crois qu'il a rarement fait un marché aussi avantageux. - -Le professeur Lasègue se trouva être un organisateur de premier ordre, -qui se dévoua à l'oeuvre, lui et toute sa famille, avec une abnégation -et un zèle dont personne naturellement n'a songé à leur savoir le -moindre gré. - -Les dames dirigeaient la lingerie au bureau central de l'ambulance et -opéraient les distributions de secours et de vivres. - -Le président avait sous ses ordres les bureaux et organisait tous les -services à mesure que la nécessité s'en faisait sentir. Le mécanisme du -fonctionnement était d'une simplicité élémentaire. Les médecins -donnaient le nombre de lits vacants dans le périmètre de leur quartier. -Ces lits, centralisés par le bureau, étaient représentés par des -bulletins. Le jour d'un combat, à mesure que les blessés étaient amenés -au bureau, sans même les faire descendre de voiture, et selon la gravité -de leur blessure, ils recevaient un bulletin et étaient dirigés chez -l'habitant, où ils trouvaient un bon lit tout prêt à les recevoir, et -une famille qui les accueillait avec empressement. On ne renvoyait le -blessé que guéri et prêt à être expédié à son corps. - -Dans la soirée et la nuit du 30 novembre et du 2 décembre, l'ambulance -du Ier arrondissement plaça _quatre cent cinquante_ blessés; à deux -heures du matin, les derniers arrivaient, et pas un seul n'attendit -l'asile dont ils avaient tous un si grand besoin. - -Ici se place un petit fait qui peint bien les intendants. Une partie des -blessés tombés aux combats de la Marne étaient ramenés à Paris sur les -bateaux omnibus. Pour éviter les retards, on avait réuni sur la berge -les moyens de transports, et la distribution des bulletins fonctionnait -aussi régulièrement qu'au bureau central. Un bateau de blessés aborde; -il en descend un intendant supérieurement galonné. - ---Qui est-ce qui dirige le service ici? - ---C'est moi, dit M. Lasègue. - ---Combien de lits? - ---Quarante-cinq. - ---Vous en avez cent. - ---Quarante-cinq. - ---Je vous dis que vous en avez cent. - -M. Lasègue, froissé de la roideur et de l'impertinence de ce monsieur -qui ne savait pas un mot de l'état des choses, lui répondit froidement -en remettant ses bulletins dans sa poche: - ---S'il y a cent lits, cherchez-les. Et il lui tourne le dos en fumant -son cigare. - -L'intendant appela les brancardiers qui attendaient des ordres. - ---Brancardiers, portez vingt blessés au théâtre du Châtelet. - ---Il n'y a plus une place. - ---Alors, allez à Saint-Merry. - ---Tout est plein. - -Le monsieur aux galons regarda d'un air furieux le bateau, les -brancardiers, planta là les blessés et le bateau, et disparut sans rien -dire. - -Personne, depuis, n'en entendit oncques parler. Immédiatement, la -distribution des bulletins commença, et les trente-cinq blessés (il n'y -en avait pas plus sur le bateau) furent placés chez l'habitant. - -L'ambulance du Ier arrondissement, pendant son fonctionnement, a soigné -2,680 malades ou blessés. Elle trouva dans M. Méline, adjoint au maire, -un concours aussi actif qu'intelligent et dévoué; il débarrassa, dans -les limites du possible, cette institution charitable de toutes les -entraves administratives qui lui étaient suscitées. - -Il est probable que c'est pour la première fois que vous entendez parler -des ambulances du Ier arrondissement, tandis que vous avez eu les -oreilles rebattues des faits et gestes de quelques autres ambulances. - -Ne mesurez pas la somme du bien produit à l'intensité du tapage qui se -fait autour des choses. Les gens dont je vous parle n'ont vu que le -devoir et l'ont accompli noblement, simplement, gratuitement, sans -bruit. Ils fuyaient la réclame et eussent été profondément blessés de -voir leur conduite célébrée aux sons de la grosse caisse. Avec des -sommes véritablement insignifiantes, ils ont accompli des choses -énormes. Ceux-là peuvent dévoiler sans crainte au public le mobile de -leurs sentiments et surtout leurs livres de comptes. Plus d'un -philanthrope et plus d'une ambulance en ce monde ne pourraient pas en -faire autant. - -Alors surgit l'intendance, qui ne sait guère jouer que le rôle de «bâton -dans les roues.» Plus d'une fois les intendants avaient fait leur -apparition dans nos bureaux. Mais, à leur sujet, la consigne était -générale: ne jamais discuter, trouver parfait et accepter leurs idées -trop souvent saugrenues, mais n'en tenir absolument aucun compte. - -L'intendant se retirait enchanté, et on ne le revoyait jamais, car c'est -une particularité caractéristique de l'histoire naturelle de -l'intendant. Il parle, donne des ordres, et croit que cela suffit. -Presque jamais il ne vérifie si ses intentions ou ses ordres ont été -exécutés: c'est ce qui explique l'admirable chaos, l'ineffable -brouillamini, l'inextricable désordre qui caractérisent les actes de -cette institution. - -L'intendance était au comble de la surprise. Malgré son intervention, -l'ambulance du Ier arrondissement fonctionnait toujours admirablement. -Mais il y avait un citoyen, préfet de la Seine, du nom de Jules Ferry, -un vrai préfet des pièces du Châtelet, et que je confonds toujours avec -Hurluberlu XIV. Ce magistrat municipal aurait dû comprendre que son -premier devoir était de sauvegarder ses administrés du militarisme -bouton de guêtre de l'intendance, et que la charité privée n'a rien à -gagner à l'intervention d'un corps égoïste, incapable, sans coeur, qui -envahit, non pas pour faire mieux que ce qu'il remplace, mais uniquement -pour accroître sa puissance, pour affirmer sa domination envahissante. - -Mais M. Ferry n'est point homme à se préoccuper de pareils détails. Sans -savoir un mot de la question, sans réfléchir à l'absurdité des mesures -qu'il prenait, il signa sous la dictée de l'intendance une série de -décisions qu'Hurluberlu XIV n'eût point lui-même osé signer, sans réunir -trois fois son conseil des ministres. - -Il déclara qu'il se souciait assez peu de la charité privée qui -nourrissait les blessés; on n'avait nul besoin de cela. Désormais -l'intendance se chargerait de ce soin. Ce qu'il demandait, c'était des -lits, beaucoup de lits vides, et le reste le regardait. De plus, les -arrondissements furent divisés en lopins appartenant aux secteurs et -dépendants de l'hôpital de ces secteurs: il était expressément interdit -aux ambulances de prendre des blessés, sinon ceux envoyés par l'hôpital. - -Le Ier arrondissement, divisé avec une logique particulière, se trouvait -dépecé entre trois secteurs et avait pour hôpitaux répartiteurs Beaujon, -Lariboisière et l'Hôtel-Dieu. - -Voici maintenant le mode de fonctionnement: un blessé était d'abord -conduit à l'hôpital, par exemple à Beaujon, puis de là renvoyé à -l'ambulance, qui de là l'expédiait à destination. Intelligente -complication! - -Pour la nourriture, c'était une autre histoire. Chaque jour, l'habitant -qui n'avait plus le droit de nourrir son malade à ses frais, était fort -empêché pour le nourrir aux frais de l'intendance; car, en ce temps de -réquisition, on n'avait pour son argent des vivres qu'au moyen d'une -carte, et les cartes pour blessés étaient supprimées. - -Donc, l'habitant charitable du Ier arrondissement était obligé d'aller -tous les matins à Beaujon ou à Lariboisière, chercher un bon de cent -grammes de viande qu'on lui faisait attendre parfois fort longtemps; -puis, muni de ce bon, il continuait son voyage et allait se faire -servir, à quelques lieues de là, ses cent grammes de viande, en faisant -naturellement une nouvelle queue à la porte de la boucherie de -l'intendance. - -Il est vrai que ses cent grammes de viande (quand il y avait de la -viande) ne lui coûtaient absolument rien--que la perte de sa journée -tout entière. Même cérémonie pour le pain et pour tout ce qui était -nécessaire aux blessés. Il était du reste absolument défendu à un logeur -de blessés de représenter ses voisins; chacun devait perdre sa propre -journée et faire le voyage pour son compte. Hélas! combien de gens -donnèrent alors leur démission d'âmes charitables! - -Et dire qu'une époque qui a produit dans l'ordre moral tant de -flibustiers éminents, a pu produire en même temps dans l'ordre -administratif des administrateurs d'une aussi haute capacité, et encore -ils n'avaient pas l'excuse d'être hydrocéphales! - -Toute la journée c'était une procession de gens qui arrivaient à -l'ambulance exaspérés: - -«Mais, monsieur, j'ai chez moi quatre ou six, ou dix blessés qui meurent -de faim. Je meurs de faim aussi; avec quoi voulez-vous que je les -nourrisse?» - -L'intendance, qui laissait nos soldats valides crever de faim et de -misère, alors qu'ils avaient encore assez de voix pour faire retentir -leur colère, osait prendre la responsabilité de nourrir de malheureux -blessés qui ne pouvaient faire entendre leurs souffrances. - -Ah! Monsieur Ferry, certaines sottises dans la vie privée ne sont que -des sottises, dans la vie publique elles peuvent devenir des crimes. - -Peu à peu, et grâce à l'énergie des municipalités, cette organisation -stupide fut un peu modifiée et fonctionna d'une façon moins -impraticable, mais l'élan de la charité privée était brisé, et il devint -fort difficile vers la fin d'y avoir recours. - - - - -IV - - -L'intendance ne se contentait pas de mettre la main sur les ambulances -civiles, elle voulait encore appliquer son estampille sur le dos des -médecins et s'en faire d'humbles subordonnés. Je n'ai jamais compris -pourquoi les grandes ambulances se sont laissé mettre au cou le collier -de l'intendance et lui ont prêté serment de vasselage en se faisant un -titre d'être ses auxiliaires. - -Les grandes ambulances n'avaient nul besoin de l'administration qui, -elle, au contraire, ne pouvait se passer d'elles. Il leur était donc -facile de conserver une indépendance pleine de dignité. - -Parmi les médecins qui se consacraient au soulagement des blessés, un -certain nombre se montra absolument réfractaire aux étreintes de -l'intendance; je n'ai pas besoin de dire que j'étais de ces médecins-là. - -Pour sortir des portes de Paris, quand il y avait une affaire, il -fallait naturellement être muni de certains insignes, tels que: drapeaux -aux voitures, brassards estampillés par les maires, cartes d'ambulances -et laissez-passer. Il fallait nécessairement, dans l'intérêt du service, -qu'on eût recours à des mesures de précaution. Seulement, celles que je -viens d'énumérer étaient insuffisantes. Il était facile au premier venu -de se procurer tout cela et les routes se trouvaient encombrées de -flâneurs, qui en prenaient seulement pour leur plaisir, en se tenant à -une distance trop respectueuse de l'affaire. - -Leurs voitures rentraient constamment vides de blessés; ils s'étaient -contentés d'admirer les effets du lointain et d'embarrasser la route des -ambulanciers sérieux. Rien de plus facile, comme je le dirai tout à -l'heure, que d'écarter ces gens-là des routes où ils n'étaient que -gênants. Mais l'intendance n'y songeait guère; elle ne semblait pas -tenir absolument à ce qu'on fût utile, elle voulait surtout qu'on portât -sa livrée. Aussi, en collaboration de M. Trochu, elle fit publier un -arrêté qui lui laissait la faculté de choisir ses élus, c'est-à-dire les -gens porteurs de son estampille. - -Je ne critique pas l'arrêté d'une manière absolue, mais il ne remédiait -nullement à l'abus que j'ai signalé et il devenait une barrière opposée -à des médecins qui pouvaient rendre de réels services. Ainsi un fruitier -qui aurait désiré faire entendre à sa famille le bruit lointain d'une -bataille aurait trouvé devant sa charrette les portes grandes ouvertes, -s'il avait pris la simple précaution de demander à l'intendance un visa -qu'elle ne refusait à personne, tandis qu'un docteur, fût-il professeur -à la Faculté de Médecine, pouvait se voir fermer ladite porte au nez -s'il dédaignait de se laisser viser par l'intendance. - -Les ambulances régulièrement organisées n'étaient pas non plus, sur ce -point, à l'abri de tout reproche. On rencontrait sur les routes des -voitures absolument pleines d'ambulanciers. Je me demandais où ils -pourraient, au retour, loger leurs blessés? et cela s'est vu jusqu'à la -fin de la guerre, c'est-à-dire à une époque où les brancardiers, -organisés en escouades, rendaient tout à fait inutile le transport de ce -personnel de curieux, qui n'avaient même pas le prétexte de rendre des -services. - -Pour écarter cette cohue encombrante, il aurait suffi d'interdire le -chemin des combats à toute voiture contenant plus d'un ambulancier en -dehors du cocher. - -On aurait ainsi réservé aux blessés toute la place disponible, et qui se -trouvait occupée par des gens qu'une simple curiosité conduisait. Et -comme, en général, ces gens-là étaient fort prudents, il en résultait -que trop souvent les voitures s'arrêtaient beaucoup trop loin du combat. - -Examinons maintenant de quelle façon l'intendance usait de ce monopole -tyrannique, et comment elle en remplissait les obligations envers nos -pauvres soldats blessés. - -Le jour de l'affaire de l'Hay, je me présentai à la porte de Montrouge. -L'officier de marine qui commandait le poste vint reconnaître les -voitures. Je lui exhibai ma carte de fondateur d'ambulance; car, en -dehors de mon service de voiture, j'avais créé une douzaine de lits où -je soignais mes blessés, ce qui me donnait droit à une carte spéciale. - -L'officier me rendit ma carte et me dit, avec cette politesse exquise -qu'on rencontre toujours chez les officiers de marine: - ---Monsieur, je vois sur votre carte la croix rouge, les estampilles -municipales, mais je n'y vois pas le visa de l'intendance, et, à mon -grand regret, je ne puis vous laisser passer. - ---Mais, monsieur, je ne représente pas seulement une voiture de -transport. J'appartiens à la science, et mon intervention aura -certainement une autre valeur que si j'étais un simple charretier -porteur du visa de l'intendance. - ---Je le comprends parfaitement, mais ma consigne est formelle et je vous -en témoigne tous mes regrets. - ---Je suis certain, cependant, que vous allez me laisser passer. Je lui -remis alors ma carte personnelle. Il me la rendit en me disant: - ---Vous avez raison, monsieur, la voie est libre pour vous, je prends -tout sur moi. - -Je franchis la porte et je marchai sur Cachan, mais de mauvaise grâce et -avec une envie assez accentuée de m'en retourner chez moi. Je me disais: -Si l'intendance est si roide, c'est qu'elle a jeté sur ce point une -masse de voitures; le combat semble fini, on n'entend plus le canon, -tous les blessés sont probablement enlevés. - -J'arrivai à Cachan: la petite place était remplie par une foule de -soldats, de mobiles et de gardes nationaux; j'appris ce qui s'était -passé. C'était le jour où nous devions franchir la Marne, et où le -passage avait manqué, parce que nos généraux avaient _oublié_ de prendre -assez de bateaux pour faire les ponts. L'engagement sur l'Hay devait -être une diversion; comme l'affaire principale sur la Marne ne pouvait -avoir lieu, la diversion sur l'Hay devenait absolument inutile; mais -pendant qu'on était en train d'_oublier_, il n'en coûtait pas davantage -d'_oublier_ de prévenir les troupes qu'il ne fallait point faire la -sortie. L'Hay fut donc fort inutilement attaqué, puis on _oublia_ -d'envoyer des troupes de renfort, de sorte que, maîtres un instant du -village, nous en fûmes bientôt repoussés complétement. Notre défaite -nous coûtait environ cinq cents hommes, en grande partie restés dans les -lignes prussiennes, puisque nous avions été obligés de rentrer chez -nous, d'un côté sur Cachan, et de l'autre sur Villejuif. - -La longue et unique rue qui de Cachan conduit à l'Hay était, sur toute -sa longueur, coupée par des barricades; de plus, les avancées étaient -protégées par des tranchées non interrompues, qui rendaient les abords -impraticables aux voitures. Il fallait donc nécessairement faire à pied -les deux kilomètres qui séparent les deux localités. - -Dans les maisons qui bordent la place, les voitures, peut-être une -dizaine en tout, furent remisées, et je remarquai avec une très-vive -surprise que pas une seule, mais pas une seule, n'appartenait à -l'intendance. Je ne vis là aucun fonctionnaire grand ou petit, aucun -employé au service des blessés relevant de cette admirable -administration. - -Ainsi l'intendance, qui s'était fait adjuger le monopole des ambulances, -non-seulement arrêtait aux portes les gens de bonne volonté qui venaient -mettre leurs secours au service des blessés, mais encore elle se -dispensait de fournir un concours qui était de sa part un devoir absolu. - ---Mais, me dira l'intendance, puisque les voitures ne pouvaient sortir -de Cachan, pourquoi les nôtres seraient-elles allées y perdre leur -temps? - ---D'abord, pour ramener de Cachan les blessés à Paris; ensuite, là où -une voiture ne passe pas, un mulet fait sa route, et si vous aviez -envoyé une dizaine de mulets avec leurs cacolets, on aurait pu ramener -sur-le-champ des blessés que nous avons été obligés de laisser faute de -moyens de transport. - ---Mes voitures et mes cacolets étaient sur la route de Villejuif. - ---Alors il fallait dire aux soldats: Mes enfants, faites-vous tuer ou -blesser sur la route de Villejuif, j'irai vous ramasser. Mais prenez -soin de ne pas attraper de balles sur la route de Cachan, car j'ai -l'intention de n'y pas mettre les pieds. - -Je vis aussi sur la place de Cachan un certain nombre de brancardiers -appartenant à l'Internationale, baguenaudant sans direction. Leur -présence sur ce point était parfaitement inutile; là, pour eux, il n'y -avait absolument rien à faire. - -Je partis avec un brancard, portant ma caisse d'ambulance, et je gagnai -la campagne, non par la route, elle était coupée, mais à travers des -maisons éventrées. - -En arrivant à l'Hay, je trouvai à l'entrée du village un cordon formé -d'une vingtaine de Prussiens, l'arme au pied, qui barraient le passage. -Il n'y avait point d'officiers parmi eux. Ces hommes étaient sales, -puants, l'oeil atone, l'air abruti. Il existait pour le moment une -espèce de trêve tacite qui nous permettait d'approcher sans recevoir des -coups de fusil. Cependant, peu d'instants avant mon arrivée, ils avaient -eu l'infamie de faire prisonnier et d'emmener un chirurgien militaire -dont j'ai oublié le nom, qui s'était avancé sans armes, et sous la -protection du brassard, pour panser nos blessés. Cette ignominieuse -violation de la convention de Genève s'est reproduite tant de fois -pendant la guerre que je me contente de la mentionner. - -Quand je voulus pénétrer dans l'Hay, les soldats s'y opposèrent. Ils -avaient probablement de leur côté beaucoup de morts à cacher. Je voulus -au moins aller relever les hommes que je voyais étendus dans les champs -environnants. Quelques-uns pouvaient encore avoir besoin de soins. Même -refus. L'un de ces hommes, qui comprenait quelques mots de français, me -dit qu'il était absolument défendu de franchir leurs lignes. - ---Je suppose que vous avez autre chose à nous que ces cadavres; vous -avez aussi de nos blessés? - ---Oui. - ---Alors, puisque vous ne voulez pas que j'aille les prendre, faites-moi -apporter les blessés et les morts. - -Il appela de nouveaux Prussiens; les uns allèrent chercher les morts; -les autres, rentrés dans le village, en revinrent portant nos pauvres -soldats sur des paillasses, sur des volets décrochés aux fenêtres; eux -aussi manquaient de brancards. - -Je m'approchai d'abord du tas des morts. Chez ceux-là, il pouvait encore -rester un souffle de vie qu'il ne fallait pas laisser éteindre. Quelle -horrible corvée, et comme ma main frémissait en interrogeant tous ces -coeurs qui ne battaient plus! - -A l'aspect de ces morts, de ces misères, de ces souffrances, j'étais -secoué par une émotion profonde. - -Le chirurgien est endurci seulement contre la souffrance physique, qu'il -est habitué à combattre; sa main ne tremble pas pendant une opération, -quelle qu'en soit la gravité; il ressent une préoccupation en quelque -sorte scientifique et passagère. Mais il subit de cruelles émotions en -face de cette misère collective qui étreint des masses d'hommes sur un -champ de bataille et qui prend des formes si multiples: la faim, le -froid, la fatigue, les nuits passées sur un matelas de boue, les -blessures, et cette mort laissant l'homme isolé au milieu de la foule, -pendant que les camarades vont en avant; cette mort qui, sur la terre, -son unique linceul, le saisit couché, sans un ami pour recueillir son -dernier souffle, sa dernière pensée! Tout cela forme un horrible -tableau, et le chirurgien, qui ne subit pas l'entraînement de la lutte, -a le coeur brisé et saturé des plus navrantes émotions à l'aspect de ces -misères. - - - - -V - - -Je commençai le pansement des blessés naturellement au grand air et dans -la boue. Mais les moyens de transport manquaient, il n'y avait là que -deux brancards. Les soldats les moins atteints se traînaient à pied vers -nos lignes en s'appuyant sur des bâtons cassés le long du chemin. - ---Attendez un peu, dis-je à un caporal blessé à la jambe: on pourra -peut-être vous emporter tout à l'heure. - ---J'aimerais mieux m'en aller à quatre pattes, les sauvages seraient -capables de changer d'idée et de me retenir prisonnier. - -Parmi ces pauvres gens, un certain nombre étaient assez grièvement -atteints pour que leur transport sur brancard fût nécessaire. Les -Prussiens refusaient de nous laisser emporter les paillasses et les -volets sur lesquels les blessés reposaient, et les brancards -n'arrivaient point. - -Je priai un des trois aumôniers dont j'ai parlé plus haut, et qui -négligeaient un peu le salut de nos troupiers, d'aller jusqu'à Cachan, -et de nous envoyer du monde; nous pûmes évacuer alors quelques blessés, -mais le temps se passait, et les Prussiens nous signifièrent que nous -ayons à nous retirer, car on allait recommencer le feu. - -Nous emportâmes ce que nous pûmes, en laissant le reste, qui fut ramené -plus tard. Un lignard, qui avait une balle dans la hanche et une autre -dans le mollet, voulait à tout prix nous suivre, et nous n'avions plus -de moyens de transport. - -Je priai un des aumôniers de m'aider à lui servir de véhicule, et tous -les trois, clopin clopant, notre homme à moitié soutenu, à moitié porté, -nous finîmes par faire nos deux kilomètres et par le ramener avec nous, -ce qui n'est pas du tout commode quand on manque de brancards. - -En route, l'aumônier m'agaçait; il chassait sur mes terres et donnait -des conseils médicaux à mon lignard: il faut faire ceci, il faut éviter -cela; il eût volontiers raisonné hygiène et régime; le médecin de l'âme -qui venait tout à l'heure de rater sa consultation, se mêlait de faire -la mienne. J'avais envie de lui crier: Holà! l'abbé, laissez-moi donc un -peu les choses de la terre, je ne touche pas à celles du ciel. - -En rentrant à Cachan, je trouvai sur la place des brancardiers qui -continuaient à baguenauder, mais il n'existait aucune trace des voitures -de l'intendance. - -Les difficultés que j'avais éprouvées à la porte de Montrouge, pour -sortir ce jour-là, s'étaient déjà rencontrées plus d'une fois et -menaçaient de s'accroître dans l'avenir. Pour y mettre un terme, je m'en -fus chez le général Schmitz, et lui demandai une carte supérieure en -pouvoir à celles de l'intendance. Heureusement que le général se croyait -indisposé ce jour-là, je traitai donc de puissance à puissance. - ---Je vous donnerai une consultation, mais vous me délivrerez un -laissez-passer qui me délivrera de l'intendance. - -Ce que fit de très-bonne grâce le général; il me remit une carte -spéciale qui me permettait de sortir de Paris ou d'y rentrer le jour et -la nuit avec mes équipages, quand l'atmosphère avait ses nuages de -poudre et ses orages de ferraille. - -C'était le 3 décembre; je traversai Joinville de bonne heure, et je -marchai tout droit devant moi un peu au hasard, mais très-certain que je -rencontrerais bientôt quelque chose. Je cheminais dans une plaine -désolée, le sol était piétiné et sillonné par les roues des convois -d'artillerie; on voyait des débris de cartouches, ou des gargousses de -mitrailleuses, des affûts de canons brisés, et par places quelques -traces de sang. On s'était battu la veille presque toute la journée sur -ce point. - -On s'imagine, bien à tort, qu'un champ de bataille est partout maculé de -larges mares sanglantes. Il n'en est rien; les blessures en général -donnent très-peu de sang, la terre l'absorbe, le piétinement l'efface. -Seulement quelques grands délabrements produits par des éclats d'obus -sur les hommes et surtout sur les chevaux, laissent des traces moins -effaçables. - -On ne supposerait donc pas, par l'inspection du sol, le lendemain d'une -bataille, quand les blessés et les morts sont enlevés, que là des -centaines d'hommes sont tombés la veille, victimes de la guerre. - -On parle aussi, bien souvent, d'hommes coupés en deux par un boulet, de -cuisses emportées; tout cela est exagéré. Les gros projectiles broient -un membre, mais ne l'enlèvent que lorsque ce membre est très-peu -volumineux et que le projectile de gros calibre frappe juste dans son -axe. - -Plus loin nous traversâmes des agglomérations de troupes campées au -grand air, sans tentes, et qui se dégelaient à la fumée de maigres feux -ou s'abritaient dans les fossés contre la bise; car la température était -rude. - -Où étais-je? Cela est bien triste à avouer; mais aucun des officiers -auxquels je le demandai ne put me le dire, et c'est seulement en -rentrant que je reconnus sur la carte de l'état-major, la route de -Villiers. Si un simple soldat prussien était passé par là, il m'aurait -donné ce renseignement, que nos officiers ne pouvaient me fournir. - -Nous arrivâmes aux avant-postes. Le sol semblait remué par la puissante -charrue d'un géant; nous étions au plateau de Villiers. Quatre longues -tranchées parallèles, et distantes les unes des autres d'une trentaine -de mètres, étaient occupées par nos soldats, qui les avaient creusées la -veille dans la soirée, après la bataille. Les Prussiens, à une centaine -de mètres, avaient fait le même travail, de sorte que, des deux côtés, -ces profonds sillons étaient remplis de troupes cachées derrière les -épaulements, et se guettant avec une ardeur réciproque. - -En raison de la faible distance qui séparait les combattants d'un côté -comme de l'autre, ce qui dépassait un instant l'épaulement de la -tranchée était immédiatement abattu. C'était un véritable affût; chaque -homme, abrité par la motte de terre qui lui servait de créneau, le -chassepot armé, guettait son homme. Les officiers, à tout moment, -recommandaient de ne pas s'exposer inutilement. Mais il y a tant -d'imprudente insouciance chez le soldat français, qu'à chaque instant -j'avais quelque pansement à faire. En une heure, je remplis mes deux -voitures sans compter les morts. Le dernier fut un mobile qui se dressa -dans la tranchée; une seconde après il recevait une balle sous l'épaule. -Il ne perdit pas vingt gouttes de sang. A la fin du pansement, il -s'éteignait dans une convulsion. - -Quelle belle chose que la guerre! voilà un homme qui a mis vingt ans à -pousser: un petit lingot de plomb en dix minutes en fait un cadavre. - -Ce n'est point chose facile que d'emporter les blessés de ces tranchées -improvisées où il est impossible de se tenir debout sans être à -découvert. On entraîne les blessés comme on peut: il n'y a pas de place -pour les brancards, et c'est péniblement courbé, afin de rester à l'abri -des épaulements, qu'on sort du retranchement pour gagner les voitures. - -Les tués sont mis de côté, quand la mort est bien constatée; deux -camarades se détachent et vont creuser une fosse, pas bien profonde, -dans les vignes, s'il y en a dans le voisinage; puis, deux hommes -l'emportent, disent sur son corps un bout de prière, et les funérailles -sont terminées. Pendant ce temps, les camarades se livrent à leurs -occupations avec une insouciance qui laisse à peine échapper quelques -mots de souvenir pour celui qui n'est plus. La mort qui nous menace à -chaque instant nous rend d'une indifférence étonnante pour la mort des -autres. - -Ici je vais reprendre le cours de mon procès à l'intendance. Et tout -d'abord je déclare que je ne suis animé d'aucune pensée systématiquement -hostile envers ce corps administratif. Je n'ai jamais eu directement ou -indirectement personnellement à m'en plaindre. - -Quand l'intendant quitte son képi et sa tunique, il est en général -très-homme du monde, charmant, et de relations fort agréables; mais -quand il fonctionne comme administration, son incurie devient un danger -pour nos armées, et je constate simplement ce que bien d'autres que moi -ont malheureusement constaté. Je l'attaque à titre de danger, et je pose -un lampion de plus près de ce gouffre, pour qu'on ne vienne pas à -l'avenir s'y casser encore le cou. - -La nuit du 3 décembre fut extrêmement froide: quatre ou cinq degrés -au-dessous de zéro. Les soldats qui passèrent toute cette longue nuit -dans la tranchée n'avaient pas même, grâce à l'incurie de l'intendance, -leur couverture pour s'abriter; afin de les alléger, on avait ordonné de -les laisser à Paris, et l'intendance avait oublié de les rapporter. - -Aussi ces pauvres gens, qui avaient passé douze heures dans la tranchée -sans feu,--aux avant-postes on ne peut pas faire de feu, chaque foyer -deviendrait un nid à obus,--sans couvertures, sans vêtements chauds, -étaient aux trois quarts morts de froid. Qu'on se figure une pareille -nuit passée dans une immobilité absolue et l'oeil toujours au guet; car -dans ces positions extrêmes, l'ennemi n'a en quelque sorte qu'à allonger -le bras pour vous toucher. - -Si on avait oublié les couvertures, on n'avait guère pensé aux vivres, -aussi les pauvres gens avaient faim depuis la veille; quand un cheval -tombait, les soldats arrivaient comme une volée de corbeaux, et en dix -minutes l'animal n'était plus représenté que par son squelette -parfaitement disséqué. - -Dans ces lieux de désolation les choses se faisaient vite. En une heure -un homme pouvait être frappé, mort et enterré. Un cheval en une heure -était tué, écorché, dépecé, cuit, dévoré et même peut-être digéré, tant -les estomacs étaient avides de fonctionner. - - - - -VI - - -On ferait un volume en racontant seulement les omissions, les erreurs de -direction, les imprévoyances et les balourdises commises par -l'état-major, par l'intendance, et qui ont contribué à nos insuccès -pendant le siége. Un grand nombre ont brillé d'un si vif éclat qu'elles -sont acquises à l'histoire. Je n'en parlerai pas. Je me contenterai d'en -signaler quelques-unes qui sont restées dans l'ombre. - -Dans un conseil de guerre, il avait été décidé, le 20 décembre, qu'on -attaquerait l'ennemi sur des points divers, depuis le mont Valérien -jusqu'au Raincy. Je m'étais dirigé vers le fort de Rosny, qui devait -former l'extrême droite de l'attaque. Les différents points d'opération -avaient donc été étudiés par les commandants, et chacun d'eux -connaissait son terrain. - -Au moment de monter à cheval, les opérations de la troisième armée, qui -formait la droite de la bataille, furent entièrement changées, et les -troupes lancées beaucoup plus à droite sur Neuilly-sur-Marne et -Ville-Évrard, c'est-à-dire dans une direction qui n'avait point été -étudiée. - -Il en résulta une confusion de mouvements des plus étranges. Mes -voitures furent arrêtées au bas du plateau d'Avron par une batterie de -mitrailleuses, qui stationnait sur la route. Les officiers tenaient un -petit conseil fort animé sur le chemin à suivre; personne ne le -connaissait, et cependant on n'était pas à deux kilomètres de Neuilly, -point de ralliement. Un paysan finit par les tirer d'embarras en leur -apprenant qu'ils n'avaient qu'à suivre tout droit. - -On avait perdu une demi-heure à délibérer... N'est-ce pas d'un comique -navrant de voir des officiers qui ne peuvent se diriger à deux pas de -Paris et sur un parcours de sept à huit kilomètres? - -L'affaire cependant se termina par un succès: la prise de Neuilly, de -Ville-Évrard et de la Maison-Blanche. Mais l'intendance, qui peut-être -n'avait point non plus su trouver son chemin, n'avait dirigé sur ce -point aucune espèce de moyen de transport. En cela elle fut du reste -imitée par les autres ambulances, de sorte que sur le lieu du combat il -n'y avait que deux voitures: les miennes. Si j'avais pris une autre -direction, si je n'avais pas été là, le général de division Favé, qui -commandait l'artillerie de la troisième armée, n'aurait pu recevoir -immédiatement un pansement convenable et être ramené en voiture à Paris, -quand il fut frappé d'un éclat d'obus. - -Il est vrai qu'à notre retour, nous avons trouvé à Neuilly et à Nogent -une foule de voitures et d'ambulanciers parfaitement inutiles sur ce -point, et qui ne couraient pas de graves dangers à une lieue de la -bataille. - -En revenant, je rencontrai un joli équipage protégé par deux drapeaux -d'ambulance et rempli de beaux messieurs qui n'étaient que des curieux -de la dernière heure. Tout était fini depuis longtemps. - ---Où en sommes-nous, major? me dit le maître de l'équipage; se bat-on -toujours? - ---Oh! ne m'en parlez pas, c'est un vrai massacre. - -Le monsieur, tout pâle, tourna bride immédiatement et reprit ventre à -terre le chemin de Paris. - -Dans la vie civile, un médecin est simplement qualifié de docteur. Dès -qu'il touche à l'élément militaire, il est pour tout le monde un major, -bien qu'il conserve les vêtements du pékin. Cependant un signe -distinctif révélait mon individualité médicale. J'avais autour de ma -casquette d'ambulance une bande de velours cramoisi encadrée de deux -galons d'or. Cette simple bande suffisait pour me transformer en major, -et les braves gens auxquels j'avais affaire étaient remplis pour moi de -respect et d'attentions. - -C'était à Bondy: il faisait un froid terrible; j'étais à une batterie -d'une dizaine de pièces de marine, des canons de 24, courts, et de 32 en -fonte. La batterie était à cheval sur le canal et faisait un feu d'enfer -sur Aunay et sur des corps prussiens qu'on voyait au loin. - -Il y avait là une vingtaine de mille hommes, s'étendant jusque vers le -Bourget et manoeuvrant pour se mettre en position en vue d'une attaque -qui du reste n'eut pas lieu ce jour-là, j'ignore pourquoi; mais ces -manoeuvres inutiles durèrent toute la journée par une température -sibérienne. Pour mon compte, j'étais absolument gelé. - -A dix pas, à gauche de la batterie, existait une maison isolée; le toit, -les planchers avaient été entièrement défoncés et enlevés par les obus, -un large trou, bouché par un débris de porte, faisait communiquer le sol -avec la cave. S'il a fait du vent depuis, il ne doit rien en rester, car -il suffisait de souffler sur les quatre murs, seuls vestiges encore -debout, pour tout renverser par terre. - -Je voulus entrer dans cette masure pour m'abriter un peu. Un artilleur -m'arrêta au passage. - ---Diable! avez-vous peur qu'on emporte les meubles? - ---Non, major, c'est que la cave est pleine. - -Et il me montra par un soupirail fermé au moyen d'un simple morceau de -planche, trente barils de poudre et tous les projectiles pour le service -de la batterie! - -Notez que nous étions à peine à deux cents mètres de la tranchée, et -qu'une attaque des Prussiens, ou même un simple obus ripostant à notre -artillerie, pouvaient faire sauter le canal, la batterie, la maison et -tout ce qui était dans le voisinage. Il est impossible de pousser plus -loin l'incurie. - -Un jour du commencement de décembre, j'étais au Moulin-Saquet. Nos -troupes faisaient du côté de Choisy une reconnaissance assez meurtrière, -car en fort peu de temps mes deux voitures furent pleines, sauf une -place pour un blessé couché. On m'apporta alors un malheureux soldat -atteint d'une variole excessivement grave et au septième jour. -Naturellement, depuis qu'il en était atteint, il était resté sous la -tente par un froid assez vif. - -Mes blessés avaient une peur affreuse de ce nouveau compagnon et me -suppliaient de ne pas le mettre parmi eux, ce dont je n'avais du reste -nulle envie. Je m'opposai donc absolument à ce que ce pauvre diable, qui -fort probablement est mort quelques jours après, fût mis dans ma -voiture. - -Alors survint un commandant, jurant, sacrant et m'ordonnant de -transporter à l'hôpital ce malheureux. J'avais beau lui représenter -qu'il n'était point humain d'exposer des hommes qui venaient de se faire -bravement blesser, à contracter une maladie dont ils avaient plus de -peur que des balles; que son varioleux pouvait, par son contact avec mes -blessés, faire développer la maladie dans notre ambulance qui n'en avait -pas un seul cas. Il n'en voulait point démordre, et je fus obligé de lui -tirer ma révérence et lui brûlai la politesse en lui déclarant que je -n'avais d'ordre à recevoir que de moi-même. - - - - -VII - - -Ainsi l'intendance et ce diable de commandant, qui se croyait beaucoup -plus humain que moi, laissaient depuis sept jours ce malheureux se -morfondre sous la tente, au lieu de le faire conduire à l'hôpital de -Bicêtre, situé à deux pas du Moulin-Saquet et exclusivement réservé aux -varioleux militaires. Combien de fois un pareil fait s'est-il reproduit -avec cette admirable intendance, qui n'était jamais là où on avait -besoin d'elle? - -A propos de variole, l'intendance avait un moyen bien intelligent de -propager la maladie. Pendant le siége, on rencontrait souvent dans les -rues des voitures de place portant un petit drapeau d'ambulance, et -ornées d'un infirmier militaire, assis auprès du cocher. Ces voitures -contenaient un ou deux varioleux qu'on conduisait à Bicêtre; les glaces -étaient naturellement parfaitement closes. - -Quand le cocher rentrait à Paris à vide, le voyageur qui montait dans -cette voiture infectée avait pour ses trente sous le plaisir de faire -une petite promenade, et d'attraper par-dessus le marché une variole -très-bien conditionnée. - -Avec un peu plus d'intelligence et d'humanité, l'intendance aurait -consacré à ce service dangereux pour le public des voitures spéciales, -mais que voulez-vous? on ne peut pas penser à tout! Cependant je suis -bien certain que lorsqu'un intendant prenait une voiture de place, il -avait soin de ne pas monter après un varioleux. - -Le lendemain de l'affaire de Buzenval, j'allais chercher des blessés. -C'était la troisième fois, en trois jours, que je parcourais cette -triste route. La veille de l'affaire, j'étais allé avec une seule -voiture étudier le terrain où devait se passer le combat, de façon à -savoir où je pourrais passer; car le jour d'une bataille il faut -absolument renoncer à obtenir un renseignement sur le point où on se -trouve. Les habitants disparaissent, et les combattants n'en savent pas -un mot. - -Je fis ma seconde excursion le jour de l'affaire, et je ne fus pas long -à compléter mon chargement. Enfin mon troisième voyage eut lieu le -lendemain de la bataille; j'allais chercher un regain de blessés que je -savais être à la ferme de la Fouilleuse. - -En passant à Rueil, je fus arrêté par un intendant qui me jura ses -grands dieux qu'il n'y avait pas un blessé à Fouilleuse, et que je -ferais tout aussi bien de ne pas aller plus loin: ce qui ne m'empêcha -point de continuer ma route. - -A un kilomètre de la ferme, je dus m'arrêter; le terrain était tellement -détrempé qu'il était impossible de faire avancer les voitures. -Heureusement que je trouvai sur ce point un grand nombre de -brancardiers, philosophiquement assis sur le bord de la route, et -attendant probablement que les blessés les vinssent chercher. - -Un de leurs chefs, auquel je m'adressai, en mit une trentaine sous mes -ordres avec leurs brancards. Nous partîmes dans la boue à mi-jambe. - -Je trouvai en arrivant un spectacle navrant: deux énormes granges -étaient pleines de pauvres blessés, atteints depuis la veille. Ils -reposaient sur un peu de paille. - -Une vingtaine de mulets, les cacolets repliés, étaient immobiles sous un -hangar, pour montrer probablement que l'Intendance existe réellement. -Dans un coin, au pied d'un mur, le cadavre d'un soldat fusillé pour -avoir tiré sur son capitaine; ses mains liées derrière le dos -indiquaient que sa mort était la punition d'un crime et non la mort d'un -brave. - -Du reste, partout une confusion complète; personne ne donnait d'ordres, -ou n'imprimait une direction nécessaire. Je distribuai mes hommes et je -fis charger les brancards, ralliant autour de moi les blessés atteints -aux bras ou dans une région qui leur permettait de me suivre à pied. - -Au bout d'un instant, j'étais entouré de gens de bonne volonté qui me -demandaient des ordres pour pouvoir se rendre utiles. Je m'en défendis -naturellement; leur bonne volonté ne suffisait pas, il fallait des -brancards, et je n'en avais que pour les hommes que j'avais amenés avec -moi. - -Comme j'allais partir, un pauvre soldat appela d'une voix altérée par la -souffrance. - ---Major, allez-vous me laisser mourir là sans secours? J'ai la cuisse -brisée depuis hier matin, et je n'ai pas encore été pansé. - -Vous pouvez croire que celui-là ne fut pas abandonné, et qu'il fit -partie de mon cortége. - -Ici se place un fait qui mérite d'être noté. En avant de Fouilleuse, je -trouvai deux fils télégraphiques recouverts de gutta-percha et -simplement posés sur le sol à quelques mètres l'un de l'autre. Mon -premier mouvement fut de les détruire, car ils me semblaient bien se -diriger vers les points occupés par les Prussiens; mais comme il se -pouvait qu'ils fussent à nous, je n'osai le faire, car c'est une chose -grave que d'enlever les fils d'un télégraphe militaire. En rentrant à -Rueil, je demandai à un officier si lesdits fils nous appartenaient. Il -me répondit qu'il n'y en avait point eu de posés la veille de ce côté. - -Ainsi on s'était battu toute la journée sur les fils des Prussiens sans -songer à les détruire, et leurs ordres passaient dans les jambes de nos -soldats! - -Les brancardiers, que j'avais emmenés nonchalants et insouciants, -revenaient pleins d'ardeur et d'entrain. Ils se sentaient activement -dirigés, et il n'en fallait pas davantage pour stimuler leur nature -française. Nous regagnâmes les voitures; j'avais ramené beaucoup plus de -blessés que je n'en pouvais charger, mais je comptais que depuis mon -départ d'autres véhicules avaient dû arriver. En effet, j'avisai d'abord -deux grandes tapissières vides, très-convenables pour des blessés -couchés. J'appelai leurs conducteurs. C'étaient deux espèces de -déménageurs à l'air très-canaille, qui venaient beaucoup plus pour -flâner que pour se rendre utiles. - ---Qu'est-ce qu'il y a? - ---Des blessés, que vous allez prendre dans vos voitures. - ---Des blessés? Je vais d'abord déjeuner et donner l'avoine aux chevaux; -après ça, nous verrons. - ---Mon garçon, on déjeune ici quand les blessés sont soulagés. - ---Vous m'embêtez, vous que je ne connais pas; j'suis ici en société, et -je ne prends pas les blessés des autres. - ---Brancardiers, enlevez ces deux voitures, chargez-les, et si ces deux -polissons font la moindre résistance, flanquez-les-moi dans le fossé. - -Il y avait dans le fossé une jolie boue liquide, dont l'aspect donnait à -réfléchir. - -Mes hommes déposèrent leurs brancards, s'élancèrent à l'assaut des -voitures; en un instant les matelas furent rangés et les blessés en -place. Les conducteurs avaient disparu, et en cela ils montrèrent une -certaine prudence; les brancardiers étaient furieux, et il n'est pas sûr -que j'eusse pu les empêcher de battre ces drôles. - -L'armée s'était retirée depuis la veille, et la ferme de la Fouilleuse, -qui contenait encore un si grand nombre de nos blessés, était absolument -sans défense; il n'y avait là que quelques gardes nationaux traînards, -débandés ou fatigués. Les Prussiens se tenaient à une très-petite -distance, invisibles derrière ce qui restait des murailles crénelées que -nous avions eu tant de peine à enlever la veille. Rien ne les eût -empêchés de venir enlever nos blessés qui étaient là abandonnés sans -protection. - -Il est vrai que, de leur côté, ils avaient assez d'hommes hors de combat -pour ne pas s'embarrasser des nôtres. Je dois leur rendre cette justice, -qu'ils laissèrent passer nos convois sans tirer dessus. Les gardes -nationaux débandés, qui s'étaient mêlés à nous, leur en donnaient -presque le droit, car les drapeaux de Genève ne protégent les ambulances -qu'à la condition de s'écarter des gens armés. - -En rentrant à Rueil, je retrouvai ce brave intendant qui croyait la -Fouilleuse déserte, et je lui prouvai qu'il y avait encore beaucoup à -faire pour vider entièrement ce triste dépôt. - - - - -VIII - - -Laissons pour un instant dans l'ombre le côté lugubre des ambulances; en -cherchant un peu, nous trouverons dans ce sombre tableau quelques rayons -de gaieté. - -On ne fait jamais en France un vain appel aux sentiments d'humanité; -aussi les ambulances furent créées sous l'influence d'une véritable -explosion de sentiments généreux. Cependant, si l'immense majorité des -gens qui en firent partie se laissèrent guider par un pur entraînement -du coeur, il faut bien avouer que certains _faiseurs_ exploitèrent la -situation dans un but tout personnel et placèrent leur dévouement à de -gros intérêts. J'ajouterai même que les plus ardents à la réclame ne -furent pas toujours les plus empressés quand il fallut payer de sa -personne. - -On dit que les médecins se dévorent volontiers entre eux; il est -possible que cela soit un peu vrai; dans tous les cas, nous ne voulons -pas que le public assiste à ces repas de famille, et nous gardons pour -le huis clos nos exécutions. Ce n'est donc point ici que j'administrerai -à quelques confrères (heureusement d'excessivement rares exceptions) la -volée de bois vert qu'ils méritent pour avoir tiré deux moutures de leur -sac d'ambulance. Je la réserve pour une autre occasion. Je me -contenterai de chercher ailleurs le sujet de mes esquisses. - -Enfin, chez quelques ambulanciers, le sentiment humanitaire fut escorté -d'un besoin de paraître si tapageur, d'une soif de vanité si ardente, -que la reconnaissance publique ne leur doit plus grand'chose; ils se -sont payés sur l'admiration de la foule. - -Pendant la guerre, de très-dignes serviteurs de Dieu ont, dans les rangs -de nos soldats, rempli le rôle d'aumôniers avec un courage, une -abnégation, une modestie qu'on ne saurait trop louer et qui leur ont -mérité le respect de tous. Cependant, parmi eux, il en est un qui a -trouvé le moyen d'horripiler, d'agacer jusqu'à l'exaspération tout ce -qui a porté la croix des ambulances. C'est l'abbé Bauër; jamais on ne -vit pareil appétit de réclame et de vaniteux tintamarre; ce n'était plus -de l'appétit, mais une véritable _fringale_. - -L'abbé Bauër n'est point le seul qui ait frisé le ridicule à force -d'exhiber sa personne sous forme d'ambulancier. Il y avait quelques -autres cavalcadeurs; de jolis petits jeunes gens, montant de jolis -petits chevaux, et qui auraient fait meilleure figure dans les rangs -d'un escadron en bataille qu'à passer leur temps à caracoler le long des -routes et sur les boulevards. - -Je me rappelle surtout l'un d'eux, que j'ai rencontré plusieurs fois, -escortant des voitures d'ambulances qui auraient fort bien pu se passer -de son escorte. Il s'était composé un costume de fantaisie très-coquet; -son cheval me paraissait avoir reçu une singulière éducation. Quand il -rencontrait un tas de boue, il s'y roulait immédiatement les quatre fers -en l'air. Son cavalier semblait très au fait de cette habitude; il -mettait lestement pied à terre et remontait froidement sur sa bête quand -elle avait fini sa cabriole. Le soir, la bête avait déteint sur le -cavalier, et ils se trouvaient l'un et l'autre recouverts d'une couche -de boue parfaitement régulière, mais d'un effet désagréable à l'oeil. - -Un jour je me suis rencontré avec le comte de Montemerli; celui-là était -un ambulancier sérieux et convaincu. On voyait qu'il avait à coeur de -payer à la France la dette de reconnaissance contractée envers nous par -l'Italie. Je crois bien qu'il a dû fournir un à-compte d'au moins trois -francs de reconnaissance sur cette dette d'un milliard. C'est toujours -cela. Il ne faut pas décourager les Italiens qui veulent du bien à la -France: ils sont tellement nos obligés qu'ils nous détestent de tout -leur coeur. - -M. de Montemerli était un ambulancier un peu rageur, mais d'aspect -sentencieux. Il montait un cheval qui semblait aussi pénétré que son -maître de l'importance de sa mission. - -Nos relations ont été très-courtes, mais parfaitement désagréables. -J'avais coupé ses voitures, qui ne marchaient pas assez vite pour moi; -il était furieux d'une pareille audace, et il voulait à toute force -connaître mon nom pour s'en plaindre à son ami Trochu. - ---Ah M. Trochu est votre ami!... Alors veuillez donc en même temps lui -dire de ma part que... etc. - -J'ignore s'il a fait ma commission, mais dans ce cas je crois qu'il a dû -être assez mal reçu. - -Ce brave Italien le prit de si haut qu'en lui remettant ma carte, j'eus -la douleur de l'envoyer un peu promener. Il est certain que ma présence, -là où on fabriquait des blessés, était infiniment plus urgente que la -sienne. Si j'avais suivi la file des équipages (il y en avait trois ou -quatre cents), je serais arrivé le lendemain, tandis qu'en marchant à ma -fantaisie, mes voitures arrivèrent en même temps que la tête de file. - -J'ai lu pendant le siége et la Commune des récits de certains -ambulanciers qui m'auraient fait frissonner pour leurs précieuses -personnes, si je n'avais parfaitement su que, dans l'histoire de leurs -dangers, il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de roman. - -Les obus éclataient si souvent à leurs pieds, que j'étais tout surpris -qu'ils n'en trouvassent pas de temps en temps quelques éclats dans leurs -poches. Les balles sifflaient tout le jour autour de leur tête; leur -cheval fougueux les avait entraînés jusqu'auprès des Prussiens; ils -avaient été presque faits prisonniers, etc. - -Il fallait véritablement qu'ils fussent protégés par un charme pour -échapper chaque jour à d'aussi terribles dangers, car ils n'attrapaient -même pas une bronchite. - -Ces ambulanciers vantards étaient heureusement fort peu nombreux, mais -ils faisaient un tel bruit qu'on les croyait une légion. Si la guerre -avait duré plus longtemps, ils auraient fini par rendre les ambulances -tout à fait ridicules. - -Eh! messieurs, si vous trouvez que la bataille est un lieu trop -dangereux, que la température y est trop élevée pour votre constitution, -qui vous force à y aller? Restez chez vous et ne nous étourdissez pas de -vos vantardises; si vous jugez que le danger n'est pas plus grand qu'il -ne faut, faites votre devoir simplement, tranquillement, et sans crier -vos prétendus exploits du haut de votre tête. - -La vérité, c'est que l'ambulancier est infiniment moins exposé que nos -soldats, qui ne se prétendent pas des héros parce qu'ils ont vu le feu. -Sur les points les plus dangereux, on est encore protégé en général par -une ligne de combattants qui servent d'écran. - -On peut évidemment se trouver sur la route de quelque projectile qui se -trompe d'adresse, comme cela est arrivé à un de mes confrères, dont la -tête fut broyée par un obus, à Bagneux; mais ce sont là de rares -exceptions. Évidemment, on a plus de chances de mortalité qu'en restant -dans son lit, et on ne va pas là pour cueillir des noisettes. Mais, en -résumé, le danger est moins grand qu'on pourrait le croire. Je sais que, -pour mon compte, j'ai assisté à presque toutes les affaires, depuis le -combat de Bagneux le 13 octobre jusqu'à la fin de la guerre, sans -compter mes expéditions sous la Commune. Je n'ai, dans aucun cas, laissé -aucune voiture d'ambulance s'avancer plus loin que les miennes, et le -général Favé pourrait dire où elles étaient lorsque je l'ai pansé et -ramené à Paris, le jour où il a été blessé. Cependant, je le déclare, je -n'ai jamais sciemment couru un seul danger assez grand pour qu'il mérite -la peine d'être raconté. - -Pourtant, un jour j'aurais bien pu brûler une chandelle sur l'autel de -la chance; c'était pendant le bombardement. J'allais au Moulin-Saquet -voir s'il n'y avait pas quelques blessés. J'avais descendu cette longue -et rude pente qui constitue l'unique rue de Villejuif. Il tombait une -petite pluie fine, il n'y avait pas un seul homme dans la rue, les -sentinelles étaient sous les portes aussi bien que les chefs et les -soldats. - -Arrivé au bas de la côte et avant de m'engager dans le mauvais chemin -qui conduit de Villejuif au Moulin-Saquet, je demandai à un officier -s'il y avait quelque affaire de ce côté, et si la redoute contenait des -blessés. Sa réponse fut négative. - ---Vous avez donc bien peur de la pluie, que personne par ici ne met le -nez hors des portes? - ---Ce n'est pas la pluie qui nous gêne. - ---Eh! quoi donc, alors? - ---C'est que les Prussiens ont une batterie directement en face de la -rue, qui leur sert d'enfilade pour tirer sur Paris. Alors, vous -comprenez, les obus qui passent nous enlèvent nos hommes, et c'est pour -cela que nous les obligeons à ne pas sortir. - ---Mais je n'ai pas entendu un seul coup. - ---Vous avez de la chance. Après cela il est possible qu'ils soient en -train de déjeuner. - ---Alors vous pensez qu'il n'est pas prudent d'attendre qu'ils aient pris -leur café? - ---Je ne vous y engage pas. - -Je regardai le nez de maître Pierre; ce thermomètre si sensible -marquait: tempête, et nous reprîmes au grand galop le chemin de Paris. - -Quand la batterie prussienne recommença son tir, nous étions hors -d'atteinte. En réalité, nous n'avions couru aucun danger, puisque les -Prussiens déjeunaient. Dix minutes plus tard, il n'en eût pas été tout à -fait de même, et en tenant compte de la persistance que ces nobles -ennemis mettaient à tirer sur nos hôpitaux, pendant le bombardement, il -est fort probable qu'ils n'auraient point manqué notre voiture, malgré -son drapeau. - -Les ambulances ont eu des morts, il est vrai, mais proportionnellement -en fort petit nombre; en général d'humbles brancardiers, de dignes -frères des écoles. On aurait dit que les projectiles allaient frapper -les plus modestes pour que leurs victimes fussent plus vite oubliées. - -En effet, qui sait les noms de ces braves serviteurs de l'humanité? -peut-être eux-mêmes ne s'en souviennent-ils plus. En quittant la livrée -de notre société pour revêtir leur longue robe noire, ils perdent -jusqu'à leur nom et l'échangent contre celui d'un patron en général si -étrange, si invraisemblable, qu'il y aurait presque de la cruauté à les -en poursuivre après leur mort en le gravant sur une tombe. - -L'immense majorité des ambulanciers s'est montrée pleine de bravoure et -de dévouement modeste. Ils ont supporté les fatigues et le froid avec -une constance qui leur a mérité la reconnaissance de nos soldats. - - - - -IX - - -Pendant le temps qui a séparé la paix avec la Prusse du régime de la -Commune, les ambulances furent en partie désorganisées. Le service de -bataille n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en avoir jamais -besoin. L'ouverture des hostilités de cette épouvantable guerre civile -vint presque nous surprendre. - -Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les mêmes sentiments. Contre -la Prusse, nous étions entraînés par un élan patriotique qui nous -conduisait au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui revenaient du -combat étaient tristes et mornes, même après le succès. Sous la Commune, -les visages étaient indifférents; on y allait par habitude, un peu par -curiosité, mais sans entrain. - -Je dis par curiosité; c'est qu'en effet l'aspect d'une bataille est une -chose terrible et grandiose qui attire et entraîne comme les grands -spectacles de la nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs -fois. - -Il faut bien le dire aussi: dans la guerre de la Commune, si le terrible -formait le fond du tableau, souvent surgissaient des incidents où le -burlesque jouait un rôle important. - -Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait son comique. - - * * * * * - -Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer dans la guerre -contre la Prusse, l'intendance de la Commune était bien autrement -incapable de rendre des services. - -Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient surtout du profit -personnel qu'ils pouvaient faire dans leur nouvelle situation, aussi -tout allait à la diable et chacun tirait de son côté. - -Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, et l'aîné eut un mot -qui peint bien toute cette bande. - -Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége contre la Prusse, a fait -son devoir dans la mobile. Il y avait attrapé des rhumatismes assez -sérieux, il chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune. - -Mon ami connaissait May; il fut le trouver et le pria d'employer son -fils dans les bureaux de l'intendance, lui exposant que son état de -santé ne lui permettait pas de faire un service plus actif. - ---Votre fils est devenu malade en servant contre les Prussiens? C'est -bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il allait f... là? - - * * * * * - -Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la Commune, je me trouvai -démonté. Pierre, mon fidèle cocher, qui avait échappé à toutes les -mauvaises chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu la -maladresse de se faire écraser bourgeoisement par un omnibus qui lui -avait fêlé la tête et brisé une côte. Il était encore trop souffrant -pour m'accompagner. Je n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me -conduisit dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement. - -La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du rond-point des -Bergères, là où les gardes nationaux ont si bien marché pour aller au -feu, et ont tant couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que -Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle jolie débandade que -cette première sortie des Communeux contre les Versaillais! Le -Mont-Valérien tirait dessus sans leur faire grand mal; mais je crois -qu'ils devançaient les obus à la course. C'était à se tordre de rire, de -voir quels jarrets la peur donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se -heurtant, se bousculant, cahotant les uns sur les autres, jetant leurs -armes pour mieux détaler. Je me souviens surtout d'un lieutenant saoûl -et d'un sous-lieutenant tous deux aussi ivres l'un que l'autre, et qui -trouvaient le moyen de courir, même quand ils roulaient par terre. - -Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris; les plus braves cependant -s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais plus le numéro de leurs bataillons; -mais je les avais baptisés le bataillon des bidons vides. En effet, -leurs bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y avait jamais rien -dedans; les bouchons, reconnus absolument inutiles, étaient même -supprimés. - -On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore plus vite pour -le danger que pour le reste. Ces hommes qui avaient fui, en proie à une -terrible panique, finirent par s'habituer au feu, et montrèrent plus -tard un courage qui a rendu cette abominable guerre si meurtrière. - -C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois: «Les Versaillais -tirent sur nos ambulances!» C'était la monnaie de ce cri si connu des -émeutiers: «On assassine nos frères!» Voilà ce qu'il y eut de vrai dans -cette accusation. - -Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné un canon et deux -caissons sur le rond-point des Bergères. De jeunes voyous se glissèrent -jusqu'à la pièce de canon et finirent par l'emmener. Restaient les deux -caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait sur tout ce qui -s'avançait pour s'en approcher. - -Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, et il fallait passer -sur le rond-point des Bergères pour les aller prendre. Cinq voitures de -l'ambulance internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux -dernières maisons près du rond-point, les communards s'abritèrent -derrière les voitures pour s'approcher des caissons, et le Mont-Valérien -fit feu. Mais comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, et -que personne ne fut atteint, il est fort probable qu'on tirait à blanc, -sans obus, et comme avertissement. Les voitures revinrent sur leurs pas. - -Je voulus tenter l'aventure; mais comme je n'avais pu obtenir des -communeux qu'ils me privassent de leur escorte, je reçus le même -accueil, et c'était tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont -point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance. - -Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur la route les débris -de la bousculade qui venait d'avoir lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé -par coup de feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés, -tous plus ou moins ivres naturellement. - -Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher me déclara que je -pouvais lui chercher un successeur et qu'il ne remettrait plus les pieds -dans ces bagarres. - - - - -X - - -Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que je jugeai qu'il y -avait quelque chose à faire de ce côté. Pierre, mon fidèle cocher, se -tenait alors à peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. Je -trouvai le fort dans un pitoyable état; les obus de Versailles -achevaient l'oeuvre des Prussiens. Les casernes effondrées ne pouvaient -guère être utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière ce qui -restait de leurs murailles. De rares gardes nationaux se tenaient près -la porte d'entrée, un peu moins menacée que le reste. Les autres étaient -dans les casemates; les batteries avaient leur service d'artillerie au -complet et ne laissaient pas refroidir leurs pièces, il faut leur rendre -cette justice. - -C'était chose bien curieuse que les figures qui peuplaient ces ruines. -Quelles têtes! quelles physionomies! Comme le vice avait enluminé tous -ces visages, en attendant que le crime leur imprimât son dernier cachet! -C'étaient des hommes de Belleville. Si on les avait déshabillés de leurs -sordides vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises pour cinq -hommes. Dans le nombre quelques figures honnêtes, effarouchées, amenées -là de force, faisaient tache sur le reste. - ---J'te parie une chopine que je dégotte la maison qui est là-bas, à côté -du grand peuplier. - ---J'parie que non. - ---Ça y est, j'ai touché. - ---Ma revanche! A mon tour! - ---Ça va pour une chopine. - ---J'ai mis dedans. - ---Jouons la belle. - -Total, quatre coups de canon pour une chopine. Quelles belles journées -ils passaient au fort d'Issy! - -Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs à terre; l'un -était tué, l'autre avait la cuisse gauche fortement entamée. - ---Allez chercher du monde pour enlever ces hommes, dis-je à un -artilleur. - -Il alla à une casemate et revint un instant après. - ---Y veulent pas venir. - -J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais dit: «Messieurs, -veuillez avoir l'obligeance de venir emporter vos camarades,» ils -m'auraient ri au nez. Je dus leur parler leur langage pour me faire -obéir. - ---Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos camarades; eh bien! quand -on vous cassera la g..., qui est-ce qui vous ramassera? - -Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en fallait. Dix minutes -plus tard, j'en avais encore bien davantage. Il y eut un coup de -casemate, c'est-à-dire qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui -me donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de déguerpir. - - * * * * * - -Il était curieux de constater les petits soins et les égards que -témoignaient les communeux aux chirurgiens. - ---Major, ne passez pas par là; la place est dangereuse.--Major, venez -dans notre casemate; elle est plus sûre que les autres, etc. - -Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient jusqu'au képi, et nos -ordres étaient exécutés avec un empressement et une ponctualité qui -contrastaient fort avec la complète irrévérence qu'ils témoignaient à -leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait pour nous servir d'aide, et ils -s'acquittaient de leur tâche avec beaucoup de zèle. - -Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer leur conduite à -notre égard à un sentiment des convenances ou à un respect de la -hiérarchie sociale. Pas le moins du monde; pour eux, c'était une affaire -d'intérêt. Ils se disaient: «Si on nous casse quelque chose, le major -est là; il faut donc avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable; -sans quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui donc aurait -soin des fils de nos mères?» - -Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir qu'un de mes confrères -venait d'être blessé au fond de cette espèce de ravin qui sépare les -forts d'Issy et de Vanves, là où le chemin de fer forme un énorme -remblai percé en bas d'une voûte où passe la route. Je me rendis près de -lui. - -En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide spectacle. J'étais sur -une hauteur dominant les accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à -Clamart. Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui était encore -une nouveauté, fournissait au paysage des contrastes de tons pleins de -vigueur. A mes pieds, avait lieu un combat de tirailleurs très-animé. -Les tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu nourri. Chaque -buisson, chaque butte de terre abritaient un ou plusieurs hommes. On -fuyait, on revenait à la charge, et de tous côtés des combats partiels -étaient engagés. - -La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements de la fusillade. A ma -gauche et un peu en arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à -peine abritée par un mur, faisait un feu continu, auquel les Versaillais -ne daignaient pas répondre. Le principal servant de cette pièce était un -gamin d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme un diable dans -cette fumée. - -Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, tordus par les -projectiles; des canons démontés, des affûts et des caissons brisés, -tous ces résidus des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les -obus. - -Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé dans une contemplation -profonde, analysant ces terribles contrastes d'une nature splendide -dorée par le soleil et de cette oeuvre de destruction que les hommes -accomplissaient avec rage. - -Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content; il paraît qu'un obus -était venu tuer deux chevaux auprès de sa voiture, et il prétendait que -nos blessés avaient un vif désir de gagner Paris. - -En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques me donna une -émotion d'un autre genre. Ma famille contemplait avec horreur un -volumineux insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut -immédiatement massacré, et je le regrette; j'aurais voulu le conserver, -embroché d'une épingle, comme un souvenir de ces bons communeux. Il -était d'une taille majestueuse; on comprenait que la longue existence de -ce malfaiteur s'était écoulée calme et paisible, et que jamais on -n'avait dérangé ses habitudes par d'indiscrètes perquisitions. - -J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une démangeaison me -rappelait le monstre, je courais dans ma chambre et je m'empressais de -m'assurer si j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la -société de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille. - -Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly et s'en empara. -L'affaire fut très-meurtrière pour les communeux. Il ne fallait point -espérer passer par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur le lieu -du combat. Je pris l'avenue du Roule, que je dus bien vite abandonner. -Il était deux heures, et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles -tentatives pour me rapprocher du pont. - -Les routes transversales étaient aussi impraticables que les chemins -directs, les balles tombaient partout. Cela tenait à la nature des -clôtures des maisons du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des -murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à se méfier des deux -extrémités; sur les côtés, les maisons vous protégent. Mais, au milieu -de ces grillages, les projectiles arrivent de fort loin et de tous les -côtés. - -Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant; mais, quand il -reprenait son intensité, nous étions obligés de battre en retraite, et -Pierre ne se faisait pas prier pour cela. - -Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la Seine, l'extrémité du -boulevard Bineau. J'étais abrité derrière une maison et au repos. Trois -voitures de l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison de -l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, on me chargea de -diriger l'expédition. Pendant une accalmie, nous prîmes le boulevard de -la Saussaie parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous -marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant aux rues qui -avoisinent le pont, une fusillade violente nous coupa la route; les -cochers de l'Internationale poussèrent en avant au galop pour échapper -aux balles qui nous arrivaient par le travers; ils tombèrent au beau -milieu des Versaillais, qui débouchaient sur ce point. - -Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun mal aux ambulanciers -qui arrivaient au milieu d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener -leurs blessés. - -On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là que les troupes de -Versailles tiraient sur les ambulances; c'était bien sans le savoir, et -la Commune pouvait revendiquer au moins la moitié des projectiles. - -J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers de l'Internationale -qui étaient avec moi se trouvaient absolument coupés des leurs. Comme je -ne voulais point aller coucher à Versailles, malgré le désir que j'avais -d'être utile à nos braves soldats, je tournai bride, et cette fois -revins à Paris, par la porte des Ternes, absolument à vide de blessés. - -Rentrer à vide après un combat qui a duré toute la journée, c'était -presque une honte; aussi, j'allai m'installer à la porte Maillot, dans -la maison d'un marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de la -Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout d'une demi-heure, grâce au -bombardement de la Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des -boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, et je rentrai -définitivement et pour la dernière fois, car Pierre me signifia qu'il -n'avait plus aucune espèce de goût pour le métier d'ambulancier; et, le -lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, il se sauvait à -la campagne de son maître avec le cheval et la voiture. - -J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes voitures. Je n'en cherchai -pas d'autres, car, je dois l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et -s'il est une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer pour -de pareilles gens. - - - - -XI - - -On éprouva le 22 mai une joie folle en apprenant l'entrée à Paris des -troupes de Versailles, mais on sentait que l'acte final serait terrible -et que l'agonie du monstre coûterait des flots de sang. - -Je prévoyais depuis longtemps que j'aurais, au moment de la crise, un -assez mauvais quart d'heure à passer, car j'habite la rue de Rivoli, -entre l'Hôtel de Ville et la place Vendôme, c'est-à-dire entre les deux -points les plus importants de la résistance. Cette ligne devait -certainement devenir le théâtre d'un terrible engagement. Je prévoyais -l'envahissement de nos habitations, et, comme conséquence naturelle, le -pillage, car les communeux n'ont point l'habitude de sortir les mains -vides des appartements qu'ils visitent. - -Hélas! en les considérant seulement comme de vulgaires malfaiteurs, -j'avais, je l'avoue, de grandes illusions sur leur compte. - -Le lundi matin, la fermentation de la populace du quartier était -intense; l'écume révolutionnaire quittait le ruisseau pour prendre le -haut du pavé; des barricades énormes s'élevaient à tous les coins de rue -et coupaient en plusieurs endroits la rue de Rivoli. Des mégères, des -femmes hors de sexe, s'accrochaient aux passants et les obligeaient à -collaborer à leurs barricades. Des dames bien vêtues et qui fuyaient -effarouchées, étaient ramenées, la baïonnette au dos, et devaient porter -leur pavé. Il leur fallait prendre la pelle et la pioche, emplir des -sacs à terre, enfin contribuer à une défense qui eût été leur ruine en -cas de victoire. - -Pour protéger notre maison, j'avais fait arborer mon drapeau -d'ambulance, et je disposai bientôt de moyens de secours pour une -trentaine de blessés. Je transformai les locataires de la maison en -ambulanciers, et j'obtins d'un officier qu'une sentinelle fût placée à -notre porte pour en interdire l'entrée à tout homme armé, ou que je ne -voudrais pas admettre. Grâce à ces précautions, nous passâmes la journée -du lundi d'une façon assez calme. - -Le mardi 23, les tribulations commencèrent. La maison qui touche celle -que j'habite est occupée par un grand magasin de confection: la maison -_Henri IV_. Depuis le matin, un fédéré, ancien commis du confectionneur, -rôdait autour de la maison, cherchant un moyen de détruire -l'établissement dont il avait été renvoyé. Voilà le moyen que cet -ingénieux scélérat finit par découvrir. Il voit un vieillard infirme à -une fenêtre du cinquième étage. Il crie qu'on vient de tirer sur lui et -fait feu lui-même sur le vieillard, qui ferme sa fenêtre en proie à une -véritable terreur. J'étais présent; j'ai suivi toutes les phases de ce -guet-apens, et un seul coup de fusil a été tiré: celui du fédéré. - -Au bruit de la détonation, au cri du fédéré, les gardes nationaux -entourent la maison comme un troupeau de bêtes féroces, en criant: A -mort! En un instant la porte est enfoncée et la maison envahie. Le -promoteur de cette sauvagerie, au lieu d'aller au cinquième chercher son -agresseur imaginaire, se rue sur la devanture de son ancien patron; elle -est bientôt brisée et le magasin mis au pillage. En un instant les -différents appartements sont envahis, tous les meubles broyés, saccagés -et jetés par les fenêtres. On trouve le pauvre vieillard, ce qui n'était -pas bien difficile, on l'entraîne, et, par un miracle que je ne -m'explique guère, il ne fut pas massacré. - -Les autres locataires étaient absents de la maison, et parmi eux je -compte des amis dont je voyais piller les meubles avec un véritable -chagrin. Assisté de mon personnel, nous tentâmes auprès des chefs -d'impuissants efforts pour leur faire comprendre que personne n'avait -tiré par les fenêtres. - -Les chefs étaient gris, les soldats ivres, et rien ne pouvait arrêter -leur rage. La concierge avait disparu avec ses enfants, et le misérable -qui avait organisé le pillage vint la réclamer chez moi morte ou vive. -Je fis respecter notre maison et mis dehors les fédérés qui voulaient -nous soumettre à leurs perquisitions. Pendant ce temps l'un d'eux était -allé à la Commune et rapportait un ordre parfaitement en règle, signé de -deux membres de cette bande; il enjoignait de brûler toute maison dont -les habitants feraient opposition à la Commune ou tireraient par les -fenêtres sur les gardes nationaux. Cette dernière phrase était d'une -autre écriture que le reste de l'arrêté, et ajoutée après coup pour la -circonstance. Jusqu'à ce moment il n'y avait eu qu'un seul incendie, -celui du ministère des finances, allumé depuis la veille au soir, les -fédérés ne s'étaient pas encore accoutumés à brûler nos maisons, ils y -mettaient provisoirement des formes. - -Je courus à l'homme au papier: un sinistre drôle, simple garde, une face -pâle et froidement féroce, encadrée d'une barbe jaune. - ---Vous voulez brûler la maison? - ---Oui, citoyen, voilà l'ordre. - ---Vous ne l'exécuterez pas, je vous en réponds. Ne voyez-vous pas qu'à -côté existe une ambulance, et que l'incendie la dévorera inévitablement? - ---Déménagez votre ambulance. - ---Je ne déménagerai pas, et vous ne brûlerez rien. - ---Vous allez voir cela. - -Je me mis à la poursuite des chefs et leur démontrai combien il était -stupide de brûler une ambulance pour venger un coup de fusil qui n'avait -pas été tiré. - -Mais le gredin me suivait partout, son papier à la main, et aussitôt -qu'il l'avait montré, les chefs les mieux disposés me tournaient le dos -en me disant: - ---C'est un ordre de la Commune; que voulez-vous que j'y fasse? - -Leur attitude ne m'était pas très-hostile. Ce jour-là on devinait qu'ils -ne tenaient pas absolument à voir la maison brûler, mais ils ne se -sentaient pas le courage de s'opposer à un ordre de la Commune. - -Ils semblaient dire: Tirez-vous de là comme vous pourrez; ici chacun -joue sa peau, défendez la vôtre. Tout ce que nous pouvons faire, c'est -de ne pas nous en mêler. Ils craignaient de passer pour suspects et -tremblaient devant ce chiffon de papier qui représentait la Commune. - -J'avisai alors des gardes nationaux habitant le voisinage; je leur fis -comprendre que l'incendie de cette maison était l'incendie du quartier, -et que ce qu'ils possédaient serait naturellement détruit. En effet, la -rue du Roule, qui forme encoignure avec le magasin de Henri IV, est -formée de vieilles constructions, de maisons petites, enchevêtrées les -unes dans les autres et qui auraient brûlé d'autant mieux jusqu'à la -dernière qu'il était défendu sous peine de mort de jeter un seau d'eau -sur une maison incendiée. - -Parmi ces gardes nationaux j'en remarquai deux qui semblaient plus -énergiques que les autres. Je les pris à part: - ---Alors vous êtes décidés à vous laisser brûler? - ---C'est vrai que c'est embêtant; mais qu'est-ce que vous voulez que nous -y fassions? - ---Il faut se défendre; la vie d'un homme aujourd'hui ne pèse pas une -once; vous avez des armes; envoyez une balle dans la tête ou un coup de -baïonnette au premier qui s'avancera pour mettre le feu; le second -réfléchira avant de risquer l'aventure. - -Le sinistre gredin qui voulait nous brûler n'osait rien dire. Je sentais -qu'il avait peur de perdre la partie et l'enjeu était sérieux. Je -profitai de son hésitation; je montai la tête de mes hommes, et ils -finirent par me dire: - ---C'est entendu, le premier qui approchera recevra son affaire. - -Je les plaçai devant la porte. - ---Restez là et ne bougez pas. Tenez seulement un quart d'heure, je me -charge du reste. - -Je sentais bien que je venais d'obtenir un simple répit. L'incendiaire -s'était glissé dans la foule, et j'allais avoir sur les bras le rebut de -cette canaille. - -Je courus le quartier et je fus assez heureux pour mettre la main sur un -commandant d'état-major, homme qui semblait bien élevé et qui n'était -point ivre. - ---Colonel (il sourit de la façon la plus gracieuse), venez donc me -dégager, on veut brûler mon ambulance. - -Je me gardai bien de dire que c'était la maison voisine; en pareil cas -on ment avec un aplomb superbe. Du reste j'avais flatté sa vanité en le -traitant de colonel; il était à moi. - ---Brûler votre ambulance! c'est absurde; je ne veux pas de cela. - -Je fis venir les officiers et le porteur de l'ordre communeux, qui était -en train d'exciter la foule. Appuyé par le commandant qui entrait tout à -fait dans mon plan de résistance, je me fis écouter. Je représentai à -ces brutes qu'il était odieux de songer à brûler une ambulance -renfermant leurs frères, qui avaient versé leur sang pour leur cause, -etc. - -La vérité, c'est qu'en fait de blessés je n'avais qu'une quarantaine de -matelas sauvés du pillage des maisons voisines et un pauvre diable -qu'ils avaient entraîné de force et qui s'était dit blessé pour leur -échapper. - -Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ils ignoraient entièrement cette -circonstance, car je n'avais laissé pénétrer personne dans ma maison; -quand la porte s'ouvrait, et Dieu sait combien de fois ils tirèrent la -sonnette, j'étais toujours là pour en barrer l'entrée; et j'avais été -assez heureux pour repousser toutes les réquisitions ou perquisitions -qu'ils avaient voulu me faire subir depuis la veille. - -Le vent tournait de mon côté, j'étais maître de la situation. Dans ces -bagarres, un rien suffit pour vous perdre ou vous sauver; si vous ne -dominez pas la foule, elle vous écrase. La majorité était passée de mon -côté et j'étais absolument disposé à m'en servir. - -Alors l'homme au papier composa et me dit: - ---Je consens à ne pas mettre le feu, mais à la condition que tout sera -détruit et brisé dans la maison. - ---Il y a une heure que vos amis sont là-haut, et vous devez comprendre -que sous ce rapport il ne doit plus rien rester à faire. - ---Major, ajouta un capitaine, il faut que ces gens-là soient punis -(punis de quoi, mon Dieu!). Prenez tout le linge pour votre ambulance, -et le vin de la cave pour vos blessés. - ---J'accepte avec reconnaissance, seulement pour l'instant j'ai assez du -linge qui est sur le trottoir, et comme le vin est dans la cave je sais -où j'en pourrai faire prendre si j'en ai besoin. Mais je crois qu'il -serait bon, maintenant que nous nous entendons, de faire descendre les -hommes qui sont dans la maison. - ---Prenez deux gardes et faites évacuer. - -Je montai, suivi de deux chenapans qui m'aidèrent à faire déguerpir -leurs camarades, et je fermai la porte de la rue. Je fis porter à mon -ambulance la literie et le linge qui jonchaient le trottoir. Le tout fut -mis en sûreté. - ---Maintenant, capitaine, il nous faudrait un piquet autour de la maison. -L'homme au papier n'est plus là, mais il pourrait revenir quand je serai -parti. - ---Combien vous faut-il d'hommes? - ---Huit. - ---Prenez-en cinq. - -J'en ajoutai trois aux deux dont j'étais sûr, et je me permis de donner -la consigne. Les officiers me laissaient faire. - ---Mes enfants, si vous ne voulez pas que vos familles rôtissent cette -nuit, il faut faire feu sur tout individu qui s'approchera pour brûler -la maison. S'il a un ordre écrit, envoyez-moi chercher, et nous -tâcherons qu'il ne soit pas exécuté. - ---Major, soyez tranquille. - -Malgré cette assurance, moi et mes ambulanciers,--de braves négociants -de ma maison, MM. Morel, Raulin et Schevetzer--nous exerçâmes une -surveillance active. - -Pour ce jour-là nous étions sauvés. - -Un détail assez comique de l'expulsion que je fis des pillards qui -occupaient la maison. - -Comme je descendais l'escalier, suivi de ces honnêtes citoyens qui -venaient de remplir leurs poches, un d'eux, grand drôle ayant une -certaine autorité sur la bande, me dit: - ---Major, je veux qu'on me fouille. J'ai tout cassé, c'est vrai, c'était -pour le bien, mais je ne suis pas un voleur, et je veux qu'on visite mes -poches. - ---Vous fouiller? vous! je le défends, vous êtes un honnête homme, ces -choses-là se peignent sur la figure, et je réponds de votre probité. - -Un instant après, comme je faisais enlever et transporter au loin les -débris de planches, de meubles et d'enseignes qui jonchaient le -trottoir, et dont on aurait pu, au moyen d'une simple allumette, faire -un feu de joie dangereux, je vis mon homme au milieu de la rue, dans un -cercle de gardes nationaux. Il avait quitté sa vareuse, son gilet, et se -disposait à quitter le reste, quand je m'approchai. - ---Que faites-vous donc là? - ---Je veux qu'on me fouille, me dit-il, avec la ténacité d'un ivrogne. - ---Qui donc fait ici à cet homme l'injure de douter de sa probité? Je -réponds de lui, c'est un honnête citoyen. Habillez-vous, personne -n'oserait vous fouiller. - -Au fond je ne l'aurais pas juré, et c'était probablement la première -fois qu'on lui rendait un pareil hommage. Mais honnête ou non, je venais -de m'attacher un homme dévoué, et pour le moment j'avais besoin de gens -dévoués. - -O ma bonne casquette d'ambulance, c'est à toi que je devais ce résultat! -Grâce au prestige que tu exerces sur des gens qui sentent que dans un -instant ils peuvent avoir besoin de chirurgien, j'ai pu me faire -entendre de ces brutes avinées, et sauver notre maison et celle de mes -amis! - -Vers le soir, le misérable qui avait organisé le pillage amena sa femme -à l'ambulance, nous priant de lui donner l'hospitalité pour la nuit. Je -n'étais pas là, et n'osai ensuite la mettre dehors; mais je sentis que -c'était un espion, chargé de rendre compte de nos sentiments politiques, -et de nous faire fusiller si les Versaillais avaient été repoussés. Ces -gens-là ne me pardonnaient pas d'avoir fait échouer l'incendie de la -maison. - - - - -XII - - -Le mercredi matin 24 mai, un de mes ambulanciers, M. Raulin, était sur -la porte vers six heures, lorsque passe un grand vieillard, la barbe -grise, l'oeil creux, sans uniforme, et portant le képi fédéré. - ---Vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit-il avec un sourire, en -montrant les Tuileries qui flambaient. - ---Ma foi, non, répond l'ambulancier; je n'aurais jamais cru la Commune -aussi canaille. - ---Aussi canaille! Ah! c'est comme cela, vous allez avoir de mes -nouvelles. - -On me prévient de ce qui vient de se passer. Je cours après ce vieux -sauvage qui retournait à grands pas du côté de l'Hôtel de Ville, et je -cherche à savoir ce qu'il appelle «de ses nouvelles.» - ---Citoyen, un de vos hommes vient de traiter la Commune de canaille. -Voici ma carte,--il me montra une grande carte verte qui lui conférait -un grade que je ne me donnai pas la peine de constater;--je vais à -l'Hôtel de Ville, et dans une demi-heure votre maison flambera. - -Décidément, j'étais prédestiné à l'auto-da-fé. - ---C'est impossible qu'il vous ait dit une pareille chose, vous aurez mal -entendu. C'est un bon citoyen, incapable de dire du mal de la Commune. - ---J'ai parfaitement entendu, vous êtes des réactionnaires, et on va -faire votre affaire. - ---Vous ne savez pas ce que vous dites, nous sommes des ambulanciers, et -on ne brûle pas une ambulance.--Et je recommençai pour lui mon discours -de la veille; c'était de l'éloquence absolument perdue. - ---Je me fiche pas mal des ambulances! dans une demi-heure vous -flamberez, voilà mon dernier mot. - -Je déployai toutes mes séductions pour apaiser cet atroce vieillard, et -c'était difficile, car il appartenait à la catégorie des fanatiques. -Après de longs et inutiles pourparlers, je lui dis: - ---Sur l'honneur, avez-vous entendu le propos que vous attribuez à mon -ambulancier? - ---Sur l'honneur, je l'ai entendu. - -Quelle belle garantie pour moi que l'honneur de ce vieux misérable! Du -reste j'étais bien sûr de sa véracité. - ---Alors c'est un traître qui m'a trompé, il faut qu'il soit puni; -fusillons-le. - ---A la bonne heure, vous êtes un vrai citoyen, nous pouvons nous -entendre; fusillons-le.--Et son oeil gris éteignit ses flammes. - ---C'est entendu, il faut le fusiller, mais pas tout de suite, quand tout -sera fini; vous comprenez que j'en ai besoin pour soigner mes blessés. - -La contestation recommença de plus belle, et j'eus toutes les peines du -monde à obtenir un sursis de vingt-quatre heures. Il l'accorda enfin, -c'est tout ce que je demandais, car je me disais tout bas: Mon bon ami, -dans vingt-quatre heures, ce n'est plus vous qui fusillerez, ce sera -nous. - -Du reste, mon parti était pris; si je n'avais pas pu le dompter, je -l'aurais fait entrer chez moi pour exécuter la sentence, je fermais la -porte, et il y a gros à parier qu'elle ne se serait jamais ouverte pour -lui. Avant tout, je voulais sauver moi et les miens. - -Pendant cette algarade, je constatai que le piquet que j'avais fait -placer pour garder la maison voisine, avait disparu. Les troupes étaient -changées. J'allai trouver un capitaine pour lui demander mon piquet, lui -disant les motifs qui nécessitaient sa présence. - ---Eh bien, quand on brûlerait la maison, voilà-t-il pas! Vous aurez de -la chance si on ne brûle pas tout le quartier. _Vous vous êtes si bien -conduits dans l'arrondissement!_ - -Je trouvai épique la réponse de ce malfaiteur estimant que c'étaient les -honnêtes gens qui se conduisaient mal. - ---Très-bien, si vous trouvez bon de brûler vos blessés, je n'ai rien à -dire, c'est votre affaire et je ne m'en mêle plus. - -La porte de la maison menacée était ouverte, la concierge me dit que les -insurgés s'occupaient à la piller; j'étais consterné. Les laisser faire -me semblait extrêmement dangereux, car depuis la veille l'incendie était -passé dans leurs habitudes, et ils auraient mis le feu en se retirant; -les faire déguerpir me paraissait assez difficile, je n'avais plus mon -escorte de la veille pour me protéger, et ce jour-là les fusils -partaient seuls, surtout quand on devenait gênant ou indiscret. Je -montai l'escalier et trouvai les misérables en train de faire des -paquets des objets à leur convenance. Je pris un air très-affairé et me -mis à crier aux différents étages: - ---Allons, citoyens, ce n'est pas notre place ici; les Versaillais -arrivent. Descendons, vos frères vous attendent... etc. - -Et je descendis l'escalier suivi de toute la bande, que l'annonce des -Versaillais impressionnait désagréablement. Je tenais la rampe, le -menton sur l'épaule, regardant en arrière si quelque canon de fusil -n'était point braqué sur moi. Enfin, lorsque j'eus gagné la rue sain et -sauf et que j'eus fermé la porte, je poussai un gros soupir de -satisfaction et de soulagement. Mon stratagème avait réussi, c'était un -grand danger d'évité. - -La plupart de ces bandits emportaient leur butin, et pas un n'eut -l'idée, bien entendu, de demander à être fouillé. - -Une heure après, une fusillade intense se fit entendre en face de la -maison. Les barricades étaient occupées et fonctionnaient avec un tapage -infernal. - -Tout à coup survient une panique, on frappe à la porte, et je vois -apparaître l'homme au pillage de la veille, dont je savais alors le nom: -Michel, du 12e bataillon, demeurant rue Saint-Germain-l'Auxerrois. Je -savais également alors qu'il avait appartenu comme commis au magasin de -confection. - ---On bat en retraite, cachez-moi. - ---Je n'admets pas ici d'hommes armés non blessés; vous avez le temps -encore de vous sauver ailleurs, partez. Cependant je vous permets de -revenir avec une balle dans le ventre. - -Et je le mis à la porte. - ---Mais vous ne voyez donc pas, dit-il en s'en allant, que tout brûle? - -Alors un spectacle terrible s'offrit à mes yeux. La maison qui fait face -à la mienne, le nº 79, commençait à brûler; les flammes sortaient en -hautes gerbes par les neuf fenêtres du premier. Or, comme il était -défendu sous peine de mort de lancer un seau d'eau sur le feu, nous -calculions combien de temps, à peu près, il faudrait à cette -maison,--occupée par un grand magasin de parfumerie et par une maison de -deuil,--pour flamber du haut en bas et pour nous jeter sa fournaise en -s'écroulant sur nous. - -Il paraît que le truc du coup de fusil tiré par les fenêtres a du bon, -car c'est encore le prétexte qui fut invoqué dans ce cas. Peut-être que -l'homme au papier, qui tenait si fort à nous brûler la veille, avait -voulu utiliser son ordre de la Commune. - -Voici comment les choses se passèrent après la comédie du coup de fusil. -Ils pénétrèrent dans la maison en enfonçant la porte, et montèrent au -premier chez un banquier. Ils signifièrent au peu de locataires qui -restaient de sortir de suite sans prendre la peine de rien emporter, -parce que la maison allait être brûlée. - -Ils étaient, m'a-t-on dit, trois gredins; l'un gardait la porte en bas, -les deux autres accomplissaient leur sinistre besogne. - -L'un d'eux amassait, au milieu des meubles, les papiers du banquier, -disposait méthodiquement ces éléments de combustion et plaçait dessous -une allumette. Pendant ce temps, l'autre écoutait avec une parfaite -indifférence les supplications des locataires affolés qui le -conjuraient, à genoux, de ne pas les ruiner. Pour toute consolation, il -leur disait: «Si dans cinq minutes vous n'êtes pas partis, l'escalier -sera en feu et vous grillerez tous.» - -Il y avait dans la maison une jeune fille phthisique et presque -mourante, mademoiselle D..., qui ne pouvait quitter son lit; sa mère -poussait des cris déchirants. - ---Mais ma fille ne vous a rien fait, vous ne pouvez pas cependant la -brûler vive. - ---Je n'y puis rien, il faut que la maison soit brûlée; cependant il est -possible que je sauve la fille, mais à la condition que vous me jurerez -que, si je suis pris, vous me ferez obtenir ma grâce pour vous avoir -rendu ce service. - -Stupide brute, qui croit mériter sa grâce parce qu'il s'arrête à son -onzième crime au lieu de compléter la douzaine! - -La mère jura, bien entendu, et le misérable partit avec la jeune fille -sur son dos, et il exigea que la soeur de la mourante montât la garde, -armée de son fusil, à la porte de la rue jusqu'à son retour. - -Nous recueillîmes deux des victimes dans notre ambulance. Leur fortune -était contenue dans un mouchoir noué par les coins. Les autres -n'emportaient que les vêtements qui les couvraient. - -Nous étions réunis dans la cour, devisant assez tristement en attendant -le moment où l'incendie nous obligerait à nous enfuir par les toits, car -par la rue il n'y fallait pas songer: elle était sillonnée par un -véritable ouragan de projectiles. Les balles, les obus, les boulets -sifflaient, éclataient avec un tapage infernal, heurtaient la porte, -crevaient les devantures des magasins, en brisaient les glaces, et cela -depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. - -Nous écoutions cette tempête avec une véritable indifférence; une seule -chose nous préoccupait: le feu, car non-seulement nous perdions beaucoup -ou même tout par le feu, mais encore il nous fallait exécuter, avec nos -femmes et nos enfants, un voyage à travers les toits. Et, malgré les -explorations auxquelles nous, les hommes, nous nous étions préalablement -livrés, je n'avais vu bien nettement que les dangers du voyage aérien, -mais je n'en connaissais véritablement pas l'issue. La seule possible, -était une étroite croisée fermée de deux gros barreaux de fer, et nous -manquions d'outils pour les faire sauter. Et encore après avoir réussi à -ouvrir cette voie, nous ne savions pas du tout où elle aboutissait. Tout -le monde avait fui ou se cachait dans les caves. - -Chacun de nous avait fait son petit sac contenant ses valeurs et ses -objets précieux. Chacun était prêt à se l'attacher aux flancs, à quitter -pour toujours son foyer, et à courir sur les toits vers l'inconnu. - -Il y a quelque chose de bien profondément mélancolique dans le dernier -regard qu'on jette sur les meubles auxquels on dit adieu. A chacun d'eux -se rattache un souvenir, une habitude. On les considère en quelque sorte -comme des membres de la famille, et l'argent ne peut remplacer les -souvenirs. - -De temps en temps, l'un de nous montait dans la maison pour surveiller -les progrès de l'incendie. On s'approchait des fenêtres en rampant sur -les parquets, de peur d'être aperçu des fédérés. J'avais assez de la -farce du coup de fusil tiré des fenêtres, je voulais en éviter la -troisième édition. - -Le feu gagnait toujours; la maison n'était qu'un immense brasier, -alimenté par les pommades et les essences du parfumeur, et qui nous -rôtissait à travers la rue. - -Comme si nous n'avions pas eu assez de sujets de crainte, nous -constations, à droite et à gauche de notre maison, d'énormes panaches de -fumée colorée qui annonçaient d'autres incendies, et, comme il nous -était impossible de sortir pour nous assurer du point précis où ils -étaient allumés, nous redoutions d'être pris entre trois feux. - -Enfin, un cri retentit: Vive la ligne! Je ne sais si vous avez jamais -fait partie d'un groupe de naufragés; mais, dans ce cas, rappelez-vous -la sensation que vous avez ressentie au cri de: Terre! quand vous avez -vu le rivage. C'est exactement avec le même bonheur que nous entendîmes: -Vive la ligne! car c'était pour nous le salut, c'était l'extinction de -l'incendie, c'était la mort de la Commune, c'était surtout la revanche. - - -FIN - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARAVANES D'UN CHIRURGIEN -D'AMBULANCES PENDANT LE SIÉGE DE PARIS ET SOUS LA COMMUNE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br /> -<span class="xsmall">PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS</span></p> - -<p class="c">1871<br /> -<span class="small">Tous droits réservés.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><span class="small">A MONSIEUR</span><br /> -<span class="large">ARMAND DU MESNIL</span><br /> -<span class="xsmall">OFFICIER DE LA LÉGION D'HONNEUR</span></p> - -<p class="c">SOUVENIR AFFECTUEUX</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="large">LES CARAVANES</span><br /> -<span class="xsmall">D'UN</span><br /> -<span class="xlarge">CHIRURGIEN</span><br /> -D'AMBULANCES</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Dans ce tohu-bohu militaire qui fut le siége de -Paris, la chirurgie devait malheureusement jouer -un grand rôle. Aussi, dès le début, le corps médical -organisa les secours avec un dévouement dont je -ne lui ferai pas l'injure de le féliciter, car il fait -partie de ses traditions, de ses devoirs, de ses habitudes. -Le médecin se dévoue aussitôt que surgit un -malheur public qu'il peut soulager, et cela sans -craindre d'écraser ses contemporains sous un lourd -fardeau de reconnaissance, car il sait parfaitement -qu'il est sans exemple dans l'histoire que le public -ait jamais tenu compte au médecin de son dévouement -une fois que le péril est passé.</p> - -<p>Les ambulances constituaient la question d'urgence, -mais toute l'organisation en fut abandonnée -à l'initiative ou à l'inexpérience individuelle. Chacun -fit du mieux qu'il put, chercha ses ressources -là où il espéra les prendre. Les uns, comme l'Internationale -et la Presse, avec leurs puissants moyens -d'action, reçurent des capitaux considérables et -firent les choses tout à fait en grand ; d'autres, -plus modestes, sollicitèrent à domicile des souscriptions -et un concours qui firent rarement défaut. Enfin, -le zèle de tous accomplit des prodiges de charité.</p> - -<p>L'administration supérieure, qui poussa l'incapacité -jusqu'au génie, eut le bon goût de s'effacer et -de nous laisser faire au début, et c'est une des -rares choses dont on lui aurait su gré, si elle avait eu -l'intelligence de persister dans cet effacement. Malheureusement -le gouvernement possède dans sa -collection de rouages inutiles un vieux dieu, sans -bras ni jambes, fétiche perclus du cerveau, dur -d'oreille et voulant tout engloutir dans ses vastes -mâchoires démeublées. Ce dieu vorace et impuissant -se nomme l'<span class="small">INTENDANCE</span>.</p> - -<p>Aussi longtemps que les ambulances furent en -voie de création, l'intendance respecta religieusement -cette phase pénible de l'existence des choses -nouvelles, mais aussitôt que les ambulances organisées -furent en état de rendre des services, l'intendance, -escortée de ses riz-pain-sel, se fit porter -au milieu de la route pour empêcher les ambulanciers -de passer et leur dit en langage administratif, -que je traduis ici pour la commodité du lecteur :</p> - -<p>« Je suis l'intendance, et j'ai dans mes attributions -ce qui concerne les réparations de la peau militaire. -Vous voulez me faire une concurrence déloyale puisque -vous prétendez faire et bien faire, à vos frais, -sans qu'il en coûte un sou à l'État, une besogne -pour laquelle l'État me paye très-cher, et que je fais -fort mal. Par le foin qui remplit mes bottes! je ne -puis vous permettre un pas de plus dans cette voie -fatale. Je vous absorbe ou je vous brise ; choisissez -entre mes vices et ma colère. Mes vices sont aimables, -et ma colère terrible. J'aime mieux priver la -société de vos services que de vous voir rendre des -services à côté de moi, qui suis habituée à n'en rendre -qu'à moi-même. »</p> - -<p>Nous verrons plus tard ce qu'il advint des outrecuidantes -prétentions de l'intendance.</p> - -<p>Les ambulances s'organisaient donc de tous les -côtés. Une ambulance qui s'organise se compose de -deux éléments assez distincts ; d'abord l'état-major, -en général fort disposé à croquer des marrons, ensuite -les comparses, dont l'éternelle destinée semble -de tirer du feu lesdits marrons. J'aurais pu mettre -mon couvert du côté des croqueurs, c'est-à-dire de -l'état-major, mais je n'aime ni à tirer, ni à croquer -les marrons. Je restai donc un instant à l'écart, examinant -comment je pourrais me rendre utile en conservant -toute mon indépendance d'action, et en me -créant une situation spéciale où je n'aurais ni trop -à commander, ni surtout à obéir.</p> - -<p>Après avoir avec soin étudié ce terrain nouveau -pour moi, j'acquis la conviction que pour rendre la -plus grande somme de services possible au combat, -un chirurgien, muni d'appareils bien complets, devait -diriger seulement deux voitures d'ambulance, -l'une pour blessés couchés, l'autre pour blessés -assis, lesdites voitures constamment à ses ordres -et prêtes à se porter au feu chaque fois qu'il y a -bataille.</p> - -<p>C'est là le véritable type de l'ambulance volante. -Avec deux voitures on passe partout, on a son petit -personnel tout entier sous la main, chacun sait -d'avance le rôle qu'il doit remplir, les ordres sont -rapidement exécutés, et les soins d'autant plus efficaces -qu'ils se font moins attendre. On fait le pansement -complet et définitif sur place, on charge de -suite ses blessés sans leur faire subir une foule de -transbordements toujours pénibles et qui durent de -longues heures, parfois même plusieurs jours ; puis, -les voitures pleines, on revient à Paris et on expédie -les malades là où ils trouveront les soins définitifs -les plus convenables, selon la gravité de leurs -blessures.</p> - -<p>Dans cette situation, le chirurgien est absolument -indépendant ; il n'obéit qu'à ses inspirations, à sa -fantaisie, à son initiative ; il ne subit d'autre contrôle -que celui de sa volonté, et lorsqu'il a acquis -un peu d'habitude dans le métier d'ambulancier, il -ne perd pas sa journée.</p> - -<p>Je dis quand il a acquis un peu d'habitude, car il -faut encore un certain apprentissage ; il ne suffit -pas d'avoir un brillant équipage de chasse pour trouver -le gibier, il faut en connaître les us et coutumes. -Les trois quarts du temps l'état-major de la place -semblait ne pas savoir où on se battait ou même -s'il y avait combat ; il vous envoyait parfois au nord -quand l'affaire était au sud, et cela de la meilleure -foi du monde. Aussi j'ai fait jusqu'à dix ou douze -lieues dans une journée sans pouvoir mettre la main -sur un blessé, ce qui n'était pas absolument agréable -par un froid de huit ou dix degrés.</p> - -<p>Donc, pour faire une bonne ambulance volante, -outre un chirurgien bien équipé, il faut malheureusement -deux voitures et des chevaux. Je dis malheureusement, -parce que c'est justement là que gît -la difficulté.</p> - -<p>Pour la première fois qu'une voiture entre en -campagne, cela va encore ; on empaume assez facilement -les gens, on leur montre l'expédition exclusivement -par son côté pittoresque, en leur cachant -avec soin le côté laurier. Aussi le voyage, au départ, -se fait avec beaucoup d'entrain et de gaieté ; -seulement il peut arriver un moment où il n'est plus -temps de feindre, la dissimulation serait absolument -inutile : on peut tomber en plein drame militaire. -Alors la mine du propriétaire de l'équipage s'allonge ; -on entend des : « Ah! si j'avais su! » étouffés, l'œil -a des effarements précurseurs d'une fuite, et si vous -avez le malheur de quitter vos gens cinq minutes, vous -courez la chance de ne plus retrouver personne et de -revenir seul, à pied, avec vos instruments sur le dos.</p> - -<p>Au retour, la conversation languit, vous sentez -des regards hostiles et qui semblent dire : « Si -jamais tu m'y repinces! »</p> - -<p>Mais à mesure qu'on pénètre dans l'atmosphère -de Paris, à mesure qu'on s'écarte du tapage et de -la fumée de la bagarre, le courage du néophyte renaît, -sa langue se délie, et bientôt il parle avec -complaisance des dangers qu'on aurait pu courir, -du sang-froid qu'on aurait développé.</p> - -<p>Vous croyez votre homme guéri de sa peur et -aguerri pour l'avenir! En vérité, je vous le dis, jamais -vous ne remonterez dans la voiture de cet -homme, jamais son cheval ne fera partie d'une ambulance, -jamais sa femme ne vous pardonnera d'avoir -conduit à la <i>boucherie</i> son mari, un père de -famille, qui n'a échappé que par un véritable miracle -à la mort des héros.</p> - -<p>Je n'ai pas besoin de dire que neuf fois sur dix -on n'a couru aucune espèce de danger, et qu'au -retour on s'est simplement montré en famille d'autant -plus téméraire que la peur avait été plus -grande.</p> - -<p>Allez frapper à une autre écurie, celle-là vous -est fermée pour toujours.</p> - -<p>Après un certain nombre de tentatives dont les -résultats présentaient les diverses nuances qui -séparent un échec d'une réussite, je finis par -mettre la main sur deux voitures fidèles et dévouées -qui m'ont servi dans toutes les affaires depuis celle -du Moulin-Saquet. Une appartenait à M. Kerckoff, de -la galerie d'Orléans ; c'était un petit omnibus de -famille, coquet, à six places, traîné par un petit -cheval très-fin, très-vigoureux, très-ardent, et qui -ne s'effrayait pas du bruit. Pierre, le cocher, complétait -l'équipage que je montais ordinairement.</p> - -<p>Pierre était un bon type ; il avait ses jours de -courage ; mais parfois je le trouvais extrêmement -nerveux et impressionnable. Il affectait alors une -vraie tendresse pour le petit cheval, dont il ne voulait -pas, disait-il, trop exposer la peau.</p> - -<p>Mais comme la peau de Pierre était toujours située -à une très-faible distance de celle du cheval, -je crois sincèrement que, lorsqu'il voulait à tout -prix sauver l'une, il pensait surtout à l'autre.</p> - -<p>Le jour de l'affaire de Ville-Évrard, Pierre avait -ses nerfs. Nous débouchions par la route de Montreuil -et nous passions au pied du fort de Rosny, qui -faisait un feu d'enfer de tous ses canons. Pierre -commença à devenir rétif. Je regardai son nez, -c'était le baromètre de son courage : quand il se -sentait mal à l'aise, son nez se creusait de petits -plis longitudinaux et devenait blanc vers le bout. Le -nez de Pierre était, ce jour-là, houleux, et il passait -au blanc.</p> - -<p>— Monsieur, nous ne pouvons pas aller plus loin.</p> - -<p>— Pourquoi cela?</p> - -<p>— Le petit cheval va avoir peur.</p> - -<p>— Eh bien, il cache son jeu, car on ne s'en -aperçoit guère.</p> - -<p>— Je le connais, monsieur, il va avoir peur et va -nous faire des cascades.</p> - -<p>— Vous abusez de ce qu'il ne peut pas s'en défendre ; -sans cela il nous dirait que ce n'est pas lui -qui a peur, mais que c'est vous.</p> - -<p>— Moi!! quand j'étais au siége de Rome, j'en ai -bien vu d'autres!</p> - -<p>Pendant que Pierre se retrempait dans ses souvenirs -belliqueux du siége de Rome, nous avions dépassé -le fort, le petit cheval n'avait pas eu peur, -et Pierre était rassuré, car il avait entendu que les -obus passaient à une vingtaine de pieds au-dessus -de notre tête. Il n'y avait véritablement aucune -espèce de danger.</p> - -<p>Mais la journée avait mal commencé pour lui, -et il n'était pas au bout de ses transes. Nous arrivâmes -à 1 ou 2 kilomètres de Neuilly-sur-Marne, sur -la route qui conduit à Joinville, route absolument -découverte. Le plateau d'Avron échangeait une violente -canonnade avec les batteries prussiennes situées -de l'autre côté de la Marne.</p> - -<p>Les projectiles se croisaient au-dessus de la route -et l'on cheminait sous un dôme, non pas de verdure, -mais d'obus. Le cas se rencontrait assez fréquemment, -car les batteries étaient en général placées des -deux côtés sur des points culminants. Ce cheminement -ne présentait du reste que bien peu de danger -pour les voitures d'ambulances quand elles prenaient -le soin de ne pas marcher près des soldats en armes. -On n'avait guère à redouter que les obus trop pressés -qui éclataient en l'air ; mais cela était si rare qu'on -n'avait pas à en tenir compte. Avec un peu d'habitude -on reconnaissait fort bien à la mélodie de son -ronflement si l'obus qui rayait cette voûte de mitraille -était à nous ou… aux autres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Les obus ronflaient donc au-dessus de la route, -qui était désertée en ce moment par nos troupes ; on -y voyait seulement une charrette de cantinier escortée -de quelques gardes nationaux. Les Prussiens -trouvèrent jovial de tuer ces braves gens. Ils envoyèrent -sur la route un seul obus, mais si bien -pointé (leur batterie était à moins de 2,000 mètres) -qu'ils crevèrent le cheval et éventrèrent deux des -gardes nationaux de l'escorte. Je ne pus que constater -leur mort ; ils avaient été tués sur le coup.</p> - -<p>Je les fis déposer sur le bord du chemin.</p> - -<p>Ce spectacle n'était point fait pour calmer les -émotions de Pierre ; son nez devint blafard et se -creusa de véritables tranchées.</p> - -<p>— Monsieur, allons-nous-en, ces brigands vont -tuer le petit cheval.</p> - -<p>— Eh bien! et nos drapeaux d'ambulances qui -sont sur les voitures!</p> - -<p>— Ils s'en fichent pas mal des drapeaux! Allons-nous-en, -monsieur, allons-nous-en.</p> - -<p>Il portait sa peur avec tant de crânerie que je -n'insistai pas trop pour le faire marcher en avant. -Je craignais de le voir filer sur Paris et nous planter -là sans vergogne.</p> - -<p>— Puisque vous manquez de courage aujourd'hui, -mettez-vous à l'abri, avec les voitures, au bas du -remblai de la route ; mettez à terre le brancard et -les instruments, et nous irons à pied chercher les -blessés.</p> - -<p>Pierre ne se le fit pas dire deux fois, et il se jeta -en bas du remblai avec tant d'entrain qu'il engagea -dans des branches d'arbres le drapeau d'ambulance -de la voiture ; il se cassa net. Je croyais le piquer -d'honneur, mais il nous regarda impassiblement -partir à pied avec les brancardiers. Il avait l'air de -dire : Je me suis ramassé assez de gloire au siége de -Rome ; laissons-en pour les autres.</p> - -<p>Nous arrivâmes à Neuilly-sur-Marne, mais ce n'était -pas là que se terminait l'affaire ; il fallait aller -toujours à pied jusqu'à Ville-Évrard et faire filer un -à un les blessés jusqu'aux voitures ; c'était absolument -impraticable. Je priai un des brancardiers -d'aller chercher Pierre et de le ramener, n'importe -comment, avec les équipages. Pierre n'osa pas refuser ; -son émotion était calmée ; mais, en route, il -s'aperçut qu'il n'avait plus de drapeau protecteur. -Je n'ai pas besoin de dire que le petit cheval fit la -route ventre à terre.</p> - -<p>De Neuilly à Ville-Évrard, ce fut une nouvelle -litanie. Chaque maison qu'on rencontrait sur la -route excitait son admiration.</p> - -<p>— Ah! monsieur, la charmante maison!</p> - -<p>— Ma foi! je la trouve assez laide.</p> - -<p>— Ah! monsieur, qu'on serait bien ici.</p> - -<p>— Pour y passer ses jours?</p> - -<p>— Oh! non, pour se mettre à l'abri des obus.</p> - -<p>Je dois, du reste, rendre justice à Pierre : ce fut -son dernier jour de faiblesse ; quand les voitures -allaient un peu trop loin, son nez pâlissait légèrement, -se creusait de quelques rides, mais ses observations -sur les chances de longévité du petit cheval -étaient simplement mélancoliques, jamais il ne se -permit la moindre opposition à mes volontés<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. L'affaire -de la Ville-Évrard lui avait laissé des remords.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Hélas! sous la Commune, Pierre devait ternir ses lauriers. -Un beau jour lui et son camarade me plantèrent là, avec une invincible -résolution, ils tournèrent sans retour le dos à la gloire.</p> -</div> -<p>Mais passons à l'étude de ma seconde voiture.</p> - -<p>La seconde voiture était un grand fourgon de la -maison Chevet, que tout le monde a rencontré dans -Paris, et dans lequel on peut transporter des blessés -couchés. Le cheval était vigoureux mais dépourvu -d'initiative ; il marchait à la suite et manifestait en -toute occasion un profond mépris pour les côtes. -Lorsqu'il était forcé de choisir entre un fossé ou une -côte, jamais il n'eut un moment d'hésitation, il déposa -toujours la voiture dans le fossé et tourna la -croupe du côté de la montée.</p> - -<p>Il commit, sans pudeur, cette incongruité à -Avron, malgré les regards sévères de l'assistance, et -sans se laisser toucher par l'exemple de son petit -camarade qui enlevait avec vigueur l'autre voiture -sur le plateau.</p> - -<p>Le cocher de M. Chevet était un solide gaillard, -d'une placidité toute philosophique, ne se plaignant -jamais, ni de son cheval, ni du froid, ni des Prussiens, -et allant tranquillement là où je le menais -sans daigner faire une observation.</p> - -<p>Mon personnel était complété par un ou deux brancardiers. -Pour eux, je n'avais que le choix, c'étaient -des négociants, des amis, des clients qui s'inscrivaient -chez moi avec beaucoup d'empressement<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. Il -est certain que la curiosité jouait un grand rôle -dans leur empressement. Mais je dois dire que pas -un seul n'a reculé devant la tâche qu'il avait acceptée -et que j'avais toujours soin de bien expliquer au -départ.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> MM. Hébert, Martin, négociants habitant ma maison, Laboureur, -pharmacien, et son fils, M. Gauthier etc., ont fait sous ma -direction le pénible service de brancardiers.</p> -</div> -<p>Les brancardiers sont souvent indispensables ; -surtout lorsque la pluie a détrempé les terres, il est -impossible alors d'aller à travers champs jusqu'aux -blessés. Les voitures ne pourraient s'en tirer. On va -donc recueillir, avec les brancardiers, les hommes -tombés ; on les panse et on les ramène aux voitures.</p> - -<p>La création des compagnies de brancardiers organisés -en corps réguliers était une excellente idée. -Pour nous, elle avait cet avantage de ne pas nous -obliger à en emmener ; il nous était permis de conserver -ainsi plus de places dans nos voitures pour -les blessés ; sur le champ de bataille, elle avait -l'immense avantage de diminuer la durée de cette -période d'angoisse qui sépare pour le soldat le moment -où il tombe de celui où il reçoit les premiers -soins.</p> - -<p>Malheureusement, on organisa les brancardiers -vers la fin du siége, et lorsqu'ils furent organisés, -on ne sut point les utiliser convenablement.</p> - -<p>Il est évident que toute troupe allant au feu devait -être accompagnée de ses brancardiers. Je n'ai -rien vu de semblable là où je me suis trouvé, ce qui -n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas fait ailleurs, -car je ne veux parler que de ce que j'ai constaté -par mes yeux, et dans les affaires militaires le -champ d'observations est beaucoup plus restreint -qu'on ne pourrait le croire. On ne sait jamais ce -qui se passe à un kilomètre du point qu'on occupe.</p> - -<p>Cependant je puis dire que, le jour de l'affaire -de Montretout, je revenais sur Paris vers deux heures, -naturellement avec mes voitures pleines ; on se -battait depuis le matin et la route de Rueil à Courbevoie -était encore émaillée de longues files de -brancardiers qui marchaient vers la bataille. C'était -un peu tard. Je n'avais point eu à constater leur -présence près de l'ennemi, et mes blessés, qui provenaient -de l'attaque de la Malmaison, m'étaient apportés -par les cacolets.</p> - -<p>Parmi les hommes et les choses qui, ce jour-là, -n'étaient pas à leur place, je citerai certain grand -aumônier barbu monté sur un joli cheval, et qui -s'abritait avec soin derrière un pan de mur pendant -que je pansais mes blessés. Il avait la mine altérée -d'un homme fort mal à son aise.</p> - -<p>Je me demandais quels services pouvait bien rendre, -en pareilles circonstances, un aumônier à cheval -qui s'abrite avec tant de soin derrière un mur. -Je ne pouvais pourtant pas lui envoyer mes blessés -à confesser ; j'en avais cependant un qui avait une -mauvaise balle dans le ventre, et ils auraient pu en -causer ensemble.</p> - -<p>Je sais que, parmi les aumôniers, un grand nombre -ont fait leur devoir ; mais je crois qu'il ne faut -pas généraliser outre mesure les éloges. A l'affaire -de l'Hay, ils étaient trois qui bavardaient entre eux, -sans trop s'occuper du reste ; et cependant les blessés -ne manquaient guère. J'en avais un surtout -frappé d'une balle dans la poitrine, une de ces plaies -qui donnent quelques gouttes de sang, mais qui -laissent largement passer la mort. Je n'osais pas -le panser ; il fallait le déshabiller et j'avais peur de -le voir expirer dans mes mains. Pauvre garçon! il -était là, mourant, étendu sur une mauvaise paillasse -que les Prussiens nous avaient prêtée. Les -brancards manquaient, et les Prussiens me signifiaient -qu'ils ne voulaient pas que j'emportasse la -paillasse.</p> - -<p>— Pansez-moi, docteur, me disait-il d'une voix -éteinte.</p> - -<p>Il lui semblait que là était le salut.</p> - -<p>Je regardai du côté des aumôniers ; ils bavardaient -toujours, et cependant c'était bien pour eux -le moment de dire quelques petites choses à ce pauvre -diable, avant qu'il partît pour un monde où l'on -ne se bat pas.</p> - -<p>Quand les brancards arrivèrent, le soldat était -mort. Les aumôniers causaient toujours.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Je vais maintenant exposer avec quelle simplicité -de mécanisme l'initiative des médecins avait créé -des ambulances, et je prendrai comme exemple -celle du I<sup>er</sup> arrondissement dont j'ai été mieux à -même d'apprécier le fonctionnement. On verra -ensuite ce qu'il a fallu d'ineptie et d'incapacité à -l'Intendance pour arriver à porter le désordre dans -une institution qui marchait admirablement.</p> - -<p>Aux premiers bruits du siége, les médecins de -l'arrondissement furent convoqués sous la présidence -du professeur Lasègue. On leur demanda un -concours qui fut naturellement accordé sans réserve. -Chacun devait fournir, dans la limite de ses -moyens, des lits pour les blessés et des secours de -toute nature.</p> - -<p>On décida d'abord qu'on fonderait un certain -nombre d'ambulances dans des locaux spéciaux et -où on recevrait les blessés assez gravement atteints, -pour que de grandes opérations pussent être faites -avec un personnel de chirurgiens habiles, d'internes, -d'infirmiers, etc. Ces frais furent couverts par -des souscriptions privées, qui s'élevèrent à environ -35,000 francs. D'un autre côté, les médecins devaient -solliciter leurs clients les plus aisés de prendre -chez eux les blessés légèrement atteints. Ces -blessés devaient être nourris, pourvus de toutes -les choses nécessaires aux frais de leur hôte et -être considérés comme des membres de la famille.</p> - -<p>Les médecins se chargeaient naturellement de -tous les soins nécessaires. En quelques jours, et de -cette façon, le I<sup>er</sup> arrondissement disposa d'environ -huit cent quatre-vingts lits qui ne coûtaient absolument -rien à l'État. Il fournissait un blessé, on lui -rendait un soldat bien portant. Je crois qu'il a rarement -fait un marché aussi avantageux.</p> - -<p>Le professeur Lasègue se trouva être un organisateur -de premier ordre, qui se dévoua à l'œuvre, -lui et toute sa famille, avec une abnégation et un -zèle dont personne naturellement n'a songé à leur -savoir le moindre gré.</p> - -<p>Les dames dirigeaient la lingerie au bureau central -de l'ambulance et opéraient les distributions de -secours et de vivres.</p> - -<p>Le président avait sous ses ordres les bureaux et -organisait tous les services à mesure que la nécessité -s'en faisait sentir. Le mécanisme du fonctionnement -était d'une simplicité élémentaire. Les -médecins donnaient le nombre de lits vacants dans -le périmètre de leur quartier. Ces lits, centralisés -par le bureau, étaient représentés par des bulletins. -Le jour d'un combat, à mesure que les blessés -étaient amenés au bureau, sans même les faire descendre -de voiture, et selon la gravité de leur blessure, -ils recevaient un bulletin et étaient dirigés -chez l'habitant, où ils trouvaient un bon lit tout prêt -à les recevoir, et une famille qui les accueillait avec -empressement. On ne renvoyait le blessé que guéri -et prêt à être expédié à son corps.</p> - -<p>Dans la soirée et la nuit du 30 novembre et -du 2 décembre, l'ambulance du I<sup>er</sup> arrondissement -plaça <i>quatre cent cinquante</i> blessés ; à deux -heures du matin, les derniers arrivaient, et pas un -seul n'attendit l'asile dont ils avaient tous un si -grand besoin.</p> - -<p>Ici se place un petit fait qui peint bien les intendants. -Une partie des blessés tombés aux combats -de la Marne étaient ramenés à Paris sur les bateaux -omnibus. Pour éviter les retards, on avait réuni -sur la berge les moyens de transports, et la distribution -des bulletins fonctionnait aussi régulièrement -qu'au bureau central. Un bateau de blessés -aborde ; il en descend un intendant supérieurement -galonné.</p> - -<p>— Qui est-ce qui dirige le service ici?</p> - -<p>— C'est moi, dit M. Lasègue.</p> - -<p>— Combien de lits?</p> - -<p>— Quarante-cinq.</p> - -<p>— Vous en avez cent.</p> - -<p>— Quarante-cinq.</p> - -<p>— Je vous dis que vous en avez cent.</p> - -<p>M. Lasègue, froissé de la roideur et de l'impertinence -de ce monsieur qui ne savait pas un mot de -l'état des choses, lui répondit froidement en remettant -ses bulletins dans sa poche :</p> - -<p>— S'il y a cent lits, cherchez-les. Et il lui tourne -le dos en fumant son cigare.</p> - -<p>L'intendant appela les brancardiers qui attendaient -des ordres.</p> - -<p>— Brancardiers, portez vingt blessés au théâtre -du Châtelet.</p> - -<p>— Il n'y a plus une place.</p> - -<p>— Alors, allez à Saint-Merry.</p> - -<p>— Tout est plein.</p> - -<p>Le monsieur aux galons regarda d'un air furieux -le bateau, les brancardiers, planta là les blessés et -le bateau, et disparut sans rien dire.</p> - -<p>Personne, depuis, n'en entendit oncques parler. -Immédiatement, la distribution des bulletins commença, -et les trente-cinq blessés (il n'y en avait pas -plus sur le bateau) furent placés chez l'habitant.</p> - -<p>L'ambulance du I<sup>er</sup> arrondissement, pendant -son fonctionnement, a soigné 2,680 malades ou -blessés. Elle trouva dans M. Méline, adjoint au -maire, un concours aussi actif qu'intelligent et -dévoué ; il débarrassa, dans les limites du possible, -cette institution charitable de toutes les entraves -administratives qui lui étaient suscitées.</p> - -<p>Il est probable que c'est pour la première fois -que vous entendez parler des ambulances du I<sup>er</sup> -arrondissement, tandis que vous avez eu les oreilles -rebattues des faits et gestes de quelques autres ambulances.</p> - -<p>Ne mesurez pas la somme du bien produit à l'intensité -du tapage qui se fait autour des choses. Les -gens dont je vous parle n'ont vu que le devoir et -l'ont accompli noblement, simplement, gratuitement, -sans bruit. Ils fuyaient la réclame et eussent -été profondément blessés de voir leur conduite célébrée -aux sons de la grosse caisse. Avec des sommes -véritablement insignifiantes, ils ont accompli des -choses énormes. Ceux-là peuvent dévoiler sans -crainte au public le mobile de leurs sentiments et -surtout leurs livres de comptes. Plus d'un philanthrope -et plus d'une ambulance en ce monde ne -pourraient pas en faire autant.</p> - -<p>Alors surgit l'intendance, qui ne sait guère jouer -que le rôle de « bâton dans les roues. » Plus d'une -fois les intendants avaient fait leur apparition dans -nos bureaux. Mais, à leur sujet, la consigne était générale : -ne jamais discuter, trouver parfait et accepter -leurs idées trop souvent saugrenues, mais n'en -tenir absolument aucun compte.</p> - -<p>L'intendant se retirait enchanté, et on ne le revoyait -jamais, car c'est une particularité caractéristique de -l'histoire naturelle de l'intendant. Il parle, donne -des ordres, et croit que cela suffit. Presque jamais il -ne vérifie si ses intentions ou ses ordres ont été exécutés : -c'est ce qui explique l'admirable chaos, l'ineffable -brouillamini, l'inextricable désordre qui -caractérisent les actes de cette institution.</p> - -<p>L'intendance était au comble de la surprise. Malgré -son intervention, l'ambulance du I<sup>er</sup> arrondissement -fonctionnait toujours admirablement. -Mais il y avait un citoyen, préfet de la Seine, du -nom de Jules Ferry, un vrai préfet des pièces du -Châtelet, et que je confonds toujours avec Hurluberlu -XIV. Ce magistrat municipal aurait dû comprendre -que son premier devoir était de sauvegarder -ses administrés du militarisme bouton de guêtre -de l'intendance, et que la charité privée n'a rien -à gagner à l'intervention d'un corps égoïste, incapable, -sans cœur, qui envahit, non pas pour faire -mieux que ce qu'il remplace, mais uniquement -pour accroître sa puissance, pour affirmer sa domination -envahissante.</p> - -<p>Mais M. Ferry n'est point homme à se préoccuper -de pareils détails. Sans savoir un mot de la question, -sans réfléchir à l'absurdité des mesures qu'il -prenait, il signa sous la dictée de l'intendance une -série de décisions qu'Hurluberlu XIV n'eût point lui-même -osé signer, sans réunir trois fois son conseil -des ministres.</p> - -<p>Il déclara qu'il se souciait assez peu de la charité -privée qui nourrissait les blessés ; on n'avait nul -besoin de cela. Désormais l'intendance se chargerait -de ce soin. Ce qu'il demandait, c'était des -lits, beaucoup de lits vides, et le reste le regardait. -De plus, les arrondissements furent divisés en -lopins appartenant aux secteurs et dépendants de -l'hôpital de ces secteurs : il était expressément interdit -aux ambulances de prendre des blessés, sinon -ceux envoyés par l'hôpital.</p> - -<p>Le I<sup>er</sup> arrondissement, divisé avec une logique -particulière, se trouvait dépecé entre trois secteurs -et avait pour hôpitaux répartiteurs Beaujon, Lariboisière -et l'Hôtel-Dieu.</p> - -<p>Voici maintenant le mode de fonctionnement : un -blessé était d'abord conduit à l'hôpital, par exemple -à Beaujon, puis de là renvoyé à l'ambulance, qui de -là l'expédiait à destination. Intelligente complication!</p> - -<p>Pour la nourriture, c'était une autre histoire. -Chaque jour, l'habitant qui n'avait plus le droit -de nourrir son malade à ses frais, était fort empêché -pour le nourrir aux frais de l'intendance ; car, en ce -temps de réquisition, on n'avait pour son argent des -vivres qu'au moyen d'une carte, et les cartes pour -blessés étaient supprimées.</p> - -<p>Donc, l'habitant charitable du I<sup>er</sup> arrondissement -était obligé d'aller tous les matins à Beaujon -ou à Lariboisière, chercher un bon de cent grammes -de viande qu'on lui faisait attendre parfois fort longtemps ; -puis, muni de ce bon, il continuait son -voyage et allait se faire servir, à quelques lieues de -là, ses cent grammes de viande, en faisant naturellement -une nouvelle queue à la porte de la boucherie -de l'intendance.</p> - -<p>Il est vrai que ses cent grammes de viande (quand -il y avait de la viande) ne lui coûtaient absolument -rien — que la perte de sa journée tout entière. Même -cérémonie pour le pain et pour tout ce qui était nécessaire -aux blessés. Il était du reste absolument -défendu à un logeur de blessés de représenter ses voisins ; -chacun devait perdre sa propre journée et faire -le voyage pour son compte. Hélas! combien de gens -donnèrent alors leur démission d'âmes charitables!</p> - -<p>Et dire qu'une époque qui a produit dans l'ordre -moral tant de flibustiers éminents, a pu produire -en même temps dans l'ordre administratif des administrateurs -d'une aussi haute capacité, et encore ils -n'avaient pas l'excuse d'être hydrocéphales!</p> - -<p>Toute la journée c'était une procession de gens -qui arrivaient à l'ambulance exaspérés :</p> - -<p>« Mais, monsieur, j'ai chez moi quatre ou six, ou -dix blessés qui meurent de faim. Je meurs de faim -aussi ; avec quoi voulez-vous que je les nourrisse? »</p> - -<p>L'intendance, qui laissait nos soldats valides crever -de faim et de misère, alors qu'ils avaient encore -assez de voix pour faire retentir leur colère, osait -prendre la responsabilité de nourrir de malheureux -blessés qui ne pouvaient faire entendre leurs souffrances.</p> - -<p>Ah! Monsieur Ferry, certaines sottises dans la -vie privée ne sont que des sottises, dans la vie -publique elles peuvent devenir des crimes.</p> - -<p>Peu à peu, et grâce à l'énergie des municipalités, -cette organisation stupide fut un peu modifiée et -fonctionna d'une façon moins impraticable, mais -l'élan de la charité privée était brisé, et il devint -fort difficile vers la fin d'y avoir recours.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>L'intendance ne se contentait pas de mettre la -main sur les ambulances civiles, elle voulait encore -appliquer son estampille sur le dos des médecins -et s'en faire d'humbles subordonnés. Je n'ai -jamais compris pourquoi les grandes ambulances -se sont laissé mettre au cou le collier de l'intendance -et lui ont prêté serment de vasselage en se -faisant un titre d'être ses auxiliaires.</p> - -<p>Les grandes ambulances n'avaient nul besoin de -l'administration qui, elle, au contraire, ne pouvait -se passer d'elles. Il leur était donc facile de conserver -une indépendance pleine de dignité.</p> - -<p>Parmi les médecins qui se consacraient au soulagement -des blessés, un certain nombre se montra -absolument réfractaire aux étreintes de l'intendance ; -je n'ai pas besoin de dire que j'étais de ces médecins-là.</p> - -<p>Pour sortir des portes de Paris, quand il y avait -une affaire, il fallait naturellement être muni de -certains insignes, tels que : drapeaux aux voitures, -brassards estampillés par les maires, cartes d'ambulances -et laissez-passer. Il fallait nécessairement, dans -l'intérêt du service, qu'on eût recours à des mesures -de précaution. Seulement, celles que je viens -d'énumérer étaient insuffisantes. Il était facile au -premier venu de se procurer tout cela et les routes -se trouvaient encombrées de flâneurs, qui en prenaient -seulement pour leur plaisir, en se tenant à -une distance trop respectueuse de l'affaire.</p> - -<p>Leurs voitures rentraient constamment vides de -blessés ; ils s'étaient contentés d'admirer les effets -du lointain et d'embarrasser la route des ambulanciers -sérieux. Rien de plus facile, comme je le dirai -tout à l'heure, que d'écarter ces gens-là des routes -où ils n'étaient que gênants. Mais l'intendance n'y -songeait guère ; elle ne semblait pas tenir absolument -à ce qu'on fût utile, elle voulait surtout qu'on -portât sa livrée. Aussi, en collaboration de M. Trochu, -elle fit publier un arrêté qui lui laissait la faculté de -choisir ses élus, c'est-à-dire les gens porteurs de son -estampille.</p> - -<p>Je ne critique pas l'arrêté d'une manière absolue, -mais il ne remédiait nullement à l'abus que j'ai signalé -et il devenait une barrière opposée à des médecins -qui pouvaient rendre de réels services. Ainsi -un fruitier qui aurait désiré faire entendre à sa famille -le bruit lointain d'une bataille aurait trouvé -devant sa charrette les portes grandes ouvertes, s'il -avait pris la simple précaution de demander à l'intendance -un visa qu'elle ne refusait à personne, tandis -qu'un docteur, fût-il professeur à la Faculté de Médecine, -pouvait se voir fermer ladite porte au -nez s'il dédaignait de se laisser viser par l'intendance.</p> - -<p>Les ambulances régulièrement organisées n'étaient -pas non plus, sur ce point, à l'abri de tout -reproche. On rencontrait sur les routes des voitures -absolument pleines d'ambulanciers. Je me demandais -où ils pourraient, au retour, loger leurs blessés? -et cela s'est vu jusqu'à la fin de la guerre, c'est-à-dire -à une époque où les brancardiers, organisés en -escouades, rendaient tout à fait inutile le transport -de ce personnel de curieux, qui n'avaient même pas -le prétexte de rendre des services.</p> - -<p>Pour écarter cette cohue encombrante, il aurait -suffi d'interdire le chemin des combats à toute voiture -contenant plus d'un ambulancier en dehors du -cocher.</p> - -<p>On aurait ainsi réservé aux blessés toute la place -disponible, et qui se trouvait occupée par des gens -qu'une simple curiosité conduisait. Et comme, en -général, ces gens-là étaient fort prudents, il en résultait -que trop souvent les voitures s'arrêtaient -beaucoup trop loin du combat.</p> - -<p>Examinons maintenant de quelle façon l'intendance -usait de ce monopole tyrannique, et comment -elle en remplissait les obligations envers nos pauvres -soldats blessés.</p> - -<p>Le jour de l'affaire de l'Hay, je me présentai à la -porte de Montrouge. L'officier de marine qui commandait -le poste vint reconnaître les voitures. Je lui -exhibai ma carte de fondateur d'ambulance ; car, en -dehors de mon service de voiture, j'avais créé une -douzaine de lits où je soignais mes blessés, ce qui -me donnait droit à une carte spéciale.</p> - -<p>L'officier me rendit ma carte et me dit, avec cette -politesse exquise qu'on rencontre toujours chez les -officiers de marine :</p> - -<p>— Monsieur, je vois sur votre carte la croix -rouge, les estampilles municipales, mais je n'y vois -pas le visa de l'intendance, et, à mon grand regret, -je ne puis vous laisser passer.</p> - -<p>— Mais, monsieur, je ne représente pas seulement -une voiture de transport. J'appartiens à la -science, et mon intervention aura certainement une -autre valeur que si j'étais un simple charretier porteur -du visa de l'intendance.</p> - -<p>— Je le comprends parfaitement, mais ma consigne -est formelle et je vous en témoigne tous mes -regrets.</p> - -<p>— Je suis certain, cependant, que vous allez me -laisser passer. Je lui remis alors ma carte personnelle. -Il me la rendit en me disant :</p> - -<p>— Vous avez raison, monsieur, la voie est libre -pour vous, je prends tout sur moi.</p> - -<p>Je franchis la porte et je marchai sur Cachan, -mais de mauvaise grâce et avec une envie assez accentuée -de m'en retourner chez moi. Je me disais : -Si l'intendance est si roide, c'est qu'elle a jeté sur -ce point une masse de voitures ; le combat semble -fini, on n'entend plus le canon, tous les blessés sont -probablement enlevés.</p> - -<p>J'arrivai à Cachan : la petite place était remplie -par une foule de soldats, de mobiles et de gardes -nationaux ; j'appris ce qui s'était passé. C'était le -jour où nous devions franchir la Marne, et où le -passage avait manqué, parce que nos généraux -avaient <i>oublié</i> de prendre assez de bateaux pour -faire les ponts. L'engagement sur l'Hay devait être -une diversion ; comme l'affaire principale sur la -Marne ne pouvait avoir lieu, la diversion sur l'Hay -devenait absolument inutile ; mais pendant qu'on -était en train d'<i>oublier</i>, il n'en coûtait pas davantage -d'<i>oublier</i> de prévenir les troupes qu'il ne fallait -point faire la sortie. L'Hay fut donc fort inutilement -attaqué, puis on <i>oublia</i> d'envoyer des troupes de -renfort, de sorte que, maîtres un instant du village, -nous en fûmes bientôt repoussés complétement. -Notre défaite nous coûtait environ cinq cents hommes, -en grande partie restés dans les lignes prussiennes, -puisque nous avions été obligés de rentrer -chez nous, d'un côté sur Cachan, et de l'autre sur -Villejuif.</p> - -<p>La longue et unique rue qui de Cachan conduit à -l'Hay était, sur toute sa longueur, coupée par des -barricades ; de plus, les avancées étaient protégées -par des tranchées non interrompues, qui rendaient -les abords impraticables aux voitures. Il fallait donc -nécessairement faire à pied les deux kilomètres qui -séparent les deux localités.</p> - -<p>Dans les maisons qui bordent la place, les voitures, -peut-être une dizaine en tout, furent remisées, -et je remarquai avec une très-vive surprise que pas -une seule, mais pas une seule, n'appartenait à l'intendance. -Je ne vis là aucun fonctionnaire grand ou -petit, aucun employé au service des blessés relevant -de cette admirable administration.</p> - -<p>Ainsi l'intendance, qui s'était fait adjuger le monopole -des ambulances, non-seulement arrêtait aux -portes les gens de bonne volonté qui venaient mettre -leurs secours au service des blessés, mais encore -elle se dispensait de fournir un concours qui était -de sa part un devoir absolu.</p> - -<p>— Mais, me dira l'intendance, puisque les voitures -ne pouvaient sortir de Cachan, pourquoi les nôtres -seraient-elles allées y perdre leur temps?</p> - -<p>— D'abord, pour ramener de Cachan les blessés -à Paris ; ensuite, là où une voiture ne passe pas, -un mulet fait sa route, et si vous aviez envoyé une -dizaine de mulets avec leurs cacolets, on aurait pu -ramener sur-le-champ des blessés que nous avons été -obligés de laisser faute de moyens de transport.</p> - -<p>— Mes voitures et mes cacolets étaient sur la -route de Villejuif.</p> - -<p>— Alors il fallait dire aux soldats : Mes enfants, -faites-vous tuer ou blesser sur la route de Villejuif, -j'irai vous ramasser. Mais prenez soin de ne pas attraper -de balles sur la route de Cachan, car j'ai l'intention -de n'y pas mettre les pieds.</p> - -<p>Je vis aussi sur la place de Cachan un certain -nombre de brancardiers appartenant à l'Internationale, -baguenaudant sans direction. Leur présence -sur ce point était parfaitement inutile ; là, pour -eux, il n'y avait absolument rien à faire.</p> - -<p>Je partis avec un brancard, portant ma caisse -d'ambulance, et je gagnai la campagne, non par la -route, elle était coupée, mais à travers des maisons -éventrées.</p> - -<p>En arrivant à l'Hay, je trouvai à l'entrée du village -un cordon formé d'une vingtaine de Prussiens, -l'arme au pied, qui barraient le passage. Il n'y avait -point d'officiers parmi eux. Ces hommes étaient -sales, puants, l'œil atone, l'air abruti. Il existait -pour le moment une espèce de trêve tacite qui nous -permettait d'approcher sans recevoir des coups de -fusil. Cependant, peu d'instants avant mon arrivée, -ils avaient eu l'infamie de faire prisonnier et -d'emmener un chirurgien militaire dont j'ai oublié -le nom, qui s'était avancé sans armes, et sous la -protection du brassard, pour panser nos blessés. -Cette ignominieuse violation de la convention de -Genève s'est reproduite tant de fois pendant la guerre -que je me contente de la mentionner.</p> - -<p>Quand je voulus pénétrer dans l'Hay, les soldats -s'y opposèrent. Ils avaient probablement de leur côté -beaucoup de morts à cacher. Je voulus au moins -aller relever les hommes que je voyais étendus -dans les champs environnants. Quelques-uns pouvaient -encore avoir besoin de soins. Même refus. -L'un de ces hommes, qui comprenait quelques mots -de français, me dit qu'il était absolument défendu -de franchir leurs lignes.</p> - -<p>— Je suppose que vous avez autre chose à nous -que ces cadavres ; vous avez aussi de nos blessés?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Alors, puisque vous ne voulez pas que j'aille -les prendre, faites-moi apporter les blessés et les -morts.</p> - -<p>Il appela de nouveaux Prussiens ; les uns allèrent -chercher les morts ; les autres, rentrés dans le village, -en revinrent portant nos pauvres soldats sur -des paillasses, sur des volets décrochés aux fenêtres ; -eux aussi manquaient de brancards.</p> - -<p>Je m'approchai d'abord du tas des morts. Chez -ceux-là, il pouvait encore rester un souffle de vie -qu'il ne fallait pas laisser éteindre. Quelle horrible -corvée, et comme ma main frémissait en interrogeant -tous ces cœurs qui ne battaient plus!</p> - -<p>A l'aspect de ces morts, de ces misères, de ces -souffrances, j'étais secoué par une émotion profonde.</p> - -<p>Le chirurgien est endurci seulement contre la -souffrance physique, qu'il est habitué à combattre ; -sa main ne tremble pas pendant une opération, -quelle qu'en soit la gravité ; il ressent une préoccupation -en quelque sorte scientifique et passagère. -Mais il subit de cruelles émotions en face de cette -misère collective qui étreint des masses d'hommes -sur un champ de bataille et qui prend des formes si -multiples : la faim, le froid, la fatigue, les nuits -passées sur un matelas de boue, les blessures, et cette -mort laissant l'homme isolé au milieu de la foule, -pendant que les camarades vont en avant ; cette mort -qui, sur la terre, son unique linceul, le saisit -couché, sans un ami pour recueillir son dernier -souffle, sa dernière pensée! Tout cela forme un -horrible tableau, et le chirurgien, qui ne subit pas -l'entraînement de la lutte, a le cœur brisé et saturé -des plus navrantes émotions à l'aspect de ces misères.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Je commençai le pansement des blessés naturellement -au grand air et dans la boue. Mais les moyens -de transport manquaient, il n'y avait là que deux -brancards. Les soldats les moins atteints se traînaient -à pied vers nos lignes en s'appuyant sur des -bâtons cassés le long du chemin.</p> - -<p>— Attendez un peu, dis-je à un caporal blessé à la -jambe : on pourra peut-être vous emporter tout à -l'heure.</p> - -<p>— J'aimerais mieux m'en aller à quatre pattes, -les sauvages seraient capables de changer d'idée et -de me retenir prisonnier.</p> - -<p>Parmi ces pauvres gens, un certain nombre étaient -assez grièvement atteints pour que leur transport -sur brancard fût nécessaire. Les Prussiens refusaient -de nous laisser emporter les paillasses et les volets -sur lesquels les blessés reposaient, et les brancards -n'arrivaient point.</p> - -<p>Je priai un des trois aumôniers dont j'ai parlé -plus haut, et qui négligeaient un peu le salut de nos -troupiers, d'aller jusqu'à Cachan, et de nous envoyer -du monde ; nous pûmes évacuer alors quelques -blessés, mais le temps se passait, et les Prussiens -nous signifièrent que nous ayons à nous retirer, car -on allait recommencer le feu.</p> - -<p>Nous emportâmes ce que nous pûmes, en laissant -le reste, qui fut ramené plus tard. Un lignard, qui -avait une balle dans la hanche et une autre dans le -mollet, voulait à tout prix nous suivre, et nous n'avions -plus de moyens de transport.</p> - -<p>Je priai un des aumôniers de m'aider à lui servir -de véhicule, et tous les trois, clopin clopant, notre -homme à moitié soutenu, à moitié porté, nous finîmes -par faire nos deux kilomètres et par le ramener -avec nous, ce qui n'est pas du tout commode quand -on manque de brancards.</p> - -<p>En route, l'aumônier m'agaçait ; il chassait sur -mes terres et donnait des conseils médicaux à mon -lignard : il faut faire ceci, il faut éviter cela ; il eût -volontiers raisonné hygiène et régime ; le médecin de -l'âme qui venait tout à l'heure de rater sa consultation, -se mêlait de faire la mienne. J'avais envie de -lui crier : Holà! l'abbé, laissez-moi donc un peu les -choses de la terre, je ne touche pas à celles du -ciel.</p> - -<p>En rentrant à Cachan, je trouvai sur la place des -brancardiers qui continuaient à baguenauder, mais il -n'existait aucune trace des voitures de l'intendance.</p> - -<p>Les difficultés que j'avais éprouvées à la porte de -Montrouge, pour sortir ce jour-là, s'étaient déjà rencontrées -plus d'une fois et menaçaient de s'accroître -dans l'avenir. Pour y mettre un terme, je m'en fus -chez le général Schmitz, et lui demandai une carte -supérieure en pouvoir à celles de l'intendance. Heureusement -que le général se croyait indisposé ce jour-là, -je traitai donc de puissance à puissance.</p> - -<p>— Je vous donnerai une consultation, mais vous -me délivrerez un laissez-passer qui me délivrera de -l'intendance.</p> - -<p>Ce que fit de très-bonne grâce le général ; il me -remit une carte spéciale qui me permettait de sortir -de Paris ou d'y rentrer le jour et la nuit avec mes -équipages, quand l'atmosphère avait ses nuages de -poudre et ses orages de ferraille.</p> - -<p>C'était le 3 décembre ; je traversai Joinville de -bonne heure, et je marchai tout droit devant moi -un peu au hasard, mais très-certain que je rencontrerais -bientôt quelque chose. Je cheminais dans une -plaine désolée, le sol était piétiné et sillonné par les -roues des convois d'artillerie ; on voyait des débris -de cartouches, ou des gargousses de mitrailleuses, -des affûts de canons brisés, et par places quelques -traces de sang. On s'était battu la veille presque toute -la journée sur ce point.</p> - -<p>On s'imagine, bien à tort, qu'un champ de bataille -est partout maculé de larges mares sanglantes. -Il n'en est rien ; les blessures en général donnent -très-peu de sang, la terre l'absorbe, le piétinement -l'efface. Seulement quelques grands délabrements -produits par des éclats d'obus sur les hommes et -surtout sur les chevaux, laissent des traces moins -effaçables.</p> - -<p>On ne supposerait donc pas, par l'inspection du -sol, le lendemain d'une bataille, quand les blessés -et les morts sont enlevés, que là des centaines d'hommes -sont tombés la veille, victimes de la guerre.</p> - -<p>On parle aussi, bien souvent, d'hommes coupés en -deux par un boulet, de cuisses emportées ; tout cela -est exagéré. Les gros projectiles broient un membre, -mais ne l'enlèvent que lorsque ce membre est -très-peu volumineux et que le projectile de gros -calibre frappe juste dans son axe.</p> - -<p>Plus loin nous traversâmes des agglomérations -de troupes campées au grand air, sans tentes, et qui -se dégelaient à la fumée de maigres feux ou s'abritaient -dans les fossés contre la bise ; car la température -était rude.</p> - -<p>Où étais-je? Cela est bien triste à avouer ; mais -aucun des officiers auxquels je le demandai ne put -me le dire, et c'est seulement en rentrant que je -reconnus sur la carte de l'état-major, la route de -Villiers. Si un simple soldat prussien était passé -par là, il m'aurait donné ce renseignement, que nos -officiers ne pouvaient me fournir.</p> - -<p>Nous arrivâmes aux avant-postes. Le sol semblait -remué par la puissante charrue d'un géant ; nous -étions au plateau de Villiers. Quatre longues tranchées -parallèles, et distantes les unes des autres -d'une trentaine de mètres, étaient occupées par nos -soldats, qui les avaient creusées la veille dans la soirée, -après la bataille. Les Prussiens, à une centaine -de mètres, avaient fait le même travail, de sorte que, -des deux côtés, ces profonds sillons étaient remplis -de troupes cachées derrière les épaulements, et se -guettant avec une ardeur réciproque.</p> - -<p>En raison de la faible distance qui séparait les -combattants d'un côté comme de l'autre, ce qui dépassait -un instant l'épaulement de la tranchée était -immédiatement abattu. C'était un véritable affût ; -chaque homme, abrité par la motte de terre qui lui -servait de créneau, le chassepot armé, guettait son -homme. Les officiers, à tout moment, recommandaient -de ne pas s'exposer inutilement. Mais il y -a tant d'imprudente insouciance chez le soldat -français, qu'à chaque instant j'avais quelque pansement -à faire. En une heure, je remplis mes deux -voitures sans compter les morts. Le dernier fut un -mobile qui se dressa dans la tranchée ; une seconde -après il recevait une balle sous l'épaule. Il ne perdit -pas vingt gouttes de sang. A la fin du pansement, -il s'éteignait dans une convulsion.</p> - -<p>Quelle belle chose que la guerre! voilà un homme -qui a mis vingt ans à pousser : un petit lingot de -plomb en dix minutes en fait un cadavre.</p> - -<p>Ce n'est point chose facile que d'emporter les blessés -de ces tranchées improvisées où il est impossible -de se tenir debout sans être à découvert. On entraîne -les blessés comme on peut : il n'y a pas de place pour -les brancards, et c'est péniblement courbé, afin de -rester à l'abri des épaulements, qu'on sort du retranchement -pour gagner les voitures.</p> - -<p>Les tués sont mis de côté, quand la mort est bien -constatée ; deux camarades se détachent et vont -creuser une fosse, pas bien profonde, dans les vignes, -s'il y en a dans le voisinage ; puis, deux hommes l'emportent, -disent sur son corps un bout de prière, et -les funérailles sont terminées. Pendant ce temps, -les camarades se livrent à leurs occupations avec -une insouciance qui laisse à peine échapper quelques -mots de souvenir pour celui qui n'est plus. La mort -qui nous menace à chaque instant nous rend d'une -indifférence étonnante pour la mort des autres.</p> - -<p>Ici je vais reprendre le cours de mon procès à -l'intendance. Et tout d'abord je déclare que je ne suis -animé d'aucune pensée systématiquement hostile -envers ce corps administratif. Je n'ai jamais eu directement -ou indirectement personnellement à m'en -plaindre.</p> - -<p>Quand l'intendant quitte son képi et sa tunique, -il est en général très-homme du monde, charmant, -et de relations fort agréables ; mais quand il fonctionne -comme administration, son incurie devient -un danger pour nos armées, et je constate simplement -ce que bien d'autres que moi ont malheureusement -constaté. Je l'attaque à titre de danger, et -je pose un lampion de plus près de ce gouffre, pour -qu'on ne vienne pas à l'avenir s'y casser encore le -cou.</p> - -<p>La nuit du 3 décembre fut extrêmement froide : -quatre ou cinq degrés au-dessous de zéro. Les soldats -qui passèrent toute cette longue nuit dans la -tranchée n'avaient pas même, grâce à l'incurie de -l'intendance, leur couverture pour s'abriter ; afin -de les alléger, on avait ordonné de les laisser à -Paris, et l'intendance avait oublié de les rapporter.</p> - -<p>Aussi ces pauvres gens, qui avaient passé douze -heures dans la tranchée sans feu, — aux avant-postes -on ne peut pas faire de feu, chaque foyer deviendrait -un nid à obus, — sans couvertures, sans vêtements -chauds, étaient aux trois quarts morts de froid. -Qu'on se figure une pareille nuit passée dans une -immobilité absolue et l'œil toujours au guet ; car -dans ces positions extrêmes, l'ennemi n'a en quelque -sorte qu'à allonger le bras pour vous toucher.</p> - -<p>Si on avait oublié les couvertures, on n'avait -guère pensé aux vivres, aussi les pauvres gens -avaient faim depuis la veille ; quand un cheval -tombait, les soldats arrivaient comme une volée de -corbeaux, et en dix minutes l'animal n'était plus -représenté que par son squelette parfaitement disséqué.</p> - -<p>Dans ces lieux de désolation les choses se faisaient -vite. En une heure un homme pouvait être frappé, -mort et enterré. Un cheval en une heure était tué, -écorché, dépecé, cuit, dévoré et même peut-être -digéré, tant les estomacs étaient avides de fonctionner.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>On ferait un volume en racontant seulement les -omissions, les erreurs de direction, les imprévoyances -et les balourdises commises par l'état-major, -par l'intendance, et qui ont contribué à nos insuccès -pendant le siége. Un grand nombre ont brillé d'un -si vif éclat qu'elles sont acquises à l'histoire. Je -n'en parlerai pas. Je me contenterai d'en signaler -quelques-unes qui sont restées dans l'ombre.</p> - -<p>Dans un conseil de guerre, il avait été décidé, le -20 décembre, qu'on attaquerait l'ennemi sur des -points divers, depuis le mont Valérien jusqu'au -Raincy. Je m'étais dirigé vers le fort de Rosny, qui -devait former l'extrême droite de l'attaque. Les différents -points d'opération avaient donc été étudiés -par les commandants, et chacun d'eux connaissait -son terrain.</p> - -<p>Au moment de monter à cheval, les opérations de -la troisième armée, qui formait la droite de la bataille, -furent entièrement changées, et les troupes -lancées beaucoup plus à droite sur Neuilly-sur-Marne -et Ville-Évrard, c'est-à-dire dans une direction -qui n'avait point été étudiée.</p> - -<p>Il en résulta une confusion de mouvements des -plus étranges. Mes voitures furent arrêtées au bas du -plateau d'Avron par une batterie de mitrailleuses, -qui stationnait sur la route. Les officiers tenaient un -petit conseil fort animé sur le chemin à suivre ; -personne ne le connaissait, et cependant on n'était -pas à deux kilomètres de Neuilly, point de ralliement. -Un paysan finit par les tirer d'embarras en -leur apprenant qu'ils n'avaient qu'à suivre tout droit.</p> - -<p>On avait perdu une demi-heure à délibérer… -N'est-ce pas d'un comique navrant de voir des officiers -qui ne peuvent se diriger à deux pas de Paris -et sur un parcours de sept à huit kilomètres?</p> - -<p>L'affaire cependant se termina par un succès : la -prise de Neuilly, de Ville-Évrard et de la Maison-Blanche. -Mais l'intendance, qui peut-être n'avait -point non plus su trouver son chemin, n'avait dirigé -sur ce point aucune espèce de moyen de transport. -En cela elle fut du reste imitée par les autres ambulances, -de sorte que sur le lieu du combat il n'y avait -que deux voitures : les miennes. Si j'avais pris une -autre direction, si je n'avais pas été là, le général -de division Favé, qui commandait l'artillerie de la -troisième armée, n'aurait pu recevoir immédiatement -un pansement convenable et être ramené en -voiture à Paris, quand il fut frappé d'un éclat d'obus.</p> - -<p>Il est vrai qu'à notre retour, nous avons trouvé à -Neuilly et à Nogent une foule de voitures et d'ambulanciers -parfaitement inutiles sur ce point, et qui -ne couraient pas de graves dangers à une lieue de -la bataille.</p> - -<p>En revenant, je rencontrai un joli équipage protégé -par deux drapeaux d'ambulance et rempli de -beaux messieurs qui n'étaient que des curieux de -la dernière heure. Tout était fini depuis longtemps.</p> - -<p>— Où en sommes-nous, major? me dit le maître -de l'équipage ; se bat-on toujours?</p> - -<p>— Oh! ne m'en parlez pas, c'est un vrai massacre.</p> - -<p>Le monsieur, tout pâle, tourna bride immédiatement -et reprit ventre à terre le chemin de Paris.</p> - -<p>Dans la vie civile, un médecin est simplement -qualifié de docteur. Dès qu'il touche à l'élément militaire, -il est pour tout le monde un major, bien -qu'il conserve les vêtements du pékin. Cependant un -signe distinctif révélait mon individualité médicale. -J'avais autour de ma casquette d'ambulance une -bande de velours cramoisi encadrée de deux galons -d'or. Cette simple bande suffisait pour me transformer -en major, et les braves gens auxquels j'avais affaire -étaient remplis pour moi de respect et d'attentions.</p> - -<p>C'était à Bondy : il faisait un froid terrible ; j'étais -à une batterie d'une dizaine de pièces de marine, -des canons de 24, courts, et de 32 en fonte. -La batterie était à cheval sur le canal et faisait un -feu d'enfer sur Aunay et sur des corps prussiens -qu'on voyait au loin.</p> - -<p>Il y avait là une vingtaine de mille hommes, s'étendant -jusque vers le Bourget et manœuvrant -pour se mettre en position en vue d'une attaque qui -du reste n'eut pas lieu ce jour-là, j'ignore pourquoi ; -mais ces manœuvres inutiles durèrent toute la journée -par une température sibérienne. Pour mon -compte, j'étais absolument gelé.</p> - -<p>A dix pas, à gauche de la batterie, existait une -maison isolée ; le toit, les planchers avaient été entièrement -défoncés et enlevés par les obus, un -large trou, bouché par un débris de porte, faisait -communiquer le sol avec la cave. S'il a fait du vent -depuis, il ne doit rien en rester, car il suffisait de -souffler sur les quatre murs, seuls vestiges encore -debout, pour tout renverser par terre.</p> - -<p>Je voulus entrer dans cette masure pour m'abriter -un peu. Un artilleur m'arrêta au passage.</p> - -<p>— Diable! avez-vous peur qu'on emporte les meubles?</p> - -<p>— Non, major, c'est que la cave est pleine.</p> - -<p>Et il me montra par un soupirail fermé au moyen -d'un simple morceau de planche, trente barils de -poudre et tous les projectiles pour le service de la -batterie!</p> - -<p>Notez que nous étions à peine à deux cents mètres -de la tranchée, et qu'une attaque des Prussiens, ou -même un simple obus ripostant à notre artillerie, -pouvaient faire sauter le canal, la batterie, la maison -et tout ce qui était dans le voisinage. Il est impossible -de pousser plus loin l'incurie.</p> - -<p>Un jour du commencement de décembre, j'étais -au Moulin-Saquet. Nos troupes faisaient du côté de -Choisy une reconnaissance assez meurtrière, car en -fort peu de temps mes deux voitures furent pleines, -sauf une place pour un blessé couché. On m'apporta -alors un malheureux soldat atteint d'une variole -excessivement grave et au septième jour. Naturellement, -depuis qu'il en était atteint, il était resté -sous la tente par un froid assez vif.</p> - -<p>Mes blessés avaient une peur affreuse de ce nouveau -compagnon et me suppliaient de ne pas le -mettre parmi eux, ce dont je n'avais du reste nulle -envie. Je m'opposai donc absolument à ce que ce -pauvre diable, qui fort probablement est mort quelques -jours après, fût mis dans ma voiture.</p> - -<p>Alors survint un commandant, jurant, sacrant et -m'ordonnant de transporter à l'hôpital ce malheureux. -J'avais beau lui représenter qu'il n'était point -humain d'exposer des hommes qui venaient de se -faire bravement blesser, à contracter une maladie -dont ils avaient plus de peur que des balles ; que son -varioleux pouvait, par son contact avec mes blessés, -faire développer la maladie dans notre ambulance -qui n'en avait pas un seul cas. Il n'en voulait point -démordre, et je fus obligé de lui tirer ma révérence -et lui brûlai la politesse en lui déclarant que je -n'avais d'ordre à recevoir que de moi-même.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Ainsi l'intendance et ce diable de commandant, -qui se croyait beaucoup plus humain que moi, laissaient -depuis sept jours ce malheureux se morfondre -sous la tente, au lieu de le faire conduire à l'hôpital -de Bicêtre, situé à deux pas du Moulin-Saquet -et exclusivement réservé aux varioleux militaires. -Combien de fois un pareil fait s'est-il reproduit avec -cette admirable intendance, qui n'était jamais là où -on avait besoin d'elle?</p> - -<p>A propos de variole, l'intendance avait un moyen -bien intelligent de propager la maladie. Pendant le -siége, on rencontrait souvent dans les rues des voitures -de place portant un petit drapeau d'ambulance, -et ornées d'un infirmier militaire, assis auprès du -cocher. Ces voitures contenaient un ou deux varioleux -qu'on conduisait à Bicêtre ; les glaces étaient -naturellement parfaitement closes.</p> - -<p>Quand le cocher rentrait à Paris à vide, le voyageur -qui montait dans cette voiture infectée avait -pour ses trente sous le plaisir de faire une petite -promenade, et d'attraper par-dessus le marché une -variole très-bien conditionnée.</p> - -<p>Avec un peu plus d'intelligence et d'humanité, -l'intendance aurait consacré à ce service dangereux -pour le public des voitures spéciales, mais que -voulez-vous? on ne peut pas penser à tout! Cependant -je suis bien certain que lorsqu'un intendant -prenait une voiture de place, il avait soin de ne pas -monter après un varioleux.</p> - -<p>Le lendemain de l'affaire de Buzenval, j'allais -chercher des blessés. C'était la troisième fois, en -trois jours, que je parcourais cette triste route. La -veille de l'affaire, j'étais allé avec une seule voiture -étudier le terrain où devait se passer le combat, de -façon à savoir où je pourrais passer ; car le jour d'une -bataille il faut absolument renoncer à obtenir un -renseignement sur le point où on se trouve. Les habitants -disparaissent, et les combattants n'en savent -pas un mot.</p> - -<p>Je fis ma seconde excursion le jour de l'affaire, -et je ne fus pas long à compléter mon chargement. -Enfin mon troisième voyage eut lieu le lendemain de -la bataille ; j'allais chercher un regain de blessés -que je savais être à la ferme de la Fouilleuse.</p> - -<p>En passant à Rueil, je fus arrêté par un intendant -qui me jura ses grands dieux qu'il n'y avait pas un -blessé à Fouilleuse, et que je ferais tout aussi bien -de ne pas aller plus loin : ce qui ne m'empêcha -point de continuer ma route.</p> - -<p>A un kilomètre de la ferme, je dus m'arrêter ; le -terrain était tellement détrempé qu'il était impossible -de faire avancer les voitures. Heureusement que -je trouvai sur ce point un grand nombre de brancardiers, -philosophiquement assis sur le bord de la -route, et attendant probablement que les blessés les -vinssent chercher.</p> - -<p>Un de leurs chefs, auquel je m'adressai, en mit -une trentaine sous mes ordres avec leurs brancards. -Nous partîmes dans la boue à mi-jambe.</p> - -<p>Je trouvai en arrivant un spectacle navrant : deux -énormes granges étaient pleines de pauvres blessés, -atteints depuis la veille. Ils reposaient sur un peu de -paille.</p> - -<p>Une vingtaine de mulets, les cacolets repliés, -étaient immobiles sous un hangar, pour montrer -probablement que l'Intendance existe réellement. -Dans un coin, au pied d'un mur, le cadavre d'un -soldat fusillé pour avoir tiré sur son capitaine ; ses -mains liées derrière le dos indiquaient que sa mort -était la punition d'un crime et non la mort d'un -brave.</p> - -<p>Du reste, partout une confusion complète ; personne -ne donnait d'ordres, ou n'imprimait une direction -nécessaire. Je distribuai mes hommes et je -fis charger les brancards, ralliant autour de moi les -blessés atteints aux bras ou dans une région qui leur -permettait de me suivre à pied.</p> - -<p>Au bout d'un instant, j'étais entouré de gens de -bonne volonté qui me demandaient des ordres pour -pouvoir se rendre utiles. Je m'en défendis naturellement ; -leur bonne volonté ne suffisait pas, il fallait -des brancards, et je n'en avais que pour les hommes -que j'avais amenés avec moi.</p> - -<p>Comme j'allais partir, un pauvre soldat appela -d'une voix altérée par la souffrance.</p> - -<p>— Major, allez-vous me laisser mourir là sans -secours? J'ai la cuisse brisée depuis hier matin, et -je n'ai pas encore été pansé.</p> - -<p>Vous pouvez croire que celui-là ne fut pas abandonné, -et qu'il fit partie de mon cortége.</p> - -<p>Ici se place un fait qui mérite d'être noté. En -avant de Fouilleuse, je trouvai deux fils télégraphiques -recouverts de gutta-percha et simplement posés -sur le sol à quelques mètres l'un de l'autre. -Mon premier mouvement fut de les détruire, car ils -me semblaient bien se diriger vers les points occupés -par les Prussiens ; mais comme il se pouvait -qu'ils fussent à nous, je n'osai le faire, car c'est une -chose grave que d'enlever les fils d'un télégraphe -militaire. En rentrant à Rueil, je demandai à un -officier si lesdits fils nous appartenaient. Il me répondit -qu'il n'y en avait point eu de posés la veille -de ce côté.</p> - -<p>Ainsi on s'était battu toute la journée sur les fils -des Prussiens sans songer à les détruire, et leurs -ordres passaient dans les jambes de nos soldats!</p> - -<p>Les brancardiers, que j'avais emmenés nonchalants -et insouciants, revenaient pleins d'ardeur et -d'entrain. Ils se sentaient activement dirigés, et il -n'en fallait pas davantage pour stimuler leur nature -française. Nous regagnâmes les voitures ; j'avais ramené -beaucoup plus de blessés que je n'en pouvais -charger, mais je comptais que depuis mon départ -d'autres véhicules avaient dû arriver. En effet, -j'avisai d'abord deux grandes tapissières vides, très-convenables -pour des blessés couchés. J'appelai -leurs conducteurs. C'étaient deux espèces de déménageurs -à l'air très-canaille, qui venaient beaucoup -plus pour flâner que pour se rendre utiles.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a?</p> - -<p>— Des blessés, que vous allez prendre dans vos -voitures.</p> - -<p>— Des blessés? Je vais d'abord déjeuner et -donner l'avoine aux chevaux ; après ça, nous verrons.</p> - -<p>— Mon garçon, on déjeune ici quand les blessés -sont soulagés.</p> - -<p>— Vous m'embêtez, vous que je ne connais pas ; -j'suis ici en société, et je ne prends pas les blessés -des autres.</p> - -<p>— Brancardiers, enlevez ces deux voitures, chargez-les, -et si ces deux polissons font la moindre -résistance, flanquez-les-moi dans le fossé.</p> - -<p>Il y avait dans le fossé une jolie boue liquide, dont -l'aspect donnait à réfléchir.</p> - -<p>Mes hommes déposèrent leurs brancards, s'élancèrent -à l'assaut des voitures ; en un instant les -matelas furent rangés et les blessés en place. Les -conducteurs avaient disparu, et en cela ils montrèrent -une certaine prudence ; les brancardiers étaient -furieux, et il n'est pas sûr que j'eusse pu les empêcher -de battre ces drôles.</p> - -<p>L'armée s'était retirée depuis la veille, et la ferme -de la Fouilleuse, qui contenait encore un si grand -nombre de nos blessés, était absolument sans défense ; -il n'y avait là que quelques gardes nationaux -traînards, débandés ou fatigués. Les Prussiens se -tenaient à une très-petite distance, invisibles derrière -ce qui restait des murailles crénelées que nous -avions eu tant de peine à enlever la veille. Rien ne -les eût empêchés de venir enlever nos blessés qui -étaient là abandonnés sans protection.</p> - -<p>Il est vrai que, de leur côté, ils avaient assez d'hommes -hors de combat pour ne pas s'embarrasser des -nôtres. Je dois leur rendre cette justice, qu'ils laissèrent -passer nos convois sans tirer dessus. Les -gardes nationaux débandés, qui s'étaient mêlés à -nous, leur en donnaient presque le droit, car les -drapeaux de Genève ne protégent les ambulances -qu'à la condition de s'écarter des gens armés.</p> - -<p>En rentrant à Rueil, je retrouvai ce brave intendant -qui croyait la Fouilleuse déserte, et je lui prouvai -qu'il y avait encore beaucoup à faire pour vider -entièrement ce triste dépôt.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Laissons pour un instant dans l'ombre le côté lugubre -des ambulances ; en cherchant un peu, nous -trouverons dans ce sombre tableau quelques rayons -de gaieté.</p> - -<p>On ne fait jamais en France un vain appel aux -sentiments d'humanité ; aussi les ambulances furent -créées sous l'influence d'une véritable explosion de -sentiments généreux. Cependant, si l'immense majorité -des gens qui en firent partie se laissèrent guider -par un pur entraînement du cœur, il faut bien -avouer que certains <i>faiseurs</i> exploitèrent la situation -dans un but tout personnel et placèrent leur dévouement -à de gros intérêts. J'ajouterai même que les -plus ardents à la réclame ne furent pas toujours les -plus empressés quand il fallut payer de sa personne.</p> - -<p>On dit que les médecins se dévorent volontiers -entre eux ; il est possible que cela soit un peu vrai ; -dans tous les cas, nous ne voulons pas que le public -assiste à ces repas de famille, et nous gardons pour -le huis clos nos exécutions. Ce n'est donc point ici -que j'administrerai à quelques confrères (heureusement -d'excessivement rares exceptions) la volée de -bois vert qu'ils méritent pour avoir tiré deux moutures -de leur sac d'ambulance. Je la réserve pour -une autre occasion. Je me contenterai de chercher -ailleurs le sujet de mes esquisses.</p> - -<p>Enfin, chez quelques ambulanciers, le sentiment -humanitaire fut escorté d'un besoin de paraître si -tapageur, d'une soif de vanité si ardente, que la -reconnaissance publique ne leur doit plus grand'chose ; -ils se sont payés sur l'admiration de la foule.</p> - -<p>Pendant la guerre, de très-dignes serviteurs de -Dieu ont, dans les rangs de nos soldats, rempli le -rôle d'aumôniers avec un courage, une abnégation, -une modestie qu'on ne saurait trop louer et qui leur -ont mérité le respect de tous. Cependant, parmi eux, -il en est un qui a trouvé le moyen d'horripiler, d'agacer -jusqu'à l'exaspération tout ce qui a porté la -croix des ambulances. C'est l'abbé Bauër ; jamais -on ne vit pareil appétit de réclame et de vaniteux -tintamarre ; ce n'était plus de l'appétit, mais une -véritable <i>fringale</i>.</p> - -<p>L'abbé Bauër n'est point le seul qui ait frisé le -ridicule à force d'exhiber sa personne sous forme -d'ambulancier. Il y avait quelques autres cavalcadeurs ; -de jolis petits jeunes gens, montant de jolis -petits chevaux, et qui auraient fait meilleure figure -dans les rangs d'un escadron en bataille qu'à -passer leur temps à caracoler le long des routes et -sur les boulevards.</p> - -<p>Je me rappelle surtout l'un d'eux, que j'ai rencontré -plusieurs fois, escortant des voitures d'ambulances -qui auraient fort bien pu se passer de son -escorte. Il s'était composé un costume de fantaisie -très-coquet ; son cheval me paraissait avoir reçu une -singulière éducation. Quand il rencontrait un tas -de boue, il s'y roulait immédiatement les quatre -fers en l'air. Son cavalier semblait très au fait de -cette habitude ; il mettait lestement pied à terre et -remontait froidement sur sa bête quand elle avait -fini sa cabriole. Le soir, la bête avait déteint sur le -cavalier, et ils se trouvaient l'un et l'autre recouverts -d'une couche de boue parfaitement régulière, -mais d'un effet désagréable à l'œil.</p> - -<p>Un jour je me suis rencontré avec le comte de -Montemerli ; celui-là était un ambulancier sérieux -et convaincu. On voyait qu'il avait à cœur de payer -à la France la dette de reconnaissance contractée envers -nous par l'Italie. Je crois bien qu'il a dû fournir -un à-compte d'au moins trois francs de reconnaissance -sur cette dette d'un milliard. C'est toujours -cela. Il ne faut pas décourager les Italiens qui veulent -du bien à la France : ils sont tellement nos obligés -qu'ils nous détestent de tout leur cœur.</p> - -<p>M. de Montemerli était un ambulancier un peu -rageur, mais d'aspect sentencieux. Il montait un -cheval qui semblait aussi pénétré que son maître de -l'importance de sa mission.</p> - -<p>Nos relations ont été très-courtes, mais parfaitement -désagréables. J'avais coupé ses voitures, qui -ne marchaient pas assez vite pour moi ; il était furieux -d'une pareille audace, et il voulait à toute -force connaître mon nom pour s'en plaindre à son -ami Trochu.</p> - -<p>— Ah M. Trochu est votre ami!… Alors veuillez -donc en même temps lui dire de ma part que… etc.</p> - -<p>J'ignore s'il a fait ma commission, mais dans ce -cas je crois qu'il a dû être assez mal reçu.</p> - -<p>Ce brave Italien le prit de si haut qu'en lui remettant -ma carte, j'eus la douleur de l'envoyer un peu -promener. Il est certain que ma présence, là où on -fabriquait des blessés, était infiniment plus urgente -que la sienne. Si j'avais suivi la file des équipages -(il y en avait trois ou quatre cents), je serais arrivé -le lendemain, tandis qu'en marchant à ma fantaisie, -mes voitures arrivèrent en même temps que la tête -de file.</p> - -<p>J'ai lu pendant le siége et la Commune des récits -de certains ambulanciers qui m'auraient fait frissonner -pour leurs précieuses personnes, si je n'avais -parfaitement su que, dans l'histoire de leurs -dangers, il y avait quatre-vingt-quinze pour cent de -roman.</p> - -<p>Les obus éclataient si souvent à leurs pieds, que -j'étais tout surpris qu'ils n'en trouvassent pas de -temps en temps quelques éclats dans leurs poches. -Les balles sifflaient tout le jour autour de leur tête ; -leur cheval fougueux les avait entraînés jusqu'auprès -des Prussiens ; ils avaient été presque faits prisonniers, -etc.</p> - -<p>Il fallait véritablement qu'ils fussent protégés par -un charme pour échapper chaque jour à d'aussi terribles -dangers, car ils n'attrapaient même pas une -bronchite.</p> - -<p>Ces ambulanciers vantards étaient heureusement -fort peu nombreux, mais ils faisaient un tel bruit -qu'on les croyait une légion. Si la guerre avait duré -plus longtemps, ils auraient fini par rendre les ambulances -tout à fait ridicules.</p> - -<p>Eh! messieurs, si vous trouvez que la bataille est -un lieu trop dangereux, que la température y est -trop élevée pour votre constitution, qui vous force à -y aller? Restez chez vous et ne nous étourdissez pas -de vos vantardises ; si vous jugez que le danger n'est -pas plus grand qu'il ne faut, faites votre devoir simplement, -tranquillement, et sans crier vos prétendus -exploits du haut de votre tête.</p> - -<p>La vérité, c'est que l'ambulancier est infiniment -moins exposé que nos soldats, qui ne se prétendent -pas des héros parce qu'ils ont vu le feu. Sur les -points les plus dangereux, on est encore protégé en -général par une ligne de combattants qui servent -d'écran.</p> - -<p>On peut évidemment se trouver sur la route de -quelque projectile qui se trompe d'adresse, comme -cela est arrivé à un de mes confrères, dont la tête -fut broyée par un obus, à Bagneux ; mais ce sont là -de rares exceptions. Évidemment, on a plus de chances -de mortalité qu'en restant dans son lit, et on ne -va pas là pour cueillir des noisettes. Mais, en résumé, -le danger est moins grand qu'on pourrait le -croire. Je sais que, pour mon compte, j'ai assisté à -presque toutes les affaires, depuis le combat de Bagneux -le 13 octobre jusqu'à la fin de la guerre, -sans compter mes expéditions sous la Commune. -Je n'ai, dans aucun cas, laissé aucune voiture d'ambulance -s'avancer plus loin que les miennes, et le -général Favé pourrait dire où elles étaient lorsque je -l'ai pansé et ramené à Paris, le jour où il a été -blessé. Cependant, je le déclare, je n'ai jamais -sciemment couru un seul danger assez grand pour -qu'il mérite la peine d'être raconté.</p> - -<p>Pourtant, un jour j'aurais bien pu brûler une -chandelle sur l'autel de la chance ; c'était pendant le -bombardement. J'allais au Moulin-Saquet voir s'il -n'y avait pas quelques blessés. J'avais descendu cette -longue et rude pente qui constitue l'unique rue de -Villejuif. Il tombait une petite pluie fine, il n'y avait -pas un seul homme dans la rue, les sentinelles étaient -sous les portes aussi bien que les chefs et les soldats.</p> - -<p>Arrivé au bas de la côte et avant de m'engager -dans le mauvais chemin qui conduit de Villejuif au -Moulin-Saquet, je demandai à un officier s'il y avait -quelque affaire de ce côté, et si la redoute contenait -des blessés. Sa réponse fut négative.</p> - -<p>— Vous avez donc bien peur de la pluie, que personne -par ici ne met le nez hors des portes?</p> - -<p>— Ce n'est pas la pluie qui nous gêne.</p> - -<p>— Eh! quoi donc, alors?</p> - -<p>— C'est que les Prussiens ont une batterie directement -en face de la rue, qui leur sert d'enfilade pour -tirer sur Paris. Alors, vous comprenez, les obus qui -passent nous enlèvent nos hommes, et c'est pour cela -que nous les obligeons à ne pas sortir.</p> - -<p>— Mais je n'ai pas entendu un seul coup.</p> - -<p>— Vous avez de la chance. Après cela il est possible -qu'ils soient en train de déjeuner.</p> - -<p>— Alors vous pensez qu'il n'est pas prudent d'attendre -qu'ils aient pris leur café?</p> - -<p>— Je ne vous y engage pas.</p> - -<p>Je regardai le nez de maître Pierre ; ce thermomètre -si sensible marquait : tempête, et nous -reprîmes au grand galop le chemin de Paris.</p> - -<p>Quand la batterie prussienne recommença son tir, -nous étions hors d'atteinte. En réalité, nous n'avions -couru aucun danger, puisque les Prussiens déjeunaient. -Dix minutes plus tard, il n'en eût pas été -tout à fait de même, et en tenant compte de la persistance -que ces nobles ennemis mettaient à tirer -sur nos hôpitaux, pendant le bombardement, il est -fort probable qu'ils n'auraient point manqué notre -voiture, malgré son drapeau.</p> - -<p>Les ambulances ont eu des morts, il est vrai, mais -proportionnellement en fort petit nombre ; en général -d'humbles brancardiers, de dignes frères des -écoles. On aurait dit que les projectiles allaient -frapper les plus modestes pour que leurs victimes -fussent plus vite oubliées.</p> - -<p>En effet, qui sait les noms de ces braves serviteurs -de l'humanité? peut-être eux-mêmes ne s'en -souviennent-ils plus. En quittant la livrée de notre société -pour revêtir leur longue robe noire, ils perdent -jusqu'à leur nom et l'échangent contre celui d'un -patron en général si étrange, si invraisemblable, -qu'il y aurait presque de la cruauté à les en poursuivre -après leur mort en le gravant sur une tombe.</p> - -<p>L'immense majorité des ambulanciers s'est montrée -pleine de bravoure et de dévouement modeste. -Ils ont supporté les fatigues et le froid avec une constance -qui leur a mérité la reconnaissance de nos -soldats.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Pendant le temps qui a séparé la paix avec la -Prusse du régime de la Commune, les ambulances -furent en partie désorganisées. Le service de bataille -n'était plus nécessaire, et l'on pensait bien n'en -avoir jamais besoin. L'ouverture des hostilités de -cette épouvantable guerre civile vint presque nous -surprendre.</p> - -<p>Faut-il l'avouer? Nous n'y apportions plus les -mêmes sentiments. Contre la Prusse, nous étions -entraînés par un élan patriotique qui nous conduisait -au secours de nos soldats. Les ambulanciers qui -revenaient du combat étaient tristes et mornes, -même après le succès. Sous la Commune, les visages -étaient indifférents ; on y allait par habitude, un peu -par curiosité, mais sans entrain.</p> - -<p>Je dis par curiosité ; c'est qu'en effet l'aspect -d'une bataille est une chose terrible et grandiose qui -attire et entraîne comme les grands spectacles de la -nature qu'on est rarement appelé à contempler plusieurs -fois.</p> - -<p>Il faut bien le dire aussi : dans la guerre de la -Commune, si le terrible formait le fond du tableau, -souvent surgissaient des incidents où le burlesque -jouait un rôle important.</p> - -<p>Comme dans les pièces de théâtre, le drame avait -son comique.</p> - -<hr /> - - -<p>Si l'intendance de l'armée régulière laissait à désirer -dans la guerre contre la Prusse, l'intendance -de la Commune était bien autrement incapable de -rendre des services.</p> - -<p>Je suis persuadé que ces gens-là se préoccupaient -surtout du profit personnel qu'ils pouvaient faire -dans leur nouvelle situation, aussi tout allait à la diable -et chacun tirait de son côté.</p> - -<p>Les frères May tenaient le sceptre de l'intendance, -et l'aîné eut un mot qui peint bien toute cette bande.</p> - -<p>Un de mes amis a un fils qui, pendant le siége -contre la Prusse, a fait son devoir dans la mobile. Il -y avait attrapé des rhumatismes assez sérieux, il -chercha à les utiliser pour ne pas servir sous la Commune.</p> - -<p>Mon ami connaissait May ; il fut le trouver et le pria -d'employer son fils dans les bureaux de l'intendance, -lui exposant que son état de santé ne lui permettait -pas de faire un service plus actif.</p> - -<p>— Votre fils est devenu malade en servant contre -les Prussiens? C'est bien fait pour lui. Qu'est-ce qu'il -allait f… là?</p> - -<hr /> - - -<p>Quand je voulus reprendre mes caravanes sous la -Commune, je me trouvai démonté. Pierre, mon fidèle -cocher, qui avait échappé à toutes les mauvaises -chances de nos expéditions contre la Prusse, avait eu -la maladresse de se faire écraser bourgeoisement par -un omnibus qui lui avait fêlé la tête et brisé une côte. -Il était encore trop souffrant pour m'accompagner. Je -n'avais plus que le cocher de M. Chevet, qui me conduisit -dans la voiture Kerckoff que je montais ordinairement.</p> - -<p>La première fois que je sortis, c'était à l'affaire du -rond-point des Bergères, là où les gardes nationaux -ont si bien marché pour aller au feu, et ont tant -couru pour en revenir. Ce fut dans cette journée que -Flourens eut l'intelligence de se faire tuer. Quelle -jolie débandade que cette première sortie des Communeux -contre les Versaillais! Le Mont-Valérien -tirait dessus sans leur faire grand mal ; mais je -crois qu'ils devançaient les obus à la course. C'était -à se tordre de rire, de voir quels jarrets la peur -donnait à ces ivrognes. Ils fuyaient, se heurtant, -se bousculant, cahotant les uns sur les autres, -jetant leurs armes pour mieux détaler. Je me souviens -surtout d'un lieutenant saoûl et d'un sous-lieutenant -tous deux aussi ivres l'un que l'autre, -et qui trouvaient le moyen de courir, même quand -ils roulaient par terre.</p> - -<p>Toute la bande s'enfuit jusqu'à Paris ; les plus -braves cependant s'arrêtèrent à Neuilly. Je ne sais -plus le numéro de leurs bataillons ; mais je les avais -baptisés le bataillon des bidons vides. En effet, leurs -bidons ressemblaient à ceux des Danaïdes, il n'y -avait jamais rien dedans ; les bouchons, reconnus -absolument inutiles, étaient même supprimés.</p> - -<p>On se fait à tout, et l'habitude vient peut-être encore -plus vite pour le danger que pour le reste. Ces -hommes qui avaient fui, en proie à une terrible panique, -finirent par s'habituer au feu, et montrèrent -plus tard un courage qui a rendu cette abominable -guerre si meurtrière.</p> - -<p>C'est ce jour-là qu'on cria pour la première fois : -« Les Versaillais tirent sur nos ambulances! » C'était -la monnaie de ce cri si connu des émeutiers : « On -assassine nos frères! » Voilà ce qu'il y eut de vrai -dans cette accusation.</p> - -<p>Les insurgés, dans leur fuite, avaient abandonné -un canon et deux caissons sur le rond-point des Bergères. -De jeunes voyous se glissèrent jusqu'à la pièce -de canon et finirent par l'emmener. Restaient les -deux caissons. Naturellement le Mont-Valérien tirait -sur tout ce qui s'avançait pour s'en approcher.</p> - -<p>Il y avait beaucoup de blessés du côté de Nanterre, -et il fallait passer sur le rond-point des Bergères -pour les aller prendre. Cinq voitures de l'ambulance -internationale se dirigèrent de ce côté. Arrivés aux -dernières maisons près du rond-point, les communards -s'abritèrent derrière les voitures pour s'approcher -des caissons, et le Mont-Valérien fit feu. Mais -comme on était à peine à 1 kilomètre de la forteresse, -et que personne ne fut atteint, il est fort probable -qu'on tirait à blanc, sans obus, et comme avertissement. -Les voitures revinrent sur leurs pas.</p> - -<p>Je voulus tenter l'aventure ; mais comme je n'avais -pu obtenir des communeux qu'ils me privassent -de leur escorte, je reçus le même accueil, et c'était -tout naturel. Les voitures d'ambulances ne sont -point destinées à servir de passe-port en pareille circonstance.</p> - -<p>Je n'insistai pas. Je me contentai de ramasser sur -la route les débris de la bousculade qui venait d'avoir -lieu. Il n'y avait qu'un seul blessé par coup de -feu, les autres étaient des contusionnés et des écloppés, -tous plus ou moins ivres naturellement.</p> - -<p>Il paraît que la peur est contagieuse. Mon cocher -me déclara que je pouvais lui chercher un successeur -et qu'il ne remettrait plus les pieds dans ces -bagarres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Le 5 avril, le fort d'Issy faisait un tel tapage, que -je jugeai qu'il y avait quelque chose à faire de ce -côté. Pierre, mon fidèle cocher, se tenait alors à -peu près sur ses jambes et consentit à m'accompagner. -Je trouvai le fort dans un pitoyable état ; les -obus de Versailles achevaient l'œuvre des Prussiens. -Les casernes effondrées ne pouvaient guère être -utilisées que pour servir d'abri aux voitures derrière -ce qui restait de leurs murailles. De rares gardes -nationaux se tenaient près la porte d'entrée, un peu -moins menacée que le reste. Les autres étaient dans -les casemates ; les batteries avaient leur service d'artillerie -au complet et ne laissaient pas refroidir leurs -pièces, il faut leur rendre cette justice.</p> - -<p>C'était chose bien curieuse que les figures qui -peuplaient ces ruines. Quelles têtes! quelles physionomies! -Comme le vice avait enluminé tous ces -visages, en attendant que le crime leur imprimât -son dernier cachet! C'étaient des hommes de Belleville. -Si on les avait déshabillés de leurs sordides -vêtements, on n'aurait pas trouvé deux chemises -pour cinq hommes. Dans le nombre quelques figures -honnêtes, effarouchées, amenées là de force, faisaient -tache sur le reste.</p> - -<p>— J'te parie une chopine que je dégotte la maison -qui est là-bas, à côté du grand peuplier.</p> - -<p>— J'parie que non.</p> - -<p>— Ça y est, j'ai touché.</p> - -<p>— Ma revanche! A mon tour!</p> - -<p>— Ça va pour une chopine.</p> - -<p>— J'ai mis dedans.</p> - -<p>— Jouons la belle.</p> - -<p>Total, quatre coups de canon pour une chopine. -Quelles belles journées ils passaient au fort -d'Issy!</p> - -<p>Un obus versaillais, en éclatant, jeta deux artilleurs -à terre ; l'un était tué, l'autre avait la cuisse -gauche fortement entamée.</p> - -<p>— Allez chercher du monde pour enlever ces -hommes, dis-je à un artilleur.</p> - -<p>Il alla à une casemate et revint un instant après.</p> - -<p>— Y veulent pas venir.</p> - -<p>J'allai à mon tour à la casemate. Si je leur avais -dit : « Messieurs, veuillez avoir l'obligeance de venir -emporter vos camarades, » ils m'auraient ri au nez. -Je dus leur parler leur langage pour me faire obéir.</p> - -<p>— Ah çà! vous ne voulez pas venir relever vos -camarades ; eh bien! quand on vous cassera la g…, -qui est-ce qui vous ramassera?</p> - -<p>Immédiatement j'eus plus d'hommes qu'il ne m'en -fallait. Dix minutes plus tard, j'en avais encore bien -davantage. Il y eut un coup de casemate, c'est-à-dire -qu'un obus vint éclater dans leur terrier, ce qui me -donna assez de besogne, et tous s'empressèrent de -déguerpir.</p> - -<hr /> - - -<p>Il était curieux de constater les petits soins et les -égards que témoignaient les communeux aux chirurgiens.</p> - -<p>— Major, ne passez pas par là ; la place est dangereuse. — Major, -venez dans notre casemate ; elle -est plus sûre que les autres, etc.</p> - -<p>Quand ils nous répondaient, leurs mains montaient -jusqu'au képi, et nos ordres étaient exécutés avec -un empressement et une ponctualité qui contrastaient -fort avec la complète irrévérence qu'ils -témoignaient à leurs chefs. Chacun d'eux s'empressait -pour nous servir d'aide, et ils s'acquittaient de -leur tâche avec beaucoup de zèle.</p> - -<p>Je n'ai point l'intention, bien entendu, d'attribuer -leur conduite à notre égard à un sentiment -des convenances ou à un respect de la hiérarchie -sociale. Pas le moins du monde ; pour eux, c'était -une affaire d'intérêt. Ils se disaient : « Si on nous -casse quelque chose, le major est là ; il faut donc -avoir soin de lui et ne pas lui être désagréable ; sans -quoi il pourrait bien nous planter là, et alors qui -donc aurait soin des fils de nos mères? »</p> - -<p>Pendant que j'étais au fort, on vint m'avertir -qu'un de mes confrères venait d'être blessé au fond -de cette espèce de ravin qui sépare les forts d'Issy -et de Vanves, là où le chemin de fer forme un -énorme remblai percé en bas d'une voûte où passe -la route. Je me rendis près de lui.</p> - -<p>En revenant au fort, je fus témoin d'un splendide -spectacle. J'étais sur une hauteur dominant les -accidents de terrain qui s'étendent jusqu'à Clamart. -Il faisait un temps magnifique, et la verdure, qui -était encore une nouveauté, fournissait au paysage -des contrastes de tons pleins de vigueur. A mes pieds, -avait lieu un combat de tirailleurs très-animé. Les -tranchées, remplies de combattants, faisaient un feu -nourri. Chaque buisson, chaque butte de terre abritaient -un ou plusieurs hommes. On fuyait, on revenait -à la charge, et de tous côtés des combats partiels -étaient engagés.</p> - -<p>La grosse voix du canon se mêlait aux pétillements -de la fusillade. A ma gauche et un peu en -arrière, une pièce de sept, sans épaulement et à -peine abritée par un mur, faisait un feu continu, -auquel les Versaillais ne daignaient pas répondre. -Le principal servant de cette pièce était un gamin -d'une quinzaine d'années, qui se démenait comme -un diable dans cette fumée.</p> - -<p>Puis un peu partout des arbres ébranchés, rompus, -tordus par les projectiles ; des canons démontés, -des affûts et des caissons brisés, tous ces résidus -des batailles étaient épars sur un sol fouillé par les -obus.</p> - -<p>Je restai là une demi-heure, immobile, absorbé -dans une contemplation profonde, analysant ces -terribles contrastes d'une nature splendide dorée par -le soleil et de cette œuvre de destruction que les -hommes accomplissaient avec rage.</p> - -<p>Quand je retrouvai Pierre, il n'était pas content ; -il paraît qu'un obus était venu tuer deux chevaux -auprès de sa voiture, et il prétendait que nos blessés -avaient un vif désir de gagner Paris.</p> - -<p>En rentrant chez moi, un incident des plus prosaïques -me donna une émotion d'un autre genre. Ma -famille contemplait avec horreur un volumineux -insecte grisâtre qui se prélassait sur mon dos. Il fut -immédiatement massacré, et je le regrette ; j'aurais -voulu le conserver, embroché d'une épingle, comme -un souvenir de ces bons communeux. Il était d'une -taille majestueuse ; on comprenait que la longue -existence de ce malfaiteur s'était écoulée calme et -paisible, et que jamais on n'avait dérangé ses habitudes -par d'indiscrètes perquisitions.</p> - -<p>J'y pensai pendant huit jours, et, aussitôt qu'une -démangeaison me rappelait le monstre, je courais -dans ma chambre et je m'empressais de m'assurer si -j'avais eu affaire à un misanthrope isolé, fuyant la société -de ses semblables, ou s'il avait émigré en famille.</p> - -<p>Le 7 avril, Versailles attaqua le pont de Neuilly -et s'en empara. L'affaire fut très-meurtrière pour -les communeux. Il ne fallait point espérer passer -par l'avenue de la Grande-Armée pour arriver sur -le lieu du combat. Je pris l'avenue du Roule, que -je dus bien vite abandonner. Il était deux heures, -et jusqu'à cinq heures je fis d'inutiles tentatives -pour me rapprocher du pont.</p> - -<p>Les routes transversales étaient aussi impraticables -que les chemins directs, les balles tombaient partout. -Cela tenait à la nature des clôtures des maisons -du parc de Neuilly, qui sont entourées non par des -murs, mais par des grilles. Dans une rue, on n'a qu'à -se méfier des deux extrémités ; sur les côtés, les maisons -vous protégent. Mais, au milieu de ces grillages, -les projectiles arrivent de fort loin et de tous les côtés.</p> - -<p>Quand le feu se ralentissait, nous allions en avant ; -mais, quand il reprenait son intensité, nous étions -obligés de battre en retraite, et Pierre ne se faisait -pas prier pour cela.</p> - -<p>Vers quatre heures, j'avais gagné, près de la -Seine, l'extrémité du boulevard Bineau. J'étais abrité -derrière une maison et au repos. Trois voitures de -l'Internationale vinrent me rejoindre, et, en raison -de l'expérience puisée dans mes précédentes tentatives, -on me chargea de diriger l'expédition. Pendant -une accalmie, nous prîmes le boulevard de la Saussaie -parallèle à la Seine, et qui conduit vers le pont. Nous -marchions à pied, près des voitures, lorsque, en arrivant -aux rues qui avoisinent le pont, une fusillade violente -nous coupa la route ; les cochers de l'Internationale -poussèrent en avant au galop pour échapper aux -balles qui nous arrivaient par le travers ; ils tombèrent -au beau milieu des Versaillais, qui débouchaient -sur ce point.</p> - -<p>Les Versaillais ne faisaient, bien entendu, aucun -mal aux ambulanciers qui arrivaient au milieu -d'eux, mais ils les utilisaient pour emmener leurs -blessés.</p> - -<p>On ne manqua pas de clabauder encore ce jour-là -que les troupes de Versailles tiraient sur les ambulances ; -c'était bien sans le savoir, et la Commune -pouvait revendiquer au moins la moitié des -projectiles.</p> - -<p>J'avais arrêté ma voiture, et tous les ambulanciers -de l'Internationale qui étaient avec moi se trouvaient -absolument coupés des leurs. Comme je ne voulais -point aller coucher à Versailles, malgré le désir que -j'avais d'être utile à nos braves soldats, je tournai -bride, et cette fois revins à Paris, par la porte des -Ternes, absolument à vide de blessés.</p> - -<p>Rentrer à vide après un combat qui a duré toute -la journée, c'était presque une honte ; aussi, j'allai -m'installer à la porte Maillot, dans la maison d'un -marchand de vin, qui faisait le coin de l'avenue de -la Grande-Armée et du boulevard Pereire. Au bout -d'une demi-heure, grâce au bombardement de la -Porte-Maillot, qui était l'objectif des obus et des -boîtes à balles, j'avais de quoi remplir ma voiture, -et je rentrai définitivement et pour la dernière -fois, car Pierre me signifia qu'il n'avait plus aucune -espèce de goût pour le métier d'ambulancier ; et, le -lendemain, pour échapper à mes tentatives de séduction, -il se sauvait à la campagne de son maître -avec le cheval et la voiture.</p> - -<p>J'étais donc démonté de mes chevaux et de mes -voitures. Je n'en cherchai pas d'autres, car, je dois -l'avouer, j'étais dégoûté des communeux, et s'il est -une façon stupide de risquer sa vie, c'est de la risquer -pour de pareilles gens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>On éprouva le 22 mai une joie folle en apprenant -l'entrée à Paris des troupes de Versailles, mais on -sentait que l'acte final serait terrible et que l'agonie -du monstre coûterait des flots de sang.</p> - -<p>Je prévoyais depuis longtemps que j'aurais, au -moment de la crise, un assez mauvais quart d'heure -à passer, car j'habite la rue de Rivoli, entre l'Hôtel -de Ville et la place Vendôme, c'est-à-dire entre les -deux points les plus importants de la résistance. -Cette ligne devait certainement devenir le théâtre -d'un terrible engagement. Je prévoyais l'envahissement -de nos habitations, et, comme conséquence -naturelle, le pillage, car les communeux n'ont point -l'habitude de sortir les mains vides des appartements -qu'ils visitent.</p> - -<p>Hélas! en les considérant seulement comme de -vulgaires malfaiteurs, j'avais, je l'avoue, de grandes -illusions sur leur compte.</p> - -<p>Le lundi matin, la fermentation de la populace du -quartier était intense ; l'écume révolutionnaire quittait -le ruisseau pour prendre le haut du pavé ; des -barricades énormes s'élevaient à tous les coins de -rue et coupaient en plusieurs endroits la rue de Rivoli. -Des mégères, des femmes hors de sexe, s'accrochaient -aux passants et les obligeaient à collaborer -à leurs barricades. Des dames bien vêtues et -qui fuyaient effarouchées, étaient ramenées, la baïonnette -au dos, et devaient porter leur pavé. Il leur -fallait prendre la pelle et la pioche, emplir des sacs -à terre, enfin contribuer à une défense qui eût été -leur ruine en cas de victoire.</p> - -<p>Pour protéger notre maison, j'avais fait arborer -mon drapeau d'ambulance, et je disposai bientôt de -moyens de secours pour une trentaine de blessés. Je -transformai les locataires de la maison en ambulanciers, -et j'obtins d'un officier qu'une sentinelle fût -placée à notre porte pour en interdire l'entrée à tout -homme armé, ou que je ne voudrais pas admettre. -Grâce à ces précautions, nous passâmes la journée -du lundi d'une façon assez calme.</p> - -<p>Le mardi 23, les tribulations commencèrent. La -maison qui touche celle que j'habite est occupée par -un grand magasin de confection : la maison <i>Henri IV</i>. -Depuis le matin, un fédéré, ancien commis du confectionneur, -rôdait autour de la maison, cherchant -un moyen de détruire l'établissement dont il avait -été renvoyé. Voilà le moyen que cet ingénieux scélérat -finit par découvrir. Il voit un vieillard infirme à -une fenêtre du cinquième étage. Il crie qu'on vient -de tirer sur lui et fait feu lui-même sur le vieillard, -qui ferme sa fenêtre en proie à une véritable terreur. -J'étais présent ; j'ai suivi toutes les phases de ce -guet-apens, et un seul coup de fusil a été tiré : celui -du fédéré.</p> - -<p>Au bruit de la détonation, au cri du fédéré, les -gardes nationaux entourent la maison comme un -troupeau de bêtes féroces, en criant : A mort! En un -instant la porte est enfoncée et la maison envahie. -Le promoteur de cette sauvagerie, au lieu d'aller au -cinquième chercher son agresseur imaginaire, se -rue sur la devanture de son ancien patron ; elle est -bientôt brisée et le magasin mis au pillage. En un -instant les différents appartements sont envahis, -tous les meubles broyés, saccagés et jetés par les fenêtres. -On trouve le pauvre vieillard, ce qui n'était -pas bien difficile, on l'entraîne, et, par un miracle -que je ne m'explique guère, il ne fut pas massacré.</p> - -<p>Les autres locataires étaient absents de la maison, -et parmi eux je compte des amis dont je voyais piller -les meubles avec un véritable chagrin. Assisté -de mon personnel, nous tentâmes auprès des chefs -d'impuissants efforts pour leur faire comprendre -que personne n'avait tiré par les fenêtres.</p> - -<p>Les chefs étaient gris, les soldats ivres, et rien ne -pouvait arrêter leur rage. La concierge avait disparu -avec ses enfants, et le misérable qui avait organisé -le pillage vint la réclamer chez moi morte ou vive. -Je fis respecter notre maison et mis dehors les fédérés -qui voulaient nous soumettre à leurs perquisitions. -Pendant ce temps l'un d'eux était allé à la -Commune et rapportait un ordre parfaitement en -règle, signé de deux membres de cette bande ; il -enjoignait de brûler toute maison dont les habitants -feraient opposition à la Commune ou tireraient par -les fenêtres sur les gardes nationaux. Cette dernière -phrase était d'une autre écriture que le reste de l'arrêté, -et ajoutée après coup pour la circonstance. Jusqu'à -ce moment il n'y avait eu qu'un seul incendie, -celui du ministère des finances, allumé depuis la -veille au soir, les fédérés ne s'étaient pas encore accoutumés -à brûler nos maisons, ils y mettaient provisoirement -des formes.</p> - -<p>Je courus à l'homme au papier : un sinistre drôle, -simple garde, une face pâle et froidement féroce, -encadrée d'une barbe jaune.</p> - -<p>— Vous voulez brûler la maison?</p> - -<p>— Oui, citoyen, voilà l'ordre.</p> - -<p>— Vous ne l'exécuterez pas, je vous en réponds. -Ne voyez-vous pas qu'à côté existe une ambulance, -et que l'incendie la dévorera inévitablement?</p> - -<p>— Déménagez votre ambulance.</p> - -<p>— Je ne déménagerai pas, et vous ne brûlerez -rien.</p> - -<p>— Vous allez voir cela.</p> - -<p>Je me mis à la poursuite des chefs et leur démontrai -combien il était stupide de brûler une ambulance -pour venger un coup de fusil qui n'avait pas -été tiré.</p> - -<p>Mais le gredin me suivait partout, son papier à -la main, et aussitôt qu'il l'avait montré, les chefs les -mieux disposés me tournaient le dos en me disant :</p> - -<p>— C'est un ordre de la Commune ; que voulez-vous -que j'y fasse?</p> - -<p>Leur attitude ne m'était pas très-hostile. Ce -jour-là on devinait qu'ils ne tenaient pas absolument -à voir la maison brûler, mais ils ne se sentaient -pas le courage de s'opposer à un ordre de la -Commune.</p> - -<p>Ils semblaient dire : Tirez-vous de là comme vous -pourrez ; ici chacun joue sa peau, défendez la vôtre. -Tout ce que nous pouvons faire, c'est de ne pas nous -en mêler. Ils craignaient de passer pour suspects et -tremblaient devant ce chiffon de papier qui représentait -la Commune.</p> - -<p>J'avisai alors des gardes nationaux habitant le -voisinage ; je leur fis comprendre que l'incendie de -cette maison était l'incendie du quartier, et que ce -qu'ils possédaient serait naturellement détruit. En -effet, la rue du Roule, qui forme encoignure avec le -magasin de Henri IV, est formée de vieilles constructions, -de maisons petites, enchevêtrées les unes dans -les autres et qui auraient brûlé d'autant mieux jusqu'à -la dernière qu'il était défendu sous peine de -mort de jeter un seau d'eau sur une maison incendiée.</p> - -<p>Parmi ces gardes nationaux j'en remarquai deux -qui semblaient plus énergiques que les autres. Je -les pris à part :</p> - -<p>— Alors vous êtes décidés à vous laisser brûler?</p> - -<p>— C'est vrai que c'est embêtant ; mais qu'est-ce -que vous voulez que nous y fassions?</p> - -<p>— Il faut se défendre ; la vie d'un homme aujourd'hui -ne pèse pas une once ; vous avez des armes ; -envoyez une balle dans la tête ou un coup de baïonnette -au premier qui s'avancera pour mettre le -feu ; le second réfléchira avant de risquer l'aventure.</p> - -<p>Le sinistre gredin qui voulait nous brûler n'osait -rien dire. Je sentais qu'il avait peur de perdre la -partie et l'enjeu était sérieux. Je profitai de son hésitation ; -je montai la tête de mes hommes, et ils finirent -par me dire :</p> - -<p>— C'est entendu, le premier qui approchera recevra -son affaire.</p> - -<p>Je les plaçai devant la porte.</p> - -<p>— Restez là et ne bougez pas. Tenez seulement -un quart d'heure, je me charge du reste.</p> - -<p>Je sentais bien que je venais d'obtenir un simple -répit. L'incendiaire s'était glissé dans la foule, et -j'allais avoir sur les bras le rebut de cette canaille.</p> - -<p>Je courus le quartier et je fus assez heureux pour -mettre la main sur un commandant d'état-major, -homme qui semblait bien élevé et qui n'était point -ivre.</p> - -<p>— Colonel (il sourit de la façon la plus gracieuse), -venez donc me dégager, on veut brûler mon ambulance.</p> - -<p>Je me gardai bien de dire que c'était la maison -voisine ; en pareil cas on ment avec un aplomb -superbe. Du reste j'avais flatté sa vanité en le traitant -de colonel ; il était à moi.</p> - -<p>— Brûler votre ambulance! c'est absurde ; je ne -veux pas de cela.</p> - -<p>Je fis venir les officiers et le porteur de l'ordre -communeux, qui était en train d'exciter la foule. -Appuyé par le commandant qui entrait tout à fait -dans mon plan de résistance, je me fis écouter. Je -représentai à ces brutes qu'il était odieux de songer -à brûler une ambulance renfermant leurs frères, -qui avaient versé leur sang pour leur cause, etc.</p> - -<p>La vérité, c'est qu'en fait de blessés je n'avais -qu'une quarantaine de matelas sauvés du pillage des -maisons voisines et un pauvre diable qu'ils avaient -entraîné de force et qui s'était dit blessé pour leur -échapper.</p> - -<p>Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'ils ignoraient entièrement -cette circonstance, car je n'avais laissé pénétrer -personne dans ma maison ; quand la porte s'ouvrait, -et Dieu sait combien de fois ils tirèrent la sonnette, -j'étais toujours là pour en barrer l'entrée ; et -j'avais été assez heureux pour repousser toutes les -réquisitions ou perquisitions qu'ils avaient voulu -me faire subir depuis la veille.</p> - -<p>Le vent tournait de mon côté, j'étais maître de la -situation. Dans ces bagarres, un rien suffit pour -vous perdre ou vous sauver ; si vous ne dominez pas -la foule, elle vous écrase. La majorité était passée de -mon côté et j'étais absolument disposé à m'en servir.</p> - -<p>Alors l'homme au papier composa et me dit :</p> - -<p>— Je consens à ne pas mettre le feu, mais à la -condition que tout sera détruit et brisé dans la -maison.</p> - -<p>— Il y a une heure que vos amis sont là-haut, et -vous devez comprendre que sous ce rapport il ne -doit plus rien rester à faire.</p> - -<p>— Major, ajouta un capitaine, il faut que ces -gens-là soient punis (punis de quoi, mon Dieu!). -Prenez tout le linge pour votre ambulance, et le vin -de la cave pour vos blessés.</p> - -<p>— J'accepte avec reconnaissance, seulement pour -l'instant j'ai assez du linge qui est sur le trottoir, -et comme le vin est dans la cave je sais où j'en pourrai -faire prendre si j'en ai besoin. Mais je crois -qu'il serait bon, maintenant que nous nous entendons, -de faire descendre les hommes qui sont dans -la maison.</p> - -<p>— Prenez deux gardes et faites évacuer.</p> - -<p>Je montai, suivi de deux chenapans qui m'aidèrent -à faire déguerpir leurs camarades, et je fermai -la porte de la rue. Je fis porter à mon ambulance la -literie et le linge qui jonchaient le trottoir. Le tout -fut mis en sûreté.</p> - -<p>— Maintenant, capitaine, il nous faudrait un piquet -autour de la maison. L'homme au papier n'est -plus là, mais il pourrait revenir quand je serai -parti.</p> - -<p>— Combien vous faut-il d'hommes?</p> - -<p>— Huit.</p> - -<p>— Prenez-en cinq.</p> - -<p>J'en ajoutai trois aux deux dont j'étais sûr, et je -me permis de donner la consigne. Les officiers me -laissaient faire.</p> - -<p>— Mes enfants, si vous ne voulez pas que vos familles -rôtissent cette nuit, il faut faire feu sur tout -individu qui s'approchera pour brûler la maison. -S'il a un ordre écrit, envoyez-moi chercher, et nous -tâcherons qu'il ne soit pas exécuté.</p> - -<p>— Major, soyez tranquille.</p> - -<p>Malgré cette assurance, moi et mes ambulanciers, — de -braves négociants de ma maison, MM. Morel, -Raulin et Schevetzer — nous exerçâmes une surveillance -active.</p> - -<p>Pour ce jour-là nous étions sauvés.</p> - -<p>Un détail assez comique de l'expulsion que je fis -des pillards qui occupaient la maison.</p> - -<p>Comme je descendais l'escalier, suivi de ces honnêtes -citoyens qui venaient de remplir leurs poches, -un d'eux, grand drôle ayant une certaine autorité -sur la bande, me dit :</p> - -<p>— Major, je veux qu'on me fouille. J'ai tout cassé, -c'est vrai, c'était pour le bien, mais je ne suis pas -un voleur, et je veux qu'on visite mes poches.</p> - -<p>— Vous fouiller? vous! je le défends, vous êtes un -honnête homme, ces choses-là se peignent sur la -figure, et je réponds de votre probité.</p> - -<p>Un instant après, comme je faisais enlever et -transporter au loin les débris de planches, de meubles -et d'enseignes qui jonchaient le trottoir, et dont -on aurait pu, au moyen d'une simple allumette, faire -un feu de joie dangereux, je vis mon homme au -milieu de la rue, dans un cercle de gardes nationaux. -Il avait quitté sa vareuse, son gilet, et se disposait -à quitter le reste, quand je m'approchai.</p> - -<p>— Que faites-vous donc là?</p> - -<p>— Je veux qu'on me fouille, me dit-il, avec la ténacité -d'un ivrogne.</p> - -<p>— Qui donc fait ici à cet homme l'injure de douter -de sa probité? Je réponds de lui, c'est un honnête -citoyen. Habillez-vous, personne n'oserait vous -fouiller.</p> - -<p>Au fond je ne l'aurais pas juré, et c'était probablement -la première fois qu'on lui rendait un pareil -hommage. Mais honnête ou non, je venais de m'attacher -un homme dévoué, et pour le moment j'avais -besoin de gens dévoués.</p> - -<p>O ma bonne casquette d'ambulance, c'est à toi -que je devais ce résultat! Grâce au prestige que tu -exerces sur des gens qui sentent que dans un instant -ils peuvent avoir besoin de chirurgien, j'ai pu me -faire entendre de ces brutes avinées, et sauver notre -maison et celle de mes amis!</p> - -<p>Vers le soir, le misérable qui avait organisé le pillage -amena sa femme à l'ambulance, nous priant de -lui donner l'hospitalité pour la nuit. Je n'étais pas -là, et n'osai ensuite la mettre dehors ; mais je sentis -que c'était un espion, chargé de rendre compte de nos -sentiments politiques, et de nous faire fusiller si les -Versaillais avaient été repoussés. Ces gens-là ne me -pardonnaient pas d'avoir fait échouer l'incendie de -la maison.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Le mercredi matin 24 mai, un de mes ambulanciers, -M. Raulin, était sur la porte vers six heures, -lorsque passe un grand vieillard, la barbe grise, -l'œil creux, sans uniforme, et portant le képi fédéré.</p> - -<p>— Vous ne vous attendiez pas à celle-là, dit-il -avec un sourire, en montrant les Tuileries qui flambaient.</p> - -<p>— Ma foi, non, répond l'ambulancier ; je n'aurais -jamais cru la Commune aussi canaille.</p> - -<p>— Aussi canaille! Ah! c'est comme cela, vous -allez avoir de mes nouvelles.</p> - -<p>On me prévient de ce qui vient de se passer. Je -cours après ce vieux sauvage qui retournait à grands -pas du côté de l'Hôtel de Ville, et je cherche à savoir -ce qu'il appelle « de ses nouvelles. »</p> - -<p>— Citoyen, un de vos hommes vient de traiter la -Commune de canaille. Voici ma carte, — il me montra -une grande carte verte qui lui conférait un grade -que je ne me donnai pas la peine de constater ; — je -vais à l'Hôtel de Ville, et dans une demi-heure -votre maison flambera.</p> - -<p>Décidément, j'étais prédestiné à l'auto-da-fé.</p> - -<p>— C'est impossible qu'il vous ait dit une pareille -chose, vous aurez mal entendu. C'est un bon citoyen, -incapable de dire du mal de la Commune.</p> - -<p>— J'ai parfaitement entendu, vous êtes des réactionnaires, -et on va faire votre affaire.</p> - -<p>— Vous ne savez pas ce que vous dites, nous -sommes des ambulanciers, et on ne brûle pas une -ambulance. — Et je recommençai pour lui mon discours -de la veille ; c'était de l'éloquence absolument -perdue.</p> - -<p>— Je me fiche pas mal des ambulances! dans -une demi-heure vous flamberez, voilà mon dernier -mot.</p> - -<p>Je déployai toutes mes séductions pour apaiser -cet atroce vieillard, et c'était difficile, car il appartenait -à la catégorie des fanatiques. Après de longs -et inutiles pourparlers, je lui dis :</p> - -<p>— Sur l'honneur, avez-vous entendu le propos -que vous attribuez à mon ambulancier?</p> - -<p>— Sur l'honneur, je l'ai entendu.</p> - -<p>Quelle belle garantie pour moi que l'honneur de -ce vieux misérable! Du reste j'étais bien sûr de sa -véracité.</p> - -<p>— Alors c'est un traître qui m'a trompé, il faut -qu'il soit puni ; fusillons-le.</p> - -<p>— A la bonne heure, vous êtes un vrai citoyen, -nous pouvons nous entendre ; fusillons-le. — Et son -œil gris éteignit ses flammes.</p> - -<p>— C'est entendu, il faut le fusiller, mais pas tout -de suite, quand tout sera fini ; vous comprenez que -j'en ai besoin pour soigner mes blessés.</p> - -<p>La contestation recommença de plus belle, et j'eus -toutes les peines du monde à obtenir un sursis de -vingt-quatre heures. Il l'accorda enfin, c'est tout ce -que je demandais, car je me disais tout bas : Mon -bon ami, dans vingt-quatre heures, ce n'est plus -vous qui fusillerez, ce sera nous.</p> - -<p>Du reste, mon parti était pris ; si je n'avais pas pu -le dompter, je l'aurais fait entrer chez moi pour -exécuter la sentence, je fermais la porte, et il y a -gros à parier qu'elle ne se serait jamais ouverte -pour lui. Avant tout, je voulais sauver moi et les -miens.</p> - -<p>Pendant cette algarade, je constatai que le piquet -que j'avais fait placer pour garder la maison voisine, -avait disparu. Les troupes étaient changées. J'allai -trouver un capitaine pour lui demander mon piquet, -lui disant les motifs qui nécessitaient sa présence.</p> - -<p>— Eh bien, quand on brûlerait la maison, voilà-t-il -pas! Vous aurez de la chance si on ne brûle pas -tout le quartier. <i>Vous vous êtes si bien conduits dans -l'arrondissement!</i></p> - -<p>Je trouvai épique la réponse de ce malfaiteur -estimant que c'étaient les honnêtes gens qui se conduisaient -mal.</p> - -<p>— Très-bien, si vous trouvez bon de brûler vos -blessés, je n'ai rien à dire, c'est votre affaire et je -ne m'en mêle plus.</p> - -<p>La porte de la maison menacée était ouverte, la -concierge me dit que les insurgés s'occupaient à la -piller ; j'étais consterné. Les laisser faire me semblait -extrêmement dangereux, car depuis la veille -l'incendie était passé dans leurs habitudes, et ils -auraient mis le feu en se retirant ; les faire déguerpir -me paraissait assez difficile, je n'avais plus mon -escorte de la veille pour me protéger, et ce jour-là -les fusils partaient seuls, surtout quand on devenait -gênant ou indiscret. Je montai l'escalier et trouvai -les misérables en train de faire des paquets des -objets à leur convenance. Je pris un air très-affairé -et me mis à crier aux différents étages :</p> - -<p>— Allons, citoyens, ce n'est pas notre place ici ; les -Versaillais arrivent. Descendons, vos frères vous -attendent… etc.</p> - -<p>Et je descendis l'escalier suivi de toute la bande, -que l'annonce des Versaillais impressionnait désagréablement. -Je tenais la rampe, le menton sur -l'épaule, regardant en arrière si quelque canon de -fusil n'était point braqué sur moi. Enfin, lorsque -j'eus gagné la rue sain et sauf et que j'eus fermé la -porte, je poussai un gros soupir de satisfaction et -de soulagement. Mon stratagème avait réussi, c'était -un grand danger d'évité.</p> - -<p>La plupart de ces bandits emportaient leur butin, -et pas un n'eut l'idée, bien entendu, de demander à -être fouillé.</p> - -<p>Une heure après, une fusillade intense se fit entendre -en face de la maison. Les barricades étaient -occupées et fonctionnaient avec un tapage infernal.</p> - -<p>Tout à coup survient une panique, on frappe à la -porte, et je vois apparaître l'homme au pillage de la -veille, dont je savais alors le nom : Michel, du 12<sup>e</sup> bataillon, -demeurant rue Saint-Germain-l'Auxerrois. -Je savais également alors qu'il avait appartenu -comme commis au magasin de confection.</p> - -<p>— On bat en retraite, cachez-moi.</p> - -<p>— Je n'admets pas ici d'hommes armés non blessés ; -vous avez le temps encore de vous sauver ailleurs, -partez. Cependant je vous permets de revenir -avec une balle dans le ventre.</p> - -<p>Et je le mis à la porte.</p> - -<p>— Mais vous ne voyez donc pas, dit-il en s'en -allant, que tout brûle?</p> - -<p>Alors un spectacle terrible s'offrit à mes yeux. La -maison qui fait face à la mienne, le n<sup>o</sup> 79, commençait -à brûler ; les flammes sortaient en hautes gerbes -par les neuf fenêtres du premier. Or, comme il était -défendu sous peine de mort de lancer un seau d'eau -sur le feu, nous calculions combien de temps, à peu -près, il faudrait à cette maison, — occupée par un -grand magasin de parfumerie et par une maison de -deuil, — pour flamber du haut en bas et pour nous -jeter sa fournaise en s'écroulant sur nous.</p> - -<p>Il paraît que le truc du coup de fusil tiré par les -fenêtres a du bon, car c'est encore le prétexte qui -fut invoqué dans ce cas. Peut-être que l'homme au -papier, qui tenait si fort à nous brûler la veille, -avait voulu utiliser son ordre de la Commune.</p> - -<p>Voici comment les choses se passèrent après la -comédie du coup de fusil. Ils pénétrèrent dans la -maison en enfonçant la porte, et montèrent au premier -chez un banquier. Ils signifièrent au peu de -locataires qui restaient de sortir de suite sans prendre -la peine de rien emporter, parce que la maison -allait être brûlée.</p> - -<p>Ils étaient, m'a-t-on dit, trois gredins ; l'un gardait -la porte en bas, les deux autres accomplissaient -leur sinistre besogne.</p> - -<p>L'un d'eux amassait, au milieu des meubles, les -papiers du banquier, disposait méthodiquement ces -éléments de combustion et plaçait dessous une allumette. -Pendant ce temps, l'autre écoutait avec une -parfaite indifférence les supplications des locataires -affolés qui le conjuraient, à genoux, de ne pas les -ruiner. Pour toute consolation, il leur disait : « Si -dans cinq minutes vous n'êtes pas partis, l'escalier -sera en feu et vous grillerez tous. »</p> - -<p>Il y avait dans la maison une jeune fille phthisique -et presque mourante, mademoiselle D…, qui -ne pouvait quitter son lit ; sa mère poussait des cris -déchirants.</p> - -<p>— Mais ma fille ne vous a rien fait, vous ne -pouvez pas cependant la brûler vive.</p> - -<p>— Je n'y puis rien, il faut que la maison soit brûlée ; -cependant il est possible que je sauve la fille, -mais à la condition que vous me jurerez que, si je -suis pris, vous me ferez obtenir ma grâce pour vous -avoir rendu ce service.</p> - -<p>Stupide brute, qui croit mériter sa grâce parce -qu'il s'arrête à son onzième crime au lieu de compléter -la douzaine!</p> - -<p>La mère jura, bien entendu, et le misérable partit -avec la jeune fille sur son dos, et il exigea que la -sœur de la mourante montât la garde, armée de son -fusil, à la porte de la rue jusqu'à son retour.</p> - -<p>Nous recueillîmes deux des victimes dans notre -ambulance. Leur fortune était contenue dans un -mouchoir noué par les coins. Les autres n'emportaient -que les vêtements qui les couvraient.</p> - -<p>Nous étions réunis dans la cour, devisant assez -tristement en attendant le moment où l'incendie -nous obligerait à nous enfuir par les toits, car par -la rue il n'y fallait pas songer : elle était sillonnée -par un véritable ouragan de projectiles. Les balles, -les obus, les boulets sifflaient, éclataient avec un -tapage infernal, heurtaient la porte, crevaient les -devantures des magasins, en brisaient les glaces, et -cela depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures -du soir.</p> - -<p>Nous écoutions cette tempête avec une véritable -indifférence ; une seule chose nous préoccupait : le -feu, car non-seulement nous perdions beaucoup ou -même tout par le feu, mais encore il nous fallait -exécuter, avec nos femmes et nos enfants, un voyage -à travers les toits. Et, malgré les explorations auxquelles -nous, les hommes, nous nous étions préalablement -livrés, je n'avais vu bien nettement que -les dangers du voyage aérien, mais je n'en connaissais -véritablement pas l'issue. La seule possible, -était une étroite croisée fermée de deux gros barreaux -de fer, et nous manquions d'outils pour les -faire sauter. Et encore après avoir réussi à ouvrir -cette voie, nous ne savions pas du tout où elle aboutissait. -Tout le monde avait fui ou se cachait dans -les caves.</p> - -<p>Chacun de nous avait fait son petit sac contenant -ses valeurs et ses objets précieux. Chacun était prêt -à se l'attacher aux flancs, à quitter pour toujours -son foyer, et à courir sur les toits vers l'inconnu.</p> - -<p>Il y a quelque chose de bien profondément mélancolique -dans le dernier regard qu'on jette sur les -meubles auxquels on dit adieu. A chacun d'eux se -rattache un souvenir, une habitude. On les considère -en quelque sorte comme des membres de la famille, -et l'argent ne peut remplacer les souvenirs.</p> - -<p>De temps en temps, l'un de nous montait dans la -maison pour surveiller les progrès de l'incendie. On -s'approchait des fenêtres en rampant sur les parquets, -de peur d'être aperçu des fédérés. J'avais -assez de la farce du coup de fusil tiré des fenêtres, -je voulais en éviter la troisième édition.</p> - -<p>Le feu gagnait toujours ; la maison n'était qu'un -immense brasier, alimenté par les pommades et les -essences du parfumeur, et qui nous rôtissait à travers -la rue.</p> - -<p>Comme si nous n'avions pas eu assez de sujets de -crainte, nous constations, à droite et à gauche de -notre maison, d'énormes panaches de fumée colorée -qui annonçaient d'autres incendies, et, comme -il nous était impossible de sortir pour nous assurer -du point précis où ils étaient allumés, nous redoutions -d'être pris entre trois feux.</p> - -<p>Enfin, un cri retentit : Vive la ligne! Je ne sais -si vous avez jamais fait partie d'un groupe de naufragés ; -mais, dans ce cas, rappelez-vous la sensation -que vous avez ressentie au cri de : Terre! quand -vous avez vu le rivage. C'est exactement avec le -même bonheur que nous entendîmes : Vive la ligne! -car c'était pour nous le salut, c'était l'extinction de -l'incendie, c'était la mort de la Commune, c'était -surtout la revanche.</p> - - -<p class="c gap small">FIN</p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CARAVANES D'UN CHIRURGIEN D'AMBULANCES PENDANT LE SIÉGE DE PARIS ET SOUS LA COMMUNE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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