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-The Project Gutenberg eBook of La Manifestante, by Léon Frapié
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Manifestante
-
-Author: Léon Frapié
-
-Release Date: March 20, 2021 [eBook #64886]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE ***
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- Les Conteurs Inédits
-
- LÉON FRAPIÉ
-
- LA
- MANIFESTANTE
-
-
- Éditions Kemplen
- PARIS
-
-
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-
-Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous
-pays.
-
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-
-LA MANIFESTANTE
-
-
-M. et Mme Dovrigny étaient des gens d'honneur. Leur ascendance se
-composait de magistrats et d'officiers. L'on y citait de hauts grades,
-mais pas de noms illustres, pas de grands personnages. Dans leurs
-familles, on avait cultivé le devoir et la légalité consciencieusement,
-sans héroïsme,--comme ailleurs on cultive la terre.
-
-M. Dovrigny, directeur d'assurances à Paris, avait de la fortune; les
-époux vivaient selon la meilleure ordonnance mondaine; la convention
-moyenne déterminait leurs goûts artistiques et récréatifs. La beauté,
-dans tout domaine, était pour eux une chose de juste mesure, confinée
-dans de strictes limites.
-
-Ils n'étaient excessifs que dans leur adoration pour leur fils Adolphe
-qui atteignait l'âge du mariage et pour qui ils faisaient des rêves
-ambitieux.
-
-Adolphe, vingt quatre ans, point sportif, pas très vigoureux, était
-pourtant de taille plus élevée que son père et que sa mère. Sa
-physionomie avait aussi plus de caractère que la leur. Blond, les yeux
-clairs, il avait une figure régulière, allongée, contemplative, d'un
-type aristocratique.
-
-Selon une loi de nature, la race changeait en sa personne. C'était un
-garçon sérieux, très sérieux; mais, sous l'influence de l'époque, il
-s'écartait de la tradition familiale si réglementaire. Par exemple, au
-lieu d'avoir uniquement des goûts appris, il sentait en lui la velléité
-de goûts personnels. En musique, en littérature, il considérait, avec le
-désir de les comprendre, des oeuvres que ses parents ignoraient et
-refusaient de connaître.
-
-Ses études terminées,--le baccalauréat et deux inscriptions de licence,
-pour la qualification d'étudiant en droit qu'elles comportaient,--son
-père lui avait attribué un emploi privilégié dans la Compagnie qu'il
-dirigeait.
-
-Voilà qu'Adolphe Dovrigny s'était épris d'une simple employée de bureau,
-Mathilde Anriquet, que les motifs de service lui faisaient aborder
-quotidiennement!
-
-Oh! la race entrait en évolution: il n'avait pas consulté ses parents
-avant d'engager de tendres pourparlers.
-
-Et un beau jour, sans préambule, il leur avait annoncé qu'il se
-considérait comme fiancé. Il n'avait tenu compte de leurs pathétiques
-représentations que par des bouderies et des airs ennuyés.
-
-Les parents se désolaient. Adolphe était un enfant gâté que l'on n'avait
-jamais contrarié; ils avaient peur de lui faire du chagrin, ils ne
-pouvaient ni ne voulaient s'opposer expressément au mariage d'amour
-qu'il projetait et qui était pour eux un mariage «d'aventure».
-
-Ils essayaient de tout leur coeur, de toute leur sincérité, de toute
-leur passion de gens d'honneur, de l'en détourner.
-
-Ils invoquaient surtout le rang,--l'étiage social, qui dépendait, (en
-dehors de l'origine, de l'éducation, et de la situation de fortune),
-d'un aspect mondain correct, légal,--d'un aspect de discipline, de
-bienséance, qu'il fallait exactement posséder.
-
---Cette jeune fille, à qui tu as pu adresser tes hommages sans formalité
-protocolaire et qui les a acceptés avec indépendance, n'est pas
-moralement assez haute, assez grande, assez belle pour toi.
-
-Tel était le leit-motiv de leurs discours affectueux.
-
-D'autres critiques ne leur manquaient pas:
-
---Elle est petite, brune de peau; sa jeunesse n'a que l'agrément
-parisien; avec ses yeux luisants et mobiles, nous lui trouvons une
-frimousse un peu enfantine. La candeur enfantine, à un certain âge,
-s'appelle ignorance et bêtise.
-
-«Tu avoues toi-même que ta Mathilde n'est pas une beauté. Tu prétends la
-préférer aux jeunes filles que tu as pu connaître jusqu'à présent, parce
-qu'elle est mieux de coeur, d'intelligence, de conscience.
-
-«Mais par quoi, comment est-elle ainsi mieux que les autres? Tu ne
-saurais le préciser. De cela, tu as seulement l'impression, le
-pressentiment.
-
-«Eh bien, mon enfant, la vérité ne fait aucun doute: tu es influencé,
-trompé, aveuglé par un éveil de nature, par un mirage qui vient de
-toi-même.
-
-«Tu as l'âge d'avoir une femme, tu prêtes une supériorité chimérique à
-celle que le hasard a placée le plus près de toi.
-
-Adolphe ne restait pas sans répondre. Mathilde avait, entre autres, ce
-mérite d'être une employée modèle, de travailler pour gagner sa vie, et
-même de faire passer l'aide à sa famille avant la légitime coquetterie.
-Elle était économe jusqu'à se refuser le bouquet de violettes dont ses
-collègues ornaient leur table de travail.
-
-Les parents se récriaient:
-
---Nous reconnaissons que cette jeune fille a des qualités, mais tout
-ordinaires,--mais point les qualités exceptionnelles que doit avoir la
-femme d'un homme tel que toi.
-
-«Son extrême simplicité ne vient-il pas d'un défaut de goût? Dans tous
-les cas, ce fait de se refuser le luxe d'une fleur, cette sagesse
-mesquine est sans intérêt pour toi, notre unique héritier.
-
-«La seule qualité de notre classe, la seule qualité mondaine ou
-bourgeoise de Mlle Mathilde serait qu'elle se montre parfaitement
-réservée en public; dans les bureaux mêmes, elle se tient d'une façon
-toute différente de ses collègues. Quand elle est dehors, elle ne lance
-pas ses regards à tort et à travers, elle ne parle pas et ne rit pas
-tout haut, comme font ces demoiselles. On la sent incapable, non
-seulement de s'afficher, mais de manifester à la manière spontanée des
-gens, par exclamations et par gestes, même dans les occasions
-admissibles, même devant un spectacle de rue stupéfiant, effrayant ou
-comique.
-
-«Très bien: elle conserve, en toute occurrence, la retenue, la
-correction. Mais cette correction, si louable soit elle, ne suffit pas
-seule à classer une personne.
-
-«Si tu voulais nous croire, au lieu de t'obstiner dans ton
-parti-pris,--tu consentirais à ouvrir les yeux, à juger, à critiquer, à
-comparer. Tu considérais attentivement certaines jeunes filles de notre
-entourage,--chose que tu n'as jamais faite,--par exemple, tu regarderais
-sérieusement, tu observerais, tu étudierais Émilienne de Bégalit.
-
- *
-
- * *
-
-En effet, la déconvenue de M. et de Mme Dovrigny était d'autant plus
-cruelle qu'ils avaient cherché eux-mêmes la réalisation de leurs rêves
-ambitieux,--et qu'ils avaient caressé la délicieuse espérance de donner,
-eux-mêmes, une femme à leur cher enfant.
-
-Juste au moment où Adolphe leur avait parlé de Mathilde Anriquet, ils
-venaient de fixer leur choix sur Émilienne de Bégalit et dans les
-conditions les plus ravissantes: les parents de la noble héritière
-trouvaient Adolphe digne de leur fille et elle-même n'était pas sans
-laisser deviner un trouble charmant lorsque la conversation se portait
-sur ce jeune homme «accompli».
-
-Ce parti répondait sous tous les rapports à l'idéal de M. et de Mme
-Dovrigny.
-
-Émilienne était «belle femme» à la perfection, une déesse blonde,
-sculpturale au point de paraître un peu froide,--mais attendons l'amour,
-le bonheur conjugal et ses miracles. Elle était cultivée selon le
-meilleur programme mondain; son goût en n'importe quel genre était copié
-sur le bien classique. Elle répudiait, sans idée personnelle, tout ce
-qui n'était pas conforme aux traditions, aux opinions ou aux habitudes
-bienséantes. Elle était bien élevée au point de ne savoir envisager
-aucune espèce de hardiesse.
-
-Et ses parents donc! Ils étaient pareils à ceux d'Adolphe en plus
-austère,--leur code de l'honneur était plus agissant, plus intraitable
-que celui de M. et de Mme Dovrigny. Notamment, ils aimaient leur fille
-avec moins de faiblesse que n'en montraient ces derniers envers leur
-fils.
-
-Ainsi, on leur fit part de la situation avec loyauté: Adolphe, avant que
-l'on eût pensé à Émilienne pour lui, s'était amouraché de Mathilde, oh
-légèrement,--mais il était si délicat, que l'incident prenait une
-importance exagérée.
-
-Eh bien, les parents d'Émilienne furent d'avis que les Dovrigny
-n'avaient qu'à user de leur autorité et à imposer une rupture immédiate.
-
-Toutefois, ils acceptaient, en haussant les épaules, que l'on donnât le
-temps à Adolphe de revenir tout seul à un choix acceptable. Car ils ne
-doutaient pas un instant que leur fille ne l'emportât sur cette
-mademoiselle Mathilde; ils n'admettaient même pas qu'Émilienne fût mise
-en balance. Ils comprenaient qu'Adolphe craignait une scène
-disgracieuse, s'il rompait trop brusquement.
-
-Hélas, Adolphe demeurait inébranlable dans sa résolution d'épouser
-Mathilde et il insistait pour la présenter à ses parents. Ils ne la
-connaissaient que pour être allés secrètement l'examiner dans son
-bureau, à un guichet ouvert au public. Déchirés, portés à la fois à
-céder et à refuser, ils bornaient leur résistance au moyen administratif
-de l'atermoiement, où ils excellaient par atavisme.
-
-Le jour où ils recevraient Mathilde, ne reconnaîtraient ils pas, par ce
-fait, comme possibles, les fiançailles de leur fils?
-
-Finalement, après quelques semaines gagnées au moyen de prétextes, de
-diversions, de contre-propositions plus ou moins bien déguisées, M. et
-Mme Dovrigny durent se résigner.
-
-Mais, tenaces jusqu'au bout, ils spécifièrent très fort que cette
-première visite de mademoiselle Mathilde Anriquet n'était encore qu'une
-épreuve.
-
-Ils s'accrochaient à cette dernière imagination: que la jeune employée
-commettrait quelque incorrection, laisserait apparaître quelque
-infériorité qui choquerait Adolphe lui-même et justifierait une nouvelle
-opposition de leur part.
-
-Cela s'est vu souvent, cela est avec raison exploité au théâtre: une
-personne placée par les apparences trompeuses à un rang élevé,--et qu'un
-gros mot, qu'un geste trivial fait dégringoler au bas étiage qui est le
-sien véritable.
-
- *
-
- * *
-
-Le fatal dimanche est arrivé.
-
-Un programme a été arrêté d'avance.
-
-Cet après midi, Mlle Mathilde Anriquet ne sera accompagnée ni de son
-père ni de sa mère qui préfèrent, par sentiment des distances,
-modestement rester dans l'ombre,--(M. Anriquet est Contrôleur de chemin
-de fer),--elle viendra toute seule à cinq heures.
-
-Adolphe, seul aussi, tout d'abord, la recevra, l'introduira dans le
-salon,--puis il ira chercher ses parents et procédera à une présentation
-en règle--sans qu'à aucun moment soit posée, soit examinée la question
-du mariage.
-
-Dès le commencement de l'après midi, Adolphe et ses parents sont émus
-pour des causes différentes, mais à un degré pareil. Malgré eux, ils
-regardent l'horloge, ils calculent le temps avec anxiété.
-
-Quatre heures. On sonne. Quelle peut bien être cette visite?
-
-Surprise: c'est M. de Bégalit qui non seulement ignore où en sont les
-choses, mais reste persuadé qu'Adolphe sera son gendre, plus ou moins
-tôt, selon les circonstances et il les surveille de près les
-circonstances.
-
-Le père d'Émilienne est plus cérémonieux que d'habitude,--il est même
-grave, avec une solennité sous laquelle on devine la satisfaction
-triomphante.
-
---Mes chers amis, il s'agit de Mlle Mathilde. La Providence, vous le
-savez, veut que mon domicile avoisine le bureau de cette jeune personne
-et que je me trouve, de force, placé à un poste d'observation. Le hasard
-m'a fait souvent sortir en même temps qu'elle, et avoir à parcourir le
-même chemin qu'elle. C'est par moi que vous avez été renseigné
-franchement sur sa décence extérieure.
-
-«Aujourd'hui, j'ai un fait considérable à vous communiquer. Ce fait se
-rapporte au procès Bélinois qui s'est terminé hier.
-
-Que l'on imagine l'effarement d'Adolphe, et de M. et de Mme Dovrigny:
-Mme Bélinois, une femme de toute ordinaire extraction, avait tué, d'un
-coup de revolver, son mari, un potentat de la finance,--par légitime
-défense, prétendait elle,--par préméditation cupide prétendait le
-ministère public qui réclamait la peine de mort.
-
-Le procès avait passionné l'opinion: les uns souhaitant l'acquittement,
-les autres la condamnation.
-
-Mme Bélinois était une étrange figure: actrice débutante, mais élève
-remarquée du Conservatoire, elle avait été épousée pour sa beauté, pour
-son charme, pour sa _vocation d'amoureuse_.
-
-A entendre la défense, elle méritait le royal mariage qu'elle avait
-fait: toute la poésie et tout le dévouement et, notez bien, toute la
-vertu de l'amour habitaient en son coeur.
-
-Or sa vie conjugale avait été un véritable martyre: un mari brutal,
-sadique,--un homme jaloux, avare, égoïste avec férocité,--qui imputait à
-crime jusqu'à des démarches de bienfaisance, jusqu'à des dépenses de
-charité.
-
-Elle avait subi des outrages et des sévices; l'état de dépendance où la
-femme est mise par la loi était devenu le pire esclavage, la pire
-torture.
-
-Point de cupidité dans son explosion meurtrière: les clauses du contrat
-de mariage la laissaient aussi pauvre, veuve, qu'elle était, jeune
-fille.
-
-Bon. Mais à entendre l'accusation, si Mme Bélinois restait pauvre,
-c'était par surprise, par suite d'un faux calcul,--et aucune de ses
-allégations n'était prouvée: le mari n'avait pas outrepassé ses
-droits,--il avait réagi légitimement contre un abus d'indépendance qui
-était le grand mal de l'époque actuelle.
-
-«Certaines femmes étaient des insurgées, des anarchistes en rébellion
-contre les devoirs justement imposés à leur sexe.
-
-Le procès avait, par endroits, pris l'ampleur d'un réquisitoire contre
-le féminisme, contre l'amour même.
-
-Les huit audiences avaient accru l'émotion du public, mais l'avaient
-laissé presque aussi divisé que pendant l'instruction.
-
-Les efforts opposés de la défense et de l'accusation n'avaient fait que
-rendre le mystère impénétrable.
-
-A la vérité, l'on ne pouvait prononcer un jugement personnel que par
-l'intuition du coeur.
-
-L'accusée avait bien soutenu son rôle: des attitudes et des paroles
-tragiques, des cris palpitants, des protestations, des serments
-impressionnants. Mais n'était-elle pas une comédienne de profession?
-
-Les larmes de douleur et de désespoir n'avaient pas désarmé toutes les
-préventions,--non plus que la misère physique de cette malheureuse
-épuisée, rongée de fièvre, suppliciée par les interrogatoires,--mais qui
-gardait, pour certains yeux, une sorte de majesté indéfinissable.
-
-Maintenant revenons à nos personnages.
-
-Après une pause pour ne pas couper l'effarement de ses auditeurs, M. de
-Bégalit continue:
-
---On savait que le procès se terminerait hier samedi. Grâce au loisir de
-la semaine anglaise, une foule, tout de suite après le déjeuner, s'est
-massée sur la place Dauphine, devant la cour d'assises, pour attendre le
-verdict.
-
-«A quatre heures, la nouvelle de l'acquittement s'est répandue dans
-Paris. L'héroïne du procès devant être mise en liberté immédiatement,
-une partie de la foule a voulu la voir sortir.
-
-«En effet, une certaine porte s'est ouverte et la meurtrière acquittée
-est apparue, affreusement pâle, soutenue comme une agonisante, Parbleu!
-elle se sentait marquée du sang indélébile, elle se sentait une
-proscrite parmi les autres femmes.
-
-«Il est de fait qu'un grondement effrayant l'a accueillie. La foule
-réunie là était la partie hostile qui voulait lancer, et peut être
-exécuter son verdict personnel.
-
-«Il y a eu un instant critique. Sur le passage de la misérable, les
-huées augmentaient, des poings s'avançaient menaçants. Les exemples
-abondent de la populace brusquement déchaînée aussi terrible que la
-tempête, que l'ouragan.
-
-«Mais alors, une contre-manifestation,--une seule. Attention!
-
-«Avant que la menacée pût se réfugier dans un taxi, une jeune fille
-s'est précipitée à son secours, des fleurs offertes à la main.
-
-«Tel a été le geste, telle a été l'expression, tel aussi le fluide, que
-la foule a été immobilisée par la stupeur, le temps suffisant pour la
-fuite.
-
-«Hein? Vous imaginez l'inconcevable audace de la manifestante, isolée,
-détachée, se solidarisant avec la criminelle contre une foule
-entière,--au mépris de toute vergogne, au risque d'un mauvais parti.
-
-«Car elle a dû s'enfuir, elle aussi,--le répit n'a pas duré. Le
-chauffeur du taxi a eu la présence d'esprit de la saisir, de l'emporter
-sur son siège comme un bagage, pour la déposer hors des atteintes
-vengeresses.
-
-«Eh bien, attention! un degré s'ajoute encore à l'inconcevable!
-
-«Cette manifestante de la solidarité, cette intrépide pardonneuse et
-protectrice de la femme qui avait tué son mari, était une jeune fille en
-instance de fiançailles! Préparez vous: c'était Mlle Mathilde Anriquet.
-
-«Au revoir mes amis, je me ferais scrupule d'insister. Je me rends
-compte que vous avez besoin de solitude, je vous laisse à vos
-réflexions.»
-
- * * * * *
-
-M. de Bégalit parti, Adolphe et ses parents se regardent à grands yeux
-vides: ils ne savent pas, ils sont désemparés.
-
-Ils devraient évidemment partager la réprobation frémissante du père
-d'Émilienne, qui trouve abominable, monstrueux, qu'une jeune fille
-désireuse de se marier affiche, comme d'un élan irrésistible, son
-sentiment pour la criminelle qui a assassiné son mari.
-
-M. et Mme Dovrigny surtout devraient voir là, sans hésiter, le coup de
-théâtre escompté, la révélation qui, au dernier moment, démonétise un
-personnage sympathique par erreur.
-
-Mais la dose excessive empêche qu'un poison mortel tue sur le coup. Mais
-la dose excessive de monstrueux arrête le mécanisme intellectuel.
-
-L'acte de Mathilde est tellement inattendu que l'on ne comprend pas,--et
-l'incompréhension fait que l'on reste sans paroles, sans décision.
-
-Ah! mon Dieu, on sonne, on a sonné! C'est l'heure! Quoi faire? on ne
-sait pas.
-
-Le fils et les parents assis ne bougent pas. Ils oublient le cérémonial
-prémédité,--ils laissent la domestique introduire la visiteuse.
-
-Dans le cadre de la porte, apparaît la jeune fille,--celle dont l'on
-vient de parler,--celle d'hier: ses mains gantées ont offert les fleurs,
-son front, ses yeux, sa bouche ont exprimé la solidarité,--dans sa
-poitrine, son coeur a commandé l'élan inconcevable.
-
-Or l'entrée de Mathilde produit sur les trois personnages assis l'effet
-d'une irruption de clarté.
-
-Ils se lèvent, ils s'avancent d'instinct, par spontanéité curieuse,
-comme pour voir de près, comme pour toucher.
-
-C'est bien une irruption de clarté: Mathilde est vêtue de clair, une
-toilette sans artifice qui ne modifie aucune de ses proportions
-naturelles, une coiffure en béret qui n'ombrage pas la physionomie. Elle
-se présente bien droite, toute figure offerte, toute transparente de
-conscience: voici ma personne et voici mon âme.
-
-On lui tend la main par une sorte de nécessité contagieuse, par
-impossibilité de composer des attitudes, avec seulement dans les yeux,
-dans la pensée, cette certitude: elle est la même aujourd'hui qu'hier,
-elle n'a pas deux visages, elle n'a pas deux aspects.
-
---Bonjour Mademoiselle.
-
---Entrez donc, Mademoiselle.
-
-Les hôtes sont influencés, embarrassés, comme devant une personnalité
-non encore rencontrée; il semble que Mathilde apporte avec soi une
-atmosphère étrangère.
-
-Elle sourit, émue, pâlissante, rougissante:
-
---Je vous remercie, Madame, je vous remercie, monsieur, de vouloir bien
-me recevoir.
-
-On déplace les sièges pour chercher une contenance:
-
---Asseyez-vous, Mademoiselle.
-
---Vous êtes venue à pied?
-
-Mais M. et Mme Dovrigny tout à coup s'inquiètent affreusement. Adolphe a
-salué, a présenté: Mademoiselle Mathilde Anriquet... mes parents... Puis
-il est allé fermer la porte derrière Mathilde, mais grâce à cela il a
-disparu!
-
-Ah! mon Dieu, il se dérobe, il ne veut plus épouser Mathilde, il ne veut
-plus la voir. Le réquisitoire de M. de Bégalit l'a conquis en faveur
-d'Émilienne, l'héritière en possession de la beauté morale la plus
-régulière.
-
---Adolphe? demande malgré soi Madame Dovrigny.
-
---Adolphe a dû oublier quelque chose dans sa chambre, répond le père.
-
-Que va-t-il se passer?
-
-Le mieux n'est-il pas de faire que Mlle Anriquet devine à demi-mot «le
-changement» d'Adolphe.
-
-M. Dovrigny commence:
-
---Mademoiselle, vous nous avez trouvés réunis au salon parce que nous
-venions d'avoir une visite. La visite d'un ami intime, au courant de nos
-projets, et bien entendu aussi au courant de nos opinions. Or le hasard
-veut que cet ami habite...
-
-Ici, une exclamation de Mme Dovrigny.
-
-Voici Adolphe. Il a en effet été déterminé par le réquisitoire de M. de
-Bégalit.
-
-D'un bond, il a franchi les étages, puis il a couru à une boutique
-voisine. Et voici qu'il se précipite, des fleurs à la main:
-
---Mademoiselle Mathilde, chacun son tour. On vous a vue hier!
-
---Oui! fait Mathilde, les yeux émerveillés. Et vous aujourd'hui...
-
---Et moi aujourd'hui, du même coeur que vous...
-
-Selon la loi éternelle, M. et Mme Dovrigny ont toujours trouvé
-qu'Adolphe était le plus beau garçon qui existât au monde. Mais, en ce
-moment, par son geste, son attitude, son sourire,--ils lui voient une
-beauté qu'ils ne lui connaissaient pas, une beauté comme vaporeuse, qui
-saisit, qui donne envie de pleurer. Oui! eux, en adoration depuis vingt
-cinq ans devant leur fils, ils ne l'avaient pas encore bien vu.
-
-Vraiment ceci est nouveau pour eux: il a un large front où se joue la
-lumière, ses yeux s'attendrissent d'un éclat miroitant, la bonté décidée
-frissonne sous sa fine moustache. Comment des lèvres closes, peuvent
-elles, en s'avançant à peine, exprimer tellement l'action et la bonté?
-
-Ils sentent qu'Adolphe, après la condamnation de Mathilde par M. De
-Bégalit, a, lui aussi, obéi à l'élan que rien n'arrête,--et que là,
-_dans cet inconcevable_, est la grande beauté.
-
-Ils sentent par leur fils adoré.
-
-Adolphe matérialise, rend perceptible pour eux le sublime, le bien qui
-ne se définit pas, qui n'a pas de mesure, qui ne se voit que par les
-yeux du coeur.
-
-Et voilà qu'ils aiment, à en pleurer aussi, Mathilde, la petite
-parisienne, la modeste fille sans apanage aucun,--mais la
-personnification d'une bien haute espèce féminine.
-
-Une femme était en danger, menacée par la foule qui hurle et qui lapide.
-Mathilde s'était jetée devant la blessée que l'on voulait achever.--Quel
-éternel emblème! Mathilde avait tenu en respect la barbarie aveugle en
-brandissant des fleurs!
-
-Comment battait-il donc ce coeur apitoyé pour avoir ainsi vaincu les
-coeurs impitoyables?
-
-Ah! mes amis, combien le sens de la beauté est-il entré chez les
-Dovrigny, dans leur maison, dans leur conception, dans leur existence,
-dans leur substance tressaillante!
-
-Voilà qu'ils ont cette faculté d'exprimer, d'un regard, ce qu'il y a de
-plus délicat en nuance et en sensibilité; voilà qu'ils se demandent,
-d'un regard, qui des deux, par justice, ils doivent embrasser en
-premier: Adolphe ou Mathilde?
-
-Car enfin Adolphe a deviné Mathilde; il a su, avant elle même, de quelle
-bravoure elle était capable,--il a, dès le début, annoncé qu'elle était
-mieux de coeur que n'importe laquelle.
-
-Allons! égalité! embrassons les ensemble: Mme Dovrigny, Mathilde; M.
-Dovrigny, Adolphe,--et puis faisons l'échange. Il ne faut pas faire de
-jaloux quand on a deux enfants.
-
-
-
-
-LA TOMBOLA
-
-
-Dès qu'ils eurent trouvé des compatriotes à Paris, les réfugiés reçurent
-l'adresse d'un certain Monsieur Saumony qui se chargeait, uniquement en
-qualité d'intermédiaire, de trouver acheteur et d'obtenir le prix
-maximum pour tout objet vendable, si insolite qu'en fût la nature, si
-petite ou si grande qu'en fût la valeur.
-
-La famille Vardikof, échouée dans un taudis du quartier St. Paul, se
-composait de cinq personnes: le père, un chimiste quadragénaire, la mère
-et trois enfants: deux garçons, l'un de dix ans, l'autre de douze
-ans,--et une fille, Sonia, dix-huit ans, une pure merveille de beauté.
-
-Les Vardikof, là-bas, faisaient partie de la bourgeoisie aisée. Ils
-s'étaient expatriés, après avoir sacrifié tout ce qu'ils possédaient de
-non dissimulable, et amassé une assez forte provision de papier monnaie.
-Ce viatique n'avait pas suffi, et des perles fines, des bijoux précieux
-avaient fourni, au fur et à mesure, les ressources indispensables pour
-une tragique odyssée où les malheureux avaient affronté les pires
-dangers, et enduré les pires souffrances.
-
-Comme les parents étaient épuisés de fatigue et de maladie, Sonia qui
-avait appris le français, dut se charger de porter à M. Saumony la
-dernière épave: un joyau d'héritage, une sorte de pendentif auquel on
-attribuait un gros prix à raison de son antiquité.
-
-Brun grisonnant, barbu, la figure anguleuse sans dureté, d'une
-impassibilité complaisante, M. Saumony, habillé de noir comme un chef de
-bureau, recevait dans un cabinet au mobilier administratif, d'un luxe
-solide, sans éclat. Assis dans un fauteuil profond qui le grandissait ou
-le rapetissait à volonté, il avait devant lui, sur une vaste table
-d'acajou, des dossiers, des notes financières imprimées, et aussi des
-instruments de précision, des loupes, des compas, des balances.
-
-Quand il parlait, sa physionomie était d'un enquêteur et d'un inventeur,
-de telle façon qu'il donnait espoir à la manière d'une célébrité
-médicale. Comme le malade à bout de forces croit qu'un miracle du prince
-de la science lui rendra la santé,--de même, le besogneux à bout
-d'expédients attendait, du minutieux intermédiaire, quelque sauvetage
-miraculeux.
-
-Il habitait, boulevard Haussmann, un appartement discret sur la cour.
-Aucune enseigne extérieure; sa profession marquée sur des cartes et
-répétée par le concierge était avocat-expert. Un trait d'union, reliait
-les deux mots et en faisait un terme spécial. M. Saumony n'appartenait
-pas au barreau, il ne plaidait pas devant le tribunal; il défendait les
-intérêts de ses clients vendeurs auprès de ses clients acheteurs.
-
-Il répondait lui-même à l'appel du timbre d'entrée. Des tapis
-conservaient le silence; une lumière froide éclairait l'antichambre; un
-long couloir, où l'on ne pénétrait pas, contenait une solitude
-mystérieuse.
-
- *
-
- * *
-
-Sonia se présenta avec décision et annonça qu'elle apportait un joyau de
-grande valeur.
-
-M. Saumony l'accueillit avec le regard ordinaire d'un fonctionnaire qui
-reçoit du public,--mais, quand il la fit asseoir, ses yeux prirent,
-d'elle, un instantané secret.
-
-Il examina soigneusement l'objet à vendre et son appréciation fut
-prononcée sur un ton de compétence indiscutable: cet objet avait pour
-caractéristique d'être vieux et démodé, mais non point d'être ancien.
-Les pierreries en étaient naturelles, mais non de l'espèce des gemmes
-précieuses; il valait tout juste quelques centaines de francs.
-
-Selon l'effet habituel produit par l'attitude toute puissante de M.
-Saumony, Sonia, déçue et convaincue, ne se découragea pas. Elle insista
-sur le secours beaucoup plus important dont la famille avait
-besoin,--par l'obscure impulsion de faire appel à une science, à un
-pouvoir, à un génie miraculeux.
-
-Elle exposa que l'on manquait des choses de première nécessité: linge et
-vêtements. Elle-même, Sonia, portait présentement une toilette
-d'emprunt. Son père, M. Vardikof, ne pourrait pas, avant plusieurs
-semaines, pourvoir par son travail à l'existence quotidienne et enfin,
-suprême aveu, à partir d'aujourd'hui, la nourriture était fournie à
-crédit,--sur le vu du fameux pendentif.
-
-C'étaient donc plusieurs milliers et non plusieurs centaines de francs
-qu'il fallait trouver, sous peine de périr littéralement.
-
-M. Saumony répéta: plusieurs milliers de francs;--sans sourciller,
-simplement pour peser, eût-on dit.
-
-Comme Sonia le regardait d'un air d'attente, il ajouta, censément
-estimation faite:
-
---Disons cinq mille, pour préciser.
-
-Sonia, à son tour, répéta posément:
-
---Cinq mille, ce serait bien.
-
-M. Saumony, en physicien, en opérateur qui commence une création dont il
-possède la formule, demanda d'un air méticuleux:
-
---Votre père ne possède pas de titres financiers, même non cotés? pas de
-documents politiques? pas de lettres compromettantes?
-
---Non, rien d'autre que ce que je vous apporte.
-
---Ah! même pas de papiers, même pas de témoignages dangereux pour des
-tiers... Et vous, dans les difficultés de l'exode,--vous n'avez pas été
-violentée?
-
-Cette question s'associait à l'idée de tiers susceptibles d'être
-accusés,--elle était toute naturelle, vu les circonstances auxquelles M.
-Saumony faisait allusion, et aussi vu le portrait de Sonia.
-
-Le mois de juin s'embrasait d'un soleil oriental. Sonia portait un
-costume d'étoffe légère, bleu foncé, au moulage à demi décolleté, à demi
-raccourci selon la mode.
-
-De proportion parfaite, ni petite ni grande, assez large de buste, sa
-taille s'amincissait sur le galbe des hanches. Des petites mains, des
-petits pieds, de fins poignets, de fines chevilles,--les bras et les
-jambes ronds et renflés, visiblement d'un grain lisse et serré. Les
-cheveux en or sombre; la carnation de blancheur éblouissante attendrie
-de tons roses, les yeux de diamant noir, avec de longs cils qui
-s'abaissaient, en un jeu émouvant, sur des traits pareils, en leur
-céleste grâce, aux traits que l'on prête aux images d'églises.
-
-Elle répondit avec une heureuse vivacité:
-
---Non, aucune violence, j'ai eu la chance d'échapper à des embûches, à
-des agressions abominables.
-
-M. Saumony la regardait parler, il examinait sa sincérité d'accent,
-comme il avait examiné l'ancienneté du pendentif.
-
-Il marqua d'un hochement l'expertise favorable. Alors, brusquement,
-Sonia comprit. Elle se tut, elle se leva en reculant sa chaise, dressée,
-combative, les yeux agrandis, en personne habituée à mesurer les dangers
-sans perdre la tête.
-
-M. Saumony répliqua comme si des paroles précises avaient été échangées.
-A côté de l'horreur sous-entendue, il imposa l'imagination pratique du
-sauvetage.
-
---Vous diriez à vos parents et à l'entourage que ce joyau a trouvé
-acquéreur au prix espéré de plusieurs milliers de francs. Il n'y aurait
-aucune perte d'estime pour personne; car le déshonneur, qui est le
-verdict du monde, n'existe pas si le monde ignore la vérité. Tandis
-qu'au contraire, les gens qui ont fait crédit à votre père sur cette
-fausse valeur, croiraient à la malhonnêteté, si vous n'aviez que le prix
-réel à déclarer.
-
-Un long silence. Puis Sonia bougea le front, une lueur farouche
-signifia:
-
---Quand? Comment?
-
-Certain marché doit s'exécuter au plus vite. La personne cessionnaire ne
-peut pas continuer sa vie ordinaire avec la perspective de l'opération
-en suspens. Elle peut se laisser deviner par ses proches, elle peut
-changer de volonté,--elle peut mourir...
-
-M. Saumony spécifia:
-
---Venez demain, ici même, à cinq heures, chercher la réponse définitive.
-
-Il employait à dessein cette formule ambiguë de «chercher la réponse
-définitive»; il semblait laisser un aléa, il rendait ainsi supportable
-l'épouvantable perspective.
-
- *
-
- * *
-
-Au lieu de recevoir Sonia, comme la veille, dans son cabinet qui donnait
-sur l'antichambre, M. Saumony la conduisit au bout du couloir dans un
-petit salon à lourdes tentures.
-
---Vous n'avez qu'à vous asseoir et à attendre.
-
-Il la laissa seule, porte close, sans autre explication.
-
-Sonia, immobile au milieu de la pièce, vit qu'elle contenait des meubles
-divers, mais un seul siège: un divan vert avec des coussins rouges et
-tout à coup, au jour, près de la fenêtre, quelque chose frappa sa vue:
-sur un guéridon, des billets de banque, se dépassant l'un l'autre, pour
-être comptés sans que l'on y touchât, un, deux, trois, quatre, cinq.
-
-Le saisissement fit faire à Sonia un pas en arrière: quoi? ici-même? Ce
-n'était pas seulement la réponse qu'il s'agissait d'entendre!
-
-Mais aussitôt, elle sentit en quelque sorte contre son dos, la maison
-qui l'empêchait de reculer. La maison qu'elle venait de quitter: sa mère
-l'avait embrassée gravement, ses frères lui avaient souri en prisonniers
-qui attendent d'avoir des chaussures pour sortir, son père sommeillait
-dans un mauvais fauteuil, près de la table où traînait une ordonnance de
-médecin non portée au pharmacien.
-
-Alors elle avança vers le guéridon, posa son réticule sur les billets et
-alla s'asseoir, pareille à une nihiliste qui guette l'instant de
-commettre un attentat: toute sensibilité arrêtée par le moyen physique
-de serrer les maxillaires et de fixer le vide.
-
-Presque tout de suite, la porte fut ouverte par un monsieur bien
-habillé, pas jeune, l'âge d'un père de famille. Il s'approcha en parlant
-d'une voix basse, hésitante, avec des sourires carnassiers. Sonia
-feignit de ne pas comprendre le français; d'ailleurs un bourdonnement
-martelait ses tempes et l'empêchait de percevoir toutes les syllabes des
-mots.
-
-La pire abomination fut la durée du drame. Le sauvage effort de la
-volonté l'avait maintenue muette et désarmée, mais un tremblement
-convulsif l'avait tout de même rendue un personnage animé. Son bourreau
-avait donné aux tressaillements des répliques caressantes,--jusqu'à
-cette hallucination finale: on voulait poignarder ses parents, elle leur
-faisait un rempart de son corps; malgré la douleur, elle ne crierait
-pas...
-
-Mais ensuite, pas de prostration, pas de défaillance ni de désespoir.
-
-Sonia avait revécu l'une de ces péripéties de l'exode où l'on avait
-franchi, la nuit, un espace exposé au tir des sentinelles. Sans gémir,
-sans ralentir, on s'était déchiré aux aspérités forestières, on s'était
-enlisé dans la boue des fondrières. La pire souffrance avait été
-l'anxiété, l'horrible longueur du temps,--et une fois le but atteint, on
-avait en quelque sorte oublié les meurtrissures et les souillures. Il y
-avait une telle distance entre le danger d'être tué et le fait d'être
-seulement meurtri et sali, que le soulagement du sauvetage avait couvert
-toute autre sensation. Quant au prétendu crime de l'évasion, que l'on
-avait commis,--on n'en avait même plus conscience.
-
-Le tortionnaire disparu, Sonia, en fugitive experte, s'était glissée
-sans bruit dans le couloir et avait retrouvé la porte de sortie. Dans la
-rue, elle avait eu l'impression de retrouver l'espace libre, le
-mouvement de la vie, qu'elle avait cru perdu, dont elle avait été séparé
-pendant un temps infini: on était sauvé; alors tant pis, elle respirait,
-la lumière du ciel était bonne à goûter encore.
-
-A la maison, certes, on avait regardé comment elle entrait: mais
-seulement pour deviner si elle rapportait une bonne réponse et vraiment
-l'on n'avait vu que son réticule présenté à sa mère et les cinq billets
-de mille francs qu'il contenait. Tout le monde avait ri, Sonia
-elle-même: un rire de victime en révolte contre le monde.
-
- *
-
- * *
-
-Au bout d'un mois, voilà que Sonia revint, à l'insu de ses parents,
-solliciter M. Saumony: la santé de son père n'était pas encore
-rétablie,--pour le salut de la famille, il faudrait de nouveau obtenir
-plusieurs milliers de francs.
-
-Sonia aurait un emploi dans une banque, la semaine prochaine, elle
-ferait croire à la maison qu'on lui consentait l'avance de plusieurs
-mois d'appointements; surtout, elle paierait en secret une partie des
-dettes, pour que l'on continuât, dans le quartier, à faire crédit.
-
-Au lieu de présenter, dans ses mains, quelque objet vendable,--par la
-tragique misère de son attitude, elle présentait sa beauté de statue de
-marbre.
-
-M. Saumony se rendit compte et développa une réponse appropriée.
-
-La grande considération dont il jouissait dans la meilleure société
-tenait à ce qu'il n'avait jamais commis de tromperie à l'égard de
-personne,--la tromperie fût elle indiscernable, ou même plus avantageuse
-au client que la réalité.
-
-Or, Sonia n'avait plus son innocence, la seule chose qui valût plusieurs
-milliers de francs,--et lui, M. Saumony, n'était pas homme à céler cette
-absence de valeur.
-
-Alors, sans tromperie, l'on tombait à une estimation de quelques
-centaines de francs.
-
-Pourquoi? puisque la statue, en son dessin, n'avait rien perdu de sa
-beauté.
-
-Pourquoi? parce que la beauté sans attribut ne dépassait pas un certain
-taux.
-
-Pour que l'on atteignît à une grosse demande, il fallait que le
-véritable objet du marché fût _le sacrilège à commettre_.
-
-Le sacrilège! valeur imaginaire et pourtant irrésistible et supérieure à
-toute valeur positive. Or, avec une jeune fille, le sacrilège n'existait
-qu'une fois.
-
-Voyez la suprême influence de l'imagination: Sonia, telle qu'elle était,
-ne valait pas une femme beaucoup moins séduisante, mais enchaînée par la
-sainteté du mariage. Une femme mariée avait l'avantage d'offrir le
-sacrilège constamment renouvelé.
-
-Malgré cette évidente démonstration, Sonia immobile, butée dans son
-sauvage héroïsme, répéta d'un ton d'exigence presque menaçante: je ne
-veux pas laisser mourir mes parents.
-
-Le fait que l'on crût obstinément à son pouvoir surnaturel portait en
-effet M. Saumony à prouver qu'il tenait toujours quelque ressource en
-réserve.
-
---Il n'y a pas de problème insoluble, dit-il pensivement. Procédons par
-tâtonnement.
-
-«La valeur présente est, supposons, de cinq cents francs, et nous en
-cherchons cinq mille. Donc la solution est cinq cent multiplié par dix.
-
-«Nous refusons de faire dix ventes additionnées, mais nous pouvons
-trouver dix souscripteurs pour une seule vente: cela s'appelle une
-tombola.
-
-Sonia eut un affreux haut le corps:
-
---Hein? quelle désignation...?
-
-M. Saumony la rassura:
-
---La désignation sera aussi anonyme que possible, tout en étant
-compréhensible d'un clin d'oeil et plutôt flatteuse que dégradante: un
-objet d'art.
-
-«Ce procédé, d'ailleurs, doit vous être indifférent, il ne change rien à
-votre résolution,--il ne la rend pas plus pénible; j'aurais pu en user
-sans vous le dire, et vous ne devez vous attacher qu'au résultat
-providentiel.
-
- * * * * *
-
-Les dix billets de tombola furent aisément placés dans un cercle de
-notables financiers.
-
-Le gagnant fut un sexagénaire soucieux de n'abréger sa vie par aucun
-excès.
-
-Ma foi, il fit cadeau du billet à son neveu, avec qui il se montrait
-assez libre sur le chapitre des choses galantes.
-
-Il avait sa théorie au sujet des lois naturelles,--et--par le même souci
-qui le rendait modéré à raison de son âge,--il avait songé à ce que
-Roland, aux approches de la majorité, ne contrariât pas la nature par
-une absurde sagesse.
-
-Ses largesses d'oncle à héritage s'accompagnaient toujours de quelque
-plaisanterie conseillère:
-
---Tiens, tu dois avoir des notes de fleuriste et de bijoutier à payer.
-
-Cette fois, il lui expliqua rapidement que le billet de tombola n'était
-pas nominatif. C'était une entrée,--ou une quittance,--grâce à quoi, le
-porteur devait, à une adresse et à une heure indiquées, prendre
-possession de l'objet d'art gagné, sans autre formalité que les
-compliments préliminaires. Il s'amusa du double sens que prenait, dans
-l'occurrence, l'expression de: prendre possession.
-
-Roland avait, à vingt ans, une élégance physique développée par les
-sports,--grand, large d'épaules, mince de taille, des cheveux blonds
-rejetés en arrière, un soupçon de moustache, le front intelligent, les
-yeux doux, il était, par sa figure, du type normand-parisien: un beau
-garçon, mais qui ressemblait en somme à nombre de ses camarades de
-l'École de droit.
-
-Il avait pourtant un avantage sur eux, un agrément personnel: un air de
-jeunesse vraie, naïve, gentille, familiale, l'air (comme on dit)
-«d'avoir un caractère plus jeune que son âge»,--un air d'adolescent qui
-a encore des qualités, des sentiments, des innocences d'enfant.
-
-Le fait qu'il avait obéi de bonne heure à la nature, selon le souhait de
-son oncle, avait tout au moins eu ce résultat heureux d'empêcher son
-imagination de se pervertir. Et le fait même d'avoir aisément connu
-l'amour vénal avait beaucoup diminué, pour lui, l'importance de l'amour.
-
-M. Saumony, en psychologue et en homme d'affaires honnête qui exige
-qu'on lui fasse confiance, avait traduit pour les intéressés le mot:
-objet d'art, simplement par: une femme,--avec le geste de poser un loup
-sur un visage.
-
-Et en effet, le mystère même, l'absence même de toute précision avait
-contribué au placement immédiat des billets,--on était sûr d'avoir
-quelque chose de rare, la surprise réservée offrait un attrait de plus.
-
-Roland fut particulièrement affriandé: l'on a recours à la tombola pour
-un objet qui n'est pas de vente ordinaire, donc, «une femme» cela ne
-signifiait pas une courtisane, et cela ne signifiait pas non plus une
-ignorante de l'amour.
-
-Il se persuada que son rêve non encore satisfait allait enfin se
-réaliser: celui de prendre dans ses bras une femme mariée appartenant à
-une certaine classe.
-
-Puisque l'intermédiaire avait observé une telle discrétion, il ne
-pouvait s'agir que d'une bourgeoise trop coquette ayant fait des dettes
-à l'insu de son mari.
-
- *
-
- * *
-
-Comme lors du premier sacrifice, Sonia était assise dans le petit salon
-au divan rouge et vert,--comme la première fois, elle s'apprêtait, dans
-l'insensibilité farouche, à laisser un visiteur quelconque s'approcher
-d'elle en violation du respect humain,--et elle s'efforçait de maîtriser
-un indomptable tremblement, elle s'efforçait de fixer, par les yeux de
-la pensée, les êtres chers qui pâtissaient à la maison.
-
-Roland ouvrit la porte avec une émotion de débutant: cette «dame» serait
-sans doute intimidante; comment n'être ni brutal, ni ridicule?
-Jusqu'alors, il avait eu besoin de peu d'initiative avec ses partenaires
-complaisantes.
-
-Il fut très étonné: la personne qui attendait n'avait pas l'apparence
-d'une femme mariée,--(ce mot, il ne savait pourquoi, évoquait dans son
-idée une femme de trente ans). Sauf la pâleur pétrifiée, l'inconnue, par
-sa jeunesse, par son habillement genre midinette, lui rappelait
-certaines acquisitions précédentes.
-
-Il apprécia, toutefois, instantanément: l'inconnue était une jeune
-personne, pas neuve, (une femme),--mais pas professionnelle et d'une
-impressionnante beauté. L'intermédiaire n'avait pas trompé son
-monde,--et la mise en tombola se justifiait, somme toute.
-
-Il n'éprouva pas l'intimidation redoutée, il se sentit seulement guindé
-par «l'inaccoutumé et par le désirable excessif.» Pourtant, il sut
-affecter une assez galante désinvolture:
-
---Mademoiselle, c'est moi le favorisé des dieux, c'est moi l'heureux
-mortel autorisé à l'admiration de la divinité...
-
-Sonia, renseignée maintenant sur l'horreur masculine, s'était promis une
-résignation plus sauvage que la première fois,--elle avait résolu de
-réduire au minimum l'affreux souvenir à emporter,--par exemple, de ne
-pas ouvrir complètement les yeux, de ne pas même regarder son bourreau.
-
-Mais le condamné à mort, quel que soit son courage, ne peut pas
-s'empêcher de regarder l'apprêt du supplice.
-
-Sonia ne put s'empêcher de bouger les yeux vers le visiteur et même,--à
-l'encontre de sa résolution,--de les ouvrir plus grands qu'elle ne
-l'avait fait la première fois.
-
-L'impression confuse d'une erreur la saisit tout d'abord: elle
-s'attendait à voir «un monsieur», pareil en âge, en corpulence, à
-l'auteur du viol virginal,--comme si les amateurs de chair fraîche
-devaient être tous du même modèle à la fois banal et reconnaissable.
-
-Elle laissa Roland avancer, sans le quitter du regard, sans paraître
-avoir entendu sa phrase de présentation,--mais quand, nécessairement,
-selon l'invitation de la mise en scène,--il s'assit près d'elle, quand
-son assise à elle fut remuée par l'élasticité du divan,--elle se leva
-d'un bond, elle s'écarta de côté, horrifiée, menaçante, prête à se
-défendre, et elle cria:
-
---Non! allez vous en...! Je ne veux pas...! allez vous en!
-
-La révolte physique et spirituelle qu'elle n'avait pas ressentie assez
-frénétique pour sauver sa virginité,--cette révolte folle, furieuse,
-incoercible se produisait maintenant: rétraction de tout l'être, de
-l'âme, de la substance intime,--rétraction forcenée de l'instinct, comme
-au lèchement de flammes dévorantes.
-
-Et tant pis pour le lendemain! tant pis pour le cruel, pour le hideux
-martyre de la misère! tant pis pour la catastrophe où s'engloutirait la
-famille: la mort réelle, plutôt que le genre de mort qui la menaçait en
-ce moment.
-
-Roland, surpris, se leva; de toute évidence, on ne lui faisait pas une
-comédie pour obtenir une gratification supplémentaire. Il resta sur
-place et ne trouva qu'à protester de sa bonne foi:
-
---Permettez, je croyais... on m'avait dit... et M. Saumony m'a amené
-devant la porte.
-
-Sonia recula encore d'un pas, rendue plus révoltée:
-
---Oui, mais je renonce... On rendra l'argent... vous direz que j'ai
-refusé... que je n'ai plus voulu...
-
-A la perspective de réclamer, de déclarer la déconvenue, l'amour-propre
-de Roland se sentit blessé:
-
---Je dirai... en effet, je devrai dire... Mais comment se fait-il?...
-une convention existait, sans exception annoncée... cette convention
-tenait jusqu'à mon arrivée, puisque vous étiez là...
-
-Une gesticulation d'horreur:
-
---Eh bien?
-
---C'est moi, qui demande: eh bien?
-
-Nouvelle gesticulation accompagnée d'une exclamation de plus en plus
-frémissante:
-
---Eh bien, pas vous!... pas vous!... laissez moi!... ne m'approchez
-pas!...
-
-Le froid mortel qu'un homme éprouve devant un échec qui l'oblige à
-douter de sa valeur intime la plus chère,--devant un échec qui atteint
-sa sensibilité vitale même. Cette notion pénétra Roland sous forme de
-frisson: alors, n'importe qui, mais pas moi? Puis-je donc paraître si
-antipathique? si odieux?
-
-Un long moment, il demeura muet, immobile. Mais voilà que Sonia se
-tenait, non pas les yeux fuyant de répulsion, de dégoût,--mais fascinée,
-atterrée, les yeux agrandis, les yeux comme enserrant toute sa personne
-à lui dans une étreinte de lutte.
-
-Alors, tout à coup, Roland ressuscita; un afflux chaleureux alluma
-l'éclair de sa pensée:
-
---Ce qui serait tolérable de n'importe qui, ne l'est pas de moi, parce
-que je suis différent des autres, je suis au dessus, je suis mieux... Je
-dépasse la prévision supportable... je suis impressionnant au delà de ce
-que la personnalité d'autrui peut tolérer. Parbleu! certaine gêne
-d'amour-propre, certaine pudeur d'imagination, je ne l'ai que devant tel
-camarade de haute valeur intellectuelle.
-
-D'un virement du front, malgré soi, il s'assura, dans la glace, de son
-incomparable prestance et la réflexion continua:
-
---Si mon oncle avait voulu profiter du billet? De mon oncle, la
-monstruosité n'aurait pas dépassé le supportable!
-
-Brusquement, il faillit s'exclamer tout haut, ce fut un jaillissement de
-lumière éblouissante:
-
---Ah! ah!... c'est que... _c'est que moi, je suis de même âge
-qu'elle!..._
-
-Puis cette logique éclata, fulgurante:
-
---L'attentat deviendrait révoltant au delà de toute possibilité, à cause
-de notre jeunesse pareille... ah! ah!... il y a équivalence humaine...
-
-Une éclosion se faisait en lui, il murmura inconsciemment:
-
---Je comprends.
-
-N'est-ce pas, il était là avec sa dignité _d'homme_, elle était là, avec
-sa dignité de _femme_. L'expression entendu de son oncle, «une femme»,
-changeait de sens; elle prenait une grandeur immense: «une femme», une
-individualité humaine complète, avec les plus hauts attributs de la
-conscience.
-
-Il recevait la révélation totale du _féminin_: la révélation du réservé,
-du respectable, du _sacré_ de l'autre sexe.
-
-Jusqu'alors, au moment de ses achats amoureux, il n'avait jamais pensé
-ni à sa mère, ni à ses soeurs. Comme si un sursaut de sentiment
-religieux remplaçait sa virile capacité, il se rejeta en arrière pour
-proférer à voix timide:
-
---Je m'en vais... Vous avez raison de refuser... Et je ne dirai rien...
-Vous êtes quitte... je m'en vais... pardon...
-
-A sa figure de garçon encore inoffensif, à sa voix de petit garçon qui
-croit encore au règne maternel, on percevait qu'il éprouvait la même
-émotion que Sonia, à propos de leur commune ressemblance humaine.
-
-Alors, en le voyant se reculer, se déplacer vers la porte,--l'héroïque,
-la nihiliste qui n'avait pas pleuré encore du misérable sort de la
-famille, ni de son misérable sort à elle-même,--la farouche qui n'avait
-pas pleuré aux pires douleurs, au pire outrage,--se mit à pleurer selon
-son âge, selon sa complexion, selon sa nature de jeune fille. Roland
-avait si bien prononcé: pardon,--qu'il avait comme fait cesser la
-méchanceté du monde,--alors la révolte faisait place à la pitié de soi.
-
-Roland sentit qu'il y avait de la brutalité encore dans son départ,
-qu'il y avait une affreuse allusion dans cette parole: «vous êtes
-quitte»,--lui aussi, il s'attendrit selon son âge.
-
-Vous savez, comme deux enfants malheureux, deux enfants qui ont peur ou
-qui ont du chagrin, s'embrassent d'un même coeur?
-
-Roland demanda:
-
---Voulez-vous qu'on s'embrasse en frère et soeur?
-
-Sonia releva le front.
-
-Et, sensation des lèvres aux joues, sensation des âmes rapprochées, ce
-fut vrai: en frère et soeur.
-
-
-
-
-LE PETIT FRÈRE
-
-
-M. Passerot, modeste employé d'administration et sa femme habitaient à
-Belleville un logement au premier étage d'une haute maison drôlement
-placée en face de l'un de ces derniers vestiges du vieux Paris: un
-pavillon de deux étages, couvert de tuiles, sans boutique au
-rez-de-chaussée.
-
-L'occupante, Mme Le Guetteux, était une matrone qui prenait des
-pensionnaires,--autrement dit: chez qui des femmes, à leur terme,
-venaient séjourner le temps de leur couches. Elle se tenait «en bas», et
-avait «au dessus» huit chambres à accoucher,--selon sa propre
-expression. C'était une vieille praticienne, à figure de sorcière
-joviale, connue et estimée de tout le quartier.
-
-Les Passerot, des parisiens bien assortis, du type agréable, âgés d'une
-trentaine d'années, avaient une petite fille et, vu la vie chère, ne
-voulaient pas d'autre enfant.
-
-Or, certainement par l'influence locale, dès l'âge de quatre ans, Suzon
-déjà maternelle avec sa poupée, se mit à convoiter «un petit frère de
-vrai.»
-
-C'était bien naturel: on demeurait en face de la marchande.
-
-Suzon ne pouvait douter que ce fût Mme Le Guetteux qui vendît les petits
-frères, puisque, pour ses yeux d'enfant, le spectacle habituel offert
-par le pavillon était celui d'une boutique de commerçant: toutes les
-dames entrantes avaient les mains vides et toutes les sortantes avaient
-un poupon dans les bras.
-
-Suzon, blondinette rose, fine et sensible, reproduisait le joli minois
-chiffonné de sa mère,--et tenait de son père, par l'esprit, par la
-distinction à demi sérieuse.
-
-Tout d'abord, elle n'avait pas semblé faire de différence entre sa
-poupée et un petit frère de chez Mme Le Guetteux:
-
---Prends garde, maman, si tu fais la robe de ma Catherine trop juste, ce
-sera comme à moi, faudra la rallonger l'année prochaine.
-
---Oh, maman, fais lui un bavoir s'il te plaît, car elle aura bientôt mal
-aux dents.
-
-Mais cette confusion du factice et du vivant n'avait pas duré. La
-voisine, porte à porte sur le palier, avait acheté un bébé qui remuait,
-qui miaulait. Suzon voyait avec jalousie Joséphine, la grande soeur de
-huit ans, le trimbaler en chantant,--alors Suzon avait réclamé pareil
-bonheur et il avait fallu, journellement, lui promettre d'aller chez Mme
-Le Guetteux faire un achat «dès que l'on aurait assez d'argent.»
-
-A cinq ans, elle faisait les commissions pour lesquelles «on n'avait pas
-besoin de changer de trottoir.»
-
-Dans la rue, elle n'oubliait jamais de surveiller le pavillon de la
-sage-femme,--elle s'arrêtait même, en attente, de longs moments et
-parfois elle avait la joie suprême de voir sortir une dame qui emportait
-un petit frère.
-
-Un après midi, à la tombée de la nuit, une jeune acheteuse, à peau
-olivâtre, de physionomie étrangère, traversa la rue tout droit vers
-Suzon qui était en faction et qui s'agita d'une façon si parlante que
-cette question s'imposa:
-
---Qu'est-ce que tu veux, ma petite?
-
-Suzon répondit avec exaltation:
-
---C'est un petit frère que vous avez d'enveloppé,--si vous vouliez me le
-prêter un peu, je suis assez forte pour le porter, vous verriez...
-
-Un silence; puis, chez l'étrangère, le rire d'une maligne inspiration:
-
---Fais voir si tu peux le porter... oh, très bien... Et tu demeures
-ici,--alors je te le donne; oui, tu peux l'emporter, sauve-toi vite
-avec...
-
-Suzon s'élança et se mit à pousser des cris frénétiques avant même qu'on
-ne lui eût ouvert la porte:
-
---Maman! maman! J'en ai un!... j'en ai un petit frère, une dame vient de
-m'en donner un.
-
-Mme Passerot trouva cette plaisanterie imprudente; Suzon pouvait laisser
-choir le poupon, mais il y avait tout de même de quoi rire:
-
---Où est-elle, cette dame? elle monte, ou bien elle attend en bas?
-
-La dame ne montait pas, et quand, au bout d'un instant, la maman regarda
-par la fenêtre, elle ne vit personne en bas. Effarée, elle courut chez
-la sage-femme; celle-ci ne fut pas très étonnée de l'aventure: la
-sortante, avait parlé d'abandonner son enfant à l'Assistance Publique.
-
-M. Passerot rentra de son bureau. Que faire? Il fut d'avis qu'il fallait
-simplement restituer l'innocent à Mme Le Guetteux qui, selon son rôle,
-s'adresserait à l'administration municipale.
-
-Mais Suzon, rendue anxieuse par les airs mécontents et les conciliabules
-à voix basse, ne voulut pas lâcher son trésor:
-
---Il est à moi... je l'ai pas pris! je l'ai pas volé! on me l'a donné...
-je veux le garder.
-
-Elle fit une telle scène de larmes et de hurlements, une scène si
-vraiment effrayante, que, ma foi, vu l'heure tardive, le père consentit
-à ce que l'on couchât le petit frère auprès de Suzon.
-
-Mais le lendemain,--quel saisissement, quel désespoir: il n'était plus
-là.
-
-Suzon n'accepta pas cette explication: que la dame était venue le
-reprendre pendant la nuit. Non, la dame l'avait donné pour de bon et
-elle était partie pour toujours, c'était là un fait matériel,
-inchangeable,--mais Suzon avait bien vu que le petit frère ne plaisait
-pas et qu'on voulait le rendre à Mme Le Guetteux.
-
-Alors...
-
-Suzon était d'une nature extrêmement sensible et affectueuse,--par là,
-elle avait, à un degré exceptionnel, la perception de ce qui attaquait
-son droit, son individualité; elle avait à un degré exceptionnel le
-sentiment de la justice, cette logique de la conservation vitale.
-
-De l'enlèvement du petit frère, sa sensibilité dégageait une impression
-de mensonge, d'attentat, d'abus de la force et par suite: une impression
-de tendresse maternelle et de «gâterie» paternelle diminuées.
-
-Vraiment la révélation de la tromperie, de l'oppression, de la
-méchanceté injuste, entra en elle comme un poison moral.
-
-Son envie de posséder un petit frère était une idée permanente,--par
-conséquent, l'impression de perte, de dépossession ne pouvait pas n'être
-que passagère.
-
-Le poison attaqua l'organisme de Suzon.
-
-L'atmosphère ne contenait plus la quantité d'oxygène-bonté indispensable
-à l'existence.
-
-Suzon, telle une plante dans un mauvais climat, se mit à végéter,--elle
-se mit à moins vivre; tout son être se serra, elle mangea et remua
-moins; son besoin de parler, de rire, de jouer s'arrêta.
-
-Elle restait pendant des heures assise près de la fenêtre devant ses
-jouets étalés,--elle faisait seulement semblant d'y toucher quand on la
-regardait, quand on l'interpellait,--sans cela, elle attendait, elle
-guettait: peut-être qu'elle le reconnaîtrait dans les bras d'une
-acheteuse sortant de chez Mme Le Guetteux, son petit frère, qu'on lui
-avait pris.
-
-Et maintenant les promesses consolatrices d'aller chez Mme Le Guetteux
-dès que l'on aurait assez d'argent n'avaient plus de prise sur elle.
-
-La maman ne tarda pas à s'inquiéter du dépérissement de Suzon.
-
-Comme son mari ne s'apercevait encore de rien, un jour, pendant qu'il
-était au bureau, elle laissa Suzon à la maison, (comme une grande
-fille),--et vint trouver la sage-femme que tout le monde, dans le
-quartier, avait l'habitude de consulter gratuitement pour la santé des
-jeunes enfants, sous le prétexte qu'elle les avait mis au monde.
-
-En effet, après quarante ans d'exercice, Mme Le Guetteux avait une
-expérience infaillible. Elle connaissait bien Suzon, elle l'avait même
-particulièrement observée, de son cabinet du rez-de-chaussée, où elle
-recevait présentement Mme Passerot.
-
---Tenez, madame, d'ici je vois chez vous, comme si j'y étais.
-
-L'état de Suzon ne pouvait être amélioré par aucun régime alimentaire,
-ou médical. Elle appartenait à un genre d'enfants supérieur,--enfants
-délicieux par les dons de l'âme, mais singulièrement délicats et
-fragiles.
-
-Mme Le Guetteux avait déjà vu de ces enfants là mourir de jalousie, ou
-de chagrin, de maladie noire.
-
-Elle se chargerait volontiers de sauver Suzon en lui annonçant, avec les
-ressources de son autorité morale, avec la garantie de sa situation
-commerciale, que les parents avaient enfin commencé à lui donner de
-l'argent pour l'achat d'un petit frère et en la faisant patienter, par
-des assurances réitérées,--elle s'en chargerait volontiers, à la
-condition expresse que ce fût vrai.
-
-Mme Passerot se récria:
-
---Mais, Madame, mon mari ne veut pas, il ne veut absolument pas...
-
---Oh! madame, voyons, s'il comprend que la vie de la chère petite Suzon
-est en danger.
-
-Mme Passerot, tout en larmes, réfléchit qu'en effet la question ne
-s'était pas encore posée de cette façon là pour son mari; elle décida de
-lui parler tout de suite, dès qu'il rentrerait.
-
-Mme Le Guetteux l'approuva fortement: quand une femme a quelque chose de
-difficile ou d'ennuyeux, ou de contrariant à dire à son mari, si elle
-hésite, si elle veut choisir l'occasion, l'à propos, ou bien elle se
-tait finalement, ou bien elle s'y prend mal.
-
-Combien préférable d'y aller carrément, la porte à peine ouverte,
-pendant que le mari retire son chapeau, son pardessus; on a tout le
-bénéfice d'une attaque à l'improviste; il arrive du dehors avec ses
-préoccupations, ses pensées du dehors, on ne lui laisse pas le temps de
-se mettre en garde, il est forcé d'écouter, d'encaisser...
-
-Mme Passerot souriait à demi, avec embarras. Elle voyait bien la scène;
-ça lui était déjà arrivé de crier à son mari une bonne nouvelle en même
-temps que le bonsoir habituel: «Suzon a percé une dent,--Suzon tient sur
-ses jambes, elle a tourné toute seule autour d'une chaise.» Mais ce
-n'était tout de même pas pareil de le saisir, sans préambule, par
-l'annonce du danger actuel qui menaçait la chère enfant et par l'avis du
-moyen de sauvetage obligatoire.
-
-Mme Le Guetteux, elle, souriait malignement:
-
---Tenez, voici des roses de ma maison de campagne, emportez les, vous
-les montrerez tout de suite à votre mari, vous les lui ferez admirer en
-disant qu'elles viennent de chez moi,--vous aurez ainsi le début de
-votre discours:
-
---Oui, figure-toi que, cet après midi, je suis entrée chez Mme Le
-Guetteux...
-
-L'instant d'après, les deux femmes s'adressaient des signes
-d'intelligence l'une à sa fenêtre du rez-de-chaussée, l'autre dans le
-cadre de sa fenêtre au premier étage, où elle arrangeait les fleurs dans
-un vase.
-
-Puis, un geste furtif de Mme Le Guetteux vers le bout de la rue:
-
---Voici, votre mari... Fourrez lui tout de suite les roses sous le nez.
-
- *
-
- * *
-
-Ah! la bonne heure! voilà qui peut s'appeler savoir entamer un discours!
-
-La jolie petite Madame Passerot pouvait prendre de pauvres airs de ne
-pas savoir par quel bout commencer!
-
-Dix minutes à peine après l'arrivée de M. Passerot, Mme Le Guetteux vit
-apparaître Suzon.
-
---Madame, papa m'envoie un peu chez vous,--papa m'a dit que vous aviez
-quelque chose de pressé à me dire tout de suite, tout de suite...
-
---Ton papa, ou ta maman qui t'envoie?
-
---Papa, madame, il parlait vite, il m'a vite poussée à la porte.
-
-La sage-femme alla regarder: la fenêtre de la chambre ouverte tout à
-l'heure était maintenant fermée.
-
---Oui, fit elle mystérieusement, ma petite Suzon, tu vas être contente,
-car c'est moi aujourd'hui qui te promets un petit frère. Moi, c'est pour
-de bon, tu le sais,--il ne s'agit pas de plaisanter dans le commerce des
-enfants. Tiens, écoute,--j'en ai deux là haut, dans mon
-magasin,--entends les crier. Ton papa a commencé à m'apporter de
-l'argent, il m'en rapportera chaque fois qu'il aura des économies et
-quand il y en aura assez, je donnerai le petit frère. Tu comprends, ça
-ne peut pas être tout de suite.
-
---Tout est si cher...
-
---Les enfants ont encore augmenté de cent sous depuis la semaine
-dernière! Mais écoute: si tu manges bien ta soupe, si je te vois rire,
-jouer, courir,--de temps en temps, je t'en montrerai un, petit
-frère,--ce sera déjà un peu comme si je te le donnais, tu seras sûre, tu
-y penseras, tu feras ton choix: il y en a des plus gros, des moins gros,
-des blonds, des bruns...
-
-Suzon, enchantée, voulait s'en retourner au plus vite, pour annoncer la
-grande nouvelle à sa mère,--mais Mme Le Guetteux la retint:
-
---Non, attends un peu, assieds-toi... Regarde ces images. Il faut que
-j'inscrive et que je calcule.
-
-La sage-femme avait du papier sous la main; elle traça quelques chiffres
-au crayon. Mais, pour calculer, elle tendait la figure à chaque instant
-vers la rue, comme si elle cherchait quelque signe à éclore dans
-l'espace vide.
-
-Des minutes s'écoulèrent.
-
-On entendait, venant d'une des chambres d'accouchement, le gémissement
-d'une femme en mal d'enfant, mais si faible encore, si modulé, qu'il
-aurait pu être un gémissement heureux.
-
-Puis, Mme Le Guetteux eut un abaissement de paupières impressionné,
-presque religieux.
-
---Tu peux t'en aller maintenant, ma petite Suzon, j'ai fini mon compte.
-
-Une certaine fenêtre avait cessé, doucement, d'être close.
-
-Suzon, en fait d'images, n'avait pas un instant quitté des yeux Mme Le
-Guetteux.
-
-Elle sourit d'un air complice:
-
---Je ne dirai rien en rentrant, mais je commencerai par embrasser papa,
-parce que l'argent c'est lui qui le gagne,--mais après, j'embrasserai
-maman.
-
-Avec la drôlerie imitative des enfants, elle reproduisait l'expression
-attendrie de Mme Le Guetteux,--comme si elle captait sur sa figure une
-mystérieuse transmission.
-
-Elle répéta, les paupières recueillies.
-
---J'embrasserai maman aussi, parce que c'est elle qui garde la
-bourse,--il faudra bien que papa lui dise que vous attendez après
-l'argent et je suis bien sûre qu'elle se plaindra que le petit frère est
-vraiment trop cher et qu'elle dira comme toujours: «Oh toi tu ris, papa,
-mais moi je ne sais pas comment je vais y arriver...»
-
-
-
-
-L'AUTRE FORCE
-
-
-Honoré Danglemond, industriel parisien, était, au physique, un homme de
-bonne taille et de solide complexion, pas plus. Il avait épousé une
-russe, également «belle femme» sans exagération, mais dont le père était
-un véritable géant.
-
-Mme Danglemond eut une couche malheureuse qui compromit sa santé pour
-longtemps: le petit Boris, en naissant, dépassa la grosseur permise pour
-l'entrée au monde. On le plaça en nourrice, dans une région de montagne
-où la race était particulièrement robuste. Malgré la distance, on allait
-le voir facilement avec l'auto.
-
-Il se mit à si bien pousser chez ses nourriciers, que ma foi, par
-tendresse bien comprise, les parents se résignèrent à le leur laisser
-jusqu'à sa cinquième année.
-
-En effet, Boris tenait du grand père Ivan. Comparé aux enfants de même
-âge que lui, des montagnards déjà exceptionnels pourtant,--il se
-montrait doué d'une vigueur naturelle prodigieuse. Il n'était pas
-extraordinaire de grandeur; sa force était répartie dans tous ses
-membres, dans ses reins, ses épaules, dans l'ensemble de sa charpente.
-
-Il arriva que les nourriciers se plurent à développer encore par
-l'exercice cette force étonnante.
-
-Oui, mais quel exercice!
-
-Celui de lutter avec des gamins beaucoup plus grands et plus âgés que
-n'était Boris.
-
-Et dame, ce continuel usage des moyens brutaux n'alla pas sans un
-développement de caractère corrélatif.
-
-Le jeu de bataille ne plaisait pas à tous les gamins, ou bien les
-amateurs n'étaient pas toujours disposés à se colleter,--dans ce cas,
-Boris leur cherchait noise.
-
-Et puis, le combat ne lui donnait pas toujours le plaisir d'être
-vainqueur. Il trouvait son maître: soit qu'un frère aîné le rossât pour
-avoir rossé son cadet,--soit que plusieurs galopins se réunissent contre
-lui,--dans ce cas, il amassait de la rancune.
-
-Il devint tyrannique, agressif, et surtout _susceptible_ dans le sens
-populaire du mot: il ne voyait qu'offenses et provocations de tous
-côtés. L'épanouissement excessif du physique se produisit au détriment
-du moral rétréci à une conception, élémentaire et mal dirigée, des
-choses d'amour-propre.
-
-Quand ses parents le ramenèrent à Paris, il avait une admirable figure,
-slave du haut, parisienne du bas: des cheveux blonds, de grands yeux
-clairs, des pommettes marquées,--et de l'espièglerie, de la sensualité,
-et de la bravoure dans le nez, la bouche et le menton.
-
-Mais c'était en réalité une petite brute de cinq ans, à l'approche
-dangereuse, qu'il fût d'humeur ombrageuse ou d'humeur joviale. Les
-efforts d'une grande personne n'avaient pas facilement raison de l'étau
-de ses mains,--et tout lui était prétexte à jeux de mains,--même pour
-être aimable, même pour caresser, il bousculait, il donnait du poing.
-
-Ses manières causèrent surprise et indignation, la première fois qu'on
-le mit en présence des enfants de la famille. Dans le salon, il bondit
-autour d'eux comme un animal, comme un gros chien stupide; il y eut des
-vêtements déchirés, des meubles brisés; il prit les sourires, les gestes
-et les mots d'urbanité pour des invitations à la lutte: ses cousins et
-ses cousines furent tour à tour meurtris et renversés.
-
-Comment dépeindre la désolation des parents?
-
-Il sembla que Boris serait à peu près incorrigible, pour ce motif
-péremptoire qu'il ne comprenait pas les exhortations à la tranquillité.
-On avait beau se mettre puérilement à sa portée pour expliquer qu'ici à
-Paris, à cause du manque d'espace et de la fragilité des choses et des
-gens, l'on ne se servait jamais de sa force,--il ne comprenait pas.
-
-L'incompréhension est un mur, une porte close devant quoi échouent les
-meilleures habiletés.
-
-Boris n'obéissait qu'à son instinct combatif et le moindre geste, fût-il
-de douceur, excitait cet instinct. Quand on le raisonnait pour qu'il
-supportât passivement le contact d'autres enfants, c'était comme si on
-l'eût adjuré de changer de nature.
-
-Quelle désolation pour l'avenir!
-
-M. Danglemond, enrichi par l'industrie, avait rêvé que son fils
-gagnerait encore un rang dans la société: qu'il serait un artiste.
-
-Et pas du tout: il serait un butor, un inintelligent, un inférieur
-mental!
-
-Pour M, Danglemond, le signe d'intelligence, le signe de supériorité le
-premier, le plus haut, c'était: le refus de violence par mots et par
-actes.
-
-En effet, disait-il, plus les gens sont bêtes, incultes, de race
-grossière, plus ils se disputent, plus ils se cognent facilement. Voyez
-les exemples de la rue,--voyez les conducteurs de véhicules se baptiser
-de tous les synonymes du mot pourriture,--puis «se sauter sur le lard,
-se crocheter, se jambonner, se mettre une pâtée.»
-
-Au contraire, l'individu répugne à la guerre, à mesure que s'affine la
-matière humaine, à mesure qu'elle s'imprègne de spiritualité.
-
-Plus on s'élève dans l'échelle des êtres, plus on trouve chez eux la
-patience, l'indulgence, la faculté de pardon. Les échelons ne sont
-durablement marqués que par la seule bonté philosophique: l'homme de
-génie même se rabaisse par la brutalité.
-
-Certes l'on doit se défendre, l'on doit se protéger au prix des armes
-indispensables,--mais quelle dose de raison, quelle dose de noblesse,
-quelle dose de toutes les vertus ne faut-il pas pour dédaigner la
-provocation, pour se dispenser de la vengeance?
-
- *
-
- * *
-
-Donc, on n'avait aucune chance d'amender Boris par des
-raisonnements,--seule l'action de la vie, la pratique de la vie pouvait
-l'assouplir, le mater, le civiliser. L'action de la vie résulte du
-contact permanent avec le nombre, de la nécessité de s'entendre avec la
-collectivité, qui dépasse tout de même en force n'importe quelle force
-individuelle.
-
-Parbleu! Boris avait encore l'âge de l'école maternelle, c'était tout
-indiqué de l'envoyer à celle du quartier. Justement l'on habitait à
-Charonne où la population enfantine n'était pas délicate. On pouvait
-lâcher Boris parmi les gosses habitués à carapater dans les rues, il n'y
-avait pas à craindre la casse, comme avec les enfants d'appartement.
-
-Eh bien, il arriva des histoires ennuyeuses, en dépit de la prévision
-logique.
-
-Les plaintes affluèrent chez madame la directrice: dans la cour de
-récréation, les écoliers écopaient des coups excessifs de la part de
-Boris. Les torgnoles sont admises,--mais il y a une mesure, un code
-différent pour la maison, pour la rue, pour l'école.
-
-A la maison, dans l'exiguïté des chambres où les meubles souvent
-renvoient les coups lancés aux mômes, les parents sont excusables
-d'aller un peu fort à bosseler. On ne réfléchit pas, on se sert de ce
-que l'on tient à la main,--si c'est une cuiller à pot, c'est tout bénef
-pour le loupiot,--mais dame, si c'est un fer à repasser... Enfin ça les
-regarde les parents, c'est leur affaire: s'ils abîment trop leur
-marmaille, ils en sont quittes pour la raccommoder.
-
-Les horions de la rue sont tolérés tant qu'ils ne donnent pas lieu à
-intervention du pharmacien, et tant qu'ils sont anonymes et qu'après une
-mêlée copieuse, on ne sait pas au juste à qui s'en prendre.
-
-Mais à l'école, on fait une distinction sévère entre les baignes, les
-bâfres, les marrons. Par exemple, on accepte la bosse et l'égratignure,
-mais on réclame pour l'oeil poché et pour la dent cassée. Comme on
-supportera une manche de tablier arrachée, mais on râlera pour une jambe
-de culotte en moins.
-
-La directrice fut attaquée matin et soir.
-
---Madame y a encore votre satané Boris qui a complètement noirci de
-coups mon pauvre enfant, au point qu'il ne me reste plus un endroit
-propre sur sa peau, si je veux le calotter pour mon compte.
-
---Madame, Boris a si tellement aplati la poitrine de Tonton, qu'il
-m'empoisonne la chambre avec les noyaux de prunes, il prétend qu'il ne
-peut plus les avaler.
-
-La directrice finit par attraper à son tour, Mlle Victorine,
-l'institutrice des grands:
-
---Boris est votre élève,--à vous de le morigéner. C'est vous qui êtes
-responsable.
-
- *
-
- * *
-
-Mlle Victorine, malgré son âge, la trentaine, n'offrait pas le
-signalement d'une vieille fille. Au lieu d'être jaune, maigre, revêche,
-mal ficelée,--elle était de visage coloré, assez grasse, de caractère
-indulgent et artistement habillée.
-
-Grande, rousse, d'un type indécis où l'on trouvait des lignes
-sémitiques, sans qu'elle fût juive,--elle n'était pas précisément jolie
-à cause de ses traits un peu gros,--cependant, si elle n'y avait pas
-pris garde, elle aurait fait sensation dans n'importe quel milieu.
-
-Sa coquetterie savante était de discrétion et de simplicité: des étoffes
-peu éclatantes et des coupes qui découvraient et accusaient les formes
-le moins possible.
-
-Vous devinez: elle obéissait au souci de ne pas trop appeler l'attention
-sur son épanouissement de femme faite, qui n'était pas légitime chez une
-fille.
-
-Elle ne montrait même pas sa fraîche dentition par le rire trop ouvert,
-ce premier et typique moyen de l'exhibitionnisme féminin.
-
-On disait, avec des sous-entendus,--parmi les collègues, qu'elle était
-protégée par un personnage politique et qu'elle aurait un avancement
-rapide.
-
-Avait elle, comme on le suggérait, l'existence normale d'une personne de
-trente ans bien constituée? Était-elle d'accord avec la nature? C'est
-assez probable, car elle faisait preuve de charité envers les nombreuses
-mères irrégulières qui approvisionnaient l'école, et elle aimait les
-enfants malheureux.
-
-Tout de suite, Boris, ce petit privilégié indomptable requit, de sa
-part, une attention pédagogique spéciale.
-
-Elle entreprit de l'adoucir par des considérations sentimentales
-personnelles:
-
---Tu n'es vraiment pas gentil avec moi, je ne t'ai rien fait et tu me
-bouzilles tous mes enfants. J'aime qu'ils ne soient pas trop
-poussiéreux, pas trop fêlés, ou écorchés, ou cabossés,--et toi, tu leur
-fais bouffer le gravier de la cour qui sera bientôt toute
-décailloutée,--tu les tapes contre le marronnier qui n'aura bientôt plus
-d'écorce,--ça me contrarie beaucoup, car j'aime bien le marronnier
-aussi. Est-ce que tu me vois courser madame la directrice et lui
-défoncer le derrière? Est-ce que tu me vois faire la lutte avec les
-autres institutrices, avec Madame Gallon et Madame Portenard et les
-basculer la tête en bas, les jambes en l'air?
-
-Les semonces ne furent pas sans effet, comme celles de M. et de Mme
-Danglemond. Boris ne comprit pas précisément, il ne changea pas
-précisément,--parce qu'il n'était pas maître de sa force; quelque chose
-de nouveau se produisit pourtant.
-
-Mlle Victorine était «Mademoiselle» tout court; une autorité, un
-prestige s'attachait à ce titre; il rendait plus impérieux le magnétisme
-qui se dégageait de la beauté sereine et bienveillante.
-
-Il arriva que certains mots, certaines inflexions de voix, certains
-regards appuyés atteignirent en Boris la fibre sensible.
-
-Mlle Victorine vit des clartés paraître sur sa figure, comme le feu
-jaillit de la pierre choquée au bon endroit.
-
-En effet, il commença par percevoir les bons sentiments de Mademoiselle
-et par vouloir les imiter. Mais il ne se départit pas pour cela de sa
-brutalité.
-
-Pour être aimable, il ne savait qu'offrir ce qu'il avait dans ses
-poches,--bonbons, joujoux, images,--mais en saisissant rudement le
-camarade, en le secouant, en lui fourrant le cadeau dans le bec, dans
-les pattes, dans les frusques, de façon à lui faire du mal.
-
---Tiens, mon vieux, c'est pour toi... tu crois que c'est une attrape...
-attends un peu, je te vas ficher une volée, jusqu'à ce que tu voies bien
-que c'est vrai, que je te donne tout ça que je te montre dans ma main.
-
-Ce résultat si imparfait sembla décisif à Mlle Victorine,--aucun miracle
-n'est impossible du moment que l'on peut s'adresser à la sensibilité
-d'un enfant.
-
-Une mirobolante inspiration lui fit promulguer cet ordre de service:
-désormais, à la récréation, Boris restera dans la partie de la cour
-réservée aux filles.
-
-Elle expliqua aux intéressés des deux sexes réunis qu'il ne s'agissait
-pas d'une punition, mais d'une mesure de paix publique. Boris était trop
-costaud et trop porté à «faire le ménage», c'est à dire à battre les
-camarades comme des tapis,--ce n'était pas sa faute,--mais il rendait
-trop sauvages, les jeux déjà infernaux des garçons: au voleur,--à
-l'incendie, au déraillement,--au combat naval, au match-«Carpentier».
-Les hurlements faisaient arrêter le monde devant l'école...
-
---Surtout les sages-femmes,--qui croient qu'on a besoin
-d'elles,--observa judicieusement Polyte, le garçon le plus raisonnable
-de la classe.
-
-Mais Mademoiselle n'entendit pas et continua son oraison: Boris serait
-obligé d'être calme en prenant part aux jeux des filles: à la
-marchande,--a la maîtresse d'école, aux visites.
-
- *
-
- * *
-
-Un phénomène pas rare de psychologie féminine: ça ne fait pas l'affaire
-des filles que Boris abandonne toute brutalité.
-
-Ces demoiselles jouent à ne pas vouloir jouer avec lui.
-
---A quoi qu'on rigole? demande-t-il.
-
---A rien, on veut pas s'amuser avec toi.
-
-Et l'on fait mine de le narguer, de le défier, de fuir. Il est bien
-forcé de poursuivre et de bousculer.
-
-Il s'aperçoit que les filles ne se défendent pas de la même façon que
-les garçons,--elles ne rendent pas de coups de poing, elles ont une
-riposte plus déliée, plus rapide et sournoise: elles lancent des
-claques, des coups de griffes.
-
-Mademoiselle lui a dit,--et lui répète: hé là-bas! qu'on ne bat pas les
-filles,--il interprète, il constate: les coups à main fermée ne
-concordent pas avec ceux des filles,--et puis ces coups là ne trouvent
-pas assez de surface, ni assez de contre-poids. Et voici déjà un premier
-dégrossissement.
-
-Un enfant a toujours un camarade préféré qui l'attire plus que les
-autres.
-
-La camarade qui finit par attirer le plus Boris est Fifine--la bien
-nommée,--une mignonne de six ans, brune, délicate de figure et qui
-reproduit délicieusement, à son insu, les attitudes, les expressions de
-physionomie de Mademoiselle.
-
-Tout d'abord, elle n'était pas de celles que Boris voulait contraindre à
-jouer; il ne faisait pas attention à elle, comme trop «brimborion» sans
-doute. C'est elle qui lui a signalé sa négligence:
-
---Je suis bien contente, moi, je joue pas non plus et on me laisse
-tranquille.
-
-Boris n'a pas hésité à la pousser par l'épaule et à la secouer:
-
---Tu dis que tu veux pas jouer non plus, mais moi justement ça m'amuse
-de cavaler après toi et que tu cherches à me tirer les cheveux.
-
-Mais Boris se trompe; il attribue à tort à Fifine le genre d'opposition
-des autres filles.
-
-Elle résiste sans fuir et sans se servir de ses bras. Elle lutte par
-contraction menaçante, par mimique; sa résistance est dans ses yeux,
-dans sa figure:
-
---Laisse moi, gros méchant,--je ne veux pas de ces manières là...
-
-Boris, dans ces conditions, ne peut pas secouer beaucoup Fifine, il la
-lâche pour courir vers d'autres adversaires plus agissantes,--mais il
-s'étonne lui-même de céder ainsi, il se dit quand même victorieux:
-
---Voilà! ça t'apprendra, une autre fois, à pas me regarder, à pas me
-parler.
-
-Les autres fois, Fifine est plantée dans la cour, de façon à être dans
-le chemin, dans le rayon visuel de Boris. Et elle se distingue des
-autres filles; elle est la première en composition, elle a toujours la
-croix attachée d'un ruban grenat à son tablier noir, bien propre, elle a
-l'air sérieux de Mademoiselle et ses chaussettes ne sont jamais
-rabattues sur ses souliers à clous bien cirés.
-
-Les yeux au dessus de la tête de Boris, elle dit avec impertinence:
-
---Je regarde comme si c'était le marronnier.
-
-Bizarrerie. Boris la prend à partie plutôt que les autres filles qui
-l'asticotent:
-
---Monsieur Boris est tout seul, qui sait pas à quoi jouer.
-
-Boris pousse Fifine rudement hors de son chemin, mais après hésitation
-et en se croyant obligé de donner un motif:
-
---T'as pas besoin d'être là, t'as pas besoin de me boucher le passage.
-
-Fifine oppose toujours la même défense: des reculs, des contorsions, des
-crispations qui expriment le refus, la répulsion supérieure.
-
-D'une fois sur l'autre, la bousculade de Boris est moins brutale et
-moins prolongée. Sans qu'il comprenne, il se heurte à une autre force
-que la sienne, que la force physique.
-
-Il devient aussi moins acharné après les autres filles,--si bien que le
-jeu de ne pas vouloir jouer avec Boris commence à manquer de charme, du
-moment qu'il ne vous fait presque plus de mal en vous agrippant et en
-vous bourrant.
-
-On songe à reprendre les vrais jeux particuliers aux filles:
-
---Si on jouait à la maîtresse d'école?
-
-Cette proposition vient un jour où Boris, devant le dédain de Fifine, ne
-porte pas la main sur elle, et prononce seulement d'un ton à la fois
-menaçant et mal assuré, cette incommensurable parole:
-
---Tu sais, toi, tu ne me fais pas peur.
-
-Mlle Victorine qui a suivi l'évolution de Boris, enregistre cette parole
-d'autant plus admirable, d'autant plus significative, que Boris, depuis
-son arrivée à l'école, depuis quelques mois, s'est mis à grandir
-visiblement et qu'il a l'air d'un véritable colosse à côté de la fluette
-Fifine.
-
-Et Mademoiselle aussitôt s'empresse de donner à Madame Danglemond cette
-chère assurance:
-
---Je vous certifie, Madame, que votre fils ne sera pas un butor. Il
-devient sensible à _l'autre force_: la non matérielle, l'impondérable,
-la supérieure à toutes, et qui prend des noms différents selon la forme
-où elle domine chez les différents individus: intelligence, autorité
-morale, noblesse, bonté, beauté. Boris acquiert _l'autre force_ par le
-fait même qu'il en subit l'ascendant: c'est par l'intelligence que l'on
-est sensible à l'intelligence, par douceur personnelle que l'on est
-sensible à la douceur d'autrui, par maîtrise de soi que l'on respecte la
-patience courageuse.
-
-Et, au bout de quelque temps, voici une émouvante expérience.
-
-Dans le bureau de la directrice qui donne de plain-pied sur la cour, M.
-Danglemond lui-même, si inquiet de son fils, assiste incognito à une
-récréation.
-
-Le jeu «à la maîtresse d'école».
-
-Cette personnalité, chez les enfants, est différente de la vraie
-institutrice,--elle tient surtout de la mère et des femmes voisines de
-la gamine qui joue le rôle.
-
-Bien entendu, c'est Fifine la maîtresse. Son jeu est de continuelle
-exhortation, et le jeu des élèves accroupis par terre est, hélas, de la
-faire enrager.
-
-Bien entendu Boris est l'élève dont on s'occupe le plus.
-
-Oh! il prend part aux manifestations collectives qui désespèrent la
-maîtresse.
-
-Par exemple quand «Madame» crie: silence! il mêle sa voix formidablement
-au chant unanime qui éclate en dérision de ce commandement.
-
-Mais il faut l'observer dans les incartades particulières qui composent
-le plus important du jeu.
-
-Oui, la vraie rigolade est là; parmi les enfants, c'est à qui se
-montrera le plus infernal, à qui inventera les pires mauvais tours, à
-qui usera le mieux de sa malignité et de sa force corporelle contre
-madame: toutes sortes de refus d'obéissance, toutes sortes de tentatives
-d'évasion qui obligent Madame à porter la main sur les délinquants,
-lesquels, par suite, se livrent à toutes sortes de «rebiffes» et de
-rébellions.
-
-Or, si Boris est l'élève dont la figure exprime le plus d'invention, il
-est le plus médiocre exécutant.
-
-Il tire la langue, il fait des grimaces à Madame, il récite sa leçon de
-travers en y ajoutant des mots incongrus: «Le Loup et L'Agneau,--poil au
-dos»,--il s'en va là-bas, quand on lui ordonne: venez ici,--mais
-vraiment il a trop soin de ménager la maîtresse quand elle se met après
-lui, tout en se lamentant: quel enfant insupportable! il me fera mourir
-de chagrin! ah! que je suis donc fatiguée! quand est-ce donc qu'on fera
-des écoles sans enfants?
-
-Sa rébellion physique est si dérisoire que les filles le poussent,
-l'excitent.
-
---Vas y donc plus fort que ça! fourre donc une trifouillée à madame!
-
-Finalement elles se moquent de lui:
-
---Ah! là là, il est bête maintenant Boris, il rit, il _ose pas_...
-
-Quelle émouvante constatation!
-
---Hein! Monsieur,--souligne la directrice: «il ose pas!» Non seulement
-il ne sera pas un rustre, mais il sera un artiste, comme vous le
-souhaitez. Il aura mieux qu'une normale, qu'une louable sensibilité, il
-aura le respect de la sensibilité d'autrui, le souci de ne pas abuser.
-
-«Votre colosse aura la réserve particulière aux hommes supérieurs, il
-aura l'élégance des forts: la timidité.
-
-«Savez vous ce qui le retient, ce qui annonce le futur artiste? Il
-perçoit déjà les profonds sentiments que les autres ne perçoivent pas.
-
-«C'est que Fifine appartient à une très pauvre famille accablée de
-nombreux enfants et qu'elle vit au milieu d'autres pauvres familles.
-Elle exprime, en jouant, la misère, les éternels tourments des ménagères
-de sa race, elle exprime surtout le dévouement, l'héroïsme féminin.
-
-«Il y a, dans sa figure, dans son intonation, une étrange vibration de
-vérité douloureuse.
-
-«Voyez avec quelle mesure elle réalise son irritation de maîtresse
-d'école. Voyez avec quelle mesure Boris lui résiste, fasciné, les yeux
-pleins d'elle, riant d'une émotion inconsciente.
-
-«Comme ces deux acteurs d'élite réagissent l'un sur l'autre.
-
-«Le jeu exige que la maîtresse effleure l'insupportable d'un semblant de
-claque. La joue de Boris n'est pas touchée et pourtant elle rougit!
-
-«Voyez: ses robustes bras ne lui servent qu'à garer sa tête menacée; la
-force brutale reste contenue en eux sans sortir.
-
-«Mais voyez _l'autre force_!
-
-Le clan des petites filles cesse de se moquer du trop pacifique Boris.
-Qu'est-ce qu'elles admirent donc toutes d'invisibles d'insaisissable,
-qui pourtant semble irradier de lui et régner sur le monde comme la
-lumière du soleil?
-
-
-Imprimerie des Éditions Kemplen. Bruges (Belgique).
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-Vient de paraître:
-
-LA VIRGINITÉ
-
-Roman, (FLAMMARION, éditeur).
-
-
-L'oeuvre toute féministe de Léon Frapié devait se compléter par l'étude
-de l'angoissant problème qui résulte de la disproportion numérique entre
-les filles et les garçons.
-
-_La Virginité_, pareille en nouveauté à ce que fut _La Maternelle_ lors
-de son apparition, est le livre qui n'avait pas encore été écrit.
-
-C'est le roman des _filles à marier sans espoir_,--le roman-clameur des
-millions d'êtres qui ont pour destination essentielle la tendresse, le
-dévouement, la maternité et qui aspirent à l'instauration, pour leur
-sexe, _d'une autre vertu_ que la résignation à ne rien être,--et _d'un
-autre honneur_ que la misère de ne rien faire de leurs forces aimantes.
-
-
-1 volume format in-18, 7 francs.
-
-
-
-
-Éditions Kemplen
-
-RUE DE MIROMESNIL, 79, PARIS (8e)
-
-
-Volumes in-18.--5 Francs.
-
-ROGER AVERMAETE: UNE ÉPOUSE MODÈLE.--Histoire d'un couple de bourgeois
-d'une banalité profonde, qu'un drame moral vient déséquilibrer. Détails
-précis, silhouettes vivantes, intenses de vérité d'un humour sain et
-net, c'est le livre que voudront lire tous les amateurs de bonne
-littérature.
-
-LUCIEN CHRISTOPHE: AUX LUEURS DU BRASIER.--La confession est d'une
-étrange et poignante beauté. Dépouillée de toute rhétorique, l'oeuvre de
-M. Lucien Christophe se cristallise autour d'une pensée repliée sur
-elle-même jusqu'à la souffrance et, bien qu'il ait toujours quelque
-témérité à évoquer le souvenir d'un grand nom d'autrefois, c'est à
-«Servitude et grandeur militaires» que fait songer «Aux lueurs du
-Brasier.»
-
-(Mercure de France, Paris).
-
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE ***
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-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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