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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Manifestante - -Author: Léon Frapié - -Release Date: March 20, 2021 [eBook #64886] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE *** - - - - - - Les Conteurs Inédits - - LÉON FRAPIÉ - - LA - MANIFESTANTE - - - Éditions Kemplen - PARIS - - - - -Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous -pays. - - - - -LA MANIFESTANTE - - -M. et Mme Dovrigny étaient des gens d'honneur. Leur ascendance se -composait de magistrats et d'officiers. L'on y citait de hauts grades, -mais pas de noms illustres, pas de grands personnages. Dans leurs -familles, on avait cultivé le devoir et la légalité consciencieusement, -sans héroïsme,--comme ailleurs on cultive la terre. - -M. Dovrigny, directeur d'assurances à Paris, avait de la fortune; les -époux vivaient selon la meilleure ordonnance mondaine; la convention -moyenne déterminait leurs goûts artistiques et récréatifs. La beauté, -dans tout domaine, était pour eux une chose de juste mesure, confinée -dans de strictes limites. - -Ils n'étaient excessifs que dans leur adoration pour leur fils Adolphe -qui atteignait l'âge du mariage et pour qui ils faisaient des rêves -ambitieux. - -Adolphe, vingt quatre ans, point sportif, pas très vigoureux, était -pourtant de taille plus élevée que son père et que sa mère. Sa -physionomie avait aussi plus de caractère que la leur. Blond, les yeux -clairs, il avait une figure régulière, allongée, contemplative, d'un -type aristocratique. - -Selon une loi de nature, la race changeait en sa personne. C'était un -garçon sérieux, très sérieux; mais, sous l'influence de l'époque, il -s'écartait de la tradition familiale si réglementaire. Par exemple, au -lieu d'avoir uniquement des goûts appris, il sentait en lui la velléité -de goûts personnels. En musique, en littérature, il considérait, avec le -désir de les comprendre, des oeuvres que ses parents ignoraient et -refusaient de connaître. - -Ses études terminées,--le baccalauréat et deux inscriptions de licence, -pour la qualification d'étudiant en droit qu'elles comportaient,--son -père lui avait attribué un emploi privilégié dans la Compagnie qu'il -dirigeait. - -Voilà qu'Adolphe Dovrigny s'était épris d'une simple employée de bureau, -Mathilde Anriquet, que les motifs de service lui faisaient aborder -quotidiennement! - -Oh! la race entrait en évolution: il n'avait pas consulté ses parents -avant d'engager de tendres pourparlers. - -Et un beau jour, sans préambule, il leur avait annoncé qu'il se -considérait comme fiancé. Il n'avait tenu compte de leurs pathétiques -représentations que par des bouderies et des airs ennuyés. - -Les parents se désolaient. Adolphe était un enfant gâté que l'on n'avait -jamais contrarié; ils avaient peur de lui faire du chagrin, ils ne -pouvaient ni ne voulaient s'opposer expressément au mariage d'amour -qu'il projetait et qui était pour eux un mariage «d'aventure». - -Ils essayaient de tout leur coeur, de toute leur sincérité, de toute -leur passion de gens d'honneur, de l'en détourner. - -Ils invoquaient surtout le rang,--l'étiage social, qui dépendait, (en -dehors de l'origine, de l'éducation, et de la situation de fortune), -d'un aspect mondain correct, légal,--d'un aspect de discipline, de -bienséance, qu'il fallait exactement posséder. - ---Cette jeune fille, à qui tu as pu adresser tes hommages sans formalité -protocolaire et qui les a acceptés avec indépendance, n'est pas -moralement assez haute, assez grande, assez belle pour toi. - -Tel était le leit-motiv de leurs discours affectueux. - -D'autres critiques ne leur manquaient pas: - ---Elle est petite, brune de peau; sa jeunesse n'a que l'agrément -parisien; avec ses yeux luisants et mobiles, nous lui trouvons une -frimousse un peu enfantine. La candeur enfantine, à un certain âge, -s'appelle ignorance et bêtise. - -«Tu avoues toi-même que ta Mathilde n'est pas une beauté. Tu prétends la -préférer aux jeunes filles que tu as pu connaître jusqu'à présent, parce -qu'elle est mieux de coeur, d'intelligence, de conscience. - -«Mais par quoi, comment est-elle ainsi mieux que les autres? Tu ne -saurais le préciser. De cela, tu as seulement l'impression, le -pressentiment. - -«Eh bien, mon enfant, la vérité ne fait aucun doute: tu es influencé, -trompé, aveuglé par un éveil de nature, par un mirage qui vient de -toi-même. - -«Tu as l'âge d'avoir une femme, tu prêtes une supériorité chimérique à -celle que le hasard a placée le plus près de toi. - -Adolphe ne restait pas sans répondre. Mathilde avait, entre autres, ce -mérite d'être une employée modèle, de travailler pour gagner sa vie, et -même de faire passer l'aide à sa famille avant la légitime coquetterie. -Elle était économe jusqu'à se refuser le bouquet de violettes dont ses -collègues ornaient leur table de travail. - -Les parents se récriaient: - ---Nous reconnaissons que cette jeune fille a des qualités, mais tout -ordinaires,--mais point les qualités exceptionnelles que doit avoir la -femme d'un homme tel que toi. - -«Son extrême simplicité ne vient-il pas d'un défaut de goût? Dans tous -les cas, ce fait de se refuser le luxe d'une fleur, cette sagesse -mesquine est sans intérêt pour toi, notre unique héritier. - -«La seule qualité de notre classe, la seule qualité mondaine ou -bourgeoise de Mlle Mathilde serait qu'elle se montre parfaitement -réservée en public; dans les bureaux mêmes, elle se tient d'une façon -toute différente de ses collègues. Quand elle est dehors, elle ne lance -pas ses regards à tort et à travers, elle ne parle pas et ne rit pas -tout haut, comme font ces demoiselles. On la sent incapable, non -seulement de s'afficher, mais de manifester à la manière spontanée des -gens, par exclamations et par gestes, même dans les occasions -admissibles, même devant un spectacle de rue stupéfiant, effrayant ou -comique. - -«Très bien: elle conserve, en toute occurrence, la retenue, la -correction. Mais cette correction, si louable soit elle, ne suffit pas -seule à classer une personne. - -«Si tu voulais nous croire, au lieu de t'obstiner dans ton -parti-pris,--tu consentirais à ouvrir les yeux, à juger, à critiquer, à -comparer. Tu considérais attentivement certaines jeunes filles de notre -entourage,--chose que tu n'as jamais faite,--par exemple, tu regarderais -sérieusement, tu observerais, tu étudierais Émilienne de Bégalit. - - * - - * * - -En effet, la déconvenue de M. et de Mme Dovrigny était d'autant plus -cruelle qu'ils avaient cherché eux-mêmes la réalisation de leurs rêves -ambitieux,--et qu'ils avaient caressé la délicieuse espérance de donner, -eux-mêmes, une femme à leur cher enfant. - -Juste au moment où Adolphe leur avait parlé de Mathilde Anriquet, ils -venaient de fixer leur choix sur Émilienne de Bégalit et dans les -conditions les plus ravissantes: les parents de la noble héritière -trouvaient Adolphe digne de leur fille et elle-même n'était pas sans -laisser deviner un trouble charmant lorsque la conversation se portait -sur ce jeune homme «accompli». - -Ce parti répondait sous tous les rapports à l'idéal de M. et de Mme -Dovrigny. - -Émilienne était «belle femme» à la perfection, une déesse blonde, -sculpturale au point de paraître un peu froide,--mais attendons l'amour, -le bonheur conjugal et ses miracles. Elle était cultivée selon le -meilleur programme mondain; son goût en n'importe quel genre était copié -sur le bien classique. Elle répudiait, sans idée personnelle, tout ce -qui n'était pas conforme aux traditions, aux opinions ou aux habitudes -bienséantes. Elle était bien élevée au point de ne savoir envisager -aucune espèce de hardiesse. - -Et ses parents donc! Ils étaient pareils à ceux d'Adolphe en plus -austère,--leur code de l'honneur était plus agissant, plus intraitable -que celui de M. et de Mme Dovrigny. Notamment, ils aimaient leur fille -avec moins de faiblesse que n'en montraient ces derniers envers leur -fils. - -Ainsi, on leur fit part de la situation avec loyauté: Adolphe, avant que -l'on eût pensé à Émilienne pour lui, s'était amouraché de Mathilde, oh -légèrement,--mais il était si délicat, que l'incident prenait une -importance exagérée. - -Eh bien, les parents d'Émilienne furent d'avis que les Dovrigny -n'avaient qu'à user de leur autorité et à imposer une rupture immédiate. - -Toutefois, ils acceptaient, en haussant les épaules, que l'on donnât le -temps à Adolphe de revenir tout seul à un choix acceptable. Car ils ne -doutaient pas un instant que leur fille ne l'emportât sur cette -mademoiselle Mathilde; ils n'admettaient même pas qu'Émilienne fût mise -en balance. Ils comprenaient qu'Adolphe craignait une scène -disgracieuse, s'il rompait trop brusquement. - -Hélas, Adolphe demeurait inébranlable dans sa résolution d'épouser -Mathilde et il insistait pour la présenter à ses parents. Ils ne la -connaissaient que pour être allés secrètement l'examiner dans son -bureau, à un guichet ouvert au public. Déchirés, portés à la fois à -céder et à refuser, ils bornaient leur résistance au moyen administratif -de l'atermoiement, où ils excellaient par atavisme. - -Le jour où ils recevraient Mathilde, ne reconnaîtraient ils pas, par ce -fait, comme possibles, les fiançailles de leur fils? - -Finalement, après quelques semaines gagnées au moyen de prétextes, de -diversions, de contre-propositions plus ou moins bien déguisées, M. et -Mme Dovrigny durent se résigner. - -Mais, tenaces jusqu'au bout, ils spécifièrent très fort que cette -première visite de mademoiselle Mathilde Anriquet n'était encore qu'une -épreuve. - -Ils s'accrochaient à cette dernière imagination: que la jeune employée -commettrait quelque incorrection, laisserait apparaître quelque -infériorité qui choquerait Adolphe lui-même et justifierait une nouvelle -opposition de leur part. - -Cela s'est vu souvent, cela est avec raison exploité au théâtre: une -personne placée par les apparences trompeuses à un rang élevé,--et qu'un -gros mot, qu'un geste trivial fait dégringoler au bas étiage qui est le -sien véritable. - - * - - * * - -Le fatal dimanche est arrivé. - -Un programme a été arrêté d'avance. - -Cet après midi, Mlle Mathilde Anriquet ne sera accompagnée ni de son -père ni de sa mère qui préfèrent, par sentiment des distances, -modestement rester dans l'ombre,--(M. Anriquet est Contrôleur de chemin -de fer),--elle viendra toute seule à cinq heures. - -Adolphe, seul aussi, tout d'abord, la recevra, l'introduira dans le -salon,--puis il ira chercher ses parents et procédera à une présentation -en règle--sans qu'à aucun moment soit posée, soit examinée la question -du mariage. - -Dès le commencement de l'après midi, Adolphe et ses parents sont émus -pour des causes différentes, mais à un degré pareil. Malgré eux, ils -regardent l'horloge, ils calculent le temps avec anxiété. - -Quatre heures. On sonne. Quelle peut bien être cette visite? - -Surprise: c'est M. de Bégalit qui non seulement ignore où en sont les -choses, mais reste persuadé qu'Adolphe sera son gendre, plus ou moins -tôt, selon les circonstances et il les surveille de près les -circonstances. - -Le père d'Émilienne est plus cérémonieux que d'habitude,--il est même -grave, avec une solennité sous laquelle on devine la satisfaction -triomphante. - ---Mes chers amis, il s'agit de Mlle Mathilde. La Providence, vous le -savez, veut que mon domicile avoisine le bureau de cette jeune personne -et que je me trouve, de force, placé à un poste d'observation. Le hasard -m'a fait souvent sortir en même temps qu'elle, et avoir à parcourir le -même chemin qu'elle. C'est par moi que vous avez été renseigné -franchement sur sa décence extérieure. - -«Aujourd'hui, j'ai un fait considérable à vous communiquer. Ce fait se -rapporte au procès Bélinois qui s'est terminé hier. - -Que l'on imagine l'effarement d'Adolphe, et de M. et de Mme Dovrigny: -Mme Bélinois, une femme de toute ordinaire extraction, avait tué, d'un -coup de revolver, son mari, un potentat de la finance,--par légitime -défense, prétendait elle,--par préméditation cupide prétendait le -ministère public qui réclamait la peine de mort. - -Le procès avait passionné l'opinion: les uns souhaitant l'acquittement, -les autres la condamnation. - -Mme Bélinois était une étrange figure: actrice débutante, mais élève -remarquée du Conservatoire, elle avait été épousée pour sa beauté, pour -son charme, pour sa _vocation d'amoureuse_. - -A entendre la défense, elle méritait le royal mariage qu'elle avait -fait: toute la poésie et tout le dévouement et, notez bien, toute la -vertu de l'amour habitaient en son coeur. - -Or sa vie conjugale avait été un véritable martyre: un mari brutal, -sadique,--un homme jaloux, avare, égoïste avec férocité,--qui imputait à -crime jusqu'à des démarches de bienfaisance, jusqu'à des dépenses de -charité. - -Elle avait subi des outrages et des sévices; l'état de dépendance où la -femme est mise par la loi était devenu le pire esclavage, la pire -torture. - -Point de cupidité dans son explosion meurtrière: les clauses du contrat -de mariage la laissaient aussi pauvre, veuve, qu'elle était, jeune -fille. - -Bon. Mais à entendre l'accusation, si Mme Bélinois restait pauvre, -c'était par surprise, par suite d'un faux calcul,--et aucune de ses -allégations n'était prouvée: le mari n'avait pas outrepassé ses -droits,--il avait réagi légitimement contre un abus d'indépendance qui -était le grand mal de l'époque actuelle. - -«Certaines femmes étaient des insurgées, des anarchistes en rébellion -contre les devoirs justement imposés à leur sexe. - -Le procès avait, par endroits, pris l'ampleur d'un réquisitoire contre -le féminisme, contre l'amour même. - -Les huit audiences avaient accru l'émotion du public, mais l'avaient -laissé presque aussi divisé que pendant l'instruction. - -Les efforts opposés de la défense et de l'accusation n'avaient fait que -rendre le mystère impénétrable. - -A la vérité, l'on ne pouvait prononcer un jugement personnel que par -l'intuition du coeur. - -L'accusée avait bien soutenu son rôle: des attitudes et des paroles -tragiques, des cris palpitants, des protestations, des serments -impressionnants. Mais n'était-elle pas une comédienne de profession? - -Les larmes de douleur et de désespoir n'avaient pas désarmé toutes les -préventions,--non plus que la misère physique de cette malheureuse -épuisée, rongée de fièvre, suppliciée par les interrogatoires,--mais qui -gardait, pour certains yeux, une sorte de majesté indéfinissable. - -Maintenant revenons à nos personnages. - -Après une pause pour ne pas couper l'effarement de ses auditeurs, M. de -Bégalit continue: - ---On savait que le procès se terminerait hier samedi. Grâce au loisir de -la semaine anglaise, une foule, tout de suite après le déjeuner, s'est -massée sur la place Dauphine, devant la cour d'assises, pour attendre le -verdict. - -«A quatre heures, la nouvelle de l'acquittement s'est répandue dans -Paris. L'héroïne du procès devant être mise en liberté immédiatement, -une partie de la foule a voulu la voir sortir. - -«En effet, une certaine porte s'est ouverte et la meurtrière acquittée -est apparue, affreusement pâle, soutenue comme une agonisante, Parbleu! -elle se sentait marquée du sang indélébile, elle se sentait une -proscrite parmi les autres femmes. - -«Il est de fait qu'un grondement effrayant l'a accueillie. La foule -réunie là était la partie hostile qui voulait lancer, et peut être -exécuter son verdict personnel. - -«Il y a eu un instant critique. Sur le passage de la misérable, les -huées augmentaient, des poings s'avançaient menaçants. Les exemples -abondent de la populace brusquement déchaînée aussi terrible que la -tempête, que l'ouragan. - -«Mais alors, une contre-manifestation,--une seule. Attention! - -«Avant que la menacée pût se réfugier dans un taxi, une jeune fille -s'est précipitée à son secours, des fleurs offertes à la main. - -«Tel a été le geste, telle a été l'expression, tel aussi le fluide, que -la foule a été immobilisée par la stupeur, le temps suffisant pour la -fuite. - -«Hein? Vous imaginez l'inconcevable audace de la manifestante, isolée, -détachée, se solidarisant avec la criminelle contre une foule -entière,--au mépris de toute vergogne, au risque d'un mauvais parti. - -«Car elle a dû s'enfuir, elle aussi,--le répit n'a pas duré. Le -chauffeur du taxi a eu la présence d'esprit de la saisir, de l'emporter -sur son siège comme un bagage, pour la déposer hors des atteintes -vengeresses. - -«Eh bien, attention! un degré s'ajoute encore à l'inconcevable! - -«Cette manifestante de la solidarité, cette intrépide pardonneuse et -protectrice de la femme qui avait tué son mari, était une jeune fille en -instance de fiançailles! Préparez vous: c'était Mlle Mathilde Anriquet. - -«Au revoir mes amis, je me ferais scrupule d'insister. Je me rends -compte que vous avez besoin de solitude, je vous laisse à vos -réflexions.» - - * * * * * - -M. de Bégalit parti, Adolphe et ses parents se regardent à grands yeux -vides: ils ne savent pas, ils sont désemparés. - -Ils devraient évidemment partager la réprobation frémissante du père -d'Émilienne, qui trouve abominable, monstrueux, qu'une jeune fille -désireuse de se marier affiche, comme d'un élan irrésistible, son -sentiment pour la criminelle qui a assassiné son mari. - -M. et Mme Dovrigny surtout devraient voir là, sans hésiter, le coup de -théâtre escompté, la révélation qui, au dernier moment, démonétise un -personnage sympathique par erreur. - -Mais la dose excessive empêche qu'un poison mortel tue sur le coup. Mais -la dose excessive de monstrueux arrête le mécanisme intellectuel. - -L'acte de Mathilde est tellement inattendu que l'on ne comprend pas,--et -l'incompréhension fait que l'on reste sans paroles, sans décision. - -Ah! mon Dieu, on sonne, on a sonné! C'est l'heure! Quoi faire? on ne -sait pas. - -Le fils et les parents assis ne bougent pas. Ils oublient le cérémonial -prémédité,--ils laissent la domestique introduire la visiteuse. - -Dans le cadre de la porte, apparaît la jeune fille,--celle dont l'on -vient de parler,--celle d'hier: ses mains gantées ont offert les fleurs, -son front, ses yeux, sa bouche ont exprimé la solidarité,--dans sa -poitrine, son coeur a commandé l'élan inconcevable. - -Or l'entrée de Mathilde produit sur les trois personnages assis l'effet -d'une irruption de clarté. - -Ils se lèvent, ils s'avancent d'instinct, par spontanéité curieuse, -comme pour voir de près, comme pour toucher. - -C'est bien une irruption de clarté: Mathilde est vêtue de clair, une -toilette sans artifice qui ne modifie aucune de ses proportions -naturelles, une coiffure en béret qui n'ombrage pas la physionomie. Elle -se présente bien droite, toute figure offerte, toute transparente de -conscience: voici ma personne et voici mon âme. - -On lui tend la main par une sorte de nécessité contagieuse, par -impossibilité de composer des attitudes, avec seulement dans les yeux, -dans la pensée, cette certitude: elle est la même aujourd'hui qu'hier, -elle n'a pas deux visages, elle n'a pas deux aspects. - ---Bonjour Mademoiselle. - ---Entrez donc, Mademoiselle. - -Les hôtes sont influencés, embarrassés, comme devant une personnalité -non encore rencontrée; il semble que Mathilde apporte avec soi une -atmosphère étrangère. - -Elle sourit, émue, pâlissante, rougissante: - ---Je vous remercie, Madame, je vous remercie, monsieur, de vouloir bien -me recevoir. - -On déplace les sièges pour chercher une contenance: - ---Asseyez-vous, Mademoiselle. - ---Vous êtes venue à pied? - -Mais M. et Mme Dovrigny tout à coup s'inquiètent affreusement. Adolphe a -salué, a présenté: Mademoiselle Mathilde Anriquet... mes parents... Puis -il est allé fermer la porte derrière Mathilde, mais grâce à cela il a -disparu! - -Ah! mon Dieu, il se dérobe, il ne veut plus épouser Mathilde, il ne veut -plus la voir. Le réquisitoire de M. de Bégalit l'a conquis en faveur -d'Émilienne, l'héritière en possession de la beauté morale la plus -régulière. - ---Adolphe? demande malgré soi Madame Dovrigny. - ---Adolphe a dû oublier quelque chose dans sa chambre, répond le père. - -Que va-t-il se passer? - -Le mieux n'est-il pas de faire que Mlle Anriquet devine à demi-mot «le -changement» d'Adolphe. - -M. Dovrigny commence: - ---Mademoiselle, vous nous avez trouvés réunis au salon parce que nous -venions d'avoir une visite. La visite d'un ami intime, au courant de nos -projets, et bien entendu aussi au courant de nos opinions. Or le hasard -veut que cet ami habite... - -Ici, une exclamation de Mme Dovrigny. - -Voici Adolphe. Il a en effet été déterminé par le réquisitoire de M. de -Bégalit. - -D'un bond, il a franchi les étages, puis il a couru à une boutique -voisine. Et voici qu'il se précipite, des fleurs à la main: - ---Mademoiselle Mathilde, chacun son tour. On vous a vue hier! - ---Oui! fait Mathilde, les yeux émerveillés. Et vous aujourd'hui... - ---Et moi aujourd'hui, du même coeur que vous... - -Selon la loi éternelle, M. et Mme Dovrigny ont toujours trouvé -qu'Adolphe était le plus beau garçon qui existât au monde. Mais, en ce -moment, par son geste, son attitude, son sourire,--ils lui voient une -beauté qu'ils ne lui connaissaient pas, une beauté comme vaporeuse, qui -saisit, qui donne envie de pleurer. Oui! eux, en adoration depuis vingt -cinq ans devant leur fils, ils ne l'avaient pas encore bien vu. - -Vraiment ceci est nouveau pour eux: il a un large front où se joue la -lumière, ses yeux s'attendrissent d'un éclat miroitant, la bonté décidée -frissonne sous sa fine moustache. Comment des lèvres closes, peuvent -elles, en s'avançant à peine, exprimer tellement l'action et la bonté? - -Ils sentent qu'Adolphe, après la condamnation de Mathilde par M. De -Bégalit, a, lui aussi, obéi à l'élan que rien n'arrête,--et que là, -_dans cet inconcevable_, est la grande beauté. - -Ils sentent par leur fils adoré. - -Adolphe matérialise, rend perceptible pour eux le sublime, le bien qui -ne se définit pas, qui n'a pas de mesure, qui ne se voit que par les -yeux du coeur. - -Et voilà qu'ils aiment, à en pleurer aussi, Mathilde, la petite -parisienne, la modeste fille sans apanage aucun,--mais la -personnification d'une bien haute espèce féminine. - -Une femme était en danger, menacée par la foule qui hurle et qui lapide. -Mathilde s'était jetée devant la blessée que l'on voulait achever.--Quel -éternel emblème! Mathilde avait tenu en respect la barbarie aveugle en -brandissant des fleurs! - -Comment battait-il donc ce coeur apitoyé pour avoir ainsi vaincu les -coeurs impitoyables? - -Ah! mes amis, combien le sens de la beauté est-il entré chez les -Dovrigny, dans leur maison, dans leur conception, dans leur existence, -dans leur substance tressaillante! - -Voilà qu'ils ont cette faculté d'exprimer, d'un regard, ce qu'il y a de -plus délicat en nuance et en sensibilité; voilà qu'ils se demandent, -d'un regard, qui des deux, par justice, ils doivent embrasser en -premier: Adolphe ou Mathilde? - -Car enfin Adolphe a deviné Mathilde; il a su, avant elle même, de quelle -bravoure elle était capable,--il a, dès le début, annoncé qu'elle était -mieux de coeur que n'importe laquelle. - -Allons! égalité! embrassons les ensemble: Mme Dovrigny, Mathilde; M. -Dovrigny, Adolphe,--et puis faisons l'échange. Il ne faut pas faire de -jaloux quand on a deux enfants. - - - - -LA TOMBOLA - - -Dès qu'ils eurent trouvé des compatriotes à Paris, les réfugiés reçurent -l'adresse d'un certain Monsieur Saumony qui se chargeait, uniquement en -qualité d'intermédiaire, de trouver acheteur et d'obtenir le prix -maximum pour tout objet vendable, si insolite qu'en fût la nature, si -petite ou si grande qu'en fût la valeur. - -La famille Vardikof, échouée dans un taudis du quartier St. Paul, se -composait de cinq personnes: le père, un chimiste quadragénaire, la mère -et trois enfants: deux garçons, l'un de dix ans, l'autre de douze -ans,--et une fille, Sonia, dix-huit ans, une pure merveille de beauté. - -Les Vardikof, là-bas, faisaient partie de la bourgeoisie aisée. Ils -s'étaient expatriés, après avoir sacrifié tout ce qu'ils possédaient de -non dissimulable, et amassé une assez forte provision de papier monnaie. -Ce viatique n'avait pas suffi, et des perles fines, des bijoux précieux -avaient fourni, au fur et à mesure, les ressources indispensables pour -une tragique odyssée où les malheureux avaient affronté les pires -dangers, et enduré les pires souffrances. - -Comme les parents étaient épuisés de fatigue et de maladie, Sonia qui -avait appris le français, dut se charger de porter à M. Saumony la -dernière épave: un joyau d'héritage, une sorte de pendentif auquel on -attribuait un gros prix à raison de son antiquité. - -Brun grisonnant, barbu, la figure anguleuse sans dureté, d'une -impassibilité complaisante, M. Saumony, habillé de noir comme un chef de -bureau, recevait dans un cabinet au mobilier administratif, d'un luxe -solide, sans éclat. Assis dans un fauteuil profond qui le grandissait ou -le rapetissait à volonté, il avait devant lui, sur une vaste table -d'acajou, des dossiers, des notes financières imprimées, et aussi des -instruments de précision, des loupes, des compas, des balances. - -Quand il parlait, sa physionomie était d'un enquêteur et d'un inventeur, -de telle façon qu'il donnait espoir à la manière d'une célébrité -médicale. Comme le malade à bout de forces croit qu'un miracle du prince -de la science lui rendra la santé,--de même, le besogneux à bout -d'expédients attendait, du minutieux intermédiaire, quelque sauvetage -miraculeux. - -Il habitait, boulevard Haussmann, un appartement discret sur la cour. -Aucune enseigne extérieure; sa profession marquée sur des cartes et -répétée par le concierge était avocat-expert. Un trait d'union, reliait -les deux mots et en faisait un terme spécial. M. Saumony n'appartenait -pas au barreau, il ne plaidait pas devant le tribunal; il défendait les -intérêts de ses clients vendeurs auprès de ses clients acheteurs. - -Il répondait lui-même à l'appel du timbre d'entrée. Des tapis -conservaient le silence; une lumière froide éclairait l'antichambre; un -long couloir, où l'on ne pénétrait pas, contenait une solitude -mystérieuse. - - * - - * * - -Sonia se présenta avec décision et annonça qu'elle apportait un joyau de -grande valeur. - -M. Saumony l'accueillit avec le regard ordinaire d'un fonctionnaire qui -reçoit du public,--mais, quand il la fit asseoir, ses yeux prirent, -d'elle, un instantané secret. - -Il examina soigneusement l'objet à vendre et son appréciation fut -prononcée sur un ton de compétence indiscutable: cet objet avait pour -caractéristique d'être vieux et démodé, mais non point d'être ancien. -Les pierreries en étaient naturelles, mais non de l'espèce des gemmes -précieuses; il valait tout juste quelques centaines de francs. - -Selon l'effet habituel produit par l'attitude toute puissante de M. -Saumony, Sonia, déçue et convaincue, ne se découragea pas. Elle insista -sur le secours beaucoup plus important dont la famille avait -besoin,--par l'obscure impulsion de faire appel à une science, à un -pouvoir, à un génie miraculeux. - -Elle exposa que l'on manquait des choses de première nécessité: linge et -vêtements. Elle-même, Sonia, portait présentement une toilette -d'emprunt. Son père, M. Vardikof, ne pourrait pas, avant plusieurs -semaines, pourvoir par son travail à l'existence quotidienne et enfin, -suprême aveu, à partir d'aujourd'hui, la nourriture était fournie à -crédit,--sur le vu du fameux pendentif. - -C'étaient donc plusieurs milliers et non plusieurs centaines de francs -qu'il fallait trouver, sous peine de périr littéralement. - -M. Saumony répéta: plusieurs milliers de francs;--sans sourciller, -simplement pour peser, eût-on dit. - -Comme Sonia le regardait d'un air d'attente, il ajouta, censément -estimation faite: - ---Disons cinq mille, pour préciser. - -Sonia, à son tour, répéta posément: - ---Cinq mille, ce serait bien. - -M. Saumony, en physicien, en opérateur qui commence une création dont il -possède la formule, demanda d'un air méticuleux: - ---Votre père ne possède pas de titres financiers, même non cotés? pas de -documents politiques? pas de lettres compromettantes? - ---Non, rien d'autre que ce que je vous apporte. - ---Ah! même pas de papiers, même pas de témoignages dangereux pour des -tiers... Et vous, dans les difficultés de l'exode,--vous n'avez pas été -violentée? - -Cette question s'associait à l'idée de tiers susceptibles d'être -accusés,--elle était toute naturelle, vu les circonstances auxquelles M. -Saumony faisait allusion, et aussi vu le portrait de Sonia. - -Le mois de juin s'embrasait d'un soleil oriental. Sonia portait un -costume d'étoffe légère, bleu foncé, au moulage à demi décolleté, à demi -raccourci selon la mode. - -De proportion parfaite, ni petite ni grande, assez large de buste, sa -taille s'amincissait sur le galbe des hanches. Des petites mains, des -petits pieds, de fins poignets, de fines chevilles,--les bras et les -jambes ronds et renflés, visiblement d'un grain lisse et serré. Les -cheveux en or sombre; la carnation de blancheur éblouissante attendrie -de tons roses, les yeux de diamant noir, avec de longs cils qui -s'abaissaient, en un jeu émouvant, sur des traits pareils, en leur -céleste grâce, aux traits que l'on prête aux images d'églises. - -Elle répondit avec une heureuse vivacité: - ---Non, aucune violence, j'ai eu la chance d'échapper à des embûches, à -des agressions abominables. - -M. Saumony la regardait parler, il examinait sa sincérité d'accent, -comme il avait examiné l'ancienneté du pendentif. - -Il marqua d'un hochement l'expertise favorable. Alors, brusquement, -Sonia comprit. Elle se tut, elle se leva en reculant sa chaise, dressée, -combative, les yeux agrandis, en personne habituée à mesurer les dangers -sans perdre la tête. - -M. Saumony répliqua comme si des paroles précises avaient été échangées. -A côté de l'horreur sous-entendue, il imposa l'imagination pratique du -sauvetage. - ---Vous diriez à vos parents et à l'entourage que ce joyau a trouvé -acquéreur au prix espéré de plusieurs milliers de francs. Il n'y aurait -aucune perte d'estime pour personne; car le déshonneur, qui est le -verdict du monde, n'existe pas si le monde ignore la vérité. Tandis -qu'au contraire, les gens qui ont fait crédit à votre père sur cette -fausse valeur, croiraient à la malhonnêteté, si vous n'aviez que le prix -réel à déclarer. - -Un long silence. Puis Sonia bougea le front, une lueur farouche -signifia: - ---Quand? Comment? - -Certain marché doit s'exécuter au plus vite. La personne cessionnaire ne -peut pas continuer sa vie ordinaire avec la perspective de l'opération -en suspens. Elle peut se laisser deviner par ses proches, elle peut -changer de volonté,--elle peut mourir... - -M. Saumony spécifia: - ---Venez demain, ici même, à cinq heures, chercher la réponse définitive. - -Il employait à dessein cette formule ambiguë de «chercher la réponse -définitive»; il semblait laisser un aléa, il rendait ainsi supportable -l'épouvantable perspective. - - * - - * * - -Au lieu de recevoir Sonia, comme la veille, dans son cabinet qui donnait -sur l'antichambre, M. Saumony la conduisit au bout du couloir dans un -petit salon à lourdes tentures. - ---Vous n'avez qu'à vous asseoir et à attendre. - -Il la laissa seule, porte close, sans autre explication. - -Sonia, immobile au milieu de la pièce, vit qu'elle contenait des meubles -divers, mais un seul siège: un divan vert avec des coussins rouges et -tout à coup, au jour, près de la fenêtre, quelque chose frappa sa vue: -sur un guéridon, des billets de banque, se dépassant l'un l'autre, pour -être comptés sans que l'on y touchât, un, deux, trois, quatre, cinq. - -Le saisissement fit faire à Sonia un pas en arrière: quoi? ici-même? Ce -n'était pas seulement la réponse qu'il s'agissait d'entendre! - -Mais aussitôt, elle sentit en quelque sorte contre son dos, la maison -qui l'empêchait de reculer. La maison qu'elle venait de quitter: sa mère -l'avait embrassée gravement, ses frères lui avaient souri en prisonniers -qui attendent d'avoir des chaussures pour sortir, son père sommeillait -dans un mauvais fauteuil, près de la table où traînait une ordonnance de -médecin non portée au pharmacien. - -Alors elle avança vers le guéridon, posa son réticule sur les billets et -alla s'asseoir, pareille à une nihiliste qui guette l'instant de -commettre un attentat: toute sensibilité arrêtée par le moyen physique -de serrer les maxillaires et de fixer le vide. - -Presque tout de suite, la porte fut ouverte par un monsieur bien -habillé, pas jeune, l'âge d'un père de famille. Il s'approcha en parlant -d'une voix basse, hésitante, avec des sourires carnassiers. Sonia -feignit de ne pas comprendre le français; d'ailleurs un bourdonnement -martelait ses tempes et l'empêchait de percevoir toutes les syllabes des -mots. - -La pire abomination fut la durée du drame. Le sauvage effort de la -volonté l'avait maintenue muette et désarmée, mais un tremblement -convulsif l'avait tout de même rendue un personnage animé. Son bourreau -avait donné aux tressaillements des répliques caressantes,--jusqu'à -cette hallucination finale: on voulait poignarder ses parents, elle leur -faisait un rempart de son corps; malgré la douleur, elle ne crierait -pas... - -Mais ensuite, pas de prostration, pas de défaillance ni de désespoir. - -Sonia avait revécu l'une de ces péripéties de l'exode où l'on avait -franchi, la nuit, un espace exposé au tir des sentinelles. Sans gémir, -sans ralentir, on s'était déchiré aux aspérités forestières, on s'était -enlisé dans la boue des fondrières. La pire souffrance avait été -l'anxiété, l'horrible longueur du temps,--et une fois le but atteint, on -avait en quelque sorte oublié les meurtrissures et les souillures. Il y -avait une telle distance entre le danger d'être tué et le fait d'être -seulement meurtri et sali, que le soulagement du sauvetage avait couvert -toute autre sensation. Quant au prétendu crime de l'évasion, que l'on -avait commis,--on n'en avait même plus conscience. - -Le tortionnaire disparu, Sonia, en fugitive experte, s'était glissée -sans bruit dans le couloir et avait retrouvé la porte de sortie. Dans la -rue, elle avait eu l'impression de retrouver l'espace libre, le -mouvement de la vie, qu'elle avait cru perdu, dont elle avait été séparé -pendant un temps infini: on était sauvé; alors tant pis, elle respirait, -la lumière du ciel était bonne à goûter encore. - -A la maison, certes, on avait regardé comment elle entrait: mais -seulement pour deviner si elle rapportait une bonne réponse et vraiment -l'on n'avait vu que son réticule présenté à sa mère et les cinq billets -de mille francs qu'il contenait. Tout le monde avait ri, Sonia -elle-même: un rire de victime en révolte contre le monde. - - * - - * * - -Au bout d'un mois, voilà que Sonia revint, à l'insu de ses parents, -solliciter M. Saumony: la santé de son père n'était pas encore -rétablie,--pour le salut de la famille, il faudrait de nouveau obtenir -plusieurs milliers de francs. - -Sonia aurait un emploi dans une banque, la semaine prochaine, elle -ferait croire à la maison qu'on lui consentait l'avance de plusieurs -mois d'appointements; surtout, elle paierait en secret une partie des -dettes, pour que l'on continuât, dans le quartier, à faire crédit. - -Au lieu de présenter, dans ses mains, quelque objet vendable,--par la -tragique misère de son attitude, elle présentait sa beauté de statue de -marbre. - -M. Saumony se rendit compte et développa une réponse appropriée. - -La grande considération dont il jouissait dans la meilleure société -tenait à ce qu'il n'avait jamais commis de tromperie à l'égard de -personne,--la tromperie fût elle indiscernable, ou même plus avantageuse -au client que la réalité. - -Or, Sonia n'avait plus son innocence, la seule chose qui valût plusieurs -milliers de francs,--et lui, M. Saumony, n'était pas homme à céler cette -absence de valeur. - -Alors, sans tromperie, l'on tombait à une estimation de quelques -centaines de francs. - -Pourquoi? puisque la statue, en son dessin, n'avait rien perdu de sa -beauté. - -Pourquoi? parce que la beauté sans attribut ne dépassait pas un certain -taux. - -Pour que l'on atteignît à une grosse demande, il fallait que le -véritable objet du marché fût _le sacrilège à commettre_. - -Le sacrilège! valeur imaginaire et pourtant irrésistible et supérieure à -toute valeur positive. Or, avec une jeune fille, le sacrilège n'existait -qu'une fois. - -Voyez la suprême influence de l'imagination: Sonia, telle qu'elle était, -ne valait pas une femme beaucoup moins séduisante, mais enchaînée par la -sainteté du mariage. Une femme mariée avait l'avantage d'offrir le -sacrilège constamment renouvelé. - -Malgré cette évidente démonstration, Sonia immobile, butée dans son -sauvage héroïsme, répéta d'un ton d'exigence presque menaçante: je ne -veux pas laisser mourir mes parents. - -Le fait que l'on crût obstinément à son pouvoir surnaturel portait en -effet M. Saumony à prouver qu'il tenait toujours quelque ressource en -réserve. - ---Il n'y a pas de problème insoluble, dit-il pensivement. Procédons par -tâtonnement. - -«La valeur présente est, supposons, de cinq cents francs, et nous en -cherchons cinq mille. Donc la solution est cinq cent multiplié par dix. - -«Nous refusons de faire dix ventes additionnées, mais nous pouvons -trouver dix souscripteurs pour une seule vente: cela s'appelle une -tombola. - -Sonia eut un affreux haut le corps: - ---Hein? quelle désignation...? - -M. Saumony la rassura: - ---La désignation sera aussi anonyme que possible, tout en étant -compréhensible d'un clin d'oeil et plutôt flatteuse que dégradante: un -objet d'art. - -«Ce procédé, d'ailleurs, doit vous être indifférent, il ne change rien à -votre résolution,--il ne la rend pas plus pénible; j'aurais pu en user -sans vous le dire, et vous ne devez vous attacher qu'au résultat -providentiel. - - * * * * * - -Les dix billets de tombola furent aisément placés dans un cercle de -notables financiers. - -Le gagnant fut un sexagénaire soucieux de n'abréger sa vie par aucun -excès. - -Ma foi, il fit cadeau du billet à son neveu, avec qui il se montrait -assez libre sur le chapitre des choses galantes. - -Il avait sa théorie au sujet des lois naturelles,--et--par le même souci -qui le rendait modéré à raison de son âge,--il avait songé à ce que -Roland, aux approches de la majorité, ne contrariât pas la nature par -une absurde sagesse. - -Ses largesses d'oncle à héritage s'accompagnaient toujours de quelque -plaisanterie conseillère: - ---Tiens, tu dois avoir des notes de fleuriste et de bijoutier à payer. - -Cette fois, il lui expliqua rapidement que le billet de tombola n'était -pas nominatif. C'était une entrée,--ou une quittance,--grâce à quoi, le -porteur devait, à une adresse et à une heure indiquées, prendre -possession de l'objet d'art gagné, sans autre formalité que les -compliments préliminaires. Il s'amusa du double sens que prenait, dans -l'occurrence, l'expression de: prendre possession. - -Roland avait, à vingt ans, une élégance physique développée par les -sports,--grand, large d'épaules, mince de taille, des cheveux blonds -rejetés en arrière, un soupçon de moustache, le front intelligent, les -yeux doux, il était, par sa figure, du type normand-parisien: un beau -garçon, mais qui ressemblait en somme à nombre de ses camarades de -l'École de droit. - -Il avait pourtant un avantage sur eux, un agrément personnel: un air de -jeunesse vraie, naïve, gentille, familiale, l'air (comme on dit) -«d'avoir un caractère plus jeune que son âge»,--un air d'adolescent qui -a encore des qualités, des sentiments, des innocences d'enfant. - -Le fait qu'il avait obéi de bonne heure à la nature, selon le souhait de -son oncle, avait tout au moins eu ce résultat heureux d'empêcher son -imagination de se pervertir. Et le fait même d'avoir aisément connu -l'amour vénal avait beaucoup diminué, pour lui, l'importance de l'amour. - -M. Saumony, en psychologue et en homme d'affaires honnête qui exige -qu'on lui fasse confiance, avait traduit pour les intéressés le mot: -objet d'art, simplement par: une femme,--avec le geste de poser un loup -sur un visage. - -Et en effet, le mystère même, l'absence même de toute précision avait -contribué au placement immédiat des billets,--on était sûr d'avoir -quelque chose de rare, la surprise réservée offrait un attrait de plus. - -Roland fut particulièrement affriandé: l'on a recours à la tombola pour -un objet qui n'est pas de vente ordinaire, donc, «une femme» cela ne -signifiait pas une courtisane, et cela ne signifiait pas non plus une -ignorante de l'amour. - -Il se persuada que son rêve non encore satisfait allait enfin se -réaliser: celui de prendre dans ses bras une femme mariée appartenant à -une certaine classe. - -Puisque l'intermédiaire avait observé une telle discrétion, il ne -pouvait s'agir que d'une bourgeoise trop coquette ayant fait des dettes -à l'insu de son mari. - - * - - * * - -Comme lors du premier sacrifice, Sonia était assise dans le petit salon -au divan rouge et vert,--comme la première fois, elle s'apprêtait, dans -l'insensibilité farouche, à laisser un visiteur quelconque s'approcher -d'elle en violation du respect humain,--et elle s'efforçait de maîtriser -un indomptable tremblement, elle s'efforçait de fixer, par les yeux de -la pensée, les êtres chers qui pâtissaient à la maison. - -Roland ouvrit la porte avec une émotion de débutant: cette «dame» serait -sans doute intimidante; comment n'être ni brutal, ni ridicule? -Jusqu'alors, il avait eu besoin de peu d'initiative avec ses partenaires -complaisantes. - -Il fut très étonné: la personne qui attendait n'avait pas l'apparence -d'une femme mariée,--(ce mot, il ne savait pourquoi, évoquait dans son -idée une femme de trente ans). Sauf la pâleur pétrifiée, l'inconnue, par -sa jeunesse, par son habillement genre midinette, lui rappelait -certaines acquisitions précédentes. - -Il apprécia, toutefois, instantanément: l'inconnue était une jeune -personne, pas neuve, (une femme),--mais pas professionnelle et d'une -impressionnante beauté. L'intermédiaire n'avait pas trompé son -monde,--et la mise en tombola se justifiait, somme toute. - -Il n'éprouva pas l'intimidation redoutée, il se sentit seulement guindé -par «l'inaccoutumé et par le désirable excessif.» Pourtant, il sut -affecter une assez galante désinvolture: - ---Mademoiselle, c'est moi le favorisé des dieux, c'est moi l'heureux -mortel autorisé à l'admiration de la divinité... - -Sonia, renseignée maintenant sur l'horreur masculine, s'était promis une -résignation plus sauvage que la première fois,--elle avait résolu de -réduire au minimum l'affreux souvenir à emporter,--par exemple, de ne -pas ouvrir complètement les yeux, de ne pas même regarder son bourreau. - -Mais le condamné à mort, quel que soit son courage, ne peut pas -s'empêcher de regarder l'apprêt du supplice. - -Sonia ne put s'empêcher de bouger les yeux vers le visiteur et même,--à -l'encontre de sa résolution,--de les ouvrir plus grands qu'elle ne -l'avait fait la première fois. - -L'impression confuse d'une erreur la saisit tout d'abord: elle -s'attendait à voir «un monsieur», pareil en âge, en corpulence, à -l'auteur du viol virginal,--comme si les amateurs de chair fraîche -devaient être tous du même modèle à la fois banal et reconnaissable. - -Elle laissa Roland avancer, sans le quitter du regard, sans paraître -avoir entendu sa phrase de présentation,--mais quand, nécessairement, -selon l'invitation de la mise en scène,--il s'assit près d'elle, quand -son assise à elle fut remuée par l'élasticité du divan,--elle se leva -d'un bond, elle s'écarta de côté, horrifiée, menaçante, prête à se -défendre, et elle cria: - ---Non! allez vous en...! Je ne veux pas...! allez vous en! - -La révolte physique et spirituelle qu'elle n'avait pas ressentie assez -frénétique pour sauver sa virginité,--cette révolte folle, furieuse, -incoercible se produisait maintenant: rétraction de tout l'être, de -l'âme, de la substance intime,--rétraction forcenée de l'instinct, comme -au lèchement de flammes dévorantes. - -Et tant pis pour le lendemain! tant pis pour le cruel, pour le hideux -martyre de la misère! tant pis pour la catastrophe où s'engloutirait la -famille: la mort réelle, plutôt que le genre de mort qui la menaçait en -ce moment. - -Roland, surpris, se leva; de toute évidence, on ne lui faisait pas une -comédie pour obtenir une gratification supplémentaire. Il resta sur -place et ne trouva qu'à protester de sa bonne foi: - ---Permettez, je croyais... on m'avait dit... et M. Saumony m'a amené -devant la porte. - -Sonia recula encore d'un pas, rendue plus révoltée: - ---Oui, mais je renonce... On rendra l'argent... vous direz que j'ai -refusé... que je n'ai plus voulu... - -A la perspective de réclamer, de déclarer la déconvenue, l'amour-propre -de Roland se sentit blessé: - ---Je dirai... en effet, je devrai dire... Mais comment se fait-il?... -une convention existait, sans exception annoncée... cette convention -tenait jusqu'à mon arrivée, puisque vous étiez là... - -Une gesticulation d'horreur: - ---Eh bien? - ---C'est moi, qui demande: eh bien? - -Nouvelle gesticulation accompagnée d'une exclamation de plus en plus -frémissante: - ---Eh bien, pas vous!... pas vous!... laissez moi!... ne m'approchez -pas!... - -Le froid mortel qu'un homme éprouve devant un échec qui l'oblige à -douter de sa valeur intime la plus chère,--devant un échec qui atteint -sa sensibilité vitale même. Cette notion pénétra Roland sous forme de -frisson: alors, n'importe qui, mais pas moi? Puis-je donc paraître si -antipathique? si odieux? - -Un long moment, il demeura muet, immobile. Mais voilà que Sonia se -tenait, non pas les yeux fuyant de répulsion, de dégoût,--mais fascinée, -atterrée, les yeux agrandis, les yeux comme enserrant toute sa personne -à lui dans une étreinte de lutte. - -Alors, tout à coup, Roland ressuscita; un afflux chaleureux alluma -l'éclair de sa pensée: - ---Ce qui serait tolérable de n'importe qui, ne l'est pas de moi, parce -que je suis différent des autres, je suis au dessus, je suis mieux... Je -dépasse la prévision supportable... je suis impressionnant au delà de ce -que la personnalité d'autrui peut tolérer. Parbleu! certaine gêne -d'amour-propre, certaine pudeur d'imagination, je ne l'ai que devant tel -camarade de haute valeur intellectuelle. - -D'un virement du front, malgré soi, il s'assura, dans la glace, de son -incomparable prestance et la réflexion continua: - ---Si mon oncle avait voulu profiter du billet? De mon oncle, la -monstruosité n'aurait pas dépassé le supportable! - -Brusquement, il faillit s'exclamer tout haut, ce fut un jaillissement de -lumière éblouissante: - ---Ah! ah!... c'est que... _c'est que moi, je suis de même âge -qu'elle!..._ - -Puis cette logique éclata, fulgurante: - ---L'attentat deviendrait révoltant au delà de toute possibilité, à cause -de notre jeunesse pareille... ah! ah!... il y a équivalence humaine... - -Une éclosion se faisait en lui, il murmura inconsciemment: - ---Je comprends. - -N'est-ce pas, il était là avec sa dignité _d'homme_, elle était là, avec -sa dignité de _femme_. L'expression entendu de son oncle, «une femme», -changeait de sens; elle prenait une grandeur immense: «une femme», une -individualité humaine complète, avec les plus hauts attributs de la -conscience. - -Il recevait la révélation totale du _féminin_: la révélation du réservé, -du respectable, du _sacré_ de l'autre sexe. - -Jusqu'alors, au moment de ses achats amoureux, il n'avait jamais pensé -ni à sa mère, ni à ses soeurs. Comme si un sursaut de sentiment -religieux remplaçait sa virile capacité, il se rejeta en arrière pour -proférer à voix timide: - ---Je m'en vais... Vous avez raison de refuser... Et je ne dirai rien... -Vous êtes quitte... je m'en vais... pardon... - -A sa figure de garçon encore inoffensif, à sa voix de petit garçon qui -croit encore au règne maternel, on percevait qu'il éprouvait la même -émotion que Sonia, à propos de leur commune ressemblance humaine. - -Alors, en le voyant se reculer, se déplacer vers la porte,--l'héroïque, -la nihiliste qui n'avait pas pleuré encore du misérable sort de la -famille, ni de son misérable sort à elle-même,--la farouche qui n'avait -pas pleuré aux pires douleurs, au pire outrage,--se mit à pleurer selon -son âge, selon sa complexion, selon sa nature de jeune fille. Roland -avait si bien prononcé: pardon,--qu'il avait comme fait cesser la -méchanceté du monde,--alors la révolte faisait place à la pitié de soi. - -Roland sentit qu'il y avait de la brutalité encore dans son départ, -qu'il y avait une affreuse allusion dans cette parole: «vous êtes -quitte»,--lui aussi, il s'attendrit selon son âge. - -Vous savez, comme deux enfants malheureux, deux enfants qui ont peur ou -qui ont du chagrin, s'embrassent d'un même coeur? - -Roland demanda: - ---Voulez-vous qu'on s'embrasse en frère et soeur? - -Sonia releva le front. - -Et, sensation des lèvres aux joues, sensation des âmes rapprochées, ce -fut vrai: en frère et soeur. - - - - -LE PETIT FRÈRE - - -M. Passerot, modeste employé d'administration et sa femme habitaient à -Belleville un logement au premier étage d'une haute maison drôlement -placée en face de l'un de ces derniers vestiges du vieux Paris: un -pavillon de deux étages, couvert de tuiles, sans boutique au -rez-de-chaussée. - -L'occupante, Mme Le Guetteux, était une matrone qui prenait des -pensionnaires,--autrement dit: chez qui des femmes, à leur terme, -venaient séjourner le temps de leur couches. Elle se tenait «en bas», et -avait «au dessus» huit chambres à accoucher,--selon sa propre -expression. C'était une vieille praticienne, à figure de sorcière -joviale, connue et estimée de tout le quartier. - -Les Passerot, des parisiens bien assortis, du type agréable, âgés d'une -trentaine d'années, avaient une petite fille et, vu la vie chère, ne -voulaient pas d'autre enfant. - -Or, certainement par l'influence locale, dès l'âge de quatre ans, Suzon -déjà maternelle avec sa poupée, se mit à convoiter «un petit frère de -vrai.» - -C'était bien naturel: on demeurait en face de la marchande. - -Suzon ne pouvait douter que ce fût Mme Le Guetteux qui vendît les petits -frères, puisque, pour ses yeux d'enfant, le spectacle habituel offert -par le pavillon était celui d'une boutique de commerçant: toutes les -dames entrantes avaient les mains vides et toutes les sortantes avaient -un poupon dans les bras. - -Suzon, blondinette rose, fine et sensible, reproduisait le joli minois -chiffonné de sa mère,--et tenait de son père, par l'esprit, par la -distinction à demi sérieuse. - -Tout d'abord, elle n'avait pas semblé faire de différence entre sa -poupée et un petit frère de chez Mme Le Guetteux: - ---Prends garde, maman, si tu fais la robe de ma Catherine trop juste, ce -sera comme à moi, faudra la rallonger l'année prochaine. - ---Oh, maman, fais lui un bavoir s'il te plaît, car elle aura bientôt mal -aux dents. - -Mais cette confusion du factice et du vivant n'avait pas duré. La -voisine, porte à porte sur le palier, avait acheté un bébé qui remuait, -qui miaulait. Suzon voyait avec jalousie Joséphine, la grande soeur de -huit ans, le trimbaler en chantant,--alors Suzon avait réclamé pareil -bonheur et il avait fallu, journellement, lui promettre d'aller chez Mme -Le Guetteux faire un achat «dès que l'on aurait assez d'argent.» - -A cinq ans, elle faisait les commissions pour lesquelles «on n'avait pas -besoin de changer de trottoir.» - -Dans la rue, elle n'oubliait jamais de surveiller le pavillon de la -sage-femme,--elle s'arrêtait même, en attente, de longs moments et -parfois elle avait la joie suprême de voir sortir une dame qui emportait -un petit frère. - -Un après midi, à la tombée de la nuit, une jeune acheteuse, à peau -olivâtre, de physionomie étrangère, traversa la rue tout droit vers -Suzon qui était en faction et qui s'agita d'une façon si parlante que -cette question s'imposa: - ---Qu'est-ce que tu veux, ma petite? - -Suzon répondit avec exaltation: - ---C'est un petit frère que vous avez d'enveloppé,--si vous vouliez me le -prêter un peu, je suis assez forte pour le porter, vous verriez... - -Un silence; puis, chez l'étrangère, le rire d'une maligne inspiration: - ---Fais voir si tu peux le porter... oh, très bien... Et tu demeures -ici,--alors je te le donne; oui, tu peux l'emporter, sauve-toi vite -avec... - -Suzon s'élança et se mit à pousser des cris frénétiques avant même qu'on -ne lui eût ouvert la porte: - ---Maman! maman! J'en ai un!... j'en ai un petit frère, une dame vient de -m'en donner un. - -Mme Passerot trouva cette plaisanterie imprudente; Suzon pouvait laisser -choir le poupon, mais il y avait tout de même de quoi rire: - ---Où est-elle, cette dame? elle monte, ou bien elle attend en bas? - -La dame ne montait pas, et quand, au bout d'un instant, la maman regarda -par la fenêtre, elle ne vit personne en bas. Effarée, elle courut chez -la sage-femme; celle-ci ne fut pas très étonnée de l'aventure: la -sortante, avait parlé d'abandonner son enfant à l'Assistance Publique. - -M. Passerot rentra de son bureau. Que faire? Il fut d'avis qu'il fallait -simplement restituer l'innocent à Mme Le Guetteux qui, selon son rôle, -s'adresserait à l'administration municipale. - -Mais Suzon, rendue anxieuse par les airs mécontents et les conciliabules -à voix basse, ne voulut pas lâcher son trésor: - ---Il est à moi... je l'ai pas pris! je l'ai pas volé! on me l'a donné... -je veux le garder. - -Elle fit une telle scène de larmes et de hurlements, une scène si -vraiment effrayante, que, ma foi, vu l'heure tardive, le père consentit -à ce que l'on couchât le petit frère auprès de Suzon. - -Mais le lendemain,--quel saisissement, quel désespoir: il n'était plus -là. - -Suzon n'accepta pas cette explication: que la dame était venue le -reprendre pendant la nuit. Non, la dame l'avait donné pour de bon et -elle était partie pour toujours, c'était là un fait matériel, -inchangeable,--mais Suzon avait bien vu que le petit frère ne plaisait -pas et qu'on voulait le rendre à Mme Le Guetteux. - -Alors... - -Suzon était d'une nature extrêmement sensible et affectueuse,--par là, -elle avait, à un degré exceptionnel, la perception de ce qui attaquait -son droit, son individualité; elle avait à un degré exceptionnel le -sentiment de la justice, cette logique de la conservation vitale. - -De l'enlèvement du petit frère, sa sensibilité dégageait une impression -de mensonge, d'attentat, d'abus de la force et par suite: une impression -de tendresse maternelle et de «gâterie» paternelle diminuées. - -Vraiment la révélation de la tromperie, de l'oppression, de la -méchanceté injuste, entra en elle comme un poison moral. - -Son envie de posséder un petit frère était une idée permanente,--par -conséquent, l'impression de perte, de dépossession ne pouvait pas n'être -que passagère. - -Le poison attaqua l'organisme de Suzon. - -L'atmosphère ne contenait plus la quantité d'oxygène-bonté indispensable -à l'existence. - -Suzon, telle une plante dans un mauvais climat, se mit à végéter,--elle -se mit à moins vivre; tout son être se serra, elle mangea et remua -moins; son besoin de parler, de rire, de jouer s'arrêta. - -Elle restait pendant des heures assise près de la fenêtre devant ses -jouets étalés,--elle faisait seulement semblant d'y toucher quand on la -regardait, quand on l'interpellait,--sans cela, elle attendait, elle -guettait: peut-être qu'elle le reconnaîtrait dans les bras d'une -acheteuse sortant de chez Mme Le Guetteux, son petit frère, qu'on lui -avait pris. - -Et maintenant les promesses consolatrices d'aller chez Mme Le Guetteux -dès que l'on aurait assez d'argent n'avaient plus de prise sur elle. - -La maman ne tarda pas à s'inquiéter du dépérissement de Suzon. - -Comme son mari ne s'apercevait encore de rien, un jour, pendant qu'il -était au bureau, elle laissa Suzon à la maison, (comme une grande -fille),--et vint trouver la sage-femme que tout le monde, dans le -quartier, avait l'habitude de consulter gratuitement pour la santé des -jeunes enfants, sous le prétexte qu'elle les avait mis au monde. - -En effet, après quarante ans d'exercice, Mme Le Guetteux avait une -expérience infaillible. Elle connaissait bien Suzon, elle l'avait même -particulièrement observée, de son cabinet du rez-de-chaussée, où elle -recevait présentement Mme Passerot. - ---Tenez, madame, d'ici je vois chez vous, comme si j'y étais. - -L'état de Suzon ne pouvait être amélioré par aucun régime alimentaire, -ou médical. Elle appartenait à un genre d'enfants supérieur,--enfants -délicieux par les dons de l'âme, mais singulièrement délicats et -fragiles. - -Mme Le Guetteux avait déjà vu de ces enfants là mourir de jalousie, ou -de chagrin, de maladie noire. - -Elle se chargerait volontiers de sauver Suzon en lui annonçant, avec les -ressources de son autorité morale, avec la garantie de sa situation -commerciale, que les parents avaient enfin commencé à lui donner de -l'argent pour l'achat d'un petit frère et en la faisant patienter, par -des assurances réitérées,--elle s'en chargerait volontiers, à la -condition expresse que ce fût vrai. - -Mme Passerot se récria: - ---Mais, Madame, mon mari ne veut pas, il ne veut absolument pas... - ---Oh! madame, voyons, s'il comprend que la vie de la chère petite Suzon -est en danger. - -Mme Passerot, tout en larmes, réfléchit qu'en effet la question ne -s'était pas encore posée de cette façon là pour son mari; elle décida de -lui parler tout de suite, dès qu'il rentrerait. - -Mme Le Guetteux l'approuva fortement: quand une femme a quelque chose de -difficile ou d'ennuyeux, ou de contrariant à dire à son mari, si elle -hésite, si elle veut choisir l'occasion, l'à propos, ou bien elle se -tait finalement, ou bien elle s'y prend mal. - -Combien préférable d'y aller carrément, la porte à peine ouverte, -pendant que le mari retire son chapeau, son pardessus; on a tout le -bénéfice d'une attaque à l'improviste; il arrive du dehors avec ses -préoccupations, ses pensées du dehors, on ne lui laisse pas le temps de -se mettre en garde, il est forcé d'écouter, d'encaisser... - -Mme Passerot souriait à demi, avec embarras. Elle voyait bien la scène; -ça lui était déjà arrivé de crier à son mari une bonne nouvelle en même -temps que le bonsoir habituel: «Suzon a percé une dent,--Suzon tient sur -ses jambes, elle a tourné toute seule autour d'une chaise.» Mais ce -n'était tout de même pas pareil de le saisir, sans préambule, par -l'annonce du danger actuel qui menaçait la chère enfant et par l'avis du -moyen de sauvetage obligatoire. - -Mme Le Guetteux, elle, souriait malignement: - ---Tenez, voici des roses de ma maison de campagne, emportez les, vous -les montrerez tout de suite à votre mari, vous les lui ferez admirer en -disant qu'elles viennent de chez moi,--vous aurez ainsi le début de -votre discours: - ---Oui, figure-toi que, cet après midi, je suis entrée chez Mme Le -Guetteux... - -L'instant d'après, les deux femmes s'adressaient des signes -d'intelligence l'une à sa fenêtre du rez-de-chaussée, l'autre dans le -cadre de sa fenêtre au premier étage, où elle arrangeait les fleurs dans -un vase. - -Puis, un geste furtif de Mme Le Guetteux vers le bout de la rue: - ---Voici, votre mari... Fourrez lui tout de suite les roses sous le nez. - - * - - * * - -Ah! la bonne heure! voilà qui peut s'appeler savoir entamer un discours! - -La jolie petite Madame Passerot pouvait prendre de pauvres airs de ne -pas savoir par quel bout commencer! - -Dix minutes à peine après l'arrivée de M. Passerot, Mme Le Guetteux vit -apparaître Suzon. - ---Madame, papa m'envoie un peu chez vous,--papa m'a dit que vous aviez -quelque chose de pressé à me dire tout de suite, tout de suite... - ---Ton papa, ou ta maman qui t'envoie? - ---Papa, madame, il parlait vite, il m'a vite poussée à la porte. - -La sage-femme alla regarder: la fenêtre de la chambre ouverte tout à -l'heure était maintenant fermée. - ---Oui, fit elle mystérieusement, ma petite Suzon, tu vas être contente, -car c'est moi aujourd'hui qui te promets un petit frère. Moi, c'est pour -de bon, tu le sais,--il ne s'agit pas de plaisanter dans le commerce des -enfants. Tiens, écoute,--j'en ai deux là haut, dans mon -magasin,--entends les crier. Ton papa a commencé à m'apporter de -l'argent, il m'en rapportera chaque fois qu'il aura des économies et -quand il y en aura assez, je donnerai le petit frère. Tu comprends, ça -ne peut pas être tout de suite. - ---Tout est si cher... - ---Les enfants ont encore augmenté de cent sous depuis la semaine -dernière! Mais écoute: si tu manges bien ta soupe, si je te vois rire, -jouer, courir,--de temps en temps, je t'en montrerai un, petit -frère,--ce sera déjà un peu comme si je te le donnais, tu seras sûre, tu -y penseras, tu feras ton choix: il y en a des plus gros, des moins gros, -des blonds, des bruns... - -Suzon, enchantée, voulait s'en retourner au plus vite, pour annoncer la -grande nouvelle à sa mère,--mais Mme Le Guetteux la retint: - ---Non, attends un peu, assieds-toi... Regarde ces images. Il faut que -j'inscrive et que je calcule. - -La sage-femme avait du papier sous la main; elle traça quelques chiffres -au crayon. Mais, pour calculer, elle tendait la figure à chaque instant -vers la rue, comme si elle cherchait quelque signe à éclore dans -l'espace vide. - -Des minutes s'écoulèrent. - -On entendait, venant d'une des chambres d'accouchement, le gémissement -d'une femme en mal d'enfant, mais si faible encore, si modulé, qu'il -aurait pu être un gémissement heureux. - -Puis, Mme Le Guetteux eut un abaissement de paupières impressionné, -presque religieux. - ---Tu peux t'en aller maintenant, ma petite Suzon, j'ai fini mon compte. - -Une certaine fenêtre avait cessé, doucement, d'être close. - -Suzon, en fait d'images, n'avait pas un instant quitté des yeux Mme Le -Guetteux. - -Elle sourit d'un air complice: - ---Je ne dirai rien en rentrant, mais je commencerai par embrasser papa, -parce que l'argent c'est lui qui le gagne,--mais après, j'embrasserai -maman. - -Avec la drôlerie imitative des enfants, elle reproduisait l'expression -attendrie de Mme Le Guetteux,--comme si elle captait sur sa figure une -mystérieuse transmission. - -Elle répéta, les paupières recueillies. - ---J'embrasserai maman aussi, parce que c'est elle qui garde la -bourse,--il faudra bien que papa lui dise que vous attendez après -l'argent et je suis bien sûre qu'elle se plaindra que le petit frère est -vraiment trop cher et qu'elle dira comme toujours: «Oh toi tu ris, papa, -mais moi je ne sais pas comment je vais y arriver...» - - - - -L'AUTRE FORCE - - -Honoré Danglemond, industriel parisien, était, au physique, un homme de -bonne taille et de solide complexion, pas plus. Il avait épousé une -russe, également «belle femme» sans exagération, mais dont le père était -un véritable géant. - -Mme Danglemond eut une couche malheureuse qui compromit sa santé pour -longtemps: le petit Boris, en naissant, dépassa la grosseur permise pour -l'entrée au monde. On le plaça en nourrice, dans une région de montagne -où la race était particulièrement robuste. Malgré la distance, on allait -le voir facilement avec l'auto. - -Il se mit à si bien pousser chez ses nourriciers, que ma foi, par -tendresse bien comprise, les parents se résignèrent à le leur laisser -jusqu'à sa cinquième année. - -En effet, Boris tenait du grand père Ivan. Comparé aux enfants de même -âge que lui, des montagnards déjà exceptionnels pourtant,--il se -montrait doué d'une vigueur naturelle prodigieuse. Il n'était pas -extraordinaire de grandeur; sa force était répartie dans tous ses -membres, dans ses reins, ses épaules, dans l'ensemble de sa charpente. - -Il arriva que les nourriciers se plurent à développer encore par -l'exercice cette force étonnante. - -Oui, mais quel exercice! - -Celui de lutter avec des gamins beaucoup plus grands et plus âgés que -n'était Boris. - -Et dame, ce continuel usage des moyens brutaux n'alla pas sans un -développement de caractère corrélatif. - -Le jeu de bataille ne plaisait pas à tous les gamins, ou bien les -amateurs n'étaient pas toujours disposés à se colleter,--dans ce cas, -Boris leur cherchait noise. - -Et puis, le combat ne lui donnait pas toujours le plaisir d'être -vainqueur. Il trouvait son maître: soit qu'un frère aîné le rossât pour -avoir rossé son cadet,--soit que plusieurs galopins se réunissent contre -lui,--dans ce cas, il amassait de la rancune. - -Il devint tyrannique, agressif, et surtout _susceptible_ dans le sens -populaire du mot: il ne voyait qu'offenses et provocations de tous -côtés. L'épanouissement excessif du physique se produisit au détriment -du moral rétréci à une conception, élémentaire et mal dirigée, des -choses d'amour-propre. - -Quand ses parents le ramenèrent à Paris, il avait une admirable figure, -slave du haut, parisienne du bas: des cheveux blonds, de grands yeux -clairs, des pommettes marquées,--et de l'espièglerie, de la sensualité, -et de la bravoure dans le nez, la bouche et le menton. - -Mais c'était en réalité une petite brute de cinq ans, à l'approche -dangereuse, qu'il fût d'humeur ombrageuse ou d'humeur joviale. Les -efforts d'une grande personne n'avaient pas facilement raison de l'étau -de ses mains,--et tout lui était prétexte à jeux de mains,--même pour -être aimable, même pour caresser, il bousculait, il donnait du poing. - -Ses manières causèrent surprise et indignation, la première fois qu'on -le mit en présence des enfants de la famille. Dans le salon, il bondit -autour d'eux comme un animal, comme un gros chien stupide; il y eut des -vêtements déchirés, des meubles brisés; il prit les sourires, les gestes -et les mots d'urbanité pour des invitations à la lutte: ses cousins et -ses cousines furent tour à tour meurtris et renversés. - -Comment dépeindre la désolation des parents? - -Il sembla que Boris serait à peu près incorrigible, pour ce motif -péremptoire qu'il ne comprenait pas les exhortations à la tranquillité. -On avait beau se mettre puérilement à sa portée pour expliquer qu'ici à -Paris, à cause du manque d'espace et de la fragilité des choses et des -gens, l'on ne se servait jamais de sa force,--il ne comprenait pas. - -L'incompréhension est un mur, une porte close devant quoi échouent les -meilleures habiletés. - -Boris n'obéissait qu'à son instinct combatif et le moindre geste, fût-il -de douceur, excitait cet instinct. Quand on le raisonnait pour qu'il -supportât passivement le contact d'autres enfants, c'était comme si on -l'eût adjuré de changer de nature. - -Quelle désolation pour l'avenir! - -M. Danglemond, enrichi par l'industrie, avait rêvé que son fils -gagnerait encore un rang dans la société: qu'il serait un artiste. - -Et pas du tout: il serait un butor, un inintelligent, un inférieur -mental! - -Pour M, Danglemond, le signe d'intelligence, le signe de supériorité le -premier, le plus haut, c'était: le refus de violence par mots et par -actes. - -En effet, disait-il, plus les gens sont bêtes, incultes, de race -grossière, plus ils se disputent, plus ils se cognent facilement. Voyez -les exemples de la rue,--voyez les conducteurs de véhicules se baptiser -de tous les synonymes du mot pourriture,--puis «se sauter sur le lard, -se crocheter, se jambonner, se mettre une pâtée.» - -Au contraire, l'individu répugne à la guerre, à mesure que s'affine la -matière humaine, à mesure qu'elle s'imprègne de spiritualité. - -Plus on s'élève dans l'échelle des êtres, plus on trouve chez eux la -patience, l'indulgence, la faculté de pardon. Les échelons ne sont -durablement marqués que par la seule bonté philosophique: l'homme de -génie même se rabaisse par la brutalité. - -Certes l'on doit se défendre, l'on doit se protéger au prix des armes -indispensables,--mais quelle dose de raison, quelle dose de noblesse, -quelle dose de toutes les vertus ne faut-il pas pour dédaigner la -provocation, pour se dispenser de la vengeance? - - * - - * * - -Donc, on n'avait aucune chance d'amender Boris par des -raisonnements,--seule l'action de la vie, la pratique de la vie pouvait -l'assouplir, le mater, le civiliser. L'action de la vie résulte du -contact permanent avec le nombre, de la nécessité de s'entendre avec la -collectivité, qui dépasse tout de même en force n'importe quelle force -individuelle. - -Parbleu! Boris avait encore l'âge de l'école maternelle, c'était tout -indiqué de l'envoyer à celle du quartier. Justement l'on habitait à -Charonne où la population enfantine n'était pas délicate. On pouvait -lâcher Boris parmi les gosses habitués à carapater dans les rues, il n'y -avait pas à craindre la casse, comme avec les enfants d'appartement. - -Eh bien, il arriva des histoires ennuyeuses, en dépit de la prévision -logique. - -Les plaintes affluèrent chez madame la directrice: dans la cour de -récréation, les écoliers écopaient des coups excessifs de la part de -Boris. Les torgnoles sont admises,--mais il y a une mesure, un code -différent pour la maison, pour la rue, pour l'école. - -A la maison, dans l'exiguïté des chambres où les meubles souvent -renvoient les coups lancés aux mômes, les parents sont excusables -d'aller un peu fort à bosseler. On ne réfléchit pas, on se sert de ce -que l'on tient à la main,--si c'est une cuiller à pot, c'est tout bénef -pour le loupiot,--mais dame, si c'est un fer à repasser... Enfin ça les -regarde les parents, c'est leur affaire: s'ils abîment trop leur -marmaille, ils en sont quittes pour la raccommoder. - -Les horions de la rue sont tolérés tant qu'ils ne donnent pas lieu à -intervention du pharmacien, et tant qu'ils sont anonymes et qu'après une -mêlée copieuse, on ne sait pas au juste à qui s'en prendre. - -Mais à l'école, on fait une distinction sévère entre les baignes, les -bâfres, les marrons. Par exemple, on accepte la bosse et l'égratignure, -mais on réclame pour l'oeil poché et pour la dent cassée. Comme on -supportera une manche de tablier arrachée, mais on râlera pour une jambe -de culotte en moins. - -La directrice fut attaquée matin et soir. - ---Madame y a encore votre satané Boris qui a complètement noirci de -coups mon pauvre enfant, au point qu'il ne me reste plus un endroit -propre sur sa peau, si je veux le calotter pour mon compte. - ---Madame, Boris a si tellement aplati la poitrine de Tonton, qu'il -m'empoisonne la chambre avec les noyaux de prunes, il prétend qu'il ne -peut plus les avaler. - -La directrice finit par attraper à son tour, Mlle Victorine, -l'institutrice des grands: - ---Boris est votre élève,--à vous de le morigéner. C'est vous qui êtes -responsable. - - * - - * * - -Mlle Victorine, malgré son âge, la trentaine, n'offrait pas le -signalement d'une vieille fille. Au lieu d'être jaune, maigre, revêche, -mal ficelée,--elle était de visage coloré, assez grasse, de caractère -indulgent et artistement habillée. - -Grande, rousse, d'un type indécis où l'on trouvait des lignes -sémitiques, sans qu'elle fût juive,--elle n'était pas précisément jolie -à cause de ses traits un peu gros,--cependant, si elle n'y avait pas -pris garde, elle aurait fait sensation dans n'importe quel milieu. - -Sa coquetterie savante était de discrétion et de simplicité: des étoffes -peu éclatantes et des coupes qui découvraient et accusaient les formes -le moins possible. - -Vous devinez: elle obéissait au souci de ne pas trop appeler l'attention -sur son épanouissement de femme faite, qui n'était pas légitime chez une -fille. - -Elle ne montrait même pas sa fraîche dentition par le rire trop ouvert, -ce premier et typique moyen de l'exhibitionnisme féminin. - -On disait, avec des sous-entendus,--parmi les collègues, qu'elle était -protégée par un personnage politique et qu'elle aurait un avancement -rapide. - -Avait elle, comme on le suggérait, l'existence normale d'une personne de -trente ans bien constituée? Était-elle d'accord avec la nature? C'est -assez probable, car elle faisait preuve de charité envers les nombreuses -mères irrégulières qui approvisionnaient l'école, et elle aimait les -enfants malheureux. - -Tout de suite, Boris, ce petit privilégié indomptable requit, de sa -part, une attention pédagogique spéciale. - -Elle entreprit de l'adoucir par des considérations sentimentales -personnelles: - ---Tu n'es vraiment pas gentil avec moi, je ne t'ai rien fait et tu me -bouzilles tous mes enfants. J'aime qu'ils ne soient pas trop -poussiéreux, pas trop fêlés, ou écorchés, ou cabossés,--et toi, tu leur -fais bouffer le gravier de la cour qui sera bientôt toute -décailloutée,--tu les tapes contre le marronnier qui n'aura bientôt plus -d'écorce,--ça me contrarie beaucoup, car j'aime bien le marronnier -aussi. Est-ce que tu me vois courser madame la directrice et lui -défoncer le derrière? Est-ce que tu me vois faire la lutte avec les -autres institutrices, avec Madame Gallon et Madame Portenard et les -basculer la tête en bas, les jambes en l'air? - -Les semonces ne furent pas sans effet, comme celles de M. et de Mme -Danglemond. Boris ne comprit pas précisément, il ne changea pas -précisément,--parce qu'il n'était pas maître de sa force; quelque chose -de nouveau se produisit pourtant. - -Mlle Victorine était «Mademoiselle» tout court; une autorité, un -prestige s'attachait à ce titre; il rendait plus impérieux le magnétisme -qui se dégageait de la beauté sereine et bienveillante. - -Il arriva que certains mots, certaines inflexions de voix, certains -regards appuyés atteignirent en Boris la fibre sensible. - -Mlle Victorine vit des clartés paraître sur sa figure, comme le feu -jaillit de la pierre choquée au bon endroit. - -En effet, il commença par percevoir les bons sentiments de Mademoiselle -et par vouloir les imiter. Mais il ne se départit pas pour cela de sa -brutalité. - -Pour être aimable, il ne savait qu'offrir ce qu'il avait dans ses -poches,--bonbons, joujoux, images,--mais en saisissant rudement le -camarade, en le secouant, en lui fourrant le cadeau dans le bec, dans -les pattes, dans les frusques, de façon à lui faire du mal. - ---Tiens, mon vieux, c'est pour toi... tu crois que c'est une attrape... -attends un peu, je te vas ficher une volée, jusqu'à ce que tu voies bien -que c'est vrai, que je te donne tout ça que je te montre dans ma main. - -Ce résultat si imparfait sembla décisif à Mlle Victorine,--aucun miracle -n'est impossible du moment que l'on peut s'adresser à la sensibilité -d'un enfant. - -Une mirobolante inspiration lui fit promulguer cet ordre de service: -désormais, à la récréation, Boris restera dans la partie de la cour -réservée aux filles. - -Elle expliqua aux intéressés des deux sexes réunis qu'il ne s'agissait -pas d'une punition, mais d'une mesure de paix publique. Boris était trop -costaud et trop porté à «faire le ménage», c'est à dire à battre les -camarades comme des tapis,--ce n'était pas sa faute,--mais il rendait -trop sauvages, les jeux déjà infernaux des garçons: au voleur,--à -l'incendie, au déraillement,--au combat naval, au match-«Carpentier». -Les hurlements faisaient arrêter le monde devant l'école... - ---Surtout les sages-femmes,--qui croient qu'on a besoin -d'elles,--observa judicieusement Polyte, le garçon le plus raisonnable -de la classe. - -Mais Mademoiselle n'entendit pas et continua son oraison: Boris serait -obligé d'être calme en prenant part aux jeux des filles: à la -marchande,--a la maîtresse d'école, aux visites. - - * - - * * - -Un phénomène pas rare de psychologie féminine: ça ne fait pas l'affaire -des filles que Boris abandonne toute brutalité. - -Ces demoiselles jouent à ne pas vouloir jouer avec lui. - ---A quoi qu'on rigole? demande-t-il. - ---A rien, on veut pas s'amuser avec toi. - -Et l'on fait mine de le narguer, de le défier, de fuir. Il est bien -forcé de poursuivre et de bousculer. - -Il s'aperçoit que les filles ne se défendent pas de la même façon que -les garçons,--elles ne rendent pas de coups de poing, elles ont une -riposte plus déliée, plus rapide et sournoise: elles lancent des -claques, des coups de griffes. - -Mademoiselle lui a dit,--et lui répète: hé là-bas! qu'on ne bat pas les -filles,--il interprète, il constate: les coups à main fermée ne -concordent pas avec ceux des filles,--et puis ces coups là ne trouvent -pas assez de surface, ni assez de contre-poids. Et voici déjà un premier -dégrossissement. - -Un enfant a toujours un camarade préféré qui l'attire plus que les -autres. - -La camarade qui finit par attirer le plus Boris est Fifine--la bien -nommée,--une mignonne de six ans, brune, délicate de figure et qui -reproduit délicieusement, à son insu, les attitudes, les expressions de -physionomie de Mademoiselle. - -Tout d'abord, elle n'était pas de celles que Boris voulait contraindre à -jouer; il ne faisait pas attention à elle, comme trop «brimborion» sans -doute. C'est elle qui lui a signalé sa négligence: - ---Je suis bien contente, moi, je joue pas non plus et on me laisse -tranquille. - -Boris n'a pas hésité à la pousser par l'épaule et à la secouer: - ---Tu dis que tu veux pas jouer non plus, mais moi justement ça m'amuse -de cavaler après toi et que tu cherches à me tirer les cheveux. - -Mais Boris se trompe; il attribue à tort à Fifine le genre d'opposition -des autres filles. - -Elle résiste sans fuir et sans se servir de ses bras. Elle lutte par -contraction menaçante, par mimique; sa résistance est dans ses yeux, -dans sa figure: - ---Laisse moi, gros méchant,--je ne veux pas de ces manières là... - -Boris, dans ces conditions, ne peut pas secouer beaucoup Fifine, il la -lâche pour courir vers d'autres adversaires plus agissantes,--mais il -s'étonne lui-même de céder ainsi, il se dit quand même victorieux: - ---Voilà! ça t'apprendra, une autre fois, à pas me regarder, à pas me -parler. - -Les autres fois, Fifine est plantée dans la cour, de façon à être dans -le chemin, dans le rayon visuel de Boris. Et elle se distingue des -autres filles; elle est la première en composition, elle a toujours la -croix attachée d'un ruban grenat à son tablier noir, bien propre, elle a -l'air sérieux de Mademoiselle et ses chaussettes ne sont jamais -rabattues sur ses souliers à clous bien cirés. - -Les yeux au dessus de la tête de Boris, elle dit avec impertinence: - ---Je regarde comme si c'était le marronnier. - -Bizarrerie. Boris la prend à partie plutôt que les autres filles qui -l'asticotent: - ---Monsieur Boris est tout seul, qui sait pas à quoi jouer. - -Boris pousse Fifine rudement hors de son chemin, mais après hésitation -et en se croyant obligé de donner un motif: - ---T'as pas besoin d'être là, t'as pas besoin de me boucher le passage. - -Fifine oppose toujours la même défense: des reculs, des contorsions, des -crispations qui expriment le refus, la répulsion supérieure. - -D'une fois sur l'autre, la bousculade de Boris est moins brutale et -moins prolongée. Sans qu'il comprenne, il se heurte à une autre force -que la sienne, que la force physique. - -Il devient aussi moins acharné après les autres filles,--si bien que le -jeu de ne pas vouloir jouer avec Boris commence à manquer de charme, du -moment qu'il ne vous fait presque plus de mal en vous agrippant et en -vous bourrant. - -On songe à reprendre les vrais jeux particuliers aux filles: - ---Si on jouait à la maîtresse d'école? - -Cette proposition vient un jour où Boris, devant le dédain de Fifine, ne -porte pas la main sur elle, et prononce seulement d'un ton à la fois -menaçant et mal assuré, cette incommensurable parole: - ---Tu sais, toi, tu ne me fais pas peur. - -Mlle Victorine qui a suivi l'évolution de Boris, enregistre cette parole -d'autant plus admirable, d'autant plus significative, que Boris, depuis -son arrivée à l'école, depuis quelques mois, s'est mis à grandir -visiblement et qu'il a l'air d'un véritable colosse à côté de la fluette -Fifine. - -Et Mademoiselle aussitôt s'empresse de donner à Madame Danglemond cette -chère assurance: - ---Je vous certifie, Madame, que votre fils ne sera pas un butor. Il -devient sensible à _l'autre force_: la non matérielle, l'impondérable, -la supérieure à toutes, et qui prend des noms différents selon la forme -où elle domine chez les différents individus: intelligence, autorité -morale, noblesse, bonté, beauté. Boris acquiert _l'autre force_ par le -fait même qu'il en subit l'ascendant: c'est par l'intelligence que l'on -est sensible à l'intelligence, par douceur personnelle que l'on est -sensible à la douceur d'autrui, par maîtrise de soi que l'on respecte la -patience courageuse. - -Et, au bout de quelque temps, voici une émouvante expérience. - -Dans le bureau de la directrice qui donne de plain-pied sur la cour, M. -Danglemond lui-même, si inquiet de son fils, assiste incognito à une -récréation. - -Le jeu «à la maîtresse d'école». - -Cette personnalité, chez les enfants, est différente de la vraie -institutrice,--elle tient surtout de la mère et des femmes voisines de -la gamine qui joue le rôle. - -Bien entendu, c'est Fifine la maîtresse. Son jeu est de continuelle -exhortation, et le jeu des élèves accroupis par terre est, hélas, de la -faire enrager. - -Bien entendu Boris est l'élève dont on s'occupe le plus. - -Oh! il prend part aux manifestations collectives qui désespèrent la -maîtresse. - -Par exemple quand «Madame» crie: silence! il mêle sa voix formidablement -au chant unanime qui éclate en dérision de ce commandement. - -Mais il faut l'observer dans les incartades particulières qui composent -le plus important du jeu. - -Oui, la vraie rigolade est là; parmi les enfants, c'est à qui se -montrera le plus infernal, à qui inventera les pires mauvais tours, à -qui usera le mieux de sa malignité et de sa force corporelle contre -madame: toutes sortes de refus d'obéissance, toutes sortes de tentatives -d'évasion qui obligent Madame à porter la main sur les délinquants, -lesquels, par suite, se livrent à toutes sortes de «rebiffes» et de -rébellions. - -Or, si Boris est l'élève dont la figure exprime le plus d'invention, il -est le plus médiocre exécutant. - -Il tire la langue, il fait des grimaces à Madame, il récite sa leçon de -travers en y ajoutant des mots incongrus: «Le Loup et L'Agneau,--poil au -dos»,--il s'en va là-bas, quand on lui ordonne: venez ici,--mais -vraiment il a trop soin de ménager la maîtresse quand elle se met après -lui, tout en se lamentant: quel enfant insupportable! il me fera mourir -de chagrin! ah! que je suis donc fatiguée! quand est-ce donc qu'on fera -des écoles sans enfants? - -Sa rébellion physique est si dérisoire que les filles le poussent, -l'excitent. - ---Vas y donc plus fort que ça! fourre donc une trifouillée à madame! - -Finalement elles se moquent de lui: - ---Ah! là là, il est bête maintenant Boris, il rit, il _ose pas_... - -Quelle émouvante constatation! - ---Hein! Monsieur,--souligne la directrice: «il ose pas!» Non seulement -il ne sera pas un rustre, mais il sera un artiste, comme vous le -souhaitez. Il aura mieux qu'une normale, qu'une louable sensibilité, il -aura le respect de la sensibilité d'autrui, le souci de ne pas abuser. - -«Votre colosse aura la réserve particulière aux hommes supérieurs, il -aura l'élégance des forts: la timidité. - -«Savez vous ce qui le retient, ce qui annonce le futur artiste? Il -perçoit déjà les profonds sentiments que les autres ne perçoivent pas. - -«C'est que Fifine appartient à une très pauvre famille accablée de -nombreux enfants et qu'elle vit au milieu d'autres pauvres familles. -Elle exprime, en jouant, la misère, les éternels tourments des ménagères -de sa race, elle exprime surtout le dévouement, l'héroïsme féminin. - -«Il y a, dans sa figure, dans son intonation, une étrange vibration de -vérité douloureuse. - -«Voyez avec quelle mesure elle réalise son irritation de maîtresse -d'école. Voyez avec quelle mesure Boris lui résiste, fasciné, les yeux -pleins d'elle, riant d'une émotion inconsciente. - -«Comme ces deux acteurs d'élite réagissent l'un sur l'autre. - -«Le jeu exige que la maîtresse effleure l'insupportable d'un semblant de -claque. La joue de Boris n'est pas touchée et pourtant elle rougit! - -«Voyez: ses robustes bras ne lui servent qu'à garer sa tête menacée; la -force brutale reste contenue en eux sans sortir. - -«Mais voyez _l'autre force_! - -Le clan des petites filles cesse de se moquer du trop pacifique Boris. -Qu'est-ce qu'elles admirent donc toutes d'invisibles d'insaisissable, -qui pourtant semble irradier de lui et régner sur le monde comme la -lumière du soleil? - - -Imprimerie des Éditions Kemplen. Bruges (Belgique). - - - - -DU MÊME AUTEUR - -Vient de paraître: - -LA VIRGINITÉ - -Roman, (FLAMMARION, éditeur). - - -L'oeuvre toute féministe de Léon Frapié devait se compléter par l'étude -de l'angoissant problème qui résulte de la disproportion numérique entre -les filles et les garçons. - -_La Virginité_, pareille en nouveauté à ce que fut _La Maternelle_ lors -de son apparition, est le livre qui n'avait pas encore été écrit. - -C'est le roman des _filles à marier sans espoir_,--le roman-clameur des -millions d'êtres qui ont pour destination essentielle la tendresse, le -dévouement, la maternité et qui aspirent à l'instauration, pour leur -sexe, _d'une autre vertu_ que la résignation à ne rien être,--et _d'un -autre honneur_ que la misère de ne rien faire de leurs forces aimantes. - - -1 volume format in-18, 7 francs. - - - - -Éditions Kemplen - -RUE DE MIROMESNIL, 79, PARIS (8e) - - -Volumes in-18.--5 Francs. - -ROGER AVERMAETE: UNE ÉPOUSE MODÈLE.--Histoire d'un couple de bourgeois -d'une banalité profonde, qu'un drame moral vient déséquilibrer. Détails -précis, silhouettes vivantes, intenses de vérité d'un humour sain et -net, c'est le livre que voudront lire tous les amateurs de bonne -littérature. - -LUCIEN CHRISTOPHE: AUX LUEURS DU BRASIER.--La confession est d'une -étrange et poignante beauté. Dépouillée de toute rhétorique, l'oeuvre de -M. Lucien Christophe se cristallise autour d'une pensée repliée sur -elle-même jusqu'à la souffrance et, bien qu'il ait toujours quelque -témérité à évoquer le souvenir d'un grand nom d'autrefois, c'est à -«Servitude et grandeur militaires» que fait songer «Aux lueurs du -Brasier.» - -(Mercure de France, Paris). - - -Demandez ces livres à votre libraire. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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