diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-23 06:18:36 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-23 06:18:36 -0800 |
| commit | f39c7006c0ea80a9488ed3ad749075aaca73ea8f (patch) | |
| tree | ecd755cfe5777c65a57d67ad626cf8b31fb7d179 | |
| parent | 2fb3e16ac6487c85980e562153d8c158c3eebdff (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/64886-0.txt | 2386 | ||||
| -rw-r--r-- | old/64886-0.zip | bin | 42947 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/64886-h.zip | bin | 163483 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/64886-h/64886-h.htm | 2921 | ||||
| -rw-r--r-- | old/64886-h/images/cover.jpg | bin | 117687 -> 0 bytes |
8 files changed, 17 insertions, 5307 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7edb18d --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #64886 (https://www.gutenberg.org/ebooks/64886) diff --git a/old/64886-0.txt b/old/64886-0.txt deleted file mode 100644 index 76bc547..0000000 --- a/old/64886-0.txt +++ /dev/null @@ -1,2386 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of La Manifestante, by Léon Frapié - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Manifestante - -Author: Léon Frapié - -Release Date: March 20, 2021 [eBook #64886] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE *** - - - - - - Les Conteurs Inédits - - LÉON FRAPIÉ - - LA - MANIFESTANTE - - - Éditions Kemplen - PARIS - - - - -Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous -pays. - - - - -LA MANIFESTANTE - - -M. et Mme Dovrigny étaient des gens d'honneur. Leur ascendance se -composait de magistrats et d'officiers. L'on y citait de hauts grades, -mais pas de noms illustres, pas de grands personnages. Dans leurs -familles, on avait cultivé le devoir et la légalité consciencieusement, -sans héroïsme,--comme ailleurs on cultive la terre. - -M. Dovrigny, directeur d'assurances à Paris, avait de la fortune; les -époux vivaient selon la meilleure ordonnance mondaine; la convention -moyenne déterminait leurs goûts artistiques et récréatifs. La beauté, -dans tout domaine, était pour eux une chose de juste mesure, confinée -dans de strictes limites. - -Ils n'étaient excessifs que dans leur adoration pour leur fils Adolphe -qui atteignait l'âge du mariage et pour qui ils faisaient des rêves -ambitieux. - -Adolphe, vingt quatre ans, point sportif, pas très vigoureux, était -pourtant de taille plus élevée que son père et que sa mère. Sa -physionomie avait aussi plus de caractère que la leur. Blond, les yeux -clairs, il avait une figure régulière, allongée, contemplative, d'un -type aristocratique. - -Selon une loi de nature, la race changeait en sa personne. C'était un -garçon sérieux, très sérieux; mais, sous l'influence de l'époque, il -s'écartait de la tradition familiale si réglementaire. Par exemple, au -lieu d'avoir uniquement des goûts appris, il sentait en lui la velléité -de goûts personnels. En musique, en littérature, il considérait, avec le -désir de les comprendre, des oeuvres que ses parents ignoraient et -refusaient de connaître. - -Ses études terminées,--le baccalauréat et deux inscriptions de licence, -pour la qualification d'étudiant en droit qu'elles comportaient,--son -père lui avait attribué un emploi privilégié dans la Compagnie qu'il -dirigeait. - -Voilà qu'Adolphe Dovrigny s'était épris d'une simple employée de bureau, -Mathilde Anriquet, que les motifs de service lui faisaient aborder -quotidiennement! - -Oh! la race entrait en évolution: il n'avait pas consulté ses parents -avant d'engager de tendres pourparlers. - -Et un beau jour, sans préambule, il leur avait annoncé qu'il se -considérait comme fiancé. Il n'avait tenu compte de leurs pathétiques -représentations que par des bouderies et des airs ennuyés. - -Les parents se désolaient. Adolphe était un enfant gâté que l'on n'avait -jamais contrarié; ils avaient peur de lui faire du chagrin, ils ne -pouvaient ni ne voulaient s'opposer expressément au mariage d'amour -qu'il projetait et qui était pour eux un mariage «d'aventure». - -Ils essayaient de tout leur coeur, de toute leur sincérité, de toute -leur passion de gens d'honneur, de l'en détourner. - -Ils invoquaient surtout le rang,--l'étiage social, qui dépendait, (en -dehors de l'origine, de l'éducation, et de la situation de fortune), -d'un aspect mondain correct, légal,--d'un aspect de discipline, de -bienséance, qu'il fallait exactement posséder. - ---Cette jeune fille, à qui tu as pu adresser tes hommages sans formalité -protocolaire et qui les a acceptés avec indépendance, n'est pas -moralement assez haute, assez grande, assez belle pour toi. - -Tel était le leit-motiv de leurs discours affectueux. - -D'autres critiques ne leur manquaient pas: - ---Elle est petite, brune de peau; sa jeunesse n'a que l'agrément -parisien; avec ses yeux luisants et mobiles, nous lui trouvons une -frimousse un peu enfantine. La candeur enfantine, à un certain âge, -s'appelle ignorance et bêtise. - -«Tu avoues toi-même que ta Mathilde n'est pas une beauté. Tu prétends la -préférer aux jeunes filles que tu as pu connaître jusqu'à présent, parce -qu'elle est mieux de coeur, d'intelligence, de conscience. - -«Mais par quoi, comment est-elle ainsi mieux que les autres? Tu ne -saurais le préciser. De cela, tu as seulement l'impression, le -pressentiment. - -«Eh bien, mon enfant, la vérité ne fait aucun doute: tu es influencé, -trompé, aveuglé par un éveil de nature, par un mirage qui vient de -toi-même. - -«Tu as l'âge d'avoir une femme, tu prêtes une supériorité chimérique à -celle que le hasard a placée le plus près de toi. - -Adolphe ne restait pas sans répondre. Mathilde avait, entre autres, ce -mérite d'être une employée modèle, de travailler pour gagner sa vie, et -même de faire passer l'aide à sa famille avant la légitime coquetterie. -Elle était économe jusqu'à se refuser le bouquet de violettes dont ses -collègues ornaient leur table de travail. - -Les parents se récriaient: - ---Nous reconnaissons que cette jeune fille a des qualités, mais tout -ordinaires,--mais point les qualités exceptionnelles que doit avoir la -femme d'un homme tel que toi. - -«Son extrême simplicité ne vient-il pas d'un défaut de goût? Dans tous -les cas, ce fait de se refuser le luxe d'une fleur, cette sagesse -mesquine est sans intérêt pour toi, notre unique héritier. - -«La seule qualité de notre classe, la seule qualité mondaine ou -bourgeoise de Mlle Mathilde serait qu'elle se montre parfaitement -réservée en public; dans les bureaux mêmes, elle se tient d'une façon -toute différente de ses collègues. Quand elle est dehors, elle ne lance -pas ses regards à tort et à travers, elle ne parle pas et ne rit pas -tout haut, comme font ces demoiselles. On la sent incapable, non -seulement de s'afficher, mais de manifester à la manière spontanée des -gens, par exclamations et par gestes, même dans les occasions -admissibles, même devant un spectacle de rue stupéfiant, effrayant ou -comique. - -«Très bien: elle conserve, en toute occurrence, la retenue, la -correction. Mais cette correction, si louable soit elle, ne suffit pas -seule à classer une personne. - -«Si tu voulais nous croire, au lieu de t'obstiner dans ton -parti-pris,--tu consentirais à ouvrir les yeux, à juger, à critiquer, à -comparer. Tu considérais attentivement certaines jeunes filles de notre -entourage,--chose que tu n'as jamais faite,--par exemple, tu regarderais -sérieusement, tu observerais, tu étudierais Émilienne de Bégalit. - - * - - * * - -En effet, la déconvenue de M. et de Mme Dovrigny était d'autant plus -cruelle qu'ils avaient cherché eux-mêmes la réalisation de leurs rêves -ambitieux,--et qu'ils avaient caressé la délicieuse espérance de donner, -eux-mêmes, une femme à leur cher enfant. - -Juste au moment où Adolphe leur avait parlé de Mathilde Anriquet, ils -venaient de fixer leur choix sur Émilienne de Bégalit et dans les -conditions les plus ravissantes: les parents de la noble héritière -trouvaient Adolphe digne de leur fille et elle-même n'était pas sans -laisser deviner un trouble charmant lorsque la conversation se portait -sur ce jeune homme «accompli». - -Ce parti répondait sous tous les rapports à l'idéal de M. et de Mme -Dovrigny. - -Émilienne était «belle femme» à la perfection, une déesse blonde, -sculpturale au point de paraître un peu froide,--mais attendons l'amour, -le bonheur conjugal et ses miracles. Elle était cultivée selon le -meilleur programme mondain; son goût en n'importe quel genre était copié -sur le bien classique. Elle répudiait, sans idée personnelle, tout ce -qui n'était pas conforme aux traditions, aux opinions ou aux habitudes -bienséantes. Elle était bien élevée au point de ne savoir envisager -aucune espèce de hardiesse. - -Et ses parents donc! Ils étaient pareils à ceux d'Adolphe en plus -austère,--leur code de l'honneur était plus agissant, plus intraitable -que celui de M. et de Mme Dovrigny. Notamment, ils aimaient leur fille -avec moins de faiblesse que n'en montraient ces derniers envers leur -fils. - -Ainsi, on leur fit part de la situation avec loyauté: Adolphe, avant que -l'on eût pensé à Émilienne pour lui, s'était amouraché de Mathilde, oh -légèrement,--mais il était si délicat, que l'incident prenait une -importance exagérée. - -Eh bien, les parents d'Émilienne furent d'avis que les Dovrigny -n'avaient qu'à user de leur autorité et à imposer une rupture immédiate. - -Toutefois, ils acceptaient, en haussant les épaules, que l'on donnât le -temps à Adolphe de revenir tout seul à un choix acceptable. Car ils ne -doutaient pas un instant que leur fille ne l'emportât sur cette -mademoiselle Mathilde; ils n'admettaient même pas qu'Émilienne fût mise -en balance. Ils comprenaient qu'Adolphe craignait une scène -disgracieuse, s'il rompait trop brusquement. - -Hélas, Adolphe demeurait inébranlable dans sa résolution d'épouser -Mathilde et il insistait pour la présenter à ses parents. Ils ne la -connaissaient que pour être allés secrètement l'examiner dans son -bureau, à un guichet ouvert au public. Déchirés, portés à la fois à -céder et à refuser, ils bornaient leur résistance au moyen administratif -de l'atermoiement, où ils excellaient par atavisme. - -Le jour où ils recevraient Mathilde, ne reconnaîtraient ils pas, par ce -fait, comme possibles, les fiançailles de leur fils? - -Finalement, après quelques semaines gagnées au moyen de prétextes, de -diversions, de contre-propositions plus ou moins bien déguisées, M. et -Mme Dovrigny durent se résigner. - -Mais, tenaces jusqu'au bout, ils spécifièrent très fort que cette -première visite de mademoiselle Mathilde Anriquet n'était encore qu'une -épreuve. - -Ils s'accrochaient à cette dernière imagination: que la jeune employée -commettrait quelque incorrection, laisserait apparaître quelque -infériorité qui choquerait Adolphe lui-même et justifierait une nouvelle -opposition de leur part. - -Cela s'est vu souvent, cela est avec raison exploité au théâtre: une -personne placée par les apparences trompeuses à un rang élevé,--et qu'un -gros mot, qu'un geste trivial fait dégringoler au bas étiage qui est le -sien véritable. - - * - - * * - -Le fatal dimanche est arrivé. - -Un programme a été arrêté d'avance. - -Cet après midi, Mlle Mathilde Anriquet ne sera accompagnée ni de son -père ni de sa mère qui préfèrent, par sentiment des distances, -modestement rester dans l'ombre,--(M. Anriquet est Contrôleur de chemin -de fer),--elle viendra toute seule à cinq heures. - -Adolphe, seul aussi, tout d'abord, la recevra, l'introduira dans le -salon,--puis il ira chercher ses parents et procédera à une présentation -en règle--sans qu'à aucun moment soit posée, soit examinée la question -du mariage. - -Dès le commencement de l'après midi, Adolphe et ses parents sont émus -pour des causes différentes, mais à un degré pareil. Malgré eux, ils -regardent l'horloge, ils calculent le temps avec anxiété. - -Quatre heures. On sonne. Quelle peut bien être cette visite? - -Surprise: c'est M. de Bégalit qui non seulement ignore où en sont les -choses, mais reste persuadé qu'Adolphe sera son gendre, plus ou moins -tôt, selon les circonstances et il les surveille de près les -circonstances. - -Le père d'Émilienne est plus cérémonieux que d'habitude,--il est même -grave, avec une solennité sous laquelle on devine la satisfaction -triomphante. - ---Mes chers amis, il s'agit de Mlle Mathilde. La Providence, vous le -savez, veut que mon domicile avoisine le bureau de cette jeune personne -et que je me trouve, de force, placé à un poste d'observation. Le hasard -m'a fait souvent sortir en même temps qu'elle, et avoir à parcourir le -même chemin qu'elle. C'est par moi que vous avez été renseigné -franchement sur sa décence extérieure. - -«Aujourd'hui, j'ai un fait considérable à vous communiquer. Ce fait se -rapporte au procès Bélinois qui s'est terminé hier. - -Que l'on imagine l'effarement d'Adolphe, et de M. et de Mme Dovrigny: -Mme Bélinois, une femme de toute ordinaire extraction, avait tué, d'un -coup de revolver, son mari, un potentat de la finance,--par légitime -défense, prétendait elle,--par préméditation cupide prétendait le -ministère public qui réclamait la peine de mort. - -Le procès avait passionné l'opinion: les uns souhaitant l'acquittement, -les autres la condamnation. - -Mme Bélinois était une étrange figure: actrice débutante, mais élève -remarquée du Conservatoire, elle avait été épousée pour sa beauté, pour -son charme, pour sa _vocation d'amoureuse_. - -A entendre la défense, elle méritait le royal mariage qu'elle avait -fait: toute la poésie et tout le dévouement et, notez bien, toute la -vertu de l'amour habitaient en son coeur. - -Or sa vie conjugale avait été un véritable martyre: un mari brutal, -sadique,--un homme jaloux, avare, égoïste avec férocité,--qui imputait à -crime jusqu'à des démarches de bienfaisance, jusqu'à des dépenses de -charité. - -Elle avait subi des outrages et des sévices; l'état de dépendance où la -femme est mise par la loi était devenu le pire esclavage, la pire -torture. - -Point de cupidité dans son explosion meurtrière: les clauses du contrat -de mariage la laissaient aussi pauvre, veuve, qu'elle était, jeune -fille. - -Bon. Mais à entendre l'accusation, si Mme Bélinois restait pauvre, -c'était par surprise, par suite d'un faux calcul,--et aucune de ses -allégations n'était prouvée: le mari n'avait pas outrepassé ses -droits,--il avait réagi légitimement contre un abus d'indépendance qui -était le grand mal de l'époque actuelle. - -«Certaines femmes étaient des insurgées, des anarchistes en rébellion -contre les devoirs justement imposés à leur sexe. - -Le procès avait, par endroits, pris l'ampleur d'un réquisitoire contre -le féminisme, contre l'amour même. - -Les huit audiences avaient accru l'émotion du public, mais l'avaient -laissé presque aussi divisé que pendant l'instruction. - -Les efforts opposés de la défense et de l'accusation n'avaient fait que -rendre le mystère impénétrable. - -A la vérité, l'on ne pouvait prononcer un jugement personnel que par -l'intuition du coeur. - -L'accusée avait bien soutenu son rôle: des attitudes et des paroles -tragiques, des cris palpitants, des protestations, des serments -impressionnants. Mais n'était-elle pas une comédienne de profession? - -Les larmes de douleur et de désespoir n'avaient pas désarmé toutes les -préventions,--non plus que la misère physique de cette malheureuse -épuisée, rongée de fièvre, suppliciée par les interrogatoires,--mais qui -gardait, pour certains yeux, une sorte de majesté indéfinissable. - -Maintenant revenons à nos personnages. - -Après une pause pour ne pas couper l'effarement de ses auditeurs, M. de -Bégalit continue: - ---On savait que le procès se terminerait hier samedi. Grâce au loisir de -la semaine anglaise, une foule, tout de suite après le déjeuner, s'est -massée sur la place Dauphine, devant la cour d'assises, pour attendre le -verdict. - -«A quatre heures, la nouvelle de l'acquittement s'est répandue dans -Paris. L'héroïne du procès devant être mise en liberté immédiatement, -une partie de la foule a voulu la voir sortir. - -«En effet, une certaine porte s'est ouverte et la meurtrière acquittée -est apparue, affreusement pâle, soutenue comme une agonisante, Parbleu! -elle se sentait marquée du sang indélébile, elle se sentait une -proscrite parmi les autres femmes. - -«Il est de fait qu'un grondement effrayant l'a accueillie. La foule -réunie là était la partie hostile qui voulait lancer, et peut être -exécuter son verdict personnel. - -«Il y a eu un instant critique. Sur le passage de la misérable, les -huées augmentaient, des poings s'avançaient menaçants. Les exemples -abondent de la populace brusquement déchaînée aussi terrible que la -tempête, que l'ouragan. - -«Mais alors, une contre-manifestation,--une seule. Attention! - -«Avant que la menacée pût se réfugier dans un taxi, une jeune fille -s'est précipitée à son secours, des fleurs offertes à la main. - -«Tel a été le geste, telle a été l'expression, tel aussi le fluide, que -la foule a été immobilisée par la stupeur, le temps suffisant pour la -fuite. - -«Hein? Vous imaginez l'inconcevable audace de la manifestante, isolée, -détachée, se solidarisant avec la criminelle contre une foule -entière,--au mépris de toute vergogne, au risque d'un mauvais parti. - -«Car elle a dû s'enfuir, elle aussi,--le répit n'a pas duré. Le -chauffeur du taxi a eu la présence d'esprit de la saisir, de l'emporter -sur son siège comme un bagage, pour la déposer hors des atteintes -vengeresses. - -«Eh bien, attention! un degré s'ajoute encore à l'inconcevable! - -«Cette manifestante de la solidarité, cette intrépide pardonneuse et -protectrice de la femme qui avait tué son mari, était une jeune fille en -instance de fiançailles! Préparez vous: c'était Mlle Mathilde Anriquet. - -«Au revoir mes amis, je me ferais scrupule d'insister. Je me rends -compte que vous avez besoin de solitude, je vous laisse à vos -réflexions.» - - * * * * * - -M. de Bégalit parti, Adolphe et ses parents se regardent à grands yeux -vides: ils ne savent pas, ils sont désemparés. - -Ils devraient évidemment partager la réprobation frémissante du père -d'Émilienne, qui trouve abominable, monstrueux, qu'une jeune fille -désireuse de se marier affiche, comme d'un élan irrésistible, son -sentiment pour la criminelle qui a assassiné son mari. - -M. et Mme Dovrigny surtout devraient voir là, sans hésiter, le coup de -théâtre escompté, la révélation qui, au dernier moment, démonétise un -personnage sympathique par erreur. - -Mais la dose excessive empêche qu'un poison mortel tue sur le coup. Mais -la dose excessive de monstrueux arrête le mécanisme intellectuel. - -L'acte de Mathilde est tellement inattendu que l'on ne comprend pas,--et -l'incompréhension fait que l'on reste sans paroles, sans décision. - -Ah! mon Dieu, on sonne, on a sonné! C'est l'heure! Quoi faire? on ne -sait pas. - -Le fils et les parents assis ne bougent pas. Ils oublient le cérémonial -prémédité,--ils laissent la domestique introduire la visiteuse. - -Dans le cadre de la porte, apparaît la jeune fille,--celle dont l'on -vient de parler,--celle d'hier: ses mains gantées ont offert les fleurs, -son front, ses yeux, sa bouche ont exprimé la solidarité,--dans sa -poitrine, son coeur a commandé l'élan inconcevable. - -Or l'entrée de Mathilde produit sur les trois personnages assis l'effet -d'une irruption de clarté. - -Ils se lèvent, ils s'avancent d'instinct, par spontanéité curieuse, -comme pour voir de près, comme pour toucher. - -C'est bien une irruption de clarté: Mathilde est vêtue de clair, une -toilette sans artifice qui ne modifie aucune de ses proportions -naturelles, une coiffure en béret qui n'ombrage pas la physionomie. Elle -se présente bien droite, toute figure offerte, toute transparente de -conscience: voici ma personne et voici mon âme. - -On lui tend la main par une sorte de nécessité contagieuse, par -impossibilité de composer des attitudes, avec seulement dans les yeux, -dans la pensée, cette certitude: elle est la même aujourd'hui qu'hier, -elle n'a pas deux visages, elle n'a pas deux aspects. - ---Bonjour Mademoiselle. - ---Entrez donc, Mademoiselle. - -Les hôtes sont influencés, embarrassés, comme devant une personnalité -non encore rencontrée; il semble que Mathilde apporte avec soi une -atmosphère étrangère. - -Elle sourit, émue, pâlissante, rougissante: - ---Je vous remercie, Madame, je vous remercie, monsieur, de vouloir bien -me recevoir. - -On déplace les sièges pour chercher une contenance: - ---Asseyez-vous, Mademoiselle. - ---Vous êtes venue à pied? - -Mais M. et Mme Dovrigny tout à coup s'inquiètent affreusement. Adolphe a -salué, a présenté: Mademoiselle Mathilde Anriquet... mes parents... Puis -il est allé fermer la porte derrière Mathilde, mais grâce à cela il a -disparu! - -Ah! mon Dieu, il se dérobe, il ne veut plus épouser Mathilde, il ne veut -plus la voir. Le réquisitoire de M. de Bégalit l'a conquis en faveur -d'Émilienne, l'héritière en possession de la beauté morale la plus -régulière. - ---Adolphe? demande malgré soi Madame Dovrigny. - ---Adolphe a dû oublier quelque chose dans sa chambre, répond le père. - -Que va-t-il se passer? - -Le mieux n'est-il pas de faire que Mlle Anriquet devine à demi-mot «le -changement» d'Adolphe. - -M. Dovrigny commence: - ---Mademoiselle, vous nous avez trouvés réunis au salon parce que nous -venions d'avoir une visite. La visite d'un ami intime, au courant de nos -projets, et bien entendu aussi au courant de nos opinions. Or le hasard -veut que cet ami habite... - -Ici, une exclamation de Mme Dovrigny. - -Voici Adolphe. Il a en effet été déterminé par le réquisitoire de M. de -Bégalit. - -D'un bond, il a franchi les étages, puis il a couru à une boutique -voisine. Et voici qu'il se précipite, des fleurs à la main: - ---Mademoiselle Mathilde, chacun son tour. On vous a vue hier! - ---Oui! fait Mathilde, les yeux émerveillés. Et vous aujourd'hui... - ---Et moi aujourd'hui, du même coeur que vous... - -Selon la loi éternelle, M. et Mme Dovrigny ont toujours trouvé -qu'Adolphe était le plus beau garçon qui existât au monde. Mais, en ce -moment, par son geste, son attitude, son sourire,--ils lui voient une -beauté qu'ils ne lui connaissaient pas, une beauté comme vaporeuse, qui -saisit, qui donne envie de pleurer. Oui! eux, en adoration depuis vingt -cinq ans devant leur fils, ils ne l'avaient pas encore bien vu. - -Vraiment ceci est nouveau pour eux: il a un large front où se joue la -lumière, ses yeux s'attendrissent d'un éclat miroitant, la bonté décidée -frissonne sous sa fine moustache. Comment des lèvres closes, peuvent -elles, en s'avançant à peine, exprimer tellement l'action et la bonté? - -Ils sentent qu'Adolphe, après la condamnation de Mathilde par M. De -Bégalit, a, lui aussi, obéi à l'élan que rien n'arrête,--et que là, -_dans cet inconcevable_, est la grande beauté. - -Ils sentent par leur fils adoré. - -Adolphe matérialise, rend perceptible pour eux le sublime, le bien qui -ne se définit pas, qui n'a pas de mesure, qui ne se voit que par les -yeux du coeur. - -Et voilà qu'ils aiment, à en pleurer aussi, Mathilde, la petite -parisienne, la modeste fille sans apanage aucun,--mais la -personnification d'une bien haute espèce féminine. - -Une femme était en danger, menacée par la foule qui hurle et qui lapide. -Mathilde s'était jetée devant la blessée que l'on voulait achever.--Quel -éternel emblème! Mathilde avait tenu en respect la barbarie aveugle en -brandissant des fleurs! - -Comment battait-il donc ce coeur apitoyé pour avoir ainsi vaincu les -coeurs impitoyables? - -Ah! mes amis, combien le sens de la beauté est-il entré chez les -Dovrigny, dans leur maison, dans leur conception, dans leur existence, -dans leur substance tressaillante! - -Voilà qu'ils ont cette faculté d'exprimer, d'un regard, ce qu'il y a de -plus délicat en nuance et en sensibilité; voilà qu'ils se demandent, -d'un regard, qui des deux, par justice, ils doivent embrasser en -premier: Adolphe ou Mathilde? - -Car enfin Adolphe a deviné Mathilde; il a su, avant elle même, de quelle -bravoure elle était capable,--il a, dès le début, annoncé qu'elle était -mieux de coeur que n'importe laquelle. - -Allons! égalité! embrassons les ensemble: Mme Dovrigny, Mathilde; M. -Dovrigny, Adolphe,--et puis faisons l'échange. Il ne faut pas faire de -jaloux quand on a deux enfants. - - - - -LA TOMBOLA - - -Dès qu'ils eurent trouvé des compatriotes à Paris, les réfugiés reçurent -l'adresse d'un certain Monsieur Saumony qui se chargeait, uniquement en -qualité d'intermédiaire, de trouver acheteur et d'obtenir le prix -maximum pour tout objet vendable, si insolite qu'en fût la nature, si -petite ou si grande qu'en fût la valeur. - -La famille Vardikof, échouée dans un taudis du quartier St. Paul, se -composait de cinq personnes: le père, un chimiste quadragénaire, la mère -et trois enfants: deux garçons, l'un de dix ans, l'autre de douze -ans,--et une fille, Sonia, dix-huit ans, une pure merveille de beauté. - -Les Vardikof, là-bas, faisaient partie de la bourgeoisie aisée. Ils -s'étaient expatriés, après avoir sacrifié tout ce qu'ils possédaient de -non dissimulable, et amassé une assez forte provision de papier monnaie. -Ce viatique n'avait pas suffi, et des perles fines, des bijoux précieux -avaient fourni, au fur et à mesure, les ressources indispensables pour -une tragique odyssée où les malheureux avaient affronté les pires -dangers, et enduré les pires souffrances. - -Comme les parents étaient épuisés de fatigue et de maladie, Sonia qui -avait appris le français, dut se charger de porter à M. Saumony la -dernière épave: un joyau d'héritage, une sorte de pendentif auquel on -attribuait un gros prix à raison de son antiquité. - -Brun grisonnant, barbu, la figure anguleuse sans dureté, d'une -impassibilité complaisante, M. Saumony, habillé de noir comme un chef de -bureau, recevait dans un cabinet au mobilier administratif, d'un luxe -solide, sans éclat. Assis dans un fauteuil profond qui le grandissait ou -le rapetissait à volonté, il avait devant lui, sur une vaste table -d'acajou, des dossiers, des notes financières imprimées, et aussi des -instruments de précision, des loupes, des compas, des balances. - -Quand il parlait, sa physionomie était d'un enquêteur et d'un inventeur, -de telle façon qu'il donnait espoir à la manière d'une célébrité -médicale. Comme le malade à bout de forces croit qu'un miracle du prince -de la science lui rendra la santé,--de même, le besogneux à bout -d'expédients attendait, du minutieux intermédiaire, quelque sauvetage -miraculeux. - -Il habitait, boulevard Haussmann, un appartement discret sur la cour. -Aucune enseigne extérieure; sa profession marquée sur des cartes et -répétée par le concierge était avocat-expert. Un trait d'union, reliait -les deux mots et en faisait un terme spécial. M. Saumony n'appartenait -pas au barreau, il ne plaidait pas devant le tribunal; il défendait les -intérêts de ses clients vendeurs auprès de ses clients acheteurs. - -Il répondait lui-même à l'appel du timbre d'entrée. Des tapis -conservaient le silence; une lumière froide éclairait l'antichambre; un -long couloir, où l'on ne pénétrait pas, contenait une solitude -mystérieuse. - - * - - * * - -Sonia se présenta avec décision et annonça qu'elle apportait un joyau de -grande valeur. - -M. Saumony l'accueillit avec le regard ordinaire d'un fonctionnaire qui -reçoit du public,--mais, quand il la fit asseoir, ses yeux prirent, -d'elle, un instantané secret. - -Il examina soigneusement l'objet à vendre et son appréciation fut -prononcée sur un ton de compétence indiscutable: cet objet avait pour -caractéristique d'être vieux et démodé, mais non point d'être ancien. -Les pierreries en étaient naturelles, mais non de l'espèce des gemmes -précieuses; il valait tout juste quelques centaines de francs. - -Selon l'effet habituel produit par l'attitude toute puissante de M. -Saumony, Sonia, déçue et convaincue, ne se découragea pas. Elle insista -sur le secours beaucoup plus important dont la famille avait -besoin,--par l'obscure impulsion de faire appel à une science, à un -pouvoir, à un génie miraculeux. - -Elle exposa que l'on manquait des choses de première nécessité: linge et -vêtements. Elle-même, Sonia, portait présentement une toilette -d'emprunt. Son père, M. Vardikof, ne pourrait pas, avant plusieurs -semaines, pourvoir par son travail à l'existence quotidienne et enfin, -suprême aveu, à partir d'aujourd'hui, la nourriture était fournie à -crédit,--sur le vu du fameux pendentif. - -C'étaient donc plusieurs milliers et non plusieurs centaines de francs -qu'il fallait trouver, sous peine de périr littéralement. - -M. Saumony répéta: plusieurs milliers de francs;--sans sourciller, -simplement pour peser, eût-on dit. - -Comme Sonia le regardait d'un air d'attente, il ajouta, censément -estimation faite: - ---Disons cinq mille, pour préciser. - -Sonia, à son tour, répéta posément: - ---Cinq mille, ce serait bien. - -M. Saumony, en physicien, en opérateur qui commence une création dont il -possède la formule, demanda d'un air méticuleux: - ---Votre père ne possède pas de titres financiers, même non cotés? pas de -documents politiques? pas de lettres compromettantes? - ---Non, rien d'autre que ce que je vous apporte. - ---Ah! même pas de papiers, même pas de témoignages dangereux pour des -tiers... Et vous, dans les difficultés de l'exode,--vous n'avez pas été -violentée? - -Cette question s'associait à l'idée de tiers susceptibles d'être -accusés,--elle était toute naturelle, vu les circonstances auxquelles M. -Saumony faisait allusion, et aussi vu le portrait de Sonia. - -Le mois de juin s'embrasait d'un soleil oriental. Sonia portait un -costume d'étoffe légère, bleu foncé, au moulage à demi décolleté, à demi -raccourci selon la mode. - -De proportion parfaite, ni petite ni grande, assez large de buste, sa -taille s'amincissait sur le galbe des hanches. Des petites mains, des -petits pieds, de fins poignets, de fines chevilles,--les bras et les -jambes ronds et renflés, visiblement d'un grain lisse et serré. Les -cheveux en or sombre; la carnation de blancheur éblouissante attendrie -de tons roses, les yeux de diamant noir, avec de longs cils qui -s'abaissaient, en un jeu émouvant, sur des traits pareils, en leur -céleste grâce, aux traits que l'on prête aux images d'églises. - -Elle répondit avec une heureuse vivacité: - ---Non, aucune violence, j'ai eu la chance d'échapper à des embûches, à -des agressions abominables. - -M. Saumony la regardait parler, il examinait sa sincérité d'accent, -comme il avait examiné l'ancienneté du pendentif. - -Il marqua d'un hochement l'expertise favorable. Alors, brusquement, -Sonia comprit. Elle se tut, elle se leva en reculant sa chaise, dressée, -combative, les yeux agrandis, en personne habituée à mesurer les dangers -sans perdre la tête. - -M. Saumony répliqua comme si des paroles précises avaient été échangées. -A côté de l'horreur sous-entendue, il imposa l'imagination pratique du -sauvetage. - ---Vous diriez à vos parents et à l'entourage que ce joyau a trouvé -acquéreur au prix espéré de plusieurs milliers de francs. Il n'y aurait -aucune perte d'estime pour personne; car le déshonneur, qui est le -verdict du monde, n'existe pas si le monde ignore la vérité. Tandis -qu'au contraire, les gens qui ont fait crédit à votre père sur cette -fausse valeur, croiraient à la malhonnêteté, si vous n'aviez que le prix -réel à déclarer. - -Un long silence. Puis Sonia bougea le front, une lueur farouche -signifia: - ---Quand? Comment? - -Certain marché doit s'exécuter au plus vite. La personne cessionnaire ne -peut pas continuer sa vie ordinaire avec la perspective de l'opération -en suspens. Elle peut se laisser deviner par ses proches, elle peut -changer de volonté,--elle peut mourir... - -M. Saumony spécifia: - ---Venez demain, ici même, à cinq heures, chercher la réponse définitive. - -Il employait à dessein cette formule ambiguë de «chercher la réponse -définitive»; il semblait laisser un aléa, il rendait ainsi supportable -l'épouvantable perspective. - - * - - * * - -Au lieu de recevoir Sonia, comme la veille, dans son cabinet qui donnait -sur l'antichambre, M. Saumony la conduisit au bout du couloir dans un -petit salon à lourdes tentures. - ---Vous n'avez qu'à vous asseoir et à attendre. - -Il la laissa seule, porte close, sans autre explication. - -Sonia, immobile au milieu de la pièce, vit qu'elle contenait des meubles -divers, mais un seul siège: un divan vert avec des coussins rouges et -tout à coup, au jour, près de la fenêtre, quelque chose frappa sa vue: -sur un guéridon, des billets de banque, se dépassant l'un l'autre, pour -être comptés sans que l'on y touchât, un, deux, trois, quatre, cinq. - -Le saisissement fit faire à Sonia un pas en arrière: quoi? ici-même? Ce -n'était pas seulement la réponse qu'il s'agissait d'entendre! - -Mais aussitôt, elle sentit en quelque sorte contre son dos, la maison -qui l'empêchait de reculer. La maison qu'elle venait de quitter: sa mère -l'avait embrassée gravement, ses frères lui avaient souri en prisonniers -qui attendent d'avoir des chaussures pour sortir, son père sommeillait -dans un mauvais fauteuil, près de la table où traînait une ordonnance de -médecin non portée au pharmacien. - -Alors elle avança vers le guéridon, posa son réticule sur les billets et -alla s'asseoir, pareille à une nihiliste qui guette l'instant de -commettre un attentat: toute sensibilité arrêtée par le moyen physique -de serrer les maxillaires et de fixer le vide. - -Presque tout de suite, la porte fut ouverte par un monsieur bien -habillé, pas jeune, l'âge d'un père de famille. Il s'approcha en parlant -d'une voix basse, hésitante, avec des sourires carnassiers. Sonia -feignit de ne pas comprendre le français; d'ailleurs un bourdonnement -martelait ses tempes et l'empêchait de percevoir toutes les syllabes des -mots. - -La pire abomination fut la durée du drame. Le sauvage effort de la -volonté l'avait maintenue muette et désarmée, mais un tremblement -convulsif l'avait tout de même rendue un personnage animé. Son bourreau -avait donné aux tressaillements des répliques caressantes,--jusqu'à -cette hallucination finale: on voulait poignarder ses parents, elle leur -faisait un rempart de son corps; malgré la douleur, elle ne crierait -pas... - -Mais ensuite, pas de prostration, pas de défaillance ni de désespoir. - -Sonia avait revécu l'une de ces péripéties de l'exode où l'on avait -franchi, la nuit, un espace exposé au tir des sentinelles. Sans gémir, -sans ralentir, on s'était déchiré aux aspérités forestières, on s'était -enlisé dans la boue des fondrières. La pire souffrance avait été -l'anxiété, l'horrible longueur du temps,--et une fois le but atteint, on -avait en quelque sorte oublié les meurtrissures et les souillures. Il y -avait une telle distance entre le danger d'être tué et le fait d'être -seulement meurtri et sali, que le soulagement du sauvetage avait couvert -toute autre sensation. Quant au prétendu crime de l'évasion, que l'on -avait commis,--on n'en avait même plus conscience. - -Le tortionnaire disparu, Sonia, en fugitive experte, s'était glissée -sans bruit dans le couloir et avait retrouvé la porte de sortie. Dans la -rue, elle avait eu l'impression de retrouver l'espace libre, le -mouvement de la vie, qu'elle avait cru perdu, dont elle avait été séparé -pendant un temps infini: on était sauvé; alors tant pis, elle respirait, -la lumière du ciel était bonne à goûter encore. - -A la maison, certes, on avait regardé comment elle entrait: mais -seulement pour deviner si elle rapportait une bonne réponse et vraiment -l'on n'avait vu que son réticule présenté à sa mère et les cinq billets -de mille francs qu'il contenait. Tout le monde avait ri, Sonia -elle-même: un rire de victime en révolte contre le monde. - - * - - * * - -Au bout d'un mois, voilà que Sonia revint, à l'insu de ses parents, -solliciter M. Saumony: la santé de son père n'était pas encore -rétablie,--pour le salut de la famille, il faudrait de nouveau obtenir -plusieurs milliers de francs. - -Sonia aurait un emploi dans une banque, la semaine prochaine, elle -ferait croire à la maison qu'on lui consentait l'avance de plusieurs -mois d'appointements; surtout, elle paierait en secret une partie des -dettes, pour que l'on continuât, dans le quartier, à faire crédit. - -Au lieu de présenter, dans ses mains, quelque objet vendable,--par la -tragique misère de son attitude, elle présentait sa beauté de statue de -marbre. - -M. Saumony se rendit compte et développa une réponse appropriée. - -La grande considération dont il jouissait dans la meilleure société -tenait à ce qu'il n'avait jamais commis de tromperie à l'égard de -personne,--la tromperie fût elle indiscernable, ou même plus avantageuse -au client que la réalité. - -Or, Sonia n'avait plus son innocence, la seule chose qui valût plusieurs -milliers de francs,--et lui, M. Saumony, n'était pas homme à céler cette -absence de valeur. - -Alors, sans tromperie, l'on tombait à une estimation de quelques -centaines de francs. - -Pourquoi? puisque la statue, en son dessin, n'avait rien perdu de sa -beauté. - -Pourquoi? parce que la beauté sans attribut ne dépassait pas un certain -taux. - -Pour que l'on atteignît à une grosse demande, il fallait que le -véritable objet du marché fût _le sacrilège à commettre_. - -Le sacrilège! valeur imaginaire et pourtant irrésistible et supérieure à -toute valeur positive. Or, avec une jeune fille, le sacrilège n'existait -qu'une fois. - -Voyez la suprême influence de l'imagination: Sonia, telle qu'elle était, -ne valait pas une femme beaucoup moins séduisante, mais enchaînée par la -sainteté du mariage. Une femme mariée avait l'avantage d'offrir le -sacrilège constamment renouvelé. - -Malgré cette évidente démonstration, Sonia immobile, butée dans son -sauvage héroïsme, répéta d'un ton d'exigence presque menaçante: je ne -veux pas laisser mourir mes parents. - -Le fait que l'on crût obstinément à son pouvoir surnaturel portait en -effet M. Saumony à prouver qu'il tenait toujours quelque ressource en -réserve. - ---Il n'y a pas de problème insoluble, dit-il pensivement. Procédons par -tâtonnement. - -«La valeur présente est, supposons, de cinq cents francs, et nous en -cherchons cinq mille. Donc la solution est cinq cent multiplié par dix. - -«Nous refusons de faire dix ventes additionnées, mais nous pouvons -trouver dix souscripteurs pour une seule vente: cela s'appelle une -tombola. - -Sonia eut un affreux haut le corps: - ---Hein? quelle désignation...? - -M. Saumony la rassura: - ---La désignation sera aussi anonyme que possible, tout en étant -compréhensible d'un clin d'oeil et plutôt flatteuse que dégradante: un -objet d'art. - -«Ce procédé, d'ailleurs, doit vous être indifférent, il ne change rien à -votre résolution,--il ne la rend pas plus pénible; j'aurais pu en user -sans vous le dire, et vous ne devez vous attacher qu'au résultat -providentiel. - - * * * * * - -Les dix billets de tombola furent aisément placés dans un cercle de -notables financiers. - -Le gagnant fut un sexagénaire soucieux de n'abréger sa vie par aucun -excès. - -Ma foi, il fit cadeau du billet à son neveu, avec qui il se montrait -assez libre sur le chapitre des choses galantes. - -Il avait sa théorie au sujet des lois naturelles,--et--par le même souci -qui le rendait modéré à raison de son âge,--il avait songé à ce que -Roland, aux approches de la majorité, ne contrariât pas la nature par -une absurde sagesse. - -Ses largesses d'oncle à héritage s'accompagnaient toujours de quelque -plaisanterie conseillère: - ---Tiens, tu dois avoir des notes de fleuriste et de bijoutier à payer. - -Cette fois, il lui expliqua rapidement que le billet de tombola n'était -pas nominatif. C'était une entrée,--ou une quittance,--grâce à quoi, le -porteur devait, à une adresse et à une heure indiquées, prendre -possession de l'objet d'art gagné, sans autre formalité que les -compliments préliminaires. Il s'amusa du double sens que prenait, dans -l'occurrence, l'expression de: prendre possession. - -Roland avait, à vingt ans, une élégance physique développée par les -sports,--grand, large d'épaules, mince de taille, des cheveux blonds -rejetés en arrière, un soupçon de moustache, le front intelligent, les -yeux doux, il était, par sa figure, du type normand-parisien: un beau -garçon, mais qui ressemblait en somme à nombre de ses camarades de -l'École de droit. - -Il avait pourtant un avantage sur eux, un agrément personnel: un air de -jeunesse vraie, naïve, gentille, familiale, l'air (comme on dit) -«d'avoir un caractère plus jeune que son âge»,--un air d'adolescent qui -a encore des qualités, des sentiments, des innocences d'enfant. - -Le fait qu'il avait obéi de bonne heure à la nature, selon le souhait de -son oncle, avait tout au moins eu ce résultat heureux d'empêcher son -imagination de se pervertir. Et le fait même d'avoir aisément connu -l'amour vénal avait beaucoup diminué, pour lui, l'importance de l'amour. - -M. Saumony, en psychologue et en homme d'affaires honnête qui exige -qu'on lui fasse confiance, avait traduit pour les intéressés le mot: -objet d'art, simplement par: une femme,--avec le geste de poser un loup -sur un visage. - -Et en effet, le mystère même, l'absence même de toute précision avait -contribué au placement immédiat des billets,--on était sûr d'avoir -quelque chose de rare, la surprise réservée offrait un attrait de plus. - -Roland fut particulièrement affriandé: l'on a recours à la tombola pour -un objet qui n'est pas de vente ordinaire, donc, «une femme» cela ne -signifiait pas une courtisane, et cela ne signifiait pas non plus une -ignorante de l'amour. - -Il se persuada que son rêve non encore satisfait allait enfin se -réaliser: celui de prendre dans ses bras une femme mariée appartenant à -une certaine classe. - -Puisque l'intermédiaire avait observé une telle discrétion, il ne -pouvait s'agir que d'une bourgeoise trop coquette ayant fait des dettes -à l'insu de son mari. - - * - - * * - -Comme lors du premier sacrifice, Sonia était assise dans le petit salon -au divan rouge et vert,--comme la première fois, elle s'apprêtait, dans -l'insensibilité farouche, à laisser un visiteur quelconque s'approcher -d'elle en violation du respect humain,--et elle s'efforçait de maîtriser -un indomptable tremblement, elle s'efforçait de fixer, par les yeux de -la pensée, les êtres chers qui pâtissaient à la maison. - -Roland ouvrit la porte avec une émotion de débutant: cette «dame» serait -sans doute intimidante; comment n'être ni brutal, ni ridicule? -Jusqu'alors, il avait eu besoin de peu d'initiative avec ses partenaires -complaisantes. - -Il fut très étonné: la personne qui attendait n'avait pas l'apparence -d'une femme mariée,--(ce mot, il ne savait pourquoi, évoquait dans son -idée une femme de trente ans). Sauf la pâleur pétrifiée, l'inconnue, par -sa jeunesse, par son habillement genre midinette, lui rappelait -certaines acquisitions précédentes. - -Il apprécia, toutefois, instantanément: l'inconnue était une jeune -personne, pas neuve, (une femme),--mais pas professionnelle et d'une -impressionnante beauté. L'intermédiaire n'avait pas trompé son -monde,--et la mise en tombola se justifiait, somme toute. - -Il n'éprouva pas l'intimidation redoutée, il se sentit seulement guindé -par «l'inaccoutumé et par le désirable excessif.» Pourtant, il sut -affecter une assez galante désinvolture: - ---Mademoiselle, c'est moi le favorisé des dieux, c'est moi l'heureux -mortel autorisé à l'admiration de la divinité... - -Sonia, renseignée maintenant sur l'horreur masculine, s'était promis une -résignation plus sauvage que la première fois,--elle avait résolu de -réduire au minimum l'affreux souvenir à emporter,--par exemple, de ne -pas ouvrir complètement les yeux, de ne pas même regarder son bourreau. - -Mais le condamné à mort, quel que soit son courage, ne peut pas -s'empêcher de regarder l'apprêt du supplice. - -Sonia ne put s'empêcher de bouger les yeux vers le visiteur et même,--à -l'encontre de sa résolution,--de les ouvrir plus grands qu'elle ne -l'avait fait la première fois. - -L'impression confuse d'une erreur la saisit tout d'abord: elle -s'attendait à voir «un monsieur», pareil en âge, en corpulence, à -l'auteur du viol virginal,--comme si les amateurs de chair fraîche -devaient être tous du même modèle à la fois banal et reconnaissable. - -Elle laissa Roland avancer, sans le quitter du regard, sans paraître -avoir entendu sa phrase de présentation,--mais quand, nécessairement, -selon l'invitation de la mise en scène,--il s'assit près d'elle, quand -son assise à elle fut remuée par l'élasticité du divan,--elle se leva -d'un bond, elle s'écarta de côté, horrifiée, menaçante, prête à se -défendre, et elle cria: - ---Non! allez vous en...! Je ne veux pas...! allez vous en! - -La révolte physique et spirituelle qu'elle n'avait pas ressentie assez -frénétique pour sauver sa virginité,--cette révolte folle, furieuse, -incoercible se produisait maintenant: rétraction de tout l'être, de -l'âme, de la substance intime,--rétraction forcenée de l'instinct, comme -au lèchement de flammes dévorantes. - -Et tant pis pour le lendemain! tant pis pour le cruel, pour le hideux -martyre de la misère! tant pis pour la catastrophe où s'engloutirait la -famille: la mort réelle, plutôt que le genre de mort qui la menaçait en -ce moment. - -Roland, surpris, se leva; de toute évidence, on ne lui faisait pas une -comédie pour obtenir une gratification supplémentaire. Il resta sur -place et ne trouva qu'à protester de sa bonne foi: - ---Permettez, je croyais... on m'avait dit... et M. Saumony m'a amené -devant la porte. - -Sonia recula encore d'un pas, rendue plus révoltée: - ---Oui, mais je renonce... On rendra l'argent... vous direz que j'ai -refusé... que je n'ai plus voulu... - -A la perspective de réclamer, de déclarer la déconvenue, l'amour-propre -de Roland se sentit blessé: - ---Je dirai... en effet, je devrai dire... Mais comment se fait-il?... -une convention existait, sans exception annoncée... cette convention -tenait jusqu'à mon arrivée, puisque vous étiez là... - -Une gesticulation d'horreur: - ---Eh bien? - ---C'est moi, qui demande: eh bien? - -Nouvelle gesticulation accompagnée d'une exclamation de plus en plus -frémissante: - ---Eh bien, pas vous!... pas vous!... laissez moi!... ne m'approchez -pas!... - -Le froid mortel qu'un homme éprouve devant un échec qui l'oblige à -douter de sa valeur intime la plus chère,--devant un échec qui atteint -sa sensibilité vitale même. Cette notion pénétra Roland sous forme de -frisson: alors, n'importe qui, mais pas moi? Puis-je donc paraître si -antipathique? si odieux? - -Un long moment, il demeura muet, immobile. Mais voilà que Sonia se -tenait, non pas les yeux fuyant de répulsion, de dégoût,--mais fascinée, -atterrée, les yeux agrandis, les yeux comme enserrant toute sa personne -à lui dans une étreinte de lutte. - -Alors, tout à coup, Roland ressuscita; un afflux chaleureux alluma -l'éclair de sa pensée: - ---Ce qui serait tolérable de n'importe qui, ne l'est pas de moi, parce -que je suis différent des autres, je suis au dessus, je suis mieux... Je -dépasse la prévision supportable... je suis impressionnant au delà de ce -que la personnalité d'autrui peut tolérer. Parbleu! certaine gêne -d'amour-propre, certaine pudeur d'imagination, je ne l'ai que devant tel -camarade de haute valeur intellectuelle. - -D'un virement du front, malgré soi, il s'assura, dans la glace, de son -incomparable prestance et la réflexion continua: - ---Si mon oncle avait voulu profiter du billet? De mon oncle, la -monstruosité n'aurait pas dépassé le supportable! - -Brusquement, il faillit s'exclamer tout haut, ce fut un jaillissement de -lumière éblouissante: - ---Ah! ah!... c'est que... _c'est que moi, je suis de même âge -qu'elle!..._ - -Puis cette logique éclata, fulgurante: - ---L'attentat deviendrait révoltant au delà de toute possibilité, à cause -de notre jeunesse pareille... ah! ah!... il y a équivalence humaine... - -Une éclosion se faisait en lui, il murmura inconsciemment: - ---Je comprends. - -N'est-ce pas, il était là avec sa dignité _d'homme_, elle était là, avec -sa dignité de _femme_. L'expression entendu de son oncle, «une femme», -changeait de sens; elle prenait une grandeur immense: «une femme», une -individualité humaine complète, avec les plus hauts attributs de la -conscience. - -Il recevait la révélation totale du _féminin_: la révélation du réservé, -du respectable, du _sacré_ de l'autre sexe. - -Jusqu'alors, au moment de ses achats amoureux, il n'avait jamais pensé -ni à sa mère, ni à ses soeurs. Comme si un sursaut de sentiment -religieux remplaçait sa virile capacité, il se rejeta en arrière pour -proférer à voix timide: - ---Je m'en vais... Vous avez raison de refuser... Et je ne dirai rien... -Vous êtes quitte... je m'en vais... pardon... - -A sa figure de garçon encore inoffensif, à sa voix de petit garçon qui -croit encore au règne maternel, on percevait qu'il éprouvait la même -émotion que Sonia, à propos de leur commune ressemblance humaine. - -Alors, en le voyant se reculer, se déplacer vers la porte,--l'héroïque, -la nihiliste qui n'avait pas pleuré encore du misérable sort de la -famille, ni de son misérable sort à elle-même,--la farouche qui n'avait -pas pleuré aux pires douleurs, au pire outrage,--se mit à pleurer selon -son âge, selon sa complexion, selon sa nature de jeune fille. Roland -avait si bien prononcé: pardon,--qu'il avait comme fait cesser la -méchanceté du monde,--alors la révolte faisait place à la pitié de soi. - -Roland sentit qu'il y avait de la brutalité encore dans son départ, -qu'il y avait une affreuse allusion dans cette parole: «vous êtes -quitte»,--lui aussi, il s'attendrit selon son âge. - -Vous savez, comme deux enfants malheureux, deux enfants qui ont peur ou -qui ont du chagrin, s'embrassent d'un même coeur? - -Roland demanda: - ---Voulez-vous qu'on s'embrasse en frère et soeur? - -Sonia releva le front. - -Et, sensation des lèvres aux joues, sensation des âmes rapprochées, ce -fut vrai: en frère et soeur. - - - - -LE PETIT FRÈRE - - -M. Passerot, modeste employé d'administration et sa femme habitaient à -Belleville un logement au premier étage d'une haute maison drôlement -placée en face de l'un de ces derniers vestiges du vieux Paris: un -pavillon de deux étages, couvert de tuiles, sans boutique au -rez-de-chaussée. - -L'occupante, Mme Le Guetteux, était une matrone qui prenait des -pensionnaires,--autrement dit: chez qui des femmes, à leur terme, -venaient séjourner le temps de leur couches. Elle se tenait «en bas», et -avait «au dessus» huit chambres à accoucher,--selon sa propre -expression. C'était une vieille praticienne, à figure de sorcière -joviale, connue et estimée de tout le quartier. - -Les Passerot, des parisiens bien assortis, du type agréable, âgés d'une -trentaine d'années, avaient une petite fille et, vu la vie chère, ne -voulaient pas d'autre enfant. - -Or, certainement par l'influence locale, dès l'âge de quatre ans, Suzon -déjà maternelle avec sa poupée, se mit à convoiter «un petit frère de -vrai.» - -C'était bien naturel: on demeurait en face de la marchande. - -Suzon ne pouvait douter que ce fût Mme Le Guetteux qui vendît les petits -frères, puisque, pour ses yeux d'enfant, le spectacle habituel offert -par le pavillon était celui d'une boutique de commerçant: toutes les -dames entrantes avaient les mains vides et toutes les sortantes avaient -un poupon dans les bras. - -Suzon, blondinette rose, fine et sensible, reproduisait le joli minois -chiffonné de sa mère,--et tenait de son père, par l'esprit, par la -distinction à demi sérieuse. - -Tout d'abord, elle n'avait pas semblé faire de différence entre sa -poupée et un petit frère de chez Mme Le Guetteux: - ---Prends garde, maman, si tu fais la robe de ma Catherine trop juste, ce -sera comme à moi, faudra la rallonger l'année prochaine. - ---Oh, maman, fais lui un bavoir s'il te plaît, car elle aura bientôt mal -aux dents. - -Mais cette confusion du factice et du vivant n'avait pas duré. La -voisine, porte à porte sur le palier, avait acheté un bébé qui remuait, -qui miaulait. Suzon voyait avec jalousie Joséphine, la grande soeur de -huit ans, le trimbaler en chantant,--alors Suzon avait réclamé pareil -bonheur et il avait fallu, journellement, lui promettre d'aller chez Mme -Le Guetteux faire un achat «dès que l'on aurait assez d'argent.» - -A cinq ans, elle faisait les commissions pour lesquelles «on n'avait pas -besoin de changer de trottoir.» - -Dans la rue, elle n'oubliait jamais de surveiller le pavillon de la -sage-femme,--elle s'arrêtait même, en attente, de longs moments et -parfois elle avait la joie suprême de voir sortir une dame qui emportait -un petit frère. - -Un après midi, à la tombée de la nuit, une jeune acheteuse, à peau -olivâtre, de physionomie étrangère, traversa la rue tout droit vers -Suzon qui était en faction et qui s'agita d'une façon si parlante que -cette question s'imposa: - ---Qu'est-ce que tu veux, ma petite? - -Suzon répondit avec exaltation: - ---C'est un petit frère que vous avez d'enveloppé,--si vous vouliez me le -prêter un peu, je suis assez forte pour le porter, vous verriez... - -Un silence; puis, chez l'étrangère, le rire d'une maligne inspiration: - ---Fais voir si tu peux le porter... oh, très bien... Et tu demeures -ici,--alors je te le donne; oui, tu peux l'emporter, sauve-toi vite -avec... - -Suzon s'élança et se mit à pousser des cris frénétiques avant même qu'on -ne lui eût ouvert la porte: - ---Maman! maman! J'en ai un!... j'en ai un petit frère, une dame vient de -m'en donner un. - -Mme Passerot trouva cette plaisanterie imprudente; Suzon pouvait laisser -choir le poupon, mais il y avait tout de même de quoi rire: - ---Où est-elle, cette dame? elle monte, ou bien elle attend en bas? - -La dame ne montait pas, et quand, au bout d'un instant, la maman regarda -par la fenêtre, elle ne vit personne en bas. Effarée, elle courut chez -la sage-femme; celle-ci ne fut pas très étonnée de l'aventure: la -sortante, avait parlé d'abandonner son enfant à l'Assistance Publique. - -M. Passerot rentra de son bureau. Que faire? Il fut d'avis qu'il fallait -simplement restituer l'innocent à Mme Le Guetteux qui, selon son rôle, -s'adresserait à l'administration municipale. - -Mais Suzon, rendue anxieuse par les airs mécontents et les conciliabules -à voix basse, ne voulut pas lâcher son trésor: - ---Il est à moi... je l'ai pas pris! je l'ai pas volé! on me l'a donné... -je veux le garder. - -Elle fit une telle scène de larmes et de hurlements, une scène si -vraiment effrayante, que, ma foi, vu l'heure tardive, le père consentit -à ce que l'on couchât le petit frère auprès de Suzon. - -Mais le lendemain,--quel saisissement, quel désespoir: il n'était plus -là. - -Suzon n'accepta pas cette explication: que la dame était venue le -reprendre pendant la nuit. Non, la dame l'avait donné pour de bon et -elle était partie pour toujours, c'était là un fait matériel, -inchangeable,--mais Suzon avait bien vu que le petit frère ne plaisait -pas et qu'on voulait le rendre à Mme Le Guetteux. - -Alors... - -Suzon était d'une nature extrêmement sensible et affectueuse,--par là, -elle avait, à un degré exceptionnel, la perception de ce qui attaquait -son droit, son individualité; elle avait à un degré exceptionnel le -sentiment de la justice, cette logique de la conservation vitale. - -De l'enlèvement du petit frère, sa sensibilité dégageait une impression -de mensonge, d'attentat, d'abus de la force et par suite: une impression -de tendresse maternelle et de «gâterie» paternelle diminuées. - -Vraiment la révélation de la tromperie, de l'oppression, de la -méchanceté injuste, entra en elle comme un poison moral. - -Son envie de posséder un petit frère était une idée permanente,--par -conséquent, l'impression de perte, de dépossession ne pouvait pas n'être -que passagère. - -Le poison attaqua l'organisme de Suzon. - -L'atmosphère ne contenait plus la quantité d'oxygène-bonté indispensable -à l'existence. - -Suzon, telle une plante dans un mauvais climat, se mit à végéter,--elle -se mit à moins vivre; tout son être se serra, elle mangea et remua -moins; son besoin de parler, de rire, de jouer s'arrêta. - -Elle restait pendant des heures assise près de la fenêtre devant ses -jouets étalés,--elle faisait seulement semblant d'y toucher quand on la -regardait, quand on l'interpellait,--sans cela, elle attendait, elle -guettait: peut-être qu'elle le reconnaîtrait dans les bras d'une -acheteuse sortant de chez Mme Le Guetteux, son petit frère, qu'on lui -avait pris. - -Et maintenant les promesses consolatrices d'aller chez Mme Le Guetteux -dès que l'on aurait assez d'argent n'avaient plus de prise sur elle. - -La maman ne tarda pas à s'inquiéter du dépérissement de Suzon. - -Comme son mari ne s'apercevait encore de rien, un jour, pendant qu'il -était au bureau, elle laissa Suzon à la maison, (comme une grande -fille),--et vint trouver la sage-femme que tout le monde, dans le -quartier, avait l'habitude de consulter gratuitement pour la santé des -jeunes enfants, sous le prétexte qu'elle les avait mis au monde. - -En effet, après quarante ans d'exercice, Mme Le Guetteux avait une -expérience infaillible. Elle connaissait bien Suzon, elle l'avait même -particulièrement observée, de son cabinet du rez-de-chaussée, où elle -recevait présentement Mme Passerot. - ---Tenez, madame, d'ici je vois chez vous, comme si j'y étais. - -L'état de Suzon ne pouvait être amélioré par aucun régime alimentaire, -ou médical. Elle appartenait à un genre d'enfants supérieur,--enfants -délicieux par les dons de l'âme, mais singulièrement délicats et -fragiles. - -Mme Le Guetteux avait déjà vu de ces enfants là mourir de jalousie, ou -de chagrin, de maladie noire. - -Elle se chargerait volontiers de sauver Suzon en lui annonçant, avec les -ressources de son autorité morale, avec la garantie de sa situation -commerciale, que les parents avaient enfin commencé à lui donner de -l'argent pour l'achat d'un petit frère et en la faisant patienter, par -des assurances réitérées,--elle s'en chargerait volontiers, à la -condition expresse que ce fût vrai. - -Mme Passerot se récria: - ---Mais, Madame, mon mari ne veut pas, il ne veut absolument pas... - ---Oh! madame, voyons, s'il comprend que la vie de la chère petite Suzon -est en danger. - -Mme Passerot, tout en larmes, réfléchit qu'en effet la question ne -s'était pas encore posée de cette façon là pour son mari; elle décida de -lui parler tout de suite, dès qu'il rentrerait. - -Mme Le Guetteux l'approuva fortement: quand une femme a quelque chose de -difficile ou d'ennuyeux, ou de contrariant à dire à son mari, si elle -hésite, si elle veut choisir l'occasion, l'à propos, ou bien elle se -tait finalement, ou bien elle s'y prend mal. - -Combien préférable d'y aller carrément, la porte à peine ouverte, -pendant que le mari retire son chapeau, son pardessus; on a tout le -bénéfice d'une attaque à l'improviste; il arrive du dehors avec ses -préoccupations, ses pensées du dehors, on ne lui laisse pas le temps de -se mettre en garde, il est forcé d'écouter, d'encaisser... - -Mme Passerot souriait à demi, avec embarras. Elle voyait bien la scène; -ça lui était déjà arrivé de crier à son mari une bonne nouvelle en même -temps que le bonsoir habituel: «Suzon a percé une dent,--Suzon tient sur -ses jambes, elle a tourné toute seule autour d'une chaise.» Mais ce -n'était tout de même pas pareil de le saisir, sans préambule, par -l'annonce du danger actuel qui menaçait la chère enfant et par l'avis du -moyen de sauvetage obligatoire. - -Mme Le Guetteux, elle, souriait malignement: - ---Tenez, voici des roses de ma maison de campagne, emportez les, vous -les montrerez tout de suite à votre mari, vous les lui ferez admirer en -disant qu'elles viennent de chez moi,--vous aurez ainsi le début de -votre discours: - ---Oui, figure-toi que, cet après midi, je suis entrée chez Mme Le -Guetteux... - -L'instant d'après, les deux femmes s'adressaient des signes -d'intelligence l'une à sa fenêtre du rez-de-chaussée, l'autre dans le -cadre de sa fenêtre au premier étage, où elle arrangeait les fleurs dans -un vase. - -Puis, un geste furtif de Mme Le Guetteux vers le bout de la rue: - ---Voici, votre mari... Fourrez lui tout de suite les roses sous le nez. - - * - - * * - -Ah! la bonne heure! voilà qui peut s'appeler savoir entamer un discours! - -La jolie petite Madame Passerot pouvait prendre de pauvres airs de ne -pas savoir par quel bout commencer! - -Dix minutes à peine après l'arrivée de M. Passerot, Mme Le Guetteux vit -apparaître Suzon. - ---Madame, papa m'envoie un peu chez vous,--papa m'a dit que vous aviez -quelque chose de pressé à me dire tout de suite, tout de suite... - ---Ton papa, ou ta maman qui t'envoie? - ---Papa, madame, il parlait vite, il m'a vite poussée à la porte. - -La sage-femme alla regarder: la fenêtre de la chambre ouverte tout à -l'heure était maintenant fermée. - ---Oui, fit elle mystérieusement, ma petite Suzon, tu vas être contente, -car c'est moi aujourd'hui qui te promets un petit frère. Moi, c'est pour -de bon, tu le sais,--il ne s'agit pas de plaisanter dans le commerce des -enfants. Tiens, écoute,--j'en ai deux là haut, dans mon -magasin,--entends les crier. Ton papa a commencé à m'apporter de -l'argent, il m'en rapportera chaque fois qu'il aura des économies et -quand il y en aura assez, je donnerai le petit frère. Tu comprends, ça -ne peut pas être tout de suite. - ---Tout est si cher... - ---Les enfants ont encore augmenté de cent sous depuis la semaine -dernière! Mais écoute: si tu manges bien ta soupe, si je te vois rire, -jouer, courir,--de temps en temps, je t'en montrerai un, petit -frère,--ce sera déjà un peu comme si je te le donnais, tu seras sûre, tu -y penseras, tu feras ton choix: il y en a des plus gros, des moins gros, -des blonds, des bruns... - -Suzon, enchantée, voulait s'en retourner au plus vite, pour annoncer la -grande nouvelle à sa mère,--mais Mme Le Guetteux la retint: - ---Non, attends un peu, assieds-toi... Regarde ces images. Il faut que -j'inscrive et que je calcule. - -La sage-femme avait du papier sous la main; elle traça quelques chiffres -au crayon. Mais, pour calculer, elle tendait la figure à chaque instant -vers la rue, comme si elle cherchait quelque signe à éclore dans -l'espace vide. - -Des minutes s'écoulèrent. - -On entendait, venant d'une des chambres d'accouchement, le gémissement -d'une femme en mal d'enfant, mais si faible encore, si modulé, qu'il -aurait pu être un gémissement heureux. - -Puis, Mme Le Guetteux eut un abaissement de paupières impressionné, -presque religieux. - ---Tu peux t'en aller maintenant, ma petite Suzon, j'ai fini mon compte. - -Une certaine fenêtre avait cessé, doucement, d'être close. - -Suzon, en fait d'images, n'avait pas un instant quitté des yeux Mme Le -Guetteux. - -Elle sourit d'un air complice: - ---Je ne dirai rien en rentrant, mais je commencerai par embrasser papa, -parce que l'argent c'est lui qui le gagne,--mais après, j'embrasserai -maman. - -Avec la drôlerie imitative des enfants, elle reproduisait l'expression -attendrie de Mme Le Guetteux,--comme si elle captait sur sa figure une -mystérieuse transmission. - -Elle répéta, les paupières recueillies. - ---J'embrasserai maman aussi, parce que c'est elle qui garde la -bourse,--il faudra bien que papa lui dise que vous attendez après -l'argent et je suis bien sûre qu'elle se plaindra que le petit frère est -vraiment trop cher et qu'elle dira comme toujours: «Oh toi tu ris, papa, -mais moi je ne sais pas comment je vais y arriver...» - - - - -L'AUTRE FORCE - - -Honoré Danglemond, industriel parisien, était, au physique, un homme de -bonne taille et de solide complexion, pas plus. Il avait épousé une -russe, également «belle femme» sans exagération, mais dont le père était -un véritable géant. - -Mme Danglemond eut une couche malheureuse qui compromit sa santé pour -longtemps: le petit Boris, en naissant, dépassa la grosseur permise pour -l'entrée au monde. On le plaça en nourrice, dans une région de montagne -où la race était particulièrement robuste. Malgré la distance, on allait -le voir facilement avec l'auto. - -Il se mit à si bien pousser chez ses nourriciers, que ma foi, par -tendresse bien comprise, les parents se résignèrent à le leur laisser -jusqu'à sa cinquième année. - -En effet, Boris tenait du grand père Ivan. Comparé aux enfants de même -âge que lui, des montagnards déjà exceptionnels pourtant,--il se -montrait doué d'une vigueur naturelle prodigieuse. Il n'était pas -extraordinaire de grandeur; sa force était répartie dans tous ses -membres, dans ses reins, ses épaules, dans l'ensemble de sa charpente. - -Il arriva que les nourriciers se plurent à développer encore par -l'exercice cette force étonnante. - -Oui, mais quel exercice! - -Celui de lutter avec des gamins beaucoup plus grands et plus âgés que -n'était Boris. - -Et dame, ce continuel usage des moyens brutaux n'alla pas sans un -développement de caractère corrélatif. - -Le jeu de bataille ne plaisait pas à tous les gamins, ou bien les -amateurs n'étaient pas toujours disposés à se colleter,--dans ce cas, -Boris leur cherchait noise. - -Et puis, le combat ne lui donnait pas toujours le plaisir d'être -vainqueur. Il trouvait son maître: soit qu'un frère aîné le rossât pour -avoir rossé son cadet,--soit que plusieurs galopins se réunissent contre -lui,--dans ce cas, il amassait de la rancune. - -Il devint tyrannique, agressif, et surtout _susceptible_ dans le sens -populaire du mot: il ne voyait qu'offenses et provocations de tous -côtés. L'épanouissement excessif du physique se produisit au détriment -du moral rétréci à une conception, élémentaire et mal dirigée, des -choses d'amour-propre. - -Quand ses parents le ramenèrent à Paris, il avait une admirable figure, -slave du haut, parisienne du bas: des cheveux blonds, de grands yeux -clairs, des pommettes marquées,--et de l'espièglerie, de la sensualité, -et de la bravoure dans le nez, la bouche et le menton. - -Mais c'était en réalité une petite brute de cinq ans, à l'approche -dangereuse, qu'il fût d'humeur ombrageuse ou d'humeur joviale. Les -efforts d'une grande personne n'avaient pas facilement raison de l'étau -de ses mains,--et tout lui était prétexte à jeux de mains,--même pour -être aimable, même pour caresser, il bousculait, il donnait du poing. - -Ses manières causèrent surprise et indignation, la première fois qu'on -le mit en présence des enfants de la famille. Dans le salon, il bondit -autour d'eux comme un animal, comme un gros chien stupide; il y eut des -vêtements déchirés, des meubles brisés; il prit les sourires, les gestes -et les mots d'urbanité pour des invitations à la lutte: ses cousins et -ses cousines furent tour à tour meurtris et renversés. - -Comment dépeindre la désolation des parents? - -Il sembla que Boris serait à peu près incorrigible, pour ce motif -péremptoire qu'il ne comprenait pas les exhortations à la tranquillité. -On avait beau se mettre puérilement à sa portée pour expliquer qu'ici à -Paris, à cause du manque d'espace et de la fragilité des choses et des -gens, l'on ne se servait jamais de sa force,--il ne comprenait pas. - -L'incompréhension est un mur, une porte close devant quoi échouent les -meilleures habiletés. - -Boris n'obéissait qu'à son instinct combatif et le moindre geste, fût-il -de douceur, excitait cet instinct. Quand on le raisonnait pour qu'il -supportât passivement le contact d'autres enfants, c'était comme si on -l'eût adjuré de changer de nature. - -Quelle désolation pour l'avenir! - -M. Danglemond, enrichi par l'industrie, avait rêvé que son fils -gagnerait encore un rang dans la société: qu'il serait un artiste. - -Et pas du tout: il serait un butor, un inintelligent, un inférieur -mental! - -Pour M, Danglemond, le signe d'intelligence, le signe de supériorité le -premier, le plus haut, c'était: le refus de violence par mots et par -actes. - -En effet, disait-il, plus les gens sont bêtes, incultes, de race -grossière, plus ils se disputent, plus ils se cognent facilement. Voyez -les exemples de la rue,--voyez les conducteurs de véhicules se baptiser -de tous les synonymes du mot pourriture,--puis «se sauter sur le lard, -se crocheter, se jambonner, se mettre une pâtée.» - -Au contraire, l'individu répugne à la guerre, à mesure que s'affine la -matière humaine, à mesure qu'elle s'imprègne de spiritualité. - -Plus on s'élève dans l'échelle des êtres, plus on trouve chez eux la -patience, l'indulgence, la faculté de pardon. Les échelons ne sont -durablement marqués que par la seule bonté philosophique: l'homme de -génie même se rabaisse par la brutalité. - -Certes l'on doit se défendre, l'on doit se protéger au prix des armes -indispensables,--mais quelle dose de raison, quelle dose de noblesse, -quelle dose de toutes les vertus ne faut-il pas pour dédaigner la -provocation, pour se dispenser de la vengeance? - - * - - * * - -Donc, on n'avait aucune chance d'amender Boris par des -raisonnements,--seule l'action de la vie, la pratique de la vie pouvait -l'assouplir, le mater, le civiliser. L'action de la vie résulte du -contact permanent avec le nombre, de la nécessité de s'entendre avec la -collectivité, qui dépasse tout de même en force n'importe quelle force -individuelle. - -Parbleu! Boris avait encore l'âge de l'école maternelle, c'était tout -indiqué de l'envoyer à celle du quartier. Justement l'on habitait à -Charonne où la population enfantine n'était pas délicate. On pouvait -lâcher Boris parmi les gosses habitués à carapater dans les rues, il n'y -avait pas à craindre la casse, comme avec les enfants d'appartement. - -Eh bien, il arriva des histoires ennuyeuses, en dépit de la prévision -logique. - -Les plaintes affluèrent chez madame la directrice: dans la cour de -récréation, les écoliers écopaient des coups excessifs de la part de -Boris. Les torgnoles sont admises,--mais il y a une mesure, un code -différent pour la maison, pour la rue, pour l'école. - -A la maison, dans l'exiguïté des chambres où les meubles souvent -renvoient les coups lancés aux mômes, les parents sont excusables -d'aller un peu fort à bosseler. On ne réfléchit pas, on se sert de ce -que l'on tient à la main,--si c'est une cuiller à pot, c'est tout bénef -pour le loupiot,--mais dame, si c'est un fer à repasser... Enfin ça les -regarde les parents, c'est leur affaire: s'ils abîment trop leur -marmaille, ils en sont quittes pour la raccommoder. - -Les horions de la rue sont tolérés tant qu'ils ne donnent pas lieu à -intervention du pharmacien, et tant qu'ils sont anonymes et qu'après une -mêlée copieuse, on ne sait pas au juste à qui s'en prendre. - -Mais à l'école, on fait une distinction sévère entre les baignes, les -bâfres, les marrons. Par exemple, on accepte la bosse et l'égratignure, -mais on réclame pour l'oeil poché et pour la dent cassée. Comme on -supportera une manche de tablier arrachée, mais on râlera pour une jambe -de culotte en moins. - -La directrice fut attaquée matin et soir. - ---Madame y a encore votre satané Boris qui a complètement noirci de -coups mon pauvre enfant, au point qu'il ne me reste plus un endroit -propre sur sa peau, si je veux le calotter pour mon compte. - ---Madame, Boris a si tellement aplati la poitrine de Tonton, qu'il -m'empoisonne la chambre avec les noyaux de prunes, il prétend qu'il ne -peut plus les avaler. - -La directrice finit par attraper à son tour, Mlle Victorine, -l'institutrice des grands: - ---Boris est votre élève,--à vous de le morigéner. C'est vous qui êtes -responsable. - - * - - * * - -Mlle Victorine, malgré son âge, la trentaine, n'offrait pas le -signalement d'une vieille fille. Au lieu d'être jaune, maigre, revêche, -mal ficelée,--elle était de visage coloré, assez grasse, de caractère -indulgent et artistement habillée. - -Grande, rousse, d'un type indécis où l'on trouvait des lignes -sémitiques, sans qu'elle fût juive,--elle n'était pas précisément jolie -à cause de ses traits un peu gros,--cependant, si elle n'y avait pas -pris garde, elle aurait fait sensation dans n'importe quel milieu. - -Sa coquetterie savante était de discrétion et de simplicité: des étoffes -peu éclatantes et des coupes qui découvraient et accusaient les formes -le moins possible. - -Vous devinez: elle obéissait au souci de ne pas trop appeler l'attention -sur son épanouissement de femme faite, qui n'était pas légitime chez une -fille. - -Elle ne montrait même pas sa fraîche dentition par le rire trop ouvert, -ce premier et typique moyen de l'exhibitionnisme féminin. - -On disait, avec des sous-entendus,--parmi les collègues, qu'elle était -protégée par un personnage politique et qu'elle aurait un avancement -rapide. - -Avait elle, comme on le suggérait, l'existence normale d'une personne de -trente ans bien constituée? Était-elle d'accord avec la nature? C'est -assez probable, car elle faisait preuve de charité envers les nombreuses -mères irrégulières qui approvisionnaient l'école, et elle aimait les -enfants malheureux. - -Tout de suite, Boris, ce petit privilégié indomptable requit, de sa -part, une attention pédagogique spéciale. - -Elle entreprit de l'adoucir par des considérations sentimentales -personnelles: - ---Tu n'es vraiment pas gentil avec moi, je ne t'ai rien fait et tu me -bouzilles tous mes enfants. J'aime qu'ils ne soient pas trop -poussiéreux, pas trop fêlés, ou écorchés, ou cabossés,--et toi, tu leur -fais bouffer le gravier de la cour qui sera bientôt toute -décailloutée,--tu les tapes contre le marronnier qui n'aura bientôt plus -d'écorce,--ça me contrarie beaucoup, car j'aime bien le marronnier -aussi. Est-ce que tu me vois courser madame la directrice et lui -défoncer le derrière? Est-ce que tu me vois faire la lutte avec les -autres institutrices, avec Madame Gallon et Madame Portenard et les -basculer la tête en bas, les jambes en l'air? - -Les semonces ne furent pas sans effet, comme celles de M. et de Mme -Danglemond. Boris ne comprit pas précisément, il ne changea pas -précisément,--parce qu'il n'était pas maître de sa force; quelque chose -de nouveau se produisit pourtant. - -Mlle Victorine était «Mademoiselle» tout court; une autorité, un -prestige s'attachait à ce titre; il rendait plus impérieux le magnétisme -qui se dégageait de la beauté sereine et bienveillante. - -Il arriva que certains mots, certaines inflexions de voix, certains -regards appuyés atteignirent en Boris la fibre sensible. - -Mlle Victorine vit des clartés paraître sur sa figure, comme le feu -jaillit de la pierre choquée au bon endroit. - -En effet, il commença par percevoir les bons sentiments de Mademoiselle -et par vouloir les imiter. Mais il ne se départit pas pour cela de sa -brutalité. - -Pour être aimable, il ne savait qu'offrir ce qu'il avait dans ses -poches,--bonbons, joujoux, images,--mais en saisissant rudement le -camarade, en le secouant, en lui fourrant le cadeau dans le bec, dans -les pattes, dans les frusques, de façon à lui faire du mal. - ---Tiens, mon vieux, c'est pour toi... tu crois que c'est une attrape... -attends un peu, je te vas ficher une volée, jusqu'à ce que tu voies bien -que c'est vrai, que je te donne tout ça que je te montre dans ma main. - -Ce résultat si imparfait sembla décisif à Mlle Victorine,--aucun miracle -n'est impossible du moment que l'on peut s'adresser à la sensibilité -d'un enfant. - -Une mirobolante inspiration lui fit promulguer cet ordre de service: -désormais, à la récréation, Boris restera dans la partie de la cour -réservée aux filles. - -Elle expliqua aux intéressés des deux sexes réunis qu'il ne s'agissait -pas d'une punition, mais d'une mesure de paix publique. Boris était trop -costaud et trop porté à «faire le ménage», c'est à dire à battre les -camarades comme des tapis,--ce n'était pas sa faute,--mais il rendait -trop sauvages, les jeux déjà infernaux des garçons: au voleur,--à -l'incendie, au déraillement,--au combat naval, au match-«Carpentier». -Les hurlements faisaient arrêter le monde devant l'école... - ---Surtout les sages-femmes,--qui croient qu'on a besoin -d'elles,--observa judicieusement Polyte, le garçon le plus raisonnable -de la classe. - -Mais Mademoiselle n'entendit pas et continua son oraison: Boris serait -obligé d'être calme en prenant part aux jeux des filles: à la -marchande,--a la maîtresse d'école, aux visites. - - * - - * * - -Un phénomène pas rare de psychologie féminine: ça ne fait pas l'affaire -des filles que Boris abandonne toute brutalité. - -Ces demoiselles jouent à ne pas vouloir jouer avec lui. - ---A quoi qu'on rigole? demande-t-il. - ---A rien, on veut pas s'amuser avec toi. - -Et l'on fait mine de le narguer, de le défier, de fuir. Il est bien -forcé de poursuivre et de bousculer. - -Il s'aperçoit que les filles ne se défendent pas de la même façon que -les garçons,--elles ne rendent pas de coups de poing, elles ont une -riposte plus déliée, plus rapide et sournoise: elles lancent des -claques, des coups de griffes. - -Mademoiselle lui a dit,--et lui répète: hé là-bas! qu'on ne bat pas les -filles,--il interprète, il constate: les coups à main fermée ne -concordent pas avec ceux des filles,--et puis ces coups là ne trouvent -pas assez de surface, ni assez de contre-poids. Et voici déjà un premier -dégrossissement. - -Un enfant a toujours un camarade préféré qui l'attire plus que les -autres. - -La camarade qui finit par attirer le plus Boris est Fifine--la bien -nommée,--une mignonne de six ans, brune, délicate de figure et qui -reproduit délicieusement, à son insu, les attitudes, les expressions de -physionomie de Mademoiselle. - -Tout d'abord, elle n'était pas de celles que Boris voulait contraindre à -jouer; il ne faisait pas attention à elle, comme trop «brimborion» sans -doute. C'est elle qui lui a signalé sa négligence: - ---Je suis bien contente, moi, je joue pas non plus et on me laisse -tranquille. - -Boris n'a pas hésité à la pousser par l'épaule et à la secouer: - ---Tu dis que tu veux pas jouer non plus, mais moi justement ça m'amuse -de cavaler après toi et que tu cherches à me tirer les cheveux. - -Mais Boris se trompe; il attribue à tort à Fifine le genre d'opposition -des autres filles. - -Elle résiste sans fuir et sans se servir de ses bras. Elle lutte par -contraction menaçante, par mimique; sa résistance est dans ses yeux, -dans sa figure: - ---Laisse moi, gros méchant,--je ne veux pas de ces manières là... - -Boris, dans ces conditions, ne peut pas secouer beaucoup Fifine, il la -lâche pour courir vers d'autres adversaires plus agissantes,--mais il -s'étonne lui-même de céder ainsi, il se dit quand même victorieux: - ---Voilà! ça t'apprendra, une autre fois, à pas me regarder, à pas me -parler. - -Les autres fois, Fifine est plantée dans la cour, de façon à être dans -le chemin, dans le rayon visuel de Boris. Et elle se distingue des -autres filles; elle est la première en composition, elle a toujours la -croix attachée d'un ruban grenat à son tablier noir, bien propre, elle a -l'air sérieux de Mademoiselle et ses chaussettes ne sont jamais -rabattues sur ses souliers à clous bien cirés. - -Les yeux au dessus de la tête de Boris, elle dit avec impertinence: - ---Je regarde comme si c'était le marronnier. - -Bizarrerie. Boris la prend à partie plutôt que les autres filles qui -l'asticotent: - ---Monsieur Boris est tout seul, qui sait pas à quoi jouer. - -Boris pousse Fifine rudement hors de son chemin, mais après hésitation -et en se croyant obligé de donner un motif: - ---T'as pas besoin d'être là, t'as pas besoin de me boucher le passage. - -Fifine oppose toujours la même défense: des reculs, des contorsions, des -crispations qui expriment le refus, la répulsion supérieure. - -D'une fois sur l'autre, la bousculade de Boris est moins brutale et -moins prolongée. Sans qu'il comprenne, il se heurte à une autre force -que la sienne, que la force physique. - -Il devient aussi moins acharné après les autres filles,--si bien que le -jeu de ne pas vouloir jouer avec Boris commence à manquer de charme, du -moment qu'il ne vous fait presque plus de mal en vous agrippant et en -vous bourrant. - -On songe à reprendre les vrais jeux particuliers aux filles: - ---Si on jouait à la maîtresse d'école? - -Cette proposition vient un jour où Boris, devant le dédain de Fifine, ne -porte pas la main sur elle, et prononce seulement d'un ton à la fois -menaçant et mal assuré, cette incommensurable parole: - ---Tu sais, toi, tu ne me fais pas peur. - -Mlle Victorine qui a suivi l'évolution de Boris, enregistre cette parole -d'autant plus admirable, d'autant plus significative, que Boris, depuis -son arrivée à l'école, depuis quelques mois, s'est mis à grandir -visiblement et qu'il a l'air d'un véritable colosse à côté de la fluette -Fifine. - -Et Mademoiselle aussitôt s'empresse de donner à Madame Danglemond cette -chère assurance: - ---Je vous certifie, Madame, que votre fils ne sera pas un butor. Il -devient sensible à _l'autre force_: la non matérielle, l'impondérable, -la supérieure à toutes, et qui prend des noms différents selon la forme -où elle domine chez les différents individus: intelligence, autorité -morale, noblesse, bonté, beauté. Boris acquiert _l'autre force_ par le -fait même qu'il en subit l'ascendant: c'est par l'intelligence que l'on -est sensible à l'intelligence, par douceur personnelle que l'on est -sensible à la douceur d'autrui, par maîtrise de soi que l'on respecte la -patience courageuse. - -Et, au bout de quelque temps, voici une émouvante expérience. - -Dans le bureau de la directrice qui donne de plain-pied sur la cour, M. -Danglemond lui-même, si inquiet de son fils, assiste incognito à une -récréation. - -Le jeu «à la maîtresse d'école». - -Cette personnalité, chez les enfants, est différente de la vraie -institutrice,--elle tient surtout de la mère et des femmes voisines de -la gamine qui joue le rôle. - -Bien entendu, c'est Fifine la maîtresse. Son jeu est de continuelle -exhortation, et le jeu des élèves accroupis par terre est, hélas, de la -faire enrager. - -Bien entendu Boris est l'élève dont on s'occupe le plus. - -Oh! il prend part aux manifestations collectives qui désespèrent la -maîtresse. - -Par exemple quand «Madame» crie: silence! il mêle sa voix formidablement -au chant unanime qui éclate en dérision de ce commandement. - -Mais il faut l'observer dans les incartades particulières qui composent -le plus important du jeu. - -Oui, la vraie rigolade est là; parmi les enfants, c'est à qui se -montrera le plus infernal, à qui inventera les pires mauvais tours, à -qui usera le mieux de sa malignité et de sa force corporelle contre -madame: toutes sortes de refus d'obéissance, toutes sortes de tentatives -d'évasion qui obligent Madame à porter la main sur les délinquants, -lesquels, par suite, se livrent à toutes sortes de «rebiffes» et de -rébellions. - -Or, si Boris est l'élève dont la figure exprime le plus d'invention, il -est le plus médiocre exécutant. - -Il tire la langue, il fait des grimaces à Madame, il récite sa leçon de -travers en y ajoutant des mots incongrus: «Le Loup et L'Agneau,--poil au -dos»,--il s'en va là-bas, quand on lui ordonne: venez ici,--mais -vraiment il a trop soin de ménager la maîtresse quand elle se met après -lui, tout en se lamentant: quel enfant insupportable! il me fera mourir -de chagrin! ah! que je suis donc fatiguée! quand est-ce donc qu'on fera -des écoles sans enfants? - -Sa rébellion physique est si dérisoire que les filles le poussent, -l'excitent. - ---Vas y donc plus fort que ça! fourre donc une trifouillée à madame! - -Finalement elles se moquent de lui: - ---Ah! là là, il est bête maintenant Boris, il rit, il _ose pas_... - -Quelle émouvante constatation! - ---Hein! Monsieur,--souligne la directrice: «il ose pas!» Non seulement -il ne sera pas un rustre, mais il sera un artiste, comme vous le -souhaitez. Il aura mieux qu'une normale, qu'une louable sensibilité, il -aura le respect de la sensibilité d'autrui, le souci de ne pas abuser. - -«Votre colosse aura la réserve particulière aux hommes supérieurs, il -aura l'élégance des forts: la timidité. - -«Savez vous ce qui le retient, ce qui annonce le futur artiste? Il -perçoit déjà les profonds sentiments que les autres ne perçoivent pas. - -«C'est que Fifine appartient à une très pauvre famille accablée de -nombreux enfants et qu'elle vit au milieu d'autres pauvres familles. -Elle exprime, en jouant, la misère, les éternels tourments des ménagères -de sa race, elle exprime surtout le dévouement, l'héroïsme féminin. - -«Il y a, dans sa figure, dans son intonation, une étrange vibration de -vérité douloureuse. - -«Voyez avec quelle mesure elle réalise son irritation de maîtresse -d'école. Voyez avec quelle mesure Boris lui résiste, fasciné, les yeux -pleins d'elle, riant d'une émotion inconsciente. - -«Comme ces deux acteurs d'élite réagissent l'un sur l'autre. - -«Le jeu exige que la maîtresse effleure l'insupportable d'un semblant de -claque. La joue de Boris n'est pas touchée et pourtant elle rougit! - -«Voyez: ses robustes bras ne lui servent qu'à garer sa tête menacée; la -force brutale reste contenue en eux sans sortir. - -«Mais voyez _l'autre force_! - -Le clan des petites filles cesse de se moquer du trop pacifique Boris. -Qu'est-ce qu'elles admirent donc toutes d'invisibles d'insaisissable, -qui pourtant semble irradier de lui et régner sur le monde comme la -lumière du soleil? - - -Imprimerie des Éditions Kemplen. Bruges (Belgique). - - - - -DU MÊME AUTEUR - -Vient de paraître: - -LA VIRGINITÉ - -Roman, (FLAMMARION, éditeur). - - -L'oeuvre toute féministe de Léon Frapié devait se compléter par l'étude -de l'angoissant problème qui résulte de la disproportion numérique entre -les filles et les garçons. - -_La Virginité_, pareille en nouveauté à ce que fut _La Maternelle_ lors -de son apparition, est le livre qui n'avait pas encore été écrit. - -C'est le roman des _filles à marier sans espoir_,--le roman-clameur des -millions d'êtres qui ont pour destination essentielle la tendresse, le -dévouement, la maternité et qui aspirent à l'instauration, pour leur -sexe, _d'une autre vertu_ que la résignation à ne rien être,--et _d'un -autre honneur_ que la misère de ne rien faire de leurs forces aimantes. - - -1 volume format in-18, 7 francs. - - - - -Éditions Kemplen - -RUE DE MIROMESNIL, 79, PARIS (8e) - - -Volumes in-18.--5 Francs. - -ROGER AVERMAETE: UNE ÉPOUSE MODÈLE.--Histoire d'un couple de bourgeois -d'une banalité profonde, qu'un drame moral vient déséquilibrer. Détails -précis, silhouettes vivantes, intenses de vérité d'un humour sain et -net, c'est le livre que voudront lire tous les amateurs de bonne -littérature. - -LUCIEN CHRISTOPHE: AUX LUEURS DU BRASIER.--La confession est d'une -étrange et poignante beauté. Dépouillée de toute rhétorique, l'oeuvre de -M. Lucien Christophe se cristallise autour d'une pensée repliée sur -elle-même jusqu'à la souffrance et, bien qu'il ait toujours quelque -témérité à évoquer le souvenir d'un grand nom d'autrefois, c'est à -«Servitude et grandeur militaires» que fait songer «Aux lueurs du -Brasier.» - -(Mercure de France, Paris). - - -Demandez ces livres à votre libraire. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/64886-0.zip b/old/64886-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index c6e23cc..0000000 --- a/old/64886-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64886-h.zip b/old/64886-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 3bee49e..0000000 --- a/old/64886-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64886-h/64886-h.htm b/old/64886-h/64886-h.htm deleted file mode 100644 index e26c20b..0000000 --- a/old/64886-h/64886-h.htm +++ /dev/null @@ -1,2921 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of La manifestante, by Léon Frapié. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge { font-size: 150%; } -.small { font-size: 90%; } - -.b { font-weight: bold; } -.i { font-style: italic; } -.u { text-decoration: underline; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.drap { padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em; } -.r { margin: 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -.asterism { text-align: center; margin: 1em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; } - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - - -a { text-decoration: none; } - - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - -img { max-width: 100%; } - - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La Manifestante, by Léon Frapié</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Manifestante</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Léon Frapié</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 20, 2021 [eBook #64886]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE ***</div> -<p class="r u b">Les Conteurs Inédits</p> - -<p class="c large">LÉON FRAPIÉ</p> - -<h1>LA<br /> -MANIFESTANTE</h1> - -<p class="c b large gap">Éditions Kemplen<br /> -PARIS</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés -pour tous pays.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LA MANIFESTANTE</h2> - - -<p>M. et Mme Dovrigny étaient des gens d'honneur. -Leur ascendance se composait de magistrats et d'officiers. -L'on y citait de hauts grades, mais pas de -noms illustres, pas de grands personnages. Dans -leurs familles, on avait cultivé le devoir et la légalité -consciencieusement, sans héroïsme, — comme ailleurs -on cultive la terre.</p> - -<p>M. Dovrigny, directeur d'assurances à Paris, avait -de la fortune ; les époux vivaient selon la meilleure -ordonnance mondaine ; la convention moyenne déterminait -leurs goûts artistiques et récréatifs. La -beauté, dans tout domaine, était pour eux une chose -de juste mesure, confinée dans de strictes limites.</p> - -<p>Ils n'étaient excessifs que dans leur adoration -pour leur fils Adolphe qui atteignait l'âge du mariage -et pour qui ils faisaient des rêves ambitieux.</p> - -<p>Adolphe, vingt quatre ans, point sportif, pas très -vigoureux, était pourtant de taille plus élevée que -son père et que sa mère. Sa physionomie avait aussi -plus de caractère que la leur. Blond, les yeux clairs, -il avait une figure régulière, allongée, contemplative, -d'un type aristocratique.</p> - -<p>Selon une loi de nature, la race changeait en sa -personne. C'était un garçon sérieux, très sérieux ; -mais, sous l'influence de l'époque, il s'écartait de la -tradition familiale si réglementaire. Par exemple, -au lieu d'avoir uniquement des goûts appris, il sentait -en lui la velléité de goûts personnels. En musique, -en littérature, il considérait, avec le désir de -les comprendre, des œuvres que ses parents ignoraient -et refusaient de connaître.</p> - -<p>Ses études terminées, — le baccalauréat et deux -inscriptions de licence, pour la qualification d'étudiant -en droit qu'elles comportaient, — son père lui -avait attribué un emploi privilégié dans la Compagnie -qu'il dirigeait.</p> - -<p>Voilà qu'Adolphe Dovrigny s'était épris d'une simple -employée de bureau, Mathilde Anriquet, que les -motifs de service lui faisaient aborder quotidiennement!</p> - -<p>Oh! la race entrait en évolution : il n'avait pas -consulté ses parents avant d'engager de tendres pourparlers.</p> - -<p>Et un beau jour, sans préambule, il leur avait annoncé -qu'il se considérait comme fiancé. Il n'avait -tenu compte de leurs pathétiques représentations -que par des bouderies et des airs ennuyés.</p> - -<p>Les parents se désolaient. Adolphe était un enfant -gâté que l'on n'avait jamais contrarié ; ils avaient -peur de lui faire du chagrin, ils ne pouvaient ni ne -voulaient s'opposer expressément au mariage d'amour -qu'il projetait et qui était pour eux un mariage -« d'aventure ».</p> - -<p>Ils essayaient de tout leur cœur, de toute leur sincérité, -de toute leur passion de gens d'honneur, de -l'en détourner.</p> - -<p>Ils invoquaient surtout le rang, — l'étiage social, -qui dépendait, (en dehors de l'origine, de l'éducation, -et de la situation de fortune), d'un aspect mondain -correct, légal, — d'un aspect de discipline, de bienséance, -qu'il fallait exactement posséder.</p> - -<p>— Cette jeune fille, à qui tu as pu adresser tes -hommages sans formalité protocolaire et qui les a -acceptés avec indépendance, n'est pas moralement -assez haute, assez grande, assez belle pour toi.</p> - -<p>Tel était le leit-motiv de leurs discours affectueux.</p> - -<p>D'autres critiques ne leur manquaient pas :</p> - -<p>— Elle est petite, brune de peau ; sa jeunesse n'a -que l'agrément parisien ; avec ses yeux luisants et -mobiles, nous lui trouvons une frimousse un peu -enfantine. La candeur enfantine, à un certain âge, -s'appelle ignorance et bêtise.</p> - -<p>« Tu avoues toi-même que ta Mathilde n'est pas -une beauté. Tu prétends la préférer aux jeunes filles -que tu as pu connaître jusqu'à présent, parce qu'elle -est mieux de cœur, d'intelligence, de conscience.</p> - -<p>« Mais par quoi, comment est-elle ainsi mieux -que les autres? Tu ne saurais le préciser. De cela, -tu as seulement l'impression, le pressentiment.</p> - -<p>« Eh bien, mon enfant, la vérité ne fait aucun -doute : tu es influencé, trompé, aveuglé par un éveil -de nature, par un mirage qui vient de toi-même.</p> - -<p>« Tu as l'âge d'avoir une femme, tu prêtes une -supériorité chimérique à celle que le hasard a placée -le plus près de toi.</p> - -<p>Adolphe ne restait pas sans répondre. Mathilde -avait, entre autres, ce mérite d'être une employée -modèle, de travailler pour gagner sa vie, et même -de faire passer l'aide à sa famille avant la légitime -coquetterie. Elle était économe jusqu'à se refuser le -bouquet de violettes dont ses collègues ornaient leur -table de travail.</p> - -<p>Les parents se récriaient :</p> - -<p>— Nous reconnaissons que cette jeune fille a des -qualités, mais tout ordinaires, — mais point les qualités -exceptionnelles que doit avoir la femme d'un -homme tel que toi.</p> - -<p>« Son extrême simplicité ne vient-il pas d'un défaut -de goût? Dans tous les cas, ce fait de se refuser -le luxe d'une fleur, cette sagesse mesquine est sans -intérêt pour toi, notre unique héritier.</p> - -<p>« La seule qualité de notre classe, la seule qualité -mondaine ou bourgeoise de Mlle Mathilde serait -qu'elle se montre parfaitement réservée en public ; -dans les bureaux mêmes, elle se tient d'une façon -toute différente de ses collègues. Quand elle est dehors, -elle ne lance pas ses regards à tort et à travers, -elle ne parle pas et ne rit pas tout haut, comme font -ces demoiselles. On la sent incapable, non seulement -de s'afficher, mais de manifester à la manière spontanée -des gens, par exclamations et par gestes, même -dans les occasions admissibles, même devant un spectacle -de rue stupéfiant, effrayant ou comique.</p> - -<p>« Très bien : elle conserve, en toute occurrence, -la retenue, la correction. Mais cette correction, si -louable soit elle, ne suffit pas seule à classer une -personne.</p> - -<p>« Si tu voulais nous croire, au lieu de t'obstiner -dans ton parti-pris, — tu consentirais à ouvrir les -yeux, à juger, à critiquer, à comparer. Tu considérais -attentivement certaines jeunes filles de notre -entourage, — chose que tu n'as jamais faite, — par -exemple, tu regarderais sérieusement, tu observerais, -tu étudierais Émilienne de Bégalit.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>En effet, la déconvenue de M. et de Mme Dovrigny -était d'autant plus cruelle qu'ils avaient cherché -eux-mêmes la réalisation de leurs rêves ambitieux, — et -qu'ils avaient caressé la délicieuse espérance -de donner, eux-mêmes, une femme à leur cher enfant.</p> - -<p>Juste au moment où Adolphe leur avait parlé de -Mathilde Anriquet, ils venaient de fixer leur choix -sur Émilienne de Bégalit et dans les conditions les -plus ravissantes : les parents de la noble héritière -trouvaient Adolphe digne de leur fille et elle-même -n'était pas sans laisser deviner un trouble charmant -lorsque la conversation se portait sur ce jeune homme -« accompli ».</p> - -<p>Ce parti répondait sous tous les rapports à l'idéal -de M. et de Mme Dovrigny.</p> - -<p>Émilienne était « belle femme » à la perfection, -une déesse blonde, sculpturale au point de paraître -un peu froide, — mais attendons l'amour, le bonheur -conjugal et ses miracles. Elle était cultivée selon -le meilleur programme mondain ; son goût en -n'importe quel genre était copié sur le bien classique. -Elle répudiait, sans idée personnelle, tout ce qui -n'était pas conforme aux traditions, aux opinions ou -aux habitudes bienséantes. Elle était bien élevée au -point de ne savoir envisager aucune espèce de hardiesse.</p> - -<p>Et ses parents donc! Ils étaient pareils à ceux -d'Adolphe en plus austère, — leur code de l'honneur -était plus agissant, plus intraitable que celui de M. et -de Mme Dovrigny. Notamment, ils aimaient leur -fille avec moins de faiblesse que n'en montraient -ces derniers envers leur fils.</p> - -<p>Ainsi, on leur fit part de la situation avec loyauté : -Adolphe, avant que l'on eût pensé à Émilienne pour -lui, s'était amouraché de Mathilde, oh légèrement, — mais -il était si délicat, que l'incident prenait une -importance exagérée.</p> - -<p>Eh bien, les parents d'Émilienne furent d'avis que -les Dovrigny n'avaient qu'à user de leur autorité et -à imposer une rupture immédiate.</p> - -<p>Toutefois, ils acceptaient, en haussant les épaules, -que l'on donnât le temps à Adolphe de revenir tout -seul à un choix acceptable. Car ils ne doutaient pas -un instant que leur fille ne l'emportât sur cette mademoiselle -Mathilde ; ils n'admettaient même pas -qu'Émilienne fût mise en balance. Ils comprenaient -qu'Adolphe craignait une scène disgracieuse, s'il -rompait trop brusquement.</p> - -<p>Hélas, Adolphe demeurait inébranlable dans sa -résolution d'épouser Mathilde et il insistait pour la -présenter à ses parents. Ils ne la connaissaient que -pour être allés secrètement l'examiner dans son bureau, -à un guichet ouvert au public. Déchirés, portés -à la fois à céder et à refuser, ils bornaient leur résistance -au moyen administratif de l'atermoiement, -où ils excellaient par atavisme.</p> - -<p>Le jour où ils recevraient Mathilde, ne reconnaîtraient -ils pas, par ce fait, comme possibles, les fiançailles -de leur fils?</p> - -<p>Finalement, après quelques semaines gagnées au -moyen de prétextes, de diversions, de contre-propositions -plus ou moins bien déguisées, M. et Mme -Dovrigny durent se résigner.</p> - -<p>Mais, tenaces jusqu'au bout, ils spécifièrent très -fort que cette première visite de mademoiselle Mathilde -Anriquet n'était encore qu'une épreuve.</p> - -<p>Ils s'accrochaient à cette dernière imagination : que -la jeune employée commettrait quelque incorrection, -laisserait apparaître quelque infériorité qui choquerait -Adolphe lui-même et justifierait une nouvelle -opposition de leur part.</p> - -<p>Cela s'est vu souvent, cela est avec raison exploité -au théâtre : une personne placée par les apparences -trompeuses à un rang élevé, — et qu'un gros mot, -qu'un geste trivial fait dégringoler au bas étiage -qui est le sien véritable.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le fatal dimanche est arrivé.</p> - -<p>Un programme a été arrêté d'avance.</p> - -<p>Cet après midi, Mlle Mathilde Anriquet ne sera -accompagnée ni de son père ni de sa mère qui préfèrent, -par sentiment des distances, modestement rester -dans l'ombre, — (M. Anriquet est Contrôleur de -chemin de fer), — elle viendra toute seule à cinq -heures.</p> - -<p>Adolphe, seul aussi, tout d'abord, la recevra, l'introduira -dans le salon, — puis il ira chercher ses -parents et procédera à une présentation en règle — sans -qu'à aucun moment soit posée, soit examinée la -question du mariage.</p> - -<p>Dès le commencement de l'après midi, Adolphe -et ses parents sont émus pour des causes différentes, -mais à un degré pareil. Malgré eux, ils regardent -l'horloge, ils calculent le temps avec anxiété.</p> - -<p>Quatre heures. On sonne. Quelle peut bien être -cette visite?</p> - -<p>Surprise : c'est M. de Bégalit qui non seulement -ignore où en sont les choses, mais reste persuadé -qu'Adolphe sera son gendre, plus ou moins tôt, selon -les circonstances et il les surveille de près les -circonstances.</p> - -<p>Le père d'Émilienne est plus cérémonieux que -d'habitude, — il est même grave, avec une solennité -sous laquelle on devine la satisfaction triomphante.</p> - -<p>— Mes chers amis, il s'agit de Mlle Mathilde. La -Providence, vous le savez, veut que mon domicile -avoisine le bureau de cette jeune personne et que je -me trouve, de force, placé à un poste d'observation. -Le hasard m'a fait souvent sortir en même temps -qu'elle, et avoir à parcourir le même chemin qu'elle. -C'est par moi que vous avez été renseigné franchement -sur sa décence extérieure.</p> - -<p>« Aujourd'hui, j'ai un fait considérable à vous -communiquer. Ce fait se rapporte au procès Bélinois -qui s'est terminé hier.</p> - -<p>Que l'on imagine l'effarement d'Adolphe, et de -M. et de Mme Dovrigny : Mme Bélinois, une femme -de toute ordinaire extraction, avait tué, d'un coup -de revolver, son mari, un potentat de la finance, — par -légitime défense, prétendait elle, — par préméditation -cupide prétendait le ministère public qui -réclamait la peine de mort.</p> - -<p>Le procès avait passionné l'opinion : les uns souhaitant -l'acquittement, les autres la condamnation.</p> - -<p>Mme Bélinois était une étrange figure : actrice -débutante, mais élève remarquée du Conservatoire, -elle avait été épousée pour sa beauté, pour son charme, -pour sa <i>vocation d'amoureuse</i>.</p> - -<p>A entendre la défense, elle méritait le royal mariage -qu'elle avait fait : toute la poésie et tout le dévouement -et, notez bien, toute la vertu de l'amour -habitaient en son cœur.</p> - -<p>Or sa vie conjugale avait été un véritable martyre : -un mari brutal, sadique, — un homme jaloux, avare, -égoïste avec férocité, — qui imputait à crime jusqu'à -des démarches de bienfaisance, jusqu'à des dépenses -de charité.</p> - -<p>Elle avait subi des outrages et des sévices ; l'état -de dépendance où la femme est mise par la loi était -devenu le pire esclavage, la pire torture.</p> - -<p>Point de cupidité dans son explosion meurtrière : -les clauses du contrat de mariage la laissaient aussi -pauvre, veuve, qu'elle était, jeune fille.</p> - -<p>Bon. Mais à entendre l'accusation, si Mme Bélinois -restait pauvre, c'était par surprise, par suite -d'un faux calcul, — et aucune de ses allégations n'était -prouvée : le mari n'avait pas outrepassé ses droits, — il -avait réagi légitimement contre un abus d'indépendance -qui était le grand mal de l'époque actuelle.</p> - -<p>« Certaines femmes étaient des insurgées, des -anarchistes en rébellion contre les devoirs justement -imposés à leur sexe.</p> - -<p>Le procès avait, par endroits, pris l'ampleur d'un -réquisitoire contre le féminisme, contre l'amour -même.</p> - -<p>Les huit audiences avaient accru l'émotion du -public, mais l'avaient laissé presque aussi divisé que -pendant l'instruction.</p> - -<p>Les efforts opposés de la défense et de l'accusation -n'avaient fait que rendre le mystère impénétrable.</p> - -<p>A la vérité, l'on ne pouvait prononcer un jugement -personnel que par l'intuition du cœur.</p> - -<p>L'accusée avait bien soutenu son rôle : des attitudes -et des paroles tragiques, des cris palpitants, des -protestations, des serments impressionnants. Mais -n'était-elle pas une comédienne de profession?</p> - -<p>Les larmes de douleur et de désespoir n'avaient -pas désarmé toutes les préventions, — non plus que -la misère physique de cette malheureuse épuisée, -rongée de fièvre, suppliciée par les interrogatoires, — mais -qui gardait, pour certains yeux, une sorte de -majesté indéfinissable.</p> - -<p>Maintenant revenons à nos personnages.</p> - -<p>Après une pause pour ne pas couper l'effarement -de ses auditeurs, M. de Bégalit continue :</p> - -<p>— On savait que le procès se terminerait hier -samedi. Grâce au loisir de la semaine anglaise, une -foule, tout de suite après le déjeuner, s'est massée -sur la place Dauphine, devant la cour d'assises, pour -attendre le verdict.</p> - -<p>« A quatre heures, la nouvelle de l'acquittement -s'est répandue dans Paris. L'héroïne du procès devant -être mise en liberté immédiatement, une partie -de la foule a voulu la voir sortir.</p> - -<p>« En effet, une certaine porte s'est ouverte et la -meurtrière acquittée est apparue, affreusement pâle, -soutenue comme une agonisante, Parbleu! elle se -sentait marquée du sang indélébile, elle se sentait -une proscrite parmi les autres femmes.</p> - -<p>« Il est de fait qu'un grondement effrayant l'a -accueillie. La foule réunie là était la partie hostile -qui voulait lancer, et peut être exécuter son verdict -personnel.</p> - -<p>« Il y a eu un instant critique. Sur le passage de -la misérable, les huées augmentaient, des poings s'avançaient -menaçants. Les exemples abondent de la -populace brusquement déchaînée aussi terrible que -la tempête, que l'ouragan.</p> - -<p>« Mais alors, une contre-manifestation, — une -seule. Attention!</p> - -<p>« Avant que la menacée pût se réfugier dans un -taxi, une jeune fille s'est précipitée à son secours, -des fleurs offertes à la main.</p> - -<p>« Tel a été le geste, telle a été l'expression, tel -aussi le fluide, que la foule a été immobilisée par la -stupeur, le temps suffisant pour la fuite.</p> - -<p>« Hein? Vous imaginez l'inconcevable audace -de la manifestante, isolée, détachée, se solidarisant -avec la criminelle contre une foule entière, — au -mépris de toute vergogne, au risque d'un mauvais -parti.</p> - -<p>« Car elle a dû s'enfuir, elle aussi, — le répit n'a -pas duré. Le chauffeur du taxi a eu la présence -d'esprit de la saisir, de l'emporter sur son siège -comme un bagage, pour la déposer hors des atteintes -vengeresses.</p> - -<p>« Eh bien, attention! un degré s'ajoute encore à -l'inconcevable!</p> - -<p>« Cette manifestante de la solidarité, cette intrépide -pardonneuse et protectrice de la femme qui -avait tué son mari, était une jeune fille en instance -de fiançailles! Préparez vous : c'était Mlle Mathilde -Anriquet.</p> - -<p>« Au revoir mes amis, je me ferais scrupule d'insister. -Je me rends compte que vous avez besoin de -solitude, je vous laisse à vos réflexions. »</p> - -<hr /> - - -<p>M. de Bégalit parti, Adolphe et ses parents se -regardent à grands yeux vides : ils ne savent pas, ils -sont désemparés.</p> - -<p>Ils devraient évidemment partager la réprobation -frémissante du père d'Émilienne, qui trouve abominable, -monstrueux, qu'une jeune fille désireuse de -se marier affiche, comme d'un élan irrésistible, -son sentiment pour la criminelle qui a assassiné son -mari.</p> - -<p>M. et Mme Dovrigny surtout devraient voir là, -sans hésiter, le coup de théâtre escompté, la révélation -qui, au dernier moment, démonétise un personnage -sympathique par erreur.</p> - -<p>Mais la dose excessive empêche qu'un poison mortel -tue sur le coup. Mais la dose excessive de monstrueux -arrête le mécanisme intellectuel.</p> - -<p>L'acte de Mathilde est tellement inattendu que l'on -ne comprend pas, — et l'incompréhension fait que -l'on reste sans paroles, sans décision.</p> - -<p>Ah! mon Dieu, on sonne, on a sonné! C'est -l'heure! Quoi faire? on ne sait pas.</p> - -<p>Le fils et les parents assis ne bougent pas. Ils -oublient le cérémonial prémédité, — ils laissent la -domestique introduire la visiteuse.</p> - -<p>Dans le cadre de la porte, apparaît la jeune fille, — celle -dont l'on vient de parler, — celle d'hier : ses -mains gantées ont offert les fleurs, son front, ses -yeux, sa bouche ont exprimé la solidarité, — dans -sa poitrine, son cœur a commandé l'élan inconcevable.</p> - -<p>Or l'entrée de Mathilde produit sur les trois personnages -assis l'effet d'une irruption de clarté.</p> - -<p>Ils se lèvent, ils s'avancent d'instinct, par spontanéité -curieuse, comme pour voir de près, comme -pour toucher.</p> - -<p>C'est bien une irruption de clarté : Mathilde est -vêtue de clair, une toilette sans artifice qui ne modifie -aucune de ses proportions naturelles, une coiffure -en béret qui n'ombrage pas la physionomie. -Elle se présente bien droite, toute figure offerte, -toute transparente de conscience : voici ma personne -et voici mon âme.</p> - -<p>On lui tend la main par une sorte de nécessité -contagieuse, par impossibilité de composer des attitudes, -avec seulement dans les yeux, dans la pensée, -cette certitude : elle est la même aujourd'hui qu'hier, -elle n'a pas deux visages, elle n'a pas deux aspects.</p> - -<p>— Bonjour Mademoiselle.</p> - -<p>— Entrez donc, Mademoiselle.</p> - -<p>Les hôtes sont influencés, embarrassés, comme -devant une personnalité non encore rencontrée ; il -semble que Mathilde apporte avec soi une atmosphère -étrangère.</p> - -<p>Elle sourit, émue, pâlissante, rougissante :</p> - -<p>— Je vous remercie, Madame, je vous remercie, -monsieur, de vouloir bien me recevoir.</p> - -<p>On déplace les sièges pour chercher une contenance :</p> - -<p>— Asseyez-vous, Mademoiselle.</p> - -<p>— Vous êtes venue à pied?</p> - -<p>Mais M. et Mme Dovrigny tout à coup s'inquiètent -affreusement. Adolphe a salué, a présenté : Mademoiselle -Mathilde Anriquet… mes parents… Puis -il est allé fermer la porte derrière Mathilde, mais -grâce à cela il a disparu!</p> - -<p>Ah! mon Dieu, il se dérobe, il ne veut plus épouser -Mathilde, il ne veut plus la voir. Le réquisitoire -de M. de Bégalit l'a conquis en faveur d'Émilienne, -l'héritière en possession de la beauté morale la plus -régulière.</p> - -<p>— Adolphe? demande malgré soi Madame Dovrigny.</p> - -<p>— Adolphe a dû oublier quelque chose dans sa -chambre, répond le père.</p> - -<p>Que va-t-il se passer?</p> - -<p>Le mieux n'est-il pas de faire que Mlle Anriquet -devine à demi-mot « le changement » d'Adolphe.</p> - -<p>M. Dovrigny commence :</p> - -<p>— Mademoiselle, vous nous avez trouvés réunis -au salon parce que nous venions d'avoir une visite. -La visite d'un ami intime, au courant de nos projets, -et bien entendu aussi au courant de nos opinions. Or -le hasard veut que cet ami habite…</p> - -<p>Ici, une exclamation de Mme Dovrigny.</p> - -<p>Voici Adolphe. Il a en effet été déterminé par -le réquisitoire de M. de Bégalit.</p> - -<p>D'un bond, il a franchi les étages, puis il a couru -à une boutique voisine. Et voici qu'il se précipite, -des fleurs à la main :</p> - -<p>— Mademoiselle Mathilde, chacun son tour. On -vous a vue hier!</p> - -<p>— Oui! fait Mathilde, les yeux émerveillés. Et -vous aujourd'hui…</p> - -<p>— Et moi aujourd'hui, du même cœur que vous…</p> - -<p>Selon la loi éternelle, M. et Mme Dovrigny ont -toujours trouvé qu'Adolphe était le plus beau garçon -qui existât au monde. Mais, en ce moment, par -son geste, son attitude, son sourire, — ils lui voient -une beauté qu'ils ne lui connaissaient pas, une beauté -comme vaporeuse, qui saisit, qui donne envie de -pleurer. Oui! eux, en adoration depuis vingt cinq -ans devant leur fils, ils ne l'avaient pas encore bien -vu.</p> - -<p>Vraiment ceci est nouveau pour eux : il a un large -front où se joue la lumière, ses yeux s'attendrissent -d'un éclat miroitant, la bonté décidée frissonne sous -sa fine moustache. Comment des lèvres closes, peuvent -elles, en s'avançant à peine, exprimer tellement -l'action et la bonté?</p> - -<p>Ils sentent qu'Adolphe, après la condamnation de -Mathilde par M. De Bégalit, a, lui aussi, obéi à l'élan -que rien n'arrête, — et que là, <i>dans cet inconcevable</i>, -est la grande beauté.</p> - -<p>Ils sentent par leur fils adoré.</p> - -<p>Adolphe matérialise, rend perceptible pour eux le -sublime, le bien qui ne se définit pas, qui n'a pas de -mesure, qui ne se voit que par les yeux du cœur.</p> - -<p>Et voilà qu'ils aiment, à en pleurer aussi, Mathilde, -la petite parisienne, la modeste fille sans apanage -aucun, — mais la personnification d'une bien haute -espèce féminine.</p> - -<p>Une femme était en danger, menacée par la foule -qui hurle et qui lapide. Mathilde s'était jetée devant -la blessée que l'on voulait achever. — Quel éternel -emblème! Mathilde avait tenu en respect la barbarie -aveugle en brandissant des fleurs!</p> - -<p>Comment battait-il donc ce cœur apitoyé pour -avoir ainsi vaincu les cœurs impitoyables?</p> - -<p>Ah! mes amis, combien le sens de la beauté est-il -entré chez les Dovrigny, dans leur maison, dans -leur conception, dans leur existence, dans leur substance -tressaillante!</p> - -<p>Voilà qu'ils ont cette faculté d'exprimer, d'un -regard, ce qu'il y a de plus délicat en nuance et en -sensibilité ; voilà qu'ils se demandent, d'un regard, -qui des deux, par justice, ils doivent embrasser en -premier : Adolphe ou Mathilde?</p> - -<p>Car enfin Adolphe a deviné Mathilde ; il a su, avant -elle même, de quelle bravoure elle était capable, — il -a, dès le début, annoncé qu'elle était mieux de -cœur que n'importe laquelle.</p> - -<p>Allons! égalité! embrassons les ensemble : Mme -Dovrigny, Mathilde ; M. Dovrigny, Adolphe, — et -puis faisons l'échange. Il ne faut pas faire de jaloux -quand on a deux enfants.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LA TOMBOLA</h2> - - -<p>Dès qu'ils eurent trouvé des compatriotes à Paris, -les réfugiés reçurent l'adresse d'un certain Monsieur -Saumony qui se chargeait, uniquement en qualité -d'intermédiaire, de trouver acheteur et d'obtenir le -prix maximum pour tout objet vendable, si insolite -qu'en fût la nature, si petite ou si grande qu'en fût -la valeur.</p> - -<p>La famille Vardikof, échouée dans un taudis du -quartier St. Paul, se composait de cinq personnes : -le père, un chimiste quadragénaire, la mère et trois -enfants : deux garçons, l'un de dix ans, l'autre de -douze ans, — et une fille, Sonia, dix-huit ans, une -pure merveille de beauté.</p> - -<p>Les Vardikof, là-bas, faisaient partie de la bourgeoisie -aisée. Ils s'étaient expatriés, après avoir sacrifié -tout ce qu'ils possédaient de non dissimulable, -et amassé une assez forte provision de papier monnaie. -Ce viatique n'avait pas suffi, et des perles fines, -des bijoux précieux avaient fourni, au fur et à -mesure, les ressources indispensables pour une tragique -odyssée où les malheureux avaient affronté -les pires dangers, et enduré les pires souffrances.</p> - -<p>Comme les parents étaient épuisés de fatigue et -de maladie, Sonia qui avait appris le français, dut -se charger de porter à M. Saumony la dernière épave : -un joyau d'héritage, une sorte de pendentif -auquel on attribuait un gros prix à raison de son -antiquité.</p> - -<p>Brun grisonnant, barbu, la figure anguleuse sans -dureté, d'une impassibilité complaisante, M. Saumony, -habillé de noir comme un chef de bureau, recevait -dans un cabinet au mobilier administratif, d'un -luxe solide, sans éclat. Assis dans un fauteuil profond -qui le grandissait ou le rapetissait à volonté, il -avait devant lui, sur une vaste table d'acajou, des -dossiers, des notes financières imprimées, et aussi -des instruments de précision, des loupes, des compas, -des balances.</p> - -<p>Quand il parlait, sa physionomie était d'un enquêteur -et d'un inventeur, de telle façon qu'il donnait -espoir à la manière d'une célébrité médicale. Comme -le malade à bout de forces croit qu'un miracle du -prince de la science lui rendra la santé, — de même, -le besogneux à bout d'expédients attendait, du minutieux -intermédiaire, quelque sauvetage miraculeux.</p> - -<p>Il habitait, boulevard Haussmann, un appartement -discret sur la cour. Aucune enseigne extérieure ; sa -profession marquée sur des cartes et répétée par le -concierge était avocat-expert. Un trait d'union, reliait -les deux mots et en faisait un terme spécial. -M. Saumony n'appartenait pas au barreau, il ne -plaidait pas devant le tribunal ; il défendait les intérêts -de ses clients vendeurs auprès de ses clients -acheteurs.</p> - -<p>Il répondait lui-même à l'appel du timbre d'entrée. -Des tapis conservaient le silence ; une lumière froide -éclairait l'antichambre ; un long couloir, où l'on ne -pénétrait pas, contenait une solitude mystérieuse.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Sonia se présenta avec décision et annonça qu'elle -apportait un joyau de grande valeur.</p> - -<p>M. Saumony l'accueillit avec le regard ordinaire -d'un fonctionnaire qui reçoit du public, — mais, -quand il la fit asseoir, ses yeux prirent, d'elle, un -instantané secret.</p> - -<p>Il examina soigneusement l'objet à vendre et son -appréciation fut prononcée sur un ton de compétence -indiscutable : cet objet avait pour caractéristique -d'être vieux et démodé, mais non point d'être -ancien. Les pierreries en étaient naturelles, mais -non de l'espèce des gemmes précieuses ; il valait tout -juste quelques centaines de francs.</p> - -<p>Selon l'effet habituel produit par l'attitude toute -puissante de M. Saumony, Sonia, déçue et convaincue, -ne se découragea pas. Elle insista sur le secours -beaucoup plus important dont la famille avait besoin, — par -l'obscure impulsion de faire appel à une -science, à un pouvoir, à un génie miraculeux.</p> - -<p>Elle exposa que l'on manquait des choses de première -nécessité : linge et vêtements. Elle-même, -Sonia, portait présentement une toilette d'emprunt. -Son père, M. Vardikof, ne pourrait pas, avant plusieurs -semaines, pourvoir par son travail à l'existence -quotidienne et enfin, suprême aveu, à partir d'aujourd'hui, -la nourriture était fournie à crédit, — sur -le vu du fameux pendentif.</p> - -<p>C'étaient donc plusieurs milliers et non plusieurs -centaines de francs qu'il fallait trouver, sous peine -de périr littéralement.</p> - -<p>M. Saumony répéta : plusieurs milliers de francs ; — sans -sourciller, simplement pour peser, eût-on dit.</p> - -<p>Comme Sonia le regardait d'un air d'attente, il -ajouta, censément estimation faite :</p> - -<p>— Disons cinq mille, pour préciser.</p> - -<p>Sonia, à son tour, répéta posément :</p> - -<p>— Cinq mille, ce serait bien.</p> - -<p>M. Saumony, en physicien, en opérateur qui commence -une création dont il possède la formule, demanda -d'un air méticuleux :</p> - -<p>— Votre père ne possède pas de titres financiers, -même non cotés? pas de documents politiques? pas -de lettres compromettantes?</p> - -<p>— Non, rien d'autre que ce que je vous apporte.</p> - -<p>— Ah! même pas de papiers, même pas de témoignages -dangereux pour des tiers… Et vous, dans -les difficultés de l'exode, — vous n'avez pas été -violentée?</p> - -<p>Cette question s'associait à l'idée de tiers susceptibles -d'être accusés, — elle était toute naturelle, vu -les circonstances auxquelles M. Saumony faisait -allusion, et aussi vu le portrait de Sonia.</p> - -<p>Le mois de juin s'embrasait d'un soleil oriental. -Sonia portait un costume d'étoffe légère, bleu foncé, -au moulage à demi décolleté, à demi raccourci selon -la mode.</p> - -<p>De proportion parfaite, ni petite ni grande, assez -large de buste, sa taille s'amincissait sur le galbe des -hanches. Des petites mains, des petits pieds, de fins -poignets, de fines chevilles, — les bras et les jambes -ronds et renflés, visiblement d'un grain lisse et serré. -Les cheveux en or sombre ; la carnation de blancheur -éblouissante attendrie de tons roses, les yeux de -diamant noir, avec de longs cils qui s'abaissaient, en -un jeu émouvant, sur des traits pareils, en leur céleste -grâce, aux traits que l'on prête aux images -d'églises.</p> - -<p>Elle répondit avec une heureuse vivacité :</p> - -<p>— Non, aucune violence, j'ai eu la chance d'échapper -à des embûches, à des agressions abominables.</p> - -<p>M. Saumony la regardait parler, il examinait sa -sincérité d'accent, comme il avait examiné l'ancienneté -du pendentif.</p> - -<p>Il marqua d'un hochement l'expertise favorable. -Alors, brusquement, Sonia comprit. Elle se tut, elle -se leva en reculant sa chaise, dressée, combative, les -yeux agrandis, en personne habituée à mesurer les -dangers sans perdre la tête.</p> - -<p>M. Saumony répliqua comme si des paroles précises -avaient été échangées. A côté de l'horreur sous-entendue, -il imposa l'imagination pratique du sauvetage.</p> - -<p>— Vous diriez à vos parents et à l'entourage que -ce joyau a trouvé acquéreur au prix espéré de plusieurs -milliers de francs. Il n'y aurait aucune perte -d'estime pour personne ; car le déshonneur, qui est -le verdict du monde, n'existe pas si le monde ignore -la vérité. Tandis qu'au contraire, les gens qui ont fait -crédit à votre père sur cette fausse valeur, croiraient -à la malhonnêteté, si vous n'aviez que le prix réel à -déclarer.</p> - -<p>Un long silence. Puis Sonia bougea le front, une -lueur farouche signifia :</p> - -<p>— Quand? Comment?</p> - -<p>Certain marché doit s'exécuter au plus vite. La -personne cessionnaire ne peut pas continuer sa vie -ordinaire avec la perspective de l'opération en suspens. -Elle peut se laisser deviner par ses proches, -elle peut changer de volonté, — elle peut mourir…</p> - -<p>M. Saumony spécifia :</p> - -<p>— Venez demain, ici même, à cinq heures, chercher -la réponse définitive.</p> - -<p>Il employait à dessein cette formule ambiguë de -« chercher la réponse définitive » ; il semblait laisser -un aléa, il rendait ainsi supportable l'épouvantable -perspective.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Au lieu de recevoir Sonia, comme la veille, dans -son cabinet qui donnait sur l'antichambre, M. Saumony -la conduisit au bout du couloir dans un petit -salon à lourdes tentures.</p> - -<p>— Vous n'avez qu'à vous asseoir et à attendre.</p> - -<p>Il la laissa seule, porte close, sans autre explication.</p> - -<p>Sonia, immobile au milieu de la pièce, vit qu'elle -contenait des meubles divers, mais un seul siège : un -divan vert avec des coussins rouges et tout à coup, -au jour, près de la fenêtre, quelque chose frappa sa -vue : sur un guéridon, des billets de banque, se dépassant -l'un l'autre, pour être comptés sans que l'on y -touchât, un, deux, trois, quatre, cinq.</p> - -<p>Le saisissement fit faire à Sonia un pas en arrière : -quoi? ici-même? Ce n'était pas seulement la -réponse qu'il s'agissait d'entendre!</p> - -<p>Mais aussitôt, elle sentit en quelque sorte contre -son dos, la maison qui l'empêchait de reculer. La -maison qu'elle venait de quitter : sa mère l'avait embrassée -gravement, ses frères lui avaient souri en -prisonniers qui attendent d'avoir des chaussures pour -sortir, son père sommeillait dans un mauvais fauteuil, -près de la table où traînait une ordonnance de -médecin non portée au pharmacien.</p> - -<p>Alors elle avança vers le guéridon, posa son réticule -sur les billets et alla s'asseoir, pareille à une -nihiliste qui guette l'instant de commettre un attentat : -toute sensibilité arrêtée par le moyen physique -de serrer les maxillaires et de fixer le vide.</p> - -<p>Presque tout de suite, la porte fut ouverte par un -monsieur bien habillé, pas jeune, l'âge d'un père de -famille. Il s'approcha en parlant d'une voix basse, -hésitante, avec des sourires carnassiers. Sonia feignit -de ne pas comprendre le français ; d'ailleurs un -bourdonnement martelait ses tempes et l'empêchait -de percevoir toutes les syllabes des mots.</p> - -<p>La pire abomination fut la durée du drame. Le -sauvage effort de la volonté l'avait maintenue muette -et désarmée, mais un tremblement convulsif l'avait -tout de même rendue un personnage animé. Son -bourreau avait donné aux tressaillements des répliques -caressantes, — jusqu'à cette hallucination finale : -on voulait poignarder ses parents, elle leur -faisait un rempart de son corps ; malgré la douleur, -elle ne crierait pas…</p> - -<p>Mais ensuite, pas de prostration, pas de défaillance -ni de désespoir.</p> - -<p>Sonia avait revécu l'une de ces péripéties de l'exode -où l'on avait franchi, la nuit, un espace exposé au -tir des sentinelles. Sans gémir, sans ralentir, on s'était -déchiré aux aspérités forestières, on s'était enlisé -dans la boue des fondrières. La pire souffrance -avait été l'anxiété, l'horrible longueur du temps, — et -une fois le but atteint, on avait en quelque sorte -oublié les meurtrissures et les souillures. Il y avait -une telle distance entre le danger d'être tué et le -fait d'être seulement meurtri et sali, que le soulagement -du sauvetage avait couvert toute autre sensation. -Quant au prétendu crime de l'évasion, que l'on -avait commis, — on n'en avait même plus conscience.</p> - -<p>Le tortionnaire disparu, Sonia, en fugitive experte, -s'était glissée sans bruit dans le couloir et avait -retrouvé la porte de sortie. Dans la rue, elle avait eu -l'impression de retrouver l'espace libre, le mouvement -de la vie, qu'elle avait cru perdu, dont elle -avait été séparé pendant un temps infini : on était -sauvé ; alors tant pis, elle respirait, la lumière du -ciel était bonne à goûter encore.</p> - -<p>A la maison, certes, on avait regardé comment -elle entrait : mais seulement pour deviner si elle -rapportait une bonne réponse et vraiment l'on n'avait -vu que son réticule présenté à sa mère et les cinq -billets de mille francs qu'il contenait. Tout le monde -avait ri, Sonia elle-même : un rire de victime en révolte -contre le monde.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Au bout d'un mois, voilà que Sonia revint, à l'insu -de ses parents, solliciter M. Saumony : la santé de -son père n'était pas encore rétablie, — pour le salut -de la famille, il faudrait de nouveau obtenir plusieurs -milliers de francs.</p> - -<p>Sonia aurait un emploi dans une banque, la semaine -prochaine, elle ferait croire à la maison qu'on -lui consentait l'avance de plusieurs mois d'appointements ; -surtout, elle paierait en secret une partie -des dettes, pour que l'on continuât, dans le quartier, -à faire crédit.</p> - -<p>Au lieu de présenter, dans ses mains, quelque objet -vendable, — par la tragique misère de son attitude, -elle présentait sa beauté de statue de marbre.</p> - -<p>M. Saumony se rendit compte et développa une -réponse appropriée.</p> - -<p>La grande considération dont il jouissait dans la -meilleure société tenait à ce qu'il n'avait jamais commis -de tromperie à l'égard de personne, — la tromperie -fût elle indiscernable, ou même plus avantageuse -au client que la réalité.</p> - -<p>Or, Sonia n'avait plus son innocence, la seule -chose qui valût plusieurs milliers de francs, — et -lui, M. Saumony, n'était pas homme à céler cette -absence de valeur.</p> - -<p>Alors, sans tromperie, l'on tombait à une estimation -de quelques centaines de francs.</p> - -<p>Pourquoi? puisque la statue, en son dessin, n'avait -rien perdu de sa beauté.</p> - -<p>Pourquoi? parce que la beauté sans attribut ne -dépassait pas un certain taux.</p> - -<p>Pour que l'on atteignît à une grosse demande, il -fallait que le véritable objet du marché fût <i>le sacrilège -à commettre</i>.</p> - -<p>Le sacrilège! valeur imaginaire et pourtant irrésistible -et supérieure à toute valeur positive. Or, avec -une jeune fille, le sacrilège n'existait qu'une fois.</p> - -<p>Voyez la suprême influence de l'imagination : -Sonia, telle qu'elle était, ne valait pas une femme -beaucoup moins séduisante, mais enchaînée par la -sainteté du mariage. Une femme mariée avait l'avantage -d'offrir le sacrilège constamment renouvelé.</p> - -<p>Malgré cette évidente démonstration, Sonia immobile, -butée dans son sauvage héroïsme, répéta d'un -ton d'exigence presque menaçante : je ne veux pas -laisser mourir mes parents.</p> - -<p>Le fait que l'on crût obstinément à son pouvoir -surnaturel portait en effet M. Saumony à prouver -qu'il tenait toujours quelque ressource en réserve.</p> - -<p>— Il n'y a pas de problème insoluble, dit-il pensivement. -Procédons par tâtonnement.</p> - -<p>« La valeur présente est, supposons, de cinq cents -francs, et nous en cherchons cinq mille. Donc la -solution est cinq cent multiplié par dix.</p> - -<p>« Nous refusons de faire dix ventes additionnées, -mais nous pouvons trouver dix souscripteurs pour -une seule vente : cela s'appelle une tombola.</p> - -<p>Sonia eut un affreux haut le corps :</p> - -<p>— Hein? quelle désignation…?</p> - -<p>M. Saumony la rassura :</p> - -<p>— La désignation sera aussi anonyme que possible, -tout en étant compréhensible d'un clin d'œil -et plutôt flatteuse que dégradante : un objet d'art.</p> - -<p>« Ce procédé, d'ailleurs, doit vous être indifférent, -il ne change rien à votre résolution, — il ne -la rend pas plus pénible ; j'aurais pu en user sans -vous le dire, et vous ne devez vous attacher qu'au -résultat providentiel.</p> - -<hr /> - - -<p>Les dix billets de tombola furent aisément placés -dans un cercle de notables financiers.</p> - -<p>Le gagnant fut un sexagénaire soucieux de n'abréger -sa vie par aucun excès.</p> - -<p>Ma foi, il fit cadeau du billet à son neveu, avec -qui il se montrait assez libre sur le chapitre des -choses galantes.</p> - -<p>Il avait sa théorie au sujet des lois naturelles, — et — par -le même souci qui le rendait modéré à raison -de son âge, — il avait songé à ce que Roland, -aux approches de la majorité, ne contrariât pas la -nature par une absurde sagesse.</p> - -<p>Ses largesses d'oncle à héritage s'accompagnaient -toujours de quelque plaisanterie conseillère :</p> - -<p>— Tiens, tu dois avoir des notes de fleuriste et -de bijoutier à payer.</p> - -<p>Cette fois, il lui expliqua rapidement que le billet -de tombola n'était pas nominatif. C'était une entrée, — ou -une quittance, — grâce à quoi, le porteur devait, -à une adresse et à une heure indiquées, prendre -possession de l'objet d'art gagné, sans autre formalité -que les compliments préliminaires. Il s'amusa du -double sens que prenait, dans l'occurrence, l'expression -de : prendre possession.</p> - -<p>Roland avait, à vingt ans, une élégance physique -développée par les sports, — grand, large d'épaules, -mince de taille, des cheveux blonds rejetés en arrière, -un soupçon de moustache, le front intelligent, -les yeux doux, il était, par sa figure, du type normand-parisien : -un beau garçon, mais qui ressemblait -en somme à nombre de ses camarades de l'École -de droit.</p> - -<p>Il avait pourtant un avantage sur eux, un agrément -personnel : un air de jeunesse vraie, naïve, -gentille, familiale, l'air (comme on dit) « d'avoir un -caractère plus jeune que son âge », — un air d'adolescent -qui a encore des qualités, des sentiments, des -innocences d'enfant.</p> - -<p>Le fait qu'il avait obéi de bonne heure à la nature, -selon le souhait de son oncle, avait tout au moins eu -ce résultat heureux d'empêcher son imagination de se -pervertir. Et le fait même d'avoir aisément connu -l'amour vénal avait beaucoup diminué, pour lui, -l'importance de l'amour.</p> - -<p>M. Saumony, en psychologue et en homme d'affaires -honnête qui exige qu'on lui fasse confiance, -avait traduit pour les intéressés le mot : objet d'art, -simplement par : une femme, — avec le geste de -poser un loup sur un visage.</p> - -<p>Et en effet, le mystère même, l'absence même de -toute précision avait contribué au placement immédiat -des billets, — on était sûr d'avoir quelque chose -de rare, la surprise réservée offrait un attrait de -plus.</p> - -<p>Roland fut particulièrement affriandé : l'on a recours -à la tombola pour un objet qui n'est pas de -vente ordinaire, donc, « une femme » cela ne signifiait -pas une courtisane, et cela ne signifiait pas non -plus une ignorante de l'amour.</p> - -<p>Il se persuada que son rêve non encore satisfait -allait enfin se réaliser : celui de prendre dans ses -bras une femme mariée appartenant à une certaine -classe.</p> - -<p>Puisque l'intermédiaire avait observé une telle -discrétion, il ne pouvait s'agir que d'une bourgeoise -trop coquette ayant fait des dettes à l'insu de son -mari.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Comme lors du premier sacrifice, Sonia était assise -dans le petit salon au divan rouge et vert, — comme -la première fois, elle s'apprêtait, dans l'insensibilité -farouche, à laisser un visiteur quelconque s'approcher -d'elle en violation du respect humain, — et elle -s'efforçait de maîtriser un indomptable tremblement, -elle s'efforçait de fixer, par les yeux de la pensée, -les êtres chers qui pâtissaient à la maison.</p> - -<p>Roland ouvrit la porte avec une émotion de débutant : -cette « dame » serait sans doute intimidante ; -comment n'être ni brutal, ni ridicule? Jusqu'alors, -il avait eu besoin de peu d'initiative avec ses partenaires -complaisantes.</p> - -<p>Il fut très étonné : la personne qui attendait n'avait -pas l'apparence d'une femme mariée, — (ce -mot, il ne savait pourquoi, évoquait dans son idée -une femme de trente ans). Sauf la pâleur pétrifiée, -l'inconnue, par sa jeunesse, par son habillement -genre midinette, lui rappelait certaines acquisitions -précédentes.</p> - -<p>Il apprécia, toutefois, instantanément : l'inconnue -était une jeune personne, pas neuve, (une femme), — mais -pas professionnelle et d'une impressionnante -beauté. L'intermédiaire n'avait pas trompé son monde, — et -la mise en tombola se justifiait, somme -toute.</p> - -<p>Il n'éprouva pas l'intimidation redoutée, il se sentit -seulement guindé par « l'inaccoutumé et par le -désirable excessif. » Pourtant, il sut affecter une -assez galante désinvolture :</p> - -<p>— Mademoiselle, c'est moi le favorisé des dieux, -c'est moi l'heureux mortel autorisé à l'admiration de -la divinité…</p> - -<p>Sonia, renseignée maintenant sur l'horreur masculine, -s'était promis une résignation plus sauvage que -la première fois, — elle avait résolu de réduire au -minimum l'affreux souvenir à emporter, — par -exemple, de ne pas ouvrir complètement les yeux, -de ne pas même regarder son bourreau.</p> - -<p>Mais le condamné à mort, quel que soit son courage, -ne peut pas s'empêcher de regarder l'apprêt du -supplice.</p> - -<p>Sonia ne put s'empêcher de bouger les yeux vers -le visiteur et même, — à l'encontre de sa résolution, — de -les ouvrir plus grands qu'elle ne l'avait fait la -première fois.</p> - -<p>L'impression confuse d'une erreur la saisit tout -d'abord : elle s'attendait à voir « un monsieur », -pareil en âge, en corpulence, à l'auteur du viol virginal, — comme -si les amateurs de chair fraîche -devaient être tous du même modèle à la fois banal -et reconnaissable.</p> - -<p>Elle laissa Roland avancer, sans le quitter du regard, -sans paraître avoir entendu sa phrase de présentation, — mais -quand, nécessairement, selon l'invitation -de la mise en scène, — il s'assit près d'elle, -quand son assise à elle fut remuée par l'élasticité du -divan, — elle se leva d'un bond, elle s'écarta de côté, -horrifiée, menaçante, prête à se défendre, et elle cria :</p> - -<p>— Non! allez vous en…! Je ne veux pas…! allez -vous en!</p> - -<p>La révolte physique et spirituelle qu'elle n'avait -pas ressentie assez frénétique pour sauver sa virginité, — cette -révolte folle, furieuse, incoercible se -produisait maintenant : rétraction de tout l'être, de -l'âme, de la substance intime, — rétraction forcenée -de l'instinct, comme au lèchement de flammes dévorantes.</p> - -<p>Et tant pis pour le lendemain! tant pis pour le -cruel, pour le hideux martyre de la misère! tant -pis pour la catastrophe où s'engloutirait la famille : -la mort réelle, plutôt que le genre de mort qui la -menaçait en ce moment.</p> - -<p>Roland, surpris, se leva ; de toute évidence, on ne -lui faisait pas une comédie pour obtenir une gratification -supplémentaire. Il resta sur place et ne trouva -qu'à protester de sa bonne foi :</p> - -<p>— Permettez, je croyais… on m'avait dit… et M. -Saumony m'a amené devant la porte.</p> - -<p>Sonia recula encore d'un pas, rendue plus révoltée :</p> - -<p>— Oui, mais je renonce… On rendra l'argent… -vous direz que j'ai refusé… que je n'ai plus voulu…</p> - -<p>A la perspective de réclamer, de déclarer la déconvenue, -l'amour-propre de Roland se sentit blessé :</p> - -<p>— Je dirai… en effet, je devrai dire… Mais comment -se fait-il?… une convention existait, sans exception -annoncée… cette convention tenait jusqu'à -mon arrivée, puisque vous étiez là…</p> - -<p>Une gesticulation d'horreur :</p> - -<p>— Eh bien?</p> - -<p>— C'est moi, qui demande : eh bien?</p> - -<p>Nouvelle gesticulation accompagnée d'une exclamation -de plus en plus frémissante :</p> - -<p>— Eh bien, pas vous!… pas vous!… laissez moi!… -ne m'approchez pas!…</p> - -<p>Le froid mortel qu'un homme éprouve devant un -échec qui l'oblige à douter de sa valeur intime la -plus chère, — devant un échec qui atteint sa sensibilité -vitale même. Cette notion pénétra Roland sous -forme de frisson : alors, n'importe qui, mais pas moi? -Puis-je donc paraître si antipathique? si odieux?</p> - -<p>Un long moment, il demeura muet, immobile. -Mais voilà que Sonia se tenait, non pas les yeux -fuyant de répulsion, de dégoût, — mais fascinée, -atterrée, les yeux agrandis, les yeux comme enserrant -toute sa personne à lui dans une étreinte de -lutte.</p> - -<p>Alors, tout à coup, Roland ressuscita ; un afflux -chaleureux alluma l'éclair de sa pensée :</p> - -<p>— Ce qui serait tolérable de n'importe qui, ne l'est -pas de moi, parce que je suis différent des autres, -je suis au dessus, je suis mieux… Je dépasse la prévision -supportable… je suis impressionnant au delà -de ce que la personnalité d'autrui peut tolérer. Parbleu! -certaine gêne d'amour-propre, certaine pudeur -d'imagination, je ne l'ai que devant tel camarade de -haute valeur intellectuelle.</p> - -<p>D'un virement du front, malgré soi, il s'assura, -dans la glace, de son incomparable prestance et la -réflexion continua :</p> - -<p>— Si mon oncle avait voulu profiter du billet? -De mon oncle, la monstruosité n'aurait pas dépassé -le supportable!</p> - -<p>Brusquement, il faillit s'exclamer tout haut, ce fut -un jaillissement de lumière éblouissante :</p> - -<p>— Ah! ah!… c'est que… <i>c'est que moi, je suis de -même âge qu'elle!…</i></p> - -<p>Puis cette logique éclata, fulgurante :</p> - -<p>— L'attentat deviendrait révoltant au delà de toute -possibilité, à cause de notre jeunesse pareille… ah! -ah!… il y a équivalence humaine…</p> - -<p>Une éclosion se faisait en lui, il murmura inconsciemment :</p> - -<p>— Je comprends.</p> - -<p>N'est-ce pas, il était là avec sa dignité <i>d'homme</i>, -elle était là, avec sa dignité de <i>femme</i>. L'expression -entendu de son oncle, « une femme », changeait de -sens ; elle prenait une grandeur immense : « une -femme », une individualité humaine complète, avec -les plus hauts attributs de la conscience.</p> - -<p>Il recevait la révélation totale du <i>féminin</i> : la révélation -du réservé, du respectable, du <i>sacré</i> de l'autre -sexe.</p> - -<p>Jusqu'alors, au moment de ses achats amoureux, -il n'avait jamais pensé ni à sa mère, ni à ses sœurs. -Comme si un sursaut de sentiment religieux remplaçait -sa virile capacité, il se rejeta en arrière pour -proférer à voix timide :</p> - -<p>— Je m'en vais… Vous avez raison de refuser… -Et je ne dirai rien… Vous êtes quitte… je m'en vais… -pardon…</p> - -<p>A sa figure de garçon encore inoffensif, à sa voix -de petit garçon qui croit encore au règne maternel, -on percevait qu'il éprouvait la même émotion que -Sonia, à propos de leur commune ressemblance humaine.</p> - -<p>Alors, en le voyant se reculer, se déplacer vers la -porte, — l'héroïque, la nihiliste qui n'avait pas pleuré -encore du misérable sort de la famille, ni de son -misérable sort à elle-même, — la farouche qui n'avait -pas pleuré aux pires douleurs, au pire outrage, — se -mit à pleurer selon son âge, selon sa complexion, -selon sa nature de jeune fille. Roland avait si bien -prononcé : pardon, — qu'il avait comme fait cesser -la méchanceté du monde, — alors la révolte faisait -place à la pitié de soi.</p> - -<p>Roland sentit qu'il y avait de la brutalité encore -dans son départ, qu'il y avait une affreuse allusion -dans cette parole : « vous êtes quitte », — lui aussi, -il s'attendrit selon son âge.</p> - -<p>Vous savez, comme deux enfants malheureux, -deux enfants qui ont peur ou qui ont du chagrin, -s'embrassent d'un même cœur?</p> - -<p>Roland demanda :</p> - -<p>— Voulez-vous qu'on s'embrasse en frère et -sœur?</p> - -<p>Sonia releva le front.</p> - -<p>Et, sensation des lèvres aux joues, sensation des -âmes rapprochées, ce fut vrai : en frère et sœur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LE PETIT FRÈRE</h2> - - -<p>M. Passerot, modeste employé d'administration -et sa femme habitaient à Belleville un logement au -premier étage d'une haute maison drôlement placée -en face de l'un de ces derniers vestiges du vieux -Paris : un pavillon de deux étages, couvert de tuiles, -sans boutique au rez-de-chaussée.</p> - -<p>L'occupante, Mme Le Guetteux, était une matrone -qui prenait des pensionnaires, — autrement dit : -chez qui des femmes, à leur terme, venaient séjourner -le temps de leur couches. Elle se tenait « en bas », -et avait « au dessus » huit chambres à accoucher, — selon -sa propre expression. C'était une vieille praticienne, -à figure de sorcière joviale, connue et estimée -de tout le quartier.</p> - -<p>Les Passerot, des parisiens bien assortis, du type -agréable, âgés d'une trentaine d'années, avaient une -petite fille et, vu la vie chère, ne voulaient pas d'autre -enfant.</p> - -<p>Or, certainement par l'influence locale, dès l'âge -de quatre ans, Suzon déjà maternelle avec sa poupée, -se mit à convoiter « un petit frère de vrai. »</p> - -<p>C'était bien naturel : on demeurait en face de la -marchande.</p> - -<p>Suzon ne pouvait douter que ce fût Mme Le -Guetteux qui vendît les petits frères, puisque, pour -ses yeux d'enfant, le spectacle habituel offert par -le pavillon était celui d'une boutique de commerçant : -toutes les dames entrantes avaient les mains vides -et toutes les sortantes avaient un poupon dans les -bras.</p> - -<p>Suzon, blondinette rose, fine et sensible, reproduisait -le joli minois chiffonné de sa mère, — et -tenait de son père, par l'esprit, par la distinction à -demi sérieuse.</p> - -<p>Tout d'abord, elle n'avait pas semblé faire de différence -entre sa poupée et un petit frère de chez -Mme Le Guetteux :</p> - -<p>— Prends garde, maman, si tu fais la robe de ma -Catherine trop juste, ce sera comme à moi, faudra -la rallonger l'année prochaine.</p> - -<p>— Oh, maman, fais lui un bavoir s'il te plaît, car -elle aura bientôt mal aux dents.</p> - -<p>Mais cette confusion du factice et du vivant n'avait -pas duré. La voisine, porte à porte sur le palier, -avait acheté un bébé qui remuait, qui miaulait. Suzon -voyait avec jalousie Joséphine, la grande sœur de -huit ans, le trimbaler en chantant, — alors Suzon -avait réclamé pareil bonheur et il avait fallu, journellement, -lui promettre d'aller chez Mme Le Guetteux -faire un achat « dès que l'on aurait assez d'argent. »</p> - -<p>A cinq ans, elle faisait les commissions pour lesquelles -« on n'avait pas besoin de changer de trottoir. »</p> - -<p>Dans la rue, elle n'oubliait jamais de surveiller le -pavillon de la sage-femme, — elle s'arrêtait même, -en attente, de longs moments et parfois elle avait la -joie suprême de voir sortir une dame qui emportait -un petit frère.</p> - -<p>Un après midi, à la tombée de la nuit, une jeune -acheteuse, à peau olivâtre, de physionomie étrangère, -traversa la rue tout droit vers Suzon qui était en -faction et qui s'agita d'une façon si parlante que -cette question s'imposa :</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu veux, ma petite?</p> - -<p>Suzon répondit avec exaltation :</p> - -<p>— C'est un petit frère que vous avez d'enveloppé, — si -vous vouliez me le prêter un peu, je suis -assez forte pour le porter, vous verriez…</p> - -<p>Un silence ; puis, chez l'étrangère, le rire d'une -maligne inspiration :</p> - -<p>— Fais voir si tu peux le porter… oh, très bien… -Et tu demeures ici, — alors je te le donne ; oui, tu -peux l'emporter, sauve-toi vite avec…</p> - -<p>Suzon s'élança et se mit à pousser des cris frénétiques -avant même qu'on ne lui eût ouvert la porte :</p> - -<p>— Maman! maman! J'en ai un!… j'en ai un -petit frère, une dame vient de m'en donner un.</p> - -<p>Mme Passerot trouva cette plaisanterie imprudente ; -Suzon pouvait laisser choir le poupon, mais -il y avait tout de même de quoi rire :</p> - -<p>— Où est-elle, cette dame? elle monte, ou bien -elle attend en bas?</p> - -<p>La dame ne montait pas, et quand, au bout d'un -instant, la maman regarda par la fenêtre, elle ne -vit personne en bas. Effarée, elle courut chez la -sage-femme ; celle-ci ne fut pas très étonnée de l'aventure : -la sortante, avait parlé d'abandonner son -enfant à l'Assistance Publique.</p> - -<p>M. Passerot rentra de son bureau. Que faire? Il -fut d'avis qu'il fallait simplement restituer l'innocent -à Mme Le Guetteux qui, selon son rôle, s'adresserait -à l'administration municipale.</p> - -<p>Mais Suzon, rendue anxieuse par les airs mécontents -et les conciliabules à voix basse, ne voulut pas -lâcher son trésor :</p> - -<p>— Il est à moi… je l'ai pas pris! je l'ai pas volé! -on me l'a donné… je veux le garder.</p> - -<p>Elle fit une telle scène de larmes et de hurlements, -une scène si vraiment effrayante, que, ma foi, vu -l'heure tardive, le père consentit à ce que l'on couchât -le petit frère auprès de Suzon.</p> - -<p>Mais le lendemain, — quel saisissement, quel désespoir : -il n'était plus là.</p> - -<p>Suzon n'accepta pas cette explication : que la -dame était venue le reprendre pendant la nuit. -Non, la dame l'avait donné pour de bon et elle était -partie pour toujours, c'était là un fait matériel, inchangeable, — mais -Suzon avait bien vu que le petit -frère ne plaisait pas et qu'on voulait le rendre à -Mme Le Guetteux.</p> - -<p>Alors…</p> - -<p>Suzon était d'une nature extrêmement sensible et -affectueuse, — par là, elle avait, à un degré exceptionnel, -la perception de ce qui attaquait son droit, -son individualité ; elle avait à un degré exceptionnel -le sentiment de la justice, cette logique de la conservation -vitale.</p> - -<p>De l'enlèvement du petit frère, sa sensibilité dégageait -une impression de mensonge, d'attentat, d'abus -de la force et par suite : une impression de tendresse -maternelle et de « gâterie » paternelle diminuées.</p> - -<p>Vraiment la révélation de la tromperie, de l'oppression, -de la méchanceté injuste, entra en elle comme -un poison moral.</p> - -<p>Son envie de posséder un petit frère était une idée -permanente, — par conséquent, l'impression de perte, -de dépossession ne pouvait pas n'être que passagère.</p> - -<p>Le poison attaqua l'organisme de Suzon.</p> - -<p>L'atmosphère ne contenait plus la quantité d'oxygène-bonté -indispensable à l'existence.</p> - -<p>Suzon, telle une plante dans un mauvais climat, -se mit à végéter, — elle se mit à moins vivre ; tout -son être se serra, elle mangea et remua moins ; son -besoin de parler, de rire, de jouer s'arrêta.</p> - -<p>Elle restait pendant des heures assise près de la -fenêtre devant ses jouets étalés, — elle faisait seulement -semblant d'y toucher quand on la regardait, -quand on l'interpellait, — sans cela, elle attendait, -elle guettait : peut-être qu'elle le reconnaîtrait dans -les bras d'une acheteuse sortant de chez Mme Le -Guetteux, son petit frère, qu'on lui avait pris.</p> - -<p>Et maintenant les promesses consolatrices d'aller -chez Mme Le Guetteux dès que l'on aurait assez -d'argent n'avaient plus de prise sur elle.</p> - -<p>La maman ne tarda pas à s'inquiéter du dépérissement -de Suzon.</p> - -<p>Comme son mari ne s'apercevait encore de rien, -un jour, pendant qu'il était au bureau, elle laissa -Suzon à la maison, (comme une grande fille), — et -vint trouver la sage-femme que tout le monde, -dans le quartier, avait l'habitude de consulter gratuitement -pour la santé des jeunes enfants, sous le -prétexte qu'elle les avait mis au monde.</p> - -<p>En effet, après quarante ans d'exercice, Mme Le -Guetteux avait une expérience infaillible. Elle connaissait -bien Suzon, elle l'avait même particulièrement -observée, de son cabinet du rez-de-chaussée, -où elle recevait présentement Mme Passerot.</p> - -<p>— Tenez, madame, d'ici je vois chez vous, comme -si j'y étais.</p> - -<p>L'état de Suzon ne pouvait être amélioré par aucun -régime alimentaire, ou médical. Elle appartenait -à un genre d'enfants supérieur, — enfants délicieux -par les dons de l'âme, mais singulièrement délicats -et fragiles.</p> - -<p>Mme Le Guetteux avait déjà vu de ces enfants -là mourir de jalousie, ou de chagrin, de maladie -noire.</p> - -<p>Elle se chargerait volontiers de sauver Suzon en -lui annonçant, avec les ressources de son autorité -morale, avec la garantie de sa situation commerciale, -que les parents avaient enfin commencé à lui donner -de l'argent pour l'achat d'un petit frère et en la faisant -patienter, par des assurances réitérées, — elle -s'en chargerait volontiers, à la condition expresse -que ce fût vrai.</p> - -<p>Mme Passerot se récria :</p> - -<p>— Mais, Madame, mon mari ne veut pas, il ne -veut absolument pas…</p> - -<p>— Oh! madame, voyons, s'il comprend que la vie -de la chère petite Suzon est en danger.</p> - -<p>Mme Passerot, tout en larmes, réfléchit qu'en effet -la question ne s'était pas encore posée de cette -façon là pour son mari ; elle décida de lui parler tout -de suite, dès qu'il rentrerait.</p> - -<p>Mme Le Guetteux l'approuva fortement : quand -une femme a quelque chose de difficile ou d'ennuyeux, -ou de contrariant à dire à son mari, si elle -hésite, si elle veut choisir l'occasion, l'à propos, ou -bien elle se tait finalement, ou bien elle s'y prend -mal.</p> - -<p>Combien préférable d'y aller carrément, la porte -à peine ouverte, pendant que le mari retire son chapeau, -son pardessus ; on a tout le bénéfice d'une attaque -à l'improviste ; il arrive du dehors avec ses -préoccupations, ses pensées du dehors, on ne lui -laisse pas le temps de se mettre en garde, il est forcé -d'écouter, d'encaisser…</p> - -<p>Mme Passerot souriait à demi, avec embarras. -Elle voyait bien la scène ; ça lui était déjà arrivé -de crier à son mari une bonne nouvelle en même -temps que le bonsoir habituel : « Suzon a percé une -dent, — Suzon tient sur ses jambes, elle a tourné -toute seule autour d'une chaise. » Mais ce n'était -tout de même pas pareil de le saisir, sans préambule, -par l'annonce du danger actuel qui menaçait la -chère enfant et par l'avis du moyen de sauvetage -obligatoire.</p> - -<p>Mme Le Guetteux, elle, souriait malignement :</p> - -<p>— Tenez, voici des roses de ma maison de campagne, -emportez les, vous les montrerez tout de suite -à votre mari, vous les lui ferez admirer en disant -qu'elles viennent de chez moi, — vous aurez ainsi -le début de votre discours :</p> - -<p>— Oui, figure-toi que, cet après midi, je suis -entrée chez Mme Le Guetteux…</p> - -<p>L'instant d'après, les deux femmes s'adressaient -des signes d'intelligence l'une à sa fenêtre du rez-de-chaussée, -l'autre dans le cadre de sa fenêtre au -premier étage, où elle arrangeait les fleurs dans un -vase.</p> - -<p>Puis, un geste furtif de Mme Le Guetteux vers le -bout de la rue :</p> - -<p>— Voici, votre mari… Fourrez lui tout de suite -les roses sous le nez.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ah! la bonne heure! voilà qui peut s'appeler -savoir entamer un discours!</p> - -<p>La jolie petite Madame Passerot pouvait prendre -de pauvres airs de ne pas savoir par quel bout commencer!</p> - -<p>Dix minutes à peine après l'arrivée de M. Passerot, -Mme Le Guetteux vit apparaître Suzon.</p> - -<p>— Madame, papa m'envoie un peu chez vous, — papa -m'a dit que vous aviez quelque chose de -pressé à me dire tout de suite, tout de suite…</p> - -<p>— Ton papa, ou ta maman qui t'envoie?</p> - -<p>— Papa, madame, il parlait vite, il m'a vite poussée -à la porte.</p> - -<p>La sage-femme alla regarder : la fenêtre de la -chambre ouverte tout à l'heure était maintenant fermée.</p> - -<p>— Oui, fit elle mystérieusement, ma petite Suzon, -tu vas être contente, car c'est moi aujourd'hui qui -te promets un petit frère. Moi, c'est pour de bon, -tu le sais, — il ne s'agit pas de plaisanter dans le -commerce des enfants. Tiens, écoute, — j'en ai -deux là haut, dans mon magasin, — entends les -crier. Ton papa a commencé à m'apporter de l'argent, -il m'en rapportera chaque fois qu'il aura des -économies et quand il y en aura assez, je donnerai -le petit frère. Tu comprends, ça ne peut pas être -tout de suite.</p> - -<p>— Tout est si cher…</p> - -<p>— Les enfants ont encore augmenté de cent sous -depuis la semaine dernière! Mais écoute : si tu manges -bien ta soupe, si je te vois rire, jouer, courir, — de -temps en temps, je t'en montrerai un, petit frère, — ce -sera déjà un peu comme si je te le donnais, tu -seras sûre, tu y penseras, tu feras ton choix : il y -en a des plus gros, des moins gros, des blonds, des -bruns…</p> - -<p>Suzon, enchantée, voulait s'en retourner au plus -vite, pour annoncer la grande nouvelle à sa mère, — mais -Mme Le Guetteux la retint :</p> - -<p>— Non, attends un peu, assieds-toi… Regarde -ces images. Il faut que j'inscrive et que je calcule.</p> - -<p>La sage-femme avait du papier sous la main ; elle -traça quelques chiffres au crayon. Mais, pour calculer, -elle tendait la figure à chaque instant vers la -rue, comme si elle cherchait quelque signe à éclore -dans l'espace vide.</p> - -<p>Des minutes s'écoulèrent.</p> - -<p>On entendait, venant d'une des chambres d'accouchement, -le gémissement d'une femme en mal -d'enfant, mais si faible encore, si modulé, qu'il aurait -pu être un gémissement heureux.</p> - -<p>Puis, Mme Le Guetteux eut un abaissement de -paupières impressionné, presque religieux.</p> - -<p>— Tu peux t'en aller maintenant, ma petite Suzon, -j'ai fini mon compte.</p> - -<p>Une certaine fenêtre avait cessé, doucement, -d'être close.</p> - -<p>Suzon, en fait d'images, n'avait pas un instant -quitté des yeux Mme Le Guetteux.</p> - -<p>Elle sourit d'un air complice :</p> - -<p>— Je ne dirai rien en rentrant, mais je commencerai -par embrasser papa, parce que l'argent c'est -lui qui le gagne, — mais après, j'embrasserai maman.</p> - -<p>Avec la drôlerie imitative des enfants, elle reproduisait -l'expression attendrie de Mme Le Guetteux, — comme -si elle captait sur sa figure une -mystérieuse transmission.</p> - -<p>Elle répéta, les paupières recueillies.</p> - -<p>— J'embrasserai maman aussi, parce que c'est elle -qui garde la bourse, — il faudra bien que papa lui -dise que vous attendez après l'argent et je suis bien -sûre qu'elle se plaindra que le petit frère est vraiment -trop cher et qu'elle dira comme toujours : « Oh -toi tu ris, papa, mais moi je ne sais pas comment -je vais y arriver… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">L'AUTRE FORCE</h2> - - -<p>Honoré Danglemond, industriel parisien, était, au -physique, un homme de bonne taille et de solide -complexion, pas plus. Il avait épousé une russe, également -« belle femme » sans exagération, mais dont -le père était un véritable géant.</p> - -<p>Mme Danglemond eut une couche malheureuse -qui compromit sa santé pour longtemps : le petit -Boris, en naissant, dépassa la grosseur permise pour -l'entrée au monde. On le plaça en nourrice, dans une -région de montagne où la race était particulièrement -robuste. Malgré la distance, on allait le voir facilement -avec l'auto.</p> - -<p>Il se mit à si bien pousser chez ses nourriciers, que -ma foi, par tendresse bien comprise, les parents se -résignèrent à le leur laisser jusqu'à sa cinquième année.</p> - -<p>En effet, Boris tenait du grand père Ivan. Comparé -aux enfants de même âge que lui, des montagnards -déjà exceptionnels pourtant, — il se montrait -doué d'une vigueur naturelle prodigieuse. Il n'était -pas extraordinaire de grandeur ; sa force était répartie -dans tous ses membres, dans ses reins, ses -épaules, dans l'ensemble de sa charpente.</p> - -<p>Il arriva que les nourriciers se plurent à développer -encore par l'exercice cette force étonnante.</p> - -<p>Oui, mais quel exercice!</p> - -<p>Celui de lutter avec des gamins beaucoup plus -grands et plus âgés que n'était Boris.</p> - -<p>Et dame, ce continuel usage des moyens brutaux -n'alla pas sans un développement de caractère corrélatif.</p> - -<p>Le jeu de bataille ne plaisait pas à tous les gamins, -ou bien les amateurs n'étaient pas toujours disposés -à se colleter, — dans ce cas, Boris leur cherchait -noise.</p> - -<p>Et puis, le combat ne lui donnait pas toujours le -plaisir d'être vainqueur. Il trouvait son maître : soit -qu'un frère aîné le rossât pour avoir rossé son cadet, — soit -que plusieurs galopins se réunissent contre -lui, — dans ce cas, il amassait de la rancune.</p> - -<p>Il devint tyrannique, agressif, et surtout <i>susceptible</i> -dans le sens populaire du mot : il ne voyait qu'offenses -et provocations de tous côtés. L'épanouissement -excessif du physique se produisit au détriment -du moral rétréci à une conception, élémentaire -et mal dirigée, des choses d'amour-propre.</p> - -<p>Quand ses parents le ramenèrent à Paris, il avait -une admirable figure, slave du haut, parisienne du -bas : des cheveux blonds, de grands yeux clairs, des -pommettes marquées, — et de l'espièglerie, de la -sensualité, et de la bravoure dans le nez, la bouche -et le menton.</p> - -<p>Mais c'était en réalité une petite brute de cinq ans, -à l'approche dangereuse, qu'il fût d'humeur ombrageuse -ou d'humeur joviale. Les efforts d'une grande -personne n'avaient pas facilement raison de l'étau -de ses mains, — et tout lui était prétexte à jeux -de mains, — même pour être aimable, même pour -caresser, il bousculait, il donnait du poing.</p> - -<p>Ses manières causèrent surprise et indignation, la -première fois qu'on le mit en présence des enfants -de la famille. Dans le salon, il bondit autour d'eux -comme un animal, comme un gros chien stupide ; -il y eut des vêtements déchirés, des meubles brisés ; -il prit les sourires, les gestes et les mots d'urbanité -pour des invitations à la lutte : ses cousins et ses -cousines furent tour à tour meurtris et renversés.</p> - -<p>Comment dépeindre la désolation des parents?</p> - -<p>Il sembla que Boris serait à peu près incorrigible, -pour ce motif péremptoire qu'il ne comprenait pas -les exhortations à la tranquillité. On avait beau se -mettre puérilement à sa portée pour expliquer qu'ici -à Paris, à cause du manque d'espace et de la fragilité -des choses et des gens, l'on ne se servait jamais -de sa force, — il ne comprenait pas.</p> - -<p>L'incompréhension est un mur, une porte close -devant quoi échouent les meilleures habiletés.</p> - -<p>Boris n'obéissait qu'à son instinct combatif et le -moindre geste, fût-il de douceur, excitait cet instinct. -Quand on le raisonnait pour qu'il supportât -passivement le contact d'autres enfants, c'était comme -si on l'eût adjuré de changer de nature.</p> - -<p>Quelle désolation pour l'avenir!</p> - -<p>M. Danglemond, enrichi par l'industrie, avait rêvé -que son fils gagnerait encore un rang dans la société : -qu'il serait un artiste.</p> - -<p>Et pas du tout : il serait un butor, un inintelligent, -un inférieur mental!</p> - -<p>Pour M, Danglemond, le signe d'intelligence, le -signe de supériorité le premier, le plus haut, c'était : -le refus de violence par mots et par actes.</p> - -<p>En effet, disait-il, plus les gens sont bêtes, incultes, -de race grossière, plus ils se disputent, plus -ils se cognent facilement. Voyez les exemples de la -rue, — voyez les conducteurs de véhicules se baptiser -de tous les synonymes du mot pourriture, — puis -« se sauter sur le lard, se crocheter, se jambonner, -se mettre une pâtée. »</p> - -<p>Au contraire, l'individu répugne à la guerre, à -mesure que s'affine la matière humaine, à mesure -qu'elle s'imprègne de spiritualité.</p> - -<p>Plus on s'élève dans l'échelle des êtres, plus on -trouve chez eux la patience, l'indulgence, la faculté -de pardon. Les échelons ne sont durablement marqués -que par la seule bonté philosophique : l'homme -de génie même se rabaisse par la brutalité.</p> - -<p>Certes l'on doit se défendre, l'on doit se protéger -au prix des armes indispensables, — mais quelle -dose de raison, quelle dose de noblesse, quelle dose -de toutes les vertus ne faut-il pas pour dédaigner -la provocation, pour se dispenser de la vengeance?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Donc, on n'avait aucune chance d'amender Boris -par des raisonnements, — seule l'action de la vie, -la pratique de la vie pouvait l'assouplir, le mater, le -civiliser. L'action de la vie résulte du contact permanent -avec le nombre, de la nécessité de s'entendre -avec la collectivité, qui dépasse tout de même en -force n'importe quelle force individuelle.</p> - -<p>Parbleu! Boris avait encore l'âge de l'école maternelle, -c'était tout indiqué de l'envoyer à celle du -quartier. Justement l'on habitait à Charonne où la -population enfantine n'était pas délicate. On pouvait -lâcher Boris parmi les gosses habitués à carapater -dans les rues, il n'y avait pas à craindre la casse, -comme avec les enfants d'appartement.</p> - -<p>Eh bien, il arriva des histoires ennuyeuses, en dépit -de la prévision logique.</p> - -<p>Les plaintes affluèrent chez madame la directrice : -dans la cour de récréation, les écoliers écopaient des -coups excessifs de la part de Boris. Les torgnoles -sont admises, — mais il y a une mesure, un code -différent pour la maison, pour la rue, pour l'école.</p> - -<p>A la maison, dans l'exiguïté des chambres où les -meubles souvent renvoient les coups lancés aux -mômes, les parents sont excusables d'aller un peu -fort à bosseler. On ne réfléchit pas, on se sert de -ce que l'on tient à la main, — si c'est une cuiller à -pot, c'est tout bénef pour le loupiot, — mais dame, -si c'est un fer à repasser… Enfin ça les regarde les -parents, c'est leur affaire : s'ils abîment trop leur -marmaille, ils en sont quittes pour la raccommoder.</p> - -<p>Les horions de la rue sont tolérés tant qu'ils ne -donnent pas lieu à intervention du pharmacien, et -tant qu'ils sont anonymes et qu'après une mêlée copieuse, -on ne sait pas au juste à qui s'en prendre.</p> - -<p>Mais à l'école, on fait une distinction sévère entre -les baignes, les bâfres, les marrons. Par exemple, on -accepte la bosse et l'égratignure, mais on réclame -pour l'œil poché et pour la dent cassée. Comme on -supportera une manche de tablier arrachée, mais on -râlera pour une jambe de culotte en moins.</p> - -<p>La directrice fut attaquée matin et soir.</p> - -<p>— Madame y a encore votre satané Boris qui a -complètement noirci de coups mon pauvre enfant, -au point qu'il ne me reste plus un endroit propre -sur sa peau, si je veux le calotter pour mon compte.</p> - -<p>— Madame, Boris a si tellement aplati la poitrine -de Tonton, qu'il m'empoisonne la chambre avec les -noyaux de prunes, il prétend qu'il ne peut plus les -avaler.</p> - -<p>La directrice finit par attraper à son tour, Mlle -Victorine, l'institutrice des grands :</p> - -<p>— Boris est votre élève, — à vous de le morigéner. -C'est vous qui êtes responsable.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Mlle Victorine, malgré son âge, la trentaine, n'offrait -pas le signalement d'une vieille fille. Au lieu -d'être jaune, maigre, revêche, mal ficelée, — elle -était de visage coloré, assez grasse, de caractère -indulgent et artistement habillée.</p> - -<p>Grande, rousse, d'un type indécis où l'on trouvait -des lignes sémitiques, sans qu'elle fût juive, — elle -n'était pas précisément jolie à cause de ses traits -un peu gros, — cependant, si elle n'y avait pas pris -garde, elle aurait fait sensation dans n'importe quel -milieu.</p> - -<p>Sa coquetterie savante était de discrétion et de -simplicité : des étoffes peu éclatantes et des coupes -qui découvraient et accusaient les formes le moins -possible.</p> - -<p>Vous devinez : elle obéissait au souci de ne pas -trop appeler l'attention sur son épanouissement de -femme faite, qui n'était pas légitime chez une fille.</p> - -<p>Elle ne montrait même pas sa fraîche dentition -par le rire trop ouvert, ce premier et typique moyen -de l'exhibitionnisme féminin.</p> - -<p>On disait, avec des sous-entendus, — parmi les -collègues, qu'elle était protégée par un personnage -politique et qu'elle aurait un avancement rapide.</p> - -<p>Avait elle, comme on le suggérait, l'existence normale -d'une personne de trente ans bien constituée? -Était-elle d'accord avec la nature? C'est assez probable, -car elle faisait preuve de charité envers les -nombreuses mères irrégulières qui approvisionnaient -l'école, et elle aimait les enfants malheureux.</p> - -<p>Tout de suite, Boris, ce petit privilégié indomptable -requit, de sa part, une attention pédagogique -spéciale.</p> - -<p>Elle entreprit de l'adoucir par des considérations -sentimentales personnelles :</p> - -<p>— Tu n'es vraiment pas gentil avec moi, je ne -t'ai rien fait et tu me bouzilles tous mes enfants. -J'aime qu'ils ne soient pas trop poussiéreux, pas -trop fêlés, ou écorchés, ou cabossés, — et toi, tu -leur fais bouffer le gravier de la cour qui sera bientôt -toute décailloutée, — tu les tapes contre le marronnier -qui n'aura bientôt plus d'écorce, — ça me -contrarie beaucoup, car j'aime bien le marronnier -aussi. Est-ce que tu me vois courser madame la directrice -et lui défoncer le derrière? Est-ce que tu -me vois faire la lutte avec les autres institutrices, -avec Madame Gallon et Madame Portenard et les -basculer la tête en bas, les jambes en l'air?</p> - -<p>Les semonces ne furent pas sans effet, comme -celles de M. et de Mme Danglemond. Boris ne comprit -pas précisément, il ne changea pas précisément, — parce -qu'il n'était pas maître de sa force ; quelque -chose de nouveau se produisit pourtant.</p> - -<p>Mlle Victorine était « Mademoiselle » tout court ; -une autorité, un prestige s'attachait à ce titre ; il -rendait plus impérieux le magnétisme qui se dégageait -de la beauté sereine et bienveillante.</p> - -<p>Il arriva que certains mots, certaines inflexions -de voix, certains regards appuyés atteignirent en -Boris la fibre sensible.</p> - -<p>Mlle Victorine vit des clartés paraître sur sa figure, -comme le feu jaillit de la pierre choquée au bon -endroit.</p> - -<p>En effet, il commença par percevoir les bons -sentiments de Mademoiselle et par vouloir les imiter. -Mais il ne se départit pas pour cela de sa brutalité.</p> - -<p>Pour être aimable, il ne savait qu'offrir ce qu'il -avait dans ses poches, — bonbons, joujoux, images, — mais -en saisissant rudement le camarade, en le -secouant, en lui fourrant le cadeau dans le bec, dans -les pattes, dans les frusques, de façon à lui faire -du mal.</p> - -<p>— Tiens, mon vieux, c'est pour toi… tu crois que -c'est une attrape… attends un peu, je te vas ficher -une volée, jusqu'à ce que tu voies bien que c'est vrai, -que je te donne tout ça que je te montre dans ma -main.</p> - -<p>Ce résultat si imparfait sembla décisif à Mlle -Victorine, — aucun miracle n'est impossible du moment -que l'on peut s'adresser à la sensibilité d'un -enfant.</p> - -<p>Une mirobolante inspiration lui fit promulguer -cet ordre de service : désormais, à la récréation, -Boris restera dans la partie de la cour réservée aux -filles.</p> - -<p>Elle expliqua aux intéressés des deux sexes réunis -qu'il ne s'agissait pas d'une punition, mais d'une -mesure de paix publique. Boris était trop costaud -et trop porté à « faire le ménage », c'est à dire à -battre les camarades comme des tapis, — ce n'était -pas sa faute, — mais il rendait trop sauvages, les -jeux déjà infernaux des garçons : au voleur, — à -l'incendie, au déraillement, — au combat naval, au -match-« Carpentier ». Les hurlements faisaient arrêter -le monde devant l'école…</p> - -<p>— Surtout les sages-femmes, — qui croient qu'on -a besoin d'elles, — observa judicieusement Polyte, -le garçon le plus raisonnable de la classe.</p> - -<p>Mais Mademoiselle n'entendit pas et continua son -oraison : Boris serait obligé d'être calme en prenant -part aux jeux des filles : à la marchande, — a -la maîtresse d'école, aux visites.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un phénomène pas rare de psychologie féminine : -ça ne fait pas l'affaire des filles que Boris abandonne -toute brutalité.</p> - -<p>Ces demoiselles jouent à ne pas vouloir jouer avec -lui.</p> - -<p>— A quoi qu'on rigole? demande-t-il.</p> - -<p>— A rien, on veut pas s'amuser avec toi.</p> - -<p>Et l'on fait mine de le narguer, de le défier, de -fuir. Il est bien forcé de poursuivre et de bousculer.</p> - -<p>Il s'aperçoit que les filles ne se défendent pas de -la même façon que les garçons, — elles ne rendent -pas de coups de poing, elles ont une riposte plus déliée, -plus rapide et sournoise : elles lancent des claques, -des coups de griffes.</p> - -<p>Mademoiselle lui a dit, — et lui répète : hé là-bas! -qu'on ne bat pas les filles, — il interprète, il constate : -les coups à main fermée ne concordent pas -avec ceux des filles, — et puis ces coups là ne trouvent -pas assez de surface, ni assez de contre-poids. -Et voici déjà un premier dégrossissement.</p> - -<p>Un enfant a toujours un camarade préféré qui -l'attire plus que les autres.</p> - -<p>La camarade qui finit par attirer le plus Boris est -Fifine — la bien nommée, — une mignonne de six -ans, brune, délicate de figure et qui reproduit délicieusement, -à son insu, les attitudes, les expressions -de physionomie de Mademoiselle.</p> - -<p>Tout d'abord, elle n'était pas de celles que Boris -voulait contraindre à jouer ; il ne faisait pas attention -à elle, comme trop « brimborion » sans doute. -C'est elle qui lui a signalé sa négligence :</p> - -<p>— Je suis bien contente, moi, je joue pas non plus -et on me laisse tranquille.</p> - -<p>Boris n'a pas hésité à la pousser par l'épaule et -à la secouer :</p> - -<p>— Tu dis que tu veux pas jouer non plus, mais -moi justement ça m'amuse de cavaler après toi et -que tu cherches à me tirer les cheveux.</p> - -<p>Mais Boris se trompe ; il attribue à tort à Fifine -le genre d'opposition des autres filles.</p> - -<p>Elle résiste sans fuir et sans se servir de ses bras. -Elle lutte par contraction menaçante, par mimique ; -sa résistance est dans ses yeux, dans sa figure :</p> - -<p>— Laisse moi, gros méchant, — je ne veux pas -de ces manières là…</p> - -<p>Boris, dans ces conditions, ne peut pas secouer -beaucoup Fifine, il la lâche pour courir vers d'autres -adversaires plus agissantes, — mais il s'étonne lui-même -de céder ainsi, il se dit quand même victorieux :</p> - -<p>— Voilà! ça t'apprendra, une autre fois, à pas -me regarder, à pas me parler.</p> - -<p>Les autres fois, Fifine est plantée dans la cour, -de façon à être dans le chemin, dans le rayon visuel -de Boris. Et elle se distingue des autres filles ; elle -est la première en composition, elle a toujours la -croix attachée d'un ruban grenat à son tablier noir, -bien propre, elle a l'air sérieux de Mademoiselle -et ses chaussettes ne sont jamais rabattues sur ses -souliers à clous bien cirés.</p> - -<p>Les yeux au dessus de la tête de Boris, elle dit -avec impertinence :</p> - -<p>— Je regarde comme si c'était le marronnier.</p> - -<p>Bizarrerie. Boris la prend à partie plutôt que les -autres filles qui l'asticotent :</p> - -<p>— Monsieur Boris est tout seul, qui sait pas à -quoi jouer.</p> - -<p>Boris pousse Fifine rudement hors de son chemin, -mais après hésitation et en se croyant obligé de donner -un motif :</p> - -<p>— T'as pas besoin d'être là, t'as pas besoin de -me boucher le passage.</p> - -<p>Fifine oppose toujours la même défense : des reculs, -des contorsions, des crispations qui expriment -le refus, la répulsion supérieure.</p> - -<p>D'une fois sur l'autre, la bousculade de Boris est -moins brutale et moins prolongée. Sans qu'il comprenne, -il se heurte à une autre force que la sienne, -que la force physique.</p> - -<p>Il devient aussi moins acharné après les autres -filles, — si bien que le jeu de ne pas vouloir jouer -avec Boris commence à manquer de charme, du -moment qu'il ne vous fait presque plus de mal en -vous agrippant et en vous bourrant.</p> - -<p>On songe à reprendre les vrais jeux particuliers -aux filles :</p> - -<p>— Si on jouait à la maîtresse d'école?</p> - -<p>Cette proposition vient un jour où Boris, devant -le dédain de Fifine, ne porte pas la main sur elle, -et prononce seulement d'un ton à la fois menaçant -et mal assuré, cette incommensurable parole :</p> - -<p>— Tu sais, toi, tu ne me fais pas peur.</p> - -<p>Mlle Victorine qui a suivi l'évolution de Boris, -enregistre cette parole d'autant plus admirable, d'autant -plus significative, que Boris, depuis son arrivée -à l'école, depuis quelques mois, s'est mis à grandir -visiblement et qu'il a l'air d'un véritable colosse à -côté de la fluette Fifine.</p> - -<p>Et Mademoiselle aussitôt s'empresse de donner à -Madame Danglemond cette chère assurance :</p> - -<p>— Je vous certifie, Madame, que votre fils ne -sera pas un butor. Il devient sensible à <i>l'autre force</i> : -la non matérielle, l'impondérable, la supérieure à -toutes, et qui prend des noms différents selon la -forme où elle domine chez les différents individus : -intelligence, autorité morale, noblesse, bonté, beauté. -Boris acquiert <i>l'autre force</i> par le fait même qu'il -en subit l'ascendant : c'est par l'intelligence que l'on -est sensible à l'intelligence, par douceur personnelle -que l'on est sensible à la douceur d'autrui, par maîtrise -de soi que l'on respecte la patience courageuse.</p> - -<p>Et, au bout de quelque temps, voici une émouvante -expérience.</p> - -<p>Dans le bureau de la directrice qui donne de -plain-pied sur la cour, M. Danglemond lui-même, -si inquiet de son fils, assiste incognito à une récréation.</p> - -<p>Le jeu « à la maîtresse d'école ».</p> - -<p>Cette personnalité, chez les enfants, est différente -de la vraie institutrice, — elle tient surtout de la -mère et des femmes voisines de la gamine qui joue -le rôle.</p> - -<p>Bien entendu, c'est Fifine la maîtresse. Son jeu -est de continuelle exhortation, et le jeu des élèves -accroupis par terre est, hélas, de la faire enrager.</p> - -<p>Bien entendu Boris est l'élève dont on s'occupe -le plus.</p> - -<p>Oh! il prend part aux manifestations collectives -qui désespèrent la maîtresse.</p> - -<p>Par exemple quand « Madame » crie : silence! il -mêle sa voix formidablement au chant unanime qui -éclate en dérision de ce commandement.</p> - -<p>Mais il faut l'observer dans les incartades particulières -qui composent le plus important du jeu.</p> - -<p>Oui, la vraie rigolade est là ; parmi les enfants, -c'est à qui se montrera le plus infernal, à qui inventera -les pires mauvais tours, à qui usera le mieux -de sa malignité et de sa force corporelle contre -madame : toutes sortes de refus d'obéissance, toutes -sortes de tentatives d'évasion qui obligent Madame à -porter la main sur les délinquants, lesquels, par suite, -se livrent à toutes sortes de « rebiffes » et de rébellions.</p> - -<p>Or, si Boris est l'élève dont la figure exprime le -plus d'invention, il est le plus médiocre exécutant.</p> - -<p>Il tire la langue, il fait des grimaces à Madame, -il récite sa leçon de travers en y ajoutant des mots -incongrus : « Le Loup et L'Agneau, — poil au dos », — il -s'en va là-bas, quand on lui ordonne : venez -ici, — mais vraiment il a trop soin de ménager la -maîtresse quand elle se met après lui, tout en se -lamentant : quel enfant insupportable! il me fera -mourir de chagrin! ah! que je suis donc fatiguée! -quand est-ce donc qu'on fera des écoles sans enfants?</p> - -<p>Sa rébellion physique est si dérisoire que les -filles le poussent, l'excitent.</p> - -<p>— Vas y donc plus fort que ça! fourre donc -une trifouillée à madame!</p> - -<p>Finalement elles se moquent de lui :</p> - -<p>— Ah! là là, il est bête maintenant Boris, il rit, -il <i>ose pas</i>…</p> - -<p>Quelle émouvante constatation!</p> - -<p>— Hein! Monsieur, — souligne la directrice : -« il ose pas! » Non seulement il ne sera pas un -rustre, mais il sera un artiste, comme vous le souhaitez. -Il aura mieux qu'une normale, qu'une louable -sensibilité, il aura le respect de la sensibilité d'autrui, -le souci de ne pas abuser.</p> - -<p>« Votre colosse aura la réserve particulière aux -hommes supérieurs, il aura l'élégance des forts : la -timidité.</p> - -<p>« Savez vous ce qui le retient, ce qui annonce le -futur artiste? Il perçoit déjà les profonds sentiments -que les autres ne perçoivent pas.</p> - -<p>« C'est que Fifine appartient à une très pauvre -famille accablée de nombreux enfants et qu'elle vit -au milieu d'autres pauvres familles. Elle exprime, en -jouant, la misère, les éternels tourments des ménagères -de sa race, elle exprime surtout le dévouement, -l'héroïsme féminin.</p> - -<p>« Il y a, dans sa figure, dans son intonation, une -étrange vibration de vérité douloureuse.</p> - -<p>« Voyez avec quelle mesure elle réalise son irritation -de maîtresse d'école. Voyez avec quelle mesure -Boris lui résiste, fasciné, les yeux pleins d'elle, -riant d'une émotion inconsciente.</p> - -<p>« Comme ces deux acteurs d'élite réagissent l'un -sur l'autre.</p> - -<p>« Le jeu exige que la maîtresse effleure l'insupportable -d'un semblant de claque. La joue de Boris -n'est pas touchée et pourtant elle rougit!</p> - -<p>« Voyez : ses robustes bras ne lui servent qu'à -garer sa tête menacée ; la force brutale reste contenue -en eux sans sortir.</p> - -<p>« Mais voyez <i>l'autre force</i>!</p> - -<p>Le clan des petites filles cesse de se moquer du -trop pacifique Boris. Qu'est-ce qu'elles admirent -donc toutes d'invisibles d'insaisissable, qui pourtant -semble irradier de lui et régner sur le monde comme -la lumière du soleil?</p> - - -<p class="c gap small">Imprimerie des Éditions Kemplen. Bruges (Belgique).</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em u">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p><b>Vient de paraître</b> :</p> - -<p class="c xlarge">LA VIRGINITÉ</p> - -<p class="c">Roman, (<span class="sc">Flammarion</span>, éditeur).</p> - - -<p>L'œuvre toute féministe de Léon Frapié devait -se compléter par l'étude de l'angoissant problème -qui résulte de la disproportion numérique entre les -filles et les garçons.</p> - -<p><i>La Virginité</i>, pareille en nouveauté à ce que fut -<i>La Maternelle</i> lors de son apparition, est le livre -qui n'avait pas encore été écrit.</p> - -<p>C'est le roman des <i>filles à marier sans espoir</i>, — le -roman-clameur des millions d'êtres qui ont pour -destination essentielle la tendresse, le dévouement, -la maternité et qui aspirent à l'instauration, pour -leur sexe, <i>d'une autre vertu</i> que la résignation à ne -rien être, — et <i>d'un autre honneur</i> que la misère de -ne rien faire de leurs forces aimantes.</p> - - -<p class="c gap i">1 volume format in-18, 7 francs.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Éditions Kemplen</p> - -<p class="c">RUE DE MIROMESNIL, 79, PARIS (8<sup>e</sup>)</p> - - -<p class="c">Volumes in-18. — 5 Francs.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Roger Avermaete</span> : UNE ÉPOUSE MODÈLE. — Histoire -d'un couple de bourgeois d'une banalité -profonde, qu'un drame moral vient déséquilibrer. -Détails précis, silhouettes vivantes, intenses de -vérité d'un humour sain et net, c'est le livre que -voudront lire tous les amateurs de bonne littérature.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Lucien Christophe</span> : AUX LUEURS DU BRASIER. — La -confession est d'une étrange et poignante -beauté. Dépouillée de toute rhétorique, l'œuvre -de M. Lucien Christophe se cristallise autour -d'une pensée repliée sur elle-même jusqu'à la -souffrance et, bien qu'il ait toujours quelque témérité -à évoquer le souvenir d'un grand nom -d'autrefois, c'est à « Servitude et grandeur militaires » -que fait songer « Aux lueurs du Brasier. »</p> - -<p class="r">(Mercure de France, Paris).</p> - - -<p class="gap">Demandez ces livres à votre libraire.</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MANIFESTANTE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64886-h/images/cover.jpg b/old/64886-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 326191e..0000000 --- a/old/64886-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
