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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/6484-8.txt b/6484-8.txt new file mode 100644 index 0000000..df9e185 --- /dev/null +++ b/6484-8.txt @@ -0,0 +1,5758 @@ +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States +and most other parts of the world at no cost and with almost no +restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it +under the terms of the Project Gutenberg License included with this +eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not +located in the United States, you'll have to check the laws of the +country where you are located before using this ebook. + + +Title: Cheri + +Author: Colette + +Release Date: September, 2004 [EBook #6484] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on December 20, 2002] +[Last updated: November 19, 2020] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHERI *** + + + + +Produced by Anne Soulard, Nicole Apostola, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + +CHÉRI + +PAR +COLETTE + + + + +"Léa! Donne-le-moi, ton collier de perles! Tu m'entends, Léa? Donne-moi +ton collier!" + +Aucune réponse ne vint du grand lit de fer forgé et de cuivre ciselé, qui +brillait dans l'ombre comme une armure. + +"Pourquoi ne me le donnerais-tu pas, ton collier? Il me va aussi bien +qu'à toi, et même mieux!" + +Au claquement du fermoir, les dentelles du lit s'agitèrent, deux bras +nus, magnifiques, fins au poignet, élevèrent deux belles mains +paresseuses. + +"Laisse ça, Chéri, tu as assez joué avec ce collier. + +--Je m'amuse.... Tu as peur que je te le vole?" + +Devant les rideaux roses traversés de soleil, il dansait, tout noir, +comme un gracieux diable sur fond de fournaise. Mais quand il recula vers +le lit, il redevint tout blanc, du pyjama de soie aux babouches de daim. + +"Je n'ai pas peur, répondit du lit la voix douce et basse. Mais tu +fatigues le fil du collier. Les perles sont lourdes. + +--Elles le sont, dit Chéri avec considération. Il ne s'est pas moqué de +toi, celui qui t'a donné ce meuble." + +Il se tenait devant un miroir long, appliqué au mur entre les deux +fenêtres, et contemplait son image de très beau et très jeune homme, ni +grand ni petit, le cheveu bleuté comme un plumage de merle. Il ouvrit son +vêtement de nuit sur une poitrine mate et dure, bombée en bouclier, et la +même étincelle rose joua sur ses dents, sur le blanc de ses yeux sombres +et sur les perles du collier. + +"Ôte ce collier, insista la voix féminine. Tu entends ce que je te dis?" + +Immobile devant son image, le jeune homme riait tout bas : + +"Oui, oui, j'entends. Je sais si bien que tu as peur que je te le prenne! + +--Non. Mais si je te le donnais, tu serais capable de l'accepter." + +Il courut au lit, s'y jeta en boule : + +"Et comment! Je suis au-dessus des conventions, moi. Moi je trouve idiot +qu'un homme puisse accepter d'une femme une perle en épingle, ou deux +pour des boutons, et se croie déshonoré si elle lui en donne +cinquante.... + +--Quarante-neuf. + +--Quarante-neuf, je connais le chiffre. Dis-le donc que ça me va mal? +Dis-le donc que je suis laid?" + +Il penchait sur la femme couchée un rire provocant qui montrait des dents +toutes petites et l'envers mouillé de ses lèvres. Léa s'assit sur le +lit : + +"Non, je ne le dirai pas. D'abord parce que tu ne le croirais pas. Mais +tu ne peux donc pas rire sans froncer ton nez comme ça? Tu seras bien +content quand tu auras trois rides dans le coin du nez, n'est-ce pas? " + +Il cessa de rire immédiatement, tendit la peau de son front, ravala le +dessous de son menton avec une habileté de vieille coquette. Ils se +regardaient d'un air hostile; elle, accoudée parmi ses lingeries et ses +dentelles, lui, assis en amazone au bord du lit. Il pensait : "Ça lui va +bien de me parler des rides que j'aurai." Et elle : "Pourquoi est-il laid +quand il rit, lui qui est la beauté même?" Elle réfléchit un instant et +acheva tout haut sa pensée : + +"C'est que tu as l'air si mauvais quand tu es gai.... Tu ne ris que par +méchanceté ou par moquerie. Ça te rend laid. Tu es souvent laid. + +--Ce n'est pas vrai!" cria Chéri, irrité. + +La colère nouait ses sourcils à la racine du nez, agrandissait les yeux +pleins d'une lumière insolente, armés de cils, entrouvrait l'arc +dédaigneux et chaste de la bouche. Léa sourit de le voir tel qu'elle +l'aimait révolté puis soumis, mal enchaîné, incapable d'être libre;--elle +posa une main sur la jeune tête qui secoua impatiemment le joug. Elle +murmura, comme on calme une bête : + +"Là ... là.... Qu'est-ce que c'est ... qu'est-ce que c'est donc...." + +Il s'abattit sur la belle épaule large, poussant du front, du nez, +creusant sa place familière, fermant déjà les yeux et cherchant son somme +protégé des longs matins, mais Léa le repoussa : + +"Pas de ça, Chéri! Tu déjeunes chez notre Harpie nationale et il est midi +moins vingt. + +--Non? je déjeune chez la patronne? Toi aussi? + +Léa glissa paresseusement au fond du lit. + +"Pas moi, j'ai vacances. J'irai prendre le café à deux heures et demie-- +ou le thé à six heures--ou une cigarette à huit heures moins le quart.... +Ne t'inquiète pas, elle me verra toujours assez.... Et puis, elle ne m'a +pas invitée." + +Chéri, qui boudait debout, s'illumina de malice : + +"Je sais, je sais pourquoi! Nous avons du monde bien! Nous avons la belle +Marie-Laure et sa poison d'enfant!" + +Les grands yeux bleus de Léa, qui erraient, se fixèrent : + +"Ah! oui! Charmante, la petite. Moins que sa mère, mais charmante.... Ôte +donc ce collier, à la fin. + +--Dommage, soupira Chéri en le dégrafant. Il ferait bien dans la +corbeille." + +Léa se souleva sur un coude : + +"Quelle corbeille? + +--La mienne, dit Chéri avec une importance bouffonne. MA corbeille de MES +bijoux de MON mariage...." + +Il bondit, retomba sur ses pieds après un correct entrechat-six, enfonça +la portière d'un coup de tête et disparut en criant : + +"Mon bain, Rose! Tant que ça peut! Je déjeune chez la patronne! + +--C'est ça, songea Léa. Un lac dans la salle de bain, huit serviettes à +la nage, et des raclures de rasoir dans la cuvette. Si j'avais deux +salles de bains...." + +Mais elle s'avisa, comme les autres fois, qu'il eût fallu supprimer une +penderie, rogner sur le boudoir à coiffer, et conclut comme les autres +fois : + +"Je patienterai bien jusqu'au mariage de Chéri." + +Elle se recoucha sur le dos et constata que Chéri avait jeté, la veille, +ses chaussettes sur la cheminée, son petit caleçon sur le bonheur-du- +jour, sa cravate au cou d'un buste de Léa. Elle sourit malgré elle à ce +chaud désordre masculin et referma à demi ses grands yeux tranquilles +d'un bleu jeune et qui avaient gardé tous leurs cils châtains. A +quarante-neuf ans, Léonie Vallon, dite Léa de Lonval, finissait une +carrière heureuse de courtisane bien rentée, et de bonne fille à qui la +vie a épargné les catastrophes flatteuses et les nobles chagrins. Elle +cachait la date de sa naissance; mais elle avouait volontiers, en +laissant tomber sur Chéri un regard de condescendance voluptueuse, +qu'elle atteignait l'âge de s'accorder quelques petites douceurs. Elle +aimait l'ordre, le beau linge, les vins mûris, la cuisine réfléchie. Sa +jeunesse de blonde adulée, puis sa maturité de demi-mondaine riche +n'avaient accepté ni l'éclat fâcheux, ni l'équivoque, et ses amis se +souvenaient d'une journée de Drags, vers 1895, où Léa répondit au +secrétaire du _Gil Blas_ qui la traitait de "chère artiste" : + +"Artiste? Oh! vraiment, cher ami, mes amants sont bien bavards...." + +Ses contemporaines jalousaient sa santé imperturbable, les jeunes femmes, +que la mode de 1912 bombait déjà du dos et du ventre, raillaient le +poitrail avantageux de Léa,--celles-ci et celles-là lui enviaient +également Chéri. + +"Eh, mon Dieu! disait Léa, il n'y a pas de quoi. Qu'elles le prennent. Je +ne l'attache pas, et il sort tout seul." + +En quoi elle mentait à demi, orgueilleuse d'une liaison,--elle disait +quelquefois : adoption, par penchant à la sincérité--qui durait depuis +six ans. + +"La corbeille... redit Léa. Marier Chéri.... Ce n'est pas possible,--ce +n'est pas... humain.... Donner une jeune fille à Chéri,--pourquoi pas +jeter une biche aux chiens? Les gens ne savent pas ce que c'est que +Chéri." + +Elle roulait entre ses doigts, comme un rosaire, son collier jeté sur le +lit. Elle le quittait la nuit, à présent, car Chéri, amoureux des belles +perles et qui les caressait le matin, eût remarqué trop souvent que le +cou de Léa, épaissi, perdait sa blancheur et montrait, sous la peau, des +muscles détendus. Elle l'agrafa sur sa nuque sans se lever et prit un +miroir sur la console de chevet. + +"J'ai l'air d'une jardinière, jugea-t-elle sans ménagement. Une +maraîchère. Une maraîchère normande qui s'en irait aux champs de patates +avec un collier. Cela me va comme une plume d'autruche dans le nez,--et +je suis polie." + +Elle haussa les épaules, sévère à tout ce qu'elle n'aimait plus en elle : +un teint vif, sain, un peu rouge, un teint de plein air, propre à +enrichir la franche couleur des prunelles bleues cerclées de bleu plus +sombre. Le nez fier trouvait grâce encore devant Léa; "le nez de Marie- +Antoinette!" affirmait la mère de Chéri, qui n'oubliait jamais +d'ajouter : "...et dans deux ans, cette bonne Léa aura le menton de Louis +XVI". La bouche aux dents serrées, qui n'éclatait presque jamais de rire, +souriait souvent, d'accord avec les grands yeux aux clins lents et rares, +sourire cent fois loué, chanté, photographié, sourire profond et confiant +qui ne pouvait lasser. + +Pour le corps, "on sait bien" disait Léa, "qu'un corps de bonne qualité +dure longtemps." Elle pouvait le montrer encore, ce grand corps blanc +teinté de rosé, doté des longues jambes, du dos plat qu'on voit aux +nymphes des fontaines d'Italie; la fesse à fossette, le sein haut +suspendu pouvaient tenir, disait Léa, "jusque bien après le mariage de +Chéri". + +Elle se leva, s'enveloppa d'un saut-de-lit et ouvrit elle-même les +rideaux. Le soleil de midi entra dans la chambre rose, gaie, trop parée +et d'un luxe qui datait, dentelles doubles aux fenêtres, faille feuille- +de-rose aux murs, bois dorés, lumières électriques voilées de rose et de +blanc, et meubles anciens tendus de soies modernes. Léa ne renonçait pas +à cette chambre douillette ni à son lit, chef-d'oeuvre considérable, +indestructible, de cuivre, d'acier forgé, sévère à l'oeil et cruel aux +tibias. + +"Mais non, mais non, protestait la mère de Chéri, ce n'est pas si laid +que cela. Je l'aime, moi, cette chambre. C'est une époque, ça a son chic. +Ça fait Païva." + +Léa souriait à ce souvenir de la "Harpie nationale" tout en relevant ses +cheveux épars. Elle se poudra hâtivement le visage en entendant deux +portes claquer et le choc d'un pied chaussé contre un meuble délicat. +Chéri revenait en pantalon et chemise, sans faux col, les oreilles +blanches de talc et l'humeur agressive. + +"Où est mon épingle? boîte de malheur! On barbote les bijoux à présent? + +--C'est Marcel qui l'a mise à sa cravate pour aller faire le marché", dit +Léa gravement. + +Chéri, dénué d'humour, butait sur la plaisanterie comme une fourmi sur un +morceau de charbon. Il arrêta sa promenade menaçante et ne trouva à +répondre que : + +"C'est charmant!... et mes bottines? + +--Lesquelles? + +--De daim!" + +Léa, assise à sa coiffeuse, leva des yeux trop doux : + +"Je ne te le fais pas dire, insinua-t-elle d'une voix caressante. + +--Le jour où une femme m'aimera pour mon intelligence, je serai bien +fichu, riposta Chéri. En attendant, je veux mon épingle et mes bottines. + +--Pourquoi faire? On ne met pas d'épingle avec un veston, et tu es déjà +chaussé." + +Chéri frappa du pied. + +"J'en ai assez, personne ne s'occupe de moi, ici! J'en ai assez!" + +Léa posa son peigne. + +"Eh bien! va-t'en." + +Il haussa les épaules, grossier : + +"On dit ça! + +--Va-t'en. J'ai toujours eu horreur des invités qui bêchent la cuisine et +qui collent le fromage à la crème contre les glaces. Va chez ta sainte +mère, mon enfant, et restes-y." + +Il ne soutint pas le regard de Léa, baissa les yeux, protesta en +écolier : + +"Enfin, quoi, je ne peux rien dire? Au moins, tu me prêtes l'auto pour +aller à Neuilly? + +--Non. + +--Parce que? + +--Parce que je sors à deux heures et que Philibert déjeune. + +--Où vas-tu, à deux heures? + +--Remplir mes devoir religieux. Mais si tu veux trois francs pour un +taxi?... Imbécile, reprit-elle doucement, je vais peut-être prendre le +café chez Madame Mère, à deux heures. Tu n'es pas content?" + +Il secouait le front comme un petit bélier. + +"On me bourre, on me refuse tout, on me cache mes affaires, on me.... + +--Tu ne sauras donc jamais t'habiller tout seul?" + +Elle prit des mains de Chéri le faux col qu'elle boutonna, la cravate +qu'elle noua. + +"Là!... Oh! cette cravate violette.... Au fait, c'est bien bon pour la +belle Marie-Laure et sa famille.... Et tu voulais encore une perle, là- +dessus? Petit rasta.... Pourquoi pas des pendants d'oreilles?..." + +Il se laissait faire, béat, mou, vacillant, repris d'une paresse et d'un +plaisir qui lui fermaient les yeux.... + +"Nounoune chérie... " murmura-t-il. + +Elle lui brossa les oreilles, rectifia la raie, fine et bleuâtre, qui +divisait les cheveux noirs de Chéri, lui toucha les tempes d'un doigt +mouillé de parfum et baisa rapidement, parce qu'elle ne put s'en +défendre, la bouche tentante qui respirait si près d'elle. Chéri ouvrit +les yeux, les lèvres, tendit les mains.... Elle l'écarta : + +"Non! une heure moins le quart! File et que je ne te revoie plus! + +--Jamais? + +--Jamais!" lui jeta-t-elle en riant avec une tendresse emportée. + +Seule, elle sourit orgueilleusement, fit un soupir saccadé de convoitise +matée, et écouta les pas de Chéri dans la cour de l'hôtel. Elle le vit +ouvrir et refermer la grille, s'éloigner de son pas ailé, tout de suite +salué par l'extase de trois trottins qui marchaient bras sur bras : + +"Ah! maman!... c'est pas possible, il est en toc!... On demande à +toucher?" + +Mais Chéri, blasé, ne se retourna même pas. + +"Mon bain, Rose! La manucure peut s'en aller; il est trop tard. Le +costume tailleur bleu, le nouveau, le chapeau bleu, celui qui est doublé +de blanc, et les petits souliers à pattes... non, attends...." + +Léa, les jambes croisées, tâta sa cheville nue et hocha la tête : + +"Non, les bottines lacées en chevreau bleu. J'ai les jambes un peu +enflées aujourd'hui. C'est la chaleur." + +La femme de chambre, âgée, coiffée de tulle, leva sur Léa un regard +entendu : + +"C'est... c'est la chaleur", répéta-t-elle docilement, en haussant les +épaules, comme pour dire : "Nous savons.... Il faut bien que tout +s'use...." + +Chéri parti, Léa redevint vive, précise, allégée. En moins d'une heure, +elle fut baignée, frottée d'alcool parfumé au santal, coiffée, chaussée. +Pendant que le fer à friser chauffait, elle trouva le temps d'éplucher le +livre de comptes du maître d'hôtel, d'appeler le valet de chambre Émile +pour lui montrer, sur un miroir, une buée bleue. Elle darda autour d'elle +un oeil assuré, qu'on ne trompait presque jamais, et déjeuna dans une +solitude joyeuse, souriant au Vouvray sec et aux fraises de juin servies +avec leurs queues sur un plat de Rubelles, vert comme une rainette +mouillée. Un beau mangeur dut choisir autrefois, pour cette salle à +manger rectangulaire, les grandes glaces Louis XVI et les meubles anglais +de la même époque, dressoirs aérés, desserte haute sur pieds, chaises +maigres et solides, le tout d'un bois presque noir, à guirlandes minces. +Les miroirs et de massives pièces d'argenterie recevaient le jour +abondant, les reflets verts des arbres de l'avenue Bugeaud, et Léa +scrutait, tout en mangeant, la poudre rouge demeurée aux ciselures d'une +fourchette, fermait un oeil pour mieux juger le poli des bois sombres. Le +maître d'hôtel, derrière elle, redoutait ces jeux. + +"Marcel, dit Léa, votre encaustique colle, depuis une huitaine. + +--Madame croit? + +--Elle croit. Rajoutez-y de l'essence en fondant au bain-marie, ce n'est +rien à refaire. Vous avez monté le Vouvray un peu tôt. Tirez les +persiennes dès que vous aurez desservi, nous tenons la vraie chaleur. + +--Bien, Madame. Monsieur Ch.... Monsieur Peloux dîne? + +--Je pense.... Pas de crème-surprise ce soir, qu'on nous fasse seulement +des sorbets au jus de fraises. Le café au boudoir." + +En se levant, grande et droite, les jambes visibles sous la jupe plaquée +aux cuisses, elle eut le loisir de lire, dans le regard contenu du maître +d'hôtel, le "Madame est belle" qui ne lui déplaisait pas. + +"Belle..." se disait Léa en montant au boudoir. Non. Plus maintenant. A +présent il me faut le blanc du linge près du visage, le rose très pâle +pour les dessous et les déshabillés. Belle.... Peuh... je n'en ai plus +guère besoin...." + +Pourtant, elle ne s'accorda point de sieste dans le boudoir aux soies +peintes, après le café et les journaux. Et ce fut avec un visage de +bataille qu'elle commanda à son chauffeur : + +"Chez Madame Peloux." + + * * * * * + +Les allées du Bois, sèches sous leur verdure neuve de juin que le vent +fane, la grille de l'octroi, Neuilly, le boulevard d'Inkermann.... +"Combien de fois l'ai-je fait, ce trajet-là?" se demanda Léa. Elle +compta, puis se lassa de compter, et épia, en retenant ses pas sur le +gravier de Mme Peloux, les bruits qui venaient de la maison. + +"Ils sont dans le hall", dit-elle. + +Elle avait remis de la poudre avant d'arriver et tendu sur son menton la +voilette bleue, un grillage fin comme un brouillard. Et elle répondit au +valet qui l'invitait à traverser la maison : + +"Non, j'aime mieux faire le tour par le jardin." + +Un vrai jardin, presque un parc, isolait, toute blanche, une vaste villa +de grande banlieue parisienne. La villa de Mme Peloux s'appelait "une +propriété à la campagne" dans le temps où Neuilly était encore aux +environs de Paris. Les écuries, devenues garages, les communs avec leurs +chenils et leurs buanderies en témoignaient, et aussi les dimensions de +la salle de billard, du vestibule, de la salle à manger. + +"Madame Peloux en a là pour de l'argent", redisaient dévotement les +vieilles parasites qui venaient, en échange d'un dîner et d'un verre de +fine, tenir en face d'elle les cartes du bésigue et du poker. Et elles +ajoutaient : "Mais où Madame Peloux n'a-t-elle pas d'argent? " + +En marchant sous l'ombre des acacias, entre des massifs embrasés de +rhododendrons et des arceaux de roses, Léa écoutait un murmure de voix, +percé par la trompette nasillarde de Mme Peloux et l'éclat de rire sec de +Chéri. + +"Il rit mal, cet enfant", songea-t-elle. Elle s'arrêta un instant, pour +entendre mieux un timbre féminin nouveau, faible, aimable, vite couvert +par la trompette redoutable. + +"Ça, c'est la petite", se dit Léa. + +Elle fit quelques pas rapides et se trouva au seuil d'un hall vitré, d'où +Mme Peloux s'élança en criant : + +"Voici notre belle amie!" + +Ce tonnelet, Mme Peloux, en vérité Mlle Peloux, avait été danseuse, de +dix à seize ans. Léa cherchait parfois sur Mme Peloux ce qui pouvait +rappeler l'ancien petit Éros blond et potelé, puis la nymphe à fossettes, +et ne retrouvait que les grands yeux implacables, le nez délicat et dur, +et encore une manière coquette de poser les pieds en "cinquième" comme +les sujets du corps de ballet. + +Chéri, ressuscité du fond d'un rocking, baisa la main de Léa avec une +grâce involontaire, et gâta son geste par un : + +"Flûte! tu as encore mis une voilette, j'ai horreur de ça. + +--Veux-tu la laisser tranquille! intervint Mme Peloux. On ne demande pas +à une femme pourquoi elle a mis une voilette! Nous n'en ferons jamais +rien", dit-elle tendrement à Léa. + +Deux femmes s'étaient levées dans l'ombre blonde du store de paille. +L'une, en mauve, tendit assez froidement sa main à Léa, qui la contempla +des pieds à la tête. + +"Mon Dieu, que vous êtes belle, Marie-Laure, il n'y a rien d'aussi +parfait que vous!" + +Marie-Laure daigna sourire. C'était une jeune femme rousse, aux yeux +bruns, qui émerveillait sans geste et sans paroles. Elle désigna, comme +par coquetterie, l'autre jeune femme : + +"Mais reconnaîtrez-vous ma fille Edmée?" dit-elle. + +Léa tendit vers la jeune fille une main qu'on tarda à prendre : + +"J'aurais dû vous reconnaître, mon enfant, mais une pensionnaire change +vite, et Marie-Laure ne change que pour déconcerter chaque fois +davantage. Vous voilà libre de tout pensionnat? + +--Je crois bien, je crois bien, s'écria Mme Peloux. On ne peut pas +laisser sous le boisseau éternellement ce charme, cette grâce, cette +merveille de dix-neuf printemps! + +--Dix-huit, dit suavement Marie-Laure. + +--Dix-huit, dix-huit!... Mais oui, dix-huit! Léa, tu te souviens ? Cette +enfant faisait sa première communion l'année où Chéri s'est sauvé du +collège, tu sais bien? Oui, mauvais garnement, tu t'étais sauvé et nous +étions aussi affolées l'une que l'autre! + +--Je me souviens très bien, dit Léa, et elle échangea avec Marie-Laure un +petit signe de tête,--quelque chose comme le "touché" des escrimeurs +loyaux. + +--Il faut la marier, il faut la marier! continua Mme Peloux qui ne +répétait jamais moins de deux fois une vérité première. Nous irons tous à +la noce!" + +Elle battit l'air de ses petits bras et la jeune fille la regarda avec +une frayeur ingénue. + +"C'est bien une fille pour Marie-Laure, songeait Léa très attentive. Elle +a, en discret, tout ce que sa mère a d'éclatant. Des cheveux mousseux, +cendrés, comme poudrés, des yeux inquiets qui se cachent, une bouche qui +se retient de parler, de sourire.... Tout à fait ce qu'il fallait à +Marie-Laure, qui doit la haïr quand même...." + +Mme Peloux interposa entre Léa et la jeune fille un sourire maternel : + +"Ce qu'ils ont déjà camaradé dans le jardin, ces deux enfants-là!" + +Elle désignait Chéri, debout devant la paroi vitrée et fumant. Il tenait +son fume-cigarette entre les dents et rejetait la tête en arrière pour +éviter la fumée. Les trois femmes regardèrent le jeune homme qui, le +front renversé, les cils mi-clos, les pieds joints et immobiles, semblait +pourtant une figure ailée, planante et dormante dans l'air.... Léa ne se +trompa point à l'expression effarée, vaincue, des yeux de la jeune fille. +Elle se donna le plaisir de la faire tressaillir en lui touchant le bras. +Edmée frémit tout entière, retira son bras et dit farouchement tout bas : + +"Quoi?... + +--Rien, répondit Léa. C'est mon gant qui était tombé. + +--Allons, Edmée?" ordonna Marie-Laure avec nonchalance. + +La jeune fille, muette et docile, marcha vers Mme Peloux qui battit des +ailerons : + +"Déjà? Mais non! On va se revoir! on va se revoir! + +--Il est tard, dit Marie-Laure. Et puis, vous attendez beaucoup de gens, +le dimanche après-midi. Cette enfant n'a pas l'habitude du monde.... + +--Oui, oui, cria tendrement Mme Peloux, elle a vécu si enfermée, si +seule!" + +Marie-Laure sourit, et Léa la regarda pour dire : "A vous!" + +"... Mais nous reviendrons bientôt. + +--Jeudi, jeudi ! Léa, tu viens déjeuner aussi, jeudi? + +--Je viens", répondit Léa. + +Chéri avait rejoint Edmée au seuil du hall, où il se tenait auprès +d'elle, dédaigneux de toute conversation. Il entendit la promesse de Léa +et se retourna : + +"C'est ça. On fera une balade, proposa-t-il. + +--Oui, oui, c'est de votre âge, insista Mme Peloux attendrie. Edmée ira +avec Chéri sur le devant, il nous mènera, et nous irons au fond, nous +autres. Place à la jeunesse! Place à la jeunesse! Chéri, mon amour, veux- +tu demander la voiture de Marie-Laure?" + +Encore que ses petits pieds ronds chavirassent sur les graviers, elle +emmena ses visiteuses jusqu'au tournant d'une allée, puis les abandonna à +Chéri. Quand elle revint, Léa avait retiré son chapeau et allumé une +cigarette. + +"Ce qu'ils sont jolis, tous les deux! haleta Mme Peloux. Pas, Léa? + +--Ravissants, souffla Léa avec un jet de fumée. Mais c'est cette Marie- +Laure!..." + +Chéri rentrait : + +"Qu'est-ce qu'elle a fait, Marie-Laure? demanda-t-il. + +--Quelle beauté! + +--Ah!... Ah!... approuva Mme Peloux, c'est vrai, c'est vrai... qu'elle +a été bien jolie!" + +Chéri et Léa rirent en se regardant. + +"A été!" souligna Léa. Mais c'est la jeunesse même! Elle n'a pas un pli! +Et elle peut porter du mauve tendre, cette sale couleur que je déteste et +qui me le rend!" + +Les grands yeux impitoyables et le nez mince se détournèrent d'un verre +de fine : + +"La jeunesse même! la jeunesse même! glapit Mme Peloux. Pardon! pardon! +Marie-Laure a eu Edmée en 1895, non, 14. Elle avait à ce moment-là fichu +le camp avec un professeur de chant et plaqué Khalil-Bey qui lui avait +donné le fameux diamant rose que.... Non! non!... Attends!... C'est d'un +an plus tôt!..." + +Elle trompettait fort et faux. Léa mit une main sur son oreille et Chéri +déclara, sentencieux : + +"Ça serait trop beau, un après-midi comme ça, s'il n'y avait pas la voix +de ma mère." + +Elle regarda son fils sans colère, habituée à son insolence, s'assit +dignement, les pieds ballants, au fond d'une bergère trop haute pour ses +jambes courtes. Elle chauffait dans sa main un verre d'eau-de-vie. Léa, +balancée dans un rocking, jetait de temps en temps les yeux sur Chéri, +Chéri vautré sur le rotin frais, son gilet ouvert, une cigarette à demi +éteinte à la lèvre, une mèche sur le sourcil,--et elle le traitait +flatteusement, tout bas, de belle crapule. + +Ils demeuraient côte à côte, sans effort pour plaire ni parler, paisibles +et en quelque sorte heureux. Une longue habitude l'un de l'autre les +rendait au silence, ramenait Chéri à la veulerie et Léa à la sérénité. A +cause de la chaleur qui augmentait, Mme Peloux releva jusqu'aux genoux sa +jupe étroite, montra ses petits mollets de matelot, et Chéri arracha +rageusement sa cravate, geste que Léa blâma d'un : "Tt... tt..." de +langue. + +"Oh! laisse-le, ce petit, protesta, comme du fond d'un songe, Mme Peloux. +Il fait si chaud.... Veux-tu un kimono, Léa? + +--Non, merci. Je suis très bien." + +Ces abandons de l'après-midi l'écoeuraient. Jamais son jeune amant ne +l'avait surprise défaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le +jour. "Nue, si on veut", disait-elle, "mais pas dépoitraillée". Elle +reprit son journal illustré et ne le lut pas. "Cette mère Peloux et son +fils ", songeait-elle, " mettez-les devant une table bien servie ou +menez-les à la campagne,--crac : la mère ôte son corset et le fils son +gilet. Des natures de bistrots en vacances." Elle leva les yeux +vindicativement sur le bistrot incriminé et vit qu'il dormait, les cils +rabattus sur ses joues blanches, la bouche close. L'arc délicieux de la +lèvre supérieure, éclairé par en dessous, retenait à ses sommets deux +points de lumière argentée, et Léa s'avoua qu'il ressemblait beaucoup +plus à un dieu qu'à un marchand de vins. Sans se lever, elle cueillit +délicatement entre les doigts de Chéri une cigarette fumante, et la jeta +au cendrier. La main du dormeur se détendit et laissa tomber comme des +fleurs lasses ses doigts fuselés, armés d'ongles cruels, main non point +féminine, mais un peu plus belle qu'on ne l'eût voulu, main que Léa avait +cent fois baisée sans servilité, baisée pour le plaisir, pour le +parfum.... + +Elle regarda, par-dessus son journal, du côté de Mme Peloux. "Dort-elle +aussi?" Léa aimait que la sieste de la mère et du fils lui donnât, à elle +bien éveillée, une heure de solitude morale parmi la chaleur, l'ombre et +le soleil. + +Mais Mme Peloux ne dormait point. Elle se tenait bouddhique dans sa +bergère, regardant droit devant elle et suçant sa fine-champagne avec une +application de nourrisson alcoolique. + +"Pourquoi ne dort-elle pas? se demanda Léa. C'est dimanche. Elle a bien +déjeuné. Elle attend les vieilles frappes de son jour à cinq heures. Par +conséquent, elle devrait dormir. Si elle ne dort pas, c'est qu'elle fait +quelque chose de mal." + +Elles se connaissaient depuis vingt-cinq ans. Intimité ennemie de femmes +légères qu'un homme enrichit puis délaisse, qu'un autre homme ruine,-- +amitié hargneuse de rivales à l'affût de la première ride et du cheveu +blanc. Camaraderie de femmes positives, habiles aux jeux financiers, mais +l'une avare et l'autre sybarite.... Ces liens comptent. Un autre lien +plus fort venait les unir sur le tard : Chéri. + + * * * * * + +Léa se souvenait de Chéri enfant, merveille aux longues boucles. Tout +petit, il ne s'appelait pas encore Chéri, mais seulement Fred. + +Chéri, tour à tour oublié et adoré, grandit entre les femmes de chambre +décolorées et les longs valets sardoniques. Bien qu'il eût +mystérieusement apporté, en naissant, l'opulence, on ne vit nulle miss, +nulle fraulein auprès de Chéri, préservé à grands cris de "ces +goules".... + +"Charlotte Peloux, femme d'un autre âge!" disait familièrement le vieux, +tari, expirant et indestructible baron de Berthellemy, "Charlotte Peloux, +je salue en vous la seule femme de moeurs légères qui ait osé élever son +fils en fils de grue! Femme d'un autre âge, vous ne lisez pas, vous ne +voyagez jamais, vous vous occupez de votre seul prochain, et vous faites +élever votre enfant par les domestiques. Comme c'est pur! comme c'est +About! comme c'est même Gustave Droz! et dire que vous n'en savez rien!" + +Chéri connut donc toutes les joies d'une enfance dévergondée. Il +recueillit, zézayant encore, les bas racontars de l'office. Il partagea +les soupers clandestins de la cuisine. Il eut les bains de lait d'iris +dans la baignoire de sa mère, et les débarbouillages hâtifs avec le coin +d'une serviette. Il endura l'indigestion de bonbons, et les crampes +d'inanition quand on oubliait son dîner. Il s'ennuya, demi-nu et enrhumé, +aux fêtes des Fleurs où Charlotte Peloux l'exhibait, assis dans des roses +mouillées; mais il lui arriva de se divertir royalement à douze ans, dans +une salle de tripot clandestin où une dame américaine lui donnait pour +jouer des poignées de louis et l'appelait "petite chef-d'oeuvre". Vers le +même temps, Mme Peloux donna à son fils un abbé précepteur qu'elle +remercia au bout de dix mois "parce que", avoua-t-elle, "cette robe noire +que je voyais partout traîner dans la maison, ça me faisait comme si +j'avais recueilli une parente pauvre--et Dieu sait qu'il n'y a rien de +plus attristant qu'une parente pauvre chez soi!" + +A quatorze ans, Chéri tâta du collège. Il n'y croyait pas. Il défiait +toute geôle et s'échappa. Non seulement Mme Peloux trouva l'énergie de +l'incarcérer à nouveau, mais encore, devant les pleurs et les injures de +son fils, elle s'enfuit, les mains sur les oreilles, en criant : "Je ne +veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça!" Cri si sincère qu'en effet +elle s'éloigna de Paris, accompagnée d'un homme jeune mais peu scrupuleux +pour revenir deux ans plus tard, seule. Ce fut sa dernière faiblesse +amoureuse. + +Elle retrouva Chéri grandi trop vite, creux, les yeux fardés de cerne, +portant des complets d'entraîneur et parlant plus gras que jamais. Elle +se frappa les seins et arracha Chéri à l'internat. Il cessa tout à fait +de travailler, voulut chevaux, voitures, bijoux, exigea des mensualités +rondes et, au moment que sa mère se frappa les seins en poussant des +appels de paonne, il l'arrêta par ses mots : + +"Mame Peloux, ne vous bilez pas. Ma mère vénérée, s'il n'y a que moi pour +te mettre sur la paille, tu risques fort de mourir bien au chaud sous ton +couvre-pied américain. Je n'ai pas de goût pour le conseil judiciaire. Ta +galette, c'est la mienne. Laisse-moi faire. Les amis, ça se rationne avec +des dîners et du champagne. Quant à ces dames, vous ne voudriez pourtant +pas, Mame Peloux, que fait comme vous m'avez fait, je dépasse avec elles +l'hommage du bibelot artistique,--et encore!" + +Il pirouetta, tandis qu'elle versait de douces larmes et se proclamait la +plus heureuse des mères. Quand Chéri commença d'acheter des automobiles, +elle trembla de nouveau, mais il lui recommanda : "L'oeil à l'essence, +s'il vous plaît, Mame Peloux!" et vendit ses chevaux. Il ne dédaignait +pas d'éplucher les livres des deux chauffeurs; il calculait vite, juste, +et les chiffres qu'il jetait sur le papier juraient, élancés, renflés, +agiles, avec sa grosse écriture assez lente. + +Il passa dix-sept ans, en tournant au petit vieux, au rentier tatillon. +Toujours beau, mais maigre, le souffle raccourci. Plus d'une fois Mme +Peloux le rencontra dans l'escalier de la cave, d'où il revenait de +compter les bouteilles dans les casiers. + +"Crois-tu! disait Mme Peloux à Léa, c'est trop beau! + +--Beaucoup trop, répondait Léa, ça finira mal. Chéri, montre ta langue?" + +Il la tirait avec une grimace irrévérencieuse; et d'autres vilaines +manières qui ne choquaient point Léa, amie trop familière, sorte de +marraine-gâteau qu'il tutoyait. + +"C'est vrai, interrogeait Léa, qu'on t'a vu au bar avec la vieille Lili, +cette nuit, assis sur ses genoux? + +--Ses genoux! gouaillait Chéri. Y a longtemps qu'elle n'en a plus, de +genoux! Ils sont noyés. + +--C'est vrai, insistait Léa plus sévère, qu'elle t'a fait boire du gin au +poivre? Tu sais que ça fait sentir mauvais de la bouche?" + +Un jour Chéri, blessé, avait répondu à l'enquête de Léa : + +"Je ne sais pas pourquoi tu me demandes tout ça, tu as bien dû voir ce +que je faisais, puisque tu y étais, dans le petit cagibi du fond, avec +Patron le boxeur! + +--C'est parfaitement exact, répondit Léa impassible. Il n'a rien du petit +claqué, Patron, tu sais? Il a d'autres séductions qu'une petite gueule de +quatre sous et des yeux au beurre noir." + +Cette semaine-là, Chéri fit grand bruit la nuit à Montmartre et aux +Halles, avec des dames qui l'appelaient "ma gosse" et "mon vice", mais il +n'avait le feu nulle part, il souffrait de migraines et toussait de la +gorge. Et Mme Peloux, qui confiait à sa masseuse, à Mme Ribot, sa +corsetière, à la vieille Lili, à Berthellemy-le-Desséché, ses angoisses +nouvelles : "Ah! pour nous autres mères, quel calvaire, la vie!" passa +avec aisance de l'état de plus-heureuse-des- mères à celui de mère- +martyre. + + * * * * * + +Un soir de juin, qui rassemblait sous la serre de Neuilly Mme Peloux, Léa +et Chéri, changea les destins du jeune homme et de la femme mûre. Le +hasard dispersant pour un soir les "amis" de Chéri,--un petit liquoriste +en gros, le fils Boster, et le vicomte Desmond, parasite à peine majeur, +exigeant et dédaigneux,--ramenait Chéri à la maison maternelle où +l'habitude conduisait aussi Léa. + +Vingt années, un passé fait de ternes soirées semblables, le manque de +relations, cette défiance aussi, et cette veulerie qui isolent vers la +fin de leur vie les femmes qui n'ont aimé que d'amour, tenaient l'une +devant l'autre, encore un soir, en attendant un autre soir, ces deux +femmes, l'une à l'autre suspectes. Elles regardaient toutes deux Chéri +taciturne, et Mme Peloux, sans force et sans autorité pour soigner son +fils, se bornait à haïr un peu Léa, chaque fois qu'un geste penchait, +près de la joue pâle, de l'oreille transparente de Chéri, la nuque +blanche et la joue sanguine de Léa. Elle eût bien saigné ce cou robuste +de femme, où les colliers de Vénus commençaient de meurtrir la chair, +pour teindre de rosé le svelte lis verdissant,--mais elle ne pensait pas +même à conduire son bien-aimé aux champs. + +"Chéri, pourquoi bois-tu de la fine? grondait Léa. + +--Pour ne pas faire affront à Mame Peloux qui boirait seule, répondait +Chéri. + +--Qu'est-ce que tu fais, demain? + +--Sais pas, et toi? + +--Je vais partir pour la Normandie. + +--Avec? + +--Ça ne te regarde pas. + +--Avec notre brave Spéleïeff? + +--Penses-tu, il y a deux mois que c'est fini, tu retardes. Il est en +Russie, Spéleïeff. + +--Mon Chéri, où as-tu la tête! soupira Mme Peloux. Tu oublies le charmant +dîner de rupture que nous a offert Léa le mois dernier. Léa, tu ne m'as +pas donné la recette des langoustines qui m'avaient tellement plu!" + +Chéri se redressa, fit briller ses yeux : + +"Oui, oui, des langoustines avec une sauce crémeuse, oh! j'en voudrais! + +--Tu vois, reprocha Mme Peloux, lui qui a si peu d'appétit, il aurait +mangé des langoustines.... + +--La paix! commanda Chéri. Léa, tu vas sous les ombrages avec Patron? + +--Mais non, mon petit; Patron et moi, c'est de l'amitié. Je pars seule. + +--Femme riche, jeta Chéri. + +--Je t'emmène, si tu veux, on ne fera que manger, boire, dormir.... + +--C'est où, ton patelin?" + +Il s'était levé et planté devant elle. + +"Tu vois Honfleur? la côte de Grâce? Oui?... Assieds-toi, tu es vert. Tu +sais bien, sur la côte de Grâce, cette porte charretière devant laquelle +nous disions toujours en passant, ta mère et moi.... " + +Elle se tourna du côté de Mme Peloux : Mme Peloux avait disparu. Ce genre +de fuite discrète, cet évanouissement étaient si peu en accord avec les +coutumes de Charlotte Peloux, que Léa et Chéri se regardèrent en riant de +surprise. Chéri s'assit contre Léa. + +"Je suis fatigué, dit-il. + +--Tu t'abîmes", dit Léa. + +Il se redressa, vaniteux : + +"Oh! tu sais, je suis encore assez bien. + +--Assez bien... peut-être pour d'autres... mais pas... pas pour moi, par +exemple. + +--Trop vert? + +--Juste le mot que je cherchais. Viens-tu à la campagne, en tout bien +tout honneur? Des bonnes fraises, de la crème fraîche, des tartes, des +petits poulets grillés.... Voilà un bon régime, et pas de femmes!" + +Il se laissa glisser sur l'épaule de Léa et ferma les yeux. + +"Pas de femmes.... Chouette.... Léa, dis, es-tu un frère? Oui? Eh bien, +partons, les femmes... j'en suis revenu.... Les femmes... je les ai +vues." + +Il disait ces choses basses d'une voix assoupie, dont Léa écoutait le son +plein et doux et recevait le souffle tiède sur son oreille. Il avait +saisi le long collier de Léa et roulait les grosses perles entre ses +doigts. Elle passa son bras sous la tête de Chéri et le rapprocha d'elle, +sans arrière-pensée, confiante dans l'habitude qu'elle avait de cet +enfant, et elle le berça. + +"Je suis bien, soupira-t-il. T'es un frère, je suis bien...." + +Elle sourit comme sous une louange très précieuse. Chéri semblait +s'endormir. Elle regardait de tout près les cils brillants, comme +mouillés, rabattus sur la joue, et cette joue amaigrie qui portait les +traces d'une fatigue sans bonheur. La lèvre supérieure, rasée du matin, +bleuissait déjà, et les lampes roses rendaient un sang factice à la +bouche.... + +"Pas de femmes! déclara Chéri comme en songe. Donc... embrasse-moi!" + +Surprise, Léa ne bougea pas. + +"Embrasse-moi, je te dis!" + +Il ordonnait, les sourcils joints, et l'éclat de ses yeux soudain +rouverts gêna Léa comme une lumière brusquement rallumée. Elle haussa les +épaules et mit un baiser sur le front tout proche. Il noua ses bras au +cou de Léa et la courba vers lui. + +Elle secoua la tête, mais seulement jusqu'à l'instant où leurs bouches se +touchèrent; alors, elle demeura tout à fait immobile et retenant son +souffle comme quelqu'un qui écoute. Quand il la lâcha, elle le détacha +d'elle, se leva, respira profondément et arrangea sa coiffure qui n'était +pas défaite. Puis elle se retourna un peu pâle et les yeux assombris, et +sur un ton de plaisanterie : + +"C'est intelligent!" dit-elle. + +Il gisait au fond d'un rocking et se taisait en la couvant d'un regard +actif, si plein de défi et d'interrogations qu'elle dit, après un +moment : + +"Quoi? + +--Rien, dit Chéri, je sais ce que je voulais savoir." + +Elle rougit, humiliée, et se défendit adroitement : + +"Tu sais quoi? que ta bouche me plaît? Mon pauvre petit, j'en ai embrassé +de plus vilaines. Qu'est-ce que ça te prouve? Tu crois que je vais tomber +à tes pieds et crier : prends-moi! Mais tu n'as donc connu que des jeunes +filles? Penser que je vais perdre la tête pour un baiser!..." + +Elle s'était calmée en parlant et voulait montrer son sang-froid. + +"Dis, petit, insista-t-elle en se penchant sur lui, crois-tu que ce soit +quelque chose de rare dans mes souvenirs, une bonne bouche?" + +Elle lui souriait de haut, sûre d'elle, mais elle ne savait pas que +quelque chose demeurait sur son visage, une sorte de palpitation très +faible, de douleur attrayante, et que son sourire ressemblait à celui qui +vient après une crise de larmes. + +"Je suis bien tranquille, continua-t-elle. Quand même je te +rembrasserais, quand même nous...." + +Elle s'arrêta et fit une moue de mépris. + +"Non, décidément, je ne nous vois pas dans cette attitude-là. + +--Tu ne nous voyais pas non plus dans celle de tout à l'heure, dit Chéri +sans se presser. Et pourtant, tu l'as gardée un bon bout de temps. Tu y +penses donc, à l'autre? Moi, je ne t'en ai rien dit." + +Ils se mesurèrent en ennemis. Elle craignit de montrer un désir qu'elle +n'avait pas eu le temps de nourrir ni de dissimuler, elle en voulut à cet +enfant, refroidi en un moment et peut-être moqueur. + +"Tu as raison, concéda-t-elle légèrement. N'y pensons pas. Je t'offre, +nous disions donc, un pré pour t'y mettre au vert, et une table.... La +mienne, c'est tout dire. + +--On peut voir, répondit Chéri. J'amènerais la Renouhard découverte? + +--Naturellement, tu ne la laisserais pas à Charlotte. + +--Je paierai l'essence, mais tu nourriras le chauffeur." + +Léa éclata de rire. + +"Je nourrirai le chauffeur! Ah! ah! fils de Madame Peloux, va! Tu +n'oublies rien.... Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais entendre ce +que ça peut être entre une femme et toi, une conversation amoureuse!" + +Elle tomba assise et s'éventa. Un sphinx, de grands moustiques à longues +pattes tournaient autour des lampes, et l'odeur du jardin, à cause de la +nuit venue, devenait une odeur de campagne. Une bouffée d'acacia entra, +si distincte, si active, qu'ils se retournèrent tous deux comme pour la +voir marcher. + +"C'est l'acacia à grappes rosées, dit Léa à demi-voix. + +--Oui, dit Chéri. Mais comme il en a bu, ce soir, de la fleur d'oranger!" + +Elle le contempla, admirant vaguement qu'il eût trouvé cela. Il respirait +le parfum en victime heureuse, et elle se détourna, craignant soudain +qu'il ne l'appelât; mais il l'appela quand même, et elle vint. + +Elle vint à lui pour l'embrasser, avec un élan de rancune et d'égoïsme et +des pensées de châtiment : "Attends, va.... C'est joliment vrai que tu as +une bonne bouche, cette fois-ci, je vais en prendre mon content, parce +que j'en ai envie, et je te laisserai, tant pis, je m'en moque, je +viens...." + +Elle l'embrassa si bien qu'ils se délièrent ivres, assourdis, essoufflés, +tremblant comme s'ils venaient de se battre.... Elle se remit debout +devant lui qui n'avait pas bougé, qui gisait toujours au fond du fauteuil +et elle le défiait tout bas : "Hein?... Hein?..." et elle s'attendait à +être insultée. Mais il lui tendit les bras, ouvrit ses belles mains +incertaines, renversa une tête blessée et montra entre ses cils +l'étincelle double de deux larmes, tandis qu'il murmurait des paroles, +des plaintes, tout un chant animal et amoureux où elle distinguait son +nom, des "chérie..." des "viens..." des "plus te quitter..." un chant +qu'elle écoutait penchée et pleine d'anxiété, comme si elle lui eût, par +mégarde, fait très mal. + + * * * * * + +Quand Léa se souvenait du premier été en Normandie, elle constatait avec +équité : "Des nourrissons méchants, j'en ai eu de plus drôles que Chéri. +De plus aimables aussi et de plus intelligents. Mais tout de même, je +n'en ai pas eu comme celui-là." + +"C'est rigolo, confiait-elle, à la fin de cet été de 1906, à Berthellemy- +le-Desséché, il y a des moments où je crois que je couche avec un nègre +ou un chinois. + +--Tu as déjà eu un chinois et un nègre? + +--Jamais. + +--Alors? + +--Je ne sais pas. Je ne peux pas t'expliquer. C'est une impression." + +Une impression qui lui était venue lentement, en même temps qu'un +étonnement qu'elle n'avait pas toujours su cacher. Les premiers souvenirs +de leur idylle n'abondaient qu'en images de mangeaille fine, de fruits +choisis, en soucis de fermière gourmette. Elle revoyait, plus pâle au +grand soleil, un Chéri exténué qui se traînait sous les charmilles +normandes, s'endormait sur les margelles chaudes des pièces d'eau. Léa le +réveillait pour le gaver de fraises, de crème, de lait mousseux et de +poulets de grain. Comme assommé, il suivait d'un grand oeil vide, à dîner, +le vol des éphémères autour de la corbeille de roses, regardait sur son +poignet l'heure d'aller dormir, tandis que Léa, déçue et sans rancune, +songeait aux promesses que n'avait pas tenues le baiser de Neuilly et +patientait bonnement : + +"Jusqu'à fin août, si on veut, je le garde à l'épinette. Et puis, à +Paris, ouf! je le rends à ses chères études...." + +Elle se couchait miséricordieusement de bonne heure pour que Chéri, +réfugié contre elle, poussant du front et du nez, creusant égoïstement la +bonne place de son sommeil, s'endormît. Parfois, la lampe éteinte, elle +suivait une flaque de lune miroitante sur le parquet. Elle écoutait, +mêlés au clapotis du tremble et aux grillons qui ne s'éteignent ni nuit +ni jour, les grands soupirs de chien de chasse qui soulevaient la +poitrine de Chéri. + +"Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? se demandait-elle vaguement. +Ce n'est pas la tête de ce petit sur mon épaule, j'en ai porté de plus +lourdes.... Comme il fait beau.... Pour demain matin, je lui ai commandé +une bonne bouillie. On lui sent déjà moins les côtes. Qu'est-ce que j'ai +donc que je ne dors pas? Ah! oui, je me rappelle, je vais faire venir +Patron le boxeur, pour entraîner ce petit. Nous avons le temps, Patron +d'un côté, moi de l'autre, de bien épater Madame Peloux.... " + +Elle s'endormait, longue dans les draps frais, bien à plat sur le dos, la +tête noire du nourrisson méchant couchée sur son sein gauche. Elle +s'endormait, réveillée quelquefois--mais si peu!--par une exigence de +Chéri, vers le petit jour. + +Le deuxième mois de retraite avait en effet amené Patron, sa grande +valise, ses petites haltères d'une livre et demie et ses trousses noires, +ses gants de quatre onces, ses brodequins de cuir lacés sur les doigts de +pieds;--Patron à la voix de jeune fille, aux longs cils, couvert d'un si +beau cuir bruni, comme sa valise, qu'il n'avait pas l'air nu quand il +retirait sa chemise. Et Chéri, tour à tour hargneux, veule, ou jaloux de +la puissance sereine de Patron, commençait l'ingrate et fructueuse +gymnastique des mouvements lents et réitérés. + +"Un...sss... deux...sss.... je vous entends pas respirer... +trois...sss... Je le vois, votre genou qui trich...sss...." + +Le couvert de tilleuls tamisait le soleil d'août. Un tapis rouge épais, +jeté sur le gravier, fardait de reflets violets les deux corps nus du +moniteur et de l'élève. Léa suivait des yeux la leçon, très attentive. +Pendant les quinze minutes de boxe, Chéri, grisé de ses forces neuves, +s'emballait, risquait des coups traîtres et rougissait de colère. Patron +recevait les swings comme un mur et laissait tomber sur Chéri, du haut de +sa gloire olympique, des oracles plus pesants que son poing célèbre. + +"Heu là! que vous avez l'oeil gauche curieux. Si je ne l'aurais pas +empêché, il venait voir comment qu'il est cousu, mon gant gauche. + +--J'ai glissé, rageait Chéri. + +--Ça ne provient pas de l'équilibre, poursuivait Patron. Ça provient du +moral. Vous ne ferez jamais un boxeur. + +--Ma mère s'y oppose, quelle tristesse! + +--Même si votre mère ne s'y opposerait pas, vous ne feriez pas un boxeur, +parce que vous êtes méchant. La méchanceté, ça ne va pas avec la boxe. +Est-ce pas, madame Léa?" + +Léa souriait et goûtait le plaisir d'avoir chaud, de demeurer immobile et +d'assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu'elle comparait en +silence : "Est-il beau, ce Patron! Il est beau comme un immeuble. Le +petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les +rues, et je m'y connais. Les reins aussi sont... non, seront +merveilleux.... Où diable la mère Peloux a-t-elle pêché.... Et l'attache +du cou! une vraie statue. Ce qu'il est mauvais! Il rit, on jurerait un +lévrier qui va mordre...." Elle se sentait heureuse et maternelle, et +baignée d'une tranquille vertu. "Je le changerais bien pour un autre", se +disait-elle devant Chéri nu l'après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu +le matin sur la couverture d'hermine, ou Chéri nu le soir au bord du +bassin d'eau tiède. "Oui, tout beau qu'il est, je le changerais bien, +s'il n'y avait pas une question de conscience." Elle confiait son +indifférence à Patron. + +"Pourtant, objectait Patron, il est d'un bon modèle. Vous lui voyez déjà +des muscles comme à des types qui ne sont pas d'ici, des types de +couleur, malgré qu'il n'y a pas plus blanc. Des petits muscles qui ne +font pas d'épate. Vous ne lui verrez jamais des biceps comme des +cantaloups. + +--Je l'espère bien, Patron! Mais je ne l'ai pas engagé pour la boxe, moi! + +--Évidemment, acquiesçait Patron en abaissant ses longs cils. Il faut +compter avec le sentiment." + +Il supportait avec gêne les allusions voluptueuses non voilées et le +sourire de Léa, cet insistant sourire des yeux qu'elle appuyait sur lui +quand elle parlait de l'amour. + +"Évidemment, reprenait Patron, s'il ne vous donne pas toutes +satisfactions...." + +Léa riait : + +"Toutes, non... mais je puise ma récompense aux plus belles sources du +désintéressement, comme vous, Patron. + +--Oh! moi...." + +Il craignait et souhaitait la question qui ne manquait pas de suivre : + +--Toujours de même, Patron? Vous vous obstinez? + +--Je m'obstine, madame Léa, j'ai encore eu une lettre de Liane, au +courrier de midi. Elle dit qu'elle est seule, que je n'ai pas de raisons +de m'obstiner, que ses deux amis sont éloignés. + +--Alors? + +--Alors, je pense que ce n'est pas vrai.... Je m'obstine parce qu'elle +s'obstine. Elle a honte, qu'elle dit, d'un homme qui a un métier, surtout +un métier qui oblige de se lever à bon matin, de faire son entraînement +tous les jours, de donner des leçons de boxe et de gymnastique raisonnée. +Pas plus tôt qu'on se retrouve, pas plus tôt que c'est la scène. "On +croirait "vraiment, qu'elle crie, que je ne suis pas "capable de nourrir +l'homme que j'aime!" C'est d'un beau sentiment, je ne contredis pas, mais +ce n'est pas dans mes idées. Chacun a ses bizarreries. Comme vous dites +si bien, madame Léa : c'est une affaire de conscience." + +Ils causaient à demi-voix sous les arbres; lui pudique et nu, elle vêtue +de blanc, les joues colorées d'un rose vigoureux. Ils savouraient leur +amitié réciproque, née d'une inclination pareille vers la simplicité, +vers la santé, vers une sorte de gentilhommerie du monde bas. Pourtant +Léa ne se fût point choquée que Patron reçût, d'une belle Liane haut +cotée, des cadeaux de poids. "Donnant, donnant." Et elle essayait de +corrompre, avec des arguments d'une équité antique, la "bizarrerie" de +Patron. Leurs causeries lentes, qui réveillaient un peu chaque fois les +deux mêmes dieux,--l'amour, l'argent,--s'écartaient de l'argent et de +l'amour pour revenir à Chéri, à sa blâmable éducation, à sa beauté +"inoffensive au fond", disait Léa; à son caractère "qui n'en est pas un", +disait Léa. Causeries où se satisfaisaient leur besoin de confiance et +leur répugnance pour des mots nouveaux ou des idées nouvelles, causeries +troublées par l'apparition saugrenue de Chéri qu'ils croyaient endormi ou +roulant sur une route chaude, Chéri qui surgissait, demi-nu mais armé +d'un livre de comptes et le stylo derrière l'oreille. + +"Voyez accolade! admirait Patron. Il a tout du caissier. + +--Qu'est-ce que je vois? s'écriait de loin Chéri, trois cent vingt francs +d'essence? On la boit! nous sommes sortis quatre fois depuis quinze +jours! et soixante-dix-sept francs d'huile! + +--L'auto va au marché tous les jours, répondait Léa. A propos ton +chauffeur a repris trois fois du gigot à déjeuner, il paraît. Tu ne +trouves pas que ça excède un peu nos conventions?... Quand tu ne digères +pas une addition, tu ressembles à ta mère." + +A court de riposte, il demeurait un moment incertain, oscillant sur ses +pieds fins, balancé par cette grâce volante de petit Mercure qui faisait +pâmer et glapir Mme Peloux : "Moi à dix-huit ans! Des pieds ailés, des +pieds ailés!" Il cherchait une insolence et frémissait de tout son +visage, la bouche entrouverte, le front en avant, dans une attitude +tendue qui rendait évidente et singulière l'inflexion satanique des +sourcils relevés sur la tempe. + +"Ne cherche pas, va, disait bonnement Léa. Oui, tu me hais. Viens +m'embrasser. Beau démon. Ange maudit. Petit serin...." + +Il venait, vaincu par le son de la voix et offensé par les paroles. +Patron, devant le couple, laissait de nouveau fleurir la vérité sur ses +lèvres pures : + +"Pour un physique avantageux, vous avez un physique avantageux. Mais moi, +quand je vous regarde, monsieur Chéri, il me semble que si j'étais une +femme, je me dirais : "Je repasserai dans une dizaine d'années." + +--Tu entends, Léa, il dit dans une dizaine d'années, insinuait Chéri en +écartant de lui la tête penchée de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu en +penses?" + +Mais elle ne daignait pas entendre et tapotait, de la main, le jeune +corps qui lui devait sa vigueur renaissante, n'importe où, sur la joue, +sur la jambe, sur la fesse, avec un plaisir irrévérencieux de nourrice. + +"Quel contentement ça vous donne, d'être méchant?" demandait alors Patron +à Chéri. + +Chéri enveloppait l'hercule lentement, tout entier, d'un regard barbare, +impénétrable, avant de répondre : + +"Ça me console. Tu ne peux pas comprendre." + +A la vérité, Léa n'avait, au bout de trois mois d'intimité, rien compris +à Chéri. Si elle parlait encore, à Patron qui ne venait plus que le +dimanche, à Berthellemy-le-Desséché qui arrivait sans qu'elle l'invitât +mais s'en allait deux heures après, de "rendre Chéri à ses chères +études", c'était par une sorte de tradition, et comme pour s'excuser de +l'avoir gardé si longtemps. Elle se fixait des délais, chaque fois +dépassés. Elle attendait. + +"Le temps est si beau... et puis sa fugue à Paris l'a fatigué, la semaine +dernière.... Et puis, il vaut mieux que je me donne une bonne indigestion +de lui...." + +Elle attendait en vain, pour la première fois de sa vie, ce qui ne lui +avait jamais manqué : la confiance, la détente, les aveux, la sincérité, +l'indiscrète expansion d'un jeune amant,--ces heures de nuit totale où la +gratitude quasi filiale d'un adolescent verse sons retenue des larmes, +des confidences, des rancunes, au sein chaleureux d'une mûre et sûre +amie. + +"Je les ai tous eus, songeait-elle obstinée, j'ai toujours su ce qu'ils +valaient, ce qu'ils pensaient et ce qu'ils voulaient. Et ce gosse-là, ce +gosse-là.... Ce serait un peu fort." + +Robuste à présent, fier de ses dix-neuf ans, gai à table, impatient au +lit, il ne livrait rien de lui que lui-même, et restait mystérieux comme +une courtisane. Tendre? oui, si la tendresse peut percer dans le cri +involontaire, le geste des bras refermés. Mais la "méchanceté" lui +revenait avec la parole, et la vigilance à se dérober. Combien de fois, +vers l'aube, Léa tenant dans ses bras son amant contenté, assagi, l'oeil +mi-fermé avec un regard, une bouche, où la vie revenait comme si chaque +matin et chaque étreinte le recréaient plus beau que la veille, combien +de fois, vaincue elle-même à cette heure-là par l'envie de conquérir et +la volupté de confesser, avait-elle appuyé son front contre le front de +Chéri : + +"Dis... parle... dis-moi...." + +Mais nul aveu ne montait de la bouche arquée, et guère d'autres paroles +que des apostrophes boudeuses ou enivrées, avec ce nom de "Nounoune" +qu'il lui avait donné quand il était petit et qu'aujourd'hui il lui +jetait du fond de son plaisir, comme un appel au secours. + +"Oui, je t'assure, un chinois ou un nègre", avouait- elle à Anthime de +Berthellemy; et elle ajoutait : "je ne peux pas t'expliquer", nonchalante +et malhabile à définir l'impression, confuse et forte, que Chéri et elle +ne parlaient pas la même langue. + +Septembre finissait quand ils revinrent à Paris. Chéri retournait à +Neuilly pour "épater", dès le premier soir, Mme Peloux. Il brandissait +des chaises, cassait des noix d'un coup de poing, sautait sur le billard +et jouait au cow-boy dans le jardin, aux trousses des chiens de garde +épouvantés. + +"Ouf, soupirait Léa en rentrant seule dans sa maison de l'avenue Bugeaud. +Que c'est bon, un lit vide!" + +Mais le lendemain soir, pendant qu'elle savourait son café de dix heures +en se défendant de trouver la soirée longue et la salle à manger vaste, +l'apparition soudaine de Chéri, debout dans le cadre de la porte, Chéri +venu sur ses pieds ailés et muets, lui arrachait un cri nerveux. Ni +aimable, ni loquace, il accourait à elle. + +"Tu n'es pas fou?" + +Il haussait les épaules, il dédaignait de se faire comprendre : il +accourait à elle. Il ne la questionnait pas : "Tu m'aimes? Tu m'oubliais +déjà?" Il accourait à elle. + +Un moment après, ils gisaient au creux du grand lit de Léa, tout forgé +d'acier et de cuivre. Chéri feignait le sommeil, la langueur, pour +pouvoir mieux serrer les dents et fermer les yeux, en proie à une fureur +de mutisme. Mais elle l'écoutait quand même, couchée contre lui, elle +écoutait avec délices la vibration légère, le tumulte lointain et comme +captif dont résonne un corps qui nie son angoisse, sa gratitude et son +amour. + +"Pourquoi ta mère ne me l'a-t-elle pas appris elle-même hier soir en +dînant? + +--Elle trouve plus convenable que ce soit moi. + +--Non? + +--Qu'elle dit. + +--Et toi? + +--Et moi, quoi? + +--Tu trouves ça aussi plus convenable?" + +Chéri leva sur Léa un regard indécis. + +"Oui." + +Il parut penser et répéta : + +"Oui, c'est mieux, voyons." + +Pour ne le point gêner, Léa détourna les yeux vers la fenêtre. Une pluie +chaude noircissait ce matin d'août et tombait droite sur les trois +platanes, déjà roussis, de la cour plantée. "On croirait l'automne", +remarqua Léa, et elle soupira. + +"Qu'est-ce que tu as?" demanda Chéri. Elle le regarda, étonnée : + +"Mais je n'ai rien, je n'aime pas cette pluie. + +--Ah! bon, je croyais.... + +--Tu croyais? + +--Je croyais que tu avais de la peine." + +Elle ne put s'empêcher de rire franchement. + +"Que j'avais de la peine parce que tu vas te marier? Non, écoute... tu +es... tu es drôle...." + +Elle éclatait rarement de rire, et sa gaieté vexa Chéri. Il haussa les +épaules et alluma une cigarette avec sa grimace habituelle, le menton +trop tendu, la lèvre inférieure avancée. + +"Tu as tort de fumer avant le déjeuner", dit Léa. + +Il répliqua quelque chose d'impertinent qu'elle n'entendit pas, occupée +qu'elle était tout à coup d'écouter le son de sa propre voix et l'écho de +son conseil quotidien, machinal, répercuté jusqu'au fond de cinq années +écoulées.... "Ça me fait comme la perspective dans les glaces", songea-t- +elle. Puis elle remonta d'un petit effort vers la réalité et la bonne +humeur. + +"Une chance que je passe bientôt la consigne à une autre, pour le tabac à +jeun! dit-elle à Chéri. + +--Celle-là, elle n'a pas voix au chapitre, déclara Chéri. Je l'épouse, +n'est-ce pas? Qu'elle baise la trace de mes pieds divins, et qu'elle +bénisse sa destinée. Et ça va comme ça." + +Il exagéra la saillie de son menton, serra les dents sur son fume- +cigarette, écarta les lèvres et ne réussit à ressembler ainsi, dans son +pyjama de soie immaculé, qu'à un prince asiatique, pâli dans l'ombre +impénétrable des palais. + +Léa, nonchalante dans son saut-de-lit rose, d'un rose qu'elle nommait +"obligatoire", remuait des pensées qui la fatiguaient et qu'elle se +décida à jeter, une à une, contre le calme feint de Chéri : + +"Enfin, cette petite, pourquoi l'épouses-tu?" + +Il s'accouda des deux bras à une table, imita inconsciemment le visage +composé de Mme Peloux : + +"Tu comprends, ma chère.... + +--Appelle-moi Madame, ou Léa. Je ne suis ni ta femme de chambre, ni un +copain de ton âge." + +Elle parlait sec, redressée dans son fauteuil, sans élever la voix. Il +voulut riposter, brava la belle figure un peu meurtrie sous la poudre, et +les yeux qui le couvraient d'une lumière si bleue et si franche, puis il +mollit et céda d'une manière qui ne lui était pas habituelle : + +"Nounoune, tu me demandes de t'expliquer.... N'est-ce pas, il faut faire +une fin. Et puis, il y a de gros intérêts en jeu. + +--Lesquels? + +--Les miens, dit-il sans sourire. La petite a une fortune personnelle. + +--De son père?" + +Il bascula, les pieds en l'air. + +"Ah! je ne sais pas. T'en as des questions! Je pense. La belle Marie- +Laure ne prélève pas quinze cents billets sur sa cassette particulière, +hein? Quinze cents billets, et des bijoux de monde bien. + +--Et toi? + +--Moi, j'ai plus, dit-il avec orgueil. + +--Alors, tu n'as pas besoin d'argent." + +Il hocha sa tête lisse où le jour courut en moires bleues. + +"Besoin, besoin ... tu sais bien que nous ne comprenons pas l'argent de +la même façon. C'est une chose sur laquelle nous ne nous entendons pas. + +--Je te rends cette justice que tu m'as épargné ce sujet de conversation +pendant cinq ans." + +Elle se pencha, mit une main sur le genou de Chéri : + +"Dis-moi, petit, qu'est-ce que tu as économisé sur tes revenus, depuis +cinq ans?" + +Il bouffonna, rit, roula aux pieds de Léa, mais elle l'écarta du pied. + +"Sincèrement, dis.... Cinquante mille par an, ou soixante? Dis-le donc, +soixante? soixante-dix?" + +Il s'assit sur le tapis, renversa sa tête sur les genoux de Léa. + +"Je ne les vaux donc pas?" + +Il s'étalait en plein jour, tournait la nuque, ouvrait tout grands ses +yeux qui semblaient noirs, mais dont Léa connaissait la sombre couleur +brune et rousse. Elle toucha de l'index, comme pour désigner et choisir +ce qu'il y avait de plus rare dans tant de beauté, les sourcils, les +paupières, les coins de la bouche. Par moments, la forme de cet amant +qu'elle méprisait un peu lui inspirait une sorte de respect. "Être beau à +ce point-là, c'est une noblesse", pensait-elle. + +"Dis-moi, petit.... Et la jeune personne, dans tout ça? Comment est-elle +avec toi? + +--Elle m'aime. Elle m'admire. Elle ne dit rien. + +--Et toi, comment es-tu avec elle? + +--Je ne suis pas, répondit-il avec simplicité. + +--Jolis duos d'amour", dit Léa rêveuse. + +Il se releva à demi, s'assit en tailleur : + +"Je trouve que tu t'occupes beaucoup d'elle, dit-il sévèrement. Tu ne +penses donc pas à toi, dans ce cataclysme?" + +Elle regarda Chéri avec un étonnement qui la rajeunissait, les sourcils +hauts et la bouche entrouverte. + +"Oui, toi, Léa. Toi, la victime. Toi, le personnage sympathique dans la +chose, puisque je te plaque." + +Il avait un peu pâli et semblait, en rudoyant Léa, se blesser lui-même. +Léa sourit : + +"Mais, mon chéri, je n'ai pas l'intention de rien changer à mon +existence. Pendant une huitaine, je retrouverai de temps en temps dans +mes tiroirs une paire de chaussettes, une cravate, un mouchoir.... Et +quand je dis une huitaine... ils sont très bien rangés, tu sais, mes +tiroirs. Ah! et puis je ferai remettre à neuf la salle de bains. J'ai une +idée de pâte de verre.... " + +Elle se tut et prit une mine gourmande, en dessinant du doigt dans l'air +un plan vague. Chéri ne désarmait pas son regard vindicatif. + +"Tu n'es pas content? Qu'est-ce que tu voudrais? Que je retourne en +Normandie cacher ma douleur? Que je maigrisse? Que je ne me teigne plus +les cheveux? Que madame Peloux accoure à mon chevet?" + +Elle imita la trompette de Mme Peloux en battant des avant-bras : + +"L'ombre d'elle-même! l'ombre d'elle-même! La "malheureuse a vieilli de +cent ans! de cent ans!" C'est ça que tu voudrais?" + +Il l'avait écoutée avec un sourire brusque et un frémissement des narines +qui était peut-être de l'émotion : + +"Oui", cria-t-il. + +Léa posa sur les épaules de Chéri ses bras polis, nus et lourds : + +"Mon pauvre gosse! Mais j'aurais dû déjà mourir quatre ou cinq fois, à ce +compte-là! Perdre un petit amant.... Changer un nourrisson méchant...." + +Elle ajouta plus bas, légère : + +"J'ai l'habitude. + +--On le sait, dit-il âprement. Et je m'en fous! Ça, oui, je m'en fous +bien, de ne pas avoir été ton premier amant! Ce que j'aurais voulu, ou +plutôt ce qui aurait été... convenable... propre... c'est que je sois le +dernier." + +Il fit tomber, d'un tour d'épaules, les bras superbes. + +"Au fond, ce que j'en dis, n'est-ce pas, c'est pour toi. + +--Je comprends parfaitement. Toi, tu t'occupes de moi, moi je m'occupe de +ta fiancée, tout ça, c'est très bien, très naturel. On voit que ça se +passe entre grands coeurs." + +Elle se leva, attendant qu'il répondît quelque goujaterie, mais il se tut +et elle souffrit de voir pour la première fois, sur le visage de Chéri, +une sorte de découragement. + +Elle se pencha, mit ses mains sous les aisselles de Chéri : + +"Allons, viens, habille-toi. Je n'ai que ma robe à mettre, je suis prête +en dessous, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse par un temps pareil, sinon +aller chez Schwabe te choisir une perle? Il faut bien que je te fasse un +cadeau de noces." + +Il bondit, avec un visage étincelant : + +"Chouette! Oh, chic, une perle pour la chemise! une un peu rosée, je sais +laquelle! + +--Jamais de la vie, une blanche, quelque chose de mâle, voyons! Moi +aussi, je sais laquelle. Encore la ruine! Ce que je vais en faire, des +économies, sans toi!" + +Chéri reprit son air réticent : + +"Ça, ça dépend de mon successeur." + +Léa se retourna au seuil du boudoir et montra son plus gai sourire, ses +fortes dents de gourmande, le bleu frais de ses yeux habilement bistrés : + +"Ton successeur? Quarante sous et un paquet de tabac! Et un verre de +cassis le dimanche, c'est tout ce que ça vaut! Et je doterai tes gosses!" + + Ils devinrent tous deux très gais, pendant les semaines qui suivirent. +Les fiançailles officielles de Chéri les séparaient chaque jour quelques +heures, parfois une ou deux nuits. "Il faut donner confiance", affirmait +Chéri. Léa, que Mme Peloux écartait de Neuilly, cédait à la curiosité et +posait cent questions à Chéri important, lourd de secrets qu'il répandait +dès le seuil, et qui jouait à l'escapade chaque fois qu'il retrouvait +Léa : + +"Mes amis! criait-il un jour en coiffant de son chapeau le buste de Léa. +Mes amis, qu'est-ce qu'on voit au Peloux's Palace depuis hier! + +--Ôte ton chapeau de là, d'abord. Et puis n'invoque pas ta vermine d'amis +ici. Qu'est-ce qu'il y a encore?" + +Elle grondait, en riant d'avance. + +"Y a le feu, Nounoune! Le feu parmi ces dames! Marie-Laure et Mame Peloux +qui se peignent au- dessus de mon contrat! + +--Non? + +--Si! c'est un spectacle magnifique. (Gare les hors-d'oeuvre que je te +fasse les bras de Mame Peloux....) "Le régime dotal! le régime dotal! +Pour quoi pas le conseil judiciaire? C'est une insulte personnelle! +personnelle! La situation de fortune de mon fils!... Apprenez, Madame.... +" + +--Elle l'appelait Madame? + +--Large comme un parapluie. "Apprenez, Madame, que mon fils n'a pas un +sou de dettes depuis sa majorité, et la liste des valeurs achetées depuis +mil neuf cent dix représente...." Représente ci, représente ça, +représente mon nez, représente mon derrière.... Enfin, Catherine de +Médicis en plus diplomate, quoi!" + +Les yeux bleus de Léa brillaient de larmes de rire. + +"Ah! Chéri! tu n'as jamais été si drôle depuis que je te connais. Et +l'autre, la belle Marie-Laure? + +--Elle, oh! terrible, Nounoune. Cette femme-là doit avoir un quarteron de +cadavres derrière elle. Toute en vert jade, ses cheveux roux, sa peau... +enfin, dix-huit ans, et le sourire. La trompette de ma mère vénérée ne +lui a pas fait bouger un cil. Elle a attendu la fin de la charge pour +répondre : "Il vaudrait peut- être mieux, chère Madame, ne pas mentionner +trop haut les économies réalisées par votre fils pendant les années mil +neuf cent dix et suivantes...." + +--Pan, dans l'oeil!... dans le tien. Où étais-tu, pendant ce temps-là? + +--Moi? Dans la grande bergère. + +--Tu étais là?" + +Elle cessa de rire et de manger. + +--Tu étais là? et qu'est-ce que tu as fait? + +--Un mot spirituel... naturellement. Mame Peloux empoignait déjà un objet +de prix pour venger mon honneur, je l'ai arrêtée, sans me lever : "Mère +adorée, de la douceur. Imite-moi, imite ma charmante belle- mère, qui est +tout miel... et tout sucre." C'est là- dessus que j'ai eu la communauté +réduite aux acquêts. + +--Je ne comprends pas. + +--Les fameuses plantations de canne que le pauvre petit prince Ceste a +laissées par testament à Marie-Laure.... + +--Oui.... + +--Faux testament. Famille Ceste très excitée! Procès possible! Tu +saisis?" + +Il jubilait. + +"Je saisis, mais comment connais-tu cette histoire? + +--Ah! voilà. La vieille Lili vient de s'abattre de tout son poids sur le +cadet Ceste, qui a dix-sept ans et des sentiments pieux.... + +--La vieille Lili? quelle horreur! + +--...et le cadet Ceste lui a murmuré cette idylle, parmi des baisers.... + +--Chéri! j'ai mal au coeur! + +--...et la vieille Lili m'a repassé le tuyau au jour de maman, dimanche +dernier. Elle m'adore, la vieille Lili! Elle est pleine de considération +pour moi, parce que je n'ai jamais voulu coucher avec elle! + +--Je l'espère bien, soupira Léa. C'est égal...." + +Elle réfléchissait et Chéri trouva qu'elle manquait d'enthousiasme. + +"Hein, dis, je suis épatant? Dis?" + +Il se penchait au-dessus de la table et la nappe blanche, la vaisselle où +jouait le soleil l'éclairaient comme une rampe. + +"Oui...." + +"C'est égal", songeait-elle, "cette empoisonneuse de Marie-Laure l'a +proprement traité de barbeau..." + +"II y a du fromage à la crème, Nounoune? + +--Oui...." + +"... et il n'a pas plus sauté en l'air que si elle lui jetait une +fleur...." + +"Nounoune, tu me donneras l'adresse? l'adresse des coeurs à la crème, +pour mon nouveau cuisinier que j'ai engagé pour octobre? + +--Penses-tu! on les fait ici. Un cuisinier, voyez sauce aux moules et +vol-au-vent!" + +"... il est vrai que depuis cinq ans, j'entretiens à peu près cet +enfant.... Mais il a tout de même trois cent mille francs de rente. +Voilà. Est-on un barbeau quand on a trois cent mille francs de rente? Ça +ne dépend pas du chiffre, ça dépend de la mentalité.... Il y a des types +à qui j'aurais pu donner un demi-million et qui ne seraient pas pour cela +des barbeaux.... Mais Chéri? et pourtant, je ne lui ai jamais donné +d'argent.... Tout de même...." + +"Tout de même, éclata-t-elle... elle t'a traité de maquereau! + +--Qui ça? + +--Marie-Laure!" + +Il s'épanouit et eut l'air d'un enfant : + +"N'est-ce pas? n'est-ce pas, Nounoune, c'est bien ça qu'elle a voulu +dire? + +--Il me semble!" + +Chéri leva son verre empli d'un vin de Château-Chalon, coloré comme de +l'eau-de-vie : + +"Vive Marie-Laure! Quel compliment, hein! Et qu'on m'en dise autant quand +j'aurai ton âge, je n'en demande pas plus! + +--Si ça suffit à ton bonheur...." + +Elle l'écouta distraitement jusqu'à la fin du déjeuner. Habitué aux demi- +silences de sa sage amie, il se contenta des apostrophes maternelles et +quotidiennes : "Prends le pain le plus cuit.... Ne mange pas tant de mie +fraîche.... Tu n'as jamais su choisir un fruit..." tandis que, maussade +en secret, elle se gourmandait : "Il faudrait pourtant que je sache ce +que je veux! qu'est-ce que j'aurais voulu? Qu'il se dresse en pied : +"Madame, vous m'insultez! Madame, je ne suis pas ce que vous croyez!" Au +fond, je suis responsable. Je l'ai élevé à la coque, je l'ai gavé de +tout.... A qui l'idée serait-elle venue qu'il aurait un jour l'envie de +jouer au père de famille? Elle ne m'est pas venue, à moi! En admettant +qu'elle me soit venue, comme dit Patron : "le sang, c'est le sang!" Même +s'il avait accepté les propositions de Gladys, il n'aurait fait qu'un +tour, le sang de Patron, si on avait parlé de marée à portée de ses +oreilles. Mais Chéri, il a du sang de Chéri, lui. Il a...." + +"Qu'est-ce que tu disais, petit? s'interrompit-elle, je n'écoutais pas. + +--Je disais que jamais, tu m'entends, jamais rien ne m'aura fait rigoler +comme mon histoire avec Marie-Laure!" + +"Voilà, acheva Léa en elle-même, lui, ça le fait rigoler." + +Elle se leva d'un mouvement las. Chéri passa un bras sous sa taille, mais +elle l'écarta. + +"C'est quel jour, ton mariage, déjà? + +--Lundi en huit." + +Il semblait si innocent et si détaché qu'elle s'effara : + +"C'est fantastique! + +--Pourquoi fantastique, Nounoune? + +--Tu n'as réellement pas l'air d'y songer! + +--Je n'y songe pas, dit-il d'une voix tranquille. Tout est réglé. +Cérémonie à deux heures, comme ça on ne s'affole pas pour le grand +déjeuner. Five o'clock chez Charlotte Peloux. Et puis les sleepings, +l'Italie, les lacs.... + +--Ça se reporte donc, les lacs? + +--Ça se reporte. Des villas, des hôtels, des autos, des restaurants... +Monte-Carlo, quoi! + +--Mais elle! il y a elle.... + +--Bien sûr, il y a elle. Il n'y a pas beaucoup elle, mais il y a elle. + +--Et il n'y a plus moi." + +Chéri n'attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement +maladif des prunelles, une décoloration soudaine de la bouche le +défigurèrent. Il reprit haleine avec précaution pour qu'elle ne +l'entendît pas respirer et redevint pareil à lui-même : + +"Nounoune, il y aura toujours toi. + +--Monsieur me comble. + +--Il y aura toujours toi, Nounoune...--il rit maladroitement--dès que +j'aurai besoin que tu me rendes un service." + +Elle ne répondit rien. Elle se pencha pour ramasser une fourche d'écaillé +tombée et l'enfonça dans ses cheveux en chantonnant. Elle prolongea sa +chanson avec complaisance devant un miroir, fière de se dompter si +aisément, d'escamoter la seule minute émue de leur séparation, fière +d'avoir retenu les mots qu'il ne faut pas dire : "Parle...mendie, exige, +suspends-toi...tu viens de me rendre heureuse...." + +Mme Peloux avait dû parler beaucoup et longtemps, avant l'entrée de Léa. +Le feu de ses pommettes ajoutait à l'éclat de ses grands yeux qui +n'exprimaient jamais que le guet, l'attention indiscrète et impénétrable. +Elle portait ce dimanche-là une robe d'après-midi noire à jupe très +étroite, et personne ne pouvait ignorer que ses pieds étaient très petits +ni qu'elle avait le ventre remonté dans l'estomac. Elle s'arrêta de +parler, but une gorgée dans le calice mince qui tiédissait dans sa paume +et pencha la tête vers Léa avec une langueur heureuse. + +"Crois-tu qu'il fait beau? Ce temps! ce temps! Dirait-on qu'on est en +octobre? + +--Ah! non?... Pour sûr que non!" répondirent deux voix serviles. + +Un fleuve de sauges rouges tournait mollement le long de l'allée, entre +des rives d'asters d'un mauve presque gris. Des papillons souci volaient +comme en été, mais l'odeur des chrysanthèmes chauffés au soleil entrait +dans le hall ouvert. Un bouleau jaune tremblait au vent, au-dessus d'une +roseraie de bengale qui retenait les dernières abeilles. + +"Et qu'est-ce que c'est, clama Mme Peloux soudain lyrique, qu'est-ce que +c'est que ce temps, à côté de celui qu'ILS doivent avoir en Italie! + +--Le fait est.... Vous pensez!..." répondirent les voix serviles. + +Léa tourna la tête vers les voix en fronçant les sourcils : + +"Si au moins elles ne parlaient pas", murmura-t-elle. + +Assises à une table de jeu, la baronne de la Berche et Mme Aldonza +jouaient au piquet. Mme Aldonza, une très vieille danseuse, aux jambes +emmaillotées, souffrait de rhumatisme déformant, et portait de travers sa +perruque d'un noir laqué. En face d'elle et la dominant d'une tête et +demie, la baronne de la Berche carrait d'inflexibles épaules de curé +paysan, un grand visage que la vieillesse virilisait à faire peur. Elle +n'était que poils dans les oreilles, buissons dans le nez et sur la +lèvre, phalanges velues.... + +"Baronne, vous ne coupez pas à mon quatre-vingt-dix, chevrota Mme +Aldonza. + +--Marquez, marquez, ma bonne amie. Ce que je veux, moi, c'est que tout le +monde soit content." + +Elle bénissait sans trêve et cachait une cruauté sauvage. Léa la +considéra comme pour la première fois, avec dégoût, et ramena son regard +vers Mme Peloux. + +"Au moins, Charlotte a une apparence humaine, elle...." + +"Qu'est-ce que tu as, ma Léa? Tu n'as pas l'air dans ton assiette?" +interrogea tendrement Mme Peloux. + +Léa cambra sa belle taille et répondit : "Mais si, ma Lolotte.... Il fait +si bon chez toi que je me laisse vivre..." tout en songeant : +"Attention... la férocité est là aussi..." et elle mit sur son visage une +impression de bien-être complaisant, de rêverie repue, qu'elle souligna +en soupirant : + +"J'ai trop mangé... je veux maigrir, là! Demain, je commence un régime." + +Mme Peloux battit l'air et minauda : + +"Le chagrin ne te suffit donc pas? + +--Ah! Ah! Ah! s'esclaffèrent Mme Aldonza et la baronne de la Berche. Ah! +Ah! Ah!" + +Léa se leva, grande dans sa robe d'automne d'un vert sourd, belle sous +son chapeau de satin bordé de loutre, jeune parmi ces décombres qu'elle +parcourut d'un oeil doux : + +"Ah! là là, mes enfants... donnez-m'en douze, de ces chagrins-là, que je +perde un kilo! + +--T'es épatante, Léa, lui jeta la baronne dans une bouffée de fumée. + +--Madame Léa, après vous ce chapeau-là, quand vous le jetterez? mendia la +vieille Aldonza. Madame Charlotte, vous vous souvenez, votre bleu? Il m'a +fait deux ans. Baronne, quand vous aurez fini de faire de l'oeil à Madame +Léa, vous me donnerez des cartes? + +--Voilà, ma mignonne, en vous les souhaitant heureuses!" + +Léa se tint un moment sur le seuil du hall, puis descendit dans le +jardin. Elle cueillit une rose de Bengale qui s'effeuilla, écouta le vent +dans le bouleau, les tramways de l'avenue, le sifflet d'un train de +Ceinture. Le banc où elle s'assit était tiède et elle ferma les yeux, +laissant le soleil lui chauffer les épaules. Quand elle rouvrit les yeux, +elle tourna la tête précipitamment vers la maison, avec la certitude +qu'elle allait voir Chéri debout sur le seuil du hall, appuyé de l'épaule +à la porte.... + +"Qu'est-ce que j'ai?" se demanda-t-elle. + +Des éclats de rire aigus, un petit brouhaha d'accueil dans le hall, la +mirent debout, un peu tremblante. + +"Est-ce que je deviendrais nerveuse?" + +"Ah! les voilà, les voilà", trompettait Mme Peloux. + +Et la forte voix de basse de la baronne scandait : + +"Le p'tit ménage! Le p'tit ménage!" + +Léa frémit, courut au seuil et s'arrêta : elle avait, devant elle, la +vieille Lili et son amant adolescent, le prince Ceste, qui venaient +d'arriver. + +Peut-être soixante-dix ans, un embonpoint d'eunuque corseté,--on avait +coutume de dire de la vieille Lili qu' "elle passait les bornes" sans +préciser de quelles bornes il s'agissait. Une éternelle gaieté enfantine +éclairait son visage, rond, rose, fardé, où les gros yeux et la très +petite bouche, fine et rentrée, coquetaient sans honte. La vieille Lili +suivait la mode, scandaleusement. Une jupe à raies, bleu révolution et +blanc, contenait le bas de son corps, un petit spencer bleu béait sur un +poitrail nu, à peau gaufrée de dindon coriace; un renard argenté ne +cachait pas le cou nu, en pot de fleurs, un cou large comme un ventre et +qui avait aspiré le menton.... + +"C'est effroyable", pensa Léa. Elle ne pouvait détacher son regard de +quelque détail particulièrement sinistre, le "breton" de feutre blanc, +par exemple, gaminement posé en arrière sur la perruque de cheveux courts +châtain rosé, ou bien le collier de perles, tantôt visible et tantôt +enseveli dans une profonde ravine qui s'était autrefois nommée "collier +de Vénus".... + +"Léa, Léa, ma petite copine!" s'écria la vieille Lili en se hâtant vers +Léa. Elle marchait difficilement sur des pieds tout ronds et enflés, +ligotés de cothurnes et de barrettes à boucles de pierreries, et s'en +congratula la première : + +"Je marche comme un petit canard! c'est un genre bien à moi! Guido, ma +folie, tu reconnais Mme de Lonval? Ne la reconnais pas trop, ou je te +saute aux yeux...." + +Un enfant mince à figure italienne, vastes yeux vides, menton effacé et +faible, baisa vite la main de Léa et rentra dans l'ombre, sans mot dire. +Lili le happa au passage et lui plaqua la tête contre son poitrail grenu, +en prenant l'assistance à témoin. + +"Savez-vous ce que c'est, Madame, savez-vous ce que c'est? C'est mon +grand amour, ça, Mesdames! + +--Tiens-toi, Lili, conseilla la voix mâle de Mme de la Berche. + +--Pourquoi donc? Pourquoi donc? dit Charlotte Peloux. + +--Par propreté, dit la baronne. + +--Baronne, tu n'es pas aimable! Sont-ils gentils, tous les deux! Ah! +soupira-t-elle, ils me rappellent mes enfants. + +--J'y pensais, dit Lili avec un rire ravi. C'est notre lune de miel +aussi, à nous deux Guido! On vient pour savoir des nouvelles de l'autre +jeune ménage! On vient pour se faire raconter tout." + +Mme Peloux devint sévère : + +"Lili, tu ne comptes pas sur moi pour te raconter des grivoiseries, +n'est-ce pas? + +--Si, si, si, s'écria Lili en battant des mains. Elle essaya de +sautiller, mais parvint seulement à soulever un peu ses épaules et ses +hanches. C'est comme ça qu'on m'a, c'est comme ça qu'on me prend! Le +péché de l'oreille! On ne me corrigera pas. Cette petite canaille-là en +sait quelque chose!" + +L'adolescent muet, mis en cause, n'ouvrit pas les lèvres. Ses prunelles +noires allaient et venaient sur le blanc de ses yeux comme des insectes +effarés. Léa, figée, regardait. + +"Madame Charlotte nous a raconté la cérémonie, bêla Mme Aldonza. Sous la +fleur d'oranger la jeune dame Peloux était un rêve. + +--Une madone! Une madone! rectifia Charlotte Peloux de tous ses poumons, +soulevée par un saint délire. Jamais, jamais on n'avait vu un spectacle +pareil! Mon fils marchait sur des nuées! Sur des nuées!... Quel couple! +Quel couple! + +--Sous la fleur d'oranger... tu entends, ma folie? murmura Lili.... Dis +donc, Charlotte, et notre belle-mère? Marie-Laure?" + +L'oeil impitoyable de Mme Peloux étincela. + +"Oh! elle.... Déplacée, absolument déplacée.... Tout en noir collant, +comme une anguille qui sort de l'eau; les seins, le ventre, on lui voyait +tout! tout! + +--Mâtin! grommela la baronne de la Berche avec une furie militaire. + +--Et cet air de se moquer du monde, cet air d'avoir tout le temps du +cyanure dans sa poche et un demi-setier de chloroforme dans son réticule! +Enfin, déplacée, voilà le mot! Elle a donné l'impression de n'avoir que +cinq minutes à elle--à peine la bouche essuyée : "Au revoir, Edmée, au +revoir, Fred" et la voilà partie!" + +La vieille Lili haletait, assise sur le bord d'un fauteuil, sa petite +bouche d'aïeule, aux coins plissés, entrouverte : + +"Et les conseils? jeta-t-elle. + +--Quels conseils? + +--Les conseils,--ô ma folie, tiens-moi la main!--les conseils à la jeune +mariée? Qui les lui a donnés?" + +Charlotte Peloux la toisa d'un air offensé. + +"Ça se faisait peut-être de ton temps, mais c'est un usage tombé." + +Gaillarde, la vieille se mit les poings sur les hanches : + +"Tombé? tombé ou non, qu'est-ce que t'en peux savoir, ma pauvre +Charlotte? On se marie si peu, dans ta famille! + +- Ah! Ah! Ah!" s'esclaffèrent imprudemment les deux ilotes.... + +Mais un seul regard de Mme Peloux les consterna. + +"La paix, la paix, mes petits anges! Vous avez chacune votre paradis sur +la terre, que voulez-vous de plus?" + +Et Mme de la Berche étendit une forte main de gendarme pacificateur entre +les têtes congestionnées de ces dames. Mais Charlotte Peloux flairait la +bataille comme un cheval de sang : + +"Tu me cherches, Lili, tu n'auras pas de mal à me trouver! Je te dois le +respect et pour cause, sans quoi...." + +Lili tremblait de rire du menton aux cuisses : + +"Sans quoi, tu te marierais rien que pour me donner un démenti? C'est pas +difficile de se marier, va! Moi, j'épouserais bien Guido, s'il était +majeur! + +--Non? fit Charlotte qui en oublia sa colère. + +--Mais!... Princesse Ceste, ma chère! la PICCOLA PRINCIPESSA! PICCOLA +PRINCIPESSA! c'est comme ça qu'il m'appelle, mon petit prince!" + +Elle pinçait sa jupe et tournait, découvrant une gourmette d'or à la +place probable de sa cheville. + +"Seulement, poursuivit-elle mystérieusement, son père...." + +Elle s'essoufflait, et appela du geste l'enfant muet qui parla bas et +précipitamment, comme s'il récitait : + +"Mon père, le duc de Parese, veut me mettre au couvent si j'épouse +Lili.... + +--Au couvent! glapit Charlotte Peloux. Au couvent, un homme! + +--Un homme au couvent! hennit en basse profonde Mme de la Berche. +Sacrebleu, que c'est excitant! + +--C'est des sauvages", lamenta Aldonza en joignant ses mains informes. + +Léa se leva si brusquement qu'elle fit tomber un verre plein. + +"C'est du verre blanc, constata Mme Peloux avec satisfaction. Tu vas +porter bonheur à mon jeune ménage. Où cours-tu? il y a le feu chez toi?" + +Léa eut la force d'esquisser un petit rire cachotier : + +"Le feu, peut-être.... Chut! pas de questions! mystère.... + +--Non? du nouveau? pas possible!" + +Charlotte Peloux piaulait de convoitise : + +"Aussi, je te trouvais un drôle d'air.... + +--Oui, oui! dites tout!" jappèrent les trois vieilles. + +Les paumes à bourrelets de Lili, les moignons déformés de la mère +Aldonza, les doigts durs de Charlotte Peloux avaient saisi ses mains, ses +manches, son sac de mailles d'or. Elle s'arracha à toutes ces pattes et +réussit à rire encore avec un air taquin : + +"Non, c'est trop tôt, ça gâterait tout! c'est mon secret!..." + +Et elle s'élança dans le vestibule. Mais la porte s'ouvrit devant elle et +un ancêtre desséché, une sorte de momie badine la prit dans ses bras : + +"Léa, ma belle, embrasse ton petit Berthellemy, ou tu ne passeras pas!" + +Elle cria de peur et d'impatience, souffleta les os gantés qui la +tenaient, et s'enfuit. + + * * * * * + +Ni dans les avenues de Neuilly, ni dans les allées du Bois, bleues sous +un rapide crépuscule, elle ne s'accorda le loisir de penser. Elle +grelottait légèrement et remonta la glace de l'automobile. La vue de sa +maison nette, de sa chambre rosé et de son boudoir, trop meublé et +fleuri, la réconfortèrent : + +"Vite, Rose, une flambée dans ma chambre! + +--Le calo est pourtant à soixante-dix comme en hiver : Madame a eu tort +de ne prendre qu'une bête de cou. Les soirées sont traîtres. + +--La boule dans le lit tout de suite, et pour dîner une grande tasse de +chocolat bien réduit, un jaune d'oeuf battu dedans, et des rôties, du +raisin.... Vite, mon petit, je gèle. J'ai pris froid dans ce bazar de +Neuilly.... " + +Couchée, elle serra les dents et les empêcha de claquer. La chaleur du +lit détendit ses muscles contractés, mais elle ne s'abandonna point +encore et le livre de comptes du chauffeur Philibert l'occupa jusqu'au +chocolat, qu'elle but bouillant et mousseux. Elle choisit un à un les +grains de chasselas en balançant la grappe attachée à son bois, une +longue grappe d'ambre vert devant la lumière.... + +Puis, elle éteignit sa lampe de chevet, s'étendit à sa mode favorite, +bien à plat sur le dos, et se laissa aller. + +"Qu'est-ce que j'ai?" + +Elle fut reprise d'anxiété, de grelottement. L'image d'une porte vide +l'obsédait : la porte du hall flanquée de deux touffes de sauges rouges. + +"C'est maladif, se dit-elle, on ne se met pas dans cet état-là pour une +porte." + +Elle revit aussi les trois vieilles, le cou de Lili, la couverture beige +que Mme Aldonza traînait partout avec elle depuis vingt ans. + +"A laquelle des trois me faudra-t-il ressembler, dans dix ans?" + +Mais cette perspective ne l'épouvanta pas. Pourtant, son anxiété +augmentait. Elle erra d'image en image, de souvenir en souvenir, +cherchant à s'écarter de la porte vide encadrée de sauges rouges. Elle +s'ennuyait dans son lit et tremblait légèrement. Soudain un malaise, si +vif qu'elle le crut d'abord physique, la souleva, lui tordit la bouche, +et lui arracha, avec une respiration rauque, un sanglot et un nom : + +"Chéri!" + +Des larmes suivirent, qu'elle ne put maîtriser tout de suite. Dès qu'elle +reprit de l'empire sur elle-même, elle s'assit, s'essuya le visage, +ralluma la lampe. + +"Ah! bon, fit-elle. Je vois." + +Elle prit dans la console de chevet un thermomètre, le logea sous son +aisselle. + +"Trente-sept. Donc, ce n'est pas physique. Je vois. C'est que je souffre. +Il va falloir s'arranger." + +Elle but, se leva, lava ses yeux enflammés, se poudra, tisonna les +bûches, se recoucha. Elle se sentait circonspecte, pleine de défiance +contre un ennemi qu'elle ne connaissait pas : la douleur. Trente ans de +vie facile, aimable, souvent amoureuse, parfois cupide, venaient de se +détacher d'elle et de la laisser, à près de cinquante ans, jeune et comme +nue. Elle se moqua d'elle-même, ne perçut plus sa douleur et sourit : + +"Je crois que j'étais folle, tout à l'heure. Je n'ai plus rien." + +Mais un mouvement de son bras gauche, involontairement ouvert et arrondi +pour recevoir et abriter une tête endormie, lui rendit tout son mal et +elle s'assit d'un saut. + +"Eh bien! ça va être joli", dit-elle à voix haute, sévèrement. + +Elle regarda l'heure et vit qu'il était à peine onze heures. Au-dessus +d'elle, le pas feutré de la vieille Rose passa, gagna l'escalier de +l'étage mansardé, s'éteignit. Léa résista à l'envie d'appeler à son aide +cette vieille fille déférente. + +"Ah! non, pas d'histoires à l'office, n'est-ce pas?" + +Elle se releva, se vêtit chaudement d'une robe de soie ouatée, se chauffa +les pieds. Puis elle entrouvrit une fenêtre, tendit l'oreille pour +écouter elle ne savait quoi. Un vent humide et plus doux avait amené des +nuages, et le Bois tout proche, encore feuillu, murmurait par bouffées. +Léa referma la fenêtre, prit un journal dont elle lut la date : + +"Vingt-six octobre. Il y a un mois juste que Chéri est marié." + +Elle ne disait jamais "qu'Edmée est mariée". + +Elle imitait Chéri et n'avait pas encore compté pour vivante cette jeune +ombre de femme. Des yeux châtains, des cheveux cendrés, très beaux, un +peu crépus,--le reste fondait dans le souvenir comme les contours d'un +visage qu'on a vu en songe. + +"Ils font l'amour en Italie, à cette heure-ci, sans doute. Et ça, ce que +ça m'est égal...." + +Elle ne fanfaronnait pas. L'image qu'elle se fit du jeune couple, les +attitudes familières qu'elle évoqua, le visage même de Chéri, évanoui +pour une minute, la ligne blanche de la lumière entre ses paupières sans +force, tout cela n'agitait en elle ni curiosité, ni jalousie. En +revanche, la convulsion animale la reprit, la courba, devant une encoche +de la boiserie gris perle, la marque d'une brutalité de Chéri.... "La +belle main qui a laissé ici sa trace s'est détournée de toi à jamais...." + +"Ce que je parle bien! Vous allez voir que le chagrin va me rendre +poétique!" + +Elle se promena, s'assit, se recoucha, attendit le jour. Rose, à huit +heures, la trouva assise à son bureau et écrivant, spectacle qui inquiéta +la vieille femme de chambre. + +"Madame est malade? + +--Couci, couça, Rose. L'âge, tu sais.... Vidal veut que je change d'air. +Tu viens avec moi? L'hiver s'annonce mauvais, ici, on va aller manger un +peu de cuisine à l'huile, au soleil. + +--Où ça donc? + +--Tu es trop curieuse. Fais seulement sortir les malles. Tape-moi bien +mes couvertures de fourrure.... + +--Madame emmène l'auto? + +--Je crois. Je suis même sûre. Je veux toutes mes commodités, Rose. Songe +donc, je pars toute seule : c'est un voyage d'agrément." + +Pendant cinq jours, Léa courut Paris, écrivit, télégraphia, reçut des +dépêches et des lettres méridionales. Et elle quitta Paris, laissant à +Mme Peloux une courte lettre qu'elle avait pourtant recommencée trois +fois : + +"Ma chère Charlotte, + +"Tu ne m'en voudras pas si je pars sans te dire au revoir, et en gardant +mon petit secret. Je ne suis qu'une grande folle!... Bah! la vie est +courte, au moins qu'elle soit bonne. + +"Je t'embrasse bien affectueusement. Tu feras mes amitiés au petit quand +il reviendra. + +"Ton incorrigible, "Léa. + +"P. S.--Ne te dérange pas pour venir interviewer mon maître d'hôtel ou le +concierge, personne ne sait rien chez moi." + + * * * * * + +"Sais-tu bien, mon trésor aimé, que je ne trouve pas que tu aies très +bonne mine? + +--C'est la nuit en chemin de fer", répondit brièvement Chéri. + +Mme Peloux n'osait pas dire toute sa pensée. Elle trouvait son fils +changé. + +"Il est... oui, il est fatal", décréta-t-elle; et elle acheva tout haut +avec enthousiasme : + +"C'est l'Italie! + +--Si tu veux", concéda Chéri. + +La mère et le fils venaient de prendre ensemble leur petit déjeuner et +Chéri avait daigné saluer de quelques blasphèmes flatteurs son "café au +lait de concierge", un café au lait gras, blond et sucré que l'on +confiait une seconde fois à un feu doux de braise, après y avoir rompu +des tartines grillées et beurrées qui recuisaient à loisir et masquaient +le café d'une croûte succulente. + +Il avait froid dans son pyjama de laine blanche et serrait ses genoux +dans ses bras. Charlotte Peloux, coquette pour son fils, inaugurait un +saut-de-lit souci et un bonnet du matin, serré aux tempes, qui donnait à +la nudité de son visage une importance sinistre. + +Comme son fils la regardait, elle minauda : + +"Tu vois, j'adopte le genre aïeule! Bientôt la poudre. Ce bonnet-là, tu +l'aimes? Il fait dix-huitième, pas? Dubarry ou Pompadour? De quoi ai-je +l'air? + +--Vous avez l'air d'un vieux forçat, lui assena Chéri. C'est pas des +choses à faire, ou bien on prévient." + +Elle gémit, puis s'esclaffa : + +"Ah! ah! tu l'as, la dent dure!" + +Mais il ne riait pas et regardait dans le jardin la neige mince, tombée +la nuit sur les gazons. Le gonflement spasmodique, presque insensible, de +ses muscles maxillaires trahissait seul sa nervosité. Mme Peloux +intimidée imita son silence. Un trille étouffé de sonnette résonna. + +"C'est Edmée qui sonne pour son petit déjeuner", dit Mme Peloux. + +Chéri ne répondit pas. + +"Qu'est-ce qu'il a donc, le calorifère? il fait froid, ici, dit-il au +bout d'un moment. + +--C'est l'Italie, répéta Mme Peloux avec lyrisme. Tu reviens ici avec du +soleil plein les yeux, plein le coeur! Tu tombes dans le pôle! dans le +pôle! Les dahlias n'ont pas fleuri huit jours! Mais sois tranquille, mon +amour adoré. Ton nid s'avance. Si l'architecte n'avait pas eu une +paratyphoïde, ce serait fini. Je l'avais prévenu; si je ne lui ai pas dit +vingt fois, je ne lui ai pas dit une : "Monsieur Savaron...." + +Chéri qui était allé à la fenêtre se retourna brusquement : + +"Elle est datée de quand, cette lettre?" + +Mme Peloux ouvrit de grands yeux de petit enfant : + +"Quelle lettre? + +--Cette lettre de Léa que tu m'as montrée tout à l'heure. + +--Elle n'est pas datée, mon amour, mais je l'ai reçue la veille de mon +dernier dimanche d'octobre. + +--Bon. Et vous ne savez pas qui c'est?... + +--Qui c'est, ma merveille? + +--Oui, enfin, le type avec qui elle est partie?" + +Le visage nu de Mme Peloux se fit malicieux : + +"Non, figure-toi! Personne ne sait! La vieille Lili est en Sicile et +aucune de ces dames n'a eu vent de la chose! Un mystère, un mystère +angoissant! Pourtant, tu me connais, j'ai bien recueilli ici et là +quelques petits renseignements...." + +La prunelle noire de Chéri bougea sur le blanc de son oeil. + +"Quels potins? + +--Il s'agirait d'un jeune homme... chuchota Mme Peloux. Un jeune homme... +peu recommandable tu m'entends!... Très bien de sa personne, par +exemple!" + +Elle mentait, choisissant la conjecture la plus basse. Chéri haussa les +épaules : + +"Ah! là là... très bien de sa personne! Cette pauvre Léa, je vois ça +d'ici, un petit costaud de l'école à Patron, avec du poil noir sur les +poignets et les mains humides.... Tiens, je me recouche, tu me donnes +sommeil." + +Traînant ses babouches, il regagna sa chambre, en s'attardant aux longs +corridors et aux paliers larges de la maison qu'il lui semblait +découvrir. Il buta contre une armoire ventrue et s'étonna : + +"Du diable, si je me souvenais qu'il y avait une armoire là.... Ah ! si, +je me rappelle vaguement.... Et ce type-là, qui ça peut-il être?" + +Il interrogeait un agrandissement photographique, pendu funèbre dans son +cadre de bois noir, auprès d'une faïence polychrome que Chéri ne +reconnaissait pas non plus. + +Mme Peloux n'avait pas déménagé depuis vingt-cinq ans et maintenait en +leur place toutes les erreurs successives de son goût saugrenu et +thésaurisateur. "Ta maison, c'est la maison d'une fourmi qui serait +dingo", lui reprochait la vieille Lili, gourmande de tableaux et surtout +de peintres avancés. A quoi Mme Peloux répliquait : + +"Pourquoi toucher à ce qui est bien?" + +Un corridor vert d'eau,--vert couloir d'hôpital, disait Léa,-- +s'écaillait-il? Charlotte Peloux le faisait repeindre en vert, et +cherchait jalousement, pour changer le velours grenat d'une chaise +longue, le même velours grenat.... + +Chéri s'arrêta sur le seuil d'un cabinet de toilette ouvert. Le marbre +rouge d'une table-lavabo encastrait des cuvettes blanches à initiales, et +deux appliques électriques soutenaient des lis en perles. Chéri remonta +ses épaules jusqu'à ses oreilles comme s'il souffrait d'un courant +d'air : + +"Bon Dieu, c'est laid, ce bazar!" + +Il repartit à grands pas. La fenêtre, au bout du corridor qu'il +arpentait, se parait d'une bordure de petits vitraux rouges et jaunes. + +"Il me fallait encore ça", grommela-t-il. Il tourna à gauche et ouvrit +une porte--la porte de son ancienne chambre--d'une main rude, sans +frapper. Un petit cri jaillit du lit où Edmée achevait de déjeuner. + +Chéri referma la porte et contempla sa jeune femme sans s'approcher du +lit. + +"Bonjour, lui dit-elle en souriant. Comme tu as l'air étonné de me voir!" + +Le reflet de la neige l'éclairait d'une lumière bleue et égale. Elle +portait défaits ses cheveux crépelés, d'un châtain cendré, qui ne +couvraient pas tout à fait ses épaules basses et élégantes. Avec ses +joues blanches et rosées comme son vêtement de nuit, sa bouche d'un rose +que la fatigue pâlissait, elle était un tableau frais, inachevé et un peu +lointain. + +"Dis-moi bonjour, Fred?" insista-t-elle. + +Il s'assit auprès de sa femme et la prit dans ses bras. Elle se renversa +doucement, entraînant Chéri. Il s'accouda pour regarder de tout près, au- +dessous de lui, cette créature si neuve que la lassitude ne défleurissait +pas. La paupière inférieure, renflée et pleine, sans un coup d'ongle, +semblait l'émerveiller, et aussi la suavité argentée de la joue. + +"Quel âge as-tu?" demanda-t-il soudain. + +Edmée ouvrit ses yeux qu'elle avait tendrement fermés. Chéri vit la +couleur noisette des prunelles, les petites dents carrées que le rire +découvrait : + +"Oh! voyons... j'aurai dix-neuf ans le cinq janvier, tâche d'y +penser!..." + +Il retira son bras avec brusquerie et la jeune femme glissa au creux du +lit comme une écharpe détachée. + +"Dix-neuf ans, c'est prodigieux! Sais-tu que j'en ai plus de vingt-cinq? + +--Mais oui, je le sais, Fred...." + +Il prit sur la table de chevet un miroir d'écaille blonde et s'y mira : + +"Vingt-cinq ans!" + +Vingt-cinq ans, un visage de marbre blanc et qui semblait invincible. +Vingt-cinq ans, mais au coin externe de l'oeil, puis au-dessous de +l'oeil, doublant finement le dessin à l'antique de la paupière, deux +lignes, visibles seulement en pleine lumière, deux incisions, faites +d'une main si redoutable et si légère.... Il posa le miroir : + +"Tu es plus jeune que moi, dit-il à Edmée, ça me choque. + +--Pas moi!" + +Elle avait répondu d'une voix mordante et pleine de sous-entendus. Il ne +s'y arrêta point. + +--Tu sais pourquoi j'ai de beaux yeux? lui demanda-t-il avec un grand +sérieux. + +--Non, dit Edmée. Peut-être parce que je les aime ? + +--Poésie, dit Chéri qui haussa les épaules. C'est parce que j'ai l'oeil +fait comme une sole. + +--Comme une.... + +--Comme une sole." + +Il s'assit près d'elle pour la démonstration. + +"Tiens, ici, le coin qui est près du nez, c'est la tête de la sole. Et +puis ça remonte en haut, c'est le dos de la sole, tandis qu'en dessous ça +continue plus droit : le ventre de la sole. Et puis le coin de l'oeil +bien allongé vers la tempe, c'est la queue de la sole. + +--Ah? + +--Oui, si j'avais l'oeil en forme de limande, c'est-à-dire aussi ouvert +en bas qu'en haut, j'aurais l'air bête. Voilà. Toi qui es bachelière, tu +savais ça, toi? + +--Non, j'avoue...." + +Elle se tut et demeura interdite, car il avait parlé sentencieusement, +avec une force superflue, comme certains extravagants. + +"Il y a des moments, pensait-elle, où il ressemble à un sauvage. Un être +de la jungle? Mais il ne connaît ni les plantes ni les animaux, et il a +parfois l'air de ne pas même connaître l'humanité...." + +Chéri, assis contre elle, la tenait d'un bras par les épaules et maniait +de sa main libre les perles petites, très belles, très rondes, toutes +égales, du collier d'Edmée. Elle respirait le parfum dont Chéri usait +avec excès et fléchissait, enivrée, comme une rose dans une chambre +chaude. + +"Fred.... Viens dormir... on est fatigués...." + +Il ne parut pas entendre. Il fixait sur les perles du collier un regard +obstiné et anxieux. + +"Fred...." + +Il tressaillit, se leva, quitta furieusement son pyjama et se jeta tout +nu dans le lit, cherchant la place de sa tête sur une jeune épaule où la +clavicule fine pointait encore. Edmée obéissait de tout son corps, +creusait son flanc, ouvrait son bras. Chéri ferma les yeux et devint +immobile. Elle se tenait éveillée avec précaution, un peu essoufflée sous +le poids, et le croyait endormi. Mais au bout d'un instant il se retourna +d'un saut en imitant le grognement d'un dormeur inconscient, et se roula +dans le drap à l'autre bord du lit. + +"C'est son habitude", constata Edmée. + + * * * * * + +Elle devait s'éveiller tout l'hiver dans cette chambre carrée à quatre +fenêtres. Le mauvais temps retardait l'achèvement d'un hôtel neuf, avenue +Henri-Martin, et aussi les caprices de Chéri qui voulut une salle de +bains noire, un salon chinois, un sous-sol aménagé en piscine et un +gymnase. Aux objections de l'architecte, il répondait : "Je m'en fous. Je +paye, je veux être servi. Je ne regarde pas au prix." Mais, parfois, il +épluchait âprement un devis, affirmant qu' "on ne faisait pas le poil au +fils Peloux". De fait, il discourait prix de séries, fibro-ciment, et +stuc coloré avec une aisance inattendue, une mémoire précise des chiffres +qui forçaient la considération des entrepreneurs. + +Il consultait peu sa jeune femme, bien qu'il fît parade, pour elle, de +son autorité et qu'il prît soin de masquer, à l'occasion, son incertitude +par des ordres brefs. Elle découvrit que s'il savait d'instinct jouer +avec les couleurs, il méprisait les belles formes et les caractéristiques +des styles. + +"Tu t'embarrasses d'un tas d'histoires, toi, chose... heu... Edmée. Une +décision pour le fumoir? Tiens, en v'là une : bleu pour les murs, un bleu +qui n'a peur de rien. Un tapis violet, d'un violet qui fout le camp +devant le bleu des murs. Et puis, là-dedans, ne crains pas le noir, ni +l'or pour les meubles et les bibelots. + +--Oui, tu as raison, Fred. Mais ce sera un peu impitoyable, ces belles +couleurs. Il va manquer la grâce, la note claire, le vase blanc ou la +statue.... + +--Que non, interrompait-il assez roidement. Le vase blanc, ce sera moi +tout nu. Et n'oublions pas un coussin, un machin, un fourbi quelconque +rouge potiron, pour quand je me baladerai tout nu dans le fumoir." + +Elle caressait, secrètement séduite et révoltée, de telles images qui +transformaient leur demeure future en une sorte de palais équivoque, de +temple à la gloire de Chéri. Mais elle ne luttait pas, quémandait avec +douceur "un petit coin", pour un mobilier minuscule et précieux, au point +sur fond blanc, cadeau de Marie-Laure. + +Cette douceur qui cachait une volonté si jeune et déjà si bien exercée +lui valut de camper quatre mois chez sa belle-mère, et de déjouer, quatre +mois durant, l'affût constant, les pièges tendus quotidiennement à sa +sérénité, à sa gaieté encore frileuse, à sa diplomatie; Charlotte Peloux, +exaltée par la proximité d'une victime si tendre, perdait un peu la tête +et gaspillait les flèches, mordait à tort et à travers.... + +"Du sang-froid, madame Peloux, jetait de temps en temps Chéri. Qui +boufferez-vous l'hiver prochain, si je ne vous arrête pas?" + +Edmée levait sur son mari des yeux où la peur et la gratitude tremblaient +ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme +Peloux. Un soir, Charlotte lança à trois reprises et comme à l'étourdie, +par-dessus les chrysanthèmes du surtout, le nom de Léa au lieu de celui +d'Edmée. Chéri baissa ses sourcils sataniques : + +"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mémoire. Une cure +d'isolement vous paraît-elle nécessaire?" + +Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edmée n'osa +demander à son mari : "C'est à cause de moi, que tu t'es fâché? C'est +bien moi que tu défendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant +moi?" + +Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le +silence, le maniement aisé des armes et des vertus des prisonniers. La +belle Marie-Laure n'avait jamais grondé sa fille : elle se bornait à la +punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude, +puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la +relégation fréquente dans une chambre parée; enfin la menace du mariage, +de n'importe quel mariage, dès que l'oeil de la mère trop belle discerna +sur la fille l'aube d'une autre beauté, beauté timide, comme opprimée, +d'autant plus touchante.... Au prix de cette mère d'ivoire et d'or +insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n'était que +rosée.... + +"Tu as peur de ma mère vénérée?" lui demanda un soir Chéri. + +Edmée sourit, fit une moue d'insouciance. + +"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur. +On a peur du serpent qui passe dessous.... + +--Fameux serpent, Marie-Laure, hein? + +--Fameux." + +Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces +épaules de sa femme, en camarade : + +"On est quelque chose comme orphelins, nous, pas? + +--Oui, on est orphelins ! On est si gentils!" + +Elle se colla contre lui. Ils étaient seuls dans le hall. Mme Peloux, +comme disait Chéri, préparait en haut ses poisons du lendemain. La nuit +encore froide derrière les vitres mirait les meubles et les lampes comme +un étang. Edmée se sentait tiède et protégée, confiante aux bras de cet +inconnu. Elle leva la tête et cria de saisissement, car il renversait +vers le lustre un visage magnifique et désespéré, en fermant les yeux sur +deux larmes, retenues et scintillantes entre ses cils.... + +"Chéri, Chéri! Qu'est-ce que tu as?" + +Malgré elle, elle lui avait donné ce petit nom trop caressant, qu'elle ne +voulait jamais prononcer. Il obéit à l'appel avec égarement, et ramena +son regard sur elle. + +"Chéri! mon Dieu, j'ai peur.... Qu'est-ce que tu as?" + +Il l'écarta un peu, la tint par les bras en face de lui. + +"Ah! ah! cette petite... cette petite.... De quoi donc as-tu peur?" + +Il lui livrait ses yeux de velours, plus beaux pour une larme, paisibles, +grands ouverts, indéchiffrables. Edmée allait le supplier de se taire +quand il parla : + +"Ce qu'on est bêtes!... C'est cette idée qu'on est orphelins.... C'est +idiot. C'est tellement vrai...." + +Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assurée qu'il ne +parlerait pas davantage. En commençant d'éteindre soigneusement les +candélabres, il se tourna vers Edmée, avec une vanité très naïve, ou très +retorse : + +"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?" + +"Qu'est-ce que tu fais là?" + +Bien qu'il l'eût interpellée presque bas, le son de la voix de Chéri +atteignit Edmée au point qu'elle plia en avant comme s'il l'eût poussée. +Debout, près d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des +papiers épars. + +"Je range..." dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrêta +en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'éveiller et cessa de +mentir : + +"Voilà, Fred.... Tu m'avais dit que pour notre emménagement prochain, tu +avais horreur de t'occuper toi-même de ce que tu veux emporter : cette +chambre, ces meubles.... J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier... et +puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises pensées--la +mauvaise pensée.... Je te demande pardon. J'ai touché à des choses qui ne +m'appartiennent pas." + +Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front penché, les +mains fermées, dans une attitude menaçante, mais il ne paraissait pas +voir sa femme. Il avait le regard si voilé qu'elle garda, de cette heure- +là, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux pâles.... + +"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais.... Tu cherchais des lettres +d'amour." + +Elle ne nia pas. + +"Tu cherchais mes lettres d'amour!" + +Il rit, de son rire maladroit et contraint. Edmée rougit, blessée : + +"Tu me trouves bête, évidemment. Tu n'es pas homme à ne pas les avoir +mises en sûreté ou brûlées. Et puis, enfin, cela ne me regardait pas. Je +n'ai que ce que je mérite. Tu ne m'en garderas pas trop rancune, Fred?" + +Elle priait avec un peu d'effort et se faisait jolie exprès, les lèvres +tendues, le haut du visage dissimulé dans l'ombre des cheveux mousseux. +Mais Chéri ne changeait pas d'attitude et elle remarqua, pour la première +fois, que son beau teint sans nuance prenait la transparence d'une rose +blanche d'hiver, et que l'ovale des joues avait maigri. + +"Des lettres d'amour... répéta-t-il. C'est crevant." + +Il fit un pas et prit à poignée des papiers qu'il effeuilla. Cartes +postales, factures de restaurants, lettres de fournisseurs, télégrammes +des petites copines rencontrées une nuit, pneumatiques d'amis pique- +assiette, trois lignes, cinq lignes;--quelques pages étroites, sabrées de +l'écriture coupante de Mme Peloux.... + +Chéri se retourna vers sa femme : + +"Je n'ai pas de lettres d'amour. + +--Oh! protesta-t-elle, pourquoi veux-tu.... + +--Je n'en ai pas, interrompit-il. Tu ne peux pas comprendre. Je ne m'en +étais pas aperçu. Je ne peux pas avoir de lettres d'amour, puisque...." + +Il s'arrêta. + +"Ah ! attends, attends. Il y a pourtant une fois, je me souviens, je +n'avais pas voulu aller à la Bourboule, et alors.... Attends, +attends...." + +Il ouvrait des tiroirs, jetait fébrilement des papiers sur le tapis. + +"Trop fort! Qu'est-ce que j'en ai fait? J'aurais juré que c'était dans le +haut à gauche.... Non...." + +Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edmée un regard +pesant : + +"Tu n'as rien trouvé? Tu n'aurais pas pris une lettre qui commençait : +"Mais non, je ne m'ennuie pas. On devrait toujours se quitter huit jours +par mois", et puis, ça continuait par je ne sais plus quoi, à propos d'un +chèvrefeuille qui grimpait à la fenêtre...." + +Il ne se tut que parce que sa mémoire le trahissait, et esquissa un geste +d'impatience. Edmée, raidie et mince, devant lui, ne faiblissait pas : + +"Non, non, je n'ai rien PRIS, appuya-t-elle avec une irritation sèche. +Depuis quand suis-je capable de PRENDRE? Une lettre qui t'est si +précieuse, tu l'as donc laissée traîner? Une lettre pareille, je n'ai pas +besoin de demander si elle était de Léa!" + +Il tressaillit faiblement, mais non pas comme Edmée l'attendait. Un demi- +sourire errant passa sur le beau visage fermé, et la tête inclinée de +côté, les yeux attentifs, l'arc délicieux de la bouche détendu, il écouta +peut-être l'écho d'un nom.... Toute la jeune force amoureuse et mal +disciplinée d'Edmée creva en cris, en larmes, en gestes des mains tordues +ou ouvertes pour griffer : + +"Va-t'en! je te déteste! Tu ne m'as jamais aimée! Tu ne te soucies pas +plus de moi que si je n'existais pas ! Tu me blesses, tu me méprises, tu +es grossier, tu es... tu es.... Tu ne penses qu'à cette vieille femme! Tu +as des goûts de malade, de dégénéré, de... de.... Tu ne m'aimes pas! +Pourquoi, je me demande, pourquoi m'as-tu épousée?... Tu es.... Tu +es...." + +Elle secouait la tête comme une bête prise par le cou, et quand elle +renversait la nuque pour aspirer l'air en suffoquant, on voyait luire les +laiteuses petites perles égales de son collier. Chéri contemplait avec +stupeur les gestes désordonnés de ce cou charmant et onduleux, l'appel +des mains nouées l'une à l'autre, et surtout ces larmes, ces larmes.... +Il n'avait jamais vu tant de larmes.... Qui donc avait pleuré devant lui, +pour lui? Personne,... Mme Peloux? "Mais, songea-t-il, les larmes de Mme +Peloux, ça ne compte pas...." Léa?... non. Il consulta, au fond de son +souvenir le plus caché, deux yeux d'un bleu sincère, qui n'avaient brillé +que de plaisir, de malice et de tendresse un peu moqueuse.... Que de +larmes sur cette jeune femme qui se débat devant lui! Que fait-on pour +tant de larmes? Il ne savait pas. Tout de même, il étendit le bras, et +comme Edmée reculait, craignant peut-être une brutalité, il lui posa sur +la tête sa belle main douce, imprégnée de parfums, et il flatta cette +tête désordonnée, en essayant d'imiter une voix et des mots dont il +connut le pouvoir : + +"Là... là.... Qu'est-ce que c'est.... Qu'est-ce que c'est donc... là...." + +Edmée fondit brusquement et tomba sur un siège où elle se ramassa toute, +et elle se mit à sangloter avec passion, avec une frénésie qui +ressemblait à un rire houleux et aux saccades de la joie. Son gracieux +corps courbé bondissait, soulevé par le chagrin, l'amour jaloux, la +colère, la servilité qui s'ignore, et cependant, comme le lutteur en +plein combat, comme le nageur au sein de la vague, elle se sentait +baignée dans un élément nouveau, naturel et amer. + + * * * * * + +Elle pleura longtemps et se remit lentement, par accalmies traversées de +grandes secousses, de hoquets tremblés. Chéri s'était assis près d'elle +et continuait de lui caresser les cheveux. Il avait dépassé le moment +cuisant de sa propre émotion, et s'ennuyait. Il parcourait du regard +Edmée, jetée de biais sur le canapé sec, et il n'aimait pas que ce corps +étendu, avec sa robe relevée, son écharpe déroulée, aggravât le désordre +de la pièce. + +Si bas qu'il eût soupiré d'ennui, elle l'entendit et se redressa. + +"Oui, dit-elle, je t'excède.... Ah! il vaudrait mieux.... " + +Il l'interrompit, redoutant un flot de paroles : + +"Ce n'est pas ça, mais je ne sais pas ce que tu veux. + +--Comment, ce que je veux.... Comment, ce que je.... " + +Elle montrait son visage enrhumé par les larmes. + +"Suis-moi bien. " + +Il lui prit les mains. Elle voulut se dégager. + +"Non, non, je connais cette voix-là! Tu vas me tenir encore un +raisonnement de l'autre monde! Quand tu prends cette voix et cette +figure-là, je sais que tu vas me démontrer que tu as l'oeil fait comme un +surmulet et la bouche en forme de chiffre trois couché sur le dos! Non, +non, je ne veux pas! " + +Elle récriminait puérilement, et Chéri se détendit à sentir qu'ils +étaient tous les deux très jeunes. Il secoua les mains chaudes qu'il +retenait : + +"Mais, écoute-moi donc! Bon Dieu, je voudrais savoir ce que tu me +reproches! Est-ce que je sors le soir sans toi? Non! Est-ce que je te +quitte souvent dans la journée? Est-ce que j'ai une correspondance +clandestine? + +--Je ne sais pas.... Je ne crois pas.... " + +Il la faisait virer de côté et d'autre, comme une poupée. + +"Est-ce que j'ai une chambre à part? Est-ce que je ne te fais pas bien +l'amour?" + +Elle hésita, sourit avec une finesse soupçonneuse. + +"Tu appelles cela l'amour, Fred.... + +--Il y a d'autres mots, mais tu ne les apprécies pas. + +--Ce que tu appelles l'amour... est-ce que cela ne peut pas être, +justement, une... une espèce... d'alibi?" + +Elle ajouta précipitamment : + +"Je généralise, Fred, tu comprends.... Je dis, cela PEUT être, dans +certains cas...." + +Il lâcha les mains d'Edmée : + +"Ça, dit-il froidement, c'est la gaffe. + +--Pourquoi? " demanda-t-elle d'une voix faible. + +Il siffla, le menton en l'air, en s'éloignant de quelques pas. Puis, il +revint sur sa femme, la toisa en étrangère. Une bête terrible n'a pas +besoin de bondir pour effrayer,--Edmée vit qu'il avait les narines +gonflées et le bout du nez blanc. + +"Peuh!..." souffla-t-il, en regardant sa femme. Il haussa les épaules et +fit demi-tour. Au bout de la chambre, il revint. + +"Peuh!... répéta-t-il. Ça parle. + +--Comment? + +--Ça parle et pour dire quoi? Ça se permet, ma parole...." + +Elle se leva avec rage : + +"Fred, cria-t-elle, tu ne me parleras pas deux fois sur ce ton-là! Pour +qui me prends-tu? + +--Mais pour une gaffeuse, est-ce que je ne viens pas d'avoir l'honneur de +te le dire?" + +Il lui toucha l'épaule d'un index dur, elle en souffrit comme d'une +meurtrissure grave. + +"Toi qui es bachelière, est-ce qu'il n'y a pas quelque part un... une +sentence, qui dit : "Ne touchez "pas au couteau, au poignard", au truc, +enfin? + +--A la hache, dit-elle machinalement. + +--C'est ça. Eh bien, mon petit, il ne faut pas toucher à la hache. C'est- +à-dire blesser un homme... dans ses faveurs, si j'ose m'exprimer ainsi. +Tu m'as blessé dans les dons que je te fais.... Tu m'as blessé dans mes +faveurs. + +--Tu... tu parles comme une cocotte! " bégayait-elle. + +Elle rougissait, perdait sa force et son sang-froid. Elle le haïssait de +demeurer pâle, de garder une supériorité dont tout le secret tenait dans +le port de tête, l'aplomb des jambes, la désinvolture des épaules et des +bras.... + +L'index dur plia de nouveau l'épaule d'Edmée. + +"Pardon, pardon. Je vous épaterais bien en affirmant qu'au contraire +c'est vous qui pensez comme une grue. En fait d'estimation, on ne trompe +pas le fils Peloux. Je m'y connais en "cocottes", comme vous dites. Je +m'y connais un peu. Une "cocotte", c'est une dame qui s'arrange +généralement pour recevoir plus qu'elle ne donne. Vous m'entendez?" + +Elle entendait surtout qu'il ne la tutoyait plus. + +"Dix-neuf ans, la peau blanche, les cheveux qui sentent la vanille; et +puis, au lit, les yeux fermés et les bras ballants. Tout ça, c'est très +joli, mais est-ce que c'est bien rare? Croyez-vous que c'est bien rare?" + +Elle tressaillait à chaque mot et chaque piqûre réveillait pour le duel +de femelle à mâle. + +"Possible que ce soit rare, dit-elle d'une voix ferme, mais comment +pourrais-tu le savoir?" + +Il ne répondit pas et elle se hâta de marquer un avantage : + +"Moi, dit-elle, j'ai vu en Italie des hommes plus beaux que toi. Ça court +les rues. Mes dix-neuf ans valent ceux de la voisine, un joli garçon vaut +un autre joli garçon, va, va, tout peut s'arranger.... Un mariage, à +présent, c'est une mesure pour rien. Au lieu de nous aigrir à des scènes +ridicules...." + +Il l'arrêta d'un hochement de tête presque miséricordieux : + +"Ah! pauvre gosse... ce n'est pas si simple.... + +--Pourquoi? Il y a des divorces rapides, en y mettant le prix." + +Elle parlait d'un air tranchant de pensionnaire évadée, qui faisait +peine. Ses cheveux soulevés au-dessus de son front, le contour doux et +enveloppé de sa joue rendaient plus sombres ses yeux anxieux et +intelligents, ses yeux de femme malheureuse, ses yeux achevés et +définitifs dans un visage indécis. + +"Ça n'arrangerait rien, dit Chéri. + +--Parce que? + +--Parce que...." + +Il pencha son front où les sourcils s'effilaient en ailes pointues, ferma +les yeux et les rouvrit comme s'il venait d'avaler une amère gorgée : + +"Parce que tu m'aimes...." + +Elle ne prit garde qu'au tutoiement revenu, et surtout au son de la voix, +plein, un peu étouffé, la voix des meilleures heures. Elle acquiesça au +fond d'elle-même : "C'est vrai, je l'aime; il n'y a pas, en ce moment, de +remède." + +La cloche du dîner sonna dans le jardin, une cloche trop petite qui +datait d'avant Mme Peloux, une cloche d'orphelinat de province, triste et +limpide. Edmée frissonna : + +"Oh! je n'aime pas cette cloche.... + +--Oui? dit Chéri distraitement. + +--Chez nous, on annoncera les repas au lieu de les sonner. Chez nous, on +n'aura pas ces façons de pension de famille; tu verras, chez nous...." + +Elle parlait en suivant le corridor vert hôpital sans se retourner et ne +voyait pas, derrière elle, l'attention sauvage que Chéri donnait à ses +dernières paroles, ni son demi-rire muet. + +Il marchait légèrement, stimulé par un printemps sourd que l'on goûtait +seulement dans le vent humide, inégal, dans le parfum exalté de la terre +des squares et des jardinets. Une glace lui rappelait de temps en temps, +au passage, qu'il portait un chapeau de feutre seyant, rabattu sur l'oeil +droit, un ample pardessus léger, de gros gants clairs, une cravate +couleur de terre cuite. L'hommage silencieux des femmes le suivait, les +plus candides lui dédiaient cette stupeur passagère qu'elles ne peuvent +ni feindre, ni dissimuler. Mais Chéri ne regardait jamais les femmes dans +la rue. Il quittait l'hôtel de l'avenue Henri-Martin, laissant aux +tapissiers quelques ordres, contradictoires mais jetés sur un ton de +maître. + +Au bout de l'avenue, il respira longuement l'odeur végétale qui venait du +Bois sur l'aile lourde et mouillée du vent d'Ouest, et pressa le pas vers +la porte Dauphine. En quelques minutes, il atteignit le bas de l'avenue +Bugeaud et s'arrêta net. Pour la première fois depuis six mois, ses pieds +foulaient le chemin familier. Il ouvrit son pardessus. + +"J'ai marché trop vite", se dit-il. Il repartit puis s'arrêta encore et, +cette fois, son regard visa un point précis : à cinquante mètres, tête +nue, la peau de chamois à la main, le concierge Ernest, le concierge de +Léa "faisait" les cuivres de la grille, devant l'hôtel de Léa. Chéri se +mit à fredonner en marchant, mais il s'aperçut au son de sa voix qu'il ne +fredonnait jamais, et il se tut. + +"Ça va, Ernest, toujours à l'ouvrage?" + +Le concierge s'épanouit avec réserve. + +"Monsieur Peloux! Je suis ravi de voir monsieur, monsieur n'a pas changé. + +--Vous non plus, Ernest. Madame va bien?" + +Il parlait de profil, attentif aux persiennes fermées du premier étage. + +"Je pense, monsieur, nous n'avons eu que quelques cartes postales. + +--D'où ça? de Biarritz, je crois? + +--Je ne crois pas, monsieur. + +--Où est madame? + +--Je serais embarrassé de le dire à monsieur : nous transmettons le +courrier de madame,--trois fois rien,--au notaire de madame." + +Chéri tira son portefeuille en regardant Ernest d'un air câlin. + +"Oh, monsieur Peloux, de l'argent entre nous? Vous ne voudriez pas. Mille +francs ne feraient pas parler un homme qui en ignore. Si monsieur veut +l'adresse du notaire de madame? + +--Non, merci, sans façons. Et elle revient quand?" + +Ernest écarta les bras : + +" Voilà encore une question qui n'est pas de ma compétence! Peut-être +demain, peut-être dans un mois.... J'entretiens, vous voyez. Avec madame, +il faut se méfier. Vous me diriez : "la voilà qui tourne au coin de +l'avenue", je n'en serais pas plus surpris. " + +Chéri se retourna et regarda le coin de l'avenue. + +"Monsieur Peloux ne désire rien d'autre? Monsieur passait en se +promenant? C'est une belle journée.... + +--Non, merci, Ernest. Au revoir, Ernest. + +--Toujours dévoué à monsieur Peloux." + +Chéri monta jusqu'à la place Victor-Hugo, en faisant tournoyer sa canne. +Il buta deux fois et faillit choir, comme les gens qui se croient +âprement regardés dans le dos. Parvenu à la balustrade du métro, il +s'accouda, penché sur l'ombre noire et rose du souterrain, et se sentit +écrasé de fatigue. Quand il se redressa, il vit qu'on allumait le gaz de +la place et que la nuit bleuissait toutes choses. + +"Non, ce n'est pas possible?... Je suis malade!" + +Il avait touché le fond d'une sombre rêverie et se ranimait péniblement. +Les mots nécessaires lui vinrent enfin. + +"Allons, allons, bon Dieu.... Fils Peloux, vous déraillez, mon bon ami? +Vous ne vous doutez pas qu'il est l'heure de rentrer?" + +Ce dernier mot rappela la vision qu'une heure avait suffi à bannir : une +chambre carrée, la grande chambre d'enfant de Chéri, une jeune femme +anxieuse, debout contre la vitre, et Charlotte Peloux adoucie par un +Martini apéritif.... + +"Ah! non, dit-il tout haut. Non.... Ça, c'est fini." + +Au geste de sa canne levée, un taxi s'arrêta. + +"Au restaurant... euh... au restaurant du DRAGON BLEU." + + * * * * * + +Il traversa le grill-room au son des violons, baigné d'une électricité +atroce qu'il trouva tonifiante. Un maître d'hôtel le reconnut, et Chéri +lui serra la main. Devant lui, un grand jeune homme creux se leva et +Chéri soupira tendrement : + +"Ah! Desmond! moi qui avais si envie de te voir! Comme tu tombes!" + +La table où ils s'assirent était fleurie d'oeillets roses. Une petite +main, une grande aigrette s'agitaient vers Chéri, à une table voisine : + +"C'est la Loupiote", avertit le vicomte Desmond.... + +Chéri ne se souvenait pas de la Loupiote, mais il sourit à la grande +aigrette, toucha la petite main sans se lever, du bout d'un éventail- +réclame. Puis il toisa, de son air le plus grave de conquérant, un couple +inconnu, parce que la femme oubliait de manger depuis que Chéri s'était +assis non loin d'elle. + +"Il a une tête de cocu, pas, le type?" + +Pour murmurer ces mots-là, il se penchait à l'oreille de son ami et la +joie dans son regard étincelait comme la crue des pleurs. + +"Tu bois quoi, depuis que tu es marié? demanda Desmond. De la camomille? + +--Du Pommery, dit Chéri. + +--Avant le Pommery? + +--Du Pommery, avant et après!" + +Et il humait dans son souvenir, en ouvrant les narines, le pétillement à +odeur de roses d'un vieux Champagne de mil huit cent quatre-vingt-neuf +que Léa gardait pour lui seul.... + +Il commanda un dîner de modiste émancipée, du poisson froid au porto, des +oiseaux rôtis, un soufflé brûlant dont le ventre cachait une glace acide +et rouge.... + +"Hé ha, criait la Loupiote, en agitant vers Chéri un oeillet rose. + +--Hé ha", répondit Chéri, en levant son verre. + +Le timbre d'un cartel anglais, au mur, sonna huit heures. + +"Oh! flûte, grommela Chéri. Desmond, fais-moi une commission au +téléphone." + +Les yeux pâles de Desmond espérèrent des révélations : + +"Va demander Wagram 17-08, qu'on te donne ma mère et dis-lui, que nous +dînons ensemble. + +--Et si c'est Mme Peloux jeune qui vient à l'appareil? + +--La même chose. Je suis très libre, tu vois. Je l'ai dressée." + +Il but et mangea beaucoup, très occupé de paraître sérieux et blasé. Mais +le moindre éclat de rire, un bris de verre, une valse vaseuse exaltaient +son plaisir. Le bleu dur des boiseries miroitantes le ramenait à des +souvenirs de la Riviera, aux heures où la mer trop bleue noircit à midi +autour d'une plaque de soleil fondu. Il oublia sa froideur rituelle +d'homme très beau et se mit à balayer la dame brune, en face, de regards +professionnels dont elle frémissait toute. + +"Et Léa?" demanda soudain Desmond. + +Chéri ne tressaillit pas, il pensait à Léa. + +"Léa? elle est dans le Midi. + +--C'est fini, avec elle?" + +Chéri mit un pouce dans l'entournure de son gilet. + +"Oh! naturellement, tu comprends. On s'est quittés très chic, très bons +amis. Ça ne pouvait pas durer toute la vie. Quelle femme charmante, +intelligente, mon vieux.... D'ailleurs, tu l'as connue! Une largeur +d'idées.... Très remarquable. Mon cher, je l'avoue, s'il n'y avait pas eu +la question d'âge.... Mais il y avait la question d'âge, et n'est-ce +pas.... + +--Évidemment", interrompit Desmond. + +Ce jeune homme aux yeux décolorés, qui connaissait à fond son dur et +difficile métier de parasite, venait de céder à la curiosité et se le +reprochait comme une imprudence. Mais Chéri, tout ensemble circonspect et +grisé, ne cessa pas de parler de Léa. Il dit des choses raisonnables, +imprégnées d'un bon sens conjugal. Il vanta le mariage, mais en rendant +justice aux vertus de Léa. Il chanta la douceur soumise de sa jeune +femme, pour trouver l'occasion de critiquer le caractère résolu de Léa : +"Ah! la bougresse, je te garantis qu'elle avait ses idées, celle-là!" Il +poussa plus loin les confidences, il alla, à l'égard de Léa, jusqu'à la +sévérité, jusqu'à l'impertinence. Et pendant qu'il parlait, abrité +derrière les paroles imbéciles que lui soufflait une défiance d'amant +persécuté, il goûtait le bonheur subtil de parler d'elle sans danger. Un +peu plus, il l'eût salie, en célébrant dans son coeur le souvenir qu'il +avait d'elle, son nom doux et facile dont il s'était privé depuis six +mois, toute l'image miséricordieuse de Léa, penchée sur lui, barrée de +deux ou trois grandes rides graves, irréparables, belle, perdue pour lui, +mais--bah!--si présente.... + +Vers onze heures, ils se levèrent pour partir, refroidis par le +restaurant presque vide. Pourtant, à la table voisine, la Loupiote +s'appliquait à sa correspondance, et réclamait des petits bleus. Elle +leva vers les deux amis son visage inoffensif de mouton blond, quand ils +passèrent : + +"Eh bien, on ne dit pas bonsoir? + +--Bonsoir", concéda Chéri. + +La Loupiote appela, pour admirer Chéri, le témoignage de son amie : + +"Crois-tu, hein! et penser qu'il a tant de galette! Il y a des types qui +ont tout." + +Mais Chéri ne lui offrit que son étui à cigarettes ouvert; et elle devint +acerbe. + +"Ils ont tout, excepté la manière de s'en servir.... Rentre chez ta mère, +mon chou!... + +--Justement, dit Chéri à Desmond, quand ils atteignirent la rue. +Justement, je voulais te demander, Desmond.... Attends qu'on soit hors de +ce boyau où on est foulé...." + +La soirée douce et humide attardait les promeneurs, mais le boulevard, +après la rue Caumartin, attendait encore la sortie des théâtres. Chéri +prit le bras de son ami : + +"Voilà, Desmond... je voudrais que tu retournes au téléphone." + +Desmond s'arrêta. + +"Encore? + +--Tu appelleras le Wagram.... + +--17-08.... + +--Je t'adore. Tu diras que je me suis trouvé souffrant chez toi.... Où +demeures-tu? + +--A l'Hôtel Morris. + +- Parfait.... Que je rentrerai demain matin, que tu me fais de la +menthe.... Va, vieux. Tiens, tu donneras ça au petit gosse du téléphone, +ou bien tu le garderas.... Reviens vite. Je t'attends à la terrasse de +Weber." + +Le long jeune homme serviable et rogue partit en froissant des billets +dans sa poche et sans se permettre une observation. Il retrouva Chéri +penché sur une orangeade intacte, dans laquelle il semblait lire sa +destinée. + +"Desmond!... Qui t'a répondu? + +--Une dame, dit laconiquement le messager. + +--Laquelle? + +--Je ne sais pas. + +--Qu'est-ce qu'elle a dit? + +--Que c'était bien. + +--Sur quel ton? + +--Celui sur lequel je te le répète. + +--Ah! bon; merci." + +"C'était Edmée", pensa Chéri. Ils marchaient vers la place de la Concorde +et Chéri avait repris le bras de Desmond. Il n'osait pas avouer qu'il se +sentait très las. + +"Où veux-tu aller? demanda Desmond. + +--Ah! mon vieux, soupira Chéri avec gratitude, au Morris, et tout de +suite. Je suis claqué." + +Desmond oublia son impassibilité : + +"Comment, c'est vrai? On va au Morris? Qu'est-ce que tu veux faire? Pas +de blagues, hé? Tu veux.... + +--Dormir, répondit Chéri. Et il ferma les yeux comme prêt à tomber, puis +les rouvrit. Dormir, dormir, c'est compris?" + +Il serrait trop fort le bras de son ami. + +"Allons-y", dit Desmond. + +En dix minutes, ils furent au Morris. Le bleu ciel et l'ivoire d'une +chambre à coucher, le faux empire d'un petit salon sourirent à Chéri +comme de vieux amis. Il se baigna, emprunta à Desmond une chemise de soie +trop étroite, se coucha et, calé entre deux gros oreillers mous, sombra +dans un bonheur sans rêves, dans un sommeil noir et épais qui le +défendait de toutes parts.... + + * * * * * + +Il coula des jours honteux, qu'il comptait. "Seize... dix-sept.... Les +trois semaines sonnées, je rentre à Neuilly." Il ne rentrait pas. Il +mesurait lucidement une situation à laquelle il n'avait plus la force de +remédier. La nuit, ou le matin, parfois, il se flattait que sa lâcheté +finirait dans quelques heures. "Plus la force? Pardon, pardon.... Pas +encore la force. Mais ça revient. A midi tapant, qu'est-ce que je parie +que je suis dans la salle à manger du boulevard d'Inkermann? Une, deux +et...." Midi tapant le trouvait au bain, ou menant son automobile à côté +de Desmond. + +L'heure des repas lui accordait un moment d'optimisme conjugal, ponctuel +comme une attaque fiévreuse. En s'asseyant à une table de célibataire, en +face de Desmond, il voyait apparaître Edmée et songeait en silence à la +déférence inconcevable de sa jeune femme : "Elle est trop gentille, +aussi, cette petite! A-t-on jamais vu un amour de femme comme celle-là? +Pas un mot, pas une plainte! Je vais lui coller un de ces bracelets, +quand je rentrerai.... Ah! l'éducation... parlez-moi de Marie-Laure pour +élever une jeune fille!" Mais un jour, dans le grill-room du Morris, +l'apparition d'une robe verte à col de chinchilla, qui ressemblait à une +robe d'Edmée, avait peint sur le visage de Chéri toutes les marques d'une +basse terreur. + +Desmond trouvait la vie belle et engraissait un peu. Il ne gardait son +arrogance que pour les heures où Chéri, sollicité de visiter une +"anglaise prodigieuse, noire de vices" ou "un prince indien dans son +palais d'opium", refusait en termes concis ou consentait avec un mépris +non voilé. Desmond ne comprenait plus rien à Chéri, mais Chéri payait, et +mieux qu'au meilleur temps de leur adolescence. Une nuit, ils +retrouvèrent la blonde Loupiote, chez son amie dont on oubliait toujours +le nom terne : "Chose... vous savez bien... la copine de la Loupiote...." + +La Copine fumait et donnait à fumer. Son entresol modeste fleurait, dès +l'entrée, le gaz mal clos et la drogue refroidie, et elle conquérait par +une cordialité larmoyante, une constante provocation à la tristesse qui +n'étaient point inoffensives. Desmond fut traité, chez elle, de "grand +gosse désespéré" et Chéri de "beauté qui a tout et qui n'en est que plus +malheureux". Mais il ne fuma point, regarda la boîte de cocaïne avec une +répugnance de chat qu'on veut purger, et se tint presque toute la nuit +assis sur la natte, le dos au capiton bas du mur, entre Desmond endormi +et la Copine qui ne cessait de fumer. Presque toute la nuit, il aspira, +sage et défiant, l'odeur qui contente la faim et la soif et il sembla +parfaitement heureux, sauf qu'il regarda souvent, avec une fixité pénible +et interrogatrice, le cou fané de la Copine, un cou rougi et grenu où +luisait un collier de perles fausses. + +Un moment, Chéri tendit la main, caressa du bout des doigts les cheveux +teints au henné sur la nuque de la Copine; il soupesa les grosses perles +creuses et légères, puis il retira sa main avec le frémissement nerveux +de quelqu'un qui s'est accroché les ongles à une soie éraillée. Peu +après, il se leva et partit. + + * * * * * + +"Tu n'en as pas assez, demanda Desmond à Chéri, de ces boîtes où on +mange, où on boit, où tu ne consommes pas de femmes, et de cet hôtel où +on claque les portes? Et des boîtes où on va le soir, et de tourner dans +ta soixante chevaux de Paris à Rouen, de Paris à Compiègne, de Paris à +Ville-d'Avray.... Parle-moi de la Riviera! Ce n'est pas décembre ni +janvier, la saison chic là-bas, c'est mars, c'est avril, c'est.... + +--Non, dit Chéri. + +--Alors? + +--Alors, rien." + +Il s'adoucit sans sincérité et prit ce que Léa nommait autrefois sa +"gueule d'amateur éclairé". + +"Mon cher... tu ne comprends pas la beauté de Paris en cette saison.... +Ce... cette indécision, ce printemps qui ne peut pas se dérider, cette +lumière douce... tandis que la banalité de la Riviera.... Non, vois-tu, +je me plais ici." + +Desmond faillit perdre sa patience de valet : + +"Oui, et puis peut-être que le divorce Peloux fils...." + +Les narines sensibles, de Chéri blanchirent. + +"Si tu as une combine avec un avocat, décourage-le tout de suite. Il n'y +a pas de divorce Peloux fils. + +--Mon cher!... protesta Desmond qui tâcha de paraître blessé. Tu as une +singulière façon de répondre à une amitié d'enfance, qui en toute +occasion...." + +Chéri n'écoutait pas. Il dirigeait du côté de Desmond un menton aminci, +une bouche qu'il pinçait en bouche d'avare. Pour la première fois, il +venait d'entendre un étranger disposer de son bien. + +Il réfléchissait. Le divorce Peloux fils? Il y avait songé à mainte heure +du jour et de la nuit, et ces mots-là représentaient alors la liberté, +une sorte d'enfance recouvrée, peut-être mieux encore.... Mais la voix, +nasillarde exprès, du vicomte Desmond venait de susciter l'image +nécessaire : Edmée quittant la maison de Neuilly, résolue sous son petit +chapeau d'auto et son long voile, et s'en allant vers une maison +inconnue, où vivait un homme inconnu. "Évidemment, ça arrangerait tout", +convint Chéri le bohème. Mais, dans le même temps, un autre Chéri +singulièrement timoré regimbait : "Ce n'est pas des choses à faire!" +L'image se précisa, gagna en couleurs et en mouvement. Chéri entendit le +son grave et harmonieux de la grille et vit, de l'autre côté de la +grille, sur une main nue, une perle grise, un diamant blanc.... + +"Adieu..." disait la petite main. + +Chéri se leva en repoussant son siège. + +"C'est à moi, tout ça! La femme, la maison, les bagues, c'est à moi!" + +Il n'avait pas parlé haut, mais son visage avouait une si barbare +violence que Desmond crut venue la dernière heure de sa prospérité. Chéri +s'apitoya sans bonté : + +"Pauvre mimi, t'as les foies? Ah! cette vieille noblesse d'épée! Viens, +je vais te payer des caleçons pareils à mes chemises, et des chemises +pareilles à tes caleçons. Desmond, nous sommes le dix-sept? + +--Oui, pourquoi? + +--Le dix-sept mars. Autant dire le printemps. Desmond, les gens chic, +mais là, les gens véritablement élégants, femmes ou hommes, ils ne +peuvent pas attendre plus longtemps avant de s'habiller pour la saison +prochaine? + +--Difficilement.... + +--De dix-sept, Desmond!... Viens, tout va bien. On va acheter un gros +bracelet pour ma femme, un énorme fume-cigarette pour Mame Peloux, et une +toute petite épingle pour toi!" + + * * * * * + +Il eut ainsi, à deux ou trois reprises, le pressentiment foudroyant que +Léa allait revenir, qu'elle venait de rentrer, que les persiennes du +premier étage, ouvertes, laissaient apercevoir le rose floral des brise- +bise, le réseau des grands rideaux d'application, l'or des miroirs.... Le +15 avril passa et Léa ne revenait pas. Des événements agaçants rayaient +le cours morne de la vie de Chéri. Il y eut la visite de Mme Peloux, qui +pensa perdre la vie devant Chéri plat comme un lévrier, la bouche close +et l'oeil mobile. Il y eut la lettre d'Edmée, une lettre tout unie, +surprenante, où elle expliquait qu'elle demeurerait à Neuilly "jusqu'à +nouvel ordre", et se chargeait pour Chéri des "meilleurs compliments de +Mme de la Berche...." Il se crut moqué, ne sut répondre et finit par +jeter cette lettre incompréhensible; mais il n'alla pas à Neuilly. A +mesure qu'avril, vert et froid, fleuri de pawlonias, de tulipes, de +jacinthes en bottes et de cytises en grappes, embaumait Paris, Chéri +s'enfonçait, seul, dans une ombre austère. Desmond maltraité, harcelé, +mécontent, mais bien payé, avait mission tantôt de défendre Chéri contre +des jeunes femmes familières et des jeunes hommes indiscrets, tantôt de +recruter les uns et les autres pour former une bande qui mangeait, buvait +et criaillait entre Montmartre, les restaurants du Bois et les cabarets +de la rive gauche. + + * * * * * + +Une nuit, la Copine, qui fumait seule et pleurait ce soir-là une +infidélité grave de son amie la Loupiote, vit entrer chez elle ce jeune +homme aux sourcils démoniaques qui s'effilaient sur la tempe. Il réclama +"de l'eau bien froide" pour sa belle bouche altérée qu'une secrète ardeur +séchait. Il ne témoigna pas du moindre intérêt pour les malheurs de la +Copine, lorsqu'elle les narra en poussant vers Chéri le plateau de laque +et la pipe. Il n'accepta que sa part de natte, de silence et de demi- +obscurité, et demeura là jusqu'au jour, économe de ses mouvements comme +quelqu'un qui craint, s'il bouge, de réveiller une blessure. Au jour +levant, il demanda à la Copine : "Pourquoi n'avais-tu pas aujourd'hui ton +collier de perles, tu sais, ton gros collier?" et partit courtoisement. + +Il prenait l'habitude inconsciente de marcher la nuit, sans compagnon. +Rapide, allongé, son pas le menait vers un but distinct et inaccessible. +Il échappait, passé minuit, à Desmond qui le retrouvait, vers l'aube, sur +son lit d'hôtel, endormi à plat ventre et la tête entre ses bras pliés, +dans l'attitude d'un enfant chagrin. + +" Ah ! bon, il est là, disait Desmond avec soulagement. Un coco pareil, +on ne sait jamais.... " + +Une nuit que Chéri marchait ainsi les yeux grands ouverts dans l'ombre, +il remonta l'avenue Bugeaud, car il n'avait pas obéi, de tout le jour +écoulé, au fétichisme qui l'y ramenait de quarante-huit heures en +quarante-huit heures. Comme les maniaques qui ne peuvent s'endormir sans +avoir touché trois fois le bouton d'une porte, il frôlait la grille, +posait l'index sur le bouton de la sonnette, appelait tout bas, d'un ton +farceur : "Hé ha!..." et s'en allait. + +Mais une nuit, cette nuit-là, devant la grille, il sentit dans sa gorge +un grand coup que frappait son coeur : le globe électrique de la cour +luisait comme une lune mauve au-dessus du perron, la porte de l'entrée de +service, béante, éclairait le pavé et, au premier étage, les persiennes +filtrant la lumière intérieure dessinaient un peigne d'or. Chéri s'adossa +à l'arbre le plus proche et baissa la tête. + +"Ce n'est pas vrai, dit-il. Je vais relever les yeux et tout sera noir." +Il se redressa au son de la voix d'Ernest, le concierge, qui criait dans +le corridor : + +"Sur les neuf heures, demain matin, je monterai la grande malle noire +avec Marcel, Madame!" + +Chéri se détourna précipitamment et courut jusqu'à l'avenue du Bois où il +s'assit. Le globe électrique qu'il avait regardé dansait devant lui, +pourpre sombre cerné d'or, sur le noir des massifs encore maigres. Il +appuya la main sur son coeur et respira profondément. La nuit sentait les +lilas entrouverts. Il jeta son chapeau, ouvrit son manteau, se laissa +aller contre le dossier du banc, étendit les jambes et ses mains ouvertes +tombèrent mollement. Un poids écrasant et suave venait de descendre sur +lui. + +"Ah! dit-il tout bas, c'est le bonheur?... je ne savais pas...." + +Il eut le temps de se prendre en pitié et en mépris, pour tout ce qu'il +n'avait pas savouré pendant sa vie misérable de jeune homme riche au +petit coeur, puis il cessa de penser pendant un instant ou pendant une +heure. Il put croire, après, qu'il ne désirait plus rien au monde, pas +même d'aller chez Léa. + +Quand il frissonna de froid et qu'il entendit les merles annoncer +l'aurore, il se leva, trébuchant et léger, et reprit le chemin de l'Hôtel +Morris, sans passer par l'avenue Bugeaud. Il s'étirait, élargissait ses +poumons et débordait d'une mansuétude universelle : + +"Maintenant, soupirait-il exorcisé, maintenant.... Ah! maintenant, je +vais être tellement gentil pour la petite...." + + * * * * * + +Levé à huit heures, rasé, chaussé, fébrile, Chéri secoua Desmond qui +dormait livide, affreux à voir et gonflé dans le sommeil comme un noyé : + +"Desmond! hep! Desmond!... Assez! T'es trop vilain quand tu dors!" + +Le dormeur s'assit et arrêta sur son ami le regard de ses yeux couleur +d'eau trouble. Il feignit l'abrutissement pour prolonger un examen +attentif de Chéri, Chéri vêtu de bleu, pathétique et superbe, pâle sous +un velours de poudre habilement essuyé.... Il y avait encore des heures +où Desmond souffrait, dans sa laideur apprêtée, de la beauté de Chéri. Il +bâilla exprès, longuement : "Qu'est-ce qu'il y a encore?" se demandait-il +en bâillant; "cet imbécile est plus beau qu'hier. Ces cils surtout, ces +cils qu'il a...." Il regardait les cils de Chéri, lustrés et vigoureux, +et l'ombre qu'ils versaient à la sombre prunelle et au blanc bleu de +l'oeil. Desmond remarqua aussi que la dédaigneuse bouche arquée +s'ouvrait, ce matin-là, humide, ravivée, un peu haletante, comme après +une volupté hâtive. Puis il relégua sa jalousie au plan lointain de ses +soucis sentimentaux et questionna Chéri sur un ton de condescendance +lassée : + +"Peut-on savoir si tu sors à cette heure, ou si tu rentres? + +--Je sors, dit Chéri. Ne t'occupe pas de moi. Je vais faire des courses. +Je vais chez la fleuriste. Chez le bijoutier, chez ma mère, chez ma +femme, chez.... + +--N'oublie pas le nonce, dit Desmond. + +--Je sais vivre, répliqua Chéri. Je lui porterai des boutons de chemise +en titre-fixe et une gerbe d'orchidées." + +Chéri répondait rarement à une plaisanterie et l'accueillait toujours +froidement. L'importance de cette terne riposte éclaira Desmond sur +l'état insolite de son ami. Il considéra l'image de Chéri dans la glace, +nota la blancheur des narines dilatées, la mobilité errante du regard, et +risqua la plus discrète des questions : + +"Tu rentres déjeuner?... Hep, Chéri, je te cause. Nous déjeunons +ensemble?" + +Chéri fit : "Non" de la tête. Il sifflotait en carrant son reflet dans le +miroir oblong, juste à sa taille comme celui de la chambre de Léa, entre +les deux fenêtres. Tout à l'heure, dans l'autre miroir, un cadre d'or +lourd sertirait, sur un fond rosé ensoleillé, son image nue ou drapée +d'une soierie lâche, sa fastueuse image de beau jeune homme aimé, +heureux, choyé, qui joue avec les colliers et les bagues de sa +maîtresse.... "Elle y est peut-être déjà, dans le miroir de Léa, l'image +du jeune homme?..." Cette pensée traversa son exaltation avec une telle +virulence qu'il crut, hébété, l'avoir entendue. + +"Tu dis? demanda-t-il à Desmond. + +--Je ne dis rien, répondit le docile ami gourmé. C'est dans la cour qu'on +parle." + +Chéri quitta la chambre de Desmond, claqua la porte et retourna dans son +appartement. La rue de Rivoli, éveillée, l'emplissait d'un tumulte doux, +connu, et Chéri pouvait apercevoir, par la fenêtre ouverte, les feuilles +printanières, raides et transparentes comme des lames de jade sous le +soleil. Il ferma la fenêtre et s'assit sur un petit siège inutile qui +occupait un coin triste contre le mur, entre le lit et la porte de la +salle de bains. + +"Comment cela se fait-il?..." commença-t-il à voix basse. Puis il se tut. +Il ne comprenait pas pourquoi, en l'espace de six mois et demi, il +n'avait presque jamais pensé à l'amant de Léa. + +"Je ne suis qu'une grande folle", disait la lettre de Léa pieusement +conservée par Charlotte Peloux. + +"Une grande folle?" Chéri secoua la tête. "C'est drôle, je ne la vois pas +comme ça. Qu'est-ce qu'elle peut aimer, comme homme? Un genre Patron? +Plutôt qu'un genre Desmond, naturellement.... Un petit argentin bien +ciré? encore.... Mais tout de même...." + +Il sourit avec naïveté : "En dehors de moi, qu'est-ce qui peut bien lui +plaire?" + +Un nuage passa sur le soleil de mars et la chambre fut noire. Chéri +appuya sa tête contre le mur. "Ma Nounoune.... Ma Nounoune... tu m'as +trompé? Tu m'as salement trompé?... Tu m'as fait ça?" + +Il fouettait son mal avec des mots et avec des images qu'il construisait +péniblement, étonné et sans fureur. Il tâchait d'évoquer les jeux du +matin, chez Léa, certains après-midi de plaisir long et parfaitement +silencieux, chez Léa,--le sommeil délicieux de l'hiver dans le lit chaud +et la chambre fraîche, chez Léa.... Mais il ne voyait toujours aux bras +de Léa, dans le jour couleur de cerise qui flambait derrière les rideaux +de Léa, l'après-midi, qu'un seul amant : Chéri. Il se leva comme +ressuscité dans un mouvement de foi spontanée : + +"C'est bien simple! Si je n'arrive pas à en voir un autre que moi auprès +d'elle, c'est qu'il n'y en a pas d'autre!" + +Il saisit le téléphone, faillit appeler, puis raccrocha le récepteur +doucement. + +"Pas de blagues...." + +Il sortit, très droit, effaçant les épaules. Sa voiture découverte +l'emmena chez le joaillier où il s'attendrit sur un petit bandeau fin, +des saphirs d'un bleu brûlant dans une monture d'acier bleu invisible, +"tout à fait une coiffure pour Edmée", qu'il emporta. Il acheta des +fleurs un peu bêtes et cérémonieuses. Comme onze heures sonnaient à +peine, il usa encore une demi-heure ça et là, dans une Société de crédit +où il prit de l'argent, près d'un kiosque où il feuilleta des illustrés +anglais, dans un dépôt de tabacs orientaux, chez son parfumeur. Enfin, il +remonta en voiture, s'assit entre sa gerbe et ses paquets noués de +rubans. + +"A la maison." + +Le chauffeur se retourna dans son baquet : + +"Monsieur?... Monsieur m'a dit?... + +--J'ai dit : à la maison, boulevard d'Inkermann. Il vous faut un plan de +Paris?" + +La voiture s'élança vers les Champs-Elysées. Le chauffeur faisait du zèle +et son dos plein de pensées semblait se pencher, inquiet, sur l'abîme qui +séparait le jeune homme veule du mois passé, le jeune homme aux "si vous +voulez" et aux "un glass, Antonin?" de monsieur Peloux le fils, exigeant +avec le personnel et attentif à l'essence. + +"Monsieur Peloux le fils", adossé au maroquin et le chapeau sur les +genoux, buvait le vent et tendait toute sa volonté à ne pas penser. Il +ferma lâchement les yeux, entre l'avenue Malakoff et la porte Dauphine, +pour ne pas voir passer l'avenue Bugeaud, et se félicita : "J'en ai du +courage!" + +Le chauffeur corna, boulevard d'Inkermann, pour demander la porte qui +chanta sur ses gonds avec une longue note grave et harmonieuse. Le +concierge en casquette s'empressait, la voix des chiens de garde saluait +l'odeur reconnue de celui qui arrivait. Très à l'aise, respirant le vert +arôme des gazons tondus, Chéri entra dans la maison et monta d'un pas de +maître vers la jeune femme qu'il avait quittée, trois mois auparavant, +comme un marin d'Europe délaisse, de l'autre côté du monde, une petite +épouse sauvage. + +Léa rejeta loin d'elle, sur le bureau ouvert, les photographies qu'elle +avait tirées de la dernière malle : "Que les gens sont vilains, mon Dieu! +Et elles ont osé me donner ça. Et elles pensent que je vais les mettre en +effigie sur ma cheminée, dans un cadre nickelé, peut-être, ou dans un +petit portefeuille-paravent? Dans la corbeille aux papiers, oui, et en +quatre morceaux!..." + +Elle alla reprendre les photographies, et avant de les déchirer elle y +jeta le plus dur regard dont fussent capables ses yeux bleus. Sur un fond +noir de carte postale, une forte dame à corset droit voilait ses cheveux, +et le bas de ses joues, d'un tulle soulevé par la brise. "A ma chère Léa, +en souvenir des heures exquises de Guéthary : Anita." Au centre d'un +carton rugueux comme du torchis, une autre photographie groupait une +famille, nombreuse et morne, une sorte de colonie pénitentiaire gouvernée +par une aïeule basse sur pattes, fardée, qui élevait en l'air un +tambourin de cotillon et posait un pied sur le genou tendu d'une sorte de +jeune boucher robuste et sournois. + +"Ça ne mérite pas de vivre", décida Léa en cassant le carton-torchis. + +Une épreuve non collée qu'elle déroula remit devant elle ce couple âgé de +demoiselles provinciales, excentriques, criardes, batailleuses, assises +tous les matins sur un banc de promenade méridional, tous les soirs entre +un verre de cassis et le carré de soie où elles brodaient un chat noir, +un crapaud, une araignée : "A notre jolie fée! ses petites camarades du +Trayas, Miquette et Riquette." + +Léa détruisit ces souvenirs de voyage et passa la main sur son front : + +"C'est horrible. Et après celles-là, comme avant celles-là, d'autres,-- +d'autres qui ressembleront à celles-là. Il n'y a rien à y faire. C'est +comme ça. Peut-être que, partout où il y a une Léa, sortent de terre des +espèces de Charlotte Peloux, de La Berche, d'Aldonzas, des vieux affreux +qui ont été des jeunes beaux, des gens, enfin, des gens impossibles, +impossibles, impossibles...." + +Elle entendit, dans son souvenir récent, des voix qui l'avaient hélée sur +des perrons d'hôtel, qui avaient crié vers elle, de loin : "hou-hou!" sur +des plages blondes, et elle baissa le front, d'un mouvement taurin et +hostile. + +Elle revenait, après six mois, un peu maigrie et amollie, moins sereine. +Un tic bougon abaissait parfois son menton sur son col, et des teintures +de rencontre avaient allumé dans ses cheveux une flamme trop rouge. Mais +son teint, ambré, fouetté par le soleil et la mer, fleurissait comme +celui d'une belle fermière et eût pu se passer de fard. Encore fallait-il +draper prudemment, sinon cacher tout à fait le cou flétri, cerclé de +grands plis où le hâle n'avait pu pénétrer. + +Assise, elle s'attardait à des rangements menus et cherchait autour +d'elle, comme elle eût cherché un meuble disparu, son ancienne activité, +sa promptitude à parcourir son douillet domaine. + +"Ah! ce voyage, soupira-t-elle. Comment ai-je pu?... Que c'est fatigant!" + +Elle fronça les sourcils et fit sa nouvelle moue bougonne, en constatant +qu'on avait brisé la vitre d'un petit tableau de Chaplin, une tête de +jeune fille, rose et argentée, que Léa trouvait ravissante. + +"Et un accroc large comme les deux mains dans le rideau d'application.... +Et je n'ai encore vu que ça... Où avais-je la tête de m'en aller si +longtemps? Et en l'honneur de qui?... Comme si je n'aurais pas pu passer +mon chagrin ici, bien tranquillement." + +Elle se leva pour aller sonner, rassembla les mousselines de son peignoir +en s'apostrophant crûment : + +"Vieux trottin, va...." + +La femme de chambre entra, chargée de lingeries et de bas de soie : + +"Onze heures, Rose. Et ma figure qui n'est pas faite! Je suis en +retard.... + +--Madame n'a rien qui la presse. Madame n'a plus ces demoiselles Mégret +pour traîner madame en excursion et venir dès le matin pour cueillir +toutes les roses de la maison. Ce n'est plus monsieur Roland qui fera +endêver madame en lui jetant des petits graviers dans sa chambre.... + +--Rose, il y a de quoi nous occuper dans la maison. Je ne sais pas si +trois déménagements valent un incendie, mais je suis sûre que six mois +d'absence valent une inondation. Tu as vu le rideau de dentelle? + +--C'est rien.... Madame n'a pas vu la lingerie : des crottes de souris +partout et le parquet mangé. Et c'est tout de même bien curieux que je +laisse à Émérancie vingt-huit essuie-verres et que j'en retrouve vingt- +deux. + +--Non? + +--C'est comme je dis à madame." + +Elles se regardèrent avec une indignation égale, attachées toutes deux à +cette maison confortable, assourdie de tapis et de soieries, à ses +armoires pleines et à ses sous-sols ripolinés. Léa se claqua le genou de +sa forte main : + +"Ça va changer, mon petit! Si Ernest et Émérancie ne veulent pas leurs +huit jours, ils retrouveront les six essuie-verres. Et ce grand idiot de +Marcel, tu lui avais bien écrit de revenir? + +--Il est là, madame." + +Prompte à se vêtir, Léa ouvrit les fenêtres et s'accouda pour contempler +complaisamment son avenue aux arbres renaissants. Plus de vieilles filles +flatteuses et plus de monsieur Roland, ce lourd et athlétique jeune homme +de Cambo.... + +"Ah! l'imbécile!..." soupira-t-elle. + +Mais elle pardonnait à ce passant sa niaiserie, et ne lui faisait grief +que d'avoir déplu. Dans sa mémoire de femme saine au corps oublieux, +monsieur Roland n'était plus qu'une forte bête un peu ridicule, et qui +s'était montrée si maladroite.... Léa eût nié, à présent, qu'un flot +aveuglant de larmes,--certain soir de pluie où l'averse roulait parfumée +sur des géraniums- rosats,--lui avait caché monsieur Roland, un instant, +derrière l'image de Chéri.... + +La brève rencontre ne laissait à Léa ni regrets, ni gêne. L' "imbécile" +et sa vieille follette de mère auraient trouvé chez elle, après comme +avant, dans la villa louée à Cambo, les goûters bien servis, les rockings +sur le balcon de bois, le confort aimable que savait dispenser Léa et +dont elle tirait fierté. Mais l'imbécile, blessé, s'en était allé, +laissant Léa aux soins d'un raide et bel officier grisonnant qui +prétendait épouser "Mme de Lonval". + +"Nos âges, nos fortunes, nos goûts d'indépendance et de mondanité, tout +ne nous destine-t-il pas l'un à l'autre?" disait à Léa le colonel resté +mince. + +Elle riait, elle prenait du plaisir à la compagnie de cet homme assez sec +qui mangeait bien et buvait sans se griser. Il s'y trompa, lut dans les +beaux yeux bleus, dans le sourire confiant et prolongé de son hôtesse, le +consentement qu'elle tardait à donner.... Un geste précis marqua la fin +de leur amitié commençante, que Léa regretta en s'accusant honnêtement +dans son for intérieur. + +"C'est ma faute! On ne traite pas un colonel Ypoustègue, d'une vieille +famille basque, comme un monsieur Roland. Pour l'avoir remisé, je l'ai ce +qui s'appelle remisé.... Il aurait agi en homme chic et en homme d'esprit +s'il était revenu le lendemain, dans son break, fumer un cigare chez moi +et lutiner mes vieilles filles...." + +Elle ne s'avisait pas qu'un homme mûr accepte un congé, mais non pas +certains coups d'oeil qui le jaugent physiquement, qui le comparent +clairement à un autre, à l'inconnu, à l'invisible.... + +Léa, embrassée à l'improvisée, n'avait pas retenu ce terrible et long +regard de la femme qui sait à quelles places l'âge impose à l'homme sa +flétrissure : des mains sèches et soignées, sillonnées de tendons et de +veines, ses yeux remontèrent au menton détendu, au front barré de rides, +revinrent cruellement à la bouche prise entre des guillemets de rides.... +Et toute la distinction de la "baronne de Lonval" creva dans un : "Ah! +là! là!..." si outrageant, si explicite et populacier, que le beau +colonel Ypoustègue passa le seuil pour la dernière fois. + + * * * * * + +"Mes dernières idylles", songeait Léa accoudée à la fenêtre. Mais le beau +temps parisien, l'aspect de la cour propre et sonore et des lauriers en +boules rondes dans leurs caisses vertes, la bouffée tiède et odorante qui +s'évadait de la chambre en caressant sa nuque, la remplissaient peu à peu +de malice et de bonne humeur. Des silhouettes de femmes passaient, +descendant vers le Bois. "Voilà encore les jupes qui changent", constata +Léa, "et les chapeaux qui montent". Elle projeta des visites chez le +couturier, chez Lewis, une brusque envie d'être belle la redressa. + +"Belle? Pour qui? Tiens, pour moi. Et puis, pour vexer la mère Peloux." + +Léa n'ignorait pas la fuite de Chéri, mais elle ne savait que sa fuite. +Tout en blâmant les procédés de police de Mme Peloux, elle tolérait +qu'une jeune vendeuse de modes, qu'elle gâtait, épanchât sa gratitude +adroite en potins versés dans l'oreille de Léa pendant l'essayage, ou +consignés avec "mille mercis pour les exquis chocolats" en travers d'une +grande feuille à en-tête commercial. Une carte postale de la vieille Lili +avait rejoint Léa à Cambo, carte postale où la folle aïeule, sans points +ni virgules et d'une écriture tremblée, contait une incompréhensible +histoire d'amour, d'évasion, de jeune épouse séquestrée à Neuilly.... + +"Il faisait un temps pareil, se rappela Léa, le matin où je lisais la +carte postale de la vieille Lili, dans mon bain, à Cambo...." + +Elle revoyait la salle de bains jaune, le soleil dansant sur l'eau et au +plafond. Elle entendait les échos de la villa mince et sonore rejeter un +grand éclat de rire assez féroce et pas très spontané, le sien, puis les +appels qui l'avaient suivi : "Rose!... Rose!..." + +Les épaules et les seins hors de l'eau, ressemblant plus que jamais-- +ruisselante et robuste et son bras magnifique étendu,--à une figure de +fontaine, elle agitait au bout de ses doigts le carton humide : + +"Rose, Rose! Chéri.... Monsieur Peloux a fichu le camp! Il a laissé sa +femme! + +--Madame ne m'en voit pas surprise, disait Rose; le divorce sera plus gai +que le mariage, où ils portaient tous le diable en terre...." + +Cette journée-là, une hilarité incommode accompagna Léa : + +"Ah! mon poison d'enfant! Ah! le mauvais gosse! Voyez-vous!..." + +Et elle secouait la tête en riant tout bas, comme fait une mère dont le +fils a découché pour la première fois.... + + * * * * * + +Un phaéton verni fila devant la grille, étincela et disparut, presque +silencieux sur ses roues caoutchoutées et les pieds fins de ses +trotteurs. + +"Tiens, Spéleïeff, constata Léa. Brave type. Et voilà Merguilier sur son +cheval pie : onze heures. Berthellemy-le-Desséché va suivre et aller +dégeler ses os au Sentier de la vertu.... C'est curieux ce que les gens +peuvent faire la même chose toute la vie. On croirait que je n'ai pas +quitté Paris si Chéri était là. Mon pauvre Chéri, c'est fini de lui, à +présent. La noce, les femmes, manger à n'importe quelle heure, boire +trop.... C'est dommage. Qui sait s'il n'aurait pas fait un brave homme, +s'il avait seulement eu une bonne petite gueule rose de charcutier et les +pieds plats? " + +Elle quitta la fenêtre en frottant ses coudes engourdis, haussa les +épaules : "On sauve Chéri une fois, mais pas deux". Elle polit ses +ongles, souffla : "ha" sur une bague ternie, mira de près le rouge mal +réussi de ses cheveux et leurs racines blanchissantes, nota quelques +lignes sur un carnet. Elle agissait très vite et moins posément que +d'habitude, pour lutter contre une atteinte sournoise d'anxiété qu'elle +connaissait bien et qu'elle nommait--niant jusqu'au souvenir de son +chagrin--son mal de coeur moral. Elle eut envie, en peu d'instants et par +saccades, d'une victoria bien suspendue, attelée d'un cheval de +douairière, puis d'une automobile extrêmement rapide, puis d'un mobilier +de salon directoire. Elle songea même à modifier sa coiffure qu'elle +portait haute depuis vingt ans et dégageant la nuque. "Un petit rouleau +bas, comme Lavallière ?... Ça me permettrait d'aborder les robes à +ceinture lâche de cette année. En somme, avec un régime et mon henné bien +refait, je peux prétendre encore à dix,--non, mettons cinq ans, de...." + +Un effort la remit en plein bon sens, en plein orgueil lucide. + +"Une femme comme moi n'aurait pas le courage de finir? Allons, allons, +nous en avons eu, ma belle, pour notre grade." Elle toisait la grande Léa +debout, les mains aux hanches et qui lui souriait. + +"Une femme comme ça ne fait pas une fin dans les bras d'un vieux. Une +femme comme ça, qui a eu la chance de ne jamais salir ses mains ni sa +bouche sur une créature flétrie!... Oui, la voilà, la "goule" qui ne veut +que de la chair fraîche...." + +Elle appela dans son souvenir les passants et les amants de sa jeunesse +préservée des vieillards, et se trouva pure, fière, dévouée depuis trente +années à des jouvenceaux rayonnants ou à des adolescents fragiles. + +"Et c'est à moi qu'elle doit beaucoup, cette chair fraîche! Combien sont- +ils à me devoir leur santé, leur beauté, des chagrins bien sains et des +laits de poule pour leurs rhumes, et l'habitude de faire l'amour sans +négligence et sans monotonie?... Et j'irais maintenant me pourvoir, pour +ne manquer de rien dans mon lit, d'un vieux monsieur de... de...." + +Elle chercha et décida avec une inconscience majestueuse : + +"Un vieux monsieur de quarante ans?" + +Elle essuya l'une contre l'autre ses longues mains bien faites et se +détourna dans une volte dégoûtée : + +"Pouah! Adieu tout, c'est plus propre. Allons acheter des cartes à jouer, +du bon vin, des marques de bridge, des aiguilles à tricoter, tous les +bibelots qu'il faut pour boucher un grand trou, tout ce qu'il faut pour +déguiser le monstre--la vieille femme...." + + * * * * * + +En fait d'aiguilles à tricoter, elle eut maintes robes, et des saut-de- +lit comme des nuées à l'aurore. Le pédicure chinois vint une fois la +semaine; la manucure deux fois et la masseuse tous les jours. On vit Léa +au théâtre, et avant le théâtre dans des restaurants qu'elle ne +fréquentait pas du temps de Chéri. + +Elle accepta que des jeunes femmes et leurs amis, que Kühn, son ancien +tailleur retiré des affaires, l'invitassent dans leur loge ou à leur +table. Mais les jeunes femmes lui témoignèrent une déférence qu'elle ne +requérait pas et Kühn l'appela "ma chère amie", à quoi elle lui répondit +dès la première agape : + +"Kühn, décidément, ça ne vous va pas d'être client." + +Elle rejoignit, comme on se réfugie, Patron, arbitre et directeur d'une +entreprise de boxe. Mais Patron était marié à une jeune tenancière de +bar, petite, terrible et jalouse autant qu'un ratier. Jusqu'à la place +d'Italie Léa risqua, pour retrouver le sensible athlète, sa robe couleur +dé saphir sombre alourdie d'or, ses paradis, ses bijoux imposants, ses +cheveux d'acajou neuf. Elle respira l'odeur de sueur, de vinaigre et de +térébenthine qu'exhalaient les "espoirs" entraînés par Patron et s'en +alla, sûre de ne jamais revoir la salle vaste et basse où sifflait le gaz +vert. + +Ces essais qu'elle fit pour rentrer dans la vie remuante des désoeuvrés +lui coûtèrent une fatigue qu'elle ne comprenait pas. + +"Qu'est-ce que j'ai donc?" + +Elle tâtait ses chevilles un peu gonflées le soir, mirait ses fortes +dents à peine menacées de déchaussement, tâtait du poing, comme on +percute un tonneau, ses poumons logés au large, son estomac joyeux. +Quelque chose d'indicible, en elle, penchait, privé d'un étai absent, et +l'entraînait tout entière. La baronne de la Berche, rencontrée dans un +"zinc" où elle arrosait, d'un vin blanc de cochers, deux douzaines +d'escargots, apprit enfin à Léa le retour de l'enfant prodigue au +bercail, et l'aube d'un nouvel astre de miel sur le boulevard +d'Inkermann. Léa écouta cette histoire morale avec indifférence. Mais +elle pâlit d'une émotion pénible, le jour d'après, en reconnaissant une +limousine bleue devant sa grille et Charlotte Peloux qui traversait la +cour. + +"Enfin! Enfin! Je te retrouve! Ma Léa! ma grande! Plus belle que jamais! +Plus mince que l'an dernier! Attention, ma Léa, pas trop maigrir à nos +âges! Comme ça, mais pas plus! Et même.... Mais quel plaisir de te +revoir!" + +Jamais la voix blessante n'avait paru si douce à Léa. Elle laissait +parler Madame Peloux, rendait grâce à ce flot acide qui lui donnait du +temps. Elle avait assis Charlotte Peloux dans un fauteuil bas sur pattes, +sous la douce lumière du petit salon aux murs de soieries peintes, comme +autrefois. Elle-même venait de reprendre machinalement la chaise à +dossier raide qui l'obligeait à effacer les épaules et à relever le +menton, comme autrefois. Entre elles, la table nappée d'une rugueuse +broderie ancienne portait, comme autrefois, la grosse carafe taillée à +demi pleine de vieille eau-de-vie, les verres en calices vibrants, minces +comme une feuille de mica, l'eau glacée et les biscuits sablés.... + +"Ma grande! On va pouvoir se revoir tranquillement, tranquillement, +pleurait Charlotte. Tu connais ma devise : fichez la paix à vos amis +quand vous êtes dans les ennuis, ne leur faites part que de votre +bonheur. Tout le temps que Chéri a fait l'école buissonnière, c'est +exprès que je ne t'ai pas donné signe de vie, tu m'entends! A présent que +tout va bien, que mes enfants sont heureux, je te le crie, je me jette +dans tes bras, et nous recommençons notre bonne vie...." + +Elle s'interrompit, alluma une cigarette, habile à ce genre de suspension +autant qu'une actrice : + +"... sans Chéri, naturellement. + +--Naturellement", acquiesça Léa en souriant. + +Elle contemplait, écoutait sa vieille ennemie avec une satisfaction +ébahie. Ces grands yeux inhumains, cette bouche bavarde, ce bref corps +replet et remuant, tout cela, en face d'elle, n'était venu que pour +mettre sa fermeté à l'épreuve, l'humilier comme autrefois, toujours comme +autrefois. Mais comme autrefois Léa saurait répondre, mépriser, sourire, +se redresser. Déjà ce poids triste qui la chargeait hier et les jours +d'avant semblait fondre. Une lumière normale, connue, baignait le salon +et jouait dans les rideaux. + +"Voilà, songea Léa allègrement. Deux femmes un peu plus vieilles que l'an +passé, la méchanceté habituelle et les propos routiniers, la méfiance +bonasse, les repas en commun; des journaux financiers le matin, des +potins scandaleux l'après-midi,--il faut bien recommencer tout ça puisque +c'est la vie, puisque c'est ma vie. Des Aldonzas et des La Berche, et des +Lili et quelques vieux Messieurs sans foyer, tout le lot serré autour +d'une table à jeu, où le verre de fine et le jeu de cartes vont voisiner, +peut-être, avec une paire de petits chaussons, commencés pour un enfant +qui vivra bientôt... Recommençons, puisque c'est dans l'ombre. Allons-y +gaiement, puisque j'y retombe à l'aise comme dans l'empreinte d'une chute +ancienne...." + +Et elle s'installa, les yeux clairs et la bouche détendue, pour écouter +Charlotte Peloux qui parlait avidement de sa belle-fille. + +"Tu le sais, toi, ma Léa, si l'ambition de toute ma vie a été la paix et +la tranquillité? Eh bien, je les ai maintenant. La fugue de Chéri, en +somme, c'est une gourme qu'il a jetée. Loin de moi l'idée de te le +reprocher, ma Léa, mais reconnais que de dix-neuf à vingt-cinq ans, il +n'a guère eu le temps de mener la vie de garçon? Eh bien, il l'a menée +trois mois, quoi, la vie de garçon! La belle affaire! + +--Ça vaut même mieux, dit Léa sans perdre son sérieux. C'est une +assurance qu'il donne à sa jeune femme. + +--Juste, juste le mot que je cherchais! glapit Mme Peloux, radieuse. Une +assurance! Depuis ce jour-là, le rêve! Et tu sais, quand un Peloux rentre +dans sa maison après avoir fait la bombe, il n'en ressort plus! + +--C'est une tradition de famille?" demanda Léa. + +Mais Charlotte ne voulut rien entendre. + +"D'ailleurs, il y a été bien reçu, dans sa maison. Sa petite femme, ah! +en voilà une, Léa.... Tu sais si j'en ai vu, des petites femmes, eh bien, +je n'en ai pas vu une qui dame le pion à Edmée. + +--Sa mère est si remarquable, dit Léa. + +--Songe, songe, ma grande, que Chéri venait de me la laisser sur les bras +pendant près de trois mois,--entre parenthèses, elle a eu de la chance +que je sois là! + +--C'est précisément ce que je pensais, dit Léa. + +--Eh bien, ma chère, pas une plainte, pas une scène, pas une démarche +maladroite, rien, rien! La patience même, la douceur, un visage de +sainte, de sainte! + +--C'est effrayant, dit Léa. + +--Et tu crois que quand notre brigand d'enfant s'est amené un matin, tout +souriant, comme s'il venait de faire un tour au Bois, tu crois qu'elle se +serait permis une remarque? Rien! Pas ça! Aussi lui qui, au fond, devait +se sentir un peu gêné.... + +--Oh! pourquoi? dit Léa. + +--Tout de même, voyons.... Il a trouvé l'accueil charmant, et l'accord +s'est fait dans leur chambre à coucher, pan, comme ça et sans attendre. +Ah! je t'assure, il n'y a pas eu dans le monde, pendant cette heure-là, +une femme plus heureuse que moi ! + +--Sauf Edmée, peut-être", suggéra Léa. + +Mais Mme Peloux était toute âme et eut un superbe mouvement d'ailerons : + +"A quoi vas-tu penser? Moi, je ne pensais qu'au foyer reconstruit." + +Elle changea de ton, plissa l'oeil et la lèvre : + +"D'ailleurs, je ne la vois pas bien, cette petite, dans le grand délire, +et poussant le cri de l'extase. Vingt ans et des salières, peuh... à cet +âge-là on bégaie. Et puis, entre nous, je crois sa mère froide. + +--Ta religion de la famille t'égare", dit Léa. + +Charlotte Peloux montra candidement le fond de ses grands yeux où on ne +lisait rien. + +"Non pas, non pas! l'hérédité, l'hérédité! J'y crois. Ainsi mon fils qui +est la fantaisie même.... Comment, tu ne sais pas qu'il est la fantaisie +même? + +--J'aurai oublié, s'excusa Léa. + +--Eh bien, je crois en l'avenir de mon fils. Il aimera son intérieur +comme je l'aime, il gérera sa fortune, il aimera ses enfants comme je +l'ai aimé.... + +--Ne prévois donc pas tant de choses tristes! pria Léa. Comment est-il, +leur intérieur, à ces jeunes gens? + +--Sinistre, piaula Mme Peloux. Sinistre! Des tapis violets! Violets! Une +salle de bains noire et or. Un salon sans meubles, plein de vases chinois +gros comme moi! Aussi, qu'est-ce qui arrive : ils ne quittent plus +Neuilly. D'ailleurs, sans fatuité, la petite l'adore. + +--Elle n'a pas eu de troubles nerveux?" demanda Léa avec sollicitude. + +L'oeil de Charlotte Peloux étincela : + +"Elle? pas de danger, nous avons affaire à forte partie. + +--Qui ça, nous? + +--Pardon, ma grande, l'habitude.... Nous sommes en présence de ce que +j'appellerai un cerveau, un véritable cerveau. Elle a une manière de +donner des ordres sans élever la voix, d'accepter les boutades de Chéri, +d'avaler les couleuvres comme si c'était du lait sucré.... Je me demande +vraiment, je me demande s'il n'y a pas là, dans l'avenir, un danger pour +mon fils. Je crains, ma Léa, je crains qu'elle n'arrive à éteindre trop +cette nature si originale, si.... + +--Quoi? il file doux? interrompit Léa. Reprends de ma fine, Charlotte, +c'est de celle de Spéleïeff, elle a soixante-quatorze ans, on la +donnerait à des bébés.... + +--Filer doux n'est pas le mot, mais il est... inter... impertur.... + +--Imperturbable? + +--Tu l'as dit. Ainsi, quand il a su que je venais te voir.... + +--Comment, il le sait?" + +Un sang impétueux bondit aux joues de Léa, et elle maudit son émotion +fougueuse et le jour clair du petit salon. Mme Peloux, l'oeil suave, se +repaissait du trouble de Léa. + +"Mais bien sûr, il le sait. Faut pas rougir pour ça, ma grande! Es-tu +enfant! + +--D'abord, comment as-tu su que j'étais revenue? + +--Oh, voyons, Léa, ne pose pas des questions pareilles. On t'a vue +partout.... + +--Oui, mais Chéri, tu le lui as dit, alors, que j'étais revenue? + +--Non, ma grande, c'est lui qui me l'a appris. + +--Ah, c'est lui qui.... C'est drôle." + +Elle entendait son coeur battre dans sa voix et ne risquait pas de phrases +longues. + +"Il a même ajouté : "Madame Peloux, vous me ferez plaisir en allant +prendre des nouvelles de Nounoune." Il t'a gardé une telle affection, cet +enfant! + +--C'est gentil!" + +Mme Peloux, vermeille, semblait s'abandonner aux suggestions de la +vieille eau-de-vie et parlait comme en songe, en balançant la tête. Mais +son oeil mordoré demeurait ferme, acéré, et guettait Léa qui, droite, +cuirassée contre elle-même, attendait, elle ne savait quel coup.... + +"C'est gentil, mais c'est bien naturel. Un homme n'oublie pas une femme +comme toi, ma Léa. Et... veux-tu tout mon sentiment? tu n'aurais qu'un +signe à faire pour que...." + +Léa posa une main sur le bras de Charlotte Peloux : + +"Je ne veux pas tout ton sentiment", dit-elle avec douceur. + +Mme Peloux laissa tomber les coins de sa bouche : + +"Oh! je te comprends, je t'approuve, soupira-t-elle d'une voix morne. +Quand on a arrangé comme toi sa vie autrement.... Je ne t'ai même pas +parlé de toi! + +--Mais il m'a bien semblé que si.... + +--Heureuse? + +--Heureuse. + +--Grand amour? Beau voyage?... IL est gentil? Où est sa photo?..." + +Léa, rassurée, aiguisait son sourire et hochait la tête : + +"Non, non, tu ne sauras rien! Cherche!... Tu n'as donc plus de police, +Charlotte? + +--Je ne me fie à aucune police, répliqua Charlotte. Ce n'est pas parce +que celui-ci et celle-là m'auront raconté... que tu as éprouvé une +nouvelle déception... que tu as eu de gros ennuis, même d'argent.... Non! +non, moi, les ragots, tu sais ce que j'en fais! + +--Personne ne le sait mieux que moi. Ma Lolotte, pars sans inquiétude. +Dissipe celles de nos amis. Et souhaite-leur d'avoir réalisé la moitié du +sac que j'ai fait sur les pétroles, de décembre à février." + +Le nuage alcoolique qui adoucissait les traits de Mme Peloux s'envola; +elle montra un visage net, sec, réveillé. + +"Tu étais sur les pétroles! J'aurais dû m'en douter! Et tu ne me l'as pas +dit! + +--Tu ne me l'as pas demandé.... Tu ne pensais qu'à ta famille, c'est bien +naturel.... + +--Je pensais aussi aux Briquettes comprimées, heureusement, flûta la +trompette étouffée. + +--Ah! tu ne me l'as pas dit non plus. + +--Troubler un rêve d'amour? jamais! Ma Léa, je m'en vais, mais je +reviendrai. + +--Tu reviendras le jeudi, parce qu'à présent, ma Lolotte, tes dimanches +de Neuilly... finis pour moi. Veux-tu qu'on fasse des petits jeudis ici? +Rien que des bonnes amies, la mère Aldonza, notre Révérend-Père-la- +Baronne,--ton poker, enfin, et mon tricot.... + +--Tu tricotes? + +--Pas encore, mais ça va venir. Hein? + +--J'en saute de joie! Regarde-moi si je saute! Et tu sais, je n'en ouvre +la bouche à personne, à la maison : le petit serait capable de venir te +demander un verre de porto, le jeudi! Une bise encore, ma grande.... +Dieu, que tu sens bon! Tu as remarqué que lorsqu'on arrive à avoir la +peau moins tendue, le parfum y pénètre mieux? C'est bien agréable." + + * * * * * + +"Va, va...." Léa frémissante suivait du regard Mme Peloux qui traversait +la cour. "Va vers tes méchants projets! Rien ne t'en empêchera. Tu te +tords le pied? Oui, mais tu ne tomberas pas. Ton chauffeur qui est +prudent ne dérapera pas, et ne jettera pas ta voiture contre un arbre. Tu +arriveras à Neuilly, et tu choisiras ton moment,--aujourd'hui, demain, la +semaine prochaine,--pour dire les paroles que tu ne devrais jamais +prononcer. Tu essaieras de troubler ceux qui sont peut-être en repos. Le +moins que tu puisses commettre, c'est de les faire un peu trembler, comme +moi, passagèrement...." + +Elle tremblait des jambes comme un cheval après la côte, mais elle ne +souffrait pas. Le soin qu'elle avait pris d'elle-même et de ses répliques +la réjouissait. Une vivacité agréable demeurait à son teint, à son +regard, et elle pétrissait son mouchoir parce qu'il lui restait de la +force à dépenser. Elle ne pouvait détacher sa pensée de Charlotte Peloux. + +"Nous nous sommes retrouvées", se dit-elle, "comme deux chiens retrouvent +la pantoufle qu'ils ont l'habitude de déchirer. Comme c'est bizarre! +Cette femme est mon ennemie et c'est d'elle que me vient le réconfort. +Comme nous sommes liées...." + +Elle rêva longtemps, craignant tour à tour et acceptant son sort. La +détente de ses nerfs lui donna un sommeil bref. Assise et la joue +appuyée, elle pénétra en songe dans sa vieillesse toute proche, imagina +ses jours l'un à l'autre pareils, se vit en face de Charlotte Peloux et +préservée longtemps, par une rivalité vivace qui raccourcissait les +heures, de la nonchalance dégradante qui conduit les femmes mûres à +négliger d'abord le corset, les teintures ensuite, enfin les lingeries +fines. Elle goûta par avance les plaisirs scélérats du vieillard qui ne +sont que lutte secrète, souhaits homicides, espoirs vifs et sans cesse +reverdissants en des catastrophes qui n'épargneraient qu'un seul être, un +seul point du monde,--et s'éveilla, étonnée, dans la lumière d'un +crépuscule rose et pareil à l'aube. + +"Ah! Chéri..." soupira-t-elle. + +Mais ce n'était plus l'appel rauque et affamé de l'autre année, ni les +larmes, ni cette révolte de tout le corps, qui souffre et se soulève +quand un mal de l'esprit le veut détruire.... Léa se leva, frotta sa joue +gaufrée par la broderie du coussin.... + +"Mon pauvre Chéri.... Est-ce drôle de penser qu'en perdant, toi ta +vieille maîtresse usée, moi mon scandaleux jeune amant, nous avons perdu +ce que nous possédions de plus honorable sur la terre...." + + * * * * * + +Deux jours passèrent après la visite de Charlotte Peloux. Deux jours gris +qui furent longs à Léa et qu'elle supporta patiemment, avec une âme +d'apprentie. "Puisqu'il faudra vivre ainsi", se disait-elle, +"commençons". Mais elle y mettait de la maladresse et une sorte +d'application superflue bien propre à décourager son noviciat. Le second +jour elle avait voulu sortir, aller à pied jusqu'aux Lacs, vers onze +heures du matin. + +"J'achèterai un chien, projeta-t-elle. Il me tiendra compagnie et +m'obligera à marcher." Et Rose avait dû chercher, au fond des placards +d'été, une paire de bottines jaunes à semelles fortes, un costume un peu +bourru qui sentait l'alpe et la forêt. Léa sortit, avec l'allure résolue +qu'imposent, à ceux qui les portent, certaines chaussures et certains +vêtements d'étoffe rude. + +"Il y a dix ans, j'aurais risqué une canne", se dit-elle. Encore tout +près de sa maison, elle entendit derrière elle un pas léger et rapide +qu'elle crut reconnaître. Une crainte stupéfiante, qu'elle n'eut pas le +temps de chasser, l'engourdit presque et ce fut malgré elle qu'elle se +laissa rejoindre, puis distancer, par un inconnu jeune et pressé qui ne +la regarda pas. + +Elle respira, soulagée : + +"Je suis trop bête!" + +Elle acheta un oeillet sombre pour sa jaquette et repartit. Mais devant +elle, à trente pas, plantée droite dans la brume diaphane qui couvrait +les gazons de l'avenue, une silhouette masculine attendait. + +"Pour le coup, je connais cette coupe de veston et la façon de faire +tournoyer la canne.... Ah! non merci, je ne veux pas qu'il me revoie +chaussée comme un facteur et avec une jaquette qui me grossit. A tant +faire que de le rencontrer, j'aime mieux qu'il me voie autrement, lui qui +n'a jamais pu supporter le marron, d'abord.... Non, non, je rentre, +je...." + +A ce moment l'homme qui attendait héla un taxi vide, y monta et passa +devant Léa; c'était un jeune homme blond qui portait une petite moustache +courte. Mais Léa ne sourit pas et n'eut plus de soupir d'aise, elle +tourna les talons et rentra chez elle. + +"Une de ces flemmes, Rose.... Donne-moi mon tea-gown fleur-de-pêcher, le +nouveau, et la grande chape brodée sans manches. J'étouffe dans tous ces +lainages." + +"Ce n'est pas la peine d'insister, songeait Léa. Deux fois de suite, ce +n'était pas Chéri; la troisième fois c'aurait été lui. Je connais ces +petites embûches-là. Il n'y a rien à faire contre, et aujourd'hui je ne +me sens pas d'attaque, je suis molle." + +Elle se remit, toute la journée, à ses patients essais de solitude. +Cigarettes et journaux l'amusèrent, après le déjeuner, et elle accueillit +avec une courte joie un coup de téléphone de la baronne de la Berche, +puis un autre de Spéleïeff, son ancien amant, le beau maquignon, qui +l'avait vue passer la veille et offrit de lui vendre une paire de +chevaux. + +Il y eut ensuite une longue heure de silence total à faire peur. + +"Voyons, voyons...." + +Elle marchait, les mains aux hanches, suivie par la traîne magnifique +d'une grande chape brodée d'or et de roses qui laissait ses bras nus. + +"Voyons, voyons... tâchons de nous rendre compte. Ce n'est pas au moment +où ce gosse ne me tient plus au coeur que je vais me laisser démoraliser. +Il y a six mois que je vis seule. Dans le Midi, je m'en tirais très bien. +D'abord, je changeais de place. Et ces relations de Riviera ou des +Pyrénées avaient du bon, leur départ me laissait une telle impression de +fraîcheur.... Des cataplasmes d'amidon sur une brûlure : ça ne guérit +pas, mais ça soulage à condition de les renouveler tout le temps. Mes six +mois de déplacements, c'est l'histoire de l'horrible Sarah Cohen, qui a +épousé un monstre : "Chaque fois que je le regarde, dit-elle, je crois +que je suis jolie." + +"Mais avant ces six mois-là, je savais ce que c'était que de vivre seule. +Comment est-ce que j'ai vécu, après que j'ai quitté Spéleïeff, par +exemple? Ah oui, on s'est baladés ferme dans des bars et des bistrots +avec Patron, et tout de suite j'ai eu Chéri. Mais avant Spéleïeff, le +petit Lequellec m'a été arraché par sa famille qui le mariait... pauvre +petit, ses beaux yeux pleins de larmes.... Après lui, je suis restée +seule quatre mois, je me rappelle. Le premier mois, j'ai bien pleuré! Ah! +non, c'est pour Bacciocchi que j'ai tant pleuré. Mais quand j'ai eu fini +de pleurer, on ne pouvait plus me tenir tant j'étais contente d'être +seule. Oui! Mais à l'époque de Bacciocchi j'avais vingt-huit ans, et +trente après Lequellec, et entre eux, j'ai connu... peu importe. Après +Spéleïeff, j'étais dégoûtée de tant d'argent mal dépensé. Tandis qu'après +Chéri, j'ai... j'ai cinquante ans, et j'ai commis l'imprudence de le +garder sept ans." + +Elle fronça le front, s'enlaidit par une moue maussade. + +"C'est bien fait pour moi, on ne garde pas un amant sept ans à mon âge. +Sept ans! Il m'a gâché ce qui restait de moi. De ces sept ans-là, je +pouvais tirer deux ou trois petits bonheurs si commodes, au lieu d'un +grand regret.... Une liaison de sept ans, c'est comme de suivre un mari +aux colonies : quand on en revient, personne ne vous reconnaît et on ne +sait plus porter la toilette." + +Pour ménager ses forces, elle sonna Rose et rangea avec elle la petite +armoire aux dentelles. La nuit vint, qui fit éclore les lampes et rappela +Rose aux soins de la maison. + +"Demain, se dit Léa, je demande l'auto et je file visiter le haras +normand de Spéleïeff. J'emmène la mère La Berche si elle veut, ça lui +évoquera ses anciens équipages. Et, ma foi, si le cadet Spéleïeff me fait +de l'oeil, je ne dis pas que...." + +Elle se donna la peine de sourire d'un air mystérieux et tentateur, pour +abuser les fantômes qui pouvaient errer autour de la coiffeuse et du lit +formidable qui brillait dans l'ombre. Mais elle se sentait toute froide, +et pleine de mépris pour la volupté d'autrui. + +Son dîner de poisson fin et de pâtisseries fut une récréation. Elle +remplaça le bordeaux par un champagne sec et fredonna en quittant la +table. Onze heures la surprirent comme elle mesurait, avec une canne, la +largeur des panneaux entre-fenêtres de sa chambre, où elle projetait de +remplacer tous les grands miroirs par des toiles anciennes, peintes de +fleurs et de balustres. Elle bâilla, se gratta la tête et sonna pour sa +toilette de nuit. Pendant que Rose lui enlevait ses longs bas de soie, +Léa considérait sa journée vaincue, effeuillée dans le passé, et qui lui +plaisait comme un pensum achevé. Abritée, pour la nuit, du péril de +l'oisiveté, elle escomptait les heures de sommeil et celles de +l'insomnie, car l'inquiet recouvre, avec la nuit, le droit de bâiller +haut, de soupirer, de maudire la voiture du laitier, les boueux et les +passereaux. + +Durant sa toilette de nuit, elle agita des projets inoffensifs qu'elle ne +réaliserait pas. + +"Aline Mesmacker a pris un bar-restaurant et elle y fait de l'or.... +Évidemment, c'est une occupation, en même temps qu'un placement.... Mais +je ne me vois pas à la caisse, et si on prend une gérante, ce n'est plus +la peine. Dora et la grosse Fifi tiennent ensemble une boîte de nuit, m'a +dit la mère La Berche. C'est tout à fait la mode. Et elles mettent des +faux cols et des jaquettes-smoking pour attirer une clientèle spéciale. +La grosse Fifi a trois enfants à élever, c'est une excuse.... Il y a +aussi Kühn qui s'ennuie et qui prendrait bien mes capitaux pour fonder +une nouvelle maison de couture...." + +Toute nue et teintée de rose brique par les reflets de sa salle de bains +pompéienne, elle vaporisait sur elle son parfum de santal, et dépliait +avec un plaisir inconscient une longue chemise de soie. + +"Tout ça, c'est des phrases. Je sais parfaitement que je n'aime pas +travailler. Au lit, Madame! Vous n'aurez jamais d'autre comptoir, et les +clients sont partis. " + +Elle s'enveloppa dans une gandoura blanche que sa doublure colorée +imprégnait d'une lumière rose insaisissable et retourna à sa coiffeuse. +Ses deux bras levés peignèrent et soutinrent ses cheveux durcis par la +teinture, et encadrèrent son visage fatigué. Ils demeuraient si beaux, +ses bras, de l'aisselle pleine et musclée jusqu'au poignet rond, qu'elle +les contempla un moment. + +"Belles anses, pour un si vieux vase!" + +Elle planta d'une main négligente un peigne blond sur sa nuque et choisit +sans grand espoir un roman policier sur un rayon, dans un cabinet obscur. +Elle n'avait pas le goût des reliures et ne s'était jamais déshabituée de +reléguer ses livres au fond des placards, avec les cartons vides et les +boîtes de pharmacie. + +Comme elle lissait, penchée, la batiste fine et froide de son grand lit +ouvert, le gros timbre de la cour retentit. Ce son grave, rond, insolite, +offensa l'heure de minuit. + +"Ça, par exemple..." dit-elle tout haut. + +Elle l'écoutait, la bouche entrouverte, en retenant son souffle. Un +second coup parut plus ample encore que le premier et Léa courut, dans un +geste instinctif de préservation et de pudeur, se poudrer le visage. Elle +allait sonner Rose quand elle entendit la porte du perron claquer, un +bruit de pas dans le vestibule et dans l'escalier, deux voix mêlées, +celle de la femme de chambre et une autre voix. Elle n'eut pas le temps +de prendre une résolution, la porte s'ouvrit sous une main brutale : +Chéri était devant elle, en pardessus ouvert sur son smoking, le chapeau +sur la tête, pâle et l'air mauvais. + +Il s'adossa à la porte refermée et ne bougea pas. Il ne regardait pas +particulièrement Léa mais toute la chambre, d'une manière errante et +comme un homme que l'on va attaquer. + +Léa, qui avait pourtant tremblé le matin pour une silhouette devinée dans +le brouillard, ne ressentait pas encore d'autre trouble que le déplaisir +d'une femme surprise à sa toilette. Elle croisa son peignoir, assujettit +son peigne, chercha du pied une pantoufle tombée. Elle rougit, mais quand +le sang quitta ses joues, elle avait déjà repris l'apparence du calme. +Elle releva la tête et parut plus grande que ce jeune homme accoté, tout +noir, à la porte blanche. + +"En voilà une manière d'entrer, dit-elle assez haut. Tu pourrais ôter ton +chapeau, et dire bonjour. + +--Bonjour", dit Chéri d'une voix rogue. + +Le son de la voix sembla l'étonner, il regarda plus humainement autour de +lui, une sorte de sourire descendit de ses yeux à sa bouche et il répéta +avec douceur : + +"Bonjour...." + +Il ôta son chapeau et fit deux ou trois pas. + +"Je peux m'asseoir? + +--Si tu veux", dit Léa. + +Il s'assit sur un pouf et vit qu'elle restait debout. + +"Tu t'habillais? Tu ne sors pas?" + +Elle fit signe que non, s'assit loin de lui, prit un polissoir et ne +parla pas. Il alluma une cigarette et demanda la permission de fumer +après qu'elle fut allumée. + +"Si tu veux", répéta Léa indifférente. + +Il se tut et baissa les yeux. La main qui tenait sa cigarette tremblait +légèrement, il s'en aperçut et reposa cette main sur le bord d'une table. +Léa soignait ses ongles avec des mouvements lents et jetait de temps en +temps un bref regard sur le visage de Chéri, surtout sur les paupières +abaissées et la frange sombre des cils. + +"C'est toujours Ernest qui m'a ouvert la porte, dit enfin Chéri. + +--Pourquoi ne serait-il pas Ernest? Est-ce qu'il fallait changer mon +personnel parce que tu te mariais? + +--Non.... N'est-ce pas, je disais ça...." + +Le silence retomba. Léa le rompit. + +"Puis-je savoir si tu as l'intention de rester longtemps sur ce pouf? Je +ne te demande même pas pourquoi tu te permets d'entrer chez moi à +minuit.... + +--Tu peux me le demander", dit-il vivement. + +Elle secoua la tête : + +"Ça ne m'intéresse pas." + +Il se leva avec force, faisant rouler le pouf derrière lui et marcha sur +Léa. Elle le sentit penché sur elle comme s'il allait la battre, mais +elle ne recula pas. Elle pensait : "De quoi pourrais-je bien avoir peur, +en ce monde?" + +"Ah! tu ne sais pas ce que je viens faire ici? Tu ne veux pas savoir ce +que je viens faire ici?" + +Il arracha son manteau, le lança à la volée sur la chaise longue et se +croisa les bras, en criant de tout près dans la figure de Léa, sur un ton +étouffé et triomphant : + +"Je rentre!" + +Elle maniait une petite pince délicate qu'elle ferma posément avant de +s'essuyer les doigts. Chéri retomba assis, comme s'il venait de dépenser +toute sa force. + +"Bon, dit Léa. Tu rentres. C'est très joli. Qui as-tu consulté pour ça? + +--Moi", dit Chéri. + +Elle se leva à son tour pour le dominer mieux. Les battements de son coeur +calmé la laissaient respirer à l'aise et elle voulait jouer sans faute. + +"Pourquoi ne m'as-tu pas demandé mon avis? Je suis une vieille camarade +qui connaît tes façons de petit rustre. Comment n'as-tu pas pensé qu'en +entrant ici tu pouvais gêner... quelqu'un?" + +La tête baissée, il inspecta horizontalement la chambre, ses portes +closes, le lit cuirassé de métal et son talus d'oreillers luxueux. Il ne +vit rien d'insolite, rien de nouveau et haussa les épaules. Léa attendait +mieux et insista : + +"Tu comprends ce que je veux dire? + +--Très bien, répondit-il. "Monsieur" n'est pas rentré? "Monsieur" +découche? + +--Ce ne sont pas tes affaires, petit", dit-elle tranquillement. + +Il mordit sa lèvre et secoua nerveusement la cendre de sa cigarette dans +une coupe à bijoux. + +"Pas là-dedans, je te le dis toujours! cria Léa. Combien de fois faudra- +t-il que...?" + +Elle s'interrompit en se reprochant d'avoir repris malgré elle le ton des +disputes familières. Mais il n'avait pas paru l'entendre et examinait une +bague, une émeraude achetée par Léa pendant son voyage. + +"Qu'est-ce... qu'est-ce que c'est que ça? bredouilla-t-il. + +--Ça? c'est une émeraude. + +--Je ne suis pas aveugle! Je veux dire : qui est-ce qui te l'a donnée? + +--Tu ne connais pas. + +--Charmant!" dit Chéri, amer. + +L'accent rendit à Léa toute son autorité et elle se permit le plaisir +d'égarer un peu plus celui qui lui laissait l'avantage. + +"N'est-ce pas qu'elle est charmante? On m'en fait partout compliment. Et +la monture, tu as vu, cette poussière de brillants qui.... + +--Assez!" gueula Chéri avec fureur, en abattant son poing sur la table +fragile. + +Des roses s'effeuillèrent au choc, une coupe de porcelaine glissa sans se +briser sur l'épais tapis. Léa étendit vers le téléphone une main que +Chéri arrêta d'un bras rude: + +"Qu'est-ce que tu veux à ce téléphone? + +--Téléphoner au commissariat", dit Léa. + +Il lui prit les deux bras, feignit la gaminerie en la poussant loin de +l'appareil. + +"Allez, allez, ça va bien, pas de blagues! On ne peut rien dire sans que +tout de suite tu fasses du drame...." + +Elle s'assit et lui tourna le dos. Il restait debout, les mains vides, et +sa bouche entrouverte et gonflée était celle d'un enfant boudeur. Une +mèche noire couvrait son sourcil. Dans un miroir, à la dérobée, Léa +l'épiait; mais il s'assit et son visage disparut du miroir. A son tour, +Léa sentit, gênée, qu'il la voyait de dos, élargie par la gandoura +flottante. Elle revint à sa coiffeuse, lissa ses cheveux, replanta son +peigne, ouvrit comme par distraction un flacon de parfum. Chéri tourna la +tête vers l'odeur. + +"Nounoune!" appela-t-il. + +Elle ne répondit pas. + +"Nounoune! + +--Demande pardon", commanda-t-elle sans se retourner. + +Il ricana : + +"Penses-tu! + +--Je ne te force pas. Mais tu vas t'en aller. Et tout de suite.... + +--Pardon! dit-il promptement, hargneux. + +--Mieux que ça! + +--Pardon, répéta-t-il, tout bas. + +--A la bonne heure!" + +Elle revint à lui, passa sur la tête inclinée une main légère : + +"Allons, raconte." + +Il tressaillit et secoua la caresse : + +"Qu'est-ce que tu veux que je te raconte? Ce n'est pas compliqué. Je +rentre ici, voilà. + +--Raconte, va, raconte." + +Il se balançait sur son siège en serrant ses mains entre ses genoux, et +levait la tête vers Léa mais sans la regarder. Elle voyait battre les +narines blanches de Chéri, elle entendait une respiration rapide qui +essayait de se discipliner. Elle n'eut qu'à dire encore une fois : +"Allons, raconte..." et à le pousser du doigt comme pour le faire tomber. +Il appela : + +"Nounoune chérie! Nounoune chérie!" et se jeta contre elle de toutes ses +forces, étreignant les hautes jambes qui plièrent. Assise, elle le laissa +glisser à terre et se rouler sur elle avec des larmes, des paroles +désordonnées, des mains tâtonnantes qui s'accrochaient à ses dentelles, à +son collier, cherchaient sous la robe la forme de son épaule et la place +de son oreille sous ses cheveux. + +"Nounoune chérie! je te retrouve! ma Nounoune! ô ma Nounoune, ton épaule, +et puis ton même parfum, et ton collier, ma Nounoune, ah! c'est +épatant.... Et ton petit goût de brûlé dans les cheveux, ah! c'est... +c'est épatant...." + +Il exhala, renversé, ce mot stupide comme le dernier souffle de sa +poitrine. A genoux, il serrait Léa dans ses bras, et lui offrait son +front ombragé de cheveux, sa tremblante bouche mouillée de larmes, et ses +yeux d'où la joie coulait en pleurs lumineux. Elle le contempla si +profondément, avec un oubli si parfait de tout ce qui n'était pas lui, +qu'elle ne songea pas à lui donner un baiser. Elle noua ses bras autour +du cou de Chéri, et elle le pressa sans rigueur, sur le rythme des mots +qu'elle murmurait : + +"Mon petit... mon méchant.... Te voilà.... Te voilà revenu.... Qu'as-tu +fait encore? Tu es si méchant... ma beauté...." + +Il se plaignait doucement à bouche fermée, et ne parlait plus guère : il +écoutait Léa et appuyait sa joue sur son sein. Il supplia : "Encore!" +lorsqu'elle suspendit sa litanie tendre, et Léa, qui craignait de pleurer +aussi, le gronda sur le même ton : + +"Mauvaise bête.... Petit satan sans coeur.... Grande rosse, va...." + +Il leva vers elle un regard de gratitude : + +"C'est ça, engueule-moi! Ah! Nounoune...." + +Elle l'écarta d'elle pour le mieux voir : + +"Tu m'aimais donc?" + +Il baissa les yeux avec un trouble enfantin : + +"Oui, Nounoune." + +Un petit éclat de rire étranglé, qu'elle ne put retenir avertit Léa +qu'elle était bien près de s'abandonner à la plus terrible joie de sa +vie. Une étreinte, la chute, le lit ouvert, deux corps qui se soudent +comme les deux tronçons vivants d'une même bête coupée.... "Non, non, se +dit-elle, pas encore, oh! pas encore...." + +"J'ai soif, soupira Chéri. Nounoune, j'ai soif...." + +Elle se leva vite, tâta de la main la carafe tiédie et sortit pour +revenir aussitôt. Chéri, pelotonné à terre, avait posé sa tête sur le +pouf. + +"On t'apporte de la citronnade, dit Léa. Ne reste pas là. Viens sur la +chaise longue. Cette lampe te gêne?" + +Elle frémissait du plaisir de servir et d'ordonner. Elle s'assit au fond +de la chaise longue et Chéri s'y étendit à demi contre elle. + +"Tu vas me dire un peu, maintenant...." + +L'entrée de Rose l'interrompit. Chéri, sans se lever, tourna +languissamment la tête vers Rose : + +"... 'jour, Rose. + +--Bonjour, Monsieur, dit Rose discrètement. + +--Rose, je voudrais pour demain matin neuf heures.... + +--Des brioches et du chocolat", acheva Rose. + +Chéri referma les yeux avec un soupir de bien-être : + +"Extra-lucide!... Rose, où est-ce que je m'habille demain matin? + +--Dans le boudoir, répondit Rose complaisante. Seulement il faudra sans +doute que je fasse retirer le canapé et qu'on remette le nécessaire de +toilette comme avant?..." + +Elle consultait de l'oeil Léa, orgueilleusement étalée et qui soutenait, +tandis qu'il buvait, le torse de son "nourrisson méchant". + +"Si tu veux, dit Léa. On verra. Remonte, Rose." + +Rose s'en alla et pendant le moment de silence qui suivit, on n'entendit +qu'un confus murmure de brise, et le cri d'un oiseau que trompait le +clair de lune. + +"Chéri, tu dors?" + +Il fit son grand soupir de chien de chasse. + +"Oh! non, Nounoune, je suis trop bien pour dormir. + +--Dis-moi, petit.... Tu n'as pas fait de mal, là-bas? + +--Chez moi? Non, Nounoune. Pas du tout, je te jure. + +--Une scène?" + +Il la regardait d'en bas, sans relever sa tête confiante. + +"Mais non, Nounoune. Je suis parti parce que je suis parti. La petite est +très gentille, il n'y a rien eu. + +--Ah! + +--Je ne mettrais pas ma main au feu qu'elle n'a pas eu une idée, par +exemple. Elle avait ce soir ce que j'appelle sa tête d'orpheline, tu +sais, des yeux si sombres sous ses beaux cheveux.... Tu sais comme elle a +de beaux cheveux? + +--Oui...." + +Elle ne jetait que des monosyllabes, à mi-voix, comme si elle eût écouté +un dormeur parler en songe. + +"Je crois même, continua Chéri, qu'elle a dû me voir traverser le jardin. + +--Ah? + +--Oui. Elle était au balcon, dans sa robe en jais blanc, un blanc +tellement gelé, oh! je n'aime pas cette robe.... Cette robe me donnait +envie de fiche le camp depuis le dîner.... + +--Non? + +--Mais oui, Nounoune. Je ne sais pas si elle m'a vu. La lune n'était pas +levée. Elle s'est levée pendant que j'attendais. + +--Où attendais-tu?" + +Chéri étendit vaguement la main vers l'avenue. + +"Là. J'attendais, tu comprends. Je voulais voir. J'ai attendu longtemps. + +--Mais quoi?" + +Il la quitta brusquement, s'assit plus loin. Il reprit son expression de +méfiance barbare : + +"Tiens, je voulais être sûr qu'il n'y avait personne ici. + +--Ah! oui.... Tu pensais à...." + +Elle ne put se défendre d'un rire plein de mépris. Un amant chez elle? Un +amant, tant que Chéri vivait? C'était grotesque : "Qu'il est bête!" +pensa-t-elle avec enthousiasme. + +"Tu ris?" + +Il se mit debout devant elle et lui renversa la tête, d'une main qu'il +lui posa sur le front. + +"Tu ris? Tu te moques de moi? Tu as.... Tu as un amant, toi? Tu as +quelqu'un?" + +Il se penchait à mesure qu'il parlait et lui collait la nuque sur le +dossier de la chaise longue. Elle sentit sur ses paupières le souffle +d'une bouche injurieuse, et ne fit pas d'effort pour se délivrer de la +main qui froissait son front et ses cheveux. + +"Ose donc le dire, que tu as un amant!" + +Elle battit des paupières, éblouie par l'approche du visage éclatant qui +descendait sur elle, et dit enfin d'une voix sourde : + +"Non. Je n'ai pas d'amant. Je t'aime...." + +Il la lâcha et commença de retirer son smoking, son gilet; sa cravate +siffla dans l'air et s'enroula au cou d'un buste de Léa sur la cheminée. +Cependant il ne s'écartait pas d'elle et la maintenait, genoux contre +genoux, assise sur la chaise longue. Lorsqu'elle le vit demi-nu, elle lui +demanda, presque tristement : + +"Tu veux donc?... Oui?..." + +Il ne répondit pas, absorbé par l'idée de son plaisir proche et le désir +qu'il avait de la reprendre. Elle se soumit et servit son jeune amant en +bonne maîtresse, attentive et grave. Cependant elle voyait avec une sorte +de terreur approcher l'instant de sa propre défaite, elle endurait Chéri +comme un supplice, le repoussait de ses mains sans force et le retenait +entre ses genoux puissants. Enfin elle le saisit au bras, cria +faiblement, et sombra dans cet abîme d'où l'amour remonte pâle, taciturne +et plein du regret de la mort. + +Ils ne se délièrent pas, et nulle parole ne troubla le long silence où +ils reprenaient vie. Le torse de Chéri avait glissé sur le flanc de Léa, +et sa tête pendante reposait, les yeux clos, sur le drap, comme si on +l'eût poignardé sur sa maîtresse. Elle, un peu détournée vers l'autre +côté, portait presque tout le poids de ce corps qui ne la ménageait pas. +Elle haletait tout bas, son bras gauche, écrasé, lui faisait mal, et +Chéri sentait s'engourdir sa nuque, mais ils attendaient l'un et l'autre, +dans une immobilité respectueuse, que la foudre décroissante du plaisir +se fût éloignée d'eux. + +"Il dort", pensa Léa. Sa main libre tenait encore le poignet de Chéri, +qu'elle serra doucement. Un genou, dont elle connaissait la forme rare, +meurtrissait son genou. A la hauteur de son propre coeur, elle percevait +le battement égal et étouffé d'un coeur. Tenace, actif, mélange de fleurs +grasses et de bois exotiques, le parfum préféré de Chéri errait. "Il est +là", se dit Léa. Et une sécurité aveugle la baigna toute. "Il est là pour +toujours", s'écria-t-elle intérieurement. Sa prudence avisée, le bon sens +souriant qui avaient guidé sa vie, les hésitations humiliées de son âge +mûr, puis ses renoncements, tout recula et s'évanouit devant la brutalité +présomptueuse de l'amour. "Il est là! Laissant sa maison, sa petite femme +niaise et jolie, il est revenu, il m'est revenu! Qui pourrait me +l'enlever? Maintenant, maintenant je vais organiser notre existence.... +Il ne sait pas toujours ce qu'il veut, mais moi je le sais. Un départ +sera sans doute nécessaire. Nous ne nous cachons pas, mais nous cherchons +la tranquillité.... Et puis il me faut le loisir de le regarder. Je n'ai +pas dû le bien regarder, au temps où je ne savais pas que je l'aimais. Il +me faut un pays où nous aurons assez de place pour ses caprices et mes +volontés.... Moi, je penserai pour nous deux,--à lui le sommeil...." + +Comme elle dégageait avec précaution son bras gauche fourmillant et +douloureux et son épaule que l'immobilité ankylosait, elle regarda le +visage détourné de Chéri, et elle vit qu'il ne dormait pas. Le blanc de +son oeil brillait, et la petite aile noire de ses cils battait +irrégulièrement. + +"Comment, tu ne dors pas?" + +Elle le sentit tressaillir contre elle, et il se retourna tout entier +d'un seul mouvement. + +"Mais toi non plus tu ne dormais pas, Nounoune?" + +Il étendit la main vers la table de chevet et atteignit la lampe; une +nappe de lumière rose couvrit le grand lit, accusant les reliefs des +dentelles, creusant des vallons d'ombre entre les capitons dodus d'un +couvre-pieds gonflé de duvet. Chéri, étendu, reconnaissait le champ de +son repos et de ses jeux voluptueux. Léa, accoudée près de lui, caressait +de la main les longs sourcils qu'elle aimait et rejetait en arrière les +cheveux de Chéri. Ainsi couché et les cheveux dispersés autour de son +front, il sembla renversé par un vent furieux. + +La pendule d'émail sonna. Chéri se dressa brusquement et s'assit. + +"Quelle heure est-il? + +--Je ne sais pas. Qu'est-ce que ça peut bien nous faire? + +--Oh! je disais ça...." + +Il rit brièvement et ne se recoucha pas tout de suite. La première +voiture de laitier secoua au-dehors un carillon de verrerie, et il eut un +mouvement imperceptible vers l'avenue. Entre les rideaux couleur de +fraise, une lame froide de jour naissant s'insinuait. Chéri ramena son +regard sur Léa, et la contempla avec cette force et cette fixité qui rend +redoutables l'attention de l'enfant perplexe et du chien incrédule. Une +pensée illisible se levait au fond de ses yeux dont la forme, la nuance +de giroflée très sombre, l'éclat sévère ou langoureux ne lui avaient +servi qu'à vaincre et non à révéler. Son torse nu, large aux épaules, +mince à la ceinture, émergeait des draps froissés comme d'une houle, et +tout son être respirait la mélancolie des oeuvres parfaites. + +"Ah! toi..." soupira Léa avec ivresse. + +Il ne sourit pas, habitué à recevoir simplement les hommages. + +"Dis-moi, Nounoune.... + +--Ma beauté?" + +Il hésita, battit des paupières en frissonnant : + +"Je suis fatigué.... Et puis demain, comment vas-tu pouvoir...." + +D'une poussée tendre Léa rabattit sur l'oreiller le torse nu et la tête +alourdie. + +"Ne t'occupe pas. Couche-toi. Est-ce que Nounoune n'est pas là? Ne pense +à rien. Dors. Tu as froid, je parierais.... Tiens, prends ça, c'est +chaud...." + +Elle le roula dans la soie et la laine d'un petit vêtement féminin +ramassé sur le lit et éteignit la lumière. Dans l'ombre, elle prêta son +épaule, creusa son flanc heureux, écouta le souffle qui doublait le sien. +Aucun désir ne la troublait, mais elle ne souhaitait pas le sommeil. "A +lui de dormir, à moi de penser", se répéta-t-elle. "Notre départ, je +l'organiserai très chic, très discret; mon principe est de causer le +minimum de bruit et de chagrin.... C'est encore le Midi qui au printemps +nous plaira le mieux. Si je ne consultais que moi, j'aimerais mieux +rester ici, tout tranquillement. Mais la mère Peloux, mais madame Peloux +fils...." L'image d'une jeune femme en costume de nuit, anxieuse et +debout près d'une fenêtre, ne retint Léa que le temps de hausser l'épaule +avec une froide équité : "Ça, je n'y peux rien. Ce qui fait le bonheur +des uns...." + +La tête soyeuse et noire bougea sur son sein, et l'amant endormi se +plaignit en rêve. D'un bras farouche Léa le protégea contre le mauvais +songe, et le berça afin qu'il demeurât longtemps--sans yeux, sans +souvenirs et sans desseins,--ressemblant au "nourrisson méchant" qu'elle +n'avait pu enfanter. + +Éveillé depuis un long moment, il se gardait de bouger. La joue sur son +bras plié, il tâchait de deviner l'heure. Un ciel pur devait verser sur +l'avenue une précoce chaleur, car nulle ombre de nuage ne passait sur le +rose ardent des rideaux. "Peut-être dix heures?..." La faim le +tourmentait, il avait peu dîné la veille. L'an dernier, il eût bondi, +bousculé le repos de Léa, poussé des appels féroces pour réclamer le +chocolat crémeux et le beurre glacé.... Il ne bougea pas. Il craignait, +en remuant, d'émietter un reste de joie, un plaisir optique qu'il goûtait +au rose de braise des rideaux, aux volutes, acier et cuivre, du lit +étincelant dans l'air coloré de la chambre. Son grand bonheur de la +veille lui semblait réfugié, fondu et tout petit, dans un reflet, dans +l'arc-en-ciel qui dansait au flanc d'un cristal rempli d'eau. + +Le pas circonspect de Rose frôla le tapis du palier. Un balai prudent +nettoyait la cour. Chéri perçut un lointain tintement de porcelaine dans +l'office.... "Comme c'est long, cette matinée... se dit-il. Je vais me +lever!" Mais il demeura tout à fait immobile, car Léa derrière lui +bâilla, étira ses jambes. Une main douce se posa sur les reins de Chéri, +mais il referma les yeux et tout son corps se mit à mentir sans savoir +pourquoi, en feignant la mollesse du sommeil. Il sentit que Léa quittait +le lit, et la vit passer en silhouette noire devant les rideaux qu'elle +écarta à demi. Elle se tourna vers lui, le regarda et hocha la tête, avec +un sourire qui n'était point victorieux mais résolu, et qui acceptait +tous les périls. Elle ne se pressait pas de quitter la chambre, et Chéri, +laissant un fil de lumière entrouvrir ses cils, l'épiait. Il vit qu'elle +ouvrait un indicateur des chemins de fer et suivait du doigt des colonnes +de chiffres. Puis elle sembla calculer, le visage levé vers le ciel et +les sourcils froncés. Pas encore poudrée, une maigre torsade de cheveux +sur la nuque, le menton double et le cou dévasté, elle s'offrait +imprudemment au regard invisible. + +Elle s'éloigna de la fenêtre, prit dans un tiroir son carnet de chèques, +libella et détacha plusieurs feuillets. Puis elle disposa sur le pied du +lit un pyjama blanc et sortit sans bruit. + +Seul, Chéri, en respirant longuement, s'aperçut qu'il avait retenu sa +respiration depuis le lever de Léa. Il se leva, revêtit le pyjama et +ouvrit une fenêtre. "On étouffe", souffla-t-il. Il gardait l'impression +vague et le malaise d'avoir commis une action assez laide. + +"Parce que j'ai fait semblant de dormir? Mais je l'ai vue cent fois, Léa, +au saut du lit. Seulement j'ai fait semblant de dormir, cette fois- +ci...." + +Le jour éclatant restituait à la chambre son rose de fleur, les tendres +nuances du Chaplin blond et argenté riaient au mur. Chéri inclina la tête +et ferma les yeux afin que sa mémoire lui rendît la chambre de la veille, +mystérieuse et colorée comme l'intérieur d'une pastèque, le dôme féerique +de la lampe, et surtout l'exaltation dont il avait supporté, chancelant, +les délices.... + +"Tu es debout! Le chocolat me suit." + +Il constata avec gratitude qu'en quelques minutes Léa s'était coiffée, +délicatement fardée, imprégnée du parfum familier. Le son de la bonne +voix cordiale se répandit dans la pièce en même temps qu'un arôme de +tartines grillées et de cacao. Chéri s'assit près des deux tasses +fumantes, reçut des mains de Léa le pain grassement beurré. Il cherchait +quelque chose à dire et Léa ne s'en doutait pas, car elle l'avait connu +taciturne à l'ordinaire, et recueilli devant la nourriture. Elle mangea +de bon appétit, avec la hâte et la gaieté préoccupée d'une femme qui +déjeune, ses malles bouclées, avant le train. + +"Ta seconde tartine, Chéri.... + +--Non, merci, Nounoune. + +--Plus faim? + +--Plus faim." + +Elle le menaça du doigt en riant : + +"Toi, tu vas te faire coller deux pastilles de rhubarbe, ça te pend au +nez!" + +Il fronça le nez, choqué : + +"Écoute, Nounoune, tu as la rage de t'occuper de ... + +--Ta ta ta! Ça me regarde. Tire la langue? Tu ne veux pas tirer la +langue? Alors essuie tes moustaches de chocolat et parlons peu, mais +parlons bien. Les sujets ennuyeux, il faut les traiter vite." + +Elle prit une main de Chéri par-dessus la table et l'enferma dans les +siennes. + +"Tu es revenu. C'était notre destin. Te fies-tu à moi? Je te prends à ma +charge." + +Elle s'interrompit malgré elle, et ferma les yeux, comme pliant sous sa +victoire; Chéri vit le sang fougueux illuminer le visage de sa maîtresse. + +"Ah! reprit-elle plus bas, quand je pense à tout ce que je ne t'ai pas +donné, à tout ce que je ne t'ai pas dit.... Quand je pense que je t'ai +cru un petit passant comme les autres, un peu plus précieux que les +autres.... Que j'étais bête, de ne pas comprendre que tu étais mon amour, +l'amour, l'amour qu'on n'a qu'une fois...." + +Elle rouvrit ses yeux qui parurent plus bleus, d'un bleu retrempé à +l'ombre des paupières, et respira par saccades. + +"Oh! supplia Chéri en lui-même, qu'elle ne me pose pas une question, +qu'elle ne me demande pas une réponse maintenant, je suis incapable d'une +seule parole...." + +Elle lui secoua la main. + +"Allons, allons, soyons sérieux. Donc, je disais : on part, on est +partis. Qu'est-ce que tu fais, pour LÀ-BAS? Fais régler la question +d'argent par Charlotte, c'est le plus sage, et largement, je t'en prie. +Tu préviens LÀ-BAS, comment? par lettre, j'imagine. Pas commode, mais on +s'en tire quand on fait peu de phrases. Nous verrons ça ensemble. Il y a +aussi la question de tes bagages,--je n'ai plus rien à toi, ici.... Ces +petites choses-là c'est plus agaçant qu'une grande décision, mais n'y +songe pas trop.... Veux-tu bien ne pas arracher toujours tes petites +peaux, au bord de l'ongle de ton orteil? C'est avec ces manies-là qu'on +attrape un ongle incarné!" + +Il laissa retomber son pied machinalement. Son propre mutisme l'écrasait +et il était obligé de déployer une attention harassante pour écouter Léa. +Il scrutait le visage animé, joyeux, impérieux de son amie, et se +demandait vaguement : "Pourquoi a-t-elle l'air si contente?" + +Son hébétement devint si évident que Léa, qui maintenant monologuait sur +l'opportunité de racheter le yacht du vieux Berthellemy, s'arrêta court : + +"Croyez-vous qu'il me donnerait seulement un avis? Ah! tu as bien +toujours douze ans, toi!" + +Chéri, délié de sa stupeur, passa la main sur son front et enveloppa Léa +d'un regard mélancolique. + +"Avec toi, Nounoune, il y a des chances pour que j'aie douze ans pendant +un demi-siècle." + +Elle cligna des yeux à plusieurs reprises comme s'il lui eût soufflé sur +les paupières, et laissa le silence tomber entre eux. + +"Qu'est-ce que tu veux dire? demanda-t-elle enfin. + +--Rien que ce que je dis, Nounoune. Rien que la vérité. Peux-tu la nier, +toi qui es un honnête homme?" + +Elle prit le parti de rire, avec une désinvolture qui cachait déjà une +grande crainte. + +"Mais c'est la moitié de ton charme, petite bête, que cet enfantillage! +Ce sera plus tard le secret de ta jeunesse sans fin. Et tu t'en +plains!... Et tu as le toupet de venir t'en plaindre à moi! + +--Oui, Nounoune. A qui veux-tu que je m'en plaigne?" + +Il lui reprit la main qu'elle avait retirée. + +"Ma Nounoune chérie, ma grande Nounoune. Je ne fais pas que me plaindre, +je t'accuse." + +Elle sentait sa main serrée dans une main ferme. Et les grands yeux +sombres aux cils lustrés, au lieu de fuir les siens, s'attachaient à eux +misérablement. Elle ne voulut pas trembler encore. + +"C'est peu de chose, peu de chose.... Il ne faut que deux ou trois +paroles bien sèches auxquelles il répondra par quelque grosse injure, +puis il boudera et je lui pardonnerai.... Ce n'est que cela...." Mais +elle ne trouva pas la semonce urgente, qui eût changé l'expression de ce +regard. + +"Allons, allons, petit.... Tu sais qu'il y a certaines plaisanteries que +je ne tolère pas longtemps." + +En même temps elle jugeait mou et faux le son de sa voix : "Que c'est mal +dit.... C'est dit en mauvais théâtre...." Le soleil de dix heures et +demie atteignit la table qui les séparait, et les ongles polis de Léa +brillèrent. Mais le rayon éclaira aussi ses grandes mains bien faites et +cisela dans la peau relâchée et douce, sur le dos de la main, autour du +poignet, des lacis compliqués, des sillons concentriques, des +parallélogrammes minuscules comme ceux que la sécheresse grave, après les +pluies, dans la terre argileuse. Léa se frotta les mains d'un air +distrait, en tournant la tête pour attirer vers la rue l'attention de +Chéri; mais il persista dans sa contemplation canine et misérable. +Brusquement il conquit les deux mains honteuses qui faisaient semblant de +jouer avec un pan de ceinture, les baisa et les rebaisa, puis y coucha sa +joue en murmurant : + +"Ma Nounoune... ô ma pauvre Nounoune.... + +--Laisse-moi!" cria-t-elle avec une colère inexplicable, en lui arrachant +ses mains. + +Elle mit un moment à se dompter, et s'épouvanta de sa faiblesse, car elle +avait failli éclater en sanglots. Dès qu'elle le put, elle parla et +sourit : + +"Alors, tu me plains, maintenant? Pourquoi m'accusais-tu tout à l'heure? + +--J'avais tort, dit-il humblement. Toi, tu as été pour moi...." + +Il fit un geste qui exprimait son impuissance à trouver des mots dignes +d'elle. + +"TU AS ÉTÉ! souligna-t-elle d'un ton mordant. + +En voilà un style d'oraison funèbre, mon petit garçon! + +--Tu vois..." reprocha-t-il. + +Il secoua la tête, et elle vit bien qu'elle ne le fâcherait pas. Elle +tendait tous ses muscles, et bridait ses pensées à l'aide de deux ou +trois mots toujours les mêmes, répétés au fond d'elle : "Il est là, +devant moi.... Voyons, il est toujours là.... Il n'est pas hors +d'atteinte.... Mais est-il encore là, devant moi, véritablement?..." + +Sa pensée échappa à cette discipline rythmique et une grande lamentation +intérieure remplaça les mots conjuratoires : "Oh! que l'on me rende, que +l'on me rende seulement l'instant où je lui ai dit : "Ta seconde tartine, +Chéri?" Cet instant-là est encore si près de nous, il n'est pas perdu à +jamais, il n'est pas encore dans le passé! Reprenons notre vie à cet +instant-là, le peu qui a eu lieu depuis ne comptera pas, je l'efface, je +l'efface.... Je vais lui parler tout à fait comme si nous étions quelques +minutes plus tôt, je vais lui parler, voyons, du départ, des bagages...." + +Elle parla en effet, et dit : + +"Je vois.... Je vois que je ne peux pas traiter en homme un être qui est +capable, par veulerie, de mettre le désarroi chez deux femmes. Crois-tu +que je ne comprenne pas? En fait de voyage, tu les aimes courts, hein? +Hier à Neuilly, aujourd'hui ici, mais demain.... Où donc, demain? Ici? +Non, non, mon petit, pas la peine de mentir, cette figure de condamné ne +tromperait même pas une plus bête que moi, s'il y en a une par là...." + +Son geste violent, qui désignait la direction de Neuilly, renversa une +jatte à gâteaux que Chéri redressa. A mesure qu'elle parlait, elle +accroissait son mal, le changeait en un chagrin cuisant, agressif et +jaloux, un chagrin bavard de jeune femme. Le fard, sur ses joues, +devenait lie-de-vin, une mèche de cheveux, tordue par le fer, descendit +sur sa nuque comme un petit serpent sec. + +"Même celle de par là, même ta femme, tu ne la retrouveras pas toutes les +fois chez toi, quand il te plaira de rentrer! Une femme, mon petit, on ne +sait pas bien comment ça se prend, mais on sait encore moins comment ça +se déprend!... Tu la feras garder par Charlotte, la tienne, hein? C'est +une idée, ça! Ah! je rirai bien, le jour où...." + +Chéri se leva, pâle et sérieux : + +"Nounoune!... + +--Quoi, Nounoune? quoi, Nounoune? Penses-tu que tu vas me faire peur? Ah! +tu veux marcher tout seul? Marche! Tu es sûr de voir du pays, avec une +fille de Marie-Laure ! Elle n'a pas de bras, et le derrière plat, mais ça +ne l'empêchera guère.... + +--Je te défends, Nounoune!..." + +Il lui saisit les deux bras, mais elle se leva, se dégagea avec vigueur, +et éclata d'un rire enroué : + +"Mais bien sûr! "Je te défends de dire un mot contre ma femme!" N'est-ce +pas?" + +Il fit le tour de la table et vint tout près d'elle, tremblant +d'indignation : + +"Non! Je te défends, m'entends-tu bien, je te défends de m'abîmer ma +Nounoune!" + +Elle recula vers le fond de la chambre en balbutiant : + +"Comment ça?... Comment ça?..." + +Il la suivait, comme prêt à la châtier : + +"Oui! Est-ce que c'est ainsi que Nounoune doit parler? Qu'est-ce que +c'est que ces manières? Des sales petites injures genre madame Peloux, +maintenant? Et ça sort de toi, toi Nounoune!..." + +Il rejeta la tête en arrière orgueilleusement : + +"Moi, je sais comment doit parler Nounoune! Je sais comment elle doit +penser! J'ai eu le temps de l'apprendre. Je n'ai pas oublié le jour où tu +me disais, un peu avant que je n'épouse cette petite : "Au moins ne sois +pas méchant.... Essaie de ne pas faire souffrir.... J'ai un peu +l'impression qu'on laisse une biche à un lévrier...." Voilà des paroles! +Ça, c'est toi! Et la veille de mon mariage, quand je me suis échappé pour +venir te voir, je me rappelle, tu m'as dit...." + +La voix lui manqua, tous ses traits s'éclairèrent au feu d'un souvenir : + +"Chérie, va...." + +Il posa ses mains sur les épaules de Léa : + +"Et cette nuit encore, reprit-il, est-ce qu'un de tes premiers soucis n'a +pas été pour me demander si je n'avais pas fait trop de mal LÀ-BAS? Ma +Nounoune, chic type je t'ai connue, chic type je t'ai aimée, quand nous +avons commencé. S'il nous faut finir, vas-tu pour cela ressembler aux +autres femmes?..." + +Elle sentit confusément la ruse sous l'hommage, et s'assit en cachant son +visage entre ses mains : + +" Que tu es dur, que tu es dur... bégaya-t-elle. Pourquoi es-tu +revenu?... J'étais si calme, si seule, si habituée à...." + +Elle s'entendit mentir, et s'interrompit. + +"Pas moi! riposta Chéri. Je suis revenu parce que... parce que...." + +Il écarta les bras, les laissa retomber, les rouvrit : + +"Parce que je ne pouvais plus me passer de toi, ce n'est pas la peine de +chercher autre chose." + +Ils demeurèrent silencieux un instant. + +Elle contemplait, affaissée, ce jeune homme impatient, blanc comme une +mouette, dont les pieds légers et les bras ouverts semblaient prêts pour +l'essor.... + +Les yeux sombres de Chéri erraient au-dessus d'elle. + +"Ah! tu peux te vanter, dit-il soudain, tu peux te vanter de m'avoir, +depuis trois mois surtout, fait mener une vie... une vie.... + +--Moi?... + +--Et qui donc, sinon toi? Une porte qui s'ouvre, c'était Nounoune; le +téléphone, c'était Nounoune; une lettre dans la boîte du jardin : peut- +être Nounoune.... Jusque dans le vin que je buvais, je te cherchais, et +je ne trouvais jamais le Pommery de chez toi.... Et la nuit, donc.... Ah! +là là!..." + +Il marchait très vite et sans aucun bruit, de long en large, sur le +tapis. + +"Je peux le dire, que je sais ce que c'est que de souffrir pour une +femme, oui! Je les attends, à présent, celles d'après toi... poussières! +Ah! que tu m'avais bien empoisonné!..." + +Elle se redressait lentement, suivait, d'un balancement du buste, le va- +et-vient de Chéri. Elle avait les pommettes sèches et luisantes, d'un +rouge fiévreux qui rendait le bleu de ses yeux presque insoutenable. Il +marchait, la tête penchée, et ne cessait de parler. + +"Tu penses, Neuilly sans toi, les premiers temps de mon retour! +D'ailleurs, tout sans toi.... Je serais devenu fou. Un soir, la petite +était malade, je ne sais plus quoi, des douleurs, des névralgies.... Elle +me faisait peine, mais je suis sorti de la chambre parce que rien au +monde ne m'aurait empêché de lui dire : "Attends, ne pleure pas, je vais +aller chercher Nounoune qui te guérira...." D'ailleurs tu serais venue, +n'est-ce pas, Nounoune?... Oh! là là, cette vie.... A l'Hôtel Morris, +j'avais embauché Desmond, bien payé, et je lui en racontais, quelquefois, +la nuit.... Je lui disais, comme s'il ne te connaissait pas : "Mon vieux, +une peau comme la sienne, ça n'existe pas.... Et tu vois ton cabochon de +saphir, eh bien, mon vieux, cache-le, parce que le bleu de ses yeux, à +elle, il ne tourne pas au gris aux lumières!" Et je lui disais comme tu +étais rossarde quand tu voulais, et que personne n'avait le dernier avec +toi, pas plus moi que les autres.... Je lui disais : "Cette femme-là, mon +vieux, quand elle a le chapeau qu'il lui faut"--ton bleu marine avec des +ailes, Nounoune, de l'autre été--"et la manière de s'habiller qu'elle a, +tu peux mettre n'importe quelle femme à côté, tout fout le camp!" Et puis +tes manières épatantes de parler, de marcher, ton sourire, ta démarche +qui fait chic, je lui disais, à Desmond : "Ah! ce n'est pas rien, qu'une +femme comme Léa!..." + +Il claqua des doigts, avec une fierté de propriétaire, et s'arrêta, +essoufflé, de parler et de marcher. + +"Je n'ai jamais dit tout ça à Desmond, songea-t-il. Et pourtant ce n'est +pas un mensonge que je fais là. Desmond a compris tout de même." Il +voulut reprendre et regarda Léa. Elle l'écoutait encore. Assise très +droite à présent, elle lui montrait en pleine lumière son visage noble et +défait, ciré par de cuisantes larmes séchées. Un poids invisible tirait +en bas le menton et les joues, attristait les coins tremblants de la +bouche. Dans ce naufrage de la beauté, Chéri retrouvait, intacts, le joli +nez dominateur, les prunelles d'un bleu de fleur bleue.... + +"Alors, n'est-ce pas, Nounoune, après des mois cette vie-là, j'arrive +ici, et...." + +Il s'arrêta, effrayé de ce qu'il avait failli dire. + +"Tu arrives ici, et tu trouves une vieille femme, dit Léa d'une voix +faible et tranquille. + +--Nounoune! Écoute, Nounoune!..." + +Il se jeta à genoux contre elle, laissant voir sur son visage la lâcheté +d'un enfant qui ne trouve plus de mots pour cacher une faute. + +"Et tu trouves une vieille femme, répéta Léa. De quoi donc as-tu peur, +petit?" + +Elle entoura de son bras les épaules de Chéri, sentit le raidissement, la +défense de ce corps qui souffrait parce qu'elle était blessée. + +"Viens donc, mon Chéri.... De quoi as-tu peur? De m'avoir fait de la +peine? Ne pleure pas, ma beauté.... Comme je te remercie, au +contraire...." + +Il fit un gémissement de protestation et se débattit sans force. Elle +inclina sa joue sur les cheveux noirs emmêlés. + +"Tu as dit tout cela, tu as pensé tout cela de moi? J'étais donc si belle +à tes yeux, dis? Si bonne? A l'âge où tant de femmes ont fini de vivre, +j'étais pour toi la plus belle, la meilleure des femmes, et tu m'aimais? +Comme je te remercie, mon chéri.... La plus chic, tu as dit?... Pauvre +petit...." + +Il s'abandonnait et elle le soutenait entre ses bras. + +"Si j'avais été la plus chic, j'aurais fait de toi un homme, au lieu de +ne penser qu'au plaisir de ton corps, et au mien. La plus chic, non, non, +je ne l'étais pas, mon chéri, puisque je te gardais. Et c'est bien +tard...." + +Il semblait dormir dans les bras de Léa, mais ses paupières obstinément +jointes tressaillaient sans cesse et il s'accrochait, d'une main immobile +et fermée, au peignoir qui se déchirait lentement. + +"C'est bien tard, c'est bien tard.... Tout de même...." + +Elle se pencha sur lui; + +"Mon chéri, écoute-moi. Éveille-toi, ma beauté. Écoute-moi les yeux +ouverts. N'aie pas peur de me voir. Je suis tout de même cette femme que +tu as aimée, tu sais, la plus chic des femmes...." + +Il ouvrit les yeux, et son premier regard mouillé était déjà plein d'un +espoir égoïste et suppliant. Léa détourna la tête : "Ses yeux.... Ah! +faisons vite...." Elle reposa sa joue sur le front de Chéri. + +"C'était moi, petit, c'était bien moi cette femme qui t'a dit : "Ne fais +pas de mal inutilement, épargne la biche...." Je ne m'en souvenais plus. +Heureusement tu y as pensé. Tu te détaches bien tard de moi, mon +nourrisson méchant, je t'ai porté trop longtemps contre moi, et voilà que +tu en as lourd à porter à ton tour : une jeune femme, peut-être un +enfant.... Je suis responsable de tout ce qui te manque.... Oui, oui, ma +beauté, te voilà, grâce à moi, à vingt-cinq ans, si léger, si gâté et si +sombre à la fois.... J'en ai beaucoup de souci. Tu vas souffrir,--tu vas +faire souffrir. Toi qui m'as aimée...." + +La main qui déchirait lentement son peignoir se crispa et Léa sentit sur +son sein les griffes du nourrisson méchant. + +"... Toi qui m'as aimée, reprit-elle après une pause, pourras-tu.... Je +ne sais comment me faire comprendre...." + +Il s'écarta d'elle pour l'écouter; et elle faillit lui crier : "Remets +cette main sur ma poitrine et tes ongles dans leur marque, ma force me +quitte dès que ta chair s'éloigne de moi!" Elle s'appuya à son tour sur +lui qui s'était agenouillé devant elle, et continua. + +"Toi qui m'as aimée, toi qui me regretteras...." + +Elle lui sourit et le regarda dans les yeux. + +"Hein, quelle vanité!... Toi qui me regretteras, je voudrais que, quand +tu te sentiras près d'épouvanter la biche qui est ton bien, qui est ta +charge, tu te retiennes, et que tu inventes à ces instants-là tout ce que +je ne t'ai pas appris.... Je ne t'ai jamais parlé de l'avenir. Pardonne- +moi, Chéri : je t'ai aimé comme si nous devions, l'un et l'autre, mourir +l'heure d'après. Parce que je suis née vingt-quatre ans avant toi, +j'étais condamnée, et je t'entraînais avec moi...." + +Il l'écoutait avec une attention qui lui donnait l'air dur. Elle passa sa +main sur le front inquiet, pour en effacer le pli. + +"Tu nous vois, Chéri, allant déjeuner ensemble, à Armenonville?... Tu +nous vois invitant Madame et Monsieur Lili?..." + +Elle rit tristement et frissonna. + +"Ah! Je suis aussi finie que cette vieille.... Vite, vite, petit, va +chercher ta jeunesse, elle n'est qu'écornée par les dames mûres, il t'en +reste, il lui en reste à cette enfant qui t'attend. Tu y as goûté, à la +jeunesse! Tu sais qu'elle ne contente pas, mais qu'on y retourne.... Eh! +ce n'est pas de cette nuit que tu as commencé à comparer.... Et qu'est-ce +que je fais là, moi, à donner des conseils et à montrer ma grandeur +d'âme? Qu'est-ce que je sais de vous deux? Elle t'aime : c'est son tour +de trembler, elle souffrira comme une amoureuse et non pas comme une +maman dévoyée. Tu lui parleras en maître, mais pas en gigolo +capricieux.... Va, va vite...." + +Elle parlait sur un ton de supplication précipitée. Il l'écoutait debout, +campé devant elle, la poitrine nue, les cheveux en tempête, si tentant +qu'elle noua l'une à l'autre ses mains qui allaient le saisir. Il la +devina peut-être et ne se déroba pas. Un espoir, imbécile comme celui qui +peut atteindre, pendant leur chute, les gens qui tombent d'une tour, +brilla entre eux et s'évanouit. + +"Va, dit-elle à voix basse. Je t'aime. C'est trop tard. Va-t'en. Mais va- +t'en tout de suite. Habille-toi." + +Elle se leva et lui apporta ses chaussures, disposa la chemise froissée, +les chaussettes. Il tournait sur place et remuait gauchement les doigts +comme s'il avait l'onglée, et elle dut trouver elle-même les bretelles, +la cravate; mais elle évita de s'approcher de lui et ne l'aida pas. +Pendant qu'il s'habillait, elle regarda fréquemment dans la cour comme si +elle attendait une voiture. + +Vêtu, il parut plus pâle, avec des yeux qu'élargissait un halo de +fatigue. + +"Tu ne te sens pas malade?" lui demanda-t-elle. Et elle ajouta +timidement, les yeux bas : "Tu pourrais... te reposer...." Mais tout de +suite elle se reprit et revint à lui comme s'il était dans un grand +péril : "Non, non, tu seras mieux chez toi.... Rentre vite, il n'est pas +midi, un bon bain chaud te remettra, et puis le grand air.... Tiens tes +gants.... Ah! oui, ton chapeau par terre.... Passe ton pardessus, l'air +te surprendrait. Au revoir, mon Chéri, au revoir.... C'est ça.... Tu +diras à Charlotte...." Elle referma sur lui la porte et le silence mit +fin à ses vaines paroles désespérées. Elle entendit que Chéri butait dans +l'escalier, et elle courut à la fenêtre. Il descendait le perron et +s'arrêta au milieu de la cour. + +"Il remonte! il remonte!" cria-t-elle en levant les bras. + +Une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et +Léa se demanda ce qu'elle pouvait avoir de commun avec cette folle. + +Chéri reprit son chemin vers la rue, ouvrit la grille et sortit. Sur le +trottoir il boutonna son pardessus pour cacher son linge de la veille. +Léa laissa retomber le rideau. Mais elle eut encore le temps de voir que +Chéri levait la tête vers le ciel printanier et les marronniers chargés +de fleurs, et qu'en marchant il gonflait d'air sa poitrine, comme un +évadé. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cheri, by Colette + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHERI *** + +This file should be named 6484-8.txt or 6484-8.zip + +Produced by Anne Soulard, Nicole Apostola, Charles Franks +and the Online Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the +trademark license, especially commercial redistribution. + +START: FULL LICENSE + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg-tm License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project +Gutenberg-tm electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at +www.gutenberg.org + +Section 3. 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Email contact links and up to +date contact information can be found at the Foundation's web site and +official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/6484-8.zip b/6484-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0e10908 --- /dev/null +++ b/6484-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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