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-The Project Gutenberg eBook of Histoire de Marie Stuart, by Jean-Marie
-Dargaud
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this eBook.
-
-Title: Histoire de Marie Stuart
-
-Author: Jean-Marie Dargaud
-
-Release Date: March 13, 2021 [eBook #64811]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity, Laurent Vogel and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/American Libraries.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE STUART ***
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- HISTOIRE
- DE
- MARIE STUART
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-
-SOUS PRESSE
-
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- HISTOIRE
- DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN FRANCE
- ET DE SES FONDATEURS
-
- PRINCES, THÉOLOGIENS, ARTISTES, HÉROS
- HOMMES D'ÉTAT
-
- PAR J. M. DARGAUD
-
- Credidi, propter quod locutus sum.
-
- Ps. CXV.
-
-
-Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation, rue
-de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
-
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- HISTOIRE
- DE
- MARIE STUART
-
- PAR J. M. DARGAUD
-
- Casus prima ab infantia ancipites.
-
- Tacite, _Annales_, VI, LI.
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
- RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14
- (Près de l'École de médecine)
-
- 1859
- Droit de traduction réservé
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS.
-
-
-J'ai toujours aimé le XVIe siècle. Je l'avais beaucoup étudié. Je le
-connaissais assez pour le bien sentir. J'étais arrivé à ce moment où
-l'érudition, si incomplète qu'elle soit, s'embrase et brûle de se
-répandre, de créer une œuvre. Mais quel sujet aborder? Où trouver un
-moule historique pour y verser mes recherches et mes impressions?
-
-Une circonstance très-simple me tira de mon incertitude.
-
-Un soir, au mois de septembre 1846, après un jour pluvieux, je sortis.
-J'avais fait à peine quelques pas dans la rue, que la pluie recommença.
-J'entrai dans un cabinet littéraire afin de m'abriter. Une fois là, je
-demandai la correspondance de Machiavel; elle n'y était pas: d'autres
-volumes me furent présentés, que je refusai. Enfin j'aperçus à la portée
-de ma main, «l'Histoire de Marie Stuart, reine d'Écosse et de France,
-avec les pièces justificatives et des remarques. Londres, MDCCLII.»
-
-Le nom de Marie Stuart me frappa violemment. Je pris le livre, je
-rentrai chez moi, et je lus avec un intérêt inexprimable cette pauvre et
-médiocre histoire, sous laquelle involontairement j'en composais une
-autre. Je ne dormis pas de la nuit; j'étais enivré d'enthousiasme,
-d'horreur et de pitié.
-
-Dès le lendemain, je me vouai à l'histoire de Marie Stuart. Cette
-histoire a été mon labeur pendant quatre années. Je l'offre au public
-avec cette sécurité modeste qui n'espère pas les applaudissements, mais
-qui compte sur l'approbation.
-
-J'ai traversé de longs et persévérants travaux. J'ai puisé à toutes les
-sources du XVIe siècle. J'ai consulté les savants, j'ai compulsé les
-bibliothèques, les manuscrits; j'ai noté les documents inédits ensevelis
-dans l'oubli et dans la poussière.
-
-J'ai fait le voyage d'Angleterre et d'Écosse, j'ai exploré les
-collections, les musées, les vieux portraits, les gravures rares, les
-traditions, les ballades, les lacs, la mer et les rivages, les montagnes
-et les plaines, les champs de bataille, les palais, les prisons, toutes
-les ruines, tous les sites, toutes les traces innombrables du passé. Les
-faits se rattachant si intimement à leur date et à leur théâtre, comment
-les animer, les ressusciter autrement qu'en les allant contempler dans
-leur succession pathétique aux lieux mêmes où ils se sont accomplis?
-Voyager est donc indispensable pour raconter. L'histoire n'est, au fond,
-qu'un voyage dans le temps et dans l'espace. Plus le voyage est direct,
-personnel, plus l'histoire est saisissante. Hérodote et Thucydide,
-Salluste et Tacite, Froissard, Comines, Pierre Matthieu étaient des
-voyageurs. Il semble que l'histoire, comme ces cavales dont parle Pline,
-conçoive à l'air libre et soit fécondée par le vent.
-
-Voilà dans quelles conditions j'ai écrit les récits qui remplissent ces
-pages.
-
-L'histoire est une chose sérieuse. L'érudition est sa substance;
-l'imagination n'est que sa palette. L'imagination n'a jamais le droit de
-dépasser le cercle de la science, ou, ce qui revient au même, de la
-conscience; car au delà de ce cercle il n'y a que chimère, mensonge et
-néant.
-
-Les anciens avaient fait de l'histoire une muse; les modernes en ont
-fait un témoin. Elle est l'une et l'autre. Elle aspire à l'idéal; mais
-cet idéal, qu'est-ce, sinon la réalité même, la réalité vivante? Un
-homme d'État l'a dit: «L'histoire doit être l'épopée du vrai.»
-
-
-Paris, 22 septembre 1850.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE
-
-MARIE STUART.
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-Plan de cette histoire.--Naissance de Marie Stuart.--Jacques V.--Ses
-aventures.--Lindsay du Mont.--Buchanan.--Presbytérianisme.--Madeleine de
-France.--Marie de Lorraine.--Henri VIII.--Guerre entre l'Angleterre et
-l'Écosse.--Mort de Jacques V.--Sacre de Marie Stuart à Stirling.--Séjour
-de la petite reine d'Écosse au monastère d'Inch-Mahome.--Persécution
-contre le protestantisme.--Le cardinal Beatoun.--Supplice de George
-Wishart.--Assassinat du cardinal Beatoun par Norman Lesly.--Knox au
-château de Saint-André.--Prise du château.--Knox et les autres
-prisonniers dans les bagnes de France.--Débarquement de Marie Stuart en
-Bretagne, au port de Roscoff.--Son arrivée à Saint-Germain en
-Laye.--Henri II.--Ses favoris.--Diane de Poitiers.--Le comte
-d'Arran.--Régence de Marie de Lorraine.--Le comte d'Angus.--L'Église
-presbytérienne.
-
-
-Je voudrais raconter avec impartialité l'histoire de Marie Stuart, de
-cette princesse qui, née d'une race de héros par sa mère, et par son
-père d'une race de rois, fut la femme la plus belle de son siècle, et la
-plus illustre par ses grâces, par ses malheurs, peut-être par ses
-crimes, sûrement par ses expiations.
-
-L'occupation ardente de Marie Stuart fut l'amour; la politique ne fut
-que son écueil. L'amour posséda son âme tout entière, depuis les
-artifices jusqu'aux attentats. Elle aima et fut aimée dans les palais,
-dans les camps, dans les prisons. Elle s'abandonna sans frein à ses
-caprices ou à sa passion, et secoua partout le feu autour d'elle. Ses
-séductions furent toujours irrésistibles, souvent cruelles, une fois
-atroces. L'amour l'enivra dans les festins d'Holyrood. La politique la
-réveilla de son rêve voluptueux, et, la saisissant d'une main rude, elle
-l'enchaîna et l'immola. Marie avait été l'idole de l'amour; elle fut la
-victime de la politique.
-
-Sa vie fut orageuse, sa mort tragique, et sa mémoire, l'éternel problème
-de l'histoire, flotte entre un autel et un pilori: sainte pour les uns,
-empoisonneuse pour les autres; tantôt la reine chère à l'Église, tantôt
-l'élève de Locuste, tour à tour adorée et maudite. J'essayerai de tenir
-la balance droite, et de ne céder ni à la prévention, ni à l'horreur, ni
-à l'attrait; je m'efforcerai de ne fléchir qu'à la justice. Les ennemis
-ont accusé, et les amis ont absous. De quel côté est l'erreur? Dieu seul
-le sait. L'historien le conjecture: s'il le révèle, ce sera en
-gémissant. L'historien doit être grave, et ne rien hasarder; car toute
-légèreté de sa plume peut devenir une calomnie ineffaçable. Son rôle est
-de ne rien omettre, ni du bien, ni du mal: son entraînement serait de
-plaindre, sa joie d'absoudre, mais son devoir est de raconter.
-
-La maison des Stuarts est l'une des plus anciennes de l'Europe. Son
-premier ancêtre sur le trône fut ce grand Robert Bruce, le héros de
-l'Écosse avant d'en être le roi. L'histoire n'a pas une race plus
-fatale. Des sept princes qui portèrent la couronne avant Marie Stuart,
-trois périrent par le fer et par le poison, deux furent tués à la
-guerre. On connaît le sort de ceux qui lui succédèrent: la proscription,
-la déchéance, le billot et l'exil. Indépendamment des fautes
-individuelles, ne dirait-on pas d'une destinée collective roulant
-d'elle-même aux abîmes?
-
-Cette destinée ne fut jamais tracée d'un pinceau plus sévère que sur une
-toile où Marie Stuart est représentée dans la fleur de sa jeunesse. Au
-milieu de cette transfiguration que donne le génie, le peintre l'a
-couronnée d'une auréole sinistre. Jamais nulle image ne refléta une
-beauté plus tragique. Les traits sont délicats et nobles; un rayon de
-soleil éclaire des boucles de cheveux blonds, vivants et électriques
-dans la lumière: seulement, autour de cette lumière, le fond est
-lugubre, et cette tête charmante semble déjà dévouée au supplice.
-
-Insensiblement on passe de la contemplation de cette jeune femme au
-souvenir de sa race; on pense à ses aïeux presque tous assassinés à
-leurs foyers ou tués dans les combats; on pense à ses petits-fils, les
-précurseurs des échafauds et des proscriptions de la royauté; puis on
-revient tristement à elle, qui résume et qui épuise tous les prestiges,
-tous les dons, tous les piéges, toutes les chutes, tous les malheurs,
-toutes les iniquités et tous les courages de ses deux maisons, marquées
-d'avance pour combattre, et pour disparaître avant l'idée qu'elles
-représentent l'une et l'autre: l'absolutisme de l'Église et de l'État.
-
-De tous les personnages historiques, Marie Stuart est certainement le
-plus problématique. Sous les enchantements de sa beauté, il y a un
-mystère. Je tâcherai de soulever les voiles qui la couvrent, afin de la
-montrer telle qu'elle est. Heureux si dans mon livre, cette toile de
-l'écrivain, je faisais revivre cette princesse si passionnée, si
-énigmatique et si diverse, qui, par delà les temps, allume encore
-l'amour ou la haine de la postérité, comme elle alluma l'amour ou la
-haine de ses contemporains!
-
-Ce livre, d'ailleurs, n'est ni l'histoire d'un siècle, ni peut-être même
-l'histoire d'un règne: c'est avant tout l'histoire d'une femme dont on
-n'a guère crayonné que le roman, tantôt sous la forme du panégyrique,
-tantôt sous la forme du pamphlet. J'aurai du moins recomposé un portrait
-vrai. J'aurai tenté de retracer consciencieusement une figure perdue
-dans les brumes de l'Écosse, et comme évanouie dans l'ombre du passé.
-
- * * * * *
-
-Marie Stuart naquit au château de Linlithgow, vers le milieu du XVIe
-siècle (8 décembre 1542). Elle était fille de Jacques V et de Marie de
-Lorraine, dont le père, Claude de Lorraine, porta le premier ce beau nom
-de duc de Guise.
-
-Jacques V n'était pas un prince vulgaire. Il avait des qualités
-brillantes. Il aimait les femmes, les arts et les combats. C'était un
-François Ier d'Écosse. Il excellait dans tous les exercices du corps, et
-surtout dans l'escrime. Il était malheureusement plus chevalier que roi.
-Si la politique, meilleure qu'une épée sur le trône, eût été le
-complément de sa grâce et de son courage, il mériterait d'être comparé à
-Henri IV. Il avait même à un plus haut degré que le Béarnais l'amour du
-peuple, dont il protégeait le travail et les jeux. Il ne présidait pas
-aux tournois des nobles avec plus de cœur qu'aux amusements du peuple.
-Il avait institué des prix pour la course, pour la lutte, pour l'arc;
-ces prix il les décernait lui-même, et les plus humbles artisans le
-connaissaient. On l'appelait, à cause de son amour pour les petits, _le
-Roi des communes_; _Rex plebeiorum_, disent les chroniques.
-
-Bien des fois il descendit du château de Stirling ou du palais
-d'Holyrood sous un déguisement, afin de mieux voir comment la justice
-était faite à son peuple; souvent aussi pour se trouver à un rendez-vous
-de chasse ou d'amour. Il partait gaiement sans garde et sans suite,
-quelquefois, comme un montagnard, en jaquette, en plaid et en toque de
-tartan; quelquefois, comme un archer, en habit vert de Lincoln, et son
-cor suspendu à une bandoulière de cuir. Ainsi équipé et toujours bien
-armé, il courait tous les hasards. Sa vie fut plus d'une fois en péril;
-mais sa présence d'esprit, et sa merveilleuse adresse ne lui firent
-jamais défaut.
-
-Les ballades le célébrèrent en strophes libres et naïves; les traditions
-racontèrent ses voyages dans les montagnes avec l'inépuisable
-complaisance de l'imagination populaire pour ses héros.
-
-Je citerai quelques traits entre mille. On connaît son aventure au
-village de Gramond:
-
-Il y avait séduit une jeune et belle paysanne. Un matin, avant l'aube,
-il revenait de chez sa maîtresse à Édimbourg par un sentier de
-coudriers, et se félicitait d'avoir échappé aux regards curieux,
-lorsqu'il fut assailli près du pont de la rivière d'Almond par cinq
-paysans, jaloux de l'étranger en habit vert, du compagnon de Robin-hood.
-Jacques, surpris, mais intrépide, tire son épée, et, tout en se battant,
-parvient à se placer à l'entrée étroite du pont. Tranquille alors sur le
-danger d'être pris par derrière, il se défend et il attaque tour à tour.
-Les paysans, furieux, sont décidés à ne pas faire de merci, et poussent
-des cris de rage. Jacques lutte silencieusement. Il blesse, il est
-blessé. Les coups et les cris redoublent.
-
-Un pauvre journalier qui battait le blé dans une grange accourt au
-bruit. Il ne connaît pas le roi, mais il le voit seul contre cinq
-assaillants, et, sans balancer, il se joint à lui. Jacques reprend
-l'offensive. «Mon brave ami, suis-moi,» s'écrie-t-il. Et ils s'élancent
-en même temps, Jacques avec son épée, son compagnon avec un fléau. Ils
-frappent et dispersent leurs ennemis. Les paysans épouvantés
-disparaissent et se jettent à travers champs. Jacques alors remercia son
-libérateur, et, s'apercevant qu'il était lui-même tout en sang, il se
-laissa conduire à la grange voisine. Le pauvre journalier offrit à
-Jacques un bassin de cuivre et un sac de blé vide, afin que son hôte
-inconnu pût se laver et s'essuyer. Ces soins remplis, Jacques causa
-familièrement avec son libérateur, et désira savoir son nom. «Je
-m'appelle John Howieson.--Et que souhaiterais-tu le plus au monde?--Le
-domaine de Brachead, répondit le journalier; il vaut mieux qu'un
-royaume.--C'est un domaine de la couronne, reprit Jacques. Viens me voir
-demain à Édimbourg; tu me trouveras au château d'Holyrood. Demande le
-fermier de Ballanguish. Je te serai peut-être utile auprès du roi,
-auquel j'ai rendu un service, et qui me veut du bien.»
-
-Jacques remercia de nouveau le journalier en le quittant, et
-l'imagination de John voyagea toute la nuit dans le pays des fées. Le
-lendemain, il s'achemina vers la ville. Quand il fut sur la place du
-palais, en face du portail surmonté des armes d'Écosse, au-dessus
-desquelles s'élèvent la couronne et le chardon, il regarda le monument
-majestueux, les gardes étincelants, les panaches, les plumes, les
-décorations, les riches uniformes, et il retourna en arrière. Il s'en
-alla, et revint autant de fois que le coq chanta, dit la légende, ainsi
-que me l'apprit le vieux et savant antiquaire qui me la racontait au
-pied des tours d'Holyrood. Enfin, s'enhardissant un peu, John s'enquit
-en balbutiant du fermier de Ballanguish. Un officier le conduisit par le
-grand escalier, lui fit traverser la salle des gardes, et le remit à un
-chambellan qui l'introduisit dans un cabinet resplendissant d'or.
-Plusieurs seigneurs étaient debout et la tête nue; un seul était assis
-et couvert. C'était le fermier de Ballanguish, en drap vert de Lincoln,
-comme la veille. Le journalier comprit que c'était Jacques V.
-
-«Voilà celui qui m'a sauvé hier par son courage,» dit le roi. Et,
-prenant des mains de l'un de ses ministres un acte dressé d'avance, il
-le remit en souriant à Howieson. «Par cet acte, lui dit-il, tu es
-désormais propriétaire du domaine de Brachead.» Le pauvre homme ne
-pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles, et il se retira dans
-l'ivresse de la joie. Jacques avait fait insérer dans l'acte une clause
-de redevance. Lorsque le roi passerait le pont de la rivière d'Almond,
-le propriétaire de Brachead ou ses descendants seraient tenus de lui
-présenter une serviette de fine toile, avec le bassin et l'aiguière.
-Cette clause était encore exécutée il y a trente ans, et la famille du
-propriétaire de Brachead s'en faisait un titre de noblesse et un
-privilége d'honneur.
-
-Une autre fois, Jacques s'en allant en costume de simple chevalier dans
-les highlands, pour voir une dame dont il était épris, rencontra le
-comte de Huntly qui s'en allait de même, et qui reconnut le roi.
-«Pourriez-vous me dire, sire chevalier, où vous faites route en ce
-moment?--Vous êtes le comte de Huntly, reprit le roi modestement, et
-vous êtes trop courtois pour vous mêler d'un voyage qui doit rester
-secret.» Le fier comte, qui savait la préférence accordée au roi par
-celle qui lui avait tout refusé, répondit: «Rien n'est secret pour moi,
-ni le voyage, ni le voyageur. Vous êtes Jacques d'Holyrood, et vous
-chassez sur mes terres.» Le roi rougit de colère, et s'écria: «Puisque
-vous savez tant de choses, sachez encore que je n'ai souci de mes
-droits, et que les armes règleront tout entre nous.» Le comte toucha la
-poignée de son épée; puis réprimant ce premier mouvement, et le respect
-succédant à la jalousie: «Excusez-moi, monseigneur: il me serait
-glorieux de croiser l'épée contre un rival aussi noble et contre un
-aussi bon chevalier que vous; mais vous êtes mon souverain, et vous êtes
-aimé. Pardonnez mon irrévérence, et allez où vous êtes attendu.
-Permettez-moi de tirer cette épée à la première occasion, non pas contre
-vous, mais à vos côtés.--Vous tirerez la mienne que voilà, repartit le
-roi. Changeons nos épées, mon cher comte; la vôtre est si vaillante, que
-je croirai conclure un marché de prince.» Le comte reçut en s'inclinant
-le don royal, et jura de ne jamais oublier un tel honneur. Après quoi
-Jacques, ôtant son gantelet, pria le comte de Huntly de l'imiter. Le
-comte ayant obéi, le roi lui serra la main, et ils se séparèrent
-cordialement.
-
-Jacques n'était pas seulement amoureux de la beauté, de la gloire et des
-aventures: il était magnifique, et tous les luxes le charmaient.
-
-Le laird d'Atholl, qui connaissait ses goûts, lui donna une fête
-merveilleuse dans un palais de bois improvisé. Ce palais, construit au
-versant d'une immense prairie, était entouré de fossés, flanqué de
-tours, divisé en appartements tout embaumés de fleurs. Le laird y traita
-le roi avec une splendeur digne de Stirling ou d'Holyrood. Après le
-repas, quand le roi et les seigneurs furent sortis, un montagnard,
-s'avançant avec une torche, mit le feu au palais; le laird voulant
-montrer par là que ce palais n'avait été bâti que pour une seule matinée
-et pour un seul hôte.
-
-Le roi répondait à cette fête et à d'autres par des fêtes plus
-somptueuses encore. Un jour, il invita plusieurs seigneurs et tous les
-ambassadeurs de sa cour à une chasse dans la partie septentrionale du
-Clyddesdale, où il avait fait creuser des mines sillonnées de filons
-d'or et d'argent. Après la chasse, le dîner fini, il fit servir, comme
-fruits du pays, à chacun un plat couvert, rempli de pièces d'or à
-l'effigie de Jacques V. «Voilà mon dessert,» dit le roi. Et les convives
-d'applaudir.
-
-Tel était Jacques V, prince héroïque, mais inégal à cette grande tâche
-de la monarchie au XVIe siècle. Il fallait alors un diplomate autant
-qu'un chevalier. Jacques n'est pas un roi d'histoire; c'est un roi de
-ballades, galant, chimérique, dominé par des prêtres habiles et par sa
-femme, la sœur des Guise; opprimé par ses Écossais rebelles et
-anarchiques; menacé sans cesse par la politique et par la théologie de
-Henri VIII.
-
-Il est juste d'ajouter qu'il déployait parfois les rigueurs salutaires
-de la toute puissance contre les grands en faveur des petits. Sa haine
-était implacable, inextinguible envers les Douglas, les tyrans de sa
-jeunesse et de l'État. Il fit une célèbre tournée en Écosse et sur les
-frontières, où, dans sa soif de la justice, il livra au bourreau les
-plus formidables maraudeurs de ces contrées, ravagées sans cesse par le
-brigandage armé des seigneurs. La terreur qu'il inspira dans les
-châteaux devint la sécurité des chaumières, où l'on bénissait tout haut
-le nom du roi Jacques, et où l'on disait: «Maintenant les troupeaux
-n'ont pas besoin d'autres pasteurs, pour les garder, que les buissons
-des prairies.»
-
-Jacques V ne vécut que trente et un ans. Son règne fut presque aussi
-long que sa vie. Plus je médite ce règne, plus j'y surprends les causes
-primitives, lointaines des catastrophes qui suivirent; plus je me
-pénètre de cette conviction que Jacques, par sa conduite dans les
-affaires religieuses de son siècle, amassa lentement les nuages d'où
-partit la foudre qui devait consumer son trône, sa patrie et sa famille.
-
-Il était, par sa mère Marguerite, neveu de Henri VIII.
-
-On sait comment le monarque anglais, d'abord le défenseur de la foi
-contre Martin Luther, fut amené à secouer l'autorité de l'évêque de
-Rome. Il changea la religion de son royaume, s'empara des biens du
-clergé catholique, et les distribua à ses nobles, dont il se fit ainsi
-des partisans. Landes, bois, prairies et bétail, vaisselle plate,
-meubles sculptés, statues, tableaux, bibliothèques et chartes, il enleva
-tout et prodigua tout, selon sa politique. Il cédait à ses caprices les
-plus désordonnés. Il donna une ferme ecclésiastique à l'un de ses
-cuisiniers qui lui avait préparé un mets exquis. Il usurpa en même temps
-la direction des idées nouvelles; il en fut le chef. Tout en restant
-roi, il fut le pape de la réforme en Angleterre. Ses passions, infâmes
-dans leur principe, lui valurent un génie. Le génie ne l'aurait pas
-élevé, pour le présent et pour l'avenir, pour lui et pour ses
-descendants, à une fortune plus haute et plus sûre. Il aimait son neveu,
-il haïssait le catholicisme. Il résolut de fortifier et d'accroître l'un
-aux dépens de l'autre. Il pressa le roi Jacques de suivre son exemple et
-de livrer l'Écosse à la réforme, qui avait déjà pénétré dans cette terre
-obstinée et barbare. Le peuple ne s'y montrait pas contraire. La
-noblesse, qui connaissait les largesses que Henri avait faites avec les
-biens des monastères et du clergé, cédant d'ailleurs au souffle qui
-inclinait les têtes les plus fières devant les préceptes de Calvin; la
-noblesse espérait du roi Jacques les mêmes faveurs qu'avait prodiguées
-le monarque anglais, et ouvrait tous les horizons de son intelligence
-aux doctrines presbytériennes.
-
-Jacques lui-même ne fut pas d'abord rebelle aux desseins de Henri VIII.
-Il poursuivit tous les abus du catholicisme avec une légèreté moqueuse
-et spirituelle. Il commanda même, contre la corruption de l'Église, des
-satires à David Lindsay du Mont, le poëte à la mode, et des pamphlets à
-Buchanan, le plus éloquent écrivain de tout le royaume.
-
-Lindsay railla en artiste le clergé catholique, Buchanan le frappa en
-théologien.
-
-Il se forma une opinion publique redoutable aux croyances de Rome. Des
-précurseurs de Knox parcoururent le pays, et prêchèrent, dans les
-premiers transports de leur foi, le retour au saint Évangile. Ils
-prêchaient dans les chaumières, ils prêchaient dans les châteaux,
-suscitant partout des disciples, partout des soldats aux idées
-nouvelles. Le presbytérianisme se propageait avec une rapidité qui
-devait accélérer encore la persécution.
-
-Ses apôtres graves et résolus, d'un courage qui égalait leur dévouement,
-n'aspiraient qu'au martyre. Ils attaquaient l'Église romaine avec toute
-l'ardeur d'un jeune enthousiasme.
-
-Ils s'emportaient contre les abstinences, contre le culte des saints,
-contre les prières pour les âmes du purgatoire, dont le dernier mot
-était toujours une dîme, un impôt universel et forcé, levé par la
-cupidité du clergé sur la crédulité des peuples.
-
-Ils n'épargnaient pas les monastères, dont les intrigues, les menées
-souterraines dépouillaient les familles, et qui arrachaient, par leur
-institution seule, à la glèbe une partie de ses travailleurs, à l'Écosse
-une partie de ses citoyens.
-
-Ils tonnaient surtout contre les indulgences dont les missionnaires du
-pape faisaient commerce, et qui ôtaient tout frein aux passions humaines
-en offrant au crime même une expiation commode: le don à quelques
-couvents d'une part des rapines les plus exécrables, les plus souillées
-de sang.
-
-Telles étaient les plaintes, tels étaient les progrès de la réforme dans
-les vallées, sur les montagnes et au bord des lacs d'Écosse. Jacques fut
-près de céder au torrent. Il ne ménageait plus les évêques, il les
-traitait avec hauteur et colère. Il les recevait d'un visage sévère,
-raconte Melvil, et leur reprochait leur avarice, leur cruauté. «Dans
-quelle vue, leur dit-il à Stirling, pensez-vous que mes prédécesseurs
-ont donné à l'Église tant de champs et tant de richesses? Était-ce pour
-entretenir des chiens et des faucons, pour fournir au luxe et aux
-débauches de tant d'hypocrites et de fainéants? Henri VIII vous fait
-brûler, le roi de Danemark vous fait trancher la tête; et moi je vous
-percerai le cœur avec mon épée.» En prononçant ces mots, il la tira en
-effet; ce qui épouvanta si fort les évêques, qu'ils prirent la fuite.
-
-On crut qu'il allait se liguer, avec sa noblesse et avec son oncle Henri
-VIII, contre Rome. Le clergé comprit le danger qui menaçait son
-existence même, et le conjura à force de souplesse et de diplomatie. Le
-cardinal Beatoun, archevêque de Saint André, et David Beatoun,
-répandirent autour du roi les flatteries, et parvinrent à l'enchaîner à
-leur cause. Jacques changea de rôle, et ferma les yeux à tous les abus.
-
-Les Beatoun fomentèrent ses jalousies et ses mécontentements contre les
-nobles, le détournèrent de toute amitié pour l'Angleterre et pour Henri
-VIII, l'inclinèrent vers l'alliance et vers l'admiration de François
-Ier. La cour de France, de son côté, avertie de ces manéges, ne négligea
-rien pour les cultiver et les nourrir.
-
-Jacques fit un voyage sur le continent. On lui avait beaucoup parlé de
-Madeleine, fille de François Ier; et il partit avec le projet vague,
-romanesque de l'aimer, de l'épouser peut-être. Ses conseillers avaient
-semé d'avance dans l'imagination du roi cette fantaisie, d'où pouvait
-éclore un sentiment, et plus tard une politique.
-
-François Ier était à Fontainebleau, son séjour de prédilection, et la
-plus enchantée de ses demeures. C'est là qu'il reçut en roi chevalier un
-autre roi chevalier. Les tournois, les chasses, les bals attendaient
-Jacques, et le retinrent comme en un cercle magique. Les splendeurs
-d'Holyrood furent éclipsées par celles de Fontainebleau. Il y eut dans
-ce palais incomparable une suite de fêtes, toutes données en l'honneur
-du roi d'Écosse. Il y eut dans ces parterres, où tous les dieux de
-l'Olympe habitaient, d'où jaillissaient les sources vives, des
-promenades aux flambeaux; il y eut des promenades sur l'étang, au son
-des fanfares lointaines et au clair de lune. Il y eut même, dans le plus
-mystérieux réduit de ce parc immense, à la grotte du jardin des pins,
-une entreprise de Jacques V qui acheva de le subjuguer et de le ravir.
-Ce prince ayant gagné le gardien de ce jardin, put voir, à l'aide d'un
-miroir secret, une dame au bain, dans une baignoire en forme de conque,
-au fond de la grotte tapissée de lierre et entourée de verveine. Cette
-apparition aux yeux bleus, aux cheveux dénoués, ruisselants, et qui
-semblait la fraîche naïade de ces beaux lieux, n'était autre que la
-princesse Madeleine, la fille du roi. Jacques demanda sa main, et
-l'obtint de François Ier, auquel dès lors il s'attacha de cœur. Hélas!
-la pauvre princesse, transplantée en Écosse, y expira quelques mois
-après son débarquement. Un de ses plus jeunes pages qui l'avait
-accompagnée si loin de la France, et qui devait être le grand poëte
-Ronsard, composa des vers touchants sur la fin prématurée de sa
-maîtresse:
-
- La belle Magdeleine, honneur de chasteté,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- A peine de l'Écosse avoit touché le bord,
- Quand, au lieu d'un royaume, elle y trouva la mort.
-
-Jacques, poussé par ses conseillers et par le désir de renouveler sa
-race, demanda une autre princesse presque française, Marie de Lorraine,
-de la famille catholique des Guise. C'était un engagement sûr envers la
-cour de Saint-Germain et envers Rome.
-
-La noblesse protestante murmura, et les récentes persécutions contre les
-rebelles à l'Église redoublèrent. Un grand nombre de ces malheureux
-furent livrés aux flammes par les juges ecclésiastiques de l'archevêque
-de Saint-André. Ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ne furent épargnés. Ce
-tribunal ne fut surpassé en rigueur et en fanatisme que par les
-tribunaux de Valladolid et de Goa. Il fut dans le nord comme
-l'apparition formidable de l'inquisition du midi.
-
-Irrité, moins de ces cruautés que d'un plan de règne et d'un système
-politique, religieux, diplomatique, si opposé à ses desseins, Henri VIII
-envoya un ambassadeur, sir Ralph Saddler, à Édimbourg. Il lui enjoignit
-de représenter à Jacques les rapines, la licence, les immoralités du
-clergé, et de sommer le roi d'Écosse de se prononcer entre la France et
-l'Angleterre, entre le catholicisme et la réforme. Sir Ralph Saddler,
-dont les instructions étaient si impérieuses, ne les tempéra pas assez
-par la modération de ses paroles; et il blessa deux fois le prince,
-décidé déjà par l'autorité des Beatoun, les organes du clergé auprès de
-lui, par l'attrait de l'or français, et surtout par l'influence de sa
-jeune femme, Marie de Guise. Jacques éluda de répondre aux instances de
-sir Ralph Saddler, promettant seulement d'aller à York afin de
-s'entendre avec son oncle, dans une entrevue de roi à roi. Henri VIII,
-fidèle au rendez-vous, attendit vainement son neveu toute une semaine.
-Il reçut enfin un message de Jacques, qui s'excusait sous un frivole
-prétexte. Transporté de colère, Henri VIII lança sans différer une armée
-en Écosse.
-
-Jacques était prêt. Il eut quelques avantages contre les Anglais. Animé
-par ce succès, il marcha lui-même sur les frontières, à la tête de
-toutes les forces de son royaume. Arrivé à Fala, il apprit que les
-Anglais s'étaient retirés sur leur territoire, et il donna l'ordre de
-les y poursuivre. Loin de lui obéir, les nobles lui déclarèrent avec
-fermeté qu'ils étaient venus pour protéger leur patrie contre une
-invasion, mais qu'ils ne prolongeraient pas en Angleterre une guerre
-impolitique, entreprise follement contre le vœu de l'Écosse et dans les
-intérêts de Rome.
-
-Jacques pria, s'emporta: tout fut inutile. Ses efforts se brisèrent
-contre la détermination de la noblesse, au fond presbytérienne; et son
-armée se dispersa. Il revint désespéré à Édimbourg. Impatient de venger
-sa honte, il assemble une seconde armée de dix mille hommes, dont il
-donne le commandement à Olivier Sinclair, son favori, le complaisant des
-prêtres, et le plus ardent fauteur de cette guerre impopulaire. Cette
-seconde armée est taillée en pièces près de Solway-Moos, par Thomas
-Dacre et John Murgrave.
-
-La nouvelle d'une telle déroute traversa le cœur du roi, comme une
-flèche anglaise de ces archers qui avaient assuré la victoire à Henri
-VIII. Jacques, rugissant et gémissant, se retira dans son château de
-Falkland, où une fièvre chaude se joignit à sa douleur pour agiter son
-imagination de fantômes.
-
-Jacques avait perdu ses deux fils. Il s'était aliéné la fidélité de sa
-noblesse et l'amour de son peuple par son dévouement aux croyances
-antiques. Il avait appris que la renommée de ses armes était à jamais
-ternie.
-
-Des rêves cruels troublaient son sommeil, et sa veille était peuplée de
-visions sinistres. Les spectres de ceux qui avaient été condamnés aux
-flammes se dressaient de leur tombeau, et apparaissaient au malheureux
-prince. Les uns lui faisaient signe et l'appelaient, d'autres
-s'approchaient avec des tenailles ardentes; d'autres le précipitaient
-dans une fournaise de feu, d'autres dans l'abîme des eaux. L'un de ces
-spectres, le plus acharné, lui avait coupé les deux bras, et lui jurait
-de revenir lui couper la tête.
-
-Cette agonie fut longue et terrible.
-
-Les dernières heures du pauvre roi furent plus calmes. La fièvre
-diminuant, il recouvra toute sa raison. C'est alors qu'on lui annonça
-l'accouchement de la reine et la naissance de Marie Stuart. Jacques se
-leva sur son séant, et un sentiment de bonheur passa sur son visage
-comme un éclair; mais il retomba bientôt, de découragement, sur son
-oreiller. «Ceux, dit-il, qui n'ont pas respecté le chardon royal et qui
-ont flétri la couronne d'Écosse, ceux qui ont profané cette couronne sur
-mon front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, et par fille
-elle s'en ira.» Telles furent les paroles prophétiques de Jacques V;
-après quoi, se retournant dans son lit d'angoisse, et poussant un grand
-cri, il expira (14 décembre 1542).
-
-La faute ou le malheur de ce monarque, si éminent à tant de titres, ce
-fut de s'obstiner dans la foi du passé, quand l'Écosse tout entière
-palpitait à la foi presbytérienne. S'il agit ainsi par devoir, qui
-oserait l'en blâmer? Mais s'il fut incliné par mollesse à repousser la
-jeune idée que son royaume saluait avec enthousiasme; si, comme il est
-permis de le supposer, il céda moins à la conviction qu'à l'influence du
-clergé et des Beatoun, il n'y a pas de justification pour sa politique.
-
-Que fit-il, en effet, lorsqu'il se déclara le proscripteur de la réforme
-pour laquelle son peuple se passionnait? Au lieu d'incarner sa dynastie
-dans ce peuple, au lieu de la souder à lui, il la sépara des sujets
-intrépides et fiers sur lesquels elle était appelée à régner: il empêcha
-Marie Stuart d'être une Élisabeth d'Écosse. Un peuple n'adopte que les
-souverains qui le personnifient par l'intelligence, par la foi, par le
-cœur. Les autres, les souverains dont le symbole lui est hostile, un
-peuple les hait d'abord; et quand le jour des crises arrive, il les
-combat, il les efface de son histoire dans un divorce sanglant.
-
-Les Bourbons sont un exemple politique de cette fatalité. Les Stuarts en
-furent avant eux un exemple religieux, depuis Jacques V jusqu'au dernier
-d'entre eux, jusqu'au second fils du chevalier de Saint-Georges, qui
-mourut à Rome sous la robe rouge de cardinal, près de l'Église, et loin
-du trône où sa place était marquée, sans la faute irréparable de son
-ancêtre.
-
-Le protestantisme n'était, il est vrai, qu'un premier pas dans l'avenir
-religieux de l'humanité. Mais, quelles que soient ses erreurs et ses
-bornes, il apportait aux hommes le libre examen. Pour les sujets de
-Jacques V, il était une seconde révélation; en le persécutant, le roi se
-perdit avec toute sa race.
-
-Je dois le dire cependant: malgré la répression inquisitoriale et
-barbare exercée contre le protestantisme par Jacques et par son
-gouvernement, le temps a réconcilié ce prince avec l'Écosse
-presbytérienne. Chose incroyable! il a retrouvé dans la postérité la
-faveur des commencements de son règne. Depuis les flots de la Tweed
-jusqu'aux sommets des highlands, j'ai vu partout l'image de Jacques V.
-Il revit, dans la hutte des montagnards, sur d'humbles pages d'almanach;
-et, dans les châteaux des nobles, sur des toiles admirables. On le cite
-pour sa bravoure, pour sa générosité, pour ses largesses aux ouvriers et
-aux paysans. Tout le reste est oublié; et dans les mystères du souvenir,
-comme dans les vieux cadres de ses portraits, il demeure couronné de ce
-prestige immortel que la légende et l'art conservent, de génération en
-génération, aux femmes qui ont été belles, aux héros qui ont été bons,
-et aux rois qui ont sincèrement aimé leurs peuples.
-
-La mort de Jacques ouvrit la plus orageuse des minorités, une minorité
-où le schisme devait enflammer la révolte, où la guerre étrangère devait
-s'entremêler à la guerre civile pour ravager la malheureuse et sauvage
-Écosse.
-
-C'est dans ces conjonctures difficiles que la petite Marie fut sacrée à
-Stirling. Elle avait un peu plus de neuf mois. On remarqua, avec une
-sorte de superstition et d'effroi, qu'elle ne cessa de verser des larmes
-durant toute la cérémonie, comme si de ces limbes de l'enfance elle eût
-déjà pressenti le sombre avenir!
-
-Marie, qui avait pour dot un royaume, était la secrète espérance de la
-France et de l'Angleterre. Henri VIII la voulait pour le prince Édouard,
-son fils; mais les Guise, ses oncles, la destinaient au jeune François
-II, et leurs désirs étaient des lois à Holyrood. Après des années de
-lutte contre les factions, Marie de Lorraine, pour complaire aux Guise,
-et aussi pour arracher sa fille à toutes les vicissitudes des
-rébellions, se résolut à l'envoyer en France.
-
-Pendant les troubles antérieurs et la guerre avec l'Angleterre, qui dura
-jusqu'en 1546, Marie Stuart, confiée aux soins des lords Erskine et
-Livingston, avait résidé au château de Stirling, et surtout au monastère
-d'Inch-Mahome, au milieu du lac Monteith. La reine douairière avait fini
-par trouver cet asile sûr à sa fille, qu'elle avait sauvée longtemps de
-retraite en retraite. «Estant aux mamelles testant, sa mère l'alla
-cacher, dit Brantôme, de peur des Anglois, de terre en terre d'Écosse.»
-
-Arrêtons-nous un moment à Inch-Mahome. Des souvenirs recueillis au bord
-même du lac, et confirmés par le descendant de l'un des gouverneurs de
-la petite reine, nous y retracent les tendres années de Marie.
-
-Son éducation un peu rude raffermissait sa santé, colorait son teint, et
-développait cette taille svelte et souple qui depuis fut tant admirée.
-L'on était obligé, dès lors, comme plus tard à la cour de Henri II, de
-mettre un frein à son appétit de paysanne.
-
-Elle se levait avec le jour, et, à peine habillée, elle courait gaiement
-parmi les sentiers pierreux, les bruyères et les rochers.
-
-Ramenée plutôt que revenue au château, elle prenait avec distraction
-quelques leçons d'anglais et de français, puis se livrait à la musique
-et à la danse avec une ardeur folle, indomptée. Il fallait user
-d'autorité pour l'arracher à ces exercices, où elle excella toujours, et
-qu'elle aimait d'instinct. Elle prenait plaisir au chant des ballades
-primitives, au récit des vieilles légendes nationales, et au pibroch,
-sorte de mélodie guerrière exécutée sur la cornemuse, et qui répète tous
-les accidents variés de la bataille, la marche, la charge, la mêlée, les
-gémissements des vaincus, les cris de triomphe des vainqueurs.
-
-Une tradition locale parle des promenades sur l'eau de Marie, et les
-mêle à des récits fabuleux touchant le Kelpy, le démon du lac, qui, sous
-la forme d'un centaure noir, agite les flots de ses courses rapides, et
-noue ses bras nerveux autour des barques pour les submerger. Le centaure
-de Monteith ne surprit pas la petite Marie, et ne l'ensevelit pas dans
-le lac; mais, selon la même tradition, elle ne put éviter le mauvais œil
-dont il regarde les promeneurs attardés.
-
-Elle était charmante alors au monastère d'Inch-Mahome, avec son _snood_
-de satin rose, et son plaid de soie, rattaché par une agrafe d'or aux
-armes de Lorraine et d'Écosse. Elle avait déjà ce don de séduction qui
-lui était si naturel. Elle était adorée de ses gouverneurs, de ses
-officiers, de ses femmes, de ses maîtres, et de tous ceux que le hasard
-lui faisait rencontrer, bourgeois ou gentilshommes, commerçants de la
-plaine, pêcheurs ou montagnards.
-
-Cependant le cardinal Beatoun, fidèle à sa politique extérieure,
-cimentait de plus en plus l'alliance de l'Écosse avec la France. Il
-maintenait aussi avec un fanatisme altier sa politique intérieure de
-proscription contre la réforme. La reine mère, Marie de Guise, avait
-pour lui les mêmes déférences que pour le cardinal de Lorraine; et le
-régent, le comte d'Arran, se soumettait sans effort à la volonté du
-primat. Le cardinal Beatoun semble une ébauche et comme le premier jet
-du cardinal de Richelieu, dont il avait les manéges profonds, les
-hauteurs, l'orgueil, l'obstination, les fougues, les rigueurs; égal au
-ministre français par son caractère indomptable, inférieur peut-être par
-le génie, moins homme d'État et plus inquisiteur.
-
-Un tel prélat, qui avait conquis une influence si complète sur un
-monarque brave, spirituel et chevaleresque comme Jacques V, ne pouvait
-manquer de diriger un grand seigneur irrésolu, timide et vain comme le
-régent. Le comte d'Arran s'était déclaré presbytérien. Le premier soin
-de Beatoun fut de le ramener à la foi de l'Église, et il ne se contenta
-pas de le faire catholique, il le fit persécuteur.
-
-Les bûchers, un moment éteints, se rallumèrent. De tous ceux qui furent
-condamnés au supplice, le plus noble, le plus saint, celui dont la mort
-souleva le plus de ressentiments dans les consciences, fut George
-Wishart.
-
-C'était un ministre de l'idée nouvelle. Il était jeune encore. Ses
-convictions étaient profondes, absolues. Doux et fort, la doctrine
-enfouie dans son cœur était le miel caché dans le rocher. Il ne
-craignait et n'aimait que Dieu. Il en était plein, il l'aspirait, il le
-respirait comme l'air, et le répandait autour de lui par une sorte de
-fonction vitale et de magnétisme religieux. Son onction était
-merveilleuse, et l'huile de parfum éternel dont sa parole était imbibée
-amollissait les haines, purifiait les passions, versait le ciel dans les
-âmes. Wishart, le saint Jean, le précurseur angélique de Knox, était né
-apôtre, et devait mourir martyr. Il le savait, il s'y attendait, et il
-remerciait le Christ, son maître, de l'avoir choisi en Israël pour
-témoigner de la foi et sceller de son sang le saint Évangile. Sans cesse
-pourchassé et traqué par les papistes, il avait échappé miraculeusement
-à plusieurs tentatives de meurtre. Un jour, blotti sous des meules de
-foin dans une ferme, il avait reçu au front une blessure de l'un des
-soldats qui sondaient avec la lance le fenil où se cachait Wishart. Lui,
-malgré la douleur qu'il ressentit, ne poussa pas un cri, et son silence
-le sauva. Il portait la cicatrice de cette blessure avec modestie, mais
-ses enthousiastes la montraient avec orgueil. Les habits de Wishart
-conservaient les traces de ses dangers: sa toque était entaillée de
-coups de sabre, et son manteau était troué de balles. Ses partisans,
-depuis le seigneur jusqu'au pâtre, venaient l'écouter en armes, et se
-plaçaient sous le vent, afin de ne pas laisser envoler sa parole sans la
-recueillir. Toujours un cliquetis de fer se mêlait aux acclamations,
-quand cet étrange auditoire s'agitait pour applaudir l'intrépide
-ministre. Tantôt l'un, tantôt l'autre de ses disciples, Knox le plus
-souvent, tenait l'épée nue devant lui lorsqu'il devait prêcher. «J'aime
-cette épée, dit avant un sermon le laird de Brunston, cette épée qui a
-soif du sang des papistes.--Paix, homme violent, répondit Wishart. Cette
-épée est le symbole du glaive spirituel; elle n'a pas soif du sang des
-papistes, mais de leur conversion.»
-
-Dénoncé pour son zèle au cardinal Beatoun, surpris au bourg d'Ormiston
-et livré par lord Bothwell, George Wishart fut jeté dans un cachot du
-château de Saint-André. Ce château était à la fois la citadelle et le
-palais du cardinal, sa place de sûreté et sa résidence habituelle. Il
-avait une prédilection marquée pour cette demeure, dont les jardins
-étaient étagés en terrasses comme à Babylone, dont les appartements
-étaient dignes d'un pape. C'était son Vatican, où il trônait comme
-primat, où il siégeait comme président de la cour criminelle, au-dessus
-des prisons qui regorgeaient de victimes, et sous la protection des
-canons de sa forteresse.
-
-Wishart parut devant ses juges avec le calme de l'innocent et la
-sincérité du juste. Il déclina les droits du tribunal, mais en déclarant
-qu'il était prêt à tout souffrir pour Dieu. Paisible en lui-même, replié
-dans sa conscience, ni les questions provocatrices, ni les injures de
-ses accusateurs ne purent l'émouvoir. Sa patience même, son attitude
-candide, sa fermeté douce, irritèrent ses ennemis. Ils redoublèrent
-d'outrages, et ils le condamnèrent à être brûlé vif. Wishart écouta sa
-sentence dans un recueillement pieux, sans rougeur, ni pâleur, ni
-frisson. Sa destinée s'accomplissait. Il sentait que bien mourir lui
-serait facile. Seulement, d'une voix basse, lente et profonde, mais qui,
-malgré sa faible sonorité, perça les voûtes du palais et les nuées du
-ciel, il en appela de ses juges au Christ, leur juge et le sien. Il
-ajouta qu'il implorait pour unique faveur de se préparer au bûcher par
-la communion. Cette grâce lui fut refusée, et on le reconduisit dans son
-cachot. Cependant le lendemain, jour de l'exécution, le gouverneur de la
-forteresse, à qui il avait été confié, lui offrit à sa table de famille
-un dernier repas. Le capitaine de la garde qui devait présider au
-supplice y était invité aussi. Wishart s'empressa d'accepter. Il se
-montra le plus tranquille des convives, dont l'attendrissement était
-visible. Lui, tout occupé de son âme, versa le vin, rompit le pain en
-souriant, les bénit, et communia selon le rituel de Luther. Il parla en
-homme de Dieu jusqu'au moment où il fallut marcher au supplice. Alors il
-se leva, embrassa tous les assistants, et s'avança d'un pas assuré vers
-la grande place, en face du château. Un poteau avait été planté au
-milieu de cette place. On y attacha Wishart, après l'avoir fait monter
-sur une pyramide de fagots mêlés de sacs de poudre. Wishart observa d'un
-regard clair la multitude qui l'entourait; puis apercevant au grand
-balcon du palais le cardinal, tout enveloppé de velours et d'hermine:
-«Vous voyez, dit-il au capitaine de la garde, qui était à la hauteur de
-Wishart, sur un échafaud volant, vous voyez cet homme superbe qui est
-venu jouir de mon supplice et savourer mon trépas: que Dieu lui pardonne
-dans l'éternité comme je lui pardonne! Mais son arrêt est déjà porté, et
-ses minutes sont comptées. Encore un peu de temps, et il sera suspendu
-mort à ce balcon d'où il se penche avec un orgueil si insolent et si
-dur!»
-
-Wishart achevait ces mots, lorsque le feu fut mis aux fagots du bûcher,
-(janvier 1546). Les sacs de poudre firent explosion, et un long cri du
-peuple répondit douloureusement au suprême _hosanna_ du martyr expirant
-dans les flammes.
-
-Quand tout fut terminé, la foule en se retirant se répétait tout bas la
-prédiction du saint ministre. Cette prédiction circula comme une menace.
-Il semblait que ce fût une étincelle de la colère divine échappée du
-bûcher, et cette étincelle, en tombant dans les cœurs, y enflamma la
-haine contre le cardinal. Une inimitié privée ne tarda pas à s'envenimer
-encore de cette sourde fureur du peuple.
-
-Le meurtre allait bientôt venger les victimes, et punir le bourreau.
-
-Norman Lesly, fils du comte de Rothes, était l'un des plus braves et des
-plus hardis seigneurs de l'Écosse. Il s'était signalé dans plusieurs
-batailles contre les Anglais. Il avait apprivoisé un lion dont il aimait
-à toucher la crinière, et à provoquer en se jouant les instincts
-féroces. Il portait dans la vie civile l'arrogance et presque la
-tyrannie d'un chef militaire. Il eut un différend d'argent avec le
-puissant cardinal, qui lui persuada de n'avoir pas recours à la justice,
-et qui lui fixa un dédommagement à court délai. Le délai passé, Lesly se
-présente chez le cardinal, et le presse de s'acquitter. Le fier prélat
-répond avec hauteur, et s'écrie, en menaçant Norman: «Vous me manquez de
-respect.--Vous, reprend le jeune chef hors de lui, vous me manquez de
-parole, et vous vous en repentirez.»
-
-Les choses en étaient à ce point, lorsque le ressentiment privé de
-Norman s'enivrant du ressentiment populaire exalté par le supplice de
-Wishart, ce terrible jeune laird résolut de punir son ennemi
-particulier, qui était en même temps l'ennemi public. Il s'assura du
-concours de seize hommes d'élite dont il avait éprouvé l'intrépidité à
-la guerre. De Grange, son frère d'armes, en était. Le cardinal achevait
-alors les réparations du château; et le guichet de la grande porte était
-libre aux nombreux ouvriers qui travaillaient avec une activité
-inaccoutumée. Un matin, Lesly et sa petite troupe s'emparèrent du
-guichet. Il y plaça deux de ses compagnons, qui le fermèrent aux
-ouvriers; et lui-même, à la tête de quatorze soldats, désarma les
-gardes, les domestiques du prélat, et les chassa un à un du château. Le
-malheureux cardinal, dont le bruit avait éveillé l'attention, et qui
-avait appelé en vain, pressentit sa destinée, et se barricada dans sa
-chambre. Bientôt il entendit monter son escalier et frapper à sa porte.
-Après une assez longue hésitation, Lesly s'étant nommé, il ouvrit.
-Quinze hommes se précipitèrent dans son appartement, et quinze poignards
-nus étincelèrent à ses yeux. «Grâce, grâce! s'écria-t-il.--Non, répondit
-l'un des conjurés, Melvil, un ami de Norman; non, je ne suis pas, moi,
-ton ennemi personnel; et si je me suis joint à cette entreprise, c'est
-pour venger l'Écosse du tyran qui l'a vendue à la France, c'est pour
-venger les saints du bourreau qui les a livrés aux tortures et aux
-bûchers.--Grâce!» répéta le cardinal en se précipitant à genoux comme un
-suppliant. «Ta grâce sera celle que tu as faite à George Wishart, reprit
-Melvil. Demande pardon à Dieu, car ton heure est venue.» Il y eut un
-court intervalle plein d'angoisse pendant lequel le cardinal demanda
-grâce encore une fois, puis un double signal de Norman Lesly et de
-Melvil, puis quinze coups de poignard, puis la chute lourde d'un corps
-sur les dalles. C'en était fait du cardinal Beatoun (mai 1546). Les
-meurtriers le relevèrent, et, le suspendant au balcon d'où il avait
-contemplé le supplice de Wishart, ils tinrent à honneur d'accomplir
-ainsi la prophétie du martyr.
-
-Telle fut cette tragédie, qui épouvanta l'Europe catholique. Beatoun, il
-est vrai, fut peu regretté de ceux mêmes qui blâmèrent son assassinat.
-Le sang des victimes criait contre le cardinal, et ce cri étouffa la
-pitié pour celui qui n'eut jamais de pitié.
-
-De nombreux défenseurs, étrangers à l'assassinat et dévoués au
-protestantisme, envahirent le château de Saint-André, le gardèrent
-pendant cinq mois, malgré tous les efforts de l'armée écossaise,
-commandée par le régent. Mais une flotte arrivait de France, avec une
-autre armée et des ingénieurs plus habiles.
-
-L'insouciance des assiégés ne s'alarma pas de ces nouveaux ennemis. Ils
-continuèrent à rire, à boire et à jouer, dans l'espérance des secours de
-l'Angleterre. La veille de la première attaque des Français, l'orgie se
-mêlait dans le château au sifflement d'un vent d'orage, aux rumeurs d'un
-camp, et aux clapotements des flots. Une voix domina tous ces bruits,
-une voix terrible, la voix de Knox, l'un de ceux qui s'étaient jetés
-dans le château: «Vous avez été pillards et débauchés, licencieux et
-impies, s'écria le tribun religieux dans une indignation prophétique;
-vous avez ravagé le pays, commis des meurtres et des abominations
-exécrables. Je vous annonce le jugement prochain du Dieu juste, une
-captivité dure, et des misères sans nombre.»
-
-Et comme la garnison troublée parlait, pour s'étourdir, de ses remparts,
-de sa bravoure, des promesses et de la bienveillance de Henri VIII:
-
-«Non, non, reprit Knox, vos péchés vous condamnent; votre courage est
-impuissant; vos murailles vont tomber en poudre, et vos corps fléchir
-sous les fers.»
-
-L'arrêt était sévère; mais comme s'il eût été prononcé d'en haut, il ne
-tarda pas à s'accomplir. La garnison, aux abois, se rendit. Le château
-fut rasé, et les assiégés captifs furent conduits dans les bagnes de
-France. Knox était avec eux; Knox, désormais leur consolateur, heureux
-de souffrir cette humiliation pour sa foi religieuse et politique.
-
-Le peuple plaignit ces glorieux forçats, et il chanta longtemps, contre
-l'archevêque de Saint-André, une chanson ironique dont voici le refrain:
-
- Bon prêtre, maintenant
- Tu dois être content;
- Car Norman et ses frères
- Rament sur les galères.
-
-Quelque temps après ces catastrophes et la mort de Henri VIII (juillet
-1548), Marie Stuart s'embarqua mystérieusement à Dumbarton; elle
-emmenait avec elle plusieurs petites filles de haute naissance,
-destinées d'abord à partager ses jeux et à être plus tard ses dames
-d'honneur. Toutes portaient le nom de la Vierge, qui inspirait à la
-veuve de Jacques un respect superstitieux. On les appela dès lors les
-Maries de la reine. Elles étaient du même âge. C'étaient Marie Fleming,
-Marie Seaton, Marie Livingston, Marie Beatoun, ces premières et
-constantes amies de Marie Stuart. La navigation ne fut pas sans péril:
-la flotte cependant, échappée à la tempête, aborda, sous le commandement
-de Villegagnon, à la pointe de la baie de Morlaix, dans un port de
-corsaires et de contrebandiers, ouvert sur des écueils, le port de
-Roscoff.
-
-«Le lundy, vingtiesme jour d'aoust 1548, dit Albert le Grand, arriva par
-mer (en la ville de Morlaix) très-noble et très-puissante princesse
-Marie Stuart, royne d'Escosse, qui alloit à Paris espouser le dauphin
-François. Le seigneur de Rohan, accompaigné de la noblesse du pays,
-l'alla recevoir, et elle fut logée au couvent de Sainct-Dominique. Comme
-Sa Majesté, retournant de l'eglise de Nostre-Dame, où le _Te Deum_ avoit
-esté chanté, eut passé la porte de la ville qu'on appelle de la Prison,
-le pont-levis, trop chargé de cavallerie, creva, et tomba dans la
-rivière, toutesfois sans perte de personne. Les Escossois du train de la
-royne restés dans la ville, jugeant mal de cet accident, commencèrent à
-crier: Trahison! trahison! Mais le seigneur de Rohan, qui marchait à
-pied près de la litière de Sa Majesté, leur cria à pleine teste: Jamais
-Breton ne fist trahison! Et les deux jours que la royne demoura pour se
-deslasser de la fatigue de la mer, il fit desgonter toutes les portes de
-la ville et rompre les chaisnes des ponts.»
-
-De Morlaix, les cinq Maries furent menées sans retard à Saint-Germain en
-Laye, où la petite reine fut accueillie avec une tendresse mêlée
-d'ambition et de curiosité.
-
-François Ier venait d'emporter dans la tombe les regrets des gens de
-lettres et des gens d'épée. L'avénement de Henri II avait été
-l'avénement d'une maîtresse et de plusieurs favoris. «Au moment de
-l'agonie du roy, dit un historien contemporain, le Dauphin (Henri II),
-travaillé de desplaisir, s'estoit jetté sur le lit de la Dauphine
-(Catherine de Médicis), laquelle estoit à terre, et faisoit de
-l'esplorée et dolente. Au contraire, la grande séneschale (Diane de
-Poitiers), et le duc de Guise, qui n'estoit alors que comte d'Aumale, y
-estoient: celle-là toute gaye et joyeuse, voyant le temps de ses
-triomphes approcher; celui-ci se promenant par la chambre de la
-Dauphine; et de fois à autre alloit à la porte savoir des nouvelles, et
-quand il revenoit: _Il s'en va_, disoit-il, _le galand_.»
-
-Quand Marie arriva, Diane avait au moins quarante ans; mais elle était
-la plus belle et la plus grande dame de toute la cour. Nulle n'aurait
-osé prétendre à être sa rivale. La reine elle-même, âgée seulement de
-vingt-six ans, ne cherchait pas à lutter contre un ascendant
-irrésistible, et consentait à loger chez elle, au château d'Anet,
-ravissante demeure, même avant d'avoir été restaurée par le génie de
-Philibert de Lorme. Le roi comblait Diane de richesses et de pouvoir. Le
-pape (Paul III) comptait avec elle, et lui envoyait une chaîne de perles
-d'un grand prix. Les favoris, le connétable de Montmorency, le maréchal
-de Saint-André et les Guise la flattaient, afin de partager avec elle
-les bonnes grâces du maître.
-
-Les Guise, qui n'étaient pas seulement des courtisans et des hommes de
-guerre, mais par-dessus tout des chefs de parti et des hommes d'État,
-jetaient dès lors les fondements d'une grandeur plus incontestée en
-passionnant leur sœur, la reine douairière d'Écosse, et le roi Henri II,
-pour le mariage de leur nièce avec le Dauphin.
-
-Le comte d'Arran, régent du royaume, le plus proche parent et le plus
-proche héritier de Marie Stuart, toujours empressé de plaire, ne
-contraria point le voyage de la jeune reine; il entra même dans les vues
-de la reine mère, qui, avec toute la véhémence d'une princesse lorraine,
-désirait unir sa fille au Dauphin. Le comte d'Arran avait été préparé
-peu à peu à ce grand acte politique par l'ambassade de France, qui
-n'épargna rien pour le gagner, ni raisons, ni argent, ni honneurs.
-Conseillé en cela par les Guise, le roi Henri II lui fit une pension
-considérable, et lui accorda le duché de Châtellerault. Cette dernière
-faveur, si précieuse aux yeux du plus grand seigneur de l'Écosse, le
-séduisit entièrement, et il donna son consentement à tous les projets du
-cabinet de Saint-Germain.
-
-Marie de Guise ne le tint pas quitte pour si peu. Elle eut
-l'insinuation, l'habileté suprême de décider le duc de Châtellerault à
-lui céder la régence. Le duc se démit en faveur de la reine mère, au
-grand étonnement de l'Écosse, à la grande colère des Hamilton, et
-surtout du nouvel archevêque de Saint-André, le frère du duc. Devenue,
-par cette abdication, maîtresse du royaume, Marie de Guise exerça le
-gouvernement avec toute la sagesse que comportaient son sexe et les
-passions, soit du parti qu'elle avait à combattre, soit du parti qui la
-soutenait. Or, ces passions étaient terribles et désorientaient souvent
-sa route. Ses vrais ministres étaient le cardinal de Lorraine et le duc
-de Guise, l'honneur de leur maison, dont le cardinal lui écrivait:
-
-«... Monsieur nostre frere est de retour, et vint trouver le roy à
-Paris, avec si noble et grande compaignie, que de longtemps n'en fut veu
-une plus belle. Et fault que je vous die, Madame, que non-seulement le
-roy et tous ceulx du royaulme le prisent et estiment, mais aussy les
-estrangers, et mesme les ennemys, le tiennent pour le plus vaillant
-homme de la chrestienté. Il se porte fort bien, Dieu mercy...»
-
-Ils conseillèrent à la reine régente de fortifier le pouvoir royal par
-l'établissement d'une armée régulière qui relèverait directement de la
-couronne. Ils lui conseillèrent aussi de cimenter l'Église romaine,
-quelquefois par la modération, quelquefois par les rigueurs, et de saper
-ainsi, par une conduite adroite et ferme, la réforme dans ses bases. La
-reine régente essaya et échoua. Elle mit toute son activité, toute sa
-volonté dans ces deux grands labeurs: l'accroissement du pouvoir royal
-et le maintien de la foi catholique. Elle s'y dévoua en princesse digne
-de ses deux noms, et elle succomba à la peine.
-
-Elle aurait désiré réprimer l'indépendance sans frein et diminuer le
-prestige de la haute noblesse, en réduisant la suite de certains
-seigneurs qui marchaient accompagnés comme des rois. Plusieurs faisaient
-leurs tournées féodales et arrivaient au parlement, quand il était
-convoqué, avec une escorte qui dépassait mille cavaliers. La reine
-régente rendit contre un pareil abus une ordonnance qui fut affichée à
-l'entrée de toutes les églises d'Édimbourg et à la porte de tous les
-châteaux. Les seigneurs firent arracher l'ordonnance, afin,
-disaient-ils, de la lire plus commodément. Quand ils se rencontraient
-sur le grand escalier du palais où s'assemblait le parlement, ils
-s'abordaient en riant, et vantaient ironiquement le soin que la reine
-prenait de leur bourse, de leur bœuf et de leur ale, en cherchant à les
-débarrasser des drôles qui les ruinaient par un appétit désordonné.
-«Mais, ajoutaient-ils, ils aiment tant à vivre à nos dépens, que la
-reine y perdra son temps et ses placards.»
-
-Marie de Guise ne se découragea point et présenta au parlement un impôt
-qui lui permît de lever des troupes régulières et permanentes. L'impôt
-fut rejeté à une immense majorité, et les orateurs s'écrièrent, en
-frappant de leurs gantelets la table de leurs délibérations, qu'ils
-n'avaient pas besoin de bras mercenaires pour protéger de toute invasion
-leur chère Écosse.
-
-Vaincue dans le sein même du parlement, la reine eut recours aux
-négociations particulières, qui toutes furent vaines. Elle supplia les
-plus puissants de recevoir garnison dans leurs manoirs crénelés, sous
-prétexte de les mieux défendre contre les Anglais. Ils avaient résisté
-aux ordres et aux menaces, ils se jouèrent des prières. Leurs refus
-unanimes sont très-heureusement résumés dans celui de Douglas, comte
-d'Angus.
-
-La reine, au nom de son intérêt pour Douglas, lui proposa de recevoir
-une garnison française dans son château de Tamtallon, trop exposé aux
-insultes et à la haine des Anglais. Douglas s'inclina, et dit qu'il
-était tout dévoué aux deux reines et au pouvoir royal; puis, s'adressant
-à son faucon favori qu'il portait sur le poing, et qui, gorgé de viande,
-lui en demandait encore: «Oiseau glouton, dit-il, seras-tu donc
-insatiable et ne trouveras-tu jamais que c'est assez?» De dépit, la
-régente se mordit la lèvre jusqu'au sang. Mais lorsqu'elle fut parvenue
-à se dominer, elle pressa de nouveau le comte d'obéir au vœu qu'elle lui
-exprimait. Le comte, cette fois, la regardant en face, lui répondit:
-«Madame, mes châteaux sont à votre Grâce, ils sont prêts à baisser
-devant vous leurs ponts-levis; mais, par le cœur sanglant des Douglas,
-tous mes ancêtres et tous mes descendants me renieraient si je cessais
-d'en être le gouverneur.»
-
-Le comte d'Angus, en parlant pour lui, exprimait le sentiment de toute
-la féodalité écossaise.
-
-La régente, plus entraînée par les prêtres et par ses frères aux
-violences du fanatisme qu'inclinée aux tempéraments de la politique,
-réussit moins encore, s'il est possible, dans les affaires religieuses.
-Elle recommença les confiscations et ralluma les bûchers. Les
-intervalles de tolérance furent courts. La persécution, loin de courber
-à l'obéissance, provoqua la révolte. Les lords de la congrégation, nom
-sous lequel on désignait les seigneurs protestants insurgés, se mirent à
-la tête de leurs vassaux, de leurs amis, et en appelèrent au Dieu des
-armées. Dans leurs rangs brillait lord James Stuart, fils naturel de
-Jacques V. A une époque où les lettrés de profession embarrassaient leur
-génie de tant de mauvais goût et d'affectation, il parlait, il écrivait
-la langue de la politique et des affaires avec la vigueur mâle et
-l'énergique simplicité d'un homme dont la place devait être la première
-dans le gouvernement de son pays. C'était un jeune puritain ardent et
-réfléchi, d'une ambition profonde, d'une audace calme, de talents
-innombrables. Égal déjà et prêt à tous les hasards de l'avenir, il avait
-d'avance l'instinct de l'autorité, le nerf du commandement, l'auréole
-d'une grande destinée. Il était le courage, la sagesse et l'espérance de
-son parti. La régente essuya plusieurs échecs et se jeta dans le château
-d'Édimbourg. L'intrépide troupe de Français, qui était sa véritable
-force militaire, se défendit dans Leith avec un héroïsme désespéré
-contre les efforts réunis de l'Écosse réformée et de l'Angleterre. Les
-protestants, vainqueurs partout, rendirent partout persécution pour
-persécution. Ils volaient, tuaient, incendiaient. Les monastères,
-surtout, étaient livrés au pillage et aux flammes: «Abattons les nids,
-disaient les presbytériens, et les corbeaux s'envoleront.» La reine
-mourut de douleur (Juin 1560).
-
-François et Marie, dont l'union si longtemps projetée par les Guise
-s'était accomplie, comprirent, à la situation des esprits en Écosse,
-qu'il fallait avoir recours à l'indulgence, aux concessions. Ils
-acceptèrent en gémissant le traité d'Édimbourg (6 juillet 1560). Ils
-renonçaient, par ce traité, au droit d'introduire dans le royaume des
-troupes étrangères. Ils subissaient la clause d'un conseil de
-gouvernement formé de douze membres, dont cinq seraient nommés par les
-états. Ils se résignaient à laisser le parlement maître des
-délibérations politiques, et souverain arbitre des questions
-religieuses.
-
-Ils reconnurent en même temps la légitimité de la reine Élisabeth, dont
-ils s'engagèrent à effacer de leur blason les armes et la couronne. La
-paix proclamée à ces conditions, les troupes françaises et anglaises
-évacuèrent l'Écosse.
-
-Le parlement, qui avait conquis l'omnipotence, ne tarda pas à l'exercer
-dans le sens et dans le courant de la réforme, vers laquelle l'esprit
-public gravitait de plus en plus. Composé des grands et des petits
-barons, des représentants du clergé et des bourgs, un parlement écossais
-était vraiment une assemblée nationale où dominait toutefois la haute
-noblesse. Celui qui se réunit après le traité du 6 juillet fut en
-réalité un parlement constituant. Le plus grand seigneur de ce parlement
-était le duc de Châtellerault; le plus riche, le comte de Huntly. Le
-comte de Lethington y brillait par sa facile éloquence, par sa
-supériorité incomparable dans les affaires étrangères; le comte de
-Morton, par son audace, par sa dextérité dans les intrigues intérieures;
-John Knox, par sa science, sa fougue et son autorité de tribun dans les
-questions religieuses. Lord James Stuart se faisait remarquer déjà comme
-le centre puissant de ces influences diverses, qu'il arrêtait et qu'il
-précipitait à son gré. Les parlements écossais convoqués en une seule
-chambre avaient cela de redoutable qu'ils discutaient peu, agissaient
-vite et marchaient droit au but.
-
-Le parlement de 1560 profita de tous ses avantages. Il frappa de
-réprobation les dogmes de l'Église romaine et interdit tout exercice du
-culte de cette Église, sous peine de confiscation des biens pour la
-première transgression, sous peine de bannissement pour la seconde, et
-pour la troisième sous peine de mort. Il décréta qu'une confession de
-foi serait rédigée par les docteurs les plus habiles du
-presbytérianisme.
-
-Cette confession de foi s'éloignait à plusieurs égards du protestantisme
-anglais.
-
-Les deux différences principales entre la réforme de l'Écosse et celle
-de l'Angleterre méritent d'être signalées en peu de mots.
-
-L'Écosse ne substitua pas le roi au pape dans les affaires religieuses;
-elle en confia le gouvernement à une sorte de consistoire composé de
-pasteurs et d'un certain nombre de laïques. Les réformateurs écossais
-n'admirent pas non plus la hiérarchie ecclésiastique, et abolirent
-l'épiscopat. Chaque ministre fut déclaré le pair d'un autre ministre, et
-l'égalité fut constituée dans la communion presbytérienne. Cette
-égalité, qui entretenait presque la pauvreté du prêtre, ou du moins qui
-le condamnait à une aisance modeste, combla de joie la noblesse. Elle
-s'était emparée des immenses richesses de l'Église catholique qui
-absorbaient plus de la moitié du territoire, et elle se crut dispensée
-de les restituer, même en partie, à un clergé sans épiscopat, sans
-représentation, sans luxe. Les seigneurs prélevèrent seulement sur les
-revenus annuels des biens ecclésiastiques une espèce de modique liste
-civile qui fut affectée aux besoins des ministres, dont l'abnégation dès
-l'origine fut admirable. Ainsi naquit l'Église presbytérienne, qui puisa
-dans son désintéressement, autant que dans l'élection directe par la
-multitude, une force incalculable et tout à fait indépendante de la
-royauté. Les ministres furent les apôtres de cette Église. John Knox,
-dont nous reparlerons, en fut le saint Paul. Le peuple par conviction,
-les nobles par amour des nouveautés et des biens ecclésiastiques, se
-rallièrent presque unanimement à la confession de foi, et l'éclosion de
-l'Écosse au presbytérianisme fut consommée.
-
-C'est ici qu'apparaît dans toute sa gravité la faute de Jacques V contre
-lui-même et contre sa race. Une dynastie appuyée sur la France, sur
-l'Espagne et sur Rome, une nation soutenue par l'Angleterre, une royauté
-et un peuple s'accusant mutuellement d'hérésie et se maudissant au nom
-de Dieu, voilà la situation faite par Jacques, le jour où, placé entre
-l'Église et la réforme, il opta pour l'Église, et s'engagea contre la
-réforme dans une guerre à outrance. J'insiste sur cette considération
-qui, dès le début, explique toute la suite des événements de cette
-histoire, comme une lampe suspendue à l'entrée d'un monument en éclaire
-du seuil toutes les profondeurs.
-
-
-
-
-LIVRE II.
-
-Marie Stuart à la cour de France.--Son éducation.--Ses liaisons avec les
-poëtes.--Les Valois.--Catherine de Médicis.--La duchesse de
-Valentinois.--Marie Stuart fiancée au Dauphin.--État des partis.--La
-réforme s'étend.--Antoine de Navarre.--Le prince de Condé.--L'amiral de
-Coligny.--Les Guise.--Claude de Lorraine et ses six fils.--Mort de Henri
-II.--Avénement de François II et de Marie Stuart.--Les Guise, nouveaux
-maires du palais.--Procès d'Anne Dubourg.--Conspiration d'Amboise.--Le
-chancelier de L'Hospital.--Mort de François II.--Douleur de Marie
-Stuart.--Elle se retire au couvent de Saint-Pierre à Reims.--Elle se
-décide à retourner en Écosse.--Vers de Ronsard.--Fontainebleau.--Partie
-de Saint-Germain, Marie Stuart arrive à Calais.
-
-
-Retournons un peu sur nos pas, et revenons en France, à Saint-Germain,
-où grandit Marie Stuart.
-
-L'imagination se plaît à la saisir, d'abord enfant, puis jeune fille,
-toujours belle, dans les détours de ce château de briques, entre la
-rivière semée d'îles riantes et l'immense forêt peuplée de sangliers, de
-biches et de chasseurs. Marie aimait ce palais. Elle y achevait son
-éducation d'Inch-Mahome. Son intelligence s'éclairait à toutes les
-lueurs, s'éveillait à tous les bruits. De sa fenêtre, tantôt elle
-regardait le ciel étoilé, tantôt elle croyait entrevoir sur les flots
-les jeux des naïades de la Seine. Du haut des balcons aériens, elle
-prêtait l'oreille aux sons du cor et suivait, à ces fanfares des bois,
-pendant de longues heures, les drames variés des chasses féodales.
-
-«Son goust fut de tout temps aux vesneries,» a écrit d'elle Chastelard.
-
-Dès son arrivée à Saint-Germain en Laye, elle dressait ses petites mains
-à lâcher et à rappeler le faucon.
-
-Henri II avait à Saint-Germain la plus belle vénerie de l'Europe. Le
-chenil en était le principal bâtiment. C'était un autre palais, un
-palais bâti en briques comme le palais du roi.
-
-On y menait Marie, pour la récompenser et la distraire, à l'heure où les
-chiens rentraient et se précipitaient par les portes, par les fenêtres
-basses vers leurs loges. Alors on préparait dans des auges innombrables
-leur repas, qui consistait en une soupe à la viande, au pain d'orge, de
-seigle et de froment, puis on criait: _A table! à table!_ et Marie
-applaudissait avec ardeur à l'irruption des chiens sur leurs auges.
-Quand ils étaient repus et qu'ils s'étaient désaltérés au ruisseau de la
-vénerie, le transport de la jeune reine était le même lorsqu'en les
-sifflant on les attirait encore dans leurs loges où l'on avait
-renouvelé, durant le repas, leur litière de maïs et de paille.
-
-Cette fraîche époque de la vie de Marie Stuart a été travestie par le
-roman. L'histoire lui doit un souvenir et une page.
-
-Marie se fait remarquer dès lors par ses talents naissants. Sa
-conversation précoce étonne, sa grâce séduit tous ceux qui l'approchent.
-Son oncle, le cardinal de Lorraine, en parle avec orgueil et
-complaisance à la régente d'Écosse:
-
-«... Vostre fille est creue et croist tous les jours en bonté, beauté et
-vertus. Le roy passe bien son temps à deviser avec elle, et elle le
-sçait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une
-femme de vingt-cinq ans.»
-
-Dans une autre lettre, le cardinal observe avec plus d'ambition que de
-piété qu'elle «est fort dévote.» Cette dévotion, du reste, ne l'empêche
-pas de se livrer à toute la mobilité de ses fantaisies et à toute
-l'impétuosité de ses instincts. Elle danse jusqu'à ce qu'elle tombe
-épuisée. Elle s'enivre de bals, de spectacles, de concerts. La musique
-lui cause des frémissements électriques, et les poëtes, qu'elle inspire
-déjà, déposent à ses pieds des guirlandes de vers, des couronnes de
-fleurs:
-
- En vostre esprit le ciel s'est surmonté,
- Nature et l'art ont en vostre beauté
- Mis tout le beau dont la beauté s'assemble.
-
-(JOACHIM DU BELLAY.)
-
- Au milieu du printemps, entre les liz naquit
- Son corps, qui de blancheur les liz mesmes vainquit;
- Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes,
- Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes;
- Amour de ses beaux traits lui composa les yeux,
- Et les Graces, qui sont les trois filles des cieux,
- De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent,
- Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent.
-
-(RONSARD.)
-
-Marie, tout étincelante de parure, caressée, adorée, devint l'un des
-enchantements de la cour des Valois. «Nostre petite reinette écossoise,
-disait Catherine de Médicis, n'a qu'à sourire pour tourner toutes les
-testes françoises.» Elle fut élevée dans ce mirage. Fiancée au Dauphin,
-plus heureuse de ce bonheur que fière de sa couronne d'Écosse, la
-charmante princesse jetait déjà des regards de souveraine sur cette cour
-brillante qui était à ses pieds et qu'elle devait gouverner un jour.
-
-Elle voyageait, selon les saisons et toujours avec un jeune et nouveau
-plaisir, de résidence en résidence royale, de Saint-Germain au Louvre,
-du Louvre à Chambord, de Chambord à Fontainebleau, le lieu des délices,
-de la chasse et de l'amour. Elle admirait naïvement tous les arts, dont
-les chefs-d'œuvre ornaient ces belles demeures, les toiles du Titien et
-de Léonard de Vinci, les fresques du Primatice, les dessins de François
-Clouet, les monuments, les chapelles, les sculptures de Philibert
-Delorme, de Pilon, de Cousin et de Jean Goujon.
-
-Elle cultivait aussi les lettres. Elle savait le grec, le latin,
-l'italien, l'espagnol et le français. Elle composa dans l'idiome et dans
-le style de Cicéron, à la mode de Florence, une harangue sur l'aptitude
-des femmes aux sciences de l'esprit, et elle la récita devant le roi
-Henri II, aux applaudissements de toute la cour. Elle se complaisait
-dans la conversation de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Baïf, de
-Jodelle, d'Amadis Jamyn, de Remi Belleau, de Pontus de Thiard, de Pierre
-Ramus, des poëtes et des humanistes. Elle préférait cependant, quoi
-qu'en disent les doctes biographes, les entretiens des jeunes seigneurs,
-le soir, dans les galeries de François Ier et de Henri II, ou le matin
-des jours d'été, le long des canaux, dans les sentiers des parcs, au
-bord de l'étang et des fontaines jaillissantes. Comme un peu plus tard
-sa sœur Marguerite de Valois, non moins savante qu'elle, le mot qu'elle
-désirait le plus prononcer et entendre dans toutes les langues du Nord
-et du Midi, c'était le mot: amour, le mot de cette cour galante,
-chevaleresque et corrompue.
-
-Marie Stuart assistait sans déplaisir à l'humiliation de Catherine de
-Médicis, qu'elle appelait avec mépris la _marchande florentine_. Toute
-sa prédilection était pour la duchesse de Valentinois, qui s'était
-éprise de Marie, et dont Marie écrivait à sa mère, la reine douairière
-d'Écosse:
-
-«Madame, vous sçavés comme je suis tenue à madame de Valentinois pour
-l'amour que de plus en plus elle me montre...»
-
-Cette belle Diane de Poitiers, que ses envieuses avaient surnommée la
-Diane païenne, la Diane d'Éphèse, cette belle Diane, la protectrice des
-arts, l'idéal des peintres et des sculpteurs qui la représentaient,
-comme la déesse, avec un croissant sur la tête, fut la plus noble de
-toutes les maîtresses des Valois, la seule qui, parmi tant de
-galanteries sensuelles, ait éprouvé et inspiré une grande passion. Elle
-avait vingt ans de plus que son royal amant, et il l'adora jusqu'à la
-mort, tant était puissant l'attrait de cette âme tendre et fière! Elle
-ne voulut point que Henri reconnût une fille qu'il avait eue d'elle.
-«J'étais née, lui dit Diane, pour avoir des enfants légitimes de vous.
-J'ai été votre maîtresse parce que je vous aimais; je ne souffrirai pas
-qu'un arrêt me déclare votre concubine.»
-
-Elle était sensible à la pitié et à l'amitié comme à l'amour. On nous a
-communiqué d'elle une lettre autographe et inédite, où ses beaux
-instincts et ses goûts légers se trahissent involontairement:
-
- A MADAME MA BONNE AMIE MME DE MONTAIGU.
-
- «Madame ma bonne amie, l'on me vient de donner la relation de la
- pauvre jeune reine Jehanne (Jane Grey, décapitée à dix-sept ans), et
- ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle
- leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si accomplie
- princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des
- méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne
- amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en
- tous mes chagrins. Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au
- dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager
- d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays
- esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit
- bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos
- préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour
- qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc pas de belles paroles
- et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre
- présence être sûre. Sur quoi remettant à ce moment de vous embrasser,
- je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le
- désir de
-
- «Votre affectionnée à vous aimer et servir.
-
- «DIANNE.»
-
-Diane de Poitiers était la véritable reine de la cour, et tout s'y
-faisait pour elle. Quand le roi revenait de la guerre, et qu'il se
-livrait à tous les exercices, à tous les plaisirs des héros, Diane
-n'était jamais oubliée. Il fallait qu'elle se présentât aux grandes
-chasses, aux fêtes, aux bals, aux tournois. L'hiver, si le roi jouait à
-la paume, s'il allait glisser sur la glace de l'étang de Fontainebleau,
-les jours de pluie s'il s'essayait à l'escrime dans une salle du
-château, Diane et les dames assistaient à tous ces caprices, à toutes
-ces saillies qui simulaient ou remplaçaient les combats. Ce roi soldat
-et illettré, moins dissolu que son père, moins cruel que ses enfants,
-fut le meilleur des Valois, grâce à Diane; car cette femme, dont
-l'empire sur lui était absolu, avait l'âme intrépide, sensible et
-religieuse. On lui pardonne son fanatisme, qui était celui de son
-siècle; son amour, qu'elle éprouvait dans le cœur bien plus que dans les
-sens; mais on ne lui pardonne pas ses richesses trop accrues par les
-supplices et par les confiscations. Henri II portait les couleurs de la
-duchesse de Valentinois (blanc et noir), quand il fut blessé par
-Montgommery. Après la mort du roi, Diane, inconsolable, se retira dans
-sa maison d'Anet, cette miniature charmante de Fontainebleau. L'amour
-alors acheva de se dépraver étrangement à la cour. On le vit se blaser,
-s'égarer et se raffiner, corrompre, avilir les hommes et les femmes, se
-vautrer, se railler et tuer à la fois, comme dans la Rome des empereurs.
-Les fils de Catherine préludèrent aux massacres par des orgies. Charles
-IX s'enivrait près de Marie Touchet avant la nuit de la
-Saint-Barthélemy, comme Néron avec Poppée avant le meurtre des citoyens
-et des sages qui survivaient dans l'empire. Étranges époques où la
-débauche est féroce, pleine d'imagination et de scélératesse, où le sang
-est le complément de la volupté! Dans cette cour italienne et française
-où régnaient toutes les fantaisies de l'art, toutes les élégances de la
-vie, toutes les fièvres de l'ambition et du plaisir, Marie Stuart
-arrivait au trône de fête en fête.
-
-La politique, sans qu'elle s'en doutât, tenait d'ailleurs le fil
-tragique de ses destinées.
-
-Luther avait bouleversé l'Allemagne du Nord; il s'était servi des
-princes. Calvin mit en feu la France, les Pays-Bas, l'Angleterre et
-l'Écosse; il ébranla les peuples. La réforme s'étendit avec une
-effrayante rapidité.
-
-Antoine de Navarre, le prince de Condé et Coligny étaient les
-représentants du calvinisme en France.
-
-Antoine de Navarre n'avait qu'une illustration: sa naissance. D'ailleurs
-un homme irrésolu, un esprit indécis, un caractère de vif-argent,
-oscillant et courant sans cesse de côté et d'autre sans pouvoir se
-fixer, facile, prodigue, courageux par boutades, mais, ainsi que tous
-ses descendants, à l'exception de son fils Henri IV, devant plus à la
-fortune qu'à lui-même.
-
-Son frère cadet, le prince de Condé, était son aîné en mérite militaire.
-Il eût été digne d'être le chef de sa maison. Sa gaieté était française
-comme sa bravoure. Pétulant, hardi, martial, il n'avait rien du
-sectaire. Il s'était jeté dans la guerre civile par chevalerie et par
-élan d'ambition plutôt que par une foi vive. M. le prince, dont la
-taille était petite, la bouche grande, les yeux étincelants, avait le
-nez aquilin et les dents en saillie, double trait distinctif de sa
-lignée qui, par les parties supérieures et inférieures du visage, tirait
-à la ressemblance de l'aigle et du sanglier.
-
-Du reste, cette branche des Condé était le cœur de la maison de Bourbon,
-et ses instincts ne démentaient point sa physionomie un peu fauve.
-
-Le premier Condé, celui dont nous parlons dans cette histoire, était
-l'audace du parti calviniste en France. Antoine de Bourbon n'en était
-que le drapeau.
-
-Mais la tête et le bras, la persévérance, la stratégie, l'habileté, la
-providence de ce parti, c'était M. l'amiral de Châtillon. Ce général
-austère, ce stoïcien obstiné, était un homme d'État accompli, et le
-diplomate achevait en lui le guerrier sous la sévérité d'un extérieur
-simple et vénérable. Ordinairement grave, taciturne, soucieux, Coligny
-ne se détendait que le jour d'une bataille, d'une retraite ou d'une
-négociation. Alors sa grande taille, un peu voûtée, se dressait; il
-passait de temps en temps la main sur sa barbe grise, ses lèvres minces
-et discrètes souriaient, ses traits s'illuminaient du dedans, les plis
-de son front chauve s'effaçaient, et les nuages de ses sourcils
-tombaient. Il paraissait rajeuni et transfiguré. Son visage n'exprimait
-plus que la sérénité d'un esprit supérieur, incertain des événements,
-mais plein de ressources et sûr de lui-même dans la bonne comme dans la
-mauvaise fortune.
-
-Le parti calviniste ressentait pour lui la plus ardente admiration.
-Coligny ne trompa point cet enthousiasme. Il ne désespérait jamais. Son
-intrépidité était incomparable; elle égalait sa prudence. «Monsieur, lui
-disaient ses amis, n'allez pas à Blois auprès du roi et de la reine
-mère. Craignez un piége.--J'irai, répondait Coligny; mieux vaut mourir
-d'un brave coup que de vivre cent ans en peur.»
-
-Adoré de la petite noblesse et de tout ce qui appartenait à la réforme,
-il était le vrai maître du protestantisme français. Génie sombre, ferme,
-opiniâtre, souvent vaincu, toujours indompté, le seul capable de faire
-face aux Guise.
-
-Ces grands Lorrains, les chefs du catholicisme, étaient six frères, tous
-beaux et ambitieux, tous braves aussi, excepté le cardinal de Lorraine.
-
-Leur grand-père était ce René II que les généalogistes faisaient
-remonter à Charlemagne, même à «Priam, prince de Troie.» Ce qui valait
-mieux que cette origine franque ou homérique, c'était l'étoile de René.
-Bien jeune encore, il s'était illustré comme général à Morat, à la tête
-des Suisses dont il était l'auxiliaire. Il défit le duc de Bourgogne
-sous les murs de Nancy. Charles le Téméraire fut retrouvé dans un
-ruisseau où son cheval l'avait enfondré, et où il fut tué par ceux qui
-le poursuivaient. René ordonna de relever ce corps, et, vêtu en grand
-deuil, il rendit à son ennemi tous les honneurs funèbres. Le duc de
-Bourgogne fut religieusement inhumé à Nancy par les soins du duc de
-Lorraine. René renvoya sans rançon la plupart de ses prisonniers, et
-pardonna généreusement à ses sujets qui l'avaient trahi pour son
-redoutable agresseur. «De toutes ses confiscations, il ne retint, dit un
-vieil historien, qu'un vase de crystal où il buvoit l'oubli de ses
-vengeances.»
-
-A la mort de René, Antoine lui succéda comme duc de Lorraine. Claude,
-l'un des frères cadets d'Antoine, vint se fixer en France, et il y
-enracina sa branche, la plus glorieuse de sa maison.
-
-Claude avait dans une mesure juste tous les dons heureux qui
-distinguèrent ses descendants avec plus de splendeur. Il avait une grâce
-chevaleresque, une valeur pleine de calculs. Ami de François Ier, qui le
-traitait moins en sujet qu'en frère d'armes, il se prononça d'instinct
-contre la réforme, et il eut soin de ne jamais s'absorber dans la cour.
-Il excellait dans l'art d'attirer à lui. Le nombre de ses partisans
-devint immense. Il s'était proposé de plaire à la France et
-singulièrement à la ville de Paris, qui l'aimait au-dessus même des
-princes du sang.
-
-Claude fonda ainsi la politique et la popularité de sa maison.
-
-Un matin qu'escorté de ses six fils il était venu rendre ses devoirs au
-roi: «Mon cousin, lui dit François Ier, je vous tiens heureux de vous
-voir renaître avant de mourir dans une postérité de si belle espérance.»
-
-Il laissa en effet après lui la famille la plus ambitieuse, la plus
-habile et la plus riche du royaume. Les six frères avaient à eux environ
-six cent mille livres de rente, que l'on peut évaluer au moins à quatre
-millions de notre monnaie. Le cardinal Charles de Lorraine possédait à
-lui seul presque la moitié de ce prodigieux revenu.
-
-Ce prélat, que Pie V appelait le pape d'au delà des monts, était un
-négociateur à deux tranchants, fier comme un Guise, délié comme un
-Italien. C'est lui qui le premier conçut le plan d'une sainte ligue.
-Institution puissante sur laquelle il comptait pour faire monter sa
-maison, par les degrés du catholicisme, sur le trône des Valois. Il
-avait une dextérité si soudaine et des expédients si prompts, qu'on lui
-supposait un démon familier. Il ne se courbait avec déférence que devant
-le duc François, pour lequel il donnait l'exemple du respect à ses
-frères et aux plus grands seigneurs. Ce respect était universel.
-
-Lorsque les Guise étaient à la cour, les quatre plus jeunes ne
-manquaient jamais de venir au lever du cardinal Charles; puis de là ils
-allaient tous les cinq au lever du duc François, qui les conduisait chez
-le roi.
-
-La situation du duc était à peu près celle d'un prince du sang. Il avait
-des pages, un aumônier, un argentier, huit secrétaires. Plus de
-quatre-vingts officiers ou gens de service mangeaient à ses tables. Son
-gentilhomme ordinaire M. de Hangest, et son maître d'hôtel M. de Crenay,
-étaient des personnages. Il n'y avait pas jusqu'à son valet de chambre,
-Denis, qui ne fût fort courtisé.
-
-Sa vénerie, gouvernée par Verdellet, abondait en chiens «de toute
-sorte.»
-
-Ses écuries étaient magnifiques. Elles étaient remplies de chevaux
-barbes qu'il tirait, par l'entremise de nos ambassadeurs et à grands
-frais, d'Afrique, de Turquie et d'Espagne. Il avait un goût vif pour les
-chevaux napolitains, et il lui en arrivait jusqu'à douze à la fois avec
-trente-six juments de la Calabre. Ils étaient marqués à ces trois
-lettres gravées, sur une plaque d'argent: Φ D G, initiales de François
-de Guise. Le _Mouton_ et la _Fleur de lis_, ses chevaux favoris, étaient
-sous la surveillance spéciale d'Antoine Fèvre, chargé des écuries, du
-haras de Saint-Léger et de la sellerie. Fèvre était désigné dans la
-maison de Guise sous le titre de _grand écuyer_.
-
-Les corps de l'État, les seigneurs briguaient la bienveillance du duc;
-les souverains le ménageaient et le flattaient.
-
-Le roi de Navarre lui annonce en ces termes la naissance de son fils,
-qui fut depuis Henri IV:
-
-«Puisqu'il a pleu au Seigneur Dieu me fayre tant de bien que de m'avoir
-donné un fils, ce sera pour estre compaignon du vostre comme nous avons
-esté, estant jeunes et petits.
-
-«Je ne veulx pas douter, lui écrit-il encore, que vous ne cognoissiez
-assez de quelle perfection d'amitié je vous ay toujours aymé.»
-
-Les parlements de Rouen, de Dijon, de Bordeaux, de Toulouse, presque
-tous les parlements du royaume, lui envoient des députations.
-
-Le parlement de Paris «se recommande très-humblement à sa bonne grace,
-et le supplie de lui donner audience.»
-
-Le maréchal de Brissac et M. de Brezé s'inclinent en toute occasion
-devant le prince lorrain.
-
-L'orgueilleux connétable lui-même, Anne de Montmorency, lui écrit:
-_Monseigneur_, et _Votre très-humble et très-obéissant serviteur_.
-
-Le duc de Guise lui répond: _Monsieur le connétable_, et _Votre bien bon
-amy_. Chose futile que l'étiquette à notre époque, mais admirable pour
-indiquer à l'histoire la mesure de la considération d'un homme au XVIe
-siècle.
-
-Le duc de Guise éprouvait les passions politiques et religieuses de sa
-race. Il s'était persuadé, ainsi que les prêtres et le peuple, que lui
-et les Lorrains ses frères étant de sang catholique autant que de sang
-noble, la croix faisait partie de leur blason. Tous semblaient avoir
-reçu du ciel la mission de défendre l'Église. Car si la maison de
-Lorraine n'était pas la fille aînée de l'Église, elle en était la fille
-de prédilection. Le pape était le droit divin de cette maison, et elle
-était le droit armé, le droit héroïque du pape. A Rome on tenait les
-Guise pour une sorte de dynastie catholique et pour les chevaliers de
-l'orthodoxie.
-
-Ils avaient puisé dans leur dévouement unanime, dans leur gloire, dans
-leurs revers, dans leur puissance identifiée aux destinées du
-catholicisme, dans leurs souvenirs et dans leurs espérances une
-invincible haine contre le protestantisme, contre l'hérésie. Cette haine
-devait être le premier balbutiement et le long combat des Guises. Race
-privilégiée et tragique, l'une des plus illustres de nos annales!
-Gentilshommes factieux ceints de la parole et du glaive, dont le forum
-était tantôt un champ de bataille, tantôt un carrefour des halles; dont
-les rues de Paris étaient les forteresses, dont la tribune errante était
-leur cheval de guerre, et dont la grande mine affrontait tour à tour,
-sans pâlir, une armée, un peuple ou un roi!
-
-Le plus grand des Guise, celui qui avait le plus ajouté à l'éclat et au
-prestige de son nom, c'était incontestablement le duc François. Il était
-l'idole du peuple, qu'il gouvernait à son gré. Il l'avait apprivoisé à
-ses manières, à sa voix et jusqu'à son costume. Lorsque, escorté de
-quatre cents gentilshommes, il sortait de l'hôtel de Guise, monté sur
-son genet noir, avec son pourpoint et ses chausses de soie cramoisie,
-avec son manteau et sa toque de velours surmontée d'une plume rouge;
-lorsque, son épée au côté, cette épée que le duc de Parme estimait la
-meilleure de la chrétienté, il se dressait, comme à la bataille de
-Dreux, sur ses étriers, quoiqu'il fut de grande taille, pour voir de
-plus haut et plus loin, la foule accourait, folle de joie, sur son
-passage, inondait la ville qu'elle semait de fleurs en criant dans son
-ivresse: _Vive, vive notre duc!_ Le duc se penchait courtoisement à
-droite et à gauche, nommant l'un, puis l'autre, saluant les hommes, les
-jeunes gens, les vieillards, souriant aux femmes et aux enfants, le vrai
-roi, le roi des cœurs, le roi du peuple et de la cour, le roi de Paris,
-des Tournelles et du Louvre. Presque tous l'aimaient, et tous ceux qui
-ne l'aimaient pas le craignaient.
-
-Il pouvait réduire les multitudes d'un geste, d'un discours, ou
-intimider d'un regard, d'un accent, tout un règne. Conjuré, soldat,
-général, chef de parti, nul mieux que lui ne savait parler, conspirer ou
-combattre.
-
-On lui a reproché bien à tort, selon moi, la cause qu'il servait. Il y a
-dans toutes les causes, même celle du passé, toujours assez de grandeur
-et de vertu pour honorer ceux qui les défendent avec génie et avec
-conviction. Pendant que le duc de Guise soutenait l'autorité sous sa
-forme la plus haute, le catholicisme, l'amiral de Coligny se dévouait à
-la conquête de la liberté civile et religieuse. Il attaquait la Rome
-moderne avec la formidable obstination d'Annibal contre la Rome
-ancienne. Le duc de Guise si généreux, si maître de lui, qu'après une
-victoire il couchait et dormait dans le même lit que le prince de Condé,
-son ennemi mortel; le duc de Guise était le Scipion, le grand général
-patricien de cette Rome papale abhorrée par Coligny. Tous deux étaient
-de bonne foi, et Dieu lui-même n'exige rien de plus.
-
-Le duc de Guise, de l'aveu de tous, était sage au conseil, calme au feu,
-séduisant à la cour. Son humanité était relevée encore par sa politesse.
-Au siége de Metz, don Luis d'Avila, lieutenant de l'empereur, lui
-redemanda un esclave more qui lui avait volé un cheval d'Espagne, et
-s'était enfui dans les murs de la ville. Il ajoutait que le cheval
-méritait d'être rendu, et l'esclave d'être pendu. M. de Guise lui
-renvoya le cheval merveilleusement caparaçonné. Quant à l'esclave, il ne
-l'inquiéta en aucune façon, et il écrivait à don Luis: «Je suis heureux
-de vous renvoyer votre beau cheval, mais votre esclave more est hors de
-mon pouvoir. En touchant notre terre, il est devenu libre. Telle est la
-loi de France.»
-
-Le politique équilibrait en lui le général, et les combinaisons du chef
-de parti le suivaient dans son camp. Il gagnait les cœurs et il enlevait
-des classes d'hommes tout entières. Quand il eut occupé Calais, le
-gouverneur qu'il nomma fut le capitaine Gourdau, un simple officier. Les
-seigneurs et les chevaliers de l'ordre murmurèrent. Le duc de Guise le
-sut, et un soir qu'il était entouré d'un groupe nombreux et mêlé, il
-dit: «Le capitaine Gourdau est très-bon pour garder la place qu'il a
-contribué à prendre, et où il a laissé l'une de ses jambes à un assaut.
-Vous, Messieurs, il vous reste les deux jambes pour aller ailleurs
-chercher fortune.»
-
-Il réprimait avec une rare présence d'esprit et une fermeté rapide toute
-atteinte au respect qui était dû, soit à sa dignité personnelle, soit à
-la majesté du commandement.
-
-Un jour qu'il visitait son camp et qu'il traversait le quartier
-séditieux des reîtres, le baron de Hunebourg, l'un de leurs chefs,
-s'adressa irrévérentieusement au duc de Guise, et s'oublia même jusqu'à
-saisir un pistolet et à l'en menacer. Plus prompt que l'éclair, M. de
-Guise frappa d'un revers de son épée la main du baron et lui en appuya
-la pointe à la gorge. Le marquis de Montpezat, qui accompagnait le duc,
-tira aussi sa dague et allait en percer le baron de Hunebourg, lorsque
-M. de Guise, abaissant son épée, s'écria: «Rengaînez, Montpezat;
-penseriez-vous tuer un homme mieux que moi?» Et, se tournant vers le
-baron déconcerté: «Je t'accorde la vie; car je t'ai tenu à ma merci.
-Mais comme tu as manqué au roi en ma personne, et à moi qui suis le duc
-de Guise, tu garderas les arrêts selon mon bon plaisir;» et il fit
-conduire le baron désarmé au cachot. Ce coup d'autorité accompli, M. de
-Guise, loin de se dérober à la colère des reîtres, la brava et la
-soumit. Accompagné de quelques gentilshommes seulement, il se promena au
-petit pas pendant plus de deux heures au milieu de cette soldatesque, et
-nul ne bougea. Tant ce grand capitaine leur parut imposant!
-
-D'ailleurs, il était aimé autant qu'admiré et craint. Ses serviteurs
-étaient pour lui une seconde famille. Ils le regardaient et il se
-regardait comme leur providence. Dans un de ses moments les plus
-embarrassés, son intendant, qui s'efforçait d'alléger les charges du
-duc, lui apporta une liste de tous les gens inutilement attachés à la
-maison de Guise. «Monseigneur, lui dit l'intendant, vous devez les
-réformer pour votre soulagement; vous n'avez pas besoin d'eux.--Il est
-vrai, reprit le duc en déchirant la liste qui lui était présentée, je
-n'ai pas besoin d'eux, mais ils ont besoin de moi.»
-
-Sa bonté était célèbre, même chez les ennemis. Il en avait sauvé si
-souvent dans les batailles, que son nom seul était un secours au milieu
-de la mêlée. A Térouanne, au plus fort d'un combat qui tournait mal, et
-où les Français, écrasés déjà par le nombre, allaient être massacrés,
-ils s'avisèrent de crier aux vieilles bandes espagnoles: «Souvenez-vous
-de M. de Guise!» Soudain la fureur des ennemis tomba, et plus de six
-mille hommes furent épargnés.
-
-Que dire après cela? La clémence, qui était regardée comme une faiblesse
-chez César, chez l'homme antique, était une vertu chez l'homme moderne,
-chez le chrétien, chez M. de Guise, et ajoutait un immense attrait à sa
-grandeur.
-
-Le duc d'Aumale, le grand prieur, le marquis d'Elbeuf, le cardinal de
-Guise, étaient de brillants princes, mais ils n'étaient pas des chefs
-d'idées et de parti, comme le duc de Guise et le cardinal de Lorraine.
-Ils acceptaient la supériorité de leurs aînés et s'associaient
-volontiers à leurs desseins. Ils s'entendirent tous pour décider le
-mariage de Marie Stuart, leur nièce avec le Dauphin, et les noces se
-célébrèrent à Notre-Dame, le 24 avril de l'année 1558, au milieu de la
-joie nationale causée par la conquête de Calais, l'un des plus beaux
-faits d'armes du duc de Guise.
-
-Marie Stuart était petite-fille de Marguerite, sœur aînée de Henri VIII,
-et par conséquent petite-nièce de ce monarque. Il avait laissé trois
-enfants à sa mort: Édouard VI, fils de Jeanne Seymour; Marie, fille de
-Catherine d'Aragon; et Élisabeth, fille d'Anne de Boleyn. Édouard et
-Marie régnèrent successivement. Élisabeth devint à son tour reine
-d'Angleterre. Henri VIII avait fait trancher la tête à Anne de Boleyn et
-annuler son mariage; Élisabeth avait été déclarée bâtarde par un acte du
-gouvernement, puis rétablie par un autre acte dans tous ses droits et
-reconnue enfant légitime. L'Angleterre l'avait proclamée reine à
-Westminster.
-
-Henri II, par une cupidité superbe et malhabile, prépara bien des orages
-à Marie Stuart, qu'il aimait si tendrement. Il exigea, et la jeune
-fiancée du Dauphin consentit de l'aveu des Guise, un acte de donation,
-daté du 4 avril 1558, par lequel elle transmettait au roi de France,
-quel qu'il fût, son royaume d'Écosse et tous ses droits au royaume
-d'Angleterre, «advenant le cas qu'elle décedast sans hoirs procréés de
-son corps, que Dieu ne veuille!»
-
-Le mariage célébré, Henri II, de plus en plus obstiné dans son orgueil,
-ambitieux pour sa maison, déclara que Marie Stuart saisirait la première
-occasion de soutenir ses prétentions au trône de la Grande-Bretagne; et
-il ordonna qu'elle prît le titre et les armes de reine de France,
-d'Écosse et d'Angleterre.
-
-Le cardinal de Lorraine se hâta de renouveler la vaisselle de sa nièce,
-et il y fit graver avec complaisance le triple blason des Valois, des
-Stuarts et des Tudors.
-
-Élisabeth s'indigna, et cette âme altière ressentit une de ces haines
-implacables qui ne s'éteignent que dans le sang.
-
-Cette haine s'accrut encore lorsque, par le coup de lance de
-Montgommery, Marie et François montèrent sur le trône, fronts
-adolescents ornés d'une tiare laïque, de trois couronnes royales.
-
-Leur avénement fut l'avénement des princes lorrains.
-
-Le duc de Guise disposa des armées, le cardinal de Lorraine des
-finances. Ils furent les maîtres de l'État, et toutes les bassesses
-s'entassèrent à leurs pieds. Ils étaient de taille à gouverner. Rien
-n'échappa à leur dictature, et Buchanan remarqua avec vérité, que, dans
-tout le royaume de France, on ne pouvait disposer ni d'un soldat ni d'un
-écu sans leur concours.
-
-Ils devinrent sous François II des maires du palais.
-
-Jamais moment ne fut plus solennel dans l'histoire.
-
-Une aurore sanglante se lève sur l'Europe. Les guerres de religion sont
-proches.
-
-Philippe II opprime les Pays-Bas, menace sourdement l'Angleterre, et
-assiste à Valladolid, avec toute sa cour, à un auto-da-fé où quarante
-réformés des deux sexes expirent dans les flammes. Un incident éclate au
-milieu de cette fête barbare. Un pauvre condamné, connu du roi, se
-tourne vers lui, et s'agenouillant sur son bûcher, implore grâce.
-Philippe se lève; on le croit touché, malgré sa figure impassible. On
-attend avec anxiété. «Point de grâce, dit le roi d'une voix haute, point
-de grâce à l'hérésie! Si le prince, mon fils, l'héritier de mon trône,
-était à ta place, j'allumerais moi-même son bûcher.»
-
-A Rome, Paul IV soudoie les délateurs, encourage les dénonciations,
-construit des prisons et les remplit de suspects. Les exécutions
-sommaires se multiplient. L'inquisition frappe à coups redoublés. Paul
-IV, par une bulle, soumet nominativement à ce redoutable tribunal
-évêques, primats, cardinaux, comtes, barons, marquis, ducs, rois,
-empereurs, et jusqu'au pape... «si le pontife romain lui-même venait à
-tomber dans l'hérésie ou dans le schisme.»
-
-En France, les Guise brûlent de signaler leur zèle contre le calvinisme.
-Ils veulent à la fois humilier la réforme et abaisser les puissantes
-maisons de Bourbon et de Châtillon.
-
-Le roi n'est pour eux qu'un instrument, un jouet. Leur nièce, Marie
-Stuart, les seconde. Supérieure, fanatique, ambitieuse pour ses oncles,
-elle adopte leurs plans et les insinue au roi dont elle est adorée.
-
-Les protestants tremblent.
-
-Les Guise les provoquent par le procès d'Anne du Bourg et de quelques
-autres conseillers au parlement.
-
-Le quatrième jour du règne de François II, ce procès fut commencé.
-
-Anne du Bourg n'avait qu'un tort, c'était d'être un héros. Il se serait
-méprisé s'il eût consenti à taire sa foi. Il aspirait au contraire à la
-confesser. Il avait parlé librement, en présence de Henri II, contre les
-supplices infligés aux huguenots, et il était traduit, pour son généreux
-courage, devant les tribunaux catholiques composés de ses ennemis.
-C'était un stoïcien du calvinisme, un de ces hommes qui n'ont qu'une
-loi, la conscience, et que la perspective du bûcher vers lequel ils
-marchent sans pâlir anime d'une sublime intrépidité et d'une sainte
-joie.
-
-Du Bourg se prépara lentement.
-
-Ce n'était pas sa propre cause, c'était celle de ses frères protestants
-qu'il voulait porter devant l'opinion publique.
-
-Il se défendit en magistrat. Il se regardait comme tenu envers le dogme
-de son choix et la justice de son pays, de combattre jusqu'au bout et
-avec éclat pour la plus belle de toutes les libertés: la liberté
-religieuse. Il s'engagea dans le labyrinthe des ressources légales. Il
-avait été nommé successivement sous-diacre et diacre. Condamné à ces
-deux titres par l'officialité de Paris, il en appela comme d'abus au
-parlement, puis à l'archevêque de Sens, puis il s'adressa encore au
-parlement, puis au primat des Gaules, au cardinal de Tournon. Tous les
-degrés de juridiction parcourus, il s'enveloppa de sa toge et il se
-résigna tranquillement. Il avait disputé sa vie aux bourreaux, de texte
-en texte, sans concession, sans faiblesse, avec toutes les armes du
-droit et de l'expérience, comme ces capitaines dont parle Brantôme, qui
-défendaient une place confiée à leur honneur, malgré la famine, la
-peste, le feu des assiégeants, de poste en poste, de redoute en redoute,
-et qui ne la rendaient qu'après avoir brisé leurs épées, usé leur
-poudre, épuisé leurs balles sur la brèche ouverte et démantelée.
-
-Les juges de du Bourg eux-mêmes furent ébranlés, attendris. Ils
-désiraient en secret qu'il déguisât sa foi seulement par son silence.
-Son avocat, qui connaissait leur émotion, le pressa de se taire. Du
-Bourg résista. Comme la parole lui avait été ôtée devant ses juges,
-rentré dans sa prison il écrivit et déclara sa confession conforme à
-celle de Genève. Cette constance le perdit. Ses juges étaient des
-commissaires du parlement auxquels il avait été livré, comme hérétique,
-par les tribunaux ecclésiastiques. Ils n'osèrent l'absoudre. Ils
-siégeaient à la Bastille où le prisonnier avait été conduit, et c'est là
-qu'ils prononcèrent sa sentence. Ils le condamnèrent au bûcher.
-
-Du Bourg se réjouit du martyre et ne se démentit pas un instant. Il se
-soumit à la dégradation avec une ironie profonde. Pendant qu'on lui
-arrachait l'un après l'autre les habits de son ordre, qu'on abolissait
-autant qu'on le pouvait sur sa personne le caractère indélébile du
-sacrement en passant légèrement le tranchant du verre sur sa tonsure, il
-disait: «Je me félicite d'être dépouillé du signe de la Bête, afin de
-n'avoir plus rien de commun avec cet antechrist qu'on appelle le pape.»
-
-Arrivé sur la place de Grève, son front devint serein, ses yeux
-brillèrent d'une douce flamme, et son sourire perdit toute expression
-amère. L'enthousiasme avait remplacé le sarcasme sur ses lèvres et dans
-sa physionomie. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini
-pour mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt,» dit-il en se remettant à
-l'exécuteur. Le bourreau lui ayant passé la corde au cou et prononcé la
-terrible formule: _Messire le roi vous salue_, Anne du Bourg fut
-étranglé d'abord, puis brûlé, le 23 juillet 1559. Les catholiques
-applaudirent, mais les protestants, muets d'horreur, préparèrent leurs
-armes.
-
-Les autres conseillers arrêtés avec Anne du Bourg, moins généreux que
-lui, se rétractèrent et n'encoururent que des peines temporaires ou des
-amendes.
-
-Néanmoins, le seul supplice d'un aussi grand homme de bien, venant
-s'ajouter comme un sang de martyr à tous les griefs des protestants, fit
-déborder la coupe contenue de leur colère.
-
-Un gentilhomme du Limousin, Godefroy de Barri, seigneur de la Renaudie,
-organisa une conspiration contre les Guise, ces tyrans du royaume, ces
-persécuteurs des réformés. Il résolut de s'emparer de la personne du
-jeune roi, de livrer les Lorrains au gibet, et d'appeler le prince de
-Condé à la direction des affaires. Le prince consentit à tout, et
-beaucoup de gentilshommes s'engagèrent dans cette périlleuse entreprise.
-De Chalosse devait commander les Gascons; Mazères, les Béarnais; Du
-Mesnil, les conjurés du Limousin et du Périgord; Maillé de Brezé, ceux
-du Poitou; la Chesnaye, ceux du Maine; Sainte-Marie, ceux de la
-Normandie; Cocqueville, ceux de la Picardie; Maligny, ceux de l'Ile de
-France et de la Champagne; Châteauvieux, les Provençaux et les
-Bordelais. Toutes ces bandes étaient destinées à s'avancer vers Blois,
-où le roi se trouvait avec la cour.
-
-Averti par la trahison d'Avenelles, un avocat huguenot, ami de la
-Renaudie, le duc de Guise avait mené le roi de Blois à Amboise, place
-plus forte et plus facile à préserver d'un coup de main. Il prit des
-précautions militaires suffisantes pour vaincre les conjurés, sans les
-alarmer d'avance. Il les endormit pour les mieux envelopper. Un bruit
-sourd se répandit néanmoins que le duc était sur ses gardes.
-Inaccessible à toute crainte, la Renaudie persista. Soixante
-gentilshommes avaient juré de pénétrer de nuit dans Amboise, et trente
-de se glisser dans le château. Ces gentilshommes devaient livrer l'une
-des portes à la Renaudie et à ses huguenots. L'attaque de la ville était
-fixée au 16 mars (1560). Mais le duc de Guise veillait. Il fit murer la
-porte que les conjurés avaient marquée pour l'ouvrir à leurs amis. Il
-échelonna jusque dans la forêt d'Amboise des détachements dont il était
-sûr, et qui exterminèrent successivement presque tout ce qui se présenta
-en armes. Les rebelles portaient à leurs casques des pompons moitié
-blancs, moitié noirs, qu'ils avaient adoptés en signe de ralliement.
-
-La Renaudie était à la tête d'une troupe d'élite. Il était épié par l'un
-de ses cousins, Pardaillan, qui commandait une compagnie de catholiques,
-et qui s'était embusqué dans le bois de Château-Regnault.
-
-Dès que Pardaillan et la Renaudie s'aperçurent ils se précipitèrent l'un
-sur l'autre. Ils s'étaient reconnus, et le cri du fanatisme étouffait la
-voix de la nature. Un combat acharné s'engagea entre les deux troupes,
-et surtout entre les deux capitaines. La Renaudie effleura d'une balle
-la tempe de Pardaillan, qui, d'un double coup de feu, atteignit son
-ennemi au bras droit et tua son cheval. La Renaudie, se dégageant, la
-cuisse foulée, le bras droit cassé, releva son épée de la main gauche et
-recommença le combat. Pardaillan, piqué au genou, s'élança furieux sur
-son brave cousin, et fut blessé mortellement. Un serviteur de
-Pardaillan, prompt à venger son maître, acheva la Renaudie. Les papiers
-du chef des conjurés furent saisis avec son secrétaire et ses
-domestiques. Lui mort, le reste de la troupe se rendit.
-
-Pardaillan, mourant, fut transporté à Amboise. Sa compagnie y rentra
-avec les prisonniers.
-
-Les vaincus trouvèrent la justice des guerres civiles.
-
-La Renaudie, coupé en quatre quartiers, fut exposé aux quatre angles du
-pont.
-
-Beaucoup furent noyés, la plupart furent passés par les armes ou pendus
-tout bottés et éperonnés, soit aux créneaux, soit aux arbres de
-l'avenue, soit aux portes des maisons suspectes. Nul procès, nulle
-condamnation. L'exécution tenait lieu de jugement. Leurs noms même ne
-furent pas demandés aux victimes. Il y avait comme un tribunal
-invisible, silencieux, terrible, qui frappait au hasard, sans pitié,
-sans remords, sans souci ni de la terre ni du ciel.
-
-Cependant, la cour se déplaisait un peu à Amboise, et regrettait les
-délices du château de Blois. On imagina de la distraire. On réserva les
-principales exécutions, le supplice des chefs de la révolte, pour le
-soir, après dîner. C'était le spectacle des dames, qui assistaient aux
-tortures des malheureux huguenots en souriant, et qui amusaient leur
-ennui des suprêmes douleurs et des derniers gémissements des martyrs. Le
-prince de Condé n'osa pas refuser de paraître une fois à ce spectacle
-horrible. Il se sauva par cette concession, par un démenti donné à ses
-accusateurs, et par un défi chevaleresque jeté indirectement en plein
-conseil au duc de Guise. Le duc dissimula, et permit au prince de sortir
-d'Amboise.
-
-Tous ces massacres commençaient à lui peser. Il avait pris d'excellentes
-précautions militaires pour vaincre et pour punir un complot dirigé
-contre sa vie, contre celle de toute sa maison; son malheur fut
-d'employer les bourreaux autant que les soldats. Il ne diminua pas assez
-les atroces exécutions devenues le passe-temps de la cour. Il fut le
-premier à les faire cesser, mais elles avaient duré trop longtemps.
-
-Le cardinal de Lorraine fut le grand coupable de ces horreurs. Timide
-par nature, il se portait sans effort à la cruauté qui pouvait diminuer
-ses peurs ou servir son orgueil et son ambition.
-
-Les calvinistes avaient cherché à l'épouvanter pour modérer ses
-rigueurs. On sait que Jacques Stuart, le même qui avait assassiné le
-président Minard, se servait dans ses expéditions de balles empoisonnées
-qu'on appelait de son nom: _stuardes_. Le cardinal trouva un matin sur
-son oratoire ce billet menaçant:
-
- Garde-toi, cardinal,
- Que tu ne sois traité,
- A la minarde,
- D'une stuarde.
-
-Le cardinal, d'abord effrayé, se remit bientôt, et ne se montra que plus
-ardent.
-
-Dans cette crise d'Amboise, où lui et les siens avaient été si près de
-l'abîme, le cardinal de Lorraine, se sentant à l'abri sous l'épée de son
-intrépide frère, donna carrière à ses vengeances. Il voulut exterminer
-ses ennemis et les ennemis de l'Église. Ce qu'il y eut de plus odieux,
-c'est qu'il mena souvent les petits princes, le roi, la jeune reine, sa
-nièce, sur la terrasse du château pour mieux contempler les supplices.
-Il leur désignait les huguenots les plus illustres, et riait de leur
-agonie. Comme ils mouraient presque tous avec un courage stoïque, il
-disait au roi: «Voyez ces superbes que la mort même ne peut vaincre! Que
-ne feraient-ils pas de vous, s'ils étaient vos maîtres?»
-
-Un soir, le cardinal entraîna la duchesse de Guise à l'une de ces
-exécutions, à la suite du roi et de la reine. Ni le cœur ni les nerfs de
-la duchesse ne purent soutenir cette affreuse tragédie. Elle pensa
-s'évanouir et recula d'effroi dans le château. Elle se rendit à la
-chambre de la reine mère, qui, la voyant entrer pâle et tremblante, lui
-demanda ce qu'elle avait? «Ah! madame, que de supplices! Puisse le
-désastre ne pas venir sur notre maison, et tant de sang généreux ne
-point retomber sur elle!»
-
-Les terreurs de la duchesse n'étaient pas vaines.
-
-Le nom des Guise fut abhorré. Le marché d'Amboise, ce théâtre des
-exécutions, rappelait au protestantisme les raffinements barbares de
-leur fureur. En passant, les plus sages d'entre les huguenots
-rugissaient et transmettaient à leurs descendants leur colère comme un
-héritage.
-
-C'est là que Théodore-Agrippa d'Aubigné fut suscité à la haine des Guise
-et des catholiques par son père, qui était un homme grave, un philosophe
-de l'hérésie. Il conduisait son fils encore enfant à Paris, lorsqu'en
-traversant Amboise un jour de foire, il vit sur leurs poteaux d'infamie
-les têtes des conjurés encore reconnaissables. Tout ému, il lança son
-cheval au milieu de sept à huit cents personnes qui étaient là, en
-s'écriant: «Les bourreaux! ils ont décapité la France!» Il songeait aux
-Guise, qui tenaient alors tout leur pouvoir de leur nièce Marie Stuart.
-D'Aubigné, reconnu à son cri pour un calviniste, fut poursuivi à coups
-d'arquebuse. Il piqua des deux, ainsi que son fils, et il s'échappa.
-Quand il fut hors de péril, il toucha son fils de la main droite, et lui
-dit: «Mon enfant, ne ménage pas ta tête pour venger les têtes de ces
-chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu auras la malédiction de
-ton père.»
-
-Agrippa d'Aubigné n'oublia jamais cette leçon. Sa vie fut un dévouement
-héroïque au calvinisme. Plus tard, bien plus tard, M. de la Trémouille,
-un grand seigneur protestant, menacé dans Thouars, pouvait lui écrire:
-
- «D'Aubigné, mon ami, je vous convie, suivant vos jurements, à venir
- mourir avec votre affectionné
-
- «L.»
-
-D'Aubigné répondait:
-
-«Monsieur, votre lettre sera bien obéie. Je la blasme pourtant d'une
-chose: c'est d'y avoir allégué mes serments, qui doivent estre trop
-inviolables pour me les ramentevoir.»
-
-Marie Stuart était comprise dans les imprécations des amis des victimes.
-Le sang criait contre elle et contre sa race.
-
-Tant d'atroces exécutions portèrent malheur à ceux qui en furent
-témoins, et qui périrent presque tous, à très-peu de temps de là, de
-mort violente.
-
-Le chancelier Olivier expira de douleur. Tous ces massacres auxquels il
-n'avait pas résisté agitaient sa conscience, et il s'écriait dans les
-angoisses de son âme, comme le chancelier de l'Hospital après la
-Saint-Barthélemy, mais avec moins de vertu:
-
- _Excidat illa dies!_
-
-L'Hospital, qui le remplaça, fut salué par les opprimés comme une
-consolation et comme une espérance.
-
-«Il n'y a, disait-il à l'ouverture des états d'Orléans, et tel fut
-toujours son langage, il n'y a opinion qui s'imprime plus profondément
-dans le cœur des hommes, que l'opinion de religion, ni qui tant les
-sépare les uns des autres. Nous l'expérimentons aujourd'huy, et voyons
-que deux François et Anglois qui sont d'une mesme religion ont plus
-d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens d'une mesme ville,
-subjects à un mesme seigneur, qui seroient de diverses religions,
-tellement que la conjonction de religion passe celle qui est à cause du
-pays; et, pour contraire, la division de religion est plus grande que
-nulle autre; c'est ce qui sépare le père du fils, le frère du frère, le
-mari de la femme.»
-
-Il concluait:
-
-«La douceur profitera plus que la rigueur; ostons ces mots diaboliques,
-noms de factions et de séditions: luthériens, huguenots, papistes; ne
-changeons le nom de chrétiens.»
-
-Malheureusement le chancelier de l'Hospital fut un grand exemple plutôt
-qu'une grande influence. Il était trop supérieur à son temps. Meilleur
-que les bons, plus intrépide que les braves, c'était le juste de
-l'antiquité assoupli par les mansuétudes de la philosophie du Christ et
-par l'onction de l'Évangile. Il n'était d'aucun parti, si ce n'est du
-parti de Dieu. Seul il représentait sur sa chaise curule le droit, la
-commisération. C'était le ministre des conciliations et de la concorde.
-Ce n'était pas l'homme de son siècle, mais l'homme des siècles. De là
-son impuissance passagère et sa gloire durable.
-
-On aurait pu lui appliquer le verset du Psalmiste, et par là le définir:
-
- «La miséricorde et la vérité se sont rencontrées; la justice et la
- paix se sont embrassées.» (Ps. LXXXIV.)
-
-Quand il se levait pour parler, soit dans l'assemblée des états, soit
-dans la chambre du conseil en face du roi, de la reine et des princes,
-soit en plein parlement au milieu des juges, un frémissement
-involontaire de respect accueillait cette haute intégrité et cette calme
-éloquence. Sa taille imposante, son visage pâle, ses cheveux rares, son
-front chauve, sa barbe blanche et vénérable, ses manières graves, son
-air modeste et stoïque, faisaient de ce grand personnage le modèle du
-sénateur et du magistrat. L'équité était de flamme en lui comme l'amour
-chez les autres hommes. Elle était plus que sa règle, elle était sa
-religion. Chaque fois que cette fibre de son cœur était touchée, même
-légèrement, elle rendait un son puissant. Les âmes, attirées et gagnées
-par l'accent pénétrant de cette conscience, suspendues à ce regard
-assuré, à ces lèvres d'où coulait la persuasion, et sur lesquelles
-passait de temps en temps un sourire triste, les âmes, émues d'abord,
-s'inclinaient à l'assentiment; mais elles ne tardaient pas à se roidir.
-Les colères catholiques ou protestantes se dédommageaient d'un moment de
-surprise. Ce n'étaient plus qu'emportements et tumultes. L'huile que ce
-grand cœur avait versée sur les passions fougueuses, loin de les
-éteindre, les faisait brûler davantage. Cette voix, un instant écoutée
-avec faveur, se perdait dans le cliquetis des épées et dans les
-imprécations des partis.
-
-Cependant, avons-nous dit, le cri des martyrs avait monté, et la
-vengeance semblait atteindre successivement les bourreaux d'Amboise.
-
-Le chancelier Olivier expiré, ce fut bientôt le tour du roi. Il succomba
-dans l'année, le 5 décembre 1560.
-
-Coligny ne quitta le lit de François II que lorsque le jeune monarque
-eut rendu le dernier soupir. Se tournant alors vers les seigneurs qui
-étaient là et qui entouraient les Guise: «Messieurs, dit-il avec la
-gravité religieuse qui lui était naturelle, le roi est mort; que cela
-nous apprenne à vivre!»
-
-Dans les préoccupations politiques d'un nouveau règne, François II fut
-vite oublié des courtisans. Il ne fut accompagné à Saint-Denis que par
-Sansac, la Brosse, ses anciens gouverneurs, et Guillard, évêque de
-Senlis. La pompe des obsèques fit remarquer davantage l'absence des
-grands vassaux de la couronne. «Les restes, raconte Fornier, furent
-transportés dans un char d'ébène tiré par six chevaux noirs, toujours de
-nuit, au milieu d'une infinité de flambeaux de cire blanche et de toute
-la cavalerie de la garde, dont les cavaliers, vestus de deuil, avec de
-grands panaches et leurs chevaux houssez jusqu'à terre, portaient par
-intervalles, tantost l'espée nue et tantost le pistolet au chien
-abattu.»
-
-Marie, doublement frappée dans son amour et dans sa grandeur,
-s'abandonna seule au désespoir. François était doux et bon, dévoué tout
-entier aux moindres caprices de sa jeune femme. Elle comprit toute
-l'étendue de sa perte. Elle ne pouvait prier; elle ne pouvait que gémir
-et pleurer. Sa douleur était sans bornes. Elle l'épancha d'abord en
-élégies touchantes, puis en lettres pleines de détresse:
-
- . . . . . . . . . . . .
- Ce qui m'estoit plaisant
- Ores m'est peine dure;
- Le jour le plus luisant
- M'est nuit noire et obscure,
- Et n'est rien si exquis
- Qui de moy soyt requis.
- . . . . . . . . . . . .
- Si en quelque séjour,
- Soit en bois ou en prée,
- Soit sur l'aube du jour,
- Ou soit sur la vesprée,
- Sans cesse mon cœur sent
- Le regret d'un absent.
- . . . . . . . . . . . .
- Si je suis en repos,
- Sommeillant sur ma couche,
- L'oy qui me tient propos,
- Je le sens qui me touche.
- En labeur et requoy,
- Toujours est près de moy.
- . . . . . . . . . . . .
-
-Elle écrivait, vers la même époque, (1561), à Philippe II:
-
- «Monsieur mon bon frère, je n'ay voulu laysser perdre ceste occasion
- pour vous remercier des honnestes lettres que m'avés despèchées par le
- signor don Antonio, et des honnestes langages que lui et vostre
- ambassadeur m'ont tenu du regret que aviés de la mort du feu roy, mon
- seigneur; vous assurant, monsieur mon bon frère, que vous y avés perdu
- le meilleur frère que vous aurés jamais, et consolé par vos lettres la
- plus affligée pauvre femme qui soyt soubs le ciel, m'ayant Dieu privé
- de tout ce que j'aymois et tenois cher au monde... Dieu m'aydera, s'il
- lui plest, à prendre ce qui vient de luy en patience. Car, sans son
- ayde, je confesse trouver un si grand malheur trop insupportable pour
- mes forces et peu de vertu.
-
- «Vostre bien bonne sœur et cousine,
-
- «M.»
-
-En même temps, Marie Stuart renonça au titre et aux armes de reine
-d'Angleterre, et se réfugia dans le couvent de Saint-Pierre, à Reims,
-auprès de Renée de Lorraine, sa tante. C'est là qu'elle se résolut à
-quitter la France, où elle ne régnait plus, et qui s'était rangée sous
-l'autorité de Catherine de Médicis.
-
-Dès que cette décision fut connue, un cri s'échappa de la poitrine de
-Ronsard. Le poëte, dans cette plainte personnelle, fut sans le vouloir
-l'interprète ému, la voix profonde, harmonieuse, de toute la cour:
-
- Comme un beau prés despoüillé de ses fleurs,
- Comme un tableau privé de ses couleurs,
- Comme le ciel, s'il perdoit ses estoiles,
- La mer ses eaux, la navire ses voiles,
- Un bois sa fueille, un antre son effroy,
- Un grand palais la pompe de son roy,
- Et un anneau sa perle precieuse:
- Ainsi perdra la France soucieuse
- Ses ornements, perdant la royauté,
- Qui fut sa fleur, sa couleur, sa beauté.
-
- Ha! je voudrois, Escosse, que tu peusses
- Errer ainsi que Dèle, et que tu n'eusses
- Les piés fermez au profond de la mer!
-
- Ha! je voudrois que tu peusses ramer
- Ainsi que vole une barque poussée
- De mainte rame à ses flancs eslancée,
- Pour t'enfuïr longue espace devant
- Le tard vaisseau qui t'iroit poursuivant,
- Sans voir jamais surgir à ton rivage
- La belle royne à qui tu dois hommage.
-
- Puis elle adonc, qui te suivroit en vain,
- Retourneroit en France tout soudain
- Pour habiter son duché de Touraine:
- Lors de chansons j'aurais la bouche pleine,
- Et en mes vers si fort je la loü'rois
- Que comme un cygne en chantant je mourrois.
-
-Il paraît que Marie eut alors comme un pressentiment de sa destinée, et
-qu'elle fut tentée de se retirer dans un monastère admirable situé sur
-la pente des Vosges, entouré d'eaux courantes, de rochers et de sapins.
-Elle avait passé deux fois sous les murs de ce monastère, et elle songea
-souvent depuis à cette maison de silence et de paix où Dieu abritait les
-âmes contre les orages du monde. Dans le deuil où elle était plongée,
-elle pensa un moment, dit un contemporain, à y cacher sa vie. Quoi qu'il
-en soit, ce ne put être qu'un éclair de cette mobile imagination. La
-tempête l'appelait, et ses goûts n'étaient pas ceux du cloître.
-
-Ses oncles d'ailleurs lui conseillaient de retourner en Écosse, où
-l'attendait un trône. Après s'être recueillie quelque temps en Lorraine,
-elle revint en France, d'où elle devait partir pour toujours au
-commencement de juillet 1561. Son douaire avait été assigné sur la
-Touraine et le Poitou; il était fixé à vingt mille livres de rentes.
-
-Son séjour à Paris se prolongea un peu.
-
-Marie voulut revoir tous les lieux qui lui étaient chers avant de
-s'éloigner à jamais.
-
-Elle resta deux jours à Fontainebleau, que son père avait habité,
-qu'elle préférait entre toutes les résidences royales, et qui était le
-toit de ses délices.
-
- Un crespe long, subtil et délié,
- Ply contre ply retors et replié,
- Habit de deuil, vous sert de couverture
- Depuis le chef jusques à la ceinture,
- Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent
- Souffle la barque et la single en avant.
- De tel habit vous estiez accoustrée;
- Partant, hélas! de la belle contrée
- Dont aviez eu le sceptre dans la main,
- Lorsque pensive et baignant vostre sein
- Du beau crystal de vos larmes roulées,
- Triste marchiez par les longues allées
- Du grand jardin de ce royal chasteau
- Qui prend son nom de la beauté d'une eau.
-
-(RONSARD.)
-
-Ce dernier voyage fut grave et sombre comme un adieu.
-
-Cette contrée emporte l'âme dans toutes les alternatives de la joie et
-de la tristesse. La tristesse y domine.
-
-On rencontre partout l'amour parmi ces lambris semés de salamandres,
-sous ces hautes ombres, au bord de ces belles eaux; puis, la religion au
-delà, dans ces vastes solitudes, à l'horizon de ces déserts. Les deux
-infinis d'ici-bas.
-
-Cette résidence, unique dans le monde, cette grande forêt rocheuse, ce
-château merveilleux font penser et rêver.
-
-Fontainebleau sourit d'un sourire triste. On y sent vaguement le
-caprice, la galanterie, la passion ardente et profonde, la science,
-l'art, la vie humaine, tous les parfums de cette fleur vénéneuse et
-charmante de la renaissance.
-
-L'attrait de Fontainebleau est dans tout cela. Une femme a bien des
-moments. Et cependant elle n'en a qu'un, elle en a un surtout qui laisse
-une odeur immortelle. Ainsi de Fontainebleau. Son moment incomparable,
-c'est le règne de François Ier, c'est le règne de Henri II, l'aurore de
-Marie Stuart.
-
-François Ier et sa sœur, et la duchesse d'Étampes, et Léonard de Vinci,
-et André del Sarto, et Benvenuto Cellini, et le Rosso, et le Primatice;
-et Rabelais, et Budé, et Lascaris, et Marot; Henri II et les
-architectes, et les sculpteurs, et les frères du Bellay, et Calvin, et
-le cardinal de Lorraine, et Théodore de Bèze, et Montaigne, et Ronsard;
-et Diane de Poitiers avec tous ses chiffres d'or et de tendresse; et
-Catherine de Médicis avec ses cent cinquante filles d'honneur, les
-sirènes de sa politique italienne: voilà les années, la floraison, la
-fête, la jeunesse de Fontainebleau. C'est un songe, un songe arabe; mais
-c'est encore plus de l'histoire; car cet arc-en-ciel de poésie est
-souvent obscurci par les orages des guerres de religion qui suivirent la
-mort du roi Henri II, par les terribles démêlés des Guise, des Bourbons,
-des Montmorency et des Châtillon.
-
-Marie Stuart se promena au milieu de ces mirages, à la fraîcheur des
-brises, au murmure de l'étang, sous les vignes, autour des pressoirs, le
-long des treilles chargées de grappes qui couvraient et revêtaient les
-murailles, imaginant peut-être, au pieds des monts Pentlands et dans ces
-rudes climats où elle allait vivre, d'autres amours pour se consoler de
-l'amour.
-
-Fontainebleau est l'Alhambra des Valois.
-
-Cette race de rois légère et corrompue, en qui coulait comme d'une
-double source le sang français et le sang italien, entremêlait
-l'histoire au roman, et la chevalerie au génie. La France, sous cette
-dynastie, fut une Rome pour la guerre et le droit, une Athènes pour
-l'art, une Cordoue, une Grenade pour la fantaisie. Le duc François de
-Guise et l'amiral de Coligny, Cujas et l'Hospital, sont les
-contemporains de Jean Goujon, de Jean Cousin, de Germain Pilon, de
-Philibert de Lorme et de Serlio. Les batailles des glorieux chefs du
-catholicisme et du protestantisme, les œuvres du grand jurisconsulte et
-les ordonnances de l'austère chancelier, ont à peu près la même date que
-les Tuileries, le vieux Louvre, Anet, Fontainebleau, Chambord, et les
-plus exquis tombeaux de Saint-Denis. La barbarie des mœurs, un goût
-étrange de gibets et de tortures déshonoraient tant de nobles instincts,
-tant d'élégance et de courage. Même avant les horreurs de la guerre
-civile, Henri II assistait avec Diane de Poitiers, par manière
-d'amusement, au supplice qu'on appelait estrapade, et qui consistait,
-chose effroyable! à suspendre de malheureux protestants au-dessus d'un
-bûcher, à les plonger et à les replonger dans les flammes jusqu'à la
-mort.
-
-Telle était cette dynastie, cette cour, cette civilisation, ce siècle,
-qui rayonnaient et fleurissaient dans le feu, dans les larmes et dans le
-sang.
-
-De retour à Paris, Marie Stuart visita d'abord Catherine au château des
-Tournelles. Athée et florentine, la fille des Médicis était née pour
-l'intrigue italienne; mais l'intrigue était insuffisante à gouverner des
-partis fanatiques et les hommes de fer qui les dirigeaient. Catherine
-craignait ces hommes et ils la méprisaient. Car la politique était
-sérieuse pour eux, et pour elle la politique n'était qu'un jeu. Elle
-louvoyait donc et ne régnait point. Son influence cependant fut
-profondément immorale. Elle ne connaissait ni loi, ni scrupule, ni
-pitié. Son sein avait enfanté Charles IX, Henri III, Marguerite de
-Navarre, le crime et la débauche; sa main empoisonnera en offrant des
-parfums, sa bouche sourira en ordonnant la Saint-Barthélemy. Femme d'une
-scélératesse blasée chez qui l'organe du cœur n'existait pas, et qui,
-pour la postérité, reste une énigme de calcul, d'embûches et de vices!
-Marie Stuart haïssait instinctivement la reine mère et elle la
-dédaignait un peu, ne la trouvant pas d'assez bonne maison. Elle ne vint
-donc au château des Tournelles que par bienséance. Catherine reçut bien
-la reine d'Écosse et lui proposa de l'accompagner au Louvre, où Marie
-logeait. Marie s'inclina et céda partout le pas à la régente. Sa fierté
-gémit de cette dégradation que lui imposait la fortune et qu'aggravaient
-les caresses cruellement hypocrites de son ennemie. Catherine se
-vengeait. Ces deux femmes hautaines se rappelaient une autre époque. Le
-soir même de la mort de Henri II, Catherine s'était effacée devant cette
-jeune rivale qu'elle humiliait maintenant. Sur le point de sortir en
-carrosse avec le roi François II et Marie Stuart, Catherine s'était
-arrêtée tout à coup, et, l'esprit présent au milieu de sa violente
-douleur, elle avait dit à Marie Stuart: «Montez madame, montez; c'est
-vous qui êtes la première.»
-
-Marie était redevenue la seconde, et son orgueil ulcéré lui faisait
-sentir, malgré son goût pour la France, la nécessité du départ.
-
-Elle ne s'y prépara pas seulement par des regrets et des rêveries, mais
-par de longues et sérieuses conversations avec MM. de Martigues, de la
-Brosse et d'Oisel, qui connaissaient à fond les affaires de l'Écosse, où
-ils avaient résidé comme ambassadeurs pendant les troubles de la
-régence.
-
-Marie Stuart s'arracha enfin au seuil du Louvre. Le roi, la reine mère,
-le duc d'Anjou, le roi de Navarre et son frère le prince de Condé, MM.
-de Guise et les plus grands seigneurs de la cour, l'accompagnèrent
-jusqu'à Saint Germain en Laye. Ses oncles se mirent à la tête du cortége
-qui la conduisit à Calais. Ce cortége était illustre et brillant. Tous
-les plus braves et les plus nobles gentilshommes de France se rangèrent
-autour de la plus belle des reines et des femmes. Plusieurs étaient
-blessés d'amour, le fils du connétable de Montmorency, le maréchal
-Damville, surtout. On citait de lui un trait héroïque et touchant. Un
-jour, dans une des mêlées si fréquentes entre les deux partis qui
-divisaient la France, les catholiques et les protestants, Damville se
-défendait et attaquait tour à tour. Il avait besoin de toutes ses
-forces. Soudain, tout en brandissant son épée, il se baisse, au risque
-d'être tué cent fois, afin de ramasser un fichu de soie de Chypre qui
-avait touché le beau cou de Marie et qu'elle s'était laissé dérober.
-
-Un gentilhomme de la suite du maréchal, Chastelard, petit-neveu par sa
-mère du chevalier Bayard, était aussi éperdument épris de la reine
-d'Écosse. C'est Damville qu'elle aimait, et qu'elle eût épousé; mais il
-était marié. On accusa la reine d'avoir conseillé au maréchal
-d'empoisonner sa femme pour faire disparaître tout obstacle entre eux.
-Cette première accusation n'a jamais été prouvée, et l'histoire l'écarte
-comme une calomnie.
-
-Marie Stuart, voyageant à petites journées, arriva à Calais au
-commencement du mois d'août 1561 avec son escorte de princes et de
-chevaliers.
-
-
-
-
-LIVRE III.
-
-Marie Stuart à Calais.--Elle s'y arrête une semaine.--Son
-portrait.--Caractère du XVIe siècle.--Regrets de Marie Stuart.--Ses
-vers.--Elle s'embarque le 15 août 1561.--Une partie de son escorte la
-suit en Écosse.--Adieu à la France.--Traversée.--Débarquement au port
-de Leith.--Les nobles écossais viennent au-devant de la
-reine.--Pressentiment de Marie Stuart.--Arrivée à Holyrood.--Double
-protestantisme, l'un politique, l'autre religieux.--Réception à
-Holyrood.--Le grand prieur.--Le duc d'Aumale.--Le marquis d'Elbeuf.--Le
-maréchal Damville.--Castelnau de Mauvissière.--Chastelard.--Strossi.--La
-Guiche.--Brantôme.--La Noue.--Lord James Stuart.--Le comte de
-Morton.--Lord Ruthven.--Lindsey.--Lord Huntly.--Maitland.--Robert
-Melvil.--Kirkaldy de Grange.--Marie dépêche Maitland à Élisabeth.--État
-religieux de l'Écosse.--Knox, l'âme de la réforme.--Ses conversations
-avec Marie Stuart.--Ils se séparent ennemis.
-
-
-La reine s'arrêta toute une semaine à Calais avant de se séparer de son
-cher cortége, au milieu des sanglots et des larmes. Elle était alors
-dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté.
-
-Elle avait dix-neuf ans. Sa taille était grande, animée, flexible. Tous
-ses mouvements étaient faciles, toutes ses attitudes charmantes. Sa
-démarche, tantôt languissante, tantôt rapide, toujours inimitable, avait
-un essor naturel, un pas aérien qui paraissait glisser plutôt que se
-poser. Ronsard et Joachim du Bellay nommaient Marie Stuart la dixième
-muse. Mais, en dépit des poëtes, je ne sais quoi de voluptueux dans
-toute sa personne invitait à l'amour, et trahissait la femme sous
-l'immortelle.
-
-Son front, haut et bombé dans la partie supérieure, avait une dignité
-fière armée d'intelligence et d'audace. Son oreille était petite; sa
-tempe palpitante. Son nez délicat était aquilin comme le nez
-aristocratique des Guise, chez qui ce noble trait ne dégénéra qu'après
-le Balafré, dans le prince de Joinville, son fils. Les joues roses et
-blanches de Marie Stuart rappelaient, dans leurs teintes harmonieuses,
-le beau sang mêlé de Lorraine et d'Écosse.
-
-Ses longs cils, qui voilaient un peu l'ardeur de ses regards, ne
-parvenaient pas à leur communiquer la suavité du sentiment. Ses yeux
-bruns, d'une transparence humide et ignée, dardaient l'éclat brûlant de
-la passion, et ils auraient manqué de douceur sans leur forme exquise
-que relevait encore l'arc pur et délié des sourcils.
-
-Deux plis se dessinaient aux extrémités d'une bouche frémissante dont le
-sourire brillait comme un rayon de soleil.
-
-Le menton délicieusement arrondi de la jeune reine inclinait à se
-marquer une seconde fois dans les imperceptibles linéaments d'un contour
-inférieur.
-
-Ses cheveux d'un blond cendré, auxquels, par caprice, il lui arrivait
-souvent de n'ajouter aucun ornement, lui seyaient à ravir et répandaient
-autour d'elle un phosphore.
-
-Sa figure, d'un ovale allongé, imposante et mobile, passait sans cesse
-de la sévérité à l'enjouement. On en saisissait vite néanmoins le
-caractère permanent et l'expression sérieuse. Les grâces y voltigeaient
-à l'envi, mais la passion résolue, profonde, aveugle, y résidait.
-
-Elle portait la tête moins avec la noblesse étudiée d'une reine qu'avec
-la libre majesté d'une déesse à laquelle la comparait l'imagination
-mythologique de son siècle. Seulement la déesse était une femme dont la
-poitrine respirait des flammes et contenait des philtres irrésistibles.
-
-Elle savait tout son charme et ne fuyait pas les occasions de le
-montrer. Elle se servait peu de masque, malgré l'exemple des dames de la
-cour. Elle pliait à ses convenances jusqu'à la mode. Même aux
-processions elle marchait à visage découvert, sa grande palme à la main,
-et, sous une modestie feinte, elle triomphait avec une joie secrète
-d'éclipser toute parure et toute beauté par sa présence.
-
-Charles IX, après le départ de Marie, regardait sans cesse le portrait
-qu'elle avait laissé au Louvre. Il la proclamait la plus charmante
-princesse du monde. Il estimait son frère François heureux malgré sa
-mort prématurée, puisqu'il avait goûté un instant l'ambroisie d'une
-telle femme. Lui-même, si elle fût restée en France, aurait voulu
-l'épouser avec une dispense du pape.
-
-L'admiration pour Marie Stuart ne se bornait pas à la France et à
-l'Écosse; elle était européenne.
-
-Comment s'en étonner quand on connaît ses portraits?
-
-Le plus surprenant peut-être, je l'ai découvert à quelques milles de
-Dalkeith. C'est un fragment de buste, un profil mutilé, dans la manière
-des têtes de Henri II et Henri III par Germain Pilon. Ce buste de Marie
-a été brisé, creusé, et néanmoins respecté par le temps. La physionomie
-s'échappe des traits taillés dans la pierre, dont les profondes grenures
-semblent recéler une âme, et cette âme jaillit en éclairs de vie sous
-tous les accidents de la lumière et de l'ombre.
-
-Les autres portraits de Marie Stuart, et ils sont nombreux, qu'il m'a
-été donné de voir à Versailles, à Eu, à la Bibliothèque Sainte
-Geneviève, à Saint-James, à Windsor, à Hampton-Court, à Holyrood, sont
-d'une beauté rare. Tous, dans leur variété brillante, retiennent une
-merveilleuse unité qui témoigne à la fois de la ressemblance de Marie et
-du génie des artistes de la renaissance.
-
-Marie Stuart, à Calais, était vêtue en grand deuil blanc d'une robe de
-velours, selon la coutume des reines de France. Elle portait une guimpe
-découpée à pointe de dentelle. Son voile empesé se recourbait au-dessus
-de chaque épaule. Ses manches de toile d'argent étaient étroites en bas
-et bouffantes en haut. Sa chevelure, lisse sur la tête, était crêpée
-au-dessus des tempes et se rattachait par derrière avec des nœuds de
-ruban. Un bonnet léger lui descendait en cœur sur le front et couvrait,
-sans les cacher, trois rangs de perles de la plus belle eau. Un collier
-d'autres perles, qu'elle préférait à tous ses joyaux, ruisselait de son
-cou.
-
-Une gibecière, de même velours que sa robe, était suspendue à sa
-ceinture. Marie, à côté du petit sifflet d'or dont se servaient les
-princesses de ce siècle pour appeler leurs gens et leurs pages,
-enfermait dans cette sorte de poche les nouveautés littéraires dont elle
-était fort friande. C'était la place habituelle d'un Ronsard
-magnifiquement relié. L'édition sortait des presses de Robert Estienne,
-qui l'avait soignée autant que ses meilleures éditions classiques. Il en
-avait affiché les épreuves, selon sa coutume, avec promesse d'une
-généreuse récompense pour chaque faute qui lui serait signalée. Ronsard,
-ce beau génie trop méconnu aujourd'hui, était alors l'idole de la cour,
-de la ville et de l'Europe, à tel point que Brantôme demandant un jour à
-Venise, chez un libraire, les Œuvres de Pétrarque, un grand seigneur
-italien, fort renommé par son esprit, lui en fit un reproche en disant:
-«Quand on a le bonheur d'être le compatriote de M. de Ronsard, comment
-peut-on songer aux poëtes étrangers qui lui sont tous si inférieurs?»
-
-A l'exemple de ses contemporains, Marie Stuart aimait donc Ronsard; et,
-par un tour de coquetterie dans le goût du XVIe siècle, elle avait fait
-de son poëte favori une élégance de sa toilette.
-
-La séduction était tellement sa nature qu'elle l'exerçait, dès le
-berceau, sur tout ce qui l'entourait. A l'âge de dix ans, dans un voyage
-du roi Henri II à Amboise, elle le retenait, au dire du cardinal de
-Lorraine, et le captivait par sa conversation enfantine.
-
-Prompte, mouvante, passionnée, de fort bonne compagnie, les beaux
-esprits aussi bien que les jeunes seigneurs et les catholiques la
-nommaient leur reine. Elle était assez folâtre; mais une lueur sinistre
-traversait par moment sa gaieté.
-
-Elle avait la voix très-douce et très-pénétrante. Ses entretiens
-étincelaient de verve et d'imagination. L'ironie la plus acérée, la
-meilleure, l'ironie française, était son arme terrible contre ses
-ennemis. Lorsqu'elle ne pouvait les combattre autrement, elle les
-blessait par un sarcasme. Elle mettait autant de courage que
-d'imprudence à frapper ainsi les forts, qui ne manquèrent jamais de se
-venger.
-
-Elle chantait bien et jouait du luth avec les mains les plus belles. La
-forme et la couleur de ses gants étaient toujours imitées. Ses pieds
-étaient chaussés avec une recherche minutieuse.
-
-Elle excellait à la danse et à la chasse. Elle montait à cheval mieux
-qu'une amazone. Elle n'avait dans ses écuries que des chevaux turcs,
-barbes, et des genets d'Espagne. Elle dédaignait la selle à planchette
-de velours, et elle était l'une des premières à la cour qui eût osé
-mettre la jambe sur l'arçon, ce qui donne plus de grâce, l'air plus
-hardi et plus fier.
-
-Sa libéralité allait au delà de toutes ses ressources. Elle n'était pas
-seulement généreuse, elle était prodigue par grandeur.
-
-Ses habitudes n'étaient point paresseuses, mais plutôt actives. Elle
-portait dans le plaisir autant d'impétuosité que ses oncles dans la
-gloire ou dans la politique. Trop Lorraine de sang et d'éducation pour
-n'être pas pétrie de ruse, elle aurait pu être homme d'État comme
-Élisabeth, si elle n'eût été plus femme que princesse. Toute la
-diplomatie de sa race, toutes les intrigues de son génie, elle les
-déploya dans les innombrables drames de ses passions successives.
-L'amour, sa vocation, était pour elle ce qu'était la guerre pour les
-hommes de sa maison: une fatigue et un bonheur. Elle était toujours
-prête à conquérir, à subjuguer.
-
-Dans ce temps, où les femmes mangeaient comme les héros de l'Iliade et
-de la Ligue, Marie Stuart tenait encore plus au luxe des mets qu'à leur
-nombre ou à leur saveur. La musique de son repas était mélodieuse, et le
-service de sa table d'une délicatesse extrême. Les perdrix grises y
-étaient argentées et les perdrix rouges dorées au bec et aux pattes. Les
-serviettes s'y embaumaient avec des sachets de fleurs. La reine était
-sobre sur le vin; mais elle y était difficile, et il le lui fallait
-exquis.
-
-Elle avait les sens les plus rares, et les plus subtils esprits
-semblaient présider au jeu de tous ses organes. Son électricité était
-délicieuse et terrible. Le parfum de sa personne s'insinuait dans les
-cœurs et les agitait d'un mal incurable. Elle paraissait, et les
-poitrines les plus froides étaient embrasées. D'un regard, d'un sourire,
-d'une parole, d'une caresse, elle pouvait troubler toute une vie.
-
-Sous le tartan écossais elle était charmante; mais s'habillait-elle à la
-française, à l'espagnole ou à l'italienne, elle était adorable. Jamais
-elle ne montait les degrés d'une fête, qu'elle n'eût inventé quelque
-nouvelle fantaisie de toilette. Poëte, elle appliquait son imagination à
-sa parure, et ce n'était pas sa moindre poésie. Elle était un poëte et
-un poëme à la fois, un poëme vivant.
-
-Ses vers furent l'un des bégaiements rhythmiques les plus harmonieux et
-les plus suaves de notre langue. Même aujourd'hui ils conservent un
-accent, un battement, une larme secrète du cœur qui consacrera une fois
-de plus pour l'avenir le plus reculé la renommée de celle qui ne peut
-être oubliée, tant elle a de titres au long souvenir de la postérité et
-tant elle tient l'immortalité par des prises diverses!
-
-Je n'hésite pas cependant à dire que la prose de Marie Stuart est
-très-supérieure à ses vers. Son style est l'un des meilleurs du seizième
-siècle, de ce siècle ondoyant et fécond dans son chaos, épris de volupté
-et de sang, de foi et d'athéisme, d'austérité et d'orgie, passionné pour
-l'antiquité et amoureux des choses nouvelles; le siècle des saints et
-des courtisanes, des orthodoxes catholiques ou non catholiques et des
-libres penseurs.
-
-La tiare posée entre un volume de Platon feuilleté sans cesse et une
-Bible toujours fermée, Léon X, l'élève de Marsile Ficin, de Politien et
-de Pic de la Mirandole, l'ami de Sadolet, de Bembo et de Bibbiena, le
-pape des peintres, des poëtes, des humanistes, avait inauguré ce siècle
-dans une nonchalance majestueuse. Jules II avait attiré et protégé
-Michel-Ange, ce génie de même métal que le sien; Léon X s'attacha
-Raphaël, cette imagination du même firmament que lui. Tels pontifes,
-tels artistes.
-
-Quel spectacle! Érasme, le grand journaliste de l'Europe, se rit de
-tout, enveloppé de la chaude atmosphère de son poêle, en sa maison de
-Bâle. Thomas Morus se prépare de loin au martyre par la prière et par la
-culture des lettres, au bord de la Tamise, sous son toit de Chelsea, où
-il accueillait Holbein. L'Arioste chante à Ferrare, sous les pins de sa
-villa. Machiavel, chassant aux grives le matin, causant à l'hôtellerie
-de son village avec les voyageurs, jouant aux cartes avec l'aubergiste,
-le meunier, le boucher et les charbonniers, ses voisins; puis quittant,
-le soir, son costume de paysan souillé de poussière et de boue, et
-revêtant des habits de cour avant d'entrer dans son cabinet pour écrire
-les _Discours sur Tite-Live_, et pour converser avec les grands hommes
-de l'histoire, se consume d'ennui, d'inaction et d'étude à la Strada.
-Les cardinaux les plus illustres vivent, à la cour épicurienne du
-Vatican, et y font représenter des comédies obscènes. Ils jurent, non
-par le Dieu vivant, mais par les _dieux immortels_. Ils dédaignent les
-Écritures qu'ils ne lisent point, dont le latin barbare offenserait
-leurs oreilles délicates, et altérerait en eux l'harmonie, la pureté des
-périodes cicéroniennes.
-
-Luther, et plus tard Calvin, avec tous les chefs du protestantisme,
-secouèrent ce monde d'artistes et de princes en robes rouges,
-platoniciens et dissolus, qui dissertaient et qui jouissaient entre les
-festins et les empoisonnements, entre les orchestres et les poignards.
-La réforme amena ainsi la grande réaction catholique représentée par
-Ignace de Loyola et par sainte Thérèse. Cette réaction fut saluée d'une
-moquerie sceptique par Montaigne, d'un cynique éclat de rire par
-Rabelais, tandis que se rencontraient dans une même ivresse furieuse la
-royauté, l'Église, la noblesse et le peuple.
-
-Marie Stuart si passionnée et si brillante, païenne par nature,
-catholique par éducation et par faction, poëte, érudite, princesse,
-femme, participe de tous les instincts de son siècle, et les représente
-par toutes les faces étincelantes ou sinistres. «Elle avoit l'esprit
-grand et inquiété,» dit Michel de Castelnau.
-
-Comme écrivain, elle ressemble aux rapides narrateurs de son temps, non
-pas certes à de Thou, grave magistrat, antique par la latinité, moderne
-par les événements, selon le goût des contemporains; mais à ces héros de
-plume et d'épée, Montluc, d'Aubigné, les plus vivants des historiens,
-parce que leurs annales sont des mémoires, parce qu'au lieu de jeter
-dans leurs pages leurs systèmes ou leur science, ils y jettent leur
-cœur, leur conscience et leur action. Marie Stuart en fait autant dans
-ses lettres, et c'est par là qu'elle est originale. Ses vers sont bien
-éclipsés par ses lettres. Là, elle ne balbutie plus, elle parle; et l'on
-sent que cette prose si nette, si colorée, si émue, n'est plus le jeu,
-mais la moelle de sa pensée. La gloire littéraire est un des prestiges
-de cette femme étonnante qui en eut tant d'autres. Tous ces prestiges
-lui ont survécu et lui survivront. Un nom fameux dans l'histoire est un
-astre dans le ciel: il ne peut s'éteindre qu'avec le monde. Il faut donc
-le reconnaître, un rayon de Sapho et de Vittoria Colonna flotte sur la
-mémoire de Marie Stuart. Mais cette flamme d'esprit et de bon sens qui
-brille dans ses lettres, voilà sa véritable auréole.
-
-Ses doux loisirs cessèrent entièrement à Calais. Les deux heures qu'elle
-réservait naguère à l'étude, elle était forcée de les donner aux
-affaires.
-
-Tout enflammée par ses oncles, qui n'estimaient rien tant que le
-pouvoir, elle songeait sérieusement à l'exercer. Elle s'arrachait à ses
-habitudes de princesse littéraire et frivole, pour s'élever au rude
-métier de gouverner par elle-même. Elle aurait bien encore les conseils
-des Guise, mais elle ne serait plus sous leur tutelle glorieuse. Cette
-perspective d'indépendance effrayait sa faiblesse en flattant son
-orgueil. Qu'importe? se disait-elle. Élisabeth n'est-elle pas à la tête
-de son royaume? Ne compte-t-elle pas entre les plus puissants et les
-plus sages souverains de l'Europe? Elle ménage les finances pour ne pas
-accroître les impôts. Elle augmente et féconde la première de toutes les
-forces de l'Angleterre: la marine. Elle entretient l'ordre le plus
-merveilleux dans ses États, la police la plus habile dans les cours
-étrangères. Il lui suffit, pour cette tâche, d'avoir de graves ministres
-et d'appliquer son esprit à l'empire. Marie se proposait d'égaler et
-même de surpasser Élisabeth.
-
-Elle cherchait des raisons de moins pleurer la France et de diminuer sa
-peine. Elle ne pouvait rester la seconde là où elle avait été la
-première. Il lui fallait se résigner de bonne grâce à la nécessité.
-Pourquoi ne s'en retournerait-elle pas avec bonheur? Elle allait essayer
-la couronne d'Écosse à son front. Elle la possédait dès sa naissance,
-mais elle ne l'avait jamais portée. Sa puissance souveraine serait sa
-plus belle perle. Elle représenterait la gloire des Guise et des
-Stuarts. Elle vaincrait l'anarchie; elle apaiserait les guerres civiles;
-elle assurerait le repos de ses États, la prospérité de son peuple. Elle
-servirait la religion catholique; elle s'approcherait du sceptre
-d'Angleterre, dont elle était l'héritière légitime, et se tiendrait
-prête à tout événement, soit pour le recevoir de son droit, soit pour le
-réclamer par les armes. Elle serait une grande reine, qu'elle eût un
-trône ou qu'elle en eût deux, aimée de quelques-uns, respectée de
-l'Écosse et de l'Europe.
-
-C'est ainsi que, tout en pleurant la France, sous sa cendre de veuve,
-elle couvait le feu de son ambition et l'ardeur de régner.
-
-Quand il fallut partir, cependant, sa douleur fut immense.
-
-La veille de l'embarquement, elle esquissa les vers que l'on a tant
-cités depuis et qu'elle acheva plus tard à Holyrood:
-
- Adieu, plaisant pays de France!
- O ma patrie
- La plus chérie,
- Qui as nourri ma jeune enfance!
- Adieu, France! adieu, nos beaux jours!
- La nef qui déjoint nos amours
- N'a eu de moi que la moitié;
- Une part te reste, elle est tienne:
- Je la fie à ton amitié,
- Pour que de l'autre il te souvienne.
-
-Le lendemain 15 août 1561, Marie se sépara des seigneurs qui l'avaient
-escortée à Calais. Ne pouvant parler à cause de sa douleur, elle mit la
-main sur son cœur, et s'avança vers le rivage, où sa petite flotte
-l'attendait. Cette flotte se composait de deux galères et de deux
-vaisseaux de transport. Marie choisit la galère dont le chevalier de
-Mauvillon était le capitaine. Au moment où elle se disposait à y monter,
-l'avisé cardinal de Lorraine, qui allait repartir pour Saint-Germain
-avec le duc et le cardinal de Guise ses frères, conseilla prudemment à
-sa nièce de ne pas risquer ses diamants aux hasards de la traversée, et
-de les lui laisser en dépôt. Marie, souriant, s'en excusa en répondant à
-son oncle que ses diamants courraient la même fortune que la reine
-d'Écosse. Elle gravit légèrement l'échelle de la galère, où elle se
-trouva environnée d'une suite brillante d'adorateurs. La France ne
-l'exposa pas seule à l'Océan et aux vaisseaux d'Élisabeth. Trois de ses
-oncles et plusieurs jeunes nobles épris de ses charmes et attachés à la
-maison de Guise, furent sur le pont en même temps qu'elle. Deux barques
-chavirèrent. Six hommes périrent à quelques brasses de la galère royale,
-malgré les ordres que Marie multiplia dans son émotion et toutes les
-tentatives du chevalier de Mauvillon pour sauver ces pauvres matelots.
-La reine était désespérée. Elle se comparait à Didon, avec cette
-différence qu'après la fuite d'Énée, Didon regardait la mer, tandis
-qu'elle, elle regardait le rivage. Elle exhalait ses regrets par des
-soupirs, et par des mots entrecoupés de sanglots. Durant cinq heures,
-elle ne détourna pas une minute les yeux du port où elle avait
-appareillé, disant toujours avec des lamentations touchantes: «Adieu,
-France; adieu, France, mon unique joye.» La nuit seule put l'empêcher de
-regarder le pays de sa jeunesse et de ses amours. Elle était
-inconsolable. Elle avait fait promettre au timonier de l'éveiller au
-point du jour, s'il apercevait encore les côtes de France. Le vieux
-marin n'oublia pas cet ordre, et Marie salua pour la dernière fois les
-rivages de sa patrie d'adoption: «Adieu, France, s'écria-t-elle encore,
-c'en est fait; adieu, France, que je ne cesserai de me rappeler, et que
-je ne verrai plus!»
-
-Quand tout se fut effacé à l'horizon, elle pleura de nouveau, et les
-pressentiments sinistres la saisirent. Hélas! la froide et prophétique
-terreur qu'elle ne pouvait surmonter, était sans doute le frisson que
-l'ombre de l'avenir communiquait à son âme!
-
-La petite flotte de Marie Stuart arriva un dimanche matin. Grâce à un
-brouillard épais, elle avait évité la flotte anglaise, qui, pour
-s'emparer de la personne de la reine, croisait à la portée du Forth,
-entre Berwik et Dunbar.
-
-Le brouillard dura le jour et la nuit (1561). Le grand prieur, l'un des
-oncles de la reine, ordonna de jeter l'ancre en pleine mer. Le lundi
-seulement, le brouillard se dissipa, et l'on aperçut le port de Leith.
-C'était le 19 août, et l'on prit terre aussitôt; mais rien n'était
-préparé pour la réception de Marie.
-
-Dès le 9 août, Randolph écrivait à Cecil: «On peut douter, en quelque
-temps qu'elle vienne, qu'elle soit bien accueillie dans un pays où la
-plupart des gens sont persuadés qu'elle médite leur ruine totale.
-Qu'elle vienne quand elle voudra, on fait de minces dépenses pour son
-arrivée, et il n'y a presque personne qui croie qu'elle ait cette idée.
-J'ai montré la lettre de Votre Grandeur au lord James, au lord Morton et
-au lord Lethington. Ils désirent, ainsi que Votre Grandeur, que la reine
-d'Écosse soit retardée; et, si ce n'étoit l'obéissance qu'ils lui
-doivent, ils s'embarrasseroient fort peu de la jamais voir.»
-
-Cependant, lorsque les nobles qui se trouvaient à Édimbourg connurent le
-débarquement de leur jeune reine, ils se réunirent afin d'ajouter un
-cortége national à son cortége étranger. C'était une troupe austère et
-farouche, plus faite pour contredire et combattre la royauté que pour la
-servir. Les hommes hardis et fiers qui la composaient étaient vêtus de
-pourpoints de buffle. Leur barbe était courte et leurs moustaches
-redressées en pointe. Ils avaient une seconde armure, une cotte de
-mailles, qu'ils endossaient, même dans la paix, contre l'assassinat.
-Plusieurs portaient une toque de velours noir entourée de trois rangs de
-perles; d'autres des casques, d'autres de larges chapeaux relevés d'un
-côté par une agrafe, et ornés de plumes qui retombaient en arrière. Le
-meurtre, au milieu des orages de la régence de Marie de Lorraine, était
-devenu pour eux une telle habitude, qu'ils étaient toujours sur leurs
-gardes, et que, même au saut du lit, en robes de chambre et en
-pantoufles, ils avaient le sabre au côté et les pistolets à la ceinture.
-Rudes et passionnés pour la réforme, ils marchaient au pas de leurs
-chevaux à la rencontre de Marie Stuart avec plus de curiosité que de
-respect et d'amour. Ils abordèrent d'un œil soupçonneux cette princesse,
-d'un œil hostile et jaloux les seigneurs français qui l'accompagnaient.
-Le saint Évangile et l'Écosse leur sonnaient mieux aux oreilles et au
-cœur que les noms de Marie Stuart et de catholicisme, ces deux noms
-papistes.
-
-L'aspect des nobles écossais fut étrange et nouveau à Marie. Néanmoins,
-sans témoigner aucun étonnement, elle les accueillit avec la grâce qui
-lui était familière. Sa beauté éclatante et sa sympathie électrique
-semblèrent fondre la glace de cette première entrevue, et les plus
-jeunes cédèrent même à un enthousiasme chevaleresque. Mais les partisans
-de la réforme et les amis de Knox, qui étaient partout en majorité,
-reprirent bientôt une attitude grave et un visage impassible.
-
-Marie, après s'être un peu reposée à Leith, se disposa, non sans
-confusion, à continuer sa route jusqu'à Édimbourg. Elle redoutait pour
-l'Écosse soit la raillerie, soit la pitié de ses courtisans français.
-Quand elle aperçut les pauvres chevaux du pays qu'on lui avait envoyés
-précipitamment d'Édimbourg, leur maigreur, leur taille petite et lourde,
-la boue dont ils étaient souillés, leurs harnais en désordre, leurs
-galons flétris, leurs housses en lambeaux, ce ne fut pas seulement de la
-honte qu'elle éprouva, ce fut de la douleur. Elle se sentait humiliée
-dans son peuple, et sa couronne lui parut de laiton. Elle rougit, versa
-quelques larmes en s'écriant imprudemment que ce n'étaient pas là les
-haquenées et les palefrois qu'elle avait coutume de monter, ni les
-magnificences du royaume de France. Les Écossais froncèrent le sourcil,
-et rappelèrent Marie à elle-même. Elle chercha et réussit à être aimable
-le long de la route, jusqu'à la demeure de ses ancêtres.
-
-Une sombre voûte conduisait dans la cour quadrangulaire du château
-d'Holyrood. Marie traversa cette voûte et entra pensive dans le palais
-de ses aïeux, dont une partie a été rebâtie à neuf sous Charles II, et
-dont le monument principal existe encore aujourd'hui dans son style
-primitif, avec sa galerie aérienne, sa façade imposante et ses six tours
-blasonnées d'épées en croix et de chardons surmontés de la couronne
-d'Écosse.
-
-Marie avait rencontré sur son chemin tantôt de l'indifférence, tantôt de
-la surprise, quelquefois de l'hostilité, rarement de l'élan, jamais ces
-acclamations qui l'accueillaient partout en France et en Lorraine. Ses
-oncles et leurs amis étaient indignés. Marie était étonnée, inquiète.
-Elle allait se coucher, lorsque cinq ou six cents bourgeois d'Édimbourg
-vinrent sous ses fenêtres lui donner la pire des sérénades, une sérénade
-protestante. Ils s'accompagnèrent toute la nuit de mauvais violons et de
-cornemuses, en chantant les psaumes d'une voix aigre et enrouée. Et
-comme miss Seaton narguait tout bas les huguenots: «Hélas! dit Marie,
-nous ne sommes pas en France ici; au lieu de rire, j'ai plutôt envie de
-pleurer.»
-
-La reine ne put fermer l'œil, elle qui avait tant besoin de sommeil.
-Elle se montra sur le matin, et, faisant un violent effort, elle
-remercia gracieusement, du haut de sa galerie, la foule qui continuait à
-psalmodier en s'écoulant.
-
-Marie se remit au lit, mais elle ne dormit pas. Les mauvais présages
-s'étaient succédé l'un à l'autre depuis Calais. Elle les repassait sans
-doute involontairement, et avec effroi, dans les ténèbres de la première
-nuit de son retour sous le toit de ses pères.
-
-Arrivée à Leith, la reine avait remarqué, de la tour où elle s'était
-reposée, un pin découronné près de sa fenêtre. On lui avait dit que la
-veille, à l'heure même où elle aurait dû débarquer, l'arbre avait été
-frappé de la foudre et brisé. Pendant toute sa route de Leith à
-Édimbourg, du milieu de sa double escorte, elle avait observé le silence
-sombre et presque menaçant de la foule curieuse accourue sur son
-passage. Les monts d'Arthur et de Salisbury, ces monts nus et sévères
-qu'elle apercevait devant elle et qui dominent Holyrood, avaient
-redoublé son abattement. Enfin, parvenue au château, dans sa chambre, au
-moment où, déshabillée par ses femmes, elle regardait avec
-attendrissement un admirable portrait de Jacques V, son père, ce
-portrait était tombé et la toile s'était crevée d'une manière
-irréparable à l'endroit de la belle figure du prince.
-
-Toutes ces pensées agitèrent Marie, et la tinrent cruellement éveillée
-jusqu'à l'heure où elle se leva pour la messe. Elle avait désiré qu'un
-prêtre catholique bénît ainsi, par la plus auguste des cérémonies
-religieuses, son arrivée en Écosse. Le peuple, averti, s'insurgea contre
-cette manifestation papiste, et, sans la fermeté du prieur de
-Saint-André, lord James Stuart, qui se jeta entre l'émeute et l'autel,
-le prêtre aurait été immolé, sous les yeux mêmes de la reine, dans la
-chapelle d'Holyrood. Elle eut alors l'intuition des deux fanatismes qui
-la menaçaient. A Leith, elle avait deviné le protestantisme politique de
-sa noblesse; à Édimbourg, elle comprenait le protestantisme sectaire de
-la multitude.
-
-Elle fut triste jusqu'au soir. Son premier dîner à Holyrood avait été
-marqué par un incident significatif. C'étaient les magistrats
-d'Édimbourg, dirigés par Knox, qui l'avaient ordonné. Au dessert, ces
-magistrats presbytériens firent avancer tout à coup un enfant qui
-présenta à Marie Stuart, sur un plateau d'argent, les clefs de la ville
-entre une Bible et un Psautier, symboles tyranniques du protestantisme,
-qui disaient mieux qu'un discours à quelles conditions était la
-couronne, à quel prix était l'obéissance de l'Écosse.
-
-Marie ne se ranima et ne retrouva une gaieté fugitive et un peu factice
-que le lendemain aux flambeaux. Il y eut réception royale. La petite
-cour française de Marie Stuart surpassait en magnificence sa cour
-écossaise. Le plaid de fin tartan était vaincu par le manteau coupé à la
-dernière mode de Paris. Les dentelles de Flandre, la soie de Chypre, les
-pierres précieuses et les perles ornaient la bonne grâce des jeunes
-courtisans d'outre-mer, qui éclipsaient avec insouciance ces Écossais
-qu'ils considéraient comme des sauvages, et qui ne pouvaient rivaliser
-avec eux que d'intrépidité et de belles armes.
-
-Le grand escalier d'Holyrood, du côté du parc, cet escalier que ses
-degrés nombreux, larges et bas rendaient si doux à monter, était plus
-vivant qu'il ne l'avait jamais été. Des torches brûlaient dans des
-niches sur des candélabres de pierre; des orangers et des myrtes
-parfumaient le porche majestueux arrondi en cintre et parsemé de petites
-ogives. On suivait avec admiration le pilier massif qui soutenait cet
-escalier léger, et qui dominait de ses guirlandes de bas-reliefs quatre
-balcons intérieurs superposés l'un sur l'autre.
-
-La galerie et les salons de réception resplendissaient de lumières. Ces
-lumières, qui se reflétaient dans les glaces de Venise de Marie de
-Lorraine, étincelaient au-dessus de charmants porte-flambeaux achetés en
-France par Marie Stuart, et qu'elle avait fait déballer en arrivant. Ils
-étaient de bois sculpté et représentaient, échelonnés en cariatides, de
-petits sylvains aux pieds de bouc, aux corps et aux visages d'enfant.
-C'étaient des chefs-d'œuvre dont quelques-uns sont conservés encore à
-Holyrood. Tout le monde les admira et applaudit au goût de la reine.
-
-Vêtue comme au Louvre, Marie était assise sur un fauteuil de bois
-ciselé, trône de ses ancêtres, et qui avait succédé au bloc de granit,
-en forme de chaise, sur lequel se plaçaient, dans l'abbaye de Scone, les
-premiers rois d'Écosse, le jour de leur couronnement. Les femmes de la
-reine avaient recouvert de coussins le vieux fauteuil, et, de ce siége
-de majesté, Marie attirait à elle jusqu'à ses plus ombrageux ennemis.
-
-De tous les environs d'Édimbourg les plus grandes dames s'étaient
-empressées pour cette soirée à la nouvelle cour, mais aucune n'était
-comparable à Marie Stuart; et les poëtes purent dire que la plus belle
-rose d'Écosse fleurissait sur la plus haute branche.
-
-Deux groupes briguaient à l'envi les préférences de la reine, qui
-excellait dans cet art où la coquetterie de la femme s'élève jusqu'à
-l'habileté politique et devient un manége de la royauté. Elle ne
-mécontenta pas ce soir-là les Français qui l'avaient accompagnée, mais
-ses faveurs les plus marquées furent pour ses Écossais.
-
-On remarquait autour d'elle trois de ses oncles, le grand prieur, le duc
-d'Aumale, le marquis d'Elbeuf, des grands seigneurs dont les aînés
-étaient de grands hommes. Venaient ensuite le fils du connétable de
-Montmorency, le maréchal Damville, digne d'ajouter encore de l'honneur à
-l'honneur de son nom; Castelnau de Mauvissière, délié comme un
-ambassadeur, honnête comme un chevalier; Chastelard, aussi brave que son
-immortel aïeul, bien que moins sérieux, un Bayard de roman; Strossi, un
-proscrit d'une des plus puissantes familles de Florence, un héros athée
-que son talent, son courage et sa parenté avec Catherine de Médicis
-relevaient dans l'exil; la Guiche, un intrépide soldat, cher au duc
-François de Guise, qui le réservait pour les coups de main et pour les
-mêlées; Brantôme, un Gascon libertin, spirituel, impudent, un écrivain
-de boudoir, d'alcôve et de bivouac; puis la Noue, un cœur chaud et une
-tête calme, le Catinat anticipé de la réforme.
-
-Les seigneurs écossais, mêlés à ce groupe, s'entretenaient avec la reine
-et avec les Français, plus bruyamment que ne le prescrivait l'étiquette.
-Marie les traita tous avec une politesse affectueuse proportionnée à
-leur naissance, à leur mérite, à leur importance politique.
-
-Ils avaient pour la plupart une attitude guerrière et rigide à la fois,
-et l'on doutait s'ils ressemblaient à des chevaliers ou à des sectaires.
-Le premier d'entre eux était lord James Stuart, frère naturel de Marie,
-non moins beau que son père et que sa sœur, fier comme un bâtard de roi,
-hardi comme un soldat et prudent comme un diplomate. Après lui, on
-distinguait le comte de Morton, dont le visage impitoyable et adroit
-inspirait la crainte, et dont l'âme était plus double, plus insensible,
-plus sauvage encore que les traits; lord Ruthven, sans peur et sans
-scrupule, rusé et audacieux avec l'aisance d'un homme de cour; Lindsey,
-un rude et intrépide magnat de bruyères, dont les petits yeux gris
-enfoncés lançaient des éclairs aussi brillants que ceux de sa célèbre
-épée, et qui, sous son grossier pourpoint portait «imprimés sur satin»
-les plus terribles versets de la Bible; lord Huntly, orgueilleux de son
-courage, de ses immenses richesses territoriales et de ses innombrables
-vassaux; Maitland, un aigle et un caméléon tout ensemble; Robert Melvil,
-un courtisan accompli, dont le dévouement dépassait un peu les calculs
-de l'intérêt personnel, et qui cédait quelquefois à son cœur malgré sa
-raison; Kirkaldy de Grange enfin, le plus habile tacticien de l'Écosse,
-un homme de guerre transcendant, admiré de tout ce qui portait en Europe
-l'épée du commandement, humain d'ailleurs au milieu des mœurs cruelles
-de sa patrie.
-
-Les Hamilton, dont le chef était Jacques, comte d'Arran, duc de
-Châtellerault; les Seaton, les Fleming, et les autres seigneurs
-papistes, étaient déjà en minorité dans cette noblesse, dont le souffle
-de la réforme entraînait les plus généreux, dont les moins délicats, les
-plus nombreux flairaient comme une proie les biens des grandes familles
-fidèles à la tradition, et les domaines de l'Église et des monastères.
-
-La reine, fatiguée, se retira de bonne heure.
-
-Bien qu'il eût été prié avec beaucoup d'égards, Knox, soit mépris du
-monde, soit hostilité, n'avait point paru dans les salons du château.
-
-Après s'être échappé des galères de France, il avait vécu en Angleterre
-près de Cranmer, en Suisse près de Calvin. Il était rentré depuis 1555
-en Écosse, où beaucoup d'émeutes presbytériennes l'avaient réjoui. Il en
-raconte une avec cette verve abrupte et puissante qui donne une idée de
-toutes les autres: «J'ai vu, dit-il, l'idole de Dagon (le crucifix)
-rompue sur le pavé, et prêtres et moines qui fuyaient à toutes jambes,
-crosses à bas, mitres brisées, surplis par terre, calottes en lambeaux.
-Moines gris d'ouvrir la bouche, moines noirs de gonfler leurs joues,
-sacristains pantelants de s'envoler comme corneilles. Et heureux qui le
-plus vite regagnait son gîte! car jamais panique semblable n'a couru
-parmi cette génération de l'Antechrist.»
-
-Knox était le régulateur de la foi et le maître de la colère du peuple,
-qu'il retenait ou qu'il déchaînait à son gré.
-
-Son absence avait été remarquée à cette soirée, et l'on s'était
-entretenu de lui dans plus d'un groupe.
-
-Avec ce tact délicat et cette rare clairvoyance qui la distinguaient
-dans ses courts intervalles de sérénité, lorsque les passions
-n'offusquaient point son esprit et n'aveuglaient point son regard, Marie
-comprit que les hommes avec qui elle aurait le plus à compter comme
-reine, et qui influeraient le plus puissamment sur ses destinées dans la
-politique et dans la religion, étaient lord James Stuart, son frère, et
-John Knox. Elle se résolut à les gagner.
-
-Elle nomma lord James le chef de son cabinet, et lui donna pour second
-Maitland de Lethington. L'un et l'autre étaient merveilleusement
-propres, par leurs talents et par leurs liaisons, soit avec Dudley, soit
-avec Cecil, à maintenir l'union des deux reines et des deux pays.
-
-Dès lors Marie s'occupa du soin de son royaume en princesse tantôt
-sérieuse, tantôt frivole. Elle cherchait à plaire autant qu'à gouverner.
-Près de son fauteuil, jusque dans la salle des délibérations, il y avait
-une petite table à ouvrage de bois de senteur. Marie, et c'était l'une
-de ses séductions, siégeait en femme dans ses conseils; mais elle savait
-les présider en reine, passant à propos, au milieu des hommes d'État de
-sa confiance, d'une tapisserie ou d'une dentelle à des discours de
-politique et d'administration. Elle excellait dans les travaux de
-l'aiguille, et elle s'amusait à préluder par là aux vives illuminations
-d'une intelligence toujours brillante et même toujours juste, quand ses
-fougues personnelles ou l'ambition, soit de sa famille, soit de son
-parti, n'obscurcissaient pas ses facultés vraiment supérieures.
-
-Marie, vers le 1er septembre 1561, dépêcha Maitland à Élisabeth. Ce
-jeune ambassadeur à qui rien ne manquait, si ce n'est l'incorruptibilité
-de la conscience, et qui accepta d'être le pensionné de l'Angleterre,
-était porteur de mille assurances de dévouement pour la fille de Henri
-VIII. Il déposa à ses pieds, avec les compliments empressés de Marie, de
-riches présents parmi lesquels étincelait un diamant taillé en forme de
-cœur, comme symbole de l'affectueux élan de celle qui envoyait une si
-gracieuse ambassade. Marie se désabusa vite, mais elle fut du moins
-sincère au commencement, dans les protestations d'une amitié qui ne fut
-jamais chez Élisabeth qu'un leurre pour tromper et pour perdre sa
-rivale.
-
-La reine d'Écosse tenait aussi à attirer John Knox.
-
-Elle avait entendu jusque sur le continent le bruit de ses pamphlets et
-de ses sermons. Le retentissement du marteau démolisseur des
-presbytériens, disciples ou partisans de Knox, avait surtout frappé
-Marie d'un sombre pressentiment. Ils ne respectaient pas plus les
-monuments que la doctrine du catholicisme. Ils renversaient les églises,
-brisaient les statues, semant çà et là avec irrévérence les débris de
-leur vandalisme et les ruines de la maison de Dieu. Des colonnes de
-marbre arrachées au sanctuaire servaient de piliers à de misérables
-cabanes au lieu du tronc des chênes, et le seuil des étables était fait
-des pierres qui scellaient autrefois les tombeaux des abbés et des
-évêques, des saints et des martyrs. Pendant que les foules commettaient
-les actes les plus terribles, les ministres de l'Église réformée
-s'emportaient aux déclamations les plus violentes. Ce qui augmentait et
-justifiait les défiances, c'est que Marie ne ratifiait ni la confession
-religieuse du parlement de 1560, ni la confiscation des terres du
-clergé. On lui supposait avec raison l'arrière-pensée de substituer, dès
-que les circonstances le permettraient, le catholicisme au
-protestantisme, et de restituer leurs immenses propriétés aux prêtres
-romains. Elle rappelait quelquefois le mot courageux de l'évêque de
-Rochester, de John Fisher, aux conseillers de Henri VIII, qui
-demandaient à la chambre des pairs, sous des prétextes pieux, la
-sécularisation des petits monastères et l'administration de leurs
-fermes. «Milords, s'était écrié le vénérable évêque, ce n'est pas le
-bien, ce sont les biens de l'Église que l'on veut.» «Fisher ne se
-trompait pas, disait Marie; les hérétiques n'ont jamais voulu autre
-chose.» De là contre elle les colères des presbytériens.
-
-Knox se montrait le plus ombrageux. Il avait écrit autrefois un livre
-contre le droit d'hérédité accordé aux femmes sous le règne de Marie
-d'Angleterre. Il recommanda publiquement la lecture de ce pamphlet,
-intitulé: _Premier son de la trompette contre le gouvernement monstrueux
-des femmes_.
-
-Les nobles suivaient ce torrent de révolte. Ils mettaient la main sur la
-garde de leur épée comme les ministres du saint Évangile sur leur Bible.
-Lord Lindsey et tous les gentilshommes protestants de Fife proclamaient
-hautement qu'une reine idolâtre était indigne de gouverner; quelques-uns
-même, qu'elle était indigne de vivre.
-
-Rome s'émut, s'arma, s'organisa. Elle multiplia les missions, s'abrita
-sous les gouvernements. Elle fit éclater sur les rebelles à la vieille
-suprématie du pape, toutes les foudres spirituelles et temporelles.
-L'âme nouvelle de l'humanité était la plus forte. Ni le clergé, ni les
-moines prêcheurs, ni la régente, ne purent comprimer l'explosion
-religieuse de l'Écosse. Là, chez ce peuple fervent et obstiné, en face
-de la maison de Stuart et de la maison de Guise, la Bible traduite en
-langue vulgaire pénétra partout. Chaque château, chaque tour, chaque
-chaumière devint un sanctuaire pour les Écritures. Elles cessèrent
-d'être le patrimoine exclusif des prêtres. Par une heureuse substitution
-de la pensée à la matière, du Verbe à l'idole d'argile ou de bois, les
-deux Testaments furent dès lors, sous tous les toits des montagnes et
-des plaines, ce qu'étaient les pénates dans l'antiquité. Le livre sacré
-fut le dieu lare, le dieu familier et domestique de tous les foyers
-écossais.
-
-Quand une doctrine est plus qu'un syllogisme pour une nation, quand elle
-est un amour, on doit être sûr de son triomphe.
-
-C'est ainsi que l'Écosse accueillit la réforme.
-
-L'apôtre et le théologien de ce grand mouvement fut John Knox. Il était
-doué des facultés les plus merveilleuses pour un propagateur d'idées.
-Convaincu, intrépide, éloquent, il avait dans le caractère ce mélange de
-finesse et d'audace qui distingue le génie de l'Écosse. Knox était à la
-fois un héros et un négociateur. Sous son voile de sainteté, dans
-l'intérêt de la cause qu'il représentait et du but qu'il poursuivait, il
-savait se montrer, selon les circonstances, tantôt hardi comme Wallace,
-tantôt délié comme Lethington.
-
-Il était de haute taille. Son aspect athlétique imposait au peuple et
-l'impressionnait vivement. C'était un Titan révolutionnaire, un élément
-à face humaine. Sa voix ne parlait pas, elle tonnait. Ses yeux lançaient
-des éclairs. Ses cheveux sous l'inspiration paraissaient comme agités
-par le vent de Dieu. Son geste commandait. C'était un Danton biblique.
-Il y avait en lui du prophète et du tribun, et son influence politique
-égalait son influence religieuse. Menacé, chassé, exilé à plusieurs
-reprises, il revient toujours plus résolu. Il plie sous l'orage avec
-souplesse et se relève avec une vigueur que rien ne lasse. Il a
-l'énergie inépuisable de sa foi.
-
-Cette foi était profonde, ardente, implacable. Elle s'était allumée aux
-bûchers que le gouvernement avait dressés dès 1524, et où il avait
-précipité en foule les partisans de la réforme introduite par Martin
-Luther.
-
-Knox se sentit embrasé de zèle et d'indignation. Il éclata comme citoyen
-et comme croyant. Il comprit qu'il y avait pour lui, dans les évolutions
-de cette réforme sainte, une immense destinée.
-
-Il se jeta tête baissée dans l'action.
-
-Après la mort de Jacques V, le comte d'Arran, devenu régent d'Écosse, se
-montrant favorable aux doctrines régénératrices, Knox prêcha violemment
-contre le papisme. Mais bientôt la versatilité du comte mit l'apôtre en
-grave péril. Désigné par les haines catholiques aux ressentiments du
-pouvoir civil, Knox se cacha, et il était à la veille de quitter
-l'Écosse en fugitif, lorsqu'un asile sûr lui fut généreusement offert.
-Cet asile, la Wartbourg du réformateur écossais, fut, dans la province
-de Lothian, le château du laird Douglas.
-
-Telle fut la retraite où Knox mûrit tous ses plans et se prépara dans le
-silence, dans la méditation, à l'apostolat de l'idée nouvelle, et, s'il
-le fallait, au martyre.
-
-Il y avait dans ce refuge un lieu solitaire où Knox passait chaque jour
-de longues heures. A l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou
-couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en
-langue vulgaire, puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété
-l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de
-penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au
-bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux
-sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa
-mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole! Knox
-aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. «C'est là qu'il
-serait doux de se reposer, disait-il; mais il faut plaire au Christ.»
-
-Quand son moment eut sonné, on le vit reparaître dans les comtés de
-l'est de l'Écosse et semer hardiment les germes de sa doctrine. Refoulé
-en Angleterre, il y continua ses prédications. Persécuté par Marie, la
-sœur d'Élisabeth, il se retira à Genève, la Rome protestante, où Calvin
-l'accueillit comme un frère. On montre encore l'allée verte, le long du
-lac, où ces deux forts ouvriers de Dieu se promenaient sous le ciel
-entre le Jura et les Alpes, et s'entretenaient de la tâche immense
-qu'ils avaient à remplir l'un et l'autre dans le monde. Impatient de
-mouvement et d'action, Knox partit bientôt de Genève; il parcourut la
-Suisse et l'Allemagne, éveillant partout des disciples, des fanatiques
-et des persécuteurs. D'Allemagne il repassa en Écosse, où le peuple
-entier l'attendait. Chose merveilleuse! il avait quitté une patrie
-catholique, il retrouva une patrie protestante. L'arbre qu'il avait
-planté avait grandi et fleuri en son absence. Il fut reçu par toutes les
-classes comme le libérateur des âmes, comme le prophète du nouvel
-Évangile.
-
-Il était digne de sa renommée et de la vénération qu'il inspirait.
-
-Knox fut le grand initiateur de l'Écosse, non pas, à la manière antique,
-par les Muses immortelles, par la poésie, par la musique, par les
-nombres, comme Orphée, ou Tirésias, ou Pythagore; mais selon le besoin
-des temps, par le pamphlet, par la prédication, par l'éloquence, comme
-Luther et Calvin. Il avait, ainsi que Calvin, poussé très-loin le
-protestantisme, et, tout en proclamant la divinité du Christ, pour
-laquelle il serait mort avec joie, il n'admettait point la présence
-réelle dans l'Eucharistie. Il avait fait ce pas immense au delà de
-Luther. Bien qu'il préférât pour la doctrine Calvin, son émule, dont il
-avait l'intelligence systématique, et la logique législatrice, à
-l'exemple de son maître Wishart, il ne parlait de Luther qu'avec un
-respect mêlé de tendresse. Il n'approuvait ni les bouffonneries ni les
-faiblesses du grand moine de Wittemberg; mais il le célébrait pour ses
-luttes, pour ses foudres contre Rome, pour les services rendus à la
-vérité évangélique, dont il avait été le premier promoteur et le premier
-flambeau dans la chrétienté.
-
-Il invoquait souvent le nom et l'autorité de Luther; il en citait les
-exemples et les maximes.
-
-«Que je le veuille ou non, je suis forcé de devenir plus savant de jour
-en jour,» disait-il quelquefois avec l'ami de Mélanchthon.
-
-Et encore:
-
-«Jésus-Christ lui-même est né d'une femme, ce qui est un grand éloge du
-mariage.»
-
-«Voilà pourquoi, ajoutait Knox, je me suis marié une et même deux fois.
-J'ai accompli le précepte de Dieu et de la nature.»
-
-Il avait le don d'imposer et d'entraîner. Il était exemplaire,
-persévérant, infatigable. Souvent à la merci, soit des paysans, soit des
-seigneurs, son intrépidité était sans égale. Témoin de leurs excès, il
-les rappelait sans cesse à la modération, à la pureté de la morale.
-Non-seulement il échappait ainsi à tous les périls, mais il s'emparait
-de la souveraineté spirituelle. Il était si dévoué, si éloquent! et puis
-son prestige auprès du peuple, c'était sa sainteté; auprès des nobles,
-c'était son courage.
-
-Quelque temps après son arrivée en Écosse, Marie, qui sentait
-instinctivement la force du protestantisme religieux où s'allumait le
-protestantisme politique, double foyer entretenu et soufflé par
-l'Angleterre, Marie comprit de quelle importance il serait pour elle de
-conquérir John Knox. «Il faut le gagner, disait-elle, ou bien il fera
-couler plus de larmes qu'il n'y a de flots dans le Forth.»
-
-On avait tant répété à la reine qu'elle était irrésistible! Elle voulut
-essayer la séduction de son intelligence et de sa courtoisie sur le
-réformateur.
-
-Elle eut plusieurs entretiens familiers avec lui.
-
-Les timides amis de Knox craignirent les enchantements de la sirène
-papiste, et conseillèrent à leur guide vénéré d'éviter les piéges, afin
-de n'être pas tenté. Mais, amoureux de controverse, Knox ne craignait
-rien. D'ailleurs ses disciples ardents avaient confiance aussi, et
-disaient de lui ce que les catholiques avaient dit de saint Filan:
-«Satan ne peut rien sur l'homme dont la main gauche jette une flamme qui
-éclaire la main droite, lorsqu'il copie la nuit les saintes Écritures.»
-
-Knox, sûr de lui-même, alla donc au palais où l'attendait la reine. Il
-se présenta fièrement, sa Bible sous le bras, avec la morgue
-presbytérienne, vêtu de l'habit brun introduit par Calvin et du manteau
-drapé sur l'épaule, à la mode de Genève.
-
-Introduit sans retard près de Marie, il la salua silencieusement. Elle
-le pria de s'asseoir et lui dit: «Je souhaiterais, monsieur Knox, que ma
-parole agît sur vous comme votre parole agit sur l'Écosse. Nous serions
-amis, et ce serait le bien du royaume.
-
---Madame, répondit Knox, sourd à cette flatterie de princesse, la parole
-est plus stérile que le rocher, quand elle est mondaine; mais quand elle
-est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les vertus en sortent.»
-
-Animé par la discussion et par le sentiment de sa supériorité, Knox fut
-âpre avec la reine qui était charmante avec lui, et qui espérait, à
-force de grâces, trouver le défaut de la cuirasse du sectaire ou du
-citoyen. Knox resta invulnérable. Au milieu de ses respects officiels il
-fut franc, ironique, intraitable. Il écrasa le catholicisme; il attenta
-même à la royauté de Marie.
-
-«Madame, lui dit-il, j'ai parcouru l'Allemagne, et je suis un peu pour
-le droit saxon. Lui seul est juste. Il réserve le sceptre à l'homme: il
-se contente de donner à la femme une place au foyer et une quenouille.»
-
-Knox était comme Luther. Le diable qu'il redoutait le plus, ce n'était
-pas le diable de la ruse et de la volupté: c'était le diable de la
-théologie. Il traita donc Marie Stuart avec cette superbe qui lui était
-naturelle, et que centuplait la dictature sacerdotale qu'il exerçait sur
-l'opinion publique de son pays. Républicain et protestant, il haïssait
-deux fois Marie. Il lui reprocha parures, festins, bals, spectacles. Il
-exprima même des soupçons cruels, et prononça des mots outrageants.
-
-Marie s'humilia, désespérant de gagner autrement le puissant fanatique.
-
-Un jour, elle dit à Knox qu'elle rendait justice à ses intentions et à
-ses lumières, et qu'elle le priait de l'avertir toutes les fois qu'il la
-surprendrait en faute. Knox répondit avec emphase qu'il était trop
-absorbé par les intérêts de la communauté chrétienne pour s'occuper de
-détails particuliers, et que le soin des peuples lui semblait plus
-obligatoire et plus digne de lui que la direction des consciences
-privées, fussent-elles des consciences royales. Marie fut si honteuse de
-sa condescendance, et si blessée de l'insolence de Knox, qu'elle ne put
-retenir ses larmes.
-
-Un autre jour, elle lui dit:
-
-«Vous ne mettez pas un sceau assez fort à vos lèvres; vous prêchez, vous
-armez nos sujets contre nous, quoique le Christ recommande l'obéissance
-aux rois. Votre livre contre le gouvernement des femmes est dangereux et
-incendiaire.
-
---Qu'importe, madame, s'il est vrai? Vous avez nommé mon maître. Il
-s'appelle Christ. Lorsqu'il est venu sur terre, s'il n'eût pas été
-loisible aux hommes de rejeter l'ancienne erreur, où en serait
-l'Évangile? Les apôtres l'embrassèrent avec amour.
-
---Ils ne se révoltaient pas.
-
---En ne se soumettant pas, ils se révoltaient. Résister par conscience
-est le premier des devoirs.
-
---Croyez-vous donc, reprit Marie avec emportement, que les peuples aient
-droit contre les rois?»
-
-A cela, Knox répondit longuement, puis s'animant:
-
-«Il est écrit, madame, que les rois sont des pères. S'ils font le bien,
-s'ils ouvrent les yeux à la lumière, les sujets doivent les bénir;
-sinon, s'ils sont insensés, tyranniques, aveugles, s'ils se complaisent
-dans la nuit, dans le mensonge, dans la volupté, les sujets peuvent leur
-arracher l'épée, la couronne, la liberté. Il vaut mieux obéir à Dieu
-qu'aux rois.
-
---Prétendriez-vous, reprit vivement la reine, que nos sujets fussent vos
-sujets? Leur conseilleriez-vous de m'abandonner pour vous suivre?
-
---Non, madame, si vous écoutez la voix des saints. Car il est encore
-écrit: «Les rois sont les pasteurs, les reines sont les mères, les
-nourrices de l'Église.»
-
---De quelle Église?
-
---De la seule bonne, répliqua Knox.
-
---La seule bonne, celle que je défendrai, dont je serai en effet mère et
-nourrice, je vous le déclare en face, c'est l'Église de Rome.»
-
-A ces mots, Knox devint pâle de colère; ses yeux brillèrent comme deux
-astres, et il s'écria d'une voix tonnante: «Malheur à vous, si vous
-faites de votre cause la cause du pape; si la cause de l'Église déchue
-et souillée, la cause de la grande prostituée, de la prostituée romaine,
-devient votre cause!...»
-
-Il se sépara d'elle d'un pas lent, d'un air grave, après ces menaçantes
-paroles. Il alla rejoindre ses disciples, ses amis, toute l'élite du
-parti protestant, dont les cœurs l'attendaient, dont les oreilles
-étaient avides d'entendre le récit de ses conférences décisives avec la
-reine.
-
-«La _Guisarde_ parodie la France, leur dit Knox: farces, prodigalités,
-banquets, sonnets, déguisements; le paganisme méridional nous envahit.
-Pour suffire à ces abominations, les bourgeois sont rançonnés, le trésor
-des villes est mis au pillage. L'idolâtrie romaine et les vices de
-France vont réduire l'Écosse à la besace. Les étrangers que cette femme
-nous amène ne courent-ils pas la nuit dans la bonne ville d'Édimbourg
-ivres et perdus de débauche?
-
-«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant vaudrait
-pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un volcan.
-L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme, l'esprit de ses
-damnés oncles les Guise, est en elle.»
-
-Knox demeura donc inflexible. Un chevalier aurait été vaincu sous sa
-cuirasse de fer; lui, le prêtre, le docteur, ne le fut pas sous son
-vêtement de bure. Il garda l'implacabilité de son fanatisme. Ni la
-jeunesse, ni la beauté, ni les talents de Marie, ne le touchèrent. Il ne
-voulait d'elle que sa conversion ou son abdication. Telle était la
-terrible alternative où il s'efforçait déjà de précipiter Marie et
-l'Écosse.
-
-L'âpre pédanterie de Knox célébrée dans les presbytères et dans la
-vieille ville, fut blâmée à la cour. Les seigneurs protestants eux-mêmes
-s'en plaignirent. «Vous connaissez, écrivait Maitland à Cecil, la
-véhémence de tempérament de M. Knox. Elle ne se laisse pas modérer. Je
-souhaiterais qu'il parlât d'une façon plus douce et plus aimable avec la
-reine, qui déploie vis-à-vis de lui une sagesse bien au-dessus de son
-âge.»
-
-Marie en effet, quoique impatientée et surprise de son impuissance,
-parvint à se contenir. Elle échoua avec un dépit intérieur contre le
-théologien, mais elle ne le méprisa point. Elle resta épouvantée de son
-audace et de sa force: «Sa voix, disait-elle, est le rugissement du
-lion. Quel dommage qu'un tel homme soit contre notre bien et celui de
-notre royaume! Mais il hait le pape, les rois, et encore plus les
-reines.» Après chaque entretien avec Knox, on remarqua toujours que
-Marie était triste. Ce n'était pas doute sur le catholicisme, c'était
-peut-être un peu déplaisir de coquetterie royale, qui n'aime pas à se
-donner en vain la peine de discuter; mais c'était surtout terreur
-secrète des maux que ce demi-dieu de la multitude pouvait déchaîner sur
-l'Écosse.
-
-
-
-
-LIVRE IV.
-
-Élisabeth accueille hypocritement Maitland et les avances de Marie
-Stuart.--Lord James en faveur.--Créé comte de Marr, puis comte de
-Murray.--Il entraîne la reine dans sa querelle particulière contre
-le comte de Huntly.--Marie en campagne.--Son ardeur.--Sa
-grâce.--Description de l'Écosse.--Caractère des seigneurs écossais au
-XVIe siècle.--Défaite et mort du comte de Huntly à Corrichie.--Murray
-investi de la confiance du parlement et de la confiance de la
-reine.--Portrait de Murray.--Marie s'ennuie des affaires.--Elle se
-distrait dans les plaisirs.--Chastelard.--Ses messages.--Son amour
-pour la reine.--Ses vers.--Son procès.--Sa mort.--Le parc
-d'Holyrood.--Promenades de la reine.--Nouvelles de France.--Assassinat
-du duc François de Guise au siége d'Orléans.--Douleur profonde de la
-reine.
-
-
-Marie était arrivée ennemie sur une terre ennemie. Elle s'était avancée
-avec les élégances et les mœurs du Midi dans cette Écosse grossière,
-sauvage, passionnée pour la liberté et pour la réforme. C'était la reine
-catholique, la reine bien-aimée du pape, de Philippe II et des Guise,
-l'héroïne du pouvoir absolu, l'adversaire irréconciliable du calvinisme.
-Il y avait sourdement aussi en elle je ne sais quelle âme de feu trempée
-dans cet idéal dépravé d'art, de volupté et de sang qui est le fond de
-la cour des Valois.
-
-Élisabeth, éclairée par sa haine, comprit tout cela. Elle se promit
-d'attendre avec patience, et de saisir avec habileté les avantages qui
-lui donneraient le caractère et la situation de sa rivale.
-
-Elle accueillit hypocritement le premier acte politique de Marie, qui
-avait été de lui dépêcher Maitland, afin de lui témoigner son désir de
-la paix. Marie, par son ambassadeur, s'avouait heureuse de renoncer à
-tous ses droits au trône d'Angleterre du vivant d'Élisabeth; elle se
-bornait à prier sa «bonne cousine» de la reconnaître pour héritière
-légitime. Élisabeth, qui n'avait pas d'enfants, aurait pu accéder aux
-demandes de la reine d'Écosse; mais la colère et l'envie dévoraient son
-cœur.
-
-Marie s'acclimatait en soupirant à Holyrood. Elle traitait lord James
-moins en souveraine qu'en sœur. Elle le créa d'abord comte de Marr, puis
-comte de Murray, en joignant à ce titre une grande partie des biens
-immenses qui dépendaient de ce comté septentrional et qui appartenaient
-à la couronne. Malgré son ambition, Murray méritait ces distinctions par
-la politique de ménagements qu'il s'efforçait d'insinuer à Marie envers
-le parti protestant et la reine d'Angleterre. Seulement il voulait être
-le chef de cette politique dans laquelle il eût été si désirable que
-Marie sût persévérer.
-
-Le comte de Huntly fut offensé d'une munificence qui semblait menaçante
-pour lui. Il était le seigneur le plus brave, le plus sage et le plus
-puissant du nord de l'Écosse. Il possédait une portion des domaines du
-comté de Murray. Il se résolut à ne rien céder de ses droits à lord
-James. Murray, maître du gouvernement, frère et favori de la reine,
-attira facilement Marie dans sa querelle particulière; il l'entraîna
-même à l'armée. Par sa présence elle fit de cette querelle une affaire
-d'État. Elle se mit hardiment en campagne. L'air libre des Highlands
-l'enivra de vie. Elle montait un beau cheval qu'elle maniait et
-dirigeait aux applaudissements de ses nobles et de Murray. Elle
-regrettait de n'être pas un chevalier, pour dormir la moitié de l'année
-sur la dure, pour ceindre la cuirasse et l'épée. Elle respirait la
-guerre et les aventures en fille des Stuarts et des Guise. Elle se
-montrait contente de n'avoir plus pour dais royal que la voûte du ciel,
-et pour Holyrood que sa tente de tartan bordée de soie et d'or.
-
-Déjà, au siége du château d'Inverness, Randolph, le spirituel et
-turbulent ambassadeur d'Élisabeth, raconte les témérités de Marie et les
-transports qu'excitaient son ardeur, sa grâce. «Nous étions là tout
-prêts à combattre, dit-il. O les beaux coups qui se seraient portés
-devant une si belle reine et ses dames! Jamais je ne la vis plus gaie,
-ni plus alerte; nullement inquiète. Je ne croyais pas qu'elle eût cette
-vigueur.»
-
-Cette vigueur de jeunesse animait la reine dans l'expédition conseillée
-par Murray, et un autre sentiment s'y mêlait: c'était une admiration
-nouvelle, involontaire pour son royaume d'Écosse, dont les mœurs étaient
-barbares, mais dont la nature agreste et sublime ravissait son
-imagination de poëte.
-
-Moins pittoresque et plus unie vers le sud, l'Écosse se plonge jusqu'au
-golfe de Solway en vastes plaines égayées de collines fertiles et de
-glens riants. Au centre et au nord, dans les contrées que gravissait
-Marie, l'aspect change et devient grandiose. Les Highlands succèdent aux
-Lowlands.
-
-L'Écosse est alors une terre d'explosions et d'éclosions, brisée en
-caps, en montagnes, déchirée en vallées, creusée en précipices, en
-abîmes; un sol par moments volcanique, où le bitume bouillonne sous la
-glace, où l'herbe courte et pierreuse fume sous la neige; où les
-convulsions sourdes, où les bruits intérieurs et profonds des éléments
-correspondent à l'âme désordonnée des siècles écoulés et aux révolutions
-guerrières de l'histoire.
-
-Là, les sommets stériles se revêtent de fauves bruyères, de tristes et
-rares forêts de sapins. Là, les rivières torrentueuses se précipitent
-dans les ravins et lavent en courant les tours des châteaux, les ruines
-des vieux monastères, les cabanes couvertes de chaume. Là, les vastes
-marécages où paissait et mugissait le bétail noir au XVIe siècle, et où
-s'accroupissent aujourd'hui les troupeaux de moutons gras, s'étendent au
-milieu des brouillards, sous les nuages pluvieux. Là, les innombrables
-lacs aux baies romantiques et aux anses vertes reflètent dans leurs eaux
-plombées, métalliques, un ciel d'ardoise ou de cuivre avec les pics
-sombres des cimes rocheuses. Là, une mer de tempêtes bat les rivages
-solitaires, blanchit contre mille écueils, et les rouges falaises qui se
-découpent en sauvages monuments au-dessus de l'écume des grèves,
-retentissent éternellement des longs souffles et des rugissements
-immenses de l'Océan.
-
-Dans cette campagne, ou plutôt dans ce voyage, Marie s'étonnait
-d'admirer son Écosse, où malgré l'ignorance des foules, les lettres
-qu'elle aimait étaient cultivées, et où, dès le XIIe siècle, les
-architectes nationaux avaient élevé les chapelles d'Holyrood et de
-Dryburg, les abbayes de Melrose et de Roslin, ces chefs-d'œuvre
-gothiques.
-
-Du reste, l'illusion de Marie sur les hommes qui l'entouraient était
-complète. Elle les croyait sincères et dévoués. Eux, voilaient avec soin
-leurs secrètes pensées et leurs vices sous la flatterie. Les grands
-seigneurs écossais du siècle de Marie, ceux qui l'accompagnaient dans
-cette expédition, étaient, à peu d'exceptions près, astucieux et cruels.
-Leur politique s'aidait au besoin de l'assassinat. Ils avaient réduit le
-meurtre en principe et en habitude. Ils marchaient environnés d'embûches
-et de terreurs. Marie ne voyait en eux que des sujets fidèles, tandis
-qu'avec moins d'imagination, et avec des nerfs plus fermes, des cœurs
-plus inaccessibles à la crainte, ils ressemblaient aux Italiens des
-Borgia. C'étaient des fourbes intrépides.
-
-Murray profita de cet élan et de cette gaieté de sa sœur. Il rencontra
-le comte de Huntly qui avait levé le drapeau de la révolte, non contre
-la reine, disait-il, mais contre Murray, l'oppresseur de la reine et de
-l'Écosse. Les deux armées s'entre-choquèrent à Corrichie, le 28 octobre
-1562. Le comte de Huntly perdit la bataille et la vie. Murray fut
-impitoyable comme son ambition. Il jeta un plaid de montagnard sur le
-corps de son ennemi, et le traîna devant une cour de justice qui
-prononça contre ce cadavre glorieux la sentence flétrissante des
-traîtres. Trois jours après la bataille, Murray fit trancher la tête à
-sir John Gordon, fils du comte de Huntly; et, s'étant mis en possession
-de ses nouveaux domaines, il revint triomphant à Édimbourg avec la
-reine, aux acclamations du peuple, des nobles, et surtout des
-presbytériens, qui célébraient cette victoire sur un seigneur catholique
-comme leur propre victoire.
-
-Cependant les états s'étaient assemblés, et, malgré la présence de
-Marie, ils avaient décrété l'érection des temples calvinistes, la
-démolition des églises et des monastères.
-
-Ils avaient adjoint aussi à la reine un conseil de douze seigneurs pour
-l'assister dans les soins du gouvernement. Ils avaient montré beaucoup
-de faveur au frère naturel de Marie, à Murray, qui, s'emparant de plus
-en plus de la confiance de sa sœur, prit ainsi des deux mains le timon
-des affaires, cher à la fois au peuple et à la reine.
-
-Murray n'était pas seulement un général éminent, c'était encore un chef
-d'État incomparable. Il avait de grandes aptitudes, de grandes vertus et
-de grands vices. Austère, sobre, dévoué à la réforme, mais avide de
-popularité et d'influence, secret, dissimulé, son ambition était
-immense, son audace invincible. Nul ne savait aussi bien que lui
-discerner les hommes et les plier avec un artifice profond, selon leur
-passion ou leur talent, à ses propres desseins; et, en même temps, nul
-ne voyait de près, ne découvrait de loin avec une clairvoyance plus
-merveilleuse l'enchaînement des causes et des effets; nul, par des voies
-plus diverses, ne transformait les événements en échelons de sa
-grandeur, n'amenait soit ses amis, soit ses ennemis à lui servir
-d'instruments; de telle sorte que rien ne lui étant obstacle sans lui
-devenir moyen, il faisait tout concourir au but qu'il s'était promis
-d'atteindre et que personne, excepté lui, n'avait aperçu d'avance sous
-les trappes de sa diplomatie mystérieuse.
-
-Sa politique fut toujours une stratégie. Il se constitua peu à peu le
-maître du royaume, d'où il cherchait à extirper l'anarchie, le censeur
-tout-puissant de Marie, à qui il reprochait ses goûts mondains et son
-horreur pour la religion nouvelle. Le peuple appuyé, quelquefois même
-excité dans l'ombre par Murray, détestait la reine, qu'il appelait une
-Jézabel, et qu'il aurait volontiers lapidée comme idolâtre, au nom de
-Knox et du saint Évangile.
-
-Murray, qui était un grand homme, avait tous les dons et tous les
-besoins du génie. Après l'action, quand venait le soir, et qu'il se
-sentait fatigué de politique ou d'administration, ou de combinaisons
-militaires; pendant la paix, en sa maison, au milieu de sa famille qu'il
-aimait, pendant la guerre, sous sa tente, d'où il veillait au bien-être
-de ses soldats, dont il était le père, Murray se reposait et se
-fortifiait dans la méditation. Souvent aussi il faisait ouvrir sa Bible
-et priait ses hôtes, tantôt l'un, tantôt l'autre, de lui lire ses pages
-de prédilection dans ce livre divin qui ne le quittait pas plus que son
-épée, et qu'il plaçait respectueusement à son chevet, comme Alexandre
-l'Iliade. Il préférait aux prophètes, l'histoire des rois et les
-Proverbes de Salomon. Il avait marqué à l'encre un certain nombre de
-versets qui lui suggéraient de hautes pensées; et ces pensées il les
-exprimait avec une éloquence mâle et simple qui ravissait les généraux,
-les hommes d'État, les diplomates et les ministres presbytériens de son
-intimité.
-
-Voici quelques-unes des sentences auxquelles il se plaisait et dont il
-ne se lassait jamais:
-
- Marchez avec prévoyance; étudiez-vous à connaître le cœur de ceux qui
- vous conseillent.
-
- Le fou croit tout facilement, et son esprit ne se repaît que de
- chimères. Le sage pèse tout avant de s'engager dans quelque
- entreprise.
-
- Vainement on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes.
-
- Le Seigneur a fondé la terre par la sagesse; il a affermi les cieux
- par la prudence.
-
- L'homme qui commence une querelle est comme celui qui donne ouverture
- à l'eau.
-
- Que vos yeux regardent droit, et que vos paupières précèdent vos pas.
-
- Les lèvres de l'étrangère sont d'abord comme le rayon qui distille le
- miel; sa voix est plus douce que l'huile.
-
- Mais à la fin cette femme est amère comme l'absinthe, aiguë comme une
- épée à deux tranchants.
-
- Ses pieds descendent à la mort, ses pas aboutissent au sépulcre.
-
- Ils ne vont point par le sentier de la vie; ses démarches sont
- vagabondes et impénétrables.
-
- Éloignez d'elle votre voie, et n'approchez point de la porte de sa
- maison.
-
- La femme folle et bruyante, pleine de grâce et d'ignorance, s'est
- assise à son seuil, au plus haut de la ville,
-
- Pour appeler ceux qui passent dans la rue, et qui vont leur chemin.
-
- ... Et elle a dit à l'insensé:
-
- Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris à l'écart est plus
- savoureux.
-
- La grâce est trompeuse et la beauté vaine; la femme qui craint
- l'Éternel sera seule louée.
-
- Où il n'y a personne pour gouverner, le peuple périt; où il y a des
- hommes de conseil, là est le salut.
-
- Le conseil est dans l'âme du sage comme une eau profonde; mais le sage
- l'y puisera.
-
-Murray était avant tout un homme d'État. Il était religieux aussi, mais
-les maximes métaphysiques ou morales de la Bible l'effleuraient à peine;
-il ne se complaisait que dans les maximes politiques écrites par un roi
-philosophe et poëte, qui avait déposé au fond de ces brèves formules
-tous les trésors de sa propre expérience et de la sagesse antique.
-Murray se nourrissait de ces maximes savoureuses; elles étaient les
-fruits délicieux qu'il aima toujours à cueillir aux branches de l'arbre
-sacré.
-
-Seulement dans cette obscurité dont il s'entourait, le choix des
-versets, son goût instinctif pour le pouvoir, les allusions voilées à
-Marie Stuart, que Knox, moins réservé, assimilait publiquement à
-l'_étrangère_ des Proverbes, tous ces indices révèlent ce qui doit
-arriver. Je ne puis m'empêcher d'entendre gronder déjà, dans ces maximes
-qu'écoutait Murray, les accusations mortelles qu'il porta plus tard
-contre sa sœur et les rugissements sourds d'une ambition sans frein.
-
-Marie, plus héroïne de roman que d'histoire, bientôt ennuyée de ce
-sauvage climat, de ces mœurs barbares, de ces querelles religieuses et
-politiques, se réfugiait dans des triomphes enivrants. Son attitude, son
-sourire, ses regards soulevaient des passions insensées. C'étaient là
-ses philtres. Elle versait du feu dans les cœurs et dans les sens. Un
-coup d'œil, un geste, un mot d'elle rendait fou. Elle fut toujours plus
-femme que reine, et l'on ne peut nier qu'avant les longues années de sa
-captivité en Angleterre, elle ne fût aussi courtisane que femme.
-
-Un seul fait suffirait pour montrer l'instinct fatal, le caprice
-terrible de Marie.
-
-On se souvient de Chastelard.
-
-C'était l'un des jeunes gens les plus braves et les plus spirituels de
-la cour. Il avait été page chez M. le connétable, et il avait passé de
-là chez le maréchal Damville. Toujours attaché depuis son enfance à la
-maison de Montmorency, il était de ces gentilshommes qui en suivaient
-toutes les fortunes, prêts à la disgrâce ou à la faveur qui
-rejaillissait tour à tour de leur maître sur eux.
-
-Chastelard était à la mode partout: dans les salons, pour sa courtoisie
-et pour son esprit; dans les duels, pour son courage. Jusque-là, il
-avait badiné avec l'amour comme avec le danger. Quand son devoir de
-gentilhomme et de soldat était accompli, quand le maréchal n'avait plus
-rien à exiger de lui, Chastelard ne songeait qu'à faire des vers, à
-s'insinuer dans le cœur des dames, et à se battre pour ses maîtresses et
-pour ses amis. Il avait eu plusieurs rencontres éclatantes, et les
-bateliers de la Seine le connaissaient; car plus d'une fois ils
-l'avaient transporté de la rive du Louvre à celle du _Pré-aux-Clercs_,
-qui s'étendait, comme chacun sait, dans l'espace compris entre la rue
-des Petits-Augustins et la rue du Bac. Chastelard était l'un des héros
-du Pré-aux-Clercs, et, en ce temps-là, c'était un grand prestige à la
-cour et à la ville, auprès des femmes de qualité et des princesses.
-Chastelard dut plus d'une conquête à sa renommée d'adresse et de valeur.
-M. de Ronsard lui-même s'était laissé prendre à cette auréole de
-Chastelard. Du haut de ce trône poétique où ses contemporains l'avaient
-placé, il avait daigné encourager les essais et applaudir aux
-inspirations de ce jeune homme entreprenant qui, sans repos ni trêve,
-poursuivait à la fois la gloire des armes, la renommée des lettres et
-l'amour des dames.
-
-Par un contraste de ce siècle de guerre religieuse, qui était aussi, il
-est vrai, le siècle de Montaigne, Chastelard ne se souciait ni de la
-messe ni des psaumes. Il n'était ni catholique ni protestant; il était
-libre penseur. Sa philosophie était épicurienne comme sa vie. Il se
-jouait de tous les sentiments. Il n'admettait qu'un dieu, le plaisir, et
-glissait sur tout le reste avec légèreté. Ses Heures favorites qu'il
-portait à l'église, où il allait pour regarder les dames; ses Heures
-saintes étaient les Nouvelles de la reine de Navarre, les contes de
-Boccace et les effronteries épiques de Rabelais.
-
-Tel était, ou du moins tel paraissait Chastelard: un brillant étourdi,
-étranger aux habitudes sérieuses, insouciant et facile; un coureur de
-bals et de fêtes, un séducteur et un esprit fort, un poëte et un
-spadassin.
-
-Sous ces dehors frivoles, cependant, il y avait une nature profonde, une
-sensibilité délicate et mortelle que personne ne soupçonnait, pas même
-Chastelard, mais qui devait se révéler à lui par la souffrance, par les
-tortures sans nom d'un amour où il mettrait toute son âme, et où la
-belle reine qui en serait l'idole, ne mettrait que sa coquetterie.
-
-Chastelard voyageait sans cesse d'Écosse en France, et de France en
-Écosse. Il était auprès de Marie le messager des hommages de la cour de
-Charles IX. C'est lui qui avait apporté à la reine les mélodieux regrets
-de Ronsard, du poëte olympien.
-
- Le jour que vostre voile aux vents se recourba,
- Et de nos yeux pleurans les vostres desroba,
- Ce jour, la mesme voile emporta loin de France
- Les Muses qui souloient y faire demeurance,
- Quand l'heureuse fortune icy vous arrestoit,
- Et le sceptre françois entre vos mains estoit.
- Depuis, nostre Parnasse est devenu stérile;
- Sa source maintenant d'une bourbe distille,
- Son laurier est séché, son lierre est détruit,
- Et sa croupe jumelle est ceincte d'une nuict.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Quand cet yvoire blanc qui enfle votre sein,
- Quand vostre longue, gresle et délicate main,
- Quand vostre belle taille et vostre beau corsage
- Qui ressemble au pourtraict d'une céleste image;
- Quand vos sages propos, quand vostre douce voix
- Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois,
- Las! ne sont plus icy; quand tant de beautez rares
- Dont les graces des cieux ne vous furent avares,
- Abandonnant la France, ont d'un autre costé
- L'agréable sujet de nos vers emporté;
- Comment pourraient chanter les bouches des poëtes,
- Quand par vostre départ les Muses sont muettes?
- Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps:
- Les roses et les lys ne règnent qu'un printemps.
- Ainsi vostre beauté, seulement apparüe
- Quinze ans en nostre France, est soudain disparüe,
- Comme on voit d'un esclair s'évanouir le trait,
- Et d'elle n'a laissé sinon que le regret,
- Sinon le desplaisir qui me remet sans cesse
- Au cœur le souvenir d'une telle princesse.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- J'envoiray mes pensers qui volent comme oiseaux;
- Par eux je revoiray sans danger à toute heure
- Cette belle princesse et sa belle demeure:
- Et là pour tout jamais je voudray séjourner,
- Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- La nature a toujours dedans la mer lointaine,
- Par les bois, par les rocs, sous les monceaux d'areine,
- Fait naistre les beautez, et n'a point à nos yeux
- Ny à nous fait présent de ses dons précieux:
- Les perles, les rubis sont enfants des rivages,
- Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages.
-
- Ainsi Dieu, qui a soin de vostre royauté,
- A fait (miracle grand!) naistre votre beauté
- Sur le bord estranger, comme chose laissée
- Non pour les yeux de l'homme, ainçois pour la pensée.
-
-Marie, en retour de ces beaux vers, envoyait d'Holyrood au poëte un
-magnifique buffet de vaisselle d'argent, du prix de deux mille écus,
-avec cette inscription: «A Ronsard, l'Apollo françois.»
-
-Chastelard était l'intermédiaire.
-
-A la fin, il s'était établi à Édimbourg, où il résidait comme
-l'ambassadeur des amours du maréchal Damville. Il rendait les lettres de
-son maître, et lui renvoyait celles de la reine. Peu à peu, Chastelard
-s'enhardit et parla pour lui. Marie l'écouta en souriant et
-l'encouragea. Chastelard lui adressa des vers qui, sous une harmonie
-banale, recelaient une invincible passion.
-
- . . . . . . . . . . . . . .
- O déesse...
-
- Ces buissons et ces arbres
- Qui sont entour de moy,
- Ces rochers et ces marbres,
- Sçavent bien mon émoy;
-
- Bref, rien de la nature
- N'ignore ma blessure,
- Fors seulement
- Toi qui prends nourriture
- En mon cruel tourment.
-
- Mais s'il t'est agréable
- De me voir misérable
- En tourment tel;
- Mon malheur déplorable
- Soyt sur moy immortel!
-
-Marie répondit à ces vers. Elle embrasa les sens, elle exalta
-l'imagination du pauvre jeune gentilhomme. Elle lui donna la fièvre et
-le délire. Chastelard, éperdu, décidé à tout, se cacha sous le lit de la
-reine, dont les dames le découvrirent. Marie, plus amusée qu'irritée,
-pardonna à Chastelard et le congédia. Il ne tarda pas à reparaître, et
-Marie recommença ses jeux. Elle l'enflamma de nouveau, et le fascina si
-bien, que Chastelard se glissa dans le cabinet de toilette, et de là
-encore sous le lit de la reine à Burnt-Island. Trahi une seconde fois
-par les femmes de Marie, il ne trouva plus qu'indifférence et abandon
-dans cette princesse.
-
-La reine qui, lorsqu'elle aimait, était si téméraire avec l'opinion
-publique, fut timide, lâche même en cette circonstance. Elle s'épouvanta
-des calomnies répandues et prêchées contre elle jusque dans les temples
-par les ministres protestants. Elle leur concéda comme gage de sa vertu
-cette tête dévouée. Elle résista à toutes les instances qui lui furent
-adressées. Revenue à Holyrood, elle refusa de commuer la peine de mort
-prononcée contre Chastelard par des juges fanatiques, et elle ordonna
-d'effacer ces deux petits vers gravés par une main inconnue sur un des
-lambris de sa chambre:
-
- Sur front de roy
- Que pardon soit!
-
-J'ai retrouvé au mur du vieux palais, sous la rouille de trois siècles,
-la trace de ce généreux conseil; Marie dut la retrouver bien souvent
-dans sa conscience.
-
-Chastelard avait été conduit à la Tolbooth. Il avait des amis. L'un
-d'eux, Erskine, cousin du capitaine des gardes de la reine, lia
-connaissance avec le geôlier, et essaya de l'enivrer pour sauver
-Chastelard. Mais le geôlier, qui était un rigide presbytérien, déjoua ce
-plan d'Erskine. Il veilla jour et nuit sur son prisonnier, qu'il garda
-soigneusement pour le bourreau.
-
-On voudrait croire que la reine ne fut pas étrangère à cette tentative
-d'évasion. La parenté d'Erskine avec le capitaine des gardes est, à
-défaut de preuves, un indice favorable à Marie.
-
-Dans les grands moments où sa figure perdait son expression habituelle
-de frivolité, Chastelard ressemblait beaucoup au chevalier Bayard. En
-sortant de la prison, il le rappelait par ses traits, par sa taille et
-par son intrépidité. «Si je ne suis pas sans reproche comme mon aïeul,
-dit-il, comme lui, du moins, je suis sans peur.»
-
-Il monta sur l'échafaud avec la même bravoure que que s'il eût marché à
-l'ennemi. Il ne voulut ni ministre ni confesseur, et récita, pour toute
-prière, l'ode de Ronsard sur la mort. Avant de livrer son cou à la
-corde, il se recueillit un instant, puis il plongea ses regards et les
-fixa dans la direction du château d'Holyrood, en s'écriant: «Adieu, toi,
-si belle et si cruelle, qui me tues et que je ne puis cesser d'aimer!»
-
-Telles furent les dernières paroles de Chastelard; son âme sembla
-s'exhaler avec elles. Précipité par l'exécuteur, ce jeune homme si plein
-de vie ne fut bientôt qu'un froid cadavre. Suspendu au chanvre des
-criminels, il fut exposé tout un jour à la curieuse férocité du peuple,
-doublement heureux du supplice d'un Français et d'un papiste.
-
-Marie n'apprit pas cette exécution sans une émotion profonde, et l'on
-observa qu'elle descendait plus fréquemment dans son parc.
-
-Le parc d'Holyrood était alors une des passions de la reine. Elle y
-trompait son ennui, et s'efforçait d'y donner le change à ses chagrins.
-Il fallait qu'elle fût malade pour ne pas se promener à travers ces
-lieux charmants que son père et ses ancêtres avaient plantés de si beaux
-arbres, qu'elle avait elle-même ornés de fleurs, de fontaines, et
-peuplés d'animaux innombrables.
-
-Le parc d'Holyrood se réduit maintenant à un triste parterre fermé d'une
-grille. C'est là que Charles X déchu se réfugiait, au moindre rayon, le
-long de l'allée sinueuse qui entoure la chapelle, comme si, repoussé de
-ce palais par les tragiques souvenirs de Marie Stuart et par sa propre
-infortune, il eût aimé à prier Celui qui allége les fardeaux les plus
-lourds près du sanctuaire en ruines où sans doute il goûtait les
-meilleures consolations de son exil. Tel est l'enclos d'aujourd'hui;
-mais hors de cet étroit espace, le parc d'Holyrood s'étendait, sous
-Marie Stuart, d'horizon en horizon jusqu'au sable fin de la mer.
-
-Ce parc de délices, où la Sulamite du seizième siècle exhala dans toutes
-les ivresses son cantique des cantiques, est bien changé aujourd'hui. La
-vipère rampe, la ronce pousse, la bruyère croît au-dessus d'un gazon
-blême entre quelques maisons isolées blanchissant çà et là dans un
-désert.
-
-Hélas! tout est morne et stérile, mais tout était vivant, animé, à
-travers ces jardins où cependant Marie Stuart se souvenait de la France
-en soupirant.
-
-Ce parc admirable qui partait du palais, et dont la limite était le
-Forth, avait été tracé avec un art infini. Des bois de sapins, de chênes
-et de peupliers s'y élevaient dans la brume; des saules s'y courbaient
-sur les canaux, au milieu de fraîches pelouses foulées sous les pas de
-la politique, de l'amour et de l'ambition. Des troupeaux de daims y
-couraient en liberté, et des nuées de mouettes s'y abattaient près du
-rivage. La reine avait toujours aimé les animaux. Ils avaient été son
-amusement dans son enfance, à Inch-Mahome; ils furent son plaisir, son
-luxe dans sa puissance; et, plus tard, on les verra devenir une société,
-une famille pour elle dans ses prisons d'Angleterre.
-
-Marie s'oubliait souvent des heures entières dans des promenades où son
-imagination de poëte secouait sur elle des songes plus riants que les
-réalités, et où, parmi les cerfs et les alcyons, elle se plaisait à
-rêver de sa première patrie, meilleure que la seconde. Les courtisans
-n'avaient pas manqué de s'apercevoir que lorsqu'elle rentrait au palais
-elle était de plus facile humeur. C'était le moment où elle accordait le
-plus volontiers les grâces qu'on avait à lui demander.
-
-Au milieu de ses embarras d'affaires, de ses plaisirs, de ses triomphes,
-de ses remords de femme et de reine, une douleur plus amère que
-l'exécution de Chastelard atteignit Marie. Ce fut la mort de son oncle,
-le duc François de Guise.
-
-Le jour où elle reçut cette nouvelle funèbre, elle n'était pas
-descendue, selon sa coutume, dans ses jardins. Elle était dans sa
-chambre lorsqu'on l'avertit de l'arrivée de Raullet. C'était l'un de ses
-secrétaires et de ses messagers de confiance. Il revenait de Paris. Elle
-ordonna qu'on l'introduisît sans retard. Il était vêtu en grand deuil.
-Il s'inclina devant Marie et lui remit en silence un pli aux armes de
-Lorraine. Marie l'ouvrit. C'était une lettre de la duchesse de Guise qui
-lui annonçait l'assassinat du duc, son mari. Aux premières lignes, la
-reine pâlit, puis s'écria avec un sanglot: «Monsieur mon oncle mort! Ah!
-Jésus, Jésus!» Et fondant en larmes, elle se retira dans l'un des
-cabinets qui attiennent encore à sa chambre. Là on l'entendit gémir et
-pleurer avec angoisse. Ces premiers transports passés, elle reparut et
-voulut savoir jusqu'aux moindres circonstances de l'attentat.
-
-Raullet les lui raconta. Il lui apprit comment Poltrot avait été
-présenté à M. de Soubise, gouverneur de Lyon pour les huguenots; comment
-M. de Soubise avait dépêché ce fanatique à M. l'amiral, qui lui avait
-donné de l'or, des encouragements, et qui l'employait en qualité d'agent
-secret dans l'armée catholique. «M. de Soubise me mande, lui avait dit
-Coligny, que vous avez bonne envie de servir la religion. Allez devant
-Orléans et servez-la bien.»
-
-Ces mots n'étaient probablement qu'une recommandation d'espionnage; mais
-Poltrot les interpréta sanguinairement.
-
-Le vrai nom de cet aventurier était Jean de Méré. C'était un gentilhomme
-de l'Angoumois. Il vint au camp royal. Il avait longtemps vécu dans les
-Asturies, dont il avait contracté l'accent. Sa belle taille, son teint
-basané, sa réserve, sa gravité, tout son extérieur d'Espagnol plut à M.
-de Guise. Poltrot lui insinua qu'il désirait abjurer la religion
-protestante. M. de Guise applaudit à ce projet, et, sans presser
-autrement Poltrot que par ses courtoisies, ne négligea aucune occasion
-de le distinguer. Il l'invitait souvent à sa table, lui adressait la
-parole avec bonté, et lui permettait de l'accompagner à la promenade ou
-aux remparts. Poltrot se montrait reconnaissant et semblait s'être
-dévoué au duc. Il épiait le moment favorable. Tous les jours, M. de
-Guise traversait le Loiret dans un petit bateau afin de visiter les
-ouvrages du siége. Le 18 février (1563), Poltrot le vit partir seul avec
-M. de Rostaing. Il monta lui-même à cheval et alla attendre sa victime
-en un carrefour du bois par où M. de Guise devait revenir. Poltrot
-descendit de son cheval et l'attacha à un arbre dans l'épaisseur des
-taillis, puis, se cachant, il se mit à guetter sa proie. Le temps
-s'écoulait. L'agitation du meurtrier croissait de minute en minute, et
-son courage chancelait. Il pria Dieu de le réconforter; il pria Dieu
-pour l'assassinat, comme on le prie pour la charité, tant le fanatisme
-est exécrable, sacrilége, aveugle, tant il bouleverse et confond dans la
-conscience toutes les notions du crime et de la vertu!
-
-Cependant M. de Guise, dont les travaux si bien surveillés avançaient,
-s'en retournait content, au crépuscule, et disait par intervalles:
-«Orléans est à nous!» Il se réjouissait de ce grand siége qui allait
-ruiner l'influence des huguenots. Il avait repassé le Loiret dans son
-petit bateau et se rendait, toujours en compagnie de M. de Rostaing, au
-château de Corney où était la duchesse, à peu de distance du camp.
-Lorsqu'il approcha du carrefour, causant avec une pointe de gaieté
-française que lui donnait la certitude d'une victoire nouvelle, Poltrot,
-qui l'aperçut à travers les arbres, trembla de tous ses membres. Il eut
-un instant de défaillance et fut près de renoncer à son attentat. Mais,
-s'indignant contre lui-même, il étouffa cette faiblesse, se roidit
-contre toute pitié et arma son pistolet. M. de Guise cheminait sans
-défiance et sans cuirasse à quelques pas de son assassin, qui,
-l'ajustant du taillis où il s'était posté entre deux noyers, lui
-déchargea, presque à bout portant, dans les reins, trois balles
-empoisonnées. Le duc fléchit sur la crinière de son cheval; il essaya de
-tirer son épée, mais son bras était sans force; il ne put que se relever
-un peu et dire: «Je crois que ce n'est rien.» M. de Rostaing et quelques
-soldats survenus à la détonation, le soutenant, il eut l'incroyable
-énergie de regagner sans plainte son logis où les chirurgiens
-s'assemblèrent en toute hâte.
-
-Il embrassa tendrement la duchesse éplorée, l'exhortant à la
-résignation, racontant lui-même ce guet-apens des huguenots, et s'en
-déclarant «navré pour l'honneur de la France.» Comme le jeune prince de
-Joinville s'était emparé de la main de son père et la pressait contre
-ses lèvres, le duc baisa les cheveux blonds de son fils, en disant:
-«Dieu te fasse la grâce, mon enfant, de devenir homme de bien!»
-
-Les chirurgiens donnèrent quelque espérance. Le 22, ils firent une
-incision à la blessure et la sondèrent. La fièvre était ardente. Le
-cardinal de Guise ayant engagé avec toutes sortes de ménagements
-l'illustre malade à recourir aux sacrements de l'Église: «Ah! dit le
-duc, souriant et serein, vous me faytes un tour de frère de me pousser
-au salut où j'aspire. Je ne vous en affectionne que plus grandement.» Le
-duc alors se confessa à l'évêque de Riez, le confident et le narrateur
-des derniers sentiments et des dernières paroles de ce héros.
-
-La fièvre redoubla dans la nuit du 23. M. de Guise ne conservant plus
-d'illusion, sentant sa fin prochaine, appela près de son lit la duchesse
-et le prince de Joinville, son fils aîné.
-
-«Ma chère compagne, dit-il à la duchesse désolée, je vous ay tousjours
-aimée et estimée. Je ne veux pas nier que les conseils et fragilitez de
-la jeunesse ne m'ayent conduit quelquefois à chose dont vous avez pu
-estre offensée: je vous prie me le pardonner. Depuis les trois dernières
-années, vous sçavez bien avec quel respect j'ay conversé avec vous, vous
-ostant toutes occasions de recevoir le moindre mescontentement du monde.
-Je vous laisse de mes biens la part que vous en voudrez prendre; je vous
-laisse les enfants que Dieu nous a donnez... Je vous prie que vous leur
-soyez toujours bonne mère.»
-
-«Mon fils,» reprit-il en regardant le prince de Joinville, qui mêlait
-ses sanglots à ceux de la duchesse, «tu as ouy ce que j'ai dit à ta
-mère. Aye, mon mignon, mon amy, l'amour et crainte de Dieu
-principalement devant tes yeux et dedans ton cœur; chemine selon ses
-voies par le sentier droict, abandonnant l'oblique qui conduit à
-perdition. Ne te laisse aulcunement attirer aux compagnies vicieuses. Ne
-cherche aucun advancement par voies mauvaises, comme par une vaillantise
-de court ou une faveur de femmes. Attends les honneurs de la libéralité
-de ton prince par tes services et labeurs, et ne désire les grandes
-charges, car elles sont trop difficiles à exercer; mais en celles où
-Dieu t'appellera, emploie entièrement ton pouvoir et ta vie pour t'en
-acquitter selon ton devoir, au contentement de Dieu et de ton roy. Si la
-bonté de la royne te fait participer en quelqu'un de mes estats,
-n'estime point que ce soit pour tes mérites, mais seulement à cause de
-moy et de mes laborieux services. Et regarde de t'y porter avec
-modération. Quelque bien qu'il te puisse advenir, garde-toi d'y mettre
-ta confiance; car ce monde est trompeur et n'y peut estre asseurance
-aucune, ce que tu vois clairement en moy-même. Or, mon cher fils, je te
-recommande ta mère; que tu l'honores et la serves ainsi que Dieu et
-nature te le commandent. Que tu aimes tes frères comme tes enfants. Que
-tu gardes l'union avec eux, car c'est le nœud de ta force, et je prie
-mon Dieu qu'il te donne sa bénédiction comme je te donne présentement la
-mienne.»
-
-Nommant ensuite ses parents présents et absents; son frère, le cardinal
-de Lorraine, qui était au concile de Trente; sa nièce, la reine
-d'Écosse, qui était à Édimbourg; il leur recommanda à tous sa femme et
-ses enfants. Il les recommanda aussi à la reine Catherine, qu'il engagea
-vivement à conclure une bonne paix. «Qui ne desire point la paix,
-dit-il, n'est point homme sage, ni amateur du service du roy. Et honni
-soit à qui ne la veut!» La guerre qu'il avait tant voulue lui-même, il
-ne la voulait plus aux approches de la mort, à cette subite lumière du
-sépulcre.
-
-Le duc dit adieu à tous ses serviteurs, «les invitant à estre attachez
-aux siens comme ils l'avoient esté à lui-mesme.»
-
-Il adjura les gentilshommes présents, tous ses amis les plus privés de
-se ramentevoir la duchesse et ses fils et sa fille. Il s'excusa du
-malheur de Vassy, alléguant qu'il avait tenté de réprimer ceux qui
-étaient avec lui, mais vainement. «Si j'ay été contraint, dit-il encore,
-à des sévérités comme en Lombardie, où j'ay fait pendre des soldats qui
-avaient décroché du lard à la cheminée du paysan, ou qui avaient volé
-dans les fermes soit un pain, soit une poule; je ne prétends pas,
-messieurs, justifier complétement ces rigueurs nécessaires à la
-discipline et pourtant désagréables à Dieu.»
-
-M. de Guise défendit à chacun et à tous de le venger. Il cita les
-paroles qu'il avait adressées pendant le siége de Rouen à un gentilhomme
-manceau qui avait tenté de l'assassiner, et qu'il avait fait conduire
-sain et sauf hors du camp. «Voyez, lui avait-il dit, la différence entre
-vostre religion mauvaise et la mienne; la vostre vous a conseillé de
-m'assassiner, et la mienne m'ordonne de vous pardonner.» Lui qui avait
-pardonné ce premier crime voulait voir Poltrot pour l'encourager à se
-repentir, à embrasser la vraie foi, et pour lui pardonner aussi. On
-éluda son désir et les belles paroles du siége de Rouen. M. de Guise les
-répéta devant ceux qui l'entouraient, et il s'en appuya pour demander la
-grâce de son meurtrier, s'autorisant de sa clémence passée pour une
-clémence plus grande. On promit tout et on ne tint rien. On trompa cet
-élan de M. de Guise, mais il fut entier dans son cœur.
-
-Le 24, un mercredi des Cendres, le duc, toujours plus mal, dicta son
-testament, et mit ordre à toutes ses affaires. Il entendit la messe dans
-sa chambre et communia saintement. Comme la faiblesse croissait par
-l'effort de cette dernière cérémonie, on lui offrit quelques aliments;
-mais il les repoussa, et dit: «Ostez, ostez, car j'ai pris la manne du
-ciel, par laquelle je me sens si consolé, qu'il m'est advis que je suis
-desja en paradis. Ce corps n'a plus nécessité de nourriture.»
-
-Un dernier trait marqua et illustra la sublime agonie de M. de Guise.
-Elle dura six jours. Les médecins ordinaires étaient insuffisants. On
-proposa au malade M. de Saint-Just, qui, dans la conviction des esprits
-les plus éclairés du temps, avait le pouvoir de guérir en appliquant au
-mal certains appareils et certaines paroles cabalistiques. «Non,
-répondit le duc de Guise. Je ne doute pas de sa science, mais sa science
-est diabolique. Plutost que d'estre sauvé par un sortilége, je préfère
-mourir droictement comme j'ai vécu. Dieu est le maistre: qu'il soit fait
-selon sa volonté!»
-
-Le duc finit ainsi sa grande vie par une plus grande mort; il amnistia
-son assassin, et le désir de la guérison, dans les moments suprêmes,
-n'altéra ni la délicatesse ni l'intrépidité de sa conscience. Il ne se
-démentit pas un instant au bord de la tombe. Il contempla l'éternité
-sans vertige, et son dernier soupir fut un acte de foi, comme son
-dernier vœu avait été un acte de clémence.
-
-L'assassin, après son crime, se dérobant dans l'ombre, s'était dirigé
-vers le recoin où son cheval était attaché à un arbre. Il dégagea la
-bride, et, sautant en selle, il prit la première route qu'il rencontra
-avec un effroi qui redoublait à tous les bruits. Il enfonçait l'éperon
-dans les flancs du pauvre animal, qui courait d'une course désespérée.
-Poltrot, il l'avoua depuis, accablé sous l'énormité de son forfait,
-insensé de terreur et de remords, se sentait chassé par un fouet
-invisible. Son imagination troublée l'emportait dans l'espace plus vite
-encore que sa monture. Il erra ainsi pendant douze heures. Le lendemain
-matin, le cheval et le cavalier ruisselaient de sueur et d'écume.
-Poltrot avait fait un tour immense pendant la nuit. Son corps s'était
-égaré dans les labyrinthes du bois, et son âme dans les horreurs de sa
-conscience. Il n'y avait plus d'issue pour lui nulle part. Hors de tout
-sentier, il avait tourné sur lui-même dans un tourbillon de ténèbres,
-comme une roue folle dans un cercle infernal.
-
-La justice divine précédait la justice humaine.
-
-Le meurtrier croyait être bien loin du théâtre de son attentat, et il
-était devant une petite ferme à quelques toises du lieu où l'assassinat
-avait été commis. Il poussa son cheval à l'écurie, et s'endormit
-lui-même dans la grange. C'est là qu'il fut réveillé et arrêté. Le
-Seurre, principal secrétaire du duc de Guise, fit conduire le coupable
-en prison. Poltrot révéla tout. Il compromit plusieurs chefs huguenots,
-et même l'amiral. Il fut mené à la reine mère, qui l'interrogea et qui
-le livra à la colère de Paris. Le peuple de Paris s'était soulevé comme
-l'Océan dans la tempête, et il avait jeté un immense et long cri de
-fureur à cette nouvelle: _Le duc de Guise a été assassiné._ Son amour
-pour le duc était la mesure de sa haine contre le meurtrier.
-
-L'exécution de Poltrot devint une fête. Conduit à la place de Grève, et
-descendu de son tombereau, il fut lié par les deux bras, puis par les
-deux jambes à quatre poulains sauvages qui arrachèrent cette vie odieuse
-en hennissant, au milieu des applaudissements barbares de la foule. Il
-eut ensuite la tête tranchée. Cette tête sanglante, le bourreau l'arbora
-au bout d'une pique sous l'horloge de l'hôtel de ville. Il brûla le
-tronc du corps sur un bûcher fumant, et les quatre membres, il les
-exposa aux quatre principales portes de la cité implacable. Ce supplice
-fut horrible, mais il dura trop peu au gré des Parisiens. Ils auraient
-souhaité que le meurtrier eût mille vies pour les lui ôter toutes en
-expiation de son crime. Le peuple est facilement féroce, si l'on touche
-à son idole. Alors sa vengeance prend les proportions de son
-enthousiasme. Cette fois, l'idole était un grand homme qui personnifiait
-en lui le plus terrible de tous les fanatismes, le fanatisme religieux.
-
-Le cardinal de Lorraine, en apprenant à Trente la fatale nouvelle, tomba
-à deux genoux pleurant et criant: «Seigneur! vous renversez le frère
-innocent et vous épargnez le coupable.»
-
-Il écrivit à Antoinette de Bourbon une lettre où il exaltait le martyre
-du duc de Guise qui rejaillissait sur toute leur maison, et
-principalement sur elle, leur mère vénérée. «Je vous dy, madame, que
-jamais Dieu n'honora tant mère, ne fit plus pour autre sienne créature
-(j'excepte toujours sa glorieuse mère) qu'il a faict pour vous.»
-
-Marie Stuart se fit redire par Raullet tous les détails de cette mort,
-qui consterna l'Europe et qui désespéra la famille des Guise. Elle se
-rappela les caresses, les soins, les bontés de ce grand homme qui lui
-avait servi de père, et qu'elle avait passé sa jeunesse à aimer et à
-admirer.
-
-«Madame, écrivait-elle deux mois plus tard à Catherine de Médicis, la
-démonstration qu'il vous a pleu me faire en despeschant du Croc pour me
-consoler de la perte si grande de feu monsieur le duc de Guise, mon
-oncle, me rend plus obligée à vostre service qu'auqune autre qu'eussiez
-su faire en ma faveur... m'asseurant que, comme aviez été constante à
-conserver les enfants d'un bon serviteur en ses estatz (dignités),
-contre tous ceulz qui ont essayé vous en détourner, aussi ne vous
-laisserés vous jamays persuader de pardonner contre équité à ceulz qui
-ont offensé Dieu, leur roy et leur république en les privant d'une si
-digne personne, et aportant un si mauvais exemple que de tuer par
-derrière celui qu'ils n'eussent osé attaquer en face...»
-
-Qui fut jamais, en effet, plus digne d'être regretté que ce généreux
-capitaine, le héros des gentilshommes, des prêtres, du peuple; le plus
-instinctif des hommes d'État, très-supérieur pour la justesse, la
-vigueur, la décision, à son frère le cardinal et à toutes les
-intelligences du conseil; le premier des chefs catholiques en bravoure,
-en gaieté martiale et en illuminations rapides? Malgré son coup d'œil
-d'aigle, le maréchal de Brissac n'était que l'ombre du duc de Guise. Il
-n'en avait pas les belles parties politiques, ni cet art de manier les
-masses et de diriger l'opinion, ni ce don d'éveiller l'enthousiasme, qui
-semblaient si naturels à la maison de Lorraine. M. de Guise
-accomplissait toutes choses de faction ou de guerre avec facilité. Il
-avait le génie organisateur, l'inspiration prompte, la douceur mâle,
-l'éloquence simple et vive. Sa religion miséricordieuse était une
-grandeur de plus.
-
-L'ascendant de M. de Guise était irrésistible. Sa parole était une
-force, une évidence. Il laissait discourir les autres d'abord, puis il
-répondait aux objections les plus captieuses, dégageait les solutions
-vraies, et, par je ne sais quel accent héroïque, il électrisait ses
-auditeurs. Dans les conjonctures pressantes, il exprimait son avis en
-phrases brèves comme le commandement. Quand il avait parlé, si l'on en
-croit les récits contemporains, personne n'osait le contredire, non que
-l'on redoutât son ressentiment ou sa puissance, mais il avait le secret
-de persuader, et les plus fiers s'inclinaient devant son étoile.
-
-Les étrangers le vénéraient, la France l'admirait, sa famille l'aimait
-avec passion. Il était profondément attaché à la jeune reine Marie
-Stuart. Il avait pour elle des complaisances charmantes, une
-prédilection tendre, un goût de cœur. Il se plaisait à la recevoir dans
-sa belle demeure de Meudon, où, selon le témoignage de Marie, il avait
-plus de souci d'elle que de ses propres enfants. Il l'accompagnait à
-cheval dans la forêt, il l'initiait à la chasse des faucons, il lui
-racontait ses faits de guerre, il la gâtait en toute rencontre et se
-délassait à jouer avec elle, qu'il trouvait toujours prête, toujours
-souriante. S'il avait eu une perle de six millions de sesterces, il la
-lui aurait donnée comme le vainqueur de Pharsale à Servilie.
-
-Marie était pleine de reconnaissance et de sollicitude pour le duc de
-Guise. Elle s'inquiétait de ses périls. Même en Écosse (1562) elle
-suppliait Élisabeth, dans une lettre éloquente, de soutenir, par
-l'ambassadeur d'Angleterre, le duc de Guise mandé à la cour de France.
-Pressentant quelque piége sanglant, elle offrait en retour toute bonne
-volonté, si le cabinet britannique consentait à servir monsieur son
-oncle, «pour le connoistre si homme de bien qu'il est, et m'appartenant
-de si près,» dit-elle.
-
-Hélas! Marie Stuart avait raison de trembler pour le duc de Guise. Elle
-l'adorait vivant, elle le pleura mort, et sa douleur ne fut pas d'une
-nièce, mais d'une fille.
-
-
-
-
-LIVRE V.
-
-David Riccio.--La reine l'attache à son service.--Portrait de
-Riccio.--Il devient un favori et un ministre.--Mécontentement des
-seigneurs écossais.--Empressement des princes à demander la main de
-Marie Stuart.--La comtesse de Lennox.--Darnley.--Amour de la
-reine.--Passion de Darnley.--Son portrait.--Difficultés du
-mariage.--L'Écosse repousse Darnley comme catholique.--Randolph,
-ambassadeur d'Élisabeth, artisan de troubles.--Marie envoie Jacques
-Melvil à la reine d'Angleterre.--Séjour de Melvil à Londres.--Portrait
-d'Élisabeth.--Marie Stuart s'adresse à Knox.--Déception de la
-reine.--Opposition du réformateur.--L'Écosse proteste.--Plusieurs lords
-influents, Murray en tête, tentent d'enlever Darnley et d'arrêter
-Marie.--Célébration du mariage.--Caricatures.--Politique
-d'Élisabeth.--Particularités sur la reine d'Angleterre.--Le XVIe
-siècle.--Philippe II.--Riccio, d'abord uni à Darnley, lui inspire une
-violente jalousie.--Les seigneurs presbytériens exploitent la haine du
-roi.--Conspiration contre le favori italien.--Sa mort.--La reine
-prisonnière.--Sa réconciliation avec Darnley.--Sa fuite à Dunbar.--Elle
-revient à la tête d'une petite armée à Édimbourg.--Les conspirateurs se
-dispersent.--Plusieurs sont punis.--Honneurs rendus à Riccio.--Chapelle
-d'Holyrood.
-
-
-Marie Stuart, depuis son retour en Écosse, était assaillie d'affaires
-politiques et religieuses. Elle recherchait d'autant plus les
-distractions. Elle s'entourait de joueurs de violon, de luth et de
-flûte. Elle s'empressa d'attacher à sa personne un musicien qui avait
-chanté devant elle. Il s'appelait David Riccio. Il était de Turin. Son
-père, maître de chapelle, lui avait donné des leçons de son art. Riccio
-s'y était exercé avec succès. Il plut à l'imagination de la reine. Elle
-le demanda au marquis de Morette, ambassadeur de Savoie, que Riccio
-avait suivi en Écosse, et dont il était le _cameriere_. Le marquis le
-céda courtoisement à la reine.
-
-Au fond, Marie était triste. Elle ne portait plus la vie légèrement. Le
-plaisir ne remplissait plus toutes ses heures. Elle regrettait la
-France, la conversation des beaux esprits, la galanterie des jeunes
-seigneurs, les fêtes chevaleresques de Saint-Germain, de Chambord, de
-Fontainebleau et du Louvre. Holyrood lui semblait l'image de sa
-destinée. Elle le trouvait sinistre malgré tous les enchantements du
-palais et du parc, des jardins et des prairies, où les biches et les
-oiseaux de mer buvaient au courant des sources. Le château de ses
-ancêtres était dominé de deux rochers sauvages. Par les courts soleils
-du Nord, ces rochers jettent une ombre froide et menaçante sur la
-demeure des Stuarts. Cette ombre avait pénétré Marie, qui sentait avec
-douleur combien tout était changé pour elle. On ne la traitait pas en
-femme et en reine, mais en pouvoir politique. Elle rencontrait sur son
-chemin des rudesses de mœurs, d'attitude et de langage qui la
-révoltaient. Sa noblesse même était barbare et n'avait ni la politesse,
-ni la culture du continent. Le mérite de Riccio fut de comprendre les
-impressions de Marie Stuart, son secret fut de lui alléger le poids des
-jours. Comment n'aurait-il pas été le favori de la reine? Elle
-s'ennuyait, il l'amusa.
-
-C'était un homme de vingt-huit ans. Sa figure, sans être belle, était
-expressive. Il avait les cheveux d'un châtain foncé, la peau brune et
-cuivrée, le front large, bombé et mat, le nez vivant et dilaté, les
-dents admirables, les yeux vifs et perçants sous des sourcils touffus
-qui accentuaient dans ses traits mâles une énergie qui manquait à son
-âme. Son abord était communicatif et rusé. Son regard était d'un
-artiste, son sourire d'un diplomate; son intarissable esprit était
-d'autant plus séduisant qu'il se colorait, dans sa mobilité, de toutes
-les lueurs de la fantaisie. Un chaud rayon de soleil italien ruisselait
-de ce visage méditatif comme celui d'un Écossais ou d'un Anglais.
-C'étaient sous l'éclat du Midi les plis déliés de la réserve et de la
-prudence du Nord. Son malheur était de ne pas porter la tête en
-gentilhomme, et de l'incliner trop bas au dédain ou à l'injure. Les
-efforts de sa volonté ne purent jamais dompter la nature, qui se
-troublait et défaillait en lui devant le péril. D'un homme rien ne lui
-faisait défaut que le courage, et encore en avait-il le masque. Sa
-physionomie virile était d'un héros; mais quoique Piémontais d'origine,
-il avait quelque chose du lazzarone dans le cœur. Doué du reste de tous
-les talents, excellent mime, souple, insinuant, habile, né pour
-l'intrigue et pour les affaires, capable de charmer une femme et de
-gouverner un royaume, s'il avait eu la fermeté à un aussi haut degré que
-l'intelligence. Il s'éleva très-vite à la toute-puissance par les
-agréments de sa voix, de ses manières et de sa conduite (1561-1565). De
-joueur de luth, il devint secrétaire des dépêches françaises et premier
-ministre. C'était un caprice de la reine. Cette dictature timide et
-insolente à la fois irrita profondément les grands d'Écosse, et
-singulièrement le comte de Murray, dont l'autorité dans le conseil se
-trouvait affaiblie, presque annulée par les manéges adroits et par les
-sourdes menées de ce parvenu.
-
-Plusieurs avis sages furent donnés à Riccio. On lui conseillait de ne
-pas battre monnaie avec sa faveur, et de ménager un peu la bourse de
-ceux qui avaient des grâces à solliciter. Jacques Melvil l'engageait à
-ne pas être toujours chez la reine, ou du moins à se retirer par respect
-lorsque les lords y arrivaient. Riccio, encouragé par Marie, qui le
-préférait à toute l'Écosse, continua ses habitudes familières. Parmi les
-nobles, les plus spirituels, comme Lethington, se moquaient de ses
-assiduités; les plus violents, comme Ruthven, s'en offensaient. «J'ai eu
-ce soir chez la reine une forte tentation, disait Lindsey à
-Knox.--Laquelle? demanda le réformateur.--Celle de jeter par la fenêtre
-ce valet italien, qui n'est pas fait pour s'asseoir devant les lords,
-mais pour leur offrir l'aiguière et pour leur tenir l'étrier.--Il est
-vrai, répondit Knox; et de plus ce bouffon méridional est le
-pensionnaire du pape et le suppôt de Satan.»
-
-Ce favoritisme dura plus de trois années.
-
-Cependant la beauté de Marie Stuart attirait sur elle les regards de
-l'Europe entière. Les plus grands princes aspiraient à sa main. Le
-cardinal de Lorraine traitait avec eux du mariage de sa nièce. Le prince
-de Condé, le duc d'Anjou, le duc de Ferrare, un archiduc, fils de
-Ferdinand Ier, briguaient l'honneur de l'épouser. Le cardinal Granvelle
-et la duchesse d'Arschot travaillaient, par leurs négociations, à lever
-les obstacles qui auraient pu s'opposer à l'union de la reine d'Écosse
-avec don Carlos d'Espagne.
-
-Le monde était en suspens.
-
-Marie alors savourait toutes les décevantes illusions: la jeunesse, la
-flatterie, l'empire, les brûlants désirs, la musique, la poésie.
-
-Voici des vers que j'ai lus à Édimbourg, copiés par elle-même (mai
-1564), avec ce titre:
-
-
-ODES DE IOACHIM DU BELLAY.
-
-EXCELLENT POETE.
-
-
-I. ODE.
-
- . . . . . . . . . . . . . .
- Amour, gouverneur des villes,
- Loix civiles
- Et juste police ordonne.
- Et l'heur de paix qu'on va tant
- Souhaitant,
- C'est luy seul qui le nous donne.
-
- Les richesses de Cérès,
- Les forests,
- Les seps, les plantes et fleurs,
- Prennent d'amour origine,
- Goust, racine,
- Vertu, formes et couleurs.
-
- Par luy tout genre d'oiseaux
- Sur les eaux
- Et par les bois s'entretient:
- Tout animal de servage
- Et sauvage
- De luy son essence tient.
-
- Par ce petit dieu puissant
- Délaissant
- Le doux giron de la mère,
- La vierge femme se treuve
- Et fait preuve
- De la flamme douce amère.
-
- . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . .
- Bien adorer nous devons
- Dessus son autel sacré,
- Sçachant gré
- A luy, de quoy nous vivons.
-
- La jeunesse (hélas!) nous fuit,
- Et la suit
- Le froid aage languissant:
- Adonques sont inutiles
- Les scintilles
- Du feu d'amour périssant.
-
-
-II. ODE.
-
- Le flambeau dont les chaleurs
- Ardent l'antique froidure,
- De mille sortes de fleurs
- Repeint la jeune verdure:
-
- Et le dieu, qui mes désirs
- Brusle d'une saincte flamme,
- Mille sortes de plaisirs
- Replante dedans mon ame.
-
- Tout ce que l'hyver s'est veu
- Morne, transi, froid et blesme,
- Sent maintenant ce doulx feu,
- Et moy je suis le feu mesme.
-
- Des fleuves les pieds glissants
- Frappent leurs plus hautes rives,
- Et les sommets verdissants
- Rehaulsent leurs testes vives.
-
- Des-ia les seps tournoyants
- Autour des branches verdoyent,
- Ja les verts sillons ployants
- Par les campaignes ondoyent.
-
- Bacchus, Priape et Cérès,
- Palès, Vertumne et Pomone,
- Et chaque dieu des forests,
- Se prépare une couronne.
-
- . . . . . . . . . . . . .
-
-Ces vers de du Bellay, écrits avec soin par Marie Stuart sur un
-parchemin à tranches d'or, témoignent en quelque sorte du cours de ses
-pensées à cette époque.
-
-Elle songeait à se marier. Riccio n'était pour elle qu'un favori déjà
-ancien, un complaisant, un serviteur.
-
-Ce ne fut ni la politique, ni l'ambition, qui la décida dans le choix
-d'un époux; ce fut l'amour.
-
-Le comte de Lennox avait été proscrit et ses biens confisqués. Il vivait
-retiré en Angleterre avec sa famille. La comtesse, sa femme, ne
-partageait pas sa sombre résignation. Elle se flattait de changer la
-fortune; et quand elle regardait Darnley, son fils, elle osait penser à
-faire un roi de ce charmant exilé. Obsédée de ses desseins, elle échappa
-à la surveillance réelle ou feinte dont l'entouraient les agents
-d'Élisabeth, et elle pénétra en Écosse. Elle se rendit à Édimbourg, fut
-reçue à Holyrood par la reine, s'insinua dans son esprit, et obtint la
-grâce du comte de Lennox. Marie convoqua un parlement où le comte de
-Lethington, secrétaire d'État, parla au nom de sa souveraine:
-
-«Milords et autres, ici assemblés, bien que, par les choses qu'il a plu
-à Sa Majesté de vous déclarer très-gracieusement de sa propre bouche,
-vous soyez déjà suffisamment informés du sujet de cette assemblée,...
-cependant je me propose de vous exposer les mêmes choses, en y donnant
-un peu plus d'étendue.
-
-«On sait que, pendant la minorité de Son Altesse, on a instruit le
-procès du comte de Lennox, et prononcé contre lui une sentence de
-confiscation, pour certaines offenses qu'on l'accusait d'avoir commises.
-Ces offenses sont spécifiées dans l'acte de parlement rendu à ce sujet,
-et c'est pour ce motif qu'il est depuis si longtemps en exil et absent
-du pays de sa naissance. On a vu combien son sort est pénible par les
-requêtes qu'il a fait parvenir à Sa Majesté. Elles contiennent les
-soumissions les plus humbles et les plus convenables. Elles rendent
-témoignage de son parfait dévouement à Sa Majesté, sa princesse
-naturelle, et de son plus ferme attachement au très-humble service de
-Son Altesse, s'il plaisait à Sa Majesté d'user envers lui de clémence,
-et de le faire jouir du bénéfice de sujet. Plusieurs considérations ont
-incliné Son Altesse à écouter favorablement la requête de ce seigneur:
-l'ancienneté de sa maison, son nom, l'honneur qu'il a d'appartenir à Sa
-Majesté par les liens du sang, à cause de milady Marguerite, tante de
-Son Altesse, ainsi que d'autres motifs déterminants... De plus, Sa
-Majesté est portée, par la bonté de son naturel, à avoir compassion des
-maisons qui tombent en décadence, et elle aime beaucoup mieux, ainsi que
-nous l'avons entendu de sa propre bouche, favoriser et l'élévation et le
-soutien des anciennes maisons, que de devenir l'instrument de la ruine
-et du renversement des bonnes races.
-
-«C'est pour travailler à cette affaire qu'il a plu à Sa Majesté
-d'assembler aujourd'hui, vous, milords et messieurs, les trois états de
-son royaume.»
-
-Le parlement déféra aux désirs de la reine (décembre 1564). Il abolit
-l'acte de confiscation contre Lennox, et le comte réhabilité rentra dans
-les biens et dans les dignités de ses ancêtres. Marie appela près d'elle
-cette famille proscrite qui était la sienne, sans oublier Darnley, dont
-la comtesse lui avait si souvent parlé.
-
-Darnley se hâta de venir. Il joignit la reine à Wemys-Castle (16 février
-1565). Dès qu'elle le vit, elle l'aima. Éprise de sa bonne mine et de
-ses empressements, elle dit à lady Seaton que c'était l'homme le plus
-beau et le plus galant qu'elle eût jamais rencontré.
-
-Le cœur de Marie fut comme frappé de la foudre. Elle ne résista pas à
-cette impression soudaine. Elle y céda avec sa facilité ordinaire. Que
-lui importaient tous les inconvénients politiques? Se satisfaire était
-son unique loi. L'impétueux instinct, l'irrésistible entraînement
-étouffèrent en elle tous ses scrupules de reine. Elle refusa les
-princes, et déclara hautement son intention d'épouser Darnley.
-
-«Elle use, écrit Paul de Foix à Catherine de Médicis, des mesmes offices
-envers le fils du comte de Lenos (Lennox) que s'il estoit son mary,
-ayant, durant sa maladye, veillé en sa chambre une nuict tout
-entière...»
-
-Le même ambassadeur ajoutait, dans une autre lettre:
-
-«J'entends que les privaultés de la royne s'augmentent tous les jours
-avec le comte de Rose (Darnley), et de telle façon que l'on en parle icy
-peu à son honneur.»
-
-Pour la naissance, Darnley valait un prince. Son père, le comte de
-Lennox, avait épousé lady Douglas, fille de Marguerite, la sœur aînée de
-Henri VIII. Marguerite avait été mariée d'abord à Jacques IV, roi
-d'Écosse, et ensuite au comte d'Angus, ce terrible seigneur qui, à
-l'exemple d'un de ses ancêtres, donnait aux archers anglais prisonniers
-le choix de perdre le pouce ou l'œil droit. On raconte de lui un trait
-qui peut montrer à quel point il était possédé du démon de la guerre. A
-la bataille d'Acram-Moor (1544), au moment de la charge contre les
-Anglais, le comte d'Angus voyant sortir d'un marais, près de l'abbaye de
-Melrose, une troupe de hérons, s'écria: «Où sont mes braves faucons pour
-nous battre tous à la fois, hommes et bêtes, et vaincre en même temps?»
-
-Marie Stuart était la plus proche héritière de la couronne d'Angleterre
-par son aïeule Marguerite, qui avait épousé son grand-père Jacques IV;
-après elle venait la comtesse de Lennox, fille de la même Marguerite et
-du comte d'Angus. Darnley était donc au même degré que Marie Stuart, et
-Marguerite était leur aïeule commune. Seulement Marie descendait du
-premier époux; Darnley, du second; elle d'un roi, lui d'un comte, du
-comte d'Angus.
-
-Sous des dehors aristocratiques et des apparences délicates, Darnley
-avait le tempérament le plus ardent. Il touchait à la jeunesse, il
-entrait dans cet âge heureux et terrible où la puberté fait explosion,
-où la vie atteint sa plénitude infinie, où tout l'homme est amour, où
-les désirs jaillissent du cœur comme d'un volcan, où l'imagination
-centuple ces élans furieux et ne rêve que de femmes.
-
-Darnley éprouvait cet enivrement lorsqu'il rencontra Marie Stuart. Dès
-lors il n'y eut plus qu'elle pour lui, et sa passion fut au comble.
-
-Bien qu'il ne fût pas incomparablement beau, Darnley était plus
-attrayant que François II et que la plupart des jeunes seigneurs des
-cours de France, d'Écosse et d'Angleterre.
-
-Ses cheveux fins et dorés brillaient comme un rayon du matin, et
-ombrageaient avec souplesse un front très-noble par la hauteur, mais un
-peu étroit. Son nez et son menton arrondis avaient le tour
-singulièrement mou de son caractère. Son teint était éblouissant de
-fraîcheur, et il y avait quelque chose de l'enfant dans les joues de ce
-jeune homme. Elles étaient pétries, gonflées et nourries de lait; mais
-ce n'était pas du lait des louves ni des lionnes, c'était du lait des
-génisses et des brebis. Ses yeux bleus, au-dessus desquels
-s'arrondissaient deux sourcils blonds, lançaient, à travers de longs
-cils, le feu qui brûlait son sang, et sa bouche indifférente à la
-parole, au silence, n'avait qu'une expression voluptueuse. Elle était
-altérée de la soif d'une femme, de Marie Stuart. J'insiste sur cet
-embrasement sensuel de Darnley, parce qu'il dévoile sa destinée tout
-entière, et qu'il devient par là digne de l'histoire.
-
-Darnley n'avait pas une taille moins séduisante que sa figure. Il était
-svelte comme un jeune bouleau de Perth. Élisabeth l'appelait _Yonder
-long lad_, le long garçon. Son costume ajoutait encore à sa flexibilité.
-Il portait avec une présomption impertinente et une élégance rare ses
-riches vêtements. Sa tête semblait s'élancer plus légère d'une fraise
-godronnée à petits plis d'où pendait un médaillon d'or. Ce médaillon
-renfermait un portrait de Marie qu'elle avait accordé, longtemps avant
-son mariage, à la comtesse de Lennox pour l'impatient Darnley. Le jeune
-comte avait fait graver ses armes sur la boîte du portrait, et ces armes
-étaient d'une signification prophétique. On remarquait dans ce sombre
-blason un arbre d'un triste augure: à côté du fer de lance et de la
-claymore, il y avait un if funèbre des landes d'Écosse. Mélancolique
-pressentiment! Hélas! ce jeune homme que la comtesse de Lennox donnait
-vivant à Marie Stuart, Marie Stuart devait le rendre mort à la comtesse
-de Lennox, à la mère éplorée!...
-
-Le comte de Murray, offensé déjà des restrictions que la faveur de
-Riccio apportait à son autorité dans le conseil se sentit plus menacé
-encore par l'avénement de Darnley, et «se retira, dit Paul de Foix, fort
-mal content en sa maison.» D'autres seigneurs, les Hamilton, le duc de
-Châtellerault en tête, Glencairn, Rothes, Argyll, non moins irrités que
-Murray, s'entendirent avec lui et se tinrent prêts. Ils ne voulaient ni
-ne pouvaient souffrir que la reine se passât, dans une aussi grande
-circonstance, de l'assentiment des états. L'opinion publique universelle
-fut contraire à ce mariage. Sur le continent, c'était presque une
-mésalliance; en Écosse, on se révoltait contre la pensée d'un souverain
-catholique. Or Darnley était papiste. Il avait été tenu sur les fonts
-baptismaux selon les rites dont le protestantisme écossais avait
-horreur. Le prêtre l'avait béni suivant l'ancienne formule: «Amenez,
-chers frères, au bord de la cristalline fontaine le nouveau-né. Qu'il
-navigue ici, battant l'eau sainte non de la rame, mais de la croix. Le
-lieu est petit, il est vrai, mais il est plein de la grâce.»
-
-Le peuple était indigné.
-
-Randolph écrit à Cecil: «Il y a en cette cour bien des querelles, des
-disputes et des contestations. On ne peut rien faire de mieux que de
-chercher à entretenir ce désordre et ces brouilleries. David occupe
-toujours la même place; ce qui fait mal au cœur à bien des gens,
-exaspérés de voir leur souveraine entièrement gouvernée par un drôle de
-cette espèce.»
-
-«L'obstination de Marie, ajoute ailleurs Randolph, s'accroît avec le
-courroux de ses sujets. Si les bons conseils sont méprisés, on aura
-recours à d'autres moyens plus violents. Ce ne sont pas une ou deux
-personnes du vulgaire qui parlent, c'est tout le monde. Ce mariage est
-tellement odieux à la nation, qu'elle regarde l'Écosse comme déshonorée,
-la reine comme flétrie, et le pays comme ruiné. Marie est tombée dans le
-dernier mépris. Elle se défie de tous ses nobles qui la détestent. Les
-prédicateurs s'attendent à des sentences de mort, et la plèbe, agitée
-par ses craintes, se livre au pillage, au vol et au meurtre, sans que
-justice soit jamais rendue...»
-
-Telle était la situation des esprits. Nul n'y avait plus contribué et ne
-l'a mieux décrite que Randolph, dont les curieuses lettres déposées au
-Musée Britannique étincellent de tant de verve et contiennent tant de
-révélations piquantes.
-
-En toute occasion, il ajoutait son électricité de haine aux orages que
-couvait toujours le double génie aristocratique et presbytérien de
-l'Écosse.
-
-Randolph était né pour la grande intrigue. Son cœur n'était point
-accessible à la pitié, et le rayon divin ne brilla jamais dans son
-intelligence dépravée, dans son esprit délié, aventureux, ennemi de
-l'ordre, amoureux du chaos qu'il préparait avec d'intarissables
-ressources, et qu'il contemplait ensuite avec une joie perverse.
-
-Il connaissait l'Écosse mieux que sa propre patrie. Il avait étudié
-toutes les questions, tous les intérêts, toutes les passions diverses de
-cette malheureuse contrée. Il savait l'histoire des grandes familles et
-de chaque ramification de ces familles. Il exploitait les rivalités, les
-jalousies, dont il agitait les torches dans les foyers domestiques. Sa
-mère était Écossaise, sa maîtresse aussi. Elles appartenaient à la plus
-haute aristocratie. Elles servaient Randolph dans tous ses desseins avec
-un dévouement aveugle, et il cultivait leur affection, il l'exaltait à
-plaisir, non comme un sentiment ni comme une volupté, mais comme un
-moyen politique. Il disposait avec la même facilité d'Élisabeth, qui
-avait en lui toute sa confiance. Elle entrait dans les vues infernales
-de son ambassadeur. Sa main royale s'humiliait à copier des lettres que
-Randolph lui envoyait toutes faites, et qui, revêtues de l'écriture et
-de la signature de la reine d'Angleterre, devaient mettre le feu aux
-quatre coins de l'Écosse, enhardir les uns, intimider les autres,
-tromper tout le monde, enflammer la discorde dans les plaines et dans
-les hautes terres.
-
-Cecil ordonnait avec une froide préméditation; Randolph exécutait avec
-audace, sans s'étonner, sans hésiter et sans rougir. Il provoquait même
-les décisions du conseil, et tantôt il les prévenait, tantôt il les
-exagérait.
-
-Randolph fut l'organisateur permanent des troubles de l'Écosse et son
-mauvais génie. En nuisant au pays de Marie Stuart, il croyait servir
-l'Angleterre, qui profitait de tous les déchirements, qui s'enrichissait
-de toutes les pertes de ses voisins. Randolph mettait ainsi une sorte de
-conscience dans ses coupables menées, et le patriotisme lui tenait lieu
-de morale. Il était plus citoyen qu'il n'était homme, et plus Anglais
-que chrétien. Pourvu que l'injustice fût utile à sa patrie, elle
-devenait pour lui la justice. Séduit par ce sophisme, il ne connaissait
-pas le remords. Dans son égoïsme artificieux, il dédaignait, comme tous
-les hommes d'État de son pays, la fraternité, la sensibilité, la charité
-de l'Évangile, et le mal il l'appelait bien.
-
-J'ai visité la petite maison, au bord de la mer, où il ourdissait, dans
-le mystère, dans les brumes, sous les nuages, et au bruit des flots
-irrités, ses plans machiavéliques. Cette petite maison délabrée, aux
-assises limoneuses, au toit verdâtre, et qu'habite une pauvre famille de
-pêcheurs, était l'antre d'Éole, d'où sortaient toutes les tempêtes de la
-guerre civile.
-
-La haine d'Élisabeth n'était pas plus perfide que celle de Randolph,
-mais elle était plus forte: elle éclatait dans les moindres
-circonstances de sa vie intime. Elle se trahissait même devant les
-ambassadeurs de Marie Stuart. Rien n'est plus curieux et ne révèle aussi
-bien les préoccupations envieuses, implacables d'Élisabeth, que
-certaines pages des Mémoires de Jacques Melvil, frère de Robert, le
-diplomate de Lochleven, et d'André, le dernier maître d'hôtel de Marie
-Stuart.
-
-Jacques Melvil fut envoyé par la reine d'Écosse, quelques mois avant la
-célébration de son mariage, auprès de la reine d'Angleterre, pour
-l'apaiser et pour lui adoucir la blessure d'un billet ironique dont
-l'imprudente Marie se repentait:
-
-... «Vous lui direz, écrivait-elle à Melvil, que je suis très-mortifiée
-qu'elle l'ait si mal interprété.
-
-«Il est vrai qu'à la lecture de sa lettre je me suis sentie un peu émue,
-et ce n'estoit pas sans raison: car on me donnoit à entendre que les
-nobles estoient mécontents du retour du comte de Lenox (Lennox), à qui
-j'avois permis de revenir en Escosse, et l'on prétendoit m'insinuer que
-son arrivée feroit naistre des troubles.
-
-«Tout cela m'avoit si mal disposée et m'avoit mis dans une telle
-cholère, que quand les termes de ma lettre seroient encore plus aspres,
-j'aurois tousjours cru que ma bonne sœur ne m'en sçauroit pas mauvais
-gré, vu que je n'avois en aulcune façon le dessein de la fascher. Vous
-tascherez donc de calmer ses soupçons; et s'il y a dans ma lettre
-quelque expression susceptible de deux sens, vous la supplierez de
-choisir le meilleur.»
-
-Dans une autre dépêche, Marie Stuart accréditait Melvil près
-d'Élisabeth, dont elle appelait sur lui toute la bienveillance. Elle
-ajoutait: «Je vous prie me réserver un peu de vostre bonne grace jusqu'à
-ce que l'aye justement perdue, ce que je n'espère voir tant que je
-vive.»
-
-Melvil choisit à Londres un appartement très-rapproché de la cour.
-Hatton et Randolph l'allèrent prendre à son hôtel et le conduisirent au
-palais.
-
-Élisabeth le reçut dans les allées de son parc, à l'ombre de ses grands
-arbres de Westminster. Ce n'était pas la maîtresse de l'Angleterre,
-c'était la souveraine des cœurs, la vierge des deux mondes avec tout ce
-qu'elle avait pu rassembler dans sa parure de séductions savantes. Elle
-écouta sans impatience les excuses de Melvil, et, comme elle était
-menacée d'une guerre avec l'Espagne, elle s'en contenta. Après avoir
-conduit l'habile Écossais à travers les détours de ses jardins, elle
-gravit avec lui l'escalier de marbre de son palais, et vint se reposer
-dans un petit cabinet retiré où plusieurs portraits étaient suspendus.
-Melvil reconnut celui de Marie Stuart. Élisabeth regarda longtemps ce
-portrait et le baisa. «J'aime votre maîtresse, dit-elle avec un
-équivoque frémissement des lèvres, et je voudrais qu'elle fût ici au
-lieu de son portrait.» Melvil s'inclina, et la reine reprit: «A quoi
-passe-t-elle son temps, quand elle n'est pas occupée des affaires
-d'État?--Madame, répondit Melvil, troublé de l'inflexion qu'Élisabeth
-donnait à des paroles amicales, elle partage ses heures entre la chasse,
-l'étude et la musique.--Joue-t-elle bien du clavecin?--Très-bien,
-madame.» Élisabeth se tut. Le lendemain, elle ordonna en secret à l'un
-de ses courtisans, milord Hunsdon, d'introduire Melvil dans une pièce
-attenant au salon où elle avait coutume de toucher son clavecin. La
-reine ne manqua pas de jouer, et elle y mit tout son talent; puis, comme
-pour descendre dans le parc, elle leva la tapisserie de la pièce d'où
-Melvil l'avait entendue. Elle sembla s'irriter d'abord de cette
-indiscrétion de l'ambassadeur; mais il s'excusa sur les habitudes de la
-cour de France où il avait longtemps vécu, et où de telles familiarités
-avec les princes étaient permises. D'ailleurs, le charme d'une telle
-musique avait été irrésistible sur lui. Élisabeth marcha jusqu'à une
-place préparée pour elle au milieu de ses parterres. Elle s'assit sur un
-coussin, et en offrit un autre à Melvil, qui était à genoux devant elle.
-Madame de Stafford survenant, Élisabeth dit: «Melvil, votre maîtresse
-joue-t-elle mieux que moi du clavecin?» Il n'hésita pas à convenir
-qu'Élisabeth lui était en cela très-supérieure. Une autre fois elle
-voulut danser devant Melvil, et lui arracher l'aveu de l'infériorité de
-Marie Stuart au bal. Melvil était opprimé, il mentit pour plaire. Un
-soir il crut pouvoir dire la vérité. «Quelle est la plus grande de ma
-sœur ou de moi? dit Élisabeth.--C'est ma maîtresse, répliqua
-Melvil.--Elle est donc trop grande,» reprit sèchement la reine.
-
-Quelques jours avant de prendre congé, Melvil fut mis encore à une
-dernière épreuve. Dans l'une de ces promenades parmi les gazons et les
-fleurs de son parc, où toute l'élite de la cour l'accompagnait,
-Élisabeth, interrogeant Melvil sans préparation, lui demanda qui d'elle
-ou de sa sœur d'Holyrood avait le plus beau teint et les plus beaux
-cheveux? Melvil répondit avec une heureuse ambiguïté que nulle beauté en
-Angleterre n'était comparable à Élisabeth, ni en Écosse à Marie Stuart.
-Pressé de répondre sans détour, Melvil se vit forcé de préférer à sa
-charmante maîtresse la reine d'Angleterre, un homme d'État plutôt qu'une
-femme. Melvil, quoique honnête, se disait en diplomate que c'était
-l'occasion de faire bon marché de la vérité, et que le plus grand
-malheur n'était pas de mentir, mais de déplaire. La flatterie cependant
-dut lui coûter.
-
-Élisabeth eut toujours plus de trente ans. Sa physionomie ne fut jamais
-jeune. Elle affichait l'étiquette de la chasteté, et sa prétention était
-qu'on la crût absorbée dans ses pensées virginales. Aussi la _belle
-vestale assise sur l'un des trônes de l'Occident_, la _vestale
-couronnée_, comme la nommait Shakspeare, n'eut pas d'amants, elle n'eut
-que des favoris; mais elle en eut toute sa vie, jusqu'à Essex. «Le comte
-de Lestre,» dit la Mothe-Fénelon dans un mémoire secret, «ayant
-l'entrée, comme il a, dans la chambre de la royne lorsqu'elle est au
-lict, s'estoit ingéré de luy bailler la chemise au lieu de sa dame
-d'honneur, et de s'azarder de luy-mesme de la bayser, sans y estre
-convyé.»
-
-Les favoris d'Élisabeth étaient les hommes de son caprice, quelquefois
-de sa passion. Les habiles ministres Walsingham, Cecil, étaient les
-hommes de son choix et de son estime. Par ceux-ci elle fut vraiment
-grande et la bienfaitrice de son peuple. Malheureusement elle était la
-fille de Henri VIII, la fille de celui dont toutes les colères étaient
-cruelles et toutes les amours sanguinaires. Elle lui ressemblait. Dans
-les entr'actes de ses affaires et de ses plaisirs, elle inventait des
-parfums, à l'exemple du comte d'Oxford, et elle cherchait des modes
-nouvelles qu'elle imposait ensuite comme des devoirs envers la
-délicatesse de son goût. Elle était aussi pédantesquement barbare dans
-de telles futilités que majestueusement gauche dans ses attitudes. Elle
-faisait ajouter des rosettes de soie, des broderies, des franges
-d'orfévrerie à ses gants, qui revenaient à plus de soixante schellings
-la paire. Avec ses favoris elle était une femme discrètement
-voluptueuse, fantasque, mobile, toujours menaçante, souvent terrible.
-Avec ses ministres elle était un politique achevé, prudent, économe;
-elle payait les dettes des gouvernements précédents, et ces dettes ne
-montaient pas à moins de quatre millions sterling. Bien plus, elle
-élevait la marine anglaise de quarante-deux à douze cent trente
-bâtiments.
-
-On lui disait, et on lui persuadait sans peine, qu'elle était aussi
-séduisante que sage. Et pourtant, à en juger par ses portraits les
-meilleurs, elle n'approcha pas plus de la grâce que de la bonté. Elle
-n'eut la réalité ni de la beauté ni de la vertu; elle n'en eut que le
-décorum. Ses cheveux et ses sourcils étaient fins et souples, mais ils
-étaient presque fauves. Ses paupières dégarnies de cils n'adoucissaient
-pas, en les ombrageant, ses yeux bleus et clairs dans leur fixité. Son
-nez était aigu comme son regard. Sa bouche, petite et maussade, ne
-paraissait faite que pour commander et réprimander. Son teint, d'un
-blanc mat, avait le reflet pâle et inanimé de la cire, sous un coloris
-faux de fraîcheur. Les muscles seuls du visage étaient vivants. Les plis
-des joues frémissaient par une tension de la volonté, comme dans le
-curieux buste de Robespierre; et c'est l'une des affinités de l'envieux
-et prude tribun avec la reine d'Angleterre. Élisabeth portait mal son
-immense fraise, ses larges manches et son manteau éclatant. Elle n'avait
-d'irréprochables que les mains, signe de la distinction aristocratique;
-et d'admirable que le front, siége de l'intelligence.
-
-Le crime et le meurtre sortirent plus tard de la rivalité féroce de la
-reine d'Angleterre. En attendant, ses protestations d'amitié ne
-trompèrent ni la reine d'Écosse ni son ambassadeur, qu'Élisabeth
-congédia avec une douceur étudiée. Ils sentirent que sous le velours des
-paroles, la haine se cachait comme le poignard dans le fourreau.
-
-Malgré cette haine et tous les autres obstacles, Marie Stuart n'avait
-qu'une pensée: son mariage avec Darnley.
-
-Quoique souvent rebutée, elle eut recours à Knox. Elle le fit appeler.
-C'était le prophète, le maître des âmes. Par Knox elle pouvait ramener
-la multitude et reconquérir une popularité qui lui était si nécessaire.
-Knox vint. La reine consulta d'abord cet homme immuable, qui l'écoutait
-avec le calme de la force, les bras croisés sur sa poitrine. Knox lui
-déconseilla ce mariage qu'il flétrit durement. La reine pria, ordonna,
-supplia, pleura, se tordit les mains et s'évanouit. Knox ne s'attendrit
-point; il ne changea ni de sentiment ni d'attitude, et quand la reine
-reprit connaissance, elle le retrouva tranquille, inébranlable, sans
-entrailles comme un principe, planant froidement au-dessus de la
-passion, de la douleur qu'elle n'avait pas su contenir.
-
-Alors elle éclata contre le réformateur. «Qui êtes-vous donc dans
-l'État, pour vous mêler de mon mariage? s'écria-t-elle. Allez, votre
-place n'est pas à la cour.--Sans doute, répondit Knox; je n'ai d'autre
-mission que de prêcher l'Évangile. Si vous me voyez ici, du reste, ne me
-le reprochez pas, car c'est vous qui m'avez mandé. Je ne suis ni lord,
-ni baron, ni comte, mais je suis citoyen de l'Écosse et ministre de
-l'Église de Dieu. A ce double titre, mon devoir est d'avertir mon pays.
-Je prémunirai le peuple, la noblesse, le clergé. Je le déclare,
-quiconque osera consentir à ce que vous épousiez un papiste, trahira la
-religion du Christ et les libertés du royaume.»
-
-Poussée à bout, la reine lui enjoignit de sortir; et violemment aidée
-dans cet outrage par le lord de Dun, témoin de sa faiblesse et de sa
-fureur, elle chassa Knox. En traversant les salons d'attente, il
-rencontra les groupes frais et charmants des filles de la reine, causant
-gaiement, riant, folâtrant et se moquant peut-être de sa rudesse. Knox,
-les regardant: «Ah! la plaisante vie que la vôtre, belles dames, si elle
-durait toujours! Mais les vers du tombeau toucheront votre chair et
-remplaceront ces parures dont vous êtes si vaines. Oh! l'horrible chose
-que cette mort qui court après vous et qui vous atteindra, quoi que vous
-fassiez!» Les rires cessèrent, et Knox s'éloigna de son pas ordinaire,
-lentement, fièrement, sans autre émotion sur le visage que celle du
-dédain.
-
-Toute l'opposition protestante et politique était pour lui. Elle pensait
-que Marie ne devait pas donner un roi à l'Écosse, mais que l'Écosse
-devait donner un époux à la reine. Les lords conjurés, entre autres
-Murray, le duc de Châtellerault, les comtes d'Argill et de Rothes, après
-avoir tenté sans succès d'enlever Darnley, et ensuite d'arrêter Marie
-près de Leith, marchèrent sur Édimbourg. Avertie par ses espions, Marie
-sortit de la ville à la tête d'une troupe dévouée que sa présence
-animait et transportait. Les insurgés se dispersèrent, et l'Angleterre
-devint leur asile. La reine rentra victorieuse à Édimbourg, et fit
-approuver, par une assemblée de nobles, son mariage, dont l'acte fut
-rédigé par Riccio. Marie et Darnley le signèrent, le 29 juillet 1565,
-sur un pupitre d'or soutenu par quatre comtes. La cérémonie religieuse
-eut lieu dans la chapelle d'Holyrood, selon les rites de l'Église
-romaine.
-
-«Voici comment le mariage s'est fait,» écrit Randolph au comte de
-Leicester dans une lettre du 31 juillet. «Le dimanche matin, entre cinq
-et six heures, la reine fut conduite à sa chapelle par plusieurs de ses
-nobles. Elle avoit une grande robe noire de deuil, et un fort grand
-chaperon de deuil, peu différent de celui qu'elle portoit au triste jour
-des funérailles du roi François II, son premier mari. Elle fut conduite
-à la chapelle par les comtes de Lennox et d'Atholl, qui la laissèrent là
-pour aller chercher son mari, lequel fut accompagné par ces mêmes lords.
-Ils furent reçus par le prêtre qui officioit. Les bans furent publiés
-pour la troisième fois, et il fut pris acte par un notaire, comme quoi
-personne n'avoit rien dit contre ce mariage, ni allégué aucune chose qui
-pût empescher d'y procéder. Les paroles furent prononcées; on mit les
-anneaux au doigt de la reine. Il y en avoit trois, et celui du milieu
-étoit orné d'un diamant de grand prix. Elle et le lord se mirent
-ensemble à genoux. On fit sur eux plusieurs prières. La reine attendit
-qu'on dist la messe. Le lord lui donna un baiser et la laissa là. Il
-s'en alla à la chambre de la reine, où elle vint le joindre quelque
-temps après. On supplia la reine d'oublier, dans ce jour de solennité,
-ses peines et ses chagrins, de quitter ses habillements lugubres, et de
-se prêter à un train de vie plus agréable. Elle fit quelque difficulté
-de se rendre à ces représentations; mais après une faible résistance,
-qui étoit plutôt, à ce que je crois, une affectation qu'une vraie
-douleur, tous ceux qui étoient présents et qui peuvent l'approcher,
-eurent la permission de lui oster chacun une épingle. Elle fut remise à
-ses dames; elle changea d'habillements. Elle n'alla pas se coucher, pour
-faire connoistre à tout le monde que les plaisirs des sens n'entroient
-pour rien dans les motifs de son mariage, mais seulement le bien de son
-pays, et le désir de ne le pas laisser plus longtemps sans un héritier.
-Des gens méfiants, et portés à donner à tout une mauvaise
-interprétation, prétendent qu'ils se cognoissoient déjà avant d'en venir
-au mariage. Le mariage célébré, il s'ensuit ordinairement grande chère
-et des danses. Toute la noblesse était à leur disner. Les trompettes
-sonnoient. On annonça des largesses. On jeta beaucoup d'argent aux
-environs du palais, et ceux qui purent en attraper en profitèrent. Le
-roi et la reine disnèrent à la même table; la reine étoit au haut bout,
-servie par les comtes Atholl, Sewer, Morton, Caver, et Crawford,
-échanson. Les comtes Églington, Cassilis et Glencairn, rendirent les
-mêmes offices au roi. Après le disner, ils dansèrent pendant quelque
-temps, et ensuite ils se retirèrent jusqu'à l'heure du souper. Le souper
-se passa comme le disner, et fut suivi de quelques danses, après quoi
-ils allèrent se coucher. Je n'ai point été témoin oculaire de ce que
-j'écris à Votre Seigneurie, mais elle ne doit avoir sur ceci aucun
-doute, attendu les voies par lesquelles ces choses me sont parvenues. Je
-fus mandé pour me trouver au souper, mais je refusai d'y aller.»
-
-Libre du joug que le parti protestant appesantissait sur elle; délivrée
-de la tutelle adroite, prévoyante, mais lourde de Murray, la reine
-révoqua l'exil du comte de Bothwell, qui s'était réfugié en France et
-qui s'empressa de revenir en Écosse. Elle s'entoura en même temps de
-Lennox, d'Atholl, de Caithness, des lords Hume et Ruthven, tous alors
-favorables au catholicisme.
-
-Les partisans de la réforme et le peuple murmurèrent. Des satires, des
-chansons, des petits livres et des images grotesques furent lancés
-contre Marie. La caricature était une des armes des protestants en
-France, dans les Pays-Bas, en Écosse, partout.
-
-Ils avaient représenté le cardinal de Lorraine portant dans un sac le
-pâle François II, qui, pour ne pas étouffer et respirer un peu, essayait
-de passer à travers l'ouverture sa tête mélancolique et juvénile.
-
-Ils avaient peint le cardinal Granvelle, le ministre de Philippe II,
-l'ami de la reine d'Écosse, couvant des œufs d'où sortaient des reptiles
-mitrés, tandis que Satan aux pieds fourchus l'applaudissait et disait:
-_Voici mon fils bien-aimé_.
-
-Ils gravèrent à des milliers d'exemplaires burlesques, après ses noces,
-Marie Stuart valsant avec Darnley aux sons du luth de Riccio. Craig, un
-ministre presbytérien, retiré dans l'ombre, les regardait du mauvais
-œil, et la couronne tombait à terre.
-
-Ces images sur papiers gris étaient transportées et répandues dans les
-villes et dans les campagnes. Des colporteurs les affichèrent jusque
-dans la Canongate, à quelques pas d'Holyrood.
-
-Les discours sur la reine étaient sans frein. On parla de la déposer.
-
-Stuart Ochiltree n'avait été que l'orateur de la passion publique,
-lorsqu'il s'était écrié au milieu de l'assemblée des nobles qu'il ne
-reconnaîtrait jamais un papiste pour roi.
-
-«Soyons contents, disait le comte de Morton; nous allons être gouvernés
-par un bouffon, un enfant imbécile et une princesse impudique.» Il
-désignait ainsi Riccio, Darnley et la reine. «... Roullard, écrivait
-Paul de Foix à Catherine de Médicis, vous dira la gratieuse et aysée vie
-de la dite dame, employant tous les matins à la chasse et le soir aux
-dances et masques.»
-
-«Ce n'est pas une chrétienne, vociférait Knox, ce n'est pas même une
-femme, c'est une divinité païenne. C'est Diane ou Vénus.»
-
-Néanmoins, tout en cédant à l'amour, Marie Stuart avait été dupe d'une
-trame ourdie par Élisabeth elle-même.
-
-Il était naturel et juste que la reine d'Écosse voulût obtenir pour son
-mariage l'agrément d'Élisabeth, dont elle et ses enfants devaient être
-les héritiers. De son côté, Élisabeth qui, par ambition et par orgueil,
-était décidée à ne se point donner un maître, désirait, par jalousie et
-par haine, que Marie Stuart restât veuve. La reine d'Angleterre se
-révoltait en pensant qu'il lui faudrait transmettre son trône aux
-descendants d'une rivale qu'elle abhorrait. Tels étaient ses vrais
-sentiments et telle fut d'abord sa politique. Mais, douée de ce coup
-d'œil pratique des choses qui ne permet pas l'illusion, Élisabeth
-comprit que le mariage étant la nécessité de Marie Stuart, rien ne
-pourrait empêcher l'accomplissement du vœu le plus cher de la reine
-d'Écosse et de son peuple. Elle songea alors à Darnley pour éviter des
-concurrents plus redoutables à son repos et à son envie. Cependant, tout
-en favorisant sourdement ce mariage, elle le regrettait et le déplorait.
-De là sa mauvaise humeur, ses persécutions contre la famille de Lennox,
-sa rage redoublée contre Marie Stuart, ses menées souvent contraires,
-selon les mouvements impétueux de sa passion ou les calculs réfléchis de
-sa politique; de là les ténèbres qui couvrent sa conduite en lutte avec
-son désir primitif, dont la réalisation lui avait paru impossible; de là
-les nuages qui obscurcissent la lumière de la vérité dans cette noire et
-souterraine intrigue, où l'esprit puissant d'Élisabeth imagina et
-exécuta, au milieu de mille fluctuations qui se heurtent, ce que son
-cœur détestait.
-
-Voilà, je crois, sous son sceau brisé, le mot de ce mariage précipité
-par Marie, dirigé secrètement par le génie perfide et par l'âme mobile
-d'Élisabeth.
-
-Élisabeth haïssait en Marie Stuart son héritière; elle haïssait surtout
-la femme séduisante dont elle ne pouvait être la rivale de beauté et de
-grâce; elle haïssait de plus en la reine d'Écosse, avec ses froids et
-habiles ministres et avec tout son peuple, la nièce des Guise, l'amie de
-Philippe II et du pape, la princesse catholique. Marie était donc
-dévouée aux catastrophes. La nation anglaise et ses hommes d'État,
-Cecil, Walsingham, Randolph, l'exécraient. Sans autre alliance qu'une
-aversion commune, Élisabeth s'entendait avec ses sujets pour perdre
-Marie Stuart. Une haute vertu, une politique habile, une tolérance
-généreuse du protestantisme l'auraient peut-être sauvée; mais la reine
-d'Écosse, par l'accumulation des fautes et par leur énormité, se mit en
-quelque sorte du parti de ses ennemis et les aida à sa ruine.
-
-Le mariage était pour elle une condition de gouvernement, et, ce qui
-était bien plus, une ardente fantaisie de sa jeunesse. Élisabeth s'était
-prononcée énergiquement. Elle avait écarté de Marie Stuart les plus
-illustres prétendants: don Carlos, présenté par le cardinal de Granvelle
-et par la duchesse d'Arschot; l'archiduc Charles, sondé par le cardinal
-de Lorraine; le duc d'Anjou et le prince de Condé, tous épris de la
-reine d'Écosse. Ces prétendants, qui appartenaient aux trois grandes
-puissances catholiques de l'Europe, auraient soulevé toutes les
-susceptibilités de la politique anglaise et du protestantisme écossais.
-
-«... Si Votre Majesté, écrivait Randolph à la reine d'Écosse, veut faire
-un mariage qui soit agréé de ma souveraine, elle doit éviter d'en faire
-un qui puisse donner de l'ombrage à ses voisins, comme celui qu'elle a
-fait avec le dauphin de France. Il est bien plus expédient que vous
-preniez pour époux un seigneur anglais, pourvu qu'il s'en trouve d'assez
-heureux pour vous plaire. Alors Élisabeth ne tardera plus à vous
-déclarer son héritière, supposé qu'elle vienne à mourir sans laisser de
-postérité.»
-
-La reine d'Angleterre resserrait ainsi le choix de Marie Stuart parmi la
-noblesse de la Grande-Bretagne.
-
-Élisabeth, nous l'avons dit, avait pensé à lord Henri Darnley, son
-parent et celui de la reine d'Écosse. C'était le jeune courtisan le plus
-frivole de l'Europe, avec des perles aux oreilles, des chaînes au cou et
-à la toque. Il dansait bien, chantait à ravir. Il avait le don de plaire
-aux femmes et d'être méprisé des hommes.
-
-Élisabeth compta sur un caprice de Marie Stuart et ne se trompa point.
-Indirectement elle insinua son dessein à la comtesse de Lennox, qui,
-elle aussi, ne songeait qu'à l'accomplir. La haine d'Élisabeth et
-l'ambition de cette mère se liguèrent sans se parler. Élisabeth donna
-mille facilités au comte, à la comtesse de Lennox et à Darnley, tout en
-éclatant contre eux. Elle confisqua leurs biens, elle envoya la comtesse
-à la Tour; mais le mariage se fit, et c'est ce qu'Élisabeth avait
-calculé. Sa colère n'était qu'un demi-masque. Irritée en apparence de ce
-que Marie Stuart avait refusé Dudley, elle se réservait par là le droit
-de soutenir les rebelles d'Écosse et de pousser habilement son ennemie
-aux abîmes. Au fond, Élisabeth voulait garder pour elle Dudley, qu'elle
-aimait et qu'elle fit comte de Leicester; elle voulait en même temps que
-la légère Marie se prît au piége qu'elle lui tendait. Marie ne vit pas
-le piége, elle ne vit que la beauté de Darnley, et elle sentit un âpre
-plaisir à braver Élisabeth en satisfaisant un goût de cœur. Élisabeth
-fut politiquement heureuse par là. Un prince étranger n'ajouterait pas
-les forces d'un royaume voisin à la souveraineté de l'Écosse; et Marie
-Stuart se compromettait deux fois: avec les égaux de Darnley blessés
-dans leur orgueil, avec le protestantisme atteint dans sa foi. Quelle
-bonne fortune pour Élisabeth dans cette comédie si orageusement jouée!
-que de discussions à susciter, que de tempêtes à déchaîner contre une
-rivale odieuse!
-
-Marie Stuart ne pouvait se rendre compte des bizarres contradictions
-d'Élisabeth. «Le mécontentement de ma bonne sœur est vraiment
-merveilleux, disait-elle, car le choix qu'elle blâme a été fait
-conformément à ses désirs communiqués par M. Randolph. J'ai rejeté tous
-les compétiteurs étrangers; j'ai accepté un Anglais descendant du sang
-royal des deux royaumes, et le premier prince du sang en Angleterre,
-celui qui sera, je crois, par ces raisons agréable aux sujets des deux
-pays.»
-
-Darnley était catholique, objectent quelques historiens, afin de prouver
-la sincérité de haine qu'Élisabeth portait à ce mariage de la reine
-d'Écosse. Mais cela même était un prétexte flagrant pour Élisabeth
-d'entretenir des troubles perpétuels en Écosse et de les éviter ainsi à
-l'Angleterre.
-
-Un jour, Paul de Foix «la trouvant en sa chambre privée, qui jouoit aux
-échecs, parce qu'il avoit entendu qu'elle estoit fort faschée de ce que
-la royne d'Escosse se marioit avec le fils du comte de Lenos, il se
-voulust ayder de ceste occasion, et lui dist que le jeu des eschecs
-estoit une image du discours, prévoyance et événement des actions des
-hommes, où, quand l'on perdoit un pion, il sembloit que ce fust peu de
-chose. Toutefois, bien souvent, il emportoit la perte de tout le jeu. A
-quoy la reine respondit qu'elle entendoit bien que le fils du comte de
-Lenos n'estoit que comme un pion; mais qu'il seroit bien pour luy donner
-mat, si elle n'y prenoit garde.»
-
-Elle y prit garde en effet; et le catholicisme de Darnley, que le
-conseil d'Élisabeth transforma plus tard en un danger public, devint
-pour elle un moyen puissant de tenir en haleine le protestantisme dans
-les deux royaumes, d'accroître jusqu'au fanatisme sa propre popularité,
-et de tourner toutes les colères, tous les mépris contre l'ennemie, qui
-menaçait à la fois la constitution et le saint Évangile.
-
-Élisabeth habitait tantôt Westminster, tantôt Richmond, tantôt
-Hampton-Court, tantôt Windsor, tantôt Greenwich.
-
-Greenwich avait été son berceau, et Westminster devait abriter son
-tombeau sous les arceaux gothiques de la vieille abbaye où sommeillent
-toutes les gloires historiques de l'Angleterre.
-
-Richmond, dont le splendide palais a disparu, conserve ses rives
-enchantées, ses cottages, ses parcs, ses jardins, ses ormes, ses chênes,
-ses prairies, toutes ses verdures incomparables. On y respire encore
-aujourd'hui une impression de fraîcheur, de recueillement,
-d'immortalité.
-
-Élisabeth se sentait moins sèche, moins stérile au milieu de cette
-fécondité charmante de la nature. De loin en loin les rosiers de
-Richmond embaumaient son âme dure, comme l'églantier des montagnes
-parfume quelquefois le rocher. C'est là que la reine sembla le plus
-aimer Leicester, Hatton, Walter-Raleigh; c'est là qu'elle devait pleurer
-Essex et mourir peut-être de douleur.
-
-Plus tard, Milton ne pouvait s'arracher à ces bords primitifs. Il y
-puisa dans ses contemplations errantes une intarissable poésie. Vieux,
-infirme, aveugle, Homère régicide, il n'eut pour inventer Éden, qu'à se
-souvenir des paysages de Richmond; il n'eut, pour peindre l'Ève de son
-paradis, qu'à se rappeler la jeune fille anglaise couchée dans l'herbe
-matinale sous un saule de la Tamise.
-
-Hampton-Court n'était pas plus magnifique sous Élisabeth qu'à l'époque
-des prospérités de Wolsey. Dans ce château qu'il avait bâti, dans ces
-somptueux pavillons de brique dont la teinte rouge était mêlée de vert
-de mer à cause de l'humidité, le cardinal-légat entretenait plus de cinq
-cents officiers ou domestiques revêtus de ses livrées. Élisabeth parlait
-quelquefois avec indignation du luxe et de la puissance d'un sujet que
-Charles-Quint appelait dans ses lettres _Mon bon et loyal ami_, et que
-le doge de Venise nommait _Reverendissima Majestas_.
-
-Windsor, construit par des rois, plaisait davantage à la reine.
-L'antiquité de cet édifice, ses tours énormes, les unes rondes, les
-autres carrées, son esplanade admirable, sa masse gigantesque en pierre
-grise, ses lierres grandioses, tout cela est d'un aspect aussi imposant
-que triste. On dirait une prison monumentale. Windsor, avec ses donjons
-accumulés, avec sa forêt sans frontières, est un Fontainebleau monotone,
-plus colossal, mais moins varié, moins vivant, moins coloré, un
-Fontainebleau dans la brume.
-
-Bien que la reine y résidât avec plaisir, elle préférait Greenwich où
-elle était née. Elle préférait Greenwich même à Richmond.
-
-Greenwich était son séjour de prédilection.
-
-C'est là qu'elle aimait, soit à penser, soit à se délasser dans ses
-allées de sable fin bordées de fleurs. Souvent elle franchissait la
-porte de son parc que des degrés de marbre joignaient au fleuve, et près
-desquels était sans cesse amarrée sa barge royale. Elle se reposait des
-affaires et des soucis de la couronne par des promenades sur l'eau
-mêlées de musique, d'amour voilé, de flatteries délicates et de
-conversations classiques.
-
-Élisabeth était savante. Elle avait eu pour précepteur un humaniste
-éminent, Ascham, qui ne tarit pas d'admiration sur les hautes qualités,
-les talents et l'érudition de la princesse:
-
-«... Elle parle le français et l'italien comme l'anglais même, écrit-il
-à son ami Sturmius; le latin avec facilité, exactitude et jugement; elle
-parle le grec souvent et passablement bien.
-
-«Elle a lu avec moi tout Cicéron et une grande partie de Tite Live. Son
-habileté dans la langue latine dérive presque exclusivement de l'étude
-de ces deux auteurs.»
-
-«Nous lisons, écrivait-il encore à Sturmius, les harangues d'Eschine et
-de Démosthène. Lady Élisabeth comprend d'une manière si admirable
-non-seulement l'idiome original, mais encore tous les sujets de débats,
-les décrets du peuple, les mœurs et les coutumes des Athéniens, que vous
-seriez étonné de l'entendre.» Le bon humaniste ajoute:
-
-«Elle excelle dans la musique, mais elle ne charme pas excessivement.
-Quant à son extérieur et à sa mise, elle préfère une élégante simplicité
-à la magnificence; elle n'aime point à se faire tresser les cheveux ni à
-porter de l'or; elle dédaigne ces sortes d'ornements, et, en général
-dans ses manières et dans tout son genre de vie, elle ressemble plutôt à
-Hippolyte qu'à Phèdre.»
-
-Telle était Élisabeth de seize à vingt et un ans. Ces naïves révélations
-échappées à l'enthousiasme de son maître, expliquent bien les
-prétentions d'Élisabeth à la chasteté, et son goût pour les entretiens
-classiques dans les intervalles des plaisirs et des affaires. Devenue
-reine, on comprend comment, après s'être fait un peu prier, elle
-s'adressait en latin à l'université d'Oxford, et en grec à l'université
-de Cambridge.
-
-Quoique Élisabeth semble avoir toujours eu l'âge des hommes d'État, elle
-n'était pas sans une sorte de beauté. Elle avait une apparente
-distinction de teint et un éclat de chevelure que relevaient encore les
-splendeurs de la couronne. Elle avait la taille haute, mais un peu
-roide. Elle était impérieuse et absolue, même dans la galanterie. Il y
-avait de l'hypocrisie jusque dans son regard d'amour, et de la
-pédanterie jusque dans son sourire. Sous la mobilité de ses lèvres
-équivoques, sous les plis de son front élevé, sous les paupières de ses
-yeux perçants, on sentait gronder et rugir l'âme féroce de Henri VIII.
-Élisabeth avait tous les instincts du tyran, du sectaire, de la femme.
-Sa main délicate, effilée, qui cueillait un lis, symbole mensonger de
-pureté, et qui arrangeait une dentelle, était prête à signer des arrêts
-de mort, et condamnait un pamphlétaire à avoir le poing coupé, parce
-qu'il n'avait pas parlé d'elle avec assez de respect.
-
-Il est vrai qu'au-dessus de ses vices, de ses passions, dans les froides
-régions du cerveau, brillait une intelligence sans chaleur, mais non
-sans lumière, et une volonté inflexible, dénuée de sensibilité comme de
-conscience. Cette double faculté fut son prestige dans ce siècle
-merveilleux, dont toutes les grandes aptitudes étaient personnifiées
-autour du trône d'Élisabeth.
-
-Siècle de philosophie, représenté par le neveu de Burleigh, par François
-Bacon, le premier des penseurs pour la profondeur de l'intuition et
-l'immensité des pressentiments; siècle de ruse, d'embûches, de
-prévoyance et de politique, représenté par Cecil et Walsingham; siècle
-d'aventures, représenté par Walter-Raleigh. Siècle de théologie et de
-tortures, représenté par Henri VIII, dont l'esprit survivait dans la
-reine et dans son peuple; siècle de guerre, représenté par Sussex et
-toute l'aristocratie; siècle de feu et de fer; siècle des assassinats
-illustres, juridiques ou non juridiques; siècle du prince de Condé, des
-Guise, de Marie Stuart, de don Carlos; siècle des massacres approuvés
-par le pape; siècle des auto-da-fé de Philippe II, des boucheries du duc
-d'Albe; siècle de la Saint-Barthélemy des Valois; siècle où le sang
-coulait comme l'eau, et ne valait pas le prix d'un intérêt, d'un
-fanatisme ou d'un caprice; siècle tragique à la plus haute puissance;
-plus tragique certainement que la révolution française elle-même! Or, ce
-siècle, le plus pathétique de l'humanité, eut pour poëte à la cour
-d'Élisabeth le plus pathétique de tous les poëtes, depuis Job et
-Eschyle: William Shakspeare, le poëte de la terreur et de la pitié, de
-l'amour et du destin, des sanglots et des larmes, des frissons et des
-affres suprêmes, de l'agonie et de la mort. Ce prodigieux et inépuisable
-génie devait être le poëte du XVIe siècle. Car la poésie est le
-contre-coup retentissant de l'histoire, et l'idéal est le dernier mot,
-le mot sonore, immortel, de la réalité. Telle était Élisabeth et tel
-était ce siècle, avec lesquels Marie Stuart se jouait dans son
-imprudence.
-
-Élisabeth, elle, ne jouait pas, ou plutôt elle jouait un jeu sérieux.
-Elle fut réservée comme la femme anglaise, orgueilleuse, sectaire et
-nationale comme l'homme anglais; pour tout dire, l'incarnation de
-l'Angleterre, Albion elle-même couronnée, aux pieds de laquelle échouera
-Rome, et oscilleront sur l'élément britannique les débris de
-l'invincible _Armada_, cette flotte qui portera, au chiffre de Philippe
-II, les destinées conquérantes et exterminatrices du catholicisme.
-
-L'Angleterre adora Élisabeth. Élisabeth eut aux yeux de l'Angleterre, un
-mérite qui surpassa tous les mérites: elle fut la vive image de sa
-nation, et elle se dévoua sans restriction au gouvernement de l'État.
-Elle fut économe dans les dépenses de la royauté, afin de répandre sur
-la marine les trésors qu'amassait sa parcimonie. Elle multiplia les
-ports, elle fut prodigue pour ses vaisseaux, magnifique pour ses marins;
-et c'est elle qui créa véritablement l'Angleterre, qui en fit une
-Carthage du Nord, la Carthage de toutes les mers. C'est là l'éternel
-honneur d'Élisabeth, et ce qui, pour le peuple anglais, la place au
-dessus de tous les rois de son histoire.
-
-Reconnaître Marie Stuart comme héritière eût été un acte bien grave
-d'Élisabeth; c'était donner à la reine d'Écosse un pied dans
-l'Angleterre, une influence directe, un règne occulte, mais puissant,
-par les catholiques au dedans, par les Guise et par Philippe II au
-dehors.
-
-La politique d'Élisabeth, autant que son goût, l'inclinait à détester
-Marie Stuart.
-
-Les Guise n'étaient que les tribuns et les capitaines du parti
-catholique. Le grand chef, le roi de ce parti était Philippe II, comme
-Élisabeth était la reine du parti protestant.
-
-Ils se ressemblaient dans des sphères diverses par leur rôle, par leur
-nature; mais ils différaient par leur situation, et, quoique pareils,
-ils n'étaient pas égaux.
-
-Philippe II n'avait qu'une passion profonde: la haine de l'hérésie.
-Échappé à une tempête dans un trajet de Flandre en Espagne, il se crut
-sauvé par un miracle de la Vierge, et il en devint plus inexorable. Il
-se voua au massacre des ennemis de l'Église. Il condamna tous les rangs,
-tous les âges, tous les sexes, et il assista aux exécutions les plus
-barbares. Il protégea l'inquisition, qui fleurit dans le sang, à l'ombre
-de son sceptre, et qui fut la première institution de l'Église et de
-l'Espagne. Il ne recula devant aucune férocité. Il fit arrêter comme
-suspect de luthéranisme Constantin Ponce, l'un des chapelains de
-l'empereur Charles-Quint. Ce consolateur de son père, il le relégua dans
-une prison infecte. Ponce y mourut: Philippe II, poursuivant sa
-vengeance sur ce vieillard inanimé, ordonna de le brûler. Il fut,
-dit-on, sur le point d'exercer les mêmes impiétés envers la mémoire de
-Charles-Quint, de qui il tenait la vie et la couronne. On sait qu'il
-n'épargna pas son fils don Carlos. Rien ne lui coûtait à immoler devant
-son idole. Il lui jetait en holocauste les meilleurs sentiments, les
-plus saintes affections.
-
-Issu de tant de princes catholiques, il y avait en lui, par la
-tradition, une sorte de grandeur chrétienne et royale qui ne s'émouvait
-de rien, ni de la prospérité ni de l'adversité.
-
-Quand arriva le gentilhomme qui devait lui apprendre la victoire de
-Lépante, et qui avait traversé silencieux des groupes de courtisans
-curieux et attentifs, le roi écrivait dans son cabinet; il s'interrompit
-pour écouter et pour lire la dépêche. Son visage ne trahit aucune
-impression; seulement il dit: «Juan a beaucoup hasardé; que le Seigneur
-soit béni!» et il reprit sa correspondance.
-
-Lorsque Christophe de Mora lui annonça la ruine définitive de
-l'_Armada_, il priait dans son oratoire. Il se contenta de répondre
-froidement: «Dieu est le maître; j'avais envoyé cette flotte contre les
-hommes, non contre les éléments;» et, sans se plaindre, il acheva ses
-prières.
-
-Toujours penché sur une carte du monde, il nouait et dénouait les fils
-de son impitoyable politique avec un zèle qui n'excluait ni la
-temporisation ni la persévérance. «Un roi est un tisserand,» disait-il.
-
-Il était voluptueux, cruel, fanatique et absolu. Ses vices, mêlés de
-quelques vertus, lui avaient composé une inflexible conscience.
-
-Sa vie ne semble-t-elle pas éclairée d'un reflet sinistre et résumée par
-son agonie? Ce moine-roi, stoïque et dur, voudra mourir son crucifix sur
-sa poitrine, un autre crucifix dans la main droite, sa discipline
-ensanglantée à ses pieds, et un cierge du mont Serrat dans la main
-gauche. Sa dernière recommandation à son fils sera d'exterminer les
-hérétiques. Quel spectacle solennel et terrible que ce prince, à son
-heure suprême, au fond de sa cellule dorée de l'Escurial, conseillant à
-son fils les meurtres sacrés qu'il avait multipliés, pendant son long
-règne, sans lassitude et sans remords! Expirant, il tiendra le cierge du
-mont Serrat, comme il portait, vivant, la torche toujours allumée des
-bûchers, des auto-da-fé et des supplices.
-
-Élisabeth elle-même, quoique sans scrupules aussi et sans entrailles, se
-permit moins de forfaits, soit que le protestantisme fût plus généreux
-parce qu'il était plus jeune, soit plutôt qu'elle fût moins implacable
-par étendue d'intelligence. Mais il n'y eut pas entre eux la différence
-d'un cœur. Ni l'un ni l'autre n'en eut un dans la poitrine. Seulement
-Philippe II eut un crâne étroit, ténébreux et ardent; Élisabeth eut une
-tête vaste et lumineuse. Elle ne fut pas moins cruelle par sensibilité,
-elle fut moins cruelle par supériorité d'esprit, de peuple, de
-gouvernement, de civilisation.
-
-Marie Stuart était la plus chère alliée de Philippe II, et la plus
-irréconciliable ennemie d'Élisabeth, une rivalité personnelle s'ajoutant
-à leur éloignement politique et religieux. Cependant, assurée de
-l'avenir, Élisabeth demeura en repos dans les premiers temps du mariage
-de Marie. Elle se contenta de faire des remontrances, d'exprimer son
-déplaisir à Holyrood par ses ambassadeurs Tamworth et Randolph.
-
-Tout parut se calmer pour la reine d'Écosse, et elle put s'abandonner
-avec sécurité à tous les transports de son amour. Elle lia intimement
-Riccio et Darnley, jusque-là que l'époux et le favori partageaient
-souvent le même lit. Riccio était l'homme éminent des deux; et Darnley,
-le maître nominal, se subordonna sans le savoir aux plans de celui qu'il
-regardait comme son serviteur et son ministre.
-
-Riccio, qui avait fait réussir le mariage de Darnley, lui inspira des
-sentiments, et lui ouvrit des perspectives conformes aux secrets désirs
-de Marie. Ces désirs, qui lui étaient communs avec la reine, il les
-avait réduits en politique. Cette politique consistait à saper, à
-combattre les seigneurs protestants, à nouer des alliances de plus en
-plus étroites avec la France, avec Rome, avec l'Espagne.
-
-Heureuse de trouver dans le favori de son cœur l'homme d'État de ses
-pensées monarchiques et religieuses, Marie entrevoyait déjà le pouvoir
-absolu restauré et le catholicisme rétabli par son courage. Du sein des
-plaisirs elle rêvait sans cesse cette double gloire. Elle approuvait la
-conférence de Bayonne, où, sous le prétexte d'une entrevue de Charles IX
-et de sa sœur la reine d'Espagne, le duc d'Albe, d'accord avec le pape
-Pie IV et le cardinal de Lorraine, conseillait un plan d'extermination
-contre les protestants et le protestantisme dans toute l'Europe. Marie
-consentait à ce plan. Elle se promettait à elle-même, et elle prenait
-l'engagement avec Riccio, de repousser toute négociation avec les chefs
-de la liberté et de la réforme, Murray et les lords rebelles. Dans les
-enivrements de son ressentiment, de sa victoire, de ses espérances, elle
-se flattait de les bannir à perpétuité, de les dépouiller de leurs
-dignités et de leurs terres comme parjures et comme traîtres. Elle
-laissait même entendre qu'elle ne s'arrêterait pas à eux, qu'elle
-atteindrait plus haut jusqu'à celle qui leur donnait un asile après leur
-avoir prodigué l'or et les encouragements. Elle se vantait d'avoir des
-communications avec les catholiques d'Angleterre, des moyens prompts et
-sûrs de punir la reine hérétique dont elle avait tant à se plaindre.
-«... Luy ayant esté faict remontrance par quelques-uns de ses seigneurs,
-écrit Paul de Foix, qu'elle prenoit trop de peyne et travail, estant
-tousjours parmi les armées et aux champs en temps très-malaisé, elle
-leur respondit que ne cesseroit jamais en semblables peynes, jusqu'à ce
-qu'elle les eust menés à Londres.»
-
-Paroles dangereuses, transmises d'heure en heure à Cecil par les espions
-qu'il entretenait autour de Marie! Confidences frivoles d'une jeune
-reine amoureuse qui passait sa vie au milieu des courtisans; dans les
-guerres, toujours à cheval; dans la paix, tantôt à la chasse, tantôt au
-bal, le matin dans les bois, le soir dans les fêtes! Vains élans de
-triomphe qu'une autre reine moins jeune et plus impitoyable notait à
-Greenwich, afin de les étouffer plus tard sous les plombs et sous les
-pierres des donjons anglais!
-
-Une harmonie parfaite régna d'abord à Holyrood, mais cette harmonie ne
-fut pas longue. Violente, passionnée et mobile, Marie se lassa vite de
-Darnley. Ce n'était ni un cœur, ni une intelligence, ni un bras. Il
-avait toutes les frivolités de la femme, jusqu'au goût de la parure et
-des rubans. Dès qu'elle le connut, elle cessa de l'aimer.
-
-Il souffrait les injures et en attirait à la reine.
-
-Désirant désarmer le clergé réformé, il assistait à ses sermons. Il ne
-réussit qu'à se faire insulter en face. Knox lui dit un jour, du haut de
-la chaire, que lorsque Dieu voulait châtier les crimes d'un peuple, il
-le livrait à la domination des femmes et des enfants.
-
-Marie méprisa cet adolescent énervé. Elle se rapprocha de Riccio, dont
-l'esprit et les talents la charmaient. Elle l'entoura de considération,
-de soins, d'honneurs. Elle le traita comme un homme de haute naissance.
-Chose inouïe dans l'étiquette du XVIe siècle, elle le fit manger à sa
-table, lui, un ministre récent, mais naguère un _cameriere_, un
-musicien, un vil chanteur. Elle fit plus. Il était convenu que le nom du
-roi précéderait celui de la reine dans la signature des actes publics:
-Marie signa avant Darnley, puis elle supprima entièrement ce nom et y
-substitua celui de Riccio.
-
-Furieux de cet abandon et de cet outrage, Darnley se livre à toutes les
-fougues, à toutes les orgies, à toutes les crapules. Plongé dans
-l'ivresse, dans le jeu, dans les plaisirs ignobles et dégradants, il ne
-revoit la reine que pour l'injurier. Il ne peut réprimer sa grossière
-violence, même dans les salons d'Holyrood:
-
-«La reine, écrit Randolph, se repent bien de son mariage; elle abhorre
-Darnley et tout ce qui lui appartient.»
-
-Le roi était jaloux, et sa jalousie perçait. Les seigneurs écossais,
-envieux de Riccio, le favori tout-puissant de la reine, la créature des
-Guise, le séide du catholicisme, attisèrent cette passion du roi. Le
-comte de Morton surtout, très-attaché à la réforme par ambition, et qui
-craignait, d'après les rumeurs de cour, que Riccio ne le remplaçât comme
-chancelier du royaume, envenima le ressentiment de Darnley.
-Très-sympathique d'ailleurs à Murray et aux bannis, Morton saisit aussi
-ce moyen de faciliter leur retour et de servir leur cause qui était la
-sienne. Il affermit Darnley, entraîné déjà par George Douglas, dans un
-projet de conspiration contre la vie de Riccio.
-
-Marie Stuart avait un goût vif pour Riccio, et ce goût, cet amour
-l'élève un moment au-dessus des préjugés de la naissance et lui inspire,
-au XVIe siècle, sur la noblesse, ennemie superbe du pauvre musicien, des
-lignes dont un philosophe du XIXe siècle ne désavouerait pas quelques
-traits. Dans sa colère contre les insulteurs patriciens de son favori,
-elle humilie l'antiquité du nom devant le mérite de l'homme.
-
-«... Quoy!... soubz vernis de grandeur et noblesse des ancestres, il
-fault et que l'autorité des roys puisse estre enfrainte ou diminuée, et
-la leur irrépréhensible? L'une vient de Dieu, l'autre du roy soubz Dieu;
-car Dieu a esleu les roys et commandé aux peuples de leur obeyr, et les
-roys ont faict et constitué les princes et grands pour les soulager, et
-non pour leur faire teste.
-
-«Que doit donc faire le roy, si son père a eslevé un homme de bien, et
-que les successeurs et enfans dégénèrent? Faut-il que le roy en face
-mesme estat et leur donne mesme credit (en ce de quoy ils sont indignes)
-comme la vertu du père a mérité? Le père estoit vaillant, sage et
-obligeant; le filz n'a rien appris qu'à faire le grand et prendre ses
-ayses, et desdaigner toutes loys; et si le roy trouve un homme de bas
-estat, pauvre en biens, mais généreux d'esprit, fidèle en cœur et propre
-en la charge requise pour son service, il ne luy osera commettre
-autorité, pour quoy les grands qui ont desja en veulent encores!»
-
-Ce ministre éminent et dévoué dont Marie traçait le portrait avec
-complaisance, c'était Riccio, autour duquel s'organisait une
-conspiration implacable.
-
-Le comte de Morton fut l'homme politique de cette conspiration. Lui seul
-peut-être sut toute l'étendue et toute la portée de son action. Il
-coopérait au meurtre de Riccio dans une vue personnelle, et aussi dans
-des desseins profonds de tribun aristocratique. Il sentait que par là il
-annulait la reine et ses alliés, les catholiques et le catholicisme; il
-sentait qu'il allait redonner vigueur à la réforme en cimentant
-l'alliance anglaise, en rappelant les lords proscrits, en replaçant
-Murray à la tête du gouvernement, dont Darnley ne serait que la vaine
-décoration, le simulacre officiel.
-
-Randolph et le comte de Bedford furent mis dans le secret. Ils
-annoncèrent d'avance le complot à Cecil et à leur souveraine Élisabeth.
-
-Murray, de Grange, de Rothes et leurs amis, furent avertis et se
-réunirent sur les frontières d'Écosse.
-
-Deux traités ou _bands_ furent signés par le roi et par les
-conspirateurs. Ils se juraient amitié et solidarité dans l'exécution de
-cette grande entreprise, qui fut le triomphe cruel de la réforme sur
-l'Église, du parti protestant sur le parti catholique, de la noblesse et
-du peuple sur la reine et sa camarilla, de Knox et du Nord sur le pape
-et sur le Midi.
-
-Le comte de Lennox, lord Ruthven, George Douglas, Lindsey, André Ker,
-étaient au premier rang des conjurés. Ils s'entendirent avec Darnley.
-Près de l'appartement de la reine, séparés d'elle par une simple
-cloison, ils prononcèrent la mort du favori.
-
-Ce qu'il y eut de plus grave dans ces _bands_ homicides, ce fut la
-participation de Knox. Consulté par les conjurés sur la légitimité de
-l'acte qu'ils allaient accomplir, il rassura leurs consciences déjà si
-hardies. L'esprit du rigide docteur souffla sur eux, non pour les
-détourner du crime, mais pour les y précipiter. Il les y prépara comme à
-une sainte entreprise, par la prière et par le jeûne. Dans l'emportement
-de son fanatisme, Knox se chargea de justifier le meurtre devant Dieu,
-et, l'autorisant de son approbation, il mit ainsi de sa main d'apôtre, à
-l'assassinat, le sceau religieux de son caractère et de son nom.
-
-C'était un samedi soir, vers six heures, le 9 mars 1566. Les conjurés et
-leurs hommes d'armes, au nombre de trois cents environ, se glissèrent, à
-la tombée de la nuit, des ruelles borgnes de la Canongate dans les
-ombres du palais.
-
-Le roi avait soupé chez lui en compagnie du comte de Morton, de Lindsey
-et de Ruthven. Son appartement, un rez-de-chaussée élevé de quelques
-marches, était situé au-dessous de l'appartement de Marie, dans la même
-tour. Au dessert, il envoya voir qui était avec la reine. On lui vint
-dire que la reine finissait de souper de son côté, dans son cabinet de
-repos, avec la comtesse d'Argill, sa sœur naturelle, Beatoun, le
-commandeur d'Holyrood, et Riccio. Leur conversation avait été enjouée et
-brillante. Le roi monta par un escalier dérobé, pendant que Morton,
-Lindsey, et une troupe de leurs vassaux les plus braves, envahissaient
-le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de la
-reine et de ses serviteurs.
-
-Le roi entra dans le cabinet de Marie. Riccio, en manteau court, en
-veste de satin, en culotte de velours rougeâtre, était assis et couvert.
-Il avait sur la tête sa toque ornée d'une plume. La reine dit au roi:
-«Monseigneur, avez-vous déjà soupé? Je croyais que vous soupiez
-maintenant.» Le roi se pencha sur le dossier du fauteuil de la reine qui
-se retourna vers lui; ils s'embrassèrent, et Darnley prit part à
-l'entretien. Sa voix était émue, son visage était pourpre, et, de temps
-en temps, il jetait un regard furtif vers la petite porte qu'il avait
-laissée entr'ouverte. Bientôt apparut, sous les franges des rideaux qui
-la décoraient, un homme pâle, Ruthven, qui tremblait encore de la
-fièvre, et qui, malgré son extrême affaiblissement, avait voulu être de
-l'expédition. Il était vêtu d'un pourpoint de damas, doublé de fourrure.
-Il avait un casque d'airain et des gantelets de fer. Il était armé comme
-pour un combat et accompagné de Douglas, de Ker, de Ballentyne et de
-d'Ormiston. Au moment où Morton et Lindsey forçaient avec fracas la
-chambre à coucher de Marie, et, s'y précipitant, allaient déborder dans
-le cabinet, Ruthven s'y rua, et son impétuosité fut telle, que le
-parquet en fut ébranlé. Il épouvanta les convives. Sa physionomie
-livide, farouche, bouleversée par la maladie et par la colère, glaçait
-de terreur. «Pourquoi êtes-vous ici, et qui vous a permis d'y pénétrer?»
-s'écria la reine. «J'ai affaire à David, à ce galant que voilà,»
-répondit Ruthven d'une voix sourde. Un autre conjuré s'avançant, Marie
-lui dit: «Si David est coupable, je suis prête à le livrer à la
-justice.--Voilà la justice,» répliqua le conjuré en ôtant une corde de
-dessous son manteau. Tout hagard de peur, Riccio recula dans un coin du
-cabinet. Il y fut suivi. Le pauvre Italien se rapprochant de la reine,
-saisit sa robe en criant: «Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame,
-sauvez-moi! sauvez-moi!» Marie s'élança entre Riccio et les assassins.
-Elle essaya de les arrêter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet
-étroit espace. Ce fut une mêlée, un tourbillon. Ruthven et Lindsey,
-brandissant leurs dirks nus, apostrophèrent rudement la reine. André Ker
-lui appuya même un pistolet sur le sein et la menaça de faire feu. Marie
-lui montrant son ventre: «Tirez, dit-elle, si vous ne respectez pas
-l'enfant que je porte.»
-
-La table fut renversée dans le tumulte. La reine luttant toujours,
-Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil où il la
-retint, tandis que plusieurs serrant David par le cou l'arrachaient du
-cabinet. Douglas s'empara de la dague même de Darnley, frappa le favori,
-et dit, en lui laissant la dague dans le dos: «Voilà le coup du roi.»
-Riccio se débattait en désespéré. Il pleurait, il priait, il suppliait
-avec des gémissements lamentables. Il s'attacha au seuil du cabinet,
-puis il s'accrocha à la cheminée, puis il se cramponna au lit de la
-chambre de la reine. Les conjurés le menaçaient, le battaient,
-l'injuriaient, et lui faisaient lâcher prise en piquant ses mains de
-leurs armes. L'ayant enfin entraîné de la chambre à coucher dans la
-chambre de parade, ils le percèrent de cinquante-cinq coups de
-poignards.
-
-La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du
-malheureux Riccio. Le roi avait peine à la contenir. Il la remit à
-d'autres, et accourut dans la chambre de parade où Riccio expirait. Il
-demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il enfonça
-dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixième et dernier coup de poignard;
-après quoi Riccio fut lié aux pieds avec la corde apportée par l'un des
-conjurés; il fut traîné ainsi et descendu le long de l'escalier du
-palais.
-
-Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine où la table avait été
-relevée. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta contre
-cette insolence. Ruthven répondit qu'il était malade, et se versa
-lui-même à boire dans une coupe vide, celle de Riccio peut-être, puis il
-ajouta: «Nous ne voulions pas être gouvernés par un valet. Voici votre
-mari. C'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? répliqua la reine,
-doutant encore de la mort de Riccio.--Depuis quelque temps, vous vous
-étiez donnée à lui plus souvent qu'à moi, dit Darnley.» La reine allait
-lui répondre, lorsque vint un de ses officiers auquel elle demanda
-aussitôt si on avait conduit David en prison, et où? «Madame, il ne faut
-plus parler de David, car il est mort.» Alors la reine poussa un cri,
-puis se tournant vers le roi: «Ah! traître, fils de traître, lui
-dit-elle, voilà la récompense que tu réservais à celui qui t'a fait tant
-de bien et tant d'honneur! Voilà ma récompense à moi, qui, par son
-conseil, t'ai élevé à une dignité si haute! Ah! plus de larmes, mais la
-vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton cœur sera aussi désolé que
-l'est aujourd'hui le mien.» En achevant ces paroles, la reine
-s'évanouit.
-
-Tous les amis qu'elle avait à Holyrood s'enfuirent en désordre; le comte
-d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'échappèrent par un couloir
-obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissèrent glisser le
-long d'un pilier dans les jardins.
-
-Cependant un frisson avait passé sur la ville. Le tocsin avait sonné;
-les bourgeois d'Édimbourg, conduits par le lord prévôt, se rassemblèrent
-un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la reine qui revenait à
-elle. Tandis que les conjurés la menaçaient, si elle appelait, de la
-tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres conjurés disaient aux
-bourgeois que tout allait bien, que seulement on avait dagué le favori
-piémontais qui s'entendait avec le pape et le roi d'Espagne pour
-détruire la religion du saint Évangile. Darnley lui-même ouvrit une
-fenêtre de la tour fatale, et pria le peuple de se retirer, l'assurant
-que tout s'était fait sur l'ordre de la reine, et qu'il serait instruit
-le lendemain.
-
-Retenue prisonnière dans son propre palais, dans sa chambre à coucher,
-sans une de ses femmes, Marie demeura seule cette effroyable nuit,
-livrée à toutes les horreurs de son désespoir. Elle était grosse de six
-mois. Ses émotions furent si profondes, que le fils de ses entrailles,
-qui fut depuis Jacques Ier, ne put jamais voir une épée nue sans un
-tressaillement d'effroi. La terreur de sa mère passa sur cette âme
-endormie encore dans les limbes qui précèdent la naissance, et cette
-terreur, ni l'éducation du gentilhomme, ni les efforts du roi ne
-parvinrent plus tard à la dompter.
-
-Cet assassinat, rendu si cruel par les circonstances de l'exécution, eut
-deux causes: de la part des seigneurs, une jalousie de pouvoir contre
-Riccio, dont l'influence sur Marie était absolue; de la part du roi, une
-jalousie d'amour qui n'était certes pas sans fondement, si l'on en croit
-une dépêche de Paul de Foix, ambassadeur de France en Angleterre.
-Témoignage bien grave qui n'absout pas Darnley, mais qui condamne la
-reine!
-
-«... Le roy, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours
-auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la
-chambre de la royne qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant que
-après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point, il
-auroit appellé souvant la royne, la priant d'ouvrir, et enfin la
-menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle lui auroit ouvert;
-laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché
-partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert
-seullement d'une robe fourrée.»
-
-Henri IV, qui connaissait la vertu des princesses de son siècle,
-entendant raconter, bien des années après, que les courtisans
-d'Angleterre nommaient Jacques un Salomon, se prit à sourire, et dit:
-«Salomon en effet, puisqu'il est fils de David, le joueur de harpe.»
-
-Ces choses consommées, les seigneurs exilés reparurent. Le comte de
-Murray s'empressa d'aller chez la reine. Elle le reçut avec une
-affectueuse tristesse, et s'écria: «Ah! mon frère, si vous eussiez été
-près de moi, on ne m'eût pas traitée ainsi;» et elle lui montra en même
-temps le parquet souillé du sang de Riccio.
-
-Ce sang est resté ineffaçable.
-
-La chambre de parade qui touche à la chambre à coucher de Marie et l'un
-des cabinets, celui qui, par une ironie du destin, était appelé le
-cabinet de repos, sont encore comme ils étaient au jour du crime; et le
-voyageur qui visite Holyrood rencontre en frémissant dans ces deux
-pièces les traces néfastes, le plancher marqué de larges taches rouges
-indélébiles.
-
-Marie comprit vite tous les dangers de sa situation, et, malgré sa
-douleur, sa grossesse et la fatigue de ses nerfs, elle puisa dans son
-courage une force inouïe de dissimulation. Sachant que les conjurés
-allaient l'enfermer dans une forteresse et décerner la couronne à
-Darnley, elle vainquit l'horreur qu'ils lui inspiraient, et se résolut
-avec promptitude à les caresser, à les tromper. Elle se montra prête à
-tout céder. Elle proposa même de signer un bill de sûreté pour tous ceux
-qui avaient pris part à la conspiration. Elle obtint, par cette
-conduite, un relâchement de surveillance dont elle profita sans
-hésitation et sans retard. Elle renouvela ses avances pathétiques à
-Murray. Elle entreprit de détacher Darnley des conjurés. Le moyen était
-infaillible. Marie ne balança point, quelle que fût sa haine. Darnley,
-délivré de son rival, ne souhaitait que de rentrer en grâce. Elle lui
-fit demander s'il ne consentirait pas à la suivre à Dunbar. Il devint
-fou de désir à cette ouverture. L'enchantement et la fièvre le
-saisirent. Pour la perspective d'une heure d'amour avec la reine, il
-aurait vendu son âme. En cette circonstance, il vendit son honneur; car
-il trahissait et livrait, par sa désertion, les conjurés. «Le 12 mars,
-dit le prince Labanoff, la reine reprit son ascendant sur Darnley.» Elle
-le reprit soudainement par l'attrait de volupté qu'elle fit briller à
-ses yeux. Darnley redoutait pour son amour le souvenir de son crime. Il
-tremblait que Marie n'étendît entre eux pour toujours sur leur couche la
-dague royale dont Douglas avait percé Riccio, et le poignard qu'il avait
-enfoncé lui-même. Cette dague et ce poignard sanglants, lorsque Darnley
-comprit qu'il pourrait les franchir et arriver jusqu'aux bras de la
-reine, il oublia ses serments, ses amis: il sacrifia tout à son égoïste
-et frénétique passion.
-
-Il s'entendit avec Erskine, qu'il chargea de préparer des chevaux. Il
-gagna des gardes, enleva la reine à ses arrêts, et la conduisit à toute
-bride, d'une seule traite, à Dunbar.
-
-Là, Marie respire un peu. Elle reçoit un message d'Élisabeth et y
-répond. Sa lettre, datée du 15 mars, semble écrite après un naufrage.
-
-Marie se plaint de sa sœur, qui demande le pardon des coupables, quand
-leur punition est si juste. Elle, la reine d'Écosse, a été prisonnière
-dans son palais: son plus fidèle serviteur a été assassiné en sa
-présence. Le sang de Riccio a rejailli sur elle; sa propre vie a été en
-danger; elle s'est vue forcée de fuir dans la nuit du 11 au 12 mars,
-pour échapper à ses rebelles. Si Élisabeth les soutient, ce que ne peut
-penser Marie, tous les princes chrétiens, qui sont solidaires, viendront
-en aide à la couronne d'Écosse. Marie veut croire à l'amitié
-d'Élisabeth, lorsqu'elle sera mieux instruite. Elle s'excuse de ne pas
-réclamer cette amitié précieuse de sa propre main, mais elle est obligée
-de recourir à une main étrangère. La maladie et les chagrins l'ont
-brisée!
-
-Tout en écrivant ainsi, Marie ne perdit pas de temps. Elle rassembla
-huit mille hommes d'armes, et marcha précipitamment sur Édimbourg.
-Réconciliée en secret avec Murray et le comte d'Argill, elle tourna tout
-son ressentiment contre les meurtriers de Riccio. Pour mieux les flétrir
-et les condamner au gré de sa colère, elle défendit, à son de trompe,
-d'oser accuser le roi d'avoir pris part à cet assassinat. Lui-même renia
-la conjuration et les conjurés dans une déclaration qui fut affichée sur
-tous les édifices d'Édimbourg. La reine frappa ensuite les
-conspirateurs. Quelques-uns eurent la tête tranchée. Les lords Ruthven,
-Morton et Douglas n'échappèrent au supplice que grâce à la vitesse de
-leurs chevaux. Plusieurs furent condamnés à l'amende, d'autres au
-bannissement. Presque tous se réfugièrent à Berwick.
-
-«... J'entends dire, écrit Randolph à Cecil, qu'on parle encore plus mal
-du roi que d'aucun autre. Une personne qui s'est entretenue lundi
-dernier avec la reine m'a mandé, comme une chose assurée, que la reine
-avait résolu de rendre la maison de Lennox, en Écosse, aussi pauvre
-qu'elle l'a jamais été. Le comte est toujours malade et a l'âme agitée.
-Il se tient à l'abbaye. Son fils a été le voir une fois, et lui, il a
-été une fois chez la reine depuis qu'elle est arrivée au château. La
-reine a lu les originaux de toutes les ligues et associations formées
-entre le roi et les lords.»
-
-Marie, dans sa tendresse pour son favori, nomma à sa place Joseph Riccio
-secrétaire des dépêches françaises.
-
-Elle permit à Joseph de succéder aux biens de son frère David. D'après
-un inventaire secret, dressé par les soins du comte de Bedford et de
-Thomas Randolph pour les ministres d'Élisabeth, ces biens étaient
-considérables. Ils furent évalués, en or, à la somme de onze mille
-livres sterling. La garde-robe de Riccio était magnifique: elle
-contenait vingt-huit paires de culottes de velours. Son mobilier était
-d'un prince. Il avait beaucoup d'armes, des poignards, des dagues, des
-pistolets, des arquebuses, vingt-deux épées. Joseph retrouva tout, à
-l'exception de quelques poignards et d'un joyau de grand prix que David
-portait au cou le jour fatal. Ce joyau se perdit ou fut dérobé au milieu
-des horreurs de l'assassinat. Toutes les lettres de la reine que David
-avait en dépôt furent respectées. Marie les reçut intactes.
-
-Non contente de ses vengeances contre les meurtriers, de sa munificence
-pour Joseph, des humiliations de Darnley, la reine ne songeait qu'à
-honorer la mémoire de Riccio. Elle fit exhumer le cadavre mutilé du
-favori. Dans l'imprudence de sa douleur et de son amour, qu'elle trahit
-par cet acte solennel, elle ordonna de transporter le pauvre musicien
-sous les voûtes de l'abbaye d'Holyrood, palais des rois vivants,
-sépulture des rois morts. Le sentiment public s'en irrita. La vieille
-chapelle s'étonna de ce nouvel hôte, et se voila d'une ombre de plus.
-Triste Saint-Denis écossais, semé de ruines, de sang et de larmes!
-Humide caveau, tragique monument de grandeur et de néant, dont on ne
-peut oublier le lierre mélancolique, la nef à demi brisée, la rosace
-disjointe, les tombes ravagées, quand une fois on a vu tous ces débris
-de pierres, d'herbes et de souvenirs aux rayons pâles du soleil
-couchant!
-
-
-
-
-LIVRE VI.
-
-Marie Stuart rend sa confiance au comte de Murray.--Elle accouche d'un
-fils au château d'Édimbourg.--Elle dépêche Jacques Melvil à Londres
-pour instruire Élisabeth de cet événement.--Amnistie aux
-assassins de Riccio.--Ressentiment croissant de la reine contre
-Darnley.--Bothwell.--Sa vie de pirate.--Son audace envers la reine.--Son
-portrait.--Amour de la reine.--Son voyage au château de l'Ermitage.--Ses
-vers.--Bothwell maître de Marie et de l'Écosse.--Martyre de
-Darnley.--Fatigué d'outrages, il quitte Holyrood et se retire à Glasgow
-près de son père.--Conférence de Craigmillar.--Conjuration des lords
-contre la vie de Darnley.--Voyage de Marie Stuart à Glasgow.--Ses
-lettres à Bothwell.--Confidences de Darnley à Crawford.--La reine ramène
-le roi malade à Kirk-of-Field.--La tristesse de Darnley
-redouble.--Dernière soirée.--La reine donne un bal à Holyrood.--Darnley
-seul avec son page Taylor.--Les bandits de Bothwell dans la
-maison.--Meurtre et explosion.--Cadavres retrouvés.--Hypocrisie de
-Bothwell et de la reine.--Indignation de la ville.--Terreur organisée
-par Bothwell.--Sermon de Knox.--Il se retire au fond des bois.--La cour
-s'étourdit dans les plaisirs.
-
-
-Malgré les liaisons de Murray avec les conjurés, la reine lui rendit
-toute sa confiance. Elle rapprocha de lui Bothwell, et se mit à l'abri
-sous la vigilance de son habile frère. Elle avait besoin d'un intervalle
-de repos; Murray le lui ménagea, et elle rétablit sa santé. La fin de sa
-grossesse n'étant plus troublée, elle accoucha heureusement, le 19 juin
-1566, au château d'Édimbourg, où elle s'était établie sur l'avis de son
-conseil privé, qui ne trouvait pas Holyrood une résidence assez sûre.
-
-Elle dépêcha aussitôt Mme Boin à Jacques Melvil, pour lui apprendre cet
-événement et pour lui donner ordre de l'annoncer à Élisabeth. Melvil se
-hâta de monter à cheval. Le soir, il était à Berwick, et, quatre jours
-après, à Londres. Il vit d'abord Cecil, en compagnie duquel il se rendit
-à Greenwich, où se tenait la cour et où il y avait grand bal. Cecil
-présenta Melvil à Élisabeth, et, s'inclinant un peu, il dit tout bas à
-la reine qu'il était né un fils à Marie Stuart. Élisabeth fit une
-exclamation de dépit. Les danses furent interrompues, les bougies
-s'éteignirent, et la fête cessa. Élisabeth, retirée dans un petit salon
-où régnait une demi-obscurité, se jeta sur un fauteuil, se couvrit le
-visage de ses deux mains, et dit aigrement aux dames qui s'étaient
-empressées autour d'elle: «La reine d'Écosse vient de mettre au monde un
-fils, et moi je suis un arbre stérile.»
-
-Le lendemain, Élisabeth, qui se repentait de l'explosion irrésistible de
-son envie, reçut bien Melvil, et consentit à être la marraine de Jacques
-VI, selon le souhait de Marie Stuart.
-
-Melvil, avant de prendre congé, saisit cette occasion de la naissance du
-prince pour rappeler à Élisabeth la question si souvent éludée par elle
-de la succession au trône d'Angleterre. Élisabeth répondit avec froideur
-qu'elle jugeait les droits de sa bonne sœur très-fondés, et qu'elle
-faisait des vœux pour que les jurisconsultes anglais rendissent une
-décision favorable. Et comme Melvil insistait, la reine lui dit d'un
-accent impérieux qu'elle notifierait ses intentions par les députés
-qu'elle enverrait à la cérémonie du baptême.
-
-Melvil comprit qu'il fallait se taire pour ne pas exaspérer la reine; et
-son frère Robert, qui résidait comme ambassadeur à la cour d'Angleterre,
-le loua de son silence.
-
-Adoucie par la naissance d'un fils qui devait être l'héritier de deux
-couronnes, Marie s'efforça d'immoler ses colères si justes à la
-pacification de la noblesse. Elle dompta son ressentiment jusqu'à faire
-grâce aux assassins de Riccio. Quelques hommes seulement avaient été
-pendus pour cet attentat. Lord Ruthven était mort en Angleterre, se
-vantant de son forfait comme de la plus belle action de sa vie. Morton
-put rentrer en Écosse avec tous ses complices, excepté George Douglas,
-qui avait porté le premier coup au favori, et André Ker, qui avait
-touché la reine de son pistolet au milieu du tumulte de l'assassinat.
-
-Le seul que la reine n'amnistia pas dans son cœur, ce fut son mari.
-Déchargée des soins du gouvernement, elle retomba dans tous les orages
-de l'amour. Déjà dégoûtée de Darnley qu'elle méprisait, le meurtre de
-Riccio, dont il fut l'un des assassins, la transportait parfois de
-fureur. Son visage dissimula sa haine à demi, mais son âme ardente la
-sentait tout entière. «... Je lui trouvai toujours depuis ce temps-là,
-dit Jacques Melvil dans ses curieux mémoires, un cœur plein de rancune,
-et c'étoit lui faire mal sa cour que de luy parler d'accommodement avec
-le roy.»
-
-Elle aima sous les yeux de Darnley et ce fut sa première vengeance.
-
-Elle n'avait pas tardé à trouver ce qu'elle cherchait: l'idéal de son
-rêve effréné.
-
-Il y avait à la cour d'Écosse un homme que la clairvoyance des plus
-habiles ambassadeurs d'Élisabeth avait dès longtemps pénétré et
-pressenti. «C'est un jeune ambitieux très-entreprenant,» écrivait de
-France Trokmorton en 1560. «Il faut que ses ennemis aient l'œil sur lui
-et le surveillent de près.» Randolph écrivait d'Édimbourg, en 1563: «Si
-jamais il reprend son crédit, ce sera un vautour dans ce royaume.»
-
-Bothwell dissimulait le crime sous ses vices. Il avait été pirate. Il
-s'était mêlé à ces terribles corsaires de l'Océan qui avaient
-l'égorgement pour habitude et la rapine pour religion. Ils pillaient les
-châteaux, les monastères, volaient, violaient, tuaient, s'enivraient sur
-des décombres, y partageaient leur butin, et le cachaient soit dans des
-îles inhabitées, soit dans des lieux déserts. On ne saurait croire à
-quel point ces brigands unissaient à l'insatiable soif de l'or la
-superstition et la cruauté. Quand ils avaient enfoui leurs richesses,
-ils immolaient tantôt un blanc, tantôt un noir, quelquefois une jeune
-fille; et ils enterraient la victime avec leur trésor, afin qu'il fût
-gardé par l'effroi que répandrait tout autour l'esprit du mort. Voilà
-les traditions, qui ne sont souvent que la vérité de l'histoire colorée
-naïvement par le peuple; et tels étaient les compagnons que Bothwell
-avait plusieurs fois commandés!
-
-Marie avait traversé bien des phases du cœur. Elle avait presque épuisé
-toutes les vicissitudes et toutes les délices de l'amour dans le mariage
-et hors du mariage. Elle avait aimé le roi François II, Riccio et
-Darnley. Des deux côtés du détroit, elle avait noué et dénoué des
-liaisons de plaisir comme des songes légers dans le sommeil. Elle se
-sentait lasse de la galanterie, du caprice, de la coquetterie, de la
-passion permise; elle rêvait une autre passion. Ni les courtisans de
-France, braves et spirituels; ni les archiducs, ni les princes de
-Bourbon, ni les infants d'Espagne, ni les lords d'Angleterre, ni même
-des héros épiques, ainsi que ses oncles ou ses cousins de Lorraine, ne
-suffisaient plus à son désir. Il fallait à son goût blasé et à ses sens
-de feu un type nouveau, criminel, un pirate, non de la poésie, mais de
-la réalité. Ce pirate, allié à la famille de Byron, dont il avait épousé
-l'une des ancêtres, lady Gordon, et que Byron chanta trois siècles après
-Marie Stuart, elle l'avait connu, aimé. Il s'appelait Bothwell.
-
-Une de ses favorites le lui révéla. L'imagination de la reine s'alluma
-aux conversations de lady Reres. C'était une femme de vie licencieuse.
-Elle trouvait je ne sais quelle saveur de plaisir à raconter sa jeunesse
-cynique. Elle fut l'une des héroïnes qui inspirèrent Brantôme, et qu'il
-peignit avec une verve si effrontée. Lady Reres ne quittait pas la
-reine. Elle était de sa plus familière intimité. Une certaine affinité
-de nature les attirait l'une vers l'autre. Lady Reres avait été la
-maîtresse de Bothwell. Après une scandaleuse liaison, ils s'étaient
-quittés sans se haïr. Une admiration singulière avait survécu dans lady
-Reres à un amour passager. Elle parla de Bothwell à la reine et de la
-reine à Bothwell. Par un de ces raffinements de débauche morale dont le
-XVIe siècle offre tant d'exemples, elle consentit à introduire le comte
-dans l'appartement de la reine sans en prévenir Marie. La reine
-n'habitait pas alors Holyrood (août 1566). Elle s'était retirée pour
-quelques semaines dans une maison de lord Fleming, afin d'avoir plus de
-repos et de liberté qu'au château. C'est là qu'elle écoutait des heures
-entières les récits de lady Reres, qui s'apercevait de l'impression
-qu'elle produisait et qui cherchait à la redoubler. Cette impression
-n'était pas de l'amour, mais une sorte d'étonnement mystérieux et comme
-un attrait de volupté inquiète. Lady Reres pressa le dénoûment de cette
-aventure, qu'elle avait concertée d'avance avec Bothwell. Elle ouvrit
-l'accès des jardins au comte, le fit entrer secrètement dans la chambre
-et jusque dans le lit de la reine. Telle fut, selon l'opinion des
-contemporains, l'origine de cet amour si fécond en catastrophes
-tragiques; amour tellement fatal, invincible, que même les courtisans ne
-furent pas éloignés de croire Marie sous l'impression de la sorcellerie,
-sous le charme d'un philtre surnaturel. «... Le comte de Bothwell, dit
-l'ambassadeur de France en Angleterre, la Mothe-Fénelon, en sçait bien
-le mestier, n'ayant faict plus grande profession, du temps qu'il estoit
-aux escolles, que de lire et estudier en la négromancie et magie
-défendue.»
-
-Bothwell était un gentilhomme de race ancienne. Il avait des manières de
-grand seigneur et des hauteurs féodales. Son front résolu ne rougissait
-jamais; ses yeux semblaient beaux, quoiqu'il en eût perdu un. Bothwell
-était loin d'être défiguré par ce terrible accident de sa vie de
-corsaire: il n'y paraissait presque pas. Sa voix, d'un timbre mâle,
-savait s'insinuer par des inflexions très-douces. Sa bouche était
-dédaigneuse, son nez accentué, sa physionomie patricienne. Il avait le
-regard fascinateur de l'homme de proie. Ce visage martial, cette taille
-noble et dégagée, cette âme sans scrupule, cet esprit présomptueux,
-pervers, et jusqu'à l'attentat commis si audacieusement sur elle-même,
-séduisirent Marie et l'entraînèrent.
-
-Tous ces dons de l'enfer étaient relevés par une mine fière et par un
-air de défi à la fortune, aux dangers et au malheur. Bothwell était
-brave et de trempe à lutter avec les périls. Mais s'il avait le courage
-du tempérament, qui triomphe avec orgueil ou qui succombe avec
-obstination, aurait-il le courage de la conscience ou du fanatisme ou de
-l'amour, le courage qui sauve de la folie et qui se résigne aux longues
-misères, à l'isolement, aux cachots? L'avenir ne répondra que trop.
-
-En attendant, perdu de dettes et de débauches, Bothwell était un
-scandale vivant. Il avait des maîtresses innombrables et trois femmes
-dont chacune se croyait légitime. Il n'était pas de la religion de
-Marie, et tout semblait devoir les séparer. Tout les réunit, même les
-infamies de cet étrange amant, irrésistible sur le cœur de la reine
-corrompue dans sa fleur à la cour des Valois.
-
-Une démarche où éclata du reste autant de sensibilité que d'imprudence,
-trahit la passion de Marie. Elle avait élevé le comte de Bothwell aux
-plus hautes dignités de l'État. Parmi ses titres, il en avait un
-très-important, celui de lord gardien des frontières. Il était chargé de
-surveiller toutes les marches; ce qui lui donnait la dictature des
-comtés du sud. Lorsque ce grand commandement l'appelait, il habitait le
-château de l'Ermitage, forteresse royale d'où il dirigeait des
-expéditions pour rétablir la paix, intimider les troupes de maraudeurs
-et repousser les Anglais. Dans l'une de ces expéditions, il voulut
-arrêter lui-même un chef de bande, John Elliot de Park. Malgré le nombre
-des assaillants, le maraudeur se défendit avec l'intrépidité du
-désespoir et blessa Bothwell à la main. Le comte fut transporté à
-l'Ermitage, et Marie Stuart, qui tenait une cour de justice à Jedburgh,
-fut avertie le 15 octobre de cet événement. Elle ne balança point. Elle
-monta à cheval, et, suivie de quelques gentilshommes de sa maison, elle
-franchit à travers champs, marais, bois, montagnes, une distance de
-vingt milles d'Angleterre. Elle arriva dans une émotion inexprimable à
-l'Ermitage. Le comte était mieux. La reine, rassurée, songeant à la
-hardiesse de sa conduite, au chagrin de ses amis, à la joie de ses
-ennemis, revint le même jour à Jedburgh par les mêmes chemins rudes et
-impraticables. «M. le comte de Bothwell, écrit naïvement du Croc à
-Catherine de Médicis, est hors de danger, de quoy la royne est bien fort
-ayse; ce ne luy eust pas esté peu de perte que de le perdre.»
-
-Marie tomba elle-même malade le 16, et les fatigues, les saisissements
-de la veille mirent sa vie en péril. Elle se révèle tout entière dans
-des sonnets qui sont le journal rhythmique et secret de son âme.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-IX.
-
- Pour luy aussi j'ay jetté mainte larme:
- Premier quand il se fist de ce corps possesseur,
- Duquel alors il n'avait pas le cœur.
- Puis me donna une aultre dure alarme
- Quand il versa de son sang mainte dragme
- Dont le grief mal me vint lesser doleur
- Qui m'en pensa oster vie, et frayeur
- De perdre, las, le seul rempart qui m'arme.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-D'amant, le comte de Bothwell devint bientôt le maître de Marie. Elle
-l'aima éperdument, sans souci d'elle-même ni de sa renommée. Elle ne se
-donna plus la peine de cacher son aversion pour le roi. Le malheureux et
-coupable prince ne fut pas seulement annulé, il fut abreuvé d'outrages.
-«... Il se promenoit toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout
-le monde voyant qu'on regardoit comme un crime de l'accompagner.»
-
-Riccio était bien vengé!
-
-Accoutumé à la voix des flatteurs, nourri de futiles conversations de
-galanterie et de poésies licencieuses, incapable d'application, de
-fermeté, d'audace; préoccupé uniquement des modes d'Italie, d'Espagne,
-des belles manières de France; indigne de l'épée et du sceptre, trop
-pesants pour son bras, Darnley était mal préparé aux adversités.
-
-Haï de Marie, méprisé de tous ceux qu'il avait trahis après la mort de
-Riccio, il ne parlait, dans son désespoir, que de s'expatrier et de
-quitter un royaume où il était abhorré.
-
-Il souffrait avec un orgueil de race et les évanouissements d'une
-faiblesse lâche tout ce qu'un homme peut souffrir.
-
-Il savait que la reine était à un autre, et, s'il eût pu douter du
-déshonneur qu'elle lui infligeait avec éclat, les regards moqueurs, les
-sourires équivoques des nobles l'auraient éclairé. Il vivait d'insultes
-et les dévorait en silence. Le temps des récriminations était passé pour
-lui. Nul ne lui permettait plus de se plaindre. Sa couronne d'emprunt
-était devenue une couronne d'épines. Elle n'était plus même un ornement
-pour sa tête, elle était une honte ajoutée à toutes les autres. Il était
-raillé comme homme et bafoué comme roi. Encouragés par Marie, les
-courtisans ne se levaient plus en sa présence. Tamworth, un ambassadeur
-d'Angleterre, refusa un passeport que Darnley avait signé. Le nombre des
-chevaux et des équipages du pauvre jeune roi fut réduit jusqu'à la
-parcimonie; sa vaisselle d'or lui fut retirée; et ses officiers, jusqu'à
-ses serviteurs, devinrent les instruments de Bothwell.
-
-Le comte de Bedford écrit à Cecil, le 3 août 1566:
-
-«La reine d'Écosse et son mari sont ensemble comme ci-devant, et même
-encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche jamais; elle
-ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point ceux qui ont de
-l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses papiers, que
-lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller au dehors, il
-n'en savoit rien. La modestie défend de répéter ce qu'elle a dit de lui,
-et cela ne seroit pas à l'honneur de la reine. Un nommé Pickman,
-marchand anglois, qui avoit un épagneul assez beau et excellent nageur,
-le donna à M. Jacques Melvil; celui-ci, voyant que le roi se faisoit un
-grand plaisir d'avoir de ces sortes de chiens, le donna au roi. La
-reine, à cette occasion, fit des reproches terribles à Melvil, l'appela
-fourbe et flatteur, et lui déclara qu'elle ne pouvoit point avoir de
-confiance en celui qui offrait des présents à un homme qu'elle n'aimoit
-point.»
-
-Le page de Darnley, Taylor, lui resta seul fidèle.
-
-Taylor était un adolescent timide et dévoué. Ses mœurs étaient plus
-douces et son âme plus sensible qu'il ne convenait, pour son bonheur,
-dans ce rude siècle et chez le peuple où il vivait. L'affection de ce
-jeune homme pour le roi avait grandi avec les infortunes de son maître.
-Taylor s'était attaché d'une étreinte désespérée à Darnley malheureux,
-comme ces lierres qui nouent avec plus de tendresse leurs souples bras
-autour des troncs à moitié desséchés.
-
-Darnley souffrit cruellement au château de Stirling pendant le baptême
-de son fils (17 décembre 1566). La crainte de la risée publique
-l'empêcha de paraître à la cérémonie. Bothwell, bien que presbytérien,
-fut l'ordonnateur de cette cérémonie, où la catholique Marie lui sourit
-avec amour. Darnley ne se montra pas et s'enferma chez lui, ulcéré comme
-roi, car un sujet l'éclipsait partout; comme époux, car ce sujet
-insolent était son rival heureux; comme père, car celui qui désormais
-allait veiller sur le berceau de l'enfant royal était un ennemi sans
-scrupule, sans entrailles, sans frein.
-
-Marie alors s'agitait au milieu d'une tempête de sentiments, de passions
-et de goûts qui troublait toute la cour.
-
-Elle avait mené à Stirling sa troupe de bouffons conduite par Bastien,
-qui représentait le chef des satyres. Cette troupe, dans une soirée
-donnée par la reine, entra précédée et suivie de musiciens et de
-chanteurs qui charmèrent d'abord par l'harmonie de leurs accords. Mais
-bientôt l'attention fut absorbée par les satyres, qui, secouant leurs
-queues et gesticulant d'une manière grotesque, caricaturèrent les façons
-anglaises. Cette scène burlesque commença à un signal de Bastien, soit
-ordre secret, soit fantaisie de mime, soit instinct subit de haine, soit
-pétulance de gaieté française contre les habits rouges. Les ambassadeurs
-d'Élisabeth et leur cortége furent violemment irrités d'une telle
-irrévérence. Lord Hatton déclara que, sans son respect pour la reine, il
-eût percé Bastien de son épée. Le comte de Bedford et Marie Stuart
-n'apaisèrent pas facilement le tumulte et la colère des Anglais de
-distinction qui se disaient insultés.
-
-En même temps qu'elle s'abandonnait à ces légèretés, Marie était souvent
-triste jusqu'aux larmes et aux sanglots. Elle demeurait épouvantée de
-l'audace de ses ennemis et du meurtre de Riccio, que rien n'effaçait de
-son souvenir. Parfois on la voyait traverser les allées du parc, et
-marcher pensive dans les lieux solitaires; parfois elle sortait de ces
-découragements par de brusques élans vers le plaisir, suspendue tantôt
-aux déclarations de Bothwell, tantôt à ses récits. Elle errait avec lui,
-aux moindres pâles rayons, sous les sapins aimés de Jacques V. Mais soit
-dans les fêtes qu'elle imaginait, soit dans ses douleurs muettes, soit
-dans ses promenades, soit dans ses entretiens, elle ne pouvait oublier
-le crime de son mari. Son ressentiment contre Darnley lui montait par
-bouffées dans la poitrine, et elle l'exprimait sous toutes les formes
-sans jamais chercher à le dissimuler. Tout le monde était frappé de ces
-inconvenances de la reine. Le comte de Bedford, envoyé par Élisabeth à
-la cérémonie du baptême, et qui semblait dévoué de cœur à Marie Stuart,
-la supplia, au nom de l'honneur, au nom des intérêts les plus chers, de
-ménager le roi, et d'être plus circonspecte devant la cour. Marie Stuart
-le remercia de ses bonnes intentions, mais elle continua de se
-compromettre de plus en plus.
-
-Le comte de Bothwell était le tyran de Marie et de l'Écosse. Il élevait,
-il abaissait, à son gré, les seigneurs. Il disposait de toutes les
-fortunes. Personne n'osait agir ni même parler à son détriment. Il
-tenait dans ses mains la destinée de chacun, et toute ambition était
-forcée de compter avec lui. Il était la source des grâces, le tentateur
-des consciences, le corrupteur des âmes. Les honnêtes gens qui n'étaient
-pas à sa discrétion désiraient-ils se voir, se concerter, se communiquer
-leurs craintes, il leur fallait se rencontrer la nuit. Ils étaient
-entourés d'espions. Le comte, même devant Marie, se portait à des
-violences qui allaient jusqu'à l'assassinat. Un jour, dans la chambre de
-la reine, il eut une discussion avec Lethington, dont il craignait les
-trames et dont il haïssait l'esprit. Irrité par la contradiction froide,
-polie, de son adversaire, il tira son poignard, et, se précipitant sur
-lui à l'improviste, il l'aurait tué infailliblement, si Marie ne se fût
-jetée entre eux.
-
-Il ne reconnaissait plus ni droit ni loi. Son caprice l'emportait à
-toutes les extrémités. Il ne respectait aucune bienséance: sa joie était
-de les braver toutes. Il dédaignait le peuple comme un vil troupeau, et
-il abhorrait les ministres du presbytérianisme comme des censeurs
-implacables. Il était absolu avec la reine, plein d'insolence avec le
-roi et de hauteur avec les lords. Son nom seul était un effroi: «Nom si
-fatal, dit un vieux historien, qu'il n'y a plume de milan assez noire
-pour l'inscrire aux fastes de l'Écosse!»
-
-Cependant d'autres humiliations atteignirent Darnley, et achevèrent de
-l'accabler.
-
-Un matin, après que la cour fut revenue au château d'Holyrood, étant
-rentrée par une porte des jardins, il allait gravir quelques degrés pour
-gagner son appartement, lorsqu'il sentit tomber sur sa toque et sur ses
-épaules plusieurs poignées de poussière. Il leva les yeux et vit deux
-têtes qui se retiraient vivement d'un croisillon. Le roi poussa un cri
-de rage, et s'élança vers l'étage supérieur. Il ne trouva personne. Les
-maladroits ou les coupables s'étaient enfuis par les corridors du
-labyrinthe royal. Était-ce un hasard? était-ce une insulte? Darnley ne
-douta pas que ce ne fût un nouvel affront suscité par ses ennemis. Il
-redescendit furieux, désespéré. Des rumeurs d'enthousiasme, le bruit, le
-mouvement des gardes, des seigneurs et de leur suite, attirèrent son
-attention. Il regarda par la fenêtre sur la grande cour. Bothwell
-s'avançait au milieu de ses partisans. Les plus fiers barons tendaient
-en souriant la main au favori: tout le reste s'inclinait avec respect et
-faisait retentir l'air d'acclamations redoublées. Penché sur la crinière
-de son cheval, Bothwell saluait et remerciait tour à tour. Le cheval de
-la reine, richement caparaçonné, attendait au pied de l'escalier.
-Bothwell sauta à terre, pénétra dans le palais, et ramena bientôt la
-reine. Il l'aida courtoisement à se mettre en selle, s'y mit lui-même,
-et ils partirent, accompagnés de quelques amis seulement, pour le
-château d'Alway. Le roi, consumé d'amour, de jalousie et de honte,
-ordonna de lui préparer deux chevaux, et suivit avec Taylor la reine et
-Bothwell. Il arriva quelques minutes après eux à Alway. Dès que la reine
-l'aperçut, un nuage de sombre ennui couvrit son visage. Elle ne put même
-dissimuler son irrésistible répulsion, et voulut repartir sans retard
-pour Édimbourg.
-
-Darnley demeura longtemps immobile et comme foudroyé à la place où la
-reine l'avait regardé avec mépris en retournant sur ses pas pour le
-fuir.
-
-Cette injure silencieuse fut la dernière goutte qui fit déborder le vase
-trop plein de fiel et de pleurs.
-
-Fatigué d'outrages, Darnley se décida enfin à se retirer chez son père,
-le comte de Lennox. Après un court séjour à Holyrood, il s'éloigna navré
-d'Édimbourg, car il aimait la reine. Il parcourut, morne et désolé, le
-vieux chemin mal tracé à travers un pays sauvage, couvert de joncs, de
-bruyères, accidenté de petites montagnes, éclairé par les reflets
-blafards des étangs et des marécages. Il n'avait pas fait plus d'une
-lieue qu'il éprouva de violentes coliques et des déchirements
-d'entrailles intolérables. Il continua, presque expirant, jusqu'à
-Glasgow. Les plus habiles médecins furent appelés, et l'un d'eux,
-Jacques Abernethy, déclara que Darnley était empoisonné. Tous les
-secours de l'art furent employés, et sauvèrent à demi le pauvre roi. On
-accusa Marie d'avoir versé elle-même le poison. C'était une calomnie de
-l'opinion et une erreur de la science. Le roi n'était malade que de la
-petite vérole.
-
-Dès cette époque, il est vrai, la reine, dans tout le feu de son amour
-pour Bothwell et de sa haine contre Darnley, s'était liée étroitement
-aux lords ennemis du roi, à Murray, à Morton, à Huntly, au comte de
-Lethington: Argill était l'un des plus violents après Bothwell.
-
-Marie les vit à Craigmillar, aux environs d'Édimbourg, où elle s'était
-retirée pour se distraire un peu de ses luttes intérieures. Mais elle ne
-trouvait nulle part la paix. Au château de Craigmillar comme à Holyrood
-on remarqua sa tristesse. Elle secouait en vain sa chaîne d'épouse,
-cette chaîne ne se brisait pas. Elle pouvait bien être la maîtresse de
-Bothwell, elle ne pouvait devenir sa femme. De là son abattement. «La
-maladie de la reine, écrivait du Croc à l'archevêque de Glasgow,
-consiste principalement dans un chagrin profond qu'il est impossible de
-lui faire oublier. Elle ne fait que répéter ce mot: «Je voudrais être
-morte!»
-
-Les lords confédérés, témoins de la douleur de la reine, et tous
-intéressés à la captiver par ambition, la pressèrent de consentir à deux
-coups d'État: le divorce, puis l'exil du roi. Elle ne répondit que par
-des soupirs, que par le vague projet de se réfugier en France, et de
-confier à Darnley le gouvernement de l'Écosse. «Madame, s'écria le comte
-de Lethington, nous, les principaux de votre noblesse et de votre
-royaume, nous ne le souffrirons pas. Nous trouverons certainement le
-moyen de délivrer Votre Grâce de cet homme... Milord Murray, ici
-présent, n'est pas moins scrupuleux comme protestant que vous comme
-papiste, et je suis sûr pourtant qu'il regardera ce que nous ferons à
-travers ses doigts, et ne dira rien.»
-
-A cette avance voilée, mais terrible, la reine, loin de blâmer, loin de
-s'indigner, s'enveloppa dans une maxime générale qui était déjà comme
-une tolérance anticipée de l'assassinat. Elle dit qu'il valait mieux
-remettre les choses dans la main de Dieu, que de rien essayer dont elle
-pût se repentir plus tard. «Mais, répondit Lethington, encouragé par
-l'air de Marie et la mollesse de sa parole, laissez-nous agir, madame,
-et mener l'affaire. Votre Grâce n'en verra que de bons effets, et le
-parlement approuvera tout ensuite.»
-
-La fameuse et secrète conférence de Craigmillar ne demeura pas stérile.
-Les hommes qui en faisaient partie passaient vite de la pensée à
-l'action. Ils ne perdirent pas de temps.
-
-Bientôt le _band_ pour l'assassinat de Darnley fut rédigé par sir James
-Balfour, consenti par Bothwell, Lethington, Huntly, Argill. Morton
-refusa de signer par prudence, Murray par prudence et par conscience.
-Les scrupules pieux de Murray, autant que son habileté supérieure,
-l'écartèrent toujours de toute participation directe au meurtre. Le
-meurtre accompli, il en recueillait les fruits. C'était un presbytérien
-ambitieux dont un rayon religieux traversait la sagesse profane, égoïste
-et politique. Cette nuance de l'âme de Murray ne doit pas être omise,
-car elle se réfléchit dans toute la suite de sa vie.
-
-Ainsi, la reine connaissait le plan homicide et régicide dressé contre
-son mari. Quelle mesure prit-elle? Aucune. Loin de combattre les lords
-conjurés, elle était la maîtresse de l'un d'eux, et l'amie de tous les
-autres!
-
-A ce moment solennel de sa destinée, la pente sur laquelle elle cherche
-vainement à s'arrêter est devenue trop rapide. Poussée par Bothwell,
-elle y fait un pas décisif et glisse jusqu'à l'abîme.
-
-On sait que Darnley était malade chez son père.
-
-Elle quitta inopinément Holyrood et se hâta d'arriver à Glasgow, sous
-prétexte de soigner le roi. Il fallait le ramener à Édimbourg, où il ne
-serait plus sous la surveillance paternelle, où il serait livré tout
-entier à ceux qui avaient résolu sa mort.
-
-Voici quelques pages des lettres que Marie écrivait jour par jour à
-Bothwell:
-
-«Quand je fus partie du lieu (Édimbourg) où j'avais mon cœur, jugez de
-mon estat, puisque j'étois comme un corps sans ame, qui a été cause que
-jusqu'à la disnée je n'ay pas tenu grand propos. Aussy personne ne s'est
-voullu avancer, estimant bien qu'il n'y faisoit bon.
-
-«... Nul des habitants (de Glasgow) n'est venu à moy, qui faict que je
-croys qu'ils sont d'avec celui-là (le comte de Lennox), et puis ils
-parlent en bien, au moins, du fils. Davantage je n'aperçoys aucuns de la
-noblesse oultre ceulx de ma suyte.
-
-«... Il dit (le roi) qu'il se trouvoit si joyeux de me voir, qu'il
-pensoit mourir de joye. Cependant il étoit peiné de ce que j'étois ainsi
-pensive. Je m'en allay souper. Il me prya de retourner: ce que je fis.
-Il me déclara son mal, ajoutant qu'il ne vouloit pas faire de testament,
-sinon cettuy-seul, c'est qu'il me lesseroit tout.
-
-«... Que si je puis obtenir pardon, m'a-t-il dit encore, je promets
-ci-après de ne vous plus offenser. Je ne vous demande plus rien, sinon
-que nous ne faisions qu'une table et qu'un lit comme ceulx qui sont
-mariez. A cela si vous ne consentez, jamais je ne seray remis sus. Je
-vous prie me faire entendre ce que vous aurez délibéré; car Dieu sçait
-quelle peine je porte de ce que j'ai faict de vous une idole, et que je
-ne pense à autre chose qu'à vous.
-
-«... Il advoue (le roi) qu'il estoit averti par Minto qu'on disoit qu'un
-du conseil m'avoit aporté des lettres, afin de les signer pour le faire
-mettre en prison; voire s'il n'obeyssoit, pour le tuer.
-
-«... Il désiroit fort que j'allasse loger en son hostel; ce que j'ay
-refusé, lui disant qu'il avoit besoing de purgation et que cela ne se
-pourroit fayre. Je dis que je le menerois avec moy à Craigmillar, afin
-que là les médecins et moi le peussions secourir, et que je
-m'esloignasse de mon fils. Il respondit qu'il estoit prest d'aller où je
-voudrois, pourvu que je le rendisse certain de ce qu'il m'avoit requis.
-
-«... Il ne vouloit pas permettre que je m'en allasse, mais désiroit que
-je veillasse avec luy.
-
-«... Je ne l'ay jamais vu mieux, ni parler si doucement. Et si je
-n'eusse appris par l'expérience combien il avoit le cœur mol comme cire,
-et le mien dur comme diamant, et lequel nul trait ne pouvoit percer,
-sinon décoché de vostre main, peu s'en est fallu que je n'eusse eu pitié
-de luy. Toutefois, ne craignez point.
-
-«Le roy me requiert que je luy donne à manger de mes mains. Or, vous
-n'en croyez pas par delà rien davantage pendant que je suis icy.
-
-«... Il n'a pas été beaucoup rendu difforme... Je n'approche pas près de
-luy, mais je m'assieds en une chaise à ses pieds, luy étant en la partie
-du lit la plus éloignée... Je viens à ma délibération odieuse: Vous me
-contreignez de tellement dissimuler que j'en ai horreur, vû que vous me
-forcez de ne jouer pas seulement le personnage d'une traistresse. Qu'il
-vous souvienne que si l'affection de vous plaire ne me forçoit,
-j'aimerois mieux mourir que de commettre ces choses; car le cœur me
-saigne en icelle. Bref, il ne veult venir avec moy sinon sous cette
-condition, que je lui promette d'user en commun d'une seule table et
-d'un même lit comme auparavant, et que je ne l'abandonne si souvent; que
-si je le fais ainsi, il fera tout ce que je vouldray et me suivra.
-
-«... Je ne m'esjouis pas à tromper celuy qui se fie en moy. Néanmoins
-vous me pouvez commander en tout. Ne concevez donc point de moy aucune
-sinistre opinion, puisque vous-même êtes cause de cela: je ne le ferois
-pas contre luy par une vengeance particulière.
-
-«... Je ne l'ai pas vu cette après disnée, parceque je faisois votre
-brasselet auquel je ne puis accommoder de la cire: car c'est ce qui
-défaut à sa perfection. Et encore je crains qu'il n'y survienne aultre
-inconvénient et qu'il soit reconnu... Avisez que personne de ceux qui
-sont icy ne le voye... faites-moy entendre si vous le voulez avoyr, et
-si avez affaire de quelque peu plus d'argent, et quand je dois
-retourner, et quel ordre je tiendray à parler à luy (Darnley); il enrage
-quand je fais mention de Lethington, de vous et de mon frère.
-
-«Je ne pense que choses fâcheuses, mon cher amy, puisque pour vous obeyr
-je n'espargne ni mon honneur, ni ma conscience, ni les dangers, ni même
-ma grandeur, quelle qu'elle puisse être: je vous prie que le preniez en
-la bonne part et non selon l'interprétation du faux frère de votre
-femme, auquel je vous supplie aussy n'ajouter aulcune foy contre la plus
-fidelle amye que avez eû ou que vous aurez. Ne regardez point à celle
-(lady Gordon) de laquelle les feintes larmes ne vous doivent être de si
-grand poids que les fidelles travaux que je souffre, afin que je puisse
-mériter de parvenir en son lieu: pour lequel obtenir je trahi voire
-contre mon naturel ceux qui m'y empescheroient. Dieu me le veuille
-pardonner!
-
-«... Encore que je n'oye rien de nouveau de vous, toutes fois, selon la
-charge que j'ai reçue, j'ameine l'homme avec moy lundy à Craigmillar.
-
-«... Aymez-moy.
-
-«Comme... la tourterelle qui est sans compagnon, ainsi je demeurerai
-seule pour pleurer votre absence, quelque briefve qu'elle puisse être.
-Cette lettre plus heureuse que moy ira ce soir où je ne puys aller.»
-
-De tels fragments ne prouvent que trop la participation de Marie Stuart
-au meurtre de Darnley. Ils sont tirés des lettres trouvées après la
-fuite de Bothwell dans une cassette d'argent où l'initiale _F._,
-surmontée d'une couronne, était gravée plusieurs fois. Cette cassette,
-que M. le duc d'Hamilton conserve comme une relique héréditaire, Marie
-Stuart la tenait de François II et l'avait donnée à Bothwell. Il y avait
-déposé le _band_ pour l'assassinat de Darnley avec deux contrats de
-mariage, huit lettres galantes et des sonnets amoureux de Marie.
-
-Aucun des originaux de ces pièces n'existe maintenant. Les seigneurs
-compromis dans le _band_ et qui l'avaient signé, s'empressèrent de le
-livrer aux flammes et d'anéantir ainsi la preuve irréfragable de leur
-complicité. Plus tard Jacques Ier, devenu roi d'Angleterre, fit
-disparaître les contrats, les lettres et les sonnets qui déshonoraient
-sa mère; il les rechercha partout pour les brûler.
-
-Les lettres surtout sont d'une haute importance historique.
-
-Elles furent écrites par Marie Stuart en français avec ce tour vif,
-naturel, passionné qui distingue le génie impétueux et léger de la reine
-d'Écosse. C'est sous cette forme qu'elles furent produites aux
-conférences d'York et de Hampton-Court; sous cette forme qu'elles
-consternèrent les amis de Marie, et qu'elles réjouirent ses ennemis.
-«Lorsque Murray eut remis à Élisabeth les pièces du procès, dit Melvil,
-elle en eut un bonheur extrême et elle sentit un profond contentement du
-déshonneur de Marie Stuart.»
-
-Plus tard, les originaux disparurent. Il ne resta des lettres que trois
-traductions en écossais, en latin et en anglais. La traduction latine,
-qui avait été faite sur l'écossais, fut elle-même traduite en français,
-de sorte que les lettres actuelles ne sont pas les lettres primitives,
-mais la version de troisième main des lettres de Marie Stuart. C'est ce
-qui explique leur infériorité de charme, de talent, de style, si on les
-compare aux autres lettres de la reine d'Écosse.
-
-Elles ont même été déclarées apocryphes par George Chalmers, William
-Tytler, Withaker, Goodall, Lingard et le prince Labanoff. M. Fraser
-Tytler ne se prononce pas. Elles ont été reconnues authentiques par les
-trois grands historiens de France, d'Angleterre et d'Écosse: de Thou,
-Hume, Robertson, auxquels il faut ajouter Sharon Turner, Hallam,
-Malcolm, Laing, Raumer, Philarète Chasles, l'humoriste, l'éloquent et
-spirituel professeur, enfin M. Mignet, qui, dans une série d'articles
-excellents, a su tempérer, par la réserve la plus prudente, une haute,
-curieuse et savante critique.
-
-Après avoir pesé les raisons qui valent mieux que les noms propres, mon
-opinion n'est pas douteuse sur ces lettres. Je les crois altérées dans
-la forme, mais aussi je les crois vraies au fond, d'une vérité que les
-vieux historiens ne soupçonnaient pas et que le temps a dévoilée.
-J'aurais voulu les trouver fausses. L'évidence m'a vaincu. Tout
-l'enchaînement de la conduite privée et publique de la reine, tous ses
-actes, toutes ses paroles, démontrent l'authenticité de ces lettres. Le
-plus irrécusable témoin contre Marie, c'est elle-même.
-
-Les preuves abondent.
-
-Et d'abord, comment n'être pas frappé de la coïncidence de ces lettres
-avec une relation de Crawford, le gentilhomme le plus loyal de la petite
-cour du comte de Lennox? Cette relation, écrite de la main de Crawford
-et déposée aux archives d'Angleterre sous l'étiquette de _Cecil_,
-raconte la principale entrevue de la reine et de Darnley à Glasgow.
-
-Marie arrive inopinément. Darnley, par un pressentiment mystérieux,
-redoute la reine en l'adorant. Il lui fait dire qu'il est malade, et on
-lui insinue qu'il vaudrait mieux qu'elle retournât. Marie force la porte
-en reine, et s'assied au chevet du jeune roi qu'agite l'émotion la plus
-vive. Marie cause d'abord de la santé de Darnley, puis de choses
-futiles, puis elle aborde le sujet grave, presque impossible.
-
-«Vous vous méfiez de moi... Ne prétendez-vous pas avoir découvert un
-complot contre votre vie?
-
---On me l'a révélé.
-
---Qui?
-
---Lord Minto. Il affirme qu'à Craigmillar certains seigneurs ont soumis
-à votre signature mon arrêt de mort.»
-
-Le faible et aveugle jeune homme ajoute qu'il ne la soupçonne pas, ni
-elle, ni personne; qu'il la prie seulement de ne le plus quitter.
-
-«Il en sera selon votre souhait, dit la reine. Voulez-vous venir avec
-moi jusqu'à Craigmillar? Les eaux vous y seront bonnes. Nous irons en
-litière.
-
---Je vous accompagnerai si vous consentez que nous soyons, comme par le
-passé, compagnons de table et de lit.
-
---Sans doute, répond la reine; seulement, vous vous guérirez avant
-tout;» et en se retirant elle lui recommande le secret.
-
-Darnley promet de le garder; pourtant il le confie à Crawford et lui en
-demande son avis.
-
-«Je n'aime point tout ceci, lui dit Crawford. Au lieu de vous rendre à
-Craigmillar, pourquoi ne pas aller droit à Holyrood ou dans toute autre
-de vos résidences?
-
---C'est ce que j'ai pensé aussi... Mais j'irai avec elle, dût-elle me
-tuer.»
-
-Voilà les principaux traits du récit de Crawford; ne confirment-ils pas
-sur tous les points les lettres tant contestées dont j'ai cité quelques
-fragments?
-
-On comprend et l'on touche au doigt le rôle de la reine. Elle obéit à
-Bothwell en frémissant. Bothwell la fascine, la subjugue, la précipite.
-La conscience lutte en elle et la nature se révolte; mais Bothwell
-l'emporte.
-
-Darnley est confiné à Glasgow. Marie accourt afin de l'en tirer. Elle ne
-ménage aucune séduction. Elle enivre de ses sourires et de ses regards
-cet enfant sensuel. Elle le connaît et se joue de ses illusions. Elle
-enchante sa proie afin de l'enlever. Elle amuse et endort sa victime.
-Elle attise la passion de ce faible et voluptueux jeune homme pour le
-mener au trépas.
-
-Ah! puissé-je me tromper! mais les apparences, les probabilités sont
-accablantes.
-
-Marie avait conduit à Glasgow deux personnes dévouées à Bothwell. La
-première était lady Reres, qui avait tant servi l'amour du comte, et qui
-restait auprès de Marie comme favorite pour elle, pour lui comme témoin.
-Car Bothwell était jaloux de la reine, et comment ne l'aurait-il pas
-été? «... Il sçavoit, dit un grave contemporain, qu'elle aimoit son
-plaisir et à passer son temps aussi bien que aultre du monde.»
-
-La seconde personne attachée à Marie par Bothwell était Nicolas Hubert,
-un Français qu'on appelait Paris, du nom de sa ville natale. Cet homme,
-qu'un regard de Bothwell glaçait d'épouvante, et qui, par peur,
-consentit à entrer dans le complot contre la vie du roi, accompagnait
-Marie dans son voyage de Glasgow. Ce fut lui qu'elle envoya à Bothwell
-avec quatre cents écus et une lettre, celle du 24 janvier, si conforme à
-la déposition de Thomas Crawford. Après avoir fait à Paris plusieurs
-recommandations, elle ajouta: «... Vous dirés ensuite à monsieur de
-Boduell que je ne vas jamais vers le roy que Reres n'y est, et voyt tout
-ce que je fais.»
-
-Paris partit, et n'oublia rien de tout ce qui lui avait été confié. Son
-véritable message était de demander à Bothwell et à Lethington, les deux
-principaux auteurs du _band_ régicide, où il faudrait loger Darnley à
-son retour, si c'était à Craigmillar ou à Kirk-of-Field.
-
-Quand Marie eut reçu la réponse, et qu'elle eut appris que Kirk-of-Field
-était le lieu désigné, elle décida le roi à quitter Glasgow pour vivre
-où elle vivrait. Il se déroba à son père et aux amis de sa famille pour
-venir à Édimbourg sur les pas de la reine. Elle ne l'installa point à
-Holyrood. De concert avec Bothwell, qui s'était empressé à leur
-rencontre, et sous prétexte de placer le malade dans un lieu plus
-paisible, dans un air plus pur, elle l'établit près des ruines du
-couvent des Dominicains ou frères noirs, dans la maison de
-l'Église-du-Champ (the Kirk-of-Field). Cette maison appartenait à Robert
-Balfour, le séide de Bothwell, et le plus odieux des conjurés pour
-l'assassinat du roi. C'était une vieille et vaste demeure abandonnée,
-située à l'écart, à quelque distance d'Hamilton-House et de sept pauvres
-cottages, entre deux cimetières. Là tout était lugubre, et l'on
-n'entendait que le hurlement des chiens et le croassement des corbeaux.
-
-La tristesse de Darnley redoubla.
-
-Marie, pour le calmer, fait tendre son lit dans une pièce au-dessous de
-la chambre du roi. Elle est de plus en plus assidue. Tour à tour
-épouvanté et séduit, Darnley ne sait que flotter entre son effroi et son
-espérance. Il ne peut se résoudre à rien.
-
-Un jour, le 9 février 1567, Marie s'oublie chez lui plus longtemps que
-de coutume. Elle le quitte très-tard. L'amour semble la retenir. Elle
-reste avec Darnley depuis six heures jusqu'à onze heures du soir. Cette
-entrevue tout entière est affectueuse, caressante. En partant, Marie
-sourit à Darnley et l'embrasse tendrement.
-
-Où se rend-elle?
-
-Est-ce dans son appartement au-dessous de celui du roi? Non. Voici,
-d'après la déposition de Paris, ce qui s'était passé dans cet
-appartement quelques heures auparavant. «La royne me dict: «Sot que tu
-es, je ne veux pas que mon lict soyt en cet endroyt là;» et de faict, le
-fist oster. Là-dessus, je pris la hardiesse de luy dire: «Madame,
-monsieur de Boduell m'a commandé luy porter les clés de votre chambre,
-et qu'il a envie d'y faire quelque chose: c'est de fayre saulter le roy
-en l'air par pouldre qu'il y fera mettre.--Ne me parle point de cela
-ceste heure cy, ce dict-elle; fais-en ce que tu vouldras.» Là-dessus, je
-ne l'osoys parler plus avant.»
-
-La reine ne descend pas dans cette pièce destinée à une explosion
-terrible. Elle se hâte vers Holyrood, afin d'assister à la fête qu'elle
-donne pour le mariage de Bastien, un de ses serviteurs, avec sa première
-femme de chambre, Marguerite Carwood. La reine traverse les rues aux
-flambeaux. Elle arrive pour le bal masqué. Elle l'anime de sa présence,
-et cette nuit-là, Bothwell la remplacera à Kirk-of-Field.
-
-Hay de Tallo, Hepburn de Bolton et quelques autres bandits de Bothwell;
-Wilson, son tailleur; Powrrye, le portier de son hôtel; George
-Dalgleish, son valet de chambre, s'étaient munis de fausses clefs. Toute
-la soirée, pendant que la reine s'entretenait folâtrement avec le roi,
-ils s'étaient occupés à transporter des barils de poudre dans les caves
-et dans la pièce qu'occupait Marie au-dessous de l'appartement de
-Darnley.
-
-Paris, le domestique familier de la reine, avait été leur introducteur
-et leur guide. Il connaissait la maison, et la terreur que lui inspirait
-Bothwell l'avait fait consentir à tout.
-
-Quelles furent les péripéties de cette nuit tragique? Les contemporains
-se partagent en milles controverses, et les historiens hésitent entre
-les diverses hypothèses.
-
-Pour moi, voici la vérité telle qu'elle coule des sources que j'ai
-soigneusement dégagées de plus d'un limon, telle qu'elle jaillit de la
-tradition populaire que j'ai entendue au pied de l'église expiatoire
-bâtie sur ce funèbre lieu.
-
-Après le départ de la reine, Darnley, qui jusque-là s'était senti égayé
-par l'enjouement et fortifié par le retour d'affection de Marie, retomba
-dans sa mélancolie habituelle. Tout était plus morne et plus menaçant
-sous son toit délabré, que la reine avait quitté pour les salles
-parfumées, éblouissantes du palais. On se réjouissait à Holyrood pendant
-que lui se consumait à Kirk-of-Field. Le roi souffrait de sa
-convalescence, de son isolement et de ses périls. Mille sombres pensées
-traversèrent son esprit, mille fantômes terribles assiégèrent son
-imagination. Rien ne révèle mieux les orages de son âme que ses
-dernières paroles et son dernier chant. Le prince avait été élevé par
-une mère qui, soit dans un intérêt religieux, soit peut-être dans un
-intérêt d'ambition, pour mettre son fils en une harmonie de plus avec
-Marie Stuart, avait enflammé sa foi et incliné sa mollesse aux pratiques
-les plus minutieuses. Il secoua d'abord ce joug importun et se plongea
-dans le torrent de tous les plaisirs. Il se montra le premier parmi les
-jeunes débauchés d'Édimbourg, et ses désordres, provoqués, accrus par
-l'indifférence de la reine, avaient indigné, scandalisé les zélés
-presbytériens. Depuis qu'il était malade, Henri avait eu des remords, et
-s'était jeté du libertinage dans la dévotion. Quand ses ennuis, ses
-chagrins, ses dangers l'obsédaient, son âme tremblante, désolée, à qui
-tout manquait ici-bas, se rattachait à Dieu par la prière, par les
-psaumes, et s'abritait sous le bouclier du Fort entre les forts
-d'Israël.
-
-Ce soir suprême, il parla peu à Taylor. Si l'on en croit la tradition,
-le psautier de la Vulgate, que lui avaient enseigné sa mère et son
-gouverneur en haine du Psautier presbytérien, lui revint en mémoire, et
-il en répéta des versets au hasard. Il se mit à chanter des psaumes d'un
-accent doux, monotone, et Taylor lui répondit d'une voix plaintive.
-
-La triste mélopée monta, se prolongea, baissa peu à peu et s'éteignit
-enfin dans le silence. Ces jeunes paupières s'étaient fermées. Le roi et
-le page étaient endormis sur leurs chevets.
-
-Le sommeil du roi ne fut pas long. Le grincement des clefs dans les
-serrures et le bruit des portes sur leurs gonds le réveillèrent en
-sursaut. Il était environ minuit et demi. Inquiet, le pauvre roi appela
-Taylor. Lui-même, se précipitant hors de son lit, prit sa pelisse et
-s'avança dans les corridors du vieux manoir. Taylor suivait Henri, une
-petite lampe à la main. Les rares serviteurs du roi étaient gagnés au
-comte de Bothwell. Eux, qui étaient présents, qui n'ignoraient rien, et
-des lèvres de qui le murmure primitif de la tradition tomba dans
-l'oreille du peuple, furent sourds par subornation et par crainte aux
-cris de leur maître. Aucun d'eux ne se montra, aucun d'eux ne répondit.
-Le roi, éperdu, dans la surprise d'un réveil soudain, descendit
-l'escalier toujours accompagné de son page rêvant à demi. Ce fut là
-qu'il aperçut quelques hommes qui se glissaient et qui rampaient le long
-des marches. C'étaient les sicaires du comte de Bothwell, les bandits
-qu'il appelait «ses agneaux,» et qui allaient exécuter ses ordres. Ils
-s'élancèrent sur le roi et sur son page, et, après une courte lutte, ils
-les étranglèrent. Le meurtre consommé, ils portèrent les cadavres dans
-un petit verger du voisinage, se décelant eux-mêmes par une sorte
-d'égarement providentiel. Bothwell n'était pas avec eux. Le sinistre
-comte, après une apparition rapide au bal d'Holyrood, où des regards
-mystérieux furent échangés entre lui et la reine, avait passé dans
-l'appartement de Marie. La reine l'y rejoignit et s'entretint tour à
-tour avec Bothwell en présence d'Erskine, le capitaine de ses gardes, et
-avec Bothwell seul. Le comte rentré chez lui, se coucha, puis, «...
-sortant de son lit, dit Dalgleish, son valet de chambre, il mit ses
-chausses de velours: sur ces entrefaites arriva François Paris qui lui
-dit quelque chose à l'oreille. Le comte de Bothwell me parla comme si de
-rien n'étoit, et me demanda son manteau de cheval et son épée que je luy
-donnay.» Il couvrit son visage d'un masque, sa tête d'un chapeau rabattu
-à larges bords, et dans ce nouveau costume il arriva vers une heure du
-matin à la maison de l'Église-du-Champ. Les assassins avaient déjà
-transporté leur double fardeau dans le verger. Content d'avoir été
-prévenu, croyant sans doute les cadavres sous le toit fatal, Bothwell
-ordonna d'allumer la mèche préparée pour l'explosion des poudres
-amassées par ses soins, et la maison sauta depuis les fondements
-jusqu'au sommet. Bothwell contempla quelques secondes ces tristes
-débris, congédia ses complices, et se retira chez lui où il se recoucha.
-Quand George Hakit vint heurter à sa porte et lui apprendre l'attentat
-de la nuit, Bothwell, feignant l'étonnement et l'indignation, se leva
-précipitamment en criant: «Trahison!»
-
-Cependant le lord prévôt et les magistrats étaient accourus à l'affreuse
-commotion qui avait épouvanté la ville entière. Ils erraient çà et là
-parmi les décombres, conjecturant l'assassinat et n'osant s'avouer leurs
-soupçons. Ce fut seulement au jour qu'un officier de police, s'étant
-écarté, trouva dans le verger le cadavre de Henri Darnley près du
-cadavre de son page. Des meurtrissures au cou et le reste du corps
-intact indiquèrent le genre de mort. Les deux jeunes gens gisaient l'un
-à côté de l'autre, et se touchaient encore dans l'éternel sommeil. Une
-froide pluie tombait des rameaux nus du tilleul au pied duquel ils
-avaient été déposés. Il n'y avait là que des hommes sévères et même
-durs, des soldats et des magistrats; mais un sanglot s'échappa de leurs
-poitrines et se prolongea dans la ville.
-
-Le peuple nomma tout haut les coupables. Des placards accusateurs furent
-collés aux murs. De furieuses clameurs montèrent le jour et la nuit du
-fond des carrefours jusqu'au palais. Une affiche fut appliquée sous les
-fenêtres mêmes de la tour qu'habitait la reine. On y lisait: «Paix au
-doux Henri! vengeance sur la Guizarde!»
-
-Marie se rendit à cheval d'Holyrood à la citadelle par la Canongate. Les
-femmes se groupèrent en foule sur son passage. Elles gardèrent un
-silence menaçant. L'une d'elles s'étant écriée, «Dieu sauve Votre
-Grâce!» une autre reprit aussitôt: «Dieu la sauve comme elle le mérite!»
-
-Bothwell, suivi d'une troupe armée, parcourut au galop les rues
-encombrées d'une multitude émue, et, la main sur sa dague, il criait:
-«Où sont-ils les poseurs d'affiches, que cette bonne lame fasse
-connaissance avec leur cuir?» Escorté de sa bande féroce, il organisa la
-terreur du sabre dans la cité. D'aussi loin qu'ils le voyaient, les
-bourgeois effrayés rentraient dans leurs maisons et se barricadaient.
-Knox seul, inaccessible à la crainte, rendit audace pour audace.
-
-Il réunit autour de lui tous ses fidèles presbytériens, c'est-à-dire
-tout Édimbourg. La foule était immense. La ville remplissait le temple.
-Knox, le front austère, la tête inclinée, traversa la multitude
-respectueuse qui attendait impatiemment sa parole. Il monta lentement
-dans sa chaire, se recueillit longtemps, puis éclatant comme malgré lui,
-l'œil en feu, le geste terrible, il fit d'une voix tonnante, à la
-manière des prophètes et dans les images de l'Écriture, le tableau des
-prostitutions de Babylone. Tout l'auditoire était haletant. Les
-allusions étaient transparentes. Avant de finir cette éloquente
-malédiction, Knox s'arrêta tout à coup, et déchirant d'horreur, de
-douleur, son manteau de ministre, il s'écria: «Ma patience est à bout,
-mes frères. Mes yeux en ont trop vu, mes oreilles trop entendu. Je ne
-resterai pas une heure de plus dans Sodome. Je vais vivre au fond des
-bois, pour n'être plus témoin de l'abomination de la désolation. Vous
-qui demeurez, révélez et vengez! _Reveal and revenge!_»
-
-Après ce redoutable anathème, il descendit de sa chaire et sortit
-d'Édimbourg. Il se retira dans une hutte de bûcheron, où ses disciples
-allaient secrètement en pèlerinage. Ils en rapportaient ces passions
-ardentes, ces inspirations de flamme qui embrasaient le peuple, et qui
-allumaient de plus en plus la colère universelle contre la reine.
-
-Ce grand jour où Knox s'enfuit au fond des bois, quelques heures après
-son arrivée dans la cabane du bûcheron, il s'évanouit. Nul de ses
-disciples ne réussit à le rappeler à la vie. Ce fut un pâtre des monts
-Pentlands, qui, en jouant un air du Lothian sur sa cornemuse, réveilla
-Knox de cet évanouissement qui passa dans toute l'Église presbytérienne
-pour un sommeil divin.
-
-Tous les soirs, très-tard, il s'endormait au bruit d'une cascade de la
-montagne. La chute harmonieuse et monotone de cette grande nappe d'eau
-pouvait seule calmer l'agitation formidable de ses pensées.
-
-La cour, d'abord inquiète de la hardiesse et de la retraite de Knox, ne
-tarda pas à s'étourdir dans les plaisirs.
-
-
-
-
-LIVRE VII.
-
-Marie se déplaît à Édimbourg.--Elle se rend à Seaton malgré son
-deuil.--La cour continue de se livrer à tous les plaisirs.--Malveillance
-des ministres presbytériens.--Marie Stuart se compromet de plus en
-plus.--Douleur de la comtesse de Lennox.--Le comte de Lennox
-accuse Bothwell.--Partialité scandaleuse de Marie.--Procès de
-Bothwell.--Acquittement.--Enlèvement de la reine.--Bothwell la conduit
-au château de Dunbar.--Revenue à Édimbourg, elle déclare qu'elle
-pardonne à Bothwell.--Elle le crée duc d'Orkney.--Elle se décide à
-l'épouser.--Soulèvement de l'Écosse.--Lords confédérés.--Rencontre de
-leur armée et de celle de la reine à Carberry-Hill.--Cartel de
-Bothwell.--Sa fuite à Dunbar.--Marie prisonnière.--Insultes de l'armée
-et du peuple.--Marie conduite à Lochleven.--Captivité.--Le comte de
-Murray régent.--Bothwell au château de Malmoë.--George Douglas.--Le
-petit Douglas.--Évasion de la reine.--Guerre civile.--Bataille de
-Langside.
-
-
-Marie n'eut pas la constance de rester enfermée quarante jours dans son
-palais tendu de noir, sans autre lumière que celle d'un flambeau, selon
-le cérémonial des reines d'Écosse devenues veuves. Dès la première
-soirée elle fit ouvrir ses fenêtres, et dès la seconde semaine elle s'en
-alla à Seaton, château du lord de ce nom. Bothwell l'y accompagna avec
-l'archevêque de Saint-André, les comtes d'Argill, de Huntly et de
-Lethington. Il n'y eut qu'un cri à Édimbourg. L'ambassadeur de France
-courut sur les traces de la reine et la fit revenir à Holyrood.
-
-Mais elle s'y ennuya et s'y déplut au milieu de tous ces citadins
-ennemis. Elle retourna bientôt à Seaton avec la cour. On y mena joyeuse
-vie. Ce ne furent que chasses aux faucons, tirs à l'arbalète, amusements
-de toute espèce, soupers exquis mêlés de chants, de musique, de vins de
-France. Ces soupers se prolongeaient bien avant dans la nuit. Les
-ministres que Knox avait laissés à Édimbourg, et que son âme agitait de
-loin, comme la tempête agite les arbres, exagéraient encore dans leurs
-récits ce qui se passait à Seaton. Ils disaient que la cour se plongeait
-de plus en plus dans toutes les voluptés et dans toutes les ivresses.
-Ils racontaient des excursions amoureuses de la reine sur les brigantins
-de Guillaume et d'Edmond Blakater, de Léonard Robertson et de Thomas
-Dikson, pirates dévoués à Bothwell, avec qui elle s'embarquait sans
-souci de l'opinion de son peuple et des jugements de Dieu. Ils
-ajoutaient tout bas, et les cheveux se dressaient sur toutes les têtes,
-comment l'appartement de Bothwell communiquait, par un escalier dérobé,
-à l'appartement de Marie, et quelles nuits de débauche terminaient des
-journées de délices.
-
-Ces récits, quelquefois vrais, souvent faux ou exagérés, ulcéraient les
-cœurs et ameutaient les haines populaires contre Marie.
-
-Elle semblait du reste chercher toutes les occasions de se nuire à
-elle-même.
-
-Elle n'avait pas craint de voir le cadavre de celui qui fut son époux et
-qui l'avait tant aimée. Le mort, selon la superstition du moyen âge, ne
-tressaillit pas et ne vomit pas l'écume, ainsi qu'il arriva lorsque
-Richard _Cœur de lion_, après sa révolte, vint s'agenouiller au tombeau
-de son père. Non, Marie put regarder froidement le pâle Darnley, il
-demeura immobile; mais toute conscience murmura contre la reine. Elle ne
-manifesta ni douleur, ni plaisir. Elle fit enterrer Darnley sans pompe
-près de Riccio, comme si elle eût voulu donner satisfaction à son
-favori, en lui envoyant pour compagnon silencieux le prince qui avait
-été son assassin.
-
-Le crime de Bothwell et de ses complices remplit l'Écosse d'effroi et
-d'indignation. L'Europe même s'émut. Elle s'efforça de séparer la cause
-de Marie de celle du meurtrier. Mais Marie ne le permit pas. Après avoir
-immolé son honneur et sa conscience à celui qu'elle aimait, elle lui
-sacrifia sa renommée. C'était le démon du Midi transporté dans le Nord,
-Astarté avec toutes ses ardeurs et tous ses philtres sous les lambris
-féodaux d'Holyrood.
-
-La comtesse de Lennox expiait à la Tour de Londres le mariage de son
-fils. C'est là qu'elle reçut l'affreuse nouvelle. Son cœur faillit se
-briser. Il existe encore une lettre de Cecil à sir Henry Norris, dans
-laquelle est retracée au vif cette grande douleur maternelle.
-
-«Sa Majesté a envoyé hier milady Howard et ma femme à lady Lennox, afin
-de lui apprendre son malheur. On n'a pu la garantir, malgré tous les
-ménagements qui ont été pris, du désespoir où ce crime horrible devait
-la plonger. Le doyen de Westminster et le docteur Hinck sont restés avec
-elle cette nuit dernière. J'espère que Sa Majesté sera touchée de
-compassion pour cette infortunée lady, à laquelle nulle créature humaine
-ne peut refuser un sentiment de pitié.»
-
-Le 24 mars 1567, le père de Darnley, le comte de Lennox, non moins
-désolé que la comtesse sa femme, accusa Bothwell de régicide. On
-s'empressa de convoquer le tribunal et de fixer le jugement au 12 avril.
-Le comte de Lennox sollicita un délai plus long, afin de rassembler ses
-preuves et de mieux démontrer la culpabilité de l'accusé. On rejeta
-cette demande si juste, et la date du 12 avril fut maintenue.
-
-Ce jour-là, dès le matin, la Tolbooth, un prétoire et une prison à la
-fois, un sombre et double monument, fut entourée par trois cents
-arquebusiers. Le comte de Bothwell parut dans Édimbourg étonnée, à la
-tête de cinq mille hommes d'armes que sa faveur avait réunis. Marie, en
-cette conjoncture, n'épargna ni argent, ni promesses, ni encouragements.
-Les plus puissants seigneurs s'exécutèrent de bonne grâce, les uns par
-ambition, les autres par cupidité, quelques-uns par crainte. La terreur
-inspirée d'abord par Bothwell et sa bande avait redoublé. Elle régnait
-dans le château d'Holyrood, dans les rues, dans la salle où siégeaient
-les jurés, tous choisis parmi la haute noblesse, et présidés par le
-grand justicier du royaume, le comte d'Argill.
-
-Bothwell se rendit à la Tolbooth, entre Maitland et Morton, monté sur un
-magnifique cheval harnaché et caparaçonné comme celui d'un roi. C'était
-un don de Marie. Un frisson d'horreur courut dans la multitude, quand
-elle eut reconnu que le cheval avait appartenu au pauvre Henri Darnley.
-Bothwell passa sur la place du château. La reine, d'une des fenêtres de
-sa tour où elle était avec ses dames, lui fit un geste de tendresse que
-du Croc, l'ambassadeur de France, surprit avec déplaisir. Le comte, en
-arrivant au tribunal avec sa suite, trouva ses amis et ceux de la reine
-qui en remplissaient tous les abords, toutes les salles. Il se présenta
-fièrement à ses juges, et, après les avoir salués, il dirigea ses
-regards, en souriant ironiquement, vers le fauteuil réservé à son
-accusateur. Ce fauteuil était vide. Le malheureux Lennox, averti de
-l'appareil de forces déployé par son ennemi, s'abstint de paraître.
-Seulement un de ses vassaux se leva, protesta au nom de son maître, et
-réclama un ajournement. Un juré appuya le sursis d'une voix faible. Tous
-ses collègues étaient gagnés ou intimidés. Ils n'accédèrent pas à ce vœu
-d'un père si indignement outragé et bravé. Ils violèrent toutes les lois
-divines et humaines, la nature et l'équité tout ensemble, en prononçant
-un verdict d'acquittement. Il y eut dans le texte du jugement une sorte
-d'ambiguïté et d'hésitation où la honte se trahissait. Le jury déclarait
-que là où il n'y avait pas d'accusateur, il ne pouvait y avoir de
-condamné. Odieux sophisme pour échapper à la nécessité, à la convenance
-d'un sursis contre un scélérat effronté que tous, même ses partisans
-avoués, déclaraient entre eux coupable du régicide.
-
-Bothwell, dont l'audace croissait avec l'impunité et avec l'amour
-désordonné de Marie, profita de tous ses avantages. Il engagea la reine
-à confirmer les donations faites précédemment aux nobles de son royaume,
-notamment à Murray et à lui-même. Il rassembla quelques jours après les
-principaux seigneurs de la cour à la taverne d'Ansley, où l'hydromel, le
-vin et l'hypocras, coulèrent en abondance dans de grands hanaps écossais
-d'or et d'argent. Les convives étaient illustres. On y remarquait au
-premier rang Morton, Maitland, Argill, Huntly, Cassilis, Sutherland,
-Glencairn, Rothes, Caithness, Herries, Hume, Boyd, Seaton et Sainclair.
-Soit peur, soit haine, soit calculs personnels, soit lâche complaisance,
-ils signèrent un écrit où ils désignaient pour époux à la reine l'infâme
-Bothwell, qu'ils déclaraient innocent du meurtre de Darnley. Murray,
-l'homme le plus éminent de sa patrie, se rendit à Saint-André la veille
-du crime, et au milieu des préliminaires que nous racontons, la rougeur
-au visage, il fit avec l'agrément de sa sœur un voyage en France. Il
-échappa donc deux fois aux horreurs de l'assassinat et au spectacle des
-noces maudites. La haute considération dont il était investi s'accrut de
-cette vertu ou plutôt de cette habileté.
-
-«La reine est folle, écrivait à cette époque la main la plus
-chevaleresque de l'Europe (Kirkaldy de Grange) au duc de Bedford, les
-nobles sont esclaves, tout ce qui est corrompu domine maintenant à la
-cour. Dieu puisse nous délivrer! Bientôt la reine épousera Bothwell. Sa
-passion pour lui a bu toute honte. Peu m'importe, disoit-elle hier, que
-je perde pour lui France, Écosse et Angleterre. Plutôt que de le
-quitter, j'irai au bout du monde avec lui en jupon blanc.»
-
-De Grange écrivait une seconde fois au duc de Bedford:
-
-«La reine ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait ruiné tout ce qui est honnête
-ici. On lui a persuadé de se laisser enlever par Bothwell pour accomplir
-plus tôt leur mariage. C'étoit chose concertée entre eux avant le
-meurtre de Darnley, dont elle est la conseillère, et son amant
-l'exécuteur. Beaucoup voudroient venger l'assassinat; mais on redoute
-votre reine. On me presse de me charger de la vengeance; et de deux
-choses l'une, ou je le vengerai, ou je quitterai le pays.»
-
-Les choses aplanies par sa noblesse, la reine alla le 21 avril à
-Stirling, où résidait le jeune prince confié aux soins du comte de Marr.
-Le comte de Marr était l'homme le plus consciencieux de la cour, et la
-reine l'avait désigné entre tous pour gouverneur de son fils. Au comble
-de ses déréglements, la tendresse de Marie pour Jacques, quoi qu'on ait
-dit, était demeurée entière. Pendant son séjour à Stirling elle le
-recommanda de nouveau à toutes les sollicitudes du comte, elle le
-recommanda comme «son plus cher joïau» et fit promettre au gouverneur
-«de ne le délivrer sinon du consentement exprès de la reine.» Sans
-s'expliquer bien nettement ses craintes obscures, elle prit ainsi ses
-sûretés contre les exigences et les desseins possibles de Bothwell.
-
-Tranquille comme mère, elle ne se ménagea pas comme femme et comme
-reine. Elle se disposait d'avance à son enlèvement. «Quant à jouer mon
-personnage, écrivait-elle à Bothwell, je sçais comme je m'y dois
-gouverner, me souvenant de la façon que les choses ont été délibérées.
-Il me semble que votre long service et la grande amitié et faveur que
-vous portent les seigneurs méritent bien que vous obteniez pardon,
-encore qu'en ceci vous vous avanciez par-dessus le devoir d'un sujet...»
-
-La reine quitta Stirling le 24 avril pour retourner à Édimbourg. Elle
-rencontra Bothwell près d'Almond-Bridge, à l'endroit juste où Jacques V
-avait mené à bien l'une de ses aventures les plus romanesques et les
-plus périlleuses. Moins heureuse que son père, Marie continua de perdre
-son honneur là où Jacques avait failli perdre la vie. Bothwell menait
-mille cavaliers. Il ordonne d'entourer et de désarmer la faible escorte
-de la reine. Lui-même s'avance vers elle, s'incline avec grâce et saisit
-la bride du cheval de Marie. Malgré son bouillant courage, elle garde le
-silence et ne laisse pas échapper une exclamation soit de surprise, soit
-d'indignation. Huntly, Maitland et Jacques Melvil faisaient partie de la
-suite royale.
-
-«Nous fûmes, dit Melvil, investis... (tous trois). On laissa aux autres
-la faculté de s'en aller. Dès ce moment, le comte dit qu'il épouserait
-la reine quand même tout le monde et elle-même s'y opposeraient. Le
-capitaine Blakater, dont j'étais le captif, me dit que tout cela se
-faisait du consentement de la reine. Le lendemain, j'eus la liberté de
-me retirer chez moi.»
-
-Le comte de Bothwell regagna la route du château de Dunbar où il
-commandait. Il dirigeait d'une main son cheval, et de l'autre le cheval
-de Marie. Le comte avait, en s'adressant à elle, un air d'intelligence,
-de courtoisie et de triomphe modeste. Il se penchait avec une hardiesse
-respectueuse pour lui parler, et Marie l'écoutait en souriant. Elle
-était richement vêtue, dans toute la majesté d'une reine et dans toute
-la coquetterie d'une jeune femme. Le comte s'était paré, pour cette
-expédition, avec une élégance militaire. Les plus rares dentelles de
-Malines plissées à son cou retombaient sur son pourpoint de satin. Son
-manteau court, à la dernière mode, était doublé de fourrure de Russie.
-Sa toque de velours vert, surmontée d'une plume de héron, brillait de
-trois rangs de perles qu'il tenait de la magnificence de la reine. Ses
-bottes de cuir jaune étaient ornées des éperons d'or des chevaliers. Il
-portait, suspendue à un baudrier étincelant de pierres précieuses, une
-épée héréditaire rougie de sang anglais, l'épée de son grand-père le
-comte Adam Hepburn de Bothwell, qui périt en héros à la bataille de
-Flodden, et dont le corps fut trouvé percé de trente blessures à côté du
-cadavre de Jacques IV, son suzerain, qu'il avait défendu jusqu'au
-dernier soupir. Marie se laissait conduire avec bonheur. La flamme vive
-qui rayonnait de ses yeux n'était pas celle de la colère. Elle passa dix
-jours avec Bothwell au château de Dunbar.
-
-La reine ne fut ramenée à Édimbourg que le 3 mai.
-
-Le 8 mai, Kirkaldy de Grange écrivit encore au duc de Bedford. Il lui
-annonça que la plupart des convives de la taverne d'Ansley, désavouant
-leur assentiment aux projets de Bothwell, s'étaient assemblés à
-Stirling, et que là, dans cette capitale du jeune prince, ils avaient
-juré de dégager leur honneur. Les principaux de cette ligue étaient les
-comtes d'Argill, de Morton, d'Atholl et de Marr; les comtes de
-Glencairn, de Cassilis, de Montrose, de Caithness; les lords Boyd,
-Ruthven, Gray, Lindsey, Hume et quelques autres.
-
-«Les points convenus entre eux, ajoutait de Grange, sont: d'abord de
-délivrer la reine des mains de Bothwell qui a les places fortes, les
-munitions et commande aux hommes de guerre; ensuite de s'emparer de la
-personne du prince pour veiller à sa sûreté; enfin, de poursuivre les
-meurtriers du roi. Ils se sont engagés, pour obtenir ces trois choses, à
-risquer leurs vies et leurs biens. Ils m'ont invité à m'adresser à Votre
-Seigneurie, pour qu'ils puissent avoir l'assistance de votre souveraine
-dans la poursuite de ce cruel meurtrier, qui, durant la dernière venue
-de la reine à Stirling, suborna quelques personnes pour empoisonner le
-prince...»
-
-Les seigneurs coalisés flottaient entre la France et l'Angleterre. Du
-Croc, sentant que Marie ne représentait plus l'Écosse, se tournait à
-demi, malgré sa prudence, vers les confédérés, afin de préserver
-l'influence de sa cour, et de sauver plus tard la reine elle-même. Il
-disputait un à un les seigneurs écossais à Bedford, par des menées
-sourdes, par des offres d'argent, de titres, de rubans. Les confédérés
-ne découragèrent pas du Croc. Ils agissaient avec lui dans la prévision
-où Bedford leur manquerait. Mais ils évitaient de s'engager. Car, au
-fond, ils préféraient de beaucoup l'alliance de leurs puissants voisins
-à celle des Français. La religion et le territoire, ces deux
-éloignements entre la France et l'Écosse, étaient deux proximités entre
-l'Écosse et l'Angleterre.
-
-Élisabeth, effarouchée d'abord par l'audace de lord de Grange et par la
-révolte des seigneurs contre leur reine, inclina peu à peu à les
-soutenir.
-
-Pendant que cet orage se formait et que les confédérés parcouraient
-leurs fiefs, afin de préparer leurs vassaux à la guerre civile, le 12
-mai, Marie déclara devant les lords de la session qu'elle avait
-entièrement recouvré sa liberté, et qu'elle pardonnait à Bothwell la
-violence qu'il avait exercée sur sa personne. Comme témoignage de sa
-clémence royale, elle le créa duc d'Orkney, et elle fixa au 15 mai
-l'époque de son mariage.
-
-L'Écosse fut épouvantée de tant de perfidie et de tant d'audace. La
-reine brava tout, soit mépris de l'opinion, soit vertige de l'amour,
-soit que son cœur, éperdu de désirs et inassouvi, trouvât une âpre
-volupté dans cet immense scandale, soit que la pudeur même du crime lui
-fût impossible.
-
-Bothwell, nous l'avons dit, était marié. Il avait trois femmes. Il n'y
-en avait qu'une de haut rang, la sœur de lord Huntly.
-
-Marie était jalouse; elle se comparait à lady Gordon. Pour écraser sa
-rivale, les lettres ne lui suffisant pas, elle avait recours à la
-poésie.
-
-
-VI.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . Ses paroles fardées,
- Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction,
- Et ses hauts cris et lamentation,
- Ont tant gagné, que par vous sont gardées
- Ses lettr' escrit' ausquels vous donnez foy;
- Et si l'aymez, et croyez plus que moy.
-
-
-VII.
-
- Vous la croyez, las! trop je l'apperceoy,
- Et vous doubtez de ma ferme constance,
- O mon seul bien et ma seule espérance!
- Et ne vous puis asseurer de ma foy.
- Vous m'estimez légère que je voy,
- Et si n'avez en moy nulle asseurance,
- Et soupçonnez mon cœur sans apparence,
- Vous défiant à trop grand tort de moy.
- Vous ignorez l'amour que je vous porte,
- Vous soupçonnez qu'aultre amour me transporte,
- Vous estimez mes paroles du vent,
- Vous dépeignez de cire, las! mon cœur,
- Vous me pensez femme sans jugement,
- Et tout cela augmente mon ardeur.
-
-
-VIII.
-
- Mon amour croist, et plus en plus croistra,
- Tant que vivray...
- . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Bothwell n'était pas si épris de sa femme que Marie le craignait. Il
-était surtout amoureux d'une couronne. Il gagna le comte de Huntly, qui
-pressa lui-même sa sœur d'accuser Bothwell d'adultère. Bothwell, au
-comble de ses vœux, se frappa la poitrine, s'avoua coupable; et le 7
-mai, il obtint le divorce sous ce prétexte hypocrite.
-
-Tout allait donc à souhait pour l'immortelle honte de Marie Stuart.
-
-Les deux autres femmes que Bothwell avait séduites par un semblant de
-sacrement ayant été éloignées, il fut enjoint à Craig, l'un des
-ministres d'Édimbourg, de publier les bans de la reine et du duc
-d'Orkney. Craig, émule et collègue de Knox, était né, ainsi que le
-réformateur, au milieu de ces montagnes d'Écosse, où les courages
-croissent comme les arbres noueux, et où les caractères se tiennent
-debout comme les blocs de granit. Il résista. Mandé devant le conseil
-privé, il justifia sa détermination. Sommé d'annoncer le mariage, il
-monta en chaire, obéit; puis, après avoir rendu compte de sa conduite au
-peuple assemblé, il ajouta:
-
-«... Je prends le ciel et la terre à témoin que j'abhorre, que je
-déteste ce mariage, aussi scandaleux qu'abominable aux yeux du genre
-humain. Mais puisque les grands, comme je m'en aperçois, autorisent
-cette union par leurs flatteries ou leur silence, je conjure tous les
-fidèles d'adresser leurs prières ferventes au Tout-Puissant pour qu'une
-résolution formée contre toutes les lois, la raison et la conscience,
-puisse, par la miséricorde divine, ne pas tourner à la ruine de la
-religion et du royaume!»
-
-Cité encore une fois devant le conseil pour ces paroles, Craig soutint
-ce second interrogatoire avec une fermeté si héroïque, avec une audace
-si sainte, que ses juges, dans l'effroi de l'opinion publique, n'osèrent
-le condamner.
-
-Tout étant préparé, le 15 mai 1567, Marie vint en personne à la cour de
-justice, et déclara qu'elle voulait s'unir au duc d'Orkney. Il n'y avait
-plus aucun obstacle légal. La cérémonie des noces se fit de très-grand
-matin, selon le rite réformé, dans l'une des salles du palais
-d'Holyrood. Marie, la nièce des Guise, la princesse catholique, épousa,
-sans dispense du pape, un homme perdu de dettes, de crimes et de vices,
-un homme qui avait trois femmes et qui était protestant. Au moment de la
-célébration, un oiseau noir frôla de son aile une des fenêtres; ce que
-tout le monde remarqua, et ce que presbytériens et catholiques
-interprétèrent à mauvais présage.
-
-Les remords avaient déjà sans doute déchiré Marie. Son repentir commença
-sûrement avant ce jour néfaste. Mais il était trop tard pour reculer. Du
-Croc, qui avait refusé d'assister à cette cérémonie impie, fut mandé
-chez la reine quelques heures après qu'elle eut élevé Bothwell au trône.
-On apprit à l'ambassadeur de France, à son arrivée, qu'une scène
-terrible avait éclaté, la veille, dans les cabinets intérieurs. Bothwell
-avait voulu parler en maître, et la reine avait résisté. Poussée à bout,
-elle s'était emportée aux dernières violences, et elle avait demandé à
-cris aigus un poignard pour se tuer. «Je m'aperçus d'une estrange façon
-entre elle et son mary, écrit du Croc; ce qu'elle me vollut excuser,
-disant que si je la voyois triste, c'estoit pour ce qu'elle ne voulloit
-se réjouir, comme elle dit ne le faire jamais, ne désirant que la mort.»
-
-Du Croc se tait sur le point formidable de cette discussion, tyrannique
-d'une part, inébranlable de l'autre. Marie aimait encore éperdument
-Bothwell, qui exerçait sur elle une influence ou plutôt une fascination
-si absolue, que les contemporains n'ont su l'expliquer par aucune autre
-cause que la sorcellerie. Cette fascination se brisa contre un
-sentiment. Bothwell avait trouvé dans Marie la femme facile à l'amour,
-la reine souple à toutes les compromissions, l'épouse accessible même à
-la pensée de l'assassinat; mais il trouva la mère armée de tout son cœur
-et si invincible, qu'il se vit contraint de céder. Il avait témoigné le
-désir d'avoir le jeune prince en sa puissance, et c'est contre cette
-prétention sinistre que Marie se roidit dans un effort désespéré,
-triomphant. Bothwell, ne pouvant renverser l'obstacle de la volonté
-maternelle, dissimula et attendit tout de l'avenir. Il lui échappait
-parfois des paroles redoutables. Il se vantait de laisser une lignée de
-rois. Le comte de Marr, gouverneur de Jacques, et qui nourrissait contre
-Bothwell la haine vigoureuse d'un homme de bien contre un scélérat
-tout-puissant, prit de plus en plus ombrage des projets du meurtrier de
-Darnley. Il craignit que le bourreau du père ne devînt le bourreau du
-fils. Il ne balança point à ranimer d'un souffle puissant la ligue des
-seigneurs mécontents de l'élévation de Bothwell.
-
-Celui de tous les lords qui seconda le mieux le comte de Marr, et qui
-donna le plus de prestige à la ligue, fut Kirkaldy de Grange. Il était
-généreux, humain, fier avec les nobles, doux aux vaincus, secourable aux
-faibles. Toutes les luttes qu'il soutint si héroïquement dans les
-guerres civiles n'eurent qu'une cause: sa piété pour les opprimés. Il
-avait soif de la justice et du dévouement. C'était, du reste, un homme
-de guerre accompli. D'une taille admirable, d'une santé de fer, endurci
-aux fatigues, il supportait gaiement les rudes travaux, la faim, les
-insomnies. Ses campagnes sur le continent avaient attiré sur lui
-l'attention de toute l'Europe. Il était estimé des princes, des
-généraux. «C'est l'un des plus vaillants hommes de la chrétienté,»
-disait Henri II. Ce roi guerrier le citait sans cesse à ses courtisans
-comme un modèle. Il se plaisait à regarder lancer le javelot ou tirer de
-l'arc par de Grange, à qui tous les exercices étaient familiers, et qui
-n'avait pas d'égal dans la variété de ses aptitudes militaires.
-
-Les deux passions de Kirkaldy furent l'amitié et la gloire. Dès sa
-jeunesse, lié à Norman Lesly, son complice du coup de main contre
-l'archevêque de Saint-André, il s'enferma avec lui dans le château après
-la mort du prélat, et ils le défendirent avec un héroïsme que l'histoire
-a célébré. Emmenés captifs en France, puis rendus à la liberté, ils
-suivirent à la guerre le duc de Guise et le connétable de Montmorency.
-De Grange fut encouragé et loué par ces deux illustres capitaines.
-Norman Lesly, qu'il aimait de toutes les forces de son cœur, périt
-très-jeune. Le connétable voulait surprendre Renty. Averti par ses
-espions, Charles-Quint accourut avec toute son armée pour protéger cette
-place. Le connétable, le duc de Guise et l'amiral de Coligny battirent
-les Impériaux, mais ils furent obligés de lever le siége de Renty.
-
-Dans les escarmouches qui précédèrent la bataille, Norman Lesly s'avança
-sur un magnifique cheval. Il avait revêtu ses habits de fête et pris ses
-plus belles armes. Il conduisait trente aventuriers. Il salua en passant
-le duc de Guise, et s'élança vers une colline contre une troupe
-nombreuse de cavaliers ennemis. Abandonné au premier choc par les siens,
-il demeura avec sept braves seulement au milieu d'une mêlée furieuse. Il
-tua cinq ennemis de sa main, puis il se fit jour l'épée au poing, et
-vint tomber mourant avec son cheval à quelques pas du connétable
-émerveillé d'une telle intrépidité. De Grange survint. Norman lui sourit
-et parut un moment ranimé. Mais il perdit bientôt connaissance. Le roi
-ordonna de le transporter dans sa propre tente, et le fit panser par ses
-chirurgiens. Tous les soins furent inutiles. Il expira quelques jours
-après dans les bras de son cher de Grange, son meilleur ami et son émule
-en courage. De Grange, au désespoir, fit des prodiges de valeur pendant
-le reste de la campagne. Rien ne pouvait dissiper sa douleur que
-l'émotion du combat. Il y allait serein, mais il en revenait triste. M.
-le connétable lui fit un jour cet honneur d'entrer sous sa tente, et
-cette voix rude, austère, essaya de consoler le jeune Écossais. De
-Grange était admiré de tous les gentilshommes de France et
-particulièrement aimé du duc de Guise, qui disait: «Ce bon soldat sera
-un bon capitaine, car il a le cœur chaud, le bras prompt et la tête
-froide.»
-
-De retour en Écosse, il se distingua contre les Anglais dans les guerres
-des Marches. Il vainquit un jour en combat singulier le frère du comte
-de Rivers à la vue des deux armées, qui suspendirent leurs opérations
-pour assister à ce grand duel. Il fut l'idole de cette nation mobile et
-belliqueuse de maraudeurs qui, de la rive écossaise, grondait plus haut
-que la Tweed contre la rive fertile de la vieille Angleterre, sans
-pouvoir jamais ni la respecter ni la conquérir. Il devint le chef épique
-du Border, l'effroi de Berwick, l'Achille chrétien de cette Iliade
-féodale et continue des frontières.
-
-Tel était de Grange, désintéressé, brave entre tous, adoré des soldats
-et de l'Écosse, honoré des princes et des peuples du continent.
-
-Le malheur de Marie Stuart fut de rencontrer toujours au-dessus de sa
-vie une idée sérieuse, impitoyable, et dans sa vie, des hommes de fer et
-de foi. Nulle séduction ne pouvait assouplir cette idée ni apprivoiser
-ces hommes. Le fanatisme des uns devait heurter le fanatisme des autres,
-et faire éclore la guerre civile. Il est vrai que la guerre civile
-participait de la grandeur des deux causes qui luttaient avec tant
-d'héroïsme et de férocité. Quelque chose de chevaleresque parmi les
-partisans de la reine, et je ne sais quoi d'inspiré chez les
-enthousiastes de la réforme, communiquaient à ces guerres un aspect
-imposant et sacré! Plusieurs combattaient pour des intérêts privés, et
-l'ambition n'était pas étrangère aux patriciens; mais les masses
-combattaient pour l'Évangile, et leur dévouement était sincère comme
-leur conviction. En Écosse, aussi bien qu'en Allemagne et en France,
-Dieu était au fond du cœur et du sang de ce siècle, dont c'est là
-l'impérissable gloire, la sombre sublimité. Temps héroïques et
-religieux, à envier encore plus qu'à plaindre, où chaque homme vivait et
-mourait pour sa vérité! La guerre civile est cruelle, elle est le
-déchirement de toutes les affections de la famille et de la patrie; mais
-sa beauté, dans ces grandes époques dont j'écris une faible page, c'est
-d'être électrique comme la conscience et sainte comme le sacrifice.
-
-Où trouver un plus noble appel que celui des seigneurs écossais à leurs
-clans des montagnes et à leurs amis de la plaine? «Lindsey vous salue,
-Morish-Thomas Chattan; Lindsey vous requiert, au nom du ciel, de prendre
-les armes avec luy pour votre Église et vos droits.»
-
-Voilà les rudes ennemis que Marie, cette princesse coupable, cette femme
-charmante, avait à combattre. Un frisson de peur glaça la présomption de
-Bothwell et la témérité étourdie de la reine.
-
-Les lords confédérés réunirent plus de trois mille hommes sous leurs
-bannières. Leur prise d'armes fut si soudaine et ils entrèrent si vite
-en campagne, qu'ils faillirent surprendre Bothwell et la reine au milieu
-d'une fête que le comte de Borthwick leur donnait dans son château. Lord
-Hume qui, le premier, s'était lancé en avant avec ses vassaux, n'eut pas
-assez de troupes pour investir toutes les issues du château, et
-Bothwell, déguisé en ministre presbytérien, put s'échapper avec la reine
-qui avait revêtu des habits de page. Ils se réfugièrent à Dunbar, où ils
-assemblèrent précipitamment une armée. La reine ne voulut pas attendre
-les Hamilton qui lui amenaient un puissant secours. Accoutumée aux
-promptes expéditions, et trop confiante dans ses troupes, elle marcha
-résolument à la rencontre des confédérés qui s'avancèrent de leur côté
-sans hésitation.
-
-Les deux armées, à peu près égales en nombre, étaient en présence, le 15
-juin 1567, à Carberry-Hill. Un ruisseau torrentueux les séparait.
-
-Les soldats des lords confédérés brûlaient du plus ardent fanatisme, et
-ils appelaient le combat comme le jugement de Dieu. Les soldats venus de
-Dunbar, entraînés par leurs seigneurs, avaient voué leurs bras à la
-reine, mais leurs cœurs étaient contre elle.
-
-Le comte de Bothwell ayant frappé de son gantelet un montagnard attardé,
-le highlander furieux lui lança une malédiction dans son dialecte, et se
-perdit au milieu des hommes de son clan. Bothwell, irrité, tira sa
-dague, et, ne découvrant pas l'insolent confondu dans une troupe
-nombreuse, il se blessa à la main gauche en remettant trop vivement la
-lame dans le fourreau. Son sang coula, et, quoique le comte feignît de
-ne point s'en apercevoir, cette circonstance ne parut pas de bon augure.
-
-D'autres symptômes alarmants d'indiscipline se manifestèrent. Bothwell,
-dit du Croc, qui chercha à jouer le rôle de conciliateur entre les deux
-partis sur le champ de bataille, Bothwell «avoyt trois pièces de
-campagne. Il n'avoyt un seigneur de nom, et ne se pouvoyt asseurer de la
-moytié des siens. Et toutefois il ne s'estonna point. Et fault que je
-dise que je vis un grand cappitaine parler de grande asseurance, et qui
-conduisoit son armée galliardement et sagement. Je m'y amusai assez
-longtemps, et jugeai qu'il auroyt du meilleur si ses gens luy estoient
-fidelles.»
-
-Mais comme ils paraissaient flottants, Bothwell tenta de les ramener par
-un trait d'audace. «Il me prya de fort grande affection, ajoute du Croc,
-de fayre tant pour mettre la royne hors du trouble où il la voyoit, et
-aussy pour éviter l'effusion du sang, que je prisse la peine de dire aux
-aultres (aux seigneurs confédérés) que s'il y en avoyt aulcun d'eux qui
-voullut sortir de la troupe et se mettre entre les deux armées, encore
-qu'il eust espousé la royne, pourvu que l'homme fust de quallité, il le
-combattroyt.»
-
-L'ambassadeur, trop avisé pour accepter une mission qui l'aurait
-compromis, refusa poliment, afin de garder en apparence une exacte
-impartialité entre la reine et les seigneurs.
-
-Bothwell alors eut recours à un autre messager. Il défia les lords
-confédérés, leur déclarant qu'il était prêt à soutenir et à prouver son
-innocence par les armes contre le premier d'entre eux qui se
-présenterait. La réponse fut prompte. Kirkaldy de Grange, le héros le
-plus brillant de l'armée, Murray de Tullybardin, un héros sectaire, et
-Lindsey de Byres, un héros barbare, un héros de clan, lui envoyèrent
-leurs gantelets.
-
-Dans cette occasion solennelle, il y eut une scène inattendue,
-touchante, qui impressionna vivement les imaginations, et dont les plus
-humbles soldats s'entretinrent longtemps. Le comte de Morton ayant
-manifesté le désir de se mesurer aussi avec Bothwell, Lindsey, le plus
-orgueilleux des lords, mit un genou en terre, et s'humilia ainsi devant
-Morton, le suppliant de lui céder son tour, à lui qui était proche
-parent de Lennox. Morton fit les choses en Douglas, avec la majesté et
-la magnificence de sa race. Il obtempéra de bonne grâce à la prière de
-Lindsey, et, en le relevant, il lui donna l'épée de son aïeul Archibald,
-comte d'Angus, cette terrible épée, célèbre dans les ballades à l'égal
-de son maître, qui n'en frappa jamais deux fois un ennemi. Lindsey la
-revêtit et n'en voulut plus d'autre. Il quitta la longue épée de ses
-aïeux pour celle du comte d'Angus, plus longue et plus lourde, qu'il
-porta sur l'épaule, et dont la poignée touchait à son cimier tandis que
-la pointe battait ses éperons. C'était une épée à deux mains, comme
-celle avec laquelle le roi Richard décapitait un lion d'un seul coup.
-
-Armé de pied en cap, Lindsey, qui avait aussi fléchi, en faveur de son
-droit de parenté, de Grange et Tullybardin, refusés d'ailleurs par
-Bothwell comme n'étant que barons, Lindsey rendit défi pour défi. Il se
-promena fièrement autour des tentes dans une sombre résolution, priant
-tout bas de sa voix rude, et disant: «Seigneur, Dieu de David,
-faites-moi raison aujourd'hui de ce Goliath.»
-
-Au lieu de s'honorer par un duel éclatant, qui pouvait devenir le signal
-d'une victoire ou l'occasion d'une chute glorieuse, Bothwell chercha
-sous de frivoles prétextes à éluder le combat, soit que, craignant tout
-du présent, espérant un peu de l'avenir, comptant sur les Hamilton et
-les autres seigneurs de son parti, il se réservât prudemment pour des
-temps meilleurs; soit que le remords, la honte, l'ambition déçue lui
-eussent ôté le courage qu'il avait montré autrefois à la guerre; soit
-plutôt qu'il se sentît impuissant, en cette heure suprême, contre les
-larmes de la reine, contre la colère de tout un peuple et de deux
-armées.
-
-Son épouvante ou ses calculs, autant qu'une habile évolution du laird de
-Grange sur le flanc de la colline de Carberry, achevèrent de démoraliser
-le camp de la reine. Les murmures sourds commencèrent, et avec eux les
-désertions. La reine comprit qu'il fallait se hâter, ou qu'il serait
-trop tard. Elle proposa une entrevue à Kirkaldy de Grange, qui
-commandait les avant-postes des confédérés. Muni du sauf-conduit qu'elle
-lui avait envoyé, Kirkaldy s'empressa d'obéir au vœu de la reine. La
-conférence s'engagea aussitôt. Tandis que de Grange exposait à Marie,
-dans un discours militaire mêlé d'éloquence et d'affection, la situation
-désespérée où elle se trouvait, Bothwell, qui était demeuré à quelque
-distance, ordonna de la voix et du geste à un soldat de sa garde
-d'ajuster ce traître. La reine et de Grange s'aperçurent du projet du
-comte. De Grange sourit de dédain, et la reine, courant à Bothwell, le
-supplia de ne pas violer le sauf-conduit qu'elle avait signé; puis,
-retournant à Kirkaldy qui l'attendait avec un calme héroïsme: «Que
-faire? lui demanda-t-elle.--Deux choses, madame: Séparer votre cause de
-celle du comte de Bothwell, et vous présenter avec confiance au milieu
-de nous. Vous rendre ainsi est moins dangereux que combattre. Une
-imprudence perdrait tout.» Il ajouta qu'il allait consulter les lords
-confédérés, et qu'il rapporterait leur réponse à la reine.
-
-Pendant la courte éclipse de lord de Grange, Marie et le duc d'Orkney se
-rapprochèrent. Leur conversation eut lieu à cheval et dans le désordre
-de ce moment terrible. Des pleurs qu'elle cherchait à retenir roulaient
-sur les joues de la reine. Le duc, au milieu du chaos de mille passions,
-avait une expression farouche. La reine lui dit: «Sauvez votre vie, il
-le faut pour moi. Nous nous reverrons dans un temps plus heureux.» Le
-duc résista d'abord; mais la reine insistant: «Me garderez-vous
-fidélité, madame, comme à un mari et à un roi?--Oui, dit la reine; et,
-en signe de ma promesse, voici ma main.» Le duc la saisit, la pressa
-dans une étreinte violente, et partit accompagné de douze cavaliers. Il
-arriva le premier de son escorte au château de Dunbar sur un genet
-d'Espagne, dont la rapidité le sauva. Le pauvre animal, essoufflé,
-épuisé, tomba mort en arrivant.
-
-Lord de Grange étant revenu, Marie se montra résignée, et se rendit aux
-conditions tracées par Kirkaldy lui-même. De Grange était pénétré d'une
-respectueuse pitié. Il descendit de son cheval par une courtoisie
-généreuse qui le distinguait de la plupart de ses amis; et, prenant la
-bride du cheval de la reine, il la conduisit en gentilhomme plus qu'en
-chef de parti au camp des lords confédérés. Marie, navrée dans son cœur,
-paraissait incertaine, inquiète. Sous les auspices de son noble guide,
-elle aborda les rebelles avec une dignité triste. Les premiers rangs
-l'accueillirent sans insulte; mais au delà, elle s'avança au milieu des
-cris et des risées. Lord de Grange tira plusieurs fois son épée du
-fourreau pour arrêter les imprécations qui s'élevaient de toutes parts.
-Les soldats avaient des drapeaux qui représentaient Darnley mort, couché
-sous un arbre dans le verger, et Jacques à genoux, invoquant la colère
-divine avec ces paroles: _Juge et venge ma cause, ô Seigneur!_ Dès que
-la reine passait près de l'un de ces drapeaux, on le lui portait au
-visage. Elle s'évanouit plusieurs fois. Menée ainsi à Édimbourg, elle
-traversa la ville à cheval dans un costume en désordre, la robe dénouée,
-le manteau déchiré, le front ruisselant, les yeux hagards, parmi les
-malédictions du peuple et les huées des soldats. Elle fut gardée chez le
-lord prévôt. La tapisserie de sa chambre, exécutée par des artistes
-d'Arras, si célèbres au XVIe siècle, représentait une grande chasse, et
-attira l'attention de Marie. «Les chasseurs, dit-elle, ce sont mes
-rebelles, et ils ont pour gibier une reine.»--Elle parut, raconte un
-contemporain, à sa fenêtre qui donnait sur Highgate, s'adressant au
-peuple d'une voix forte, et disant comme elle avait été jetée en prison
-et enlevée par ses propres sujets. Elle se présenta à cette fenêtre
-plusieurs fois, dans un misérable état, ses cheveux épars sur ses
-épaules et sur son sein, et la plus grande partie de son corps nue
-jusqu'à la ceinture.
-
-La même bannière outrageante fut déployée devant cette fenêtre, et
-acheva d'exaspérer la reine. Elle jura de ne pas laisser pierre sur
-pierre dans cette cité anarchique.
-
-Son exaltation n'avait pas de bornes. Elle s'agitait comme une lionne
-blessée et prise au piége. L'amour que la présence de Bothwell faisait
-quelquefois si âpre, les regrets de l'absence lui avaient rendu son
-charme infini. Les inquiétudes sur la vie, sur la sûreté du duc, les
-colères contre cette soldatesque et contre cette populace, l'humiliation
-de son honneur, la majesté violée, les lords devenus ses maîtres, et,
-par-dessus tout, les élans de son cœur, de son âme et de ses sens de
-feu, lui ôtaient toute faculté de dissimulation ou d'habileté. Elle
-sortait tout à coup de longs silences, et elle s'écriait: «Traîtres et
-doubles traîtres à Dieu et à moi! je vous ferai tous torturer, pendre et
-crucifier.» Elle rudoya Ruthven de paroles, et touchant de la main le
-brassard de Lindsey: «Par cette main royale, dit-elle, j'aurai votre
-tête pour ce jour!»
-
-Lethington essaya d'avoir un entretien avec Marie, dans l'intention de
-la subjuguer par sa jalousie même contre l'ancienne femme de Bothwell.
-
-Lethington ayant marché le long du corridor voisin de la chambre de la
-reine, dans la maison du lord prévôt, la reine le reconnut à travers un
-vitrage intérieur, et l'appela par son nom. C'est ce que voulait
-Lethington. Marie releva un peu le vitrage, et, s'appuyant sur le
-châssis:--De quel droit, dit-elle à Lethington, me tenez-vous captive,
-loin de mon mari, mon seul bien, moi qui suis sa femme légitime et votre
-souveraine?--Madame, reprit doucement Lethington, renoncez à ce
-malheureux. Nous sommes, nous, vos vrais amis, et lui, il vous renie
-dans ses lettres à la sœur du comte de Huntly.--Que contiennent-elles,
-ces lettres? s'écria Marie.--Elles expriment la plus vive tendresse pour
-la comtesse de Bothwell. Le duc lui écrit qu'il l'aime toujours, qu'elle
-n'a pas cessé d'être sa femme, et que la reine n'est que sa
-concubine.--Il a écrit cela? dit Marie avec emportement. Ah! si j'en
-étais sûre!... Mais non, reprit-elle en gémissant, vous êtes des
-imposteurs, et, non contents de me disputer mon trône, vous cherchez à
-m'enlever mon amour.» Et toutes les passions de la reine se fondant en
-larmes, en attendrissement:--Lethington, dit-elle, mon cher Lethington,
-toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je leur
-pardonne à tous, s'ils consentent à me réunir sur un vaisseau avec le
-duc, avec celui que j'ai épousé de leur aveu à Holyrood, et s'ils nous
-laissent aller au hasard des flots où le vent et la fortune nous
-conduiront.»
-
-La diplomatie de Lethington s'étant brisée contre cette explosion de
-l'amour, il ne s'opposa plus aux desseins violents contre la reine. Elle
-se coucha quelques heures, et se releva pour écrire une longue lettre à
-Bothwell. Cette lettre, dans laquelle elle nommait le duc _son cher
-cœur_, fut interceptée, et les lords confédérés, redoutant peut-être un
-de ces brusques revirements de popularité que le malheur provoque,
-irrités d'ailleurs les uns de la tendresse, les autres des fureurs de la
-reine, se hâtèrent de la juger. Sa captivité fut résolue. Elle fut menée
-à Holyrood, où on lui permit une halte d'une heure; puis elle repartit,
-sous une escorte de quatre cents hommes d'armes, pour le château de
-Lochleven. Morton et Atholl l'accompagnèrent à quelque distance, et
-furent remplacés dans cette séditieuse mission par Ruthven et par
-Lindsey. Indépendamment de ces quatre seigneurs, ceux qui signèrent
-l'ordre d'emprisonnement furent les comtes de Marr, de Glencairn, les
-lords Sempill, Graham, Sanquhar et Ochiltree.
-
-Marie Stuart fut transférée dans le château de ce farouche Robert
-Douglas qui avait épousé la mère du comte de Murray. William Douglas,
-frère utérin de Murray et cousin de Morton, en était le seigneur depuis
-la mort de son père. Ce château situé sur le Lochleven, près de la
-plaine de Kinross, en face des derniers sommets du Ben Lomond,
-ressemblait beaucoup à une forteresse, et les maîtres de cette demeure
-féodale étaient moins des hôtes que des geôliers.
-
-Lady Douglas, de l'illustre maison de Marr, et qui, par sa naissance
-autant que par sa beauté, pouvait prétendre à la main de Jacques V, son
-séducteur, n'avait jamais pardonné à Marie de Guise de lui avoir été
-préférée. Son fils bien-aimé, le régent, n'était que le fils de son
-déshonneur. Sa haine n'était pas éteinte après tant d'années, et elle
-allait poursuivre, par des persécutions cruelles, dans sa prisonnière,
-l'infortunée et auguste fille de sa rivale et de son amant. Une autre
-cause de l'animosité violente que nourrissait lady Douglas de Lochleven
-contre la reine, c'était le catholicisme. Marie le professait avec une
-ardeur qui blessait le fanatisme de lady Douglas, l'une des plus zélées
-enthousiastes de Knox et de sa doctrine.
-
-A ce moment de l'histoire d'Écosse, la commisération gagne jusqu'à du
-Croc, ce diplomate si impassible, si résolu à se tenir en équilibre,
-comme une balance, entre les partis, bien avec la reine, bien avec les
-seigneurs, l'homme des calculs et des temporisations. Un cri de pitié
-lui échappe enfin: «Je prie Dieu qu'il conseille ce pauvre royaume, qui
-est aujourd'hui le plus affligé et tourmenté royaume que ce soyt soubs
-le ciel.»
-
-Élisabeth, elle aussi, eut un instant d'émotion, non comme femme, mais
-comme reine. L'ébranlement du trône de Marie Stuart lui semblait une
-insulte à tous les trônes. Elle dépêcha Trokmorton en Écosse, pour
-négocier dans l'intérêt de Marie avec les lords confédérés. Trokmorton
-était un diplomate d'une habileté supérieure. Il tenta tout ce que peut
-tenter le génie de la conciliation; mais il avait contre lui la
-politique des lords confédérés, l'opinion publique de l'Écosse et
-l'indomptable passion de Marie.
-
-Il écrivait d'Édimbourg, le 14 juillet 1567, à Élisabeth:
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«La reine d'Écosse est en bonne santé dans le château de Lochleven,
-gardée par le lord Lindsey, et Lochleven, propriétaire de ce lieu. Le
-lord Ruthven a été employé à une autre commission, parce qu'il
-commençoit à montrer beaucoup d'attachement pour la reine, et qu'il lui
-donnoit avis de ce qui se passoit. Elle est accompagnée de cinq ou six
-dames et de deux femmes de chambre, dont l'une est Françoise. Le comte
-de Buchan et le frère du comte de Murray ont aussi la liberté de la voir
-autant qu'ils le veulent. Les lords qui l'ont en garde la tiennent fort
-étroitement resserrée, et, autant que je puis l'apercevoir, la rigueur
-est exercée, parce que la reine ne veut point, à quelque prix que ce
-soit, donner l'ordre de poursuivre le meurtrier, ni acquiescer, quelque
-chose qu'on puisse lui représenter, à abandonner Bothwell et à le renier
-pour son mari; qu'elle déclare constamment qu'elle veut vivre et mourir
-avec lui; qu'elle dit que, s'il était à son choix d'abandonner la
-couronne et son royaume ou le lord Bothwell, elle abandonnerait son
-royaume et la couronne pour vivre avec lui, et qu'elle ne consentira
-jamais qu'il éprouve de mauvais traitements ni qu'il ait plus de mal
-qu'elle-même.
-
-«... La principale cause de la détention de la reine vient de ce que les
-lords voient cette vive affection de sa Grâce pour Bothwell dans l'état
-où elle est actuellement, et qu'ils seroient obligés d'être
-continuellement sous les armes.
-
-«Les lords pensent aussi que le divorce présente, à beaucoup d'égards,
-les mêmes inconvénients auxquels le mariage a déjà donné lieu, et qu'une
-séparation seroit impossible, si la reine étoit en liberté et si elle
-avoit en main le pouvoir.
-
-«... Les plus marquants des lords qui sont ici seroient, à ce que je
-crois, portés à prendre les voies de douceur à l'égard de sa Grâce; mais
-ils craignent la rage du peuple. Les femmes sont les plus effrontées et
-les plus furieuses contre la reine; cependant les hommes, de leur côté,
-sont assez fous pour qu'un étranger qui voudroit trop s'en mêler pût, en
-un moment, devenir victime.
-
-«... Knox n'est point à Édimbourg, il est dans la partie occidentale.
-Lui et les autres ministres doivent se rendre ici à la grande assemblée.
-Je crains la sévérité de cet homme pour la reine, autant que celle de
-qui que ce soit.»
-
-Le 18 juillet, Trokmorton écrivait encore à Élisabeth:
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«J'ai les moyens de lui faire savoir (à Marie Stuart) que Votre Majesté
-m'a envoyé ici pour la secourir.
-
-«J'ai essayé aussi de lui persuader de se prêter à ce qu'on exigeoit
-d'elle; savoir, de ne plus regarder Bothwell comme son mari, et
-d'obtempérer au divorce entre eux. Elle m'a fait dire qu'elle n'y
-adhéreroit jamais, et qu'elle aimeroit mieux mourir. Elle se fonde sur
-cette raison qu'elle se croit grosse de six semaines, et qu'en renonçant
-à Bothwell elle se reconnoîtroit grosse d'un bâtard et avoir forfait à
-son honneur; ce qu'elle ne voudroit jamais faire au péril de sa vie.
-
-«M. Knox est arrivé. J'ai eu quelques conversations avec lui, ainsi
-qu'avec M. Craig, l'autre ministre de cette ville.
-
-«Je les ai exhortés à prêcher et à conseiller les voies de douceur. Je
-n'ai trouvé en eux qu'austérité. Je ne sais pas ce qu'ils feront dans la
-suite.
-
-«... On dit hautement parmi le peuple et parmi les gens de tous les
-états, que la reine n'a pas plus le droit de commettre un meurtre ou un
-adultère qu'aucun particulier, et qu'elle est également soumise en ces
-points aux lois divines et humaines.»
-
-Irritée du refus des lords confédérés qui interdisaient à Trokmorton
-l'entrée de Lochleven Élisabeth les jugeait sévèrement.
-
-Elle écrivit à son ambassadeur le 6 août:
-
-«... Nous trouvons que leurs comportements et procédés envers leur reine
-surpassent tout le reste, et sont si extraordinaires, que nous ne
-pouvons pas nous empêcher de penser, et tout l'univers sans doute avec
-nous, qu'ils ont en ceci été bien au delà du devoir de sujets, et qu'il
-doit nécessairement en résulter sur eux une tache perpétuelle et
-ineffaçable.»
-
-Trokmorton insinua aux principaux des nobles le mécontentement
-d'Élisabeth. Les lords s'excusèrent, et persistèrent à barrer le chemin
-à Trokmorton. Décidés à précipiter Marie d'un pouvoir qu'elle voulait
-partager avec Bothwell, leur ennemi, ils comprirent qu'il ne fallait pas
-donner à leur reine une force de plus en lui apprenant, par un
-négociateur aussi délié que Trokmorton, la bienveillance de
-l'Angleterre.
-
-Rebuté de nouveau, l'ambassadeur d'Élisabeth, sur l'ordre de sa
-maîtresse, s'adressa au parti des Hamilton. Il les encouragea à prendre
-les armes et à remettre Marie en liberté.
-
-«Notre intention, lui écrivait Élisabeth, est que vous fassiez bien
-entendre aux Hamilton que nous approuvons leurs procédés (en ce qui
-concerne leur souveraine, par rapport à sa délivrance), et que nous
-sommes disposée à faire, sur ce point, tout ce qu'il nous paroîtra
-raisonnable de faire pour la reine, notre sœur.»
-
-Mais Élisabeth, Trokmorton et les amis de Marie Stuart furent alors
-impuissants. Édimbourg et toute l'Écosse étaient en feu. Knox et les
-ministres soulevaient les fureurs de la multitude contre le meurtre et
-l'adultère. Les nobles se liguaient pour empêcher à tout prix la
-réhabilitation de Bothwell et les vengeances qui auraient suivi une
-restauration de la reine et de son audacieux complice.
-
-Nommés pour gouverner le royaume par intérim, les lords du conseil
-agitèrent le sort de Marie Stuart. Plusieurs proposèrent des mesures
-extrêmes, et voulaient condamner Marie pour l'assassinat de Darnley. La
-majorité inclina à une décision moins rigoureuse. Elle conclut à
-dépouiller Marie de la royauté dont elle s'était rendue indigne. Elle
-était alors tellement tombée dans l'estime de l'Europe, le mépris
-universel l'avait tellement découronnée, que du Croc, l'ambassadeur des
-Guise autant que du roi de France, s'entendit avec les lords du conseil
-pour sauver le trône des Stuarts en l'assurant à Jacques VI. Ils
-députèrent à la reine Ruthven, Melvil et Lindsey, afin de la plier à
-leurs desseins. Marie, avertie par Trokmorton que tout ce qu'elle
-promettrait dans sa prison ne l'engagerait point, céda aux injonctions
-de ses ennemis. Sir Robert Melvil, en qui elle avait foi, lui parla
-secrètement dans le sens de Trokmorton. Ruthven, dont le père s'était si
-barbarement signalé dans l'assassinat de Riccio, était absent ce
-jour-là, malgré le témoignage contraire de quelques historiens. C'est
-Lindsey qui présenta la plume à la reine, et qui la pressa de tracer son
-nom au bas des actes qui lui étaient imposés. Il ajouta violemment et
-avec un accent qui fit tressaillir Marie, que c'était le seul moyen de
-racheter sa tête. Comme elle hésitait, il avança la main, et du même
-gantelet de fer qu'il avait envoyé de la colline de Carberry à Bothwell
-en signe de défi, il serra jusqu'à le meurtrir le bras de la reine trop
-lente à signer.
-
-Ce fut le 24 juillet 1567 que Marie Stuart, brutalement contrainte,
-abdiqua en faveur de son fils, et nomma régent le comte de Murray. Le
-jeune prince fut reconnu roi et sacré le 29 à Stirling. Le comte de Marr
-le tenait dans ses bras pendant la cérémonie. Le comte de Morton à
-droite, le comte d'Athol à gauche, portaient l'un le sceptre, l'autre la
-couronne ornée du chardon. L'épée était aux mains de lord Glencairn.
-Knox, sorti depuis quelque temps de sa retraite, prêcha. Dans un sermon
-véhément, il déchaîna sur l'assemblée et sur l'Écosse tous les orages de
-sa solitude, il secoua toutes les torches de son fanatisme politique et
-religieux.
-
-Murray, qui avait quitté précipitamment la France, se rendit à Londres,
-où il conféra avec les ministres d'Élisabeth. Le 11 août, il était à
-Édimbourg. Sûr d'être élevé à la régence par les lords presbytériens, il
-ne dédaigna pas de donner à son droit une sanction de plus: le vœu
-spontané de la reine captive. Il la visita à Lochleven. Marie, qui
-l'aimait encore, l'accueillit comme une espérance. Murray, dans les deux
-premières entrevues qu'il eut avec elle, fut sévère jusqu'à la dureté;
-dans la troisième il parut s'attendrir; et la reine, touchée, lui
-demanda tout en larmes d'accepter la régence. Elle l'en supplia en son
-nom et au nom de son fils. Alors Murray s'engagea à subir ce triste
-fardeau du pouvoir par dévouement pour elle et pour le jeune roi. Marie
-se crut sauvée, en échappant à l'autorité du conseil qui aurait gouverné
-si Murray eût refusé la régence, et Murray, heureux de son stratagème
-profond, s'empara de la dictature qui aurait écrasé tout autre que lui.
-Il s'empressa de la légitimer auprès des nobles, en déclarant qu'il la
-tenait de leur confiance; auprès des puissances étrangères, en alléguant
-qu'il avait fléchi aux prières de sa sœur; auprès du clergé presbytérien
-et du peuple, en jurant qu'il n'oublierait pas son premier devoir qui
-était envers l'Évangile. «... J'aurai soin, écrivait-il dans une
-proclamation célèbre, de chasser du royaume d'Écosse et de ses
-dépendances, tous les hérétiques et ennemis de la véritable religion du
-Christ.»
-
-Pendant que ces événements s'accomplissaient à Lochleven et à Édimbourg,
-Bothwell se réfugia dans les Shetland. Traqué par Kirkaldy de Grange et
-par la haine écossaise, il recommença son ancien métier de corsaire. La
-mer du Nord le revit sur son brick redouté. Il fut pris enfin dans un
-dernier combat, dans un combat acharné, au milieu d'une tempête.
-Bothwell, son brigantin démâté, ses canons éteints, s'obstina contre les
-éléments, contre les ennemis et contre le sort. Il répondit longtemps à
-une formidable artillerie, par une fusillade de plus en plus faible. Ce
-fut seulement quand il n'y eut plus d'espoir que blessé, sanglant, il
-baissa son pavillon noir de pirate devant le drapeau rouge étoilé de la
-croix blanche, pavillon glorieux du Danemark.
-
-Il fut condamné à une prison perpétuelle. Selon le mode le plus
-ignominieux de la dégradation des chevaliers, le bourreau brisa à coups
-de hache les éperons de Bothwell, qui fut enfermé entre les quatre murs
-du château de Malmoë, seul avec sa conscience et ses souvenirs, dénué de
-toute consolation, privé même d'un serviteur. Triste retour des choses
-humaines! Cet aventurier audacieux, qui croyait grandir toujours par les
-attentats, au lieu de vivre sur le trône, ainsi qu'il s'en était flatté,
-parmi les délices de l'amour et les splendeurs d'Holyrood, fut jeté dans
-l'humide solitude d'une forteresse. Ce qui s'entre-choqua de regrets, de
-révolte, de désespoir dans cette âme superbe, Dieu seul le sait! Tantôt
-debout à sa fenêtre, un tremblement nerveux agitait tous ses membres,
-tantôt accroupi sur sa natte comme un athlète terrassé, une sueur froide
-mouillait son visage. Il écoutait dans un farouche silence les bruits du
-dehors et du dedans, le pas des geôliers, le cliquetis des clefs à leur
-ceinture, le retentissement des armes sur les dalles des corridors et
-sur le pavé des cours, le cri du hibou, le gémissement du vent et des
-flots du Sund, le ruissellement de la pluie sur le toit, le roulement de
-la foudre sur les créneaux, et plus haut peut-être que toutes ces voix,
-la voix du sang injustement versé! Ces choses sans cesse entendues
-firent plus que le tuer; elles le rendirent fou.
-
-Cependant Marie Stuart expiait de son côté ses fautes et son forfait.
-Reléguée dans une petite île, en un donjon délabré, où elle n'avait pour
-promenoir qu'un espace de cinquante pieds, elle luttait sans cesse
-contre le découragement. Du haut de sa tour de Lochleven elle regardait
-aux quatre coins de l'horizon, à l'orient et à l'occident, au sud et au
-septentrion, interrogeant l'air, sondant l'étendue, appelant de toutes
-les puissances de son désir des secours et des partisans.
-
-Ce séjour de Lochleven, sur lequel le roman et la poésie ont répandu des
-lueurs si charmantes, l'histoire plus vraie ne peut le peindre que dans
-sa nudité et dans ses horreurs. Le château, ou plutôt le fort, n'était
-qu'un bloc massif de granit, flanqué de deux lourdes tours, peuplé de
-chauves-souris, éternellement noyé dans la brume, défendu par les eaux
-du lac, par le fanatisme, par la vengeance. C'est là que gémissait Marie
-Stuart, opprimée sous les violences des lords presbytériens, déchirée
-par le remords, troublée par les fantômes du passé et par les terreurs
-de l'avenir.
-
-Et ce qui ajoutait aux tortures de sa captivité, c'est qu'elle était
-grosse dans ce donjon. Elle y accoucha, au mois de février 1568, d'une
-fille qui fut emmenée sur le continent, et qui devint religieuse au
-couvent de Notre-Dame de Soissons.
-
-Entièrement guérie, mais profondément triste, Marie Stuart écrivait, le
-31 mars 1568, à l'archevêque de Glasgow, en France:
-
- «De Lochleven.
-
- «Monsieur de Glascow, votre frère (John Beatoun), vous fera entendre
- ma misérable condition; et, je vous prie, présentez-le et ses lettres,
- sollicitant ce que vous pourrez en ma faveur. Il vous dira le surplus:
- car je n'ai ni papier ni temps pour écrire davantage, sinon prier le
- roy, la royne et mes oncles de brusler mes lettres: car si l'on sait
- que j'ai escrit, il coûtera la vie à beaucoup, et mettra la mienne en
- hasard, et me fera garder plus estroitement. Dieu vous ait en sa garde
- et me donne patience!
-
- «De ma prison, ce dernier mars, votre ancienne bien bonne maistresse
- et amie,
-
- «MARIE, R. (ROYNE), maintenant prisonnière.»
-
-Elle écrivait à Catherine de Médicis:
-
- «De Lochleven, le 1er mai 1568.
-
- «Madame, je vous envoye ce porteur pour l'occasion que j'écris au roy
- vostre fils. Il vous dira plus au long, car je suis guestée de si
- près, que je n'ay loisir que durant leur disner, ou quand ils dorment,
- que je me relesve: car leurs filles couschent avec moy. Ce porteur
- vous dira tout. Je vous supplie lui donner crédit et le fayre
- récompancer autant que m'aimés. Je vous supplie d'avoir tous deux
- pitié de moy; car si vous ne me tirés par force, je ne sortiray
- jamays.
-
- «MARIE, R.»
-
-Malgré ses malheurs et ses douleurs, malgré les outrages dont elle avait
-été abreuvée, les colères dont elle avait été poursuivie, Marie n'avait
-pas désappris de séduire. Elle sut inspirer une ardente passion à George
-Douglas, le plus jeune frère du laird de Lochleven. Elle lui donna même
-l'espérance de faire casser son mariage avec Bothwell en alléguant la
-violence, et de l'épouser ensuite, s'il devenait son libérateur.
-Douglas, éperdument amoureux, et qui avait ses entrées libres à
-Lochleven, essaya vainement d'en tirer Marie. Convaincu de trahison, il
-s'évada du château, mais il ne renonça pas à son dessein.
-
-Marie, de son côté, fit bien des tentatives d'évasion. L'ambassadeur
-anglais Drury en raconte une à Cecil:
-
-«Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'échapper, grâce
-à sa coutume de passer toutes les matinées dans son lit. Elle s'y prit
-ainsi: la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui était déjà
-arrivé plusieurs fois; et la reine, suivant ce qui avait été convenu,
-mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de linge, et se
-couvrant la figure de son manteau, elle sortit du château et entra dans
-la barque qui sert à passer le loch. Au bout de quelques instants, un
-des rameurs dit en riant: «Voyons donc quelle espèce de dame nous avons
-là?» Il voulait en même temps découvrir son visage. Pour l'en empêcher
-elle leva les mains. Il remarqua leur beauté et leur blancheur, qui
-firent aussitôt soupçonner qui elle était. Elle parut peu effrayée. Elle
-ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers de la conduire à la côte;
-mais, sans faire attention à ses paroles, ils ramèrent aussitôt en sens
-contraire, lui promettant le secret, surtout envers le lord à la garde
-duquel elle était confiée. Il semble qu'elle connaissait le lieu où, une
-lois débarquée, elle se serait réfugiée, car on voyait et l'on voit
-encore rôder dans un petit village nommé Kinross, près des bords du
-loch, George Douglas, avec deux serviteurs de Marie jadis très-dévoués,
-et paraissant l'être toujours.»
-
-Elle avait en effet des intelligences au dedans et au dehors de sa
-prison. Après la fuite de George Douglas, un de ses jeunes parents, son
-confident, qu'on appelait le _petit Douglas_, et qui était amoureux
-aussi de la reine, bien qu'il ne fût âgé que de seize ans, réussit là où
-son ami George avait échoué. Cet enfant hardi, fier de son dirk de
-montagnard, la première arme qu'il eût portée, heureux de la confiance
-de la reine, la première femme qu'il eût aimée, déroba les clefs du
-château à l'heure du souper, et, pendant que les geôliers reposaient, il
-ouvrit à Marie les portes qu'il referma sur les gardes (2 mai 1568). Il
-avait eu soin d'allumer un fanal à l'une des fenêtres les plus élevées
-de la forteresse pour avertir ses amis. Il conduisit la reine déguisée
-dans un petit bateau qui les attendait. Il jeta les clefs dans le lac.
-La reine priait mentalement le Dieu qui commande aux vents et aux flots,
-tandis que les rames battaient, semblables à des ailes, et entraînaient
-la barque légère. Marie, comme pour reprendre possession du sceptre,
-cueillit un lis sur les eaux et un chardon sur la rive où elle eut
-bientôt abordé. Ces plantes étaient le double emblème de ses deux
-royautés en France et en Écosse.
-
-George Douglas et John Beatoun erraient dans les environs depuis quelque
-temps. Ils étaient couchés parmi les herbes, lorsqu'ils aperçurent le
-signal convenu et la barque voguant vers eux. Ils se levèrent et
-coururent la recevoir avec des transports de joie.
-
-Peu d'instants après le débarquement de Marie, un cor se fit entendre au
-loin. «Ce sont, dit John Beatoun, nos amis qui ont aussi aperçu le
-signal.--Oui, oui, s'écria la reine qui avait écouté d'abord avec
-inquiétude, oui, c'est Claude Hamilton. Je le reconnais, ajouta-t-elle
-en se tournant vers George Douglas, comme l'un de vos ancêtres, lord
-James, reconnut la présence inattendue de son souverain, mon glorieux
-aïeul Robert Bruce, aux sons trois fois répétés du cor d'ivoire du
-héros.»
-
-Marie ne se trompait pas. C'était lord Claude Hamilton qui, averti par
-un de ses espions et par le fanal, rejoignait la reine avec une troupe
-nombreuse. Il la conduisit à West-Niddrie, château de lord Seaton.
-
-Le lendemain elle arriva au château d'Hamilton et y révoqua
-solennellement son abdication. Les comtes d'Argill, d'Eglington, de
-Rothes, les lords Somerville, Herries, Ross, Yester et un grand nombre
-d'autres s'empressèrent de la reconnaître comme reine. M. de Beaumont,
-envoyé de Charles IX, se rendit aussi près d'elle au milieu de ce
-mouvement chevaleresque.
-
-Ce fut d'Hamilton que Marie Stuart convoqua tous les seigneurs qu'elle
-croyait fidèles. Ils devaient être pourvus de tentes de campement et de
-vivres pour vingt jours.
-
-Elle n'oublia rien pour porter au comble le dévouement de son parti.
-Elle redoubla de séduction, de grâce et d'entraînement. Elle paraissait
-quelquefois inopinément à la fin des repas. Des toasts bruyants
-l'accueillaient. Les coupes s'entre-choquaient pour elle, et les lords
-buvaient à la prospérité de l'Écosse et de Marie.
-
-Un jour, au dessert, s'aidant d'un de ces symboles familiers au génie
-des peuples du Nord, elle apporta elle-même un mets couvert qu'elle
-présenta à ses hôtes, et qu'elle déclara avoir préparé de ses royales
-mains. Chacun attendit avec impatience. La reine alors découvrit le plat
-sur lequel brillait une paire d'éperons. Un enthousiasme subit électrisa
-les convives, qui saluèrent la reine de vivat répétés, et qui, en signe
-d'adhésion, poussant leurs cris de guerre, jurèrent tous de monter à
-cheval et de vaincre ou de mourir pour Marie Stuart.
-
-Elle se trouva bientôt après son évasion à la tête d'une armée de six
-mille hommes. Elle consuma du temps en négociations avec Murray. Elle se
-souvenait de Carberry-Hill, la journée qui lui avait enlevé le trône,
-Bothwell et la liberté. Elle se méfiait du jeu des batailles. Elle
-n'était pas heureuse, et elle craignait de perdre.
-
-Le 12 mai, Murray, rompant toute espérance d'accord pacifique, déclara,
-en sa qualité de régent du royaume, les partisans de Marie Stuart
-coupables de haute trahison.
-
-Le 13, Marie quitta le château d'Hamilton pour gagner Dumbarton, où les
-chefs qui l'entouraient comptaient la mettre en sûreté avant d'ouvrir la
-campagne.
-
-Murray attendait au village de Langside avec des troupes peu nombreuses,
-mais bien disciplinées, Marie Stuart et son armée commandée par le comte
-d'Argill. Les Hamilton et les autres gentilshommes de l'avant-garde,
-sans songer à autre chose qu'à se bien battre, voulurent forcer le
-passage. L'archevêque de Saint-André, qui se voyait déjà le maître de la
-reine et du royaume, excitait cette folle ardeur au lieu de la modérer.
-
-Le village était situé sur la colline. Kirkaldy de Grange, investi de
-toute la confiance de Murray, avait ordonné que chaque cavalier prît en
-croupe un fantassin du régent. Il les groupa en haut, tout autour du
-village. Il plaça un corps d'arquebusiers en bas, à l'entrée du défilé
-que dominait le village, et vers lequel allait se précipiter la
-cavalerie de la reine. De Grange embusqua ses arquebusiers entre
-quelques cabanes de bûcherons et dans des bouquets de coudriers, afin de
-résister au choc des Hamilton par cette stratégie formidable. Les
-Hamilton se jetèrent avec impétuosité sur le défilé. «Claymores!
-criaient-ils à l'avant-garde, qui répondait par ce chant sauvage: Venez,
-corbeaux et vautours, venez, nous vous donnerons la pâture...»
-
-Ces paroles, véritable _Marseillaise_ des Highlands, n'ont pas sauvé
-leur poëte inconnu de l'oubli, mais l'air inspiré qui les notait,
-vibrant des poitrines et des cornemuses, retentissait comme le prélude
-du carnage et de la mort.
-
-Un combat très-vif s'engagea. Il fut surtout meurtrier à l'entrée du
-défilé. Lord Arbroath se lança plusieurs fois avec les Hamilton au
-premier rang de l'avant-garde pour enlever cette position si bien
-fortifiée par de Grange. La brillante ardeur des cavaliers de la reine
-venait se briser contre les arquebusiers si admirablement postés, et
-dont cet avantage enflammait encore la bravoure. On citait longtemps
-après le courage indomptable d'Alexandre Hume qui les animait par son
-exemple. Il était descendu de cheval, et combattait au milieu d'eux
-comme un simple soldat, la pique à la main. Abattu à plusieurs reprises,
-toujours il se relevait et recommençait de nouveaux prodiges. A la fin,
-renversé dans un fossé, son beau-frère, lord Cessford, qui ne l'avait
-pas quitté un instant, fut obligé d'aider à le remettre debout. Hume,
-couvert de blessures, inondé de sang, continua de combattre; et comme,
-après tant de décharges, la poudre et les balles manquaient, les
-soldats, sur son ordre, se servirent des crosses de leurs fusils contre
-les ennemis.
-
-Ce fut à cet endroit du défilé que l'engagement fut le plus acharné, et
-que la reine perdit le plus de monde. Il fut enfin forcé; mais les
-Hamilton arrivèrent au village de Langside harassés par ce premier
-combat, essoufflés par la montée. De Grange les y reçut avec des troupes
-fraîches. Il se porta partout où sa présence était nécessaire, soutenant
-les uns, aiguillonnant les autres, disciplinant cette anarchie sanglante
-de la bataille aux calculs les plus profonds et aux inspirations les
-plus soudaines.
-
-Dans un moment où la fortune était douteuse, il courut à l'aile droite
-de la garde du régent. Suivi de Lindsey, de Ruthven, et de quelques
-autres seigneurs intrépides qu'il avait autour de lui, il arrêta cette
-aile qui allait plier, et il l'entraîna dans la mêlée en lui
-communiquant son élan. Il rétablit le combat, et prépara ainsi une
-seconde fois la victoire. Le comte de Morton la décida par une manœuvre
-que ses adversaires étaient incapables de prévoir, tant leur furie les
-aveuglait! Il tourna la colline et les prit en flanc. Dès lors, entre
-deux feux, entre deux forêts de lances, l'armée de la reine se dispersa,
-malgré la valeur fabuleuse de toute cette chevalerie. Il y avait là des
-bras et des cœurs; il n'y avait pas une tête. L'infortunée Marie fut
-témoin de cette défaite. Elle y assista dans un flux et un reflux de
-découragement et d'espérance, et dans une angoisse inexprimable, de la
-galerie du château de Cathcart, situé à quelques milles du château de
-Crookston, qui appartenait au comte de Lennox, et où elle avait passé
-les meilleurs jours de son mariage avec Darnley.
-
-Le chef qui, dans cette journée, eut les illuminations les plus vives,
-et qui se multiplia le plus sur tous les points menacés, Kirkaldy de
-Grange, était atteint depuis quelques semaines d'une fièvre qui avait
-épuisé ses forces. Le matin de la bataille, il se fit habiller et armer
-par son frère et par son écuyer. Ils hésitèrent d'abord, le suppliant de
-ne pas monter à cheval dans l'état où il était. Kirkaldy insista avec
-autorité, et ils obéirent à regret. Quand il fut revêtu de sa cotte de
-mailles et ceint de son épée, Kirkaldy se trouva mieux. Il s'avança
-lentement jusqu'à son cheval. Il était néanmoins si chancelant qu'il
-fallut le mettre en selle, et que son frère et son écuyer se placèrent à
-ses côtés avec une sollicitude inquiète. Lorsqu'il eut gravi la colline
-au sommet de laquelle il devait faire des dispositions si heureuses, le
-champ de bataille, puis les éclairs et le cliquetis des glaives, le
-bruit de l'artillerie, l'odeur de la poudre, lui communiquèrent une
-vigueur nouvelle. Il respira fortement, et une vieille chronique
-presbytérienne dit que son souffle ressemblait à un hennissement. Il eut
-de rapides frissons, de courts tressaillements, durant lesquels l'ange
-de la guerre le secoua si puissamment, que la violence de ses émotions
-et l'agitation de tous ses esprits le guérirent. La même chronique
-remarque, dans un étonnement superstitieux, que le cheval de Kirkaldy de
-Grange comprit toutes ces phases diverses des souffrances et du
-rétablissement de son maître; qu'il le ménagea d'abord, mesurant son pas
-avec un tact presque humain, et qu'il l'emporta plus tard au gré de tous
-les essors de l'âme héroïque qu'il semblait reconnaître, deviner et
-seconder.
-
-Kirkaldy de Grange fut le héros le plus pur de cette journée mémorable,
-car un égoïsme machiavélique absorbait Morton, et l'ambition, une
-ambition trop personnelle, altérait chez Murray le zèle du bien public.
-
-Cette victoire fut complète. Les talents supérieurs de Murray, de
-Morton, et surtout de Kirkaldy de Grange, prévalurent sur les prouesses
-chevaleresques des partisans de la reine. L'étoile de Marie pâlit et
-sombra. La mêlée de Langside fut un oracle du dieu des armées. Il
-prononça sur ce petit champ de bataille, jonché seulement de trois cents
-morts, que l'Écosse serait protestante, que Marie n'aurait désormais
-pour royaume qu'une prison, pour trône peut-être qu'un échafaud.
-
-
-
-
-LIVRE VIII.
-
-Marie s'enfuit jusqu'à Galloway.--Elle s'arrête à l'abbaye de
-Dundrennan.--Elle aborde en Angleterre.--Hésitation d'Élisabeth.--Elle
-refuse de recevoir Marie Stuart jusqu'à ce que la reine d'Écosse se soit
-justifiée.--Lettres.--Marie Stuart prisonnière.--Élisabeth arbitre entre
-les seigneurs écossais et leur reine.--Conférence d'York.--Conférence
-d'Hampton-Court et de Londres.--Élisabeth refuse de se prononcer.--Elle
-garde Marie captive et renvoie Murray comblé de sa faveur et de son
-or.--Triomphe du protestantisme en Angleterre et en Écosse.--Régence de
-Murray.--Sa mort.--Guerre civile en Écosse.--Kirkaldy de Grange et
-Maitland de Lethington se rallient à la cause de la reine.--Prise de
-Dumbarton par les partisans du roi.--L'archevêque de Saint-André
-pendu.--Le comte de Lennox, le comte de Marr, le comte de Morton, tour à
-tour régents.--Lethington et de Grange tiennent seuls pour la reine dans
-le château d'Édimbourg.--Prise du château.--Mort de Lethington.--Mort de
-Kirkaldy de Grange.--Le régent enrichi.--Le roi affermi.--Giordano
-Bruno.--Knox.--Les luttes du réformateur.--Son courage indomptable.--Son
-portrait.--Sa mort.--Sa maison au sommet de la Canongate.--Iniquités de
-Morton.--Conspiration de Jacques et de ses favoris contre le
-régent.--Procès de Morton.--Son exécution.--James Douglas venge le comte
-de Morton.--Contre-coup de tant d'événements sur Marie Stuart.
-
-
-Après sa déroute, Marie s'enfuit à toute bride (13 mai 1568). Ses amis
-s'enfuirent comme elle.
-
-La reine marcha, elle courut sans espérance par les vallées et par les
-montagnes, le long des lacs et des torrents de l'Écosse. La solitude
-sauvage, que nul travail n'anime, oppressait son cœur; le désert où
-nulle fumée ne s'élève d'aucun toit, d'aucune cabane, lassait ses yeux
-et son imagination. Mais toute jeune fille, toute femme, tout enfant,
-tout vieillard, tout animal domestique pouvaient la trahir. La défaite
-et la honte en arrière, les périls et les piéges en avant, tel était son
-triste sort. Il n'y avait que les bêtes fauves des forêts et des landes
-inhabitées qui ne fissent pas peur à son infortune. C'est ainsi qu'elle
-parvint avec un cortége dévoué et peu nombreux à Galloway, et, de là, à
-l'abbaye de Dundrennan, près de Kirkudbright, sur les frontières
-d'Angleterre, à quelques heures de cette terre impie, barbare, qui
-dévore ses suppliants et qui boit le sang de ses hôtes.
-
-Le souvenir des bontés d'Élisabeth, dont l'âme avait paru s'attendrir
-pendant la captivité de Lochleven, entraîna Marie. Ses propres États lui
-étaient fermés par la haine; l'Espagne, l'Italie et la France, par la
-mer. La générosité qu'elle supposait à Élisabeth et la nécessité la
-poussaient. Elle loua un bateau de pêcheur, traversa le golfe de Solway,
-et aborda, désolée, à Workington, dans le Cumberland, à trente milles de
-Carlisle. Elle dépêcha un courrier à Élisabeth, dont elle implorait
-l'hospitalité. Elle sollicitait la permission de la voir et de
-l'embrasser en sœur qui invoque la providence d'une sœur.
-
- A ÉLISABETH.
-
- «De Workington, 17 mai 1568.
-
- «Je vous supplie le plus tost que pourrés m'envoyer querir, car je
- suis en piteux estat, non pour royne, mais pour gentillfame. Je n'ay
- chose du monde que ma personne, comme je me suis sauvée, faysant
- soixante miles à travers champs le premier jour, et n'ayant despuis
- jamays osé aller que la nuict...»
-
-Attirée par surprise à Carlisle, Marie continua son appel.
-
- A LA REINE ÉLISABETH.
-
- «De Carlisle, 28 mai 1568.
-
- «... Faytes moy conoistre en effect la sinsérité de votre naturelle
- affection vers vostre bonne sœur et cousine et jurée amie. Souvenés
- vous que je vous envoyés mon cœur en bague; je vous aporte le vray et
- corps ensemble, pour plus seurement nouer ce nœud.»
-
-Élisabeth avait à prendre l'une de ces deux décisions royales: ou
-relever Marie Stuart jusque sur le trône d'Écosse par de puissants
-secours; ou la laisser, soit se fixer en Angleterre, soit en sortir
-comme elle y était entrée, selon son bon plaisir.
-
-Elle eut, dit-on, ces mouvements de générosité, réprimés aussitôt par
-les conseils de Cecil. La vérité est que Cecil ne fut si persuasif que
-parce qu'il parlait à la jalousie mortelle d'Élisabeth. Il démontra
-facilement à cette princesse que Marie, libre, était un embarras
-immense. En Écosse, elle serait une rivale. En Espagne, elle serait un
-instrument de Philippe II; en France, des Guise; en Italie, du Pape; en
-Angleterre, elle serait le drapeau, le point de ralliement des
-mécontents et des catholiques. Il n'y avait qu'une sûreté contre elle:
-la prison. Élisabeth eut l'air de résister à Cecil, mais elle était
-convaincue d'avance. L'habile ministre arrivait à une conclusion atroce
-par un froid argument politique. Chez la reine, cette conclusion était
-la même. Seulement, elle lui fut inspirée moins par ses craintes de
-reine que par son envie de femme. Elle ne voulait pas qu'on la vît, même
-un jour, à côté de la belle Marie, dans le palais de Greenwich. Cecil
-eût gagné alors, s'il ne l'eût possédée déjà, la faveur d'Élisabeth, en
-abritant la passion honteuse et cruelle de sa maîtresse sous la raison
-d'État.
-
-Élisabeth une fois résolue à retenir Marie captive, réussit à trouver un
-prétexte à ses sinistres desseins.
-
-Elle dépêcha Midlemore à Murray, ainsi qu'aux seigneurs écossais de son
-parti, pour leur enjoindre de rendre compte de leur conduite envers leur
-reine. Elle écrivit en même temps à Marie, elle lui fit dire par lord
-Scrope et par sir Francis Knollys, qu'elle ne pouvait décemment
-consentir à la recevoir que lorsqu'elle se serait justifiée aux yeux du
-monde des accusations portées contre elle par les seigneurs écossais
-ralliés au jeune roi Jacques VI.
-
-Marie fut transportée d'indignation; mais établie déjà dans le château
-de Carlisle, elle s'était ainsi constituée, sans le savoir, prisonnière
-de l'Angleterre. Elle appréhenda de s'avouer coupable en refusant
-d'accepter indirectement le tribunal amiable d'Élisabeth. Elle choisit
-donc des représentants chargés de répondre en son nom aux inculpations
-infamantes de Murray, de Morton et de leur faction. C'était reconnaître
-implicitement la suprématie d'Élisabeth, qui se hâta de profiter de ces
-avantages en nommant des commissaires pour cet étrange et perfide
-arbitrage.
-
-Marie faisait ses réserves:
-
- A ÉLISABETH.
-
- «De Carlisle, 15 juin 1568.
-
- «... Hélas! madame, où ouistes vous un prince blasmé pour escouter en
- personne ceulx qui se plaignent d'estre faussement accusez? Ostez,
- Madame, hors de vostre esprit que je suis venue icy pour la sauveté de
- ma vie (le monde ni toute Escosse ne m'ont pas reniée), mais recouvrer
- mon honneur et avoir support à chastier mes rebelles, non pour leur
- respondre à eulx comme leur pareille.
-
- «... Je ne puis ni ne veulx respondre à leurs faulses accusations,
- mais ouy bien par amitié et bon plaisir me veulx-je justifier vers
- vous de bonne _voglia_, non en forme de procès avec mes subjectz.
- Madame, eulx et moi ne sommes en rien compaignons, et quand je devrois
- estre tenue icy, encores aimeroys-je mieulx mourir que me faire telle.
-
- «MARIE, R.»
-
-Les négociations commencèrent de Murray à Élisabeth. Juge entre les
-seigneurs écossais et leur reine, elle s'étudiait à tous les dehors de
-l'impartialité, mais au fond elle écoutait, excitait et récompensait les
-premiers. Peu à peu Marie, traitée d'abord avec beaucoup de déférence,
-cessa d'être une reine. Elle ne fut plus qu'une captive.
-
-Don Gusman de Silva, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, écrivait vers
-cette époque à Philippe II:
-
-«La pièce que la reine habite est obscure; elle n'a qu'une seule croisée
-garnie de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces
-gardées et occupées par des arquebusiers. Dans celle qui fait
-antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des
-districts de la frontière de Carlisle; la reine n'a auprès d'elle que
-trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du
-château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine peut
-sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de cent
-arquebusiers. Elle a demandé à lord Scrope un prêtre pour dire la messe.
-Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre.»
-
-Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France.
-Elle écrivit à Catherine de Médicis; elle écrivit au roi Charles IX et
-au duc d'Anjou pour leur demander de la secourir.
-
-Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but.
-
- «De Carlisle, 21 juin 1568.
-
- «Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe.
-
- «La royne d'icy m'a envoyé un peu de linge et me fournit un plat. Le
- reste je l'ay empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en
- cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce
- faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas
- d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien.
- Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'enlèvera
- de ces misères bientost. Car j'ai soufert injures, calomnies, prison,
- faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre XX et douze mille à
- travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher sur la
- dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine, et
- suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme, en ce pays, où
- je ne suis gueres mieulx que prisonnière. Et ce pendant on abast
- toutes les maisons de mes serviteurs et je ne puis les ayder, et
- pend-on les maistres, et je ne puis les recompenser; et toutes foys
- tous demeurent constantz vers moy, abhorrent ces cruels traistres, qui
- n'ont trois mil hommes à leur commandement, et si j'avais secours,
- encores la moytié les laisseroit pour seur. Je prie Dieu qu'il me
- mette remède, ce sera quand il luy plaira, et qu'il vous donne santé
- et longue vie.
-
- «Votre humble et obéissante niepce,
-
- »MARIE, R.»
-
-Inquiète des retards apportés à ses affaires, effrayée de la résolution
-qu'elle supposait à ses ennemis de la conduire loin des frontières
-d'Écosse dans l'intérieur de l'Angleterre, Marie, malgré sa colère
-intérieure, se plaignit doucement à Élisabeth et sollicita une entrevue.
-
- A LA REINE ÉLISABETH.
-
- «De Carlisle, 5 juillet 1568.
-
- «... Ma bonne sœur, je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant.
- Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye: car je ne suis
- un enchanteur, mais vostre sœur et cousine... Je ne suis de la nature
- du basilique, pour vous convertir à ma semblance quand bien je seroye
- si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de
- constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous
- donne grâce d'en bien user avecques longue et heureuse vie.
-
- «Vostre bonne sœur et cousine,
-
- «M., R.»
-
-Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser.
-Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.
-
-Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques
-protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton,
-qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk.
-
-Là, Marie recommença avec Élisabeth les épanchements diplomatiques d'une
-amitié menteuse. Elle essaya de la désarmer en la flattant. Elle y
-perdit sa peine.
-
-Les vrais sentiments de Marie éclataient parfois dans l'intervalle de
-ces communications fardées. Il se présenta vers cette époque une
-occasion propice. Ayant reçu des encouragements de la reine Élisabeth
-d'Espagne, fille de Henri II, femme de Philippe II et sœur de Charles
-IX, elle versa dans sa réponse toute son âme.
-
- «De Bolton, 24 septembre 1568.
-
- «Madame ma bonne sœur, je ne vous saurois descrire le plaisir que
- m'ont donné, en temps si mal fortuné pour moy, vos aymables et
- confortables lettres, qui semblent envoyées de Dieu pour ma
- consolation, entre tant de troubles et d'adversités dont je suis
- environnée... Je vous diray une chose en passant, que si les roys,
- vostre seigneur et frère, estoyent en repos, mon désastre servirait à
- la chrestiantay. Car ma venue en ce pays m'a tant esclairée de l'estat
- issi, que, si j'avois tant soit peu d'espérance de secours d'ailleurs,
- je métroys la religion subs, ou je mourrois en la poyne. Tout ce
- quartier est entièrement dédié à la foy catholique, et pour ce
- respect, et du droit que j'ay à moy, peu de chose aprandroit cette
- royne d'aider aux sujets contre les princes. Elle est en si grande
- jalousie, que cela, et non autre chose, me fera remestre en mon pays.
- Mais elle vouldroit par tous moyens me faire porter blasme de ce
- dequoi j'ay estay injustement accusée, comme vous verrés en brief par
- un discours de toutes les menées qui ont estay faytes contre moy
- depuis que je suis née, par ces traistres à Dieu et à moy. Il n'est
- encore achevé. Cependant je vous diray que l'on m'ofre beaucoup de
- belles choses pour changer de religion; ce que je ne feray. Mays si je
- suis pressée d'accorder quelques points que j'ay mandé à vostre
- ambassadeur, vous pouvés juger que ce sera comme prisonnière. Or je
- vous assure, et vous suplie, assurés en le roy, que je mourray en la
- religion catholique romaine, quoy que l'on en dise. Je ne puis
- l'exerser issi, car l'on ne me le veult permettre; et seullemant pour
- en avoir parlé, l'on m'a menassée de me retenir, et me donner moings
- de crédit.
-
- «Au reste, vous m'avez entamé un propos en vous jouant que je veulx
- prandre en bon essiant: c'est de mesdames vos filles. Madame, j'ai un
- fils. J'espère que si le roy, et le roy vostre frère, auquel je vous
- suplie escrire en ma faveur, veullent envoyer une ambassade à cette
- royne, en déclarant l'honneur qu'il me font m'estimer leur sœur et
- alliée, et qu'ils me veullent prendre en leur protection; la
- requerrant, d'autant que leur amitié lui est chère, de me remettre en
- mon royaume, et m'ayder à chatier mes rebelles, ou qu'ils
- s'esforceront de le fayre, et qu'ils s'assurent qu'elle ne vouldra
- estre de la partie des subjects contre les princes, elle n'oseroit le
- refeuser, car elle est assez en doubte elle mesme de quelque
- insurrection... Elle n'est pas fort aymée de pas une des religions,
- et, Dieu merssi, je pance que j'ay guagné une bonne partie des cueurs
- des gens de bien de ce pays despuis ma venue, jusques à hasarder ce
- qu'ils ont avecques moy, et pour ma querelle. En cas que Dieu me soit
- misericordieulx, je proteste que si vous m'acordiés l'une de vos
- filles pour lui (pour Jacques), laquelle qu'il vous playra, il sera
- trop heureulx. L'on m'offre quasi de le faire naturaliser, et que la
- royne l'adoptera pour son fils. Mais je n'ay pas envie de leurs
- bayller et quister mon droit, qui seroit cause de le randre de leur
- religion méchante; mays plutost, si je le ray, je le voudrois envoyer,
- et me soubmettre à tous dangers pour establir toute ceste isle à
- l'antique et bonne foy. Je vous suplie, tenés cessi segret; car il me
- cousteroit la vie.
-
- «J'aurois bien plus à vous écrire, mais je n'ose. Encore ays-je la
- fièvre de ceste-ci. Je vous suplie, envoiés moi quelque un en vostre
- particulier nom, en qui je me puisse fier, affin que je lui fasse
- entendre tous mes desaints.
-
- «Vostre très-humble seur à vous obéir,
-
- «MARIE.»
-
-Cette lettre éloquente, aveugle et résolue, peint admirablement la nièce
-des Guise.
-
-Tandis qu'Élisabeth descendait le courant du double esprit de la réforme
-dans les deux royaumes, Marie aspirait à le remonter. Issue d'un Stuart
-et d'une Lorraine, élevée par des oncles ambitieux et fanatiques, elle
-voulait s'allier à l'Espagne, unir son fils à la fille de Philippe II,
-châtier par les armes ses rebelles d'Écosse, rétablir, au milieu des
-applaudissements de la France et des bénédictions de Rome, le
-catholicisme dans toute l'île de la Grande-Bretagne. Reine, voilà ses
-chimères, sa politique impossible; mais femme, comment ne pas la
-comprendre, comment n'être pas touché, quand elle est de la religion de
-sa mère, quand elle est au désespoir et qu'elle se soulage en
-s'épanchant?
-
-Cependant les conférences entre les commissaires d'Élisabeth, ceux de
-Marie et les seigneurs écossais s'envenimaient de plus en plus. Il ne
-s'agissait de rien moins que de la couronne, et peut-être de la vie de
-la reine d'Écosse. Le duc de Norfolk, le comte de Sussex, sir Ralph
-Sadler, représentaient Élisabeth; Leslie, évêque de Ross, les lords
-Livingston, Herries, Boyd et l'abbé de Killwinning représentaient Marie
-Stuart. Murray, Morton, Lindsey, l'évêque d'Orkney et l'abbé de
-Dunfermlin, se portaient pour accusateurs. Ils étaient assistés de
-Maitland, de Robert Melvil et de Buchanan.
-
-Ces conférences furent tenues d'abord à York, dans le palais épiscopal,
-à quelques pas de la cathédrale, cette œuvre accomplie, ce Parthénon
-gothique dont le voisinage religieux était impuissant contre de si
-furieuses passions.
-
-Pour plus de commodité, et pour être heure par heure au courant de ses
-vengeances, Élisabeth substitua bientôt Londres à York.
-
-De nouvelles conférences eurent lieu quelquefois à Westminster, le plus
-souvent à Hampton-Court.
-
-Hampton-Court, au bord de la Tamise, le château majestueux dont les
-innombrables façades bâties en pierres et en briques sont flanquées de
-tours et de clochetons d'un goût si exquis, le rendez-vous de tous les
-plaisirs et de toutes les fêtes, le Versailles des Tudors, devint une
-tragique maison de justice, un tribunal ténébreux où se jouèrent, par la
-tyrannie d'une reine, l'honneur et la liberté d'une autre reine.
-
-Là, Norfolk excepté, les commissaires d'Élisabeth chargés d'entendre les
-deux parties, exploitèrent l'équivoque situation de Marie dans le sens
-de la haine et de la politique de leur maîtresse.
-
-Murray produisit les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell, ces
-lugubres témoignages de la complicité de la reine d'Écosse dans le
-meurtre de Darnley.
-
-C'est ce qu'Élisabeth voulait. Elle eut une apparence de raison pour
-colorer ses rigueurs envers Marie Stuart, dont, en aucun cas, elle
-n'avait le droit de juger la conduite, cette conduite eût-elle été
-criminelle!
-
-Ces lettres du reste étaient irréfragables. Ce serait perdre son temps
-que de chercher ici à le prouver. Les représentants de Marie éludèrent
-toute discussion sur un point dont ils étaient eux-mêmes convaincus. Le
-duc de Norfolk, épris de la belle reine, et qui mourut pour elle,
-croyait à l'authenticité de ces lettres. A son retour des conférences
-d'York, s'étant présenté à Greenwich, Élisabeth lui dit: «Ne
-voudriez-vous pas épouser ma sœur d'Écosse?--Non, madame,» répondit le
-duc sous l'impression encore vive des révélations de Murray. «Je
-n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir avec sécurité
-sur son oreiller.» En supposant même que ce mot cruel ne fût qu'une
-habileté avec Élisabeth, la persuasion du duc n'en est pas moins
-certaine. Il l'avoua à Banister, son plus intime confident. Le roi
-Jacques était dans le même sentiment, et il s'efforça d'arriver, par
-tous les moyens que lui donnait le pouvoir suprême, à l'anéantissement
-des lettres. Il les fit poursuivre, enlever dans toutes les
-bibliothèques publiques et privées, avec une persévérance, avec une
-passion que ne lui auraient pas inspirées de simples calomnies.
-
-Après cinq mois de débats, d'enquêtes, de récriminations entre Murray et
-les représentants de Marie, Élisabeth rompit les conférences. Elle
-notifia aux lords accusateurs et à la reine d'Écosse que la véracité de
-Murray était à l'abri de tout soupçon, son intégrité intacte; et, d'un
-autre côté, qu'il n'avait prouvé victorieusement aucun des crimes dont
-l'opinion publique chargeait Marie Stuart. Elle se déterminait donc à
-laisser les affaires d'Écosse suivre leur cours naturel et à retirer son
-intervention.
-
-Plusieurs pensèrent qu'Élisabeth allait rendre la liberté à Marie. La
-reine d'Angleterre ne songeait au contraire qu'à violer, sous un vernis
-de modération, toutes les lois divines et humaines, le droit des gens,
-la nature, la commisération, l'hospitalité.
-
-Par sa déclaration perfide, elle demeurait dans le _statu quo_. Murray
-était justifié, et Marie déshonorée restait sa prisonnière au milieu des
-tortures sans nom d'une espérance incessamment attisée, incessamment
-déçue. C'était une condamnation indirecte dans laquelle Élisabeth, avec
-une cruauté froide et une monstrueuse hypocrisie, invitait à soupçonner
-une clémence; mais où il n'y avait qu'une vengeance lente savourée
-d'avance et une atroce politique.
-
-Murray, soutenu par Élisabeth, avoué par elle comme régent du jeune roi
-et du royaume, désirait reparaître en Écosse. Il ne le pouvait qu'avec
-l'agrément du duc de Norfolk, qui commandait alors dans toute la partie
-septentrionale de l'Angleterre, et à qui il eût été facile de lui couper
-le retour. Le duc, irrité contre le dénonciateur de Marie Stuart, avait
-même déjà écrit au comte de Westmoreland, son beau-frère, de dresser une
-embuscade au régent, et de le traiter en ennemi. Par ses protestations
-perfides, Murray s'insinua dans la confiance de Norfolk, qui lui révéla
-imprudemment tous ses secrets. Le duc tenta par là de gagner le régent
-et de le ramener à Marie. Murray feignit de s'unir avec Norfolk,
-d'approuver ses plans et son amour pour la reine d'Écosse. Ayant ainsi
-conquis l'amitié du duc, Murray passa la frontière. Il trouva sur sa
-route un détachement nombreux de cavalerie, dont le capitaine était le
-comte de Westmoreland: muet avertissement de Norfolk! Murray comprit le
-sens de ce déploiement de troupes et la merci qu'il devait au duc; mais
-il n'était pas reconnaissant, et la politique le dévouait à Élisabeth.
-
-Il arriva tout-puissant à Édimbourg. Ses coffres avaient été remplis par
-la reine d'Angleterre. En l'acceptant pour son allié et pour le chef du
-gouvernement écossais, elle lui avait communiqué une grande force
-morale, accrue encore par la popularité dont le protestantisme avait
-investi cet homme d'État. Appuyé sur tant d'intérêts, supérieur à toutes
-les situations par la souplesse et par la vigueur de son génie, brave à
-la guerre, craint des factions, maître de tous les ressorts cachés du
-pouvoir, ami de la réforme religieuse, aidé du clergé presbytérien et de
-Knox, adoré de la multitude, Murray acheva de réduire les restes du
-parti de la reine, impuissants depuis la bataille de Langside. Du nord
-au midi, de l'est à l'ouest, il traversa les comtés, réprimant
-l'anarchie, domptant la révolte, réalisant l'ordre de la rue et la
-sécurité du foyer par toute l'Écosse.
-
-Cette œuvre de pacification ne dura pas deux années, mais elle fut
-immense.
-
-Rien n'avait résisté, rien ne résistait à Élisabeth et à Murray,
-c'est-à-dire au protestantisme. Car, dans les siècles de renouvellement,
-et le XVIe siècle en est un, au-dessus de chaque personnage il y a une
-idée, et, parmi les plis de chaque bannière déployée au vent, il flotte
-un principe qui la consacre. Cette idée ne fait pas seulement des
-politiques, elle fait des héros, des martyrs; ce principe anime des
-milliers de cœurs avant qu'ils s'arrêtent violemment au fort de la
-lutte, où ils s'épuiseront de sang, jamais de courage. Sous chaque nom
-de roi, de reine, de régent, de ministre, il y a donc une cause que tous
-servent avec un mélange d'égoïsme et de désintéressement, tantôt par la
-vertu, tantôt par le crime, et à laquelle ils immolent sans remords des
-hécatombes humaines.
-
-Telle était Élisabeth, que ces événements affermissaient de plus en
-plus, et qui n'était si fidèle au protestantisme que parce que ce dogme
-nouveau était le plus inébranlable appui de son pouvoir.
-
-Tel était aussi Murray, qui ne comptait plus d'ennemis sérieux autour de
-lui, et à qui la captivité de la reine d'Écosse, rivée désormais pour
-toujours, présageait une autorité peut-être souveraine. Jusqu'où cette
-autorité s'élèverait-elle? Où Murray, maître du jeune roi, son neveu, et
-de l'Écosse, aspirerait-il? Il était sur l'avant-dernier degré du trône.
-Franchirait-il ce degré? Il roulait puissamment cette question dans son
-esprit. La Providence l'agitait aussi dans ses conseils, et la trancha
-contre lui.
-
-Il achevait l'une de ces tournées, moitié politiques, moitié militaires,
-qui lui avaient si bien réussi à travers ce pays de bruyères et de
-forêts, de lacs et de montagnes, parmi ce peuple un peu rude et
-grossier, mais religieux, libéral et fier. Il revenait de Stirling (21
-janvier 1570), accompagné de sa garde et des principaux seigneurs de
-l'Écosse, qui se faisaient de plus en plus les courtisans de la régence.
-Murray les voyait avec un plaisir inexprimable se grouper, plus nombreux
-et plus souples, autour de lui. Ils semblaient pressentir pour le régent
-les destinées qu'il rêvait lui-même. Murray marchait au pas, monté sur
-son cheval de guerre, le front serein, le cœur content et dégagé des
-inquiétudes qui l'avaient si souvent troublé. Il arriva le 22 janvier au
-faubourg de Linlithgow, où il trouva les magistrats qui le reçurent en
-roi, et qui le conduisirent au château préparé pour lui et pour sa
-suite. Il annonça qu'il y passerait la nuit, et que le lendemain il se
-rendrait à Édimbourg.
-
-Le même soir, à la même heure, un homme vêtu de deuil, seul, les
-sourcils hérissés par une résolution suprême, suivait en silence un
-chemin plus obscur que celui du régent, et arrivait aussi à Linlithgow.
-Il était parti à la dérobée du château d'Hamilton sur un vigoureux
-cheval de course, et armé d'une carabine de chasse. Cet homme mystérieux
-était Hamilton de Bothwell-Haugh, l'un des six Hamilton condamnés à mort
-après la bataille de Langside, comme coupables de rébellion envers
-Jacques VI, et graciés par Murray sur les pressantes recommandations de
-Knox. Ils eurent la vie sauve, mais ils subirent d'atroces persécutions.
-
-Bothwell-Haugh, le plus redoutable des Hamilton, fut celui de tous qui
-souffrit l'outrage le plus sanglant. Il avait épousé une jeune fille
-écossaise qu'il aimait avec passion, et qui lui avait apporté en dot la
-terre de Woodhouslee. Elle était belle et tendre. Son éducation et ses
-talents étaient dignes de sa naissance. Elle adoucissait par son amour,
-par ses caresses, les farouches ressentiments et les haines politiques
-de son mari. Heureux sous son toit, il était moins dangereux à l'État,
-et il oubliait quelquefois que la reine Marie était captive en
-Angleterre, tandis que le bâtard de Jacques V régnait, sous le nom de
-régent, à Holyrood. Une circonstance terrible l'en fit souvenir.
-
-Murray donna la terre de Woodhouslee à l'un de ses amis, sir James
-Ballenden, qui la convoitait depuis longtemps. Le favori profita d'une
-absence de Bothwell-Haugh pour s'emparer du château de ce seigneur. Il
-se rendit bien accompagné à Woodhouslee, en prit possession, malgré les
-cris, l'indignation et la résistance des serviteurs de Bothwell-Haugh.
-Il les désarma, et les fit jeter brutalement hors de cette demeure,
-qu'il déclara lui appartenir, en déployant le parchemin du conseil
-privé, scellé du sceau royal et signé par Murray. Ballenden poussa
-l'indignité plus loin. Il chassa ignominieusement la femme de
-Bothwell-Haugh du château qu'elle avait reçu de ses pères et qu'elle ne
-pourrait pas transmettre aux enfants qu'elle espérait. Cette exécution
-fut barbare. Il ne fut pas permis à la noble épouse d'un Hamilton de se
-vêtir contre le froid, qui était très-vif; et les tours féodales de ses
-aïeux la virent errer, presque nue, hors de l'abri maternel dont elles
-avaient couvert son enfance et sa jeunesse. La pauvre victime devint
-folle d'humiliation et mourut désespérée. Bothwell-Haugh ne devait plus
-retrouver qu'une tombe. Il voulut y faire un pèlerinage. Il y songea
-longtemps à celle qu'il avait tant aimée et si douloureusement perdue.
-Cet homme de bronze s'amollit peu à peu dans sa méditation cruelle, et
-il pleura tout son passé, tout son avenir ensevelis à jamais. Ce moment
-fut court, et Bothwell-Haugh, séchant ses larmes, se releva. Il se jura
-de venger sa femme, et, avec elle, sa reine captive, non pas sur un
-favori, sur un personnage secondaire et vil, mais sur le tyran de Marie
-Stuart et de l'Écosse, sur l'ennemi public et privé, sur Murray, le
-dictateur insolent de la patrie, le persécuteur acharné des Hamilton.
-Cette décision arrêtée, Bothwell-Haugh étendit une écharpe de soie qui
-avait appartenu à sa femme, et il y enferma une poignée de terre
-funéraire. Il enroula l'écharpe sous son pourpoint, la terre sur son
-cœur, et il fit vœu de la porter comme une ceinture de vengeance jusqu'à
-ce qu'il eût immolé Murray. Il s'en retourna au château d'Hamilton, où
-résidait alors l'archevêque de Saint-André. Il paraît certain que
-Bothwell-Haugh s'ouvrit à ce prélat et à ses cousins, et qu'ils
-approuvèrent sa détermination. Bothwell-Haugh n'avait pas besoin
-d'encouragement. C'était un gentilhomme chasseur et soldat. Son
-tempérament était fougueux et sombre, sa volonté opiniâtre, indomptable.
-Il n'avait aimé qu'un jour, il avait haï toute sa vie. Il ne connaissait
-ni la fatigue ni la maladie. Sa taille moyenne était martiale. Il avait
-les cheveux roux, de larges épaules, des bras nerveux, de longues
-jambes, qui semblaient agencées et arquées pour le cheval. Son visage
-était sévère, sa physionomie triste et taciturne, son crâne étroit, et
-sa poitrine inaccessible à la crainte. Au fond, il n'avait qu'une
-distinction, qu'une supériorité rare. Il était capable d'exécuter avec
-prudence le plan le plus hardi, le plus audacieux. C'était un esprit
-altier, violent, une main prompte et sûre.
-
-Bothwell-Haugh était né conspirateur.
-
-Du château d'Hamilton où il s'était retiré, il épiait l'occasion de
-surprendre Murray. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Instruit
-que le régent se rendait de Stirling à Édimbourg, et devait coucher le
-22 janvier à Linlithgow, Bothwell-Haugh partit d'Hamilton sans un
-compagnon, ni un page, ni un domestique. Il arriva furtivement, au
-crépuscule et par des rues détournées, à la petite porte d'un jardin
-solitaire. Il sauta de l'étrier, prit une clef dans sa poche, et,
-ouvrant avec précaution, il entra, tirant doucement son cheval par la
-bride. Après avoir verrouillé la porte, il le conduisit à l'écurie, lui
-fit une litière fraîche et lui remplit le râtelier. Ces soins accomplis,
-il monta le grand escalier de la maison. Il alla se jeter tout habillé
-et botté sur un lit et dans une chambre qu'il connaissait. Il s'endormit
-profondément comme les natures énergiques dont la résolution est fixée,
-et qui se préparent à l'action par le repos, que cette action soit une
-bataille, un duel, ou même quelquefois un meurtre. Bothwell-Haugh se
-réveilla un peu avant l'aurore. Il se leva lentement, tout absorbé dans
-ses réflexions. Il était dans une maison inhabitée, qui appartenait à
-l'archevêque de Saint-André. La chambre que Bothwell-Haugh avait choisie
-donnait sur un balcon qui communiquait des deux côtés à une galerie de
-bois de chêne sculpté aux armoiries des Hamilton. Bothwell-Haugh occupa
-le temps qui lui restait avec un sang-froid et une prévoyance
-incroyables. Il couvrit de matelas le parquet pour amortir le bruit de
-ses pas, et il suspendit à la tapisserie un drap noir pour que son ombre
-sur le mur ne le trahît point au dehors. Il descendit barricader
-solidement la porte de la rue, visita l'écurie, sella, brida son cheval,
-et lui fit boire deux bouteilles du vin vieux de l'archevêque. Il
-remonta, mangea lui-même un peu de soupe au vin, chargea sa carabine, et
-se mit près du balcon en embuscade sur la rue où devait passer le
-régent; tranquille comme autrefois dans la grande forêt de Cadyow, où il
-attendait avec ses amis les taureaux sauvages blancs de lait, à la tête,
-aux cornes, et aux sabots noirs, dont la fureur était si terrible aux
-chasseurs qui osaient l'affronter.
-
-Cependant Murray, de son côté, était debout dès l'aube. Il expédia,
-selon sa coutume, même en voyage, les affaires pressantes, et, tout en
-travaillant, il reçut plusieurs avis d'un complot ourdi contre sa vie.
-Knox, entre autres, lui désignait le nom des conspirateurs, la rue et
-jusqu'à la maison où ils seraient cachés. Murray continua de travailler
-avec ses conseillers, malgré leur inattention, qu'il leur reprocha en se
-jouant. Il n'y eut que lui qui ne fut point distrait par son propre
-danger. Les affaires finies, tous tentèrent de changer le programme de
-la marche du régent. Morton et Lindsey, ces deux lords braves entre les
-plus braves, l'engageaient à prendre un détour hors des murs de la
-ville; lord Glencairn l'en supplia presque à genoux. Murray résista
-obstinément. «Non, s'écria-t-il, ce qui doit arriver arrivera; mais il
-ne sera pas dit que le régent de l'Écosse ait eu peur.» Il avait
-d'ailleurs échappé à tant de dangers, il croyait tant à son étoile, et
-le courage lui était si naturel, qu'il éprouvait une sorte de joie à
-défier généreusement le péril en présence de ses nobles, sur lesquels
-son ascendant grandirait avec son intrépidité. Il négligea de revêtir sa
-souple et impénétrable cotte de mailles, un don de son père, l'œuvre la
-plus achevée de Henri Wind, l'armurier de Perth, le bon compagnon des
-ballades, toujours prêt à manier le luth, la claymore et le marteau,
-poëte, musicien, guerrier et forgeron tour à tour. Murray ne voulut que
-sa toque de velours ornée de perles royales et d'une plume de héron, son
-haut-de-chausse de peau de daim, et son pourpoint de buffle galonné
-d'or. «Pas de faiblesse,» répondit-il à lord Glencairn, qui insistait
-pour qu'il évitât la rue fatale; et, montant à cheval, suivi de son
-cortége de nobles et de gardes, il s'avança lentement au milieu des
-acclamations de la multitude accourue sur son passage. Murray, souriant,
-saluait de la main avec grâce, secrètement inquiet de cette foule qui
-croissait toujours et qui arrêtait sa marche. Parvenu à peu de distance
-de la maison suspecte, il y dirigea ses regards, et son œil d'aigle put
-apercevoir le canon de la carabine que Bothwell-Haugh ajustait contre
-lui du balcon. L'arme fit feu, et Murray tomba blessé mortellement. La
-balle lui traversa le corps et tua le cheval de lord Glencairn qui
-marchait à sa droite. Bothwell-Haugh, se penchant légèrement, considéra
-quelques secondes le pâle visage du régent que ses amis et ses
-serviteurs venaient de relever, et, sûr de n'avoir pas manqué sa proie,
-il se précipita par un escalier dérobé vers l'écurie où son cheval était
-sellé et bridé. Bothwell-Haugh l'enjamba et franchit la porte du jardin.
-Après le premier éclair de surprise, les gardes du régent assaillirent
-la porte de la rue; mais cette porte étant barricadée, ils perdirent
-quelques instants à l'enfoncer. Bientôt la fureur les emporta sur les
-traces du meurtrier, qui s'enfuyait comme un tourbillon humain. Se
-sentant poursuivi de si près, il accélérait sa course au bruit du galop
-de ses ennemis. Il savait qu'un large fossé coupait la route de traverse
-qu'il avait choisie, et que son salut dépendait d'un seul saut de son
-cheval. Il conserva cette présence d'esprit qui l'avait illuminé pendant
-toute l'exécution de son attentat. Son cheval, fumant et écumant,
-semblait se ralentir. Bothwell-Haugh avait brisé son fouet à le frapper,
-émoussé ses éperons à l'aiguillonner. Il entendait derrière lui le vol
-rapide et retentissant des cavaliers qui brûlaient de l'atteindre. Que
-faire? Comment ranimer l'ardeur de son cheval au bord du fossé que
-Bothwell-Haugh apercevait déjà? Il tira sa dague, et, piquant de la
-pointe la croupe du généreux animal, il lui fit franchir d'un bond
-l'immense fossé. Bothwell-Haugh remit sa dague dans le fourreau, et,
-retenant fortement la bride, se retourna pour défier les gardes du
-régent. L'écharpe de sa femme s'était détachée dans la secousse de ce
-saut désespéré. Il saisit la poignée de terre sainte et funèbre que
-l'écharpe contenait, et la lança vers ses ennemis en signe de mépris et
-de malédiction, puis, reprenant sa course, il s'enfonça et disparut dans
-un fourré.
-
-Les gardes revinrent consternés à Linlithgow. Le régent s'y agitait dans
-l'agonie. «Moi seul, disait-il à ses amis qui l'entouraient, moi seul je
-pouvais ramener l'ordre dans l'Église et dans le royaume. Dieu ne l'a
-pas voulu. L'anarchie que j'avais vaincue va renaître de mes cendres.»
-Il mourut dans la soirée avec le regret d'un homme d'État qui n'a pas
-achevé ses plans, mais aussi avec l'intrépidité d'un soldat et d'un
-héros. Son corps fut porté en grande pompe à Édimbourg, à travers le
-deuil des populations presbytériennes, et déposé dans le temple de
-Saint-Gilles. J'ai cherché et touché la place de ce sépulcre; je me suis
-incliné avec une admiration mêlée de blâme devant cette glorieuse
-mémoire encore vivante dans sa patrie.
-
-Ainsi tomba le régent de l'Écosse, envié des grands, mais pleuré du
-peuple et de l'Église presbytérienne dont il était l'appui, le guide, le
-modérateur.
-
-Murray doit être jugé en homme politique et en homme religieux. Il était
-l'un et l'autre.
-
-C'était un de ces initiateurs suspects qui, précédant une idée
-rénovatrice avec une conviction sincère et une arrière-pensée égoïste,
-marchent dans l'amour intéressé de cette idée, et dans l'espérance
-qu'elle les portera sur sa vague la plus sublime aussi haut
-qu'elle-même, au comble de la fortune et du pouvoir.
-
-Beau et brave comme Jacques V, son père, il se montra moins loyal et
-plus habile que lui. Il fut ingrat envers Marie Stuart, sa sœur, qui
-l'avait comblé d'honneurs et qu'il aspirait à gouverner, à remplacer
-même sur le trône. Il fut impie envers son pays en introduisant
-l'influence de l'Angleterre dans les destinées de l'Écosse, et en
-violant, pour une ambition encore plus que pour une foi, le sentiment
-public le plus sacré: le sentiment national.
-
-Sa gloire, c'est d'avoir combattu l'anarchie à outrance, et d'avoir
-concouru, par calcul sans doute, mais aussi par vertu, à l'établissement
-du protestantisme.
-
-Murray avait l'énergique instinct de sa force, la conscience intime de
-sa double mission. Sur l'oreiller de son agonie, il déplora son trépas
-comme une calamité publique. Il pensa que l'Écosse et que la réforme,
-privées de leur chef, allaient descendre dans le même tombeau. Il se
-trompait. Sa chute sanglante ne fut point un mal irréparable. Bien qu'il
-eût un caractère ferme, un cœur intrépide, un génie vaste, lumineux,
-conséquent, capable des plus profondes combinaisons et des plus longues
-suites, la liberté et le protestantisme qui avaient tant gagné à sa vie
-perdirent peu à sa mort. Les idées n'ont besoin de personne. Elles
-croissent dans le monde parce qu'elles viennent de Dieu et qu'elles ont
-leur racine dans l'opinion, d'où leur monte la séve qui les nourrit et
-qui les anime. Elles se servent d'un homme après un homme, d'une
-génération après une génération, et nul ne leur est indispensable parce
-qu'elles sont nécessaires à tous.
-
-Bothwell-Haugh gagna le château d'Hamilton, où sa carabine est encore
-conservée aujourd'hui. Il se cacha de donjon en donjon, de chaumière en
-chaumière, reçu partout des Hamilton ses cousins et des partisans de la
-reine comme un libérateur. Humilié cependant des précautions que les
-circonstances lui imposaient, fatigué de craindre, lui qui n'était pas
-fait pour craindre, mais pour oser, il passa sur le continent, où il fut
-accueilli des Guise avec une distinction marquée. Sous les expressions
-un peu exagérées de leur reconnaissance pour le service rendu, la reine
-d'Écosse, les princes lorrains couvaient l'espérance d'un autre service
-à leur maison et au catholicisme. L'amiral de Coligny leur était de plus
-en plus odieux. Bothwell-Haugh ne pourrait-il pas les en délivrer sur un
-mot de Marie Stuart? Ils prièrent M. de Glasgow, son ambassadeur en
-France, un archevêque, d'en parler à leur cousine.
-
-Voici la réponse:
-
-«... Quant à ce que vous m'escrivez de M. de Guise, je vouldrays qu'une
-si meschante créature, que le personnage dont il est question (M.
-l'amiral), fust hors de ce monde, et seroys bien ayse que quelqu'un qui
-m'appartienst en fust l'instrument, et encore plus qu'il fust pendu de
-la main d'un bourreau, comme il a mérité; vous n'ignorez pas comme j'ai
-cela à cueur. Mais de me mesler de rien commander à cet endroict, ce
-n'est pas mon mestier.
-
-«Ce que Bothwell-Haugh a faict, a esté sans mon commandement; de quoy je
-lui sçay aussi bon gré et meilleur, que si j'eusse esté du conseil.»
-
-Éconduits de ce côté, les princes lorrains firent sonder Bothwell-Haugh
-par un homme de confiance, qui lui proposa en termes ambigus le meurtre
-de l'amiral de Coligny. Le fier Écossais ne démêla pas d'abord ce qu'on
-attendait de lui. Dès qu'il eut compris, le sang lui monta au visage, il
-congédia le messager des Guise avec hauteur: «Dites à ceux qui vous ont
-envoyé, s'écria-t-il, que Bothwell-Haugh venge les injures de l'Écosse
-et les siennes, mais qu'il ne se soucie pas de celles de vos maîtres.
-J'ai tué pour moi, ajouta-t-il avec véhémence; mais je ne connais pas de
-prince, pas même de roi pour qui je voulusse recharger ma carabine ou
-tirer ma dague. Je suis un Hamilton, je ne suis pas un assassin.»
-
-Le meurtre de Murray avait réjoui Marie Stuart; il désola Élisabeth.
-
-«Il n'est pas à croire, écrit M. de La Mothe-Fénelon, combien la royne
-d'Angleterre a vifement senty la mort de Murray, pour laquelle s'estant
-enfermée dans sa chambre, elle a escryé, avecques larmes, qu'elle avoit
-perdu le meilleur amy qu'elle eust au monde, pour l'ayder à se maintenir
-et conserver en repos; et en a pris un si grand ennuy, que le comte de
-Lestre (Leicester) a esté contrainct de luy dire qu'elle faisoit tort à
-sa grandeur de montrer que sa seureté et celle de son Estat eussent à
-dépendre d'un homme seul.»
-
-L'Écosse retomba dans la guerre civile si laborieusement apaisée par
-Murray. Le comte de Lennox, grand-père de Jacques VI, fut nommé régent.
-Les partis, sans cesser de se haïr, se modifièrent un peu. Maitland de
-Lethington et Kirkaldy de Grange, qui avaient été des ennemis si
-terribles de Marie, se rallièrent à sa cause. Ils ranimèrent le parti de
-la reine, Lethington en apportant les ressources de son esprit délié et
-fécond, de Grange en jetant dans un bassin nouveau de la balance sa
-vaillante épée et les clefs de la citadelle d'Édimbourg dont il était le
-gouverneur.
-
-Vers la même époque, il est vrai, afin de compenser cette défection
-funeste, les partisans du roi prirent la citadelle de Dumbarton. Cette
-citadelle est située sur un rocher qui domine le cours de la Clyde et le
-niveau de la plaine de plus de trois cents pieds. C'est du sommet de ce
-rocher que s'élève le fort, auquel on n'arrive que par un seul sentier
-toujours surveillé avec des précautions infinies. Jusque-là le château
-de Dumbarton était réputé inaccessible, et il passait pour le poste de
-guerre le meilleur après le château d'Édimbourg.
-
-C'était à Dumbarton que s'était réfugié Hamilton, archevêque de
-Saint-André, à l'abri de tous les coups de main les plus audacieux.
-Quels démons oseraient le poursuivre dans cette aire de soldats dévoués
-à la reine Marie? Il ourdissait là, dans une parfaite sécurité, des
-intrigues diplomatiques pour le retour de celle qu'il regardait comme la
-souveraine légitime de l'Écosse. Les usurpateurs de l'autorité royale,
-les ministres du presbytérianisme n'avaient pas de plus redoutable
-ennemi que lui.
-
-La présence de l'archevêque de Saint-André à Dumbarton et
-l'impossibilité même de l'entreprise, voilà le double attrait qui tenta
-le courage aventureux du capitaine Crawford de Jordan-Hill. Quoique
-jeune encore, il avait une grande expérience, et il exécutait avec
-ardeur les stratagèmes qu'il combinait froidement. Il avait fait la
-guerre sur le continent avec distinction. Après quelques années
-orageuses, durant lesquelles il porta dans le plaisir les violences de
-son tempérament de feu, il devint peu à peu sobre, chaste, austère.
-Converti au presbytérianisme et revenu dans sa patrie, il quitta la
-cotte de mailles. Il se prépara, par l'étude et par l'abstinence, à la
-prédication du saint Évangile. John Knox, le chef de l'Église réformée,
-le vit à cette époque et le dissuada. Le grand théologien avait le
-secret des âmes. Il devinait les vocations les plus cachées avec la même
-sagacité qu'il interprétait les écritures ou qu'il dévoilait les replis
-tortueux de la politique des partis et des cours étrangères. Il
-conseilla franchement à Jordan-Hill de renoncer à la parole et de
-reprendre le glaive. C'était, selon Knox, le moyen le plus efficace pour
-le capitaine de servir la cause de Dieu. Jordan-Hill ne contesta pas une
-décision qu'il tint pour inspirée, tant elle était dans le sens de ses
-habitudes, de sa nature et de sa passion! Homme de guerre, il eut
-bientôt rassemblé autour de lui une troupe fidèle et intrépide.
-
-En reprenant l'épée, il n'avait pas oublié sa Bible. Les travaux du jour
-accomplis, Jordan-Hill, rentré sous sa tente, s'enveloppait dans son
-manteau et se couchait sur la dure. Il se permettait à peine trois
-heures de sommeil. Il se réveillait bientôt, et, à la lueur d'une lampe
-militaire suspendue à l'un des piliers de sa tente, il feuilletait le
-livre sacré avec son poignard et mûrissait tour à tour ses plans de
-combat. Les montagnards de son clan l'avaient surpris bien souvent dans
-ces méditations étranges, et son ascendant sur eux s'était encore accru
-du prestige de ces visions nocturnes.
-
-Depuis quelque temps Jordan-Hill ne lisait plus sa Bible. Il l'avait
-fermée et marquée, selon la tradition presbytérienne, à la page qui
-avait frappé d'un éclair prophétique son imagination. Il s'était arrêté
-à ce moment où le patriarche voit l'échelle merveilleuse que montent et
-que descendent les anges de Dieu. Jordan-Hill, dans la veille et dans le
-sommeil, ne voyait aussi qu'échelles immenses; mais elles étaient
-appuyées à la citadelle de Dumbarton; nul ne les redescendait, et ceux
-qui les montaient, c'étaient lui et ses plus braves compagnons, les
-pistolets à la ceinture et la claymore entre les dents. Cette
-préoccupation biblique de Jordan-Hill n'était qu'un artifice de guerre.
-Chez ce hardi soldat tout rêve s'exécutait vite, et l'homme d'action
-achevait en lui le sectaire. Il avait recueilli dans son camp un
-déserteur de Dumbarton, qui, comme maçon, avait été employé aux
-réparations intérieures et extérieures du château. Ce déserteur
-connaissait admirablement les lieux. Jordan-Hill le choisit pour guide.
-Il écrivit quelques mots qu'il cacheta, et les remit pour sa famille,
-avec sa Bible, à l'un des ministres de l'armée. C'était un testament, et
-cet acte, dans un homme aussi intrépide que Jordan-Hill, était la mesure
-des dangers qu'il allait courir. Il attendit une nuit bien sombre pour
-assembler silencieusement une petite troupe d'élite. D'immenses
-échelles, dont chacune était composée de plusieurs échelles fortement
-jointes ensemble par les bouts, avaient été préparées d'avance à
-l'endroit le plus escarpé et le moins gardé du château. Une première
-échelle fut posée et cassa sous le poids des assiégeants. Jordan-Hill en
-fit dresser une seconde, ordonna au déserteur de monter le premier, et
-le suivit immédiatement: ses compagnons venaient après. L'échelle avait
-été appliquée à une grande hauteur, au bord d'une saillie du rocher sur
-laquelle Jordan-Hill et sa petite troupe se massèrent avec peine. Alors
-il y eut un travail de géant à essayer. Il fallut tirer l'échelle et en
-fixer le pied où était la cime, sur cette saillie, étroite plate-forme
-naturelle qui servait de refuge aux assiégeants. Ils réussirent. Ils
-attachèrent la base de leur échelle vacillante aux branches d'un houx
-qui croissait dans les fentes du roc, et ils ajustèrent le faîte à une
-croisée de la citadelle où l'on plaçait négligemment une sentinelle
-presque toujours endormie, tant l'escalade paraissait impossible de ce
-côté. Cette audacieuse manœuvre accomplie sans accident, la troupe
-héroïque commença, dans le même ordre, la seconde ascension.
-
-Tout allait bien, lorsque le guide, à peu de distance de la fenêtre,
-soit qu'il fût troublé par le remords, soit que le vide au-dessus duquel
-il était suspendu lui donnât le vertige, sentit les premiers symptômes
-d'une crise épileptique dont il avait déjà deux fois éprouvé les
-atteintes. Il balbutia à Jordan-Hill ce qu'il éprouvait. «Halte!» dit
-Jordan-Hill à son compagnon le plus voisin, et ce mot d'ordre fut répété
-de degré en degré jusqu'au dernier homme de la petite troupe.
-«Capitaine, reprit le déserteur, la tête me tourne, je vais
-tomber.--Sois sans peur,» lui répondit Jordan-Hill; et, gravissant
-jusqu'à lui, il le maintint à sa place en le liant fortement au milieu
-du corps, aux mains et aux pieds, avec des cordes dont il s'était muni.
-Le guide s'évanouit en écumant, et perdit la conscience de son affreuse
-situation.
-
-Alors Jordan-Hill cria bas à sa petite troupe: «Tout va bien,
-compagnons! redescendez jusqu'à la saillie du rocher.» Les braves de
-Jordan-Hill obéirent. Quand ils se furent massés sur l'imperceptible
-plate-forme, il leur expliqua en peu de mots ce qu'il avait fait et ce
-qu'ils avaient à faire encore. Ils se mirent aussitôt à détacher
-l'échelle du houx, puis, après l'avoir retournée au péril de leur vie,
-ils la rattachèrent avec soin aux mêmes branches. «Maintenant, reprit le
-capitaine Jordan-Hill à demi-voix, c'est moi qui suis votre guide, et je
-vous donne ma parole d'Écossais que je ne vous retarderai pas.» Il
-monta, suivi de sa troupe héroïque, franchit avec elle le corps de
-l'épileptique évanoui en dessous des barreaux, et parvint à la fenêtre
-au moment où la sentinelle insouciante sortait d'un demi-sommeil, et,
-croyant entendre un léger bruit, s'avançait pour regarder au dehors.
-Jordan-Hill s'élança en saisissant le châssis de la fenêtre. La
-sentinelle, étonnée, cherchant à précipiter cet homme intrépide, fut
-renversée par un bond dans le beffroi circulaire faiblement éclairé, où
-elle était placée pour la régularité du service, mais sans utilité
-prévue, tant cette partie du château semblait imprenable! Une lutte
-s'engagea entre la sentinelle et Jordan-Hill. Elle ne fut pas longue. Le
-capitaine égorgea le soldat, et se hâta d'aider ses compagnons à
-franchir la fenêtre. Les plus intrépides étaient tremblants. Une fois
-introduits, ils se rassurèrent sous le regard étincelant de leur chef.
-Ils surprirent la garnison du château (2 avril 1571), coururent aux
-postes qui gardaient le sentier de Dumbarton, et, les ayant dispersés,
-facilitèrent à l'armée du roi l'entrée de la ville. Elle s'était
-endormie sous la bannière de la reine, elle se réveilla sous la bannière
-du roi par l'un des coups de main les plus audacieux qui aient été
-tentés dans aucun siècle et dans aucun pays.
-
-«Il est venu depuis yer, écrit La Mothe-Fénelon, la confirmation de la
-prise de Dumbarton par ceulx du comte Lenoz (Lennox)... qui est un
-accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de la
-royne d'Écosse.»
-
-«J'ay miz peyne, ajoute-t-il dans une autre lettre, de donner le plus de
-consolation qu'il m'a esté possible à la royne d'Escosse, laquelle ne
-fault doubter que n'en eust fort grand besoing pour l'ennuy de la
-surprise de Dumbarton.»
-
-Marie Stuart, en effet, fut profondément affligée d'un événement qui
-préparait le siége du château d'Édimbourg et la ruine de son parti.
-«Dumbarton est dérobé, mande-t-elle à l'archevêque de Glasgow, et les
-surpreneurs solicités de le randre en mein angloise.»
-
-Elle confie toutes ses craintes au duc d'Albe, dans une lettre datée de
-Sheffield, le 18 avril 1571:
-
-«Je crois, dit-elle, que, par don Gueraldo d'Espès, avez esté duement
-informé de la surprise du chasteau de Dumbarton. Oultre que, par les
-précédentes actions d'icelle (d'Élisabeth), il ne se peult attandre de
-son intention sinon mal, j'en suis seurement advertye par les menées
-secretes qu'elle fait pour gagner le capitaine du chasteau d'Édimbourg
-et autres mes obeyssants subjects, et se rendre dame et maistresse de
-toute l'isle.»
-
-Lord Fleming s'était évadé, lui septième. Tout le reste des défenseurs
-de Dumbarton demeura captif. Les deux prisonniers les plus importants
-furent M. de Vérac, envoyé de France, et l'archevêque de Saint-André. M.
-de Vérac fut bien traité. Le comte de Lennox désirait gagner, par sa
-courtoisie envers ce diplomate, la faveur du roi Charles IX. Il fut
-moins clément pour l'archevêque de Saint-André. De tous les partisans de
-la reine, l'archevêque était le plus haï. Un prêtre se rencontra pour
-dissiper tous les scrupules du comte de Lennox qui hésitait. Ce prêtre
-accusa l'archevêque de complicité dans l'assassinat de Darnley, et il
-jura qu'un des conjurés le lui avait révélé en confession. Sur cette
-dénonciation sacrilége, l'archevêque fut condamné à être pendu. Ni sa
-naissance, ni son âge, ni son caractère sacerdotal ne purent le sauver.
-L'archevêque de Saint-André ne chicana pas sa tête à ses ennemis. Par
-une superstition commune au XVIe siècle, il croyait à la cabale et aux
-sciences occultes. Il avait autrefois attiré Cardan en Écosse. Cardan,
-ce personnage mystérieux, guérit, comme médecin, l'archevêque d'une
-maladie jugée incurable, et, comme astrologue, il lui prédit que, vingt
-ans plus tard, il mourrait «suspendu entre la terre et le dais du ciel.»
-L'archevêque avait oublié la prophétie; il s'en souvint dès qu'il se vit
-entre les mains du comte de Lennox. Il la rappela à ceux qui
-l'entouraient, et annonça que sa destinée allait s'accomplir. Quand son
-arrêt lui fut signifié, il dit, en souriant tristement: «Je m'y
-attendais.» L'orgueil, en ce moment suprême, se changea dans son cœur en
-héroïsme. Il mourut avec la fermeté d'un gentilhomme et la majesté d'un
-primat.
-
-L'exécution de l'archevêque de Saint-André amena des représailles
-terribles. Le frère s'arma contre le frère, le fils contre le père; la
-jeune fille séduite livra traîtreusement le seuil de la maison
-maternelle. La nature fut outragée tantôt par la haine, tantôt par
-l'amour. Les enfants se tuèrent dans les carrefours avec le couteau,
-comme les hommes dans les rues et sur les places, avec la dague et la
-carabine. Plus de pitié, plus de merci. Les deux factions de Jacques et
-de Marie égorgèrent mutuellement leurs prisonniers. L'Écosse fut
-submergée de sang.
-
-Au milieu de ces horreurs, deux parlements furent convoqués: l'un, celui
-de la reine, à Édimbourg; l'autre, celui du roi, à Stirling.
-
-De Grange imagina d'enlever le parlement du roi au moyen d'un stratagème
-militaire. Par ses ordres, trois corps de cavalerie, dont les chefs
-étaient Scott de Buccleuch, Huntly et Claude Hamilton, s'avancèrent, au
-crépuscule du matin, sous les murs de Stirling. Ils pénétrèrent dans la
-cité endormie, au nombre de cinq cents hommes. Tout était tranquille. Le
-cri de vengeance, _Pensez à l'archevêque de Saint-André!_ réveilla la
-ville en sursaut. Après avoir pris plus de cinquante lords du roi, les
-assaillants se dispersèrent çà et là pour piller. Pendant le tumulte et
-la confusion de cette surprise armée, le comte de Marr avait réuni
-quelques amis. Il fondit sur les vainqueurs, qui, tout chargés de
-rapines, emmenaient leurs prisonniers en triomphe. Le comte de Marr les
-mit en fuite et délivra les prisonniers. Ce combat aurait pu être
-décisif contre les lords du roi et l'Angleterre. Il échoua par
-l'inexpérience et l'ardeur des lieutenants de Kirkaldy, forcé, lui, de
-demeurer au poste le plus périlleux et le plus important de l'Écosse, au
-château d'Édimbourg. S'il eût conduit le coup de main contre Stirling,
-un tel général aurait infailliblement réussi. La fatalité se prononça
-une fois de plus, en cette circonstance, contre Marie Stuart.
-
-Cependant le régent, le comte de Lennox, était au pouvoir des cavaliers
-de la reine. Il s'était rendu à Spens de Wormeston. Il était monté en
-croupe derrière l'ennemi généreux qui avait reçu son épée. Spens courait
-à toute bride pour soustraire à la fureur des Hamilton le vieillard qui
-avait mis en lui son espérance. Claude Hamilton les atteignit. Il
-ordonna à son escorte de faire feu sur le comte de Lennox. Spens s'y
-opposa, et périt héroïquement en défendant son captif blessé
-mortellement à ses pieds. Ce meurtre fut la vengeance d'un autre
-meurtre, de celui de l'archevêque de Saint-André, un Hamilton.
-
-Le comte de Marr succéda à Lennox. Il ne gouverna que peu de mois. Le
-fardeau fut trop lourd pour sa vertu.
-
-Le comte de Morton le remplaça aux affaires. Son ambition longtemps
-contenue éclata. Toujours influent par sa naissance, par ses talents,
-par son courage, il n'avait pas encore exercé la dictature, dont il
-s'empara enfin. Il était naturellement féroce, et rien ne surpassait sa
-cruauté, si ce n'est sa cupidité. Il vendait tout, même la justice. Il
-envenima la guerre civile. Guerre de vols, de viols, de meurtres, où la
-société, en proie à tous les fléaux de l'anarchie armée, chancelait sur
-ses bases éternelles, comme les édifices dans les tremblements de terre;
-guerre impie, qui bouleversait l'État, comme la tempête bouleverse les
-éléments, et qui chassait le laboureur du sillon, le négociant du
-comptoir, le juge du tribunal, le prêtre du sanctuaire, sans respecter
-personne, si ce n'est les hommes de pillage et de carnage, qui ne
-respectaient rien! Les deux partis continuèrent, l'un sur les
-injonctions de Morton, l'autre à son exemple, d'exécuter leurs
-prisonniers. Chaque jour, de nouvelles escarmouches livraient au
-bourreau de nouvelles et d'innombrables victimes. Morton était un
-Douglas, et ces guerres exterminatrices furent appelées, de son nom de
-famille, les _guerres des Douglas_. Les armoiries de sa maison, les
-armoiries au _cœur sanglant_, étaient l'emblème vrai de sa vie. Il
-entremêlait de volupté les vices et les crimes. Le lendemain de la mort
-de sa femme, il exprimait sa joie et en cherchait une autre. Il
-entretenait autour de lui trois ou quatre maîtresses de haut rang, sans
-compter les filles du peuple, qu'il regardait toutes comme ses
-concubines. Plus homme politique, toutefois, qu'homme de plaisir,
-fourbe, sans pitié, dévoré de la soif de l'or, abandonné à tous les
-vertiges du pouvoir, ce fut un Sylla féodal. Il n'eut pas moins de
-perversité, et il eut autant de grandeur. Il déjoua et il lassa pendant
-cinq années le parti de la reine. Les deux principaux seigneurs de ce
-parti, le duc de Châtellerault et le comte de Huntly, se soumirent à
-l'autorité du roi. Ils reconnurent le comte de Morton comme régent.
-Kirkaldy de Grange persista seul, avec Maitland de Lethington, à tenir
-pour Marie Stuart dans le château d'Édimbourg.
-
-De Grange résistait depuis plusieurs années sur ce roc formidable, sur
-ce mamelon de granit qui domine la mer, la plaine et la ville. Depuis
-longtemps il n'était plus secouru ni de l'Écosse ni de la France. Tout
-lui faisait défaut. Il commandait des soldats que son seul courage
-préservait de la désertion. Il n'avait plus d'argent, plus de crédit,
-plus de ravitaillements. Il s'obstinait par honneur au sommet de cette
-forteresse suprême de son parti, le seul pan de montagne dont Marie fût
-restée maîtresse dans le royaume de ses pères. «De Grange m'asseure,
-écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, qu'il me gardera le chasteau
-tant que vie luy durera.»
-
-Tous les efforts de Morton se concentrèrent à la fin contre cette
-citadelle. Après avoir échoué par la diplomatie, il tenta de réussir par
-la force. Il rassembla toutes les troupes écossaises dont il put
-disposer, et il fit un pressant appel à Élisabeth dont l'alliance lui
-était acquise à jamais. Une fraternité machiavélique et des intérêts
-réciproques cimentaient cette alliance. Morton avait besoin d'Élisabeth
-pour son autorité, et Élisabeth avait besoin de Morton pour ses desseins
-sur l'Écosse. Elle se hâta d'envoyer de Berwick des troupes nombreuses
-et un corps d'artillerie pour former le siége du château d'Édimbourg.
-
-Le brave Kirkaldy de Grange prit toutes les mesures que suggère une
-expérience consommée; il déploya toutes les ressources qu'inspirent le
-mépris du danger et la science de la guerre. Du haut de son nid d'aigle
-il arrêta trente-quatre jours les armées réunies de l'Écosse et de
-l'Angleterre. Réduit aux dernières extrémités, sollicité par les prières
-de la garnison exténuée de faim et de soif, il se défendait encore. Les
-munitions manquant, il exhorta ses soldats à se contenter de l'arme
-blanche. «Mourons, disait-il, comme nous avons vécu, le sabre et l'épée
-hors du fourreau.» Mais il parlait à des spectres que le désespoir
-saisit, lorsque des deux fontaines qui les abreuvaient l'une tarit, et
-l'autre disparut sous les décombres amoncelés par l'artillerie des
-assiégeants. Forcé de capituler, de Grange se rendit au général anglais,
-au maréchal de Berwick, Drury, qui promit, au nom d'Élisabeth, de
-recommander la garnison et son généreux commandant à la clémence du
-jeune roi d'Écosse. Mais Élisabeth s'entendait bien avec Morton; elle
-lui livra le héros et le diplomate des guerres civiles de l'Écosse,
-Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington. Dès qu'on soupçonna cette
-intention de la reine d'Angleterre, des rumeurs sinistres circulèrent
-sourdement à diverses reprises. L'ambassadeur de France, La
-Mothe-Fénelon, eut plusieurs explications avec Élisabeth. Il se plaignit
-que le comte de Morton voulût verser le sang des prisonniers du château
-d'Édimbourg, «qui s'estoient rendus à elle, et qu'il sembloit qu'un
-régent ne debvoit entreprendre un faict de telle conséquence, sans en
-advertyr les principaulx alliés de la couronne.»
-
-Les réponses d'Élisabeth, transmises par La Mothe-Fénelon furent
-toujours les mêmes, successivement et atrocement hypocrites: «A
-sçavoir,» écrit l'ambassadeur à Charles IX, «qu'elle n'avoit rien
-entendu de l'exécution; qu'elle avoit remis tout l'affère à ceulx du
-pays; n'avoit accepté les personnes du chasteau pour prisonnyers, et
-qu'elle sçavoit bien que son ambassadeur vous avoit donné compte de tout
-ce fait; dont pensoit que, par le premier pacquet que je recepvrois de
-Vostre Majesté, j'en serois amplement informé.»
-
-Les officiers anglais furent navrés de la décision de leur reine. Ils
-pleurèrent tous cette trahison envers le héros de Dunedin; c'est ainsi
-que les soldats appelaient Kirkaldy, du nom celtique du château
-d'Édimbourg. Le maréchal de Berwick, qui avait pour de Grange un culte
-militaire, fut si pénétré de douleur qu'il renonça à son gouvernement
-des frontières, aimant mieux encourir le ressentiment d'Élisabeth que de
-paraître participer à la violation d'une parole qu'il avait engagée à un
-tel homme, et d'une capitulation qu'il avait signée.
-
-Du reste, les bruits précurseurs des tragiques rancunes du régent
-n'étaient que trop fondés.
-
-Maitland comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de grâce à espérer de
-Morton. Il se résigna vite, avec la facilité d'un courage longtemps
-éprouvé dans les troubles de sa patrie. Il se prépara à bien mourir.
-Cette vaste et souple intelligence, si fertile en expédients, n'en
-découvrait plus qu'un, le poison, un de ces poisons subtils dont les
-princes d'Italie faisaient alors un si fréquent usage, et qui étaient en
-quelque sorte un élément de leur politique infernale. Maitland déploya
-tranquillement le papier où il conservait cette petite poudre qui allait
-le délivrer, et la délaya dans un verre de vin des Canaries. Il posa ce
-verre sur la table, devant laquelle il s'assit comme pour y travailler à
-quelque plan d'homme d'État. Mais son âme trop souvent emportée à tous
-les vents de l'intrigue diplomatique et factieuse n'avait plus qu'une
-affaire, celle de l'éternité.
-
-Il existe à Londres un vieux volume qu'il feuilleta, si l'on en croit la
-tradition, près du verre de poison qui devait le soustraire à la
-barbarie du régent. Ce vieux volume est un Tacite vermoulu, un
-exemplaire de l'édition de Venise, la première édition du grand
-historien. Lethington lut et médita sans doute dans le peintre vengeur
-de la tyrannie la série glorieuse des trépas antiques. Si la tradition
-est vraie, il s'arrêta à la dernière page des Annales, à la mort de
-Thraséas. Après s'être entretenu dans ses jardins de l'immortalité, le
-sublime Romain congédie la bonne compagnie qui l'entoure, et fait
-promettre à sa femme Arria de vivre pour leur fille. Il vient
-d'apprendre sa sentence, et il rentre sous le portique de sa maison pour
-y recevoir le questeur, le messager du sénat. Quand le lâche arrêt lui
-eut été signifié, il pria Helvidius, son gendre, le philosophe Démétrius
-et le questeur d'entrer dans sa chambre. Là, présentant au fer les
-veines de ses deux bras à la fois, il répandit à terre les prémices de
-son sang et dit: «Faisons cette libation à Jupiter libérateur.» Puis
-s'adressant au questeur, il ajouta: «Regarde, jeune homme, tu es né dans
-un temps où il convient de fortifier son cœur par des exemples de
-courage. _Specta, juvenis, in ea tempora natus es, quibus firmare animam
-expediat constantibus exemplis._»
-
-Selon la même tradition si émouvante, la trace de sueur que l'on
-remarque à cet endroit du récit, est l'empreinte même du doigt de
-Lethington. C'est à cette page qu'il interrompit sa lecture et que le
-volume resta ouvert. Lethington alors but d'un trait le poison et
-s'endormit pour la dernière fois. On le trouva la tête penchée sur la
-table. Son visage était calme et nul vestige d'agonie ne le contractait.
-On le crut plongé dans le sommeil, mais il était enseveli dans la mort.
-Brillant homme d'État, digne de prendre Thraséas mourant pour modèle, si
-sa vertu eût égalé son intrépidité et ses talents!
-
-Marie Stuart et beaucoup de ses partisans accusèrent le comte de Morton
-d'avoir empoisonné Lethington. Ces accusations ne sont point fondées, et
-la tradition, cet écho lointain de la vérité historique, ne les
-sanctionne pas. Pourquoi le régent aurait-il empoisonné traîtreusement
-dans un cachot celui qu'il pouvait faire pendre légalement sur la voie
-publique?
-
-Kirkaldy de Grange, lui, avait été le compagnon d'armes de Morton. Ils
-avaient triomphé ensemble à Langside, où la victoire les avait couronnés
-d'une gloire presque égale. Ils avaient siégé aux mêmes conseils, ils
-s'étaient assis aux mêmes festins, ils avaient reposé dans le même lit,
-sous la même tente. Quelle serait la décision de Morton? Se
-laisserait-il toucher à l'amitié, aux souvenirs? Toute l'Écosse était
-dans l'anxiété; l'émotion avait gagné jusqu'à l'Angleterre. Morton fut
-implacable. Il déclara que de Grange serait exécuté. Ce fut un deuil
-universel. Cette sentence consterna jusqu'aux ennemis. Les amis, des
-soldats endurcis, pleurèrent. Il y eut alors un beau mouvement parmi la
-noblesse écossaise. Elle donna dans cette occasion la mesure de
-l'affection mêlée d'enthousiasme que lui inspirait de Grange. Cent
-gentilshommes se rendirent à Holyrood en suppliants, pour essayer encore
-une fois de sauver leur chef le plus illustre, le plus aimé. Ils
-offrirent à Morton soixante-dix mille écus pour la rançon de Kirkaldy.
-Ils offrirent bien plus: leur dévouement. Étouffant leur orgueil, ils
-s'engagèrent, si Morton voulait être miséricordieux, à servir, tant
-qu'ils vivraient, le parti du comte, à devenir ses vassaux liges pour
-jamais. Morton refusa, et son dernier mot fut: «La mort!»
-
-Lorsqu'on vint annoncer cet arrêt à de Grange: «Je le savais d'avance,
-dit-il tranquillement. Je connais Morton. J'ai eu un juge sévère et de
-braves amis.» Un rayon de joie éclaira ses regards, quand il apprit le
-sursis accordé à lord Hume. Il se revêtit de son costume militaire pour
-marcher au supplice. «C'est notre dernier combat, dit-il à son frère
-James en l'embrassant. Nous y perdrons notre vie, reprit-il fièrement,
-mais nous ne la démentirons pas.» Arrivé au lieu de l'exécution, à la
-croix d'Édimbourg, de Grange monta sur l'échafaud où se balançait la
-corde fatale. Il embrassa de nouveau son frère, qu'il continua
-d'entretenir avec une mâle douceur.
-
-Le ministre Lindsay dirigeait l'exécution en chantant des psaumes, et
-veillait à ce que cette prophétie sauvage de Knox, qu'il avait d'abord
-portée comme un message, s'accomplît: «De Grange, écoute-moi, toi que
-j'ai aimé; abandonne cette mauvaise cause. Si tu n'obéis, si tu ne sors
-de ta tanière de brigand, bientôt on viendra t'en arracher; je
-t'annonce, par le Dieu vengeur, que tu seras pendu au gibet, sous le
-soleil ardent.»
-
-Lindsay gourmanda le bourreau hésitant qui oubliait son métier. Rappelé
-à lui-même, l'exécuteur, sur l'injonction de de Grange, dépêcha d'abord
-James Kirkaldy, puis attacha à la potence le grand condamné dont les
-derniers vœux furent pour l'Écosse. De Grange refusa tout bandeau sur
-les yeux. Le bourreau n'insista pas, et, faisant jouer la bascule,
-Kirkaldy, «cet agneau dans la maison, mais ce lion dans la bataille,»
-subit le sort d'un scélérat vulgaire. Il le subit avec l'insouciance
-d'un héros et la sérénité d'un sage. Sa sensibilité fraternelle, et la
-piété chevaleresque de la noblesse, mêlèrent à ce trépas je ne sais quoi
-de délicat, de touchant, qui attendrit tous les cœurs et qui rendit plus
-chère à l'Écosse cette sublime mémoire.
-
-Ainsi périrent Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington, qui
-s'étaient éloignés de la reine par indignation et qui s'en rapprochèrent
-par pitié. Ce furent les derniers Romains... les derniers Écossais de
-Marie. _Ultimi Scotorum_, s'écria-t-elle douloureusement dans sa prison
-de Chatsworth. Depuis l'assassinat de Murray, l'un était le plus grand
-général, l'autre le politique le plus éminent de leur pays. Ils étaient
-même plus éclatants que Murray, le premier comme capitaine, le second
-comme diplomate; mais ils étaient moins complets, et Murray montrait en
-lui la forte et sobre unité de ces deux rares génies.
-
-On s'étonna généralement que Morton eût refusé la rançon de soixante-dix
-mille écus offerts pour de Grange. Car, si le régent était cruel, il
-était encore plus cupide. Quelques-uns seulement devinèrent que Morton
-aima mieux satisfaire deux passions qu'une, et qu'au fond sa cruauté ne
-fut qu'un raffinement d'avarice assaisonnée de sang.
-
-Marie, dans une lettre adressée à M. de La Mothe-Fénelon, et datée de
-Sheffield, le 30 novembre 1573, ne s'y trompa point. Cette lettre
-éclaire toute l'âme du régent et les motifs secrets de sa conduite après
-la prise du château d'Édimbourg. Il avait résolu de se venger sans
-doute, mais il tenait surtout à s'emparer sûrement et impunément des
-bijoux de la reine.
-
-«... Je les ay... demandées (les bagues) assés instamment, dit Marie, et
-ay à cette heure matière de presser plus que jamais sur la responce qui
-nous a esté faicte, par où il semble que Morton charge ceulx qui, devant
-luy, ont tenu le chasteau d'Édimbourg de les avoir toutes quasi
-escartées es mayns de marchands et orfèvres, ce qui n'est excuse pour
-luy servir d'acquit suffisant, ains pour le charger davantage et fayre
-craindre qu'il les veuls desrober; car il fait mourir ceulx qui les
-avoient entre les mains, et m'en debvoient respondre, ou pour le moins
-qui pouvoient tesmoigner de ce qu'il y avoit; en quoy se manifeste trop
-évidemment sa finesse et son astuce. Mais puisque ma bonne sœur
-Élisabeth a tel pouvoir sur luy, je croy qu'elle ne vouldra pas luy
-souffrir fayre ce larcin. Le comte de Murray ne pretendit jamais
-qu'elles fussent gardées pour aultre que pour moy, ainsi qu'il a
-toujours pleinement déclaré devant sa mort, encore que Morton luy a
-souvent voullu persuader, comme j'ay esté advertie, de les dissiper,
-afin d'en avoir sa part; ayant asses faict paroistre par aultres
-demonstrations qu'il n'y a imposture ou aultre meschancetté qu'il ne
-commette ou soit participant, où il y a espérance de butin ou rapine.»
-
-La reddition du château d'Édimbourg, qui enrichit encore le régent,
-affermit l'autorité du roi. Ce fut la fin de la guerre civile. Morton,
-maître de l'Écosse, fixa peu de bornes à ses complaisances pour
-Élisabeth et à ses propres iniquités; ferme du reste dans
-l'administration, habile, prévoyant, utile à sa patrie, lorsque les
-intérêts nationaux n'étaient pas contraires à ses intérêts personnels.
-
-Nul ne souffrit avec plus d'emportement et de douleur que John Knox, des
-tyrannies et des exactions contre l'État. Chrétien, il eut à réprimer
-les égarements sacriléges de quelques-uns de ses disciples. Comme tous
-les grands fondateurs, il était destiné à être traversé et torturé, soit
-en politique, soit en religion.
-
-Le plus illustre et le moins constant des admirateurs de Knox fut
-Giordano Bruno. Knox ne le vit jamais. Échappé d'un couvent de
-dominicains, ce jeune homme, de Nola, près de Naples, vint à Genève, où
-il trouva toute fraîche la trace du réformateur écossais dont le grand
-caractère lui imposait un respect mêlé d'exaltation. Il lut les écrits
-de Knox, les livres de Calvin, et se fit protestant. Sa foi ne fut pas
-de longue durée. Après deux ans de séjour à Genève, il repoussa le
-manteau de ministre comme il avait jeté la robe de moine.
-
-Il formula et imprima ces maximes hardies:
-
-«... La vérité est dans le présent et dans l'avenir beaucoup plus que
-dans le passé. Qui doit décider? Le juge suprême du vrai: l'évidence.
-
-«L'autorité n'est pas hors de nous, mais en dedans. Une lumière divine
-brille au fond de notre âme pour inspirer et conduire toutes nos
-pensées. Voilà l'autorité véritable.»
-
-Dans sa soif de tout connaître et de tout sentir, il se mit à courir le
-monde, soutenant partout, quand il rencontrait des adversaires dignes de
-lui, des joutes de logique où jamais il ne fut vaincu. Il attaqua les
-religions positives. Son ambition était de les élever à la hauteur de la
-philosophie pure et transcendante: la substance, selon lui, de toutes
-les formes, leur flambeau immortel.
-
-Après Jésus, après Knox et Calvin, il choisit Platon pour son Christ, et
-il prêchait, au nom de ce Christ, une religion sans prêtres, sans
-temple, sans autels. Le Dieu de cette religion, pour lui, c'était l'Être
-absolu, toujours le même en soi, invisible dans son essence, visible
-dans ses manifestations, qui produit ses apparitions comme les grandes
-eaux produisent les nuées, par l'enchaînement secret et fatal d'une
-physique surnaturelle. Il niait le Dieu des chrétiens, cet être bon et
-générateur qui tressaille éternellement du plaisir de la fécondité, et
-qui enfante par l'effusion intarissable d'une tendresse infinie.
-
-Ainsi le Platon que révélait Bruno, ce n'était pas le Platon d'Athènes,
-le Platon presque chrétien, dont le Dieu, esprit seul, esprit et
-providence, crée avec amour comme un cœur immense qui déborde; non, le
-Platon de Bruno, c'était le Platon d'Alexandrie, dont le Dieu, esprit et
-matière, s'épanche avec indifférence comme une mer trop pleine en
-torrents de vie aveugle, tantôt brutale, tantôt sublime.
-
-Bruno s'était donc fait l'orateur et l'aventurier du platonisme
-d'Alexandrie. Il fut en réalité le Spinosa éloquent, nomade, ardent et
-poétique du XVIe siècle. Il était beau comme l'ange de la métaphysique.
-Ses traits étaient d'une noblesse un peu sauvage, et son sourire eût
-donné à sa physionomie une rare subtilité, si la flamme de ses yeux
-n'eût absorbé tout autre expression que celle de l'enthousiasme. Sa
-figure, toujours inspirée, baignait dans une auréole de splendeur. Il
-avait je ne sais quoi de volcanique et d'embrasé qui rappelait le
-cratère du Vésuve au pied duquel il était né. Il ne cessait jamais de
-rêver aux choses éternelles, et, en méditant son panthéisme formidable,
-il se sentait l'âme transportée d'une héroïque fureur. Génie toujours
-ivre du Dieu universel, et qui s'intitulait lui-même l'agitateur des
-idées, le _réveilleur_ (_excubitor_), éclatant comme la lumière de son
-pays natal, entraînant comme le tourbillon, éblouissant comme l'éclair,
-mystérieux comme l'infini.
-
-Par quel hasard ce belliqueux poëte s'éprit-il un instant de Knox, ce
-sectaire convaincu?
-
-Ne serait-ce pas d'abord qu'ils ne se connurent jamais, et qu'ils
-n'eurent pas l'occasion de discuter dans un de ces duels dialectiques si
-populaires alors par toute l'Europe.
-
-Knox, qui aurait blessé de près Bruno, le séduisit de loin. Personne
-n'avait crié plus haut que Knox anathème sur le pape. Bruno, qui
-appelait le pape le _cerbère à la triple couronne_, applaudit à Knox,
-qui l'avait appelé si souvent l'_Antechrist_.
-
-Bruno d'ailleurs, comme ses contemporains, avait besoin d'un maître. Je
-l'ai dit, il eut Jésus avant Knox et Calvin, puis après eux il eut
-Platon.
-
-Ces hommes du XVIe siècle se ressemblaient tous par là.
-
-Ils déposaient leurs germes dans le passé, et ils croyaient faire
-végéter seulement la tradition, quand au fond ils changeaient la face du
-monde. Luther, Calvin, Knox croyaient restaurer l'Église, et ils
-inauguraient le protestantisme. Bruno croyait ramener la philosophie au
-platonisme, et il était le père du panthéisme de la renaissance. Cujas
-croyait retrouver le droit romain, et il retrouvait le droit éternel.
-Amyot croyait traduire l'antiquité, et il créait la langue française. Le
-Tasse croyait raviver l'épopée homérique, et il chantait l'épopée des
-croisades. Raphaël et J. Goujon croyaient revenir à Phidias, et ils
-inventaient l'art moderne. Sous le culte de l'érudition, tous
-rayonnaient en innovations puissantes. C'est ainsi qu'avant eux Dante
-avait pris pour guide, dans son téméraire voyage, le timide et doux
-Virgile, le cygne de la tradition.
-
-Bruno, qui avait commencé sa carrière errante sous les auspices du
-catholicisme, qui avait séjourné deux ans à Genève sous le patronage de
-Knox et de Calvin, en partit sous l'invocation de Platon. Il parcourut
-la France, l'Angleterre, l'Allemagne, s'asseyant à l'ombre des chênes
-verts de la Saxe, rompant le pain, buvant la bière avec les étudiants,
-discutant le long de sa route avec les lettrés, les professeurs et les
-moines, enseignant partout sa philosophie. Il portait un nouveau
-drapeau, celui du panthéisme. Il le planta dans cette vieille terre
-germanique aussi profondément que Luther avait planté le drapeau de la
-réforme.
-
-Après tant de voyages, il céda au désir de revoir sa patrie, et cette
-piété lui coûta la vie. Arrêté à Venise, relégué sous les plombs, puis
-transféré à Rome dans les cachots du saint-office, il préféra la mort à
-la rétractation. Dégradé, condamné au supplice, il dit fièrement à ses
-juges: «Cette sentence prononcée au nom du Dieu de miséricorde doit vous
-épouvanter plus que moi-même.» Et il monta sur son bûcher du champ de
-Flore, souriant, serein, enthousiaste jusqu'au bout, magnanime dans
-l'action comme dans la pensée.
-
-Knox, lui, avait vieilli au milieu des travaux. Rentré de son désert à
-Édimbourg, il continua de combattre pour la liberté politique et
-religieuse, dans la décadence de sa santé, mais dans la plénitude de son
-zèle, de son dévouement et de son génie. Il ne survécut à Murray que de
-quelques années, et il le regretta toujours. Il avait perdu en lui un
-ami et un grand coopérateur de la réforme. Il ne trouva plus au même
-degré qu'auprès de Murray le crédit dont il avait besoin pour sa mission
-radicale. Ni Lennox, ni le comte de Marr, ne valurent Murray pour la
-prospérité de l'Écosse et de l'Église protestante. Les rapines des
-seigneurs allèrent croissant contre les biens du clergé catholique. Les
-insinuations, les menaces, les tortures même furent exercées de plus en
-plus. Pour extorquer ces biens ecclésiastiques et pour diminuer la part
-des ministres presbytériens, Morton surpassa tous ses prédécesseurs en
-exactions et en ruses. Il combla de ses richesses volées son château de
-Dalkeith, qu'on appelait l'_Antre du lion_.
-
-Knox ne voulait pas d'évêques. Morton confondit l'idéal républicain du
-réformateur en les rétablissant. Il ne leur rendait, il est vrai, qu'un
-faible revenu et des priviléges limités, mais il usurpait pour lui-même
-tout l'or et toute l'autorité qu'il ne leur restituait pas. Knox, à la
-veille de sa propre mort et de l'élection de Morton, devina le futur
-despote, et, dans une visite qu'il en reçut, sous forme de conseil, il
-lui fit une opposition vigoureuse, obstinée, demeurant contre lui
-l'homme de Dieu, comme il l'avait été contre tous les pouvoirs de son
-temps, contre la reine Marie, contre Lennox, contre Marr, contre le
-catholicisme et contre le pape. Le père de l'Église presbytérienne ne
-ménagea pas Morton plus que les autres régents, et ne fléchit pas d'une
-ligne devant ce redoutable Douglas qui allait imprimer une si profonde
-terreur à toute l'Écosse.
-
-Le courage de Knox n'étonne plus lorsqu'on a contemplé le portrait du
-réformateur. Ce portrait, conservé précieusement à Holyrood, est l'homme
-même. C'est le docteur impérieux et terrible de l'idée nouvelle. Son
-costume sévère, mais décent, respire la propreté. Le soin le plus
-correct brille comme une vertu chrétienne dans la blancheur de neige de
-son collet rabattu, dans les plis de ses manchettes et dans la coupe
-magistrale, quoique négligée, de ses vêtements bruns. La figure est
-dominatrice, le teint pâle. Le front, plus élevé que vaste, paraît
-menacer. La bouche, éloquente, est tout illuminée d'un éclair sombre du
-charbon de feu. Les moustaches, les yeux, les cheveux sont fauves, les
-sourcils couleur d'ambre. Le nez, un peu recourbé, semble s'ouvrir
-puissamment et se dilater au souffle éternel. Le regard aigu, fixe,
-fatal, résume cette tête altière, dont l'expression suprême est
-l'infaillibilité. Ce fanatisme est d'autant plus formidable qu'il est
-plus savant. Knox, dans son cadre, est absolu, à l'égal du Dieu qu'il
-sent en lui. Cette toile immobile représente-t-elle les traits et la
-physionomie de Knox ou du Destin? On pourrait douter.
-
-Le grand docteur était affaissé, mais non pas brisé sous le poids des
-fatigues et des labeurs.
-
-Lorsque, assis sur sa chaise basse de bois sculpté que l'on montre
-encore au voyageur, il y lisait, tout courbé par la méditation, sa Bible
-vénérée; ou bien lorsque, soit dans les ruelles qui avoisinent
-High-street à Édimbourg, soit à Saint-André, dans les carrefours qui
-touchent à l'abbaye, il se promenait tout chancelant appuyé d'un côté
-sur son bâton, de l'autre sur le bras de Richard Ballanden, on eût dit
-qu'il était usé jusqu'à l'anéantissement. Il ne se ranimait qu'à l'air
-de l'église paroissiale. «Il était alors faible et cassé, écrit un
-ministre presbytérien contemporain de Knox. Ballanden et un autre
-serviteur le portaient dans la chaire, où ils étaient d'abord obligés de
-le soutenir. J'avais régulièrement avec moi des plumes et du papier, et
-prenais des notes. En expliquant son texte, il était assez calme
-l'espace d'une demi-heure. Mais quand il en venait à l'application, il
-me troublait tellement, que je ne pouvais plus tenir la plume. Une fois
-son sermon commencé, il était si actif et si vigoureux, qu'il lui
-arrivait de mettre la chaire en pièces et de sauter en bas.»
-
-Voilà Knox au déclin à travers les derniers et brillants éclairs de ce
-volcanique foyer de son âme. Knox tomba sérieusement malade au mois de
-novembre 1572. Malgré bien des mécomptes, au milieu des sueurs et du
-sang, il avait accompli son monument, quand il se coucha pour ne plus se
-relever dans sa petite maison d'_Auld Reekie_, _la vieille enfumée_,
-comme il appelait familièrement Édimbourg, la ville de sa prédilection
-et de ses triomphes. Durant les heures de sa maladie, les degrés de son
-escalier furent montés et descendus avec les tendres précautions de
-l'amitié et de l'enthousiasme par une foule avide d'apprendre des
-nouvelles du réformateur. Le jour et la nuit, son chevet fut entouré de
-ses plus intimes disciples. Il ne s'attendrit pas un instant, et, sur le
-bord de l'autre vie, pas un mot, pas une larme ne lui échappa du cœur.
-Son intelligence resta ferme comme sa foi, et son accent austère comme
-le devoir. Seulement il daigna rendre compte de sa conscience à ceux
-qui, penchés sur le lit de son agonie, pleuraient déjà sa mort. Il leur
-parla une dernière fois avec une virile rudesse qui n'est pas sans
-émotion, sans pathétique, dans un pareil moment, et de la bouche d'un
-tel lutteur:
-
-«Plusieurs, dit-il, m'ont reproché et me reprochent ma rigueur. Dieu
-sait que je n'eus jamais de haine contre les personnes sur lesquelles je
-fis tonner ses jugements. Je n'ai détesté que leurs vices, et j'ai
-travaillé de toute ma puissance afin de les gagner au Christ. Que je
-n'aie été clément pour aucun crime, de quelque condition qu'il fût, je
-l'ai fait par crainte de mon Dieu qui m'avait placé dans les fonctions
-du saint ministère et qui m'appelle à lui. Pour vous, mes frères,
-combattez le bon combat et avec une volonté entière. Dieu vous bénira
-d'en haut, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas.»
-
-Son édifice était achevé, sa tour élevée jusqu'au ciel. Il fut aimé,
-assisté de ses disciples, glorifié de tous les presbytériens comme le
-fort des forts d'Israël, comme un Judas Machabée qui s'était servi du
-glaive pour frapper Rome, et de la truelle pour bâtir le temple nouveau.
-Il s'éteignit stoïquement au milieu des regrets déchirants de son pays
-dont il avait été l'apôtre, le tribun, le législateur spirituel et
-temporel. Le comte de Morton, qui venait d'être nommé régent du royaume,
-les magistrats, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple suivirent son
-convoi. La ville était en deuil et en pleurs. Toute l'Écosse applaudit à
-cette inscription qui fut gravée sur son tombeau:
-
- Cy gyt l'homme qui ne trembla jamais devant un homme.
-
-Ce qui certes ajoute beaucoup de prix à cet hommage, c'est qu'il fut
-rendu à Knox par le comte de Morton lui-même, qui avait observé tant de
-lâchetés, qui nourrissait tant de mépris pour la nature humaine, et qui
-croyait si difficilement à l'intégrité, au courage. Le régent
-sanguinaire fut du moins juste une fois envers la mémoire d'un chef
-d'idées qui n'avait jamais eu peur ni du poignard, ni de la carabine, ni
-de la prison, ni du billot, et qui peut-être, sans le savoir, avait
-désarmé la tyrannie en la bravant.
-
-Knox fut un fondateur à la manière de Moïse. Il laissa derrière lui une
-nation éphémère et une Église indestructible.
-
-Homme aux proportions révolutionnaires, aux rugissements bibliques,
-très-grand, mais incomplet; intrépide, ardent, plein d'initiative, de
-dévouement, d'héroïsme, de sainteté, mais toujours dur et coupable d'un
-conseil homicide! Il ne s'éleva pas jusqu'à la bonté, et son cœur ne
-connut pas le sentiment le plus divin des puissantes natures: la pitié
-dans la force.
-
-Après trois siècles, j'ai voulu contempler au sommet de la Canongate la
-petite maison où tant de disciples se pressaient pour recueillir
-avidement le verbe du maître, et où il exhala son âme inflexible. Ce
-n'est pas sans respect, je l'avoue, que j'ai passé ce seuil religieux
-malgré sa profonde dégradation. Deux boutiques et une taverne ont
-remplacé la chambre et l'oratoire du réformateur. Là où il confessait
-Dieu, s'échangent des paroles mercantiles, et des verres
-s'entre-choquent. Ce sanctuaire est profané; il ne sera bientôt plus
-qu'un monceau de ruines. Une dernière auréole lui reste. Le mur est
-surmonté de la statuette du docteur, et, près de cette statuette, dans
-un triangle de pierres en saillie, on peut lire encore ces trois mots,
-le blason de Knox et son legs immortel:
-
- Θεος
- DEUS
- GOD
-
-Cependant, le comte de Morton continua durant des années d'altérer les
-monnaies, de confisquer et de proscrire. Ses dilapidations et ses
-exécutions capitales lassèrent l'Écosse. Épuisée de sang et d'or, elle
-retrouva l'énergie du désespoir. Sa plainte unanime devint formidable,
-et intimida jusqu'aux créatures de Morton.
-
-Le lord de Lochleven, William Douglas lui-même, écrivit au comte.
-
-Morton répondit sans aigreur, avec un mélange d'habileté politique et de
-condescendance patricienne.
-
-Malgré ses justifications successives, les fières souplesses, les
-manéges, pour reconquérir les dévouements privés et l'opinion générale,
-le vœu de chacun, le vœu de tous était que le roi saisît les rênes du
-gouvernement et mît fin aux calamités de la régence. Après plusieurs
-mois de stratagèmes, le comte de Morton se décida. Il ne s'effraya pas
-de la situation où le plaçait le cri public, mais il la comprit. Il ne
-pouvait lutter à la fois contre la nation et contre la royauté. Il
-n'attendit pas qu'une guerre civile le renversât. La sommation que
-l'assemblée de la noblesse, réunie à Stirling, lui fit avec
-l'assentiment de Jacques et sous l'influence des comtes d'Argill et
-d'Athol, de déposer ses fonctions, lui suffit. Abandonné de son propre
-parti, il abdiqua de bonne grâce, entre les mains du roi, l'autorité de
-régent d'Écosse. Il eut l'air de se démettre de lui-même, sans
-contrainte apparente (15 mars 1578), par dégoût du pouvoir, par dédain
-des hommes.
-
-Il se retira en son château de Dalkeith, une des demeures les plus
-majestueuses de ses ancêtres. Dans la grande salle était encore
-suspendue la longue épée de lord Douglas, le compagnon et l'ami de
-Bruce. Froissart avait habité cette résidence féodale, et y avait écrit
-quelques pages de son aventureuse chronique:
-
-«Dès ma jeunesse, je, acteur de cette histoire, chevauchai par tout le
-royaulme d'Escosse, et fus bien quinze jours en l'hostel du comte
-Guillaume de Douglas... en un chastel à cinq milles de Haindebourg
-(d'Édimbourg), qu'on dict au pays Alquest (Dalkeith)...»
-
-Plus tard, Charles-Édouard y passa une semaine, et y mûrit son plan
-d'invasion à travers l'Angleterre.
-
-En ce temps-ci, lorsque la reine Victoria vient à Édimbourg, elle visite
-Holyrood, mais elle loge à Dalkeith, où l'hospitalité du duc de
-Buccleuch vaut celle d'un roi.
-
-C'est là, à Dalkeith, maintenant le séjour du luxe et des arts,
-autrefois la forteresse des trames mystérieuses, des fermes desseins et
-des noirs complots, que Morton s'établit avec toute sa maison.
-
-Le gouvernement tomba aux mains d'un conseil de douze seigneurs qui
-s'installa à Stirling, auprès du roi.
-
-Si l'homme se reconnaissait au visage et aux paroles, comme l'or à la
-couleur et au son, le comte de Morton aurait paru résigné. Il s'occupa,
-non sans une bonhomie patriarcale, du soin de ses vassaux et des
-magnifiques embellissements de ses jardins. Il fit jeter sur la rivière
-qui coule dans son parc une arche gigantesque. Ce parc, dont les arbres
-et les accidents de terrain sont aujourd'hui si admirables, il le
-bouleversa et le recréa avec une puissance supérieure à celle de la
-nature. Il y ouvrit des vallées, il y éleva des montagnes. Il creusa les
-souterrains de Dalkeith à des profondeurs immenses.
-
-Il racontait avec complaisance les délices de la vie privée et des
-travaux champêtres. Il disait à tous combien la philosophie, le loisir
-de la campagne étaient préférables aux soucis des affaires publiques. On
-commençait à le croire, lorsqu'un matin on apprit que les portes du
-château de Stirling lui avaient été ouvertes, la veille, à minuit, et
-qu'il était le maître du roi et de la cour.
-
-Cette autorité nouvelle ne devait pas être de longue durée.
-
-Les griefs de l'Écosse éclataient toujours, et le roi n'avait autour de
-lui que des ennemis du régent.
-
-Tous ces ennemis, qui vivaient dans l'intimité royale, abhorraient en
-Morton un homme qui les méprisait, et qui, gardant les avantages du
-pouvoir, ne leur laissait que l'impopularité des fautes ou des crimes
-osés par lui. Ils excitèrent les craintes et fomentèrent le
-mécontentement de Jacques.
-
-C'étaient Alexandre Erskine, Mme de Marr, Buchanan; c'étaient d'autres
-personnages d'Église ou d'épée, tous ligués contre Morton, quelques-uns
-par conscience, presque tous par passion ou par intérêt. C'était surtout
-une jeune noblesse impatiente du joug du régent, avide de succéder aux
-charges et aux dignités des partisans de Morton. A la tête de cette
-noblesse frémissante, on remarquait, à leur violence moins contenue,
-Esme Stuart d'Aubigny, neveu du comte de Lennox, et James Stewart, de la
-famille d'Ochiltree.
-
-Le comte de Morton avait eu la précaution d'exiger l'oubli de tous les
-attentats qu'on pourrait lui reprocher d'avoir commis envers le roi. Il
-ne s'était point contenté de la parole de Jacques, il avait obtenu un
-pardon écrit, signé et scellé du grand sceau. Cette prévoyance fut
-vaine. Jacques craignait le comte de Morton et ses favoris le
-haïssaient. Ils insinuèrent aisément au roi qu'il fallait sacrifier au
-bien public un sujet trop puissant, et le punir de ses forfaits. Jacques
-avait des scrupules. Il ne voulait pas violer sa parole royale. On le
-rassura par un subterfuge qu'il accueillit avec joie. Ses deux favoris,
-Esme Stuart d'Aubigny et James Stewart, lui persuadèrent qu'il n'était
-pas fait mention dans l'amnistie accordée au comte de Morton du meurtre
-de Henri Darnley, père du roi. Jacques alors entra dans un complot que
-James Stewart lui dévoila.
-
-A quelques jours de là, le roi présidait son conseil dont les membres
-étaient les principaux seigneurs de l'Écosse, presque tous jaloux du
-plus grand d'entre eux, le comte de Morton. James Stewart s'avança
-précipitamment jusqu'au fauteuil de Jacques, et, fléchissant le genou,
-lui demanda justice contre le comte. «Il a, répondit Jacques, mon pardon
-royal pour les crimes mêmes dont il aurait pu se rendre coupable envers
-ma personne.--Sans doute, reprit Stewart, mais l'assassinat de votre
-père, de lord Darnley, vous ne l'avez pas absous, et j'accuse Morton
-d'en être complice.»
-
-Le comte répliqua d'abord avec hauteur; puis, voyant qu'on se disposait
-à l'arrêter, et devinant qu'on était déterminé, il dédaigna de se
-défendre. Les juges étaient choisis, et le procès fut prompt. Le
-tribunal devant lequel comparut Morton était composé de ses ennemis. Il
-en récusa quelques-uns, mais ils continuèrent à siéger.
-
-Morton ne se fit pas d'illusion. Au lieu d'écrire son plaidoyer, il
-écrivit son testament.
-
-Il légua d'immenses trésors au comte d'Angus, son neveu, d'autres disent
-à son fils naturel, Jacques Douglas. Quoi qu'il en soit, on ne sait ce
-que devinrent ces trésors enfouis dans des tonnes cerclées de fer, au
-fond des souterrains du comte ou cachés dans les caves de ses partisans
-les plus dévoués. Ce redoutable millionnaire, armé si longtemps des
-foudres du pouvoir, se sentit pauvre dans le dernier mois de sa vie. Il
-manquait du luxe accoutumé et même du nécessaire. Un jour qu'il se
-rendait de sa prison au tribunal, une vieille femme en haillons lui
-demanda l'aumône. Il chercha, par habitude, dans la poche de son
-justaucorps, et la trouva vide. Alors il emprunta d'un de ses gardes
-quelques schellings, puis, les donnant à la mendiante en secouant la
-tête: «Douglas n'est plus Douglas, dit-il; voilà désormais ses
-largesses.»
-
-Il fut condamné, comme il s'y attendait, et déclaré complice de
-l'assassinat de Darnley. Le comte écouta son arrêt stoïquement, sans
-plainte, sans emportement, avec une froide intrépidité. Quand la
-sentence lui fut prononcée, il releva la tête en Douglas, et c'est lui
-qui ressemblait à un juge; ses juges, qui tous avaient été les flatteurs
-de sa régence, ressemblaient à des condamnés.
-
-Élisabeth, dès qu'elle fut avertie du danger de Morton, tenta de le
-sauver. Elle envoya Randolph en Écosse, afin d'obtenir, soit par les
-menaces, soit par les caresses, une grâce que Jacques ne voulut point
-accorder. Les ruses de l'ambassadeur anglais, l'or qu'il sema pour
-corrompre, les paroles qu'il prononça pour effrayer, tout fut inutile.
-Jacques demeura inflexible. Randolph fut même obligé de se soustraire à
-la colère du roi par la fuite. Du reste, il ne se dissimulait pas
-l'énormité des crimes de Morton. «Je ne puis désirer pour le comte
-aucune merci, écrivait-il au chancelier d'Angleterre, s'il y a quelque
-vérité dans ce qu'on dit de lui, dans ce qui est avoué par plusieurs en
-qui il avait mis sa confiance.»
-
-La nuit qui suivit sa sentence et qui précéda son exécution, le comte de
-Morton dormit d'un sommeil paisible, comme autrefois la veille d'une
-bataille. Ses remords devaient être grands, mais son courage était plus
-grand encore, et lui ferma les paupières au bord de sa fosse ouverte. A
-son réveil, le ministre presbytérien qui l'assistait le supplia d'avouer
-qu'il était vraiment complice du meurtre de Darnley. «Bothwell me
-proposa de l'être, dit-il, et je refusai.--Vous lui gardâtes le secret?
-reprit le ministre.--Sans doute, ajouta le comte: à qui donc l'eussé-je
-révélé? A Darnley? il aurait tout répété à Marie par faiblesse. A la
-reine? elle était la première complice. Dans les deux cas j'étais perdu.
-Qu'importe tout cela? ajouta-t-il; la _maiden_ est là. On n'en veut ni à
-mon innocence, ni à ma culpabilité. On en veut à ma puissance. Je suis
-un soldat et un homme politique. Je ne m'étonne ni de mon supplice, ni
-de la bassesse de mon accusateur et de mes juges. Je daigne leur
-pardonner. Je mourrai comme j'ai vécu, en Douglas.» Il parut se
-recueillir avec une gravité religieuse devant l'éternité, et chercher
-une mystérieuse saveur au trépas, peut-être au repos. Il marcha
-bravement jusqu'au lieu du supplice, et ni un soupir, ni un
-attendrissement ne trahirent l'âme hautaine du patricien. Seulement, au
-pied de l'échafaud, de violentes et courtes convulsions accusèrent une
-agitation intérieure dont il ne tarda pas à supprimer tous les signes.
-La nature troublée un moment redevint stoïque en Morton. La _maiden_
-trancha sa vie. C'était une machine qu'il avait importée lui-même du
-comté d'York en Écosse. Le coupable était ajusté sous une hache affilée
-surmontée de plomb, et suspendue à une corde roulant sur une poulie. Le
-bourreau, en lâchant la corde, précipitait la hache, qui décapitait le
-condamné. C'était tout simplement la _guillotine_, que la philanthropie
-d'un membre de l'Assemblée constituante crut inventer pour adoucir les
-supplices, et qu'un Douglas, le plus terrible des régents de l'Écosse,
-avait introduite dans sa patrie pour abattre plus vite ses ennemis. Il
-fut la plus illustre victime de cette arme légale qu'il destinait à
-d'autres. Il souffrit le trépas comme il l'avait infligé, avec cette
-indifférence superbe des dictateurs aristocratiques ou révolutionnaires
-qui ont tant abusé des passions et de la force, qui ont tant épuisé les
-émotions, qu'à la fin il leur est égal de vivre ou de mourir.
-
-James Stewart, le favori de Jacques, l'accusateur du régent, commanda
-les troupes de service et présida en personne à l'exécution.
-
-La tête de Morton fut exposée au-dessus de la porte de la Tolbooth,
-cette geôle noire et menaçante encore dans sa caducité. Le corps du
-comte fut abandonné tout le jour sur l'échafaud. Un cavalier de James
-Stewart jeta par pitié sur le cadavre de Morton son manteau de soldat.
-De tous ceux qui avaient partagé les longues prospérités du régent, nul
-ne se présenta, soit pour lui rendre ce triste devoir, soit pour
-l'accompagner quand les valets du bourreau le portèrent au cimetière des
-criminels. La terreur ou l'ingratitude avait écarté les anciens
-partisans du comte; ses parents étaient en fuite ou en armes, et Morton
-n'avait pas un ami.
-
-J'ai retrouvé sur un escalier, au mur poudreux de l'un de ses châteaux,
-le meilleur portrait de Morton. Ce portrait, probablement de Jameson,
-représente le comte peu de temps avant l'échafaud. Ses cheveux rares ont
-grisonné et sont tombés sous les insomnies. Son front s'est agrandi,
-bronzé et creusé dans les laborieuses combinaisons, dans les orages de
-la régence. Ses joues sanguines sont un peu affaissées. Son nez fort
-noble respire l'orgueil. Sa bouche est sardonique entre les plis
-innombrables de prudence, de réserve, de ruse qui en sillonnent les
-coins, et ses yeux d'un bleu gris foncé, armés d'une souveraine
-insolence, dardent le mépris sous leurs sourcils roux. Cette toile,
-d'une incomparable expression, retrace dans le comte de Morton un vieux
-homme d'État et de guerre, très-habile, très-grand seigneur, mais
-rassasié d'or, rongé de spleen et d'égoïsme, blasé sur toutes les choses
-divines et humaines hors une seule: le pouvoir.
-
-Tout ce qui portait ce nom redouté de Douglas hérita naturellement d'une
-vengeance.
-
-La haine d'une si grande race était implacable. James Stewart l'éprouva
-vingt ans après. Il avait abusé de sa faveur et révolté par l'excès de
-son crédit, de ses prétentions, de ses cupidités, toute la haute
-noblesse d'Écosse. Jacques avait poussé la faiblesse jusqu'à l'investir
-du comté d'Arran, qui appartenait aux Hamilton proscrits, dont toutes
-les terres avaient été frappées de confiscation. Le favori fatigua la
-patience des seigneurs. Ils s'armèrent, surprirent le roi à Stirling, et
-le forcèrent de les admettre dans son conseil. Ils lui arrachèrent la
-dégradation et l'exil du faux comte d'Arran. James Stewart erra des
-années dans l'isolement, dans la terreur de ses ennemis, et dans la
-secrète espérance de reconquérir le cœur de Jacques.
-
-Une rencontre qu'il fit dans une caverne des monts Pentlands vint
-fortifier en lui cette espérance. Au moment où il allait entrer sous la
-voûte profonde du rocher, un homme vêtu d'un plaid en lambeaux, l'arrêta
-sur le seuil; c'était un prophète populaire, un montagnard doué de
-seconde vue. Il appela Stewart, de son nom perdu, du nom d'_Arran_, et
-lui prédit solennellement qu'il porterait bientôt la tête plus haut
-qu'elle n'avait jamais été. Stewart ne douta pas d'un oracle qui lui
-annonçait une si éclatante fortune. Il s'engagea dans les comtés
-méridionaux de l'Écosse, rêvant aux moyens de reparaître à la cour et
-d'y reprendre son ascendant. Arrivé dans le comté de Dumfries, il se
-hasarda à s'y montrer sans déguisement. Un seigneur qu'il avait connu
-autrefois lui conseilla de fuir le voisinage des Douglas, dont le plus
-renommé, le comte de Morton, avait été sa victime. Stewart, qui se
-croyait sûr du retour de ses prospérités, répondit qu'il ne craignait
-personne. James Douglas apprit cette arrogante réponse en même temps que
-la présence de l'ancien favori à quelques milles de son château de
-Torthorwald. Il monta sur l'un des chevaux toujours sellés qui
-remplissaient ses écuries. Suivi d'un serviteur, il atteignit Stewart,
-et lui cria d'une voix forte: «N'es-tu pas l'indigne favori James
-Stewart, le dénonciateur et l'assassin du grand comte de Morton?»
-Stewart étonné ne répondit point. «Viens-tu payer ta dette à James
-Douglas et à sa maison?--Quelle dette? reprit Stewart.--Quelle dette?
-s'écria Douglas. La dette de tout le sang de tes veines, qui ne vaut pas
-une seule goutte du sang de Morton.» En achevant ces mots, Douglas
-s'assura sur ses étriers, courut sur Stewart, immobile de surprise,
-glacé d'effroi, et le perça de sa lance. Stewart tomba. James Douglas,
-sautant de cheval, tira son épée, et d'un coup puissant sépara la tête
-du corps de son ennemi. Il délaissa le corps sans sépulture aux loups et
-aux corbeaux, et, emportant la tête livide par les cheveux, il l'arbora
-au bout de la lance homicide sur la tour de son château de Torthorwald.
-Ainsi s'accomplit à la fois la prophétie du devin et la vengeance des
-Douglas.
-
-Cette atroce passion, la vengeance, ne s'arrêtait pas aux individus et
-ne s'éteignait pas avec eux; elle embrasait la famille et décimait les
-générations. Le meurtre succédait au meurtre, la spoliation aux agonies;
-et l'Écosse, durant ces longs troubles, était devenue un théâtre
-d'empoisonnements, d'assassinats et de rapines. La justice semblait
-s'être retirée de cette terre maudite, la miséricorde était muette, et
-la force effrontée, brutale, triomphante, se déployait dans le crime
-comme dans un élément en fureur.
-
-Des fenêtres de ses donjons, Marie entendit le retentissement de toutes
-les calamités de son royaume.
-
-Elle apprit le caractère faible, bizarre, de son fils, prince puéril
-jusqu'à la vieillesse; son éducation par le pamphlétaire Buchanan; la
-haine de Jacques pour le catholicisme; son indifférence pour la mère qui
-l'avait enfanté au milieu de tant d'angoisses; sa vénération pour la
-fille de Henri VIII, qu'il appelait _la grande reine Élisabeth_.
-
-Elle sut la soumission du duc de Châtellerault et du comte de Huntly à
-la régence et à Jacques; l'impuissance de Seaton et de George Douglas,
-ses libérateurs de Lochleven; la résistance sublime et les trépas
-romains de Kirkaldy et de Maitland, le seul vrai héros et le seul homme
-d'État éminent ralliés à son parti. Elle sut aussi la mort de Murray, de
-Lennox, du comte de Marr, de Knox et de Morton, ses proscripteurs.
-
-Elle éprouva de tant d'événements beaucoup de douleurs et peu de joies,
-surtout des joies courtes et stériles. Car sa plus féroce ennemie, une
-ennemie plus impitoyable que tous ses ennemis ensemble, Élisabeth,
-vivait.
-
-Reposons-nous un peu avant de continuer. Nous aurons besoin de forces
-nouvelles pour dérouler la longue suite des vengeances d'Élisabeth et
-des expiations de Marie Stuart. Terribles tragédies royales qui brisent
-le cœur malgré les siècles écoulés, et qui font trembler le burin dans
-la main de l'Histoire!
-
-
-
-
-LIVRE IX.
-
-Coup d'œil rétrospectif sur les affaires d'Angleterre.--Marie Stuart à
-Bolton, château de lord Scrope.--Norfolk.--Projets de mariage entre lui
-et la reine d'Écosse.--Correspondance de Norfolk et de la reine.--Marie
-transférée de Bolton à Tutbury.--Elle est mise sous la garde du comte de
-Shrewsbury.--Conduite à Wingfield, puis ramenée à Tutbury.--Châteaux et
-prisons.--L'Écosse.--L'Angleterre sous Élisabeth.--Amour de Norfolk pour
-la reine d'Écosse.--Conspiration de Norfolk.--Les comtes de
-Northumberland et de Westmoreland.--Révolte du Nord.--Le comte de
-Westmoreland en exil.--Northumberland à Lochleven, puis
-décapité.--Ballade de Norton et de ses neuf fils.--Répression barbare de
-l'insurrection.--Marie Stuart au château de Chatsworth.--Bulle
-d'excommunication du pape Pie V contre Élisabeth.--Joie imprudente de
-Marie Stuart.--Marie Stuart essaye vainement de fléchir le comte et la
-comtesse de Lennox.--Elle veut épouser Norfolk.--Elle écrit au pape pour
-lui demander l'annulation de son _prétendu mariage_ avec
-Bothwell.--Marie Stuart au château de Sheffield.--Situation de lord
-Shrewsbury.--Portrait du duc de Norfolk.--Il continue ses intrigues.--Il
-est arrêté et conduit à la Tour.--La Tamise.--La Tour de
-Londres.--Captivité du duc.--Son procès.--Sa condamnation.--Nourrice de
-Norfolk.--Mort du duc.--Windsor et sa chapelle.--Marie Stuart dissimule
-sa douleur.--La Saint-Barthélemy.--Extrême péril de Marie Stuart.
-
-
-Le mouvement des guerres civiles de l'Écosse m'a entraîné. Je vais
-revenir un peu sur mes pas, afin de reprendre les événements
-d'Angleterre et l'itinéraire de Marie Stuart à travers ses prisons.
-
-Nous avons laissé la reine d'Écosse au château de Bolton, sous le toit
-de lady Scrope, sœur de Norfolk, et sous la surveillance de lord Scrope,
-beau-frère du duc. Là, Marie put du moins respirer. Les noires et
-lourdes tours qu'elle habitait s'éclairèrent des lueurs d'un nouvel
-amour, d'un rayon d'espérance et de salut. Durant les déplorables
-conférences d'York, Maitland, pour rendre à la reine d'Écosse la liberté
-et le trône, eut la pensée de négocier d'autres noces entre elle et le
-duc de Norfolk. L'évêque de Ross prit feu aux communications de
-Maitland, et s'y entremit avec le zèle qui lui était naturel. Le duc,
-flatté d'un tel honneur, se montra reconnaissant et passionné. La
-négociation s'engagea de plus en plus par l'intermédiaire de lady
-Scrope, chez laquelle résidait Marie Stuart. La reine d'Écosse fut
-touchée d'un sentiment vif, et attirée par une intrigue pleine de
-promesses. Elle reçut des lettres de Norfolk et lui répondit. Une
-correspondance s'établit entre eux. Lady Scrope fut leur confidente,
-Maitland et l'évêque de Ross furent leurs agents.
-
-Sans être instruite de ces faits, la soupçonneuse Élisabeth prit de
-l'ombrage. Norfolk lui parla, dit-on, dédaigneusement de Marie Stuart.
-La fille de Henri VIII feignit de le croire, et n'en sépara pas moins
-Marie Stuart de lord et de lady Scrope, sur lesquels elle craignait
-l'influence de Norfolk. Elle ordonna de conduire la reine d'Écosse de
-Bolton à Tutbury, dans le comté de Stafford.
-
-L'infortunée captive fut mise sous la garde du comte de Shrewsbury, et
-du 26 janvier au 3 février 1569, transférée à Tutbury, au mépris de ses
-protestations. Le 10 février, elle terminait une longue lettre à
-Élisabeth par ce post-scriptum presque illisible:
-
- «Il vous playra excuser si j'escriptz si mal, car le logis non
- habitable et froid me cause rhume et doulleur de teste.
-
- «Votre affectionnée bonne sœur et cousine,
-
- «MARIE, R.»
-
-Bientôt on l'enferma à Wingfield (avril 1569), dans le comté de Derby,
-où elle fut retenue environ cinq mois. Marie Stuart apprit, le 19
-septembre, qu'elle allait être ramenée à Tutbury, et que le comte de
-Huntingdon avait été adjoint au comte de Shrewsbury pour veiller sur sa
-personne.
-
-La perspective d'un tel geôlier, son ennemi mortel, son compétiteur au
-trône d'Angleterre, lui inspira les craintes les plus vives.
-
-Elle redouta les dernières extrémités, l'empoisonnement, l'assassinat.
-Elle s'adressa, dans son effroi, à M. de La Mothe-Fénelon, afin qu'il
-insinuât à Élisabeth qu'elle était responsable de Marie Stuart devant la
-France et devant l'Europe. Elle écrivit encore au même ambassadeur le 20
-et le 25 septembre. Elle le pria de s'entendre avec l'évêque de Ross,
-Norfolk et tous ses amis, pour aviser à un expédient qui la sauvât.
-
-Marie Stuart s'effarouchait à chaque changement de demeure. Tant de
-résidences sinistres troublaient son imagination. Tristes châteaux, pour
-la plupart bâtis en bois et semblables à des carènes de vaisseau
-renversées; sombres monuments malsains, humides, ouverts à tous les
-vents, pavés de froides dalles, enfumés plutôt qu'échauffés, et où la
-lumière pénétrait à peine! Car, à l'époque dont nous retraçons
-l'histoire, les carreaux de verre étaient un luxe rare, et lorsque les
-nobles arrivaient à l'un de leurs manoirs, on s'empressait de replacer
-dans les châssis les fenêtres soigneusement serrées pendant l'absence
-des seigneurs. J'ai exploré avec un soin douloureux, tantôt les donjons
-habités par Marie Stuart, tantôt leurs ruines, tantôt leur emplacement,
-séjours de deuil, où son corps souffrit mille incommodités, où son âme
-éprouva des tortures sans nom! J'ai sondé en gémissant un monde de
-désolation et une région d'angoisses.
-
-Cette tâche cruelle, Marie Stuart l'a aplanie et en quelque sorte
-accomplie elle-même. Elle a été mon meilleur guide dans ces sépulcres
-vivants de la captivité, dont elle a décrit les tourments avec le sang
-de son cœur. Elle a tracé heure par heure la carte de ses tempêtes et de
-son naufrage. Comme un navigateur dans son journal, elle a noté dans ses
-lettres tous les écueils, tous les rochers contre lesquels elle s'est
-meurtrie tant d'années avant d'être engloutie.
-
-Lamentable destinée!
-
-Descendue des plateaux de son pays natal, Marie n'avait pas renoncé aux
-belles demeures de ses pères, à Craigmillar, à Falkland, à Stirling, à
-Holyrood. Elle rêvait de ses lacs, de ses bruyères, de ses montagnes, de
-sa mer de Dunbar qu'elle aimait, qui avait mêlé son bruit aux
-déclarations enflammées de Bothwell, et qui avait soustrait le
-malheureux comte à la fougueuse poursuite de Kirkaldy.
-
-Marie ne se résigna pas à l'Angleterre, dont elle ne convoitait que le
-trône. Maintenant les hauts fourneaux qui sifflent, l'espace qui flambe,
-les trains de fer qui sillonnent tous les comtés avec de longs panaches
-de fumée et des hennissements rapides, offriraient du moins une image de
-fuite. Sous Élisabeth, au contraire, point de grands chemins, des
-sentiers difficiles, des voyages équestres, des communications
-traversées de mille obstacles. Voilà ce qui contristait Marie au delà de
-ses châteaux forts, dans le trajet de ses prisons. Du reste, lorsqu'il
-ne lui était pas durement interdit de sortir pour la promenade, elle
-rencontrait invariablement des horizons monotones de paix et d'idylle,
-quand elle portait l'enfer dans son cœur; des prairies coupées de
-ruisseaux, couvertes de moutons et de bœufs; des haies agrestes toutes
-semblables aux clôtures d'un jardin; des champs de blé, d'avoine;
-quelques bois, des cottages de briques revêtus de fleurs, et baignés par
-les rosées, par les brumes, par le cours des innombrables rivières.
-Jamais les rocs escarpés, les cimes sublimes, les demeures libres;
-toujours l'aspect d'une plaine, d'un parc anglais. Tout au plus quelques
-échappées de vallon, quelques monticules jetés çà et là comme des dunes
-de verdure, et d'où elle n'apercevait, lorsqu'il lui était permis de les
-gravir avec son escorte, ni un sauveur, ni un ami. Telle est la vie
-qu'Élisabeth avait préparée à celle qui était venue se livrer à sa
-générosité, et qu'elle appelait sa _bonne sœur_.
-
-Marie Stuart fut retirée de Wingfield et replacée le 21 septembre à
-Tutbury. Les précautions continuèrent autour d'elle et l'oppression
-redoubla.
-
-Elle essaya d'adoucir Élisabeth; elle lui écrivit:
-
- Octobre 1569.
-
- «Voyant la rigueur augmenter jusques à me contraindre de chasser mes
- pauvres serviteurs, les forcer de se rendre entre les mains de mes
- rebelles pour estre pandus, et encores la deffance que je ne reçoyve
- lettre, ni message, ni de mes affayres d'Écosse, ni mesme de celles de
- France, ni du portement des princes, mes amys ou parents, qui
- s'atandent, comme j'ai fayct, à vostre faveur vers moy, au lieu de
- laquelle l'on m'a interdy de sortir, et m'est-on venu fouiller mes
- coffres, entrant aveques pistollets et armes en ma chambre... Et
- espérant que considérerés ces miennes lamentations et requestes selon
- consciance, justice, vos loix, votre honneur et satisfaction de tous
- les princes chrétiens, je priray Dieu vous donner heureuse et longue
- vie et à moy meilleure part en vostre bonne grâce, qu'à mon regret
- j'apersois n'avoyr par effect.
-
- «Vostre affectionnée troublée sœur et cousine,
-
- «MARIE.»
-
-Cette fois, les sévérités d'Élisabeth n'étaient pas sans excuse.
-
-Marie avait complétement triomphé des scrupules du plus illustre de ses
-juges d'York, et inspirait un violent amour au duc de Norfolk. Plus que
-jamais il désirait l'épouser. Le comte d'Arundel, lord Lumley, le comte
-de Pembrock, le soutenaient. Leicester et Cecil eux-mêmes avaient semblé
-favoriser un moment le mariage du duc, afin peut-être de surprendre ses
-secrets et de les trahir.
-
-Norfolk, rebuté, menacé, poussé à bout par Élisabeth, avait ourdi un
-vaste complot. Il se fit le centre d'un plan où entrèrent un grand
-nombre de nobles, et qu'approuvèrent le pape, les rois de France et
-d'Espagne.
-
-Il ne voulait d'abord que rendre la liberté à la reine Marie et
-l'épouser ensuite. Le parti des seigneurs catholiques voulait bien plus;
-il voulait, à l'aide des secours étrangers, renverser du trône
-d'Angleterre Élisabeth, pour y élever Marie et pour y rétablir la
-vieille foi. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland, tous deux
-catholiques et puissants comme des rois dans les provinces du nord,
-étaient à la tête de ce parti. Ils promirent de seconder Norfolk, avec
-l'arrière-pensée de le dépasser. Mais Norfolk finit par se laisser
-emporter aussi loin qu'eux.
-
-Les insurgés étaient enthousiastes. Quelques-uns avaient vu la reine, et
-ils avaient été attendris. Elle les avait facilement gagnés à sa cause.
-La captivité donnait à son ascendant un attrait de plus, et, pour
-émouvoir, sa prison lui valait mieux qu'un palais. «Si j'osais hasarder
-un avis, disait White à Cecil, ce serait que peu de visiteurs eussent
-accès près de cette princesse ou conférassent avec elle. Car,
-indépendamment de ce qu'elle est belle, elle a une grâce charmante, un
-séduisant langage écossais et un esprit piquant mêlé de douceur. Sa
-renommée peut engager quelques personnes à la relever; et la gloire,
-jointe à l'avantage qui doit en résulter, peut entraîner d'autres à
-risquer beaucoup pour l'amour d'elle.»
-
-La conspiration fut découverte.
-
-Le duc de Norfolk, attiré à Windsor, y fut arrêté et conduit par eau à
-la Tour de Londres. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland
-furent mandés et sommés de se justifier.
-
-Ils accélérèrent l'exécution de leurs desseins. Ils avaient quatre mille
-hommes d'infanterie et seize mille de cavalerie.
-
-Le 14 novembre 1569, ils s'emparèrent de Durham, et s'avancèrent dans la
-direction de Tutbury, afin d'enlever la reine d'Écosse; mais elle avait
-été transportée précipitamment à Coventry. Ayant échoué dans cette
-tentative pour délivrer Marie Stuart, ils marchèrent sur York, défendu
-par le comte de Sussex.
-
-Ils étaient précédés de cette proclamation, qu'ils répandirent partout
-dans les provinces du nord:
-
- «Nous, Thomas, comte de Northumberland, et Charles, comte de
- Westmoreland, loyaux sujets de la reine;
-
- «Faisons savoir à tous ceux de l'ancienne religion catholique, que
- nous, avec plusieurs bien disposés personnages de la noblesse et
- autres, indignés que divers conseillers d'alentour Sa Majesté la
- reine, afin de s'avancer eux-mêmes, aient abattu en ce royaume la
- vraie religion, abusé par ce moyen la reine, mis en mauvais ordre
- l'État et cherché à ruiner la noblesse;
-
- «Nous nous sommes assemblés pour leur résister par la force et pour,
- avec l'aide de Dieu et de vous, ô bon peuple, restaurer toutes les
- anciennes libertés de l'Église et de ce noble royaume.
-
- «Dieu sauve la reine!
-
- «Soussignés, le comte de NORTHUMBERLAND,
-
- «Le comte de WESTMORELAND.»
-
-York était sur ses gardes. Sussex y était avec une armée qu'il avait
-levée avec promptitude, et dont le dévouement à Élisabeth n'était pas
-douteux. Une autre armée de douze mille hommes marchait à son secours
-sous les ordres de l'amiral Clinton et du comte de Warwick.
-
-Les comtes de Northumberland et de Westmoreland, qui avaient cru rallier
-par cette prise d'armes toute la noblesse du nord, et soulever un
-million de catholiques en Angleterre, furent détrompés vite. Peu de
-gentilshommes les rejoignirent, et les ennemis du schisme n'osèrent
-remuer.
-
-La proclamation des comtes révoltés contribua beaucoup à les perdre.
-Faire un appel aussi flagrant au catholicisme, c'était remonter le
-sentiment public, c'était le blesser dans ce qu'il avait de plus
-passionné et de plus profond. Son cours n'en fut que plus irrésistible.
-Il précipita tout ce qui s'opposait à sa violence, il couvrit d'écume et
-de débris le pays des insurgés, et déracina ces deux grands chênes du
-nord: les comtes de Northumberland et de Westmoreland. Le duc d'Albe ne
-fit aucune démonstration en leur faveur, et malgré tous leurs efforts,
-leur armée se dispersa presque entière à l'approche des armées de la
-reine.
-
-Abandonnés des leurs, poursuivis par l'ennemi, les deux comtes gagnèrent
-en toute hâte les frontières.
-
-Les villages et les villes subirent toutes les rigueurs de la loi
-martiale. Les riches et les pauvres furent traqués partout, ruinés ou
-pendus.
-
-«Le comte de Sussex, écrit l'ambassadeur de France, poursuit de fère de
-grandes exécutions à Durham, Hartlepool et aultres lieux de son
-gouvernement, sur ceulx qui avoient pris les armes, ayant desjà faict
-étrangler, oultre ceux du commun, bien cent personnages de qualité,
-baillifz, connestables ou officiers, et pareillement les prestres qui
-estoient avec eulx, nommément le sieur Thomas Plumbeth, estimé homme
-fort sçavant et de bonne vie; et l'on pense qu'il se monstre aussi
-véhément pour effacer le soupçon qu'on a eu de luy.»
-
-«Le nombre des accusés est si grand, remarquait un témoin, qu'il n'y a
-pas d'innocents pour juger les coupables.»
-
-Le comte de Westmoreland, recueilli par les Écossais de la Tweed, se
-cacha de cabane en cabane, et s'enfuit, dit un contemporain, «au plus
-haut des montagnes.» De là, il descendit vers la côte, d'où il parvint à
-gagner la Flandre. Il n'échappa à la guerre civile que pour mourir en
-exil.
-
-Northumberland n'eut pas même ce sombre bonheur.
-
-Il errait, déguisé, avec la comtesse sa femme, par les sentiers du
-Border. Un chef de bande, Hector de Harlow, reconnut les proscrits sous
-leur humble costume. Il s'en saisit, et les vendit au gouvernement
-écossais. Ils furent relégués, avec de dures précautions, dans
-l'ancienne prison de Marie Stuart, au château de Lochleven, où le comte
-demeura jusqu'à ce qu'un Douglas le livra, lui un Percy, au billot
-d'Élisabeth.
-
-L'arrestation et la captivité de Northumberland frappèrent vivement les
-imaginations dans tout le Border. On s'entretenait de la longue suite
-des ancêtres du comte, de sa grandeur, de ses largesses, de son
-intrépidité. On célébrait l'inépuisable générosité de la comtesse, dont
-les libéralités franchissaient si souvent la rive anglaise et les fossés
-de Berwick. Harlow fut maudit comme le violateur de l'hospitalité du
-Border. Un espion de Sussex raconta un repas auquel il avait assisté, et
-où les habitants des frontières exprimèrent avec une énergie sauvage
-leur indignation contre le traître. «Jamais l'Écosse, disaient-ils, ne
-sera lavée d'une telle honte;» et ils souhaitaient d'avoir au souper,
-«la tête de Harlow, pour la dévorer.»
-
-Les bardes chantèrent longtemps la prison et la mort de Northumberland,
-le descendant des Percy; et l'exil de Westmoreland, le descendant des
-Nevil.
-
-Parmi toutes les ballades de cette époque, la plus fameuse était
-intitulée _l'Insurrection du Nord_, _the Rising in the North_. Les héros
-de cette ballade sont Norton, un gentilhomme de l'Yorkshire, et ses neuf
-fils. Norton avait été choisi par Northumberland pour porter le drapeau
-de la nouvelle croisade contre l'hérésie de Henri VIII et de sa fille,
-et ce drapeau était décoré de trois symboles: la croix, les cinq plaies
-du Sauveur et le calice de l'Eucharistie.
-
-Norton consulta ses neuf fils, et délibéra avec eux. Et huit d'entre eux
-parlèrent et répondirent en chœur: «O mon père! jusqu'au jour de notre
-mort, nous serons fidèles à ce bon comte et à vous.»
-
-L'aîné, Francis, est le seul à dissuader son père, mais le voyant
-résolu, il lui demande la permission de le suivre sans armes. Après le
-désastre des deux comtes de Nevil et de Percy, le barde s'écrie:
-
-«Ils t'ont condamné à mourir, toi, Norton, et tes huit fils. Malheur!
-malheur! tes cheveux blancs ne purent t'absoudre, non plus que leur
-belle et florissante chevelure blonde ne put les sauver.»
-
-Norton et sa famille furent en effet condamnés et leurs biens
-confisqués. L'héroïque père et trois de ses fils échappèrent au supplice
-sur un frêle bateau; ils abordèrent en Hollande. Ils y vécurent peu, et
-le mal du pays les moissonna successivement sur la terre étrangère. Les
-autres fils du vieux gentilhomme catholique, moins Francis et Edmond,
-furent exécutés dans les lieux où la révolte avait éclaté. Deux des
-frères de Norton furent aussi pendus à Londres.
-
-La répression déploya toutes les fureurs d'une vengeance et toute
-l'implacabilité d'une politique. Le comte de Sussex, l'instrument docile
-d'Élisabeth par ambition plus que par cruauté, se plaignit à Cecil de
-n'avoir eu à diriger en cette grande conjoncture que des _affaires de
-potence_.
-
-Le duc de Norfolk fut détenu plus étroitement à la Tour. Ses châteaux et
-ses hôtels furent fouillés, ses coffres forcés; ses lettres, ses
-papiers, saisis. Les gentilshommes du Norfolk et du Suffolk furent
-appelés en témoignage contre lui.
-
-Élisabeth lui dépêcha des juges-commissaires. Le duc les reçut d'un
-visage serein. Il répondit sagement, habilement à tous les
-interrogatoires. Les commissaires s'en retournèrent très-émus à Windsor.
-Ils cherchèrent à excuser le duc de Norfolk auprès de la reine, qui les
-réprimanda fort aigrement. L'un d'eux s'étant hasardé à dire que, dans
-leur opinion, le duc n'était pas coupable légalement. «Par la mort-Dieu,
-s'écria Élisabeth, ce que les lois ne pourront sur sa vie, mon autorité
-le pourra!» La reine s'abandonna à une telle colère, qu'elle en perdit
-connaissance, et qu'on fut obligé d'avoir recours à son médecin pour la
-faire revenir à elle.
-
-Les ministres anglais furent unanimes contre Marie Stuart. Ils
-pressèrent leur maîtresse, en style de chancellerie froidement et
-sèchement atroce, de supprimer par le meurtre une _cause_ toujours
-renaissante de troubles pour le royaume. Élisabeth repoussa faiblement
-ce conseil, et Marie ne fut sauvée que par le prompt apaisement des
-troubles et la fuite des grands comtes du nord. Le 2 janvier 1570, elle
-fut ramenée de Coventry à Tutbury; puis, sur un caprice d'Élisabeth,
-conduite, vers la fin de mai, au château de Chatsworth, dans le comté de
-Derby.
-
-C'est là qu'elle lut la bulle d'excommunication lancée par le pape Pie V
-contre la reine Élisabeth, dont il affranchissait les sujets, et dont il
-annulait les droits à la couronne d'Angleterre. Felton répandit cette
-bulle et fut découvert. Il ne daigna pas se défendre. Même au milieu des
-horreurs de la torture, il garda un indomptable silence, et pas un nom
-de complice ne lui fut arraché. Il subit la mort, comme la torture, avec
-la fierté d'un gentilhomme et l'héroïsme d'un chrétien. Sa consolation
-fut de se proclamer martyr de la suprématie papale et de la foi
-catholique. La bulle avait été audacieusement affichée jusqu'aux portes
-du palais habité par l'évêque de Londres. L'inconsidérée, l'imprudente
-Marie applaudit dans un premier transport, et, assaisonnant de sarcasmes
-sa joie profonde, elle rit avec ses dames de l'insulte faite à la reine
-d'Angleterre: elle aurait dû plutôt en pleurer. C'était un serpent de
-plus dans le sein d'Élisabeth, et dans le nuage au-dessus de la tête de
-Marie une foudre de plus prête à la consumer.
-
-Elle reprit à Chatsworth le roman de ses amours avec Norfolk.
-
-Pour mieux plaire au duc et pour se réhabiliter plus sûrement dans
-l'opinion de l'Europe, elle écrivit, vers cette époque, à la comtesse de
-Lennox. Elle lui soumettait avec une apparence d'épanchement la
-justification de sa conduite. Elle exprimait à demi, sinon l'espérance,
-du moins le désir d'un retour d'affection de la comtesse qu'elle n'avait
-jamais cessé d'aimer, disait-elle, malgré l'ardeur des préventions de la
-maison de Lennox.
-
-Émue d'une telle démarche, des souvenirs tragiques, embarrassée des
-difficultés d'une décision, la comtesse envoya la lettre de la reine au
-comte son mari, qui était alors en Écosse. Il lui répondit:
-
-«... Vous vous en remettez à moi pour apprécier la lettre que la reine,
-mère du roi vous a adressée. Mais que puis-je vous dire, sinon que je ne
-suis point surpris qu'elle fasse du mieux qu'elle peut pour se
-justifier? Beaucoup de gens, ainsi que moi, sont persuadés qu'elle n'y
-parviendra pas. Je ne dis point ceci seulement d'après mes idées, mais
-d'après des écrits de sa propre main, d'après les dépositions de gens
-mis à mort, et d'autres témoignages infaillibles. Il faudrait bien du
-temps pour faire oublier un fait aussi notoire, pour rendre blanc ce qui
-est noir, pour montrer l'innocence là où elle n'est point. Je crois que
-les plus indifférents ne sauraient mettre en doute l'équité de votre
-cause et de la mienne et les motifs de notre haine. Son seul devoir
-envers vous et envers moi, qui sommes parties intéressées, est d'avouer
-avec un sincère repentir ce fait déplorable. Cet aveu doit lui être
-pénible, et il nous est douloureux même d'y penser. Dieu est juste; on
-ne le trompera pas jusqu'au bout, et comme il a fait connaître la
-vérité, il punira le crime.»
-
-Les tentatives de Marie Stuart se brisèrent ainsi contre l'inflexibilité
-du comte de Lennox. Sous le silence de la comtesse, elle devina le
-gémissement maternel et la malédiction persévérante de son beau-père.
-Elle n'insista plus de ce côté, et se jeta dans les manéges, dans les
-songes de sa passion pour Norfolk.
-
-Elle s'y plonge et s'y complaît. Elle y revient sans cesse, dans ses
-correspondances, dans ses entretiens et jusque dans ses prières. C'est
-pour elle le bonheur, le trône, la restauration du catholicisme; le port
-après la tempête, l'Éden après l'enfer des cachots.
-
-L'évêque de Ross ayant eu la permission de la voir, elle ne lui parla
-que du duc de Norfolk. Elle imagina d'envoyer le pauvre évêque en
-ambassade à Rome pour obtenir un bref du pape contre son mariage avec le
-duc d'Orkney. Elle rédigea elle-même ses instructions en langue latine.
-Elle y exprime sa vive reconnaissance envers le pape, son absolu
-dévouement à la religion catholique, qu'elle s'engage à rétablir dans
-toute la Grande-Bretagne. Elle y adjure son ambassadeur de solliciter de
-la cour de Rome la déclaration solennelle de la nullité de son _prétendu
-mariage_ avec Bothwell. Cette nullité incontestable sera _beaucoup plus
-évidente_ alors, dit Marie. Elle pense qu'une telle déclaration serait
-de la plus haute importance, et que le mariage, entaché d'ailleurs de
-vices radicaux, ne subsisterait plus devant une décision du saint-père,
-la loi des lois pour toute la chrétienté. Ces paroles semblent
-fabuleuses, et elles sont cependant indubitables. Citons-les
-textuellement: «Cura diligenter, dit-elle à l'évêque de Ross, ut
-sanctissimus pater aperte declaret illud prætensum matrimonium, quod
-inter me et Bothwelem nullo jure sed simulata ratione sanctiebatur,
-nullius. Nam etsi multis de causis, quas nosti, satis illud per se sit
-plane irritum, tamen res erit multo clarior, si Sanctitatis Suæ
-sententia, tanquam Ecclesiæ lex certissima, ad illud dirimendum
-accesserit.»
-
-Marie Stuart parler ainsi de son mariage avec Bothwell! Cela n'étonne
-pas seulement, cela épouvante!
-
-Toutefois, c'est bien la même personne, hardie, romanesque, positive, à
-la fois femme, poëte et reine. Tout occupée du duc de Norfolk, elle
-amuse de ce nouvel amour sa captivité. Jusqu'à présent, elle a toujours
-aimé contre ses intérêts. En Norfolk, son amour et ses intérêts sont
-d'accord. Son mariage avec le duc doit sauver sa vie, sa liberté, sa
-couronne.
-
-Sa passion croît dans la solitude et s'allume un moment.
-
-Elle négocie impatiemment son divorce avec Bothwell et son mariage avec
-Norfolk. «A quoy la royne d'Escoce monstre non-seulement de consentir,
-mais bien fort le désirer,» dit M. de La Mothe-Fénelon. Dans ce mariage
-avec Norfolk, elle aime Norfolk lui-même, et la liberté, et l'empire que
-cette main loyale lui rendra. De sa prison, Marie écrit tendrement à
-Norfolk. Elle lui avoue qu'elle porte caché à son cou, en signe de
-sincère amour, le diamant que lord Boyd lui a remis de la part du duc.
-Elle se confie en lui. Elle lui répète, dans une effusion de
-sensibilité, qu'elle lui appartient, et que ce qu'elle souhaite le plus
-au monde, c'est de partager avec lui _tout heur et tout malheur_. Elle
-l'assure qu'elle lui sera fidèle jusqu'au tombeau.
-
-Elle oublie tout ce qui n'est pas Norfolk. Elle ne connaît plus
-Bothwell. Elle n'a plus ni la mémoire du cœur, ni la mémoire des sens,
-ni la mémoire de la conscience: le remords. Elle n'a jamais su ni se
-souvenir ni prévoir. Cette fois encore elle ne sait que se livrer à
-l'impétuosité du moment. Voilà Marie Stuart. Il n'y a pour elle ni
-veille ni lendemain, il n'y a que le jour. Sa passion s'agite et brûle
-comme le feu dans l'heure présente, bois vil avant, cendres après.
-
-La santé de Marie Stuart, à cette époque, était bien chancelante. Elle
-avait des élans vifs et courts d'espérance, puis des découragements
-infinis. Elle fatiguait de ses plaintes, de ses prières, la France, Rome
-et l'Espagne. Ces réclamations, ardentes comme son caractère,
-incessamment renouvelées et incessamment trompées, l'avaient jetée dans
-une maladie nerveuse qui mit sa vie en danger.
-
-Le 28 novembre 1570, lord Shrewsbury obtint l'autorisation de
-s'installer à Sheffield, dans un château qui lui appartenait, et d'y
-conduire Marie Stuart. Elle avait un besoin pressant de changer d'air.
-Elle se rétablit à Sheffield, le principal séjour de sa longue
-captivité, d'où elle fit par intervalles quelques voyages à Chatsworth,
-à Buxton et à Worksop.
-
-Lord Shrewsbury ressentait en soucis et en tristesse ce que Marie Stuart
-éprouvait en adversités. Il la plaignait, et il était contraint de la
-tourmenter. Lord Shrewsbury était peut-être le seigneur d'Angleterre
-pour qui Élisabeth avait le plus d'estime. Il était honnête homme, bien
-que courtisan. Son dévouement pour sa souveraine était ancien comme une
-tradition, inaltérable et un peu sévère comme un devoir religieux.
-Élisabeth le savait, et cependant, telle était son incurable défiance,
-qu'elle avait forcé le comte à prendre pour serviteurs des espions de
-Walsingham et de Burleigh. Sa situation, qu'il n'avait pu décliner (son
-refus eût semblé une trahison), était profondément pénible. Il était
-geôlier et prisonnier tout ensemble. Un fait expliquera cette sorte de
-supplice auquel il se condamnait pour éloigner les soupçons, et pour se
-soustraire aux réprimandes d'Élisabeth. Un petit-fils lui étant né dans
-son château, il le baptisa lui-même. Il se garda de mander un prêtre,
-afin d'éviter l'accusation d'entretenir avec des étrangers, sous des
-prétextes domestiques, des relations équivoques.
-
-Marie subissait en frémissant cette tutelle inquisitoriale, ces rigueurs
-sauvages d'Élisabeth, que la courtoisie respectueuse et tendre du comte
-de Shrewsbury ne parvenait pas toujours à tempérer. Les souffrances
-mêmes grandissaient la reine d'Écosse dans sa prison. On pardonnait ses
-fautes, on doutait de son crime, on ne considérait que son infortune. La
-haine d'Élisabeth provoquait les dévouements autour de l'illustre
-captive. Elle semblait deux fois reine au fond de ses cachots. Ce long
-martyre qui lui était infligé lui rendait presque l'innocence. Les
-catholiques lui témoignèrent une immense pitié et un immense
-enthousiasme. Le duc de Norfolk, le premier des pairs par sa naissance,
-par ses richesses, par son influence, lui était comme fiancé. Il était
-doué d'une âme délicate. Lié au catholicisme et aux catholiques,
-catholique de cœur, bien que la nécessité lui imposât les formes
-extérieures de la religion nouvelle, son amour lui créait dans son parti
-une popularité. Mais ce qui attirait irrésistiblement le duc de Norfolk,
-indépendamment de l'opinion catholique, du titre de la reine, de sa
-beauté, de sa grâce, de son esprit, de son courage, c'étaient ses
-malheurs. Pour le duc, la captivité était encore le plus puissant charme
-de cette princesse.
-
-Quoique brave, Norfolk n'était pas un capitaine; quoique délié, il
-n'était pas un diplomate; quoique chef de parti, il ne fut jamais un
-homme d'État. Il y avait en lui un mélange de qualités et de défauts, de
-faiblesses et de témérités, de vices et de vertus, de hauteur, de
-politesse, de générosité, d'ambition, de vanité, d'insouciance, qui
-faisaient de Norfolk le modèle accompli du grand seigneur, le type
-achevé du lord anglais. Ses innombrables vassaux étaient son peuple, la
-noblesse britannique était sa cour à ses yeux. Il était chimérique à
-force d'orgueil. «Quand je suis dans ma bonne ville de Norwich,
-disait-il, je me tiens pour un roi.» Un personnage si chevaleresque, si
-fastueux, d'habitudes si élégantes, d'une audace si aventureuse et si
-légère sous une apparence de gravité aristocratique, pouvait bien être
-un idéal pour Marie Stuart en même temps qu'un salut; pour Élisabeth,
-n'étant pas un instrument, il pouvait devenir une victime.
-
-De plus en plus épris de la reine d'Écosse, il avait sollicité et obtenu
-pour son mariage avec elle l'agrément de la cour de France et de la
-maison de Guise.
-
-Il n'y avait qu'un obstacle, mais il était invincible.
-
-La reine d'Angleterre avait toujours été fort opposée à ce mariage. Elle
-n'aurait pu y consentir sans être amenée à désigner pour ses successeurs
-Marie et Norfolk. Or, les reconnaître pour héritiers, Marie tenant
-l'Angleterre par le catholicisme, Norfolk par ses vastes territoires,
-par ses amitiés et ses alliances, c'était comme si Élisabeth eût livré
-la couronne de son vivant. Rien n'était plus contraire à sa haine, à sa
-nature. Elle n'hésita pas à se prononcer. Elle prévint et gourmanda le
-duc de Norfolk. Elle le menaça de tout son ressentiment.
-
-«Il y a eu, dit l'ambassadeur de France, de grosses parolles entre la
-royne d'Angleterre et le duc de Norfolk, et j'entendz qu'elle s'est
-courroucée fort asprement à luy de ce qu'il trettoit, sans son sceu, de
-se maryer avec la royne d'Escosse, lui deffendant fort expressement de
-n'y prétendre plus en quelque façon que ce soit.»
-
-Le duc promit tout et ne tint rien. Sorti de la Tour le 4 août 1570, il
-se remit immédiatement en relation avec Ridolfi, l'opiniâtre agent entre
-le pape, le roi d'Espagne et Marie Stuart.
-
-Ridolfi eut plusieurs conférences à Londres avec l'évêque de Ross, et au
-château de Howard avec le duc de Norfolk. Des instructions lui furent
-données. Le rétablissement du catholicisme en Angleterre et le
-détrônement d'Élisabeth, étaient le double but de ces instructions. Il y
-avait, de plus, une partie secrète qui n'avait pas été confiée au
-papier, mais dont Ridolfi devait faire la confidence orale aux cours de
-Rome et de Madrid. Toutes choses ayant été convenues et réglées, Ridolfi
-partit pour les Pays-Bas au printemps de 1571. Il vit le duc d'Albe à
-Bruxelles, puis il se rendit auprès du pape, qui, satisfait des
-nouvelles que lui apportait le banquier florentin, l'envoya à Philippe
-II avec de vives recommandations.
-
-Il eut, le 18 juin, à Madrid, une audience du roi. Le 7 juillet, il fut
-mandé à l'Escurial par le duc de Feria, que Philippe II avait chargé
-d'interroger l'interprète de Marie Stuart et de Norfolk sur la
-conjuration d'Angleterre. Les renseignements de Ridolfi, écrits au
-moment même par le secrétaire d'État Zayas, constatent qu'il s'agissait
-non-seulement de restaurer le catholicisme et de détrôner Élisabeth,
-mais encore de tuer cette princesse. Le conseil du roi d'Espagne
-délibéra longuement sur le meurtre de la reine d'Angleterre et sur la
-conquête de l'île. Philippe II réfléchit aux diverses opinions de ses
-ministres, balança quelque temps, et finit par remettre l'entière
-responsabilité d'une décision à l'inexorable duc d'Albe.
-
-Cependant la conjuration était découverte en Angleterre. Norfolk,
-convaincu d'avoir poussé les intrigues jusqu'à la trahison, fut une
-seconde fois conduit par eau à la Tour. Cruelle dérision du sort! On
-l'emmena au lugubre donjon dans la barge royale, surmontée d'un dais de
-velours blanc d'où pendaient des couronnes de roses et des guirlandes
-d'épis d'or!
-
-A cette époque, où le génie féroce des gouvernements était en harmonie
-avec le dur génie qui avait élevé la Tour, ce monument barbare et plein
-des terreurs du moyen âge, il n'y avait ni rues pavées, ni voitures
-commodes, ni routes praticables. Les rois eux-mêmes et les reines
-étaient obligés de voyager à cheval.
-
-Les Anglais étaient privilégiés.
-
-La Tamise était leur grand chemin mobile. Elle était couverte de barges
-comme les lagunes de gondoles. Londres était la Venise brumeuse du Nord.
-Cette route liquide était la route des trafiquants, des marins, des
-prisonniers d'État, des princes, des ministres, des pairs, de la haute
-noblesse. Tous avaient leurs barges pavoisées, ornées de leurs emblèmes
-ou de leurs blasons, soit qu'ils eussent quitté la rive pour leurs
-affaires, soit qu'ils se rendissent à Greenwich, à Westminster ou à
-Richmond, résidences d'été des Tudors. C'est là que les terribles
-souverains de la Grande-Bretagne tenaient leur cour dans la belle
-saison. C'est là que la Tamise, toute sillonnée d'innombrables barges,
-descendait et remontait tous les personnages industriels, commerçants et
-historiques de l'Angleterre. Il y avait la barge du lord-maire, les
-barges des corporations, les barges des comtes, des marquis, des ducs;
-les barges de la royauté, dont le mouvement varié et pittoresque dans
-toutes les directions semblait la circulation de vie de l'immense cité.
-
-Norfolk, quoique absorbé dans son âme, entrevit vaguement, au milieu de
-ce bruit et de ce paysage maritime, sa barge, aussi splendide que la
-barge royale. Elle était amarrée à quelques toises de Somerset-House. Le
-duc, à l'aspect de sa bannière armoriée qui flottait au vent, détourna
-tristement les yeux.
-
-La barge royale l'entraîna jusqu'à la porte des traîtres. Elle s'arrêta
-devant cette porte. De là, Norfolk dut jeter un triste regard sur cette
-rivière tragique, où tant de larmes sont tombées; et qui roulerait du
-sang au lieu d'eau, si elle roulait tout le sang des prisonniers d'État
-qu'elle a charriés du pont de Londres à ce cintre funèbre et bas que le
-duc franchit, et où plus d'un captif fut noyé entre deux grilles, puis
-emporté par le fleuve à la mer.
-
-Norfolk débarqua sur un escalier verdâtre. Quand il en eut gravi les
-degrés humides, un pressentiment mortel, qu'il avoua depuis à sir Henri
-Lee, lui perça le cœur. A sa gauche et à sa droite, il avait reconnu les
-deux ponts intérieurs et les quatre portes flanquées de huit tours
-échelonnées le long de la rivière. En face de lui se dressait la tour
-sombre où furent assassinés les enfants d'Édouard. Cette tour s'appelle
-encore aujourd'hui la Tour du Sang, _the Bloody Tower_.
-
-Escorté de ses gardes, Norfolk passa sous le porche hideux de la Tour du
-Sang, et pénétra dans la grande cour où s'élève la Tour Blanche.
-
-Cette tour quadrangulaire est la plus ancienne partie de la forteresse.
-Elle est encore crénelée et soutient une tourelle à chacun de ses quatre
-angles. Les murs ont quatorze pieds d'épaisseur. Ils revêtent de leur
-maçonnerie colossale la galerie d'Élisabeth et le cachot étouffé où fut
-détenu Raleigh.
-
-Norfolk contempla les nombreuses tours avec horreur. Renfermé d'abord
-dans la Tour Blanche, après une odyssée de captif parmi les différents
-cachots du vaste donjon, il fut confiné dans la tour Beauchamp, qui
-était, à proprement parler, la prison d'État. C'était ordinairement la
-dernière étape des condamnés pour crime politique.
-
-Même aujourd'hui, nul ne peut traverser sans frisson ces lieux
-formidables, ces cours sinistres, ces galeries écrasantes, ces voûtes
-qui pleurent, ces échos qui gémissent; nul ne peut visiter sans effroi
-ces tours que tant d'infortunés habitèrent, et cette tour suprême où
-Norfolk fut enfin relégué. C'est là qu'il écrivit son nom dans la
-pierre, et qu'il creusa de ses coudes le bois de la petite fenêtre d'où
-il voyait, en face de _Saint-Pierre ès Liens_, l'une des places de
-l'Échafaud, toute pavée de cailloux noirs. Cette place, hélas! fut bien
-souvent arrosée de sang humain par les souverains de l'Angleterre. Elle
-devint comme un autel de Teutatès, dont les Tudors, ces pontifes-rois,
-furent les druides impitoyables.
-
-Telle est la Tour de Londres.
-
-Bastille gigantesque, multiple, irrégulière, ténébreuse, dont les toits
-sont peuplés de corbeaux, les crevasses de hiboux, les corridors de
-chauves-souris! Monument de deuil entrecoupé de portes, de guichets, de
-herses de fer, rempli d'armes, de billots et de haches! Château et
-prison, Kremlin limoneux de l'Occident, qui, le jour, attriste jusqu'au
-soleil; qui, la nuit, projetant ses masses confuses, faiblement
-éclairées par quelques réverbères et par le brasier de charbon des
-cheminées féodales, ressemble plus à un palais de l'enfer qu'à un
-édifice des vivants!
-
-Le duc de Norfolk, surveillé avec une extrême sévérité, fut comme au
-secret dans l'isolement terrible de la Tour. Sans livres, sans amis,
-réduit à lui-même, Dieu et son courage lui communiquèrent une sérénité
-héroïque. On procéda minutieusement à son interrogatoire, on instruisit
-lentement son procès. Toutes les formalités accomplies, on vint le
-chercher un matin dans sa prison, et on le mena par la Tamise à
-Westminster-Hall. Introduit devant ses pairs, les lords d'Angleterre, il
-fut condamné sur ses propres lettres et sur les témoignages de Higford,
-de Barker, de Bannister et de l'évêque de Ross, épouvantés par les
-menaces de la torture.
-
-L'émotion des juges, plus forte un moment que l'envie des uns et que le
-fanatisme des autres, éclata dans les gestes, sur les visages. Le comte
-de Shrewsbury fondit en larmes en prononçant, comme grand sénéchal, la
-cruelle sentence: «Nous ordonnons que Thomas Howard, duc de Norfolk,
-soit transféré de cette enceinte à la Tour; que de là il soit traîné sur
-une claie au gibet de Tyburn, pendu, détaché à demi mort de la potence;
-que ses entrailles soient jetées au feu, et qu'ensuite son corps,
-partagé en quatre tronçons, soit exposé aux portes de la ville de
-Londres, et sa tête hissée au centre du pont de la Cité.»
-
-Le duc écouta sans trouble ce barbare verdict, puis saluant les pairs,
-il leur parla avec une douce et mélancolique éloquence.
-
-«Milords, je ne désire point faire de pétition pour obtenir la vie. Vous
-me rejetez de votre compagnie; j'espère en trouver une plus clémente
-dans le ciel. Je n'implore qu'une chose, c'est que la reine donne
-l'ordre de payer mes dettes, et qu'elle soit bonne pour mes enfants
-orphelins. Adieu, milords.»
-
-Dès que le duc de Norfolk eut cessé de parler, il fut remis à ses gardes
-et reconduit à la Tour. Le bourreau le précédait, portant sur l'épaule
-droite une hache, dont le tranchant était tourné vers le duc, signe
-terrible d'une condamnation à mort.
-
-Le prisonnier remonta dans la barge de la Tour. Il redescendit la Tamise
-et regagna sa cellule.
-
-Ce jugement, qu'Élisabeth avait souhaité et qui était un acheminement à
-un autre jugement plus illustre, celui de la reine d'Écosse, plongea
-pourtant la reine d'Angleterre dans une pénible anxiété.
-
-Elle signa le warrant d'exécution une première fois, mais elle le
-révoqua. Cinq semaines après, sur les instances de ses ministres, elle
-signa de nouveau le warrant; puis, dans la nuit, vers deux heures du
-matin, elle se réveilla en sursaut, agitée et tremblante. Elle se leva,
-et raya une seconde fois sa signature. Son hésitation redoublait
-toujours au moment décisif, et devenait pour elle une affliction
-d'esprit intolérable. Elle ne pouvait se résoudre à immoler le duc, son
-parent, cette fleur de toute noblesse, le plus grand seigneur et le plus
-galant homme de son royaume.
-
-Ses ministres, Burleigh et Leicester surtout, appelèrent à leur aide le
-parlement, toujours prêt aux rigueurs. Les communes, de concert avec les
-lords, adressèrent à la reine un double vœu de mort, et conclurent avec
-une logique sauvage que, puisque le duc de Norfolk et Marie Stuart
-étaient incompatibles avec la sûreté d'Élisabeth, Élisabeth, par
-dévouement à l'Angleterre, devait les immoler sans pitié. Cette farouche
-délibération du parlement mit à l'aise la sensibilité d'Élisabeth. Elle
-crut être miséricordieuse en ne signant qu'un arrêt lorsqu'on lui en
-demandait deux, et en commuant la peine du gibet en celle de la simple
-décapitation. Cette fois, elle ne se rétracta pas, et, cinq mois après
-son jugement, le 1er juin 1572 au soir, le duc de Norfolk apprit avec
-quelque surprise, mais sans faiblesse, que son dernier soleil avait
-brillé.
-
-Le lendemain, jour de l'exécution, le commandant de la Tour avertit le
-duc dès la première aube. Norfolk le remercia, écrivit deux lettres, fit
-son testament, et remit au commandant, en le congédiant, sa croix de
-Saint-George pour le comte de Sussex, auquel il l'avait léguée.
-
-Avant de recevoir le doyen de Saint-Paul, Alexandre Nowell, dans la
-cellule où il avait fait son dernier repas, le duc distribua ses
-provisions de vin et de viande, ses vêtements et son linge à ses gardes
-de la Tour, dont le plus jeune avait chanté par moments sous sa fenêtre,
-comme autrefois en se levant de table il laissait les restes de ses
-festins aux serviteurs de ses châteaux et aux joueurs de cornemuse de sa
-bonne ville de Norwich.
-
-Alors survint le doyen de Saint-Paul. Tout en causant, le duc s'habilla
-avec la même recherche qu'autrefois quand il devait aller à la cour. Sa
-toilette terminée, il écouta dans le recueillement une exhortation de
-Nowell, s'agenouilla et pria longtemps. Il fut interrompu par un bruit
-de la porte. Norfolk, s'étant retourné, vit le commandant de la Tour qui
-était rentré, et qui, debout, pâle, hésitait devant le duc. «Je vous
-comprends, dit Norfolk en se levant; montrez-moi le chemin.»
-
-Le commandant ayant obéi, Norfolk descendit l'escalier sombre, et
-traversa d'un pas ferme l'espace qui le séparait de l'échafaud. Il
-s'inclina avec une affectueuse courtoisie mêlée de tristesse devant les
-groupes de soldats et de peuple qu'on avait laissé pénétrer dans
-l'intérieur de la Tour.
-
-Comme il arrivait au pied de l'échafaud, il eut soif et demanda à boire.
-Une femme âgée et voilée, qui l'avait suivi tout en pleurs, lui présenta
-une coupe que le duc reconnut aussitôt. Cette coupe était la sienne,
-celle de ses ancêtres, et cette femme était sa pauvre vieille nourrice.
-Elle versa d'un flacon un peu d'ale mousseuse, que le duc se hâta
-d'avaler. Lorsqu'il rendit la coupe, la nourrice saisit la main de son
-maître, et la baisa en sanglotant: «Que Dieu te bénisse, dit le duc, et
-que mes enfants t'aiment à cause de ce que tu as fait!» Puis, comme il
-s'attendrissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il monta
-rapidement l'échafaud, toujours assisté du doyen de Saint-Paul.
-
-Un autre personnage accompagna Norfolk jusque sur l'échafaud. Ce fut sir
-Henri Lee, l'un des plus braves et des plus légers courtisans de ce
-règne. Il osa une action plus sérieuse que beaucoup de graves lords, qui
-ne balancèrent pas à déserter le duc de Norfolk dans son infortune. Sans
-souci de déplaire à Élisabeth, dont il s'intitulait le défenseur, sir
-Henri Lee, l'ancien obligé du duc, était accouru là au nom de la
-reconnaissance et de l'honneur, comme Alexandre Nowell au nom de la
-religion, pour consoler les derniers instants de Norfolk.
-
-Pendant les quelques minutes que le duc s'entretint avec Nowell, près du
-bourreau et de la hache, sir Henri eut le courage de s'adresser au
-peuple, l'adjurant d'invoquer le ciel pour son malheureux ami.
-
-Le duc parla à son tour. Il déclara que son arrêt était juste, et qu'il
-avait trompé sa souveraine en lui promettant de rompre toute relation
-avec la reine d'Écosse. Soulagé par cet aveu, et s'abusant lui-même sur
-ses complots passés par ses intentions présentes, il protesta qu'il
-n'avait pas cessé d'être fidèle à Élisabeth, à la religion réformée et à
-l'Angleterre.
-
-Son allocution finie, le duc jetant un long regard sur la foule, mit la
-main sur son cœur. Il pardonna à l'exécuteur, «auquel il fit largesse
-d'une bourse d'angelots.» Il embrassa successivement et avec effusion
-Alexandre Nowell et Henri Lee, le prêtre et le chevalier qui ne
-l'avaient point abandonné; puis, se prosternant, il posa sa noble tête
-sur le billot. Le bourreau l'abattit d'un seul coup.
-
-Le peuple poussa un grand cri. Les paroles du duc, son attitude, sa
-belle figure, où le regret luttait avec l'héroïsme et qu'illuminait la
-flamme d'un amour fatal à travers l'horreur même du supplice, tout cela
-avait ému la multitude. Ceux qui le croyaient criminel le plaignaient;
-plusieurs niaient sa culpabilité et déploraient sa mort tragique. Les
-femmes pleuraient et publiaient hautement son innocence.
-
-Les restes du duc de Norfolk furent transportés dans la chapelle voisine
-dédiée à saint Pierre. C'est là qu'étaient enterrés les condamnés
-illustres. C'est là que reposent, avec le duc de Norfolk, l'évêque de
-Rochester, Jean Fischer; Anne de Boleyn, George Boleyn, son frère; Jane
-Grey, Thomas Morus, la comtesse de Salisbury, le comte d'Essex, et tant
-d'autres victimes du despotisme royal.
-
-Un outrage était encore réservé à Norfolk.
-
-On connaît Windsor et sa chapelle.
-
-Le chœur de cette chapelle est le sanctuaire de toute noblesse. Ces
-stalles sculptées pour les chevaliers de l'ordre de la Jarretière, ces
-plaques d'or où sont gravées leurs armoiries, ce plafond gothique d'où
-flottent leurs pennons, ces vitraux, ce demi-jour, cet éclat voilé, ces
-vieux noms incrustés dans les métaux précieux jusque sous les ogives de
-la maison de Dieu, toutes ces choses pénètrent de la grandeur des
-traditions. Ces couronnes de comtes, de marquis, de ducs, de princes, de
-rois, quand on songe aux aïeux, semblent comme des couronnes de siècles;
-les ombres de leurs drapeaux blasonnés apparaissent comme les ombres du
-temps et comme les crépuscules lointains de l'histoire. L'imagination
-est saisie de respect. Le voyageur même qui arrive républicain, avec
-l'âme démocratique de la France, s'incline un moment devant les
-souvenirs de l'aristocratie anglaise.
-
-Ces souvenirs qui glissent des plis de tant de bannières n'étaient pas
-seulement vénérables, ils étaient sacrés sous Élisabeth.
-
-Toute haute noblesse ouvrait Windsor, toute trahison en excluait.
-
-Norfolk l'éprouva.
-
-Le chapelain de Windsor, sur l'ordre du chancelier, monta en chaire, et
-fit pour cette solennelle circonstance un long sermon. Dans le premier
-point, il célébra les vertus d'Élisabeth, sa chasteté, son équité, sa
-clémence inépuisable; dans le second point, il tonna contre les crimes
-de Norfolk, contre son ingratitude, ses parjures, ses trahisons. Le sens
-de tout le discours et de la péroraison fut que la mort du duc avait été
-bien douce, que la reine était trop bonne, mais que cependant il fallait
-la louer d'avoir cédé à sa miséricorde plus qu'à sa justice. Le sermon
-était à peine terminé que le héraut Jarretière s'avança dans toute la
-magnificence de son costume de cérémonie. Il décloua de la stalle où
-s'asseyait le duc la plaque armoriée des Howard; il détacha du plafond
-leur glorieuse bannière, puis, l'ayant mise bas et traînée hors de la
-chapelle, il la foula aux pieds et la lança ignominieusement dans les
-fossés du château.
-
-Après l'exécution de Tower-Hill, telle fut l'exécution de Windsor.
-
-Marie Stuart avait attiré peu à peu le duc de Norfolk dans la trahison.
-Avant d'y consentir, il avait perpétuellement flotté entre le
-protestantisme et le catholicisme, entre la loyauté et la félonie.
-Malgré ses dénégations sur l'échafaud, le duc avait voulu déposer
-Élisabeth et rétablir le papisme. Il avait autorisé Ridolfi, le
-correspondant des nonces, à nouer des intrigues criminelles et à obtenir
-du pape, du roi d'Espagne, du duc d'Albe, des secours d'hommes et
-d'argent pour la double contre-révolution religieuse et politique dont
-il préparait les éléments, dont il amassait les orages. Les instructions
-de Marie Stuart et de Norfolk à Ridolfi sont conservées dans les
-archives secrètes du Vatican, et ne laissent aucun doute sur les
-intentions des deux illustres conspirateurs. Ces instructions sont
-confirmées et aggravées encore par l'interrogatoire de Ridolfi à
-l'Escurial.
-
-Norfolk eut tort de balbutier, de sous-entendre une justification
-impossible; il eut raison de se résigner sans murmure au jugement qui le
-frappait.
-
-Marie, en cette cruelle conjoncture, ne poussa pas de ces rugissements
-terribles que lui arracha dans la maison du lord prévôt, à Édimbourg, sa
-séparation d'avec Bothwell. Pour ne pas achever de se compromettre
-jusqu'à la mort dans une cause qui était la sienne, elle amortit, elle
-étouffa ses sanglots. Elle resta trop maîtresse d'elle-même sous la
-terreur que lui inspirait Élisabeth.
-
-Tout ce qu'elle a entrepris avec imprudence, tout ce qui est évident
-comme la lumière, elle le dément, selon sa coutume.
-
-Elle n'a chargé Ridolfi d'aucune mission suspecte; elle n'a pas songé à
-remettre son fils entre les mains de Philippe II.
-
-«Si on dyt que j'ay imploré l'ayde du roy catholique en quelque sorte
-que ce soit pour susciter aulcune rebellion en ce païs, cella est faux
-et malitieusement controuvé.»
-
-Elle va plus loin. Après avoir nié résolument la conspiration, elle
-renie presque Norfolk:
-
-«Le duc de Norfolc est subjet de cette royne, duquel elle peut veriffier
-les soubçons conçus contre luy, si aulcuns en y a; mais, voyant l'estat
-présent où il est, je ne me trouve, Dieu mercy, si dépourveue de sens,
-que je ne cognoisse combien peu me servyroit d'avoir aulcune
-intelligence avec luy, et le danger que par ce moyen je pourrois
-encourrir.»
-
-Plus tard, elle revient un peu sur cette lettre à M. de La
-Mothe-Fénelon. Dans un moment de honte et dans un réveil de courage,
-elle lui écrit:
-
-«Je suis bien marrie de l'intention de ceste royne à l'endroict du duc
-de Norfolc, et prie Dieu qu'il la veuille retourner.»
-
-Puis après l'exécution de la sentence (à lord Burleigh, 10 juin):
-
-«J'ai receu la triste nouvelle...» et rien de plus.
-
-Quelques écrivains ont reproché à Marie Stuart son insensibilité.
-C'était la peur, hélas! qui opprimait la reine d'Écosse, malgré son
-audace, et qui la rendait prudente. Le danger était pressant. Le
-parlement d'Angleterre, en demandant l'exécution du duc de Norfolk,
-avait supplié Élisabeth, dans la même pétition (28 mai), de livrer au
-bourreau Marie Stuart. Élisabeth, violemment tentée, n'osa pas encore...
-mais Marie trembla.
-
-J'ai retrouvé, au plus fort de ses épreuves, avant et après son arrêt de
-mort, deux témoignages qu'on lira. Ils montreront qu'elle n'oublia
-point, et combien amèrement elle dut pleurer, dans l'ombre de sa prison,
-ce généreux amant qu'elle appelait «My Norfolk,» et qu'elle avait poussé
-au supplice.
-
-Le second danger qui menaça mortellement Marie Stuart, en cette
-mémorable année (1572), fut la Saint-Barthélemy.
-
-La Saint-Barthélemy, cette monstrueuse tragédie accomplie alors en
-France, illumina de joie et le Vatican et l'Escurial, mais elle eut un
-retentissement formidable en Écosse et en Angleterre. Plus de trente
-mille huguenots périrent dans ce massacre terrible. Aux abords du Louvre
-et le long des quais de la Seine, «le sang, dit d'Aubigné, couroit de
-tous costés, cherchant la rivière.» Le pape se réjouit, Philippe II
-tressaillit d'aise, et le seul sourire qui ait éclairé sa figure blême
-et morbide passa sur ses lèvres. Élisabeth en rugit de colère et de
-douleur. Tout son royaume s'émut avec elle. D'abord elle refusa de voir
-l'ambassadeur de France, qui voulait justifier son maître; et quand elle
-daigna l'admettre, ce ne fut que le 9 septembre, à Oxford, dans une
-chambre tendue de noir, elle-même et toute sa cour en grand deuil. M. de
-La Mothe-Fénelon déclara, de la part de Charles IX, à la reine, que la
-religion était hors de cause, et que la Saint-Barthélemy n'avait pas été
-organisée contre des protestants, mais contre des conspirateurs. La
-reine d'abord garda un silence obstiné et menaçant. Elle le rompit d'une
-voix sourde, indignée, et répondit un long discours ambigu, emmiellé au
-bord, amer au fond. Sa conclusion fut qu'il était bien étrange que M.
-l'amiral de Coligny et ses coreligionnaires eussent été ainsi égorgés
-sans l'intervention de la justice. Les conseillers, les ministres de la
-reine, entourant ensuite M. de La Mothe-Fénelon, ajoutèrent que c'était
-«le plus énorme faict qui, depuis Jésus-Christ, fust advenu au monde.»
-
-Pendant qu'Élisabeth et tous les protestants d'Angleterre et d'Écosse
-étaient consternés, les catholiques, partisans de la reine Marie, se
-réveillèrent de leur découragement et se concertèrent avec leur
-imprudence accoutumée. La révolte devint imminente. Burleigh et
-Leicester pressèrent Élisabeth de sacrifier Marie Stuart. Ils lui
-démontrèrent que cette mort importait à la tranquillité du royaume. Les
-évêques la proclamèrent légitime; les lords et les communes, nécessaire;
-et toute l'Angleterre applaudit à ces manifestations barbares.
-
-«Je vous suplie très-humblement,» écrivait M. de La Mothe-Fénelon à
-Catherine de Médicis, «de parler un mot de bonne affection à M. de
-Walsingam pour la royne d'Escoce, car je vous puis assurer, madame,
-qu'elle est en grand danger.»
-
-Élisabeth, qui désirait plus qu'aucun homme et qu'aucun parti le trépas
-de sa rivale, de celle qu'elle avait toujours haïe d'une haine mêlée de
-fiel et de sang, Élisabeth résista toutefois à l'entraînement général.
-Elle avait la religion de la monarchie. Elle répugnait à faire tomber
-une tête royale au grand jour. La couronne qui ornait cette tête
-abhorrée devait la rendre précieuse et sainte à l'univers entier.
-Élisabeth ne voulait pas affaiblir le respect pour les princes, ce
-respect qui était la sécurité de tous les trônes; mais elle voulait se
-venger de son ennemie, la frapper dans les ténèbres, sans que la majesté
-souveraine ni sa réputation fussent compromises; et voici quelle noire
-intrigue elle ourdit. Elle dépêcha Killegrew à Édimbourg, avec la
-mission ostensible de travailler à rétablir la paix dans ce malheureux
-pays déchiré par la guerre civile, et avec l'ordre secret de tramer le
-meurtre de Marie Stuart sur la terre d'Écosse par des mains écossaises.
-Élisabeth donna elle-même ses instructions à Killegrew en présence de
-Burleigh et de Leicester, les seuls complices, les seuls instigateurs de
-cet attentat. Killegrew partit, résolu à tout tenter pour le succès de
-son indigne ambassade.
-
-La reine d'Angleterre livrerait Marie Stuart, pourvu que, après avoir
-demandé cette extradition, le gouvernement de l'Écosse s'engageât à
-faire périr Marie sans délai et sans éclat. Une seconde clause imposée
-au gouvernement écossais était de ne point nommer Élisabeth.
-
-Elle se félicitait déjà, la cruelle princesse, et tout en disant: «La
-reine d'Écosse est ma fille,» elle ajoutait avec un accent sinistre:
-«Celle qui ne veut bien user envers sa mère mérite d'avoir une marâtre.»
-
-Killegrew alla droit à Dalkeith, au château de Morton, qui l'écouta
-favorablement et lui promit son concours, concours régicide, que j'ai
-omis dans le récit de la vie et de la mort du comte, mais qu'il est
-équitable de restituer ici. Marr, régent du royaume, fut moins
-accessible aux machinations de l'Angleterre. Sa froideur inquiéta
-Killegrew et ne le découragea pas. Il eut recours à Morton, qui entraîna
-le comte de Marr. Un acte fut rédigé par eux, et porté à Burleigh par
-l'abbé de Dunfermlin. Marr consentait à délivrer Élisabeth, l'Angleterre
-et l'Écosse de Marie Stuart et des périls qu'elle faisait courir au
-protestantisme. Il stipulait trois conditions principales: la réserve
-entière des droits de Jacques VI, le payement de tout l'arriéré dû à
-l'armée écossaise, et la présence du comte d'Essex avec trois mille
-hommes de troupes anglaises à l'exécution de Marie Stuart.
-
-Chose étrange! Élisabeth, Burleigh et Leicester demandaient, Killegrew
-sollicitait, et Morton accordait un assassinat! Le comte de Marr
-croyait-il n'accéder qu'à une grande mesure nationale? Il admet une
-exécution qui suppose un jugement. Odieux sophisme d'une vertu aux abois
-qui cherche, par un dernier et vain effort, à colorer d'un semblant de
-procédure un abominable forfait! Ah! certes, s'il y avait eu un
-jugement, il aurait été sommaire. «Tout sera fini en quatre heures,»
-écrivait triomphalement Killegrew à Burleigh.
-
-Ce fut le 26 octobre que le comte de Marr envoya l'abbé de Dunfermlin à
-Burleigh; le 28, il mourait à Stirling. Il tomba subitement malade à son
-retour de Dalkeith, où il avait été s'entendre avec le comte de Morton,
-ce grand fascinateur.
-
-De tous les complices de ce guet-apens infâme, traîtreusement dressé par
-une reine contre une reine, et qui promettait la liberté pour donner la
-mort, le moins coupable, certes, fut le comte de Marr. Il rêvait un
-jugement, une exécution publique. Il espérait, à l'aide de trois mille
-Anglais qui devaient assister à cette exécution, réduire le château
-d'Édimbourg et tous les rebelles. Il pensait que le prétexte sérieux
-étant enlevé, par l'immolation de Marie, à la guerre civile, il pourrait
-en éteindre jusqu'à la dernière étincelle, et assurer le repos à
-l'Écosse qu'il adorait, le sceptre à son pupille, le jeune roi, qu'il
-aimait de toutes les forces de son âme. Voilà ses illusions. Voilà le
-mirage que Morton, son tentateur, fit briller à ses yeux pour l'égarer.
-Mais quand le régent eut quitté Dalkeith et n'entendit plus Morton,
-quand il se trouva seul avec son cœur, il sentit un grand remords, et le
-remords anticipé du seul crime où il eût jamais trempé, s'exaltant
-jusqu'au désespoir, le tua en deux jours. Sa vie ne fut donc abrégée ni
-par le poison, comme plusieurs l'ont conjecturé, ni par la fatigue du
-gouvernement et des affaires, mais par le remords; et son étoile
-d'honnête homme permit que ce crime, auquel il avait consenti, manquât
-et s'expiât à la fois par son propre trépas. La Providence récompensa
-ainsi une longue vie d'honneur et d'humanité, en retirant de ce siècle
-de fer le comte de Marr avant qu'une goutte de sang eût taché ses mains.
-
-Le comte de Marr, malgré sa faute, fut un caractère vraiment chrétien.
-Il essaya d'invoquer la toute-puissance de la loi contre les attentats
-publics et privés. Mais cette digue de la justice, qu'il élevait si
-péniblement, rompait toujours sous le torrent des crimes. Investi du
-pouvoir suprême, et d'une conscience si délicate qu'il se tenait pour
-responsable de tout le mal qu'il n'empêchait pas, il mourut inconsolable
-d'avoir failli lui-même, et de n'avoir pu, durant sa courte
-administration, diminuer les désordres, les spoliations, les assassinats
-qui désolaient sa patrie.
-
-La mort du régent sauva Marie Stuart. Des événements nouveaux et
-l'affaiblissement de la première impression causée par les massacres de
-France, éloignèrent l'année, et changèrent les formes du meurtre arrêté
-dans le cœur d'Élisabeth. Marie ignora probablement le péril, et
-n'entrevit pas la hache nue qui avait passé si près de son cou. Gardée
-plus étroitement pendant les cinq mois qui suivirent la
-Saint-Barthélemy, aucune lettre d'elle ne nous est parvenue de cette
-époque où sa tête fut offerte, acceptée, marchandée entre une reine et
-des hommes d'État éminents, dont la correspondance nette, ferme, sans
-détour comme sans entrailles, prouve qu'en faisant une chose utile, ils
-croyaient accomplir une chose assez juste. Cette correspondance, publiée
-par M. Patrick Fraser Tytler, est conservée dans les archives de
-Londres. Précieuses collections, monuments de vérité, qui d'abord se
-taisent, mais qui parlent enfin à certaines heures, et qui révèlent à la
-postérité les énigmes des temps, pour l'éternelle honte des coupables,
-pour l'enseignement des générations!
-
-
-
-
-LIVRE X.
-
-Vie de Marie Stuart au château de Sheffield.--Ses correspondances.--Ses
-habitudes.--Ses espérances.--Sa petite cour.--Son esprit.--Sa
-grâce.--Sa générosité.--Elle redouble de ferveur religieuse.--Ses
-lectures.--Ronsard.--L'Heptaméron de la reine de
-Navarre.--Plutarque.--L'Imitation de Jésus-Christ.--Le Psautier.--Livre
-d'heures.--Besoin d'émotions douces.--Elle s'entoure d'oiseaux et de
-chiens.--Lettres.--Tyrannie d'Élisabeth.--Ses cruautés.--Sa
-parcimonie.--Son espionnage envers la reine d'Écosse.--Jacques VI
-prisonnier des seigneurs écossais.--Marie indignée.--Sa lettre à
-Élisabeth.--Marie Stuart accusée par la comtesse de Shrewsbury.--Lettre
-satirique de la reine d'Écosse à la reine d'Angleterre.--Lady Shrewsbury
-rétracte ses calomnies devant le conseil privé.--Marie Stuart transférée
-à Wingfield, sous la surveillance de sir Ralph Saddler et de
-Sommers.--Aggravation de captivité.--Élisabeth.--Les Guise.--Philippe
-II.--Les papes.--Jacques VI.--Catherine de Médicis.--Henri III.--Vanité
-de la confiance de Marie Stuart dans les princes.
-
-
-Ces deux périls passés, la Saint-Barthélemy et la conspiration de
-Norfolk, Marie Stuart se courba peu à peu sous les voûtes féodales du
-château de Sheffield. Comment ces voûtes, en pesant sur elle, ne
-l'étouffèrent-elles point? C'est là un problème.
-
-Marie avait un grand courage, et elle ne désespéra jamais entièrement de
-sa destinée. A l'époque où nous sommes parvenus, la politique pour elle
-avait tout remplacé. Elle avait des ambassadeurs, elle écrivait, elle
-recevait des milliers de lettres. Ses messagers traversaient la terre et
-les mers. Par elle et par eux elle travaillait à une double
-restauration: la sienne et celle du catholicisme dans la
-Grande-Bretagne. Elle méditait la ruine d'Élisabeth et du protestantisme
-par ses trois grands alliés naturels: le roi de France, le pape, et le
-roi d'Espagne. Elle aimait ces alliés avec une aveugle passion de parti;
-mais cette passion avait des degrés. Le roi de France n'était que le
-troisième dans son affection, le pape n'était que le second. Le premier,
-c'était Philippe II, le roi catholique, le chef religieux à l'égal et
-même au-dessus du pape. Voilà ceux, voilà celui surtout de qui Marie
-espérait la chute de sa rivale, le rétablissement de son trône et de son
-Dieu.
-
-Elle attendait au milieu des mécomptes, des insultes, des mensonges, des
-trahisons; et, en attendant, elle souffrait.
-
-Elle était privée de tout commerce avec son enfant élevé par ses
-ennemis, éloigné d'elle par tant de souvenirs, par la religion et par
-l'intérêt du pouvoir. La vue d'un fils, cette joie et cet orgueil de la
-femme, manquait à son cœur. Elle n'obtenait des nouvelles de Jacques,
-des nouvelles officielles, qu'à de longs intervalles; et cependant,
-écrivait-elle, «c'est tout ce que j'ay dans ce monde, et plus je vay en
-avant, plus j'en suys folle mère.»
-
-N'ayant plus d'amour après Norfolk, son ardeur de vie se répandait en
-correspondances séditieuses, en ruses et en luttes contre ses geôliers,
-en amitié sur ses officiers et sur ses femmes. Il entrait dans cette
-amitié beaucoup de sympathie naturelle, de reconnaissance, de bonté; du
-désœuvrement aussi et de la coquetterie. Elle voulait plaire à tous, et
-elle y réussissait. Elle était adorée. Le dévouement qu'elle inspirait
-ressemblait encore à l'amour. Elle était attentive et généreuse. Son
-bonheur était de donner. Elle épuisait son pauvre budget à verser des
-présents autour d'elle, à préparer des surprises; et rien ne lui était
-si doux que les visages heureux qu'elle avait faits. Lorsque ses
-distinctions avaient semé des jalousies, elle trouvait dans son cœur ou
-dans sa grâce des paroles qui ramenaient la paix parmi les siens. Elle
-soignait elle-même les malades et consolait ceux que la captivité
-lassait. La prison était plus charmante avec elle que la liberté sans
-elle.
-
-Elle jouait et folâtrait avec ses serviteurs. Sa conversation, si
-brillante aux cours de France et d'Écosse, reprenait par moments toute
-sa verve, tous ses prestiges. Son originalité était impétueuse,
-entraînante. Elle portait l'imagination dans la gaieté, et sa
-plaisanterie était un mélange accompli de sel attique et de sel gaulois.
-On reconnaissait toujours la même Marie Stuart «attrayante au possible,»
-selon l'expression du maréchal de Retz. Personne n'était de meilleure
-compagnie. Elle avait des accès d'ironie, des bouffées de colère, des
-retours de bonne humeur, des séductions de sourire, des éclairs
-d'esprit, quelquefois des badinages galants qui rappelaient les
-fabliaux. Mais elle ne se permettait rien d'inconvenant ni de trivial.
-Dans ses petits écarts, elle restait princesse, et, comme on disait en
-ce temps-là, «gentilfame.»
-
-Un autre trait de plus en plus caractérisé de sa physionomie morale,
-c'était la piété, une piété parfois tendre, souvent fanatique. Tantôt
-cette piété était une passion politique, un cri de guerre, tantôt une
-effusion religieuse. La violence contre les hérétiques était familière à
-la reine, à moins qu'ils ne fussent de ses serviteurs ou de ses
-partisans. Elle était alors d'une bienveillance caressante. Quand aussi
-sa situation s'aggravait, qu'elle éprouvait un redoublement de rudesse
-ou de périls, dans ses heures de regret ou de crainte, elle n'avait plus
-d'imprécations, mais des élans. Elle passait dans son oratoire, où elle
-s'attendrissait sur elle-même devant le crucifix et pleurait. Elle
-retrouvait là sa sérénité, oubliait ses maux, et, cédant à
-l'enthousiasme intérieur, elle se fondait dans la résignation, dans la
-prière. Elle sortait de ce lieu secret plus forte qu'elle n'y était
-entrée. Il lui arrivait dans ces moments-là de faire appeler par ses
-dames ses officiers. Elle leur parlait d'un intarissable cœur et de
-cette soudaine éloquence dont l'explosion étonnait autrefois à Holyrood
-les ministres de son conseil. Deux thèses favorites, dont elle variait
-les preuves avec une rare souplesse, revenaient toujours dans ses
-improvisations, vives et colorées comme celles du Midi. Elle adjurait
-les catholiques de croître, de persister dans la foi; et les
-protestants, le jeune Gordon et Guillaume Douglas surtout, lorsqu'ils
-étaient attachés à sa maison, elle les suppliait de se convertir, les
-laissant libres, mais espérant tout de la puissance de Dieu, de leurs
-bons instincts et de leur bonne race.
-
-Elle se croyait charge d'âmes, et elle était très-scrupuleuse sur la
-lettre des prescriptions ecclésiastiques. Elle se préoccupait de la
-défense expresse de toute prière dans une autre langue que la langue de
-l'Église. Elle avait bien «assez de restes de latin» pour comprendre;
-mais ses serviteurs?
-
-«Il m'est tombé entre les mains, écrivait-elle à l'archevêque de
-Glasgow, une paire d'heures réformées par le pape, lesquelles je
-voudroys avoir pour fournir mes gens; et pour ce qu'il y a un édict qui
-défend d'user aucunes oraisons en langue vulgaire, mon petit troupeau
-estant, Dieu mercy, tout catholique (Gordon et Douglas partis), je
-vouldroys sçavoir si l'oraison vulgaire est généralement défendue à
-ceulx qui, après avoir dictes leurs heures, ont de particulières
-dévotions, et spécialement le manuel en françois. Ce que je vous prye de
-sçavoir du nonce, et prier mon oncle qu'il vous ordonne quelques prières
-pour dire après l'office à toute ma maison. Car aulcuns ne prieront
-jamais sans cela. Nous n'avons nul autre usage de religion, sinon la
-lecture des sermons de M. Picart, à quoy ils s'assemblent tous. Ce sera
-aumosne à vous autres de donner aux prisonniers une reigle. Nous avons
-autant de loisir quasi que les religieux.»
-
-Elle s'inquiétait ainsi de la nourriture spirituelle de sa petite cour.
-Pour elle, dont la culture était plus exquise, elle avait conservé ses
-nobles habitudes d'intelligence. Quand elle avait beaucoup écrit, ses
-dépêches politiques terminées, elle se délassait à faire des vers ou à
-lire quelques livres aimés dans toutes ses fortunes, et qui la suivaient
-dans toutes ses demeures.
-
-On connaît son admiration pour Ronsard. Elle feuilletait souvent les
-œuvres de ce maître de sa jeunesse, de ce merveilleux artiste, dont elle
-cherchait à imiter le tour et l'harmonie.
-
-Elle avait du goût aussi pour l'Heptaméron de la reine de Navarre, et
-elle s'amusait des _Nouvelles de la bonne Marguerite_, qui, malgré le
-préjugé attaché à son nom, ne poussa jamais aussi loin que Marie Stuart
-la poésie du plaisir.
-
-La pauvre prisonnière se récréait encore aux histoires anciennes, et
-singulièrement à Plutarque. M. Amyot, le grand aumônier et le précepteur
-de ses beaux-frères Charles IX et Henri III, lui avait donné lui-même au
-Louvre un exemplaire de sa traduction, à laquelle elle trouvait une
-saveur incomparable. Elle disait que ces grands païens étaient des
-modèles de vertu, et que, pour l'honneur de la vraie religion, on était
-tenu de vivre mieux et de mourir aussi bien qu'eux.
-
-L'_Imitation de Jésus-Christ_, ce livre qu'un ange semble avoir écrit
-pour l'homme sous la dictée d'un Dieu, était le baume de sa captivité.
-Elle y avait recours dans les désespoirs où ses relations avec les
-agents d'Élisabeth jetaient son orgueil. Nulle lecture ne versait autant
-d'huile sur son âme. Mais quelquefois, quand cette âme énergique était
-trop ulcérée, trop meurtrie sous l'outrage, quand elle ruisselait de
-sang et de larmes, elle redisait à haute voix les Psaumes, ces hymnes
-d'un roi qui soupire, qui gémit, et qui, par éclairs, au plus fort de
-ses douleurs, crie vers Jéhovah contre ses ennemis:
-
- Seigneur, écoutez ma prière, et que ma plainte monte jusqu'à vous.
-
- La nuit j'ai veillé solitaire comme le passereau sur son toit.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Mes jours ont décliné comme l'ombre, et j'ai séché comme l'herbe du
- faneur.
-
- La langue de l'impie et du fourbe s'est déchaînée contre moi.
-
- La perfidie est sur les lèvres de mes agresseurs; ils ont rugi contre
- moi, ils m'ont fait une guerre d'iniquité.
-
- Que le méchant règne sur mon ennemi! que Satan se dresse à sa droite!
-
- Que son nom s'oublie en une seule génération!
-
- Que les forfaits de ses pères revivent dans la mémoire du Seigneur, et
- que le péché de sa mère demeure ineffaçable!
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-On surprend ici au vif le secret des prédilections de Marie pour les
-Psaumes.
-
-Un autre livre qu'elle ouvrait chaque jour, c'est un livre d'heures aux
-feuillets de vélin, décoré de miniatures, et dont les prières latines et
-françaises sont tracées à la main. Les pages sont encadrées
-d'arabesques, et les marges sont ornées de vers composés par Marie
-Stuart dans ses prisons. Ces vers sont péniblement travaillés; le sens
-en est obscur, la forme tendue, et ils n'approchent pas de la prose de
-cette princesse à la même époque:
-
-Voici les meilleurs du recueil:
-
- Comme autrefois la renommée
- Ne vole plus par l'univers;
- Isy borne son cours divers
- La chose d'elle plus aimée.
-
-MARIE, R.
-
-Ce beau manuscrit est ainsi désigné par l'inventaire des effets de Marie
-Stuart, trouvé dans les papiers de M. de Châteauneuf:
-
-«Heures en parchemin... couverts en velloux avec coings, platines au
-mylieu et fermoirs d'or garnis de pierreries.»
-
-Ce précieux livre demeura en Angleterre jusqu'en 1615. Il était en vente
-à Paris au commencement de la Révolution française. Un gentilhomme russe
-l'acheta, et en fit présent à la bibliothèque impériale de
-Saint-Pétersbourg, où, bien que dépouillé de sa reliure primitive et de
-ses riches ornements, il excite encore l'admiration de tous les
-étrangers.
-
-Marie Stuart le conserva depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort.
-Elle a mis elle-même une date qui prouve cette longue possession:
-
- _Ce livre est à moy._ MARIE, 1554.
-
-La reine vivait ainsi, priant, ourdissant des intrigues politiques,
-prodiguant des avances menteuses à son ennemie triomphante; usant le
-temps à lire, à écrire des vers, à prononcer des sermons, à causer, à
-médire, à regretter, à espérer. Mais le temps était long, et, quand
-toutes ces choses étaient faites, Marie ne savait plus que faire. La
-princesse éblouissante de Fontainebleau et de Saint-Germain, la reine
-adorée du Louvre et d'Holyrood respirait à l'étroit. Elle se sentait
-mourir à Sheffield, dans la cellule et dans les habitudes d'une
-religieuse; réduite par moments à deux chambres, séparée de ses
-principaux officiers, en communication seulement avec quelques-unes de
-ses femmes et ses plus indispensables serviteurs; ne se promenant plus à
-pied, ne montant plus à cheval, malade, brisée d'âme et de corps,
-abandonnée à tous les pressentiments, à toutes les craintes, en proie à
-l'ennui, ce vautour des prisons, qui étouffe lorsqu'il ne déchire pas.
-Marie fut, à plusieurs reprises, bien près de succomber: son courage
-toujours armé la sauva. L'affection de sa petite cour de trente
-personnes à Bolton, de seize à Sheffield, les soins de ses dames,
-l'industrie de ses domestiques lui venaient en aide. Bastien surtout,
-qu'elle avait toujours protégé, le même qu'elle maria en son château
-d'Édimbourg, et pour les noces duquel elle donna un bal la nuit où
-Darnley fut assassiné; Bastien, dévoué à sa maîtresse, d'une imagination
-inventive, accourait au moindre signe. Il lui persuadait de tenter un
-mets nouveau dont il lui enseignait la recette; il lui composait des
-ouvrages de soie et de tapisserie que la reine se décidait à remplir, et
-la distraction qu'elle en éprouvait la soulageait un peu. Elle, la fière
-Marie, elle composait lentement de délicieux travaux d'aiguille, pour
-qui!... pour celle qui la retenait prisonnière, pour celle qu'elle
-haïssait avec d'autant plus de rage qu'elle contraignait ses mains et
-ses lèvres à la flatter.
-
-Aussi quel besoin d'émotions douces, d'objets inoffensifs, de créatures
-aimantes pour reposer ses yeux et ses pensées! Elle cédait à mille élans
-de tendresse, à mille instincts de bienveillance. Elle s'entourait de
-parfums et de chants. Elle multipliait la vie autour d'elle, et les
-fleurs, et les oiseaux, et les chiens, images charmantes de tout ce qui
-lui manquait, le luxe, la liberté, le mouvement et l'amour.
-
-Il faut l'entendre elle-même.
-
- MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON.
-
- De Sheffield, 8 novembre 1571.
-
- «... J'avoys baillé un ordre à mon tailleur de me faire tenir quelques
- besoignes. Je vous prie, soubz cette couleur, essayer d'envoyer vers
- moy, ou à tout le moins quelque chose par les voituriers, et n'oublier
- le ruban. Je désireroy bien avoir de l'eau de canelle.
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON.
-
- Septembre 1573.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- «Expédiés moy le mithridat (le contre-poison, l'antidote), dont je
- vous ay escript, le meilleur et le plus seurement que faire se pourra,
- et le reste des besoignes que doit le sieur Vassal m'achepter,
- spécialement la soie blanche, pour ce que j'en ai plus de haste; quant
- à la verte, j'en ay reconnu assés.
-
- «Vostre bien obligée et bonne amie,
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON.
-
- Du château de Sheffield, 20 février 1574.
-
- «Il fault que je vous donne la peyne de m'envoyer, le plustost que
- pourrés, huict aulnes de satin incarnat, de la coulleur de
- l'eschantillon de soye que vous recevrés, le mieux choisi que
- trouverés dans Londres. Je le voudrois avoir dans quinze jours, et une
- livre de plus deslié et double fil d'argent que ferés tramer; et, en
- bref, je vous rendray compte de l'ouvrage en quoy je le pense
- employer.
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON.
-
- De Sheffield, le 10 mars 1574.
-
- «J'avois demandé des confitures pour ce caresme, qui me feroient bon
- besoin, l'ayant commencé avec la douleur de mon costé bien aspre, qui
- ne m'estoit venue depuis Bourkston (Buxton); mais si vous m'en
- envoyés, je désirerois bien que ce feust par une main asseurée.
-
- «Je ne vous diray aultre chose, sinon que tout mon exercisse est à
- lire et à travailler en ma chambre; et pour ce, je vous demande,
- puisque je n'ay aultre exercisse, de m'envoyer le plustost que
- pourrés, quatre onces, plus ou moins, de la mesme soye incarnatte que
- m'envoyattes il y a quelque temps, pareille au patron que je vous
- renvoye; le mieux est d'en faire prendre au mesme marchand qui vous
- fournit l'aultre. L'argent est trop gros; je vous prie m'en faire
- choisir de plus deslié, comme le patron est, et me l'envoyer avecque
- huict aulnes de taffetas incarnat de doubleure; si je ne l'ay
- bientost, je chomeray, de quoy je serois marrie, car ce n'est pour moy
- que je travaille.»
-
-
- MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON.
-
- De Sheffield, 9 juin 1574.
-
- «Je vous charge présenter de ma part à la royne un essay de mon
- ouvrage, que recevrés par le Karieur, dans une cassette scellée de mon
- cachet; que vous la supplierés d'accepter en bonne part, comme
- tesmoignage de l'honneur que je luy porte et désir que j'ay de
- m'employer en chose qui lui peust plaire. Vous excuserés les faultes,
- et en prendrés une partie pour vous, qui n'estes bon choisisseur de
- fil d'argent; et, pour amande de vostre part, tâcherés d'entendre en
- quoy je pourray travailler qui luy puisse estre plus agréable; et,
- m'en advertissant, je fairay mieux à l'advenir.»
-
-
- MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH.
-
- De Sheffield, 9 juillet 1574.
-
- «Madame ma bonne sœur, puisque vous avés fait si bonne démonstration à
- M. de La Mothe, ambassadeur du roy, monsieur mon bon frère, d'avoir
- pour agréable la hardiesse que j'ay prise de vous faire présenter par
- luy ce petit essay de mon ouvrage, je ne me suis peu tenir de vous
- tesmoigner, par ce mot, combien je m'estimeray heureuse me mettre en
- debvoir, par tous moyens, de recouvrer quelque part en vostre bonne
- grace, à quoy j'eusse bien désiré qu'il vous eust pleu m'ayder par
- quelque signification de ce que vous trouverés en quoy je vous puisse
- obéir; ce sera quand il vous plaira que je vous fairay preuve de
- l'honneur et amytié que je vous porte. Je suis bien ayse que vous ayez
- accepté les confitures que ledit sieur de La Mothe vous a présantées,
- desquelles j'écris presentement à mon chancelier Du Verger de
- m'envoyer meilleure provision, et vous me fairés faveur de vous en
- servir. Et pleust à Dieu qu'en meilleure chose vous me voulussiés
- employer privément comme vostre; j'aurois telle promptitude pour vous
- complaire, qu'en bref vous auriés meilleure oppinion de moy. Cependant
- j'attandray en bonne dévotion quelques favorables nouvelles de vous,
- puisque je les requiers de si longue main. Et, pour ne vous
- importuner, je remettray le surplus à M. de La Mothe, m'asseurant que
- vous ne luy donnerés moins de crédit qu'à moi mesme; et, vous ayant
- baisé les mains, je prierai Dieu qu'il vous donne, Madame ma bonne
- sœur, en santé, longue et heureuse vie.
-
- «Vostre bien affectionnée sœur et cousine,
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- Sheffield, 9 juillet 1574.
-
- «Monsieur de Glasco, pour le present je ne vous diray sinon que, Dieu
- merssy, je me porte mieulx que d'avant mes bayns, durant lesquels je
- vous escrivis. Au reste, je vous prie me faire recouvrer des
- tourtelles et de ces poules de Barbarie, pour voir si je pourray les
- faire eslever en ce pays (comme vostre frère m'a dit que vous en aviez
- faict nourrir en cage, et des perdrix rouges chez vous), et despescher
- quelqu'un jusqu'à Londres pour les apporter, qui m'enverra
- l'instruction. Je prendrois plaisir de les nourrir en casge, comme je
- fays de tous les petits oiseaux que je puis trouver. Ce sont des
- passe-temps de prisonnière, et mesmes pour ce qu'il n'y en a pas en ce
- pays. Je vous ay escrit il n'y a pas longtemps; je vous prye, tenez la
- main que mon intention soit suivie, et je prieray Dieu vous avoir en
- sa garde.
-
- «Vostre bien bonne mestresse et amie,
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- Sheffield, 18 juillet 1574.
-
- «Si vous avez congé de m'envoyer quelqu'un avecques mes comptes,
- envoyez Jean de Compiegne, et qu'il m'apporte des patrons d'habits et
- eschantillons de draps d'or, d'argent et soye, les plus jolis et rares
- que l'on porte à la cour, pour là-dessus entendre ma volonté. Faytes
- moy faire à Poissy une couple de coiffes à couronne d'or et d'argent,
- telles qu'ils m'en ont aultrefoys faictes; et que Breton se souvienne
- de sa promesse, qu'il me fasse recouvrer d'Italie des plus nouvelles
- façons des coiffures et voiles et rubans avecques or et argent, et je
- l'en feray rembourser.
-
- «Souvenez-vous des oiseaux dont je vous ay escrit dernièrement, et
- communiquez la présente à Messieurs mes oncles, et leur priez de me
- fayre part de quelques unes des nouveautés qui leur viendront, comme
- ils font à mes cousines; car bien que je n'en porte, elles seront
- employées en meilleur lieu. Et pour fin, je requiers Dieu qu'il vous
- donne, Monsieur de Glascou, bonne et longue vie.
-
- «Vostre bien bonne amye et mestresse,
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A MONSIEUR L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- De Sheffield, 1574.
-
- «... Si M. le cardinal de Guise, mon oncle, est allé à Lyon, je
- m'asseure qu'il m'enverra une couple de beaux petits chiens, et vous
- m'en ascheterez autant; car, hors de lisre et de besoigner, je n'ay
- plésir qu'à toutes les petites bêtes que je puis avoir. Il me les
- fauldroit envoyer en des paniers, bien chaudement.
-
- «Vostre bien bonne mestresse et meilleure amye,
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- Sheffield.
-
- «Monsieur de Glascou, je suis satisfayte de ma montre, qui me playt
- tant pour ces jolies devises, qu'il fault que je vous en remercie.
- N'oubliés pas mes armoyries et devises dont mon segretaire Nau vous a
- escrit, et davantage celles de feu M. mon grand-père et Mme ma
- grand'mère. Au reste, j'ayme bien mes petits chiens.»
-
-
- MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- Sheffield, 1574.
-
- «Monsieur de Glascou, Serves de Condé, un ancien et bon serviteur,
- s'est plaint à moy d'avoir esté oublié sur mon estat, ces années
- passées. J'entends que luy et sa femme y soient remis au premier.
- Cependant, je lui ay signé un mandement de quoy je vous prie le faire
- payer.
-
- «Vostre bien bonne amye et mestresse,
-
- «MARIE, R.»
-
-
- A MONSIEUR L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- De Sheffield, 4 août 1574.
-
- «... Quant à l'opinion de M. le cardinal, mon oncle, de mettre mon
- argent en un coffre, je le trouve bon et l'en supplie humblement. Je
- le supplie me tenir en sa bonne grace et me faire au long entendre sa
- volonté, ou par son chiffre ou par le vostre. Advisez bien que
- personne, que vous et lui, ne sçache rien de ce que je vous escris,
- car un mot esventé par mesgarde m'emporteroit de la vie, quand ce ne
- seroit que pour la peur de mes intelligences.»
-
-Du milieu de ces manéges diplomatiques, de ces soins touchants, de ces
-affections délicates auxquelles elle se retenait pour ne pas tomber dans
-l'abîme dont elle sentait le vertige, Marie Stuart, d'intervalle en
-intervalle, poussait un cri de détresse. Elle faisait appel à sa
-famille, au cardinal de Lorraine, son oncle, au roi de France, au pape,
-à Catherine de Médicis, à Élisabeth elle-même.
-
-Écoutons-la du fond de son donjon:
-
- A MONSIEUR LE CARDINAL DE LORRAINE.
-
- Sheffield, 4 août 1574.
-
- «... M. de La Mothe me conseille vous supplier que mon cousin de
- Guise, Mme ma grand'mère et vous, écriviez quelques lettres honnestes
- à Leicester, le remerciant de sa courtoisie vers moy, comme si luy
- faisoyt beaucoup pour moy, et par mesme moyen lui envoyer quelque
- présent, que cela me feroyt grand bien. Il prend plaisir à des
- meubles. Si lui envoyiez quelque coupe de christal en vostre nom et me
- la faire payer, ou quelque beau tapis de Turquie, ou semblables choses
- que trouverez le mieux à propos, il me sauveroyt peut-estre cet hyver,
- et lui feroit de honte mieux faire, ou estre soupsonné de sa
- maystresse, et tout m'ayderoit.»
-
-
- MARIE STUART A MONSIEUR L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- Sheffield, août 1574.
-
- «... Si mon oncle, monsieur le cardinal, me voulloit adresser quelque
- chose de joly ou bien des brasselets, ou un myroir, je le donneroys à
- la royne. Car on m'a advertye qu'il fault que je lui face des
- présents. Si vous trouvez quelque chose de nouveau, faites le moy
- achepter, et demandés pasport pour m'estre apporté, et peult-estre
- que, pour l'avoyr, la dicte royne sera contente de me le laisser
- venir. Il fauldroit m'escrire en lettres ouvertes que l'avez
- recouvert, pour, s'il me plaisoit, servir d'un token (cadeau) à la
- royne; mais que ne voullés qu'il soyt délivré qu'à moy, pour voir si
- je le trouveroys agréable. Et si mon oncle devisoit quelque devise
- entre elle et moy, ces petites folies là la fairoient plustost couller
- le temps avec moy, que nulle autre chose.»
-
-
- MARIE STUART AU CARDINAL DE LORRAINE.
-
- 8 novembre 1574.
-
- «... Mon bon oncle, si vous sçaviez les afflictions, alarmes et peurs
- que j'ay tous les jours, vous auriés pityé de moi, quoique je ne
- serois vostre chère fille et niepce.
-
- «... S'il plaît à Dieu me délivrer par vostre moyen et de mes parens,
- vous et eux en aurez plus de force et de support pour nostre maison.
- Mon bon oncle, si je voys qu'avés soing de moy, je porteray tout
- paciemment, et metteray poine de me préserver, pour vous obéir le
- reste de ma vie.»
-
-
- MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- 11 novembre 1574.
-
- «Depuis mon chifre écrit, le frère de Du Verger a eu pasport de me
- venir porter quelques confitures que j'avoys mandées, dont monsieur de
- La Mothe a, de ma part, présenté la moytié à cette royne, qui m'avoyt
- par luy prié en faire venir; et bien qu'il en eut pris l'essay,
- quelques uns lui ont voullu mettre en teste que c'estoit pour
- l'empoysonner; ce que oyant l'ambassadeur, il a supplié la royne, qui
- les avoyt receues, qu'elle n'en goutast. Mais elle respondit que
- puisqu'il en avoyt fait l'essay, elle ne s'en défieroyt poinct, et en
- a tasté et trouvé bonne.»
-
-
- MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON.
-
- Du château de Sheffield, 13 décembre 1574.
-
- «... Monsieur de La Mothe-Fénelon, l'asseurance que me donnés que la
- royne, ma bonne sœur, recevra en bonne part les petits ouvrages que je
- puis faire de ma main, m'a fait travailler vollontiers à faire cet
- ascoutrement de reseuil (réseau) que je vous prie lui présenter,
- avecque ce mot de lettre que vous fermerez l'ayant leue, lui
- ramentevant tousjours le désir que j'ay de pouvoir faire chose qui lui
- soit agréable. Et le jour qu'elle me fera cette faveur de le porter,
- je vous prie lui baiser très humblement les mains pour moi: de quoy je
- vous seray obligée.»
-
-
- MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- Sheffield, 9 janvier 1575.
-
- «... Je vous prye, faytes moy faire ung beau miroir d'or, pour pendre
- à la ceinture, avec une cheine à le pendre; et qu'il soit sur le
- miroir le chiffre de ceste royne, et le myen, et quelque devise à
- propos, que le cardinal mon oncle devisera. Il y a de mes amis en ce
- pays qui demandent de mes peintures. Je vous prye m'en faire faire
- quatre enchassez en or, et me les envoyez secretement, et le plus tost
- que pourrez.»
-
-
- MARIE STUART A HENRI III, ROI DE FRANCE.
-
- De Sheffield, 12 juin 1575.
-
- «... Je vous beseray humblement les meins du bien qu'il vous a pleu
- fayre à l'evesque de Rosse en faveur des servisses qu'il m'a faicts.
- Ce sont les effects de l'amitié d'un très bon frère et allié, et qui
- me font esperer que ceste si ensienne allience d'entre nos
- prédecesseurs sera encores entre nous deux renouvellée et plus
- estroictement confirmée.
-
- «Vostre plus humble sœur à vous obéir,
-
- «MARIE, R.»
-
-
- MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW.
-
- Sheffield, 9 mai 1578.
-
- «... Ayez souvent audience de la royne mère (Catherine de Médicis), et
- mectez peine de l'informer, au mieux que vous pourrez, du respect et
- obéissance que je lui veux porter, afin de la rendre plus facile à
- l'advancement et expédition de ce qui lui sera communiqué par
- messieurs mes parens.»
-
-
- MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH.
-
- 5 septembre 1579.
-
- «Madame ma bonne sœur, je vous ai escript par diverses foys, depuis le
- voyage que mon secretaire a fait en Écosse; mais n'ayant eu aucune
- responce, craignant que toutes mes lettres ne vous ayent esté
- présentées, je n'ay voulu faillir de m'en descharger près de vous, et
- vous ramantevoir l'estat misérable de la mère et de l'enfant, vos plus
- proches parens, affin qu'il vous plaise, selon vostre acoustumé bon
- naturel, leur subvenir en une nécessité si urgente.»
-
- «... Vous protestant, sur ma foy et conscience, que je désire autant
- que vivre d'acquérir et mériter vostre bonne amytié par tous les
- debvoirs que je pourray vous rendre comme vostre humble sœur puisnée,
- qui en ceste volonté vous bayse les meins.»
-
-Marie Stuart était profondément occupée de son fils; son fils
-l'inquiétait sans cesse. Elle souhaitait de l'arracher au
-protestantisme, à Élisabeth, et de le donner, selon le vent de la
-politique, soit à la France, soit à l'Espagne, mais toujours au
-catholicisme, afin de le reconquérir, et de faire de leurs deux causes
-une seule cause, de leurs deux faiblesses une force. Elle s'était
-attachée à ce dessein obstinément; et si les ministres anglais
-s'avisaient de l'en soupçonner, elle le niait avec une imperturbable
-assurance. Sa politique sur ce point était superstitieuse, et la pauvre
-reine y mêlait des pratiques secrètes de dévotion. Après s'être adressée
-à tous les princes, à tous les diplomates, à tous les partisans des
-royautés papistes, à tous ses parents de Lorraine et de Guise, elle
-invoqua la Vierge, et elle eut recours à une neuvaine.
-
-Elle écrivit à M. de Glasgow, son ambassadeur en France:
-
- De Sheffield, 18 mars 1580.
-
- «Acquittez moi d'un vœu que j'ai autrefoys fait pour mon filz; c'est à
- sçavoir d'envoyer sa pesanteur de cire vierge, lorsqu'il nacquit, à
- Notre-Dame de Clery, et y faire faire une neufvaine. Outre laquelle je
- désire que vous faciez chanter une messe en la dicte église, par
- chascun jour, un an durant, et distribuer là, par chascun jour, treize
- trezains à treize pauvres, les premiers qui se présenteront de jour à
- aultre.»
-
-Les passions cependant et les intérêts contraires suivaient leur cours.
-
-Leicester, à l'exemple de la reine sa maîtresse, recevait les présents
-de Marie, lui renvoyait des compliments, des hommages de galanterie, et
-ne cessait de conseiller à Élisabeth de la faire mourir _à huis clos_.
-Ses collègues appuyaient ce conseil barbare. Élisabeth ne le repoussait
-pas, elle l'ajournait. Sa résolution était prise.
-
-Elle préluda contre Marie à l'attentat suprême par mille attentats.
-Elle, qui avait le culte de la royauté, sa haine envers la femme lui fit
-oublier les égards que ses sujets mêmes devaient à une tête qui avait
-porté deux couronnes, et qui avait légitimement droit à une troisième.
-Les sévérités, les rudesses étaient recommandées aux gardiens de Marie.
-Ceux qui tempéraient de quelques adoucissements ces ordres sauvages, des
-grands seigneurs comme lord Scrope et lord Shrewsbury, étaient vivement
-réprimandés de leur politesse. Leur commisération, leur respect étaient
-des délits aux yeux d'Élisabeth, presque des trahisons. Il fallait être
-le tourmenteur de la reine d'Écosse pour plaire à la reine d'Angleterre.
-
-Malgré les tolérances qu'amène l'intimité, Marie eut beaucoup à souffrir
-de la tyrannie imposée à ses geôliers grands et petits. Toute
-complaisance pour elle était punie; toute méfiance, toute dureté, toute
-aggravation contre elle étaient récompensées à Greenwich.
-
-Les châteaux qu'elle habita successivement, surtout Tutbury, furent si
-malsains, elle fut si exposée dans ces tristes séjours au froid, à la
-fumée, au vent, à l'humidité, sans parler de l'ennui qui empoisonnerait
-les plus charmantes résidences, qu'elle y contracta des infirmités
-précoces. Les ordonnances des médecins, les soins de ses serviteurs, les
-bains répétés de Buxton, furent impuissants à la guérir.
-
-La parcimonie dans les dépenses de sa table et dans tout ce que payait
-Élisabeth était honteuse. La pauvre Marie était détournée du dégoût que
-lui inspirait cette avarice haineuse qui s'étendait à tout, par les
-inquiétudes, les soucis de sa propre sûreté. Toujours en peur d'être
-empoisonnée, ses maîtres d'hôtel, les Beatoun et Melvil, étaient des
-amis qui veillaient plus à sa vie qu'à sa maison. Et ce n'étaient pas
-des craintes chimériques. Plus d'une fois ce lâche crime, nous l'avons
-dit, avait été conseillé par Leicester. Ce ne fut pas le désir qui
-manqua à Élisabeth; ce fut l'audace. Elle redoutait les cours de
-l'Europe. Elle espérait une occasion où elle pût à la fois désaltérer
-son envie féroce et ne pas perdre sa réputation, ne pas compromettre son
-honneur. Bien différente de sa rivale, elle était prudente jusque dans
-l'assassinat, et elle songeait à préserver judaïquement son odieuse robe
-virginale de toute tache de sang.
-
-Les meubles de Marie, de celle dont les maisons s'étaient appelées le
-Louvre et Holyrood, étaient aussi simples que les mets fournis à la
-reine d'Écosse. L'âme et la main d'Élisabeth se montraient partout. De
-loin, elle épouvantait la courtoisie des hôtes de Marie, et lord
-Shrewsbury, tout grand maréchal d'Angleterre qu'il était, sentait et
-laissait sentir qu'il était enveloppé des regards de sa souveraine. Le
-seul luxe de Marie lui était personnel. Ses appartements ne brillaient
-que des débris de ses fortunes. Ses robes et ses manteaux de velours et
-de satin, ses basquines à l'espagnole, de taffetas ou de crêpe, semées
-de jais; ses tapisseries héroïques, représentant, en six actes, la
-Journée de Ravennes; ses tapisseries mythologiques, reproduisant
-Méléagre et Hercule; ses tapis de Turquie, ses dais de toute couleur;
-les dentelles et les franges d'or de son lit, ses voiles brodés, ses
-camisoles de soie; sa bassinoire d'argent; les deux bassins d'argent où
-elle se lavait; ses croix d'or, ses bracelets, ses chaînes de perles,
-ses colliers d'ambre mêlés de rubis et de diamants; son miroir ovale
-garni d'or et de pierreries, sa petite ourse et sa petite vache d'or
-émaillé; ses écritoires, ses flacons et ses salières d'argent; sa lampe
-de nuit en forme de sirène, chef-d'œuvre d'orfévrerie; ses luths
-d'ivoire et d'ébène, ses horloges diverses, ses coupes et ses bougeoirs
-de vermeil; ses petits arbres d'or, dans les branches desquels se
-cachaient une femme et deux perroquets; les portraits d'elle, de son
-père, de sa mère, de son fils, de Charles IX, de Henri III, de la reine
-de Navarre, du cardinal de Lorraine, du duc François de Guise, son
-glorieux et bien-aimé oncle, de son cousin Henri de Guise: toutes ces
-choses venaient d'elle, de sa grandeur passée. Élisabeth n'y avait
-ajouté que des ustensiles communs et des meubles vulgaires. Il fallut à
-Marie Stuart une longue et pénible négociation pour obtenir un lit de
-plumes qui était recommandé par les médecins. Triste et lamentable
-contraste, où éclataient la majesté déchue de Marie et les vengeances
-d'Élisabeth!
-
-L'une des épreuves les plus cruelles de Marie Stuart, ce fut
-l'espionnage organisé contre elle, la corruption s'insinuant jusqu'à son
-oratoire, pénétrant jusqu'aux secrétaires de l'ambassade de France; et
-par suite, ses chiffres vendus, ses lettres ouvertes, ses confidences
-livrées, le trafic affreux de ses secrets, de sa correspondance, de sa
-liberté, de son trône et de sa vie.
-
-Quand on ne pouvait gagner ses serviteurs (presque tous furent fidèles),
-on en réduisait le nombre, sans s'inquiéter de blesser soit les
-habitudes, soit les nécessités, soit les affections de la captive, ces
-humbles affections de l'intimité, si chères à Marie Stuart aux jours de
-son infortune, alors qu'elle se serrait sur la pierre de l'âtre, plus
-près du cœur de ses pénates français et écossais qui lui continuaient en
-exil, en prison, sous les verrous anglais, une patrie domestique, une
-religion du foyer.
-
-Le goût de Marie Stuart était connu pour la promenade à pied et surtout
-pour les courses à cheval. Il arriva souvent que l'on restreignit ou
-même que l'on supprima tout exercice de la prisonnière, au grand
-détriment de sa santé et de son plaisir. Elle qui était née pour
-commander de si haut, elle était forcée alors de se soumettre, et elle
-obéissait en frémissant.
-
-On lui refusa plus d'une fois la douceur de recevoir les officiers et
-les intendants de ses biens en France, qui avaient à lui rendre compte
-de son douaire ou qui lui apportaient des nouvelles de sa famille. S'ils
-étaient admis en sa présence, c'était devant des témoins qui écoutaient
-les paroles et qui scrutaient jusqu'aux regards.
-
-La reine d'Écosse avait toujours été catholique. Les adversités avaient
-redoublé en elle le zèle religieux. Le catholicisme était pour elle un
-intérêt, puisque, détrônée avec lui dans la Grande-Bretagne, avec lui
-elle devait se relever de la poussière. Le catholicisme était surtout
-pour elle un sentiment très-profond, très-ardent, dont le malheur et la
-captivité entretenaient la flamme. Elle voulait et demandait un
-chapelain qui lui dît la messe, qui la confessât, qui la consolât, et
-qui fût le pontife de son culte, le prêtre de toute sa maison. Ce désir
-si naturel, ce droit si juste, étaient toujours éludés, et l'on
-opprimait la pauvre reine avec une dérision sauvage jusque dans le
-sanctuaire de sa conscience.
-
-On alla plus loin:
-
-Marie Stuart s'était plainte à Élisabeth qu'on eût donné pour précepteur
-à son fils celui qu'elle appelait «l'athée Buchanan,» et elle priait
-vivement la reine d'Angleterre que l'on choisît un autre maître pour le
-jeune prince. Que fit Élisabeth? Elle répondit indirectement que cela
-concernait les Écossais, qu'elle ne pouvait se mêler de ce détail
-intérieur; et en même temps elle eut soin de faire porter à Marie
-Stuart, par Bateman, le pamphlet sanglant dans lequel le fanatique
-docteur traitait Marie d'adultère, de prostituée, d'empoisonneuse.
-
-Marie sentit le double coup de la main de Buchanan et de la main
-d'Élisabeth. Elle but jusqu'à la lie cette insulte après toutes les
-autres, et elle dut se résigner à ce que le diffamateur de la mère
-répétât sans cesse à l'oreille de l'enfant ce qu'il avait proclamé sur
-les toits à la face de l'Écosse, de l'Angleterre et du monde.
-
-La mesure des persécutions était comblée depuis longtemps. Cependant,
-Marie espérait encore. Elle était parvenue à nouer une correspondance
-avec son fils, et des diplomates dévoués cherchaient laborieusement à
-réunir, par un traité d'association, le droit réciproque du roi et de sa
-mère à la couronne. Les seigneurs du parti de Morton, qui avaient si
-énergiquement combattu Marie Stuart, et la reine d'Angleterre, qui
-n'entendait pas lâcher sa proie, étaient naturellement les adversaires
-d'un arrangement amphibie qui aurait rendu à leur ennemie la liberté et
-une moitié du sceptre. Néanmoins, malgré tous les obstacles qu'elle
-prévoyait, Marie se fiait à ses négociations avec l'étranger, et elle
-pensait rétablir ses affaires, soit par l'influence du duc de Guise sur
-les favoris de Jacques, soit par les secours de la France, de Rome et de
-l'Espagne. Dans ces illusions, elle contenait ses murmures. Mais lorsque
-triompha la faction anglaise, dont les chefs, les comtes de Marr et de
-Glencairn, lord Lindsey, le tuteur de Glamis, lord Boyd, lord Ruthven,
-depuis peu comte de Gowrie, s'emparèrent, le 22 août 1582, de la
-personne de Jacques VI, et l'emmenèrent à Stirling, alors déçue dans
-tous ses projets, renonçant à son hypocrisie épistolaire avec Élisabeth,
-Marie Stuart éclata dans la plus éloquente lettre qu'elle ait jamais
-écrite, et que nous serons heureux de rappeler ici.
-
-Le roi d'Écosse avait été pris au piége dans le château de Ruthven. Il y
-fut invité, et s'y arrêta à son retour de la forêt d'Atholl, où il
-s'était livré à sa passion pour la chasse. Jacques descendit de cheval
-avec une insouciante bonhomie dans la cour du château de Ruthven. Il y
-fut reçu par le comte de Gowrie avec toutes les marques d'une
-respectueuse reconnaissance. Le roi monta joyeusement l'escalier. Mais à
-peine sous le vestibule, il s'aperçut qu'il était séparé de sa suite et
-entouré de lords suspects. Il dissimula de son mieux, et le soir il
-feignit d'organiser pour le lendemain une belle partie de chasse, à
-l'aide de laquelle il comptait s'évader et gagner Holyrood. S'étant levé
-de bon matin, il se rendit, afin de dérouter les soupçons, dans la
-grande salle du château. Il y donna ses ordres pour la journée, puis il
-voulut quitter l'appartement. Mais au moment où il allait sortir, il vit
-entrer tous les seigneurs qu'il redoutait. Ils lui présentèrent une
-pétition violente, où ils énuméraient les griefs de l'Écosse et les
-leurs. Ils accusaient le gouvernement de Jacques d'être abandonné à
-d'indignes favoris qui s'entendaient avec le roi d'Espagne, le pape, les
-jésuites, et qui se jouaient du saint Évangile de Dieu, des priviléges
-de la noblesse, des lois et des libertés du royaume. Jacques,
-embarrassé, balbutia quelques promesses inintelligibles, et s'avança
-vers la porte. Le tuteur de Glamis y était. Il se mit en travers, croisa
-les bras sur sa poitrine, et barra audacieusement le chemin à son
-maître. Jacques retourna se rasseoir, et son dépit fut si vif, qu'il
-pleura. «Laissez-le pleurer, dit rudement Glamis en relevant sa
-moustache; larmes d'enfant valent mieux que larmes d'hommes ayant de la
-barbe.» Le roi se sentit plus que prisonnier, il se sentit insulté. Il
-pardonna l'attentat, mais il ne pardonna pas l'offense.
-
-Marie Stuart fut pénétrée d'indignation. Son fils devenait le captif du
-parti anglais comme elle était elle-même la prisonnière d'Élisabeth. Cet
-outrage lui renouvela ses propres outrages, partis des mêmes mains, des
-mêmes bouches, et communiqua cette fois à son accent plus de franchise,
-de profondeur et de sonorité.
-
-«Madame, écrit-elle à Élisabeth, j'aurai recours au Christ, notre juge,
-pour mon pauvre enfant et pour moi-même. Au nom du Sauveur donc et
-devant lui, séant entre vous et moi, je vous dénonce cette dernière
-conspiration comme une trahison contre la vie de mon fils.»
-
-Puis, faisant un retour sur sa captivité, Marie énumère tous ses griefs,
-toutes ses misères, toutes ses avanies. Elle demande des soulagements,
-un prêtre pour la consoler, deux femmes de chambre de plus pour la
-soigner. Elle implore la liberté, un lieu de repos hors de l'Angleterre.
-
-Elle se calme à la fin, cesse de menacer et supplie. «Vous peut-ce être
-jamais honneur ni bien, que mon enfant et moi soyons si longtemps
-séparés et nous d'avec vous, nous qui vous touchons de si près en cœur
-et en sang?
-
-«Reprenés, ajoute-t-elle, ces anciennes arrhes (erres, errements) de
-vostre bon naturel; obligez les vostres à vous mesmes; donnés moy ce
-contentement avant que de mourir, que voyant toutes choses bien remises
-entre nous, mon ame, délivrée de ce corps, ne soyt contrainte d'espandre
-ses gémissements vers Dieu, pour le tort que vous aurez souffert nous
-estre faict icy bas; ains, au contraire, en paix et concorde avec vous,
-départant hors de ceste captivité s'achemine vers luy, que je prye vous
-bien inspirer sur mes très justes et plus que raisonnables complainctes
-et doléances.
-
- «Vostre très désolée plus proche cousine et affectionnée sœur,
-
- «MARIE, R.»
-
-Cette lettre vint s'émousser sur le cœur inflexible d'Élisabeth. Les
-persécutions ne cessèrent pas, et la reine d'Angleterre, après des
-alternatives diverses, s'empara de loin de l'esprit de Jacques VI par
-les seigneurs écossais, qu'elle pensionnait. Elle acheva de désespérer
-ainsi Marie Stuart, qui craignit de plus en plus que son fils ne fût
-perdu à toujours pour elle et pour le catholicisme.
-
-Marie, cependant, feignait avec Élisabeth. Elle continuait de la flatter
-des lèvres, lorsqu'une circonstance cruelle réveilla toutes les passions
-assoupies dans le sein de la reine d'Écosse. Son emportement méprisa le
-danger. Elle oublia sa faiblesse et la toute-puissance de son ennemie.
-Elle avait eu souvent recours à l'éloquence, à la prière. Poussée à
-bout, elle se servit du sarcasme comme de son arme naturelle; elle
-l'aiguisa et le trempa dans le venin de sa haine si longtemps
-dissimulée.
-
-Elle avait été des années l'amie de la comtesse de Shrewsbury, la femme
-de son hôte de Sheffield. Soit jalousie vraie, soit désir de plaire à
-Élisabeth, la comtesse prit soudainement ombrage de l'intimité de Marie
-Stuart et de lord Shrewsbury. D'accord avec ses deux fils, Charles et
-William Cavendish, elle publia partout son déshonneur, prétendant qu'il
-y avait une liaison coupable entre le comte et la reine d'Écosse.
-
-La pauvre captive, innocente cette fois, demanda justice de sa
-calomniatrice; et comme elle trouvait qu'on était lent à la lui faire,
-elle eut une imagination diabolique: ce fut de se venger, par un coup à
-deux tranchants, d'Élisabeth et de la comtesse, alors à la cour de
-Greenwich.
-
-Voici comment et par quelle lettre:
-
- MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH.
-
- Sans date (novembre 1584).
-
- «Madame, selon ce que je vous ay promis et avés depuis désiré, je vous
- déclare, ores qu'avecques regret, que telles choses soyent ammenées en
- questions, mais très sincèrement et sans aucune passion, dont je
- prends mon Dieu à tesmoing, que la comtesse de Shrewsbury m'a dit de
- vous ce qui suit au plus près de ces termes. A la plupart de quoy je
- proteste avoir respondu, la réprimandant de croire ou parler si
- lissentieusement de vous, comme chose que je ne croyois point, ny croy
- à présent, cognoissant le naturel de la comtesse et de quel esprit
- elle estoit alors poussée contre vous.
-
- «Premièrement, qu'un (le comte de Leicester) auquel elle disait que
- vous aviez faict une promesse de mariage devant une dame de vostre
- chambre, avoit couché infinies foys avecques vous... mais
- qu'indubitablement vous n'estiez pas comme les autres femmes, et pour
- ce respect c'estoit follie à tous ceulx qu'affectoient vostre mariage
- avec M. le duc d'Anjou, d'autant qu'il ne se pourroit accomplir, et
- que vous ne vouldriés jamais perdre la liberté de vous fayre fayre
- l'amour et avoir vostre plésir toujours avecques nouveaulx amoureux.
- Regrettant, ce disoit-elle, que vous ne vous contentiez de maistre
- Haton et un aultre de ce royaulme; mays que, pour l'honneur du pays,
- il lui faschoit le plus que vous aviez non-seulement engagé vostre
- réputation avecques un estrangier nommé Simier, l'alant trouver de
- nuict en la chambre d'une dame que la comtesse blasmoit fort à ceste
- occasion-là, où vous luy revelliez les segrets du royaulme, trahissant
- vos propres conseillers avec luy; que vous vous estiés desportée de la
- mesme dissolution avec le duc son maytre (le duc d'Anjou). Quant au
- dict Haton, que vous le couriez à force, faysant si publiquement
- paroistre l'amour que luy portiez, que luy mesmes estoit contrainct de
- s'en retirer, et que vous donnastes un soufflet à Killegrew pour ne
- vous avoir ramené le dict Haton, que vous aviez envoyé rappeler par
- luy, s'estant départi en chollère d'avecques vous, pour quelques
- injures que luy aviez ditte pour certains boutons d'or qu'il avoit sur
- son habit; qu'elle avoit travaillé de fayre espouser au dict Haton la
- feu comtesse de Lenox sa fille, mays que, de crainte de vous, il n'i
- osoit entendre; que mesme le comte d'Oxfort n'osoit se rappointer
- avecque sa femme, de peur de perdre la faveur qu'il esperoit recepvoir
- pour vous fayre l'amour; que vous estiez prodigue envers toutes telles
- gens et ceulx qui se mesloient de telles menées, comme à un de vostre
- chambre, Georges, auquel vous aviez donné troys cents ponds de rente,
- pour vous avoir apporté les nouvelles du retour de Haton; qu'à toutz
- autres vous estiez fort ingrate, chische, et qu'il n'y avoit que troys
- ou quatre en vostre royaulme à qui vous ayez jamays faict bien. Me
- conseillant, en riant extresmement, mettre mon fils sur les rangs pour
- vous fayre l'amour, comme chose qui me serviroyt grandement, et
- mettroyt M. le duc hors de quartier, qui me seroyt très préjudisiable
- si il y continuoit; et, lui répliquant que cela seroyt reçu pour une
- vraye mocquerie, elle me respondit que vous estiez si vayne et en si
- bonne opinion de vostre beauté, comme si vous estiez quelque déesse du
- ciel, qu'elle paryroit sur sa teste de vous le fayre croire
- facillement et entretiendroit mon fils en ceste humeur.
-
- «Que vous avyez si grand plésir en flatteries hors de toutes raysons
- que l'on vous disoit, comme de dire qu'on ne vous osoit parfois
- regarder à plain, d'aultant que vostre face luisoit comme le soleill;
- qu'elle et toustes les aultres dames de la cour estoient constreintes
- d'en user ainsi; et qu'en son dernier voyage vers vous, elle et la
- comtesse de Lenox, parlant à vous, n'osoient s'entreregarder l'une et
- l'autre de peur de s'éclater de rire des saccades qu'elles vous
- donnoient, me priant à son retour de tancer sa fille, qu'elle n'avoit
- jamays sceu persuader d'en fayre de mesme; et, quant à sa fille
- Talbot, elle s'assuroyt qu'elle ne fauldroyt jamays de vous rire au
- nez. La dicte Talbot, lorsqu'elle vous alla fayre la révérance et
- donné le serment comme l'une de vos servantes, à son retour
- immédiatement, me la contant comme une chose fayte en raillerie, me
- pria de l'accepter pareill, duquel je feiz longtemps refus; mays, à la
- fin, à force de larmes, je la laissay fayre, disant qu'elle ne
- vouldroyt pour toute chose au monde estre en vostre service près de
- vostre personne, d'autant qu'elle avoyt peur que, quand seriez en
- cholère, ne luy fissiez comme à sa cousine Skedmur à qui vous aviez
- rompeu un doibt, faysant à croire à ceulx de la court que c'estoit un
- chandellier qui estoit tombé dessubz; et qu'à une aultre, vous servant
- à table, aviez donné un grand coup de couteau sur la mayn. En un mot,
- pour ces derniers pointz et communs petits rapportz, croyez que vous
- estiez jouée et contrefaicte par elles comme en comédie, entre mes
- fammes mesmes; ce qu'appercevant, je vous jure que je deffendis à mes
- fammes de ne se plus mesler.
-
- «Davantage la comtesse m'a aultrefoys advertye que vous voulliez
- appointer Rolson, pour me fayre l'amour et essayer de me deshonorer,
- soyt en effect ou par mauvais bruit; de quoy il avoit instructions de
- vostre bouche propre: que Ruxby vint icy, il y a environ viij ans,
- pour attempter à ma vie, ayant parlé à vous mesme, qui lui aviés dict
- qu'il fist ce à quoy Walsingham lui commanderoit et dirigeroit. Quand
- la comtesse poursuivoit le mariage de son fils Charles avecque une des
- niepces de milord Paget, et que d'aultre part vous voulliez l'avoir
- par pure et absolue auctorité pour un des Knolles, pour ce qu'il
- estoit vostre parent, elle crioit fort contre vous, et disoit que
- c'estoit une vraye tyrannie, voulant à vostre fantaisie enlever toutes
- les héritières du pays, et que vous aviez indignement usé le dict
- Paget par parolles injurieuses; mays qu'enfin, la noblesse de ce
- royaulme ne le souffriroit pas, mesmement si vous vous adressiez à
- telz aultres qu'elle cognoissoit bien.
-
- «Il y a environ quatre ou cinq ans que, vous estant malade et moy
- aussy au mesme temps, elle me dict que vostre mal provenoit de la
- closture d'une fistulle que vous aviés dans une jambe, et que sans
- doubte vous mourriez bientost, s'en resjouissant sur une vayne
- imagination qu'elle a eue de longtemps par les prédictions d'un nommé
- John Lenton, et d'un vieulx livre qui prédisoit vostre mort par
- violence et la succession d'une aultre royne, qu'elle interprestoit
- estre moy, regrettant seulement que, par le dict livre, il estoit
- prédit que la royne qui vous debvoit succéder, ne régneroit que troys
- ans, et mourroit comme vous par violence, ce qui estoit représenté
- mesme en peinture dans le dict livre, auquel il y avoit un dernier
- feuillet, le contenu duquel elle ne m'a jamays voulu dire. Elle sçayt
- mesme que j'ay toujours pris cela pour une pure follie; mays elle
- faisoit si bien son compte d'estre la première auprès de moy, et
- mesmement que mon fils espouseroit sa petite fille Arabella.
-
- «Pour la fin, je vous jure encore un coup, sur ma foy et mon honneur,
- que ce que desubz est très véritable, et que, de ce qui concerne
- vostre honneur, il ne m'est jamays tombé en l'entendement de vous
- fayre tort par le réveller, et qu'il ne se sçaura jamays par moy, le
- tenant pour très faulx. Si je puys avoir cest heur de parler à vous,
- je vous diray plus particulièrement les noms, tems, lieux et aultres
- circonstances, pour vous fayre cognoistre la vérité, et de cessi et
- d'aultres choses que je réserve, quand je seray tout à faict asseurée
- de vostre amytié; laquelle, comme je désire plus que jamais, aussy, si
- je la puis ceste foys obtenir, vous n'eustes jamays parente, amye, ni
- mesme subjecte, plus fidelle et affectionnée que je vous la seray.
- Pour Dieu, asseurez-vous de celle qui vous veult et peult servir.
-
- «De mon lit, forçant mon bras malade et mes douleurs pour vous
- satisfayre et obéir.
-
- «MARIE, R.»
-
-Ces révélations sanglantes, écrites par la reine d'Écosse d'un si vif
-élan de haine féminine, subsistent dans la collection de M. le marquis
-de Salisbury. Elles sont de la main de Marie Stuart. On ne saurait donc
-nier la lettre qui les énumère avec tant de témérité et de complaisance.
-
-Plusieurs historiens doutent seulement que cette lettre ait jamais été
-envoyée.
-
-On ne peut rien affirmer; néanmoins deux motifs me portent à croire
-qu'elle parvint à Élisabeth: d'abord, l'audace naturelle de la reine
-d'Écosse, accoutumée aux extrémités, et qui ne s'arrêtait jamais au
-milieu d'une faute ou d'une passion; puis, le ressentiment toujours
-croissant, depuis cette époque, de la reine d'Angleterre contre Marie
-Stuart. Quoi qu'il en soit, le comte de Shrewsbury accourut à Londres,
-et se plaignit à son tour devant Élisabeth. Il sollicita une décision de
-sa souveraine sur les bruits malveillants répandus par sa propre femme
-et par ses enfants. Élisabeth fit droit aux plaintes du comte. Traduits
-devant le conseil privé, lady Shrewsbury et ses deux fils se
-rétractèrent par serment, et reconnurent la pureté des rapports qui
-avaient existé entre le comte et sa prisonnière.
-
-Ce dénoûment favorable à l'honneur de Marie Stuart ne laissa pas d'être
-fatal à son repos. De Sheffield où elle avait été détenue quatorze ans,
-elle fut transférée à Wingfield (8 septembre 1584), sous la surveillance
-provisoire de sir Ralph Saddler et de Sommers; sa captivité devint plus
-dure et plus étroite; elle devint aussi moins sûre. La parole du grand
-maréchal, la délicatesse du pair d'Angleterre, tels sont les deux abris
-qu'allait remplacer pour Marie Stuart l'arbitraire tantôt perfide,
-tantôt brutal, de légistes, de diplomates, de petits gentilshommes, que
-leur obscurité même sauvait de cette responsabilité héraldique dont le
-comte de Shrewsbury se sentait investi devant tous les princes de
-l'Europe.
-
-Que faisaient cependant ces princes vers lesquels Marie tendait les
-mains? Ils s'étaient fatigués vite de l'infortune de la reine d'Écosse.
-Marie, elle, ne se lassait pas d'implorer, d'espérer.
-
-Pauvre reine captive! aveugle dans les colères qu'elle soulevait, et
-dans les appels qu'elle adressait sur tous les points du continent!
-
-Qui cherchait-elle à irriter, à exaspérer? Son ennemie implacable,
-Élisabeth, l'arbitre de sa vie et de sa mort!
-
-Qui invoquait-elle?
-
-Les Guise, qui l'avaient presque oubliée depuis qu'elle n'était plus un
-ressort de leur politique tortueuse;
-
-Philippe II, occupé ailleurs, et contre lequel grondaient sourdement la
-mer et les tempêtes;
-
-La papauté, violente amie sous Pie V, alliée indifférente et blasée sous
-Sixte-Quint, toujours nuisible à Marie;
-
-Jacques VI, un prince burlesque, faible et pédant, un fils dénaturé;
-
-Enfin, Catherine de Médicis et Henri III, qui, par la proximité de
-situation géographique, d'alliances soit de familles, soit de peuples,
-auraient dû être les premiers à secourir la reine d'Écosse, mais qui ne
-voulaient pas donner, par l'élargissement de l'auguste proscrite, un
-prestige de plus à la maison de Lorraine, rivale insolente de la maison
-de Valois.
-
-La reine mère et le roi de France étaient d'ailleurs, par leur
-perversité, éloignés de tout devoir, de toute générosité, de toute
-grandeur, étrangers aux convenances du sang, aux amitiés légitimes, aux
-traditions, à la pitié, à la religion, aux sentiments humains.
-
-Catherine était petite-nièce des papes Léon X et Clément VII, de vrais
-Médicis, les prodigues Mécènes de l'art, trop diplomates par les
-habitudes de leur esprit et de leur nation, trop païens par leur goût
-exquis de l'antiquité pour être les pontifes du Saint des saints.
-
-La ruse, qui était le génie des oncles, fut le génie de la nièce.
-
-Elle ressemblait beaucoup à Léon X, dont elle avait l'air calme et fin,
-la belle carnation, la complexion replète et un peu endormie. Mais les
-âmes montraient moins de parenté. Ce que le pape avait en bonté, en
-fantaisies, en facilité, en manéges, Catherine l'avait en ambition, en
-fourberie et en tragédie froide.
-
-Elle n'éprouvait pas les transports, les fureurs de la cruauté, elle
-n'en connaissait que les calculs et la science. Les vieux mémoires
-l'appellent une _athéiste, née et nourrie en athéisme_. Il paraît
-certain, en effet, qu'elle ne croyait pas en Dieu. On comprend que sa
-morale valait sa théologie. Elle avait un empoisonneur à gages, maître
-René. Il lui tenait lieu du Destin. C'était un oracle qui prononçait et
-qui exécutait toujours le mot de sa passion. Son confident, un scélérat
-de bonne compagnie, Gondy, maréchal de Retz, était athée comme elle. La
-seule religion de Catherine était l'astrologie. Elle se faisait lire les
-Centuries provençales du prophète de Salon, de Nostradamus, qu'elle
-reçut au Louvre et qu'elle enrichit: tant elle avait le goût des choses
-et des visions sibyllines! Privée de la plus noble des facultés de
-l'âme, la conscience, elle ignorait le remords. Elle avait _larmes de
-crocodile_, dit un vieil historien.
-
-Cette princesse avait été elle-même la corruptrice de ses enfants. Son
-favori, Henri III, fut l'énigme la plus étrange de ces temps d'énigmes.
-Entouré d'un sérail équivoque, abruti de débauches inouïes, le
-Sardanapale de ses mignons pendant leur vie, leur prêtre après leur
-mort, leur donnant des palais pour demeures, puis des autels pour
-tombeaux, il n'était ni un homme ni une femme. Courtisane-roi, Henri
-III, la face pâle, sans front, les oreilles emperlées, les cheveux
-coiffés d'un bonnet à l'italienne, passait une grande partie de ses
-journées à se farder le visage, à essayer des buscs, à se poudrer, à se
-friser et à se fraiser. Sa toilette était monstrueuse comme ses amours.
-C'étaient sans cesse fêtes nouvelles et nouveaux festins. Il s'en allait
-avec la reine en Normandie, le long des côtes, et il en rapportait des
-guenons, des perroquets, de petits chiens achetés soit à Dieppe, soit au
-Havre. Durant le carême, il parcourait le soir et la nuit les rues de
-Paris, faisait des processions de pénitents blancs, et prenait un
-singulier plaisir à voir ses mignons se fouetter à ces cérémonies. Il
-les fouettait lui-même, et il glissait leurs portraits dans ses
-_heures_. Les jours ordinaires, il s'amusait au bilboquet dans son
-palais, dans ses jardins et jusque dans les carrefours. Quelquefois il
-prêchait lui-même les frères hiéronymites, en leur couvent du bois de
-Vincennes. Il aimait à porter son grand chapelet de têtes de mort. Après
-l'avoir récité aux processions, il s'en parait pour le bal, où il se
-livrait aux accès de la plus folle gaieté, secouant tous les grelots
-profanes par-dessus les amulettes de la pénitence. Ce chapelet du roi,
-et d'autres chapelets qui étaient de mode parmi les mignons, furent pour
-eux les jouets bénits d'une pusillanimité honteuse, d'une dévotion
-sacrilége, et d'une débauche effrénée. Mystères exécrables, dont le
-temps a dit le secret. Mais qui oserait le redire, et ne rougirait même
-d'y faire allusion?
-
-Ah! le cœur se serre quand on se demande compte des illusions de Marie
-prisonnière, et quand on vient à reconnaître sur quel sable mouvant, sur
-quels caractères dégradés, faux, abominables, elle fondait ses
-espérances!
-
-
-
-
-LIVRE XI.
-
-Les princes égoïstes et distraits.--Marie Stuart fatalement mêlée à la
-politique du XVIe siècle.--Ligue protestante contre Marie Stuart.--Marie
-cherche à fléchir Élisabeth.--M. de Gray.--Marie Stuart de nouveau à
-Tutbury.--Persécutions.--Trahison de Gray.--Ingratitude de Jacques
-VI.--Profonde tristesse de la reine d'Écosse.--Morts successives.--La
-«bonne Rallet.»--Les Beatoun.--Raullet.--Le comte de Bothwell.--Don Juan
-d'Autriche.--Antoinette de Bourbon.--François de Guise.--Le cardinal
-de Lorraine.--Regrets.--Rêveries de la reine.--Sa soif de
-la liberté.--Sa lettre à lord Burleigh.--Marie Stuart au
-château de Chartley.--Maison de la reine.--Élisabeth de
-Pierrepont.--Détails d'intérieur.--Marie gardée par cent hommes d'armes,
-sous le commandement de sir Amyas Pawlet.--Promenades de
-Marie.--Délibération d'Élisabeth et de ses ministres contre la reine
-d'Écosse.--Hatton.--Burleigh.--Leicester.--Walsingham.--Comité
-catholique de Paris.--Séminaire de Reims.--Conspiration de
-Babington.--Babington.--Savage.--Ballard.--Gifford.--Lettres de Marie
-Stuart à Babington.--Trahisons.--Phelipps, secrétaire de
-Walsingham.--Arrestation des conspirateurs.--Leur exécution.
-
-
-Les princes étaient égoïstes; ils étaient distraits, les uns par leurs
-affaires intérieures, les autres par le plaisir, les autres par
-l'ambition. Aucun d'eux n'était sincèrement dévoué à Marie Stuart. Mais
-comme elle personnifiait dans la Grande-Bretagne le catholicisme et le
-pouvoir absolu, son nom se trouvait mêlé aux plans sérieux du pape, du
-roi de France, du roi d'Espagne, et, de plus, à toutes les menées, à
-toutes les intrigues de ses partisans ou des sectaires de sa cause, en
-deçà et au delà du détroit.
-
-Ce nom fatal était un symbole, un drapeau. Importun à Élisabeth,
-menaçant au protestantisme, il était pour l'envieuse souveraine de
-l'Angleterre, et pour la fanatique Angleterre elle-même, une tentation
-renaissante de meurtre, une perpétuelle provocation au régicide. Il y
-avait, dans cette situation politique et religieuse de Marie Stuart, un
-immense danger.
-
-Environ à cette époque, Creighton, jésuite, et Abdy, prêtre, tous deux
-Écossais, furent pris en mer et conduits à la Tour de Londres. Creighton
-était un agent infatigable de conjurations; des pièces citées par le
-prince Labanoff, et d'autres pièces trouvées aux archives de Simancas,
-en font foi. C'était lui qui avait déjà été envoyé par le pape et par le
-roi d'Espagne à d'Aubigny pour organiser un double complot contre le
-protestantisme et contre Élisabeth. Il avait rapporté, dans le mois de
-mars 1582, l'engagement de d'Aubigny à cette expédition en faveur du
-catholicisme et de Marie Stuart, que le général des jésuites appelait
-l'_expédition sacrée_.
-
-Cette fois, lorsque le croiseur anglais par lequel les deux prêtres
-furent capturés eut donné la chasse au navire qui les transportait en
-France, Creighton, troublé, déchira des lettres dont il jeta les
-fragments hors du vaisseau, et que le vent y rejeta. Quelques-uns des
-passagers qui se trouvaient avec Creighton ramassèrent ces lambeaux de
-papier, et les portèrent à Wade, secrétaire du conseil privé. Wade ayant
-rajusté les lettres, y découvrit le plan d'un vaste complot, formé par
-Philippe II et par le duc de Guise, pour tenter une invasion en
-Angleterre.
-
-Creighton et Abdy avouèrent, au milieu des tortures, les liaisons de
-Marie Stuart avec le continent, et l'accord des puissances méridionales
-pour la délivrer.
-
-L'opinion protestante, facilement crédule, s'alluma. Une ligue se forma
-dans toutes les classes, afin de poursuivre jusqu'à la mort, et ceux qui
-conspireraient contre la sûreté d'Élisabeth, et ceux pour qui l'on
-tramerait des complots. Marie était par là clairement indiquée.
-
-De sa triste demeure de Wingfield, malgré ses récentes colères, elle
-cherchait à se glisser dans les bonnes grâces de sa redoutable rivale.
-Élisabeth souriait de mépris à toutes les avances de sa captive, et ne
-se souvenait que des injures. Le désir de Marie était toujours d'arriver
-avec son fils, sous la garantie de la France et de l'aveu de
-l'Angleterre, à un traité d'association au trône d'Écosse. Ce traité,
-accompli du consentement d'Élisabeth et du conseil privé, aurait été le
-gage de la liberté de Marie Stuart. Aussi, le pressait-elle de toute sa
-passion. Elle s'adressait à son fils, à M. de Gray, le négociateur de
-son fils. Elle écrivait à l'ambassadeur de France et à lord Burleigh.
-Elle alla même jusqu'à signer la ligue fameuse pour la défense
-d'Élisabeth, ajoutant: «Qu'elle tiendra pour ses mortels ennemis tous
-ceulx, sans nul excepter, qui par conseil, procurement, consentement ou
-aultre acte quelconque, attempteront ou exécuteront (ce que Dieu ne
-veuille) aulcune chose au préjudice de la vye de la royne, sa bonne
-sœur; et comme tels les poursuivra par tous moyens jusqu'à
-l'extresmité.»
-
-Élisabeth laissait Marie se livrer elle-même, se compromettre, légitimer
-l'arme perfide qui devait la frapper, et en même temps elle gagnait de
-Gray, le diplomate de Jacques VI.
-
-M. de Gray était l'esprit le plus fin, le plus avisé, le plus insinuant,
-le caractère le plus double, le plus corrompu, relevé par des manières
-engageantes et polies, par un visage ouvert, un abord charmant et des
-saillies de gaieté qui ne dégénéraient jamais en épigrammes. Sous une
-légèreté apparente, sous un abandon joué, il avait une logique féroce,
-une persévérance invincible. C'était le plus aimable des courtisans,
-mais aussi le plus âpre des ambitieux, le plus hypocrite, le plus
-arrière-penseur des gentilshommes.
-
-Les vieux ministres d'Élisabeth s'entendirent bientôt avec lui.
-Personnellement engagé envers la reine d'Angleterre, envers Burleigh et
-Walsingham, il repartit pour Édimbourg, résolu à trahir Marie Stuart, et
-à saper le traité d'association qui aurait rendu la liberté à cette
-infortunée princesse.
-
-Sur ces entrefaites, Marie reçut l'ordre de quitter Wingfield pour
-Tutbury, dans le comté de Stafford. Toujours préoccupée d'amener
-Élisabeth à sanctionner un traité qui l'admettrait avec son fils au
-partage de l'autorité royale en Écosse; de plus en plus soigneuse de la
-fléchir en lui obéissant et en la caressant, la pauvre prisonnière se
-soumit de bonne grâce à ce nouveau déplacement, malgré tous les
-inconvénients dont il la menaçait. Elle connaissait Tutbury, et elle
-redoutait cette demeure. C'était un affreux château, mal bâti, mal
-joint, lézardé de toutes parts, et moins bien meublé que les chaumières
-d'aujourd'hui. Toutefois, et quel que fût son dégoût de cette odieuse
-prison, Marie écrivit une lettre amicale à Élisabeth:
-
-«Madame ma bonne sœur, pour vous complaire, comme je désire en toutes
-choses, je pars présentement pour m'acheminer à Tutbury. Preste à entrer
-en mon cosche, je vous bayse les mayns.»
-
-Partie le 13 janvier 1585 de Wingfield, Marie arriva le lendemain à
-Tutbury.
-
-Alors l'horreur de ce séjour la saisit. Elle pria Burleigh d'intercéder
-auprès de la reine d'Angleterre, afin qu'on réparât Tutbury. Elle
-demanda aussi ses chevaux restés à Sheffield, insistant sans cesse pour
-que son écurie fût transportée près d'elle: «Mon écurie, dit-elle, sans
-laquelle je suis plus prisonnière que jamays.» Elle écrivait lettres sur
-lettres, tantôt à Élisabeth, tantôt à lord Burleigh, tantôt à M. de
-Mauvissière. Elle voulait envoyer directement en Écosse un serviteur
-pour s'entendre avec son fils, et puis elle revenait aux incommodités de
-Tutbury, et puis elle sollicitait de nouveau «l'establissement d'une
-petite écurye de douze chevaulx, oultre mon coche, dit-elle, m'estant du
-tout impossible de pouvoir prendre l'air sans cela, d'aultant que je ne
-puis aller à pied cinquante pas ensemble.»
-
-On lui refusa tout. On lui retint ses chevaux à Sheffield; on la priva
-d'exercice; on lui interdit l'aumône, les consolations de la charité, le
-soulagement des misères qui l'entouraient. On empêcha toute
-communication entre elle et son enfant, excepté celles qui devaient la
-désespérer. Ainsi, on lui remit avec empressement une lettre de Jacques
-VI, écrite sous l'impression de M. de Gray, dans laquelle le fils
-repoussait la mère de tout partage d'autorité, et ne lui accordait pas
-même une moitié de trône qu'elle réclamait, non certes pour l'occuper,
-mais afin d'obtenir par là sa liberté.
-
-Cette conduite de son fils pénétra Marie Stuart de douleur. «Je suis si
-grievement offencée et navrée au cœur de l'impiété et ingratitude que
-l'on contrainct mon enfant à commectre contre moy, que s'il persiste en
-cela, j'invoqueray la malédiction de Dieu sur luy, et luy donneray,
-non-seulement la mienne, avec telles circonstances qui luy toucheront au
-vif, mais aussi le désériteray-je et donnerai-je mon droit (à la
-couronne d'Angleterre), quel qu'il soyt, au plus grand ennemy qu'il aye,
-avant que jamays il en jouisse par usurpation comme il fait de ma
-couronne, à laquelle il n'a aulcun droict, refusant le mien, comme je
-montreray qu'il confesse de sa propre main.»
-
-La reine était abreuvée d'angoisses physiques et morales. On diminua ses
-serviteurs, on augmenta le nombre de ses espions. On reçut ses lettres
-et on ne daigna pas lui répondre. On l'isola dans son donjon délabré
-comme dans un tombeau. L'argent lui manqua, et sa table fut réduite à la
-plus vile économie. Elle écrivait à l'ambassadeur de France: «Pour vous
-dire encores plus librement, la nécessité me faisant en cela à mon grand
-regret passer la honte, je commence à estre fort mal servye pour ma
-personne propre, et sans aulcune considération de mon estat maladif qui
-m'oste quasi ordinairement tout appétit.»
-
-Son appartement était triste et malsain. «Je me trouve, écrivait-elle à
-M. de Mauvissière, en très grande perplexité pour ma demeure en cette
-maison, s'il m'y faut passer l'hyver prochain; car n'estant, comme je
-vous l'ai autrefoys mandé, que de meschante vieille charpenterie,
-entr'ouverte de demy pied en demy pied, de sorte que le vent entre de
-tous costez en ma chambre, je ne sais comme il sera en ma puissance d'y
-conserver si peu de santé que j'ay recouverte; et mon médecin, qui en a
-esté en extresme peine durant ma diette, m'a protesté qu'il se
-déchargeroit tout à fait de ma curation, s'il ne m'est pourveu de
-meilleur logis, luy mesme me veillant, ayant expérimenté la froydure
-incroyable qu'il faisoit la nuit en ma chambre, nonobstant les estuves
-et feu continuel qu'il y avoit et la chaleur de la saison de l'année; je
-vous laisse à juger quel il y fera au milieu de l'hyver, cette maison
-assise sur une montagne au millieu d'une plaine de dix milles à
-l'entour, estant exposée à tous ventz et injures du ciel. Je vous prye
-luy faire requeste en mon nom (à la reine Élisabeth), l'asseurant qu'il
-y a cent païsans en ce villaige, au pied de ce chasteau, mieuz logez que
-moy, n'ayant pour tout logis que deux méchantes petites chambres. De
-sorte que je n'ay lieu quelconque pour me retirer à part, comme je peux
-en avoir diverses occasions, ni de me promener à couvert: et pour vous
-dire, je n'ay esté oncques si mal commodément logée en Angleterre, qui
-est le piz où j'avois séjourné auparavant.»
-
-Et puis des scènes de violence et de meurtre avaient jeté sur cette
-maison une ombre sinistre. Un soir, la reine, appuyée à sa fenêtre, vit
-retirer d'un puits de sa cour un catholique dont la constance avait
-irrité les puritains qui avaient puni de mort ce martyr. Un autre jour,
-à son lever, Marie apprit qu'un jeune prêtre, catholique aussi, qu'elle
-avait remarqué plusieurs fois se débattant au milieu de ses gardes et
-luttant avec eux pour ne point assister aux offices protestants, avait
-été étranglé dans une tour de Tutbury, à quelques pas de son
-appartement.
-
-De tels attentats contre les catholiques, dans le château qu'elle
-habitait, et qui était ainsi transformé en geôle publique, la remplirent
-d'indignation, de trouble et de noirs pressentiments.
-
-Ce qui accroissait encore son aversion pour cette demeure, c'est que
-l'une des femmes qu'elle aima le mieux, et qui lui adoucit le plus la
-captivité, sa _bonne Rallet_, y mourut.
-
-L'imagination de Marie était frappée. A combien d'ennemis et d'amis elle
-survivait! Nous les avons comptés ailleurs. Le sort impitoyable avait
-ajouté à cette liste, déjà si longue, ses serviteurs, ses nobles, ses
-parents les plus proches, les plus intimes dans son cœur.
-
-Elle avait perdu successivement les Beatoun, John et André, frères de
-l'archevêque de Glasgow, tous deux ses maîtres d'hôtel, ses conseillers,
-et dont l'aîné était l'un de ses libérateurs de Lochleven. Elle avait
-perdu Raullet, l'un de ses secrétaires, un homme d'un caractère
-difficile, mais tout consumé du feu de son zèle pour sa maîtresse et
-pour la maison de Lorraine.
-
-Elle avait perdu, en avril 1576, le comte de Bothwell, dont la raison
-succomba d'abord, et dont la vie s'éteignit enfin au fort de Dragsholm,
-où le retenait le roi de Danemark. Revenu à lui-même un peu avant
-l'agonie, le comte justifia, dit-on, Marie Stuart du meurtre de Darnley
-dans une déclaration authentique et suprême. Cette pièce, il est vrai,
-n'existe plus en original, si toutefois elle a jamais existé. Le bruit
-néanmoins se répandit en Europe que Bothwell avait juré _sur la
-damnation de son âme pour l'innocence de la reine d'Écosse_. Marie crut
-à cette générosité de Bothwell, et, bien qu'elle ne l'aimât plus, sa
-reconnaissance pour ce dernier acte de tendresse, le souvenir
-d'Holyrood, de Dunbar, de ses folles amours, de ses bonheurs si vite
-évanouis, tant d'impressions terribles réveillées par ce trépas fatal et
-lointain, la plongèrent dans une sombre tristesse. Cette tristesse,
-mêlée de scrupules et sans doute de remords, sembla saigner sous un
-aiguillon mystérieux, et rappelle involontairement un souhait adressé
-par Marie Stuart, en 1575, au pape Grégoire XIII. La reine priait le
-chef de l'Église d'autoriser le chapelain qu'elle choisirait à lui
-donner l'absolution de certains cas réservés au saint-père seul, et que
-nul prêtre n'a le droit de remettre, si ce n'est à l'article de la mort.
-Il y a là peut-être un aveu indirect, le cri étouffé d'une conscience en
-détresse. Toutefois, Marie ne fit en aucune autre circonstance
-d'allusion à son crime que pour le nier. Si elle l'avoua plus
-explicitement, ce ne fut qu'à Dieu.
-
-Elle avait perdu don Juan d'Autriche, empoisonné dans son camp devant
-Namur.
-
-Don Juan n'était pas un sentiment pour Marie Stuart, c'était plutôt,
-soit un calcul d'ambition, soit un songe de gloire qu'elle caressait
-dans ses prisons. Elle savait qu'elle était plainte du héros de Lépante,
-et l'on disait tout bas qu'il voulait se faire roi des Flandres, dont il
-était gouverneur, pour offrir un trône à l'auguste captive. Quoi qu'il
-en soit de ses projets, le vainqueur de l'islamisme portait ombrage à
-Philippe II. Ce Tibère de l'Escurial, sur un simple soupçon, prépara et
-infligea, de la nuit du cloître royal, à son ambitieux frère, le sort de
-Germanicus.
-
-Marie Stuart avait perdu sa grand'mère, qui l'avait bercée sur ses
-genoux, qui l'avait gâtée enfant, jeune fille et reine; seule faiblesse
-qu'ait montrée durant sa longue vie cette duchesse de Guise, la Cornélie
-de tant de Gracques féodaux.
-
-Sans reparler de l'illustre et tragique duc François, que Marie pleurait
-encore, elle avait perdu le cardinal de Lorraine, dont elle était
-l'élève et comme la fille. Sa santé en fut ébranlée: ce fut l'un des
-derniers et des plus rudes assauts de son cœur.
-
-«Je suis prisonnière, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, et Dieu
-prend l'âme des créatures que j'aimoys le mieux. Que diray-je plus? il
-m'a osté, d'un coup, mon père et mon oncle: je le suivray avecques moins
-de regrets. Il n'a pas esté besoing m'en dire les nouvelles (de la
-mort), car j'en ay eu l'effroy en mon somme, qui me fit éveiller en la
-mesme opinion que depuis j'entendis estre vray. Je vous prie m'en
-escrire la façon particulièrement, et s'il n'a pas parlé de moy à
-l'heure, car ce me seroyt consolation.»
-
-Tant de morts après tant d'autres que nous avons racontées; les soucis
-d'une reine découronnée, les jalousies d'une mère dédaignée par son fils
-devenu l'admirateur et le courtisan d'Élisabeth; les ennuis d'une femme
-si ardente, qui avait senti ses jours et ses années se flétrir dans des
-prisons innombrables; le remords, l'isolement, la maladie,
-l'humiliation, le pire des maux pour ce caractère altier, toutes les
-angoisses d'un passé irréparable, d'un présent odieux, d'un avenir
-incertain, avaient torturé Marie Stuart et imprimé leurs blessures dans
-son âme, mais sans creuser un pli sur son front.
-
-Elle était restée belle, grâce à une espérance, à une passion:
-l'espérance, la passion de la liberté.
-
-A l'époque où nous sommes (1585), sa tristesse augmentait sous les
-voûtes délabrées de Tutbury, et, en même temps que sa tristesse,
-croissait son désir de traverser la mer et d'aborder à l'un des rivages
-du continent. Elle n'avait plus que cette préoccupation. Elle dont la
-nature était d'agir, elle s'abandonnait à la rêverie. Tous ceux qui
-l'entouraient remarquaient les distractions de la reine. Elle s'en
-apercevait elle-même. «Je ne says ce que je vous écris, mandait-elle à
-l'un de ses oncles. Pardonnez aux prisonnières accusées si souvent de
-resver...»
-
-Elle rêvait aux joies écoulées, aux joies de sa jeunesse. Elle décrivait
-avec complaisance les lieux qu'elle habitait alors: Saint-Germain et ses
-balcons légers, dominant le bois et le fleuve; Fontainebleau, ce palais
-et cette forêt dont elle avait été la reine; Meudon, où Ronsard envoyait
-des vers, et où se tenaient les rendez-vous politiques de ses six
-oncles. Elle avait vu dans cette résidence tous les seigneurs et tous
-les beaux esprits de la cour. Elle ne se lassait pas de célébrer le
-héros dont elle avait été la nièce bien-aimée, le duc François de Guise,
-un plus grand homme qu'aucun de ceux qu'elle avait connus depuis! Elle
-était heureuse de redire et leurs conversations et leurs longues
-promenades à cheval, tous deux le faucon au poing, lui toujours auprès
-d'elle, et quelquefois en tiers Chantonnay, l'ambassadeur espagnol, si
-zélé aux affaires de la religion.
-
-Quand la reine avait déroulé tant de chers souvenirs, elle retombait en
-un morne silence, et paraissait plus désolée que de coutume. Dans un de
-ces moments douloureux où elle réfléchissait amèrement, Marie Seaton se
-hasarda de l'interrompre, en lui disant avec affection: «A quoi
-songez-vous, Madame? Vous donnez envie de pleurer à vos filles.
-
---Je songe à Saint-Denis, répondit la reine, à Saint-Denis où je veux
-être inhumée, je le demanderai par testament, près de mon très-honoré
-seigneur et mari, le roi de France.»
-
-Elle pensait à la vie, à la mort; elle pensait surtout à la liberté.
-
-La liberté par une négociation ou par une évasion, telle était son idée
-fixe, comme l'ingratitude de son fils était son chagrin profond,
-incurable.
-
-On rapporte qu'un jour elle aperçut à travers les lourds barreaux de sa
-chambre une troupe de cigognes que leurs petits suivaient
-instinctivement dans les airs: «Voilà, dit-elle en les montrant du doigt
-à ses femmes, les images de deux biens qui me manquent: la liberté
-premièrement, et la piété filiale dont Jacques me prive.» Puis, se
-reprenant avec l'accent d'une résolution inébranlable: «S'il persiste
-dans l'hérésie, je le déshériterai de mes droits à la couronne
-d'Angleterre, et je les transmettrai au roi catholique.»
-
-Le désir de la liberté remplissait son âme et s'en échappait à tout
-instant.
-
-Elle écrivait à lord Burleigh (mars 1585): «... Ma liberté est
-aujourd'hui la seule chose en ce monde qui me peut contenter en esprit
-et en corps; sentant l'un et l'autre si affligés par ma prison de
-dix-sept ans, qu'il n'est en ma puissance de la supporter plus
-longuement. Je vous prie donc, encores un coup, très affectueusement
-qu'il y soit mis une foys fin, sans me laisser davantage ici traynant à
-la mort.»
-
-Ce fut à peu près en ce temps-là (septembre 1585) que Castelnau quitta
-l'Angleterre et fut remplacé par M. de Châteauneuf. Avant de partir, il
-obtint la promesse que Marie Stuart serait conduite en un château moins
-délabré et plus salubre que Tutbury. Ce fut un dernier service qu'il
-rendit à la prisonnière.
-
-De 1575 à 1585, Castelnau avait lutté pour sauver du naufrage des
-révolutions religieuses la tête de Marie Stuart et cette vieille
-fraternité de l'Écosse avec la France, qui remontait jusqu'à
-Charlemagne. Il fut peu secondé, il fut même entravé par son
-gouvernement. Ses efforts furent grands, généreux, habiles, mais vains.
-Sa trace glorieuse mérite d'être honorée par l'histoire. Il fut l'un des
-plus sérieux et des plus puissants diplomates du XVIe siècle, la plus
-grande époque de la diplomatie du monde. Ce ne fut pas lui, ce ne fut
-pas la diplomatie qui manqua à Marie Stuart et à l'alliance de la France
-et de l'Écosse; ce fut le levier du protestantisme, ce furent Catherine
-de Médicis et Henri III, ce fut la royauté déloyale et fourbe des
-Valois.
-
-L'union des deux royaumes de la même île par l'alliance anglaise,
-substituée en Écosse, à cause de la conformité de religion, à l'alliance
-française, tel fut le but profond que la politique britannique
-poursuivit dans l'ombre longtemps avant de l'atteindre sous Jacques VI.
-
-Les ambassadeurs français combattirent cette politique tortueuse et
-persévérante. On n'a pas assez loué les ressources d'intelligence et de
-fermeté qu'ils déployèrent dans cette tâche impossible. Michel de
-Castelnau s'y distingua entre tous, et nous lui devons ce témoignage au
-moment où il se sépare de Marie Stuart.
-
-La reine d'Écosse s'affligea du départ de l'ambassadeur, et son
-isolement s'empira de l'absence d'un ami si ancien, si éprouvé.
-
-Visitée par toutes les adversités, malade, désabusée, pauvre, écrasée
-sous les pierres de ses donjons, rejetée par l'Écosse, abandonnée de ses
-proches, même de son fils, mais toujours courageuse et charmante,
-n'aspirant qu'à dénouer sa chaîne ou à la briser, prête à tout pour
-conquérir la liberté; telle était Marie Stuart, lorsque, le 24 décembre,
-d'après l'engagement pris envers Castelnau par le conseil privé, elle
-fut transférée à Chartley, un château du comte d'Essex, dans le comté de
-Stafford. Elle s'y établit avec toute sa maison, encore nombreuse,
-malgré les réductions successives dont la tyrannie d'Élisabeth l'avait
-décimée.
-
-La reine d'Écosse avait un maître d'hôtel, dignité qui répond à celle de
-maréchal du palais; c'était Melvil, chargé du gouvernement intérieur et
-de la direction suprême. Marie avait aussi un médecin, un chirurgien, un
-apothicaire, et un valet de chambre. Pasquier, son argentier, était
-chargé de sa cassette et de tous ses joyaux.
-
-Douze filles d'honneur étaient engagées à son service. La reine les
-avait formées aux belles manières, les avait initiées aux lettres, et
-l'atticisme de cette petite cour captive n'était surpassé nulle part.
-Parmi ces femmes, on distinguait l'une de ses amies d'enfance, lady
-Seaton. Mais la favorite de la reine, celle qu'elle chérissait entre
-toutes avec cette flamme de cœur qu'elle ne sut jamais voiler, c'était
-une jeune fille anglaise d'une rare beauté, dont le portrait est
-conservé à Hampton-Court. Elle était nièce du comte de Shrewsbury. Elle
-s'appelait Élisabeth de Pierrepont. Son admiration exclusive, sa
-reconnaissance et son dévouement pour la reine étaient une idolâtrie.
-Marie l'admettait dans sa plus tendre intimité: elle la faisait manger à
-sa table et coucher dans son lit. Cette belle personne, à l'âme fraîche,
-aux yeux bleus et purs, était devenue la poésie vivante des prisons de
-Marie Stuart.
-
-La reine lui écrivait avec une caressante familiarité:
-
- «Mignonne, j'ay receu vostre lettre et bons tokens, desquels je vous
- remercie. Je suis bien ayse que vous vous portez si bien; demeurez
- avecques vostre père et mère hardiment ceste saison qu'ils vous
- veullent retenir, car l'ayr est si fascheux issy! Je vous feray fayre
- vostre robe noyre et la vous expédieray aussitost que j'auray la
- garniture de Londres. Voilà tout ce que je vous puis mander pour ceste
- fois, sinon vous envoyer aultant de bénédictions qu'il i a de jours en
- l'an, priant Dieu que la sienne se puisse estendre sur vous et les
- vostres pour jamays.
-
- «En haste,
-
- «Vostre bien affectionnée maytresse et meilleure amye,
-
- «MARIE, R.»
-
- _Au dos_: «A ma bien-aimée compagne de lit, Bess Pierrepont.»
-
-Marie n'était pas riche. Sa petite cour, déchirée par les jalousies,
-avait besoin de toute la conciliation de Melvil et de tout l'intérêt qui
-s'attachait à la reine pour ne pas se dissoudre. Marie n'enchaînait
-point par les présents, bien qu'elle fût plus généreuse encore que
-pauvre. Le culte qu'elle inspirait suffisait presque toujours à calmer
-les orages de sa maison. Élisabeth ne suppléait que très-chichement aux
-faibles ressources de sa captive. Elle nourrissait le château de
-Chartley, mais tout ce qui n'était pas dépense de bouche était aux frais
-de la reine d'Écosse. Comment Marie contentait tout le monde? On le
-comprend à peine. La grâce lui venait en aide. Elle donnait peu, et elle
-donnait bien. Indépendamment de ses bijoux, qu'elle vendait dans les
-moments étroits, et des sommes qu'elle reçut quelquefois de ses oncles
-de Guise, des cours de Saint-Germain et de Valladolid, elle n'avait que
-son douaire pour patrimoine et pour liste civile, c'est-à-dire vingt
-mille livres que lui envoyaient, assez régulièrement, soit M. de
-Glasgow, son ambassadeur, soit M. de Chaulnes, son trésorier en France.
-
-Elle était gardée par cent hommes d'armes, dont le commandant à Chartley
-était sir Amyas Pawlet, un puritain très-ardent et très-austère, mais un
-gentilhomme plein d'honneur. Il avait remplacé, au commencement de mai
-1585, sir Ralph Saddler et Sommers, comme gouverneur du château de
-Tutbury, où la reine d'Écosse était alors détenue.
-
-Le plus grand plaisir de Marie était de recevoir et de déchiffrer sa
-correspondance. Sa seconde joie était la promenade ou la chasse. Elle
-désignait celles de ses femmes qui devaient se joindre à Melvil pour
-l'accompagner. Le gouverneur du château la surveillait attentivement
-avec une troupe de dix-huit ou vingt cavaliers, tous la Bible à la
-ceinture et le pistolet au poing.
-
-Les comtés d'York, de Derby, de Northampton, et le comté de Stafford,
-gardent encore de Marie Stuart une tradition que j'ai retrouvée partout
-vivante. Les humbles cottages de ces comtés n'ont pas oublié la reine
-Marie passant à cheval entourée de ses filles d'honneur et suivie de son
-escorte farouche des dragons d'Élisabeth. Les provinces en apparence les
-plus rustiques ont une âme qui se souvient longtemps. Seulement, ce qui
-était alors passion ou sentiment, est rêve aujourd'hui.
-
-Cependant, Élisabeth avait assez prolongé les souffrances de sa rivale,
-assez savouré et ajourné sa vengeance. Il lui tardait d'en finir avec
-une ennemie mortelle qui était pour elle un embarras, un péril, et dont
-l'orgueil imprudent l'avait bravée sous les verrous. La solution de ce
-problème si compliqué se dégagea dans de mûres délibérations, soit à
-Greenwich, soit à Windsor, entre Élisabeth et les ministres de son
-conseil.
-
-Ils étaient peu nombreux et s'étaient partagé les rôles. Ils semblaient
-divisés, et ils concouraient au même but. Hatton, le vice-chancelier,
-plus tard chancelier; le grand trésorier Cecil, devenu lord Burleigh en
-1571, étaient censés favoriser en secret les catholiques. Leicester, le
-grand maître du palais, et le secrétaire d'État Walsingham, se
-montraient les amis des protestants les plus fougueux, des puritains. Au
-fond, lord Burleigh et Walsingham étaient des indifférents austères avec
-une teinte religieuse. Hatton était sceptique, et Leicester athée comme
-la plupart des courtisans d'Élisabeth. Tous quatre s'entendaient sans
-s'aimer, et c'est par eux, c'est à l'aide de leurs aptitudes diverses,
-machiavéliquement unanimes, qu'Élisabeth régnait, également crainte et
-admirée de la Grande-Bretagne et de l'Europe.
-
-Hatton était versé dans la législation anglaise; retors d'ailleurs,
-artificieux, fertile en expédients, rompu au monde, d'une adresse rare,
-tantôt sérieux ou sévère, tantôt liant ou léger, selon le moment.
-
-Lord Burleigh était un laborieux penseur politique, doué de l'instinct
-le plus pratique des affaires. On pourrait le définir en le nommant le
-ministre non du juste, mais de l'utile. Il était capable de se sacrifier
-sans effort à sa royale maîtresse, et de sacrifier l'équité éternelle,
-la pitié divine à sa patrie. Il est encore le modèle de l'homme d'État
-anglais. Sa supériorité demeura toujours incontestée. Il était le
-dictateur universel du conseil par la sincérité de son dévouement à la
-vieille Angleterre, par l'amplitude, la netteté, les lumières de son
-esprit méditatif, par la hardiesse prudente et l'inébranlable fermeté de
-son caractère.
-
-En dehors de son zèle pour la prospérité de son pays et pour la gloire
-d'Élisabeth, il se montrait assez pieux. La raison d'État était la
-première religion de Burleigh; le christianisme anglican n'était que la
-seconde. Ce froid ministre était sensible à l'amitié. Quand Chaloner
-mourut, la douleur de lord Burleigh fut très-vive. Il versa des larmes
-sur la perte de cet homme éminent, à la fois écrivain, soldat,
-diplomate, et son meilleur ami. Il mena en grand deuil le convoi de
-Chaloner. Il recueillit avec un soin de cœur les poésies, les lettres et
-les traités de son ami, dont il publia les œuvres complètes. Il les
-honora d'un poëme latin de sa composition, à la louange de l'illustre
-mort. Il adopta sir Thomas, le fils de Chaloner, veilla comme un père à
-l'éducation de ce jeune homme, et le dota.
-
-Lord Burleigh était un ami tendre, mais il n'était pas un ami héroïque.
-Il abandonna aussi vite que la fortune Sommerset, puis Northumberland.
-La disgrâce l'éloignait comme une malédiction prononcée par le destin.
-
-Il aimait sa femme et ses enfants. La famille seule le reposait des
-affaires. Il rédigea pour son fils une sorte de catéchisme où le
-politique perce sous le père, et dont voici quelques préceptes:
-
-«Assure-toi la bienveillance d'un grand, mais ne le tourmente pas pour
-des choses inutiles. Flatte-le souvent. Fais-lui fréquemment des
-présents, peu coûteux néanmoins. Si tu as quelque motif d'en faire un
-considérable, qu'il soit de nature à fixer chaque jour ses regards.
-N'agis pas autrement dans ce siècle cupide, ou tu seras comme une
-branche de houblon sans soutien et vivras dans l'obscurité, le jouet de
-tes propres compagnons.»
-
-Élisabeth, qu'il servit pendant quarante années, lui était fort
-attachée. Son estime pour Burleigh était plus forte que son amour pour
-ses favoris. Leicester fut obligé de laisser à l'homme d'État la
-meilleure part du gouvernement. Essex, qui voulut combattre ce Colbert
-d'Élisabeth, fut vaincu dans la lutte.
-
-Il n'y avait pas seulement de l'affection, il y avait une habitude de
-toute la vie entre la reine d'Angleterre et son ministre. Elle
-s'emportait quelquefois contre lui, mais elle revenait soudain. Elle
-visitait Burleigh à la moindre maladie. Lorsqu'il s'affaissait dans les
-accès de tristesse et presque de spleen auxquels il était sujet, elle
-lui parlait ou elle lui écrivait avec une gaieté aimable pour le ramener
-à plus de sérénité.
-
-Elle dérogea pour lui aux préjugés du XVIe siècle, et Dieu sait
-cependant si ces préjugés lui étaient chers! Dans sa munificence royale
-pour son grand serviteur, elle daigna lui ouvrir, à lui de si humble
-condition, une stalle de la chapelle de Windsor et lui donner la
-Jarretière. C'est la seule fois qu'Élisabeth fit descendre, à cause d'un
-tel ministre, son ordre aristocratique, la décoration des ducs, des
-princes et des rois.
-
-Elle avait pour son lord trésorier vieilli des attentions délicates. Il
-souffrait beaucoup de la goutte, et ce lui était un effort pénible de
-rester à genoux ou debout au conseil, selon l'étiquette. Élisabeth lui
-montrait toujours un pliant, et lui disait avec enjouement:
-«Asseyez-vous, milord; nous ne faisons pas grand cas de vos mauvaises
-jambes, mais nous prisons fort votre bonne tête.»
-
-Ce grave personnage, qui devait succomber quelques années avant
-Élisabeth, et qu'elle pleura mort, elle ne cessa de le consulter vivant.
-Sous son habile modestie, qui n'effarouchait point sa maîtresse, il fut
-bien plus qu'un favori ou même qu'un ministre, il fut tout un règne, et
-le règne le plus glorieux de l'Angleterre.
-
-On connaît Leicester, la faiblesse qu'Élisabeth avait pour lui, et à
-laquelle il dut sa puissance bien plus qu'à ses talents. Cette faiblesse
-passionnée éclatait même hors de l'intimité. Quand la reine nomma milord
-Dudley comte de Leicester et baron de Denbigh, «la cérémonie, dit
-Melvil, se fit à Westminster avec beaucoup d'appareil. Il était à genoux
-devant la reine, qui aida elle-même à l'habiller et qui lui fit cent
-caresses, le pinçant, lui frappant sur l'épaule, lui passant la main sur
-la tête, en ma présence et devant l'ambassadeur de Charles IX. La
-cérémonie achevée, la reine, se tournant de mon côté, me demanda ce que
-je pensais de milord Dudley. A quoi je répondis qu'ayant tant de mérite,
-il était fort heureux de servir une princesse qui savait si bien le
-récompenser.»
-
-Dépouillé du prestige que lui communiquait Élisabeth, Leicester
-cesserait presque d'être digne de l'histoire, sans la portée politique
-de son influence sur les puritains. Et là encore il y eut plus de
-dissimulation que d'intelligence. Leicester était en réalité un
-militaire médiocre, un héros de femmes et de cour, souple, insinuant,
-assidu, haut et fier, corrompu et dur, sans scrupule, sans cœur et sans
-frein, le type audacieux des favoris, un scélérat du plus grand air.
-
-Walsingham, lui, était un diplomate très-rare. Sa dextérité, sa
-promptitude, ses ressources, _ses turbulentes imaginations_, comme
-disait Marie Stuart, étaient inépuisables. Il avait l'instinct des
-choses compliquées, inextricables, et des solutions faciles. Il dirigea
-avec une merveilleuse adresse, pendant de longues années, la police de
-l'Angleterre. Il aimait les voies obliques, les menées sourdes,
-ténébreuses. D'une franchise extérieure et d'une foi punique, il avait
-le don de toutes les intrigues.
-
-Hatton et Leicester étaient des favoris; Burleigh et Walsingham furent
-seulement des ministres, et les plus grands de ce long règne.
-
-Pendant qu'Élisabeth avait pour conseillers de tels hommes d'État, Marie
-Stuart était entourée d'inférieurs, dont l'horizon était borné, et qui
-jugeaient tout au point de vue étroit de leur penchant ou de leur
-intérêt. Ils la poussaient sans cesse aux abîmes. Ses partisans les plus
-fidèles, les meilleurs, soit par illusion, soit par flatterie, soit par
-fanatisme, l'égaraient. Ses cousins, les princes de Lorraine, trop
-insensibles sans doute, mais plus éclairés, appréciaient mieux sa
-situation, parce qu'ils la regardaient du haut de leur puissance féodale
-et de leur génie politique.
-
-«Quant aux princes nos amis, de ceste court, écrivait dès 1580 au
-général des jésuites l'archevêque de Glasgow, je ne puis les faire
-condescendre à rien entreprendre pour nos affaires, tant pour estre
-enveloppés de plusieurs de leurs négoces domestiques, que pour l'opinion
-qu'ils ont que nostre entreprise est mener la roine à la boucherie,
-allégants sur cela l'hasard qu'elle passa lorsque le duc de Norfolk
-vouloit lever les armes.»
-
-Cette entreprise dont parle l'archevêque était tantôt une fuite, tantôt
-une conspiration contre Élisabeth, tantôt une révolte des catholiques,
-tantôt une invasion des Espagnols, une chose toujours téméraire, souvent
-chimérique.
-
-Or, la haine d'Élisabeth et les desseins de ses ministres étaient mûrs.
-Tous les personnages influents du temps souhaitaient avec eux la mort de
-Marie. Le conseil s'étant assemblé à huis clos, décréta cette mort pour
-plaire à Élisabeth, dont la reine d'Écosse était l'ennemie, et pour
-servir le protestantisme, dont elle menaçait les droits. Les ministres
-anglais voulurent assurer par là leur propre avenir d'ambition. Car
-Élisabeth n'était plus jeune, Marie était son héritière, et ils ne
-pouvaient penser sans effroi à l'avénement d'une princesse qu'ils
-avaient si cruellement outragée.
-
-Ils résolurent de saisir la première occasion, et Walsingham promit
-qu'elle ne se ferait pas attendre.
-
-Il y avait alors dans le comté de Derby un jeune homme chevaleresque,
-ardemment dévoué à ces deux religions: le catholicisme et la royauté
-orthodoxe. Il s'appelait Antoine Babington. Il était de l'une des
-familles nobles les plus anciennes et les plus considérées du pays de
-Dathik. Il avait été élevé page au château de Sheffield, chez le comte
-de Shrewsbury. C'est là qu'il avait vu Marie, qu'il s'était épris pour
-elle d'un enthousiasme immense: c'est là qu'il l'avait connue et aimée
-de loin. De retour chez son père, il cultiva les sciences et les
-lettres. Il se distingua entre tous les jeunes gentilshommes du comté
-par la grâce de ses manières, l'étendue de ses connaissances et la
-supériorité de son âme. Il exerça même sur eux une attraction naturelle
-qu'il essaya plus tard de plier à ses projets. Il était beau, brave,
-riche, aventureux, plein d'élan, d'honneur, de bonne volonté. Mais,
-malgré son intelligence, il avait la simplicité du fanatisme, et il
-était incapable d'expérience et d'observation. Il voyagea quelques
-années, et s'arrêta plusieurs mois à Paris, où il se lia très-intimement
-avec Thomas Morgan et Charles Paget, deux réfugiés catholiques,
-partisans de Marie Stuart. Ils le présentèrent à l'archevêque de Glasgow
-et à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne auprès de Henri III.
-
-Babington s'exalta encore dans le commerce de ces hommes de parti.
-Lorsqu'il repassa en Angleterre, il fut recommandé par eux à la reine
-d'Écosse, et par elle à l'ambassadeur de France. Marie fit plus. Elle
-écrivit de sa main une lettre de haute estime et de confiance sans
-bornes à Babington. Il ne se posséda pas de joie, et, dans les
-transports de sa reconnaissance, il crut que ce ne serait pas trop de sa
-vie pour payer une telle faveur.
-
-Il se rapprocha de l'ambassade française, le canal par où passaient
-toutes les lettres secrètes que Marie écrivait de ses prisons, toutes
-celles qui lui arrivaient de l'Écosse, de l'Angleterre, de l'Espagne, de
-l'Italie, de la France et des Pays-Bas. Il fut quelques mois
-l'intermédiaire entre la reine et ses correspondants de tous les pays.
-Mais lorsque sir Ralph Saddler et Sommers, puis sir Amyas Pawlet, furent
-chargés de la garde de la reine, leur surveillance fut si active, que
-Babington, privé d'ailleurs auprès d'eux des facilités que lui donnaient
-l'indulgence et l'ancienne familiarité de lord Shrewsbury, se ralentit
-insensiblement, non dans son zèle, mais dans ses démarches, et recula
-devant l'impossible.
-
-Les paquets mystérieux s'accumulèrent alors à l'ambassade. Quand M. de
-Châteauneuf remplaça M. de Mauvissière, il en trouva des monceaux, et il
-préposa Cordaillot, un de ses secrétaires, aux seules affaires de la
-reine d'Écosse.
-
-Dans le même temps, à Reims, près du tombeau où reposait Marie de Guise,
-la mère de Marie Stuart, le séminaire des jésuites anglais était une
-école de fanatisme. Le docteur Allen, qui recevait de Philippe II une
-pension de deux mille écus d'or par an, était le recteur de ce
-séminaire. On y exaltait l'infaillibilité du pape, dont on lisait les
-bulles que les professeurs et les prédicateurs commentaient dans leurs
-chaires comme sur un trépied. On honorait, on célébrait le régicide. On
-enseignait le meurtre des souverains hérétiques, surtout le meurtre
-d'Élisabeth. On montrait le ciel ouvert à quiconque serait assez hardi
-pour tenter la grande entreprise et pour combattre le saint combat. Une
-étincelle de ce foyer de conspiration tomba sur l'imagination de John
-Savage, qui avait longtemps servi sous le duc de Parme, et il offrit
-d'exécuter ce que la religion commandait. Il fut approuvé, ménagé,
-caressé, et il se dirigea vers l'Angleterre afin d'y assassiner
-Élisabeth.
-
-Un prêtre du séminaire de Reims, Ballard, partit aussi, et se rendit à
-Paris, pour conférer des desseins de Savage et de ses propres plans avec
-les amis de Marie Stuart. Il vit Charles Paget et Morgan, l'archevêque
-de Glasgow et don Bernard de Mendoça. Il fut convenu entre eux que la
-mort d'Élisabeth serait suivie de l'avénement de Marie au trône
-d'Angleterre, et du rétablissement du catholicisme dans toute la
-Grande-Bretagne. C'était là le double rêve de Marie elle-même, des
-Guise, du pape et de Philippe II. Mais afin que cette contre-révolution
-s'accomplît, il fallait une conspiration, il fallait plus d'un homme à
-l'œuvre, il fallait que le soulèvement des catholiques correspondît à
-l'assassinat d'Élisabeth, à la délivrance de Marie Stuart, et motivât un
-débarquement de troupes espagnoles prêtes à seconder de si heureux
-événements. On donna des lettres à Ballard pour Babington, dont on était
-sûr.
-
-Ballard passa la Manche sous un costume militaire, et sous le nom du
-capitaine Fortescue. Il découvrit Babington, lui remit ses lettres, lui
-raconta les projets arrêtés par le comité de Paris, et lui parla de la
-résolution de Savage, qui devait tout faciliter, tout aplanir. Il eut
-soin d'indiquer le but de cette grande entreprise: la résurrection du
-catholicisme en Angleterre, et le couronnement de Marie Stuart. Il
-satisfit la foi, il embrasa le sentiment de Babington. Il lui déguisa
-l'assassinat sous la religion, sous l'enthousiasme. Babington promit
-même le meurtre. Il s'engagea à trouver des complices, tous
-gentilshommes, qui aideraient comme lui Savage dans son périlleux coup
-de main, et qui le compléteraient en délivrant la reine Marie. Il tint
-parole, il gagna et enrôla Edward Windsor, Barnewell, Tichebourne, Dunn,
-Charnoc, Abington, Charles Tilney, Thomas Salisbury, Jones Travers et
-Robert Gage.
-
-Content d'avoir mis le feu à ces jeunes courages, et d'avoir préparé les
-voies, Ballard revint à Paris rendre compte de son voyage, et retourna
-bientôt à Reims pour contempler sans risques, de ce port pieux, le
-spectacle de l'incendie qu'il avait allumé au delà du détroit.
-
-Walsingham avait l'œil et la main dans la conspiration. Elle jaillit des
-passions catholiques et politiques, dont les partisans de Marie Stuart
-étaient consumés, soit en France, soit en Angleterre. Mais si le profond
-et astucieux ministre ne créa pas cette conspiration, il la vit éclore,
-la réchauffa, la cultiva dans des proportions terribles. Il y
-entretenait ses affidés les plus pénétrants, les plus actifs. C'était
-l'usage des conseillers d'Élisabeth. «Par toutes les cours de l'Europe,
-écrit l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, ils ont des hommes,
-lesquels, sous ombre d'estre catholiques, leurs servent d'espions; et
-n'y a colléges de jésuites, ni à Rome ni en France, où ils n'en trouvent
-qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à
-cette princesse (Élisabeth); mesme il y a beaucoup de prestres en
-Angleterre tolérés par elle pour pouvoir, par le moyen des confessions
-auriculaires, découvrir les menées des catholiques.»
-
-Jusque-là, les principaux instruments de Walsingham étaient Polly et
-Greatly, mêlés aux conspirateurs de Londres, et Maude, un prêtre attaché
-aux pas de Ballard dont il avait la confiance.
-
-Walsingham était loin cependant de tenir tous les fils du complot; il en
-connaissait la réalité, mais il en ignorait les principaux acteurs, les
-ramifications, les détails, les circonstances décisives. Il n'était pas
-sans inquiétude, et il s'impatientait des obscurités, des lenteurs qui
-l'entouraient, lorsqu'un nouveau personnage apparut.
-
-Il arriva en Angleterre dans les premiers jours de 1586. Dès le mois de
-juillet 1585, il avait été vanté à Marie Stuart par Charles Paget, dont
-il avait surpris le cœur. Il avait captivé en même temps par sa grâce,
-par ses manéges, Babington alors à Paris, Morgan, l'archevêque de
-Glasgow, et don Bernard de Mendoça. Il avait été initié à tous les
-secrets.
-
-Député de Reims à Londres pour stimuler la conspiration et les
-conspirateurs, il fut gagné par Walsingham.
-
-Du mois de février au mois de mars, il logea chez Phelipps, secrétaire
-du ministre. Il s'arrangea une vie mystérieuse. Il s'insinua dans les
-conciliabules des conjurés. Il les pratiqua tous, et pas un ne lui fut
-inconnu. Il noua des liaisons avec M. de Châteauneuf, le plus défiant,
-le plus austère des diplomates, et il le conquit à demi. Il conquit
-entièrement Cordaillot, le secrétaire chargé, à l'ambassade de France,
-de toutes les correspondances et des affaires de la reine d'Écosse.
-Recommandé vivement à cette princesse par tous ses amis du comité
-catholique siégeant à Paris, sous la double influence de l'archevêque de
-Glasgow et de don Bernard de Mendoça, Marie le regardait comme une
-Providence, et le recommandait à son tour à tous les partisans de sa
-personne et de sa cause en Europe.
-
-Cet homme s'appelait Gilbert Gifford: c'était son nom de famille. Ses
-noms de guerre furent tour à tour Pietro, Barnaby, Thomas Cornelius. Il
-descendait d'une ancienne maison du comté de Stafford, et le château de
-son père était situé à peu de distance du château de Chartley,
-circonstance dont il profita pour donner à son rôle un air plus
-vraisemblable et un tour plus facile. Il avait passé huit ans chez les
-jésuites, qui l'avaient élevé. Il était fort jeune et le paraissait
-encore plus. Son unique ambition, disait-il, était de servir le
-catholicisme en servant Marie Stuart. S'il ne pouvait la tirer de prison
-et lui préparer le trône, il espérait au moins adoucir son isolement en
-faisant pénétrer jusqu'à elle les lettres de ses serviteurs et les
-consolations de ses amis. Il avait des manières tantôt élégantes, tantôt
-pieuses, tantôt cordiales, selon ses interlocuteurs. Il avait vécu en
-France, voyagé en Espagne et en Italie. Il était versé dans la
-théologie, dans la politique et dans les belles-lettres. Il savait
-toutes les langues sans accent étranger. Ses cheveux blonds, son teint
-mat et plombé, pâli comme par le jeûne; sa physionomie mobile, mêlée de
-finesse et de candeur, intéressaient. Il parlait et il se taisait à
-propos. On l'écoutait et on s'épanchait. C'était le caméléon de la
-police britannique et de la société de Jésus.
-
-Au milieu de mars 1586, Gifford était le maître de la conspiration. Il
-avait tout disposé par ses machinations pendant deux mois. Chaque chose
-alors était prête, et chacun était à son poste.
-
-Précisons bien la situation. Charles Paget et Morgan recevaient à Paris
-toute la correspondance européenne de Marie Stuart. Les lettres des
-partisans de Marie, ils les adressaient à l'ambassade française, qui les
-envoyait à Chartley; les lettres de Marie, l'ambassade les dépêchait à
-Morgan et à Charles Paget, qui les faisaient rendre à tous les
-représentants de leur chère maîtresse dans les cours étrangères. Tout
-passait de Charles Paget et de Morgan à l'ambassade, de l'ambassade à
-Marie Stuart, et réciproquement. Mais entre la reine et l'ambassade,
-quel était l'intermédiaire? Un seul homme, toujours le même, auquel, il
-est vrai, tout le monde se confiait. Cet homme était Gifford.
-
-Toute correspondance venait à lui: celle de Claude Hamilton et de
-Courcelles, accrédités par Marie en Écosse;
-
-Celle de Liggons, accrédité en Flandre;
-
-Celle de lord Paget et de sir Francis Englefield, accrédités en Espagne;
-
-Celle du docteur Lewis, accrédité à Rome;
-
-Celle de l'archevêque de Glasgow, accrédité en France;
-
-Celle de tous les amis de Marie Stuart, dans toutes les contrées.
-
-Ces innombrables correspondances aboutissaient au bureau de Cordaillot,
-où Gifford prenait et apportait à pleines mains. On ne voulait ni on ne
-pouvait l'éviter. Il était le centre de tout.
-
-Le premier soin de Gifford fut de demander à Cordaillot l'énorme paquet
-laissé par M. de Mauvissière à M. de Châteauneuf, et qui n'avait pas été
-remis à cause de la vigilance sévère de sir Amyas Pawlet. De concert
-avec Cordaillot, Gifford divisa ce paquet en paquets plus petits, afin,
-disait-il, de diminuer les chances d'être surpris. Cordaillot admirait
-ces précautions, et la fidélité de Gifford lui en paraissait plus
-assurée.
-
-Gifford sortait de l'ambassade par la porte opposée à la rue qui menait
-à l'hôtel de Walsingham. Mais après dix minutes de marche il se
-retournait, et, de ruelles en carrefours, il courait triomphant chez le
-ministre. Introduit sans retard, il lui apprenait son succès, et il
-déposait en même temps sur la table les divers paquets dont il était
-chargé. Phelipps, appelé, débrouillait toutes les lettres avec les
-chiffres que Cherelles, un ancien secrétaire de M. de Mauvissière et de
-M. de Châteauneuf, avait dérobés à la reine d'Écosse, puis vendus à
-Walsingham. Lorsque les extraits les plus importants avaient été
-désignés par le ministre et recopiés par Gifford, Phelipps recachetait
-les lettres avec de faux cachets très-exacts qu'il avait fait exécuter
-d'après les cachets de Marie Stuart et de ses correspondants.
-
-Tout allait bien. Mais une difficulté se présenta qui contraria vivement
-Walsingham. Gifford répugnait à hanter le château de Chartley, où tant
-de surveillance était exercée, de peur d'être démasqué aux yeux de la
-reine ou du moins soupçonné. Il imagina de corrompre, soit un soldat,
-soit un domestique du gouverneur qui serait dans le secret. Walsingham
-approuva cet expédient. Sir Amyas Pawlet s'y opposa, par respect pour
-l'honneur militaire et pour sa propre dignité.
-
-Pendant que le ministre s'efforçait d'incliner à ses désirs le
-gouverneur, Gifford trouva un autre expédient qui fut accepté, et sur
-lequel Pawlet ferma les yeux.
-
-Il y avait à une lieue de Chartley un brasseur qui, chaque semaine,
-selon l'usage d'Angleterre, expédiait sur une petite charrette un baril
-de bière à la reine captive, pour elle et pour sa maison. Gifford
-apprivoisa sans peine, avec de belles paroles et de bonnes guinées, le
-brasseur, qui consentit à tout ce qu'exigerait celui qui parlait et qui
-payait si bien.
-
-Sûr de sa voie de communication, Gifford fit tailler un grand étui de
-bois de chêne, à ressort, facile à ouvrir, facile à fermer. Il y glissa
-les lettres adressées à Marie Stuart, et, après l'avoir clos
-hermétiquement, il le jeta par la bonde du baril, replaça le tampon, et
-donna ses instructions au brasseur, qui avertit le sommelier de la reine
-d'Écosse. Le sommelier prévint le premier secrétaire de Marie, Nau, qui
-retira lui-même l'étui, s'empara de ce qu'il contenait, se réservant de
-l'introduire plein des réponses de sa maîtresse, dans le baril vide, au
-prochain voyage du brasseur.
-
-La correspondance, devenue aisée par ce stratagème ingénieux, prit une
-nouvelle activité, et les lettres se croisèrent entre Chartley et
-l'Europe avec une rapidité merveilleuse.
-
-Marie Stuart était dans l'ivresse de l'espérance. Walsingham, de son
-côté, à qui Gifford remettait les plis qui venaient à Chartley ou qui en
-partaient, était heureux de connaître toutes les menées, tous les
-desseins de la prisonnière et des conspirateurs. Il faisait décacheter,
-lire, extraire et recacheter les lettres, puis il les renvoyait à leur
-adresse.
-
-Le ministre rendait compte de tout à Élisabeth.
-
-Elle épouvanta M. de Châteauneuf, un jour du mois d'avril, dans une
-audience où l'ambassadeur lui demandait un adoucissement pour la reine
-d'Écosse: «Monsieur l'ambassadeur, lui dit-elle, croyez que je suis
-instruite de tout ce qui se fait en mon royaulme. J'ai été prisonnière
-du temps de la royne ma sœur, et je n'ignore pas de quels artifices
-usent les prisonniers pour gagner des serviteurs et avoir de secrètes
-intelligences.»
-
-Puis, s'animant par degré, elle continua, presque dans les termes dont
-elle s'était servie avec M. de La Mothe-Fénelon, lors de la conspiration
-de Norfolk. Elle dit «qu'elle sçavoit tout ce que la royne d'Escoce
-avoit pratiqué despuys qu'elle estoit en Angleterre autant par le menu,
-comme si elle y eust été appelée, car les princes ont des oreilles
-grandes, qui entendent loin et prez, en divers lieux; que la royne
-d'Escoce s'estoit efforcée de mouvoir le dedans de son royaulme contre
-elle, par le moyen d'aulcuns qui lui promettoient de grandes choses;
-mais que c'estoient gens qui conçoivent des montaignes et ne produisent
-que mottes de terre; qu'ils l'avoient pansé si sotte qu'elle n'en
-sentyroit rien, tandis qu'elle s'en estoit toujours mocquée dans la
-manche; et (répétant un mot terrible qui lui était familier) elle
-ajouta: que n'ayant, la royne d'Escoce, usé d'elle comme de bonne mère,
-elle méritoyt qu'elle luy fust marastre.»
-
-M. de Châteauneuf demeura tout pensif après cette audience. Ses
-soupçons, ses terreurs redoublèrent, et il recommanda de plus en plus la
-circonspection à Cardaillot. Mais Marie et ses partisans étaient tous
-dans un réseau de fer.
-
-Il y eut cependant, vers le milieu de juin, un instant d'hésitation où
-la conspiration sembla languir et chanceler. Babington et quelques-uns
-de ses complices se troublèrent au fond de leur conscience. Des
-scrupules religieux les agitaient. Ils se posèrent sérieusement cette
-question: Le régicide est-il permis à des catholiques? Ils n'osaient
-dire: Oui. Gifford l'osa; mais il était bien jeune pour s'ériger en
-autorité théologique. Les conjurés restaient indécis. Walsingham et
-Élisabeth s'inquiétèrent; car Marie Stuart, qui s'était beaucoup
-compromise, ne s'était pas encore perdue. Quoiqu'il lui fût échappé bien
-des imprudences, elle n'avait pas écrit une parole irréparable.
-
-Gifford, ne pouvant trancher la difficulté, la dénoua. Il dissipa les
-alarmes de Walsingham, et partit pour la France.
-
-Il vint droit à l'hôtel de don Bernard de Mendoça, alors ambassadeur à
-Paris, et le vrai chef du comité catholique.
-
-Don Bernard de Mendoça était le plus fier des Espagnols et le plus
-entreprenant des diplomates. Son âme africaine, comme son sang, brûlait
-d'une haine inextinguible contre Élisabeth et d'un dévouement religieux
-pour Marie Stuart. La politique était pour lui une passion sainte; et
-l'intrigue, chez un tel homme, avait toujours des proportions tragiques.
-Forcé de quitter Londres, d'où l'exilait, à cause de son génie remuant,
-le cabinet britannique, il n'avait pas craint, à Greenwich même, d'en
-appeler à son épée contre les soupçons des ministres anglais, et de se
-déclarer l'ennemi de leur maîtresse. Et maintenant, avec cette activité
-de feu qui plaisait tant à Philippe II, il cherchait des assassins et
-soldait des poignards, couvrant tout d'un luxe calculé et de l'emphase
-castillane. «Mendoze, dit Pierre Matthieu, ne sortoit jamais de son
-logis sinon à cheval, en litière ou en carrosse, avec toute sa suite,
-bien que ce ne fust que pour aller à l'église fort proche de sa maison.
-De trois paroles qu'il parloit, il y en avoit deux pour la grandeur de
-son maistre, et disoit souvent que Dieu estoit puissant au ciel et le
-roy d'Espagne en la terre.»
-
-Mendoça reçut Gifford comme le représentant des catholiques anglais. Il
-lui remit pour eux des lettres d'encouragement, et instruisit Philippe
-II de tout ce qu'il avait fait et promis. Le roi d'Espagne approuva son
-ambassadeur: «En considérant, lui écrivit-il, l'importance de
-l'événement, si Dieu, qui a pris sa cause en main, veut qu'il réussisse,
-vous avez bien fait d'accueillir ce gentilhomme, et de l'exciter, lui,
-ainsi que ceux qui l'ont envoyé, à pousser l'entreprise plus avant.»
-
-Gifford envoya les lettres de don Bernard de Mendoça à Walsingham, et il
-en demanda à d'autres membres influents du comité pour mieux
-l'accréditer auprès de Ballard, qui, après avoir organisé la
-conspiration en Angleterre, attendait à Reims, en sûreté, l'assassinat
-d'Élisabeth, la délivrance de Marie, le triomphe du catholicisme dans
-toute l'étendue de la Grande-Bretagne.
-
-Ballard n'était point lâche, c'était même un homme d'aventure capable
-d'affronter le péril pour accomplir les plans de son parti et les siens.
-Mais il était loin d'être un fanatique pur, et la ruse chez lui
-tempérait le zèle. Il s'était mêlé, dans le cours de sa vie, à bien des
-intrigues. Il avait l'expérience consommée d'un vieux jésuite. Il était
-casuiste et l'un des plus habiles meneurs de sa compagnie. Prêtre de
-faction et de précaution tout ensemble, il voulait fermement que la
-conspiration réussît sans lui, au dernier acte. Il ne se jugeait pas
-nécessaire. S'il l'était absolument, il ne se refuserait pas à mourir
-pour sa cause, mais il aimait mieux vivre pour elle.
-
-Telles étaient les dispositions de Ballard à l'arrivée de Gifford auprès
-de lui. Gifford les connaissait. Il remit d'abord à Ballard les lettres
-de Charles Paget et de l'archevêque de Glasgow, puis il lui apprit la
-tiédeur des conjurés, leurs craintes secrètes, leur tremblement devant
-le régicide. Il lui annonça que la conspiration était à la veille
-d'avorter.
-
---Il fallait lever tous les scrupules, dit Ballard.
-
---Je l'ai essayé, reprit Gifford, et j'ai échoué.
-
---Ne leur avez-vous pas démontré que les bulles d'excommunication
-permettent, commandent même le régicide des souverains hérétiques, et
-qu'elles émanent d'une puissance infaillible, le pape?
-
---J'ai été plus loin, répondit Gifford; j'ai affirmé aux conjurés en
-votre nom, et d'après votre doctrine, que non-seulement les bulles
-régicides étaient l'œuvre du pape, le vicaire de Jésus-Christ, mais
-qu'au fond ces bulles étaient l'œuvre même du Saint-Esprit.
-
---Et vous ne les avez pas convaincus?
-
---Non; je ne suis pas assez grave, assez imposant pour une telle tâche:
-vous seul pouvez la remplir. Il y faut votre science de Dieu et du
-monde, votre éloquence irrésistible. Je pense que personne, excepté
-vous, dans la chrétienté, ne saurait mener à bien cette glorieuse
-entreprise, et nos amis les plus illustres pensent comme moi.» Ballard,
-ému, entraîné, prit la soudaine résolution de suivre Gifford en
-Angleterre.
-
-Il y prouva la légitimité du régicide.
-
-Il y réchauffa la conspiration. Marie Stuart l'aida dans cette mission
-en écrivant à Babington.
-
-Voici la lettre de Marie Stuart, inspirée de loin à sa souveraine par
-Morgan, à qui Babington s'était plaint du silence et de l'oubli de la
-reine:
-
- MARIE STUART A ANTOINE BABINGTON.
-
- De Chartley, 25 juin 1586.
-
- «Mon grand amy, encores qu'il y a longtemps que contre mon gré vous
- n'ayez eu de mes nouvelles, et moy des vostres, pourtant je seroys
- bien marrie que vous pensassiez que je n'eusse souvenance de
- l'affection essentielle que vous avez monstrée en tout ce qui
- m'appartient. J'ay entendu que, depuis la surséance de l'intelligence
- entre nous, l'on vous a addressé des pacquetz pour me les fayre tenir,
- tant de France que d'Escoce. Je vous prye, si aulcuns sont tombez
- entre vos mains, s'ilz y sont encores, de les délivrer à ce porteur,
- lequel me les fera tenir asseurément. Et je prierai Dieu pour vostre
- préservation.
-
- «Vostre bien bonne amye,
-
- «MARIE, R.»
-
-Chose vraiment pathétique! le porteur que Marie, dans son aveuglement,
-recommandait à Babington, n'était autre que Gifford, le traître des
-traîtres, le plus audacieux, le plus actif et le plus profondément
-pervers de tous les artisans de crime dans ce guet-apens d'iniquité.
-
-Babington sentit sa confiance s'accroître par celle de Marie. Il lui
-répondit le 6 juillet. Phelipps alla lui-même à Chartley le 8. Il ne
-jugea pas à propos de se cacher à la reine. Un après-midi que trop
-faible pour monter à cheval, elle avait demandé son coche, afin de se
-promener plus commodément, Phelipps eut l'indignité de se mettre sur son
-passage, lui souriant d'un faux sourire, comme il le mandait à
-Walsingham. Marie l'apercevant en ressentit une secrète inquiétude, un
-mystérieux effroi. Préoccupée malgré elle de ce personnage équivoque,
-elle en traça ainsi le portrait dans sa correspondance avec Morgan: «Ce
-Phelipps est de basse stature et de chétive apparence; il a les cheveux
-d'un blond sombre, la barbe d'un blond clair, la figure marquée de
-petite vérole, la vue courte, et il semble âgé d'environ trente ans.»
-
-La reine, néanmoins, n'imaginait pas tout le mal que lui préparait ce
-ténébreux représentant de la police, ce docile instrument de Walsingham.
-
-Phelipps fit rendre, le 12 juillet, à Marie la lettre de Babington.
-
-«Très-chère souveraine, disait le jeune chef de la conspiration, moy
-mesmes avec dix gentilz hommes et cent aultres de nostre compaignie et
-suitte, entreprendrons la délivrance de vostre personne royalle des
-mains de voz ennemys. Quant à ce qui tend à nous deffaire de
-l'usurpatrice, de la subjection de laquelle, par l'excommunication
-faicte à l'encontre d'elle, nous sommes affranchiz, il y a six gentilz
-hommes de qualité, tous mes amys familiers, qui, pour le zèle qu'ils
-portent à la cause catholique et au service de Vostre Majesté,
-entreprendront l'exécution tragique...»
-
-La reine était au désespoir. Elle venait de lire le traité d'alliance
-qui avait été conclu quelques jours auparavant entre son fils et
-Élisabeth, et où rien n'était stipulé ni pour ses droits ni pour sa
-liberté, où elle n'était pas même nommée. Dans le premier élan de son
-indignation, de sa colère, elle écrivit à Babington cette autre lettre
-qui devait lui être si fatale:
-
- MARIE STUART A ANTOINE BABINGTON.
-
- 17 juillet 1586.
-
- «Féal et bien aymé, suivant le zèle et entière affection dont j'ay
- remarqué qu'avez esté poussé en ce qui concerne la cause commune de la
- religion et la mienne aussy en particulier, j'ay toujours faict
- asseurance de vous, comme d'un principal et très digne instrument pour
- estre employé et en l'un et en l'autre. Ce ne m'a esté moindre
- consolation d'avoir esté avertie de vostre estat, comme vous l'avez
- faict par vos dernières lettres, et trouvé moyen de renouveller noz
- intelligences...
-
- «Je ne puis que louer pour plusieurs grandes et importantes
- considérations, qui seroyent icy trop longues à réciter, le désir que
- vous avez en général d'empescher de bonne heure les desseings de nos
- ennemys qui taschent d'abolir nostre religion en ce royaulme, en nous
- ruynant tous ensemble.
-
- «Quant à mon particulier, je vous prye de temoigner à noz principaux
- amis que, quand je n'auroys aulcun intérest pour moy mesmes en ceste
- affaire (car je n'estime ce que je prétends que peu au priz du bien
- publicq de cest Estat), je serois toujours très affectionnée à y
- employer ma vie et tout ce que j'ay ou pourray avoir de plus en ce
- monde.
-
- «Or, pour donner un bon fondement à ceste entreprise, afin de la
- conduire à un heureux succez, il fault que vous consideriez, de point
- en point, quel nombre de gens, tant de pied que de cheval, pourrés
- lever entre tous, et quels capitaynes vous leur donnerés en chasque
- comté, en cas qu'on ne puisse avoir un général en chef; de quelles
- villes, ports et havres vous vous tenez certains, tant vers le nord
- qu'aux pays de l'est et du sud, pour y recevoir secours des Pays-Bas,
- de France et d'Espagne; quel endroit vous estimés le plus propre et
- adventageux pour le rendez vous de toutes vos forces, et de quel côté
- estes d'avis qu'il fauldra puis après marcher (comment les six
- gentilshomes sont délibérez de procéder); et le moyen qu'il fauldra
- aussi prendre pour me délivrer de ceste prison.
-
- «Ayant fixé une bonne résolution entre vous mesmes (qui estes les
- principaulx instruments, et le moins en nombre qu'il vous sera
- possible) sur toutes ces particularités, je suis d'advis que la
- communiquiez en toute diligence à Bernardino de Mendoza, ambassadeur
- ordinaire du roy d'Espagne en France, lequel, outre l'expérience qu'il
- a des affaires de par deçà, ne fauldra, je vous puis asseurer, de s'y
- employer de tout son pouvoir. J'auray soin de l'advertir de cette
- affaire, et de la luy recommander bien instamment, comme à telz
- aultres que je trouveray estre nécessaire.
-
- «Mais il fault que fassiez choiz bien à propos de quelque personnage
- fidèle pour manier cette affaire avecq Mendoza et aultres hors du
- royaulme, duquel seul vous vous puissiés tous fier, afin que la
- négociation soyt tenue tant plus secrète, ce que je vous recommande
- sur toutes choses pour vostre propre seureté... Ces choses estant
- ainsy préparées, et les forces, tant dedans que dehors le royaulme
- toutes _prestes, il fauldra alors mettre les six gentilshommes en
- besoigne_, et donner ordre que _leur desseing estant effectué_, je
- puisse estre tirée hors d'icy, et que toutes vos forces soyent en ung
- mesmes temps en campaigne pour me recevoir pendant qu'on attendra le
- secours étranger, qu'il fauldra alors haster en toute diligence...
-
- «C'est le projet que je trouve le plus à propos pour cette entreprise,
- afin de la conduyre avec esgard de nostre propre seureté. De
- s'esmouvoyr de ce costé devant que vous soyez asseurés d'un bon
- secours estranger, ne seroyt que vous mettre, sans aulcun propos, en
- danger de participer à la misérable fortune d'aultres qui ont par cy
- devant entrepris sur ce sujet; et de me tirer hors d'icy, sans estre
- premièrement bien asseurez de me pouvoir mettre au milieu d'une bonne
- armée ou en quelque lieu de seureté, jusques à ce que noz forces
- fussent assemblées et les estrangers arrivés, ne seroyt que donner
- assez d'occasion à cette Royne là, si elle me prenoit de rechef, de
- m'enclorre en quelque fosse d'où je ne pourrois jamais sortir, si pour
- le moins, j'en pouvois eschapper à ce prix là, et de persécuter avec
- toute extresmité ceulx qui m'auroient assistée, dont j'aurois plus de
- regret que d'adversité quelconque qui me pourroyt eschoir à
- moi-mesme...
-
- «J'ay jusques à présent fait instance qu'on changeast mon logis; et
- pour response on a nommé le seul chasteau de Dudley, comme le plus
- propre pour m'y loger, tellement qu'il y a apparence que dedans la fin
- de cest esté on m'y mènera. Pourtant advisez, aussy tost que j'y
- seray, sur les moyens dont on pourra user ès environs pour m'en faire
- eschapper. Si je demeure icy, on ne se peut servir que d'un de ces
- trois expédients qui s'ensuyvent: le premier qu'à un jour préfix,
- comme je seray sortie pour prendre l'air à cheval sur la plaine qui
- est entre ce lieu et Stafford, où vous sçavez qu'il se rencontre
- ordinairement bien peu de personnes, quelques cinquante ou soixante
- hommes bien montez et armez me viennent prendre; ce qu'ilz pourront
- aysément faire, mon gardien n'ayant communément aveq luy que dix huict
- ou vingt chevaulx, pourveus seullement de pistollets. Le second est
- qu'on vienne à minuict, ou tost après, mettre le feu ès granges et
- estables que vous sçavez estre auprès de la maison, afin que les
- serviteurs de mon gardien y estant accourus, vos gens ayant chacun une
- marque pour se recognoistre de nuict, puissent cependant surprendre la
- maison, où j'espère vous pouvoir seconder avec ce peu de serviteurs
- que j'y ay. Le troisième est que les charrettes qui viennent icy
- ordinairement arrivant de grand matin, on les pourroyt accommoder de
- façon et y apposter tels charretiers, qu'estant soubz la grande porte
- les charrettes se renverseroyent tellement qu'i accourant avec ceulx
- de vostre suyte, vous vous pourriés fayre maistre de la maison et
- m'enlever incontinent. Ce qui ne seroyt difficile à exécuter, devant
- qu'il y pût arriver aulcun nombre de soldats au secours, d'aultant
- qu'ilz sont logés en plusieurs endroicts hors d'icy, quelques uns à
- demy mille et d'aultres à un mille entier.
-
- «Quelle qu'en soyt l'yssue, je vous ay et auray tousjours très grande
- obligation pour l'offre qu'avez faict de vous mettre en péril, comme
- faictes, pour ma délivrance, et j'essaieray par tous les moyens que je
- pourray, de le recognoistre en vostre endroict comme méritez. J'ay
- commandé qu'on vous feist un plus ample alphabet, lequel vous sera
- baillé avec la présente. Dieu tout puissant vous ayt en sa saincte
- garde!
-
- «Vostre entierement bonne amye à jamays.
-
- «Ne faillez brûler la présente quant et quant.»
-
-Voilà, dans sa gravité funèbre, la dernière lettre de Marie Stuart à
-Babington.
-
-Elle fut attestée par Babington lui-même, puis par Nau et par Curle, les
-deux secrétaires de Marie.
-
-Dès que Phelipps eut cette formidable lettre, il jugea que tout était
-accompli. Il avertit Gilbert Gifford, qui toucha la récompense promise,
-le prix du sang, et qui se hâta de mettre le détroit entre lui et les
-malheureux qu'il avait si tortueusement conduits à la boucherie. Maude
-et les autres espions s'éclipsèrent comme Gifford.
-
-Phelipps quitta Chartley le 24 juillet. Il apportait à son maître les
-lettres de Babington à Marie Stuart et la réponse, avec les lettres de
-cette princesse à ses autres amis en Écosse et sur le continent.
-
-C'était assez, c'était trop de preuves. Ballard sollicitait
-indirectement des passe-ports. Il était impatient de retourner à Reims.
-Walsingham donna l'ordre de l'arrêter. Instruit de cette mesure,
-Babington fut saisi d'une soudaine et vague terreur. Son premier
-mouvement fut de regagner son hôtellerie. Il fit seller précipitamment
-son cheval, et prit au hasard la route qui s'offrit à lui. Il courut
-quelques milles avant de retrouver son sang-froid. Le grand air
-cependant ne tarda pas à dissiper cette panique, et, comme au fond
-Babington était brave, dévoué, il revint sur ses pas, décidé à jouer
-intrépidement cette dernière partie, résolu à la mort plutôt qu'au
-déshonneur.
-
-Il se présenta hardiment à l'hôtel du ministre de la police, le pria de
-délivrer des passe-ports à Ballard, lui déclara qu'il était lui-même
-catholique; que, par ses relations avec les catholiques et son influence
-sur eux, il pouvait et voulait le servir. Walsingham, feignant de le
-croire, le remercia, et l'engagea à loger en son propre hôtel, pour que
-leurs communications fussent plus faciles et plus promptes. Babington
-ayant accédé à ce désir ou plutôt à ce commandement, s'aperçut bientôt
-qu'il était gardé à vue, et s'évada.
-
-Ballard fut arrêté. On connaissait les autres conspirateurs. Gifford les
-avait nommés, signalés. Babington d'ailleurs s'était fait peindre avec
-les six gentilshommes qui devaient assassiner Élisabeth. Le tableau
-était surmonté de cette inscription: «Nos périls communs sont les nœuds
-de notre amitié.» Walsingham, par Gifford, était parvenu à en faire
-tirer une copie que garda la reine d'Angleterre.
-
-Après l'arrestation de Ballard, les conjurés, se sentant sous la main et
-sous les yeux de la police, ni Savage, ni aucun autre n'eut l'audace
-inutile d'attendre dans les jardins, soit à Richmond, soit à Windsor,
-Élisabeth, pour la frapper. Ils s'échappèrent tous, mais ils furent
-bientôt pris ainsi que Babington dans un massif de Saint-John's-Wood, où
-ils s'étaient réfugiés. On les ramena à Londres, et ils furent jetés à
-la Tour. Jeunes gens du monde pour la plupart, ils avaient acquiescé à
-un complot comme à une partie de chasse, pour ne se pas séparer et sans
-se rendre compte de la portée de leur ligue. Le fanatisme chevaleresque
-de Babington souriait à leur imagination. C'était une chose agréable aux
-dames de leurs comtés: ce serait une séduction auprès d'elles; c'était
-d'ailleurs un lien de plus entre eux. Ils se firent donc presque tous
-conspirateurs par imitation, par emphase, par affectation de belles
-manières, par camaraderie, par fougue de tempérament et d'âge, par
-émulation de bonne compagnie.
-
-«C'était mon triste destin, s'écria Jones devant ses juges, ou de trahir
-mon ami, ou de rompre mon allégeance et de me perdre, moi et ma
-postérité. J'ai voulu être compté au nombre des amis fidèles, et je suis
-condamné comme un traître!...»
-
-«Avant que ceci arrivât, disait Tichbourne au pied de l'échafaud, nous
-vivions ensemble dans la situation la plus brillante. De qui parlait-on
-dans le Strand, à Fleet-street, et dans tout autre quartier de Londres,
-si ce n'est de Babington et de Tichbourne? Dieu sait combien peu les
-affaires d'État entraient dans ma tête! J'ai toujours refusé de m'en
-mêler; mais, par égard pour mon ami, je me suis tu, et j'ai consenti.»
-
-Mis en jugement le 13 septembre 1586, condamnés le 17, ces téméraires
-compagnons de plaisir et d'intrigue furent exécutés en deux actes: le
-20, Babington, Barnewell, Tichbourne, Dunn, Charnock, Savage, Ballard,
-et les autres le 21.
-
-Les raffinements de cruauté légale, si familiers à la procédure
-criminelle du XVIe siècle, furent épuisés sur les conjurés. Ils furent
-conduits tout chancelants à Saint-Giles, et éventrés vivants. Leur mort
-fut le triomphe du tourmenteur fanatique s'acharnant sur des proies
-humaines. Ce fut la vengeance brutale de l'esprit puritain contre des
-cadavres. Tous ces hommes furent courageux, mais ils étaient moribonds
-avant le supplice. Il y eut cependant encore je ne sais quoi de
-chevaleresque dans le trépas de Babington, et dans celui de Ballard je
-ne sais quoi de religieux; lueurs suprêmes, pâles et derniers reflets
-des habitudes de ces âmes dont les corps étaient brisés par la torture!
-
-Quelques historiens ont pensé qu'il y eut deux conspirations: une
-conspiration contre la vie d'Élisabeth, à laquelle Marie fut étrangère,
-et une conspiration pour la délivrance de Marie, la seule dont elle fut
-complice. Par suite de leur système, ces historiens estiment que tous
-les passages de la lettre de Marie qui ont trait à l'assassinat
-d'Élisabeth ont été interpolés par Phelipps, établi à Chartley.
-
-D'autres historiens soutiennent l'avis contraire. Selon eux, la
-contradiction apparente qu'on relève dans cette lettre pouvait échapper
-à Marie au milieu du trouble où elle était, tandis que Phelipps, cet
-esprit froid, logique, toujours si maître de lui, l'aurait certainement
-évitée. Elle n'est, au reste, que dans les termes. Marie, lorsqu'elle
-parle d'Élisabeth, après avoir parlé de _la besogne des six
-gentilshommes_, suppose, sans l'exprimer, que le coup a manqué, et alors
-elle, ses amis et les catholiques auront tout à redouter des vengeances
-de la reine d'Angleterre. Ce qui achève de convaincre que Phelipps n'eut
-pas recours aux interpolations, c'est qu'elles lui étaient inutiles. Le
-dernier bill du parlement dirigé contre Marie ne la rendait-elle pas
-responsable de toute conspiration tentée en sa faveur? Phelipps n'avait
-pas besoin, pour perdre la reine d'Écosse, d'une conspiration contre la
-vie d'Élisabeth, il lui suffisait d'une conspiration destinée à
-bouleverser les institutions religieuses de l'Angleterre avec le secours
-de l'étranger.
-
-Pour moi, ces probabilités contradictoires, m'inclineraient au doute
-sans les aveux formels de Babington. Nau et Curle confirmèrent à
-plusieurs reprises ces aveux. «Une partie de la lettre incriminée avait,
-déposèrent-ils, été écrite par Nau sous l'inspiration de Marie; l'autre
-partie avait été écrite de la main même de la reine, et la lettre
-entière avait été chiffrée par Curle.» Nau alla plus loin. Il convint
-que sa maîtresse lui avait dicté, entre autres paragraphes, le
-paragraphe relatif à l'intervention des six gentilshommes qui devaient
-tuer Élisabeth.
-
-Ces témoignages de Babington, de Curle et de Nau prisonniers, ont été
-repoussés et admis tour à tour. Mais leur véracité fût-elle une
-certitude historique, Marie Stuart n'eût-elle pas été plus sage que ses
-amis, elle trouverait encore grâce devant la postérité.
-
-Captive depuis tant d'années contre tout droit humain et divin; privée
-des égards dus à son rang et à sa naissance; blessée dans ses amitiés,
-dans ses antipathies, dans les moindres élans de sa liberté, dans les
-plus minutieux détails de sa vie intime; opprimée comme femme, outragée
-comme reine, torturée comme mère, il n'y aurait pas beaucoup à s'étonner
-qu'elle eût accepté tout entière la conspiration de Babington. Il
-faudrait l'en blâmer et l'en excuser; ceux qu'il faut blâmer et flétrir,
-sans les excuser jamais, ce sont les ennemis qui la retinrent
-prisonnière, qui l'abreuvèrent d'humiliations, qui la jetèrent au delà
-de tous les conseils de la prudence, qui l'entourèrent d'espions, qui
-préparèrent le complot, et qui, en immolant cette grande victime, ne
-furent pas des prêtres, ainsi que des sectaires l'ont écrit, mais des
-geôliers, des provocateurs, des bourreaux.
-
-
-
-
-LIVRE XII.
-
-Sir Thomas Gorges.--Marie Stuart à Tixall.--Ramenée à Chartley.--Saisie
-de ses papiers.--Arrestation de Nau et de Curle.--Marie Stuart
-transférée à Fotheringay.--Vieille route.--Église.--Château.--Le Nen
-coule au pied.--Dernier horizon de Marie Stuart.--Poésie.--Ronsard.--Les
-_Misères du temps_.--D'Aubigné.--Les _Tragiques_.--Marie Stuart et
-Élisabeth.--Renouvellement de l'association protestante pour la sûreté
-d'Élisabeth.--Procès de Marie Stuart.--Sa condamnation à mort.--Sir
-Amyas Pawlet fait enlever le dais de la reine.--Lettres de Marie Stuart
-à Élisabeth;--au pape Sixte-Quint; à l'archevêque de Glasgow;--au duc de
-Guise.--Enthousiasme religieux de la reine d'Écosse.--Hypocrisie
-d'Élisabeth.--Acharnement du parti protestant contre Marie
-Stuart.--Indifférence ou connivence de la France et de l'Écosse.--Les
-hauts commissaires à Fotheringay.--Lord Shrewsbury.--Le comte de
-Kent.--Détails.--Le dernier jour.--Les dernières heures.--Sensibilité,
-courage, ferveur de Marie Stuart.--Désespoir de ses
-serviteurs.--Supplice.--Le bourreau.--Le doyen de Peterborough.--Le
-comte de Kent.--Douleur feinte d'Élisabeth.--Joie du protestantisme.--Le
-cercueil de Marie Stuart à Fotheringay;--à Peterborough;--à Westminster.
-
-
-Cependant Marie Stuart, ignorante des événements, resserrée de plus en
-plus à Chartley, vit arriver, le 8 août, un messager dans la cour du
-château. C'était sir Thomas Gorges, qui apportait l'ordre de la
-transporter à Tixall, donjon voisin de Chartley et qui appartenait à
-Walter Aston.
-
-La reine d'Écosse interrogea vainement ses gardiens sur ce messager. Le
-même jour, selon son habitude, elle monta à cheval, et son œil inquiet
-sondait l'espace, désespérant d'y apercevoir ses libérateurs, lorsque,
-par une manœuvre de son escorte, elle fut séparée de ses gens et
-conduite à sa nouvelle résidence. Elle y fut enfermée seule dans une
-petite chambre, sans plumes, encre, ni livres. C'est là qu'elle apprit
-la découverte de la conspiration, la saisie de tous ses meubles, de tous
-ses coffres, de tous ses papiers, l'arrestation de Nau et de Curle, ses
-deux secrétaires.
-
-Sir Amyas Pawlet ne ramena sa prisonnière à Chartley que le 30 août.
-Soumise à une surveillance plus rigoureuse, à des humiliations plus
-cruelles, elle pressentit le dénoûment terrible. Waad, assisté des
-agents de Walsingham, avait traversé cette prison royale. Ils avaient
-tout emporté: lettres, argent, bijoux. Quand Marie rentra dans son
-appartement, elle le trouva violé et dépouillé. Ses serviteurs étaient
-noyés dans les larmes, ses parures et son linge inventoriés, ses bahuts
-vides. Ces pauvres chambres que le malheur et la majesté royale auraient
-dû rendre sacrées, la brutalité d'une police ignoble les avait
-saccagées, et l'insulte s'était mêlée au pillage. Marie, dont l'âme
-était plus dévastée que sa demeure, ne se fit aucune illusion. Elle
-comprit toute sa destinée, et s'y résigna en princesse d'Écosse et de
-Lorraine. «Sir Amyas, dit-elle à Pawlet dont elle rencontra le regard,
-il me reste encore deux choses: dans mes veines le sang royal qui me
-donne droit à la succession du trône d'Angleterre, et dans mon cœur un
-dévouement sans bornes à la religion de mes aïeux.»
-
-Elle comprenait maintenant que ce sang serait bientôt tari et que ce
-cœur ne battrait pas longtemps. Elle écrivit et parvint à faire passer à
-son cousin le duc de Guise une lettre où elle épancha tous les
-sentiments qui l'oppressaient. «Mon bon cousin, dit-elle, ayez pityé de
-mes pauvres serviteurs destituez, car l'on m'a tout osté icy, et
-m'attends à quelque poison ou autre telle mort secrette... Je désire que
-mon corps soyt à Reims, auprès de feue ma bonne mère, et le cœur auprès
-du feu roy mon seigneur (François II).»
-
-La reine d'Écosse allait être transférée au château de Fotheringay, dans
-le comté de Northampton, à quelques milles de Peterborough. Ce fut la
-dernière hôtellerie anglaise où la conduisit l'hospitalité d'Élisabeth.
-
-Depuis plusieurs années cette question s'agitait dans les conseils de
-Greenwich et se prolongeait d'irrésolutions en irrésolutions.
-
-Dès 1581, Burleigh écrivait à Walsingham: «Le conseil, aussi variable
-que l'atmosphère, n'est parvenu à aucune conclusion, car Sa Majesté
-elle-même ne s'est prononcée sur aucun point. Tellement que, fatigués de
-parler, les membres se sont séparés, et que la reine a remis le tout à
-une autre époque. On a délibéré longtemps pour savoir dans quel lieu on
-confinerait la reine d'Écosse, pour instruire et juger son procès. On ne
-voulut pas de la Tour. Le conseil recommanda à l'unanimité le château de
-Hertford, et la reine y consentit durant tout un jour; mais elle changea
-bientôt d'avis, et dit qu'il était trop près de Londres. Alors on parla
-de Fotheringay, qu'elle trouva trop éloigné; puis successivement de
-Grafton, de Woodstock, de Northampton, de Coventry et de Huntingdon,
-qu'elle refusa tous, les uns, parce qu'ils n'étaient pas assez
-fortifiés, les autres à défaut de convenance. Le parlement sera
-probablement dissous, et sa prochaine réunion fixée au 10 décembre
-prochain; mais la reine veut que la cause de la reine d'Écosse soit
-entendue et terminée avant cette réunion; néanmoins on ne peut rien
-faire jusqu'à ce que le lieu de sa translation soit choisi.»
-
-Le 25 septembre 1586, Élisabeth s'était enfin déterminée. Marie Stuart
-monta dans son coche par un ciel couvert et s'achemina vers Fotheringay.
-«Ce temps ressemble, dit-elle, au temps des vendanges à Fontainebleau.
-Seulement ici j'ai le cœur moins joyeux.» Elle était escortée par deux
-délégués du conseil privé, Mildmay et Barker, et par cinquante hommes
-d'armes sous les ordres de sir Amyas Pawlet.
-
-La reine examina curieusement en prisonnière l'aspect du pays, soigné
-comme un parc. Elle remarqua les châteaux, les maisons, les villages
-d'une rare propreté, et dont la pauvreté se cachait, comme aujourd'hui,
-sous les fleurs. Elle oublia un instant ses longs ennuis sur la vieille
-route solitaire. Elle admira des paysages d'une incomparable verdure.
-Malgré elle, une impression de fraîcheur pénétra un instant jusqu'à son
-âme au milieu de ces délicieux comtés où l'Angleterre, qui a la religion
-des héritages et pour qui les limites sont sacrées, cultivait les haies
-avec une sorte de piété domestique et nationale; tandis qu'en Allemagne
-la secte insensée des anabaptistes sapait tous les fondements de la
-propriété, cette base divine des familles et des États.
-
-Quand Marie Stuart toucha au terme de son voyage, le pays changea un
-peu. La route tourna dans la prairie, où le sable fin remplace la terre
-durcie et rugueuse. Les grands chênes se groupèrent par bouquets çà et
-là, et les buissons devinrent touffus comme des taillis. La reine versa
-quelques larmes dans l'avenue qui la conduisit à la grille de l'église
-peuplée de tant de vieux tombeaux. Son coche s'étant arrêté un instant à
-cette grille, l'escorte prit sur la gauche et mena Marie jusqu'aux
-fossés de Fotheringay. A un signal, le pont-levis s'abaissa, et la
-reine, descendue de voiture près du tertre, nu maintenant, couronné
-alors de batteries, entra pour jamais dans le château. Elle monta les
-degrés de l'appartement qu'on lui avait préparé. Malgré le feu qui
-brûlait dans l'âtre, sa chambre était humide. Elle désigna d'un geste à
-ses femmes la fenêtre fermée de barreaux de fer; elle s'y accouda en
-soupirant, puis, à travers les petites vitres encadrées dans des lames
-de plomb, elle jeta un regard morne sur la campagne.
-
-Le Nen, presque immobile au pied du château, coulait lentement sous une
-pluie de feuilles d'automne que le vent secouait des arbres. Par delà
-s'étendaient quelques champs de houblon, vigne amère du nord, et
-d'immenses prairies où galopaient des poulains sauvages, où paissaient
-les moutons gras, les vaches brunes et les chevaux noirs particuliers à
-ce comté. Sur le dernier plan, des collines boisées s'élevaient et
-répandaient leurs grandes ombres mélancoliques.
-
-Tel fut le dernier horizon de Marie Stuart. Tel il lui apparut de sa
-fenêtre pendant les sombres mois qui précédèrent son jugement. Tel il se
-déroula, après trois siècles, la même semaine de l'arrivée de Marie, à
-celui qui écrit ces lignes. Seulement, pour le voyageur, il n'y avait
-plus de château, plus de garnison, plus d'armes. Il n'y avait sur
-l'ancien emplacement du donjon qu'un sol bouleversé, qu'un fourré
-d'orties d'où s'envola pesamment, à l'approche de pas humains, une nuée
-de corbeaux.
-
-La reine fut forcée de renoncer aux meilleures habitudes de ses prisons,
-les promenades, les correspondances. La vie lui était bien lourde.
-Inquiète, isolée, murée, sans amis, sans messagers, elle se dévorait
-silencieusement. Les sourdes menées politiques lui étaient impossibles.
-La réalité lui manquait. La poésie elle-même semblait l'abandonner. Son
-imagination était tarie.
-
-Si la reine prêtait encore l'oreille aux mélodies de la muse, ce
-n'étaient plus des vers d'amour, les vers de sa jeunesse qu'elle lisait.
-Non, l'accent de la poésie tintait grave, lugubre comme le chant des
-funérailles. Marie, après de longs détours et bien des stations
-sanglantes, se retrouvait épuisée dans une prison, vestibule obscur et
-tragique du sépulcre.
-
-Deux voix lui arrivaient encore par les barreaux de sa fenêtre, et ses
-geôliers laissaient passer jusqu'à elle quelques vers, dernière
-tristesse de sa captivité.
-
-Quels étaient ces deux poëtes qui lui parvenaient au bord du Nen?
-
-C'était d'abord Ronsard, ce père de toute poésie française, ce génie
-lyrique de la renaissance. Ses strophes n'étaient plus que sanglots. Il
-était sinistre comme un prophète hébreu:
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Morte est l'authorité; chacun vit en sa guise;
- Au vice déréglé la licence est permise;
- Le désir, l'avarice, et l'erreur insensé,
- Ont sens dessus dessous le monde renversé.
-
- On fait des temples saints une horrible voirie,
- Une grange, une estable et une porcherie;
- Si bien que rien n'est seur en sa propre maison.
- Au ciel est revolée et justice et raison,
- Et en leur place, hélas! règne le brigandage,
- La haine, la rancune, le sang et le carnage.
- Tout va de pis en pis: le sujet a brisé
- Le serment qu'il devoit à son roy mesprisé;
- Mars, enflé de faux zèle et de vaine apparance,
- Ainsi qu'une furie agite nostre France,
- Qui, farouche à son prince, opiniastre suit
- L'erreur d'un estranger (Calvin), et soy-mesmes destruit.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ne preschez plus en France une doctrine armée,
- Un Christ empistolé tout noirci de fumée,
- Qui comme un Mehemet va portant à la main
- Un large coutelas rouge de sang humain.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- De là toute hérésie au monde prit naissance,
- De là vient que l'Église a perdu sa puissance,
- De là vient que les rois ont le sceptre esbranlé,
- De là vient que le foible est du fort violé;
- De là sont procédez des géans qui eschellent
- Le ciel, et au combat les dieux mesmes appellent.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-(_Discours des Misères du temps._)
-
-Voilà le poëte que des amis voyageurs transmettaient à Marie Stuart par
-quelque secrétaire, par quelque officier de sa maison.
-
-C'était le poëte catholique.
-
-Les gardiens de la reine eurent soin de lui apporter eux-mêmes les
-fragments inédits qui couraient déjà du poëme des _Tragiques_, comme
-autrefois ils lui envoyaient à Chartley le pamphlet injurieux de
-Buchanan.
-
-L'auteur de ce poëme était Agrippa d'Aubigné. Blessé grièvement en 1577,
-retiré dans un désert de Saintonge, tout ébranlé de ses combats et des
-scènes de la Saint-Barthélemy, il fut, sans le savoir, le Job sectaire,
-le Juvénal huguenot des guerres civiles après en avoir été l'un des
-héros. Abrupt et grand poëte, ignoré mais immortel, qui, de la main qui
-traça ses Mémoires, agitait le glaive du saint Évangile, et faisait
-résonner la lyre aux cordes de fer. Homme terrible, qui, sous un
-extérieur rigide, recélait tous les courages, tous les talents, comme
-cet airain de Corinthe, qui, sous une sombre apparence, était composé
-des métaux les plus précieux!
-
-Ce poëme des _Tragiques_ fut vraiment écrit au cliquetis des épées, à la
-lueur des bûchers, aux éclaboussures du sang des martyrs.
-
-C'était comme une prophétie de vengeance sur Marie Stuart.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- O France désolée! ô terre sanguinaire!
- Non pas terre, mais cendre. . . . . .
- Je veux peindre la France, une mère affligée
- Qui est entre ses bras de deux enfants chargée.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Ni les soupirs ardents, les pitoïables cris,
- Ni les pleurs réchauffez ne calment leurs esprits;
- Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
- Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Cette femme esplorée en sa douleur plus forte,
- Succombe à la douleur mi-vivante, mi-morte;
- Elle voit les mutins tout déchirez, sanglants,
- Qui ainsi que du cœur des mains se vont cherchants.
- Quand pressant à son sein d'un'amour maternelle
- Celui qui a le droit et la juste querelle,
- Elle veut le sauver; l'autre qui n'est pas las,
- Viole en poursuivant l'asile de ses bras;
- Adonc se perd le laict, le suc de sa poictrine,
- Puis aux derniers abois de sa proche ruine
- Elle dit: «Vous avez, félons, ensanglanté
- Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté;
- Or vivez de venin, sanglante géniture!
- Je n'ai plus que du sang pour vostre nourriture.»
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Les Sceneques chenus ont encor en ce temps
- Mors et mourants, servi aux rois de passe-temps,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- O enfants de ce siècle! ô abusez moqueurs!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Vos esprits trouveront en la fosse profonde
- Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Mais n'espérez-vous point fin à vostre souffrance?
- Poinct n'esclaire aux enfers l'aube de l'espérance.
- Transis, desesperez, il n'y a plus de mort
- Qui soyt pour vostre mer des orages le port:
- Que si vos yeux de feu jettent l'ardente veüe
- A l'espoir de poignard, le poignard plus ne tue.
- Que la mort (direz-vous) estoit un doux plaisir!
- La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
- Voulez-vous du poison? en vain cet artifice;
- Vous vous précipitez, en vain le précipice;
- Courez au feu brusler, le feu vous gellera:
- Noyez-vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera;
- La peste n'aura plus de vous miséricorde;
- Estranglez-vous, en vain vous tendez une corde;
- Clamez après l'enfer, de l'enfer il ne sort
- Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ainsi, pendant que Ronsard gémissait, d'Aubigné criait vers le ciel et
-maudissait. La poésie même n'était plus une distraction, un
-adoucissement. Le nectar païen s'était changé en ce vin de colère et de
-sang que versent les anges de l'Apocalypse. Comment donc s'étonner du
-redoublement de ferveur de la reine? Rien n'était plus naturel; il ne
-lui arrivait de partout que des récits atroces, que des chants affligés
-ou irrités. Quel autre refuge lui restait-il que son oratoire, où elle
-avait déposé ses derniers trésors, ses dernières consolations: son livre
-d'heures et son crucifix?
-
-Quand Marie entra dans ce château, qui n'est plus aujourd'hui qu'un
-souvenir tragique, Élisabeth était décidée, et le dénoûment si longtemps
-attendu de cet affreux drame royal allait éclater après tant de
-lenteurs.
-
-Ces deux femmes inspiraient un attachement passionné et une sainte
-haine. Les partisans de Marie voulaient assassiner Élisabeth, cette
-fille de Satan; les partisans d'Élisabeth voulaient juger et tuer Marie,
-cette nièce des Guise, cette alliée de l'Espagne, cette amie du pape et
-cette ennemie de la réforme.
-
-Il y avait dans chaque parti une fidélité chevaleresque, un fanatisme
-religieux; il y avait de plus dans l'âme des Anglais un fanatisme
-politique.
-
-Cette raison d'État, la mollesse des cours étrangères occupées ailleurs,
-l'ascendant d'une doctrine jeune qui était sûre de l'avenir, et qui
-s'efforçait d'immoler le passé avec ses emblèmes; la supériorité de la
-situation d'Élisabeth, qui tenait Marie sous la hache; la violence
-aveugle de tout un peuple, dont les délais stimulaient l'impatience;
-toutes ces causes étaient menaçantes pour Marie, et ne présageaient que
-trop une catastrophe.
-
-Le parlement anglais avait fait et renouvela, dans l'ardeur de son zèle,
-l'association pour la sûreté de la reine. Il institua vingt-quatre
-commissaires pour rechercher tous les fauteurs de révolte contre
-Élisabeth. Il avait aussi été réglé que la personne pour laquelle
-s'ourdiraient de pareils complots pourrait être poursuivie, si elle les
-avait connus et encouragés.
-
-Cette disposition, nous l'avons dit, était une arme forgée contre Marie
-Stuart.
-
-On ne tarda pas à l'en frapper. On saisit l'occasion de la conspiration
-de Babington, dont tous les fils étaient dans les mains de Walsingham.
-Après la condamnation et l'exécution des conjurés, on instruisit le
-procès de la reine d'Écosse, leur complice. Le statut d'association
-autorisait cette étrange procédure. Élisabeth nomma, le 6 octobre 1586,
-quarante-six juges, au nombre desquels étaient les premiers pairs du
-royaume et ses principaux conseillers. Ils se rendirent à Fotheringay au
-nombre de trente-six. Arrivés le 12, ils notifièrent à Marie Stuart, par
-sir Walter Mildmay, par sir Edward Barker, et par sir Amyas Pawlet, leur
-commission scellée du grand sceau, et une lettre d'Élisabeth, qui
-annonçait sa détermination à la reine d'Écosse.
-
-Marie lut cette lettre et cet acte sans émotion extérieure, et rejeta
-fièrement toute compétence des juges anglais. «Une chose me surprend,
-dit-elle, c'est qu'Élisabeth, ma bonne sœur, veuille me traiter comme sa
-sujette, et m'ordonne de comparaître en jugement, moi qui suis reine, et
-qui ai appris à ne rien faire qui soit indigne de moi ou de mon fils.»
-
-Marie Stuart protesta trois fois contre toute juridiction anglaise. Elle
-fut sourde aux instigations de Bromley, lord chancelier, et de Burleigh,
-lord trésorier, qui se présentèrent devant elle, le 13 octobre, avec
-quelques autres commissaires et le vice-chancelier Hatton. Elle dédaigna
-la menace qu'ils lui firent de passer outre au jugement, en son absence,
-et sa résolution paraissait inébranlable, lorsque le vice-chancelier
-prit la parole. Il s'exprima avec insinuation, avec respect, et il mêla
-une feinte pitié à son argumentation perfide. «Vous êtes prévenue,
-dit-il en finissant, mais non convaincue d'avoir conspiré la mort de
-notre glorieuse souveraine. Justifiez-vous, Madame, nous en serons
-heureux. Les lois vous y invitent, votre dignité vous le commande. Si
-vous vous taisiez, votre mémoire en serait flétrie à jamais, et le monde
-expliquerait votre silence par le sentiment accablant de votre crime. Ne
-permettez pas, Madame, une telle interprétation.»
-
-Ce raisonnement insidieux fit une vive impression sur Marie, et elle
-consentit à être interrogée.
-
-Les commissaires, après s'être retirés, donnèrent leurs ordres, et dans
-la nuit du 13 au 14 (octobre 1586), un mouvement inaccoutumé remplit le
-château de Fotheringay. Des ouvriers et des soldats allèrent et vinrent
-aux flambeaux, portant des planches, des échelles, des étoffes et des
-tentures.
-
-Le 14, à neuf heures du matin, un dais aux longs plis de velours rouge,
-surmonté du léopard, et semblable à celui qui se voit aujourd'hui à
-Saint-James, était dressé au rez-de-chaussée, dans la grande salle du
-château. Sous ce dais splendide un fauteuil à franges d'or, siége
-d'Élisabeth absente, avait été préparé comme une insulte à l'infortune
-de Marie Stuart. Autour de ce trône féodal s'élevaient en amphithéâtre
-des gradins recouverts aussi de velours rouge, où étaient rangés: à
-droite, dix-huit commissaires, parmi lesquels on remarquait Bromley,
-lord chancelier, Burleigh, lord trésorier, les comtes de Kent, d'Oxford,
-de Rutland; à gauche, dix-huit autres commissaires, au nombre desquels
-étaient les comtes de Stafford et de Morley, Walsingham, Saddler, et le
-vice-chancelier Hatton.
-
-En avant du trône de justice était assis, à une table chargée des pièces
-du procès, l'attorney général, secondé de quelques magistrats et de deux
-greffiers.
-
-Une foule de gentilshommes protestants des comtés voisins, se pressaient
-en ennemis plutôt qu'en spectateurs, de la grande porte jusqu'à la
-barre. Tels étaient le tribunal et l'auditoire de Marie Stuart. Le
-peuple n'avait pas été admis.
-
-Quand la reine fut introduite, les lords s'inclinèrent et elle les salua
-avec une majesté triste. De son bras droit, autour duquel s'enlaçait un
-carcan de perles en écharpe, elle s'appuyait sur le bras dévoué d'André
-Melvil, son maître d'hôtel. Elle s'arrêta un instant comme pour
-considérer cette pompe du prétoire, et dit: «C'est donc ainsi que la
-reine Élisabeth fait juger les princes par les sujets.» Après ces
-paroles, Marie suivit Pawlet jusqu'au simple escabeau qui l'attendait,
-et Pawlet monta au tribunal sur un gradin plus bas que ceux des lords.
-
-Marie, touchant de la main l'escabeau de velours qui lui était destiné:
-«Je n'accepte ce siége que comme chrétienne; ma place est là, dit-elle,
-en montrant le fauteuil du dais. Je ne suis pas seulement reine, ainsi
-que d'autres; je suis reine dès le berceau, et le premier jour qui m'a
-vue femme, m'a vue reine.» Puis se tournant vers Melvil, qui se tenait
-debout à son côté: «Voilà bien des commissaires, dit-elle encore en
-secouant la tête, et parmi eux pas un ami!»
-
-Le chancelier Bromley ouvrit la séance par un discours pédantesque de
-puritain et de courtisan. Il honora, en les développant, les motifs qui
-avaient guidé la reine d'Angleterre dans la mise en accusation de la
-reine d'Écosse. Il soutint que leur souveraine Élisabeth aurait trahi
-Dieu et l'Église de Dieu si elle eût reculé devant une telle cause, et
-si elle eût laissé dans le fourreau le glaive de la loi.
-
-Marie Stuart exigea, avant de répondre, que ses protestations contre
-l'incompétence des juges fussent enregistrées.
-
-«J'ai abordé en Angleterre, s'écria-t-elle, pour y chercher la
-protection qui m'était due. On m'a jetée dans des prisons où j'ai langui
-pendant dix-huit années, où l'on m'a présenté du fiel pour ma faim, du
-vinaigre pour ma soif. Je ne reconnais ni l'autorité d'Élisabeth ni la
-vôtre. Je n'ai de pairs que les rois, de juge que Dieu; et si je
-m'abaisse à me défendre devant vous, moi, deux fois reine, deux fois
-ointe, ce n'est que pour faire éclater mon innocence.»
-
-Gawdy, un des magistrats de la couronne, accusa la reine d'Écosse de
-n'avoir pas repoussé le titre de reine de la Grande-Bretagne; d'avoir
-noué avec lord Paget, Charles Paget et d'autres agents, une intrigue qui
-devait aboutir à son évasion, à la conquête de l'Angleterre et à la
-destruction du protestantisme par les Espagnols; il l'accusa d'avoir,
-dans sa correspondance avec don Bernard de Mendoça, promis de transférer
-les droits de Jacques VI à Philippe II sur la couronne d'Élisabeth, si
-Jacques n'embrassait pas le catholicisme; il l'accusa d'avoir conféré la
-régence d'Écosse à lord Claude Hamilton, et d'avoir autorisé un parti
-séditieux à se saisir de la personne de Jacques pour le livrer au pape
-ou au roi d'Espagne comme captif jusqu'à sa conversion. Marie réfuta
-toutes les charges élevées contre elle, en éludant celles qui
-concernaient les desseins sur son fils. Elle déclara qu'on était libre
-de lui appliquer des qualifications quelconques sans qu'elle en fût
-responsable; que, du reste, détenue contre le droit des gens, durant de
-si longues années, elle n'avait commis aucun délit en appelant l'aide de
-ses amis et des princes ses alliés pour sa délivrance.
-
-Lord Burleigh reprenant la parole, reprocha à Marie ses relations
-séditieuses avec Babington. Marie les ayant niées avec force, Burleigh
-ordonna qu'il fût donné lecture à la reine de la lettre que Babington
-lui avait adressée le 6 juillet, et de la longue réponse qu'elle y avait
-faite le 17.--«Que signifient ces pièces mauvaises? reprit la reine; où
-sont les originaux? S'ils existaient, vous les produiriez.--La
-confession de Babington a certifié ces pièces, Madame.--Pourquoi, dit
-Marie, vous êtes-vous hâté de tuer ce jeune gentilhomme? Il fallait
-l'interroger en ma présence.--Le témoignage de Curle et de Nau confirme
-celui de Babington, reprit lord Burleigh.--Curle et Nau ont parlé sous
-les menaces de la torture, mais ils sont vivants; mandez-les ici, et
-nous verrons s'ils ne désavoueront pas ces mensonges. Quand tout ce que
-j'ai écrit est innocent, comment prouverez-vous que mes secrétaires
-n'ont pas pu ajouter ce qui est coupable? D'ailleurs, milords, songez-y.
-Il y va de l'intérêt des princes sacrés de l'huile sainte.
-N'attenterez-vous pas à leur honneur, à leur sécurité, en les livrant à
-la merci de leurs moindres serviteurs?»
-
-Le point sur lequel Marie Stuart se défendit avec la plus ardente
-obstination fut le projet d'assassinat contre Élisabeth. Elle affirma
-qu'elle y était entièrement étrangère. «Je n'ignore point, dit-elle, les
-devoirs que m'imposent l'humanité, la religion. J'abhorre l'assassinat,
-qu'elles réprouvent. Bien loin d'avoir excité personne à un tel crime,
-j'ai souvent modéré le zèle de mes partisans exaspérés par leurs propres
-persécutions ou par les miennes. J'ai souhaité seulement d'adoucir
-l'oppression où gémissent les catholiques d'Angleterre; mais par quels
-moyens? En implorant la justice de la reine Élisabeth. Pour rien au
-monde je n'aurais voulu imiter Judith; j'aimais mieux suivre l'exemple
-d'Esther, et intercéder comme elle.»
-
-Il y eut un moment, à la fin de cette première et mortelle audience, où
-Marie, dont l'indignation triomphait de la fatigue, attaqua Walsingham
-sans ménagement. Cédant à son ressentiment légitime, et lançant un
-regard de feu sur le secrétaire d'État toujours impassible, elle poussa
-un de ces cris perçants de victime qui montent jusqu'à Dieu, et qui
-rejaillissent en remords dans la conscience endurcie des oppresseurs.
-
-«Vous, Monsieur le secrétaire, dit-elle, vous qui m'avez entourée
-d'espions, de calomnies, de piéges, comment me persuaderez-vous que mes
-papiers et chiffres enlevés de ma prison de Chartley n'ont pas été
-altérés? Je vous connais, poursuivit-elle avec une véhémence croissante,
-vous n'avez cessé de tramer la mort de mon fils et la mienne.»
-
-Walsingham, troublé, répondit vivement que, comme particulier, il était
-honnête homme, et que, comme ministre, il avait agi selon la fidélité
-qu'il devait à sa glorieuse souveraine et à son pays.
-
-Le secrétaire d'État, à l'étonnement de l'assemblée, perdit son
-sang-froid en cette occasion. L'émotion de Marie Stuart l'avait remué,
-et cette voix royale que l'historien entend à travers les siècles,
-Walsingham l'entendit peut-être plus d'une fois sur sa couche dans la
-solitude de ses nuits.
-
-Le second jour, 15 octobre, la reine se défendit de nouveau. Elle défia
-ses accusateurs de lui apporter les originaux de ses lettres, et de lui
-confronter ses deux secrétaires Nau et Curle. Lord Burleigh, avec une
-opiniâtreté cruelle, reprit une à une les charges qui pesaient sur Marie
-Stuart, et l'en accabla sans relâche et sans pitié, comme si Élisabeth
-eût rempli le fauteuil vide placé sous le dais. Marie releva le gant que
-lui jetait le vieux homme d'État. Elle eut toutes les éloquences: elle
-fut hardie, subtile, pathétique, impétueuse; puis, la faiblesse de la
-femme surmontant la dignité de la reine, des larmes coulèrent le long de
-ses joues, et souvent des soupirs profonds s'échappèrent de sa poitrine.
-«Quand je vins en Écosse, s'écria-t-elle, j'offris à votre maîtresse,
-par Lethington, une bague en cœur comme gage de mon amitié; et quand,
-vaincue par mes rebelles, j'entrai en Angleterre, j'avais reçu à mon
-tour un gage d'encouragement et de protection.» En disant ces paroles,
-elle tira de son doigt une bague que lui avait envoyée Élisabeth.
-«Regardez ce gage, milords, et répondez. Depuis dix-huit années que je
-suis sous vos verrous, de combien de manières votre reine et le peuple
-anglais ne l'ont-ils pas méconnu en ma personne?»
-
-Attaquée par le lord chancelier, par le lord trésorier et par d'autres
-commissaires, Marie déploya, dans ses répliques soudaines, des
-ressources d'esprit admirables. Ce duel terrible, où la parole adroite,
-aiguë, se croisait comme l'acier, dura pendant deux jours. De tous les
-attendrissements dont il fut entremêlé, le plus profond fut réveillé
-dans le sein de Marie par un souvenir de son cœur. Au nom du comte
-d'Arundel et de ses frères, tous fils du duc de Norfolk, Marie
-tressaillit. Des pleurs mouillèrent ses yeux, et elle s'écria
-douloureusement: «O maison de Howard, illustre au-dessus des plus
-illustres, combien tu as souffert pour ma cause! combien tu as saigné
-pour l'amour de moi!»
-
-L'instruction de ce grand procès, où tous les légistes, tous les lords,
-tous les hommes d'État d'un royaume se réunirent dans une lutte inégale
-contre une faible femme, était terminée. Lord Burleigh ne laissa pas
-prononcer la sentence à Fotheringay. Il lut une dépêche de la reine
-Élisabeth qui ajournait la commission au 25 octobre.
-
-«Que décideront-ils?» demandait avec anxiété Melvil à sa maîtresse.
-Marie, répondant par ces versets bibliques dont elle nourrissait son
-âme: «Les taureaux de Basan m'ont obsédée, dit-elle; et maintenant ils
-vont se ruer sur moi, comme le lion ravisseur et rugissant, _sicut leo
-rapiens et rugiens_.»
-
-Cette impression de la reine était malheureusement prophétique.
-
-Les juges étaient retournés à Londres. Ils s'assemblèrent à Westminster,
-dans la chambre étoilée. Ils déclarèrent que Marie Stuart avait eu
-connaissance de la conjuration, et que même elle y avait trempé; qu'elle
-avait eu l'intention d'usurper, par le meurtre d'Élisabeth, la couronne
-d'Angleterre et de ruiner la religion évangélique. Ils prononcèrent à
-l'unanimité la peine de mort contre la reine d'Écosse. La politique
-dépravant encore la cruauté par une amorce infâme au parricide, ils
-ajoutèrent que cet arrêt ne préjudicierait en rien soit à l'honneur,
-soit aux droits de Jacques VI.
-
-Les deux chambres donnèrent à cette décision sanguinaire l'autorité de
-leur sanction. Elles envoyèrent un message à Élisabeth, et la prièrent
-d'exécuter le jugement.
-
-Ce fut le 19 novembre (1586) que lord Buckhurst, et Beale, clerc du
-conseil, arrivèrent à Fotheringay, et annoncèrent à Marie la fatale
-nouvelle. Elle la reçut avec une sérénité digne de ses plus généreux
-ancêtres, et elle continua de nier toute complicité de meurtre, en
-congédiant les agents officiels d'Élisabeth.
-
-L'une des scènes les plus émouvantes qui suivirent la sentence de Marie,
-ce fut en quelque sorte la dégradation royale infligée par ordre
-d'Élisabeth, bien que plus tard la reine d'Angleterre ait désavoué cette
-brutalité tyrannique.
-
-Sir Amyas Pawlet vint avec Drury, qu'on lui avait adjoint pour la garde
-de Fotheringay. Il s'enquit de Marie avec une brusque sécheresse, si
-elle persistait dans son impénitence papiste, et si elle ne se repentait
-pas de ses crimes envers Élisabeth. Marie le regarda d'un grand cœur, et
-lui répondit qu'elle était catholique plus que jamais; que, pour le
-reste, elle souhaitait à la reine d'Angleterre une conscience aussi
-tranquille qu'à la reine d'Écosse. «Puisqu'il en est ainsi, reprit
-Pawlet, sachez, Madame, que ma maîtresse m'a notifié de détendre votre
-dais, en vous déclarant qu'autrefois reine, vous n'êtes plus désormais
-qu'une femme morte civilement.»
-
-«M'ôter mon dais! s'écria Marie, mon dais, le symbole de la souveraineté
-dont Dieu lui-même a sacré mon front dès mon berceau! Apprenez, sir
-Amyas, que mon titre est hors de toute atteinte humaine. Je suis née
-reine, j'ai vécu et je mourrai reine, en dépit de votre maîtresse
-hérétique. Vous, le conseil d'Élisabeth, et son parlement, vous avez la
-puissance qu'ont les voleurs au coin d'un bois sur le voyageur, la
-puissance de la force, la puissance que les assassins de Richard avaient
-sur ce malheureux prince: mais j'ai comme lui mon droit; je saurai
-mourir avec mon droit comme Richard et comme tant d'autres princes de ce
-royaume injustement immolés.»
-
-La reine s'était animée, sa voix s'était élevée peu à peu; une vive
-rougeur colorait ses joues, l'indignation éclatait dans son expressive
-physionomie, et ses yeux lançaient des éclairs. Ses femmes et ses
-domestiques étaient accourus. Pawlet leur ordonna de détendre le dais.
-Tous ensemble s'y refusèrent, et pas un ne voulut toucher à cet auguste
-emblème. Les filles de la reine invoquèrent même la vengeance du ciel
-sur ceux qui avaient commandé et qui exécuteraient cet acte impie.
-Pawlet fut obligé d'appeler sept ou huit soldats. Il fit enlever le
-dais, et, pour mieux dégrader la reine, il se couvrit et s'assit devant
-elle. Cette exécution accomplie, il sortit, laissant Marie muette de
-surprise, mais si noble et si imposante sous cet outrage qu'il n'aurait
-pu supporter plus longtemps sa présence. Quand il fut parti, on crut que
-Marie allait céder à un de ces accès de colère qui dégénéraient
-quelquefois chez elle en crises nerveuses. On fut trompé. Loin de
-succomber à son emportement, elle le domina; et, se recueillant avec une
-majesté sereine, religieuse, elle pria Melvil de remplacer par le
-crucifix ces insignes qu'on avait profanés, ces tristes insignes de la
-royauté terrestre.
-
-Dans ces cruelles extrémités, en face de la hache et du billot, déjà
-sous l'ombre de l'échafaud qui se dressait, abandonnée de tous, Marie ne
-s'abandonna pas elle-même, ne cessa pas un instant de se posséder. Elle
-pensa à tout. Elle n'oublia pas la moindre chose, le plus infime détail,
-le plus humble serviteur. Par une bonté touchante, elle régla jusqu'au
-sort d'un pauvre idiot attaché à ses domaines et incapable même de
-reconnaissance.
-
-Elle écrivit à Élisabeth:
-
- Novembre 1586.
-
- «Madame, je rends grasces à Dieu de tout mon cœur de ce qu'il luy
- plaist de mettre fin par vos arretz au pèlerinage ennuyeux de ma vie;
- je ne demande point qu'elle me soyt prolongée, n'ayant eu que trop de
- temps pour expérimenter ses amertumes. Je supplie seulement Vostre
- Majesté que, puisque je ne dois attendre aucune faveur de quelques
- ministres zélez qui tiennent les premiers rangs dans l'Estat
- d'Angleterre, je puisse tenir de vous seule, et non d'autres, les
- bienfaits qui s'ensuivent.
-
- «Premièrement, comme il ne m'est pas loisible d'espérer une sépulture
- en Angleterre selon les solennités catholiques practiquées par les
- anciens roys vos ancêtres et les miens, et comme dans l'Escosse on a
- forcé et violenté les cendres de mes ayeuls, quand mes adversaires
- seront saoulez de mon sang innocent, je vous demande que mon corps
- soyt porté par mes domestiques en quelque terre saincte pour y estre
- enterré, et surtout en France, où sont les os de la royne ma
- très-honorée mère, afin que ce pauvre corps, qui n'a jamais eu de
- repos tant qu'il a esté joint à mon âme, le puisse finalement
- rencontrer lorsqu'il en sera séparé.
-
- «Secondement, je prie Vostre Majesté, pour l'appréhension que j'ay de
- la tyrannie de ceux au pouvoir desquels vous m'avez abandonnée, que je
- ne sois point suppliciée en quelque endroit caché, mais à la veue de
- mes domestiques et autres personnes qui puissent rendre tesmoignage de
- ma foy et de mon obeissance envers la vraye Église, et défendre les
- restes de ma vie et mes derniers soupirs contre les faux bruits que
- mes adversaires pourroient faire courir.
-
- «En troisième lieu, je requiers que mes domestiques, qui m'ont servy
- parmy tant de tribulations, se puissent retirer librement où ils
- voudront et jouyr des petites commodités que ma pauvreté leur a
- léguées dans mon testament.
-
- «Je vous conjure, Madame, par le sang de Jésus-Christ, par nostre
- parenté, par la mémoire de Henry septiesme, nostre père commun, et par
- le tiltre de royne que je porte encore jusques à la mort, de ne me
- point refuser des demandes si raisonnables et me les asseurer par un
- mot de vostre main, et là dessus je mourray comme j'ay vescu,
-
- «Votre affectionnée sœur et prisonnière,
-
- «MARIE, royne.»
-
-Elle écrivit au pape Sixte-Quint, se confessant être une grande
-pécheresse, s'humiliant devant le chef des fidèles, et implorant une
-absolution générale pour «son âme, entre laquelle et la justice de Dieu
-elle interposoit la croix du Sauveur.»
-
-Elle écrivit à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne en France,
-le meilleur catholique de l'Europe et son ami éprouvé, le chargeant de
-signifier au roi, qu'il représentait si bien, qu'elle allait recevoir
-avec joie le coup de la mort de la main des hérétiques et pour la sainte
-Église, s'avouant heureuse de périr en si bonne querelle, et, puisque
-son fils ne retournait pas au giron de Rome, se félicitant d'avoir
-transmis son droit sur la couronne d'Angleterre à Philippe II, le prince
-le plus digne du gouvernement de cette île. «Faites, ajoutait-elle, que
-les Églises d'Espagne aient mémoire de moi en leurs prières. Vous
-recevrez un token (un présent) d'un diamant que j'avois cher pour estre
-celui dont le feu duc de Norfolk m'obligea sa foy et que j'ay toujours
-porté. Gardez-le pour l'amour de moy.
-
- «MARIE, R.»
-
-Elle écrivit à l'archevêque de Glasgow, le principal et le plus ancien
-de ses partisans:
-
- «... Je vous recommande mes serviteurs, tant souvent recommandez; de
- nouveau je vous les recommande au nom de Dieu. Ils ont tout perdu, me
- perdant. Dites leur adieu de ma part, et les consolez par charité.
- Recommandez moy à la Ruhe, et lui dictes qu'il se souvienne que je luy
- avois promis de mourir pour la religion, et que je suis quicte de ma
- promesse. Je le requiers de me ramentevoir à tous ceux de son ordre
- (aux jésuites).
-
- «Dieu soit avec vous et tous mes serviteurs, que je vous laisse comme
- enfants.
-
- «Votre affectionnée et bonne maistresse,
-
- «MARIE, R.»
-
-Elle écrivit au duc de Guise:
-
- De Fotheringay, le 24 novembre 1586.
-
- «Mon bon cousin, celuy que j'ay le plus cher au monde, je vous dis
- adieu, estant preste par injuste jugement d'estre mise à mort, telle
- que personne de nostre race, grasces à Dieu, n'a jamays receue, et
- moins une de ma qualité; mais, mon bon cousin, louez en Dieu, car
- j'estois inutile au monde en la cause de Dieu et de son Église, estant
- en l'estat où j'étois. J'espère que ma mort et promptitude de mourir
- pour le maintien et restauration de l'Église catholique en ceste
- infortunée isle témoigneront ma constance en la foy; et, bien que
- jamais bourreau n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon
- amy, car le jugement des hérétiques, et qui n'ont nulle jurisdiction
- sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux enfants de son
- Église; si je leur adhérois, je n'aurois ce coup. Tous ceux de nostre
- maison ont tous esté persécutez par cette secte: témoin vostre bon
- père, avec lequel j'espère estre reçeue à mercy du juste Juge. Je vous
- recommande donc mes serviteurs, la décharge de mes dettes, et de faire
- fonder quelque obit annuel pour mon âme, non à vos dépens, mais faire
- la sollicitation et ordonnance comme sera requis, et qu'entendrez mon
- intention par ces miens désolez serviteurs, spectateurs de ceste
- mienne dernière tragédie.
-
- «Dieu vous veuille prospérer, vostre femme, enfants et frères, et
- cousins, et surtout nostre chef, mon bon frère et cousin, et tous les
- siens; la bénédiction de Dieu et celle que je donnerois à mes enfants
- puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins à Dieu que le
- mien, mal fortuné et abusé.
-
- «Vous recepvrez des tokens de moy pour vous rappeler de faire prier
- pour l'âme de vostre pauvre cousine, destituée de tout ayde et
- conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de
- résister seule à tant de loups hurlants après moy: à Dieu en soyt la
- gloire!
-
- «Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous
- remettra une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience
- qu'il vous sera dit la vérité de ce que je l'ay chargée, spécialement
- de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous
- recommande ceste personne, pour sa simple sincerité et honnesteté, à
- ce qu'elle puisse estre placée en quelque bon lieu. Je l'aie choisie
- pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes
- commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit
- en particulier, car l'envye lui pourroit nuire.
-
- «J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu
- faire savoir pour cause importante. Dieu soit loué de tout et vous
- donne la grasce de persévérer au service de son Église tant que vous
- vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que,
- tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour
- maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects humains mis à
- part; et, quant à moy, je m'estime née du costé paternel et maternel,
- pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dégénérer.
- Jésus crucifié pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par
- leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps à sa
- gloire!
-
- «L'on m'avoit, pensant me dégrader, fayt abattre mon days; et, depuis,
- mon gardien m'est venu offrir d'écrire à la royne, disant n'avoir fait
- cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques uns du
- conseil. Je leur ay monstré, au lieu du dit days, l'image de mon
- rédempteur. Vous entendrez tout le discours: ils ont été plus doux
- depuis.
-
- «Vostre affectionnée cousine et parfaite amye,
-
- «MARIE,
-
- «R. d'Écosse, D. de France.»
-
-On voit par ces lettres combien Marie Stuart conservait toute sa
-présence d'esprit et de cœur, toute la liberté de son courage, toute la
-plénitude de sa sensibilité. Elle sanctifiait son émotion en face de la
-hache; elle acceptait d'être immolée pour le catholicisme, après avoir
-été chassée, exilée, prisonnière pour lui; elle tombait victime aussi
-des priviléges des trônes. Tous les princes orthodoxes, sa mère au ciel,
-la maison de Lorraine sur la terre, le pape, la postérité la béniraient.
-Dans l'exaltation de son dévouement, elle défiait la vengeance des
-hérétiques. Il lui suffisait de savoir qu'ils frappaient en elle bien
-plus qu'elle-même, les deux causes de toute sa vie, l'honneur des
-sceptres et la sainteté de la croix.
-
-L'enthousiasme religieux de Marie Stuart étouffait en elle jusqu'à la
-nature. Ses droits à la succession d'Élisabeth, ses droits en Angleterre
-et ailleurs, elle en dépouillait le presbytérien Jacques VI, le fruit de
-ses entrailles, pour en revêtir qui? le grand inquisiteur couronné du
-catholicisme: le roi d'Espagne. Tant elle était résolue dans ses
-convictions, obstinée dans le rôle de la maison de Lorraine! Tant
-l'héritage d'un fils, cet orgueil des mères, surtout lorsque cet
-héritage est un trône, lui paraissait vain au prix de l'héritage du
-Christ!
-
-Cependant l'opinion publique réclamait impérieusement la mort de Marie.
-
-Élisabeth s'enveloppa de scrupules, d'hypocrisie, parla de son affection
-pour sa bonne sœur d'Écosse, et ajourna indéfiniment la passion publique
-afin de l'animer davantage.
-
-M. de Châteauneuf, ambassadeur de France à Londres, et tout dévoué aux
-Guise, intervint en faveur de Marie Stuart.
-
-Divers bruits dont il serait peu téméraire d'accuser la police
-d'Élisabeth, se répandirent alors de toutes parts. Une nouvelle
-conspiration allait fondre sur la reine d'Angleterre. Les ambassadeurs
-de toutes les cours papistes en étaient; une flotte espagnole avait
-débarqué dans le pays de Galles; le duc de Guise traversait avec une
-armée le comté d'Essex; Marie avait tenté de s'évader pour le rejoindre;
-mille poignards s'aiguisaient dans l'ombre contre Élisabeth. Il fallait
-se défendre. La multitude, débordée dans les rues de Londres, demanda
-tumultueusement la mort de Marie Stuart. Le parlement se réunit et
-témoigna son mécontentement à Élisabeth, la menaçant, si elle différait
-encore satisfaction à son peuple, de refuser tout subside pour la guerre
-des Pays-Bas. Les puritains de sa cour la supplièrent au nom du saint
-Évangile, les flatteurs et les ambitieux au nom de sa vie, si nécessaire
-à la prospérité, à l'existence même de l'Angleterre.
-
-En même temps, pour constater devant l'Europe l'assentiment irrésistible
-de son peuple, Élisabeth fit crier dans tout le royaume la condamnation
-juridique de Marie Stuart. A Londres, le comte de Pembrock, accompagné
-de six comtes, du lord maire et des aldermen, présida lui-même à cette
-solennité barbare. Le fanatisme anglais salua d'applaudissements
-frénétiques l'arrêt de la chambre étoilée. Les cloches sonnèrent, les
-feux s'allumèrent, vingt-quatre heures durant, dans tous les quartiers
-de Londres, dans toutes les villes et dans tous les hameaux de
-l'Angleterre réformée.
-
-Les comtés limitrophes du château de Fotheringay, les comtés de Rutland,
-de Warwick, de Cambridge, et surtout le comté de Northampton, sur
-lesquels s'exerçait plus immédiatement l'influence violente de Flechter,
-doyen de Peterborough, se distinguèrent par leur féroce enthousiasme de
-secte au milieu de cette fête d'inquisition protestante. La pauvre reine
-Marie vit les reflets des feux de joie sur les vitres de son donjon, et
-elle entendit, ô terreur! les carillons tragiques sonner sa mort du haut
-de tous les clochers voisins.
-
-Élisabeth, avec une imagination d'hypocrisie qui n'a peut-être jamais
-été égalée, lutta jusqu'au bout contre toutes les manifestations,
-étalant toujours sa tendresse pour celle qui lui était si proche et
-qu'elle aimait en sœur. A la fin, après mille instances, elle céda comme
-vaincue par la justice divine et par le cri public.
-
-Les ambassadeurs de France et d'Écosse, MM. de Châteauneuf et de
-Bellièvre d'une part, et de l'autre M. de Gray, sir Robert Melvil et sir
-William Keith, n'obtinrent rien, malgré leur protestation contre la
-condamnation de la reine d'Écosse, et contre l'exécution fatale.
-Élisabeth savait que son cousin Henri III lui pardonnerait d'abaisser et
-de dégrader, en la personne de Marie Stuart, la maison de Guise; elle
-savait que Jacques VI, faible, dénaturé, gouverné par des favoris vendus
-à l'Angleterre, ne tirerait point vengeance de la mort de sa mère. On
-conjectura que M. de Bellièvre et M. de Gray avaient une mission occulte
-fort différente de leur mission ostensible, le premier autorisé par le
-roi de France lui-même, le second par les ministres de Jacques VI.
-
-Il paraît avéré que M. de Bellièvre avait des instructions secrètes
-hostiles à Marie Stuart.
-
-Dans des lettres qui m'ont été communiquées, inédites il y a trois mois,
-et dont quelques-unes viennent de paraître, j'ai noté deux petits
-fragments qui confirment cette hypothèse, et qui témoignent assez des
-dispositions de la cour de France à l'égard de la reine d'Écosse.
-
-«Monsieur,» mandait M. de Châteauneuf, ambassadeur en Angleterre, à M.
-d'Esneval, ambassadeur en Écosse, «je depesche encore ce porteur exprès
-vers le roy pour le faict de la reine d'Écosse, laquelle a, je vous
-asseure, bien besoin d'estre secourue et assistée de S. M.; et je crains
-que le peu de souci que l'on a de delà des affaires d'Angleterre _ayde
-bien à perdre cette pauvre princesse_.»
-
-Et ailleurs:
-
-«Je la tientz pour perdue. J'ay adverty expressément et diligemment,
-comme vous sçavez... _J'en demeurerai deschargé._»
-
-«La reyne d'Angleterre,» dit un écrivain contemporain, «lui a fait
-trouver bon (à Henri III) le complot de la mort de sa belle sœur la
-royne d'Escosse, que sans son adveu elle n'eust jamais osé attenter.»
-
-M. de Bellièvre n'ignorait assurément pas le désir de Catherine de
-Médicis et de Henri III. Ce désir n'avait peut-être pas été formellement
-exprimé par le roi de France, ni approuvé par l'ambassadeur; mais, dans
-ce siècle terrible, on s'entendait à demi-mot.
-
-Il est probable que Bellièvre partit, sinon avec la mission de pousser
-au meurtre de Marie Stuart, du moins avec l'intention de ne pas le
-déconseiller efficacement. Arrivé à Londres, quand il eut sondé
-Burleigh, Walsingham, Élisabeth elle-même, quelque chose de fort,
-d'inconnu, se passa dans son âme, et il écrivit deux lettres, l'une à la
-reine d'Écosse, l'autre à Henri III.
-
-Il pressa Marie Stuart, qu'il avait _longtemps déjà vénérée comme la
-femme de son roy et comme sa royne_, de chercher à toucher Élisabeth. Il
-n'apercevait aucune autre chance de salut.
-
-«Je désire, Madame, qu'il vous playse lui écrire dès à présent une bonne
-lettre dans laquelle elle lise la syncérité de vostre cœur royal,
-l'amitié et le respect que vous lui promectrés sainctement de continuer
-en son endroit tout le demourant de vostre vie. Ce ne sont pas les
-seules prières des roys et aultres princes vos parents et amys qui la
-fleschiront, elle ne peult être surmontée d'aultre que d'elle-même.»
-
-Bellièvre écrivit une seconde lettre, qu'il adressa, de concert avec M.
-de Châteauneuf, à Brulart, par le vicomte de Genlis, fils de ce
-secrétaire d'État:
-
-«... Nous vous pryons, tant qu'il nous est possible, de nous renvoyer la
-response du roy par courrier exprès. Car, comme vous jugés, l'affaire
-est infiniment pressée; il y va de la vie ou de la mort de la royne
-(d'Écosse). Le roi sera à ses dévotions (pour la fête de Noël); mais
-c'est une belle dévotion de préserver la vie de sa belle sœur, et
-m'asseure que Sa Majesté ne prendra à importunité d'employer le temps à
-œuvre si charitable. Je vous prie de rechef de haster la response du
-roy, tant pour la nécessité de la royne d'Escosse, qui est réduicte en
-un danger extresme, que aussi pour me deslivrer de cette captivité. Nous
-n'avons que douze jours de terme.»
-
-Cette lettre et la précédente à Marie Stuart furent-elles, de la part de
-Bellièvre, un élan de cœur? ou bien furent-elles un remords? Il est
-permis d'hésiter.
-
-La réponse de Henri III fut telle qu'on devait l'attendre officiellement
-de lui. Il intercéda pour Marie Stuart. De là, des harangues pompeuses
-de M. de Bellièvre, des fureurs jouées d'Élisabeth, une comédie
-d'éloquence de la part du diplomate français, et de la part de la reine
-d'Angleterre une comédie de majesté que l'histoire ne saurait trop
-démasquer. Ce qui reste de tous ces beaux semblants, ce sont ces deux
-petits textes anticipés de M. de Châteauneuf, que j'ai cités plus haut,
-et que l'ambassadeur a soulignés lui-même, comme pour mieux faire
-comprendre sa pensée. Ce qui reste de toutes ces parades d'étiquette,
-c'est, de l'autre côté du détroit, une vengeance assouvie dans le sang,
-un mensonge impudent jeté au monde et à la postérité; et de ce côté-ci,
-un deuil ostensible, une joie secrète, et, dans un siècle où l'on se
-parlait à cheval et en armes, une résignation que l'on ne peut
-victorieusement expliquer que par une connivence.
-
-Pour quiconque a eu quelque temps une intimité historique sérieuse avec
-des hommes de la trempe de Bellièvre, il n'est pas possible de s'abuser
-sur la portée de ses discours à Élisabeth. Il soutenait un rôle, et rien
-de plus. Sentant la reine d'Écosse perdue, il croyait avoir assez fait
-par sa pitié d'un moment et par ses deux lettres. Il se lava les mains
-sur l'assassinat monstrueux, et ne se méprit pas sur le plaisir qu'en
-ressentirait Henri III. Il songea seulement à sauver les apparences, à
-couvrir de belles paroles devant l'Europe l'honneur de son maître et son
-propre honneur.
-
-Pomponne de Bellièvre était l'un des plus grands personnages de la cour
-et de l'État. Il avait manié les plus tragiques affaires. Froid, habile,
-un peu emphatique, il cachait sous l'autorité du magistrat toutes les
-souplesses du courtisan et du diplomate. Serviteur de quatre rois de la
-branche des Valois, leur ministre avisé et ambitieux, soit à
-l'intérieur, soit à l'étranger, il se trouva le premier prêt à
-l'avénement des Bourbons, et Henri IV fut son cinquième maître. Le
-Béarnais, qui connaissait toutes les aptitudes de Bellièvre, l'employa
-au conseil, aux ambassades, et le nomma chancelier. C'est lui qui traita
-de la paix avec l'Espagne, qui présida le parlement, qui détermina et
-qui prononça la sentence de mort «droit et ferme en sa barbe,» dans le
-procès du duc de Biron.
-
-Tel était l'homme que Henri III envoya pour négocier on ne sait quoi
-auprès d'Élisabeth, et à qui il faut tenir grand compte du court
-attendrissement que nous venons de signaler.
-
-La lettre qu'il écrivit alors à Marie Stuart parut accablante à la
-reine. Sa confiance en l'intervention des princes acheva de s'évanouir.
-
-Elle avait encore un pas à faire dans la résignation; elle le fit sans
-effort.
-
-L'adversité avait rendu son cœur plus doux, plus pur, plus chrétien.
-
-Elle ressemblait à ces sources d'eau exquise qui filtrent de terre entre
-les rochers sur les grèves de sa patrie. La mer d'Écosse couvre à
-certaines heures ces sources limpides de lames salées et d'écume; à
-d'autres heures, en se retirant, elle leur restitue leur suavité
-première. Ainsi l'âme de Marie Stuart, douée d'une beauté native,
-retrouva sa vertu et sa sublimité originelles, lorsque les fanges de
-l'éducation et le flot orageux des passions qui l'avaient submergée
-d'abord, se furent écoulés.
-
-M. de Bellièvre, arrivé à Londres le 1er décembre 1586, en repartit le
-13 janvier 1587.
-
-Élisabeth, cependant, n'appréhendait pas beaucoup plus Jacques VI que
-Henri III. Jacques, après ses parties de chasse, soutenait gravement à
-table, entre ses favoris, qu'un roi était plus qu'un fils, et que, sur
-le trône, on était moins tenu envers une mère qu'envers une alliée.
-
-Il avait choisi pour son diplomate à Greenwich M. de Gray, qui fit aussi
-de beaux discours, mais qui disait à l'oreille d'Élisabeth: «Il n'y a
-que les morts qui ne mordent pas.»
-
-Élisabeth avait goûté ce mot, et ne tarda pas à l'appliquer. Elle était
-alors assaillie de préoccupations moitié feintes, moitié réelles. Elle
-aurait voulu, tout en se vengeant, sauver sa réputation et sa mémoire.
-Elle exagérait son agitation pour la communiquer. Elle espérait qu'une
-étincelle tomberait de ses paroles, de ses gestes. Elle fuyait la cour
-et les courtisans. Elle s'égarait dans les recoins les plus secrets du
-palais, sombre, la tête baissée, dans des attitudes mornes, laissant
-échapper des soupirs mystérieux, comptant bien que ses intentions
-seraient devinées comme autrefois celles de Henri II, si tragiquement
-suivies de la mort de Thomas Becket. La reine, allant et venant, sortait
-tout à coup de ses rêveries silencieuses et prononçait quelques-unes des
-devises si à la mode au XVIe siècle, entre autres celle-ci:
-
-«Frappe ou sois frappée; si tu ne frappes, tu seras frappée.»
-
-Lasse enfin d'être comprise et de n'être pas obéie, elle se résolut à
-des mesures plus directes. Elle tendit un piége royal à sir Amyas
-Pawlet. Par la flatterie, par l'affection, par l'appât de sa
-reconnaissance, elle essaya de le pousser à un régicide ténébreux: «Mon
-très-loyal et très-zélé serviteur Amyas, que Dieu vous récompense de
-vous acquitter si bien de vos difficiles fonctions! Si vous saviez, mon
-cher Amyas, avec quels sentiments de bienveillance mon cœur agrée vos
-efforts louables, et la fidélité de votre conduite dans une charge si
-périlleuse, vos peines s'adouciraient et vous vous réjouiriez en
-vous-même. Soyez donc constamment persuadé que rien ne surpassera jamais
-l'estime que j'ai pour vous, et que je ne connais point de prix
-proportionné à vos services.
-
-«Aussi, puissé-je moi-même manquer de ressources au moment où j'en aurai
-le plus besoin, si je ne m'empresse pas à reconnaître un tel mérite!
-_Non omnibus datum_...»
-
-Cette lettre d'Élisabeth, Walsingham la mit sous un pli avec ce billet
-signé de lui et de Davison, faible instrument, tantôt de la reine,
-tantôt du conseil privé:
-
- «A vous nos cordiales salutations.
-
- «Dans un entretien que nous avons eu dernièrement avec Sa Majesté,
- elle nous a donné à entendre qu'elle n'avoit point encore reçu de vous
- les preuves de zèle qu'elle attendoit, en ce que, dans les
- circonstances présentes, vous n'avez pas trouvé de vous-même (et sans
- autre provocation) le moyen d'abréger la vie de la reine d'Écosse,
- sachant à quel danger votre souveraine sera exposée aussi longtemps
- que Marie Stuart existera. Votre conscience seroit tranquille devant
- Dieu et irréprochable devant le monde, puisque vous avez prêté le
- serment solennel de l'_association_, et que les accusations contre
- cette reine ont été nettement prouvées. Par ce motif, Sa Majesté
- ressent un grand déplaisir de ce que des hommes qui professent de
- l'attachement pour elle, comme vous faites, manquent ainsi à leurs
- devoirs, et cherchent à mettre sur elle le poids de cette affaire,
- n'ignorant pas sa répugnance à verser le sang, surtout celui d'une
- personne de ce sexe, de ce rang, et d'une aussi proche parente.
-
- «Nous voyons que ces considérations troublent beaucoup Sa Majesté.
- Nous croyons qu'il est très-nécessaire de vous instruire de ses
- paroles prononcées il y a peu de temps, et de les soumettre à vos bons
- jugements. Nous vous recommandons à la protection du Tout-Puissant.
-
- «Vos bons amis.
-
- «Nous vous prions de brûler cette lettre et celle qu'elle renferme.
- Nous brûlerons votre réponse dès qu'elle aura été communiquée à la
- reine.»
-
-Pawlet était un dur puritain, mais un honnête homme; il se hâta de
-répondre, le 2 février 1587:
-
-«J'ai reçu votre lettre d'hier cejourd'hui à cinq heures de
-l'après-midi, et je vous fais parvenir ma détermination avec toute la
-célérité possible. Je vous la transmets dans toute l'amertume de mon
-cœur. Faut-il que je sois assez malheureux pour compter au nombre de mes
-jours celui où ma gracieuse souveraine m'ordonne de commettre une action
-défendue par les lois divines et humaines? Ma vie, ma place et mes biens
-sont à Sa Majesté, et je suis prêt à les lui sacrifier dès demain, si ce
-sacrifice peut lui être agréable; mais Dieu me garde de faire un aussi
-effroyable naufrage de ma conscience, et d'imprimer une si grande tache
-à ma postérité que de verser le sang, si ce n'est par l'autorisation de
-la loi, et en vertu d'un acte public! Je me flatte que Sa Majesté, selon
-sa clémence accoutumée, prendra en bonne part ma réponse!»
-
-Élisabeth, trompée dans son désir d'un assassinat mystérieux, se vit
-réduite à l'exécution publique qu'elle avait voulu éviter. Elle avait
-congédié les ambassadeurs de France et d'Écosse; elle avait résisté à
-toute intervention officielle en faveur de Marie Stuart; elle fit
-appeler Davison, secrétaire d'État, dans son cabinet. C'était un homme
-de bien peu d'expérience politique. Élisabeth lui demanda le warrant
-rédigé par Burleigh pour l'exécution de la reine d'Écosse, et, l'ayant
-signé en souriant, elle ordonna à Davison de le porter au chancelier,
-afin qu'il y apposât le grand sceau. La joie d'Élisabeth éclatait dans
-sa physionomie. Elle dit à Davison que, malgré tous les retards qu'elle
-avait mis par bonté à cette grande mesure, elle en avait toujours senti
-la nécessité. Elle désapprouva hautement sir Amyas Pawlet et sir Drue
-Drury de n'avoir pas prévenu le scandale d'une exécution publique par
-une exécution secrète, selon le vœu de son gouvernement. Elle déclara
-que leur pusillanimité était presque une trahison; puis, reprenant sa
-bonne humeur, elle congédia Davison en ajoutant, avec une atroce ironie:
-«Faites ce que je vous ai commandé. Allez apprendre tout ceci à
-Walsingham, bien qu'il soit malade et que je redoute pour lui l'émotion
-d'une si fâcheuse nouvelle. Je crains vraiment que le coup ne le tue sur
-l'heure.»
-
-Davison se rendit à la chancellerie et fit apposer le sceau royal au
-warrant. Élisabeth lui envoya le lendemain un messager pour l'engager à
-différer ce qu'elle lui avait prescrit la veille. Davison s'empressa de
-venir s'excuser, en avouant à la reine que le warrant était revêtu déjà
-du grand sceau. La reine parut mécontente et blâma tant de
-précipitation. Davison, inquiet et livré à toutes les perplexités du
-doute, s'adressa au conseil. Les lords qui le composaient lui
-persuadèrent qu'il avait bien agi, qu'il lui restait à dépêcher le
-warrant à son adresse, et qu'ils se chargeraient de toute responsabilité
-auprès de leur souveraine. Entraîné par ces vieux courtisans, qui
-étaient en même temps de si habiles ministres, et dont la plupart le
-traitaient en ami, Davison expédia le warrant:
-
-«Élisabeth, par la grâce de Dieu, reine d'Angleterre, de France et
-d'Irlande, à nos amis et féaux cousins George, comte de Shrewsbury,
-grand maréchal d'Angleterre; Henri, comte de Kent; Henri, comte de
-Derby; George, comte de Cumberland; Henri, comte de Pembrock, salut.
-
-«Vu la sentence rendue par nos conseillers, par les nobles et par les
-commissaires contre Marie, ci-devant reine d'Écosse, fille et héritière
-de Jacques V, reine douairière de France; laquelle sentence
-non-seulement a été portée, par tous les ordres de notre royaume, dans
-le dernier parlement, mais approuvée comme juste et légitime, et
-maintenue par les mêmes ordres après mûre délibération; vu pareillement
-les sollicitations pressantes de nos sujets, quoique de telles instances
-s'accordent mal avec la clémence qui nous est naturelle; cependant, ne
-pouvant résister à ces sollicitations qui n'ont pour objet que notre
-conservation, le bien public et particulier de ce royaume, nous avons
-consenti à ne plus arrêter le cours de la justice.
-
-«A ces causes, nous vous enjoignons, comme aux plus nobles et aux plus
-considérables membres de notre royaume, de vous transporter à
-Fotheringay aussitôt les présentes reçues, et de faire exécuter la
-sentence dans la personne de ladite Marie, au lieu, dans le temps et de
-la manière que vous le jugerez convenable, en présence d'Amyas Pawlet,
-gouverneur du château, nonobstant toute loi ou tout ordre contraire.
-
-«Greenwich, le 1er février 1587, la vingt-neuvième année de notre
-règne.»
-
-Signé le 2 février par la reine, et le 3 par Burleigh, Leicester,
-Hunsdon, Knollys, Walsingham, Howard et Hatton, cet acte fut remis le 4
-par Davison à Beale, clerc du conseil, qui partit aussitôt pour
-Fotheringay avec le bourreau de Londres et un autre exécuteur.
-
-Il semble que les grands événements, les grands crimes, et surtout les
-tragédies royales, soient annoncés dans le monde par des symptômes
-alarmants et des signes précurseurs.
-
-Quelques jours avant qu'Élisabeth eût marqué l'heure de son régicide,
-les vieillards d'Édimbourg remarquèrent avec consternation que le plus
-ancien et le plus beau lierre d'Holyrood s'était dépouillé de ses
-feuilles, et que le tronc s'était flétri le long de la tour orientale du
-château. Cette tour, d'où les faucons des Stuarts s'élançaient, parut
-chanceler sur ses fondements, et l'on s'attendit aux plus terribles
-catastrophes. La superstition populaire ne s'abusait point. Marie Stuart
-avait trouvé le toit de sa dernière prison et touchait au dénoûment
-suprême de sa destinée.
-
-Elle vivait depuis quelques semaines en proie à tous les tourments,
-malade de corps et encore plus d'esprit et d'âme. Le 7 février, les
-hauts commissaires arrivèrent avec leur suite à Fotheringay. Les
-serviteurs de la reine furent saisis d'épouvante. Marie était couchée et
-commençait à s'endormir. On la réveilla. Elle se leva, s'habilla
-lentement, s'entoura de ses officiers, de ses femmes, s'assit à sa
-petite table de travail chargée de livres pieux, et prépara tout pour
-recevoir royalement les hauts commissaires. Il était deux heures de
-l'après-midi. Les messagers d'Élisabeth s'avancèrent avec une sorte de
-solennité triste qui apprit tout à Marie. Le comte de Shrewsbury, dont
-elle avait été si longtemps la prisonnière, la tête découverte et
-inclinée, lui exposa en quelques paroles sourdes sa mission, et Beale
-lut le warrant. Marie fit le signe de la croix, et portant à ses lèvres
-le Christ de son rosaire:
-
-«C'est bien, dit-elle tranquillement; voilà la générosité de la reine
-Élisabeth! Aurait-on jamais cru qu'elle osât en venir à ces extrémités
-avec moi qui suis sa sœur, son égale, et qui ne saurais être sa sujette?
-Dieu soit glorifié de tout, cependant, puisqu'il m'octroie cet honneur
-de mourir pour lui et pour son Église!»
-
-Elle se disculpa de toute participation au complot contre la vie
-d'Élisabeth. Elle choisit parmi les livres qui étaient devant elle, sur
-sa table, le livre des Évangiles; elle l'ouvrit et dit, en étendant la
-main:
-
-«Je jure de n'avoir pas conspiré la mort de la reine d'Angleterre.
-
---Votre livre romain, répondit le comte de Kent, est faux, et votre
-serment est aussi faux que votre livre.
-
---C'est le livre de ma foi, repartit la reine; pensez-vous que mon
-serment eût été meilleur sur votre livre hérétique auquel je ne crois
-pas?
-
---Votre foi est mauvaise, ajouta l'impitoyable comte; souffrez donc que
-le doyen de Peterborough vous enseigne la bonne et vous dispose demain
-au sacrifice.»
-
-La reine rejeta cette proposition, qui révoltait sa conscience, et
-demanda Préau, son aumônier, retenu aux arrêts dans une chambre du
-château. Les comtes, alléguant les instructions du conseil privé, furent
-inflexibles à ce désir. L'expression du tourment intérieur que lui
-causait ce refus contracta un instant les traits de la reine, mais elle
-se remit aussitôt et dit:
-
-«Que mon Seigneur Jésus me soutienne, car la tribulation est proche, et
-j'espère en lui!»
-
-Alors s'engagea une conversation moins amère entre Marie et le comte de
-Kent, qui ne put s'empêcher de dire encore dans son fanatisme:
-
-«Ce warrant que nous apportons extirpera le papisme en Angleterre et en
-Écosse.»
-
-Marie soupira sans répondre. Elle adressa successivement la parole à
-plusieurs commissaires et à quelques gentilshommes des environs qui
-avaient accompagné les comtes de Kent et de Shrewsbury jusque dans sa
-chambre. Elle s'enquit des sentiments de son fils, de l'intérêt que les
-cours étrangères avaient montré pour elle; puis regardant le lord
-maréchal, elle s'informa de l'heure du supplice. A cette question le
-comte Shrewsbury pâlit, et pria très-bas la reine de se tenir prête pour
-le lendemain à huit heures du matin. Elle entendit sans trouble ce
-terrible rendez-vous.
-
-Quand les comtes se retirèrent, Marie leur dit:
-
-«Béni soit le moment qui terminera mon cruel pèlerinage! L'âme assez
-lâche pour ne pas accepter ce combat suprême sur la terre ne serait pas
-digne du ciel.»
-
-Il était tard. La reine entra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux
-nus sur les dalles nues. Elle dit à ses femmes:
-
-«Je souhaiterais manger quelque chose, afin que demain le cœur ne me
-faille pas, et que je ne fasse rien dont puissent rougir mes amis.»
-
-Ce dernier repas fut sobre, solennel, avec quelques éclairs d'affectueux
-enjouement.
-
-«Pourquoi, dit Marie à Bastien, autrefois le chef de ses bouffons, ne
-cherches-tu pas à m'égayer? Tu es cependant un bon mime, mais tu es un
-meilleur serviteur.»
-
-Revenant bientôt à cette pensée que sa mort était un martyre, et
-s'adressant à Bourgoing, son médecin, qui la servait, Melvil, son maître
-d'hôtel, étant retenu aux arrêts, ainsi que Préau, son aumônier:
-
-«Bourgoing, dit-elle, n'avez-vous pas entendu le comte de Kent? Il
-aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. Il a avoué, du reste,
-que le warrant de mon exécution était le triomphe de l'hérésie dans ce
-pays. C'est la vérité, reprit-elle avec une satisfaction religieuse. Ils
-ne me tuent pas comme complice de cette conspiration, mais comme reine
-dévouée à l'Église. A leur tribunal, mon crime, c'est ma foi; ce sera ma
-justification devant mon souverain juge.»
-
-Ses filles, ses officiers, tous ses gens étaient navrés et la
-considéraient en silence. Ils avaient peine à se contenir. Au dessert,
-Marie parla de son testament où pas un nom ne devait être omis. Elle
-réclama les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua de la main et
-du cœur. Elle adressa ses adieux à chacun avec ce tact délicat qui lui
-était si naturel, avec bonté, avec émotion. Elle leur demanda pardon, et
-pardonna aux présents et aux absents, Nau excepté. Tous alors éclatèrent
-en sanglots, et se jetèrent à genoux autour de la table. La reine,
-attendrie, but à leur santé, les invitant à boire à son salut. Ils
-obéirent en pleurant, et à leur tour ils burent à leur maîtresse, en
-portant à leurs lèvres leurs coupes où les larmes se mêlèrent avec le
-vin.
-
-La reine, affectée de ce spectacle douloureux, voulut être seule.
-
-Elle traça son testament et un billet à son aumônier, qu'on lui avait
-barbarement refusé pour les derniers moments. Ce refus avait été une
-grande épreuve.
-
- MARIE STUART A PRÉAU, SON AUMONIER.
-
- Le 7 février 1587, au soir.
-
- «J'ay esté combatue ce jour de ma religion et de recevoir la
- consolation des hérétiques. Vous entendrez par Bourgoin et les aultres
- que, pour le moins, j'ay fidellement faict protestation de ma foy, en
- laquelle je veux mourir. J'ay requis de vous avoir pour faire ma
- confession et recevoir mon sacrement, ce qui m'a esté cruellement
- refusé aussi bien que le transport de mon corps, et le pouvoir de
- tester librement ou rien escrire que par leurs mains, et soubs le bon
- plaisir de leur maistresse. A faute de cela, je confesse la griefveté
- de mes peschez en général, comme j'avais délibéré de faire à vous en
- particulier, vous priant au nom de Dieu de prier et veiller ceste
- nuict avec moy pour la remission de mes peschez, et m'envoyer vostre
- absolution de toutes les offences que je vous ay faictes. J'essayeray
- de vous voir en leur présence comme ils m'ont accordé du maistre
- d'hôtel (Melvil); et s'il m'est permis, devant tous, à genoux, je
- demanderai la bénédiction. Advisez-moi des plus propres prières pour
- ceste nuict et pour demain matin; car le temps est court. Vos
- bénéfices vous seront asseurez, et je vous recommanderay au roy. Je
- n'ay plus de loisir. Advisez-moy de tout ce que vous penserez pour mon
- salut par escrit. Je vous envoyeray un dernier petit token.»
-
-Ce billet achevé, Marie, seule dans son cabinet avec Jeanne Kennethy et
-Élisabeth Curle, s'informa de ce qu'elle avait d'argent. Elle possédait
-cinq mille écus qu'elle sépara en autant de lots différents qu'elle
-avait de serviteurs, proportionnant les sommes aux rangs, aux fonctions,
-aux besoins. Ces lots, elle les plaça dans autant de bourses pour le
-lendemain.
-
-Elle désira ensuite de l'eau de ses étuves, et se fit laver les pieds à
-la manière de Marie Madeleine ou des patriarches lorsqu'ils se mettaient
-en route. N'allait-elle pas, elle aussi, commencer son dernier voyage?
-
-Après être sortie du bain, elle indiqua plusieurs lectures qu'elle
-écouta religieusement, entre autres un sermon sur l'efficacité du
-repentir et la passion du Sauveur. Parvenue à un passage de l'évangile
-selon saint Luc, elle s'écria toute émue qu'il fallait le lui relire.
-Jeanne Kennethy s'empressa d'obéir.
-
-Voici ce passage:
-
- On menait aussi avec le Christ deux autres hommes, qui étaient des
- criminels qu'on devait faire mourir.
-
- Lorsqu'ils furent au lieu appelé Calvaire, ils y crucifièrent Jésus et
- ces deux voleurs, l'un à droite et l'autre à gauche.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Or, l'un de ces deux voleurs qui étaient crucifiés avec lui le
- blasphémait en disant: Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous
- avec toi.
-
- Mais l'autre, le reprenant, lui disait: N'avez-vous donc pas de
- crainte de Dieu non plus que les autres, vous qui vous trouvez
- condamné au même supplice?
-
- Encore pour nous c'est avec justice, puisque nous souffrons la peine
- que nos crimes ont méritée; mais celui-ci n'a fait aucun mal.
-
- Et il disait à Jésus: Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous
- serez arrivé dans votre royaume.
-
- Et Jésus lui répondit: Je vous le dis en vérité, vous serez
- aujourd'hui avec moi dans le paradis.
-
-«O profondeur de la clémence divine! s'écria encore la reine; le bon
-larron était un grand pécheur, mais pas si grand que moy. Je supplie
-Notre-Seigneur, en mémoire de sa passion, d'avoir souvenance et mercy de
-moy dans son paradis, comme il l'eut de ce compagnon de sa croix.»
-
-Elle continua quelque temps de célébrer avec des transports de
-reconnaissance la bonté infinie du Fils de Dieu; après quoi elle écrivit
-à Henri III:
-
- 8 février 1587.
-
- «... Je vous recommande encore mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il
- vous plaist, que, pour mon ame, je soys payée de partie de ce que me
- debvez, et qu'en l'honneur de Jésus-Christ, lequel je prieray demain,
- à ma mort, pour vous, me soyt laissé de quoy fonder un obit et faire
- les aumosnes requises.
-
- «Ce mercredy, à deux heures après minuit.
-
- «M. R.»
-
-Marie sentit la nécessité de se reposer. Elle se mit au lit. Ses femmes
-s'étant approchées: «J'aurois préféré, dit-elle, à cette hache, une épée
-à la françoise.» Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et même
-alors, au mouvement de ses lèvres, son sommeil paraissait une prière.
-Son visage, pénétré d'une béatitude intérieure et comme éclairé du
-dedans, n'avait jamais brillé d'une beauté si charmante et si pure. Il
-était tellement illuminé d'un ravissement doux, tellement baigné de la
-grâce de Dieu, qu'il «semblait rire aux anges,» selon l'expression de la
-bonne Élisabeth Curle. La reine dormit ainsi et pria; elle pria plus
-qu'elle ne dormit, à la lueur d'une petite lampe d'argent que Henri II
-lui avait donnée, et qu'elle avait gardée dans toutes ses fortunes.
-Cette petite lampe fut la dernière lumière de Marie dans sa prison, et
-comme le crépuscule de sa tombe.
-
-Éveillée avant le jour, la reine se leva. Sa première pensée fut
-l'éternité. Elle consulta l'horloge et dit: «Je n'ai plus que deux
-heures à vivre ici-bas.» Il était six heures du matin.
-
-Dès que la pensée de la reine se détournait un instant de la mort, sa
-plus grande préoccupation la ramenait au sort de ses serviteurs.
-Désormais privés de leur maîtresse, ils allaient être dispersés sans
-appui dans le monde. Elle les avait déjà recommandés bien souvent aux
-ambassadeurs et aux princes. Dans cette cruelle nuit, elle avait écrit
-une lettre; elle écrivit encore un petit mémoire au roi de France pour
-les lui recommander de nouveau, et pour se réserver à elle-même des
-prières.
-
-Après avoir exprimé le vœu que les revenus de son douaire fussent payés
-après sa mort à ses serviteurs; que leurs gages et pensions leur fussent
-payés leur vie durant; que son médecin (Bourgoing) fût reçu au service
-du roi; que Didier, un vieux officier de sa bouche, conservât le greffe
-qu'elle lui avait donné, Marie ajouta: «Plus, que mon aumosnier soyt
-remis à son estat, et, en ma faveur, pourveu de quelque petit bénéfice
-afin de prier Dieu pour mon ame le reste de sa vie.
-
- «Faict le matin de ma mort, ce mercredy huictiesme février 1587.
-
- «MARIE, royne.»
-
-Une pâle aube d'hiver éclaira ces dernières lignes. Marie s'en aperçut.
-Elle appela Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit signe de
-la revêtir de sa dernière robe, pour ce dernier cérémonial de la
-royauté.
-
-Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse. Son
-esprit errait sans doute loin des illusions de la terre dans les
-espérances du ciel.
-
-Quand elle fut parée, elle passa devant l'un de ses deux grands miroirs
-incrustés de nacre, et sembla se considérer avec commisération. Elle se
-retourna et dit à ses filles: «Voici le moment de ne pas faiblir. Je me
-souviens que, dans ma jeunesse, M. mon oncle François me dit un jour à
-sa maison de Meudon: «Ma nièce, il y a surtout une marque à laquelle je
-vous reconnais de mon sang. Vous êtes brave comme le meilleur de mes
-hommes d'armes; et si les femmes se battaient comme aux temps anciens,
-j'estime que vous sauriez bien mourir.» Il me reste à montrer,
-reprit-elle, à mes amis et à mes ennemis de quel lieu je sors.»
-
-Elle avait revendiqué son aumônier Préau; on lui envoya deux ministres
-protestants. «Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en
-franchissant le seuil de la chambre.--Êtes-vous des prêtres catholiques?
-s'écria-t-elle.--Non, répondirent-ils.--Je n'aurai donc que mon Seigneur
-Jésus pour consolateur,» reprit-elle avec fermeté; et elle les congédia.
-
-Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un autel,
-où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là, s'étant
-agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle récitait les
-prières des agonisants, lorsqu'un coup frappé à la porte de sa chambre
-l'interrompit brusquement. «Que me veut-on?» demanda la reine en se
-levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était avec les autres
-serviteurs, que les lords attendaient Sa Majesté. «Il n'est pas temps
-encore, reprit la reine; qu'on revienne à l'heure convenue.» Alors, se
-précipitant de nouveau à genoux entre Élisabeth Curle et Jeanne
-Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant la poitrine, rendant grâce
-à Dieu de tout, le sollicitant avec ferveur, avec sanglots, de la
-soutenir durant les dernières épreuves. S'étant calmée peu à peu en
-essayant de calmer ses deux compagnes, elle se recueillit profondément.
-Que se passa-t-il dans sa conscience? De quoi se confessa-t-elle?
-Fit-elle un retour sur ses fugitifs plaisirs, ses rapides amours, sa
-longue captivité? Pleura-t-elle sa vie si cruellement déçue, destinée à
-trois trônes, et usée dans vingt prisons? Le remords se mêla-t-il à ses
-repentirs? Remit-elle son âme à son juge éternel avec tremblement ou
-avec confiance? Invoqua-t-elle la justice? Implora-t-elle la
-miséricorde? Eut-elle, pour prix de sa résignation, l'intuition du ciel,
-comme elle en avait la foi? Quoi qu'il en puisse être, elle médita,
-s'attendrit, soupira, pria, et finit par communier de sa propre main
-avec une hostie qu'elle tenait du pape Pie V.
-
-Quand elle se releva, une sublimité grave brillait sur son visage. Elle
-rentra dans sa chambre, où ses serviteurs étaient réunis. Elle remit son
-testament signé à Bourgoing, à d'autres des papiers et des souvenirs
-pour ses parents ou pour ses amis de Lorraine, de France, d'Italie et
-d'Espagne. Par une habitude de toute sa vie, elle qui ne donna jamais
-assez à son gré, elle voulut ajouter à ses dons. Elle donna et donna
-encore; elle donna des rubans, lorsqu'il ne lui resta plus rien ni de
-son linge, ni de ses robes, ni de ses joyaux, ni des bourses qu'elle
-avait préparées la veille et qui contenaient jusqu'à son dernier écu.
-N'ayant plus un denier à donner, elle se donna elle-même: elle donna à
-l'un un sourire, à l'autre une caresse, à l'autre un mot du cœur, à tous
-des consolations. Bien qu'elle fût touchée, elle était tranquille; elle
-semblait seulement, dit un témoin de ce grand moment, s'occuper d'un
-départ, comme autrefois lorsqu'elle se rendait d'Holyrood à Stirling ou
-à Falkland, d'une résidence à une résidence.
-
-Tout en causant, elle alla jusqu'à sa fenêtre, regarda le paisible
-horizon, la rivière, la prairie, le bois; puis, revenant au milieu de sa
-chambre, et jetant un coup d'œil sur son horloge appelée _la Reale_,
-elle dit: «Jeanne, l'heure est sonnée; ils ne tarderont pas.»
-
-A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'Andrews, shériff du comté de
-Northampton, frappa une seconde fois à la porte. «Ce sont eux,» dit
-Marie; et comme ses femmes refusaient d'ouvrir, elle le leur ordonna
-doucement. L'officier de justice s'avança en habit de deuil, le bâton
-blanc dans la main droite, et, s'inclinant devant la reine, il dit à
-deux reprises: «Me voici.»
-
-Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui répondit: «Allons.»
-
-Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quittée depuis
-dix-sept ans, et qu'elle avait transporté de donjon en donjon, le
-suspendant partout à ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de
-douleurs contractées dans l'humidité de ses prisons, elle s'appuya sur
-deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre.
-Là, ils s'arrêtèrent, et Bourgoing expliqua à la reine le scrupule
-étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l'air de la conduire à
-la boucherie. La reine, bien qu'elle eût mieux aimé s'appuyer encore sur
-eux, compatit à leur faiblesse, et se contenta, pour la soutenir, de
-deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie Stuart
-s'acheminèrent avec elle jusqu'à la rampe supérieure de l'escalier, où
-les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs supplications,
-leur désespoir, leurs bras étendus vers leur chère maîtresse, aux
-vestiges de laquelle il fallut les arracher.
-
-La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de
-réclamer contre cette violence.
-
-Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay, le
-comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et
-plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot,
-Édouard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell,
-Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l'escalier.
-
-Dès qu'ils l'aperçurent, ils se découvrirent en la saluant. Sa
-contenance était triste et fière. Elle avait conservé toute sa dignité
-de reine et toute sa grâce de femme, cette grâce incomparable qu'elle
-portait autrefois dans ses fêtes de cour, et qui ne l'abandonnait pas
-dans cette fête du martyre.
-
-L'attendrissement fut général. Ces lords puritains et ces lords
-courtisans, ses ennemis austères ou corrompus, se sentirent émus, remués
-jusqu'aux entrailles.
-
-Ce noble front où la souffrance disparaissait dans la sérénité d'une
-résolution suprême;
-
-Ces lèvres, qui s'étaient tant de fois plissées de colère ou de mépris,
-et qui souriaient à la mort, au sacrifice;
-
-Ces yeux, qui avaient pleuré devant Dieu pendant toutes les nuits des
-dix-huit années de sa captivité, et qui ne pleuraient plus devant les
-hommes;
-
-Ce cœur qui avait tant battu, battu jusqu'à se rompre dans les ténèbres
-des cachots, dans les affres de la solitude, et qui battait plus fort
-ses pulsations héroïques à quelques pas de l'échafaud... Toutes ces
-choses étaient électriques.
-
-C'était une admiration, une pitié involontaire. Ce premier mouvement,
-que plusieurs eurent bientôt comprimé, n'échappa point à la reine. Mais
-son regard traversa ce groupe hostile au fond pour s'arrêter au delà sur
-un gentilhomme tout en pleurs, courbé sous une douleur qu'il cherchait
-vainement à dissimuler. C'était André Melvil, son maître d'hôtel, exclu
-depuis quelques jours de son intimité par l'ombrageuse police de
-Fotheringay.
-
-«Melvil, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner!
-
---Oh! madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en
-tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés à
-vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à l'Écosse
-l'affreux supplice...»
-
-Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles.
-
-«Courage, Melvil! Plains ceux qui ont été altérés de mon sang comme le
-cerf de l'eau des fontaines et qui le répandent injustement. Mais moi,
-ne me plains pas. La vie n'est qu'une vallée d'angoisses, et je la
-quitte sans regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je
-meurs amie de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la
-vérité, et cesse de t'affliger; réjouis-toi plutôt de ce que tous les
-malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils qu'il se souvienne
-de sa mère.»
-
-Tandis que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de
-larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers lui,
-elle l'embrassa. «Adieu, ajouta-t-elle, adieu; ne m'oublie jamais ni
-dans ton cœur ni dans tes prières.»
-
-S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle les
-supplia de délivrer son secrétaire Curle: Nau fut omis. Les comtes ayant
-gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et
-ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à sa mort. Le comte de
-Kent répondit que cela serait insolite et même dangereux; que les plus
-hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang; que les plus
-timides, les femmes surtout, troubleraient au moins par leurs cris le
-cours de la justice d'Élisabeth. Marie persista. «Milords, dit-elle, si
-votre reine était ici, votre reine vierge, elle trouverait convenable à
-notre rang et à notre sexe que je ne fusse pas seule pour mourir au
-milieu de tant de gentilshommes, et elle m'accorderait quelques-unes de
-mes femmes à mon dur et dernier chevet.» Chacun pensa au billot. Elle
-était si éloquente et si touchante, que tous les seigneurs qui
-l'entouraient auraient cédé, sans l'attitude obstinée du comte de Kent.
-La reine s'en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s'écria
-d'une voix profonde: «Versez le sang de Henri VII, mais ne le
-méconnaissez pas. Ne suis-je plus Marie Stuart? une sœur de votre
-maîtresse, et sa pareille, deux fois sacrée, deux fois reine: reine
-douairière de France, reine légitime d'Écosse.»
-
-Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé; le sectaire en lui
-résistait, mais le patricien était vaincu.
-
-Marie alors, adoucissant de plus en plus son accent: «Milords, dit-elle,
-je vous engage ma parole que mes serviteurs éviteront tout ce que vous
-craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront rien que prendre adieu de
-moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette
-satisfaction. Songez, milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous
-plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux écuyers qui
-ont porté vos armes à la guerre; ces serviteurs de vos prospérités vous
-sont moins chers qu'à moi les serviteurs de mes infortunes. Encore une
-fois, milords, n'écartez pas les miens de mon agonie. Ils ne désirent
-rien que m'aimer jusqu'au bout, que ne point m'abandonner et que me voir
-mourir.»
-
-Les comtes, après s'être consultés, obtempérèrent au souhait de Marie
-Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les
-lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. «Je
-réponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prêtera des forces,
-et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de savoir que
-les miens sont là, et que j'ai des témoins de ma persévérance dans la
-foi.»
-
-Les commissaires n'insistèrent plus, et concédèrent à la reine quatre
-serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître
-d'hôtel; Bourgoing, son médecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son
-pharmacien; Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, les deux compagnes qui
-avaient remplacé dans son cœur et dans sa vie Élisabeth de Pierrepont.
-Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même. Les autres
-serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de l'escalier, furent
-mandés par un huissier de Pawlet. Ils s'empressèrent de descendre,
-soulagés un peu par ce dernier devoir offert à leur dévouement et à leur
-fidélité.
-
-Cette complaisance des comtes ayant apaisé la reine, elle fit signe au
-shériff et au cortége d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette halte
-lugubre entre la prison et l'échafaud. Arrivée à la salle de
-l'exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance,
-partout le deuil, les apprêts lugubres, le billot, la hache, le bourreau
-et son aide; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour boire son
-sang; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison.
-
-Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre.
-Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre
-de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute
-tapissée de drap noir; l'échafaud, qu'on y avait dressé à deux pieds et
-demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre; le fauteuil où
-devait s'asseoir Marie, le carreau où elle devait s'agenouiller, le
-billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de noir.
-
-La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insignes du
-supplice. Sa robe de velours à haut collet et à manches pendantes était
-bordée d'hermine. Son manteau, doublé de martre zibeline, était de satin
-à boutons de perles et à longue queue. Une chaîne de boules odorantes, à
-laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait par une croix
-d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires étaient suspendus à sa
-ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui adoucissait un peu
-son costume de veuve et de condamnée, l'enveloppait. Elle était précédée
-du shériff, de Drury et de Pawlet, des comtes et des nobles
-d'Angleterre; elle était suivie de ses deux femmes et de ses quatre
-dignitaires, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui portait la queue
-du manteau royal. La démarche de Marie était assurée et majestueuse. Un
-moment elle releva son voile, et sa figure où brillait une espérance qui
-n'était plus de ce monde, parut belle comme aux jours de sa jeunesse.
-L'assemblée fut éblouie. Elle tenait un de ses chapelets d'une main et
-le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui dit rudement: «Il faudrait
-avoir Christ dans son cœur.
-
---Et comment, reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je
-ne l'avais pas dans le cœur?» Pawlet l'aidant à monter les degrés de
-l'échafaud, elle jeta sur lui un regard plein de douceur: «Sir Amyas,
-dit-elle, je vous remercie de votre courtoisie; c'est la dernière
-fatigue que je vous causerai et le plus agréable office que vous
-puissiez me rendre.»
-
-Parvenue à l'échafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui lui
-avait été préparé, le visage tourné vers les spectateurs. Après elle, le
-doyen de Peterborough en grand costume ecclésiastique, s'assit à droite
-de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de velours noir à ses
-pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury s'assirent comme lui, à
-droite, mais sur des pliants à dossiers. De l'autre côté de la reine, le
-shériff Andrews était debout avec sa baguette blanche. En face de Marie
-Stuart, on distinguait le bourreau et son aide à leurs vêtements de
-velours noir, à leur crêpe rouge au bras gauche. Derrière le fauteuil,
-adossés à la muraille, pleuraient les serviteurs et les filles de Marie
-Stuart. Dans la salle, l'auditoire de nobles et de bourgeois des comtés
-voisins était contenu par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir
-Drue Drury, au delà d'une balustrade qui avait été la barre du tribunal.
-
-Marie entendit tranquillement sa sentence; elle dit seulement, lorsque
-Beale en eut terminé la lecture:
-
-«Milords, je suis née reine d'Écosse, j'ai été reine de France, j'aurais
-droit à être reine d'Angleterre. J'ai été détenue prisonnière de longues
-années contre toute loi, malgré tant de titres, et j'ai beaucoup
-souffert durant cette captivité. Quoi qu'il en soit, je ne me souviens
-plus du mal, et je ne hais personne. Je loue mon Dieu de tout ce qu'il
-m'a infligé dans sa justice. Ce qu'il n'a pas empêché est bien. Je
-m'estime heureuse de ce qu'il m'accorde cette occasion de mourir pour
-l'expiation de mes fautes et de déclarer devant cette assemblée que je
-suis innocente de tout complot contre la vie de la reine d'Angleterre.»
-
-Le doyen de Peterborough l'ayant adjurée de se repentir et de renoncer à
-ses erreurs sous peine de la damnation éternelle, elle affirma qu'elle
-mourait inébranlable dans la religion catholique. Flechter éleva la
-voix, et infligea à Marie un interminable sermon où il la menaça de
-l'enfer si elle ne se convertissait à la foi réformée, comme l'y
-conviait la bonté d'Élisabeth, dont il était l'organe indigne. «Vos
-dogmes, répondit la reine d'Écosse, m'ont privée du trône, de la
-liberté; ils vont m'ôter la vie. Ils ne perdront pas du moins mon âme.»
-Flechter, irrité, s'emporta jusqu'à des violences brutales, accabla
-Marie de reproches sur son ignorance. Enfin il la somma d'abjurer le
-papisme et toutes les impostures romaines. «Assez! assez! s'écria Marie
-avec impétuosité; ne blasphémez pas. J'ai vécu et je mourrai dans la
-religion catholique.» Le comte de Shrewsbury réprima le doyen de
-Peterborough, et lui enjoignit de prier au lieu de prêcher. La reine
-elle-même se mit à genoux et pria. Elle serra son crucifix sur sa
-poitrine, récita en latin les sept psaumes de la pénitence, et comme si
-tant de prières ne suffisaient pas à l'ardente extase dont elle était
-embrasée, elle redit les trois psaumes: _Miserere mei, Deus.--In te,
-Domine, speravi.--Qui habitat in adjutorio._ Puis elle pria tout haut en
-anglais, et cette prière nous a été conservée textuellement par une
-dépêche des comtes commissaires:
-
-«Seigneur, envoyez-moi votre Saint-Esprit. Ma confiance est dans le sang
-de Jésus-Christ, et mon espérance dans votre royaume céleste. Pardonnez,
-Seigneur, à mes ennemis. Répandez vos bénédictions sur la reine
-d'Angleterre, afin qu'elle vous serve. Regardez mon fils dans votre
-miséricorde. Ayez compassion de votre Église. Exaucez-moi, bien que je
-sois indigne d'être exaucée; et puissent tous les saints intercéder mon
-Sauveur pour qu'il me reçoive!»
-
-Ensuite elle haussa le crucifix des deux mains, et dit en le contemplant
-avec amour: «Seigneur! par ces bras divins étendus sur la croix pour
-racheter le monde, remettez-moi tous mes péchés.»
-
-S'étant relevée, le bourreau voulut lui retirer son voile. Elle l'arrêta
-et le repoussa du geste; puis se tournant vers les comtes et la rougeur
-au front: «Je ne suis point accoutumée à me déshabiller en si nombreuse
-compagnie et par de tels valets de chambre.» Elle appela Jeanne Kennethy
-et Élisabeth Curle. Ce furent elles qui lui ôtèrent son manteau, son
-voile, ses chaînes, sa croix et son scapulaire. Comme elles touchaient à
-sa robe, la reine leur dit d'en dégager seulement le corsage et d'en
-rabattre le collet d'hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses
-filles lui rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois
-autres serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur
-sa bouche pour les inviter au silence. «Mes amis, s'écria-t-elle, j'ai
-répondu de vous; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt bénir
-Dieu de ce qu'il inspire à votre maîtresse courage et résignation?» A
-son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité, elle embrassa ses
-filles avec effusion; puis les pressant de quitter l'échafaud, où toutes
-deux se collaient à ses mains, qu'elles baignaient de larmes, elle leur
-adressa un tendre et dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent
-comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués par
-l'accent de Marie Stuart, les exécuteurs eux-mêmes la supplièrent à
-genoux de leur pardonner. «Je vous pardonne, leur dit-elle, à l'exemple
-de mon Rédempteur.»
-
-Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d'or dont elle s'était
-fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois fois le
-crucifix, disant à chaque étreinte: «Seigneur, je vous remets mon âme.»
-Elle s'agenouilla de nouveau et s'inclina sur le billot déjà sillonné de
-profondes entailles à son arête supérieure, à l'endroit où Marie posa
-son col délicat, entre la double échancrure creusée pour recevoir d'un
-côté la poitrine et de l'autre le visage. La reine, dans cette attitude
-suprême, récita encore quelques versets du soixante-dixième psaume:
-
- J'espère en vous, Seigneur; ne me confondez pas à jamais;
- secourez-moi...
-
- Ne me rejetez pas, ne m'abandonnez pas quand mes forces m'abandonnent.
-
- Seigneur, vous me rendrez la vie, vous me rappellerez du fond de
- l'abîme...
-
-Comme elle en était à ces paroles, s'unissant au Christ par l'amour,
-commençant sous le bras de l'exécuteur une prière qui devait s'achever
-dans le sein de Dieu, le bourreau la frappa d'un premier coup. La hache
-étant tombée à faux sur la nuque, la reine blessée seulement poussa un
-cri qui se perdit au milieu des gémissements de l'assemblée. Le
-bourreau, ému de l'émotion générale, honteux de sa maladresse, et
-puisant dans son trouble même une énergie tardive, trancha la tête du
-second coup. Il saisit cette tête sanglante, et, tandis qu'il la tenait
-suspendue devant les nobles dans l'assemblée, et par la fenêtre devant
-le peuple, il s'écria: «Vive la reine Élisabeth!--Ainsi périssent tous
-les ennemis de notre reine!» répéta le doyen de Peterborough. «Ainsi
-périssent tous les ennemis du saint Évangile et de l'Angleterre!» ajouta
-le farouche comte de Kent.
-
-Le comte de Shrewsbury appliqua son gant à ses yeux pour dérober ses
-larmes.
-
-L'assemblée tout entière demeura muette d'horreur, et ce silence ne fut
-rompu que par les sanglots des serviteurs de la reine. Là du moins, dans
-cette salle tragique, autour de l'échafaud, la pitié fit taire la haine.
-
-Aux grilles du château, un contentement sauvage éclata et se prolongea
-dans toute l'Angleterre fanatique. La nouvelle de la mort de Marie se
-répandit comme naguère sa sentence, de comté en comté, partout
-accueillie avec des élans de triomphe; mais cette fois du moins la
-pauvre reine n'entendit pas les carillons des cloches, elle ne vit pas
-les feux de joie!
-
-L'exécution était accomplie depuis quatre heures que le pont-levis
-n'était pas encore baissé, que la poterne était encore fermée. Personne
-ne put sortir que longtemps après Henry Talbot, fils du comte de
-Shrewsbury, qui porta le récit officiel des deux comtes à Élisabeth.
-Parti le 8 vers midi, il arriva le lendemain matin à Greenwich. Dans les
-villes, dans les moindres hameaux, sur son passage, la funèbre nouvelle
-était connue d'avance, comme si le vent en avait été le premier
-messager.
-
-Ce fut en Angleterre une fête nationale et royale que cette affreuse
-tragédie. Il n'y eut qu'une différence: le peuple montra son allégresse,
-Élisabeth cacha la sienne sous de longs vêtements de deuil et sous des
-regrets affectés. Elle accabla d'imprécations ses ministres; elle fit
-emprisonner, ruina, disgracia sans retour Davison, coupable d'avoir obéi
-à ses ordres. Elle joua devant l'Europe, devant l'Angleterre, et jusque
-dans son intimité, la plus odieuse des comédies, celle du désespoir.
-
-Un jour, prenant par la main l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf,
-elle le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Là, elle protesta par
-mille serments qu'elle était innocente; qu'elle était déterminée à
-n'exécuter la sentence contre la reine d'Écosse qu'en cas de rébellion
-ou d'invasion; que quatre membres du conseil (ils étaient alors dans la
-chambre) l'avaient abusée d'une manière qu'elle n'oublierait jamais. Ils
-avaient vieilli à son service et avaient agi par de bons motifs, ou,
-sans cela, par Dieu! ils y auraient laissé leurs têtes...»
-
-Elle parla ainsi pendant trois heures. Elle renouvelait sans cesse ces
-scènes d'hypocrisie et de mensonge.
-
-Elle vainquit, grâce à l'Océan, la puissance et les ressentiments de
-Philippe II. Elle désarma facilement la colère officielle de Henri III,
-probablement son complice, heureux au moins d'une si terrible atteinte
-portée à la maison de Guise. Elle réussit avec plus de peine, sans de
-trop grands efforts cependant, à calmer Jacques VI. Entre sir John
-Maitland, son chancelier, qui lui montrait en perspective la couronne
-d'Angleterre, et le comte d'Argyle, qui parut à la cour d'Holyrood armé
-de pied en cap, excitation muette, mais expressive à la vengeance,
-Jacques ne balança pas longtemps, s'adoucit par degrés, et renoua ses
-liens d'amitié avec Élisabeth, comme s'il n'y avait pas eu entre elle et
-lui le cadavre de sa mère.
-
-Les filles d'honneur de Marie et ses serviteurs la regrettèrent plus que
-son fils. Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy coupèrent leurs cheveux
-afin de les déposer sur le cercueil de leur maîtresse, comme dans les
-trépas antiques; mais cette piété fut trompée. Les deux comtes
-ordonnèrent de brûler ces chevelures amies avec la croix d'or, les
-chapelets, le crucifix, le scapulaire, les deux chaînes, et tous les
-vêtements de Marie Stuart à ses derniers moments. Ils ne tolérèrent pas
-une seule de ces reliques, partage ordinaire du bourreau, et qu'il
-aurait pu vendre à grand prix. Tout ce qui avait été taché du sang de la
-reine fut brûlé aussi, et la sciure du bois qui en était imbibée fut
-jetée dans le Nen. J'ai visité cette partie tragique de la rivière, où
-la terrasse du château plongeait alors ses piliers. Le bord en est
-toujours attristé. Il y croît parmi les herbes une petite fleur rouge
-qui, selon la légende du comté, est née là des gouttes du sang de Marie
-Stuart.
-
-Melvil et Bourgoing réclamèrent vainement le corps de leur maîtresse
-pour le transporter en France. Ce beau corps leur fut refusé. Plusieurs
-contemporains ont écrit qu'il fut touché avec irrévérence et profané par
-le bourreau. Ce fut une erreur de l'indignation européenne, qui
-supposait toutes les atrocités dans un si barbare attentat.
-
-Un vieux tapis vert arraché d'un billard fut d'abord jeté sur Marie
-Stuart. Sa chienne favorite, aux longs poils noirs, aux yeux de feu,
-dont j'ai vu l'esquisse à l'huile, et qui était de cette race charmante
-appelée plus tard du nom de Charles Ier, _King-Charles_, s'étant glissée
-sous le tapis, elle y demeura et on la trouva blottie dans la robe de
-velours de sa maîtresse, entre le bras et le sein, à côté de ce cœur qui
-ne battait plus, lorsqu'on vint le soir embaumer précipitamment la
-reine. Au moment où l'on souleva l'indigne tapis qui recouvrait celle
-qui fut Marie Stuart, la pauvre petite chienne se serra contre la
-poitrine inanimée de sa maîtresse, et poussa des hurlements plaintifs,
-qui baissaient ou montaient à mesure que l'on s'éloignait ou que l'on se
-rapprochait d'elle. On fut obligé de l'emporter de force. Recueillie par
-les serviteurs de la reine, elle ne voulut jamais être consolée par eux,
-refusant les aliments et jusqu'aux caresses, flairant le vent, les
-siéges, les robes des femmes. Elle languit ainsi, après quoi elle
-mourut, suivant la tradition de Fotheringay, sans autre maladie qu'un
-petit gémissement et qu'un tremblement alternatifs.
-
-Le corps de Marie Stuart fut mis avec la tête dans un cercueil de plomb,
-et ce cercueil dans une bière de bois. La bière fut placée dans la
-chambre de parade du château jusqu'au 29 juillet. Cette chambre fut
-fermée, sans que personne, soit des serviteurs de Marie Stuart, soit des
-gardiens anglais, pût y pénétrer. Il arriva même que Jeanne Kennethy,
-Élisabeth Curle, et quelques autres de leurs compagnes et de leurs
-compagnons, s'étant agenouillés près de la porte, et ayant regardé en
-pleurant et en priant le cercueil par le trou de la serrure, Pawlet et
-Drury le firent boucher. Geôliers impitoyables et jaloux même de la
-mort!
-
-Le 29 juillet seulement, une rumeur sourde, mystérieuse, apprit à
-Peterborough que le tragique cercueil allait arriver. La ville s'émut.
-Les balcons, les fenêtres, les rues se remplirent. La foule déborda
-jusque dans le cimetière qui entoure l'église.
-
-L'attente ne fut pas longue.
-
-La bière ne tarda pas à paraître sur la route. Aucun des serviteurs de
-Marie n'obtint d'accompagner le char. Le convoi traversa lentement
-Peterborough jusqu'au vieux portail de l'abbaye, où la bière fut exposée
-quarante-huit heures. Le 31, l'évêque mena le deuil par la grande cour,
-vers la majestueuse façade de la cathédrale. Il entra sous les voûtes
-séculaires de l'église, et se dirigea du côté d'un vieillard qui
-s'empara du cercueil. Ce vieillard était Scarlett, le fossoyeur, dont on
-voit encore aujourd'hui le portrait suspendu au-dessous de la principale
-rosace de l'église. Il est vêtu de rouge, avec une longue barbe blanche,
-et s'appuie sur sa bêche. Il mourut à quatre-vingt-dix-huit ans, après
-avoir creusé la sépulture de deux reines. Aidé par quatre maîtres
-maçons, il avait préparé le caveau de Marie Stuart à droite du chœur, en
-face de la tombe de Catherine d'Aragon, première femme de Henri VIII. La
-bière fut descendue dans l'étroit caveau, et scellée d'une pierre sans
-armoiries et sans nom. Tel était l'ordre de l'évêque, qui connaissait la
-volonté de la reine d'Angleterre.
-
-Je me suis agenouillé au bord de cette pierre nue, et une larme de mon
-cœur a roulé sur la poussière qui la recouvre. En omettant le nom de
-Marie Stuart, Élisabeth se flattait d'ensevelir son régicide dans le
-silence et dans l'oubli. Elle y a fait penser davantage.
-
-Après avoir langui pendant six mois, séparés par quatre murs du cercueil
-de Marie, ses serviteurs purent enfin partir du château de Fotheringay
-le 3 août, cinq jours plus tard que leur maîtresse. Tout dès lors était
-consommé.
-
-Malgré l'indifférence des princes, Élisabeth ne jouit pas sans trouble
-de son forfait. Les deux coups de hache qui frappèrent sa rivale
-retentirent plus fort dans le reste de l'Europe qu'en Angleterre et en
-Écosse; comme l'écho est plus terrible, plus lointain et plus universel
-que le bruit. Élisabeth apprit par l'indignation des pays catholiques,
-par la stupeur des pays calvinistes, quel crime inouï elle venait de
-commettre.
-
-Ce fut son premier châtiment.
-
-Le second fut de survivre à l'amour du peuple anglais. Elle vieillit
-lentement sans perdre la prétention d'être jeune, la vanité de la
-taille, de la danse et du chant. Ces ridicules qu'Élisabeth sentait
-sourdement ajoutaient à ses ennuis atrabilaires. Elle s'irritait de
-trouver dans ses sujets, parmi ses courtisans, la prévision de l'avenir
-prochain où elle ne serait plus. On la pressait de régler la succession
-à la couronne comme si cette succession devait être bientôt vacante.
-
-Si l'on en croit les contemporains, surtout sir John Harrington, qui l'a
-si bien connue, son humeur était devenue intraitable. Elle se promenait
-souvent dans sa chambre avec agitation, elle s'emportait aux moindres
-contrariétés, frappait du pied, jurait contre ceux qu'elle n'aimait
-point, et plongeait de colère dans les tapisseries de son appartement
-une épée qu'elle gardait toujours près d'elle.
-
-Dans l'effroi de sa vieillesse, elle faisait arborer les têtes de ses
-ennemis aux poteaux de la Tour et s'environnait des trophées d'une
-impitoyable justice, semblable à ces Libyens qui suspendaient à leurs
-seuils les dépouilles des lions, afin de se protéger par la terreur.
-
-Le règne d'une femme aigrie, violente, pesait à chacun, et on aspirait
-au gouvernement d'un roi. Tous les partis saluaient Jacques VI à
-l'horizon.
-
-Quand, par la mort d'Élisabeth, il fut devenu Jacques Ier d'Angleterre,
-il fit transporter, en 1612, Marie Stuart, sa mère, dans l'abbaye de
-Westminster.
-
-Le corps partit de Peterborough sur un carrosse royal attelé de six
-chevaux couverts de velours noir. Deux comtes anglais et deux comtes
-écossais portaient les quatre coins du poêle. Le grand écuyer menait un
-palefroi d'honneur représentant le cheval de Marie Stuart. Le capitaine
-des gardes et ses archers tenaient tournés contre terre la pointe de
-l'épée et le fer des hallebardes. Une musique funèbre marchait en tête
-du convoi, que cent gentilshommes anglais, écossais, français et
-espagnols vinrent recevoir au faubourg de Londres.
-
-Le carrosse s'arrêta à la porte de Westminster, et la bière fut
-descendue dans l'église, puis dans un caveau, non loin du caveau
-d'Élisabeth. Ces irréconciliables ennemies eurent leur première et leur
-unique entrevue, sans suite et sans cour, là, dans l'éternité, entre les
-lambris de la maison du Christ.
-
-La reine d'Écosse avait reposé vingt-quatre ans sous l'humble dalle de
-Peterborough.
-
-Ce second trajet du cercueil de Marie Stuart ne blessa pas les
-protestants et satisfit les catholiques. Si la vie de la reine d'Écosse
-avait été d'une princesse de la cour des Valois, sa captivité fut d'une
-victime, et sa mort d'une sainte. Cette double expiation a racheté et
-transfiguré Marie Stuart. La poésie l'a chantée, la religion l'a bénie,
-l'histoire l'a racontée. La postérité la pleure et l'admire plus qu'elle
-ne la juge. Dieu lui a sans doute pardonné dans le ciel comme elle avait
-pardonné sur la terre!
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-NOTE DE L'ÉDITEUR.
-
-
-Nous avons cédé à un vœu généralement exprimé, en donnant cette nouvelle
-édition de l'_Histoire de Marie Stuart_ par M. Dargaud.
-
-A son apparition, ce livre souleva beaucoup d'articles (plus de cent),
-quelques-uns hostiles, le très-grand nombre favorables. Nous aurions
-voulu les reproduire tous ici. Mais, restreint par les exigences de la
-typographie, nous nous bornons à réimprimer de courts fragments en sens
-contraire des journaux les plus accrédités. Nous joignons à ces
-fragments trois lettres presque entières de Béranger, de Lamartine et de
-Mme Sand, qui compléteront les jugements littéraires provoqués par la
-première édition de cette histoire.
-
-C'est au public d'intervenir une seconde fois et de prononcer en dernier
-ressort.
-
-
-
-
- FRAGMENTS
- DE
- JOURNAUX ET DE LETTRES
- SUR LA PREMIÈRE ÉDITION DE
- L'HISTOIRE DE MARIE STUART,
- PAR
- J. M. DARGAUD.
-
-
-
-JOURNAUX.
-
-
-On ne s'étonnera pas qu'un recueil comme le nôtre aime à saluer dans
-l'histoire les noms qui appartiennent par leur double origine à la
-France autant qu'à l'Angleterre. Tel est le nom de Marie Stuart, dont la
-beauté, les faiblesses et les malheurs, passionnent encore, après deux
-siècles, les lecteurs des deux pays. C'est avec une véritable émotion
-que nous avons ouvert ces deux volumes consacrés à Marie Stuart par un
-écrivain qui réunit la patience des érudits à l'imagination des poëtes.
-L'ouvrage de M. Dargaud sera certainement un événement dans le monde
-littéraire de Londres comme dans le monde littéraire de Paris, et il va
-renouveler cette espèce de tournoi posthume, où l'infortunée reine
-d'Écosse voit encore autour de son échafaud, les mêmes champions et les
-mêmes ennemis transformés, par la polémique et l'imagination, en
-historiens, en critiques, en poëtes, en romanciers.
-
-C'est déjà un curieux sommaire bibliographique, que la liste des
-écrivains qui ont écrit sur Marie Stuart, depuis Buchanan jusqu'à
-Chalmers, depuis Brantôme jusqu'à M. Dargaud. Ce sommaire termine le
-second volume de celui-ci, qui cite aussi, avec raison, parmi les
-éléments de son beau livre, les traditions qu'il a recueillies sur les
-lieux, les tableaux et les gravures du temps, les châteaux et les sites
-où il a retrouvé les moindres traces de son héroïne, et les reliques de
-ses adorateurs. Il énumère jusqu'aux articles des Revues anglaises et
-françaises, avec une conscience minutieuse.
-
-De toutes ces autorités, M. Dargaud a fait l'usage qu'il en devait
-faire; il s'en est inspiré, sans hérisser son récit de citations
-pédantesques, n'éludant aucune discussion, mais faisant revivre Marie
-Stuart pour la suivre dans toutes les scènes de sa vie agitée, au lieu
-de l'immobiliser sur une sellette, sous prétexte de la juger. C'est
-surtout à cette résurrection de Marie qu'il a su employer tous les
-documents récemment découverts qui lui ont permis de donner une couleur
-nouvelle à cette histoire d'un intérêt inépuisable qu'on relit dans son
-livre avec une curiosité qu'exciterait seule, au même degré, la révision
-d'un de ces procès contemporains pleins de mystérieuses péripéties, et
-dont la sentence finale provoque soudain les tardives révélations d'un
-témoin inattendu.
-
-Nous croyons notre comparaison exacte, parce que Marie Stuart n'est pas
-seulement une grande figure historique, mais encore un problème. Ce
-problème, M. Dargaud aura puissamment contribué à le résoudre. Il a posé
-hardiment toutes les questions controversées sur l'innocence ou la
-criminalité de la rivale d'Élisabeth. Il les a toutes éclairées du jour
-vrai, disant le bien et le mal sans haine et sans amour, mais non sans
-attendrissement et sans pitié. Bien loin de lui en faire un reproche,
-nous l'en louons, car nous l'aurions peut-être poussée plus loin que lui
-encore. La pitié est souvent la justice de l'histoire.
-
-AMÉDÉE PICHOT.
-
-(_Revue britannique_, février 1851, nº 2.)
-
- * * * * *
-
-Son livre a réussi.
-
-Il y a toujours, après tout, quelque raison bonne ou mauvaise au succès
-d'un livre. M. Dargaud est un écrivain vif et animé, très-entraîné et
-très-ému, mêlant du reste tous les genres, et peu soucieux de
-contradictions.
-
-M. Dargaud parfois touche au vrai; il a du nerf, de l'entrain et plus
-d'un rayon de solide éclat. Il peint bien; peut-être a-t-il trop de
-propension à peindre. Entre-t-il dans un château à la suite de quelque
-personnage de son histoire, il fait ce que Boileau reprochait déjà aux
-_descriptifs_ de son temps.
-
-Il a répandu dans son livre toutes les perles de son écrin de voyage; il
-rassemble autour de Marie Stuart tous les trésors de son archéologie
-chèrement payée; il prodigue pour elle tous les produits de ses fouilles
-savantes dans cette terre où elle a régné, sous ces ruines qu'elle a
-faites, et jusque dans ces tombeaux que sa passion a creusés. Le livre
-de M. Dargaud pourra bien n'être pas absolument indispensable à ceux qui
-voudront retrouver un jour quelques vestiges de la physionomie morale de
-la reine d'Écosse; mais il ne sera pas possible d'avoir une idée
-complète de sa cour et de sa maison, de son chenil et de sa cuisine, de
-sa toilette, de ses atours, de ses promenades, de sa vie domestique et
-extérieure, sans avoir recours à M. Dargaud. Jardinier, architecte,
-joaillier, sommelier, chroniqueur curieux de chevaux, de chiens et de
-vénerie, M. Dargaud est tout ce qu'on veut dans son histoire, excepté
-pourtant historien.
-
-CUVILLIER-FLEURY.
-
-(_Journal des Débats_, 30 novembre 1851.)
-
- * * * * *
-
-Il y a deux manières distinctes d'écrire l'histoire, toutes deux
-illustrées par de grandes œuvres dans ces derniers temps. Celui qui
-raconte et juge les faits accomplis peut se placer en dehors de leur
-mouvement, disséquer tranquillement ce qui en reste, classer le tout
-d'après des règles fixes, et présenter ainsi les actions du passé
-étiquetées à leur rang dans la sévère nudité de la science; ou bien,
-emporté par le flot historique, il peut écrire au milieu même de ses
-oscillations et de son bruit, en ressaisir toutes les formes, en
-refléter toutes les nuances, se plonger enfin dans le siècle qu'il veut
-peindre, et y vivre assez longtemps pour en ressortir avec quelque chose
-de ses idées, de son accent, de ses attitudes.
-
-En entreprenant l'_Histoire de Marie Stuart_, M. Dargaud avait à choisir
-entre les deux méthodes; il a préféré la seconde, ce dont nous nous
-sommes réjoui pour lui et pour ceux qui le lisent. Car si cette méthode
-n'a pas les rigides vertus de sa rivale (ni surtout les graves
-apparences qui en tiennent lieu!), elle a cette grâce de la vie qui
-supplée au reste et que rien ne peut remplacer.
-
-Il y a deux Marie Stuart, celle de la légende et celle de l'histoire. La
-première, doux et charmant martyr que ses douleurs couronnent comme une
-auréole; la seconde, séduisante mais dangereuse beauté instruite dans
-cette cour des Médicis où le crime absolvait du vice.
-
-Le difficile pour l'historien de nos jours était de faire prévaloir la
-dernière, d'enlever à l'héroïne des ballades sa pureté mensongère en
-évitant de la faire descendre trop bas, d'éteindre enfin la lampe autour
-du piédestal sans renverser la statue. M. Dargaud y a réussi en nous
-ouvrant le XVIe siècle lui-même, et en nous faisant voir comment Marie
-Stuart en refléta tous les charmes et toutes les corruptions.
-
-Il suit la vierge folle de la papauté à travers ses mille aventures de
-politique et d'amour qui la jettent des bras du musicien Riccio dans
-ceux de Darnley, puis de Bothwell. A mesure que le récit avance, on voit
-se grossir l'orage. Les nuées accourent du côté de l'Angleterre,
-secrètement poussées par la main hypocrite d'Élisabeth. Marie Stuart
-cherche en vain un abri dans le catholicisme ébranlé de toutes parts;
-elle appelle en vain à son secours la France et l'Espagne; l'esprit
-nouveau s'avance comme une marée montante, inonde les palais, renverse
-les citadelles, et ne laisse à la descendante de Robert Bruce qu'une
-prison pour abri.
-
-Tout le monde connaît la longue agonie infligée par la reine vierge _à
-sa chère sœur d'Écosse_. M. Dargaud a trouvé, dans les documents
-historiques récemment publiés, des détails pleins d'intérêt sur cette
-odieuse captivité. Il analyse, avec une sagacité singulière, toutes les
-révoltes et tous les abattements de la prisonnière cherchant tour à tour
-la délivrance par la conspiration ou les présents, l'insulte ou
-l'humilité, et enfin, quand l'heure douloureuse est venue, il trouve une
-véritable éloquence pour raconter le suprême dénoûment.
-
-Toute cette dernière partie du livre de M. Dargaud a une ampleur et une
-onction qui élèvent le cœur dans l'attendrissement. Du reste, à part
-quelques regards trop complaisants jetés sur le XVIe siècle, quelques
-ornements littéraires qui détournent du récit, l'ouvrage entier révèle
-les fortes études et la vive perception qui font les historiens. On y
-sent circuler ce grand souffle philosophique et religieux à la fois qui
-est la gloire de notre époque, et lui donne, quoi que puissent dire ses
-détracteurs, un caractère si profondément _humain_.
-
-M. Dargaud n'a pas seulement consulté les documents écrits relatifs à
-son histoire, il s'est informé sur les lieux de la tradition populaire.
-Il a religieusement visité le théâtre des terribles scènes. Il s'est
-impressionné des peintures du temps, des livres feuilletés par ses
-héros, des habitations et jusque des meubles dont l'usage leur avait été
-familier. Il a compris que la révélation des caractères n'était point
-uniquement dans les actes, mais dans les détails de la vie domestique,
-et que ces foyers déserts gardaient l'empreinte des âmes qui s'y étaient
-autrefois arrêtées, comme la chrysalide celle du papillon qui s'est
-envolé.
-
-Cette méthode est au reste celle des plus grands historiens de
-l'antiquité, c'est la méthode d'Hérodote et de Salluste. C'est de nos
-jours celle d'Augustin Thierry. Pour eux, comme pour M. Dargaud,
-l'histoire n'est pas une thèse qui développe des idées sur une époque,
-ou un bulletin qui en fait connaître les événements, mais une chambre
-obscure dans laquelle le siècle se décalque tout entier, avec ses œuvres
-d'art, ses costumes, ses allures et ses paysages. Le pittoresque
-n'exclut point pourtant l'appréciation générale.
-
-L'historien de Marie Stuart n'est pas un simple chroniqueur, écrivant,
-ainsi que le veut Quintilien, _pour raconter, non pour prouver_; il tire
-ses conclusions, mais il les fait jaillir du drame lui-même. Debout sur
-les hauteurs de son sujet, comme le vieillard d'Homère sur les tours
-d'Ilion, il montre de loin au lecteur cette grande armée du XVIe siècle
-qui se déroule à ses pieds; il en fait le dénombrement. On reconnaît
-chaque nation à l'aspect, chaque chef à sa parole ou à son armure. Cette
-mêlée passe sous nos yeux dans l'élan de la vie, mais sans confusion, et
-tout en décrivant les évolutions de la bataille, l'historien montre les
-fautes et donne les enseignements.
-
-ÉMILE SOUVESTRE.
-
-(_Le Siècle_, 7 janvier 1851.)
-
- * * * * *
-
-L'historien digne de ce nom ne doit pas seulement le récit facile,
-élégant et correct à ceux qui le lisent; il leur doit aussi la lumière
-qui est le rayon de la vérité éternelle dans les événements accidentels
-et mobiles; il leur doit la passion qui est la vie réelle et palpitante
-dans l'action qui revit et dans l'homme qui renaît; il leur doit la
-couleur qui est le reflet des temps écoulés sur les peintures dans
-lesquelles ces temps se reproduisent. En un mot, l'historien est tout à
-la fois un annaliste qui raconte, un peintre qui colore, un statuaire
-qui sculpte, un philosophe qui pense, un moraliste qui juge, un poëte
-qui s'émeut.
-
-C'est ainsi que l'histoire a été comprise par M. Dargaud. Il ne se
-contente pas d'explorer le terrain, il le fouille. Il cherche dans les
-mœurs, dans les civilisations, dans les traditions, dans la nature
-surtout, le secret des choses qu'il retrace. Il met une clarté dans
-chaque date, un enseignement dans chaque fait, une vérité dans chaque
-conclusion; il note tous les mouvements de l'esprit humain, et de toutes
-ces impressions, de tous ces attendrissements, de tous ces fanatismes,
-de tous ces héroïsmes, il compose la vie dans son expression la plus
-fidèle, mais la vie en face du temps qui la dépasse et de Dieu qui la
-juge.
-
-M. Dargaud a voyagé en Écosse, s'est pénétré de l'impression des lieux,
-s'est penché sur les ruines qui sont les témoins du passé, a vu et
-touché le sol, a étudié les figures dans les vieux portraits suspendus
-aux murailles des abbayes et des musées, a senti son sujet, en un mot,
-avant de le traiter. Il a taillé ainsi une statue vraie de Marie Stuart,
-une statue qui est l'image d'une époque, d'une civilisation, des
-religions aux prises, des ambitions en lutte, d'une femme qui fut une
-reine, et d'une reine qui fut une martyre; une statue, pour tout dire,
-vivante et parlante comme l'humanité.
-
-A. DE LA GUERRONNIÈRE.
-
-(_Le Pays_, 5 octobre 1851.)
-
- * * * * *
-
-Voici un livre dont la publication est toute récente, et qui pourtant a
-déjà été l'objet des controverses les plus passionnées. Attaqué sans
-mesure comme sans équité, et ardemment défendu, le livre de M. Dargaud a
-eu cette bonne fortune d'émousser aux yeux du public ces dénigrements et
-de justifier ces sympathies, deux mérites à notre sens et deux succès
-pour un!
-
-Nous nous rendons facilement compte du sentiment qui a poussé M. Dargaud
-à prendre pour sujet cette saisissante figure de Marie Stuart, et à la
-faire revivre sous nos yeux dans le cadre splendide du XVIe siècle.
-
-La fatalité, qui devait présider à la destinée de Marie, la prend au
-berceau.
-
-Arrachée aux périls qui la menaçaient en Écosse, et conduite en France,
-sa présence est un éblouissement pour la cour des Valois, habituée
-cependant à tant d'élégances et à tant de merveilles.
-
-Mais bientôt la scène change. Marie retourne en Écosse.
-
-Il faut lire dans le livre de M. Dargaud les amours tragiques de la
-reine d'Écosse, et le long martyre de ses prisons.
-
-Une éternelle espérance d'évasion éternellement déçue, la captivité
-toujours plus étroite, toujours plus sinistre, la trahison même d'un
-fils dénaturé, les dégradations infligées à la reine, les outrages à la
-femme; puis, à mesure que les dix-huit ans lentement épuisés minute à
-minute, angoisse à angoisse, la rapprochent du terme fatal, la suprême
-agonie de toute espérance, les dernières palpitations de la vie qui
-protestent contre le dénoûment terrible; enfin, la morne attente du coup
-de hache d'Élisabeth; les attendrissements des adieux, le courage des
-apprêts, la mort si ferme, si noble, qui vient clore et racheter cette
-destinée, tout cela est décrit avec une force, une simplicité, une
-émotion, une vérité saisissantes, et forme un tableau qui est pour nous
-comme l'événement même.
-
-En tournant ces dernières et pathétiques pages du livre de M. Dargaud,
-nous comprenions bien la pitié qui s'attache au souvenir de Marie
-Stuart. Il y a dans sa fin une majesté touchante qui appelle à la fois
-l'admiration et les larmes. Elle est morte avec grandeur, avec calme,
-avec héroïsme, nous dirions presque avec innocence, si on peut se laver
-dans son propre sang du sang qu'on a répandu. Le cœur seul parle en
-présence de si longues souffrances et d'une telle mort, et on oublie les
-fautes pour ne se souvenir que du courage et de la grandeur de
-l'expiation.
-
-Le livre de M. Dargaud explique et juge Marie Stuart. Cette mémoire, qui
-avait jusqu'à présent échappé à l'appréciation historique, est désormais
-fixée. Mais Marie Stuart n'est pas la seule héroïne de l'œuvre de M.
-Dargaud. Il y a dans cette œuvre un autre héros, c'est le XVIe siècle,
-le XVIe siècle avec tous ses orages de religion et ses audaces de
-philosophie, avec le cortége de ses hommes d'État, de ses poëtes, avec
-la renaissance des lettres, avec la splendide efflorescence de l'art. La
-vie de Marie Stuart eût été incomplète séparée de la vie générale de son
-temps, de toutes les influences qui agirent si puissamment sur elle, de
-tous les intérêts de politique et de religion auxquels elle fut mêlée,
-en un mot de ce XVIe siècle dont elle fut une des plus brillantes
-expressions. M. Dargaud l'a compris. Il a su élargir une biographie aux
-proportions mêmes de l'histoire.
-
-ALEXANDRE REY.
-
-(_Le National_, 21 avril 1851.)
-
- * * * * *
-
-L'_Histoire de Marie Stuart_, par M. Dargaud, est affichée sur tous les
-murs de Paris. De grandes lettres blanches détachées sur fond rouge
-recommandent cet ouvrage aux passants. Cette fantaisie d'auteur ne
-suffisait pas à attirer l'attention; mais les journaux se sont montrés
-plus complaisants que les murailles à l'égard de l'écrivain. Ils
-n'étalent pas seulement le titre de son livre: _le Siècle_, _la Presse_
-et _le National_ ne lui marchandent pas leurs louanges longuement
-motivées. Les recommandations de ces divers publicistes n'étaient point,
-il est vrai, pour éveiller nos sympathies; au moins pouvaient-elles nous
-faire supposer qu'elles s'adressaient à un ouvrage sérieux, digne d'être
-contrôlé, et dont _l'Univers_ devait examiner les conclusions.
-
-Nous y avons été complétement trompés, et nous nous en plaignons.
-
-Le livre de M. Dargaud, comme valeur historique et littéraire, est de
-ceux sur lesquels les amis sont trop heureux de se taire. Quand ils ne
-peuvent garder tout à fait un sage et prudent silence, au moins
-devraient-ils ne pas se lancer dans des éloges qui deviennent grotesques
-lorsqu'on les rapproche du sujet qui les excite. Nous ne devinons pas ce
-qui a pu valoir à l'historien de Marie Stuart une bienveillance aussi
-outrée. Il ne cesse de tomber dans des contradictions flagrantes.
-
-Il ne faut pas chercher à discuter les interprétations d'un pareil
-écrivain. Évidemment, sa visée est ailleurs. Il serait superflu de lui
-rappeler que de Thou, malgré sa gravité magistrale et sa belle latinité,
-n'est pas un historien; c'est un pamphlétaire effronté, violent,
-haineux, menteur, accueillant toujours avec joie toute injure et toute
-atteinte portées à l'Église; et il a beau être escorté de Hume, il ne
-constitue pas une autorité suffisante pour faire accepter les atrocités
-que le nouvel écrivain attribue à Marie Stuart.
-
-Les histoires, les confidences, la manie de parler de soi, les
-exagérations dans les portraits, le perpétuel souci de la philosophie,
-de la liberté, l'amour de la révolution, dont les flammes servent _de
-régénération plutôt que de destruction_, tout cela montre à quelle école
-appartient M. Dargaud. Il eût peut-être mérité de rencontrer de
-meilleurs maîtres.
-
-LÉON AUBINEAU.
-
-(_L'Univers religieux_, 28 et 29 janvier 1851.)
-
- * * * * *
-
-Nous sommes heureux d'avoir à saluer, dès le seuil de cette revue
-littéraire, un de ces grands et beaux livres qui sont les apparitions de
-la science et de la pensée contemporaines: l'_Histoire de Marie Stuart_
-par M. Dargaud.
-
-De cette pathétique destinée, M. Dargaud a fait un chef-d'œuvre
-d'intérêt et d'émotion. La vie surabonde dans son livre, une vie de
-chaleur et de lumière qui éclaire les visages, rallume les passions,
-colore les mœurs, illumine les caractères, pénètre les consciences et
-réalise l'idéal de l'histoire, la résurrection: la résurrection d'une
-grande époque ranimée par une inspiration puissante, expliquée par la
-science, devinée par l'intuition, réchauffée par le cœur, vivifiée par
-les magies mouvantes de la forme et du style. C'est dans les portraits
-surtout que brille ce prestige de vie qui est le don par excellence de
-M. Dargaud. Marie Stuart, Élisabeth, Bothwell, Morton, Knox, Burleigh,
-revivent en traits ardents sous cette plume d'artiste, à la fois
-ondoyante et précise, pinceau d'Holbein trempé dans la palette de Van
-Dyck, qui dessine dans le mouvement et burine dans la couleur.
-
-L'_Histoire de Marie Stuart_ est plus large qu'une monographie; elle
-enveloppe l'époque tout entière. M. Dargaud a encadré la reine d'Écosse
-dans une éblouissante perspective de la Renaissance. Il a groupé sur les
-seconds plans et dans les demi-jours de son œuvre, Philippe II, Calvin,
-Henri III, Catherine de Médicis, Giordano Bruno, le duc de Guise, les
-grandeurs, les passions et les fanatismes de ce XVIe siècle, dont Marie
-fut la charmante et tragique incarnation.
-
-Mais le génie de ce livre, ce n'est pas seulement son talent et son
-éloquence, c'est sa vertu: c'est la conscience qui l'inspire, c'est le
-cœur qui l'attendrit; un cœur qui se partage et se multiplie entre
-toutes les douleurs et tous les martyres qu'il raconte; une conscience
-qui scrute et qui juge avec la pureté lumineuse de son instinct. La voix
-intime de l'historien ne se perd jamais dans les mille bruits de son
-récit; elle condamne, elle pardonne, elle prédit, elle enseigne, et à
-son accent religieux et sévère, on croirait entendre le chœur d'une
-tragédie grecque élever son chant d'expérience, de prophétie et de
-sagesse dans la mêlée d'un drame de Shakspeare.
-
-Les âmes, suivant les livres sacrés de l'Inde, parcourent après leur
-mort un cercle de métempsycoses avant de rentrer dans la vérité de leur
-être. Les âmes de l'histoire ont, elles aussi, leurs transmigrations.
-Elles errent de siècle en siècle à travers toutes les ombres du rêve, de
-l'illusion et de la chimère, avant d'arriver à la forme solide et
-durable qui les consacre pour l'avenir. Le livre de M. Dargaud est pour
-Marie Stuart cette consécration; son nom restera attaché à cette mémoire
-de deuil et de splendeur, comme celui des grands artistes du XVIe siècle
-à la frange de pourpre du manteau des reines dont ils éternisaient la
-beauté dans leurs chefs-d'œuvre.
-
-PAUL DE SAINT-VICTOR.
-
-(_Les Foyers du peuple_, janvier 1851, nº 1.)
-
- * * * * *
-
-Marie Stuart, cette sirène du XVIe siècle, qui eut tous les dons cruels
-ou enivrants de la vie, la Beauté, la Royauté, le Génie, la Passion,
-l'Infortune, le Crime, et la fin héroïque et sanglante: cette
-Marie-Madeleine de la royauté, qui versa tout son sang sur les pieds du
-crucifix d'ivoire qu'elle embrassait en mourant, comme la courtisane de
-Jérusalem, moins durement éprouvée, répandit son vase de parfums sur les
-pieds vivants du Sauveur; cette femme, enfin, énigme de vice et de
-vertu, qui fut tout un cœur orageux, toute une politique, toute une
-destinée, a rencontré, non pas seulement un peintre de plus, elle en
-avait assez d'ailleurs, une telle femme en fit toujours naître, mais un
-historien qui l'a regardée, étudiée longtemps, sans que le spectre
-charmant de la tentatrice, couchée dans sa tombe, l'ait rendu amoureux
-ou fou, et qui, les yeux froids, la tête ferme et saine, a tracé sa vie
-et dit sa mort avec l'expression inspirée et parfois attendrie d'un
-poëte et la science patiente et détaillée d'un chroniqueur.
-
-Pour l'expression d'un poëte, ce n'était pas miracle: M. Dargaud,
-l'auteur de la nouvelle _Histoire de Marie Stuart_, en est un. Il a fait
-ses preuves de poésie et de style. Mais pour la curiosité passionnée du
-renseignement, pour la recherche infatigable et minutieuse qui regarde
-par les deux côtés de la lorgnette afin d'y voir mieux, pour ce culte du
-détail sur lequel passent d'ordinaire d'un vol insouciant tous ces
-esprits qui ont des ailes, voilà ce qu'on ne savait pas de M. Dargaud,
-et ce que son histoire nous a appris. Entrée de plain-pied dans la
-légende, dans le drame, dans le roman, Marie Stuart avait autour d'elle
-une perspective dans laquelle elle se perdait trop, là diminuée, ici
-grandie, plus souvent grandie que diminuée! Elle avait une auréole, un
-nimbe éclatant, coupé de temps en temps par une nuée, à travers laquelle
-on eût dit qu'il étincelait mieux. Mais elle n'avait point de cadre
-précis et net, s'ajustant à elle, la prenant toute.
-
-Des points lumineux indiquaient son action ou sa présence dans le
-clair-obscur des événements de son histoire, et cette ombre, éclairée à
-demi, était un charme de plus pour la contemplation attirée; mais la
-lumière ne tournait pas, d'une égale clarté, autour de son personnage,
-de manière à en détacher toutes les parties et à en faire saillir tous
-les gestes. C'est cette lumière que M. Dargaud a voulu répandre: c'est
-cette vérité complète, tout à la fois vaste et microscopique, qu'il a
-tenté de dégager. Pour cela, rien ne lui a coûté. Il a vécu plusieurs
-années dans une relation intime et profonde avec son sujet. Homme
-heureux, il a pu s'entourer du plus beau siècle qui fût jamais pour la
-passion, pour la conviction, pour le mouvement de la gloire et
-l'antagonisme de toutes les grandeurs, et vivre ainsi comme dans un
-buisson ardent, oubliant la chétive époque où nous sommes, goutte
-épuisée du sang de nos pères, qui n'avons pas même la force des tristes
-passions qui nous restent! Livres, manuscrits, monuments, antiquités,
-voyages d'Angleterre et d'Écosse, relations sociales, lettres inédites,
-M. Dargaud a mis tout en œuvre; il a tout interrogé, tout consulté, dans
-l'intérêt de son histoire, jusqu'aux portraits et aux statues, ces
-souvenirs taillés dans le marbre, avec lesquels on peut reconstruire
-l'être qui vécut et en donner une plus forte idée. Sans doute, le fait
-arraché à ce qui l'enveloppait et le cachait, la vérité, une fois
-trouvée, passe à travers l'esprit qui l'a découverte, et cet esprit
-très-poétique, je l'ai dit, en M. Dargaud, jette sur elle les
-prismatiques reflets de ses impressions et les résonnances de ses
-sentiments personnels. Mais le moyen de n'avoir pas son âme en écrivant
-l'histoire? Pour ma part, j'ai toujours un peu souri des songe-creux
-d'impartialité; car, à une certaine profondeur, un tel mot n'a plus rien
-d'humain et ne cache plus que l'impossible. Mais, à part cette
-inévitable condition de tout historien d'aborder l'histoire avec sa
-propre personnalité et de colorer involontairement de certaines teintes
-du _moi_ individuel la vérité des faits, sans manquer pourtant à la
-probité de l'exactitude, comme une liqueur, dans une coupe de cristal,
-n'altère pas, tout en la teignant, la pureté de sa transparence, le
-livre de M. Dargaud, malgré des erreurs philosophiques, est, à le bien
-prendre, une des études les plus loyales et qui attestent le plus
-l'amour de la vérité _pour elle-même_ que nous ayons vues dans ce temps.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Telle est la Marie Stuart que M. Dargaud évoque à nos yeux et conduit
-depuis son adolescence, en snood rose et en plaid de satin noir, sous
-les bouleaux de l'Écosse, jusqu'à l'heure où le bourreau, foudroyé par
-son incomparable magie, manqua son coup de hache sur sa nuque délicate,
-et s'y reprit à deux fois pour couper ce beau lis ployé. Toute la partie
-de son affreuse intimité avec le comte de Bothwell est un des plus beaux
-et des plus émouvants passages du livre de M. Dargaud. Il semble avoir
-été tracé avec cette plume de milan dont parle la chronique d'Écosse,
-qui n'aurait jamais été assez noire pour écrire l'histoire de Bothwell.
-La fatalité de cette passion, terrible comme les incestes antiques, que
-les contemporains crurent eux-mêmes l'effet de quelque philtre damné, de
-quelque incantation sinistre, une espèce d'envoûtement du cœur de Marie,
-y est décrite avec des circonstances nouvelles et des touches larges et
-palpitantes comme en ont les écrivains qui se connaissent à cette rage
-du cœur. Voilà principalement, si je ne me trompe, ce qui saisira les
-esprits et décidera le succès, le bon succès, le succès durable, de
-l'histoire de M. Dargaud. Les hommes politiques le critiqueront, le
-blâmeront ou l'exalteront du fait divers de leur point de vue; mais ceux
-qui vivent en dehors de la préoccupation politique, les penseurs
-désintéressés, les artistes, les poëtes, les gens du monde, les femmes,
-c'est-à-dire, en fin de compte, les trois quarts et demi des gens qui
-lisent, liront ce livre avec l'intérêt passionné que l'auteur a mis à
-l'écrire.
-
-Où je me séparerai profondément de M. Dargaud, c'est dans l'appréciation
-des opinions de ce siècle. M. Dargaud est rationaliste, je le dis avec
-regret, car on aime l'âme de l'auteur à travers son livre, et cette âme
-est restée assez chrétienne pour qu'on désirât qu'elle fût catholique.
-Ici nos horizons sont diamétralement opposés, et nous voilà en vis-à-vis
-de combat, l'un contre l'autre, comme si nous étions au XVIe siècle.
-
-C'est que le XVIe siècle dure toujours.
-
-JULES BARBEY D'AUREVILLY.
-
-(_L'Opinion publique_, 3 mars 1851.)
-
- * * * * *
-
-Je ferme l'histoire de M. Dargaud, et je dis volontiers: Il y a encore
-des parfums dans Galaad.
-
-Je crois qu'à force de talent, M. Dargaud a fini par me faire aimer;
-aimer, non, mais comprendre Marie Stuart.
-
-Nous n'avions pas encore en France une véritable histoire de la reine
-d'Écosse. Il semblait que toutes les générations de talent s'étaient
-donné le mot d'âge en âge pour prolonger cet oubli.
-
-M. Dargaud vient de réparer cette injustice de notre littérature. Il
-s'est épris pour la mémoire de Marie Stuart de cette ardente sympathie
-qui lie, à travers les siècles, les morts aux vivants. Il a soufflé sur
-cette cendre, et il l'a ressuscitée pour nos regards du souffle de son
-esprit.
-
-M. Dargaud avait surtout les qualités d'une semblable histoire. Homme
-biblique, habitué à tous les secrets de l'Écriture par ses savantes
-traductions, il devait comprendre mieux que personne le sombre fanatisme
-de la réforme; poëte initié par des œuvres d'imagination à tous les
-mystères de la poésie, il pouvait dans une langue pathétique comme la
-réalité, traduire l'immense émotion de son sujet; penseur, enfin,
-façonné par l'étude à tous les problèmes de la pensée, il pouvait
-dominer de haut les intrigues passionnées d'idées qui s'agitaient dans
-la renaissance.
-
-Aussi a-t-il fait de son récit l'abrégé rapide de l'humanité, dans son
-plus dramatique moment.
-
-M. Dargaud a parfaitement compris qu'autour de Marie Stuart, il y avait
-le drame du monde entier...
-
-Recueilli dans sa pensée, il a été chercher de donjon en donjon la trace
-presque effacée des pas de Marie Stuart.
-
-Le voyageur d'une idée n'allait pas porter là, sans doute, les
-impatiences de notre génération. Il allait pieusement interroger
-l'histoire. Respectueux pour le passé, qui nous a tous engendrés à la
-vie, il n'a pas invoqué contre lui le présent comme un reproche.
-
-Il l'a raconté tel qu'il a vécu, tel qu'il pouvait vivre seulement dans
-ce temps de barbarie et d'ignorance.
-
-On n'appelle sur son travail la muse de l'histoire qu'à la condition
-d'avoir une religieuse tendresse pour le temps de son récit. L'historien
-de Marie Stuart a cette précieuse qualité. Il revit dans ses héros comme
-dans les souvenirs de sa mémoire. On dirait qu'il les a connus, qu'il
-les a aimés, qu'il les connaît, qu'il les aime encore. Il a conversé
-avec eux une dernière fois dans le vent des ruines qu'il a visitées en
-Angleterre.
-
-Car M. Dargaud ne s'est pas contenté de fouiller les archives de telle
-ou telle bibliothèque, il a consulté encore cette grande bibliothèque du
-soleil et de la nature. Il a voulu donner au drame son paysage, car il y
-a toujours entre les sites et les événements de mystérieuses
-correspondances.
-
-C'est ainsi qu'il a écrit une histoire complète, par la richesse de
-l'érudition et la peinture des sentiments. J'avais donc raison de dire,
-en commençant, qu'il y avait encore des parfums dans Galaad.
-
-EUGÈNE PELLETAN.
-
-(_La Presse_, 8 décembre 1850.)
-
-
-
-
-LETTRES.
-
-
-P. J. BÉRANGER A J. M. DARGAUD.
-
-«Mon cher ami,
-
-«... Je vous ai lu et bien lu. Vous m'avez entraîné. Votre Marie Stuart
-est une histoire vraie. Elle ne contient pas un mot qui pour moi ne soit
-authentique, et ce n'est pas son moindre attrait. Lamennais, qui aime la
-passion autant que j'aime la sincérité dans l'écrivain, est de mon avis
-sur ce bel ouvrage.
-
-«BÉRANGER.»
-
-Paris, 15 décembre 1850.
-
- * * * * *
-
-LAMARTINE A BÉRANGER.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Je me réjouis comme vous, mon cher Béranger, du succès de notre ami, et
-de l'intérêt de cœur et de talent qui s'attache à son _Histoire de Marie
-Stuart_. Je lis ce livre en ce moment, et j'y trouve à la fois
-instruction et charme. Vous savez que j'aime les récits et que je n'aime
-pas les annales. L'histoire est pour moi le drame des choses humaines.
-J'ai dit quelque part: «Il n'y a rien de plus convaincant qu'une larme:
-la pitié est le jugement du cœur.» Il y a beaucoup de larmes dans les
-salles d'Holyrood, ce palais des amours tragiques. Il y en aura
-davantage sur ces pages. Ce sera là le succès de cette histoire; c'est
-le plus grand.
-
-«L'humanité est pathétique. Vraiment, le chef-d'œuvre de notre ami
-n'est-il pas d'avoir exhumé un pareil sujet? Quel personnage qu'une
-enfant des Guise, veuve à seize ans d'un roi de France, transportée en
-Écosse sur un trône barbare, disputée comme Hélène entre deux patries,
-déchirée par deux religions qui s'arrachent sa conscience, adorée,
-enviée, enlevée par des prétendants qui possèdent ou perdent son cœur,
-épiée par une Agrippine jalouse à la fois de son trône, de sa jeunesse,
-de sa beauté; tour à tour amante, guerrière, captive comme une héroïne
-du Tasse, assez poëte elle-même pour immortaliser ses peines dans ses
-vers, délivrée d'un premier cachot par l'amour, réemprisonnée par la
-trahison, inspirant encore des passions à ses bourreaux à travers les
-grilles de ses tours et les larmes de son supplice; entraînant ses
-libérateurs dans sa perte, et finissant par monter en reine sur un
-échafaud, pour s'élancer au ciel purifiée du soupçon par le martyre?...
-
-«Ah! si nous avions eu, vous ou moi, une pareille héroïne à vingt ans,
-quelles chansons et quels poëmes!... Notre ami a mieux choisi que vous
-et moi, et bien que son poëme soit une histoire, il raconte, il chante
-et il pleure comme nos strophes. Il a une raison sévère, morale,
-incorruptible dans ses appréciations, mais il a surtout une âme. Voilà
-pourquoi son livre sera lu, discuté, loué, attaqué, haï et aimé. C'est
-le sort des ouvrages qui remuent autant de sentiments que d'idées.
-
-«On lui adressera bien des critiques, on lui dira qu'il est trop jeune,
-trop coloriste, trop attendri de style, qu'il émeut trop son lecteur
-pour lui laisser tout le sang-froid et toute l'impartialité du jugement.
-Dites-lui de ne pas se corriger. Il faut répéter, au contraire, à
-l'écrivain qui grave l'histoire d'une femme, le mot de Tacite: _Ventrem
-feri!_ visez au cœur! Dargaud a visé au cœur et il a touché! quoi de
-plus?
-
-«Il y a deux manières d'écrire l'histoire: celle qui instruit et celle
-qui intéresse! Je suis comme vous pour celle qui intéresse; car celle
-qui n'intéresse pas n'instruit pas. Qui la lit?
-
-«Adieu; faites mes compliments à l'auteur. Le livre a de la vie, car il
-remue. Il vivra...
-
-«LAMARTINE.»
-
-Saint-Point, décembre 1850.
-
-(_La Presse_, 31 avril 1851.)
-
- * * * * *
-
-G. SAND A J. M. DARGAUD.
-
-«Oui, monsieur, c'est un beau livre. C'est l'histoire réelle la plus
-émouvante que j'aie jamais lue. C'est aussi saisissant que le meilleur
-roman de Walter Scott, et les esprits qui s'attachent difficilement à la
-réalité, comme le mien, par exemple, sont ici pénétrés de tout
-l'intérêt, de tout l'enchantement qui ressortent de la fiction. Pourquoi
-ce charme, pourquoi cette couleur, pourquoi ce sentiment profond? Ce
-n'est pas seulement le sujet qui vous les a donnés, ce n'est pas
-seulement la magie de votre style qui les y a mis, c'est que vous avez
-demandé autant de part à la tradition qu'aux monuments dans cette
-création originale et charmante. La tradition populaire est la source de
-toute poésie dans le passé, la légende, comme dit Michelet, cette preuve
-des preuves, à mon avis. Jusqu'ici l'histoire n'a pas donné assez
-d'attention et de respect aux souvenirs inédits des peuples. Il faut
-être artiste comme vous l'êtes pour avoir compris la valeur de cet
-élément historique. Cela, aidé des monuments, de la peinture et de la
-gravure, apporte à votre manière d'envisager le passé un cachet de
-vérité, une apparence de vie qui nous y reportent comme si nous avions
-vu de nos yeux les types et les événements. Enfin, vous avez résolu un
-problème aussi sérieux que charmant, c'est de faire de l'histoire un
-roman et un poëme, sans sortir des lois et des sévérités de l'histoire.
-
-«Quant à Marie Stuart, vous me demandez de la juger; mais est-il
-possible d'en avoir une autre opinion que la vôtre quand on vous a lu?
-J'ai été élevée dans un couvent d'Anglaises et d'Écossaises catholiques,
-en face d'un portrait fort dramatique de Marie Stuart en pied, dans le
-costume qu'elle avait pour monter à l'échafaud, et autant que je me le
-rappelle, exactement tel que vous le décrivez.
-
-«C'était une peinture du temps, avec de longues inscriptions en lettres
-d'or sur des fonds noirs, qui laissaient cependant voir dans un coin,
-comme dans un lointain fantastique, la scène de l'échafaud. Marie était
-belle, mais rousse. Je ne sais si la peinture était bonne, mais elle
-était saisissante comme tout ce qui est un témoignage contemporain. Nos
-vieilles nonnes écossaises la vénéraient comme une sainte image; nos
-vieilles nonnes anglaises disaient en souriant que la sainte de l'image
-avait beaucoup péché. Dans ce couvent fondé à Paris par la veuve de
-Charles Ier, le procès n'était pas encore jugé. Nos Écossaises, les
-sœurs converses surtout, qui avaient l'imagination populaire, me
-racontaient des détails que j'ai retrouvés dans votre livre avec un
-plaisir exquis, l'histoire de la petite chienne entre autres. Je ne
-savais donc pas autrement l'histoire de la belle reine, car, dans les
-couvents, on n'apprend pas l'histoire. Mais je me souviens d'avoir
-regardé ce tableau, et d'avoir rêvé à cette destinée mystérieuse pendant
-des heures entières; d'avoir cherché dans les traits de cette beauté le
-mot de l'énigme, et d'avoir senti de profondes tristesses dans mon cœur
-d'enfant.
-
-«Depuis, j'avoue que je n'ai guère pensé à la définir, peut-être
-craignant à mon insu de voir détruire en moi le charme des vagues
-émotions du passé par un examen approfondi. Mais j'ai fait l'examen avec
-vous, et le charme détruit au premier volume est revenu à la fin du
-second. Ce long martyre, cette belle mort doivent racheter les plus
-grands crimes; et si le sentiment humain est mortellement blessé par les
-feintes caresses au pauvre Darnley, par l'abandon de Chastelard et par
-l'oubli envers Bothwell (ce sont là pour moi les trois taches
-capitales), le sentiment chrétien nous force à la pitié et au respect
-quand le drame finit sous la hache.
-
-«Je vous suis bien reconnaissante pour ma part d'avoir peint de main de
-maître cette odieuse Élisabeth, cette personnification toujours vivante
-de la traître politique anglaise, de l'égoïsme des hommes de ce pays, et
-de l'hypocrisie de leurs femmes. Knox, Calvin, Giordano, sont
-admirablement compris, admirablement montrés. Il y a partout une
-grandeur de sentiment, un bonheur d'expression qui me frappent dans les
-moindres détails. Quelquefois, très-rarement, trois fois au plus
-peut-être dans tout l'ouvrage, un peu de recherche puérile. Vous voyez
-que je dis tout ce que je pense, et par là vous devez voir combien mon
-approbation et mon admiration sont sincères.
-
-«A présent, qu'allez-vous faire pour nous? Soyez sûr que cette manière
-d'instruire va donner la passion d'être instruit. Est-ce que vous ne
-nous compléterez pas la vie de cet homme antique dont le nom n'est pas
-populaire, et dont les gens peu instruits ne savent presque rien,
-d'Agrippa d'Aubigné, qui a dit de plus beaux mots que tous les anciens,
-et qui m'a toujours semblé un héros de toutes pièces? Vous nous en avez
-dit autant que vous pouviez pour l'harmonie des proportions que votre
-cadre devait contenir, et c'est une heureuse citation que celle de ce
-vers qui vaut les plus beaux du Dante:
-
- ... L'enfer, d'où ne sort
- Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
-
-«Mais ce n'est pas assez pour l'envie que j'ai de le voir mettre tout
-entier dans sa lumière, avec l'art moderne si nécessaire pour que le
-public sente ce que l'art et la science du passé nous ont laissé sur les
-hommes et sur les choses.
-
-«Adieu, monsieur. Je vous remercie de tout mon cœur de m'avoir envoyé ce
-beau livre, et vous prie en grâce de ne pas m'oublier quand vous en
-publierez un autre. Moi qui n'ai ni la volonté, ni le temps de lire
-beaucoup, il me semble que je vous lirais toujours.
-
-«GEORGE SAND.»
-
-Nohant, 10 avril 1851.
-
-(_Constitutionnel_, 10 mai 1851.)
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- Avant-propos I
-
- Livre Ier 1
- Livre II 34
- Livre III 68
- Livre IV 97
- Livre V 121
- Livre VI 166
- Livre VII 194
- Livre VIII 231
- Livre IX 285
- Livre X 317
- Livre XI 351
- Livre XII 390
-
- Note de l'éditeur 447
-
- Fragments de journaux et de lettres sur la première
- édition de _Marie Stuart_ par J. M. Dargaud 449
-
- Journaux 449
- Lettres 463
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation, rue
-de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE STUART ***
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