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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Histoire de Marie Stuart - -Author: Jean-Marie Dargaud - -Release Date: March 13, 2021 [eBook #64811] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity, Laurent Vogel and the Online Distributed - Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was - produced from images generously made available by The Internet - Archive/American Libraries.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE STUART *** - - - - - - - - HISTOIRE - DE - MARIE STUART - - - - -SOUS PRESSE - - - HISTOIRE - DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE EN FRANCE - ET DE SES FONDATEURS - - PRINCES, THÉOLOGIENS, ARTISTES, HÉROS - HOMMES D'ÉTAT - - PAR J. M. DARGAUD - - Credidi, propter quod locutus sum. - - Ps. CXV. - - -Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation, rue -de Vaugirard, 9, près de l'Odéon. - - - - - HISTOIRE - DE - MARIE STUART - - PAR J. M. DARGAUD - - Casus prima ab infantia ancipites. - - Tacite, _Annales_, VI, LI. - - DEUXIÈME ÉDITION - - PARIS - LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie - RUE PIERRE-SARRAZIN, Nº 14 - (Près de l'École de médecine) - - 1859 - Droit de traduction réservé - - - - -AVANT-PROPOS. - - -J'ai toujours aimé le XVIe siècle. Je l'avais beaucoup étudié. Je le -connaissais assez pour le bien sentir. J'étais arrivé à ce moment où -l'érudition, si incomplète qu'elle soit, s'embrase et brûle de se -répandre, de créer une œuvre. Mais quel sujet aborder? Où trouver un -moule historique pour y verser mes recherches et mes impressions? - -Une circonstance très-simple me tira de mon incertitude. - -Un soir, au mois de septembre 1846, après un jour pluvieux, je sortis. -J'avais fait à peine quelques pas dans la rue, que la pluie recommença. -J'entrai dans un cabinet littéraire afin de m'abriter. Une fois là, je -demandai la correspondance de Machiavel; elle n'y était pas: d'autres -volumes me furent présentés, que je refusai. Enfin j'aperçus à la portée -de ma main, «l'Histoire de Marie Stuart, reine d'Écosse et de France, -avec les pièces justificatives et des remarques. Londres, MDCCLII.» - -Le nom de Marie Stuart me frappa violemment. Je pris le livre, je -rentrai chez moi, et je lus avec un intérêt inexprimable cette pauvre et -médiocre histoire, sous laquelle involontairement j'en composais une -autre. Je ne dormis pas de la nuit; j'étais enivré d'enthousiasme, -d'horreur et de pitié. - -Dès le lendemain, je me vouai à l'histoire de Marie Stuart. Cette -histoire a été mon labeur pendant quatre années. Je l'offre au public -avec cette sécurité modeste qui n'espère pas les applaudissements, mais -qui compte sur l'approbation. - -J'ai traversé de longs et persévérants travaux. J'ai puisé à toutes les -sources du XVIe siècle. J'ai consulté les savants, j'ai compulsé les -bibliothèques, les manuscrits; j'ai noté les documents inédits ensevelis -dans l'oubli et dans la poussière. - -J'ai fait le voyage d'Angleterre et d'Écosse, j'ai exploré les -collections, les musées, les vieux portraits, les gravures rares, les -traditions, les ballades, les lacs, la mer et les rivages, les montagnes -et les plaines, les champs de bataille, les palais, les prisons, toutes -les ruines, tous les sites, toutes les traces innombrables du passé. Les -faits se rattachant si intimement à leur date et à leur théâtre, comment -les animer, les ressusciter autrement qu'en les allant contempler dans -leur succession pathétique aux lieux mêmes où ils se sont accomplis? -Voyager est donc indispensable pour raconter. L'histoire n'est, au fond, -qu'un voyage dans le temps et dans l'espace. Plus le voyage est direct, -personnel, plus l'histoire est saisissante. Hérodote et Thucydide, -Salluste et Tacite, Froissard, Comines, Pierre Matthieu étaient des -voyageurs. Il semble que l'histoire, comme ces cavales dont parle Pline, -conçoive à l'air libre et soit fécondée par le vent. - -Voilà dans quelles conditions j'ai écrit les récits qui remplissent ces -pages. - -L'histoire est une chose sérieuse. L'érudition est sa substance; -l'imagination n'est que sa palette. L'imagination n'a jamais le droit de -dépasser le cercle de la science, ou, ce qui revient au même, de la -conscience; car au delà de ce cercle il n'y a que chimère, mensonge et -néant. - -Les anciens avaient fait de l'histoire une muse; les modernes en ont -fait un témoin. Elle est l'une et l'autre. Elle aspire à l'idéal; mais -cet idéal, qu'est-ce, sinon la réalité même, la réalité vivante? Un -homme d'État l'a dit: «L'histoire doit être l'épopée du vrai.» - - -Paris, 22 septembre 1850. - - - - -HISTOIRE - -DE - -MARIE STUART. - - - - -LIVRE PREMIER. - -Plan de cette histoire.--Naissance de Marie Stuart.--Jacques V.--Ses -aventures.--Lindsay du Mont.--Buchanan.--Presbytérianisme.--Madeleine de -France.--Marie de Lorraine.--Henri VIII.--Guerre entre l'Angleterre et -l'Écosse.--Mort de Jacques V.--Sacre de Marie Stuart à Stirling.--Séjour -de la petite reine d'Écosse au monastère d'Inch-Mahome.--Persécution -contre le protestantisme.--Le cardinal Beatoun.--Supplice de George -Wishart.--Assassinat du cardinal Beatoun par Norman Lesly.--Knox au -château de Saint-André.--Prise du château.--Knox et les autres -prisonniers dans les bagnes de France.--Débarquement de Marie Stuart en -Bretagne, au port de Roscoff.--Son arrivée à Saint-Germain en -Laye.--Henri II.--Ses favoris.--Diane de Poitiers.--Le comte -d'Arran.--Régence de Marie de Lorraine.--Le comte d'Angus.--L'Église -presbytérienne. - - -Je voudrais raconter avec impartialité l'histoire de Marie Stuart, de -cette princesse qui, née d'une race de héros par sa mère, et par son -père d'une race de rois, fut la femme la plus belle de son siècle, et la -plus illustre par ses grâces, par ses malheurs, peut-être par ses -crimes, sûrement par ses expiations. - -L'occupation ardente de Marie Stuart fut l'amour; la politique ne fut -que son écueil. L'amour posséda son âme tout entière, depuis les -artifices jusqu'aux attentats. Elle aima et fut aimée dans les palais, -dans les camps, dans les prisons. Elle s'abandonna sans frein à ses -caprices ou à sa passion, et secoua partout le feu autour d'elle. Ses -séductions furent toujours irrésistibles, souvent cruelles, une fois -atroces. L'amour l'enivra dans les festins d'Holyrood. La politique la -réveilla de son rêve voluptueux, et, la saisissant d'une main rude, elle -l'enchaîna et l'immola. Marie avait été l'idole de l'amour; elle fut la -victime de la politique. - -Sa vie fut orageuse, sa mort tragique, et sa mémoire, l'éternel problème -de l'histoire, flotte entre un autel et un pilori: sainte pour les uns, -empoisonneuse pour les autres; tantôt la reine chère à l'Église, tantôt -l'élève de Locuste, tour à tour adorée et maudite. J'essayerai de tenir -la balance droite, et de ne céder ni à la prévention, ni à l'horreur, ni -à l'attrait; je m'efforcerai de ne fléchir qu'à la justice. Les ennemis -ont accusé, et les amis ont absous. De quel côté est l'erreur? Dieu seul -le sait. L'historien le conjecture: s'il le révèle, ce sera en -gémissant. L'historien doit être grave, et ne rien hasarder; car toute -légèreté de sa plume peut devenir une calomnie ineffaçable. Son rôle est -de ne rien omettre, ni du bien, ni du mal: son entraînement serait de -plaindre, sa joie d'absoudre, mais son devoir est de raconter. - -La maison des Stuarts est l'une des plus anciennes de l'Europe. Son -premier ancêtre sur le trône fut ce grand Robert Bruce, le héros de -l'Écosse avant d'en être le roi. L'histoire n'a pas une race plus -fatale. Des sept princes qui portèrent la couronne avant Marie Stuart, -trois périrent par le fer et par le poison, deux furent tués à la -guerre. On connaît le sort de ceux qui lui succédèrent: la proscription, -la déchéance, le billot et l'exil. Indépendamment des fautes -individuelles, ne dirait-on pas d'une destinée collective roulant -d'elle-même aux abîmes? - -Cette destinée ne fut jamais tracée d'un pinceau plus sévère que sur une -toile où Marie Stuart est représentée dans la fleur de sa jeunesse. Au -milieu de cette transfiguration que donne le génie, le peintre l'a -couronnée d'une auréole sinistre. Jamais nulle image ne refléta une -beauté plus tragique. Les traits sont délicats et nobles; un rayon de -soleil éclaire des boucles de cheveux blonds, vivants et électriques -dans la lumière: seulement, autour de cette lumière, le fond est -lugubre, et cette tête charmante semble déjà dévouée au supplice. - -Insensiblement on passe de la contemplation de cette jeune femme au -souvenir de sa race; on pense à ses aïeux presque tous assassinés à -leurs foyers ou tués dans les combats; on pense à ses petits-fils, les -précurseurs des échafauds et des proscriptions de la royauté; puis on -revient tristement à elle, qui résume et qui épuise tous les prestiges, -tous les dons, tous les piéges, toutes les chutes, tous les malheurs, -toutes les iniquités et tous les courages de ses deux maisons, marquées -d'avance pour combattre, et pour disparaître avant l'idée qu'elles -représentent l'une et l'autre: l'absolutisme de l'Église et de l'État. - -De tous les personnages historiques, Marie Stuart est certainement le -plus problématique. Sous les enchantements de sa beauté, il y a un -mystère. Je tâcherai de soulever les voiles qui la couvrent, afin de la -montrer telle qu'elle est. Heureux si dans mon livre, cette toile de -l'écrivain, je faisais revivre cette princesse si passionnée, si -énigmatique et si diverse, qui, par delà les temps, allume encore -l'amour ou la haine de la postérité, comme elle alluma l'amour ou la -haine de ses contemporains! - -Ce livre, d'ailleurs, n'est ni l'histoire d'un siècle, ni peut-être même -l'histoire d'un règne: c'est avant tout l'histoire d'une femme dont on -n'a guère crayonné que le roman, tantôt sous la forme du panégyrique, -tantôt sous la forme du pamphlet. J'aurai du moins recomposé un portrait -vrai. J'aurai tenté de retracer consciencieusement une figure perdue -dans les brumes de l'Écosse, et comme évanouie dans l'ombre du passé. - - * * * * * - -Marie Stuart naquit au château de Linlithgow, vers le milieu du XVIe -siècle (8 décembre 1542). Elle était fille de Jacques V et de Marie de -Lorraine, dont le père, Claude de Lorraine, porta le premier ce beau nom -de duc de Guise. - -Jacques V n'était pas un prince vulgaire. Il avait des qualités -brillantes. Il aimait les femmes, les arts et les combats. C'était un -François Ier d'Écosse. Il excellait dans tous les exercices du corps, et -surtout dans l'escrime. Il était malheureusement plus chevalier que roi. -Si la politique, meilleure qu'une épée sur le trône, eût été le -complément de sa grâce et de son courage, il mériterait d'être comparé à -Henri IV. Il avait même à un plus haut degré que le Béarnais l'amour du -peuple, dont il protégeait le travail et les jeux. Il ne présidait pas -aux tournois des nobles avec plus de cœur qu'aux amusements du peuple. -Il avait institué des prix pour la course, pour la lutte, pour l'arc; -ces prix il les décernait lui-même, et les plus humbles artisans le -connaissaient. On l'appelait, à cause de son amour pour les petits, _le -Roi des communes_; _Rex plebeiorum_, disent les chroniques. - -Bien des fois il descendit du château de Stirling ou du palais -d'Holyrood sous un déguisement, afin de mieux voir comment la justice -était faite à son peuple; souvent aussi pour se trouver à un rendez-vous -de chasse ou d'amour. Il partait gaiement sans garde et sans suite, -quelquefois, comme un montagnard, en jaquette, en plaid et en toque de -tartan; quelquefois, comme un archer, en habit vert de Lincoln, et son -cor suspendu à une bandoulière de cuir. Ainsi équipé et toujours bien -armé, il courait tous les hasards. Sa vie fut plus d'une fois en péril; -mais sa présence d'esprit, et sa merveilleuse adresse ne lui firent -jamais défaut. - -Les ballades le célébrèrent en strophes libres et naïves; les traditions -racontèrent ses voyages dans les montagnes avec l'inépuisable -complaisance de l'imagination populaire pour ses héros. - -Je citerai quelques traits entre mille. On connaît son aventure au -village de Gramond: - -Il y avait séduit une jeune et belle paysanne. Un matin, avant l'aube, -il revenait de chez sa maîtresse à Édimbourg par un sentier de -coudriers, et se félicitait d'avoir échappé aux regards curieux, -lorsqu'il fut assailli près du pont de la rivière d'Almond par cinq -paysans, jaloux de l'étranger en habit vert, du compagnon de Robin-hood. -Jacques, surpris, mais intrépide, tire son épée, et, tout en se battant, -parvient à se placer à l'entrée étroite du pont. Tranquille alors sur le -danger d'être pris par derrière, il se défend et il attaque tour à tour. -Les paysans, furieux, sont décidés à ne pas faire de merci, et poussent -des cris de rage. Jacques lutte silencieusement. Il blesse, il est -blessé. Les coups et les cris redoublent. - -Un pauvre journalier qui battait le blé dans une grange accourt au -bruit. Il ne connaît pas le roi, mais il le voit seul contre cinq -assaillants, et, sans balancer, il se joint à lui. Jacques reprend -l'offensive. «Mon brave ami, suis-moi,» s'écrie-t-il. Et ils s'élancent -en même temps, Jacques avec son épée, son compagnon avec un fléau. Ils -frappent et dispersent leurs ennemis. Les paysans épouvantés -disparaissent et se jettent à travers champs. Jacques alors remercia son -libérateur, et, s'apercevant qu'il était lui-même tout en sang, il se -laissa conduire à la grange voisine. Le pauvre journalier offrit à -Jacques un bassin de cuivre et un sac de blé vide, afin que son hôte -inconnu pût se laver et s'essuyer. Ces soins remplis, Jacques causa -familièrement avec son libérateur, et désira savoir son nom. «Je -m'appelle John Howieson.--Et que souhaiterais-tu le plus au monde?--Le -domaine de Brachead, répondit le journalier; il vaut mieux qu'un -royaume.--C'est un domaine de la couronne, reprit Jacques. Viens me voir -demain à Édimbourg; tu me trouveras au château d'Holyrood. Demande le -fermier de Ballanguish. Je te serai peut-être utile auprès du roi, -auquel j'ai rendu un service, et qui me veut du bien.» - -Jacques remercia de nouveau le journalier en le quittant, et -l'imagination de John voyagea toute la nuit dans le pays des fées. Le -lendemain, il s'achemina vers la ville. Quand il fut sur la place du -palais, en face du portail surmonté des armes d'Écosse, au-dessus -desquelles s'élèvent la couronne et le chardon, il regarda le monument -majestueux, les gardes étincelants, les panaches, les plumes, les -décorations, les riches uniformes, et il retourna en arrière. Il s'en -alla, et revint autant de fois que le coq chanta, dit la légende, ainsi -que me l'apprit le vieux et savant antiquaire qui me la racontait au -pied des tours d'Holyrood. Enfin, s'enhardissant un peu, John s'enquit -en balbutiant du fermier de Ballanguish. Un officier le conduisit par le -grand escalier, lui fit traverser la salle des gardes, et le remit à un -chambellan qui l'introduisit dans un cabinet resplendissant d'or. -Plusieurs seigneurs étaient debout et la tête nue; un seul était assis -et couvert. C'était le fermier de Ballanguish, en drap vert de Lincoln, -comme la veille. Le journalier comprit que c'était Jacques V. - -«Voilà celui qui m'a sauvé hier par son courage,» dit le roi. Et, -prenant des mains de l'un de ses ministres un acte dressé d'avance, il -le remit en souriant à Howieson. «Par cet acte, lui dit-il, tu es -désormais propriétaire du domaine de Brachead.» Le pauvre homme ne -pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles, et il se retira dans -l'ivresse de la joie. Jacques avait fait insérer dans l'acte une clause -de redevance. Lorsque le roi passerait le pont de la rivière d'Almond, -le propriétaire de Brachead ou ses descendants seraient tenus de lui -présenter une serviette de fine toile, avec le bassin et l'aiguière. -Cette clause était encore exécutée il y a trente ans, et la famille du -propriétaire de Brachead s'en faisait un titre de noblesse et un -privilége d'honneur. - -Une autre fois, Jacques s'en allant en costume de simple chevalier dans -les highlands, pour voir une dame dont il était épris, rencontra le -comte de Huntly qui s'en allait de même, et qui reconnut le roi. -«Pourriez-vous me dire, sire chevalier, où vous faites route en ce -moment?--Vous êtes le comte de Huntly, reprit le roi modestement, et -vous êtes trop courtois pour vous mêler d'un voyage qui doit rester -secret.» Le fier comte, qui savait la préférence accordée au roi par -celle qui lui avait tout refusé, répondit: «Rien n'est secret pour moi, -ni le voyage, ni le voyageur. Vous êtes Jacques d'Holyrood, et vous -chassez sur mes terres.» Le roi rougit de colère, et s'écria: «Puisque -vous savez tant de choses, sachez encore que je n'ai souci de mes -droits, et que les armes règleront tout entre nous.» Le comte toucha la -poignée de son épée; puis réprimant ce premier mouvement, et le respect -succédant à la jalousie: «Excusez-moi, monseigneur: il me serait -glorieux de croiser l'épée contre un rival aussi noble et contre un -aussi bon chevalier que vous; mais vous êtes mon souverain, et vous êtes -aimé. Pardonnez mon irrévérence, et allez où vous êtes attendu. -Permettez-moi de tirer cette épée à la première occasion, non pas contre -vous, mais à vos côtés.--Vous tirerez la mienne que voilà, repartit le -roi. Changeons nos épées, mon cher comte; la vôtre est si vaillante, que -je croirai conclure un marché de prince.» Le comte reçut en s'inclinant -le don royal, et jura de ne jamais oublier un tel honneur. Après quoi -Jacques, ôtant son gantelet, pria le comte de Huntly de l'imiter. Le -comte ayant obéi, le roi lui serra la main, et ils se séparèrent -cordialement. - -Jacques n'était pas seulement amoureux de la beauté, de la gloire et des -aventures: il était magnifique, et tous les luxes le charmaient. - -Le laird d'Atholl, qui connaissait ses goûts, lui donna une fête -merveilleuse dans un palais de bois improvisé. Ce palais, construit au -versant d'une immense prairie, était entouré de fossés, flanqué de -tours, divisé en appartements tout embaumés de fleurs. Le laird y traita -le roi avec une splendeur digne de Stirling ou d'Holyrood. Après le -repas, quand le roi et les seigneurs furent sortis, un montagnard, -s'avançant avec une torche, mit le feu au palais; le laird voulant -montrer par là que ce palais n'avait été bâti que pour une seule matinée -et pour un seul hôte. - -Le roi répondait à cette fête et à d'autres par des fêtes plus -somptueuses encore. Un jour, il invita plusieurs seigneurs et tous les -ambassadeurs de sa cour à une chasse dans la partie septentrionale du -Clyddesdale, où il avait fait creuser des mines sillonnées de filons -d'or et d'argent. Après la chasse, le dîner fini, il fit servir, comme -fruits du pays, à chacun un plat couvert, rempli de pièces d'or à -l'effigie de Jacques V. «Voilà mon dessert,» dit le roi. Et les convives -d'applaudir. - -Tel était Jacques V, prince héroïque, mais inégal à cette grande tâche -de la monarchie au XVIe siècle. Il fallait alors un diplomate autant -qu'un chevalier. Jacques n'est pas un roi d'histoire; c'est un roi de -ballades, galant, chimérique, dominé par des prêtres habiles et par sa -femme, la sœur des Guise; opprimé par ses Écossais rebelles et -anarchiques; menacé sans cesse par la politique et par la théologie de -Henri VIII. - -Il est juste d'ajouter qu'il déployait parfois les rigueurs salutaires -de la toute puissance contre les grands en faveur des petits. Sa haine -était implacable, inextinguible envers les Douglas, les tyrans de sa -jeunesse et de l'État. Il fit une célèbre tournée en Écosse et sur les -frontières, où, dans sa soif de la justice, il livra au bourreau les -plus formidables maraudeurs de ces contrées, ravagées sans cesse par le -brigandage armé des seigneurs. La terreur qu'il inspira dans les -châteaux devint la sécurité des chaumières, où l'on bénissait tout haut -le nom du roi Jacques, et où l'on disait: «Maintenant les troupeaux -n'ont pas besoin d'autres pasteurs, pour les garder, que les buissons -des prairies.» - -Jacques V ne vécut que trente et un ans. Son règne fut presque aussi -long que sa vie. Plus je médite ce règne, plus j'y surprends les causes -primitives, lointaines des catastrophes qui suivirent; plus je me -pénètre de cette conviction que Jacques, par sa conduite dans les -affaires religieuses de son siècle, amassa lentement les nuages d'où -partit la foudre qui devait consumer son trône, sa patrie et sa famille. - -Il était, par sa mère Marguerite, neveu de Henri VIII. - -On sait comment le monarque anglais, d'abord le défenseur de la foi -contre Martin Luther, fut amené à secouer l'autorité de l'évêque de -Rome. Il changea la religion de son royaume, s'empara des biens du -clergé catholique, et les distribua à ses nobles, dont il se fit ainsi -des partisans. Landes, bois, prairies et bétail, vaisselle plate, -meubles sculptés, statues, tableaux, bibliothèques et chartes, il enleva -tout et prodigua tout, selon sa politique. Il cédait à ses caprices les -plus désordonnés. Il donna une ferme ecclésiastique à l'un de ses -cuisiniers qui lui avait préparé un mets exquis. Il usurpa en même temps -la direction des idées nouvelles; il en fut le chef. Tout en restant -roi, il fut le pape de la réforme en Angleterre. Ses passions, infâmes -dans leur principe, lui valurent un génie. Le génie ne l'aurait pas -élevé, pour le présent et pour l'avenir, pour lui et pour ses -descendants, à une fortune plus haute et plus sûre. Il aimait son neveu, -il haïssait le catholicisme. Il résolut de fortifier et d'accroître l'un -aux dépens de l'autre. Il pressa le roi Jacques de suivre son exemple et -de livrer l'Écosse à la réforme, qui avait déjà pénétré dans cette terre -obstinée et barbare. Le peuple ne s'y montrait pas contraire. La -noblesse, qui connaissait les largesses que Henri avait faites avec les -biens des monastères et du clergé, cédant d'ailleurs au souffle qui -inclinait les têtes les plus fières devant les préceptes de Calvin; la -noblesse espérait du roi Jacques les mêmes faveurs qu'avait prodiguées -le monarque anglais, et ouvrait tous les horizons de son intelligence -aux doctrines presbytériennes. - -Jacques lui-même ne fut pas d'abord rebelle aux desseins de Henri VIII. -Il poursuivit tous les abus du catholicisme avec une légèreté moqueuse -et spirituelle. Il commanda même, contre la corruption de l'Église, des -satires à David Lindsay du Mont, le poëte à la mode, et des pamphlets à -Buchanan, le plus éloquent écrivain de tout le royaume. - -Lindsay railla en artiste le clergé catholique, Buchanan le frappa en -théologien. - -Il se forma une opinion publique redoutable aux croyances de Rome. Des -précurseurs de Knox parcoururent le pays, et prêchèrent, dans les -premiers transports de leur foi, le retour au saint Évangile. Ils -prêchaient dans les chaumières, ils prêchaient dans les châteaux, -suscitant partout des disciples, partout des soldats aux idées -nouvelles. Le presbytérianisme se propageait avec une rapidité qui -devait accélérer encore la persécution. - -Ses apôtres graves et résolus, d'un courage qui égalait leur dévouement, -n'aspiraient qu'au martyre. Ils attaquaient l'Église romaine avec toute -l'ardeur d'un jeune enthousiasme. - -Ils s'emportaient contre les abstinences, contre le culte des saints, -contre les prières pour les âmes du purgatoire, dont le dernier mot -était toujours une dîme, un impôt universel et forcé, levé par la -cupidité du clergé sur la crédulité des peuples. - -Ils n'épargnaient pas les monastères, dont les intrigues, les menées -souterraines dépouillaient les familles, et qui arrachaient, par leur -institution seule, à la glèbe une partie de ses travailleurs, à l'Écosse -une partie de ses citoyens. - -Ils tonnaient surtout contre les indulgences dont les missionnaires du -pape faisaient commerce, et qui ôtaient tout frein aux passions humaines -en offrant au crime même une expiation commode: le don à quelques -couvents d'une part des rapines les plus exécrables, les plus souillées -de sang. - -Telles étaient les plaintes, tels étaient les progrès de la réforme dans -les vallées, sur les montagnes et au bord des lacs d'Écosse. Jacques fut -près de céder au torrent. Il ne ménageait plus les évêques, il les -traitait avec hauteur et colère. Il les recevait d'un visage sévère, -raconte Melvil, et leur reprochait leur avarice, leur cruauté. «Dans -quelle vue, leur dit-il à Stirling, pensez-vous que mes prédécesseurs -ont donné à l'Église tant de champs et tant de richesses? Était-ce pour -entretenir des chiens et des faucons, pour fournir au luxe et aux -débauches de tant d'hypocrites et de fainéants? Henri VIII vous fait -brûler, le roi de Danemark vous fait trancher la tête; et moi je vous -percerai le cœur avec mon épée.» En prononçant ces mots, il la tira en -effet; ce qui épouvanta si fort les évêques, qu'ils prirent la fuite. - -On crut qu'il allait se liguer, avec sa noblesse et avec son oncle Henri -VIII, contre Rome. Le clergé comprit le danger qui menaçait son -existence même, et le conjura à force de souplesse et de diplomatie. Le -cardinal Beatoun, archevêque de Saint André, et David Beatoun, -répandirent autour du roi les flatteries, et parvinrent à l'enchaîner à -leur cause. Jacques changea de rôle, et ferma les yeux à tous les abus. - -Les Beatoun fomentèrent ses jalousies et ses mécontentements contre les -nobles, le détournèrent de toute amitié pour l'Angleterre et pour Henri -VIII, l'inclinèrent vers l'alliance et vers l'admiration de François -Ier. La cour de France, de son côté, avertie de ces manéges, ne négligea -rien pour les cultiver et les nourrir. - -Jacques fit un voyage sur le continent. On lui avait beaucoup parlé de -Madeleine, fille de François Ier; et il partit avec le projet vague, -romanesque de l'aimer, de l'épouser peut-être. Ses conseillers avaient -semé d'avance dans l'imagination du roi cette fantaisie, d'où pouvait -éclore un sentiment, et plus tard une politique. - -François Ier était à Fontainebleau, son séjour de prédilection, et la -plus enchantée de ses demeures. C'est là qu'il reçut en roi chevalier un -autre roi chevalier. Les tournois, les chasses, les bals attendaient -Jacques, et le retinrent comme en un cercle magique. Les splendeurs -d'Holyrood furent éclipsées par celles de Fontainebleau. Il y eut dans -ce palais incomparable une suite de fêtes, toutes données en l'honneur -du roi d'Écosse. Il y eut dans ces parterres, où tous les dieux de -l'Olympe habitaient, d'où jaillissaient les sources vives, des -promenades aux flambeaux; il y eut des promenades sur l'étang, au son -des fanfares lointaines et au clair de lune. Il y eut même, dans le plus -mystérieux réduit de ce parc immense, à la grotte du jardin des pins, -une entreprise de Jacques V qui acheva de le subjuguer et de le ravir. -Ce prince ayant gagné le gardien de ce jardin, put voir, à l'aide d'un -miroir secret, une dame au bain, dans une baignoire en forme de conque, -au fond de la grotte tapissée de lierre et entourée de verveine. Cette -apparition aux yeux bleus, aux cheveux dénoués, ruisselants, et qui -semblait la fraîche naïade de ces beaux lieux, n'était autre que la -princesse Madeleine, la fille du roi. Jacques demanda sa main, et -l'obtint de François Ier, auquel dès lors il s'attacha de cœur. Hélas! -la pauvre princesse, transplantée en Écosse, y expira quelques mois -après son débarquement. Un de ses plus jeunes pages qui l'avait -accompagnée si loin de la France, et qui devait être le grand poëte -Ronsard, composa des vers touchants sur la fin prématurée de sa -maîtresse: - - La belle Magdeleine, honneur de chasteté, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - A peine de l'Écosse avoit touché le bord, - Quand, au lieu d'un royaume, elle y trouva la mort. - -Jacques, poussé par ses conseillers et par le désir de renouveler sa -race, demanda une autre princesse presque française, Marie de Lorraine, -de la famille catholique des Guise. C'était un engagement sûr envers la -cour de Saint-Germain et envers Rome. - -La noblesse protestante murmura, et les récentes persécutions contre les -rebelles à l'Église redoublèrent. Un grand nombre de ces malheureux -furent livrés aux flammes par les juges ecclésiastiques de l'archevêque -de Saint-André. Ni l'âge, ni le sexe, ni le rang, ne furent épargnés. Ce -tribunal ne fut surpassé en rigueur et en fanatisme que par les -tribunaux de Valladolid et de Goa. Il fut dans le nord comme -l'apparition formidable de l'inquisition du midi. - -Irrité, moins de ces cruautés que d'un plan de règne et d'un système -politique, religieux, diplomatique, si opposé à ses desseins, Henri VIII -envoya un ambassadeur, sir Ralph Saddler, à Édimbourg. Il lui enjoignit -de représenter à Jacques les rapines, la licence, les immoralités du -clergé, et de sommer le roi d'Écosse de se prononcer entre la France et -l'Angleterre, entre le catholicisme et la réforme. Sir Ralph Saddler, -dont les instructions étaient si impérieuses, ne les tempéra pas assez -par la modération de ses paroles; et il blessa deux fois le prince, -décidé déjà par l'autorité des Beatoun, les organes du clergé auprès de -lui, par l'attrait de l'or français, et surtout par l'influence de sa -jeune femme, Marie de Guise. Jacques éluda de répondre aux instances de -sir Ralph Saddler, promettant seulement d'aller à York afin de -s'entendre avec son oncle, dans une entrevue de roi à roi. Henri VIII, -fidèle au rendez-vous, attendit vainement son neveu toute une semaine. -Il reçut enfin un message de Jacques, qui s'excusait sous un frivole -prétexte. Transporté de colère, Henri VIII lança sans différer une armée -en Écosse. - -Jacques était prêt. Il eut quelques avantages contre les Anglais. Animé -par ce succès, il marcha lui-même sur les frontières, à la tête de -toutes les forces de son royaume. Arrivé à Fala, il apprit que les -Anglais s'étaient retirés sur leur territoire, et il donna l'ordre de -les y poursuivre. Loin de lui obéir, les nobles lui déclarèrent avec -fermeté qu'ils étaient venus pour protéger leur patrie contre une -invasion, mais qu'ils ne prolongeraient pas en Angleterre une guerre -impolitique, entreprise follement contre le vœu de l'Écosse et dans les -intérêts de Rome. - -Jacques pria, s'emporta: tout fut inutile. Ses efforts se brisèrent -contre la détermination de la noblesse, au fond presbytérienne; et son -armée se dispersa. Il revint désespéré à Édimbourg. Impatient de venger -sa honte, il assemble une seconde armée de dix mille hommes, dont il -donne le commandement à Olivier Sinclair, son favori, le complaisant des -prêtres, et le plus ardent fauteur de cette guerre impopulaire. Cette -seconde armée est taillée en pièces près de Solway-Moos, par Thomas -Dacre et John Murgrave. - -La nouvelle d'une telle déroute traversa le cœur du roi, comme une -flèche anglaise de ces archers qui avaient assuré la victoire à Henri -VIII. Jacques, rugissant et gémissant, se retira dans son château de -Falkland, où une fièvre chaude se joignit à sa douleur pour agiter son -imagination de fantômes. - -Jacques avait perdu ses deux fils. Il s'était aliéné la fidélité de sa -noblesse et l'amour de son peuple par son dévouement aux croyances -antiques. Il avait appris que la renommée de ses armes était à jamais -ternie. - -Des rêves cruels troublaient son sommeil, et sa veille était peuplée de -visions sinistres. Les spectres de ceux qui avaient été condamnés aux -flammes se dressaient de leur tombeau, et apparaissaient au malheureux -prince. Les uns lui faisaient signe et l'appelaient, d'autres -s'approchaient avec des tenailles ardentes; d'autres le précipitaient -dans une fournaise de feu, d'autres dans l'abîme des eaux. L'un de ces -spectres, le plus acharné, lui avait coupé les deux bras, et lui jurait -de revenir lui couper la tête. - -Cette agonie fut longue et terrible. - -Les dernières heures du pauvre roi furent plus calmes. La fièvre -diminuant, il recouvra toute sa raison. C'est alors qu'on lui annonça -l'accouchement de la reine et la naissance de Marie Stuart. Jacques se -leva sur son séant, et un sentiment de bonheur passa sur son visage -comme un éclair; mais il retomba bientôt, de découragement, sur son -oreiller. «Ceux, dit-il, qui n'ont pas respecté le chardon royal et qui -ont flétri la couronne d'Écosse, ceux qui ont profané cette couronne sur -mon front, l'arracheront du sien. Par fille elle est venue, et par fille -elle s'en ira.» Telles furent les paroles prophétiques de Jacques V; -après quoi, se retournant dans son lit d'angoisse, et poussant un grand -cri, il expira (14 décembre 1542). - -La faute ou le malheur de ce monarque, si éminent à tant de titres, ce -fut de s'obstiner dans la foi du passé, quand l'Écosse tout entière -palpitait à la foi presbytérienne. S'il agit ainsi par devoir, qui -oserait l'en blâmer? Mais s'il fut incliné par mollesse à repousser la -jeune idée que son royaume saluait avec enthousiasme; si, comme il est -permis de le supposer, il céda moins à la conviction qu'à l'influence du -clergé et des Beatoun, il n'y a pas de justification pour sa politique. - -Que fit-il, en effet, lorsqu'il se déclara le proscripteur de la réforme -pour laquelle son peuple se passionnait? Au lieu d'incarner sa dynastie -dans ce peuple, au lieu de la souder à lui, il la sépara des sujets -intrépides et fiers sur lesquels elle était appelée à régner: il empêcha -Marie Stuart d'être une Élisabeth d'Écosse. Un peuple n'adopte que les -souverains qui le personnifient par l'intelligence, par la foi, par le -cœur. Les autres, les souverains dont le symbole lui est hostile, un -peuple les hait d'abord; et quand le jour des crises arrive, il les -combat, il les efface de son histoire dans un divorce sanglant. - -Les Bourbons sont un exemple politique de cette fatalité. Les Stuarts en -furent avant eux un exemple religieux, depuis Jacques V jusqu'au dernier -d'entre eux, jusqu'au second fils du chevalier de Saint-Georges, qui -mourut à Rome sous la robe rouge de cardinal, près de l'Église, et loin -du trône où sa place était marquée, sans la faute irréparable de son -ancêtre. - -Le protestantisme n'était, il est vrai, qu'un premier pas dans l'avenir -religieux de l'humanité. Mais, quelles que soient ses erreurs et ses -bornes, il apportait aux hommes le libre examen. Pour les sujets de -Jacques V, il était une seconde révélation; en le persécutant, le roi se -perdit avec toute sa race. - -Je dois le dire cependant: malgré la répression inquisitoriale et -barbare exercée contre le protestantisme par Jacques et par son -gouvernement, le temps a réconcilié ce prince avec l'Écosse -presbytérienne. Chose incroyable! il a retrouvé dans la postérité la -faveur des commencements de son règne. Depuis les flots de la Tweed -jusqu'aux sommets des highlands, j'ai vu partout l'image de Jacques V. -Il revit, dans la hutte des montagnards, sur d'humbles pages d'almanach; -et, dans les châteaux des nobles, sur des toiles admirables. On le cite -pour sa bravoure, pour sa générosité, pour ses largesses aux ouvriers et -aux paysans. Tout le reste est oublié; et dans les mystères du souvenir, -comme dans les vieux cadres de ses portraits, il demeure couronné de ce -prestige immortel que la légende et l'art conservent, de génération en -génération, aux femmes qui ont été belles, aux héros qui ont été bons, -et aux rois qui ont sincèrement aimé leurs peuples. - -La mort de Jacques ouvrit la plus orageuse des minorités, une minorité -où le schisme devait enflammer la révolte, où la guerre étrangère devait -s'entremêler à la guerre civile pour ravager la malheureuse et sauvage -Écosse. - -C'est dans ces conjonctures difficiles que la petite Marie fut sacrée à -Stirling. Elle avait un peu plus de neuf mois. On remarqua, avec une -sorte de superstition et d'effroi, qu'elle ne cessa de verser des larmes -durant toute la cérémonie, comme si de ces limbes de l'enfance elle eût -déjà pressenti le sombre avenir! - -Marie, qui avait pour dot un royaume, était la secrète espérance de la -France et de l'Angleterre. Henri VIII la voulait pour le prince Édouard, -son fils; mais les Guise, ses oncles, la destinaient au jeune François -II, et leurs désirs étaient des lois à Holyrood. Après des années de -lutte contre les factions, Marie de Lorraine, pour complaire aux Guise, -et aussi pour arracher sa fille à toutes les vicissitudes des -rébellions, se résolut à l'envoyer en France. - -Pendant les troubles antérieurs et la guerre avec l'Angleterre, qui dura -jusqu'en 1546, Marie Stuart, confiée aux soins des lords Erskine et -Livingston, avait résidé au château de Stirling, et surtout au monastère -d'Inch-Mahome, au milieu du lac Monteith. La reine douairière avait fini -par trouver cet asile sûr à sa fille, qu'elle avait sauvée longtemps de -retraite en retraite. «Estant aux mamelles testant, sa mère l'alla -cacher, dit Brantôme, de peur des Anglois, de terre en terre d'Écosse.» - -Arrêtons-nous un moment à Inch-Mahome. Des souvenirs recueillis au bord -même du lac, et confirmés par le descendant de l'un des gouverneurs de -la petite reine, nous y retracent les tendres années de Marie. - -Son éducation un peu rude raffermissait sa santé, colorait son teint, et -développait cette taille svelte et souple qui depuis fut tant admirée. -L'on était obligé, dès lors, comme plus tard à la cour de Henri II, de -mettre un frein à son appétit de paysanne. - -Elle se levait avec le jour, et, à peine habillée, elle courait gaiement -parmi les sentiers pierreux, les bruyères et les rochers. - -Ramenée plutôt que revenue au château, elle prenait avec distraction -quelques leçons d'anglais et de français, puis se livrait à la musique -et à la danse avec une ardeur folle, indomptée. Il fallait user -d'autorité pour l'arracher à ces exercices, où elle excella toujours, et -qu'elle aimait d'instinct. Elle prenait plaisir au chant des ballades -primitives, au récit des vieilles légendes nationales, et au pibroch, -sorte de mélodie guerrière exécutée sur la cornemuse, et qui répète tous -les accidents variés de la bataille, la marche, la charge, la mêlée, les -gémissements des vaincus, les cris de triomphe des vainqueurs. - -Une tradition locale parle des promenades sur l'eau de Marie, et les -mêle à des récits fabuleux touchant le Kelpy, le démon du lac, qui, sous -la forme d'un centaure noir, agite les flots de ses courses rapides, et -noue ses bras nerveux autour des barques pour les submerger. Le centaure -de Monteith ne surprit pas la petite Marie, et ne l'ensevelit pas dans -le lac; mais, selon la même tradition, elle ne put éviter le mauvais œil -dont il regarde les promeneurs attardés. - -Elle était charmante alors au monastère d'Inch-Mahome, avec son _snood_ -de satin rose, et son plaid de soie, rattaché par une agrafe d'or aux -armes de Lorraine et d'Écosse. Elle avait déjà ce don de séduction qui -lui était si naturel. Elle était adorée de ses gouverneurs, de ses -officiers, de ses femmes, de ses maîtres, et de tous ceux que le hasard -lui faisait rencontrer, bourgeois ou gentilshommes, commerçants de la -plaine, pêcheurs ou montagnards. - -Cependant le cardinal Beatoun, fidèle à sa politique extérieure, -cimentait de plus en plus l'alliance de l'Écosse avec la France. Il -maintenait aussi avec un fanatisme altier sa politique intérieure de -proscription contre la réforme. La reine mère, Marie de Guise, avait -pour lui les mêmes déférences que pour le cardinal de Lorraine; et le -régent, le comte d'Arran, se soumettait sans effort à la volonté du -primat. Le cardinal Beatoun semble une ébauche et comme le premier jet -du cardinal de Richelieu, dont il avait les manéges profonds, les -hauteurs, l'orgueil, l'obstination, les fougues, les rigueurs; égal au -ministre français par son caractère indomptable, inférieur peut-être par -le génie, moins homme d'État et plus inquisiteur. - -Un tel prélat, qui avait conquis une influence si complète sur un -monarque brave, spirituel et chevaleresque comme Jacques V, ne pouvait -manquer de diriger un grand seigneur irrésolu, timide et vain comme le -régent. Le comte d'Arran s'était déclaré presbytérien. Le premier soin -de Beatoun fut de le ramener à la foi de l'Église, et il ne se contenta -pas de le faire catholique, il le fit persécuteur. - -Les bûchers, un moment éteints, se rallumèrent. De tous ceux qui furent -condamnés au supplice, le plus noble, le plus saint, celui dont la mort -souleva le plus de ressentiments dans les consciences, fut George -Wishart. - -C'était un ministre de l'idée nouvelle. Il était jeune encore. Ses -convictions étaient profondes, absolues. Doux et fort, la doctrine -enfouie dans son cœur était le miel caché dans le rocher. Il ne -craignait et n'aimait que Dieu. Il en était plein, il l'aspirait, il le -respirait comme l'air, et le répandait autour de lui par une sorte de -fonction vitale et de magnétisme religieux. Son onction était -merveilleuse, et l'huile de parfum éternel dont sa parole était imbibée -amollissait les haines, purifiait les passions, versait le ciel dans les -âmes. Wishart, le saint Jean, le précurseur angélique de Knox, était né -apôtre, et devait mourir martyr. Il le savait, il s'y attendait, et il -remerciait le Christ, son maître, de l'avoir choisi en Israël pour -témoigner de la foi et sceller de son sang le saint Évangile. Sans cesse -pourchassé et traqué par les papistes, il avait échappé miraculeusement -à plusieurs tentatives de meurtre. Un jour, blotti sous des meules de -foin dans une ferme, il avait reçu au front une blessure de l'un des -soldats qui sondaient avec la lance le fenil où se cachait Wishart. Lui, -malgré la douleur qu'il ressentit, ne poussa pas un cri, et son silence -le sauva. Il portait la cicatrice de cette blessure avec modestie, mais -ses enthousiastes la montraient avec orgueil. Les habits de Wishart -conservaient les traces de ses dangers: sa toque était entaillée de -coups de sabre, et son manteau était troué de balles. Ses partisans, -depuis le seigneur jusqu'au pâtre, venaient l'écouter en armes, et se -plaçaient sous le vent, afin de ne pas laisser envoler sa parole sans la -recueillir. Toujours un cliquetis de fer se mêlait aux acclamations, -quand cet étrange auditoire s'agitait pour applaudir l'intrépide -ministre. Tantôt l'un, tantôt l'autre de ses disciples, Knox le plus -souvent, tenait l'épée nue devant lui lorsqu'il devait prêcher. «J'aime -cette épée, dit avant un sermon le laird de Brunston, cette épée qui a -soif du sang des papistes.--Paix, homme violent, répondit Wishart. Cette -épée est le symbole du glaive spirituel; elle n'a pas soif du sang des -papistes, mais de leur conversion.» - -Dénoncé pour son zèle au cardinal Beatoun, surpris au bourg d'Ormiston -et livré par lord Bothwell, George Wishart fut jeté dans un cachot du -château de Saint-André. Ce château était à la fois la citadelle et le -palais du cardinal, sa place de sûreté et sa résidence habituelle. Il -avait une prédilection marquée pour cette demeure, dont les jardins -étaient étagés en terrasses comme à Babylone, dont les appartements -étaient dignes d'un pape. C'était son Vatican, où il trônait comme -primat, où il siégeait comme président de la cour criminelle, au-dessus -des prisons qui regorgeaient de victimes, et sous la protection des -canons de sa forteresse. - -Wishart parut devant ses juges avec le calme de l'innocent et la -sincérité du juste. Il déclina les droits du tribunal, mais en déclarant -qu'il était prêt à tout souffrir pour Dieu. Paisible en lui-même, replié -dans sa conscience, ni les questions provocatrices, ni les injures de -ses accusateurs ne purent l'émouvoir. Sa patience même, son attitude -candide, sa fermeté douce, irritèrent ses ennemis. Ils redoublèrent -d'outrages, et ils le condamnèrent à être brûlé vif. Wishart écouta sa -sentence dans un recueillement pieux, sans rougeur, ni pâleur, ni -frisson. Sa destinée s'accomplissait. Il sentait que bien mourir lui -serait facile. Seulement, d'une voix basse, lente et profonde, mais qui, -malgré sa faible sonorité, perça les voûtes du palais et les nuées du -ciel, il en appela de ses juges au Christ, leur juge et le sien. Il -ajouta qu'il implorait pour unique faveur de se préparer au bûcher par -la communion. Cette grâce lui fut refusée, et on le reconduisit dans son -cachot. Cependant le lendemain, jour de l'exécution, le gouverneur de la -forteresse, à qui il avait été confié, lui offrit à sa table de famille -un dernier repas. Le capitaine de la garde qui devait présider au -supplice y était invité aussi. Wishart s'empressa d'accepter. Il se -montra le plus tranquille des convives, dont l'attendrissement était -visible. Lui, tout occupé de son âme, versa le vin, rompit le pain en -souriant, les bénit, et communia selon le rituel de Luther. Il parla en -homme de Dieu jusqu'au moment où il fallut marcher au supplice. Alors il -se leva, embrassa tous les assistants, et s'avança d'un pas assuré vers -la grande place, en face du château. Un poteau avait été planté au -milieu de cette place. On y attacha Wishart, après l'avoir fait monter -sur une pyramide de fagots mêlés de sacs de poudre. Wishart observa d'un -regard clair la multitude qui l'entourait; puis apercevant au grand -balcon du palais le cardinal, tout enveloppé de velours et d'hermine: -«Vous voyez, dit-il au capitaine de la garde, qui était à la hauteur de -Wishart, sur un échafaud volant, vous voyez cet homme superbe qui est -venu jouir de mon supplice et savourer mon trépas: que Dieu lui pardonne -dans l'éternité comme je lui pardonne! Mais son arrêt est déjà porté, et -ses minutes sont comptées. Encore un peu de temps, et il sera suspendu -mort à ce balcon d'où il se penche avec un orgueil si insolent et si -dur!» - -Wishart achevait ces mots, lorsque le feu fut mis aux fagots du bûcher, -(janvier 1546). Les sacs de poudre firent explosion, et un long cri du -peuple répondit douloureusement au suprême _hosanna_ du martyr expirant -dans les flammes. - -Quand tout fut terminé, la foule en se retirant se répétait tout bas la -prédiction du saint ministre. Cette prédiction circula comme une menace. -Il semblait que ce fût une étincelle de la colère divine échappée du -bûcher, et cette étincelle, en tombant dans les cœurs, y enflamma la -haine contre le cardinal. Une inimitié privée ne tarda pas à s'envenimer -encore de cette sourde fureur du peuple. - -Le meurtre allait bientôt venger les victimes, et punir le bourreau. - -Norman Lesly, fils du comte de Rothes, était l'un des plus braves et des -plus hardis seigneurs de l'Écosse. Il s'était signalé dans plusieurs -batailles contre les Anglais. Il avait apprivoisé un lion dont il aimait -à toucher la crinière, et à provoquer en se jouant les instincts -féroces. Il portait dans la vie civile l'arrogance et presque la -tyrannie d'un chef militaire. Il eut un différend d'argent avec le -puissant cardinal, qui lui persuada de n'avoir pas recours à la justice, -et qui lui fixa un dédommagement à court délai. Le délai passé, Lesly se -présente chez le cardinal, et le presse de s'acquitter. Le fier prélat -répond avec hauteur, et s'écrie, en menaçant Norman: «Vous me manquez de -respect.--Vous, reprend le jeune chef hors de lui, vous me manquez de -parole, et vous vous en repentirez.» - -Les choses en étaient à ce point, lorsque le ressentiment privé de -Norman s'enivrant du ressentiment populaire exalté par le supplice de -Wishart, ce terrible jeune laird résolut de punir son ennemi -particulier, qui était en même temps l'ennemi public. Il s'assura du -concours de seize hommes d'élite dont il avait éprouvé l'intrépidité à -la guerre. De Grange, son frère d'armes, en était. Le cardinal achevait -alors les réparations du château; et le guichet de la grande porte était -libre aux nombreux ouvriers qui travaillaient avec une activité -inaccoutumée. Un matin, Lesly et sa petite troupe s'emparèrent du -guichet. Il y plaça deux de ses compagnons, qui le fermèrent aux -ouvriers; et lui-même, à la tête de quatorze soldats, désarma les -gardes, les domestiques du prélat, et les chassa un à un du château. Le -malheureux cardinal, dont le bruit avait éveillé l'attention, et qui -avait appelé en vain, pressentit sa destinée, et se barricada dans sa -chambre. Bientôt il entendit monter son escalier et frapper à sa porte. -Après une assez longue hésitation, Lesly s'étant nommé, il ouvrit. -Quinze hommes se précipitèrent dans son appartement, et quinze poignards -nus étincelèrent à ses yeux. «Grâce, grâce! s'écria-t-il.--Non, répondit -l'un des conjurés, Melvil, un ami de Norman; non, je ne suis pas, moi, -ton ennemi personnel; et si je me suis joint à cette entreprise, c'est -pour venger l'Écosse du tyran qui l'a vendue à la France, c'est pour -venger les saints du bourreau qui les a livrés aux tortures et aux -bûchers.--Grâce!» répéta le cardinal en se précipitant à genoux comme un -suppliant. «Ta grâce sera celle que tu as faite à George Wishart, reprit -Melvil. Demande pardon à Dieu, car ton heure est venue.» Il y eut un -court intervalle plein d'angoisse pendant lequel le cardinal demanda -grâce encore une fois, puis un double signal de Norman Lesly et de -Melvil, puis quinze coups de poignard, puis la chute lourde d'un corps -sur les dalles. C'en était fait du cardinal Beatoun (mai 1546). Les -meurtriers le relevèrent, et, le suspendant au balcon d'où il avait -contemplé le supplice de Wishart, ils tinrent à honneur d'accomplir -ainsi la prophétie du martyr. - -Telle fut cette tragédie, qui épouvanta l'Europe catholique. Beatoun, il -est vrai, fut peu regretté de ceux mêmes qui blâmèrent son assassinat. -Le sang des victimes criait contre le cardinal, et ce cri étouffa la -pitié pour celui qui n'eut jamais de pitié. - -De nombreux défenseurs, étrangers à l'assassinat et dévoués au -protestantisme, envahirent le château de Saint-André, le gardèrent -pendant cinq mois, malgré tous les efforts de l'armée écossaise, -commandée par le régent. Mais une flotte arrivait de France, avec une -autre armée et des ingénieurs plus habiles. - -L'insouciance des assiégés ne s'alarma pas de ces nouveaux ennemis. Ils -continuèrent à rire, à boire et à jouer, dans l'espérance des secours de -l'Angleterre. La veille de la première attaque des Français, l'orgie se -mêlait dans le château au sifflement d'un vent d'orage, aux rumeurs d'un -camp, et aux clapotements des flots. Une voix domina tous ces bruits, -une voix terrible, la voix de Knox, l'un de ceux qui s'étaient jetés -dans le château: «Vous avez été pillards et débauchés, licencieux et -impies, s'écria le tribun religieux dans une indignation prophétique; -vous avez ravagé le pays, commis des meurtres et des abominations -exécrables. Je vous annonce le jugement prochain du Dieu juste, une -captivité dure, et des misères sans nombre.» - -Et comme la garnison troublée parlait, pour s'étourdir, de ses remparts, -de sa bravoure, des promesses et de la bienveillance de Henri VIII: - -«Non, non, reprit Knox, vos péchés vous condamnent; votre courage est -impuissant; vos murailles vont tomber en poudre, et vos corps fléchir -sous les fers.» - -L'arrêt était sévère; mais comme s'il eût été prononcé d'en haut, il ne -tarda pas à s'accomplir. La garnison, aux abois, se rendit. Le château -fut rasé, et les assiégés captifs furent conduits dans les bagnes de -France. Knox était avec eux; Knox, désormais leur consolateur, heureux -de souffrir cette humiliation pour sa foi religieuse et politique. - -Le peuple plaignit ces glorieux forçats, et il chanta longtemps, contre -l'archevêque de Saint-André, une chanson ironique dont voici le refrain: - - Bon prêtre, maintenant - Tu dois être content; - Car Norman et ses frères - Rament sur les galères. - -Quelque temps après ces catastrophes et la mort de Henri VIII (juillet -1548), Marie Stuart s'embarqua mystérieusement à Dumbarton; elle -emmenait avec elle plusieurs petites filles de haute naissance, -destinées d'abord à partager ses jeux et à être plus tard ses dames -d'honneur. Toutes portaient le nom de la Vierge, qui inspirait à la -veuve de Jacques un respect superstitieux. On les appela dès lors les -Maries de la reine. Elles étaient du même âge. C'étaient Marie Fleming, -Marie Seaton, Marie Livingston, Marie Beatoun, ces premières et -constantes amies de Marie Stuart. La navigation ne fut pas sans péril: -la flotte cependant, échappée à la tempête, aborda, sous le commandement -de Villegagnon, à la pointe de la baie de Morlaix, dans un port de -corsaires et de contrebandiers, ouvert sur des écueils, le port de -Roscoff. - -«Le lundy, vingtiesme jour d'aoust 1548, dit Albert le Grand, arriva par -mer (en la ville de Morlaix) très-noble et très-puissante princesse -Marie Stuart, royne d'Escosse, qui alloit à Paris espouser le dauphin -François. Le seigneur de Rohan, accompaigné de la noblesse du pays, -l'alla recevoir, et elle fut logée au couvent de Sainct-Dominique. Comme -Sa Majesté, retournant de l'eglise de Nostre-Dame, où le _Te Deum_ avoit -esté chanté, eut passé la porte de la ville qu'on appelle de la Prison, -le pont-levis, trop chargé de cavallerie, creva, et tomba dans la -rivière, toutesfois sans perte de personne. Les Escossois du train de la -royne restés dans la ville, jugeant mal de cet accident, commencèrent à -crier: Trahison! trahison! Mais le seigneur de Rohan, qui marchait à -pied près de la litière de Sa Majesté, leur cria à pleine teste: Jamais -Breton ne fist trahison! Et les deux jours que la royne demoura pour se -deslasser de la fatigue de la mer, il fit desgonter toutes les portes de -la ville et rompre les chaisnes des ponts.» - -De Morlaix, les cinq Maries furent menées sans retard à Saint-Germain en -Laye, où la petite reine fut accueillie avec une tendresse mêlée -d'ambition et de curiosité. - -François Ier venait d'emporter dans la tombe les regrets des gens de -lettres et des gens d'épée. L'avénement de Henri II avait été -l'avénement d'une maîtresse et de plusieurs favoris. «Au moment de -l'agonie du roy, dit un historien contemporain, le Dauphin (Henri II), -travaillé de desplaisir, s'estoit jetté sur le lit de la Dauphine -(Catherine de Médicis), laquelle estoit à terre, et faisoit de -l'esplorée et dolente. Au contraire, la grande séneschale (Diane de -Poitiers), et le duc de Guise, qui n'estoit alors que comte d'Aumale, y -estoient: celle-là toute gaye et joyeuse, voyant le temps de ses -triomphes approcher; celui-ci se promenant par la chambre de la -Dauphine; et de fois à autre alloit à la porte savoir des nouvelles, et -quand il revenoit: _Il s'en va_, disoit-il, _le galand_.» - -Quand Marie arriva, Diane avait au moins quarante ans; mais elle était -la plus belle et la plus grande dame de toute la cour. Nulle n'aurait -osé prétendre à être sa rivale. La reine elle-même, âgée seulement de -vingt-six ans, ne cherchait pas à lutter contre un ascendant -irrésistible, et consentait à loger chez elle, au château d'Anet, -ravissante demeure, même avant d'avoir été restaurée par le génie de -Philibert de Lorme. Le roi comblait Diane de richesses et de pouvoir. Le -pape (Paul III) comptait avec elle, et lui envoyait une chaîne de perles -d'un grand prix. Les favoris, le connétable de Montmorency, le maréchal -de Saint-André et les Guise la flattaient, afin de partager avec elle -les bonnes grâces du maître. - -Les Guise, qui n'étaient pas seulement des courtisans et des hommes de -guerre, mais par-dessus tout des chefs de parti et des hommes d'État, -jetaient dès lors les fondements d'une grandeur plus incontestée en -passionnant leur sœur, la reine douairière d'Écosse, et le roi Henri II, -pour le mariage de leur nièce avec le Dauphin. - -Le comte d'Arran, régent du royaume, le plus proche parent et le plus -proche héritier de Marie Stuart, toujours empressé de plaire, ne -contraria point le voyage de la jeune reine; il entra même dans les vues -de la reine mère, qui, avec toute la véhémence d'une princesse lorraine, -désirait unir sa fille au Dauphin. Le comte d'Arran avait été préparé -peu à peu à ce grand acte politique par l'ambassade de France, qui -n'épargna rien pour le gagner, ni raisons, ni argent, ni honneurs. -Conseillé en cela par les Guise, le roi Henri II lui fit une pension -considérable, et lui accorda le duché de Châtellerault. Cette dernière -faveur, si précieuse aux yeux du plus grand seigneur de l'Écosse, le -séduisit entièrement, et il donna son consentement à tous les projets du -cabinet de Saint-Germain. - -Marie de Guise ne le tint pas quitte pour si peu. Elle eut -l'insinuation, l'habileté suprême de décider le duc de Châtellerault à -lui céder la régence. Le duc se démit en faveur de la reine mère, au -grand étonnement de l'Écosse, à la grande colère des Hamilton, et -surtout du nouvel archevêque de Saint-André, le frère du duc. Devenue, -par cette abdication, maîtresse du royaume, Marie de Guise exerça le -gouvernement avec toute la sagesse que comportaient son sexe et les -passions, soit du parti qu'elle avait à combattre, soit du parti qui la -soutenait. Or, ces passions étaient terribles et désorientaient souvent -sa route. Ses vrais ministres étaient le cardinal de Lorraine et le duc -de Guise, l'honneur de leur maison, dont le cardinal lui écrivait: - -«... Monsieur nostre frere est de retour, et vint trouver le roy à -Paris, avec si noble et grande compaignie, que de longtemps n'en fut veu -une plus belle. Et fault que je vous die, Madame, que non-seulement le -roy et tous ceulx du royaulme le prisent et estiment, mais aussy les -estrangers, et mesme les ennemys, le tiennent pour le plus vaillant -homme de la chrestienté. Il se porte fort bien, Dieu mercy...» - -Ils conseillèrent à la reine régente de fortifier le pouvoir royal par -l'établissement d'une armée régulière qui relèverait directement de la -couronne. Ils lui conseillèrent aussi de cimenter l'Église romaine, -quelquefois par la modération, quelquefois par les rigueurs, et de saper -ainsi, par une conduite adroite et ferme, la réforme dans ses bases. La -reine régente essaya et échoua. Elle mit toute son activité, toute sa -volonté dans ces deux grands labeurs: l'accroissement du pouvoir royal -et le maintien de la foi catholique. Elle s'y dévoua en princesse digne -de ses deux noms, et elle succomba à la peine. - -Elle aurait désiré réprimer l'indépendance sans frein et diminuer le -prestige de la haute noblesse, en réduisant la suite de certains -seigneurs qui marchaient accompagnés comme des rois. Plusieurs faisaient -leurs tournées féodales et arrivaient au parlement, quand il était -convoqué, avec une escorte qui dépassait mille cavaliers. La reine -régente rendit contre un pareil abus une ordonnance qui fut affichée à -l'entrée de toutes les églises d'Édimbourg et à la porte de tous les -châteaux. Les seigneurs firent arracher l'ordonnance, afin, -disaient-ils, de la lire plus commodément. Quand ils se rencontraient -sur le grand escalier du palais où s'assemblait le parlement, ils -s'abordaient en riant, et vantaient ironiquement le soin que la reine -prenait de leur bourse, de leur bœuf et de leur ale, en cherchant à les -débarrasser des drôles qui les ruinaient par un appétit désordonné. -«Mais, ajoutaient-ils, ils aiment tant à vivre à nos dépens, que la -reine y perdra son temps et ses placards.» - -Marie de Guise ne se découragea point et présenta au parlement un impôt -qui lui permît de lever des troupes régulières et permanentes. L'impôt -fut rejeté à une immense majorité, et les orateurs s'écrièrent, en -frappant de leurs gantelets la table de leurs délibérations, qu'ils -n'avaient pas besoin de bras mercenaires pour protéger de toute invasion -leur chère Écosse. - -Vaincue dans le sein même du parlement, la reine eut recours aux -négociations particulières, qui toutes furent vaines. Elle supplia les -plus puissants de recevoir garnison dans leurs manoirs crénelés, sous -prétexte de les mieux défendre contre les Anglais. Ils avaient résisté -aux ordres et aux menaces, ils se jouèrent des prières. Leurs refus -unanimes sont très-heureusement résumés dans celui de Douglas, comte -d'Angus. - -La reine, au nom de son intérêt pour Douglas, lui proposa de recevoir -une garnison française dans son château de Tamtallon, trop exposé aux -insultes et à la haine des Anglais. Douglas s'inclina, et dit qu'il -était tout dévoué aux deux reines et au pouvoir royal; puis, s'adressant -à son faucon favori qu'il portait sur le poing, et qui, gorgé de viande, -lui en demandait encore: «Oiseau glouton, dit-il, seras-tu donc -insatiable et ne trouveras-tu jamais que c'est assez?» De dépit, la -régente se mordit la lèvre jusqu'au sang. Mais lorsqu'elle fut parvenue -à se dominer, elle pressa de nouveau le comte d'obéir au vœu qu'elle lui -exprimait. Le comte, cette fois, la regardant en face, lui répondit: -«Madame, mes châteaux sont à votre Grâce, ils sont prêts à baisser -devant vous leurs ponts-levis; mais, par le cœur sanglant des Douglas, -tous mes ancêtres et tous mes descendants me renieraient si je cessais -d'en être le gouverneur.» - -Le comte d'Angus, en parlant pour lui, exprimait le sentiment de toute -la féodalité écossaise. - -La régente, plus entraînée par les prêtres et par ses frères aux -violences du fanatisme qu'inclinée aux tempéraments de la politique, -réussit moins encore, s'il est possible, dans les affaires religieuses. -Elle recommença les confiscations et ralluma les bûchers. Les -intervalles de tolérance furent courts. La persécution, loin de courber -à l'obéissance, provoqua la révolte. Les lords de la congrégation, nom -sous lequel on désignait les seigneurs protestants insurgés, se mirent à -la tête de leurs vassaux, de leurs amis, et en appelèrent au Dieu des -armées. Dans leurs rangs brillait lord James Stuart, fils naturel de -Jacques V. A une époque où les lettrés de profession embarrassaient leur -génie de tant de mauvais goût et d'affectation, il parlait, il écrivait -la langue de la politique et des affaires avec la vigueur mâle et -l'énergique simplicité d'un homme dont la place devait être la première -dans le gouvernement de son pays. C'était un jeune puritain ardent et -réfléchi, d'une ambition profonde, d'une audace calme, de talents -innombrables. Égal déjà et prêt à tous les hasards de l'avenir, il avait -d'avance l'instinct de l'autorité, le nerf du commandement, l'auréole -d'une grande destinée. Il était le courage, la sagesse et l'espérance de -son parti. La régente essuya plusieurs échecs et se jeta dans le château -d'Édimbourg. L'intrépide troupe de Français, qui était sa véritable -force militaire, se défendit dans Leith avec un héroïsme désespéré -contre les efforts réunis de l'Écosse réformée et de l'Angleterre. Les -protestants, vainqueurs partout, rendirent partout persécution pour -persécution. Ils volaient, tuaient, incendiaient. Les monastères, -surtout, étaient livrés au pillage et aux flammes: «Abattons les nids, -disaient les presbytériens, et les corbeaux s'envoleront.» La reine -mourut de douleur (Juin 1560). - -François et Marie, dont l'union si longtemps projetée par les Guise -s'était accomplie, comprirent, à la situation des esprits en Écosse, -qu'il fallait avoir recours à l'indulgence, aux concessions. Ils -acceptèrent en gémissant le traité d'Édimbourg (6 juillet 1560). Ils -renonçaient, par ce traité, au droit d'introduire dans le royaume des -troupes étrangères. Ils subissaient la clause d'un conseil de -gouvernement formé de douze membres, dont cinq seraient nommés par les -états. Ils se résignaient à laisser le parlement maître des -délibérations politiques, et souverain arbitre des questions -religieuses. - -Ils reconnurent en même temps la légitimité de la reine Élisabeth, dont -ils s'engagèrent à effacer de leur blason les armes et la couronne. La -paix proclamée à ces conditions, les troupes françaises et anglaises -évacuèrent l'Écosse. - -Le parlement, qui avait conquis l'omnipotence, ne tarda pas à l'exercer -dans le sens et dans le courant de la réforme, vers laquelle l'esprit -public gravitait de plus en plus. Composé des grands et des petits -barons, des représentants du clergé et des bourgs, un parlement écossais -était vraiment une assemblée nationale où dominait toutefois la haute -noblesse. Celui qui se réunit après le traité du 6 juillet fut en -réalité un parlement constituant. Le plus grand seigneur de ce parlement -était le duc de Châtellerault; le plus riche, le comte de Huntly. Le -comte de Lethington y brillait par sa facile éloquence, par sa -supériorité incomparable dans les affaires étrangères; le comte de -Morton, par son audace, par sa dextérité dans les intrigues intérieures; -John Knox, par sa science, sa fougue et son autorité de tribun dans les -questions religieuses. Lord James Stuart se faisait remarquer déjà comme -le centre puissant de ces influences diverses, qu'il arrêtait et qu'il -précipitait à son gré. Les parlements écossais convoqués en une seule -chambre avaient cela de redoutable qu'ils discutaient peu, agissaient -vite et marchaient droit au but. - -Le parlement de 1560 profita de tous ses avantages. Il frappa de -réprobation les dogmes de l'Église romaine et interdit tout exercice du -culte de cette Église, sous peine de confiscation des biens pour la -première transgression, sous peine de bannissement pour la seconde, et -pour la troisième sous peine de mort. Il décréta qu'une confession de -foi serait rédigée par les docteurs les plus habiles du -presbytérianisme. - -Cette confession de foi s'éloignait à plusieurs égards du protestantisme -anglais. - -Les deux différences principales entre la réforme de l'Écosse et celle -de l'Angleterre méritent d'être signalées en peu de mots. - -L'Écosse ne substitua pas le roi au pape dans les affaires religieuses; -elle en confia le gouvernement à une sorte de consistoire composé de -pasteurs et d'un certain nombre de laïques. Les réformateurs écossais -n'admirent pas non plus la hiérarchie ecclésiastique, et abolirent -l'épiscopat. Chaque ministre fut déclaré le pair d'un autre ministre, et -l'égalité fut constituée dans la communion presbytérienne. Cette -égalité, qui entretenait presque la pauvreté du prêtre, ou du moins qui -le condamnait à une aisance modeste, combla de joie la noblesse. Elle -s'était emparée des immenses richesses de l'Église catholique qui -absorbaient plus de la moitié du territoire, et elle se crut dispensée -de les restituer, même en partie, à un clergé sans épiscopat, sans -représentation, sans luxe. Les seigneurs prélevèrent seulement sur les -revenus annuels des biens ecclésiastiques une espèce de modique liste -civile qui fut affectée aux besoins des ministres, dont l'abnégation dès -l'origine fut admirable. Ainsi naquit l'Église presbytérienne, qui puisa -dans son désintéressement, autant que dans l'élection directe par la -multitude, une force incalculable et tout à fait indépendante de la -royauté. Les ministres furent les apôtres de cette Église. John Knox, -dont nous reparlerons, en fut le saint Paul. Le peuple par conviction, -les nobles par amour des nouveautés et des biens ecclésiastiques, se -rallièrent presque unanimement à la confession de foi, et l'éclosion de -l'Écosse au presbytérianisme fut consommée. - -C'est ici qu'apparaît dans toute sa gravité la faute de Jacques V contre -lui-même et contre sa race. Une dynastie appuyée sur la France, sur -l'Espagne et sur Rome, une nation soutenue par l'Angleterre, une royauté -et un peuple s'accusant mutuellement d'hérésie et se maudissant au nom -de Dieu, voilà la situation faite par Jacques, le jour où, placé entre -l'Église et la réforme, il opta pour l'Église, et s'engagea contre la -réforme dans une guerre à outrance. J'insiste sur cette considération -qui, dès le début, explique toute la suite des événements de cette -histoire, comme une lampe suspendue à l'entrée d'un monument en éclaire -du seuil toutes les profondeurs. - - - - -LIVRE II. - -Marie Stuart à la cour de France.--Son éducation.--Ses liaisons avec les -poëtes.--Les Valois.--Catherine de Médicis.--La duchesse de -Valentinois.--Marie Stuart fiancée au Dauphin.--État des partis.--La -réforme s'étend.--Antoine de Navarre.--Le prince de Condé.--L'amiral de -Coligny.--Les Guise.--Claude de Lorraine et ses six fils.--Mort de Henri -II.--Avénement de François II et de Marie Stuart.--Les Guise, nouveaux -maires du palais.--Procès d'Anne Dubourg.--Conspiration d'Amboise.--Le -chancelier de L'Hospital.--Mort de François II.--Douleur de Marie -Stuart.--Elle se retire au couvent de Saint-Pierre à Reims.--Elle se -décide à retourner en Écosse.--Vers de Ronsard.--Fontainebleau.--Partie -de Saint-Germain, Marie Stuart arrive à Calais. - - -Retournons un peu sur nos pas, et revenons en France, à Saint-Germain, -où grandit Marie Stuart. - -L'imagination se plaît à la saisir, d'abord enfant, puis jeune fille, -toujours belle, dans les détours de ce château de briques, entre la -rivière semée d'îles riantes et l'immense forêt peuplée de sangliers, de -biches et de chasseurs. Marie aimait ce palais. Elle y achevait son -éducation d'Inch-Mahome. Son intelligence s'éclairait à toutes les -lueurs, s'éveillait à tous les bruits. De sa fenêtre, tantôt elle -regardait le ciel étoilé, tantôt elle croyait entrevoir sur les flots -les jeux des naïades de la Seine. Du haut des balcons aériens, elle -prêtait l'oreille aux sons du cor et suivait, à ces fanfares des bois, -pendant de longues heures, les drames variés des chasses féodales. - -«Son goust fut de tout temps aux vesneries,» a écrit d'elle Chastelard. - -Dès son arrivée à Saint-Germain en Laye, elle dressait ses petites mains -à lâcher et à rappeler le faucon. - -Henri II avait à Saint-Germain la plus belle vénerie de l'Europe. Le -chenil en était le principal bâtiment. C'était un autre palais, un -palais bâti en briques comme le palais du roi. - -On y menait Marie, pour la récompenser et la distraire, à l'heure où les -chiens rentraient et se précipitaient par les portes, par les fenêtres -basses vers leurs loges. Alors on préparait dans des auges innombrables -leur repas, qui consistait en une soupe à la viande, au pain d'orge, de -seigle et de froment, puis on criait: _A table! à table!_ et Marie -applaudissait avec ardeur à l'irruption des chiens sur leurs auges. -Quand ils étaient repus et qu'ils s'étaient désaltérés au ruisseau de la -vénerie, le transport de la jeune reine était le même lorsqu'en les -sifflant on les attirait encore dans leurs loges où l'on avait -renouvelé, durant le repas, leur litière de maïs et de paille. - -Cette fraîche époque de la vie de Marie Stuart a été travestie par le -roman. L'histoire lui doit un souvenir et une page. - -Marie se fait remarquer dès lors par ses talents naissants. Sa -conversation précoce étonne, sa grâce séduit tous ceux qui l'approchent. -Son oncle, le cardinal de Lorraine, en parle avec orgueil et -complaisance à la régente d'Écosse: - -«... Vostre fille est creue et croist tous les jours en bonté, beauté et -vertus. Le roy passe bien son temps à deviser avec elle, et elle le -sçait aussi bien entretenir de bons et sages propos comme ferait une -femme de vingt-cinq ans.» - -Dans une autre lettre, le cardinal observe avec plus d'ambition que de -piété qu'elle «est fort dévote.» Cette dévotion, du reste, ne l'empêche -pas de se livrer à toute la mobilité de ses fantaisies et à toute -l'impétuosité de ses instincts. Elle danse jusqu'à ce qu'elle tombe -épuisée. Elle s'enivre de bals, de spectacles, de concerts. La musique -lui cause des frémissements électriques, et les poëtes, qu'elle inspire -déjà, déposent à ses pieds des guirlandes de vers, des couronnes de -fleurs: - - En vostre esprit le ciel s'est surmonté, - Nature et l'art ont en vostre beauté - Mis tout le beau dont la beauté s'assemble. - -(JOACHIM DU BELLAY.) - - Au milieu du printemps, entre les liz naquit - Son corps, qui de blancheur les liz mesmes vainquit; - Et les roses, qui sont du sang d'Adonis teintes, - Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes; - Amour de ses beaux traits lui composa les yeux, - Et les Graces, qui sont les trois filles des cieux, - De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent, - Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent. - -(RONSARD.) - -Marie, tout étincelante de parure, caressée, adorée, devint l'un des -enchantements de la cour des Valois. «Nostre petite reinette écossoise, -disait Catherine de Médicis, n'a qu'à sourire pour tourner toutes les -testes françoises.» Elle fut élevée dans ce mirage. Fiancée au Dauphin, -plus heureuse de ce bonheur que fière de sa couronne d'Écosse, la -charmante princesse jetait déjà des regards de souveraine sur cette cour -brillante qui était à ses pieds et qu'elle devait gouverner un jour. - -Elle voyageait, selon les saisons et toujours avec un jeune et nouveau -plaisir, de résidence en résidence royale, de Saint-Germain au Louvre, -du Louvre à Chambord, de Chambord à Fontainebleau, le lieu des délices, -de la chasse et de l'amour. Elle admirait naïvement tous les arts, dont -les chefs-d'œuvre ornaient ces belles demeures, les toiles du Titien et -de Léonard de Vinci, les fresques du Primatice, les dessins de François -Clouet, les monuments, les chapelles, les sculptures de Philibert -Delorme, de Pilon, de Cousin et de Jean Goujon. - -Elle cultivait aussi les lettres. Elle savait le grec, le latin, -l'italien, l'espagnol et le français. Elle composa dans l'idiome et dans -le style de Cicéron, à la mode de Florence, une harangue sur l'aptitude -des femmes aux sciences de l'esprit, et elle la récita devant le roi -Henri II, aux applaudissements de toute la cour. Elle se complaisait -dans la conversation de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Baïf, de -Jodelle, d'Amadis Jamyn, de Remi Belleau, de Pontus de Thiard, de Pierre -Ramus, des poëtes et des humanistes. Elle préférait cependant, quoi -qu'en disent les doctes biographes, les entretiens des jeunes seigneurs, -le soir, dans les galeries de François Ier et de Henri II, ou le matin -des jours d'été, le long des canaux, dans les sentiers des parcs, au -bord de l'étang et des fontaines jaillissantes. Comme un peu plus tard -sa sœur Marguerite de Valois, non moins savante qu'elle, le mot qu'elle -désirait le plus prononcer et entendre dans toutes les langues du Nord -et du Midi, c'était le mot: amour, le mot de cette cour galante, -chevaleresque et corrompue. - -Marie Stuart assistait sans déplaisir à l'humiliation de Catherine de -Médicis, qu'elle appelait avec mépris la _marchande florentine_. Toute -sa prédilection était pour la duchesse de Valentinois, qui s'était -éprise de Marie, et dont Marie écrivait à sa mère, la reine douairière -d'Écosse: - -«Madame, vous sçavés comme je suis tenue à madame de Valentinois pour -l'amour que de plus en plus elle me montre...» - -Cette belle Diane de Poitiers, que ses envieuses avaient surnommée la -Diane païenne, la Diane d'Éphèse, cette belle Diane, la protectrice des -arts, l'idéal des peintres et des sculpteurs qui la représentaient, -comme la déesse, avec un croissant sur la tête, fut la plus noble de -toutes les maîtresses des Valois, la seule qui, parmi tant de -galanteries sensuelles, ait éprouvé et inspiré une grande passion. Elle -avait vingt ans de plus que son royal amant, et il l'adora jusqu'à la -mort, tant était puissant l'attrait de cette âme tendre et fière! Elle -ne voulut point que Henri reconnût une fille qu'il avait eue d'elle. -«J'étais née, lui dit Diane, pour avoir des enfants légitimes de vous. -J'ai été votre maîtresse parce que je vous aimais; je ne souffrirai pas -qu'un arrêt me déclare votre concubine.» - -Elle était sensible à la pitié et à l'amitié comme à l'amour. On nous a -communiqué d'elle une lettre autographe et inédite, où ses beaux -instincts et ses goûts légers se trahissent involontairement: - - A MADAME MA BONNE AMIE MME DE MONTAIGU. - - «Madame ma bonne amie, l'on me vient de donner la relation de la - pauvre jeune reine Jehanne (Jane Grey, décapitée à dix-sept ans), et - ne me suis pu retenir de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle - leur a tenu à ce dernier supplice. Car jamais ne vit-on si accomplie - princesse, et vous voyez qu'est à elles de périr sous les coups des - méchants. Quand donc me viendrez-vous ici visiter, madame ma bonne - amie, étant bien désireuse de votre vue, qui me ragaillardiroit en - tous mes chagrins. Eh bien, voyez ce qu'advient souvent de monter au - dernier degré, qui feroit croire que l'abîme est en haut. Le messager - d'Angleterre m'a rapporté plusieurs beaux habillements de ce pays - esquels, si me venez voir promptement, aurez bonne part qui vous doit - bien engager à partir du lieu où vous estes et à faire activement vos - préparatifs pour me demeurer quelque temps, et donnerai bon ordre pour - qu'il vous soit pourvu à tout. Ne me payez donc pas de belles paroles - et promesses, mais je veux vous étreindre à deux bras pour de votre - présence être sûre. Sur quoi remettant à ce moment de vous embrasser, - je supplierai Dieu très-dévotement qu'il vous garde en santé selon le - désir de - - «Votre affectionnée à vous aimer et servir. - - «DIANNE.» - -Diane de Poitiers était la véritable reine de la cour, et tout s'y -faisait pour elle. Quand le roi revenait de la guerre, et qu'il se -livrait à tous les exercices, à tous les plaisirs des héros, Diane -n'était jamais oubliée. Il fallait qu'elle se présentât aux grandes -chasses, aux fêtes, aux bals, aux tournois. L'hiver, si le roi jouait à -la paume, s'il allait glisser sur la glace de l'étang de Fontainebleau, -les jours de pluie s'il s'essayait à l'escrime dans une salle du -château, Diane et les dames assistaient à tous ces caprices, à toutes -ces saillies qui simulaient ou remplaçaient les combats. Ce roi soldat -et illettré, moins dissolu que son père, moins cruel que ses enfants, -fut le meilleur des Valois, grâce à Diane; car cette femme, dont -l'empire sur lui était absolu, avait l'âme intrépide, sensible et -religieuse. On lui pardonne son fanatisme, qui était celui de son -siècle; son amour, qu'elle éprouvait dans le cœur bien plus que dans les -sens; mais on ne lui pardonne pas ses richesses trop accrues par les -supplices et par les confiscations. Henri II portait les couleurs de la -duchesse de Valentinois (blanc et noir), quand il fut blessé par -Montgommery. Après la mort du roi, Diane, inconsolable, se retira dans -sa maison d'Anet, cette miniature charmante de Fontainebleau. L'amour -alors acheva de se dépraver étrangement à la cour. On le vit se blaser, -s'égarer et se raffiner, corrompre, avilir les hommes et les femmes, se -vautrer, se railler et tuer à la fois, comme dans la Rome des empereurs. -Les fils de Catherine préludèrent aux massacres par des orgies. Charles -IX s'enivrait près de Marie Touchet avant la nuit de la -Saint-Barthélemy, comme Néron avec Poppée avant le meurtre des citoyens -et des sages qui survivaient dans l'empire. Étranges époques où la -débauche est féroce, pleine d'imagination et de scélératesse, où le sang -est le complément de la volupté! Dans cette cour italienne et française -où régnaient toutes les fantaisies de l'art, toutes les élégances de la -vie, toutes les fièvres de l'ambition et du plaisir, Marie Stuart -arrivait au trône de fête en fête. - -La politique, sans qu'elle s'en doutât, tenait d'ailleurs le fil -tragique de ses destinées. - -Luther avait bouleversé l'Allemagne du Nord; il s'était servi des -princes. Calvin mit en feu la France, les Pays-Bas, l'Angleterre et -l'Écosse; il ébranla les peuples. La réforme s'étendit avec une -effrayante rapidité. - -Antoine de Navarre, le prince de Condé et Coligny étaient les -représentants du calvinisme en France. - -Antoine de Navarre n'avait qu'une illustration: sa naissance. D'ailleurs -un homme irrésolu, un esprit indécis, un caractère de vif-argent, -oscillant et courant sans cesse de côté et d'autre sans pouvoir se -fixer, facile, prodigue, courageux par boutades, mais, ainsi que tous -ses descendants, à l'exception de son fils Henri IV, devant plus à la -fortune qu'à lui-même. - -Son frère cadet, le prince de Condé, était son aîné en mérite militaire. -Il eût été digne d'être le chef de sa maison. Sa gaieté était française -comme sa bravoure. Pétulant, hardi, martial, il n'avait rien du -sectaire. Il s'était jeté dans la guerre civile par chevalerie et par -élan d'ambition plutôt que par une foi vive. M. le prince, dont la -taille était petite, la bouche grande, les yeux étincelants, avait le -nez aquilin et les dents en saillie, double trait distinctif de sa -lignée qui, par les parties supérieures et inférieures du visage, tirait -à la ressemblance de l'aigle et du sanglier. - -Du reste, cette branche des Condé était le cœur de la maison de Bourbon, -et ses instincts ne démentaient point sa physionomie un peu fauve. - -Le premier Condé, celui dont nous parlons dans cette histoire, était -l'audace du parti calviniste en France. Antoine de Bourbon n'en était -que le drapeau. - -Mais la tête et le bras, la persévérance, la stratégie, l'habileté, la -providence de ce parti, c'était M. l'amiral de Châtillon. Ce général -austère, ce stoïcien obstiné, était un homme d'État accompli, et le -diplomate achevait en lui le guerrier sous la sévérité d'un extérieur -simple et vénérable. Ordinairement grave, taciturne, soucieux, Coligny -ne se détendait que le jour d'une bataille, d'une retraite ou d'une -négociation. Alors sa grande taille, un peu voûtée, se dressait; il -passait de temps en temps la main sur sa barbe grise, ses lèvres minces -et discrètes souriaient, ses traits s'illuminaient du dedans, les plis -de son front chauve s'effaçaient, et les nuages de ses sourcils -tombaient. Il paraissait rajeuni et transfiguré. Son visage n'exprimait -plus que la sérénité d'un esprit supérieur, incertain des événements, -mais plein de ressources et sûr de lui-même dans la bonne comme dans la -mauvaise fortune. - -Le parti calviniste ressentait pour lui la plus ardente admiration. -Coligny ne trompa point cet enthousiasme. Il ne désespérait jamais. Son -intrépidité était incomparable; elle égalait sa prudence. «Monsieur, lui -disaient ses amis, n'allez pas à Blois auprès du roi et de la reine -mère. Craignez un piége.--J'irai, répondait Coligny; mieux vaut mourir -d'un brave coup que de vivre cent ans en peur.» - -Adoré de la petite noblesse et de tout ce qui appartenait à la réforme, -il était le vrai maître du protestantisme français. Génie sombre, ferme, -opiniâtre, souvent vaincu, toujours indompté, le seul capable de faire -face aux Guise. - -Ces grands Lorrains, les chefs du catholicisme, étaient six frères, tous -beaux et ambitieux, tous braves aussi, excepté le cardinal de Lorraine. - -Leur grand-père était ce René II que les généalogistes faisaient -remonter à Charlemagne, même à «Priam, prince de Troie.» Ce qui valait -mieux que cette origine franque ou homérique, c'était l'étoile de René. -Bien jeune encore, il s'était illustré comme général à Morat, à la tête -des Suisses dont il était l'auxiliaire. Il défit le duc de Bourgogne -sous les murs de Nancy. Charles le Téméraire fut retrouvé dans un -ruisseau où son cheval l'avait enfondré, et où il fut tué par ceux qui -le poursuivaient. René ordonna de relever ce corps, et, vêtu en grand -deuil, il rendit à son ennemi tous les honneurs funèbres. Le duc de -Bourgogne fut religieusement inhumé à Nancy par les soins du duc de -Lorraine. René renvoya sans rançon la plupart de ses prisonniers, et -pardonna généreusement à ses sujets qui l'avaient trahi pour son -redoutable agresseur. «De toutes ses confiscations, il ne retint, dit un -vieil historien, qu'un vase de crystal où il buvoit l'oubli de ses -vengeances.» - -A la mort de René, Antoine lui succéda comme duc de Lorraine. Claude, -l'un des frères cadets d'Antoine, vint se fixer en France, et il y -enracina sa branche, la plus glorieuse de sa maison. - -Claude avait dans une mesure juste tous les dons heureux qui -distinguèrent ses descendants avec plus de splendeur. Il avait une grâce -chevaleresque, une valeur pleine de calculs. Ami de François Ier, qui le -traitait moins en sujet qu'en frère d'armes, il se prononça d'instinct -contre la réforme, et il eut soin de ne jamais s'absorber dans la cour. -Il excellait dans l'art d'attirer à lui. Le nombre de ses partisans -devint immense. Il s'était proposé de plaire à la France et -singulièrement à la ville de Paris, qui l'aimait au-dessus même des -princes du sang. - -Claude fonda ainsi la politique et la popularité de sa maison. - -Un matin qu'escorté de ses six fils il était venu rendre ses devoirs au -roi: «Mon cousin, lui dit François Ier, je vous tiens heureux de vous -voir renaître avant de mourir dans une postérité de si belle espérance.» - -Il laissa en effet après lui la famille la plus ambitieuse, la plus -habile et la plus riche du royaume. Les six frères avaient à eux environ -six cent mille livres de rente, que l'on peut évaluer au moins à quatre -millions de notre monnaie. Le cardinal Charles de Lorraine possédait à -lui seul presque la moitié de ce prodigieux revenu. - -Ce prélat, que Pie V appelait le pape d'au delà des monts, était un -négociateur à deux tranchants, fier comme un Guise, délié comme un -Italien. C'est lui qui le premier conçut le plan d'une sainte ligue. -Institution puissante sur laquelle il comptait pour faire monter sa -maison, par les degrés du catholicisme, sur le trône des Valois. Il -avait une dextérité si soudaine et des expédients si prompts, qu'on lui -supposait un démon familier. Il ne se courbait avec déférence que devant -le duc François, pour lequel il donnait l'exemple du respect à ses -frères et aux plus grands seigneurs. Ce respect était universel. - -Lorsque les Guise étaient à la cour, les quatre plus jeunes ne -manquaient jamais de venir au lever du cardinal Charles; puis de là ils -allaient tous les cinq au lever du duc François, qui les conduisait chez -le roi. - -La situation du duc était à peu près celle d'un prince du sang. Il avait -des pages, un aumônier, un argentier, huit secrétaires. Plus de -quatre-vingts officiers ou gens de service mangeaient à ses tables. Son -gentilhomme ordinaire M. de Hangest, et son maître d'hôtel M. de Crenay, -étaient des personnages. Il n'y avait pas jusqu'à son valet de chambre, -Denis, qui ne fût fort courtisé. - -Sa vénerie, gouvernée par Verdellet, abondait en chiens «de toute -sorte.» - -Ses écuries étaient magnifiques. Elles étaient remplies de chevaux -barbes qu'il tirait, par l'entremise de nos ambassadeurs et à grands -frais, d'Afrique, de Turquie et d'Espagne. Il avait un goût vif pour les -chevaux napolitains, et il lui en arrivait jusqu'à douze à la fois avec -trente-six juments de la Calabre. Ils étaient marqués à ces trois -lettres gravées, sur une plaque d'argent: Φ D G, initiales de François -de Guise. Le _Mouton_ et la _Fleur de lis_, ses chevaux favoris, étaient -sous la surveillance spéciale d'Antoine Fèvre, chargé des écuries, du -haras de Saint-Léger et de la sellerie. Fèvre était désigné dans la -maison de Guise sous le titre de _grand écuyer_. - -Les corps de l'État, les seigneurs briguaient la bienveillance du duc; -les souverains le ménageaient et le flattaient. - -Le roi de Navarre lui annonce en ces termes la naissance de son fils, -qui fut depuis Henri IV: - -«Puisqu'il a pleu au Seigneur Dieu me fayre tant de bien que de m'avoir -donné un fils, ce sera pour estre compaignon du vostre comme nous avons -esté, estant jeunes et petits. - -«Je ne veulx pas douter, lui écrit-il encore, que vous ne cognoissiez -assez de quelle perfection d'amitié je vous ay toujours aymé.» - -Les parlements de Rouen, de Dijon, de Bordeaux, de Toulouse, presque -tous les parlements du royaume, lui envoient des députations. - -Le parlement de Paris «se recommande très-humblement à sa bonne grace, -et le supplie de lui donner audience.» - -Le maréchal de Brissac et M. de Brezé s'inclinent en toute occasion -devant le prince lorrain. - -L'orgueilleux connétable lui-même, Anne de Montmorency, lui écrit: -_Monseigneur_, et _Votre très-humble et très-obéissant serviteur_. - -Le duc de Guise lui répond: _Monsieur le connétable_, et _Votre bien bon -amy_. Chose futile que l'étiquette à notre époque, mais admirable pour -indiquer à l'histoire la mesure de la considération d'un homme au XVIe -siècle. - -Le duc de Guise éprouvait les passions politiques et religieuses de sa -race. Il s'était persuadé, ainsi que les prêtres et le peuple, que lui -et les Lorrains ses frères étant de sang catholique autant que de sang -noble, la croix faisait partie de leur blason. Tous semblaient avoir -reçu du ciel la mission de défendre l'Église. Car si la maison de -Lorraine n'était pas la fille aînée de l'Église, elle en était la fille -de prédilection. Le pape était le droit divin de cette maison, et elle -était le droit armé, le droit héroïque du pape. A Rome on tenait les -Guise pour une sorte de dynastie catholique et pour les chevaliers de -l'orthodoxie. - -Ils avaient puisé dans leur dévouement unanime, dans leur gloire, dans -leurs revers, dans leur puissance identifiée aux destinées du -catholicisme, dans leurs souvenirs et dans leurs espérances une -invincible haine contre le protestantisme, contre l'hérésie. Cette haine -devait être le premier balbutiement et le long combat des Guises. Race -privilégiée et tragique, l'une des plus illustres de nos annales! -Gentilshommes factieux ceints de la parole et du glaive, dont le forum -était tantôt un champ de bataille, tantôt un carrefour des halles; dont -les rues de Paris étaient les forteresses, dont la tribune errante était -leur cheval de guerre, et dont la grande mine affrontait tour à tour, -sans pâlir, une armée, un peuple ou un roi! - -Le plus grand des Guise, celui qui avait le plus ajouté à l'éclat et au -prestige de son nom, c'était incontestablement le duc François. Il était -l'idole du peuple, qu'il gouvernait à son gré. Il l'avait apprivoisé à -ses manières, à sa voix et jusqu'à son costume. Lorsque, escorté de -quatre cents gentilshommes, il sortait de l'hôtel de Guise, monté sur -son genet noir, avec son pourpoint et ses chausses de soie cramoisie, -avec son manteau et sa toque de velours surmontée d'une plume rouge; -lorsque, son épée au côté, cette épée que le duc de Parme estimait la -meilleure de la chrétienté, il se dressait, comme à la bataille de -Dreux, sur ses étriers, quoiqu'il fut de grande taille, pour voir de -plus haut et plus loin, la foule accourait, folle de joie, sur son -passage, inondait la ville qu'elle semait de fleurs en criant dans son -ivresse: _Vive, vive notre duc!_ Le duc se penchait courtoisement à -droite et à gauche, nommant l'un, puis l'autre, saluant les hommes, les -jeunes gens, les vieillards, souriant aux femmes et aux enfants, le vrai -roi, le roi des cœurs, le roi du peuple et de la cour, le roi de Paris, -des Tournelles et du Louvre. Presque tous l'aimaient, et tous ceux qui -ne l'aimaient pas le craignaient. - -Il pouvait réduire les multitudes d'un geste, d'un discours, ou -intimider d'un regard, d'un accent, tout un règne. Conjuré, soldat, -général, chef de parti, nul mieux que lui ne savait parler, conspirer ou -combattre. - -On lui a reproché bien à tort, selon moi, la cause qu'il servait. Il y a -dans toutes les causes, même celle du passé, toujours assez de grandeur -et de vertu pour honorer ceux qui les défendent avec génie et avec -conviction. Pendant que le duc de Guise soutenait l'autorité sous sa -forme la plus haute, le catholicisme, l'amiral de Coligny se dévouait à -la conquête de la liberté civile et religieuse. Il attaquait la Rome -moderne avec la formidable obstination d'Annibal contre la Rome -ancienne. Le duc de Guise si généreux, si maître de lui, qu'après une -victoire il couchait et dormait dans le même lit que le prince de Condé, -son ennemi mortel; le duc de Guise était le Scipion, le grand général -patricien de cette Rome papale abhorrée par Coligny. Tous deux étaient -de bonne foi, et Dieu lui-même n'exige rien de plus. - -Le duc de Guise, de l'aveu de tous, était sage au conseil, calme au feu, -séduisant à la cour. Son humanité était relevée encore par sa politesse. -Au siége de Metz, don Luis d'Avila, lieutenant de l'empereur, lui -redemanda un esclave more qui lui avait volé un cheval d'Espagne, et -s'était enfui dans les murs de la ville. Il ajoutait que le cheval -méritait d'être rendu, et l'esclave d'être pendu. M. de Guise lui -renvoya le cheval merveilleusement caparaçonné. Quant à l'esclave, il ne -l'inquiéta en aucune façon, et il écrivait à don Luis: «Je suis heureux -de vous renvoyer votre beau cheval, mais votre esclave more est hors de -mon pouvoir. En touchant notre terre, il est devenu libre. Telle est la -loi de France.» - -Le politique équilibrait en lui le général, et les combinaisons du chef -de parti le suivaient dans son camp. Il gagnait les cœurs et il enlevait -des classes d'hommes tout entières. Quand il eut occupé Calais, le -gouverneur qu'il nomma fut le capitaine Gourdau, un simple officier. Les -seigneurs et les chevaliers de l'ordre murmurèrent. Le duc de Guise le -sut, et un soir qu'il était entouré d'un groupe nombreux et mêlé, il -dit: «Le capitaine Gourdau est très-bon pour garder la place qu'il a -contribué à prendre, et où il a laissé l'une de ses jambes à un assaut. -Vous, Messieurs, il vous reste les deux jambes pour aller ailleurs -chercher fortune.» - -Il réprimait avec une rare présence d'esprit et une fermeté rapide toute -atteinte au respect qui était dû, soit à sa dignité personnelle, soit à -la majesté du commandement. - -Un jour qu'il visitait son camp et qu'il traversait le quartier -séditieux des reîtres, le baron de Hunebourg, l'un de leurs chefs, -s'adressa irrévérentieusement au duc de Guise, et s'oublia même jusqu'à -saisir un pistolet et à l'en menacer. Plus prompt que l'éclair, M. de -Guise frappa d'un revers de son épée la main du baron et lui en appuya -la pointe à la gorge. Le marquis de Montpezat, qui accompagnait le duc, -tira aussi sa dague et allait en percer le baron de Hunebourg, lorsque -M. de Guise, abaissant son épée, s'écria: «Rengaînez, Montpezat; -penseriez-vous tuer un homme mieux que moi?» Et, se tournant vers le -baron déconcerté: «Je t'accorde la vie; car je t'ai tenu à ma merci. -Mais comme tu as manqué au roi en ma personne, et à moi qui suis le duc -de Guise, tu garderas les arrêts selon mon bon plaisir;» et il fit -conduire le baron désarmé au cachot. Ce coup d'autorité accompli, M. de -Guise, loin de se dérober à la colère des reîtres, la brava et la -soumit. Accompagné de quelques gentilshommes seulement, il se promena au -petit pas pendant plus de deux heures au milieu de cette soldatesque, et -nul ne bougea. Tant ce grand capitaine leur parut imposant! - -D'ailleurs, il était aimé autant qu'admiré et craint. Ses serviteurs -étaient pour lui une seconde famille. Ils le regardaient et il se -regardait comme leur providence. Dans un de ses moments les plus -embarrassés, son intendant, qui s'efforçait d'alléger les charges du -duc, lui apporta une liste de tous les gens inutilement attachés à la -maison de Guise. «Monseigneur, lui dit l'intendant, vous devez les -réformer pour votre soulagement; vous n'avez pas besoin d'eux.--Il est -vrai, reprit le duc en déchirant la liste qui lui était présentée, je -n'ai pas besoin d'eux, mais ils ont besoin de moi.» - -Sa bonté était célèbre, même chez les ennemis. Il en avait sauvé si -souvent dans les batailles, que son nom seul était un secours au milieu -de la mêlée. A Térouanne, au plus fort d'un combat qui tournait mal, et -où les Français, écrasés déjà par le nombre, allaient être massacrés, -ils s'avisèrent de crier aux vieilles bandes espagnoles: «Souvenez-vous -de M. de Guise!» Soudain la fureur des ennemis tomba, et plus de six -mille hommes furent épargnés. - -Que dire après cela? La clémence, qui était regardée comme une faiblesse -chez César, chez l'homme antique, était une vertu chez l'homme moderne, -chez le chrétien, chez M. de Guise, et ajoutait un immense attrait à sa -grandeur. - -Le duc d'Aumale, le grand prieur, le marquis d'Elbeuf, le cardinal de -Guise, étaient de brillants princes, mais ils n'étaient pas des chefs -d'idées et de parti, comme le duc de Guise et le cardinal de Lorraine. -Ils acceptaient la supériorité de leurs aînés et s'associaient -volontiers à leurs desseins. Ils s'entendirent tous pour décider le -mariage de Marie Stuart, leur nièce avec le Dauphin, et les noces se -célébrèrent à Notre-Dame, le 24 avril de l'année 1558, au milieu de la -joie nationale causée par la conquête de Calais, l'un des plus beaux -faits d'armes du duc de Guise. - -Marie Stuart était petite-fille de Marguerite, sœur aînée de Henri VIII, -et par conséquent petite-nièce de ce monarque. Il avait laissé trois -enfants à sa mort: Édouard VI, fils de Jeanne Seymour; Marie, fille de -Catherine d'Aragon; et Élisabeth, fille d'Anne de Boleyn. Édouard et -Marie régnèrent successivement. Élisabeth devint à son tour reine -d'Angleterre. Henri VIII avait fait trancher la tête à Anne de Boleyn et -annuler son mariage; Élisabeth avait été déclarée bâtarde par un acte du -gouvernement, puis rétablie par un autre acte dans tous ses droits et -reconnue enfant légitime. L'Angleterre l'avait proclamée reine à -Westminster. - -Henri II, par une cupidité superbe et malhabile, prépara bien des orages -à Marie Stuart, qu'il aimait si tendrement. Il exigea, et la jeune -fiancée du Dauphin consentit de l'aveu des Guise, un acte de donation, -daté du 4 avril 1558, par lequel elle transmettait au roi de France, -quel qu'il fût, son royaume d'Écosse et tous ses droits au royaume -d'Angleterre, «advenant le cas qu'elle décedast sans hoirs procréés de -son corps, que Dieu ne veuille!» - -Le mariage célébré, Henri II, de plus en plus obstiné dans son orgueil, -ambitieux pour sa maison, déclara que Marie Stuart saisirait la première -occasion de soutenir ses prétentions au trône de la Grande-Bretagne; et -il ordonna qu'elle prît le titre et les armes de reine de France, -d'Écosse et d'Angleterre. - -Le cardinal de Lorraine se hâta de renouveler la vaisselle de sa nièce, -et il y fit graver avec complaisance le triple blason des Valois, des -Stuarts et des Tudors. - -Élisabeth s'indigna, et cette âme altière ressentit une de ces haines -implacables qui ne s'éteignent que dans le sang. - -Cette haine s'accrut encore lorsque, par le coup de lance de -Montgommery, Marie et François montèrent sur le trône, fronts -adolescents ornés d'une tiare laïque, de trois couronnes royales. - -Leur avénement fut l'avénement des princes lorrains. - -Le duc de Guise disposa des armées, le cardinal de Lorraine des -finances. Ils furent les maîtres de l'État, et toutes les bassesses -s'entassèrent à leurs pieds. Ils étaient de taille à gouverner. Rien -n'échappa à leur dictature, et Buchanan remarqua avec vérité, que, dans -tout le royaume de France, on ne pouvait disposer ni d'un soldat ni d'un -écu sans leur concours. - -Ils devinrent sous François II des maires du palais. - -Jamais moment ne fut plus solennel dans l'histoire. - -Une aurore sanglante se lève sur l'Europe. Les guerres de religion sont -proches. - -Philippe II opprime les Pays-Bas, menace sourdement l'Angleterre, et -assiste à Valladolid, avec toute sa cour, à un auto-da-fé où quarante -réformés des deux sexes expirent dans les flammes. Un incident éclate au -milieu de cette fête barbare. Un pauvre condamné, connu du roi, se -tourne vers lui, et s'agenouillant sur son bûcher, implore grâce. -Philippe se lève; on le croit touché, malgré sa figure impassible. On -attend avec anxiété. «Point de grâce, dit le roi d'une voix haute, point -de grâce à l'hérésie! Si le prince, mon fils, l'héritier de mon trône, -était à ta place, j'allumerais moi-même son bûcher.» - -A Rome, Paul IV soudoie les délateurs, encourage les dénonciations, -construit des prisons et les remplit de suspects. Les exécutions -sommaires se multiplient. L'inquisition frappe à coups redoublés. Paul -IV, par une bulle, soumet nominativement à ce redoutable tribunal -évêques, primats, cardinaux, comtes, barons, marquis, ducs, rois, -empereurs, et jusqu'au pape... «si le pontife romain lui-même venait à -tomber dans l'hérésie ou dans le schisme.» - -En France, les Guise brûlent de signaler leur zèle contre le calvinisme. -Ils veulent à la fois humilier la réforme et abaisser les puissantes -maisons de Bourbon et de Châtillon. - -Le roi n'est pour eux qu'un instrument, un jouet. Leur nièce, Marie -Stuart, les seconde. Supérieure, fanatique, ambitieuse pour ses oncles, -elle adopte leurs plans et les insinue au roi dont elle est adorée. - -Les protestants tremblent. - -Les Guise les provoquent par le procès d'Anne du Bourg et de quelques -autres conseillers au parlement. - -Le quatrième jour du règne de François II, ce procès fut commencé. - -Anne du Bourg n'avait qu'un tort, c'était d'être un héros. Il se serait -méprisé s'il eût consenti à taire sa foi. Il aspirait au contraire à la -confesser. Il avait parlé librement, en présence de Henri II, contre les -supplices infligés aux huguenots, et il était traduit, pour son généreux -courage, devant les tribunaux catholiques composés de ses ennemis. -C'était un stoïcien du calvinisme, un de ces hommes qui n'ont qu'une -loi, la conscience, et que la perspective du bûcher vers lequel ils -marchent sans pâlir anime d'une sublime intrépidité et d'une sainte -joie. - -Du Bourg se prépara lentement. - -Ce n'était pas sa propre cause, c'était celle de ses frères protestants -qu'il voulait porter devant l'opinion publique. - -Il se défendit en magistrat. Il se regardait comme tenu envers le dogme -de son choix et la justice de son pays, de combattre jusqu'au bout et -avec éclat pour la plus belle de toutes les libertés: la liberté -religieuse. Il s'engagea dans le labyrinthe des ressources légales. Il -avait été nommé successivement sous-diacre et diacre. Condamné à ces -deux titres par l'officialité de Paris, il en appela comme d'abus au -parlement, puis à l'archevêque de Sens, puis il s'adressa encore au -parlement, puis au primat des Gaules, au cardinal de Tournon. Tous les -degrés de juridiction parcourus, il s'enveloppa de sa toge et il se -résigna tranquillement. Il avait disputé sa vie aux bourreaux, de texte -en texte, sans concession, sans faiblesse, avec toutes les armes du -droit et de l'expérience, comme ces capitaines dont parle Brantôme, qui -défendaient une place confiée à leur honneur, malgré la famine, la -peste, le feu des assiégeants, de poste en poste, de redoute en redoute, -et qui ne la rendaient qu'après avoir brisé leurs épées, usé leur -poudre, épuisé leurs balles sur la brèche ouverte et démantelée. - -Les juges de du Bourg eux-mêmes furent ébranlés, attendris. Ils -désiraient en secret qu'il déguisât sa foi seulement par son silence. -Son avocat, qui connaissait leur émotion, le pressa de se taire. Du -Bourg résista. Comme la parole lui avait été ôtée devant ses juges, -rentré dans sa prison il écrivit et déclara sa confession conforme à -celle de Genève. Cette constance le perdit. Ses juges étaient des -commissaires du parlement auxquels il avait été livré, comme hérétique, -par les tribunaux ecclésiastiques. Ils n'osèrent l'absoudre. Ils -siégeaient à la Bastille où le prisonnier avait été conduit, et c'est là -qu'ils prononcèrent sa sentence. Ils le condamnèrent au bûcher. - -Du Bourg se réjouit du martyre et ne se démentit pas un instant. Il se -soumit à la dégradation avec une ironie profonde. Pendant qu'on lui -arrachait l'un après l'autre les habits de son ordre, qu'on abolissait -autant qu'on le pouvait sur sa personne le caractère indélébile du -sacrement en passant légèrement le tranchant du verre sur sa tonsure, il -disait: «Je me félicite d'être dépouillé du signe de la Bête, afin de -n'avoir plus rien de commun avec cet antechrist qu'on appelle le pape.» - -Arrivé sur la place de Grève, son front devint serein, ses yeux -brillèrent d'une douce flamme, et son sourire perdit toute expression -amère. L'enthousiasme avait remplacé le sarcasme sur ses lèvres et dans -sa physionomie. «Six pieds de terre pour mon corps et le ciel infini -pour mon âme, voilà ce que j'aurai bientôt,» dit-il en se remettant à -l'exécuteur. Le bourreau lui ayant passé la corde au cou et prononcé la -terrible formule: _Messire le roi vous salue_, Anne du Bourg fut -étranglé d'abord, puis brûlé, le 23 juillet 1559. Les catholiques -applaudirent, mais les protestants, muets d'horreur, préparèrent leurs -armes. - -Les autres conseillers arrêtés avec Anne du Bourg, moins généreux que -lui, se rétractèrent et n'encoururent que des peines temporaires ou des -amendes. - -Néanmoins, le seul supplice d'un aussi grand homme de bien, venant -s'ajouter comme un sang de martyr à tous les griefs des protestants, fit -déborder la coupe contenue de leur colère. - -Un gentilhomme du Limousin, Godefroy de Barri, seigneur de la Renaudie, -organisa une conspiration contre les Guise, ces tyrans du royaume, ces -persécuteurs des réformés. Il résolut de s'emparer de la personne du -jeune roi, de livrer les Lorrains au gibet, et d'appeler le prince de -Condé à la direction des affaires. Le prince consentit à tout, et -beaucoup de gentilshommes s'engagèrent dans cette périlleuse entreprise. -De Chalosse devait commander les Gascons; Mazères, les Béarnais; Du -Mesnil, les conjurés du Limousin et du Périgord; Maillé de Brezé, ceux -du Poitou; la Chesnaye, ceux du Maine; Sainte-Marie, ceux de la -Normandie; Cocqueville, ceux de la Picardie; Maligny, ceux de l'Ile de -France et de la Champagne; Châteauvieux, les Provençaux et les -Bordelais. Toutes ces bandes étaient destinées à s'avancer vers Blois, -où le roi se trouvait avec la cour. - -Averti par la trahison d'Avenelles, un avocat huguenot, ami de la -Renaudie, le duc de Guise avait mené le roi de Blois à Amboise, place -plus forte et plus facile à préserver d'un coup de main. Il prit des -précautions militaires suffisantes pour vaincre les conjurés, sans les -alarmer d'avance. Il les endormit pour les mieux envelopper. Un bruit -sourd se répandit néanmoins que le duc était sur ses gardes. -Inaccessible à toute crainte, la Renaudie persista. Soixante -gentilshommes avaient juré de pénétrer de nuit dans Amboise, et trente -de se glisser dans le château. Ces gentilshommes devaient livrer l'une -des portes à la Renaudie et à ses huguenots. L'attaque de la ville était -fixée au 16 mars (1560). Mais le duc de Guise veillait. Il fit murer la -porte que les conjurés avaient marquée pour l'ouvrir à leurs amis. Il -échelonna jusque dans la forêt d'Amboise des détachements dont il était -sûr, et qui exterminèrent successivement presque tout ce qui se présenta -en armes. Les rebelles portaient à leurs casques des pompons moitié -blancs, moitié noirs, qu'ils avaient adoptés en signe de ralliement. - -La Renaudie était à la tête d'une troupe d'élite. Il était épié par l'un -de ses cousins, Pardaillan, qui commandait une compagnie de catholiques, -et qui s'était embusqué dans le bois de Château-Regnault. - -Dès que Pardaillan et la Renaudie s'aperçurent ils se précipitèrent l'un -sur l'autre. Ils s'étaient reconnus, et le cri du fanatisme étouffait la -voix de la nature. Un combat acharné s'engagea entre les deux troupes, -et surtout entre les deux capitaines. La Renaudie effleura d'une balle -la tempe de Pardaillan, qui, d'un double coup de feu, atteignit son -ennemi au bras droit et tua son cheval. La Renaudie, se dégageant, la -cuisse foulée, le bras droit cassé, releva son épée de la main gauche et -recommença le combat. Pardaillan, piqué au genou, s'élança furieux sur -son brave cousin, et fut blessé mortellement. Un serviteur de -Pardaillan, prompt à venger son maître, acheva la Renaudie. Les papiers -du chef des conjurés furent saisis avec son secrétaire et ses -domestiques. Lui mort, le reste de la troupe se rendit. - -Pardaillan, mourant, fut transporté à Amboise. Sa compagnie y rentra -avec les prisonniers. - -Les vaincus trouvèrent la justice des guerres civiles. - -La Renaudie, coupé en quatre quartiers, fut exposé aux quatre angles du -pont. - -Beaucoup furent noyés, la plupart furent passés par les armes ou pendus -tout bottés et éperonnés, soit aux créneaux, soit aux arbres de -l'avenue, soit aux portes des maisons suspectes. Nul procès, nulle -condamnation. L'exécution tenait lieu de jugement. Leurs noms même ne -furent pas demandés aux victimes. Il y avait comme un tribunal -invisible, silencieux, terrible, qui frappait au hasard, sans pitié, -sans remords, sans souci ni de la terre ni du ciel. - -Cependant, la cour se déplaisait un peu à Amboise, et regrettait les -délices du château de Blois. On imagina de la distraire. On réserva les -principales exécutions, le supplice des chefs de la révolte, pour le -soir, après dîner. C'était le spectacle des dames, qui assistaient aux -tortures des malheureux huguenots en souriant, et qui amusaient leur -ennui des suprêmes douleurs et des derniers gémissements des martyrs. Le -prince de Condé n'osa pas refuser de paraître une fois à ce spectacle -horrible. Il se sauva par cette concession, par un démenti donné à ses -accusateurs, et par un défi chevaleresque jeté indirectement en plein -conseil au duc de Guise. Le duc dissimula, et permit au prince de sortir -d'Amboise. - -Tous ces massacres commençaient à lui peser. Il avait pris d'excellentes -précautions militaires pour vaincre et pour punir un complot dirigé -contre sa vie, contre celle de toute sa maison; son malheur fut -d'employer les bourreaux autant que les soldats. Il ne diminua pas assez -les atroces exécutions devenues le passe-temps de la cour. Il fut le -premier à les faire cesser, mais elles avaient duré trop longtemps. - -Le cardinal de Lorraine fut le grand coupable de ces horreurs. Timide -par nature, il se portait sans effort à la cruauté qui pouvait diminuer -ses peurs ou servir son orgueil et son ambition. - -Les calvinistes avaient cherché à l'épouvanter pour modérer ses -rigueurs. On sait que Jacques Stuart, le même qui avait assassiné le -président Minard, se servait dans ses expéditions de balles empoisonnées -qu'on appelait de son nom: _stuardes_. Le cardinal trouva un matin sur -son oratoire ce billet menaçant: - - Garde-toi, cardinal, - Que tu ne sois traité, - A la minarde, - D'une stuarde. - -Le cardinal, d'abord effrayé, se remit bientôt, et ne se montra que plus -ardent. - -Dans cette crise d'Amboise, où lui et les siens avaient été si près de -l'abîme, le cardinal de Lorraine, se sentant à l'abri sous l'épée de son -intrépide frère, donna carrière à ses vengeances. Il voulut exterminer -ses ennemis et les ennemis de l'Église. Ce qu'il y eut de plus odieux, -c'est qu'il mena souvent les petits princes, le roi, la jeune reine, sa -nièce, sur la terrasse du château pour mieux contempler les supplices. -Il leur désignait les huguenots les plus illustres, et riait de leur -agonie. Comme ils mouraient presque tous avec un courage stoïque, il -disait au roi: «Voyez ces superbes que la mort même ne peut vaincre! Que -ne feraient-ils pas de vous, s'ils étaient vos maîtres?» - -Un soir, le cardinal entraîna la duchesse de Guise à l'une de ces -exécutions, à la suite du roi et de la reine. Ni le cœur ni les nerfs de -la duchesse ne purent soutenir cette affreuse tragédie. Elle pensa -s'évanouir et recula d'effroi dans le château. Elle se rendit à la -chambre de la reine mère, qui, la voyant entrer pâle et tremblante, lui -demanda ce qu'elle avait? «Ah! madame, que de supplices! Puisse le -désastre ne pas venir sur notre maison, et tant de sang généreux ne -point retomber sur elle!» - -Les terreurs de la duchesse n'étaient pas vaines. - -Le nom des Guise fut abhorré. Le marché d'Amboise, ce théâtre des -exécutions, rappelait au protestantisme les raffinements barbares de -leur fureur. En passant, les plus sages d'entre les huguenots -rugissaient et transmettaient à leurs descendants leur colère comme un -héritage. - -C'est là que Théodore-Agrippa d'Aubigné fut suscité à la haine des Guise -et des catholiques par son père, qui était un homme grave, un philosophe -de l'hérésie. Il conduisait son fils encore enfant à Paris, lorsqu'en -traversant Amboise un jour de foire, il vit sur leurs poteaux d'infamie -les têtes des conjurés encore reconnaissables. Tout ému, il lança son -cheval au milieu de sept à huit cents personnes qui étaient là, en -s'écriant: «Les bourreaux! ils ont décapité la France!» Il songeait aux -Guise, qui tenaient alors tout leur pouvoir de leur nièce Marie Stuart. -D'Aubigné, reconnu à son cri pour un calviniste, fut poursuivi à coups -d'arquebuse. Il piqua des deux, ainsi que son fils, et il s'échappa. -Quand il fut hors de péril, il toucha son fils de la main droite, et lui -dit: «Mon enfant, ne ménage pas ta tête pour venger les têtes de ces -chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu auras la malédiction de -ton père.» - -Agrippa d'Aubigné n'oublia jamais cette leçon. Sa vie fut un dévouement -héroïque au calvinisme. Plus tard, bien plus tard, M. de la Trémouille, -un grand seigneur protestant, menacé dans Thouars, pouvait lui écrire: - - «D'Aubigné, mon ami, je vous convie, suivant vos jurements, à venir - mourir avec votre affectionné - - «L.» - -D'Aubigné répondait: - -«Monsieur, votre lettre sera bien obéie. Je la blasme pourtant d'une -chose: c'est d'y avoir allégué mes serments, qui doivent estre trop -inviolables pour me les ramentevoir.» - -Marie Stuart était comprise dans les imprécations des amis des victimes. -Le sang criait contre elle et contre sa race. - -Tant d'atroces exécutions portèrent malheur à ceux qui en furent -témoins, et qui périrent presque tous, à très-peu de temps de là, de -mort violente. - -Le chancelier Olivier expira de douleur. Tous ces massacres auxquels il -n'avait pas résisté agitaient sa conscience, et il s'écriait dans les -angoisses de son âme, comme le chancelier de l'Hospital après la -Saint-Barthélemy, mais avec moins de vertu: - - _Excidat illa dies!_ - -L'Hospital, qui le remplaça, fut salué par les opprimés comme une -consolation et comme une espérance. - -«Il n'y a, disait-il à l'ouverture des états d'Orléans, et tel fut -toujours son langage, il n'y a opinion qui s'imprime plus profondément -dans le cœur des hommes, que l'opinion de religion, ni qui tant les -sépare les uns des autres. Nous l'expérimentons aujourd'huy, et voyons -que deux François et Anglois qui sont d'une mesme religion ont plus -d'affection et d'amitié entre eux que deux citoyens d'une mesme ville, -subjects à un mesme seigneur, qui seroient de diverses religions, -tellement que la conjonction de religion passe celle qui est à cause du -pays; et, pour contraire, la division de religion est plus grande que -nulle autre; c'est ce qui sépare le père du fils, le frère du frère, le -mari de la femme.» - -Il concluait: - -«La douceur profitera plus que la rigueur; ostons ces mots diaboliques, -noms de factions et de séditions: luthériens, huguenots, papistes; ne -changeons le nom de chrétiens.» - -Malheureusement le chancelier de l'Hospital fut un grand exemple plutôt -qu'une grande influence. Il était trop supérieur à son temps. Meilleur -que les bons, plus intrépide que les braves, c'était le juste de -l'antiquité assoupli par les mansuétudes de la philosophie du Christ et -par l'onction de l'Évangile. Il n'était d'aucun parti, si ce n'est du -parti de Dieu. Seul il représentait sur sa chaise curule le droit, la -commisération. C'était le ministre des conciliations et de la concorde. -Ce n'était pas l'homme de son siècle, mais l'homme des siècles. De là -son impuissance passagère et sa gloire durable. - -On aurait pu lui appliquer le verset du Psalmiste, et par là le définir: - - «La miséricorde et la vérité se sont rencontrées; la justice et la - paix se sont embrassées.» (Ps. LXXXIV.) - -Quand il se levait pour parler, soit dans l'assemblée des états, soit -dans la chambre du conseil en face du roi, de la reine et des princes, -soit en plein parlement au milieu des juges, un frémissement -involontaire de respect accueillait cette haute intégrité et cette calme -éloquence. Sa taille imposante, son visage pâle, ses cheveux rares, son -front chauve, sa barbe blanche et vénérable, ses manières graves, son -air modeste et stoïque, faisaient de ce grand personnage le modèle du -sénateur et du magistrat. L'équité était de flamme en lui comme l'amour -chez les autres hommes. Elle était plus que sa règle, elle était sa -religion. Chaque fois que cette fibre de son cœur était touchée, même -légèrement, elle rendait un son puissant. Les âmes, attirées et gagnées -par l'accent pénétrant de cette conscience, suspendues à ce regard -assuré, à ces lèvres d'où coulait la persuasion, et sur lesquelles -passait de temps en temps un sourire triste, les âmes, émues d'abord, -s'inclinaient à l'assentiment; mais elles ne tardaient pas à se roidir. -Les colères catholiques ou protestantes se dédommageaient d'un moment de -surprise. Ce n'étaient plus qu'emportements et tumultes. L'huile que ce -grand cœur avait versée sur les passions fougueuses, loin de les -éteindre, les faisait brûler davantage. Cette voix, un instant écoutée -avec faveur, se perdait dans le cliquetis des épées et dans les -imprécations des partis. - -Cependant, avons-nous dit, le cri des martyrs avait monté, et la -vengeance semblait atteindre successivement les bourreaux d'Amboise. - -Le chancelier Olivier expiré, ce fut bientôt le tour du roi. Il succomba -dans l'année, le 5 décembre 1560. - -Coligny ne quitta le lit de François II que lorsque le jeune monarque -eut rendu le dernier soupir. Se tournant alors vers les seigneurs qui -étaient là et qui entouraient les Guise: «Messieurs, dit-il avec la -gravité religieuse qui lui était naturelle, le roi est mort; que cela -nous apprenne à vivre!» - -Dans les préoccupations politiques d'un nouveau règne, François II fut -vite oublié des courtisans. Il ne fut accompagné à Saint-Denis que par -Sansac, la Brosse, ses anciens gouverneurs, et Guillard, évêque de -Senlis. La pompe des obsèques fit remarquer davantage l'absence des -grands vassaux de la couronne. «Les restes, raconte Fornier, furent -transportés dans un char d'ébène tiré par six chevaux noirs, toujours de -nuit, au milieu d'une infinité de flambeaux de cire blanche et de toute -la cavalerie de la garde, dont les cavaliers, vestus de deuil, avec de -grands panaches et leurs chevaux houssez jusqu'à terre, portaient par -intervalles, tantost l'espée nue et tantost le pistolet au chien -abattu.» - -Marie, doublement frappée dans son amour et dans sa grandeur, -s'abandonna seule au désespoir. François était doux et bon, dévoué tout -entier aux moindres caprices de sa jeune femme. Elle comprit toute -l'étendue de sa perte. Elle ne pouvait prier; elle ne pouvait que gémir -et pleurer. Sa douleur était sans bornes. Elle l'épancha d'abord en -élégies touchantes, puis en lettres pleines de détresse: - - . . . . . . . . . . . . - Ce qui m'estoit plaisant - Ores m'est peine dure; - Le jour le plus luisant - M'est nuit noire et obscure, - Et n'est rien si exquis - Qui de moy soyt requis. - . . . . . . . . . . . . - Si en quelque séjour, - Soit en bois ou en prée, - Soit sur l'aube du jour, - Ou soit sur la vesprée, - Sans cesse mon cœur sent - Le regret d'un absent. - . . . . . . . . . . . . - Si je suis en repos, - Sommeillant sur ma couche, - L'oy qui me tient propos, - Je le sens qui me touche. - En labeur et requoy, - Toujours est près de moy. - . . . . . . . . . . . . - -Elle écrivait, vers la même époque, (1561), à Philippe II: - - «Monsieur mon bon frère, je n'ay voulu laysser perdre ceste occasion - pour vous remercier des honnestes lettres que m'avés despèchées par le - signor don Antonio, et des honnestes langages que lui et vostre - ambassadeur m'ont tenu du regret que aviés de la mort du feu roy, mon - seigneur; vous assurant, monsieur mon bon frère, que vous y avés perdu - le meilleur frère que vous aurés jamais, et consolé par vos lettres la - plus affligée pauvre femme qui soyt soubs le ciel, m'ayant Dieu privé - de tout ce que j'aymois et tenois cher au monde... Dieu m'aydera, s'il - lui plest, à prendre ce qui vient de luy en patience. Car, sans son - ayde, je confesse trouver un si grand malheur trop insupportable pour - mes forces et peu de vertu. - - «Vostre bien bonne sœur et cousine, - - «M.» - -En même temps, Marie Stuart renonça au titre et aux armes de reine -d'Angleterre, et se réfugia dans le couvent de Saint-Pierre, à Reims, -auprès de Renée de Lorraine, sa tante. C'est là qu'elle se résolut à -quitter la France, où elle ne régnait plus, et qui s'était rangée sous -l'autorité de Catherine de Médicis. - -Dès que cette décision fut connue, un cri s'échappa de la poitrine de -Ronsard. Le poëte, dans cette plainte personnelle, fut sans le vouloir -l'interprète ému, la voix profonde, harmonieuse, de toute la cour: - - Comme un beau prés despoüillé de ses fleurs, - Comme un tableau privé de ses couleurs, - Comme le ciel, s'il perdoit ses estoiles, - La mer ses eaux, la navire ses voiles, - Un bois sa fueille, un antre son effroy, - Un grand palais la pompe de son roy, - Et un anneau sa perle precieuse: - Ainsi perdra la France soucieuse - Ses ornements, perdant la royauté, - Qui fut sa fleur, sa couleur, sa beauté. - - Ha! je voudrois, Escosse, que tu peusses - Errer ainsi que Dèle, et que tu n'eusses - Les piés fermez au profond de la mer! - - Ha! je voudrois que tu peusses ramer - Ainsi que vole une barque poussée - De mainte rame à ses flancs eslancée, - Pour t'enfuïr longue espace devant - Le tard vaisseau qui t'iroit poursuivant, - Sans voir jamais surgir à ton rivage - La belle royne à qui tu dois hommage. - - Puis elle adonc, qui te suivroit en vain, - Retourneroit en France tout soudain - Pour habiter son duché de Touraine: - Lors de chansons j'aurais la bouche pleine, - Et en mes vers si fort je la loü'rois - Que comme un cygne en chantant je mourrois. - -Il paraît que Marie eut alors comme un pressentiment de sa destinée, et -qu'elle fut tentée de se retirer dans un monastère admirable situé sur -la pente des Vosges, entouré d'eaux courantes, de rochers et de sapins. -Elle avait passé deux fois sous les murs de ce monastère, et elle songea -souvent depuis à cette maison de silence et de paix où Dieu abritait les -âmes contre les orages du monde. Dans le deuil où elle était plongée, -elle pensa un moment, dit un contemporain, à y cacher sa vie. Quoi qu'il -en soit, ce ne put être qu'un éclair de cette mobile imagination. La -tempête l'appelait, et ses goûts n'étaient pas ceux du cloître. - -Ses oncles d'ailleurs lui conseillaient de retourner en Écosse, où -l'attendait un trône. Après s'être recueillie quelque temps en Lorraine, -elle revint en France, d'où elle devait partir pour toujours au -commencement de juillet 1561. Son douaire avait été assigné sur la -Touraine et le Poitou; il était fixé à vingt mille livres de rentes. - -Son séjour à Paris se prolongea un peu. - -Marie voulut revoir tous les lieux qui lui étaient chers avant de -s'éloigner à jamais. - -Elle resta deux jours à Fontainebleau, que son père avait habité, -qu'elle préférait entre toutes les résidences royales, et qui était le -toit de ses délices. - - Un crespe long, subtil et délié, - Ply contre ply retors et replié, - Habit de deuil, vous sert de couverture - Depuis le chef jusques à la ceinture, - Qui s'enfle ainsi qu'un voile, quand le vent - Souffle la barque et la single en avant. - De tel habit vous estiez accoustrée; - Partant, hélas! de la belle contrée - Dont aviez eu le sceptre dans la main, - Lorsque pensive et baignant vostre sein - Du beau crystal de vos larmes roulées, - Triste marchiez par les longues allées - Du grand jardin de ce royal chasteau - Qui prend son nom de la beauté d'une eau. - -(RONSARD.) - -Ce dernier voyage fut grave et sombre comme un adieu. - -Cette contrée emporte l'âme dans toutes les alternatives de la joie et -de la tristesse. La tristesse y domine. - -On rencontre partout l'amour parmi ces lambris semés de salamandres, -sous ces hautes ombres, au bord de ces belles eaux; puis, la religion au -delà, dans ces vastes solitudes, à l'horizon de ces déserts. Les deux -infinis d'ici-bas. - -Cette résidence, unique dans le monde, cette grande forêt rocheuse, ce -château merveilleux font penser et rêver. - -Fontainebleau sourit d'un sourire triste. On y sent vaguement le -caprice, la galanterie, la passion ardente et profonde, la science, -l'art, la vie humaine, tous les parfums de cette fleur vénéneuse et -charmante de la renaissance. - -L'attrait de Fontainebleau est dans tout cela. Une femme a bien des -moments. Et cependant elle n'en a qu'un, elle en a un surtout qui laisse -une odeur immortelle. Ainsi de Fontainebleau. Son moment incomparable, -c'est le règne de François Ier, c'est le règne de Henri II, l'aurore de -Marie Stuart. - -François Ier et sa sœur, et la duchesse d'Étampes, et Léonard de Vinci, -et André del Sarto, et Benvenuto Cellini, et le Rosso, et le Primatice; -et Rabelais, et Budé, et Lascaris, et Marot; Henri II et les -architectes, et les sculpteurs, et les frères du Bellay, et Calvin, et -le cardinal de Lorraine, et Théodore de Bèze, et Montaigne, et Ronsard; -et Diane de Poitiers avec tous ses chiffres d'or et de tendresse; et -Catherine de Médicis avec ses cent cinquante filles d'honneur, les -sirènes de sa politique italienne: voilà les années, la floraison, la -fête, la jeunesse de Fontainebleau. C'est un songe, un songe arabe; mais -c'est encore plus de l'histoire; car cet arc-en-ciel de poésie est -souvent obscurci par les orages des guerres de religion qui suivirent la -mort du roi Henri II, par les terribles démêlés des Guise, des Bourbons, -des Montmorency et des Châtillon. - -Marie Stuart se promena au milieu de ces mirages, à la fraîcheur des -brises, au murmure de l'étang, sous les vignes, autour des pressoirs, le -long des treilles chargées de grappes qui couvraient et revêtaient les -murailles, imaginant peut-être, au pieds des monts Pentlands et dans ces -rudes climats où elle allait vivre, d'autres amours pour se consoler de -l'amour. - -Fontainebleau est l'Alhambra des Valois. - -Cette race de rois légère et corrompue, en qui coulait comme d'une -double source le sang français et le sang italien, entremêlait -l'histoire au roman, et la chevalerie au génie. La France, sous cette -dynastie, fut une Rome pour la guerre et le droit, une Athènes pour -l'art, une Cordoue, une Grenade pour la fantaisie. Le duc François de -Guise et l'amiral de Coligny, Cujas et l'Hospital, sont les -contemporains de Jean Goujon, de Jean Cousin, de Germain Pilon, de -Philibert de Lorme et de Serlio. Les batailles des glorieux chefs du -catholicisme et du protestantisme, les œuvres du grand jurisconsulte et -les ordonnances de l'austère chancelier, ont à peu près la même date que -les Tuileries, le vieux Louvre, Anet, Fontainebleau, Chambord, et les -plus exquis tombeaux de Saint-Denis. La barbarie des mœurs, un goût -étrange de gibets et de tortures déshonoraient tant de nobles instincts, -tant d'élégance et de courage. Même avant les horreurs de la guerre -civile, Henri II assistait avec Diane de Poitiers, par manière -d'amusement, au supplice qu'on appelait estrapade, et qui consistait, -chose effroyable! à suspendre de malheureux protestants au-dessus d'un -bûcher, à les plonger et à les replonger dans les flammes jusqu'à la -mort. - -Telle était cette dynastie, cette cour, cette civilisation, ce siècle, -qui rayonnaient et fleurissaient dans le feu, dans les larmes et dans le -sang. - -De retour à Paris, Marie Stuart visita d'abord Catherine au château des -Tournelles. Athée et florentine, la fille des Médicis était née pour -l'intrigue italienne; mais l'intrigue était insuffisante à gouverner des -partis fanatiques et les hommes de fer qui les dirigeaient. Catherine -craignait ces hommes et ils la méprisaient. Car la politique était -sérieuse pour eux, et pour elle la politique n'était qu'un jeu. Elle -louvoyait donc et ne régnait point. Son influence cependant fut -profondément immorale. Elle ne connaissait ni loi, ni scrupule, ni -pitié. Son sein avait enfanté Charles IX, Henri III, Marguerite de -Navarre, le crime et la débauche; sa main empoisonnera en offrant des -parfums, sa bouche sourira en ordonnant la Saint-Barthélemy. Femme d'une -scélératesse blasée chez qui l'organe du cœur n'existait pas, et qui, -pour la postérité, reste une énigme de calcul, d'embûches et de vices! -Marie Stuart haïssait instinctivement la reine mère et elle la -dédaignait un peu, ne la trouvant pas d'assez bonne maison. Elle ne vint -donc au château des Tournelles que par bienséance. Catherine reçut bien -la reine d'Écosse et lui proposa de l'accompagner au Louvre, où Marie -logeait. Marie s'inclina et céda partout le pas à la régente. Sa fierté -gémit de cette dégradation que lui imposait la fortune et qu'aggravaient -les caresses cruellement hypocrites de son ennemie. Catherine se -vengeait. Ces deux femmes hautaines se rappelaient une autre époque. Le -soir même de la mort de Henri II, Catherine s'était effacée devant cette -jeune rivale qu'elle humiliait maintenant. Sur le point de sortir en -carrosse avec le roi François II et Marie Stuart, Catherine s'était -arrêtée tout à coup, et, l'esprit présent au milieu de sa violente -douleur, elle avait dit à Marie Stuart: «Montez madame, montez; c'est -vous qui êtes la première.» - -Marie était redevenue la seconde, et son orgueil ulcéré lui faisait -sentir, malgré son goût pour la France, la nécessité du départ. - -Elle ne s'y prépara pas seulement par des regrets et des rêveries, mais -par de longues et sérieuses conversations avec MM. de Martigues, de la -Brosse et d'Oisel, qui connaissaient à fond les affaires de l'Écosse, où -ils avaient résidé comme ambassadeurs pendant les troubles de la -régence. - -Marie Stuart s'arracha enfin au seuil du Louvre. Le roi, la reine mère, -le duc d'Anjou, le roi de Navarre et son frère le prince de Condé, MM. -de Guise et les plus grands seigneurs de la cour, l'accompagnèrent -jusqu'à Saint Germain en Laye. Ses oncles se mirent à la tête du cortége -qui la conduisit à Calais. Ce cortége était illustre et brillant. Tous -les plus braves et les plus nobles gentilshommes de France se rangèrent -autour de la plus belle des reines et des femmes. Plusieurs étaient -blessés d'amour, le fils du connétable de Montmorency, le maréchal -Damville, surtout. On citait de lui un trait héroïque et touchant. Un -jour, dans une des mêlées si fréquentes entre les deux partis qui -divisaient la France, les catholiques et les protestants, Damville se -défendait et attaquait tour à tour. Il avait besoin de toutes ses -forces. Soudain, tout en brandissant son épée, il se baisse, au risque -d'être tué cent fois, afin de ramasser un fichu de soie de Chypre qui -avait touché le beau cou de Marie et qu'elle s'était laissé dérober. - -Un gentilhomme de la suite du maréchal, Chastelard, petit-neveu par sa -mère du chevalier Bayard, était aussi éperdument épris de la reine -d'Écosse. C'est Damville qu'elle aimait, et qu'elle eût épousé; mais il -était marié. On accusa la reine d'avoir conseillé au maréchal -d'empoisonner sa femme pour faire disparaître tout obstacle entre eux. -Cette première accusation n'a jamais été prouvée, et l'histoire l'écarte -comme une calomnie. - -Marie Stuart, voyageant à petites journées, arriva à Calais au -commencement du mois d'août 1561 avec son escorte de princes et de -chevaliers. - - - - -LIVRE III. - -Marie Stuart à Calais.--Elle s'y arrête une semaine.--Son -portrait.--Caractère du XVIe siècle.--Regrets de Marie Stuart.--Ses -vers.--Elle s'embarque le 15 août 1561.--Une partie de son escorte la -suit en Écosse.--Adieu à la France.--Traversée.--Débarquement au port -de Leith.--Les nobles écossais viennent au-devant de la -reine.--Pressentiment de Marie Stuart.--Arrivée à Holyrood.--Double -protestantisme, l'un politique, l'autre religieux.--Réception à -Holyrood.--Le grand prieur.--Le duc d'Aumale.--Le marquis d'Elbeuf.--Le -maréchal Damville.--Castelnau de Mauvissière.--Chastelard.--Strossi.--La -Guiche.--Brantôme.--La Noue.--Lord James Stuart.--Le comte de -Morton.--Lord Ruthven.--Lindsey.--Lord Huntly.--Maitland.--Robert -Melvil.--Kirkaldy de Grange.--Marie dépêche Maitland à Élisabeth.--État -religieux de l'Écosse.--Knox, l'âme de la réforme.--Ses conversations -avec Marie Stuart.--Ils se séparent ennemis. - - -La reine s'arrêta toute une semaine à Calais avant de se séparer de son -cher cortége, au milieu des sanglots et des larmes. Elle était alors -dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. - -Elle avait dix-neuf ans. Sa taille était grande, animée, flexible. Tous -ses mouvements étaient faciles, toutes ses attitudes charmantes. Sa -démarche, tantôt languissante, tantôt rapide, toujours inimitable, avait -un essor naturel, un pas aérien qui paraissait glisser plutôt que se -poser. Ronsard et Joachim du Bellay nommaient Marie Stuart la dixième -muse. Mais, en dépit des poëtes, je ne sais quoi de voluptueux dans -toute sa personne invitait à l'amour, et trahissait la femme sous -l'immortelle. - -Son front, haut et bombé dans la partie supérieure, avait une dignité -fière armée d'intelligence et d'audace. Son oreille était petite; sa -tempe palpitante. Son nez délicat était aquilin comme le nez -aristocratique des Guise, chez qui ce noble trait ne dégénéra qu'après -le Balafré, dans le prince de Joinville, son fils. Les joues roses et -blanches de Marie Stuart rappelaient, dans leurs teintes harmonieuses, -le beau sang mêlé de Lorraine et d'Écosse. - -Ses longs cils, qui voilaient un peu l'ardeur de ses regards, ne -parvenaient pas à leur communiquer la suavité du sentiment. Ses yeux -bruns, d'une transparence humide et ignée, dardaient l'éclat brûlant de -la passion, et ils auraient manqué de douceur sans leur forme exquise -que relevait encore l'arc pur et délié des sourcils. - -Deux plis se dessinaient aux extrémités d'une bouche frémissante dont le -sourire brillait comme un rayon de soleil. - -Le menton délicieusement arrondi de la jeune reine inclinait à se -marquer une seconde fois dans les imperceptibles linéaments d'un contour -inférieur. - -Ses cheveux d'un blond cendré, auxquels, par caprice, il lui arrivait -souvent de n'ajouter aucun ornement, lui seyaient à ravir et répandaient -autour d'elle un phosphore. - -Sa figure, d'un ovale allongé, imposante et mobile, passait sans cesse -de la sévérité à l'enjouement. On en saisissait vite néanmoins le -caractère permanent et l'expression sérieuse. Les grâces y voltigeaient -à l'envi, mais la passion résolue, profonde, aveugle, y résidait. - -Elle portait la tête moins avec la noblesse étudiée d'une reine qu'avec -la libre majesté d'une déesse à laquelle la comparait l'imagination -mythologique de son siècle. Seulement la déesse était une femme dont la -poitrine respirait des flammes et contenait des philtres irrésistibles. - -Elle savait tout son charme et ne fuyait pas les occasions de le -montrer. Elle se servait peu de masque, malgré l'exemple des dames de la -cour. Elle pliait à ses convenances jusqu'à la mode. Même aux -processions elle marchait à visage découvert, sa grande palme à la main, -et, sous une modestie feinte, elle triomphait avec une joie secrète -d'éclipser toute parure et toute beauté par sa présence. - -Charles IX, après le départ de Marie, regardait sans cesse le portrait -qu'elle avait laissé au Louvre. Il la proclamait la plus charmante -princesse du monde. Il estimait son frère François heureux malgré sa -mort prématurée, puisqu'il avait goûté un instant l'ambroisie d'une -telle femme. Lui-même, si elle fût restée en France, aurait voulu -l'épouser avec une dispense du pape. - -L'admiration pour Marie Stuart ne se bornait pas à la France et à -l'Écosse; elle était européenne. - -Comment s'en étonner quand on connaît ses portraits? - -Le plus surprenant peut-être, je l'ai découvert à quelques milles de -Dalkeith. C'est un fragment de buste, un profil mutilé, dans la manière -des têtes de Henri II et Henri III par Germain Pilon. Ce buste de Marie -a été brisé, creusé, et néanmoins respecté par le temps. La physionomie -s'échappe des traits taillés dans la pierre, dont les profondes grenures -semblent recéler une âme, et cette âme jaillit en éclairs de vie sous -tous les accidents de la lumière et de l'ombre. - -Les autres portraits de Marie Stuart, et ils sont nombreux, qu'il m'a -été donné de voir à Versailles, à Eu, à la Bibliothèque Sainte -Geneviève, à Saint-James, à Windsor, à Hampton-Court, à Holyrood, sont -d'une beauté rare. Tous, dans leur variété brillante, retiennent une -merveilleuse unité qui témoigne à la fois de la ressemblance de Marie et -du génie des artistes de la renaissance. - -Marie Stuart, à Calais, était vêtue en grand deuil blanc d'une robe de -velours, selon la coutume des reines de France. Elle portait une guimpe -découpée à pointe de dentelle. Son voile empesé se recourbait au-dessus -de chaque épaule. Ses manches de toile d'argent étaient étroites en bas -et bouffantes en haut. Sa chevelure, lisse sur la tête, était crêpée -au-dessus des tempes et se rattachait par derrière avec des nœuds de -ruban. Un bonnet léger lui descendait en cœur sur le front et couvrait, -sans les cacher, trois rangs de perles de la plus belle eau. Un collier -d'autres perles, qu'elle préférait à tous ses joyaux, ruisselait de son -cou. - -Une gibecière, de même velours que sa robe, était suspendue à sa -ceinture. Marie, à côté du petit sifflet d'or dont se servaient les -princesses de ce siècle pour appeler leurs gens et leurs pages, -enfermait dans cette sorte de poche les nouveautés littéraires dont elle -était fort friande. C'était la place habituelle d'un Ronsard -magnifiquement relié. L'édition sortait des presses de Robert Estienne, -qui l'avait soignée autant que ses meilleures éditions classiques. Il en -avait affiché les épreuves, selon sa coutume, avec promesse d'une -généreuse récompense pour chaque faute qui lui serait signalée. Ronsard, -ce beau génie trop méconnu aujourd'hui, était alors l'idole de la cour, -de la ville et de l'Europe, à tel point que Brantôme demandant un jour à -Venise, chez un libraire, les Œuvres de Pétrarque, un grand seigneur -italien, fort renommé par son esprit, lui en fit un reproche en disant: -«Quand on a le bonheur d'être le compatriote de M. de Ronsard, comment -peut-on songer aux poëtes étrangers qui lui sont tous si inférieurs?» - -A l'exemple de ses contemporains, Marie Stuart aimait donc Ronsard; et, -par un tour de coquetterie dans le goût du XVIe siècle, elle avait fait -de son poëte favori une élégance de sa toilette. - -La séduction était tellement sa nature qu'elle l'exerçait, dès le -berceau, sur tout ce qui l'entourait. A l'âge de dix ans, dans un voyage -du roi Henri II à Amboise, elle le retenait, au dire du cardinal de -Lorraine, et le captivait par sa conversation enfantine. - -Prompte, mouvante, passionnée, de fort bonne compagnie, les beaux -esprits aussi bien que les jeunes seigneurs et les catholiques la -nommaient leur reine. Elle était assez folâtre; mais une lueur sinistre -traversait par moment sa gaieté. - -Elle avait la voix très-douce et très-pénétrante. Ses entretiens -étincelaient de verve et d'imagination. L'ironie la plus acérée, la -meilleure, l'ironie française, était son arme terrible contre ses -ennemis. Lorsqu'elle ne pouvait les combattre autrement, elle les -blessait par un sarcasme. Elle mettait autant de courage que -d'imprudence à frapper ainsi les forts, qui ne manquèrent jamais de se -venger. - -Elle chantait bien et jouait du luth avec les mains les plus belles. La -forme et la couleur de ses gants étaient toujours imitées. Ses pieds -étaient chaussés avec une recherche minutieuse. - -Elle excellait à la danse et à la chasse. Elle montait à cheval mieux -qu'une amazone. Elle n'avait dans ses écuries que des chevaux turcs, -barbes, et des genets d'Espagne. Elle dédaignait la selle à planchette -de velours, et elle était l'une des premières à la cour qui eût osé -mettre la jambe sur l'arçon, ce qui donne plus de grâce, l'air plus -hardi et plus fier. - -Sa libéralité allait au delà de toutes ses ressources. Elle n'était pas -seulement généreuse, elle était prodigue par grandeur. - -Ses habitudes n'étaient point paresseuses, mais plutôt actives. Elle -portait dans le plaisir autant d'impétuosité que ses oncles dans la -gloire ou dans la politique. Trop Lorraine de sang et d'éducation pour -n'être pas pétrie de ruse, elle aurait pu être homme d'État comme -Élisabeth, si elle n'eût été plus femme que princesse. Toute la -diplomatie de sa race, toutes les intrigues de son génie, elle les -déploya dans les innombrables drames de ses passions successives. -L'amour, sa vocation, était pour elle ce qu'était la guerre pour les -hommes de sa maison: une fatigue et un bonheur. Elle était toujours -prête à conquérir, à subjuguer. - -Dans ce temps, où les femmes mangeaient comme les héros de l'Iliade et -de la Ligue, Marie Stuart tenait encore plus au luxe des mets qu'à leur -nombre ou à leur saveur. La musique de son repas était mélodieuse, et le -service de sa table d'une délicatesse extrême. Les perdrix grises y -étaient argentées et les perdrix rouges dorées au bec et aux pattes. Les -serviettes s'y embaumaient avec des sachets de fleurs. La reine était -sobre sur le vin; mais elle y était difficile, et il le lui fallait -exquis. - -Elle avait les sens les plus rares, et les plus subtils esprits -semblaient présider au jeu de tous ses organes. Son électricité était -délicieuse et terrible. Le parfum de sa personne s'insinuait dans les -cœurs et les agitait d'un mal incurable. Elle paraissait, et les -poitrines les plus froides étaient embrasées. D'un regard, d'un sourire, -d'une parole, d'une caresse, elle pouvait troubler toute une vie. - -Sous le tartan écossais elle était charmante; mais s'habillait-elle à la -française, à l'espagnole ou à l'italienne, elle était adorable. Jamais -elle ne montait les degrés d'une fête, qu'elle n'eût inventé quelque -nouvelle fantaisie de toilette. Poëte, elle appliquait son imagination à -sa parure, et ce n'était pas sa moindre poésie. Elle était un poëte et -un poëme à la fois, un poëme vivant. - -Ses vers furent l'un des bégaiements rhythmiques les plus harmonieux et -les plus suaves de notre langue. Même aujourd'hui ils conservent un -accent, un battement, une larme secrète du cœur qui consacrera une fois -de plus pour l'avenir le plus reculé la renommée de celle qui ne peut -être oubliée, tant elle a de titres au long souvenir de la postérité et -tant elle tient l'immortalité par des prises diverses! - -Je n'hésite pas cependant à dire que la prose de Marie Stuart est -très-supérieure à ses vers. Son style est l'un des meilleurs du seizième -siècle, de ce siècle ondoyant et fécond dans son chaos, épris de volupté -et de sang, de foi et d'athéisme, d'austérité et d'orgie, passionné pour -l'antiquité et amoureux des choses nouvelles; le siècle des saints et -des courtisanes, des orthodoxes catholiques ou non catholiques et des -libres penseurs. - -La tiare posée entre un volume de Platon feuilleté sans cesse et une -Bible toujours fermée, Léon X, l'élève de Marsile Ficin, de Politien et -de Pic de la Mirandole, l'ami de Sadolet, de Bembo et de Bibbiena, le -pape des peintres, des poëtes, des humanistes, avait inauguré ce siècle -dans une nonchalance majestueuse. Jules II avait attiré et protégé -Michel-Ange, ce génie de même métal que le sien; Léon X s'attacha -Raphaël, cette imagination du même firmament que lui. Tels pontifes, -tels artistes. - -Quel spectacle! Érasme, le grand journaliste de l'Europe, se rit de -tout, enveloppé de la chaude atmosphère de son poêle, en sa maison de -Bâle. Thomas Morus se prépare de loin au martyre par la prière et par la -culture des lettres, au bord de la Tamise, sous son toit de Chelsea, où -il accueillait Holbein. L'Arioste chante à Ferrare, sous les pins de sa -villa. Machiavel, chassant aux grives le matin, causant à l'hôtellerie -de son village avec les voyageurs, jouant aux cartes avec l'aubergiste, -le meunier, le boucher et les charbonniers, ses voisins; puis quittant, -le soir, son costume de paysan souillé de poussière et de boue, et -revêtant des habits de cour avant d'entrer dans son cabinet pour écrire -les _Discours sur Tite-Live_, et pour converser avec les grands hommes -de l'histoire, se consume d'ennui, d'inaction et d'étude à la Strada. -Les cardinaux les plus illustres vivent, à la cour épicurienne du -Vatican, et y font représenter des comédies obscènes. Ils jurent, non -par le Dieu vivant, mais par les _dieux immortels_. Ils dédaignent les -Écritures qu'ils ne lisent point, dont le latin barbare offenserait -leurs oreilles délicates, et altérerait en eux l'harmonie, la pureté des -périodes cicéroniennes. - -Luther, et plus tard Calvin, avec tous les chefs du protestantisme, -secouèrent ce monde d'artistes et de princes en robes rouges, -platoniciens et dissolus, qui dissertaient et qui jouissaient entre les -festins et les empoisonnements, entre les orchestres et les poignards. -La réforme amena ainsi la grande réaction catholique représentée par -Ignace de Loyola et par sainte Thérèse. Cette réaction fut saluée d'une -moquerie sceptique par Montaigne, d'un cynique éclat de rire par -Rabelais, tandis que se rencontraient dans une même ivresse furieuse la -royauté, l'Église, la noblesse et le peuple. - -Marie Stuart si passionnée et si brillante, païenne par nature, -catholique par éducation et par faction, poëte, érudite, princesse, -femme, participe de tous les instincts de son siècle, et les représente -par toutes les faces étincelantes ou sinistres. «Elle avoit l'esprit -grand et inquiété,» dit Michel de Castelnau. - -Comme écrivain, elle ressemble aux rapides narrateurs de son temps, non -pas certes à de Thou, grave magistrat, antique par la latinité, moderne -par les événements, selon le goût des contemporains; mais à ces héros de -plume et d'épée, Montluc, d'Aubigné, les plus vivants des historiens, -parce que leurs annales sont des mémoires, parce qu'au lieu de jeter -dans leurs pages leurs systèmes ou leur science, ils y jettent leur -cœur, leur conscience et leur action. Marie Stuart en fait autant dans -ses lettres, et c'est par là qu'elle est originale. Ses vers sont bien -éclipsés par ses lettres. Là, elle ne balbutie plus, elle parle; et l'on -sent que cette prose si nette, si colorée, si émue, n'est plus le jeu, -mais la moelle de sa pensée. La gloire littéraire est un des prestiges -de cette femme étonnante qui en eut tant d'autres. Tous ces prestiges -lui ont survécu et lui survivront. Un nom fameux dans l'histoire est un -astre dans le ciel: il ne peut s'éteindre qu'avec le monde. Il faut donc -le reconnaître, un rayon de Sapho et de Vittoria Colonna flotte sur la -mémoire de Marie Stuart. Mais cette flamme d'esprit et de bon sens qui -brille dans ses lettres, voilà sa véritable auréole. - -Ses doux loisirs cessèrent entièrement à Calais. Les deux heures qu'elle -réservait naguère à l'étude, elle était forcée de les donner aux -affaires. - -Tout enflammée par ses oncles, qui n'estimaient rien tant que le -pouvoir, elle songeait sérieusement à l'exercer. Elle s'arrachait à ses -habitudes de princesse littéraire et frivole, pour s'élever au rude -métier de gouverner par elle-même. Elle aurait bien encore les conseils -des Guise, mais elle ne serait plus sous leur tutelle glorieuse. Cette -perspective d'indépendance effrayait sa faiblesse en flattant son -orgueil. Qu'importe? se disait-elle. Élisabeth n'est-elle pas à la tête -de son royaume? Ne compte-t-elle pas entre les plus puissants et les -plus sages souverains de l'Europe? Elle ménage les finances pour ne pas -accroître les impôts. Elle augmente et féconde la première de toutes les -forces de l'Angleterre: la marine. Elle entretient l'ordre le plus -merveilleux dans ses États, la police la plus habile dans les cours -étrangères. Il lui suffit, pour cette tâche, d'avoir de graves ministres -et d'appliquer son esprit à l'empire. Marie se proposait d'égaler et -même de surpasser Élisabeth. - -Elle cherchait des raisons de moins pleurer la France et de diminuer sa -peine. Elle ne pouvait rester la seconde là où elle avait été la -première. Il lui fallait se résigner de bonne grâce à la nécessité. -Pourquoi ne s'en retournerait-elle pas avec bonheur? Elle allait essayer -la couronne d'Écosse à son front. Elle la possédait dès sa naissance, -mais elle ne l'avait jamais portée. Sa puissance souveraine serait sa -plus belle perle. Elle représenterait la gloire des Guise et des -Stuarts. Elle vaincrait l'anarchie; elle apaiserait les guerres civiles; -elle assurerait le repos de ses États, la prospérité de son peuple. Elle -servirait la religion catholique; elle s'approcherait du sceptre -d'Angleterre, dont elle était l'héritière légitime, et se tiendrait -prête à tout événement, soit pour le recevoir de son droit, soit pour le -réclamer par les armes. Elle serait une grande reine, qu'elle eût un -trône ou qu'elle en eût deux, aimée de quelques-uns, respectée de -l'Écosse et de l'Europe. - -C'est ainsi que, tout en pleurant la France, sous sa cendre de veuve, -elle couvait le feu de son ambition et l'ardeur de régner. - -Quand il fallut partir, cependant, sa douleur fut immense. - -La veille de l'embarquement, elle esquissa les vers que l'on a tant -cités depuis et qu'elle acheva plus tard à Holyrood: - - Adieu, plaisant pays de France! - O ma patrie - La plus chérie, - Qui as nourri ma jeune enfance! - Adieu, France! adieu, nos beaux jours! - La nef qui déjoint nos amours - N'a eu de moi que la moitié; - Une part te reste, elle est tienne: - Je la fie à ton amitié, - Pour que de l'autre il te souvienne. - -Le lendemain 15 août 1561, Marie se sépara des seigneurs qui l'avaient -escortée à Calais. Ne pouvant parler à cause de sa douleur, elle mit la -main sur son cœur, et s'avança vers le rivage, où sa petite flotte -l'attendait. Cette flotte se composait de deux galères et de deux -vaisseaux de transport. Marie choisit la galère dont le chevalier de -Mauvillon était le capitaine. Au moment où elle se disposait à y monter, -l'avisé cardinal de Lorraine, qui allait repartir pour Saint-Germain -avec le duc et le cardinal de Guise ses frères, conseilla prudemment à -sa nièce de ne pas risquer ses diamants aux hasards de la traversée, et -de les lui laisser en dépôt. Marie, souriant, s'en excusa en répondant à -son oncle que ses diamants courraient la même fortune que la reine -d'Écosse. Elle gravit légèrement l'échelle de la galère, où elle se -trouva environnée d'une suite brillante d'adorateurs. La France ne -l'exposa pas seule à l'Océan et aux vaisseaux d'Élisabeth. Trois de ses -oncles et plusieurs jeunes nobles épris de ses charmes et attachés à la -maison de Guise, furent sur le pont en même temps qu'elle. Deux barques -chavirèrent. Six hommes périrent à quelques brasses de la galère royale, -malgré les ordres que Marie multiplia dans son émotion et toutes les -tentatives du chevalier de Mauvillon pour sauver ces pauvres matelots. -La reine était désespérée. Elle se comparait à Didon, avec cette -différence qu'après la fuite d'Énée, Didon regardait la mer, tandis -qu'elle, elle regardait le rivage. Elle exhalait ses regrets par des -soupirs, et par des mots entrecoupés de sanglots. Durant cinq heures, -elle ne détourna pas une minute les yeux du port où elle avait -appareillé, disant toujours avec des lamentations touchantes: «Adieu, -France; adieu, France, mon unique joye.» La nuit seule put l'empêcher de -regarder le pays de sa jeunesse et de ses amours. Elle était -inconsolable. Elle avait fait promettre au timonier de l'éveiller au -point du jour, s'il apercevait encore les côtes de France. Le vieux -marin n'oublia pas cet ordre, et Marie salua pour la dernière fois les -rivages de sa patrie d'adoption: «Adieu, France, s'écria-t-elle encore, -c'en est fait; adieu, France, que je ne cesserai de me rappeler, et que -je ne verrai plus!» - -Quand tout se fut effacé à l'horizon, elle pleura de nouveau, et les -pressentiments sinistres la saisirent. Hélas! la froide et prophétique -terreur qu'elle ne pouvait surmonter, était sans doute le frisson que -l'ombre de l'avenir communiquait à son âme! - -La petite flotte de Marie Stuart arriva un dimanche matin. Grâce à un -brouillard épais, elle avait évité la flotte anglaise, qui, pour -s'emparer de la personne de la reine, croisait à la portée du Forth, -entre Berwik et Dunbar. - -Le brouillard dura le jour et la nuit (1561). Le grand prieur, l'un des -oncles de la reine, ordonna de jeter l'ancre en pleine mer. Le lundi -seulement, le brouillard se dissipa, et l'on aperçut le port de Leith. -C'était le 19 août, et l'on prit terre aussitôt; mais rien n'était -préparé pour la réception de Marie. - -Dès le 9 août, Randolph écrivait à Cecil: «On peut douter, en quelque -temps qu'elle vienne, qu'elle soit bien accueillie dans un pays où la -plupart des gens sont persuadés qu'elle médite leur ruine totale. -Qu'elle vienne quand elle voudra, on fait de minces dépenses pour son -arrivée, et il n'y a presque personne qui croie qu'elle ait cette idée. -J'ai montré la lettre de Votre Grandeur au lord James, au lord Morton et -au lord Lethington. Ils désirent, ainsi que Votre Grandeur, que la reine -d'Écosse soit retardée; et, si ce n'étoit l'obéissance qu'ils lui -doivent, ils s'embarrasseroient fort peu de la jamais voir.» - -Cependant, lorsque les nobles qui se trouvaient à Édimbourg connurent le -débarquement de leur jeune reine, ils se réunirent afin d'ajouter un -cortége national à son cortége étranger. C'était une troupe austère et -farouche, plus faite pour contredire et combattre la royauté que pour la -servir. Les hommes hardis et fiers qui la composaient étaient vêtus de -pourpoints de buffle. Leur barbe était courte et leurs moustaches -redressées en pointe. Ils avaient une seconde armure, une cotte de -mailles, qu'ils endossaient, même dans la paix, contre l'assassinat. -Plusieurs portaient une toque de velours noir entourée de trois rangs de -perles; d'autres des casques, d'autres de larges chapeaux relevés d'un -côté par une agrafe, et ornés de plumes qui retombaient en arrière. Le -meurtre, au milieu des orages de la régence de Marie de Lorraine, était -devenu pour eux une telle habitude, qu'ils étaient toujours sur leurs -gardes, et que, même au saut du lit, en robes de chambre et en -pantoufles, ils avaient le sabre au côté et les pistolets à la ceinture. -Rudes et passionnés pour la réforme, ils marchaient au pas de leurs -chevaux à la rencontre de Marie Stuart avec plus de curiosité que de -respect et d'amour. Ils abordèrent d'un œil soupçonneux cette princesse, -d'un œil hostile et jaloux les seigneurs français qui l'accompagnaient. -Le saint Évangile et l'Écosse leur sonnaient mieux aux oreilles et au -cœur que les noms de Marie Stuart et de catholicisme, ces deux noms -papistes. - -L'aspect des nobles écossais fut étrange et nouveau à Marie. Néanmoins, -sans témoigner aucun étonnement, elle les accueillit avec la grâce qui -lui était familière. Sa beauté éclatante et sa sympathie électrique -semblèrent fondre la glace de cette première entrevue, et les plus -jeunes cédèrent même à un enthousiasme chevaleresque. Mais les partisans -de la réforme et les amis de Knox, qui étaient partout en majorité, -reprirent bientôt une attitude grave et un visage impassible. - -Marie, après s'être un peu reposée à Leith, se disposa, non sans -confusion, à continuer sa route jusqu'à Édimbourg. Elle redoutait pour -l'Écosse soit la raillerie, soit la pitié de ses courtisans français. -Quand elle aperçut les pauvres chevaux du pays qu'on lui avait envoyés -précipitamment d'Édimbourg, leur maigreur, leur taille petite et lourde, -la boue dont ils étaient souillés, leurs harnais en désordre, leurs -galons flétris, leurs housses en lambeaux, ce ne fut pas seulement de la -honte qu'elle éprouva, ce fut de la douleur. Elle se sentait humiliée -dans son peuple, et sa couronne lui parut de laiton. Elle rougit, versa -quelques larmes en s'écriant imprudemment que ce n'étaient pas là les -haquenées et les palefrois qu'elle avait coutume de monter, ni les -magnificences du royaume de France. Les Écossais froncèrent le sourcil, -et rappelèrent Marie à elle-même. Elle chercha et réussit à être aimable -le long de la route, jusqu'à la demeure de ses ancêtres. - -Une sombre voûte conduisait dans la cour quadrangulaire du château -d'Holyrood. Marie traversa cette voûte et entra pensive dans le palais -de ses aïeux, dont une partie a été rebâtie à neuf sous Charles II, et -dont le monument principal existe encore aujourd'hui dans son style -primitif, avec sa galerie aérienne, sa façade imposante et ses six tours -blasonnées d'épées en croix et de chardons surmontés de la couronne -d'Écosse. - -Marie avait rencontré sur son chemin tantôt de l'indifférence, tantôt de -la surprise, quelquefois de l'hostilité, rarement de l'élan, jamais ces -acclamations qui l'accueillaient partout en France et en Lorraine. Ses -oncles et leurs amis étaient indignés. Marie était étonnée, inquiète. -Elle allait se coucher, lorsque cinq ou six cents bourgeois d'Édimbourg -vinrent sous ses fenêtres lui donner la pire des sérénades, une sérénade -protestante. Ils s'accompagnèrent toute la nuit de mauvais violons et de -cornemuses, en chantant les psaumes d'une voix aigre et enrouée. Et -comme miss Seaton narguait tout bas les huguenots: «Hélas! dit Marie, -nous ne sommes pas en France ici; au lieu de rire, j'ai plutôt envie de -pleurer.» - -La reine ne put fermer l'œil, elle qui avait tant besoin de sommeil. -Elle se montra sur le matin, et, faisant un violent effort, elle -remercia gracieusement, du haut de sa galerie, la foule qui continuait à -psalmodier en s'écoulant. - -Marie se remit au lit, mais elle ne dormit pas. Les mauvais présages -s'étaient succédé l'un à l'autre depuis Calais. Elle les repassait sans -doute involontairement, et avec effroi, dans les ténèbres de la première -nuit de son retour sous le toit de ses pères. - -Arrivée à Leith, la reine avait remarqué, de la tour où elle s'était -reposée, un pin découronné près de sa fenêtre. On lui avait dit que la -veille, à l'heure même où elle aurait dû débarquer, l'arbre avait été -frappé de la foudre et brisé. Pendant toute sa route de Leith à -Édimbourg, du milieu de sa double escorte, elle avait observé le silence -sombre et presque menaçant de la foule curieuse accourue sur son -passage. Les monts d'Arthur et de Salisbury, ces monts nus et sévères -qu'elle apercevait devant elle et qui dominent Holyrood, avaient -redoublé son abattement. Enfin, parvenue au château, dans sa chambre, au -moment où, déshabillée par ses femmes, elle regardait avec -attendrissement un admirable portrait de Jacques V, son père, ce -portrait était tombé et la toile s'était crevée d'une manière -irréparable à l'endroit de la belle figure du prince. - -Toutes ces pensées agitèrent Marie, et la tinrent cruellement éveillée -jusqu'à l'heure où elle se leva pour la messe. Elle avait désiré qu'un -prêtre catholique bénît ainsi, par la plus auguste des cérémonies -religieuses, son arrivée en Écosse. Le peuple, averti, s'insurgea contre -cette manifestation papiste, et, sans la fermeté du prieur de -Saint-André, lord James Stuart, qui se jeta entre l'émeute et l'autel, -le prêtre aurait été immolé, sous les yeux mêmes de la reine, dans la -chapelle d'Holyrood. Elle eut alors l'intuition des deux fanatismes qui -la menaçaient. A Leith, elle avait deviné le protestantisme politique de -sa noblesse; à Édimbourg, elle comprenait le protestantisme sectaire de -la multitude. - -Elle fut triste jusqu'au soir. Son premier dîner à Holyrood avait été -marqué par un incident significatif. C'étaient les magistrats -d'Édimbourg, dirigés par Knox, qui l'avaient ordonné. Au dessert, ces -magistrats presbytériens firent avancer tout à coup un enfant qui -présenta à Marie Stuart, sur un plateau d'argent, les clefs de la ville -entre une Bible et un Psautier, symboles tyranniques du protestantisme, -qui disaient mieux qu'un discours à quelles conditions était la -couronne, à quel prix était l'obéissance de l'Écosse. - -Marie ne se ranima et ne retrouva une gaieté fugitive et un peu factice -que le lendemain aux flambeaux. Il y eut réception royale. La petite -cour française de Marie Stuart surpassait en magnificence sa cour -écossaise. Le plaid de fin tartan était vaincu par le manteau coupé à la -dernière mode de Paris. Les dentelles de Flandre, la soie de Chypre, les -pierres précieuses et les perles ornaient la bonne grâce des jeunes -courtisans d'outre-mer, qui éclipsaient avec insouciance ces Écossais -qu'ils considéraient comme des sauvages, et qui ne pouvaient rivaliser -avec eux que d'intrépidité et de belles armes. - -Le grand escalier d'Holyrood, du côté du parc, cet escalier que ses -degrés nombreux, larges et bas rendaient si doux à monter, était plus -vivant qu'il ne l'avait jamais été. Des torches brûlaient dans des -niches sur des candélabres de pierre; des orangers et des myrtes -parfumaient le porche majestueux arrondi en cintre et parsemé de petites -ogives. On suivait avec admiration le pilier massif qui soutenait cet -escalier léger, et qui dominait de ses guirlandes de bas-reliefs quatre -balcons intérieurs superposés l'un sur l'autre. - -La galerie et les salons de réception resplendissaient de lumières. Ces -lumières, qui se reflétaient dans les glaces de Venise de Marie de -Lorraine, étincelaient au-dessus de charmants porte-flambeaux achetés en -France par Marie Stuart, et qu'elle avait fait déballer en arrivant. Ils -étaient de bois sculpté et représentaient, échelonnés en cariatides, de -petits sylvains aux pieds de bouc, aux corps et aux visages d'enfant. -C'étaient des chefs-d'œuvre dont quelques-uns sont conservés encore à -Holyrood. Tout le monde les admira et applaudit au goût de la reine. - -Vêtue comme au Louvre, Marie était assise sur un fauteuil de bois -ciselé, trône de ses ancêtres, et qui avait succédé au bloc de granit, -en forme de chaise, sur lequel se plaçaient, dans l'abbaye de Scone, les -premiers rois d'Écosse, le jour de leur couronnement. Les femmes de la -reine avaient recouvert de coussins le vieux fauteuil, et, de ce siége -de majesté, Marie attirait à elle jusqu'à ses plus ombrageux ennemis. - -De tous les environs d'Édimbourg les plus grandes dames s'étaient -empressées pour cette soirée à la nouvelle cour, mais aucune n'était -comparable à Marie Stuart; et les poëtes purent dire que la plus belle -rose d'Écosse fleurissait sur la plus haute branche. - -Deux groupes briguaient à l'envi les préférences de la reine, qui -excellait dans cet art où la coquetterie de la femme s'élève jusqu'à -l'habileté politique et devient un manége de la royauté. Elle ne -mécontenta pas ce soir-là les Français qui l'avaient accompagnée, mais -ses faveurs les plus marquées furent pour ses Écossais. - -On remarquait autour d'elle trois de ses oncles, le grand prieur, le duc -d'Aumale, le marquis d'Elbeuf, des grands seigneurs dont les aînés -étaient de grands hommes. Venaient ensuite le fils du connétable de -Montmorency, le maréchal Damville, digne d'ajouter encore de l'honneur à -l'honneur de son nom; Castelnau de Mauvissière, délié comme un -ambassadeur, honnête comme un chevalier; Chastelard, aussi brave que son -immortel aïeul, bien que moins sérieux, un Bayard de roman; Strossi, un -proscrit d'une des plus puissantes familles de Florence, un héros athée -que son talent, son courage et sa parenté avec Catherine de Médicis -relevaient dans l'exil; la Guiche, un intrépide soldat, cher au duc -François de Guise, qui le réservait pour les coups de main et pour les -mêlées; Brantôme, un Gascon libertin, spirituel, impudent, un écrivain -de boudoir, d'alcôve et de bivouac; puis la Noue, un cœur chaud et une -tête calme, le Catinat anticipé de la réforme. - -Les seigneurs écossais, mêlés à ce groupe, s'entretenaient avec la reine -et avec les Français, plus bruyamment que ne le prescrivait l'étiquette. -Marie les traita tous avec une politesse affectueuse proportionnée à -leur naissance, à leur mérite, à leur importance politique. - -Ils avaient pour la plupart une attitude guerrière et rigide à la fois, -et l'on doutait s'ils ressemblaient à des chevaliers ou à des sectaires. -Le premier d'entre eux était lord James Stuart, frère naturel de Marie, -non moins beau que son père et que sa sœur, fier comme un bâtard de roi, -hardi comme un soldat et prudent comme un diplomate. Après lui, on -distinguait le comte de Morton, dont le visage impitoyable et adroit -inspirait la crainte, et dont l'âme était plus double, plus insensible, -plus sauvage encore que les traits; lord Ruthven, sans peur et sans -scrupule, rusé et audacieux avec l'aisance d'un homme de cour; Lindsey, -un rude et intrépide magnat de bruyères, dont les petits yeux gris -enfoncés lançaient des éclairs aussi brillants que ceux de sa célèbre -épée, et qui, sous son grossier pourpoint portait «imprimés sur satin» -les plus terribles versets de la Bible; lord Huntly, orgueilleux de son -courage, de ses immenses richesses territoriales et de ses innombrables -vassaux; Maitland, un aigle et un caméléon tout ensemble; Robert Melvil, -un courtisan accompli, dont le dévouement dépassait un peu les calculs -de l'intérêt personnel, et qui cédait quelquefois à son cœur malgré sa -raison; Kirkaldy de Grange enfin, le plus habile tacticien de l'Écosse, -un homme de guerre transcendant, admiré de tout ce qui portait en Europe -l'épée du commandement, humain d'ailleurs au milieu des mœurs cruelles -de sa patrie. - -Les Hamilton, dont le chef était Jacques, comte d'Arran, duc de -Châtellerault; les Seaton, les Fleming, et les autres seigneurs -papistes, étaient déjà en minorité dans cette noblesse, dont le souffle -de la réforme entraînait les plus généreux, dont les moins délicats, les -plus nombreux flairaient comme une proie les biens des grandes familles -fidèles à la tradition, et les domaines de l'Église et des monastères. - -La reine, fatiguée, se retira de bonne heure. - -Bien qu'il eût été prié avec beaucoup d'égards, Knox, soit mépris du -monde, soit hostilité, n'avait point paru dans les salons du château. - -Après s'être échappé des galères de France, il avait vécu en Angleterre -près de Cranmer, en Suisse près de Calvin. Il était rentré depuis 1555 -en Écosse, où beaucoup d'émeutes presbytériennes l'avaient réjoui. Il en -raconte une avec cette verve abrupte et puissante qui donne une idée de -toutes les autres: «J'ai vu, dit-il, l'idole de Dagon (le crucifix) -rompue sur le pavé, et prêtres et moines qui fuyaient à toutes jambes, -crosses à bas, mitres brisées, surplis par terre, calottes en lambeaux. -Moines gris d'ouvrir la bouche, moines noirs de gonfler leurs joues, -sacristains pantelants de s'envoler comme corneilles. Et heureux qui le -plus vite regagnait son gîte! car jamais panique semblable n'a couru -parmi cette génération de l'Antechrist.» - -Knox était le régulateur de la foi et le maître de la colère du peuple, -qu'il retenait ou qu'il déchaînait à son gré. - -Son absence avait été remarquée à cette soirée, et l'on s'était -entretenu de lui dans plus d'un groupe. - -Avec ce tact délicat et cette rare clairvoyance qui la distinguaient -dans ses courts intervalles de sérénité, lorsque les passions -n'offusquaient point son esprit et n'aveuglaient point son regard, Marie -comprit que les hommes avec qui elle aurait le plus à compter comme -reine, et qui influeraient le plus puissamment sur ses destinées dans la -politique et dans la religion, étaient lord James Stuart, son frère, et -John Knox. Elle se résolut à les gagner. - -Elle nomma lord James le chef de son cabinet, et lui donna pour second -Maitland de Lethington. L'un et l'autre étaient merveilleusement -propres, par leurs talents et par leurs liaisons, soit avec Dudley, soit -avec Cecil, à maintenir l'union des deux reines et des deux pays. - -Dès lors Marie s'occupa du soin de son royaume en princesse tantôt -sérieuse, tantôt frivole. Elle cherchait à plaire autant qu'à gouverner. -Près de son fauteuil, jusque dans la salle des délibérations, il y avait -une petite table à ouvrage de bois de senteur. Marie, et c'était l'une -de ses séductions, siégeait en femme dans ses conseils; mais elle savait -les présider en reine, passant à propos, au milieu des hommes d'État de -sa confiance, d'une tapisserie ou d'une dentelle à des discours de -politique et d'administration. Elle excellait dans les travaux de -l'aiguille, et elle s'amusait à préluder par là aux vives illuminations -d'une intelligence toujours brillante et même toujours juste, quand ses -fougues personnelles ou l'ambition, soit de sa famille, soit de son -parti, n'obscurcissaient pas ses facultés vraiment supérieures. - -Marie, vers le 1er septembre 1561, dépêcha Maitland à Élisabeth. Ce -jeune ambassadeur à qui rien ne manquait, si ce n'est l'incorruptibilité -de la conscience, et qui accepta d'être le pensionné de l'Angleterre, -était porteur de mille assurances de dévouement pour la fille de Henri -VIII. Il déposa à ses pieds, avec les compliments empressés de Marie, de -riches présents parmi lesquels étincelait un diamant taillé en forme de -cœur, comme symbole de l'affectueux élan de celle qui envoyait une si -gracieuse ambassade. Marie se désabusa vite, mais elle fut du moins -sincère au commencement, dans les protestations d'une amitié qui ne fut -jamais chez Élisabeth qu'un leurre pour tromper et pour perdre sa -rivale. - -La reine d'Écosse tenait aussi à attirer John Knox. - -Elle avait entendu jusque sur le continent le bruit de ses pamphlets et -de ses sermons. Le retentissement du marteau démolisseur des -presbytériens, disciples ou partisans de Knox, avait surtout frappé -Marie d'un sombre pressentiment. Ils ne respectaient pas plus les -monuments que la doctrine du catholicisme. Ils renversaient les églises, -brisaient les statues, semant çà et là avec irrévérence les débris de -leur vandalisme et les ruines de la maison de Dieu. Des colonnes de -marbre arrachées au sanctuaire servaient de piliers à de misérables -cabanes au lieu du tronc des chênes, et le seuil des étables était fait -des pierres qui scellaient autrefois les tombeaux des abbés et des -évêques, des saints et des martyrs. Pendant que les foules commettaient -les actes les plus terribles, les ministres de l'Église réformée -s'emportaient aux déclamations les plus violentes. Ce qui augmentait et -justifiait les défiances, c'est que Marie ne ratifiait ni la confession -religieuse du parlement de 1560, ni la confiscation des terres du -clergé. On lui supposait avec raison l'arrière-pensée de substituer, dès -que les circonstances le permettraient, le catholicisme au -protestantisme, et de restituer leurs immenses propriétés aux prêtres -romains. Elle rappelait quelquefois le mot courageux de l'évêque de -Rochester, de John Fisher, aux conseillers de Henri VIII, qui -demandaient à la chambre des pairs, sous des prétextes pieux, la -sécularisation des petits monastères et l'administration de leurs -fermes. «Milords, s'était écrié le vénérable évêque, ce n'est pas le -bien, ce sont les biens de l'Église que l'on veut.» «Fisher ne se -trompait pas, disait Marie; les hérétiques n'ont jamais voulu autre -chose.» De là contre elle les colères des presbytériens. - -Knox se montrait le plus ombrageux. Il avait écrit autrefois un livre -contre le droit d'hérédité accordé aux femmes sous le règne de Marie -d'Angleterre. Il recommanda publiquement la lecture de ce pamphlet, -intitulé: _Premier son de la trompette contre le gouvernement monstrueux -des femmes_. - -Les nobles suivaient ce torrent de révolte. Ils mettaient la main sur la -garde de leur épée comme les ministres du saint Évangile sur leur Bible. -Lord Lindsey et tous les gentilshommes protestants de Fife proclamaient -hautement qu'une reine idolâtre était indigne de gouverner; quelques-uns -même, qu'elle était indigne de vivre. - -Rome s'émut, s'arma, s'organisa. Elle multiplia les missions, s'abrita -sous les gouvernements. Elle fit éclater sur les rebelles à la vieille -suprématie du pape, toutes les foudres spirituelles et temporelles. -L'âme nouvelle de l'humanité était la plus forte. Ni le clergé, ni les -moines prêcheurs, ni la régente, ne purent comprimer l'explosion -religieuse de l'Écosse. Là, chez ce peuple fervent et obstiné, en face -de la maison de Stuart et de la maison de Guise, la Bible traduite en -langue vulgaire pénétra partout. Chaque château, chaque tour, chaque -chaumière devint un sanctuaire pour les Écritures. Elles cessèrent -d'être le patrimoine exclusif des prêtres. Par une heureuse substitution -de la pensée à la matière, du Verbe à l'idole d'argile ou de bois, les -deux Testaments furent dès lors, sous tous les toits des montagnes et -des plaines, ce qu'étaient les pénates dans l'antiquité. Le livre sacré -fut le dieu lare, le dieu familier et domestique de tous les foyers -écossais. - -Quand une doctrine est plus qu'un syllogisme pour une nation, quand elle -est un amour, on doit être sûr de son triomphe. - -C'est ainsi que l'Écosse accueillit la réforme. - -L'apôtre et le théologien de ce grand mouvement fut John Knox. Il était -doué des facultés les plus merveilleuses pour un propagateur d'idées. -Convaincu, intrépide, éloquent, il avait dans le caractère ce mélange de -finesse et d'audace qui distingue le génie de l'Écosse. Knox était à la -fois un héros et un négociateur. Sous son voile de sainteté, dans -l'intérêt de la cause qu'il représentait et du but qu'il poursuivait, il -savait se montrer, selon les circonstances, tantôt hardi comme Wallace, -tantôt délié comme Lethington. - -Il était de haute taille. Son aspect athlétique imposait au peuple et -l'impressionnait vivement. C'était un Titan révolutionnaire, un élément -à face humaine. Sa voix ne parlait pas, elle tonnait. Ses yeux lançaient -des éclairs. Ses cheveux sous l'inspiration paraissaient comme agités -par le vent de Dieu. Son geste commandait. C'était un Danton biblique. -Il y avait en lui du prophète et du tribun, et son influence politique -égalait son influence religieuse. Menacé, chassé, exilé à plusieurs -reprises, il revient toujours plus résolu. Il plie sous l'orage avec -souplesse et se relève avec une vigueur que rien ne lasse. Il a -l'énergie inépuisable de sa foi. - -Cette foi était profonde, ardente, implacable. Elle s'était allumée aux -bûchers que le gouvernement avait dressés dès 1524, et où il avait -précipité en foule les partisans de la réforme introduite par Martin -Luther. - -Knox se sentit embrasé de zèle et d'indignation. Il éclata comme citoyen -et comme croyant. Il comprit qu'il y avait pour lui, dans les évolutions -de cette réforme sainte, une immense destinée. - -Il se jeta tête baissée dans l'action. - -Après la mort de Jacques V, le comte d'Arran, devenu régent d'Écosse, se -montrant favorable aux doctrines régénératrices, Knox prêcha violemment -contre le papisme. Mais bientôt la versatilité du comte mit l'apôtre en -grave péril. Désigné par les haines catholiques aux ressentiments du -pouvoir civil, Knox se cacha, et il était à la veille de quitter -l'Écosse en fugitif, lorsqu'un asile sûr lui fut généreusement offert. -Cet asile, la Wartbourg du réformateur écossais, fut, dans la province -de Lothian, le château du laird Douglas. - -Telle fut la retraite où Knox mûrit tous ses plans et se prépara dans le -silence, dans la méditation, à l'apostolat de l'idée nouvelle, et, s'il -le fallait, au martyre. - -Il y avait dans ce refuge un lieu solitaire où Knox passait chaque jour -de longues heures. A l'ombre des noisetiers, appuyé sur un rocher ou -couché sur la mousse, près d'un étang, il lisait la Bible traduite en -langue vulgaire, puis il couvait ses desseins, épiant avec anxiété -l'instant propice à leur éclosion. Quand il était fatigué de lire et de -penser, il se rapprochait de plus en plus de l'étang, s'asseyait au -bord, et il émiettait du pain de son hôte aux poules d'eau et aux -sarcelles sauvages qu'il avait fini par apprivoiser. Vive image de sa -mission parmi les hommes auxquels il devait distribuer la parole! Knox -aimait cette Thébaïde, cet enclos, ces rives de l'étang. «C'est là qu'il -serait doux de se reposer, disait-il; mais il faut plaire au Christ.» - -Quand son moment eut sonné, on le vit reparaître dans les comtés de -l'est de l'Écosse et semer hardiment les germes de sa doctrine. Refoulé -en Angleterre, il y continua ses prédications. Persécuté par Marie, la -sœur d'Élisabeth, il se retira à Genève, la Rome protestante, où Calvin -l'accueillit comme un frère. On montre encore l'allée verte, le long du -lac, où ces deux forts ouvriers de Dieu se promenaient sous le ciel -entre le Jura et les Alpes, et s'entretenaient de la tâche immense -qu'ils avaient à remplir l'un et l'autre dans le monde. Impatient de -mouvement et d'action, Knox partit bientôt de Genève; il parcourut la -Suisse et l'Allemagne, éveillant partout des disciples, des fanatiques -et des persécuteurs. D'Allemagne il repassa en Écosse, où le peuple -entier l'attendait. Chose merveilleuse! il avait quitté une patrie -catholique, il retrouva une patrie protestante. L'arbre qu'il avait -planté avait grandi et fleuri en son absence. Il fut reçu par toutes les -classes comme le libérateur des âmes, comme le prophète du nouvel -Évangile. - -Il était digne de sa renommée et de la vénération qu'il inspirait. - -Knox fut le grand initiateur de l'Écosse, non pas, à la manière antique, -par les Muses immortelles, par la poésie, par la musique, par les -nombres, comme Orphée, ou Tirésias, ou Pythagore; mais selon le besoin -des temps, par le pamphlet, par la prédication, par l'éloquence, comme -Luther et Calvin. Il avait, ainsi que Calvin, poussé très-loin le -protestantisme, et, tout en proclamant la divinité du Christ, pour -laquelle il serait mort avec joie, il n'admettait point la présence -réelle dans l'Eucharistie. Il avait fait ce pas immense au delà de -Luther. Bien qu'il préférât pour la doctrine Calvin, son émule, dont il -avait l'intelligence systématique, et la logique législatrice, à -l'exemple de son maître Wishart, il ne parlait de Luther qu'avec un -respect mêlé de tendresse. Il n'approuvait ni les bouffonneries ni les -faiblesses du grand moine de Wittemberg; mais il le célébrait pour ses -luttes, pour ses foudres contre Rome, pour les services rendus à la -vérité évangélique, dont il avait été le premier promoteur et le premier -flambeau dans la chrétienté. - -Il invoquait souvent le nom et l'autorité de Luther; il en citait les -exemples et les maximes. - -«Que je le veuille ou non, je suis forcé de devenir plus savant de jour -en jour,» disait-il quelquefois avec l'ami de Mélanchthon. - -Et encore: - -«Jésus-Christ lui-même est né d'une femme, ce qui est un grand éloge du -mariage.» - -«Voilà pourquoi, ajoutait Knox, je me suis marié une et même deux fois. -J'ai accompli le précepte de Dieu et de la nature.» - -Il avait le don d'imposer et d'entraîner. Il était exemplaire, -persévérant, infatigable. Souvent à la merci, soit des paysans, soit des -seigneurs, son intrépidité était sans égale. Témoin de leurs excès, il -les rappelait sans cesse à la modération, à la pureté de la morale. -Non-seulement il échappait ainsi à tous les périls, mais il s'emparait -de la souveraineté spirituelle. Il était si dévoué, si éloquent! et puis -son prestige auprès du peuple, c'était sa sainteté; auprès des nobles, -c'était son courage. - -Quelque temps après son arrivée en Écosse, Marie, qui sentait -instinctivement la force du protestantisme religieux où s'allumait le -protestantisme politique, double foyer entretenu et soufflé par -l'Angleterre, Marie comprit de quelle importance il serait pour elle de -conquérir John Knox. «Il faut le gagner, disait-elle, ou bien il fera -couler plus de larmes qu'il n'y a de flots dans le Forth.» - -On avait tant répété à la reine qu'elle était irrésistible! Elle voulut -essayer la séduction de son intelligence et de sa courtoisie sur le -réformateur. - -Elle eut plusieurs entretiens familiers avec lui. - -Les timides amis de Knox craignirent les enchantements de la sirène -papiste, et conseillèrent à leur guide vénéré d'éviter les piéges, afin -de n'être pas tenté. Mais, amoureux de controverse, Knox ne craignait -rien. D'ailleurs ses disciples ardents avaient confiance aussi, et -disaient de lui ce que les catholiques avaient dit de saint Filan: -«Satan ne peut rien sur l'homme dont la main gauche jette une flamme qui -éclaire la main droite, lorsqu'il copie la nuit les saintes Écritures.» - -Knox, sûr de lui-même, alla donc au palais où l'attendait la reine. Il -se présenta fièrement, sa Bible sous le bras, avec la morgue -presbytérienne, vêtu de l'habit brun introduit par Calvin et du manteau -drapé sur l'épaule, à la mode de Genève. - -Introduit sans retard près de Marie, il la salua silencieusement. Elle -le pria de s'asseoir et lui dit: «Je souhaiterais, monsieur Knox, que ma -parole agît sur vous comme votre parole agit sur l'Écosse. Nous serions -amis, et ce serait le bien du royaume. - ---Madame, répondit Knox, sourd à cette flatterie de princesse, la parole -est plus stérile que le rocher, quand elle est mondaine; mais quand elle -est inspirée par Dieu, les fleurs, les épis et les vertus en sortent.» - -Animé par la discussion et par le sentiment de sa supériorité, Knox fut -âpre avec la reine qui était charmante avec lui, et qui espérait, à -force de grâces, trouver le défaut de la cuirasse du sectaire ou du -citoyen. Knox resta invulnérable. Au milieu de ses respects officiels il -fut franc, ironique, intraitable. Il écrasa le catholicisme; il attenta -même à la royauté de Marie. - -«Madame, lui dit-il, j'ai parcouru l'Allemagne, et je suis un peu pour -le droit saxon. Lui seul est juste. Il réserve le sceptre à l'homme: il -se contente de donner à la femme une place au foyer et une quenouille.» - -Knox était comme Luther. Le diable qu'il redoutait le plus, ce n'était -pas le diable de la ruse et de la volupté: c'était le diable de la -théologie. Il traita donc Marie Stuart avec cette superbe qui lui était -naturelle, et que centuplait la dictature sacerdotale qu'il exerçait sur -l'opinion publique de son pays. Républicain et protestant, il haïssait -deux fois Marie. Il lui reprocha parures, festins, bals, spectacles. Il -exprima même des soupçons cruels, et prononça des mots outrageants. - -Marie s'humilia, désespérant de gagner autrement le puissant fanatique. - -Un jour, elle dit à Knox qu'elle rendait justice à ses intentions et à -ses lumières, et qu'elle le priait de l'avertir toutes les fois qu'il la -surprendrait en faute. Knox répondit avec emphase qu'il était trop -absorbé par les intérêts de la communauté chrétienne pour s'occuper de -détails particuliers, et que le soin des peuples lui semblait plus -obligatoire et plus digne de lui que la direction des consciences -privées, fussent-elles des consciences royales. Marie fut si honteuse de -sa condescendance, et si blessée de l'insolence de Knox, qu'elle ne put -retenir ses larmes. - -Un autre jour, elle lui dit: - -«Vous ne mettez pas un sceau assez fort à vos lèvres; vous prêchez, vous -armez nos sujets contre nous, quoique le Christ recommande l'obéissance -aux rois. Votre livre contre le gouvernement des femmes est dangereux et -incendiaire. - ---Qu'importe, madame, s'il est vrai? Vous avez nommé mon maître. Il -s'appelle Christ. Lorsqu'il est venu sur terre, s'il n'eût pas été -loisible aux hommes de rejeter l'ancienne erreur, où en serait -l'Évangile? Les apôtres l'embrassèrent avec amour. - ---Ils ne se révoltaient pas. - ---En ne se soumettant pas, ils se révoltaient. Résister par conscience -est le premier des devoirs. - ---Croyez-vous donc, reprit Marie avec emportement, que les peuples aient -droit contre les rois?» - -A cela, Knox répondit longuement, puis s'animant: - -«Il est écrit, madame, que les rois sont des pères. S'ils font le bien, -s'ils ouvrent les yeux à la lumière, les sujets doivent les bénir; -sinon, s'ils sont insensés, tyranniques, aveugles, s'ils se complaisent -dans la nuit, dans le mensonge, dans la volupté, les sujets peuvent leur -arracher l'épée, la couronne, la liberté. Il vaut mieux obéir à Dieu -qu'aux rois. - ---Prétendriez-vous, reprit vivement la reine, que nos sujets fussent vos -sujets? Leur conseilleriez-vous de m'abandonner pour vous suivre? - ---Non, madame, si vous écoutez la voix des saints. Car il est encore -écrit: «Les rois sont les pasteurs, les reines sont les mères, les -nourrices de l'Église.» - ---De quelle Église? - ---De la seule bonne, répliqua Knox. - ---La seule bonne, celle que je défendrai, dont je serai en effet mère et -nourrice, je vous le déclare en face, c'est l'Église de Rome.» - -A ces mots, Knox devint pâle de colère; ses yeux brillèrent comme deux -astres, et il s'écria d'une voix tonnante: «Malheur à vous, si vous -faites de votre cause la cause du pape; si la cause de l'Église déchue -et souillée, la cause de la grande prostituée, de la prostituée romaine, -devient votre cause!...» - -Il se sépara d'elle d'un pas lent, d'un air grave, après ces menaçantes -paroles. Il alla rejoindre ses disciples, ses amis, toute l'élite du -parti protestant, dont les cœurs l'attendaient, dont les oreilles -étaient avides d'entendre le récit de ses conférences décisives avec la -reine. - -«La _Guisarde_ parodie la France, leur dit Knox: farces, prodigalités, -banquets, sonnets, déguisements; le paganisme méridional nous envahit. -Pour suffire à ces abominations, les bourgeois sont rançonnés, le trésor -des villes est mis au pillage. L'idolâtrie romaine et les vices de -France vont réduire l'Écosse à la besace. Les étrangers que cette femme -nous amène ne courent-ils pas la nuit dans la bonne ville d'Édimbourg -ivres et perdus de débauche? - -«Il n'y a rien à espérer de cette Moabite, ajouta-t-il; autant vaudrait -pour l'Écosse bâtir sur des nuages, sur un abîme, sur un volcan. -L'esprit de vertige et d'orgueil, l'esprit du papisme, l'esprit de ses -damnés oncles les Guise, est en elle.» - -Knox demeura donc inflexible. Un chevalier aurait été vaincu sous sa -cuirasse de fer; lui, le prêtre, le docteur, ne le fut pas sous son -vêtement de bure. Il garda l'implacabilité de son fanatisme. Ni la -jeunesse, ni la beauté, ni les talents de Marie, ne le touchèrent. Il ne -voulait d'elle que sa conversion ou son abdication. Telle était la -terrible alternative où il s'efforçait déjà de précipiter Marie et -l'Écosse. - -L'âpre pédanterie de Knox célébrée dans les presbytères et dans la -vieille ville, fut blâmée à la cour. Les seigneurs protestants eux-mêmes -s'en plaignirent. «Vous connaissez, écrivait Maitland à Cecil, la -véhémence de tempérament de M. Knox. Elle ne se laisse pas modérer. Je -souhaiterais qu'il parlât d'une façon plus douce et plus aimable avec la -reine, qui déploie vis-à-vis de lui une sagesse bien au-dessus de son -âge.» - -Marie en effet, quoique impatientée et surprise de son impuissance, -parvint à se contenir. Elle échoua avec un dépit intérieur contre le -théologien, mais elle ne le méprisa point. Elle resta épouvantée de son -audace et de sa force: «Sa voix, disait-elle, est le rugissement du -lion. Quel dommage qu'un tel homme soit contre notre bien et celui de -notre royaume! Mais il hait le pape, les rois, et encore plus les -reines.» Après chaque entretien avec Knox, on remarqua toujours que -Marie était triste. Ce n'était pas doute sur le catholicisme, c'était -peut-être un peu déplaisir de coquetterie royale, qui n'aime pas à se -donner en vain la peine de discuter; mais c'était surtout terreur -secrète des maux que ce demi-dieu de la multitude pouvait déchaîner sur -l'Écosse. - - - - -LIVRE IV. - -Élisabeth accueille hypocritement Maitland et les avances de Marie -Stuart.--Lord James en faveur.--Créé comte de Marr, puis comte de -Murray.--Il entraîne la reine dans sa querelle particulière contre -le comte de Huntly.--Marie en campagne.--Son ardeur.--Sa -grâce.--Description de l'Écosse.--Caractère des seigneurs écossais au -XVIe siècle.--Défaite et mort du comte de Huntly à Corrichie.--Murray -investi de la confiance du parlement et de la confiance de la -reine.--Portrait de Murray.--Marie s'ennuie des affaires.--Elle se -distrait dans les plaisirs.--Chastelard.--Ses messages.--Son amour -pour la reine.--Ses vers.--Son procès.--Sa mort.--Le parc -d'Holyrood.--Promenades de la reine.--Nouvelles de France.--Assassinat -du duc François de Guise au siége d'Orléans.--Douleur profonde de la -reine. - - -Marie était arrivée ennemie sur une terre ennemie. Elle s'était avancée -avec les élégances et les mœurs du Midi dans cette Écosse grossière, -sauvage, passionnée pour la liberté et pour la réforme. C'était la reine -catholique, la reine bien-aimée du pape, de Philippe II et des Guise, -l'héroïne du pouvoir absolu, l'adversaire irréconciliable du calvinisme. -Il y avait sourdement aussi en elle je ne sais quelle âme de feu trempée -dans cet idéal dépravé d'art, de volupté et de sang qui est le fond de -la cour des Valois. - -Élisabeth, éclairée par sa haine, comprit tout cela. Elle se promit -d'attendre avec patience, et de saisir avec habileté les avantages qui -lui donneraient le caractère et la situation de sa rivale. - -Elle accueillit hypocritement le premier acte politique de Marie, qui -avait été de lui dépêcher Maitland, afin de lui témoigner son désir de -la paix. Marie, par son ambassadeur, s'avouait heureuse de renoncer à -tous ses droits au trône d'Angleterre du vivant d'Élisabeth; elle se -bornait à prier sa «bonne cousine» de la reconnaître pour héritière -légitime. Élisabeth, qui n'avait pas d'enfants, aurait pu accéder aux -demandes de la reine d'Écosse; mais la colère et l'envie dévoraient son -cœur. - -Marie s'acclimatait en soupirant à Holyrood. Elle traitait lord James -moins en souveraine qu'en sœur. Elle le créa d'abord comte de Marr, puis -comte de Murray, en joignant à ce titre une grande partie des biens -immenses qui dépendaient de ce comté septentrional et qui appartenaient -à la couronne. Malgré son ambition, Murray méritait ces distinctions par -la politique de ménagements qu'il s'efforçait d'insinuer à Marie envers -le parti protestant et la reine d'Angleterre. Seulement il voulait être -le chef de cette politique dans laquelle il eût été si désirable que -Marie sût persévérer. - -Le comte de Huntly fut offensé d'une munificence qui semblait menaçante -pour lui. Il était le seigneur le plus brave, le plus sage et le plus -puissant du nord de l'Écosse. Il possédait une portion des domaines du -comté de Murray. Il se résolut à ne rien céder de ses droits à lord -James. Murray, maître du gouvernement, frère et favori de la reine, -attira facilement Marie dans sa querelle particulière; il l'entraîna -même à l'armée. Par sa présence elle fit de cette querelle une affaire -d'État. Elle se mit hardiment en campagne. L'air libre des Highlands -l'enivra de vie. Elle montait un beau cheval qu'elle maniait et -dirigeait aux applaudissements de ses nobles et de Murray. Elle -regrettait de n'être pas un chevalier, pour dormir la moitié de l'année -sur la dure, pour ceindre la cuirasse et l'épée. Elle respirait la -guerre et les aventures en fille des Stuarts et des Guise. Elle se -montrait contente de n'avoir plus pour dais royal que la voûte du ciel, -et pour Holyrood que sa tente de tartan bordée de soie et d'or. - -Déjà, au siége du château d'Inverness, Randolph, le spirituel et -turbulent ambassadeur d'Élisabeth, raconte les témérités de Marie et les -transports qu'excitaient son ardeur, sa grâce. «Nous étions là tout -prêts à combattre, dit-il. O les beaux coups qui se seraient portés -devant une si belle reine et ses dames! Jamais je ne la vis plus gaie, -ni plus alerte; nullement inquiète. Je ne croyais pas qu'elle eût cette -vigueur.» - -Cette vigueur de jeunesse animait la reine dans l'expédition conseillée -par Murray, et un autre sentiment s'y mêlait: c'était une admiration -nouvelle, involontaire pour son royaume d'Écosse, dont les mœurs étaient -barbares, mais dont la nature agreste et sublime ravissait son -imagination de poëte. - -Moins pittoresque et plus unie vers le sud, l'Écosse se plonge jusqu'au -golfe de Solway en vastes plaines égayées de collines fertiles et de -glens riants. Au centre et au nord, dans les contrées que gravissait -Marie, l'aspect change et devient grandiose. Les Highlands succèdent aux -Lowlands. - -L'Écosse est alors une terre d'explosions et d'éclosions, brisée en -caps, en montagnes, déchirée en vallées, creusée en précipices, en -abîmes; un sol par moments volcanique, où le bitume bouillonne sous la -glace, où l'herbe courte et pierreuse fume sous la neige; où les -convulsions sourdes, où les bruits intérieurs et profonds des éléments -correspondent à l'âme désordonnée des siècles écoulés et aux révolutions -guerrières de l'histoire. - -Là, les sommets stériles se revêtent de fauves bruyères, de tristes et -rares forêts de sapins. Là, les rivières torrentueuses se précipitent -dans les ravins et lavent en courant les tours des châteaux, les ruines -des vieux monastères, les cabanes couvertes de chaume. Là, les vastes -marécages où paissait et mugissait le bétail noir au XVIe siècle, et où -s'accroupissent aujourd'hui les troupeaux de moutons gras, s'étendent au -milieu des brouillards, sous les nuages pluvieux. Là, les innombrables -lacs aux baies romantiques et aux anses vertes reflètent dans leurs eaux -plombées, métalliques, un ciel d'ardoise ou de cuivre avec les pics -sombres des cimes rocheuses. Là, une mer de tempêtes bat les rivages -solitaires, blanchit contre mille écueils, et les rouges falaises qui se -découpent en sauvages monuments au-dessus de l'écume des grèves, -retentissent éternellement des longs souffles et des rugissements -immenses de l'Océan. - -Dans cette campagne, ou plutôt dans ce voyage, Marie s'étonnait -d'admirer son Écosse, où malgré l'ignorance des foules, les lettres -qu'elle aimait étaient cultivées, et où, dès le XIIe siècle, les -architectes nationaux avaient élevé les chapelles d'Holyrood et de -Dryburg, les abbayes de Melrose et de Roslin, ces chefs-d'œuvre -gothiques. - -Du reste, l'illusion de Marie sur les hommes qui l'entouraient était -complète. Elle les croyait sincères et dévoués. Eux, voilaient avec soin -leurs secrètes pensées et leurs vices sous la flatterie. Les grands -seigneurs écossais du siècle de Marie, ceux qui l'accompagnaient dans -cette expédition, étaient, à peu d'exceptions près, astucieux et cruels. -Leur politique s'aidait au besoin de l'assassinat. Ils avaient réduit le -meurtre en principe et en habitude. Ils marchaient environnés d'embûches -et de terreurs. Marie ne voyait en eux que des sujets fidèles, tandis -qu'avec moins d'imagination, et avec des nerfs plus fermes, des cœurs -plus inaccessibles à la crainte, ils ressemblaient aux Italiens des -Borgia. C'étaient des fourbes intrépides. - -Murray profita de cet élan et de cette gaieté de sa sœur. Il rencontra -le comte de Huntly qui avait levé le drapeau de la révolte, non contre -la reine, disait-il, mais contre Murray, l'oppresseur de la reine et de -l'Écosse. Les deux armées s'entre-choquèrent à Corrichie, le 28 octobre -1562. Le comte de Huntly perdit la bataille et la vie. Murray fut -impitoyable comme son ambition. Il jeta un plaid de montagnard sur le -corps de son ennemi, et le traîna devant une cour de justice qui -prononça contre ce cadavre glorieux la sentence flétrissante des -traîtres. Trois jours après la bataille, Murray fit trancher la tête à -sir John Gordon, fils du comte de Huntly; et, s'étant mis en possession -de ses nouveaux domaines, il revint triomphant à Édimbourg avec la -reine, aux acclamations du peuple, des nobles, et surtout des -presbytériens, qui célébraient cette victoire sur un seigneur catholique -comme leur propre victoire. - -Cependant les états s'étaient assemblés, et, malgré la présence de -Marie, ils avaient décrété l'érection des temples calvinistes, la -démolition des églises et des monastères. - -Ils avaient adjoint aussi à la reine un conseil de douze seigneurs pour -l'assister dans les soins du gouvernement. Ils avaient montré beaucoup -de faveur au frère naturel de Marie, à Murray, qui, s'emparant de plus -en plus de la confiance de sa sœur, prit ainsi des deux mains le timon -des affaires, cher à la fois au peuple et à la reine. - -Murray n'était pas seulement un général éminent, c'était encore un chef -d'État incomparable. Il avait de grandes aptitudes, de grandes vertus et -de grands vices. Austère, sobre, dévoué à la réforme, mais avide de -popularité et d'influence, secret, dissimulé, son ambition était -immense, son audace invincible. Nul ne savait aussi bien que lui -discerner les hommes et les plier avec un artifice profond, selon leur -passion ou leur talent, à ses propres desseins; et, en même temps, nul -ne voyait de près, ne découvrait de loin avec une clairvoyance plus -merveilleuse l'enchaînement des causes et des effets; nul, par des voies -plus diverses, ne transformait les événements en échelons de sa -grandeur, n'amenait soit ses amis, soit ses ennemis à lui servir -d'instruments; de telle sorte que rien ne lui étant obstacle sans lui -devenir moyen, il faisait tout concourir au but qu'il s'était promis -d'atteindre et que personne, excepté lui, n'avait aperçu d'avance sous -les trappes de sa diplomatie mystérieuse. - -Sa politique fut toujours une stratégie. Il se constitua peu à peu le -maître du royaume, d'où il cherchait à extirper l'anarchie, le censeur -tout-puissant de Marie, à qui il reprochait ses goûts mondains et son -horreur pour la religion nouvelle. Le peuple appuyé, quelquefois même -excité dans l'ombre par Murray, détestait la reine, qu'il appelait une -Jézabel, et qu'il aurait volontiers lapidée comme idolâtre, au nom de -Knox et du saint Évangile. - -Murray, qui était un grand homme, avait tous les dons et tous les -besoins du génie. Après l'action, quand venait le soir, et qu'il se -sentait fatigué de politique ou d'administration, ou de combinaisons -militaires; pendant la paix, en sa maison, au milieu de sa famille qu'il -aimait, pendant la guerre, sous sa tente, d'où il veillait au bien-être -de ses soldats, dont il était le père, Murray se reposait et se -fortifiait dans la méditation. Souvent aussi il faisait ouvrir sa Bible -et priait ses hôtes, tantôt l'un, tantôt l'autre, de lui lire ses pages -de prédilection dans ce livre divin qui ne le quittait pas plus que son -épée, et qu'il plaçait respectueusement à son chevet, comme Alexandre -l'Iliade. Il préférait aux prophètes, l'histoire des rois et les -Proverbes de Salomon. Il avait marqué à l'encre un certain nombre de -versets qui lui suggéraient de hautes pensées; et ces pensées il les -exprimait avec une éloquence mâle et simple qui ravissait les généraux, -les hommes d'État, les diplomates et les ministres presbytériens de son -intimité. - -Voici quelques-unes des sentences auxquelles il se plaisait et dont il -ne se lassait jamais: - - Marchez avec prévoyance; étudiez-vous à connaître le cœur de ceux qui - vous conseillent. - - Le fou croit tout facilement, et son esprit ne se repaît que de - chimères. Le sage pèse tout avant de s'engager dans quelque - entreprise. - - Vainement on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes. - - Le Seigneur a fondé la terre par la sagesse; il a affermi les cieux - par la prudence. - - L'homme qui commence une querelle est comme celui qui donne ouverture - à l'eau. - - Que vos yeux regardent droit, et que vos paupières précèdent vos pas. - - Les lèvres de l'étrangère sont d'abord comme le rayon qui distille le - miel; sa voix est plus douce que l'huile. - - Mais à la fin cette femme est amère comme l'absinthe, aiguë comme une - épée à deux tranchants. - - Ses pieds descendent à la mort, ses pas aboutissent au sépulcre. - - Ils ne vont point par le sentier de la vie; ses démarches sont - vagabondes et impénétrables. - - Éloignez d'elle votre voie, et n'approchez point de la porte de sa - maison. - - La femme folle et bruyante, pleine de grâce et d'ignorance, s'est - assise à son seuil, au plus haut de la ville, - - Pour appeler ceux qui passent dans la rue, et qui vont leur chemin. - - ... Et elle a dit à l'insensé: - - Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris à l'écart est plus - savoureux. - - La grâce est trompeuse et la beauté vaine; la femme qui craint - l'Éternel sera seule louée. - - Où il n'y a personne pour gouverner, le peuple périt; où il y a des - hommes de conseil, là est le salut. - - Le conseil est dans l'âme du sage comme une eau profonde; mais le sage - l'y puisera. - -Murray était avant tout un homme d'État. Il était religieux aussi, mais -les maximes métaphysiques ou morales de la Bible l'effleuraient à peine; -il ne se complaisait que dans les maximes politiques écrites par un roi -philosophe et poëte, qui avait déposé au fond de ces brèves formules -tous les trésors de sa propre expérience et de la sagesse antique. -Murray se nourrissait de ces maximes savoureuses; elles étaient les -fruits délicieux qu'il aima toujours à cueillir aux branches de l'arbre -sacré. - -Seulement dans cette obscurité dont il s'entourait, le choix des -versets, son goût instinctif pour le pouvoir, les allusions voilées à -Marie Stuart, que Knox, moins réservé, assimilait publiquement à -l'_étrangère_ des Proverbes, tous ces indices révèlent ce qui doit -arriver. Je ne puis m'empêcher d'entendre gronder déjà, dans ces maximes -qu'écoutait Murray, les accusations mortelles qu'il porta plus tard -contre sa sœur et les rugissements sourds d'une ambition sans frein. - -Marie, plus héroïne de roman que d'histoire, bientôt ennuyée de ce -sauvage climat, de ces mœurs barbares, de ces querelles religieuses et -politiques, se réfugiait dans des triomphes enivrants. Son attitude, son -sourire, ses regards soulevaient des passions insensées. C'étaient là -ses philtres. Elle versait du feu dans les cœurs et dans les sens. Un -coup d'œil, un geste, un mot d'elle rendait fou. Elle fut toujours plus -femme que reine, et l'on ne peut nier qu'avant les longues années de sa -captivité en Angleterre, elle ne fût aussi courtisane que femme. - -Un seul fait suffirait pour montrer l'instinct fatal, le caprice -terrible de Marie. - -On se souvient de Chastelard. - -C'était l'un des jeunes gens les plus braves et les plus spirituels de -la cour. Il avait été page chez M. le connétable, et il avait passé de -là chez le maréchal Damville. Toujours attaché depuis son enfance à la -maison de Montmorency, il était de ces gentilshommes qui en suivaient -toutes les fortunes, prêts à la disgrâce ou à la faveur qui -rejaillissait tour à tour de leur maître sur eux. - -Chastelard était à la mode partout: dans les salons, pour sa courtoisie -et pour son esprit; dans les duels, pour son courage. Jusque-là, il -avait badiné avec l'amour comme avec le danger. Quand son devoir de -gentilhomme et de soldat était accompli, quand le maréchal n'avait plus -rien à exiger de lui, Chastelard ne songeait qu'à faire des vers, à -s'insinuer dans le cœur des dames, et à se battre pour ses maîtresses et -pour ses amis. Il avait eu plusieurs rencontres éclatantes, et les -bateliers de la Seine le connaissaient; car plus d'une fois ils -l'avaient transporté de la rive du Louvre à celle du _Pré-aux-Clercs_, -qui s'étendait, comme chacun sait, dans l'espace compris entre la rue -des Petits-Augustins et la rue du Bac. Chastelard était l'un des héros -du Pré-aux-Clercs, et, en ce temps-là, c'était un grand prestige à la -cour et à la ville, auprès des femmes de qualité et des princesses. -Chastelard dut plus d'une conquête à sa renommée d'adresse et de valeur. -M. de Ronsard lui-même s'était laissé prendre à cette auréole de -Chastelard. Du haut de ce trône poétique où ses contemporains l'avaient -placé, il avait daigné encourager les essais et applaudir aux -inspirations de ce jeune homme entreprenant qui, sans repos ni trêve, -poursuivait à la fois la gloire des armes, la renommée des lettres et -l'amour des dames. - -Par un contraste de ce siècle de guerre religieuse, qui était aussi, il -est vrai, le siècle de Montaigne, Chastelard ne se souciait ni de la -messe ni des psaumes. Il n'était ni catholique ni protestant; il était -libre penseur. Sa philosophie était épicurienne comme sa vie. Il se -jouait de tous les sentiments. Il n'admettait qu'un dieu, le plaisir, et -glissait sur tout le reste avec légèreté. Ses Heures favorites qu'il -portait à l'église, où il allait pour regarder les dames; ses Heures -saintes étaient les Nouvelles de la reine de Navarre, les contes de -Boccace et les effronteries épiques de Rabelais. - -Tel était, ou du moins tel paraissait Chastelard: un brillant étourdi, -étranger aux habitudes sérieuses, insouciant et facile; un coureur de -bals et de fêtes, un séducteur et un esprit fort, un poëte et un -spadassin. - -Sous ces dehors frivoles, cependant, il y avait une nature profonde, une -sensibilité délicate et mortelle que personne ne soupçonnait, pas même -Chastelard, mais qui devait se révéler à lui par la souffrance, par les -tortures sans nom d'un amour où il mettrait toute son âme, et où la -belle reine qui en serait l'idole, ne mettrait que sa coquetterie. - -Chastelard voyageait sans cesse d'Écosse en France, et de France en -Écosse. Il était auprès de Marie le messager des hommages de la cour de -Charles IX. C'est lui qui avait apporté à la reine les mélodieux regrets -de Ronsard, du poëte olympien. - - Le jour que vostre voile aux vents se recourba, - Et de nos yeux pleurans les vostres desroba, - Ce jour, la mesme voile emporta loin de France - Les Muses qui souloient y faire demeurance, - Quand l'heureuse fortune icy vous arrestoit, - Et le sceptre françois entre vos mains estoit. - Depuis, nostre Parnasse est devenu stérile; - Sa source maintenant d'une bourbe distille, - Son laurier est séché, son lierre est détruit, - Et sa croupe jumelle est ceincte d'une nuict. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Quand cet yvoire blanc qui enfle votre sein, - Quand vostre longue, gresle et délicate main, - Quand vostre belle taille et vostre beau corsage - Qui ressemble au pourtraict d'une céleste image; - Quand vos sages propos, quand vostre douce voix - Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois, - Las! ne sont plus icy; quand tant de beautez rares - Dont les graces des cieux ne vous furent avares, - Abandonnant la France, ont d'un autre costé - L'agréable sujet de nos vers emporté; - Comment pourraient chanter les bouches des poëtes, - Quand par vostre départ les Muses sont muettes? - Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps: - Les roses et les lys ne règnent qu'un printemps. - Ainsi vostre beauté, seulement apparüe - Quinze ans en nostre France, est soudain disparüe, - Comme on voit d'un esclair s'évanouir le trait, - Et d'elle n'a laissé sinon que le regret, - Sinon le desplaisir qui me remet sans cesse - Au cœur le souvenir d'une telle princesse. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - J'envoiray mes pensers qui volent comme oiseaux; - Par eux je revoiray sans danger à toute heure - Cette belle princesse et sa belle demeure: - Et là pour tout jamais je voudray séjourner, - Car d'un lieu si plaisant on ne peut retourner. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - La nature a toujours dedans la mer lointaine, - Par les bois, par les rocs, sous les monceaux d'areine, - Fait naistre les beautez, et n'a point à nos yeux - Ny à nous fait présent de ses dons précieux: - Les perles, les rubis sont enfants des rivages, - Et toujours les odeurs sont aux terres sauvages. - - Ainsi Dieu, qui a soin de vostre royauté, - A fait (miracle grand!) naistre votre beauté - Sur le bord estranger, comme chose laissée - Non pour les yeux de l'homme, ainçois pour la pensée. - -Marie, en retour de ces beaux vers, envoyait d'Holyrood au poëte un -magnifique buffet de vaisselle d'argent, du prix de deux mille écus, -avec cette inscription: «A Ronsard, l'Apollo françois.» - -Chastelard était l'intermédiaire. - -A la fin, il s'était établi à Édimbourg, où il résidait comme -l'ambassadeur des amours du maréchal Damville. Il rendait les lettres de -son maître, et lui renvoyait celles de la reine. Peu à peu, Chastelard -s'enhardit et parla pour lui. Marie l'écouta en souriant et -l'encouragea. Chastelard lui adressa des vers qui, sous une harmonie -banale, recelaient une invincible passion. - - . . . . . . . . . . . . . . - O déesse... - - Ces buissons et ces arbres - Qui sont entour de moy, - Ces rochers et ces marbres, - Sçavent bien mon émoy; - - Bref, rien de la nature - N'ignore ma blessure, - Fors seulement - Toi qui prends nourriture - En mon cruel tourment. - - Mais s'il t'est agréable - De me voir misérable - En tourment tel; - Mon malheur déplorable - Soyt sur moy immortel! - -Marie répondit à ces vers. Elle embrasa les sens, elle exalta -l'imagination du pauvre jeune gentilhomme. Elle lui donna la fièvre et -le délire. Chastelard, éperdu, décidé à tout, se cacha sous le lit de la -reine, dont les dames le découvrirent. Marie, plus amusée qu'irritée, -pardonna à Chastelard et le congédia. Il ne tarda pas à reparaître, et -Marie recommença ses jeux. Elle l'enflamma de nouveau, et le fascina si -bien, que Chastelard se glissa dans le cabinet de toilette, et de là -encore sous le lit de la reine à Burnt-Island. Trahi une seconde fois -par les femmes de Marie, il ne trouva plus qu'indifférence et abandon -dans cette princesse. - -La reine qui, lorsqu'elle aimait, était si téméraire avec l'opinion -publique, fut timide, lâche même en cette circonstance. Elle s'épouvanta -des calomnies répandues et prêchées contre elle jusque dans les temples -par les ministres protestants. Elle leur concéda comme gage de sa vertu -cette tête dévouée. Elle résista à toutes les instances qui lui furent -adressées. Revenue à Holyrood, elle refusa de commuer la peine de mort -prononcée contre Chastelard par des juges fanatiques, et elle ordonna -d'effacer ces deux petits vers gravés par une main inconnue sur un des -lambris de sa chambre: - - Sur front de roy - Que pardon soit! - -J'ai retrouvé au mur du vieux palais, sous la rouille de trois siècles, -la trace de ce généreux conseil; Marie dut la retrouver bien souvent -dans sa conscience. - -Chastelard avait été conduit à la Tolbooth. Il avait des amis. L'un -d'eux, Erskine, cousin du capitaine des gardes de la reine, lia -connaissance avec le geôlier, et essaya de l'enivrer pour sauver -Chastelard. Mais le geôlier, qui était un rigide presbytérien, déjoua ce -plan d'Erskine. Il veilla jour et nuit sur son prisonnier, qu'il garda -soigneusement pour le bourreau. - -On voudrait croire que la reine ne fut pas étrangère à cette tentative -d'évasion. La parenté d'Erskine avec le capitaine des gardes est, à -défaut de preuves, un indice favorable à Marie. - -Dans les grands moments où sa figure perdait son expression habituelle -de frivolité, Chastelard ressemblait beaucoup au chevalier Bayard. En -sortant de la prison, il le rappelait par ses traits, par sa taille et -par son intrépidité. «Si je ne suis pas sans reproche comme mon aïeul, -dit-il, comme lui, du moins, je suis sans peur.» - -Il monta sur l'échafaud avec la même bravoure que que s'il eût marché à -l'ennemi. Il ne voulut ni ministre ni confesseur, et récita, pour toute -prière, l'ode de Ronsard sur la mort. Avant de livrer son cou à la -corde, il se recueillit un instant, puis il plongea ses regards et les -fixa dans la direction du château d'Holyrood, en s'écriant: «Adieu, toi, -si belle et si cruelle, qui me tues et que je ne puis cesser d'aimer!» - -Telles furent les dernières paroles de Chastelard; son âme sembla -s'exhaler avec elles. Précipité par l'exécuteur, ce jeune homme si plein -de vie ne fut bientôt qu'un froid cadavre. Suspendu au chanvre des -criminels, il fut exposé tout un jour à la curieuse férocité du peuple, -doublement heureux du supplice d'un Français et d'un papiste. - -Marie n'apprit pas cette exécution sans une émotion profonde, et l'on -observa qu'elle descendait plus fréquemment dans son parc. - -Le parc d'Holyrood était alors une des passions de la reine. Elle y -trompait son ennui, et s'efforçait d'y donner le change à ses chagrins. -Il fallait qu'elle fût malade pour ne pas se promener à travers ces -lieux charmants que son père et ses ancêtres avaient plantés de si beaux -arbres, qu'elle avait elle-même ornés de fleurs, de fontaines, et -peuplés d'animaux innombrables. - -Le parc d'Holyrood se réduit maintenant à un triste parterre fermé d'une -grille. C'est là que Charles X déchu se réfugiait, au moindre rayon, le -long de l'allée sinueuse qui entoure la chapelle, comme si, repoussé de -ce palais par les tragiques souvenirs de Marie Stuart et par sa propre -infortune, il eût aimé à prier Celui qui allége les fardeaux les plus -lourds près du sanctuaire en ruines où sans doute il goûtait les -meilleures consolations de son exil. Tel est l'enclos d'aujourd'hui; -mais hors de cet étroit espace, le parc d'Holyrood s'étendait, sous -Marie Stuart, d'horizon en horizon jusqu'au sable fin de la mer. - -Ce parc de délices, où la Sulamite du seizième siècle exhala dans toutes -les ivresses son cantique des cantiques, est bien changé aujourd'hui. La -vipère rampe, la ronce pousse, la bruyère croît au-dessus d'un gazon -blême entre quelques maisons isolées blanchissant çà et là dans un -désert. - -Hélas! tout est morne et stérile, mais tout était vivant, animé, à -travers ces jardins où cependant Marie Stuart se souvenait de la France -en soupirant. - -Ce parc admirable qui partait du palais, et dont la limite était le -Forth, avait été tracé avec un art infini. Des bois de sapins, de chênes -et de peupliers s'y élevaient dans la brume; des saules s'y courbaient -sur les canaux, au milieu de fraîches pelouses foulées sous les pas de -la politique, de l'amour et de l'ambition. Des troupeaux de daims y -couraient en liberté, et des nuées de mouettes s'y abattaient près du -rivage. La reine avait toujours aimé les animaux. Ils avaient été son -amusement dans son enfance, à Inch-Mahome; ils furent son plaisir, son -luxe dans sa puissance; et, plus tard, on les verra devenir une société, -une famille pour elle dans ses prisons d'Angleterre. - -Marie s'oubliait souvent des heures entières dans des promenades où son -imagination de poëte secouait sur elle des songes plus riants que les -réalités, et où, parmi les cerfs et les alcyons, elle se plaisait à -rêver de sa première patrie, meilleure que la seconde. Les courtisans -n'avaient pas manqué de s'apercevoir que lorsqu'elle rentrait au palais -elle était de plus facile humeur. C'était le moment où elle accordait le -plus volontiers les grâces qu'on avait à lui demander. - -Au milieu de ses embarras d'affaires, de ses plaisirs, de ses triomphes, -de ses remords de femme et de reine, une douleur plus amère que -l'exécution de Chastelard atteignit Marie. Ce fut la mort de son oncle, -le duc François de Guise. - -Le jour où elle reçut cette nouvelle funèbre, elle n'était pas -descendue, selon sa coutume, dans ses jardins. Elle était dans sa -chambre lorsqu'on l'avertit de l'arrivée de Raullet. C'était l'un de ses -secrétaires et de ses messagers de confiance. Il revenait de Paris. Elle -ordonna qu'on l'introduisît sans retard. Il était vêtu en grand deuil. -Il s'inclina devant Marie et lui remit en silence un pli aux armes de -Lorraine. Marie l'ouvrit. C'était une lettre de la duchesse de Guise qui -lui annonçait l'assassinat du duc, son mari. Aux premières lignes, la -reine pâlit, puis s'écria avec un sanglot: «Monsieur mon oncle mort! Ah! -Jésus, Jésus!» Et fondant en larmes, elle se retira dans l'un des -cabinets qui attiennent encore à sa chambre. Là on l'entendit gémir et -pleurer avec angoisse. Ces premiers transports passés, elle reparut et -voulut savoir jusqu'aux moindres circonstances de l'attentat. - -Raullet les lui raconta. Il lui apprit comment Poltrot avait été -présenté à M. de Soubise, gouverneur de Lyon pour les huguenots; comment -M. de Soubise avait dépêché ce fanatique à M. l'amiral, qui lui avait -donné de l'or, des encouragements, et qui l'employait en qualité d'agent -secret dans l'armée catholique. «M. de Soubise me mande, lui avait dit -Coligny, que vous avez bonne envie de servir la religion. Allez devant -Orléans et servez-la bien.» - -Ces mots n'étaient probablement qu'une recommandation d'espionnage; mais -Poltrot les interpréta sanguinairement. - -Le vrai nom de cet aventurier était Jean de Méré. C'était un gentilhomme -de l'Angoumois. Il vint au camp royal. Il avait longtemps vécu dans les -Asturies, dont il avait contracté l'accent. Sa belle taille, son teint -basané, sa réserve, sa gravité, tout son extérieur d'Espagnol plut à M. -de Guise. Poltrot lui insinua qu'il désirait abjurer la religion -protestante. M. de Guise applaudit à ce projet, et, sans presser -autrement Poltrot que par ses courtoisies, ne négligea aucune occasion -de le distinguer. Il l'invitait souvent à sa table, lui adressait la -parole avec bonté, et lui permettait de l'accompagner à la promenade ou -aux remparts. Poltrot se montrait reconnaissant et semblait s'être -dévoué au duc. Il épiait le moment favorable. Tous les jours, M. de -Guise traversait le Loiret dans un petit bateau afin de visiter les -ouvrages du siége. Le 18 février (1563), Poltrot le vit partir seul avec -M. de Rostaing. Il monta lui-même à cheval et alla attendre sa victime -en un carrefour du bois par où M. de Guise devait revenir. Poltrot -descendit de son cheval et l'attacha à un arbre dans l'épaisseur des -taillis, puis, se cachant, il se mit à guetter sa proie. Le temps -s'écoulait. L'agitation du meurtrier croissait de minute en minute, et -son courage chancelait. Il pria Dieu de le réconforter; il pria Dieu -pour l'assassinat, comme on le prie pour la charité, tant le fanatisme -est exécrable, sacrilége, aveugle, tant il bouleverse et confond dans la -conscience toutes les notions du crime et de la vertu! - -Cependant M. de Guise, dont les travaux si bien surveillés avançaient, -s'en retournait content, au crépuscule, et disait par intervalles: -«Orléans est à nous!» Il se réjouissait de ce grand siége qui allait -ruiner l'influence des huguenots. Il avait repassé le Loiret dans son -petit bateau et se rendait, toujours en compagnie de M. de Rostaing, au -château de Corney où était la duchesse, à peu de distance du camp. -Lorsqu'il approcha du carrefour, causant avec une pointe de gaieté -française que lui donnait la certitude d'une victoire nouvelle, Poltrot, -qui l'aperçut à travers les arbres, trembla de tous ses membres. Il eut -un instant de défaillance et fut près de renoncer à son attentat. Mais, -s'indignant contre lui-même, il étouffa cette faiblesse, se roidit -contre toute pitié et arma son pistolet. M. de Guise cheminait sans -défiance et sans cuirasse à quelques pas de son assassin, qui, -l'ajustant du taillis où il s'était posté entre deux noyers, lui -déchargea, presque à bout portant, dans les reins, trois balles -empoisonnées. Le duc fléchit sur la crinière de son cheval; il essaya de -tirer son épée, mais son bras était sans force; il ne put que se relever -un peu et dire: «Je crois que ce n'est rien.» M. de Rostaing et quelques -soldats survenus à la détonation, le soutenant, il eut l'incroyable -énergie de regagner sans plainte son logis où les chirurgiens -s'assemblèrent en toute hâte. - -Il embrassa tendrement la duchesse éplorée, l'exhortant à la -résignation, racontant lui-même ce guet-apens des huguenots, et s'en -déclarant «navré pour l'honneur de la France.» Comme le jeune prince de -Joinville s'était emparé de la main de son père et la pressait contre -ses lèvres, le duc baisa les cheveux blonds de son fils, en disant: -«Dieu te fasse la grâce, mon enfant, de devenir homme de bien!» - -Les chirurgiens donnèrent quelque espérance. Le 22, ils firent une -incision à la blessure et la sondèrent. La fièvre était ardente. Le -cardinal de Guise ayant engagé avec toutes sortes de ménagements -l'illustre malade à recourir aux sacrements de l'Église: «Ah! dit le -duc, souriant et serein, vous me faytes un tour de frère de me pousser -au salut où j'aspire. Je ne vous en affectionne que plus grandement.» Le -duc alors se confessa à l'évêque de Riez, le confident et le narrateur -des derniers sentiments et des dernières paroles de ce héros. - -La fièvre redoubla dans la nuit du 23. M. de Guise ne conservant plus -d'illusion, sentant sa fin prochaine, appela près de son lit la duchesse -et le prince de Joinville, son fils aîné. - -«Ma chère compagne, dit-il à la duchesse désolée, je vous ay tousjours -aimée et estimée. Je ne veux pas nier que les conseils et fragilitez de -la jeunesse ne m'ayent conduit quelquefois à chose dont vous avez pu -estre offensée: je vous prie me le pardonner. Depuis les trois dernières -années, vous sçavez bien avec quel respect j'ay conversé avec vous, vous -ostant toutes occasions de recevoir le moindre mescontentement du monde. -Je vous laisse de mes biens la part que vous en voudrez prendre; je vous -laisse les enfants que Dieu nous a donnez... Je vous prie que vous leur -soyez toujours bonne mère.» - -«Mon fils,» reprit-il en regardant le prince de Joinville, qui mêlait -ses sanglots à ceux de la duchesse, «tu as ouy ce que j'ai dit à ta -mère. Aye, mon mignon, mon amy, l'amour et crainte de Dieu -principalement devant tes yeux et dedans ton cœur; chemine selon ses -voies par le sentier droict, abandonnant l'oblique qui conduit à -perdition. Ne te laisse aulcunement attirer aux compagnies vicieuses. Ne -cherche aucun advancement par voies mauvaises, comme par une vaillantise -de court ou une faveur de femmes. Attends les honneurs de la libéralité -de ton prince par tes services et labeurs, et ne désire les grandes -charges, car elles sont trop difficiles à exercer; mais en celles où -Dieu t'appellera, emploie entièrement ton pouvoir et ta vie pour t'en -acquitter selon ton devoir, au contentement de Dieu et de ton roy. Si la -bonté de la royne te fait participer en quelqu'un de mes estats, -n'estime point que ce soit pour tes mérites, mais seulement à cause de -moy et de mes laborieux services. Et regarde de t'y porter avec -modération. Quelque bien qu'il te puisse advenir, garde-toi d'y mettre -ta confiance; car ce monde est trompeur et n'y peut estre asseurance -aucune, ce que tu vois clairement en moy-même. Or, mon cher fils, je te -recommande ta mère; que tu l'honores et la serves ainsi que Dieu et -nature te le commandent. Que tu aimes tes frères comme tes enfants. Que -tu gardes l'union avec eux, car c'est le nœud de ta force, et je prie -mon Dieu qu'il te donne sa bénédiction comme je te donne présentement la -mienne.» - -Nommant ensuite ses parents présents et absents; son frère, le cardinal -de Lorraine, qui était au concile de Trente; sa nièce, la reine -d'Écosse, qui était à Édimbourg; il leur recommanda à tous sa femme et -ses enfants. Il les recommanda aussi à la reine Catherine, qu'il engagea -vivement à conclure une bonne paix. «Qui ne desire point la paix, -dit-il, n'est point homme sage, ni amateur du service du roy. Et honni -soit à qui ne la veut!» La guerre qu'il avait tant voulue lui-même, il -ne la voulait plus aux approches de la mort, à cette subite lumière du -sépulcre. - -Le duc dit adieu à tous ses serviteurs, «les invitant à estre attachez -aux siens comme ils l'avoient esté à lui-mesme.» - -Il adjura les gentilshommes présents, tous ses amis les plus privés de -se ramentevoir la duchesse et ses fils et sa fille. Il s'excusa du -malheur de Vassy, alléguant qu'il avait tenté de réprimer ceux qui -étaient avec lui, mais vainement. «Si j'ay été contraint, dit-il encore, -à des sévérités comme en Lombardie, où j'ay fait pendre des soldats qui -avaient décroché du lard à la cheminée du paysan, ou qui avaient volé -dans les fermes soit un pain, soit une poule; je ne prétends pas, -messieurs, justifier complétement ces rigueurs nécessaires à la -discipline et pourtant désagréables à Dieu.» - -M. de Guise défendit à chacun et à tous de le venger. Il cita les -paroles qu'il avait adressées pendant le siége de Rouen à un gentilhomme -manceau qui avait tenté de l'assassiner, et qu'il avait fait conduire -sain et sauf hors du camp. «Voyez, lui avait-il dit, la différence entre -vostre religion mauvaise et la mienne; la vostre vous a conseillé de -m'assassiner, et la mienne m'ordonne de vous pardonner.» Lui qui avait -pardonné ce premier crime voulait voir Poltrot pour l'encourager à se -repentir, à embrasser la vraie foi, et pour lui pardonner aussi. On -éluda son désir et les belles paroles du siége de Rouen. M. de Guise les -répéta devant ceux qui l'entouraient, et il s'en appuya pour demander la -grâce de son meurtrier, s'autorisant de sa clémence passée pour une -clémence plus grande. On promit tout et on ne tint rien. On trompa cet -élan de M. de Guise, mais il fut entier dans son cœur. - -Le 24, un mercredi des Cendres, le duc, toujours plus mal, dicta son -testament, et mit ordre à toutes ses affaires. Il entendit la messe dans -sa chambre et communia saintement. Comme la faiblesse croissait par -l'effort de cette dernière cérémonie, on lui offrit quelques aliments; -mais il les repoussa, et dit: «Ostez, ostez, car j'ai pris la manne du -ciel, par laquelle je me sens si consolé, qu'il m'est advis que je suis -desja en paradis. Ce corps n'a plus nécessité de nourriture.» - -Un dernier trait marqua et illustra la sublime agonie de M. de Guise. -Elle dura six jours. Les médecins ordinaires étaient insuffisants. On -proposa au malade M. de Saint-Just, qui, dans la conviction des esprits -les plus éclairés du temps, avait le pouvoir de guérir en appliquant au -mal certains appareils et certaines paroles cabalistiques. «Non, -répondit le duc de Guise. Je ne doute pas de sa science, mais sa science -est diabolique. Plutost que d'estre sauvé par un sortilége, je préfère -mourir droictement comme j'ai vécu. Dieu est le maistre: qu'il soit fait -selon sa volonté!» - -Le duc finit ainsi sa grande vie par une plus grande mort; il amnistia -son assassin, et le désir de la guérison, dans les moments suprêmes, -n'altéra ni la délicatesse ni l'intrépidité de sa conscience. Il ne se -démentit pas un instant au bord de la tombe. Il contempla l'éternité -sans vertige, et son dernier soupir fut un acte de foi, comme son -dernier vœu avait été un acte de clémence. - -L'assassin, après son crime, se dérobant dans l'ombre, s'était dirigé -vers le recoin où son cheval était attaché à un arbre. Il dégagea la -bride, et, sautant en selle, il prit la première route qu'il rencontra -avec un effroi qui redoublait à tous les bruits. Il enfonçait l'éperon -dans les flancs du pauvre animal, qui courait d'une course désespérée. -Poltrot, il l'avoua depuis, accablé sous l'énormité de son forfait, -insensé de terreur et de remords, se sentait chassé par un fouet -invisible. Son imagination troublée l'emportait dans l'espace plus vite -encore que sa monture. Il erra ainsi pendant douze heures. Le lendemain -matin, le cheval et le cavalier ruisselaient de sueur et d'écume. -Poltrot avait fait un tour immense pendant la nuit. Son corps s'était -égaré dans les labyrinthes du bois, et son âme dans les horreurs de sa -conscience. Il n'y avait plus d'issue pour lui nulle part. Hors de tout -sentier, il avait tourné sur lui-même dans un tourbillon de ténèbres, -comme une roue folle dans un cercle infernal. - -La justice divine précédait la justice humaine. - -Le meurtrier croyait être bien loin du théâtre de son attentat, et il -était devant une petite ferme à quelques toises du lieu où l'assassinat -avait été commis. Il poussa son cheval à l'écurie, et s'endormit -lui-même dans la grange. C'est là qu'il fut réveillé et arrêté. Le -Seurre, principal secrétaire du duc de Guise, fit conduire le coupable -en prison. Poltrot révéla tout. Il compromit plusieurs chefs huguenots, -et même l'amiral. Il fut mené à la reine mère, qui l'interrogea et qui -le livra à la colère de Paris. Le peuple de Paris s'était soulevé comme -l'Océan dans la tempête, et il avait jeté un immense et long cri de -fureur à cette nouvelle: _Le duc de Guise a été assassiné._ Son amour -pour le duc était la mesure de sa haine contre le meurtrier. - -L'exécution de Poltrot devint une fête. Conduit à la place de Grève, et -descendu de son tombereau, il fut lié par les deux bras, puis par les -deux jambes à quatre poulains sauvages qui arrachèrent cette vie odieuse -en hennissant, au milieu des applaudissements barbares de la foule. Il -eut ensuite la tête tranchée. Cette tête sanglante, le bourreau l'arbora -au bout d'une pique sous l'horloge de l'hôtel de ville. Il brûla le -tronc du corps sur un bûcher fumant, et les quatre membres, il les -exposa aux quatre principales portes de la cité implacable. Ce supplice -fut horrible, mais il dura trop peu au gré des Parisiens. Ils auraient -souhaité que le meurtrier eût mille vies pour les lui ôter toutes en -expiation de son crime. Le peuple est facilement féroce, si l'on touche -à son idole. Alors sa vengeance prend les proportions de son -enthousiasme. Cette fois, l'idole était un grand homme qui personnifiait -en lui le plus terrible de tous les fanatismes, le fanatisme religieux. - -Le cardinal de Lorraine, en apprenant à Trente la fatale nouvelle, tomba -à deux genoux pleurant et criant: «Seigneur! vous renversez le frère -innocent et vous épargnez le coupable.» - -Il écrivit à Antoinette de Bourbon une lettre où il exaltait le martyre -du duc de Guise qui rejaillissait sur toute leur maison, et -principalement sur elle, leur mère vénérée. «Je vous dy, madame, que -jamais Dieu n'honora tant mère, ne fit plus pour autre sienne créature -(j'excepte toujours sa glorieuse mère) qu'il a faict pour vous.» - -Marie Stuart se fit redire par Raullet tous les détails de cette mort, -qui consterna l'Europe et qui désespéra la famille des Guise. Elle se -rappela les caresses, les soins, les bontés de ce grand homme qui lui -avait servi de père, et qu'elle avait passé sa jeunesse à aimer et à -admirer. - -«Madame, écrivait-elle deux mois plus tard à Catherine de Médicis, la -démonstration qu'il vous a pleu me faire en despeschant du Croc pour me -consoler de la perte si grande de feu monsieur le duc de Guise, mon -oncle, me rend plus obligée à vostre service qu'auqune autre qu'eussiez -su faire en ma faveur... m'asseurant que, comme aviez été constante à -conserver les enfants d'un bon serviteur en ses estatz (dignités), -contre tous ceulz qui ont essayé vous en détourner, aussi ne vous -laisserés vous jamays persuader de pardonner contre équité à ceulz qui -ont offensé Dieu, leur roy et leur république en les privant d'une si -digne personne, et aportant un si mauvais exemple que de tuer par -derrière celui qu'ils n'eussent osé attaquer en face...» - -Qui fut jamais, en effet, plus digne d'être regretté que ce généreux -capitaine, le héros des gentilshommes, des prêtres, du peuple; le plus -instinctif des hommes d'État, très-supérieur pour la justesse, la -vigueur, la décision, à son frère le cardinal et à toutes les -intelligences du conseil; le premier des chefs catholiques en bravoure, -en gaieté martiale et en illuminations rapides? Malgré son coup d'œil -d'aigle, le maréchal de Brissac n'était que l'ombre du duc de Guise. Il -n'en avait pas les belles parties politiques, ni cet art de manier les -masses et de diriger l'opinion, ni ce don d'éveiller l'enthousiasme, qui -semblaient si naturels à la maison de Lorraine. M. de Guise -accomplissait toutes choses de faction ou de guerre avec facilité. Il -avait le génie organisateur, l'inspiration prompte, la douceur mâle, -l'éloquence simple et vive. Sa religion miséricordieuse était une -grandeur de plus. - -L'ascendant de M. de Guise était irrésistible. Sa parole était une -force, une évidence. Il laissait discourir les autres d'abord, puis il -répondait aux objections les plus captieuses, dégageait les solutions -vraies, et, par je ne sais quel accent héroïque, il électrisait ses -auditeurs. Dans les conjonctures pressantes, il exprimait son avis en -phrases brèves comme le commandement. Quand il avait parlé, si l'on en -croit les récits contemporains, personne n'osait le contredire, non que -l'on redoutât son ressentiment ou sa puissance, mais il avait le secret -de persuader, et les plus fiers s'inclinaient devant son étoile. - -Les étrangers le vénéraient, la France l'admirait, sa famille l'aimait -avec passion. Il était profondément attaché à la jeune reine Marie -Stuart. Il avait pour elle des complaisances charmantes, une -prédilection tendre, un goût de cœur. Il se plaisait à la recevoir dans -sa belle demeure de Meudon, où, selon le témoignage de Marie, il avait -plus de souci d'elle que de ses propres enfants. Il l'accompagnait à -cheval dans la forêt, il l'initiait à la chasse des faucons, il lui -racontait ses faits de guerre, il la gâtait en toute rencontre et se -délassait à jouer avec elle, qu'il trouvait toujours prête, toujours -souriante. S'il avait eu une perle de six millions de sesterces, il la -lui aurait donnée comme le vainqueur de Pharsale à Servilie. - -Marie était pleine de reconnaissance et de sollicitude pour le duc de -Guise. Elle s'inquiétait de ses périls. Même en Écosse (1562) elle -suppliait Élisabeth, dans une lettre éloquente, de soutenir, par -l'ambassadeur d'Angleterre, le duc de Guise mandé à la cour de France. -Pressentant quelque piége sanglant, elle offrait en retour toute bonne -volonté, si le cabinet britannique consentait à servir monsieur son -oncle, «pour le connoistre si homme de bien qu'il est, et m'appartenant -de si près,» dit-elle. - -Hélas! Marie Stuart avait raison de trembler pour le duc de Guise. Elle -l'adorait vivant, elle le pleura mort, et sa douleur ne fut pas d'une -nièce, mais d'une fille. - - - - -LIVRE V. - -David Riccio.--La reine l'attache à son service.--Portrait de -Riccio.--Il devient un favori et un ministre.--Mécontentement des -seigneurs écossais.--Empressement des princes à demander la main de -Marie Stuart.--La comtesse de Lennox.--Darnley.--Amour de la -reine.--Passion de Darnley.--Son portrait.--Difficultés du -mariage.--L'Écosse repousse Darnley comme catholique.--Randolph, -ambassadeur d'Élisabeth, artisan de troubles.--Marie envoie Jacques -Melvil à la reine d'Angleterre.--Séjour de Melvil à Londres.--Portrait -d'Élisabeth.--Marie Stuart s'adresse à Knox.--Déception de la -reine.--Opposition du réformateur.--L'Écosse proteste.--Plusieurs lords -influents, Murray en tête, tentent d'enlever Darnley et d'arrêter -Marie.--Célébration du mariage.--Caricatures.--Politique -d'Élisabeth.--Particularités sur la reine d'Angleterre.--Le XVIe -siècle.--Philippe II.--Riccio, d'abord uni à Darnley, lui inspire une -violente jalousie.--Les seigneurs presbytériens exploitent la haine du -roi.--Conspiration contre le favori italien.--Sa mort.--La reine -prisonnière.--Sa réconciliation avec Darnley.--Sa fuite à Dunbar.--Elle -revient à la tête d'une petite armée à Édimbourg.--Les conspirateurs se -dispersent.--Plusieurs sont punis.--Honneurs rendus à Riccio.--Chapelle -d'Holyrood. - - -Marie Stuart, depuis son retour en Écosse, était assaillie d'affaires -politiques et religieuses. Elle recherchait d'autant plus les -distractions. Elle s'entourait de joueurs de violon, de luth et de -flûte. Elle s'empressa d'attacher à sa personne un musicien qui avait -chanté devant elle. Il s'appelait David Riccio. Il était de Turin. Son -père, maître de chapelle, lui avait donné des leçons de son art. Riccio -s'y était exercé avec succès. Il plut à l'imagination de la reine. Elle -le demanda au marquis de Morette, ambassadeur de Savoie, que Riccio -avait suivi en Écosse, et dont il était le _cameriere_. Le marquis le -céda courtoisement à la reine. - -Au fond, Marie était triste. Elle ne portait plus la vie légèrement. Le -plaisir ne remplissait plus toutes ses heures. Elle regrettait la -France, la conversation des beaux esprits, la galanterie des jeunes -seigneurs, les fêtes chevaleresques de Saint-Germain, de Chambord, de -Fontainebleau et du Louvre. Holyrood lui semblait l'image de sa -destinée. Elle le trouvait sinistre malgré tous les enchantements du -palais et du parc, des jardins et des prairies, où les biches et les -oiseaux de mer buvaient au courant des sources. Le château de ses -ancêtres était dominé de deux rochers sauvages. Par les courts soleils -du Nord, ces rochers jettent une ombre froide et menaçante sur la -demeure des Stuarts. Cette ombre avait pénétré Marie, qui sentait avec -douleur combien tout était changé pour elle. On ne la traitait pas en -femme et en reine, mais en pouvoir politique. Elle rencontrait sur son -chemin des rudesses de mœurs, d'attitude et de langage qui la -révoltaient. Sa noblesse même était barbare et n'avait ni la politesse, -ni la culture du continent. Le mérite de Riccio fut de comprendre les -impressions de Marie Stuart, son secret fut de lui alléger le poids des -jours. Comment n'aurait-il pas été le favori de la reine? Elle -s'ennuyait, il l'amusa. - -C'était un homme de vingt-huit ans. Sa figure, sans être belle, était -expressive. Il avait les cheveux d'un châtain foncé, la peau brune et -cuivrée, le front large, bombé et mat, le nez vivant et dilaté, les -dents admirables, les yeux vifs et perçants sous des sourcils touffus -qui accentuaient dans ses traits mâles une énergie qui manquait à son -âme. Son abord était communicatif et rusé. Son regard était d'un -artiste, son sourire d'un diplomate; son intarissable esprit était -d'autant plus séduisant qu'il se colorait, dans sa mobilité, de toutes -les lueurs de la fantaisie. Un chaud rayon de soleil italien ruisselait -de ce visage méditatif comme celui d'un Écossais ou d'un Anglais. -C'étaient sous l'éclat du Midi les plis déliés de la réserve et de la -prudence du Nord. Son malheur était de ne pas porter la tête en -gentilhomme, et de l'incliner trop bas au dédain ou à l'injure. Les -efforts de sa volonté ne purent jamais dompter la nature, qui se -troublait et défaillait en lui devant le péril. D'un homme rien ne lui -faisait défaut que le courage, et encore en avait-il le masque. Sa -physionomie virile était d'un héros; mais quoique Piémontais d'origine, -il avait quelque chose du lazzarone dans le cœur. Doué du reste de tous -les talents, excellent mime, souple, insinuant, habile, né pour -l'intrigue et pour les affaires, capable de charmer une femme et de -gouverner un royaume, s'il avait eu la fermeté à un aussi haut degré que -l'intelligence. Il s'éleva très-vite à la toute-puissance par les -agréments de sa voix, de ses manières et de sa conduite (1561-1565). De -joueur de luth, il devint secrétaire des dépêches françaises et premier -ministre. C'était un caprice de la reine. Cette dictature timide et -insolente à la fois irrita profondément les grands d'Écosse, et -singulièrement le comte de Murray, dont l'autorité dans le conseil se -trouvait affaiblie, presque annulée par les manéges adroits et par les -sourdes menées de ce parvenu. - -Plusieurs avis sages furent donnés à Riccio. On lui conseillait de ne -pas battre monnaie avec sa faveur, et de ménager un peu la bourse de -ceux qui avaient des grâces à solliciter. Jacques Melvil l'engageait à -ne pas être toujours chez la reine, ou du moins à se retirer par respect -lorsque les lords y arrivaient. Riccio, encouragé par Marie, qui le -préférait à toute l'Écosse, continua ses habitudes familières. Parmi les -nobles, les plus spirituels, comme Lethington, se moquaient de ses -assiduités; les plus violents, comme Ruthven, s'en offensaient. «J'ai eu -ce soir chez la reine une forte tentation, disait Lindsey à -Knox.--Laquelle? demanda le réformateur.--Celle de jeter par la fenêtre -ce valet italien, qui n'est pas fait pour s'asseoir devant les lords, -mais pour leur offrir l'aiguière et pour leur tenir l'étrier.--Il est -vrai, répondit Knox; et de plus ce bouffon méridional est le -pensionnaire du pape et le suppôt de Satan.» - -Ce favoritisme dura plus de trois années. - -Cependant la beauté de Marie Stuart attirait sur elle les regards de -l'Europe entière. Les plus grands princes aspiraient à sa main. Le -cardinal de Lorraine traitait avec eux du mariage de sa nièce. Le prince -de Condé, le duc d'Anjou, le duc de Ferrare, un archiduc, fils de -Ferdinand Ier, briguaient l'honneur de l'épouser. Le cardinal Granvelle -et la duchesse d'Arschot travaillaient, par leurs négociations, à lever -les obstacles qui auraient pu s'opposer à l'union de la reine d'Écosse -avec don Carlos d'Espagne. - -Le monde était en suspens. - -Marie alors savourait toutes les décevantes illusions: la jeunesse, la -flatterie, l'empire, les brûlants désirs, la musique, la poésie. - -Voici des vers que j'ai lus à Édimbourg, copiés par elle-même (mai -1564), avec ce titre: - - -ODES DE IOACHIM DU BELLAY. - -EXCELLENT POETE. - - -I. ODE. - - . . . . . . . . . . . . . . - Amour, gouverneur des villes, - Loix civiles - Et juste police ordonne. - Et l'heur de paix qu'on va tant - Souhaitant, - C'est luy seul qui le nous donne. - - Les richesses de Cérès, - Les forests, - Les seps, les plantes et fleurs, - Prennent d'amour origine, - Goust, racine, - Vertu, formes et couleurs. - - Par luy tout genre d'oiseaux - Sur les eaux - Et par les bois s'entretient: - Tout animal de servage - Et sauvage - De luy son essence tient. - - Par ce petit dieu puissant - Délaissant - Le doux giron de la mère, - La vierge femme se treuve - Et fait preuve - De la flamme douce amère. - - . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . - Bien adorer nous devons - Dessus son autel sacré, - Sçachant gré - A luy, de quoy nous vivons. - - La jeunesse (hélas!) nous fuit, - Et la suit - Le froid aage languissant: - Adonques sont inutiles - Les scintilles - Du feu d'amour périssant. - - -II. ODE. - - Le flambeau dont les chaleurs - Ardent l'antique froidure, - De mille sortes de fleurs - Repeint la jeune verdure: - - Et le dieu, qui mes désirs - Brusle d'une saincte flamme, - Mille sortes de plaisirs - Replante dedans mon ame. - - Tout ce que l'hyver s'est veu - Morne, transi, froid et blesme, - Sent maintenant ce doulx feu, - Et moy je suis le feu mesme. - - Des fleuves les pieds glissants - Frappent leurs plus hautes rives, - Et les sommets verdissants - Rehaulsent leurs testes vives. - - Des-ia les seps tournoyants - Autour des branches verdoyent, - Ja les verts sillons ployants - Par les campaignes ondoyent. - - Bacchus, Priape et Cérès, - Palès, Vertumne et Pomone, - Et chaque dieu des forests, - Se prépare une couronne. - - . . . . . . . . . . . . . - -Ces vers de du Bellay, écrits avec soin par Marie Stuart sur un -parchemin à tranches d'or, témoignent en quelque sorte du cours de ses -pensées à cette époque. - -Elle songeait à se marier. Riccio n'était pour elle qu'un favori déjà -ancien, un complaisant, un serviteur. - -Ce ne fut ni la politique, ni l'ambition, qui la décida dans le choix -d'un époux; ce fut l'amour. - -Le comte de Lennox avait été proscrit et ses biens confisqués. Il vivait -retiré en Angleterre avec sa famille. La comtesse, sa femme, ne -partageait pas sa sombre résignation. Elle se flattait de changer la -fortune; et quand elle regardait Darnley, son fils, elle osait penser à -faire un roi de ce charmant exilé. Obsédée de ses desseins, elle échappa -à la surveillance réelle ou feinte dont l'entouraient les agents -d'Élisabeth, et elle pénétra en Écosse. Elle se rendit à Édimbourg, fut -reçue à Holyrood par la reine, s'insinua dans son esprit, et obtint la -grâce du comte de Lennox. Marie convoqua un parlement où le comte de -Lethington, secrétaire d'État, parla au nom de sa souveraine: - -«Milords et autres, ici assemblés, bien que, par les choses qu'il a plu -à Sa Majesté de vous déclarer très-gracieusement de sa propre bouche, -vous soyez déjà suffisamment informés du sujet de cette assemblée,... -cependant je me propose de vous exposer les mêmes choses, en y donnant -un peu plus d'étendue. - -«On sait que, pendant la minorité de Son Altesse, on a instruit le -procès du comte de Lennox, et prononcé contre lui une sentence de -confiscation, pour certaines offenses qu'on l'accusait d'avoir commises. -Ces offenses sont spécifiées dans l'acte de parlement rendu à ce sujet, -et c'est pour ce motif qu'il est depuis si longtemps en exil et absent -du pays de sa naissance. On a vu combien son sort est pénible par les -requêtes qu'il a fait parvenir à Sa Majesté. Elles contiennent les -soumissions les plus humbles et les plus convenables. Elles rendent -témoignage de son parfait dévouement à Sa Majesté, sa princesse -naturelle, et de son plus ferme attachement au très-humble service de -Son Altesse, s'il plaisait à Sa Majesté d'user envers lui de clémence, -et de le faire jouir du bénéfice de sujet. Plusieurs considérations ont -incliné Son Altesse à écouter favorablement la requête de ce seigneur: -l'ancienneté de sa maison, son nom, l'honneur qu'il a d'appartenir à Sa -Majesté par les liens du sang, à cause de milady Marguerite, tante de -Son Altesse, ainsi que d'autres motifs déterminants... De plus, Sa -Majesté est portée, par la bonté de son naturel, à avoir compassion des -maisons qui tombent en décadence, et elle aime beaucoup mieux, ainsi que -nous l'avons entendu de sa propre bouche, favoriser et l'élévation et le -soutien des anciennes maisons, que de devenir l'instrument de la ruine -et du renversement des bonnes races. - -«C'est pour travailler à cette affaire qu'il a plu à Sa Majesté -d'assembler aujourd'hui, vous, milords et messieurs, les trois états de -son royaume.» - -Le parlement déféra aux désirs de la reine (décembre 1564). Il abolit -l'acte de confiscation contre Lennox, et le comte réhabilité rentra dans -les biens et dans les dignités de ses ancêtres. Marie appela près d'elle -cette famille proscrite qui était la sienne, sans oublier Darnley, dont -la comtesse lui avait si souvent parlé. - -Darnley se hâta de venir. Il joignit la reine à Wemys-Castle (16 février -1565). Dès qu'elle le vit, elle l'aima. Éprise de sa bonne mine et de -ses empressements, elle dit à lady Seaton que c'était l'homme le plus -beau et le plus galant qu'elle eût jamais rencontré. - -Le cœur de Marie fut comme frappé de la foudre. Elle ne résista pas à -cette impression soudaine. Elle y céda avec sa facilité ordinaire. Que -lui importaient tous les inconvénients politiques? Se satisfaire était -son unique loi. L'impétueux instinct, l'irrésistible entraînement -étouffèrent en elle tous ses scrupules de reine. Elle refusa les -princes, et déclara hautement son intention d'épouser Darnley. - -«Elle use, écrit Paul de Foix à Catherine de Médicis, des mesmes offices -envers le fils du comte de Lenos (Lennox) que s'il estoit son mary, -ayant, durant sa maladye, veillé en sa chambre une nuict tout -entière...» - -Le même ambassadeur ajoutait, dans une autre lettre: - -«J'entends que les privaultés de la royne s'augmentent tous les jours -avec le comte de Rose (Darnley), et de telle façon que l'on en parle icy -peu à son honneur.» - -Pour la naissance, Darnley valait un prince. Son père, le comte de -Lennox, avait épousé lady Douglas, fille de Marguerite, la sœur aînée de -Henri VIII. Marguerite avait été mariée d'abord à Jacques IV, roi -d'Écosse, et ensuite au comte d'Angus, ce terrible seigneur qui, à -l'exemple d'un de ses ancêtres, donnait aux archers anglais prisonniers -le choix de perdre le pouce ou l'œil droit. On raconte de lui un trait -qui peut montrer à quel point il était possédé du démon de la guerre. A -la bataille d'Acram-Moor (1544), au moment de la charge contre les -Anglais, le comte d'Angus voyant sortir d'un marais, près de l'abbaye de -Melrose, une troupe de hérons, s'écria: «Où sont mes braves faucons pour -nous battre tous à la fois, hommes et bêtes, et vaincre en même temps?» - -Marie Stuart était la plus proche héritière de la couronne d'Angleterre -par son aïeule Marguerite, qui avait épousé son grand-père Jacques IV; -après elle venait la comtesse de Lennox, fille de la même Marguerite et -du comte d'Angus. Darnley était donc au même degré que Marie Stuart, et -Marguerite était leur aïeule commune. Seulement Marie descendait du -premier époux; Darnley, du second; elle d'un roi, lui d'un comte, du -comte d'Angus. - -Sous des dehors aristocratiques et des apparences délicates, Darnley -avait le tempérament le plus ardent. Il touchait à la jeunesse, il -entrait dans cet âge heureux et terrible où la puberté fait explosion, -où la vie atteint sa plénitude infinie, où tout l'homme est amour, où -les désirs jaillissent du cœur comme d'un volcan, où l'imagination -centuple ces élans furieux et ne rêve que de femmes. - -Darnley éprouvait cet enivrement lorsqu'il rencontra Marie Stuart. Dès -lors il n'y eut plus qu'elle pour lui, et sa passion fut au comble. - -Bien qu'il ne fût pas incomparablement beau, Darnley était plus -attrayant que François II et que la plupart des jeunes seigneurs des -cours de France, d'Écosse et d'Angleterre. - -Ses cheveux fins et dorés brillaient comme un rayon du matin, et -ombrageaient avec souplesse un front très-noble par la hauteur, mais un -peu étroit. Son nez et son menton arrondis avaient le tour -singulièrement mou de son caractère. Son teint était éblouissant de -fraîcheur, et il y avait quelque chose de l'enfant dans les joues de ce -jeune homme. Elles étaient pétries, gonflées et nourries de lait; mais -ce n'était pas du lait des louves ni des lionnes, c'était du lait des -génisses et des brebis. Ses yeux bleus, au-dessus desquels -s'arrondissaient deux sourcils blonds, lançaient, à travers de longs -cils, le feu qui brûlait son sang, et sa bouche indifférente à la -parole, au silence, n'avait qu'une expression voluptueuse. Elle était -altérée de la soif d'une femme, de Marie Stuart. J'insiste sur cet -embrasement sensuel de Darnley, parce qu'il dévoile sa destinée tout -entière, et qu'il devient par là digne de l'histoire. - -Darnley n'avait pas une taille moins séduisante que sa figure. Il était -svelte comme un jeune bouleau de Perth. Élisabeth l'appelait _Yonder -long lad_, le long garçon. Son costume ajoutait encore à sa flexibilité. -Il portait avec une présomption impertinente et une élégance rare ses -riches vêtements. Sa tête semblait s'élancer plus légère d'une fraise -godronnée à petits plis d'où pendait un médaillon d'or. Ce médaillon -renfermait un portrait de Marie qu'elle avait accordé, longtemps avant -son mariage, à la comtesse de Lennox pour l'impatient Darnley. Le jeune -comte avait fait graver ses armes sur la boîte du portrait, et ces armes -étaient d'une signification prophétique. On remarquait dans ce sombre -blason un arbre d'un triste augure: à côté du fer de lance et de la -claymore, il y avait un if funèbre des landes d'Écosse. Mélancolique -pressentiment! Hélas! ce jeune homme que la comtesse de Lennox donnait -vivant à Marie Stuart, Marie Stuart devait le rendre mort à la comtesse -de Lennox, à la mère éplorée!... - -Le comte de Murray, offensé déjà des restrictions que la faveur de -Riccio apportait à son autorité dans le conseil se sentit plus menacé -encore par l'avénement de Darnley, et «se retira, dit Paul de Foix, fort -mal content en sa maison.» D'autres seigneurs, les Hamilton, le duc de -Châtellerault en tête, Glencairn, Rothes, Argyll, non moins irrités que -Murray, s'entendirent avec lui et se tinrent prêts. Ils ne voulaient ni -ne pouvaient souffrir que la reine se passât, dans une aussi grande -circonstance, de l'assentiment des états. L'opinion publique universelle -fut contraire à ce mariage. Sur le continent, c'était presque une -mésalliance; en Écosse, on se révoltait contre la pensée d'un souverain -catholique. Or Darnley était papiste. Il avait été tenu sur les fonts -baptismaux selon les rites dont le protestantisme écossais avait -horreur. Le prêtre l'avait béni suivant l'ancienne formule: «Amenez, -chers frères, au bord de la cristalline fontaine le nouveau-né. Qu'il -navigue ici, battant l'eau sainte non de la rame, mais de la croix. Le -lieu est petit, il est vrai, mais il est plein de la grâce.» - -Le peuple était indigné. - -Randolph écrit à Cecil: «Il y a en cette cour bien des querelles, des -disputes et des contestations. On ne peut rien faire de mieux que de -chercher à entretenir ce désordre et ces brouilleries. David occupe -toujours la même place; ce qui fait mal au cœur à bien des gens, -exaspérés de voir leur souveraine entièrement gouvernée par un drôle de -cette espèce.» - -«L'obstination de Marie, ajoute ailleurs Randolph, s'accroît avec le -courroux de ses sujets. Si les bons conseils sont méprisés, on aura -recours à d'autres moyens plus violents. Ce ne sont pas une ou deux -personnes du vulgaire qui parlent, c'est tout le monde. Ce mariage est -tellement odieux à la nation, qu'elle regarde l'Écosse comme déshonorée, -la reine comme flétrie, et le pays comme ruiné. Marie est tombée dans le -dernier mépris. Elle se défie de tous ses nobles qui la détestent. Les -prédicateurs s'attendent à des sentences de mort, et la plèbe, agitée -par ses craintes, se livre au pillage, au vol et au meurtre, sans que -justice soit jamais rendue...» - -Telle était la situation des esprits. Nul n'y avait plus contribué et ne -l'a mieux décrite que Randolph, dont les curieuses lettres déposées au -Musée Britannique étincellent de tant de verve et contiennent tant de -révélations piquantes. - -En toute occasion, il ajoutait son électricité de haine aux orages que -couvait toujours le double génie aristocratique et presbytérien de -l'Écosse. - -Randolph était né pour la grande intrigue. Son cœur n'était point -accessible à la pitié, et le rayon divin ne brilla jamais dans son -intelligence dépravée, dans son esprit délié, aventureux, ennemi de -l'ordre, amoureux du chaos qu'il préparait avec d'intarissables -ressources, et qu'il contemplait ensuite avec une joie perverse. - -Il connaissait l'Écosse mieux que sa propre patrie. Il avait étudié -toutes les questions, tous les intérêts, toutes les passions diverses de -cette malheureuse contrée. Il savait l'histoire des grandes familles et -de chaque ramification de ces familles. Il exploitait les rivalités, les -jalousies, dont il agitait les torches dans les foyers domestiques. Sa -mère était Écossaise, sa maîtresse aussi. Elles appartenaient à la plus -haute aristocratie. Elles servaient Randolph dans tous ses desseins avec -un dévouement aveugle, et il cultivait leur affection, il l'exaltait à -plaisir, non comme un sentiment ni comme une volupté, mais comme un -moyen politique. Il disposait avec la même facilité d'Élisabeth, qui -avait en lui toute sa confiance. Elle entrait dans les vues infernales -de son ambassadeur. Sa main royale s'humiliait à copier des lettres que -Randolph lui envoyait toutes faites, et qui, revêtues de l'écriture et -de la signature de la reine d'Angleterre, devaient mettre le feu aux -quatre coins de l'Écosse, enhardir les uns, intimider les autres, -tromper tout le monde, enflammer la discorde dans les plaines et dans -les hautes terres. - -Cecil ordonnait avec une froide préméditation; Randolph exécutait avec -audace, sans s'étonner, sans hésiter et sans rougir. Il provoquait même -les décisions du conseil, et tantôt il les prévenait, tantôt il les -exagérait. - -Randolph fut l'organisateur permanent des troubles de l'Écosse et son -mauvais génie. En nuisant au pays de Marie Stuart, il croyait servir -l'Angleterre, qui profitait de tous les déchirements, qui s'enrichissait -de toutes les pertes de ses voisins. Randolph mettait ainsi une sorte de -conscience dans ses coupables menées, et le patriotisme lui tenait lieu -de morale. Il était plus citoyen qu'il n'était homme, et plus Anglais -que chrétien. Pourvu que l'injustice fût utile à sa patrie, elle -devenait pour lui la justice. Séduit par ce sophisme, il ne connaissait -pas le remords. Dans son égoïsme artificieux, il dédaignait, comme tous -les hommes d'État de son pays, la fraternité, la sensibilité, la charité -de l'Évangile, et le mal il l'appelait bien. - -J'ai visité la petite maison, au bord de la mer, où il ourdissait, dans -le mystère, dans les brumes, sous les nuages, et au bruit des flots -irrités, ses plans machiavéliques. Cette petite maison délabrée, aux -assises limoneuses, au toit verdâtre, et qu'habite une pauvre famille de -pêcheurs, était l'antre d'Éole, d'où sortaient toutes les tempêtes de la -guerre civile. - -La haine d'Élisabeth n'était pas plus perfide que celle de Randolph, -mais elle était plus forte: elle éclatait dans les moindres -circonstances de sa vie intime. Elle se trahissait même devant les -ambassadeurs de Marie Stuart. Rien n'est plus curieux et ne révèle aussi -bien les préoccupations envieuses, implacables d'Élisabeth, que -certaines pages des Mémoires de Jacques Melvil, frère de Robert, le -diplomate de Lochleven, et d'André, le dernier maître d'hôtel de Marie -Stuart. - -Jacques Melvil fut envoyé par la reine d'Écosse, quelques mois avant la -célébration de son mariage, auprès de la reine d'Angleterre, pour -l'apaiser et pour lui adoucir la blessure d'un billet ironique dont -l'imprudente Marie se repentait: - -... «Vous lui direz, écrivait-elle à Melvil, que je suis très-mortifiée -qu'elle l'ait si mal interprété. - -«Il est vrai qu'à la lecture de sa lettre je me suis sentie un peu émue, -et ce n'estoit pas sans raison: car on me donnoit à entendre que les -nobles estoient mécontents du retour du comte de Lenox (Lennox), à qui -j'avois permis de revenir en Escosse, et l'on prétendoit m'insinuer que -son arrivée feroit naistre des troubles. - -«Tout cela m'avoit si mal disposée et m'avoit mis dans une telle -cholère, que quand les termes de ma lettre seroient encore plus aspres, -j'aurois tousjours cru que ma bonne sœur ne m'en sçauroit pas mauvais -gré, vu que je n'avois en aulcune façon le dessein de la fascher. Vous -tascherez donc de calmer ses soupçons; et s'il y a dans ma lettre -quelque expression susceptible de deux sens, vous la supplierez de -choisir le meilleur.» - -Dans une autre dépêche, Marie Stuart accréditait Melvil près -d'Élisabeth, dont elle appelait sur lui toute la bienveillance. Elle -ajoutait: «Je vous prie me réserver un peu de vostre bonne grace jusqu'à -ce que l'aye justement perdue, ce que je n'espère voir tant que je -vive.» - -Melvil choisit à Londres un appartement très-rapproché de la cour. -Hatton et Randolph l'allèrent prendre à son hôtel et le conduisirent au -palais. - -Élisabeth le reçut dans les allées de son parc, à l'ombre de ses grands -arbres de Westminster. Ce n'était pas la maîtresse de l'Angleterre, -c'était la souveraine des cœurs, la vierge des deux mondes avec tout ce -qu'elle avait pu rassembler dans sa parure de séductions savantes. Elle -écouta sans impatience les excuses de Melvil, et, comme elle était -menacée d'une guerre avec l'Espagne, elle s'en contenta. Après avoir -conduit l'habile Écossais à travers les détours de ses jardins, elle -gravit avec lui l'escalier de marbre de son palais, et vint se reposer -dans un petit cabinet retiré où plusieurs portraits étaient suspendus. -Melvil reconnut celui de Marie Stuart. Élisabeth regarda longtemps ce -portrait et le baisa. «J'aime votre maîtresse, dit-elle avec un -équivoque frémissement des lèvres, et je voudrais qu'elle fût ici au -lieu de son portrait.» Melvil s'inclina, et la reine reprit: «A quoi -passe-t-elle son temps, quand elle n'est pas occupée des affaires -d'État?--Madame, répondit Melvil, troublé de l'inflexion qu'Élisabeth -donnait à des paroles amicales, elle partage ses heures entre la chasse, -l'étude et la musique.--Joue-t-elle bien du clavecin?--Très-bien, -madame.» Élisabeth se tut. Le lendemain, elle ordonna en secret à l'un -de ses courtisans, milord Hunsdon, d'introduire Melvil dans une pièce -attenant au salon où elle avait coutume de toucher son clavecin. La -reine ne manqua pas de jouer, et elle y mit tout son talent; puis, comme -pour descendre dans le parc, elle leva la tapisserie de la pièce d'où -Melvil l'avait entendue. Elle sembla s'irriter d'abord de cette -indiscrétion de l'ambassadeur; mais il s'excusa sur les habitudes de la -cour de France où il avait longtemps vécu, et où de telles familiarités -avec les princes étaient permises. D'ailleurs, le charme d'une telle -musique avait été irrésistible sur lui. Élisabeth marcha jusqu'à une -place préparée pour elle au milieu de ses parterres. Elle s'assit sur un -coussin, et en offrit un autre à Melvil, qui était à genoux devant elle. -Madame de Stafford survenant, Élisabeth dit: «Melvil, votre maîtresse -joue-t-elle mieux que moi du clavecin?» Il n'hésita pas à convenir -qu'Élisabeth lui était en cela très-supérieure. Une autre fois elle -voulut danser devant Melvil, et lui arracher l'aveu de l'infériorité de -Marie Stuart au bal. Melvil était opprimé, il mentit pour plaire. Un -soir il crut pouvoir dire la vérité. «Quelle est la plus grande de ma -sœur ou de moi? dit Élisabeth.--C'est ma maîtresse, répliqua -Melvil.--Elle est donc trop grande,» reprit sèchement la reine. - -Quelques jours avant de prendre congé, Melvil fut mis encore à une -dernière épreuve. Dans l'une de ces promenades parmi les gazons et les -fleurs de son parc, où toute l'élite de la cour l'accompagnait, -Élisabeth, interrogeant Melvil sans préparation, lui demanda qui d'elle -ou de sa sœur d'Holyrood avait le plus beau teint et les plus beaux -cheveux? Melvil répondit avec une heureuse ambiguïté que nulle beauté en -Angleterre n'était comparable à Élisabeth, ni en Écosse à Marie Stuart. -Pressé de répondre sans détour, Melvil se vit forcé de préférer à sa -charmante maîtresse la reine d'Angleterre, un homme d'État plutôt qu'une -femme. Melvil, quoique honnête, se disait en diplomate que c'était -l'occasion de faire bon marché de la vérité, et que le plus grand -malheur n'était pas de mentir, mais de déplaire. La flatterie cependant -dut lui coûter. - -Élisabeth eut toujours plus de trente ans. Sa physionomie ne fut jamais -jeune. Elle affichait l'étiquette de la chasteté, et sa prétention était -qu'on la crût absorbée dans ses pensées virginales. Aussi la _belle -vestale assise sur l'un des trônes de l'Occident_, la _vestale -couronnée_, comme la nommait Shakspeare, n'eut pas d'amants, elle n'eut -que des favoris; mais elle en eut toute sa vie, jusqu'à Essex. «Le comte -de Lestre,» dit la Mothe-Fénelon dans un mémoire secret, «ayant -l'entrée, comme il a, dans la chambre de la royne lorsqu'elle est au -lict, s'estoit ingéré de luy bailler la chemise au lieu de sa dame -d'honneur, et de s'azarder de luy-mesme de la bayser, sans y estre -convyé.» - -Les favoris d'Élisabeth étaient les hommes de son caprice, quelquefois -de sa passion. Les habiles ministres Walsingham, Cecil, étaient les -hommes de son choix et de son estime. Par ceux-ci elle fut vraiment -grande et la bienfaitrice de son peuple. Malheureusement elle était la -fille de Henri VIII, la fille de celui dont toutes les colères étaient -cruelles et toutes les amours sanguinaires. Elle lui ressemblait. Dans -les entr'actes de ses affaires et de ses plaisirs, elle inventait des -parfums, à l'exemple du comte d'Oxford, et elle cherchait des modes -nouvelles qu'elle imposait ensuite comme des devoirs envers la -délicatesse de son goût. Elle était aussi pédantesquement barbare dans -de telles futilités que majestueusement gauche dans ses attitudes. Elle -faisait ajouter des rosettes de soie, des broderies, des franges -d'orfévrerie à ses gants, qui revenaient à plus de soixante schellings -la paire. Avec ses favoris elle était une femme discrètement -voluptueuse, fantasque, mobile, toujours menaçante, souvent terrible. -Avec ses ministres elle était un politique achevé, prudent, économe; -elle payait les dettes des gouvernements précédents, et ces dettes ne -montaient pas à moins de quatre millions sterling. Bien plus, elle -élevait la marine anglaise de quarante-deux à douze cent trente -bâtiments. - -On lui disait, et on lui persuadait sans peine, qu'elle était aussi -séduisante que sage. Et pourtant, à en juger par ses portraits les -meilleurs, elle n'approcha pas plus de la grâce que de la bonté. Elle -n'eut la réalité ni de la beauté ni de la vertu; elle n'en eut que le -décorum. Ses cheveux et ses sourcils étaient fins et souples, mais ils -étaient presque fauves. Ses paupières dégarnies de cils n'adoucissaient -pas, en les ombrageant, ses yeux bleus et clairs dans leur fixité. Son -nez était aigu comme son regard. Sa bouche, petite et maussade, ne -paraissait faite que pour commander et réprimander. Son teint, d'un -blanc mat, avait le reflet pâle et inanimé de la cire, sous un coloris -faux de fraîcheur. Les muscles seuls du visage étaient vivants. Les plis -des joues frémissaient par une tension de la volonté, comme dans le -curieux buste de Robespierre; et c'est l'une des affinités de l'envieux -et prude tribun avec la reine d'Angleterre. Élisabeth portait mal son -immense fraise, ses larges manches et son manteau éclatant. Elle n'avait -d'irréprochables que les mains, signe de la distinction aristocratique; -et d'admirable que le front, siége de l'intelligence. - -Le crime et le meurtre sortirent plus tard de la rivalité féroce de la -reine d'Angleterre. En attendant, ses protestations d'amitié ne -trompèrent ni la reine d'Écosse ni son ambassadeur, qu'Élisabeth -congédia avec une douceur étudiée. Ils sentirent que sous le velours des -paroles, la haine se cachait comme le poignard dans le fourreau. - -Malgré cette haine et tous les autres obstacles, Marie Stuart n'avait -qu'une pensée: son mariage avec Darnley. - -Quoique souvent rebutée, elle eut recours à Knox. Elle le fit appeler. -C'était le prophète, le maître des âmes. Par Knox elle pouvait ramener -la multitude et reconquérir une popularité qui lui était si nécessaire. -Knox vint. La reine consulta d'abord cet homme immuable, qui l'écoutait -avec le calme de la force, les bras croisés sur sa poitrine. Knox lui -déconseilla ce mariage qu'il flétrit durement. La reine pria, ordonna, -supplia, pleura, se tordit les mains et s'évanouit. Knox ne s'attendrit -point; il ne changea ni de sentiment ni d'attitude, et quand la reine -reprit connaissance, elle le retrouva tranquille, inébranlable, sans -entrailles comme un principe, planant froidement au-dessus de la -passion, de la douleur qu'elle n'avait pas su contenir. - -Alors elle éclata contre le réformateur. «Qui êtes-vous donc dans -l'État, pour vous mêler de mon mariage? s'écria-t-elle. Allez, votre -place n'est pas à la cour.--Sans doute, répondit Knox; je n'ai d'autre -mission que de prêcher l'Évangile. Si vous me voyez ici, du reste, ne me -le reprochez pas, car c'est vous qui m'avez mandé. Je ne suis ni lord, -ni baron, ni comte, mais je suis citoyen de l'Écosse et ministre de -l'Église de Dieu. A ce double titre, mon devoir est d'avertir mon pays. -Je prémunirai le peuple, la noblesse, le clergé. Je le déclare, -quiconque osera consentir à ce que vous épousiez un papiste, trahira la -religion du Christ et les libertés du royaume.» - -Poussée à bout, la reine lui enjoignit de sortir; et violemment aidée -dans cet outrage par le lord de Dun, témoin de sa faiblesse et de sa -fureur, elle chassa Knox. En traversant les salons d'attente, il -rencontra les groupes frais et charmants des filles de la reine, causant -gaiement, riant, folâtrant et se moquant peut-être de sa rudesse. Knox, -les regardant: «Ah! la plaisante vie que la vôtre, belles dames, si elle -durait toujours! Mais les vers du tombeau toucheront votre chair et -remplaceront ces parures dont vous êtes si vaines. Oh! l'horrible chose -que cette mort qui court après vous et qui vous atteindra, quoi que vous -fassiez!» Les rires cessèrent, et Knox s'éloigna de son pas ordinaire, -lentement, fièrement, sans autre émotion sur le visage que celle du -dédain. - -Toute l'opposition protestante et politique était pour lui. Elle pensait -que Marie ne devait pas donner un roi à l'Écosse, mais que l'Écosse -devait donner un époux à la reine. Les lords conjurés, entre autres -Murray, le duc de Châtellerault, les comtes d'Argill et de Rothes, après -avoir tenté sans succès d'enlever Darnley, et ensuite d'arrêter Marie -près de Leith, marchèrent sur Édimbourg. Avertie par ses espions, Marie -sortit de la ville à la tête d'une troupe dévouée que sa présence -animait et transportait. Les insurgés se dispersèrent, et l'Angleterre -devint leur asile. La reine rentra victorieuse à Édimbourg, et fit -approuver, par une assemblée de nobles, son mariage, dont l'acte fut -rédigé par Riccio. Marie et Darnley le signèrent, le 29 juillet 1565, -sur un pupitre d'or soutenu par quatre comtes. La cérémonie religieuse -eut lieu dans la chapelle d'Holyrood, selon les rites de l'Église -romaine. - -«Voici comment le mariage s'est fait,» écrit Randolph au comte de -Leicester dans une lettre du 31 juillet. «Le dimanche matin, entre cinq -et six heures, la reine fut conduite à sa chapelle par plusieurs de ses -nobles. Elle avoit une grande robe noire de deuil, et un fort grand -chaperon de deuil, peu différent de celui qu'elle portoit au triste jour -des funérailles du roi François II, son premier mari. Elle fut conduite -à la chapelle par les comtes de Lennox et d'Atholl, qui la laissèrent là -pour aller chercher son mari, lequel fut accompagné par ces mêmes lords. -Ils furent reçus par le prêtre qui officioit. Les bans furent publiés -pour la troisième fois, et il fut pris acte par un notaire, comme quoi -personne n'avoit rien dit contre ce mariage, ni allégué aucune chose qui -pût empescher d'y procéder. Les paroles furent prononcées; on mit les -anneaux au doigt de la reine. Il y en avoit trois, et celui du milieu -étoit orné d'un diamant de grand prix. Elle et le lord se mirent -ensemble à genoux. On fit sur eux plusieurs prières. La reine attendit -qu'on dist la messe. Le lord lui donna un baiser et la laissa là. Il -s'en alla à la chambre de la reine, où elle vint le joindre quelque -temps après. On supplia la reine d'oublier, dans ce jour de solennité, -ses peines et ses chagrins, de quitter ses habillements lugubres, et de -se prêter à un train de vie plus agréable. Elle fit quelque difficulté -de se rendre à ces représentations; mais après une faible résistance, -qui étoit plutôt, à ce que je crois, une affectation qu'une vraie -douleur, tous ceux qui étoient présents et qui peuvent l'approcher, -eurent la permission de lui oster chacun une épingle. Elle fut remise à -ses dames; elle changea d'habillements. Elle n'alla pas se coucher, pour -faire connoistre à tout le monde que les plaisirs des sens n'entroient -pour rien dans les motifs de son mariage, mais seulement le bien de son -pays, et le désir de ne le pas laisser plus longtemps sans un héritier. -Des gens méfiants, et portés à donner à tout une mauvaise -interprétation, prétendent qu'ils se cognoissoient déjà avant d'en venir -au mariage. Le mariage célébré, il s'ensuit ordinairement grande chère -et des danses. Toute la noblesse était à leur disner. Les trompettes -sonnoient. On annonça des largesses. On jeta beaucoup d'argent aux -environs du palais, et ceux qui purent en attraper en profitèrent. Le -roi et la reine disnèrent à la même table; la reine étoit au haut bout, -servie par les comtes Atholl, Sewer, Morton, Caver, et Crawford, -échanson. Les comtes Églington, Cassilis et Glencairn, rendirent les -mêmes offices au roi. Après le disner, ils dansèrent pendant quelque -temps, et ensuite ils se retirèrent jusqu'à l'heure du souper. Le souper -se passa comme le disner, et fut suivi de quelques danses, après quoi -ils allèrent se coucher. Je n'ai point été témoin oculaire de ce que -j'écris à Votre Seigneurie, mais elle ne doit avoir sur ceci aucun -doute, attendu les voies par lesquelles ces choses me sont parvenues. Je -fus mandé pour me trouver au souper, mais je refusai d'y aller.» - -Libre du joug que le parti protestant appesantissait sur elle; délivrée -de la tutelle adroite, prévoyante, mais lourde de Murray, la reine -révoqua l'exil du comte de Bothwell, qui s'était réfugié en France et -qui s'empressa de revenir en Écosse. Elle s'entoura en même temps de -Lennox, d'Atholl, de Caithness, des lords Hume et Ruthven, tous alors -favorables au catholicisme. - -Les partisans de la réforme et le peuple murmurèrent. Des satires, des -chansons, des petits livres et des images grotesques furent lancés -contre Marie. La caricature était une des armes des protestants en -France, dans les Pays-Bas, en Écosse, partout. - -Ils avaient représenté le cardinal de Lorraine portant dans un sac le -pâle François II, qui, pour ne pas étouffer et respirer un peu, essayait -de passer à travers l'ouverture sa tête mélancolique et juvénile. - -Ils avaient peint le cardinal Granvelle, le ministre de Philippe II, -l'ami de la reine d'Écosse, couvant des œufs d'où sortaient des reptiles -mitrés, tandis que Satan aux pieds fourchus l'applaudissait et disait: -_Voici mon fils bien-aimé_. - -Ils gravèrent à des milliers d'exemplaires burlesques, après ses noces, -Marie Stuart valsant avec Darnley aux sons du luth de Riccio. Craig, un -ministre presbytérien, retiré dans l'ombre, les regardait du mauvais -œil, et la couronne tombait à terre. - -Ces images sur papiers gris étaient transportées et répandues dans les -villes et dans les campagnes. Des colporteurs les affichèrent jusque -dans la Canongate, à quelques pas d'Holyrood. - -Les discours sur la reine étaient sans frein. On parla de la déposer. - -Stuart Ochiltree n'avait été que l'orateur de la passion publique, -lorsqu'il s'était écrié au milieu de l'assemblée des nobles qu'il ne -reconnaîtrait jamais un papiste pour roi. - -«Soyons contents, disait le comte de Morton; nous allons être gouvernés -par un bouffon, un enfant imbécile et une princesse impudique.» Il -désignait ainsi Riccio, Darnley et la reine. «... Roullard, écrivait -Paul de Foix à Catherine de Médicis, vous dira la gratieuse et aysée vie -de la dite dame, employant tous les matins à la chasse et le soir aux -dances et masques.» - -«Ce n'est pas une chrétienne, vociférait Knox, ce n'est pas même une -femme, c'est une divinité païenne. C'est Diane ou Vénus.» - -Néanmoins, tout en cédant à l'amour, Marie Stuart avait été dupe d'une -trame ourdie par Élisabeth elle-même. - -Il était naturel et juste que la reine d'Écosse voulût obtenir pour son -mariage l'agrément d'Élisabeth, dont elle et ses enfants devaient être -les héritiers. De son côté, Élisabeth qui, par ambition et par orgueil, -était décidée à ne se point donner un maître, désirait, par jalousie et -par haine, que Marie Stuart restât veuve. La reine d'Angleterre se -révoltait en pensant qu'il lui faudrait transmettre son trône aux -descendants d'une rivale qu'elle abhorrait. Tels étaient ses vrais -sentiments et telle fut d'abord sa politique. Mais, douée de ce coup -d'œil pratique des choses qui ne permet pas l'illusion, Élisabeth -comprit que le mariage étant la nécessité de Marie Stuart, rien ne -pourrait empêcher l'accomplissement du vœu le plus cher de la reine -d'Écosse et de son peuple. Elle songea alors à Darnley pour éviter des -concurrents plus redoutables à son repos et à son envie. Cependant, tout -en favorisant sourdement ce mariage, elle le regrettait et le déplorait. -De là sa mauvaise humeur, ses persécutions contre la famille de Lennox, -sa rage redoublée contre Marie Stuart, ses menées souvent contraires, -selon les mouvements impétueux de sa passion ou les calculs réfléchis de -sa politique; de là les ténèbres qui couvrent sa conduite en lutte avec -son désir primitif, dont la réalisation lui avait paru impossible; de là -les nuages qui obscurcissent la lumière de la vérité dans cette noire et -souterraine intrigue, où l'esprit puissant d'Élisabeth imagina et -exécuta, au milieu de mille fluctuations qui se heurtent, ce que son -cœur détestait. - -Voilà, je crois, sous son sceau brisé, le mot de ce mariage précipité -par Marie, dirigé secrètement par le génie perfide et par l'âme mobile -d'Élisabeth. - -Élisabeth haïssait en Marie Stuart son héritière; elle haïssait surtout -la femme séduisante dont elle ne pouvait être la rivale de beauté et de -grâce; elle haïssait de plus en la reine d'Écosse, avec ses froids et -habiles ministres et avec tout son peuple, la nièce des Guise, l'amie de -Philippe II et du pape, la princesse catholique. Marie était donc -dévouée aux catastrophes. La nation anglaise et ses hommes d'État, -Cecil, Walsingham, Randolph, l'exécraient. Sans autre alliance qu'une -aversion commune, Élisabeth s'entendait avec ses sujets pour perdre -Marie Stuart. Une haute vertu, une politique habile, une tolérance -généreuse du protestantisme l'auraient peut-être sauvée; mais la reine -d'Écosse, par l'accumulation des fautes et par leur énormité, se mit en -quelque sorte du parti de ses ennemis et les aida à sa ruine. - -Le mariage était pour elle une condition de gouvernement, et, ce qui -était bien plus, une ardente fantaisie de sa jeunesse. Élisabeth s'était -prononcée énergiquement. Elle avait écarté de Marie Stuart les plus -illustres prétendants: don Carlos, présenté par le cardinal de Granvelle -et par la duchesse d'Arschot; l'archiduc Charles, sondé par le cardinal -de Lorraine; le duc d'Anjou et le prince de Condé, tous épris de la -reine d'Écosse. Ces prétendants, qui appartenaient aux trois grandes -puissances catholiques de l'Europe, auraient soulevé toutes les -susceptibilités de la politique anglaise et du protestantisme écossais. - -«... Si Votre Majesté, écrivait Randolph à la reine d'Écosse, veut faire -un mariage qui soit agréé de ma souveraine, elle doit éviter d'en faire -un qui puisse donner de l'ombrage à ses voisins, comme celui qu'elle a -fait avec le dauphin de France. Il est bien plus expédient que vous -preniez pour époux un seigneur anglais, pourvu qu'il s'en trouve d'assez -heureux pour vous plaire. Alors Élisabeth ne tardera plus à vous -déclarer son héritière, supposé qu'elle vienne à mourir sans laisser de -postérité.» - -La reine d'Angleterre resserrait ainsi le choix de Marie Stuart parmi la -noblesse de la Grande-Bretagne. - -Élisabeth, nous l'avons dit, avait pensé à lord Henri Darnley, son -parent et celui de la reine d'Écosse. C'était le jeune courtisan le plus -frivole de l'Europe, avec des perles aux oreilles, des chaînes au cou et -à la toque. Il dansait bien, chantait à ravir. Il avait le don de plaire -aux femmes et d'être méprisé des hommes. - -Élisabeth compta sur un caprice de Marie Stuart et ne se trompa point. -Indirectement elle insinua son dessein à la comtesse de Lennox, qui, -elle aussi, ne songeait qu'à l'accomplir. La haine d'Élisabeth et -l'ambition de cette mère se liguèrent sans se parler. Élisabeth donna -mille facilités au comte, à la comtesse de Lennox et à Darnley, tout en -éclatant contre eux. Elle confisqua leurs biens, elle envoya la comtesse -à la Tour; mais le mariage se fit, et c'est ce qu'Élisabeth avait -calculé. Sa colère n'était qu'un demi-masque. Irritée en apparence de ce -que Marie Stuart avait refusé Dudley, elle se réservait par là le droit -de soutenir les rebelles d'Écosse et de pousser habilement son ennemie -aux abîmes. Au fond, Élisabeth voulait garder pour elle Dudley, qu'elle -aimait et qu'elle fit comte de Leicester; elle voulait en même temps que -la légère Marie se prît au piége qu'elle lui tendait. Marie ne vit pas -le piége, elle ne vit que la beauté de Darnley, et elle sentit un âpre -plaisir à braver Élisabeth en satisfaisant un goût de cœur. Élisabeth -fut politiquement heureuse par là. Un prince étranger n'ajouterait pas -les forces d'un royaume voisin à la souveraineté de l'Écosse; et Marie -Stuart se compromettait deux fois: avec les égaux de Darnley blessés -dans leur orgueil, avec le protestantisme atteint dans sa foi. Quelle -bonne fortune pour Élisabeth dans cette comédie si orageusement jouée! -que de discussions à susciter, que de tempêtes à déchaîner contre une -rivale odieuse! - -Marie Stuart ne pouvait se rendre compte des bizarres contradictions -d'Élisabeth. «Le mécontentement de ma bonne sœur est vraiment -merveilleux, disait-elle, car le choix qu'elle blâme a été fait -conformément à ses désirs communiqués par M. Randolph. J'ai rejeté tous -les compétiteurs étrangers; j'ai accepté un Anglais descendant du sang -royal des deux royaumes, et le premier prince du sang en Angleterre, -celui qui sera, je crois, par ces raisons agréable aux sujets des deux -pays.» - -Darnley était catholique, objectent quelques historiens, afin de prouver -la sincérité de haine qu'Élisabeth portait à ce mariage de la reine -d'Écosse. Mais cela même était un prétexte flagrant pour Élisabeth -d'entretenir des troubles perpétuels en Écosse et de les éviter ainsi à -l'Angleterre. - -Un jour, Paul de Foix «la trouvant en sa chambre privée, qui jouoit aux -échecs, parce qu'il avoit entendu qu'elle estoit fort faschée de ce que -la royne d'Escosse se marioit avec le fils du comte de Lenos, il se -voulust ayder de ceste occasion, et lui dist que le jeu des eschecs -estoit une image du discours, prévoyance et événement des actions des -hommes, où, quand l'on perdoit un pion, il sembloit que ce fust peu de -chose. Toutefois, bien souvent, il emportoit la perte de tout le jeu. A -quoy la reine respondit qu'elle entendoit bien que le fils du comte de -Lenos n'estoit que comme un pion; mais qu'il seroit bien pour luy donner -mat, si elle n'y prenoit garde.» - -Elle y prit garde en effet; et le catholicisme de Darnley, que le -conseil d'Élisabeth transforma plus tard en un danger public, devint -pour elle un moyen puissant de tenir en haleine le protestantisme dans -les deux royaumes, d'accroître jusqu'au fanatisme sa propre popularité, -et de tourner toutes les colères, tous les mépris contre l'ennemie, qui -menaçait à la fois la constitution et le saint Évangile. - -Élisabeth habitait tantôt Westminster, tantôt Richmond, tantôt -Hampton-Court, tantôt Windsor, tantôt Greenwich. - -Greenwich avait été son berceau, et Westminster devait abriter son -tombeau sous les arceaux gothiques de la vieille abbaye où sommeillent -toutes les gloires historiques de l'Angleterre. - -Richmond, dont le splendide palais a disparu, conserve ses rives -enchantées, ses cottages, ses parcs, ses jardins, ses ormes, ses chênes, -ses prairies, toutes ses verdures incomparables. On y respire encore -aujourd'hui une impression de fraîcheur, de recueillement, -d'immortalité. - -Élisabeth se sentait moins sèche, moins stérile au milieu de cette -fécondité charmante de la nature. De loin en loin les rosiers de -Richmond embaumaient son âme dure, comme l'églantier des montagnes -parfume quelquefois le rocher. C'est là que la reine sembla le plus -aimer Leicester, Hatton, Walter-Raleigh; c'est là qu'elle devait pleurer -Essex et mourir peut-être de douleur. - -Plus tard, Milton ne pouvait s'arracher à ces bords primitifs. Il y -puisa dans ses contemplations errantes une intarissable poésie. Vieux, -infirme, aveugle, Homère régicide, il n'eut pour inventer Éden, qu'à se -souvenir des paysages de Richmond; il n'eut, pour peindre l'Ève de son -paradis, qu'à se rappeler la jeune fille anglaise couchée dans l'herbe -matinale sous un saule de la Tamise. - -Hampton-Court n'était pas plus magnifique sous Élisabeth qu'à l'époque -des prospérités de Wolsey. Dans ce château qu'il avait bâti, dans ces -somptueux pavillons de brique dont la teinte rouge était mêlée de vert -de mer à cause de l'humidité, le cardinal-légat entretenait plus de cinq -cents officiers ou domestiques revêtus de ses livrées. Élisabeth parlait -quelquefois avec indignation du luxe et de la puissance d'un sujet que -Charles-Quint appelait dans ses lettres _Mon bon et loyal ami_, et que -le doge de Venise nommait _Reverendissima Majestas_. - -Windsor, construit par des rois, plaisait davantage à la reine. -L'antiquité de cet édifice, ses tours énormes, les unes rondes, les -autres carrées, son esplanade admirable, sa masse gigantesque en pierre -grise, ses lierres grandioses, tout cela est d'un aspect aussi imposant -que triste. On dirait une prison monumentale. Windsor, avec ses donjons -accumulés, avec sa forêt sans frontières, est un Fontainebleau monotone, -plus colossal, mais moins varié, moins vivant, moins coloré, un -Fontainebleau dans la brume. - -Bien que la reine y résidât avec plaisir, elle préférait Greenwich où -elle était née. Elle préférait Greenwich même à Richmond. - -Greenwich était son séjour de prédilection. - -C'est là qu'elle aimait, soit à penser, soit à se délasser dans ses -allées de sable fin bordées de fleurs. Souvent elle franchissait la -porte de son parc que des degrés de marbre joignaient au fleuve, et près -desquels était sans cesse amarrée sa barge royale. Elle se reposait des -affaires et des soucis de la couronne par des promenades sur l'eau -mêlées de musique, d'amour voilé, de flatteries délicates et de -conversations classiques. - -Élisabeth était savante. Elle avait eu pour précepteur un humaniste -éminent, Ascham, qui ne tarit pas d'admiration sur les hautes qualités, -les talents et l'érudition de la princesse: - -«... Elle parle le français et l'italien comme l'anglais même, écrit-il -à son ami Sturmius; le latin avec facilité, exactitude et jugement; elle -parle le grec souvent et passablement bien. - -«Elle a lu avec moi tout Cicéron et une grande partie de Tite Live. Son -habileté dans la langue latine dérive presque exclusivement de l'étude -de ces deux auteurs.» - -«Nous lisons, écrivait-il encore à Sturmius, les harangues d'Eschine et -de Démosthène. Lady Élisabeth comprend d'une manière si admirable -non-seulement l'idiome original, mais encore tous les sujets de débats, -les décrets du peuple, les mœurs et les coutumes des Athéniens, que vous -seriez étonné de l'entendre.» Le bon humaniste ajoute: - -«Elle excelle dans la musique, mais elle ne charme pas excessivement. -Quant à son extérieur et à sa mise, elle préfère une élégante simplicité -à la magnificence; elle n'aime point à se faire tresser les cheveux ni à -porter de l'or; elle dédaigne ces sortes d'ornements, et, en général -dans ses manières et dans tout son genre de vie, elle ressemble plutôt à -Hippolyte qu'à Phèdre.» - -Telle était Élisabeth de seize à vingt et un ans. Ces naïves révélations -échappées à l'enthousiasme de son maître, expliquent bien les -prétentions d'Élisabeth à la chasteté, et son goût pour les entretiens -classiques dans les intervalles des plaisirs et des affaires. Devenue -reine, on comprend comment, après s'être fait un peu prier, elle -s'adressait en latin à l'université d'Oxford, et en grec à l'université -de Cambridge. - -Quoique Élisabeth semble avoir toujours eu l'âge des hommes d'État, elle -n'était pas sans une sorte de beauté. Elle avait une apparente -distinction de teint et un éclat de chevelure que relevaient encore les -splendeurs de la couronne. Elle avait la taille haute, mais un peu -roide. Elle était impérieuse et absolue, même dans la galanterie. Il y -avait de l'hypocrisie jusque dans son regard d'amour, et de la -pédanterie jusque dans son sourire. Sous la mobilité de ses lèvres -équivoques, sous les plis de son front élevé, sous les paupières de ses -yeux perçants, on sentait gronder et rugir l'âme féroce de Henri VIII. -Élisabeth avait tous les instincts du tyran, du sectaire, de la femme. -Sa main délicate, effilée, qui cueillait un lis, symbole mensonger de -pureté, et qui arrangeait une dentelle, était prête à signer des arrêts -de mort, et condamnait un pamphlétaire à avoir le poing coupé, parce -qu'il n'avait pas parlé d'elle avec assez de respect. - -Il est vrai qu'au-dessus de ses vices, de ses passions, dans les froides -régions du cerveau, brillait une intelligence sans chaleur, mais non -sans lumière, et une volonté inflexible, dénuée de sensibilité comme de -conscience. Cette double faculté fut son prestige dans ce siècle -merveilleux, dont toutes les grandes aptitudes étaient personnifiées -autour du trône d'Élisabeth. - -Siècle de philosophie, représenté par le neveu de Burleigh, par François -Bacon, le premier des penseurs pour la profondeur de l'intuition et -l'immensité des pressentiments; siècle de ruse, d'embûches, de -prévoyance et de politique, représenté par Cecil et Walsingham; siècle -d'aventures, représenté par Walter-Raleigh. Siècle de théologie et de -tortures, représenté par Henri VIII, dont l'esprit survivait dans la -reine et dans son peuple; siècle de guerre, représenté par Sussex et -toute l'aristocratie; siècle de feu et de fer; siècle des assassinats -illustres, juridiques ou non juridiques; siècle du prince de Condé, des -Guise, de Marie Stuart, de don Carlos; siècle des massacres approuvés -par le pape; siècle des auto-da-fé de Philippe II, des boucheries du duc -d'Albe; siècle de la Saint-Barthélemy des Valois; siècle où le sang -coulait comme l'eau, et ne valait pas le prix d'un intérêt, d'un -fanatisme ou d'un caprice; siècle tragique à la plus haute puissance; -plus tragique certainement que la révolution française elle-même! Or, ce -siècle, le plus pathétique de l'humanité, eut pour poëte à la cour -d'Élisabeth le plus pathétique de tous les poëtes, depuis Job et -Eschyle: William Shakspeare, le poëte de la terreur et de la pitié, de -l'amour et du destin, des sanglots et des larmes, des frissons et des -affres suprêmes, de l'agonie et de la mort. Ce prodigieux et inépuisable -génie devait être le poëte du XVIe siècle. Car la poésie est le -contre-coup retentissant de l'histoire, et l'idéal est le dernier mot, -le mot sonore, immortel, de la réalité. Telle était Élisabeth et tel -était ce siècle, avec lesquels Marie Stuart se jouait dans son -imprudence. - -Élisabeth, elle, ne jouait pas, ou plutôt elle jouait un jeu sérieux. -Elle fut réservée comme la femme anglaise, orgueilleuse, sectaire et -nationale comme l'homme anglais; pour tout dire, l'incarnation de -l'Angleterre, Albion elle-même couronnée, aux pieds de laquelle échouera -Rome, et oscilleront sur l'élément britannique les débris de -l'invincible _Armada_, cette flotte qui portera, au chiffre de Philippe -II, les destinées conquérantes et exterminatrices du catholicisme. - -L'Angleterre adora Élisabeth. Élisabeth eut aux yeux de l'Angleterre, un -mérite qui surpassa tous les mérites: elle fut la vive image de sa -nation, et elle se dévoua sans restriction au gouvernement de l'État. -Elle fut économe dans les dépenses de la royauté, afin de répandre sur -la marine les trésors qu'amassait sa parcimonie. Elle multiplia les -ports, elle fut prodigue pour ses vaisseaux, magnifique pour ses marins; -et c'est elle qui créa véritablement l'Angleterre, qui en fit une -Carthage du Nord, la Carthage de toutes les mers. C'est là l'éternel -honneur d'Élisabeth, et ce qui, pour le peuple anglais, la place au -dessus de tous les rois de son histoire. - -Reconnaître Marie Stuart comme héritière eût été un acte bien grave -d'Élisabeth; c'était donner à la reine d'Écosse un pied dans -l'Angleterre, une influence directe, un règne occulte, mais puissant, -par les catholiques au dedans, par les Guise et par Philippe II au -dehors. - -La politique d'Élisabeth, autant que son goût, l'inclinait à détester -Marie Stuart. - -Les Guise n'étaient que les tribuns et les capitaines du parti -catholique. Le grand chef, le roi de ce parti était Philippe II, comme -Élisabeth était la reine du parti protestant. - -Ils se ressemblaient dans des sphères diverses par leur rôle, par leur -nature; mais ils différaient par leur situation, et, quoique pareils, -ils n'étaient pas égaux. - -Philippe II n'avait qu'une passion profonde: la haine de l'hérésie. -Échappé à une tempête dans un trajet de Flandre en Espagne, il se crut -sauvé par un miracle de la Vierge, et il en devint plus inexorable. Il -se voua au massacre des ennemis de l'Église. Il condamna tous les rangs, -tous les âges, tous les sexes, et il assista aux exécutions les plus -barbares. Il protégea l'inquisition, qui fleurit dans le sang, à l'ombre -de son sceptre, et qui fut la première institution de l'Église et de -l'Espagne. Il ne recula devant aucune férocité. Il fit arrêter comme -suspect de luthéranisme Constantin Ponce, l'un des chapelains de -l'empereur Charles-Quint. Ce consolateur de son père, il le relégua dans -une prison infecte. Ponce y mourut: Philippe II, poursuivant sa -vengeance sur ce vieillard inanimé, ordonna de le brûler. Il fut, -dit-on, sur le point d'exercer les mêmes impiétés envers la mémoire de -Charles-Quint, de qui il tenait la vie et la couronne. On sait qu'il -n'épargna pas son fils don Carlos. Rien ne lui coûtait à immoler devant -son idole. Il lui jetait en holocauste les meilleurs sentiments, les -plus saintes affections. - -Issu de tant de princes catholiques, il y avait en lui, par la -tradition, une sorte de grandeur chrétienne et royale qui ne s'émouvait -de rien, ni de la prospérité ni de l'adversité. - -Quand arriva le gentilhomme qui devait lui apprendre la victoire de -Lépante, et qui avait traversé silencieux des groupes de courtisans -curieux et attentifs, le roi écrivait dans son cabinet; il s'interrompit -pour écouter et pour lire la dépêche. Son visage ne trahit aucune -impression; seulement il dit: «Juan a beaucoup hasardé; que le Seigneur -soit béni!» et il reprit sa correspondance. - -Lorsque Christophe de Mora lui annonça la ruine définitive de -l'_Armada_, il priait dans son oratoire. Il se contenta de répondre -froidement: «Dieu est le maître; j'avais envoyé cette flotte contre les -hommes, non contre les éléments;» et, sans se plaindre, il acheva ses -prières. - -Toujours penché sur une carte du monde, il nouait et dénouait les fils -de son impitoyable politique avec un zèle qui n'excluait ni la -temporisation ni la persévérance. «Un roi est un tisserand,» disait-il. - -Il était voluptueux, cruel, fanatique et absolu. Ses vices, mêlés de -quelques vertus, lui avaient composé une inflexible conscience. - -Sa vie ne semble-t-elle pas éclairée d'un reflet sinistre et résumée par -son agonie? Ce moine-roi, stoïque et dur, voudra mourir son crucifix sur -sa poitrine, un autre crucifix dans la main droite, sa discipline -ensanglantée à ses pieds, et un cierge du mont Serrat dans la main -gauche. Sa dernière recommandation à son fils sera d'exterminer les -hérétiques. Quel spectacle solennel et terrible que ce prince, à son -heure suprême, au fond de sa cellule dorée de l'Escurial, conseillant à -son fils les meurtres sacrés qu'il avait multipliés, pendant son long -règne, sans lassitude et sans remords! Expirant, il tiendra le cierge du -mont Serrat, comme il portait, vivant, la torche toujours allumée des -bûchers, des auto-da-fé et des supplices. - -Élisabeth elle-même, quoique sans scrupules aussi et sans entrailles, se -permit moins de forfaits, soit que le protestantisme fût plus généreux -parce qu'il était plus jeune, soit plutôt qu'elle fût moins implacable -par étendue d'intelligence. Mais il n'y eut pas entre eux la différence -d'un cœur. Ni l'un ni l'autre n'en eut un dans la poitrine. Seulement -Philippe II eut un crâne étroit, ténébreux et ardent; Élisabeth eut une -tête vaste et lumineuse. Elle ne fut pas moins cruelle par sensibilité, -elle fut moins cruelle par supériorité d'esprit, de peuple, de -gouvernement, de civilisation. - -Marie Stuart était la plus chère alliée de Philippe II, et la plus -irréconciliable ennemie d'Élisabeth, une rivalité personnelle s'ajoutant -à leur éloignement politique et religieux. Cependant, assurée de -l'avenir, Élisabeth demeura en repos dans les premiers temps du mariage -de Marie. Elle se contenta de faire des remontrances, d'exprimer son -déplaisir à Holyrood par ses ambassadeurs Tamworth et Randolph. - -Tout parut se calmer pour la reine d'Écosse, et elle put s'abandonner -avec sécurité à tous les transports de son amour. Elle lia intimement -Riccio et Darnley, jusque-là que l'époux et le favori partageaient -souvent le même lit. Riccio était l'homme éminent des deux; et Darnley, -le maître nominal, se subordonna sans le savoir aux plans de celui qu'il -regardait comme son serviteur et son ministre. - -Riccio, qui avait fait réussir le mariage de Darnley, lui inspira des -sentiments, et lui ouvrit des perspectives conformes aux secrets désirs -de Marie. Ces désirs, qui lui étaient communs avec la reine, il les -avait réduits en politique. Cette politique consistait à saper, à -combattre les seigneurs protestants, à nouer des alliances de plus en -plus étroites avec la France, avec Rome, avec l'Espagne. - -Heureuse de trouver dans le favori de son cœur l'homme d'État de ses -pensées monarchiques et religieuses, Marie entrevoyait déjà le pouvoir -absolu restauré et le catholicisme rétabli par son courage. Du sein des -plaisirs elle rêvait sans cesse cette double gloire. Elle approuvait la -conférence de Bayonne, où, sous le prétexte d'une entrevue de Charles IX -et de sa sœur la reine d'Espagne, le duc d'Albe, d'accord avec le pape -Pie IV et le cardinal de Lorraine, conseillait un plan d'extermination -contre les protestants et le protestantisme dans toute l'Europe. Marie -consentait à ce plan. Elle se promettait à elle-même, et elle prenait -l'engagement avec Riccio, de repousser toute négociation avec les chefs -de la liberté et de la réforme, Murray et les lords rebelles. Dans les -enivrements de son ressentiment, de sa victoire, de ses espérances, elle -se flattait de les bannir à perpétuité, de les dépouiller de leurs -dignités et de leurs terres comme parjures et comme traîtres. Elle -laissait même entendre qu'elle ne s'arrêterait pas à eux, qu'elle -atteindrait plus haut jusqu'à celle qui leur donnait un asile après leur -avoir prodigué l'or et les encouragements. Elle se vantait d'avoir des -communications avec les catholiques d'Angleterre, des moyens prompts et -sûrs de punir la reine hérétique dont elle avait tant à se plaindre. -«... Luy ayant esté faict remontrance par quelques-uns de ses seigneurs, -écrit Paul de Foix, qu'elle prenoit trop de peyne et travail, estant -tousjours parmi les armées et aux champs en temps très-malaisé, elle -leur respondit que ne cesseroit jamais en semblables peynes, jusqu'à ce -qu'elle les eust menés à Londres.» - -Paroles dangereuses, transmises d'heure en heure à Cecil par les espions -qu'il entretenait autour de Marie! Confidences frivoles d'une jeune -reine amoureuse qui passait sa vie au milieu des courtisans; dans les -guerres, toujours à cheval; dans la paix, tantôt à la chasse, tantôt au -bal, le matin dans les bois, le soir dans les fêtes! Vains élans de -triomphe qu'une autre reine moins jeune et plus impitoyable notait à -Greenwich, afin de les étouffer plus tard sous les plombs et sous les -pierres des donjons anglais! - -Une harmonie parfaite régna d'abord à Holyrood, mais cette harmonie ne -fut pas longue. Violente, passionnée et mobile, Marie se lassa vite de -Darnley. Ce n'était ni un cœur, ni une intelligence, ni un bras. Il -avait toutes les frivolités de la femme, jusqu'au goût de la parure et -des rubans. Dès qu'elle le connut, elle cessa de l'aimer. - -Il souffrait les injures et en attirait à la reine. - -Désirant désarmer le clergé réformé, il assistait à ses sermons. Il ne -réussit qu'à se faire insulter en face. Knox lui dit un jour, du haut de -la chaire, que lorsque Dieu voulait châtier les crimes d'un peuple, il -le livrait à la domination des femmes et des enfants. - -Marie méprisa cet adolescent énervé. Elle se rapprocha de Riccio, dont -l'esprit et les talents la charmaient. Elle l'entoura de considération, -de soins, d'honneurs. Elle le traita comme un homme de haute naissance. -Chose inouïe dans l'étiquette du XVIe siècle, elle le fit manger à sa -table, lui, un ministre récent, mais naguère un _cameriere_, un -musicien, un vil chanteur. Elle fit plus. Il était convenu que le nom du -roi précéderait celui de la reine dans la signature des actes publics: -Marie signa avant Darnley, puis elle supprima entièrement ce nom et y -substitua celui de Riccio. - -Furieux de cet abandon et de cet outrage, Darnley se livre à toutes les -fougues, à toutes les orgies, à toutes les crapules. Plongé dans -l'ivresse, dans le jeu, dans les plaisirs ignobles et dégradants, il ne -revoit la reine que pour l'injurier. Il ne peut réprimer sa grossière -violence, même dans les salons d'Holyrood: - -«La reine, écrit Randolph, se repent bien de son mariage; elle abhorre -Darnley et tout ce qui lui appartient.» - -Le roi était jaloux, et sa jalousie perçait. Les seigneurs écossais, -envieux de Riccio, le favori tout-puissant de la reine, la créature des -Guise, le séide du catholicisme, attisèrent cette passion du roi. Le -comte de Morton surtout, très-attaché à la réforme par ambition, et qui -craignait, d'après les rumeurs de cour, que Riccio ne le remplaçât comme -chancelier du royaume, envenima le ressentiment de Darnley. -Très-sympathique d'ailleurs à Murray et aux bannis, Morton saisit aussi -ce moyen de faciliter leur retour et de servir leur cause qui était la -sienne. Il affermit Darnley, entraîné déjà par George Douglas, dans un -projet de conspiration contre la vie de Riccio. - -Marie Stuart avait un goût vif pour Riccio, et ce goût, cet amour -l'élève un moment au-dessus des préjugés de la naissance et lui inspire, -au XVIe siècle, sur la noblesse, ennemie superbe du pauvre musicien, des -lignes dont un philosophe du XIXe siècle ne désavouerait pas quelques -traits. Dans sa colère contre les insulteurs patriciens de son favori, -elle humilie l'antiquité du nom devant le mérite de l'homme. - -«... Quoy!... soubz vernis de grandeur et noblesse des ancestres, il -fault et que l'autorité des roys puisse estre enfrainte ou diminuée, et -la leur irrépréhensible? L'une vient de Dieu, l'autre du roy soubz Dieu; -car Dieu a esleu les roys et commandé aux peuples de leur obeyr, et les -roys ont faict et constitué les princes et grands pour les soulager, et -non pour leur faire teste. - -«Que doit donc faire le roy, si son père a eslevé un homme de bien, et -que les successeurs et enfans dégénèrent? Faut-il que le roy en face -mesme estat et leur donne mesme credit (en ce de quoy ils sont indignes) -comme la vertu du père a mérité? Le père estoit vaillant, sage et -obligeant; le filz n'a rien appris qu'à faire le grand et prendre ses -ayses, et desdaigner toutes loys; et si le roy trouve un homme de bas -estat, pauvre en biens, mais généreux d'esprit, fidèle en cœur et propre -en la charge requise pour son service, il ne luy osera commettre -autorité, pour quoy les grands qui ont desja en veulent encores!» - -Ce ministre éminent et dévoué dont Marie traçait le portrait avec -complaisance, c'était Riccio, autour duquel s'organisait une -conspiration implacable. - -Le comte de Morton fut l'homme politique de cette conspiration. Lui seul -peut-être sut toute l'étendue et toute la portée de son action. Il -coopérait au meurtre de Riccio dans une vue personnelle, et aussi dans -des desseins profonds de tribun aristocratique. Il sentait que par là il -annulait la reine et ses alliés, les catholiques et le catholicisme; il -sentait qu'il allait redonner vigueur à la réforme en cimentant -l'alliance anglaise, en rappelant les lords proscrits, en replaçant -Murray à la tête du gouvernement, dont Darnley ne serait que la vaine -décoration, le simulacre officiel. - -Randolph et le comte de Bedford furent mis dans le secret. Ils -annoncèrent d'avance le complot à Cecil et à leur souveraine Élisabeth. - -Murray, de Grange, de Rothes et leurs amis, furent avertis et se -réunirent sur les frontières d'Écosse. - -Deux traités ou _bands_ furent signés par le roi et par les -conspirateurs. Ils se juraient amitié et solidarité dans l'exécution de -cette grande entreprise, qui fut le triomphe cruel de la réforme sur -l'Église, du parti protestant sur le parti catholique, de la noblesse et -du peuple sur la reine et sa camarilla, de Knox et du Nord sur le pape -et sur le Midi. - -Le comte de Lennox, lord Ruthven, George Douglas, Lindsey, André Ker, -étaient au premier rang des conjurés. Ils s'entendirent avec Darnley. -Près de l'appartement de la reine, séparés d'elle par une simple -cloison, ils prononcèrent la mort du favori. - -Ce qu'il y eut de plus grave dans ces _bands_ homicides, ce fut la -participation de Knox. Consulté par les conjurés sur la légitimité de -l'acte qu'ils allaient accomplir, il rassura leurs consciences déjà si -hardies. L'esprit du rigide docteur souffla sur eux, non pour les -détourner du crime, mais pour les y précipiter. Il les y prépara comme à -une sainte entreprise, par la prière et par le jeûne. Dans l'emportement -de son fanatisme, Knox se chargea de justifier le meurtre devant Dieu, -et, l'autorisant de son approbation, il mit ainsi de sa main d'apôtre, à -l'assassinat, le sceau religieux de son caractère et de son nom. - -C'était un samedi soir, vers six heures, le 9 mars 1566. Les conjurés et -leurs hommes d'armes, au nombre de trois cents environ, se glissèrent, à -la tombée de la nuit, des ruelles borgnes de la Canongate dans les -ombres du palais. - -Le roi avait soupé chez lui en compagnie du comte de Morton, de Lindsey -et de Ruthven. Son appartement, un rez-de-chaussée élevé de quelques -marches, était situé au-dessous de l'appartement de Marie, dans la même -tour. Au dessert, il envoya voir qui était avec la reine. On lui vint -dire que la reine finissait de souper de son côté, dans son cabinet de -repos, avec la comtesse d'Argill, sa sœur naturelle, Beatoun, le -commandeur d'Holyrood, et Riccio. Leur conversation avait été enjouée et -brillante. Le roi monta par un escalier dérobé, pendant que Morton, -Lindsey, et une troupe de leurs vassaux les plus braves, envahissaient -le grand escalier, et dispersaient sur leur passage quelques amis de la -reine et de ses serviteurs. - -Le roi entra dans le cabinet de Marie. Riccio, en manteau court, en -veste de satin, en culotte de velours rougeâtre, était assis et couvert. -Il avait sur la tête sa toque ornée d'une plume. La reine dit au roi: -«Monseigneur, avez-vous déjà soupé? Je croyais que vous soupiez -maintenant.» Le roi se pencha sur le dossier du fauteuil de la reine qui -se retourna vers lui; ils s'embrassèrent, et Darnley prit part à -l'entretien. Sa voix était émue, son visage était pourpre, et, de temps -en temps, il jetait un regard furtif vers la petite porte qu'il avait -laissée entr'ouverte. Bientôt apparut, sous les franges des rideaux qui -la décoraient, un homme pâle, Ruthven, qui tremblait encore de la -fièvre, et qui, malgré son extrême affaiblissement, avait voulu être de -l'expédition. Il était vêtu d'un pourpoint de damas, doublé de fourrure. -Il avait un casque d'airain et des gantelets de fer. Il était armé comme -pour un combat et accompagné de Douglas, de Ker, de Ballentyne et de -d'Ormiston. Au moment où Morton et Lindsey forçaient avec fracas la -chambre à coucher de Marie, et, s'y précipitant, allaient déborder dans -le cabinet, Ruthven s'y rua, et son impétuosité fut telle, que le -parquet en fut ébranlé. Il épouvanta les convives. Sa physionomie -livide, farouche, bouleversée par la maladie et par la colère, glaçait -de terreur. «Pourquoi êtes-vous ici, et qui vous a permis d'y pénétrer?» -s'écria la reine. «J'ai affaire à David, à ce galant que voilà,» -répondit Ruthven d'une voix sourde. Un autre conjuré s'avançant, Marie -lui dit: «Si David est coupable, je suis prête à le livrer à la -justice.--Voilà la justice,» répliqua le conjuré en ôtant une corde de -dessous son manteau. Tout hagard de peur, Riccio recula dans un coin du -cabinet. Il y fut suivi. Le pauvre Italien se rapprochant de la reine, -saisit sa robe en criant: «Je suis mort! _Giustizia! giustizia!_ Madame, -sauvez-moi! sauvez-moi!» Marie s'élança entre Riccio et les assassins. -Elle essaya de les arrêter. Alors chacun se pressa, se heurta dans cet -étroit espace. Ce fut une mêlée, un tourbillon. Ruthven et Lindsey, -brandissant leurs dirks nus, apostrophèrent rudement la reine. André Ker -lui appuya même un pistolet sur le sein et la menaça de faire feu. Marie -lui montrant son ventre: «Tirez, dit-elle, si vous ne respectez pas -l'enfant que je porte.» - -La table fut renversée dans le tumulte. La reine luttant toujours, -Darnley l'entoura de ses deux bras, la ploya sur un fauteuil où il la -retint, tandis que plusieurs serrant David par le cou l'arrachaient du -cabinet. Douglas s'empara de la dague même de Darnley, frappa le favori, -et dit, en lui laissant la dague dans le dos: «Voilà le coup du roi.» -Riccio se débattait en désespéré. Il pleurait, il priait, il suppliait -avec des gémissements lamentables. Il s'attacha au seuil du cabinet, -puis il s'accrocha à la cheminée, puis il se cramponna au lit de la -chambre de la reine. Les conjurés le menaçaient, le battaient, -l'injuriaient, et lui faisaient lâcher prise en piquant ses mains de -leurs armes. L'ayant enfin entraîné de la chambre à coucher dans la -chambre de parade, ils le percèrent de cinquante-cinq coups de -poignards. - -La reine faisait des efforts surhumains pour voler au secours du -malheureux Riccio. Le roi avait peine à la contenir. Il la remit à -d'autres, et accourut dans la chambre de parade où Riccio expirait. Il -demanda s'il n'y avait pas encore de la besogne pour lui, et il enfonça -dans ce pauvre cadavre le cinquante-sixième et dernier coup de poignard; -après quoi Riccio fut lié aux pieds avec la corde apportée par l'un des -conjurés; il fut traîné ainsi et descendu le long de l'escalier du -palais. - -Lord Ruthven rentra dans le cabinet de la reine où la table avait été -relevée. Il s'assit, et demanda un peu de vin. La reine s'emporta contre -cette insolence. Ruthven répondit qu'il était malade, et se versa -lui-même à boire dans une coupe vide, celle de Riccio peut-être, puis il -ajouta: «Nous ne voulions pas être gouvernés par un valet. Voici votre -mari. C'est lui qui est notre chef.--Est-ce vrai? répliqua la reine, -doutant encore de la mort de Riccio.--Depuis quelque temps, vous vous -étiez donnée à lui plus souvent qu'à moi, dit Darnley.» La reine allait -lui répondre, lorsque vint un de ses officiers auquel elle demanda -aussitôt si on avait conduit David en prison, et où? «Madame, il ne faut -plus parler de David, car il est mort.» Alors la reine poussa un cri, -puis se tournant vers le roi: «Ah! traître, fils de traître, lui -dit-elle, voilà la récompense que tu réservais à celui qui t'a fait tant -de bien et tant d'honneur! Voilà ma récompense à moi, qui, par son -conseil, t'ai élevé à une dignité si haute! Ah! plus de larmes, mais la -vengeance! Je n'aurai de joie que lorsque ton cœur sera aussi désolé que -l'est aujourd'hui le mien.» En achevant ces paroles, la reine -s'évanouit. - -Tous les amis qu'elle avait à Holyrood s'enfuirent en désordre; le comte -d'Atholl, les lords Fleming et Levingston s'échappèrent par un couloir -obscur. Les comtes de Bothwell et de Huntly se laissèrent glisser le -long d'un pilier dans les jardins. - -Cependant un frisson avait passé sur la ville. Le tocsin avait sonné; -les bourgeois d'Édimbourg, conduits par le lord prévôt, se rassemblèrent -un instant autour d'Holyrood. Ils s'enquirent de la reine qui revenait à -elle. Tandis que les conjurés la menaçaient, si elle appelait, de la -tuer et de la jeter par-dessus les murs, d'autres conjurés disaient aux -bourgeois que tout allait bien, que seulement on avait dagué le favori -piémontais qui s'entendait avec le pape et le roi d'Espagne pour -détruire la religion du saint Évangile. Darnley lui-même ouvrit une -fenêtre de la tour fatale, et pria le peuple de se retirer, l'assurant -que tout s'était fait sur l'ordre de la reine, et qu'il serait instruit -le lendemain. - -Retenue prisonnière dans son propre palais, dans sa chambre à coucher, -sans une de ses femmes, Marie demeura seule cette effroyable nuit, -livrée à toutes les horreurs de son désespoir. Elle était grosse de six -mois. Ses émotions furent si profondes, que le fils de ses entrailles, -qui fut depuis Jacques Ier, ne put jamais voir une épée nue sans un -tressaillement d'effroi. La terreur de sa mère passa sur cette âme -endormie encore dans les limbes qui précèdent la naissance, et cette -terreur, ni l'éducation du gentilhomme, ni les efforts du roi ne -parvinrent plus tard à la dompter. - -Cet assassinat, rendu si cruel par les circonstances de l'exécution, eut -deux causes: de la part des seigneurs, une jalousie de pouvoir contre -Riccio, dont l'influence sur Marie était absolue; de la part du roi, une -jalousie d'amour qui n'était certes pas sans fondement, si l'on en croit -une dépêche de Paul de Foix, ambassadeur de France en Angleterre. -Témoignage bien grave qui n'absout pas Darnley, mais qui condamne la -reine! - -«... Le roy, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours -auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la -chambre de la royne qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant que -après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point, il -auroit appellé souvant la royne, la priant d'ouvrir, et enfin la -menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle lui auroit ouvert; -laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché -partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert -seullement d'une robe fourrée.» - -Henri IV, qui connaissait la vertu des princesses de son siècle, -entendant raconter, bien des années après, que les courtisans -d'Angleterre nommaient Jacques un Salomon, se prit à sourire, et dit: -«Salomon en effet, puisqu'il est fils de David, le joueur de harpe.» - -Ces choses consommées, les seigneurs exilés reparurent. Le comte de -Murray s'empressa d'aller chez la reine. Elle le reçut avec une -affectueuse tristesse, et s'écria: «Ah! mon frère, si vous eussiez été -près de moi, on ne m'eût pas traitée ainsi;» et elle lui montra en même -temps le parquet souillé du sang de Riccio. - -Ce sang est resté ineffaçable. - -La chambre de parade qui touche à la chambre à coucher de Marie et l'un -des cabinets, celui qui, par une ironie du destin, était appelé le -cabinet de repos, sont encore comme ils étaient au jour du crime; et le -voyageur qui visite Holyrood rencontre en frémissant dans ces deux -pièces les traces néfastes, le plancher marqué de larges taches rouges -indélébiles. - -Marie comprit vite tous les dangers de sa situation, et, malgré sa -douleur, sa grossesse et la fatigue de ses nerfs, elle puisa dans son -courage une force inouïe de dissimulation. Sachant que les conjurés -allaient l'enfermer dans une forteresse et décerner la couronne à -Darnley, elle vainquit l'horreur qu'ils lui inspiraient, et se résolut -avec promptitude à les caresser, à les tromper. Elle se montra prête à -tout céder. Elle proposa même de signer un bill de sûreté pour tous ceux -qui avaient pris part à la conspiration. Elle obtint, par cette -conduite, un relâchement de surveillance dont elle profita sans -hésitation et sans retard. Elle renouvela ses avances pathétiques à -Murray. Elle entreprit de détacher Darnley des conjurés. Le moyen était -infaillible. Marie ne balança point, quelle que fût sa haine. Darnley, -délivré de son rival, ne souhaitait que de rentrer en grâce. Elle lui -fit demander s'il ne consentirait pas à la suivre à Dunbar. Il devint -fou de désir à cette ouverture. L'enchantement et la fièvre le -saisirent. Pour la perspective d'une heure d'amour avec la reine, il -aurait vendu son âme. En cette circonstance, il vendit son honneur; car -il trahissait et livrait, par sa désertion, les conjurés. «Le 12 mars, -dit le prince Labanoff, la reine reprit son ascendant sur Darnley.» Elle -le reprit soudainement par l'attrait de volupté qu'elle fit briller à -ses yeux. Darnley redoutait pour son amour le souvenir de son crime. Il -tremblait que Marie n'étendît entre eux pour toujours sur leur couche la -dague royale dont Douglas avait percé Riccio, et le poignard qu'il avait -enfoncé lui-même. Cette dague et ce poignard sanglants, lorsque Darnley -comprit qu'il pourrait les franchir et arriver jusqu'aux bras de la -reine, il oublia ses serments, ses amis: il sacrifia tout à son égoïste -et frénétique passion. - -Il s'entendit avec Erskine, qu'il chargea de préparer des chevaux. Il -gagna des gardes, enleva la reine à ses arrêts, et la conduisit à toute -bride, d'une seule traite, à Dunbar. - -Là, Marie respire un peu. Elle reçoit un message d'Élisabeth et y -répond. Sa lettre, datée du 15 mars, semble écrite après un naufrage. - -Marie se plaint de sa sœur, qui demande le pardon des coupables, quand -leur punition est si juste. Elle, la reine d'Écosse, a été prisonnière -dans son palais: son plus fidèle serviteur a été assassiné en sa -présence. Le sang de Riccio a rejailli sur elle; sa propre vie a été en -danger; elle s'est vue forcée de fuir dans la nuit du 11 au 12 mars, -pour échapper à ses rebelles. Si Élisabeth les soutient, ce que ne peut -penser Marie, tous les princes chrétiens, qui sont solidaires, viendront -en aide à la couronne d'Écosse. Marie veut croire à l'amitié -d'Élisabeth, lorsqu'elle sera mieux instruite. Elle s'excuse de ne pas -réclamer cette amitié précieuse de sa propre main, mais elle est obligée -de recourir à une main étrangère. La maladie et les chagrins l'ont -brisée! - -Tout en écrivant ainsi, Marie ne perdit pas de temps. Elle rassembla -huit mille hommes d'armes, et marcha précipitamment sur Édimbourg. -Réconciliée en secret avec Murray et le comte d'Argill, elle tourna tout -son ressentiment contre les meurtriers de Riccio. Pour mieux les flétrir -et les condamner au gré de sa colère, elle défendit, à son de trompe, -d'oser accuser le roi d'avoir pris part à cet assassinat. Lui-même renia -la conjuration et les conjurés dans une déclaration qui fut affichée sur -tous les édifices d'Édimbourg. La reine frappa ensuite les -conspirateurs. Quelques-uns eurent la tête tranchée. Les lords Ruthven, -Morton et Douglas n'échappèrent au supplice que grâce à la vitesse de -leurs chevaux. Plusieurs furent condamnés à l'amende, d'autres au -bannissement. Presque tous se réfugièrent à Berwick. - -«... J'entends dire, écrit Randolph à Cecil, qu'on parle encore plus mal -du roi que d'aucun autre. Une personne qui s'est entretenue lundi -dernier avec la reine m'a mandé, comme une chose assurée, que la reine -avait résolu de rendre la maison de Lennox, en Écosse, aussi pauvre -qu'elle l'a jamais été. Le comte est toujours malade et a l'âme agitée. -Il se tient à l'abbaye. Son fils a été le voir une fois, et lui, il a -été une fois chez la reine depuis qu'elle est arrivée au château. La -reine a lu les originaux de toutes les ligues et associations formées -entre le roi et les lords.» - -Marie, dans sa tendresse pour son favori, nomma à sa place Joseph Riccio -secrétaire des dépêches françaises. - -Elle permit à Joseph de succéder aux biens de son frère David. D'après -un inventaire secret, dressé par les soins du comte de Bedford et de -Thomas Randolph pour les ministres d'Élisabeth, ces biens étaient -considérables. Ils furent évalués, en or, à la somme de onze mille -livres sterling. La garde-robe de Riccio était magnifique: elle -contenait vingt-huit paires de culottes de velours. Son mobilier était -d'un prince. Il avait beaucoup d'armes, des poignards, des dagues, des -pistolets, des arquebuses, vingt-deux épées. Joseph retrouva tout, à -l'exception de quelques poignards et d'un joyau de grand prix que David -portait au cou le jour fatal. Ce joyau se perdit ou fut dérobé au milieu -des horreurs de l'assassinat. Toutes les lettres de la reine que David -avait en dépôt furent respectées. Marie les reçut intactes. - -Non contente de ses vengeances contre les meurtriers, de sa munificence -pour Joseph, des humiliations de Darnley, la reine ne songeait qu'à -honorer la mémoire de Riccio. Elle fit exhumer le cadavre mutilé du -favori. Dans l'imprudence de sa douleur et de son amour, qu'elle trahit -par cet acte solennel, elle ordonna de transporter le pauvre musicien -sous les voûtes de l'abbaye d'Holyrood, palais des rois vivants, -sépulture des rois morts. Le sentiment public s'en irrita. La vieille -chapelle s'étonna de ce nouvel hôte, et se voila d'une ombre de plus. -Triste Saint-Denis écossais, semé de ruines, de sang et de larmes! -Humide caveau, tragique monument de grandeur et de néant, dont on ne -peut oublier le lierre mélancolique, la nef à demi brisée, la rosace -disjointe, les tombes ravagées, quand une fois on a vu tous ces débris -de pierres, d'herbes et de souvenirs aux rayons pâles du soleil -couchant! - - - - -LIVRE VI. - -Marie Stuart rend sa confiance au comte de Murray.--Elle accouche d'un -fils au château d'Édimbourg.--Elle dépêche Jacques Melvil à Londres -pour instruire Élisabeth de cet événement.--Amnistie aux -assassins de Riccio.--Ressentiment croissant de la reine contre -Darnley.--Bothwell.--Sa vie de pirate.--Son audace envers la reine.--Son -portrait.--Amour de la reine.--Son voyage au château de l'Ermitage.--Ses -vers.--Bothwell maître de Marie et de l'Écosse.--Martyre de -Darnley.--Fatigué d'outrages, il quitte Holyrood et se retire à Glasgow -près de son père.--Conférence de Craigmillar.--Conjuration des lords -contre la vie de Darnley.--Voyage de Marie Stuart à Glasgow.--Ses -lettres à Bothwell.--Confidences de Darnley à Crawford.--La reine ramène -le roi malade à Kirk-of-Field.--La tristesse de Darnley -redouble.--Dernière soirée.--La reine donne un bal à Holyrood.--Darnley -seul avec son page Taylor.--Les bandits de Bothwell dans la -maison.--Meurtre et explosion.--Cadavres retrouvés.--Hypocrisie de -Bothwell et de la reine.--Indignation de la ville.--Terreur organisée -par Bothwell.--Sermon de Knox.--Il se retire au fond des bois.--La cour -s'étourdit dans les plaisirs. - - -Malgré les liaisons de Murray avec les conjurés, la reine lui rendit -toute sa confiance. Elle rapprocha de lui Bothwell, et se mit à l'abri -sous la vigilance de son habile frère. Elle avait besoin d'un intervalle -de repos; Murray le lui ménagea, et elle rétablit sa santé. La fin de sa -grossesse n'étant plus troublée, elle accoucha heureusement, le 19 juin -1566, au château d'Édimbourg, où elle s'était établie sur l'avis de son -conseil privé, qui ne trouvait pas Holyrood une résidence assez sûre. - -Elle dépêcha aussitôt Mme Boin à Jacques Melvil, pour lui apprendre cet -événement et pour lui donner ordre de l'annoncer à Élisabeth. Melvil se -hâta de monter à cheval. Le soir, il était à Berwick, et, quatre jours -après, à Londres. Il vit d'abord Cecil, en compagnie duquel il se rendit -à Greenwich, où se tenait la cour et où il y avait grand bal. Cecil -présenta Melvil à Élisabeth, et, s'inclinant un peu, il dit tout bas à -la reine qu'il était né un fils à Marie Stuart. Élisabeth fit une -exclamation de dépit. Les danses furent interrompues, les bougies -s'éteignirent, et la fête cessa. Élisabeth, retirée dans un petit salon -où régnait une demi-obscurité, se jeta sur un fauteuil, se couvrit le -visage de ses deux mains, et dit aigrement aux dames qui s'étaient -empressées autour d'elle: «La reine d'Écosse vient de mettre au monde un -fils, et moi je suis un arbre stérile.» - -Le lendemain, Élisabeth, qui se repentait de l'explosion irrésistible de -son envie, reçut bien Melvil, et consentit à être la marraine de Jacques -VI, selon le souhait de Marie Stuart. - -Melvil, avant de prendre congé, saisit cette occasion de la naissance du -prince pour rappeler à Élisabeth la question si souvent éludée par elle -de la succession au trône d'Angleterre. Élisabeth répondit avec froideur -qu'elle jugeait les droits de sa bonne sœur très-fondés, et qu'elle -faisait des vœux pour que les jurisconsultes anglais rendissent une -décision favorable. Et comme Melvil insistait, la reine lui dit d'un -accent impérieux qu'elle notifierait ses intentions par les députés -qu'elle enverrait à la cérémonie du baptême. - -Melvil comprit qu'il fallait se taire pour ne pas exaspérer la reine; et -son frère Robert, qui résidait comme ambassadeur à la cour d'Angleterre, -le loua de son silence. - -Adoucie par la naissance d'un fils qui devait être l'héritier de deux -couronnes, Marie s'efforça d'immoler ses colères si justes à la -pacification de la noblesse. Elle dompta son ressentiment jusqu'à faire -grâce aux assassins de Riccio. Quelques hommes seulement avaient été -pendus pour cet attentat. Lord Ruthven était mort en Angleterre, se -vantant de son forfait comme de la plus belle action de sa vie. Morton -put rentrer en Écosse avec tous ses complices, excepté George Douglas, -qui avait porté le premier coup au favori, et André Ker, qui avait -touché la reine de son pistolet au milieu du tumulte de l'assassinat. - -Le seul que la reine n'amnistia pas dans son cœur, ce fut son mari. -Déchargée des soins du gouvernement, elle retomba dans tous les orages -de l'amour. Déjà dégoûtée de Darnley qu'elle méprisait, le meurtre de -Riccio, dont il fut l'un des assassins, la transportait parfois de -fureur. Son visage dissimula sa haine à demi, mais son âme ardente la -sentait tout entière. «... Je lui trouvai toujours depuis ce temps-là, -dit Jacques Melvil dans ses curieux mémoires, un cœur plein de rancune, -et c'étoit lui faire mal sa cour que de luy parler d'accommodement avec -le roy.» - -Elle aima sous les yeux de Darnley et ce fut sa première vengeance. - -Elle n'avait pas tardé à trouver ce qu'elle cherchait: l'idéal de son -rêve effréné. - -Il y avait à la cour d'Écosse un homme que la clairvoyance des plus -habiles ambassadeurs d'Élisabeth avait dès longtemps pénétré et -pressenti. «C'est un jeune ambitieux très-entreprenant,» écrivait de -France Trokmorton en 1560. «Il faut que ses ennemis aient l'œil sur lui -et le surveillent de près.» Randolph écrivait d'Édimbourg, en 1563: «Si -jamais il reprend son crédit, ce sera un vautour dans ce royaume.» - -Bothwell dissimulait le crime sous ses vices. Il avait été pirate. Il -s'était mêlé à ces terribles corsaires de l'Océan qui avaient -l'égorgement pour habitude et la rapine pour religion. Ils pillaient les -châteaux, les monastères, volaient, violaient, tuaient, s'enivraient sur -des décombres, y partageaient leur butin, et le cachaient soit dans des -îles inhabitées, soit dans des lieux déserts. On ne saurait croire à -quel point ces brigands unissaient à l'insatiable soif de l'or la -superstition et la cruauté. Quand ils avaient enfoui leurs richesses, -ils immolaient tantôt un blanc, tantôt un noir, quelquefois une jeune -fille; et ils enterraient la victime avec leur trésor, afin qu'il fût -gardé par l'effroi que répandrait tout autour l'esprit du mort. Voilà -les traditions, qui ne sont souvent que la vérité de l'histoire colorée -naïvement par le peuple; et tels étaient les compagnons que Bothwell -avait plusieurs fois commandés! - -Marie avait traversé bien des phases du cœur. Elle avait presque épuisé -toutes les vicissitudes et toutes les délices de l'amour dans le mariage -et hors du mariage. Elle avait aimé le roi François II, Riccio et -Darnley. Des deux côtés du détroit, elle avait noué et dénoué des -liaisons de plaisir comme des songes légers dans le sommeil. Elle se -sentait lasse de la galanterie, du caprice, de la coquetterie, de la -passion permise; elle rêvait une autre passion. Ni les courtisans de -France, braves et spirituels; ni les archiducs, ni les princes de -Bourbon, ni les infants d'Espagne, ni les lords d'Angleterre, ni même -des héros épiques, ainsi que ses oncles ou ses cousins de Lorraine, ne -suffisaient plus à son désir. Il fallait à son goût blasé et à ses sens -de feu un type nouveau, criminel, un pirate, non de la poésie, mais de -la réalité. Ce pirate, allié à la famille de Byron, dont il avait épousé -l'une des ancêtres, lady Gordon, et que Byron chanta trois siècles après -Marie Stuart, elle l'avait connu, aimé. Il s'appelait Bothwell. - -Une de ses favorites le lui révéla. L'imagination de la reine s'alluma -aux conversations de lady Reres. C'était une femme de vie licencieuse. -Elle trouvait je ne sais quelle saveur de plaisir à raconter sa jeunesse -cynique. Elle fut l'une des héroïnes qui inspirèrent Brantôme, et qu'il -peignit avec une verve si effrontée. Lady Reres ne quittait pas la -reine. Elle était de sa plus familière intimité. Une certaine affinité -de nature les attirait l'une vers l'autre. Lady Reres avait été la -maîtresse de Bothwell. Après une scandaleuse liaison, ils s'étaient -quittés sans se haïr. Une admiration singulière avait survécu dans lady -Reres à un amour passager. Elle parla de Bothwell à la reine et de la -reine à Bothwell. Par un de ces raffinements de débauche morale dont le -XVIe siècle offre tant d'exemples, elle consentit à introduire le comte -dans l'appartement de la reine sans en prévenir Marie. La reine -n'habitait pas alors Holyrood (août 1566). Elle s'était retirée pour -quelques semaines dans une maison de lord Fleming, afin d'avoir plus de -repos et de liberté qu'au château. C'est là qu'elle écoutait des heures -entières les récits de lady Reres, qui s'apercevait de l'impression -qu'elle produisait et qui cherchait à la redoubler. Cette impression -n'était pas de l'amour, mais une sorte d'étonnement mystérieux et comme -un attrait de volupté inquiète. Lady Reres pressa le dénoûment de cette -aventure, qu'elle avait concertée d'avance avec Bothwell. Elle ouvrit -l'accès des jardins au comte, le fit entrer secrètement dans la chambre -et jusque dans le lit de la reine. Telle fut, selon l'opinion des -contemporains, l'origine de cet amour si fécond en catastrophes -tragiques; amour tellement fatal, invincible, que même les courtisans ne -furent pas éloignés de croire Marie sous l'impression de la sorcellerie, -sous le charme d'un philtre surnaturel. «... Le comte de Bothwell, dit -l'ambassadeur de France en Angleterre, la Mothe-Fénelon, en sçait bien -le mestier, n'ayant faict plus grande profession, du temps qu'il estoit -aux escolles, que de lire et estudier en la négromancie et magie -défendue.» - -Bothwell était un gentilhomme de race ancienne. Il avait des manières de -grand seigneur et des hauteurs féodales. Son front résolu ne rougissait -jamais; ses yeux semblaient beaux, quoiqu'il en eût perdu un. Bothwell -était loin d'être défiguré par ce terrible accident de sa vie de -corsaire: il n'y paraissait presque pas. Sa voix, d'un timbre mâle, -savait s'insinuer par des inflexions très-douces. Sa bouche était -dédaigneuse, son nez accentué, sa physionomie patricienne. Il avait le -regard fascinateur de l'homme de proie. Ce visage martial, cette taille -noble et dégagée, cette âme sans scrupule, cet esprit présomptueux, -pervers, et jusqu'à l'attentat commis si audacieusement sur elle-même, -séduisirent Marie et l'entraînèrent. - -Tous ces dons de l'enfer étaient relevés par une mine fière et par un -air de défi à la fortune, aux dangers et au malheur. Bothwell était -brave et de trempe à lutter avec les périls. Mais s'il avait le courage -du tempérament, qui triomphe avec orgueil ou qui succombe avec -obstination, aurait-il le courage de la conscience ou du fanatisme ou de -l'amour, le courage qui sauve de la folie et qui se résigne aux longues -misères, à l'isolement, aux cachots? L'avenir ne répondra que trop. - -En attendant, perdu de dettes et de débauches, Bothwell était un -scandale vivant. Il avait des maîtresses innombrables et trois femmes -dont chacune se croyait légitime. Il n'était pas de la religion de -Marie, et tout semblait devoir les séparer. Tout les réunit, même les -infamies de cet étrange amant, irrésistible sur le cœur de la reine -corrompue dans sa fleur à la cour des Valois. - -Une démarche où éclata du reste autant de sensibilité que d'imprudence, -trahit la passion de Marie. Elle avait élevé le comte de Bothwell aux -plus hautes dignités de l'État. Parmi ses titres, il en avait un -très-important, celui de lord gardien des frontières. Il était chargé de -surveiller toutes les marches; ce qui lui donnait la dictature des -comtés du sud. Lorsque ce grand commandement l'appelait, il habitait le -château de l'Ermitage, forteresse royale d'où il dirigeait des -expéditions pour rétablir la paix, intimider les troupes de maraudeurs -et repousser les Anglais. Dans l'une de ces expéditions, il voulut -arrêter lui-même un chef de bande, John Elliot de Park. Malgré le nombre -des assaillants, le maraudeur se défendit avec l'intrépidité du -désespoir et blessa Bothwell à la main. Le comte fut transporté à -l'Ermitage, et Marie Stuart, qui tenait une cour de justice à Jedburgh, -fut avertie le 15 octobre de cet événement. Elle ne balança point. Elle -monta à cheval, et, suivie de quelques gentilshommes de sa maison, elle -franchit à travers champs, marais, bois, montagnes, une distance de -vingt milles d'Angleterre. Elle arriva dans une émotion inexprimable à -l'Ermitage. Le comte était mieux. La reine, rassurée, songeant à la -hardiesse de sa conduite, au chagrin de ses amis, à la joie de ses -ennemis, revint le même jour à Jedburgh par les mêmes chemins rudes et -impraticables. «M. le comte de Bothwell, écrit naïvement du Croc à -Catherine de Médicis, est hors de danger, de quoy la royne est bien fort -ayse; ce ne luy eust pas esté peu de perte que de le perdre.» - -Marie tomba elle-même malade le 16, et les fatigues, les saisissements -de la veille mirent sa vie en péril. Elle se révèle tout entière dans -des sonnets qui sont le journal rhythmique et secret de son âme. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -IX. - - Pour luy aussi j'ay jetté mainte larme: - Premier quand il se fist de ce corps possesseur, - Duquel alors il n'avait pas le cœur. - Puis me donna une aultre dure alarme - Quand il versa de son sang mainte dragme - Dont le grief mal me vint lesser doleur - Qui m'en pensa oster vie, et frayeur - De perdre, las, le seul rempart qui m'arme. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -D'amant, le comte de Bothwell devint bientôt le maître de Marie. Elle -l'aima éperdument, sans souci d'elle-même ni de sa renommée. Elle ne se -donna plus la peine de cacher son aversion pour le roi. Le malheureux et -coupable prince ne fut pas seulement annulé, il fut abreuvé d'outrages. -«... Il se promenoit toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout -le monde voyant qu'on regardoit comme un crime de l'accompagner.» - -Riccio était bien vengé! - -Accoutumé à la voix des flatteurs, nourri de futiles conversations de -galanterie et de poésies licencieuses, incapable d'application, de -fermeté, d'audace; préoccupé uniquement des modes d'Italie, d'Espagne, -des belles manières de France; indigne de l'épée et du sceptre, trop -pesants pour son bras, Darnley était mal préparé aux adversités. - -Haï de Marie, méprisé de tous ceux qu'il avait trahis après la mort de -Riccio, il ne parlait, dans son désespoir, que de s'expatrier et de -quitter un royaume où il était abhorré. - -Il souffrait avec un orgueil de race et les évanouissements d'une -faiblesse lâche tout ce qu'un homme peut souffrir. - -Il savait que la reine était à un autre, et, s'il eût pu douter du -déshonneur qu'elle lui infligeait avec éclat, les regards moqueurs, les -sourires équivoques des nobles l'auraient éclairé. Il vivait d'insultes -et les dévorait en silence. Le temps des récriminations était passé pour -lui. Nul ne lui permettait plus de se plaindre. Sa couronne d'emprunt -était devenue une couronne d'épines. Elle n'était plus même un ornement -pour sa tête, elle était une honte ajoutée à toutes les autres. Il était -raillé comme homme et bafoué comme roi. Encouragés par Marie, les -courtisans ne se levaient plus en sa présence. Tamworth, un ambassadeur -d'Angleterre, refusa un passeport que Darnley avait signé. Le nombre des -chevaux et des équipages du pauvre jeune roi fut réduit jusqu'à la -parcimonie; sa vaisselle d'or lui fut retirée; et ses officiers, jusqu'à -ses serviteurs, devinrent les instruments de Bothwell. - -Le comte de Bedford écrit à Cecil, le 3 août 1566: - -«La reine d'Écosse et son mari sont ensemble comme ci-devant, et même -encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche jamais; elle -ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point ceux qui ont de -l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses papiers, que -lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller au dehors, il -n'en savoit rien. La modestie défend de répéter ce qu'elle a dit de lui, -et cela ne seroit pas à l'honneur de la reine. Un nommé Pickman, -marchand anglois, qui avoit un épagneul assez beau et excellent nageur, -le donna à M. Jacques Melvil; celui-ci, voyant que le roi se faisoit un -grand plaisir d'avoir de ces sortes de chiens, le donna au roi. La -reine, à cette occasion, fit des reproches terribles à Melvil, l'appela -fourbe et flatteur, et lui déclara qu'elle ne pouvoit point avoir de -confiance en celui qui offrait des présents à un homme qu'elle n'aimoit -point.» - -Le page de Darnley, Taylor, lui resta seul fidèle. - -Taylor était un adolescent timide et dévoué. Ses mœurs étaient plus -douces et son âme plus sensible qu'il ne convenait, pour son bonheur, -dans ce rude siècle et chez le peuple où il vivait. L'affection de ce -jeune homme pour le roi avait grandi avec les infortunes de son maître. -Taylor s'était attaché d'une étreinte désespérée à Darnley malheureux, -comme ces lierres qui nouent avec plus de tendresse leurs souples bras -autour des troncs à moitié desséchés. - -Darnley souffrit cruellement au château de Stirling pendant le baptême -de son fils (17 décembre 1566). La crainte de la risée publique -l'empêcha de paraître à la cérémonie. Bothwell, bien que presbytérien, -fut l'ordonnateur de cette cérémonie, où la catholique Marie lui sourit -avec amour. Darnley ne se montra pas et s'enferma chez lui, ulcéré comme -roi, car un sujet l'éclipsait partout; comme époux, car ce sujet -insolent était son rival heureux; comme père, car celui qui désormais -allait veiller sur le berceau de l'enfant royal était un ennemi sans -scrupule, sans entrailles, sans frein. - -Marie alors s'agitait au milieu d'une tempête de sentiments, de passions -et de goûts qui troublait toute la cour. - -Elle avait mené à Stirling sa troupe de bouffons conduite par Bastien, -qui représentait le chef des satyres. Cette troupe, dans une soirée -donnée par la reine, entra précédée et suivie de musiciens et de -chanteurs qui charmèrent d'abord par l'harmonie de leurs accords. Mais -bientôt l'attention fut absorbée par les satyres, qui, secouant leurs -queues et gesticulant d'une manière grotesque, caricaturèrent les façons -anglaises. Cette scène burlesque commença à un signal de Bastien, soit -ordre secret, soit fantaisie de mime, soit instinct subit de haine, soit -pétulance de gaieté française contre les habits rouges. Les ambassadeurs -d'Élisabeth et leur cortége furent violemment irrités d'une telle -irrévérence. Lord Hatton déclara que, sans son respect pour la reine, il -eût percé Bastien de son épée. Le comte de Bedford et Marie Stuart -n'apaisèrent pas facilement le tumulte et la colère des Anglais de -distinction qui se disaient insultés. - -En même temps qu'elle s'abandonnait à ces légèretés, Marie était souvent -triste jusqu'aux larmes et aux sanglots. Elle demeurait épouvantée de -l'audace de ses ennemis et du meurtre de Riccio, que rien n'effaçait de -son souvenir. Parfois on la voyait traverser les allées du parc, et -marcher pensive dans les lieux solitaires; parfois elle sortait de ces -découragements par de brusques élans vers le plaisir, suspendue tantôt -aux déclarations de Bothwell, tantôt à ses récits. Elle errait avec lui, -aux moindres pâles rayons, sous les sapins aimés de Jacques V. Mais soit -dans les fêtes qu'elle imaginait, soit dans ses douleurs muettes, soit -dans ses promenades, soit dans ses entretiens, elle ne pouvait oublier -le crime de son mari. Son ressentiment contre Darnley lui montait par -bouffées dans la poitrine, et elle l'exprimait sous toutes les formes -sans jamais chercher à le dissimuler. Tout le monde était frappé de ces -inconvenances de la reine. Le comte de Bedford, envoyé par Élisabeth à -la cérémonie du baptême, et qui semblait dévoué de cœur à Marie Stuart, -la supplia, au nom de l'honneur, au nom des intérêts les plus chers, de -ménager le roi, et d'être plus circonspecte devant la cour. Marie Stuart -le remercia de ses bonnes intentions, mais elle continua de se -compromettre de plus en plus. - -Le comte de Bothwell était le tyran de Marie et de l'Écosse. Il élevait, -il abaissait, à son gré, les seigneurs. Il disposait de toutes les -fortunes. Personne n'osait agir ni même parler à son détriment. Il -tenait dans ses mains la destinée de chacun, et toute ambition était -forcée de compter avec lui. Il était la source des grâces, le tentateur -des consciences, le corrupteur des âmes. Les honnêtes gens qui n'étaient -pas à sa discrétion désiraient-ils se voir, se concerter, se communiquer -leurs craintes, il leur fallait se rencontrer la nuit. Ils étaient -entourés d'espions. Le comte, même devant Marie, se portait à des -violences qui allaient jusqu'à l'assassinat. Un jour, dans la chambre de -la reine, il eut une discussion avec Lethington, dont il craignait les -trames et dont il haïssait l'esprit. Irrité par la contradiction froide, -polie, de son adversaire, il tira son poignard, et, se précipitant sur -lui à l'improviste, il l'aurait tué infailliblement, si Marie ne se fût -jetée entre eux. - -Il ne reconnaissait plus ni droit ni loi. Son caprice l'emportait à -toutes les extrémités. Il ne respectait aucune bienséance: sa joie était -de les braver toutes. Il dédaignait le peuple comme un vil troupeau, et -il abhorrait les ministres du presbytérianisme comme des censeurs -implacables. Il était absolu avec la reine, plein d'insolence avec le -roi et de hauteur avec les lords. Son nom seul était un effroi: «Nom si -fatal, dit un vieux historien, qu'il n'y a plume de milan assez noire -pour l'inscrire aux fastes de l'Écosse!» - -Cependant d'autres humiliations atteignirent Darnley, et achevèrent de -l'accabler. - -Un matin, après que la cour fut revenue au château d'Holyrood, étant -rentrée par une porte des jardins, il allait gravir quelques degrés pour -gagner son appartement, lorsqu'il sentit tomber sur sa toque et sur ses -épaules plusieurs poignées de poussière. Il leva les yeux et vit deux -têtes qui se retiraient vivement d'un croisillon. Le roi poussa un cri -de rage, et s'élança vers l'étage supérieur. Il ne trouva personne. Les -maladroits ou les coupables s'étaient enfuis par les corridors du -labyrinthe royal. Était-ce un hasard? était-ce une insulte? Darnley ne -douta pas que ce ne fût un nouvel affront suscité par ses ennemis. Il -redescendit furieux, désespéré. Des rumeurs d'enthousiasme, le bruit, le -mouvement des gardes, des seigneurs et de leur suite, attirèrent son -attention. Il regarda par la fenêtre sur la grande cour. Bothwell -s'avançait au milieu de ses partisans. Les plus fiers barons tendaient -en souriant la main au favori: tout le reste s'inclinait avec respect et -faisait retentir l'air d'acclamations redoublées. Penché sur la crinière -de son cheval, Bothwell saluait et remerciait tour à tour. Le cheval de -la reine, richement caparaçonné, attendait au pied de l'escalier. -Bothwell sauta à terre, pénétra dans le palais, et ramena bientôt la -reine. Il l'aida courtoisement à se mettre en selle, s'y mit lui-même, -et ils partirent, accompagnés de quelques amis seulement, pour le -château d'Alway. Le roi, consumé d'amour, de jalousie et de honte, -ordonna de lui préparer deux chevaux, et suivit avec Taylor la reine et -Bothwell. Il arriva quelques minutes après eux à Alway. Dès que la reine -l'aperçut, un nuage de sombre ennui couvrit son visage. Elle ne put même -dissimuler son irrésistible répulsion, et voulut repartir sans retard -pour Édimbourg. - -Darnley demeura longtemps immobile et comme foudroyé à la place où la -reine l'avait regardé avec mépris en retournant sur ses pas pour le -fuir. - -Cette injure silencieuse fut la dernière goutte qui fit déborder le vase -trop plein de fiel et de pleurs. - -Fatigué d'outrages, Darnley se décida enfin à se retirer chez son père, -le comte de Lennox. Après un court séjour à Holyrood, il s'éloigna navré -d'Édimbourg, car il aimait la reine. Il parcourut, morne et désolé, le -vieux chemin mal tracé à travers un pays sauvage, couvert de joncs, de -bruyères, accidenté de petites montagnes, éclairé par les reflets -blafards des étangs et des marécages. Il n'avait pas fait plus d'une -lieue qu'il éprouva de violentes coliques et des déchirements -d'entrailles intolérables. Il continua, presque expirant, jusqu'à -Glasgow. Les plus habiles médecins furent appelés, et l'un d'eux, -Jacques Abernethy, déclara que Darnley était empoisonné. Tous les -secours de l'art furent employés, et sauvèrent à demi le pauvre roi. On -accusa Marie d'avoir versé elle-même le poison. C'était une calomnie de -l'opinion et une erreur de la science. Le roi n'était malade que de la -petite vérole. - -Dès cette époque, il est vrai, la reine, dans tout le feu de son amour -pour Bothwell et de sa haine contre Darnley, s'était liée étroitement -aux lords ennemis du roi, à Murray, à Morton, à Huntly, au comte de -Lethington: Argill était l'un des plus violents après Bothwell. - -Marie les vit à Craigmillar, aux environs d'Édimbourg, où elle s'était -retirée pour se distraire un peu de ses luttes intérieures. Mais elle ne -trouvait nulle part la paix. Au château de Craigmillar comme à Holyrood -on remarqua sa tristesse. Elle secouait en vain sa chaîne d'épouse, -cette chaîne ne se brisait pas. Elle pouvait bien être la maîtresse de -Bothwell, elle ne pouvait devenir sa femme. De là son abattement. «La -maladie de la reine, écrivait du Croc à l'archevêque de Glasgow, -consiste principalement dans un chagrin profond qu'il est impossible de -lui faire oublier. Elle ne fait que répéter ce mot: «Je voudrais être -morte!» - -Les lords confédérés, témoins de la douleur de la reine, et tous -intéressés à la captiver par ambition, la pressèrent de consentir à deux -coups d'État: le divorce, puis l'exil du roi. Elle ne répondit que par -des soupirs, que par le vague projet de se réfugier en France, et de -confier à Darnley le gouvernement de l'Écosse. «Madame, s'écria le comte -de Lethington, nous, les principaux de votre noblesse et de votre -royaume, nous ne le souffrirons pas. Nous trouverons certainement le -moyen de délivrer Votre Grâce de cet homme... Milord Murray, ici -présent, n'est pas moins scrupuleux comme protestant que vous comme -papiste, et je suis sûr pourtant qu'il regardera ce que nous ferons à -travers ses doigts, et ne dira rien.» - -A cette avance voilée, mais terrible, la reine, loin de blâmer, loin de -s'indigner, s'enveloppa dans une maxime générale qui était déjà comme -une tolérance anticipée de l'assassinat. Elle dit qu'il valait mieux -remettre les choses dans la main de Dieu, que de rien essayer dont elle -pût se repentir plus tard. «Mais, répondit Lethington, encouragé par -l'air de Marie et la mollesse de sa parole, laissez-nous agir, madame, -et mener l'affaire. Votre Grâce n'en verra que de bons effets, et le -parlement approuvera tout ensuite.» - -La fameuse et secrète conférence de Craigmillar ne demeura pas stérile. -Les hommes qui en faisaient partie passaient vite de la pensée à -l'action. Ils ne perdirent pas de temps. - -Bientôt le _band_ pour l'assassinat de Darnley fut rédigé par sir James -Balfour, consenti par Bothwell, Lethington, Huntly, Argill. Morton -refusa de signer par prudence, Murray par prudence et par conscience. -Les scrupules pieux de Murray, autant que son habileté supérieure, -l'écartèrent toujours de toute participation directe au meurtre. Le -meurtre accompli, il en recueillait les fruits. C'était un presbytérien -ambitieux dont un rayon religieux traversait la sagesse profane, égoïste -et politique. Cette nuance de l'âme de Murray ne doit pas être omise, -car elle se réfléchit dans toute la suite de sa vie. - -Ainsi, la reine connaissait le plan homicide et régicide dressé contre -son mari. Quelle mesure prit-elle? Aucune. Loin de combattre les lords -conjurés, elle était la maîtresse de l'un d'eux, et l'amie de tous les -autres! - -A ce moment solennel de sa destinée, la pente sur laquelle elle cherche -vainement à s'arrêter est devenue trop rapide. Poussée par Bothwell, -elle y fait un pas décisif et glisse jusqu'à l'abîme. - -On sait que Darnley était malade chez son père. - -Elle quitta inopinément Holyrood et se hâta d'arriver à Glasgow, sous -prétexte de soigner le roi. Il fallait le ramener à Édimbourg, où il ne -serait plus sous la surveillance paternelle, où il serait livré tout -entier à ceux qui avaient résolu sa mort. - -Voici quelques pages des lettres que Marie écrivait jour par jour à -Bothwell: - -«Quand je fus partie du lieu (Édimbourg) où j'avais mon cœur, jugez de -mon estat, puisque j'étois comme un corps sans ame, qui a été cause que -jusqu'à la disnée je n'ay pas tenu grand propos. Aussy personne ne s'est -voullu avancer, estimant bien qu'il n'y faisoit bon. - -«... Nul des habitants (de Glasgow) n'est venu à moy, qui faict que je -croys qu'ils sont d'avec celui-là (le comte de Lennox), et puis ils -parlent en bien, au moins, du fils. Davantage je n'aperçoys aucuns de la -noblesse oultre ceulx de ma suyte. - -«... Il dit (le roi) qu'il se trouvoit si joyeux de me voir, qu'il -pensoit mourir de joye. Cependant il étoit peiné de ce que j'étois ainsi -pensive. Je m'en allay souper. Il me prya de retourner: ce que je fis. -Il me déclara son mal, ajoutant qu'il ne vouloit pas faire de testament, -sinon cettuy-seul, c'est qu'il me lesseroit tout. - -«... Que si je puis obtenir pardon, m'a-t-il dit encore, je promets -ci-après de ne vous plus offenser. Je ne vous demande plus rien, sinon -que nous ne faisions qu'une table et qu'un lit comme ceulx qui sont -mariez. A cela si vous ne consentez, jamais je ne seray remis sus. Je -vous prie me faire entendre ce que vous aurez délibéré; car Dieu sçait -quelle peine je porte de ce que j'ai faict de vous une idole, et que je -ne pense à autre chose qu'à vous. - -«... Il advoue (le roi) qu'il estoit averti par Minto qu'on disoit qu'un -du conseil m'avoit aporté des lettres, afin de les signer pour le faire -mettre en prison; voire s'il n'obeyssoit, pour le tuer. - -«... Il désiroit fort que j'allasse loger en son hostel; ce que j'ay -refusé, lui disant qu'il avoit besoing de purgation et que cela ne se -pourroit fayre. Je dis que je le menerois avec moy à Craigmillar, afin -que là les médecins et moi le peussions secourir, et que je -m'esloignasse de mon fils. Il respondit qu'il estoit prest d'aller où je -voudrois, pourvu que je le rendisse certain de ce qu'il m'avoit requis. - -«... Il ne vouloit pas permettre que je m'en allasse, mais désiroit que -je veillasse avec luy. - -«... Je ne l'ay jamais vu mieux, ni parler si doucement. Et si je -n'eusse appris par l'expérience combien il avoit le cœur mol comme cire, -et le mien dur comme diamant, et lequel nul trait ne pouvoit percer, -sinon décoché de vostre main, peu s'en est fallu que je n'eusse eu pitié -de luy. Toutefois, ne craignez point. - -«Le roy me requiert que je luy donne à manger de mes mains. Or, vous -n'en croyez pas par delà rien davantage pendant que je suis icy. - -«... Il n'a pas été beaucoup rendu difforme... Je n'approche pas près de -luy, mais je m'assieds en une chaise à ses pieds, luy étant en la partie -du lit la plus éloignée... Je viens à ma délibération odieuse: Vous me -contreignez de tellement dissimuler que j'en ai horreur, vû que vous me -forcez de ne jouer pas seulement le personnage d'une traistresse. Qu'il -vous souvienne que si l'affection de vous plaire ne me forçoit, -j'aimerois mieux mourir que de commettre ces choses; car le cœur me -saigne en icelle. Bref, il ne veult venir avec moy sinon sous cette -condition, que je lui promette d'user en commun d'une seule table et -d'un même lit comme auparavant, et que je ne l'abandonne si souvent; que -si je le fais ainsi, il fera tout ce que je vouldray et me suivra. - -«... Je ne m'esjouis pas à tromper celuy qui se fie en moy. Néanmoins -vous me pouvez commander en tout. Ne concevez donc point de moy aucune -sinistre opinion, puisque vous-même êtes cause de cela: je ne le ferois -pas contre luy par une vengeance particulière. - -«... Je ne l'ai pas vu cette après disnée, parceque je faisois votre -brasselet auquel je ne puis accommoder de la cire: car c'est ce qui -défaut à sa perfection. Et encore je crains qu'il n'y survienne aultre -inconvénient et qu'il soit reconnu... Avisez que personne de ceux qui -sont icy ne le voye... faites-moy entendre si vous le voulez avoyr, et -si avez affaire de quelque peu plus d'argent, et quand je dois -retourner, et quel ordre je tiendray à parler à luy (Darnley); il enrage -quand je fais mention de Lethington, de vous et de mon frère. - -«Je ne pense que choses fâcheuses, mon cher amy, puisque pour vous obeyr -je n'espargne ni mon honneur, ni ma conscience, ni les dangers, ni même -ma grandeur, quelle qu'elle puisse être: je vous prie que le preniez en -la bonne part et non selon l'interprétation du faux frère de votre -femme, auquel je vous supplie aussy n'ajouter aulcune foy contre la plus -fidelle amye que avez eû ou que vous aurez. Ne regardez point à celle -(lady Gordon) de laquelle les feintes larmes ne vous doivent être de si -grand poids que les fidelles travaux que je souffre, afin que je puisse -mériter de parvenir en son lieu: pour lequel obtenir je trahi voire -contre mon naturel ceux qui m'y empescheroient. Dieu me le veuille -pardonner! - -«... Encore que je n'oye rien de nouveau de vous, toutes fois, selon la -charge que j'ai reçue, j'ameine l'homme avec moy lundy à Craigmillar. - -«... Aymez-moy. - -«Comme... la tourterelle qui est sans compagnon, ainsi je demeurerai -seule pour pleurer votre absence, quelque briefve qu'elle puisse être. -Cette lettre plus heureuse que moy ira ce soir où je ne puys aller.» - -De tels fragments ne prouvent que trop la participation de Marie Stuart -au meurtre de Darnley. Ils sont tirés des lettres trouvées après la -fuite de Bothwell dans une cassette d'argent où l'initiale _F._, -surmontée d'une couronne, était gravée plusieurs fois. Cette cassette, -que M. le duc d'Hamilton conserve comme une relique héréditaire, Marie -Stuart la tenait de François II et l'avait donnée à Bothwell. Il y avait -déposé le _band_ pour l'assassinat de Darnley avec deux contrats de -mariage, huit lettres galantes et des sonnets amoureux de Marie. - -Aucun des originaux de ces pièces n'existe maintenant. Les seigneurs -compromis dans le _band_ et qui l'avaient signé, s'empressèrent de le -livrer aux flammes et d'anéantir ainsi la preuve irréfragable de leur -complicité. Plus tard Jacques Ier, devenu roi d'Angleterre, fit -disparaître les contrats, les lettres et les sonnets qui déshonoraient -sa mère; il les rechercha partout pour les brûler. - -Les lettres surtout sont d'une haute importance historique. - -Elles furent écrites par Marie Stuart en français avec ce tour vif, -naturel, passionné qui distingue le génie impétueux et léger de la reine -d'Écosse. C'est sous cette forme qu'elles furent produites aux -conférences d'York et de Hampton-Court; sous cette forme qu'elles -consternèrent les amis de Marie, et qu'elles réjouirent ses ennemis. -«Lorsque Murray eut remis à Élisabeth les pièces du procès, dit Melvil, -elle en eut un bonheur extrême et elle sentit un profond contentement du -déshonneur de Marie Stuart.» - -Plus tard, les originaux disparurent. Il ne resta des lettres que trois -traductions en écossais, en latin et en anglais. La traduction latine, -qui avait été faite sur l'écossais, fut elle-même traduite en français, -de sorte que les lettres actuelles ne sont pas les lettres primitives, -mais la version de troisième main des lettres de Marie Stuart. C'est ce -qui explique leur infériorité de charme, de talent, de style, si on les -compare aux autres lettres de la reine d'Écosse. - -Elles ont même été déclarées apocryphes par George Chalmers, William -Tytler, Withaker, Goodall, Lingard et le prince Labanoff. M. Fraser -Tytler ne se prononce pas. Elles ont été reconnues authentiques par les -trois grands historiens de France, d'Angleterre et d'Écosse: de Thou, -Hume, Robertson, auxquels il faut ajouter Sharon Turner, Hallam, -Malcolm, Laing, Raumer, Philarète Chasles, l'humoriste, l'éloquent et -spirituel professeur, enfin M. Mignet, qui, dans une série d'articles -excellents, a su tempérer, par la réserve la plus prudente, une haute, -curieuse et savante critique. - -Après avoir pesé les raisons qui valent mieux que les noms propres, mon -opinion n'est pas douteuse sur ces lettres. Je les crois altérées dans -la forme, mais aussi je les crois vraies au fond, d'une vérité que les -vieux historiens ne soupçonnaient pas et que le temps a dévoilée. -J'aurais voulu les trouver fausses. L'évidence m'a vaincu. Tout -l'enchaînement de la conduite privée et publique de la reine, tous ses -actes, toutes ses paroles, démontrent l'authenticité de ces lettres. Le -plus irrécusable témoin contre Marie, c'est elle-même. - -Les preuves abondent. - -Et d'abord, comment n'être pas frappé de la coïncidence de ces lettres -avec une relation de Crawford, le gentilhomme le plus loyal de la petite -cour du comte de Lennox? Cette relation, écrite de la main de Crawford -et déposée aux archives d'Angleterre sous l'étiquette de _Cecil_, -raconte la principale entrevue de la reine et de Darnley à Glasgow. - -Marie arrive inopinément. Darnley, par un pressentiment mystérieux, -redoute la reine en l'adorant. Il lui fait dire qu'il est malade, et on -lui insinue qu'il vaudrait mieux qu'elle retournât. Marie force la porte -en reine, et s'assied au chevet du jeune roi qu'agite l'émotion la plus -vive. Marie cause d'abord de la santé de Darnley, puis de choses -futiles, puis elle aborde le sujet grave, presque impossible. - -«Vous vous méfiez de moi... Ne prétendez-vous pas avoir découvert un -complot contre votre vie? - ---On me l'a révélé. - ---Qui? - ---Lord Minto. Il affirme qu'à Craigmillar certains seigneurs ont soumis -à votre signature mon arrêt de mort.» - -Le faible et aveugle jeune homme ajoute qu'il ne la soupçonne pas, ni -elle, ni personne; qu'il la prie seulement de ne le plus quitter. - -«Il en sera selon votre souhait, dit la reine. Voulez-vous venir avec -moi jusqu'à Craigmillar? Les eaux vous y seront bonnes. Nous irons en -litière. - ---Je vous accompagnerai si vous consentez que nous soyons, comme par le -passé, compagnons de table et de lit. - ---Sans doute, répond la reine; seulement, vous vous guérirez avant -tout;» et en se retirant elle lui recommande le secret. - -Darnley promet de le garder; pourtant il le confie à Crawford et lui en -demande son avis. - -«Je n'aime point tout ceci, lui dit Crawford. Au lieu de vous rendre à -Craigmillar, pourquoi ne pas aller droit à Holyrood ou dans toute autre -de vos résidences? - ---C'est ce que j'ai pensé aussi... Mais j'irai avec elle, dût-elle me -tuer.» - -Voilà les principaux traits du récit de Crawford; ne confirment-ils pas -sur tous les points les lettres tant contestées dont j'ai cité quelques -fragments? - -On comprend et l'on touche au doigt le rôle de la reine. Elle obéit à -Bothwell en frémissant. Bothwell la fascine, la subjugue, la précipite. -La conscience lutte en elle et la nature se révolte; mais Bothwell -l'emporte. - -Darnley est confiné à Glasgow. Marie accourt afin de l'en tirer. Elle ne -ménage aucune séduction. Elle enivre de ses sourires et de ses regards -cet enfant sensuel. Elle le connaît et se joue de ses illusions. Elle -enchante sa proie afin de l'enlever. Elle amuse et endort sa victime. -Elle attise la passion de ce faible et voluptueux jeune homme pour le -mener au trépas. - -Ah! puissé-je me tromper! mais les apparences, les probabilités sont -accablantes. - -Marie avait conduit à Glasgow deux personnes dévouées à Bothwell. La -première était lady Reres, qui avait tant servi l'amour du comte, et qui -restait auprès de Marie comme favorite pour elle, pour lui comme témoin. -Car Bothwell était jaloux de la reine, et comment ne l'aurait-il pas -été? «... Il sçavoit, dit un grave contemporain, qu'elle aimoit son -plaisir et à passer son temps aussi bien que aultre du monde.» - -La seconde personne attachée à Marie par Bothwell était Nicolas Hubert, -un Français qu'on appelait Paris, du nom de sa ville natale. Cet homme, -qu'un regard de Bothwell glaçait d'épouvante, et qui, par peur, -consentit à entrer dans le complot contre la vie du roi, accompagnait -Marie dans son voyage de Glasgow. Ce fut lui qu'elle envoya à Bothwell -avec quatre cents écus et une lettre, celle du 24 janvier, si conforme à -la déposition de Thomas Crawford. Après avoir fait à Paris plusieurs -recommandations, elle ajouta: «... Vous dirés ensuite à monsieur de -Boduell que je ne vas jamais vers le roy que Reres n'y est, et voyt tout -ce que je fais.» - -Paris partit, et n'oublia rien de tout ce qui lui avait été confié. Son -véritable message était de demander à Bothwell et à Lethington, les deux -principaux auteurs du _band_ régicide, où il faudrait loger Darnley à -son retour, si c'était à Craigmillar ou à Kirk-of-Field. - -Quand Marie eut reçu la réponse, et qu'elle eut appris que Kirk-of-Field -était le lieu désigné, elle décida le roi à quitter Glasgow pour vivre -où elle vivrait. Il se déroba à son père et aux amis de sa famille pour -venir à Édimbourg sur les pas de la reine. Elle ne l'installa point à -Holyrood. De concert avec Bothwell, qui s'était empressé à leur -rencontre, et sous prétexte de placer le malade dans un lieu plus -paisible, dans un air plus pur, elle l'établit près des ruines du -couvent des Dominicains ou frères noirs, dans la maison de -l'Église-du-Champ (the Kirk-of-Field). Cette maison appartenait à Robert -Balfour, le séide de Bothwell, et le plus odieux des conjurés pour -l'assassinat du roi. C'était une vieille et vaste demeure abandonnée, -située à l'écart, à quelque distance d'Hamilton-House et de sept pauvres -cottages, entre deux cimetières. Là tout était lugubre, et l'on -n'entendait que le hurlement des chiens et le croassement des corbeaux. - -La tristesse de Darnley redoubla. - -Marie, pour le calmer, fait tendre son lit dans une pièce au-dessous de -la chambre du roi. Elle est de plus en plus assidue. Tour à tour -épouvanté et séduit, Darnley ne sait que flotter entre son effroi et son -espérance. Il ne peut se résoudre à rien. - -Un jour, le 9 février 1567, Marie s'oublie chez lui plus longtemps que -de coutume. Elle le quitte très-tard. L'amour semble la retenir. Elle -reste avec Darnley depuis six heures jusqu'à onze heures du soir. Cette -entrevue tout entière est affectueuse, caressante. En partant, Marie -sourit à Darnley et l'embrasse tendrement. - -Où se rend-elle? - -Est-ce dans son appartement au-dessous de celui du roi? Non. Voici, -d'après la déposition de Paris, ce qui s'était passé dans cet -appartement quelques heures auparavant. «La royne me dict: «Sot que tu -es, je ne veux pas que mon lict soyt en cet endroyt là;» et de faict, le -fist oster. Là-dessus, je pris la hardiesse de luy dire: «Madame, -monsieur de Boduell m'a commandé luy porter les clés de votre chambre, -et qu'il a envie d'y faire quelque chose: c'est de fayre saulter le roy -en l'air par pouldre qu'il y fera mettre.--Ne me parle point de cela -ceste heure cy, ce dict-elle; fais-en ce que tu vouldras.» Là-dessus, je -ne l'osoys parler plus avant.» - -La reine ne descend pas dans cette pièce destinée à une explosion -terrible. Elle se hâte vers Holyrood, afin d'assister à la fête qu'elle -donne pour le mariage de Bastien, un de ses serviteurs, avec sa première -femme de chambre, Marguerite Carwood. La reine traverse les rues aux -flambeaux. Elle arrive pour le bal masqué. Elle l'anime de sa présence, -et cette nuit-là, Bothwell la remplacera à Kirk-of-Field. - -Hay de Tallo, Hepburn de Bolton et quelques autres bandits de Bothwell; -Wilson, son tailleur; Powrrye, le portier de son hôtel; George -Dalgleish, son valet de chambre, s'étaient munis de fausses clefs. Toute -la soirée, pendant que la reine s'entretenait folâtrement avec le roi, -ils s'étaient occupés à transporter des barils de poudre dans les caves -et dans la pièce qu'occupait Marie au-dessous de l'appartement de -Darnley. - -Paris, le domestique familier de la reine, avait été leur introducteur -et leur guide. Il connaissait la maison, et la terreur que lui inspirait -Bothwell l'avait fait consentir à tout. - -Quelles furent les péripéties de cette nuit tragique? Les contemporains -se partagent en milles controverses, et les historiens hésitent entre -les diverses hypothèses. - -Pour moi, voici la vérité telle qu'elle coule des sources que j'ai -soigneusement dégagées de plus d'un limon, telle qu'elle jaillit de la -tradition populaire que j'ai entendue au pied de l'église expiatoire -bâtie sur ce funèbre lieu. - -Après le départ de la reine, Darnley, qui jusque-là s'était senti égayé -par l'enjouement et fortifié par le retour d'affection de Marie, retomba -dans sa mélancolie habituelle. Tout était plus morne et plus menaçant -sous son toit délabré, que la reine avait quitté pour les salles -parfumées, éblouissantes du palais. On se réjouissait à Holyrood pendant -que lui se consumait à Kirk-of-Field. Le roi souffrait de sa -convalescence, de son isolement et de ses périls. Mille sombres pensées -traversèrent son esprit, mille fantômes terribles assiégèrent son -imagination. Rien ne révèle mieux les orages de son âme que ses -dernières paroles et son dernier chant. Le prince avait été élevé par -une mère qui, soit dans un intérêt religieux, soit peut-être dans un -intérêt d'ambition, pour mettre son fils en une harmonie de plus avec -Marie Stuart, avait enflammé sa foi et incliné sa mollesse aux pratiques -les plus minutieuses. Il secoua d'abord ce joug importun et se plongea -dans le torrent de tous les plaisirs. Il se montra le premier parmi les -jeunes débauchés d'Édimbourg, et ses désordres, provoqués, accrus par -l'indifférence de la reine, avaient indigné, scandalisé les zélés -presbytériens. Depuis qu'il était malade, Henri avait eu des remords, et -s'était jeté du libertinage dans la dévotion. Quand ses ennuis, ses -chagrins, ses dangers l'obsédaient, son âme tremblante, désolée, à qui -tout manquait ici-bas, se rattachait à Dieu par la prière, par les -psaumes, et s'abritait sous le bouclier du Fort entre les forts -d'Israël. - -Ce soir suprême, il parla peu à Taylor. Si l'on en croit la tradition, -le psautier de la Vulgate, que lui avaient enseigné sa mère et son -gouverneur en haine du Psautier presbytérien, lui revint en mémoire, et -il en répéta des versets au hasard. Il se mit à chanter des psaumes d'un -accent doux, monotone, et Taylor lui répondit d'une voix plaintive. - -La triste mélopée monta, se prolongea, baissa peu à peu et s'éteignit -enfin dans le silence. Ces jeunes paupières s'étaient fermées. Le roi et -le page étaient endormis sur leurs chevets. - -Le sommeil du roi ne fut pas long. Le grincement des clefs dans les -serrures et le bruit des portes sur leurs gonds le réveillèrent en -sursaut. Il était environ minuit et demi. Inquiet, le pauvre roi appela -Taylor. Lui-même, se précipitant hors de son lit, prit sa pelisse et -s'avança dans les corridors du vieux manoir. Taylor suivait Henri, une -petite lampe à la main. Les rares serviteurs du roi étaient gagnés au -comte de Bothwell. Eux, qui étaient présents, qui n'ignoraient rien, et -des lèvres de qui le murmure primitif de la tradition tomba dans -l'oreille du peuple, furent sourds par subornation et par crainte aux -cris de leur maître. Aucun d'eux ne se montra, aucun d'eux ne répondit. -Le roi, éperdu, dans la surprise d'un réveil soudain, descendit -l'escalier toujours accompagné de son page rêvant à demi. Ce fut là -qu'il aperçut quelques hommes qui se glissaient et qui rampaient le long -des marches. C'étaient les sicaires du comte de Bothwell, les bandits -qu'il appelait «ses agneaux,» et qui allaient exécuter ses ordres. Ils -s'élancèrent sur le roi et sur son page, et, après une courte lutte, ils -les étranglèrent. Le meurtre consommé, ils portèrent les cadavres dans -un petit verger du voisinage, se décelant eux-mêmes par une sorte -d'égarement providentiel. Bothwell n'était pas avec eux. Le sinistre -comte, après une apparition rapide au bal d'Holyrood, où des regards -mystérieux furent échangés entre lui et la reine, avait passé dans -l'appartement de Marie. La reine l'y rejoignit et s'entretint tour à -tour avec Bothwell en présence d'Erskine, le capitaine de ses gardes, et -avec Bothwell seul. Le comte rentré chez lui, se coucha, puis, «... -sortant de son lit, dit Dalgleish, son valet de chambre, il mit ses -chausses de velours: sur ces entrefaites arriva François Paris qui lui -dit quelque chose à l'oreille. Le comte de Bothwell me parla comme si de -rien n'étoit, et me demanda son manteau de cheval et son épée que je luy -donnay.» Il couvrit son visage d'un masque, sa tête d'un chapeau rabattu -à larges bords, et dans ce nouveau costume il arriva vers une heure du -matin à la maison de l'Église-du-Champ. Les assassins avaient déjà -transporté leur double fardeau dans le verger. Content d'avoir été -prévenu, croyant sans doute les cadavres sous le toit fatal, Bothwell -ordonna d'allumer la mèche préparée pour l'explosion des poudres -amassées par ses soins, et la maison sauta depuis les fondements -jusqu'au sommet. Bothwell contempla quelques secondes ces tristes -débris, congédia ses complices, et se retira chez lui où il se recoucha. -Quand George Hakit vint heurter à sa porte et lui apprendre l'attentat -de la nuit, Bothwell, feignant l'étonnement et l'indignation, se leva -précipitamment en criant: «Trahison!» - -Cependant le lord prévôt et les magistrats étaient accourus à l'affreuse -commotion qui avait épouvanté la ville entière. Ils erraient çà et là -parmi les décombres, conjecturant l'assassinat et n'osant s'avouer leurs -soupçons. Ce fut seulement au jour qu'un officier de police, s'étant -écarté, trouva dans le verger le cadavre de Henri Darnley près du -cadavre de son page. Des meurtrissures au cou et le reste du corps -intact indiquèrent le genre de mort. Les deux jeunes gens gisaient l'un -à côté de l'autre, et se touchaient encore dans l'éternel sommeil. Une -froide pluie tombait des rameaux nus du tilleul au pied duquel ils -avaient été déposés. Il n'y avait là que des hommes sévères et même -durs, des soldats et des magistrats; mais un sanglot s'échappa de leurs -poitrines et se prolongea dans la ville. - -Le peuple nomma tout haut les coupables. Des placards accusateurs furent -collés aux murs. De furieuses clameurs montèrent le jour et la nuit du -fond des carrefours jusqu'au palais. Une affiche fut appliquée sous les -fenêtres mêmes de la tour qu'habitait la reine. On y lisait: «Paix au -doux Henri! vengeance sur la Guizarde!» - -Marie se rendit à cheval d'Holyrood à la citadelle par la Canongate. Les -femmes se groupèrent en foule sur son passage. Elles gardèrent un -silence menaçant. L'une d'elles s'étant écriée, «Dieu sauve Votre -Grâce!» une autre reprit aussitôt: «Dieu la sauve comme elle le mérite!» - -Bothwell, suivi d'une troupe armée, parcourut au galop les rues -encombrées d'une multitude émue, et, la main sur sa dague, il criait: -«Où sont-ils les poseurs d'affiches, que cette bonne lame fasse -connaissance avec leur cuir?» Escorté de sa bande féroce, il organisa la -terreur du sabre dans la cité. D'aussi loin qu'ils le voyaient, les -bourgeois effrayés rentraient dans leurs maisons et se barricadaient. -Knox seul, inaccessible à la crainte, rendit audace pour audace. - -Il réunit autour de lui tous ses fidèles presbytériens, c'est-à-dire -tout Édimbourg. La foule était immense. La ville remplissait le temple. -Knox, le front austère, la tête inclinée, traversa la multitude -respectueuse qui attendait impatiemment sa parole. Il monta lentement -dans sa chaire, se recueillit longtemps, puis éclatant comme malgré lui, -l'œil en feu, le geste terrible, il fit d'une voix tonnante, à la -manière des prophètes et dans les images de l'Écriture, le tableau des -prostitutions de Babylone. Tout l'auditoire était haletant. Les -allusions étaient transparentes. Avant de finir cette éloquente -malédiction, Knox s'arrêta tout à coup, et déchirant d'horreur, de -douleur, son manteau de ministre, il s'écria: «Ma patience est à bout, -mes frères. Mes yeux en ont trop vu, mes oreilles trop entendu. Je ne -resterai pas une heure de plus dans Sodome. Je vais vivre au fond des -bois, pour n'être plus témoin de l'abomination de la désolation. Vous -qui demeurez, révélez et vengez! _Reveal and revenge!_» - -Après ce redoutable anathème, il descendit de sa chaire et sortit -d'Édimbourg. Il se retira dans une hutte de bûcheron, où ses disciples -allaient secrètement en pèlerinage. Ils en rapportaient ces passions -ardentes, ces inspirations de flamme qui embrasaient le peuple, et qui -allumaient de plus en plus la colère universelle contre la reine. - -Ce grand jour où Knox s'enfuit au fond des bois, quelques heures après -son arrivée dans la cabane du bûcheron, il s'évanouit. Nul de ses -disciples ne réussit à le rappeler à la vie. Ce fut un pâtre des monts -Pentlands, qui, en jouant un air du Lothian sur sa cornemuse, réveilla -Knox de cet évanouissement qui passa dans toute l'Église presbytérienne -pour un sommeil divin. - -Tous les soirs, très-tard, il s'endormait au bruit d'une cascade de la -montagne. La chute harmonieuse et monotone de cette grande nappe d'eau -pouvait seule calmer l'agitation formidable de ses pensées. - -La cour, d'abord inquiète de la hardiesse et de la retraite de Knox, ne -tarda pas à s'étourdir dans les plaisirs. - - - - -LIVRE VII. - -Marie se déplaît à Édimbourg.--Elle se rend à Seaton malgré son -deuil.--La cour continue de se livrer à tous les plaisirs.--Malveillance -des ministres presbytériens.--Marie Stuart se compromet de plus en -plus.--Douleur de la comtesse de Lennox.--Le comte de Lennox -accuse Bothwell.--Partialité scandaleuse de Marie.--Procès de -Bothwell.--Acquittement.--Enlèvement de la reine.--Bothwell la conduit -au château de Dunbar.--Revenue à Édimbourg, elle déclare qu'elle -pardonne à Bothwell.--Elle le crée duc d'Orkney.--Elle se décide à -l'épouser.--Soulèvement de l'Écosse.--Lords confédérés.--Rencontre de -leur armée et de celle de la reine à Carberry-Hill.--Cartel de -Bothwell.--Sa fuite à Dunbar.--Marie prisonnière.--Insultes de l'armée -et du peuple.--Marie conduite à Lochleven.--Captivité.--Le comte de -Murray régent.--Bothwell au château de Malmoë.--George Douglas.--Le -petit Douglas.--Évasion de la reine.--Guerre civile.--Bataille de -Langside. - - -Marie n'eut pas la constance de rester enfermée quarante jours dans son -palais tendu de noir, sans autre lumière que celle d'un flambeau, selon -le cérémonial des reines d'Écosse devenues veuves. Dès la première -soirée elle fit ouvrir ses fenêtres, et dès la seconde semaine elle s'en -alla à Seaton, château du lord de ce nom. Bothwell l'y accompagna avec -l'archevêque de Saint-André, les comtes d'Argill, de Huntly et de -Lethington. Il n'y eut qu'un cri à Édimbourg. L'ambassadeur de France -courut sur les traces de la reine et la fit revenir à Holyrood. - -Mais elle s'y ennuya et s'y déplut au milieu de tous ces citadins -ennemis. Elle retourna bientôt à Seaton avec la cour. On y mena joyeuse -vie. Ce ne furent que chasses aux faucons, tirs à l'arbalète, amusements -de toute espèce, soupers exquis mêlés de chants, de musique, de vins de -France. Ces soupers se prolongeaient bien avant dans la nuit. Les -ministres que Knox avait laissés à Édimbourg, et que son âme agitait de -loin, comme la tempête agite les arbres, exagéraient encore dans leurs -récits ce qui se passait à Seaton. Ils disaient que la cour se plongeait -de plus en plus dans toutes les voluptés et dans toutes les ivresses. -Ils racontaient des excursions amoureuses de la reine sur les brigantins -de Guillaume et d'Edmond Blakater, de Léonard Robertson et de Thomas -Dikson, pirates dévoués à Bothwell, avec qui elle s'embarquait sans -souci de l'opinion de son peuple et des jugements de Dieu. Ils -ajoutaient tout bas, et les cheveux se dressaient sur toutes les têtes, -comment l'appartement de Bothwell communiquait, par un escalier dérobé, -à l'appartement de Marie, et quelles nuits de débauche terminaient des -journées de délices. - -Ces récits, quelquefois vrais, souvent faux ou exagérés, ulcéraient les -cœurs et ameutaient les haines populaires contre Marie. - -Elle semblait du reste chercher toutes les occasions de se nuire à -elle-même. - -Elle n'avait pas craint de voir le cadavre de celui qui fut son époux et -qui l'avait tant aimée. Le mort, selon la superstition du moyen âge, ne -tressaillit pas et ne vomit pas l'écume, ainsi qu'il arriva lorsque -Richard _Cœur de lion_, après sa révolte, vint s'agenouiller au tombeau -de son père. Non, Marie put regarder froidement le pâle Darnley, il -demeura immobile; mais toute conscience murmura contre la reine. Elle ne -manifesta ni douleur, ni plaisir. Elle fit enterrer Darnley sans pompe -près de Riccio, comme si elle eût voulu donner satisfaction à son -favori, en lui envoyant pour compagnon silencieux le prince qui avait -été son assassin. - -Le crime de Bothwell et de ses complices remplit l'Écosse d'effroi et -d'indignation. L'Europe même s'émut. Elle s'efforça de séparer la cause -de Marie de celle du meurtrier. Mais Marie ne le permit pas. Après avoir -immolé son honneur et sa conscience à celui qu'elle aimait, elle lui -sacrifia sa renommée. C'était le démon du Midi transporté dans le Nord, -Astarté avec toutes ses ardeurs et tous ses philtres sous les lambris -féodaux d'Holyrood. - -La comtesse de Lennox expiait à la Tour de Londres le mariage de son -fils. C'est là qu'elle reçut l'affreuse nouvelle. Son cœur faillit se -briser. Il existe encore une lettre de Cecil à sir Henry Norris, dans -laquelle est retracée au vif cette grande douleur maternelle. - -«Sa Majesté a envoyé hier milady Howard et ma femme à lady Lennox, afin -de lui apprendre son malheur. On n'a pu la garantir, malgré tous les -ménagements qui ont été pris, du désespoir où ce crime horrible devait -la plonger. Le doyen de Westminster et le docteur Hinck sont restés avec -elle cette nuit dernière. J'espère que Sa Majesté sera touchée de -compassion pour cette infortunée lady, à laquelle nulle créature humaine -ne peut refuser un sentiment de pitié.» - -Le 24 mars 1567, le père de Darnley, le comte de Lennox, non moins -désolé que la comtesse sa femme, accusa Bothwell de régicide. On -s'empressa de convoquer le tribunal et de fixer le jugement au 12 avril. -Le comte de Lennox sollicita un délai plus long, afin de rassembler ses -preuves et de mieux démontrer la culpabilité de l'accusé. On rejeta -cette demande si juste, et la date du 12 avril fut maintenue. - -Ce jour-là, dès le matin, la Tolbooth, un prétoire et une prison à la -fois, un sombre et double monument, fut entourée par trois cents -arquebusiers. Le comte de Bothwell parut dans Édimbourg étonnée, à la -tête de cinq mille hommes d'armes que sa faveur avait réunis. Marie, en -cette conjoncture, n'épargna ni argent, ni promesses, ni encouragements. -Les plus puissants seigneurs s'exécutèrent de bonne grâce, les uns par -ambition, les autres par cupidité, quelques-uns par crainte. La terreur -inspirée d'abord par Bothwell et sa bande avait redoublé. Elle régnait -dans le château d'Holyrood, dans les rues, dans la salle où siégeaient -les jurés, tous choisis parmi la haute noblesse, et présidés par le -grand justicier du royaume, le comte d'Argill. - -Bothwell se rendit à la Tolbooth, entre Maitland et Morton, monté sur un -magnifique cheval harnaché et caparaçonné comme celui d'un roi. C'était -un don de Marie. Un frisson d'horreur courut dans la multitude, quand -elle eut reconnu que le cheval avait appartenu au pauvre Henri Darnley. -Bothwell passa sur la place du château. La reine, d'une des fenêtres de -sa tour où elle était avec ses dames, lui fit un geste de tendresse que -du Croc, l'ambassadeur de France, surprit avec déplaisir. Le comte, en -arrivant au tribunal avec sa suite, trouva ses amis et ceux de la reine -qui en remplissaient tous les abords, toutes les salles. Il se présenta -fièrement à ses juges, et, après les avoir salués, il dirigea ses -regards, en souriant ironiquement, vers le fauteuil réservé à son -accusateur. Ce fauteuil était vide. Le malheureux Lennox, averti de -l'appareil de forces déployé par son ennemi, s'abstint de paraître. -Seulement un de ses vassaux se leva, protesta au nom de son maître, et -réclama un ajournement. Un juré appuya le sursis d'une voix faible. Tous -ses collègues étaient gagnés ou intimidés. Ils n'accédèrent pas à ce vœu -d'un père si indignement outragé et bravé. Ils violèrent toutes les lois -divines et humaines, la nature et l'équité tout ensemble, en prononçant -un verdict d'acquittement. Il y eut dans le texte du jugement une sorte -d'ambiguïté et d'hésitation où la honte se trahissait. Le jury déclarait -que là où il n'y avait pas d'accusateur, il ne pouvait y avoir de -condamné. Odieux sophisme pour échapper à la nécessité, à la convenance -d'un sursis contre un scélérat effronté que tous, même ses partisans -avoués, déclaraient entre eux coupable du régicide. - -Bothwell, dont l'audace croissait avec l'impunité et avec l'amour -désordonné de Marie, profita de tous ses avantages. Il engagea la reine -à confirmer les donations faites précédemment aux nobles de son royaume, -notamment à Murray et à lui-même. Il rassembla quelques jours après les -principaux seigneurs de la cour à la taverne d'Ansley, où l'hydromel, le -vin et l'hypocras, coulèrent en abondance dans de grands hanaps écossais -d'or et d'argent. Les convives étaient illustres. On y remarquait au -premier rang Morton, Maitland, Argill, Huntly, Cassilis, Sutherland, -Glencairn, Rothes, Caithness, Herries, Hume, Boyd, Seaton et Sainclair. -Soit peur, soit haine, soit calculs personnels, soit lâche complaisance, -ils signèrent un écrit où ils désignaient pour époux à la reine l'infâme -Bothwell, qu'ils déclaraient innocent du meurtre de Darnley. Murray, -l'homme le plus éminent de sa patrie, se rendit à Saint-André la veille -du crime, et au milieu des préliminaires que nous racontons, la rougeur -au visage, il fit avec l'agrément de sa sœur un voyage en France. Il -échappa donc deux fois aux horreurs de l'assassinat et au spectacle des -noces maudites. La haute considération dont il était investi s'accrut de -cette vertu ou plutôt de cette habileté. - -«La reine est folle, écrivait à cette époque la main la plus -chevaleresque de l'Europe (Kirkaldy de Grange) au duc de Bedford, les -nobles sont esclaves, tout ce qui est corrompu domine maintenant à la -cour. Dieu puisse nous délivrer! Bientôt la reine épousera Bothwell. Sa -passion pour lui a bu toute honte. Peu m'importe, disoit-elle hier, que -je perde pour lui France, Écosse et Angleterre. Plutôt que de le -quitter, j'irai au bout du monde avec lui en jupon blanc.» - -De Grange écrivait une seconde fois au duc de Bedford: - -«La reine ne s'arrêtera pas qu'elle n'ait ruiné tout ce qui est honnête -ici. On lui a persuadé de se laisser enlever par Bothwell pour accomplir -plus tôt leur mariage. C'étoit chose concertée entre eux avant le -meurtre de Darnley, dont elle est la conseillère, et son amant -l'exécuteur. Beaucoup voudroient venger l'assassinat; mais on redoute -votre reine. On me presse de me charger de la vengeance; et de deux -choses l'une, ou je le vengerai, ou je quitterai le pays.» - -Les choses aplanies par sa noblesse, la reine alla le 21 avril à -Stirling, où résidait le jeune prince confié aux soins du comte de Marr. -Le comte de Marr était l'homme le plus consciencieux de la cour, et la -reine l'avait désigné entre tous pour gouverneur de son fils. Au comble -de ses déréglements, la tendresse de Marie pour Jacques, quoi qu'on ait -dit, était demeurée entière. Pendant son séjour à Stirling elle le -recommanda de nouveau à toutes les sollicitudes du comte, elle le -recommanda comme «son plus cher joïau» et fit promettre au gouverneur -«de ne le délivrer sinon du consentement exprès de la reine.» Sans -s'expliquer bien nettement ses craintes obscures, elle prit ainsi ses -sûretés contre les exigences et les desseins possibles de Bothwell. - -Tranquille comme mère, elle ne se ménagea pas comme femme et comme -reine. Elle se disposait d'avance à son enlèvement. «Quant à jouer mon -personnage, écrivait-elle à Bothwell, je sçais comme je m'y dois -gouverner, me souvenant de la façon que les choses ont été délibérées. -Il me semble que votre long service et la grande amitié et faveur que -vous portent les seigneurs méritent bien que vous obteniez pardon, -encore qu'en ceci vous vous avanciez par-dessus le devoir d'un sujet...» - -La reine quitta Stirling le 24 avril pour retourner à Édimbourg. Elle -rencontra Bothwell près d'Almond-Bridge, à l'endroit juste où Jacques V -avait mené à bien l'une de ses aventures les plus romanesques et les -plus périlleuses. Moins heureuse que son père, Marie continua de perdre -son honneur là où Jacques avait failli perdre la vie. Bothwell menait -mille cavaliers. Il ordonne d'entourer et de désarmer la faible escorte -de la reine. Lui-même s'avance vers elle, s'incline avec grâce et saisit -la bride du cheval de Marie. Malgré son bouillant courage, elle garde le -silence et ne laisse pas échapper une exclamation soit de surprise, soit -d'indignation. Huntly, Maitland et Jacques Melvil faisaient partie de la -suite royale. - -«Nous fûmes, dit Melvil, investis... (tous trois). On laissa aux autres -la faculté de s'en aller. Dès ce moment, le comte dit qu'il épouserait -la reine quand même tout le monde et elle-même s'y opposeraient. Le -capitaine Blakater, dont j'étais le captif, me dit que tout cela se -faisait du consentement de la reine. Le lendemain, j'eus la liberté de -me retirer chez moi.» - -Le comte de Bothwell regagna la route du château de Dunbar où il -commandait. Il dirigeait d'une main son cheval, et de l'autre le cheval -de Marie. Le comte avait, en s'adressant à elle, un air d'intelligence, -de courtoisie et de triomphe modeste. Il se penchait avec une hardiesse -respectueuse pour lui parler, et Marie l'écoutait en souriant. Elle -était richement vêtue, dans toute la majesté d'une reine et dans toute -la coquetterie d'une jeune femme. Le comte s'était paré, pour cette -expédition, avec une élégance militaire. Les plus rares dentelles de -Malines plissées à son cou retombaient sur son pourpoint de satin. Son -manteau court, à la dernière mode, était doublé de fourrure de Russie. -Sa toque de velours vert, surmontée d'une plume de héron, brillait de -trois rangs de perles qu'il tenait de la magnificence de la reine. Ses -bottes de cuir jaune étaient ornées des éperons d'or des chevaliers. Il -portait, suspendue à un baudrier étincelant de pierres précieuses, une -épée héréditaire rougie de sang anglais, l'épée de son grand-père le -comte Adam Hepburn de Bothwell, qui périt en héros à la bataille de -Flodden, et dont le corps fut trouvé percé de trente blessures à côté du -cadavre de Jacques IV, son suzerain, qu'il avait défendu jusqu'au -dernier soupir. Marie se laissait conduire avec bonheur. La flamme vive -qui rayonnait de ses yeux n'était pas celle de la colère. Elle passa dix -jours avec Bothwell au château de Dunbar. - -La reine ne fut ramenée à Édimbourg que le 3 mai. - -Le 8 mai, Kirkaldy de Grange écrivit encore au duc de Bedford. Il lui -annonça que la plupart des convives de la taverne d'Ansley, désavouant -leur assentiment aux projets de Bothwell, s'étaient assemblés à -Stirling, et que là, dans cette capitale du jeune prince, ils avaient -juré de dégager leur honneur. Les principaux de cette ligue étaient les -comtes d'Argill, de Morton, d'Atholl et de Marr; les comtes de -Glencairn, de Cassilis, de Montrose, de Caithness; les lords Boyd, -Ruthven, Gray, Lindsey, Hume et quelques autres. - -«Les points convenus entre eux, ajoutait de Grange, sont: d'abord de -délivrer la reine des mains de Bothwell qui a les places fortes, les -munitions et commande aux hommes de guerre; ensuite de s'emparer de la -personne du prince pour veiller à sa sûreté; enfin, de poursuivre les -meurtriers du roi. Ils se sont engagés, pour obtenir ces trois choses, à -risquer leurs vies et leurs biens. Ils m'ont invité à m'adresser à Votre -Seigneurie, pour qu'ils puissent avoir l'assistance de votre souveraine -dans la poursuite de ce cruel meurtrier, qui, durant la dernière venue -de la reine à Stirling, suborna quelques personnes pour empoisonner le -prince...» - -Les seigneurs coalisés flottaient entre la France et l'Angleterre. Du -Croc, sentant que Marie ne représentait plus l'Écosse, se tournait à -demi, malgré sa prudence, vers les confédérés, afin de préserver -l'influence de sa cour, et de sauver plus tard la reine elle-même. Il -disputait un à un les seigneurs écossais à Bedford, par des menées -sourdes, par des offres d'argent, de titres, de rubans. Les confédérés -ne découragèrent pas du Croc. Ils agissaient avec lui dans la prévision -où Bedford leur manquerait. Mais ils évitaient de s'engager. Car, au -fond, ils préféraient de beaucoup l'alliance de leurs puissants voisins -à celle des Français. La religion et le territoire, ces deux -éloignements entre la France et l'Écosse, étaient deux proximités entre -l'Écosse et l'Angleterre. - -Élisabeth, effarouchée d'abord par l'audace de lord de Grange et par la -révolte des seigneurs contre leur reine, inclina peu à peu à les -soutenir. - -Pendant que cet orage se formait et que les confédérés parcouraient -leurs fiefs, afin de préparer leurs vassaux à la guerre civile, le 12 -mai, Marie déclara devant les lords de la session qu'elle avait -entièrement recouvré sa liberté, et qu'elle pardonnait à Bothwell la -violence qu'il avait exercée sur sa personne. Comme témoignage de sa -clémence royale, elle le créa duc d'Orkney, et elle fixa au 15 mai -l'époque de son mariage. - -L'Écosse fut épouvantée de tant de perfidie et de tant d'audace. La -reine brava tout, soit mépris de l'opinion, soit vertige de l'amour, -soit que son cœur, éperdu de désirs et inassouvi, trouvât une âpre -volupté dans cet immense scandale, soit que la pudeur même du crime lui -fût impossible. - -Bothwell, nous l'avons dit, était marié. Il avait trois femmes. Il n'y -en avait qu'une de haut rang, la sœur de lord Huntly. - -Marie était jalouse; elle se comparait à lady Gordon. Pour écraser sa -rivale, les lettres ne lui suffisant pas, elle avait recours à la -poésie. - - -VI. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . Ses paroles fardées, - Ses pleurs, ses plaincts remplis de fiction, - Et ses hauts cris et lamentation, - Ont tant gagné, que par vous sont gardées - Ses lettr' escrit' ausquels vous donnez foy; - Et si l'aymez, et croyez plus que moy. - - -VII. - - Vous la croyez, las! trop je l'apperceoy, - Et vous doubtez de ma ferme constance, - O mon seul bien et ma seule espérance! - Et ne vous puis asseurer de ma foy. - Vous m'estimez légère que je voy, - Et si n'avez en moy nulle asseurance, - Et soupçonnez mon cœur sans apparence, - Vous défiant à trop grand tort de moy. - Vous ignorez l'amour que je vous porte, - Vous soupçonnez qu'aultre amour me transporte, - Vous estimez mes paroles du vent, - Vous dépeignez de cire, las! mon cœur, - Vous me pensez femme sans jugement, - Et tout cela augmente mon ardeur. - - -VIII. - - Mon amour croist, et plus en plus croistra, - Tant que vivray... - . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Bothwell n'était pas si épris de sa femme que Marie le craignait. Il -était surtout amoureux d'une couronne. Il gagna le comte de Huntly, qui -pressa lui-même sa sœur d'accuser Bothwell d'adultère. Bothwell, au -comble de ses vœux, se frappa la poitrine, s'avoua coupable; et le 7 -mai, il obtint le divorce sous ce prétexte hypocrite. - -Tout allait donc à souhait pour l'immortelle honte de Marie Stuart. - -Les deux autres femmes que Bothwell avait séduites par un semblant de -sacrement ayant été éloignées, il fut enjoint à Craig, l'un des -ministres d'Édimbourg, de publier les bans de la reine et du duc -d'Orkney. Craig, émule et collègue de Knox, était né, ainsi que le -réformateur, au milieu de ces montagnes d'Écosse, où les courages -croissent comme les arbres noueux, et où les caractères se tiennent -debout comme les blocs de granit. Il résista. Mandé devant le conseil -privé, il justifia sa détermination. Sommé d'annoncer le mariage, il -monta en chaire, obéit; puis, après avoir rendu compte de sa conduite au -peuple assemblé, il ajouta: - -«... Je prends le ciel et la terre à témoin que j'abhorre, que je -déteste ce mariage, aussi scandaleux qu'abominable aux yeux du genre -humain. Mais puisque les grands, comme je m'en aperçois, autorisent -cette union par leurs flatteries ou leur silence, je conjure tous les -fidèles d'adresser leurs prières ferventes au Tout-Puissant pour qu'une -résolution formée contre toutes les lois, la raison et la conscience, -puisse, par la miséricorde divine, ne pas tourner à la ruine de la -religion et du royaume!» - -Cité encore une fois devant le conseil pour ces paroles, Craig soutint -ce second interrogatoire avec une fermeté si héroïque, avec une audace -si sainte, que ses juges, dans l'effroi de l'opinion publique, n'osèrent -le condamner. - -Tout étant préparé, le 15 mai 1567, Marie vint en personne à la cour de -justice, et déclara qu'elle voulait s'unir au duc d'Orkney. Il n'y avait -plus aucun obstacle légal. La cérémonie des noces se fit de très-grand -matin, selon le rite réformé, dans l'une des salles du palais -d'Holyrood. Marie, la nièce des Guise, la princesse catholique, épousa, -sans dispense du pape, un homme perdu de dettes, de crimes et de vices, -un homme qui avait trois femmes et qui était protestant. Au moment de la -célébration, un oiseau noir frôla de son aile une des fenêtres; ce que -tout le monde remarqua, et ce que presbytériens et catholiques -interprétèrent à mauvais présage. - -Les remords avaient déjà sans doute déchiré Marie. Son repentir commença -sûrement avant ce jour néfaste. Mais il était trop tard pour reculer. Du -Croc, qui avait refusé d'assister à cette cérémonie impie, fut mandé -chez la reine quelques heures après qu'elle eut élevé Bothwell au trône. -On apprit à l'ambassadeur de France, à son arrivée, qu'une scène -terrible avait éclaté, la veille, dans les cabinets intérieurs. Bothwell -avait voulu parler en maître, et la reine avait résisté. Poussée à bout, -elle s'était emportée aux dernières violences, et elle avait demandé à -cris aigus un poignard pour se tuer. «Je m'aperçus d'une estrange façon -entre elle et son mary, écrit du Croc; ce qu'elle me vollut excuser, -disant que si je la voyois triste, c'estoit pour ce qu'elle ne voulloit -se réjouir, comme elle dit ne le faire jamais, ne désirant que la mort.» - -Du Croc se tait sur le point formidable de cette discussion, tyrannique -d'une part, inébranlable de l'autre. Marie aimait encore éperdument -Bothwell, qui exerçait sur elle une influence ou plutôt une fascination -si absolue, que les contemporains n'ont su l'expliquer par aucune autre -cause que la sorcellerie. Cette fascination se brisa contre un -sentiment. Bothwell avait trouvé dans Marie la femme facile à l'amour, -la reine souple à toutes les compromissions, l'épouse accessible même à -la pensée de l'assassinat; mais il trouva la mère armée de tout son cœur -et si invincible, qu'il se vit contraint de céder. Il avait témoigné le -désir d'avoir le jeune prince en sa puissance, et c'est contre cette -prétention sinistre que Marie se roidit dans un effort désespéré, -triomphant. Bothwell, ne pouvant renverser l'obstacle de la volonté -maternelle, dissimula et attendit tout de l'avenir. Il lui échappait -parfois des paroles redoutables. Il se vantait de laisser une lignée de -rois. Le comte de Marr, gouverneur de Jacques, et qui nourrissait contre -Bothwell la haine vigoureuse d'un homme de bien contre un scélérat -tout-puissant, prit de plus en plus ombrage des projets du meurtrier de -Darnley. Il craignit que le bourreau du père ne devînt le bourreau du -fils. Il ne balança point à ranimer d'un souffle puissant la ligue des -seigneurs mécontents de l'élévation de Bothwell. - -Celui de tous les lords qui seconda le mieux le comte de Marr, et qui -donna le plus de prestige à la ligue, fut Kirkaldy de Grange. Il était -généreux, humain, fier avec les nobles, doux aux vaincus, secourable aux -faibles. Toutes les luttes qu'il soutint si héroïquement dans les -guerres civiles n'eurent qu'une cause: sa piété pour les opprimés. Il -avait soif de la justice et du dévouement. C'était, du reste, un homme -de guerre accompli. D'une taille admirable, d'une santé de fer, endurci -aux fatigues, il supportait gaiement les rudes travaux, la faim, les -insomnies. Ses campagnes sur le continent avaient attiré sur lui -l'attention de toute l'Europe. Il était estimé des princes, des -généraux. «C'est l'un des plus vaillants hommes de la chrétienté,» -disait Henri II. Ce roi guerrier le citait sans cesse à ses courtisans -comme un modèle. Il se plaisait à regarder lancer le javelot ou tirer de -l'arc par de Grange, à qui tous les exercices étaient familiers, et qui -n'avait pas d'égal dans la variété de ses aptitudes militaires. - -Les deux passions de Kirkaldy furent l'amitié et la gloire. Dès sa -jeunesse, lié à Norman Lesly, son complice du coup de main contre -l'archevêque de Saint-André, il s'enferma avec lui dans le château après -la mort du prélat, et ils le défendirent avec un héroïsme que l'histoire -a célébré. Emmenés captifs en France, puis rendus à la liberté, ils -suivirent à la guerre le duc de Guise et le connétable de Montmorency. -De Grange fut encouragé et loué par ces deux illustres capitaines. -Norman Lesly, qu'il aimait de toutes les forces de son cœur, périt -très-jeune. Le connétable voulait surprendre Renty. Averti par ses -espions, Charles-Quint accourut avec toute son armée pour protéger cette -place. Le connétable, le duc de Guise et l'amiral de Coligny battirent -les Impériaux, mais ils furent obligés de lever le siége de Renty. - -Dans les escarmouches qui précédèrent la bataille, Norman Lesly s'avança -sur un magnifique cheval. Il avait revêtu ses habits de fête et pris ses -plus belles armes. Il conduisait trente aventuriers. Il salua en passant -le duc de Guise, et s'élança vers une colline contre une troupe -nombreuse de cavaliers ennemis. Abandonné au premier choc par les siens, -il demeura avec sept braves seulement au milieu d'une mêlée furieuse. Il -tua cinq ennemis de sa main, puis il se fit jour l'épée au poing, et -vint tomber mourant avec son cheval à quelques pas du connétable -émerveillé d'une telle intrépidité. De Grange survint. Norman lui sourit -et parut un moment ranimé. Mais il perdit bientôt connaissance. Le roi -ordonna de le transporter dans sa propre tente, et le fit panser par ses -chirurgiens. Tous les soins furent inutiles. Il expira quelques jours -après dans les bras de son cher de Grange, son meilleur ami et son émule -en courage. De Grange, au désespoir, fit des prodiges de valeur pendant -le reste de la campagne. Rien ne pouvait dissiper sa douleur que -l'émotion du combat. Il y allait serein, mais il en revenait triste. M. -le connétable lui fit un jour cet honneur d'entrer sous sa tente, et -cette voix rude, austère, essaya de consoler le jeune Écossais. De -Grange était admiré de tous les gentilshommes de France et -particulièrement aimé du duc de Guise, qui disait: «Ce bon soldat sera -un bon capitaine, car il a le cœur chaud, le bras prompt et la tête -froide.» - -De retour en Écosse, il se distingua contre les Anglais dans les guerres -des Marches. Il vainquit un jour en combat singulier le frère du comte -de Rivers à la vue des deux armées, qui suspendirent leurs opérations -pour assister à ce grand duel. Il fut l'idole de cette nation mobile et -belliqueuse de maraudeurs qui, de la rive écossaise, grondait plus haut -que la Tweed contre la rive fertile de la vieille Angleterre, sans -pouvoir jamais ni la respecter ni la conquérir. Il devint le chef épique -du Border, l'effroi de Berwick, l'Achille chrétien de cette Iliade -féodale et continue des frontières. - -Tel était de Grange, désintéressé, brave entre tous, adoré des soldats -et de l'Écosse, honoré des princes et des peuples du continent. - -Le malheur de Marie Stuart fut de rencontrer toujours au-dessus de sa -vie une idée sérieuse, impitoyable, et dans sa vie, des hommes de fer et -de foi. Nulle séduction ne pouvait assouplir cette idée ni apprivoiser -ces hommes. Le fanatisme des uns devait heurter le fanatisme des autres, -et faire éclore la guerre civile. Il est vrai que la guerre civile -participait de la grandeur des deux causes qui luttaient avec tant -d'héroïsme et de férocité. Quelque chose de chevaleresque parmi les -partisans de la reine, et je ne sais quoi d'inspiré chez les -enthousiastes de la réforme, communiquaient à ces guerres un aspect -imposant et sacré! Plusieurs combattaient pour des intérêts privés, et -l'ambition n'était pas étrangère aux patriciens; mais les masses -combattaient pour l'Évangile, et leur dévouement était sincère comme -leur conviction. En Écosse, aussi bien qu'en Allemagne et en France, -Dieu était au fond du cœur et du sang de ce siècle, dont c'est là -l'impérissable gloire, la sombre sublimité. Temps héroïques et -religieux, à envier encore plus qu'à plaindre, où chaque homme vivait et -mourait pour sa vérité! La guerre civile est cruelle, elle est le -déchirement de toutes les affections de la famille et de la patrie; mais -sa beauté, dans ces grandes époques dont j'écris une faible page, c'est -d'être électrique comme la conscience et sainte comme le sacrifice. - -Où trouver un plus noble appel que celui des seigneurs écossais à leurs -clans des montagnes et à leurs amis de la plaine? «Lindsey vous salue, -Morish-Thomas Chattan; Lindsey vous requiert, au nom du ciel, de prendre -les armes avec luy pour votre Église et vos droits.» - -Voilà les rudes ennemis que Marie, cette princesse coupable, cette femme -charmante, avait à combattre. Un frisson de peur glaça la présomption de -Bothwell et la témérité étourdie de la reine. - -Les lords confédérés réunirent plus de trois mille hommes sous leurs -bannières. Leur prise d'armes fut si soudaine et ils entrèrent si vite -en campagne, qu'ils faillirent surprendre Bothwell et la reine au milieu -d'une fête que le comte de Borthwick leur donnait dans son château. Lord -Hume qui, le premier, s'était lancé en avant avec ses vassaux, n'eut pas -assez de troupes pour investir toutes les issues du château, et -Bothwell, déguisé en ministre presbytérien, put s'échapper avec la reine -qui avait revêtu des habits de page. Ils se réfugièrent à Dunbar, où ils -assemblèrent précipitamment une armée. La reine ne voulut pas attendre -les Hamilton qui lui amenaient un puissant secours. Accoutumée aux -promptes expéditions, et trop confiante dans ses troupes, elle marcha -résolument à la rencontre des confédérés qui s'avancèrent de leur côté -sans hésitation. - -Les deux armées, à peu près égales en nombre, étaient en présence, le 15 -juin 1567, à Carberry-Hill. Un ruisseau torrentueux les séparait. - -Les soldats des lords confédérés brûlaient du plus ardent fanatisme, et -ils appelaient le combat comme le jugement de Dieu. Les soldats venus de -Dunbar, entraînés par leurs seigneurs, avaient voué leurs bras à la -reine, mais leurs cœurs étaient contre elle. - -Le comte de Bothwell ayant frappé de son gantelet un montagnard attardé, -le highlander furieux lui lança une malédiction dans son dialecte, et se -perdit au milieu des hommes de son clan. Bothwell, irrité, tira sa -dague, et, ne découvrant pas l'insolent confondu dans une troupe -nombreuse, il se blessa à la main gauche en remettant trop vivement la -lame dans le fourreau. Son sang coula, et, quoique le comte feignît de -ne point s'en apercevoir, cette circonstance ne parut pas de bon augure. - -D'autres symptômes alarmants d'indiscipline se manifestèrent. Bothwell, -dit du Croc, qui chercha à jouer le rôle de conciliateur entre les deux -partis sur le champ de bataille, Bothwell «avoyt trois pièces de -campagne. Il n'avoyt un seigneur de nom, et ne se pouvoyt asseurer de la -moytié des siens. Et toutefois il ne s'estonna point. Et fault que je -dise que je vis un grand cappitaine parler de grande asseurance, et qui -conduisoit son armée galliardement et sagement. Je m'y amusai assez -longtemps, et jugeai qu'il auroyt du meilleur si ses gens luy estoient -fidelles.» - -Mais comme ils paraissaient flottants, Bothwell tenta de les ramener par -un trait d'audace. «Il me prya de fort grande affection, ajoute du Croc, -de fayre tant pour mettre la royne hors du trouble où il la voyoit, et -aussy pour éviter l'effusion du sang, que je prisse la peine de dire aux -aultres (aux seigneurs confédérés) que s'il y en avoyt aulcun d'eux qui -voullut sortir de la troupe et se mettre entre les deux armées, encore -qu'il eust espousé la royne, pourvu que l'homme fust de quallité, il le -combattroyt.» - -L'ambassadeur, trop avisé pour accepter une mission qui l'aurait -compromis, refusa poliment, afin de garder en apparence une exacte -impartialité entre la reine et les seigneurs. - -Bothwell alors eut recours à un autre messager. Il défia les lords -confédérés, leur déclarant qu'il était prêt à soutenir et à prouver son -innocence par les armes contre le premier d'entre eux qui se -présenterait. La réponse fut prompte. Kirkaldy de Grange, le héros le -plus brillant de l'armée, Murray de Tullybardin, un héros sectaire, et -Lindsey de Byres, un héros barbare, un héros de clan, lui envoyèrent -leurs gantelets. - -Dans cette occasion solennelle, il y eut une scène inattendue, -touchante, qui impressionna vivement les imaginations, et dont les plus -humbles soldats s'entretinrent longtemps. Le comte de Morton ayant -manifesté le désir de se mesurer aussi avec Bothwell, Lindsey, le plus -orgueilleux des lords, mit un genou en terre, et s'humilia ainsi devant -Morton, le suppliant de lui céder son tour, à lui qui était proche -parent de Lennox. Morton fit les choses en Douglas, avec la majesté et -la magnificence de sa race. Il obtempéra de bonne grâce à la prière de -Lindsey, et, en le relevant, il lui donna l'épée de son aïeul Archibald, -comte d'Angus, cette terrible épée, célèbre dans les ballades à l'égal -de son maître, qui n'en frappa jamais deux fois un ennemi. Lindsey la -revêtit et n'en voulut plus d'autre. Il quitta la longue épée de ses -aïeux pour celle du comte d'Angus, plus longue et plus lourde, qu'il -porta sur l'épaule, et dont la poignée touchait à son cimier tandis que -la pointe battait ses éperons. C'était une épée à deux mains, comme -celle avec laquelle le roi Richard décapitait un lion d'un seul coup. - -Armé de pied en cap, Lindsey, qui avait aussi fléchi, en faveur de son -droit de parenté, de Grange et Tullybardin, refusés d'ailleurs par -Bothwell comme n'étant que barons, Lindsey rendit défi pour défi. Il se -promena fièrement autour des tentes dans une sombre résolution, priant -tout bas de sa voix rude, et disant: «Seigneur, Dieu de David, -faites-moi raison aujourd'hui de ce Goliath.» - -Au lieu de s'honorer par un duel éclatant, qui pouvait devenir le signal -d'une victoire ou l'occasion d'une chute glorieuse, Bothwell chercha -sous de frivoles prétextes à éluder le combat, soit que, craignant tout -du présent, espérant un peu de l'avenir, comptant sur les Hamilton et -les autres seigneurs de son parti, il se réservât prudemment pour des -temps meilleurs; soit que le remords, la honte, l'ambition déçue lui -eussent ôté le courage qu'il avait montré autrefois à la guerre; soit -plutôt qu'il se sentît impuissant, en cette heure suprême, contre les -larmes de la reine, contre la colère de tout un peuple et de deux -armées. - -Son épouvante ou ses calculs, autant qu'une habile évolution du laird de -Grange sur le flanc de la colline de Carberry, achevèrent de démoraliser -le camp de la reine. Les murmures sourds commencèrent, et avec eux les -désertions. La reine comprit qu'il fallait se hâter, ou qu'il serait -trop tard. Elle proposa une entrevue à Kirkaldy de Grange, qui -commandait les avant-postes des confédérés. Muni du sauf-conduit qu'elle -lui avait envoyé, Kirkaldy s'empressa d'obéir au vœu de la reine. La -conférence s'engagea aussitôt. Tandis que de Grange exposait à Marie, -dans un discours militaire mêlé d'éloquence et d'affection, la situation -désespérée où elle se trouvait, Bothwell, qui était demeuré à quelque -distance, ordonna de la voix et du geste à un soldat de sa garde -d'ajuster ce traître. La reine et de Grange s'aperçurent du projet du -comte. De Grange sourit de dédain, et la reine, courant à Bothwell, le -supplia de ne pas violer le sauf-conduit qu'elle avait signé; puis, -retournant à Kirkaldy qui l'attendait avec un calme héroïsme: «Que -faire? lui demanda-t-elle.--Deux choses, madame: Séparer votre cause de -celle du comte de Bothwell, et vous présenter avec confiance au milieu -de nous. Vous rendre ainsi est moins dangereux que combattre. Une -imprudence perdrait tout.» Il ajouta qu'il allait consulter les lords -confédérés, et qu'il rapporterait leur réponse à la reine. - -Pendant la courte éclipse de lord de Grange, Marie et le duc d'Orkney se -rapprochèrent. Leur conversation eut lieu à cheval et dans le désordre -de ce moment terrible. Des pleurs qu'elle cherchait à retenir roulaient -sur les joues de la reine. Le duc, au milieu du chaos de mille passions, -avait une expression farouche. La reine lui dit: «Sauvez votre vie, il -le faut pour moi. Nous nous reverrons dans un temps plus heureux.» Le -duc résista d'abord; mais la reine insistant: «Me garderez-vous -fidélité, madame, comme à un mari et à un roi?--Oui, dit la reine; et, -en signe de ma promesse, voici ma main.» Le duc la saisit, la pressa -dans une étreinte violente, et partit accompagné de douze cavaliers. Il -arriva le premier de son escorte au château de Dunbar sur un genet -d'Espagne, dont la rapidité le sauva. Le pauvre animal, essoufflé, -épuisé, tomba mort en arrivant. - -Lord de Grange étant revenu, Marie se montra résignée, et se rendit aux -conditions tracées par Kirkaldy lui-même. De Grange était pénétré d'une -respectueuse pitié. Il descendit de son cheval par une courtoisie -généreuse qui le distinguait de la plupart de ses amis; et, prenant la -bride du cheval de la reine, il la conduisit en gentilhomme plus qu'en -chef de parti au camp des lords confédérés. Marie, navrée dans son cœur, -paraissait incertaine, inquiète. Sous les auspices de son noble guide, -elle aborda les rebelles avec une dignité triste. Les premiers rangs -l'accueillirent sans insulte; mais au delà, elle s'avança au milieu des -cris et des risées. Lord de Grange tira plusieurs fois son épée du -fourreau pour arrêter les imprécations qui s'élevaient de toutes parts. -Les soldats avaient des drapeaux qui représentaient Darnley mort, couché -sous un arbre dans le verger, et Jacques à genoux, invoquant la colère -divine avec ces paroles: _Juge et venge ma cause, ô Seigneur!_ Dès que -la reine passait près de l'un de ces drapeaux, on le lui portait au -visage. Elle s'évanouit plusieurs fois. Menée ainsi à Édimbourg, elle -traversa la ville à cheval dans un costume en désordre, la robe dénouée, -le manteau déchiré, le front ruisselant, les yeux hagards, parmi les -malédictions du peuple et les huées des soldats. Elle fut gardée chez le -lord prévôt. La tapisserie de sa chambre, exécutée par des artistes -d'Arras, si célèbres au XVIe siècle, représentait une grande chasse, et -attira l'attention de Marie. «Les chasseurs, dit-elle, ce sont mes -rebelles, et ils ont pour gibier une reine.»--Elle parut, raconte un -contemporain, à sa fenêtre qui donnait sur Highgate, s'adressant au -peuple d'une voix forte, et disant comme elle avait été jetée en prison -et enlevée par ses propres sujets. Elle se présenta à cette fenêtre -plusieurs fois, dans un misérable état, ses cheveux épars sur ses -épaules et sur son sein, et la plus grande partie de son corps nue -jusqu'à la ceinture. - -La même bannière outrageante fut déployée devant cette fenêtre, et -acheva d'exaspérer la reine. Elle jura de ne pas laisser pierre sur -pierre dans cette cité anarchique. - -Son exaltation n'avait pas de bornes. Elle s'agitait comme une lionne -blessée et prise au piége. L'amour que la présence de Bothwell faisait -quelquefois si âpre, les regrets de l'absence lui avaient rendu son -charme infini. Les inquiétudes sur la vie, sur la sûreté du duc, les -colères contre cette soldatesque et contre cette populace, l'humiliation -de son honneur, la majesté violée, les lords devenus ses maîtres, et, -par-dessus tout, les élans de son cœur, de son âme et de ses sens de -feu, lui ôtaient toute faculté de dissimulation ou d'habileté. Elle -sortait tout à coup de longs silences, et elle s'écriait: «Traîtres et -doubles traîtres à Dieu et à moi! je vous ferai tous torturer, pendre et -crucifier.» Elle rudoya Ruthven de paroles, et touchant de la main le -brassard de Lindsey: «Par cette main royale, dit-elle, j'aurai votre -tête pour ce jour!» - -Lethington essaya d'avoir un entretien avec Marie, dans l'intention de -la subjuguer par sa jalousie même contre l'ancienne femme de Bothwell. - -Lethington ayant marché le long du corridor voisin de la chambre de la -reine, dans la maison du lord prévôt, la reine le reconnut à travers un -vitrage intérieur, et l'appela par son nom. C'est ce que voulait -Lethington. Marie releva un peu le vitrage, et, s'appuyant sur le -châssis:--De quel droit, dit-elle à Lethington, me tenez-vous captive, -loin de mon mari, mon seul bien, moi qui suis sa femme légitime et votre -souveraine?--Madame, reprit doucement Lethington, renoncez à ce -malheureux. Nous sommes, nous, vos vrais amis, et lui, il vous renie -dans ses lettres à la sœur du comte de Huntly.--Que contiennent-elles, -ces lettres? s'écria Marie.--Elles expriment la plus vive tendresse pour -la comtesse de Bothwell. Le duc lui écrit qu'il l'aime toujours, qu'elle -n'a pas cessé d'être sa femme, et que la reine n'est que sa -concubine.--Il a écrit cela? dit Marie avec emportement. Ah! si j'en -étais sûre!... Mais non, reprit-elle en gémissant, vous êtes des -imposteurs, et, non contents de me disputer mon trône, vous cherchez à -m'enlever mon amour.» Et toutes les passions de la reine se fondant en -larmes, en attendrissement:--Lethington, dit-elle, mon cher Lethington, -toi qui as le don de persuader, parle aux lords, et dis-leur que je leur -pardonne à tous, s'ils consentent à me réunir sur un vaisseau avec le -duc, avec celui que j'ai épousé de leur aveu à Holyrood, et s'ils nous -laissent aller au hasard des flots où le vent et la fortune nous -conduiront.» - -La diplomatie de Lethington s'étant brisée contre cette explosion de -l'amour, il ne s'opposa plus aux desseins violents contre la reine. Elle -se coucha quelques heures, et se releva pour écrire une longue lettre à -Bothwell. Cette lettre, dans laquelle elle nommait le duc _son cher -cœur_, fut interceptée, et les lords confédérés, redoutant peut-être un -de ces brusques revirements de popularité que le malheur provoque, -irrités d'ailleurs les uns de la tendresse, les autres des fureurs de la -reine, se hâtèrent de la juger. Sa captivité fut résolue. Elle fut menée -à Holyrood, où on lui permit une halte d'une heure; puis elle repartit, -sous une escorte de quatre cents hommes d'armes, pour le château de -Lochleven. Morton et Atholl l'accompagnèrent à quelque distance, et -furent remplacés dans cette séditieuse mission par Ruthven et par -Lindsey. Indépendamment de ces quatre seigneurs, ceux qui signèrent -l'ordre d'emprisonnement furent les comtes de Marr, de Glencairn, les -lords Sempill, Graham, Sanquhar et Ochiltree. - -Marie Stuart fut transférée dans le château de ce farouche Robert -Douglas qui avait épousé la mère du comte de Murray. William Douglas, -frère utérin de Murray et cousin de Morton, en était le seigneur depuis -la mort de son père. Ce château situé sur le Lochleven, près de la -plaine de Kinross, en face des derniers sommets du Ben Lomond, -ressemblait beaucoup à une forteresse, et les maîtres de cette demeure -féodale étaient moins des hôtes que des geôliers. - -Lady Douglas, de l'illustre maison de Marr, et qui, par sa naissance -autant que par sa beauté, pouvait prétendre à la main de Jacques V, son -séducteur, n'avait jamais pardonné à Marie de Guise de lui avoir été -préférée. Son fils bien-aimé, le régent, n'était que le fils de son -déshonneur. Sa haine n'était pas éteinte après tant d'années, et elle -allait poursuivre, par des persécutions cruelles, dans sa prisonnière, -l'infortunée et auguste fille de sa rivale et de son amant. Une autre -cause de l'animosité violente que nourrissait lady Douglas de Lochleven -contre la reine, c'était le catholicisme. Marie le professait avec une -ardeur qui blessait le fanatisme de lady Douglas, l'une des plus zélées -enthousiastes de Knox et de sa doctrine. - -A ce moment de l'histoire d'Écosse, la commisération gagne jusqu'à du -Croc, ce diplomate si impassible, si résolu à se tenir en équilibre, -comme une balance, entre les partis, bien avec la reine, bien avec les -seigneurs, l'homme des calculs et des temporisations. Un cri de pitié -lui échappe enfin: «Je prie Dieu qu'il conseille ce pauvre royaume, qui -est aujourd'hui le plus affligé et tourmenté royaume que ce soyt soubs -le ciel.» - -Élisabeth, elle aussi, eut un instant d'émotion, non comme femme, mais -comme reine. L'ébranlement du trône de Marie Stuart lui semblait une -insulte à tous les trônes. Elle dépêcha Trokmorton en Écosse, pour -négocier dans l'intérêt de Marie avec les lords confédérés. Trokmorton -était un diplomate d'une habileté supérieure. Il tenta tout ce que peut -tenter le génie de la conciliation; mais il avait contre lui la -politique des lords confédérés, l'opinion publique de l'Écosse et -l'indomptable passion de Marie. - -Il écrivait d'Édimbourg, le 14 juillet 1567, à Élisabeth: - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«La reine d'Écosse est en bonne santé dans le château de Lochleven, -gardée par le lord Lindsey, et Lochleven, propriétaire de ce lieu. Le -lord Ruthven a été employé à une autre commission, parce qu'il -commençoit à montrer beaucoup d'attachement pour la reine, et qu'il lui -donnoit avis de ce qui se passoit. Elle est accompagnée de cinq ou six -dames et de deux femmes de chambre, dont l'une est Françoise. Le comte -de Buchan et le frère du comte de Murray ont aussi la liberté de la voir -autant qu'ils le veulent. Les lords qui l'ont en garde la tiennent fort -étroitement resserrée, et, autant que je puis l'apercevoir, la rigueur -est exercée, parce que la reine ne veut point, à quelque prix que ce -soit, donner l'ordre de poursuivre le meurtrier, ni acquiescer, quelque -chose qu'on puisse lui représenter, à abandonner Bothwell et à le renier -pour son mari; qu'elle déclare constamment qu'elle veut vivre et mourir -avec lui; qu'elle dit que, s'il était à son choix d'abandonner la -couronne et son royaume ou le lord Bothwell, elle abandonnerait son -royaume et la couronne pour vivre avec lui, et qu'elle ne consentira -jamais qu'il éprouve de mauvais traitements ni qu'il ait plus de mal -qu'elle-même. - -«... La principale cause de la détention de la reine vient de ce que les -lords voient cette vive affection de sa Grâce pour Bothwell dans l'état -où elle est actuellement, et qu'ils seroient obligés d'être -continuellement sous les armes. - -«Les lords pensent aussi que le divorce présente, à beaucoup d'égards, -les mêmes inconvénients auxquels le mariage a déjà donné lieu, et qu'une -séparation seroit impossible, si la reine étoit en liberté et si elle -avoit en main le pouvoir. - -«... Les plus marquants des lords qui sont ici seroient, à ce que je -crois, portés à prendre les voies de douceur à l'égard de sa Grâce; mais -ils craignent la rage du peuple. Les femmes sont les plus effrontées et -les plus furieuses contre la reine; cependant les hommes, de leur côté, -sont assez fous pour qu'un étranger qui voudroit trop s'en mêler pût, en -un moment, devenir victime. - -«... Knox n'est point à Édimbourg, il est dans la partie occidentale. -Lui et les autres ministres doivent se rendre ici à la grande assemblée. -Je crains la sévérité de cet homme pour la reine, autant que celle de -qui que ce soit.» - -Le 18 juillet, Trokmorton écrivait encore à Élisabeth: - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«J'ai les moyens de lui faire savoir (à Marie Stuart) que Votre Majesté -m'a envoyé ici pour la secourir. - -«J'ai essayé aussi de lui persuader de se prêter à ce qu'on exigeoit -d'elle; savoir, de ne plus regarder Bothwell comme son mari, et -d'obtempérer au divorce entre eux. Elle m'a fait dire qu'elle n'y -adhéreroit jamais, et qu'elle aimeroit mieux mourir. Elle se fonde sur -cette raison qu'elle se croit grosse de six semaines, et qu'en renonçant -à Bothwell elle se reconnoîtroit grosse d'un bâtard et avoir forfait à -son honneur; ce qu'elle ne voudroit jamais faire au péril de sa vie. - -«M. Knox est arrivé. J'ai eu quelques conversations avec lui, ainsi -qu'avec M. Craig, l'autre ministre de cette ville. - -«Je les ai exhortés à prêcher et à conseiller les voies de douceur. Je -n'ai trouvé en eux qu'austérité. Je ne sais pas ce qu'ils feront dans la -suite. - -«... On dit hautement parmi le peuple et parmi les gens de tous les -états, que la reine n'a pas plus le droit de commettre un meurtre ou un -adultère qu'aucun particulier, et qu'elle est également soumise en ces -points aux lois divines et humaines.» - -Irritée du refus des lords confédérés qui interdisaient à Trokmorton -l'entrée de Lochleven Élisabeth les jugeait sévèrement. - -Elle écrivit à son ambassadeur le 6 août: - -«... Nous trouvons que leurs comportements et procédés envers leur reine -surpassent tout le reste, et sont si extraordinaires, que nous ne -pouvons pas nous empêcher de penser, et tout l'univers sans doute avec -nous, qu'ils ont en ceci été bien au delà du devoir de sujets, et qu'il -doit nécessairement en résulter sur eux une tache perpétuelle et -ineffaçable.» - -Trokmorton insinua aux principaux des nobles le mécontentement -d'Élisabeth. Les lords s'excusèrent, et persistèrent à barrer le chemin -à Trokmorton. Décidés à précipiter Marie d'un pouvoir qu'elle voulait -partager avec Bothwell, leur ennemi, ils comprirent qu'il ne fallait pas -donner à leur reine une force de plus en lui apprenant, par un -négociateur aussi délié que Trokmorton, la bienveillance de -l'Angleterre. - -Rebuté de nouveau, l'ambassadeur d'Élisabeth, sur l'ordre de sa -maîtresse, s'adressa au parti des Hamilton. Il les encouragea à prendre -les armes et à remettre Marie en liberté. - -«Notre intention, lui écrivait Élisabeth, est que vous fassiez bien -entendre aux Hamilton que nous approuvons leurs procédés (en ce qui -concerne leur souveraine, par rapport à sa délivrance), et que nous -sommes disposée à faire, sur ce point, tout ce qu'il nous paroîtra -raisonnable de faire pour la reine, notre sœur.» - -Mais Élisabeth, Trokmorton et les amis de Marie Stuart furent alors -impuissants. Édimbourg et toute l'Écosse étaient en feu. Knox et les -ministres soulevaient les fureurs de la multitude contre le meurtre et -l'adultère. Les nobles se liguaient pour empêcher à tout prix la -réhabilitation de Bothwell et les vengeances qui auraient suivi une -restauration de la reine et de son audacieux complice. - -Nommés pour gouverner le royaume par intérim, les lords du conseil -agitèrent le sort de Marie Stuart. Plusieurs proposèrent des mesures -extrêmes, et voulaient condamner Marie pour l'assassinat de Darnley. La -majorité inclina à une décision moins rigoureuse. Elle conclut à -dépouiller Marie de la royauté dont elle s'était rendue indigne. Elle -était alors tellement tombée dans l'estime de l'Europe, le mépris -universel l'avait tellement découronnée, que du Croc, l'ambassadeur des -Guise autant que du roi de France, s'entendit avec les lords du conseil -pour sauver le trône des Stuarts en l'assurant à Jacques VI. Ils -députèrent à la reine Ruthven, Melvil et Lindsey, afin de la plier à -leurs desseins. Marie, avertie par Trokmorton que tout ce qu'elle -promettrait dans sa prison ne l'engagerait point, céda aux injonctions -de ses ennemis. Sir Robert Melvil, en qui elle avait foi, lui parla -secrètement dans le sens de Trokmorton. Ruthven, dont le père s'était si -barbarement signalé dans l'assassinat de Riccio, était absent ce -jour-là, malgré le témoignage contraire de quelques historiens. C'est -Lindsey qui présenta la plume à la reine, et qui la pressa de tracer son -nom au bas des actes qui lui étaient imposés. Il ajouta violemment et -avec un accent qui fit tressaillir Marie, que c'était le seul moyen de -racheter sa tête. Comme elle hésitait, il avança la main, et du même -gantelet de fer qu'il avait envoyé de la colline de Carberry à Bothwell -en signe de défi, il serra jusqu'à le meurtrir le bras de la reine trop -lente à signer. - -Ce fut le 24 juillet 1567 que Marie Stuart, brutalement contrainte, -abdiqua en faveur de son fils, et nomma régent le comte de Murray. Le -jeune prince fut reconnu roi et sacré le 29 à Stirling. Le comte de Marr -le tenait dans ses bras pendant la cérémonie. Le comte de Morton à -droite, le comte d'Athol à gauche, portaient l'un le sceptre, l'autre la -couronne ornée du chardon. L'épée était aux mains de lord Glencairn. -Knox, sorti depuis quelque temps de sa retraite, prêcha. Dans un sermon -véhément, il déchaîna sur l'assemblée et sur l'Écosse tous les orages de -sa solitude, il secoua toutes les torches de son fanatisme politique et -religieux. - -Murray, qui avait quitté précipitamment la France, se rendit à Londres, -où il conféra avec les ministres d'Élisabeth. Le 11 août, il était à -Édimbourg. Sûr d'être élevé à la régence par les lords presbytériens, il -ne dédaigna pas de donner à son droit une sanction de plus: le vœu -spontané de la reine captive. Il la visita à Lochleven. Marie, qui -l'aimait encore, l'accueillit comme une espérance. Murray, dans les deux -premières entrevues qu'il eut avec elle, fut sévère jusqu'à la dureté; -dans la troisième il parut s'attendrir; et la reine, touchée, lui -demanda tout en larmes d'accepter la régence. Elle l'en supplia en son -nom et au nom de son fils. Alors Murray s'engagea à subir ce triste -fardeau du pouvoir par dévouement pour elle et pour le jeune roi. Marie -se crut sauvée, en échappant à l'autorité du conseil qui aurait gouverné -si Murray eût refusé la régence, et Murray, heureux de son stratagème -profond, s'empara de la dictature qui aurait écrasé tout autre que lui. -Il s'empressa de la légitimer auprès des nobles, en déclarant qu'il la -tenait de leur confiance; auprès des puissances étrangères, en alléguant -qu'il avait fléchi aux prières de sa sœur; auprès du clergé presbytérien -et du peuple, en jurant qu'il n'oublierait pas son premier devoir qui -était envers l'Évangile. «... J'aurai soin, écrivait-il dans une -proclamation célèbre, de chasser du royaume d'Écosse et de ses -dépendances, tous les hérétiques et ennemis de la véritable religion du -Christ.» - -Pendant que ces événements s'accomplissaient à Lochleven et à Édimbourg, -Bothwell se réfugia dans les Shetland. Traqué par Kirkaldy de Grange et -par la haine écossaise, il recommença son ancien métier de corsaire. La -mer du Nord le revit sur son brick redouté. Il fut pris enfin dans un -dernier combat, dans un combat acharné, au milieu d'une tempête. -Bothwell, son brigantin démâté, ses canons éteints, s'obstina contre les -éléments, contre les ennemis et contre le sort. Il répondit longtemps à -une formidable artillerie, par une fusillade de plus en plus faible. Ce -fut seulement quand il n'y eut plus d'espoir que blessé, sanglant, il -baissa son pavillon noir de pirate devant le drapeau rouge étoilé de la -croix blanche, pavillon glorieux du Danemark. - -Il fut condamné à une prison perpétuelle. Selon le mode le plus -ignominieux de la dégradation des chevaliers, le bourreau brisa à coups -de hache les éperons de Bothwell, qui fut enfermé entre les quatre murs -du château de Malmoë, seul avec sa conscience et ses souvenirs, dénué de -toute consolation, privé même d'un serviteur. Triste retour des choses -humaines! Cet aventurier audacieux, qui croyait grandir toujours par les -attentats, au lieu de vivre sur le trône, ainsi qu'il s'en était flatté, -parmi les délices de l'amour et les splendeurs d'Holyrood, fut jeté dans -l'humide solitude d'une forteresse. Ce qui s'entre-choqua de regrets, de -révolte, de désespoir dans cette âme superbe, Dieu seul le sait! Tantôt -debout à sa fenêtre, un tremblement nerveux agitait tous ses membres, -tantôt accroupi sur sa natte comme un athlète terrassé, une sueur froide -mouillait son visage. Il écoutait dans un farouche silence les bruits du -dehors et du dedans, le pas des geôliers, le cliquetis des clefs à leur -ceinture, le retentissement des armes sur les dalles des corridors et -sur le pavé des cours, le cri du hibou, le gémissement du vent et des -flots du Sund, le ruissellement de la pluie sur le toit, le roulement de -la foudre sur les créneaux, et plus haut peut-être que toutes ces voix, -la voix du sang injustement versé! Ces choses sans cesse entendues -firent plus que le tuer; elles le rendirent fou. - -Cependant Marie Stuart expiait de son côté ses fautes et son forfait. -Reléguée dans une petite île, en un donjon délabré, où elle n'avait pour -promenoir qu'un espace de cinquante pieds, elle luttait sans cesse -contre le découragement. Du haut de sa tour de Lochleven elle regardait -aux quatre coins de l'horizon, à l'orient et à l'occident, au sud et au -septentrion, interrogeant l'air, sondant l'étendue, appelant de toutes -les puissances de son désir des secours et des partisans. - -Ce séjour de Lochleven, sur lequel le roman et la poésie ont répandu des -lueurs si charmantes, l'histoire plus vraie ne peut le peindre que dans -sa nudité et dans ses horreurs. Le château, ou plutôt le fort, n'était -qu'un bloc massif de granit, flanqué de deux lourdes tours, peuplé de -chauves-souris, éternellement noyé dans la brume, défendu par les eaux -du lac, par le fanatisme, par la vengeance. C'est là que gémissait Marie -Stuart, opprimée sous les violences des lords presbytériens, déchirée -par le remords, troublée par les fantômes du passé et par les terreurs -de l'avenir. - -Et ce qui ajoutait aux tortures de sa captivité, c'est qu'elle était -grosse dans ce donjon. Elle y accoucha, au mois de février 1568, d'une -fille qui fut emmenée sur le continent, et qui devint religieuse au -couvent de Notre-Dame de Soissons. - -Entièrement guérie, mais profondément triste, Marie Stuart écrivait, le -31 mars 1568, à l'archevêque de Glasgow, en France: - - «De Lochleven. - - «Monsieur de Glascow, votre frère (John Beatoun), vous fera entendre - ma misérable condition; et, je vous prie, présentez-le et ses lettres, - sollicitant ce que vous pourrez en ma faveur. Il vous dira le surplus: - car je n'ai ni papier ni temps pour écrire davantage, sinon prier le - roy, la royne et mes oncles de brusler mes lettres: car si l'on sait - que j'ai escrit, il coûtera la vie à beaucoup, et mettra la mienne en - hasard, et me fera garder plus estroitement. Dieu vous ait en sa garde - et me donne patience! - - «De ma prison, ce dernier mars, votre ancienne bien bonne maistresse - et amie, - - «MARIE, R. (ROYNE), maintenant prisonnière.» - -Elle écrivait à Catherine de Médicis: - - «De Lochleven, le 1er mai 1568. - - «Madame, je vous envoye ce porteur pour l'occasion que j'écris au roy - vostre fils. Il vous dira plus au long, car je suis guestée de si - près, que je n'ay loisir que durant leur disner, ou quand ils dorment, - que je me relesve: car leurs filles couschent avec moy. Ce porteur - vous dira tout. Je vous supplie lui donner crédit et le fayre - récompancer autant que m'aimés. Je vous supplie d'avoir tous deux - pitié de moy; car si vous ne me tirés par force, je ne sortiray - jamays. - - «MARIE, R.» - -Malgré ses malheurs et ses douleurs, malgré les outrages dont elle avait -été abreuvée, les colères dont elle avait été poursuivie, Marie n'avait -pas désappris de séduire. Elle sut inspirer une ardente passion à George -Douglas, le plus jeune frère du laird de Lochleven. Elle lui donna même -l'espérance de faire casser son mariage avec Bothwell en alléguant la -violence, et de l'épouser ensuite, s'il devenait son libérateur. -Douglas, éperdument amoureux, et qui avait ses entrées libres à -Lochleven, essaya vainement d'en tirer Marie. Convaincu de trahison, il -s'évada du château, mais il ne renonça pas à son dessein. - -Marie, de son côté, fit bien des tentatives d'évasion. L'ambassadeur -anglais Drury en raconte une à Cecil: - -«Vers le 25 du mois dernier (avril 1568), elle faillit s'échapper, grâce -à sa coutume de passer toutes les matinées dans son lit. Elle s'y prit -ainsi: la blanchisseuse vint de bonne heure, ce qui lui était déjà -arrivé plusieurs fois; et la reine, suivant ce qui avait été convenu, -mit la coiffe de cette femme, se chargea d'un paquet de linge, et se -couvrant la figure de son manteau, elle sortit du château et entra dans -la barque qui sert à passer le loch. Au bout de quelques instants, un -des rameurs dit en riant: «Voyons donc quelle espèce de dame nous avons -là?» Il voulait en même temps découvrir son visage. Pour l'en empêcher -elle leva les mains. Il remarqua leur beauté et leur blancheur, qui -firent aussitôt soupçonner qui elle était. Elle parut peu effrayée. Elle -ordonna, sous peine de la vie, aux mariniers de la conduire à la côte; -mais, sans faire attention à ses paroles, ils ramèrent aussitôt en sens -contraire, lui promettant le secret, surtout envers le lord à la garde -duquel elle était confiée. Il semble qu'elle connaissait le lieu où, une -lois débarquée, elle se serait réfugiée, car on voyait et l'on voit -encore rôder dans un petit village nommé Kinross, près des bords du -loch, George Douglas, avec deux serviteurs de Marie jadis très-dévoués, -et paraissant l'être toujours.» - -Elle avait en effet des intelligences au dedans et au dehors de sa -prison. Après la fuite de George Douglas, un de ses jeunes parents, son -confident, qu'on appelait le _petit Douglas_, et qui était amoureux -aussi de la reine, bien qu'il ne fût âgé que de seize ans, réussit là où -son ami George avait échoué. Cet enfant hardi, fier de son dirk de -montagnard, la première arme qu'il eût portée, heureux de la confiance -de la reine, la première femme qu'il eût aimée, déroba les clefs du -château à l'heure du souper, et, pendant que les geôliers reposaient, il -ouvrit à Marie les portes qu'il referma sur les gardes (2 mai 1568). Il -avait eu soin d'allumer un fanal à l'une des fenêtres les plus élevées -de la forteresse pour avertir ses amis. Il conduisit la reine déguisée -dans un petit bateau qui les attendait. Il jeta les clefs dans le lac. -La reine priait mentalement le Dieu qui commande aux vents et aux flots, -tandis que les rames battaient, semblables à des ailes, et entraînaient -la barque légère. Marie, comme pour reprendre possession du sceptre, -cueillit un lis sur les eaux et un chardon sur la rive où elle eut -bientôt abordé. Ces plantes étaient le double emblème de ses deux -royautés en France et en Écosse. - -George Douglas et John Beatoun erraient dans les environs depuis quelque -temps. Ils étaient couchés parmi les herbes, lorsqu'ils aperçurent le -signal convenu et la barque voguant vers eux. Ils se levèrent et -coururent la recevoir avec des transports de joie. - -Peu d'instants après le débarquement de Marie, un cor se fit entendre au -loin. «Ce sont, dit John Beatoun, nos amis qui ont aussi aperçu le -signal.--Oui, oui, s'écria la reine qui avait écouté d'abord avec -inquiétude, oui, c'est Claude Hamilton. Je le reconnais, ajouta-t-elle -en se tournant vers George Douglas, comme l'un de vos ancêtres, lord -James, reconnut la présence inattendue de son souverain, mon glorieux -aïeul Robert Bruce, aux sons trois fois répétés du cor d'ivoire du -héros.» - -Marie ne se trompait pas. C'était lord Claude Hamilton qui, averti par -un de ses espions et par le fanal, rejoignait la reine avec une troupe -nombreuse. Il la conduisit à West-Niddrie, château de lord Seaton. - -Le lendemain elle arriva au château d'Hamilton et y révoqua -solennellement son abdication. Les comtes d'Argill, d'Eglington, de -Rothes, les lords Somerville, Herries, Ross, Yester et un grand nombre -d'autres s'empressèrent de la reconnaître comme reine. M. de Beaumont, -envoyé de Charles IX, se rendit aussi près d'elle au milieu de ce -mouvement chevaleresque. - -Ce fut d'Hamilton que Marie Stuart convoqua tous les seigneurs qu'elle -croyait fidèles. Ils devaient être pourvus de tentes de campement et de -vivres pour vingt jours. - -Elle n'oublia rien pour porter au comble le dévouement de son parti. -Elle redoubla de séduction, de grâce et d'entraînement. Elle paraissait -quelquefois inopinément à la fin des repas. Des toasts bruyants -l'accueillaient. Les coupes s'entre-choquaient pour elle, et les lords -buvaient à la prospérité de l'Écosse et de Marie. - -Un jour, au dessert, s'aidant d'un de ces symboles familiers au génie -des peuples du Nord, elle apporta elle-même un mets couvert qu'elle -présenta à ses hôtes, et qu'elle déclara avoir préparé de ses royales -mains. Chacun attendit avec impatience. La reine alors découvrit le plat -sur lequel brillait une paire d'éperons. Un enthousiasme subit électrisa -les convives, qui saluèrent la reine de vivat répétés, et qui, en signe -d'adhésion, poussant leurs cris de guerre, jurèrent tous de monter à -cheval et de vaincre ou de mourir pour Marie Stuart. - -Elle se trouva bientôt après son évasion à la tête d'une armée de six -mille hommes. Elle consuma du temps en négociations avec Murray. Elle se -souvenait de Carberry-Hill, la journée qui lui avait enlevé le trône, -Bothwell et la liberté. Elle se méfiait du jeu des batailles. Elle -n'était pas heureuse, et elle craignait de perdre. - -Le 12 mai, Murray, rompant toute espérance d'accord pacifique, déclara, -en sa qualité de régent du royaume, les partisans de Marie Stuart -coupables de haute trahison. - -Le 13, Marie quitta le château d'Hamilton pour gagner Dumbarton, où les -chefs qui l'entouraient comptaient la mettre en sûreté avant d'ouvrir la -campagne. - -Murray attendait au village de Langside avec des troupes peu nombreuses, -mais bien disciplinées, Marie Stuart et son armée commandée par le comte -d'Argill. Les Hamilton et les autres gentilshommes de l'avant-garde, -sans songer à autre chose qu'à se bien battre, voulurent forcer le -passage. L'archevêque de Saint-André, qui se voyait déjà le maître de la -reine et du royaume, excitait cette folle ardeur au lieu de la modérer. - -Le village était situé sur la colline. Kirkaldy de Grange, investi de -toute la confiance de Murray, avait ordonné que chaque cavalier prît en -croupe un fantassin du régent. Il les groupa en haut, tout autour du -village. Il plaça un corps d'arquebusiers en bas, à l'entrée du défilé -que dominait le village, et vers lequel allait se précipiter la -cavalerie de la reine. De Grange embusqua ses arquebusiers entre -quelques cabanes de bûcherons et dans des bouquets de coudriers, afin de -résister au choc des Hamilton par cette stratégie formidable. Les -Hamilton se jetèrent avec impétuosité sur le défilé. «Claymores! -criaient-ils à l'avant-garde, qui répondait par ce chant sauvage: Venez, -corbeaux et vautours, venez, nous vous donnerons la pâture...» - -Ces paroles, véritable _Marseillaise_ des Highlands, n'ont pas sauvé -leur poëte inconnu de l'oubli, mais l'air inspiré qui les notait, -vibrant des poitrines et des cornemuses, retentissait comme le prélude -du carnage et de la mort. - -Un combat très-vif s'engagea. Il fut surtout meurtrier à l'entrée du -défilé. Lord Arbroath se lança plusieurs fois avec les Hamilton au -premier rang de l'avant-garde pour enlever cette position si bien -fortifiée par de Grange. La brillante ardeur des cavaliers de la reine -venait se briser contre les arquebusiers si admirablement postés, et -dont cet avantage enflammait encore la bravoure. On citait longtemps -après le courage indomptable d'Alexandre Hume qui les animait par son -exemple. Il était descendu de cheval, et combattait au milieu d'eux -comme un simple soldat, la pique à la main. Abattu à plusieurs reprises, -toujours il se relevait et recommençait de nouveaux prodiges. A la fin, -renversé dans un fossé, son beau-frère, lord Cessford, qui ne l'avait -pas quitté un instant, fut obligé d'aider à le remettre debout. Hume, -couvert de blessures, inondé de sang, continua de combattre; et comme, -après tant de décharges, la poudre et les balles manquaient, les -soldats, sur son ordre, se servirent des crosses de leurs fusils contre -les ennemis. - -Ce fut à cet endroit du défilé que l'engagement fut le plus acharné, et -que la reine perdit le plus de monde. Il fut enfin forcé; mais les -Hamilton arrivèrent au village de Langside harassés par ce premier -combat, essoufflés par la montée. De Grange les y reçut avec des troupes -fraîches. Il se porta partout où sa présence était nécessaire, soutenant -les uns, aiguillonnant les autres, disciplinant cette anarchie sanglante -de la bataille aux calculs les plus profonds et aux inspirations les -plus soudaines. - -Dans un moment où la fortune était douteuse, il courut à l'aile droite -de la garde du régent. Suivi de Lindsey, de Ruthven, et de quelques -autres seigneurs intrépides qu'il avait autour de lui, il arrêta cette -aile qui allait plier, et il l'entraîna dans la mêlée en lui -communiquant son élan. Il rétablit le combat, et prépara ainsi une -seconde fois la victoire. Le comte de Morton la décida par une manœuvre -que ses adversaires étaient incapables de prévoir, tant leur furie les -aveuglait! Il tourna la colline et les prit en flanc. Dès lors, entre -deux feux, entre deux forêts de lances, l'armée de la reine se dispersa, -malgré la valeur fabuleuse de toute cette chevalerie. Il y avait là des -bras et des cœurs; il n'y avait pas une tête. L'infortunée Marie fut -témoin de cette défaite. Elle y assista dans un flux et un reflux de -découragement et d'espérance, et dans une angoisse inexprimable, de la -galerie du château de Cathcart, situé à quelques milles du château de -Crookston, qui appartenait au comte de Lennox, et où elle avait passé -les meilleurs jours de son mariage avec Darnley. - -Le chef qui, dans cette journée, eut les illuminations les plus vives, -et qui se multiplia le plus sur tous les points menacés, Kirkaldy de -Grange, était atteint depuis quelques semaines d'une fièvre qui avait -épuisé ses forces. Le matin de la bataille, il se fit habiller et armer -par son frère et par son écuyer. Ils hésitèrent d'abord, le suppliant de -ne pas monter à cheval dans l'état où il était. Kirkaldy insista avec -autorité, et ils obéirent à regret. Quand il fut revêtu de sa cotte de -mailles et ceint de son épée, Kirkaldy se trouva mieux. Il s'avança -lentement jusqu'à son cheval. Il était néanmoins si chancelant qu'il -fallut le mettre en selle, et que son frère et son écuyer se placèrent à -ses côtés avec une sollicitude inquiète. Lorsqu'il eut gravi la colline -au sommet de laquelle il devait faire des dispositions si heureuses, le -champ de bataille, puis les éclairs et le cliquetis des glaives, le -bruit de l'artillerie, l'odeur de la poudre, lui communiquèrent une -vigueur nouvelle. Il respira fortement, et une vieille chronique -presbytérienne dit que son souffle ressemblait à un hennissement. Il eut -de rapides frissons, de courts tressaillements, durant lesquels l'ange -de la guerre le secoua si puissamment, que la violence de ses émotions -et l'agitation de tous ses esprits le guérirent. La même chronique -remarque, dans un étonnement superstitieux, que le cheval de Kirkaldy de -Grange comprit toutes ces phases diverses des souffrances et du -rétablissement de son maître; qu'il le ménagea d'abord, mesurant son pas -avec un tact presque humain, et qu'il l'emporta plus tard au gré de tous -les essors de l'âme héroïque qu'il semblait reconnaître, deviner et -seconder. - -Kirkaldy de Grange fut le héros le plus pur de cette journée mémorable, -car un égoïsme machiavélique absorbait Morton, et l'ambition, une -ambition trop personnelle, altérait chez Murray le zèle du bien public. - -Cette victoire fut complète. Les talents supérieurs de Murray, de -Morton, et surtout de Kirkaldy de Grange, prévalurent sur les prouesses -chevaleresques des partisans de la reine. L'étoile de Marie pâlit et -sombra. La mêlée de Langside fut un oracle du dieu des armées. Il -prononça sur ce petit champ de bataille, jonché seulement de trois cents -morts, que l'Écosse serait protestante, que Marie n'aurait désormais -pour royaume qu'une prison, pour trône peut-être qu'un échafaud. - - - - -LIVRE VIII. - -Marie s'enfuit jusqu'à Galloway.--Elle s'arrête à l'abbaye de -Dundrennan.--Elle aborde en Angleterre.--Hésitation d'Élisabeth.--Elle -refuse de recevoir Marie Stuart jusqu'à ce que la reine d'Écosse se soit -justifiée.--Lettres.--Marie Stuart prisonnière.--Élisabeth arbitre entre -les seigneurs écossais et leur reine.--Conférence d'York.--Conférence -d'Hampton-Court et de Londres.--Élisabeth refuse de se prononcer.--Elle -garde Marie captive et renvoie Murray comblé de sa faveur et de son -or.--Triomphe du protestantisme en Angleterre et en Écosse.--Régence de -Murray.--Sa mort.--Guerre civile en Écosse.--Kirkaldy de Grange et -Maitland de Lethington se rallient à la cause de la reine.--Prise de -Dumbarton par les partisans du roi.--L'archevêque de Saint-André -pendu.--Le comte de Lennox, le comte de Marr, le comte de Morton, tour à -tour régents.--Lethington et de Grange tiennent seuls pour la reine dans -le château d'Édimbourg.--Prise du château.--Mort de Lethington.--Mort de -Kirkaldy de Grange.--Le régent enrichi.--Le roi affermi.--Giordano -Bruno.--Knox.--Les luttes du réformateur.--Son courage indomptable.--Son -portrait.--Sa mort.--Sa maison au sommet de la Canongate.--Iniquités de -Morton.--Conspiration de Jacques et de ses favoris contre le -régent.--Procès de Morton.--Son exécution.--James Douglas venge le comte -de Morton.--Contre-coup de tant d'événements sur Marie Stuart. - - -Après sa déroute, Marie s'enfuit à toute bride (13 mai 1568). Ses amis -s'enfuirent comme elle. - -La reine marcha, elle courut sans espérance par les vallées et par les -montagnes, le long des lacs et des torrents de l'Écosse. La solitude -sauvage, que nul travail n'anime, oppressait son cœur; le désert où -nulle fumée ne s'élève d'aucun toit, d'aucune cabane, lassait ses yeux -et son imagination. Mais toute jeune fille, toute femme, tout enfant, -tout vieillard, tout animal domestique pouvaient la trahir. La défaite -et la honte en arrière, les périls et les piéges en avant, tel était son -triste sort. Il n'y avait que les bêtes fauves des forêts et des landes -inhabitées qui ne fissent pas peur à son infortune. C'est ainsi qu'elle -parvint avec un cortége dévoué et peu nombreux à Galloway, et, de là, à -l'abbaye de Dundrennan, près de Kirkudbright, sur les frontières -d'Angleterre, à quelques heures de cette terre impie, barbare, qui -dévore ses suppliants et qui boit le sang de ses hôtes. - -Le souvenir des bontés d'Élisabeth, dont l'âme avait paru s'attendrir -pendant la captivité de Lochleven, entraîna Marie. Ses propres États lui -étaient fermés par la haine; l'Espagne, l'Italie et la France, par la -mer. La générosité qu'elle supposait à Élisabeth et la nécessité la -poussaient. Elle loua un bateau de pêcheur, traversa le golfe de Solway, -et aborda, désolée, à Workington, dans le Cumberland, à trente milles de -Carlisle. Elle dépêcha un courrier à Élisabeth, dont elle implorait -l'hospitalité. Elle sollicitait la permission de la voir et de -l'embrasser en sœur qui invoque la providence d'une sœur. - - A ÉLISABETH. - - «De Workington, 17 mai 1568. - - «Je vous supplie le plus tost que pourrés m'envoyer querir, car je - suis en piteux estat, non pour royne, mais pour gentillfame. Je n'ay - chose du monde que ma personne, comme je me suis sauvée, faysant - soixante miles à travers champs le premier jour, et n'ayant despuis - jamays osé aller que la nuict...» - -Attirée par surprise à Carlisle, Marie continua son appel. - - A LA REINE ÉLISABETH. - - «De Carlisle, 28 mai 1568. - - «... Faytes moy conoistre en effect la sinsérité de votre naturelle - affection vers vostre bonne sœur et cousine et jurée amie. Souvenés - vous que je vous envoyés mon cœur en bague; je vous aporte le vray et - corps ensemble, pour plus seurement nouer ce nœud.» - -Élisabeth avait à prendre l'une de ces deux décisions royales: ou -relever Marie Stuart jusque sur le trône d'Écosse par de puissants -secours; ou la laisser, soit se fixer en Angleterre, soit en sortir -comme elle y était entrée, selon son bon plaisir. - -Elle eut, dit-on, ces mouvements de générosité, réprimés aussitôt par -les conseils de Cecil. La vérité est que Cecil ne fut si persuasif que -parce qu'il parlait à la jalousie mortelle d'Élisabeth. Il démontra -facilement à cette princesse que Marie, libre, était un embarras -immense. En Écosse, elle serait une rivale. En Espagne, elle serait un -instrument de Philippe II; en France, des Guise; en Italie, du Pape; en -Angleterre, elle serait le drapeau, le point de ralliement des -mécontents et des catholiques. Il n'y avait qu'une sûreté contre elle: -la prison. Élisabeth eut l'air de résister à Cecil, mais elle était -convaincue d'avance. L'habile ministre arrivait à une conclusion atroce -par un froid argument politique. Chez la reine, cette conclusion était -la même. Seulement, elle lui fut inspirée moins par ses craintes de -reine que par son envie de femme. Elle ne voulait pas qu'on la vît, même -un jour, à côté de la belle Marie, dans le palais de Greenwich. Cecil -eût gagné alors, s'il ne l'eût possédée déjà, la faveur d'Élisabeth, en -abritant la passion honteuse et cruelle de sa maîtresse sous la raison -d'État. - -Élisabeth une fois résolue à retenir Marie captive, réussit à trouver un -prétexte à ses sinistres desseins. - -Elle dépêcha Midlemore à Murray, ainsi qu'aux seigneurs écossais de son -parti, pour leur enjoindre de rendre compte de leur conduite envers leur -reine. Elle écrivit en même temps à Marie, elle lui fit dire par lord -Scrope et par sir Francis Knollys, qu'elle ne pouvait décemment -consentir à la recevoir que lorsqu'elle se serait justifiée aux yeux du -monde des accusations portées contre elle par les seigneurs écossais -ralliés au jeune roi Jacques VI. - -Marie fut transportée d'indignation; mais établie déjà dans le château -de Carlisle, elle s'était ainsi constituée, sans le savoir, prisonnière -de l'Angleterre. Elle appréhenda de s'avouer coupable en refusant -d'accepter indirectement le tribunal amiable d'Élisabeth. Elle choisit -donc des représentants chargés de répondre en son nom aux inculpations -infamantes de Murray, de Morton et de leur faction. C'était reconnaître -implicitement la suprématie d'Élisabeth, qui se hâta de profiter de ces -avantages en nommant des commissaires pour cet étrange et perfide -arbitrage. - -Marie faisait ses réserves: - - A ÉLISABETH. - - «De Carlisle, 15 juin 1568. - - «... Hélas! madame, où ouistes vous un prince blasmé pour escouter en - personne ceulx qui se plaignent d'estre faussement accusez? Ostez, - Madame, hors de vostre esprit que je suis venue icy pour la sauveté de - ma vie (le monde ni toute Escosse ne m'ont pas reniée), mais recouvrer - mon honneur et avoir support à chastier mes rebelles, non pour leur - respondre à eulx comme leur pareille. - - «... Je ne puis ni ne veulx respondre à leurs faulses accusations, - mais ouy bien par amitié et bon plaisir me veulx-je justifier vers - vous de bonne _voglia_, non en forme de procès avec mes subjectz. - Madame, eulx et moi ne sommes en rien compaignons, et quand je devrois - estre tenue icy, encores aimeroys-je mieulx mourir que me faire telle. - - «MARIE, R.» - -Les négociations commencèrent de Murray à Élisabeth. Juge entre les -seigneurs écossais et leur reine, elle s'étudiait à tous les dehors de -l'impartialité, mais au fond elle écoutait, excitait et récompensait les -premiers. Peu à peu Marie, traitée d'abord avec beaucoup de déférence, -cessa d'être une reine. Elle ne fut plus qu'une captive. - -Don Gusman de Silva, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, écrivait vers -cette époque à Philippe II: - -«La pièce que la reine habite est obscure; elle n'a qu'une seule croisée -garnie de barreaux de fer. Elle est précédée de trois autres pièces -gardées et occupées par des arquebusiers. Dans celle qui fait -antichambre au salon de la reine, se tient lord Scrope, gouverneur des -districts de la frontière de Carlisle; la reine n'a auprès d'elle que -trois de ses femmes. Ses serviteurs et domestiques dorment hors du -château. On n'ouvre les portes que le matin à dix heures. La reine peut -sortir jusqu'à l'église de la ville, mais toujours accompagnée de cent -arquebusiers. Elle a demandé à lord Scrope un prêtre pour dire la messe. -Celui-ci a répondu qu'il n'y en avait pas en Angleterre.» - -Épouvantée des intentions d'Élisabeth, Marie Stuart implora la France. -Elle écrivit à Catherine de Médicis; elle écrivit au roi Charles IX et -au duc d'Anjou pour leur demander de la secourir. - -Elle écrivit au cardinal de Lorraine dans le même but. - - «De Carlisle, 21 juin 1568. - - «Je n'ay de quoy achetter du pain, ny chemise, ny robe. - - «La royne d'icy m'a envoyé un peu de linge et me fournit un plat. Le - reste je l'ay empruntay, mais je n'en trouve plus. Vous aurez part en - cette honte. Sandi Clerke, qui a resté en France de la part de ce - faulx bastard (Murray), s'est vanté que vous ne me fourniriez pas - d'argent et ne vous mesleriez de mes affaires. Dieu m'esprouve bien. - Pour le moins assurez-vous que je mourray catholique. Dieu m'enlèvera - de ces misères bientost. Car j'ai soufert injures, calomnies, prison, - faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre XX et douze mille à - travers champs sans m'arrester ou descendre, et puis couscher sur la - dure, et boire du laict aigre, et manger de la farine d'aveine, et - suis venue trois nuits comme les chahuans, sans femme, en ce pays, où - je ne suis gueres mieulx que prisonnière. Et ce pendant on abast - toutes les maisons de mes serviteurs et je ne puis les ayder, et - pend-on les maistres, et je ne puis les recompenser; et toutes foys - tous demeurent constantz vers moy, abhorrent ces cruels traistres, qui - n'ont trois mil hommes à leur commandement, et si j'avais secours, - encores la moytié les laisseroit pour seur. Je prie Dieu qu'il me - mette remède, ce sera quand il luy plaira, et qu'il vous donne santé - et longue vie. - - «Votre humble et obéissante niepce, - - »MARIE, R.» - -Inquiète des retards apportés à ses affaires, effrayée de la résolution -qu'elle supposait à ses ennemis de la conduire loin des frontières -d'Écosse dans l'intérieur de l'Angleterre, Marie, malgré sa colère -intérieure, se plaignit doucement à Élisabeth et sollicita une entrevue. - - A LA REINE ÉLISABETH. - - «De Carlisle, 5 juillet 1568. - - «... Ma bonne sœur, je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant. - Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye: car je ne suis - un enchanteur, mais vostre sœur et cousine... Je ne suis de la nature - du basilique, pour vous convertir à ma semblance quand bien je seroye - si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de - constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous - donne grâce d'en bien user avecques longue et heureuse vie. - - «Vostre bonne sœur et cousine, - - «M., R.» - -Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser. -Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises. - -Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques -protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton, -qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk. - -Là, Marie recommença avec Élisabeth les épanchements diplomatiques d'une -amitié menteuse. Elle essaya de la désarmer en la flattant. Elle y -perdit sa peine. - -Les vrais sentiments de Marie éclataient parfois dans l'intervalle de -ces communications fardées. Il se présenta vers cette époque une -occasion propice. Ayant reçu des encouragements de la reine Élisabeth -d'Espagne, fille de Henri II, femme de Philippe II et sœur de Charles -IX, elle versa dans sa réponse toute son âme. - - «De Bolton, 24 septembre 1568. - - «Madame ma bonne sœur, je ne vous saurois descrire le plaisir que - m'ont donné, en temps si mal fortuné pour moy, vos aymables et - confortables lettres, qui semblent envoyées de Dieu pour ma - consolation, entre tant de troubles et d'adversités dont je suis - environnée... Je vous diray une chose en passant, que si les roys, - vostre seigneur et frère, estoyent en repos, mon désastre servirait à - la chrestiantay. Car ma venue en ce pays m'a tant esclairée de l'estat - issi, que, si j'avois tant soit peu d'espérance de secours d'ailleurs, - je métroys la religion subs, ou je mourrois en la poyne. Tout ce - quartier est entièrement dédié à la foy catholique, et pour ce - respect, et du droit que j'ay à moy, peu de chose aprandroit cette - royne d'aider aux sujets contre les princes. Elle est en si grande - jalousie, que cela, et non autre chose, me fera remestre en mon pays. - Mais elle vouldroit par tous moyens me faire porter blasme de ce - dequoi j'ay estay injustement accusée, comme vous verrés en brief par - un discours de toutes les menées qui ont estay faytes contre moy - depuis que je suis née, par ces traistres à Dieu et à moy. Il n'est - encore achevé. Cependant je vous diray que l'on m'ofre beaucoup de - belles choses pour changer de religion; ce que je ne feray. Mays si je - suis pressée d'accorder quelques points que j'ay mandé à vostre - ambassadeur, vous pouvés juger que ce sera comme prisonnière. Or je - vous assure, et vous suplie, assurés en le roy, que je mourray en la - religion catholique romaine, quoy que l'on en dise. Je ne puis - l'exerser issi, car l'on ne me le veult permettre; et seullemant pour - en avoir parlé, l'on m'a menassée de me retenir, et me donner moings - de crédit. - - «Au reste, vous m'avez entamé un propos en vous jouant que je veulx - prandre en bon essiant: c'est de mesdames vos filles. Madame, j'ai un - fils. J'espère que si le roy, et le roy vostre frère, auquel je vous - suplie escrire en ma faveur, veullent envoyer une ambassade à cette - royne, en déclarant l'honneur qu'il me font m'estimer leur sœur et - alliée, et qu'ils me veullent prendre en leur protection; la - requerrant, d'autant que leur amitié lui est chère, de me remettre en - mon royaume, et m'ayder à chatier mes rebelles, ou qu'ils - s'esforceront de le fayre, et qu'ils s'assurent qu'elle ne vouldra - estre de la partie des subjects contre les princes, elle n'oseroit le - refeuser, car elle est assez en doubte elle mesme de quelque - insurrection... Elle n'est pas fort aymée de pas une des religions, - et, Dieu merssi, je pance que j'ay guagné une bonne partie des cueurs - des gens de bien de ce pays despuis ma venue, jusques à hasarder ce - qu'ils ont avecques moy, et pour ma querelle. En cas que Dieu me soit - misericordieulx, je proteste que si vous m'acordiés l'une de vos - filles pour lui (pour Jacques), laquelle qu'il vous playra, il sera - trop heureulx. L'on m'offre quasi de le faire naturaliser, et que la - royne l'adoptera pour son fils. Mais je n'ay pas envie de leurs - bayller et quister mon droit, qui seroit cause de le randre de leur - religion méchante; mays plutost, si je le ray, je le voudrois envoyer, - et me soubmettre à tous dangers pour establir toute ceste isle à - l'antique et bonne foy. Je vous suplie, tenés cessi segret; car il me - cousteroit la vie. - - «J'aurois bien plus à vous écrire, mais je n'ose. Encore ays-je la - fièvre de ceste-ci. Je vous suplie, envoiés moi quelque un en vostre - particulier nom, en qui je me puisse fier, affin que je lui fasse - entendre tous mes desaints. - - «Vostre très-humble seur à vous obéir, - - «MARIE.» - -Cette lettre éloquente, aveugle et résolue, peint admirablement la nièce -des Guise. - -Tandis qu'Élisabeth descendait le courant du double esprit de la réforme -dans les deux royaumes, Marie aspirait à le remonter. Issue d'un Stuart -et d'une Lorraine, élevée par des oncles ambitieux et fanatiques, elle -voulait s'allier à l'Espagne, unir son fils à la fille de Philippe II, -châtier par les armes ses rebelles d'Écosse, rétablir, au milieu des -applaudissements de la France et des bénédictions de Rome, le -catholicisme dans toute l'île de la Grande-Bretagne. Reine, voilà ses -chimères, sa politique impossible; mais femme, comment ne pas la -comprendre, comment n'être pas touché, quand elle est de la religion de -sa mère, quand elle est au désespoir et qu'elle se soulage en -s'épanchant? - -Cependant les conférences entre les commissaires d'Élisabeth, ceux de -Marie et les seigneurs écossais s'envenimaient de plus en plus. Il ne -s'agissait de rien moins que de la couronne, et peut-être de la vie de -la reine d'Écosse. Le duc de Norfolk, le comte de Sussex, sir Ralph -Sadler, représentaient Élisabeth; Leslie, évêque de Ross, les lords -Livingston, Herries, Boyd et l'abbé de Killwinning représentaient Marie -Stuart. Murray, Morton, Lindsey, l'évêque d'Orkney et l'abbé de -Dunfermlin, se portaient pour accusateurs. Ils étaient assistés de -Maitland, de Robert Melvil et de Buchanan. - -Ces conférences furent tenues d'abord à York, dans le palais épiscopal, -à quelques pas de la cathédrale, cette œuvre accomplie, ce Parthénon -gothique dont le voisinage religieux était impuissant contre de si -furieuses passions. - -Pour plus de commodité, et pour être heure par heure au courant de ses -vengeances, Élisabeth substitua bientôt Londres à York. - -De nouvelles conférences eurent lieu quelquefois à Westminster, le plus -souvent à Hampton-Court. - -Hampton-Court, au bord de la Tamise, le château majestueux dont les -innombrables façades bâties en pierres et en briques sont flanquées de -tours et de clochetons d'un goût si exquis, le rendez-vous de tous les -plaisirs et de toutes les fêtes, le Versailles des Tudors, devint une -tragique maison de justice, un tribunal ténébreux où se jouèrent, par la -tyrannie d'une reine, l'honneur et la liberté d'une autre reine. - -Là, Norfolk excepté, les commissaires d'Élisabeth chargés d'entendre les -deux parties, exploitèrent l'équivoque situation de Marie dans le sens -de la haine et de la politique de leur maîtresse. - -Murray produisit les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell, ces -lugubres témoignages de la complicité de la reine d'Écosse dans le -meurtre de Darnley. - -C'est ce qu'Élisabeth voulait. Elle eut une apparence de raison pour -colorer ses rigueurs envers Marie Stuart, dont, en aucun cas, elle -n'avait le droit de juger la conduite, cette conduite eût-elle été -criminelle! - -Ces lettres du reste étaient irréfragables. Ce serait perdre son temps -que de chercher ici à le prouver. Les représentants de Marie éludèrent -toute discussion sur un point dont ils étaient eux-mêmes convaincus. Le -duc de Norfolk, épris de la belle reine, et qui mourut pour elle, -croyait à l'authenticité de ces lettres. A son retour des conférences -d'York, s'étant présenté à Greenwich, Élisabeth lui dit: «Ne -voudriez-vous pas épouser ma sœur d'Écosse?--Non, madame,» répondit le -duc sous l'impression encore vive des révélations de Murray. «Je -n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir avec sécurité -sur son oreiller.» En supposant même que ce mot cruel ne fût qu'une -habileté avec Élisabeth, la persuasion du duc n'en est pas moins -certaine. Il l'avoua à Banister, son plus intime confident. Le roi -Jacques était dans le même sentiment, et il s'efforça d'arriver, par -tous les moyens que lui donnait le pouvoir suprême, à l'anéantissement -des lettres. Il les fit poursuivre, enlever dans toutes les -bibliothèques publiques et privées, avec une persévérance, avec une -passion que ne lui auraient pas inspirées de simples calomnies. - -Après cinq mois de débats, d'enquêtes, de récriminations entre Murray et -les représentants de Marie, Élisabeth rompit les conférences. Elle -notifia aux lords accusateurs et à la reine d'Écosse que la véracité de -Murray était à l'abri de tout soupçon, son intégrité intacte; et, d'un -autre côté, qu'il n'avait prouvé victorieusement aucun des crimes dont -l'opinion publique chargeait Marie Stuart. Elle se déterminait donc à -laisser les affaires d'Écosse suivre leur cours naturel et à retirer son -intervention. - -Plusieurs pensèrent qu'Élisabeth allait rendre la liberté à Marie. La -reine d'Angleterre ne songeait au contraire qu'à violer, sous un vernis -de modération, toutes les lois divines et humaines, le droit des gens, -la nature, la commisération, l'hospitalité. - -Par sa déclaration perfide, elle demeurait dans le _statu quo_. Murray -était justifié, et Marie déshonorée restait sa prisonnière au milieu des -tortures sans nom d'une espérance incessamment attisée, incessamment -déçue. C'était une condamnation indirecte dans laquelle Élisabeth, avec -une cruauté froide et une monstrueuse hypocrisie, invitait à soupçonner -une clémence; mais où il n'y avait qu'une vengeance lente savourée -d'avance et une atroce politique. - -Murray, soutenu par Élisabeth, avoué par elle comme régent du jeune roi -et du royaume, désirait reparaître en Écosse. Il ne le pouvait qu'avec -l'agrément du duc de Norfolk, qui commandait alors dans toute la partie -septentrionale de l'Angleterre, et à qui il eût été facile de lui couper -le retour. Le duc, irrité contre le dénonciateur de Marie Stuart, avait -même déjà écrit au comte de Westmoreland, son beau-frère, de dresser une -embuscade au régent, et de le traiter en ennemi. Par ses protestations -perfides, Murray s'insinua dans la confiance de Norfolk, qui lui révéla -imprudemment tous ses secrets. Le duc tenta par là de gagner le régent -et de le ramener à Marie. Murray feignit de s'unir avec Norfolk, -d'approuver ses plans et son amour pour la reine d'Écosse. Ayant ainsi -conquis l'amitié du duc, Murray passa la frontière. Il trouva sur sa -route un détachement nombreux de cavalerie, dont le capitaine était le -comte de Westmoreland: muet avertissement de Norfolk! Murray comprit le -sens de ce déploiement de troupes et la merci qu'il devait au duc; mais -il n'était pas reconnaissant, et la politique le dévouait à Élisabeth. - -Il arriva tout-puissant à Édimbourg. Ses coffres avaient été remplis par -la reine d'Angleterre. En l'acceptant pour son allié et pour le chef du -gouvernement écossais, elle lui avait communiqué une grande force -morale, accrue encore par la popularité dont le protestantisme avait -investi cet homme d'État. Appuyé sur tant d'intérêts, supérieur à toutes -les situations par la souplesse et par la vigueur de son génie, brave à -la guerre, craint des factions, maître de tous les ressorts cachés du -pouvoir, ami de la réforme religieuse, aidé du clergé presbytérien et de -Knox, adoré de la multitude, Murray acheva de réduire les restes du -parti de la reine, impuissants depuis la bataille de Langside. Du nord -au midi, de l'est à l'ouest, il traversa les comtés, réprimant -l'anarchie, domptant la révolte, réalisant l'ordre de la rue et la -sécurité du foyer par toute l'Écosse. - -Cette œuvre de pacification ne dura pas deux années, mais elle fut -immense. - -Rien n'avait résisté, rien ne résistait à Élisabeth et à Murray, -c'est-à-dire au protestantisme. Car, dans les siècles de renouvellement, -et le XVIe siècle en est un, au-dessus de chaque personnage il y a une -idée, et, parmi les plis de chaque bannière déployée au vent, il flotte -un principe qui la consacre. Cette idée ne fait pas seulement des -politiques, elle fait des héros, des martyrs; ce principe anime des -milliers de cœurs avant qu'ils s'arrêtent violemment au fort de la -lutte, où ils s'épuiseront de sang, jamais de courage. Sous chaque nom -de roi, de reine, de régent, de ministre, il y a donc une cause que tous -servent avec un mélange d'égoïsme et de désintéressement, tantôt par la -vertu, tantôt par le crime, et à laquelle ils immolent sans remords des -hécatombes humaines. - -Telle était Élisabeth, que ces événements affermissaient de plus en -plus, et qui n'était si fidèle au protestantisme que parce que ce dogme -nouveau était le plus inébranlable appui de son pouvoir. - -Tel était aussi Murray, qui ne comptait plus d'ennemis sérieux autour de -lui, et à qui la captivité de la reine d'Écosse, rivée désormais pour -toujours, présageait une autorité peut-être souveraine. Jusqu'où cette -autorité s'élèverait-elle? Où Murray, maître du jeune roi, son neveu, et -de l'Écosse, aspirerait-il? Il était sur l'avant-dernier degré du trône. -Franchirait-il ce degré? Il roulait puissamment cette question dans son -esprit. La Providence l'agitait aussi dans ses conseils, et la trancha -contre lui. - -Il achevait l'une de ces tournées, moitié politiques, moitié militaires, -qui lui avaient si bien réussi à travers ce pays de bruyères et de -forêts, de lacs et de montagnes, parmi ce peuple un peu rude et -grossier, mais religieux, libéral et fier. Il revenait de Stirling (21 -janvier 1570), accompagné de sa garde et des principaux seigneurs de -l'Écosse, qui se faisaient de plus en plus les courtisans de la régence. -Murray les voyait avec un plaisir inexprimable se grouper, plus nombreux -et plus souples, autour de lui. Ils semblaient pressentir pour le régent -les destinées qu'il rêvait lui-même. Murray marchait au pas, monté sur -son cheval de guerre, le front serein, le cœur content et dégagé des -inquiétudes qui l'avaient si souvent troublé. Il arriva le 22 janvier au -faubourg de Linlithgow, où il trouva les magistrats qui le reçurent en -roi, et qui le conduisirent au château préparé pour lui et pour sa -suite. Il annonça qu'il y passerait la nuit, et que le lendemain il se -rendrait à Édimbourg. - -Le même soir, à la même heure, un homme vêtu de deuil, seul, les -sourcils hérissés par une résolution suprême, suivait en silence un -chemin plus obscur que celui du régent, et arrivait aussi à Linlithgow. -Il était parti à la dérobée du château d'Hamilton sur un vigoureux -cheval de course, et armé d'une carabine de chasse. Cet homme mystérieux -était Hamilton de Bothwell-Haugh, l'un des six Hamilton condamnés à mort -après la bataille de Langside, comme coupables de rébellion envers -Jacques VI, et graciés par Murray sur les pressantes recommandations de -Knox. Ils eurent la vie sauve, mais ils subirent d'atroces persécutions. - -Bothwell-Haugh, le plus redoutable des Hamilton, fut celui de tous qui -souffrit l'outrage le plus sanglant. Il avait épousé une jeune fille -écossaise qu'il aimait avec passion, et qui lui avait apporté en dot la -terre de Woodhouslee. Elle était belle et tendre. Son éducation et ses -talents étaient dignes de sa naissance. Elle adoucissait par son amour, -par ses caresses, les farouches ressentiments et les haines politiques -de son mari. Heureux sous son toit, il était moins dangereux à l'État, -et il oubliait quelquefois que la reine Marie était captive en -Angleterre, tandis que le bâtard de Jacques V régnait, sous le nom de -régent, à Holyrood. Une circonstance terrible l'en fit souvenir. - -Murray donna la terre de Woodhouslee à l'un de ses amis, sir James -Ballenden, qui la convoitait depuis longtemps. Le favori profita d'une -absence de Bothwell-Haugh pour s'emparer du château de ce seigneur. Il -se rendit bien accompagné à Woodhouslee, en prit possession, malgré les -cris, l'indignation et la résistance des serviteurs de Bothwell-Haugh. -Il les désarma, et les fit jeter brutalement hors de cette demeure, -qu'il déclara lui appartenir, en déployant le parchemin du conseil -privé, scellé du sceau royal et signé par Murray. Ballenden poussa -l'indignité plus loin. Il chassa ignominieusement la femme de -Bothwell-Haugh du château qu'elle avait reçu de ses pères et qu'elle ne -pourrait pas transmettre aux enfants qu'elle espérait. Cette exécution -fut barbare. Il ne fut pas permis à la noble épouse d'un Hamilton de se -vêtir contre le froid, qui était très-vif; et les tours féodales de ses -aïeux la virent errer, presque nue, hors de l'abri maternel dont elles -avaient couvert son enfance et sa jeunesse. La pauvre victime devint -folle d'humiliation et mourut désespérée. Bothwell-Haugh ne devait plus -retrouver qu'une tombe. Il voulut y faire un pèlerinage. Il y songea -longtemps à celle qu'il avait tant aimée et si douloureusement perdue. -Cet homme de bronze s'amollit peu à peu dans sa méditation cruelle, et -il pleura tout son passé, tout son avenir ensevelis à jamais. Ce moment -fut court, et Bothwell-Haugh, séchant ses larmes, se releva. Il se jura -de venger sa femme, et, avec elle, sa reine captive, non pas sur un -favori, sur un personnage secondaire et vil, mais sur le tyran de Marie -Stuart et de l'Écosse, sur l'ennemi public et privé, sur Murray, le -dictateur insolent de la patrie, le persécuteur acharné des Hamilton. -Cette décision arrêtée, Bothwell-Haugh étendit une écharpe de soie qui -avait appartenu à sa femme, et il y enferma une poignée de terre -funéraire. Il enroula l'écharpe sous son pourpoint, la terre sur son -cœur, et il fit vœu de la porter comme une ceinture de vengeance jusqu'à -ce qu'il eût immolé Murray. Il s'en retourna au château d'Hamilton, où -résidait alors l'archevêque de Saint-André. Il paraît certain que -Bothwell-Haugh s'ouvrit à ce prélat et à ses cousins, et qu'ils -approuvèrent sa détermination. Bothwell-Haugh n'avait pas besoin -d'encouragement. C'était un gentilhomme chasseur et soldat. Son -tempérament était fougueux et sombre, sa volonté opiniâtre, indomptable. -Il n'avait aimé qu'un jour, il avait haï toute sa vie. Il ne connaissait -ni la fatigue ni la maladie. Sa taille moyenne était martiale. Il avait -les cheveux roux, de larges épaules, des bras nerveux, de longues -jambes, qui semblaient agencées et arquées pour le cheval. Son visage -était sévère, sa physionomie triste et taciturne, son crâne étroit, et -sa poitrine inaccessible à la crainte. Au fond, il n'avait qu'une -distinction, qu'une supériorité rare. Il était capable d'exécuter avec -prudence le plan le plus hardi, le plus audacieux. C'était un esprit -altier, violent, une main prompte et sûre. - -Bothwell-Haugh était né conspirateur. - -Du château d'Hamilton où il s'était retiré, il épiait l'occasion de -surprendre Murray. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Instruit -que le régent se rendait de Stirling à Édimbourg, et devait coucher le -22 janvier à Linlithgow, Bothwell-Haugh partit d'Hamilton sans un -compagnon, ni un page, ni un domestique. Il arriva furtivement, au -crépuscule et par des rues détournées, à la petite porte d'un jardin -solitaire. Il sauta de l'étrier, prit une clef dans sa poche, et, -ouvrant avec précaution, il entra, tirant doucement son cheval par la -bride. Après avoir verrouillé la porte, il le conduisit à l'écurie, lui -fit une litière fraîche et lui remplit le râtelier. Ces soins accomplis, -il monta le grand escalier de la maison. Il alla se jeter tout habillé -et botté sur un lit et dans une chambre qu'il connaissait. Il s'endormit -profondément comme les natures énergiques dont la résolution est fixée, -et qui se préparent à l'action par le repos, que cette action soit une -bataille, un duel, ou même quelquefois un meurtre. Bothwell-Haugh se -réveilla un peu avant l'aurore. Il se leva lentement, tout absorbé dans -ses réflexions. Il était dans une maison inhabitée, qui appartenait à -l'archevêque de Saint-André. La chambre que Bothwell-Haugh avait choisie -donnait sur un balcon qui communiquait des deux côtés à une galerie de -bois de chêne sculpté aux armoiries des Hamilton. Bothwell-Haugh occupa -le temps qui lui restait avec un sang-froid et une prévoyance -incroyables. Il couvrit de matelas le parquet pour amortir le bruit de -ses pas, et il suspendit à la tapisserie un drap noir pour que son ombre -sur le mur ne le trahît point au dehors. Il descendit barricader -solidement la porte de la rue, visita l'écurie, sella, brida son cheval, -et lui fit boire deux bouteilles du vin vieux de l'archevêque. Il -remonta, mangea lui-même un peu de soupe au vin, chargea sa carabine, et -se mit près du balcon en embuscade sur la rue où devait passer le -régent; tranquille comme autrefois dans la grande forêt de Cadyow, où il -attendait avec ses amis les taureaux sauvages blancs de lait, à la tête, -aux cornes, et aux sabots noirs, dont la fureur était si terrible aux -chasseurs qui osaient l'affronter. - -Cependant Murray, de son côté, était debout dès l'aube. Il expédia, -selon sa coutume, même en voyage, les affaires pressantes, et, tout en -travaillant, il reçut plusieurs avis d'un complot ourdi contre sa vie. -Knox, entre autres, lui désignait le nom des conspirateurs, la rue et -jusqu'à la maison où ils seraient cachés. Murray continua de travailler -avec ses conseillers, malgré leur inattention, qu'il leur reprocha en se -jouant. Il n'y eut que lui qui ne fut point distrait par son propre -danger. Les affaires finies, tous tentèrent de changer le programme de -la marche du régent. Morton et Lindsey, ces deux lords braves entre les -plus braves, l'engageaient à prendre un détour hors des murs de la -ville; lord Glencairn l'en supplia presque à genoux. Murray résista -obstinément. «Non, s'écria-t-il, ce qui doit arriver arrivera; mais il -ne sera pas dit que le régent de l'Écosse ait eu peur.» Il avait -d'ailleurs échappé à tant de dangers, il croyait tant à son étoile, et -le courage lui était si naturel, qu'il éprouvait une sorte de joie à -défier généreusement le péril en présence de ses nobles, sur lesquels -son ascendant grandirait avec son intrépidité. Il négligea de revêtir sa -souple et impénétrable cotte de mailles, un don de son père, l'œuvre la -plus achevée de Henri Wind, l'armurier de Perth, le bon compagnon des -ballades, toujours prêt à manier le luth, la claymore et le marteau, -poëte, musicien, guerrier et forgeron tour à tour. Murray ne voulut que -sa toque de velours ornée de perles royales et d'une plume de héron, son -haut-de-chausse de peau de daim, et son pourpoint de buffle galonné -d'or. «Pas de faiblesse,» répondit-il à lord Glencairn, qui insistait -pour qu'il évitât la rue fatale; et, montant à cheval, suivi de son -cortége de nobles et de gardes, il s'avança lentement au milieu des -acclamations de la multitude accourue sur son passage. Murray, souriant, -saluait de la main avec grâce, secrètement inquiet de cette foule qui -croissait toujours et qui arrêtait sa marche. Parvenu à peu de distance -de la maison suspecte, il y dirigea ses regards, et son œil d'aigle put -apercevoir le canon de la carabine que Bothwell-Haugh ajustait contre -lui du balcon. L'arme fit feu, et Murray tomba blessé mortellement. La -balle lui traversa le corps et tua le cheval de lord Glencairn qui -marchait à sa droite. Bothwell-Haugh, se penchant légèrement, considéra -quelques secondes le pâle visage du régent que ses amis et ses -serviteurs venaient de relever, et, sûr de n'avoir pas manqué sa proie, -il se précipita par un escalier dérobé vers l'écurie où son cheval était -sellé et bridé. Bothwell-Haugh l'enjamba et franchit la porte du jardin. -Après le premier éclair de surprise, les gardes du régent assaillirent -la porte de la rue; mais cette porte étant barricadée, ils perdirent -quelques instants à l'enfoncer. Bientôt la fureur les emporta sur les -traces du meurtrier, qui s'enfuyait comme un tourbillon humain. Se -sentant poursuivi de si près, il accélérait sa course au bruit du galop -de ses ennemis. Il savait qu'un large fossé coupait la route de traverse -qu'il avait choisie, et que son salut dépendait d'un seul saut de son -cheval. Il conserva cette présence d'esprit qui l'avait illuminé pendant -toute l'exécution de son attentat. Son cheval, fumant et écumant, -semblait se ralentir. Bothwell-Haugh avait brisé son fouet à le frapper, -émoussé ses éperons à l'aiguillonner. Il entendait derrière lui le vol -rapide et retentissant des cavaliers qui brûlaient de l'atteindre. Que -faire? Comment ranimer l'ardeur de son cheval au bord du fossé que -Bothwell-Haugh apercevait déjà? Il tira sa dague, et, piquant de la -pointe la croupe du généreux animal, il lui fit franchir d'un bond -l'immense fossé. Bothwell-Haugh remit sa dague dans le fourreau, et, -retenant fortement la bride, se retourna pour défier les gardes du -régent. L'écharpe de sa femme s'était détachée dans la secousse de ce -saut désespéré. Il saisit la poignée de terre sainte et funèbre que -l'écharpe contenait, et la lança vers ses ennemis en signe de mépris et -de malédiction, puis, reprenant sa course, il s'enfonça et disparut dans -un fourré. - -Les gardes revinrent consternés à Linlithgow. Le régent s'y agitait dans -l'agonie. «Moi seul, disait-il à ses amis qui l'entouraient, moi seul je -pouvais ramener l'ordre dans l'Église et dans le royaume. Dieu ne l'a -pas voulu. L'anarchie que j'avais vaincue va renaître de mes cendres.» -Il mourut dans la soirée avec le regret d'un homme d'État qui n'a pas -achevé ses plans, mais aussi avec l'intrépidité d'un soldat et d'un -héros. Son corps fut porté en grande pompe à Édimbourg, à travers le -deuil des populations presbytériennes, et déposé dans le temple de -Saint-Gilles. J'ai cherché et touché la place de ce sépulcre; je me suis -incliné avec une admiration mêlée de blâme devant cette glorieuse -mémoire encore vivante dans sa patrie. - -Ainsi tomba le régent de l'Écosse, envié des grands, mais pleuré du -peuple et de l'Église presbytérienne dont il était l'appui, le guide, le -modérateur. - -Murray doit être jugé en homme politique et en homme religieux. Il était -l'un et l'autre. - -C'était un de ces initiateurs suspects qui, précédant une idée -rénovatrice avec une conviction sincère et une arrière-pensée égoïste, -marchent dans l'amour intéressé de cette idée, et dans l'espérance -qu'elle les portera sur sa vague la plus sublime aussi haut -qu'elle-même, au comble de la fortune et du pouvoir. - -Beau et brave comme Jacques V, son père, il se montra moins loyal et -plus habile que lui. Il fut ingrat envers Marie Stuart, sa sœur, qui -l'avait comblé d'honneurs et qu'il aspirait à gouverner, à remplacer -même sur le trône. Il fut impie envers son pays en introduisant -l'influence de l'Angleterre dans les destinées de l'Écosse, et en -violant, pour une ambition encore plus que pour une foi, le sentiment -public le plus sacré: le sentiment national. - -Sa gloire, c'est d'avoir combattu l'anarchie à outrance, et d'avoir -concouru, par calcul sans doute, mais aussi par vertu, à l'établissement -du protestantisme. - -Murray avait l'énergique instinct de sa force, la conscience intime de -sa double mission. Sur l'oreiller de son agonie, il déplora son trépas -comme une calamité publique. Il pensa que l'Écosse et que la réforme, -privées de leur chef, allaient descendre dans le même tombeau. Il se -trompait. Sa chute sanglante ne fut point un mal irréparable. Bien qu'il -eût un caractère ferme, un cœur intrépide, un génie vaste, lumineux, -conséquent, capable des plus profondes combinaisons et des plus longues -suites, la liberté et le protestantisme qui avaient tant gagné à sa vie -perdirent peu à sa mort. Les idées n'ont besoin de personne. Elles -croissent dans le monde parce qu'elles viennent de Dieu et qu'elles ont -leur racine dans l'opinion, d'où leur monte la séve qui les nourrit et -qui les anime. Elles se servent d'un homme après un homme, d'une -génération après une génération, et nul ne leur est indispensable parce -qu'elles sont nécessaires à tous. - -Bothwell-Haugh gagna le château d'Hamilton, où sa carabine est encore -conservée aujourd'hui. Il se cacha de donjon en donjon, de chaumière en -chaumière, reçu partout des Hamilton ses cousins et des partisans de la -reine comme un libérateur. Humilié cependant des précautions que les -circonstances lui imposaient, fatigué de craindre, lui qui n'était pas -fait pour craindre, mais pour oser, il passa sur le continent, où il fut -accueilli des Guise avec une distinction marquée. Sous les expressions -un peu exagérées de leur reconnaissance pour le service rendu, la reine -d'Écosse, les princes lorrains couvaient l'espérance d'un autre service -à leur maison et au catholicisme. L'amiral de Coligny leur était de plus -en plus odieux. Bothwell-Haugh ne pourrait-il pas les en délivrer sur un -mot de Marie Stuart? Ils prièrent M. de Glasgow, son ambassadeur en -France, un archevêque, d'en parler à leur cousine. - -Voici la réponse: - -«... Quant à ce que vous m'escrivez de M. de Guise, je vouldrays qu'une -si meschante créature, que le personnage dont il est question (M. -l'amiral), fust hors de ce monde, et seroys bien ayse que quelqu'un qui -m'appartienst en fust l'instrument, et encore plus qu'il fust pendu de -la main d'un bourreau, comme il a mérité; vous n'ignorez pas comme j'ai -cela à cueur. Mais de me mesler de rien commander à cet endroict, ce -n'est pas mon mestier. - -«Ce que Bothwell-Haugh a faict, a esté sans mon commandement; de quoy je -lui sçay aussi bon gré et meilleur, que si j'eusse esté du conseil.» - -Éconduits de ce côté, les princes lorrains firent sonder Bothwell-Haugh -par un homme de confiance, qui lui proposa en termes ambigus le meurtre -de l'amiral de Coligny. Le fier Écossais ne démêla pas d'abord ce qu'on -attendait de lui. Dès qu'il eut compris, le sang lui monta au visage, il -congédia le messager des Guise avec hauteur: «Dites à ceux qui vous ont -envoyé, s'écria-t-il, que Bothwell-Haugh venge les injures de l'Écosse -et les siennes, mais qu'il ne se soucie pas de celles de vos maîtres. -J'ai tué pour moi, ajouta-t-il avec véhémence; mais je ne connais pas de -prince, pas même de roi pour qui je voulusse recharger ma carabine ou -tirer ma dague. Je suis un Hamilton, je ne suis pas un assassin.» - -Le meurtre de Murray avait réjoui Marie Stuart; il désola Élisabeth. - -«Il n'est pas à croire, écrit M. de La Mothe-Fénelon, combien la royne -d'Angleterre a vifement senty la mort de Murray, pour laquelle s'estant -enfermée dans sa chambre, elle a escryé, avecques larmes, qu'elle avoit -perdu le meilleur amy qu'elle eust au monde, pour l'ayder à se maintenir -et conserver en repos; et en a pris un si grand ennuy, que le comte de -Lestre (Leicester) a esté contrainct de luy dire qu'elle faisoit tort à -sa grandeur de montrer que sa seureté et celle de son Estat eussent à -dépendre d'un homme seul.» - -L'Écosse retomba dans la guerre civile si laborieusement apaisée par -Murray. Le comte de Lennox, grand-père de Jacques VI, fut nommé régent. -Les partis, sans cesser de se haïr, se modifièrent un peu. Maitland de -Lethington et Kirkaldy de Grange, qui avaient été des ennemis si -terribles de Marie, se rallièrent à sa cause. Ils ranimèrent le parti de -la reine, Lethington en apportant les ressources de son esprit délié et -fécond, de Grange en jetant dans un bassin nouveau de la balance sa -vaillante épée et les clefs de la citadelle d'Édimbourg dont il était le -gouverneur. - -Vers la même époque, il est vrai, afin de compenser cette défection -funeste, les partisans du roi prirent la citadelle de Dumbarton. Cette -citadelle est située sur un rocher qui domine le cours de la Clyde et le -niveau de la plaine de plus de trois cents pieds. C'est du sommet de ce -rocher que s'élève le fort, auquel on n'arrive que par un seul sentier -toujours surveillé avec des précautions infinies. Jusque-là le château -de Dumbarton était réputé inaccessible, et il passait pour le poste de -guerre le meilleur après le château d'Édimbourg. - -C'était à Dumbarton que s'était réfugié Hamilton, archevêque de -Saint-André, à l'abri de tous les coups de main les plus audacieux. -Quels démons oseraient le poursuivre dans cette aire de soldats dévoués -à la reine Marie? Il ourdissait là, dans une parfaite sécurité, des -intrigues diplomatiques pour le retour de celle qu'il regardait comme la -souveraine légitime de l'Écosse. Les usurpateurs de l'autorité royale, -les ministres du presbytérianisme n'avaient pas de plus redoutable -ennemi que lui. - -La présence de l'archevêque de Saint-André à Dumbarton et -l'impossibilité même de l'entreprise, voilà le double attrait qui tenta -le courage aventureux du capitaine Crawford de Jordan-Hill. Quoique -jeune encore, il avait une grande expérience, et il exécutait avec -ardeur les stratagèmes qu'il combinait froidement. Il avait fait la -guerre sur le continent avec distinction. Après quelques années -orageuses, durant lesquelles il porta dans le plaisir les violences de -son tempérament de feu, il devint peu à peu sobre, chaste, austère. -Converti au presbytérianisme et revenu dans sa patrie, il quitta la -cotte de mailles. Il se prépara, par l'étude et par l'abstinence, à la -prédication du saint Évangile. John Knox, le chef de l'Église réformée, -le vit à cette époque et le dissuada. Le grand théologien avait le -secret des âmes. Il devinait les vocations les plus cachées avec la même -sagacité qu'il interprétait les écritures ou qu'il dévoilait les replis -tortueux de la politique des partis et des cours étrangères. Il -conseilla franchement à Jordan-Hill de renoncer à la parole et de -reprendre le glaive. C'était, selon Knox, le moyen le plus efficace pour -le capitaine de servir la cause de Dieu. Jordan-Hill ne contesta pas une -décision qu'il tint pour inspirée, tant elle était dans le sens de ses -habitudes, de sa nature et de sa passion! Homme de guerre, il eut -bientôt rassemblé autour de lui une troupe fidèle et intrépide. - -En reprenant l'épée, il n'avait pas oublié sa Bible. Les travaux du jour -accomplis, Jordan-Hill, rentré sous sa tente, s'enveloppait dans son -manteau et se couchait sur la dure. Il se permettait à peine trois -heures de sommeil. Il se réveillait bientôt, et, à la lueur d'une lampe -militaire suspendue à l'un des piliers de sa tente, il feuilletait le -livre sacré avec son poignard et mûrissait tour à tour ses plans de -combat. Les montagnards de son clan l'avaient surpris bien souvent dans -ces méditations étranges, et son ascendant sur eux s'était encore accru -du prestige de ces visions nocturnes. - -Depuis quelque temps Jordan-Hill ne lisait plus sa Bible. Il l'avait -fermée et marquée, selon la tradition presbytérienne, à la page qui -avait frappé d'un éclair prophétique son imagination. Il s'était arrêté -à ce moment où le patriarche voit l'échelle merveilleuse que montent et -que descendent les anges de Dieu. Jordan-Hill, dans la veille et dans le -sommeil, ne voyait aussi qu'échelles immenses; mais elles étaient -appuyées à la citadelle de Dumbarton; nul ne les redescendait, et ceux -qui les montaient, c'étaient lui et ses plus braves compagnons, les -pistolets à la ceinture et la claymore entre les dents. Cette -préoccupation biblique de Jordan-Hill n'était qu'un artifice de guerre. -Chez ce hardi soldat tout rêve s'exécutait vite, et l'homme d'action -achevait en lui le sectaire. Il avait recueilli dans son camp un -déserteur de Dumbarton, qui, comme maçon, avait été employé aux -réparations intérieures et extérieures du château. Ce déserteur -connaissait admirablement les lieux. Jordan-Hill le choisit pour guide. -Il écrivit quelques mots qu'il cacheta, et les remit pour sa famille, -avec sa Bible, à l'un des ministres de l'armée. C'était un testament, et -cet acte, dans un homme aussi intrépide que Jordan-Hill, était la mesure -des dangers qu'il allait courir. Il attendit une nuit bien sombre pour -assembler silencieusement une petite troupe d'élite. D'immenses -échelles, dont chacune était composée de plusieurs échelles fortement -jointes ensemble par les bouts, avaient été préparées d'avance à -l'endroit le plus escarpé et le moins gardé du château. Une première -échelle fut posée et cassa sous le poids des assiégeants. Jordan-Hill en -fit dresser une seconde, ordonna au déserteur de monter le premier, et -le suivit immédiatement: ses compagnons venaient après. L'échelle avait -été appliquée à une grande hauteur, au bord d'une saillie du rocher sur -laquelle Jordan-Hill et sa petite troupe se massèrent avec peine. Alors -il y eut un travail de géant à essayer. Il fallut tirer l'échelle et en -fixer le pied où était la cime, sur cette saillie, étroite plate-forme -naturelle qui servait de refuge aux assiégeants. Ils réussirent. Ils -attachèrent la base de leur échelle vacillante aux branches d'un houx -qui croissait dans les fentes du roc, et ils ajustèrent le faîte à une -croisée de la citadelle où l'on plaçait négligemment une sentinelle -presque toujours endormie, tant l'escalade paraissait impossible de ce -côté. Cette audacieuse manœuvre accomplie sans accident, la troupe -héroïque commença, dans le même ordre, la seconde ascension. - -Tout allait bien, lorsque le guide, à peu de distance de la fenêtre, -soit qu'il fût troublé par le remords, soit que le vide au-dessus duquel -il était suspendu lui donnât le vertige, sentit les premiers symptômes -d'une crise épileptique dont il avait déjà deux fois éprouvé les -atteintes. Il balbutia à Jordan-Hill ce qu'il éprouvait. «Halte!» dit -Jordan-Hill à son compagnon le plus voisin, et ce mot d'ordre fut répété -de degré en degré jusqu'au dernier homme de la petite troupe. -«Capitaine, reprit le déserteur, la tête me tourne, je vais -tomber.--Sois sans peur,» lui répondit Jordan-Hill; et, gravissant -jusqu'à lui, il le maintint à sa place en le liant fortement au milieu -du corps, aux mains et aux pieds, avec des cordes dont il s'était muni. -Le guide s'évanouit en écumant, et perdit la conscience de son affreuse -situation. - -Alors Jordan-Hill cria bas à sa petite troupe: «Tout va bien, -compagnons! redescendez jusqu'à la saillie du rocher.» Les braves de -Jordan-Hill obéirent. Quand ils se furent massés sur l'imperceptible -plate-forme, il leur expliqua en peu de mots ce qu'il avait fait et ce -qu'ils avaient à faire encore. Ils se mirent aussitôt à détacher -l'échelle du houx, puis, après l'avoir retournée au péril de leur vie, -ils la rattachèrent avec soin aux mêmes branches. «Maintenant, reprit le -capitaine Jordan-Hill à demi-voix, c'est moi qui suis votre guide, et je -vous donne ma parole d'Écossais que je ne vous retarderai pas.» Il -monta, suivi de sa troupe héroïque, franchit avec elle le corps de -l'épileptique évanoui en dessous des barreaux, et parvint à la fenêtre -au moment où la sentinelle insouciante sortait d'un demi-sommeil, et, -croyant entendre un léger bruit, s'avançait pour regarder au dehors. -Jordan-Hill s'élança en saisissant le châssis de la fenêtre. La -sentinelle, étonnée, cherchant à précipiter cet homme intrépide, fut -renversée par un bond dans le beffroi circulaire faiblement éclairé, où -elle était placée pour la régularité du service, mais sans utilité -prévue, tant cette partie du château semblait imprenable! Une lutte -s'engagea entre la sentinelle et Jordan-Hill. Elle ne fut pas longue. Le -capitaine égorgea le soldat, et se hâta d'aider ses compagnons à -franchir la fenêtre. Les plus intrépides étaient tremblants. Une fois -introduits, ils se rassurèrent sous le regard étincelant de leur chef. -Ils surprirent la garnison du château (2 avril 1571), coururent aux -postes qui gardaient le sentier de Dumbarton, et, les ayant dispersés, -facilitèrent à l'armée du roi l'entrée de la ville. Elle s'était -endormie sous la bannière de la reine, elle se réveilla sous la bannière -du roi par l'un des coups de main les plus audacieux qui aient été -tentés dans aucun siècle et dans aucun pays. - -«Il est venu depuis yer, écrit La Mothe-Fénelon, la confirmation de la -prise de Dumbarton par ceulx du comte Lenoz (Lennox)... qui est un -accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de la -royne d'Écosse.» - -«J'ay miz peyne, ajoute-t-il dans une autre lettre, de donner le plus de -consolation qu'il m'a esté possible à la royne d'Escosse, laquelle ne -fault doubter que n'en eust fort grand besoing pour l'ennuy de la -surprise de Dumbarton.» - -Marie Stuart, en effet, fut profondément affligée d'un événement qui -préparait le siége du château d'Édimbourg et la ruine de son parti. -«Dumbarton est dérobé, mande-t-elle à l'archevêque de Glasgow, et les -surpreneurs solicités de le randre en mein angloise.» - -Elle confie toutes ses craintes au duc d'Albe, dans une lettre datée de -Sheffield, le 18 avril 1571: - -«Je crois, dit-elle, que, par don Gueraldo d'Espès, avez esté duement -informé de la surprise du chasteau de Dumbarton. Oultre que, par les -précédentes actions d'icelle (d'Élisabeth), il ne se peult attandre de -son intention sinon mal, j'en suis seurement advertye par les menées -secretes qu'elle fait pour gagner le capitaine du chasteau d'Édimbourg -et autres mes obeyssants subjects, et se rendre dame et maistresse de -toute l'isle.» - -Lord Fleming s'était évadé, lui septième. Tout le reste des défenseurs -de Dumbarton demeura captif. Les deux prisonniers les plus importants -furent M. de Vérac, envoyé de France, et l'archevêque de Saint-André. M. -de Vérac fut bien traité. Le comte de Lennox désirait gagner, par sa -courtoisie envers ce diplomate, la faveur du roi Charles IX. Il fut -moins clément pour l'archevêque de Saint-André. De tous les partisans de -la reine, l'archevêque était le plus haï. Un prêtre se rencontra pour -dissiper tous les scrupules du comte de Lennox qui hésitait. Ce prêtre -accusa l'archevêque de complicité dans l'assassinat de Darnley, et il -jura qu'un des conjurés le lui avait révélé en confession. Sur cette -dénonciation sacrilége, l'archevêque fut condamné à être pendu. Ni sa -naissance, ni son âge, ni son caractère sacerdotal ne purent le sauver. -L'archevêque de Saint-André ne chicana pas sa tête à ses ennemis. Par -une superstition commune au XVIe siècle, il croyait à la cabale et aux -sciences occultes. Il avait autrefois attiré Cardan en Écosse. Cardan, -ce personnage mystérieux, guérit, comme médecin, l'archevêque d'une -maladie jugée incurable, et, comme astrologue, il lui prédit que, vingt -ans plus tard, il mourrait «suspendu entre la terre et le dais du ciel.» -L'archevêque avait oublié la prophétie; il s'en souvint dès qu'il se vit -entre les mains du comte de Lennox. Il la rappela à ceux qui -l'entouraient, et annonça que sa destinée allait s'accomplir. Quand son -arrêt lui fut signifié, il dit, en souriant tristement: «Je m'y -attendais.» L'orgueil, en ce moment suprême, se changea dans son cœur en -héroïsme. Il mourut avec la fermeté d'un gentilhomme et la majesté d'un -primat. - -L'exécution de l'archevêque de Saint-André amena des représailles -terribles. Le frère s'arma contre le frère, le fils contre le père; la -jeune fille séduite livra traîtreusement le seuil de la maison -maternelle. La nature fut outragée tantôt par la haine, tantôt par -l'amour. Les enfants se tuèrent dans les carrefours avec le couteau, -comme les hommes dans les rues et sur les places, avec la dague et la -carabine. Plus de pitié, plus de merci. Les deux factions de Jacques et -de Marie égorgèrent mutuellement leurs prisonniers. L'Écosse fut -submergée de sang. - -Au milieu de ces horreurs, deux parlements furent convoqués: l'un, celui -de la reine, à Édimbourg; l'autre, celui du roi, à Stirling. - -De Grange imagina d'enlever le parlement du roi au moyen d'un stratagème -militaire. Par ses ordres, trois corps de cavalerie, dont les chefs -étaient Scott de Buccleuch, Huntly et Claude Hamilton, s'avancèrent, au -crépuscule du matin, sous les murs de Stirling. Ils pénétrèrent dans la -cité endormie, au nombre de cinq cents hommes. Tout était tranquille. Le -cri de vengeance, _Pensez à l'archevêque de Saint-André!_ réveilla la -ville en sursaut. Après avoir pris plus de cinquante lords du roi, les -assaillants se dispersèrent çà et là pour piller. Pendant le tumulte et -la confusion de cette surprise armée, le comte de Marr avait réuni -quelques amis. Il fondit sur les vainqueurs, qui, tout chargés de -rapines, emmenaient leurs prisonniers en triomphe. Le comte de Marr les -mit en fuite et délivra les prisonniers. Ce combat aurait pu être -décisif contre les lords du roi et l'Angleterre. Il échoua par -l'inexpérience et l'ardeur des lieutenants de Kirkaldy, forcé, lui, de -demeurer au poste le plus périlleux et le plus important de l'Écosse, au -château d'Édimbourg. S'il eût conduit le coup de main contre Stirling, -un tel général aurait infailliblement réussi. La fatalité se prononça -une fois de plus, en cette circonstance, contre Marie Stuart. - -Cependant le régent, le comte de Lennox, était au pouvoir des cavaliers -de la reine. Il s'était rendu à Spens de Wormeston. Il était monté en -croupe derrière l'ennemi généreux qui avait reçu son épée. Spens courait -à toute bride pour soustraire à la fureur des Hamilton le vieillard qui -avait mis en lui son espérance. Claude Hamilton les atteignit. Il -ordonna à son escorte de faire feu sur le comte de Lennox. Spens s'y -opposa, et périt héroïquement en défendant son captif blessé -mortellement à ses pieds. Ce meurtre fut la vengeance d'un autre -meurtre, de celui de l'archevêque de Saint-André, un Hamilton. - -Le comte de Marr succéda à Lennox. Il ne gouverna que peu de mois. Le -fardeau fut trop lourd pour sa vertu. - -Le comte de Morton le remplaça aux affaires. Son ambition longtemps -contenue éclata. Toujours influent par sa naissance, par ses talents, -par son courage, il n'avait pas encore exercé la dictature, dont il -s'empara enfin. Il était naturellement féroce, et rien ne surpassait sa -cruauté, si ce n'est sa cupidité. Il vendait tout, même la justice. Il -envenima la guerre civile. Guerre de vols, de viols, de meurtres, où la -société, en proie à tous les fléaux de l'anarchie armée, chancelait sur -ses bases éternelles, comme les édifices dans les tremblements de terre; -guerre impie, qui bouleversait l'État, comme la tempête bouleverse les -éléments, et qui chassait le laboureur du sillon, le négociant du -comptoir, le juge du tribunal, le prêtre du sanctuaire, sans respecter -personne, si ce n'est les hommes de pillage et de carnage, qui ne -respectaient rien! Les deux partis continuèrent, l'un sur les -injonctions de Morton, l'autre à son exemple, d'exécuter leurs -prisonniers. Chaque jour, de nouvelles escarmouches livraient au -bourreau de nouvelles et d'innombrables victimes. Morton était un -Douglas, et ces guerres exterminatrices furent appelées, de son nom de -famille, les _guerres des Douglas_. Les armoiries de sa maison, les -armoiries au _cœur sanglant_, étaient l'emblème vrai de sa vie. Il -entremêlait de volupté les vices et les crimes. Le lendemain de la mort -de sa femme, il exprimait sa joie et en cherchait une autre. Il -entretenait autour de lui trois ou quatre maîtresses de haut rang, sans -compter les filles du peuple, qu'il regardait toutes comme ses -concubines. Plus homme politique, toutefois, qu'homme de plaisir, -fourbe, sans pitié, dévoré de la soif de l'or, abandonné à tous les -vertiges du pouvoir, ce fut un Sylla féodal. Il n'eut pas moins de -perversité, et il eut autant de grandeur. Il déjoua et il lassa pendant -cinq années le parti de la reine. Les deux principaux seigneurs de ce -parti, le duc de Châtellerault et le comte de Huntly, se soumirent à -l'autorité du roi. Ils reconnurent le comte de Morton comme régent. -Kirkaldy de Grange persista seul, avec Maitland de Lethington, à tenir -pour Marie Stuart dans le château d'Édimbourg. - -De Grange résistait depuis plusieurs années sur ce roc formidable, sur -ce mamelon de granit qui domine la mer, la plaine et la ville. Depuis -longtemps il n'était plus secouru ni de l'Écosse ni de la France. Tout -lui faisait défaut. Il commandait des soldats que son seul courage -préservait de la désertion. Il n'avait plus d'argent, plus de crédit, -plus de ravitaillements. Il s'obstinait par honneur au sommet de cette -forteresse suprême de son parti, le seul pan de montagne dont Marie fût -restée maîtresse dans le royaume de ses pères. «De Grange m'asseure, -écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, qu'il me gardera le chasteau -tant que vie luy durera.» - -Tous les efforts de Morton se concentrèrent à la fin contre cette -citadelle. Après avoir échoué par la diplomatie, il tenta de réussir par -la force. Il rassembla toutes les troupes écossaises dont il put -disposer, et il fit un pressant appel à Élisabeth dont l'alliance lui -était acquise à jamais. Une fraternité machiavélique et des intérêts -réciproques cimentaient cette alliance. Morton avait besoin d'Élisabeth -pour son autorité, et Élisabeth avait besoin de Morton pour ses desseins -sur l'Écosse. Elle se hâta d'envoyer de Berwick des troupes nombreuses -et un corps d'artillerie pour former le siége du château d'Édimbourg. - -Le brave Kirkaldy de Grange prit toutes les mesures que suggère une -expérience consommée; il déploya toutes les ressources qu'inspirent le -mépris du danger et la science de la guerre. Du haut de son nid d'aigle -il arrêta trente-quatre jours les armées réunies de l'Écosse et de -l'Angleterre. Réduit aux dernières extrémités, sollicité par les prières -de la garnison exténuée de faim et de soif, il se défendait encore. Les -munitions manquant, il exhorta ses soldats à se contenter de l'arme -blanche. «Mourons, disait-il, comme nous avons vécu, le sabre et l'épée -hors du fourreau.» Mais il parlait à des spectres que le désespoir -saisit, lorsque des deux fontaines qui les abreuvaient l'une tarit, et -l'autre disparut sous les décombres amoncelés par l'artillerie des -assiégeants. Forcé de capituler, de Grange se rendit au général anglais, -au maréchal de Berwick, Drury, qui promit, au nom d'Élisabeth, de -recommander la garnison et son généreux commandant à la clémence du -jeune roi d'Écosse. Mais Élisabeth s'entendait bien avec Morton; elle -lui livra le héros et le diplomate des guerres civiles de l'Écosse, -Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington. Dès qu'on soupçonna cette -intention de la reine d'Angleterre, des rumeurs sinistres circulèrent -sourdement à diverses reprises. L'ambassadeur de France, La -Mothe-Fénelon, eut plusieurs explications avec Élisabeth. Il se plaignit -que le comte de Morton voulût verser le sang des prisonniers du château -d'Édimbourg, «qui s'estoient rendus à elle, et qu'il sembloit qu'un -régent ne debvoit entreprendre un faict de telle conséquence, sans en -advertyr les principaulx alliés de la couronne.» - -Les réponses d'Élisabeth, transmises par La Mothe-Fénelon furent -toujours les mêmes, successivement et atrocement hypocrites: «A -sçavoir,» écrit l'ambassadeur à Charles IX, «qu'elle n'avoit rien -entendu de l'exécution; qu'elle avoit remis tout l'affère à ceulx du -pays; n'avoit accepté les personnes du chasteau pour prisonnyers, et -qu'elle sçavoit bien que son ambassadeur vous avoit donné compte de tout -ce fait; dont pensoit que, par le premier pacquet que je recepvrois de -Vostre Majesté, j'en serois amplement informé.» - -Les officiers anglais furent navrés de la décision de leur reine. Ils -pleurèrent tous cette trahison envers le héros de Dunedin; c'est ainsi -que les soldats appelaient Kirkaldy, du nom celtique du château -d'Édimbourg. Le maréchal de Berwick, qui avait pour de Grange un culte -militaire, fut si pénétré de douleur qu'il renonça à son gouvernement -des frontières, aimant mieux encourir le ressentiment d'Élisabeth que de -paraître participer à la violation d'une parole qu'il avait engagée à un -tel homme, et d'une capitulation qu'il avait signée. - -Du reste, les bruits précurseurs des tragiques rancunes du régent -n'étaient que trop fondés. - -Maitland comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de grâce à espérer de -Morton. Il se résigna vite, avec la facilité d'un courage longtemps -éprouvé dans les troubles de sa patrie. Il se prépara à bien mourir. -Cette vaste et souple intelligence, si fertile en expédients, n'en -découvrait plus qu'un, le poison, un de ces poisons subtils dont les -princes d'Italie faisaient alors un si fréquent usage, et qui étaient en -quelque sorte un élément de leur politique infernale. Maitland déploya -tranquillement le papier où il conservait cette petite poudre qui allait -le délivrer, et la délaya dans un verre de vin des Canaries. Il posa ce -verre sur la table, devant laquelle il s'assit comme pour y travailler à -quelque plan d'homme d'État. Mais son âme trop souvent emportée à tous -les vents de l'intrigue diplomatique et factieuse n'avait plus qu'une -affaire, celle de l'éternité. - -Il existe à Londres un vieux volume qu'il feuilleta, si l'on en croit la -tradition, près du verre de poison qui devait le soustraire à la -barbarie du régent. Ce vieux volume est un Tacite vermoulu, un -exemplaire de l'édition de Venise, la première édition du grand -historien. Lethington lut et médita sans doute dans le peintre vengeur -de la tyrannie la série glorieuse des trépas antiques. Si la tradition -est vraie, il s'arrêta à la dernière page des Annales, à la mort de -Thraséas. Après s'être entretenu dans ses jardins de l'immortalité, le -sublime Romain congédie la bonne compagnie qui l'entoure, et fait -promettre à sa femme Arria de vivre pour leur fille. Il vient -d'apprendre sa sentence, et il rentre sous le portique de sa maison pour -y recevoir le questeur, le messager du sénat. Quand le lâche arrêt lui -eut été signifié, il pria Helvidius, son gendre, le philosophe Démétrius -et le questeur d'entrer dans sa chambre. Là, présentant au fer les -veines de ses deux bras à la fois, il répandit à terre les prémices de -son sang et dit: «Faisons cette libation à Jupiter libérateur.» Puis -s'adressant au questeur, il ajouta: «Regarde, jeune homme, tu es né dans -un temps où il convient de fortifier son cœur par des exemples de -courage. _Specta, juvenis, in ea tempora natus es, quibus firmare animam -expediat constantibus exemplis._» - -Selon la même tradition si émouvante, la trace de sueur que l'on -remarque à cet endroit du récit, est l'empreinte même du doigt de -Lethington. C'est à cette page qu'il interrompit sa lecture et que le -volume resta ouvert. Lethington alors but d'un trait le poison et -s'endormit pour la dernière fois. On le trouva la tête penchée sur la -table. Son visage était calme et nul vestige d'agonie ne le contractait. -On le crut plongé dans le sommeil, mais il était enseveli dans la mort. -Brillant homme d'État, digne de prendre Thraséas mourant pour modèle, si -sa vertu eût égalé son intrépidité et ses talents! - -Marie Stuart et beaucoup de ses partisans accusèrent le comte de Morton -d'avoir empoisonné Lethington. Ces accusations ne sont point fondées, et -la tradition, cet écho lointain de la vérité historique, ne les -sanctionne pas. Pourquoi le régent aurait-il empoisonné traîtreusement -dans un cachot celui qu'il pouvait faire pendre légalement sur la voie -publique? - -Kirkaldy de Grange, lui, avait été le compagnon d'armes de Morton. Ils -avaient triomphé ensemble à Langside, où la victoire les avait couronnés -d'une gloire presque égale. Ils avaient siégé aux mêmes conseils, ils -s'étaient assis aux mêmes festins, ils avaient reposé dans le même lit, -sous la même tente. Quelle serait la décision de Morton? Se -laisserait-il toucher à l'amitié, aux souvenirs? Toute l'Écosse était -dans l'anxiété; l'émotion avait gagné jusqu'à l'Angleterre. Morton fut -implacable. Il déclara que de Grange serait exécuté. Ce fut un deuil -universel. Cette sentence consterna jusqu'aux ennemis. Les amis, des -soldats endurcis, pleurèrent. Il y eut alors un beau mouvement parmi la -noblesse écossaise. Elle donna dans cette occasion la mesure de -l'affection mêlée d'enthousiasme que lui inspirait de Grange. Cent -gentilshommes se rendirent à Holyrood en suppliants, pour essayer encore -une fois de sauver leur chef le plus illustre, le plus aimé. Ils -offrirent à Morton soixante-dix mille écus pour la rançon de Kirkaldy. -Ils offrirent bien plus: leur dévouement. Étouffant leur orgueil, ils -s'engagèrent, si Morton voulait être miséricordieux, à servir, tant -qu'ils vivraient, le parti du comte, à devenir ses vassaux liges pour -jamais. Morton refusa, et son dernier mot fut: «La mort!» - -Lorsqu'on vint annoncer cet arrêt à de Grange: «Je le savais d'avance, -dit-il tranquillement. Je connais Morton. J'ai eu un juge sévère et de -braves amis.» Un rayon de joie éclaira ses regards, quand il apprit le -sursis accordé à lord Hume. Il se revêtit de son costume militaire pour -marcher au supplice. «C'est notre dernier combat, dit-il à son frère -James en l'embrassant. Nous y perdrons notre vie, reprit-il fièrement, -mais nous ne la démentirons pas.» Arrivé au lieu de l'exécution, à la -croix d'Édimbourg, de Grange monta sur l'échafaud où se balançait la -corde fatale. Il embrassa de nouveau son frère, qu'il continua -d'entretenir avec une mâle douceur. - -Le ministre Lindsay dirigeait l'exécution en chantant des psaumes, et -veillait à ce que cette prophétie sauvage de Knox, qu'il avait d'abord -portée comme un message, s'accomplît: «De Grange, écoute-moi, toi que -j'ai aimé; abandonne cette mauvaise cause. Si tu n'obéis, si tu ne sors -de ta tanière de brigand, bientôt on viendra t'en arracher; je -t'annonce, par le Dieu vengeur, que tu seras pendu au gibet, sous le -soleil ardent.» - -Lindsay gourmanda le bourreau hésitant qui oubliait son métier. Rappelé -à lui-même, l'exécuteur, sur l'injonction de de Grange, dépêcha d'abord -James Kirkaldy, puis attacha à la potence le grand condamné dont les -derniers vœux furent pour l'Écosse. De Grange refusa tout bandeau sur -les yeux. Le bourreau n'insista pas, et, faisant jouer la bascule, -Kirkaldy, «cet agneau dans la maison, mais ce lion dans la bataille,» -subit le sort d'un scélérat vulgaire. Il le subit avec l'insouciance -d'un héros et la sérénité d'un sage. Sa sensibilité fraternelle, et la -piété chevaleresque de la noblesse, mêlèrent à ce trépas je ne sais quoi -de délicat, de touchant, qui attendrit tous les cœurs et qui rendit plus -chère à l'Écosse cette sublime mémoire. - -Ainsi périrent Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington, qui -s'étaient éloignés de la reine par indignation et qui s'en rapprochèrent -par pitié. Ce furent les derniers Romains... les derniers Écossais de -Marie. _Ultimi Scotorum_, s'écria-t-elle douloureusement dans sa prison -de Chatsworth. Depuis l'assassinat de Murray, l'un était le plus grand -général, l'autre le politique le plus éminent de leur pays. Ils étaient -même plus éclatants que Murray, le premier comme capitaine, le second -comme diplomate; mais ils étaient moins complets, et Murray montrait en -lui la forte et sobre unité de ces deux rares génies. - -On s'étonna généralement que Morton eût refusé la rançon de soixante-dix -mille écus offerts pour de Grange. Car, si le régent était cruel, il -était encore plus cupide. Quelques-uns seulement devinèrent que Morton -aima mieux satisfaire deux passions qu'une, et qu'au fond sa cruauté ne -fut qu'un raffinement d'avarice assaisonnée de sang. - -Marie, dans une lettre adressée à M. de La Mothe-Fénelon, et datée de -Sheffield, le 30 novembre 1573, ne s'y trompa point. Cette lettre -éclaire toute l'âme du régent et les motifs secrets de sa conduite après -la prise du château d'Édimbourg. Il avait résolu de se venger sans -doute, mais il tenait surtout à s'emparer sûrement et impunément des -bijoux de la reine. - -«... Je les ay... demandées (les bagues) assés instamment, dit Marie, et -ay à cette heure matière de presser plus que jamais sur la responce qui -nous a esté faicte, par où il semble que Morton charge ceulx qui, devant -luy, ont tenu le chasteau d'Édimbourg de les avoir toutes quasi -escartées es mayns de marchands et orfèvres, ce qui n'est excuse pour -luy servir d'acquit suffisant, ains pour le charger davantage et fayre -craindre qu'il les veuls desrober; car il fait mourir ceulx qui les -avoient entre les mains, et m'en debvoient respondre, ou pour le moins -qui pouvoient tesmoigner de ce qu'il y avoit; en quoy se manifeste trop -évidemment sa finesse et son astuce. Mais puisque ma bonne sœur -Élisabeth a tel pouvoir sur luy, je croy qu'elle ne vouldra pas luy -souffrir fayre ce larcin. Le comte de Murray ne pretendit jamais -qu'elles fussent gardées pour aultre que pour moy, ainsi qu'il a -toujours pleinement déclaré devant sa mort, encore que Morton luy a -souvent voullu persuader, comme j'ay esté advertie, de les dissiper, -afin d'en avoir sa part; ayant asses faict paroistre par aultres -demonstrations qu'il n'y a imposture ou aultre meschancetté qu'il ne -commette ou soit participant, où il y a espérance de butin ou rapine.» - -La reddition du château d'Édimbourg, qui enrichit encore le régent, -affermit l'autorité du roi. Ce fut la fin de la guerre civile. Morton, -maître de l'Écosse, fixa peu de bornes à ses complaisances pour -Élisabeth et à ses propres iniquités; ferme du reste dans -l'administration, habile, prévoyant, utile à sa patrie, lorsque les -intérêts nationaux n'étaient pas contraires à ses intérêts personnels. - -Nul ne souffrit avec plus d'emportement et de douleur que John Knox, des -tyrannies et des exactions contre l'État. Chrétien, il eut à réprimer -les égarements sacriléges de quelques-uns de ses disciples. Comme tous -les grands fondateurs, il était destiné à être traversé et torturé, soit -en politique, soit en religion. - -Le plus illustre et le moins constant des admirateurs de Knox fut -Giordano Bruno. Knox ne le vit jamais. Échappé d'un couvent de -dominicains, ce jeune homme, de Nola, près de Naples, vint à Genève, où -il trouva toute fraîche la trace du réformateur écossais dont le grand -caractère lui imposait un respect mêlé d'exaltation. Il lut les écrits -de Knox, les livres de Calvin, et se fit protestant. Sa foi ne fut pas -de longue durée. Après deux ans de séjour à Genève, il repoussa le -manteau de ministre comme il avait jeté la robe de moine. - -Il formula et imprima ces maximes hardies: - -«... La vérité est dans le présent et dans l'avenir beaucoup plus que -dans le passé. Qui doit décider? Le juge suprême du vrai: l'évidence. - -«L'autorité n'est pas hors de nous, mais en dedans. Une lumière divine -brille au fond de notre âme pour inspirer et conduire toutes nos -pensées. Voilà l'autorité véritable.» - -Dans sa soif de tout connaître et de tout sentir, il se mit à courir le -monde, soutenant partout, quand il rencontrait des adversaires dignes de -lui, des joutes de logique où jamais il ne fut vaincu. Il attaqua les -religions positives. Son ambition était de les élever à la hauteur de la -philosophie pure et transcendante: la substance, selon lui, de toutes -les formes, leur flambeau immortel. - -Après Jésus, après Knox et Calvin, il choisit Platon pour son Christ, et -il prêchait, au nom de ce Christ, une religion sans prêtres, sans -temple, sans autels. Le Dieu de cette religion, pour lui, c'était l'Être -absolu, toujours le même en soi, invisible dans son essence, visible -dans ses manifestations, qui produit ses apparitions comme les grandes -eaux produisent les nuées, par l'enchaînement secret et fatal d'une -physique surnaturelle. Il niait le Dieu des chrétiens, cet être bon et -générateur qui tressaille éternellement du plaisir de la fécondité, et -qui enfante par l'effusion intarissable d'une tendresse infinie. - -Ainsi le Platon que révélait Bruno, ce n'était pas le Platon d'Athènes, -le Platon presque chrétien, dont le Dieu, esprit seul, esprit et -providence, crée avec amour comme un cœur immense qui déborde; non, le -Platon de Bruno, c'était le Platon d'Alexandrie, dont le Dieu, esprit et -matière, s'épanche avec indifférence comme une mer trop pleine en -torrents de vie aveugle, tantôt brutale, tantôt sublime. - -Bruno s'était donc fait l'orateur et l'aventurier du platonisme -d'Alexandrie. Il fut en réalité le Spinosa éloquent, nomade, ardent et -poétique du XVIe siècle. Il était beau comme l'ange de la métaphysique. -Ses traits étaient d'une noblesse un peu sauvage, et son sourire eût -donné à sa physionomie une rare subtilité, si la flamme de ses yeux -n'eût absorbé tout autre expression que celle de l'enthousiasme. Sa -figure, toujours inspirée, baignait dans une auréole de splendeur. Il -avait je ne sais quoi de volcanique et d'embrasé qui rappelait le -cratère du Vésuve au pied duquel il était né. Il ne cessait jamais de -rêver aux choses éternelles, et, en méditant son panthéisme formidable, -il se sentait l'âme transportée d'une héroïque fureur. Génie toujours -ivre du Dieu universel, et qui s'intitulait lui-même l'agitateur des -idées, le _réveilleur_ (_excubitor_), éclatant comme la lumière de son -pays natal, entraînant comme le tourbillon, éblouissant comme l'éclair, -mystérieux comme l'infini. - -Par quel hasard ce belliqueux poëte s'éprit-il un instant de Knox, ce -sectaire convaincu? - -Ne serait-ce pas d'abord qu'ils ne se connurent jamais, et qu'ils -n'eurent pas l'occasion de discuter dans un de ces duels dialectiques si -populaires alors par toute l'Europe. - -Knox, qui aurait blessé de près Bruno, le séduisit de loin. Personne -n'avait crié plus haut que Knox anathème sur le pape. Bruno, qui -appelait le pape le _cerbère à la triple couronne_, applaudit à Knox, -qui l'avait appelé si souvent l'_Antechrist_. - -Bruno d'ailleurs, comme ses contemporains, avait besoin d'un maître. Je -l'ai dit, il eut Jésus avant Knox et Calvin, puis après eux il eut -Platon. - -Ces hommes du XVIe siècle se ressemblaient tous par là. - -Ils déposaient leurs germes dans le passé, et ils croyaient faire -végéter seulement la tradition, quand au fond ils changeaient la face du -monde. Luther, Calvin, Knox croyaient restaurer l'Église, et ils -inauguraient le protestantisme. Bruno croyait ramener la philosophie au -platonisme, et il était le père du panthéisme de la renaissance. Cujas -croyait retrouver le droit romain, et il retrouvait le droit éternel. -Amyot croyait traduire l'antiquité, et il créait la langue française. Le -Tasse croyait raviver l'épopée homérique, et il chantait l'épopée des -croisades. Raphaël et J. Goujon croyaient revenir à Phidias, et ils -inventaient l'art moderne. Sous le culte de l'érudition, tous -rayonnaient en innovations puissantes. C'est ainsi qu'avant eux Dante -avait pris pour guide, dans son téméraire voyage, le timide et doux -Virgile, le cygne de la tradition. - -Bruno, qui avait commencé sa carrière errante sous les auspices du -catholicisme, qui avait séjourné deux ans à Genève sous le patronage de -Knox et de Calvin, en partit sous l'invocation de Platon. Il parcourut -la France, l'Angleterre, l'Allemagne, s'asseyant à l'ombre des chênes -verts de la Saxe, rompant le pain, buvant la bière avec les étudiants, -discutant le long de sa route avec les lettrés, les professeurs et les -moines, enseignant partout sa philosophie. Il portait un nouveau -drapeau, celui du panthéisme. Il le planta dans cette vieille terre -germanique aussi profondément que Luther avait planté le drapeau de la -réforme. - -Après tant de voyages, il céda au désir de revoir sa patrie, et cette -piété lui coûta la vie. Arrêté à Venise, relégué sous les plombs, puis -transféré à Rome dans les cachots du saint-office, il préféra la mort à -la rétractation. Dégradé, condamné au supplice, il dit fièrement à ses -juges: «Cette sentence prononcée au nom du Dieu de miséricorde doit vous -épouvanter plus que moi-même.» Et il monta sur son bûcher du champ de -Flore, souriant, serein, enthousiaste jusqu'au bout, magnanime dans -l'action comme dans la pensée. - -Knox, lui, avait vieilli au milieu des travaux. Rentré de son désert à -Édimbourg, il continua de combattre pour la liberté politique et -religieuse, dans la décadence de sa santé, mais dans la plénitude de son -zèle, de son dévouement et de son génie. Il ne survécut à Murray que de -quelques années, et il le regretta toujours. Il avait perdu en lui un -ami et un grand coopérateur de la réforme. Il ne trouva plus au même -degré qu'auprès de Murray le crédit dont il avait besoin pour sa mission -radicale. Ni Lennox, ni le comte de Marr, ne valurent Murray pour la -prospérité de l'Écosse et de l'Église protestante. Les rapines des -seigneurs allèrent croissant contre les biens du clergé catholique. Les -insinuations, les menaces, les tortures même furent exercées de plus en -plus. Pour extorquer ces biens ecclésiastiques et pour diminuer la part -des ministres presbytériens, Morton surpassa tous ses prédécesseurs en -exactions et en ruses. Il combla de ses richesses volées son château de -Dalkeith, qu'on appelait l'_Antre du lion_. - -Knox ne voulait pas d'évêques. Morton confondit l'idéal républicain du -réformateur en les rétablissant. Il ne leur rendait, il est vrai, qu'un -faible revenu et des priviléges limités, mais il usurpait pour lui-même -tout l'or et toute l'autorité qu'il ne leur restituait pas. Knox, à la -veille de sa propre mort et de l'élection de Morton, devina le futur -despote, et, dans une visite qu'il en reçut, sous forme de conseil, il -lui fit une opposition vigoureuse, obstinée, demeurant contre lui -l'homme de Dieu, comme il l'avait été contre tous les pouvoirs de son -temps, contre la reine Marie, contre Lennox, contre Marr, contre le -catholicisme et contre le pape. Le père de l'Église presbytérienne ne -ménagea pas Morton plus que les autres régents, et ne fléchit pas d'une -ligne devant ce redoutable Douglas qui allait imprimer une si profonde -terreur à toute l'Écosse. - -Le courage de Knox n'étonne plus lorsqu'on a contemplé le portrait du -réformateur. Ce portrait, conservé précieusement à Holyrood, est l'homme -même. C'est le docteur impérieux et terrible de l'idée nouvelle. Son -costume sévère, mais décent, respire la propreté. Le soin le plus -correct brille comme une vertu chrétienne dans la blancheur de neige de -son collet rabattu, dans les plis de ses manchettes et dans la coupe -magistrale, quoique négligée, de ses vêtements bruns. La figure est -dominatrice, le teint pâle. Le front, plus élevé que vaste, paraît -menacer. La bouche, éloquente, est tout illuminée d'un éclair sombre du -charbon de feu. Les moustaches, les yeux, les cheveux sont fauves, les -sourcils couleur d'ambre. Le nez, un peu recourbé, semble s'ouvrir -puissamment et se dilater au souffle éternel. Le regard aigu, fixe, -fatal, résume cette tête altière, dont l'expression suprême est -l'infaillibilité. Ce fanatisme est d'autant plus formidable qu'il est -plus savant. Knox, dans son cadre, est absolu, à l'égal du Dieu qu'il -sent en lui. Cette toile immobile représente-t-elle les traits et la -physionomie de Knox ou du Destin? On pourrait douter. - -Le grand docteur était affaissé, mais non pas brisé sous le poids des -fatigues et des labeurs. - -Lorsque, assis sur sa chaise basse de bois sculpté que l'on montre -encore au voyageur, il y lisait, tout courbé par la méditation, sa Bible -vénérée; ou bien lorsque, soit dans les ruelles qui avoisinent -High-street à Édimbourg, soit à Saint-André, dans les carrefours qui -touchent à l'abbaye, il se promenait tout chancelant appuyé d'un côté -sur son bâton, de l'autre sur le bras de Richard Ballanden, on eût dit -qu'il était usé jusqu'à l'anéantissement. Il ne se ranimait qu'à l'air -de l'église paroissiale. «Il était alors faible et cassé, écrit un -ministre presbytérien contemporain de Knox. Ballanden et un autre -serviteur le portaient dans la chaire, où ils étaient d'abord obligés de -le soutenir. J'avais régulièrement avec moi des plumes et du papier, et -prenais des notes. En expliquant son texte, il était assez calme -l'espace d'une demi-heure. Mais quand il en venait à l'application, il -me troublait tellement, que je ne pouvais plus tenir la plume. Une fois -son sermon commencé, il était si actif et si vigoureux, qu'il lui -arrivait de mettre la chaire en pièces et de sauter en bas.» - -Voilà Knox au déclin à travers les derniers et brillants éclairs de ce -volcanique foyer de son âme. Knox tomba sérieusement malade au mois de -novembre 1572. Malgré bien des mécomptes, au milieu des sueurs et du -sang, il avait accompli son monument, quand il se coucha pour ne plus se -relever dans sa petite maison d'_Auld Reekie_, _la vieille enfumée_, -comme il appelait familièrement Édimbourg, la ville de sa prédilection -et de ses triomphes. Durant les heures de sa maladie, les degrés de son -escalier furent montés et descendus avec les tendres précautions de -l'amitié et de l'enthousiasme par une foule avide d'apprendre des -nouvelles du réformateur. Le jour et la nuit, son chevet fut entouré de -ses plus intimes disciples. Il ne s'attendrit pas un instant, et, sur le -bord de l'autre vie, pas un mot, pas une larme ne lui échappa du cœur. -Son intelligence resta ferme comme sa foi, et son accent austère comme -le devoir. Seulement il daigna rendre compte de sa conscience à ceux -qui, penchés sur le lit de son agonie, pleuraient déjà sa mort. Il leur -parla une dernière fois avec une virile rudesse qui n'est pas sans -émotion, sans pathétique, dans un pareil moment, et de la bouche d'un -tel lutteur: - -«Plusieurs, dit-il, m'ont reproché et me reprochent ma rigueur. Dieu -sait que je n'eus jamais de haine contre les personnes sur lesquelles je -fis tonner ses jugements. Je n'ai détesté que leurs vices, et j'ai -travaillé de toute ma puissance afin de les gagner au Christ. Que je -n'aie été clément pour aucun crime, de quelque condition qu'il fût, je -l'ai fait par crainte de mon Dieu qui m'avait placé dans les fonctions -du saint ministère et qui m'appelle à lui. Pour vous, mes frères, -combattez le bon combat et avec une volonté entière. Dieu vous bénira -d'en haut, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas.» - -Son édifice était achevé, sa tour élevée jusqu'au ciel. Il fut aimé, -assisté de ses disciples, glorifié de tous les presbytériens comme le -fort des forts d'Israël, comme un Judas Machabée qui s'était servi du -glaive pour frapper Rome, et de la truelle pour bâtir le temple nouveau. -Il s'éteignit stoïquement au milieu des regrets déchirants de son pays -dont il avait été l'apôtre, le tribun, le législateur spirituel et -temporel. Le comte de Morton, qui venait d'être nommé régent du royaume, -les magistrats, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple suivirent son -convoi. La ville était en deuil et en pleurs. Toute l'Écosse applaudit à -cette inscription qui fut gravée sur son tombeau: - - Cy gyt l'homme qui ne trembla jamais devant un homme. - -Ce qui certes ajoute beaucoup de prix à cet hommage, c'est qu'il fut -rendu à Knox par le comte de Morton lui-même, qui avait observé tant de -lâchetés, qui nourrissait tant de mépris pour la nature humaine, et qui -croyait si difficilement à l'intégrité, au courage. Le régent -sanguinaire fut du moins juste une fois envers la mémoire d'un chef -d'idées qui n'avait jamais eu peur ni du poignard, ni de la carabine, ni -de la prison, ni du billot, et qui peut-être, sans le savoir, avait -désarmé la tyrannie en la bravant. - -Knox fut un fondateur à la manière de Moïse. Il laissa derrière lui une -nation éphémère et une Église indestructible. - -Homme aux proportions révolutionnaires, aux rugissements bibliques, -très-grand, mais incomplet; intrépide, ardent, plein d'initiative, de -dévouement, d'héroïsme, de sainteté, mais toujours dur et coupable d'un -conseil homicide! Il ne s'éleva pas jusqu'à la bonté, et son cœur ne -connut pas le sentiment le plus divin des puissantes natures: la pitié -dans la force. - -Après trois siècles, j'ai voulu contempler au sommet de la Canongate la -petite maison où tant de disciples se pressaient pour recueillir -avidement le verbe du maître, et où il exhala son âme inflexible. Ce -n'est pas sans respect, je l'avoue, que j'ai passé ce seuil religieux -malgré sa profonde dégradation. Deux boutiques et une taverne ont -remplacé la chambre et l'oratoire du réformateur. Là où il confessait -Dieu, s'échangent des paroles mercantiles, et des verres -s'entre-choquent. Ce sanctuaire est profané; il ne sera bientôt plus -qu'un monceau de ruines. Une dernière auréole lui reste. Le mur est -surmonté de la statuette du docteur, et, près de cette statuette, dans -un triangle de pierres en saillie, on peut lire encore ces trois mots, -le blason de Knox et son legs immortel: - - Θεος - DEUS - GOD - -Cependant, le comte de Morton continua durant des années d'altérer les -monnaies, de confisquer et de proscrire. Ses dilapidations et ses -exécutions capitales lassèrent l'Écosse. Épuisée de sang et d'or, elle -retrouva l'énergie du désespoir. Sa plainte unanime devint formidable, -et intimida jusqu'aux créatures de Morton. - -Le lord de Lochleven, William Douglas lui-même, écrivit au comte. - -Morton répondit sans aigreur, avec un mélange d'habileté politique et de -condescendance patricienne. - -Malgré ses justifications successives, les fières souplesses, les -manéges, pour reconquérir les dévouements privés et l'opinion générale, -le vœu de chacun, le vœu de tous était que le roi saisît les rênes du -gouvernement et mît fin aux calamités de la régence. Après plusieurs -mois de stratagèmes, le comte de Morton se décida. Il ne s'effraya pas -de la situation où le plaçait le cri public, mais il la comprit. Il ne -pouvait lutter à la fois contre la nation et contre la royauté. Il -n'attendit pas qu'une guerre civile le renversât. La sommation que -l'assemblée de la noblesse, réunie à Stirling, lui fit avec -l'assentiment de Jacques et sous l'influence des comtes d'Argill et -d'Athol, de déposer ses fonctions, lui suffit. Abandonné de son propre -parti, il abdiqua de bonne grâce, entre les mains du roi, l'autorité de -régent d'Écosse. Il eut l'air de se démettre de lui-même, sans -contrainte apparente (15 mars 1578), par dégoût du pouvoir, par dédain -des hommes. - -Il se retira en son château de Dalkeith, une des demeures les plus -majestueuses de ses ancêtres. Dans la grande salle était encore -suspendue la longue épée de lord Douglas, le compagnon et l'ami de -Bruce. Froissart avait habité cette résidence féodale, et y avait écrit -quelques pages de son aventureuse chronique: - -«Dès ma jeunesse, je, acteur de cette histoire, chevauchai par tout le -royaulme d'Escosse, et fus bien quinze jours en l'hostel du comte -Guillaume de Douglas... en un chastel à cinq milles de Haindebourg -(d'Édimbourg), qu'on dict au pays Alquest (Dalkeith)...» - -Plus tard, Charles-Édouard y passa une semaine, et y mûrit son plan -d'invasion à travers l'Angleterre. - -En ce temps-ci, lorsque la reine Victoria vient à Édimbourg, elle visite -Holyrood, mais elle loge à Dalkeith, où l'hospitalité du duc de -Buccleuch vaut celle d'un roi. - -C'est là, à Dalkeith, maintenant le séjour du luxe et des arts, -autrefois la forteresse des trames mystérieuses, des fermes desseins et -des noirs complots, que Morton s'établit avec toute sa maison. - -Le gouvernement tomba aux mains d'un conseil de douze seigneurs qui -s'installa à Stirling, auprès du roi. - -Si l'homme se reconnaissait au visage et aux paroles, comme l'or à la -couleur et au son, le comte de Morton aurait paru résigné. Il s'occupa, -non sans une bonhomie patriarcale, du soin de ses vassaux et des -magnifiques embellissements de ses jardins. Il fit jeter sur la rivière -qui coule dans son parc une arche gigantesque. Ce parc, dont les arbres -et les accidents de terrain sont aujourd'hui si admirables, il le -bouleversa et le recréa avec une puissance supérieure à celle de la -nature. Il y ouvrit des vallées, il y éleva des montagnes. Il creusa les -souterrains de Dalkeith à des profondeurs immenses. - -Il racontait avec complaisance les délices de la vie privée et des -travaux champêtres. Il disait à tous combien la philosophie, le loisir -de la campagne étaient préférables aux soucis des affaires publiques. On -commençait à le croire, lorsqu'un matin on apprit que les portes du -château de Stirling lui avaient été ouvertes, la veille, à minuit, et -qu'il était le maître du roi et de la cour. - -Cette autorité nouvelle ne devait pas être de longue durée. - -Les griefs de l'Écosse éclataient toujours, et le roi n'avait autour de -lui que des ennemis du régent. - -Tous ces ennemis, qui vivaient dans l'intimité royale, abhorraient en -Morton un homme qui les méprisait, et qui, gardant les avantages du -pouvoir, ne leur laissait que l'impopularité des fautes ou des crimes -osés par lui. Ils excitèrent les craintes et fomentèrent le -mécontentement de Jacques. - -C'étaient Alexandre Erskine, Mme de Marr, Buchanan; c'étaient d'autres -personnages d'Église ou d'épée, tous ligués contre Morton, quelques-uns -par conscience, presque tous par passion ou par intérêt. C'était surtout -une jeune noblesse impatiente du joug du régent, avide de succéder aux -charges et aux dignités des partisans de Morton. A la tête de cette -noblesse frémissante, on remarquait, à leur violence moins contenue, -Esme Stuart d'Aubigny, neveu du comte de Lennox, et James Stewart, de la -famille d'Ochiltree. - -Le comte de Morton avait eu la précaution d'exiger l'oubli de tous les -attentats qu'on pourrait lui reprocher d'avoir commis envers le roi. Il -ne s'était point contenté de la parole de Jacques, il avait obtenu un -pardon écrit, signé et scellé du grand sceau. Cette prévoyance fut -vaine. Jacques craignait le comte de Morton et ses favoris le -haïssaient. Ils insinuèrent aisément au roi qu'il fallait sacrifier au -bien public un sujet trop puissant, et le punir de ses forfaits. Jacques -avait des scrupules. Il ne voulait pas violer sa parole royale. On le -rassura par un subterfuge qu'il accueillit avec joie. Ses deux favoris, -Esme Stuart d'Aubigny et James Stewart, lui persuadèrent qu'il n'était -pas fait mention dans l'amnistie accordée au comte de Morton du meurtre -de Henri Darnley, père du roi. Jacques alors entra dans un complot que -James Stewart lui dévoila. - -A quelques jours de là, le roi présidait son conseil dont les membres -étaient les principaux seigneurs de l'Écosse, presque tous jaloux du -plus grand d'entre eux, le comte de Morton. James Stewart s'avança -précipitamment jusqu'au fauteuil de Jacques, et, fléchissant le genou, -lui demanda justice contre le comte. «Il a, répondit Jacques, mon pardon -royal pour les crimes mêmes dont il aurait pu se rendre coupable envers -ma personne.--Sans doute, reprit Stewart, mais l'assassinat de votre -père, de lord Darnley, vous ne l'avez pas absous, et j'accuse Morton -d'en être complice.» - -Le comte répliqua d'abord avec hauteur; puis, voyant qu'on se disposait -à l'arrêter, et devinant qu'on était déterminé, il dédaigna de se -défendre. Les juges étaient choisis, et le procès fut prompt. Le -tribunal devant lequel comparut Morton était composé de ses ennemis. Il -en récusa quelques-uns, mais ils continuèrent à siéger. - -Morton ne se fit pas d'illusion. Au lieu d'écrire son plaidoyer, il -écrivit son testament. - -Il légua d'immenses trésors au comte d'Angus, son neveu, d'autres disent -à son fils naturel, Jacques Douglas. Quoi qu'il en soit, on ne sait ce -que devinrent ces trésors enfouis dans des tonnes cerclées de fer, au -fond des souterrains du comte ou cachés dans les caves de ses partisans -les plus dévoués. Ce redoutable millionnaire, armé si longtemps des -foudres du pouvoir, se sentit pauvre dans le dernier mois de sa vie. Il -manquait du luxe accoutumé et même du nécessaire. Un jour qu'il se -rendait de sa prison au tribunal, une vieille femme en haillons lui -demanda l'aumône. Il chercha, par habitude, dans la poche de son -justaucorps, et la trouva vide. Alors il emprunta d'un de ses gardes -quelques schellings, puis, les donnant à la mendiante en secouant la -tête: «Douglas n'est plus Douglas, dit-il; voilà désormais ses -largesses.» - -Il fut condamné, comme il s'y attendait, et déclaré complice de -l'assassinat de Darnley. Le comte écouta son arrêt stoïquement, sans -plainte, sans emportement, avec une froide intrépidité. Quand la -sentence lui fut prononcée, il releva la tête en Douglas, et c'est lui -qui ressemblait à un juge; ses juges, qui tous avaient été les flatteurs -de sa régence, ressemblaient à des condamnés. - -Élisabeth, dès qu'elle fut avertie du danger de Morton, tenta de le -sauver. Elle envoya Randolph en Écosse, afin d'obtenir, soit par les -menaces, soit par les caresses, une grâce que Jacques ne voulut point -accorder. Les ruses de l'ambassadeur anglais, l'or qu'il sema pour -corrompre, les paroles qu'il prononça pour effrayer, tout fut inutile. -Jacques demeura inflexible. Randolph fut même obligé de se soustraire à -la colère du roi par la fuite. Du reste, il ne se dissimulait pas -l'énormité des crimes de Morton. «Je ne puis désirer pour le comte -aucune merci, écrivait-il au chancelier d'Angleterre, s'il y a quelque -vérité dans ce qu'on dit de lui, dans ce qui est avoué par plusieurs en -qui il avait mis sa confiance.» - -La nuit qui suivit sa sentence et qui précéda son exécution, le comte de -Morton dormit d'un sommeil paisible, comme autrefois la veille d'une -bataille. Ses remords devaient être grands, mais son courage était plus -grand encore, et lui ferma les paupières au bord de sa fosse ouverte. A -son réveil, le ministre presbytérien qui l'assistait le supplia d'avouer -qu'il était vraiment complice du meurtre de Darnley. «Bothwell me -proposa de l'être, dit-il, et je refusai.--Vous lui gardâtes le secret? -reprit le ministre.--Sans doute, ajouta le comte: à qui donc l'eussé-je -révélé? A Darnley? il aurait tout répété à Marie par faiblesse. A la -reine? elle était la première complice. Dans les deux cas j'étais perdu. -Qu'importe tout cela? ajouta-t-il; la _maiden_ est là. On n'en veut ni à -mon innocence, ni à ma culpabilité. On en veut à ma puissance. Je suis -un soldat et un homme politique. Je ne m'étonne ni de mon supplice, ni -de la bassesse de mon accusateur et de mes juges. Je daigne leur -pardonner. Je mourrai comme j'ai vécu, en Douglas.» Il parut se -recueillir avec une gravité religieuse devant l'éternité, et chercher -une mystérieuse saveur au trépas, peut-être au repos. Il marcha -bravement jusqu'au lieu du supplice, et ni un soupir, ni un -attendrissement ne trahirent l'âme hautaine du patricien. Seulement, au -pied de l'échafaud, de violentes et courtes convulsions accusèrent une -agitation intérieure dont il ne tarda pas à supprimer tous les signes. -La nature troublée un moment redevint stoïque en Morton. La _maiden_ -trancha sa vie. C'était une machine qu'il avait importée lui-même du -comté d'York en Écosse. Le coupable était ajusté sous une hache affilée -surmontée de plomb, et suspendue à une corde roulant sur une poulie. Le -bourreau, en lâchant la corde, précipitait la hache, qui décapitait le -condamné. C'était tout simplement la _guillotine_, que la philanthropie -d'un membre de l'Assemblée constituante crut inventer pour adoucir les -supplices, et qu'un Douglas, le plus terrible des régents de l'Écosse, -avait introduite dans sa patrie pour abattre plus vite ses ennemis. Il -fut la plus illustre victime de cette arme légale qu'il destinait à -d'autres. Il souffrit le trépas comme il l'avait infligé, avec cette -indifférence superbe des dictateurs aristocratiques ou révolutionnaires -qui ont tant abusé des passions et de la force, qui ont tant épuisé les -émotions, qu'à la fin il leur est égal de vivre ou de mourir. - -James Stewart, le favori de Jacques, l'accusateur du régent, commanda -les troupes de service et présida en personne à l'exécution. - -La tête de Morton fut exposée au-dessus de la porte de la Tolbooth, -cette geôle noire et menaçante encore dans sa caducité. Le corps du -comte fut abandonné tout le jour sur l'échafaud. Un cavalier de James -Stewart jeta par pitié sur le cadavre de Morton son manteau de soldat. -De tous ceux qui avaient partagé les longues prospérités du régent, nul -ne se présenta, soit pour lui rendre ce triste devoir, soit pour -l'accompagner quand les valets du bourreau le portèrent au cimetière des -criminels. La terreur ou l'ingratitude avait écarté les anciens -partisans du comte; ses parents étaient en fuite ou en armes, et Morton -n'avait pas un ami. - -J'ai retrouvé sur un escalier, au mur poudreux de l'un de ses châteaux, -le meilleur portrait de Morton. Ce portrait, probablement de Jameson, -représente le comte peu de temps avant l'échafaud. Ses cheveux rares ont -grisonné et sont tombés sous les insomnies. Son front s'est agrandi, -bronzé et creusé dans les laborieuses combinaisons, dans les orages de -la régence. Ses joues sanguines sont un peu affaissées. Son nez fort -noble respire l'orgueil. Sa bouche est sardonique entre les plis -innombrables de prudence, de réserve, de ruse qui en sillonnent les -coins, et ses yeux d'un bleu gris foncé, armés d'une souveraine -insolence, dardent le mépris sous leurs sourcils roux. Cette toile, -d'une incomparable expression, retrace dans le comte de Morton un vieux -homme d'État et de guerre, très-habile, très-grand seigneur, mais -rassasié d'or, rongé de spleen et d'égoïsme, blasé sur toutes les choses -divines et humaines hors une seule: le pouvoir. - -Tout ce qui portait ce nom redouté de Douglas hérita naturellement d'une -vengeance. - -La haine d'une si grande race était implacable. James Stewart l'éprouva -vingt ans après. Il avait abusé de sa faveur et révolté par l'excès de -son crédit, de ses prétentions, de ses cupidités, toute la haute -noblesse d'Écosse. Jacques avait poussé la faiblesse jusqu'à l'investir -du comté d'Arran, qui appartenait aux Hamilton proscrits, dont toutes -les terres avaient été frappées de confiscation. Le favori fatigua la -patience des seigneurs. Ils s'armèrent, surprirent le roi à Stirling, et -le forcèrent de les admettre dans son conseil. Ils lui arrachèrent la -dégradation et l'exil du faux comte d'Arran. James Stewart erra des -années dans l'isolement, dans la terreur de ses ennemis, et dans la -secrète espérance de reconquérir le cœur de Jacques. - -Une rencontre qu'il fit dans une caverne des monts Pentlands vint -fortifier en lui cette espérance. Au moment où il allait entrer sous la -voûte profonde du rocher, un homme vêtu d'un plaid en lambeaux, l'arrêta -sur le seuil; c'était un prophète populaire, un montagnard doué de -seconde vue. Il appela Stewart, de son nom perdu, du nom d'_Arran_, et -lui prédit solennellement qu'il porterait bientôt la tête plus haut -qu'elle n'avait jamais été. Stewart ne douta pas d'un oracle qui lui -annonçait une si éclatante fortune. Il s'engagea dans les comtés -méridionaux de l'Écosse, rêvant aux moyens de reparaître à la cour et -d'y reprendre son ascendant. Arrivé dans le comté de Dumfries, il se -hasarda à s'y montrer sans déguisement. Un seigneur qu'il avait connu -autrefois lui conseilla de fuir le voisinage des Douglas, dont le plus -renommé, le comte de Morton, avait été sa victime. Stewart, qui se -croyait sûr du retour de ses prospérités, répondit qu'il ne craignait -personne. James Douglas apprit cette arrogante réponse en même temps que -la présence de l'ancien favori à quelques milles de son château de -Torthorwald. Il monta sur l'un des chevaux toujours sellés qui -remplissaient ses écuries. Suivi d'un serviteur, il atteignit Stewart, -et lui cria d'une voix forte: «N'es-tu pas l'indigne favori James -Stewart, le dénonciateur et l'assassin du grand comte de Morton?» -Stewart étonné ne répondit point. «Viens-tu payer ta dette à James -Douglas et à sa maison?--Quelle dette? reprit Stewart.--Quelle dette? -s'écria Douglas. La dette de tout le sang de tes veines, qui ne vaut pas -une seule goutte du sang de Morton.» En achevant ces mots, Douglas -s'assura sur ses étriers, courut sur Stewart, immobile de surprise, -glacé d'effroi, et le perça de sa lance. Stewart tomba. James Douglas, -sautant de cheval, tira son épée, et d'un coup puissant sépara la tête -du corps de son ennemi. Il délaissa le corps sans sépulture aux loups et -aux corbeaux, et, emportant la tête livide par les cheveux, il l'arbora -au bout de la lance homicide sur la tour de son château de Torthorwald. -Ainsi s'accomplit à la fois la prophétie du devin et la vengeance des -Douglas. - -Cette atroce passion, la vengeance, ne s'arrêtait pas aux individus et -ne s'éteignait pas avec eux; elle embrasait la famille et décimait les -générations. Le meurtre succédait au meurtre, la spoliation aux agonies; -et l'Écosse, durant ces longs troubles, était devenue un théâtre -d'empoisonnements, d'assassinats et de rapines. La justice semblait -s'être retirée de cette terre maudite, la miséricorde était muette, et -la force effrontée, brutale, triomphante, se déployait dans le crime -comme dans un élément en fureur. - -Des fenêtres de ses donjons, Marie entendit le retentissement de toutes -les calamités de son royaume. - -Elle apprit le caractère faible, bizarre, de son fils, prince puéril -jusqu'à la vieillesse; son éducation par le pamphlétaire Buchanan; la -haine de Jacques pour le catholicisme; son indifférence pour la mère qui -l'avait enfanté au milieu de tant d'angoisses; sa vénération pour la -fille de Henri VIII, qu'il appelait _la grande reine Élisabeth_. - -Elle sut la soumission du duc de Châtellerault et du comte de Huntly à -la régence et à Jacques; l'impuissance de Seaton et de George Douglas, -ses libérateurs de Lochleven; la résistance sublime et les trépas -romains de Kirkaldy et de Maitland, le seul vrai héros et le seul homme -d'État éminent ralliés à son parti. Elle sut aussi la mort de Murray, de -Lennox, du comte de Marr, de Knox et de Morton, ses proscripteurs. - -Elle éprouva de tant d'événements beaucoup de douleurs et peu de joies, -surtout des joies courtes et stériles. Car sa plus féroce ennemie, une -ennemie plus impitoyable que tous ses ennemis ensemble, Élisabeth, -vivait. - -Reposons-nous un peu avant de continuer. Nous aurons besoin de forces -nouvelles pour dérouler la longue suite des vengeances d'Élisabeth et -des expiations de Marie Stuart. Terribles tragédies royales qui brisent -le cœur malgré les siècles écoulés, et qui font trembler le burin dans -la main de l'Histoire! - - - - -LIVRE IX. - -Coup d'œil rétrospectif sur les affaires d'Angleterre.--Marie Stuart à -Bolton, château de lord Scrope.--Norfolk.--Projets de mariage entre lui -et la reine d'Écosse.--Correspondance de Norfolk et de la reine.--Marie -transférée de Bolton à Tutbury.--Elle est mise sous la garde du comte de -Shrewsbury.--Conduite à Wingfield, puis ramenée à Tutbury.--Châteaux et -prisons.--L'Écosse.--L'Angleterre sous Élisabeth.--Amour de Norfolk pour -la reine d'Écosse.--Conspiration de Norfolk.--Les comtes de -Northumberland et de Westmoreland.--Révolte du Nord.--Le comte de -Westmoreland en exil.--Northumberland à Lochleven, puis -décapité.--Ballade de Norton et de ses neuf fils.--Répression barbare de -l'insurrection.--Marie Stuart au château de Chatsworth.--Bulle -d'excommunication du pape Pie V contre Élisabeth.--Joie imprudente de -Marie Stuart.--Marie Stuart essaye vainement de fléchir le comte et la -comtesse de Lennox.--Elle veut épouser Norfolk.--Elle écrit au pape pour -lui demander l'annulation de son _prétendu mariage_ avec -Bothwell.--Marie Stuart au château de Sheffield.--Situation de lord -Shrewsbury.--Portrait du duc de Norfolk.--Il continue ses intrigues.--Il -est arrêté et conduit à la Tour.--La Tamise.--La Tour de -Londres.--Captivité du duc.--Son procès.--Sa condamnation.--Nourrice de -Norfolk.--Mort du duc.--Windsor et sa chapelle.--Marie Stuart dissimule -sa douleur.--La Saint-Barthélemy.--Extrême péril de Marie Stuart. - - -Le mouvement des guerres civiles de l'Écosse m'a entraîné. Je vais -revenir un peu sur mes pas, afin de reprendre les événements -d'Angleterre et l'itinéraire de Marie Stuart à travers ses prisons. - -Nous avons laissé la reine d'Écosse au château de Bolton, sous le toit -de lady Scrope, sœur de Norfolk, et sous la surveillance de lord Scrope, -beau-frère du duc. Là, Marie put du moins respirer. Les noires et -lourdes tours qu'elle habitait s'éclairèrent des lueurs d'un nouvel -amour, d'un rayon d'espérance et de salut. Durant les déplorables -conférences d'York, Maitland, pour rendre à la reine d'Écosse la liberté -et le trône, eut la pensée de négocier d'autres noces entre elle et le -duc de Norfolk. L'évêque de Ross prit feu aux communications de -Maitland, et s'y entremit avec le zèle qui lui était naturel. Le duc, -flatté d'un tel honneur, se montra reconnaissant et passionné. La -négociation s'engagea de plus en plus par l'intermédiaire de lady -Scrope, chez laquelle résidait Marie Stuart. La reine d'Écosse fut -touchée d'un sentiment vif, et attirée par une intrigue pleine de -promesses. Elle reçut des lettres de Norfolk et lui répondit. Une -correspondance s'établit entre eux. Lady Scrope fut leur confidente, -Maitland et l'évêque de Ross furent leurs agents. - -Sans être instruite de ces faits, la soupçonneuse Élisabeth prit de -l'ombrage. Norfolk lui parla, dit-on, dédaigneusement de Marie Stuart. -La fille de Henri VIII feignit de le croire, et n'en sépara pas moins -Marie Stuart de lord et de lady Scrope, sur lesquels elle craignait -l'influence de Norfolk. Elle ordonna de conduire la reine d'Écosse de -Bolton à Tutbury, dans le comté de Stafford. - -L'infortunée captive fut mise sous la garde du comte de Shrewsbury, et -du 26 janvier au 3 février 1569, transférée à Tutbury, au mépris de ses -protestations. Le 10 février, elle terminait une longue lettre à -Élisabeth par ce post-scriptum presque illisible: - - «Il vous playra excuser si j'escriptz si mal, car le logis non - habitable et froid me cause rhume et doulleur de teste. - - «Votre affectionnée bonne sœur et cousine, - - «MARIE, R.» - -Bientôt on l'enferma à Wingfield (avril 1569), dans le comté de Derby, -où elle fut retenue environ cinq mois. Marie Stuart apprit, le 19 -septembre, qu'elle allait être ramenée à Tutbury, et que le comte de -Huntingdon avait été adjoint au comte de Shrewsbury pour veiller sur sa -personne. - -La perspective d'un tel geôlier, son ennemi mortel, son compétiteur au -trône d'Angleterre, lui inspira les craintes les plus vives. - -Elle redouta les dernières extrémités, l'empoisonnement, l'assassinat. -Elle s'adressa, dans son effroi, à M. de La Mothe-Fénelon, afin qu'il -insinuât à Élisabeth qu'elle était responsable de Marie Stuart devant la -France et devant l'Europe. Elle écrivit encore au même ambassadeur le 20 -et le 25 septembre. Elle le pria de s'entendre avec l'évêque de Ross, -Norfolk et tous ses amis, pour aviser à un expédient qui la sauvât. - -Marie Stuart s'effarouchait à chaque changement de demeure. Tant de -résidences sinistres troublaient son imagination. Tristes châteaux, pour -la plupart bâtis en bois et semblables à des carènes de vaisseau -renversées; sombres monuments malsains, humides, ouverts à tous les -vents, pavés de froides dalles, enfumés plutôt qu'échauffés, et où la -lumière pénétrait à peine! Car, à l'époque dont nous retraçons -l'histoire, les carreaux de verre étaient un luxe rare, et lorsque les -nobles arrivaient à l'un de leurs manoirs, on s'empressait de replacer -dans les châssis les fenêtres soigneusement serrées pendant l'absence -des seigneurs. J'ai exploré avec un soin douloureux, tantôt les donjons -habités par Marie Stuart, tantôt leurs ruines, tantôt leur emplacement, -séjours de deuil, où son corps souffrit mille incommodités, où son âme -éprouva des tortures sans nom! J'ai sondé en gémissant un monde de -désolation et une région d'angoisses. - -Cette tâche cruelle, Marie Stuart l'a aplanie et en quelque sorte -accomplie elle-même. Elle a été mon meilleur guide dans ces sépulcres -vivants de la captivité, dont elle a décrit les tourments avec le sang -de son cœur. Elle a tracé heure par heure la carte de ses tempêtes et de -son naufrage. Comme un navigateur dans son journal, elle a noté dans ses -lettres tous les écueils, tous les rochers contre lesquels elle s'est -meurtrie tant d'années avant d'être engloutie. - -Lamentable destinée! - -Descendue des plateaux de son pays natal, Marie n'avait pas renoncé aux -belles demeures de ses pères, à Craigmillar, à Falkland, à Stirling, à -Holyrood. Elle rêvait de ses lacs, de ses bruyères, de ses montagnes, de -sa mer de Dunbar qu'elle aimait, qui avait mêlé son bruit aux -déclarations enflammées de Bothwell, et qui avait soustrait le -malheureux comte à la fougueuse poursuite de Kirkaldy. - -Marie ne se résigna pas à l'Angleterre, dont elle ne convoitait que le -trône. Maintenant les hauts fourneaux qui sifflent, l'espace qui flambe, -les trains de fer qui sillonnent tous les comtés avec de longs panaches -de fumée et des hennissements rapides, offriraient du moins une image de -fuite. Sous Élisabeth, au contraire, point de grands chemins, des -sentiers difficiles, des voyages équestres, des communications -traversées de mille obstacles. Voilà ce qui contristait Marie au delà de -ses châteaux forts, dans le trajet de ses prisons. Du reste, lorsqu'il -ne lui était pas durement interdit de sortir pour la promenade, elle -rencontrait invariablement des horizons monotones de paix et d'idylle, -quand elle portait l'enfer dans son cœur; des prairies coupées de -ruisseaux, couvertes de moutons et de bœufs; des haies agrestes toutes -semblables aux clôtures d'un jardin; des champs de blé, d'avoine; -quelques bois, des cottages de briques revêtus de fleurs, et baignés par -les rosées, par les brumes, par le cours des innombrables rivières. -Jamais les rocs escarpés, les cimes sublimes, les demeures libres; -toujours l'aspect d'une plaine, d'un parc anglais. Tout au plus quelques -échappées de vallon, quelques monticules jetés çà et là comme des dunes -de verdure, et d'où elle n'apercevait, lorsqu'il lui était permis de les -gravir avec son escorte, ni un sauveur, ni un ami. Telle est la vie -qu'Élisabeth avait préparée à celle qui était venue se livrer à sa -générosité, et qu'elle appelait sa _bonne sœur_. - -Marie Stuart fut retirée de Wingfield et replacée le 21 septembre à -Tutbury. Les précautions continuèrent autour d'elle et l'oppression -redoubla. - -Elle essaya d'adoucir Élisabeth; elle lui écrivit: - - Octobre 1569. - - «Voyant la rigueur augmenter jusques à me contraindre de chasser mes - pauvres serviteurs, les forcer de se rendre entre les mains de mes - rebelles pour estre pandus, et encores la deffance que je ne reçoyve - lettre, ni message, ni de mes affayres d'Écosse, ni mesme de celles de - France, ni du portement des princes, mes amys ou parents, qui - s'atandent, comme j'ai fayct, à vostre faveur vers moy, au lieu de - laquelle l'on m'a interdy de sortir, et m'est-on venu fouiller mes - coffres, entrant aveques pistollets et armes en ma chambre... Et - espérant que considérerés ces miennes lamentations et requestes selon - consciance, justice, vos loix, votre honneur et satisfaction de tous - les princes chrétiens, je priray Dieu vous donner heureuse et longue - vie et à moy meilleure part en vostre bonne grâce, qu'à mon regret - j'apersois n'avoyr par effect. - - «Vostre affectionnée troublée sœur et cousine, - - «MARIE.» - -Cette fois, les sévérités d'Élisabeth n'étaient pas sans excuse. - -Marie avait complétement triomphé des scrupules du plus illustre de ses -juges d'York, et inspirait un violent amour au duc de Norfolk. Plus que -jamais il désirait l'épouser. Le comte d'Arundel, lord Lumley, le comte -de Pembrock, le soutenaient. Leicester et Cecil eux-mêmes avaient semblé -favoriser un moment le mariage du duc, afin peut-être de surprendre ses -secrets et de les trahir. - -Norfolk, rebuté, menacé, poussé à bout par Élisabeth, avait ourdi un -vaste complot. Il se fit le centre d'un plan où entrèrent un grand -nombre de nobles, et qu'approuvèrent le pape, les rois de France et -d'Espagne. - -Il ne voulait d'abord que rendre la liberté à la reine Marie et -l'épouser ensuite. Le parti des seigneurs catholiques voulait bien plus; -il voulait, à l'aide des secours étrangers, renverser du trône -d'Angleterre Élisabeth, pour y élever Marie et pour y rétablir la -vieille foi. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland, tous deux -catholiques et puissants comme des rois dans les provinces du nord, -étaient à la tête de ce parti. Ils promirent de seconder Norfolk, avec -l'arrière-pensée de le dépasser. Mais Norfolk finit par se laisser -emporter aussi loin qu'eux. - -Les insurgés étaient enthousiastes. Quelques-uns avaient vu la reine, et -ils avaient été attendris. Elle les avait facilement gagnés à sa cause. -La captivité donnait à son ascendant un attrait de plus, et, pour -émouvoir, sa prison lui valait mieux qu'un palais. «Si j'osais hasarder -un avis, disait White à Cecil, ce serait que peu de visiteurs eussent -accès près de cette princesse ou conférassent avec elle. Car, -indépendamment de ce qu'elle est belle, elle a une grâce charmante, un -séduisant langage écossais et un esprit piquant mêlé de douceur. Sa -renommée peut engager quelques personnes à la relever; et la gloire, -jointe à l'avantage qui doit en résulter, peut entraîner d'autres à -risquer beaucoup pour l'amour d'elle.» - -La conspiration fut découverte. - -Le duc de Norfolk, attiré à Windsor, y fut arrêté et conduit par eau à -la Tour de Londres. Les comtes de Northumberland et de Westmoreland -furent mandés et sommés de se justifier. - -Ils accélérèrent l'exécution de leurs desseins. Ils avaient quatre mille -hommes d'infanterie et seize mille de cavalerie. - -Le 14 novembre 1569, ils s'emparèrent de Durham, et s'avancèrent dans la -direction de Tutbury, afin d'enlever la reine d'Écosse; mais elle avait -été transportée précipitamment à Coventry. Ayant échoué dans cette -tentative pour délivrer Marie Stuart, ils marchèrent sur York, défendu -par le comte de Sussex. - -Ils étaient précédés de cette proclamation, qu'ils répandirent partout -dans les provinces du nord: - - «Nous, Thomas, comte de Northumberland, et Charles, comte de - Westmoreland, loyaux sujets de la reine; - - «Faisons savoir à tous ceux de l'ancienne religion catholique, que - nous, avec plusieurs bien disposés personnages de la noblesse et - autres, indignés que divers conseillers d'alentour Sa Majesté la - reine, afin de s'avancer eux-mêmes, aient abattu en ce royaume la - vraie religion, abusé par ce moyen la reine, mis en mauvais ordre - l'État et cherché à ruiner la noblesse; - - «Nous nous sommes assemblés pour leur résister par la force et pour, - avec l'aide de Dieu et de vous, ô bon peuple, restaurer toutes les - anciennes libertés de l'Église et de ce noble royaume. - - «Dieu sauve la reine! - - «Soussignés, le comte de NORTHUMBERLAND, - - «Le comte de WESTMORELAND.» - -York était sur ses gardes. Sussex y était avec une armée qu'il avait -levée avec promptitude, et dont le dévouement à Élisabeth n'était pas -douteux. Une autre armée de douze mille hommes marchait à son secours -sous les ordres de l'amiral Clinton et du comte de Warwick. - -Les comtes de Northumberland et de Westmoreland, qui avaient cru rallier -par cette prise d'armes toute la noblesse du nord, et soulever un -million de catholiques en Angleterre, furent détrompés vite. Peu de -gentilshommes les rejoignirent, et les ennemis du schisme n'osèrent -remuer. - -La proclamation des comtes révoltés contribua beaucoup à les perdre. -Faire un appel aussi flagrant au catholicisme, c'était remonter le -sentiment public, c'était le blesser dans ce qu'il avait de plus -passionné et de plus profond. Son cours n'en fut que plus irrésistible. -Il précipita tout ce qui s'opposait à sa violence, il couvrit d'écume et -de débris le pays des insurgés, et déracina ces deux grands chênes du -nord: les comtes de Northumberland et de Westmoreland. Le duc d'Albe ne -fit aucune démonstration en leur faveur, et malgré tous leurs efforts, -leur armée se dispersa presque entière à l'approche des armées de la -reine. - -Abandonnés des leurs, poursuivis par l'ennemi, les deux comtes gagnèrent -en toute hâte les frontières. - -Les villages et les villes subirent toutes les rigueurs de la loi -martiale. Les riches et les pauvres furent traqués partout, ruinés ou -pendus. - -«Le comte de Sussex, écrit l'ambassadeur de France, poursuit de fère de -grandes exécutions à Durham, Hartlepool et aultres lieux de son -gouvernement, sur ceulx qui avoient pris les armes, ayant desjà faict -étrangler, oultre ceux du commun, bien cent personnages de qualité, -baillifz, connestables ou officiers, et pareillement les prestres qui -estoient avec eulx, nommément le sieur Thomas Plumbeth, estimé homme -fort sçavant et de bonne vie; et l'on pense qu'il se monstre aussi -véhément pour effacer le soupçon qu'on a eu de luy.» - -«Le nombre des accusés est si grand, remarquait un témoin, qu'il n'y a -pas d'innocents pour juger les coupables.» - -Le comte de Westmoreland, recueilli par les Écossais de la Tweed, se -cacha de cabane en cabane, et s'enfuit, dit un contemporain, «au plus -haut des montagnes.» De là, il descendit vers la côte, d'où il parvint à -gagner la Flandre. Il n'échappa à la guerre civile que pour mourir en -exil. - -Northumberland n'eut pas même ce sombre bonheur. - -Il errait, déguisé, avec la comtesse sa femme, par les sentiers du -Border. Un chef de bande, Hector de Harlow, reconnut les proscrits sous -leur humble costume. Il s'en saisit, et les vendit au gouvernement -écossais. Ils furent relégués, avec de dures précautions, dans -l'ancienne prison de Marie Stuart, au château de Lochleven, où le comte -demeura jusqu'à ce qu'un Douglas le livra, lui un Percy, au billot -d'Élisabeth. - -L'arrestation et la captivité de Northumberland frappèrent vivement les -imaginations dans tout le Border. On s'entretenait de la longue suite -des ancêtres du comte, de sa grandeur, de ses largesses, de son -intrépidité. On célébrait l'inépuisable générosité de la comtesse, dont -les libéralités franchissaient si souvent la rive anglaise et les fossés -de Berwick. Harlow fut maudit comme le violateur de l'hospitalité du -Border. Un espion de Sussex raconta un repas auquel il avait assisté, et -où les habitants des frontières exprimèrent avec une énergie sauvage -leur indignation contre le traître. «Jamais l'Écosse, disaient-ils, ne -sera lavée d'une telle honte;» et ils souhaitaient d'avoir au souper, -«la tête de Harlow, pour la dévorer.» - -Les bardes chantèrent longtemps la prison et la mort de Northumberland, -le descendant des Percy; et l'exil de Westmoreland, le descendant des -Nevil. - -Parmi toutes les ballades de cette époque, la plus fameuse était -intitulée _l'Insurrection du Nord_, _the Rising in the North_. Les héros -de cette ballade sont Norton, un gentilhomme de l'Yorkshire, et ses neuf -fils. Norton avait été choisi par Northumberland pour porter le drapeau -de la nouvelle croisade contre l'hérésie de Henri VIII et de sa fille, -et ce drapeau était décoré de trois symboles: la croix, les cinq plaies -du Sauveur et le calice de l'Eucharistie. - -Norton consulta ses neuf fils, et délibéra avec eux. Et huit d'entre eux -parlèrent et répondirent en chœur: «O mon père! jusqu'au jour de notre -mort, nous serons fidèles à ce bon comte et à vous.» - -L'aîné, Francis, est le seul à dissuader son père, mais le voyant -résolu, il lui demande la permission de le suivre sans armes. Après le -désastre des deux comtes de Nevil et de Percy, le barde s'écrie: - -«Ils t'ont condamné à mourir, toi, Norton, et tes huit fils. Malheur! -malheur! tes cheveux blancs ne purent t'absoudre, non plus que leur -belle et florissante chevelure blonde ne put les sauver.» - -Norton et sa famille furent en effet condamnés et leurs biens -confisqués. L'héroïque père et trois de ses fils échappèrent au supplice -sur un frêle bateau; ils abordèrent en Hollande. Ils y vécurent peu, et -le mal du pays les moissonna successivement sur la terre étrangère. Les -autres fils du vieux gentilhomme catholique, moins Francis et Edmond, -furent exécutés dans les lieux où la révolte avait éclaté. Deux des -frères de Norton furent aussi pendus à Londres. - -La répression déploya toutes les fureurs d'une vengeance et toute -l'implacabilité d'une politique. Le comte de Sussex, l'instrument docile -d'Élisabeth par ambition plus que par cruauté, se plaignit à Cecil de -n'avoir eu à diriger en cette grande conjoncture que des _affaires de -potence_. - -Le duc de Norfolk fut détenu plus étroitement à la Tour. Ses châteaux et -ses hôtels furent fouillés, ses coffres forcés; ses lettres, ses -papiers, saisis. Les gentilshommes du Norfolk et du Suffolk furent -appelés en témoignage contre lui. - -Élisabeth lui dépêcha des juges-commissaires. Le duc les reçut d'un -visage serein. Il répondit sagement, habilement à tous les -interrogatoires. Les commissaires s'en retournèrent très-émus à Windsor. -Ils cherchèrent à excuser le duc de Norfolk auprès de la reine, qui les -réprimanda fort aigrement. L'un d'eux s'étant hasardé à dire que, dans -leur opinion, le duc n'était pas coupable légalement. «Par la mort-Dieu, -s'écria Élisabeth, ce que les lois ne pourront sur sa vie, mon autorité -le pourra!» La reine s'abandonna à une telle colère, qu'elle en perdit -connaissance, et qu'on fut obligé d'avoir recours à son médecin pour la -faire revenir à elle. - -Les ministres anglais furent unanimes contre Marie Stuart. Ils -pressèrent leur maîtresse, en style de chancellerie froidement et -sèchement atroce, de supprimer par le meurtre une _cause_ toujours -renaissante de troubles pour le royaume. Élisabeth repoussa faiblement -ce conseil, et Marie ne fut sauvée que par le prompt apaisement des -troubles et la fuite des grands comtes du nord. Le 2 janvier 1570, elle -fut ramenée de Coventry à Tutbury; puis, sur un caprice d'Élisabeth, -conduite, vers la fin de mai, au château de Chatsworth, dans le comté de -Derby. - -C'est là qu'elle lut la bulle d'excommunication lancée par le pape Pie V -contre la reine Élisabeth, dont il affranchissait les sujets, et dont il -annulait les droits à la couronne d'Angleterre. Felton répandit cette -bulle et fut découvert. Il ne daigna pas se défendre. Même au milieu des -horreurs de la torture, il garda un indomptable silence, et pas un nom -de complice ne lui fut arraché. Il subit la mort, comme la torture, avec -la fierté d'un gentilhomme et l'héroïsme d'un chrétien. Sa consolation -fut de se proclamer martyr de la suprématie papale et de la foi -catholique. La bulle avait été audacieusement affichée jusqu'aux portes -du palais habité par l'évêque de Londres. L'inconsidérée, l'imprudente -Marie applaudit dans un premier transport, et, assaisonnant de sarcasmes -sa joie profonde, elle rit avec ses dames de l'insulte faite à la reine -d'Angleterre: elle aurait dû plutôt en pleurer. C'était un serpent de -plus dans le sein d'Élisabeth, et dans le nuage au-dessus de la tête de -Marie une foudre de plus prête à la consumer. - -Elle reprit à Chatsworth le roman de ses amours avec Norfolk. - -Pour mieux plaire au duc et pour se réhabiliter plus sûrement dans -l'opinion de l'Europe, elle écrivit, vers cette époque, à la comtesse de -Lennox. Elle lui soumettait avec une apparence d'épanchement la -justification de sa conduite. Elle exprimait à demi, sinon l'espérance, -du moins le désir d'un retour d'affection de la comtesse qu'elle n'avait -jamais cessé d'aimer, disait-elle, malgré l'ardeur des préventions de la -maison de Lennox. - -Émue d'une telle démarche, des souvenirs tragiques, embarrassée des -difficultés d'une décision, la comtesse envoya la lettre de la reine au -comte son mari, qui était alors en Écosse. Il lui répondit: - -«... Vous vous en remettez à moi pour apprécier la lettre que la reine, -mère du roi vous a adressée. Mais que puis-je vous dire, sinon que je ne -suis point surpris qu'elle fasse du mieux qu'elle peut pour se -justifier? Beaucoup de gens, ainsi que moi, sont persuadés qu'elle n'y -parviendra pas. Je ne dis point ceci seulement d'après mes idées, mais -d'après des écrits de sa propre main, d'après les dépositions de gens -mis à mort, et d'autres témoignages infaillibles. Il faudrait bien du -temps pour faire oublier un fait aussi notoire, pour rendre blanc ce qui -est noir, pour montrer l'innocence là où elle n'est point. Je crois que -les plus indifférents ne sauraient mettre en doute l'équité de votre -cause et de la mienne et les motifs de notre haine. Son seul devoir -envers vous et envers moi, qui sommes parties intéressées, est d'avouer -avec un sincère repentir ce fait déplorable. Cet aveu doit lui être -pénible, et il nous est douloureux même d'y penser. Dieu est juste; on -ne le trompera pas jusqu'au bout, et comme il a fait connaître la -vérité, il punira le crime.» - -Les tentatives de Marie Stuart se brisèrent ainsi contre l'inflexibilité -du comte de Lennox. Sous le silence de la comtesse, elle devina le -gémissement maternel et la malédiction persévérante de son beau-père. -Elle n'insista plus de ce côté, et se jeta dans les manéges, dans les -songes de sa passion pour Norfolk. - -Elle s'y plonge et s'y complaît. Elle y revient sans cesse, dans ses -correspondances, dans ses entretiens et jusque dans ses prières. C'est -pour elle le bonheur, le trône, la restauration du catholicisme; le port -après la tempête, l'Éden après l'enfer des cachots. - -L'évêque de Ross ayant eu la permission de la voir, elle ne lui parla -que du duc de Norfolk. Elle imagina d'envoyer le pauvre évêque en -ambassade à Rome pour obtenir un bref du pape contre son mariage avec le -duc d'Orkney. Elle rédigea elle-même ses instructions en langue latine. -Elle y exprime sa vive reconnaissance envers le pape, son absolu -dévouement à la religion catholique, qu'elle s'engage à rétablir dans -toute la Grande-Bretagne. Elle y adjure son ambassadeur de solliciter de -la cour de Rome la déclaration solennelle de la nullité de son _prétendu -mariage_ avec Bothwell. Cette nullité incontestable sera _beaucoup plus -évidente_ alors, dit Marie. Elle pense qu'une telle déclaration serait -de la plus haute importance, et que le mariage, entaché d'ailleurs de -vices radicaux, ne subsisterait plus devant une décision du saint-père, -la loi des lois pour toute la chrétienté. Ces paroles semblent -fabuleuses, et elles sont cependant indubitables. Citons-les -textuellement: «Cura diligenter, dit-elle à l'évêque de Ross, ut -sanctissimus pater aperte declaret illud prætensum matrimonium, quod -inter me et Bothwelem nullo jure sed simulata ratione sanctiebatur, -nullius. Nam etsi multis de causis, quas nosti, satis illud per se sit -plane irritum, tamen res erit multo clarior, si Sanctitatis Suæ -sententia, tanquam Ecclesiæ lex certissima, ad illud dirimendum -accesserit.» - -Marie Stuart parler ainsi de son mariage avec Bothwell! Cela n'étonne -pas seulement, cela épouvante! - -Toutefois, c'est bien la même personne, hardie, romanesque, positive, à -la fois femme, poëte et reine. Tout occupée du duc de Norfolk, elle -amuse de ce nouvel amour sa captivité. Jusqu'à présent, elle a toujours -aimé contre ses intérêts. En Norfolk, son amour et ses intérêts sont -d'accord. Son mariage avec le duc doit sauver sa vie, sa liberté, sa -couronne. - -Sa passion croît dans la solitude et s'allume un moment. - -Elle négocie impatiemment son divorce avec Bothwell et son mariage avec -Norfolk. «A quoy la royne d'Escoce monstre non-seulement de consentir, -mais bien fort le désirer,» dit M. de La Mothe-Fénelon. Dans ce mariage -avec Norfolk, elle aime Norfolk lui-même, et la liberté, et l'empire que -cette main loyale lui rendra. De sa prison, Marie écrit tendrement à -Norfolk. Elle lui avoue qu'elle porte caché à son cou, en signe de -sincère amour, le diamant que lord Boyd lui a remis de la part du duc. -Elle se confie en lui. Elle lui répète, dans une effusion de -sensibilité, qu'elle lui appartient, et que ce qu'elle souhaite le plus -au monde, c'est de partager avec lui _tout heur et tout malheur_. Elle -l'assure qu'elle lui sera fidèle jusqu'au tombeau. - -Elle oublie tout ce qui n'est pas Norfolk. Elle ne connaît plus -Bothwell. Elle n'a plus ni la mémoire du cœur, ni la mémoire des sens, -ni la mémoire de la conscience: le remords. Elle n'a jamais su ni se -souvenir ni prévoir. Cette fois encore elle ne sait que se livrer à -l'impétuosité du moment. Voilà Marie Stuart. Il n'y a pour elle ni -veille ni lendemain, il n'y a que le jour. Sa passion s'agite et brûle -comme le feu dans l'heure présente, bois vil avant, cendres après. - -La santé de Marie Stuart, à cette époque, était bien chancelante. Elle -avait des élans vifs et courts d'espérance, puis des découragements -infinis. Elle fatiguait de ses plaintes, de ses prières, la France, Rome -et l'Espagne. Ces réclamations, ardentes comme son caractère, -incessamment renouvelées et incessamment trompées, l'avaient jetée dans -une maladie nerveuse qui mit sa vie en danger. - -Le 28 novembre 1570, lord Shrewsbury obtint l'autorisation de -s'installer à Sheffield, dans un château qui lui appartenait, et d'y -conduire Marie Stuart. Elle avait un besoin pressant de changer d'air. -Elle se rétablit à Sheffield, le principal séjour de sa longue -captivité, d'où elle fit par intervalles quelques voyages à Chatsworth, -à Buxton et à Worksop. - -Lord Shrewsbury ressentait en soucis et en tristesse ce que Marie Stuart -éprouvait en adversités. Il la plaignait, et il était contraint de la -tourmenter. Lord Shrewsbury était peut-être le seigneur d'Angleterre -pour qui Élisabeth avait le plus d'estime. Il était honnête homme, bien -que courtisan. Son dévouement pour sa souveraine était ancien comme une -tradition, inaltérable et un peu sévère comme un devoir religieux. -Élisabeth le savait, et cependant, telle était son incurable défiance, -qu'elle avait forcé le comte à prendre pour serviteurs des espions de -Walsingham et de Burleigh. Sa situation, qu'il n'avait pu décliner (son -refus eût semblé une trahison), était profondément pénible. Il était -geôlier et prisonnier tout ensemble. Un fait expliquera cette sorte de -supplice auquel il se condamnait pour éloigner les soupçons, et pour se -soustraire aux réprimandes d'Élisabeth. Un petit-fils lui étant né dans -son château, il le baptisa lui-même. Il se garda de mander un prêtre, -afin d'éviter l'accusation d'entretenir avec des étrangers, sous des -prétextes domestiques, des relations équivoques. - -Marie subissait en frémissant cette tutelle inquisitoriale, ces rigueurs -sauvages d'Élisabeth, que la courtoisie respectueuse et tendre du comte -de Shrewsbury ne parvenait pas toujours à tempérer. Les souffrances -mêmes grandissaient la reine d'Écosse dans sa prison. On pardonnait ses -fautes, on doutait de son crime, on ne considérait que son infortune. La -haine d'Élisabeth provoquait les dévouements autour de l'illustre -captive. Elle semblait deux fois reine au fond de ses cachots. Ce long -martyre qui lui était infligé lui rendait presque l'innocence. Les -catholiques lui témoignèrent une immense pitié et un immense -enthousiasme. Le duc de Norfolk, le premier des pairs par sa naissance, -par ses richesses, par son influence, lui était comme fiancé. Il était -doué d'une âme délicate. Lié au catholicisme et aux catholiques, -catholique de cœur, bien que la nécessité lui imposât les formes -extérieures de la religion nouvelle, son amour lui créait dans son parti -une popularité. Mais ce qui attirait irrésistiblement le duc de Norfolk, -indépendamment de l'opinion catholique, du titre de la reine, de sa -beauté, de sa grâce, de son esprit, de son courage, c'étaient ses -malheurs. Pour le duc, la captivité était encore le plus puissant charme -de cette princesse. - -Quoique brave, Norfolk n'était pas un capitaine; quoique délié, il -n'était pas un diplomate; quoique chef de parti, il ne fut jamais un -homme d'État. Il y avait en lui un mélange de qualités et de défauts, de -faiblesses et de témérités, de vices et de vertus, de hauteur, de -politesse, de générosité, d'ambition, de vanité, d'insouciance, qui -faisaient de Norfolk le modèle accompli du grand seigneur, le type -achevé du lord anglais. Ses innombrables vassaux étaient son peuple, la -noblesse britannique était sa cour à ses yeux. Il était chimérique à -force d'orgueil. «Quand je suis dans ma bonne ville de Norwich, -disait-il, je me tiens pour un roi.» Un personnage si chevaleresque, si -fastueux, d'habitudes si élégantes, d'une audace si aventureuse et si -légère sous une apparence de gravité aristocratique, pouvait bien être -un idéal pour Marie Stuart en même temps qu'un salut; pour Élisabeth, -n'étant pas un instrument, il pouvait devenir une victime. - -De plus en plus épris de la reine d'Écosse, il avait sollicité et obtenu -pour son mariage avec elle l'agrément de la cour de France et de la -maison de Guise. - -Il n'y avait qu'un obstacle, mais il était invincible. - -La reine d'Angleterre avait toujours été fort opposée à ce mariage. Elle -n'aurait pu y consentir sans être amenée à désigner pour ses successeurs -Marie et Norfolk. Or, les reconnaître pour héritiers, Marie tenant -l'Angleterre par le catholicisme, Norfolk par ses vastes territoires, -par ses amitiés et ses alliances, c'était comme si Élisabeth eût livré -la couronne de son vivant. Rien n'était plus contraire à sa haine, à sa -nature. Elle n'hésita pas à se prononcer. Elle prévint et gourmanda le -duc de Norfolk. Elle le menaça de tout son ressentiment. - -«Il y a eu, dit l'ambassadeur de France, de grosses parolles entre la -royne d'Angleterre et le duc de Norfolk, et j'entendz qu'elle s'est -courroucée fort asprement à luy de ce qu'il trettoit, sans son sceu, de -se maryer avec la royne d'Escosse, lui deffendant fort expressement de -n'y prétendre plus en quelque façon que ce soit.» - -Le duc promit tout et ne tint rien. Sorti de la Tour le 4 août 1570, il -se remit immédiatement en relation avec Ridolfi, l'opiniâtre agent entre -le pape, le roi d'Espagne et Marie Stuart. - -Ridolfi eut plusieurs conférences à Londres avec l'évêque de Ross, et au -château de Howard avec le duc de Norfolk. Des instructions lui furent -données. Le rétablissement du catholicisme en Angleterre et le -détrônement d'Élisabeth, étaient le double but de ces instructions. Il y -avait, de plus, une partie secrète qui n'avait pas été confiée au -papier, mais dont Ridolfi devait faire la confidence orale aux cours de -Rome et de Madrid. Toutes choses ayant été convenues et réglées, Ridolfi -partit pour les Pays-Bas au printemps de 1571. Il vit le duc d'Albe à -Bruxelles, puis il se rendit auprès du pape, qui, satisfait des -nouvelles que lui apportait le banquier florentin, l'envoya à Philippe -II avec de vives recommandations. - -Il eut, le 18 juin, à Madrid, une audience du roi. Le 7 juillet, il fut -mandé à l'Escurial par le duc de Feria, que Philippe II avait chargé -d'interroger l'interprète de Marie Stuart et de Norfolk sur la -conjuration d'Angleterre. Les renseignements de Ridolfi, écrits au -moment même par le secrétaire d'État Zayas, constatent qu'il s'agissait -non-seulement de restaurer le catholicisme et de détrôner Élisabeth, -mais encore de tuer cette princesse. Le conseil du roi d'Espagne -délibéra longuement sur le meurtre de la reine d'Angleterre et sur la -conquête de l'île. Philippe II réfléchit aux diverses opinions de ses -ministres, balança quelque temps, et finit par remettre l'entière -responsabilité d'une décision à l'inexorable duc d'Albe. - -Cependant la conjuration était découverte en Angleterre. Norfolk, -convaincu d'avoir poussé les intrigues jusqu'à la trahison, fut une -seconde fois conduit par eau à la Tour. Cruelle dérision du sort! On -l'emmena au lugubre donjon dans la barge royale, surmontée d'un dais de -velours blanc d'où pendaient des couronnes de roses et des guirlandes -d'épis d'or! - -A cette époque, où le génie féroce des gouvernements était en harmonie -avec le dur génie qui avait élevé la Tour, ce monument barbare et plein -des terreurs du moyen âge, il n'y avait ni rues pavées, ni voitures -commodes, ni routes praticables. Les rois eux-mêmes et les reines -étaient obligés de voyager à cheval. - -Les Anglais étaient privilégiés. - -La Tamise était leur grand chemin mobile. Elle était couverte de barges -comme les lagunes de gondoles. Londres était la Venise brumeuse du Nord. -Cette route liquide était la route des trafiquants, des marins, des -prisonniers d'État, des princes, des ministres, des pairs, de la haute -noblesse. Tous avaient leurs barges pavoisées, ornées de leurs emblèmes -ou de leurs blasons, soit qu'ils eussent quitté la rive pour leurs -affaires, soit qu'ils se rendissent à Greenwich, à Westminster ou à -Richmond, résidences d'été des Tudors. C'est là que les terribles -souverains de la Grande-Bretagne tenaient leur cour dans la belle -saison. C'est là que la Tamise, toute sillonnée d'innombrables barges, -descendait et remontait tous les personnages industriels, commerçants et -historiques de l'Angleterre. Il y avait la barge du lord-maire, les -barges des corporations, les barges des comtes, des marquis, des ducs; -les barges de la royauté, dont le mouvement varié et pittoresque dans -toutes les directions semblait la circulation de vie de l'immense cité. - -Norfolk, quoique absorbé dans son âme, entrevit vaguement, au milieu de -ce bruit et de ce paysage maritime, sa barge, aussi splendide que la -barge royale. Elle était amarrée à quelques toises de Somerset-House. Le -duc, à l'aspect de sa bannière armoriée qui flottait au vent, détourna -tristement les yeux. - -La barge royale l'entraîna jusqu'à la porte des traîtres. Elle s'arrêta -devant cette porte. De là, Norfolk dut jeter un triste regard sur cette -rivière tragique, où tant de larmes sont tombées; et qui roulerait du -sang au lieu d'eau, si elle roulait tout le sang des prisonniers d'État -qu'elle a charriés du pont de Londres à ce cintre funèbre et bas que le -duc franchit, et où plus d'un captif fut noyé entre deux grilles, puis -emporté par le fleuve à la mer. - -Norfolk débarqua sur un escalier verdâtre. Quand il en eut gravi les -degrés humides, un pressentiment mortel, qu'il avoua depuis à sir Henri -Lee, lui perça le cœur. A sa gauche et à sa droite, il avait reconnu les -deux ponts intérieurs et les quatre portes flanquées de huit tours -échelonnées le long de la rivière. En face de lui se dressait la tour -sombre où furent assassinés les enfants d'Édouard. Cette tour s'appelle -encore aujourd'hui la Tour du Sang, _the Bloody Tower_. - -Escorté de ses gardes, Norfolk passa sous le porche hideux de la Tour du -Sang, et pénétra dans la grande cour où s'élève la Tour Blanche. - -Cette tour quadrangulaire est la plus ancienne partie de la forteresse. -Elle est encore crénelée et soutient une tourelle à chacun de ses quatre -angles. Les murs ont quatorze pieds d'épaisseur. Ils revêtent de leur -maçonnerie colossale la galerie d'Élisabeth et le cachot étouffé où fut -détenu Raleigh. - -Norfolk contempla les nombreuses tours avec horreur. Renfermé d'abord -dans la Tour Blanche, après une odyssée de captif parmi les différents -cachots du vaste donjon, il fut confiné dans la tour Beauchamp, qui -était, à proprement parler, la prison d'État. C'était ordinairement la -dernière étape des condamnés pour crime politique. - -Même aujourd'hui, nul ne peut traverser sans frisson ces lieux -formidables, ces cours sinistres, ces galeries écrasantes, ces voûtes -qui pleurent, ces échos qui gémissent; nul ne peut visiter sans effroi -ces tours que tant d'infortunés habitèrent, et cette tour suprême où -Norfolk fut enfin relégué. C'est là qu'il écrivit son nom dans la -pierre, et qu'il creusa de ses coudes le bois de la petite fenêtre d'où -il voyait, en face de _Saint-Pierre ès Liens_, l'une des places de -l'Échafaud, toute pavée de cailloux noirs. Cette place, hélas! fut bien -souvent arrosée de sang humain par les souverains de l'Angleterre. Elle -devint comme un autel de Teutatès, dont les Tudors, ces pontifes-rois, -furent les druides impitoyables. - -Telle est la Tour de Londres. - -Bastille gigantesque, multiple, irrégulière, ténébreuse, dont les toits -sont peuplés de corbeaux, les crevasses de hiboux, les corridors de -chauves-souris! Monument de deuil entrecoupé de portes, de guichets, de -herses de fer, rempli d'armes, de billots et de haches! Château et -prison, Kremlin limoneux de l'Occident, qui, le jour, attriste jusqu'au -soleil; qui, la nuit, projetant ses masses confuses, faiblement -éclairées par quelques réverbères et par le brasier de charbon des -cheminées féodales, ressemble plus à un palais de l'enfer qu'à un -édifice des vivants! - -Le duc de Norfolk, surveillé avec une extrême sévérité, fut comme au -secret dans l'isolement terrible de la Tour. Sans livres, sans amis, -réduit à lui-même, Dieu et son courage lui communiquèrent une sérénité -héroïque. On procéda minutieusement à son interrogatoire, on instruisit -lentement son procès. Toutes les formalités accomplies, on vint le -chercher un matin dans sa prison, et on le mena par la Tamise à -Westminster-Hall. Introduit devant ses pairs, les lords d'Angleterre, il -fut condamné sur ses propres lettres et sur les témoignages de Higford, -de Barker, de Bannister et de l'évêque de Ross, épouvantés par les -menaces de la torture. - -L'émotion des juges, plus forte un moment que l'envie des uns et que le -fanatisme des autres, éclata dans les gestes, sur les visages. Le comte -de Shrewsbury fondit en larmes en prononçant, comme grand sénéchal, la -cruelle sentence: «Nous ordonnons que Thomas Howard, duc de Norfolk, -soit transféré de cette enceinte à la Tour; que de là il soit traîné sur -une claie au gibet de Tyburn, pendu, détaché à demi mort de la potence; -que ses entrailles soient jetées au feu, et qu'ensuite son corps, -partagé en quatre tronçons, soit exposé aux portes de la ville de -Londres, et sa tête hissée au centre du pont de la Cité.» - -Le duc écouta sans trouble ce barbare verdict, puis saluant les pairs, -il leur parla avec une douce et mélancolique éloquence. - -«Milords, je ne désire point faire de pétition pour obtenir la vie. Vous -me rejetez de votre compagnie; j'espère en trouver une plus clémente -dans le ciel. Je n'implore qu'une chose, c'est que la reine donne -l'ordre de payer mes dettes, et qu'elle soit bonne pour mes enfants -orphelins. Adieu, milords.» - -Dès que le duc de Norfolk eut cessé de parler, il fut remis à ses gardes -et reconduit à la Tour. Le bourreau le précédait, portant sur l'épaule -droite une hache, dont le tranchant était tourné vers le duc, signe -terrible d'une condamnation à mort. - -Le prisonnier remonta dans la barge de la Tour. Il redescendit la Tamise -et regagna sa cellule. - -Ce jugement, qu'Élisabeth avait souhaité et qui était un acheminement à -un autre jugement plus illustre, celui de la reine d'Écosse, plongea -pourtant la reine d'Angleterre dans une pénible anxiété. - -Elle signa le warrant d'exécution une première fois, mais elle le -révoqua. Cinq semaines après, sur les instances de ses ministres, elle -signa de nouveau le warrant; puis, dans la nuit, vers deux heures du -matin, elle se réveilla en sursaut, agitée et tremblante. Elle se leva, -et raya une seconde fois sa signature. Son hésitation redoublait -toujours au moment décisif, et devenait pour elle une affliction -d'esprit intolérable. Elle ne pouvait se résoudre à immoler le duc, son -parent, cette fleur de toute noblesse, le plus grand seigneur et le plus -galant homme de son royaume. - -Ses ministres, Burleigh et Leicester surtout, appelèrent à leur aide le -parlement, toujours prêt aux rigueurs. Les communes, de concert avec les -lords, adressèrent à la reine un double vœu de mort, et conclurent avec -une logique sauvage que, puisque le duc de Norfolk et Marie Stuart -étaient incompatibles avec la sûreté d'Élisabeth, Élisabeth, par -dévouement à l'Angleterre, devait les immoler sans pitié. Cette farouche -délibération du parlement mit à l'aise la sensibilité d'Élisabeth. Elle -crut être miséricordieuse en ne signant qu'un arrêt lorsqu'on lui en -demandait deux, et en commuant la peine du gibet en celle de la simple -décapitation. Cette fois, elle ne se rétracta pas, et, cinq mois après -son jugement, le 1er juin 1572 au soir, le duc de Norfolk apprit avec -quelque surprise, mais sans faiblesse, que son dernier soleil avait -brillé. - -Le lendemain, jour de l'exécution, le commandant de la Tour avertit le -duc dès la première aube. Norfolk le remercia, écrivit deux lettres, fit -son testament, et remit au commandant, en le congédiant, sa croix de -Saint-George pour le comte de Sussex, auquel il l'avait léguée. - -Avant de recevoir le doyen de Saint-Paul, Alexandre Nowell, dans la -cellule où il avait fait son dernier repas, le duc distribua ses -provisions de vin et de viande, ses vêtements et son linge à ses gardes -de la Tour, dont le plus jeune avait chanté par moments sous sa fenêtre, -comme autrefois en se levant de table il laissait les restes de ses -festins aux serviteurs de ses châteaux et aux joueurs de cornemuse de sa -bonne ville de Norwich. - -Alors survint le doyen de Saint-Paul. Tout en causant, le duc s'habilla -avec la même recherche qu'autrefois quand il devait aller à la cour. Sa -toilette terminée, il écouta dans le recueillement une exhortation de -Nowell, s'agenouilla et pria longtemps. Il fut interrompu par un bruit -de la porte. Norfolk, s'étant retourné, vit le commandant de la Tour qui -était rentré, et qui, debout, pâle, hésitait devant le duc. «Je vous -comprends, dit Norfolk en se levant; montrez-moi le chemin.» - -Le commandant ayant obéi, Norfolk descendit l'escalier sombre, et -traversa d'un pas ferme l'espace qui le séparait de l'échafaud. Il -s'inclina avec une affectueuse courtoisie mêlée de tristesse devant les -groupes de soldats et de peuple qu'on avait laissé pénétrer dans -l'intérieur de la Tour. - -Comme il arrivait au pied de l'échafaud, il eut soif et demanda à boire. -Une femme âgée et voilée, qui l'avait suivi tout en pleurs, lui présenta -une coupe que le duc reconnut aussitôt. Cette coupe était la sienne, -celle de ses ancêtres, et cette femme était sa pauvre vieille nourrice. -Elle versa d'un flacon un peu d'ale mousseuse, que le duc se hâta -d'avaler. Lorsqu'il rendit la coupe, la nourrice saisit la main de son -maître, et la baisa en sanglotant: «Que Dieu te bénisse, dit le duc, et -que mes enfants t'aiment à cause de ce que tu as fait!» Puis, comme il -s'attendrissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il monta -rapidement l'échafaud, toujours assisté du doyen de Saint-Paul. - -Un autre personnage accompagna Norfolk jusque sur l'échafaud. Ce fut sir -Henri Lee, l'un des plus braves et des plus légers courtisans de ce -règne. Il osa une action plus sérieuse que beaucoup de graves lords, qui -ne balancèrent pas à déserter le duc de Norfolk dans son infortune. Sans -souci de déplaire à Élisabeth, dont il s'intitulait le défenseur, sir -Henri Lee, l'ancien obligé du duc, était accouru là au nom de la -reconnaissance et de l'honneur, comme Alexandre Nowell au nom de la -religion, pour consoler les derniers instants de Norfolk. - -Pendant les quelques minutes que le duc s'entretint avec Nowell, près du -bourreau et de la hache, sir Henri eut le courage de s'adresser au -peuple, l'adjurant d'invoquer le ciel pour son malheureux ami. - -Le duc parla à son tour. Il déclara que son arrêt était juste, et qu'il -avait trompé sa souveraine en lui promettant de rompre toute relation -avec la reine d'Écosse. Soulagé par cet aveu, et s'abusant lui-même sur -ses complots passés par ses intentions présentes, il protesta qu'il -n'avait pas cessé d'être fidèle à Élisabeth, à la religion réformée et à -l'Angleterre. - -Son allocution finie, le duc jetant un long regard sur la foule, mit la -main sur son cœur. Il pardonna à l'exécuteur, «auquel il fit largesse -d'une bourse d'angelots.» Il embrassa successivement et avec effusion -Alexandre Nowell et Henri Lee, le prêtre et le chevalier qui ne -l'avaient point abandonné; puis, se prosternant, il posa sa noble tête -sur le billot. Le bourreau l'abattit d'un seul coup. - -Le peuple poussa un grand cri. Les paroles du duc, son attitude, sa -belle figure, où le regret luttait avec l'héroïsme et qu'illuminait la -flamme d'un amour fatal à travers l'horreur même du supplice, tout cela -avait ému la multitude. Ceux qui le croyaient criminel le plaignaient; -plusieurs niaient sa culpabilité et déploraient sa mort tragique. Les -femmes pleuraient et publiaient hautement son innocence. - -Les restes du duc de Norfolk furent transportés dans la chapelle voisine -dédiée à saint Pierre. C'est là qu'étaient enterrés les condamnés -illustres. C'est là que reposent, avec le duc de Norfolk, l'évêque de -Rochester, Jean Fischer; Anne de Boleyn, George Boleyn, son frère; Jane -Grey, Thomas Morus, la comtesse de Salisbury, le comte d'Essex, et tant -d'autres victimes du despotisme royal. - -Un outrage était encore réservé à Norfolk. - -On connaît Windsor et sa chapelle. - -Le chœur de cette chapelle est le sanctuaire de toute noblesse. Ces -stalles sculptées pour les chevaliers de l'ordre de la Jarretière, ces -plaques d'or où sont gravées leurs armoiries, ce plafond gothique d'où -flottent leurs pennons, ces vitraux, ce demi-jour, cet éclat voilé, ces -vieux noms incrustés dans les métaux précieux jusque sous les ogives de -la maison de Dieu, toutes ces choses pénètrent de la grandeur des -traditions. Ces couronnes de comtes, de marquis, de ducs, de princes, de -rois, quand on songe aux aïeux, semblent comme des couronnes de siècles; -les ombres de leurs drapeaux blasonnés apparaissent comme les ombres du -temps et comme les crépuscules lointains de l'histoire. L'imagination -est saisie de respect. Le voyageur même qui arrive républicain, avec -l'âme démocratique de la France, s'incline un moment devant les -souvenirs de l'aristocratie anglaise. - -Ces souvenirs qui glissent des plis de tant de bannières n'étaient pas -seulement vénérables, ils étaient sacrés sous Élisabeth. - -Toute haute noblesse ouvrait Windsor, toute trahison en excluait. - -Norfolk l'éprouva. - -Le chapelain de Windsor, sur l'ordre du chancelier, monta en chaire, et -fit pour cette solennelle circonstance un long sermon. Dans le premier -point, il célébra les vertus d'Élisabeth, sa chasteté, son équité, sa -clémence inépuisable; dans le second point, il tonna contre les crimes -de Norfolk, contre son ingratitude, ses parjures, ses trahisons. Le sens -de tout le discours et de la péroraison fut que la mort du duc avait été -bien douce, que la reine était trop bonne, mais que cependant il fallait -la louer d'avoir cédé à sa miséricorde plus qu'à sa justice. Le sermon -était à peine terminé que le héraut Jarretière s'avança dans toute la -magnificence de son costume de cérémonie. Il décloua de la stalle où -s'asseyait le duc la plaque armoriée des Howard; il détacha du plafond -leur glorieuse bannière, puis, l'ayant mise bas et traînée hors de la -chapelle, il la foula aux pieds et la lança ignominieusement dans les -fossés du château. - -Après l'exécution de Tower-Hill, telle fut l'exécution de Windsor. - -Marie Stuart avait attiré peu à peu le duc de Norfolk dans la trahison. -Avant d'y consentir, il avait perpétuellement flotté entre le -protestantisme et le catholicisme, entre la loyauté et la félonie. -Malgré ses dénégations sur l'échafaud, le duc avait voulu déposer -Élisabeth et rétablir le papisme. Il avait autorisé Ridolfi, le -correspondant des nonces, à nouer des intrigues criminelles et à obtenir -du pape, du roi d'Espagne, du duc d'Albe, des secours d'hommes et -d'argent pour la double contre-révolution religieuse et politique dont -il préparait les éléments, dont il amassait les orages. Les instructions -de Marie Stuart et de Norfolk à Ridolfi sont conservées dans les -archives secrètes du Vatican, et ne laissent aucun doute sur les -intentions des deux illustres conspirateurs. Ces instructions sont -confirmées et aggravées encore par l'interrogatoire de Ridolfi à -l'Escurial. - -Norfolk eut tort de balbutier, de sous-entendre une justification -impossible; il eut raison de se résigner sans murmure au jugement qui le -frappait. - -Marie, en cette cruelle conjoncture, ne poussa pas de ces rugissements -terribles que lui arracha dans la maison du lord prévôt, à Édimbourg, sa -séparation d'avec Bothwell. Pour ne pas achever de se compromettre -jusqu'à la mort dans une cause qui était la sienne, elle amortit, elle -étouffa ses sanglots. Elle resta trop maîtresse d'elle-même sous la -terreur que lui inspirait Élisabeth. - -Tout ce qu'elle a entrepris avec imprudence, tout ce qui est évident -comme la lumière, elle le dément, selon sa coutume. - -Elle n'a chargé Ridolfi d'aucune mission suspecte; elle n'a pas songé à -remettre son fils entre les mains de Philippe II. - -«Si on dyt que j'ay imploré l'ayde du roy catholique en quelque sorte -que ce soit pour susciter aulcune rebellion en ce païs, cella est faux -et malitieusement controuvé.» - -Elle va plus loin. Après avoir nié résolument la conspiration, elle -renie presque Norfolk: - -«Le duc de Norfolc est subjet de cette royne, duquel elle peut veriffier -les soubçons conçus contre luy, si aulcuns en y a; mais, voyant l'estat -présent où il est, je ne me trouve, Dieu mercy, si dépourveue de sens, -que je ne cognoisse combien peu me servyroit d'avoir aulcune -intelligence avec luy, et le danger que par ce moyen je pourrois -encourrir.» - -Plus tard, elle revient un peu sur cette lettre à M. de La -Mothe-Fénelon. Dans un moment de honte et dans un réveil de courage, -elle lui écrit: - -«Je suis bien marrie de l'intention de ceste royne à l'endroict du duc -de Norfolc, et prie Dieu qu'il la veuille retourner.» - -Puis après l'exécution de la sentence (à lord Burleigh, 10 juin): - -«J'ai receu la triste nouvelle...» et rien de plus. - -Quelques écrivains ont reproché à Marie Stuart son insensibilité. -C'était la peur, hélas! qui opprimait la reine d'Écosse, malgré son -audace, et qui la rendait prudente. Le danger était pressant. Le -parlement d'Angleterre, en demandant l'exécution du duc de Norfolk, -avait supplié Élisabeth, dans la même pétition (28 mai), de livrer au -bourreau Marie Stuart. Élisabeth, violemment tentée, n'osa pas encore... -mais Marie trembla. - -J'ai retrouvé, au plus fort de ses épreuves, avant et après son arrêt de -mort, deux témoignages qu'on lira. Ils montreront qu'elle n'oublia -point, et combien amèrement elle dut pleurer, dans l'ombre de sa prison, -ce généreux amant qu'elle appelait «My Norfolk,» et qu'elle avait poussé -au supplice. - -Le second danger qui menaça mortellement Marie Stuart, en cette -mémorable année (1572), fut la Saint-Barthélemy. - -La Saint-Barthélemy, cette monstrueuse tragédie accomplie alors en -France, illumina de joie et le Vatican et l'Escurial, mais elle eut un -retentissement formidable en Écosse et en Angleterre. Plus de trente -mille huguenots périrent dans ce massacre terrible. Aux abords du Louvre -et le long des quais de la Seine, «le sang, dit d'Aubigné, couroit de -tous costés, cherchant la rivière.» Le pape se réjouit, Philippe II -tressaillit d'aise, et le seul sourire qui ait éclairé sa figure blême -et morbide passa sur ses lèvres. Élisabeth en rugit de colère et de -douleur. Tout son royaume s'émut avec elle. D'abord elle refusa de voir -l'ambassadeur de France, qui voulait justifier son maître; et quand elle -daigna l'admettre, ce ne fut que le 9 septembre, à Oxford, dans une -chambre tendue de noir, elle-même et toute sa cour en grand deuil. M. de -La Mothe-Fénelon déclara, de la part de Charles IX, à la reine, que la -religion était hors de cause, et que la Saint-Barthélemy n'avait pas été -organisée contre des protestants, mais contre des conspirateurs. La -reine d'abord garda un silence obstiné et menaçant. Elle le rompit d'une -voix sourde, indignée, et répondit un long discours ambigu, emmiellé au -bord, amer au fond. Sa conclusion fut qu'il était bien étrange que M. -l'amiral de Coligny et ses coreligionnaires eussent été ainsi égorgés -sans l'intervention de la justice. Les conseillers, les ministres de la -reine, entourant ensuite M. de La Mothe-Fénelon, ajoutèrent que c'était -«le plus énorme faict qui, depuis Jésus-Christ, fust advenu au monde.» - -Pendant qu'Élisabeth et tous les protestants d'Angleterre et d'Écosse -étaient consternés, les catholiques, partisans de la reine Marie, se -réveillèrent de leur découragement et se concertèrent avec leur -imprudence accoutumée. La révolte devint imminente. Burleigh et -Leicester pressèrent Élisabeth de sacrifier Marie Stuart. Ils lui -démontrèrent que cette mort importait à la tranquillité du royaume. Les -évêques la proclamèrent légitime; les lords et les communes, nécessaire; -et toute l'Angleterre applaudit à ces manifestations barbares. - -«Je vous suplie très-humblement,» écrivait M. de La Mothe-Fénelon à -Catherine de Médicis, «de parler un mot de bonne affection à M. de -Walsingam pour la royne d'Escoce, car je vous puis assurer, madame, -qu'elle est en grand danger.» - -Élisabeth, qui désirait plus qu'aucun homme et qu'aucun parti le trépas -de sa rivale, de celle qu'elle avait toujours haïe d'une haine mêlée de -fiel et de sang, Élisabeth résista toutefois à l'entraînement général. -Elle avait la religion de la monarchie. Elle répugnait à faire tomber -une tête royale au grand jour. La couronne qui ornait cette tête -abhorrée devait la rendre précieuse et sainte à l'univers entier. -Élisabeth ne voulait pas affaiblir le respect pour les princes, ce -respect qui était la sécurité de tous les trônes; mais elle voulait se -venger de son ennemie, la frapper dans les ténèbres, sans que la majesté -souveraine ni sa réputation fussent compromises; et voici quelle noire -intrigue elle ourdit. Elle dépêcha Killegrew à Édimbourg, avec la -mission ostensible de travailler à rétablir la paix dans ce malheureux -pays déchiré par la guerre civile, et avec l'ordre secret de tramer le -meurtre de Marie Stuart sur la terre d'Écosse par des mains écossaises. -Élisabeth donna elle-même ses instructions à Killegrew en présence de -Burleigh et de Leicester, les seuls complices, les seuls instigateurs de -cet attentat. Killegrew partit, résolu à tout tenter pour le succès de -son indigne ambassade. - -La reine d'Angleterre livrerait Marie Stuart, pourvu que, après avoir -demandé cette extradition, le gouvernement de l'Écosse s'engageât à -faire périr Marie sans délai et sans éclat. Une seconde clause imposée -au gouvernement écossais était de ne point nommer Élisabeth. - -Elle se félicitait déjà, la cruelle princesse, et tout en disant: «La -reine d'Écosse est ma fille,» elle ajoutait avec un accent sinistre: -«Celle qui ne veut bien user envers sa mère mérite d'avoir une marâtre.» - -Killegrew alla droit à Dalkeith, au château de Morton, qui l'écouta -favorablement et lui promit son concours, concours régicide, que j'ai -omis dans le récit de la vie et de la mort du comte, mais qu'il est -équitable de restituer ici. Marr, régent du royaume, fut moins -accessible aux machinations de l'Angleterre. Sa froideur inquiéta -Killegrew et ne le découragea pas. Il eut recours à Morton, qui entraîna -le comte de Marr. Un acte fut rédigé par eux, et porté à Burleigh par -l'abbé de Dunfermlin. Marr consentait à délivrer Élisabeth, l'Angleterre -et l'Écosse de Marie Stuart et des périls qu'elle faisait courir au -protestantisme. Il stipulait trois conditions principales: la réserve -entière des droits de Jacques VI, le payement de tout l'arriéré dû à -l'armée écossaise, et la présence du comte d'Essex avec trois mille -hommes de troupes anglaises à l'exécution de Marie Stuart. - -Chose étrange! Élisabeth, Burleigh et Leicester demandaient, Killegrew -sollicitait, et Morton accordait un assassinat! Le comte de Marr -croyait-il n'accéder qu'à une grande mesure nationale? Il admet une -exécution qui suppose un jugement. Odieux sophisme d'une vertu aux abois -qui cherche, par un dernier et vain effort, à colorer d'un semblant de -procédure un abominable forfait! Ah! certes, s'il y avait eu un -jugement, il aurait été sommaire. «Tout sera fini en quatre heures,» -écrivait triomphalement Killegrew à Burleigh. - -Ce fut le 26 octobre que le comte de Marr envoya l'abbé de Dunfermlin à -Burleigh; le 28, il mourait à Stirling. Il tomba subitement malade à son -retour de Dalkeith, où il avait été s'entendre avec le comte de Morton, -ce grand fascinateur. - -De tous les complices de ce guet-apens infâme, traîtreusement dressé par -une reine contre une reine, et qui promettait la liberté pour donner la -mort, le moins coupable, certes, fut le comte de Marr. Il rêvait un -jugement, une exécution publique. Il espérait, à l'aide de trois mille -Anglais qui devaient assister à cette exécution, réduire le château -d'Édimbourg et tous les rebelles. Il pensait que le prétexte sérieux -étant enlevé, par l'immolation de Marie, à la guerre civile, il pourrait -en éteindre jusqu'à la dernière étincelle, et assurer le repos à -l'Écosse qu'il adorait, le sceptre à son pupille, le jeune roi, qu'il -aimait de toutes les forces de son âme. Voilà ses illusions. Voilà le -mirage que Morton, son tentateur, fit briller à ses yeux pour l'égarer. -Mais quand le régent eut quitté Dalkeith et n'entendit plus Morton, -quand il se trouva seul avec son cœur, il sentit un grand remords, et le -remords anticipé du seul crime où il eût jamais trempé, s'exaltant -jusqu'au désespoir, le tua en deux jours. Sa vie ne fut donc abrégée ni -par le poison, comme plusieurs l'ont conjecturé, ni par la fatigue du -gouvernement et des affaires, mais par le remords; et son étoile -d'honnête homme permit que ce crime, auquel il avait consenti, manquât -et s'expiât à la fois par son propre trépas. La Providence récompensa -ainsi une longue vie d'honneur et d'humanité, en retirant de ce siècle -de fer le comte de Marr avant qu'une goutte de sang eût taché ses mains. - -Le comte de Marr, malgré sa faute, fut un caractère vraiment chrétien. -Il essaya d'invoquer la toute-puissance de la loi contre les attentats -publics et privés. Mais cette digue de la justice, qu'il élevait si -péniblement, rompait toujours sous le torrent des crimes. Investi du -pouvoir suprême, et d'une conscience si délicate qu'il se tenait pour -responsable de tout le mal qu'il n'empêchait pas, il mourut inconsolable -d'avoir failli lui-même, et de n'avoir pu, durant sa courte -administration, diminuer les désordres, les spoliations, les assassinats -qui désolaient sa patrie. - -La mort du régent sauva Marie Stuart. Des événements nouveaux et -l'affaiblissement de la première impression causée par les massacres de -France, éloignèrent l'année, et changèrent les formes du meurtre arrêté -dans le cœur d'Élisabeth. Marie ignora probablement le péril, et -n'entrevit pas la hache nue qui avait passé si près de son cou. Gardée -plus étroitement pendant les cinq mois qui suivirent la -Saint-Barthélemy, aucune lettre d'elle ne nous est parvenue de cette -époque où sa tête fut offerte, acceptée, marchandée entre une reine et -des hommes d'État éminents, dont la correspondance nette, ferme, sans -détour comme sans entrailles, prouve qu'en faisant une chose utile, ils -croyaient accomplir une chose assez juste. Cette correspondance, publiée -par M. Patrick Fraser Tytler, est conservée dans les archives de -Londres. Précieuses collections, monuments de vérité, qui d'abord se -taisent, mais qui parlent enfin à certaines heures, et qui révèlent à la -postérité les énigmes des temps, pour l'éternelle honte des coupables, -pour l'enseignement des générations! - - - - -LIVRE X. - -Vie de Marie Stuart au château de Sheffield.--Ses correspondances.--Ses -habitudes.--Ses espérances.--Sa petite cour.--Son esprit.--Sa -grâce.--Sa générosité.--Elle redouble de ferveur religieuse.--Ses -lectures.--Ronsard.--L'Heptaméron de la reine de -Navarre.--Plutarque.--L'Imitation de Jésus-Christ.--Le Psautier.--Livre -d'heures.--Besoin d'émotions douces.--Elle s'entoure d'oiseaux et de -chiens.--Lettres.--Tyrannie d'Élisabeth.--Ses cruautés.--Sa -parcimonie.--Son espionnage envers la reine d'Écosse.--Jacques VI -prisonnier des seigneurs écossais.--Marie indignée.--Sa lettre à -Élisabeth.--Marie Stuart accusée par la comtesse de Shrewsbury.--Lettre -satirique de la reine d'Écosse à la reine d'Angleterre.--Lady Shrewsbury -rétracte ses calomnies devant le conseil privé.--Marie Stuart transférée -à Wingfield, sous la surveillance de sir Ralph Saddler et de -Sommers.--Aggravation de captivité.--Élisabeth.--Les Guise.--Philippe -II.--Les papes.--Jacques VI.--Catherine de Médicis.--Henri III.--Vanité -de la confiance de Marie Stuart dans les princes. - - -Ces deux périls passés, la Saint-Barthélemy et la conspiration de -Norfolk, Marie Stuart se courba peu à peu sous les voûtes féodales du -château de Sheffield. Comment ces voûtes, en pesant sur elle, ne -l'étouffèrent-elles point? C'est là un problème. - -Marie avait un grand courage, et elle ne désespéra jamais entièrement de -sa destinée. A l'époque où nous sommes parvenus, la politique pour elle -avait tout remplacé. Elle avait des ambassadeurs, elle écrivait, elle -recevait des milliers de lettres. Ses messagers traversaient la terre et -les mers. Par elle et par eux elle travaillait à une double -restauration: la sienne et celle du catholicisme dans la -Grande-Bretagne. Elle méditait la ruine d'Élisabeth et du protestantisme -par ses trois grands alliés naturels: le roi de France, le pape, et le -roi d'Espagne. Elle aimait ces alliés avec une aveugle passion de parti; -mais cette passion avait des degrés. Le roi de France n'était que le -troisième dans son affection, le pape n'était que le second. Le premier, -c'était Philippe II, le roi catholique, le chef religieux à l'égal et -même au-dessus du pape. Voilà ceux, voilà celui surtout de qui Marie -espérait la chute de sa rivale, le rétablissement de son trône et de son -Dieu. - -Elle attendait au milieu des mécomptes, des insultes, des mensonges, des -trahisons; et, en attendant, elle souffrait. - -Elle était privée de tout commerce avec son enfant élevé par ses -ennemis, éloigné d'elle par tant de souvenirs, par la religion et par -l'intérêt du pouvoir. La vue d'un fils, cette joie et cet orgueil de la -femme, manquait à son cœur. Elle n'obtenait des nouvelles de Jacques, -des nouvelles officielles, qu'à de longs intervalles; et cependant, -écrivait-elle, «c'est tout ce que j'ay dans ce monde, et plus je vay en -avant, plus j'en suys folle mère.» - -N'ayant plus d'amour après Norfolk, son ardeur de vie se répandait en -correspondances séditieuses, en ruses et en luttes contre ses geôliers, -en amitié sur ses officiers et sur ses femmes. Il entrait dans cette -amitié beaucoup de sympathie naturelle, de reconnaissance, de bonté; du -désœuvrement aussi et de la coquetterie. Elle voulait plaire à tous, et -elle y réussissait. Elle était adorée. Le dévouement qu'elle inspirait -ressemblait encore à l'amour. Elle était attentive et généreuse. Son -bonheur était de donner. Elle épuisait son pauvre budget à verser des -présents autour d'elle, à préparer des surprises; et rien ne lui était -si doux que les visages heureux qu'elle avait faits. Lorsque ses -distinctions avaient semé des jalousies, elle trouvait dans son cœur ou -dans sa grâce des paroles qui ramenaient la paix parmi les siens. Elle -soignait elle-même les malades et consolait ceux que la captivité -lassait. La prison était plus charmante avec elle que la liberté sans -elle. - -Elle jouait et folâtrait avec ses serviteurs. Sa conversation, si -brillante aux cours de France et d'Écosse, reprenait par moments toute -sa verve, tous ses prestiges. Son originalité était impétueuse, -entraînante. Elle portait l'imagination dans la gaieté, et sa -plaisanterie était un mélange accompli de sel attique et de sel gaulois. -On reconnaissait toujours la même Marie Stuart «attrayante au possible,» -selon l'expression du maréchal de Retz. Personne n'était de meilleure -compagnie. Elle avait des accès d'ironie, des bouffées de colère, des -retours de bonne humeur, des séductions de sourire, des éclairs -d'esprit, quelquefois des badinages galants qui rappelaient les -fabliaux. Mais elle ne se permettait rien d'inconvenant ni de trivial. -Dans ses petits écarts, elle restait princesse, et, comme on disait en -ce temps-là, «gentilfame.» - -Un autre trait de plus en plus caractérisé de sa physionomie morale, -c'était la piété, une piété parfois tendre, souvent fanatique. Tantôt -cette piété était une passion politique, un cri de guerre, tantôt une -effusion religieuse. La violence contre les hérétiques était familière à -la reine, à moins qu'ils ne fussent de ses serviteurs ou de ses -partisans. Elle était alors d'une bienveillance caressante. Quand aussi -sa situation s'aggravait, qu'elle éprouvait un redoublement de rudesse -ou de périls, dans ses heures de regret ou de crainte, elle n'avait plus -d'imprécations, mais des élans. Elle passait dans son oratoire, où elle -s'attendrissait sur elle-même devant le crucifix et pleurait. Elle -retrouvait là sa sérénité, oubliait ses maux, et, cédant à -l'enthousiasme intérieur, elle se fondait dans la résignation, dans la -prière. Elle sortait de ce lieu secret plus forte qu'elle n'y était -entrée. Il lui arrivait dans ces moments-là de faire appeler par ses -dames ses officiers. Elle leur parlait d'un intarissable cœur et de -cette soudaine éloquence dont l'explosion étonnait autrefois à Holyrood -les ministres de son conseil. Deux thèses favorites, dont elle variait -les preuves avec une rare souplesse, revenaient toujours dans ses -improvisations, vives et colorées comme celles du Midi. Elle adjurait -les catholiques de croître, de persister dans la foi; et les -protestants, le jeune Gordon et Guillaume Douglas surtout, lorsqu'ils -étaient attachés à sa maison, elle les suppliait de se convertir, les -laissant libres, mais espérant tout de la puissance de Dieu, de leurs -bons instincts et de leur bonne race. - -Elle se croyait charge d'âmes, et elle était très-scrupuleuse sur la -lettre des prescriptions ecclésiastiques. Elle se préoccupait de la -défense expresse de toute prière dans une autre langue que la langue de -l'Église. Elle avait bien «assez de restes de latin» pour comprendre; -mais ses serviteurs? - -«Il m'est tombé entre les mains, écrivait-elle à l'archevêque de -Glasgow, une paire d'heures réformées par le pape, lesquelles je -voudroys avoir pour fournir mes gens; et pour ce qu'il y a un édict qui -défend d'user aucunes oraisons en langue vulgaire, mon petit troupeau -estant, Dieu mercy, tout catholique (Gordon et Douglas partis), je -vouldroys sçavoir si l'oraison vulgaire est généralement défendue à -ceulx qui, après avoir dictes leurs heures, ont de particulières -dévotions, et spécialement le manuel en françois. Ce que je vous prye de -sçavoir du nonce, et prier mon oncle qu'il vous ordonne quelques prières -pour dire après l'office à toute ma maison. Car aulcuns ne prieront -jamais sans cela. Nous n'avons nul autre usage de religion, sinon la -lecture des sermons de M. Picart, à quoy ils s'assemblent tous. Ce sera -aumosne à vous autres de donner aux prisonniers une reigle. Nous avons -autant de loisir quasi que les religieux.» - -Elle s'inquiétait ainsi de la nourriture spirituelle de sa petite cour. -Pour elle, dont la culture était plus exquise, elle avait conservé ses -nobles habitudes d'intelligence. Quand elle avait beaucoup écrit, ses -dépêches politiques terminées, elle se délassait à faire des vers ou à -lire quelques livres aimés dans toutes ses fortunes, et qui la suivaient -dans toutes ses demeures. - -On connaît son admiration pour Ronsard. Elle feuilletait souvent les -œuvres de ce maître de sa jeunesse, de ce merveilleux artiste, dont elle -cherchait à imiter le tour et l'harmonie. - -Elle avait du goût aussi pour l'Heptaméron de la reine de Navarre, et -elle s'amusait des _Nouvelles de la bonne Marguerite_, qui, malgré le -préjugé attaché à son nom, ne poussa jamais aussi loin que Marie Stuart -la poésie du plaisir. - -La pauvre prisonnière se récréait encore aux histoires anciennes, et -singulièrement à Plutarque. M. Amyot, le grand aumônier et le précepteur -de ses beaux-frères Charles IX et Henri III, lui avait donné lui-même au -Louvre un exemplaire de sa traduction, à laquelle elle trouvait une -saveur incomparable. Elle disait que ces grands païens étaient des -modèles de vertu, et que, pour l'honneur de la vraie religion, on était -tenu de vivre mieux et de mourir aussi bien qu'eux. - -L'_Imitation de Jésus-Christ_, ce livre qu'un ange semble avoir écrit -pour l'homme sous la dictée d'un Dieu, était le baume de sa captivité. -Elle y avait recours dans les désespoirs où ses relations avec les -agents d'Élisabeth jetaient son orgueil. Nulle lecture ne versait autant -d'huile sur son âme. Mais quelquefois, quand cette âme énergique était -trop ulcérée, trop meurtrie sous l'outrage, quand elle ruisselait de -sang et de larmes, elle redisait à haute voix les Psaumes, ces hymnes -d'un roi qui soupire, qui gémit, et qui, par éclairs, au plus fort de -ses douleurs, crie vers Jéhovah contre ses ennemis: - - Seigneur, écoutez ma prière, et que ma plainte monte jusqu'à vous. - - La nuit j'ai veillé solitaire comme le passereau sur son toit. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Mes jours ont décliné comme l'ombre, et j'ai séché comme l'herbe du - faneur. - - La langue de l'impie et du fourbe s'est déchaînée contre moi. - - La perfidie est sur les lèvres de mes agresseurs; ils ont rugi contre - moi, ils m'ont fait une guerre d'iniquité. - - Que le méchant règne sur mon ennemi! que Satan se dresse à sa droite! - - Que son nom s'oublie en une seule génération! - - Que les forfaits de ses pères revivent dans la mémoire du Seigneur, et - que le péché de sa mère demeure ineffaçable! - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -On surprend ici au vif le secret des prédilections de Marie pour les -Psaumes. - -Un autre livre qu'elle ouvrait chaque jour, c'est un livre d'heures aux -feuillets de vélin, décoré de miniatures, et dont les prières latines et -françaises sont tracées à la main. Les pages sont encadrées -d'arabesques, et les marges sont ornées de vers composés par Marie -Stuart dans ses prisons. Ces vers sont péniblement travaillés; le sens -en est obscur, la forme tendue, et ils n'approchent pas de la prose de -cette princesse à la même époque: - -Voici les meilleurs du recueil: - - Comme autrefois la renommée - Ne vole plus par l'univers; - Isy borne son cours divers - La chose d'elle plus aimée. - -MARIE, R. - -Ce beau manuscrit est ainsi désigné par l'inventaire des effets de Marie -Stuart, trouvé dans les papiers de M. de Châteauneuf: - -«Heures en parchemin... couverts en velloux avec coings, platines au -mylieu et fermoirs d'or garnis de pierreries.» - -Ce précieux livre demeura en Angleterre jusqu'en 1615. Il était en vente -à Paris au commencement de la Révolution française. Un gentilhomme russe -l'acheta, et en fit présent à la bibliothèque impériale de -Saint-Pétersbourg, où, bien que dépouillé de sa reliure primitive et de -ses riches ornements, il excite encore l'admiration de tous les -étrangers. - -Marie Stuart le conserva depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à sa mort. -Elle a mis elle-même une date qui prouve cette longue possession: - - _Ce livre est à moy._ MARIE, 1554. - -La reine vivait ainsi, priant, ourdissant des intrigues politiques, -prodiguant des avances menteuses à son ennemie triomphante; usant le -temps à lire, à écrire des vers, à prononcer des sermons, à causer, à -médire, à regretter, à espérer. Mais le temps était long, et, quand -toutes ces choses étaient faites, Marie ne savait plus que faire. La -princesse éblouissante de Fontainebleau et de Saint-Germain, la reine -adorée du Louvre et d'Holyrood respirait à l'étroit. Elle se sentait -mourir à Sheffield, dans la cellule et dans les habitudes d'une -religieuse; réduite par moments à deux chambres, séparée de ses -principaux officiers, en communication seulement avec quelques-unes de -ses femmes et ses plus indispensables serviteurs; ne se promenant plus à -pied, ne montant plus à cheval, malade, brisée d'âme et de corps, -abandonnée à tous les pressentiments, à toutes les craintes, en proie à -l'ennui, ce vautour des prisons, qui étouffe lorsqu'il ne déchire pas. -Marie fut, à plusieurs reprises, bien près de succomber: son courage -toujours armé la sauva. L'affection de sa petite cour de trente -personnes à Bolton, de seize à Sheffield, les soins de ses dames, -l'industrie de ses domestiques lui venaient en aide. Bastien surtout, -qu'elle avait toujours protégé, le même qu'elle maria en son château -d'Édimbourg, et pour les noces duquel elle donna un bal la nuit où -Darnley fut assassiné; Bastien, dévoué à sa maîtresse, d'une imagination -inventive, accourait au moindre signe. Il lui persuadait de tenter un -mets nouveau dont il lui enseignait la recette; il lui composait des -ouvrages de soie et de tapisserie que la reine se décidait à remplir, et -la distraction qu'elle en éprouvait la soulageait un peu. Elle, la fière -Marie, elle composait lentement de délicieux travaux d'aiguille, pour -qui!... pour celle qui la retenait prisonnière, pour celle qu'elle -haïssait avec d'autant plus de rage qu'elle contraignait ses mains et -ses lèvres à la flatter. - -Aussi quel besoin d'émotions douces, d'objets inoffensifs, de créatures -aimantes pour reposer ses yeux et ses pensées! Elle cédait à mille élans -de tendresse, à mille instincts de bienveillance. Elle s'entourait de -parfums et de chants. Elle multipliait la vie autour d'elle, et les -fleurs, et les oiseaux, et les chiens, images charmantes de tout ce qui -lui manquait, le luxe, la liberté, le mouvement et l'amour. - -Il faut l'entendre elle-même. - - MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON. - - De Sheffield, 8 novembre 1571. - - «... J'avoys baillé un ordre à mon tailleur de me faire tenir quelques - besoignes. Je vous prie, soubz cette couleur, essayer d'envoyer vers - moy, ou à tout le moins quelque chose par les voituriers, et n'oublier - le ruban. Je désireroy bien avoir de l'eau de canelle. - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON. - - Septembre 1573. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - «Expédiés moy le mithridat (le contre-poison, l'antidote), dont je - vous ay escript, le meilleur et le plus seurement que faire se pourra, - et le reste des besoignes que doit le sieur Vassal m'achepter, - spécialement la soie blanche, pour ce que j'en ai plus de haste; quant - à la verte, j'en ay reconnu assés. - - «Vostre bien obligée et bonne amie, - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON. - - Du château de Sheffield, 20 février 1574. - - «Il fault que je vous donne la peyne de m'envoyer, le plustost que - pourrés, huict aulnes de satin incarnat, de la coulleur de - l'eschantillon de soye que vous recevrés, le mieux choisi que - trouverés dans Londres. Je le voudrois avoir dans quinze jours, et une - livre de plus deslié et double fil d'argent que ferés tramer; et, en - bref, je vous rendray compte de l'ouvrage en quoy je le pense - employer. - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON. - - De Sheffield, le 10 mars 1574. - - «J'avois demandé des confitures pour ce caresme, qui me feroient bon - besoin, l'ayant commencé avec la douleur de mon costé bien aspre, qui - ne m'estoit venue depuis Bourkston (Buxton); mais si vous m'en - envoyés, je désirerois bien que ce feust par une main asseurée. - - «Je ne vous diray aultre chose, sinon que tout mon exercisse est à - lire et à travailler en ma chambre; et pour ce, je vous demande, - puisque je n'ay aultre exercisse, de m'envoyer le plustost que - pourrés, quatre onces, plus ou moins, de la mesme soye incarnatte que - m'envoyattes il y a quelque temps, pareille au patron que je vous - renvoye; le mieux est d'en faire prendre au mesme marchand qui vous - fournit l'aultre. L'argent est trop gros; je vous prie m'en faire - choisir de plus deslié, comme le patron est, et me l'envoyer avecque - huict aulnes de taffetas incarnat de doubleure; si je ne l'ay - bientost, je chomeray, de quoy je serois marrie, car ce n'est pour moy - que je travaille.» - - - MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON. - - De Sheffield, 9 juin 1574. - - «Je vous charge présenter de ma part à la royne un essay de mon - ouvrage, que recevrés par le Karieur, dans une cassette scellée de mon - cachet; que vous la supplierés d'accepter en bonne part, comme - tesmoignage de l'honneur que je luy porte et désir que j'ay de - m'employer en chose qui lui peust plaire. Vous excuserés les faultes, - et en prendrés une partie pour vous, qui n'estes bon choisisseur de - fil d'argent; et, pour amande de vostre part, tâcherés d'entendre en - quoy je pourray travailler qui luy puisse estre plus agréable; et, - m'en advertissant, je fairay mieux à l'advenir.» - - - MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH. - - De Sheffield, 9 juillet 1574. - - «Madame ma bonne sœur, puisque vous avés fait si bonne démonstration à - M. de La Mothe, ambassadeur du roy, monsieur mon bon frère, d'avoir - pour agréable la hardiesse que j'ay prise de vous faire présenter par - luy ce petit essay de mon ouvrage, je ne me suis peu tenir de vous - tesmoigner, par ce mot, combien je m'estimeray heureuse me mettre en - debvoir, par tous moyens, de recouvrer quelque part en vostre bonne - grace, à quoy j'eusse bien désiré qu'il vous eust pleu m'ayder par - quelque signification de ce que vous trouverés en quoy je vous puisse - obéir; ce sera quand il vous plaira que je vous fairay preuve de - l'honneur et amytié que je vous porte. Je suis bien ayse que vous ayez - accepté les confitures que ledit sieur de La Mothe vous a présantées, - desquelles j'écris presentement à mon chancelier Du Verger de - m'envoyer meilleure provision, et vous me fairés faveur de vous en - servir. Et pleust à Dieu qu'en meilleure chose vous me voulussiés - employer privément comme vostre; j'aurois telle promptitude pour vous - complaire, qu'en bref vous auriés meilleure oppinion de moy. Cependant - j'attandray en bonne dévotion quelques favorables nouvelles de vous, - puisque je les requiers de si longue main. Et, pour ne vous - importuner, je remettray le surplus à M. de La Mothe, m'asseurant que - vous ne luy donnerés moins de crédit qu'à moi mesme; et, vous ayant - baisé les mains, je prierai Dieu qu'il vous donne, Madame ma bonne - sœur, en santé, longue et heureuse vie. - - «Vostre bien affectionnée sœur et cousine, - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - Sheffield, 9 juillet 1574. - - «Monsieur de Glasco, pour le present je ne vous diray sinon que, Dieu - merssy, je me porte mieulx que d'avant mes bayns, durant lesquels je - vous escrivis. Au reste, je vous prie me faire recouvrer des - tourtelles et de ces poules de Barbarie, pour voir si je pourray les - faire eslever en ce pays (comme vostre frère m'a dit que vous en aviez - faict nourrir en cage, et des perdrix rouges chez vous), et despescher - quelqu'un jusqu'à Londres pour les apporter, qui m'enverra - l'instruction. Je prendrois plaisir de les nourrir en casge, comme je - fays de tous les petits oiseaux que je puis trouver. Ce sont des - passe-temps de prisonnière, et mesmes pour ce qu'il n'y en a pas en ce - pays. Je vous ay escrit il n'y a pas longtemps; je vous prye, tenez la - main que mon intention soit suivie, et je prieray Dieu vous avoir en - sa garde. - - «Vostre bien bonne mestresse et amie, - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - Sheffield, 18 juillet 1574. - - «Si vous avez congé de m'envoyer quelqu'un avecques mes comptes, - envoyez Jean de Compiegne, et qu'il m'apporte des patrons d'habits et - eschantillons de draps d'or, d'argent et soye, les plus jolis et rares - que l'on porte à la cour, pour là-dessus entendre ma volonté. Faytes - moy faire à Poissy une couple de coiffes à couronne d'or et d'argent, - telles qu'ils m'en ont aultrefoys faictes; et que Breton se souvienne - de sa promesse, qu'il me fasse recouvrer d'Italie des plus nouvelles - façons des coiffures et voiles et rubans avecques or et argent, et je - l'en feray rembourser. - - «Souvenez-vous des oiseaux dont je vous ay escrit dernièrement, et - communiquez la présente à Messieurs mes oncles, et leur priez de me - fayre part de quelques unes des nouveautés qui leur viendront, comme - ils font à mes cousines; car bien que je n'en porte, elles seront - employées en meilleur lieu. Et pour fin, je requiers Dieu qu'il vous - donne, Monsieur de Glascou, bonne et longue vie. - - «Vostre bien bonne amye et mestresse, - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A MONSIEUR L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - De Sheffield, 1574. - - «... Si M. le cardinal de Guise, mon oncle, est allé à Lyon, je - m'asseure qu'il m'enverra une couple de beaux petits chiens, et vous - m'en ascheterez autant; car, hors de lisre et de besoigner, je n'ay - plésir qu'à toutes les petites bêtes que je puis avoir. Il me les - fauldroit envoyer en des paniers, bien chaudement. - - «Vostre bien bonne mestresse et meilleure amye, - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - Sheffield. - - «Monsieur de Glascou, je suis satisfayte de ma montre, qui me playt - tant pour ces jolies devises, qu'il fault que je vous en remercie. - N'oubliés pas mes armoyries et devises dont mon segretaire Nau vous a - escrit, et davantage celles de feu M. mon grand-père et Mme ma - grand'mère. Au reste, j'ayme bien mes petits chiens.» - - - MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - Sheffield, 1574. - - «Monsieur de Glascou, Serves de Condé, un ancien et bon serviteur, - s'est plaint à moy d'avoir esté oublié sur mon estat, ces années - passées. J'entends que luy et sa femme y soient remis au premier. - Cependant, je lui ay signé un mandement de quoy je vous prie le faire - payer. - - «Vostre bien bonne amye et mestresse, - - «MARIE, R.» - - - A MONSIEUR L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - De Sheffield, 4 août 1574. - - «... Quant à l'opinion de M. le cardinal, mon oncle, de mettre mon - argent en un coffre, je le trouve bon et l'en supplie humblement. Je - le supplie me tenir en sa bonne grace et me faire au long entendre sa - volonté, ou par son chiffre ou par le vostre. Advisez bien que - personne, que vous et lui, ne sçache rien de ce que je vous escris, - car un mot esventé par mesgarde m'emporteroit de la vie, quand ce ne - seroit que pour la peur de mes intelligences.» - -Du milieu de ces manéges diplomatiques, de ces soins touchants, de ces -affections délicates auxquelles elle se retenait pour ne pas tomber dans -l'abîme dont elle sentait le vertige, Marie Stuart, d'intervalle en -intervalle, poussait un cri de détresse. Elle faisait appel à sa -famille, au cardinal de Lorraine, son oncle, au roi de France, au pape, -à Catherine de Médicis, à Élisabeth elle-même. - -Écoutons-la du fond de son donjon: - - A MONSIEUR LE CARDINAL DE LORRAINE. - - Sheffield, 4 août 1574. - - «... M. de La Mothe me conseille vous supplier que mon cousin de - Guise, Mme ma grand'mère et vous, écriviez quelques lettres honnestes - à Leicester, le remerciant de sa courtoisie vers moy, comme si luy - faisoyt beaucoup pour moy, et par mesme moyen lui envoyer quelque - présent, que cela me feroyt grand bien. Il prend plaisir à des - meubles. Si lui envoyiez quelque coupe de christal en vostre nom et me - la faire payer, ou quelque beau tapis de Turquie, ou semblables choses - que trouverez le mieux à propos, il me sauveroyt peut-estre cet hyver, - et lui feroit de honte mieux faire, ou estre soupsonné de sa - maystresse, et tout m'ayderoit.» - - - MARIE STUART A MONSIEUR L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - Sheffield, août 1574. - - «... Si mon oncle, monsieur le cardinal, me voulloit adresser quelque - chose de joly ou bien des brasselets, ou un myroir, je le donneroys à - la royne. Car on m'a advertye qu'il fault que je lui face des - présents. Si vous trouvez quelque chose de nouveau, faites le moy - achepter, et demandés pasport pour m'estre apporté, et peult-estre - que, pour l'avoyr, la dicte royne sera contente de me le laisser - venir. Il fauldroit m'escrire en lettres ouvertes que l'avez - recouvert, pour, s'il me plaisoit, servir d'un token (cadeau) à la - royne; mais que ne voullés qu'il soyt délivré qu'à moy, pour voir si - je le trouveroys agréable. Et si mon oncle devisoit quelque devise - entre elle et moy, ces petites folies là la fairoient plustost couller - le temps avec moy, que nulle autre chose.» - - - MARIE STUART AU CARDINAL DE LORRAINE. - - 8 novembre 1574. - - «... Mon bon oncle, si vous sçaviez les afflictions, alarmes et peurs - que j'ay tous les jours, vous auriés pityé de moi, quoique je ne - serois vostre chère fille et niepce. - - «... S'il plaît à Dieu me délivrer par vostre moyen et de mes parens, - vous et eux en aurez plus de force et de support pour nostre maison. - Mon bon oncle, si je voys qu'avés soing de moy, je porteray tout - paciemment, et metteray poine de me préserver, pour vous obéir le - reste de ma vie.» - - - MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - 11 novembre 1574. - - «Depuis mon chifre écrit, le frère de Du Verger a eu pasport de me - venir porter quelques confitures que j'avoys mandées, dont monsieur de - La Mothe a, de ma part, présenté la moytié à cette royne, qui m'avoyt - par luy prié en faire venir; et bien qu'il en eut pris l'essay, - quelques uns lui ont voullu mettre en teste que c'estoit pour - l'empoysonner; ce que oyant l'ambassadeur, il a supplié la royne, qui - les avoyt receues, qu'elle n'en goutast. Mais elle respondit que - puisqu'il en avoyt fait l'essay, elle ne s'en défieroyt poinct, et en - a tasté et trouvé bonne.» - - - MARIE STUART A M. DE LA MOTHE-FÉNELON. - - Du château de Sheffield, 13 décembre 1574. - - «... Monsieur de La Mothe-Fénelon, l'asseurance que me donnés que la - royne, ma bonne sœur, recevra en bonne part les petits ouvrages que je - puis faire de ma main, m'a fait travailler vollontiers à faire cet - ascoutrement de reseuil (réseau) que je vous prie lui présenter, - avecque ce mot de lettre que vous fermerez l'ayant leue, lui - ramentevant tousjours le désir que j'ay de pouvoir faire chose qui lui - soit agréable. Et le jour qu'elle me fera cette faveur de le porter, - je vous prie lui baiser très humblement les mains pour moi: de quoy je - vous seray obligée.» - - - MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - Sheffield, 9 janvier 1575. - - «... Je vous prye, faytes moy faire ung beau miroir d'or, pour pendre - à la ceinture, avec une cheine à le pendre; et qu'il soit sur le - miroir le chiffre de ceste royne, et le myen, et quelque devise à - propos, que le cardinal mon oncle devisera. Il y a de mes amis en ce - pays qui demandent de mes peintures. Je vous prye m'en faire faire - quatre enchassez en or, et me les envoyez secretement, et le plus tost - que pourrez.» - - - MARIE STUART A HENRI III, ROI DE FRANCE. - - De Sheffield, 12 juin 1575. - - «... Je vous beseray humblement les meins du bien qu'il vous a pleu - fayre à l'evesque de Rosse en faveur des servisses qu'il m'a faicts. - Ce sont les effects de l'amitié d'un très bon frère et allié, et qui - me font esperer que ceste si ensienne allience d'entre nos - prédecesseurs sera encores entre nous deux renouvellée et plus - estroictement confirmée. - - «Vostre plus humble sœur à vous obéir, - - «MARIE, R.» - - - MARIE STUART A L'ARCHEVÊQUE DE GLASGOW. - - Sheffield, 9 mai 1578. - - «... Ayez souvent audience de la royne mère (Catherine de Médicis), et - mectez peine de l'informer, au mieux que vous pourrez, du respect et - obéissance que je lui veux porter, afin de la rendre plus facile à - l'advancement et expédition de ce qui lui sera communiqué par - messieurs mes parens.» - - - MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH. - - 5 septembre 1579. - - «Madame ma bonne sœur, je vous ai escript par diverses foys, depuis le - voyage que mon secretaire a fait en Écosse; mais n'ayant eu aucune - responce, craignant que toutes mes lettres ne vous ayent esté - présentées, je n'ay voulu faillir de m'en descharger près de vous, et - vous ramantevoir l'estat misérable de la mère et de l'enfant, vos plus - proches parens, affin qu'il vous plaise, selon vostre acoustumé bon - naturel, leur subvenir en une nécessité si urgente.» - - «... Vous protestant, sur ma foy et conscience, que je désire autant - que vivre d'acquérir et mériter vostre bonne amytié par tous les - debvoirs que je pourray vous rendre comme vostre humble sœur puisnée, - qui en ceste volonté vous bayse les meins.» - -Marie Stuart était profondément occupée de son fils; son fils -l'inquiétait sans cesse. Elle souhaitait de l'arracher au -protestantisme, à Élisabeth, et de le donner, selon le vent de la -politique, soit à la France, soit à l'Espagne, mais toujours au -catholicisme, afin de le reconquérir, et de faire de leurs deux causes -une seule cause, de leurs deux faiblesses une force. Elle s'était -attachée à ce dessein obstinément; et si les ministres anglais -s'avisaient de l'en soupçonner, elle le niait avec une imperturbable -assurance. Sa politique sur ce point était superstitieuse, et la pauvre -reine y mêlait des pratiques secrètes de dévotion. Après s'être adressée -à tous les princes, à tous les diplomates, à tous les partisans des -royautés papistes, à tous ses parents de Lorraine et de Guise, elle -invoqua la Vierge, et elle eut recours à une neuvaine. - -Elle écrivit à M. de Glasgow, son ambassadeur en France: - - De Sheffield, 18 mars 1580. - - «Acquittez moi d'un vœu que j'ai autrefoys fait pour mon filz; c'est à - sçavoir d'envoyer sa pesanteur de cire vierge, lorsqu'il nacquit, à - Notre-Dame de Clery, et y faire faire une neufvaine. Outre laquelle je - désire que vous faciez chanter une messe en la dicte église, par - chascun jour, un an durant, et distribuer là, par chascun jour, treize - trezains à treize pauvres, les premiers qui se présenteront de jour à - aultre.» - -Les passions cependant et les intérêts contraires suivaient leur cours. - -Leicester, à l'exemple de la reine sa maîtresse, recevait les présents -de Marie, lui renvoyait des compliments, des hommages de galanterie, et -ne cessait de conseiller à Élisabeth de la faire mourir _à huis clos_. -Ses collègues appuyaient ce conseil barbare. Élisabeth ne le repoussait -pas, elle l'ajournait. Sa résolution était prise. - -Elle préluda contre Marie à l'attentat suprême par mille attentats. -Elle, qui avait le culte de la royauté, sa haine envers la femme lui fit -oublier les égards que ses sujets mêmes devaient à une tête qui avait -porté deux couronnes, et qui avait légitimement droit à une troisième. -Les sévérités, les rudesses étaient recommandées aux gardiens de Marie. -Ceux qui tempéraient de quelques adoucissements ces ordres sauvages, des -grands seigneurs comme lord Scrope et lord Shrewsbury, étaient vivement -réprimandés de leur politesse. Leur commisération, leur respect étaient -des délits aux yeux d'Élisabeth, presque des trahisons. Il fallait être -le tourmenteur de la reine d'Écosse pour plaire à la reine d'Angleterre. - -Malgré les tolérances qu'amène l'intimité, Marie eut beaucoup à souffrir -de la tyrannie imposée à ses geôliers grands et petits. Toute -complaisance pour elle était punie; toute méfiance, toute dureté, toute -aggravation contre elle étaient récompensées à Greenwich. - -Les châteaux qu'elle habita successivement, surtout Tutbury, furent si -malsains, elle fut si exposée dans ces tristes séjours au froid, à la -fumée, au vent, à l'humidité, sans parler de l'ennui qui empoisonnerait -les plus charmantes résidences, qu'elle y contracta des infirmités -précoces. Les ordonnances des médecins, les soins de ses serviteurs, les -bains répétés de Buxton, furent impuissants à la guérir. - -La parcimonie dans les dépenses de sa table et dans tout ce que payait -Élisabeth était honteuse. La pauvre Marie était détournée du dégoût que -lui inspirait cette avarice haineuse qui s'étendait à tout, par les -inquiétudes, les soucis de sa propre sûreté. Toujours en peur d'être -empoisonnée, ses maîtres d'hôtel, les Beatoun et Melvil, étaient des -amis qui veillaient plus à sa vie qu'à sa maison. Et ce n'étaient pas -des craintes chimériques. Plus d'une fois ce lâche crime, nous l'avons -dit, avait été conseillé par Leicester. Ce ne fut pas le désir qui -manqua à Élisabeth; ce fut l'audace. Elle redoutait les cours de -l'Europe. Elle espérait une occasion où elle pût à la fois désaltérer -son envie féroce et ne pas perdre sa réputation, ne pas compromettre son -honneur. Bien différente de sa rivale, elle était prudente jusque dans -l'assassinat, et elle songeait à préserver judaïquement son odieuse robe -virginale de toute tache de sang. - -Les meubles de Marie, de celle dont les maisons s'étaient appelées le -Louvre et Holyrood, étaient aussi simples que les mets fournis à la -reine d'Écosse. L'âme et la main d'Élisabeth se montraient partout. De -loin, elle épouvantait la courtoisie des hôtes de Marie, et lord -Shrewsbury, tout grand maréchal d'Angleterre qu'il était, sentait et -laissait sentir qu'il était enveloppé des regards de sa souveraine. Le -seul luxe de Marie lui était personnel. Ses appartements ne brillaient -que des débris de ses fortunes. Ses robes et ses manteaux de velours et -de satin, ses basquines à l'espagnole, de taffetas ou de crêpe, semées -de jais; ses tapisseries héroïques, représentant, en six actes, la -Journée de Ravennes; ses tapisseries mythologiques, reproduisant -Méléagre et Hercule; ses tapis de Turquie, ses dais de toute couleur; -les dentelles et les franges d'or de son lit, ses voiles brodés, ses -camisoles de soie; sa bassinoire d'argent; les deux bassins d'argent où -elle se lavait; ses croix d'or, ses bracelets, ses chaînes de perles, -ses colliers d'ambre mêlés de rubis et de diamants; son miroir ovale -garni d'or et de pierreries, sa petite ourse et sa petite vache d'or -émaillé; ses écritoires, ses flacons et ses salières d'argent; sa lampe -de nuit en forme de sirène, chef-d'œuvre d'orfévrerie; ses luths -d'ivoire et d'ébène, ses horloges diverses, ses coupes et ses bougeoirs -de vermeil; ses petits arbres d'or, dans les branches desquels se -cachaient une femme et deux perroquets; les portraits d'elle, de son -père, de sa mère, de son fils, de Charles IX, de Henri III, de la reine -de Navarre, du cardinal de Lorraine, du duc François de Guise, son -glorieux et bien-aimé oncle, de son cousin Henri de Guise: toutes ces -choses venaient d'elle, de sa grandeur passée. Élisabeth n'y avait -ajouté que des ustensiles communs et des meubles vulgaires. Il fallut à -Marie Stuart une longue et pénible négociation pour obtenir un lit de -plumes qui était recommandé par les médecins. Triste et lamentable -contraste, où éclataient la majesté déchue de Marie et les vengeances -d'Élisabeth! - -L'une des épreuves les plus cruelles de Marie Stuart, ce fut -l'espionnage organisé contre elle, la corruption s'insinuant jusqu'à son -oratoire, pénétrant jusqu'aux secrétaires de l'ambassade de France; et -par suite, ses chiffres vendus, ses lettres ouvertes, ses confidences -livrées, le trafic affreux de ses secrets, de sa correspondance, de sa -liberté, de son trône et de sa vie. - -Quand on ne pouvait gagner ses serviteurs (presque tous furent fidèles), -on en réduisait le nombre, sans s'inquiéter de blesser soit les -habitudes, soit les nécessités, soit les affections de la captive, ces -humbles affections de l'intimité, si chères à Marie Stuart aux jours de -son infortune, alors qu'elle se serrait sur la pierre de l'âtre, plus -près du cœur de ses pénates français et écossais qui lui continuaient en -exil, en prison, sous les verrous anglais, une patrie domestique, une -religion du foyer. - -Le goût de Marie Stuart était connu pour la promenade à pied et surtout -pour les courses à cheval. Il arriva souvent que l'on restreignit ou -même que l'on supprima tout exercice de la prisonnière, au grand -détriment de sa santé et de son plaisir. Elle qui était née pour -commander de si haut, elle était forcée alors de se soumettre, et elle -obéissait en frémissant. - -On lui refusa plus d'une fois la douceur de recevoir les officiers et -les intendants de ses biens en France, qui avaient à lui rendre compte -de son douaire ou qui lui apportaient des nouvelles de sa famille. S'ils -étaient admis en sa présence, c'était devant des témoins qui écoutaient -les paroles et qui scrutaient jusqu'aux regards. - -La reine d'Écosse avait toujours été catholique. Les adversités avaient -redoublé en elle le zèle religieux. Le catholicisme était pour elle un -intérêt, puisque, détrônée avec lui dans la Grande-Bretagne, avec lui -elle devait se relever de la poussière. Le catholicisme était surtout -pour elle un sentiment très-profond, très-ardent, dont le malheur et la -captivité entretenaient la flamme. Elle voulait et demandait un -chapelain qui lui dît la messe, qui la confessât, qui la consolât, et -qui fût le pontife de son culte, le prêtre de toute sa maison. Ce désir -si naturel, ce droit si juste, étaient toujours éludés, et l'on -opprimait la pauvre reine avec une dérision sauvage jusque dans le -sanctuaire de sa conscience. - -On alla plus loin: - -Marie Stuart s'était plainte à Élisabeth qu'on eût donné pour précepteur -à son fils celui qu'elle appelait «l'athée Buchanan,» et elle priait -vivement la reine d'Angleterre que l'on choisît un autre maître pour le -jeune prince. Que fit Élisabeth? Elle répondit indirectement que cela -concernait les Écossais, qu'elle ne pouvait se mêler de ce détail -intérieur; et en même temps elle eut soin de faire porter à Marie -Stuart, par Bateman, le pamphlet sanglant dans lequel le fanatique -docteur traitait Marie d'adultère, de prostituée, d'empoisonneuse. - -Marie sentit le double coup de la main de Buchanan et de la main -d'Élisabeth. Elle but jusqu'à la lie cette insulte après toutes les -autres, et elle dut se résigner à ce que le diffamateur de la mère -répétât sans cesse à l'oreille de l'enfant ce qu'il avait proclamé sur -les toits à la face de l'Écosse, de l'Angleterre et du monde. - -La mesure des persécutions était comblée depuis longtemps. Cependant, -Marie espérait encore. Elle était parvenue à nouer une correspondance -avec son fils, et des diplomates dévoués cherchaient laborieusement à -réunir, par un traité d'association, le droit réciproque du roi et de sa -mère à la couronne. Les seigneurs du parti de Morton, qui avaient si -énergiquement combattu Marie Stuart, et la reine d'Angleterre, qui -n'entendait pas lâcher sa proie, étaient naturellement les adversaires -d'un arrangement amphibie qui aurait rendu à leur ennemie la liberté et -une moitié du sceptre. Néanmoins, malgré tous les obstacles qu'elle -prévoyait, Marie se fiait à ses négociations avec l'étranger, et elle -pensait rétablir ses affaires, soit par l'influence du duc de Guise sur -les favoris de Jacques, soit par les secours de la France, de Rome et de -l'Espagne. Dans ces illusions, elle contenait ses murmures. Mais lorsque -triompha la faction anglaise, dont les chefs, les comtes de Marr et de -Glencairn, lord Lindsey, le tuteur de Glamis, lord Boyd, lord Ruthven, -depuis peu comte de Gowrie, s'emparèrent, le 22 août 1582, de la -personne de Jacques VI, et l'emmenèrent à Stirling, alors déçue dans -tous ses projets, renonçant à son hypocrisie épistolaire avec Élisabeth, -Marie Stuart éclata dans la plus éloquente lettre qu'elle ait jamais -écrite, et que nous serons heureux de rappeler ici. - -Le roi d'Écosse avait été pris au piége dans le château de Ruthven. Il y -fut invité, et s'y arrêta à son retour de la forêt d'Atholl, où il -s'était livré à sa passion pour la chasse. Jacques descendit de cheval -avec une insouciante bonhomie dans la cour du château de Ruthven. Il y -fut reçu par le comte de Gowrie avec toutes les marques d'une -respectueuse reconnaissance. Le roi monta joyeusement l'escalier. Mais à -peine sous le vestibule, il s'aperçut qu'il était séparé de sa suite et -entouré de lords suspects. Il dissimula de son mieux, et le soir il -feignit d'organiser pour le lendemain une belle partie de chasse, à -l'aide de laquelle il comptait s'évader et gagner Holyrood. S'étant levé -de bon matin, il se rendit, afin de dérouter les soupçons, dans la -grande salle du château. Il y donna ses ordres pour la journée, puis il -voulut quitter l'appartement. Mais au moment où il allait sortir, il vit -entrer tous les seigneurs qu'il redoutait. Ils lui présentèrent une -pétition violente, où ils énuméraient les griefs de l'Écosse et les -leurs. Ils accusaient le gouvernement de Jacques d'être abandonné à -d'indignes favoris qui s'entendaient avec le roi d'Espagne, le pape, les -jésuites, et qui se jouaient du saint Évangile de Dieu, des priviléges -de la noblesse, des lois et des libertés du royaume. Jacques, -embarrassé, balbutia quelques promesses inintelligibles, et s'avança -vers la porte. Le tuteur de Glamis y était. Il se mit en travers, croisa -les bras sur sa poitrine, et barra audacieusement le chemin à son -maître. Jacques retourna se rasseoir, et son dépit fut si vif, qu'il -pleura. «Laissez-le pleurer, dit rudement Glamis en relevant sa -moustache; larmes d'enfant valent mieux que larmes d'hommes ayant de la -barbe.» Le roi se sentit plus que prisonnier, il se sentit insulté. Il -pardonna l'attentat, mais il ne pardonna pas l'offense. - -Marie Stuart fut pénétrée d'indignation. Son fils devenait le captif du -parti anglais comme elle était elle-même la prisonnière d'Élisabeth. Cet -outrage lui renouvela ses propres outrages, partis des mêmes mains, des -mêmes bouches, et communiqua cette fois à son accent plus de franchise, -de profondeur et de sonorité. - -«Madame, écrit-elle à Élisabeth, j'aurai recours au Christ, notre juge, -pour mon pauvre enfant et pour moi-même. Au nom du Sauveur donc et -devant lui, séant entre vous et moi, je vous dénonce cette dernière -conspiration comme une trahison contre la vie de mon fils.» - -Puis, faisant un retour sur sa captivité, Marie énumère tous ses griefs, -toutes ses misères, toutes ses avanies. Elle demande des soulagements, -un prêtre pour la consoler, deux femmes de chambre de plus pour la -soigner. Elle implore la liberté, un lieu de repos hors de l'Angleterre. - -Elle se calme à la fin, cesse de menacer et supplie. «Vous peut-ce être -jamais honneur ni bien, que mon enfant et moi soyons si longtemps -séparés et nous d'avec vous, nous qui vous touchons de si près en cœur -et en sang? - -«Reprenés, ajoute-t-elle, ces anciennes arrhes (erres, errements) de -vostre bon naturel; obligez les vostres à vous mesmes; donnés moy ce -contentement avant que de mourir, que voyant toutes choses bien remises -entre nous, mon ame, délivrée de ce corps, ne soyt contrainte d'espandre -ses gémissements vers Dieu, pour le tort que vous aurez souffert nous -estre faict icy bas; ains, au contraire, en paix et concorde avec vous, -départant hors de ceste captivité s'achemine vers luy, que je prye vous -bien inspirer sur mes très justes et plus que raisonnables complainctes -et doléances. - - «Vostre très désolée plus proche cousine et affectionnée sœur, - - «MARIE, R.» - -Cette lettre vint s'émousser sur le cœur inflexible d'Élisabeth. Les -persécutions ne cessèrent pas, et la reine d'Angleterre, après des -alternatives diverses, s'empara de loin de l'esprit de Jacques VI par -les seigneurs écossais, qu'elle pensionnait. Elle acheva de désespérer -ainsi Marie Stuart, qui craignit de plus en plus que son fils ne fût -perdu à toujours pour elle et pour le catholicisme. - -Marie, cependant, feignait avec Élisabeth. Elle continuait de la flatter -des lèvres, lorsqu'une circonstance cruelle réveilla toutes les passions -assoupies dans le sein de la reine d'Écosse. Son emportement méprisa le -danger. Elle oublia sa faiblesse et la toute-puissance de son ennemie. -Elle avait eu souvent recours à l'éloquence, à la prière. Poussée à -bout, elle se servit du sarcasme comme de son arme naturelle; elle -l'aiguisa et le trempa dans le venin de sa haine si longtemps -dissimulée. - -Elle avait été des années l'amie de la comtesse de Shrewsbury, la femme -de son hôte de Sheffield. Soit jalousie vraie, soit désir de plaire à -Élisabeth, la comtesse prit soudainement ombrage de l'intimité de Marie -Stuart et de lord Shrewsbury. D'accord avec ses deux fils, Charles et -William Cavendish, elle publia partout son déshonneur, prétendant qu'il -y avait une liaison coupable entre le comte et la reine d'Écosse. - -La pauvre captive, innocente cette fois, demanda justice de sa -calomniatrice; et comme elle trouvait qu'on était lent à la lui faire, -elle eut une imagination diabolique: ce fut de se venger, par un coup à -deux tranchants, d'Élisabeth et de la comtesse, alors à la cour de -Greenwich. - -Voici comment et par quelle lettre: - - MARIE STUART A LA REINE ÉLISABETH. - - Sans date (novembre 1584). - - «Madame, selon ce que je vous ay promis et avés depuis désiré, je vous - déclare, ores qu'avecques regret, que telles choses soyent ammenées en - questions, mais très sincèrement et sans aucune passion, dont je - prends mon Dieu à tesmoing, que la comtesse de Shrewsbury m'a dit de - vous ce qui suit au plus près de ces termes. A la plupart de quoy je - proteste avoir respondu, la réprimandant de croire ou parler si - lissentieusement de vous, comme chose que je ne croyois point, ny croy - à présent, cognoissant le naturel de la comtesse et de quel esprit - elle estoit alors poussée contre vous. - - «Premièrement, qu'un (le comte de Leicester) auquel elle disait que - vous aviez faict une promesse de mariage devant une dame de vostre - chambre, avoit couché infinies foys avecques vous... mais - qu'indubitablement vous n'estiez pas comme les autres femmes, et pour - ce respect c'estoit follie à tous ceulx qu'affectoient vostre mariage - avec M. le duc d'Anjou, d'autant qu'il ne se pourroit accomplir, et - que vous ne vouldriés jamais perdre la liberté de vous fayre fayre - l'amour et avoir vostre plésir toujours avecques nouveaulx amoureux. - Regrettant, ce disoit-elle, que vous ne vous contentiez de maistre - Haton et un aultre de ce royaulme; mays que, pour l'honneur du pays, - il lui faschoit le plus que vous aviez non-seulement engagé vostre - réputation avecques un estrangier nommé Simier, l'alant trouver de - nuict en la chambre d'une dame que la comtesse blasmoit fort à ceste - occasion-là, où vous luy revelliez les segrets du royaulme, trahissant - vos propres conseillers avec luy; que vous vous estiés desportée de la - mesme dissolution avec le duc son maytre (le duc d'Anjou). Quant au - dict Haton, que vous le couriez à force, faysant si publiquement - paroistre l'amour que luy portiez, que luy mesmes estoit contrainct de - s'en retirer, et que vous donnastes un soufflet à Killegrew pour ne - vous avoir ramené le dict Haton, que vous aviez envoyé rappeler par - luy, s'estant départi en chollère d'avecques vous, pour quelques - injures que luy aviez ditte pour certains boutons d'or qu'il avoit sur - son habit; qu'elle avoit travaillé de fayre espouser au dict Haton la - feu comtesse de Lenox sa fille, mays que, de crainte de vous, il n'i - osoit entendre; que mesme le comte d'Oxfort n'osoit se rappointer - avecque sa femme, de peur de perdre la faveur qu'il esperoit recepvoir - pour vous fayre l'amour; que vous estiez prodigue envers toutes telles - gens et ceulx qui se mesloient de telles menées, comme à un de vostre - chambre, Georges, auquel vous aviez donné troys cents ponds de rente, - pour vous avoir apporté les nouvelles du retour de Haton; qu'à toutz - autres vous estiez fort ingrate, chische, et qu'il n'y avoit que troys - ou quatre en vostre royaulme à qui vous ayez jamays faict bien. Me - conseillant, en riant extresmement, mettre mon fils sur les rangs pour - vous fayre l'amour, comme chose qui me serviroyt grandement, et - mettroyt M. le duc hors de quartier, qui me seroyt très préjudisiable - si il y continuoit; et, lui répliquant que cela seroyt reçu pour une - vraye mocquerie, elle me respondit que vous estiez si vayne et en si - bonne opinion de vostre beauté, comme si vous estiez quelque déesse du - ciel, qu'elle paryroit sur sa teste de vous le fayre croire - facillement et entretiendroit mon fils en ceste humeur. - - «Que vous avyez si grand plésir en flatteries hors de toutes raysons - que l'on vous disoit, comme de dire qu'on ne vous osoit parfois - regarder à plain, d'aultant que vostre face luisoit comme le soleill; - qu'elle et toustes les aultres dames de la cour estoient constreintes - d'en user ainsi; et qu'en son dernier voyage vers vous, elle et la - comtesse de Lenox, parlant à vous, n'osoient s'entreregarder l'une et - l'autre de peur de s'éclater de rire des saccades qu'elles vous - donnoient, me priant à son retour de tancer sa fille, qu'elle n'avoit - jamays sceu persuader d'en fayre de mesme; et, quant à sa fille - Talbot, elle s'assuroyt qu'elle ne fauldroyt jamays de vous rire au - nez. La dicte Talbot, lorsqu'elle vous alla fayre la révérance et - donné le serment comme l'une de vos servantes, à son retour - immédiatement, me la contant comme une chose fayte en raillerie, me - pria de l'accepter pareill, duquel je feiz longtemps refus; mays, à la - fin, à force de larmes, je la laissay fayre, disant qu'elle ne - vouldroyt pour toute chose au monde estre en vostre service près de - vostre personne, d'autant qu'elle avoyt peur que, quand seriez en - cholère, ne luy fissiez comme à sa cousine Skedmur à qui vous aviez - rompeu un doibt, faysant à croire à ceulx de la court que c'estoit un - chandellier qui estoit tombé dessubz; et qu'à une aultre, vous servant - à table, aviez donné un grand coup de couteau sur la mayn. En un mot, - pour ces derniers pointz et communs petits rapportz, croyez que vous - estiez jouée et contrefaicte par elles comme en comédie, entre mes - fammes mesmes; ce qu'appercevant, je vous jure que je deffendis à mes - fammes de ne se plus mesler. - - «Davantage la comtesse m'a aultrefoys advertye que vous voulliez - appointer Rolson, pour me fayre l'amour et essayer de me deshonorer, - soyt en effect ou par mauvais bruit; de quoy il avoit instructions de - vostre bouche propre: que Ruxby vint icy, il y a environ viij ans, - pour attempter à ma vie, ayant parlé à vous mesme, qui lui aviés dict - qu'il fist ce à quoy Walsingham lui commanderoit et dirigeroit. Quand - la comtesse poursuivoit le mariage de son fils Charles avecque une des - niepces de milord Paget, et que d'aultre part vous voulliez l'avoir - par pure et absolue auctorité pour un des Knolles, pour ce qu'il - estoit vostre parent, elle crioit fort contre vous, et disoit que - c'estoit une vraye tyrannie, voulant à vostre fantaisie enlever toutes - les héritières du pays, et que vous aviez indignement usé le dict - Paget par parolles injurieuses; mays qu'enfin, la noblesse de ce - royaulme ne le souffriroit pas, mesmement si vous vous adressiez à - telz aultres qu'elle cognoissoit bien. - - «Il y a environ quatre ou cinq ans que, vous estant malade et moy - aussy au mesme temps, elle me dict que vostre mal provenoit de la - closture d'une fistulle que vous aviés dans une jambe, et que sans - doubte vous mourriez bientost, s'en resjouissant sur une vayne - imagination qu'elle a eue de longtemps par les prédictions d'un nommé - John Lenton, et d'un vieulx livre qui prédisoit vostre mort par - violence et la succession d'une aultre royne, qu'elle interprestoit - estre moy, regrettant seulement que, par le dict livre, il estoit - prédit que la royne qui vous debvoit succéder, ne régneroit que troys - ans, et mourroit comme vous par violence, ce qui estoit représenté - mesme en peinture dans le dict livre, auquel il y avoit un dernier - feuillet, le contenu duquel elle ne m'a jamays voulu dire. Elle sçayt - mesme que j'ay toujours pris cela pour une pure follie; mays elle - faisoit si bien son compte d'estre la première auprès de moy, et - mesmement que mon fils espouseroit sa petite fille Arabella. - - «Pour la fin, je vous jure encore un coup, sur ma foy et mon honneur, - que ce que desubz est très véritable, et que, de ce qui concerne - vostre honneur, il ne m'est jamays tombé en l'entendement de vous - fayre tort par le réveller, et qu'il ne se sçaura jamays par moy, le - tenant pour très faulx. Si je puys avoir cest heur de parler à vous, - je vous diray plus particulièrement les noms, tems, lieux et aultres - circonstances, pour vous fayre cognoistre la vérité, et de cessi et - d'aultres choses que je réserve, quand je seray tout à faict asseurée - de vostre amytié; laquelle, comme je désire plus que jamais, aussy, si - je la puis ceste foys obtenir, vous n'eustes jamays parente, amye, ni - mesme subjecte, plus fidelle et affectionnée que je vous la seray. - Pour Dieu, asseurez-vous de celle qui vous veult et peult servir. - - «De mon lit, forçant mon bras malade et mes douleurs pour vous - satisfayre et obéir. - - «MARIE, R.» - -Ces révélations sanglantes, écrites par la reine d'Écosse d'un si vif -élan de haine féminine, subsistent dans la collection de M. le marquis -de Salisbury. Elles sont de la main de Marie Stuart. On ne saurait donc -nier la lettre qui les énumère avec tant de témérité et de complaisance. - -Plusieurs historiens doutent seulement que cette lettre ait jamais été -envoyée. - -On ne peut rien affirmer; néanmoins deux motifs me portent à croire -qu'elle parvint à Élisabeth: d'abord, l'audace naturelle de la reine -d'Écosse, accoutumée aux extrémités, et qui ne s'arrêtait jamais au -milieu d'une faute ou d'une passion; puis, le ressentiment toujours -croissant, depuis cette époque, de la reine d'Angleterre contre Marie -Stuart. Quoi qu'il en soit, le comte de Shrewsbury accourut à Londres, -et se plaignit à son tour devant Élisabeth. Il sollicita une décision de -sa souveraine sur les bruits malveillants répandus par sa propre femme -et par ses enfants. Élisabeth fit droit aux plaintes du comte. Traduits -devant le conseil privé, lady Shrewsbury et ses deux fils se -rétractèrent par serment, et reconnurent la pureté des rapports qui -avaient existé entre le comte et sa prisonnière. - -Ce dénoûment favorable à l'honneur de Marie Stuart ne laissa pas d'être -fatal à son repos. De Sheffield où elle avait été détenue quatorze ans, -elle fut transférée à Wingfield (8 septembre 1584), sous la surveillance -provisoire de sir Ralph Saddler et de Sommers; sa captivité devint plus -dure et plus étroite; elle devint aussi moins sûre. La parole du grand -maréchal, la délicatesse du pair d'Angleterre, tels sont les deux abris -qu'allait remplacer pour Marie Stuart l'arbitraire tantôt perfide, -tantôt brutal, de légistes, de diplomates, de petits gentilshommes, que -leur obscurité même sauvait de cette responsabilité héraldique dont le -comte de Shrewsbury se sentait investi devant tous les princes de -l'Europe. - -Que faisaient cependant ces princes vers lesquels Marie tendait les -mains? Ils s'étaient fatigués vite de l'infortune de la reine d'Écosse. -Marie, elle, ne se lassait pas d'implorer, d'espérer. - -Pauvre reine captive! aveugle dans les colères qu'elle soulevait, et -dans les appels qu'elle adressait sur tous les points du continent! - -Qui cherchait-elle à irriter, à exaspérer? Son ennemie implacable, -Élisabeth, l'arbitre de sa vie et de sa mort! - -Qui invoquait-elle? - -Les Guise, qui l'avaient presque oubliée depuis qu'elle n'était plus un -ressort de leur politique tortueuse; - -Philippe II, occupé ailleurs, et contre lequel grondaient sourdement la -mer et les tempêtes; - -La papauté, violente amie sous Pie V, alliée indifférente et blasée sous -Sixte-Quint, toujours nuisible à Marie; - -Jacques VI, un prince burlesque, faible et pédant, un fils dénaturé; - -Enfin, Catherine de Médicis et Henri III, qui, par la proximité de -situation géographique, d'alliances soit de familles, soit de peuples, -auraient dû être les premiers à secourir la reine d'Écosse, mais qui ne -voulaient pas donner, par l'élargissement de l'auguste proscrite, un -prestige de plus à la maison de Lorraine, rivale insolente de la maison -de Valois. - -La reine mère et le roi de France étaient d'ailleurs, par leur -perversité, éloignés de tout devoir, de toute générosité, de toute -grandeur, étrangers aux convenances du sang, aux amitiés légitimes, aux -traditions, à la pitié, à la religion, aux sentiments humains. - -Catherine était petite-nièce des papes Léon X et Clément VII, de vrais -Médicis, les prodigues Mécènes de l'art, trop diplomates par les -habitudes de leur esprit et de leur nation, trop païens par leur goût -exquis de l'antiquité pour être les pontifes du Saint des saints. - -La ruse, qui était le génie des oncles, fut le génie de la nièce. - -Elle ressemblait beaucoup à Léon X, dont elle avait l'air calme et fin, -la belle carnation, la complexion replète et un peu endormie. Mais les -âmes montraient moins de parenté. Ce que le pape avait en bonté, en -fantaisies, en facilité, en manéges, Catherine l'avait en ambition, en -fourberie et en tragédie froide. - -Elle n'éprouvait pas les transports, les fureurs de la cruauté, elle -n'en connaissait que les calculs et la science. Les vieux mémoires -l'appellent une _athéiste, née et nourrie en athéisme_. Il paraît -certain, en effet, qu'elle ne croyait pas en Dieu. On comprend que sa -morale valait sa théologie. Elle avait un empoisonneur à gages, maître -René. Il lui tenait lieu du Destin. C'était un oracle qui prononçait et -qui exécutait toujours le mot de sa passion. Son confident, un scélérat -de bonne compagnie, Gondy, maréchal de Retz, était athée comme elle. La -seule religion de Catherine était l'astrologie. Elle se faisait lire les -Centuries provençales du prophète de Salon, de Nostradamus, qu'elle -reçut au Louvre et qu'elle enrichit: tant elle avait le goût des choses -et des visions sibyllines! Privée de la plus noble des facultés de -l'âme, la conscience, elle ignorait le remords. Elle avait _larmes de -crocodile_, dit un vieil historien. - -Cette princesse avait été elle-même la corruptrice de ses enfants. Son -favori, Henri III, fut l'énigme la plus étrange de ces temps d'énigmes. -Entouré d'un sérail équivoque, abruti de débauches inouïes, le -Sardanapale de ses mignons pendant leur vie, leur prêtre après leur -mort, leur donnant des palais pour demeures, puis des autels pour -tombeaux, il n'était ni un homme ni une femme. Courtisane-roi, Henri -III, la face pâle, sans front, les oreilles emperlées, les cheveux -coiffés d'un bonnet à l'italienne, passait une grande partie de ses -journées à se farder le visage, à essayer des buscs, à se poudrer, à se -friser et à se fraiser. Sa toilette était monstrueuse comme ses amours. -C'étaient sans cesse fêtes nouvelles et nouveaux festins. Il s'en allait -avec la reine en Normandie, le long des côtes, et il en rapportait des -guenons, des perroquets, de petits chiens achetés soit à Dieppe, soit au -Havre. Durant le carême, il parcourait le soir et la nuit les rues de -Paris, faisait des processions de pénitents blancs, et prenait un -singulier plaisir à voir ses mignons se fouetter à ces cérémonies. Il -les fouettait lui-même, et il glissait leurs portraits dans ses -_heures_. Les jours ordinaires, il s'amusait au bilboquet dans son -palais, dans ses jardins et jusque dans les carrefours. Quelquefois il -prêchait lui-même les frères hiéronymites, en leur couvent du bois de -Vincennes. Il aimait à porter son grand chapelet de têtes de mort. Après -l'avoir récité aux processions, il s'en parait pour le bal, où il se -livrait aux accès de la plus folle gaieté, secouant tous les grelots -profanes par-dessus les amulettes de la pénitence. Ce chapelet du roi, -et d'autres chapelets qui étaient de mode parmi les mignons, furent pour -eux les jouets bénits d'une pusillanimité honteuse, d'une dévotion -sacrilége, et d'une débauche effrénée. Mystères exécrables, dont le -temps a dit le secret. Mais qui oserait le redire, et ne rougirait même -d'y faire allusion? - -Ah! le cœur se serre quand on se demande compte des illusions de Marie -prisonnière, et quand on vient à reconnaître sur quel sable mouvant, sur -quels caractères dégradés, faux, abominables, elle fondait ses -espérances! - - - - -LIVRE XI. - -Les princes égoïstes et distraits.--Marie Stuart fatalement mêlée à la -politique du XVIe siècle.--Ligue protestante contre Marie Stuart.--Marie -cherche à fléchir Élisabeth.--M. de Gray.--Marie Stuart de nouveau à -Tutbury.--Persécutions.--Trahison de Gray.--Ingratitude de Jacques -VI.--Profonde tristesse de la reine d'Écosse.--Morts successives.--La -«bonne Rallet.»--Les Beatoun.--Raullet.--Le comte de Bothwell.--Don Juan -d'Autriche.--Antoinette de Bourbon.--François de Guise.--Le cardinal -de Lorraine.--Regrets.--Rêveries de la reine.--Sa soif de -la liberté.--Sa lettre à lord Burleigh.--Marie Stuart au -château de Chartley.--Maison de la reine.--Élisabeth de -Pierrepont.--Détails d'intérieur.--Marie gardée par cent hommes d'armes, -sous le commandement de sir Amyas Pawlet.--Promenades de -Marie.--Délibération d'Élisabeth et de ses ministres contre la reine -d'Écosse.--Hatton.--Burleigh.--Leicester.--Walsingham.--Comité -catholique de Paris.--Séminaire de Reims.--Conspiration de -Babington.--Babington.--Savage.--Ballard.--Gifford.--Lettres de Marie -Stuart à Babington.--Trahisons.--Phelipps, secrétaire de -Walsingham.--Arrestation des conspirateurs.--Leur exécution. - - -Les princes étaient égoïstes; ils étaient distraits, les uns par leurs -affaires intérieures, les autres par le plaisir, les autres par -l'ambition. Aucun d'eux n'était sincèrement dévoué à Marie Stuart. Mais -comme elle personnifiait dans la Grande-Bretagne le catholicisme et le -pouvoir absolu, son nom se trouvait mêlé aux plans sérieux du pape, du -roi de France, du roi d'Espagne, et, de plus, à toutes les menées, à -toutes les intrigues de ses partisans ou des sectaires de sa cause, en -deçà et au delà du détroit. - -Ce nom fatal était un symbole, un drapeau. Importun à Élisabeth, -menaçant au protestantisme, il était pour l'envieuse souveraine de -l'Angleterre, et pour la fanatique Angleterre elle-même, une tentation -renaissante de meurtre, une perpétuelle provocation au régicide. Il y -avait, dans cette situation politique et religieuse de Marie Stuart, un -immense danger. - -Environ à cette époque, Creighton, jésuite, et Abdy, prêtre, tous deux -Écossais, furent pris en mer et conduits à la Tour de Londres. Creighton -était un agent infatigable de conjurations; des pièces citées par le -prince Labanoff, et d'autres pièces trouvées aux archives de Simancas, -en font foi. C'était lui qui avait déjà été envoyé par le pape et par le -roi d'Espagne à d'Aubigny pour organiser un double complot contre le -protestantisme et contre Élisabeth. Il avait rapporté, dans le mois de -mars 1582, l'engagement de d'Aubigny à cette expédition en faveur du -catholicisme et de Marie Stuart, que le général des jésuites appelait -l'_expédition sacrée_. - -Cette fois, lorsque le croiseur anglais par lequel les deux prêtres -furent capturés eut donné la chasse au navire qui les transportait en -France, Creighton, troublé, déchira des lettres dont il jeta les -fragments hors du vaisseau, et que le vent y rejeta. Quelques-uns des -passagers qui se trouvaient avec Creighton ramassèrent ces lambeaux de -papier, et les portèrent à Wade, secrétaire du conseil privé. Wade ayant -rajusté les lettres, y découvrit le plan d'un vaste complot, formé par -Philippe II et par le duc de Guise, pour tenter une invasion en -Angleterre. - -Creighton et Abdy avouèrent, au milieu des tortures, les liaisons de -Marie Stuart avec le continent, et l'accord des puissances méridionales -pour la délivrer. - -L'opinion protestante, facilement crédule, s'alluma. Une ligue se forma -dans toutes les classes, afin de poursuivre jusqu'à la mort, et ceux qui -conspireraient contre la sûreté d'Élisabeth, et ceux pour qui l'on -tramerait des complots. Marie était par là clairement indiquée. - -De sa triste demeure de Wingfield, malgré ses récentes colères, elle -cherchait à se glisser dans les bonnes grâces de sa redoutable rivale. -Élisabeth souriait de mépris à toutes les avances de sa captive, et ne -se souvenait que des injures. Le désir de Marie était toujours d'arriver -avec son fils, sous la garantie de la France et de l'aveu de -l'Angleterre, à un traité d'association au trône d'Écosse. Ce traité, -accompli du consentement d'Élisabeth et du conseil privé, aurait été le -gage de la liberté de Marie Stuart. Aussi, le pressait-elle de toute sa -passion. Elle s'adressait à son fils, à M. de Gray, le négociateur de -son fils. Elle écrivait à l'ambassadeur de France et à lord Burleigh. -Elle alla même jusqu'à signer la ligue fameuse pour la défense -d'Élisabeth, ajoutant: «Qu'elle tiendra pour ses mortels ennemis tous -ceulx, sans nul excepter, qui par conseil, procurement, consentement ou -aultre acte quelconque, attempteront ou exécuteront (ce que Dieu ne -veuille) aulcune chose au préjudice de la vye de la royne, sa bonne -sœur; et comme tels les poursuivra par tous moyens jusqu'à -l'extresmité.» - -Élisabeth laissait Marie se livrer elle-même, se compromettre, légitimer -l'arme perfide qui devait la frapper, et en même temps elle gagnait de -Gray, le diplomate de Jacques VI. - -M. de Gray était l'esprit le plus fin, le plus avisé, le plus insinuant, -le caractère le plus double, le plus corrompu, relevé par des manières -engageantes et polies, par un visage ouvert, un abord charmant et des -saillies de gaieté qui ne dégénéraient jamais en épigrammes. Sous une -légèreté apparente, sous un abandon joué, il avait une logique féroce, -une persévérance invincible. C'était le plus aimable des courtisans, -mais aussi le plus âpre des ambitieux, le plus hypocrite, le plus -arrière-penseur des gentilshommes. - -Les vieux ministres d'Élisabeth s'entendirent bientôt avec lui. -Personnellement engagé envers la reine d'Angleterre, envers Burleigh et -Walsingham, il repartit pour Édimbourg, résolu à trahir Marie Stuart, et -à saper le traité d'association qui aurait rendu la liberté à cette -infortunée princesse. - -Sur ces entrefaites, Marie reçut l'ordre de quitter Wingfield pour -Tutbury, dans le comté de Stafford. Toujours préoccupée d'amener -Élisabeth à sanctionner un traité qui l'admettrait avec son fils au -partage de l'autorité royale en Écosse; de plus en plus soigneuse de la -fléchir en lui obéissant et en la caressant, la pauvre prisonnière se -soumit de bonne grâce à ce nouveau déplacement, malgré tous les -inconvénients dont il la menaçait. Elle connaissait Tutbury, et elle -redoutait cette demeure. C'était un affreux château, mal bâti, mal -joint, lézardé de toutes parts, et moins bien meublé que les chaumières -d'aujourd'hui. Toutefois, et quel que fût son dégoût de cette odieuse -prison, Marie écrivit une lettre amicale à Élisabeth: - -«Madame ma bonne sœur, pour vous complaire, comme je désire en toutes -choses, je pars présentement pour m'acheminer à Tutbury. Preste à entrer -en mon cosche, je vous bayse les mayns.» - -Partie le 13 janvier 1585 de Wingfield, Marie arriva le lendemain à -Tutbury. - -Alors l'horreur de ce séjour la saisit. Elle pria Burleigh d'intercéder -auprès de la reine d'Angleterre, afin qu'on réparât Tutbury. Elle -demanda aussi ses chevaux restés à Sheffield, insistant sans cesse pour -que son écurie fût transportée près d'elle: «Mon écurie, dit-elle, sans -laquelle je suis plus prisonnière que jamays.» Elle écrivait lettres sur -lettres, tantôt à Élisabeth, tantôt à lord Burleigh, tantôt à M. de -Mauvissière. Elle voulait envoyer directement en Écosse un serviteur -pour s'entendre avec son fils, et puis elle revenait aux incommodités de -Tutbury, et puis elle sollicitait de nouveau «l'establissement d'une -petite écurye de douze chevaulx, oultre mon coche, dit-elle, m'estant du -tout impossible de pouvoir prendre l'air sans cela, d'aultant que je ne -puis aller à pied cinquante pas ensemble.» - -On lui refusa tout. On lui retint ses chevaux à Sheffield; on la priva -d'exercice; on lui interdit l'aumône, les consolations de la charité, le -soulagement des misères qui l'entouraient. On empêcha toute -communication entre elle et son enfant, excepté celles qui devaient la -désespérer. Ainsi, on lui remit avec empressement une lettre de Jacques -VI, écrite sous l'impression de M. de Gray, dans laquelle le fils -repoussait la mère de tout partage d'autorité, et ne lui accordait pas -même une moitié de trône qu'elle réclamait, non certes pour l'occuper, -mais afin d'obtenir par là sa liberté. - -Cette conduite de son fils pénétra Marie Stuart de douleur. «Je suis si -grievement offencée et navrée au cœur de l'impiété et ingratitude que -l'on contrainct mon enfant à commectre contre moy, que s'il persiste en -cela, j'invoqueray la malédiction de Dieu sur luy, et luy donneray, -non-seulement la mienne, avec telles circonstances qui luy toucheront au -vif, mais aussi le désériteray-je et donnerai-je mon droit (à la -couronne d'Angleterre), quel qu'il soyt, au plus grand ennemy qu'il aye, -avant que jamays il en jouisse par usurpation comme il fait de ma -couronne, à laquelle il n'a aulcun droict, refusant le mien, comme je -montreray qu'il confesse de sa propre main.» - -La reine était abreuvée d'angoisses physiques et morales. On diminua ses -serviteurs, on augmenta le nombre de ses espions. On reçut ses lettres -et on ne daigna pas lui répondre. On l'isola dans son donjon délabré -comme dans un tombeau. L'argent lui manqua, et sa table fut réduite à la -plus vile économie. Elle écrivait à l'ambassadeur de France: «Pour vous -dire encores plus librement, la nécessité me faisant en cela à mon grand -regret passer la honte, je commence à estre fort mal servye pour ma -personne propre, et sans aulcune considération de mon estat maladif qui -m'oste quasi ordinairement tout appétit.» - -Son appartement était triste et malsain. «Je me trouve, écrivait-elle à -M. de Mauvissière, en très grande perplexité pour ma demeure en cette -maison, s'il m'y faut passer l'hyver prochain; car n'estant, comme je -vous l'ai autrefoys mandé, que de meschante vieille charpenterie, -entr'ouverte de demy pied en demy pied, de sorte que le vent entre de -tous costez en ma chambre, je ne sais comme il sera en ma puissance d'y -conserver si peu de santé que j'ay recouverte; et mon médecin, qui en a -esté en extresme peine durant ma diette, m'a protesté qu'il se -déchargeroit tout à fait de ma curation, s'il ne m'est pourveu de -meilleur logis, luy mesme me veillant, ayant expérimenté la froydure -incroyable qu'il faisoit la nuit en ma chambre, nonobstant les estuves -et feu continuel qu'il y avoit et la chaleur de la saison de l'année; je -vous laisse à juger quel il y fera au milieu de l'hyver, cette maison -assise sur une montagne au millieu d'une plaine de dix milles à -l'entour, estant exposée à tous ventz et injures du ciel. Je vous prye -luy faire requeste en mon nom (à la reine Élisabeth), l'asseurant qu'il -y a cent païsans en ce villaige, au pied de ce chasteau, mieuz logez que -moy, n'ayant pour tout logis que deux méchantes petites chambres. De -sorte que je n'ay lieu quelconque pour me retirer à part, comme je peux -en avoir diverses occasions, ni de me promener à couvert: et pour vous -dire, je n'ay esté oncques si mal commodément logée en Angleterre, qui -est le piz où j'avois séjourné auparavant.» - -Et puis des scènes de violence et de meurtre avaient jeté sur cette -maison une ombre sinistre. Un soir, la reine, appuyée à sa fenêtre, vit -retirer d'un puits de sa cour un catholique dont la constance avait -irrité les puritains qui avaient puni de mort ce martyr. Un autre jour, -à son lever, Marie apprit qu'un jeune prêtre, catholique aussi, qu'elle -avait remarqué plusieurs fois se débattant au milieu de ses gardes et -luttant avec eux pour ne point assister aux offices protestants, avait -été étranglé dans une tour de Tutbury, à quelques pas de son -appartement. - -De tels attentats contre les catholiques, dans le château qu'elle -habitait, et qui était ainsi transformé en geôle publique, la remplirent -d'indignation, de trouble et de noirs pressentiments. - -Ce qui accroissait encore son aversion pour cette demeure, c'est que -l'une des femmes qu'elle aima le mieux, et qui lui adoucit le plus la -captivité, sa _bonne Rallet_, y mourut. - -L'imagination de Marie était frappée. A combien d'ennemis et d'amis elle -survivait! Nous les avons comptés ailleurs. Le sort impitoyable avait -ajouté à cette liste, déjà si longue, ses serviteurs, ses nobles, ses -parents les plus proches, les plus intimes dans son cœur. - -Elle avait perdu successivement les Beatoun, John et André, frères de -l'archevêque de Glasgow, tous deux ses maîtres d'hôtel, ses conseillers, -et dont l'aîné était l'un de ses libérateurs de Lochleven. Elle avait -perdu Raullet, l'un de ses secrétaires, un homme d'un caractère -difficile, mais tout consumé du feu de son zèle pour sa maîtresse et -pour la maison de Lorraine. - -Elle avait perdu, en avril 1576, le comte de Bothwell, dont la raison -succomba d'abord, et dont la vie s'éteignit enfin au fort de Dragsholm, -où le retenait le roi de Danemark. Revenu à lui-même un peu avant -l'agonie, le comte justifia, dit-on, Marie Stuart du meurtre de Darnley -dans une déclaration authentique et suprême. Cette pièce, il est vrai, -n'existe plus en original, si toutefois elle a jamais existé. Le bruit -néanmoins se répandit en Europe que Bothwell avait juré _sur la -damnation de son âme pour l'innocence de la reine d'Écosse_. Marie crut -à cette générosité de Bothwell, et, bien qu'elle ne l'aimât plus, sa -reconnaissance pour ce dernier acte de tendresse, le souvenir -d'Holyrood, de Dunbar, de ses folles amours, de ses bonheurs si vite -évanouis, tant d'impressions terribles réveillées par ce trépas fatal et -lointain, la plongèrent dans une sombre tristesse. Cette tristesse, -mêlée de scrupules et sans doute de remords, sembla saigner sous un -aiguillon mystérieux, et rappelle involontairement un souhait adressé -par Marie Stuart, en 1575, au pape Grégoire XIII. La reine priait le -chef de l'Église d'autoriser le chapelain qu'elle choisirait à lui -donner l'absolution de certains cas réservés au saint-père seul, et que -nul prêtre n'a le droit de remettre, si ce n'est à l'article de la mort. -Il y a là peut-être un aveu indirect, le cri étouffé d'une conscience en -détresse. Toutefois, Marie ne fit en aucune autre circonstance -d'allusion à son crime que pour le nier. Si elle l'avoua plus -explicitement, ce ne fut qu'à Dieu. - -Elle avait perdu don Juan d'Autriche, empoisonné dans son camp devant -Namur. - -Don Juan n'était pas un sentiment pour Marie Stuart, c'était plutôt, -soit un calcul d'ambition, soit un songe de gloire qu'elle caressait -dans ses prisons. Elle savait qu'elle était plainte du héros de Lépante, -et l'on disait tout bas qu'il voulait se faire roi des Flandres, dont il -était gouverneur, pour offrir un trône à l'auguste captive. Quoi qu'il -en soit de ses projets, le vainqueur de l'islamisme portait ombrage à -Philippe II. Ce Tibère de l'Escurial, sur un simple soupçon, prépara et -infligea, de la nuit du cloître royal, à son ambitieux frère, le sort de -Germanicus. - -Marie Stuart avait perdu sa grand'mère, qui l'avait bercée sur ses -genoux, qui l'avait gâtée enfant, jeune fille et reine; seule faiblesse -qu'ait montrée durant sa longue vie cette duchesse de Guise, la Cornélie -de tant de Gracques féodaux. - -Sans reparler de l'illustre et tragique duc François, que Marie pleurait -encore, elle avait perdu le cardinal de Lorraine, dont elle était -l'élève et comme la fille. Sa santé en fut ébranlée: ce fut l'un des -derniers et des plus rudes assauts de son cœur. - -«Je suis prisonnière, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, et Dieu -prend l'âme des créatures que j'aimoys le mieux. Que diray-je plus? il -m'a osté, d'un coup, mon père et mon oncle: je le suivray avecques moins -de regrets. Il n'a pas esté besoing m'en dire les nouvelles (de la -mort), car j'en ay eu l'effroy en mon somme, qui me fit éveiller en la -mesme opinion que depuis j'entendis estre vray. Je vous prie m'en -escrire la façon particulièrement, et s'il n'a pas parlé de moy à -l'heure, car ce me seroyt consolation.» - -Tant de morts après tant d'autres que nous avons racontées; les soucis -d'une reine découronnée, les jalousies d'une mère dédaignée par son fils -devenu l'admirateur et le courtisan d'Élisabeth; les ennuis d'une femme -si ardente, qui avait senti ses jours et ses années se flétrir dans des -prisons innombrables; le remords, l'isolement, la maladie, -l'humiliation, le pire des maux pour ce caractère altier, toutes les -angoisses d'un passé irréparable, d'un présent odieux, d'un avenir -incertain, avaient torturé Marie Stuart et imprimé leurs blessures dans -son âme, mais sans creuser un pli sur son front. - -Elle était restée belle, grâce à une espérance, à une passion: -l'espérance, la passion de la liberté. - -A l'époque où nous sommes (1585), sa tristesse augmentait sous les -voûtes délabrées de Tutbury, et, en même temps que sa tristesse, -croissait son désir de traverser la mer et d'aborder à l'un des rivages -du continent. Elle n'avait plus que cette préoccupation. Elle dont la -nature était d'agir, elle s'abandonnait à la rêverie. Tous ceux qui -l'entouraient remarquaient les distractions de la reine. Elle s'en -apercevait elle-même. «Je ne says ce que je vous écris, mandait-elle à -l'un de ses oncles. Pardonnez aux prisonnières accusées si souvent de -resver...» - -Elle rêvait aux joies écoulées, aux joies de sa jeunesse. Elle décrivait -avec complaisance les lieux qu'elle habitait alors: Saint-Germain et ses -balcons légers, dominant le bois et le fleuve; Fontainebleau, ce palais -et cette forêt dont elle avait été la reine; Meudon, où Ronsard envoyait -des vers, et où se tenaient les rendez-vous politiques de ses six -oncles. Elle avait vu dans cette résidence tous les seigneurs et tous -les beaux esprits de la cour. Elle ne se lassait pas de célébrer le -héros dont elle avait été la nièce bien-aimée, le duc François de Guise, -un plus grand homme qu'aucun de ceux qu'elle avait connus depuis! Elle -était heureuse de redire et leurs conversations et leurs longues -promenades à cheval, tous deux le faucon au poing, lui toujours auprès -d'elle, et quelquefois en tiers Chantonnay, l'ambassadeur espagnol, si -zélé aux affaires de la religion. - -Quand la reine avait déroulé tant de chers souvenirs, elle retombait en -un morne silence, et paraissait plus désolée que de coutume. Dans un de -ces moments douloureux où elle réfléchissait amèrement, Marie Seaton se -hasarda de l'interrompre, en lui disant avec affection: «A quoi -songez-vous, Madame? Vous donnez envie de pleurer à vos filles. - ---Je songe à Saint-Denis, répondit la reine, à Saint-Denis où je veux -être inhumée, je le demanderai par testament, près de mon très-honoré -seigneur et mari, le roi de France.» - -Elle pensait à la vie, à la mort; elle pensait surtout à la liberté. - -La liberté par une négociation ou par une évasion, telle était son idée -fixe, comme l'ingratitude de son fils était son chagrin profond, -incurable. - -On rapporte qu'un jour elle aperçut à travers les lourds barreaux de sa -chambre une troupe de cigognes que leurs petits suivaient -instinctivement dans les airs: «Voilà, dit-elle en les montrant du doigt -à ses femmes, les images de deux biens qui me manquent: la liberté -premièrement, et la piété filiale dont Jacques me prive.» Puis, se -reprenant avec l'accent d'une résolution inébranlable: «S'il persiste -dans l'hérésie, je le déshériterai de mes droits à la couronne -d'Angleterre, et je les transmettrai au roi catholique.» - -Le désir de la liberté remplissait son âme et s'en échappait à tout -instant. - -Elle écrivait à lord Burleigh (mars 1585): «... Ma liberté est -aujourd'hui la seule chose en ce monde qui me peut contenter en esprit -et en corps; sentant l'un et l'autre si affligés par ma prison de -dix-sept ans, qu'il n'est en ma puissance de la supporter plus -longuement. Je vous prie donc, encores un coup, très affectueusement -qu'il y soit mis une foys fin, sans me laisser davantage ici traynant à -la mort.» - -Ce fut à peu près en ce temps-là (septembre 1585) que Castelnau quitta -l'Angleterre et fut remplacé par M. de Châteauneuf. Avant de partir, il -obtint la promesse que Marie Stuart serait conduite en un château moins -délabré et plus salubre que Tutbury. Ce fut un dernier service qu'il -rendit à la prisonnière. - -De 1575 à 1585, Castelnau avait lutté pour sauver du naufrage des -révolutions religieuses la tête de Marie Stuart et cette vieille -fraternité de l'Écosse avec la France, qui remontait jusqu'à -Charlemagne. Il fut peu secondé, il fut même entravé par son -gouvernement. Ses efforts furent grands, généreux, habiles, mais vains. -Sa trace glorieuse mérite d'être honorée par l'histoire. Il fut l'un des -plus sérieux et des plus puissants diplomates du XVIe siècle, la plus -grande époque de la diplomatie du monde. Ce ne fut pas lui, ce ne fut -pas la diplomatie qui manqua à Marie Stuart et à l'alliance de la France -et de l'Écosse; ce fut le levier du protestantisme, ce furent Catherine -de Médicis et Henri III, ce fut la royauté déloyale et fourbe des -Valois. - -L'union des deux royaumes de la même île par l'alliance anglaise, -substituée en Écosse, à cause de la conformité de religion, à l'alliance -française, tel fut le but profond que la politique britannique -poursuivit dans l'ombre longtemps avant de l'atteindre sous Jacques VI. - -Les ambassadeurs français combattirent cette politique tortueuse et -persévérante. On n'a pas assez loué les ressources d'intelligence et de -fermeté qu'ils déployèrent dans cette tâche impossible. Michel de -Castelnau s'y distingua entre tous, et nous lui devons ce témoignage au -moment où il se sépare de Marie Stuart. - -La reine d'Écosse s'affligea du départ de l'ambassadeur, et son -isolement s'empira de l'absence d'un ami si ancien, si éprouvé. - -Visitée par toutes les adversités, malade, désabusée, pauvre, écrasée -sous les pierres de ses donjons, rejetée par l'Écosse, abandonnée de ses -proches, même de son fils, mais toujours courageuse et charmante, -n'aspirant qu'à dénouer sa chaîne ou à la briser, prête à tout pour -conquérir la liberté; telle était Marie Stuart, lorsque, le 24 décembre, -d'après l'engagement pris envers Castelnau par le conseil privé, elle -fut transférée à Chartley, un château du comte d'Essex, dans le comté de -Stafford. Elle s'y établit avec toute sa maison, encore nombreuse, -malgré les réductions successives dont la tyrannie d'Élisabeth l'avait -décimée. - -La reine d'Écosse avait un maître d'hôtel, dignité qui répond à celle de -maréchal du palais; c'était Melvil, chargé du gouvernement intérieur et -de la direction suprême. Marie avait aussi un médecin, un chirurgien, un -apothicaire, et un valet de chambre. Pasquier, son argentier, était -chargé de sa cassette et de tous ses joyaux. - -Douze filles d'honneur étaient engagées à son service. La reine les -avait formées aux belles manières, les avait initiées aux lettres, et -l'atticisme de cette petite cour captive n'était surpassé nulle part. -Parmi ces femmes, on distinguait l'une de ses amies d'enfance, lady -Seaton. Mais la favorite de la reine, celle qu'elle chérissait entre -toutes avec cette flamme de cœur qu'elle ne sut jamais voiler, c'était -une jeune fille anglaise d'une rare beauté, dont le portrait est -conservé à Hampton-Court. Elle était nièce du comte de Shrewsbury. Elle -s'appelait Élisabeth de Pierrepont. Son admiration exclusive, sa -reconnaissance et son dévouement pour la reine étaient une idolâtrie. -Marie l'admettait dans sa plus tendre intimité: elle la faisait manger à -sa table et coucher dans son lit. Cette belle personne, à l'âme fraîche, -aux yeux bleus et purs, était devenue la poésie vivante des prisons de -Marie Stuart. - -La reine lui écrivait avec une caressante familiarité: - - «Mignonne, j'ay receu vostre lettre et bons tokens, desquels je vous - remercie. Je suis bien ayse que vous vous portez si bien; demeurez - avecques vostre père et mère hardiment ceste saison qu'ils vous - veullent retenir, car l'ayr est si fascheux issy! Je vous feray fayre - vostre robe noyre et la vous expédieray aussitost que j'auray la - garniture de Londres. Voilà tout ce que je vous puis mander pour ceste - fois, sinon vous envoyer aultant de bénédictions qu'il i a de jours en - l'an, priant Dieu que la sienne se puisse estendre sur vous et les - vostres pour jamays. - - «En haste, - - «Vostre bien affectionnée maytresse et meilleure amye, - - «MARIE, R.» - - _Au dos_: «A ma bien-aimée compagne de lit, Bess Pierrepont.» - -Marie n'était pas riche. Sa petite cour, déchirée par les jalousies, -avait besoin de toute la conciliation de Melvil et de tout l'intérêt qui -s'attachait à la reine pour ne pas se dissoudre. Marie n'enchaînait -point par les présents, bien qu'elle fût plus généreuse encore que -pauvre. Le culte qu'elle inspirait suffisait presque toujours à calmer -les orages de sa maison. Élisabeth ne suppléait que très-chichement aux -faibles ressources de sa captive. Elle nourrissait le château de -Chartley, mais tout ce qui n'était pas dépense de bouche était aux frais -de la reine d'Écosse. Comment Marie contentait tout le monde? On le -comprend à peine. La grâce lui venait en aide. Elle donnait peu, et elle -donnait bien. Indépendamment de ses bijoux, qu'elle vendait dans les -moments étroits, et des sommes qu'elle reçut quelquefois de ses oncles -de Guise, des cours de Saint-Germain et de Valladolid, elle n'avait que -son douaire pour patrimoine et pour liste civile, c'est-à-dire vingt -mille livres que lui envoyaient, assez régulièrement, soit M. de -Glasgow, son ambassadeur, soit M. de Chaulnes, son trésorier en France. - -Elle était gardée par cent hommes d'armes, dont le commandant à Chartley -était sir Amyas Pawlet, un puritain très-ardent et très-austère, mais un -gentilhomme plein d'honneur. Il avait remplacé, au commencement de mai -1585, sir Ralph Saddler et Sommers, comme gouverneur du château de -Tutbury, où la reine d'Écosse était alors détenue. - -Le plus grand plaisir de Marie était de recevoir et de déchiffrer sa -correspondance. Sa seconde joie était la promenade ou la chasse. Elle -désignait celles de ses femmes qui devaient se joindre à Melvil pour -l'accompagner. Le gouverneur du château la surveillait attentivement -avec une troupe de dix-huit ou vingt cavaliers, tous la Bible à la -ceinture et le pistolet au poing. - -Les comtés d'York, de Derby, de Northampton, et le comté de Stafford, -gardent encore de Marie Stuart une tradition que j'ai retrouvée partout -vivante. Les humbles cottages de ces comtés n'ont pas oublié la reine -Marie passant à cheval entourée de ses filles d'honneur et suivie de son -escorte farouche des dragons d'Élisabeth. Les provinces en apparence les -plus rustiques ont une âme qui se souvient longtemps. Seulement, ce qui -était alors passion ou sentiment, est rêve aujourd'hui. - -Cependant, Élisabeth avait assez prolongé les souffrances de sa rivale, -assez savouré et ajourné sa vengeance. Il lui tardait d'en finir avec -une ennemie mortelle qui était pour elle un embarras, un péril, et dont -l'orgueil imprudent l'avait bravée sous les verrous. La solution de ce -problème si compliqué se dégagea dans de mûres délibérations, soit à -Greenwich, soit à Windsor, entre Élisabeth et les ministres de son -conseil. - -Ils étaient peu nombreux et s'étaient partagé les rôles. Ils semblaient -divisés, et ils concouraient au même but. Hatton, le vice-chancelier, -plus tard chancelier; le grand trésorier Cecil, devenu lord Burleigh en -1571, étaient censés favoriser en secret les catholiques. Leicester, le -grand maître du palais, et le secrétaire d'État Walsingham, se -montraient les amis des protestants les plus fougueux, des puritains. Au -fond, lord Burleigh et Walsingham étaient des indifférents austères avec -une teinte religieuse. Hatton était sceptique, et Leicester athée comme -la plupart des courtisans d'Élisabeth. Tous quatre s'entendaient sans -s'aimer, et c'est par eux, c'est à l'aide de leurs aptitudes diverses, -machiavéliquement unanimes, qu'Élisabeth régnait, également crainte et -admirée de la Grande-Bretagne et de l'Europe. - -Hatton était versé dans la législation anglaise; retors d'ailleurs, -artificieux, fertile en expédients, rompu au monde, d'une adresse rare, -tantôt sérieux ou sévère, tantôt liant ou léger, selon le moment. - -Lord Burleigh était un laborieux penseur politique, doué de l'instinct -le plus pratique des affaires. On pourrait le définir en le nommant le -ministre non du juste, mais de l'utile. Il était capable de se sacrifier -sans effort à sa royale maîtresse, et de sacrifier l'équité éternelle, -la pitié divine à sa patrie. Il est encore le modèle de l'homme d'État -anglais. Sa supériorité demeura toujours incontestée. Il était le -dictateur universel du conseil par la sincérité de son dévouement à la -vieille Angleterre, par l'amplitude, la netteté, les lumières de son -esprit méditatif, par la hardiesse prudente et l'inébranlable fermeté de -son caractère. - -En dehors de son zèle pour la prospérité de son pays et pour la gloire -d'Élisabeth, il se montrait assez pieux. La raison d'État était la -première religion de Burleigh; le christianisme anglican n'était que la -seconde. Ce froid ministre était sensible à l'amitié. Quand Chaloner -mourut, la douleur de lord Burleigh fut très-vive. Il versa des larmes -sur la perte de cet homme éminent, à la fois écrivain, soldat, -diplomate, et son meilleur ami. Il mena en grand deuil le convoi de -Chaloner. Il recueillit avec un soin de cœur les poésies, les lettres et -les traités de son ami, dont il publia les œuvres complètes. Il les -honora d'un poëme latin de sa composition, à la louange de l'illustre -mort. Il adopta sir Thomas, le fils de Chaloner, veilla comme un père à -l'éducation de ce jeune homme, et le dota. - -Lord Burleigh était un ami tendre, mais il n'était pas un ami héroïque. -Il abandonna aussi vite que la fortune Sommerset, puis Northumberland. -La disgrâce l'éloignait comme une malédiction prononcée par le destin. - -Il aimait sa femme et ses enfants. La famille seule le reposait des -affaires. Il rédigea pour son fils une sorte de catéchisme où le -politique perce sous le père, et dont voici quelques préceptes: - -«Assure-toi la bienveillance d'un grand, mais ne le tourmente pas pour -des choses inutiles. Flatte-le souvent. Fais-lui fréquemment des -présents, peu coûteux néanmoins. Si tu as quelque motif d'en faire un -considérable, qu'il soit de nature à fixer chaque jour ses regards. -N'agis pas autrement dans ce siècle cupide, ou tu seras comme une -branche de houblon sans soutien et vivras dans l'obscurité, le jouet de -tes propres compagnons.» - -Élisabeth, qu'il servit pendant quarante années, lui était fort -attachée. Son estime pour Burleigh était plus forte que son amour pour -ses favoris. Leicester fut obligé de laisser à l'homme d'État la -meilleure part du gouvernement. Essex, qui voulut combattre ce Colbert -d'Élisabeth, fut vaincu dans la lutte. - -Il n'y avait pas seulement de l'affection, il y avait une habitude de -toute la vie entre la reine d'Angleterre et son ministre. Elle -s'emportait quelquefois contre lui, mais elle revenait soudain. Elle -visitait Burleigh à la moindre maladie. Lorsqu'il s'affaissait dans les -accès de tristesse et presque de spleen auxquels il était sujet, elle -lui parlait ou elle lui écrivait avec une gaieté aimable pour le ramener -à plus de sérénité. - -Elle dérogea pour lui aux préjugés du XVIe siècle, et Dieu sait -cependant si ces préjugés lui étaient chers! Dans sa munificence royale -pour son grand serviteur, elle daigna lui ouvrir, à lui de si humble -condition, une stalle de la chapelle de Windsor et lui donner la -Jarretière. C'est la seule fois qu'Élisabeth fit descendre, à cause d'un -tel ministre, son ordre aristocratique, la décoration des ducs, des -princes et des rois. - -Elle avait pour son lord trésorier vieilli des attentions délicates. Il -souffrait beaucoup de la goutte, et ce lui était un effort pénible de -rester à genoux ou debout au conseil, selon l'étiquette. Élisabeth lui -montrait toujours un pliant, et lui disait avec enjouement: -«Asseyez-vous, milord; nous ne faisons pas grand cas de vos mauvaises -jambes, mais nous prisons fort votre bonne tête.» - -Ce grave personnage, qui devait succomber quelques années avant -Élisabeth, et qu'elle pleura mort, elle ne cessa de le consulter vivant. -Sous son habile modestie, qui n'effarouchait point sa maîtresse, il fut -bien plus qu'un favori ou même qu'un ministre, il fut tout un règne, et -le règne le plus glorieux de l'Angleterre. - -On connaît Leicester, la faiblesse qu'Élisabeth avait pour lui, et à -laquelle il dut sa puissance bien plus qu'à ses talents. Cette faiblesse -passionnée éclatait même hors de l'intimité. Quand la reine nomma milord -Dudley comte de Leicester et baron de Denbigh, «la cérémonie, dit -Melvil, se fit à Westminster avec beaucoup d'appareil. Il était à genoux -devant la reine, qui aida elle-même à l'habiller et qui lui fit cent -caresses, le pinçant, lui frappant sur l'épaule, lui passant la main sur -la tête, en ma présence et devant l'ambassadeur de Charles IX. La -cérémonie achevée, la reine, se tournant de mon côté, me demanda ce que -je pensais de milord Dudley. A quoi je répondis qu'ayant tant de mérite, -il était fort heureux de servir une princesse qui savait si bien le -récompenser.» - -Dépouillé du prestige que lui communiquait Élisabeth, Leicester -cesserait presque d'être digne de l'histoire, sans la portée politique -de son influence sur les puritains. Et là encore il y eut plus de -dissimulation que d'intelligence. Leicester était en réalité un -militaire médiocre, un héros de femmes et de cour, souple, insinuant, -assidu, haut et fier, corrompu et dur, sans scrupule, sans cœur et sans -frein, le type audacieux des favoris, un scélérat du plus grand air. - -Walsingham, lui, était un diplomate très-rare. Sa dextérité, sa -promptitude, ses ressources, _ses turbulentes imaginations_, comme -disait Marie Stuart, étaient inépuisables. Il avait l'instinct des -choses compliquées, inextricables, et des solutions faciles. Il dirigea -avec une merveilleuse adresse, pendant de longues années, la police de -l'Angleterre. Il aimait les voies obliques, les menées sourdes, -ténébreuses. D'une franchise extérieure et d'une foi punique, il avait -le don de toutes les intrigues. - -Hatton et Leicester étaient des favoris; Burleigh et Walsingham furent -seulement des ministres, et les plus grands de ce long règne. - -Pendant qu'Élisabeth avait pour conseillers de tels hommes d'État, Marie -Stuart était entourée d'inférieurs, dont l'horizon était borné, et qui -jugeaient tout au point de vue étroit de leur penchant ou de leur -intérêt. Ils la poussaient sans cesse aux abîmes. Ses partisans les plus -fidèles, les meilleurs, soit par illusion, soit par flatterie, soit par -fanatisme, l'égaraient. Ses cousins, les princes de Lorraine, trop -insensibles sans doute, mais plus éclairés, appréciaient mieux sa -situation, parce qu'ils la regardaient du haut de leur puissance féodale -et de leur génie politique. - -«Quant aux princes nos amis, de ceste court, écrivait dès 1580 au -général des jésuites l'archevêque de Glasgow, je ne puis les faire -condescendre à rien entreprendre pour nos affaires, tant pour estre -enveloppés de plusieurs de leurs négoces domestiques, que pour l'opinion -qu'ils ont que nostre entreprise est mener la roine à la boucherie, -allégants sur cela l'hasard qu'elle passa lorsque le duc de Norfolk -vouloit lever les armes.» - -Cette entreprise dont parle l'archevêque était tantôt une fuite, tantôt -une conspiration contre Élisabeth, tantôt une révolte des catholiques, -tantôt une invasion des Espagnols, une chose toujours téméraire, souvent -chimérique. - -Or, la haine d'Élisabeth et les desseins de ses ministres étaient mûrs. -Tous les personnages influents du temps souhaitaient avec eux la mort de -Marie. Le conseil s'étant assemblé à huis clos, décréta cette mort pour -plaire à Élisabeth, dont la reine d'Écosse était l'ennemie, et pour -servir le protestantisme, dont elle menaçait les droits. Les ministres -anglais voulurent assurer par là leur propre avenir d'ambition. Car -Élisabeth n'était plus jeune, Marie était son héritière, et ils ne -pouvaient penser sans effroi à l'avénement d'une princesse qu'ils -avaient si cruellement outragée. - -Ils résolurent de saisir la première occasion, et Walsingham promit -qu'elle ne se ferait pas attendre. - -Il y avait alors dans le comté de Derby un jeune homme chevaleresque, -ardemment dévoué à ces deux religions: le catholicisme et la royauté -orthodoxe. Il s'appelait Antoine Babington. Il était de l'une des -familles nobles les plus anciennes et les plus considérées du pays de -Dathik. Il avait été élevé page au château de Sheffield, chez le comte -de Shrewsbury. C'est là qu'il avait vu Marie, qu'il s'était épris pour -elle d'un enthousiasme immense: c'est là qu'il l'avait connue et aimée -de loin. De retour chez son père, il cultiva les sciences et les -lettres. Il se distingua entre tous les jeunes gentilshommes du comté -par la grâce de ses manières, l'étendue de ses connaissances et la -supériorité de son âme. Il exerça même sur eux une attraction naturelle -qu'il essaya plus tard de plier à ses projets. Il était beau, brave, -riche, aventureux, plein d'élan, d'honneur, de bonne volonté. Mais, -malgré son intelligence, il avait la simplicité du fanatisme, et il -était incapable d'expérience et d'observation. Il voyagea quelques -années, et s'arrêta plusieurs mois à Paris, où il se lia très-intimement -avec Thomas Morgan et Charles Paget, deux réfugiés catholiques, -partisans de Marie Stuart. Ils le présentèrent à l'archevêque de Glasgow -et à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne auprès de Henri III. - -Babington s'exalta encore dans le commerce de ces hommes de parti. -Lorsqu'il repassa en Angleterre, il fut recommandé par eux à la reine -d'Écosse, et par elle à l'ambassadeur de France. Marie fit plus. Elle -écrivit de sa main une lettre de haute estime et de confiance sans -bornes à Babington. Il ne se posséda pas de joie, et, dans les -transports de sa reconnaissance, il crut que ce ne serait pas trop de sa -vie pour payer une telle faveur. - -Il se rapprocha de l'ambassade française, le canal par où passaient -toutes les lettres secrètes que Marie écrivait de ses prisons, toutes -celles qui lui arrivaient de l'Écosse, de l'Angleterre, de l'Espagne, de -l'Italie, de la France et des Pays-Bas. Il fut quelques mois -l'intermédiaire entre la reine et ses correspondants de tous les pays. -Mais lorsque sir Ralph Saddler et Sommers, puis sir Amyas Pawlet, furent -chargés de la garde de la reine, leur surveillance fut si active, que -Babington, privé d'ailleurs auprès d'eux des facilités que lui donnaient -l'indulgence et l'ancienne familiarité de lord Shrewsbury, se ralentit -insensiblement, non dans son zèle, mais dans ses démarches, et recula -devant l'impossible. - -Les paquets mystérieux s'accumulèrent alors à l'ambassade. Quand M. de -Châteauneuf remplaça M. de Mauvissière, il en trouva des monceaux, et il -préposa Cordaillot, un de ses secrétaires, aux seules affaires de la -reine d'Écosse. - -Dans le même temps, à Reims, près du tombeau où reposait Marie de Guise, -la mère de Marie Stuart, le séminaire des jésuites anglais était une -école de fanatisme. Le docteur Allen, qui recevait de Philippe II une -pension de deux mille écus d'or par an, était le recteur de ce -séminaire. On y exaltait l'infaillibilité du pape, dont on lisait les -bulles que les professeurs et les prédicateurs commentaient dans leurs -chaires comme sur un trépied. On honorait, on célébrait le régicide. On -enseignait le meurtre des souverains hérétiques, surtout le meurtre -d'Élisabeth. On montrait le ciel ouvert à quiconque serait assez hardi -pour tenter la grande entreprise et pour combattre le saint combat. Une -étincelle de ce foyer de conspiration tomba sur l'imagination de John -Savage, qui avait longtemps servi sous le duc de Parme, et il offrit -d'exécuter ce que la religion commandait. Il fut approuvé, ménagé, -caressé, et il se dirigea vers l'Angleterre afin d'y assassiner -Élisabeth. - -Un prêtre du séminaire de Reims, Ballard, partit aussi, et se rendit à -Paris, pour conférer des desseins de Savage et de ses propres plans avec -les amis de Marie Stuart. Il vit Charles Paget et Morgan, l'archevêque -de Glasgow et don Bernard de Mendoça. Il fut convenu entre eux que la -mort d'Élisabeth serait suivie de l'avénement de Marie au trône -d'Angleterre, et du rétablissement du catholicisme dans toute la -Grande-Bretagne. C'était là le double rêve de Marie elle-même, des -Guise, du pape et de Philippe II. Mais afin que cette contre-révolution -s'accomplît, il fallait une conspiration, il fallait plus d'un homme à -l'œuvre, il fallait que le soulèvement des catholiques correspondît à -l'assassinat d'Élisabeth, à la délivrance de Marie Stuart, et motivât un -débarquement de troupes espagnoles prêtes à seconder de si heureux -événements. On donna des lettres à Ballard pour Babington, dont on était -sûr. - -Ballard passa la Manche sous un costume militaire, et sous le nom du -capitaine Fortescue. Il découvrit Babington, lui remit ses lettres, lui -raconta les projets arrêtés par le comité de Paris, et lui parla de la -résolution de Savage, qui devait tout faciliter, tout aplanir. Il eut -soin d'indiquer le but de cette grande entreprise: la résurrection du -catholicisme en Angleterre, et le couronnement de Marie Stuart. Il -satisfit la foi, il embrasa le sentiment de Babington. Il lui déguisa -l'assassinat sous la religion, sous l'enthousiasme. Babington promit -même le meurtre. Il s'engagea à trouver des complices, tous -gentilshommes, qui aideraient comme lui Savage dans son périlleux coup -de main, et qui le compléteraient en délivrant la reine Marie. Il tint -parole, il gagna et enrôla Edward Windsor, Barnewell, Tichebourne, Dunn, -Charnoc, Abington, Charles Tilney, Thomas Salisbury, Jones Travers et -Robert Gage. - -Content d'avoir mis le feu à ces jeunes courages, et d'avoir préparé les -voies, Ballard revint à Paris rendre compte de son voyage, et retourna -bientôt à Reims pour contempler sans risques, de ce port pieux, le -spectacle de l'incendie qu'il avait allumé au delà du détroit. - -Walsingham avait l'œil et la main dans la conspiration. Elle jaillit des -passions catholiques et politiques, dont les partisans de Marie Stuart -étaient consumés, soit en France, soit en Angleterre. Mais si le profond -et astucieux ministre ne créa pas cette conspiration, il la vit éclore, -la réchauffa, la cultiva dans des proportions terribles. Il y -entretenait ses affidés les plus pénétrants, les plus actifs. C'était -l'usage des conseillers d'Élisabeth. «Par toutes les cours de l'Europe, -écrit l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, ils ont des hommes, -lesquels, sous ombre d'estre catholiques, leurs servent d'espions; et -n'y a colléges de jésuites, ni à Rome ni en France, où ils n'en trouvent -qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à -cette princesse (Élisabeth); mesme il y a beaucoup de prestres en -Angleterre tolérés par elle pour pouvoir, par le moyen des confessions -auriculaires, découvrir les menées des catholiques.» - -Jusque-là, les principaux instruments de Walsingham étaient Polly et -Greatly, mêlés aux conspirateurs de Londres, et Maude, un prêtre attaché -aux pas de Ballard dont il avait la confiance. - -Walsingham était loin cependant de tenir tous les fils du complot; il en -connaissait la réalité, mais il en ignorait les principaux acteurs, les -ramifications, les détails, les circonstances décisives. Il n'était pas -sans inquiétude, et il s'impatientait des obscurités, des lenteurs qui -l'entouraient, lorsqu'un nouveau personnage apparut. - -Il arriva en Angleterre dans les premiers jours de 1586. Dès le mois de -juillet 1585, il avait été vanté à Marie Stuart par Charles Paget, dont -il avait surpris le cœur. Il avait captivé en même temps par sa grâce, -par ses manéges, Babington alors à Paris, Morgan, l'archevêque de -Glasgow, et don Bernard de Mendoça. Il avait été initié à tous les -secrets. - -Député de Reims à Londres pour stimuler la conspiration et les -conspirateurs, il fut gagné par Walsingham. - -Du mois de février au mois de mars, il logea chez Phelipps, secrétaire -du ministre. Il s'arrangea une vie mystérieuse. Il s'insinua dans les -conciliabules des conjurés. Il les pratiqua tous, et pas un ne lui fut -inconnu. Il noua des liaisons avec M. de Châteauneuf, le plus défiant, -le plus austère des diplomates, et il le conquit à demi. Il conquit -entièrement Cordaillot, le secrétaire chargé, à l'ambassade de France, -de toutes les correspondances et des affaires de la reine d'Écosse. -Recommandé vivement à cette princesse par tous ses amis du comité -catholique siégeant à Paris, sous la double influence de l'archevêque de -Glasgow et de don Bernard de Mendoça, Marie le regardait comme une -Providence, et le recommandait à son tour à tous les partisans de sa -personne et de sa cause en Europe. - -Cet homme s'appelait Gilbert Gifford: c'était son nom de famille. Ses -noms de guerre furent tour à tour Pietro, Barnaby, Thomas Cornelius. Il -descendait d'une ancienne maison du comté de Stafford, et le château de -son père était situé à peu de distance du château de Chartley, -circonstance dont il profita pour donner à son rôle un air plus -vraisemblable et un tour plus facile. Il avait passé huit ans chez les -jésuites, qui l'avaient élevé. Il était fort jeune et le paraissait -encore plus. Son unique ambition, disait-il, était de servir le -catholicisme en servant Marie Stuart. S'il ne pouvait la tirer de prison -et lui préparer le trône, il espérait au moins adoucir son isolement en -faisant pénétrer jusqu'à elle les lettres de ses serviteurs et les -consolations de ses amis. Il avait des manières tantôt élégantes, tantôt -pieuses, tantôt cordiales, selon ses interlocuteurs. Il avait vécu en -France, voyagé en Espagne et en Italie. Il était versé dans la -théologie, dans la politique et dans les belles-lettres. Il savait -toutes les langues sans accent étranger. Ses cheveux blonds, son teint -mat et plombé, pâli comme par le jeûne; sa physionomie mobile, mêlée de -finesse et de candeur, intéressaient. Il parlait et il se taisait à -propos. On l'écoutait et on s'épanchait. C'était le caméléon de la -police britannique et de la société de Jésus. - -Au milieu de mars 1586, Gifford était le maître de la conspiration. Il -avait tout disposé par ses machinations pendant deux mois. Chaque chose -alors était prête, et chacun était à son poste. - -Précisons bien la situation. Charles Paget et Morgan recevaient à Paris -toute la correspondance européenne de Marie Stuart. Les lettres des -partisans de Marie, ils les adressaient à l'ambassade française, qui les -envoyait à Chartley; les lettres de Marie, l'ambassade les dépêchait à -Morgan et à Charles Paget, qui les faisaient rendre à tous les -représentants de leur chère maîtresse dans les cours étrangères. Tout -passait de Charles Paget et de Morgan à l'ambassade, de l'ambassade à -Marie Stuart, et réciproquement. Mais entre la reine et l'ambassade, -quel était l'intermédiaire? Un seul homme, toujours le même, auquel, il -est vrai, tout le monde se confiait. Cet homme était Gifford. - -Toute correspondance venait à lui: celle de Claude Hamilton et de -Courcelles, accrédités par Marie en Écosse; - -Celle de Liggons, accrédité en Flandre; - -Celle de lord Paget et de sir Francis Englefield, accrédités en Espagne; - -Celle du docteur Lewis, accrédité à Rome; - -Celle de l'archevêque de Glasgow, accrédité en France; - -Celle de tous les amis de Marie Stuart, dans toutes les contrées. - -Ces innombrables correspondances aboutissaient au bureau de Cordaillot, -où Gifford prenait et apportait à pleines mains. On ne voulait ni on ne -pouvait l'éviter. Il était le centre de tout. - -Le premier soin de Gifford fut de demander à Cordaillot l'énorme paquet -laissé par M. de Mauvissière à M. de Châteauneuf, et qui n'avait pas été -remis à cause de la vigilance sévère de sir Amyas Pawlet. De concert -avec Cordaillot, Gifford divisa ce paquet en paquets plus petits, afin, -disait-il, de diminuer les chances d'être surpris. Cordaillot admirait -ces précautions, et la fidélité de Gifford lui en paraissait plus -assurée. - -Gifford sortait de l'ambassade par la porte opposée à la rue qui menait -à l'hôtel de Walsingham. Mais après dix minutes de marche il se -retournait, et, de ruelles en carrefours, il courait triomphant chez le -ministre. Introduit sans retard, il lui apprenait son succès, et il -déposait en même temps sur la table les divers paquets dont il était -chargé. Phelipps, appelé, débrouillait toutes les lettres avec les -chiffres que Cherelles, un ancien secrétaire de M. de Mauvissière et de -M. de Châteauneuf, avait dérobés à la reine d'Écosse, puis vendus à -Walsingham. Lorsque les extraits les plus importants avaient été -désignés par le ministre et recopiés par Gifford, Phelipps recachetait -les lettres avec de faux cachets très-exacts qu'il avait fait exécuter -d'après les cachets de Marie Stuart et de ses correspondants. - -Tout allait bien. Mais une difficulté se présenta qui contraria vivement -Walsingham. Gifford répugnait à hanter le château de Chartley, où tant -de surveillance était exercée, de peur d'être démasqué aux yeux de la -reine ou du moins soupçonné. Il imagina de corrompre, soit un soldat, -soit un domestique du gouverneur qui serait dans le secret. Walsingham -approuva cet expédient. Sir Amyas Pawlet s'y opposa, par respect pour -l'honneur militaire et pour sa propre dignité. - -Pendant que le ministre s'efforçait d'incliner à ses désirs le -gouverneur, Gifford trouva un autre expédient qui fut accepté, et sur -lequel Pawlet ferma les yeux. - -Il y avait à une lieue de Chartley un brasseur qui, chaque semaine, -selon l'usage d'Angleterre, expédiait sur une petite charrette un baril -de bière à la reine captive, pour elle et pour sa maison. Gifford -apprivoisa sans peine, avec de belles paroles et de bonnes guinées, le -brasseur, qui consentit à tout ce qu'exigerait celui qui parlait et qui -payait si bien. - -Sûr de sa voie de communication, Gifford fit tailler un grand étui de -bois de chêne, à ressort, facile à ouvrir, facile à fermer. Il y glissa -les lettres adressées à Marie Stuart, et, après l'avoir clos -hermétiquement, il le jeta par la bonde du baril, replaça le tampon, et -donna ses instructions au brasseur, qui avertit le sommelier de la reine -d'Écosse. Le sommelier prévint le premier secrétaire de Marie, Nau, qui -retira lui-même l'étui, s'empara de ce qu'il contenait, se réservant de -l'introduire plein des réponses de sa maîtresse, dans le baril vide, au -prochain voyage du brasseur. - -La correspondance, devenue aisée par ce stratagème ingénieux, prit une -nouvelle activité, et les lettres se croisèrent entre Chartley et -l'Europe avec une rapidité merveilleuse. - -Marie Stuart était dans l'ivresse de l'espérance. Walsingham, de son -côté, à qui Gifford remettait les plis qui venaient à Chartley ou qui en -partaient, était heureux de connaître toutes les menées, tous les -desseins de la prisonnière et des conspirateurs. Il faisait décacheter, -lire, extraire et recacheter les lettres, puis il les renvoyait à leur -adresse. - -Le ministre rendait compte de tout à Élisabeth. - -Elle épouvanta M. de Châteauneuf, un jour du mois d'avril, dans une -audience où l'ambassadeur lui demandait un adoucissement pour la reine -d'Écosse: «Monsieur l'ambassadeur, lui dit-elle, croyez que je suis -instruite de tout ce qui se fait en mon royaulme. J'ai été prisonnière -du temps de la royne ma sœur, et je n'ignore pas de quels artifices -usent les prisonniers pour gagner des serviteurs et avoir de secrètes -intelligences.» - -Puis, s'animant par degré, elle continua, presque dans les termes dont -elle s'était servie avec M. de La Mothe-Fénelon, lors de la conspiration -de Norfolk. Elle dit «qu'elle sçavoit tout ce que la royne d'Escoce -avoit pratiqué despuys qu'elle estoit en Angleterre autant par le menu, -comme si elle y eust été appelée, car les princes ont des oreilles -grandes, qui entendent loin et prez, en divers lieux; que la royne -d'Escoce s'estoit efforcée de mouvoir le dedans de son royaulme contre -elle, par le moyen d'aulcuns qui lui promettoient de grandes choses; -mais que c'estoient gens qui conçoivent des montaignes et ne produisent -que mottes de terre; qu'ils l'avoient pansé si sotte qu'elle n'en -sentyroit rien, tandis qu'elle s'en estoit toujours mocquée dans la -manche; et (répétant un mot terrible qui lui était familier) elle -ajouta: que n'ayant, la royne d'Escoce, usé d'elle comme de bonne mère, -elle méritoyt qu'elle luy fust marastre.» - -M. de Châteauneuf demeura tout pensif après cette audience. Ses -soupçons, ses terreurs redoublèrent, et il recommanda de plus en plus la -circonspection à Cardaillot. Mais Marie et ses partisans étaient tous -dans un réseau de fer. - -Il y eut cependant, vers le milieu de juin, un instant d'hésitation où -la conspiration sembla languir et chanceler. Babington et quelques-uns -de ses complices se troublèrent au fond de leur conscience. Des -scrupules religieux les agitaient. Ils se posèrent sérieusement cette -question: Le régicide est-il permis à des catholiques? Ils n'osaient -dire: Oui. Gifford l'osa; mais il était bien jeune pour s'ériger en -autorité théologique. Les conjurés restaient indécis. Walsingham et -Élisabeth s'inquiétèrent; car Marie Stuart, qui s'était beaucoup -compromise, ne s'était pas encore perdue. Quoiqu'il lui fût échappé bien -des imprudences, elle n'avait pas écrit une parole irréparable. - -Gifford, ne pouvant trancher la difficulté, la dénoua. Il dissipa les -alarmes de Walsingham, et partit pour la France. - -Il vint droit à l'hôtel de don Bernard de Mendoça, alors ambassadeur à -Paris, et le vrai chef du comité catholique. - -Don Bernard de Mendoça était le plus fier des Espagnols et le plus -entreprenant des diplomates. Son âme africaine, comme son sang, brûlait -d'une haine inextinguible contre Élisabeth et d'un dévouement religieux -pour Marie Stuart. La politique était pour lui une passion sainte; et -l'intrigue, chez un tel homme, avait toujours des proportions tragiques. -Forcé de quitter Londres, d'où l'exilait, à cause de son génie remuant, -le cabinet britannique, il n'avait pas craint, à Greenwich même, d'en -appeler à son épée contre les soupçons des ministres anglais, et de se -déclarer l'ennemi de leur maîtresse. Et maintenant, avec cette activité -de feu qui plaisait tant à Philippe II, il cherchait des assassins et -soldait des poignards, couvrant tout d'un luxe calculé et de l'emphase -castillane. «Mendoze, dit Pierre Matthieu, ne sortoit jamais de son -logis sinon à cheval, en litière ou en carrosse, avec toute sa suite, -bien que ce ne fust que pour aller à l'église fort proche de sa maison. -De trois paroles qu'il parloit, il y en avoit deux pour la grandeur de -son maistre, et disoit souvent que Dieu estoit puissant au ciel et le -roy d'Espagne en la terre.» - -Mendoça reçut Gifford comme le représentant des catholiques anglais. Il -lui remit pour eux des lettres d'encouragement, et instruisit Philippe -II de tout ce qu'il avait fait et promis. Le roi d'Espagne approuva son -ambassadeur: «En considérant, lui écrivit-il, l'importance de -l'événement, si Dieu, qui a pris sa cause en main, veut qu'il réussisse, -vous avez bien fait d'accueillir ce gentilhomme, et de l'exciter, lui, -ainsi que ceux qui l'ont envoyé, à pousser l'entreprise plus avant.» - -Gifford envoya les lettres de don Bernard de Mendoça à Walsingham, et il -en demanda à d'autres membres influents du comité pour mieux -l'accréditer auprès de Ballard, qui, après avoir organisé la -conspiration en Angleterre, attendait à Reims, en sûreté, l'assassinat -d'Élisabeth, la délivrance de Marie, le triomphe du catholicisme dans -toute l'étendue de la Grande-Bretagne. - -Ballard n'était point lâche, c'était même un homme d'aventure capable -d'affronter le péril pour accomplir les plans de son parti et les siens. -Mais il était loin d'être un fanatique pur, et la ruse chez lui -tempérait le zèle. Il s'était mêlé, dans le cours de sa vie, à bien des -intrigues. Il avait l'expérience consommée d'un vieux jésuite. Il était -casuiste et l'un des plus habiles meneurs de sa compagnie. Prêtre de -faction et de précaution tout ensemble, il voulait fermement que la -conspiration réussît sans lui, au dernier acte. Il ne se jugeait pas -nécessaire. S'il l'était absolument, il ne se refuserait pas à mourir -pour sa cause, mais il aimait mieux vivre pour elle. - -Telles étaient les dispositions de Ballard à l'arrivée de Gifford auprès -de lui. Gifford les connaissait. Il remit d'abord à Ballard les lettres -de Charles Paget et de l'archevêque de Glasgow, puis il lui apprit la -tiédeur des conjurés, leurs craintes secrètes, leur tremblement devant -le régicide. Il lui annonça que la conspiration était à la veille -d'avorter. - ---Il fallait lever tous les scrupules, dit Ballard. - ---Je l'ai essayé, reprit Gifford, et j'ai échoué. - ---Ne leur avez-vous pas démontré que les bulles d'excommunication -permettent, commandent même le régicide des souverains hérétiques, et -qu'elles émanent d'une puissance infaillible, le pape? - ---J'ai été plus loin, répondit Gifford; j'ai affirmé aux conjurés en -votre nom, et d'après votre doctrine, que non-seulement les bulles -régicides étaient l'œuvre du pape, le vicaire de Jésus-Christ, mais -qu'au fond ces bulles étaient l'œuvre même du Saint-Esprit. - ---Et vous ne les avez pas convaincus? - ---Non; je ne suis pas assez grave, assez imposant pour une telle tâche: -vous seul pouvez la remplir. Il y faut votre science de Dieu et du -monde, votre éloquence irrésistible. Je pense que personne, excepté -vous, dans la chrétienté, ne saurait mener à bien cette glorieuse -entreprise, et nos amis les plus illustres pensent comme moi.» Ballard, -ému, entraîné, prit la soudaine résolution de suivre Gifford en -Angleterre. - -Il y prouva la légitimité du régicide. - -Il y réchauffa la conspiration. Marie Stuart l'aida dans cette mission -en écrivant à Babington. - -Voici la lettre de Marie Stuart, inspirée de loin à sa souveraine par -Morgan, à qui Babington s'était plaint du silence et de l'oubli de la -reine: - - MARIE STUART A ANTOINE BABINGTON. - - De Chartley, 25 juin 1586. - - «Mon grand amy, encores qu'il y a longtemps que contre mon gré vous - n'ayez eu de mes nouvelles, et moy des vostres, pourtant je seroys - bien marrie que vous pensassiez que je n'eusse souvenance de - l'affection essentielle que vous avez monstrée en tout ce qui - m'appartient. J'ay entendu que, depuis la surséance de l'intelligence - entre nous, l'on vous a addressé des pacquetz pour me les fayre tenir, - tant de France que d'Escoce. Je vous prye, si aulcuns sont tombez - entre vos mains, s'ilz y sont encores, de les délivrer à ce porteur, - lequel me les fera tenir asseurément. Et je prierai Dieu pour vostre - préservation. - - «Vostre bien bonne amye, - - «MARIE, R.» - -Chose vraiment pathétique! le porteur que Marie, dans son aveuglement, -recommandait à Babington, n'était autre que Gifford, le traître des -traîtres, le plus audacieux, le plus actif et le plus profondément -pervers de tous les artisans de crime dans ce guet-apens d'iniquité. - -Babington sentit sa confiance s'accroître par celle de Marie. Il lui -répondit le 6 juillet. Phelipps alla lui-même à Chartley le 8. Il ne -jugea pas à propos de se cacher à la reine. Un après-midi que trop -faible pour monter à cheval, elle avait demandé son coche, afin de se -promener plus commodément, Phelipps eut l'indignité de se mettre sur son -passage, lui souriant d'un faux sourire, comme il le mandait à -Walsingham. Marie l'apercevant en ressentit une secrète inquiétude, un -mystérieux effroi. Préoccupée malgré elle de ce personnage équivoque, -elle en traça ainsi le portrait dans sa correspondance avec Morgan: «Ce -Phelipps est de basse stature et de chétive apparence; il a les cheveux -d'un blond sombre, la barbe d'un blond clair, la figure marquée de -petite vérole, la vue courte, et il semble âgé d'environ trente ans.» - -La reine, néanmoins, n'imaginait pas tout le mal que lui préparait ce -ténébreux représentant de la police, ce docile instrument de Walsingham. - -Phelipps fit rendre, le 12 juillet, à Marie la lettre de Babington. - -«Très-chère souveraine, disait le jeune chef de la conspiration, moy -mesmes avec dix gentilz hommes et cent aultres de nostre compaignie et -suitte, entreprendrons la délivrance de vostre personne royalle des -mains de voz ennemys. Quant à ce qui tend à nous deffaire de -l'usurpatrice, de la subjection de laquelle, par l'excommunication -faicte à l'encontre d'elle, nous sommes affranchiz, il y a six gentilz -hommes de qualité, tous mes amys familiers, qui, pour le zèle qu'ils -portent à la cause catholique et au service de Vostre Majesté, -entreprendront l'exécution tragique...» - -La reine était au désespoir. Elle venait de lire le traité d'alliance -qui avait été conclu quelques jours auparavant entre son fils et -Élisabeth, et où rien n'était stipulé ni pour ses droits ni pour sa -liberté, où elle n'était pas même nommée. Dans le premier élan de son -indignation, de sa colère, elle écrivit à Babington cette autre lettre -qui devait lui être si fatale: - - MARIE STUART A ANTOINE BABINGTON. - - 17 juillet 1586. - - «Féal et bien aymé, suivant le zèle et entière affection dont j'ay - remarqué qu'avez esté poussé en ce qui concerne la cause commune de la - religion et la mienne aussy en particulier, j'ay toujours faict - asseurance de vous, comme d'un principal et très digne instrument pour - estre employé et en l'un et en l'autre. Ce ne m'a esté moindre - consolation d'avoir esté avertie de vostre estat, comme vous l'avez - faict par vos dernières lettres, et trouvé moyen de renouveller noz - intelligences... - - «Je ne puis que louer pour plusieurs grandes et importantes - considérations, qui seroyent icy trop longues à réciter, le désir que - vous avez en général d'empescher de bonne heure les desseings de nos - ennemys qui taschent d'abolir nostre religion en ce royaulme, en nous - ruynant tous ensemble. - - «Quant à mon particulier, je vous prye de temoigner à noz principaux - amis que, quand je n'auroys aulcun intérest pour moy mesmes en ceste - affaire (car je n'estime ce que je prétends que peu au priz du bien - publicq de cest Estat), je serois toujours très affectionnée à y - employer ma vie et tout ce que j'ay ou pourray avoir de plus en ce - monde. - - «Or, pour donner un bon fondement à ceste entreprise, afin de la - conduire à un heureux succez, il fault que vous consideriez, de point - en point, quel nombre de gens, tant de pied que de cheval, pourrés - lever entre tous, et quels capitaynes vous leur donnerés en chasque - comté, en cas qu'on ne puisse avoir un général en chef; de quelles - villes, ports et havres vous vous tenez certains, tant vers le nord - qu'aux pays de l'est et du sud, pour y recevoir secours des Pays-Bas, - de France et d'Espagne; quel endroit vous estimés le plus propre et - adventageux pour le rendez vous de toutes vos forces, et de quel côté - estes d'avis qu'il fauldra puis après marcher (comment les six - gentilshomes sont délibérez de procéder); et le moyen qu'il fauldra - aussi prendre pour me délivrer de ceste prison. - - «Ayant fixé une bonne résolution entre vous mesmes (qui estes les - principaulx instruments, et le moins en nombre qu'il vous sera - possible) sur toutes ces particularités, je suis d'advis que la - communiquiez en toute diligence à Bernardino de Mendoza, ambassadeur - ordinaire du roy d'Espagne en France, lequel, outre l'expérience qu'il - a des affaires de par deçà, ne fauldra, je vous puis asseurer, de s'y - employer de tout son pouvoir. J'auray soin de l'advertir de cette - affaire, et de la luy recommander bien instamment, comme à telz - aultres que je trouveray estre nécessaire. - - «Mais il fault que fassiez choiz bien à propos de quelque personnage - fidèle pour manier cette affaire avecq Mendoza et aultres hors du - royaulme, duquel seul vous vous puissiés tous fier, afin que la - négociation soyt tenue tant plus secrète, ce que je vous recommande - sur toutes choses pour vostre propre seureté... Ces choses estant - ainsy préparées, et les forces, tant dedans que dehors le royaulme - toutes _prestes, il fauldra alors mettre les six gentilshommes en - besoigne_, et donner ordre que _leur desseing estant effectué_, je - puisse estre tirée hors d'icy, et que toutes vos forces soyent en ung - mesmes temps en campaigne pour me recevoir pendant qu'on attendra le - secours étranger, qu'il fauldra alors haster en toute diligence... - - «C'est le projet que je trouve le plus à propos pour cette entreprise, - afin de la conduyre avec esgard de nostre propre seureté. De - s'esmouvoyr de ce costé devant que vous soyez asseurés d'un bon - secours estranger, ne seroyt que vous mettre, sans aulcun propos, en - danger de participer à la misérable fortune d'aultres qui ont par cy - devant entrepris sur ce sujet; et de me tirer hors d'icy, sans estre - premièrement bien asseurez de me pouvoir mettre au milieu d'une bonne - armée ou en quelque lieu de seureté, jusques à ce que noz forces - fussent assemblées et les estrangers arrivés, ne seroyt que donner - assez d'occasion à cette Royne là, si elle me prenoit de rechef, de - m'enclorre en quelque fosse d'où je ne pourrois jamais sortir, si pour - le moins, j'en pouvois eschapper à ce prix là, et de persécuter avec - toute extresmité ceulx qui m'auroient assistée, dont j'aurois plus de - regret que d'adversité quelconque qui me pourroyt eschoir à - moi-mesme... - - «J'ay jusques à présent fait instance qu'on changeast mon logis; et - pour response on a nommé le seul chasteau de Dudley, comme le plus - propre pour m'y loger, tellement qu'il y a apparence que dedans la fin - de cest esté on m'y mènera. Pourtant advisez, aussy tost que j'y - seray, sur les moyens dont on pourra user ès environs pour m'en faire - eschapper. Si je demeure icy, on ne se peut servir que d'un de ces - trois expédients qui s'ensuyvent: le premier qu'à un jour préfix, - comme je seray sortie pour prendre l'air à cheval sur la plaine qui - est entre ce lieu et Stafford, où vous sçavez qu'il se rencontre - ordinairement bien peu de personnes, quelques cinquante ou soixante - hommes bien montez et armez me viennent prendre; ce qu'ilz pourront - aysément faire, mon gardien n'ayant communément aveq luy que dix huict - ou vingt chevaulx, pourveus seullement de pistollets. Le second est - qu'on vienne à minuict, ou tost après, mettre le feu ès granges et - estables que vous sçavez estre auprès de la maison, afin que les - serviteurs de mon gardien y estant accourus, vos gens ayant chacun une - marque pour se recognoistre de nuict, puissent cependant surprendre la - maison, où j'espère vous pouvoir seconder avec ce peu de serviteurs - que j'y ay. Le troisième est que les charrettes qui viennent icy - ordinairement arrivant de grand matin, on les pourroyt accommoder de - façon et y apposter tels charretiers, qu'estant soubz la grande porte - les charrettes se renverseroyent tellement qu'i accourant avec ceulx - de vostre suyte, vous vous pourriés fayre maistre de la maison et - m'enlever incontinent. Ce qui ne seroyt difficile à exécuter, devant - qu'il y pût arriver aulcun nombre de soldats au secours, d'aultant - qu'ilz sont logés en plusieurs endroicts hors d'icy, quelques uns à - demy mille et d'aultres à un mille entier. - - «Quelle qu'en soyt l'yssue, je vous ay et auray tousjours très grande - obligation pour l'offre qu'avez faict de vous mettre en péril, comme - faictes, pour ma délivrance, et j'essaieray par tous les moyens que je - pourray, de le recognoistre en vostre endroict comme méritez. J'ay - commandé qu'on vous feist un plus ample alphabet, lequel vous sera - baillé avec la présente. Dieu tout puissant vous ayt en sa saincte - garde! - - «Vostre entierement bonne amye à jamays. - - «Ne faillez brûler la présente quant et quant.» - -Voilà, dans sa gravité funèbre, la dernière lettre de Marie Stuart à -Babington. - -Elle fut attestée par Babington lui-même, puis par Nau et par Curle, les -deux secrétaires de Marie. - -Dès que Phelipps eut cette formidable lettre, il jugea que tout était -accompli. Il avertit Gilbert Gifford, qui toucha la récompense promise, -le prix du sang, et qui se hâta de mettre le détroit entre lui et les -malheureux qu'il avait si tortueusement conduits à la boucherie. Maude -et les autres espions s'éclipsèrent comme Gifford. - -Phelipps quitta Chartley le 24 juillet. Il apportait à son maître les -lettres de Babington à Marie Stuart et la réponse, avec les lettres de -cette princesse à ses autres amis en Écosse et sur le continent. - -C'était assez, c'était trop de preuves. Ballard sollicitait -indirectement des passe-ports. Il était impatient de retourner à Reims. -Walsingham donna l'ordre de l'arrêter. Instruit de cette mesure, -Babington fut saisi d'une soudaine et vague terreur. Son premier -mouvement fut de regagner son hôtellerie. Il fit seller précipitamment -son cheval, et prit au hasard la route qui s'offrit à lui. Il courut -quelques milles avant de retrouver son sang-froid. Le grand air -cependant ne tarda pas à dissiper cette panique, et, comme au fond -Babington était brave, dévoué, il revint sur ses pas, décidé à jouer -intrépidement cette dernière partie, résolu à la mort plutôt qu'au -déshonneur. - -Il se présenta hardiment à l'hôtel du ministre de la police, le pria de -délivrer des passe-ports à Ballard, lui déclara qu'il était lui-même -catholique; que, par ses relations avec les catholiques et son influence -sur eux, il pouvait et voulait le servir. Walsingham, feignant de le -croire, le remercia, et l'engagea à loger en son propre hôtel, pour que -leurs communications fussent plus faciles et plus promptes. Babington -ayant accédé à ce désir ou plutôt à ce commandement, s'aperçut bientôt -qu'il était gardé à vue, et s'évada. - -Ballard fut arrêté. On connaissait les autres conspirateurs. Gifford les -avait nommés, signalés. Babington d'ailleurs s'était fait peindre avec -les six gentilshommes qui devaient assassiner Élisabeth. Le tableau -était surmonté de cette inscription: «Nos périls communs sont les nœuds -de notre amitié.» Walsingham, par Gifford, était parvenu à en faire -tirer une copie que garda la reine d'Angleterre. - -Après l'arrestation de Ballard, les conjurés, se sentant sous la main et -sous les yeux de la police, ni Savage, ni aucun autre n'eut l'audace -inutile d'attendre dans les jardins, soit à Richmond, soit à Windsor, -Élisabeth, pour la frapper. Ils s'échappèrent tous, mais ils furent -bientôt pris ainsi que Babington dans un massif de Saint-John's-Wood, où -ils s'étaient réfugiés. On les ramena à Londres, et ils furent jetés à -la Tour. Jeunes gens du monde pour la plupart, ils avaient acquiescé à -un complot comme à une partie de chasse, pour ne se pas séparer et sans -se rendre compte de la portée de leur ligue. Le fanatisme chevaleresque -de Babington souriait à leur imagination. C'était une chose agréable aux -dames de leurs comtés: ce serait une séduction auprès d'elles; c'était -d'ailleurs un lien de plus entre eux. Ils se firent donc presque tous -conspirateurs par imitation, par emphase, par affectation de belles -manières, par camaraderie, par fougue de tempérament et d'âge, par -émulation de bonne compagnie. - -«C'était mon triste destin, s'écria Jones devant ses juges, ou de trahir -mon ami, ou de rompre mon allégeance et de me perdre, moi et ma -postérité. J'ai voulu être compté au nombre des amis fidèles, et je suis -condamné comme un traître!...» - -«Avant que ceci arrivât, disait Tichbourne au pied de l'échafaud, nous -vivions ensemble dans la situation la plus brillante. De qui parlait-on -dans le Strand, à Fleet-street, et dans tout autre quartier de Londres, -si ce n'est de Babington et de Tichbourne? Dieu sait combien peu les -affaires d'État entraient dans ma tête! J'ai toujours refusé de m'en -mêler; mais, par égard pour mon ami, je me suis tu, et j'ai consenti.» - -Mis en jugement le 13 septembre 1586, condamnés le 17, ces téméraires -compagnons de plaisir et d'intrigue furent exécutés en deux actes: le -20, Babington, Barnewell, Tichbourne, Dunn, Charnock, Savage, Ballard, -et les autres le 21. - -Les raffinements de cruauté légale, si familiers à la procédure -criminelle du XVIe siècle, furent épuisés sur les conjurés. Ils furent -conduits tout chancelants à Saint-Giles, et éventrés vivants. Leur mort -fut le triomphe du tourmenteur fanatique s'acharnant sur des proies -humaines. Ce fut la vengeance brutale de l'esprit puritain contre des -cadavres. Tous ces hommes furent courageux, mais ils étaient moribonds -avant le supplice. Il y eut cependant encore je ne sais quoi de -chevaleresque dans le trépas de Babington, et dans celui de Ballard je -ne sais quoi de religieux; lueurs suprêmes, pâles et derniers reflets -des habitudes de ces âmes dont les corps étaient brisés par la torture! - -Quelques historiens ont pensé qu'il y eut deux conspirations: une -conspiration contre la vie d'Élisabeth, à laquelle Marie fut étrangère, -et une conspiration pour la délivrance de Marie, la seule dont elle fut -complice. Par suite de leur système, ces historiens estiment que tous -les passages de la lettre de Marie qui ont trait à l'assassinat -d'Élisabeth ont été interpolés par Phelipps, établi à Chartley. - -D'autres historiens soutiennent l'avis contraire. Selon eux, la -contradiction apparente qu'on relève dans cette lettre pouvait échapper -à Marie au milieu du trouble où elle était, tandis que Phelipps, cet -esprit froid, logique, toujours si maître de lui, l'aurait certainement -évitée. Elle n'est, au reste, que dans les termes. Marie, lorsqu'elle -parle d'Élisabeth, après avoir parlé de _la besogne des six -gentilshommes_, suppose, sans l'exprimer, que le coup a manqué, et alors -elle, ses amis et les catholiques auront tout à redouter des vengeances -de la reine d'Angleterre. Ce qui achève de convaincre que Phelipps n'eut -pas recours aux interpolations, c'est qu'elles lui étaient inutiles. Le -dernier bill du parlement dirigé contre Marie ne la rendait-elle pas -responsable de toute conspiration tentée en sa faveur? Phelipps n'avait -pas besoin, pour perdre la reine d'Écosse, d'une conspiration contre la -vie d'Élisabeth, il lui suffisait d'une conspiration destinée à -bouleverser les institutions religieuses de l'Angleterre avec le secours -de l'étranger. - -Pour moi, ces probabilités contradictoires, m'inclineraient au doute -sans les aveux formels de Babington. Nau et Curle confirmèrent à -plusieurs reprises ces aveux. «Une partie de la lettre incriminée avait, -déposèrent-ils, été écrite par Nau sous l'inspiration de Marie; l'autre -partie avait été écrite de la main même de la reine, et la lettre -entière avait été chiffrée par Curle.» Nau alla plus loin. Il convint -que sa maîtresse lui avait dicté, entre autres paragraphes, le -paragraphe relatif à l'intervention des six gentilshommes qui devaient -tuer Élisabeth. - -Ces témoignages de Babington, de Curle et de Nau prisonniers, ont été -repoussés et admis tour à tour. Mais leur véracité fût-elle une -certitude historique, Marie Stuart n'eût-elle pas été plus sage que ses -amis, elle trouverait encore grâce devant la postérité. - -Captive depuis tant d'années contre tout droit humain et divin; privée -des égards dus à son rang et à sa naissance; blessée dans ses amitiés, -dans ses antipathies, dans les moindres élans de sa liberté, dans les -plus minutieux détails de sa vie intime; opprimée comme femme, outragée -comme reine, torturée comme mère, il n'y aurait pas beaucoup à s'étonner -qu'elle eût accepté tout entière la conspiration de Babington. Il -faudrait l'en blâmer et l'en excuser; ceux qu'il faut blâmer et flétrir, -sans les excuser jamais, ce sont les ennemis qui la retinrent -prisonnière, qui l'abreuvèrent d'humiliations, qui la jetèrent au delà -de tous les conseils de la prudence, qui l'entourèrent d'espions, qui -préparèrent le complot, et qui, en immolant cette grande victime, ne -furent pas des prêtres, ainsi que des sectaires l'ont écrit, mais des -geôliers, des provocateurs, des bourreaux. - - - - -LIVRE XII. - -Sir Thomas Gorges.--Marie Stuart à Tixall.--Ramenée à Chartley.--Saisie -de ses papiers.--Arrestation de Nau et de Curle.--Marie Stuart -transférée à Fotheringay.--Vieille route.--Église.--Château.--Le Nen -coule au pied.--Dernier horizon de Marie Stuart.--Poésie.--Ronsard.--Les -_Misères du temps_.--D'Aubigné.--Les _Tragiques_.--Marie Stuart et -Élisabeth.--Renouvellement de l'association protestante pour la sûreté -d'Élisabeth.--Procès de Marie Stuart.--Sa condamnation à mort.--Sir -Amyas Pawlet fait enlever le dais de la reine.--Lettres de Marie Stuart -à Élisabeth;--au pape Sixte-Quint; à l'archevêque de Glasgow;--au duc de -Guise.--Enthousiasme religieux de la reine d'Écosse.--Hypocrisie -d'Élisabeth.--Acharnement du parti protestant contre Marie -Stuart.--Indifférence ou connivence de la France et de l'Écosse.--Les -hauts commissaires à Fotheringay.--Lord Shrewsbury.--Le comte de -Kent.--Détails.--Le dernier jour.--Les dernières heures.--Sensibilité, -courage, ferveur de Marie Stuart.--Désespoir de ses -serviteurs.--Supplice.--Le bourreau.--Le doyen de Peterborough.--Le -comte de Kent.--Douleur feinte d'Élisabeth.--Joie du protestantisme.--Le -cercueil de Marie Stuart à Fotheringay;--à Peterborough;--à Westminster. - - -Cependant Marie Stuart, ignorante des événements, resserrée de plus en -plus à Chartley, vit arriver, le 8 août, un messager dans la cour du -château. C'était sir Thomas Gorges, qui apportait l'ordre de la -transporter à Tixall, donjon voisin de Chartley et qui appartenait à -Walter Aston. - -La reine d'Écosse interrogea vainement ses gardiens sur ce messager. Le -même jour, selon son habitude, elle monta à cheval, et son œil inquiet -sondait l'espace, désespérant d'y apercevoir ses libérateurs, lorsque, -par une manœuvre de son escorte, elle fut séparée de ses gens et -conduite à sa nouvelle résidence. Elle y fut enfermée seule dans une -petite chambre, sans plumes, encre, ni livres. C'est là qu'elle apprit -la découverte de la conspiration, la saisie de tous ses meubles, de tous -ses coffres, de tous ses papiers, l'arrestation de Nau et de Curle, ses -deux secrétaires. - -Sir Amyas Pawlet ne ramena sa prisonnière à Chartley que le 30 août. -Soumise à une surveillance plus rigoureuse, à des humiliations plus -cruelles, elle pressentit le dénoûment terrible. Waad, assisté des -agents de Walsingham, avait traversé cette prison royale. Ils avaient -tout emporté: lettres, argent, bijoux. Quand Marie rentra dans son -appartement, elle le trouva violé et dépouillé. Ses serviteurs étaient -noyés dans les larmes, ses parures et son linge inventoriés, ses bahuts -vides. Ces pauvres chambres que le malheur et la majesté royale auraient -dû rendre sacrées, la brutalité d'une police ignoble les avait -saccagées, et l'insulte s'était mêlée au pillage. Marie, dont l'âme -était plus dévastée que sa demeure, ne se fit aucune illusion. Elle -comprit toute sa destinée, et s'y résigna en princesse d'Écosse et de -Lorraine. «Sir Amyas, dit-elle à Pawlet dont elle rencontra le regard, -il me reste encore deux choses: dans mes veines le sang royal qui me -donne droit à la succession du trône d'Angleterre, et dans mon cœur un -dévouement sans bornes à la religion de mes aïeux.» - -Elle comprenait maintenant que ce sang serait bientôt tari et que ce -cœur ne battrait pas longtemps. Elle écrivit et parvint à faire passer à -son cousin le duc de Guise une lettre où elle épancha tous les -sentiments qui l'oppressaient. «Mon bon cousin, dit-elle, ayez pityé de -mes pauvres serviteurs destituez, car l'on m'a tout osté icy, et -m'attends à quelque poison ou autre telle mort secrette... Je désire que -mon corps soyt à Reims, auprès de feue ma bonne mère, et le cœur auprès -du feu roy mon seigneur (François II).» - -La reine d'Écosse allait être transférée au château de Fotheringay, dans -le comté de Northampton, à quelques milles de Peterborough. Ce fut la -dernière hôtellerie anglaise où la conduisit l'hospitalité d'Élisabeth. - -Depuis plusieurs années cette question s'agitait dans les conseils de -Greenwich et se prolongeait d'irrésolutions en irrésolutions. - -Dès 1581, Burleigh écrivait à Walsingham: «Le conseil, aussi variable -que l'atmosphère, n'est parvenu à aucune conclusion, car Sa Majesté -elle-même ne s'est prononcée sur aucun point. Tellement que, fatigués de -parler, les membres se sont séparés, et que la reine a remis le tout à -une autre époque. On a délibéré longtemps pour savoir dans quel lieu on -confinerait la reine d'Écosse, pour instruire et juger son procès. On ne -voulut pas de la Tour. Le conseil recommanda à l'unanimité le château de -Hertford, et la reine y consentit durant tout un jour; mais elle changea -bientôt d'avis, et dit qu'il était trop près de Londres. Alors on parla -de Fotheringay, qu'elle trouva trop éloigné; puis successivement de -Grafton, de Woodstock, de Northampton, de Coventry et de Huntingdon, -qu'elle refusa tous, les uns, parce qu'ils n'étaient pas assez -fortifiés, les autres à défaut de convenance. Le parlement sera -probablement dissous, et sa prochaine réunion fixée au 10 décembre -prochain; mais la reine veut que la cause de la reine d'Écosse soit -entendue et terminée avant cette réunion; néanmoins on ne peut rien -faire jusqu'à ce que le lieu de sa translation soit choisi.» - -Le 25 septembre 1586, Élisabeth s'était enfin déterminée. Marie Stuart -monta dans son coche par un ciel couvert et s'achemina vers Fotheringay. -«Ce temps ressemble, dit-elle, au temps des vendanges à Fontainebleau. -Seulement ici j'ai le cœur moins joyeux.» Elle était escortée par deux -délégués du conseil privé, Mildmay et Barker, et par cinquante hommes -d'armes sous les ordres de sir Amyas Pawlet. - -La reine examina curieusement en prisonnière l'aspect du pays, soigné -comme un parc. Elle remarqua les châteaux, les maisons, les villages -d'une rare propreté, et dont la pauvreté se cachait, comme aujourd'hui, -sous les fleurs. Elle oublia un instant ses longs ennuis sur la vieille -route solitaire. Elle admira des paysages d'une incomparable verdure. -Malgré elle, une impression de fraîcheur pénétra un instant jusqu'à son -âme au milieu de ces délicieux comtés où l'Angleterre, qui a la religion -des héritages et pour qui les limites sont sacrées, cultivait les haies -avec une sorte de piété domestique et nationale; tandis qu'en Allemagne -la secte insensée des anabaptistes sapait tous les fondements de la -propriété, cette base divine des familles et des États. - -Quand Marie Stuart toucha au terme de son voyage, le pays changea un -peu. La route tourna dans la prairie, où le sable fin remplace la terre -durcie et rugueuse. Les grands chênes se groupèrent par bouquets çà et -là, et les buissons devinrent touffus comme des taillis. La reine versa -quelques larmes dans l'avenue qui la conduisit à la grille de l'église -peuplée de tant de vieux tombeaux. Son coche s'étant arrêté un instant à -cette grille, l'escorte prit sur la gauche et mena Marie jusqu'aux -fossés de Fotheringay. A un signal, le pont-levis s'abaissa, et la -reine, descendue de voiture près du tertre, nu maintenant, couronné -alors de batteries, entra pour jamais dans le château. Elle monta les -degrés de l'appartement qu'on lui avait préparé. Malgré le feu qui -brûlait dans l'âtre, sa chambre était humide. Elle désigna d'un geste à -ses femmes la fenêtre fermée de barreaux de fer; elle s'y accouda en -soupirant, puis, à travers les petites vitres encadrées dans des lames -de plomb, elle jeta un regard morne sur la campagne. - -Le Nen, presque immobile au pied du château, coulait lentement sous une -pluie de feuilles d'automne que le vent secouait des arbres. Par delà -s'étendaient quelques champs de houblon, vigne amère du nord, et -d'immenses prairies où galopaient des poulains sauvages, où paissaient -les moutons gras, les vaches brunes et les chevaux noirs particuliers à -ce comté. Sur le dernier plan, des collines boisées s'élevaient et -répandaient leurs grandes ombres mélancoliques. - -Tel fut le dernier horizon de Marie Stuart. Tel il lui apparut de sa -fenêtre pendant les sombres mois qui précédèrent son jugement. Tel il se -déroula, après trois siècles, la même semaine de l'arrivée de Marie, à -celui qui écrit ces lignes. Seulement, pour le voyageur, il n'y avait -plus de château, plus de garnison, plus d'armes. Il n'y avait sur -l'ancien emplacement du donjon qu'un sol bouleversé, qu'un fourré -d'orties d'où s'envola pesamment, à l'approche de pas humains, une nuée -de corbeaux. - -La reine fut forcée de renoncer aux meilleures habitudes de ses prisons, -les promenades, les correspondances. La vie lui était bien lourde. -Inquiète, isolée, murée, sans amis, sans messagers, elle se dévorait -silencieusement. Les sourdes menées politiques lui étaient impossibles. -La réalité lui manquait. La poésie elle-même semblait l'abandonner. Son -imagination était tarie. - -Si la reine prêtait encore l'oreille aux mélodies de la muse, ce -n'étaient plus des vers d'amour, les vers de sa jeunesse qu'elle lisait. -Non, l'accent de la poésie tintait grave, lugubre comme le chant des -funérailles. Marie, après de longs détours et bien des stations -sanglantes, se retrouvait épuisée dans une prison, vestibule obscur et -tragique du sépulcre. - -Deux voix lui arrivaient encore par les barreaux de sa fenêtre, et ses -geôliers laissaient passer jusqu'à elle quelques vers, dernière -tristesse de sa captivité. - -Quels étaient ces deux poëtes qui lui parvenaient au bord du Nen? - -C'était d'abord Ronsard, ce père de toute poésie française, ce génie -lyrique de la renaissance. Ses strophes n'étaient plus que sanglots. Il -était sinistre comme un prophète hébreu: - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Morte est l'authorité; chacun vit en sa guise; - Au vice déréglé la licence est permise; - Le désir, l'avarice, et l'erreur insensé, - Ont sens dessus dessous le monde renversé. - - On fait des temples saints une horrible voirie, - Une grange, une estable et une porcherie; - Si bien que rien n'est seur en sa propre maison. - Au ciel est revolée et justice et raison, - Et en leur place, hélas! règne le brigandage, - La haine, la rancune, le sang et le carnage. - Tout va de pis en pis: le sujet a brisé - Le serment qu'il devoit à son roy mesprisé; - Mars, enflé de faux zèle et de vaine apparance, - Ainsi qu'une furie agite nostre France, - Qui, farouche à son prince, opiniastre suit - L'erreur d'un estranger (Calvin), et soy-mesmes destruit. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Ne preschez plus en France une doctrine armée, - Un Christ empistolé tout noirci de fumée, - Qui comme un Mehemet va portant à la main - Un large coutelas rouge de sang humain. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - De là toute hérésie au monde prit naissance, - De là vient que l'Église a perdu sa puissance, - De là vient que les rois ont le sceptre esbranlé, - De là vient que le foible est du fort violé; - De là sont procédez des géans qui eschellent - Le ciel, et au combat les dieux mesmes appellent. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -(_Discours des Misères du temps._) - -Voilà le poëte que des amis voyageurs transmettaient à Marie Stuart par -quelque secrétaire, par quelque officier de sa maison. - -C'était le poëte catholique. - -Les gardiens de la reine eurent soin de lui apporter eux-mêmes les -fragments inédits qui couraient déjà du poëme des _Tragiques_, comme -autrefois ils lui envoyaient à Chartley le pamphlet injurieux de -Buchanan. - -L'auteur de ce poëme était Agrippa d'Aubigné. Blessé grièvement en 1577, -retiré dans un désert de Saintonge, tout ébranlé de ses combats et des -scènes de la Saint-Barthélemy, il fut, sans le savoir, le Job sectaire, -le Juvénal huguenot des guerres civiles après en avoir été l'un des -héros. Abrupt et grand poëte, ignoré mais immortel, qui, de la main qui -traça ses Mémoires, agitait le glaive du saint Évangile, et faisait -résonner la lyre aux cordes de fer. Homme terrible, qui, sous un -extérieur rigide, recélait tous les courages, tous les talents, comme -cet airain de Corinthe, qui, sous une sombre apparence, était composé -des métaux les plus précieux! - -Ce poëme des _Tragiques_ fut vraiment écrit au cliquetis des épées, à la -lueur des bûchers, aux éclaboussures du sang des martyrs. - -C'était comme une prophétie de vengeance sur Marie Stuart. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - O France désolée! ô terre sanguinaire! - Non pas terre, mais cendre. . . . . . - Je veux peindre la France, une mère affligée - Qui est entre ses bras de deux enfants chargée. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Ni les soupirs ardents, les pitoïables cris, - Ni les pleurs réchauffez ne calment leurs esprits; - Mais leur rage les guide et leur poison les trouble, - Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Cette femme esplorée en sa douleur plus forte, - Succombe à la douleur mi-vivante, mi-morte; - Elle voit les mutins tout déchirez, sanglants, - Qui ainsi que du cœur des mains se vont cherchants. - Quand pressant à son sein d'un'amour maternelle - Celui qui a le droit et la juste querelle, - Elle veut le sauver; l'autre qui n'est pas las, - Viole en poursuivant l'asile de ses bras; - Adonc se perd le laict, le suc de sa poictrine, - Puis aux derniers abois de sa proche ruine - Elle dit: «Vous avez, félons, ensanglanté - Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté; - Or vivez de venin, sanglante géniture! - Je n'ai plus que du sang pour vostre nourriture.» - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Les Sceneques chenus ont encor en ce temps - Mors et mourants, servi aux rois de passe-temps, - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - O enfants de ce siècle! ô abusez moqueurs! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Vos esprits trouveront en la fosse profonde - Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Mais n'espérez-vous point fin à vostre souffrance? - Poinct n'esclaire aux enfers l'aube de l'espérance. - Transis, desesperez, il n'y a plus de mort - Qui soyt pour vostre mer des orages le port: - Que si vos yeux de feu jettent l'ardente veüe - A l'espoir de poignard, le poignard plus ne tue. - Que la mort (direz-vous) estoit un doux plaisir! - La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir. - Voulez-vous du poison? en vain cet artifice; - Vous vous précipitez, en vain le précipice; - Courez au feu brusler, le feu vous gellera: - Noyez-vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera; - La peste n'aura plus de vous miséricorde; - Estranglez-vous, en vain vous tendez une corde; - Clamez après l'enfer, de l'enfer il ne sort - Que l'éternelle soif de l'impossible mort. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ainsi, pendant que Ronsard gémissait, d'Aubigné criait vers le ciel et -maudissait. La poésie même n'était plus une distraction, un -adoucissement. Le nectar païen s'était changé en ce vin de colère et de -sang que versent les anges de l'Apocalypse. Comment donc s'étonner du -redoublement de ferveur de la reine? Rien n'était plus naturel; il ne -lui arrivait de partout que des récits atroces, que des chants affligés -ou irrités. Quel autre refuge lui restait-il que son oratoire, où elle -avait déposé ses derniers trésors, ses dernières consolations: son livre -d'heures et son crucifix? - -Quand Marie entra dans ce château, qui n'est plus aujourd'hui qu'un -souvenir tragique, Élisabeth était décidée, et le dénoûment si longtemps -attendu de cet affreux drame royal allait éclater après tant de -lenteurs. - -Ces deux femmes inspiraient un attachement passionné et une sainte -haine. Les partisans de Marie voulaient assassiner Élisabeth, cette -fille de Satan; les partisans d'Élisabeth voulaient juger et tuer Marie, -cette nièce des Guise, cette alliée de l'Espagne, cette amie du pape et -cette ennemie de la réforme. - -Il y avait dans chaque parti une fidélité chevaleresque, un fanatisme -religieux; il y avait de plus dans l'âme des Anglais un fanatisme -politique. - -Cette raison d'État, la mollesse des cours étrangères occupées ailleurs, -l'ascendant d'une doctrine jeune qui était sûre de l'avenir, et qui -s'efforçait d'immoler le passé avec ses emblèmes; la supériorité de la -situation d'Élisabeth, qui tenait Marie sous la hache; la violence -aveugle de tout un peuple, dont les délais stimulaient l'impatience; -toutes ces causes étaient menaçantes pour Marie, et ne présageaient que -trop une catastrophe. - -Le parlement anglais avait fait et renouvela, dans l'ardeur de son zèle, -l'association pour la sûreté de la reine. Il institua vingt-quatre -commissaires pour rechercher tous les fauteurs de révolte contre -Élisabeth. Il avait aussi été réglé que la personne pour laquelle -s'ourdiraient de pareils complots pourrait être poursuivie, si elle les -avait connus et encouragés. - -Cette disposition, nous l'avons dit, était une arme forgée contre Marie -Stuart. - -On ne tarda pas à l'en frapper. On saisit l'occasion de la conspiration -de Babington, dont tous les fils étaient dans les mains de Walsingham. -Après la condamnation et l'exécution des conjurés, on instruisit le -procès de la reine d'Écosse, leur complice. Le statut d'association -autorisait cette étrange procédure. Élisabeth nomma, le 6 octobre 1586, -quarante-six juges, au nombre desquels étaient les premiers pairs du -royaume et ses principaux conseillers. Ils se rendirent à Fotheringay au -nombre de trente-six. Arrivés le 12, ils notifièrent à Marie Stuart, par -sir Walter Mildmay, par sir Edward Barker, et par sir Amyas Pawlet, leur -commission scellée du grand sceau, et une lettre d'Élisabeth, qui -annonçait sa détermination à la reine d'Écosse. - -Marie lut cette lettre et cet acte sans émotion extérieure, et rejeta -fièrement toute compétence des juges anglais. «Une chose me surprend, -dit-elle, c'est qu'Élisabeth, ma bonne sœur, veuille me traiter comme sa -sujette, et m'ordonne de comparaître en jugement, moi qui suis reine, et -qui ai appris à ne rien faire qui soit indigne de moi ou de mon fils.» - -Marie Stuart protesta trois fois contre toute juridiction anglaise. Elle -fut sourde aux instigations de Bromley, lord chancelier, et de Burleigh, -lord trésorier, qui se présentèrent devant elle, le 13 octobre, avec -quelques autres commissaires et le vice-chancelier Hatton. Elle dédaigna -la menace qu'ils lui firent de passer outre au jugement, en son absence, -et sa résolution paraissait inébranlable, lorsque le vice-chancelier -prit la parole. Il s'exprima avec insinuation, avec respect, et il mêla -une feinte pitié à son argumentation perfide. «Vous êtes prévenue, -dit-il en finissant, mais non convaincue d'avoir conspiré la mort de -notre glorieuse souveraine. Justifiez-vous, Madame, nous en serons -heureux. Les lois vous y invitent, votre dignité vous le commande. Si -vous vous taisiez, votre mémoire en serait flétrie à jamais, et le monde -expliquerait votre silence par le sentiment accablant de votre crime. Ne -permettez pas, Madame, une telle interprétation.» - -Ce raisonnement insidieux fit une vive impression sur Marie, et elle -consentit à être interrogée. - -Les commissaires, après s'être retirés, donnèrent leurs ordres, et dans -la nuit du 13 au 14 (octobre 1586), un mouvement inaccoutumé remplit le -château de Fotheringay. Des ouvriers et des soldats allèrent et vinrent -aux flambeaux, portant des planches, des échelles, des étoffes et des -tentures. - -Le 14, à neuf heures du matin, un dais aux longs plis de velours rouge, -surmonté du léopard, et semblable à celui qui se voit aujourd'hui à -Saint-James, était dressé au rez-de-chaussée, dans la grande salle du -château. Sous ce dais splendide un fauteuil à franges d'or, siége -d'Élisabeth absente, avait été préparé comme une insulte à l'infortune -de Marie Stuart. Autour de ce trône féodal s'élevaient en amphithéâtre -des gradins recouverts aussi de velours rouge, où étaient rangés: à -droite, dix-huit commissaires, parmi lesquels on remarquait Bromley, -lord chancelier, Burleigh, lord trésorier, les comtes de Kent, d'Oxford, -de Rutland; à gauche, dix-huit autres commissaires, au nombre desquels -étaient les comtes de Stafford et de Morley, Walsingham, Saddler, et le -vice-chancelier Hatton. - -En avant du trône de justice était assis, à une table chargée des pièces -du procès, l'attorney général, secondé de quelques magistrats et de deux -greffiers. - -Une foule de gentilshommes protestants des comtés voisins, se pressaient -en ennemis plutôt qu'en spectateurs, de la grande porte jusqu'à la -barre. Tels étaient le tribunal et l'auditoire de Marie Stuart. Le -peuple n'avait pas été admis. - -Quand la reine fut introduite, les lords s'inclinèrent et elle les salua -avec une majesté triste. De son bras droit, autour duquel s'enlaçait un -carcan de perles en écharpe, elle s'appuyait sur le bras dévoué d'André -Melvil, son maître d'hôtel. Elle s'arrêta un instant comme pour -considérer cette pompe du prétoire, et dit: «C'est donc ainsi que la -reine Élisabeth fait juger les princes par les sujets.» Après ces -paroles, Marie suivit Pawlet jusqu'au simple escabeau qui l'attendait, -et Pawlet monta au tribunal sur un gradin plus bas que ceux des lords. - -Marie, touchant de la main l'escabeau de velours qui lui était destiné: -«Je n'accepte ce siége que comme chrétienne; ma place est là, dit-elle, -en montrant le fauteuil du dais. Je ne suis pas seulement reine, ainsi -que d'autres; je suis reine dès le berceau, et le premier jour qui m'a -vue femme, m'a vue reine.» Puis se tournant vers Melvil, qui se tenait -debout à son côté: «Voilà bien des commissaires, dit-elle encore en -secouant la tête, et parmi eux pas un ami!» - -Le chancelier Bromley ouvrit la séance par un discours pédantesque de -puritain et de courtisan. Il honora, en les développant, les motifs qui -avaient guidé la reine d'Angleterre dans la mise en accusation de la -reine d'Écosse. Il soutint que leur souveraine Élisabeth aurait trahi -Dieu et l'Église de Dieu si elle eût reculé devant une telle cause, et -si elle eût laissé dans le fourreau le glaive de la loi. - -Marie Stuart exigea, avant de répondre, que ses protestations contre -l'incompétence des juges fussent enregistrées. - -«J'ai abordé en Angleterre, s'écria-t-elle, pour y chercher la -protection qui m'était due. On m'a jetée dans des prisons où j'ai langui -pendant dix-huit années, où l'on m'a présenté du fiel pour ma faim, du -vinaigre pour ma soif. Je ne reconnais ni l'autorité d'Élisabeth ni la -vôtre. Je n'ai de pairs que les rois, de juge que Dieu; et si je -m'abaisse à me défendre devant vous, moi, deux fois reine, deux fois -ointe, ce n'est que pour faire éclater mon innocence.» - -Gawdy, un des magistrats de la couronne, accusa la reine d'Écosse de -n'avoir pas repoussé le titre de reine de la Grande-Bretagne; d'avoir -noué avec lord Paget, Charles Paget et d'autres agents, une intrigue qui -devait aboutir à son évasion, à la conquête de l'Angleterre et à la -destruction du protestantisme par les Espagnols; il l'accusa d'avoir, -dans sa correspondance avec don Bernard de Mendoça, promis de transférer -les droits de Jacques VI à Philippe II sur la couronne d'Élisabeth, si -Jacques n'embrassait pas le catholicisme; il l'accusa d'avoir conféré la -régence d'Écosse à lord Claude Hamilton, et d'avoir autorisé un parti -séditieux à se saisir de la personne de Jacques pour le livrer au pape -ou au roi d'Espagne comme captif jusqu'à sa conversion. Marie réfuta -toutes les charges élevées contre elle, en éludant celles qui -concernaient les desseins sur son fils. Elle déclara qu'on était libre -de lui appliquer des qualifications quelconques sans qu'elle en fût -responsable; que, du reste, détenue contre le droit des gens, durant de -si longues années, elle n'avait commis aucun délit en appelant l'aide de -ses amis et des princes ses alliés pour sa délivrance. - -Lord Burleigh reprenant la parole, reprocha à Marie ses relations -séditieuses avec Babington. Marie les ayant niées avec force, Burleigh -ordonna qu'il fût donné lecture à la reine de la lettre que Babington -lui avait adressée le 6 juillet, et de la longue réponse qu'elle y avait -faite le 17.--«Que signifient ces pièces mauvaises? reprit la reine; où -sont les originaux? S'ils existaient, vous les produiriez.--La -confession de Babington a certifié ces pièces, Madame.--Pourquoi, dit -Marie, vous êtes-vous hâté de tuer ce jeune gentilhomme? Il fallait -l'interroger en ma présence.--Le témoignage de Curle et de Nau confirme -celui de Babington, reprit lord Burleigh.--Curle et Nau ont parlé sous -les menaces de la torture, mais ils sont vivants; mandez-les ici, et -nous verrons s'ils ne désavoueront pas ces mensonges. Quand tout ce que -j'ai écrit est innocent, comment prouverez-vous que mes secrétaires -n'ont pas pu ajouter ce qui est coupable? D'ailleurs, milords, songez-y. -Il y va de l'intérêt des princes sacrés de l'huile sainte. -N'attenterez-vous pas à leur honneur, à leur sécurité, en les livrant à -la merci de leurs moindres serviteurs?» - -Le point sur lequel Marie Stuart se défendit avec la plus ardente -obstination fut le projet d'assassinat contre Élisabeth. Elle affirma -qu'elle y était entièrement étrangère. «Je n'ignore point, dit-elle, les -devoirs que m'imposent l'humanité, la religion. J'abhorre l'assassinat, -qu'elles réprouvent. Bien loin d'avoir excité personne à un tel crime, -j'ai souvent modéré le zèle de mes partisans exaspérés par leurs propres -persécutions ou par les miennes. J'ai souhaité seulement d'adoucir -l'oppression où gémissent les catholiques d'Angleterre; mais par quels -moyens? En implorant la justice de la reine Élisabeth. Pour rien au -monde je n'aurais voulu imiter Judith; j'aimais mieux suivre l'exemple -d'Esther, et intercéder comme elle.» - -Il y eut un moment, à la fin de cette première et mortelle audience, où -Marie, dont l'indignation triomphait de la fatigue, attaqua Walsingham -sans ménagement. Cédant à son ressentiment légitime, et lançant un -regard de feu sur le secrétaire d'État toujours impassible, elle poussa -un de ces cris perçants de victime qui montent jusqu'à Dieu, et qui -rejaillissent en remords dans la conscience endurcie des oppresseurs. - -«Vous, Monsieur le secrétaire, dit-elle, vous qui m'avez entourée -d'espions, de calomnies, de piéges, comment me persuaderez-vous que mes -papiers et chiffres enlevés de ma prison de Chartley n'ont pas été -altérés? Je vous connais, poursuivit-elle avec une véhémence croissante, -vous n'avez cessé de tramer la mort de mon fils et la mienne.» - -Walsingham, troublé, répondit vivement que, comme particulier, il était -honnête homme, et que, comme ministre, il avait agi selon la fidélité -qu'il devait à sa glorieuse souveraine et à son pays. - -Le secrétaire d'État, à l'étonnement de l'assemblée, perdit son -sang-froid en cette occasion. L'émotion de Marie Stuart l'avait remué, -et cette voix royale que l'historien entend à travers les siècles, -Walsingham l'entendit peut-être plus d'une fois sur sa couche dans la -solitude de ses nuits. - -Le second jour, 15 octobre, la reine se défendit de nouveau. Elle défia -ses accusateurs de lui apporter les originaux de ses lettres, et de lui -confronter ses deux secrétaires Nau et Curle. Lord Burleigh, avec une -opiniâtreté cruelle, reprit une à une les charges qui pesaient sur Marie -Stuart, et l'en accabla sans relâche et sans pitié, comme si Élisabeth -eût rempli le fauteuil vide placé sous le dais. Marie releva le gant que -lui jetait le vieux homme d'État. Elle eut toutes les éloquences: elle -fut hardie, subtile, pathétique, impétueuse; puis, la faiblesse de la -femme surmontant la dignité de la reine, des larmes coulèrent le long de -ses joues, et souvent des soupirs profonds s'échappèrent de sa poitrine. -«Quand je vins en Écosse, s'écria-t-elle, j'offris à votre maîtresse, -par Lethington, une bague en cœur comme gage de mon amitié; et quand, -vaincue par mes rebelles, j'entrai en Angleterre, j'avais reçu à mon -tour un gage d'encouragement et de protection.» En disant ces paroles, -elle tira de son doigt une bague que lui avait envoyée Élisabeth. -«Regardez ce gage, milords, et répondez. Depuis dix-huit années que je -suis sous vos verrous, de combien de manières votre reine et le peuple -anglais ne l'ont-ils pas méconnu en ma personne?» - -Attaquée par le lord chancelier, par le lord trésorier et par d'autres -commissaires, Marie déploya, dans ses répliques soudaines, des -ressources d'esprit admirables. Ce duel terrible, où la parole adroite, -aiguë, se croisait comme l'acier, dura pendant deux jours. De tous les -attendrissements dont il fut entremêlé, le plus profond fut réveillé -dans le sein de Marie par un souvenir de son cœur. Au nom du comte -d'Arundel et de ses frères, tous fils du duc de Norfolk, Marie -tressaillit. Des pleurs mouillèrent ses yeux, et elle s'écria -douloureusement: «O maison de Howard, illustre au-dessus des plus -illustres, combien tu as souffert pour ma cause! combien tu as saigné -pour l'amour de moi!» - -L'instruction de ce grand procès, où tous les légistes, tous les lords, -tous les hommes d'État d'un royaume se réunirent dans une lutte inégale -contre une faible femme, était terminée. Lord Burleigh ne laissa pas -prononcer la sentence à Fotheringay. Il lut une dépêche de la reine -Élisabeth qui ajournait la commission au 25 octobre. - -«Que décideront-ils?» demandait avec anxiété Melvil à sa maîtresse. -Marie, répondant par ces versets bibliques dont elle nourrissait son -âme: «Les taureaux de Basan m'ont obsédée, dit-elle; et maintenant ils -vont se ruer sur moi, comme le lion ravisseur et rugissant, _sicut leo -rapiens et rugiens_.» - -Cette impression de la reine était malheureusement prophétique. - -Les juges étaient retournés à Londres. Ils s'assemblèrent à Westminster, -dans la chambre étoilée. Ils déclarèrent que Marie Stuart avait eu -connaissance de la conjuration, et que même elle y avait trempé; qu'elle -avait eu l'intention d'usurper, par le meurtre d'Élisabeth, la couronne -d'Angleterre et de ruiner la religion évangélique. Ils prononcèrent à -l'unanimité la peine de mort contre la reine d'Écosse. La politique -dépravant encore la cruauté par une amorce infâme au parricide, ils -ajoutèrent que cet arrêt ne préjudicierait en rien soit à l'honneur, -soit aux droits de Jacques VI. - -Les deux chambres donnèrent à cette décision sanguinaire l'autorité de -leur sanction. Elles envoyèrent un message à Élisabeth, et la prièrent -d'exécuter le jugement. - -Ce fut le 19 novembre (1586) que lord Buckhurst, et Beale, clerc du -conseil, arrivèrent à Fotheringay, et annoncèrent à Marie la fatale -nouvelle. Elle la reçut avec une sérénité digne de ses plus généreux -ancêtres, et elle continua de nier toute complicité de meurtre, en -congédiant les agents officiels d'Élisabeth. - -L'une des scènes les plus émouvantes qui suivirent la sentence de Marie, -ce fut en quelque sorte la dégradation royale infligée par ordre -d'Élisabeth, bien que plus tard la reine d'Angleterre ait désavoué cette -brutalité tyrannique. - -Sir Amyas Pawlet vint avec Drury, qu'on lui avait adjoint pour la garde -de Fotheringay. Il s'enquit de Marie avec une brusque sécheresse, si -elle persistait dans son impénitence papiste, et si elle ne se repentait -pas de ses crimes envers Élisabeth. Marie le regarda d'un grand cœur, et -lui répondit qu'elle était catholique plus que jamais; que, pour le -reste, elle souhaitait à la reine d'Angleterre une conscience aussi -tranquille qu'à la reine d'Écosse. «Puisqu'il en est ainsi, reprit -Pawlet, sachez, Madame, que ma maîtresse m'a notifié de détendre votre -dais, en vous déclarant qu'autrefois reine, vous n'êtes plus désormais -qu'une femme morte civilement.» - -«M'ôter mon dais! s'écria Marie, mon dais, le symbole de la souveraineté -dont Dieu lui-même a sacré mon front dès mon berceau! Apprenez, sir -Amyas, que mon titre est hors de toute atteinte humaine. Je suis née -reine, j'ai vécu et je mourrai reine, en dépit de votre maîtresse -hérétique. Vous, le conseil d'Élisabeth, et son parlement, vous avez la -puissance qu'ont les voleurs au coin d'un bois sur le voyageur, la -puissance de la force, la puissance que les assassins de Richard avaient -sur ce malheureux prince: mais j'ai comme lui mon droit; je saurai -mourir avec mon droit comme Richard et comme tant d'autres princes de ce -royaume injustement immolés.» - -La reine s'était animée, sa voix s'était élevée peu à peu; une vive -rougeur colorait ses joues, l'indignation éclatait dans son expressive -physionomie, et ses yeux lançaient des éclairs. Ses femmes et ses -domestiques étaient accourus. Pawlet leur ordonna de détendre le dais. -Tous ensemble s'y refusèrent, et pas un ne voulut toucher à cet auguste -emblème. Les filles de la reine invoquèrent même la vengeance du ciel -sur ceux qui avaient commandé et qui exécuteraient cet acte impie. -Pawlet fut obligé d'appeler sept ou huit soldats. Il fit enlever le -dais, et, pour mieux dégrader la reine, il se couvrit et s'assit devant -elle. Cette exécution accomplie, il sortit, laissant Marie muette de -surprise, mais si noble et si imposante sous cet outrage qu'il n'aurait -pu supporter plus longtemps sa présence. Quand il fut parti, on crut que -Marie allait céder à un de ces accès de colère qui dégénéraient -quelquefois chez elle en crises nerveuses. On fut trompé. Loin de -succomber à son emportement, elle le domina; et, se recueillant avec une -majesté sereine, religieuse, elle pria Melvil de remplacer par le -crucifix ces insignes qu'on avait profanés, ces tristes insignes de la -royauté terrestre. - -Dans ces cruelles extrémités, en face de la hache et du billot, déjà -sous l'ombre de l'échafaud qui se dressait, abandonnée de tous, Marie ne -s'abandonna pas elle-même, ne cessa pas un instant de se posséder. Elle -pensa à tout. Elle n'oublia pas la moindre chose, le plus infime détail, -le plus humble serviteur. Par une bonté touchante, elle régla jusqu'au -sort d'un pauvre idiot attaché à ses domaines et incapable même de -reconnaissance. - -Elle écrivit à Élisabeth: - - Novembre 1586. - - «Madame, je rends grasces à Dieu de tout mon cœur de ce qu'il luy - plaist de mettre fin par vos arretz au pèlerinage ennuyeux de ma vie; - je ne demande point qu'elle me soyt prolongée, n'ayant eu que trop de - temps pour expérimenter ses amertumes. Je supplie seulement Vostre - Majesté que, puisque je ne dois attendre aucune faveur de quelques - ministres zélez qui tiennent les premiers rangs dans l'Estat - d'Angleterre, je puisse tenir de vous seule, et non d'autres, les - bienfaits qui s'ensuivent. - - «Premièrement, comme il ne m'est pas loisible d'espérer une sépulture - en Angleterre selon les solennités catholiques practiquées par les - anciens roys vos ancêtres et les miens, et comme dans l'Escosse on a - forcé et violenté les cendres de mes ayeuls, quand mes adversaires - seront saoulez de mon sang innocent, je vous demande que mon corps - soyt porté par mes domestiques en quelque terre saincte pour y estre - enterré, et surtout en France, où sont les os de la royne ma - très-honorée mère, afin que ce pauvre corps, qui n'a jamais eu de - repos tant qu'il a esté joint à mon âme, le puisse finalement - rencontrer lorsqu'il en sera séparé. - - «Secondement, je prie Vostre Majesté, pour l'appréhension que j'ay de - la tyrannie de ceux au pouvoir desquels vous m'avez abandonnée, que je - ne sois point suppliciée en quelque endroit caché, mais à la veue de - mes domestiques et autres personnes qui puissent rendre tesmoignage de - ma foy et de mon obeissance envers la vraye Église, et défendre les - restes de ma vie et mes derniers soupirs contre les faux bruits que - mes adversaires pourroient faire courir. - - «En troisième lieu, je requiers que mes domestiques, qui m'ont servy - parmy tant de tribulations, se puissent retirer librement où ils - voudront et jouyr des petites commodités que ma pauvreté leur a - léguées dans mon testament. - - «Je vous conjure, Madame, par le sang de Jésus-Christ, par nostre - parenté, par la mémoire de Henry septiesme, nostre père commun, et par - le tiltre de royne que je porte encore jusques à la mort, de ne me - point refuser des demandes si raisonnables et me les asseurer par un - mot de vostre main, et là dessus je mourray comme j'ay vescu, - - «Votre affectionnée sœur et prisonnière, - - «MARIE, royne.» - -Elle écrivit au pape Sixte-Quint, se confessant être une grande -pécheresse, s'humiliant devant le chef des fidèles, et implorant une -absolution générale pour «son âme, entre laquelle et la justice de Dieu -elle interposoit la croix du Sauveur.» - -Elle écrivit à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne en France, -le meilleur catholique de l'Europe et son ami éprouvé, le chargeant de -signifier au roi, qu'il représentait si bien, qu'elle allait recevoir -avec joie le coup de la mort de la main des hérétiques et pour la sainte -Église, s'avouant heureuse de périr en si bonne querelle, et, puisque -son fils ne retournait pas au giron de Rome, se félicitant d'avoir -transmis son droit sur la couronne d'Angleterre à Philippe II, le prince -le plus digne du gouvernement de cette île. «Faites, ajoutait-elle, que -les Églises d'Espagne aient mémoire de moi en leurs prières. Vous -recevrez un token (un présent) d'un diamant que j'avois cher pour estre -celui dont le feu duc de Norfolk m'obligea sa foy et que j'ay toujours -porté. Gardez-le pour l'amour de moy. - - «MARIE, R.» - -Elle écrivit à l'archevêque de Glasgow, le principal et le plus ancien -de ses partisans: - - «... Je vous recommande mes serviteurs, tant souvent recommandez; de - nouveau je vous les recommande au nom de Dieu. Ils ont tout perdu, me - perdant. Dites leur adieu de ma part, et les consolez par charité. - Recommandez moy à la Ruhe, et lui dictes qu'il se souvienne que je luy - avois promis de mourir pour la religion, et que je suis quicte de ma - promesse. Je le requiers de me ramentevoir à tous ceux de son ordre - (aux jésuites). - - «Dieu soit avec vous et tous mes serviteurs, que je vous laisse comme - enfants. - - «Votre affectionnée et bonne maistresse, - - «MARIE, R.» - -Elle écrivit au duc de Guise: - - De Fotheringay, le 24 novembre 1586. - - «Mon bon cousin, celuy que j'ay le plus cher au monde, je vous dis - adieu, estant preste par injuste jugement d'estre mise à mort, telle - que personne de nostre race, grasces à Dieu, n'a jamays receue, et - moins une de ma qualité; mais, mon bon cousin, louez en Dieu, car - j'estois inutile au monde en la cause de Dieu et de son Église, estant - en l'estat où j'étois. J'espère que ma mort et promptitude de mourir - pour le maintien et restauration de l'Église catholique en ceste - infortunée isle témoigneront ma constance en la foy; et, bien que - jamais bourreau n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon - amy, car le jugement des hérétiques, et qui n'ont nulle jurisdiction - sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux enfants de son - Église; si je leur adhérois, je n'aurois ce coup. Tous ceux de nostre - maison ont tous esté persécutez par cette secte: témoin vostre bon - père, avec lequel j'espère estre reçeue à mercy du juste Juge. Je vous - recommande donc mes serviteurs, la décharge de mes dettes, et de faire - fonder quelque obit annuel pour mon âme, non à vos dépens, mais faire - la sollicitation et ordonnance comme sera requis, et qu'entendrez mon - intention par ces miens désolez serviteurs, spectateurs de ceste - mienne dernière tragédie. - - «Dieu vous veuille prospérer, vostre femme, enfants et frères, et - cousins, et surtout nostre chef, mon bon frère et cousin, et tous les - siens; la bénédiction de Dieu et celle que je donnerois à mes enfants - puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins à Dieu que le - mien, mal fortuné et abusé. - - «Vous recepvrez des tokens de moy pour vous rappeler de faire prier - pour l'âme de vostre pauvre cousine, destituée de tout ayde et - conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de - résister seule à tant de loups hurlants après moy: à Dieu en soyt la - gloire! - - «Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous - remettra une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience - qu'il vous sera dit la vérité de ce que je l'ay chargée, spécialement - de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous - recommande ceste personne, pour sa simple sincerité et honnesteté, à - ce qu'elle puisse estre placée en quelque bon lieu. Je l'aie choisie - pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes - commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit - en particulier, car l'envye lui pourroit nuire. - - «J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu - faire savoir pour cause importante. Dieu soit loué de tout et vous - donne la grasce de persévérer au service de son Église tant que vous - vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que, - tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour - maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects humains mis à - part; et, quant à moy, je m'estime née du costé paternel et maternel, - pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dégénérer. - Jésus crucifié pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par - leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps à sa - gloire! - - «L'on m'avoit, pensant me dégrader, fayt abattre mon days; et, depuis, - mon gardien m'est venu offrir d'écrire à la royne, disant n'avoir fait - cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques uns du - conseil. Je leur ay monstré, au lieu du dit days, l'image de mon - rédempteur. Vous entendrez tout le discours: ils ont été plus doux - depuis. - - «Vostre affectionnée cousine et parfaite amye, - - «MARIE, - - «R. d'Écosse, D. de France.» - -On voit par ces lettres combien Marie Stuart conservait toute sa -présence d'esprit et de cœur, toute la liberté de son courage, toute la -plénitude de sa sensibilité. Elle sanctifiait son émotion en face de la -hache; elle acceptait d'être immolée pour le catholicisme, après avoir -été chassée, exilée, prisonnière pour lui; elle tombait victime aussi -des priviléges des trônes. Tous les princes orthodoxes, sa mère au ciel, -la maison de Lorraine sur la terre, le pape, la postérité la béniraient. -Dans l'exaltation de son dévouement, elle défiait la vengeance des -hérétiques. Il lui suffisait de savoir qu'ils frappaient en elle bien -plus qu'elle-même, les deux causes de toute sa vie, l'honneur des -sceptres et la sainteté de la croix. - -L'enthousiasme religieux de Marie Stuart étouffait en elle jusqu'à la -nature. Ses droits à la succession d'Élisabeth, ses droits en Angleterre -et ailleurs, elle en dépouillait le presbytérien Jacques VI, le fruit de -ses entrailles, pour en revêtir qui? le grand inquisiteur couronné du -catholicisme: le roi d'Espagne. Tant elle était résolue dans ses -convictions, obstinée dans le rôle de la maison de Lorraine! Tant -l'héritage d'un fils, cet orgueil des mères, surtout lorsque cet -héritage est un trône, lui paraissait vain au prix de l'héritage du -Christ! - -Cependant l'opinion publique réclamait impérieusement la mort de Marie. - -Élisabeth s'enveloppa de scrupules, d'hypocrisie, parla de son affection -pour sa bonne sœur d'Écosse, et ajourna indéfiniment la passion publique -afin de l'animer davantage. - -M. de Châteauneuf, ambassadeur de France à Londres, et tout dévoué aux -Guise, intervint en faveur de Marie Stuart. - -Divers bruits dont il serait peu téméraire d'accuser la police -d'Élisabeth, se répandirent alors de toutes parts. Une nouvelle -conspiration allait fondre sur la reine d'Angleterre. Les ambassadeurs -de toutes les cours papistes en étaient; une flotte espagnole avait -débarqué dans le pays de Galles; le duc de Guise traversait avec une -armée le comté d'Essex; Marie avait tenté de s'évader pour le rejoindre; -mille poignards s'aiguisaient dans l'ombre contre Élisabeth. Il fallait -se défendre. La multitude, débordée dans les rues de Londres, demanda -tumultueusement la mort de Marie Stuart. Le parlement se réunit et -témoigna son mécontentement à Élisabeth, la menaçant, si elle différait -encore satisfaction à son peuple, de refuser tout subside pour la guerre -des Pays-Bas. Les puritains de sa cour la supplièrent au nom du saint -Évangile, les flatteurs et les ambitieux au nom de sa vie, si nécessaire -à la prospérité, à l'existence même de l'Angleterre. - -En même temps, pour constater devant l'Europe l'assentiment irrésistible -de son peuple, Élisabeth fit crier dans tout le royaume la condamnation -juridique de Marie Stuart. A Londres, le comte de Pembrock, accompagné -de six comtes, du lord maire et des aldermen, présida lui-même à cette -solennité barbare. Le fanatisme anglais salua d'applaudissements -frénétiques l'arrêt de la chambre étoilée. Les cloches sonnèrent, les -feux s'allumèrent, vingt-quatre heures durant, dans tous les quartiers -de Londres, dans toutes les villes et dans tous les hameaux de -l'Angleterre réformée. - -Les comtés limitrophes du château de Fotheringay, les comtés de Rutland, -de Warwick, de Cambridge, et surtout le comté de Northampton, sur -lesquels s'exerçait plus immédiatement l'influence violente de Flechter, -doyen de Peterborough, se distinguèrent par leur féroce enthousiasme de -secte au milieu de cette fête d'inquisition protestante. La pauvre reine -Marie vit les reflets des feux de joie sur les vitres de son donjon, et -elle entendit, ô terreur! les carillons tragiques sonner sa mort du haut -de tous les clochers voisins. - -Élisabeth, avec une imagination d'hypocrisie qui n'a peut-être jamais -été égalée, lutta jusqu'au bout contre toutes les manifestations, -étalant toujours sa tendresse pour celle qui lui était si proche et -qu'elle aimait en sœur. A la fin, après mille instances, elle céda comme -vaincue par la justice divine et par le cri public. - -Les ambassadeurs de France et d'Écosse, MM. de Châteauneuf et de -Bellièvre d'une part, et de l'autre M. de Gray, sir Robert Melvil et sir -William Keith, n'obtinrent rien, malgré leur protestation contre la -condamnation de la reine d'Écosse, et contre l'exécution fatale. -Élisabeth savait que son cousin Henri III lui pardonnerait d'abaisser et -de dégrader, en la personne de Marie Stuart, la maison de Guise; elle -savait que Jacques VI, faible, dénaturé, gouverné par des favoris vendus -à l'Angleterre, ne tirerait point vengeance de la mort de sa mère. On -conjectura que M. de Bellièvre et M. de Gray avaient une mission occulte -fort différente de leur mission ostensible, le premier autorisé par le -roi de France lui-même, le second par les ministres de Jacques VI. - -Il paraît avéré que M. de Bellièvre avait des instructions secrètes -hostiles à Marie Stuart. - -Dans des lettres qui m'ont été communiquées, inédites il y a trois mois, -et dont quelques-unes viennent de paraître, j'ai noté deux petits -fragments qui confirment cette hypothèse, et qui témoignent assez des -dispositions de la cour de France à l'égard de la reine d'Écosse. - -«Monsieur,» mandait M. de Châteauneuf, ambassadeur en Angleterre, à M. -d'Esneval, ambassadeur en Écosse, «je depesche encore ce porteur exprès -vers le roy pour le faict de la reine d'Écosse, laquelle a, je vous -asseure, bien besoin d'estre secourue et assistée de S. M.; et je crains -que le peu de souci que l'on a de delà des affaires d'Angleterre _ayde -bien à perdre cette pauvre princesse_.» - -Et ailleurs: - -«Je la tientz pour perdue. J'ay adverty expressément et diligemment, -comme vous sçavez... _J'en demeurerai deschargé._» - -«La reyne d'Angleterre,» dit un écrivain contemporain, «lui a fait -trouver bon (à Henri III) le complot de la mort de sa belle sœur la -royne d'Escosse, que sans son adveu elle n'eust jamais osé attenter.» - -M. de Bellièvre n'ignorait assurément pas le désir de Catherine de -Médicis et de Henri III. Ce désir n'avait peut-être pas été formellement -exprimé par le roi de France, ni approuvé par l'ambassadeur; mais, dans -ce siècle terrible, on s'entendait à demi-mot. - -Il est probable que Bellièvre partit, sinon avec la mission de pousser -au meurtre de Marie Stuart, du moins avec l'intention de ne pas le -déconseiller efficacement. Arrivé à Londres, quand il eut sondé -Burleigh, Walsingham, Élisabeth elle-même, quelque chose de fort, -d'inconnu, se passa dans son âme, et il écrivit deux lettres, l'une à la -reine d'Écosse, l'autre à Henri III. - -Il pressa Marie Stuart, qu'il avait _longtemps déjà vénérée comme la -femme de son roy et comme sa royne_, de chercher à toucher Élisabeth. Il -n'apercevait aucune autre chance de salut. - -«Je désire, Madame, qu'il vous playse lui écrire dès à présent une bonne -lettre dans laquelle elle lise la syncérité de vostre cœur royal, -l'amitié et le respect que vous lui promectrés sainctement de continuer -en son endroit tout le demourant de vostre vie. Ce ne sont pas les -seules prières des roys et aultres princes vos parents et amys qui la -fleschiront, elle ne peult être surmontée d'aultre que d'elle-même.» - -Bellièvre écrivit une seconde lettre, qu'il adressa, de concert avec M. -de Châteauneuf, à Brulart, par le vicomte de Genlis, fils de ce -secrétaire d'État: - -«... Nous vous pryons, tant qu'il nous est possible, de nous renvoyer la -response du roy par courrier exprès. Car, comme vous jugés, l'affaire -est infiniment pressée; il y va de la vie ou de la mort de la royne -(d'Écosse). Le roi sera à ses dévotions (pour la fête de Noël); mais -c'est une belle dévotion de préserver la vie de sa belle sœur, et -m'asseure que Sa Majesté ne prendra à importunité d'employer le temps à -œuvre si charitable. Je vous prie de rechef de haster la response du -roy, tant pour la nécessité de la royne d'Escosse, qui est réduicte en -un danger extresme, que aussi pour me deslivrer de cette captivité. Nous -n'avons que douze jours de terme.» - -Cette lettre et la précédente à Marie Stuart furent-elles, de la part de -Bellièvre, un élan de cœur? ou bien furent-elles un remords? Il est -permis d'hésiter. - -La réponse de Henri III fut telle qu'on devait l'attendre officiellement -de lui. Il intercéda pour Marie Stuart. De là, des harangues pompeuses -de M. de Bellièvre, des fureurs jouées d'Élisabeth, une comédie -d'éloquence de la part du diplomate français, et de la part de la reine -d'Angleterre une comédie de majesté que l'histoire ne saurait trop -démasquer. Ce qui reste de tous ces beaux semblants, ce sont ces deux -petits textes anticipés de M. de Châteauneuf, que j'ai cités plus haut, -et que l'ambassadeur a soulignés lui-même, comme pour mieux faire -comprendre sa pensée. Ce qui reste de toutes ces parades d'étiquette, -c'est, de l'autre côté du détroit, une vengeance assouvie dans le sang, -un mensonge impudent jeté au monde et à la postérité; et de ce côté-ci, -un deuil ostensible, une joie secrète, et, dans un siècle où l'on se -parlait à cheval et en armes, une résignation que l'on ne peut -victorieusement expliquer que par une connivence. - -Pour quiconque a eu quelque temps une intimité historique sérieuse avec -des hommes de la trempe de Bellièvre, il n'est pas possible de s'abuser -sur la portée de ses discours à Élisabeth. Il soutenait un rôle, et rien -de plus. Sentant la reine d'Écosse perdue, il croyait avoir assez fait -par sa pitié d'un moment et par ses deux lettres. Il se lava les mains -sur l'assassinat monstrueux, et ne se méprit pas sur le plaisir qu'en -ressentirait Henri III. Il songea seulement à sauver les apparences, à -couvrir de belles paroles devant l'Europe l'honneur de son maître et son -propre honneur. - -Pomponne de Bellièvre était l'un des plus grands personnages de la cour -et de l'État. Il avait manié les plus tragiques affaires. Froid, habile, -un peu emphatique, il cachait sous l'autorité du magistrat toutes les -souplesses du courtisan et du diplomate. Serviteur de quatre rois de la -branche des Valois, leur ministre avisé et ambitieux, soit à -l'intérieur, soit à l'étranger, il se trouva le premier prêt à -l'avénement des Bourbons, et Henri IV fut son cinquième maître. Le -Béarnais, qui connaissait toutes les aptitudes de Bellièvre, l'employa -au conseil, aux ambassades, et le nomma chancelier. C'est lui qui traita -de la paix avec l'Espagne, qui présida le parlement, qui détermina et -qui prononça la sentence de mort «droit et ferme en sa barbe,» dans le -procès du duc de Biron. - -Tel était l'homme que Henri III envoya pour négocier on ne sait quoi -auprès d'Élisabeth, et à qui il faut tenir grand compte du court -attendrissement que nous venons de signaler. - -La lettre qu'il écrivit alors à Marie Stuart parut accablante à la -reine. Sa confiance en l'intervention des princes acheva de s'évanouir. - -Elle avait encore un pas à faire dans la résignation; elle le fit sans -effort. - -L'adversité avait rendu son cœur plus doux, plus pur, plus chrétien. - -Elle ressemblait à ces sources d'eau exquise qui filtrent de terre entre -les rochers sur les grèves de sa patrie. La mer d'Écosse couvre à -certaines heures ces sources limpides de lames salées et d'écume; à -d'autres heures, en se retirant, elle leur restitue leur suavité -première. Ainsi l'âme de Marie Stuart, douée d'une beauté native, -retrouva sa vertu et sa sublimité originelles, lorsque les fanges de -l'éducation et le flot orageux des passions qui l'avaient submergée -d'abord, se furent écoulés. - -M. de Bellièvre, arrivé à Londres le 1er décembre 1586, en repartit le -13 janvier 1587. - -Élisabeth, cependant, n'appréhendait pas beaucoup plus Jacques VI que -Henri III. Jacques, après ses parties de chasse, soutenait gravement à -table, entre ses favoris, qu'un roi était plus qu'un fils, et que, sur -le trône, on était moins tenu envers une mère qu'envers une alliée. - -Il avait choisi pour son diplomate à Greenwich M. de Gray, qui fit aussi -de beaux discours, mais qui disait à l'oreille d'Élisabeth: «Il n'y a -que les morts qui ne mordent pas.» - -Élisabeth avait goûté ce mot, et ne tarda pas à l'appliquer. Elle était -alors assaillie de préoccupations moitié feintes, moitié réelles. Elle -aurait voulu, tout en se vengeant, sauver sa réputation et sa mémoire. -Elle exagérait son agitation pour la communiquer. Elle espérait qu'une -étincelle tomberait de ses paroles, de ses gestes. Elle fuyait la cour -et les courtisans. Elle s'égarait dans les recoins les plus secrets du -palais, sombre, la tête baissée, dans des attitudes mornes, laissant -échapper des soupirs mystérieux, comptant bien que ses intentions -seraient devinées comme autrefois celles de Henri II, si tragiquement -suivies de la mort de Thomas Becket. La reine, allant et venant, sortait -tout à coup de ses rêveries silencieuses et prononçait quelques-unes des -devises si à la mode au XVIe siècle, entre autres celle-ci: - -«Frappe ou sois frappée; si tu ne frappes, tu seras frappée.» - -Lasse enfin d'être comprise et de n'être pas obéie, elle se résolut à -des mesures plus directes. Elle tendit un piége royal à sir Amyas -Pawlet. Par la flatterie, par l'affection, par l'appât de sa -reconnaissance, elle essaya de le pousser à un régicide ténébreux: «Mon -très-loyal et très-zélé serviteur Amyas, que Dieu vous récompense de -vous acquitter si bien de vos difficiles fonctions! Si vous saviez, mon -cher Amyas, avec quels sentiments de bienveillance mon cœur agrée vos -efforts louables, et la fidélité de votre conduite dans une charge si -périlleuse, vos peines s'adouciraient et vous vous réjouiriez en -vous-même. Soyez donc constamment persuadé que rien ne surpassera jamais -l'estime que j'ai pour vous, et que je ne connais point de prix -proportionné à vos services. - -«Aussi, puissé-je moi-même manquer de ressources au moment où j'en aurai -le plus besoin, si je ne m'empresse pas à reconnaître un tel mérite! -_Non omnibus datum_...» - -Cette lettre d'Élisabeth, Walsingham la mit sous un pli avec ce billet -signé de lui et de Davison, faible instrument, tantôt de la reine, -tantôt du conseil privé: - - «A vous nos cordiales salutations. - - «Dans un entretien que nous avons eu dernièrement avec Sa Majesté, - elle nous a donné à entendre qu'elle n'avoit point encore reçu de vous - les preuves de zèle qu'elle attendoit, en ce que, dans les - circonstances présentes, vous n'avez pas trouvé de vous-même (et sans - autre provocation) le moyen d'abréger la vie de la reine d'Écosse, - sachant à quel danger votre souveraine sera exposée aussi longtemps - que Marie Stuart existera. Votre conscience seroit tranquille devant - Dieu et irréprochable devant le monde, puisque vous avez prêté le - serment solennel de l'_association_, et que les accusations contre - cette reine ont été nettement prouvées. Par ce motif, Sa Majesté - ressent un grand déplaisir de ce que des hommes qui professent de - l'attachement pour elle, comme vous faites, manquent ainsi à leurs - devoirs, et cherchent à mettre sur elle le poids de cette affaire, - n'ignorant pas sa répugnance à verser le sang, surtout celui d'une - personne de ce sexe, de ce rang, et d'une aussi proche parente. - - «Nous voyons que ces considérations troublent beaucoup Sa Majesté. - Nous croyons qu'il est très-nécessaire de vous instruire de ses - paroles prononcées il y a peu de temps, et de les soumettre à vos bons - jugements. Nous vous recommandons à la protection du Tout-Puissant. - - «Vos bons amis. - - «Nous vous prions de brûler cette lettre et celle qu'elle renferme. - Nous brûlerons votre réponse dès qu'elle aura été communiquée à la - reine.» - -Pawlet était un dur puritain, mais un honnête homme; il se hâta de -répondre, le 2 février 1587: - -«J'ai reçu votre lettre d'hier cejourd'hui à cinq heures de -l'après-midi, et je vous fais parvenir ma détermination avec toute la -célérité possible. Je vous la transmets dans toute l'amertume de mon -cœur. Faut-il que je sois assez malheureux pour compter au nombre de mes -jours celui où ma gracieuse souveraine m'ordonne de commettre une action -défendue par les lois divines et humaines? Ma vie, ma place et mes biens -sont à Sa Majesté, et je suis prêt à les lui sacrifier dès demain, si ce -sacrifice peut lui être agréable; mais Dieu me garde de faire un aussi -effroyable naufrage de ma conscience, et d'imprimer une si grande tache -à ma postérité que de verser le sang, si ce n'est par l'autorisation de -la loi, et en vertu d'un acte public! Je me flatte que Sa Majesté, selon -sa clémence accoutumée, prendra en bonne part ma réponse!» - -Élisabeth, trompée dans son désir d'un assassinat mystérieux, se vit -réduite à l'exécution publique qu'elle avait voulu éviter. Elle avait -congédié les ambassadeurs de France et d'Écosse; elle avait résisté à -toute intervention officielle en faveur de Marie Stuart; elle fit -appeler Davison, secrétaire d'État, dans son cabinet. C'était un homme -de bien peu d'expérience politique. Élisabeth lui demanda le warrant -rédigé par Burleigh pour l'exécution de la reine d'Écosse, et, l'ayant -signé en souriant, elle ordonna à Davison de le porter au chancelier, -afin qu'il y apposât le grand sceau. La joie d'Élisabeth éclatait dans -sa physionomie. Elle dit à Davison que, malgré tous les retards qu'elle -avait mis par bonté à cette grande mesure, elle en avait toujours senti -la nécessité. Elle désapprouva hautement sir Amyas Pawlet et sir Drue -Drury de n'avoir pas prévenu le scandale d'une exécution publique par -une exécution secrète, selon le vœu de son gouvernement. Elle déclara -que leur pusillanimité était presque une trahison; puis, reprenant sa -bonne humeur, elle congédia Davison en ajoutant, avec une atroce ironie: -«Faites ce que je vous ai commandé. Allez apprendre tout ceci à -Walsingham, bien qu'il soit malade et que je redoute pour lui l'émotion -d'une si fâcheuse nouvelle. Je crains vraiment que le coup ne le tue sur -l'heure.» - -Davison se rendit à la chancellerie et fit apposer le sceau royal au -warrant. Élisabeth lui envoya le lendemain un messager pour l'engager à -différer ce qu'elle lui avait prescrit la veille. Davison s'empressa de -venir s'excuser, en avouant à la reine que le warrant était revêtu déjà -du grand sceau. La reine parut mécontente et blâma tant de -précipitation. Davison, inquiet et livré à toutes les perplexités du -doute, s'adressa au conseil. Les lords qui le composaient lui -persuadèrent qu'il avait bien agi, qu'il lui restait à dépêcher le -warrant à son adresse, et qu'ils se chargeraient de toute responsabilité -auprès de leur souveraine. Entraîné par ces vieux courtisans, qui -étaient en même temps de si habiles ministres, et dont la plupart le -traitaient en ami, Davison expédia le warrant: - -«Élisabeth, par la grâce de Dieu, reine d'Angleterre, de France et -d'Irlande, à nos amis et féaux cousins George, comte de Shrewsbury, -grand maréchal d'Angleterre; Henri, comte de Kent; Henri, comte de -Derby; George, comte de Cumberland; Henri, comte de Pembrock, salut. - -«Vu la sentence rendue par nos conseillers, par les nobles et par les -commissaires contre Marie, ci-devant reine d'Écosse, fille et héritière -de Jacques V, reine douairière de France; laquelle sentence -non-seulement a été portée, par tous les ordres de notre royaume, dans -le dernier parlement, mais approuvée comme juste et légitime, et -maintenue par les mêmes ordres après mûre délibération; vu pareillement -les sollicitations pressantes de nos sujets, quoique de telles instances -s'accordent mal avec la clémence qui nous est naturelle; cependant, ne -pouvant résister à ces sollicitations qui n'ont pour objet que notre -conservation, le bien public et particulier de ce royaume, nous avons -consenti à ne plus arrêter le cours de la justice. - -«A ces causes, nous vous enjoignons, comme aux plus nobles et aux plus -considérables membres de notre royaume, de vous transporter à -Fotheringay aussitôt les présentes reçues, et de faire exécuter la -sentence dans la personne de ladite Marie, au lieu, dans le temps et de -la manière que vous le jugerez convenable, en présence d'Amyas Pawlet, -gouverneur du château, nonobstant toute loi ou tout ordre contraire. - -«Greenwich, le 1er février 1587, la vingt-neuvième année de notre -règne.» - -Signé le 2 février par la reine, et le 3 par Burleigh, Leicester, -Hunsdon, Knollys, Walsingham, Howard et Hatton, cet acte fut remis le 4 -par Davison à Beale, clerc du conseil, qui partit aussitôt pour -Fotheringay avec le bourreau de Londres et un autre exécuteur. - -Il semble que les grands événements, les grands crimes, et surtout les -tragédies royales, soient annoncés dans le monde par des symptômes -alarmants et des signes précurseurs. - -Quelques jours avant qu'Élisabeth eût marqué l'heure de son régicide, -les vieillards d'Édimbourg remarquèrent avec consternation que le plus -ancien et le plus beau lierre d'Holyrood s'était dépouillé de ses -feuilles, et que le tronc s'était flétri le long de la tour orientale du -château. Cette tour, d'où les faucons des Stuarts s'élançaient, parut -chanceler sur ses fondements, et l'on s'attendit aux plus terribles -catastrophes. La superstition populaire ne s'abusait point. Marie Stuart -avait trouvé le toit de sa dernière prison et touchait au dénoûment -suprême de sa destinée. - -Elle vivait depuis quelques semaines en proie à tous les tourments, -malade de corps et encore plus d'esprit et d'âme. Le 7 février, les -hauts commissaires arrivèrent avec leur suite à Fotheringay. Les -serviteurs de la reine furent saisis d'épouvante. Marie était couchée et -commençait à s'endormir. On la réveilla. Elle se leva, s'habilla -lentement, s'entoura de ses officiers, de ses femmes, s'assit à sa -petite table de travail chargée de livres pieux, et prépara tout pour -recevoir royalement les hauts commissaires. Il était deux heures de -l'après-midi. Les messagers d'Élisabeth s'avancèrent avec une sorte de -solennité triste qui apprit tout à Marie. Le comte de Shrewsbury, dont -elle avait été si longtemps la prisonnière, la tête découverte et -inclinée, lui exposa en quelques paroles sourdes sa mission, et Beale -lut le warrant. Marie fit le signe de la croix, et portant à ses lèvres -le Christ de son rosaire: - -«C'est bien, dit-elle tranquillement; voilà la générosité de la reine -Élisabeth! Aurait-on jamais cru qu'elle osât en venir à ces extrémités -avec moi qui suis sa sœur, son égale, et qui ne saurais être sa sujette? -Dieu soit glorifié de tout, cependant, puisqu'il m'octroie cet honneur -de mourir pour lui et pour son Église!» - -Elle se disculpa de toute participation au complot contre la vie -d'Élisabeth. Elle choisit parmi les livres qui étaient devant elle, sur -sa table, le livre des Évangiles; elle l'ouvrit et dit, en étendant la -main: - -«Je jure de n'avoir pas conspiré la mort de la reine d'Angleterre. - ---Votre livre romain, répondit le comte de Kent, est faux, et votre -serment est aussi faux que votre livre. - ---C'est le livre de ma foi, repartit la reine; pensez-vous que mon -serment eût été meilleur sur votre livre hérétique auquel je ne crois -pas? - ---Votre foi est mauvaise, ajouta l'impitoyable comte; souffrez donc que -le doyen de Peterborough vous enseigne la bonne et vous dispose demain -au sacrifice.» - -La reine rejeta cette proposition, qui révoltait sa conscience, et -demanda Préau, son aumônier, retenu aux arrêts dans une chambre du -château. Les comtes, alléguant les instructions du conseil privé, furent -inflexibles à ce désir. L'expression du tourment intérieur que lui -causait ce refus contracta un instant les traits de la reine, mais elle -se remit aussitôt et dit: - -«Que mon Seigneur Jésus me soutienne, car la tribulation est proche, et -j'espère en lui!» - -Alors s'engagea une conversation moins amère entre Marie et le comte de -Kent, qui ne put s'empêcher de dire encore dans son fanatisme: - -«Ce warrant que nous apportons extirpera le papisme en Angleterre et en -Écosse.» - -Marie soupira sans répondre. Elle adressa successivement la parole à -plusieurs commissaires et à quelques gentilshommes des environs qui -avaient accompagné les comtes de Kent et de Shrewsbury jusque dans sa -chambre. Elle s'enquit des sentiments de son fils, de l'intérêt que les -cours étrangères avaient montré pour elle; puis regardant le lord -maréchal, elle s'informa de l'heure du supplice. A cette question le -comte Shrewsbury pâlit, et pria très-bas la reine de se tenir prête pour -le lendemain à huit heures du matin. Elle entendit sans trouble ce -terrible rendez-vous. - -Quand les comtes se retirèrent, Marie leur dit: - -«Béni soit le moment qui terminera mon cruel pèlerinage! L'âme assez -lâche pour ne pas accepter ce combat suprême sur la terre ne serait pas -digne du ciel.» - -Il était tard. La reine entra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux -nus sur les dalles nues. Elle dit à ses femmes: - -«Je souhaiterais manger quelque chose, afin que demain le cœur ne me -faille pas, et que je ne fasse rien dont puissent rougir mes amis.» - -Ce dernier repas fut sobre, solennel, avec quelques éclairs d'affectueux -enjouement. - -«Pourquoi, dit Marie à Bastien, autrefois le chef de ses bouffons, ne -cherches-tu pas à m'égayer? Tu es cependant un bon mime, mais tu es un -meilleur serviteur.» - -Revenant bientôt à cette pensée que sa mort était un martyre, et -s'adressant à Bourgoing, son médecin, qui la servait, Melvil, son maître -d'hôtel, étant retenu aux arrêts, ainsi que Préau, son aumônier: - -«Bourgoing, dit-elle, n'avez-vous pas entendu le comte de Kent? Il -aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. Il a avoué, du reste, -que le warrant de mon exécution était le triomphe de l'hérésie dans ce -pays. C'est la vérité, reprit-elle avec une satisfaction religieuse. Ils -ne me tuent pas comme complice de cette conspiration, mais comme reine -dévouée à l'Église. A leur tribunal, mon crime, c'est ma foi; ce sera ma -justification devant mon souverain juge.» - -Ses filles, ses officiers, tous ses gens étaient navrés et la -considéraient en silence. Ils avaient peine à se contenir. Au dessert, -Marie parla de son testament où pas un nom ne devait être omis. Elle -réclama les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua de la main et -du cœur. Elle adressa ses adieux à chacun avec ce tact délicat qui lui -était si naturel, avec bonté, avec émotion. Elle leur demanda pardon, et -pardonna aux présents et aux absents, Nau excepté. Tous alors éclatèrent -en sanglots, et se jetèrent à genoux autour de la table. La reine, -attendrie, but à leur santé, les invitant à boire à son salut. Ils -obéirent en pleurant, et à leur tour ils burent à leur maîtresse, en -portant à leurs lèvres leurs coupes où les larmes se mêlèrent avec le -vin. - -La reine, affectée de ce spectacle douloureux, voulut être seule. - -Elle traça son testament et un billet à son aumônier, qu'on lui avait -barbarement refusé pour les derniers moments. Ce refus avait été une -grande épreuve. - - MARIE STUART A PRÉAU, SON AUMONIER. - - Le 7 février 1587, au soir. - - «J'ay esté combatue ce jour de ma religion et de recevoir la - consolation des hérétiques. Vous entendrez par Bourgoin et les aultres - que, pour le moins, j'ay fidellement faict protestation de ma foy, en - laquelle je veux mourir. J'ay requis de vous avoir pour faire ma - confession et recevoir mon sacrement, ce qui m'a esté cruellement - refusé aussi bien que le transport de mon corps, et le pouvoir de - tester librement ou rien escrire que par leurs mains, et soubs le bon - plaisir de leur maistresse. A faute de cela, je confesse la griefveté - de mes peschez en général, comme j'avais délibéré de faire à vous en - particulier, vous priant au nom de Dieu de prier et veiller ceste - nuict avec moy pour la remission de mes peschez, et m'envoyer vostre - absolution de toutes les offences que je vous ay faictes. J'essayeray - de vous voir en leur présence comme ils m'ont accordé du maistre - d'hôtel (Melvil); et s'il m'est permis, devant tous, à genoux, je - demanderai la bénédiction. Advisez-moi des plus propres prières pour - ceste nuict et pour demain matin; car le temps est court. Vos - bénéfices vous seront asseurez, et je vous recommanderay au roy. Je - n'ay plus de loisir. Advisez-moy de tout ce que vous penserez pour mon - salut par escrit. Je vous envoyeray un dernier petit token.» - -Ce billet achevé, Marie, seule dans son cabinet avec Jeanne Kennethy et -Élisabeth Curle, s'informa de ce qu'elle avait d'argent. Elle possédait -cinq mille écus qu'elle sépara en autant de lots différents qu'elle -avait de serviteurs, proportionnant les sommes aux rangs, aux fonctions, -aux besoins. Ces lots, elle les plaça dans autant de bourses pour le -lendemain. - -Elle désira ensuite de l'eau de ses étuves, et se fit laver les pieds à -la manière de Marie Madeleine ou des patriarches lorsqu'ils se mettaient -en route. N'allait-elle pas, elle aussi, commencer son dernier voyage? - -Après être sortie du bain, elle indiqua plusieurs lectures qu'elle -écouta religieusement, entre autres un sermon sur l'efficacité du -repentir et la passion du Sauveur. Parvenue à un passage de l'évangile -selon saint Luc, elle s'écria toute émue qu'il fallait le lui relire. -Jeanne Kennethy s'empressa d'obéir. - -Voici ce passage: - - On menait aussi avec le Christ deux autres hommes, qui étaient des - criminels qu'on devait faire mourir. - - Lorsqu'ils furent au lieu appelé Calvaire, ils y crucifièrent Jésus et - ces deux voleurs, l'un à droite et l'autre à gauche. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Or, l'un de ces deux voleurs qui étaient crucifiés avec lui le - blasphémait en disant: Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous - avec toi. - - Mais l'autre, le reprenant, lui disait: N'avez-vous donc pas de - crainte de Dieu non plus que les autres, vous qui vous trouvez - condamné au même supplice? - - Encore pour nous c'est avec justice, puisque nous souffrons la peine - que nos crimes ont méritée; mais celui-ci n'a fait aucun mal. - - Et il disait à Jésus: Seigneur, souvenez-vous de moi lorsque vous - serez arrivé dans votre royaume. - - Et Jésus lui répondit: Je vous le dis en vérité, vous serez - aujourd'hui avec moi dans le paradis. - -«O profondeur de la clémence divine! s'écria encore la reine; le bon -larron était un grand pécheur, mais pas si grand que moy. Je supplie -Notre-Seigneur, en mémoire de sa passion, d'avoir souvenance et mercy de -moy dans son paradis, comme il l'eut de ce compagnon de sa croix.» - -Elle continua quelque temps de célébrer avec des transports de -reconnaissance la bonté infinie du Fils de Dieu; après quoi elle écrivit -à Henri III: - - 8 février 1587. - - «... Je vous recommande encore mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il - vous plaist, que, pour mon ame, je soys payée de partie de ce que me - debvez, et qu'en l'honneur de Jésus-Christ, lequel je prieray demain, - à ma mort, pour vous, me soyt laissé de quoy fonder un obit et faire - les aumosnes requises. - - «Ce mercredy, à deux heures après minuit. - - «M. R.» - -Marie sentit la nécessité de se reposer. Elle se mit au lit. Ses femmes -s'étant approchées: «J'aurois préféré, dit-elle, à cette hache, une épée -à la françoise.» Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et même -alors, au mouvement de ses lèvres, son sommeil paraissait une prière. -Son visage, pénétré d'une béatitude intérieure et comme éclairé du -dedans, n'avait jamais brillé d'une beauté si charmante et si pure. Il -était tellement illuminé d'un ravissement doux, tellement baigné de la -grâce de Dieu, qu'il «semblait rire aux anges,» selon l'expression de la -bonne Élisabeth Curle. La reine dormit ainsi et pria; elle pria plus -qu'elle ne dormit, à la lueur d'une petite lampe d'argent que Henri II -lui avait donnée, et qu'elle avait gardée dans toutes ses fortunes. -Cette petite lampe fut la dernière lumière de Marie dans sa prison, et -comme le crépuscule de sa tombe. - -Éveillée avant le jour, la reine se leva. Sa première pensée fut -l'éternité. Elle consulta l'horloge et dit: «Je n'ai plus que deux -heures à vivre ici-bas.» Il était six heures du matin. - -Dès que la pensée de la reine se détournait un instant de la mort, sa -plus grande préoccupation la ramenait au sort de ses serviteurs. -Désormais privés de leur maîtresse, ils allaient être dispersés sans -appui dans le monde. Elle les avait déjà recommandés bien souvent aux -ambassadeurs et aux princes. Dans cette cruelle nuit, elle avait écrit -une lettre; elle écrivit encore un petit mémoire au roi de France pour -les lui recommander de nouveau, et pour se réserver à elle-même des -prières. - -Après avoir exprimé le vœu que les revenus de son douaire fussent payés -après sa mort à ses serviteurs; que leurs gages et pensions leur fussent -payés leur vie durant; que son médecin (Bourgoing) fût reçu au service -du roi; que Didier, un vieux officier de sa bouche, conservât le greffe -qu'elle lui avait donné, Marie ajouta: «Plus, que mon aumosnier soyt -remis à son estat, et, en ma faveur, pourveu de quelque petit bénéfice -afin de prier Dieu pour mon ame le reste de sa vie. - - «Faict le matin de ma mort, ce mercredy huictiesme février 1587. - - «MARIE, royne.» - -Une pâle aube d'hiver éclaira ces dernières lignes. Marie s'en aperçut. -Elle appela Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit signe de -la revêtir de sa dernière robe, pour ce dernier cérémonial de la -royauté. - -Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse. Son -esprit errait sans doute loin des illusions de la terre dans les -espérances du ciel. - -Quand elle fut parée, elle passa devant l'un de ses deux grands miroirs -incrustés de nacre, et sembla se considérer avec commisération. Elle se -retourna et dit à ses filles: «Voici le moment de ne pas faiblir. Je me -souviens que, dans ma jeunesse, M. mon oncle François me dit un jour à -sa maison de Meudon: «Ma nièce, il y a surtout une marque à laquelle je -vous reconnais de mon sang. Vous êtes brave comme le meilleur de mes -hommes d'armes; et si les femmes se battaient comme aux temps anciens, -j'estime que vous sauriez bien mourir.» Il me reste à montrer, -reprit-elle, à mes amis et à mes ennemis de quel lieu je sors.» - -Elle avait revendiqué son aumônier Préau; on lui envoya deux ministres -protestants. «Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en -franchissant le seuil de la chambre.--Êtes-vous des prêtres catholiques? -s'écria-t-elle.--Non, répondirent-ils.--Je n'aurai donc que mon Seigneur -Jésus pour consolateur,» reprit-elle avec fermeté; et elle les congédia. - -Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un autel, -où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là, s'étant -agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle récitait les -prières des agonisants, lorsqu'un coup frappé à la porte de sa chambre -l'interrompit brusquement. «Que me veut-on?» demanda la reine en se -levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était avec les autres -serviteurs, que les lords attendaient Sa Majesté. «Il n'est pas temps -encore, reprit la reine; qu'on revienne à l'heure convenue.» Alors, se -précipitant de nouveau à genoux entre Élisabeth Curle et Jeanne -Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant la poitrine, rendant grâce -à Dieu de tout, le sollicitant avec ferveur, avec sanglots, de la -soutenir durant les dernières épreuves. S'étant calmée peu à peu en -essayant de calmer ses deux compagnes, elle se recueillit profondément. -Que se passa-t-il dans sa conscience? De quoi se confessa-t-elle? -Fit-elle un retour sur ses fugitifs plaisirs, ses rapides amours, sa -longue captivité? Pleura-t-elle sa vie si cruellement déçue, destinée à -trois trônes, et usée dans vingt prisons? Le remords se mêla-t-il à ses -repentirs? Remit-elle son âme à son juge éternel avec tremblement ou -avec confiance? Invoqua-t-elle la justice? Implora-t-elle la -miséricorde? Eut-elle, pour prix de sa résignation, l'intuition du ciel, -comme elle en avait la foi? Quoi qu'il en puisse être, elle médita, -s'attendrit, soupira, pria, et finit par communier de sa propre main -avec une hostie qu'elle tenait du pape Pie V. - -Quand elle se releva, une sublimité grave brillait sur son visage. Elle -rentra dans sa chambre, où ses serviteurs étaient réunis. Elle remit son -testament signé à Bourgoing, à d'autres des papiers et des souvenirs -pour ses parents ou pour ses amis de Lorraine, de France, d'Italie et -d'Espagne. Par une habitude de toute sa vie, elle qui ne donna jamais -assez à son gré, elle voulut ajouter à ses dons. Elle donna et donna -encore; elle donna des rubans, lorsqu'il ne lui resta plus rien ni de -son linge, ni de ses robes, ni de ses joyaux, ni des bourses qu'elle -avait préparées la veille et qui contenaient jusqu'à son dernier écu. -N'ayant plus un denier à donner, elle se donna elle-même: elle donna à -l'un un sourire, à l'autre une caresse, à l'autre un mot du cœur, à tous -des consolations. Bien qu'elle fût touchée, elle était tranquille; elle -semblait seulement, dit un témoin de ce grand moment, s'occuper d'un -départ, comme autrefois lorsqu'elle se rendait d'Holyrood à Stirling ou -à Falkland, d'une résidence à une résidence. - -Tout en causant, elle alla jusqu'à sa fenêtre, regarda le paisible -horizon, la rivière, la prairie, le bois; puis, revenant au milieu de sa -chambre, et jetant un coup d'œil sur son horloge appelée _la Reale_, -elle dit: «Jeanne, l'heure est sonnée; ils ne tarderont pas.» - -A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'Andrews, shériff du comté de -Northampton, frappa une seconde fois à la porte. «Ce sont eux,» dit -Marie; et comme ses femmes refusaient d'ouvrir, elle le leur ordonna -doucement. L'officier de justice s'avança en habit de deuil, le bâton -blanc dans la main droite, et, s'inclinant devant la reine, il dit à -deux reprises: «Me voici.» - -Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui répondit: «Allons.» - -Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quittée depuis -dix-sept ans, et qu'elle avait transporté de donjon en donjon, le -suspendant partout à ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de -douleurs contractées dans l'humidité de ses prisons, elle s'appuya sur -deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre. -Là, ils s'arrêtèrent, et Bourgoing expliqua à la reine le scrupule -étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l'air de la conduire à -la boucherie. La reine, bien qu'elle eût mieux aimé s'appuyer encore sur -eux, compatit à leur faiblesse, et se contenta, pour la soutenir, de -deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie Stuart -s'acheminèrent avec elle jusqu'à la rampe supérieure de l'escalier, où -les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs supplications, -leur désespoir, leurs bras étendus vers leur chère maîtresse, aux -vestiges de laquelle il fallut les arracher. - -La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de -réclamer contre cette violence. - -Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay, le -comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et -plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot, -Édouard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell, -Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l'escalier. - -Dès qu'ils l'aperçurent, ils se découvrirent en la saluant. Sa -contenance était triste et fière. Elle avait conservé toute sa dignité -de reine et toute sa grâce de femme, cette grâce incomparable qu'elle -portait autrefois dans ses fêtes de cour, et qui ne l'abandonnait pas -dans cette fête du martyre. - -L'attendrissement fut général. Ces lords puritains et ces lords -courtisans, ses ennemis austères ou corrompus, se sentirent émus, remués -jusqu'aux entrailles. - -Ce noble front où la souffrance disparaissait dans la sérénité d'une -résolution suprême; - -Ces lèvres, qui s'étaient tant de fois plissées de colère ou de mépris, -et qui souriaient à la mort, au sacrifice; - -Ces yeux, qui avaient pleuré devant Dieu pendant toutes les nuits des -dix-huit années de sa captivité, et qui ne pleuraient plus devant les -hommes; - -Ce cœur qui avait tant battu, battu jusqu'à se rompre dans les ténèbres -des cachots, dans les affres de la solitude, et qui battait plus fort -ses pulsations héroïques à quelques pas de l'échafaud... Toutes ces -choses étaient électriques. - -C'était une admiration, une pitié involontaire. Ce premier mouvement, -que plusieurs eurent bientôt comprimé, n'échappa point à la reine. Mais -son regard traversa ce groupe hostile au fond pour s'arrêter au delà sur -un gentilhomme tout en pleurs, courbé sous une douleur qu'il cherchait -vainement à dissimuler. C'était André Melvil, son maître d'hôtel, exclu -depuis quelques jours de son intimité par l'ombrageuse police de -Fotheringay. - -«Melvil, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner! - ---Oh! madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en -tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés à -vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à l'Écosse -l'affreux supplice...» - -Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles. - -«Courage, Melvil! Plains ceux qui ont été altérés de mon sang comme le -cerf de l'eau des fontaines et qui le répandent injustement. Mais moi, -ne me plains pas. La vie n'est qu'une vallée d'angoisses, et je la -quitte sans regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je -meurs amie de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la -vérité, et cesse de t'affliger; réjouis-toi plutôt de ce que tous les -malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils qu'il se souvienne -de sa mère.» - -Tandis que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de -larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers lui, -elle l'embrassa. «Adieu, ajouta-t-elle, adieu; ne m'oublie jamais ni -dans ton cœur ni dans tes prières.» - -S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle les -supplia de délivrer son secrétaire Curle: Nau fut omis. Les comtes ayant -gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et -ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à sa mort. Le comte de -Kent répondit que cela serait insolite et même dangereux; que les plus -hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang; que les plus -timides, les femmes surtout, troubleraient au moins par leurs cris le -cours de la justice d'Élisabeth. Marie persista. «Milords, dit-elle, si -votre reine était ici, votre reine vierge, elle trouverait convenable à -notre rang et à notre sexe que je ne fusse pas seule pour mourir au -milieu de tant de gentilshommes, et elle m'accorderait quelques-unes de -mes femmes à mon dur et dernier chevet.» Chacun pensa au billot. Elle -était si éloquente et si touchante, que tous les seigneurs qui -l'entouraient auraient cédé, sans l'attitude obstinée du comte de Kent. -La reine s'en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s'écria -d'une voix profonde: «Versez le sang de Henri VII, mais ne le -méconnaissez pas. Ne suis-je plus Marie Stuart? une sœur de votre -maîtresse, et sa pareille, deux fois sacrée, deux fois reine: reine -douairière de France, reine légitime d'Écosse.» - -Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé; le sectaire en lui -résistait, mais le patricien était vaincu. - -Marie alors, adoucissant de plus en plus son accent: «Milords, dit-elle, -je vous engage ma parole que mes serviteurs éviteront tout ce que vous -craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront rien que prendre adieu de -moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette -satisfaction. Songez, milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous -plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux écuyers qui -ont porté vos armes à la guerre; ces serviteurs de vos prospérités vous -sont moins chers qu'à moi les serviteurs de mes infortunes. Encore une -fois, milords, n'écartez pas les miens de mon agonie. Ils ne désirent -rien que m'aimer jusqu'au bout, que ne point m'abandonner et que me voir -mourir.» - -Les comtes, après s'être consultés, obtempérèrent au souhait de Marie -Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les -lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. «Je -réponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prêtera des forces, -et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de savoir que -les miens sont là, et que j'ai des témoins de ma persévérance dans la -foi.» - -Les commissaires n'insistèrent plus, et concédèrent à la reine quatre -serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître -d'hôtel; Bourgoing, son médecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son -pharmacien; Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, les deux compagnes qui -avaient remplacé dans son cœur et dans sa vie Élisabeth de Pierrepont. -Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même. Les autres -serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de l'escalier, furent -mandés par un huissier de Pawlet. Ils s'empressèrent de descendre, -soulagés un peu par ce dernier devoir offert à leur dévouement et à leur -fidélité. - -Cette complaisance des comtes ayant apaisé la reine, elle fit signe au -shériff et au cortége d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette halte -lugubre entre la prison et l'échafaud. Arrivée à la salle de -l'exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance, -partout le deuil, les apprêts lugubres, le billot, la hache, le bourreau -et son aide; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour boire son -sang; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison. - -Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre. -Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre -de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute -tapissée de drap noir; l'échafaud, qu'on y avait dressé à deux pieds et -demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre; le fauteuil où -devait s'asseoir Marie, le carreau où elle devait s'agenouiller, le -billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de noir. - -La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insignes du -supplice. Sa robe de velours à haut collet et à manches pendantes était -bordée d'hermine. Son manteau, doublé de martre zibeline, était de satin -à boutons de perles et à longue queue. Une chaîne de boules odorantes, à -laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait par une croix -d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires étaient suspendus à sa -ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui adoucissait un peu -son costume de veuve et de condamnée, l'enveloppait. Elle était précédée -du shériff, de Drury et de Pawlet, des comtes et des nobles -d'Angleterre; elle était suivie de ses deux femmes et de ses quatre -dignitaires, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui portait la queue -du manteau royal. La démarche de Marie était assurée et majestueuse. Un -moment elle releva son voile, et sa figure où brillait une espérance qui -n'était plus de ce monde, parut belle comme aux jours de sa jeunesse. -L'assemblée fut éblouie. Elle tenait un de ses chapelets d'une main et -le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui dit rudement: «Il faudrait -avoir Christ dans son cœur. - ---Et comment, reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je -ne l'avais pas dans le cœur?» Pawlet l'aidant à monter les degrés de -l'échafaud, elle jeta sur lui un regard plein de douceur: «Sir Amyas, -dit-elle, je vous remercie de votre courtoisie; c'est la dernière -fatigue que je vous causerai et le plus agréable office que vous -puissiez me rendre.» - -Parvenue à l'échafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui lui -avait été préparé, le visage tourné vers les spectateurs. Après elle, le -doyen de Peterborough en grand costume ecclésiastique, s'assit à droite -de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de velours noir à ses -pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury s'assirent comme lui, à -droite, mais sur des pliants à dossiers. De l'autre côté de la reine, le -shériff Andrews était debout avec sa baguette blanche. En face de Marie -Stuart, on distinguait le bourreau et son aide à leurs vêtements de -velours noir, à leur crêpe rouge au bras gauche. Derrière le fauteuil, -adossés à la muraille, pleuraient les serviteurs et les filles de Marie -Stuart. Dans la salle, l'auditoire de nobles et de bourgeois des comtés -voisins était contenu par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir -Drue Drury, au delà d'une balustrade qui avait été la barre du tribunal. - -Marie entendit tranquillement sa sentence; elle dit seulement, lorsque -Beale en eut terminé la lecture: - -«Milords, je suis née reine d'Écosse, j'ai été reine de France, j'aurais -droit à être reine d'Angleterre. J'ai été détenue prisonnière de longues -années contre toute loi, malgré tant de titres, et j'ai beaucoup -souffert durant cette captivité. Quoi qu'il en soit, je ne me souviens -plus du mal, et je ne hais personne. Je loue mon Dieu de tout ce qu'il -m'a infligé dans sa justice. Ce qu'il n'a pas empêché est bien. Je -m'estime heureuse de ce qu'il m'accorde cette occasion de mourir pour -l'expiation de mes fautes et de déclarer devant cette assemblée que je -suis innocente de tout complot contre la vie de la reine d'Angleterre.» - -Le doyen de Peterborough l'ayant adjurée de se repentir et de renoncer à -ses erreurs sous peine de la damnation éternelle, elle affirma qu'elle -mourait inébranlable dans la religion catholique. Flechter éleva la -voix, et infligea à Marie un interminable sermon où il la menaça de -l'enfer si elle ne se convertissait à la foi réformée, comme l'y -conviait la bonté d'Élisabeth, dont il était l'organe indigne. «Vos -dogmes, répondit la reine d'Écosse, m'ont privée du trône, de la -liberté; ils vont m'ôter la vie. Ils ne perdront pas du moins mon âme.» -Flechter, irrité, s'emporta jusqu'à des violences brutales, accabla -Marie de reproches sur son ignorance. Enfin il la somma d'abjurer le -papisme et toutes les impostures romaines. «Assez! assez! s'écria Marie -avec impétuosité; ne blasphémez pas. J'ai vécu et je mourrai dans la -religion catholique.» Le comte de Shrewsbury réprima le doyen de -Peterborough, et lui enjoignit de prier au lieu de prêcher. La reine -elle-même se mit à genoux et pria. Elle serra son crucifix sur sa -poitrine, récita en latin les sept psaumes de la pénitence, et comme si -tant de prières ne suffisaient pas à l'ardente extase dont elle était -embrasée, elle redit les trois psaumes: _Miserere mei, Deus.--In te, -Domine, speravi.--Qui habitat in adjutorio._ Puis elle pria tout haut en -anglais, et cette prière nous a été conservée textuellement par une -dépêche des comtes commissaires: - -«Seigneur, envoyez-moi votre Saint-Esprit. Ma confiance est dans le sang -de Jésus-Christ, et mon espérance dans votre royaume céleste. Pardonnez, -Seigneur, à mes ennemis. Répandez vos bénédictions sur la reine -d'Angleterre, afin qu'elle vous serve. Regardez mon fils dans votre -miséricorde. Ayez compassion de votre Église. Exaucez-moi, bien que je -sois indigne d'être exaucée; et puissent tous les saints intercéder mon -Sauveur pour qu'il me reçoive!» - -Ensuite elle haussa le crucifix des deux mains, et dit en le contemplant -avec amour: «Seigneur! par ces bras divins étendus sur la croix pour -racheter le monde, remettez-moi tous mes péchés.» - -S'étant relevée, le bourreau voulut lui retirer son voile. Elle l'arrêta -et le repoussa du geste; puis se tournant vers les comtes et la rougeur -au front: «Je ne suis point accoutumée à me déshabiller en si nombreuse -compagnie et par de tels valets de chambre.» Elle appela Jeanne Kennethy -et Élisabeth Curle. Ce furent elles qui lui ôtèrent son manteau, son -voile, ses chaînes, sa croix et son scapulaire. Comme elles touchaient à -sa robe, la reine leur dit d'en dégager seulement le corsage et d'en -rabattre le collet d'hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses -filles lui rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois -autres serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur -sa bouche pour les inviter au silence. «Mes amis, s'écria-t-elle, j'ai -répondu de vous; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt bénir -Dieu de ce qu'il inspire à votre maîtresse courage et résignation?» A -son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité, elle embrassa ses -filles avec effusion; puis les pressant de quitter l'échafaud, où toutes -deux se collaient à ses mains, qu'elles baignaient de larmes, elle leur -adressa un tendre et dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent -comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués par -l'accent de Marie Stuart, les exécuteurs eux-mêmes la supplièrent à -genoux de leur pardonner. «Je vous pardonne, leur dit-elle, à l'exemple -de mon Rédempteur.» - -Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d'or dont elle s'était -fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois fois le -crucifix, disant à chaque étreinte: «Seigneur, je vous remets mon âme.» -Elle s'agenouilla de nouveau et s'inclina sur le billot déjà sillonné de -profondes entailles à son arête supérieure, à l'endroit où Marie posa -son col délicat, entre la double échancrure creusée pour recevoir d'un -côté la poitrine et de l'autre le visage. La reine, dans cette attitude -suprême, récita encore quelques versets du soixante-dixième psaume: - - J'espère en vous, Seigneur; ne me confondez pas à jamais; - secourez-moi... - - Ne me rejetez pas, ne m'abandonnez pas quand mes forces m'abandonnent. - - Seigneur, vous me rendrez la vie, vous me rappellerez du fond de - l'abîme... - -Comme elle en était à ces paroles, s'unissant au Christ par l'amour, -commençant sous le bras de l'exécuteur une prière qui devait s'achever -dans le sein de Dieu, le bourreau la frappa d'un premier coup. La hache -étant tombée à faux sur la nuque, la reine blessée seulement poussa un -cri qui se perdit au milieu des gémissements de l'assemblée. Le -bourreau, ému de l'émotion générale, honteux de sa maladresse, et -puisant dans son trouble même une énergie tardive, trancha la tête du -second coup. Il saisit cette tête sanglante, et, tandis qu'il la tenait -suspendue devant les nobles dans l'assemblée, et par la fenêtre devant -le peuple, il s'écria: «Vive la reine Élisabeth!--Ainsi périssent tous -les ennemis de notre reine!» répéta le doyen de Peterborough. «Ainsi -périssent tous les ennemis du saint Évangile et de l'Angleterre!» ajouta -le farouche comte de Kent. - -Le comte de Shrewsbury appliqua son gant à ses yeux pour dérober ses -larmes. - -L'assemblée tout entière demeura muette d'horreur, et ce silence ne fut -rompu que par les sanglots des serviteurs de la reine. Là du moins, dans -cette salle tragique, autour de l'échafaud, la pitié fit taire la haine. - -Aux grilles du château, un contentement sauvage éclata et se prolongea -dans toute l'Angleterre fanatique. La nouvelle de la mort de Marie se -répandit comme naguère sa sentence, de comté en comté, partout -accueillie avec des élans de triomphe; mais cette fois du moins la -pauvre reine n'entendit pas les carillons des cloches, elle ne vit pas -les feux de joie! - -L'exécution était accomplie depuis quatre heures que le pont-levis -n'était pas encore baissé, que la poterne était encore fermée. Personne -ne put sortir que longtemps après Henry Talbot, fils du comte de -Shrewsbury, qui porta le récit officiel des deux comtes à Élisabeth. -Parti le 8 vers midi, il arriva le lendemain matin à Greenwich. Dans les -villes, dans les moindres hameaux, sur son passage, la funèbre nouvelle -était connue d'avance, comme si le vent en avait été le premier -messager. - -Ce fut en Angleterre une fête nationale et royale que cette affreuse -tragédie. Il n'y eut qu'une différence: le peuple montra son allégresse, -Élisabeth cacha la sienne sous de longs vêtements de deuil et sous des -regrets affectés. Elle accabla d'imprécations ses ministres; elle fit -emprisonner, ruina, disgracia sans retour Davison, coupable d'avoir obéi -à ses ordres. Elle joua devant l'Europe, devant l'Angleterre, et jusque -dans son intimité, la plus odieuse des comédies, celle du désespoir. - -Un jour, prenant par la main l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, -elle le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Là, elle protesta par -mille serments qu'elle était innocente; qu'elle était déterminée à -n'exécuter la sentence contre la reine d'Écosse qu'en cas de rébellion -ou d'invasion; que quatre membres du conseil (ils étaient alors dans la -chambre) l'avaient abusée d'une manière qu'elle n'oublierait jamais. Ils -avaient vieilli à son service et avaient agi par de bons motifs, ou, -sans cela, par Dieu! ils y auraient laissé leurs têtes...» - -Elle parla ainsi pendant trois heures. Elle renouvelait sans cesse ces -scènes d'hypocrisie et de mensonge. - -Elle vainquit, grâce à l'Océan, la puissance et les ressentiments de -Philippe II. Elle désarma facilement la colère officielle de Henri III, -probablement son complice, heureux au moins d'une si terrible atteinte -portée à la maison de Guise. Elle réussit avec plus de peine, sans de -trop grands efforts cependant, à calmer Jacques VI. Entre sir John -Maitland, son chancelier, qui lui montrait en perspective la couronne -d'Angleterre, et le comte d'Argyle, qui parut à la cour d'Holyrood armé -de pied en cap, excitation muette, mais expressive à la vengeance, -Jacques ne balança pas longtemps, s'adoucit par degrés, et renoua ses -liens d'amitié avec Élisabeth, comme s'il n'y avait pas eu entre elle et -lui le cadavre de sa mère. - -Les filles d'honneur de Marie et ses serviteurs la regrettèrent plus que -son fils. Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy coupèrent leurs cheveux -afin de les déposer sur le cercueil de leur maîtresse, comme dans les -trépas antiques; mais cette piété fut trompée. Les deux comtes -ordonnèrent de brûler ces chevelures amies avec la croix d'or, les -chapelets, le crucifix, le scapulaire, les deux chaînes, et tous les -vêtements de Marie Stuart à ses derniers moments. Ils ne tolérèrent pas -une seule de ces reliques, partage ordinaire du bourreau, et qu'il -aurait pu vendre à grand prix. Tout ce qui avait été taché du sang de la -reine fut brûlé aussi, et la sciure du bois qui en était imbibée fut -jetée dans le Nen. J'ai visité cette partie tragique de la rivière, où -la terrasse du château plongeait alors ses piliers. Le bord en est -toujours attristé. Il y croît parmi les herbes une petite fleur rouge -qui, selon la légende du comté, est née là des gouttes du sang de Marie -Stuart. - -Melvil et Bourgoing réclamèrent vainement le corps de leur maîtresse -pour le transporter en France. Ce beau corps leur fut refusé. Plusieurs -contemporains ont écrit qu'il fut touché avec irrévérence et profané par -le bourreau. Ce fut une erreur de l'indignation européenne, qui -supposait toutes les atrocités dans un si barbare attentat. - -Un vieux tapis vert arraché d'un billard fut d'abord jeté sur Marie -Stuart. Sa chienne favorite, aux longs poils noirs, aux yeux de feu, -dont j'ai vu l'esquisse à l'huile, et qui était de cette race charmante -appelée plus tard du nom de Charles Ier, _King-Charles_, s'étant glissée -sous le tapis, elle y demeura et on la trouva blottie dans la robe de -velours de sa maîtresse, entre le bras et le sein, à côté de ce cœur qui -ne battait plus, lorsqu'on vint le soir embaumer précipitamment la -reine. Au moment où l'on souleva l'indigne tapis qui recouvrait celle -qui fut Marie Stuart, la pauvre petite chienne se serra contre la -poitrine inanimée de sa maîtresse, et poussa des hurlements plaintifs, -qui baissaient ou montaient à mesure que l'on s'éloignait ou que l'on se -rapprochait d'elle. On fut obligé de l'emporter de force. Recueillie par -les serviteurs de la reine, elle ne voulut jamais être consolée par eux, -refusant les aliments et jusqu'aux caresses, flairant le vent, les -siéges, les robes des femmes. Elle languit ainsi, après quoi elle -mourut, suivant la tradition de Fotheringay, sans autre maladie qu'un -petit gémissement et qu'un tremblement alternatifs. - -Le corps de Marie Stuart fut mis avec la tête dans un cercueil de plomb, -et ce cercueil dans une bière de bois. La bière fut placée dans la -chambre de parade du château jusqu'au 29 juillet. Cette chambre fut -fermée, sans que personne, soit des serviteurs de Marie Stuart, soit des -gardiens anglais, pût y pénétrer. Il arriva même que Jeanne Kennethy, -Élisabeth Curle, et quelques autres de leurs compagnes et de leurs -compagnons, s'étant agenouillés près de la porte, et ayant regardé en -pleurant et en priant le cercueil par le trou de la serrure, Pawlet et -Drury le firent boucher. Geôliers impitoyables et jaloux même de la -mort! - -Le 29 juillet seulement, une rumeur sourde, mystérieuse, apprit à -Peterborough que le tragique cercueil allait arriver. La ville s'émut. -Les balcons, les fenêtres, les rues se remplirent. La foule déborda -jusque dans le cimetière qui entoure l'église. - -L'attente ne fut pas longue. - -La bière ne tarda pas à paraître sur la route. Aucun des serviteurs de -Marie n'obtint d'accompagner le char. Le convoi traversa lentement -Peterborough jusqu'au vieux portail de l'abbaye, où la bière fut exposée -quarante-huit heures. Le 31, l'évêque mena le deuil par la grande cour, -vers la majestueuse façade de la cathédrale. Il entra sous les voûtes -séculaires de l'église, et se dirigea du côté d'un vieillard qui -s'empara du cercueil. Ce vieillard était Scarlett, le fossoyeur, dont on -voit encore aujourd'hui le portrait suspendu au-dessous de la principale -rosace de l'église. Il est vêtu de rouge, avec une longue barbe blanche, -et s'appuie sur sa bêche. Il mourut à quatre-vingt-dix-huit ans, après -avoir creusé la sépulture de deux reines. Aidé par quatre maîtres -maçons, il avait préparé le caveau de Marie Stuart à droite du chœur, en -face de la tombe de Catherine d'Aragon, première femme de Henri VIII. La -bière fut descendue dans l'étroit caveau, et scellée d'une pierre sans -armoiries et sans nom. Tel était l'ordre de l'évêque, qui connaissait la -volonté de la reine d'Angleterre. - -Je me suis agenouillé au bord de cette pierre nue, et une larme de mon -cœur a roulé sur la poussière qui la recouvre. En omettant le nom de -Marie Stuart, Élisabeth se flattait d'ensevelir son régicide dans le -silence et dans l'oubli. Elle y a fait penser davantage. - -Après avoir langui pendant six mois, séparés par quatre murs du cercueil -de Marie, ses serviteurs purent enfin partir du château de Fotheringay -le 3 août, cinq jours plus tard que leur maîtresse. Tout dès lors était -consommé. - -Malgré l'indifférence des princes, Élisabeth ne jouit pas sans trouble -de son forfait. Les deux coups de hache qui frappèrent sa rivale -retentirent plus fort dans le reste de l'Europe qu'en Angleterre et en -Écosse; comme l'écho est plus terrible, plus lointain et plus universel -que le bruit. Élisabeth apprit par l'indignation des pays catholiques, -par la stupeur des pays calvinistes, quel crime inouï elle venait de -commettre. - -Ce fut son premier châtiment. - -Le second fut de survivre à l'amour du peuple anglais. Elle vieillit -lentement sans perdre la prétention d'être jeune, la vanité de la -taille, de la danse et du chant. Ces ridicules qu'Élisabeth sentait -sourdement ajoutaient à ses ennuis atrabilaires. Elle s'irritait de -trouver dans ses sujets, parmi ses courtisans, la prévision de l'avenir -prochain où elle ne serait plus. On la pressait de régler la succession -à la couronne comme si cette succession devait être bientôt vacante. - -Si l'on en croit les contemporains, surtout sir John Harrington, qui l'a -si bien connue, son humeur était devenue intraitable. Elle se promenait -souvent dans sa chambre avec agitation, elle s'emportait aux moindres -contrariétés, frappait du pied, jurait contre ceux qu'elle n'aimait -point, et plongeait de colère dans les tapisseries de son appartement -une épée qu'elle gardait toujours près d'elle. - -Dans l'effroi de sa vieillesse, elle faisait arborer les têtes de ses -ennemis aux poteaux de la Tour et s'environnait des trophées d'une -impitoyable justice, semblable à ces Libyens qui suspendaient à leurs -seuils les dépouilles des lions, afin de se protéger par la terreur. - -Le règne d'une femme aigrie, violente, pesait à chacun, et on aspirait -au gouvernement d'un roi. Tous les partis saluaient Jacques VI à -l'horizon. - -Quand, par la mort d'Élisabeth, il fut devenu Jacques Ier d'Angleterre, -il fit transporter, en 1612, Marie Stuart, sa mère, dans l'abbaye de -Westminster. - -Le corps partit de Peterborough sur un carrosse royal attelé de six -chevaux couverts de velours noir. Deux comtes anglais et deux comtes -écossais portaient les quatre coins du poêle. Le grand écuyer menait un -palefroi d'honneur représentant le cheval de Marie Stuart. Le capitaine -des gardes et ses archers tenaient tournés contre terre la pointe de -l'épée et le fer des hallebardes. Une musique funèbre marchait en tête -du convoi, que cent gentilshommes anglais, écossais, français et -espagnols vinrent recevoir au faubourg de Londres. - -Le carrosse s'arrêta à la porte de Westminster, et la bière fut -descendue dans l'église, puis dans un caveau, non loin du caveau -d'Élisabeth. Ces irréconciliables ennemies eurent leur première et leur -unique entrevue, sans suite et sans cour, là, dans l'éternité, entre les -lambris de la maison du Christ. - -La reine d'Écosse avait reposé vingt-quatre ans sous l'humble dalle de -Peterborough. - -Ce second trajet du cercueil de Marie Stuart ne blessa pas les -protestants et satisfit les catholiques. Si la vie de la reine d'Écosse -avait été d'une princesse de la cour des Valois, sa captivité fut d'une -victime, et sa mort d'une sainte. Cette double expiation a racheté et -transfiguré Marie Stuart. La poésie l'a chantée, la religion l'a bénie, -l'histoire l'a racontée. La postérité la pleure et l'admire plus qu'elle -ne la juge. Dieu lui a sans doute pardonné dans le ciel comme elle avait -pardonné sur la terre! - - -FIN. - - - - -NOTE DE L'ÉDITEUR. - - -Nous avons cédé à un vœu généralement exprimé, en donnant cette nouvelle -édition de l'_Histoire de Marie Stuart_ par M. Dargaud. - -A son apparition, ce livre souleva beaucoup d'articles (plus de cent), -quelques-uns hostiles, le très-grand nombre favorables. Nous aurions -voulu les reproduire tous ici. Mais, restreint par les exigences de la -typographie, nous nous bornons à réimprimer de courts fragments en sens -contraire des journaux les plus accrédités. Nous joignons à ces -fragments trois lettres presque entières de Béranger, de Lamartine et de -Mme Sand, qui compléteront les jugements littéraires provoqués par la -première édition de cette histoire. - -C'est au public d'intervenir une seconde fois et de prononcer en dernier -ressort. - - - - - FRAGMENTS - DE - JOURNAUX ET DE LETTRES - SUR LA PREMIÈRE ÉDITION DE - L'HISTOIRE DE MARIE STUART, - PAR - J. M. DARGAUD. - - - -JOURNAUX. - - -On ne s'étonnera pas qu'un recueil comme le nôtre aime à saluer dans -l'histoire les noms qui appartiennent par leur double origine à la -France autant qu'à l'Angleterre. Tel est le nom de Marie Stuart, dont la -beauté, les faiblesses et les malheurs, passionnent encore, après deux -siècles, les lecteurs des deux pays. C'est avec une véritable émotion -que nous avons ouvert ces deux volumes consacrés à Marie Stuart par un -écrivain qui réunit la patience des érudits à l'imagination des poëtes. -L'ouvrage de M. Dargaud sera certainement un événement dans le monde -littéraire de Londres comme dans le monde littéraire de Paris, et il va -renouveler cette espèce de tournoi posthume, où l'infortunée reine -d'Écosse voit encore autour de son échafaud, les mêmes champions et les -mêmes ennemis transformés, par la polémique et l'imagination, en -historiens, en critiques, en poëtes, en romanciers. - -C'est déjà un curieux sommaire bibliographique, que la liste des -écrivains qui ont écrit sur Marie Stuart, depuis Buchanan jusqu'à -Chalmers, depuis Brantôme jusqu'à M. Dargaud. Ce sommaire termine le -second volume de celui-ci, qui cite aussi, avec raison, parmi les -éléments de son beau livre, les traditions qu'il a recueillies sur les -lieux, les tableaux et les gravures du temps, les châteaux et les sites -où il a retrouvé les moindres traces de son héroïne, et les reliques de -ses adorateurs. Il énumère jusqu'aux articles des Revues anglaises et -françaises, avec une conscience minutieuse. - -De toutes ces autorités, M. Dargaud a fait l'usage qu'il en devait -faire; il s'en est inspiré, sans hérisser son récit de citations -pédantesques, n'éludant aucune discussion, mais faisant revivre Marie -Stuart pour la suivre dans toutes les scènes de sa vie agitée, au lieu -de l'immobiliser sur une sellette, sous prétexte de la juger. C'est -surtout à cette résurrection de Marie qu'il a su employer tous les -documents récemment découverts qui lui ont permis de donner une couleur -nouvelle à cette histoire d'un intérêt inépuisable qu'on relit dans son -livre avec une curiosité qu'exciterait seule, au même degré, la révision -d'un de ces procès contemporains pleins de mystérieuses péripéties, et -dont la sentence finale provoque soudain les tardives révélations d'un -témoin inattendu. - -Nous croyons notre comparaison exacte, parce que Marie Stuart n'est pas -seulement une grande figure historique, mais encore un problème. Ce -problème, M. Dargaud aura puissamment contribué à le résoudre. Il a posé -hardiment toutes les questions controversées sur l'innocence ou la -criminalité de la rivale d'Élisabeth. Il les a toutes éclairées du jour -vrai, disant le bien et le mal sans haine et sans amour, mais non sans -attendrissement et sans pitié. Bien loin de lui en faire un reproche, -nous l'en louons, car nous l'aurions peut-être poussée plus loin que lui -encore. La pitié est souvent la justice de l'histoire. - -AMÉDÉE PICHOT. - -(_Revue britannique_, février 1851, nº 2.) - - * * * * * - -Son livre a réussi. - -Il y a toujours, après tout, quelque raison bonne ou mauvaise au succès -d'un livre. M. Dargaud est un écrivain vif et animé, très-entraîné et -très-ému, mêlant du reste tous les genres, et peu soucieux de -contradictions. - -M. Dargaud parfois touche au vrai; il a du nerf, de l'entrain et plus -d'un rayon de solide éclat. Il peint bien; peut-être a-t-il trop de -propension à peindre. Entre-t-il dans un château à la suite de quelque -personnage de son histoire, il fait ce que Boileau reprochait déjà aux -_descriptifs_ de son temps. - -Il a répandu dans son livre toutes les perles de son écrin de voyage; il -rassemble autour de Marie Stuart tous les trésors de son archéologie -chèrement payée; il prodigue pour elle tous les produits de ses fouilles -savantes dans cette terre où elle a régné, sous ces ruines qu'elle a -faites, et jusque dans ces tombeaux que sa passion a creusés. Le livre -de M. Dargaud pourra bien n'être pas absolument indispensable à ceux qui -voudront retrouver un jour quelques vestiges de la physionomie morale de -la reine d'Écosse; mais il ne sera pas possible d'avoir une idée -complète de sa cour et de sa maison, de son chenil et de sa cuisine, de -sa toilette, de ses atours, de ses promenades, de sa vie domestique et -extérieure, sans avoir recours à M. Dargaud. Jardinier, architecte, -joaillier, sommelier, chroniqueur curieux de chevaux, de chiens et de -vénerie, M. Dargaud est tout ce qu'on veut dans son histoire, excepté -pourtant historien. - -CUVILLIER-FLEURY. - -(_Journal des Débats_, 30 novembre 1851.) - - * * * * * - -Il y a deux manières distinctes d'écrire l'histoire, toutes deux -illustrées par de grandes œuvres dans ces derniers temps. Celui qui -raconte et juge les faits accomplis peut se placer en dehors de leur -mouvement, disséquer tranquillement ce qui en reste, classer le tout -d'après des règles fixes, et présenter ainsi les actions du passé -étiquetées à leur rang dans la sévère nudité de la science; ou bien, -emporté par le flot historique, il peut écrire au milieu même de ses -oscillations et de son bruit, en ressaisir toutes les formes, en -refléter toutes les nuances, se plonger enfin dans le siècle qu'il veut -peindre, et y vivre assez longtemps pour en ressortir avec quelque chose -de ses idées, de son accent, de ses attitudes. - -En entreprenant l'_Histoire de Marie Stuart_, M. Dargaud avait à choisir -entre les deux méthodes; il a préféré la seconde, ce dont nous nous -sommes réjoui pour lui et pour ceux qui le lisent. Car si cette méthode -n'a pas les rigides vertus de sa rivale (ni surtout les graves -apparences qui en tiennent lieu!), elle a cette grâce de la vie qui -supplée au reste et que rien ne peut remplacer. - -Il y a deux Marie Stuart, celle de la légende et celle de l'histoire. La -première, doux et charmant martyr que ses douleurs couronnent comme une -auréole; la seconde, séduisante mais dangereuse beauté instruite dans -cette cour des Médicis où le crime absolvait du vice. - -Le difficile pour l'historien de nos jours était de faire prévaloir la -dernière, d'enlever à l'héroïne des ballades sa pureté mensongère en -évitant de la faire descendre trop bas, d'éteindre enfin la lampe autour -du piédestal sans renverser la statue. M. Dargaud y a réussi en nous -ouvrant le XVIe siècle lui-même, et en nous faisant voir comment Marie -Stuart en refléta tous les charmes et toutes les corruptions. - -Il suit la vierge folle de la papauté à travers ses mille aventures de -politique et d'amour qui la jettent des bras du musicien Riccio dans -ceux de Darnley, puis de Bothwell. A mesure que le récit avance, on voit -se grossir l'orage. Les nuées accourent du côté de l'Angleterre, -secrètement poussées par la main hypocrite d'Élisabeth. Marie Stuart -cherche en vain un abri dans le catholicisme ébranlé de toutes parts; -elle appelle en vain à son secours la France et l'Espagne; l'esprit -nouveau s'avance comme une marée montante, inonde les palais, renverse -les citadelles, et ne laisse à la descendante de Robert Bruce qu'une -prison pour abri. - -Tout le monde connaît la longue agonie infligée par la reine vierge _à -sa chère sœur d'Écosse_. M. Dargaud a trouvé, dans les documents -historiques récemment publiés, des détails pleins d'intérêt sur cette -odieuse captivité. Il analyse, avec une sagacité singulière, toutes les -révoltes et tous les abattements de la prisonnière cherchant tour à tour -la délivrance par la conspiration ou les présents, l'insulte ou -l'humilité, et enfin, quand l'heure douloureuse est venue, il trouve une -véritable éloquence pour raconter le suprême dénoûment. - -Toute cette dernière partie du livre de M. Dargaud a une ampleur et une -onction qui élèvent le cœur dans l'attendrissement. Du reste, à part -quelques regards trop complaisants jetés sur le XVIe siècle, quelques -ornements littéraires qui détournent du récit, l'ouvrage entier révèle -les fortes études et la vive perception qui font les historiens. On y -sent circuler ce grand souffle philosophique et religieux à la fois qui -est la gloire de notre époque, et lui donne, quoi que puissent dire ses -détracteurs, un caractère si profondément _humain_. - -M. Dargaud n'a pas seulement consulté les documents écrits relatifs à -son histoire, il s'est informé sur les lieux de la tradition populaire. -Il a religieusement visité le théâtre des terribles scènes. Il s'est -impressionné des peintures du temps, des livres feuilletés par ses -héros, des habitations et jusque des meubles dont l'usage leur avait été -familier. Il a compris que la révélation des caractères n'était point -uniquement dans les actes, mais dans les détails de la vie domestique, -et que ces foyers déserts gardaient l'empreinte des âmes qui s'y étaient -autrefois arrêtées, comme la chrysalide celle du papillon qui s'est -envolé. - -Cette méthode est au reste celle des plus grands historiens de -l'antiquité, c'est la méthode d'Hérodote et de Salluste. C'est de nos -jours celle d'Augustin Thierry. Pour eux, comme pour M. Dargaud, -l'histoire n'est pas une thèse qui développe des idées sur une époque, -ou un bulletin qui en fait connaître les événements, mais une chambre -obscure dans laquelle le siècle se décalque tout entier, avec ses œuvres -d'art, ses costumes, ses allures et ses paysages. Le pittoresque -n'exclut point pourtant l'appréciation générale. - -L'historien de Marie Stuart n'est pas un simple chroniqueur, écrivant, -ainsi que le veut Quintilien, _pour raconter, non pour prouver_; il tire -ses conclusions, mais il les fait jaillir du drame lui-même. Debout sur -les hauteurs de son sujet, comme le vieillard d'Homère sur les tours -d'Ilion, il montre de loin au lecteur cette grande armée du XVIe siècle -qui se déroule à ses pieds; il en fait le dénombrement. On reconnaît -chaque nation à l'aspect, chaque chef à sa parole ou à son armure. Cette -mêlée passe sous nos yeux dans l'élan de la vie, mais sans confusion, et -tout en décrivant les évolutions de la bataille, l'historien montre les -fautes et donne les enseignements. - -ÉMILE SOUVESTRE. - -(_Le Siècle_, 7 janvier 1851.) - - * * * * * - -L'historien digne de ce nom ne doit pas seulement le récit facile, -élégant et correct à ceux qui le lisent; il leur doit aussi la lumière -qui est le rayon de la vérité éternelle dans les événements accidentels -et mobiles; il leur doit la passion qui est la vie réelle et palpitante -dans l'action qui revit et dans l'homme qui renaît; il leur doit la -couleur qui est le reflet des temps écoulés sur les peintures dans -lesquelles ces temps se reproduisent. En un mot, l'historien est tout à -la fois un annaliste qui raconte, un peintre qui colore, un statuaire -qui sculpte, un philosophe qui pense, un moraliste qui juge, un poëte -qui s'émeut. - -C'est ainsi que l'histoire a été comprise par M. Dargaud. Il ne se -contente pas d'explorer le terrain, il le fouille. Il cherche dans les -mœurs, dans les civilisations, dans les traditions, dans la nature -surtout, le secret des choses qu'il retrace. Il met une clarté dans -chaque date, un enseignement dans chaque fait, une vérité dans chaque -conclusion; il note tous les mouvements de l'esprit humain, et de toutes -ces impressions, de tous ces attendrissements, de tous ces fanatismes, -de tous ces héroïsmes, il compose la vie dans son expression la plus -fidèle, mais la vie en face du temps qui la dépasse et de Dieu qui la -juge. - -M. Dargaud a voyagé en Écosse, s'est pénétré de l'impression des lieux, -s'est penché sur les ruines qui sont les témoins du passé, a vu et -touché le sol, a étudié les figures dans les vieux portraits suspendus -aux murailles des abbayes et des musées, a senti son sujet, en un mot, -avant de le traiter. Il a taillé ainsi une statue vraie de Marie Stuart, -une statue qui est l'image d'une époque, d'une civilisation, des -religions aux prises, des ambitions en lutte, d'une femme qui fut une -reine, et d'une reine qui fut une martyre; une statue, pour tout dire, -vivante et parlante comme l'humanité. - -A. DE LA GUERRONNIÈRE. - -(_Le Pays_, 5 octobre 1851.) - - * * * * * - -Voici un livre dont la publication est toute récente, et qui pourtant a -déjà été l'objet des controverses les plus passionnées. Attaqué sans -mesure comme sans équité, et ardemment défendu, le livre de M. Dargaud a -eu cette bonne fortune d'émousser aux yeux du public ces dénigrements et -de justifier ces sympathies, deux mérites à notre sens et deux succès -pour un! - -Nous nous rendons facilement compte du sentiment qui a poussé M. Dargaud -à prendre pour sujet cette saisissante figure de Marie Stuart, et à la -faire revivre sous nos yeux dans le cadre splendide du XVIe siècle. - -La fatalité, qui devait présider à la destinée de Marie, la prend au -berceau. - -Arrachée aux périls qui la menaçaient en Écosse, et conduite en France, -sa présence est un éblouissement pour la cour des Valois, habituée -cependant à tant d'élégances et à tant de merveilles. - -Mais bientôt la scène change. Marie retourne en Écosse. - -Il faut lire dans le livre de M. Dargaud les amours tragiques de la -reine d'Écosse, et le long martyre de ses prisons. - -Une éternelle espérance d'évasion éternellement déçue, la captivité -toujours plus étroite, toujours plus sinistre, la trahison même d'un -fils dénaturé, les dégradations infligées à la reine, les outrages à la -femme; puis, à mesure que les dix-huit ans lentement épuisés minute à -minute, angoisse à angoisse, la rapprochent du terme fatal, la suprême -agonie de toute espérance, les dernières palpitations de la vie qui -protestent contre le dénoûment terrible; enfin, la morne attente du coup -de hache d'Élisabeth; les attendrissements des adieux, le courage des -apprêts, la mort si ferme, si noble, qui vient clore et racheter cette -destinée, tout cela est décrit avec une force, une simplicité, une -émotion, une vérité saisissantes, et forme un tableau qui est pour nous -comme l'événement même. - -En tournant ces dernières et pathétiques pages du livre de M. Dargaud, -nous comprenions bien la pitié qui s'attache au souvenir de Marie -Stuart. Il y a dans sa fin une majesté touchante qui appelle à la fois -l'admiration et les larmes. Elle est morte avec grandeur, avec calme, -avec héroïsme, nous dirions presque avec innocence, si on peut se laver -dans son propre sang du sang qu'on a répandu. Le cœur seul parle en -présence de si longues souffrances et d'une telle mort, et on oublie les -fautes pour ne se souvenir que du courage et de la grandeur de -l'expiation. - -Le livre de M. Dargaud explique et juge Marie Stuart. Cette mémoire, qui -avait jusqu'à présent échappé à l'appréciation historique, est désormais -fixée. Mais Marie Stuart n'est pas la seule héroïne de l'œuvre de M. -Dargaud. Il y a dans cette œuvre un autre héros, c'est le XVIe siècle, -le XVIe siècle avec tous ses orages de religion et ses audaces de -philosophie, avec le cortége de ses hommes d'État, de ses poëtes, avec -la renaissance des lettres, avec la splendide efflorescence de l'art. La -vie de Marie Stuart eût été incomplète séparée de la vie générale de son -temps, de toutes les influences qui agirent si puissamment sur elle, de -tous les intérêts de politique et de religion auxquels elle fut mêlée, -en un mot de ce XVIe siècle dont elle fut une des plus brillantes -expressions. M. Dargaud l'a compris. Il a su élargir une biographie aux -proportions mêmes de l'histoire. - -ALEXANDRE REY. - -(_Le National_, 21 avril 1851.) - - * * * * * - -L'_Histoire de Marie Stuart_, par M. Dargaud, est affichée sur tous les -murs de Paris. De grandes lettres blanches détachées sur fond rouge -recommandent cet ouvrage aux passants. Cette fantaisie d'auteur ne -suffisait pas à attirer l'attention; mais les journaux se sont montrés -plus complaisants que les murailles à l'égard de l'écrivain. Ils -n'étalent pas seulement le titre de son livre: _le Siècle_, _la Presse_ -et _le National_ ne lui marchandent pas leurs louanges longuement -motivées. Les recommandations de ces divers publicistes n'étaient point, -il est vrai, pour éveiller nos sympathies; au moins pouvaient-elles nous -faire supposer qu'elles s'adressaient à un ouvrage sérieux, digne d'être -contrôlé, et dont _l'Univers_ devait examiner les conclusions. - -Nous y avons été complétement trompés, et nous nous en plaignons. - -Le livre de M. Dargaud, comme valeur historique et littéraire, est de -ceux sur lesquels les amis sont trop heureux de se taire. Quand ils ne -peuvent garder tout à fait un sage et prudent silence, au moins -devraient-ils ne pas se lancer dans des éloges qui deviennent grotesques -lorsqu'on les rapproche du sujet qui les excite. Nous ne devinons pas ce -qui a pu valoir à l'historien de Marie Stuart une bienveillance aussi -outrée. Il ne cesse de tomber dans des contradictions flagrantes. - -Il ne faut pas chercher à discuter les interprétations d'un pareil -écrivain. Évidemment, sa visée est ailleurs. Il serait superflu de lui -rappeler que de Thou, malgré sa gravité magistrale et sa belle latinité, -n'est pas un historien; c'est un pamphlétaire effronté, violent, -haineux, menteur, accueillant toujours avec joie toute injure et toute -atteinte portées à l'Église; et il a beau être escorté de Hume, il ne -constitue pas une autorité suffisante pour faire accepter les atrocités -que le nouvel écrivain attribue à Marie Stuart. - -Les histoires, les confidences, la manie de parler de soi, les -exagérations dans les portraits, le perpétuel souci de la philosophie, -de la liberté, l'amour de la révolution, dont les flammes servent _de -régénération plutôt que de destruction_, tout cela montre à quelle école -appartient M. Dargaud. Il eût peut-être mérité de rencontrer de -meilleurs maîtres. - -LÉON AUBINEAU. - -(_L'Univers religieux_, 28 et 29 janvier 1851.) - - * * * * * - -Nous sommes heureux d'avoir à saluer, dès le seuil de cette revue -littéraire, un de ces grands et beaux livres qui sont les apparitions de -la science et de la pensée contemporaines: l'_Histoire de Marie Stuart_ -par M. Dargaud. - -De cette pathétique destinée, M. Dargaud a fait un chef-d'œuvre -d'intérêt et d'émotion. La vie surabonde dans son livre, une vie de -chaleur et de lumière qui éclaire les visages, rallume les passions, -colore les mœurs, illumine les caractères, pénètre les consciences et -réalise l'idéal de l'histoire, la résurrection: la résurrection d'une -grande époque ranimée par une inspiration puissante, expliquée par la -science, devinée par l'intuition, réchauffée par le cœur, vivifiée par -les magies mouvantes de la forme et du style. C'est dans les portraits -surtout que brille ce prestige de vie qui est le don par excellence de -M. Dargaud. Marie Stuart, Élisabeth, Bothwell, Morton, Knox, Burleigh, -revivent en traits ardents sous cette plume d'artiste, à la fois -ondoyante et précise, pinceau d'Holbein trempé dans la palette de Van -Dyck, qui dessine dans le mouvement et burine dans la couleur. - -L'_Histoire de Marie Stuart_ est plus large qu'une monographie; elle -enveloppe l'époque tout entière. M. Dargaud a encadré la reine d'Écosse -dans une éblouissante perspective de la Renaissance. Il a groupé sur les -seconds plans et dans les demi-jours de son œuvre, Philippe II, Calvin, -Henri III, Catherine de Médicis, Giordano Bruno, le duc de Guise, les -grandeurs, les passions et les fanatismes de ce XVIe siècle, dont Marie -fut la charmante et tragique incarnation. - -Mais le génie de ce livre, ce n'est pas seulement son talent et son -éloquence, c'est sa vertu: c'est la conscience qui l'inspire, c'est le -cœur qui l'attendrit; un cœur qui se partage et se multiplie entre -toutes les douleurs et tous les martyres qu'il raconte; une conscience -qui scrute et qui juge avec la pureté lumineuse de son instinct. La voix -intime de l'historien ne se perd jamais dans les mille bruits de son -récit; elle condamne, elle pardonne, elle prédit, elle enseigne, et à -son accent religieux et sévère, on croirait entendre le chœur d'une -tragédie grecque élever son chant d'expérience, de prophétie et de -sagesse dans la mêlée d'un drame de Shakspeare. - -Les âmes, suivant les livres sacrés de l'Inde, parcourent après leur -mort un cercle de métempsycoses avant de rentrer dans la vérité de leur -être. Les âmes de l'histoire ont, elles aussi, leurs transmigrations. -Elles errent de siècle en siècle à travers toutes les ombres du rêve, de -l'illusion et de la chimère, avant d'arriver à la forme solide et -durable qui les consacre pour l'avenir. Le livre de M. Dargaud est pour -Marie Stuart cette consécration; son nom restera attaché à cette mémoire -de deuil et de splendeur, comme celui des grands artistes du XVIe siècle -à la frange de pourpre du manteau des reines dont ils éternisaient la -beauté dans leurs chefs-d'œuvre. - -PAUL DE SAINT-VICTOR. - -(_Les Foyers du peuple_, janvier 1851, nº 1.) - - * * * * * - -Marie Stuart, cette sirène du XVIe siècle, qui eut tous les dons cruels -ou enivrants de la vie, la Beauté, la Royauté, le Génie, la Passion, -l'Infortune, le Crime, et la fin héroïque et sanglante: cette -Marie-Madeleine de la royauté, qui versa tout son sang sur les pieds du -crucifix d'ivoire qu'elle embrassait en mourant, comme la courtisane de -Jérusalem, moins durement éprouvée, répandit son vase de parfums sur les -pieds vivants du Sauveur; cette femme, enfin, énigme de vice et de -vertu, qui fut tout un cœur orageux, toute une politique, toute une -destinée, a rencontré, non pas seulement un peintre de plus, elle en -avait assez d'ailleurs, une telle femme en fit toujours naître, mais un -historien qui l'a regardée, étudiée longtemps, sans que le spectre -charmant de la tentatrice, couchée dans sa tombe, l'ait rendu amoureux -ou fou, et qui, les yeux froids, la tête ferme et saine, a tracé sa vie -et dit sa mort avec l'expression inspirée et parfois attendrie d'un -poëte et la science patiente et détaillée d'un chroniqueur. - -Pour l'expression d'un poëte, ce n'était pas miracle: M. Dargaud, -l'auteur de la nouvelle _Histoire de Marie Stuart_, en est un. Il a fait -ses preuves de poésie et de style. Mais pour la curiosité passionnée du -renseignement, pour la recherche infatigable et minutieuse qui regarde -par les deux côtés de la lorgnette afin d'y voir mieux, pour ce culte du -détail sur lequel passent d'ordinaire d'un vol insouciant tous ces -esprits qui ont des ailes, voilà ce qu'on ne savait pas de M. Dargaud, -et ce que son histoire nous a appris. Entrée de plain-pied dans la -légende, dans le drame, dans le roman, Marie Stuart avait autour d'elle -une perspective dans laquelle elle se perdait trop, là diminuée, ici -grandie, plus souvent grandie que diminuée! Elle avait une auréole, un -nimbe éclatant, coupé de temps en temps par une nuée, à travers laquelle -on eût dit qu'il étincelait mieux. Mais elle n'avait point de cadre -précis et net, s'ajustant à elle, la prenant toute. - -Des points lumineux indiquaient son action ou sa présence dans le -clair-obscur des événements de son histoire, et cette ombre, éclairée à -demi, était un charme de plus pour la contemplation attirée; mais la -lumière ne tournait pas, d'une égale clarté, autour de son personnage, -de manière à en détacher toutes les parties et à en faire saillir tous -les gestes. C'est cette lumière que M. Dargaud a voulu répandre: c'est -cette vérité complète, tout à la fois vaste et microscopique, qu'il a -tenté de dégager. Pour cela, rien ne lui a coûté. Il a vécu plusieurs -années dans une relation intime et profonde avec son sujet. Homme -heureux, il a pu s'entourer du plus beau siècle qui fût jamais pour la -passion, pour la conviction, pour le mouvement de la gloire et -l'antagonisme de toutes les grandeurs, et vivre ainsi comme dans un -buisson ardent, oubliant la chétive époque où nous sommes, goutte -épuisée du sang de nos pères, qui n'avons pas même la force des tristes -passions qui nous restent! Livres, manuscrits, monuments, antiquités, -voyages d'Angleterre et d'Écosse, relations sociales, lettres inédites, -M. Dargaud a mis tout en œuvre; il a tout interrogé, tout consulté, dans -l'intérêt de son histoire, jusqu'aux portraits et aux statues, ces -souvenirs taillés dans le marbre, avec lesquels on peut reconstruire -l'être qui vécut et en donner une plus forte idée. Sans doute, le fait -arraché à ce qui l'enveloppait et le cachait, la vérité, une fois -trouvée, passe à travers l'esprit qui l'a découverte, et cet esprit -très-poétique, je l'ai dit, en M. Dargaud, jette sur elle les -prismatiques reflets de ses impressions et les résonnances de ses -sentiments personnels. Mais le moyen de n'avoir pas son âme en écrivant -l'histoire? Pour ma part, j'ai toujours un peu souri des songe-creux -d'impartialité; car, à une certaine profondeur, un tel mot n'a plus rien -d'humain et ne cache plus que l'impossible. Mais, à part cette -inévitable condition de tout historien d'aborder l'histoire avec sa -propre personnalité et de colorer involontairement de certaines teintes -du _moi_ individuel la vérité des faits, sans manquer pourtant à la -probité de l'exactitude, comme une liqueur, dans une coupe de cristal, -n'altère pas, tout en la teignant, la pureté de sa transparence, le -livre de M. Dargaud, malgré des erreurs philosophiques, est, à le bien -prendre, une des études les plus loyales et qui attestent le plus -l'amour de la vérité _pour elle-même_ que nous ayons vues dans ce temps. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Telle est la Marie Stuart que M. Dargaud évoque à nos yeux et conduit -depuis son adolescence, en snood rose et en plaid de satin noir, sous -les bouleaux de l'Écosse, jusqu'à l'heure où le bourreau, foudroyé par -son incomparable magie, manqua son coup de hache sur sa nuque délicate, -et s'y reprit à deux fois pour couper ce beau lis ployé. Toute la partie -de son affreuse intimité avec le comte de Bothwell est un des plus beaux -et des plus émouvants passages du livre de M. Dargaud. Il semble avoir -été tracé avec cette plume de milan dont parle la chronique d'Écosse, -qui n'aurait jamais été assez noire pour écrire l'histoire de Bothwell. -La fatalité de cette passion, terrible comme les incestes antiques, que -les contemporains crurent eux-mêmes l'effet de quelque philtre damné, de -quelque incantation sinistre, une espèce d'envoûtement du cœur de Marie, -y est décrite avec des circonstances nouvelles et des touches larges et -palpitantes comme en ont les écrivains qui se connaissent à cette rage -du cœur. Voilà principalement, si je ne me trompe, ce qui saisira les -esprits et décidera le succès, le bon succès, le succès durable, de -l'histoire de M. Dargaud. Les hommes politiques le critiqueront, le -blâmeront ou l'exalteront du fait divers de leur point de vue; mais ceux -qui vivent en dehors de la préoccupation politique, les penseurs -désintéressés, les artistes, les poëtes, les gens du monde, les femmes, -c'est-à-dire, en fin de compte, les trois quarts et demi des gens qui -lisent, liront ce livre avec l'intérêt passionné que l'auteur a mis à -l'écrire. - -Où je me séparerai profondément de M. Dargaud, c'est dans l'appréciation -des opinions de ce siècle. M. Dargaud est rationaliste, je le dis avec -regret, car on aime l'âme de l'auteur à travers son livre, et cette âme -est restée assez chrétienne pour qu'on désirât qu'elle fût catholique. -Ici nos horizons sont diamétralement opposés, et nous voilà en vis-à-vis -de combat, l'un contre l'autre, comme si nous étions au XVIe siècle. - -C'est que le XVIe siècle dure toujours. - -JULES BARBEY D'AUREVILLY. - -(_L'Opinion publique_, 3 mars 1851.) - - * * * * * - -Je ferme l'histoire de M. Dargaud, et je dis volontiers: Il y a encore -des parfums dans Galaad. - -Je crois qu'à force de talent, M. Dargaud a fini par me faire aimer; -aimer, non, mais comprendre Marie Stuart. - -Nous n'avions pas encore en France une véritable histoire de la reine -d'Écosse. Il semblait que toutes les générations de talent s'étaient -donné le mot d'âge en âge pour prolonger cet oubli. - -M. Dargaud vient de réparer cette injustice de notre littérature. Il -s'est épris pour la mémoire de Marie Stuart de cette ardente sympathie -qui lie, à travers les siècles, les morts aux vivants. Il a soufflé sur -cette cendre, et il l'a ressuscitée pour nos regards du souffle de son -esprit. - -M. Dargaud avait surtout les qualités d'une semblable histoire. Homme -biblique, habitué à tous les secrets de l'Écriture par ses savantes -traductions, il devait comprendre mieux que personne le sombre fanatisme -de la réforme; poëte initié par des œuvres d'imagination à tous les -mystères de la poésie, il pouvait dans une langue pathétique comme la -réalité, traduire l'immense émotion de son sujet; penseur, enfin, -façonné par l'étude à tous les problèmes de la pensée, il pouvait -dominer de haut les intrigues passionnées d'idées qui s'agitaient dans -la renaissance. - -Aussi a-t-il fait de son récit l'abrégé rapide de l'humanité, dans son -plus dramatique moment. - -M. Dargaud a parfaitement compris qu'autour de Marie Stuart, il y avait -le drame du monde entier... - -Recueilli dans sa pensée, il a été chercher de donjon en donjon la trace -presque effacée des pas de Marie Stuart. - -Le voyageur d'une idée n'allait pas porter là, sans doute, les -impatiences de notre génération. Il allait pieusement interroger -l'histoire. Respectueux pour le passé, qui nous a tous engendrés à la -vie, il n'a pas invoqué contre lui le présent comme un reproche. - -Il l'a raconté tel qu'il a vécu, tel qu'il pouvait vivre seulement dans -ce temps de barbarie et d'ignorance. - -On n'appelle sur son travail la muse de l'histoire qu'à la condition -d'avoir une religieuse tendresse pour le temps de son récit. L'historien -de Marie Stuart a cette précieuse qualité. Il revit dans ses héros comme -dans les souvenirs de sa mémoire. On dirait qu'il les a connus, qu'il -les a aimés, qu'il les connaît, qu'il les aime encore. Il a conversé -avec eux une dernière fois dans le vent des ruines qu'il a visitées en -Angleterre. - -Car M. Dargaud ne s'est pas contenté de fouiller les archives de telle -ou telle bibliothèque, il a consulté encore cette grande bibliothèque du -soleil et de la nature. Il a voulu donner au drame son paysage, car il y -a toujours entre les sites et les événements de mystérieuses -correspondances. - -C'est ainsi qu'il a écrit une histoire complète, par la richesse de -l'érudition et la peinture des sentiments. J'avais donc raison de dire, -en commençant, qu'il y avait encore des parfums dans Galaad. - -EUGÈNE PELLETAN. - -(_La Presse_, 8 décembre 1850.) - - - - -LETTRES. - - -P. J. BÉRANGER A J. M. DARGAUD. - -«Mon cher ami, - -«... Je vous ai lu et bien lu. Vous m'avez entraîné. Votre Marie Stuart -est une histoire vraie. Elle ne contient pas un mot qui pour moi ne soit -authentique, et ce n'est pas son moindre attrait. Lamennais, qui aime la -passion autant que j'aime la sincérité dans l'écrivain, est de mon avis -sur ce bel ouvrage. - -«BÉRANGER.» - -Paris, 15 décembre 1850. - - * * * * * - -LAMARTINE A BÉRANGER. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -«Je me réjouis comme vous, mon cher Béranger, du succès de notre ami, et -de l'intérêt de cœur et de talent qui s'attache à son _Histoire de Marie -Stuart_. Je lis ce livre en ce moment, et j'y trouve à la fois -instruction et charme. Vous savez que j'aime les récits et que je n'aime -pas les annales. L'histoire est pour moi le drame des choses humaines. -J'ai dit quelque part: «Il n'y a rien de plus convaincant qu'une larme: -la pitié est le jugement du cœur.» Il y a beaucoup de larmes dans les -salles d'Holyrood, ce palais des amours tragiques. Il y en aura -davantage sur ces pages. Ce sera là le succès de cette histoire; c'est -le plus grand. - -«L'humanité est pathétique. Vraiment, le chef-d'œuvre de notre ami -n'est-il pas d'avoir exhumé un pareil sujet? Quel personnage qu'une -enfant des Guise, veuve à seize ans d'un roi de France, transportée en -Écosse sur un trône barbare, disputée comme Hélène entre deux patries, -déchirée par deux religions qui s'arrachent sa conscience, adorée, -enviée, enlevée par des prétendants qui possèdent ou perdent son cœur, -épiée par une Agrippine jalouse à la fois de son trône, de sa jeunesse, -de sa beauté; tour à tour amante, guerrière, captive comme une héroïne -du Tasse, assez poëte elle-même pour immortaliser ses peines dans ses -vers, délivrée d'un premier cachot par l'amour, réemprisonnée par la -trahison, inspirant encore des passions à ses bourreaux à travers les -grilles de ses tours et les larmes de son supplice; entraînant ses -libérateurs dans sa perte, et finissant par monter en reine sur un -échafaud, pour s'élancer au ciel purifiée du soupçon par le martyre?... - -«Ah! si nous avions eu, vous ou moi, une pareille héroïne à vingt ans, -quelles chansons et quels poëmes!... Notre ami a mieux choisi que vous -et moi, et bien que son poëme soit une histoire, il raconte, il chante -et il pleure comme nos strophes. Il a une raison sévère, morale, -incorruptible dans ses appréciations, mais il a surtout une âme. Voilà -pourquoi son livre sera lu, discuté, loué, attaqué, haï et aimé. C'est -le sort des ouvrages qui remuent autant de sentiments que d'idées. - -«On lui adressera bien des critiques, on lui dira qu'il est trop jeune, -trop coloriste, trop attendri de style, qu'il émeut trop son lecteur -pour lui laisser tout le sang-froid et toute l'impartialité du jugement. -Dites-lui de ne pas se corriger. Il faut répéter, au contraire, à -l'écrivain qui grave l'histoire d'une femme, le mot de Tacite: _Ventrem -feri!_ visez au cœur! Dargaud a visé au cœur et il a touché! quoi de -plus? - -«Il y a deux manières d'écrire l'histoire: celle qui instruit et celle -qui intéresse! Je suis comme vous pour celle qui intéresse; car celle -qui n'intéresse pas n'instruit pas. Qui la lit? - -«Adieu; faites mes compliments à l'auteur. Le livre a de la vie, car il -remue. Il vivra... - -«LAMARTINE.» - -Saint-Point, décembre 1850. - -(_La Presse_, 31 avril 1851.) - - * * * * * - -G. SAND A J. M. DARGAUD. - -«Oui, monsieur, c'est un beau livre. C'est l'histoire réelle la plus -émouvante que j'aie jamais lue. C'est aussi saisissant que le meilleur -roman de Walter Scott, et les esprits qui s'attachent difficilement à la -réalité, comme le mien, par exemple, sont ici pénétrés de tout -l'intérêt, de tout l'enchantement qui ressortent de la fiction. Pourquoi -ce charme, pourquoi cette couleur, pourquoi ce sentiment profond? Ce -n'est pas seulement le sujet qui vous les a donnés, ce n'est pas -seulement la magie de votre style qui les y a mis, c'est que vous avez -demandé autant de part à la tradition qu'aux monuments dans cette -création originale et charmante. La tradition populaire est la source de -toute poésie dans le passé, la légende, comme dit Michelet, cette preuve -des preuves, à mon avis. Jusqu'ici l'histoire n'a pas donné assez -d'attention et de respect aux souvenirs inédits des peuples. Il faut -être artiste comme vous l'êtes pour avoir compris la valeur de cet -élément historique. Cela, aidé des monuments, de la peinture et de la -gravure, apporte à votre manière d'envisager le passé un cachet de -vérité, une apparence de vie qui nous y reportent comme si nous avions -vu de nos yeux les types et les événements. Enfin, vous avez résolu un -problème aussi sérieux que charmant, c'est de faire de l'histoire un -roman et un poëme, sans sortir des lois et des sévérités de l'histoire. - -«Quant à Marie Stuart, vous me demandez de la juger; mais est-il -possible d'en avoir une autre opinion que la vôtre quand on vous a lu? -J'ai été élevée dans un couvent d'Anglaises et d'Écossaises catholiques, -en face d'un portrait fort dramatique de Marie Stuart en pied, dans le -costume qu'elle avait pour monter à l'échafaud, et autant que je me le -rappelle, exactement tel que vous le décrivez. - -«C'était une peinture du temps, avec de longues inscriptions en lettres -d'or sur des fonds noirs, qui laissaient cependant voir dans un coin, -comme dans un lointain fantastique, la scène de l'échafaud. Marie était -belle, mais rousse. Je ne sais si la peinture était bonne, mais elle -était saisissante comme tout ce qui est un témoignage contemporain. Nos -vieilles nonnes écossaises la vénéraient comme une sainte image; nos -vieilles nonnes anglaises disaient en souriant que la sainte de l'image -avait beaucoup péché. Dans ce couvent fondé à Paris par la veuve de -Charles Ier, le procès n'était pas encore jugé. Nos Écossaises, les -sœurs converses surtout, qui avaient l'imagination populaire, me -racontaient des détails que j'ai retrouvés dans votre livre avec un -plaisir exquis, l'histoire de la petite chienne entre autres. Je ne -savais donc pas autrement l'histoire de la belle reine, car, dans les -couvents, on n'apprend pas l'histoire. Mais je me souviens d'avoir -regardé ce tableau, et d'avoir rêvé à cette destinée mystérieuse pendant -des heures entières; d'avoir cherché dans les traits de cette beauté le -mot de l'énigme, et d'avoir senti de profondes tristesses dans mon cœur -d'enfant. - -«Depuis, j'avoue que je n'ai guère pensé à la définir, peut-être -craignant à mon insu de voir détruire en moi le charme des vagues -émotions du passé par un examen approfondi. Mais j'ai fait l'examen avec -vous, et le charme détruit au premier volume est revenu à la fin du -second. Ce long martyre, cette belle mort doivent racheter les plus -grands crimes; et si le sentiment humain est mortellement blessé par les -feintes caresses au pauvre Darnley, par l'abandon de Chastelard et par -l'oubli envers Bothwell (ce sont là pour moi les trois taches -capitales), le sentiment chrétien nous force à la pitié et au respect -quand le drame finit sous la hache. - -«Je vous suis bien reconnaissante pour ma part d'avoir peint de main de -maître cette odieuse Élisabeth, cette personnification toujours vivante -de la traître politique anglaise, de l'égoïsme des hommes de ce pays, et -de l'hypocrisie de leurs femmes. Knox, Calvin, Giordano, sont -admirablement compris, admirablement montrés. Il y a partout une -grandeur de sentiment, un bonheur d'expression qui me frappent dans les -moindres détails. Quelquefois, très-rarement, trois fois au plus -peut-être dans tout l'ouvrage, un peu de recherche puérile. Vous voyez -que je dis tout ce que je pense, et par là vous devez voir combien mon -approbation et mon admiration sont sincères. - -«A présent, qu'allez-vous faire pour nous? Soyez sûr que cette manière -d'instruire va donner la passion d'être instruit. Est-ce que vous ne -nous compléterez pas la vie de cet homme antique dont le nom n'est pas -populaire, et dont les gens peu instruits ne savent presque rien, -d'Agrippa d'Aubigné, qui a dit de plus beaux mots que tous les anciens, -et qui m'a toujours semblé un héros de toutes pièces? Vous nous en avez -dit autant que vous pouviez pour l'harmonie des proportions que votre -cadre devait contenir, et c'est une heureuse citation que celle de ce -vers qui vaut les plus beaux du Dante: - - ... L'enfer, d'où ne sort - Que l'éternelle soif de l'impossible mort. - -«Mais ce n'est pas assez pour l'envie que j'ai de le voir mettre tout -entier dans sa lumière, avec l'art moderne si nécessaire pour que le -public sente ce que l'art et la science du passé nous ont laissé sur les -hommes et sur les choses. - -«Adieu, monsieur. Je vous remercie de tout mon cœur de m'avoir envoyé ce -beau livre, et vous prie en grâce de ne pas m'oublier quand vous en -publierez un autre. Moi qui n'ai ni la volonté, ni le temps de lire -beaucoup, il me semble que je vous lirais toujours. - -«GEORGE SAND.» - -Nohant, 10 avril 1851. - -(_Constitutionnel_, 10 mai 1851.) - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - Avant-propos I - - Livre Ier 1 - Livre II 34 - Livre III 68 - Livre IV 97 - Livre V 121 - Livre VI 166 - Livre VII 194 - Livre VIII 231 - Livre IX 285 - Livre X 317 - Livre XI 351 - Livre XII 390 - - Note de l'éditeur 447 - - Fragments de journaux et de lettres sur la première - édition de _Marie Stuart_ par J. M. Dargaud 449 - - Journaux 449 - Lettres 463 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - -Ch. Lahure et Cie, imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation, rue -de Vaugirard, 9, près de l'Odéon. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MARIE STUART *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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