summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/64798-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-23 07:04:55 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-01-23 07:04:55 -0800
commitd7cfd2f1419f52ab6fc022c958bb3c3f97139863 (patch)
tree7687648ade34852f11cff148d1e8c1d034cbf910 /old/64798-0.txt
parente2b7d4997992645f345a21eaedd6809aa692a90d (diff)
NormalizeHEADmain
Diffstat (limited to 'old/64798-0.txt')
-rw-r--r--old/64798-0.txt9254
1 files changed, 0 insertions, 9254 deletions
diff --git a/old/64798-0.txt b/old/64798-0.txt
deleted file mode 100644
index 9cdb6ba..0000000
--- a/old/64798-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,9254 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of La Maternelle, by Léon Frapié
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Maternelle
-
-Author: Léon Frapié
-
-Illustrator: Théophile Alexandre Steinlen
-
-Release Date: March 12, 2021 [eBook #64798]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Google Books project and the
- Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
- http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MATERNELLE ***
-
-
-
-
- Léon FRAPIÉ
-
- La Maternelle
-
- LIBRAIRIE UNIVERSELLE
- 33, Rue de Provence
- PARIS (IXe)
-
- 1904
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
-
-
-L'Institutrice de Province, roman, un volume in-12, chez Fasquelle.
-
-Marcelin Gayard, roman, un volume in-12, chez Calmann-Lévy.
-
-
-EN PRÉPARATION:
-
-Sulette.
-
-Les deux Romans (Scènes de la vie littéraire).
-
-
-
-
-_A une femme qui est la sincère institutrice et qui,--par le privilège
-de l'entière bonté,--est, toute fervente aussi, l'Épouse et la Mère._
-
-
-
-
-Je fus fiancée à vingt-trois ans. Il était temps.
-
-Par une grâce, dit-on, assez rare, le surmenage des études classiques
-n'avait rien détraqué en moi, la longue attente virginale n'avait pas
-perverti mon imagination. Élevée sans mère depuis l'âge de douze ans,
-j'étais très simple, très saine, très «nature»: de visage coloré, de
-caractère gai, de gestes vifs. Mais enfin, il était temps que la
-certitude d'un prochain mariage vînt secourir la belle patience de mon
-tempérament.
-
-Mon fiancé avait le profil chevaleresque d'un Louis XIII adouci, et sa
-conversation mettait en poésie les plus ordinaires circonstances de la
-vie. J'éprouvais auprès de lui une exaltation heureuse, toute en pensée.
-Après son départ, je me sentais alourdie, comme si mon corps même
-portait aussi une rêverie à bientôt exhaler.
-
- * * * * *
-
-Or mon père mourut subitement de l'issue désastreuse d'une affaire
-d'argent.
-
-Je me trouvai, du jour au lendemain, orpheline, pauvre, délaissée, car
-la poésie de mon fiancé ne survécut pas à la perte de ma dot. Et je ne
-pus empêcher ma douleur d'amante d'envahir ma douleur filiale.
-
- * * * * *
-
-Un seul parent me restait: un oncle, vieil officier retraité, qui,
-naguère, avait été profondément indigné de mon succès aux examens du
-baccalauréat et de la licence ès-lettres. Il consentit rageusement à me
-recueillir.
-
-Après deux mois de solitude larmoyante, l'inévitable réaction afflua. Je
-n'avais pas en vain frôlé de si près le mariage: j'éprouvai le besoin de
-sortir, d'agir, de vivre.
-
-Un soir, au retour d'une promenade séduisante et triste, commencée
-lentement, puis raccourcie de pas rapides, je prononçai cette inflexible
-décision qui devait être la sauvegarde de ma sagesse: «Il ne faut pas
-que je m'ennuie». Et je priai mon oncle de me chercher d'urgence un
-emploi dans l'enseignement.
-
-Mon oncle se flattait justement de quelques accointances au ministère.
-Il ne tarda pas à rapporter ce déplorable renseignement que je ne serais
-jamais institutrice primaire: toutes les places étaient promises,
-plusieurs années à l'avance, et d'ailleurs je n'avais pas le diplôme
-voulu.
-
---Comprends-tu? me disait-il avec une aigreur qui n'était pas exempte de
-triomphe, le brevet d'aptitude à l'enseignement primaire, c'est le
-brevet élémentaire. L'as-tu? Non. Eh bien, tu collectionnerais tous les
-diplômes de la création: licenciée, doctoresse, agrégée, académicienne
-et même décorée, tu ne pourrais pas enseigner la grammaire. Ça se
-comprend, pourtant!
-
-Oh! ces bouffées de mépris qui sortaient de sa pipe! Ces jets de salive
-invincibles! Oh! ces regards pratiques, insoutenables, clairs comme le
-néant, qui incriminaient mon visage nerveux, mes traits évaporés et tout
-le chimérique de ma personne mince!
-
-D'autres demandes d'emploi ne rencontrèrent que le vague. L'enseignement
-secondaire était bouché par des postulantes moins nombreuses que les
-primaires, mais mille fois plus pistonnées.
-
-La situation devint intolérable, d'autant plus que la pension de
-retraite ne permettait pas à mon oncle «de m'entretenir dans
-l'oisiveté».
-
-Je n'osais pas lire devant lui.
-
---On ne vit pas de lettres, on vit de pot-au-feu, répétait-il.
-
-Et la splendeur du mois de juin était exaspérante. Paris ensoleillé
-offrait son irrésistible sourire d'or aux femmes ennuyées... Et je ne
-voulais pas m'ennuyer, moi!
-
-Je ne pouvais pas attendre six mois l'examen, d'ailleurs platonique, du
-brevet élémentaire. Je me déclarai prête à accepter, séance tenante,
-n'importe quel travail.
-
-Alors apparut, sans remède, la tare d'avoir trop d'instruction.
-
-Je vois encore mon oncle courroucé tombant sur une chaise au retour de
-courses éreintantes:
-
---Il ne manque pas d'emplois que tu pourrais obtenir, si tu n'avais pas
-tes sacrés diplômes! Tiens, il y a une place de femme de service d'école
-maternelle... mais la condition, c'est d'être à peu près illettrée.
-
-La logique le criait: jamais on ne me nommerait femme de service si l'on
-savait que j'étais bachelière, licenciée. Voyons, voyons, la main sur le
-coeur: par convenance, par égard pour l'instruction, par respect
-humain,--oui, monsieur, par respect humain,--on me laisserait plutôt
-mourir de faim!
-
-J'étais atterrée; mon oncle m'accablait de ses regards sévères.
-
---Je pourrais les déchirer, les brûler mes diplômes, hasardai-je.
-
-Un haussement d'épaules rebuté:
-
---Ça n'avancerait pas; il en reste quelque chose sur toi, dans ta façon
-de parler... c'est ineffaçable.
-
---Je baissai la tête sous le poids de mon indignité.
-
-Mais la nécessité poussait son aiguillon insupportable. Il fut décidé
-que j'essaierais tout de même de dissimuler mes fâcheux antécédents; je
-protesterais contre le soupçon d'une capacité supérieure à lire et
-écrire.
-
-Ce fut fait bravement, ma foi, avec même une pointe d'espièglerie, au
-début, car je suis d'un tempérament assez enjoué.
-
-Je hantai les bureaux, comme il convenait, pendant que mon oncle, de son
-côté, mobilisait ses relations les plus galonnées.
-
-Ah! cette tare de l'instruction! Je ne sais quoi me trahissait; les
-employés me toisaient, mal disposés:
-
---Femme de service?... Il faut des aptitudes.
-
-J'avais beau torturer ma pauvre tête pour trouver le mot trivial, pour
-forger la tournure de phrase incorrecte, j'avais beau m'appliquer à
-faire des cuirs; ces messieurs se méfiaient; une prévention hostile se
-devinait sous leur politesse étriquée.
-
---Les emplois de femme de service sont des emplois modestes, qui ne
-permettent aucune ambition, mais qui exigent des qualités pratiques
-sérieuses. On les destine de préférence à des personnes de condition
-ordinaire, sans prétentions.
-
-C'est qu'il s'agit de ne pas dépasser le niveau, quand on brigue un
-emploi!
-
-On n'obtient rien sans effort. Je travaillai. Je lus des feuilletons
-populaires, je me bourrai des oeuvres les plus dénuées de style. Je fus
-assidue jusqu'à l'anémie.
-
-Ah! j'en ai attrapé des maux de tête, des vertiges, à désapprendre!
-
-Je l'ai compris plus tard: dans les bureaux, j'aurais dû rire bêtement
-et complaisamment en tortillant la pointe de mon corsage, les paupières
-baissées, l'air subjugué; j'aurais dû peut-être laver moins mes mains,
-répandre sur ma robe un peu d'eau-de-vie, de façon à présenter l'odeur
-de ma condition; sait-on les choses qui donnent confiance à
-l'administration?
-
-Heureusement je sus recevoir à la figure, en fille qui a quelques motifs
-de honte, la supériorité ricanante des messieurs expéditionnaires; et,
-malgré ma maladresse à faire valoir, d'autorité, que j'étais sans
-culture aucune,--à force de persévérance dans l'abaissement
-ignare,--j'obtins l'emploi de femme de service à l'école maternelle de
-la rue des Plâtriers, 20e arrondissement.
-
-Un matin d'octobre, mes diplômes celés à tout jamais au fond d'une
-malle, je pris le tablier bleu et le balai.
-
- * * * * *
-
-Mais, dès le premier jour, une misère inattendue m'étreignit l'âme. On
-ne quitte pas si facilement son rang, on n'abolit pas si facilement ses
-facultés maîtresses.
-
-Comme des besoins artificiels tenaillent l'alcoolique repentant dont le
-corps réclame impérieusement l'humectation vénéneuse, de même,--à cause
-des lettres et de l'éducation que l'on m'avait inoculées,--j'étais
-travaillée d'un immense besoin de satisfaction intellectuelle,--le soir,
-après avoir fait le ménage de mon école,--et je me raccrochais
-éperdûment à mon passé.
-
-Puis, j'avais vingt-trois ans, j'avais été fiancée; Paris bouillonnait
-autour de moi; une sève affectueuse m'accablait de son expansion
-impossible.
-
-Mais, je ne voulais pas m'ennuyer. Alors je sentis qu'en dehors de mon
-métier manuel, il fallait inventer une tâche qui me prouvât la
-persistance de ma personnalité première. Je devais, chaque jour, au
-miroir de ma conscience, me reconnaître pour une personne de quelque
-culture et de quelque sentiment. Il fallait, dans ma vie, une garantie
-de santé morale, une manie élevée à laquelle je dédierais tout mon idéal
-et qui userait toutes mes virtualités.
-
-Donc, par impulsion romanesque,--sans doute parce que j'avais lu des
-livres où le personnage intéressant, à un moment bien choisi, se mettait
-à buriner ses mémoires,--je résolus d'écrire le journal de ma vie à
-l'école, le journal de ma vie rapportée à l'observation passionnée des
-enfants.
-
-D'ailleurs, pouvais-je mieux trouver? Puisque des enfants composaient
-mon entourage permanent et que j'avais un si douloureux besoin de penser
-et d'aimer.
-
- * * * * *
-
-Si quelques-unes des pages de ce journal paraissent trop singulières, il
-faudra se rappeler mes espérances brisées, ma déchéance, ma solitude. Il
-faudra se représenter, dans une chambre au sixième étage, à
-Ménilmontant, la licenciée ès-lettres, en tablier bleu de service, qui
-méditait dans le froid de l'hiver sans feu, ou dans la fournaise du toit
-surchauffé,--après la fatigue corporelle et après cette compression
-hiérarchique, émule d'une main sale sur un front délicat.
-
-On jugera peut-être que de terribles forces vitales griffèrent leur
-rébellion sur le papier. D'accord.
-
-Mais si, malignement, l'on dénonce l'hallucination d'une malade
-sentimentale; si l'on raille l'obsession d'une persécutée «trop bonne à
-marier»,--je proteste!
-
-Une personne qui m'est chère prétend--avec la fatuité inhérente à son
-sexe,--que ce journal n'est, au fond, qu'une aventure d'amour. De sorte
-que--paraît-il,--j'ai pu m'ériger en moraliste susceptible, je n'en ai
-pas moins écrit «le roman de Rose». J'ai eu beau mettre des enfants
-autour du fait capital, j'ai eu beau mettre une école entière autour: un
-seul drame se poursuit de bout en bout: «celui que je sais bien».
-
-Je proteste!
-
-Quoique j'aie succombé,--tout beau! messieurs, gardez vos rires, j'ai
-succombé avec les honneurs de la guerre,--je maintiens que l'on ne
-saurait voir le romanesque développement d'une intrigue d'amour dans les
-préoccupations _imposées_ qui se constatent de place en place.
-
-Enfin je suis accusée--avec gratitude--«d'avoir attaqué la première.»
-
-Inutile de discuter contre le parti-pris.
-
-Je demande aux femmes de me soutenir dans ce différend et de dire avec
-moi, qu'à moins de dénaturer perversement la signification des phrases,
-ce récit qui lamente, qui rit en frémissant et qui griffe, n'est tout de
-même pas,--quoi qu'en veuille l'orgueil masculin,--la plainte féline que
-le retour des saisons propage en les solitudes nocturnes!
-
-
-
-
-I
-
-
-L'école est dans une rue pauvre d'un quartier pauvre, assez différent
-d'un quartier ouvrier proprement dit.
-
-Voici le paysage: les ruisseaux ont une maladie noire; la chaussée, de
-la largeur de deux fiacres, sue gras quand elle n'est pas noyée par la
-pluie; les trottoirs, trop peu respectés des chiens, des enfants et des
-ivrognes, abondent en épluchures traîtresses.
-
-Les boutiques à badigeon sombre portent une gourme négligée
-d'éclaboussures; les maisons, au-dessus, tendent leurs faces
-chiffonnières, cendrées, avec des traînées de larmes couleur de café;
-les fenêtres étroites, malsaines, n'ont que de la friperie à laisser
-voir. Des lanternes interlopes, çà et là, dépassent seules l'alignement.
-
-Une odeur de graillon suspecte et compliquée est attachée pour toujours
-à la vieillesse du sol et des immeubles.
-
-Sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vin et quatre
-de brocanteurs, il y a le vins-restaurant, le vins-épicerie, la
-fruiterie et vins, le vins-crémier, le vins-tabac, le vins-concert et
-bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand
-comptoir, et, pour chaque débit, un hôtel meublé.
-
-La rue part du boulevard de Ménilmontant. Les fiacres y sont rares et
-les passants peu variés: la majorité des gens apparaissent en savates et
-nu-tête; des journées entières peuvent s'écouler sans que l'on rencontre
-un pardessus ou un chapeau de haute forme. Cependant l'animation ne
-manque pas. Des quantités d'affaires se traitent dehors à grands éclats
-de voix et comportent l'appoint de solides horions. Quand l'école n'est
-pas ouverte, des déballages considérables d'enfants jonchent le trottoir
-et la chaussée.
-
- * * * * *
-
-Un drapeau déteint signale de loin un local d'utilité publique. De près,
-on reconnaît une école, aux fenêtres élevées du rez-de-chaussée à
-boiseries jaune foncé et à l'architecture de pierres de taille
-agrémentée, dans le bas, d'affiches officielles et d'inscriptions
-scabreuses charbonnées par les gamins. Devant cette façade, le pavé en
-bois, succédant au pavé de grès, fait taire brusquement les voitures.
-
-Quatre marches extérieures conduisent dans une vaste entrée dallée,
-peinte en gros vert jusqu'à hauteur d'appui, en vert d'eau jusqu'au
-plafond et caractérisée par trois tableaux d'honneur publiant les noms
-des meilleurs élèves. A gauche, la loge de la concierge et un escalier
-d'appartement; à droite, le bureau de la directrice, le préau et la
-cantine; en face, la cour de récréation.
-
-C'est une petite école maternelle de trois classes, parfaitement
-insuffisante pour le quartier. Mais, que diable! la grandeur d'une école
-dépend du terrain acquis et non du chiffre de la population.
-
-Une directrice et deux adjointes se partagent un stock d'environ deux
-cents enfants. La directrice se charge des tout petits, de deux à trois
-ans; les deux autres divisions comprennent les moyens, de trois à cinq
-ans, et les grands, de cinq à sept.
-
-La classe des tout petits et celle des grands sont au rez-de-chaussée, à
-la suite du préau. Le premier étage est occupé par la classe des moyens
-et par l'appartement de la directrice.
-
-Dans la cour en rectangle, un marronnier au tronc noir est prisonnier,
-tout seul, à peu de distance du coin où s'alignent les dix cabines de
-water-closets. A cet arbre nostalgique, les propriétés mitoyennes ne
-montrent que leur fond: trois grands murs aveugles, avec des
-ébrèchements de poutres et de meulières.
-
- * * * * *
-
-Mes fonctions de femme de service ont commencé le 1er octobre. Quelques
-jours avant, j'étais allée recevoir ma nomination de la directrice. Car
-c'est la directrice qui nomme; seulement, (il y a un petit seulement,)
-sa délégation est soumise à l'agrément du Préfet, et, lorsqu'une place
-est vacante, la préfecture a soin d'envoyer plusieurs postulantes et de
-faire savoir que l'une d'elles, expressément désignée, étant
-particulièrement recommandable et recommandée, «l'administration serait
-très heureuse» de lui voir accorder la préférence. A part cela, le choix
-de la directrice est absolument libre.
-
- * * * * *
-
-Ma directrice est une femme de quarante ans, veuve, encore très belle,
-extrêmement bien parée, avec toutes sortes de recherches pour dissimuler
-un embonpoint regrettable. J'ai admiré, dans sa réception, une pratique
-consommée de l'amabilité:
-
---Aimez-vous les enfants? a-t-elle demandé d'une apostrophe rieuse, en
-m'analysant d'un regard perplexe; puis, sans écouter mes protestations
-de dévouement, elle m'a expliqué allègrement mes fonctions, d'après le
-Règlement, invoqué comme un avantage, à tout bout de phrase.
-
-La femme de service est priée d'arriver strictement à six heures du
-matin, pour l'allumage des feux, en hiver, pour l'arrosage de la cour et
-l'aération des classes en été. A partir de sept heures, en été, et de
-huit heures, en hiver, elle doit être continuellement à la disposition
-de la directrice et des adjointes pour tous les soins matériels
-nécessaires aux enfants et notamment pour la conduite aux cabinets et
-aux lavabos, à 9 heures, avant l'entrée en classe et à une heure, après
-le déjeuner. Le matin, pendant la classe, c'est-à-dire de neuf heures et
-quart à onze heures et demie, elle entretient les feux, prépare les
-paniers et les tables de réfection, répond à tous les appels, en cas
-d'accident malpropre, et garde les élèves si la directrice ou une
-maîtresse a besoin de s'absenter. Ensuite elle habille ceux qui vont
-prendre leur repas dans la famille, elle sert le déjeuner, sous la
-surveillance d'une maîtresse et aide les tout petits à manger.
-
-Après le repas et le service de la cour, il faut dégraisser les tables
-et le parquet. A quatre heures, distribution des paniers, habillage et
-organisation de la sortie avec les maîtresses. Ensuite, nettoyage
-minutieux des classes évacuées, et, seulement après le départ du dernier
-enfant, balayage du préau. (Les enfants que les parents viennent
-chercher peuvent rester jusqu'à six heures en hiver, jusqu'à sept heures
-en été). Dans les temps froids, on monte de la cave environ dix seaux de
-charbon de terre. En somme, la journée est à peu près terminée à sept
-heures, en hiver, et à huit, en été.
-
-Je m'inclinai en grande satisfaction. Je n'entrevoyais pas plus de
-treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre-vingts
-francs par mois et je me disais: il n'y a encore rien de tel que
-l'Administration.
-
-Avant de me congédier, la directrice ajouta rondement, avec un sourire
-de générosité personnelle:
-
---Quand deux jours de fête se succèdent, vous employez l'un d'eux, celui
-que vous voulez, à faire le lessivage général des parquets.
-
- * * * * *
-
-Les impressions de ma première journée furent diverses et fortes.
-
-Un étonnement, dès le début: je n'étais pas seule de service, j'avais
-une collègue, particulièrement chargée de la cantine et du bureau de la
-directrice, mais tenue aussi de me seconder: madame Paulin, une femme
-d'aspect torchon et bienveillant, de type méridional, brune, solide,
-vive et d'âge indéterminé: j'aurais hésité entre trente et cinquante
-ans.
-
-M'ayant regardé mettre mon tablier bleu sur ma jupe noire, elle me
-demanda fort naturellement:
-
---Vous n'avez pas déjà servi dans une brasserie?
-
- * * * * *
-
-A huit heures moins dix, la directrice arriva dans le préau qui fut
-laissé grand ouvert: une salle de vingt mètres de longueur sur douze de
-largeur; quatre fenêtres sur la rue, trois fenêtres et une sortie sur la
-cour de récréation. Comme aucune personne étrangère à l'école ne doit
-pénétrer dans les locaux, l'entrée du préau, après la porte, est
-défendue par une barrière à claire-voie dans laquelle est pratiqué juste
-le passage d'un enfant.
-
-A huit heures moins cinq, ouverture de la porte de la rue par la
-concierge, une vieille, à la bouche cousue. Aussitôt, des enfants
-apparurent dans le préau, comme s'ils poussaient la trappe d'un piège.
-La directrice siégeant devant un pupitre, contre la balustrade à droite,
-leur consigne est de passer devant elle, de lui remettre, s'il y a lieu,
-les deux sous de cantine, d'aller poser panier, coiffure et vêtements,
-au bout de la salle, sous les fenêtres de la rue, entre le calorifère et
-les lavabos, puis d'obliquer vers le mur, entre les deux portes de
-classes, face à l'entrée, où filles et garçons mêlés s'asseyent sur des
-bancs en trois groupes différents, selon leur importance physique.
-
-Je ne restai pas longtemps à bayer, devant la trappe, l'air emprunté:
-vivement des gestes de la directrice me firent fonctionner; je dirigeai,
-vers le coin de vestiaire, puis vers leur groupe, les tout petits, les
-hésitants, les lambins.
-
-Au fond, du côté de la cour, ma collègue madame Paulin, sur le seuil de
-la cantine, m'observait, un chou et un couteau dans les mains, prête à
-voler à mon secours.
-
-C'était une arrivée ininterrompue, offrant cette première image, en
-gros: un monde lilliputien avec tabliers, mollets nus tout minces et
-grosses chaussures à cordons. Quelques enfants amenés par leur mère
-pleuraient en dehors de la balustrade, mais, une fois enclos, ils
-reniflaient une consolation immédiate, en s'entendant interpeller
-gentiment par la directrice:
-
---Eh bien! eh bien!
-
-Beaucoup arrivaient par paires: de taille inégale, ils se tenaient par
-la main et traînaient les pieds, puis se séparaient avec un «galochage»
-rapide.
-
---Mon Dieu, qu'ils sont petits! Quels brimborions que les élèves d'une
-école maternelle! Telle fut ma remarque inattendue et j'étais saisie
-d'une disproportion presque comique entre la hauteur des bambins et la
-distance du plafond, à cinq mètres du plancher, au moins, car il faut
-grimper sur une chaise pour ouvrir les fenêtres et elles sont encore
-surmontées d'un vasistas.
-
-La directrice tapa dans ses mains, sans grande conviction, vers les
-bancs grouillants et bruissants.
-
---Voyons, là-bas, un peu moins de vacarme.
-
-Une centaine de jeunes têtes présentèrent pendant cinq secondes
-l'attention de leurs yeux vifs, puis redevinrent exactement aussi
-mouvantes et babillantes.
-
-Une autre remarque: il y avait deux catégories de «binettes»: les
-parisiennes pures, plus mièvres et plus ciselées, et les parisiennes
-d'occasion, plus épaisses, avec des traits rudes, sous lesquels on
-déchiffrait le normand ou l'auvergnat.
-
-Je plaçais toujours de nouveaux paniers et de nouveaux bérets. Un bruit
-confus d'éléments régnait dans le préau, j'avais l'impression d'un
-envahissement total, par écluses lointaines, de l'atmosphère. D'autre
-part, une disposition inconnaissable s'éveillait en moi. N'avais-je pas
-éprouvé, une fois, ce vague attendrissement à la vue de chats
-nouveau-nés? Et la question de la directrice me revenait: Aimez-vous les
-enfants?
-
-J'étais toute drôle: comme gênée et sollicitée.
-
-La directrice me montra un enragé bonhomme: je l'avais déjà fait asseoir
-deux fois, et il était encore debout qui interpellait et tirait ses
-camarades. Pour qu'il restât en place, je lui appuyai ma montre à
-l'oreille, une montre d'homme à fort tic tac: écoute!
-
-Il prononça aussitôt d'un ton d'attention grave et dégagé: toc, toc,
-toc, toc! puis, levant le nez, avec un sourire malin, supérieur:
-
---C'est pas une montre que tu me mets là, c'est une auto.
-
-Ah! cette assurance! cette puissance riante et indulgente! Avait-il
-trois ans? Je n'attendais de ce tout petit qu'un gazouillis dénué de
-sens... Alors, brusquement, ce fut l'entrée de l'enfance dans mon
-cerveau; ce fut net, entier, définitif comme une révélation. Jusqu'à
-présent, je n'avais guère perçu de rapport vital entre moi et les
-enfants; je ne spécialisais pas de sentiments à leur égard.
-
-L'éclair de ma pensée pénétra l'immensité inconnue: ce petit être ne
-sait rien, vous y touchez, il en sort les plus notables réflexions. La
-clarté de son visage est faite de myriades d'expressions, comme une
-nappe d'eau est faite de myriades de molécules et cette transparence
-enfantine, pareille à celle de la mer, du ciel, est riche de tous les
-reflets créés depuis l'origine du monde et perdus par nous, grandes
-personnes: ce qui naît étant supérieur en passé et en avenir à ce qui a
-déjà vécu.
-
-Je suis sûre que ma physionomie fut changée pour toujours et je
-continuai à manipuler les élèves arrivants avec l'aise forcée d'une
-personne qui a reçu une atteinte subjuguante.
-
-Quelques-uns devisaient tout seuls pendant que je les déshabillais.
-
-Un autre choc: j'admirai subitement ce verbiage spécial caractérisé par
-la suppression de _ne_ avec _pas_ et par l'absence de liaisons: «C'est
-pas (_h_) une montre, c'est (_h_) une auto», et aussi par l'ignorance
-des élisions ordinaires: «Il a pleuré parce _que il_ voulait pas (_h_)
-aller à l'école, _si il_ avait pas du chocolat.»
-
-Ce parler lent, poussif, bonhomme, fait pour conduire l'évidence
-tranquille, recèle une preuve touchante d'intimité avec soi-même et de
-franchise confiante; c'est foncièrement et uniquement puéril.
-
-Mais la voix de la directrice coupa mon attendrissement.
-
---Rose, Rose, là-bas!...
-
-Un «moyen» pleurait sur son banc; un camarade bien plus petit s'était
-dérangé et lui essuyait les yeux avec son mouchoir, d'un geste drôle, à
-distance, comme on effacerait de la craie sur un tableau noir. Il se
-dépêchait, le visage contracté, tâchant d'empêcher ces pleurs de le
-gagner lui-même.
-
---Vite, Rose, le moins de contact physique possible d'enfant à enfant.
-Je vous ai donné les instructions relatives à la lutte contre les
-maladies contagieuses.
-
- * * * * *
-
-A huit heures et demie, la directrice fut remplacée par une adjointe,
-Madame Galant, grosse femme assez commune, qui avait l'air d'une
-marchande des Halles cossue, plutôt que d'une institutrice. La
-directrice passa dans son bureau pour recevoir des parents d'élèves
-postés dans l'entrée.
-
-Pendant la courte cessation de surveillance résultant du changement de
-maîtresse, éclata un brouhaha formidable d'enfants dérangés et
-querelleurs.
-
---Madame! Madame!
-
-L'adjointe s'approcha des bancs, harcelée par ce mot crié sur tous les
-tons, archi-aigus, gémisseurs, rageurs:
-
---Madame! Madame!
-
-On entendait de véritables miaulements, des voix de polichinelle.
-
-Mme Galant se pencha, prononça des paroles perdues, allongea des gestes
-de magnétiseur, d'escamoteur, qui replacèrent les gamins sur leurs
-bancs, puis redressée, elle frappa dans ses mains et commanda,
-s'adressant surtout au groupe des «moyens», ses élèves: chantons!
-
- _On dit qu'il est un petit vieux_
-
-Cent bouches s'ouvrirent, rondes, d'où jaillit un son unanime:
-
- On dit qu'il est un petit vieux
- Qui vient le soir jeter du sable
- Dans tous les pauvres petits yeux
- Des enfants qui sortent de table.
-
-J'étais stupéfaite de la façon commode dont la maîtresse s'était
-débarrassée des plaintes, des cris, des pleurs: «Chantons!» Et le comble
-c'était qu'en un instant le piaulement était devenu chant dans la bouche
-des enfants. C'est-à-dire que la bouche, ouverte pour exhaler un
-gémissement avait, par un brusque tour de clé, modulé une note gaie.
-
-De nouveaux bambins entraient toujours, en file interminable.
-
- * * * * *
-
-Le chant augmenta et précisa ma particulière émotion de débutante et de
-dépaysée. C'était d'abord l'émotion de l'innombrable, une impression
-d'envahissement non seulement de l'espace, mais de moi-même. Je
-reconnaissais aussi l'école pour un lieu unique, retranché, où les gens
-métamorphosés prenaient une respiration de commande. Puis, je souriais
-malgré moi et j'avais comme une douce envie de pleurer.
-
-Je sus que mon sentiment majeur était la pitié: le chant commun,
-traînard, grêle, révélait tout à coup les qualités des corps d'où il
-vibrait. Quelle singularité! Tous ces enfants étaient de l'espèce
-chétive, de l'humanité miséreuse.
-
-L'entrée ayant cessé, j'enfilai les bancs du regard; l'aspect peuple
-était saisissant: un ensemble de figures pâlotes, propres, mais «pas
-fraîches», on sentait la chair creuse, la substance inférieure, les
-cheveux mêmes paraissaient communs et fanés.
-
-Ce n'était pas seulement l'enfance et sa fragilité, ce n'était pas
-seulement le mystère des existences commençantes qui m'inquiétait,
-c'était la notion pénétrante de pauvreté. Tous ces enfants formaient une
-seule race usée, dénuée et l'habillement uniforme,--tabliers
-disgracieux, chaussettes mal tirées, souliers mal lacés,--reproduisaient
-l'aspect miteux et déteint du quartier.
-
-Obligés de lever la frimousse pour chanter, ils me scrutaient: j'étais
-du nouveau pour eux. Je sentis leurs yeux clairs me toucher; puis, on
-aurait dit que toutes les bouches bayaient à qui crierait le plus fort,
-en mon honneur; puis les nez, les oreilles me sollicitèrent. Le mélange
-des cheveux de filles et des cheveux de garçons me frappa aussi. Je me
-rappelle encore deux croix, avec des rubans rouges sur des tabliers
-noirs et, au bout d'un banc, un garçon: grand front, nez ébréché, joues
-caves, bouche de travers; il semblait bramer vers moi un appel
-interminable.
-
- * * * * *
-
-Avant neuf heures, la directrice revint, suivie de la deuxième adjointe.
-Celle-ci était toute jeune, brune, grande, mince, bien habillée. Son
-visage faisait penser à une image de Diane par la régularité grecque des
-traits et par une certaine expression majestueuse donnée au front et à
-l'abaissement des paupières: «Mortels, ne me touchez pas». Mlle Bord
-avait le gouvernement des «grands».
-
-Il y eut une rapide inspection de propreté. Quelques enfants furent
-envoyés au lavabo. Mme Paulin s'élança du fond de sa cantine, fit
-semblant de m'aider à passer l'éponge sur un nez sale et, désignant de
-la tête la jeune adjointe, me confia, comme le renseignement le plus
-important du monde:
-
---C'est la normalienne.
-
-Là-dessus, elle s'en retourna dans sa cuisine; elle n'était venue que
-pour me souffler cette grave parole.
-
-Sur un coup de sifflet, trois rangs se formèrent et ce fut la conduite
-aux cabinets.
-
-Je suis chargée du déboutonnage, du relevage de chemise et du
-reboutonnage des petits qui ne savent pas procéder seuls.
-
-Dieu qu'ils sont bas! pas plus hauts que le siège d'une chaise! Il ne
-suffit pas que je me courbe en deux, il faut que je me tienne accroupie;
-on ne se doute pas combien cette position est fatigante. Mes clients
-font la queue près de moi et arrivent dans mes mains chacun à son tour.
-J'ouvre, je trousse, très vite... cinq, six, allez! Je reprends, je
-rajuste; allez, allez!
-
-Un blondin drôlement culotté que je crois avoir suffisamment préparé ne
-bouge pas; il me considère fixement et me dit d'un ton d'autorité
-impatiente:
-
---Eh bien! sors-moi ma bête!
-
-Le toucher nouveau, inattendu, me donne une crispation et mes doigts ont
-peur comme d'une fragilité qui pourrait s'écraser. Mais quoi! il n'y a
-pas à penser, il y a le devoir: allez, allez! Je complète mon
-déboutonnage d'un tâtonnement; je me hâte, les sourcils serrés, je ne
-veux rien éprouver... je farfouille...
-
---J'en ai pas encore, me dit bonnement une gamine à cheveux ras.
-
- * * * * *
-
-Dès que j'eus fini, s'effectua l'entrée en classe. Mon service est
-d'accompagner le rang des tout petits dans la classe de la directrice et
-de les placer sur les bancs, face au bureau.
-
---Pour vous les faire connaître rapidement, ce qui est indispensable, me
-dit la directrice, amusez-vous à les séparer par sexe.
-
-Mais je me trouvai fort embarrassée: ces mioches de deux à trois ans
-étaient tous en robe et ils parlaient mal. Beaucoup n'avaient pas plus
-une tête de garçon qu'une tête de fille.
-
-La directrice ne s'occupait pas de moi; elle compulsait et signait des
-papiers.
-
-Impossible de trier mon troupeau: en voici deux que j'ai mis à droite,
-je les reprends, je les range à gauche; pour celui-là, j'ai envie
-d'opérer le changement inverse.
-
---Comment t'appelles-tu?
-
---Zizi.
-
-Je ne suis pas plus avancée.
-
-Heureusement, Madame Paulin apparut:
-
---Je me doutais que vous seriez le bec dans l'eau, dit-elle; tenez,
-voilà la manière, quand on ne les connaît pas par leurs noms.
-
-Sans s'attarder à des réflexions, elle attrapa Zizi à pleines mains, par
-le milieu du corps, le retourna la tête en bas et regarda la marque,
-comme on retournerait et regarderait l'envers d'une potiche. Cette
-évolution fut si rapide que l'enfant n'eut pas le temps de dire ouf.
-
---Allez, c'est une fille. Et toi?... Loulou? Fais voir un peu ton
-bulletin. Crac! les pattes en l'air.
-
-Elle en déchiffra ainsi une douzaine, à l'envers, en moins d'une minute;
-absolument, le chic de l'ouvrière parisienne: vite et bien.
-
-Elle me laissa, et je me tirai d'affaire passablement.
-
-Mais j'étais ahurie par le bruit incohérent de mes marmots; leurs pieds
-surtout ne cessaient pas de tapoter et de racler. Mes «chuut» et mes
-agitations de main ne produisaient aucun effet. Et soudain, derrière
-moi, la directrice proféra je ne sais quel mot; épandit je ne sais quel
-signe: tout se tut.
-
-Alors, j'entendis et je vis qu'un exercice de lecture au tableau était
-déjà en train, dans la classe des grands, éclairée sur la cour et
-séparée de celle-ci, donnant sur la rue, par une simple cloison vitrée.
-J'entendis au premier étage, dans la classe des moyens, une récitation
-unanime.
-
-Et je connus le silence particulier d'une école: un silence ronflant,
-vivant. Ou plutôt, faut-il dire, le bruit ordonné, groupé, équivaut au
-silence. C'est le désordre du bruit qui est fatigant, mais le son réglé
-d'une classe ne se mêle pas à la représentation d'une autre classe, on
-l'écarte à volonté.
-
---Allez préparer vos paniers pour le déjeûner, n'oubliez pas la sciure
-humide sur le parquet. Surtout ne quittez pas le préau; ces dames
-peuvent avoir besoin de vous d'un instant à l'autre.
-
- * * * * *
-
-Vers dix heures, des pas précipités me firent sursauter: un monsieur
-s'était introduit dans l'école. Il s'arrêta, le temps de me toiser et de
-me crier: Madame la directrice! puis il fila tout droit à la petite
-classe.
-
-Madame Paulin accourut, l'air effrayé:
-
---C'est le délégué cantonal! Vous avez été nommée à la place de sa
-protégée, il vient voir comment c'est arrivé. Il est furieux. Gare à
-vous!
-
---Comment, gare à moi?
-
---Dame! Il vous a déjà regardée de haut en bas. Et s'il indispose la
-directrice contre vous? Il y a cinq ans, le délégué d'avant, un vieux,
-avait pris la femme de service en grippe, il a fini par la faire
-renvoyer.
-
---Délicieux! Je vais être heureuse dans cette école. Mais je sais que la
-fonction d'un délégué cantonal est d'examiner la tenue de l'école; il
-n'a nullement à s'occuper de moi.
-
---Oh! dit madame Paulin avec philosophie, tout le monde peut faire des
-misères à une subalterne: y a même pas besoin de motif.
-
---Est-ce qu'il vient souvent, ce délégué?
-
---Pour ça, oui! C'est de ces gens qui ne savent pas trop ce qu'ils
-veulent. Les enfants l'intéressent beaucoup: il aime bien à bavarder, la
-directrice aussi; alors, voilà, il s'amène.
-
---Bon! Je pourrai l'admirer à loisir. J'ai seulement vu qu'il avait un
-pardessus noir, un magnifique chapeau de soie, à preuve qu'il avait
-oublié de le retirer dans sa colère. Il est assez jeune?
-
---C'te question! S'il est jeune? A peine trente ans. Il s'appelle
-Libois. Il est très bien pour un blond: ni trop grand, ni trop petit. Si
-la normalienne était maligne...
-
- * * * * *
-
-Je me souviens maintenant de la première récréation: de dix heures un
-quart à dix heures trois quarts.
-
-Une file d'enfants sortait indéfiniment par la porte de la grande classe
-et, vue du préau, faisait penser à une mèche noirâtre tirée par une
-maîtresse le long du mur de la cour.
-
-Subitement, à un signal, la mèche sauta: les enfants jaillirent,
-s'éparpillèrent, tourbillonnèrent, se croisèrent avec mille éclats de
-voix. Tous, sans exception, au moment précis, éprouvèrent le besoin
-d'exhaler un «aah!» sauvage, de s'élancer, de faire le moulin avec leurs
-bras; toutes les bouches étaient béantes, tous les corps agités, sans
-idée, par explosion, exactement. Puis, l'instant d'après, les têtes se
-cherchèrent, il se forma cinq ou six gros tas mouvants de tabliers et de
-mollets; entre ces masses, des brimborions tournant, recueillis par
-leurs aînés, des fillettes qui se tenaient par le bras, à quatre, et
-marchaient, très occupées de leur bavardage, et aussi, dans tous les
-sens, des poursuites incompréhensibles organisées à grands cris.
-
-Je lançais ma sciure à poignées, à la façon d'un garçon de café
-saupoudrant de sable sa terrasse, je restai le bras en l'air, saisie par
-un spectacle de foule. Dix fois, des poursuivants hurleurs étaient
-passés, dédaignés, près d'un groupe de «moyens» affairés à échanger des
-bons points; soudain, comme par l'effet d'une onde électrique, tout le
-groupe se précipita, braillant avec les camarades, sans signification,
-sans motif; alors, d'autres groupes frôlés se joignirent, des grands
-entraînèrent leurs petits frères, des causeurs tranquilles sautèrent,
-brusquement emballés, plus éperdus, plus frénétiques, clamant plus fort
-que les premiers, et ce fut une ruée d'élément, un haro unanime, un
-emportement destructeur et oppresseur: panique, assaut, joie brute.
-Puis, brusquement encore et sans cause encore, il y eut baisse et
-discordance des cris, éparpillement du nombre. Le mal que l'on
-pourchassait était-il censément puni? Ou bien le fléau que l'on fuyait
-était-il évité? Impossible de savoir, c'était la foule.
-
-Les adjointes s'émouvaient peu; elles réclamaient de la modération par
-acquit de conscience et ne quittaient pas une étroite longueur bitumée
-devant la classe et le préau. Les mioches branlants trouvaient un refuge
-dans la promenade de leurs jupes. Pourtant, quelques-uns furent
-bousculés. On m'amena une mignonne en pleurs qui avait été renversée et
-salie. Au lavabo, je lui passai l'éponge sur les mains et sur la figure,
-je ne découvrais aucune égratignure et elle continuait à gémir.
-
---Qu'est-ce que tu as? lui dis-je.
-
---J'ai mal.
-
---Où ça, ton bobo?
-
---Là, au bras.
-
-Je frottai, je posai un baiser; elle geignait toujours.
-
---As-tu beaucoup, beaucoup mal?
-
-Alors elle, quittant instantanément le ton plaintif, toute rose avec une
-physionomie de supériorité indulgente et moqueuse:
-
---Mais non, grosse bête, si j'avais beaucoup mal, je crierais bien plus
-fort.
-
-Et elle courut se remêler au tourbillon de la cour.
-
-Encore mon étonnement devant le tohu-bohu d'humanité défectueuse! Encore
-cette inélégance de la rue qui se réédite dans le fouillis des cheveux,
-dans les visages à l'air «de mauvaise qualité», dans le fagottage des
-sarraux, dans les chaussures cloutées! Comme la minceur des mollets
-exprime douloureusement la débilité du corps! Et pourtant, ces enfants
-sont gais, joueurs, autant que peuvent l'être ceux d'une meilleure
-condition; mais leur insouciance ne réjouit pas précisément, elle
-oppresserait plutôt comme un signe d'incurabilité. Et puis-je me dire
-indemne de l'émotion répulsive causée par l'idée de race inférieure,
-pullulante, redoutable, et par l'idée de la contagion du paupérisme?
-Mais oui, je souris: une espèce de poupée bohémienne, en pénitence
-contre le mur, près des cabinets, danse sur un pied, sans repos, face au
-marronnier, avec la plus grave conviction.
-
- * * * * *
-
-Les femmes de service mangent dans la cantine, un quart d'heure avant la
-sortie des élèves. J'ai le grand avantage de recevoir gratis, de la
-viande et des légumes à volonté. (La cantinière prélève, de droit, deux
-gamelles et l'on tolère qu'elle partage avec sa collègue.)
-
-Madame Paulin, qui entend bien garder, sur moi, un légitime ascendant,
-me dit avec une sollicitude sévère:
-
---Vous êtes anémique, il faudra vous bourrer solidement.
-
-Elle essuie le bout de son nez avec son bras nu et me rapporte du boeuf.
-Elle me regarde grignoter, maternelle, et son visage s'éclaire d'une
-lueur gaie qui me fait rougir:
-
---Faut bien que jeunesse se passe.
-
-Et je devine qu'elle excuse, qu'elle admire mon anémie dont les causes
-folâtres ne lui échappent pas.
-
-C'est une excellente personne; son zèle amical baisserait, si elle
-savait qu'il ne m'est rien arrivé, mais rien du tout, dans cette
-jeunesse qui se passe.
-
-Je bredouille, la bouche pleine:
-
---Merci, vous êtes trop aimable... je ne mangerai jamais tout ça... je
-vous assure que je suis très bien portante.
-
-Une singulière pudeur m'empêche d'entrer en explications autres, et je
-perdrais contenance tout à fait, s'il me fallait fournir ce détail de
-conséquence:
-
-«Avant d'être ici, je n'avais jamais quitté ma famille.»
-
- * * * * *
-
-Les enfants qui déjeunent à l'école défilent dans le préau, et prennent
-leur panier, entre le lavabo et le calorifère.
-
-Je distribue, avec Madame Paulin, les cuillers et les gamelles toutes
-servies, légumes et viande coupée.
-
---Silence et les mains au dos! L'on ne commence pas à manger avant que
-la distribution soit complète.
-
-Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leur boisson.
-Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin; très peu ont du dessert.
-
-Mademoiselle Bord «est de service de déjeûner». Nous secourons les tout
-petits, nous obtenons qu'ils fourrent au moins autant de nourriture dans
-leur bouche que sur la table et sur leur serviette.
-
-Je suis captivée par Mademoiselle Bord: son aspect, sa voix, tous ses
-procédés sont remplis de pédagogie. Je constate que sa froide et
-régulière beauté exerce une souveraine influence sur la gent écolière.
-
---Quel âge as-tu, toi? demande-t-elle.
-
---Quatre ans.
-
---Eh bien, puisque tu as quitté ta place sans permission, tu n'as plus
-que deux ans; voilà ta punition. Tu as beau me regarder, je te dis que
-tu n'as plus que deux ans, mon bonhomme.
-
-Le bonhomme, navré, suffoquant, suit mademoiselle, avec des yeux de
-chien battu.
-
-Autre algarade:
-
---Mais, voyez donc, Rose, celui-là qui plonge ses mains dans sa gamelle!
-Toi, pour le coup, tu mangeras ton pain à l'envers. Tu la vois ta
-tartine, je la retourne à l'envers, et mors dedans, maintenant. Regardez
-tous: il mange son pain à l'envers!
-
-Le malheureux, couvert de honte, baisse les paupières et mâche avec
-amertume.
-
- * * * * *
-
-J'ai oublié de dire que la directrice m'avait demandé très aimablement
-si je voulais bien qu'on m'appelât de mon petit nom, tout court, Rose.
-Si j'avais été mariée, on m'aurait donné mon titre de femme, comme à la
-cantinière, Madame Paulin. Mais on nommait l'adjointe de la grande
-classe «mademoiselle», la directrice «madame», la maîtresse de la classe
-moyenne «madame Galant»; quant à moi, vraiment, on ne pouvait se
-dispenser de cette appellation, d'ailleurs fort seyante: Rose.
-
- * * * * *
-
-J'ai fonctionné l'après-midi, comme le matin, sans trop de maladresse,
-guidée par ma collègue et par «ces dames».
-
-A quatre heures, avec Madame Galant, j'ai conduit, jusqu'au coin de la
-rue, le rang des élèves qui s'en vont seuls.
-
-Il m'a semblé que je n'avais pas respiré la rue depuis un mois. Comme
-elle a une odeur, une clarté, une animation différentes de celles de
-l'école! Et comme un enfant, vu sur le trottoir, ne suggère par les
-mêmes pensées que vu dans l'école!
-
-Une cinquantaine de bambins, que l'on vient chercher séparément, sont
-restés sur les bancs du préau.
-
- * * * * *
-
-Le dernier enfant parti, les maîtresses, la cantinière parties, une
-lâche mélancolie me saisit, quand je me trouvai seule, mon balai à la
-main, dans le vide immense du préau.
-
-Immobile, je considérais les choses, leur demandant l'apparence d'être
-vivantes: les deux cents patères au mur, les cordes pendantes des
-vasistas, les quatre tuyaux à gaz tombant du plafond avec leurs
-abat-jour de métal émaillé... Je comptais les raies du parquet, je
-cherchais le souvenir des enfants sur les bancs reluisants.
-
-Étais-je assez abandonnée? Était-ce moi cette personne quelconque;
-empruntée, dépaysée, en tablier bleu, en costume vulgaire, en coiffure
-vieillissante? Cette personne au visage réservé jusqu'à être
-inintelligent?
-
-J'aurais dû me réjouir, pourtant: d'après leur façon de commander, ces
-dames m'avaient jugée du premier coup: une fille pleine de bonne
-volonté, capable de comprendre le service, mais gnian-gnian, comme on
-est à la campagne. Cette appréciation me vaudrait un affable mépris,
-autrement dit: la paix, la sécurité, le bonheur...
-
-Mon énergie s'affaissait, comme si le bruit de l'école l'avait seul
-soutenue jusque-là: «Voyons, femme de service, moi?... rien d'autre?...
-il faut terriblement tenir à la vie...»
-
-Et, tout à coup, je pensai:
-
---Il ne faut pas oublier que j'ai un ennemi dangereux: le délégué
-cantonal. Après son départ, il m'a bien semblé que la directrice
-m'apostrophait d'un ton plus sec.
-
-Fait curieux: l'idée de lutter me remonta le moral. Comme j'ai des
-choses amères en moi! Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr
-quelqu'un!
-
---J'espère bien, monsieur le délégué, que vous serez vaillant à venger
-votre mécompte. J'ai soufflé la place de votre protégée!... Comme je
-vous évoque bien! Vous êtes l'Autorité et vous êtes un monsieur!...
-Jamais vous ne réunirez tout l'odieux que je souhaite, moi, l'ex-jeune
-fille du monde; l'ex-fiancée, «promue» femme de service. Je n'aurais
-peut-être pas eu le courage de continuer mon dur métier, mais vraiment
-je tiens à vous fournir l'occasion d'exercer vos forces. Comment
-punissez-vous les femmes qui ont démérité: par insolence directe, ou
-bien, traîtreusement, par délation? Je veux, quitte à en mourir,
-compléter mon expérience de la valeur masculine!... J'ai reçu indûment
-quelques baisers à valoir sur une dot que je n'ai pas pu livrer; ils me
-reviennent aux joues quelquefois, ces baisers... Monsieur le délégué,
-j'aurais besoin, pour ma guérison, d'être souffletée de main d'homme...»
-
-Mais j'aperçus la concierge de l'école qui, les lèvres pincées, m'épiait
-avec application par la porte vitrée de la cour. Je balayai.
-
- * * * * *
-
-Le manque d'habitude produit des résultats bien ridicules. Ne rentrai-je
-pas chez moi nantie d'ampoules à ne plus pouvoir fermer la main! Par
-places la peau était enlevée. J'avais trop serré le balai.
-
-Puis, de m'être courbée si bas sur les enfants, je me couchai avec le
-torticolis, avec mal dans le dos, mal dans les reins, mal dans les
-jambes.
-
-Le matin, au réveil, chaque mouvement m'arrachait un cri. Mais quoi! Il
-fallait marcher ou renoncer à mon emploi.
-
-Je me suis rappelé l'opinion commune en usage pour les douleurs
-articulaires: «Il faut que ça s'échauffe!» Je me suis bousculée; ça
-s'est échauffé. J'ai pu continuer mon service, mais l'air piteux,
-voûtée, la bouche entr'ouverte, les yeux abêtis, à cause des
-lancinements intolérables.
-
-La directrice, absolument charmante, m'a interpellée:
-
---Eh bien, Rose, à la bonne heure!... vous avez pris le courant du
-premier coup: restez ainsi et tout ira bien.
-
-Madame Paulin, essuyant plus que jamais son nez avec son bras nu, a
-tourné autour de moi, du matin au soir, comme une mère poule inquiète.
-
- * * * * *
-
-A l'issue de ma troisième journée, au milieu de la petite classe, comme
-je me recueillais dans ce silence avide propre aux locaux administratifs
-et qui propage en sonorité creuse le moindre heurt du pied contre un
-meuble,--ce fait stupéfiant m'est apparu nettement: de tout le personnel
-d'une école maternelle, c'est la femme de service qui assume le rôle le
-plus indispensable; une maîtresse, la directrice même peut s'absenter
-sans trop d'inconvénient, mais on ne saurait se passer un seul jour des
-deux manoeuvres: la cantinière et la préposée à la propreté. Cette
-dernière,--la véritable femme de service,--s'honore de rapports
-exclusifs avec les enfants; dix fois, vingt fois par jour, on la
-requiert dans chaque classe pour un office où personne ne peut la
-remplacer. Je sais même que, par un léger accroc au règlement, on lui
-confie la surveillance aux heures extrêmes où les enfants sont peu
-nombreux dans le préau: de huit heures à huit heures un quart, le matin,
-de cinq heures et demie à six heures, le soir.
-
-Mais, voilà le plus renversant: vis-à-vis des tout petits, elle seule
-représente l'école. En effet, on ne leur fait pas la classe, à ces
-mioches, il s'agit en réalité de les garder et de les soigner. Or, tous
-les soins appartiennent à la femme de service, d'une part, et, d'autre
-part, la garde lui incombe une partie du temps, la directrice étant
-souvent dérangée. Aussi la maîtresse est-elle bien plus éloignée des
-petiots que la journalière; ils s'égalent aux enfants riches qui
-connaissent bien plus leur gouvernante que leur mère. A la moindre
-alarme, ils savent bien: c'est le «tablier bleu» qu'ils cherchent,
-qu'ils attendent.
-
-Certes, on ne doute pas que ces dames n'aiment leur troupeau: la
-directrice, notamment, se désole de son union stérile et elle adopte, du
-coeur, tous les bambins gentillets. Mais le dévouement du personnel
-enseignant n'amoindrit pas la femme de service: déchoir elle ne peut!
-
-Je promenais mon plumeau sur les tables minuscules, et mon ombre
-démesurée époussetait le mur, le tableau noir, les cartes d'histoire
-naturelle. «Ça y est!» me dis-je, immobilisée tout à coup, par
-l'évidence de mon souvenir, «en trois jours, les tout petits ont déjà
-pris possession de moi: ils m'appellent Rose, me tutoient, s'accrochent
-à ma robe. Que je veuille ou non, je sens bien que je ne m'appartiens
-plus: aujourd'hui, du matin au soir, j'ai manoeuvré sans personnalité,
-captée, tirée, hypnotisée par eux.»
-
-C'est qu'il faut voir ces brimborions, ces riens qui vous viennent à
-peine au genou: ces corps sans poids où saillissent des os de chat
-maigre, ces malheureuses frimousses cireuses! Ça ne tient pas debout, ça
-vacille même assis, il faut continuellement que ça s'appuie des yeux sur
-une grande personne. Et il faut voir leur vigilance à ne pas perdre ma
-trace: dans l'isolement et la bousculade de l'école, je suis la
-consolation et la protection. Il faut absolument que je réponde à cette
-confiance touchante... C'est un peu fort!... je suis prise malgré moi...
-Mais quel rôle écrasant! Pourrai-je?... Voyons, mes pauvres enfants, je
-ne suis pas préparée, moi... si vous saviez: je ne suis pas
-maternelle... je suis une jeune fille qui n'a eu ni frère, ni soeur...
-J'essaie, je veux bien... un petit jupon détaché, un petit doigt qui a
-du bobo, voilà, voilà, je fais de mon mieux... Mais, mes pauvres
-enfants, vous êtes si peu appétissants, si lamentables!... et vous
-sentez l'aigre, la crasse, le linge douteux.
-
-
-
-
-II
-
-
-J'habite, à quelques pas de l'école, dans la même rue, une des rares
-maisons qui ne soient pas un hôtel meublé. Il y a une sage-femme au
-premier et un trafiquant en reconnaissances du Mont-de-Piété au
-troisième. Ma chambre est au sixième étage sur la cour.
-
-Mon oncle, mon dernier parent, ayant fait un choix judicieux des meubles
-dont il pouvait se séparer, me les a donnés.
-
-Mes biens mobiliers ne se composent pas seulement d'un lit de sangle et
-d'une malle, je possède, en outre, une étagère avec des livres, une
-table, une chaise et un fauteuil. Seulement, voilà: ma table est un
-guéridon de jeu, ma chaise une fumeuse, et mon fauteuil une
-rocking-chair en osier quelque peu détraquée; si l'on ne s'assied pas
-juste au milieu, elle se déforme, gémit et fuit tout d'un côté; on peut
-jouir à la fois du roulis et du tangage sur ce fauteuil: pour se
-remettre, on peut faire du cheval sur la chaise.
-
-Le soir, au sortir de l'école, je prends, au Vins-Restaurant qui est en
-bas de chez moi, du bouillon dans une boîte à lait et une portion dans
-une assiette. Il faut que je traverse la salle où s'alimentent des
-hommes et des femmes d'aspect étrange; des boulettes de pain me cinglent
-la figure et des mots d'argot moqueurs courent après mes jupons. Je
-monte vite. Ma chambre cellulaire, au papier ridé ne me ragaillardit
-pas; mon dîner n'est pas bon. Mais je ne veux pas me sentir abandonnée;
-je ne veux pas m'ennuyer. Vite, je me débarrasse de la corvée de manger,
-puis je remue mes livres, je pose du papier sur ma table: la solitude et
-le silence font sortir de moi toute l'animation recueillie dans la
-journée, j'écris.
-
- * * * * *
-
-Mon premier dimanche, je le passai dans mon lit. J'étais à bout de
-forces, au point de me résigner au jeûne complet: descendre et remonter
-mes six étages pour aller chercher du pain et du lait? jamais, j'aurais
-mieux aimé mourir là.
-
-Dans l'après-midi, des coups frappés sur le palier secouèrent mon
-demi-sommeil.
-
-Ma porte ouverte, la concierge apparut qui plongea les yeux dans mon
-réduit:
-
---Je ne vous avais pas vue de la matinée, j'étais inquiète; c'est une
-chambre qui n'a pas de chance.
-
-Elle dit, sinistrement, et me laissa la distraction d'évoquer à loisir
-le sort tragique des locataires précédents.
-
- * * * * *
-
-Des jours ont passé. Comment cela va-t-il? Je ne peux pas répondre
-autrement: cela va bien.
-
-Et d'abord, j'ai revu le fameux M. Libois, délégué cantonal.
-
-Déception! Malgré les dires de madame Paulin, mon impression est qu'il
-ne m'honorera d'aucune persécution.
-
-Il ne regarde pas les femmes de service, il a bien trop affaire avec la
-directrice: ce qu'ils en débitent tous les deux! Pas possible, ils ne
-parlent pas de l'école.
-
-Mme Paulin a raison sur ce point: ce Monsieur n'est pas mal; une belle
-santé, ma foi! Il sait interroger les enfants; son visage bienveillant,
-réfléchi, n'est pas précisément gai, il porte plutôt le reflet de la
-gaieté, avec une certaine lassitude élégante.
-
-Ce monsieur tenait à la main des revues et un livre; sans doute il fait
-de la littérature. Parbleu: son affection pour les enfants consiste en
-la recherche de documentation. Ce monsieur met les pauvres en
-chefs-d'oeuvre... Je m'étonnais aussi qu'il donnât son temps pour rien
-avec une telle prodigalité: le code masculin s'oppose aux dépenses sans
-profit.
-
-Ses yeux pâles, ses yeux de russe, inventorient de temps en temps la
-normalienne. Bonne chance!
-
-Je l'ai frôlé une fois par la nécessité du service, une autre fois,
-exprès; je voulais m'assurer de son indifférence.
-
- * * * * *
-
-Je suis émerveillée à la fois du fonctionnement facile et des bienfaits
-de l'école maternelle.
-
-Du reste, l'agencement apparaît impropre à l'usage domestique, à la vie
-ordinaire; dans l'air, dans l'odeur, la couleur, la disposition des
-lieux, il y a une incrustation de discipline, par quoi les gens et les
-enfants, une fois là, se trouvent changés, _scolarisés_... les gens
-eux-mêmes, moi-même... «l'administratif» s'empare de moi, bon gré mal
-gré, sous le plafond de cinq mètres.
-
-Avant d'être du métier, je me demandais comment on pouvait manoeuvrer à
-souhait cent, deux cents bambins. C'est relativement simple, à cause de
-l'aspect autoritaire que reçoivent les grandes personnes dans le désert
-des locaux, à cause enfin du groupement et de ses lois: sur une file de
-cinquante enfants, il suffit de cinq ou six qui exécutent un ordre pour
-entraîner les autres. Toutes les marches en rang, du préau aux classes,
-des classes à la cour, se font en chantant; la tranquillité sur les
-bancs s'obtient aussi par des chants, ou par des mouvements de bras.
-Évidemment il ne faut pas avoir peur de répéter, ni de crier le
-commandement; mais enfin, je le constate, une réunion d'enfants
-ressemble à une mécanique bien engrenée: inutile que le conducteur
-touche toutes les pièces de la machine, il suffit de mettre en branle la
-force motrice.
-
-Il est risible et touchant de voir le sursaut du «signal» chez les
-élèves de deux ans. Ces innocents qui sont l'instabilité et le bruit
-perpétuels, on les fait s'immobiliser, se taire pendant des quarts
-d'heure! ces bébés qui devraient être l'insouciance, la libre impulsion
-même, on les fait obéir strictement: au sifflet!
-
-Je mets en principe que les enfants ne sont, par nature, ni très
-méchants, ni très audacieux; et, à part quelques inconscients, ils sont
-très facilement intimidables.
-
-Mais, grands dieux! n'aurais-je pas un faible pour les indisciplinés?
-pour les malintentionnés!! Je préfère ne pas approfondir et raconter un
-incident gentil.
-
-Dans un petit espace, entre le mur et le tuyau du vaste poêle du préau,
-je cache un torchon qu'il m'est très utile de trouver sous la main, pour
-accourir, en armes, à toute réquisition. Dès le début, j'avais adopté
-cet endroit et, chaque jour, trois, quatre fois, mon torchon était tiré
-de là et jeté par terre à mon grand agacement, car la directrice me
-répète souvent avec sa haute autorité:
-
---Surtout, Rose, de l'ordre; ne laissez pas traîner vos ustensiles!
-
-Aujourd'hui, vers une heure, avant la conduite aux cabinets, comme la
-marmaille grouillait dans le préau, j'ai surpris une gamine, qui,
-sournoisement, l'oeil sur moi, fouillait dans ma cachette. C'était la
-coupable! je n'avais jamais fait attention à elle, je ne l'aurais pas
-reconnue dans la rue pour une élève de l'école, mais elle, elle m'avait
-observée, elle savait ma persévérance à placer mon chiffon; une poupée
-de six ans, tête brune, ovine, vaguement juive, les cheveux relevés par
-un peigne, ce qui favorisait l'avancée d'effronterie de ses sourcils, de
-son nez, de tout son petit museau.
-
-Je m'approchai, réellement furieuse.
-
-Alors elle, avec un sourire qui contenait toutes les réprimandes
-susceptibles de lui être adressées et toutes les excuses de sa part, et
-tous les appels à mon indulgence de grande personne, avec un hochement
-de tête repentant et d'une adorable malice:
-
---Je suis méchante, hein?
-
-Oh! ce prodigieux, cet incommensurable inattendu de l'enfance! Et quelle
-féminité dans ce brimborion! J'ai vu une jolie femme accoutumée à
-tourmenter son mari, cumuler ce jeu irrésistible, cet aveu qui subjugue
-et oblige à tous les pardons, cette inspiration aux racines introuvables
-qui fait servir la méchanceté même à obtenir un redoublement
-d'affection.
-
---Petite Louise Guittard, je me souviendrai de toi... quand j'aurai des
-bonbons.
-
- * * * * *
-
-Dans la classe de la directrice, tout en assurant le mouchage des nez et
-l'équilibre des bambins, parfois mobiles sur leurs bancs comme des
-feuilles au vent, je m'intéresse aux travaux de Mlle Bord. Mon infime
-emploi me devient cher, parce qu'il me permet de constater, sur le vif
-et dès l'origine, la fonction grandiose de l'école maternelle.
-
-La méthode actuelle consiste principalement à faire des récits. A
-travers la cloison vitrée, je vois et j'entends la normalienne, debout à
-son bureau, qui raconte une leçon. Correctement vêtue de noir, calme,
-sculpturale, ni gaie, ni triste, elle est à sa juste place et remplit
-son rôle exact. Elle représente le bien, elle le dégage, elle le
-projette.
-
-Et j'ai un plaisir grave à compter, en face d'elle, cinq rangées de
-douze enfants: les garçons tondus, les filles, aux cheveux noués d'un
-bout de ruban. L'ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, grâce au
-large éclairage de serre, un aspect vivant, printanier, prometteur, se
-découvre aussi. Tous reflètent et absorbent la maîtresse, les uns avec
-vibration, les autres avec un abandon végétatif, le buste mou, la tête
-inclinée sur l'épaule, les lèvres disjointes. Mais la signification est
-unanime:
-
---Tiens: nous sommes la simple, sereine et ouverte nature; va, tu n'as
-qu'à susciter en nous la potentielle richesse.
-
-Mon impression s'accentue: il n'y a rien d'arrêté dans ces âmes, ni bon,
-ni mauvais; c'est l'indécise éclosion. Et alors?... On dirait que mon
-corps se resserre et que mon front s'évase... Pensez donc: non seulement
-on accueille les enfants à deux ans, mais la plupart viennent de la
-crèche où ils ont été admis dès leur naissance! Comme cet élevage est
-prévoyant et généreux de la part de la société! L'humanité a procréé,
-voilà son sang; attention! dame Société, c'est pour vous que vous
-travaillez!
-
- * * * * *
-
-Une fois, au milieu de ces réflexions, madame Galant me fit appeler dans
-sa classe pour un enfant pris de vomissement. Cette maîtresse, en
-contact avec ses élèves, me parut bien épaisse et bien placide; je fus
-étonnée du peu d'acuité, du peu d'élan, du peu de flamme de sa
-physionomie. Il me semble que moi... Car, enfin, il n'y a pas à douter:
-l'école maternelle tente le premier labourage et la première semaille...
-Voyons: la normalienne, la directrice, la grosse madame Galant, les
-a-t-on placées là, au hasard, au petit bonheur, comme on en aurait placé
-d'autres?... Laissons ces idées; tout est pour le mieux. Aurais-je eu la
-grande âme d'une bonne institutrice? Aurais-je eu le don?... Allons, pas
-d'extravagances... à chacun son lot... à chacun selon ses moyens.
-
-A genoux et à force de bras, j'ai lessivé longtemps le parquet souillé,
-et quand mes genoux et mes bras ont été brisés, j'ai retrouvé la
-perspective juste.
-
-Certes, l'attitude correcte de ces dames à mon égard ne se dément dans
-aucune circonstance; mais, quand elles réclament Rose pour certaines
-besognes, elles possèdent vraiment, sans affectation, un air, un accent
-qui établissent la distance infranchissable entre nous; on sent combien
-un tablier bleu différencie une femme d'une autre; on apprécie que le
-rang est le rang, dans le monde. Ces dames préféreraient supporter les
-pires privations plutôt que de toucher à mon torchon. J'avoue que ma
-corvée est souvent pénible; et quand il faut se baisser, s'aplatir,
-s'appliquer à la propreté sous les yeux hauts et froids d'une supérieure
-en tablier noir, sous les yeux amusés de cinquante enfants, Rose devient
-un peu pâle... et s'il n'y avait pas les quatre-vingts francs par mois
-pour vous remettre le coeur...
-
- * * * * *
-
-Bien entendu, M. le délégué cantonal a daigné me regarder pour la
-première fois avec quelque insistance, à un moment où je nettoyais le
-plancher.
-
-Il a dû le faire exprès! Toute ma dignité de créature humaine a réagi en
-une sueur subite.
-
-M'a-t-il assez examinée, ce monsieur, avec ses mains gantées pleines de
-brochures et son air de somnolence pensive! Il expliquait à la
-directrice les avantages du linoléum sur le parquetage.
-
-Dessine-t-il?... J'ai l'échine un peu maigre, n'est-ce pas?...
-
-A-t-il comparé les postures? La normalienne n'était pas à trois mètres
-de me marcher sur les mains.
-
-Si ce Libois avait donc pu glisser et s'étaler tout de son long!... Il
-me semble que désormais nous ne serons quittes qu'à égalité
-d'humiliation.
-
-D'ailleurs, ce monsieur est fondé à montrer quelque suffisance: la
-présence d'un personnage mâle détenteur d'une parcelle de la puissance
-publique, dans une école tenue par des femmes, propage un indiscutable
-émoi.
-
-Dans ce milieu si spécial, on aperçoit avec une singulière amplification
-«l'état de commerce» institué entre les deux sexes,--en ce sens que
-chaque personne cherche aussitôt à présenter son maximum d'importance.
-
-Une rumeur électrique: M. le délégué! Immédiatement, la grosse Madame
-Galant elle-même, compose son maintien. La normalienne rectifie ses
-bandeaux et devient «d'un marbre plus pur». Madame Paulin déploie sa
-malice guetteuse de femme du peuple: il lui faut un roman, du moment
-qu'il y a un coq parmi les poules. La directrice arbore une féminité
-particulière; j'exclus tout soupçon de marivaudage entre elle et le
-délégué, mais ils se rendent satisfaits l'un et l'autre...
-
-Eh bien! moi-même... quel bavardage, la Rose au torchon!
-
- * * * * *
-
-Dieu merci, mes pires vicissitudes seront toujours distraites par la
-merveilleuse oeuvre scolaire. L'admiration vous empoigne devant
-«l'emploi du temps» qui comprend, dès la classe moyenne, dans une seule
-journée, les matières suivantes: exercices de lecture, d'écriture, de
-langage, anecdotes, récits, interrogations portant sur l'histoire
-nationale et la géographie, calcul, chant, dessin, morale et travail
-manuel.
-
-La normalienne fait un véritable cours et elle y joint le prestige d'une
-méthode brillante. Hier, je l'entendais discourir eu géographie, puis
-poser des questions:
-
---Qu'est-ce qu'une mer?
-
-Un choeur unanime et chantant répondait:
-
---Une mer est une grande étendue d'eau salée.
-
-Seulement, comme j'étais occupée à ramasser des papiers sous le dernier
-banc, je me suis aperçue que plusieurs rangées d'enfants criaient avec
-un entrain parfait:
-
---Ma grand'mère elle est étendue dans l'eau salée.
-
- * * * * *
-
-Les mamans des élèves sont plus rapprochées de moi que ces «dames». Je
-crois même que plusieurs m'accordent une familiarité d'égalité, comme
-font les bourgeois aux domestiques de grande maison dont ils attendent
-un service.
-
-Passé quatre heures, quand a lieu la sortie surveillée des élèves
-rentrant seuls, on trouve toujours sur le trottoir, devant la porte, un
-groupe de femmes en cheveux, en tablier, camisole et fichu de laine, un
-panier ou un nourrisson au bras, jeunes mais fanées, qui regardent
-sortir le rang, apathiques et bavardes. Une à une, elles vont appeler
-leur enfant resté dans le préau, ensuite elles se rejoignent à quelques
-pas de l'école et recommencent leur conversation, flanquées de leurs
-gamins qui se houspillent.
-
-Quelques-unes me font signe: «bonjour», au passage du rang, puis me
-demandent: «Envoyez-moi ma bonne pièce!»
-
-Mais chez la plupart se révèle un sentiment double: entre elles et moi,
-il existe la séparation compliquée de la domesticité et de la force.
-D'une part, je suis payée pour leur préparer et leur servir leur enfant
-et, à cet égard, je mérite un certain mépris malveillant; d'autre part,
-j'appartiens à l'administration à laquelle se doit quelque déférence
-intéressée.
-
-Le jour de mon début, une mère à qui je délivrais sa fillette l'arrêta
-contre la balustrade:
-
---Fais voir si tu as ton mouchoir? Ah, bon! le voilà... C'est que je ne
-veux pas vous en laisser un tous les jours, dit-elle, en me toisant de
-coin et en secouant la tête pour ajouter implicitement: Je sais que vous
-empochez les mouchoirs qui traînent, mais, moi, on ne me roule pas.
-
- * * * * *
-
-Madame Paulin, énergique et protectrice, me «remonte» de temps en temps.
-
---Il faut être d'accord avec les parents des gosses, mais il ne faut pas
-avoir peur de leur parler.
-
-En grattant ses bras nus, elle m'étudie avec curiosité et
-mécontentement; elle flaire en moi quelque chose de pas ordinaire et qui
-ne l'enchante pas:
-
---Vous, vous auriez mieux réussi d'être entretenue par des étudiants,
-m'a-t-elle dit une fois, dans sa bienveillance bougonne.
-
-Et, de fait, en un mois, je ne suis pas encore adaptée. Pour être bien
-la femme de mes fonctions, il faut que je devienne du même monde que les
-enfants, que leurs mères, que madame Paulin. J'y incline: je sens que le
-milieu me transforme, que des quantités de forces contribuent à me
-niveler, à m'incorporer. Malheureusement, «la bête ne vaut pas cher»;
-et, d'abord, je me rends bien compte que je manque de camaraderie avec
-ma collègue; il semblerait que j'aie désappris la phraséologie: je
-demande de bon gré les brèves indications de service, je souris le plus
-sincèrement possible, je prodigue les acquiescements obligeants, mais,
-en dépit de mes efforts, je ne trouve rien à raconter. Or la vraie
-cordialité n'existe que par la longueur des histoires que l'on dévide,
-d'une bouche à l'autre, entre commères. Je le sais, je le sais! j'ai
-honte de ma sécheresse: des femmes que j'ai vues, à quatre heures,
-s'épancher ensemble, devant l'école, je les repince à six heures, au
-même endroit, en pleine effusion.
-
-D'une façon générale, je pèche par défaut de gaieté; malgré mon
-tempérament plutôt espiègle et quoique j'arrive à balayer, torchonner,
-arranger des culottes avec une patiente sérénité, il reste un nuage.
-
-Pourtant j'ai emprunté un tic à madame Paulin: dans l'action des
-besognes particulièrement fatigantes ou répugnantes, je souffle entre
-mes lèvres, trois ou quatre notes, en échappement de vapeur, toujours
-les mêmes: tuu... tuutuutû--tû--tûtûtu. C'est très pratique; cela
-empêche de penser: on va, on va, comme une machine.
-
-Mais la vraie gaieté peuple, à fond d'insouciance et d'inconséquence, je
-ne l'acquerrai sans doute qu'avec les années.
-
- * * * * *
-
-En attendant, je me suis offert un petit amusement.
-
-Le régulier, le périodique, le calamiteux M. Libois avait passé dans les
-trois classes, il avait recueilli les hommages de ces dames: «Oui,
-monsieur le délégué,--bien, parfaitement, monsieur le délégué», et des
-révérences et des gestes obséquieux.
-
-Il revint dans le préau en disant à la directrice:
-
---Amenez-moi donc cet enfant ici, en dehors des autres.
-
-Il resta un moment seul, planté non loin du lavabo, à moitié dissimulé
-par un pilier; ses brochures placées sur un banc.
-
-Je ne sais par quelle impulsion, je sortis de la cantine qui nous sert
-d'observatoire, à moi et à Madame Paulin, j'obliquai vers le lavabo,
-l'air affairé, une éponge à la main, comme si j'ignorais la présence de
-l'intrus. Je me disais: «Il m'agace, ce poseur avec ses brochures».
-
-Je reconnus sur le banc la _Revue des Deux Mondes_. Alors, ce fut plus
-fort que moi, je bougonnai tout haut, sans m'arrêter:
-
---Qui est-ce qui nous amène Brunetière ici?
-
-M. le délégué dut virevolter à la manière d'un enfant dont on a
-sournoisement tiré les cheveux par derrière.
-
-Je lavais mon éponge tranquillement. Je retournai vers la cantine, le
-nez en l'air: Vous pouvez m'examiner tant qu'il vous plaira, cher
-monsieur; à mon tour de négliger votre quelconque personnalité.
-
- * * * * *
-
-Le 21 octobre, il a plu toute la journée. Ah! la pluie d'arrière-saison
-à Ménilmontant! La pluie ne doit pas pleurer si désespérément dans un
-autre endroit, je ne me souviens pas, du temps où j'habitais chez mes
-parents, d'avoir rencontré sous l'ondée un arbre aussi noir, aussi
-désolé que le marronnier de la cour.
-
-Les enfants sont arrivés, la plupart nu-tête et mal chaussés; les uns,
-pareils à des épouvantails, avec leurs vêtements de guingois collés sur
-leur carcasse maigre, et des égouttures au bout des doigts et au bout du
-nez; les autres, des petits tas informes, comparables aux vieux
-paillassons dont les balayeurs municipaux se servent pour barrer les
-ruisseaux. Des tignasses aquatiques rappellent la race bâtarde de
-certains vilains chiens d'aveugles.
-
-Les premiers entrés ont marqué leurs pas juteux sur le parquet, de la
-barrière aux patères et des patères aux bancs; bientôt, un chemin de
-boue s'est dessiné dans le préau.
-
-A dégrafer les capuchons, j'ai la peau des doigts frisée comme après une
-lessive.
-
-Tiens! voici Louise Guittard; elle me convie à rire des perles qui
-pendent aux oreilles des garçons.
-
-Mais je m'agace de la stupide et pernicieuse manie des foulards. Il
-semble, dans le peuple, qu'un foulard dispense de donner à un enfant une
-coiffure, des chaussures, un vêtement suffisant; du moment qu'il a un
-chiffon au cou, il est bien soigné, il n'attrapera pas de mal!
-
-Attention! Là-bas, sur les bancs, s'élève une rumeur que je connais
-bien: la rumeur des accidents de culotte; et je distingue chez une
-gamine, cette inquiétude dont la source ne se dissimule pas.
-
-Je m'approche en même temps que la directrice: une mare s'est étalée
-sous la gamine et celle-ci, terrifiée, mal parlante, se défend:
-
---J'avais... j'avais pas envie.
-
-Une plus grande la montre du doigt et glapit d'un air enchanté:
-
---Madame! c'est la môme Prévot...
-
---Hein? Comment avez-vous dit? je n'ai pas bien entendu, interrompt la
-directrice.
-
---C'est Marie Prévot, madame, c'est son tablier qui coule! Sa mère part
-à six heures, alors, madame, all' était dehors, toute mouillée; c'est
-moi qui l'amène, madame, all' demeure dans ma maison.
-
---C'est bon! du silence... Adam aura trois mauvais points... Tiens, toi,
-et ne tousse pas, surtout.
-
-La directrice donne une pastille à Marie Prévot, et tourne le dos, après
-avoir réfléchi un instant.
-
-La femme de service ne peut se permettre de formuler un avis; aussi m'en
-gardais-je bien; seulement je ronchonne distinctement:
-
---Parbleu! on ne va pas encombrer notre cantine...
-
-La directrice fait volte-face et me foudroie.
-
---Votre cantine! dirait-on pas que c'est un sanctuaire?... Justement,
-j'y pensais: conduisez-moi cette enfant à Madame Paulin et qu'on
-l'asseye près de la cuisinière.
-
- * * * * *
-
-La pluie a comme grossi des tares invisibles autour de moi. La pauvreté
-ambiante m'afflige, et de plus--voilà où se manifeste le
-grossissement--un fait existe ici-même, sans jamais cesser, qui est
-profondément douloureux... parfois des souffles d'avertissement affreux
-sortent des murs de l'école, comme par moment, dans le quartier, des
-relents d'infection émigrent des ruisseaux et des allées de maisons. Et
-surtout, dans cette matinée du 31 octobre, vers dix heures, quand les
-trois classes fonctionnaient, les tout petits chantant, les moyens et
-les grands écoutant un récit, j'ai eu l'intuition d'un grand malheur;
-puis, le coup de folie amusante de la récréation est arrivé avant que
-rien se soit précisé.
-
-A moi la faculté de réagir! Los au double contenu--favorable et
-adverse--des faits et des idées. Le mauvais temps rend particulièrement
-évidents les bienfaits de l'école, et il n'est pas besoin de prouver
-combien le vaste abri administratif est préférable à la rue noyée, au
-logement étroit et malsain.
-
-La récréation dans le préau,--à cause de la cour impraticable--produit
-des totalisations de bruit où l'on catalogue successivement le fracas
-d'une gare de chemin de fer, le grondement d'un déversoir, les éclats
-d'une salle de vente à la criée.
-
-Les enfants lâchés font penser parfois à des volailles qui cherchent à
-picorer; ils quêtent, s'approchent, on dirait qu'ils vont becqueter les
-camarades; ils se fuient, se réunissent, rient, se fâchent, s'évadent;
-il y a des volontés brutales, des minauderies, des complots, des
-promesses, des menaces; des trésors sortent des poches, y rentrent; des
-gestes se précipitent, se retirent. Des tout petits se griffent, des
-fillettes interviennent, justicières; des commères ne tarissent pas, des
-forcenés glissent, tapent du talon, chantent, braillent, en amateurs
-solitaires. Le cri pointu des filles se dégage en maître.
-
-Quelques mioches sont curieux: ils se prennent par le cou, s'embrassent
-ou plus exactement se frottent le museau, se flairent, se font des
-gentillesses animales; ou bien ils se tiennent les mains, comme s'ils
-allaient se raconter un tas de choses, puis se regardent, se tortillent,
-ne sourient même pas et, sans parole, se quittent. C'est simplement
-l'instinct d'être de la même espèce chétive. Les fillettes de six à sept
-ans qui caressent ces mêmes bambins obéissent au contraire à un instinct
-«d'importance».
-
-Encore un bienfait scolaire révélé fortement par la récréation: le
-mélange rend les enfants égaux.
-
-A vrai dire, les classes de la société ne sont guère tranchées.
-Pourtant, on pourrait établir trois catégories: 1º les enfants de
-boutiquiers; 2º les enfants de marchands ambulants, d'employés manuels,
-d'ouvriers à travail et à ménage réguliers; 3º les enfants de gens à
-métier inclassable, à existence instable,--ces derniers les plus
-nombreux. Car il est caractéristique, dans ce quartier, que des
-quantités de familles (?) logent dans les hôtels meublés; des locations
-qui se paient à la semaine, voire même à la journée!
-
-Ce n'est pas un semblant de mélange dans notre école: j'en atteste le
-tableau suivant. (Heureusement que la directrice ne le voit pas!
-autrement, gare aux fameuses prescriptions d'hygiène!) Près du lavabo,
-un gros blond à tête de Normand, admet cinq camarades à partager un
-sucre de pomme; mais les doigts se poissent sans parvenir à casser le
-bâton; alors, après la manipulation générale, on le passe de bouche en
-bouche: chacun a droit à cinq ou six sucements; pendant que l'un
-déguste, les autres écarquillent les yeux, remuent à vide les lèvres et
-la langue, avalent leur salive. Mais la plus égalitaire tendance
-comporte des restrictions; il y a des réprouvés: tout seul contre le
-mur, délaissé, ignoré, un bambin affreux, à tête de singe malade, suit
-la scène de sucement avec une effrayante expression d'avidité et de
-résignation; il croise ses bras sur sa poitrine, il les serre, il les
-enfonce; je vois sa peau remuer; il frémit des pieds à la tête.
-
-Je suis allée lui montrer une pastille de chocolat; il n'a pas bougé;
-ses sourcils froncés ont exprimé qu'il était blasé sur ce genre de
-mauvaise plaisanterie et qu'il avait sa fierté stoïque. Je lui ai mis le
-bonbon entre les lèvres; vite, il l'a happé, mais il me regardait,
-tellement saisi par une notion extraordinaire que, certainement, il ne
-sentait pas le goût. Richard est son nom.
-
-A l'exemple des maîtresses, je suis toujours munie de sucreries. Car, à
-l'école maternelle, les dragées font partie des récompenses, avec les
-bons points et la croix. On a ainsi utilisé ingénieusement, pour la
-discipline et l'émulation, les trois principaux instincts des enfants:
-instinct de gourmandise, instinct de propriété, instinct de domination.
-
-On amène de petits animaux, l'école dirige l'éclosion de leurs appétits
-vers une sage sociabilité. La récréation ne me montre-t-elle pas la
-société en raccourci? toute l'agitation, tous les gestes se rapportent à
-prendre, à manger, à paraître.
-
-Par le bénéfice du rassemblement, les énergies à divers degrés se
-heurtent et s'humanisent. Je vois un garçon et une fille, en discussion,
-confronter d'abord, l'une, un visage trop violent, l'autre une mine trop
-bornée, puis acquérir tous deux une même expression moyenne, ni trop
-exigeante, ni trop cédante et je me rappelle la théorie des vases
-communiquants: les esprits s'équilibrent par contact. Vive l'école! Il
-me semble aussi que le tourbillon, à force de passer devant les tout
-petits parqués dans le coin du calorifère, fait reluire leur
-intelligence, par frottement.
-
-La grosse Madame Galant, debout, loin de moi, contre la porte de la
-cour, crie beaucoup et confisque des bons points, des billes, des
-soldats en papier, des bouchons; voilà donc pourquoi ses poches de
-tablier se gonflent, telles des mamelles supplémentaires.
-
-La directrice et Mlle Bord sont en grande conversation près de la
-balustrade: très droites, très nobles de lignes, elles avèrent
-l'impériale faculté de planer au-dessus de la multitude, sans la voir,
-sans l'entendre.
-
- * * * * *
-
-J'ai bien réussi d'avoir bougonné après Brunetière! M. Libois n'en est
-pas encore revenu. Il m'accable de sa curiosité. Je redouble
-d'impassibilité, d'inattention à l'existence de ce bipède pareil à tous
-les autres.
-
-Sur une question qu'il a posée pendant que je trimais pour la sortie du
-déjeuner, la directrice m'a considérée au passage, avec étonnement, et
-elle a répondu: «Non, non, je ne crois pas.»
-
-A vrai dire, il m'ennuie énormément, il m'exaspère. Je n'ai pas de goût
-pour la gloire.
-
---Enfin, dis-je à Madame Paulin, jamais un délégué cantonal n'a montré
-pareil zèle! Il ne rate pas une semaine.
-
---Chuutt! Malheureuse! a soufflé Madame Paulin. Il est médecin, il
-n'exerce pas; mais, souvent, il remplace le médecin de l'école qui est
-un de ses amis et qui devrait inspecter ici au moins toutes les
-quinzaines, sans manquer. Vous avez bien vu, l'autre jour: M. Libois a
-passé la revue générale des enfants dans les classes, parce que son ami
-était empêché sans doute. Surtout, pas un mot; censément il n'y a que la
-directrice qui sait le truc.
-
-Je me suis découvert des tendances à la délation.
-
-Je comprends très bien maintenant «le besoin de méchanceté» chez les
-enfants; cela existe comme une sorte d'appétit physique. J'aurais
-éprouvé un bonheur immense à pouvoir aller jacasser partout, telle une
-gamine malicieuse: «Le délégué cantonal et la directrice s'entendent
-pour tromper l'administration; le médecin de l'école signe des rapports
-sans se déranger; le délégué cantonal sort gravement de son rôle...»
-
- * * * * *
-
-La conduite aux cabinets, de une heure à une heure un quart, a eu lieu
-sous une averse torrentielle et toute l'après-midi, les enfants ont été
-insupportables. On ne se doute pas combien la discipline scolaire est
-influencée par les variations du baromètre. Il semble notamment que
-l'humidité atmosphérique s'interpose pour diminuer le magnétisme
-autoritaire des maîtresses.
-
-La directrice m'a laissé complètement les petits, devenus hargneux et
-qui n'arrêtaient pas de s'asticoter, de se tortiller sur leurs bancs.
-
-J'ai organisé le premier et le plus simple des exercices de _pliage_.
-Chaque enfant reçoit un morceau de papier, à charge de la rouler en
-balle, «comme si l'on voulait faire jouer le petit chat». Explications
-concomitantes:
-
---Pourquoi le papier se met-il en boule? parce que le creux de la main
-est rond.
-
---Pourquoi des balles de plusieurs grosseurs? parce que les morceaux de
-papiers n'étaient pas tous pareils et aussi parce que Totor a serré plus
-fort que Marie,--c'est un homme!
-
-Nous jetons les balles en l'air et nous les rattrapons, d'abord dans les
-deux mains, puis dans une seule main, la droite, la gauche. Je pose un
-vaste cornet sur le bureau; chacun essaie de lancer sa balle dedans,
-puis tous ensemble bombardent le but.
-
-Je donne sept balles à un enfant, il les renvoie en annonçant avec moi:
-dimanche, lundi, mardi, mercredi, etc. Tous ces jours-là font une
-semaine. Chaque jour a ses qualités: le dimanche est le premier de la
-semaine; le samedi est le dernier, le jour numéro sept, le jour où l'on
-distribue les croix, etc.
-
-A Julie Leblanc (trois ans):
-
---Qu'est-ce que c'est le samedi?
-
-Julie devine qu'on veut lui faire dire une gentillesse; elle se
-contorsionne, baisse les paupières et sourit sans répondre.
-
---Tu ne sais pas?
-
---Si.
-
---Tu ne veux pas le dire?
-
---Si.
-
---Eh bien, qu'est-ce que c'est le samedi? Alors, la mignonne délicieuse,
-fière, séraphique:
-
---C'est le jour où qu'on se saoule.
-
-Je n'entends pas. On n'entend jamais ces étourderies qui sont sans
-réplique; on bifurque vivement:--Eh! toi, là-bas, ne déchire donc pas ta
-balle! Nous allons ranger notre ménage, car il ne faut pas de vilains
-fouillis dans la classe, et il ne faut pas gâcher ses affaires; déplions
-les papiers soigneusement et nous les mettrons en pile dans l'armoire
-pour les retrouver demain; ils serviront à faire des bateaux ou des
-cocottes.
-
-Les deux adjointes, de leur côté, se sont égosillées au point que la
-normalienne souffrait le soir d'un éraillement de larynx pénible à
-entendre.
-
-J'ai été étonnée de la détérioration complète des grands, rendus
-intolérants et rapporteurs par l'humidité.
-
---Mademoiselle! il a craché par terre.
-
---Appelez Rose... Non, elle ne peut pas quitter les élèves de Madame.
-C'est toi, Adam, qui as craché! Tu vas essuyer avec un papier et le
-jeter dans le poêle.
-
-Tumulte. Adam récrimine: sale cafard! Le mot court: cafard! cafetière!
-Mademoiselle crie, se dérange, lance des gestes exaspérés pour maintenir
-les têtes immobiles. J'entends que le cracheur et le cafard seront
-punis: ils rendront leur cahier, ils n'écriront pas.
-
-La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les enfants toussent
-comme ils rient, par contagion; mais certains rauquements véritables me
-cognent dans l'estomac; les rangées grises de marmots figurent des
-ballots de marchandises avariées; çà et là, quelques enfants de
-commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir
-davantage la moisissure du stock.
-
-Bah! au diable le pessimisme! En rang pour la sortie: les élèves sont
-enchantés de retourner patauger et de trouver la rue obscure à quatre
-heures.
-
-Un maçon et sa femme attendent leur progéniture sous la pluie. Ils ne
-possèdent qu'un chapeau de famille, un vieux feutre marron taché de
-plâtre; c'est la femme qui l'a sur la tête, mais voici la gamine
-attendue: à son tour d'en jouir. Elle disparaît comiquement sous ce
-couvercle trop vaste; les parents recueillent et renvoient de gros rires
-à droite et à gauche; ils ne donneraient pas ce «coup de temps-là» pour
-cher. Qu'importe leur propre chevelure marécageuse? Ils rentreront par
-le chemin le plus long.
-
-Tant mieux! Le peuple use d'un excellent moyen; la moisissure dont il ne
-peut se défaire, il en plaisante lui-même.
-
-Il faut pourtant que je me mette à l'unisson; il faut me fourrer dans
-l'esprit que j'ai affaire à «la crême de Ménilmontant», que ces enfants
-sont «de la grosse camelote».
-
-Personne, ici, n'a de prétention à la suavité. La petite du maçon, au
-moment du départ, pleurait en tenant son derrière à deux mains.
-
---Qu'est-ce que tu as, ma mignonne?
-
-Un garçon blasé sur le pleurnichage féminin a haussé les épaules et m'a
-renseignée:
-
---C'est Machin qui lui a flanqué un coup de pied dans «_l'livarot_».
-
-Ce vocable est d'usage courant, il possède force d'épreuve; il est
-philosophe et devancier. Une foule de locutions existent--de même
-concentration réaliste--qui dispensent de réclamer niaisement
-l'inaccessible éther. La jovialité durable n'a pas d'autre secret: il
-faut adhérer carrément à sa propre condition,--et l'on évite ce travers
-oiseux de déplorer ce qui est et ne peut changer.
-
-
-
-
-III
-
-
-Dimanche. J'ai fait mon ménage, à fond, le matin, pour me réchauffer.
-L'après-midi, je me suis promenée jusqu'aux Buttes-Chaumont.
-
-Les dimanches précédents, j'avais rendu visite à mon oncle, mais je le
-dérangeais. Ce jour-là, il reçoit les attentions d'une jeune personne
-qui a été élevée à Saint-Denis, à la Maison de la Légion d'honneur, et
-qui ne montre pas d'estime pour moi.
-
-Je n'ai pas d'amies à qui je puisse confier que je suis femme de service
-et que j'habite la sinistre rue des Plâtriers et il ne me plaît pas de
-mentir.
-
-Mes amies!... Ayant encore beaucoup à apprendre, j'aurais tort de
-retourner à elles et de contrarier mon adaptation par des fréquentations
-inopportunes.
-
-Car,--ne l'ai-je pas déjà signalé?--nous autres, gens de Ménilmontant,
-nous proférons un langage spécial, et nous nous entretenons de sujets
-spéciaux.
-
-Un amour de deux ans,--à cet âge, ô mes amies, où les chérubins de votre
-monde inventent une poésie pour jaser des douceurs dont on les
-entoure,--un amour de deux ans balbutie toujours ses premières paroles,
-à l'école, pour se plaindre d'avoir été malmené. Il faut le voir froncer
-les lèvres: Yose! Yose! des lèvres qui ont l'air de vouloir téter
-encore:
-
---Yose! sale gosse là-bas, m'a f... une bâfre su' la _deule_...
-
-Et les mignonnes de six ans, l'une des choses dont elles ont le plus à
-disserter, savez-vous?... Elles ne disent pas: «Maman va m'acheter un
-petit frère». Non, mes amies, on ne s'exprime pas ainsi dans le quartier
-des _Buttes-Chaumont_.
-
-L'on a six ans, des jupons de poupée, des mollets minces à faire
-pleurer, un tablier à manches courtes laissant voir la chair trop frêle
-des poignets, une figure de soubrette ratée, sérieuse et chiffonnée,
-avec un nez drôle retroussé; on jabote en se promenant dans la cour
-d'école.
-
-Une camarade demande:
-
---Pourquoi que ta mère ne vient plus te chercher, à la sortie?
-
-On ne dit même pas: «Maman est enceinte» On se penche, on pointe le
-menton, et l'on jette d'un ton péremptoire et résigné, applicable aux
-faits périodiques, inévitables et ennuyeux:
-
---Maman!... _Elle a sa butte_.
-
- * * * * *
-
-Vraiment, je ne peux plus aller rendre visite à Mademoiselle Yvonne de
-Pérignon, avenue de Villiers, près du pare Monceau.
-
-Madame Paulin m'avait invitée, au début.
-
---Venez donc prendre le café, rue des Maronites, à deux pas d'ici; y a
-des voisins, des jeunes gens; on blague.
-
-Je n'ai pas accepté, à cause de mon oncle, censément. Et je suis
-affreusement seule.
-
-Le quartier revêt son aspect du dimanche: quelques boutiques sont
-fermées, les commerces de vins sont plus encombrés, ils vendent beaucoup
-«à emporter», le comptoir devient ami de la famille; on voit des bambins
-se hausser sur la pointe des pieds pour poser leur fiole vide sur le
-zinc. Les passants plus rares s'offrent une allure de baguenaude; les
-gens «bouclés» pendant la semaine se mettent à l'air, les autres, au
-contraire, fatigués d'être dehors, restent chez eux. Ces gens du
-dimanche rendent la rue inhabituelle et plus étrangère.
-
-Au cours de ma promenade, j'ai reconnu avec plaisir des enfants de
-l'école. Devant chez moi, deux garçons, à plat ventre sur le trottoir,
-soufflaient dans le ruisseau sur un bateau fait d'un bouchon et d'une
-allumette. Quelques-uns, mêlés à des grands de l'école primaire, armés
-de manches à balai, formaient des groupes belliqueux; je ne suis pas
-sûre que les grands seuls fumaient. Une bande, se livrant au jeu
-ultra-chic du traîneau, fauchait le trottoir: deux gamins
-s'accroupissent sur une planche supportée par quatre roues hautes de
-trois doigts; les camarades poussent, appuyés à la planche et au
-chargement; avec un formidable vacarme de cris et de roulement, le
-traîneau, mené de travers, heurte les boutiques ou verse sur la
-chaussée. On relègue les voyageurs assommés dans un coin; d'autres
-marmots se disputent à qui fera le nouveau chargement.
-
-Une fillette m'a dit bonjour. Elle a sept ans, on ne lui en donnerait
-pas quatre; ses condisciples l'appellent «la Souris». Elle accompagnait
-sa mère, marchande des quatre-saisons, elle poussait le dessous de la
-voiture et criait d'une voix drôle, courageuse: «Quat' sous les pommes,
-quat' sous la livre»; une vieille voix des rues, qui n'aurait pas pu
-servir à aucun jeu d'enfant.
-
-Les Buttes-Chaumont. Cela m'a rappelé mon enfance: du bonheur confiant,
-simple et doux. Des choses inutiles à mettre ici.
-
-Je suis rentrée avec la nuit, parce que le soir, ma rue me fait peur
-avec toutes ses lanternes d'hôtel meublé, ses faux éclairages de
-marchands de vins et des gens qui rôdent et s'effacent, et d'autres
-plantés là qui semblent vous évaluer. La façade sombre de l'école ménage
-un espace louche, en retrait, où stationnent toujours des femmes, des
-hommes, et au loin, c'est le boulevard de Ménilmontant, encore plus
-hasardeux, trop vaste, avec ses arbres égarés et ses tramways hurleurs
-qui fuient le long des réverbères.
-
-Je suis rentrée pas très réchauffée... On aimerait voir un visage en
-ouvrant sa porte; on aimerait voir autre chose qu'une fumeuse, une table
-de jeu et une rocking-chair... J'ai toujours un serrement de coeur sur
-le seuil de ma chambre «qui n'a pas de chance». Au-dessus de la fenêtre,
-un piton à rideaux, trop haut planté, conserve un bout de cordon qui
-oscille et accueille mon arrivée.
-
-Mais je ne veux pas me laisser agripper par le découragement. J'ai pris
-un livre, sans retirer mon manteau; l'haleine tiède de la lampe est
-venue sur mon front et m'a empêchée de lire: j'ai pensé à des promenades
-de famille, d'amis, de fiancés, dans un décor de quartier opulent...
-nous marchons, souriants... l'avenue se profile claire et monumentale...
-quand les mots ont été très caressants, nous nous taisons pour sentir
-leur douceur s'élargir à l'infini et d'un accord spontané, nous nous
-retournons pour attendre les parents qui sourient derrière nous... J'ai
-rêvé à de l'affection, à la bonté des choses...
-
-L'obsédante physionomie de M. Libois s'est imposée à ma méditation.
-
-Est-ce drôle! Mon ex-fiancé disparaît dans ce passé chimérique, ses
-traits échappent à ma mémoire. Je ne le hais pas.
-
-Quel soulagement j'éprouverais pourtant à détester quelqu'un! Je le sens
-bien, voilà ce que cherche mon intime vitalité: un dérivatif de rancune.
-Et j'aimerais bien mieux les enfants!
-
-J'ai peur que le délégué cantonal ne porte un intérêt sincère à la
-malheureuse population de l'école. Cela me le gâterait, ce monsieur
-d'importance. Il faut que le personnage garde cette propriété de
-crispation qui galvanise une femme... Oui, voyons... à l'avenir je
-savourerai un âcre plaisir à être encore à genoux par terre, les mains
-dans l'ordure en sa présence. Je me complais dans ma bassesse. Ainsi, un
-enfant puni dans son amour-propre se barbouille, se rend ignoble par
-bravade, par excès de rage.
-
-Les hommes ne mépriseront jamais assez les femmes. Madame Paulin m'a lu,
-hier, ce drame sur son cher Petit Journal: un désespéré n'ayant pu
-obtenir la haute position qu'il convoitait a corrigé le sort par deux
-coups de revolver. Nous recélons plus de lâcheté, nous, les femmes: si
-nous ne pouvons pas gravir les marches, nous acceptons de les laver...
-
-Un frisson m'a secouée; j'ai attrapé mes paperasses, je me suis mise à
-les feuilleter, à faire un brin de toilette à mes notes; j'ai attifé des
-phrases, comme si elles devaient un jour se produire en public. Et
-finalement, je me suis obligée à songer à mon métier. Je veux
-«rejoindre» l'employé qui a la nostalgie du bureau, et ne saurait se
-livrer à la moindre spéculation en dehors du service; celui-là est un
-sage, il construit du bonheur avec les éléments mesquins que le sort lui
-a départis.
-
-Demain, j'aurai une journée fatigante; les enfants sont durs à tenir le
-lundi... Ah! m'y voici: voici le préau avec ses boiseries jaunes, sa
-barrière marron. Voici la classe de la normalienne; derrière le bureau,
-deux tableaux noirs et des ouvrages de marqueterie, en laine sur carton,
-accrochés au mur; les tables; dans un coin, le poêle, dans l'autre coin,
-l'armoire qui renferme des livres, des cahiers et les fournitures pour
-le travail manuel, obligatoire tous les jours de trois heures et demie à
-quatre heures; de la paille de différentes couleurs pour le tressage, du
-papier en bande pour le tissage, du carton pour le piquage, des perles,
-de la laine, etc. Au mur encore, très haut, sur de grandes pancartes,
-sont représentées des îles, des montagnes, des mers pour aider
-l'explication des termes géographiques, puis des plantes, des fruits et
-des légumes, illustrations des leçons de choses. Voici la classe de la
-directrice, autant dire ma classe: les cartes murales montrent des
-animaux; les tables et les bancs ont la hauteur du «petit banc» cher aux
-ouvreuses; l'armoire contient du papier de différentes couleurs, (car
-les tout petits font déjà du pliage compliqué) et des jeux de
-construction et des guignols; il est si difficile d'occuper, d'amuser,
-de garder assis ces bambins! j'ai dû apprendre à faire les
-marionnettes... Ah! mon Dieu, demain matin, à six heures, mes feux;
-pourvu que l'allumage ne rate pas... Pourvu que le temps reste sec; je
-n'aime pas manipuler des épaves. Je vois l'arrivée, l'inspection de
-propreté, la conduite aux cabinets, l'entrée en classe... pourvu que le
-pain ne soit pas mouillé dans les paniers... pourvu qu'on n'entende pas
-trop souvent les appels d'alarme: «Rose, venez vite, Chéron saigne
-encore du nez--Rose, conduisez Guittard au lavabo...»
-
-Comme je me sens mieux! on dirait que la lampe a réchauffé toute ma
-chambre. J'aurais tort de me plaindre: n'est-ce pas moi qui ai la plus
-belle famille? Je peux dépenser à plein coeur toutes mes forces
-d'affection et, voyons, cet attendrissement qui me pénètre me prouve
-aussi que je suis aimé!
-
-Mais oui! je connais tous les petits par leurs noms (je n'ai plus besoin
-de les chavirer pour lire leur marque) et ma sensibilité sait même
-établir une distinction entre chaque... Il y en a de si laids que leur
-regard m'arrache de ma place et me fait venir, toute penchée. Ces
-exigeants, ils m'ont complètement adoptée! Il arrive aussi qu'un petit
-se dérange sans parler et, levant irrésistiblement vers moi son museau
-souffreteux, m'apporte ses pauvres mains rouges à dégourdir... Alors,
-alors, il faut bien croire que la maternité est en moi, sans quoi cet
-enfant ne la solliciterait pas si impérieusement... alors, il est bien
-certain qu'un petit enfant, quel qu'il soit, appartient à toute grande
-personne... des fibres rattachent une génération à une autre.
-
-Je connais aussi, par leurs noms et par leurs types, la plupart des
-moyens et des grands; mais eux ne commercent guère avec moi.
-
-On ne se figure pas combien il est rare que des enfants accordent leur
-attention à qui ne les soigne pas constamment. Ils vous lorgnent, ils
-notent vos ridicules au passage, avec leur extraordinaire faculté
-d'observation, ils s'adressent à votre complaisance, mais vous ne faites
-pas partie du monde de leur pensée. Cela me chiffonne... surtout les
-élèves de Mlle Bord: ce sont déjà des personnages définis, je désirerais
-être admise dans leur intimité, je me sens à leur niveau... Et pourquoi
-donc me dédaigneraient-ils? Est-ce qu'ils copieraient la correcte et
-supérieure politesse de Mademoiselle à mon égard? Quand la sculpturale
-normalienne me parle, ses yeux ne posent pas sur moi, ils s'étendent au
-delà; elle ne doit pas savoir si je suis brune ou blonde. Ses élèves
-empruntent ce regard distrait, négligent, pour me demander leur panier,
-leur béret. J'ai beau les aider, à l'arrivée, au départ, les rafistoler
-dans la journée, leur servir à déjeuner, ils ne m'aiment pas à la façon
-de mes tout petits. Je me sens pareille à une demoiselle habituée aux
-adulations, qui croit sa beauté irrésistible et qui rencontre un jeune
-homme parfaitement indifférent; elle le déteste, elle cherche des
-rivales à détester, elle devient capable des pires sottises pour
-s'imposer à lui... Eh bien, oui! je suis ambitieuse, orgueilleuse,
-jalouse! oui, jalouse... Et j'ai voulu obtenir de l'attention; j'en ai
-obtenu.
-
-Je ne parle pas de Richard, l'affreux gamin à tête de singe malade, à
-qui j'ai révélé le goût des pastilles de chocolat. Le cas est tout à
-fait à part. Il existe entre nous un pacte, intensément sérieux, exempt
-de sentimentalité. C'est Richard qui a délimité nos rapports. Je lui
-avais donné un bonbon; sa stupéfaction diminuée, il a exigé de rentrer
-dans le raisonnable; on ne peut pas vivre sans attribuer aux faits une
-logique. Son expérience ne lui permettait pas de concevoir un don
-gratuit, il a tiré de sa poche un bout de papier crayonné.
-
---Tiens, alors je te donne un dessin, a-t-il dit simplement. Et son
-_alors_ contenait l'inflexibilité des obligations réciproques.
-
-Depuis cette époque, presque chaque jour, il y a échange entre nous,
-après quatre heures, dans le préau. (Vers trois heures, la normalienne
-distribue des carrés de papier et des crayons et autorise l'art
-fantaisiste.) Je tends un bonbon, Richard tend son croquis, nous ne
-sourcillons pas.
-
-Pourtant un sentiment ondule chez Richard, mais je ne discerne pas si
-c'est de la reconnaissance, ou un souci d'honnêteté. Il a oeuvré pour
-moi, expressément, avec conscience, avec goût, selon l'invariable
-répertoire graphique des jeunes enfants: une locomotive, un bateau, un
-cheval, un bonhomme. De plus, je constate qu'il laisse le moins de blanc
-possible; il affiche, un air satisfait qui signifie: tu es bien servie,
-j'espère? Très attentif au sort de sa création, il ne me quitte pas des
-yeux que je ne l'aie précieusement logée dans ma poche.
-
-Quand je me flatte d'avoir obtenu de l'attention, je fais allusion à une
-autre histoire.
-
-Vendredi dernier, il était dix heures passées, je profitais de la
-présence de Madame dans sa classe pour préparer les tables du déjeuner;
-soudain, j'entendis la normalienne qui se fâchait à l'extrême:
-
---Vraiment, c'est intolérable! Adam! je ne veux plus de vous; sortez,
-cinq minutes à la porte, dans le préau, avec Rose.
-
-Depuis le premier jour, je connaissais Adam, le mauvais sujet de la
-grande classe; sept ans bientôt, assez grand, trapu, blond, le teint
-coloré, la face tauresque; l'apparence d'un hercule pas méchant, un peu
-narquois, doué de cette intelligence ronde qu'on appelle un gros bon
-sens; le regard gai, hardi, coutumier d'une fixité limpide à déconcerter
-même les grandes personnes. Il représente la vie puissante, décidée à
-s'élargir sans précaution; au déjeuner, il finit les gamelles restées en
-souffrance, il mange le gras; à la récréation, il règne, il conduit
-toujours une bande, il est particulièrement autoritaire avec les filles.
-
-Il vient à moi, son tablier retroussé, les deux mains dans les poches de
-pantalon et tranquillement, avec philosophie, le regard voyageur, il me
-dit:
-
---Elle m'a f... à la porte.
-
-(Les enfants ont un langage d'apparat pour les maîtresses, mais entre
-eux, dans la cour, dehors, ils reprennent le style du quartier.)
-
---Tiens! qu'est-ce que tu as donc fait? m'informai-je avec beaucoup
-d'intérêt.
-
-Un haussement d'épaules:
-
---Ah! je rigolais.
-
-Et il se détourna vers la cour sans plus s'occuper de moi. Je fus piquée
-de ce peu d'expansion; une impulsion inexplicable me fit simuler la plus
-violente indignation:
-
---Eh bien, je vais la disputer, Mademoiselle. Dans un instant c'est la
-récréation: gare là-dessous! Ah! elle te met à la porte! je m'en vais
-l'arranger moi: elle n'a pas le droit de te renvoyer... et, si elle
-n'est pas contente, je suis plus forte qu'elle.
-
-Adam se campa en face de moi, considéra mon visage, me toisa; il n'y
-avait pas à douter de ma résolution: j'avais à demi retroussé mes
-manches, ce qui--à Ménilmontant--est l'indice du sérieux. Il ne répondit
-pas, ne sourit pas, mais une houle passa dans ses yeux bleu foncé,
-profonds, énigmatiques.
-
-Presque aussitôt retentit le coup de sifflet; la longue mèche se
-déroula: les grands sortant directement dans la cour, les petits venant
-derrière dans la grande classe, par la porte de la cloison vitrée; et, à
-la queue, les moyens descendant du premier étage. La mèche éclata. Je me
-dirigeai vers la normalienne en station près du marronnier. Adam se
-collait à moi et tâchait de lire ma physionomie. J'allais d'un air
-décidé, querelleur. (Mon intention était de dire: je vous amène Adam
-repentant, qui désire prendre part à la récréation.)
-
---Nous allons voir, annonçai-je en secouant mon poing, quand je ne fus
-plus séparée que par une chaîne d'enfants de la normalienne qui me
-tournait le dos. Ah! ah! Mademoiselle.
-
-Brusquement, Adam me saisit la main droite et y planta un coup de dent
-terrible.
-
-Arrêtée net, je poussai un cri; je me dégageai: Oh! le vilain méchant!
-
-Il ne se sauvait pas, il continuait, par son attitude, à me défendre
-d'avancer. Ses yeux combattaient, implacables, ce n'étaient pas des
-lueurs mauvaises, mais des lueurs «de justice». (Je parlerai un jour du
-sentiment de la justice chez les enfants.)
-
-Je cachai ma main saignante sous mon tablier. Les clameurs de la
-récréation avaient dominé mon cri de douleur. La normalienne rejoignait
-sa collègue.
-
---Je plaisantais, dis-je à Adam, tu es un brutal; je voulais que tu
-demandes pardon à Mademoiselle.
-
-Une espèce de sourire détendit son énergie; il allongea une moue
-significative vers ma main cachée: «On ne fait pas de ces blagues-là,
-tant pis!»
-
-Des voix en folie le requirent; il rompit là, sans autre formalité. D'un
-geste, il rallia toute une bande.
-
---Au chemin de fer! ordonna-t-il, et il s'élança imitant le sifflet de
-la locomotive et suivi de sa cohorte grossissante.
-
-Tout de même, je suis contente. Adam fait attention à moi, maintenant.
-
-Samedi, à plusieurs reprises, il m'a frôlée avec prudence, le regard en
-coin, sur mon pouce entortillé, puis l'air dégagé comme un qui ne se
-souvient pas.
-
---Alors, tu aimes bien Mademoiselle? lui ai-je demandé au moment de
-déjeuner.
-
---Je sais pas.
-
-Ses prunelles ont miroité hardiment sur moi pour ajouter: «recommence à
-vouloir l'attaquer, tu verras».
-
-Le soir, à la sortie de quatre heures, je n'arrivais pas à former la
-queue du rang, dans le préau; une vingtaine de mioches, occupés d'une
-bêtise, clignaient gentiment, riaient et ne faisaient rien de ce que je
-commandais. Je n'en pouvais plus de m'égosiller, de m'élancer vers l'un,
-vers l'autre. Adam s'est retourné les épaules remontées, le mufle tendu,
-menaçant:
-
---Voulez-vous vous mettre en rang, tas de m..., morveux!
-
-Cette aimable apostrophe les a décidés immédiatement. Et j'ai senti,
-dans mon instinct femelle, que maintenant Adam me protégeait.
-
- * * * * *
-
-Aujourd'hui lundi, je savais bien que la tâche serait rude. Madame
-Galant a été indisposée, prise d'étourdissements, tellement «les moyens»
-étaient insupportables. De fait, pendant toute la durée de la classe, je
-n'ai cessé de les entendre taper des pieds. Les petits, excités par le
-vacarme au-dessus de leur tête, galochaient aussi, tant qu'ils
-pouvaient. La directrice a fini par passer la main.
-
---Rose, j'y renonce, je me réfugie dans mon cabinet. Ouvrez l'armoire et
-tâchez de les calmer avec les guignols et les constructions.
-
-L'inévitable M. Libois n'est-il pas entré tout de go dans la classe,
-croyant y trouver la directrice? J'oserai dire que nous avons croisé nos
-regards.
-
-Selon ma consigne, j'étais dans le bureau, à la place même de la
-directrice.
-
-(Que voulez-vous, monsieur le délégué, on ne peut pas toujours me
-contempler à quatre pattes; j'ai quelquefois ordre de me tenir debout.)
-
-Je l'avais vu venir, par la porte vitrée: aussi, Dieu me pardonne, ce
-sont les yeux de l'Autorité qui ont «flanché», comme nous disons à
-Ménilmontant.
-
-(Eh! Eh! cher monsieur, un de vos congénères a bien voulu, naguère,
-concéder que mes yeux noirs possédaient une certaine force... et
-vraiment, vos yeux slaves sont un peu trop pâlots...)
-
-Et puis, l'Autorité n'a pas eu le temps de rentrer toute l'amabilité
-préparée pour Madame la directrice, il en est même resté quantité
-considérable: un déférent et gracieux penchement d'homme du monde.
-Dommage de perdre tant d'élégance pour une femme de service!
-
-(Je crois que vous auriez voulu dire quelque chose, M. le délégué? Mais
-il ne m'appartient pas de vous entendre.)
-
-Avec la même intonation qu'une authentique institutrice, j'ai ordonné à
-mes mioches de se lever en l'honneur de l'Autorité et je les ai gardés
-sous mon geste jusqu'à ce qu'il vous ait plu de battre en retraite.
-
-J'ai eu l'impression d'une insistance... Mais je pratique aussi bien
-qu'une autre cet abaissement de paupières qui étend une barrière
-infranchissable...
-
- * * * * *
-
-C'est incompréhensible: le lundi, l'école présente un aspect
-particulier; les enfants ne chantent pas de leur voix ordinaire, leur
-visage porte des traces de fatigue malsaine.
-
---Ils ont des têtes «de lendemain de noce», dit Madame Paulin.
-
-A dix heures moins un quart, la normalienne n'avait pas commencé les
-exercices de lecture. A onze heures, son récit de géographie se coupait
-à chaque phrase d'une distribution de mauvais points; l'instant de
-montrer une presqu'île sur la carte murale, trois gamins poussés par
-leurs voisins tombaient le derrière par terre.
-
-Adam était à tuer; ses camarades aussi lâchaient l'excessif de leurs
-propensions. Richard se grattait des pieds à la tête et envoyait des
-coups de pattes à Gillon qui le pinçait. Il faut, du reste, que
-j'introduise ici les personnages marquants de la grande classe.
-
-Une réunion de soixante enfants possède un certain lot de _types_: six
-ou sept individus complets, fortement caractérisés, ressortent et
-résument l'ensemble; les autres sont des exemplaires inférieurs, des
-copies plus ou moins effacées. Eh bien, dans la classe de la
-normalienne, les types, je les dégage et les vois constamment émergeant,
-frappés de lumière; c'est maladif, j'allais écrire «vicieux», plus
-exactement peut-être. Connaître à fond ces enfants personnalisés,
-garçons et filles, correspond à une exigence de ma nature, de ma
-féminité; le malsain est que cela se relie à des imaginations, à des
-regrets, à des aspirations... Parfois, je suis effrayée de ma
-perspicacité, en quelque sorte inavouable.
-
-J'ai commencé par Adam, continuons l'exhibition.
-
-Le lundi, parmi les élèves qui ont encore plus mauvaise «touche» que
-d'habitude, la palme revient à Bonvalot et la normalienne peut lui
-prodiguer des leçons de morale! Il siège à la dernière rangée des
-tables; il constitue le type «inquiétant»: blême, les pommettes
-vieilles, sinistres, la bouche torse, les yeux coupants, il a la manie
-de crachoter continuellement; du reste, il doit fumer. On rencontre,
-dans le quartier, des adultes à sa ressemblance, de ceux que les faits
-divers des journaux désignent comme de «pâles voyous». Ses joues se
-plissent d'un rire jaune, pas gai. Il est détesté par ces dames et même
-par madame Paulin, sans motif bien précis, car on ne remarque pas qu'il
-dévalise les petits ou qu'il batte les filles plus que ne le font les
-autres grands. A vrai dire, on ne le punit pas énormément; on l'exclut,
-du regard on le rejette; il perçoit la réprobation et s'endurcit. Je ne
-peux considérer son long cou sans un malaise étrange et cet enfant au
-tablier rapiécé, aux souliers troués m'inspire encore plus de pitié que
-de répulsion: une pitié glaciale, frissonnante... Ses cheveux laids,
-d'un châtain terni, mal plantés, encombrent ses tempes et paraissent
-toujours trop longs. Je retrouverais Bonvalot dans les journaux
-illustrés: tête d'assassin, tête d'assassiné.
-
-Croirait-on que je le préfère à Gillon qui trône à la table du milieu?
-Gillon, espèce de méridional, brun frisé, fils d'un employé, étale
-l'insolence, la santé, la superbe, la suprématie de la sottise. Quand il
-approche trop bouffi, trop engoncé de vêtements chauds et que rien ne se
-sauve autour de lui, je sens la bêtise reine du monde. Cet après-midi où
-la classe était déjà si agitée, pendant la leçon de calcul à deux
-heures, pendant le dessin à trois heures, pendant le travail manuel, il
-n'a cessé de réclamer: Mademoiselle! Mademoiselle! d'une voix
-exaspérante. Du reste, tous les jours, à toutes les leçons, il se plaint
-que ses voisins «copient sur lui», ou se moquent de lui. Et il a des
-camarades qui le suivent, qui l'écoutent; dans la cour, il organise des
-jeux tels que d'empêcher les filles de parler entre elles, en venant
-fourrer la tête pour les écouter, en les séparant de force lorsque, bras
-dessus, bras dessous, à quatre ou cinq, elles déambulent en vraies
-commères; d'autres jeux consistent à «faire les cornes», à conspuer, à
-entourer d'un rond dansant et grimaçant les punis, les malchanceux, les
-plus décriés de l'école, ceux qui arrivent trop barbouillés, trop mal
-ficelés, et que je suis obligée de remettre en état. Certes, je préfère
-encore à Gillon l'idiote Berthe Hochard reléguée dans la classe de
-madame Galant; l'idiote au moins n'a pas d'idées, elle n'est pas
-haïssable; Gillon n'a que des idées bêtes. Oh la binette obtuse et
-arrogante de Gillon déclarant: «Mon père à moi est employé dans un
-bureau.» Je le vois devenu grand... officier d'académie... détenteur
-d'une parcelle d'autorité... Tenez, j'aime Bonvalot, à qui j'ai donné,
-en dedans de moi, un surnom sinistre, un surnom blême et fuyant...
-
- * * * * *
-
-A la première table, tout près de la cloison vitrée, Louise Cloutet se
-tient droite, reflétant exactement la sagesse de la normalienne; c'est
-elle que les camarades ont surnommée «la souris» à cause de sa taille
-minuscule. Brune, son bout de natte serré d'une rosette grenat, non pas
-en ruban, mais en tresse vulgaire, la peau foncée, les yeux noirs,
-petits, luisants, la figure déjà faite, elle a une physionomie sérieuse
-de femme pauvre, entendue et courageuse. Son tablier noir bouclé d'une
-ceinture de cuir jaune est presque toujours paré de la croix; avec ses
-gros souliers de garçon, ses chaussettes noires et ses mollets bis,
-incroyablement minces, elle n'offre aucune séduction de petite fille;
-mais elle fait aimer la vie, elle vous porte à savoir accepter la
-destinée allègrement. Elle me présage la ménagère parfaite; ses gestes
-disent l'économie, la résolution, l'affection, l'indulgence généreuse.
-C'est surtout la femelle dans le sens de la bonté infinie. Il faut la
-voir arriver avec son panier, son carton et son frère, un bambin de
-trois ans, de l'espèce naine aussi, qu'elle appelle son «poussin»; il
-faut la voir, au déjeuner, surveiller la nutrition du poussin! Dans la
-cour, elle ne joue qu'avec lui comme poupée, son dévouement s'est
-communiqué à trois ou quatre autres gamines, elle groupe les maternelles
-et, par amour pour «le sien», elle soigne, elle amuse les petits des
-autres. Elle danse en rond; comme elle sait se rapetisser, se rajeunir!
-Le poussin est laid et grognon; quand il murmure une phrase, le visage
-de sa soeur admiratif et ravi se tourne vers chacun: «hein! est-il
-gentil et intelligent!» Au milieu de la récréation, si la bande des
-brise-tout vient à passer, Louise Cloutet transporte le poussin à plein
-bras, de place en place, hors de leur atteinte; son front bouge, la
-vigilance semble le tendre et l'arrondir: Adam pourrait s'approcher avec
-sa grosse face et ses épaules de déménageur, il trouverait à qui parler!
-
-Le poussin m'a néanmoins adoptée, comme les autres tout petits. Louise
-alors?... Cela n'a pas été long: la première fois qu'elle a vu son frère
-cramponné en maître à mon tablier, elle m'a absorbée d'un regard intense
-et elle m'a connue. La Souris m'a promue son égale. La Souris! Je tâche
-d'être digne de cette compagne maternelle qui, noyée dans le tas, d'un
-signe ami, m'élève aux régions immenses de sa brave sérénité.
-
- * * * * *
-
-Virginie Popelin, à la deuxième rangée, derrière la Souris, c'est la
-vicieuse née, incorrigible et hypocrite jusqu'au merveilleux. Blonde
-claire, bouclée, avec un minois de coquette chiffonnée, trop maigre,
-d'un rose trop déteint, agréable seulement à distance; je la vois
-grandie, très dévergondée, mais pas dans la catégorie des filles
-perdues; au contraire, je l'imagine mariée, jouissant de la
-considération bourgeoise. Pendant les récréations, elle n'est occupée
-qu'à une chose: farfouiller les culottes des petits garçons soi-disant
-déboutonnées, ou conduire des garçons aux cabinets, ou inviter les
-garçons en robe à se baisser pour jouer dans le sable. Douée d'un regard
-sournois étonnamment rapide, elle singe la maternité de la Souris. Quand
-on la surprend de loin, en faute, rien ne saurait donner une idée de sa
-promptitude à rejeter ses mains derrière son dos, à attraper une pose
-insouciante, distraite, le nez en l'air; on lui adjugerait tous les
-agréments: candeur, réflexion, rêverie charmante. Saisie sur le fait,
-elle nie, les paupières baissées, le bas du visage pincé, avec une
-obstination de fausse pudeur absolument déconcertante.
-
-Je demande quantité de renseignements à madame Paulin pendant le sursis
-restaurateur où nous sommes seules, dans la cantine, avant le déjeuner
-des enfants. Madame Paulin conserve dans les archives de sa mémoire
-l'histoire de tous les habitants du quartier.
-
-Il y a huit ans environ, la mère de Virginie, mariée, sans enfant,
-jeune, ronde, fraîche, était concierge d'une maison où demeurait un
-Contrôleur de l'Enseignement, célibataire. Sans instruction aucune, elle
-épelait à peine les noms des locataires. Un jour, faute d'avoir su
-déchiffrer la mention «très urgent», elle néglige une lettre adressée au
-monsieur vérificateur. Grave affaire.
-
---Eh mais, dit aux concierges le destinataire lésé, vous voyez le
-danger! Madame ne peut rester complètement illettrée, elle a des
-dispositions et de l'intelligence, il faut qu'elle monte chez moi, le
-soir, après dîner, prendre quelques leçons.
-
---J'ignore, déclare Madame Paulin, si la culture a bien marché, mais, un
-fait certain, c'est que Virginie est née un an après. Et cette
-gamine-là, elle a bien hérité de la coquetterie de sa mère, mais je vous
-promets aussi qu'elle en a de la rouerie d'inspecteur! Moi, à la
-regarder faire la sainte-nitouche, je reconnais le miel de ces messieurs
-fonctionnaires qui sont tout indulgence et justice et bonhomie par
-devant vous et qui vous flanquent des rapports salement traîtres au
-derrière: Je ne dis pas qu'ils sont tous taillés dans le même drap, ces
-gros messieurs, mais j'ai vingt ans d'école et je sais ce que je sais...
-
-Revenons au portrait actuel. Virginie hésite à se frotter aux garçons de
-sa classe qui sont trop grands et surtout elle ne peut pas leur imposer
-ses complaisances; mais alors, comble de la ruse, elle leur demande
-service.
-
-Une fois, elle s'était rencontrée dans le coin du lavabo avec Bonvalot:
-celui-ci attiré par un gamin qui suçait un bout de sucre d'orge;
-elle-même alléchée par le susdit gamin qui laissait voir un coin de sa
-chemise. Empêchée, elle a sollicité Bonvalot:
-
---Boutonne-moi mon tablier.
-
---Voilà.
-
-Je lavais les éponges des tableaux noirs. J'ai remarqué son sourire
-remerciant, gâté d'incitation perverse, et, un instant après, sa voix
-courtisane:
-
---Resserre-moi mon noeud de ceinture, derrière, veux-tu?
-
-Mais Bonvalot l'a empoignée par une épaule et l'a fait pirouetter, en
-grognant d'un accent canaille inimitable:
-
---Ah mais, t'as pas fini, toi? Tu sais, j'aime pas être embêté par les
-femmes.
-
-Bonvalot n'est pourtant pas insensible au beau sexe. Aujourd'hui encore,
-dans la cour, je l'ai vu pousser Julia Kasen et la faire cogner du front
-contre le marronnier, parce qu'elle déclinait ses amabilités. Depuis
-longtemps, je suis peinée de certaines persécutions impunément exercées.
-Parbleu! la surveillance détaillée est si difficile dans le pêle-mêle
-hurleur et forcené de deux cents enfants! Et il n'y a que deux
-maîtresses «de service de récréation», après le déjeuner: les deux
-adjointes, ou la directrice et une adjointe. La troisième maîtresse,
-ayant participé au service du réfectoire, déjeune à son tour.
-
-Les deux surveillantes se promènent sur la bordure asphaltée; pour plus
-de vigilance, elles ne doivent pas se parler, d'après le Règlement. Mais
-leur regard pédagogique a beau courir sur les _types_, les Adam, les
-Bonvalot, les Popelin, il ne peut s'arrêter qu'aux gros faits excessifs.
-
-Julia Kasen est une brune pâle à face orientale, d'une coulée pure,
-ombrée de sourcils et de cils splendides. Si je ne comptais sur la
-régénérante influence de l'école, je dirais que sa destinée infaillible
-est de devenir une misérable esclave de la débauche; et, chose curieuse,
-cette enfant ne passe jamais auprès de moi sans me regarder à la
-dérobée, ou franchement avec un sourire faible et honteux comme si «nous
-savions», elle et moi. Ses parents sont des journaliers estimables
-quelconques, mais elle est jolie, d'une certaine joliesse spéciale,
-professionnelle quasiment, et son allure se ressent aussi d'une sorte de
-nonchalance fataliste. Et pourquoi Bonvalot a-t-il l'instinct de la
-cramponner sans cesse? On devine qu'elle le déteste, elle se crispe,
-essaie de s'échapper, puis elle le subit, elle se laisse promener par le
-bras, soumise.
-
- * * * * *
-
-Eh, mais! Où ai-je donc élaboré cette certitude de diagnostic? Il y a
-quelques mois, une pareille science m'était totalement étrangère. J'ai
-donc respiré la psychologie du quartier? Et voici le plus
-extraordinaire: à mesure que je me familiarise avec l'école, mon
-observation, d'abord superficielle et chercheuse d'ensemble, s'habilite
-parfaitement aux sondages individuels. Suis-je pas heureuse de pouvoir
-noter, au début de l'année scolaire, l'état d'un certain nombre
-d'enfants et de pouvoir suivre les améliorations successives jusqu'à la
-transformation acquise en fin de période? Peut-on vivre une oeuvre plus
-intéressante?
-
-Et j'ai fait bien d'autres progrès! L'esprit me vient! Le «bel esprit»
-s'entend.
-
-Avant-hier, comme je cherchais le nom d'un enfant, Mme Paulin m'a
-soufflé: «Georges Dubois, presque le nom de notre délégué cantonal».
-J'ai oublié ma réserve habituelle; parodiant cette boutade célèbre d'un
-pamphlétaire qui reprochait à un mulâtre de ne pas avoir eu le courage
-d'être nègre tout à fait, je me suis mise à persifler:
-
---M. le délégué n'a pas eu la simplicité de s'appeler communément
-Dubois. Il a poussé le sens de la distinction, l'effort imaginatif et
-précieux jusqu'à se nommer Libois.
-
-Mme Paulin bayait, ahurie. Vite, je lui ai ri au nez. Alors, soulagée,
-elle a éclaté aussi:
-
---Vrai! Vous nous en sortez de bonnes!
-
-C'est que... le temps n'atténue pas la curiosité de M. Libois! Au
-contraire...
-
-Pourquoi me fait-il penser à un juge d'instruction très fort, qui, avec
-une souveraine pénétration, déciderait:
-
---Je suis sûr de ma piste. J'attends. Les événements me serviront. La
-seule obsession de ma vigilance agira.
-
-Pourquoi ce regard pâle «qui n'en finit plus», et que l'on sent peser
-sur soi, lorsque même on a le dos tourné?
-
-Parfois un ressentiment intolérable me brûle:
-
---Si ce cynique indiscret lisait en moi!
-
-Mais, qu'ai-je donc d'inavouable en moi? Ai-je donc commis un acte d'une
-gravité dépassant les apparences? J'ai eu tort de provoquer sa
-curiosité,--d'accord. Voilà-t-il pas un bien grand crime!... Et puis
-après?...
-
- * * * * *
-
---Rose, Mademoiselle a dit que vous veniez essuyer par terre.
-
-Saluons Léon Chéron communément chargé des messages de la normalienne;
-un brun qui saigne souvent du nez, petite tête régulière, sans
-accentuation, un type par le définitif de sa banalité. C'est
-l'échantillon de l'écolier sage, toujours décoré, toujours inscrit au
-tableau d'honneur; tablier noir bien tiré, bien boutonné; intelligence
-moyenne, droite, pas futé, mais appliqué. A la première table, il est le
-plus relié à la maîtresse par son attention tendue; ses oreilles sont
-écartées, croirait-on, par excès de zèle. Au plus fort des jeux, dans la
-cour, il ne manque pas de jeter des regards raisonnables sur
-Mademoiselle. Des parents à principes doivent l'élever sévèrement; il a
-deux frères qui ne le vaudront pas: un, avec Madame Galant et un, dans
-les tout petits, qui vient de la crèche. En somme, une volonté
-suffisante et louable. Je le détermine,--par transposition d'âge:
-artisan à nombreuse famille, besogneux et optimiste; bon contribuable,
-bon électeur, bon père, bon travailleur; l'élément régulier,
-conservateur, pondéré dans le peuple.
-
-Oui, c'est Léon Chéron le préféré de la normalienne; mais la confiance
-de Mademoiselle, à force de solidité, devient trop distraite et il
-arrive que le détestable Adam reçoit bien plus d'attentions que le
-préféré. Je saisis même que les beaux yeux marrons de la normalienne
-fixés sur Adam affectent une sévérité menteuse, et quand Mademoiselle
-s'indigne vers la directrice: «Madame, voyez! encore ce monstre d'Adam à
-cheval sur cette porte de cabinet!» je dépiste là-dessous un certain
-sentiment féminin dont ne bénéficiera jamais le sage Léon Chéron.
-
- * * * * *
-
-A considérer ces deux enfants si dissemblables, l'on mesure déjà combien
-importante est l'éducation de la volonté, mais pour être édifié
-complètement, il faut étudier Léon Ducret: celui-là n'a pas de volonté
-du tout; un gamin blond fadasse, à visage anguleux, incolore, qui reste
-où on le consigne sans oser décamper. Ni bon, ni méchant, il n'est pas
-sympathique; il tortille un dos craintif de bas fonctionnaire; ses jeux
-diffèrent de ceux des camarades; tous ses gestes ont des crans d'arrêt:
-on dirait que la surveillance l'a aplati jusqu'à lui retirer du souffle,
-jusqu'à l'estropier. Il désobéit, mais bêtement, pour des riens et avec
-une ruse mesquine; il fait penser à l'employé qui use ses facultés à
-tromper la vigilance du chef, pour des niaiseries: pour lire son
-feuilleton, pour s'absenter dix minutes. Par exemple, Ducret fourre des
-cailloux dans ses poches, à la récréation, puis, dans la classe,
-dissimulé par les élèves assis devant lui, il lime furtivement des
-entailles à sa table. Pris en faute, il s'anéantit, sans ressort. Et
-pourtant il a été placé à la crèche dès sa naissance et, depuis quatre
-ans, il vit à l'école maternelle. Fallait-il qu'il fût d'une nature
-inconsistante! Car enfin, ce ne peut pas être l'élevage administratif
-même qui l'ait plié comme un chiffon et rendu si nul? D'ailleurs, il a
-une soeur et deux frères plus jeunes et de pire acabit: rabougris,
-affamés, hagards.
-
- * * * * *
-
-Pour faire pendant à Léon Ducret, côté des filles, je citerais plutôt
-dix noms qu'un: Berthe Cadeau? Gabrielle Fumet? Vraiment, je ne peux
-choisir, elles sont dix dans la classe qui se ressemblent comme des
-soeurs: visage vieux, allongé, chlorotique, grand nez, grand menton,
-physionomie d'une laideur triste vraiment pauvre, corps maigre sans
-grâce et même agaçant par trop d'apathie. C'est le type le plus nombreux
-et le plus adhérent au quartier. Ça ne parle presque pas, ça ne sait pas
-s'amuser, ça ne désobéit presque pas, ça décourage la taquinerie des
-garçons, ça n'existe presque pas: si bien, dis-je, que, dans le tas, il
-n'y a pas de sujet faisant relief. Et elles sont bêtes: l'esprit
-inextensible comme leur figure pierreuse, comme leur corps chétif;
-enfin, au lieu d'énergie, de l'entêtement dans le nuisible ou dans
-l'inutile.
-
-Si l'école ne vivifie pas et n'arme pas cette enfance, que
-retrouvera-t-on dans quinze ou vingt ans? une génération déjà végétante
-actuellement; une humanité à peine profitable aux exploiteurs, lâche à
-décourager les philanthropes, et stupide à justifier l'injustice
-exterminatrice. Reconnaissez-vous ces femmes capables seulement de
-geindre, d'encombrer sans lutter, n'ayant de fermeté que pour refuser
-d'oser? travailleuses sans cases, toujours en surplus, quêtant,
-ramassant les bribes, se disputant les offres dérisoires? bétail
-dépréciateur, désastreusement préposé à éterniser les salaires
-faméliques par sa production médiocre, lente, résignée?
-
-On ne se représente guère une famille fondée par les Berthe Cadeau, par
-les Gabrielle Fumet: ça doit disparaître on ne sait comment, sans
-laisser de traces... Ou alors, tout l'opposé; ça pourrait avoir des
-enfants, des avortons, beaucoup, sans conscience, par veulerie, presque
-par maladie, comme un animal a des portées successives... des enfants
-que ça laisserait croupir, sans les soigner... Heureusement que l'école
-va infuser son sang «à ces visages pointus».
-
- * * * * *
-
-Au-dessous, il n'y a plus à mettre que Berthe Hochard, l'arriérée de
-chez Mme Galant: elle reste des heures immobile, assise ou debout,
-paraissant ne rien voir, ne rien entendre. De face, les yeux perdus dans
-l'espace, la bouche fixe entr'ouverte, les joues inertes, elle évoque
-l'idée d'une humanité à bout de souffrance, arrivée à l'éternel repos.
-De côté, l'on s'aperçoit qu'elle a la tête déformée, cabossée, aplatie,
-comme par de monstrueuses gifles et que les traits broyés tiennent leur
-expression immuable d'une superposition d'abominables épouvantes. Et
-l'on se demande quelles étapes affreuses la race a pu gravir, combien il
-a fallu de générations suppliciées pour aboutir à un tel anéantissement
-dans l'horreur! Et l'on se demande qui a pu souffleter d'un tel outrage
-indélébile la majesté humaine!
-
-Lorsque je monte au premier, dans la classe de Mme Galant, pour arranger
-le feu, le poêle étant à droite du bureau, face aux élèves, une
-cinquantaine de paires d'yeux s'enquièrent vite de ce que je fais;
-seule, Berthe Hochard assise à la première table, ne permet pas un
-vacillement à son regard de pierre. L'on chante; les cinquante bouches
-s'ouvrent à qui la plus ronde sur les e, les i, les a, une partie des
-gamins rendent distraitement les sons par impulsion mécanique, les
-autres poussent les voyelles exagérément par sentiment des mots ou par
-espièglerie, au milieu de ce jeu cadencé des gosiers, les lèvres mortes
-de Berthe Hochard exhalent sans fin le silence intérieur. Si la
-maîtresse improvise une leçon en s'aidant des pancartes murales qui
-représentent des plantes, des fruits, l'attention sort en couleur, en
-relief, des fronts, des yeux, des nez, des joues, la compréhension
-miroite et chatoie au fin bout des museaux, palpite aux cils et se pose
-aux mentons; quelquefois, Mme Galant provoque volontairement un rire
-général qui fuse tout droit d'abord, puis trinque et se mêle de voisin à
-voisin; alors, il faut bien frissonner: Berthe Hochard garde sa rigidité
-inexorable, hallucinante: elle est _arrivée_! toutes les émotions,
-toutes les larmes, tout le sang, tous les cris, toutes les convulsions
-ont été arrachées d'elle--et elle attend patiemment que les autres
-voyageurs veuillent bien la rejoindre!
-
- * * * * *
-
-Je m'améliore beaucoup depuis que je connais des enfants de la grande
-classe.
-
-Ces élèves ont un attachement vrai pour leur institutrice, mais ils ne
-sont pas précisément _amis_ avec elle; ils sont _disposés_, mais une
-mésentente subsiste. D'une façon générale, les maîtresses abordent les
-enfants avec trop de pédagogie; par préjugé de métier, elles les croient
-trop «enclins à mal agir». En les abordant «comme tout le monde», au
-naturel, on doit mieux réussir.
-
-Quelle précieuse découverte! Je veux «être amie», moi! Je veux leur
-coeur, leur caractère original; je veux qu'ils daignent m'admettre dans
-leur intimité, qu'ils me fassent la charité de leur franche brutalité.
-Donc, je me rends le plus possible camarade et pareille à eux.
-
-Et voici ma chance: ils portent l'odeur de leur famille, ils sentent le
-fer, l'huile, le charbon des machines et des outils, le vernis
-d'ébéniste, les pommes de terre frites, la sueur, le vin, le musc; ils
-répètent aussi les manières de leur entourage: les uns font la chaloupe
-en marchant, les autres accusent l'allure lente d'ouvriers fatigués,
-l'air de traîner une voiture à bras derrière eux, l'air de tirer, du
-dos, l'immémoriale misère. Eh bien! ils m'imprègnent de leur odeur,
-puisque je les manipule, puisque je nettoie leurs traces, puisque je
-m'agenouille... Oh! cette fadeur que mes vêtements éparpillent dans ma
-chambre! Je me rappelle que j'aimais la verveine autrefois... Non, je ne
-me rappelle rien... Eh bien, aussi, je prends leur allure, une dégaine
-peuple, ouvrière, carrée, lourde. Je traverse ballante le préau,
-j'appuie d'une hanche sur l'autre pour apporter une éponge de tableau
-noir, je me baisse d'une masse, avec une grâce de coltineur pour mon
-service des cabinets. J'ignore les hésitations de mains blanches, je
-tripote à même, aïe donc! J'apostrophe les enfants comme si j'allais
-leur offrir un verre sur le comptoir et ma voix gratte l'accent de
-Ménilmontant. Telle est l'impression que je me fais à moi-même, à juste
-titre sans doute, car non seulement les enfants, mais les mères se
-familiarisent étonnamment avec moi. Je m'améliore beaucoup.
-
-Il y a une porteuse de pain, Mme Fradin, qui, dès la Toussaint, s'est
-improvisée d'autorité mon amie. Son gamin est un grand qui vient tout
-seul à l'école et s'en va de même et je n'ai pas encore deviné comment
-elle me connaît si bien. Nos rencontres ont lieu le matin, dans la rue,
-à six heures. Elle m'interpelle:
-
---Hein! ma vieille, on a du mal à commencer la journée si tôt? Qui
-est-ce qui vous réveille?... Ah! oui, la vie est dure à nous autres;
-c'est les pieds qui souffrent... pas vrai?
-
-Je suis forcée de m'arrêter et de soutenir un instant la conversation.
-D'abord, par tempérament, je désire garder les meilleurs rapports avec
-le quartier; et puis, je n'oublie pas le mot d'ordre administratif: «il
-faut être bien avec tout le monde»; or la femme de service n'a qu'un
-moyen de réaliser ce programme, c'est de montrer les qualités d'une
-parfaite cancanière.
-
-Chaque fois que Mme Fradin me trouve l'air un peu sombre, elle compatit:
-
---Hein, ma vieille, c'est les pieds qui souffrent!
-
- * * * * *
-
-Du personnel de l'école, c'est moi que les parents voient le plus
-souvent et de plus près. Le matin, à l'arrivée, je me tiens toujours
-contre la barrière du préau. (Maintenant que je suis au courant, la
-directrice ne descend plus dès l'ouverture). A onze heures, avec une
-adjointe, je conduis au coin de la rue les élèves qui s'en retournent
-déjeuner; des bonnes femmes m'attrapent par la manche; il faut
-absolument échanger quelques paroles; puis je délivre les enfants que
-l'on vient chercher; encore quelques mots. A quatre heures, même
-conduite dehors, même nécessité de lambiner un instant sur le trottoir.
-
---Malheureux, que vous n'ayez pas le temps d'accepter un verre.
-
---Pas le temps du tout, merci.
-
---Prenez donc une prise.
-
-De quatre à six, même remise d'enfants réclamés à l'intérieur, avec les
-quelques coups de langue indispensables. Enfin, passé six heures, s'il y
-a un gamin d'oublié--fait assez fréquent--je vais le restituer à
-domicile; et, dame, il faut bien que la mère m'explique tout au long
-pourquoi elle l'a oublié. Si c'est seulement «_qu'elle n'a pas eu le
-temps_» de courir jusqu'à l'école, je suis perdue: je ne me tire pas de
-l'explication à moins d'une grande heure dans le courant d'air du palier
-et de l'escalier.
-
-Au milieu même de la journée, il m'arrive d'emmener un enfant chez qui
-le médecin inspecteur a reconnu des symptômes de maladie contagieuse.
-Les précautions sont des plus strictes; la directrice fait écarter
-vivement les élèves, les adjointes, de l'enfant dangereux; une
-sollicitude attendrissante vibre dans sa voix:
-
---Que personne n'y touche!... Rose, prenez-le par la main.
-
-J'ai dû m'attribuer faussement une épouvantable gastralgie pour pouvoir
-refuser sans offense les nombreuses offres de café, imposées par le code
-du savoir-vivre. (A Ménilmontant, le hasard veut toujours, dans chaque
-maison, que le café soit justement prêt, là, sur le poêle.) Grâce à ma
-mine peu brillante, la chance m'a favorisée, il y a, comme ça, des
-réussites qui tiennent à peu de chose: non seulement ma gastralgie est
-acceptée, mais elle devient _un fait du quartier_; j'ai déjà entendu
-plusieurs fois, dans le groupe des mères, devant la porte de l'école,
-cette apostrophe effrayante: «Quand vous aurez une gastralgie, comme
-Rose!...»
-
- * * * * *
-
-Le moment particulièrement propice aux rapprochements se doit situer
-entre cinq heures et demie et six heures. Quand il ne reste plus qu'une
-demi-douzaine d'enfants, la maîtresse qui était de service, s'en va. Les
-mères viennent l'une après l'autre et, me trouvant seule, s'accoudent à
-la balustrade. Des spéculations variées:
-
---Quel sale temps? Vous en avez du balayage dans ce préau! Et ce poêle,
-combien peut-il brûler de charbon? C'est rudement commode, votre lavabo;
-nous, qu'il faut monter l'eau de la cour au _cintième!..._
-
-J'ai presque toujours les mêmes visiteuses: la mère de Gabrielle Fumet,
-celle de Louise Guittard, la mère Doré.
-
-La mère de Virginie Popelin, qui laisse souvent passer l'heure, me donne
-deux sous de pourboire toutes les fins de quinzaine.
-
-Quel bouleversement, la première fois! Ma main qu'il a fallu avancer...
-ces deux sous tout chauds... la marque décisive de mon métier quoi! (Le
-premier argent du déshonneur doit être ainsi difficile à tenir.) Mais
-là, pas de gastralgie pour m'excuser; là, en conscience, je ne pouvais
-refuser que par orgueil, et je ne veux pas faire la fière. Enfin une
-pensée est venue, à point, aider mon geste; au déjeuner, il se trouve
-toujours des paniers dégarnis: il est bon, par conséquent, d'avoir
-quelques deux sous de pain à distribuer. J'ai accepté, pour mes becs
-affamés, mentalement; j'ai pu articuler le remerciement et corriger la
-pourpre honteuse de mon visage par un regard presque content, presque
-brave.
-
-Halte-là! je ne dis pas tout et je me fais meilleure que je ne suis: en
-un brusque frisson j'ai revécu mes lointaines ambitions de jeune fille
-et c'est surtout l'amertume du regret qui m'a décidée à empocher un
-pourboire.
-
-Comme on a de la peine à se résigner, _sans manifestation_, à être une
-créature finie!
-
-Moi, par accès intermittents, je me repais de ma déchéance à tel point
-que, me rehausser serait peut-être le plus grand tort à me faire; sans
-le désastre à parachever, ma vie aurait encore moins d'intérêt...
-
-Le Règlement défend aux gens de service de recevoir des sous. Je
-voudrais que l'administration fût informée de mon délit. Je voudrais
-subir l'interrogatoire de quelqu'un d'important; il me semble que je
-m'enfoncerais dans l'ignominie:
-
---Oui, oui, j'ai tendu la main, j'ai quémandé des pourboires, afin,
-parbleu! d'imiter mes pareilles, d'aller chez le marchand de vin.
-
-Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai donc? Ce mensonge me plairait, comme s'il
-devait _faire souffrir_... qui?
-
- * * * * *
-
-J'apporte, le matin, le restant de mon pain, parce que «je n'aime pas le
-rassis», dis-je à Mme Paulin; le morceau est généralement assez gros.
-
-Mme Paulin m'a d'abord démontré que c'était bien facile d'éviter cette
-perte en achetant moins de pain à la fois. Puis, devant l'heureux emploi
-de mon superflu, elle n'a plus rien dit: seulement, elle m'a inspectée
-longuement, passive, là, grattant ses gros bras nus, ayant l'air de
-subir une infiltration forcée; et maintenant elle apporte aussi «ses
-croûtes». Qu'est-ce que vous voulez, elle est comme moi, elle n'a pas
-l'appétit régulier; elle a pris trop de pain, elle ne va pas le jeter
-peut-être?
-
- * * * * *
-
-Une de mes habituées du soir, la mère Doré, décharge des réclamations
-retentissantes, quelquefois sur moi, à bout portant: «En v'là une boîte!
-en v'là une équipe! et dire que c'est nous qui payons ce monde-là!»;
-mais, généralement, elle demande audience à la directrice, elle emploie
-deux genres de hochements de tête qui alternent sans interruption; les
-uns à mon adresse, pour signifier: «Nous sommes du même parti des
-opprimés, ce n'est pas à vous que j'en ai», les autres qui affirment
-l'énergie indomptable, la sombre expérience, la résolution mortelle de
-revendiquer sans merci un droit impérieux. Puis, du préau, j'entends son
-accent tragique:
-
---Madame, on a retiré un bon point à ma fille! Je voudrais savoir...
-
- * * * * *
-
-Les adjointes évitent le plus possible le contact des parents. D'abord,
-la hiérarchie exige que la directrice seule écoute les réclamations, et
-puis les adjointes ne veulent pas se commettre avec les femmes du
-quartier des Plâtriers, ni s'exposer à des invectives ou à l'offre d'un
-pourboire. Il faut voir la maîtresse «de service» le soir, après quatre
-heures. Les paniers ont été alignés près de la sortie, par terre. Quand
-on vient appeler un enfant, il quitte son banc et doit prendre son
-panier au passage; mais, le plus souvent, il ne le reconnaît pas, malgré
-sa mère qui lui indique au travers des barreaux: «Celui-là... non...
-plus loin...» L'adjointe préside, à deux pas de la balustrade, moi je
-torchonne au fond du préau, ou même dans une des classes; l'adjointe
-appelle de haut:
-
---Rose, trouvez donc le panier.
-
-A aucun prix, elle ne se mêlerait à la recherche de la mère.
-
-Avec tous les individus que je connais maintenant, ma pensée travaille
-singulièrement: je peux, à tels enfants, attribuer tels auteurs, par
-induction, à tels parents, telle existence. Je constate en moi des
-acquisitions stupéfiantes et des erreurs, des préjugés en déroute, que
-j'aurais gardés forcément si je n'avais pas touché à la pâte même du
-peuple.
-
-D'autre part, maintenant que l'école n'est plus un ensemble anonyme, je
-l'envisage sous un jour nouveau. J'avais commencé par discerner son rôle
-général, son but _selon la théorie_; depuis quelque temps, mon
-observation devient _pratique_ et je dois dire qu'elle n'est plus
-optimiste sans réserve. Je crains bien que cette espèce de pressentiment
-noir dont je suis obsédée pendant mon service ne se rapporte à
-l'enseignement même. J'entrevois un enchaînement formidable: les
-parents, les enfants, l'école, la société.
-
-Le souci naît le soir, avec la fatigue, avec la diminution du vacarme
-scolaire.
-
-Passé cinq heures et demie, le vaste préau prend un aspect morne et
-vacant de salle publique, avec ses papillons de gaz qui bougent de
-distance en distance. Les quelques enfants restant, épars sur un banc,
-sont disposés à sommeiller ou à pleurnicher. Je m'assieds en face d'eux
-et j'essaie de stimuler la conversation:
-
---Où demeures-tu, toi? Et toi? et ton papa, qu'est-ce qu'il fait? Es-tu
-allé sur les chevaux de bois, à la fête?
-
-Une remarque: les enfants, si bavards entre eux, ont peu de mots au
-service des grandes personnes; semblablement les paysans ne savent quoi
-dire aux gens de la ville; mais n'inférez pas, de là, qu'ils soient
-taciturnes.
-
-Je persiste à discourir pour dissiper le _noir_ qui me pénètre; je veux
-me réfugier dans la douceur égayante des enfants. Voici Kliner penché
-comme un pantin disloqué, il montre, à la gorge, une profonde cicatrice;
-sa voix difficile scie lentement des sons en bois.
-
---Qu'est-ce que tu as donc eu au cou?
-
---J'ai eu un coup de couteau.
-
---Où est-ce arrivé? chez toi?
-
---Oui, chez nous.
-
---Ce n'est pas ton papa, pour sûr?
-
---J'en ai pas.
-
---Qui ça, alors?
-
---Eh bin, pardié, un homme qui venait dormir.
-
---Qu'est-ce qu'elle a dit, ta maman?
-
---Alle a dit comme ça: ah bin tant faire, aurait fallu le tuer tout à
-fait. Eh! Rose, _eurgardez_ donc le gaz comme i'danse, i'fait guignol!
-tututu, tututu, danse, danse, danse, tu...
-
-Nous rions aux anges; les paupières mi-closes, le nez en l'air, le
-gosier offert.
-
-Le plus beau rire appartient à Irma Guépin. J'aime bien qu'elle reste
-tard, le soir, je m'amuse à l'attifer, à ornementer sa chevelure
-opulente. Des yeux bleus écarquillés, un nez court, une bouche trop
-fendue, le front éclairé, une blondeur et une blancheur alsaciennes,
-elle rit tout le temps, à tout le monde, et surtout aux garçons. Si elle
-ne changeait pas, ce serait le type de la fille facile par douceur, par
-envie de folâtrer, par tempérament bêta et bonasse. En voilà encore une
-sur quoi l'école devra avoir une action des plus raffermissantes! Pas de
-vice en elle; ce ne serait pas une personne de mauvaise vie, à vrai
-dire, car elle ne garderait pas assez de rigueur pour vivre de son
-inconduite; ce serait l'ouvrière sans moeurs, des romances populaires,
-en plein vent, qui se laisse cueillir par le plus hardi. Il faut voir
-comme Irma est «sans défense» devant Adam. Celui-ci, par exemple, n'a
-jamais de dessert, il n'hésite pas à s'adresser aux privilégiés et de
-préférence aux filles; elles sont plusieurs qui ne lui refusent jamais.
-Il demande avec une autorité qui magnétise; la gamine rit à son audace,
-à sa santé brutale et donne. Il y a la soumission d'un sexe à l'autre;
-on devine des générations de femmes battues par les mâles et gourmandes
-de la force.
-
-Je m'assieds et elle se tient debout, entre mes genoux. Je ne possède
-plus de chiffons élégants, moi, je ne connais plus la coquetterie
-personnelle, et voilà qu'un plaisir m'alanguit comme si je reprenais mon
-miroir de jeune fille, mes colifichets d'autrefois. L'instinct de
-mignardise apparaît vite chez cette gentille Irma proprette et
-gracieuse; elle se prête à mon jeu comme à une leçon de «bon goût».
-
-Ce soir, mon chiffonnage de ruban n'allait pas comme je voulais, rien de
-léger, de mousseux... Et soudain, j'ai vu mes ongles usés, mes doigts
-imprégnés d'une crasse indélébile par le nettoyage du poêle, par le
-balayage, le lavage. J'ai baisé Irma Guépin au front et j'ai laissé son
-ruban neuf, qui était d'une fraîcheur trop délicate pour les mains
-rugueuses d'une femme de service.
-
-Que noterais-je encore?
-
-A l'école où j'ai fait mes études, les grandes élèves choisissaient
-toutes une petite qui était «leur fille», c'est-à-dire leur protégée et
-leur poupée. J'ai pris Irma Guépin comme fille, sans y penser, par
-répétition d'actes anciens. On s'est même aperçu de cette préférence
-avant que j'en eusse pleine conscience moi-même. La directrice m'a
-secouée une fois:
-
---Surveillez donc _votre Irma_, là-bas.
-
-Quand je l'ai eu baisée au front, Irma est restée debout devant moi et,
-tout à coup, son rire a modulé une sonorité particulière:
-
---Mon ruban mauve, maman me l'a acheté avec une pièce de vingt sous que
-M. Libois m'a donnée.
-
---Bien, bien.
-
---Il attendait le tramway, il m'a parlé, M. Libois. Il m'a demandé qui
-j'aimais le mieux à l'école.
-
-Irma m'observait dans les yeux avec un air extraordinairement futé et
-elle chantait:
-
---Oui, il m'a demandé... il m'a demandé, dé, dé, dé...
-
-J'avais la bouche sèche. Est-ce bête! On m'aurait tuée, on ne m'aurait
-pas décidée à poser une question à Irma!
-
-Elle a continué à chanter, à faire des mines espiègles:
-
---Alors je lui ai dit... je lui ai dit quelqu'un... il m'a donné vingt
-sous.
-
-
-
-
-IV
-
-
-L'indiscrétion est le défaut des gens de service. Le soir, j'aimerais à
-fureter dans les armoires des classes, dans les bureaux de ces dames.
-Malheureusement tout ferme à clé.
-
-Chaque fois que les enfants quittent les classes (récréations ou
-déjeuner), je dois ouvrir les fenêtres, car la ventilation est un des
-soins les plus recommandés. Au milieu de la journée, ces dames laissent
-les meubles ouverts et leurs affaires sur leur pupitre; vite j'inspecte,
-je farfouille; mais comment satisfaire sa curiosité en quelques
-secondes? Il y a surtout des paperasses, des livres, des brochures que
-je voudrais examiner à loisir.
-
-Ce soir, madame Galant est partie oubliant dans son sous-main une petite
-brochure bleue: _le règlement des écoles maternelles_. Inutile de dire
-que je l'ai emportée, je la replacerai demain matin.
-
-Ce document, des plus intéressants,--malgré son peu d'indications
-concernant les femmes de service dont le rôle important n'apparaît même
-pas, contient le plan d'études et les instructions sur l'organisation
-pédagogique. J'admire tout de bon l'intelligence et la largeur d'idées
-caractérisant cette partie de programme et je déclare, en sincérité, que
-les bienfaits de l'école maternelle me sont confirmés vigoureusement.
-
-Je copie. Ne fais-je pas une besogne défendue? des ombres veillent
-autour de ma chambre, comme dans les mélodrames. Mais non, j'ai le coeur
-content; je me pelotonne dans ma rocking-chair et ma lampe va être assez
-gentille pour empêcher l'onglée de me pincer trop tôt.
-
-«L'école maternelle n'est pas une école, au sens ordinaire du mot: elle
-forme le passage de la famille à l'école; elle garde la douceur
-affectueuse et indulgente de la famille, en même temps qu'elle initie au
-travail et à la régularité de l'école.
-
-«Le succès de la directrice est jugé par l'ensemble des bonnes
-influences auxquelles l'enfant est soumis, par le plaisir qu'on lui fait
-prendre à l'école, par les habitudes d'ordre, de propreté, de politesse,
-d'attention, d'obéissance, d'activité intellectuelle qu'il y doit
-contracter pour ainsi dire, en jouant. D'où ce principe général: tous
-les exercices doivent aider au développement des facultés de l'enfant,
-sans fatigue, sans contrainte.
-
-«Le but à atteindre, en tenant compte des diversités de tempérament,
-c'est que les élèves sachent bien le peu qu'ils sauront, c'est qu'ils
-aiment leurs jeux, grâce à la patience, à l'enjouement, à l'affection
-ingénieuse de la maîtresse.
-
-«Une bonne santé, l'éducation des sens ébauchée par des petites
-expériences; des idées enfantines, mais claires, sur les premiers
-éléments de ce qui sera l'instruction primaire; un commencement
-d'habitudes et de dispositions sur lesquelles l'école puisse s'appuyer
-pour donner plus tard un enseignement régulier; le goût de la
-gymnastique, du chant, du dessin, des images, des récits, l'empressement
-à voir, à observer, à écouter, à imiter, à répondre, l'intelligence
-éveillée enfin et l'âme ouverte à toutes les bonnes impressions morales,
-tels doivent être les effets des quelques années d'école maternelle.
-
-«La méthode sera nécessairement celle qui consiste à imiter les procédés
-d'éducation d'une mère intelligente et dévouée.
-
-«Comme on ne se propose pas d'exercer un ordre de facultés au détriment
-des autres, mais de les développer toutes harmoniquement, aucune méthode
-spéciale qui se fonde sur un système exclusif et artificiel, une méthode
-essentiellement naturelle, familière: beaucoup de jeux, d'exercices
-manuels, de leçons de choses, de causeries.»
-
-Voilà qui est bien j'espère! Et le règlement insiste pour que les
-causeries morales soient mêlées à tous les agissements de la classe et
-de la récréation, de façon à inspirer aux enfants, par dessus tout «le
-sentiment de leurs devoirs envers la famille, la patrie et Dieu».
-
-Je ne saurais trop approuver l'importance donnée à l'éducation morale;
-mais j'entrevois une difficulté: chaque maîtresse gouverne un trop grand
-nombre d'élèves. Le temps lui manque pour les _morales particulières_,
-appliquées; il faudrait, à tout moment, prendre tel ou tel enfant sur le
-fait et dire: «Tu as mal agi, _parce que_...» On s'y astreint dans la
-mesure du possible, mais combien insuffisamment!
-
-Ainsi, au retour du déjeuner, Louis Clairon avait battu sa mère dans
-l'entrée du préau. Tandis qu'il reniflait et se fourrait les poings dans
-les yeux, madame Galant baissée à sa taille l'a morigéné doucement
-devant les camarades.
-
---Tu ne le feras plus jamais?
-
---Oh! non.
-
---Elle est bonne, ta maman, tu l'aimes bien?
-
---Oh oui! elle m'a acheté des bonbons en chemin.
-
---Tu vois! il ne faut pas la rendre malheureuse; pourquoi l'as-tu
-battue?
-
---Pour faire comme papa.
-
-Je me rappelle que Madame Galant a coupé là trop court; un tumulte
-s'élevait sur les bancs, Gillon poussait des cris exagérés.
-
---Veux-tu te taire! ordonna-t-elle.
-
---Non, je ne me tairai pas... hi... hi... hi...
-
---Qu'est-ce qu'on t'a fait?
-
---On m'a fichu des coups de pied.
-
---Eh bien, toi, quand tu en donnes aux autres?
-
---Plus j'en donne, plus i' m'en rendent... alors, alors, hi... hi... hi,
-ça n'me console pas...
-
---Tu ne te tairas jamais?
-
---Non, j'aime mieux brailler.
-
---Allons, que celui qui a fait du mal à Gillon vienne le consoler et
-l'embrasser... Non, non, pas Virginie Popelin, je sais que ce n'est pas
-elle...
-
- * * * * *
-
-Quand je suis dans la classe des tout petits, à les amuser avec les
-guignols, avec les constructions, à leur répéter les formules de la
-directrice, premières notions du bien et du mal, à les empêcher de
-s'égratigner, je trouve encore le moyen, à travers la cloison vitrée, de
-noter l'ordre des leçons de la normalienne. Je laisse passer sans
-attention le calcul, la géographie, la lecture, le dessin, l'écriture,
-les exercices manuels, mais les causeries de morale m'émeuvent toujours.
-La normalienne les répand dans la perfection; un manuel lui fournit des
-canevas qu'elle développe d'abondance et selon la méthode. Je la vois,
-debout dans son bureau, sa voix sonne d'une sincérité pénétrante, son
-visage fin nuance et anime les propositions, son corps flexible situe
-les choses; tous les élèves se penchent, obéissent à un rythme et, en un
-instant, une totale harmonie possède la classe.
-
-«Écoutez bien comment le petit Gaston a été puni pour n'avoir pas obéi à
-sa maman...»
-
-C'est la grande oeuvre! Le récit familier, c'est la source où rafraîchir
-et vivifier cette fragile humanité.
-
- * * * * *
-
-15 janvier.--Un fait est venu brusquement bouleverser mes idées, puis
-leur imposer un cours nouveau, torrentiel.
-
-Ah çà! est-ce que les bienfaits de l'école ne seraient que théoriques et
-apparents? est-ce que l'enseignement commettrait cette erreur
-prodigieuse de ne pas tenir compte de la réalité, de se baser sur le
-convenu, sans souci du vrai?
-
-C'était après quatre heures, je revenais de conduire le rang au coin de
-la rue, avec madame Galant. La mère Doré demandait sa fille, une
-brunette louchante, d'une joliesse maladive et elle parlait à la
-directrice par dessus la barrière du préau. Je me mis à transporter près
-de la sortie les paniers restés entre le poêle et le lavabo.
-
-Et voilà que j'entends cet énoncé d'une conviction sévère:
-
---Punissez-la, madame la directrice, car elle est vicieuse et je ne veux
-pas de ça... Mademoiselle, à cinq ans, se connaît déjà et ne demande
-qu'à se montrer... Je ne veux pas de ce vice là, maintenant... quand
-elle aura l'âge, elle aura l'âge...
-
-Et la femme, en scandant cette dernière phrase, arborait les signes
-hautains d'une expérience absolue, indiquant que le vice était de
-rigueur, promettant de l'admettre quand il faudrait et promettant que ce
-serait très prochainement.
-
-J'écarquillai les yeux: la mère Doré est grande, robuste, la poitrine
-canonnante. Les bras nus, brune avec un peigne de cuivre dans les
-cheveux étagés impérialement, elle a une mine de voracité charnelle
-fixée par l'habitude, une laideur de Junon sans âge, à traits grecs
-exagérés, grossis, couperosée par les liqueurs chères aux laveuses.
-
-Elle détenait un air parfait de «_parent d'élève_»; elle était bien dans
-la fonction, rien de faux ne jurait dans son accent, ni dans sa pose;
-c'était bien la mère, avec son droit calme et supérieur de diriger
-l'enfant, droit sacré, fortifié, éternisé par l'ensemble des
-institutions et des idées; et elle s'appuyait solidement, normalement,
-sur l'école.
-
-La directrice obligée d'acquiescer hochait la tête vers l'enfant.
-
-Et, dans le même instant, juxtaposée à la puissance de la mère Doré,
-j'ai revu la sérénité, la fascination irrésistible de la directrice, de
-la normalienne, de Mme Galant, haussées dans leur chaire et proclamant à
-leurs troupes:
-
---«Vous devez obéissance à vos parents--vous devez suivre l'exemple de
-vos parents; tout ce que vos parents disent, ordonnent et font est bien
-dit, bien ordonné, bien fait, car ils incarnent la sagesse éprouvée en
-dehors de laquelle vous seriez perdus.»
-
-Eh, oui! les devoirs envers la famille, devoirs de soumission et de
-_conformisme_, c'est la leçon de tous les jours, c'est l'anneau de
-départ qui commande l'enchaînement du reste.
-
-Cependant, la mère Doré s'en allait; on criait les noms d'autres
-enfants, je donnais les capuchons, les paniers.
-
-Je sentais comme des griffes qui labouraient en moi cette notion: mais
-non! les parents ne sont pas parfaits, bien au contraire; ce qu'ils font
-est rarement bien fait; il ne faut pas que les enfants les imitent...
-Eh, mais, alors... alors l'enseignement de l'école se trompe!
-
-J'étais tout ahurie, je boutonnais de travers, je confondais les
-paniers, je présentais un béret à Bonvalot! une coiffure sur les cheveux
-délavés de Bonvalot! C'était aussi cocasse que d'allouer des gants à un
-manchot. La directrice m'appelait, je n'entendais pas; une courbature
-extraordinaire m'était causée par l'exercice habituel de m'accroupir, de
-me relever, de m'accroupir encore devant les tout petits. Madame Paulin
-traversait silencieusement le préau avec un seau plein de son mouillé
-pour le balayage des classes, je sursautais: «hein? qu'est-ce que vous
-voulez?»
-
-Pendant la dernière heure de garde, j'étais encore mal équilibrée. Je ne
-trouvais rien à dire à «ma fille» Irma Guépin, j'ai fini par remarquer
-bêtement:
-
---Tiens, tu n'as plus ton ruban mauve?
-
---Celui acheté avec les sous de M. Libois? Non, je ne l'ai plus, il est
-tombé dans la boue.
-
-Elle m'a contemplée fixement avec un rire émoustillant, selon son
-habitude. Pourquoi ai-je rougi jusqu'aux cheveux? Pourquoi cette moiteur
-aux mains,--et cette singulière sensation de vide quand Irma a été
-partie?
-
- * * * * *
-
-Ce soir, dans ma chambre, là, posément, j'essaie de mettre un peu
-d'ordre dans mes idées. Voyons, je suis bien de sang-froid; les choses
-n'ont pas changé: voici ma fumeuse, et ma table de jeu et le piton à
-rideau, là-haut... Eh bien, la population du quartier, ces gens, les
-parents des enfants, je les vois bien aller et venir dans la rue, je
-connais leur extérieur, leurs gestes, leur langage et je sais le secret
-de leur activité; ce sont, pour la plupart, des pauvres hères assez bas,
-travaillant trop ou croupissant trop, mangeant mal, buvant mal, tournant
-dans un cercle étroit de souffrance, de laideur, d'ignorance, et de
-préjugé, ayant une petite animation cérébrale désastreusement
-entretenue, une intelligence de samedi de paie, de café-concert, de
-lendemain de noce et de tirage au sort... Eh bien! tout examiné, le but
-serait que les enfants diffèrent d'eux le plus possible; je n'extravague
-pas!
-
-Réfléchissons maintenant à cet enseignement si intransigeant, sur le
-chapitre spécial de la famille; voyons, je ne me trompe pas non plus,
-j'entends bien raconter tous les jours l'histoire du petit mouton qui
-n'a pas voulu passer juste par le chemin où passait sa mère et qui, à
-cause de cela, a été mangé par le loup. Que signifie cette
-infaillibilité des parents? A quoi tend ce dogme _à voie unique_? Si ce
-n'est à rendre la génération qui vient d'éclore pareille à sa
-devancière?
-
-On ne se contente pas de dire: «Vous devez écouter les bons conseils de
-tranquillité, de propreté, de sobriété», non! une insistance
-généralisante semble prévoir les ordres inadmissibles et prescrire la
-soumission passive même à l'absurde, même au mal.
-
-Jusqu'à présent, les leçons de docilité m'avaient paru indispensables,
-adressées à des enfants de deux à sept ans. Quoi de plus naturel? «Va
-faire les commissions.--Mange ta soupe comme papa.--Imite la tenue
-convenable des grandes personnes.» Oui! Mais il faut penser à leur
-terrible faculté de tirer la conséquence totale d'une idée: «Si
-l'exemple des parents est bon pour une chose, il est bon pour toutes»
-disent les enfants. Leur logique rudimentaire, de roc, de fer, est
-impénétrable à tout raisonnement contradictoire et «distingueur»; elle
-se confond avec le sentiment de la «justice égale», lequel prédomine
-immanquablement, étant dérivé lui-même de l'instinct de conservation.
-(Jolie phrase et d'un poids montagneux! Elle n'a que le défaut
-d'infirmer la donnée précédente--pas plus;--car si la dialectique
-enfantine même est _à voie unique_, les préceptes absolus ne nuisent pas
-expressément, ou tout au moins, à quoi servirait-il de faire des
-réserves?)
-
-Quoi conclure? On ne peut pourtant pas prescrire aux enfants de
-n'écouter personne en dehors de l'école et de discerner seuls le bien et
-le mal...
-
-Je m'étais couchée, je me suis relevée. Les échos du soir étaient venus
-me tenir compagnie, comme d'habitude: ce furent d'abord, envoyés par la
-maison, un cognement de querelle de ménage, sourd, consistant et un
-autre cognement de «correction d'enfant» plus écraseur; puis, envoyés
-par la rue, l'appel «à l'assassin» et la galopade ordinaire des bottes
-de sergents de ville traînant derrière elles une queue de rumeurs. On ne
-se lève pas pour si peu. Mais, de longs cris montent de chez la
-sage-femme, des hurlements affreux de douleur et aussi des râles de
-fécondité, d'assouvissement, qui se répercutent dans ma chair en une
-tristesse intolérable. Je me remets à écrire sans bas, en camisole, je
-veux avoir froid, je veux que mes jambes se glacent.
-
-Je me rappelle des récréations où le courant est de jouer au papa et à
-la maman: cela tourne toujours de telle sorte que, malgré les
-remontrances antérieures, Adam embauche une bande pour faire la noce.
-Des chérubins roses, des fillettes aux yeux bleus hallucinants d'infinie
-candeur, des innocents de deux ans, savent déjà la règle du jeu.
-
---Ohé, les autres! on est en bombe.
-
---Tu paies un verre?
-
---Viens donc, on a touché sa paie.
-
---Mais non, on est des «tonscrits» avec des «liméros».
-
-Ils se tiennent à sept, huit, par le bras, ils chantent avec des gestes,
-des zigzags de godaille. Les voix prennent le ton crapuleux:
-
---Eh bin, de quoi? tu vas pas turbiner, j'espère!
-
-La troupe grossit. Quelle ardeur! quelle transfiguration! Les plus
-misérables, les petits à nez sale qui ont toujours froid, ressuscitent.
-Richard l'affreux, qui ne joue jamais, cesse d'être délaissé; on
-l'accepte, bras dessus, bras dessous. Julia Kasen se trémousse au bras
-de Bonvalot.
-
-Il est défendu d'imiter l'homme saoul, dans la cour; on entraîne Vidal,
-il ne demande pas mieux que de marcher en tête du cortège. Quelle joie
-hurlante! Vidal bossu, déjeté, sans équilibre sur de pauvres jambes
-tordues, se déplaçant avec un sautèlement, un battement de membres, une
-oblicité tombante d'oiseau blessé ou de crapaud mutilé, Vidal fait le
-pochard, au naturel!
-
-La folie gagne.
-
-La Souris, chargée de son précieux fardeau, se décide: avec son air de
-femme sérieuse voulant que son enfant ait sa part comme les autres, elle
-crie; «attendez-moi donc! et mon poussin! il en est aussi!»
-
-Ah! c'est bon d'avoir froid! Mais cette femme hurlante _n'en finira donc
-pas?_... Tiens, je ris maintenant.
-
-Un jeudi matin, j'ai reconduit le plus jeune frère de Léon Ducret qui
-avait été pris de vertige en arrivant à l'école. Dans la cour de sa
-maison, la concierge avait voulu tuer un lapin en lui crevant simplement
-un oeil et en le suspendant par une patte la tête en bas. La marmaille
-du lieu faisait cercle, près de la pompe. Le lapin gigotait depuis
-longtemps sans doute, car toute une pluie de sang était visible au mur
-et sur les pavés. Comme je passais, la concierge en colère gourmandait:
-
---Ah çà! Tu _n'en finiras donc pas de mourir, toi, ce matin?_
-
-Elle employait le ton sévère des parents qui ne tolèrent pas qu'on
-prenne de mauvaises habitudes.
-
-Je ris. Il me semble que je n'ai plus de jambes... Je crois bien que
-l'enseignement moral se fiche du monde: il supposerait tranquillement
-que les parents, non seulement sont exempts de tout défaut, mais
-possèdent les plus hautes vertus et _beaucoup d'argent avec_! Cet
-enseignement ainsi basé serait d'un comique prodigieux dans mon quartier
-des Plâtriers.
-
-J'ai vu tant de drames en reconduisant les enfants! et ces drames dont
-j'aurais désiré enfouir le souvenir, les cris de la femme les arrachent
-et les étalent.
-
-La directrice est logée au-dessus du préau. Un soir elle descend:
-
---Comment! Gabrielle Fumet est encore là? On l'a oubliée, renduisez-la
-bien vite.
-
-Elle va consulter les fiches dans son cabinet et me rapporte l'adresse:
-rue de Palikao, 29.
-
-Au cinquième étage. La porte s'ouvre de cinquante centimètres.
-J'aperçois une femme sur une chaise, qui coud et deux enfants tout
-habillés sur un lit. Je n'entre pas et pour cause.
-
-La femme s'excuse, par l'entrebâillement, d'avoir laissé sa fille; elle
-n'a pas d'horloge et elle espérait qu'il n'était pas si tard. Mon Dieu,
-quelle heure est-il donc?
-
---Sept heures et demie.
-
-Elle sursaute et fond en larmes.
-
---Ah Dieu! voilà que mes doigts se ralentissent! Et elle me raconte
-(toujours par l'entrebâillement):
-
---Je couds des épaulettes, six sous le cent. Jusqu'à présent j'abattais
-à toute vitesse mes cinquante à l'heure. Mais voilà un cent pas fini, je
-l'ai commencé vers cinq heures.
-
-Je reste là, je bredouille une consolation: elle se sera trompée
-d'heure.
-
-La petite Gabrielle se glisse devant moi et grimpe sur le lit.
-
---Déchausse-toi, au moins, dit la mère toujours pleurante; elle
-continue, de mon côté:
-
---Je suis veuve, il faut pourtant que j'arrive à gagner mes trente sous
-pour nous quatre. Et vous voyez, quand je suis levée, il faut que les
-enfants soient sur le lit, je ne me couche que lorsqu'ils sont partis.
-Je sors sur le carré pour qu'ils se préparent; il n'y a pas de place par
-terre pour nous quatre ensemble.
-
-Brusquement, elle s'effare:
-
---Eh, mais! je suis là, mon aiguille arrêtée!
-
-Elle s'est accordé la récréation, le luxe de pleurer!
-
-Une voix d'enfant vieille et sentencieuse s'échappe du lit:
-
---Oui, tes yeux vont se brouiller, tu vas bousiller et tu auras encore
-«du refusé».
-
-Je me suis esquivée, en me demandant quel salaire fantastique pouvait
-toucher celui ou celle qui assumait ce métier terrifiant de refuser de
-l'ouvrage fait à la veuve Fumet! Je ne l'ai pas dépeinte, elle... parce
-qu'il faudrait des mots trop livides; mon sang se retire, je me
-trouverais mal.
-
-Voilà pourquoi j'ai ri tout à l'heure. Gabrielle Fumet est une élève de
-Mme Galant et j'évoque cette maîtresse, dans son bureau, grosse, bonne,
-avec une accentuation posée, pénétrante, des gestes sûrs et
-réglementaires; elle dit: Écoutez bien cette histoire: «La chambre de
-Louise», et son jeu de physionomie friand fait ouvrir les yeux, les becs
-et les âmes.
-
-«Huit heures sonnent à l'horloge; Louise va partir à l'école. Elle va
-chercher son panier dans sa chambre. A la bonne heure; voilà une chambre
-dans un ordre parfait. Rien ne traîne sur les meubles. Les chaises sont
-à leur place. Le petit lit blanc est admirablement fait. On aperçoit des
-pantoufles bleues dessous. Les effets de nuit sont soigneusement pliés.
-Tous les jouets sont rangés avec goût dans une armoire. La poupée et le
-trousseau sont dans un tiroir. C'est que Louise a beaucoup d'ordre et de
-soin. Jamais elle n'égare son mouchoir ni ses rubans. C'est une grande
-qualité que l'ordre et tous les enfants devraient ressembler à Louise.
-_Dans une maison, il faut une place pour chaque chose et chaque chose à
-sa place._»
-
-Je ris tout haut!... La veuve Fumet, obligée d'attendre pour se coucher
-que ses enfants soient partis... Ah, ah, ah! Gabrielle toute ratatinée,
-à qui sa mère doit recommander de ne pas grandir, pour laisser un peu de
-place; cette pauvrette moribonde, le cou tendu, le bec ouvert, recevant
-la pâtée morale de Mme Galant!
-
-Ma maison plonge enfin dans le silence. La femme a dû finir d'accoucher
-ou de mourir.
-
-Délimitons l'importance des choses. Évidemment, il y a deux parts:
-l'enseignement des connaissances primaires, inerte, et l'enseignement
-moral, sensible. Ce n'est pas la géographie ni le calcul plus ou moins
-justement serinés qui influencent l'enfant pour toute la vie, ce qu'un
-enfant subit de grave à l'école, c'est la _culture des sentiments_. Il
-apprend à vouloir ou à refuser. Il ne fait que tâter constamment avec
-l'instinct ce qui convient ou ne convient pas à sa propre pousse. Je me
-représente d'imperceptibles prolongements de nerfs dans l'espace,
-fouillant, s'allongeant, se retirant à la manière des cornes d'escargot.
-L'école propose des préférences, des habitudes, des directions à ces
-invisibles tentacules nerveuses.
-
-Comment, à la fois, montrer à l'enfant _du possible_ à aimer--et rejeter
-l'erreur routinière de lui rendre chères sa servitude, ses tares?
-
-Justement hier, non, avant-hier,--M. le délégué cantonal, dans une
-conversation avec la directrice, a émis cette opinion:
-
---_L'on n'introduit_ rien dans un enfant; il possède des germes, les uns
-ataviques, les autres actuels, que l'on développe ou que l'on étouffe,
-pas plus...
-
-Très juste! mais cela n'améliore pas l'enseignement.
-
-M. Libois s'approchait machinalement du lavabo où j'étais occupée. J'ai
-eu l'impression qu'il haussait la voix, qu'il façonnait sa phrase, pour
-que la directrice ne fût pas seule à jouir de son discours. La
-normalienne était dans le préau.
-
-Je lavais une bosse, dans les cheveux d'un bambin. M. Libois est
-intervenu en sa qualité de docteur:
-
---Ça ne te fait pas mal là?... ni là?
-
-Il se pourrait que la vibration mâle de sa voix eût un charme pour les
-enfants; ils sourient avec confiance, ils n'ont pas peur de ses mains
-longues de savant.
-
-M. Libois m'a demandé du ton le plus naturel:
-
---Petit traumatisme?
-
-On appelle cela, je crois, «jeter une sonde».
-
-Et moi, surprise par cette interpellation, au lieu de feindre de ne pas
-comprendre son mot grec, j'ai répliqué comme une étourdie:
-
---Ce n'est pas une plaie, une simple ecchymose.
-
-J'ai senti, d'un choc, son regard et ma bêtise tout à la fois, comme un
-inculpé saisit, à l'avidité du juge d'instruction, qu'il a parlé
-imprudemment.
-
-M. Libois a tourné les talons trop vite, tel un visiteur indélicat qui
-emporte un objet chipé.
-
-Après tout, je m'en moque de sa curiosité.
-
- * * * * *
-
-Le fait grave, c'est que mon beau programme de suivre les améliorations
-quotidiennes jusqu'au bilan total ne m'inspire plus le même
-enthousiasme.
-
-Et pourtant le drame est bien plus poignant que je n'avais cru tout
-d'abord: Adam, Louise Cloutet, Irma Guépin, Bonvalot, Gillon, Virginie
-Popelin, Julia Kasen, Léon Chéron, Léon Ducret, ces enfants types et
-leurs dérivés, vivent leur dernière année d'école maternelle, avant
-l'école primaire, c'est la fin de la petite enfance. J'assiste à l'année
-décisive: à la clôture, du définitif sera acquis, de l'irréparable sera
-consommé!
-
- * * * * *
-
-16 janvier.--Ce matin, la rue et la façade de l'école m'ont semblé
-toutes changées; il gelait au moins à dix degrés; la rue déserte et
-sonore dormait comme la cour triste d'un vieil et sale immeuble. Devant
-ma porte, un gros pavage extraordinairement bossué et défoncé résume le
-délabrement du quartier; plus loin, le bout de pavage en bois paraît
-emprunté à une partie riche de Paris, la façade de l'école cubique, en
-pierres de taille, d'une estompe de monument, avec son drapeau, ses
-affiches au rez-de-chaussée, tranche sans pouvoir s'accorder avec le
-gris jaune des maisons en plâtre, ni avec les devantures de boutique en
-bois peint de rouges variés.
-
-J'ai attendu dans l'entrée que la concierge eût tourné le compteur et
-allumé le gaz. La lumière a jailli tout d'un coup, et j'ai regardé,
-comme si je ne les avais jamais vus, la vieille femme toujours muette,
-la loge, le cabinet et l'escalier de la directrice, les murs peints
-couleur vert d'eau et les trois tableaux d'honneur.
-
-J'ai vite fermé les vasistas du préau, des classes et commencé
-l'allumage des poêles. Les bouts de cordes se balancent longtemps,
-comme, dans ma chambre, fait le cordon de rideau au-dessus de ma
-fenêtre: bonjour, bonjour. Un petit béret de fille oublié, coiffant une
-seule des deux cents patères du préau, évoquait une idée d'enfance et
-aurait suffi à indiquer à un étranger l'usage de la vaste salle,
-meublée, tout autour, de bancs très bas. L'odeur de crayon, de chien
-mouillé et de pommes de terre frites, que je ne remarquais plus les
-jours précédents, m'a causé une espèce de crainte administrative; le
-bruit de mes pas m'a fait sentir le vide et la grandeur des classes.
-J'étais dépaysée comme après des vacances.
-
-Mme Paulin est arrivée, bonne femme, indulgente, charitable; elle m'a
-dit:
-
---Vous avez des yeux comme des entonnoirs à baisers... Alors, c'était
-son jour à votre ami?
-
-Elle approuvait que sa jeune collègue se fût payé un peu de bon temps.
-J'ai souri, les bras tirés par mes seaux de charbon.
-
-Madame Paulin m'a porté plusieurs seaux, d'un poêle à l'autre, par
-complaisance et elle emmanchait de grands coups de tisonnier, en
-maugréant:
-
---Vous avez bien raison de profiter de votre jeunesse; seulement je
-voudrais vous voir manger davantage... y a rien dans c'te poitrine-là,
-ma petite... M. Libois m'a demandé si nous étions bien nourries...
-
-Y a rien!... Il est de fait que je me rétrécissais, toute incomplète.
-
-L'arrivée des enfants m'a beaucoup secourue; d'autant plus que le
-premier entré a été un petit boiteux qui fait toujours le chien après
-moi: il enfonce sa tête dans mon tablier, frotte ses cheveux, relève son
-museau qui voudrait lécher et, plusieurs fois, avant d'atteindre sa
-place, il se retourne, s'arrête sur une patte et me contemple, souriant
-de bonté espiègle.
-
-Par ce froid terrible, les enfants apportent des têtes violacées et
-pochées d'ivrognes pleurards. Des petites filles clopinent raidies,
-cassées en deux comme des vieilles, les mains ramenées au creux de
-l'estomac, un panier au coude, au lieu de cabas. Je dénoue les grands
-fichus de laine attachés derrière le dos; des avortons allongent leurs
-mains tuméfiées devant mon tablier bleu, comme ils les approcheraient
-d'un poêle brûlant.
-
-Dans le bruit grandissant des galoches et des nez mouchés, j'étais
-dolente, le cerveau usé, le coeur fondant, sans aucune envie de
-critiquer. J'avais froid aussi; le préau et les classes ne
-s'attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés
-réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu'il faut aérer à
-chaque sortie des classes, quelle que soit la température.
-
-Bonvalot «_radine_» sans hâte, le visage plus coupant que d'habitude,
-l'air d'un condamné qui ne veut pas trembler. Des bambins mal éclos
-n'ont que leur tablier et une robe au ras du derrière; quand ils se
-baissent, quand ils s'asseyent, on voit bleuir des coins de chair et
-leur mine piteuse, étonnée, dit qu'ils ne savent pas au juste d'où ils
-souffrent, ni pourquoi ils souffrent.
-
-Les voix gelées sont affaiblies, les toux sont grossies! Lorsque je
-fourgonne le feu, une trentaine de tout petits me surveillent avec
-avidité; ils attendent que je leur procure la chaleur, comme ils
-attendent que je distribue les gamelles.
-
-L'inspection de propreté. Le froid a mangé la crasse des mains comme il
-a supprimé la boue de la rue.
-
-La conduite aux cabinets. Pénible nécessité; un vent griffeur souffle
-dans la cour. La misère des accoutrements se révèle: des loques
-innommables servent de chemises, de jupons, de caleçons. Pitié! Des
-innocents n'ont même pas chaud à leur pauvre ventre! Mes pauvres petits!
-les garçons... on ne leur trouve plus rien; des poupées, dont le dessous
-n'est pas assez protégé, tournent un regard désespérant, comme lointain
-et anxieux.
-
-La directrice m'a laissé sa classe.
-
---Faites-leur exécuter des mouvements de bras pour les réchauffer; j'ai
-mes écritures de décembre à terminer.
-
-J'entends la normalienne:
-
---Puisque vous avez trop froid pour écrire, si vous êtes raisonnables,
-je vous raconterai encore «la Mésange»... Adam!
-
-Je me suis ensoleillée de contentement et de désir comme les élèves de
-mademoiselle. «La Mésange» c'est une vraie récompense d'écouter cette
-histoire d'oiseaux qui ont des petits.
-
-Instantanément, j'ai été ranimée; toutes mes mauvaises idées sur l'école
-ont été bannies. Je n'avais plus pensé à «la Mésange!» Dieu merci, je me
-trompais: dans le rôle des parents domine la beauté, un sublime fulgure
-qui annule toutes les ombres, et l'on ne peut décemment enseigner aux
-enfants à critiquer la famille; il faut bien leur donner un aperçu, si
-disproportionné soit-il, de cette immensité: l'amour maternel. Et ce
-sentiment suprême existe dans sa pureté chez les femmes les plus
-déchues... on dirait parfois qu'il est en moi, comme une perversion.
-
-Dimanche dernier, au retour de ma promenade habituelle aux
-Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, j'ai rencontré Louis Clairon qui
-tenait, par le jupon, sa mère, une phtisique de mise indigente. Rue des
-Pyrénées, il passe du beau monde. Louis a croisé un regard sans affinité
-avec un jeune monsieur de sept à huit ans (pardessus, gants, chapeau
-melon), accompagné de parents à vêtements cossus; il a alors reporté sur
-sa mère ses yeux de loup, aussitôt contents, rassurés, vaillants. J'ai
-bien vu: après ce jupon lamentable, mal pendu, après ce corps étique, ce
-dos rond, cette face terreuse, il recueillait la totale sécurité, il
-trouvait plus de protection que dans tout le reste de l'univers, que
-dans les formes les plus opulentes, les plus belles, les plus solides.
-Et mentalement j'ai approuvé: Tu as bien raison de te sentir riche,
-comblé; tant qu'il restera un tressaillement dans ce corps, fût-il aux
-griffes de la mort, ce tressaillement sera pour te sustenter et pour te
-défendre.
-
-Dire que je suis condamnée au célibat! Mes fibres stériles frémissent!
-Quelle terrifiante compréhension est en moi: la puissance maternelle n'a
-pas de limites, c'est la bonté à l'infini, c'est l'audace enragée
-capable de briser les lois humaines et de s'insurger contre la nature
-même. Tiens! Louis, si tu voyais qu'il faut mourir et que Dieu lui-même
-n'y peut rien, il faudrait appeler: maman! et tu aurais raison d'espérer
-encore!
-
-Et vous, jeune monsieur, vous exposerai-je, avec ménagement, que cette
-mère en haillons vaut mieux pour Clairon que votre maman tout en
-soie?... Je m'égarerais volontiers dans le domaine illimité du
-Relatif... Périodiquement, le père de Berthe Hochard vient chercher la
-petite idiote dans l'après-midi, pour aller faire une démarche au Dépôt.
-C'est un misérable garçon de salle qui s'acharne à réclamer «sa femme»,
-une ex-fille galante devenue folle inoffensive.
-
-Avoir comme joie, comme adoration, comme espoir une réprouvée démente!
-Ce déshérité ne sentira jamais le grotesque ni l'indécent de son
-attachement. L'on n'a pas un bonheur aussi misérable! Il est si simple
-d'aimer la saine beauté!... Et je comprends très bien que, dans les
-bureaux, on refuse de lui rendre «la créature». Qu'est-ce qu'on refuse,
-en somme? Rien, moins que rien.
-
-Je lui amène sa fille Berthe jusqu'à la balustrade du préau. Il ramasse
-sa vie dans ses grands yeux vitreux qui remercient vaguement, qui
-fouillent d'avance le Dépôt, là-bas. Il me dit dans un transport: «nous
-y allons!» Et, _forcément_, avant de se sauver, il me serre la main...
-l'élan de son sang me prend...
-
-J'ai connu une seule fois dans ma vie cette secousse franche et directe
-des doigts au coeur,--ce fut comme la transmission matérielle d'un
-serment,--et je ne revis plus jamais mon fiancé...
-
- * * * * *
-
-Faut-il noter aussi que, dans ma promenade, j'ai rencontré M. Libois,
-accompagné d'une dame élégante et jolie.
-
-Elle a dû poser des questions et entendre des réponses bien risibles!
-
-Je n'étais pas précisément «chic», quoique je ne sorte pas, le dimanche,
-sans voilette, ni sans gants. Il est certain que mon modeste chapeau
-noir n'avantage pas ma figure de brune.
-
-Soyons juste: M. Libois a bien salué. D'autant mieux que, dans cette rue
-des Pyrénées large et encombrée, il pouvait parfaitement, sans
-impolitesse, se dispenser de me reconnaître.
-
-Il a probablement voulu faire le généreux, l'homme libéral, avec son
-geste «de haute considération.»
-
-Et justement, moi, je ne pouvais pas encaisser son salut comme une
-générosité, en y répondant par un petit hochement de tête et un sourire
-de connaissance: «Bonjour, bonjour!» à la façon de Mme Paulin, par
-exemple. La compagne de M. Libois me regardait. Il y a telles
-circonstances où la comédie de l'humilité n'est pas possible.
-
-Alors, ma foi, j'ai sans doute un peu exagéré la perfection de ce salut
-au passage qui n'appartient, dit-on, qu'aux femmes du monde initiées à
-l'art des réceptions en grande cérémonie.
-
- * * * * *
-
-Avant la délectation de «la Mésange», j'inventorie avec réconciliation
-les deux classes: les pancartes d'animaux et de plantes, les armoires,
-les tables et les rangées d'enfants. Un mélange de chaleur, d'odeur et
-de bruit me pénètre, je soupire longuement et me regonfle. Je sens,
-comme au toucher, l'existence multiple, la respiration de l'école. Et
-j'aime les enfants-types qui ressortent dans le peuple des bancs; j'aime
-la Souris et j'aime Bonvalot. J'aime le bruit des galoches au-dessus de
-ma tête, dans la classe de Mme Galant; il ne cesse jamais nettement:
-dans le plus de silence que l'on puisse obtenir, il y a toujours,
-par-ci, par-là, des galoches qui râclent; on pense à un locataire
-faisant son ménage et qui n'aurait jamais complètement fini.
-
-Comment dire?... Un bien-être fondant imprègne ma chair... je voudrais
-être sûre qu'il n'y a pas d'aspiration défendue dans mon enthousiasme
-pour le conte de maternité intitulé la Mésange.
-
-Mademoiselle va commencer. Droite, sculpturale, le visage blanc et doux,
-au-dessus de son costume noir, elle a bien l'âme institutrice; quelque
-chose d'unique, de professionnel s'émane d'elle et les enfants
-apprivoisés perçoivent bien qu'elle est d'une race à part.
-
-Comme sa voix claire et prenante porte jusqu'à moi, au travers de la
-cloison, j'interromps les mouvements de bras et je dis à mes tout
-petits, d'un air de malice mystérieuse:
-
---Vous ne savez pas? Nous allons écouter une belle histoire de
-Mademoiselle, _comme si nous étions des grands_!
-
-Et nous voilà tous enchantés de cette espèce de larcin, de cette
-audition chipée aux grands.
-
-Je sais que Mademoiselle illustrera son récit de dessins au tableau
-noir, merveilleux instantanés faits de simples lignes; je profiterai des
-pauses pour répéter les données principales à mes mioches. Ils placent
-les mains sur les genoux et lèvent le nez; les uns bayent d'attention,
-d'autres rentrent leur lèvre inférieure et avancent leurs dents du haut
-à la moitié de leur menton; des filles pincent un petit bec pointu.
-
-«La Mésange», je veux l'écrire d'un souvenir exact, parce que j'ai
-entendu la normalienne affirmer à Mme Galant que c'était une relation
-vraie où pas un détail n'était inventé. (Notre délégué cantonal l'aurait
-écoutée une fois avec la plus vive émotion. Un bon point, monsieur! Vous
-serez un excellent père.)
-
- * * * * *
-
-Une vieille dame habitait à la campagne avec son chat nommé Mistigris.
-La maison était blanche avec un toit rouge, on y entrait par un perron,
-c'est-à-dire un escalier de pierre, comme celui de l'école, qui avait
-cinq marches et une rampe en fer.
-
-Le jardin, devant la maison, était entouré d'un mur blanc, au-dessus
-duquel on pouvait passer la tête et il était tout plein de soleil, parce
-que les poiriers, les pruniers et les cerisiers n'étaient guère plus
-hauts que le mur; mais, en face du perron, il y avait un très gros
-marronnier, plus grand que celui de notre cour, qui donnait un bel
-ombrage sur la maison. Les arbres à fruits étaient placés sur deux rangs
-et, entre eux on voyait une corbeille de fleurs dans le genre de celles
-des Buttes-Chaumont, au mois de mai et on aurait dit d'une place de fête
-où les abeilles, les oiseaux et les papillons ne cessaient de passer et
-de se balancer.
-
-Chaque jour, après déjeuner, la vieille dame venait s'asseoir sur un
-fauteuil d'osier, au bas du perron et elle mettait ses lunettes et elle
-faisait de la tapisserie, en levant les yeux de temps en temps sur le
-marronnier où les feuilles remuaient doucement et faisaient un
-chuchotement comme certains élèves qui se figurent qu'on ne les entend
-pas.
-
-Mistigris, qui ne quittait jamais sa maîtresse, s'installait sur la
-dernière marche. Assis, la queue sous les pattes, sans bouger il
-regardait les abeilles, les papillons qui tournaient autour des fleurs.
-Des grains d'or remuaient dans ses yeux et il avait l'air d'écouter avec
-ses yeux le bruit d'une charrette sur la route, le sifflet du chemin de
-fer très loin. Si une mouche s'approchait, il faisait un mouvement de
-tête; il surveillait aussi, de côté, sa maîtresse qui travaillait et
-quand il avait bien vu que rien n'était changé dans le monde, il se
-léchait les pattes, se mettait en rond et dormait.
-
-Un jour, comme la vieille dame allait s'asseoir dans son fauteuil
-d'osier, voilà qu'elle entend des cris d'oiseaux, ah, mais des cris
-aigus, précipités, affreux et elle voit deux mésanges qui voletaient
-comme des perdues autour du marronnier; les ailes battaient vite et
-faisaient penser à des mains malheureuses qui tremblent, qui ne savent
-pas où se poser; les petits oiseaux approchaient des branches,
-s'éloignaient, approchaient encore: Mistigris était dans l'arbre auprès
-d'un nid où les petits montraient leur bec et c'étaient le père et la
-mère qui criaient pour le chasser.
-
-Aussitôt la vieille dame, tout effrayée, appelle Mistigris! Mistigris!
-mais il ne veut pas venir, alors elle cherche quoi faire, elle ramasse
-des cailloux et les lance entre les branches.
-
-Mistigris tourne bien la tête brusquement, d'un côté, de l'autre, comme
-un malfaiteur inquiet, mais les cailloux ne l'atteignent pas; il se
-jette sur le nid et vite, vite, il croque les petits, malgré
-l'égosillement affreux des deux mésanges.
-
-Il descend de l'arbre, en voulant avoir l'air ignorant et tranquille;
-mais, avec des précautions de poltron, il avance une patte, puis
-l'autre, lentement.
-
-Dès qu'il est par terre, la vieille dame, pleurante et indignée, le
-gronde sévèrement:
-
---C'est abominable ce qu'il a fait là, et il n'a pas d'excuse, il venait
-de déjeuner; et quand même il aurait eu faim, jamais, jamais il ne
-devait manger les petits oiseaux.
-
-Mistigris rampait, levait à moitié sa tête sournoise; il voulait faire
-croire qu'il ne savait pas: on lui avait appris que c'était bien
-d'attraper les souris, alors il attrapait toutes les petites bêtes.
-
---Non! la dame disait qu'il ne devait jamais tuer, même des souris; car
-les souris sont de pauvres animaux qui ne font pas grand dégât.
-
-Et elle le chassa en jetant son dernier caillou: allez-vous-en, vilain
-monstre!
-
-Mistigris s'en alla bouder dans la maison dont la porte restait ouverte.
-
-Le lendemain, comme d'habitude, après le déjeuner, la dame vient
-s'asseoir au bas du perron, à l'ombre. Mistigris derrière elle arrive,
-en s'étirant comme un paresseux; il se place sur la dernière marche.
-Aussitôt, ah mon dieu! une plainte déchirante sort du marronnier. C'est
-la mésange, la mère des petits oiseaux mangés, qui est perchée près du
-nid vide et qui reconnaît Mistigris. Elle lui envoie un cri, quelque
-chose comme un cuî, cuî, prolongé, mais non, un cri impossible à répéter
-et qui doit signifier: «Rends-moi mes petits, rends-moi mes petits».
-
-Et voilà cette plainte qui continue lente, pénétrante, toujours
-pareille. Alors, ce même gémissement, sans arrêter, toujours, toujours,
-cela fait une tristesse qui reste dans l'air comme du gris de brouillard
-et qui s'élargit; toujours, toujours.
-
-Les autres oiseaux du jardin se taisent; on dirait que les feuilles
-cessent de bouger, que les fleurs se baissent, que les papillons se
-cachent.
-
-Ce n'est pas seulement une plainte d'oiseau que l'on entend, c'est bien
-plus grand: c'est une plainte de maman! On dirait qu'il y a aussi
-l'arbre, le soleil, le ciel qui pleurent avec la mésange. Figurez-vous
-toutes les choses qui pleurent autour de vous. Sachez alors que toutes
-les mamans du monde, les mamans des enfants et les mamans des animaux
-pleurent de la même manière quand on leur a pris leur petit, puisque
-l'on a fait du mal à la vie que nous respirons, puisque c'est tout qui
-souffre du même coup, c'est la maison et c'est la rue!
-
-Les chats ne comprennent pas le langage des oiseaux; mais Mistigris a
-compris tout de suite la mésange, comme si c'était sa mère, à lui, qui
-pleurait! «Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi mes petits».
-
-Il a regardé vite, là-haut, dans le marronnier, puis le voilà qui a fait
-semblant de ne pas entendre, il tourne le front du côté des poiriers et
-des pruniers, il s'occupe des mouches qui volent là-bas, il cligne ses
-yeux, comme si leur poussière d'or le gênait, et il a l'air de compter
-les fleurs penchées, plus loin encore, tout là-bas.
-
-Mais la mésange est toujours là, sur la branche qui lève son petit bec,
-et le baisse et le relève, droit vers lui, sans arrêt, toujours,
-toujours, pleurant la même plainte: «Rends-moi mes petits! rends-moi mes
-petits!»
-
-Malgré lui, peu à peu, Mistigris ramène ses moustaches devant l'arbre,
-il les incline et flaire attentivement la pierre du perron à ses pieds.
-
-Mais la mésange continue de crier.
-
-Et peu à peu, la tête de Mistigris se relève, il faut qu'il regarde! il
-faut qu'il entende! il faut qu'il reste là, les yeux fixés sur la
-mésange qui le harcèle.
-
-Alors les cris de la maman qui se penche et se redresse sans faiblir
-sont comme des aiguilles que chaque balancement enfoncerait; des
-frissons remuent le dos de Mistigris, ses poils font l'effet de l'herbe
-soufflée par le vent. Il se tient de plus en plus tendu d'attention,
-forcé de laisser entrer toute la peine et tout le reproche de la mère.
-Et le voilà torturé aussi de cette tristesse de toutes les choses qui se
-jette et s'amasse en lui. Il ouvre la bouche pour miauler, aucun bruit
-ne sort. Il veut se détourner, mais non, sa tête revient, il faut qu'il
-écoute.
-
-Encore des frissons le long de son corps, et la plainte frappe sans
-rémission, toujours pareille et il est malheureux, il ne peut rien,
-rien. Cela devient tellement intolérable qu'il arrive à faire vers sa
-maîtresse un miaulement suppliant:
-
---Je t'en prie, délivre-moi, fais-la taire!
-
-La vieille dame écoute l'oiseau, malheureuse aussi, les deux mains sur
-ses genoux, ayant laissé tomber sa tapisserie par terre. Elle répond
-tout bas, gravement:
-
---Non, non, Mistigris, tu as mangé ses petits.
-
-Mistigris reste cloué là et ne répète même pas son miaulement misérable.
-
-Tout à coup, il essaie encore de jeter sa tête de biais, son dos
-tressaille d'une secousse violente et ses oreilles s'aplatissent: voilà
-qu'il a peur!
-
-En effet, le cri de la mère change; maintenant c'est un cri de colère:
-«Ah! tu ne veux pas me rendre mes petits!» C'est un cri de colère
-terrible, irrésistible; il révolte l'air tout autour.
-
-Et un oiseau arrive près de la mésange, sur une branche: c'est le père
-des petits oiseaux mangés.
-
---Va! va! crie la mère.
-
-Alors, excité, le père s'envole, fait un cercle, sans bruit, vers
-Mistigris et revient à l'arbre. Mistigris effrayé ne bouge pas et,
-malgré ses prunelles qui ne veulent pas, il voit l'oiseau! Il entend le
-silence des ailes, il sent leur battement.
-
---Va! Va!
-
-Alors, le mâle décrit des courbes de plus en plus rapprochées de
-Mistigris; et chaque fois aussi il revient se percher de plus en plus
-près de Mistigris. Il ne le quitte pas, il le vise, il mesure la
-distance, le voici sur la plus basse branche, le voici sur la rampe du
-perron, le voici sur une marche.
-
-Mistigris baisse le cou, il respire en dessous, de côté, il ne peut plus
-bouger; le cri terrible de la mère le paralyse.
-
-Et soudain, oui, là vraiment, le petit oiseau pas plus gros qu'une noix
-s'abat sur le front du chat, entre les oreilles et tiens donc, tiens
-donc, à coups de bec, furieusement, sur son nez: tiens donc, méchant!
-mangeur de pauvres petits innocents.
-
-Puis il s'envole, va rejoindre la mère mésange.
-
-Un grand silence. Tout le jardin regarde Mistigris.
-
-Mistigris abattu, sentant que toute la nature est contre lui, toutes les
-choses et tout ce qui respire, ne pouvant plus rester devant l'arbre, ne
-pouvant plus rester devant les plantes ni devant la lumière, Mistigris
-se coule misérable, la tête basse, la queue basse, vers la maison; il se
-traîne dans un coin noir.
-
-Et tous les jours, au moins pendant un mois, dès que Mistigris, après le
-déjeuner, apparaissait auprès de sa maîtresse, la mère mésange était là
-dans l'arbre qui l'attendait et qui commençait aussitôt sa plainte
-déchirante, incessante et toujours pareille: «Cuî, cuî, rends-moi mes
-petits, rends-moi mes petits.»
-
-Mistigris l'écoutait, la tête fixe.
-
-Puis, le mâle arrivait.
-
-Mais Mistigris s'en allait dès qu'il le voyait voler en rond et
-s'approcher.
-
-Enfin, Mistigris n'eut plus le courage de se poser sur le perron. Il
-descendait les cinq marches, apercevait la mésange dans l'arbre et s'en
-retournait...
-
-Cette bonne mésange, ses petits lui ont été rendus; le nid est refait,
-le nid est habité.
-
-Mistigris a regardé le nid renaître, du haut du perron et un jour il a
-compris qu'il était pardonné. Il revient s'asseoir à sa place ordinaire
-sur la dernière marche auprès de la vieille dame qui fait de la
-tapisserie.
-
-La mère mésange ne se plaint plus, on voit sa tête qui sort du nid. Elle
-et Mistigris restent des heures à se regarder, sans crainte, sans
-méchanceté.
-
-Mistigris devenu très sage songe profondément. Il songe qu'une maman de
-mésange est plus forte qu'un chat armé de ses griffes et de ses crocs;
-il songe à cette chose qui torture les chats mangeurs d'oiseaux, il
-songe à cette chose qui fait renaître les petits oiseaux mangés.
-
-De temps en temps, le mâle apporte la becquée. La mère se lève, les
-petits becs s'agitent dans le nid.
-
-Alors, Mistigris fait semblant d'avoir entendu du bruit dans la maison;
-il se dérange tout doucement et se pose, tournant le dos à l'arbre.
-
- * * * * *
-
-Je n'essaierai pas de restituer par des mots la beauté haute,
-électrisante, de la normalienne, auteur de ce récit.
-
-Je ne peux pas dire non plus toutes les émotions des deux classes.
-
-Seulement ceci:
-
-A l'endroit où le chat croque les petits, plusieurs mioches se sont vite
-serrés l'un contre l'autre et sont demeurés recroquevillés, conscients
-d'être bons à manger, eux aussi. Une fillette a entouré sa soeur jumelle
-de son bras, et ses yeux noirs, bougeurs, scintillaient comme des
-diamants au soleil. Un tout petit a lancé les mains en avant:
-
---Rose, prends-moi!
-
-Enfin, à ce passage: «Cette bonne mésange, ses petits lui ont été
-rendus... Mistigris a regardé le nid renaître...» là, un nouveau de la
-grande classe, dont je ne sais pas le nom, s'est dressé frémissant,
-menaçant, les yeux retournés, brute altérée de justice:
-
---Je veux pas qu'il les remange!
-
-Tel fut son accent sauvage, tel fut son coup de mâchoire aveugle, que
-j'ai compris l'exactitude de symboliser le peuple par un lion très noble
-et très massif.
-
-
-
-
-V
-
-
-Ce matin, à neuf heures moins un quart, dans le préau, on a entendu
-venir de la rue des cris affreux d'enfant et un murmure de foule. La
-directrice qui comptait les sous de la cantine, assise près de la
-barrière, a échangé un regard impuissant avec Madame Galant.
-
-Depuis quelques minutes, l'entrée avait cessé complètement. Tous les
-matins le courant d'enfants arrivants se coupe ainsi, pendant un temps
-plus ou moins long; il est arrêté par un accident ordinaire de la rue:
-rixe entre hommes ou femmes, excentricités d'ivrogne, amours de chiens.
-
-Cette fois, un père amenait sa fille à force de gifles et de poussades;
-une troupe d'élèves accourus de tous les bouts du quartier formait
-cortège; il y eut un envahissement tumultueux.
-
-L'enfant battue fut projetée la première dans le préau: Louise Guittard;
-un crêpe est piqué à son béret _depuis huit jours_; c'est... c'est son
-second père qui l'accommode si rudement.
-
-Je l'ai vite prise par le bras et conduite au lavabo, sa figure de
-pauvre mouton, barbouillée de larmes, était enflée, labourée
-d'ecchymoses.
-
-Les camarades ont afflué derrière, bruyants, excités, hilarants,
-profitant de leur nombre pour continuer à manifester, l'accent canaille:
-
---Mince alors! T'as vu c'te pâtée!
-
-Ils viennent poser leurs paniers près de l'endroit où je tamponne
-Guittard; plusieurs, chez qui persiste l'émerveillement de la magistrale
-correction, portent eux-mêmes de terribles marques paternelles sur le
-visage.
-
-Que de notations instructives j'aurais à enregistrer! Voir battre un
-camarade est une occasion d'importance qui fait sortir la nature, qui
-grossit et accentue les physionomies et, dans tous les cas, il apparaît
-incontestablement que notre vieille âme héroïque et conquérante n'est
-pas morte; j'en juge à la façon dont Bonvalot tire les cheveux à Julia
-Kasen, sans méchanceté, par débordement enthousiaste.
-
-Le choc nerveux s'est communiqué aux gamins déjà assis; les cous se sont
-allongés vers Louise Guittard, les figures ont grimacé leur expression
-«de la rue», j'ai vu courir le long des bancs l'avidité féroce, stupide
-et lâche de la foule.
-
-Madame Galant a donné le signal du chant, comme unique moyen
-d'apaisement. La pédagogie a de ces inspirations: un hosanna criard se
-déchaîne:
-
- Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête...
- J'avais des fleurs pour couronner ta tête...
-
-Quant à moi, l'émotion concentre ma force d'observation sur les
-laideurs. Quelle lamentable espèce d'enfants! J'en compte çà et là une
-quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur
-possible,--ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des
-brutalités depuis leur naissance! Car la chair reprend sa forme après
-une torgnole, le sourire renaît après les pleurs. En a-t-il fallu des
-réitérations pour que des coins de visage restent de travers, pour que
-les joues gardent l'air giflé, pour que l'apparence de renifler des
-larmes s'installe définitivement, même quand l'enfant rit!
-
-Mais il y a pis que les déformations accidentelles! Cette enfance pèche
-par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte de
-strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique.
-Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent: nous
-possédons toute une collection de coxalgies; nous recélons trois
-boiteux, sans compter Vidal, le bossu; quant aux rachitiques, aux noués,
-aux scrofuleux, on ne les distingue même pas: autant prendre l'effectif
-entier, à un degré près.
-
-Les ressemblances d'animaux ne se doivent pas dédaigner: beaucoup
-d'enfants, émules de Richard, offrent des faces de singes, vieilles, à
-grandes rides, et leur gaieté plisse toujours péniblement. Nous
-foisonnons en têtes de poissons, à bouches molles, en félins à nez
-aplatis, en boucs, en crânes plats de casoars, en mâchoires de lévriers,
-en mentons qu'on croirait tombés, allongés en excroissances morbides.
-Des oreilles décollées deviennent si drôles, montrées par un gamin qui
-glapit:
-
---Madame! i' n'a pas lavé ses garde-crotte!
-
-Des petites filles vocalisent, la nuque renversée; je reconnais des
-têtes de noyées, des physionomies de mortes que se sont disputées
-l'éclampsie et l'inanition.
-
-Par compensation, aucun tableau poétique du monde ne saurait être égalé
-à celui offert par la mignonne Louise Guittard, la tête penchée sur
-l'épaule, les yeux en velours, les lèvres tuméfiées, chantant de toute
-sa bonté convaincue:
-
- Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête...
-
-A propos de Louise Guittard, Madame Paulin m'a informée.
-
---V'là encore une adresse pour Libois. (Elle dit Libois tout court, j'ai
-essayé, ça ne me va pas.) Il s'occupe des enfants les plus battus: il
-ose lui-même endoctriner les parents, ou bien il les signale.
-
---Tiens! la philanthropie policière.
-
-Madame Paulin hausse les épaules:
-
---Non! il les signale pour leur faire coller un secours! Il prétend que
-c'est avec des pains de quatre livres que l'on empêche le mieux les
-parents d'assommer leurs gosses! Des bêtises! Les gens le sauront, ils
-battront le rappel exprès... Est-il assez godiche, le délégué! Il ne
-vous parle jamais?
-
---Dieu non!
-
---Moi, il me parle, même dans la rue. Et puis la directrice fait porter
-souvent des lettres chez lui, au sujet des maladies contagieuses, je
-crois. Ça devrait être votre service. Écoutez, il ne faut pas m'en
-vouloir, je n'ai pas intrigué. C'est lui-même qui a dit à la directrice:
-«Envoyez-moi de préférence Mme Paulin, parce que je la connais.» Du
-reste, il habite dans mes parages, la grande belle maison neuve en face
-du Métro. Alors quand il est là, je monte la lettre. Je ne suis pas
-forcée, mais, n'est-ce pas, on aime bien voir l'intérieur de ces
-messieurs. Et croiriez-vous qu'il est devenu bavard tout d'un coup!
-«Vous avez bien fait de monter, Mme Paulin. Qu'est-ce que je vais vous
-offrir? Un verre de bordeaux? Et l'école, ça marche le service? Vous
-vivez d'accord?» D'accord avec Rose, que je réponds! Pour sûr, Rose,
-monsieur, j'en ai jamais vu une pareille.
-
-Cette pie borgne n'a-t-elle pas raconté je ne sais quelle histoire à
-propos du pain qui manque dans les paniers et de notre petite invention
-d'y suppléer. Elle devait être un peu grise. M. Libois, paraît-il, avait
-l'air, à chaque instant, de chercher des objets qu'il ne trouvait
-pas,--ou d'un chien à qui l'on marche sur la patte--(parbleu! il se
-détournait pour rire). Il lui a donné la bouteille entamée à emporter,
-il lui a donné le paquet de biscuits, il lui a serré les mains. Une
-paire d'amis, quoi!... (Il ne savait plus comment s'en débarrasser.)
-
-Dans tous les cas, il faut que je signifie à Mme Paulin de ne plus me
-mêler à ses commérages.
-
- * * * * *
-
-Revenons aux enfants.
-
-Quels signes aussi dans le champ des chevelures, dans la plantation
-hirsute mangeant le front plus ou moins! Quelles mentalités de parents
-révélées par les coiffures «à la chien» des petites filles!
-
-Et la débilité générale affichée par la rangée des mollets étiques,
-malades, vides! Des mollets avortés, qui ne poussent pas!
-
-Justement, pour compléter cette estimation pitoyable, des tout petits
-qui se tortillaient sur leur banc m'ont donné à tâter de dérisoires
-échines osseuses, rappelant, par la dimension misérable, des carcasses
-de chats maigres, de lapins.
-
-Parbleu! nous possédons de vrais enfants, de gentilles têtes rondes,
-roses, vivaces; parfois, les maîtresses se divertissent entre elles de
-délicieux petits amours livrés à eux-mêmes; ils jabotent tout seuls,
-rient, s'amusent à faire claquer leurs lèvres: «boi, boi, boi», et ils
-promènent d'ineffables yeux bleus qui effleurent toutes les choses et ne
-se posent sur rien.
-
-Mais le triste aspect d'ensemble subsiste. Pareillement, quelques
-immeubles neufs, confortables, décorent çà et là les rues avoisinant
-l'école, mais ils n'enlèvent pas au quartier des Plâtriers sa dégaine
-louche et crasseuse.
-
-La directrice a séjourné dans sa classe toute la matinée. J'ai eu
-suffisamment de besogne après les poêles qui ne tiraient pas: impossible
-de dégourdir la température à dix degrés, excepté au premier, chez Mme
-Galant. Il faut dire que, dans la classe de la normalienne, au-dessus
-des fenêtres et de la porte donnant sur la cour, les vasistas qui
-ferment mal attendent l'architecte depuis un an.
-
-Armée de mon tisonnier, en allant d'un poêle à l'autre, je n'ai pas
-cessé de recenser les tares de ma population enfantine. Et l'atavisme
-moral! Et les perversions instinctives!
-
-L'autre jour, quand Mademoiselle racontait la Mésange, plusieurs de ses
-élèves, aux phrases du commencement,--restaient distraits, à peine
-intéressés,--Gillon, par exemple,--c'était déjà de l'obtusion
-intellectuelle, mais d'autres riaient malignement: indice de perversion;
-et je me rappelle maintenant, placée de côté comme j'étais, avoir
-remarqué des crânes singuliers, en ruines, avec des pans abattus.
-
-Il est vrai qu'au milieu du récit, Irma Guépin pleurait, la Souris
-sublime, contractée à l'extrême, vibrait d'une seule pièce, j'aurais
-compté les ondes frémissantes de son corps; Adam assombrissait
-terriblement son facies de taureau. A la fin, il régnait une palpitation
-générale; il planait quelque chose de plus fort que le destin de ces
-enfants et qui les emportait, les transformait, les sauvait: le grand
-souffle du sentiment. Et Bonvalot n'était plus l'assassin, ni Virginie
-Popelin la vicieuse, ni Julia Kasen la sacrifiée; et Léon Chéron, Léon
-Ducret et les «visages pointus», Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau,
-s'embellissaient de personnalité.
-
-Mes tout petits eux-mêmes amenuisaient leurs frimousses pour saisir la
-délicatesse des mots et leurs becs, leurs nez travaillaient, tels des
-menottes malhabiles qui cherchent à prendre un objet un peu trop gros,
-un peu trop lourd.
-
-Mais comment faire durer cette minute sentimentale, tout de suite
-envolée?
-
-Il me semble que la classe a une âme collective, lourde, croupissante,
-où s'envase la servitude misérable: quelle peut être l'action de la
-maîtresse sur cette stagnation? N'est-ce pas seulement une action
-passagère, rapide et vaine comme le souffle du vent sur l'eau?
-
-Ainsi, chez ces mêmes enfants si indignés contre Mistigris, j'ai vu
-apparaître, au bout de peu de temps, l'inclination du peuple envers les
-brigands. Hier, Mademoiselle organise cette expérience d'inviter ses
-élèves à raconter eux-mêmes la Mésange, chacun participera à la
-narration pour un épisode, à la suite. La parole est à Louis Clairon.
-
-J'ai observé Clairon, un garçon de la catégorie simiesque, nature
-bretonne, à l'air intelligent et têtu.
-
---Y avait un chat qui avait faim...
-
---Mais non, rectifie mademoiselle, Mistigris venait de déjeuner.
-
---Y avait un chat qui était en colère...
-
---Mais pas du tout...
-
-Le parti pris était flagrant; Clairon se rappelait très bien, mais il ne
-voulait pas que le chat-brigand fût sans excuse; il n'a pas cédé:
-
---Y avait un chat qui n'avait rien du tout...
-
-Et voilà le malheur: l'inclination du peuple pour les brigands n'est pas
-l'instinctive bienveillance à l'égard du réprouvé ayant osé agir contre
-tous, elle n'est pas due non plus à l'obscure perception qu'un
-malfaiteur c'est un pauvre et qu'un pauvre c'est «du peuple», non, je
-crois plus banalement que cette inclination révèle un goût fanfaron de
-l'oppression et découle des romans feuilletons, des mélodrames, de la
-mauvaise éducation héroïque, du _besoin d'art_ mal servi.
-
- * * * * *
-
-Je voudrais garder ma confiance entière dans les bienfaits de
-l'enseignement moral. Vain désir! La réalité brutale m'étreint à chaque
-instant.
-
-J'ai entendu la mère Doré renouveler sa plainte à la directrice:
-
---Punissez cette morveuse, elle a déjà des idées... c'est trop jeune,
-est-ce vrai madame? c'est trop jeune.
-
-Il faut que l'école touche joliment juste pour avoir une influence
-améliorante!
-
-Alors, une morale par enfant?
-
-Dame! Que dirait-on d'un hôpital où les malades seraient répartis
-pêle-mêle dans les salles, d'après leur âge simplement, et où un
-médecin, n'ayant pas le moyen d'examiner chaque cas particulier,
-prescrirait la même potion pour soixante patients différents?
-
-Quelle tête ferait le visiteur à considérer les malades un à un? J'en
-suis là: je ne puis m'empêcher de détailler les enfants, de scruter les
-parents, le quartier, et de m'arrêter à chaque tare particulière.
-
-Et alors, étant agenouillée entre un banc et une table à nettoyer par
-terre, j'aspire comme des bouffées de vérité: on ne peut pas alléguer
-que l'école se trompe--appréciation trop vague--il faut spécifier: la
-leçon a le tort d'être servie pareille à tous, aux forts, aux faibles,
-aux gentils, aux affreux; tel conseil profitable à Pierre peut
-parfaitement nuire à Paul.
-
-La morale c'est le bien de l'individu considéré dans son milieu. Chaque
-nature et chaque situation a la sienne.
-
-Quelle révélation! Et maintenant j'écoute ces malheureuses maîtresses
-verser leur médication collective, sans souci ni de tempérament, ni de
-famille, ni de condition économique.
-
-Je ramasse des papiers, je renifle les odeurs différentes des enfants et
-je me dépite: mais fourrez donc le nez sur vos élèves!
-
-Certes, ces dames moralisent à propos de _toutes les choses diverses_
-(conformément au manuel spécial de leur métier), mais pas à propos des
-_enfants divers_.
-
-Tous les exercices de la classe et les jeux de la récréation doivent
-fournir prétexte à sapience. On ne l'oublie pas; il n'est pas jusqu'au
-modèle d'écriture qui ne porte ses fruits.
-
-La leçon que l'on arrose le plus de vertueux propos est celle de calcul.
-Morale et calcul, à première consonance, cela ne se marie pas
-nécessairement. La normalienne, le lundi, le mercredi et le vendredi,
-d'une heure trois quarts à deux heures et demie, se charge, des plus
-aisément, la craie à la main, de cet heureux rapprochement.
-
-«J'ai deux douzaines de cerises, vous allez les voir sur le tableau;
-j'en veux faire trois parts égales: une que je mangerai de suite, une
-que je conserverai pour ce soir, une que j'offrirai à un camarade.»
-
-Et la craie marche, et la langue, et tout y passe--sans que le truquage
-apparaisse--l'addition, la soustraction, la division, la frugalité, la
-prévoyance, l'économie, la générosité... et un cerisier et une assiette
-et une table.
-
-C'est bien. Et je ne suis nullement satisfaite.
-
-Du reste, j'ai l'esprit chagrin et il ne m'arrive que des ennuis.
-
-Je suis allée dimanche, voir mon oncle, sur une convocation brève et peu
-aimable.
-
---Qu'est-ce qu'il y a? m'a-t-il crié à brûle-pourpoint.
-
---Mon oncle, c'est vous qui m'appelez...
-
---Tu ne sais rien? Qu'est-ce que ça veut dire: on est venu dans le
-quartier, chez la concierge, faire une enquête... oui, quand tu
-écarquilleras les yeux... et c'était surtout toi, tes antécédents, que
-l'on voulait connaître. Tu y es maintenant? Qu'est-ce que cela veut
-dire?
-
---Mon oncle, peut-être l'Administration...
-
---Ce n'est pas l'Administration; il s'agit d'une de ces agences qui font
-des recherches dans l'intérêt des familles.
-
-J'ai fini par rabrouer mon oncle vertement; il avait l'air de douter de
-ma conduite.
-
-Et je ne veux pas approfondir cette histoire de concierge. Que
-m'importe?
-
-J'ai beau faire, une inquiétude inexplicable vit en moi. Des riens
-m'agacent, sans motif.
-
- * * * * *
-
-Et me voici dans ma chambre. Si seulement j'avais du feu, je serais
-moins mal pensante; le bec de ma lampe à pétrole parcimonieux, avare, ne
-me communique pas l'égoïsme digne et accommodant du monde qui a chaud.
-
-Le temps de monter mes six étages, mon dîner était figé; et je ne
-m'habitue pas à ces gens à accroche-coeur attablés en bas dans la
-gargote, ni à leurs éclaboussures d'argot, ni à leurs bouchons, ni à
-leurs boulettes de pain.
-
-Ma digestion ne s'accomplit pas, je ne peux pas me coucher; pour un peu,
-je sortirais. J'ai peur et j'ai envie... Quel réconfort trouverais-je
-dehors? Voilà bien de quoi soulager ma douloureuse aspiration vers une
-bonté aimante et belle: la rue des Plâtriers, le boulevard de
-Ménilmontant avec leurs ombres, leurs projections blafardes de débits
-empoisonneurs et ces gens à démarche rôdeuse qui ne vont nulle part et
-ces formes inquiétantes qui stationnent, et ces coups de sifflet
-sinistres...
-
-J'ai honte de moi, je voudrais un prétexte... je voudrais avoir oublié
-quelque chose à l'école. J'irais... une fois les réverbères allumés, la
-fonction du quartier c'est la débauche... toute femme jeune passe au
-milieu de la convoitise et de la concurrence... je ferais quelques pas,
-je sentirais toutes sortes de menaces autour de moi. Devant la façade
-assombrie de l'école, je verrais des personnes en train de chercher, de
-parler, de monter la garde. Juste là, sous le drapeau, et le long des
-affiches, je retrouverais le même trottoir occupé qu'à onze heures et à
-quatre heures lorsque l'on attend la sortie des élèves... à peu près
-mêmes visages, mêmes vêtements. Faut-il l'écrire? de celles qui viennent
-chercher leur enfant dans la journée, il y en a, je crois, qui
-reviennent la nuit devant l'école.
-
-Sans doute, c'est seulement la curiosité de vérifier qui m'attire
-dehors... Belle curiosité! c'est plutôt mon intolérable solitude qui me
-pervertit.
-
-J'ai souvent rêvé cette inouïe fortune: un enfant que l'on ne viendrait
-pas retirer le soir et dont je ne retrouverais pas les parents à
-l'adresse marquée sur la fiche, je l'emmènerais chez moi, je le ferais
-dîner, je le coucherais, je le dorloterais. Comme cela doit être bon
-d'avoir un enfant à embrasser dans le silence du chez soi, quand,
-dehors, guette la nuit hostile!
-
-Le fait s'est produit, Mme Paulin me l'a raconté: un bébé de quatre ans,
-demeurant soi-disant rue des Panoyaux; l'heure passe, on le reconduit; à
-cet endroit, la mère était inconnue. Perplexité. Le petit, paraît-il, a
-eu comme une intuition terrible: il s'est mis à réclamer sa mère avec
-cet affolement de l'instinct vers une seule protection, avec cette
-épouvante de l'être perdu qui sent la voracité partout, autour de lui...
-ah! mais, de tels cris, par les rues, que n'importe où la mère aurait
-été, à proximité, elle serait sortie. La femme de service a ramené
-l'enfant à l'école.
-
---On aurait dû se douter de quelque chose, dit Madame Paulin. Ce mioche
-de misère qui, la moitié du temps manquait de pain, ce jour-là, on avait
-trouvé un énorme gâteau dans son panier... on aurait dû comprendre... Je
-me rappelle; on en a coupé une douzaine de parts et même le mioche n'en
-a pas goûté, tellement il était content de voir bâfrer les autres, de
-faire le riche...
-
-La directrice l'a mis en garde chez la concierge. On l'a hébergé quatre
-jours, après avoir informé la mairie, le commissaire. Pendant quatre
-jours, il a appelé, il a gratté aux murs, aux portes, voulant aller
-chercher sa mère. Jamais, jamais on n'a eu d'elle aucune nouvelle.
-L'Assistance publique est venue retirer de la bouche de l'enfant, ce mot
-anti-administratif: maman.
-
-Parfois toutes mes fibres crient que j'étais faite pour avoir des
-enfants; alors, exclue du mariage, créature dénaturée, je forme des
-imaginations monstrueuses! Il y en a un petit que je guette: Louis
-Clairon... sa mère a l'air si fini!
-
- * * * * *
-
-Avant la fermeture, quand les maîtresses sont parties, j'essaie mes
-chances:
-
---Qui est-ce qui veut s'en aller avec moi et que je sois sa maman?
-
-Hélas! personne ne se précipite dans mes bras.
-
-Je m'habitue aux déboires. Dans les premiers temps, le soir, au milieu
-du préau, sous le gaz, assise sur un banc trop bas en face de trois ou
-quatre bambins, je conversais naïve et ignorante; je tâchais d'accorder
-ma voix à la douceur et à la pureté enfantines, je modulais une
-intonation chantante, jolie, délicate:
-
---Dis donc, Léonie, maman va venir, tu vas rentrer à la maison, il y a
-une table ronde, hein, je suis sûre? Et la soupe est sur le fourneau...
-
-A mesure que je parlais, Léonie Gras, une roussotte frisée comme un
-caniche, faisait: non, non, de la tête, souriant avec des yeux malins,
-telle une enfant que l'on taquine par une offre dérisoire: «Donne-moi
-tes dragées, je te donnerai une poignée de cailloux». Elle me souffla
-sur le nez comme sur une bougie, par dédain, puis s'expliqua:
-
---Non! on mange chez l'troquet avec maman.
-
-Elle ponctua cette déclaration d'un avancement de menton: «Voilà, ça
-t'ennuie, tu es jalouse!»
-
---Ah! fis-je interloquée, mais après tu vas faire dodo?
-
---Non, maman boit avec des gens et moi je _liche_ les verres.
-
-Et encore ce coup de menton qui signifie en langage de Ménilmontant:
-«Voilà, ma vieille, ça te la coupe!»
-
-Ensuite ce fut Bonvalot, blafard, les pommettes trouant la peau, le cou
-détiré. Il était en retenue.
-
---Tu aimes bien ta mère?
-
-Signe de tête négatif.
-
---Comment! tu n'aimes pas ta mère?
-
---Non, a' m' bat. (Brèche dents, il crache à distance, en soulevant à
-peine les lèvres.)
-
---Et ta tante, que j'ai vue une fois, tu l'aimes?
-
-Hochement négatif.
-
---A' m' bat.
-
---Et ta grande soeur?
-
-Même jeu.
-
---A' m' bat.
-
-Il crachote froidement, d'un air de millionnaire qui regrette mais ne
-saurait vous accorder ce que vous demandez.
-
---Et ton père?
-
---Y bat maman... il lui jette les assiettes à la tête, elle lui rejette
-les morceaux.
-
---Et moi, tu ne m'aimes pas non plus?
-
-Silence. Il crache moins loin. Puis, un signe furtif, entre nous deux
-seulement, indiquant que, tout de même, il a un sentiment pour moi.
-
---Tu m'aimes parce que je te donne des bonbons?
-
---Non.
-
---Parce que je t'apporte ta gamelle, je te débarbouille?
-
---Non.
-
---Pourquoi alors?
-
-Il me regarde, mécontent, rechigné, puis, les paupières baissées, il dit
-sans amabilité:
-
---Parce que y a des images dans tes yeux.
-
- * * * * *
-
-J'y pense maintenant, ce n'est pas bien dangereux de prôner aux enfants
-la soumission et l'admiration envers les parents indignes. Est-ce que
-Bonvalot _coupe_ dans les leçons sur les parents? Admettons, mais nous
-voilà loin des bienfaits suprêmes de l'école! Nous en sommes à plaider
-son innocuité.
-
-Certes, l'enfant ne tient pas grand compte des conseils. Toutefois, dans
-le cas de contradiction apparente, il s'empresse de choisir; ayant
-entendu ces deux exhortations: «Imite tes parents--Sois sobre», si les
-parents se grisent, l'enfant aura soin de ne considérer que
-l'exhortation à suivre l'exemple familial.
-
- * * * * *
-
-C'est drôle comme le froid m'empêche de suivre droitement une seule
-idée. Je me tiens mal sur ma rocking-chair, ma pensée transie verse à
-droite et à gauche.
-
-J'ai écrit dernièrement qu'il fallait subordonner la morale aux _faits_
-individuels; eh bien, à ce propos--puisque je ne peux pas me
-coucher,--je veux exposer une opinion qui me tracasse depuis l'âge de
-raison: je suis absolument révoltée de la façon dont on attribue de la
-vertu aux gens--par rapport à d'autres gens!
-
-Pourquoi dire que l'industriel gagnant 50.000 fr. par an est _plus
-honnête_ que le camelot affamé qui a volé? pourquoi dire que Madame
-Prudhomme, satisfaite en tous ses désirs, est _plus vertueuse_ que
-Mademoiselle Nana? _On n'en sait rien._ Pour pouvoir comparer, il
-faudrait que le riche industriel, que l'heureuse Mme Prudhomme se
-fussent trouvés exactement dans les mêmes conditions de besoin que le
-camelot et que Mlle Nana.
-
-L'évidence de mon assertion avoisine la puérilité. Quand vous voyez deux
-personnes inconnues, l'une barboter dans la rivière et se noyer,
-l'autre, sur la berge, cheminer d'un pas assuré, vous ne dites pas:
-cette personne qui marche si solidement ne se noierait pas! Vous n'en
-savez rien; vous constatez simplement deux situations différentes.
-
-Pourquoi, lorsque vous voyez Madame Prudhomme coudoyer Nana, déclarer
-que la première est vertueuse? La vertu c'est de ne pas se noyer. La
-dame n'a jamais barboté dans la misère, vous ne savez pas si elle
-surnagerait.
-
-De même, il n'y a aucune honnêteté pour le capitaliste à ne pas chiper
-une boîte de sardines à l'étalage de Potin. Évidemment ce n'est pas
-répréhensible d'être garanti du besoin, mais ce n'est pas méritoire non
-plus. Disons que c'est neutre.
-
-Et la vertu c'est de l'action, que diable! Et je ne connais pas
-d'invention plus intensément comique au monde qu'un _jury d'honneur_
-composé de messieurs bien nés, bien élevés, bien pourvus.
-
-Hum! Il n'est peut-être pas tout à fait _neutre_, qu'une servante de
-sainte Catherine comme moi, tranche si intelligemment de la vertu!
-
- * * * * *
-
-5 février.--J'en étais sûre! Je passe mon temps à confronter les leçons
-et la matière enfantine: voyons si «ça colle»...
-
-Impossible de faire autrement; j'ai beau avoir continuellement des tout
-petits accrochés à mon tablier, j'ai beau m'occuper d'eux très
-sincèrement, leur répondre avec application, torchonner par-ci, éponger
-par-là,--mon observation critique ne cesse pas.
-
-Que voulez-vous? Une telle beauté inonde l'atmosphère quand maîtresses
-et élèves se comprennent à plein et mélangent leurs effluves! Et il
-suffit de rien pour épanouir l'innocence enfantine: des histoires de
-petits animaux faibles... Et Louise Cloutet (la Souris), les yeux
-diamantés, envoie son âme en visite chez l'âme de la normalienne et
-reçoit à son tour la même salutation.
-
-Mais il y a la contre-partie.
-
-Ce matin, dans la grande classe, c'étaient surtout le dos, les épaules
-que j'observais; quelles différences dans les nuques! Adam concentre là
-sa force et Gillon sa bêtise; quelques petites filles montrent déjà,
-sous leur natte, une pureté de marbre: Julia Kasen, Irma Guépin, Léon
-Chéron et la Souris ont la nuque archibrune et mince, mince!
-
-La normalienne donnait un simple exposé historique. Superficiellement,
-tous les enfants avaient l'air aussi absorbant, aussi bénéficiant; mais
-à fixer mon attention, je voyais les phrases tomber différemment sur
-eux; un dépit irrésistible me crispait: cette forme de parole ne
-s'adapte pas à cette forme de tête...
-
-Quel malheur, quand la normalienne ne pénètre pas dans les ténèbres des
-petites intelligences, ou quand elle ouvre aux enfants un aspect trop
-compliqué de son intelligence, à elle! On croirait voir quelqu'un offrir
-de bonne foi des couleurs à un aveugle et attendre qu'il choisisse.
-
- * * * * *
-
-Ma solide complexion de Parisienne «mollit» singulièrement.
-
-Le délégué cantonal a chaperonné une nouvelle dame patronnesse, une
-grosse vieille en deuil, à qui l'on a présenté le personnel, y compris
-les femmes de service.
-
-M. Libois s'est fendu d'un petit discours sur les mérites de chacune:
-très dévouée Madame la directrice, très dévouées, Mlle Bord, Mme Galant,
-Mme Paulin.
-
-Pourquoi ai-je rougi comme une imbécile quand mon tour est venu? Et
-pourquoi _l'autre_--imbécile aussi,--qui était souriant sans solennité,
-pour dire les mérites de ces dames,--a-t-il semblé plus sérieux...
-pourquoi s'est-il dispensé de me regarder?
-
---Et enfin Mlle Rose, dont vous... dont les soins maternels n'ont pas
-moins d'importance...
-
-D'ailleurs, rien d'anormal; autrement, Mme Paulin n'aurait pas manqué de
-le remarquer.
-
-Pourquoi suis-je allée pleurer dans la cour?
-
-Il ne faut s'en prendre à personne; je traverse une crise. N'ai-je pas
-déjà pleuré hier, à propos d'un petit nouveau? Sa mère venait le
-chercher; il a hésité comme s'il ne disposait que d'un baiser, il allait
-me le donner, vite il l'a donné à sa mère. Je suis restée la tête
-basse...
-
-A la vérité, j'ai attrapé un tourment jaloux à voir tous ces enfants des
-autres, à voir tous ces gens qui possèdent des enfants. Je voudrais
-_posséder_ aussi.
-
-Le mal est plus grave que l'on ne croirait; je n'ose l'avouer: «J'ai
-fait un nid!» J'ai disposé un coin dans ma chambre pour recueillir
-d'aventure un enfant abandonné... j'arrange des bouts de chiffons... Un
-précédent existe, juste dans la famille; mon oncle a longtemps gardé une
-vieille tourterelle apprivoisée qui couvait un oeuf en bois, à repriser
-les bas...
-
- * * * * *
-
-J'ai signalé une espèce très commune dans les quartiers pauvres: des
-enfants à visage pointu, front pointu, nez pointu, menton pointu; comme
-si, à pleine main, on en avait pincé la cire blette. Ah oui, la cire!
-Car on ne peut guère nommer chair cette substance décolorée, creuse, où
-transparaissent quelques veines ténues, bleuâtres. Et ces visages
-d'enfants n'expriment que l'incapacité; leur seul caractère, c'est la
-laideur, même pas excessive. Voilà une régénérescence qui s'impose!
-
-La voyez-vous, grandie, cette élève à figure pointue? appelez-la Berthe
-Cadeau, ou Gabrielle Fumet: une couturière osseuse et graillonnante, au
-long nez pointillé comme ses doigts, dédaignée par la débauche même;
-tenez, elle habite là, sur mon palier, dans la chambre voisine de la
-mienne: une pauvre assassinée, n'ayant jamais rien osé, dont le masque
-hébété s'effraye lorsqu'on parle du mieux à revendiquer.
-
-Eh bien, en guise de régénérescence par l'école, écoutez la leçon
-d'inertie, de routine, qui s'abat sur les nuques molles.
-
-«L'ambition punie.--Il y avait une fois, dans en colombier, deux pigeons
-qui s'aimaient beaucoup; ils allaient chercher du grain dans l'aire du
-fermier et se désaltéraient dans l'onde pure d'une fontaine. On
-entendait le murmure de ces heureux pigeons et leur vie était
-délicieuse. Mais, hélas! l'un d'eux se dégoûta des plaisirs d'une vie
-tranquille. Il se laissa séduire par une folle ambition et livra son
-esprit aux projets de la politique. Le voilà qui abandonne son vieil
-ami. Il part du côté du Levant. Il voit des pigeons qui servent de
-courriers, il envie leur sort. On le met bientôt dans leurs rangs. Il
-porte, attachées à son pied, les lettres d'un pacha et fait au moins
-trente lieues par jour.
-
-«Mais un jour, le Grand Seigneur soupçonnant le pacha d'infidélité
-voulut savoir ce que contenaient les lettres. Une flèche tirée perce le
-pauvre pigeon et il tombe ensanglanté. Pendant qu'on lui ôte les lettres
-pour les lire, il expire plein de douleur, condamnant son ambition et
-regrettant le doux repos de son colombier où il pouvait vivre en sûreté
-avec son ami. Que d'hommes ressemblent à ce pigeon! Ils dédaignent le
-bonheur qu'ils ont sous la main, pour courir après un bonheur qui,
-toujours, leur échappe.»
-
-Il faut voir, dis-je, cet enseignement s'appesantir sur la misère des
-chairs étiolées et des tabliers rapiécés!
-
- * * * * *
-
-Et l'histoire d'une petite curieuse:
-
-«Berthe a un très grand défaut: elle est d'une curiosité incroyable,
-elle veut tout entendre, tout savoir, toucher à tout. Quand elle marche
-dans la rue, sa tête ressemble à une girouette, elle ne cesse de
-tourner! Elle veut suivre ce qui se passe à droite, à gauche, devant,
-derrière. Si deux personnes causent ensemble, elle tâche d'entendre ce
-qu'elles disent. Sa mère a honte de l'emmener en visite, parce que, en
-arrivant, elle inspecte la pièce où elle est et regarde les objets les
-uns après les autres. Elle ouvre les tiroirs pour palper ce qu'ils
-renferment. Elle feuillette librement les livres qui sont sur la table!
-Un jour, elle s'est permis d'ouvrir une boîte qui appartenait à un
-collectionneur d'insectes; dans cette boîte, il avait renfermé un énorme
-bourdon à corps velu; l'affreux insecte armé de son dard a sauté à la
-figure de la petite curieuse.»
-
- * * * * *
-
-Où en est mon drame dans tout cela? Je devais enregistrer les
-améliorations de cette année décisive, en voilà un tiers d'écoulé: quoi
-d'amélioré chez Gabrielle Fumet, chez Bonvalot, chez la petite Doré? Je
-note de l'assouplissement, de la discipline, de la mécanisation; certes,
-les rangs manoeuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets,
-pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de
-la turbulence, de l'impétuosité, de la vivacité semblent avoir porté
-leurs fruits... Je me demande si l'école n'a pas pour principal effet de
-rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale? Habile
-résultat, certes, à un point de vue spécial... mais enfin je croyais que
-l'on devait redresser, développer, armer cette enfance inférieure?
-
-Allons, tout le monde ensemble: le salut--puis les mains au dos... Ah!
-la belle uniformité!
-
-La pauvreté, le vice, la maladie ont enfanté; la misère humaine a
-enfanté, elle vous envoie sa progéniture, avec des supplications... Vous
-rangez par grandeur, par grosseur, par âge, vous dites: soyez bien
-sages, ne bougez pas! Puis: exécutez bien tous le même mouvement,
-attention!
-
-Et l'alcoolisme, la tuberculose, la fringale, la névrose, le rachitisme
-contorsionnent en choeur le même simulacre!
-
- Ainsi, font, font, font, les petites marionnettes!...
-
- * * * * *
-
-7 février.--Ma mauvaise chance s'accentue. Décidément je ne trouve plus
-de justice nulle part! Ne me semble-t-il pas que les punitions infligées
-aux enfants manquent trop cruellement de mesure!
-
-Enfin que l'on réfléchisse: la même punition est bénigne ou monstrueuse
-selon la _sensibilité_ et la _condition_ de l'enfant. Ici encore, avant
-de sentencier, il faudrait envisager la monographie des administrés.
-
-Parbleu! cette étude individuelle est impossible et l'éternel résultat
-se produit: les peccadilles sont terriblement châtiées, les grosses
-fautes sont presque exonérées. (Ces dernières appartiennent aux enfants
-_qui ont de l'estomac_ et qui digèrent facilement les fortes
-réprimandes, les premières sont le fait des délicats, émotionnés par des
-riens.) Je ne demande pas la punition proportionnelle des grosses
-fautes, je souhaite la décharge des peccadilles.
-
-A la récréation de ce matin, j'ai observé un petit nouveau qui,
-nécessairement, avait la sensation d'être perdu dans l'école
-étrangère,--pour avoir retiré sa ceinture, on l'a mis, selon l'usage, en
-pénitence, cinq minutes, contre le mur de la cour, face au marronnier,
-en lui disant: «Tu vas rester là _tout seul_, personne ne s'occupe plus
-de toi.» Punition excessive parce que l'enfant était nouveau. Pendant
-quelques instants il a connu l'infini désespoir de l'abandon total.
-Contre son mur, il faisait penser à un aveugle, à un asphyxié: il tâtait
-le vide à mains tremblantes, il ouvrait le bec, palpitait, affolé
-d'_être tout seul_. Sait-on combien un enfant se laisse suggestionner?
-Combien son imagination le peut halluciner? Les désolations sans cause
-sont peut-être les plus atroces.
-
-Mme Galant détient le record des punitions regrettables. C'est une
-maîtresse fanatiquement dévouée à l'enseignement (--je ne dis pas
-dévouée aux enfants)--elle emploie une pédagogie de dévote: implacable,
-sans pardon. Quand elle a annoncé une punition, elle s'en souvient,
-fût-ce trois jours après, et elle possède cette extraordinaire faculté
-de pouvoir sévir comme cela, _à froid_.
-
-Beaucoup d'élèves ont la terreur du sergent de ville, du commissaire.
-Ces croquemitaines lui servent trop fréquemment,--sans discernement.
-
-J'ai pris des informations, moi. Parbleu! ces enfants ont pour parents
-des camelots, des marchands des quatre-saisons, des ambulants,
-continuellement pourchassés et saisis par la police! Les enfants ont de
-naissance, ils ont par habitude, ils ont dans le sang, dans l'estomac,
-l'effroi du sergent de ville; ils savent des exemples terrifiants de
-désastres causés par les «agents».
-
-Ce soir, au moment de la sortie de quatre heures, dans le préau, Mme
-Galant s'est tout à coup faite sévère:
-
---S'il te plaît, Kliner, j'ai promis avant-hier de te conduire chez le
-commissaire; arrive un peu avec moi, mon bonhomme.
-
-J'ai vu la mort passer sur le visage de Kliner; ses yeux se sont
-retournés d'ans un horrible strabisme. On ne soupçonne pas la quantité
-d'épouvante que peut contenir la carcasse d'un enfant de cinq ans.
-
-Évidemment Mme Galant ne calcule pas ses effets: c'est de la chance,
-quoi!
-
-Mais, assez de couleur sombre, j'avoue qu'il est bon, parfois, de ne pas
-tenir compte de la situation de chacun; par exemple, chez nous, on ne
-constate pas de préférence injuste, pas de traitement selon que les
-enfants paraissent être de famille plus ou moins aisée (imperfection
-fréquente des établissements privés, des écoles payantes). La pitié même
-se manifeste modérément et j'approuve: c'est souvent griffer la misère
-que de la plaindre, ouvertement.
-
-Certes, la gentillesse de visage et d'allure exerce son attirance, mais
-je l'affirme, on lâche les cajoleries instinctivement, sans idée de
-rang. Et, par contre, on surmonte, on déguise la répulsion de la
-laideur.
-
-Je vois la normalienne mettre une application vraiment généreuse à
-traiter les affreux--Vidal, Richard--_comme les autres_, comme s'il
-n'existait aucune différence entre eux et les plus agréables, ce
-qui,--vis-à-vis des camarades--est bien plus charitable que de témoigner
-de la compassion.
-
---Voyons, quelqu'un de solide pour reporter la pelle à Rose? Mais oui,
-Vidal.
-
-Je le certifie: le front superbe de Mademoiselle jure à la face du ciel
-que Vidal le bossu,--crapaud et oiseau mutilé--est aussi solide qu'Adam.
-Je certifie que Vidal, sa pelle à la main, a conscience d'être pareil à
-tous. Et il y a ce sublime: personne ne rit! Mademoiselle impose ses
-propres yeux à toute la classe, Mademoiselle délègue sa propre beauté à
-Vidal.
-
-A propos de beauté, demandez le grand événement du jour! la grande
-découverte de ces dames: «Notre délégué _se néglige_!»
-
-Ces dames n'ont plus d'autre sujet de conversation. Pensez donc: après
-trois ans de chapeau de forme et de pardessus ultra chic, M. le délégué
-est apparu avec un simple «melon» et une espèce de _cover-coat_!
-Littéralement, son élégance a descendu de plusieurs crans!
-
-Ces dames ne subissent plus si fort le prestige autoritaire de M. le
-délégué. Je ne suis pas faite comme tout le monde, moi: j'oserais plutôt
-moins le regarder maintenant.
-
- * * * * *
-
-Pour en revenir au problème des punitions, je voudrais les remplacer par
-du raisonnement et de l'explication: «Tu as fait cela, c'est mal, je
-vais t'expliquer pourquoi. Écoutez, vous autres, pourquoi votre camarade
-a mal agi.»
-
-La pédagogie officielle prône chaleureusement ce système. Mais où
-trouver le temps, le moyen, avec soixante enfants par maîtresse?
-
-Et puis, encore, ce procédé est si dangereux quand on ignore la
-condition des élèves.
-
-Hier matin, aussitôt l'appel terminé, dans la classe, la normalienne à
-son bureau, le visage composé, annonce d'une voix caustique:
-
---Je vais vous raconter une histoire de Mlle Brouillon.
-
-Toutes les têtes se tournent vers Hélène Leblanc.
-
---Mlle Brouillon, une grande fille de six ans, habille sa petite soeur.
-Savez-vous comment? Elle lui a mis des chaussettes dépareillées! Voilà
-trois jours aussi, que Mlle Brouillon néglige de faire recoudre les
-boutons à son tablier.
-
-Moi qui suis allée reconduire les deux petites Leblanc oubliées
-récemment à l'école, je connais une autre histoire. Leur mère a filé,
-voilà quatre jours, abandonnant mari et enfants, emportant pêle-mêle une
-partie du linge; si bien que beaucoup de pièces se trouvent
-dépareillées, notamment des chaussettes,--et que les boutons de tablier
-restent décousus.
-
-Accablée sous le regard de la classe, Mlle Brouillon se durcit, dans le
-sentiment du blâme immérité.
-
-Et il y a sa voisine, Léonie Gras,--l'air pas bête et pas commode,--qui
-sait la fugue de la mère et qui fixe de singuliers yeux récriminateurs
-sur la maîtresse.
-
-Oh! Oh! Mademoiselle la normalienne, prenez garde au sentiment de la
-justice aussi bien chez l'enfant réprimandé que chez l'enfant témoin!
-
-Pensez donc! La logique sentimentale détermine la personnalité présente
-et future: dès les premiers ans, l'enfant se fait une base de «justice
-possible» sur laquelle il appuiera toute sa vie; et de la justice rendue
-à lui-même, il dégage sa propre dette de bonté.
-
-Analysez Mlle Brouillon, le front contracté, les yeux sombres, la bouche
-serrée: sa faculté de comparer travaille, cristallise, forme du
-définitif. Prenez garde! Sous l'influence de votre admonestation
-malavisée, Mlle Brouillon va fausser sa conscience.
-
- * * * * *
-
-Dans la plupart des cas, je crois que l'exemple du mal serait moins
-dangereux sans le soulignement de la punition. Celle-ci ne garantit pas
-l'avenir, elle n'intimide que les inoffensifs, tandis qu'elle donne de
-l'intérêt au mal. Infailliblement les enfants sont fiers d'un camarade
-coupable d'une action «à suite répressive».
-
-Un jour, Monsieur l'inspecteur primaire arrive à onze heures, une partie
-des enfants étant en rang, dans le préau, prêts à partir déjeuner.
-L'inspecteur, c'est le chef suprême devant lequel les adjointes, la
-directrice même, bégaient et tremblent: si un enfant se tient de travers
-devant Monsieur l'inspecteur, ces dames se croient perdues. A l'aspect
-d'un tel personnage, les élèves devaient donc saluer de la main,
-militairement, et se redresser le plus correctement possible. Pendant
-l'instant où les maîtresses présentent leurs propres civilités,
-Adam,--toujours écouté,--fait un signe, lance un ordre: «Les bérets sur
-les têtes et les mains dans les poches!»
-
-La directrice, Madame Galant, Mademoiselle en ont pleuré.
-
-La punition d'Adam a été le retrait de tous ses bons points,
-l'interdiction partielle de jeu et de travail en commun pendant
-plusieurs jours.
-
-Mais ensuite, il fallait entendre les gamins fanfarer devant les
-absents, devant les aînés de l'école primaire:
-
---Adam a rendu tous ses bons points! Il ne jouera pas, il n'écrira pas
-pendant une semaine!
-
-Traduction: «Hein! Adam est épatant! et, par conséquent, nous, ses
-camarades, sommes épatants.»
-
-Adam n'a pas eu un moment de honte devant les copains; il se sent
-soutenu. Toute punition éveille la solidarité latente. Et, chez les
-enfants, fonctionne puissamment l'instinct coaliseur des êtres de même
-espèce, de même faiblesse. Devant le châtiment les bons élèves même
-reconnaissent qu'il y a un ennemi commun: le maître.
-
- * * * * *
-
-Je prêche le discernement dans les réprimandes. Comme si l'autorité
-n'était pas l'injustice même, comme si, investi d'un pouvoir, chacun
-n'était pas porté irrésistiblement à abuser de sa force, à sévir
-d'autant plus cruellement que le prétexte est inexistant et que le
-patient est sans défense!
-
-Eh bien, J'ai une confession, à faire, moi, la bonne âme, la
-compatissante, la raisonneuse et la sensible. On verra comme cela me va
-bien de critiquer autrui.
-
-Il est très contrariant pour la femme de service que les parents tardent
-à venir chercher les enfants, le soir: tant qu'il reste un élève, elle
-ne peut pas terminer son ouvrage, elle ne peut ni balayer le préau, ni
-vider les poêles. Or le fait susceptible par excellence de décider une
-mère à être plus diligente, c'est de trouver son enfant pleurant. On n'a
-pas le droit de dire aux parents: «Vous venez trop tard, cela nous
-gêne», mais on délaisse l'enfant, on lui tourne le dos, on ne lui répond
-pas; il pleure, on n'essaie pas de le consoler, puis, quand la mère
-arrive, on s'écrie avec une hypocrite sollicitude:
-
---Mais oui, madame, ce pauvre bébé s'ennuie... Voilà un temps infini
-qu'il est tout seul, le dernier.
-
-Mon bon coeur a quelquefois admis ce charmant procédé. Mais j'ai mieux
-osé ce soir.
-
-J'étais horriblement fatiguée: depuis cinq heures et demie, ce matin, je
-m'étais assise tout juste un quart d'heure pour déjeuner. Un lutteur, un
-fort de la halle, un hercule qui s'enorgueillit des fardeaux soulevés,
-ne se doute pas des reins héroïques qu'il faut avoir pour se baisser
-cinq cents fois devant des enfants... Et les seaux de charbon à
-trimballer!... Les vendeuses de magasin ont le droit de s'asseoir
-pendant les accalmies, les bonnes ont la chance d'avoir des légumes à
-éplucher; le métier de femme de service est plus actif. Je ne suis pas
-assez «charpentée», estime Madame Paulin,--je n'ai pas assez travaillé
-dans ma jeunesse.
-
-Ce soir aussi, j'avais mon spleen: il avait fait une après-midi
-splendide, avec un soleil de fiançailles et des souffles d'air moite
-ensorcelants, et l'école sentait la prison, le local étranger à la
-vie... et mes mains couturées, corrodées de crasse étaient si laides sur
-mon tablier taché... Et je regrettais de tant maigrir; le dégraissement
-ne m'embellit pas, fichtre! je n'ai plus besoin de me composer une
-coiffure vieillissante: la mère Guittard, qui a bien quarante-cinq ans,
-m'a dit en montrant Louise:
-
---Son père a encore mangé la moitié de sa paie! Ça ne vous étonne pas?
-_A nos âges_ on est fixé sur la rosserie des hommes, pas vrai?
-
-Toutes sortes de circonstances contribuaient à me mal disposer.
-
-Mme Paulin m'avait agacée au suprême degré:
-
---Dites donc, Rose, ces dames ont bien raison: _il_ se néglige! _il_ ne
-met plus de gants.
-
---En quoi cela peut-il nous intéresser? je ne comprends pas cette manie
-de s'occuper de l'extérieur des gens. M. Libois ne met plus de gants
-pour entrer dans l'école des Plâtriers, la belle prouesse! Ça lui fait
-un ridicule de moins.
-
-Jamais je n'avais parlé à Mme Paulin sur un ton aussi insolent. La
-pauvre excellente femme, un soufflet n'aurait pas autrement fait jaillir
-ses larmes.
-
-Je me suis excusée ensuite: une fatigue de tête, le bruit des classes...
-il y a des moments où il ne faudrait pas s'occuper de moi; les paroles
-me crispent sans même que je les comprenne.
-
-Là-dessus, passée l'heure réglementaire, Tricot restait à m'embarrasser.
-
-Il ne songeait nullement à pleurer: l'impossible tâche de rattacher les
-ficelles de ses souliers en décomposition l'absorbait complètement. Sans
-doute pensait-il à la neige fondue, à la boue glaciale dont le quartier
-ne se nettoie pas depuis un mois.
-
-Tricot est un des plus marmiteux: on dirait que ses vêtements ont
-séjourné un temps déraisonnable dans la Seine; il a une face de vieille
-femme de bureau de bienfaisance, et des vilains cheveux «en tête de
-loup.»
-
-Alors, je ne sais pourquoi, un irrésistible besoin m'a prise de le
-tourmenter.
-
---Ma foi, puisqu'on ne vient pas te chercher, je vais éteindre le gaz et
-t'enfermer là, seul, toute la nuit.
-
-Sursaut d'épouvante de l'enfant.
-
-Écroulée sur un banc, en face de lui, j'ajoute, la voix dure:
-
---Tu comprends, ça ne m'amuse pas de poser là pour toi.
-
-Des mains qui se précipitent, battent l'air, implorantes; un bégaiement:
-
---Ma... ma... maman va venir tout de suite... attends encore un peu...
-tiens, écoute, on l'entend qui marche.
-
---Non, non, je ne veux pas attendre.
-
-Tricot quitte son banc; piétinement affolé.
-
---Si, si... écoute, elle est arrêtée à la porte qui parle...
-
-De vagues roulements de voitures traversent le silence.
-
-(Il lève l'index et tâche de me «donner le change»: Ah... ah...)
-
---Non!
-
-Je sors un trousseau de clés de ma poche.
-
-Le menton de vieille femme danse et les yeux extravagants m'enveloppent
-tout entière pour m'empêcher de fuir.
-
---Je... je te raconterai une histoire, veux-tu? Je te raconterai la fête
-de Ménilmontant; pendant ce temps-là, maman arrivera.
-
---Non...
-
---Dimanche, je t'emmènerai à la fête. Tu verras les manèges de cochons,
-il y en a de gros comme un cheval... et des noirs... mais les blancs
-sont bien plus drôles, avec la queue en ficelle... et tu sais... la tête
-remue pour de vrai!
-
---Non.
-
-Et je me lève.
-
-Alors Tricot s'élance, s'accroche à mon tablier et, pleurant, les yeux
-hagards, cherchant mes yeux pour les fasciner, il parle d'une modulation
-rapide et caressante, avec toute la persuasion d'une grande personne qui
-veut embobiner un bébé:
-
---Si tu veux me garder encore, je te mènerai voir où qu'on vend des
-gâteaux... tu sentiras comme ça sent bon... tu verras qu'on met du sucre
-dessus avec une boîte à sel... tu verras...
-
-J'éteins le bec de gaz au-dessus de ma tête et je me moque:
-
---Tu verras... tu sentiras... en v'là un beau régal.
-
-Alors, éperdu, Tricot arrache de ses entrailles le cri suprême:
-
---Je t'apporterai un sou!
-
-Il a bien fallu que j'éclate de rire pour ne pas éclater en sanglots.
-
---Voyons, tu ne devines pas que je plaisante? Je ne m'en vais pas... tu
-sais bien qu'il faut encore que je balaie.
-
-Tricot a été un moment avant de se remettre, haletant, regardant le
-parquet sali. Tout de même, il m'a fait rasseoir et il s'est planté
-debout contre mes genoux, les mains dessus, pour que je ne me relève
-pas; il a essuyé ma joue mouillée avec le coin de son tablier et--tout
-de même--pour plus de sûreté, il a tenu à me distraire en me racontant
-«Le petit garçon qui était tombé dans un puits».
-
-Le gaz fait: chuutt; là-bas, le lavabo, le calorifère, les patères au
-mur. Un grand silence; le mobilier scolaire même semble attentif. Tricot
-me cajole avec de bons yeux de grand'mère; il a une gentille petite voix
-simple. J'écoute, en mordillant mon pouce, les paupières baissées.
-
-«C'était un _autre_ petit garçon qui avait été _bien plus méchant que ça
-encore_. Sa maman l'avait envoyé faire une commission et il était tombé
-dans le puits en se penchant trop pour tâcher de voir des poissons. On
-lui avait pourtant assez défendu de se pencher là... Au fond du puits,
-il avait de l'eau jusqu'au menton et il appelait: «Maman! Maman!» parce
-qu'il avait peur là tout seul.
-
-«Mais sa maman n'entendait pas parce qu'elle était occupée à causer avec
-la fruitière, puis après avec la mercière, puis après avec l'épicière du
-coin.
-
-«Heureusement un monsieur passe et il demande:
-
---«Qu'est-ce qu'il y a pour crier comme ça?
-
---«C'est moi _qu'es_ dans le puits:
-
-«Alors le monsieur fait descendre le seau et dit: Assieds-toi dedans. Il
-tire sur la corde et il remonte le seau qui n'était pas rempli qu'avec
-de l'eau, puisque le petit garçon était dedans.
-
-«Et le petit garçon sort du seau et il se secoue comme un chien baigné,
-en envoyant des gouttes tout autour.
-
-«V'là justement sa mère qui arrive. Elle croit que c'est le monsieur qui
-a poussé son petit garçon dans le puits et elle se met en colère, parce
-que ça abîme joliment les effets et les souliers d'être trempés comme
-ça.
-
-«Et elle dit au monsieur que c'était pas malin de faire un tour pareil à
-un enfant pour qu'après il soit rossé par sa mère. Et elle voulait
-sauter après la barbe du monsieur. Mais il a expliqué que c'était lui,
-au contraire, qui avait retiré le petit garçon du puits.
-
-«Alors la maman a dit au petit garçon:
-
---«Attends un peu, tu vas me le payer!
-
-«Et comme il faisait un froid de chien, que tous les ruisseaux étaient
-gelés, la maman a invité le monsieur à entrer chez le marchand de vin et
-à prendre un verre, histoire de causer un peu. Pendant ce temps-là, le
-petit garçon était sur le trottoir, derrière la porte, qui égouttait, en
-attendant de recevoir sa volée.»
-
-
-
-
-VI
-
-
-C'est sûrement par accident que j'ai voulu faire souffrir Tricot.
-
-Du reste, il a compris que je n'étais pas foncièrement mauvaise, que
-j'avais plutôt besoin d'être traitée par la douceur et il ne me tient
-pas rancune: quand je passe, mon torchon à la main, tirant mes épaules
-de manoeuvre, il me considère avec sollicitude et il réfléchit avec la
-même gravité que devant l'état de purée de ses chaussures.
-
-Je dois même dire, à mon avantage, que mon intimité augmente avec les
-élèves. Dame! ma finesse s'applique à ne rien négliger. Tout en
-acceptant l'importance des grandes personnes, l'enfant veut qu'on ait
-égard à sa personnalité; il faut s'occuper de ses affaires, le prendre
-au sérieux, montrer qu'on le connaît.
-
-Ma popularité s'établira solidement à la longue, parce que je suis en
-bons termes avec les têtes principales qui attirent et conduisent des
-groupes. Ces chefs, je m'adresse à eux; en quelque sorte, je leur
-demande des nouvelles de la corporation.
-
---Ça va-t-il le métro? (On joue beaucoup au Métropolitain.)
-
-Ou bien:
-
---Qu'est-ce qu'on fait, le soir, quand papa ou maman n'est pas rentré à
-huit, neuf heures?
-
---On va voir au poste qu'est-ce qui a bien pu arriver.
-
-Je prouve ma bonne volonté à m'instruire par une moue patiente, amusée
-ou consternée; on ne peut douter que les questions corporatives
-m'intéressent réellement. Il ne s'agit pas d'un vain bavardage: on me
-répond posément.
-
-Lorsque la directrice est en conférence avec une personne officielle,
-dans son cabinet, il faut du silence à tout prix. La normalienne envoie
-trois ou quatre de ses élèves (généralement Richard, Léon Chéron, Irma
-Guépin), pour m'aider à occuper sans bruit les tout petits. Nous
-distribuons--sur les genoux, dans le creux du tablier,--des tuyaux de
-paille coupés menu de la dimension d'un grain de blé et des bouts de
-fil; nous montrons à faire des bagues, des chaînes de montre, des
-bracelets. La coquetterie séduit même les mioches de deux ans; tous
-s'appliquent,--à langue tirée. Voici de la tranquillité pour une heure.
-
-Moi et mes aides, nous n'avons qu'à veiller à ce qu'ils n'avalent pas
-leur fil ou leurs pailles. Alors, face à l'atelier, nous causons choses
-sérieuses. Irma, les mains dans ses poches de tablier, riante,
-rengorgée, pérore à son gré:
-
---Une fois que maman _s'avait_ disputé avec sa patronne, j'ai été au
-poste avec mon petit frère Mimile dans les bras; il braillait tellement
-pour téter, que le brigadier a renvoyé maman tout de suite. Maintenant
-que Mimile ne tette plus, puisqu'il est mort, Madame Chartier me prête
-sa petite Lisette pour aller chercher maman au poste, mais Lisette
-pleure pas assez fort, rapport qu'elle est née à sept mois, qu'on dit,
-alors je suis obligée de la pincer...
-
-Richard, philosophe, intervient avec ce talent qu'ont certains enfants
-de répéter et de prendre à leur compte les dires des grandes personnes:
-
---C'est le monde renversé, c'te patronne-là: c'est elle qui se pique le
-nez et qui cherche des raisons aux ouvrières!
-
-Irma, contrariée, mais n'y pouvant rien: Oui, c'est le monde renversé!
-
-Léon Chéron ne bavarde pas; il court de ci, de là, ramasser les pailles
-qui roulent.
-
-Moi: Les jours allongent, on peut jouer le soir dans la rue; avez-vous
-recommencé le traîneau?
-
-Richard.--Le traîneau de Kliner est cassé, y a une roulette qu'est
-tombée dans l'égout, faudrait la remplacer par une roulette de lit. J'ai
-essayé d'en enlever une au lit à maman, j'ai pas pu... Mais, de ce
-moment c'est la guerre entre les Plâtriers et les Panoyaux, parce que
-les _ceusses_ de l'école des Panoyaux ont _chiné_ nos croix qui sont pas
-si belles qu'à eux... Dimanche, on les attend su'le tas d'sable du
-boulevard...
-
-Aujourd'hui, avant le déjeuner, j'ai regardé dans le panier de Gabrielle
-Fumet. Il ne contenait rien,--selon l'habitude. Quelques autres paniers
-se promènent ainsi, toujours vides. J'ai interrogé là-dessus, d'un air
-détaché, aimable, la Souris qui est à la tête d'un groupe auquel se
-rattache Gabrielle Fumet. J'ai appris,--d'un regard large, ironique à
-peine, qui a mesuré ma triste ignorance et qui lui a pardonné,--j'ai
-appris que l'on apporte son panier vide par convenance, par respect
-humain, pour ne pas choquer le monde. On ne montre pas son derrière dans
-la rue, ni dans l'école, n'est-ce pas? Eh bien, on ne montre pas non
-plus sa débine.
-
-Sur la question du pain, les enfants sont d'une sévérité tragique, il ne
-faut pas badiner avec cela.
-
-Je me rappelle que la normalienne s'est fait «moucher» une fois; elle
-n'y reviendra plus.
-
-Elle surveillait le déjeuner.
-
-Léonie Gras, à un bout de table, mangeait sans pain.
-
-Mademoiselle, très affable, mais en même temps très déesse, demanda d'un
-ton trop négligent:
-
---Tiens, toi, pourquoi n'as-tu pas de tartine?
-
-Léonie présente son masque extraordinairement creusé, expérimenté. Un
-temps: un regard rigide, pointu, dans les yeux de la normalienne. Puis
-une phrase à mots froids, détachés, qui font remuer la maigreur et le
-douloureux des joues:
-
---Il a plu toute la soirée.
-
-Ce renseignement jeté à la normalienne--de quelle hauteur de
-misère!--contenait la plus sanglante protestation:
-
-«Vous vous moquez pas mal qu'il pleuve, vous qui gagnez votre pain, à
-l'abri, le jour... Pourtant, il faudrait réfléchir que le mauvais temps
-a de l'importance pour d'autres... et vous devriez faire attention à vos
-paroles; tout le monde ne peut pas être «Mademoiselle» et enseigner la
-morale en costume noir, sans se crotter.
-
-Moi, un seau d'eau glacée ne me serait pas autrement descendu par tous
-les membres.
-
-La normalienne n'a pas insisté; elle s'est détournée inopinément vers
-Berthe Hochard, de qui elle a redressé la serviette; elle s'est
-éloignée.
-
---Va, va, ma fille, me suis-je dit en moi-même; va préparer quelque
-belle leçon conforme au programme.
-
-Toute cette journée, elle m'a semblé porter avec moins d'aisance son air
-habituel de virginité impérieuse. Aurait-elle compris que son attribut
-de Diane est un luxe, lequel,--comme tous les luxes--est compensé par
-une misère correspondante et qu'il ne faut pas, dans une satisfaction
-inconsidérée, blesser les gens qui peinent pour vous.
-
- * * * * *
-
-Encore à propos du pain. Je sais bien qu'une femme de service ne peut se
-permettre d'avoir une idée: les adjointes même doivent laisser à la
-directrice le monopole de formuler des opinions concernant l'école. Si
-une mesure inusitée paraît s'imposer, les adjointes consultent
-naïvement, _inférieurement_, de façon que l'initiative émane de Madame.
-Mais enfin voyons (notre pain rassis, à Mme Paulin et à moi, est
-insuffisant), ne pourrait-on organiser «un service ad hoc?» Le matin, à
-l'insu de quiconque, une main discrète glisserait un trognon dans chaque
-panier vide.
-
-Nous regorgeons de dames patronnesses prêtes à souscrire. Et le
-président de la délégation cantonale, donc! En voilà un qui est disposé
-aux participations généreuses. Il accompagne parfois M. Libois.
-
-Il a la manie des discours solennels et neufs, toutes les classes
-réunies, dans le préau:
-
---Mes enfants, _je suis été_ petit comme vous...
-
-C'est un ancien entrepreneur enrichi. Je l'aime bien; il distribue des
-sous aux gamins qui le reconnaissent dans la rue et nasillent tout au
-long, sans se tromper:
-
---Bonjour, m'sieu l'président de la délégation cantonale!
-
-Il m'a interpellée une fois en me crochetant le menton de son index:
-
---Vous, la fille, si vous lâchez votre place, venez me trouver! Vous
-avez l'air d'une bonne bougresse.
-
-Dieu me pardonne, j'ai vu rougir M. Libois. D'ordinaire on s'émeut ainsi
-pour les gens auxquels on tient de près. Par exemple, on rougit de voir
-son père ridicule.
-
-M. Libois porte tant d'intérêt à M. le président de la délégation!
-
-Je n'aurais jamais cru qu'une pourpre aussi subite et aussi intense pût
-monter au visage d'un homme.
-
-Tous les mois, la grosse dame patronnesse en deuil apporte des sacs de
-bonbons. Il faut des gâteries aux pauvres, d'accord. Mais la donatrice
-exagère: une moitié de l'argent pourrait être appliquée à des achats de
-pain; le jour des bonbons je ne cesse de dépoisser avec mon éponge les
-tout petits qui ressemblent à des oiseaux pris dans la glu; le sucre
-vous colle partout, aux tables, aux bancs, aux portes.
-
-Et puis un fait notoire: dans un quartier besogneux, les enfants sont
-plus privés de soupe que de confiserie. Parfaitement; il est de mode,
-par exemple, de faire déjeuner un mioche avec un rogaton douteux, une
-bribe insuffisante, mais de lui donner deux sous pour acheter des
-bonbons. Une tartine de saindoux et deux sous de pastilles de
-menthe--laisse-moi t'embrasser, gros joufflu...
-
- * * * * *
-
-On ne saurait imaginer la bizarrerie des parents à Ménilmontant. Ainsi,
-l'on croit peut-être que la majeure partie des enfants mangent à la
-cantine: il est tellement avantageux pour eux de recevoir, moyennant
-deux sous, une nourriture saine, abondante, bien chaude l'hiver! La
-corrosive charcuterie revient excessivement cher. Eh bien! il n'y a pas
-la moitié des élèves qui déjeunent à l'école. Soupçonne-t-on pourquoi?
-Parce que _c'est trop d'aria_ d'aménager le panier, c'est-à-dire d'y
-mettre un chiffon de serviette, un morceau de pain et une bouteille
-bouchée. _Même des indigents qui ont la cantine gratuite n'en font pas
-profiter leurs enfants!_ c'est trop d'aria.
-
-Maintenant que je suis camarade avec beaucoup de mères, j'essaie de les
-raisonner, sans avoir l'air d'y toucher, dans nos jacasseries, en
-passant: mais on ne remue pas la bêtise inerte, on ne remue pas la
-misère déchue à l'état de masse croupissante.
-
-L'autre jour, je voyais Louise Guittard, piteuse, famélique, sur le
-banc, dans le préau, attendant qu'on vînt la chercher pour déjeuner.
-Enfin, à midi et demi, sa mère arrive. Il tombait de la neige; sa gamine
-n'avait pas de coiffure.
-
---Vous devriez la laisser déjeuner ici, dis-je; regardez, là-bas, ce
-réfectoire.
-
-Alors la mère, une femme avachie, aussi molle de cerveau que de corps:
-
---Ah! qu'est-ce que vous voulez? Le matin on n'en finit pas... s'il
-fallait encore préparer un panier!...
-
-Au bout d'une demi-heure, Guittard est revenue glacée, les yeux cernés,
-le nez rouge dans sa face blême. Je ne sais quel ignoble repas elle
-avait fait, mais elle fleurait le roquefort et la mauvaise «vinasse».
-
-Tout l'après-midi, à la dernière table de la grande classe, elle m'a
-peinée: un hoquet affreux soulevait ses dérisoires épaules pointues,
-projetait son menton, déclenchait son gosier. La normalienne discourait
-généreusement dans sa chaire; Guittard avait l'air de ne pouvoir
-absolument pas avaler ses paroles.
-
- * * * * *
-
-La mère Guittard ne mérite pas d'être admirée comme une exception.
-
-La semaine dernière une femme amène un élève nouveau: tablier blanc et
-tête malpropre.
-
---Madame, dit la directrice, laissez l'enfant pour aujourd'hui, mais
-nous n'acceptons pas de tablier blanc, c'est sale tout de suite: si vous
-n'en avez pas d'autres, je vous donnerai de l'étoffe pour en tailler un
-noir; et puis je vous prierai de faire couper les cheveux et nettoyer la
-tête de l'enfant: j'ai des bons gratuits à votre disposition.
-
-La mère déclare «qu'elle n'a pas besoin de tout ça». Le lendemain elle
-n'envoie pas l'enfant, le surlendemain il arrive seul, à dix heures et
-tel que le premier jour: tablier blanc déjà maculé, chevelure en friche.
-
---Rose, reconduisez cet enfant immédiatement et dites que le règlement
-est formel: un tablier de couleur et la tête propre; rappelez que, si
-l'on veut, cela ne coûte rien.
-
-La mère, occupée à moudre du café, tout debout sur le palier, en
-compagnie d'une voisine, lâcha le tiroir du moulin, par la violence de
-son indignation. Elle avait laissé radoter la directrice; «jamais elle
-n'aurait cru possible une pareille prétention!» Elle m'accabla
-d'invectives, attrapa son enfant comme si elle l'arrachait à mes mains
-indignes et me cria sa résolution sous le nez:
-
---Ah bien! s'il faut tant d'histoires pour envoyer un enfant à l'école,
-celui-ci n'ira pas! J'ai bien moins de mal à le garder à la maison; il
-jouera dans l'escalier.
-
-Si un élève habitué à manger à la cantine n'apporte pas ses deux sous,
-par hasard, on ne lui refuse pas la gamelle, bien entendu. On fait
-crédit très facilement; la directrice sait même, en bonne charité,
-oublier les dettes, le cas échéant; mais elle doit prendre garde qu'on
-n'abuse.
-
-Il arrive aux enfants de perdre leurs sous, mais aussi, de temps en
-temps, l'un, l'autre succombe à la tentation: il achète une toupie, des
-billes, n'importe quoi.
-
---Où sont tes deux sous?
-
---Je sais pas.
-
-Il y aurait danger de se contenter de telles réponses.
-
-Parfois, on est fort embarrassé:
-
---Virginie, la cantine?
-
---Madame, maman m'avait donné mes deux sous, mais, en route, v'là papa
-qu'avait plus de tabac, alors, il m'a dit: tu raconteras à l'école que
-tu les as perdus.
-
-(Mes enfants ne mentez jamais: voilà, Virginie ne ment pas.)
-
-(Mes enfants, vos parents sont parfaits: soyez tranquille, Virginie a le
-fin sourire; elle sait que son papa est un malin, au-dessus de toutes
-les vérités.)
-
-Certains parents ont de l'amour-propre. Tant pis pour l'estomac des
-enfants.
-
-Les deux petites Cadeau sont nourries à la cantine dix jours de suite;
-puis interruption: censément elles vont déjeuner à la maison. C'est la
-fin de quinzaine et l'on n'a plus quatre sous à leur donner pour la
-cantine. Il suffirait d'un mot à la directrice pour arranger les choses.
-Non; le boulanger fournit à crédit. Se tenant sagement par la main, les
-deux petites Cadeau sortent prendre une livre de pain, le mangent dans
-la rue, par la pluie et par la bise, et quand le temps convenable est
-écoulé, elles rentrent en s'essuyant la bouche, comme les gros
-gourmands: les lèvres grasses, à plusieurs reprises, sur le poignet.
-
- * * * * *
-
-20 février.--A cause de ma camaraderie, de plus en plus cimentée, avec
-les mamans des élèves, je subis des conversations inouïes.
-
-Un soir, comme je sortais, mon ouvrage terminé, à sept heures passées,
-deux femmes flanquées de leurs mioches bavardaient devant la porte de
-l'école; certainement leur exorde remontait à plus de trois quarts
-d'heure. Il gelait assez fort.
-
-Elles se séparèrent et l'une d'elles, Mme Pluck, m'accompagna jusqu'à ma
-porte, tout en parlant «dare-dare» sans perdre de temps:
-
---Hein? croyez-vous que ça a de la chance les enfants, aujourd'hui?
-Croyez-vous que c'est soigné: on vient les chercher... Moi, à six ans,
-je gagnais ma vie.
-
---Pas possible? quel travail pouviez-vous donc faire?
-
-Il a bien fallu que nous nous arrêtions sur le trottoir, devant chez
-moi; on ne peut pas laisser une histoire en train. Le jeune Pluck, tout
-ratatiné par le froid, la tête penchée sur l'épaule, toussotait
-péniblement, à petites secousses exténuées.
-
---Ma mère était cardeuse de matelas et, à cette époque-là on défaisait
-la laine à la main; c'était mon ouvrage, _dès six ans, quand on commence
-à devenir raisonnable_... Dame, on en boulotte de la poussière! et puis,
-n'est-ce pas? les gens ne font guère carder les matelas qu'après un
-décès; en v'là de la mauvaise poussière, car il y a poussière et
-poussière, mais celle-là c'est rudement de la mauvaise. J'en ai-t-y
-attrapé des drôles de maladies! dans le nez, des polypes, on aurait dit
-du corail qui me poussait; et dans la gorge, des angines! Les amygdales,
-on me les a retirées à huit ans, bien sûr, ça ne sert à rien... Ah!
-puis, je ne sais plus tout ce qu'on m'a encore charcuté... Eh bien, au
-fait, je n'ai plus qu'un poumon... J'ai gagné ma vie, je ne dis rien.
-Tout le monde ne peut pas avoir deux poumons, non plus, pas vrai? Mais
-c'est pour vous dire que les gosses d'aujourd'hui sont bien heureux...
-Le mien, le médecin prétend qu'il est un peu tuberculeux, laissez donc,
-si c'est ça, il ne sera pas soldat: autant de gagné.
-
-J'ai pensé ne pas en être quitte avant minuit. Des hommes entraient dans
-la gargote, puis sortaient et nous apostrophaient:
-
---Vous feriez bien mieux de rentrer _jacter_ devant le comptoir; ça
-serait un vermout que je _picterais_, si toutefois j'étais pas de trop.
-
-La chère amie m'a raconté toute sa vie. Du reste, c'est leur manie, aux
-femmes du quartier: dévider toutes leurs affaires, à la personne la
-moins connue, dès la première rencontre.
-
-Et alors, maintenant, chaque fois que la mère Pluck peut m'attraper dans
-la rue, elle n'a plus de préambule; c'est toujours la même histoire qui
-continue:
-
---Comme je vous le disais... les femmes ont nécessairement quelque chose
-qui cloche du côté du ventre, mais moi, déjà, étant gamine, avec cette
-poussière de matelas qui se logeait partout...
-
- * * * * *
-
-Je suis forcée de faire des progrès. Il n'y aura bientôt plus de
-différence, au point de vue conversation renseignée, entre moi et
-n'importe quelle matrone de Ménilmontant.
-
-Tous les samedis matin, à six heures, je suis guettée par la mère de
-Léon Ducret; elle est employée comme _extra_ chez le Vins-hôtel meublé
-attenant à l'école.
-
---Parce que, le samedi soir, ça se succède les chambres, et il faut
-préparer tout un matériel, m'a-t-elle expliqué.
-
-Elle est enceinte. Sa première causerie s'est limitée à l'historique
-complet de quatre grossesses précédentes. D'inévitables questions m'ont,
-toutefois, assaillie:
-
---Vous n'avez pas d'enfants?
-
---Non, ai-je répondu, le visage un peu détourné, comme si j'apercevais
-quelque chose de curieux au bout de la rue, vers le boulevard.
-
---Vous n'en avez jamais eu?
-
---Non, ai-je fait d'un ton modeste, avec un léger coup d'épaule qui
-pouvait signifier: «ça s'est trouvé comme ça.» Je n'ai pas eu la bêtise
-d'alléguer que je ne suis pas mariée, cette circonstance n'ayant aucun
-rapport avec la question.
-
-Mme Ducret m'a expertisée de la tête aux pieds avec une moue
-désapprobatrice.
-
---Oui, je sais bien, a-t-elle prononcé, on se drogue... mais ça abîme...
-
-Elle a froncé les sourcils, elle me trouve terriblement abîmée.
-
-Et voilà dix samedis, vingt samedis, qu'elle m'entretient de son ventre
-fécond et des inconvénients menaçants de ma stérilité voulue.
-
- * * * * *
-
-C'est une persécution formidable: à six heures le matin, à la sortie du
-déjeuner, à la sortie de quatre heures, le soir à sept heures, le
-dimanche à n'importe quel moment, la mère de Julie Kasen, celles de Léon
-Chéron, de Louise Guittard, de Bonvalot, de Tricot, d'Irma Guépin, la
-mère Doré, toutes, dès qu'elles peuvent me saisir, ont à se plaindre des
-infirmités spéciales du sexe, toutes ont à m'exposer des théories
-populaires de gynécologie.
-
-Et il faut non seulement que j'entende, mais encore que je réponde, sans
-faire la pimbêche, puisque le monde où je vis se caractérise
-principalement par cet échange continuel: confidences immédiates,
-complètes, et curiosité cynique, impérieuse, sur le chapitre intime.
-
-De toute façon, je ne pourrais donc pas éviter ce genre de conversation
-aussi banal que l'appréciation de la température; et d'ailleurs à qui la
-faute? Il paraît--(miséricorde!)--que j'ai une mine «qui engage»: une
-ciselure parisienne avec «censément des restes de masque», m'a dit
-Madame Paulin; et les autres camarades ne me l'ont pas mâché: dès qu'on
-me voit, on est édifié sur mon tempérament, on sent combien je suis
-femme et que «j'ai passé par tous les chemins».
-
-La mère Doré secouant sa coiffure impériale diadémée de cuivre, daigne
-amicalement m'accepter à son niveau:
-
---On a bien des embêtements, mais il y a de sacrés bons moments tout de
-même, hein! la Rose de feu?
-
-Et c'est pourtant vrai: ses yeux luisants de coquetterie goulue peuvent
-se comparer à mes yeux brillants de réflexion morale.
-
-Maintenant que je me civilise, maintenant que Bonvalot, Adam, Richard et
-mes amours de babies en robe d'azur m'ont appris que _les yeux_ se
-disent: les _châsses_, les _mirettes_, en langage familier, j'ai fait
-aussi cette découverte: lorsque je viens chercher ma portion le soir à
-la gargote, le sarcasme boueux des consommateurs s'attaque surtout à mes
-yeux. Et j'ai peur... j'ai peur bientôt de tout comprendre!
-
- * * * * *
-
-S'il est vrai que le fait de se sentir persécutée est un signe de
-détraquement, gare à moi!
-
-Le rire perpétuel d'Irma Guépin m'est devenu insupportable. J'ai
-maintenant cette idiote faiblesse de rougir devant un rire «de face» et
-qui insiste. Mme Paulin s'en est aperçue et sait m'épargner. Mais Irma,
-au contraire, abuse.
-
-J'ai envie de changer de «fille», comme nous faisions quelquefois, au
-pensionnat. J'aimerais bien Julia Kasen.
-
-Il suffit qu'une chose m'horripile pour qu'Irma s'y obstine:
-
---J'ai encore rencontré M. Libois et je lui ai dit encore qui que
-j'aimais le mieux à l'école. Il m'a demandé: «Tu sais faire les
-commissions? Voyons: va me chercher une boîte de chocolat chez
-l'épicier. Très bien, c'est pour toi. Mais, es-tu sûre que tu ferais
-bien toutes les commissions? Es-tu sûre? Tu sais porter une lettre à son
-adresse?... Oh! comme il a ri dans mes yeux, en secouant la tête. Puis,
-il m'a prise comme ça par les deux coudes: ouf! en l'air! Il m'a
-embrassée sur les deux joues. Il est parti.
-
-Pourquoi noter ces niaiseries?
-
- * * * * *
-
-Mars.--Des travaux de raccommodage ont occupé mes soirées et m'ont
-empêchée d'écrire. Ma robe était luisante de crasse et usée des deux
-côtés, à la hauteur où les tout petits m'accrochent continuellement.
-
-Je me replonge dans mes griffonnages avec un bel entrain.
-
-Mais pourquoi faut-il que ma faculté d'observation ait si profondément
-changé? Où sont mes admirations du début?...
-
-Voilà tous les élèves muets, immobiles, assis en face de la maîtresse,
-du bureau, des pancartes murales... est-il bon qu'on ait mutilé le
-mouvement et le bruit en eux? Les voilà _en bois_, devant la vie _en
-bois_ de l'école.
-
-Tout de même, il m'est doux de me réfugier en mes amis les enfants. Je
-critique, mais, au moins, je n'ai plus la nostalgie du bonheur perdu.
-
-Un élève nouveau! Le premier jour, il jase, il se dérange sans vergogne,
-il exhibe toute sa nature. C'est le spectacle amusant d'un animal acheté
-pour être mangé, mais qu'on lâche un peu en liberté, auparavant.
-
-Jean Mircoeur, trois ans, a quitté sa place et, les deux poings aux
-hanches, est venu se planter devant le bureau de la directrice:
-
---Dis donc, est-ce que je suis un homme?
-
---Pour sûr.
-
---Eh bien alors, papa m'achètera une tablette à quatre heures?
-
---Certainement.
-
---Tu l'as vu! Il te l'a dit?
-
---Oui, oui... va à ta place.
-
---Alors, ma vieille, y a du bon.
-
-Au bout d'une semaine, finis la spontanéité, le bavardage confiant,
-finie la nature! Le petit enfant rieur et ingénu, le sans-souci du
-premier jour n'existe plus: «On ne dit pas ce qu'on sait,--on ne bouge
-pas à volonté.--Regarde, mais tais-toi et reste là.» Un vrai dressage de
-chiens savants, ces pauvres petits, comiques et piteux, qui s'oublient à
-chaque instant et doivent ravaler leur langue, rentrer leurs gestes. Et
-ne sommes-nous pas à plaindre de fermer ainsi l'âme même de l'enfant, au
-lieu de l'explorer au plus large, selon l'idéal!
-
- * * * * *
-
-Ma critique n'est probablement pas exemple de parti-pris maladif;
-cependant, l'on devra imputer aussi quelque responsabilité à certaines
-coïncidences regrettables.
-
-La récréation d'aujourd'hui. L'explosion habituelle, le fouillis des
-têtes, des bras disloqués, les cris pour le plaisir de crier, le galop
-pour le plaisir de galoper. Puis, les mots, si charmants:
-
---Louise, veux-tu, on va jouer au papa et à la maman?
-
-Alors, Louise, angélique, sérieuse, pas en train:
-
---Ah! bin, non, j'me bats pas.
-
-Mais, au bout de la cour, à l'opposé de la bande d'asphalte où piétinent
-les maîtresses, en revenant de travailler aux cabinets, je surprends une
-vingtaine d'élèves, filles et garçons, Bonvalot, Adam, Irma Guépin,
-etc., acharnés à conspuer Tricot qui est en guenilles: sa chemise passe
-au derrière, ses genoux de pantalon sont arrachés, son tablier sans
-bouton échappe aux épingles, sa figure est en mauvais état, ses cheveux
-semblent avoir servi à balayer. La troupe épileptique braille cette
-moquerie:
-
---Ah! la purée! Ah! la purée!
-
-Eh bien, ce matin, la normalienne a commenté une petite fable, «La
-Renoncule et l'OEillet», d'où cette objurgation: «il faut rechercher la
-bonne société, rejeter les promiscuités disgracieuses, juger les gens
-sur l'extérieur», d'où aussi un parallèle entre l'enfant bien tenu et
-l'enfant mal tenu... Et la férocité à conspuer Tricot et sa misère
-pourrait bien n'être que l'effet de cette leçon imprudente. La
-normalienne ne se défie pas assez des interprétations «à côté». Pauvre
-Tricot! Il faut fuir la mauvaise compagnie. Y a-t-il pire approche que
-la sienne?
-
-Il est vrai que Mademoiselle a eu soin d'amender sa morale par un aperçu
-complémentaire: «Toutefois, pour être heureux, il faut regarder
-au-dessous de soi, jamais au-dessus.»
-
-Je ne connais guère qu'une demi-douzaine d'enfants, comme la Souris,
-Léon Chéron qui puissent prendre cette leçon dans le sens utile; les
-autres entendront plutôt qu'il faut guetter le malheur d'autrui et s'en
-réjouir.
-
-Et encore, non, je répudie la tendance totalement.
-
-Peut-on admettre ce filet de morale inextricable jeté sur des enfants
-mous, dégénérés, désarmés? Il me semble démêler dans cet enseignement
-l'hostilité religieuse contre l'instruction même.
-
-Pour me remettre, chez Mme Galant, j'ai goûté une brillante fanfare de
-chauvinisme: là, alors, violence, passion.
-
-Les deux leçons rapprochées ont fait jaillir une lumière en moi: «Pas de
-milieu, la résignation ou l'énergie obéissante et oppressive.»
-
-Sans viser à la tragédie, n'incline-t-on pas à ce résumé: «Travaillez,
-prenez de la peine, mais gare à l'ambition punie, et pas d'investigation
-trop curieuse. L'auto-concurrence fallacieuse: la croix, les bons
-points; la lutte décevante entre salariés; la lutte avec le morceau de
-bois, le morceau de fer que vous façonnerez, bravo! mais pas la lutte
-avec votre misère... Vous, les dénués, soyez soumis, mais soyez
-héroïques: il est beau de mourir pour perpétuer l'état de choses
-actuel.»
-
-Eh, eh! cette farceuse de morale n'est pas seulement répandue trop
-pareillement sur trop de tempéraments divers... Est-ce qu'il n'y aurait
-pas un vieux lot de fausses vérités, à la longue éliminées de
-l'enseignement secondaire, mais pieusement conservées pour le peuple?
-
-J'ai beau faire, la couleur de mon drame ne s'égaye pas; et nous sommes
-bientôt à la moitié de mars! Qu'est-ce que l'école peut changer à la
-destinée des enfants préparée par l'hérédité et par le milieu? Je
-cherche le sauvetage... un à un, je les considère: Adam est moins
-turbulent, tant pis. Gillon a la bêtise plus administrative; Ducret
-semble plus rampant et Bonvalot plus aigri; les visages pointus ne
-gagnent aucune force; la même fatalité accable Julia Kasen. Et Richard,
-et Vidal ne sont pas moins affreux. Irma Guépin rit toujours trop
-bonnement.
-
- * * * * *
-
-Irma Guépin... Qui expliquera l'intuition des enfants? Qui expliquera
-surtout la transmission magnétique entre personnes du sexe, quelle que
-soit la différence d'âge?
-
-Depuis qu'Irma Guépin est ma préférée, elle a toujours eu ce jeu, le
-soir, dans l'intimité des quelques enfants restants, de m'embrasser à
-l'improviste--pour me faire peur--cou, cou!--au moment où je suis
-distraite par un autre bambin.
-
-L'autre soir, elle s'est arrêtée en chemin: à un mouvement de mes cils,
-elle a senti que, si elle m'embrassait à l'improviste, elle recevrait un
-soufflet.
-
-Cela aurait été infailliblement! Pourquoi mon Dieu? Je me le suis
-demandé l'instant d'après.
-
-Il n'est pas permis de devenir pareillement intolérante. J'ai adressé un
-signe rassurant à Irma.
-
---Allons, viens sur mes genoux!
-
- * * * * *
-
-Si les maîtresses étaient seulement douées de la pénétration enfantine!
-
-Elles usent étroitement de formules convenues; sans même se méfier de la
-double face des mots, à plus forte raison ne soupçonnent-t-elles pas
-l'effet produit, compliqué, désastreux, qui peut résulter d'un appoint
-inattendu d'atavisme ou d'exemple.
-
-Par une ironie sans pareille, le dévouement sublime, la foi
-professionnelle totale se trouvent unis à de mesquins préjugés, à une
-vue fausse du peuple, du monde. Et cette constatation stupéfiante
-s'impose que la carrière d'institutrice est étrangère au progrès des
-idées, étrangère même aux intérêts féminins. J'ai entendu la directrice,
-au visage fin et bienveillant, dire carrément:
-
---Je parcours la _Revue féministe_, parce que M. Libois me la prête,
-mais vous pensez bien que je n'achèterais pas cette publication de
-déséquilibrées.
-
-Étant donné ce retard indéniable sur le mouvement intellectuel, il
-faudrait savoir comment sont fabriquées les institutrices.
-
-Mlle Bord a encore moins l'air «de se douter de quelque chose» que Mme
-Galant; ou plutôt la normalienne est mieux l'adepte de notre
-enseignement aveugle, dogmatique.
-
-Mais, au fait, les institutrices sont de deux sortes: les normaliennes
-et les autres, simplement pourvues du brevet élémentaire ou du brevet
-supérieur. Mme Paulin m'a appris cette importante différence, du premier
-jour, rien qu'à sa façon d'appeler Mlle Bord, «la normalienne», et
-moi-même, depuis, j'ai constaté non seulement une dissemblance, mais un
-antagonisme entre les institutrices. La normalienne se croit d'une autre
-essence que sa collègue; elle juge inférieure et «popotte» toute
-institutrice qui ne sort pas de la fabrique spéciale. Mme Galant est
-quelque peu médisante et ironique à l'égard de Mademoiselle.
-
-Dès qu'un problème me tracasse, il faut que j'en glose--directement ou
-indirectement--toute seule et devant le monde. J'ai pris ce travers de
-m'entretenir avec moi-même (à preuve ces notes que j'écris) et je
-marmonne à demi-voix, en allant et venant, dans le préau, dans
-l'escalier, dans la cour de l'école; c'est le tic des gens solitaires et
-aussi c'est bien «peuple»; avec cette habitude et la manie de siffler en
-frottant, je suis tout à fait «de mon métier». En outre, machinalement,
-pendant notre quart d'heure de déjeuner, je lance à Mme Paulin des
-paroles qu'elle ne peut comprendre, faute d'en connaître les
-préoccupations de départ, et elle me regarde sans répondre, un peu
-alarmée de mon état mental.
-
---Je voudrais bien savoir ce qui se passe à l'école normale, dis-je
-inopinément, entre deux bouchées.
-
-Madame Paulin saute de sa chaise, comme piquée au plus gras; elle achève
-de retrousser ses manches au-dessus de son coude, essuie le bout de son
-nez sur son bras et me foudroie de ses prunelles irritées:
-
---Vous n'allez pas faire la bêtise de demander à être femme de service à
-l'École normale? En v'là de l'orgueil... Ça vous quittera, ma petite...
-Parbleu! «attachée» à l'École normale, ça frime, on se gobe... Mais,
-j'en parle savamment, j'y ai été volée moi: telle que vous me voyez j'ai
-été pendant dix-huit mois auxiliaire à l'école normale--eh bien,
-croyez-moi, c'est une sale boîte... Et puis tenez, voulez-vous que je
-vous dise encore une chose qui m'inquiète pour vous? C'est l'ambition
-qui vous perdra, na!
-
-Il faut noter que madame Paulin se considère comme «appartenant à
-l'enseignement» et que, par conséquent, elle a été obligée de prendre
-parti dans la querelle entre normaliennes et non normaliennes. Elle est
-contre les normaliennes.
-
---Ces poseuses-là ne sont bonnes qu'à jeter de la poudre aux yeux. Dame!
-pour cela, elles s'y entendent.
-
-Et maintenant, grâce à elle, je suis à peu près renseignée: j'ai pu
-compléter ses histoires par les modèles placés sous mes yeux et (à un
-certain point de vue) par l'analyse de mon propre cas. Voici donc
-l'opinion que je me fais.
-
-Les jeunes filles internes à l'école normale mènent une vie incomplète
-et artificielle. D'abord elles sont trop séparées du dehors, trop
-éloignées des affections naturelles et du spectacle du monde; puis,
-jusqu'à dix-huit et vingt ans, elles s'exilent encore, absorbées par
-l'idée du brevet supérieur à conquérir, sans autres préoccupations que
-celles des compositions et des examens; elles ne prennent même pas assez
-d'exercice et de récréation. De sorte qu'elles ont peu de santé, des
-mines graves et ennuyées, des amitiés romanesques pour leurs maîtresses
-et pour leurs compagnes et que, de plus, elles sont profondément
-pénétrées de leur propre supériorité.
-
-Ce sont des personnes de serre chaude: leur savoir professionnel même
-est purement théorique; elles connaissent les enfants d'après leurs
-livres, elles apprennent à faire la classe «par principe».
-
-Les normaliennes sont des _demoiselles_ qui ne savent ni raccommoder, ni
-enlever une tache, ni mettre le couvert; jamais elles n'ont touché un
-balai, un torchon, un fer à repasser; (l'économie domestique n'existe
-dans le programme qu'à l'état doctrinal); quelle peut être leur
-conception des rapports entre les divers éléments sociaux?
-
-On prépare ces élues à être tout, excepté de vraies femmes et des mères
-intelligentes et bonnes. Et ce sont ces demoiselles, névrosées et
-pédantes, incapables de s'assurer la santé, la gaieté, de se servir
-elles-mêmes, de participer au travail commun de la cuisine et du
-nettoyage,--ce sont ces «précieuses» totalement ignorantes des
-individus, des groupes, des concurrences matérielles, qui se chargent de
-soigner l'enfance, de former l'intelligence et le coeur des petits
-enfants, en vue des terribles difficultés de la vie!
-
-Aussi, avec quelle magistrale inconscience, avec quel superbe dévouement
-propagent-elles l'erreur et le préjugé! Avec quel sublime aveuglement
-distribuent-elles la pâture uniforme, à tort et à travers! Et il faut
-avouer que, comme institutrices, elles _font de l'effet_!
-
-Les autres, simples titulaires de brevet, vaudraient mieux, s'il n'y
-avait pas cette satanée rivalité qui les oblige à parader aussi et à
-montrer un savoir livresque égal à celui des normaliennes. Je crois que
-la générosité femelle est équivalente de part et d'autre, mais les non
-normaliennes seraient séparées des élèves par un abîme moins grand. Et
-encore...
-
-Un jour que madame Galant était malade, il est venu une remplaçante qui
-se donnait «le chic de Normale»; elle avait un _jeu_, dans le bureau, en
-face de nos moutards de cinq ans, on aurait dit d'un professeur en
-Sorbonne: elle vous clouait les enfants là, bayants, ils ne comprenaient
-rien ou bien comprenaient de travers, mais quel beau silence!
-
-Allons, est-ce que je n'exagère pas, de parti pris? Ne suis-je pas de
-mauvaise foi? J'en ai vu une autre remplaçante, une vieille--(comme cela
-sonne drôlement: une vieille remplaçante!)--celle-là, c'était le vrai
-type de l'institutrice, la vraie maternelle!
-
-La voilà qui arrive pour la première fois, un matin, à huit heures et
-demie, n'avait-elle pas raccroché, en chemin, une bande d'enfants, sans
-les connaître! elle en tenait deux par la main, elle en avait après sa
-jupe! Une fille sans poitrine, plutôt laide, ayant au moins dix ans
-d'enseignement, robe noire propre, mais terriblement fatiguée.
-
-Ah! comme elle m'a remuée! comme je l'ai admirée, comme je me suis
-sentie petite, misérable, et comme je l'ai haïe par jalousie!
-
-Elle entre, du premier instant elle sourit aux enfants, ils lui
-sourient, elle va d'un côté, de l'autre, elle les agrée, ils l'agréent.
-Je me disais: si quelqu'un a mérité la dénomination d'institutrice
-publique, c'est bien celle-là.
-
-Puis, tout debout dans le bureau de la normalienne, elle s'empare de la
-classe, d'un écarquillement de son humble visage, d'une offre de sa
-poitrine plate; et là, aussitôt, elle se donne à ces enfants inconnus.
-Je souffrais, comme d'un spectacle d'immoralité. On la sentait qui
-s'usait, se vidait, là prenez: sa substance, sa chaleur... Et les
-enfants qui vibraient avec elle! Jusqu'à Bonvalot qui allongeait son
-grand cou, adoucissait son rictus sinistre et semblait déchiffrer des
-images ravissantes dans ses yeux. Et Adam, et Richard, et Vidal, et
-Tricot, ceux à tête de singe et ceux à tête de hyène, tous semblaient
-goûter également cette carcasse pantelante. Irma Guépin et Virginie
-Popelin oscillaient, fascinées à chaque mouvement de physionomie. La
-petite Leblanc retrouvait sa mère. Quant à la Souris, à Léon Chéron et
-quelques autres, on aurait juré qu'ils allaient se lever pour coller
-leur face en extase sur la face irradiante de cette hystérique de
-l'enseignement!
-
-Et avec quoi, ce résultat? Je l'ai déjà écrit: il suffit de rien; quand
-la circonstance veut que la méthode des écoles maternelles s'adapte
-juste, on assiste à une germination merveilleuse.
-
-Une branche de lilas a été trouvée par terre. Mon institutrice n'a pas
-cherché plus loin. Du lilas! Nous allons en apprendre des choses, en
-nous amusant! Pourvu que la pendule ne marche pas trop vite!
-
-A chaque enfant une feuille et une parcelle de lilas sur la table,
-devant lui. Et l'institutrice élabore une mixture parfaite: leçon de
-choses, travail manuel, dessin, morale. Mais, ce qu'on ne peut exprimer,
-c'est l'éloquence et la poésie maternelles, c'est le don de sortir toute
-une joie, tout un monde, toute une science, de ses mains, de son visage,
-de sa voix, de sa poitrine et de s'en ébahir et d'en remercier censément
-l'auditoire!
-
-Première joie, première découverte: les parcelles de lilas, ces calices
-minuscules, peuvent se passer dans un fil et faire des guirlandes, des
-pendants d'oreilles; il faudra montrer cela à nos petits frères, à nos
-petites soeurs; ces bambins voudront s'appliquer pour glisser leur fil,
-ils serreront les doigts malgré eux, le lilas s'écrasera; ils feront une
-si drôle de grimace qu'il faudra attraper leur menotte, l'embrasser et
-leur apprendre à enfiler délicatement.
-
-Mais nous, les grands, c'est la feuille qui nous occupe; nous voulons la
-dessiner et la reproduire en papier. Eh! eh! ce n'est pas facile de
-dessiner une feuille; il y a les nervures qui sont les vaisseaux de la
-plante, par où circule la sève; la grosse nervure du milieu, les
-nervures qui partent de celle-ci... Ma foi, nous allons fabriquer une
-feuille artificielle d'abord. Plions un papier en deux, (tiens! ce
-milieu sera la grosse nervure!) plions la feuille vivante sur le papier,
-elle servira de patron; découpons le papier en suivant le contour vert,
-(pour découper on rabat le papier, on serre avec les ongles et, au
-besoin, on humecte du bout de la langue). Bon! et pour les nervures
-transversales, il suffit de plisser le papier. Mais alors, rien de plus
-facile à dessiner! La grosse nervure, puis deux lignes courbes, puis
-intérieurement des lignes obliques pour les nervures principales. Et
-pour une feuille dont le contour ne serait pas uni, une feuille de
-marronnier, par exemple, on couperait des dents, comme des marches
-d'escalier à l'extrémité de chaque nervure plissée. Mais alors nous
-savons dessiner! Parbleu! avant d'essayer une chose, il importe de bien
-comprendre.
-
-La piètre narratrice que je fais! L'institutrice ajoutait--je ne sais
-comment--que le lilas est un arbuste, tandis que le marronnier de la
-cour est un arbre et que le lilas offre les premières feuilles après
-l'hiver. Et alors, tout le temps de la démonstration, le printemps était
-dans la classe, le soleil crépitait à travers les phrases, le peuple des
-arbres défilait, et des clartés, des haleines bénissantes partaient vers
-les plantes qu'il faut aimer, vers tout ce qui pousse, vers la
-croissance chérie de tous les êtres, nos amis!...
-
-Une chétive remplaçante d'école maternelle, vous dis-je!
-
- * * * * *
-
-Ah! l'enseignement, ce que ça vous transforme une femme! Il y a les
-obligations professionnelles, le règlement, la hiérarchie, il y a
-surtout le fanatisme, un dévouement spécial, insatiable, qui mange tous
-les autres sentiments à son profit.
-
-Je suis allée à l'école de la rue des Druses porter des états
-d'appointements. Mme Paulin a couru après moi:
-
---Regardez bien la directrice et la femme de service, je vous dirai
-quelque chose à votre retour.
-
-Ce quelque chose le voici:
-
-Mlle Doucet, directrice d'école maternelle, emploie sa mère comme femme
-de service et la convenance professionnelle veut que l'on ignore cette
-parenté.
-
-Impossible de dire qui est le plus «transformé»: la mère, femme de
-service, baissant le dos, appelant humblement sa fille «Mademoiselle»,
-ou bien la fille, directrice, appelant sèchement sa mère «Mélanie», et
-lui commandant rigidement les besognes malpropres.
-
-En conscience, suis-je pas fondée à ressasser mon petit couplet
-critiqueur? Ce que le grade vous donne de «l'estomac!» Ce que la
-subalternisation vous déprime!... Et ce sont des personnes à grades si
-durement tranchés, qui doivent inculquer aux enfants les sentiments
-bons, justes, conformes à la nature, qui doivent développer les qualités
-de simplicité, de spontanéité!...
-
-Mme Paulin élève aussi des protestations:
-
---Mlle Doucet ne se conduit pas dignement. Quand on pense qu'il y a des
-directrices si gentilles, qui vous font plutôt plaisir en vous
-commandant! Ainsi, Mme C..., son père est mort; eh bien, elle est
-tellement occupée par son école, qu'elle envoie aimablement une adjointe
-sur la tombe, à sa place, les jours d'anniversaire; l'adjointe est
-flattée, pas vrai?... la tombe du père de Madame!... elle y _va comme
-pour son compte_. Voilà au moins de beaux sentiments, chez l'une comme
-chez l'autre!
-
- * * * * *
-
-Ce soir ma concierge m'a remis une nouvelle missive de mon oncle,
-toujours dans le style bourru et laconique.
-
-«Maintenant, je dois être fixée sur cette enquête, dit-il. Ce n'était
-pas la peine de faire la sainte-nitouche. _Alors_ il est probable que
-l'on me verra bientôt.»
-
-_Alors_ me laisse rêveuse. Non, mon oncle, je ne suis aucunement fixée,
-je ne veux rien savoir. Je n'irai pas vous demander l'explication de vos
-excuses dissimulées...
-
-Subitement, pourquoi ce soupçon absurde, en éclair,--que Mme Paulin et
-mon oncle se sont abouchés? Folie. Toutefois, j'en suis sûre
-maintenant,--peu après notre conversation sur l'école normale,--j'ai
-surpris un double jeu: Mme Paulin m'observait à la dérobée... Elle
-continue d'ailleurs, et de plus, elle s'empresse à de cordiales
-complaisances,--comme quelqu'un qui a «vendu» son camarade et qui n'a
-pas cessé de l'aimer...
-
-
-
-
-VII
-
-
-20 mars.--Encore une belle journée; dès le matin, le temps a été clair
-et doux; je regrettais d'avoir si peu de chemin à parcourir pour me
-rendre à mon travail; j'aurais marché indéfiniment, je humais dans l'air
-toutes sortes d'incitations à rester dehors, toutes sortes d'espoirs à
-chercher dans le lointain.
-
-Mais c'est étrange comme l'école change d'aspect, lorsque l'air est
-vivifiant, frais, sain. Je n'avais pas encore si fortement remarqué
-cette couleur jaune-marron des boiseries, des tables, des armoires, des
-bancs; et cette hauteur de plafond, ces cordes pendantes de vasistas!
-
-Et comme le grand espace du préau, des classes, sent la cage! Un froid
-d'insensibilité s'émanait des murs, du mobilier, j'étais égarée, seule,
-dans un endroit non affectueux, non disposé pour contenir et dégager de
-la tiédeur cordiale. Est-ce drôle, ce besoin de m'éparpiller qui se
-tourne en nostalgie!
-
-Le marronnier noir avec ses bourgeons blancs et roses prêts à éclater
-m'a singulièrement attendrie. Est-il assez faubourien et spécial en son
-genre! Il pousse là enfermé entre quatre murs, dans le sol parisien sans
-humus; il a un entêtement de pauvre à vivre étiolé, sans suc, sans
-brise, martelé, tailladé par la cohue des récréations, il prouve un
-enracinement tenace pareil à celui des enfants d'ici qui poussent sans
-air, sans chaleur, sans nourriture.
-
-La journée habituelle s'est écoulée. J'ai été arrachée à mon spleen par
-l'engrenage du service.
-
-Le médecin et le délégué cantonal sont restés longtemps en conversation
-avec la directrice pendant la récréation. J'ai entendu que l'on se
-préoccupait des épidémies inévitables favorisées par le changement de
-saison.
-
---Vous vous rappelez, l'année dernière, nous avons eu des quantités
-d'oreillons, de scarlatine et de petite vérole?
-
-La directrice qui aime bien son petit peuple sourit tristement:
-
---Oui, après le mois d'avril, il se fait des vides comme après une
-guerre--nous avons un tas de noms qui disparaissent... puis la mairie
-envoie des fiches nouvelles, les trous se bouchent...
-
-M. Libois me regardait épousseter un bébé grognon; irrésistiblement nous
-avons souri l'un vers l'autre, en pleine pitié, hors de toute
-préoccupation profane et pourtant avec une sincère pénétration. Je ne
-garde aucune gêne de cet échange... une atteinte très douce persiste
-plutôt... il faut se résoudre à croire que M. Libois vibre à la misère
-enfantine.
-
- * * * * *
-
-Je m'aperçois que le printemps agit sur les enfants: ils ne savent pas,
-ils se tortillent, ils flairent, ils interrogent le ciel, comme par
-l'instinct de s'envoler.
-
-J'observe «ceux en cire», les anémiques avec des têtes d'octogénaires,
-les moribonds dont le cramponnement à l'existence ne s'explique pas,
-puisqu'ils n'ont ni sang, ni chair,--ceux-là le printemps doit leur
-donner l'alarme de l'épidémie qui les guette; on dirait que la besoin de
-substance vivifiante, s'émeut obscurément en eux, ils ouvrent le bec,
-ils remuent les mâchoires à vide, ils désirent de la salive, de la sève.
-Dimanche dernier, sur un arbuste poudreux, en caisse devant un marchand
-de vin, j'ai vu une chenille maladive qui se traînait péniblement, qui
-s'arrêtait, balançait la tête, cherchait la vraie verdure,--pourquoi
-ai-je pensé à Gabrielle Fumet?
-
-D'autre part, certains bruns aux yeux brillants ont du sang de bohémiens
-dans les veines, on devine chez eux un souvenir de migration; les
-portes, les murs semblent les gêner; ils se consultent sans trouver à
-quoi jouer et pourtant une fermentation inaccoutumée les soulève.
-
-Deux élèves ont _cané_ l'école (traduction: ils ont fait l'école
-buissonnière), le frère et la soeur--six ans et quatre ans,--se tenant
-par la main, avec leur panier du déjeuner, sont allés aux
-Buttes-Chaumont--les pattes flaneuses, le nez en avant, renifleur,
-attirés par l'odeur. Ils ont mangé leur pain, assis par terre, dans le
-jardin. Mais, la fillette fatiguée a fini par se mettre à pleurer, le
-garçon n'a plus reconnu son chemin. Un cantonnier les a ramenés à trois
-heures, un peu avant la fin de la récréation. Grand scandale! On les a
-plantés contre le mur, au pilori; toute l'école a défilé devant eux. Il
-y a eu un speech de la directrice, sur ces deux vagabonds qui auraient
-pu être ramassés par des saltimbanques.
-
-Oh! la tête des deux vagabonds sanglotants! Le frère avec un grand
-front, un nez large, la soeur avec une de ces bouches trop fendues,
-faites pour vomir les cris puissants de rassemblement. Et le défilé! Les
-tout petits qui suffoquaient et commençaient à pleurer, par contagion;
-la mine pensive de Tricot, l'air narquois de Bonvalot, le regard apitoyé
-de la Souris et la mine rancunière de Léonie Gras, qui n'a pas voulu
-regarder, elle!
-
---Parbleu, c'est les deux Pantins, m'a dit Madame Paulin; ils
-s'appellent Pantois, mais on les surnomme Pantins, parce que l'été, vous
-verrez, ils sont tout raides, tout mal articulés. Ah! les deux petits
-bougres, ils sentent venir l'été!... Figurez-vous qu'ils sont quatre
-enfants, il y en a un plus grand et un plus petit que les deux d'ici,
-avec le père et la mère, ça fait six personnes: ils habitent une chambre
-au sixième étage, si bien exposée qu'en été il est absolument impossible
-de dormir dans cette étuve, ah mais, une fournaise à se sauver... Alors,
-on accroche tous les meubles au mur et au plafond,--c'est drôle les
-chaises et la table au plafond?--l'on passe le chiffon mouillé par
-terre, et on se couche à même, avec une simple chemise, sur le carrelage
-nu, c'est le seul moyen d'arriver à dormir un peu... seulement, je vous
-le dis, ces deux gosses ont une drôle de touche, l'été, ils sont comme
-en bois... Comprenez-vous, ils ont vu le soleil aujourd'hui... ils ont
-étouffé, ils ont cherché de l'air... Ah! les deux petits bougres!
-
-A la sortie de quatre heures, le châtiment continue: les deux Pantins
-sont dans le préau, assis à part, tels des pestiférés, contre le mur,
-entre les deux portes de classes. La punition _réussit_, car, serrés
-l'un contre l'autre, ils pleurent interminablement, affaissés comme des
-loques.
-
-Au milieu du préau, la directrice, Madame Galant, la normalienne
-délibèrent: les deux Pantins s'en vont seuls d'habitude, faut-il les
-faire accompagner, ou bien faut-il envoyer chercher la mère? Ces dames
-sont là, plantées, noires, pleines de pédagogie et de conviction,
-décidées à opérer le sauvetage, la _guérison morale_ des deux vagabonds,
-à tout prix; leurs yeux planent, leurs fronts se chargent de nuages,
-elles semblent consulter le bâtiment scolaire, les lignes droites, les
-angles rigides, la peinture marron et cette atmosphère de Règlement
-inhérente aux locaux.
-
-Madame Galant qui n'est pas de service conduira les deux-Pantins à leur
-porte, et demain, on enverra une lettre aux parents: une sévère
-correction s'impose.
-
---Et puis, a demandé la directrice, n'avez-vous pas, dans votre livre de
-morale, quelques histoires qui s'appliquent à leur cas?
-
---Nous en avons certainement, a dit la normalienne.
-
---Il y en a qui s'appliquent tout à fait! a prononcé avec force Madame
-Galant, et, fanatique, implacablement dévouée à la pédagogie, elle a
-emmené les deux Pantins. Ils sont venus à elle: deux pauvres dos
-étriqués, rétrécis, de guingois, deux fronts piteux, à demi levés pour
-implorer une entente miséricordieuse,--mais Madame Galant pensait trop
-haut, à ce moment-là, elle n'a rien vu.
-
- * * * * *
-
-L'obscure incitation du printemps chez les enfants, l'obscur désir
-d'évasion, de _nouveau_ et par conséquent de _beau_, porte à réfléchir
-au besoin d'art chez le peuple.
-
-Il s'avère que, chez le peuple, les louables souhaits «d'en dehors»
-tournent mal, par fatalité: la poétique, saine, nécessaire influence du
-printemps tourne à la flânerie affameuse; l'aspiration magnifique sert à
-renforcer les préjugés, la servitude, la misère.
-
-Le besoin d'art conduit au café-concert inepte et ordurier, aux bars,
-aux débits à ornementation brillante, il conduit à acclamer l'apparat
-militaire, à lire Rocambole avec passion, à bayer d'aise devant les
-enluminures violentes des journaux illustrés: reproductions de fêtes
-officielles, apothéoses de gouvernants, accidents, crimes, exécutions.
-
-Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur; ils reproduisent
-dans leurs jeux leur destinée d'obéir, d'être exploités, et malmenés;
-et, la conception du mieux, le besoin d'art, ne peut élever chacun qu'au
-rêve de devenir, à son tour, celui qui commande, celui qui exploite ou
-qui frappe: l'officier, le cocher, le gendarme.
-
- * * * * *
-
-Mme Paulin, elle-même, paraît toute singulière, tout «marchande de
-printemps». Elle me fait penser aux duègnes du théâtre classique.
-
-Dès le premier jour, elle m'a voué une sincère affection; maintenant ses
-égards s'accentuent, elle me soigne, elle me _couve_, dirai-je, comme
-une mère ayant un fils à marier.
-
-Et je me rappelle cette invitation de jadis: «Venez donc, le dimanche;
-dans ma maison, il y a des jeunes gens, l'on s'amuse». Elle m'avait même
-cité le fils de sa concierge: «Un garçon qui a fréquenté beaucoup les
-cours du soir--et de plus, réformé du service militaire pour un motif
-qui n'empêche pas les sentiments».
-
-Elle avait eu l'intelligence de ne pas insister. Une nouvelle lubie
-serait vraiment comique!
-
-Dans tous les cas, elle m'a demandé,--négligemment, trop
-négligemment,--si je ne pensais pas à me marier.
-
-J'étais d'assez bonne humeur:
-
---Pourquoi pas? je suis comme les autres. Seulement, je veux quelqu'un
-de ma sorte, ai-je dit avec l'idée de me moquer d'elle.
-
-Mais, Madame Paulin est beaucoup plus fine que l'on ne croirait. Elle
-pressent, par exemple, que «quelqu'un de ma sorte», ce n'est pas un
-garçon de salle, malgré ma qualité de femme de service.
-
-Tiens! Tiens! Elle a hoché la tête et elle a gratté son bras nu avec la
-gravité demi-souriante d'une respectable personne qui connaît les
-derniers secrets du printemps.
-
- * * * * *
-
-Le beau temps persiste. Depuis deux jours mon exigence aventureuse
-s'enquiert des livres que l'on confectionne pour les écoles. Ces
-ouvrages officiels revêtent une importance considérable, puisque les
-institutrices s'en rapportent à eux, sans discuter, puisqu'elles y ont
-recours dans tel cas grave comme le vagabondage des deux Pantins.
-
-J'ai pu chiper, oublié sur le bureau, un des livres où la normalienne
-choisit ses thèmes oraux; titre: «Morale pratique de l'école enfantine».
-Un petit livre à couverture bleue, gentil, coquet. Ce bleu sur ma table,
-près de la lampe, égaie ma chambre, émoustille mes idées; je souris à ma
-fumeuse, à ma rocking-chair et me voici infusée d'une indulgence
-infinie.
-
-Aujourd'hui, les enfants ont été particulièrement instables et
-inattentifs; il a fallu s'égosiller après eux, du matin au soir; on
-aurait cru que quelqu'un les attendait, les appelait, dans la rue, au
-loin. Ils ont joué à faire la noce.
-
-Et maintenant, je comprends très bien la noce dans le peuple, le besoin
-de dépenser, de gâcher, l'illusion de la liberté, l'incursion hors de la
-misère, l'illusion d'être--pendant un moment--d'une autre catégorie
-sociale, de la classe heureuse... Comme ça va bien avec le printemps!
-
-Quelle récréation forcenée! Il fallait voir Adam... Lorsqu'une idée a
-frappé les enfants au cours d'une leçon, souvent ils la reprennent entre
-eux à la récréation,--comme à l'entr'acte du théâtre de Belleville, on
-s'extasie sur les coups de scène. Ce matin, Mademoiselle avait prononcé,
-dans un récit d'histoire, cette phrase quelconque: «alors les Normands
-ont pillé la vallée de la Garonne,» il fallait voir Adam, deux heures
-après, au milieu de la cour, faire rouler ses épaules et avancer son
-mufle écarquillé dans une formidable admiration compétente:
-
---Hein! mon vieux! les Normands ont pigé et avalé la Garonne!
-
-Et c'est samedi de paie ce soir! En quittant l'école, j'ai perçu,
-deviné, flairé un brouhaha, un éclairage, une odeur de grande liesse
-commençante... Je vais lire et j'ai du bleu dans l'esprit: un murmure
-confus filtre à travers les murs, eh bien! il ne m'est pas désagréable
-de sentir l'énorme effervescence nocturne du quartier venir jusqu'à moi.
-
- * * * * *
-
-Dimanche.--J'ai cessé de lire vers deux heures du matin, quand la rue a
-retrouvé son calme.
-
-Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en capilotade que moi.
-
-Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de singeries; d'un bout
-à l'autre, le conseil faux, anti-naturel, sue l'insensibilité
-grossièrement roublarde.
-
-Je parlerai seulement de la première partie, consacrée à la
-réglementation des rapports de coeur à coeur.
-
-1º Le respect envers les parents.--Une profane comme moi n'aurait jamais
-pensé à révéler aux enfants qu'ils devaient réfléchir et calculer avant
-de se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien, il est indispensable de
-débiter des leçons là-dessus, il est indispensable qu'une personne
-diplômée, officiellement déléguée, une spécialiste, quoi! intervienne et
-apprenne aux enfants--dès l'âge de deux ans--«qu'il faut bannir tout ce
-qui, dans leurs rapports avec les parents, tombe dans une camaraderie
-condamnable.» Je copie textuellement. Et l'auteur, avec gravité--je
-l'affirme--enseigne _les signes extérieurs de respect et d'amour_ à
-donner aux parents; exactement comme on procède au régiment pour le
-soldat et les supérieurs.
-
-Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon de gestes aura du
-respect pour ses parents; oui, madame, l'enfant qui _composera_ bien
-scrupuleusement _sa mine_ en approchant sa mère, celui-là _aimera_ le
-mieux sa mère.
-
-Le livre, avec une logique implacable, expose ensuite qu'autrefois les
-_signes_ de _respect_ n'étaient pas les mêmes, ils étaient plus
-_accentués_: il s'agit donc bien d'une mode, d'une convention
-strictement réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, un
-enfant disait _vous_ à ses parents et s'agenouillait souvent avec
-crainte; aujourd'hui, l'on peut se dispenser du _vous_ et de la crainte,
-mais «la distance entre parents et enfants n'en est pas moins grande»,
-et il n'en existe pas moins une nécessité de «démonstrations» qui prime
-tout.
-
-Malheureusement je ne peux pas reproduire la texture sinistre et
-pierreuse de cette leçon.
-
-Une pareille matière, bien entendu, comporte des exemples historiques.
-L'auteur cite comme fils «presque irréprochable», le marquis de Mirabeau
-«qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait le deuil,
-autrefois extrêmement long après la mort d'un père.» Hein? est-ce beau,
-est-ce d'un noble coeur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau qui
-dissertait et se dépitait publiquement de son manque de tenue? Et comme
-les enfants doivent comprendre que, regretter son père, c'est exhiber
-longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de traiter la famille
-va ainsi jusqu'au bout: du salut au crêpe! Quelle prévoyance de la part
-des éducateurs! Les parents n'ont pas à s'inquiéter: tout est réglé
-jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité pour la jeunesse munie
-d'un programme classique d'affection _pour toutes les circonstances_!
-
-Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due aux parents «qui sont les
-représentants de la loi», parce que je veux rester sur les choses qui
-parlent au coeur de l'enfant; nous sommes dans le sentiment--avec
-l'auteur,--restons-y.
-
-Il y a un chapitre spécial sur le _devoir_ d'aimer ses parents. Un
-enfant pourrait ne pas aimer ses proches croyant que c'est facultatif;
-on lui signifie que c'est obligatoire et crac! il se dépêche.
-
-Un exemple de dévouement filial est fourni. Car enfin, faut-il savoir
-dans quelle forme il est préférable de se dévouer filialement.
-Découpez-moi votre abnégation sur le patron ci-dessous:
-
-«Une maison s'écroule; dans les décombres on retrouve le propriétaire
-appuyé sur les deux poignets le dos en voûte, supportant à grand'peine
-une masse de décombres et protégeant sa mère qui était tombée devant lui
-et qu'il aurait étouffée sans son admirable dévouement. Retiré des
-décombres, dès qu'il peut parler, il s'écrie: «Je sais que je suis
-ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur de sauver ma mère.»
-
-Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la première exhalation
-de l'homme transporté d'affection émue: «Je sais que je suis ruiné...»
-(On le voit mesurant d'un regard circulaire l'importance du dégât.)
-Puis: «je ne me plains pas», seconde préoccupation d'intérêt: il annonce
-d'avance la générosité de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer toute la
-compensation possible; «je ne me plains pas» c'est-à-dire: «Malgré la
-perte immense que je subis, vous allez admirer ma grandeur d'âme...»
-
-Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, cette façon de
-peser la perte et le reliquat, cela sent-il assez le convenu,
-l'ostentation papelarde, l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce
-assez en _signes extérieurs_, cette morale?
-
-Et comme on se représente bien les enfants façonnés sur cet unique souci
-de l'apparence! Comme on les voit, parlant, agissant pour être
-appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de la moindre impulsion
-désintéressée.
-
-J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la comédie «du bon
-coeur». Virginie Popelin, notamment, excelle dans le genre: lorsque les
-maîtresses confèrent entre elles, à proximité ou bien dans l'entrée
-quand des parents stationnent, elle a d'abord un coup d'oeil calculateur
-et de mise en scène, pour s'assurer du public attentif, puis sa voix
-monte, d'une amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la
-sonorité:
-
---Je mangerais bien mon bonbon... mais je m'en passerai, tiens, je te
-donne mon bonbon, prends-le, c'est pour toi.
-
-Et, sournoisement, elle guigne le _bon effet_ de sa générosité.
-
-N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu _sur commande_, _au moment
-favorable_: faire le bien pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en
-cache pas, avec son titre d'une exactitude impudente la _Morale
-pratique_. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie du faiseur d'histoires
-morales!
-
-Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé peut avoir conçu l'idée
-de codifier la tendresse, la palpitation de l'être, le don éperdu de
-toutes les fibres impressionnables?
-
-Je viens d'interroger la couverture du livre bleu: ils sont deux
-auteurs, ils se sont mis à deux pour amplifier le noble souffle
-purificateur: un maître d'études et son chef. Parbleu! ces gens ont
-tellement l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et d'agir pour le
-résultat superficiel, ils sont contraints à un tel truquage
-professionnel, qu'en fait de morale, innocemment, ils indiquent aux
-enfants la roublardise; ils n'enseignent pas _le bien_, ils enseignent à
-_prendre_ les _attitudes louables_: de l'artificiel, rien que de
-l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires qui ne voient que sous le jour
-administratif et,--je le sens bien tous les jours à l'école,--il n'y a
-pas de nature possible en atmosphère administrative.
-
-En effet,--je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer par des maîtresses,
-je l'ai entendu conseiller presque crûment par la directrice et par
-l'inspecteur,--dans l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir
-des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de leçons qui _fassent
-de l'effet au regard du public_. Et pas moyen d'échapper à cette
-obligation.
-
-Extérieur! Extérieur! Apparence! L'instituteur, l'inspecteur, ne peuvent
-pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler pour les
-notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration. Et
-l'administration est forcée de fonctionner «pour la statistique», pour
-les rapports et les comptes rendus.
-
-La _frime_ s'impose dans tout. Ainsi la grosse annonce clamée sur tous
-les tons, à propos de l'entretien de l'école, c'est: _Propreté.
-Hygiène._ Mais il ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque
-instant la directrice guide mon zèle:
-
---Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons de porte, ce qui
-brille... mon Dieu, le reste...
-
-Et elle déploie un geste indulgent, qui me dispense de balayer très
-soigneusement dans les coins.
-
-Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, alors on soigne
-pour de bon la propreté du préau. Rien n'est plus important que
-l'hygiène de ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je m'en
-paie du frottage et du lavage, mais _pour ne pas salir le préau_, on y
-laisse les élèves le moins de temps possible; plus il fait mauvais et
-plus on les maintient dans la cour; on les parque sous le petit bout
-d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En effet, il faut pouvoir
-parader:
-
---Voyez comme nous observons les règlements sur l'hygiène! Voyez comme
-nous avons souci de l'extrême propreté si indispensable à la santé des
-enfants! Voyez la netteté du plancher!
-
-Cet hiver, parfois, les tout petits ressemblaient à des animaux, chats,
-chiens, hors de la maison, qui désirent rentrer; pelotonnés dans leurs
-loques, ils fixaient obstinément les fenêtres, la porte du préau où il
-faisait chaud, comme si la force de leurs grelottements devait faire
-ouvrir.
-
---Pas moyen de vous réchauffer, mes chéris, nous attendons le délégué
-cantonal...
-
- * * * * *
-
-A moi-même, l'école inculque des qualités comme à tout le monde: j'ai
-acquis une tendance expresse au mensonge!
-
-Il n'est pas vrai qu'on laisse les enfants dehors «pour le délégué
-cantonal». C'est la visite de l'inspecteur primaire, de l'adjoint au
-maire, ou des dames patronnesses qui leur vaut cette mise à l'air.
-
-Le délégué cantonal a même protesté contre cette incohérence «de soigner
-le ménage du préau pour ne pas s'en servir». Parbleu! il a protesté pour
-ce motif que les femmes de service bénéficient seules du non-usage du
-préau.
-
-Je mens encore.
-
-Mme Paulin, devenue singulièrement sans-gêne avec l'autorité, s'est
-écriée d'un non rude:
-
---On voit bien que monsieur de délégué n'est pas chargé de nettoyer la
-boue des parquets.
-
-Et M. Libois s'est tu «comme un petit garçon». Avez-vous remarqué? m'a
-dit Mme Paulin.
-
-Après tout, s'il me plaît de mentir, à moi...
-
- * * * * *
-
-J'ai remis le livre bleu à sa place sur le bureau de la normalienne.
-
-Mes appréciations manquent peut-être de mesure. J'avais trouvé l'école
-trop parfaite, pour commencer, je réagis à l'excès; c'est un défaut très
-féminin d'aller d'une exagération à l'autre.
-
-Comment moraliser en gros autrement qu'avec des histoires du genre
-critiqué ci-dessus? Or on ne peut pas faire du détail. Et tout de même,
-ces histoires prêchent la douceur, la bonté; elles ont déjà le mérite
-considérable d'appeler l'attention vers un idéal.
-
-Admettons. Mais, nous atteignons le mois d'avril, la grande année
-s'avance et je ne vois toujours pas resplendir heureusement le
-dénouement de mon drame.
-
-Avec le système de jeter de la poudre aux yeux, de s'attacher à
-l'extérieur, de niveler surtout, l'école _diminue_ les enfants; autant
-de simulacres imposés, autant de personnalité retirée. Et il ne faut pas
-oublier que nous avons affaire à une race débilitée et que, parmi les
-causes de la misère, se place en premier lieu le défaut de volonté
-profonde, réfléchie. Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant
-de l'école, l'énergie changée en politesse hypocrite, la décision
-subordonnée uniquement au souci du trompe-l'oeil?
-
-La loi de l'obéissance à l'école même vient encore aggraver les
-regrettables leçons de résignation et de croupissement.
-
---Adam, fais ça...
-
---Mademoiselle, je...
-
---Pas d'explication...
-
-L'enfant n'a pas le droit de défendre sa volonté. Il faudrait au
-contraire le laisser _dire_, puis le _persuader_, et non le contraindre.
-Mais, je baisse la tête, à mon tour, devant cette objection ironique:
-«Avec soixante élèves par maîtresse?»
-
-Allons, allons, pas d'utopie; il faut du _pratique_ à l'école, du solide
-et du pas compliqué. Je n'ai qu'à écouter la fable, en répétition
-actuellement.
-
---Attention! mes enfants, tous ensemble... et tâchez de ne pas bavasser
-comme des perroquets, tâchez de sentir un peu ce que vous dites.
-
-
-POURQUOI
-
- «Ne va pas dans la cour, entends-tu, Petit Pierre.
- --Mais, père, il ne pleut plus.
- --C'est égal reste ici.
- --Mais pourquoi?
- --Parce que...
- --Mais père...
- --Eh bien, vas-y.»
- Or la glace, en séchant, avait gelé la pierre,
- Dès qu'il eut fait un pas sur le pavé glissant,
- Pierre tomba par terre et resta gémissant.
- Que ton père commande ou défende une chose,
- C'est toujours ton bien qu'il t'impose.
- _Obéis donc, enfant, sans demander pourquoi_...
- --Pour toi!»
-
- * * * * *
-
-Aujourd'hui, pendant la récréation, j'observais trois gamins: Ducret,
-Virginie Popelin, Marie Doré; sans erreur possible, à leur faux air de
-sagesse, à leur vigilance sournoise vers les maîtresses, ils jouaient à
-quelque chose de défendu. Eh bien! ils sont arrivés à une telle
-perfection de clandestinité, que je n'ai jamais pu découvrir à quoi ils
-s'occupaient.
-
---Parbleu! ces trois-là sont à l'école depuis l'âge de deux ans... Que
-dis-je? Ils ont été mis à la crèche le lendemain de leur naissance; âgés
-de six ans, ils ont six ans de discipline? Leur figure même est
-scolarisée! Ils exhibent ici une expression spéciale, une physionomie
-d'uniforme.
-
-Et voilà précisément le désastreux: ces enfants _ne sont plus nature_ et
-pourtant on n'a pas amendé _leurs instincts profonds_! Les germes de
-plein air susceptibles d'apporter la réaction utile ont été étouffés,
-tandis que demeure la perversion qui rampe et se tapit pour mieux sévir
-plus tard. Allez donc corriger les goûts de malpropreté de Virginie
-Popelin, de Marie Doré, maintenant qu'elles se réfugient derrière le
-signe extérieur de propreté!
-
-Ces enfants poussent dans un milieu mauvais qui reste vivant et fort
-autour d'eux; l'amélioration éducative consiste à les parquer dans un
-milieu artificiel. Supposez un malade ayant besoin d'aller à la campagne
-et à qui l'on réciterait les descriptions des plus beaux paysages,--en
-le laissant à la ville.
-
-Les enfants les mieux influencés ont compris que les maîtresses, c'est
-de la force avec laquelle il faut s'accommoder au mieux. Leur habileté à
-l'égard de l'école vaut celle du personnel enseignant à l'égard du
-public.
-
-Ducret, Popelin sont de bons élèves: qu'est-ce que l'élevage primaire
-sauvera de précieux en eux? Quel remède apportera-t-il à leur destinée
-de misérables? Depuis leur naissance on les comprime dans le moule à
-morale,--sans empêcher d'agir les tares intérieures et les aimants
-extérieurs!
-
- * * * * *
-
-Je voudrais bien changer d'horizon, mais j'ai beau déplacer mon
-objectif, la vision gaie ne se présente pas. Et encore je m'astreins à
-la plus grande modération, mes constatations pénibles sont triées. Par
-exemple, je n'ai pas encore parlé de la façon dont les enfants se
-battent _pour de bon_, dans la rue, je n'ai pas dépeint non plus les
-scènes scandaleuses faites par les parents dans l'école même.
-
-Pour excuser ma manie d'écrire, je me dis toujours «ces notes peuvent
-rendre service». Oui, à la condition que leur sincérité ne fasse aucun
-doute. Or, pour trouver créance, _il ne faut pas être trop vrai_.
-
-Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à
-l'exagération! C'est un procédé si commode de ne pas croire aux
-histoires trop tristes et qui économise la pitié, si congrûment!
-
-Donc, je resterai «dans la moyenne des faits».
-
-Pour être capable d'admettre les énormités, il faut une préparation
-progressive. Moi-même, à mes débuts à la Maternelle, avant «d'être de
-Ménilmontant», que de choses j'aurais obstinément rejetées comme
-impossibles!... Allons, allons, gens ordinaires, gens «d'un autre
-quartier», comment voulez-vous atteindre la même foi et la même
-compréhension que moi, qui fus témoin de l'incident suivant!
-
-Un matin glacial, Marie Fadette, cinq ans, apparaît, tablier pas
-boutonné, souliers pas noués, très pâle. (On connaît les différentes
-pâleurs d'élèves; pâleur de faim, de froid, de phtisie, de mauvais coups
-reçus...) Marie Fadette était d'une lividité insolite. Et puis, elle n'a
-pas l'air d'arriver à l'école, elle a l'air d'aller ailleurs, de
-déménager avec son panier.
-
-La directrice, non moins pénétrante que moi, l'arrête au passage, et
-voici Marie entre nous deux. Aussitôt là, sur le couvercle du panier,
-nous remarquons une large tache roussâtre.
-
---Où as-tu mal?
-
-Pas de réponse.
-
---Tu es tombée?
-
-Signe négatif.
-
---Ta maman t'a corrigée?
-
-Même signe.
-
---Eh bien, parle, voyons!
-
-Les enfants du préau se taisent un instant par curiosité, et
-certainement aussi par instinct: quelque chose d'invisible est entré
-avec Marie Fadette.
-
-Elle ne répond pas et, pendant la courte cessation de surveillance, un
-gamin mal assis tombe du banc, tout d'une pièce, avec bruit. Sursaut de
-Marie Fadette en arrière, et une pétrification épouvantée, les yeux
-désorbités, la bouche béante, vers le camarade un instant étendu.
-
---Va t'asseoir, dit la directrice soucieuse.
-
-Marie n'était pas placée depuis cinq minutes que deux hommes demandaient
-Madame la directrice; chapeaux mous, vestons, grosses moustaches de
-sergents de ville. Colloque rapide à voix basse, au-dessus de la
-balustrade.
-
-Madame, pâle à son tour, se retourne vers les enfants:
-
---Marie! Appelle-t-elle.
-
-Il y a vingt Marie dans le préau. Pourquoi Madame n'a-t-elle pas besoin
-d'ajouter un nom? Pourquoi sa voix changée fait-elle comprendre de
-quelle Marie il s'agit?
-
-Tous les enfants regardent Marie Fadette qui, seule, s'est levée.
-
-Quel pauvre petit être traversant le préau! Et quel aspect, le peuple
-des condisciples! une attention, _un air d'expérience_, comme vers un
-_spectacle d'arrestation_. Oh! la tête fatale de Bonvalot! Oh!
-l'implacabilité présidentielle de Berthe Hochard!
-
-Marie Fadette sait qu'elle doit reprendre son panier. Je le lui donne;
-il est vide.
-
---Allons, viens, ma petite, dit un des hommes d'une voix autoritaire le
-plus possible adoucie.
-
-Une si petite main s'avance, d'un geste _fini_, sans espoir!... Je
-n'avais jamais vu si large poigne s'abattre sur l'innocence. Et jamais
-plus il ne fut question de cette éclosion promise à la douceur des
-jours, qui avait nom Marie Fadette.
-
-Eh bien, gens ordinaires, gens «d'un autre quartier», quand vous aurez
-vu arriver à l'école une enfant de cinq ans dont la mère a été
-assassinée pendant la nuit (l'imaginez-vous s'habillant seule, enjambant
-le corps, prenant son panier?) quand vous aurez subi cette préparation,
-nous nous entendrons peut-être et je pourrai _tout dire_! En attendant,
-je suis obligée de rester modestement dans les faits moyens.
-
- * * * * *
-
-Les batailles se succèdent régulièrement, on se promet une tripotée pour
-telle heure; cela fait partie de l'emploi du temps. Les batailles
-complètent le devoir d'aller à l'école, n'est-ce pas surtout pour se
-retrouver et se cogner que l'on afflue chaque jour à cet endroit
-déterminé?
-
-Aujourd'hui encore Richard et Pluck ont à moitié assommé Tricot et
-Kliner. Des passants indignés sont entrés prévenir la concierge de
-l'école. La directrice a écarté les mains: «Nous ne pouvons pas les
-tenir en laisse.»
-
---Tu sais, ai-je dit à Richard, si tu bats encore Kliner je ne «change»
-plus avec toi, tu garderas tes dessins.
-
-Et pour bien rester dans mon rôle, j'ai ajouté résolument:
-
---Je «changerai» avec un autre.
-
-Car enfin, moi qui ne me bats pas, si je suis une vraie camarade, je ne
-dois pas avoir d'autre préoccupation que de troquer mes bonbons contre
-«quéque chose».
-
-Dans la rue, les plus pauvres se lorgnent de travers; ce sont toujours
-les déguenillés qui «écopent». Les quelques enfants de commerçants,
-représentent censément la classe aisée, subissent moins d'avanies; non
-pas qu'ils vaillent mieux sous le rapport du caractère, mais l'éducation
-est ainsi dirigée que les malheureux s'attaquent de préférence à la
-misère; un qui a son tablier déchiré se moquera d'un qui a son pantalon
-troué; un qui tousse enverra une poussade à un qui boite; la faiblesse
-et la gueuserie attirent les coups.
-
-«N'élevez pas vos regards trop haut; luttez entre vous.--La violence
-envers les faibles est permise: témoin l'action des parents sur les
-enfants; témoin l'éternel refrain de style national: les étrangers nous
-sont inférieurs, au physique, au moral, ce sont des misérables auprès de
-nous, Grands Français, il faut les battre.»
-
-Du reste, l'éducation vient simplement en aide à la propension
-naturelle: on incline toujours vers le plus facile à faire. Les bas
-malfaiteurs dévalisent un débardeur, sur le quai, pour cent sous, plutôt
-que d'assaillir une poche contenant cent francs. Les cochers d'omnibus
-et les charretiers «ne se ratent pas», réciproquement; on jurerait
-qu'ils ne peuvent s'en prendre à d'autres de la difficulté de vivre.
-
-Du reste encore, s'il en était autrement, les gens comme il faut ne
-connaîtraient plus de sécurité, ou bien le monde changerait et--Dieu
-merci!--le monde n'a pas envie de changer.
-
- * * * * *
-
-Pendant que ces pensées me tracassent, évidemment je ne sème pas les
-éclats de joie, mais enfin, qu'est-ce que Mme Paulin peut bien me
-vouloir depuis quelque temps?
-
-Elle m'engage doucement à quelques frais de toilette: «Je suis jeune,
-agréable; malgré ma profession de femme de service, on pourrait me
-remarquer tout de même, si j'avais un peu de coquetterie. On a vu plus
-drôle que ça...»
-
-Pourquoi s'obstine-t-elle à un certain sujet de conversation? Elle se
-demande «si je n'ai pas éprouvé des peines de coeur et si je ne suis pas
-entrée ici comme une autre serait allée au couvent. Il ne faut pas ainsi
-renoncer à la vie.» Textuel!
-
-Pas possible, Mme Paulin, vous avez trouvé cela toute seule?
-
-J'ai été obligée de lui déclarer sèchement que ces questions
-personnelles m'étaient désagréables. On peut plaisanter une fois et
-n'être pas disposée à continuer indéfiniment.
-
-Nous déjeunions.
-
---Bien, a répondu de bonne grâce Mme Paulin, on ne parlera plus que du
-service.
-
-Elle est allée hier porter une lettre chez M. Libois--affaire de
-service--je n'ai rien à dire? déclara-t-elle. «Le délégué n'est pas le
-monsieur qu'on pourrait croire: très simple et très délicat, il n'est
-pas riche; il a de quoi vivre en s'occupant de publications; il se
-spécialise dans les études sur la protection de l'enfance, car il a
-beaucoup de coeur et--le plus étonnant--il est extrêmement timide.»
-
-Mme Paulin ne mangeait guère, elle épluchait sa nourriture, elle
-s'adressait à son assiette plutôt qu'à moi. Un serrement d'estomac
-auquel je suis sujette depuis quelques semaines me laisse peu d'appétit
-et m'obligeait aussi à chipoter dans mon assiette.
-
-«Et Mme Paulin a pleuré la dernière fois qu'elle a vu M. Libois chez
-lui, parce que cet homme-là est vraiment bon... parce que vraiment il
-faudrait être barbare...»
-
-J'ai prié Madame Paulin de m'excuser: l'heure était sonnée, mon service
-ne me permettait pas de rester dans la cantine.
-
- * * * * *
-
-Après les seules dispositions énergiques des enfants, n'oublions pas
-celles des parents. Il ne se passe pas de jours que des algarades
-fâcheuses n'éclatent devant la barrière du préau: invectives et menaces
-lancées à pleine voix, contre les maîtresses, contre moi, contre «cette
-sale administration».
-
-Hier. La mère Tricot vient chercher son garçon; la voici derrière la
-balustrade, elle porte un paquet de linge mouillé sur l'épaule droite et
-un seau avec battoir, eau de javelle, etc., dans la main droite; elle
-conduit de la main gauche une fillette toute petite, et, bien entendu,
-elle est enceinte.
-
-Tricot n'arrive pas à reconnaître son panier dans la rangée installée
-par terre. La normalienne, qui est de service, le regarde farfouiller et
-finit par appeler:
-
---Rose; s'il vous plaît...
-
-Alors, la mère Tricot, à gorge déployée, contre la normalienne:
-
---Mais reluquez-moi c'te mijaurée, c'te momie, qui ne peut seulement pas
-se baisser! Il ne vous salira pas, ce panier... Dire que nous payons ces
-propres à rien! Croirait-on pas qu'elle a pondu l'obélisque avec sa robe
-noire? En v'là un métier de feignante... Enfin il ne sait pas, cet
-enfant... il a besoin qu'on l'aide... et il est autant que les autres,
-vous entendez, espèce de momie? il vaut mieux que vous, cet enfant-là.
-
-J'ai donné le panier. Tricot franchit la barrière. Sa chère mère, qui
-réclamait si passionnément des égards pour lui, pose son seau par terre
-et lui détache une formidable torgnole:
-
---Mais aussi, tu ne peux pas le préparer d'avance, ton panier?
-
- * * * * *
-
-Les enfants gardent-ils de la rancune contre leurs parents, après avoir
-été «corrigés»? Non, ils sont solidaires des parents, dont ils partagent
-de bonne heure les souffrances et «ils comprennent les claques». Ils
-s'habituent à être claqués comme on s'habitue à mal manger; on pourrait
-même dire que, parfois, ils y prennent goût: certains parents ont la
-taloche gaie, ils rossent jovialement, pour un peu on provoquerait les
-«corrections». Et aussi, les enfants excusent les punitions même
-injustes, qui s'abattent d'un coup, par la vivacité du sentiment; cela
-n'a pas d'importance; on n'y pense plus, de part et d'autre, au bout
-d'un instant. La punition réfléchie, celle qui s'aggrave de règlement,
-est moins bien acceptée; les punitions de l'école, assumant un caractère
-de permanence, pourraient rendre les enfants vindicatifs et sournois.
-
-Tricot n'a pas sourcillé, sa tête a seulement cogné contre la barrière;
-chargé de son panier, il a eu la complaisance avisée de prendre à son
-bras le seau de sa mère et, l'air entendu, il est parti devant, comme un
-homme.
-
-C'est lui qui, d'un ton de médiocrité satisfaite, disait à Louise
-Guittard en se frottant une bosse au front:
-
---Pendant qu'a m'bat, on a la paix.
-
- * * * * *
-
-Je le répète, c'est une affaire de quartier: les parents ont une façon
-particulière de comprendre leurs droits vis-à-vis de l'école--et une
-façon non moins particulière d'aimer leurs enfants qu'ils rossent si
-bien.
-
-On note d'abord curieusement la crainte, l'hostilité et l'exigence des
-gens du peuple à l'égard de l'administration. «C'est nous qui payons;
-les administratifs sont là pour nous servir», et, en même temps, pour
-eux, l'école tient du bureau de bienfaisance. Ils s'humilient pour
-obtenir la cantine gratuite, pour participer à la distribution des
-galoches et des tabliers qui a lieu après la Toussaint, mais ils
-s'humilient «à coup sûr». Ils prétendent céder en partie leur
-progéniture à l'administration.
-
-Ainsi, une fois, Léon Ducret avait perdu une pièce de quarante sous en
-allant faire une course pour un commerçant, sa mère est venue _réclamer_
-à la directrice, sans hésitation:
-
---Madame, ce petit a perdu quarante sous, faudrait que l'école les
-rembourse.
-
-Dans son idée, l'école était responsable du gamin.
-
-Les gens sont très pénétrés aussi du respect hiérarchique. Ils menacent
-peu la directrice, mais ils se rendent compte qu'une institutrice
-adjointe est une salariée d'un genre à part, guère mieux lotie
-qu'eux-mêmes, et--selon leur expression vindicative--ils ne la ratent
-pas: facilement, ils adressent une plainte à Monsieur l'inspecteur, ou à
-Monsieur le directeur de l'enseignement, sur du papier de cérémonie,
-avec force protestations de dévouement servile.
-
-Mais la voici, la note gaie, à propos d'affection paternelle:
-
-Quand la directrice siège dans le préau et qu'il ne s'agit pas de faits
-très graves, les parents conversent avec elle, sur place, au-dessus de
-la barrière, au lieu d'aller dans son cabinet. Si je me trouve occupée à
-attifer des enfants, je ne me dérange pas; car,--par l'excès même de mon
-anxiété observatrice,--j'ai pris un visage mort, un air de stupidité
-laborieuse, tout à fait en convenance avec ma fonction,--aussi puis-je,
-sans indiscrétion, rester près de la directrice: «Je n'existe pas».
-
-Donc, avant-hier, le père de Gillon se met à discourir pompeusement à
-l'entrée du préau. M. Gillon, employé de bureau, est un parent
-important, pour le quartier. Son fils--si triomphant de bêtise--est un
-de ces enfants bien habillés, décoratifs, à qui l'on tient, parce qu'ils
-rehaussent la population scolaire.
-
---Voyez-vous, madame la directrice, je crains le surmenage pour mon cher
-bonhomme; il est trop intelligent pour son âge, vraiment...
-
-La directrice écoutait debout, souriante, absolument charmante et
-réglementaire avec ses beaux yeux bleus, sa maturité de blonde fraîche
-et grasse.
-
---Mais non, monsieur, je vous assure, dans nos écoles, le surmenage
-n'est pas à craindre... Bien moins que chez les congréganistes, par
-exemple, où l'on fait apprendre par coeur--où l'on fait étudier pendant
-des journées entières sur des livres--ici, ce sont les institutrices qui
-parlent tout le temps, l'enfant n'absorbe que ce qu'il peut absorber
-naturellement, sans effort; les institutrices versent, versent à
-profusion, mais ce qui dépasse la spongiosité intellectuelle de l'enfant
-coule à côté... et voilà tout... ce sont les institutrices qui sont
-surmenées: ce sont elles qui filtrent et refiltrent plus qu'elles ne
-peuvent...
-
-Oh! la graduelle respiration, le progressif soulagement du bon père:
-
---Ah! vraiment! madame... Cependant, je vois toujours les mêmes
-maîtresses...
-
-Oh! le ton de persuasion empressée, l'heureuse dénégation de Madame:
-
---Mais non, monsieur! en trois ans, nous avons eu Mlle Tourneur, morte
-phtisique--elle était si faible, _savez-vous que les enfants la
-battaient?_ Mlle Gagne a été enfermée pour maladie nerveuse; Mme Héron a
-eu la fièvre typhoïde... et tenez, justement, Mlle Bord n'est pas
-présente aujourd'hui, c'est une remplaçante...
-
-Oh, le balancement de tête satisfait, hautement appréciateur, de M.
-Gillon! Oh, les deux bons sourires se comprenant, se félicitant, du père
-et de la directrice!
-
-Je placerai ici un morceau de la seule histoire que je tienne de la
-concierge de l'école.
-
-Un matin, environ un mois après mon entrée en fonctions, elle m'a priée,
-une fois pour toutes, de l'excuser si jamais elle ne m'adressait la
-parole. Elle avait failli perdre sa place pour avoir eu la langue trop
-longue: depuis lors, elle était habituée à un mutisme complet.
-
-Sa mésaventure se rapportait à cette Mlle Tourneur, la phtisique frappée
-par les élèves, et dont elle avait voulu indûment prendre la défense.
-
-Je ne reproduirai pas toute sa conversation. Seulement cette citation.
-
-Une fois, un monsieur philanthrope, délégué de l'enseignement à je ne
-sais quel titre, fut introduit dans la classe de Mlle Tourneur,
-inopinément, à un moment malencontreux. Quel était ce spectacle des
-petits malheureux du quartier des Plâtriers _battant_ leur institutrice
-parce qu'elle était malade, pauvre et trop douce! personne ne le dira.
-Mais voici ce qui est arrivé ensuite: on a vu le Monsieur délégué venir
-jusqu'à la porte de l'école, jamais plus il n'a pu se décider à entrer!
-Il dévalait sur le trottoir, il toussait, tapait du talon... ah ouitche!
-à peine dans le vestibule, il faisait demi-tour, la figure décomposée,
-comme un poitrinaire à bout. C'était pourtant un gros sanguin décoré de
-la médaille militaire, un ancien syndic de la boucherie, un homme qui
-avait tué des boeufs...
-
- * * * * *
-
-A propos! ces dames ont épilogué avec effarement sur un départ
-dramatique de M. Libois, dernièrement. La normalienne m'ayant hélé de
-haut--de très haut--pour un enfant indisposé, M. Libois aurait fait mine
-de s'élancer vers la normalienne, vers l'enfant, puis,--brusquement,
-«pâle comme un mort» il se serait retiré.
-
-Il n'a pas le coeur solide, pour un médecin, M. Libois! Le plus étrange,
-c'est que Mme Paulin, ensuite, jubilait et oeilladait vers la
-normalienne avec méchanceté.
-
-Oui, tous les parents ont une façon d'aimer leurs enfants. Je m'étais
-trompée sur le compte de certaines femmes mollasses,--de nature bovine
-pour ainsi dire,--en les croyant complètement égoïstes et apathiques, à
-cause de leur manie de geindre continuellement, d'être toujours en
-traitement, d'avoir la tête entortillée, le cou raide. Évidemment, la
-grande affaire de leur existence, c'est la conversation sur leur
-santé,--non pas sur une autre misère, non pas sur leur condition
-sociale, non!--sur leur malheureuse santé, sur leurs infirmités
-féminines, sur leurs grossesses,--mais il ne faudrait pas confisquer un
-bon point mal à propos à leur enfant!
-
-La mère des deux Pantins est venue, une fois, à la rentrée d'une heure,
-déclarer véhémentement que, si son aîné ne sortait pas le soir avec _sa
-croix_ qu'on lui avait retirée le matin, «ça ne se passerait pas comme
-ça», et elle est restée tout l'après-midi, sur le trottoir, à faire le
-siège de l'école, avec deux autres voisines solidaires.
-
-Oui, dans le peuple, on a beau laisser les enfants sans soins et les
-brutaliser d'importance, on les aime et _on les respecte_.
-
-Un auteur latin a formulé cette belle maxime: le plus grand respect est
-dû aux enfants. Cette déclaration fondamentale, je l'ai vue développée
-dans les livres et sur la scène avec la puissante magie de l'art, je
-l'ai vue magnifiquement obéie, dans la vie, par des gens de haute
-situation ou de prépondérante intellectualité. J'ai perçu avec une
-émotion palpitante, non seulement le respect, mais le _sacrifice_ dû aux
-enfants. Mais quelqu'un m'a fait sentir la sainteté de l'oeuvre de race
-_dans ma chair même_, «en pratique sublime». (je ne sais pas si je dis
-bien, la valeur des termes m'échappe, je roule dans un abîme.)
-
-Elles étaient là--deux femmes singulières--qui parlaient haut devant la
-porte, sous le réverbère, chacune tenue au jupon par une fillette
-écoutant, le museau dressé, les doigts dans le nez.
-
-Sur une allégation dubitative, la mère de Léonie Gras a grandi, d'un
-sursaut, devant son interlocutrice, et jamais tête renversée en arrière,
-front superbe, bas de visage serré, paupières de Diane, n'ont exprimé la
-sévérité d'un acte de devoir, avec plus d'effluves nobles:
-
---Moi! ma chère, tout le temps que j'ai été enceinte, pas une seule
-fois, je n'ai accepté moins de cent sous.
-
- * * * * *
-
-Eh bien quoi! Je ne suis plus moi-même, je le sais bien; je n'ai plus
-d'ingénuité, plus d'ignorance, plus d'illusion. J'ai pourtant conservé
-la faculté de rougir et certes mon sang se jette encore devant les mots
-énormes, pour protéger ma dignité, mais on ne s'en aperçoit guère à
-cause de mon teint de gras-double, de ma bouche au rictus blasé, de mes
-yeux meurtris.
-
-Mon âme me semble encrassée sans remède, comme mes mains.
-
-Le dimanche ne me ressuscite pas.
-
-Qui n'a déjà remarqué une vieille fille, pauvre, seule,--vingt-cinq ou
-quarante ans, sait-on?--se promenant, un jour de fête dans Paris? Quand
-les familles passantes se mêlent du regard, du sourire, se sentent en
-cohésion, en sympathie dans leur quartier, dans la ville,--la vieille
-fille a beau vouloir ressembler à tout le monde et faire semblant
-d'avoir un but, un motif de vivre,--comme on dégage l'être dépareillé,
-sans attache, sans aimantation!
-
-Cet après-midi j'apercevais dans les vitrages mon corsage plat, mon
-chapeau sans jeunesse, mon visage désabusé... Pourquoi cette manie de
-frôler les boutiques? Pourquoi cette insoulevable timidité sur mes
-paupières? Il ne me manquait plus qu'un livre de messe à la main.
-
-Mme Paulin, qui devait guetter le retour de ma triste promenade, est
-venue me faire une visite dans ma chambre!
-
---Une idée qui m'a prise par hasard, a-t-elle exprimé si bien, que la
-préméditation n'était pas douteuse.
-
-Elle m'a raconté toute une période de sa vie: ses fiançailles, des
-détails sur son défunt mari. Elle est arrivée, sans trop de maladresse,
-à des considérations sur la nécessité du mariage; elle a recommencé des
-allusions que j'ai supportées par faiblesse, par découragement.
-
-Certes, le moment avait été choisi à point. Accoudée à ma table de jeu,
-dans une sensation affreuse d'abandon, je répondais par des haussements
-d'épaules, par des mots d'indifférence à l'égard des décisions du sort.
-
-Oui! mais n'ai-je pas eu l'air d'acquiescer «à n'importe quoi»? Et j'ai
-laissé formuler des conseils trop explicites,--presque des
-«propositions»!
-
-Maintenant je me reprends. Quelle est cette nouvelle persécution? Ne
-suis-je pas folle de l'avoir permise? Et vraiment, n'ai-je pas
-entrevu...?
-
-Je me révolte! Chassons ces pensées.
-
-Non, abordons-les carrément, une bonne fois, pour en finir! Assez de
-lâcheté, assez d'hypocrisie, assez de me tromper moi-même: _Mme Paulin a
-une mission_ et depuis longtemps déjà; aucun doute là dessus.
-
-C'est prodigieusement bête d'avoir chargé de mission Mme Paulin, malgré
-son âge d'expérience... à moins que cela ne soit profondément
-«psychologique»... car, de qui aurais-je toléré les allusions si bien
-réussies par Mme Paulin?
-
-Non! il n'y a là que de l'audace indécente et de la stupidité. L'affaire
-est réglée.
-
- * * * * *
-
-Parfois, le matin, à six heures, rien que d'avoir traversé la rue
-déserte, pleine de clarté, de fraîcheur et recueillie dans le
-silence,--malgré çà et là, un vieux soulier, un morceau de corset, une
-loque, épaves du mouvement nocturne,--j'arrive au travail, tout offerte
-à la vie belle et généreuse. Mais je ne me sens pas uniquement dévouée
-aux bambins, mon attendrissement trop féminin et pas assez maternel,
-s'envole au delà de l'école. J'attrape alors mes torchons, je cherche
-mes cuivres à frotter, les taches à enlever aux parquets du préau, des
-classes, de l'escalier.
-
-Ah! quand la poésie vous lancine, quand votre substance voudrait
-s'éparpiller en amour et recevoir le baiser de la nature entière, du
-soleil, des arbres--le bon remède: frotter par terre, à genoux, brosser
-avec rage, les bras nus! Va, rêve donc, sale bête!
-
-Ah! j'en ai étouffé des soupirs sous le bruit de la brosse de chiendent!
-Ah! le besoin de parler avec intelligence et tendresse, j'en ai flanqué
-de la potasse là-dessus!
-
-Et il faut ajouter que depuis trop longtemps Mme Paulin me couve avec
-une affection patiente, avec une sorte de supplication, les yeux
-humides:
-
---Mon enfant, pourquoi te fais-tu du mal à toi-même?
-
-Assez! assez! je ne veux rien que de l'anéantissement.
-
-Enfin, après deux heures de suée, quand les enfants arrivent, je leur
-appartiens sans réserve; aplatie, matée, j'ai pour eux une bonté de bête
-de somme docile, éclopée, ils peuvent me tirailler, m'appeler, me faire
-baisser et relever cent fois de suite, ils reçoivent tous le même
-sourire usé, complaisant. Et Mme Paulin peut prendre ses airs penchés!
-
-Une sorte d'hébétement me béatifie; je juge les choses en «bonne femme».
-Je ne pense plus, ou je pense court, niais, superficiel.
-
-Les tout petits, qui sont encore, dans une certaine mesure, de jeunes
-animaux, me sentent une créature infime, pareille à eux; ils mirent leur
-passivité dans la mienne; le plus qu'ils peuvent, ils se frottent à moi,
-me tendent leurs yeux, leurs nez. Parfois, devant le lavabo, quand les
-classes fonctionnent, je baise un petit museau mâchuré, qui comprend
-bien que je ne suis pas d'un acabit raffiné.
-
-J'ai constaté que plusieurs enfants _ne savent pas embrasser_; oui, des
-enfants, la réalisation, le symbole du baiser! C'est mignon, faible, à
-peine éclos, ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre les
-yeux... Non! ce geste ne se pratique pas dans leur entourage, on ne leur
-a pas appris, ils n'ont pas eu l'occasion... Ils veulent bien, ils
-fouillent, ils appuient leur bouche maladroitement. Richard--je l'ai vu
-souvent au clignement de ses yeux, à une nervosité des lèvres,--il
-essaierait bien, mais il ne peut pas se décider...
-
-On n'imagine pas ce singulier effet: la première fois que, sur le point
-d'embrasser un enfant, je me suis aperçue qu'il ne comprenait pas
-l'intention de mes lèvres, cela m'a endolorie comme si je découvrais une
-mutilation.
-
-Il y a des essais de baiser que l'on n'oublie pas.
-
-Un dimanche,--(j'avais lu, dans le journal, des histoires peu égayantes;
-le crime du jour était celui d'un conscrit ayant assassiné une vieille
-femme, sa bienfaitrice);--l'après-midi, au début de ma promenade, je
-reconnais Bonvalot qui traînait lugubrement, à la chasse aux bouts de
-cigarettes. Une impulsion irrésistible,--je ne sais quel besoin d'être
-d'accord avec quelqu'un,--m'a fait l'appeler:
-
---Veux-tu qu'on soit amis, tous les deux?
-
---Ça m'est égal...
-
---Quand tu n'es pas à l'école, le dimanche matin, il faut venir me voir.
-J'ai des livres à images, j'ai des choses à manger et puis, j'ai des
-sous... Tiens, entrons au bazar, je veux t'acheter ce qu'il te plaira;
-choisis... Bon! mais tu vas m'embrasser.
-
-Bonvalot est un de ceux qui ne savent pas. Il a posé, enfoncé son museau
-près de mon oreille; et je le certifie,--j'ai senti à mon cou, le froid
-impressionnant de son nez, comme le froid de l'objet qu'il avait choisi
-avidement, sans hésitation: un couteau.
-
- * * * * *
-
-Mais pourquoi ces histoires de caresses?
-
-Je vis dans une obsession continuelle: un danger moral me menace.
-
-Mme Paulin ne m'entretient plus de rien hors les questions de service,
-et elle me persécute davantage que si elle disait les préoccupations
-inscrites sur son visage. Ses yeux me suivent et me tourmentent.
-
-Heureusement que j'ai mon précieux dérivatif!
-
-Aujourd'hui le lessivage a fonctionné rudement; j'en suis tout avachie.
-Ce soir, le coude sur ma table, je souris à tout ce qui me passe par la
-tête... Bonjour, Tricot... Celui-là, pour donner un baiser, il ferme les
-yeux et il tire le gosier, comme s'il avalait un cachet trop gros.
-
-Aux environs du jour de l'an, quand il a gelé si fort, la dame
-patronnesse en deuil, qui apporte tant de bonbons, assistait à une
-récréation dans la cour. Tricot se trouva près d'elle, arrêté; on voyait
-sa chair des cuisses, on devinait que le tablier ne recouvrait aucun
-vêtement chaud.
-
---Mon Dieu, ce pauvre amour, comme il doit avoir froid! dit la dame avec
-un mouvement de recul.
-
-Je me rappelle la mine de Tricot, cherchant autour de lui, par terre, où
-était le chien, la bête soignée, qui inspirait si douce pitié à la belle
-dame. Puis-je faire autrement que de sourire, très amusée?
-
-Vraiment, je me trouverais dans un état excellent, s'il n'y avait pas
-cette Mme Paulin qui me plonge dans la honte avec ses mines de
-garde-malade fanatique, implacablement décidée...
-
-Je lui tiens rancune d'avoir prononcé des paroles insensées qui,
-maintenant, me donnent à l'infini le sentiment de ma déchéance.
-
-Je considère comme criminel de présenter à notre détresse une espérance
-irréalisable...
-
-Une espérance?... Alors, mon mal, ce n'est pas la volonté de refuser?...
-C'est la timidité de croire?
-
-Je m'égare, je ne sais plus lire en moi-même. Je voudrais m'en aller
-loin, loin... être morte.
-
- * * * * *
-
-Ma déchéance s'accomplit si manifestement que j'éprouve une admiration
-obséquieuse pour plusieurs enfants chez qui subsistent des lignes de
-distinction et de beauté.
-
-Ce matin, Irma Guépin et Léonie Gras tournaient une corde, Julia Kasen
-sautait: brune, mince, tablier noir serré, chaussettes noires, les bras
-collés au corps, elle dansait sans autre mouvement que le rebondissement
-rythmé d'un objet élastique. Cette impassibilité officiante n'appartient
-qu'à Julia; il semble que des effluves divinisent son visage fixe. Une
-forme féminine très pure vous reste dans les yeux, monte et descend, se
-balance comme un insecte dans le soleil... Je revenais de mon service
-des cabinets, j'ai arrondi de gros yeux indolents, telle une servante
-commune qu'émerveille sincèrement la finesse aristocratique de sa jeune
-maîtresse.
-
-Un peu plus loin, dans la cour, une autre satisfaction m'a requise: la
-Souris a adopté les deux petites Leblanc dont la mère a «filé». Sans
-négliger «le poussin», très réellement et sans comédie, elle les a
-prises sous sa garde. Elle arrange leurs cheveux, leur col. «Tu n'as pas
-oublié ton mouchoir, aujourd'hui? demande-t-elle, donne-le, tu as du
-noir au front.» Elle pose les questions que doit poser une mère:
-«Combien de bons points, ce matin? Et toi, as-tu bien mangé?» Elle
-répète la morale des mamans:
-
---Voyons, tenez-vous droites, ne faites pas de grimaces.
-
-Il faut voir la confiance tranquille des deux pauvres petites, si
-désemparées depuis leur abandon.
-
-Comment l'aimant a-t-il agi entre la Souris et les deux Leblanc?
-Mystère. Mais là, vraiment, les deux innocentes ne sont plus sans mère,
-une fois arrivées à l'école.
-
-Des écroulements d'énergie physique, chez moi, coïncident avec une
-cessation totale de la pensée.
-
-_Quelqu'un_ est venu aujourd'hui à l'école, après une longue absence
-inaccoutumée.
-
-Toute l'école avait remarqué cet espacement de visites. Ces dames en
-conféraient tout haut, à chaque instant.
-
-A entendre ces manifestations d'étonnement, Mme Paulin avait une
-extraordinaire façon de baisser les paupières et de serrer la bouche:
-«Nous attendons!» semblait-elle répondre.
-
-_Quelqu'un_ est venu... Les circonstances m'ont heureusement permis de
-rester cachée dans la cantine, affalée sur une chaise, le cerveau
-paralysé.
-
- * * * * *
-
-Ah! la bienfaisante fatigue! Je n'ai retenu que des choses touchantes,
-aujourd'hui.
-
-La mère Doré a apporté un bouquet de deux sous à Mme Galant et elle a
-dit:
-
---Tâchez donc de pousser Marie pour le chant, elle vous a un aplomb
-insensé; elle ferait très bien une chanteuse de concert; avec un aplomb
-pareil, si jeune, il y a de l'avenir.
-
-Les mêmes femmes capables de scandale, d'injures, de menaces contre les
-maîtresses, ont leurs moments d'amabilité. Certaines ouvrières envoient
-des articles de leur fabrication; la mère de Léon Chéron qui
-confectionne des bigoudis en donne un petit paquet, de temps en temps.
-J'ai vu Tricot, une branche de fleurs à la main, écarter la populace
-impressionnée: Arrière, donc!
-
- * * * * *
-
-Rien que des choses touchantes.
-
-Louise Guittard manquait à l'appel depuis trois semaines, j'avais
-entendu parler d'un coup de pied trop sévère lancé par son pseudo-père.
-A quatre heures,--le rang conduit au coin de la rue,--j'ai appris
-qu'elle avait la jambe cassée: une chûte dans l'escalier,--dit-on, sans
-insister,--il a fallu la placer à l'hôpital.
-
-Sa mère s'était arrêtée devant la porte de l'école, après avoir
-communiqué des nouvelles à la directrice. Tout un groupe de femmes
-bavardait avec elle.
-
-Et voilà que j'entends, au passage, une voix émue, heureuse:
-
---Pauv' gosse! d'avoir la jambe cassée, elle n'a jamais été à pareille
-fête!
-
-Je suis demeurée ébahie devant l'air émerveillé, attendri de toutes les
-ménagères, y compris la principale intéressée. Du reste, celle-ci m'a
-saisie par le bras et m'a fourni des explications avec complaisance et
-fierté, pour m'éblouir en même temps que les autres commères:
-
---Figurez-vous que Louise a un lit! un vrai lit! du linge blanc! des
-repas réguliers... Madame la directrice l'a visitée et lui a apporté une
-poupée.
-
-C'est une joie qui emplit les coeurs et gagne tout le trottoir; le
-rassemblement augmente: décidément, d'avoir la jambe cassée, elle n'a
-jamais été à pareille fête! Pauv' gosse, quel bonheur pour elle! Les
-yeux en sont humides.
-
-Une pointe d'envie se discerne dans l'enchantement de certaines mamans
-et des regards se promènent sur des moutards, comme si l'on cherchait ce
-qu'on pourrait bien leur démolir.
-
-J'ai béni le sort, comme les autres bonnes femmes. Et je voudrais bien
-rester toujours ainsi approbatrice: le corps mou, le cerveau mou.
-
- * * * * *
-
-Quand la gaieté s'y met, elle peut atteindre au formidable. Un souvenir
-du matin m'est revenu, comme j'allais me coucher. Assise au bord de mon
-lit, je me suis abattue, la tête dans l'oreiller et j'ai ri
-silencieusement, j'ai ri à mourir. (Vous sentez toute votre substance
-qui fond, s'écroule et s'en va; un évanouissement terminerait ce flux
-incoercible si vous ne vous leviez pour suivre les murs à tâtons...)
-
-La mère de Louise Clairon a demandé la cantine gratuite pour son enfant.
-
-On a envoyé à la directrice les rapports et certificats nécessaires en
-l'occurrence. J'ai pu jeter un coup d'oeil dessus.
-
-Il y a un rapport du commissaire de police: trois lignes, pas plus,
-c'est laconique et grand.
-
-Si quelqu'un y résiste, c'est que--selon toute probabilité--mon hilarité
-avait une source maladive. Mais, peut-être aussi, manque-t-il ce fait
-d'avoir vu l'air de dénûment affamé de Louis Clairon, ce matin même: un
-enfant qui n'a pas eu sa soupe et qui arrive blême, verdâtre...
-
-Trois lignes, puis un point, c'est tout: «La nommée femme Clairon a vécu
-pendant plusieurs années avec un individu qui l'a abandonnée, n'a laissé
-que deux manches de parapluies.»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Toute la semaine, j'ai gardé un rire nerveux, effrayant, un rire «de
-Saint-Guy».
-
-Enfin, dimanche, la mesure a débordé: Mme Paulin m'a fait une seconde
-visite, en grand apparat: nu-tête, mais des mitaines noires, une chaîne
-de cou dorée, l'air d'une charbonnière glorieuse.
-
-Alors, j'ai eu une crise de larmes telle que la couturière phtisique, ma
-voisine, a dû perdre plusieurs sous à écouter la scène derrière ma
-porte.
-
-J'espère que maintenant je suis guérie.
-
-Nous étions assises face à face, Mme Paulin sur le bord de la
-rocking-chair, moi sur le bord du lit.
-
-J'ai vidé mon coeur:
-
---Eh bien, oui, si vous voulez le savoir, j'ai dû me marier avec un
-galant homme élégant, instruit--qui m'a lâchée parce que je n'avais plus
-de dot. Oui! je suis couverte de diplômes! Oui j'étais une demoiselle du
-monde... Et je ne veux plus recommencer l'expérience. Est-ce que je sais
-si l'on ne se moque pas de moi?... Sans doute, on a besoin de
-documentation, l'on veut voir... on a trouvé le cas bizarre... Je ne
-suis pas à marier!... On ne bafouera pas ma tendresse une seconde
-fois... Et d'abord une sorte de contrat d'honneur m'empêcherait
-d'abandonner ces pauvres enfants qui m'ont donné leur affection et qui
-ont besoin de mon dévouement... Tenez, si je me mariais, je voudrais, en
-guise de dot, adopter un des plus misérables... Louis Clairon... que je
-dirais mien et je voudrais être épousée pour mon déshonneur...
-Laissez-moi!... Et puis, vous savez: _quelqu'un_ me gêne, m'excède, je
-ne veux plus _le_ voir à l'école... et je vais demander à permuter...
-Laissez-moi, je veux changer d'école.
-
-Mme Paulin a eu l'intelligente bienveillance de ne pas m'interrompre.
-Ensuite elle m'a essuyé les yeux, elle m'a consolée par de vagues
-paroles accommodantes, elle s'est bien gardée de discuter: tout ce que
-j'ai voulu m'a été concédé, promis, comme à un enfant gâté.
-
-Elle m'a embrassée avant de partir. Je me rappelle maintenant qu'elle
-n'avait pas précisément l'air d'une personne qui a perdu la
-partie,--sans doute la satisfaction de connaître «mon histoire».
-
- * * * * *
-
-25 mai.--Ce matin, dans la classe de la directrice, je me suis agitée
-comme une folle, à entendre professer la normalienne. Les tout petits se
-sont amusés: à leur idée, je faisais la comédie sans guignols.
-
-«Un Arabe mourant de faim dans le désert, trouve un sac d'argent; il
-aurait bien préféré trouver un sac de dattes, aussi rejette-t-il avec
-dépit ce trésor inutile. Morale à développer: l'argent ne rend pas
-heureux, il faut le laisser aux gens déraisonnables.»
-
-Je dénonce la tromperie malfaisante de cet enseignement, puisque
-l'argent est le sang vital des sociétés actuelles. Déplorez le fait, si
-vous voulez, mais ne faussez pas la réalité.
-
-Ah! les bons élèves crédules, Léon Chéron, Irma Guépin, la Souris! Ah!
-mes pauvres visages pointus!... à l'assassin! à l'assassin!
-
- * * * * *
-
-J'étais donc dans une disposition d'esprit défavorable; à la sortie du
-déjeuner, la mère de Vidal--le bossu ornithobatracien--a voulu
-absolument bavarder un peu.
-
---Votre Eugène n'a pas de chance, dis-je, il me semble que son cou et
-son épaule se paralysent, sa tête ne tourne plus...
-
-Très misérable, un nourrisson sur le bras, la mère Vidal détient un
-accent d'acceptation résignée impossible à imaginer; elle vous expose,
-avec une conviction irrécusable, des nécessités stupéfiantes:--Le père
-était alcoolique; n'est-ce pas, c'était forcé: il avait été au Tonkin
-cinq ans... il avait la médaille, c'était forcé qu'il soit
-alcoolique--et _vous savez_ comme les alcooliques ont des enfants, à
-chaque coup, ça ne peut pas rater, _vous_ le _savez_... et bien tous les
-enfants que j'ai eus avec cet homme-là sont morts, sauf Eugène, ils
-étaient tous estropiés... (_Tous_, on dirait qu'il s'agit d'une
-quantité, une vingtaine au moins.) J'en ai d'autres de meilleure
-santé,--ajoute-t-elle d'un air récompensé, avantageux, (et comme
-un commerçant dirait: j'ai des produits d'autres marques
-meilleures),--tenez, en v'là un, d'un cocher, il n'aura qu'un peu de
-coxalgie, là, dans la hanche...
-
-Elle secouait sur son bras un avorton ratatiné, verdâtre, inerte.
-
-Par une subite et puissante clairvoyance, devant cette femme
-inconsciente et ses deux lamentables procréations, ma mauvaise humeur a
-laissé l'école et s'est attaquée aux parents.
-
-Gare à vous! voilà du nouveau.
-
-L'année scolaire prendra fin dans deux mois, mon expérience grandit. Ce
-soir, je suis très forte. Les objets autour de moi projettent une
-médiocrité austère. Ma privation, toute ma privation de fille pauvre
-m'élève à la vision justicière. Le silence de ma chambre--comme le calme
-en moi--est solennel. Je touche à la vérité.
-
-La mère Vidal est là, dans ma pensée, avec ses deux avortons, qui attend
-un verdict,--et d'autres sont là qui attendent de comparaître... Et je
-sais maintenant que la sévérité première de mon jugement portera sur le
-_crime des parents_!
-
- * * * * *
-
-Il faut dire d'abord que j'ai des motifs d'être si hautement calme!...
-
-_Il_ ne vient plus!
-
-J'exagère ma placidité jusqu'à l'insolence devant Mme Paulin.
-
-L'école est plongée dans la stupeur par cette disparition inexpliquée:
-un mois entier!
-
-Je me sens très bien, très à l'aise... à part quelques étourdissements,
-vite dissipés, le matin.
-
-Et Mme Paulin ne bronche pas, quoique j'atteigne à l'inconvenance
-odieuse par mes attitudes froides, sereines, par mon air «de n'avoir
-jamais entendu parler de rien...»
-
-Quelles menaces lui a-t-on faites?--et quelles promesses ensemble?--pour
-qu'elle observe une telle résignation!
-
-(Non! vous m'aimez bien sincèrement, Mme Paulin, et c'est à cause même
-de la force prise en votre affection, que--telle une enfant ingrate,--je
-suis méchante à plaisir. Oh! comme vous m'aimez de toute votre âme de
-peuple! Et comme, là, vous m'êtes supérieure!... Jamais je ne serai
-«peuple» autant que vous, au point de vue de l'affection dévouée. Et
-j'ai beau vous aimer aussi,--je ne peux pas renoncer à la perception de
-faire souffrir à mon tour.)
-
-_Il_ ne vient plus! J'en ris sous cape en traversant les classes.
-
- * * * * *
-
-Mais il ne s'agit pas de cela.
-
-Des images stationnent dans ma mémoire,--comme les femmes dans l'entrée
-de l'école,--des images barbares que j'aurais toujours voulu laisser
-dehors... Je vais «juger!»
-
-Il y a quatre frères et soeurs du nom de Ducret, à l'école; des enfants
-malingres, avec accentuation à mesure que les âges descendent, mais
-aucune difformité; ils n'ont d'effrayants que les yeux, hagards, trop
-écarquillés et vacillants. Généralement, leur panier contient la valeur
-d'un sou de pain pour eux quatre. Ils ont toujours faim, leurs yeux de
-fringale vous suivent dans le préau, dans les classes, dans la cour. Un
-jour de cet hiver, nous avions commencé de déjeuner, madame Paulin et
-moi; après quelques bouchées nous avons cessé, nous ne pouvions plus
-consommer notre pain; et madame Paulin a dit le motif: «on sent la faim
-des Ducret, d'ici...»
-
-Trois de ces enfants s'en vont seuls, à quatre heures, mais la mère
-vient chercher le dernier, âgé de deux ans, parce qu'il a des vertiges,
-de temps en temps, il tourne sur ses jambes et tombe comme une masse.
-
-La veille de Pâques, on l'avait oublié, je dus le reconduire à sept
-heures, rue des Panoyaux.
-
-La concierge rit sur mon passage.
-
---Ah! vous auriez attendu longtemps qu'on aille vous le réclamer! Le
-père est rentré plein d'absinthe, y a de l'occupation là-haut.
-
-Je monte et je trouve, dans l'escalier, assis de marche en marche,
-d'abord les trois Ducret de l'école maternelle, puis trois autres plus
-âgés. Ils devaient être là depuis longtemps et, d'après leur façon de
-regarder la porte du logement, ils attendaient, pour entrer, la
-terminaison d'une chose ordinaire se passant à l'intérieur. Mais je n'ai
-pas deviné cela, sur le moment; je suivais mon petit, en ne pensant
-qu'au vertige. Il file devant ses frères, va jusqu'à la porte et la
-pousse; mal fermée, elle s'ouvre toute grande.
-
-En face, je vois le lit, un homme et une femme pris à l'improviste. Des
-jurons de l'homme et une voix plus gênée: «Allons, entre et ferme la
-porte.»
-
-Eh bien, je le déclare, renseignée par une horreur inexprimable et par
-ma pitié pour les petits Ducret si affreusement misérables, il existe un
-crime de lèse-humanité qui s'appelle: le crime d'avoir trop d'enfants.
-
- * * * * *
-
-Mais voici une autre comparution.
-
-C'est dans la rue grouillante et malpropre. La journée finie, la mère
-Fondant et une de ses amies m'ont entreprise; nous obstruons le
-trottoir; l'haleine fade d'une allée d'hôtel meublé nous caresse le
-visage, il fait doux et humide, et, comme dit Mme Paulin, «le temps est
-à l'amour».
-
---Quand on a beaucoup d'enfants il faut bien taper dessus, affirme la
-mère Fondant... ou alors faudrait être très riche...
-
---Oui, dit l'autre femme en riant à dents blanches vers un gaillard qui
-l'a bousculée, de cogner sur les grands ça aide à élever les petits. Pas
-vrai, Rose?
-
---Écoutez, les enfants qui pleurent, ce n'est pas gai...
-
---Rose est faignante...
-
-De là une dissertation sur la façon de «corriger» les enfants; le
-battage des enfants étant assimilé à une nécessité domestique, telle que
-le battage des tapis.
-
---Ça ne se bat guère avant cinq ou six mois.
-
---Le matin de préférence, ça les remonte pour la journée.
-
---Dame! le dimanche, ils écopent davantage, parce qu'on a plus de temps.
-
---Moi, les miens je les ai toujours époussetés avec une baguette, parce
-que, chez mon père, autrefois, y en a eu un d'éborgné par un coup de
-poing; alors, c'est dans la famille: ma soeur aussi, les siens ne sont
-rossés qu'à la baguette.
-
---Quand mon quatrième est né, j'étais si en colère que je n'arrêtais pas
-de cogner sur l'aîné comme si c'était de sa faute: «toi, chameau, si tu
-n'étais pas là, ça ne m'en ferait pas quatre.»
-
---Enfin, Rose, venez-vous prendre un verre, on est toute en beurre de ce
-temps-là?
-
---Vous savez bien qu'elle ne peut pas, avec sa gastralgie.
-
- * * * * *
-
-Je me rappelle, en effet, la mère Fondant amenant ses trois enfants à
-l'école et poussant à part l'aîné Gaston:
-
---Celui-là, madame, n'ayez pas peur de taper dessus, c'est un sale
-enfant! il a tous les défauts!
-
-Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion sincère, saisissante.
-
-Pauvre bambin inerte! «Tous les défauts!» Il ne parlait pas, n'agissait
-pas, il ne cherchait qu'à se cacher; sitôt lâché par sa mère, il se
-réfugiait effaré dans les jupes de la maîtresse présente. Pareil à un
-chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il m'avait devinée, sa
-préférence était pour moi. Aux heures de présence dans le préau,--à
-moins d'employer la menace,--il me suivait partout en tenant un coin de
-mon tablier. «Il ne me gêne aucunement, disais-je à la directrice» et,
-le plus souvent, on tolérait sa manie. Ma pitié pour lui différait
-complètement de mon affection souriante pour Irma Guépin, «ma fille».
-
-Son âge le plaçait chez Mme Galant; mais il se désolait tant de monter
-l'escalier sans moi, qu'on le laissait dans la petite classe. (Je crois
-aussi que, chez Mme Galant, il faisait un pendant trop lamentable à
-Berthe Hochard).
-
-Assis au premier rang, dans la classe de la directrice, les mains sur
-les genoux, une épaule remontée par l'habitude de la peur, avec sa
-figure trop longue, toujours pochée, on aurait dit qu'il comptait
-interminablement les coups reçus et les coups à venir; à chaque bruit de
-l'école un peu accentué, râclement de galoche, ou bien choc sur le bois
-du bureau, une secousse remuait son dos étroit, cassé, osseux. Quand la
-directrice racontait de gentilles historiettes: «Vos parents sont
-bons--ils n'agissent que pour votre bien--votre papa et votre maman se
-donnent beaucoup de peine pour que vous ne manquiez de rien...» je me
-suis souvent demandé comment elle n'était pas fascinée par le poche-oeil
-de Gaston Fondant, irradiant vert, jaune, noir, à la rencontre de ses
-paroles.
-
-Pendant la récréation, Fondant restait isolé, immobile contre le mur ou
-contre le marronnier. Les autres gamins, quoiqu'ils fussent pour la
-plupart des enfants battus eux-mêmes, le délaissaient, sans affectation,
-par instinct simplement: il sentait trop les coups. De temps en temps,
-seulement, l'un des quelques enfants gâtés de l'école, s'approchait,
-venait flairer avec une curiosité prudente la chair massacrée de
-Fondant.
-
-A la voix de sa mère, le soir, son peu de sang se sauvait du visage et
-se cachait vite dans son coeur.
-
---Hein! croyez-vous, il ne veut pas venir, il coucherait à l'école,
-grinçait la mégère. Ah! le sale enfant! il est jaloux des autres...
-Quant à ça, tu peux y compter, plus tu auras de frères plus tu recevras
-de râclées!
-
- * * * * *
-
-Oui, je le crie, je l'affirme, je le râle: les pauvres commettent un
-crime en ayant beaucoup d'enfants, puisqu'alors--selon leur propre
-théorie--ils sont _obligés_ de les maltraiter.
-
-Et l'abomination va bien plus loin qu'on ne pense: si la famille est
-mauvaise, l'école est mauvaise à proportion, puisque son enseignement
-moral est basé sur la famille supposée parfaite.
-
-Le jour où j'ai débuté, Mme Paulin m'a offert cette sentence en cadeau:
-«Quand il y a tant de brutalités à la maison, il en faut absolument à
-l'école.»
-
-Et ses explications ont rembarré mon refus:
-
---Il est bien entendu, d'après le règlement, qu'on ne frappe jamais les
-élèves: aucune punition corporelle. Si l'on nous questionne, ça ne fait
-pas de doute... Cependant, voyez la directrice, les adjointes...
-Premièrement, les parents disent: «Cognez, je vous y autorise,» et
-souvent ils montrent la manière de s'en servir: «Pan! du pied--pan! du
-poing, suivez le mouvement, n'ayez pas peur;» mais ensuite, il y a un
-fait: quand un enfant est très misérable, on ne peut pas s'empêcher de
-taper dessus... Vous verrez vous-même, ma bonne Rose, la main sur le
-coeur, on ne peut pas... Ça coûte si peu et ça soulage tant!... Il faut
-connaître l'agacement d'avoir deux cents gamins autour de soi!...
-Parfois on se soulage sur quelques uns, pas très méchants, de ne pouvoir
-taper sur d'autres plus insupportables... On se cache le mieux possible;
-la précaution est superflue: les misérables savent leur sort inévitable
-et les quelques autres qui excelleraient à se plaindre si on les
-frappait, trouvent juste que l'on maltraite de plus malheureux qu'eux...
-Vous verrez, vous-même.
-
-Et ici une digression. A mon tour d'être jugée.
-
-Je n'avais jamais parlé, dans mes notes, de Gaston Fondant, par une
-sorte de coquetterie. L'ayant un peu adopté, cet enfant, je n'allais pas
-m'en vanter. Sainte fille, va! Bonne et modeste, quoi! toutes les
-qualités.
-
-Comédienne!
-
-Ce fut un de ces jours printaniers où les bâtiments administratifs
-suintent une austérité froide en contradiction avec la nature et avec le
-besoin d'affection et de sécurité que l'on porte en soi. Et, il faut le
-dire aussi, un jour de persécution de Mme Paulin. Je terminais cette
-séance de prison dans un état d'agacement égoïste. Gaston Fondant et ses
-deux frères restaient les derniers dans le préau; je rangeais pour
-n'avoir plus qu'à balayer après leur départ.
-
-Gaston avait voulu me suivre, selon l'habitude, en trottinant accroché à
-ma jupe. Je l'avais renvoyé: «laisse-moi!», de telle façon qu'il était
-allé se blottir près de ses frères.
-
-Comme je portais la corbeille débordante de papiers récoltés dans les
-coins et sous les bancs, il tira mon tablier au passage; des papiers
-tombèrent. Je me baissai, posai la corbeille par terre et, avant de rien
-ramasser, d'une impulsion nerveuse irrésistible, je lançai une claque à
-l'enfant. Moi! j'ai fait cela!
-
-Mme Paulin me l'avait annoncé: «On ne peut pas s'en empêcher.»
-
-Oh! ce fut affreux; mes doigts--faute de trouver assez de
-ressort,--avaient atteint les petits os! Et la chair était si pauvre
-qu'elle ne rougit même pas sous le choc! Puis, je vis cette tête
-d'innocent préparé «à en recevoir encore», qui s'était levée de surprise
-et demeurait offerte. Les yeux disaient: «Toi aussi? Et bien, va,
-fais-moi du mal si ça te soulage... mais oui, c'est dans la nature des
-plus forts de torturer... j'ai déjà tant souffert... un peu plus, un peu
-moins...»
-
-Et puis, comme ma gifle restait isolée, il y eut une espèce de sourire:
-je ne t'en veux pas, va! dans le fond, tu n'es pas méchante... tu ne
-savais pas, hein?
-
-Après ce jour-là, Fondant continua de se réfugier en moi, mais sa main,
-à mon jupon, ne s'attachait plus avec autant de ténacité. Des remords
-creusaient ma conscience véreuse: ma brutalité n'avait-elle pas retiré à
-cet enfant la dernière croyance en la Bonté? N'avais-je pas lâchement
-abattu sa mourante volonté de vivre? Il ne se jetait plus dans moi à
-corps perdu, il me sondait avant: veux-tu? et ses yeux jaunâtres
-exprimaient un souvenir qui me lancinait. Je lui trouvais une langueur
-pensive «de malade qui aurait pu être guéri». Autrefois, je m'adressais
-à lui par des mots espacés: «te voilà?... viens!...» le silence entre
-nous était naturel et plein de signification. Après ma brutalité,
-j'aurais voulu lui parler davantage et je ne pouvais pas... rien ne
-sortait... J'essayai de lui caresser la joue, mais il eut peur de ma
-main et sa chair en coton fit rétracter mes doigts.
-
-Enfin, un matin, la Souris tirait mon tablier dans le préau:
-
---Rose, Rose...
-
-A force d'être assourdie, on prend l'habitude, avec les enfants, de ne
-presque jamais répondre au premier appel.
-
---Rose...
-
-Puis, on répond sans écouter, ni regarder:
-
---Oui, oui, bon...
-
-Cependant la voix de la Souris vibrait autrement qu'à l'ordinaire.
-
---Eh bien, quoi, Rose? qu'est-ce qu'elle a fait Rose? demandai-je.
-
-La Souris haussait vers moi des yeux de ciel, un front comme le miroir
-de ma propre conscience, un visage grave sur lequel était imprégné de
-l'ineffaçable:
-
---Rose, Fondant est mort.
-
-Eh bien, oui, na! Je suis mauvaise, je le sais bien... l'école aussi est
-mauvaise et l'on ne voit partout que crimes contre l'enfance.
-
-On vous assène, à chaque instant, sur la tête, «les prérogatives du père
-de famille», qui donc revendiquera contre tout le monde les droits
-criants de l'enfant? Non seulement l'enfant a le droit qu'on ne
-l'empoisonne pas d'alcool et qu'on ne l'empoisonne pas de croyances
-asservissantes, mais il porte en lui l'exigence essentielle _de ne pas
-avoir trop de frères et de soeurs_. (On laisse bien aux légumes, dans
-les champs, la quantité de terre voulue pour qu'ils poussent!)
-
-Et voici des visions qui comparaissent pour hurler cette dernière
-justice.
-
-Voici des gamins de six ans, noués, arrêtés dans leur croissance,
-atrophiés sans espoir, par la fatigue de porter continuellement les tout
-petits sur les bras.
-
-Voici des fillettes, vieilles à treize ans, usées littéralement par le
-soin de la marmaille. Celle-ci, c'est Joséphine Guépin, qui vient
-chercher sa soeur et ses deux frères, je ne l'ai jamais rencontrée sans
-un enfant au bras et un autre à sa jupe; elle est finie, le dos rond, le
-buste déjeté. Elle reste un instant le bec ouvert avant de parler, le
-temps de gonfler un peu sa poitrine aplatie, et, les yeux ternes, elle
-me dit sans rancune, sincèrement:
-
---Maman s'en fiche d'avoir des enfants, _c'est moi qui ai tout le mal_.
-
- * * * * *
-
-Voici les trois enfants Chéron qui s'approchent. Trois qualités de
-produits: bonne, médiocre, mauvaise. L'aîné, Léon, six ans, a été élevé
-par sa mère, c'est un bon petit garçon, à intelligence droite, à volonté
-assez accentuée. Le second, quatre ans, a été mis en nourrice, il a
-souffert, il est moins intelligent, moins énergique. Le troisième a été
-confié à la crèche. Les enfants de la crèche se reconnaissent entre
-tous: ils sont plus vieux, plus décolorés, plus mécanisés; ils portent
-en bêtise sournoise la marque de l'élevage administratif.
-
- * * * * *
-
-Juin.--Aujourd'hui, à déjeuner, Mme Paulin m'a annoncé un décès par
-accident: chez les Tricot, le dernier né a été étouffé dans la nuit.
-
---On n'y comprend rien, me dit-elle, faut que la mère l'ait pris
-machinalement en dormant, car le soir elle l'avait arrangé au mieux.
-N'est-ce pas, on n'a ni la place ni la literie suffisante, on est obligé
-de coucher le petit dernier dans le lit des parents: comment empêcher
-qu'il roule par terre ou qu'il soit écrasé? Eh bien, on a un excellent
-moyen, employé dans toutes les familles, surtout en été: la mère dort
-sur le dos, le petit entre ses jambes; rien de plus pratique, et aucun
-danger; il peut balloter à droite, à gauche, il ne tombera pas et il est
-très bien, là dans le creux. Je vous dis, c'est le bon système: chez les
-Pantois, le ménage n'a qu'un lit d'une personne, deux gamins dorment par
-terre, le père dans le lit couche, _de champ_, contre le mur et le
-dernier gosse entre les jambes de la mère; bonté divine! il n'y a pas un
-pouce de terrain de perdu.
-
-Tout de suite, je saisis l'occasion: il va m'être facile de démontrer
-que ce n'est pas aimer les enfants, ni rendre service à la société, d'en
-avoir quatre quand on ne peut en loger, en nourrir, en soigner que deux.
-La belle avance pour le pays d'assumer des frais de végètement et de
-mortalité!
-
-Mais, Mme Paulin m'interrompt, la mine grave et, avec un accent
-religieux:
-
---Une grande famille, c'est toujours beau; ainsi, chez moi, nous étions
-_une belle famille_: onze enfants.
-
---Tous vivants?
-
---On ne sait pas.
-
---Comment? on ne sait pas?
-
---Dame, non! Sitôt qu'un avait dix ans, il partait, cédé à des maîtres
-pour sa nourriture; on ne le revoyait plus jamais. Je ne connais pas six
-de mes frères et soeurs. Mais enfin: onze enfants, c'est une belle
-famille et mes parents, à cause de cela, avaient bien de la
-considération, jusque dans les pays d'alentour.
-
-Mme Paulin, attendrie, levait des yeux extatiques. Une immense lassitude
-a coulé par mes membres, je n'ai même pas essayé d'exposer que la
-famille cesse dès qu'il y a trop d'enfants, puisque, forcément, on ne se
-connaît même pas entre frères et soeurs. J'ai mis plusieurs minutes à
-plier ma serviette dans la perfection et Mme Paulin a dit:
-
---Nous sommes riches, vous mangez de moins en moins.
-
-(C'est vrai: je perds l'appétit. Je suis brisée sans avoir travaillé. Je
-subis des attendrissements qui ne se rapportent pas aux enfants...
-
-_Il_ ne vient plus. J'ai obtenu satisfaction. Dans la journée, je me
-plais à observer sur le visage de Mme Paulin un certain
-vieillissement,--comme le reflet transmis d'une souffrance... Qu'est-ce
-que j'ai à pleurer, la nuit, dans ma chambre?... Le dimanche, je redoute
-une visite de Mme Paulin,--ne suis-je pas déçue, le soir venu, de
-n'avoir vu personne!)
-
-Nous avons fait le service du déjeuner, nous avons donné la pâtée à
-notre misérable troupe, nous avons compté ceux qui n'ont jamais de pain,
-ceux qui en manquent aujourd'hui, mais qui boiront la valeur d'une
-chopine de vin pur, ceux qui ont du dessert.
-
-Les convives doivent attendre que toutes les parts soient apportées
-avant de commencer la danse des cuillères, autrement on ne s'y
-reconnaîtrait plus: l'avalage des premiers servis irait plus vite que la
-distribution. Il faut voir ces petits Tantales!... Par pitié on sert les
-Ducret les derniers: une fois l'aîné s'était évanoui d'aspirer la vapeur
-de sa soupe; le cadet, les mains au dos, essayait de laper; son menton
-grelottant sur le fer de l'écuelle «jouait la Marseillaise».
-(Appréciation des camarades.)
-
-Mangez!... Ah! ce mouvement des mâchoires qui fait remuer les tempes
-livides aux veines décolorées!
-
-Et ceux qui ont tellement faim qu'ils ne peuvent plus manger! Ceux qui
-sont habitués à de telles saletés qu'ils ne peuvent digérer une
-nourriture saine! Et Pluck «que sa toux nourrit!»
-
-Des tout petits lèvent les dents lentement, comme s'ils n'avaient plus
-de salive, comme des vieux dont les mandibules usées pèsent «du plomb».
-
-La Souris gave son «poussin» avant de se permettre une bouchée. Puis
-elle surveille les deux petites Leblanc et s'arrête inquiète, si elles
-font mine de chipoter.
-
-Mais, tout à coup, son regard noir pèse sur moi et me suit; sûrement,
-quelque chose cloche dans le repas. Je cherche: reste-t-il, un enfant
-qui n'a pas de pain? Non, pourtant... Voyons, c'est au bout de la
-tablée, en face, que ça ne va pas... Parbleu! Tricot a la lèvre fendue
-par un horion paternel et tellement enflée qu'il ne peut introduire la
-cuillère ordinaire, je lui prête une cuillère à café.
-
-Quoi encore, maintenant? un flottement, une agitation, tous se penchent
-du même côté. En effet, il se produit un fait incroyable, insensé,
-abasourdissant: Gabrielle Fumet a trouvé un biscuit dans son panier!
-Cela dépasse tellement tout ce que l'imagination la plus folle aurait pu
-inventer d'impossible,--il est tellement extravagant que Gabrielle Fumet
-puisse «avoir du dessert», que tous s'émeuvent, bayent, rient, se
-regardent pour bien se reconnaître et murmurent en rêve: Gabrielle
-Fumet!...
-
-Madame Paulin dirige vers moi un sourire entendu qui signifie:
-«Farceuse, va!» mais, j'en ai autant à son service. Mme Galant nous
-considère aussi l'une après l'autre, avec un clignement de connivence.
-Le mystère ne s'éclaircira pas. Irma Guépin rit aux anges--elle n'a
-jamais rien vu de si heureux; elle donne son dessert à Adam;
-immédiatement une contagion de partage se déclare et ce n'est pas
-seulement Gabrielle Fumet, c'est Vidal, Tricot, les Ducret, dix autres
-qui mangent du dessert pour la première fois de leur vie!
-
- * * * * *
-
-Après le déjeuner, je siffle en balayant, puis je parle toute seule:
-
---Soyez moins nombreux et tout le monde aura du dessert. Je me demande
-si c'est _avec préméditation_ que les misérables sont si prolifiques?
-C'est plutôt par ignorance, qu'ils pèchent; dans ce cas, je placerai
-au-dessus de tout, la haute moralité, la charité, de leur enseigner à ne
-pas procréer criminellement.
-
-Je maudis ma stupide situation de demi-savante... Voilà une propagande
-qui concerne un philanthrope comme M. le délégué cantonal! Que
-devient-il?... J'en ris sous cape.
-
-Ce soir même, la mère Cadeau, toujours enceinte, m'a raconté la façon
-dont sa jeunesse et sa faiblesse de gentille péronnelle ont été
-violentées par de continuelles fécondations et elle a conclu presque
-contente, résignée, imbécile:
-
---Je n'ai que des filles, croyez-vous? c'est-il drôle!... Les femmes
-sont si malheureuses par la faute d'un tas de sales égoïstes et on
-fabrique des filles tant qu'on peut, tout de même!
-
-Hélas! je ne soupçonne aucunement le conseil utile et--d'autre part--une
-invincible pudeur m'empêche de parler même vaguement du mystère
-générateur... ma nervosité se révolte et aussi un mal secret existe en
-moi... non, non, je ne peux pas sortir les mots... J'éprouve déjà bien
-trop de souffrance à les entendre!
-
- * * * * *
-
-Le soir, je ne fais plus la conversation avec les trois ou quatre
-bambins retardataires; je m'assieds en face d'eux, au milieu du préau,
-sous l'appareil à gaz et je songe, ayant l'air de compter indéfiniment,
-là-bas, dans l'ombre, des cordes qui pendent. C'est désolant: je
-rêvasse, oubliant même les enfants autour de moi, je songe dans le
-lointain... je songe que je suis bien malheureuse...
-
-Irma Guépin s'est levée sans bruit, elle a redressé des cheveux, près de
-mon oreille, elle a arrangé une coque de ma cravate, absolument comme
-elle aurait accommodé sa poupée à son idée, avec des mouvements de tête
-sérieuse penchée à droite, penchée à gauche; elle a ramassé ma main
-gauche et l'a mise sur mon genou, pareille à la droite. Je renonçais au
-moindre automatisme. Satisfaite de ma pose, elle a passé derrière le
-banc et a piqué sur ma joue, de côté, un baiser «de petite maman»,
-réservé aux têtes de poupée, puis elle est retournée s'asseoir auprès de
-Tricot.
-
---C'est ta mère qui viendra te chercher? a-t-elle demandé.
-
---Je ne sais pas, maman pleure.
-
---Pourquoi qu'elle pleure?
-
---Parce que papa l'a battue... (avec fierté) tu sais, il est fort papa,
-quand il cogne, ça rebondit!
-
---Pourquoi qu'il l'a battue?
-
---Parce qu'il trouve que le peintre vient trop souvent à la maison.
-
-Silence. Méditation profonde de part et d'autre.
-
---C'est peut-être ta soeur qui viendra; dans quelle classe qu'elle est?
-
---Dans la classe du certificat d'études. (Un geste péremptoire, une voix
-d'absolue certitude:) si Maurice est là pour lui faire la cour elle ne
-viendra pas, elle se fiche pas mal de moi dans ces moments-là. Veux-tu
-qu'on joue à se faire la cour?
-
---Comment qu'on fait?
-
---.....................
-
---Ah bin, non, t'as les mains trop noires...
-
-Silence. Dans la vaste paix du préau, un petit rachitique dort,
-recroquevillé, en équilibre sur le banc, avec une sorte d'habitude: tel
-un pochard au coin d'une borne.
-
-Je ramène mon attention vers les enfants, mais alors mon esprit
-s'obstine à des questions insolubles qui, _sainement_, devraient lui
-être étrangères: un médecin officiel pourrait propager la belle
-honnêteté de ne pas procréer «quand le mari est plein d'absinthe».
-
- * * * * *
-
-Juin.--Voilà plus de huit soirs consécutifs que je reste assise dans ma
-chambre, après dîner, sans me décider à prendre la plume. Le peu
-d'amélioration produite à la fin de l'année scolaire me décourage. Et
-puis, je voudrais savoir des choses... et j'ai peur... Un trouble
-général persiste en moi: un mélange de dévouement et de «la maladie d'un
-être anormal». Je voudrais sauver les misérables des crimes de
-l'amour... Et moi, de quoi est-ce que je souffre?...
-
-Où vais-je? Un courant plus fort que ma volonté m'entraîne: j'envisage
-maintenant hardiment une certaine éventualité; je discute le pour et le
-contre. En somme, je n'ai pas fait voeu de célibat... mon grand ennui
-provient surtout des circonstances inaccoutumées... autrement, mon Dieu,
-je n'éprouve pas une répugnance invincible.
-
-Détail curieux: à ces moments de délirante imagination, il me semble que
-j'ai des torts envers les enfants de l'école: je sens naître des remords
-de _déserteuse_.
-
-Enfin, aujourd'hui, je me suis réconfortée dans l'admiration de Louise
-Cloutet (la Souris). De jour en jour, le visage de cette enfant se
-purifie et s'élève; le rayonnement sage, souriant et bon de ses yeux
-noirs s'étend de plus en plus loin; elle prend la morale scolaire juste
-du bon côté et dans la proportion voulue. L'école serait valeureuse
-quand elle n'aurait sauvé et façonné que cette grande personnalité!
-
-Cet après-midi, à regarder la Souris dans la classe de la normalienne, à
-la première table, il me semblait que toute l'école fonctionnait pour
-elle, passait en elle, que toute la morale enseignée devenait vivante
-par cette enfant qui était chargée d'en porter la projection salubre
-dans les ténèbres du quartier.
-
-Elle arrive maintenant, le matin, avec ses trois enfants: le poussin et
-les deux Leblanc. Quand elle fait miroiter devant eux son front
-marmoréen, semblable à celui de la normalienne, il y a vingt ans de
-distance entre elle-même et eux.
-
-J'ai lieu de penser que la mère de la Souris intervient aussi dans le
-soin et la protection des deux enfants sans mère.
-
-Au fait, j'ai rencontré Madame Cloutet un dimanche matin. J'avais vu des
-prodiges, autrefois, au cirque: par exemple, un homme se suspend par les
-pieds à un trapèze, la tête en bas, on accroche un cheval à ses bras,
-dans l'espace, l'homme s'allonge comme un élastique. Mais aucun
-spectacle d'effort ne saurait être plus stupéfiant que celui offert par
-la mère Cloutet, poussant, dans la côte de Ménilmontant, une voiture
-chargée de cinquante kilos de cerises. «A la douce, cerises, à la
-douce!» Une femme guère plus grande, ni large que la Souris, une arête
-de dos toute pointue et une voix si sympathique «de bonne misère»,
-demandant seulement à rendre service et à manger. Je m'étonnais que les
-gens ne fussent pas crochetés par cette voix si persuasivement chantante
-sous l'écrasement; je m'étonnais que toute la rue ne s'approchât pas...
-
-Cette femme est capable de tout. Sûrement les petites Leblanc ont
-affaire à elle. J'avais demandé naguère à l'aînée comment s'arrangeait
-son dîner:
-
---Papa est trop ennuyé le soir, il me dit: tiens, v'là six sous, achetez
-ce que vous voudrez. Il s'en va; j'achète du saucisson ou du brie, on se
-couche, on ne le revoit plus.
-
-A présent, j'augure que les petites Leblanc mangent de la soupe le soir:
-depuis peu, la plus jeune semble avoir les joues mieux nourries.
-Miracle! c'est comme de la vraie chair qui lui viendrait à la figure!
-
-Un souvenir, à propos des cadeaux qui sont envoyés à l'école par les
-parents du quartier des Plâtriers. Le surlendemain du jour de l'an, j'ai
-vu la Souris arriver en royal appareil: un brin de plumeau à son béret,
-drapée jusqu'à terre d'un capuchon-éteignoir...
-
-Et quand vous auriez vu Dieu le père tenir en sa main l'univers,--j'ai
-vu la Souris apporter une orange!
-
- * * * * *
-
-Allons, je ne resterai plus un seul jour sans écrire; cet exercice
-intellectuel entretient ma clairvoyance, et conserve ma dignité. Le
-travail manuel profite à ma santé, il me donne en outre la satisfaction
-d'un office utile par quoi je suis en règle avec la société.
-
-J'ai pris ma lampe et dans une glace pendue à l'espagnolette de ma
-fenêtre, j'ai constaté qu'une louable sérénité éclairait mon visage. De
-quoi me plaindrais-je? ma solitude et ma _condition_, m'ont instruite
-profondément: je suis débarrassée d'un maquillage produit par les
-livres, par l'éducation première; je juge, j'analyse, je réprouve et je
-nie, seule contre l'opinion admise, j'attends, je souffre, j'ai des
-consolations, je vis, quoi!
-
-Allons, allons, désormais pas d'imaginations, pas de projets malsains,
-pas de _désertion_! Et pour être bien sûre de rester dans le bien et
-dans la vérité, avant de me coucher, j'ai déchiré mes diplômes cachés au
-fond d'une malle; comme une personne guérie d'une vilaine maladie
-déchire les ordonnances médicales, et l'on peut venir: Voyez mon tablier
-bleu, mes mains raboteuses... moi? J'ai toujours été «du peuple», je
-n'ai jamais su que ce que les enfants m'ont appris, je n'ai jamais rêvé
-de changer ma situation...
-
-Je vais bien dormir d'un sommeil souriant, j'en suis sûre: dans ma poche
-j'ai retrouvé des miettes de pâtisseries. Kliner, revenant de déjeuner à
-la maison, m'a offert, en cachette, derrière le poêle, un morceau de
-gaufrette de la dimension d'un timbre-poste, soigneusement au chaud dans
-le creux de sa main.
-
---Je t'ai gardé ta part.
-
---Ah! vraiment? merci, tu es bien gentil d'avoir pensé à moi.
-
-Kliner est ce brun à la gorge entaillée: la figure émaciée, mais l'air
-intelligent, avec des yeux de geai d'une continuelle mobilité.
-
-J'ai tenu mon poing fermé devant ma bouche et feint de mâcher
-longuement; j'ai même tiré le cou plusieurs fois pour avaler.
-
-Kliner, de toute la tension de ses facultés, regardait descendre en moi
-l'ambroisie et guettait mon emparadisement. Car enfin, ça se voit
-extérieurement une si rare pénétration, ça transforme une personne
-immédiatement, une absorption si succulente!
-
---C'est rien bon, mon vieux! ai-je exhalé rayonnante.
-
-Alors lui, parti dans les grandeurs, millionnaire, reprend:
-
---Hein? c'est pas du manger d'ouvrier!
-
-Et, comme deux élus qui,--à l'insu de la foule envieuse et malgré la
-coalition universelle--ont connu la fortune, tout l'après-midi, chaque
-fois que nos yeux ont pu se rencontrer, «nous avons bien rigolé.»
-
-Et mes remords sont tout à fait guéris: il n'y a plus aucun danger de
-désertion; je suis forte!
-
- * * * * *
-
-Juillet.--La victorieuse lumière de l'été accuse d'avantage le _local
-public_ et _emprisonnant_, sous la couleur marron, vert d'eau et blanc
-sale des murs.
-
-Pendant la récréation, dans la cour même, les enfants exhalent une joie
-forcée, de fausse délivrance, ils apporteraient un autre tumulte dans la
-rue, ou dans un square. Moi, le matin, ma figure change, il tombe dessus
-quelque reflet de la pédagogie de ces dames; et aussi, intérieurement,
-j'éprouve la sensation de dépendre d'une autorité qui ne peut pas se
-familiariser; d'instinct, mon corps se rétrécit et se garde.
-
-Je voulais constater un résultat à la fin de l'année scolaire, le voici:
-tout le monde a perdu de son essence propre, tout le monde subit
-l'influence occulte de l'«administratif».
-
-Dès l'entrée,--à cause de l'odeur unique, de la construction générale
-haute et déserte, du mobilier symétrique, fait pour l'alignement, à
-cause du règlement affiché, imprégné dans l'air--les enfants et les
-grandes personnes prennent une âme «de commande».
-
-Les enfants arrivent, ils décrivent un salut spécial, un salut «qui ne
-sert qu'à l'école»; ils composent leur voix, leur regard.
-
-Combien de force, de beauté, de possibilité heureuse apportée là, et
-détruite! Car, il faut le dire: c'est le meilleur de l'individu qui se
-dissout à l'école.
-
-De même que l'art est vivifié et renouvelé par les excessifs, par les
-«sauvages», de même, la vie est orientée vers le mieux par les
-turbulents. _L'espoir de la génération est dans les mauvais écoliers._
-
-C'est Adam, surnommé par ces dames «L'Exempt de bien faire» qui présente
-pour moi l'avenir en progrès.
-
-Que diable! ce n'est pas le sage Léon Chéron, le discipliné ne contenant
-aucun imprévu, qui peut recéler l'_Espoir_!
-
- * * * * *
-
-J'ai reçu une convocation solennelle de mon oncle: «Il sera heureux de
-tenir le rôle qui eût appartenu à mon père dans la circonstance
-présente.» Il m'attend après demain, dès le commencement des vacances.
-
-Voilà où j'en suis! J'ai beau ne pas agir: les événements marchent en
-dehors de moi, malgré moi! Et la situation va se dénouer, à sa date,
-semble-t-il, comme si j'avais pris part à une série de faits convenus.
-
-Que de chemin parcouru! Cette lettre de mon oncle ne m'a pas révoltée;
-elle m'a seulement donné un tremblement qui dure encore et aussi une
-lourdeur de sang et de pensée... Ai-je donc rêvé ma résistance? Il y a
-donc en moi deux personnes: l'une qui refusait, l'autre qui acquiesçait?
-
-Je ne suis pas sûre des paroles de lassitude que j'ai laissé entendre à
-Mme Paulin; sans doute elles équivalaient à un consentement.
-
-A moi-même que répondre? je ne peux pas dire que je n'aime pas?...
-
-Mais, à mesure que mon coeur se dénonce, mes remords aussi se précisent.
-Et je ne peux pourtant pas mentir du jour au lendemain à toutes mes
-résolutions!
-
-Demain est le dernier jour de classe: il faudrait que cette journée fût
-bien mauvaise pour que je faillisse à mon devoir qui est de rester au
-service des enfants!
-
-Oh! rien n'a été omis. Et Mme Paulin à suivi fanatiquement les
-instructions reçues. L'on a fait combattre par avance mes scrupules si
-graves, mes scrupules de conscience: «Les gens du peuple ne tiennent pas
-à vous; ils ne comprennent pas votre sacrifice. Vous les servirez mieux
-de loin que de près. Il ne faut pas descendre au niveau des humbles, il
-faut les élever à soi, etc.»
-
-Vraiment? Eh bien! si, demain, les parents, les enfants me renient, nous
-verrons...
-
-Mais j'espère bien être empêchée de me rendre chez mon oncle, après
-demain. Si j'y vais, c'en est fait!... Je le sens à ma faiblesse
-physique, à ma volonté qui s'égare, à ma mémoire obscurcie... quelle
-honte! je le sens au trouble qui m'envahit... le trouble de mes
-premières fiançailles! La créature humaine subit des lois bien
-ironiques: j'ai beau me répéter qu'une fois déjà j'ai été déçue,
-bafouée, tant pis! l'aspiration renaît!
-
-Ce sont «les gens d'ici» qui décideront. Demain, j'aurai une attitude
-qui criera vers tous: «Ne me laissez pas partir!» Et nous verrons!
-
- * * * * *
-
-Je veux passer cette nuit à écrire, à penser, je veillerai «en compagnie
-des enfants de l'école» à qui je me confesserai d'avance, en cas de
-défaillance.
-
-Et, quelle que soit la journée de demain, j'aurai soin d'en tracer la
-relation--comme le testament d'une existence au seuil d'une autre
-existence.
-
-Car, aujourd'hui encore je suis une «personne provisoire», l'épreuve de
-demain fera de moi définitivement une vieille fille ou une femme...
-(Donc, je ne doute pas: mon mariage est certain, si je veux!)
-
-Sais-je?... De toute façon, un plaidoyer demeurera pour prouver que je
-n'ai pas déserté de mon plein gré!
-
-Mais je ne déserterai pas! Mes petits enfants, je vous évoque tous, là,
-dans ma chambre: ne me laissez pas partir, accrochez-vous à moi, comme
-vous avez fait tant de fois par jeu.
-
-Écoutez bien: j'étais une bourgeoise, différente de vous, de vos
-parents; j'étais d'une autre «classe sociale», comme on dit... Eh bien,
-cette _classe_ veut me reprendre! Il paraît _qu'on ne s'évade pas de sa
-classe_! On se figure pendant quelque temps que l'on a changé de camp,
-on s'illusionne soi-même, c'est un semblant!
-
-Mais je commettrais la pire des lâchetés à vous abandonner! Vous avez
-des droits sur moi! Vous m'aimez, vous comptez sur moi--mes soins
-maternels sont attendus par votre besoin de vivre. Et, après cette année
-d'affection réciproque, je ne vous verrais plus!
-
-Vous ne savez pas? On m'a promis que je vous reverrais--autrement qu'en
-tablier bleu!
-
-Non! Adam, piges-tu? Rose, devenue une _madame_ et visitant l'école!
-Bonvalot, tu dégotes?... Si je fais ça, Bonvalot, enlève ta galoche et
-ne me rate pas!
-
-Et vous, les mamans, les femmes de Ménilmontant, qui m'accostez dans la
-rue, qui me traitez en camarade, j'aurai eu beau faire: je ne suis pas
-de votre bord, je ne suis qu'une déguisée! Est-ce vrai? Est-ce possible?
-
-Mes pauvres amis, je n'ai pas dit le plus terrible: si je m'en allais,
-je ne pourrais plus vous aimer. Si je m'en allais, pour me marier, je
-voudrais avoir des enfants à moi, j'aurais des enfants de ma propre
-chair et ma maternité pour vous n'existerait plus!
-
-Ne me laissez pas partir! Votre contact a développé en moi une sorte de
-sauvagerie maternelle; je le sens bien au serrement brutal de mes
-fibres, je serais comme une bête qui a des petits, je n'aimerais plus
-que «les miens»! Des enfants à moi!... A cette imagination, le sang
-martèle mes tempes... on dirait que mes entrailles vont s'évanouir...
-
-
-
-
-IX
-
-
-Je donne sincèrement--et sauf quelques lacunes,--la relation de cette
-dernière journée qui a fixé mon sort.
-
-Mes étourdissements du matin ont été un peu plus inquiétants que
-d'ordinaire: la fatigue d'avoir passé une partie de la nuit à méditer, à
-écrire,--et la conscience que ce moment de ma vie est décisif.
-
-Le dernier jour de classe!
-
-Les portes s'ouvrent. Miséricorde! on dirait qu'il n'y a plus de mauvais
-garnements! Adam, Tricot, Bonvalot,--d'autres, toute la clique,--vous
-décochent leur espèce de salut militaire; c'est dégoûtant de correction.
-
-Voici les élèves sur les bancs qui attendent paisiblement l'inspection
-de propreté et la conduite aux cabinets; à peine si quelques tout petits
-miaulent, se tiraillent, se grafignent d'une patte molle. Est-ce la
-chaleur qui les abat? Le thermomètre du préau marque vingt degrés dès
-neuf heures du matin.
-
-Voici la normalienne dans sa classe.
-
-J'imagine de torchonner les vitres de la porte donnant dans le préau,
-pendant qu'elle improvise un discours de circonstance.
-
---Vous avez bien profité de mes leçons, vous en serez récompensés dans
-toute votre vie...
-
-Je frotte avec rage: Voyons, mademoiselle, ne faut-il pas un fond, au
-bonheur, pour attacher ses racines? chez ces misérables, est-ce votre
-prédication qui constituera la base indispensable? est-ce que, dans la
-société, les bonnes qualités toutes nues--sans assaisonnement de
-protection de capital etc.--fournissent l'origine du succès?
-Mademoiselle, est-ce que votre sagesse ne rendra pas plutôt ces
-déshérités mieux exploitables?
-
-La normalienne continue, fervente, visitée par un rayon de soleil
-blanchissant, sévèrement belle dans sa chaire:
-
---Vous souvenez-vous? quand vous êtes arrivés ici, plus petits, vous
-lanciez de vilains gestes, vous employiez de vilains mots, et vous étiez
-criards, indolents, turbulents! Regardez comme vous êtes changés!... Au
-mois d'octobre vous irez à la grande école, on dira tout de suite: oh!
-oh! ceux-ci viennent de l'école maternelle, ce sont les plus sages...
-
-J'ai beau siffler au-dessus de ma main qui fonctionne, la critique
-bouillonne quand même: Ah! mademoiselle, pendant l'année écoulée, vous
-avez beaucoup parlé entre ces murs, mais vous n'avez rien modifié de ce
-qui règne au dehors. Ah! l'immense ironie: «Soyez sobres, ayez le
-respect de vous-mêmes et des autres, soyez justes, soyez bons, etc.»--et
-dehors: les cabarets, les taudis, la bestialité, l'exploitation!...
-Croyez-vous que votre enseignement changera la production du quartier?
-Chaque portion de Paris garde sa spécialité: dans le faubourg
-Saint-Antoine, on fabrique des meubles, dans le Marais, se produit
-l'article de Paris--il semble que, dans le quartier des Plâtriers, on
-fait de la misère, des enfants, de la prostitution, de l'alcoolisme.
-
-Les heures passent et--fait singulier--j'oublie la réalité, par longs
-intervalles: l'échéance de demain sort totalement de ma pensée. Mes
-enfants, vous ne me laisserez pas partir, moi qui vois si clair, moi qui
-connais si bien votre intérêt!
-
- * * * * *
-
-Un grand événement cet après-midi.
-
-Une ancienne institutrice vient de se présenter,--qui--vu sa retraite
-insuffisante--a l'autorisation de parcourir les écoles et de
-photographier les élèves par groupes.
-
-La vieille qui n'a plus de larynx et s'exprime surtout par hochements de
-tête, par sourires, par signes, avoue qu'en définitive elle ne gagne
-rien à ce métier, mais elle conserve la joie «de voir des classes»,
-d'être au courant de l'enseignement».
-
-Je considère son costume d'institutrice, autrefois noir, son chapeau
-ravagé, ses gants troués; je ne sais quelle envie me prend d'aller
-m'incliner devant cette détresse acharnée à rester «chargée de service».
-Aurai-je maintenant l'égoïsme de déserter?
-
---Mes enfants, annonce la directrice, comme c'est le dernier jour de
-classe, la dame déposera les photographies chez la concierge de l'école;
-la semaine prochaine, chacun pourra en retirer une, moyennant cinquante
-centimes.
-
-La dame aux gants troués s'empresse de réclamer, en cachette, que l'on
-veuille bien «en donner quelques-unes gratis, aux plus pauvres». La dame
-au corsage reprisé flaire la population de l'école, elle n'a pas peur de
-ne pas en vendre beaucoup, elle a peur que tout le monde n'en ait pas.
-
-En place pour le premier groupe, dans la cour, à l'opposé du marronnier
-et des cabinets; les élèves de la grande classe par étages: une rangée
-d'enfants accroupis sur les cailloux, ceux de la seconde rangée assis
-sur des bancs, ceux de la troisième rangée tout debout par terre et ceux
-de la quatrième rangée debout sur les bancs.
-
-L'ensemble de l'étalage rappelle les exhibitions de ce marché de
-brocanteurs dénommé «le Marché aux puces».
-
-La normalienne anémique--selon le devoir de toute bonne institutrice à
-la fin de l'année scolaire,--fiévreuse, fanatique, s'évertue à maintenir
-la tranquillité dans les rangées: il ne faudrait pas de flottement et
-pas de mauvaise tenue.
-
-Et, tout d'abord, mon coeur se serre au spectacle dérisoire de cette
-jeune fille, usée à vingt ans, chargée d'entraver et d'embellir ce
-demi-cent de gamins, ce lot débordant de pauvreté, de laideur, de
-maladie et de vice. On n'en finit pas de les placer _convenablement_: on
-a beau masquer des horreurs, il en ressort toujours de nouvelles: c'est
-Kliner qui tourne sa figure du mauvais côté, du côté assassiné; c'est
-Tricot qui remue ses pouces de pieds par les trous de ses chaussures;
-c'est la petite Doré qui louche plus que d'habitude, c'est Vidal qui
-abuse de sa bosse, c'est Bonvalot qui crachote et allonge trop son long
-cou; si l'on redresse Virginie Popelin, on exhibe fâcheusement Pluck qui
-tousse trop pour se tenir droit.
-
-Il faudrait à chaque enfant une mise en lumière à part, devant
-l'appareil photographique; de même qu'il faudrait une éducation pour
-chaque tempérament bien défini et bien situé.
-
-En effet, selon que je me déplace, les mêmes têtes présentent des
-aspects de dégénérescence répulsive, ou des aspects de croissance
-normale, touchante. Je médite:
-
---Certains ingrédients se qualifient de _dangereux_, étant à la fois
-remèdes et poisons. De même, nos élèves ont des instincts _dangereux_.
-
-Attention donc! imprudentes institutrices, vous excitez chez cet enfant
-une certaine partie atavique à laquelle il fallait se garder
-soigneusement de toucher, tandis que, cette même partie, vous ne
-l'exaltez pas assez chez cet autre enfant! Vous n'avez rien à leur
-_donner_ à ces malheureux, mais vous avez à mettre en valeur, ou à
-atténuer ce qu'ils possèdent virtuellement.
-
-Tenez, Adam doit _se manifester dans l'exceptionnel_; si vous ne lui
-procurez pas de l'_exceptionnel bon_, il tombera dans l'exceptionnel
-mauvais; et ils sont nombreux, les camarades de même acabit: leur
-«sauvagerie» bien employée en ferait des gens précieux, des
-sauveteurs,--mal entreprise, elle les rendra «ennemis de la société».
-
-Tant pis! l'école est trop nombreuse: sur ces germes si divers, on étale
-uniformément une couche d'engrais moral--et alors, quel étouffement,
-quelle fermentation!
-
-Je réarrange quelques chevelures de fillettes. Mme Paulin me surveille à
-la dérobée, anxieuse et forte. Bien entendu, elle n'ignore pas la
-convocation de mon oncle. Elle cherche à deviner ma décision. Ses traits
-rigides disent qu'au besoin elle me conduira de force.
-
-Ah! la photographe déclare que le groupe est enfin «bien composé»; les
-enfants immobiles ont compris la nécessité du signe extérieur de
-sagesse, la normalienne les hypnotise, sculpturale, un livre à la main
-(le livre bleu).
-
---La photographie «fera de l'effet», prévoit la directrice, au comble de
-la satisfaction.
-
-Et maintenant: garde à vous! regardez bien ce qui va sortir de cette
-boîte... regardez encore... il faut trois clichés.
-
-Tout à coup, dans un éclair de révélation, j'ai découvert ce qui couvait
-sous la couche de morale. Pendant un instant les têtes se sont offertes
-déscolarisées, naturelles, transparentes, vers l'appareil, et il m'a
-semblé voir ces innocents de cinq à sept ans, dans leur faiblesse,
-tendre la gorge à l'avenir.
-
-Mes enfants, je ne vous quitterai pas!
-
-J'ai vu Irma Guépin, Louise Cloutet, Julia Kasen, Berthe Cadeau, tendre
-la gorge aux différents martyres des femelles pauvres: martyre de
-l'amour, martyre de la maternité, martyre de la débauche, martyre du
-travail impayé, Irma Guépin avec ses yeux bleus écarquillés, son nez
-court, sa blancheur et sa blondeur alsaciennes, souriant sans défense;
-Louise Cloutet avec sa physionomie de ménagère soucieuse d'économie,
-Julia Kasen, d'une joliesse orientale, nacrée, Berthe Cadeau figure
-pointue de couturière héroïque et bornée.
-
-J'ai vu l'un des Ducret, les yeux hagards, serrant son bec affamé pour
-toujours: j'ai vu Tricot avec sa tête de vieille femme du bureau de
-bienfaisance, ses cheveux en chicorée fanée, j'ai vu Richard affreux,
-simiesque et résigné, cherchant en vain à échanger leur laideur
-obligeante contre un peu de bienveillance; j'ai vu Léon Chéron et
-l'aînée des Leblanc promettre leur sang et leur substance à quelque
-maître insatiable; et Louise Guittard, avec sa tête ovine, résignée aux
-coups, ressemblant au petit mort Gaston Fondant; et Bonvalot fermé, les
-tempes farouches, affrontant sa mauvaise destinée, les bras croisés; et
-une gamine sans nom,--Marie tout court,--le visage dur, expérimenté,
-sinistre, et Pantois, l'un des vagabonds, les épaules aplaties, les yeux
-bas--les ailes coupées!
-
-J'ai vu le sort de ces enfants rendu inévitable par l'école; ils
-attendaient ficelés, prêts à être livrés; leurs vêtements loqueteux,
-leur chair creuse et tarée attendaient...
-
-Pluck ne toussait plus, parti déjà dans une espèce de sérénité
-moribonde; (le médecin a dit que ce n'était pas la peine de l'inscrire à
-la grande école: octobre est trop loin pour sa frêle poitrine). Et,
-justement, non loin du groupe, reléguée dans un coin pour tout le temps
-de la photographie--Berthe Hochard demeurait pétrifiée dans l'éternelle
-tranquillité. Alors Pluck et Hochard m'ont fait l'effet de deux libérés
-«ayant fini de souffrir».
-
-Un frisson m'a saisie: quel tribut devaient encore payer les camarades
-pour rejoindre _les deux arrivés_!
-
---Mes enfants, n'est-ce pas? il ne faut pas que je vous abandonne? Je
-suis des vôtres!
-
-Et pourtant, machinalement, j'ai avancé les mains pour me garer; pensez
-donc! cette immense moisson de larmes, de sang, d'abjection, promise par
-une école de quartier pauvre!
-
-Imaginez le «futur» dévoilé: au premier regard, on s'enfuirait éperdu
-d'horreur!... Ces petites têtes, ces petits corps, ces fragilités
-affamées de douceur, pensez donc cette chétive enfance pantelante, _sans
-rien_ devant les ronces, les crocs, les griffes de l'avenir!
-
-Mais, si l'on pouvait seulement prévoir approximativement, l'on ne
-résisterait pas à devenir fou d'épouvante: ça, ça qui vous regarde,
-cette misère deviendra grande et vivra! ça, ça, ces douces petites
-lèvres qui éclosent, c'est la matière, le fond, la substance de la
-misère future! Vous savez bien, les crimes, les suicides, les trafics
-odieux, toute l'abomination humaine, ça pousse comme autre chose, les
-voici!
-
-Assez! assez! je ne veux pas que la Souris offre si tendrement sa chair
-à manger! Assez de sourire, Julia Kasen; assez, Irma Guépin... ils te
-tueront!... assez, Léon Chéron, avec ta croix de sagesse!...
-
-J'allais crier, peut-être, heureusement la pose était finie. La
-normalienne emmenait ses élèves, Madame Galant s'apprêtait à placer les
-siens.
-
-Il s'agissait encore d'arranger un _joli groupe_, faisant _de l'effet_,
-avec un Ducret, un Pantois, un Chéron, une Leblanc.
-
-J'ai laissé la vieille institutrice photographe à l'oeuvre, j'ai marché
-jusqu'aux cabinets, pour rien, pour remuer; j'ai donné un coup de balai
-inutile.
-
-Puis, est venu le tour des tout petits. Le directrice a appelé: Rose et
-Madame Paulin. Le groupe n'était pas facile à coordonner. Il fallait
-d'abord moucher tous les nez.
-
-Je ne me sentais pas dans mon état ordinaire, la sueur me perlait aux
-tempes, une sorte de vapeur gênait ma vue.
-
-C'étaient mes tout petits à moi; ils m'accueillaient avec des mines
-espiègles et bonnes, fronçant le nez, rapetissant les yeux, pinçant le
-bec. Mais la douce aimantation qui existe entre eux et moi me faisait
-souffrir; ces enfants étaient encore frais, presque sans stigmates; à
-les toucher, j'éprouvais le malaise de toucher à du sang, à de la chair
-écorchée.
-
-Allons, trêve de gentillesses, il ne faut plus oser un mouvement;
-présentons les têtes! _Soyons sages_!
-
-Alors, ce fut étrange, il me sembla d'abord que tous ces minois
-innocents agrandissaient une supplication vers moi, ils comprenaient,
-ils demandaient grâce. L'effroi béant des yeux me saisissait et faisait
-lentement mon sang se retirer et mon souffle cesser.
-
-Puis cette terrifiante scène exista: ces pauvres yeux avaient une voix
-et criaient: Nous sommes perdus! Nous savons! Tu nous abandonnes! Et tu
-dissimules bien inutilement: _il y a longtemps que c'est décidé_...
-Tiens! Monsieur le délégué vient te chercher avec son visage
-bienveillant.
-
-La paralysie me clouait; j'essayai pourtant de me retourner pour voir.
-
-Ensuite je ne sais plus... Des heures s'étaient écoulées, il ne restait
-que deux ou trois enfants dans le préau. Je me rappelle la directrice:
-
---Vous avez été indisposée Rose, je vous dispense du service, Mme Paulin
-le finira. Vous pouvez vous en aller.
-
-Arrivée à ma porte, je n'ai pas voulu monter, j'ai eu peur de la
-solitude dans ma chambre malchanceuse. J'ai préféré continuer mon chemin
-sans but déterminable. D'après mon imagination confuse, «l'on
-m'attendait», je devais apparaître à quelque endroit du quartier pour
-empêcher un grand malheur. Et je voulais discuter avec moi-même:
-irais-je demain chez mon oncle? Il me semblait qu'en marchant je
-trouverais l'irréfutable motif à rester femme de service. Et cette
-découverte--dans la rue--était indispensable; l'école ne me tenait pas
-par des liens inarrachables.
-
-Un fait dominait ma mémoire, j'ignore par quel phénomène: on était allé
-chercher un médecin, _il_ était venu, _lui_! Il avait disparu au moment
-de ma résurrection. Mais on avait dû, un certain temps, le laisser seul
-dans la cantine où j'étais évanouie; j'avais la certitude qu'un baiser
-puissant, fougueux, m'avait été donné et--malgré ma syncope--mon être
-tout entier avait bu ce baiser! La preuve était que j'en portais encore
-le feu en moi...
-
-J'ai voyagé à l'aventure, tournant dans le quartier, d'abord la rue des
-Panoyaux, la rue des Couronnes, la rue des Maronites. Puis, par
-l'habitude du dimanche, le chemin des Buttes-Chaumont m'a requise. Là,
-j'ai voulu revenir chez moi, mais, dans mon trouble, j'ai continué à
-m'éloigner vers la Villette, le long d'une rue interminable, la rue
-Bolivar, je crois. C'est seulement au débouché du Canal que j'ai
-retrouvé ma direction par les boulevards extérieurs.
-
-Mais, que de temps, que de divagation, que de distance! Par-ci, par-là,
-je m'arrêtais pour rattraper la notion du réel, je m'obligeais à nommer
-les choses environnantes: «Voyons... telle rue... bon! une marchande de
-frites et de gras double... un marchand de chaussures d'occasion, de
-cinquante centimes à deux francs; il y a des souliers de bal.» Malgré
-moi, à chaque arrêt, des enfants de l'école s'interposaient dans ma
-pensée; je les voyais avec les yeux de l'âme dans des attitudes ayant
-existé, j'évoquais des traits de leur destinée et leur image
-hallucinante m'attirait comme dans un trou; je serais tombée, si je
-n'avais précipitamment continué ma marche.
-
-Et voici l'impression en quelque sorte matérielle, survivant à chaque
-apparition: ma chair se séparait du quartier, ma personnalité se
-retirait d'un milieu qui n'était pas le sien, je retournais par
-aspiration naturelle vers ma classe d'origine.
-
-Dans une rue, j'ai été offusquée de la teinte uniformément rousse des
-devantures de boutiques, ce rouge de vieux sang me crispait; j'ai voulu
-me planter devant les affiches du Concert Mélino, j'ai lu tout haut des
-noms d'acteurs... la petite Irma... Soudain, j'ai eu la vision de la
-petite Doré: je la rencontrais, avec un cabas au bras où se dissimulait
-à moitié une bouteille contenant un liquide verdâtre.
-
---Qu'est-ce que tu apportes là?
-
---Du lait, Rose.
-
-Elle ajoutait tout bas: «Quatre sous de lait pour eux cinq, il n'y en
-aura pas assez pour les faire dormir; quatre sous d'absinthe, y en aura
-assez... Dodo, l'enfant do...» Et elle sortait la langue avec un air si
-contrarié d'être obligée de mentir, puisque sa maman le lui avait
-recommandé, elle inclinait gracieusement sa mignonne tête d'enfant
-obéissante, que je me penchais du même mouvement... C'était le vertige!
-vite, vite, j'ai, marché...
-
-Au milieu d'une chaussée bruyante de voitures, j'ai souvenance d'avoir
-compté des quantités de vieux ouvriers en blouse noire, ou en gilets à
-manches qui étaient tous Léon Chéron devenu homme: l'artisan honnête,
-régulier, intelligent, sobre, qui entretient soigneusement une nombreuse
-famille. C'est lui qui, avec ses douze heures de travail et ses six
-francs par jour, vous fournit les jolis trottins, les délicieuses
-modistes, les minois affriolants sans lesquels Paris ne serait pas
-Paris. Il part le matin à l'atelier, rentre, se couche, repart, donne
-son argent; on lui raconte n'importe quoi, lorsque les filles sont en
-retard; quand il a usé sa vie à les élever jusqu'à dix-huit ans, un
-soir, elles disparaissent. Peu après, c'est un vieux triste qui retombe
-aux salaires d'apprenti; il a cinquante ans, c'est un vieux d'hôpital.
-
-J'ai changé de rue; il n'y avait plus de voitures, la chaussée était
-trop étroite; par les fenêtres des maisons, toutes sortes de nippes et
-d'ustensiles débordaient, les taudis étaient si délabrés que je voyais
-branler les murs, j'ai bien été forcée de m'arrêter; les maisons
-vacillaient. Je suis restée longtemps appuyée, le dos à une porte, en
-face d'une fabrique d'où sortaient interminablement des fantômes de
-femmes en qui je reconnaissais Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau; mais
-voilà qu'elles me souriaient éperdument de toute leur phtisie pointue,
-parce qu'il n'y avait pas de pain dans leurs paniers fermés...
-Montrez-moi, un peu... J'ai dû encore reprendre ma course.
-
-Je ne suis pas entrée dans les Buttes-Chaumont, il m'a suffi de toucher
-à la grille, je scrutais avec application les cailloux par terre, j'ai
-vu Kliner, dans le préau.
-
---Eh! toi, là-bas, ne file donc pas comme ça! Tes deux sous de cantine,
-s'il te plaît? demandait la directrice.
-
---Je les ai pas; papa en a pas.
-
---Je croyais... (Elle allait dire: Je croyais que tu n'avais pas de
-papa.)
-
-L'enfant continuait:
-
---Il attend que maman lui en envoie, elle lui en envoie pas.
-
---Où est-elle, ta maman?
-
-Allons, les grands artistes, il s'agit d'un seul enfoncement du regard,
-d'exprimer aussi clairement que si vous articuliez pour être applaudis
-du parterre au poulailler, il s'agit, dis-je, de répondre avec les yeux:
-
---Ma maman, ma protection, mon admiration et mon affection, ma maman à
-moi, tout petit, elle est absente pour cause de démêlés avec la
-police...
-
-Non, laissez-nous, cabotins, gens d'un autre quartier, artistes, gens
-ignares que vous êtes, je crois qu'il faut avoir des yeux bleus de six
-ans, la tête exsangue à moitié décollée et être un élève de la
-Maternelle de Ménilmontant... Tenez, il faut d'abord fourrer sa langue
-sous les dents du fond à gauche, cela entr'ouvre la bouche de travers et
-fait saillir la pommette... Le vertige! le vertige!...
-
-J'ai marché droit et vite, à heurter les passants. Mes souvenirs se
-perdent alors, mais je me suis certainement trouvée non loin du Canal, à
-la Villette, au déclin du jour, vers huit heures par conséquent, et j'ai
-certainement rencontré, pour de bon, la Souris, sa mère et le poussin
-qui m'ont dépassée sans me reconnaître.
-
-Madame Cloutet allait à grands pas, courbée, le poussin pleurait
-lugubrement sur son bras, elle avait un air d'évasion muette. La Souris
-tenait son jupon, obligée de courir pour la suivre, et elle levait son
-visage sérieux, doux, ses petites jambes se hâtaient, son petit tablier
-noir flottait, et elle disait d'une voix maternelle, pénétrante et
-indulgente:
-
---Il est bien petit, ton poussin, maman, mais il est bien méchant.
-
-Je n'ai pas voulu continuer dans la même direction; du reste, on
-apercevait le boulevard extérieur.
-
-Si je m'asseyais sur un banc?
-
-Et demain? Qu'ai-je donc décidé?
-
-Les gaz s'allumaient, des gens équivoques circulaient. J'ai subi
-l'apparition de Gillon donnant le bras, de force, à Julia Kasen,
-délicate et jolie. Gillon représente toute une race savourant la beauté
-à sa manière; sans doute répète-t-il quelque façon paternelle, car il
-éructe avec sonorité et prononce d'un ton de domination gaillarde:
-
---_Quante_ j'aime, v'là comme je soupire!
-
-Oh! sur moi, les yeux de pervenche de Julia Kasen!... Debout!
-
-Je ne me suis plus ralentie avant d'avoir atteint ma rue des Plâtriers;
-l'ombre s'accumulait propice aux frôlements audacieux et aux
-talonnements qui accompagnent: _quante_ j'aime, _quante_ j'aime...
-
-Enfin, je suis arrivée devant l'école, croulante de lassitude et rentrée
-dans mon bon sens, c'est-à-dire--comme après m'être brisée à lessiver ou
-à frotter--devenue sage, molle, sans idée, approbatrice.
-
-La photographie de l'après-midi, l'aspect des groupes, les visions de ma
-course errante, toutes les impressions pénibles s'éloignaient et
-s'effaçaient. A peine me restait-il un souffle de faculté critique qui
-achevait de s'épuiser dans un semblant d'ironie et qui allait faire
-place à la béate acceptation. Je me parlais toute seule, gentiment,
-arrêtée sur la chaussée:
-
---Eh bien! oui, c'est l'école et son drapeau national, et ses
-affiches officielles, et son inscription imperturbable:
-Liberté-Égalité-Fraternité. C'est le puissant et austère monument,
-cubique et massif, qui se carre dans le quartier; le grand Dépôt de
-Morale!... On a dit: Faites-nous beaucoup d'enfants, apportez encore et
-encore des enfants; ici, c'est la fabrique de Bonheur... Pourquoi pas?
-L'école donne tout le possible... et ils seront toujours bien aussi
-heureux que leurs parents... leurs parents vivent, après tout... ils les
-imiteront...
-
-Un fiacre me fit monter sur le trottoir. J'avais un immense besoin de
-repos physique et de paix morale, j'aspirais avidement à sourire à
-quelqu'un, à être d'accord, à trouver du bien, rien que du bien. Je
-souriais à l'école.
-
---Eh, mais! l'affiche est déjà collée sur la porte: «La rentrée des
-classes aura lieu le 18 août.» C'est vrai: je suis en vacances!
-
-L'année scolaire était finie, ma tâche était finie, je n'avais plus à me
-tourmenter. J'éprouvais une satisfaction de peine récompensée, de loisir
-gagné, je tournais la tête à droite, à gauche, pour jouir tout de suite
-des vacances. Quant à _demain_, j'étais soulagée complètement; les
-choses s'accordaient je ne sais comment: j'irais demain, chez mon
-oncle--et cependant je ne déserterais pas.
-
-Toutes les devantures de marchands de vins flamboyaient et toutes les
-lanternes d'hôtels meublés: le vins-restaurant, le vins-tabac, le
-vins-crémier, l'épicerie et vins... et l'Hôtel des Passagers, et l'Hôtel
-de l'Habitude... Dans la rue traînaient encore des odeurs d'absinthe et
-d'oignon, et déjà des relents de musc; on ne voyait plus de petits
-enfants, mais des moyens couraient encore et criaient; des passants
-allaient, étranges, imprécis, lents comme des gens en avance; c'était
-encore la soirée, pas encore la nuit.
-
-Un bien-être m'envahissait, une douce fermentation: tout se tenait,
-l'école, les maisons, l'éclairage, l'odeur; cela formait un milieu ami,
-où l'on était chez soi, à sa place, dans son quartier.
-
-J'appréciais l'organisation des choses: avoir quinze jours de repos
-payé, avec cette conscience du devoir accompli, avec cette espèce de
-provision d'honneur!
-
-Deux femmes se concertaient dans le retrait d'ombre de l'école, juste
-avant la lumière blanche du marchand de vin attenant. Je les
-connaissais; l'une était la mère de Léonie Gras, l'autre, son nom
-m'échappait.
-
---Bonsoir, dis-je, en secouant la tête comme une camarade. Et j'ajoutai
-à demi-voix: n'est-ce pas, que vous voulez que je reste?
-
---Tiens! c'est la Rose...
-
-Elles s'approchèrent:
-
---Croyez-vous qu'en v'là un malheur!
-
---Quoi? quel malheur? demandai-je.
-
---Comment vous ne savez pas? La mère Cloutet vient de se fiche dans le
-canal avec ses deux gosses; on l'a retirée encore vivante et c'est une
-grande chance, car elle est enceinte, mais les deux pauv' gosses sont
-noyés.
-
---Hein?... la Souris, le poussin?... ma pauvre petite mère Souris?
-
-Mais j'étais trop avachie de fatigue, j'avais usé tout mon désespoir,
-toute ma raison sensible, l'affreuse nouvelle ne put qu'achever mon
-hébétement. Je restai un moment à essayer d'atteindre la catastrophe
-avec ma pitié, à essayer d'accorder mes nerfs à cette affliction, les
-larmes ne jaillirent pas, il ne sortit de moi qu'une loquacité
-délirante; parler me soulageait comme une émission de sanglots.
-
---Ah! la mère est sauvée et justement qu'elle était enceinte! c'en est
-une chance, là! on peut dire!... Figurez-vous que j'arrive de loin et je
-les avais rencontrés tous les trois... elle portait le petit qui
-pleurait, il pleurait à _fond_, vous savez ces pleurs sans consolation
-où coule la détresse accumulée de toute une race... et la Souris, si
-vous aviez vu ses mignonnes jambes qui tricotaient! Vous connaissez sa
-voix sage et bonne? Voilà qu'en passant près de moi, elle raisonnait:
-«Il est bien petit, ton poussin, maman, mais il est bien méchant!» Si
-vous aviez entendu la façon aimante dont elle appuyait sur l'_e_ du
-_petit_: «Il est bien p_e_tit, ton poussin...» Et, faut croire que je me
-doutais de quelque chose; en sortant de l'école, je suis allée par là
-sans motif... Mais je n'ai pas voulu les suivre et je me rappelle: au
-bout, c'était le Canal et l'on apercevait les deux montants d'une
-passerelle comme deux longs bras noirs vers le ciel... Alors, on l'a
-repêchée tout de suite, la mère?
-
-Ce récit terminé, je le recommençai presque identique, puis, n'étant pas
-encore apaisée, je portais la tête de-ci de-là, cherchant une
-continuation à mon discours.
-
-A la longue, les deux femmes me regardèrent curieusement; l'une dit:
-
---La mère Cloutet a bu un coup... ça arrive à tout le monde.
-
-L'intérieur du marchand de vin tirait mon attention; une gamine y
-dormait, le front sur une table de marbre, je reconnus Léonie Gras et me
-rappelai qu'elle manquait l'école depuis un certain temps. Alors,
-j'obéis à mon stupide besoin de verbiage.
-
---Tiens! Léonie là-bas, ses cheveux frisés cachent presque le verre...
-vous ne l'envoyez donc plus à l'école? Vous auriez tort, vous savez,
-pour façonner les enfants, dans leur intérêt moral...
-
-Quelle surprise! La mère Gras se pencha d'une détente brusque et me
-répondit:
-
---Venez donc un peu que je vous explique, vous Rose, la Maternelle; y a
-longtemps que j'ai envie de vous causer... Venez donc là, dans le coin.
-
-Elle bombait ses épaules et avançait le menton comme Adam quand il va se
-battre; son intonation copiait celle des provocations en usage dans le
-quartier: «Viens donc un peu, su' l' boulevard, si t'es pas un
-faignant!»
-
-Je la suivis, moitié de gré, moitié parce qu'elle me tenait au coude.
-Elle se mit à me parler dans la figure.
-
---Non, elle n'ira plus à vot' école ma fille... c'est pas la peine, pour
-apprendre qu'il faut rester dans la débine comme père et mère et se
-tenir bien tranquille, en crevant de faim tout comme _eusses_ et surtout
-pas oublier de dire merci... Mais c'est pas vrai, vos histoires! il ne
-suffit pas d'être poli... Et qu'est-ce que t'avais l'air de rigoler en
-me regardant, avec ton intérêt moral? L'intérêt c'est de bouffer... J'y
-ai été à l'école moi, est-ce que ça m'a empêchée de crever la misère?...
-Ah! oui, j'ai fait comme ma mère, pour sûr!... Et quand ma gosse me
-répétait vos boniments d'école, je croyais entendre mes premiers
-patrons: de l'ordre, de la propreté, du respect, de l'obéissance, de la
-politesse... Oui! et des dix-huit heures de travail et mal nourrie, et
-pas de pitié, pas de bon Dieu, jusqu'à ce qu'on vous flanque dans le
-ruisseau... Et v'là que c'est toujours les mêmes boniments que de mon
-temps! mais je veux autre chose!... Dis donc, la maternelle, est-ce que
-tu crois que c'est toujours les mêmes qui la danseront!... Dis donc,
-chienne de garde, chienne d'administration, me v'là moi, devant ta
-baraque en pierres de taille, et v'là ma gosse... est-ce que tu crois
-que ça va recommencer? Je te le demande?... _Qué_ que tu dis?... Tu veux
-pas me répondre... De quoi que tu te mêles alors?... On n'a pas besoin
-de toi, laisse donc les malheureux: tu n'auras pas ma gosse pour ton
-école de crève-la-faim!... Va-t'en de not' passage!...
-
-Et, du geste le plus irréconciliable qu'eût jamais précipité la
-maternité en révolte, elle me chassa de sa misère.
-
-
-FIN
-
-
-Fontenay-aux-Roses (Seine).--Imp. Louis Bellenand. 9-04
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MATERNELLE ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.