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-The Project Gutenberg eBook of La Douleur; Le vrai mistère de la Passion,
-by Laurent Tailhade
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Douleur; Le vrai mistère de la Passion
-
-Author: Laurent Tailhade
-
-Release Date: March 11, 2021 [eBook #64787]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOULEUR; LE VRAI MISTÈRE DE LA
-PASSION ***
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- LAURENT TAILHADE
-
- LA DOULEUR
-
- LE
- VRAI MISTÈRE DE LA PASSION
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- [Illustration]
-
- PARIS
- ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR
- Successeur de LÉON VANIER
- 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
-
- 1914
-
-
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-
-DU MÊME AUTEUR
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
-La Farce de la Marmite, traduit de PLAUTE. 1 vol. in-12 broché avec
-portrait de E. GABBART et fleuron de ROCHEGROSSE. 3 fr. 50
-
-Pour la Paix, suivi de: _Lettres aux Conscrits_. Frontispice de DESTREM.
-1 plaquette in-12. 1 fr. 50
-
-La Noire Idole, _Essai de Morphinomanie_. 1 pl. in-12. 1 fr. 50
-
-La Corne et l'Épée, _Étude sur les Courses de Taureaux_, 1 plaquette in
-12. 1 fr. 50
-
-La Feuille à l'envers. _Revue en un acte._ 1 pl. in-12. 2 fr. »
-
-Un Monde qui finit. _La Dévotion à la Croix._ _Don Quichotte de la
-Manche._ 1 vol. in-12. 2 fr. »
-
-Louanges à Sophie Cottin. _Poème_ dit par l'auteur à
-Bagnères-de-Bigorre. In-8. 1 fr. 50
-
-Petit Bréviaire de la Gourmandise. 1 plaquette in-16. Fleuron de
-ROCHEGROSSE. 2 fr. »
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE
-
-10 exemplaires sur Japon impérial numérotés 1 à 10
-
-et 20 exemplaires sur Hollande numérotés de 11 à 30
-
-Nº
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-LA DOULEUR
-
-
-La douleur s'affirme comme le principe de toute poésie.
-
-Ouvrez n'importe lequel de ces grands livres, monuments indestructibles
-de la pensée humaine que, de leurs mains diligentes, avec des matériaux
-purs comme l'or et solides comme le bronze, élèvent, d'âge en âge, les
-poètes souverains, une plainte infinie émane des cantiques, des nombres
-harmonieux, des strophes où leur coeur dolent s'est épanché. L'Humanité
-se plaît à orner ses tristesses, à cultiver des fleurs sur les champs de
-bataille comme sur les tombeaux. Elle se plaît à magnifier les tourments
-qui la déchirent et, par des incantations voluptueuses, à détourner les
-orages qui grondent sur sa tête. Aussi bien dans les poèmes lyriques où
-le meneur du jeu parle en son propre nom, que dans les fictions
-objectives de l'épopée et du drame, les fils de la douleur, c'est-à-dire
-tous les hommes dignes de ce nom, recherchent l'alibi intellectuel,
-cette ivresse miraculeuse qui naît spontanément de la parole cadencée et
-qui, sans nul grossier breuvage, porte dans les esprits une délectation
-plus qu'humaine, enfonce dans les coeurs mainte épine délicieuse,
-transforme le désespoir en mélancolie, ouvre les chemins du rêve, nuance
-de teintes chaudes ou délicates les horizons quotidiens, les rudes et
-banales perspectives de l'existence coutumière.
-
-La poésie: auguste religion, culte le premier de tous, le plus universel
-qui, parmi tant de ruines et de funestes décombres, élève en plein azur,
-tel au printemps du monde, le sanctuaire de sa jeunesse, tantôt en
-pierre grise comme Notre-Dame, tantôt en marbre blanc, comme le
-Parthénon; qui sourit au désastre; qui, victorieux du temps et des
-révolutions, prépare aux blessés, aux meurtris, un asile pacifique et
-des refuges amicaux. A l'amour déçu, à l'orgueil outragé, à la tristesse
-de vieillir, la Muse, comme un baume réparateur, comme un électuaire de
-Jouvence éternelle, propose les grandes images des poètes fantômes
-éplorés dont les voix mélancoliques, s'accordant au rythme des sanglots,
-effacent dans la mémoire les deuils, les revers, les humiliations,
-dispersent les regrets et font moins rude le chemin.
-
-Évoquer les aspects de la douleur chez les poètes serait déduire
-l'histoire de la poésie elle-même, dérouler comme une fresque, sur les
-fonds orageux de la passion et du rêve, toutes les figures pathétiques,
-les ombres dolentes ou furieuses que trente siècles ont produites à la
-lumière, que rhapsodes, troubadours et minnesingers, comme Faust
-ramenant Hélène, de la nuit primordiale ont revêtues d'une existence
-plastique, d'une forme impérissable désormais. Faces livides, regards
-noyés de pleurs, visages convulsés par de suprêmes angoisses, mains
-suppliantes, fronts voilés, bras tendus pour l'imprécation ou la prière,
-le groupe passe, à travers les siècles, telle une sombre et lente
-panathénée. Avec des gestes furieux ou lamentables, chacun des fantômes
-atteste la pérennité de la souffrance, le tourment quotidien, la
-rapidité des jours qui nous emportent, la misère, la peine, les vains
-soucis, les efforts démesurés, la volonté même de vivre qui, suivant
-Schopenhauer, est le pire des tourments. Et ce sont les mères en deuil,
-les amants délaissés, les rois déchus, les guerriers en déroute, les
-héros calomniés, la Fatalité posant une chape de plomb sur les plus
-fiers désirs, la mort injuste ou prématurée qui fauche dans sa première
-fleur la beauté, le génie et l'espérance, les veuves et les mères en
-larmes devant les ondes meurtrières et, sur les bûchers funèbres, les
-jeunes hommes couchés sous les yeux de leurs parents.
-
-De Priam, arrachant sa barbe grise aux pieds d'Achille, embrassant les
-genoux du meurtrier pour en obtenir le cadavre de son fils, jusqu'au roi
-Lear hululant sa folie et l'horreur de sa détresse par la bruyère
-déserte des Cornouailles, tandis que le vent gémit et que vocifère la
-tempête, jusqu'au père Goriot râlant son agonie sur le grabat de la
-pension Vauquer; depuis Ariane abandonnée au rocher de Naxos, jusqu'à
-Gretchen dans son réduit gothique, lamentant aux pieds de la Vierge
-maternelle sa faute et le départ du tant aimé; depuis Hécube, la vieille
-Hécube, tantôt hurlant comme une chienne, au bord des flots, son deuil
-de reine et son deuil de mère, tantôt aveuglant l'assassin perfide,
-l'hôte parjure de son dernier-né, vengeant le sang des priamides sur la
-race de Polymestor; depuis Niobé, voilant son front de marbre devant sa
-jeune postérité succombant autour d'elle, sous l'arc du dieu qui
-commande à Ténédos, jusqu'à Rachel accroupie et gémissante, pleurant,
-sous un palmier, les fils de ses entrailles dans la maison joyeuse et ne
-voulant pas être consolée à cause qu'ils ne sont plus; depuis Xerxès en
-fuite, exécrant Salamine et la chute du grand royaume, jusqu'à Rodrigue,
-vagabond, parcourant après la défaite le désert de la Sierra et jetant
-aux aigles ses cris désespérés; depuis Job sur son fumier, disant aux
-vers du sépulcre: «Vous êtes mes frères!», jusqu'à Timon dans sa
-caverne, crachant aux parasites la haine et le dégoût de son vieux
-coeur, partout, sans acception de climat, d'époque ou de langage, sous
-l'armure aux nielles d'or, sous le chiton dorien aux plis bien ordonnés,
-parmi les lauriers-roses et les myrtes d'Hellas, ou dans le ténébreux
-décor du moyen âge, qu'elle inspire les amènes odelettes d'Horace ou le
-kinnoth effréné du Psalmiste, la Muse, toujours au laurier des poètes
-conjugue les rameaux funestes et du cyprès. Un fleuve de sang et de
-larmes jaillit parmi les fontaines du Parnasse. Une plainte éperdue, à
-travers les échos des civilisations, une plainte se répercute. Elle
-gronde comme un ouragan; elle gémit comme la bise d'automne, elle pleure
-à l'unisson des abandonnés et de sa plainte eurythmique les console
-pieusement.
-
-Tel, aux bords du Strimon désert, par les campagnes jamais exemptes de
-frimas quand, parmi les _sacra_ des dieux et l'orgie du nocturne
-Bacchus, les femmes sarmates eurent dispersé à travers champs les
-membres dilacérés d'Orpheus, la tête arrachée au col marmoréen, que,
-dans un tourbillon, l'Hebrus aux froides ondes roulait, de sa bouche
-glacée, invoquait Eurydice. «Ah! lamentable Eurydice», appelait son âme
-fugitive. Le fleuve et les rivages soupiraient: «Eurydice» après lui!
-
- * * * * *
-
-Dans ce lourd et somptueux héritage, dans ce trésor de larmes amassé par
-les poètes d'autrefois et légué à l'attentive postérité, il convient,
-
- Ainsi qu'on choisit une rose
- Dans les guirlandes de Saaron,
-
-de prendre quelques types caractéristiques et nettement définis. Afin de
-circonscrire un sujet trop vaste qui, pareil à la mer, n'a d'autre
-limite qu'un horizon sans cesse reculé, que des vagues fécondes en
-naufrages, il faut borner sa route et choisir son chemin.
-
-Voici, d'abord, le monde biblique, monde si loin de nous et, pourtant,
-si fort incorporé à notre vie actuelle. Dans la Bible des Hébreux, les
-pauses de douceur n'abondent guère. Elles apparaissent d'autant plus
-suaves qu'elles forment avec l'aridité générale un contraste délicieux.
-
-C'est un chant de rossignol dans la tourmente. C'est une fleur
-d'asphodèle. C'est un lis éclos parmi les roches sanglantes et les durs
-cailloux du Sinaï. L'épisode si noble, si émouvant de Jacob, défendu par
-son plus jeune fils, remettant sa vieillesse à la tutelle de ce
-dernier-né, le geste de l'OEdipe biblique appuyé sur l'épaule du berger
-adolescent trouva, dans le _Joseph_ de Méhul, une sobre illustration
-musicale dont M. Delmas, impeccable et fier artiste, vous fera goûter la
-ligne pure et les fraîches couleurs.
-
- * * * * *
-
-Bientôt, le soleil décline à l'horizon du monde attique.
-
-«La Grèce, dit Renan, avait créé la science, l'art, la philosophie, la
-civilisation, un public tout entier composé de connaisseurs, une
-démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que les
-raffinés d'à présent les conçoivent à peine.»
-
-Mais, bientôt, la sève s'est tarie. En pleine jeunesse, l'Hellade aimée
-des dieux est morte comme Achille, frappée en plein combat. Elles ont
-vécu, les républiques de Phidias et de Platon! Alexandre, qui porta le
-surnom de Grand, grand surtout par l'abaissement des peuples qui
-l'entourent, a vendu trente mille Grecs, au lendemain de Chéronée.
-
-Et, depuis, Rome, poursuivant son oeuvre et continuant son empire, dicte
-des lois à l'univers. Octave, à présent revêtu de la pourpre impériale,
-a fermé le temple de la Guerre, fait son concordat avec le parti des
-riches et le pouvoir sacerdotal. Après quatre cents ans de luttes et de
-conquêtes, le rêve de Socrate se réalise en tout point. L'univers n'a
-plus qu'un seul maître. La Paix romaine est proclamée.
-
-Or, voici qu'un malade charmant, poète officiel qui--dirait
-Veuillot--«fait des vers pieux, sur commande», le librettiste du _Chant
-Séculaire_ et de _La Cantate à Drusus_, l'aimable Horace, fuyant les
-embarras de la Cour, au pays sabin, dans sa villa du mont Soracte,
-plaint, à son tour, les voluptés éphémères, les jours fugaces et la
-brièveté des roses. Mais, puisqu'il faut rejoindre, tôt ou tard, le
-vieil Énéas, dans la demeure des ombres; puisque les lunes diligentes
-réparent le décri des célestes demeures; puisque les amours s'envolent
-et que le règne de Cynara est à jamais fini, que le jeune esclave
-apporte des parfums: il sied de boire, de couronner son front en
-écoutant la voix de Néère aux chants mélodieux.
-
-Cette acceptation de la vie et le calme sourire du poète devant les lois
-inéluctables, cette acceptation de la Mort et de la Vieillesse ne va pas
-sans grandeur. Le polythéisme gréco-latin avait fait les âmes des hommes
-à l'image de ses dieux, pacifiques et lumineuses, pleines de raison, de
-sérénité.
-
-Aux confins de l'ancien monde, vers les bords mystérieux où se lève
-l'aurore, un poète qui, certes, ne connaissait point Horace, ému comme
-lui par la fragilité des choses et les dons précaires du bonheur, a,
-comme lui, célébré les festins, les coupes débordantes et, sous les
-pêchers en fleurs, la joie incomparable de boire comme un immortel.
-C'est Li-taï-pé. Remplacez le _khin_ du Chinois par la lyre ou la flûte.
-Au lieu du singe oriental qui pleure sur les tombeaux, faites gémir le
-nocturne hibou, la chevêche de mauvais augure: _La Chanson du Chagrin_,
-composée au IXe siècle par un favori de l'empereur, Ming-Hoang, aura
-place dans chaque florilège entre les vers de Flaccus et ceux
-d'Anacréon. La voici:
-
- Le maître de céans a du vin: mais ne le versez pas encore.
- Attendez que je vous aie chanté _La Chanson du Chagrin_,
- Quand le chagrin vient, si je cesse de chanter ou de rire,
- Personne, dans ce monde, ne connaîtra ces sentiments de mon coeur.
- Seigneur, vous avez quelques mesures de vin:
- Et, moi, je possède un _khin_ de trois pieds.
- Jouer du luth et boire du vin sont deux choses qui s'accordent bien
- ensemble.
- Une tasse de vin vaut, en son temps, mille onces d'or.
- Bien que le ciel ne périsse point, bien que la terre soit de longue
- durée,
- Combien pourra durer pour nous la possession de l'or et du jade?
- Cent ans au plus! Voilà le terme de la plus longue espérance.
- Vivre et mourir une fois, voilà ce dont tout homme est assuré.
- Écoutez, là-bas, sous les rayons de la lune, écoutez le singe
- accroupi qui pleure tout seul sur les tombeaux!
- Et, maintenant, emplissez ma tasse! Il est temps de la vider d'un
- seul trait!
-
- * * * * *
-
-La douleur agrandit l'âme et la rend plus profonde; car elle est comme
-la mer; elle creuse le roc et toujours s'infiltre plus avant; les coeurs
-généreux, capables de la contenir, accèdent aux pensers les plus hauts
-et, comme le cygne de Virgile, abandonnent la terre pour, de leur chant
-sublime, tenter les étoiles et s'abîmer dans les cieux.
-
-Le paganisme, épris de la vie et de la beauté seules, méconnut cette
-noblesse intime de la douleur et, comme dit Bossuet, «ce je ne sais quoi
-d'achevé que le malheur ajoute à la vertu».
-
-Il appartenait à la religion du christianisme d'ennoblir et d'exalter la
-souffrance.
-
-En présence de la douleur, Épictète et Marc-Aurèle ne savaient que
-s'abstenir. «Douleur, tu n'es qu'un mot», affirmaient les sages. Mais,
-pour les disciples du Christ, elle apparaît, cette douleur, comme un
-signe manifeste de la bonté divine, comme un gage de pardon et
-d'éternelle béatitude. Le patient est un élu, car sa peine est
-l'aiguillon de la vie intérieure, le sel de l'âme qui préserve l'homme
-intérieur de la contagion et du péché. Baudelaire a magnifiquement
-exprimé ces choses dans le grave et religieux finale de sa
-_Bénédiction_.
-
-En présence de l'auguste misère, en présence du rachat par le sacrifice,
-qui donc oserait se plaindre? Qui donc refuserait de porter son fardeau?
-Mères en deuil, pleureuses aux voiles noirs, les mères elles-mêmes,
-veuves de leurs enfants, endorment cette angoisse quand elles prennent
-pour consolatrice la Mère-aux-Sept-Glaives, qui leur sourit à travers
-ses pleurs:
-
- Elle était là, debout, la Mère douloureuse.
- L'obscurité livide, aveugle, sourde, affreuse,
- Planait de toutes parts autour du Golgotha.
- Christ! le jour devint noir, lorsqu'on vous en ôta,
- Et votre dernier souffle éteignit la lumière.
- Elle était là, debout, près du gibet, la Mère!
- Et je me dis: «Voilà la douleur.» Et je vins.
- «Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?»
- Alors, auprès du fils saignant du coup de lance,
- Elle tendit sa droite et l'ouvrit en silence,
- Et je vis dans sa main l'étoile du matin.
-
-Les larmes ne sont plus, dorénavant, un signe de bassesse ou de
-pusillanimité, mais--comme l'a dit Renan--la libation du coeur, le sang
-incolore de l'âme, l'hostie éternelle d'espérance et de propitiation.
-
- * * * * *
-
-Le Romantisme, réaction idéaliste et chrétienne contre la sécheresse de
-la littérature impériale, fut une grande école de mélancolie. En 1802,
-Chateaubriand, avec _Le Génie du Christianisme_, et, cinq ans plus tard,
-avec _Les Martyrs_, fait entendre à la vieille Europe les cris de son
-âme orgueilleuse et dolente. Il revient de pays lointains et
-magnifiques. Sous les chênes et les tulipiers de la Floride, près des
-lacs aux froides eaux, il a promené sa langueur et son amertume. Au
-hurlement des cataractes, au fracas des rapides, au silence de la
-prairie, il a mêlé ses cris d'angoisse. Il a gémi dans la savane, abrité
-sous la tente fumeuse du Sachem la tristesse incurable de René. Ce fut
-un grand poète, mais qui ne s'exprimait point en vers.
-
-Lamartine, donc, plus jeune que Chateaubriand de vingt-deux années,
-ouvre le siècle XIXe. Cette tristesse marque le grand cycle de la poésie
-individuelle, que Verlaine et Baudelaire ont fermé, depuis, avec une
-splendeur sans égale.
-
-Une _Méditation_ de Lamartine, un sonnet de Verlaine, marqueront le
-point de départ et le terme de cette évolution. Lamartine, imbu de
-christianisme, a, dans _Le Crucifix_, manifesté ses dons les plus
-heureux: noblesse, harmonie, émotion, charme et grandeur virgiliennes,
-avec une concentration qui ne lui est pas habituelle: c'est, à coup sûr,
-un des plus beaux poèmes de la langue française.
-
-En regard de cette élégie, si purement classique et belle, voici, non
-moins pénétrants, non moins émus, non moins douloureux, quatorze vers de
-Paul Verlaine.
-
-Ici, plus de rhétorique, ni de développement. La passion y parle toute
-pure, comme dans la chanson d'Alceste, et frappe droit au coeur:
-
- Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé
- Que s'ouvrait dans mon coeur la dernière blessure,
- Celle dont la douleur plus exquise m'assure
- D'une mort désirable en un jour consolé.
-
- La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure!
- En ces instants choisis elles ont éveillé
- Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé,
- Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.
-
- J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir
- Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,
- J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées,
-
- Innocence, avenir! Sage et silencieux,
- Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
- Belles petites mains qui fermerez nos yeux!
-
- * * * * *
-
-Victor Hugo domine le XIXe siècle, dont il occupe chaque avenue et qu'il
-possède tout entier. Poète, romancier, orateur, il exprime la pensée
-ordinaire et moyenne de ses contemporains avec une richesse verbale, une
-plasticité de formes que Ronsard lui-même n'a pas atteintes. C'est le
-maître du Verbe, l'artiste souverain. Un tel don, par sa richesse même,
-semble, parfois, exclure l'émotion. Mais que cet incomparable manieur de
-rythmes et de rimes soit atteint dans son orgueil ou dans la tendresse
-paternelle, si profonde en lui, son coeur laisse jaillir le torrent de
-la colère, le flot sacré des larmes; les paroles abondent, l'éloquence
-du coeur monte, exècre ou gémit dans sa grande voix.
-
-Il écrit _Les Châtiments_ ou _Pauca meæ_.
-
-Écoutez la plainte douloureuse de ce père à qui la plus banale
-catastrophe ravit l'enfant de sa prédilection. Pour entendre la pièce
-que M. Leitner, avec sa maîtrise accoutumée, aura l'honneur d'animer
-devant vous, il faut se rappeler que la fille de Victor Hugo, mariée à
-peine depuis six mois, dans une promenade en barque et sous les yeux
-même du père, impuissant à lui donner secours, fut, le 4 septembre 1843,
-engloutie, en touchant presque le rivage.
-
-Voici donc, glorifiée et maîtresse du monde, la douleur, cette ennemie
-antique de l'Humanité. Chacun, désormais, lui rend hommage comme à la
-suzeraine de la terre.
-
-Quels que soient les fléaux, les malheurs qui l'atteignent, les ruines
-qui le frappent dans ses intérêts ou dans ses amitiés, l'homme ne maudit
-plus cette initiatrice de l'effort et de la Volonté.
-
-Pour avoir eu pitié des pauvres, des humbles, des petits, des opprimés,
-de ceux que Nietzsche, dédaigneusement, traite de «tchandalas»,
-souffre-douleur obscurs, blessés dans leur esprit et dans leur chair, le
-Christianisme n'en a pas moins compris l'utilité divine de la joie et
-que l'homme ne saurait vivre sans bonheur.
-
-La grande fête de la compassion et des larmes est, en même temps, celle
-de la renaissance et de la vie. La Magdaléenne en pleurs, au pied de la
-croix, devance l'heureux espoir de l'ascension future et chante, avant
-qu'il ne succombe, la résurrection du bien-aimé.
-
-Après les jours de ténèbres et les trêves luctueuses, après le silence
-des orgues, voici que les cloches pascales égrènent dans le ciel
-printanier leur allégresse revenue. Un clair soleil monte à l'orient. La
-pierre du sépulcre est renversée, et, tandis que, dans sa robe de lin
-blanc et sous une auréole mystique, le Christ, affranchi du tombeau,
-pour la dernière fois montre ses mains sanglantes aux apôtres assemblés,
-la Nature célèbre le retour jubilaire du printemps. L'air se fait plus
-léger; sous l'écorce dure, pointent les bourgeons, et bientôt, avec les
-feuilles vertes, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs.
-
-De toutes les métamorphoses, de tous les changements imposés par le
-Christianisme aux civilisations antiques, il n'est transformation plus
-radicale ni plus profonde que celle de l'amour. Ce n'est plus,
-maintenant, le conflit des sexes, mais l'étreinte pure des âmes,
-s'embrassant avec délices dans l'azur immatériel.
-
-Béatrice montre à son poète la route de l'ascension et les chemins du
-Paradis. Cette conception nouvelle d'un amour à la fois plus ardent et
-plus chaste, inspirateur des gestes chevaleresques et des prouesses
-magnanimes, mêle aux extases de la jeunesse un élément inconnu, ou peu
-s'en faut, du monde antique: la Bonté. Le cruel Eros d'Euripide, «Eros,
-tyran des hommes et des dieux», baptisé, purifié, grandi par le
-renoncement et par le sacrifice, a pris un nom qui dément ses origines
-ténébreuses. Il s'appelle, désormais, la «Charité». L'homme ne trouve
-dans son âme qu'indulgence et que pardon.
-
-
-J'AI PARDONNÉ
-
- J'ai pardonné,
- Jouet infortuné
- D'un amour profané.
- Mon coeur s'était donné,
- J'ai pardonné.
-
- De ces brillants, le feu ruisselle;
- Mais dans tes yeux nulle étincelle
- N'a rayonné.
- J'ai pardonné (_bis_).
-
- Mon coeur s'était donné,
- J'ai vu ton âme en songe,
- J'ai vu la nuit où sa douleur la plonge,
- Et le regret à tes pas enchaîné,
- Et ton printemps aux larmes destiné.
- J'ai pardonné.
-
-Une même douceur embaume les chagrins de Marguerite. Parmi les
-compositions ardentes ou plaintives que la douce figure de Gretchen
-inspira aux musiciens, il n'en est pas de plus forte ni de plus
-chaleureuse que _Le Lied_ romantique de Schumann. C'est la plainte d'un
-coeur épris jusqu'à la mort, le chant d'une victime plus que résignée et
-ne demandant à vivre que le temps de pardonner.
-
-Le héros frappé dans sa vigueur et dans sa jeunesse, le guerrier
-adolescent qui, pour défendre la terre paternelle et suivre l'hetman de
-son hameau, a coiffé le bonnet du Cosaque et monté le cheval de
-l'Ukraine, tombe frappé au coeur par la balle d'un mécréant. Il reste,
-néanmoins, sans colère comme sans peur et sans reproche, faisant face à
-la mort comme à l'ennemi. Cependant, il recorde l'héroïque chevauchée.
-Il rêve! Que, parfois, sur le chemin que bordera sa tombe, passe avec
-les clairons, au galop des coursiers frénétiques, son régiment, le noble
-régiment de l'Ukraine, son ombre ingénue et guerrière s'endormira
-consolée à jamais.
-
-Douleur païenne, douleur chrétienne! Entre ces deux bornes, le monde
-moderne évolue et se cherche depuis bientôt deux mille ans. L'orgueil
-réconforte le stoïcien, l'amour porte au delà du monde le chrétien
-abattu.
-
-L'exhortation du Portique s'adresse à la raison. Elle est purement
-cérébrale. Au coeur, tendent les efforts de la «consolation internelle»
-promulguée à l'ombre de la Croix. Sénèque, saint Jérôme, en ont déduit
-les formules contradictoires. Sénèque, dans une langue érudite,
-compassée et redondante qui, déjà, fleure le gongorisme et l'emphase
-espagnols, discute la souffrance, en fait, peut-on dire, l'anatomie. Il
-conteste l'être aux maux dont gémissent les hommes: «Douleur, tu n'es
-qu'un mot», tandis que Jérôme, Dalmate passionné, se garde bien
-d'argumenter. Il gémit et pleure. Son latin barbare, qui traduit la
-Bible, émeut les patriciennes de Rome, qui l'entendent à merveille.
-Entre ces deux phares extrêmes, situés sur des faîtes opposés, Boëce
-reluit d'un pur éclat.
-
-Homme officiel, chrétien comme la plupart des notables qui, de son
-temps, occupèrent les fonctions publiques, Boëce n'en était pas moins,
-par alliance, le petit-fils du grand Symmaque, du dernier Romain, de
-celui qui lutta contre Ambroise de Milan pour la Victoire du Capitole,
-et défendit les anciens dieux.
-
-Sa _Consolation_ apportait des arguments chrétiens au stoïcisme. Les
-néo-convertis, en pouvant passer en un jour de Marc-Aurèle au Christ,
-faisaient station entre le Portique et l'Église, dans un état d'âme
-indécis et passionné. Boëce comprenait la beauté des choses, mêlait aux
-hymnes liturgiques, modulées encore sur les rythmes d'Horace, des chants
-naturalistes, jetait des apostrophes amicales aux bois, aux campagnes,
-au printemps revenu. Il fêtait le _pervigilium Veneris_.
-
-Heureux celui qui, comme Boëce, s'assied dans la blanche lumière des
-parvis!
-
-Il écoute le chant lointain des orgues, le murmure des cantiques, le
-frémissement des prières qui, pareilles à des colombes amoureuses,
-montent en plein azur. Il rêve au pied de toutes les Acropoles et suit
-d'un regard lucide la marche sereine des constellations.
-
-Mais plus heureux encore celui qui trouve dans la douleur un principe
-d'énergie et de commisération humaines, qui, pour apaiser tant de soucis
-et de chagrins inhérents à notre existence, envisage le mal de vivre
-comme un principe d'action et de miséricorde, comme un perpétuel
-enseignement de travail et de pitié.
-
-
-
-
-LE VRAI MISTÈRE DE LA PASSION
-
-
-Parmi tous les objets offerts en spectacle et donnés comme leçon à la
-curiosité des hommes, parmi les événements, catastrophes publiques ou
-malheurs privés, gestes scélérats ou magnanimes, prouesses ou forfaits
-susceptibles d'engendrer, ainsi que le demande Aristote, la terreur et
-la pitié, il n'existe rien de plus émouvant ni de plus grandiose au
-monde que le supplice et la mort d'un dieu.
-
-Soit que l'animadversion de Zeus abandonne en pâture aux aigles du
-Caucase le grand coeur de Prométhée et déchire de clous ses mains
-laborieuses qui portaient la lumière; soit que, pâmé sur un lit de
-fenouil et d'anémones, le chasseur Adônis, parmi les femmes tyriennes et
-les pleureuses de Gebel quand fument les trépieds d'où monte une vapeur
-de daumes, exhale sa vie adolescente que jalousaient les ténèbres de
-Hadès et les Ombres inquiètes; soit que, debout, parmi les tourbillons
-de flamme, sur son bûcher plus auguste qu'un autel, Héraklès,
-bienfaiteur des hommes, ayant purgé la terre, banni les miasmes et les
-épouvantes, prenne place et, dans une ardente apothéose, regagne les
-hautes demeures de son père, tous les peuples, toutes les races ont,
-avec une ferveur égale, magnifié de riche poésie et célébré tour à tour
-la mémoire des êtres jeunes ou divins sacrifiés à la destinée, à la Mort
-inéluctable et descendus au tombeau.
-
-Dieux pathétiques, dieux sanglants, dieux meurtris et ressuscités, dieux
-pleurés par leurs amantes, par leur mère, tantôt sur les pentes du Liban
-où fleurit l'asphodèle, tantôt près des fleuves hyperboréens que désole
-un éternel hiver! Attys, Zagreus, Tammouz et Penthée fils d'Echion,
-chacun eurent leur semaine sainte, leur deuil liturgique, solemnisé par
-un peuple fidèle, suivant le rythme des saisons. Dans la sensuelle
-Égypte et la Syrie ardente, de Memphis à Byblos, d'Ascalon à Damas, le
-mystère de la passion, la descente aux enfers et, parmi les hommes, le
-retour des êtres surhumains qui traversèrent l'épouvante de Hadès et les
-portes maudites, ayant asservi à leur joug les Puissances ténébreuses,
-fut l'objet tantôt de rites pieux, tantôt de spectacles populaires.
-Drame par excellence de l'antiquité, Bacchus lui-même joua sur le
-théâtre les _pathémâta_ souffertes, sa divinité méconnue et prisonnière
-dans la maison de Cadmos; il affirma son triomphe et sa palingénésie
-éternelle, menant, comme un boeuf à l'autel, vers une mort dérisoire et
-les pièges du Cithéron nocturne, vers les bacchantes homicides, le roi
-blasphémateur qui méconnut le sang des dieux. _Prométhée délié_ de
-l'augural Eschyle, ce dénouement, ignoré des modernes, proclamait, sans
-doute, la délivrance du Titan, la fin de son martyre et de sa
-crucifixion. Mais il enseignait, en même temps, la stabilité du droit,
-l'imprescriptible victoire de la conscience humaine sur le caprice des
-tyrans. Au lendemain d'Hipparque et d'Hippias, devant Athènes rendue à
-ses propres lois, il couronnait les saintes révoltes du Juste,
-l'insurrection légitime contre le bon plaisir et l'arbitraire. En même
-temps qu'il rendait la vie aux légendes ancestrales, aux mythes
-primitifs, il instruisait les citoyens, recommençait pour eux la leçon
-d'Harmodios.
-
-Mais ces drames à la fois religieux et civiques, ce théâtre d'un si
-profond accent et d'une ligne si pure, dont chaque héros, même dans les
-affres de la douleur, même dans les transports de la passion, garde une
-attitude sculpturale, pareil aux Niobides expirants, ce théâtre où
-pitié, colère, haine et désespoir toujours se meurent d'après un rythme
-de beauté, la cadence d'une lyre invisible, ce théâtre d'Eschyle ou de
-Sophocle--statuaire passionnée et vivante--ne portent à la scène que des
-êtres atteints par un malheur involontaire ou de fatidiques expiations.
-
-La Fatalité, le déchaînement des forces adverses, la mystérieuse Némésis
-qui punit les Éphémères comme les Immortels d'avoir cru à leur propre
-bonheur, frappent les dieux pathétiques de l'Égypte ou de l'Asie, aussi
-bien que les héros à notre taille de l'Hellade. Ces victimes endurent
-fortement les maux appesantis sur leur tête. Hercule, de ses vaillantes
-mains, amoncèles en personne les hêtres du bûcher, sur la montagne
-thessalienne.
-
-Et quand ils se redressent, comme le titan d'Eschyle, s'insurgent contre
-les bourreaux, c'est au nom d'un principe supérieur, sans nulle
-préoccupation d'égoïsme qui les enlaidisse ou les diminue.
-
-Ils opposent au malheur une sérénité magnanime, le calme,--déjà,--du
-stoïcien. Ils affrontent la douleur, comme ils ont affronté les travaux
-qui les immortalisent. Ils gravissent d'un pied ferme et d'un front
-assuré le calvaire de leur passion.
-
-Aucun d'eux, cependant, ne l'a sollicitée.
-
-Avec le christianisme, tout se transforme et se métamorphose. Le dieu
-mourant cesse d'être la victime passive, la proie obligée et nécessaire
-d'un _factum_ ennemi.
-
-Lui-même voulut endurer tout ce que la Terre enfante de maux. Il a pris
-le rude chemin de l'humiliation et des souffrances pour obéir à la loi
-mystérieuse du rachat. Il a mis en balance avec les fautes, les
-ténèbres, les crimes et les détresses de l'Humanité, le deuil sans prix
-d'une douleur divine. «Heureux, dit Ézéchiel, ceux qui lavent leurs
-étoles dans le sang de l'Agneau!» L'agneau pascal a tendu sa gorge au
-sacrificateur. Il s'est offert en holocauste. Il s'est rendu l'otage
-propitiatoire, grâce auquel, enfin racheté du fardeau qui pesa trop
-longtemps sur sa tête, le vieil Adam reconquerra l'innocence première et
-l'allégresse du Paradis perdu.
-
-Hercule, Prométhée, Adônis n'étaient que des victimes. Jésus, parmi les
-dieux, est le premier martyr. Une semaine d'agonie a consommé l'oeuvre
-de la Rédemption. De son entrée à Jérusalem, parmi les vivats et les
-palmes, jusqu'à la crise dernière, sous les oliviers de Gethsemani, du
-festin d'adieu au prétoire de Pilate, le fils du charpentier a vécu le
-drame salutaire. Et les jours mémoratifs de son crucifiement désormais,
-porteront le nom de «semaine sainte». Ils fixeront la date choisie entre
-toutes, par les civilisations modernes, pour célébrer la Pâque, fête de
-la jeunesse, de la résurrection et de l'espoir.
-
-Car la Pâque--la _Peçah_ ou «passage» des Hébreux--est aussi pour les
-races indo-européennes le jour bienvenu du passage, dans l'ordre moral
-et dans l'ordre physique aussi bien que dans l'ordre civil, passage de
-l'hiver au printemps, de l'enfance à la puberté, de l'ignorance à la
-culture intellectuelle, des ténèbres à la lumière. C'est, à présent
-aussi, diront les Pères, les Docteurs, les théologiens, c'est le passage
-de la coulpe à l'innocence, de l'erreur à la vérité, de l'éternelle
-damnation au salut éternel. Ce n'est pas en vain que le sang, que les
-larmes du Sauveur ont humecté la terre. L'oeuvre d'amour, le sacrifice
-du jeune dieu à la misère humaine portent déjà les fruits augustes de la
-réconciliation et du pardon. Le ciel est ouvert, la terre pacifique pour
-les hommes de bonne volonté.
-
-Et c'est pourquoi l'officiant revêt, à la messe de Pâques, un ornement
-écarlate, richement orfévré. Le sang du Golgotha ouvre aux enfants des
-hommes le Paradis aux portes d'or.
-
- * * * * *
-
-Quand le théâtre du Moyen-Age eut quitté le sanctuaire; quand le drame,
-assumant une vie originale et personnelle, y devint autre chose qu'une
-réplique de l'enseignement sacerdotal, qu'un sermon en tableaux vivants;
-quand, hors de la basilique et des froids piliers de pierre grise qui
-supportaient son échafaud, la comédie, aussi chrétienne mais plus libre
-que par le passé, entra dans la cité laïque et demanda sa place aux
-villes du monde occidental, ce fut par des spectacles religieux qu'elle
-y débuta.
-
-Certes la poésie dramatique, en France, date d'aussi loin que l'épopée
-ou la chanson. Depuis _la Représentation d'Adam_, antérieure aux cycles
-de _Perceval_ et de _la Table ronde_, qui se jouait, au siècle XIIe, en
-plein air, mais devant l'église métropolitaine, sur une estrade reliée
-au parvis, sans doute, par une sorte de praticable, car il est dit que
-l'acteur chargé de représenter Dieu-Le-Père, quand il n'était pas en
-scène, rentrait dans l'église, comme on rentre dans la coulisse; depuis
-_la Représentation d'Adam_, écrite en français, jusqu'au _Vray mistère
-de la passion_, par les frères Gréban, joué encore à Valenciennes, en
-1547, lorsque Pierre de Ronsard comptait déjà vingt ans, le théâtre
-mystique produisit en France des ouvrages abondants et médiocres, d'une
-sécheresse et d'une puérilité déconcertantes, la plupart d'une exécution
-si faible et tellement au-dessous de la conception primitive que le
-public moderne aurait quelque peine à les endurer, sur les tréteaux.
-
- Exposer devant des spectateurs croyants l'histoire de leur foi,
- incarner sous leurs yeux les objets de leur adoration, réaliser devant
- eux, sur la scène, le geste du Messie et les espérances et les
- terreurs de l'autre monde, unir dans une action commune, immense,
- variée, idéale en même temps que réaliste la Terre, l'Enfer, le Ciel,
- c'était--dit Petit de Julleville--essayer de porter le Théâtre à des
- hauteurs qu'il n'a pas atteintes depuis lors.
-
-L'idée était grandiose.
-
-Mais l'oeuvre fut manquée. Avec un peu de génie et le sens de la
-composition, le mystère d'Arnould de Gréban aurait pu devenir un
-chef-d'oeuvre. Cependant il n'a pas fallu moins, pour le rendre
-accessible aux contemporains, que l'heureuse union de MM. de La Tourasse
-et Gailly de Taurines, tous deux érudits et lettrés, qui, dans ce fatras
-de trente-cinq mille vers, ne prenant que la fleur, ont su réduire le
-poème de Gréban aux dimensions d'un drame en vers par le premier faiseur
-venu.
-
- Leur Passion est forte, vigoureuse, en grand relief, en grandes lignes
- très nettes et d'une composition harmonieuse autant que claire, de
- nature à faire une grande impression sur les esprits.
-
-Tel s'affirmait, en octobre 1906, quand la pièce fut, pour la première
-fois, représentée à l'Odéon, l'avis de M. Faguet à qui les adaptateurs
-de Gréban demandèrent, avec une préface, la consécration de l'Académie
-et du Journal.
-
- * * * * *
-
-Le mystère, l'hiérodrame, ce que l'Espagne, au XVIe siècle, nommait
-_auto sacramental_, pour désigner ces ardentes représentations de
-Calderon ou de Lope, ces gestes pleins de race et de feu, ces drames où
-les muscles font saillie, où le sang bat sous la peau et qui ne
-ressemblent pas aux enfantines compositions de Gréban plus qu'un
-Velasquez aux enluminures de ses manuscrits, le mystère, affranchi de
-l'Église, avait pour interprètes ordinaires les troupes comiques ou,
-pour dire plus juste, les confréries qui s'organisaient, non par
-l'entente et le concours d'histrions professionnels, mais d'amateurs
-choisis dans les milieux sociaux les plus hétéroclites: bourgeois,
-écoliers, artisans et même gentilshommes, clercs tant réguliers que
-séculiers. En effet, la représentation des mystères passait pour oeuvre
-pie. Agréable aux saints dont on jouait les vertus et de la plus grande
-efficacité pour détourner les fléaux si communs dans cet âge de ténèbres
-et de férocité: pestes, guerres, invasions ou maladie. Entre ces divers
-groupements, ces compagnonnages, le plus illustre et le mieux réputé fut
-celui des _Confrères de la Passion_. Victor Hugo, dans _Notre-Dame de
-Paris_, évoque le tableau, quelque peu artificiel et convenu, d'un gala
-dramatique, d'une représentation offerte par les clercs de la Basoche
-aux ambassadeurs flamands, sous Louis XI, quelques années après le
-mystère des Gréban, car ils étaient deux frères, l'un et l'autre
-Manceaux, l'un et l'autre chanoines et versificateurs acharnés. Ils
-déduisaient sans répit des mélodrames édifiants--quarante mille vers,
-pour eux, n'étaient qu'une vétille--que leur ami et compère, un Angevin
-du nom de Jean Michel, maître mire de son état, embellissait volontiers
-de scènes admirables. C'était «le capucin qui faisait leurs pièces».
-
-On jouait n'importe où, dans une grange, dans une cour de ferme, sous
-les piliers d'un marché couvert. On jouait en plusieurs jours ces poèmes
-démesurés. N'importe où, sinon, toutefois, à l'église. Car ce drame, une
-fois quitté l'austère décor des cathédrales et cessant de concourir aux
-offices liturgiques, prit bien vite un essor définitif. Cela n'empêcha
-pas qu'il ne fût toujours intermittent et vagabond.
-
-_Les confrères de la Passion_ eurent seuls, jusqu'au XVIIe siècle, un
-théâtre stable et qui leur appartenait. Vers la fin du XVIe siècle et
-sous l'influence des huguenots, que scandalisait la grossièreté des
-intermèdes comiques, le Parlement ne cessa de les persécuter. La libre
-expansion du génie et de la belle humeur populaires fut arrêtée en plein
-épanouissement par les mômiers de la Réforme et les hellénistes de la
-Renaissance. Bientôt, il fallut pindariser avec Ronsard, adopter le
-style soutenu, et se guinder, coûte que coûte, au «sublime» de collège
-dont les meilleurs écrivains classiques n'ont jamais pu se défaire
-absolument.
-
-Le public des _mistères_ faisait paraître un aspect assez tumultueux et
-diapré, même quand les acteurs cessèrent de jouer en plein air. Aux
-bourgeois sententieux et gobe-mouche, aux bavolettes, aux gens d'armes,
-se mêlaient, non sans profit, les tire-laine et les coupeurs de bourses.
-Panurge y coudoyait les stropiats de Clopin Trouillefou. Apparemment
-aussi, les intellectuels, amis de François Villon, gens de bel appétit
-et de scrupules modérés, enclins à la bouteille, quêteurs de repues
-franches, maigres comme des loups et comme eux endentés, forts en
-gueule, rouges de museaux, buvant frais, cognant dur et crachant comme
-coton, dès que la soif les prend, quelque peu écoliers, quelque peu
-larrons, en délicatesse avec le grand prévôt, le guet et les archers,
-mais fort bien vu par les galloises du Glatigny et du Huelleu, bonnes
-filles qui, la gorge au vent et la cotte retroussée, popinaient avec eux
-dans les tavernes méritoires: Blanche la savetière, à danser fort
-adextre, Jehanneton et Catherine la bouchère, la belle heaumière,
-c'est-à-dire la marchande de ferraille, sans compter la grosse Margot,
-qui n'avait rien d'une princesse de beauté. Ce monde équivoque, rusé,
-malpropre et spirituel, mauvais garçons, truands, cappets en rupture de
-collège, fréquentait les spectacles, d'abord pour tuer le temps,
-ensuite, dans l'espoir d'y trouver chappe-chute. Ils se plaisaient aux
-_mistères_, c'est-à-dire aux solennités dramatiques, «mistère» ayant, à
-cette époque, le sens exact de «représentation scénique pieuse», lequel,
-d'après Max Müller, vient du bas latin «_ministerium_» et, par l'usage,
-se confond avec le mot dérivé du terme grec «mystère», secret dévoilé
-aux initiés. De _ministerium_, on a fait «administrer». Donc, _mistère_
-au sens où l'entendait la clientèle des Gréban serait traduit on ne peut
-plus exactement par le vocable espagnol de _funcion_, applicable à tous
-les genres de divertissement public.
-
-Voici quel spectacle attendait les Parisiens de l'an quatorze cent
-cinquante-deux:
-
-Un prologue dans le ciel. A gauche de l'estrade et faisant face à la
-gueule de l'enfer que représente, côté cour, une tarasque violemment
-enluminée, ayant à ses côtés les Vertus cardinales et Miséricorde à ses
-genoux, Dieu le père trône sur fond d'or, en une sorte de plat que borde
-un filet haricot rouge du plus surprenant effet. Il écoute monter le
-gémissement des Limbes, le cri poussé par les anciens justes vers
-l'Emmanuel qui brisera leur chaîne. Car la passion de Gréban constitue
-une manière de poème cyclique, la geste de la Rédemption, depuis la
-faute d'Adam jusqu'à la mort de Jésus et la mise au tombeau. Sathan
-(l'adversaire) discute et se répand, comme dans le prologue de Faust ou
-le premier livre de Job, en remarques désobligeantes.
-
-Soudain, la scène change, ou plutôt les acteurs se transportent sur un
-autre point de l'échafaud. Côte à côte, on y voit les multiples décors
-où la pièce aura lieu: Jérusalem d'abord, la maison de Caïphe, le
-tribunal du procurateur que Gréban traite avec insistance de «prévôt»,
-le Temple, Nazareth, une pièce d'eau grande comme une serviette, qui
-figure la mer. Or, Sathan inspire aux princes des prêtres, aux cohènes
-en turbans verts, accoutrés à la mode sarrazine, des machinations contre
-Jésus. Puis, c'est la fête des rameaux, avec le joli détail d'un petit
-enfant qui met sa robe neuve pour acclamer le prophète. Ici, tout est
-grâce, naïveté, simplicité. Le dieu des humbles est reçu par eux à la
-poterne de la ville. Rien ne les surprend. L'appareil populaire du
-visiteur ne le montre pas moins auguste à leurs yeux.
-
-Plus tard, la religion théâtrale et monarchique de Louis XIV s'indignera
-presque devant cet abandon et cette humilité. L'ânesse des Rameaux a
-besoin, pour figurer à la chapelle de Versailles et devant les anges
-pompeux de Coysevox, entre les balustres d'or, que le faste du discours
-atténue un peu sa roture et la mette au diapason des royales grandeurs:
-
- Le prophète et l'Évangéliste, dit Bossuet, concourent à nous montrer
- ce Roi d'Israël, assis, comme ils disent, sur une ânesse: _Sedens
- super asinam._ Chrétiens! ah! qui n'en rougirait! Est-ce là un jour de
- triomphe? Est-ce une entrée royale? Est-ce ainsi, ô fils de David, que
- vous montez au trône de vos pères et venez reconquérir leur héritage?
-
-Le _Mistère_ de Gréban se déroule et suit pas à pas la _Passion_ selon
-saint Mathieu.
-
-La Cène réunit Jésus et ses disciples dans la maison d'Urion. «Fleur de
-clémence, arbre de vie», au moment de les quitter pour jamais, le Fils
-de l'Homme distribue à ses apôtres le pain et le vin, la confarréation
-de la chair et du sang. Puis dans le jardin des Oliviers, figuré
-sur l'estrade, l'arrestation de Jésus, le désespoir de la
-Mère-aux-Sept-glaives et la feintise de Judas. Une suite de tableaux
-familiers et hardis montre le Sauveur en proie aux archers de Caïphe,
-aux huissiers de Pilate, à «la crapule du corps de garde et des
-cuisines», qui souillent le martyr d'immondices et d'outrages, qui, sans
-rassasier la haine qu'ont les êtres d'en bas pour l'homme supérieur,
-avec des cris de bêtes fauves s'acharnent à la curée d'un dieu. Comme
-dans le _Portement_ de Van Acken, au musée de Gand, comme dans le
-_Christ aux outrages_ du noble Henry de Groux, les faces édentées, les
-bouches hurlantes des maroufles avancent pour le mordre. La foule,
-d'instinct, exècre le Génie. En effet, poète, semeur d'idées, il
-contrevient au premier devoir social, qui est la médiocrité. D'emblée,
-il déchaîne contre lui toutes les boutiques et tous les bureaux. Une
-atmosphère de bêtise homicide flotte sur cette ruée épouvantable de la
-canaille contre le chercheur d'Ile fortunée et de ciels miséricordieux.
-
-On trouve encore dans la _Passion_ de Gréban des coins ingénus, pareils
-à ces fonds des Primitifs, situant les personnes évangéliques, tantôt
-dans le béguinage d'une cité flamande, tantôt dans un clair paysage de
-l'Ombrie, où croît le lys des vierges et qu'ennoblissent les cyprès. Les
-conversations du charpentier qui fournit la croix et vante sa
-marchandise, de Clacquedent, de Broyefort ont l'odeur caractéristique du
-Paris médiéval. Dans la rue où les toits se confondent presque, où le
-ruisseau croupit, les âmes se font obscures et sordides. Écoutez les
-discours de cette ribaudaille. Ils émanent d'un atelier obscur, mal
-éclairé par une fenêtre succincte, aux vitraux en losange, non loin de
-Notre-Dame ou des Saints-Innocents. Voilà, certes, le Paris de la Cité,
-de la truanderie, avec ses carrefours, ses pignons, ses clochers, ses
-venelles pleines d'ombre et ses pavés humides que l'herbe déchausse
-lentement.
-
-Rien ne ressemble moins à la _Passion_ d'Oberammergau, ce mystère du
-XVIIe siècle, mis au goût d'un auditoire cosmopolite, qui, malgré les
-splendeurs voyantes de mise en scène, tantôt se rapproche du
-cinématographe, tantôt prend l'allure d'un fastidieux sermon.
-
-Dans le _mistère_ de Gréban, la vie abonde et la joie et l'entrain le
-plus vif. Il chemine à ras de terre, sans grand essor ni coups d'ailes,
-mais ne s'arrête pas.
-
-Cela ne se passe ni à Jérusalem, ni dans les montagnes de la Bavière,
-mais entre la rue du Fouarre et la place Baudoyer.
-
-Le grand poète, contemporain des Gréban, l'atteste: «Il n'est bon bec
-que de Paris.» Tous les personnages que l'auteur a voulus comiques
-aiguisent leurs propos au tranchant de ce bec-là.
-
-Pour que nul n'en ignore, ils portent le costume des bourgeois de Paris,
-la robe de futaine, l'escoffion ou le bonnet carré. Leurs femmes sont
-habillées de même, avec leurs manches pendantes, leurs collets
-«rebrassés» qui forment pèlerine et leurs béguins appliqués sur les
-oreilles par un noeud de rubans, tandis que la Vierge et les Apôtres
-gardent leurs costumes hiératiques, les ornements presque sacerdotaux
-des icônes byzantines des Notre-Dame de Kazan ou d'Iasna-Gora. Ils
-ressemblent à des figures de missel chez les «compères» de Louis XI.
-
-Mais, tandis que le drame se déroule, que la Rédemption du monde s'avère
-et s'accomplit, de scène en scène, de réplique en réplique, le ton
-s'élève, acquiert du nombre et de la majesté. Les dialogues de la Vierge
-mère et de son fils, malgré l'insuffisance du vocabulaire et la
-forme--étriquée un peu--des octosyllabes, atteignent parfois à la plus
-pure beauté. La passion maternelle correspondant à la passion divine, la
-figure de la Vierge apparaît infiniment touchante, par le conflit de
-sentiments contradictoires qui n'ont point marri Déméter au pourchas de
-Perséphone, par l'amour de la chair et du sang qu'elle porte à son fils,
-par l'abandon mystique de sa volonté qu'elle fait entre les mains du
-Rédempteur,
-
- pâle éternellement d'avoir porté son dieu!
-
- * * * * *
-
-Au XVe siècle, déjà, la Femme occupe, dans le Christianisme, une place
-éminente. Elle y règne au même titre que la Divinité. Vous ouïrez, tout
-à l'heure, le bon François Villon la nommer «haute déesse» et confondre
-ainsi le culte réservé au Dieu mâle des Hébreux avec une personnalité
-divine, plus tendre et miséricordieuse.
-
-La Vierge déipare, l'Isis chrétienne qui, pareille à celle d'Égypte,
-enfanta le Soleil, par le fait d'une cristallisation mystique, tendant à
-revêtir du type humain les notions transcendantes, est devenue, en
-quelques siècles et pour toujours, l'égale de son fils. Elle a supplanté
-le Paraclet. Aux débuts du Christianisme, quand la religion nouvelle
-portait encore le sceau, l'empreinte de son origine sémitique, l'Église
-des Catacombes et celle de Byzance, les premiers fidèles, imbus de
-philosophie et de rêves néoplatoniciens, n'accordaient à la femme qu'un
-rôle secondaire. Sous l'influence de la théologie alexandrine, devant
-l'hellénisme de Plotin, de Porphyre, de Nouménios et, plus tard, de
-Jamblique, persécutés mais écoutés, le culte nouveau se confina dans la
-métaphysique. Les docteurs, les évêques, les sages discutèrent
-l'identité du Père et du Fils, leur consubstantialité, _l'homoousios_ et
-_l'homoïousios_. Leur dieu fut, tout d'abord, le _Logos_, le Verbe, la
-Parole créatrice, la _rouah_ de la Genèse, incarnée et vivante dans la
-personne de l'Homme-Dieu. Cependant, Jésus, «rude nabi» galiléen, se
-transforma, devint le médiateur d'amour, celui que Diotime de Mantinée
-enseignait à Socrate, l'esprit indulgent qui porte à l'Être unique,
-absorbé dans sa gloire, les voeux infinis et la prière ardente de
-l'homme prosterné.
-
-Le culte du Saint-Esprit occupe une grande place dans les rêves du
-Christianisme primitif. Les récents convertis, les penseurs tels que
-Boëce adorent en sa personne la raison divine que Minerve--_dea consens_
-du panthéon latin--incarna jadis. Une métaphysique trop ingénieuse,
-faite d'esprits aiguisés par l'usage de la raison et l'abus du
-raisonnement, définit des abstractions, coupe en quatre des subtilités.
-Elle oublie, au milieu de son désert, que si l'Homme vit d'amour aussi
-bien que de pain, toute religion qui ne fait pas la part du coeur ne
-saurait vivre chez les enfants de la terre.
-
-Cependant la première fête de la Vierge est instaurée, à la fin du VIe
-siècle, par Maurice, empereur d'Orient. Elle doit être célébrée à la fin
-d'août,
-
- après que le Soleil, sur l'horizon immense,
- a franchi le Cancer de son axe enflammé,
-
-quand la belle saison décline et que les travaux rustiques arrivent à
-leur fin. C'est _l'Assomption_ ou, pour mieux dire, le _Sommeil_ de la
-Vierge; car la femme ne peut s'élever, par sa propre vertu, jusqu'aux
-idées abstraites. C'est pendant la dormition Notre-Dame qu'un ange mâle,
-comme dans le tableau d'Orcagna, porte son corps inerte jusqu'au plus
-haut des cieux.
-
-Mais l'axe du monde se déplace, le monachisme se propage dans l'Europe
-occidentale. La vie ascétique emplit de tristesses et de rêves, elle
-gonfle d'un ardent amour le coeur des cénobites, agenouillés sous les
-voûtes de pierre grise, pendant les froids matins. Et ceux qu'enivrent
-d'amertume _le Démon de midi_, _l'acedia_ du cloître, la longueur
-mélancolique des soirs, le veuvage de l'été, dérobant un front pâle sous
-la bure pénitente, cherchent, dans leur coeur, une image consolatrice,
-une présence féminine qui les rassérène et les imprègne de douceur. Au
-moment de la croisade, Bernard, abbé de Clairvaux, écrit en l'honneur de
-Notre-Dame une suave et mystique prière. Et soudain les poitrines se
-dilatent, les yeux épanchent la rosée absolvante des pleurs. Perdu
-là-bas, dans les marais fiévreux de la Sologne, dans les essarts
-inhospitaliers de la Bretagne armorique, le moine, désormais, ne se
-trouve plus seul et chérit son isolement: «_O beata solitudo! O sola
-beatitudo!_ O bienheureuse solitude! O la seule béatitude!» exclame l'un
-d'entre eux.
-
-De siècle en siècle, de jour en jour, la figure de Notre-Dame grandit,
-pleine de douceur et de beauté. A la raide image, romane ou byzantine,
-engaînée et peut-on dire prisonnière dans les ors et les émaux, l'art
-gothique substituera bientôt une frêle et pudique enfant, une vierge,
-mère elle-même d'un nourrisson divin. C'est le schoschan de Saaron, le
-narcisse des campagnes, la racine de Jessé, provin d'où bientôt le
-Rachat du Monde va sortir. Et voici que l'anachorète éperdu sent brûler
-comme une flamme ardente au plus intime de son être, son coeur se
-liquéfier d'amour. Il tourne ses regards vers la Dame tutélaire. A ses
-pieds, il effeuille les ardentes roses du _Cantique_. Il remet la clef
-de son âme à la très douce que nul ne prie en vain. Il assemble pour
-elle des hymnes et des proses, des antiennes d'un goût puéril et
-compliqué: «Que cet _Ave_--dit-il--change pour toi le nom d'Eva!» Une
-extase l'emporte, une dilection amoureuse et filiale, un élan qui se
-perd dans l'azur, comme ces pinacles et ces tours, comme les flèches de
-la haute cathédrale, entre les Iles de Paris.
-
-Ces transports, cette fougue de tendresse pour la Mère omnipotente, pour
-la Dame de grâce et de bénignité, a fait naître une poésie ingénue et
-savante, créé tout un cycle de poèmes, un «latin mystique» plein de
-grâces et de talent.
-
-Le chanoine de Saint-Victor, Adam, près d'un siècle avant l'auteur de
-_la Passion_, dédia son hymnaire à la Vierge déipare. Et, sur les
-vitraux, dans l'émail, peinte par le suave Memling, par le _Frère
-Angélique_ ou le somptueux Quentin Metsis, elle apparaît, tantôt
-victorieuse, tantôt pleurant la désolation du Calvaire, tantôt enfin
-recevant les prières que font, vers son trône plein d'étoiles, jaillir
-les coeurs souffrants des hommes éplorés.
-
-Les humbles sont admis à la communion de sa pitié. C'est en leur faveur
-qu'elle se montre mère, en leur faveur qu'elle prodigue tous les biens
-et chasse tous les maux.
-
-Une femme du peuple, une chrétienne sans plus, menue et courbée encore
-sous le poids des jours, marmonne doucement une oraison. Cette femme,
-illettrée et gauche un peu, tend vers la Madone des mains que le travail
-a faites rugueuses et la vieillesse, tremblotantes. Mais cette femme,
-cette humble chrétienne, elle aussi, fit naître un dieu. François Villon
-écrivit, pour implorer Notre-Dame, cette prière sublime que la mère du
-poète chuchote à deux genoux:
-
- Dame du ciel, régente terrienne,
- Emperière des infernaux palus,
- Recevez-moi, votre humble chrétienne,
- Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus.
- Les biens de vous, ma Dame et ma maîtresse,
- Sont trop plus grands que ne suis pécheresse.
- Sans lesquels biens âme ne peut mérir,
- N'avoir le ciel, je n'en suis jengleresse.
- En cette foi je veux vivre et mourir.
-
- A votre fils dites que je suis sienne;
- Que par lui soient mes péchés absolus!
- Pardonnez-moi comme à l'Égiptienne
- Ou comme il fit au clerc Théophilus,
- Lequel par vous fut quitte et absolus,
- Combien qu'il eut au Diable fait promesse.
- Protégez-moi; que point ne fasse cèce!
- Vierge pourtant me veuillez impartir
- Le sacrement qu'on célèbre à la messe;
- En cette foi je veux vivre et mourir.
-
- Femme je suis, povrette et ancienne,
- Dans un missel oncques lettres ne lus.
- Au moustier voir dont je suis paroissienne
- Paradis painct où sont harpes et luths
- Et un enfer où sont damnés boullus.
- L'un me fait paour, l'autre joie et liesse.
- La joie avoir fais moi, haulte déesse,
- A qui mortels doivent tous recourir
- Comblez de foi, sans feinte ne paresse;
- En cette foi je veux vivre et mourir.
-
-ENVOI
-
- Vous portates, Vierge digne princesse,
- Iésus régnant qui n'a ne fin ne cesse;
- Le Tout Puissant, prenant notre faiblesse,
- Laissa les cieux et nous vint secourir,
- Offrit à mort sa très claire jeunesse.
- Notre Seigneur tel est, tel le confesse:
- En cette foy je veux vivre et mourir.
-
-La si douce ballade où Villon mit toute son âme donne la floraison
-suprême de l'art gothique. Arnould de Gréban a tenté d'exprimer cette
-religion de la France médiévale dans un poème de composition imparfaite
-et maladroite, mais qui, filtré, décanté, réduit aux proportions d'une
-tragédie ordinaire par les jeunes collaborateurs de l'antique chanoine,
-s'adapte aux exigences du théâtre moderne. _Les Confrères de la passion_
-représentèrent jusqu'à la fin du XVIe siècle, malgré l'opposition du
-Parlement et les scrupules des réformés, quelques-uns des mystères
-laissés par les vieux maîtres. Mais celui d'Arnould fut le dernier qu'on
-ait écrit. La représentation de Valenciennes fut, peut-on dire,
-contemporaine de la Renaissance. La Pléiade allait imposer à la France,
-avec sa rude pédanterie, un sens nouveau de la Beauté. Les esprits
-cultivés parlent, désormais, grec et latin. Et Rabelais, qui n'est
-exempt ni de l'un ni de l'autre, berne avec ampleur ce parfait élève de
-Ronsard, l'écolier limosin. L'architecture nouvelle fait oublier la
-«folle cathédrale», comme le poète de Cassandre fait oublier Villon.
-C'est le crépuscule du Gothique, l'aurore de la Renaissance.
-
-Donc voici, dernière goutte de ce vin léger, un peu âpre, mais cordial,
-que versaient aux simples âmes d'autrefois les surannés dramatistes du
-théâtre édifiant. Il peut sembler doux encore d'en goûter le breuvage,
-breuvage qui, dans la nuit du passé, revigora tout un peuple d'aïeux.
-Voici l'autel d'où s'exhala jadis leur âme enfantine, et passionnée.
-Heureux qui put croire à cette humble et forte poésie, exprimer dans ces
-rimes incertaines et ces dialogues maladroits l'amour des petits,
-l'espérance des pauvres, l'invincible foi que les peuples d'Occident
-gardent à l'Idéal sans défaillance ni regret.
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- le quinze novembre mil neuf cent dix-neuf par
- BUSSIÈRE
- A SAINT-AMAND (CHER)
- pour le compte de
- A. MESSEIN
- éditeur
- 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
- PARIS (Ve)
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOULEUR; LE VRAI MISTÈRE DE LA
-PASSION ***
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