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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Douleur; Le vrai mistère de la Passion - -Author: Laurent Tailhade - -Release Date: March 11, 2021 [eBook #64787] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOULEUR; LE VRAI MISTÈRE DE LA -PASSION *** - - - - - - - LAURENT TAILHADE - - LA DOULEUR - - LE - VRAI MISTÈRE DE LA PASSION - - [Illustration] - - PARIS - ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR - Successeur de LÉON VANIER - 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 - - 1914 - - - - -DU MÊME AUTEUR - -A LA MÊME LIBRAIRIE - - -La Farce de la Marmite, traduit de PLAUTE. 1 vol. in-12 broché avec -portrait de E. GABBART et fleuron de ROCHEGROSSE. 3 fr. 50 - -Pour la Paix, suivi de: _Lettres aux Conscrits_. Frontispice de DESTREM. -1 plaquette in-12. 1 fr. 50 - -La Noire Idole, _Essai de Morphinomanie_. 1 pl. in-12. 1 fr. 50 - -La Corne et l'Épée, _Étude sur les Courses de Taureaux_, 1 plaquette in -12. 1 fr. 50 - -La Feuille à l'envers. _Revue en un acte._ 1 pl. in-12. 2 fr. » - -Un Monde qui finit. _La Dévotion à la Croix._ _Don Quichotte de la -Manche._ 1 vol. in-12. 2 fr. » - -Louanges à Sophie Cottin. _Poème_ dit par l'auteur à -Bagnères-de-Bigorre. In-8. 1 fr. 50 - -Petit Bréviaire de la Gourmandise. 1 plaquette in-16. Fleuron de -ROCHEGROSSE. 2 fr. » - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE - -10 exemplaires sur Japon impérial numérotés 1 à 10 - -et 20 exemplaires sur Hollande numérotés de 11 à 30 - -Nº - - - - -LA DOULEUR - - -La douleur s'affirme comme le principe de toute poésie. - -Ouvrez n'importe lequel de ces grands livres, monuments indestructibles -de la pensée humaine que, de leurs mains diligentes, avec des matériaux -purs comme l'or et solides comme le bronze, élèvent, d'âge en âge, les -poètes souverains, une plainte infinie émane des cantiques, des nombres -harmonieux, des strophes où leur coeur dolent s'est épanché. L'Humanité -se plaît à orner ses tristesses, à cultiver des fleurs sur les champs de -bataille comme sur les tombeaux. Elle se plaît à magnifier les tourments -qui la déchirent et, par des incantations voluptueuses, à détourner les -orages qui grondent sur sa tête. Aussi bien dans les poèmes lyriques où -le meneur du jeu parle en son propre nom, que dans les fictions -objectives de l'épopée et du drame, les fils de la douleur, c'est-à-dire -tous les hommes dignes de ce nom, recherchent l'alibi intellectuel, -cette ivresse miraculeuse qui naît spontanément de la parole cadencée et -qui, sans nul grossier breuvage, porte dans les esprits une délectation -plus qu'humaine, enfonce dans les coeurs mainte épine délicieuse, -transforme le désespoir en mélancolie, ouvre les chemins du rêve, nuance -de teintes chaudes ou délicates les horizons quotidiens, les rudes et -banales perspectives de l'existence coutumière. - -La poésie: auguste religion, culte le premier de tous, le plus universel -qui, parmi tant de ruines et de funestes décombres, élève en plein azur, -tel au printemps du monde, le sanctuaire de sa jeunesse, tantôt en -pierre grise comme Notre-Dame, tantôt en marbre blanc, comme le -Parthénon; qui sourit au désastre; qui, victorieux du temps et des -révolutions, prépare aux blessés, aux meurtris, un asile pacifique et -des refuges amicaux. A l'amour déçu, à l'orgueil outragé, à la tristesse -de vieillir, la Muse, comme un baume réparateur, comme un électuaire de -Jouvence éternelle, propose les grandes images des poètes fantômes -éplorés dont les voix mélancoliques, s'accordant au rythme des sanglots, -effacent dans la mémoire les deuils, les revers, les humiliations, -dispersent les regrets et font moins rude le chemin. - -Évoquer les aspects de la douleur chez les poètes serait déduire -l'histoire de la poésie elle-même, dérouler comme une fresque, sur les -fonds orageux de la passion et du rêve, toutes les figures pathétiques, -les ombres dolentes ou furieuses que trente siècles ont produites à la -lumière, que rhapsodes, troubadours et minnesingers, comme Faust -ramenant Hélène, de la nuit primordiale ont revêtues d'une existence -plastique, d'une forme impérissable désormais. Faces livides, regards -noyés de pleurs, visages convulsés par de suprêmes angoisses, mains -suppliantes, fronts voilés, bras tendus pour l'imprécation ou la prière, -le groupe passe, à travers les siècles, telle une sombre et lente -panathénée. Avec des gestes furieux ou lamentables, chacun des fantômes -atteste la pérennité de la souffrance, le tourment quotidien, la -rapidité des jours qui nous emportent, la misère, la peine, les vains -soucis, les efforts démesurés, la volonté même de vivre qui, suivant -Schopenhauer, est le pire des tourments. Et ce sont les mères en deuil, -les amants délaissés, les rois déchus, les guerriers en déroute, les -héros calomniés, la Fatalité posant une chape de plomb sur les plus -fiers désirs, la mort injuste ou prématurée qui fauche dans sa première -fleur la beauté, le génie et l'espérance, les veuves et les mères en -larmes devant les ondes meurtrières et, sur les bûchers funèbres, les -jeunes hommes couchés sous les yeux de leurs parents. - -De Priam, arrachant sa barbe grise aux pieds d'Achille, embrassant les -genoux du meurtrier pour en obtenir le cadavre de son fils, jusqu'au roi -Lear hululant sa folie et l'horreur de sa détresse par la bruyère -déserte des Cornouailles, tandis que le vent gémit et que vocifère la -tempête, jusqu'au père Goriot râlant son agonie sur le grabat de la -pension Vauquer; depuis Ariane abandonnée au rocher de Naxos, jusqu'à -Gretchen dans son réduit gothique, lamentant aux pieds de la Vierge -maternelle sa faute et le départ du tant aimé; depuis Hécube, la vieille -Hécube, tantôt hurlant comme une chienne, au bord des flots, son deuil -de reine et son deuil de mère, tantôt aveuglant l'assassin perfide, -l'hôte parjure de son dernier-né, vengeant le sang des priamides sur la -race de Polymestor; depuis Niobé, voilant son front de marbre devant sa -jeune postérité succombant autour d'elle, sous l'arc du dieu qui -commande à Ténédos, jusqu'à Rachel accroupie et gémissante, pleurant, -sous un palmier, les fils de ses entrailles dans la maison joyeuse et ne -voulant pas être consolée à cause qu'ils ne sont plus; depuis Xerxès en -fuite, exécrant Salamine et la chute du grand royaume, jusqu'à Rodrigue, -vagabond, parcourant après la défaite le désert de la Sierra et jetant -aux aigles ses cris désespérés; depuis Job sur son fumier, disant aux -vers du sépulcre: «Vous êtes mes frères!», jusqu'à Timon dans sa -caverne, crachant aux parasites la haine et le dégoût de son vieux -coeur, partout, sans acception de climat, d'époque ou de langage, sous -l'armure aux nielles d'or, sous le chiton dorien aux plis bien ordonnés, -parmi les lauriers-roses et les myrtes d'Hellas, ou dans le ténébreux -décor du moyen âge, qu'elle inspire les amènes odelettes d'Horace ou le -kinnoth effréné du Psalmiste, la Muse, toujours au laurier des poètes -conjugue les rameaux funestes et du cyprès. Un fleuve de sang et de -larmes jaillit parmi les fontaines du Parnasse. Une plainte éperdue, à -travers les échos des civilisations, une plainte se répercute. Elle -gronde comme un ouragan; elle gémit comme la bise d'automne, elle pleure -à l'unisson des abandonnés et de sa plainte eurythmique les console -pieusement. - -Tel, aux bords du Strimon désert, par les campagnes jamais exemptes de -frimas quand, parmi les _sacra_ des dieux et l'orgie du nocturne -Bacchus, les femmes sarmates eurent dispersé à travers champs les -membres dilacérés d'Orpheus, la tête arrachée au col marmoréen, que, -dans un tourbillon, l'Hebrus aux froides ondes roulait, de sa bouche -glacée, invoquait Eurydice. «Ah! lamentable Eurydice», appelait son âme -fugitive. Le fleuve et les rivages soupiraient: «Eurydice» après lui! - - * * * * * - -Dans ce lourd et somptueux héritage, dans ce trésor de larmes amassé par -les poètes d'autrefois et légué à l'attentive postérité, il convient, - - Ainsi qu'on choisit une rose - Dans les guirlandes de Saaron, - -de prendre quelques types caractéristiques et nettement définis. Afin de -circonscrire un sujet trop vaste qui, pareil à la mer, n'a d'autre -limite qu'un horizon sans cesse reculé, que des vagues fécondes en -naufrages, il faut borner sa route et choisir son chemin. - -Voici, d'abord, le monde biblique, monde si loin de nous et, pourtant, -si fort incorporé à notre vie actuelle. Dans la Bible des Hébreux, les -pauses de douceur n'abondent guère. Elles apparaissent d'autant plus -suaves qu'elles forment avec l'aridité générale un contraste délicieux. - -C'est un chant de rossignol dans la tourmente. C'est une fleur -d'asphodèle. C'est un lis éclos parmi les roches sanglantes et les durs -cailloux du Sinaï. L'épisode si noble, si émouvant de Jacob, défendu par -son plus jeune fils, remettant sa vieillesse à la tutelle de ce -dernier-né, le geste de l'OEdipe biblique appuyé sur l'épaule du berger -adolescent trouva, dans le _Joseph_ de Méhul, une sobre illustration -musicale dont M. Delmas, impeccable et fier artiste, vous fera goûter la -ligne pure et les fraîches couleurs. - - * * * * * - -Bientôt, le soleil décline à l'horizon du monde attique. - -«La Grèce, dit Renan, avait créé la science, l'art, la philosophie, la -civilisation, un public tout entier composé de connaisseurs, une -démocratie qui a saisi des nuances d'art tellement fines que les -raffinés d'à présent les conçoivent à peine.» - -Mais, bientôt, la sève s'est tarie. En pleine jeunesse, l'Hellade aimée -des dieux est morte comme Achille, frappée en plein combat. Elles ont -vécu, les républiques de Phidias et de Platon! Alexandre, qui porta le -surnom de Grand, grand surtout par l'abaissement des peuples qui -l'entourent, a vendu trente mille Grecs, au lendemain de Chéronée. - -Et, depuis, Rome, poursuivant son oeuvre et continuant son empire, dicte -des lois à l'univers. Octave, à présent revêtu de la pourpre impériale, -a fermé le temple de la Guerre, fait son concordat avec le parti des -riches et le pouvoir sacerdotal. Après quatre cents ans de luttes et de -conquêtes, le rêve de Socrate se réalise en tout point. L'univers n'a -plus qu'un seul maître. La Paix romaine est proclamée. - -Or, voici qu'un malade charmant, poète officiel qui--dirait -Veuillot--«fait des vers pieux, sur commande», le librettiste du _Chant -Séculaire_ et de _La Cantate à Drusus_, l'aimable Horace, fuyant les -embarras de la Cour, au pays sabin, dans sa villa du mont Soracte, -plaint, à son tour, les voluptés éphémères, les jours fugaces et la -brièveté des roses. Mais, puisqu'il faut rejoindre, tôt ou tard, le -vieil Énéas, dans la demeure des ombres; puisque les lunes diligentes -réparent le décri des célestes demeures; puisque les amours s'envolent -et que le règne de Cynara est à jamais fini, que le jeune esclave -apporte des parfums: il sied de boire, de couronner son front en -écoutant la voix de Néère aux chants mélodieux. - -Cette acceptation de la vie et le calme sourire du poète devant les lois -inéluctables, cette acceptation de la Mort et de la Vieillesse ne va pas -sans grandeur. Le polythéisme gréco-latin avait fait les âmes des hommes -à l'image de ses dieux, pacifiques et lumineuses, pleines de raison, de -sérénité. - -Aux confins de l'ancien monde, vers les bords mystérieux où se lève -l'aurore, un poète qui, certes, ne connaissait point Horace, ému comme -lui par la fragilité des choses et les dons précaires du bonheur, a, -comme lui, célébré les festins, les coupes débordantes et, sous les -pêchers en fleurs, la joie incomparable de boire comme un immortel. -C'est Li-taï-pé. Remplacez le _khin_ du Chinois par la lyre ou la flûte. -Au lieu du singe oriental qui pleure sur les tombeaux, faites gémir le -nocturne hibou, la chevêche de mauvais augure: _La Chanson du Chagrin_, -composée au IXe siècle par un favori de l'empereur, Ming-Hoang, aura -place dans chaque florilège entre les vers de Flaccus et ceux -d'Anacréon. La voici: - - Le maître de céans a du vin: mais ne le versez pas encore. - Attendez que je vous aie chanté _La Chanson du Chagrin_, - Quand le chagrin vient, si je cesse de chanter ou de rire, - Personne, dans ce monde, ne connaîtra ces sentiments de mon coeur. - Seigneur, vous avez quelques mesures de vin: - Et, moi, je possède un _khin_ de trois pieds. - Jouer du luth et boire du vin sont deux choses qui s'accordent bien - ensemble. - Une tasse de vin vaut, en son temps, mille onces d'or. - Bien que le ciel ne périsse point, bien que la terre soit de longue - durée, - Combien pourra durer pour nous la possession de l'or et du jade? - Cent ans au plus! Voilà le terme de la plus longue espérance. - Vivre et mourir une fois, voilà ce dont tout homme est assuré. - Écoutez, là-bas, sous les rayons de la lune, écoutez le singe - accroupi qui pleure tout seul sur les tombeaux! - Et, maintenant, emplissez ma tasse! Il est temps de la vider d'un - seul trait! - - * * * * * - -La douleur agrandit l'âme et la rend plus profonde; car elle est comme -la mer; elle creuse le roc et toujours s'infiltre plus avant; les coeurs -généreux, capables de la contenir, accèdent aux pensers les plus hauts -et, comme le cygne de Virgile, abandonnent la terre pour, de leur chant -sublime, tenter les étoiles et s'abîmer dans les cieux. - -Le paganisme, épris de la vie et de la beauté seules, méconnut cette -noblesse intime de la douleur et, comme dit Bossuet, «ce je ne sais quoi -d'achevé que le malheur ajoute à la vertu». - -Il appartenait à la religion du christianisme d'ennoblir et d'exalter la -souffrance. - -En présence de la douleur, Épictète et Marc-Aurèle ne savaient que -s'abstenir. «Douleur, tu n'es qu'un mot», affirmaient les sages. Mais, -pour les disciples du Christ, elle apparaît, cette douleur, comme un -signe manifeste de la bonté divine, comme un gage de pardon et -d'éternelle béatitude. Le patient est un élu, car sa peine est -l'aiguillon de la vie intérieure, le sel de l'âme qui préserve l'homme -intérieur de la contagion et du péché. Baudelaire a magnifiquement -exprimé ces choses dans le grave et religieux finale de sa -_Bénédiction_. - -En présence de l'auguste misère, en présence du rachat par le sacrifice, -qui donc oserait se plaindre? Qui donc refuserait de porter son fardeau? -Mères en deuil, pleureuses aux voiles noirs, les mères elles-mêmes, -veuves de leurs enfants, endorment cette angoisse quand elles prennent -pour consolatrice la Mère-aux-Sept-Glaives, qui leur sourit à travers -ses pleurs: - - Elle était là, debout, la Mère douloureuse. - L'obscurité livide, aveugle, sourde, affreuse, - Planait de toutes parts autour du Golgotha. - Christ! le jour devint noir, lorsqu'on vous en ôta, - Et votre dernier souffle éteignit la lumière. - Elle était là, debout, près du gibet, la Mère! - Et je me dis: «Voilà la douleur.» Et je vins. - «Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins?» - Alors, auprès du fils saignant du coup de lance, - Elle tendit sa droite et l'ouvrit en silence, - Et je vis dans sa main l'étoile du matin. - -Les larmes ne sont plus, dorénavant, un signe de bassesse ou de -pusillanimité, mais--comme l'a dit Renan--la libation du coeur, le sang -incolore de l'âme, l'hostie éternelle d'espérance et de propitiation. - - * * * * * - -Le Romantisme, réaction idéaliste et chrétienne contre la sécheresse de -la littérature impériale, fut une grande école de mélancolie. En 1802, -Chateaubriand, avec _Le Génie du Christianisme_, et, cinq ans plus tard, -avec _Les Martyrs_, fait entendre à la vieille Europe les cris de son -âme orgueilleuse et dolente. Il revient de pays lointains et -magnifiques. Sous les chênes et les tulipiers de la Floride, près des -lacs aux froides eaux, il a promené sa langueur et son amertume. Au -hurlement des cataractes, au fracas des rapides, au silence de la -prairie, il a mêlé ses cris d'angoisse. Il a gémi dans la savane, abrité -sous la tente fumeuse du Sachem la tristesse incurable de René. Ce fut -un grand poète, mais qui ne s'exprimait point en vers. - -Lamartine, donc, plus jeune que Chateaubriand de vingt-deux années, -ouvre le siècle XIXe. Cette tristesse marque le grand cycle de la poésie -individuelle, que Verlaine et Baudelaire ont fermé, depuis, avec une -splendeur sans égale. - -Une _Méditation_ de Lamartine, un sonnet de Verlaine, marqueront le -point de départ et le terme de cette évolution. Lamartine, imbu de -christianisme, a, dans _Le Crucifix_, manifesté ses dons les plus -heureux: noblesse, harmonie, émotion, charme et grandeur virgiliennes, -avec une concentration qui ne lui est pas habituelle: c'est, à coup sûr, -un des plus beaux poèmes de la langue française. - -En regard de cette élégie, si purement classique et belle, voici, non -moins pénétrants, non moins émus, non moins douloureux, quatorze vers de -Paul Verlaine. - -Ici, plus de rhétorique, ni de développement. La passion y parle toute -pure, comme dans la chanson d'Alceste, et frappe droit au coeur: - - Et j'ai revu l'enfant unique: il m'a semblé - Que s'ouvrait dans mon coeur la dernière blessure, - Celle dont la douleur plus exquise m'assure - D'une mort désirable en un jour consolé. - - La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure! - En ces instants choisis elles ont éveillé - Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé, - Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure. - - J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir - Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir, - J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées, - - Innocence, avenir! Sage et silencieux, - Que je vais vous aimer, vous un instant pressées, - Belles petites mains qui fermerez nos yeux! - - * * * * * - -Victor Hugo domine le XIXe siècle, dont il occupe chaque avenue et qu'il -possède tout entier. Poète, romancier, orateur, il exprime la pensée -ordinaire et moyenne de ses contemporains avec une richesse verbale, une -plasticité de formes que Ronsard lui-même n'a pas atteintes. C'est le -maître du Verbe, l'artiste souverain. Un tel don, par sa richesse même, -semble, parfois, exclure l'émotion. Mais que cet incomparable manieur de -rythmes et de rimes soit atteint dans son orgueil ou dans la tendresse -paternelle, si profonde en lui, son coeur laisse jaillir le torrent de -la colère, le flot sacré des larmes; les paroles abondent, l'éloquence -du coeur monte, exècre ou gémit dans sa grande voix. - -Il écrit _Les Châtiments_ ou _Pauca meæ_. - -Écoutez la plainte douloureuse de ce père à qui la plus banale -catastrophe ravit l'enfant de sa prédilection. Pour entendre la pièce -que M. Leitner, avec sa maîtrise accoutumée, aura l'honneur d'animer -devant vous, il faut se rappeler que la fille de Victor Hugo, mariée à -peine depuis six mois, dans une promenade en barque et sous les yeux -même du père, impuissant à lui donner secours, fut, le 4 septembre 1843, -engloutie, en touchant presque le rivage. - -Voici donc, glorifiée et maîtresse du monde, la douleur, cette ennemie -antique de l'Humanité. Chacun, désormais, lui rend hommage comme à la -suzeraine de la terre. - -Quels que soient les fléaux, les malheurs qui l'atteignent, les ruines -qui le frappent dans ses intérêts ou dans ses amitiés, l'homme ne maudit -plus cette initiatrice de l'effort et de la Volonté. - -Pour avoir eu pitié des pauvres, des humbles, des petits, des opprimés, -de ceux que Nietzsche, dédaigneusement, traite de «tchandalas», -souffre-douleur obscurs, blessés dans leur esprit et dans leur chair, le -Christianisme n'en a pas moins compris l'utilité divine de la joie et -que l'homme ne saurait vivre sans bonheur. - -La grande fête de la compassion et des larmes est, en même temps, celle -de la renaissance et de la vie. La Magdaléenne en pleurs, au pied de la -croix, devance l'heureux espoir de l'ascension future et chante, avant -qu'il ne succombe, la résurrection du bien-aimé. - -Après les jours de ténèbres et les trêves luctueuses, après le silence -des orgues, voici que les cloches pascales égrènent dans le ciel -printanier leur allégresse revenue. Un clair soleil monte à l'orient. La -pierre du sépulcre est renversée, et, tandis que, dans sa robe de lin -blanc et sous une auréole mystique, le Christ, affranchi du tombeau, -pour la dernière fois montre ses mains sanglantes aux apôtres assemblés, -la Nature célèbre le retour jubilaire du printemps. L'air se fait plus -léger; sous l'écorce dure, pointent les bourgeons, et bientôt, avec les -feuilles vertes, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs. - -De toutes les métamorphoses, de tous les changements imposés par le -Christianisme aux civilisations antiques, il n'est transformation plus -radicale ni plus profonde que celle de l'amour. Ce n'est plus, -maintenant, le conflit des sexes, mais l'étreinte pure des âmes, -s'embrassant avec délices dans l'azur immatériel. - -Béatrice montre à son poète la route de l'ascension et les chemins du -Paradis. Cette conception nouvelle d'un amour à la fois plus ardent et -plus chaste, inspirateur des gestes chevaleresques et des prouesses -magnanimes, mêle aux extases de la jeunesse un élément inconnu, ou peu -s'en faut, du monde antique: la Bonté. Le cruel Eros d'Euripide, «Eros, -tyran des hommes et des dieux», baptisé, purifié, grandi par le -renoncement et par le sacrifice, a pris un nom qui dément ses origines -ténébreuses. Il s'appelle, désormais, la «Charité». L'homme ne trouve -dans son âme qu'indulgence et que pardon. - - -J'AI PARDONNÉ - - J'ai pardonné, - Jouet infortuné - D'un amour profané. - Mon coeur s'était donné, - J'ai pardonné. - - De ces brillants, le feu ruisselle; - Mais dans tes yeux nulle étincelle - N'a rayonné. - J'ai pardonné (_bis_). - - Mon coeur s'était donné, - J'ai vu ton âme en songe, - J'ai vu la nuit où sa douleur la plonge, - Et le regret à tes pas enchaîné, - Et ton printemps aux larmes destiné. - J'ai pardonné. - -Une même douceur embaume les chagrins de Marguerite. Parmi les -compositions ardentes ou plaintives que la douce figure de Gretchen -inspira aux musiciens, il n'en est pas de plus forte ni de plus -chaleureuse que _Le Lied_ romantique de Schumann. C'est la plainte d'un -coeur épris jusqu'à la mort, le chant d'une victime plus que résignée et -ne demandant à vivre que le temps de pardonner. - -Le héros frappé dans sa vigueur et dans sa jeunesse, le guerrier -adolescent qui, pour défendre la terre paternelle et suivre l'hetman de -son hameau, a coiffé le bonnet du Cosaque et monté le cheval de -l'Ukraine, tombe frappé au coeur par la balle d'un mécréant. Il reste, -néanmoins, sans colère comme sans peur et sans reproche, faisant face à -la mort comme à l'ennemi. Cependant, il recorde l'héroïque chevauchée. -Il rêve! Que, parfois, sur le chemin que bordera sa tombe, passe avec -les clairons, au galop des coursiers frénétiques, son régiment, le noble -régiment de l'Ukraine, son ombre ingénue et guerrière s'endormira -consolée à jamais. - -Douleur païenne, douleur chrétienne! Entre ces deux bornes, le monde -moderne évolue et se cherche depuis bientôt deux mille ans. L'orgueil -réconforte le stoïcien, l'amour porte au delà du monde le chrétien -abattu. - -L'exhortation du Portique s'adresse à la raison. Elle est purement -cérébrale. Au coeur, tendent les efforts de la «consolation internelle» -promulguée à l'ombre de la Croix. Sénèque, saint Jérôme, en ont déduit -les formules contradictoires. Sénèque, dans une langue érudite, -compassée et redondante qui, déjà, fleure le gongorisme et l'emphase -espagnols, discute la souffrance, en fait, peut-on dire, l'anatomie. Il -conteste l'être aux maux dont gémissent les hommes: «Douleur, tu n'es -qu'un mot», tandis que Jérôme, Dalmate passionné, se garde bien -d'argumenter. Il gémit et pleure. Son latin barbare, qui traduit la -Bible, émeut les patriciennes de Rome, qui l'entendent à merveille. -Entre ces deux phares extrêmes, situés sur des faîtes opposés, Boëce -reluit d'un pur éclat. - -Homme officiel, chrétien comme la plupart des notables qui, de son -temps, occupèrent les fonctions publiques, Boëce n'en était pas moins, -par alliance, le petit-fils du grand Symmaque, du dernier Romain, de -celui qui lutta contre Ambroise de Milan pour la Victoire du Capitole, -et défendit les anciens dieux. - -Sa _Consolation_ apportait des arguments chrétiens au stoïcisme. Les -néo-convertis, en pouvant passer en un jour de Marc-Aurèle au Christ, -faisaient station entre le Portique et l'Église, dans un état d'âme -indécis et passionné. Boëce comprenait la beauté des choses, mêlait aux -hymnes liturgiques, modulées encore sur les rythmes d'Horace, des chants -naturalistes, jetait des apostrophes amicales aux bois, aux campagnes, -au printemps revenu. Il fêtait le _pervigilium Veneris_. - -Heureux celui qui, comme Boëce, s'assied dans la blanche lumière des -parvis! - -Il écoute le chant lointain des orgues, le murmure des cantiques, le -frémissement des prières qui, pareilles à des colombes amoureuses, -montent en plein azur. Il rêve au pied de toutes les Acropoles et suit -d'un regard lucide la marche sereine des constellations. - -Mais plus heureux encore celui qui trouve dans la douleur un principe -d'énergie et de commisération humaines, qui, pour apaiser tant de soucis -et de chagrins inhérents à notre existence, envisage le mal de vivre -comme un principe d'action et de miséricorde, comme un perpétuel -enseignement de travail et de pitié. - - - - -LE VRAI MISTÈRE DE LA PASSION - - -Parmi tous les objets offerts en spectacle et donnés comme leçon à la -curiosité des hommes, parmi les événements, catastrophes publiques ou -malheurs privés, gestes scélérats ou magnanimes, prouesses ou forfaits -susceptibles d'engendrer, ainsi que le demande Aristote, la terreur et -la pitié, il n'existe rien de plus émouvant ni de plus grandiose au -monde que le supplice et la mort d'un dieu. - -Soit que l'animadversion de Zeus abandonne en pâture aux aigles du -Caucase le grand coeur de Prométhée et déchire de clous ses mains -laborieuses qui portaient la lumière; soit que, pâmé sur un lit de -fenouil et d'anémones, le chasseur Adônis, parmi les femmes tyriennes et -les pleureuses de Gebel quand fument les trépieds d'où monte une vapeur -de daumes, exhale sa vie adolescente que jalousaient les ténèbres de -Hadès et les Ombres inquiètes; soit que, debout, parmi les tourbillons -de flamme, sur son bûcher plus auguste qu'un autel, Héraklès, -bienfaiteur des hommes, ayant purgé la terre, banni les miasmes et les -épouvantes, prenne place et, dans une ardente apothéose, regagne les -hautes demeures de son père, tous les peuples, toutes les races ont, -avec une ferveur égale, magnifié de riche poésie et célébré tour à tour -la mémoire des êtres jeunes ou divins sacrifiés à la destinée, à la Mort -inéluctable et descendus au tombeau. - -Dieux pathétiques, dieux sanglants, dieux meurtris et ressuscités, dieux -pleurés par leurs amantes, par leur mère, tantôt sur les pentes du Liban -où fleurit l'asphodèle, tantôt près des fleuves hyperboréens que désole -un éternel hiver! Attys, Zagreus, Tammouz et Penthée fils d'Echion, -chacun eurent leur semaine sainte, leur deuil liturgique, solemnisé par -un peuple fidèle, suivant le rythme des saisons. Dans la sensuelle -Égypte et la Syrie ardente, de Memphis à Byblos, d'Ascalon à Damas, le -mystère de la passion, la descente aux enfers et, parmi les hommes, le -retour des êtres surhumains qui traversèrent l'épouvante de Hadès et les -portes maudites, ayant asservi à leur joug les Puissances ténébreuses, -fut l'objet tantôt de rites pieux, tantôt de spectacles populaires. -Drame par excellence de l'antiquité, Bacchus lui-même joua sur le -théâtre les _pathémâta_ souffertes, sa divinité méconnue et prisonnière -dans la maison de Cadmos; il affirma son triomphe et sa palingénésie -éternelle, menant, comme un boeuf à l'autel, vers une mort dérisoire et -les pièges du Cithéron nocturne, vers les bacchantes homicides, le roi -blasphémateur qui méconnut le sang des dieux. _Prométhée délié_ de -l'augural Eschyle, ce dénouement, ignoré des modernes, proclamait, sans -doute, la délivrance du Titan, la fin de son martyre et de sa -crucifixion. Mais il enseignait, en même temps, la stabilité du droit, -l'imprescriptible victoire de la conscience humaine sur le caprice des -tyrans. Au lendemain d'Hipparque et d'Hippias, devant Athènes rendue à -ses propres lois, il couronnait les saintes révoltes du Juste, -l'insurrection légitime contre le bon plaisir et l'arbitraire. En même -temps qu'il rendait la vie aux légendes ancestrales, aux mythes -primitifs, il instruisait les citoyens, recommençait pour eux la leçon -d'Harmodios. - -Mais ces drames à la fois religieux et civiques, ce théâtre d'un si -profond accent et d'une ligne si pure, dont chaque héros, même dans les -affres de la douleur, même dans les transports de la passion, garde une -attitude sculpturale, pareil aux Niobides expirants, ce théâtre où -pitié, colère, haine et désespoir toujours se meurent d'après un rythme -de beauté, la cadence d'une lyre invisible, ce théâtre d'Eschyle ou de -Sophocle--statuaire passionnée et vivante--ne portent à la scène que des -êtres atteints par un malheur involontaire ou de fatidiques expiations. - -La Fatalité, le déchaînement des forces adverses, la mystérieuse Némésis -qui punit les Éphémères comme les Immortels d'avoir cru à leur propre -bonheur, frappent les dieux pathétiques de l'Égypte ou de l'Asie, aussi -bien que les héros à notre taille de l'Hellade. Ces victimes endurent -fortement les maux appesantis sur leur tête. Hercule, de ses vaillantes -mains, amoncèles en personne les hêtres du bûcher, sur la montagne -thessalienne. - -Et quand ils se redressent, comme le titan d'Eschyle, s'insurgent contre -les bourreaux, c'est au nom d'un principe supérieur, sans nulle -préoccupation d'égoïsme qui les enlaidisse ou les diminue. - -Ils opposent au malheur une sérénité magnanime, le calme,--déjà,--du -stoïcien. Ils affrontent la douleur, comme ils ont affronté les travaux -qui les immortalisent. Ils gravissent d'un pied ferme et d'un front -assuré le calvaire de leur passion. - -Aucun d'eux, cependant, ne l'a sollicitée. - -Avec le christianisme, tout se transforme et se métamorphose. Le dieu -mourant cesse d'être la victime passive, la proie obligée et nécessaire -d'un _factum_ ennemi. - -Lui-même voulut endurer tout ce que la Terre enfante de maux. Il a pris -le rude chemin de l'humiliation et des souffrances pour obéir à la loi -mystérieuse du rachat. Il a mis en balance avec les fautes, les -ténèbres, les crimes et les détresses de l'Humanité, le deuil sans prix -d'une douleur divine. «Heureux, dit Ézéchiel, ceux qui lavent leurs -étoles dans le sang de l'Agneau!» L'agneau pascal a tendu sa gorge au -sacrificateur. Il s'est offert en holocauste. Il s'est rendu l'otage -propitiatoire, grâce auquel, enfin racheté du fardeau qui pesa trop -longtemps sur sa tête, le vieil Adam reconquerra l'innocence première et -l'allégresse du Paradis perdu. - -Hercule, Prométhée, Adônis n'étaient que des victimes. Jésus, parmi les -dieux, est le premier martyr. Une semaine d'agonie a consommé l'oeuvre -de la Rédemption. De son entrée à Jérusalem, parmi les vivats et les -palmes, jusqu'à la crise dernière, sous les oliviers de Gethsemani, du -festin d'adieu au prétoire de Pilate, le fils du charpentier a vécu le -drame salutaire. Et les jours mémoratifs de son crucifiement désormais, -porteront le nom de «semaine sainte». Ils fixeront la date choisie entre -toutes, par les civilisations modernes, pour célébrer la Pâque, fête de -la jeunesse, de la résurrection et de l'espoir. - -Car la Pâque--la _Peçah_ ou «passage» des Hébreux--est aussi pour les -races indo-européennes le jour bienvenu du passage, dans l'ordre moral -et dans l'ordre physique aussi bien que dans l'ordre civil, passage de -l'hiver au printemps, de l'enfance à la puberté, de l'ignorance à la -culture intellectuelle, des ténèbres à la lumière. C'est, à présent -aussi, diront les Pères, les Docteurs, les théologiens, c'est le passage -de la coulpe à l'innocence, de l'erreur à la vérité, de l'éternelle -damnation au salut éternel. Ce n'est pas en vain que le sang, que les -larmes du Sauveur ont humecté la terre. L'oeuvre d'amour, le sacrifice -du jeune dieu à la misère humaine portent déjà les fruits augustes de la -réconciliation et du pardon. Le ciel est ouvert, la terre pacifique pour -les hommes de bonne volonté. - -Et c'est pourquoi l'officiant revêt, à la messe de Pâques, un ornement -écarlate, richement orfévré. Le sang du Golgotha ouvre aux enfants des -hommes le Paradis aux portes d'or. - - * * * * * - -Quand le théâtre du Moyen-Age eut quitté le sanctuaire; quand le drame, -assumant une vie originale et personnelle, y devint autre chose qu'une -réplique de l'enseignement sacerdotal, qu'un sermon en tableaux vivants; -quand, hors de la basilique et des froids piliers de pierre grise qui -supportaient son échafaud, la comédie, aussi chrétienne mais plus libre -que par le passé, entra dans la cité laïque et demanda sa place aux -villes du monde occidental, ce fut par des spectacles religieux qu'elle -y débuta. - -Certes la poésie dramatique, en France, date d'aussi loin que l'épopée -ou la chanson. Depuis _la Représentation d'Adam_, antérieure aux cycles -de _Perceval_ et de _la Table ronde_, qui se jouait, au siècle XIIe, en -plein air, mais devant l'église métropolitaine, sur une estrade reliée -au parvis, sans doute, par une sorte de praticable, car il est dit que -l'acteur chargé de représenter Dieu-Le-Père, quand il n'était pas en -scène, rentrait dans l'église, comme on rentre dans la coulisse; depuis -_la Représentation d'Adam_, écrite en français, jusqu'au _Vray mistère -de la passion_, par les frères Gréban, joué encore à Valenciennes, en -1547, lorsque Pierre de Ronsard comptait déjà vingt ans, le théâtre -mystique produisit en France des ouvrages abondants et médiocres, d'une -sécheresse et d'une puérilité déconcertantes, la plupart d'une exécution -si faible et tellement au-dessous de la conception primitive que le -public moderne aurait quelque peine à les endurer, sur les tréteaux. - - Exposer devant des spectateurs croyants l'histoire de leur foi, - incarner sous leurs yeux les objets de leur adoration, réaliser devant - eux, sur la scène, le geste du Messie et les espérances et les - terreurs de l'autre monde, unir dans une action commune, immense, - variée, idéale en même temps que réaliste la Terre, l'Enfer, le Ciel, - c'était--dit Petit de Julleville--essayer de porter le Théâtre à des - hauteurs qu'il n'a pas atteintes depuis lors. - -L'idée était grandiose. - -Mais l'oeuvre fut manquée. Avec un peu de génie et le sens de la -composition, le mystère d'Arnould de Gréban aurait pu devenir un -chef-d'oeuvre. Cependant il n'a pas fallu moins, pour le rendre -accessible aux contemporains, que l'heureuse union de MM. de La Tourasse -et Gailly de Taurines, tous deux érudits et lettrés, qui, dans ce fatras -de trente-cinq mille vers, ne prenant que la fleur, ont su réduire le -poème de Gréban aux dimensions d'un drame en vers par le premier faiseur -venu. - - Leur Passion est forte, vigoureuse, en grand relief, en grandes lignes - très nettes et d'une composition harmonieuse autant que claire, de - nature à faire une grande impression sur les esprits. - -Tel s'affirmait, en octobre 1906, quand la pièce fut, pour la première -fois, représentée à l'Odéon, l'avis de M. Faguet à qui les adaptateurs -de Gréban demandèrent, avec une préface, la consécration de l'Académie -et du Journal. - - * * * * * - -Le mystère, l'hiérodrame, ce que l'Espagne, au XVIe siècle, nommait -_auto sacramental_, pour désigner ces ardentes représentations de -Calderon ou de Lope, ces gestes pleins de race et de feu, ces drames où -les muscles font saillie, où le sang bat sous la peau et qui ne -ressemblent pas aux enfantines compositions de Gréban plus qu'un -Velasquez aux enluminures de ses manuscrits, le mystère, affranchi de -l'Église, avait pour interprètes ordinaires les troupes comiques ou, -pour dire plus juste, les confréries qui s'organisaient, non par -l'entente et le concours d'histrions professionnels, mais d'amateurs -choisis dans les milieux sociaux les plus hétéroclites: bourgeois, -écoliers, artisans et même gentilshommes, clercs tant réguliers que -séculiers. En effet, la représentation des mystères passait pour oeuvre -pie. Agréable aux saints dont on jouait les vertus et de la plus grande -efficacité pour détourner les fléaux si communs dans cet âge de ténèbres -et de férocité: pestes, guerres, invasions ou maladie. Entre ces divers -groupements, ces compagnonnages, le plus illustre et le mieux réputé fut -celui des _Confrères de la Passion_. Victor Hugo, dans _Notre-Dame de -Paris_, évoque le tableau, quelque peu artificiel et convenu, d'un gala -dramatique, d'une représentation offerte par les clercs de la Basoche -aux ambassadeurs flamands, sous Louis XI, quelques années après le -mystère des Gréban, car ils étaient deux frères, l'un et l'autre -Manceaux, l'un et l'autre chanoines et versificateurs acharnés. Ils -déduisaient sans répit des mélodrames édifiants--quarante mille vers, -pour eux, n'étaient qu'une vétille--que leur ami et compère, un Angevin -du nom de Jean Michel, maître mire de son état, embellissait volontiers -de scènes admirables. C'était «le capucin qui faisait leurs pièces». - -On jouait n'importe où, dans une grange, dans une cour de ferme, sous -les piliers d'un marché couvert. On jouait en plusieurs jours ces poèmes -démesurés. N'importe où, sinon, toutefois, à l'église. Car ce drame, une -fois quitté l'austère décor des cathédrales et cessant de concourir aux -offices liturgiques, prit bien vite un essor définitif. Cela n'empêcha -pas qu'il ne fût toujours intermittent et vagabond. - -_Les confrères de la Passion_ eurent seuls, jusqu'au XVIIe siècle, un -théâtre stable et qui leur appartenait. Vers la fin du XVIe siècle et -sous l'influence des huguenots, que scandalisait la grossièreté des -intermèdes comiques, le Parlement ne cessa de les persécuter. La libre -expansion du génie et de la belle humeur populaires fut arrêtée en plein -épanouissement par les mômiers de la Réforme et les hellénistes de la -Renaissance. Bientôt, il fallut pindariser avec Ronsard, adopter le -style soutenu, et se guinder, coûte que coûte, au «sublime» de collège -dont les meilleurs écrivains classiques n'ont jamais pu se défaire -absolument. - -Le public des _mistères_ faisait paraître un aspect assez tumultueux et -diapré, même quand les acteurs cessèrent de jouer en plein air. Aux -bourgeois sententieux et gobe-mouche, aux bavolettes, aux gens d'armes, -se mêlaient, non sans profit, les tire-laine et les coupeurs de bourses. -Panurge y coudoyait les stropiats de Clopin Trouillefou. Apparemment -aussi, les intellectuels, amis de François Villon, gens de bel appétit -et de scrupules modérés, enclins à la bouteille, quêteurs de repues -franches, maigres comme des loups et comme eux endentés, forts en -gueule, rouges de museaux, buvant frais, cognant dur et crachant comme -coton, dès que la soif les prend, quelque peu écoliers, quelque peu -larrons, en délicatesse avec le grand prévôt, le guet et les archers, -mais fort bien vu par les galloises du Glatigny et du Huelleu, bonnes -filles qui, la gorge au vent et la cotte retroussée, popinaient avec eux -dans les tavernes méritoires: Blanche la savetière, à danser fort -adextre, Jehanneton et Catherine la bouchère, la belle heaumière, -c'est-à-dire la marchande de ferraille, sans compter la grosse Margot, -qui n'avait rien d'une princesse de beauté. Ce monde équivoque, rusé, -malpropre et spirituel, mauvais garçons, truands, cappets en rupture de -collège, fréquentait les spectacles, d'abord pour tuer le temps, -ensuite, dans l'espoir d'y trouver chappe-chute. Ils se plaisaient aux -_mistères_, c'est-à-dire aux solennités dramatiques, «mistère» ayant, à -cette époque, le sens exact de «représentation scénique pieuse», lequel, -d'après Max Müller, vient du bas latin «_ministerium_» et, par l'usage, -se confond avec le mot dérivé du terme grec «mystère», secret dévoilé -aux initiés. De _ministerium_, on a fait «administrer». Donc, _mistère_ -au sens où l'entendait la clientèle des Gréban serait traduit on ne peut -plus exactement par le vocable espagnol de _funcion_, applicable à tous -les genres de divertissement public. - -Voici quel spectacle attendait les Parisiens de l'an quatorze cent -cinquante-deux: - -Un prologue dans le ciel. A gauche de l'estrade et faisant face à la -gueule de l'enfer que représente, côté cour, une tarasque violemment -enluminée, ayant à ses côtés les Vertus cardinales et Miséricorde à ses -genoux, Dieu le père trône sur fond d'or, en une sorte de plat que borde -un filet haricot rouge du plus surprenant effet. Il écoute monter le -gémissement des Limbes, le cri poussé par les anciens justes vers -l'Emmanuel qui brisera leur chaîne. Car la passion de Gréban constitue -une manière de poème cyclique, la geste de la Rédemption, depuis la -faute d'Adam jusqu'à la mort de Jésus et la mise au tombeau. Sathan -(l'adversaire) discute et se répand, comme dans le prologue de Faust ou -le premier livre de Job, en remarques désobligeantes. - -Soudain, la scène change, ou plutôt les acteurs se transportent sur un -autre point de l'échafaud. Côte à côte, on y voit les multiples décors -où la pièce aura lieu: Jérusalem d'abord, la maison de Caïphe, le -tribunal du procurateur que Gréban traite avec insistance de «prévôt», -le Temple, Nazareth, une pièce d'eau grande comme une serviette, qui -figure la mer. Or, Sathan inspire aux princes des prêtres, aux cohènes -en turbans verts, accoutrés à la mode sarrazine, des machinations contre -Jésus. Puis, c'est la fête des rameaux, avec le joli détail d'un petit -enfant qui met sa robe neuve pour acclamer le prophète. Ici, tout est -grâce, naïveté, simplicité. Le dieu des humbles est reçu par eux à la -poterne de la ville. Rien ne les surprend. L'appareil populaire du -visiteur ne le montre pas moins auguste à leurs yeux. - -Plus tard, la religion théâtrale et monarchique de Louis XIV s'indignera -presque devant cet abandon et cette humilité. L'ânesse des Rameaux a -besoin, pour figurer à la chapelle de Versailles et devant les anges -pompeux de Coysevox, entre les balustres d'or, que le faste du discours -atténue un peu sa roture et la mette au diapason des royales grandeurs: - - Le prophète et l'Évangéliste, dit Bossuet, concourent à nous montrer - ce Roi d'Israël, assis, comme ils disent, sur une ânesse: _Sedens - super asinam._ Chrétiens! ah! qui n'en rougirait! Est-ce là un jour de - triomphe? Est-ce une entrée royale? Est-ce ainsi, ô fils de David, que - vous montez au trône de vos pères et venez reconquérir leur héritage? - -Le _Mistère_ de Gréban se déroule et suit pas à pas la _Passion_ selon -saint Mathieu. - -La Cène réunit Jésus et ses disciples dans la maison d'Urion. «Fleur de -clémence, arbre de vie», au moment de les quitter pour jamais, le Fils -de l'Homme distribue à ses apôtres le pain et le vin, la confarréation -de la chair et du sang. Puis dans le jardin des Oliviers, figuré -sur l'estrade, l'arrestation de Jésus, le désespoir de la -Mère-aux-Sept-glaives et la feintise de Judas. Une suite de tableaux -familiers et hardis montre le Sauveur en proie aux archers de Caïphe, -aux huissiers de Pilate, à «la crapule du corps de garde et des -cuisines», qui souillent le martyr d'immondices et d'outrages, qui, sans -rassasier la haine qu'ont les êtres d'en bas pour l'homme supérieur, -avec des cris de bêtes fauves s'acharnent à la curée d'un dieu. Comme -dans le _Portement_ de Van Acken, au musée de Gand, comme dans le -_Christ aux outrages_ du noble Henry de Groux, les faces édentées, les -bouches hurlantes des maroufles avancent pour le mordre. La foule, -d'instinct, exècre le Génie. En effet, poète, semeur d'idées, il -contrevient au premier devoir social, qui est la médiocrité. D'emblée, -il déchaîne contre lui toutes les boutiques et tous les bureaux. Une -atmosphère de bêtise homicide flotte sur cette ruée épouvantable de la -canaille contre le chercheur d'Ile fortunée et de ciels miséricordieux. - -On trouve encore dans la _Passion_ de Gréban des coins ingénus, pareils -à ces fonds des Primitifs, situant les personnes évangéliques, tantôt -dans le béguinage d'une cité flamande, tantôt dans un clair paysage de -l'Ombrie, où croît le lys des vierges et qu'ennoblissent les cyprès. Les -conversations du charpentier qui fournit la croix et vante sa -marchandise, de Clacquedent, de Broyefort ont l'odeur caractéristique du -Paris médiéval. Dans la rue où les toits se confondent presque, où le -ruisseau croupit, les âmes se font obscures et sordides. Écoutez les -discours de cette ribaudaille. Ils émanent d'un atelier obscur, mal -éclairé par une fenêtre succincte, aux vitraux en losange, non loin de -Notre-Dame ou des Saints-Innocents. Voilà, certes, le Paris de la Cité, -de la truanderie, avec ses carrefours, ses pignons, ses clochers, ses -venelles pleines d'ombre et ses pavés humides que l'herbe déchausse -lentement. - -Rien ne ressemble moins à la _Passion_ d'Oberammergau, ce mystère du -XVIIe siècle, mis au goût d'un auditoire cosmopolite, qui, malgré les -splendeurs voyantes de mise en scène, tantôt se rapproche du -cinématographe, tantôt prend l'allure d'un fastidieux sermon. - -Dans le _mistère_ de Gréban, la vie abonde et la joie et l'entrain le -plus vif. Il chemine à ras de terre, sans grand essor ni coups d'ailes, -mais ne s'arrête pas. - -Cela ne se passe ni à Jérusalem, ni dans les montagnes de la Bavière, -mais entre la rue du Fouarre et la place Baudoyer. - -Le grand poète, contemporain des Gréban, l'atteste: «Il n'est bon bec -que de Paris.» Tous les personnages que l'auteur a voulus comiques -aiguisent leurs propos au tranchant de ce bec-là. - -Pour que nul n'en ignore, ils portent le costume des bourgeois de Paris, -la robe de futaine, l'escoffion ou le bonnet carré. Leurs femmes sont -habillées de même, avec leurs manches pendantes, leurs collets -«rebrassés» qui forment pèlerine et leurs béguins appliqués sur les -oreilles par un noeud de rubans, tandis que la Vierge et les Apôtres -gardent leurs costumes hiératiques, les ornements presque sacerdotaux -des icônes byzantines des Notre-Dame de Kazan ou d'Iasna-Gora. Ils -ressemblent à des figures de missel chez les «compères» de Louis XI. - -Mais, tandis que le drame se déroule, que la Rédemption du monde s'avère -et s'accomplit, de scène en scène, de réplique en réplique, le ton -s'élève, acquiert du nombre et de la majesté. Les dialogues de la Vierge -mère et de son fils, malgré l'insuffisance du vocabulaire et la -forme--étriquée un peu--des octosyllabes, atteignent parfois à la plus -pure beauté. La passion maternelle correspondant à la passion divine, la -figure de la Vierge apparaît infiniment touchante, par le conflit de -sentiments contradictoires qui n'ont point marri Déméter au pourchas de -Perséphone, par l'amour de la chair et du sang qu'elle porte à son fils, -par l'abandon mystique de sa volonté qu'elle fait entre les mains du -Rédempteur, - - pâle éternellement d'avoir porté son dieu! - - * * * * * - -Au XVe siècle, déjà, la Femme occupe, dans le Christianisme, une place -éminente. Elle y règne au même titre que la Divinité. Vous ouïrez, tout -à l'heure, le bon François Villon la nommer «haute déesse» et confondre -ainsi le culte réservé au Dieu mâle des Hébreux avec une personnalité -divine, plus tendre et miséricordieuse. - -La Vierge déipare, l'Isis chrétienne qui, pareille à celle d'Égypte, -enfanta le Soleil, par le fait d'une cristallisation mystique, tendant à -revêtir du type humain les notions transcendantes, est devenue, en -quelques siècles et pour toujours, l'égale de son fils. Elle a supplanté -le Paraclet. Aux débuts du Christianisme, quand la religion nouvelle -portait encore le sceau, l'empreinte de son origine sémitique, l'Église -des Catacombes et celle de Byzance, les premiers fidèles, imbus de -philosophie et de rêves néoplatoniciens, n'accordaient à la femme qu'un -rôle secondaire. Sous l'influence de la théologie alexandrine, devant -l'hellénisme de Plotin, de Porphyre, de Nouménios et, plus tard, de -Jamblique, persécutés mais écoutés, le culte nouveau se confina dans la -métaphysique. Les docteurs, les évêques, les sages discutèrent -l'identité du Père et du Fils, leur consubstantialité, _l'homoousios_ et -_l'homoïousios_. Leur dieu fut, tout d'abord, le _Logos_, le Verbe, la -Parole créatrice, la _rouah_ de la Genèse, incarnée et vivante dans la -personne de l'Homme-Dieu. Cependant, Jésus, «rude nabi» galiléen, se -transforma, devint le médiateur d'amour, celui que Diotime de Mantinée -enseignait à Socrate, l'esprit indulgent qui porte à l'Être unique, -absorbé dans sa gloire, les voeux infinis et la prière ardente de -l'homme prosterné. - -Le culte du Saint-Esprit occupe une grande place dans les rêves du -Christianisme primitif. Les récents convertis, les penseurs tels que -Boëce adorent en sa personne la raison divine que Minerve--_dea consens_ -du panthéon latin--incarna jadis. Une métaphysique trop ingénieuse, -faite d'esprits aiguisés par l'usage de la raison et l'abus du -raisonnement, définit des abstractions, coupe en quatre des subtilités. -Elle oublie, au milieu de son désert, que si l'Homme vit d'amour aussi -bien que de pain, toute religion qui ne fait pas la part du coeur ne -saurait vivre chez les enfants de la terre. - -Cependant la première fête de la Vierge est instaurée, à la fin du VIe -siècle, par Maurice, empereur d'Orient. Elle doit être célébrée à la fin -d'août, - - après que le Soleil, sur l'horizon immense, - a franchi le Cancer de son axe enflammé, - -quand la belle saison décline et que les travaux rustiques arrivent à -leur fin. C'est _l'Assomption_ ou, pour mieux dire, le _Sommeil_ de la -Vierge; car la femme ne peut s'élever, par sa propre vertu, jusqu'aux -idées abstraites. C'est pendant la dormition Notre-Dame qu'un ange mâle, -comme dans le tableau d'Orcagna, porte son corps inerte jusqu'au plus -haut des cieux. - -Mais l'axe du monde se déplace, le monachisme se propage dans l'Europe -occidentale. La vie ascétique emplit de tristesses et de rêves, elle -gonfle d'un ardent amour le coeur des cénobites, agenouillés sous les -voûtes de pierre grise, pendant les froids matins. Et ceux qu'enivrent -d'amertume _le Démon de midi_, _l'acedia_ du cloître, la longueur -mélancolique des soirs, le veuvage de l'été, dérobant un front pâle sous -la bure pénitente, cherchent, dans leur coeur, une image consolatrice, -une présence féminine qui les rassérène et les imprègne de douceur. Au -moment de la croisade, Bernard, abbé de Clairvaux, écrit en l'honneur de -Notre-Dame une suave et mystique prière. Et soudain les poitrines se -dilatent, les yeux épanchent la rosée absolvante des pleurs. Perdu -là-bas, dans les marais fiévreux de la Sologne, dans les essarts -inhospitaliers de la Bretagne armorique, le moine, désormais, ne se -trouve plus seul et chérit son isolement: «_O beata solitudo! O sola -beatitudo!_ O bienheureuse solitude! O la seule béatitude!» exclame l'un -d'entre eux. - -De siècle en siècle, de jour en jour, la figure de Notre-Dame grandit, -pleine de douceur et de beauté. A la raide image, romane ou byzantine, -engaînée et peut-on dire prisonnière dans les ors et les émaux, l'art -gothique substituera bientôt une frêle et pudique enfant, une vierge, -mère elle-même d'un nourrisson divin. C'est le schoschan de Saaron, le -narcisse des campagnes, la racine de Jessé, provin d'où bientôt le -Rachat du Monde va sortir. Et voici que l'anachorète éperdu sent brûler -comme une flamme ardente au plus intime de son être, son coeur se -liquéfier d'amour. Il tourne ses regards vers la Dame tutélaire. A ses -pieds, il effeuille les ardentes roses du _Cantique_. Il remet la clef -de son âme à la très douce que nul ne prie en vain. Il assemble pour -elle des hymnes et des proses, des antiennes d'un goût puéril et -compliqué: «Que cet _Ave_--dit-il--change pour toi le nom d'Eva!» Une -extase l'emporte, une dilection amoureuse et filiale, un élan qui se -perd dans l'azur, comme ces pinacles et ces tours, comme les flèches de -la haute cathédrale, entre les Iles de Paris. - -Ces transports, cette fougue de tendresse pour la Mère omnipotente, pour -la Dame de grâce et de bénignité, a fait naître une poésie ingénue et -savante, créé tout un cycle de poèmes, un «latin mystique» plein de -grâces et de talent. - -Le chanoine de Saint-Victor, Adam, près d'un siècle avant l'auteur de -_la Passion_, dédia son hymnaire à la Vierge déipare. Et, sur les -vitraux, dans l'émail, peinte par le suave Memling, par le _Frère -Angélique_ ou le somptueux Quentin Metsis, elle apparaît, tantôt -victorieuse, tantôt pleurant la désolation du Calvaire, tantôt enfin -recevant les prières que font, vers son trône plein d'étoiles, jaillir -les coeurs souffrants des hommes éplorés. - -Les humbles sont admis à la communion de sa pitié. C'est en leur faveur -qu'elle se montre mère, en leur faveur qu'elle prodigue tous les biens -et chasse tous les maux. - -Une femme du peuple, une chrétienne sans plus, menue et courbée encore -sous le poids des jours, marmonne doucement une oraison. Cette femme, -illettrée et gauche un peu, tend vers la Madone des mains que le travail -a faites rugueuses et la vieillesse, tremblotantes. Mais cette femme, -cette humble chrétienne, elle aussi, fit naître un dieu. François Villon -écrivit, pour implorer Notre-Dame, cette prière sublime que la mère du -poète chuchote à deux genoux: - - Dame du ciel, régente terrienne, - Emperière des infernaux palus, - Recevez-moi, votre humble chrétienne, - Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus. - Les biens de vous, ma Dame et ma maîtresse, - Sont trop plus grands que ne suis pécheresse. - Sans lesquels biens âme ne peut mérir, - N'avoir le ciel, je n'en suis jengleresse. - En cette foi je veux vivre et mourir. - - A votre fils dites que je suis sienne; - Que par lui soient mes péchés absolus! - Pardonnez-moi comme à l'Égiptienne - Ou comme il fit au clerc Théophilus, - Lequel par vous fut quitte et absolus, - Combien qu'il eut au Diable fait promesse. - Protégez-moi; que point ne fasse cèce! - Vierge pourtant me veuillez impartir - Le sacrement qu'on célèbre à la messe; - En cette foi je veux vivre et mourir. - - Femme je suis, povrette et ancienne, - Dans un missel oncques lettres ne lus. - Au moustier voir dont je suis paroissienne - Paradis painct où sont harpes et luths - Et un enfer où sont damnés boullus. - L'un me fait paour, l'autre joie et liesse. - La joie avoir fais moi, haulte déesse, - A qui mortels doivent tous recourir - Comblez de foi, sans feinte ne paresse; - En cette foi je veux vivre et mourir. - -ENVOI - - Vous portates, Vierge digne princesse, - Iésus régnant qui n'a ne fin ne cesse; - Le Tout Puissant, prenant notre faiblesse, - Laissa les cieux et nous vint secourir, - Offrit à mort sa très claire jeunesse. - Notre Seigneur tel est, tel le confesse: - En cette foy je veux vivre et mourir. - -La si douce ballade où Villon mit toute son âme donne la floraison -suprême de l'art gothique. Arnould de Gréban a tenté d'exprimer cette -religion de la France médiévale dans un poème de composition imparfaite -et maladroite, mais qui, filtré, décanté, réduit aux proportions d'une -tragédie ordinaire par les jeunes collaborateurs de l'antique chanoine, -s'adapte aux exigences du théâtre moderne. _Les Confrères de la passion_ -représentèrent jusqu'à la fin du XVIe siècle, malgré l'opposition du -Parlement et les scrupules des réformés, quelques-uns des mystères -laissés par les vieux maîtres. Mais celui d'Arnould fut le dernier qu'on -ait écrit. La représentation de Valenciennes fut, peut-on dire, -contemporaine de la Renaissance. La Pléiade allait imposer à la France, -avec sa rude pédanterie, un sens nouveau de la Beauté. Les esprits -cultivés parlent, désormais, grec et latin. Et Rabelais, qui n'est -exempt ni de l'un ni de l'autre, berne avec ampleur ce parfait élève de -Ronsard, l'écolier limosin. L'architecture nouvelle fait oublier la -«folle cathédrale», comme le poète de Cassandre fait oublier Villon. -C'est le crépuscule du Gothique, l'aurore de la Renaissance. - -Donc voici, dernière goutte de ce vin léger, un peu âpre, mais cordial, -que versaient aux simples âmes d'autrefois les surannés dramatistes du -théâtre édifiant. Il peut sembler doux encore d'en goûter le breuvage, -breuvage qui, dans la nuit du passé, revigora tout un peuple d'aïeux. -Voici l'autel d'où s'exhala jadis leur âme enfantine, et passionnée. -Heureux qui put croire à cette humble et forte poésie, exprimer dans ces -rimes incertaines et ces dialogues maladroits l'amour des petits, -l'espérance des pauvres, l'invincible foi que les peuples d'Occident -gardent à l'Idéal sans défaillance ni regret. - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - le quinze novembre mil neuf cent dix-neuf par - BUSSIÈRE - A SAINT-AMAND (CHER) - pour le compte de - A. MESSEIN - éditeur - 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 - PARIS (Ve) - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOULEUR; LE VRAI MISTÈRE DE LA -PASSION *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Douleur; Le vrai mistère de la Passion</div> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Laurent Tailhade</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: March 11, 2021 [eBook #64787]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOULEUR; LE VRAI MISTÈRE DE LA PASSION ***</div> -<p class="c">LAURENT TAILHADE</p> - -<h1>LA DOULEUR</h1> - -<p class="c large">LE<br /> -<span class="large">VRAI MISTÈRE</span> DE LA <span class="large">PASSION</span></p> - -<div class="c"><img src="images/illu.jpg" alt="" class="w10" /></div> -<p class="c"><span class="small">PARIS</span><br /> -ALBERT MESSEIN, ÉDITEUR<br /> -<span class="small"><span class="sc">Successeur de</span> LÉON VANIER</span><br /> -19, <span class="small">QUAI SAINT-MICHEL</span>, 19</p> - -<p class="c">1914</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="c">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - - -<p class="drap"><b>La Farce de la Marmite</b>, traduit de <span class="sc">Plaute</span>. 1 vol. in-12 -broché avec portrait de <span class="sc">E. Gabbart</span> et fleuron de <span class="sc">Rochegrosse</span>. -<span class="fl"><b>3</b> fr. <span class="cent"><b>50</b></span></span></p> - -<p class="drap"><b>Pour la Paix</b>, suivi de : <i>Lettres aux Conscrits</i>. Frontispice -de <span class="sc">Destrem</span>. 1 plaquette in-12. -<span class="fl"><b>1</b> fr. <span class="cent"><b>50</b></span></span></p> - -<p class="drap"><b>La Noire Idole</b>, <i>Essai de Morphinomanie</i>. 1 pl. in-12. -<span class="fl"><b>1</b> fr. <span class="cent"><b>50</b></span></span></p> - -<p class="drap"><b>La Corne et l'Épée</b>, <i>Étude sur les Courses de Taureaux</i>, 1 plaquette -in 12. -<span class="fl"><b>1</b> fr. <span class="cent"><b>50</b></span></span></p> - -<p class="drap"><b>La Feuille à l'envers.</b> <i>Revue en un acte.</i> 1 pl. in-12. -<span class="fl"><b>2</b> fr. <span class="cent"> »</span></span></p> - -<p class="drap"><b>Un Monde qui finit.</b> <i>La Dévotion à la Croix.</i> <i>Don Quichotte -de la Manche.</i> 1 vol. in-12. -<span class="fl"><b>2</b> fr. <span class="cent"> »</span></span></p> - -<p class="drap"><b>Louanges à Sophie Cottin.</b> <i>Poème</i> dit par l'auteur à Bagnères-de-Bigorre. -In-8. -<span class="fl"><b>1</b> fr. <span class="cent"><b>50</b></span></span></p> - -<p class="drap"><b>Petit Bréviaire de la Gourmandise.</b> 1 plaquette in-16. Fleuron -de <span class="sc">Rochegrosse</span>. -<span class="fl"><b>2</b> fr. <span class="cent"> »</span></span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE</p> - -<p class="c"><i>10 exemplaires sur Japon impérial numérotés 1 à 10<br /> -et 20 exemplaires sur Hollande numérotés de 11 à 30</i></p> - -<p class="c large">N<sup>o</sup></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LA DOULEUR</h2> - - -<p>La douleur s'affirme comme le principe -de toute poésie.</p> - -<p>Ouvrez n'importe lequel de ces grands -livres, monuments indestructibles de la -pensée humaine que, de leurs mains diligentes, -avec des matériaux purs comme -l'or et solides comme le bronze, élèvent, -d'âge en âge, les poètes souverains, une -plainte infinie émane des cantiques, des -nombres harmonieux, des strophes où leur -cœur dolent s'est épanché. L'Humanité se -plaît à orner ses tristesses, à cultiver des -fleurs sur les champs de bataille comme sur -les tombeaux. Elle se plaît à magnifier les -tourments qui la déchirent et, par des incantations -voluptueuses, à détourner les -orages qui grondent sur sa tête. Aussi bien -dans les poèmes lyriques où le meneur du -jeu parle en son propre nom, que dans les -fictions objectives de l'épopée et du drame, -les fils de la douleur, c'est-à-dire tous les -hommes dignes de ce nom, recherchent -l'alibi intellectuel, cette ivresse miraculeuse -qui naît spontanément de la parole -cadencée et qui, sans nul grossier breuvage, -porte dans les esprits une délectation plus -qu'humaine, enfonce dans les cœurs mainte -épine délicieuse, transforme le désespoir en -mélancolie, ouvre les chemins du rêve, -nuance de teintes chaudes ou délicates les -horizons quotidiens, les rudes et banales -perspectives de l'existence coutumière.</p> - -<p>La poésie : auguste religion, culte le premier -de tous, le plus universel qui, parmi -tant de ruines et de funestes décombres, -élève en plein azur, tel au printemps du -monde, le sanctuaire de sa jeunesse, tantôt -en pierre grise comme Notre-Dame, tantôt -en marbre blanc, comme le Parthénon ; -qui sourit au désastre ; qui, victorieux du -temps et des révolutions, prépare aux -blessés, aux meurtris, un asile pacifique et -des refuges amicaux. A l'amour déçu, à -l'orgueil outragé, à la tristesse de vieillir, -la Muse, comme un baume réparateur, -comme un électuaire de Jouvence éternelle, -propose les grandes images des -poètes fantômes éplorés dont les voix mélancoliques, -s'accordant au rythme des -sanglots, effacent dans la mémoire les -deuils, les revers, les humiliations, dispersent -les regrets et font moins rude le chemin.</p> - -<p>Évoquer les aspects de la douleur chez -les poètes serait déduire l'histoire de la -poésie elle-même, dérouler comme une -fresque, sur les fonds orageux de la passion -et du rêve, toutes les figures pathétiques, -les ombres dolentes ou furieuses que trente -siècles ont produites à la lumière, que -rhapsodes, troubadours et minnesingers, -comme Faust ramenant Hélène, de la nuit -primordiale ont revêtues d'une existence -plastique, d'une forme impérissable désormais. -Faces livides, regards noyés de -pleurs, visages convulsés par de suprêmes -angoisses, mains suppliantes, fronts voilés, -bras tendus pour l'imprécation ou la -prière, le groupe passe, à travers les siècles, -telle une sombre et lente panathénée. Avec -des gestes furieux ou lamentables, chacun -des fantômes atteste la pérennité de la -souffrance, le tourment quotidien, la rapidité -des jours qui nous emportent, la misère, -la peine, les vains soucis, les efforts -démesurés, la volonté même de vivre qui, -suivant Schopenhauer, est le pire des -tourments. Et ce sont les mères en deuil, -les amants délaissés, les rois déchus, les -guerriers en déroute, les héros calomniés, -la Fatalité posant une chape de plomb sur -les plus fiers désirs, la mort injuste ou prématurée -qui fauche dans sa première fleur -la beauté, le génie et l'espérance, les veuves -et les mères en larmes devant les ondes -meurtrières et, sur les bûchers funèbres, -les jeunes hommes couchés sous les yeux -de leurs parents.</p> - -<p>De Priam, arrachant sa barbe grise aux -pieds d'Achille, embrassant les genoux du -meurtrier pour en obtenir le cadavre de -son fils, jusqu'au roi Lear hululant sa folie -et l'horreur de sa détresse par la bruyère -déserte des Cornouailles, tandis que le vent -gémit et que vocifère la tempête, jusqu'au -père Goriot râlant son agonie sur le grabat -de la pension Vauquer ; depuis Ariane -abandonnée au rocher de Naxos, jusqu'à -Gretchen dans son réduit gothique, lamentant -aux pieds de la Vierge maternelle sa -faute et le départ du tant aimé ; depuis -Hécube, la vieille Hécube, tantôt hurlant -comme une chienne, au bord des flots, son -deuil de reine et son deuil de mère, tantôt -aveuglant l'assassin perfide, l'hôte parjure -de son dernier-né, vengeant le sang des -priamides sur la race de Polymestor ; depuis -Niobé, voilant son front de marbre -devant sa jeune postérité succombant autour -d'elle, sous l'arc du dieu qui commande -à Ténédos, jusqu'à Rachel accroupie -et gémissante, pleurant, sous un palmier, -les fils de ses entrailles dans la maison -joyeuse et ne voulant pas être consolée -à cause qu'ils ne sont plus ; depuis Xerxès -en fuite, exécrant Salamine et la chute du -grand royaume, jusqu'à Rodrigue, vagabond, -parcourant après la défaite le désert -de la Sierra et jetant aux aigles ses cris désespérés ; -depuis Job sur son fumier, disant -aux vers du sépulcre : « Vous êtes -mes frères! », jusqu'à Timon dans sa caverne, -crachant aux parasites la haine et le -dégoût de son vieux cœur, partout, sans -acception de climat, d'époque ou de langage, -sous l'armure aux nielles d'or, sous -le chiton dorien aux plis bien ordonnés, -parmi les lauriers-roses et les myrtes -d'Hellas, ou dans le ténébreux décor du -moyen âge, qu'elle inspire les amènes odelettes -d'Horace ou le kinnoth effréné du -Psalmiste, la Muse, toujours au laurier des -poètes conjugue les rameaux funestes et du -cyprès. Un fleuve de sang et de larmes -jaillit parmi les fontaines du Parnasse. -Une plainte éperdue, à travers les échos -des civilisations, une plainte se répercute. -Elle gronde comme un ouragan ; elle gémit -comme la bise d'automne, elle pleure à -l'unisson des abandonnés et de sa plainte -eurythmique les console pieusement.</p> - -<p>Tel, aux bords du Strimon désert, par -les campagnes jamais exemptes de frimas -quand, parmi les <i lang="la" xml:lang="la">sacra</i> des dieux et l'orgie -du nocturne Bacchus, les femmes sarmates -eurent dispersé à travers champs les membres -dilacérés d'Orpheus, la tête arrachée -au col marmoréen, que, dans un tourbillon, -l'Hebrus aux froides ondes roulait, de sa -bouche glacée, invoquait Eurydice. « Ah! -lamentable Eurydice », appelait son âme -fugitive. Le fleuve et les rivages soupiraient : -« Eurydice » après lui!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dans ce lourd et somptueux héritage, -dans ce trésor de larmes amassé par les -poètes d'autrefois et légué à l'attentive -postérité, il convient,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ainsi qu'on choisit une rose</div> -<div class="verse">Dans les guirlandes de Saaron,</div> -</div> - -<p class="noindent">de prendre quelques types caractéristiques -et nettement définis. Afin de circonscrire -un sujet trop vaste qui, pareil à -la mer, n'a d'autre limite qu'un horizon -sans cesse reculé, que des vagues fécondes -en naufrages, il faut borner sa route et -choisir son chemin.</p> - -<p>Voici, d'abord, le monde biblique, monde -si loin de nous et, pourtant, si fort incorporé -à notre vie actuelle. Dans la Bible des -Hébreux, les pauses de douceur n'abondent -guère. Elles apparaissent d'autant plus -suaves qu'elles forment avec l'aridité générale -un contraste délicieux.</p> - -<p>C'est un chant de rossignol dans la tourmente. -C'est une fleur d'asphodèle. C'est -un lis éclos parmi les roches sanglantes et -les durs cailloux du Sinaï. L'épisode si -noble, si émouvant de Jacob, défendu par -son plus jeune fils, remettant sa vieillesse -à la tutelle de ce dernier-né, le geste de -l'Œdipe biblique appuyé sur l'épaule du -berger adolescent trouva, dans le <i>Joseph</i> -de Méhul, une sobre illustration musicale -dont M. Delmas, impeccable et fier artiste, -vous fera goûter la ligne pure et les fraîches -couleurs.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Bientôt, le soleil décline à l'horizon du -monde attique.</p> - -<p>« La Grèce, dit Renan, avait créé la -science, l'art, la philosophie, la civilisation, -un public tout entier composé de connaisseurs, -une démocratie qui a saisi des -nuances d'art tellement fines que les raffinés -d'à présent les conçoivent à peine. »</p> - -<p>Mais, bientôt, la sève s'est tarie. En -pleine jeunesse, l'Hellade aimée des dieux -est morte comme Achille, frappée en plein -combat. Elles ont vécu, les républiques de -Phidias et de Platon! Alexandre, qui porta -le surnom de Grand, grand surtout par -l'abaissement des peuples qui l'entourent, -a vendu trente mille Grecs, au lendemain -de Chéronée.</p> - -<p>Et, depuis, Rome, poursuivant son -œuvre et continuant son empire, dicte des -lois à l'univers. Octave, à présent revêtu -de la pourpre impériale, a fermé le temple -de la Guerre, fait son concordat avec le -parti des riches et le pouvoir sacerdotal. -Après quatre cents ans de luttes et de conquêtes, -le rêve de Socrate se réalise en tout -point. L'univers n'a plus qu'un seul maître. -La Paix romaine est proclamée.</p> - -<p>Or, voici qu'un malade charmant, poète -officiel qui — dirait Veuillot — « fait des -vers pieux, sur commande », le librettiste -du <i>Chant Séculaire</i> et de <i>La Cantate à -Drusus</i>, l'aimable Horace, fuyant les embarras -de la Cour, au pays sabin, dans sa -villa du mont Soracte, plaint, à son tour, -les voluptés éphémères, les jours fugaces -et la brièveté des roses. Mais, puisqu'il faut -rejoindre, tôt ou tard, le vieil Énéas, dans -la demeure des ombres ; puisque les lunes -diligentes réparent le décri des célestes demeures ; -puisque les amours s'envolent et -que le règne de Cynara est à jamais fini, -que le jeune esclave apporte des parfums : -il sied de boire, de couronner son front en -écoutant la voix de Néère aux chants mélodieux.</p> - -<p>Cette acceptation de la vie et le calme -sourire du poète devant les lois inéluctables, -cette acceptation de la Mort et de -la Vieillesse ne va pas sans grandeur. Le -polythéisme gréco-latin avait fait les âmes -des hommes à l'image de ses dieux, pacifiques -et lumineuses, pleines de raison, de -sérénité.</p> - -<p>Aux confins de l'ancien monde, vers les -bords mystérieux où se lève l'aurore, un -poète qui, certes, ne connaissait point -Horace, ému comme lui par la fragilité des -choses et les dons précaires du bonheur, a, -comme lui, célébré les festins, les coupes -débordantes et, sous les pêchers en fleurs, -la joie incomparable de boire comme un -immortel. C'est Li-taï-pé. Remplacez le -<i>khin</i> du Chinois par la lyre ou la flûte. Au -lieu du singe oriental qui pleure sur les -tombeaux, faites gémir le nocturne hibou, -la chevêche de mauvais augure : <i>La Chanson -du Chagrin</i>, composée au <small>IX</small><sup>e</sup> siècle par -un favori de l'empereur, Ming-Hoang, aura -place dans chaque florilège entre les vers -de Flaccus et ceux d'Anacréon. La voici :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le maître de céans a du vin : mais ne le versez pas encore.</div> -<div class="verse">Attendez que je vous aie chanté <i>La Chanson du Chagrin</i>,</div> -<div class="verse">Quand le chagrin vient, si je cesse de chanter ou de rire,</div> -<div class="verse">Personne, dans ce monde, ne connaîtra ces sentiments de mon cœur.</div> -<div class="verse">Seigneur, vous avez quelques mesures de vin :</div> -<div class="verse">Et, moi, je possède un <i>khin</i> de trois pieds.</div> -<div class="verse">Jouer du luth et boire du vin sont deux choses qui s'accordent bien ensemble.</div> -<div class="verse">Une tasse de vin vaut, en son temps, mille onces d'or.</div> -<div class="verse">Bien que le ciel ne périsse point, bien que la terre soit de longue durée,</div> -<div class="verse">Combien pourra durer pour nous la possession de l'or et du jade?</div> -<div class="verse">Cent ans au plus! Voilà le terme de la plus longue espérance.</div> -<div class="verse">Vivre et mourir une fois, voilà ce dont tout homme est assuré.</div> -<div class="verse">Écoutez, là-bas, sous les rayons de la lune, écoutez le singe accroupi qui pleure tout seul sur les tombeaux!</div> -<div class="verse">Et, maintenant, emplissez ma tasse! Il est temps de la vider d'un seul trait!</div> -</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La douleur agrandit l'âme et la rend -plus profonde ; car elle est comme la mer ; -elle creuse le roc et toujours s'infiltre plus -avant ; les cœurs généreux, capables de la -contenir, accèdent aux pensers les plus -hauts et, comme le cygne de Virgile, abandonnent -la terre pour, de leur chant sublime, -tenter les étoiles et s'abîmer dans -les cieux.</p> - -<p>Le paganisme, épris de la vie et de la -beauté seules, méconnut cette noblesse intime -de la douleur et, comme dit Bossuet, -« ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur -ajoute à la vertu ».</p> - -<p>Il appartenait à la religion du christianisme -d'ennoblir et d'exalter la souffrance.</p> - -<p>En présence de la douleur, Épictète et -Marc-Aurèle ne savaient que s'abstenir. -« Douleur, tu n'es qu'un mot », affirmaient -les sages. Mais, pour les disciples du -Christ, elle apparaît, cette douleur, comme -un signe manifeste de la bonté divine, -comme un gage de pardon et d'éternelle -béatitude. Le patient est un élu, car sa -peine est l'aiguillon de la vie intérieure, le -sel de l'âme qui préserve l'homme intérieur -de la contagion et du péché. Baudelaire -a magnifiquement exprimé ces choses -dans le grave et religieux finale de sa <i>Bénédiction</i>.</p> - -<p>En présence de l'auguste misère, en présence -du rachat par le sacrifice, qui donc -oserait se plaindre? Qui donc refuserait -de porter son fardeau? Mères en deuil, -pleureuses aux voiles noirs, les mères elles-mêmes, -veuves de leurs enfants, endorment -cette angoisse quand elles prennent -pour consolatrice la Mère-aux-Sept-Glaives, -qui leur sourit à travers ses pleurs :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle était là, debout, la Mère douloureuse.</div> -<div class="verse">L'obscurité livide, aveugle, sourde, affreuse,</div> -<div class="verse">Planait de toutes parts autour du Golgotha.</div> -<div class="verse">Christ! le jour devint noir, lorsqu'on vous en ôta,</div> -<div class="verse">Et votre dernier souffle éteignit la lumière.</div> -<div class="verse">Elle était là, debout, près du gibet, la Mère!</div> -<div class="verse">Et je me dis : « Voilà la douleur. » Et je vins.</div> -<div class="verse">« Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins? »</div> -<div class="verse">Alors, auprès du fils saignant du coup de lance,</div> -<div class="verse">Elle tendit sa droite et l'ouvrit en silence,</div> -<div class="verse">Et je vis dans sa main l'étoile du matin.</div> -</div> - -<p>Les larmes ne sont plus, dorénavant, un -signe de bassesse ou de pusillanimité, mais — comme -l'a dit Renan — la libation du -cœur, le sang incolore de l'âme, l'hostie -éternelle d'espérance et de propitiation.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le Romantisme, réaction idéaliste et -chrétienne contre la sécheresse de la littérature -impériale, fut une grande école de -mélancolie. En 1802, Chateaubriand, avec -<i>Le Génie du Christianisme</i>, et, cinq ans -plus tard, avec <i>Les Martyrs</i>, fait entendre -à la vieille Europe les cris de son âme orgueilleuse -et dolente. Il revient de pays -lointains et magnifiques. Sous les chênes -et les tulipiers de la Floride, près des lacs -aux froides eaux, il a promené sa langueur -et son amertume. Au hurlement des cataractes, -au fracas des rapides, au silence de -la prairie, il a mêlé ses cris d'angoisse. Il a -gémi dans la savane, abrité sous la tente -fumeuse du Sachem la tristesse incurable -de René. Ce fut un grand poète, mais qui -ne s'exprimait point en vers.</p> - -<p>Lamartine, donc, plus jeune que Chateaubriand -de vingt-deux années, ouvre le -siècle <small>XIX</small><sup>e</sup>. Cette tristesse marque le grand -cycle de la poésie individuelle, que Verlaine -et Baudelaire ont fermé, depuis, avec -une splendeur sans égale.</p> - -<p>Une <i>Méditation</i> de Lamartine, un sonnet -de Verlaine, marqueront le point de départ -et le terme de cette évolution. Lamartine, -imbu de christianisme, a, dans <i>Le Crucifix</i>, -manifesté ses dons les plus heureux : noblesse, -harmonie, émotion, charme et -grandeur virgiliennes, avec une concentration -qui ne lui est pas habituelle : c'est, à -coup sûr, un des plus beaux poèmes de la -langue française.</p> - -<p>En regard de cette élégie, si purement -classique et belle, voici, non moins pénétrants, -non moins émus, non moins douloureux, -quatorze vers de Paul Verlaine.</p> - -<p>Ici, plus de rhétorique, ni de développement. -La passion y parle toute pure, -comme dans la chanson d'Alceste, et -frappe droit au cœur :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et j'ai revu l'enfant unique : il m'a semblé</div> -<div class="verse">Que s'ouvrait dans mon cœur la dernière blessure,</div> -<div class="verse">Celle dont la douleur plus exquise m'assure</div> -<div class="verse">D'une mort désirable en un jour consolé.</div> - -<div class="verse stanza">La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure!</div> -<div class="verse">En ces instants choisis elles ont éveillé</div> -<div class="verse">Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé,</div> -<div class="verse">Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.</div> - -<div class="verse stanza">J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir</div> -<div class="verse">Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,</div> -<div class="verse">J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées,</div> - -<div class="verse stanza">Innocence, avenir! Sage et silencieux,</div> -<div class="verse">Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,</div> -<div class="verse">Belles petites mains qui fermerez nos yeux!</div> -</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Victor Hugo domine le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, dont -il occupe chaque avenue et qu'il possède -tout entier. Poète, romancier, orateur, il -exprime la pensée ordinaire et moyenne de -ses contemporains avec une richesse verbale, -une plasticité de formes que Ronsard -lui-même n'a pas atteintes. C'est le maître -du Verbe, l'artiste souverain. Un tel don, -par sa richesse même, semble, parfois, exclure -l'émotion. Mais que cet incomparable -manieur de rythmes et de rimes soit -atteint dans son orgueil ou dans la tendresse -paternelle, si profonde en lui, son -cœur laisse jaillir le torrent de la colère, le -flot sacré des larmes ; les paroles abondent, -l'éloquence du cœur monte, exècre ou gémit -dans sa grande voix.</p> - -<p>Il écrit <i>Les Châtiments</i> ou <i lang="la" xml:lang="la">Pauca meæ</i>.</p> - -<p>Écoutez la plainte douloureuse de ce -père à qui la plus banale catastrophe ravit -l'enfant de sa prédilection. Pour entendre -la pièce que M. Leitner, avec sa maîtrise -accoutumée, aura l'honneur d'animer devant -vous, il faut se rappeler que la fille de -Victor Hugo, mariée à peine depuis six -mois, dans une promenade en barque et -sous les yeux même du père, impuissant à -lui donner secours, fut, le 4 septembre 1843, -engloutie, en touchant presque le rivage.</p> - -<p>Voici donc, glorifiée et maîtresse du -monde, la douleur, cette ennemie antique -de l'Humanité. Chacun, désormais, lui rend -hommage comme à la suzeraine de la terre.</p> - -<p>Quels que soient les fléaux, les malheurs -qui l'atteignent, les ruines qui le frappent -dans ses intérêts ou dans ses amitiés, -l'homme ne maudit plus cette initiatrice -de l'effort et de la Volonté.</p> - -<p>Pour avoir eu pitié des pauvres, des -humbles, des petits, des opprimés, de ceux -que Nietzsche, dédaigneusement, traite de -« tchandalas », souffre-douleur obscurs, -blessés dans leur esprit et dans leur chair, -le Christianisme n'en a pas moins compris -l'utilité divine de la joie et que l'homme ne -saurait vivre sans bonheur.</p> - -<p>La grande fête de la compassion et des -larmes est, en même temps, celle de la renaissance -et de la vie. La Magdaléenne en -pleurs, au pied de la croix, devance l'heureux -espoir de l'ascension future et chante, -avant qu'il ne succombe, la résurrection du -bien-aimé.</p> - -<p>Après les jours de ténèbres et les trêves -luctueuses, après le silence des orgues, voici -que les cloches pascales égrènent dans le -ciel printanier leur allégresse revenue. Un -clair soleil monte à l'orient. La pierre du -sépulcre est renversée, et, tandis que, dans -sa robe de lin blanc et sous une auréole -mystique, le Christ, affranchi du tombeau, -pour la dernière fois montre ses mains sanglantes -aux apôtres assemblés, la Nature -célèbre le retour jubilaire du printemps. -L'air se fait plus léger ; sous l'écorce dure, -pointent les bourgeons, et bientôt, avec -les feuilles vertes, le chant des oiseaux et -le parfum des fleurs.</p> - -<p>De toutes les métamorphoses, de tous -les changements imposés par le Christianisme -aux civilisations antiques, il n'est -transformation plus radicale ni plus profonde -que celle de l'amour. Ce n'est plus, -maintenant, le conflit des sexes, mais -l'étreinte pure des âmes, s'embrassant avec -délices dans l'azur immatériel.</p> - -<p>Béatrice montre à son poète la route de -l'ascension et les chemins du Paradis. Cette -conception nouvelle d'un amour à la fois -plus ardent et plus chaste, inspirateur des -gestes chevaleresques et des prouesses magnanimes, -mêle aux extases de la jeunesse -un élément inconnu, ou peu s'en faut, du -monde antique : la Bonté. Le cruel Eros -d'Euripide, « Eros, tyran des hommes et -des dieux », baptisé, purifié, grandi par le -renoncement et par le sacrifice, a pris un -nom qui dément ses origines ténébreuses. -Il s'appelle, désormais, la « Charité ». -L'homme ne trouve dans son âme qu'indulgence -et que pardon.</p> - - -<p class="c small">J'AI PARDONNÉ</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">J'ai pardonné,</div> -<div class="verse i3">Jouet infortuné</div> -<div class="verse i4">D'un amour profané.</div> -<div class="verse i3">Mon cœur s'était donné,</div> -<div class="verse i4">J'ai pardonné.</div> - -<div class="verse i2 stanza">De ces brillants, le feu ruisselle ;</div> -<div class="verse i2">Mais dans tes yeux nulle étincelle</div> -<div class="verse i4">N'a rayonné.</div> -<div class="verse i4">J'ai pardonné (<i>bis</i>).</div> - -<div class="verse i3 stanza">Mon cœur s'était donné,</div> -<div class="verse i3">J'ai vu ton âme en songe,</div> -<div class="verse i1">J'ai vu la nuit où sa douleur la plonge,</div> -<div class="verse i1">Et le regret à tes pas enchaîné,</div> -<div class="verse i1">Et ton printemps aux larmes destiné.</div> -<div class="verse i4">J'ai pardonné.</div> -</div> - -<p>Une même douceur embaume les chagrins -de Marguerite. Parmi les compositions -ardentes ou plaintives que la douce -figure de Gretchen inspira aux musiciens, -il n'en est pas de plus forte ni de plus chaleureuse -que <i>Le Lied</i> romantique de Schumann. -C'est la plainte d'un cœur épris -jusqu'à la mort, le chant d'une victime -plus que résignée et ne demandant à vivre -que le temps de pardonner.</p> - -<p>Le héros frappé dans sa vigueur et dans -sa jeunesse, le guerrier adolescent qui, -pour défendre la terre paternelle et suivre -l'hetman de son hameau, a coiffé le bonnet -du Cosaque et monté le cheval de l'Ukraine, -tombe frappé au cœur par la balle d'un -mécréant. Il reste, néanmoins, sans colère -comme sans peur et sans reproche, faisant -face à la mort comme à l'ennemi. Cependant, -il recorde l'héroïque chevauchée. Il -rêve! Que, parfois, sur le chemin que bordera -sa tombe, passe avec les clairons, au -galop des coursiers frénétiques, son régiment, -le noble régiment de l'Ukraine, son -ombre ingénue et guerrière s'endormira -consolée à jamais.</p> - -<p>Douleur païenne, douleur chrétienne! -Entre ces deux bornes, le monde moderne -évolue et se cherche depuis bientôt deux -mille ans. L'orgueil réconforte le stoïcien, -l'amour porte au delà du monde le chrétien -abattu.</p> - -<p>L'exhortation du Portique s'adresse à -la raison. Elle est purement cérébrale. Au -cœur, tendent les efforts de la « consolation -internelle » promulguée à l'ombre de la -Croix. Sénèque, saint Jérôme, en ont déduit -les formules contradictoires. Sénèque, -dans une langue érudite, compassée et redondante -qui, déjà, fleure le gongorisme -et l'emphase espagnols, discute la souffrance, -en fait, peut-on dire, l'anatomie. -Il conteste l'être aux maux dont gémissent -les hommes : « Douleur, tu n'es qu'un mot », -tandis que Jérôme, Dalmate passionné, se -garde bien d'argumenter. Il gémit et -pleure. Son latin barbare, qui traduit la -Bible, émeut les patriciennes de Rome, -qui l'entendent à merveille. Entre ces -deux phares extrêmes, situés sur des -faîtes opposés, Boëce reluit d'un pur -éclat.</p> - -<p>Homme officiel, chrétien comme la plupart -des notables qui, de son temps, occupèrent -les fonctions publiques, Boëce n'en -était pas moins, par alliance, le petit-fils -du grand Symmaque, du dernier Romain, -de celui qui lutta contre Ambroise de Milan -pour la Victoire du Capitole, et défendit -les anciens dieux.</p> - -<p>Sa <i>Consolation</i> apportait des arguments -chrétiens au stoïcisme. Les néo-convertis, -en pouvant passer en un jour de Marc-Aurèle -au Christ, faisaient station entre le -Portique et l'Église, dans un état d'âme -indécis et passionné. Boëce comprenait la -beauté des choses, mêlait aux hymnes liturgiques, -modulées encore sur les rythmes -d'Horace, des chants naturalistes, jetait -des apostrophes amicales aux bois, aux -campagnes, au printemps revenu. Il fêtait -le <i lang="la" xml:lang="la">pervigilium Veneris</i>.</p> - -<p>Heureux celui qui, comme Boëce, s'assied -dans la blanche lumière des parvis!</p> - -<p>Il écoute le chant lointain des orgues, le -murmure des cantiques, le frémissement -des prières qui, pareilles à des colombes -amoureuses, montent en plein azur. Il rêve -au pied de toutes les Acropoles et suit d'un -regard lucide la marche sereine des constellations.</p> - -<p>Mais plus heureux encore celui qui -trouve dans la douleur un principe d'énergie -et de commisération humaines, qui, -pour apaiser tant de soucis et de chagrins -inhérents à notre existence, envisage le -mal de vivre comme un principe d'action -et de miséricorde, comme un perpétuel -enseignement de travail et de -pitié.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">LE VRAI -MISTÈRE DE LA PASSION</h2> - - -<p>Parmi tous les objets offerts en spectacle -et donnés comme leçon à la curiosité des -hommes, parmi les événements, catastrophes -publiques ou malheurs privés, -gestes scélérats ou magnanimes, prouesses -ou forfaits susceptibles d'engendrer, ainsi -que le demande Aristote, la terreur et la -pitié, il n'existe rien de plus émouvant ni -de plus grandiose au monde que le supplice -et la mort d'un dieu.</p> - -<p>Soit que l'animadversion de Zeus abandonne -en pâture aux aigles du Caucase le -grand cœur de Prométhée et déchire de -clous ses mains laborieuses qui portaient -la lumière ; soit que, pâmé sur un lit de -fenouil et d'anémones, le chasseur Adônis, -parmi les femmes tyriennes et les pleureuses -de Gebel quand fument les trépieds -d'où monte une vapeur de daumes, exhale -sa vie adolescente que jalousaient les ténèbres -de Hadès et les Ombres inquiètes ; -soit que, debout, parmi les tourbillons de -flamme, sur son bûcher plus auguste qu'un -autel, Héraklès, bienfaiteur des hommes, -ayant purgé la terre, banni les miasmes et -les épouvantes, prenne place et, dans une -ardente apothéose, regagne les hautes demeures -de son père, tous les peuples, -toutes les races ont, avec une ferveur égale, -magnifié de riche poésie et célébré tour à -tour la mémoire des êtres jeunes ou divins -sacrifiés à la destinée, à la Mort inéluctable -et descendus au tombeau.</p> - -<p>Dieux pathétiques, dieux sanglants, -dieux meurtris et ressuscités, dieux pleurés -par leurs amantes, par leur mère, tantôt -sur les pentes du Liban où fleurit l'asphodèle, -tantôt près des fleuves hyperboréens -que désole un éternel hiver! Attys, Zagreus, -Tammouz et Penthée fils d'Echion, -chacun eurent leur semaine sainte, leur -deuil liturgique, solemnisé par un peuple -fidèle, suivant le rythme des saisons. Dans -la sensuelle Égypte et la Syrie ardente, de -Memphis à Byblos, d'Ascalon à Damas, le -mystère de la passion, la descente aux -enfers et, parmi les hommes, le retour des -êtres surhumains qui traversèrent l'épouvante -de Hadès et les portes maudites, -ayant asservi à leur joug les Puissances -ténébreuses, fut l'objet tantôt de rites -pieux, tantôt de spectacles populaires. -Drame par excellence de l'antiquité, Bacchus -lui-même joua sur le théâtre les <i>pathémâta</i> -souffertes, sa divinité méconnue -et prisonnière dans la maison de Cadmos ; -il affirma son triomphe et sa palingénésie -éternelle, menant, comme un bœuf à l'autel, -vers une mort dérisoire et les pièges du -Cithéron nocturne, vers les bacchantes -homicides, le roi blasphémateur qui méconnut -le sang des dieux. <i>Prométhée délié</i> -de l'augural Eschyle, ce dénouement, -ignoré des modernes, proclamait, sans -doute, la délivrance du Titan, la fin de -son martyre et de sa crucifixion. Mais il -enseignait, en même temps, la stabilité du -droit, l'imprescriptible victoire de la conscience -humaine sur le caprice des tyrans. -Au lendemain d'Hipparque et d'Hippias, -devant Athènes rendue à ses propres lois, -il couronnait les saintes révoltes du Juste, -l'insurrection légitime contre le bon plaisir -et l'arbitraire. En même temps qu'il rendait -la vie aux légendes ancestrales, aux -mythes primitifs, il instruisait les citoyens, -recommençait pour eux la leçon d'Harmodios.</p> - -<p>Mais ces drames à la fois religieux et civiques, -ce théâtre d'un si profond accent -et d'une ligne si pure, dont chaque héros, -même dans les affres de la douleur, même -dans les transports de la passion, garde -une attitude sculpturale, pareil aux Niobides -expirants, ce théâtre où pitié, colère, -haine et désespoir toujours se meurent -d'après un rythme de beauté, la cadence -d'une lyre invisible, ce théâtre d'Eschyle -ou de Sophocle — statuaire passionnée et -vivante — ne portent à la scène que des -êtres atteints par un malheur involontaire -ou de fatidiques expiations.</p> - -<p>La Fatalité, le déchaînement des forces -adverses, la mystérieuse Némésis qui punit -les Éphémères comme les Immortels -d'avoir cru à leur propre bonheur, frappent -les dieux pathétiques de l'Égypte ou -de l'Asie, aussi bien que les héros à notre -taille de l'Hellade. Ces victimes endurent -fortement les maux appesantis sur leur -tête. Hercule, de ses vaillantes mains, -amoncèles en personne les hêtres du bûcher, -sur la montagne thessalienne.</p> - -<p>Et quand ils se redressent, comme le -titan d'Eschyle, s'insurgent contre les -bourreaux, c'est au nom d'un principe supérieur, -sans nulle préoccupation d'égoïsme -qui les enlaidisse ou les diminue.</p> - -<p>Ils opposent au malheur une sérénité -magnanime, le calme, — déjà, — du stoïcien. -Ils affrontent la douleur, comme ils -ont affronté les travaux qui les immortalisent. -Ils gravissent d'un pied ferme et -d'un front assuré le calvaire de leur passion.</p> - -<p>Aucun d'eux, cependant, ne l'a sollicitée.</p> - -<p>Avec le christianisme, tout se transforme -et se métamorphose. Le dieu mourant -cesse d'être la victime passive, la -proie obligée et nécessaire d'un <i lang="la" xml:lang="la">factum</i> -ennemi.</p> - -<p>Lui-même voulut endurer tout ce que -la Terre enfante de maux. Il a pris le rude -chemin de l'humiliation et des souffrances -pour obéir à la loi mystérieuse du rachat. -Il a mis en balance avec les fautes, les ténèbres, -les crimes et les détresses de l'Humanité, -le deuil sans prix d'une douleur -divine. « Heureux, dit Ézéchiel, ceux qui -lavent leurs étoles dans le sang de -l'Agneau! » L'agneau pascal a tendu sa -gorge au sacrificateur. Il s'est offert en -holocauste. Il s'est rendu l'otage propitiatoire, -grâce auquel, enfin racheté du fardeau -qui pesa trop longtemps sur sa tête, -le vieil Adam reconquerra l'innocence première -et l'allégresse du Paradis perdu.</p> - -<p>Hercule, Prométhée, Adônis n'étaient -que des victimes. Jésus, parmi les dieux, -est le premier martyr. Une semaine d'agonie -a consommé l'œuvre de la Rédemption. -De son entrée à Jérusalem, parmi les -vivats et les palmes, jusqu'à la crise dernière, -sous les oliviers de Gethsemani, du -festin d'adieu au prétoire de Pilate, le fils -du charpentier a vécu le drame salutaire. -Et les jours mémoratifs de son crucifiement -désormais, porteront le nom de -« semaine sainte ». Ils fixeront la date -choisie entre toutes, par les civilisations -modernes, pour célébrer la Pâque, fête de -la jeunesse, de la résurrection et de l'espoir.</p> - -<p>Car la Pâque — la <i>Peçah</i> ou « passage » -des Hébreux — est aussi pour les races -indo-européennes le jour bienvenu du passage, -dans l'ordre moral et dans l'ordre -physique aussi bien que dans l'ordre civil, -passage de l'hiver au printemps, de l'enfance -à la puberté, de l'ignorance à la culture -intellectuelle, des ténèbres à la lumière. -C'est, à présent aussi, diront les -Pères, les Docteurs, les théologiens, c'est -le passage de la coulpe à l'innocence, de -l'erreur à la vérité, de l'éternelle damnation -au salut éternel. Ce n'est pas en vain -que le sang, que les larmes du Sauveur ont -humecté la terre. L'œuvre d'amour, le sacrifice -du jeune dieu à la misère humaine -portent déjà les fruits augustes de la réconciliation -et du pardon. Le ciel est -ouvert, la terre pacifique pour les hommes -de bonne volonté.</p> - -<p>Et c'est pourquoi l'officiant revêt, à la -messe de Pâques, un ornement écarlate, -richement orfévré. Le sang du Golgotha -ouvre aux enfants des hommes le Paradis -aux portes d'or.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quand le théâtre du Moyen-Age eut -quitté le sanctuaire ; quand le drame, assumant -une vie originale et personnelle, y -devint autre chose qu'une réplique de l'enseignement -sacerdotal, qu'un sermon en -tableaux vivants ; quand, hors de la basilique -et des froids piliers de pierre grise -qui supportaient son échafaud, la comédie, -aussi chrétienne mais plus libre que par le -passé, entra dans la cité laïque et demanda -sa place aux villes du monde occidental, -ce fut par des spectacles religieux qu'elle y -débuta.</p> - -<p>Certes la poésie dramatique, en France, -date d'aussi loin que l'épopée ou la chanson. -Depuis <i>la Représentation d'Adam</i>, antérieure -aux cycles de <i>Perceval</i> et de <i>la -Table ronde</i>, qui se jouait, au siècle <small>XII</small><sup>e</sup>, en -plein air, mais devant l'église métropolitaine, -sur une estrade reliée au parvis, -sans doute, par une sorte de praticable, car -il est dit que l'acteur chargé de représenter -Dieu-Le-Père, quand il n'était pas en -scène, rentrait dans l'église, comme on -rentre dans la coulisse ; depuis <i>la Représentation -d'Adam</i>, écrite en français, jusqu'au -<i>Vray mistère de la passion</i>, par les -frères Gréban, joué encore à Valenciennes, -en 1547, lorsque Pierre de Ronsard comptait -déjà vingt ans, le théâtre mystique -produisit en France des ouvrages abondants -et médiocres, d'une sécheresse et -d'une puérilité déconcertantes, la plupart -d'une exécution si faible et tellement au-dessous -de la conception primitive que le -public moderne aurait quelque peine à les -endurer, sur les tréteaux.</p> - -<blockquote> -<p>Exposer devant des spectateurs croyants l'histoire de -leur foi, incarner sous leurs yeux les objets de leur adoration, -réaliser devant eux, sur la scène, le geste du -Messie et les espérances et les terreurs de l'autre monde, -unir dans une action commune, immense, variée, idéale -en même temps que réaliste la Terre, l'Enfer, le Ciel, -c'était — dit Petit de Julleville — essayer de porter le -Théâtre à des hauteurs qu'il n'a pas atteintes depuis lors.</p> -</blockquote> - -<p>L'idée était grandiose.</p> - -<p>Mais l'œuvre fut manquée. Avec un peu -de génie et le sens de la composition, le -mystère d'Arnould de Gréban aurait pu -devenir un chef-d'œuvre. Cependant il n'a -pas fallu moins, pour le rendre accessible -aux contemporains, que l'heureuse union -de MM. de La Tourasse et Gailly de Taurines, -tous deux érudits et lettrés, qui, -dans ce fatras de trente-cinq mille vers, ne -prenant que la fleur, ont su réduire le -poème de Gréban aux dimensions d'un -drame en vers par le premier faiseur venu.</p> - -<blockquote> -<p>Leur Passion est forte, vigoureuse, en grand relief, en -grandes lignes très nettes et d'une composition harmonieuse -autant que claire, de nature à faire une grande -impression sur les esprits.</p> -</blockquote> - -<p>Tel s'affirmait, en octobre 1906, quand -la pièce fut, pour la première fois, représentée -à l'Odéon, l'avis de M. Faguet à qui -les adaptateurs de Gréban demandèrent, -avec une préface, la consécration de l'Académie -et du Journal.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le mystère, l'hiérodrame, ce que l'Espagne, -au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, nommait <i lang="es" xml:lang="es">auto sacramental</i>, -pour désigner ces ardentes représentations -de Calderon ou de Lope, ces -gestes pleins de race et de feu, ces drames -où les muscles font saillie, où le sang bat -sous la peau et qui ne ressemblent pas aux -enfantines compositions de Gréban plus -qu'un Velasquez aux enluminures de ses -manuscrits, le mystère, affranchi de -l'Église, avait pour interprètes ordinaires -les troupes comiques ou, pour dire plus -juste, les confréries qui s'organisaient, non -par l'entente et le concours d'histrions -professionnels, mais d'amateurs choisis -dans les milieux sociaux les plus hétéroclites : -bourgeois, écoliers, artisans et -même gentilshommes, clercs tant réguliers -que séculiers. En effet, la représentation -des mystères passait pour œuvre pie. -Agréable aux saints dont on jouait les vertus -et de la plus grande efficacité pour détourner -les fléaux si communs dans cet -âge de ténèbres et de férocité : pestes, -guerres, invasions ou maladie. Entre ces -divers groupements, ces compagnonnages, -le plus illustre et le mieux réputé fut celui -des <i>Confrères de la Passion</i>. Victor Hugo, -dans <i>Notre-Dame de Paris</i>, évoque le tableau, -quelque peu artificiel et convenu, -d'un gala dramatique, d'une représentation -offerte par les clercs de la Basoche aux -ambassadeurs flamands, sous Louis XI, -quelques années après le mystère des Gréban, -car ils étaient deux frères, l'un et -l'autre Manceaux, l'un et l'autre chanoines -et versificateurs acharnés. Ils déduisaient -sans répit des mélodrames édifiants — quarante -mille vers, pour eux, -n'étaient qu'une vétille — que leur ami et -compère, un Angevin du nom de Jean -Michel, maître mire de son état, embellissait -volontiers de scènes admirables. -C'était « le capucin qui faisait leurs -pièces ».</p> - -<p>On jouait n'importe où, dans une grange, -dans une cour de ferme, sous les piliers -d'un marché couvert. On jouait en plusieurs -jours ces poèmes démesurés. N'importe -où, sinon, toutefois, à l'église. Car -ce drame, une fois quitté l'austère décor -des cathédrales et cessant de concourir aux -offices liturgiques, prit bien vite un essor -définitif. Cela n'empêcha pas qu'il ne fût -toujours intermittent et vagabond.</p> - -<p><i>Les confrères de la Passion</i> eurent seuls, -jusqu'au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, un théâtre stable et -qui leur appartenait. Vers la fin du -<small>XVI</small><sup>e</sup> siècle et sous l'influence des huguenots, -que scandalisait la grossièreté des -intermèdes comiques, le Parlement ne -cessa de les persécuter. La libre expansion -du génie et de la belle humeur populaires -fut arrêtée en plein épanouissement par les -mômiers de la Réforme et les hellénistes de -la Renaissance. Bientôt, il fallut pindariser -avec Ronsard, adopter le style soutenu, -et se guinder, coûte que coûte, au « sublime » -de collège dont les meilleurs écrivains -classiques n'ont jamais pu se défaire -absolument.</p> - -<p>Le public des <i>mistères</i> faisait paraître -un aspect assez tumultueux et diapré, -même quand les acteurs cessèrent de jouer -en plein air. Aux bourgeois sententieux et -gobe-mouche, aux bavolettes, aux gens -d'armes, se mêlaient, non sans profit, les -tire-laine et les coupeurs de bourses. Panurge -y coudoyait les stropiats de Clopin -Trouillefou. Apparemment aussi, les intellectuels, -amis de François Villon, gens -de bel appétit et de scrupules modérés, -enclins à la bouteille, quêteurs de repues -franches, maigres comme des loups et -comme eux endentés, forts en gueule, -rouges de museaux, buvant frais, cognant -dur et crachant comme coton, dès que la -soif les prend, quelque peu écoliers, quelque -peu larrons, en délicatesse avec le grand -prévôt, le guet et les archers, mais fort -bien vu par les galloises du Glatigny et du -Huelleu, bonnes filles qui, la gorge au vent -et la cotte retroussée, popinaient avec eux -dans les tavernes méritoires : Blanche la -savetière, à danser fort adextre, Jehanneton -et Catherine la bouchère, la belle heaumière, -c'est-à-dire la marchande de ferraille, -sans compter la grosse Margot, qui -n'avait rien d'une princesse de beauté. Ce -monde équivoque, rusé, malpropre et spirituel, -mauvais garçons, truands, cappets -en rupture de collège, fréquentait les spectacles, -d'abord pour tuer le temps, ensuite, -dans l'espoir d'y trouver chappe-chute. Ils -se plaisaient aux <i>mistères</i>, c'est-à-dire aux -solennités dramatiques, « mistère » ayant, -à cette époque, le sens exact de « représentation -scénique pieuse », lequel, d'après -Max Müller, vient du bas latin « <i lang="la" xml:lang="la">ministerium</i> » -et, par l'usage, se confond avec le -mot dérivé du terme grec « mystère », secret -dévoilé aux initiés. De <i lang="la" xml:lang="la">ministerium</i>, -on a fait « administrer ». Donc, <i>mistère</i> au -sens où l'entendait la clientèle des Gréban -serait traduit on ne peut plus exactement -par le vocable espagnol de <i lang="es" xml:lang="es">funcion</i>, applicable -à tous les genres de divertissement -public.</p> - -<p>Voici quel spectacle attendait les Parisiens -de l'an quatorze cent cinquante-deux :</p> - -<p>Un prologue dans le ciel. A gauche de -l'estrade et faisant face à la gueule de -l'enfer que représente, côté cour, une tarasque -violemment enluminée, ayant à ses -côtés les Vertus cardinales et Miséricorde -à ses genoux, Dieu le père trône sur fond -d'or, en une sorte de plat que borde un filet -haricot rouge du plus surprenant effet. Il -écoute monter le gémissement des Limbes, -le cri poussé par les anciens justes vers -l'Emmanuel qui brisera leur chaîne. Car -la passion de Gréban constitue une manière -de poème cyclique, la geste de la Rédemption, -depuis la faute d'Adam jusqu'à -la mort de Jésus et la mise au tombeau. -Sathan (l'adversaire) discute et se répand, -comme dans le prologue de Faust ou le -premier livre de Job, en remarques désobligeantes.</p> - -<p>Soudain, la scène change, ou plutôt les -acteurs se transportent sur un autre point -de l'échafaud. Côte à côte, on y voit les -multiples décors où la pièce aura lieu : -Jérusalem d'abord, la maison de Caïphe, -le tribunal du procurateur que Gréban -traite avec insistance de « prévôt », le -Temple, Nazareth, une pièce d'eau grande -comme une serviette, qui figure la mer. -Or, Sathan inspire aux princes des prêtres, -aux cohènes en turbans verts, accoutrés à -la mode sarrazine, des machinations contre -Jésus. Puis, c'est la fête des rameaux, avec -le joli détail d'un petit enfant qui met sa -robe neuve pour acclamer le prophète. Ici, -tout est grâce, naïveté, simplicité. Le dieu -des humbles est reçu par eux à la poterne -de la ville. Rien ne les surprend. L'appareil -populaire du visiteur ne le montre pas -moins auguste à leurs yeux.</p> - -<p>Plus tard, la religion théâtrale et monarchique -de Louis XIV s'indignera -presque devant cet abandon et cette humilité. -L'ânesse des Rameaux a besoin, pour -figurer à la chapelle de Versailles et devant -les anges pompeux de Coysevox, entre les -balustres d'or, que le faste du discours atténue -un peu sa roture et la mette au diapason -des royales grandeurs :</p> - -<blockquote> -<p>Le prophète et l'Évangéliste, dit Bossuet, concourent -à nous montrer ce Roi d'Israël, assis, comme ils disent, -sur une ânesse : <i lang="la" xml:lang="la">Sedens super asinam.</i> Chrétiens! ah! -qui n'en rougirait! Est-ce là un jour de triomphe? Est-ce -une entrée royale? Est-ce ainsi, ô fils de David, que vous -montez au trône de vos pères et venez reconquérir leur -héritage?</p> -</blockquote> - -<p>Le <i>Mistère</i> de Gréban se déroule et suit -pas à pas la <i>Passion</i> selon saint Mathieu.</p> - -<p>La Cène réunit Jésus et ses disciples -dans la maison d'Urion. « Fleur de clémence, -arbre de vie », au moment de les -quitter pour jamais, le Fils de l'Homme -distribue à ses apôtres le pain et le vin, la -confarréation de la chair et du sang. Puis -dans le jardin des Oliviers, figuré sur l'estrade, -l'arrestation de Jésus, le désespoir -de la Mère-aux-Sept-glaives et la feintise -de Judas. Une suite de tableaux familiers -et hardis montre le Sauveur en proie aux -archers de Caïphe, aux huissiers de Pilate, -à « la crapule du corps de garde et des cuisines », -qui souillent le martyr d'immondices -et d'outrages, qui, sans rassasier la -haine qu'ont les êtres d'en bas pour -l'homme supérieur, avec des cris de bêtes -fauves s'acharnent à la curée d'un dieu. -Comme dans le <i>Portement</i> de Van Acken, -au musée de Gand, comme dans le <i>Christ -aux outrages</i> du noble Henry de Groux, -les faces édentées, les bouches hurlantes -des maroufles avancent pour le mordre. -La foule, d'instinct, exècre le Génie. En -effet, poète, semeur d'idées, il contrevient -au premier devoir social, qui est la médiocrité. -D'emblée, il déchaîne contre lui -toutes les boutiques et tous les bureaux. -Une atmosphère de bêtise homicide flotte -sur cette ruée épouvantable de la canaille -contre le chercheur d'Ile fortunée et de -ciels miséricordieux.</p> - -<p>On trouve encore dans la <i>Passion</i> de -Gréban des coins ingénus, pareils à ces -fonds des Primitifs, situant les personnes -évangéliques, tantôt dans le béguinage -d'une cité flamande, tantôt dans un clair -paysage de l'Ombrie, où croît le lys des -vierges et qu'ennoblissent les cyprès. Les -conversations du charpentier qui fournit -la croix et vante sa marchandise, de Clacquedent, -de Broyefort ont l'odeur caractéristique -du Paris médiéval. Dans la rue -où les toits se confondent presque, où le -ruisseau croupit, les âmes se font obscures -et sordides. Écoutez les discours de cette -ribaudaille. Ils émanent d'un atelier obscur, -mal éclairé par une fenêtre succincte, -aux vitraux en losange, non loin de Notre-Dame -ou des Saints-Innocents. Voilà, -certes, le Paris de la Cité, de la truanderie, -avec ses carrefours, ses pignons, ses clochers, -ses venelles pleines d'ombre et ses -pavés humides que l'herbe déchausse lentement.</p> - -<p>Rien ne ressemble moins à la <i>Passion</i> -d'Oberammergau, ce mystère du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, -mis au goût d'un auditoire cosmopolite, -qui, malgré les splendeurs voyantes -de mise en scène, tantôt se rapproche du -cinématographe, tantôt prend l'allure d'un -fastidieux sermon.</p> - -<p>Dans le <i>mistère</i> de Gréban, la vie abonde -et la joie et l'entrain le plus vif. Il chemine -à ras de terre, sans grand essor ni coups -d'ailes, mais ne s'arrête pas.</p> - -<p>Cela ne se passe ni à Jérusalem, ni dans -les montagnes de la Bavière, mais entre la -rue du Fouarre et la place Baudoyer.</p> - -<p>Le grand poète, contemporain des Gréban, -l'atteste : « Il n'est bon bec que de -Paris. » Tous les personnages que l'auteur -a voulus comiques aiguisent leurs propos -au tranchant de ce bec-là.</p> - -<p>Pour que nul n'en ignore, ils portent le -costume des bourgeois de Paris, la robe -de futaine, l'escoffion ou le bonnet carré. -Leurs femmes sont habillées de même, avec -leurs manches pendantes, leurs collets « rebrassés » -qui forment pèlerine et leurs béguins -appliqués sur les oreilles par un -nœud de rubans, tandis que la Vierge et -les Apôtres gardent leurs costumes hiératiques, -les ornements presque sacerdotaux -des icônes byzantines des Notre-Dame de -Kazan ou d'Iasna-Gora. Ils ressemblent à -des figures de missel chez les « compères » -de Louis XI.</p> - -<p>Mais, tandis que le drame se déroule, -que la Rédemption du monde s'avère et -s'accomplit, de scène en scène, de réplique -en réplique, le ton s'élève, acquiert du -nombre et de la majesté. Les dialogues de -la Vierge mère et de son fils, malgré l'insuffisance -du vocabulaire et la forme — étriquée -un peu — des octosyllabes, atteignent -parfois à la plus pure beauté. La -passion maternelle correspondant à la passion -divine, la figure de la Vierge apparaît -infiniment touchante, par le conflit de -sentiments contradictoires qui n'ont point -marri Déméter au pourchas de Perséphone, -par l'amour de la chair et du sang qu'elle -porte à son fils, par l'abandon mystique -de sa volonté qu'elle fait entre les mains -du Rédempteur,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">pâle éternellement d'avoir porté son dieu!</div> -</div> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Au <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, déjà, la Femme occupe, -dans le Christianisme, une place éminente. -Elle y règne au même titre que la Divinité. -Vous ouïrez, tout à l'heure, le bon François -Villon la nommer « haute déesse » et -confondre ainsi le culte réservé au Dieu -mâle des Hébreux avec une personnalité -divine, plus tendre et miséricordieuse.</p> - -<p>La Vierge déipare, l'Isis chrétienne qui, -pareille à celle d'Égypte, enfanta le Soleil, -par le fait d'une cristallisation mystique, -tendant à revêtir du type humain -les notions transcendantes, est devenue, -en quelques siècles et pour toujours, l'égale -de son fils. Elle a supplanté le Paraclet. -Aux débuts du Christianisme, quand la -religion nouvelle portait encore le sceau, -l'empreinte de son origine sémitique, -l'Église des Catacombes et celle de Byzance, -les premiers fidèles, imbus de philosophie -et de rêves néoplatoniciens, n'accordaient -à la femme qu'un rôle secondaire. -Sous l'influence de la théologie -alexandrine, devant l'hellénisme de Plotin, -de Porphyre, de Nouménios et, plus -tard, de Jamblique, persécutés mais écoutés, -le culte nouveau se confina dans la -métaphysique. Les docteurs, les évêques, -les sages discutèrent l'identité du Père et -du Fils, leur consubstantialité, <i>l'homoousios</i> -et <i>l'homoïousios</i>. Leur dieu fut, tout -d'abord, le <i>Logos</i>, le Verbe, la Parole créatrice, -la <i>rouah</i> de la Genèse, incarnée et -vivante dans la personne de l'Homme-Dieu. -Cependant, Jésus, « rude nabi » galiléen, -se transforma, devint le médiateur -d'amour, celui que Diotime de Mantinée -enseignait à Socrate, l'esprit indulgent qui -porte à l'Être unique, absorbé dans sa -gloire, les vœux infinis et la prière ardente -de l'homme prosterné.</p> - -<p>Le culte du Saint-Esprit occupe une -grande place dans les rêves du Christianisme -primitif. Les récents convertis, les -penseurs tels que Boëce adorent en sa personne -la raison divine que Minerve — <i lang="la" xml:lang="la">dea -consens</i> du panthéon latin — incarna jadis. -Une métaphysique trop ingénieuse, faite -d'esprits aiguisés par l'usage de la raison -et l'abus du raisonnement, définit des -abstractions, coupe en quatre des subtilités. -Elle oublie, au milieu de son désert, -que si l'Homme vit d'amour aussi bien -que de pain, toute religion qui ne fait pas -la part du cœur ne saurait vivre chez les -enfants de la terre.</p> - -<p>Cependant la première fête de la Vierge -est instaurée, à la fin du <small>VI</small><sup>e</sup> siècle, par -Maurice, empereur d'Orient. Elle doit être -célébrée à la fin d'août,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">après que le Soleil, sur l'horizon immense,</div> -<div class="verse">a franchi le Cancer de son axe enflammé,</div> -</div> - -<p class="noindent">quand la belle saison décline et que les travaux -rustiques arrivent à leur fin. C'est -<i>l'Assomption</i> ou, pour mieux dire, le <i>Sommeil</i> -de la Vierge ; car la femme ne peut -s'élever, par sa propre vertu, jusqu'aux -idées abstraites. C'est pendant la dormition -Notre-Dame qu'un ange mâle, comme -dans le tableau d'Orcagna, porte son corps -inerte jusqu'au plus haut des cieux.</p> - -<p>Mais l'axe du monde se déplace, le monachisme -se propage dans l'Europe occidentale. -La vie ascétique emplit de tristesses -et de rêves, elle gonfle d'un ardent -amour le cœur des cénobites, agenouillés -sous les voûtes de pierre grise, pendant les -froids matins. Et ceux qu'enivrent d'amertume -<i>le Démon de midi</i>, <i>l'<span lang="la" xml:lang="la">acedia</span></i> du cloître, -la longueur mélancolique des soirs, le veuvage -de l'été, dérobant un front pâle sous -la bure pénitente, cherchent, dans leur -cœur, une image consolatrice, une présence -féminine qui les rassérène et les imprègne -de douceur. Au moment de la croisade, -Bernard, abbé de Clairvaux, écrit en l'honneur -de Notre-Dame une suave et mystique -prière. Et soudain les poitrines se dilatent, -les yeux épanchent la rosée absolvante des -pleurs. Perdu là-bas, dans les marais fiévreux -de la Sologne, dans les essarts inhospitaliers -de la Bretagne armorique, le -moine, désormais, ne se trouve plus seul -et chérit son isolement : « <i lang="la" xml:lang="la">O beata solitudo! -O sola beatitudo!</i> O bienheureuse -solitude! O la seule béatitude! » exclame -l'un d'entre eux.</p> - -<p>De siècle en siècle, de jour en jour, la -figure de Notre-Dame grandit, pleine de -douceur et de beauté. A la raide image, -romane ou byzantine, engaînée et peut-on -dire prisonnière dans les ors et les émaux, -l'art gothique substituera bientôt une -frêle et pudique enfant, une vierge, mère -elle-même d'un nourrisson divin. C'est le -schoschan de Saaron, le narcisse des campagnes, -la racine de Jessé, provin d'où -bientôt le Rachat du Monde va sortir. Et -voici que l'anachorète éperdu sent brûler -comme une flamme ardente au plus intime -de son être, son cœur se liquéfier -d'amour. Il tourne ses regards vers la -Dame tutélaire. A ses pieds, il effeuille les -ardentes roses du <i>Cantique</i>. Il remet la -clef de son âme à la très douce que nul ne -prie en vain. Il assemble pour elle des -hymnes et des proses, des antiennes d'un -goût puéril et compliqué : « Que cet <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> — dit-il — change -pour toi le nom d'Eva! » -Une extase l'emporte, une dilection amoureuse -et filiale, un élan qui se perd dans -l'azur, comme ces pinacles et ces tours, -comme les flèches de la haute cathédrale, -entre les Iles de Paris.</p> - -<p>Ces transports, cette fougue de tendresse -pour la Mère omnipotente, pour la -Dame de grâce et de bénignité, a fait naître -une poésie ingénue et savante, créé tout -un cycle de poèmes, un « latin mystique » -plein de grâces et de talent.</p> - -<p>Le chanoine de Saint-Victor, Adam, -près d'un siècle avant l'auteur de <i>la Passion</i>, -dédia son hymnaire à la Vierge déipare. -Et, sur les vitraux, dans l'émail, -peinte par le suave Memling, par le <i>Frère -Angélique</i> ou le somptueux Quentin Metsis, -elle apparaît, tantôt victorieuse, tantôt -pleurant la désolation du Calvaire, tantôt -enfin recevant les prières que font, vers -son trône plein d'étoiles, jaillir les cœurs -souffrants des hommes éplorés.</p> - -<p>Les humbles sont admis à la communion -de sa pitié. C'est en leur faveur qu'elle se -montre mère, en leur faveur qu'elle prodigue -tous les biens et chasse tous les maux.</p> - -<p>Une femme du peuple, une chrétienne -sans plus, menue et courbée encore sous le -poids des jours, marmonne doucement -une oraison. Cette femme, illettrée et -gauche un peu, tend vers la Madone des -mains que le travail a faites rugueuses et la -vieillesse, tremblotantes. Mais cette femme, -cette humble chrétienne, elle aussi, fit -naître un dieu. François Villon écrivit, -pour implorer Notre-Dame, cette prière -sublime que la mère du poète chuchote à -deux genoux :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dame du ciel, régente terrienne,</div> -<div class="verse">Emperière des infernaux palus,</div> -<div class="verse">Recevez-moi, votre humble chrétienne,</div> -<div class="verse">Ce nonobstant qu'oncques rien ne valus.</div> -<div class="verse">Les biens de vous, ma Dame et ma maîtresse,</div> -<div class="verse">Sont trop plus grands que ne suis pécheresse.</div> -<div class="verse">Sans lesquels biens âme ne peut mérir,</div> -<div class="verse">N'avoir le ciel, je n'en suis jengleresse.</div> -<div class="verse">En cette foi je veux vivre et mourir.</div> - -<div class="verse stanza">A votre fils dites que je suis sienne ;</div> -<div class="verse">Que par lui soient mes péchés absolus!</div> -<div class="verse">Pardonnez-moi comme à l'Égiptienne</div> -<div class="verse">Ou comme il fit au clerc Théophilus,</div> -<div class="verse">Lequel par vous fut quitte et absolus,</div> -<div class="verse">Combien qu'il eut au Diable fait promesse.</div> -<div class="verse">Protégez-moi ; que point ne fasse cèce!</div> -<div class="verse">Vierge pourtant me veuillez impartir</div> -<div class="verse">Le sacrement qu'on célèbre à la messe ;</div> -<div class="verse">En cette foi je veux vivre et mourir.</div> - -<div class="verse stanza">Femme je suis, povrette et ancienne,</div> -<div class="verse">Dans un missel oncques lettres ne lus.</div> -<div class="verse">Au moustier voir dont je suis paroissienne</div> -<div class="verse">Paradis painct où sont harpes et luths</div> -<div class="verse">Et un enfer où sont damnés boullus.</div> -<div class="verse">L'un me fait paour, l'autre joie et liesse.</div> -<div class="verse">La joie avoir fais moi, haulte déesse,</div> -<div class="verse">A qui mortels doivent tous recourir</div> -<div class="verse">Comblez de foi, sans feinte ne paresse ;</div> -<div class="verse">En cette foi je veux vivre et mourir.</div> -</div> - -<p class="c small">ENVOI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous portates, Vierge digne princesse,</div> -<div class="verse">Iésus régnant qui n'a ne fin ne cesse ;</div> -<div class="verse">Le Tout Puissant, prenant notre faiblesse,</div> -<div class="verse">Laissa les cieux et nous vint secourir,</div> -<div class="verse">Offrit à mort sa très claire jeunesse.</div> -<div class="verse">Notre Seigneur tel est, tel le confesse :</div> -<div class="verse">En cette foy je veux vivre et mourir.</div> -</div> - -<p>La si douce ballade où Villon mit toute -son âme donne la floraison suprême de -l'art gothique. Arnould de Gréban a tenté -d'exprimer cette religion de la France médiévale -dans un poème de composition -imparfaite et maladroite, mais qui, filtré, -décanté, réduit aux proportions d'une -tragédie ordinaire par les jeunes collaborateurs -de l'antique chanoine, s'adapte aux -exigences du théâtre moderne. <i>Les Confrères -de la passion</i> représentèrent jusqu'à -la fin du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle, malgré l'opposition -du Parlement et les scrupules des réformés, -quelques-uns des mystères laissés par les -vieux maîtres. Mais celui d'Arnould fut le -dernier qu'on ait écrit. La représentation -de Valenciennes fut, peut-on dire, contemporaine -de la Renaissance. La Pléiade -allait imposer à la France, avec sa rude -pédanterie, un sens nouveau de la Beauté. -Les esprits cultivés parlent, désormais, -grec et latin. Et Rabelais, qui n'est exempt -ni de l'un ni de l'autre, berne avec ampleur -ce parfait élève de Ronsard, l'écolier limosin. -L'architecture nouvelle fait oublier la -« folle cathédrale », comme le poète de Cassandre -fait oublier Villon. C'est le crépuscule -du Gothique, l'aurore de la Renaissance.</p> - -<p>Donc voici, dernière goutte de ce vin -léger, un peu âpre, mais cordial, que versaient -aux simples âmes d'autrefois les surannés -dramatistes du théâtre édifiant. Il -peut sembler doux encore d'en goûter le -breuvage, breuvage qui, dans la nuit du -passé, revigora tout un peuple d'aïeux. -Voici l'autel d'où s'exhala jadis leur âme -enfantine, et passionnée. Heureux qui put -croire à cette humble et forte poésie, exprimer -dans ces rimes incertaines et ces -dialogues maladroits l'amour des petits, -l'espérance des pauvres, l'invincible foi -que les peuples d'Occident gardent à l'Idéal -sans défaillance ni regret.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br /> -<span class="small">le quinze novembre mil neuf cent dix-neuf par</span><br /> -BUSSIÈRE<br /> -<span class="xsmall">A SAINT-AMAND</span> (<span class="xsmall">CHER</span>)<br /> -<span class="small">pour le compte de</span><br /> -A. MESSEIN<br /> -<i class="small">éditeur</i><br /> -19, <span class="xsmall">QUAI SAINT-MICHEL</span>, 19<br /> -<span class="small">PARIS</span> (V<sup>e</sup>)</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DOULEUR; LE VRAI MISTÈRE DE LA PASSION ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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