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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le Salut par les Juifs - Édition nouvelle revue et modifiée par l'auteur - -Author: Léon Bloy - -Release Date: March 08, 2021 [eBook #64760] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SALUT PAR LES JUIFS *** - - - - - - LÉON BLOY - - LE SALUT - PAR LES - JUIFS - - ... _ex quibus Christus secundum carnem_. - - Rom. IX, 5. - - ÉDITION NOUVELLE REVUE ET MODIFIÉE PAR L'AUTEUR - - - PARIS - Librairie Henri Aniéré - JOSEPH VICTORION & Cie - 4, Rue Dupuytren - - 1906 - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -LE RÉVÉLATEUR DU GLOBE, _Christophe Colomb et sa Béatification future_. -Préface de J. Barbey d'Aurevilly. (Épuisé.) - -PROPOS D'UN ENTREPRENEUR DE DÉMOLITIONS. - -LE PAL, pamphlet hebdomadaire. (Les 4 numéros parus.) - -LE DÉSESPÉRÉ, roman. (L'édition Soirat est épuisée.) - -UN BRELAN D'EXCOMMUNIÉS. (Barbey d'Aurevilly--Ernest Hello--Paul -Verlaine.) - -CHRISTOPHE COLOMB DEVANT LES TAUREAUX. - -LA CHEVALIÈRE DE LA MORT. (Marie Antoinette.) - -SUEUR DE SANG (1870-1871), avec un portrait de l'auteur en 1893. -(Épuisé.) - -LÉON BLOY DEVANT LES COCHONS. - -HISTOIRES DÉSOBLIGEANTES. - -ICI ON ASSASSINE LES GRANDS HOMMES, avec un portrait et un autographe -d'Ernest Hello. - -LA FEMME PAUVRE, épisode contemporain. - -LE MENDIANT INGRAT, Journal de Léon Bloy. - -LE FILS DE LOUIS XVI, avec un portrait de Louis XVII, en héliogravure. - -JE M'ACCUSE... Pages irrespectueuses pour Émile Zola et quelques autres. -Curieux portrait de Léon Bloy à 18 ans. - -EXÉGÈSE DES LIEUX COMMUNS. - -LES DERNIÈRES COLONNES DE L'ÉGLISE (Coppée, Brunetière, Huysmans, etc.) - -MON JOURNAL, suite du _Mendiant Ingrat_. - -QUATRE ANS DE CAPTIVITÉ À COCHONS-SUR-MARNE, suite du _Mendiant Ingrat_ -et de _Mon Journal_. (Deux portraits de l'auteur.) - -BELLUAIRES ET PORCHERS. (Autre portrait.) - - - - - Il a été tiré de cet ouvrage - 20 exemplaires sur papier de Hollande - et 4 exemplaires sur papier du Japon - numérotés à la presse. - - - - -Le _Salut par les Juifs_, publié en 1892, a été enterré douze ans. -L'éditeur, un excellent et digne homme formé du limon de la terre tout -exprès pour la production typographique de ce seul ouvrage, ayant tout à -coup changé de métier, emporta comme une proie, dans sa nouvelle -demeure, la multitude appréciable des exemplaires invendus. Nous -n'avions pas de contrat et cette masse d'imprimés lui appartenant, je -dus me résigner, deux lustres et demi, à la séquestration arbitraire du -plus considérable de mes livres. J'ai raconté cette aventure douloureuse -et ce préjudice énorme à la page 214 de «Mon Journal». - -L'édition nouvelle que voici est corrigée en divers endroits, sans -modifications essentielles. On est prié, toutefois, de considérer que -les moindres changements ont une importance extrême dans un plaidoyer -purement exégétique dont la portée pourrait être supposée incalculable -si l'humanité contemporaine était curieuse encore des Affirmations ou -Similitudes révélées. - -A part l'inspiration surnaturelle, on peut dire que le _Salut par les -Juifs_ est, sans aucun doute, le témoignage chrétien le plus énergique -et le plus pressant en faveur de la Race Aînée, depuis l'onzième -chapitre de _saint Paul aux Romains_. - -«Si leur faute, dit cet apôtre, est la richesse du monde et leur -diminution la richesse des nations, que sera-ce de leur plénitude? - -«Si leur perte est la réconciliation du monde, quelle sera leur -assomption, sinon la vie d'entre tes morts?» - -Le _Salut par les Juifs_, qu'on croirait une paraphrase de ce chapitre -de saint Paul, fait observer, dès la première ligne, que le Sang qui fut -versé sur la Croix pour la Rédemption du genre humain, de même que celui -qui est versé invisiblement, chaque jour, dans le Calice du Sacrement de -l'Autel, est naturellement et surnaturellement du _sang -juif_,--l'immense fleuve du Sang Hébreu dont la source est en Abraham et -l'embouchure aux Cinq Plaies du Christ. - -Et c'est tout. Il n'y a plus rien à savoir. Le monde juif apercevra-t-il -enfin ce livre qui l'honore au delà de toute espérance et qui ne lui a -rien coûté? - - 19 Novembre 1905. - Octave de la Dédicace des Églises. - -LÉON BLOY - - - - - A - RAÏSSA MARITAIN - - Je dédie ces pages - écrites à la gloire catholique - du Dieu - d'Abraham, - d'Isaac - et de Jacob - - - - -DE PROFUNDIS - - -Du fond de l'abîme, Jésus clame vers Son Père, et cette clameur éveille, -dans les entrailles les plus intimes des gouffres,--infiniment au -dessous de ce qui peut être conçu par les Anges, indiciblement plus bas -que tous les pressentiments et tous les mystères de la Mort,--le -très-étouffé, le très-lointain, le très-pâle gémissement de la Colombe -du Paraclet qui répercute en écho le terrible _De profundis_. - -Et tous les bêlements de l'Agneau vibrent ainsi dans la Fosse -épouvantable, sans qu'il soit possible de supposer une seule plainte -exhalée par le Fils de l'Homme qui ne retentisse pas _identiquement_ -dans les impossibles exils où s'accroupit le Consolateur... - - - - -LE - -SALUT PAR LES JUIFS - - _Ex quibus Christus secundum carnem._ - - Rom. IX, 5. - - - - -I - - -SALUS EX JUDÆIS EST. _Le Salut vient vient des Juifs!_[1] - - [1] _Salus EX Judæis, QUIA Salus A Judæis._ Réponse à un tout petit - docteur qui contestait ma traduction. - -J'ai perdu quelques heures précieuses de ma vie à lire, comme tant -d'autres infortunés, les élucubrations anti-juives de M. Drumont, et je -ne me souviens pas qu'il ait cité cette parole simple et formidable de -Notre Seigneur Jésus-Christ, rapportée par saint Jean au chapitre -quatrième de son Évangile. - -Si ce journaliste copieux daigna jamais s'enquérir des Textes sacrés et -s'il est en mesure de démontrer, pour ma confusion, que ce _précepte_ -considérable est mentionné dans tel ou tel des volumineux pamphlets dont -il assomme régulièrement les peuples chrétiens,--il faut dire alors que -cet hommage au Livre saint est si merveilleusement aphone, pénombral, -rapide et discret qu'il est presque impossible de l'apercevoir et tout à -fait impossible d'en être frappé. - -C'est quelque chose pourtant, ce témoignage du Fils de Dieu! - -Je sais bien que saint Augustin en a terriblement affaibli la portée -dans sa pauvre exégèse des «deux murailles», qu'il est loisible de -consulter au quinzième traité du commentaire fameux de ce vénérable -Docteur. - -Mais on était alors au Ve siècle; la Réprobation d'Israël avait commencé -depuis l'exorbitante catastrophe de Jérusalem; l'espèce humaine, à -moitié conquise déjà par les successeurs de Pierre, avait -irrémédiablement froncé son coeur et s'était endurcie pour toute la -durée des temps contre la descendance exécrée des bourreaux du Christ. - -L'effrayante brûlure des premières Persécutions se cicatrisait enfin et -les grandes _semailles_ du sang des Martyrs étaient accomplies. - -La pédagogie du Surnaturel tombait aux théologiens, aux explicateurs, -aux philosophes désabusés, et la gênante assertion de Celui qui fut -appelé le _Fils du Tonnerre_ pouvait être écartée respectueusement, sans -aucun danger de scandale ou de simple étonnement pour une Église toute -rouge qui vagissait encore dans son berceau. - -Cette parole demeure cependant. Elle subsiste, malgré tout, en sa force -mystérieuse, et ressemble à quelque gemme très-sombre, d'un troublant -éclat, rendue plus inestimable par l'inattention téméraire des économes -ou des contrôleurs de la Foi. - - - - -II - - -_Le Salut vient des Juifs!_ Texte confondant qui nous met furieusement -loin de M. Drumont! A Dieu ne plaise que je lui déclare la guerre, à ce -triomphant! La lutte, vraiment, serait par trop inégale. - -Le pamphlétaire de la _France Juive_ peut se vanter d'avoir trouvé le -bon coin et le bon endroit. Considérant avec une profonde sagesse et le -sang-froid d'un chef subtil que le caillou philosophal de l'entregent -consiste à donner précisément aux ventres humains la glandée dont ils -raffolent, il inventa contre les Juifs la volcanique et pertinace -revendication des pièces de cent sous. - -C'était l'infaillible secret de tout dompter, de tout enfoncer et de -jucher son individu sur les crêtes les plus altissimes. - -Dire au passant, fût-ce le plus minable récipiendaire au pourrissoir des -désespérés:--Ces perfides Hébreux, qui t'éclaboussent, t'ont volé tout -ton argent; reprends-le donc, ô Égyptien! crève-leur la peau, si tu as -du coeur, et poursuis-les dans la mer Rouge. - -Ah! dire cela perpétuellement, dire cela partout, le beugler sans trêve -dans des livres ou dans des journaux, se battre même quelquefois pour -que cela retentisse plus noblement au-delà des monts et des fleuves! -mais surtout, oh! surtout, _ne jamais parler d'autre chose_,--voilà la -recette et l'arcane, le _medium_ et le _retentum_ de la balistique du -grand succès. Qui donc, ô mon Dieu! résisterait à cela? - -Ajoutons que ce grand homme revendiquait au nom du Catholicisme. Or, -tout le monde connaît le désintéressement sublime des catholiques -actuels, leur mépris incassable pour les spéculations ou les manigances -financières et le détachement céleste qu'ils arborent. J'ai fait des -livres, moi-même, en vue d'exprimer l'admiration presque douloureuse -dont me saturent ces écoliers de la charité divine et je sens bien qu'il -m'eût été impossible de m'en empêcher. - -Il est donc aisé de concevoir l'impétuosité de leur zèle, quand les -tripotantes mains de l'Antisémite vinrent chatouiller en eux le -pressentiment de la Justice. On peut même dire qu'en cette occasion, les -écailles tombèrent d'un grand nombre d'yeux et le généreux Drumont -apparut l'apôtre des tièdes qui ne savaient pas que la religion fût si -profitable. - - - - -III - - -Quelques profanes, il est vrai, se sont demandé quelle victoire -essentielle résidait, pour la morale--même _pratique_,--dans -l'indéniable fait d'avoir entrepris de substituer au fameux Veau d'or un -cochon du même métal, et quel avantage précieux le Catholicisme allait -retirer de ces récriminations d'agio. - -Car enfin, M. Drumont entrait en héros dans Babylone, après avoir -déconfit toutes les nations sémitiques, et les admirateurs de ce -conquérant reniflaient sur lui la poussière du saint roi Midas, mêlée -aux onguents et aux cinnamomes dont s'adonise coutumièrement la carcasse -des dieux mortels. - -Pour parler moins lyriquement, ça marchait ferme, les gros tirages se -multipliaient et les droits d'auteur s'encaissaient avec une précision -rothschildienne qui faisait baver de concupiscence toute une jalouse -populace d'écrituriers du même acabit qui n'avaient pas eu cette -plantureuse idée et qui résolurent aussitôt de s'acharner aux mêmes -exploits. - -Tous les livides mangeurs d'oignons chrétiens de la Haute et Basse -Égypte comprirent admirablement que la guerre aux Juifs pouvait être,--à -la fin des fins,--un excellent truc pour cicatriser maint désastre ou -ravigoter maint négoce valétudinaire. - -On a vu jusqu'à des prêtres sans nombre,--parmi lesquels devaient se -trouver pourtant de candides serviteurs de Dieu,--s'enflammer à l'espoir -d'une bousculade prochaine où le sang d'Israël serait assez répandu pour -soûler des millions de chiens, cependant que les intègres moutons du Bon -Pasteur brouteraient, en bénissant Dieu, les quintefeuilles et les -trèfles d'or dans les pâturages enviés de la Terre de promission. - -L'entraînement avait été si soudain et si prodigieuse l'impulsion que, -même aujourd'hui, nul d'entre eux ne paraît s'être avisé de -savoir,--décidément,--s'il n'y aurait pas quelque danger grave, pour un -coeur sacerdotal, à pétitionner ainsi l'extermination d'un peuple que -l'Église Apostolique Romaine a protégé dix-neuf siècles; en faveur de -qui sa Liturgie la plus douloureuse parle à Dieu le Vendredi Saint; d'où -sont sortis les Patriarches, les Prophètes, les Évangélistes, les -Apôtres, les Amis fidèles et tous les premiers Martyrs; sans oser parler -de la Vierge-Mère et de Notre Sauveur lui-même, qui fut le Lion de Juda, -le JUIF _par excellence de nature_,--un Juif indicible!--et qui, sans -doute, avait employé toute une éternité préalable à convoiter cette -extraction. - -Mais, quoi! ne fallait-il pas suivre jusqu'au bout le cupide -saltimbanque, organisateur et prédicateur de cette croisade pour le -boursicaut, qui ne cesse de prêchailler «à la petite semaine» sur le -petit nombre des élus du Coffre-fort Tout-Puissant?--et quelqu'un -pourrait-il citer une _seule_ protestation catholique, lorsque s'étala, -sur nos reculantes murailles, l'effroyable effigie de ce Turlupin -sacrilège: _en armure de chevalier du Saint Sépulcre et foulant aux -pieds_... MOÏSE!!!? - -Ah! cela dit tout. - - - - -IV - - -En voilà donc tout à fait assez. - -Je le répète, il n'entre pas dans ma pensée, ni dans mon sujet, -d'insister particulièrement sur ce personnage dont le triomphe eût pu -être plus grand encore sans le ridicule déconcertant de sa vanité de -pion parvenu, et qui, d'ailleurs, vient d'être frappé durement par un -rigoureux arrêt de cour d'assises.[2] - - [2] _Le Salut par les Juifs_ a été écrit en 1892. - -Mais comment ne pas le nommer au moment d'aborder cette incomparable -question d'Israël qu'il se glorifie sottement d'avoir abaissée jusqu'au -niveau cérébral des bourgeois les plus imbéciles? - -Je dois être peu soupçonnable d'amour tendre pour les descendants -actuels de cette race fameuse. Voici, pour commencer, ce que j'écrivais, -il y a six ans, dans un livre de colère que l'hostilité générale -s'efforça d'étouffer par tous les moyens imaginables. - -«Le Moyen Age, disais-je en parlant des Juifs, avait le bon sens de les -cantonner dans des chenils réservés et de leur imposer une défroque -spéciale qui permît à chacun de les éviter. Quand on avait absolument -affaire à ces puants, on s'en cachait comme d'une infamie et on se -purifiait ensuite comme on pouvait. La honte et le péril de leur contact -était l'antidote chrétien de leur pestilence, puisque Dieu tenait à la -perpétuité d'une telle vermine. - -«Aujourd'hui que le christianisme a l'air de râler sous le talon de ses -propres croyants et que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne -bêtement de voir en eux les maîtres du monde, et les contradicteurs -enragés de la Tradition apostolique sont les premiers à s'en étonner. On -prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir des punaises. Telle est -l'idiotie caractéristique des temps modernes.»[3] - - [3] _Le Désespéré_, p. 201. Édition Soirat, la seule recommandée par - l'auteur. - -Je ne vois pas le moyen de changer un quart de ligne à cette page -gracieuse. Plus que jamais il est clair pour moi que la société -chrétienne est empuantie d'une bien dégoûtante engeance et c'est -terrible de savoir qu'elle est _perpétuelle_ par la volonté de Dieu. - -Au double point de vue moral et physique, le Youtre moderne paraît être -le confluent de toutes les hideurs du monde. - - - - -V - - -Me trouvant à Hambourg, l'an passé, j'eus, à l'instar des voyageurs les -plus ordinaires, la curiosité de voir le Marché des Juifs. - -La surprenante abjection de cet emporium de détritus emphytéotiques est -difficilement exprimable. Il me sembla que tout ce qui peut dégoûter de -vivre était l'objet du trafic de ces mercantis impurs dont les -hurlements _obséquieux_ m'accrochaient, me cramponnaient, se collaient à -moi physiquement, m'infligeant comme le malaise fantastique d'une espèce -de flabellation gélatineuse. - -Et toutes ces faces de lucre et de servitude avaient la même estampille -redoutable qui veut dire si clairement le Mépris, le Rassasiement divin, -l'irrévocable Séparation d'avec les autres mortels, et qui les fait si -profondément identiques en n'importe quel district du globe. - -Car c'est une loi singulière que ce peuple d'anathèmes n'ait pu assumer -la réprobation collective dont il s'honore qu'au prix fabuleux du -_protagonisme_ éventuel de l'individu. La Race rejetée n'a jamais pu -produire aucune sorte de César. - -C'est pour cela que je me défie de la tradition ingénieuse, mais peu -connue, j'imagine, qui donne des Hébreux pour ancêtres au peuple -romain et remplace les compagnons d'Énée par une colonie de -Benjamites,--expliquant la _Louve_ des deux Jumeaux fondateurs par -l'inscrutable prédiction d'Israël mourant: «_Benjamin LUPUS rapax, mane -comedet prædam et vespere dividet spolia._ Benjamin, loup rapace, au -matin mangera la proie et au vêpre divisera les dépouilles.»[4] - - [4] _Genèse_, chap. 49, v. 27. - -Les immondes fripiers de Hambourg étaient bien, vraiment, de cette -homogène famille de ménechmes avaricieux en condition chez tous les -malpropres démons de l'identité judaïque, telle qu'on la voit grouiller -le long du Danube, en Pologne, en Russie, en Allemagne, en Hollande, en -France même, déjà, et dans toute l'Afrique septentrionale où les Arabes, -quelquefois, en font un odieux mastic bon à frotter les moutons galeux. - -Mais où ma nausée, je l'avoue, dépassa toute conjecture et tout espoir, -ce fut à l'apparition des Trois Vieillards!... - - - - -VI - - -Je les nomme les Trois Vieillards, parce que je ne sais aucune autre -manière de les désigner. Ils sont peut-être cinquante en cette ville -privilégiée qui ne semble pas en être plus fière. Mais je n'en avais que -trois devant les yeux et c'était assez pour que les dragons les plus -insolites m'apparussent. - -Tout ce qui portait une empreinte quelconque de modernité s'évanouit -aussitôt pour moi et les youtres subalternes qui me coudoyaient en -fourmillant comme des moucherons d'abattoir s'interrompirent d'exister. -Ils n'en avaient plus le droit, n'étant absolument rien auprès de -ceux-ci. - -Leur ignominie, que j'avais estimée complète, irréprochable et -savoureuse autant que peut l'être un élixir de malédiction, n'avait plus -la moindre sapidité et ressemblait à de la noblesse en comparaison de -cet indévoilable cauchemar d'opprobre. - -L'aspect de ces trois fantômes dégageait une si nonpareille qualité -d'horreur que le blasphème seul pourrait être admis à l'interpréter -symboliquement. - -Qu'on se représente, s'il est possible, les Trois Patriarches sacrés: -Abraham, Isaac et Jacob, dont les noms, obnubilés d'un impénétrable -mystère, forment le Delta, le Triangle équilatéral où sommeille, dans -les rideaux de la foudre, l'inaccessible Tétragramme! - -Qu'on se les figure,--j'ose à peine l'écrire,--ces trois personnages -beaucoup plus qu'humains, du flanc desquels tout le Peuple de Dieu et le -Verbe de Dieu lui-même sont sortis; qu'on veuille bien les supposer, une -minute, _vivants encore_, ayant, par un très-unique miracle, survécu à -la plus centenaire progéniture des immolateurs de leur grand Enfant -crucifié; ayant pris sur eux,--Dieu sait en vue de quels irrévélables -rémérés!--la destitution parfaite, l'ordure sans nom, la turpitude -infinie, l'intarissable trésor des exécrations du monde, les huées de -toute la terre, la vilipendaison dans tous les abîmes,--et l'étonnement -éternel des Séraphins ou des Trônes à les voir se traîner ainsi dans la -boue des siècles...! - - - - -VII - - -Ah! certes, oui, dans l'esprit de cette vision qui paraîtra sans doute -insensée, les trois êtres affreux réalisaient bien l'archétype et le -phénomène primordial de la Race indélébile qui accomplit, depuis bientôt -deux mille ans, le prodige sans égal de survivre, elle aussi, à ses -exterminateurs et d'en appeler éternellement à tous les enfers de sa -_substantielle_ révocation. - -Mais, bon Dieu! quels épouvantables ancêtres! - -Ils étaient vraiment trop classiques pour ne pas se manifester aussi -détestables que sublimes. Depuis Shakespeare jusqu'à Balzac, on a -terriblement ressassé le vieil Hébreu sordide et crochu, dénichant l'or -dans les immondices, dans les tumeurs de l'humanité, l'adorant enfin tel -qu'un soleil de douleurs et un Paraclet d'amour, co-égal et co-éternel à -son Jéhovah solitaire. - -Ils réalisaient triplement ce monstre en leurs identiques personnes, -ajoutant à l'horreur banale de cet ancien mythe littéraire les affres -démesurées de leur véridique présence... - -Abraham, Isaac, Jacob, descendus jusqu'à ces Limbes néfastes!... Car mon -imagination, démâtée par l'épouvante, leur décernait instinctivement les -Appellations divines. - -Et, ma foi! je renonce à les dépeindre, abandonnant ce treizième labeur -d'Alcide aux documentaires de la charogne et aux cosmographes des -fermentations vermineuses. - -Je me souviendrai longtemps, néanmoins, de ces trois incomparables -crapules que je vois encore dans leurs souquenilles putréfiées, penchées -fronts contre fronts, sur l'orifice d'un sac fétide qui eût épouvanté -les étoiles, où s'amoncelaient, pour l'exportation du typhus, les -innommables objets de quelque négoce archisémitique. - -Je leur dois cet hommage d'un souvenir presque _affectueux_, pour avoir -évoqué dans mon esprit les images les plus grandioses qui puissent -entrer dans l'habitacle sans magnificence d'un esprit mortel. - -Je dirai cela tout à l'heure aussi clairement qu'il me sera donné de le -dire. - -En attendant, j'affirme, avec toutes les énergies de mon âme, qu'une -synthèse de la question juive est l'absurdité même, en dehors de -l'acceptation préalable du «Préjugé» d'un _retranchement essentiel_, -d'une séquestration de Jacob dans la plus abjecte décrépitude,--sans -aucun espoir d'accommodement ou de retour, aussi longtemps que son -«Messie» tout brûlant de gloire ne sera pas tombé sur la terre. - - - - -VIII - - -Jusqu'à ce jour, la parfaite justice d'en haut ou d'en bas continuera -d'exiger impérieusement qu'on l'exècre en le vomissant. Rigoureusement, -je sais bien que les Israélites peuvent être appelés nos «frères»,--au -même titre, j'en ai peur, que les plantes ou les animaux dénommés ainsi -par le séraphique saint François, qui ne s'est jamais trompé. Mais les -aimer comme _tels_ est une proposition qui révolte la nature. C'est le -surfaste miraculeux de la sainteté la plus transcendante ou l'illusion -d'une religiosité imbécile. - -Il n'a pas fallu moins que l'autorité d'un des Douze pour certifier -qu'«Élie fut semblable à nous», car ce prophète qui eut le Feu pour -serviteur, paraît avoir été beaucoup plus qu'un homme; mais les Juifs -nés ou à naître depuis la Grand'Messe du premier Vendredi Saint ne -peuvent jamais être nos _semblables_. - -Leur chair triste, réfractaire à tout mélange pendant un si grand nombre -de siècles, nous avertit surabondamment de leur prodigieux état -d'exception dans l'humanité. - -C'est la Souche, malgré tout, de Notre Seigneur Jésus-Christ, _réservée_ -par conséquent, inarrachable, immortelle,--effroyablement ébranchée, -sans doute, au lendemain du solennel «Crucifigatur», mais intacte en son -support et dont les racines adhèrent au plus profond des entrailles de -la Volonté divine. - -C'est pour cela qu'ils sont tous imperturbablement identiques et si -complètement résorbés dans la personne extérieure de leurs paniques -vieillards. Les haillons noirs et la puanteur sénile n'y changent -absolument rien, et c'est parce que je voyais avec précision tous les -millionnaires contemporains, mâles ou femelles, qui font l'orgueil de -nos synagogues parfumées, dans les trois carcasses mentionnées plus -haut, qu'elles m'impressionnèrent si durablement. - -L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue -barre un fleuve, pour en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais -et tout ce qu'on peut faire c'est de les franchir en bondissant avec -plus où moins de fracas, sans aucun espoir de les démolir. - -On l'a suffisamment essayé, n'est-ce pas? et l'expérience d'une -soixantaine de générations est irrécusable. Des maîtres à qui rien ne -résistait entreprirent de les effacer. Des multitudes inconsolables de -l'Affront du Dieu vivant se ruèrent à leur tuerie. La Vigne symbolique -du Testament de Rédemption fut infatigablement sarclée de ces parasites -vénéneux; et ce peuple disséminé dans vingt peuples, sous la tutelle -sans merci de plusieurs milliers de princes chrétiens, accomplit, tout -le long des temps, son destin de fer qui consistait simplement à ne pas -mourir, à préserver toujours et partout, dans les rafales ou dans les -cyclones, la poignée de _boue_ merveilleuse dont il est parlé dans le -saint Livre et qu'il croit être le Feu divin.[5] - - [5] _Machabées_, Livre II, ch. 1. - -Cette nuque de désobéissants et de perfides, que Moïse trouvait si dure, -a fatigué la fureur des hommes comme une enclume d'un métal puissant qui -userait tous les marteaux. L'épée de la Chevalerie s'y est ébréchée et -le sabre finement trempé du chef musulman s'y est rompu aussi bien que -le bâton de la populace. - -Il est donc bien démontré que rien n'est à faire, et, considérant ce que -Dieu supporte, il convient, assurément, à des âmes religieuses de se -demander une bonne fois, sans présomption ni rage imbécile et face à -face avec les Ténèbres, si quelque mystère infiniment adorable ne se -cache pas, après tout, sous les espèces de l'ignominie sans rivale du -Peuple Orphelin condamné dans toutes les assises de l'Espérance, mais -qui, peut-être, au jour marqué, ne sera pas trouvé sans pourvoi. - - - - -IX - - -Patience! Écoutez ceci, vous, les pauvres gens pour qui Jésus a voulu -souffrir. - -Si quelque fanatique de ma prose pouvait un jour être suscité, le -malheureux dénicherait peut-être, avec le secours du ciel, les lignes -suivantes, aussi parfaitement ignorées, j'imagine, que la page citée -plus haut: - -«On a fort écrit sur l'argent. Les politiques, les économistes, les -moralistes, les psychologues et les mystagogues s'y sont épuisés. Mais -je ne remarque pas qu'aucun d'eux ait jamais exprimé la sensation de -_mystère_ que dégage ce mot étonnant. - -«L'exégèse biblique a relevé cette particularité notable que, dans les -Livres sacrés, le mot ARGENT est synonyme et figuratif de la vivante -Parole de Dieu.[6] D'où découle cette conséquence que les Juifs -dépositaires anciens de cette Parole, qu'ils ont fini par crucifier -quand elle est devenue la Chair de l'Homme, en ont retenu, -postérieurement à leur déchéance, le _simulacre_, pour accomplir leur -destin et ne pas errer sans vocation sur la terre. - - [6] Ps. XI, 7. - -«C'est donc en vertu d'un décret divin qu'ils posséderaient, n'importe -comment, la plus large part des biens de ce monde. Grande joie pour eux! -mais qu'en font-ils?»[7] - - [7] _Christophe Colomb devant les Taureaux_, p. 108. - -Ce qu'ils font de l'argent, je vais vous le dire, ils le _crucifient_. - -Je demande pardon pour cette expression assez généralement inusitée, je -crois, mais qui n'est pas plus extravagante, si on y regarde bien, que -cette autre: «Manger de l'argent», dont la monstruosité _réelle_, -divulguée, ferait expirer d'effroi les innombrables humains qui -l'utilisent. - -J'ai dit exactement ce que je voulais dire. Ils le crucifient, parce que -c'est la manière juive d'exterminer ce qui est divin. - -Les symboles et les paraboles du Saint Livre _sont_ pour toujours, -l'Église, infaillible, n'ayant pas plus raturé les figures qu'elle n'a -congédié les prophéties. C'est l'éternité seulement qui a leur mesure et -les Juifs ayant égorgé le Verbe fait chair, après l'avoir -très-jalousement gardé, aussi longtemps qu'il n'éclatait pas à leurs -yeux charnels, épousèrent à leur insu l'effroyable pénitence d'être -fixés à jamais dans leur sacrilège et de continuer avec rage sur -l'indestructible Symbole ce qu'ils avaient accompli sur la chair -passible du vrai Dieu. - -Crucifier l'argent? Mais quoi! c'est l'exalter sur la potence ainsi -qu'un voleur; c'est le dresser, le mettre en haut, l'_isoler_ du Pauvre -dont il est précisément la substance!... - -Le Verbe, la Chair, l'Argent, le Pauvre... Idées analogues, mots -consubstantiels qui désignent en commun Notre Seigneur Jésus-Christ dans -le langage que l'Esprit-Saint a parlé. - -Car, sitôt qu'on touche à l'une ou l'autre de ces effrayantes Images, -qui sont si nombreuses, elles accourent toutes à la fois et mugissent de -tous les côtés comme des torrents qui se hâteraient en bondissant vers -un gouffre unique et central. - -C'est moi! crie chacune d'elles. - ---C'est moi, l'Argent, qui suis le Verbe de Dieu, le Sauveur du monde! -C'est moi qui suis la Voie, la Vérité, la Vie, le Père du siècle -futur!... - ---C'est moi, le Verbe, qui suis l'Argent, la Résurrection, le Dieu fort, -le très-bon Vin, le Pain vivant, la Pierre angulaire!... - ---C'est moi, la Chair, la chair débile, qui suis pourtant la Joie des -Anges, la Pureté des Vierges, l'Agneau des agonisants et le bon Pasteur -des morts!... - ---Et c'est moi toujours, moi le Pauvre, le Père des pauvres, qui suis le -Trésor des fidèles, trésor de vermine et d'abjection, en même temps que -le Roi des Patriarches et la Force des Martyrs! C'est bien moi qui suis -l'Esclave, le Conspué, l'Humilié, le Lépreux, le Mendiant horrible dont -tous les Prophètes ont parlé... et le Créateur des voies lactées et des -nébuleuses, par-dessus le marché! - -Mais qui donc pourrait avoir des pensées dignes de tels objets? - - - - -X - - -Ah! quand Jésus clamait vers son Père: «Pardonne-leur, car ils ne savent -ce qu'ils font», une telle prière d'un tel mourant, voulût-on même -qu'elle _n'ait pas dû être exaucée_,--supposition bien déconcertante, -impliquant le plus audacieux blasphème;--une pareille déprécation -d'agonie dut aller infiniment au delà de ce qui peut être conçu ou -pressenti par les hommes ou par les Esprits des cieux. - -Comme c'est la nature des cris divins de s'élancer à la fois partout, -celui-ci dut percer la croûte du globe et retentir efficacement dans les -sombres couloirs de la terre où gisent les minéraux dangereux tenus en -réserve et recélés avec soin par le désespoir des Anges vaincus. - -L'impassible Argent, l'exécrable et saint Argent par le moyen duquel -Dieu voulut qu'on l'achetât Lui-même comme une pièce de bétail, fut -alors investi, pour l'effroi du genre humain, de la Survivance -mystérieuse et profondément symbolique dont les enfants de Jacob -allaient être les curateurs. - -Par le prodige d'un aveuglement qui dépasse toute misère et décourage -toute pitié, le plus pâle des métaux remplaça, pour un peuple condamné à -durer toujours, le Dieu livide qui expirait entre deux voleurs. - -En conséquence, j'estime que c'est l'enfantillage sans innocence d'une -émulation mercantile, d'incriminer obstinément cette foule mélancolique -pour sa félonie et pour sa cupidité sans bornes. Il vaudrait mieux, sans -doute, s'efforcer d'apercevoir, ne fût-ce que dans un sillon d'éclair, à -travers la colonne de fumée fétide qui se tient toujours sur son front -de guerre, le spectacle prodigieux de son châtiment sans fin. - -Je le disais, il n'y a qu'un instant, on a vainement assommé, grillé, -pilonné les Juifs, pendant des siècles et sur la superficie de tous les -empires. Ils sont _forcés_ par Dieu, invinciblement et surnaturellement -forcés, d'accomplir les abominables cochonneries dont ils ont besoin -pour accréditer leur déshonneur d'_instruments de la Rédemption_. - -On recommencerait aujourd'hui le même carnage avec le même insuccès, -puisqu'ils ne peuvent absolument pas s'empêcher d'être ce qu'ils sont et -qu'il leur faut, au moins, l'arrivée d'Élie et le déclouement des Mains -et des Pieds du Christ pour obtenir leur pardon. - - - - -XI - - -La sympathie pour les Juifs est un signe de turpitude, c'est bien -entendu. Il est impossible de mériter l'estime d'un chien quand on n'a -pas le dégoût instinctif de la Synagogue. Cela s'énonce tranquillement -comme un axiome de géométrie rectiligne, sans ironie et sans amertume. - -Je m'embarrasse peu, quant à moi, de ce que les théologiens ou les -économistes leur reprochent. Il me suffit de savoir qu'ils ont commis le -Crime suprême, en comparaison duquel tous les crimes sont des vertus, le -Péché sans nom ni mesure qui touche à l'Intégrité divine et qui n'aurait -aucune chance de rémission si la prière insensée de Jésus, ivre de -tourments sur sa Croix folle, n'intervenait pas. - -_Ils ont détesté le PAUVRE_, d'une détestation infinie. Ils l'ont -tellement détesté, que pour l'outrager et le torturer à leur convenance, -il a fallu qu'ils rassemblassent de partout et qu'ils appelassent à leur -secours l'énergie de feu souterrain des ressentiments héréditaires -contre un Sabaoth qui châtiait si terriblement, autrefois, leurs -transgressions. - -Il a fallu qu'avec la patience de plusieurs millions de fourmis qui -s'acharneraient à construire une montagne, ils accumulassent, à -l'avance, pendant des générations, contre l'Homme Unique et -volontairement désarmé, les plus féroces témoignages du Livre implacable -où l'Esprit du Dieu d'Israël avait écrit sa colère. - -Retournant contre lui l'excessive menace de leurs vieux textes, ils -semblaient lui dire: «Ton Père nous a battus de verges, mais nous allons -te flageller avec des scorpions».[8] «Nous froisserons ta chair avec les -épines et les chardons du désert»,[9] etc. - - [8] _Rois_, Livre III, chap. 12. - - [9] _Juges_, chap. 8. - -Les clameurs de possédés qui précédèrent la Sentence et qui -accompagnèrent, comme une basse continue, l'incommensurable Supplice -furent assurément la plus complète manifestation de l'horreur humaine -pour la Pauvreté. - -Ce délire surnaturel ne pourra jamais être dépassé et lorsque la houle -des populaces démentielles grondera de joie sur les cadavres des «Deux -Témoins» dont l'Apocalypse a prophétisé l'immolation, ce ne sera pas -plus épouvantable. - -Il n'est pas nécessaire d'avoir fait de puissants travaux d'exégèse pour -savoir qu'en effet Jésus-Christ fut le vrai Pauvre,--désigné comme tel à -chaque page de l'Ancien ou du Nouveau Testament,--l'unique parmi les -plus pauvres, insondablement au-dessous des Jobs les plus vermineux, le -diamant solitaire et l'escarboucle d'Orient de la pauvreté magnifique, -et qu'il fut enfin la Pauvreté même annoncée par des Voyants inflexibles -que le peuple avait lapidés. - -Il eut pour compagnes les «trois pauvretés», a dit une sainte. Il fut -pauvre de biens, pauvre d'amis, pauvre de Lui-même. Cela dans les -profondeurs de la profondeur, entre les parois visqueuses du puits de -l'Abîme. - -Puisqu'il était Dieu et qu'il n'avait accepté de venir que pour prouver -qu'il était Dieu en se manifestant vraiment pauvre, il le fut dans -l'irradiation et la plénitude infinies de ses Attributs divins. - -Il n'y eut donc pas d'autre Victime que le Pauvre et les excès -absolument incompréhensibles de cette Passion toujours actuelle, -flagrante à perpétuité, dont l'athéisme lui-même ne peut assoupir -l'effroi, sont inexplicables aux gens qui ne savent pas ce que c'est que -la Pauvreté, «l'élection dans la fournaise de la pauvreté», selon le mot -d'Isaïe qui _montra les choses futures_ et qui fut scié entre deux -poteaux. - - - - -XII - - -Les Juifs ont l'honneur indélébile d'avoir traduit, à l'usage de -l'humanité, la haine du Pauvre, en un style de tourments dont -l'éloquence a supplanté toutes les épouvantes connues. - -Ils surent tellement l'énormité de leur besogne qu'ils inventèrent le -Couronnement d'épines, pour qu'il fût irréfragable désormais qu'ils -avaient eu le pouvoir de conditionner, au moins, un _vrai_ Roi de -l'abjection et de la douleur. - -Cérémonie sans exemple jusqu'alors, dont les savants du vieux Temple ne -devaient pas ignorer le sens profond. Les Épines sont l'ingrédient -essentiel de la malédiction suprême, depuis le Désastre initial, et «la -moisson des épines à la place de la moisson du froment» est un lieu -commun des plus hébraïques. - -Ils se rappelaient sans doute le cri du Lamentateur: «Humiliez-vous et -asseyez-vous par terre, déplorable troupeau du Seigneur, car la couronne -de votre gloire est tombée de votre tête»;[10] et peut-être aussi les -pétales de sang vivant qui sortaient du front du Christ les -faisaient-ils penser avec rage au _Coronemus ROSIS_ du cantique -blasphématoire de la _Sagesse_.[11] - - [10] _Jérém._, chap. 13, v. 18. - - [11] Chap. 2, v. 8. - -Mais savaient-ils, ces docteurs pleins d'ironie et de cruauté, que cette -Couronne effroyable régnerait sur eux à jamais et les opprimerait plus -durement que le Pharaon, puisqu'elle était posée sur le chef mourant de -Celui qui ne pouvait avoir d'autre successeur que l'odieux argent dont -ils devinrent, après sa mort, les misérables esclaves? - -Car c'est un mystère fort troublant. La mort de Jésus sépara -essentiellement l'Argent du Pauvre, le préfigurant du préfiguré, en la -même façon qu'elle sépare le corps de l'âme dans les trépas ordinaires. - -L'Église universelle née du Sang divin eut le Pauvre pour son partage, -et les Juifs, retranchés dans l'imprenable forteresse d'un récalcitrant -désespoir, gardèrent l'Argent, le blême argent griffé de leurs -sacrilèges épines et déshonoré par leurs crachats,--comme ils eussent -gardé sans tombeau le cadavre d'un Dieu sujet à la corruption, pour -qu'il empoisonnât l'univers! - - - - -XIII - - -Mais qui donc peut s'intéresser à ces vénérables Images sur lesquelles -pourtant le monde a vécu, et qui voudrait s'efforcer de les comprendre? -Un travail tel que celui-ci ne souffre guère qu'on les écarte, et -comment échapper à la décourageante certitude qu'on ne sera pas entendu? - -Ils ont l'air parfois si contradictoires, ces vocables, familiers ou -rares, dont le sens littéral est si divers et l'acception spirituelle si -invariable, qui disent tous à leur manière la Substance infinie et qui -ne sont que des voiles d'un tissu changeant au devant du _même_ -tabernacle! - -On est tenté de les croire incohérents ou capricieux parce qu'ils se -précipitent quelquefois les uns sur les autres et qu'ils semblent tour à -tour se dévorer ou s'enlacer amoureusement. Quand on les regarde avec -fixité, ils se compénètrent soudain et se coalisent en un seul front, -pour se multiplier derechef aussitôt qu'on s'efforce de les saisir. - -Et quand, plein de lassitude, on s'en détourne pour contempler de vaines -ombres dans les miroirs énigmatiques de cet univers, ils arrivent -insidieusement, comme des obsesseurs très-subtils, et ils environnent -l'esprit de leurs tranchées silencieuses... - -On a beau savoir qu'ils sont les flots d'un identique Océan et qu'ils ne -peuvent rompre les digues de l'Unité absolue, l'ondoyance perpétuelle de -leurs aspects et le conflit apparent de leurs couleurs déconcertent -infailliblement l'orientation la plus attentive. - -Il faut prendre son parti de n'obtenir jamais que d'intermittents -éclairs, car Jésus lui-même, venu, disait-il, pour tout «accomplir», ne -s'exprima qu'en paraboles et similitudes. - -L'interprétation des Textes sacrés fut autrefois considérée comme le -plus glorieux effort de l'esprit humain, puisqu'au témoignage de -l'infaillible Salomon, la «gloire de Dieu est de cacher sa parole».[12] - - [12] _Proverbes_, chap. 25, v. 2. - -C'était, alors, le temps des maîtres et le règne tranquille des -spéculations d'en haut. Maintenant, c'est l'heure des domestiques et la -victoire décisive des curiosités d'en bas. - -Il est donc au moins superflu d'espérer un peu d'attention et je me -garderais soigneusement d'y prétendre, si je ne savais pas qu'on meurt -de faim dans les étables du Pasteur et qu'un grand nombre de voix -réclament déjà la clef du siècle prochain où les indigents supposent que -la Providence a mis en réserve le rassasiement des esprits. - -J'ai la douleur de ne pouvoir proposer à mes ambitieux contemporains un -révélateur authentique. La conciergerie des Mystères n'est pas mon -emploi et je n'ai pas reçu la consignation des Choses futures. Les -prophètes actuels sont, d'ailleurs, si complètement dénués de miracles -qu'il paraît impossible de les discerner. - -Mais s'il est vrai qu'on en demande, par une conséquence naturelle de ce -point de foi qu'il doit en venir un jour, je voudrais savoir pourquoi on -ne les demande jamais à l'_unique_ peuple d'où sont sortis tous les -Secrétaires des Commandements de Dieu. - - - - -XIV - - -Je sais bien qu'il y a l'histoire du figuier maudit pour avoir été -trouvé sans fruit, lorsque Jésus était affamé. Il est vrai que «ce -n'était pas encore le temps des figues». L'Évangile en fait la remarque. - -Il dit même qu'il n'y a pas lieu de désespérer tout à fait si on creuse -à l'entour et qu'on y verse des «excréments».[13] Un peu de patience, il -sera toujours temps de l'abattre s'il s'obstine à ne produire aucun -fruit. - - [13] _Luc_, XIII, 8. - -Ce pauvre figuier qui n'a rien à donner au pauvre Christ, parce que le -temps de ses figues n'est pas venu, m'intéresse passionnément. Car il -est l'indiscutable symbole du peuple juif dont il exprime souverainement -la _prospérité_. - -Mais ne fallait-il pas qu'en attendant le déluge des immondices pour -l'exubérance d'une fécondité ultérieure, il donnât tout de même un -_fruit_ quelconque à ce Rédempteur impatient qui l'avait maudit, et -n'est-il pas permis de conjecturer que l'impénétrable Traître qui -résumait si bien la Race bifide, se suspendit précisément à cet arbre de -désespoir sous le feuillage duquel tous les bons Hébreux de la tradition -s'asseyaient avec confiance. - -Ce doit être l'étonnement des Esprits du ciel de rapprocher du sort des -Juifs,--à dater de cette horrible _primeur_,--les antiques promesses de -domination glorieuse et d'allégresse «in æternum» dont leurs Livres sont -saturés. - -A l'apparition du Pauvre,--imprévue depuis deux mille ans,--tout ce -qu'il y avait de spirituel en eux a décampé et leur nature charnelle -d'idolâtres compteurs d'argent s'est manifestée. - -Judas est leur type, leur prototype et leur surtype, ou, si on veut, le -paradigme certain des ignobles et sempiternelles conjugaisons de leur -avarice, à ce point qu'on les croirait tous sortis, en même temps que -les intestins, du ventre crevé de ce brocanteur de Dieu. - -C'était un _filou_ vulgaire,--un Klephte, selon le grec,--dit le doux -évangéliste saint Jean, et c'était lui qui «tenait la bourse». Il la -tient encore, plus que jamais, et c'est cela,--exclusivement,--qui nous -procure le spectacle généreux des indignations journalières de -l'acéphale contempteur de Sem. - -Le Moyen Age, qui avait à peine la notion du porte-monnaie et dont le -coeur chavirait d'amour, n'alla jamais au delà des trente pièces -d'argent qui lui paraissaient peut-être une somme fabuleuse et qu'il eût -préférée sans doute moins considérable, pour que l'opprobre de son Dieu -fût encore plus cousin germain de l'humiliation des souffre-douleur qui -demandaient l'aumône en son Nom. - -Les chrétiens d'alors comprenaient fort bien qu'il n'y a dans le drame -tumultuaire du Vendredi Saint que _deux_ personnages: les Juifs et le -Pauvre, et ils partageaient équitablement leurs simples âmes entre -l'adoration douloureuse et l'horreur sans bornes, abandonnant tout le -reste aux docteurs subtils qui parlaient latin. - -Je ne sais plus exactement où j'ai lu l'aventure assez naïve de cet -ancien chevalier, siégeant en sa qualité de haut notable dans un synode -assemblé pour le jugement ecclésiastique d'un rabbin turbulent qui avait -mis en circulation de damnables gloses contre la Vierge Marie. - -Après une longue dispute où l'audacieux circoncis avait aisément -confondu les théologiens ignares qu'on lui opposait, et le louche -silence qui précède l'évacuation d'un arrêt sans miséricorde ayant -commencé,--le vieil homme vêtu de fer, qui n'avait pas encore fait acte -de vivant, descendit avec lenteur de la stalle en coeur de vieux chêne -où il avait paru sommeiller et, s'approchant du talmudique: - ---Juif, dit-il, tu as bien parlé, mais il reste un argument que tu -n'avais pas prévu et qui te laissera sans réponse. - -A ces mots, il dégaîne son immense épée de Ptolémaïs ou d'Antioche et le -fend en deux, comme un Sarrasin félon, de la tête aux pieds. - -De telles anecdotes sont précieuses pour exaspérer les imbéciles et -rafraîchir l'imagination des bons chrétiens. - - - - -XV - - -Humble et grand Moyen Age, époque la plus chère à tous ceux que les -clameurs de la Désobéissance importunent et qui vivent retirés au fond -de leurs propres âmes! - -Les trois derniers siècles ont beaucoup fait pour le raturer ou le -décrier, en altérant par tous les opiums les glorieuses facultés -lyriques du vieil Occident. Il existe même un courant nouveau -d'historiens critiques et documentaires, de qui cette besogne odieuse -est le permanent souci. - -Mais je crois bien que les Mille ans de pleurs, de folies sanglantes et -d'extases continueront de couler à travers les doigts des pédants, aussi -longtemps que le coeur humain n'aura pas cessé d'exister; et c'est une -remarque étrange que les Juifs sont, en somme, les témoins les plus -fidèles et les conservateurs les plus authentiques de ce candide Moyen -Age qui les détestait _pour l'amour de Dieu_ et qui voulut tant de fois -les exterminer. - -J'évoquais, en commençant, le souvenir de ces malpropres et sublimes -individus qu'il me fut donné de contempler à Hambourg,--animaux si bien -conservés dans leur purin, si intacts, si prodigieusement immaculés de -tout ce qui n'était pas la vermine des ascendants ou des proches, que -j'eus l'angoisse de me sentir en présence du _même_ troupeau qui faisait -vomir les gens nés sous le règne de Philippe Auguste ou de Frédéric -Barberousse et disséminés sous la terre ou dans les sillons des cieux, -depuis tant de générations qu'ils sont morts en se souvenant de la mort -du Christ. - -J'entrevis l'énorme grandeur de ces temps lointains où la militante -Église qui avait dompté l'univers et dont les pieds d'Immaculée -Conception se posaient sur le cou des rois, broyait pourtant sa -puissance contre un peuple de vermisseaux qui lui résistait sans jamais -mourir. - -On eût pu dire, semble-t-il, que cet obstacle impossible à vaincre -l'avertissait, en pleine victoire, de sa condition précaire d'épousée -d'un Dieu sanglant à qui tout avait résisté... - -Devenue comme la mer, elle dut, en frémissant, prendre pour elle-même la -concise prohibition du Seigneur: «Tu viendras jusqu'ici et tu ne -passeras pas plus avant, et c'est ici que tu briseras l'enflure de tes -ondes.»[14] - - [14] _Job_, XXXVIII, 11. - -Néanmoins, la guerre aux Juifs ne fut jamais, dans l'Église, que -l'effort mal dirigé d'un grand zèle charitable et la Papauté les abrita -généreusement contre la fureur de tout un monde. - - - - -XVI - - -_Exspectans exspectavi_, chantaient les chrétiens, attendant la -Résurrection des morts. - ---_Exspectaveram et adhuc exspectabo_, rectifiaient avec profondeur les -gémissants d'Israël. J'avais attendu et je veux attendre encore. Votre -Messie n'est pas mon Messie et quand même tous vos tombeaux -s'ouvriraient, j'attendrais toujours! - -La patiente Église de Jésus considérait silencieusement ces _suspendus_ -éternels, fortifiés par un indicible espoir et dont nul sauveur n'aurait -pu porter la pénitence épouvantable,--cependant que les basiliques et -les monastères carillonnaient à la gloire d'un Enfant Juif qui était -mort dans l'ignominie pour sauver les vagabonds. - -Les sanglots ou les chants des cloches, dont tous les empires chrétiens -frissonnaient d'amour, frappaient en vain l'âme obstinée de ces -orphelins de Léviathan. - -Créanciers d'une Promesse impérissable que l'Église jugeait accomplie et -forts d'un Pacte sempiternel enregistré par l'Esprit-Saint jusqu'à trois -cents fois, le Fils de Marie leur paraissait à peine l'égal de ce roi -lépreux qui régna sur Jérusalem, qui fut «plein de lèpre jusqu'au jour -de sa mort» et le terrible habitant d'une maison solitaire, pour son -crime d'avoir usurpé l'encensoir des fils du grand prêtre.[15] - - [15] _Paralipomènes_, liv. II, chap. 26. - -Comme ils devaient mépriser les pompes douloureuses du Christianisme, -ces guenilleux indomptés qui pensèrent toujours que la Gloire du Dieu -d'Ézéchiel avait besoin de leur propre gloire! - -Ah! l'Église avait beau leur dire: «Celui qui a vendu son frère, un fils -d'Israël, et qui en a reçu le prix, doit subir la mort»,[16] toute la -postérité de Jacob pouvait lui répondre: - - [16] _Deutéronome_, XXIV, 7. - ---Si vous nous croyez semblables à Caïn parce que nous sommes errants et -fugitifs sur la terre, souvenez-vous que le Seigneur a marqué d'un SIGNE -ce meurtrier, pour que ceux qui le trouveraient ne le tuassent pas[17] -et voyez, après cela, combien sont vaines vos menaces d'extermination. - - [17] _Genèse_, IV, 15. - -Nous avons la parole d'honneur de Dieu qui nous a juré son alliance -éternelle et nous refusons de le délier. Cette parole subsiste à jamais -et, quand elle s'accomplira, vous deviendrez notre esclave. - -Si c'est son Fils que nous avons crucifié, qu'il se sauve donc lui-même, -ce Sauveur des autres, puisque nous avons promis de croire en lui quand -il descendra de sa Croix. - - - - -XVII - - -Et la Mère des fidèles, glacée d'horreur, continue, dans l'introublable -sérénité de sa Liturgie, les Lamentations sublimes: - -«Comment est-elle accroupie dans la solitude, la Cité pleine de peuple? -Elle est faite comme une veuve, la Dominatrice des nations; la Princesse -des provinces est devenue tributaire. - -«En larmoyant elle a pleuré dans la nuit et ses larmes sont en ses -joues; il n'est aucun de ses bien-aimés qui la console: tous ses amis -l'ont méprisée et lui sont devenus ennemis. - -«Juda a changé de lieu à cause de l'affliction et du cumul de la -servitude. Il a habité parmi les gentils et n'a pas trouvé de repos; -tous ses persécuteurs l'ont appréhendé dans les lieux étroits. - -«Les chemins de Sion pleurent parce qu'il n'y a personne qui vienne à la -Solennité: toutes ses portes sont détruites, ses prêtres gémissants, ses -vierges sordides, elle-même oppressée d'amertume. - -«Les étrangers ont été mis à sa tête et ses ennemis se sont enrichis, -parce que le Seigneur a parlé sur elle, à cause du grand nombre de ses -injustices. Ses tout petits ont été conduits en captivité devant la face -de celui qui leur fait tribulation. - -«--_Jérusalem, Jérusalem, reviens au Seigneur ton Dieu!_ - -«Et de la fille de Sion s'est évadé tout son décor: ses princes ont été -faits comme des béliers qui ne trouvent point de pacage et s'en sont -allés sans force devant la face de celui qui les pourchassait. - -«Jérusalem s'est souvenue du jour de son affliction et de l'inconstance -de toutes les choses désirables qui étaient siennes, pour les avoir eues -dès les anciens jours, lorsque son peuple tombait dans la main hostile -et qu'il n'était point d'auxiliateur. Les ennemis l'ont vue et se sont -moqués de ses sabbats. - -«Jérusalem a grièvement péché, c'est pourquoi elle a été faite instable. -Tous ceux qui la glorifiaient l'ont méprisée, parce qu'ils ont vu son -ignominie; elle-même en gémissant est retournée en arrière. - -«Ses ordures sont sur ses pieds et elle n'a pas eu souvenance de sa fin. -Elle est mise en bas effroyablement, n'ayant point de consolateur. Vois, -Seigneur, mon affliction, puisque l'ennemi s'est dressé. - -«--_Jérusalem, Jérusalem, retourne-toi vers ton Seigneur Dieu!_ - -«L'adversaire a mis sa main sur toutes les choses désirables qu'elle -possédait; car elle a vu les nations qui étaient entrées dans son -sanctuaire, desquelles tu avais commandé qu'elles n'entrassent en ton -église. - -«Tout son peuple est gémissant et cherchant le pain; ils ont donné -toutes les choses précieuses pour avoir de quoi manger à la réfection de -leur âme. Vois, Seigneur, et considère que je suis devenue très vile. - -«O vous tous qui passez par le chemin, soyez attentifs et voyez s'il est -une douleur comme ma douleur; car le Seigneur m'a vendangée, ainsi qu'il -l'a dit au jour du déchaînement de sa fureur. - -«Il a envoyé le feu d'en haut dans mes os et il m'a ouvert -l'entendement. Il a étendu le filet devant mes pieds, il m'a forcée de -retourner en arrière; il m'a laissée désolée, tout le jour broyée de -tristesse. - -«Le joug de mes iniquités a veillé dans sa main: elles ont été enroulées -et posées à mon cou; ma vigueur est extrêmement affaiblie et le Seigneur -m'a abandonnée à une puissance dont je ne pourrai me délivrer.[18] - - [18] _Office de Ténèbres_, 1er nocturne du Jeudi Saint. - -«--_Jérusalem, Jérusalem, amende-toi pour l'amour de ton pauvre Dieu qui -t'implore!_» - - - - -XVIII - - -Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, écrivait Pascal,--le plus -déplorable, je crois, d'entre les grands hommes qui se sont beaucoup -trompés. - -Pensée d'une haute beauté triste que le janséniste farouche, assurément, -n'eût pas expliquée, et qui ne pouvait être, à ses propres yeux, qu'une -hyperbole de piété. - -Il serait peu facile, toutefois, d'exprimer à quel point cette -combinaison de syllabes a le pouvoir d'obséder un coeur profond qui la -supposerait plus qu'humaine... - -A force d'aimer, le Moyen Age avait compris que Jésus est toujours -crucifié, toujours saignant, toujours expirant, bafoué par la populace -et _maudit par Dieu lui-même_, conformément au texte précis de -l'ancienne Loi: «Celui qui pend au bois est maudit de Dieu».[19] Comment -aurait-il pu ne pas abhorrer les Juifs? - - [19] _Deutéronome_, XXI, 23. - -La Passion était pour lui si contemporaine, si flagrante, le Sang du -Christ si tiède encore, si vermeil, et ses oreilles bourdonnaient si -fort de la Clameur exécrable! - -Ce peuple démoniaque ne hurlait-il pas, s'adressant au Lâche condamné à -laver éternellement ses mains homicides: «Que son sang soit sur nous et -sur nos enfants»? Il fallait bien le satisfaire, en accomplissant, par -la vilipendaison à jamais d'un peuple entier, le pénal verset de ce -Testament Nouveau, prophétique autant que l'Ancien dont il fut dit qu'un -iota ou un point ne passera pas aussi longtemps que subsisteront le ciel -et la terre. - -Les souffrances de Jésus furent le pain et le vin du Moyen Age, son -école primaire et le pinacle sourcilleux de sa clergie. Elles furent sa -demeure, son foyer plein de brandons et d'étincelles, son lit pour -naître et pour mourir et, quelquefois, le paradis de ses Saints qui -n'imaginaient pas mieux que de pleurer avec la Mère aux Sept Glaives et -le Bon Larron, pendant des éternités. - -Elles furent et devaient être, en effet, la grande émotion, le poème -toujours nouveau, la rédivive péripétie d'un drame toujours angoissant, -pour une société naïve où les facultés d'enthousiasme et de dilection -flamboyèrent avec une magnificence que les seules fournaises du Paraclet -pourront rallumer un jour. - -La _Pauvreté_ du Seigneur était sentie merveilleusement par ces tendres -foules, et la compassion pour un Dieu si lamentable faisait quelquefois -mourir d'autres pauvres qui prenaient volontiers, par-dessus leurs -propres misères, tout ce qu'ils pouvaient porter de son fardeau. - -Pour mieux souffrir avec lui, ils se serraient contre la Vierge navrée -qui tient sur ses genoux--comme sur une croix nouvelle,[20]--son grand -Fils mort et arrache de sa Tête, avec des tenailles précieuses, les -dures épines qu'on y enfonça. - - [20] _Sainte Brigitte_, liv. 1, chap. 10. - -«--Vous êtes douloureuse et lacrymable, Notre Dame Vierge Marie, -disaient-ils; à qui Vous comparer ou Vous égaler? Votre contrition est -comme la mer. Faites-moi pleurer avec Vous, _faites-moi porter la mort -du Christ_, faites-moi le convive de sa Passion et le miroir de ses -Plaies.»[21] - - [21] _Office des Sept Douleurs._ - -Elle seule pouvait leur conter la peine infinie du Dieu _Sans-avoir_ -qu'elle avait mis humblement au monde chez des animaux et qui ne s'était -jamais reposé d'avoir du chagrin et de festoyer la tribulation. - - - - -XIX - - -Et l'immense regard désolé dont l'Étoile du matin noyait tous ces -compatissants avec Elle, était pour eux une réponse de la suavité la -plus déchirante: - ---Les méchants Juifs--croyaient-ils entendre,--ont accusé mon Enfant -divin d'être un homme gourmand et buveur,[22] et c'est bien vrai, je -vous assure, que, même en sa Croix, il a gémi pour qu'on lui donnât à -boire. - - [22] Ecce homo vorax et potator vini.--_Matthieu_, XI, 19. - -Dites-vous bien qu'à ce moment, _il voyait MES LARMES!_ - -Ces larmes étroitement apparentées à son Humanité sainte et armées alors -contre lui de la toute-puissance d'impétration pour un univers frappé de -folie, s'élevèrent comme un grand nombre de vagues autour de sa Croix -solitaire... - -Avant que tout fût consommé, quand toutes les prophéties -anciennes avaient achevé d'engendrer leurs effroyables -accomplissements,--lorsqu'après quatre fois mille ans d'humiliation, -la Femme est enfin _debout_, devant l'Arbre de vie, les pieds sur la -tête du Serpent et le front dans les douze étoiles,--toute la -descendance misérable du premier Désobéissant, magnifiée par ma -Compassion, apparut dans la splendeur de mes larmes. - -Le Calice d'amertume infinie que Jésus priait son Père d'écarter de lui, -sous les oliviers, et qui épouvantait son Ame sacrée jusqu'à la Sueur de -sang et jusqu'à l'Agonie, il fallait maintenant le boire de la main de -Celle qu'il avait choisie dès le commencement pour être le ministre sans -tache de la plus cruelle partie de son Supplice. - -Puisqu'il s'était plaint d'avoir soif, il fallait bien qu'il le vidât -jusqu'à la dernière goutte, et il ne devait lui être permis d'expirer -que lorsque toutes les larmes des générations seraient sorties de ce -véritable _Calice de son Agonie_ qui était Mon Coeur! - -L'Ange qui l'avait assisté la veille s'était enfui vers le ciel, son -Père venait de l'abandonner, la sentence rigoureuse: «Malheur à celui -qui est seul», se réalisait en lui d'une manière infinie et sans -exemple. - -Sa Mère elle-même lui était devenue comme une étrangère, depuis qu'il -s'en était dépouillé pour son disciple, avant de demander à boire. - -Il était désormais seul à seule et face à face avec Judith, comme un -Holopherne cloué dans le lit de sa perdition.[23] - - [23] _Épître de la messe des Sept Douleurs._ - -Le soleil déjà s'obscurcissait pour échapper à l'horreur de cette -confrontation silencieuse et les morts commençaient à se démener dans -leurs sépultures... - ---Buvez, mon Fils,--disaient les voix désolées de mon abîme,--buvez ces -larmes de tristesse et ces larmes de colère. Le fiel n'avait pas assez -d'amertume et le vinaigre n'avait pas assez d'acidité pour éteindre une -soif pareille à la vôtre. - -Buvez ces larmes d'orphelins, de veuves et d'exilés; - -Buvez ces larmes d'adultères, de parricides et de désespérés; - -Buvez encore ceci qui est l'océan des larmes de l'Avarice, de la -Concupiscence charnelle et de l'Orgueil; - -Buvez enfin ces larmes d'_argent_ qui seront désormais l'unique -patrimoine en Israël, et qu'un jour la dérision sacrilège des faux -chrétiens répandra sur le catafalque vermiculeux de la vanité des morts. - -Tout cela, c'est ce que le Peuple de Dieu a gardé pour le -rafraîchissement de votre seconde Agonie, et c'est par moi qu'il vous -l'offre, parce que c'est moi que vous désignâtes cruellement pour vous -en abreuver avant votre dernier souffle. - -Vous avez dit que «ceux qui pleurent sont bienheureux», et c'est parce -que je pleure les larmes de toutes les générations que «toutes les -générations m'appelleront Bienheureuse». - -Je n'avais parlé que _six_ fois dans l'Évangile. Telle fut ma Septième -Parole, inentendue de l'Évangéliste à ma droite et de Madeleine à ma -gauche, mais à laquelle répondit le cri puissant du _Consummatum_. - -Jésus baissa sa Tête effrayante pour que la Mort pût s'approcher... - -Et le Voile du Temple fut déchiré du haut en bas, comme la robe de -Caïphe ou le ventre du Proditeur,--pour exprimer que les Juifs cruels -n'auraient plus que des tabernacles déserts. - - - - -XX - - -Les désolations et les terreurs de l'Évangile étaient ambiantes à tel -point pour ces bonnes gens d'autrefois, que leur aversion à l'égard des -Juifs empruntait à la nature même de leur sensibilité quelque chose de -prophétique. - -Non seulement les Juifs avaient crucifié Jésus; que dis-je? non -seulement ils le crucifiaient actuellement devant eux, mais encore ils -refusaient de _le faire descendre de sa Croix en croyant en lui_. - -Car tous les mots du Texte sont vivants. - -Pour ces âmes profondes et amoureuses, il ne pouvait être question de -rhétorique ou de vaine littérature, quand il s'agissait de la Parole de -Dieu. - -Les faiseurs de livres, qui ont tout dilapidé, dormaient encore dans les -limbes des maternités futures, et l'horreur eût été grande, si quelqu'un -s'était avisé de supposer que l'Esprit-Saint avait pu raconter une -anecdote ou relater un incident accessoire, élagable sans inconvénient. - -On ne trouvait pas, dans le Livre, une syllabe qui ne se rapportât, en -même temps, au passé et à l'avenir, au Créateur et aux créatures, à -l'abîme d'en haut et à l'abîme d'en bas,--enveloppant tous les mondes à -la fois d'un unique éclair, comme le tournoyant esprit de l'Ecclésiaste -qui «passe en considérant les univers _in circuitu_, et qui revient en -ses propres cercles». - -Ce fut d'ailleurs, à toute époque, l'infaillible pensée de l'Église qui -retranche d'elle, ainsi qu'un membre pourri, quiconque touche à cette -Arche sainte remplie de tonnerres: la Révélation par les -Écritures,--éternellement _actuelle_ au sens historique et -_universelle_, absolument, au sens des symboles. - -En d'autres termes, la Parole divine est infinie, absolue, irrévocable -de toute manière, _itérative_ surtout, prodigieusement, _car Dieu ne -peut parler que de Lui-même_. - -Ces âmes simples étaient donc «raisonnablement» persuadées que la -Raillerie juive, consignée par les deux premiers Évangélistes, n'est -rien moins qu'une échéance prophétique de l'histoire de Dieu racontée -par Dieu, et leur instinct les avertissait que le «Règne terrestre» du -Crucifié et la fin glorieuse de son permanent Supplice dépendaient, en -quelque inexprimable façon, de la bonne volonté de ces infidèles. - - - - -XXI - - -Or, leur volonté, précisément, était infernale. Ces maudits se savaient -puissants et leur détestable joie consistait à retarder indéfiniment ce -Règne glorieux attendu par les captifs, en éternisant la Victime. - -Le Salut de tous les peuples était, par leur malice, diaboliquement -_suspendu_,--au sens figuré comme au sens propre,--et celui des Apôtres -qui avait été pharisien et qui comprenait sans doute ces choses mieux -que personne, s'était vu forcé d'avouer qu'on n'était sauvé qu'«en -espérance», rien qu'en espérance, et qu'il fallait encore attendre la -Rédemption, en exhalant, avec le dolent Esprit du Seigneur, des -«gémissements inénarrables».[24] - - [24] _Rom._, VIII, 24, 26. - -Le refus de ces canailles immobilisait effroyablement, par minutes et -par secondes, les plus rapides épisodes et toutes les péripéties de la -Passion. - -Le fétide Judas baisait toujours son Maître au Jardin et le déplorable -_fils de la Colombe_, Simon-Pierre, ne s'arrêtait plus de le renier en -«se chauffant» au Vestibule. - -Crachats, Soufflets, Meurtrissures pleuvaient sans interruption ni -merci, en même temps que le vacarme des Injures et le fracas surnaturel -des _Cinq mille_ Coups de lanières plombées mentionnés par la tradition, -retentissaient plus horriblement que jamais, grossis et multipliés par -tous les échos de la Douleur de la terre, comme le carillon des -ouragans. - -Sous le haut portique d'une colossale demeure d'où semblaient sortir les -ténèbres, le morose Pilate se lavait les mains depuis mille ans et -songeait sans doute à se les laver mille ans encore, pour savoir s'il -n'obtiendrait pas de quelque océan ce qu'il avait inutilement espéré de -tous les fleuves. - -Et devant ce juge oblique, l'impardonnable Couronne, l'authentique -«Buisson de feu» qui coiffait le Fils de la Vierge, enfonçait toujours -ses pointes atroces dans le Chef divin du Supplicié que le travail des -flagellateurs avait fait brûlant comme un tison. - -L'énorme cri des tueurs de Dieu grondait plus fort que le rugissement -obstiné d'une cataracte, aggravé par la voix plaintive des agneaux -destinés à l'immolation pascale, qu'on entendait à chaque instant du -côté de la Piscine probatique... - -Et cette Croix de démence, le clouement et le déclouement du Christ, ses -langueurs inexprimables et les Sept Paroles qu'il prononça, la Station -de la Mère et cette Mort d'entre les morts qui épouvanta le soleil -pendant trois heures; tous les détails enfin de cette ribote scandaleuse -de tortures dont le seul pressentiment consume les extatiques, étaient -impitoyablement distincts et discernables, fixés à jamais dans le temps -et dans l'espace, ankylosés par un infrangible vouloir. - -«_Descendat NUNC de cruce_... Qu'il descende _maintenant_ de sa croix et -nous croirons en lui. Destructeur du temple de Dieu, sauve-toi -toi-même.» Il n'y avait pas à sortir de cet ultimat. Rien ne finissait -parce que rien ne pouvait finir et que les choses finissantes -renaissaient aussitôt partout. - -On saignait avec Jésus, on était criblé de ses plaies, on agonisait de -sa soif, on était souffleté à tour de bras en même temps que sa Majesté -sacrée, par toute la racaille de Jérusalem, et les enfants même qui -n'étaient pas nés tressaillaient d'horreur dans le ventre de leurs -mères, quand on entendait le Marteau du Vendredi Saint. - -Les laboureurs sanglotants allumaient alors de pauvres flambeaux dans -les sillons de la terre, pour que cette nourrice des malheureux ne fût -pas infécondée par l'inondation des ténèbres qui s'épandaient du haut du -Calvaire, ainsi qu'un interminable panache noir, au moment du Dernier -Soupir. - -C'était, en ce jour, le grand Interdit de la compassion et du -tremblement. Les oiseaux migrateurs et les fauves habitants des bois -s'étonnaient de voir les hommes si tristes, et les animaux sans colère -suaient d'angoisse au fond des étables en entendant pleurer leurs -pasteurs. - -Les chrétiens à l'image d'un Dieu Très-Haut descendu si bas se -reprochaient avec amertume de l'avoir fait à leur ressemblance et -craignaient de regarder le plafond des cieux... - -Depuis les Matines du Jeudi _absolu_ jusqu'à l'immense alléluia de la -Résurrection, le monde était livide et silencieux, artères liées, forces -percluses, «chef languide et coeur dolent». Arbitraire absolu de la -Pénitence. Une seule porte lugubre environnée de pâles monstres -accusateurs était entr'ouverte pour aller à Dieu. Les vitraux éclatants -s'éteignaient. Les bonnes cloches ne tintaient plus. C'était à peine si -on avait l'audace de naître et on n'osait presque plus mourir. - -Vainement on s'efforçait de consoler la Vierge aux Épées dont les yeux -brûlés de larmes ressemblaient à deux soleils morts. Cette Face -maternelle, qui paraissait exiler tout réconfort, était devenue un -volcan d'effroi et jetait par terre les multitudes... - -«Qu'il descende!» hurlaient toujours les chacals de la -Synagogue.--Pourquoi donc, ô Israël? Est-ce pour le dévorer, ce nouveau -Joseph engendré dans ta vieillesse, à qui tu as fait une si belle -«tunique de diverses couleurs»[25] et que voici dans les bras en croix -de cette Rachel immobile qu'on ne peut pas consoler? - - [25] _Genèse_, XXXVII, 3. - - - - -XXII - - -«Prions pour les perfides Juifs, pour que le Seigneur Notre Dieu enlève -le voile de leurs coeurs et qu'ils reconnaissent, eux aussi, Notre -Seigneur Jésus-Christ. Sempiternel Dieu Tout-Puissant, qui ne rejetez de -votre miséricorde pas même la perfidie Juive, exaucez les prières que -nous déférons à vous, à cause de l'aveuglement de ce peuple, pour -qu'ayant connu la lumière de votre vérité qui est le Christ, il soit -arraché de ses ténèbres.» - -Telles étaient et telles seront jusqu'à la FIN les prières de l'Église -pour l'étonnante postérité d'Abraham. Prières absolument solennelles qui -ne sont récitées publiquement que le seul jour du Vendredi Saint. - -En ce moment-là, sans doute, les coeurs d'autrefois s'arrêtaient de -battre et le silence des colères était prodigieux, dans l'espoir -universel d'entendre venir des lieux souterrains le préliminaire soupir -de la conversion du Peuple obstiné. - -On sentait, confusément que ces hommes de crasse et d'ignominie étaient, -quand même, les geôliers de la Rédemption, que Jésus était leur captif, -que l'Église était leur captive, que leur consentement était nécessaire -à la diffusion des allégresses et que c'était pour cela qu'un miracle -persistant gardait leur progéniture. - -En accomplissement de la plus impénétrable des lois, ils étaient -puissamment ancrés dans leur volonté mauvaise d'assoupir la Force de -Dieu et d'ajourner implacablement sa Gloire, pour qu'en effet l'une et -l'autre parussent oisives en présence des désespoirs de -l'humanité,--jusqu'à l'heure admirablement occulte où la Propitiation -douloureuse du Verbe fait Chair serait consommée _dans tous ses -membres_. - -Et cette heure furtive, Jésus lui-même avait déclaré ne la -point connaître, affirmant que «nul, excepté le Père, ne la -connaissait!...»[26] - - [26] _Marc_, XIII, 32. - -Mais où le mystère devenait intolérable complètement, c'était à l'idée -que ce moment unique, désiré faméliquement, depuis tous les âges, par -l'universalité des créatures, dépendait encore et toujours de ces mêmes -Juifs, créanciers inexorables de l'Esprit-Saint, qui mettaient -_opposition_ sur le Sang du Christ. - -Les siècles avaient coulé comme de l'eau et les générations vivantes -s'étaient empilées sur les générations mortes. On avait beau produire -des titres ou des cédules paraphés de ce précieux Sang et contresignés -du sang de tous les Martyrs; on ne rencontrait jamais que l'odieux -visage de ces usuriers du Consolateur et la magnificence de Dieu restait -close. - -C'est en ce sens que les Juifs, si durement opprimés par les adorateurs -de la Croix, faisaient couler en revanche tant de pleurs chrétiens -derrière eux, et de si terribles pleurs qu'on aurait pu croire vraiment -que la Mer rouge s'était élancée à leur poursuite... et c'est pourquoi -l'Église avait le courage de prier pour eux d'un coeur déchiré. - - - - -XXIII - - -Les Juifs ne se convertiront que lorsque Jésus sera descendu de sa -Croix, et précisément Jésus ne peut en descendre que lorsque les Juifs -se seront convertis. - -Tel est l'impossible dilemme où le Moyen Age se tordit comme dans les -branches d'un étau. Aussi ne s'interrompait-il de maudire ou de -massacrer ces antagonistes abominables que pour se traîner à leurs -pieds, en les suppliant, avec des sanglots, d'avoir pitié du Dieu -pâtissant. - -Il n'existe pas de poème qui puisse être comparé à cet agenouillement -insensé de toutes les nations devant un troupeau de brutes fangeuses, -pour les implorer _au Nom_ de la Sagesse éternelle en agonie: - -«_Quid feci tibi, aut in quo contristavi te?_ - -«--O mon peuple! que t'ai-je fait et en quoi t'ai-je contristé? -Réponds-moi. - -«Parce que je t'ai mené hors de la terre d'Égypte, tu as préparé une -croix à ton Sauveur... - -«Parce que je t'ai guidé quarante ans dans le désert et que je t'ai -nourri de manne, et que je t'ai introduit dans une terre très-bonne, tu -as préparé une Croix à ton Sauveur... - -«Qu'ai-je dû faire en outre pour toi que je n'aie point fait? Je t'ai -planté comme ma vigne magnifique, devenue pour moi très-amère, car tu as -abreuvé ma soif de vinaigre et tu as percé d'une lance le côté de ton -Sauveur... - -«A cause de toi, j'ai flagellé l'Égypte avec ses premiers-nés, et tu -m'as livré pour être fouetté... - -«J'ai marché devant toi dans la colonne de nues, et tu m'as conduit au -prétoire de Pilate... - -«Je t'ai repu de manne dans le désert, et tu m'as donné des soufflets et -des coups de verges... - -«A cause de toi, j'ai frappé les rois des Chananéens, et tu as frappé -mon chef d'un roseau... - -«Je t'ai donné le sceptre royal, et tu as donné à ma tête une couronne -d'épines... - -«Que t'ai-je donc fait? ô mon peuple!... Je t'ai exalté en grande force, -et tu m'as suspendu à la Croix patibulaire...»[27] - - [27] _Office du Vendredi Saint._ Adoration de la Croix. - -Imploration vaine et refus insultant toujours identique. «Il a mis sa -confiance en Dieu. Que Dieu le délivre donc maintenant, s'il tient à -lui, puisque ce sauveur des autres a prétendu qu'il était son Fils!» La -menace de l'écroulement des cieux n'aurait pu leur arracher une autre -réponse. - - - - -XXIV - - -La Race anathème fut donc toujours, pour les chrétiens, à la fois un -objet d'horreur et l'occasion d'une crainte mystérieuse. - -Sans doute, on était le troupeau soumis de la douce et puissante Église, -infaillible et indéfectible, au sein de laquelle on était assuré de ne -pas périr; mais on savait bien aussi que le Seigneur n'avait pas tout -dit, que sa révélation parabolique ou similitudinaire n'était pénétrable -qu'à une faible profondeur... - -On sentait _là_ quelque chose qui n'était pas expliqué; que l'Église -elle-même ne connaissait pas tout à fait et qui pouvait être infiniment -redoutable. - -Autrement, pourquoi ces fureurs, ces supplications? - -Si on avait la force ou l'audace de s'aventurer jusqu'au bord du -gouffre, de se pencher sur l'effrayant entonnoir des arcanes indévoilés, -c'était à mourir par le vertige de songer seulement qu'Israël, si «fort -contre Dieu» et qui méprisait tant les leçons du Christ, était, -néanmoins, _l'unique_, peut-être, ayant eu véritablement le droit et la -confondante prérogative d'exhaler--à partir du cinquième millénaire de -la Catastrophe primordiale--la cinquième revendication du _Pater -noster_: «Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs»? - -Quelles dettes? Quels débiteurs? - -Puisque les fils de Jacob ont le pauvre pour créancier,--le Pauvre qui -est Fils de Dieu,--ne faut-il pas qu'ils soient à leur tour, en un sens -plus mystérieux, les créanciers de ce prodigue Esprit-Saint dont Jésus -aurait, par sa mort, laissé _protester_ les Écritures?... - -Et cette mort elle-même, qui fut leur ouvrage, ne serait-elle pas alors, -et par conséquent, la canaillerie profonde et parfaite, la scélératesse -_en abîme_ que la précision liturgique a désignée sous le nom -très-particulier de «perfidie juive»? - -Ne s'agissait-il pas, en effet,--pour ne pas sortir des comparaisons -abjectes qui conviennent si parfaitement au Dieu de l'abjecte -humanité,--de faire _des frais_ au Consolateur pour le contraindre à -_satisfaire_, avec une extrême usure, fût-ce dans vingt siècles, aux -dépens du douloureux Christ qui continuerait à saigner et à mourir sur -le bois d'opprobre, en attendant que les exacteurs cruels s'estimassent -désintéressés? - -Car le Salut n'est pas une plaisanterie de sacristains polonais, et -quand on dit qu'il a coûté le sang d'un Dieu incarné dans de la chair -juive, cela veut dire qu'il a _tout_ coûté depuis les temps et depuis -les éternités. - -Qu'on se souvienne de ce Père qui attend toujours, lui aussi, et qui -attend bien mieux que personne, puisqu'il est seul à savoir la Fin. - -L'histoire de l'Enfant prodigue est une parabole si lumineuse de son -éternelle Anxiété béatifique dans le fond des cieux, qu'elle en est -devenue banale et que nul n'y comprend plus rien. - -Allez donc dire aux catholiques modernes que le Père dont il est parlé -dans le récit de saint Luc, lequel partage la SUBSTANCE entre ses deux -fils, est Jéhovah lui-même, s'il est permis de le nommer par son Nom -terrible; que le fils aîné demeuré sage, et qui «est toujours avec lui», -symbolise, à n'en pas douter, son Verbe Jésus, patient et fidèle; enfin -que le fils plus jeune, celui qui a voyagé dans une «région lointaine où -il dévora sa substance avec des prostituées», jusqu'au point d'être -réduit à garder les porcs et à «désirer d'emplir son ventre des siliques -mangées par ces animaux», signifie, très-assurément, l'Amour Créateur -dont le souffle est vagabond et dont la fonction divine paraît être, en -vérité, depuis six mille ans, de nourrir les cochons chrétiens après -avoir pâturé les pourceaux de la Synagogue! - -Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau gras «qu'on tue, qu'on mange et -dont on se régale», pour fêter la résipiscence du libertin, est encore -ce même Christ Jésus dont l'immolation chez les «mercenaires» est -inséparable toujours de l'idée d'affranchissement et de pardon. - -Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes grandioses, familières -tout au plus à quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et -cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès l'enfance à ne voir dans -l'Évangile qu'un édifiant traité de morale,--et vous entendrez de jolies -clameurs! - - - - -XXV - - -Je n'ai certes pas lieu de supposer que les chrétiens du Moyen Age -possédaient, en général, de si transcendantes aperceptions sur Dieu et -sur sa Parole. Mais, n'ayant pas vu le dix-septième siècle ni la -Compagnie de Jésus, ils étaient simples et lorsqu'ils ne croyaient pas -d'une âme amoureuse, ils croyaient tout de même d'un coeur tremblant, -comme il est écrit des démons,[28]--et c'était assez pour qu'ils -devinassent au moins quelque chose, pour que leurs craintes ou leurs -espoirs allassent plus loin que les horizons de cheptel entrevus par les -somnolents bestiaux de la piété contemporaine. - - [28] _Épître catholique de saint Jacques_, II, 19. - -«Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée», entendit un jour la -visionnaire sublime de Foligno. Ce naïf mot raconte l'histoire de -plusieurs centaines de millions de coeurs. - -La religion n'était pas risible alors et la Vie divine aperçue partout -était, pour ces simples gens, la chose du monde la plus sérieuse, la -plus péremptoire. - -Il est parlé dans l'Évangile d'un certain Simon de Cyrène que les Juifs -contraignirent à porter la Croix avec Jésus qui succombait sous le -fardeau. La tradition nous apprend que c'était un homme pauvre et -pitoyable qui voulut, aussitôt après, devenir chrétien pour avoir le -droit de pleurer sur lui-même en se souvenant de la Victime dont il -avait eu la gloire de partager l'ignominie. - -Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'un tel adjoint du Rédempteur -mortifié est une évidente préfiguration de ce Moyen Age plein de -potences et de basiliques,[29] plein de ténèbres et d'épées sanglantes, -plein de sanglots et de prières, qui, durant l'espace de mille ans, mit -sur ses épaules tout ce qu'il put de l'immense Croix,--cheminant ainsi -dans les vallons noirs et sur les collines douloureuses, élevant ses -fils pour la même angoisse, et ne se couchant sous la terre que -lorsqu'ils avaient assez grandi pour substituer aisément leur -compatissance à la sienne? - - [29] Paul Verlaine. - -Prodigieuse, inlassable résignation! - - Point de pain quelquefois, et jamais de repos; - Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, - Le créancier et la corvée - Lui font d'un malheureux la peinture achevée. - Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder, - Lui demande ce qu'il faut faire. - --C'est, dit-il, afin de m'aider - _A recharger ce BOIS_... - -Ah! La Fontaine s'est trompé. Ce n'était pas un _fagot_ que les -bûcherons priaient la Mort de les aider à remettre sur leurs épaules. - -C'était le BOIS du Salut du monde, l'«Espérance unique» du genre humain -que les Juifs les forçaient impitoyablement à porter. - -Ils ne disaient jamais non, bien qu'ils fussent exterminés de fatigues, -enveloppés dans un perpétuel brouillard de misères, et si, parfois, ils -se ruaient contre les perfides, c'était, comme je l'ai dit, parce que -ceux-ci refusaient de mettre fin aux Langueurs du Christ;--sentiment -d'une tendresse ineffable que personne jamais ne comprendra plus! - - - - -XXVI - - -Il est vrai que les Circoncis eux-mêmes sont condamnés à porter la Croix -depuis dix-neuf siècles, mais d'une toute autre manière. - -J'ai dit plus haut que les Juifs du Moyen Age, traqués à la fois par -toutes les meutes de l'indignation ou de la générosité chrétiennes, -avaient encore la ressource de leur opposer, en écumant, le _Signe_ -terrifique déterré dans les ossements du premier Caïn, en vertu duquel -nul ne pouvait les exterminer par le glaive de la Colère ou le glaive de -la Douceur, sans être puni _sept_ fois, c'est-à-dire sans s'exposer aux -représailles infinies du Septénaire omnipotent que les chrétiens nomment -le Saint-Esprit. - -Or, le signe dont fut marqué le Patriarche des tueurs et que Moïse n'a -pas eu la permission de révéler pouvait être fort bien le Signe même de -la _Croix_, si on tient pour règle certaine l'inspiration -perpétuellement réitérative des Textes sacrés. - -Cette histoire merveilleuse de Caïn où les moralisants excogitateurs -d'exégèse n'ont absolument rien vu, sinon qu'il est mal d'égorger son -frère, donne, en quelques versets d'une concision effrayante, -l'itinéraire complet de la Volonté divine explicitement déclarée dans -les soixante-douze livres surnaturels dont l'ensemble constitue la -Révélation. - -Il n'existe pas dans l'Écriture un raccourci plus prodigieux. C'est au -point que les noms d'Abel et de Caïn, _affrontés_ ensemble, forment une -espèce de monogramme symbolique du Rédempteur: - - _Agnus Bajulans Ego Lignum, - Crucis Amanter Infamiam Nobilitavi._ - Etc., etc. - -On pourrait multiplier à l'infini ce jeu d'initiales qui faisait -l'amusement des écolâtres anciens. - -Mais il s'agit là d'un point central, de l'axe même des paraboles à -venir, de l'essieu des Roues d'Ézéchiel, et si on veut parler -sérieusement de ces deux premiers fils d'Adam qui sont à l'aube des -antagonismes humains, toutes les Idées essentielles vont se précipiter -en poussant des cris... - -Qu'il suffise d'observer que le Seigneur, _ne pouvant parler que de -Lui-même_, est nécessairement représenté du même coup par l'un et par -l'autre, par le meurtrier aussi bien que par la victime, par celle-ci -qui est sans gardien et par celui-là qui n'est le «gardien» de personne. - -L'innocent Abel «pasteur de brebis», tué par son frère, est une évidente -figure de Jésus-Christ; et le fratricide Caïn, maudit de Dieu, errant et -fugitif sur la terre, en est une autre non moins certaine,--puisqu'ayant -tout assumé, le Sauveur du monde est, à la fois, l'Innocence même et le -_Péché_ même, suivant l'expression de saint Paul.[30] - - [30] II _Cor._ V, 21. - -L'aventure du Prodigue rappelée tout à l'heure, n'est, au fond, qu'une -des innombrables versions de cette première aventure de l'humanité. - -Il est vrai que le compagnon des pourceaux n'a pas tué son frère, mais -celui-ci est néanmoins immolé sous les espèces du Veau gras, et le -bienvenu porcher reçoit,--lui aussi,--de la main du Père et Seigneur, -quelques _signes_ mystérieux d'une fort étrange sollicitude... - -Dans l'immense forêt pénombrale des Assimilations scripturaires, c'est -bien toujours la même histoire et la trame infiniment compliquée du même -secret. - -Sous l'impulsion de ces insolites pensées, dire que les Juifs sont -marqués de la Croix tout autant que les chrétiens et tout autant -que put l'être le Fratricide, c'est risquer au plus une -Lapalissade,--scandaleuse, j'en conviens, comme toutes les Lapalissades. - -Ne voit-on pas, en effet, que c'est en accomplissant ce qui pouvait être -imaginé de plus identique à la boucherie du vieux Caïn, qu'ils -déterminèrent le Christianisme, aussi impossible sans eux que le «Cri du -Sang d'Abel» sans le premier meurtre?--et, de même que les chrétiens -portent la Croix en saillie sur leurs poitrines ou sur les frontons de -leurs tabernacles, ils la portent en creux dans leurs âmes dévastées ou -dans les cavernes périlleuses de leurs synagogues. - -Quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent pas n'être pas -l'intaille du Sceau de la Rédemption. - -Et c'est pourquoi leur dégoûtant aspect est encore plus démonstrateur -que celui des meilleurs chrétiens qui peuvent si facilement -altérer,--par leur propre volonté,--le relief de l'Effigie salutaire. - -Cette empreinte béante, élargie comme le précipice du Chaos, par -l'oecuménique dilatation du Catholicisme, ils ont essayé de la combler -en la remplissant d'argent, et ils n'ont réussi qu'à donner à ce -terrible cancer l'apparence d'un astre blafard,--se rendant eux-mêmes -tout à fait semblables à des miroirs de concupiscence et de mort. - - - - -XXVII - - -Oserai-je dire maintenant, fût-ce avec des timidités de colombe ou des -prudences de serpent, au risque de passer pour un misérable fomentateur -de sophismes hétérodoxes, le conflit adorablement énigmatique de Jésus -et de l'Esprit-Saint? - -J'ai parlé de Caïn et d'Abel, de l'Enfant prodigue et de son frère, -comme j'aurais parlé du mauvais Larron et du bon Voleur qui les évoquent -si étrangement. - -J'aurais pu tout aussi bien rappeler l'histoire d'Isaac et d'Ismaël, de -Jacob et d'Ésaü, de Moïse et du Pharaon, de Saül et de David et -cinquante autres moins populaires, où la Compétition mystique des Aînés -et du Puîné, décisivement et _sacramentellement_ promulguée sur le -Golgotha, fut notifiée, tout le long des âges, dans le mode prophétique. - -Les frères anathèmes ou persécuteurs représentent toujours le Peuple de -Dieu _contre_ le Verbe de Dieu. C'est une règle invariable et sans -exception que l'Éternité ne changerait pas. - -Or, le Peuple de Dieu, c'est le lamentable peuple des Juifs -particulièrement dévolus au Souffle du Sabaoth qui les fit tant de fois -résonner comme les harpes des bois séculaires. - -Israël est donc investi, par privilège, de la représentation et d'on ne -sait quelle très-occulte protection de ce Paraclet errant dont il fut -l'habitacle et le receleur. - -Pour qui n'est pas destitué de la faculté de contemplation, les séparer -semble impossible, et plus l'extase est profonde, plus étroitement -soudés l'un à l'autre ils apparaissent. Cela finit par ressembler, dans -la perspective des gouffres, à une sorte d'identité. - -Mais voici quelque chose de singulier. La Croix représente aussi -l'Esprit-Saint. Elle est l'Esprit-Saint lui-même! - -«Un jour la Terre apprendra, pour en agoniser d'épouvante, que ce Signe -était mon Amour, c'est-à-dire l'ESPRIT-SAINT caché sous un -travestissement inimaginable!...»[31] - - [31] _Le Désespéré_, page 367. Édition Soirat. - -La Croix est un signe essentiellement Septénaire. - -En conséquence, les Juifs, si prodigieusement harmoniques à -l'Esprit-Saint dont on entend perpétuellement la voix _juive_ dans le -contre-bas de nos liturgies, parce que cet Esprit a soufflé sur eux -comme l'ouragan,--les Juifs donnent précisément la Croix au Verbe de -Dieu pour que l'écrasant Amour soit sur Lui dans sa forme symbolique la -plus parfaite et la plus dure. - -A cette Croix, dont s'affligent les Sept Jours, ils clouent fortement le -même Verbe de Dieu qui est le pauvre Jésus, comme les barbares paysans -clouent l'oiseau de la Sagesse à la porte de leur maison. - -Ils le clouent de façon puissante pour qu'Il ne descende pas sans leur -permission. - -Sept coups de marteau pour la Main droite, Sept pour la Main gauche et -Sept encore pour l'effroyable pointe échardée qui transperce les deux -Pieds du Bon Pasteur;--afin que soit obtenu le nombre significatif de -_vingt et un_ qui fut celui des années de ce dérisoire Sédécias, au Nom -magnifique,[32] lequel «ne rougissait pas devant la face de Jérémie», -quand il monta sur le trône souillé de Jérusalem, dont le triste peuple -allait être fait captif. - - [32] _Sédécias_ veut dire le _Juste du Seigneur_.--II _Paralipomènes_, - XXXVI, 11 et 12. - -Ce n'est pas tout, la Croix est ignoble et elle fait le Verbe de Dieu -ignoble comme elle. - -La Croix est folle et le Verbe de Dieu, par la volonté du peuple -hostile, devient l'Époux de sa démence. - -La Croix est infirme, elle est immobile, capable seulement de torturer, -et la toute-puissante PAROLE incarnée du «Dieu des Dieux», couchée dans -ses bras, devient infirme avec elle, incapable de mouvement et bourreau -de ses plus chers qui devront être «configurés» à son supplice... - -Ah! s'ils pouvaient être séparés un jour! Mais les Juifs seuls ont le -pouvoir d'abroger la loi de tourments qu'ils édictèrent, _sans savoir ce -qu'ils faisaient_, par une étonnante impulsion d'En Bas. - -La gloire de cette Parole qu'ils ont méconnue et l'avènement de l'Amour -tant annoncé par leurs prophètes ne peuvent arriver ensemble que le jour -où Jésus aura cessé d'être en Croix, et cela dépend exclusivement de la -Volonté inconnue qui suscita leur malice. - -Mais il était un million de fois nécessaire de les clouer auparavant -l'un à l'autre avec cruauté, pour qu'ainsi fussent miraculeusement -avérées, dans le futur, les _impossibles_ accordailles des deux -Testaments... - -Quelques éclairs plus rapides que la lumière, voilà tout ce qu'il est -permis d'espérer. La Révélation est un firmament très-pâle offusqué par -des montagnes de nues ténébreuses d'où sort quelquefois, pour s'y -replonger aussitôt, l'extrémité du bras de la foudre. - -Quant au Soleil, il n'a pu se remettre encore de son émotion du Vendredi -Saint, et nous savons que les «iotas ou les points» ne pardonnent pas, -qu'ils sont aussi implacables et ne se laissent pas mieux pénétrer que -les apologues ou les oraisons les plus grandiloques de cette Écriture -scellée Trois et Quatre fois, dont tant de chrétiens ont imaginé de si -confortables explications. - - - - -XXVIII - - -Je sais trop combien doit paraître absurde, monstrueux et blasphématoire -de supposer un antagonisme au sein même de la Trinité; mais il n'est pas -possible de _pressentir_ autrement l'inexprimable destinée des Juifs, et -quand on parle amoureusement de Dieu, tous les mots humains ressemblent -à des lions devenus aveugles qui chercheraient une source dans le -désert. - -Il s'agit bien vraiment d'une rivalité pouvant être conçue par des -hommes! - -Tous les viols imaginables de ce qu'on est convenu d'appeler la Raison -peuvent être acceptés d'un _Dieu qui souffre_, et quand on songe à ce -qu'il faut croire pour être seulement un misérable chien de chrétien, ce -n'est pas un très-grand effort de conjecturer de surcroît «une sorte -d'impuissance divine _provisoirement_ concertée entre la Miséricorde et -la Justice en vue de quelque ineffable récupération de Substance -dilapidée par l'Amour».[33] - - [33] _Le Désespéré_, page 51, édition Soirat. - -Puisqu'on nous enseigne, dès le commencement de la vie, que nous fûmes -créés à la ressemblance de Dieu, est-il donc si difficile de présumer -bonnement, comme autrefois, qu'il doit y avoir, dans l'Essence -impénétrable, quelque chose de correspondant à nous, _sans péché_, et -que le synoptique désolant des troubles humains n'est qu'un reflet -ténébreux des inexprimables conflagrations de la Lumière? - -S'il existe au monde un fait notoire vérifié par l'expérience la plus -rectiligne, c'est l'impossibilité d'assortir et d'atteler efficacement -l'Amour avec la Sagesse. Les deux incompatibles chevaux de ton char -funèbre s'entre-dévorent depuis toujours, ô identique Humanité!... Que -celui qui peut comprendre, comprenne; mais assurément, c'est là que se -cache le Secret de Dieu. - -Et voici maintenant que, du fond des hypogées de la mémoire, me -revient un apologue sublime d'Ernest Hello sur la Gloire et la -Justice,--réduplicatives appellations de ces deux antagonistes éternels. - -Cette _parabole_ étonnante, qui ne fut peut-être jamais écrite et que -l'auteur, vraisemblablement, n'eût pas osé publier, je la livre de bon -coeur, telle à peu près qu'il me la conta lui-même, quelques années -avant de mourir. - -Le Juge vient à son heure que nul ne connaît. A son approche, les morts -ressuscitent, les montagnes tremblent, les océans se dessèchent, les -fleuves s'envolent, les métaux entrent en fusion, les plantes et les -animaux disparaissent; les étoiles accourues du fond des cieux montent -les unes sur les autres pour assister à la Séparation des bons d'avec -les méchants. L'épouvante humaine est au-delà de ce qui peut être pensé. - -«--J'ai eu faim et vous ne M'avez pas donné à manger; J'ai eu soif et -vous ne M'avez pas donné à boire; J'étais étranger et vous ne M'avez pas -accueilli; J'étais nu et vous ne M'avez pas vêtu; J'étais malade et -captif et vous ne M'avez pas visité...»[34] - - [34] _Matth._, XXV, 31-46. - -C'est tout le Jugement,--effroyablement infaillible, effroyablement sans -appel. - -Enfin, un homme se présente, un être horrible, noir de blasphème et -d'iniquités. - -C'est le seul qui n'ait pas eu peur. - -C'est celui-là et non pas un autre qui fut maudit des malédictions du -ciel, maudit des malédictions de la terre, maudit des malédictions de -l'abîme d'en bas. C'est pour lui que la malédiction descendit jusqu'au -centre du globe pour y allumer la colère qui devait dormir jusqu'au Jour -des grandes Assises. - -C'est lui qui fut maudit par les cris du Pauvre, plus terribles que les -rugissements des volcans, et les corbeaux des torrents ont affirmé aux -cailloux roulés dans le lit des fleuves qu'il était vraiment maudit par -tous les souffles qui passaient sur les champs en fleurs. - -Il fut maudit par l'écume blanche des vagues exaltées dans la tempête, -par la sérénité du ciel bleu, par la Douceur et la Splendeur, et maudit -enfin par la fumée qui sort des chaumières à l'heure du repas des -très-humbles gens. - -Et comme tout cela n'était rien encore, il fut maudit dans son infâme -coeur, maudit par CELUI qui a besoin, _éternellement_ besoin, et que -jamais il ne secourut. - -Il se nomme peut-être Judas, mais les Séraphins qui sont les plus grands -des Anges ne pourraient pas prononcer son _nom_. - -Il a l'air de marcher dans une colonne de bronze. - -Rien ne le sauverait. Ni les supplications de Marie, ni les bras en -croix de tous les Martyrs ni les ailes éployées des Chérubins ou des -Trônes... Il est donc damné, et de quelle damnation! - ---_J'en appelle!_ dit-il. - -Il en appelle!... A ce mot inouï les astres s'éteignent, les monts -descendent sous les mers, la Face même du Juge s'obscurcit. Les univers -sont éclairés par la seule Croix de Feu. - ---A qui donc en appelles-tu de Mon Jugement? demande à ce réprouvé Notre -Seigneur Jésus-Christ. - -C'est alors que, dans le silence infini, le Maudit profère cette -réponse: - ---_J'en appelle_ de ta JUSTICE à ta GLOIRE! - - - - -XXIX - - -Parmi tous les préjugés ou congénitales opinions dont la multitude -s'accommode, il n'existe rien de plus fortement rivé dans l'âme -chrétienne que le lieu commun surbanal qui consiste à expliquer la -fameuse cupidité juive et l'instinct de mercantilisme universel du -peuple errant par un rigoureux décret qui le châtierait ainsi d'avoir -trafiqué de son Dieu. - -Incontestablement, à partir de la vendition du Christ où cet instinct se -déchaîna, les Juifs ont été fixés dans leur infidélité, juste au point -mathématique où se consommait ignoblement leur vocation de dépositaires -des prophéties;--de même que tous les hommes, d'après la Théologie, sont -irrémédiablement amarrés à la circonstance précise du péché dont ils -sont impénitents, quand la mort vient les y surprendre. - -Je n'ai jamais dit autre chose et je crois même avoir assez entr'ouvert -sur les lieux obscurs cette porte blême de l'Irrévocable. - -Mais le «Ver» de leur damnation les rongeait à l'_intérieur_, depuis -très-longtemps, lorsqu'il apparut. Car l'essence des choses ne dévie -pas, les plus atroces pervers n'ont pas le pouvoir de supplanter leur -propre nature et il serait contraire aux arrangements indéclinables de -Dieu que les Juifs n'eussent pas toujours été, _substantiellement_, ce -qu'on les voit être aujourd'hui, et cela dès l'origine,--jusque dans les -flancs d'Abraham qui les a tous engendrés. - -L'immensité de ce Nom, béni au-dessus de tous les noms, et la sainteté -colossale du Patriarche n'y peuvent rien. - -Que dis-je? Ne donnent-elles pas justement, pour l'effroi de la pensée, -quelque mesure appréciable de la chute en avalanche de _ses_ -innombrables enfants qui ne cessent de dégringoler au travers de -l'histoire humaine, en rebondissant contre toutes les parois sonores? - -En ce tabernacle sublime qui se nomme pour l'éternité le «Sein -d'Abraham» dut exister, tout d'abord, à l'état d'indicible germe, -l'horrible ivraie de malédiction et de dégoût que cultive exclusivement, -avec tant de soin, la postérité cadavéreuse de l'«Appelé» de Jéhovah. - -En d'autres termes, celui qui fut désigné l'«Ami de Dieu pour toujours» -et qui n'eut jamais «son semblable en gloire», dut porter au dedans de -lui,--sous les espèces de la lumière,--toute la chiennerie des usures et -des brocantages dont sa descendance lointaine, réprouvée du genre -humain, devrait subsister dans les temps futurs. - -L'admirable négociation de l'amnistie de Sodome, au XVIIIe chapitre de -la Genèse, en est un exemple confondant. - -Qu'il me soit donc permis, pour délivrer enfin tout à fait mon âme, d'en -citer ici une paraphrase un peu plus qu'extraordinaire... - -L'auteur dont j'ai promis de respecter l'anonyme et qui est, je -crois,--en même temps qu'un pestiféré,--le dernier fervent de la haute -exégèse des anciens jours, apparaît ici tel qu'un intraitable spéculatif -d'_Absolu_, ne consentant pas à se déplacer un seul instant de ce point: -qu'Abraham est absolument le _Père_ du Fils de Dieu par Marie et que -c'est au nom de la Vierge Mère qu'il lui faut parler... - -Il est bien entendu que cette page est offerte comme ces caractères en -relief qui servent à l'éducation littéraire des jeunes aveugles. - -Les lecteurs au tâtonnement lucide y trouveront à coup sûr une preuve -singulière de la _juiverie_ du Patriarche qui marchande pied à -pied,--comme un Youtre d'Alger ou de Varsovie marchanderait un haillon -pourri,--le très-juste assouvissement de son Seigneur en colère. - -Miséricordieuse, adorable juiverie des commencements, lorsque le nom -même des Juifs n'était pas encore et que les chevreaux des pasteurs -pouvaient exulter sur des collines pleines de parfums et d'encensoirs, -que n'avait pas profanées l'abomination du Peuple de Dieu! - - - - -XXX - -LA PREMIÈRE SPÉCULATION JUIVE - - -La clameur de Sodome et de Gomorrhe s'est multipliée, dit le Seigneur, -et leur péché s'est excessivement aggravé.[35] - - [35] _Genèse_, XVIII, 20. - -Cette parole est adressée _confidentiellement_ à Abraham, aussitôt après -la promesse d'un Fils en qui toutes les nations de la terre seront -bénies. Promesse qui a fait rire la vieille Sara «derrière la porte du -tabernacle», comme elle avait fait rire, quelques jours auparavant, le -centenaire Abraham. - -Le rire est très-rare dans l'Écriture. Abraham et Sara, ces deux -ancêtres de la douloureuse MARIE, Mère des Larmes, sont chargés de -l'inaugurer, et cette circonstance mystérieuse est considérable à tel -point que le nom de la première tige du rouvre généalogique de la -Rédemption, au moment où cet arbre sort de terre, c'est précisément -Isaac qui signifie _Rire_. - -C'est lorsque l'air vibre encore de ce rire surprenant que Dieu raconte -à son Patriarche la clameur des villes coupables et que commence la -sublime histoire des Cinquante Justes. - -La beauté infinie de cet endroit commande un si grand respect et une si -tremblante admiration, qu'il est à peine possible d'espérer qu'on ne -blasphémera pas en essayant de le commenter. - -Il faut se souvenir qu'on est à l'origine de tout, et que le Peuple élu, -c'est-à-dire l'Église militante, vient d'être appelé. - -Abraham, _le Père élevé de la multitude_, l'Homme unique dont Noé -n'était que la figure, et dans le Sein de qui les âmes vivantes des -justes doivent un jour abriter leur gloire; Abraham offre l'hospitalité -de sa tente aux Trois Personnes divines qui lui sont apparues dans la -vallée de Mambré, à l'heure de la grande «ferveur» du jour.[36] - - [36] _Genèse_, XVIII, 1 et 2.--Le texte parle de trois hommes, _tres - viri stantes_, et Abraham leur parle continuellement au singulier. - Ne doit-on pas conclure de cette circonstance et des marques - extraordinaires de respect qu'il leur donne, que le patriarche se - savait en présence du Seigneur lui-même? Grand nombre de Pères l'ont - cru. Le Concile de Sirmich a prononcé anathème contre ceux qui - diraient qu'Abraham n'avait pas vu le Fils, et l'Église adopta ce - sentiment, puisqu'elle chante en son office: _Tres vidit et Unum - adoravit._ S. Augustin dit, serm. 70, _de tempore_: _In eo quod tres - vidit, Trinitatis mysterium intellexit. Quod autem quasi unum - adoravit, in tribus personis Unum Deum esse cognovit._ - -Dans son empressement à les servir, l'Aïeul de Marie multiplie les -symboles et les figures, et, après une série d'actes qui font penser au -Sacrifice de la Messe, il finit par _se tenir debout SOUS L'ARBRE_, tout -près d'eux. - -C'est l'heure du renouvellement de la Promesse. Le Seigneur reviendra -dans le temps marqué, et Sara, l'habitante du tabernacle, aura un Fils. -Moïse, David, Salomon et les dix-sept Prophètes de la loi d'attente -n'auront plus autre chose à faire, désormais, que de répercuter en échos -cette annonce béatifique de la naissance du _véritable_ Enfant d'Abraham -qui sera le Sauveur des autres. - -Après un tel don où la Tendresse infinie s'est pour ainsi dire épuisée, -le même Seigneur «ne peut» plus rien cacher à celui qu'il aime, et il -lui fait connaître son terrible dessein de perdre Sodome et Gomorrhe -dont la _clameur_ est montée jusqu'à lui. - -L'espèce de métonymie scripturale employée ici pour exprimer l'énormité -inouïe du péché que Dieu va punir, laisse dans la pensée une empreinte -singulière. Il paraît que le crime a une voix comme l'innocence, et que -l'abomination de Sodome _crie_ comme le sang d'Abel. - ---Je descendrai, ajoute le redoutable Interlocuteur, et je verrai si -leurs oeuvres répondent à ce cri qui est venu vers moi; je veux savoir -si cela est ainsi ou si cela n'est pas. - -Ces derniers mots sont une provocation ineffablement paternelle à la -prière audacieuse qui va suivre. Ce que le Seigneur veut _voir_ surtout, -c'est l'humilité de son serviteur, humilité qui éclatera d'autant plus -que ses supplications seront plus pressantes et, en apparence, plus -téméraires. C'est pour cela qu'il _descend_, et c'est ce prodige de sa -Grâce qu'il veut s'attester à lui-même. - -Pour sentir la sublimité de cette scène, il n'est pas inutile de penser -à ce que Jésus exprime si profondément quand il parle du «Sein -d'Abraham».[37] Le Patriarche porte en lui Jérusalem, et il prie dans -toute la force de la Bénédiction universelle qu'il vient de -recevoir,--projetant ainsi cette parabole infinie de prophétiques -extases qui commence à lui, et qui, après avoir enjambé toute la -_pérégrination_ de Jacob, doit s'achever avec splendeur dans le dernier -verset du «Magnificat». - - [37] _Luc_, XVI, 22 et 23. - -Sodome est la ville du Secret, et Gomorrhe est la ville de la -Rébellion.[38] Elles paraissent représenter deux formes inconnues de -l'attentat contre l'Amour, avec une aggravation spéciale pour la -première, en faveur de laquelle Abraham intercède particulièrement, -comme si le salut des rebelles dépendait du pardon accordé aux -clandestins et aux idolâtres. - - [38] Tel est le sens hébraïque de ces deux noms. - -Marie ne devant parler que _six_ fois dans l'Évangile, Abraham, chargé -de figurer l'Intercession de cette Mère des vivants, ne demandera que -SIX fois la grâce des coupables, et il la demandera, non pour que le -crime soit épargné, mais pour que «le juste ne soit pas enveloppé dans -le châtiment de l'impie». - ---S'il se trouve CINQUANTE justes dans la cité, dans la vraie Cité qui -sera le coeur de votre Mère, ne pardonnerez-vous pas? _Cinquante_ -coudées faisaient toute la largeur de l'Arche dans laquelle la race -humaine fut sauvée.[39] Non, vraiment, il n'est pas possible que vous -fassiez cette chose: que vous exterminiez le juste avec l'impie, et que -l'innocent soit traité comme le coupable; cela n'est pas digne de vous -qui jugez toute la terre. Vous ne pourrez, en aucune façon, exercer un -tel jugement.[40] - - [39] _Genèse_, VI, 15. - - [40] _Genèse_, XVIII, 25. - ---Je pardonnerai à cause d'eux, prononce le Seigneur. - -Abraham se replie sur lui-même. Il considère qu'il n'est que «cendre et -poussière», mais enfin, puisqu'il a commencé, pourquoi ne -continuerait-il pas de parler à son Maître? - ---S'il s'en fallait de cinq, hasarde-t-il, qu'il y eût cinquante justes, -détruiriez-vous toute la ville parce qu'il n'y en aurait que -QUARANTE-CINQ? - -Le Seigneur considère à son tour qu'étant tout-puissant, il peut tout -perdre, mais qu'il faudra _quarante-cinq_ colonnes parfaitement droites -et magnifiques pour soutenir la coupole du palais mystique de -Salomon,[41] et il promet de ne pas détruire la ville s'il y trouve -quarante-cinq justes. - - [41] _IIIe livre des Rois_, VII, 3. - -Abraham parle une troisième fois. - ---Mais s'il y a QUARANTE justes, que ferez-vous? Ah! oui, Seigneur, que -ferez-vous? Le Déluge a duré _quarante_ jours et autant de nuits, après -lesquels vous fermâtes les fontaines de l'abîme; votre peuple est -prédestiné à se lamenter _quarante_ ans dans le désert, avant d'arriver -à la région de son désir; Ézéchiel, le voyant de votre gloire et -l'appariteur de vos Évangélistes, annoncera, dans quelques siècles, -l'assomption par vous de l'iniquité de Juda, pendant les _quarante_ -jours de votre jeûne.[42] Que ferez-vous de Sodome si vous y découvrez -autant de justes que votre incommunicable Unité divine est contenue de -fois dans le nombre symbolique de la Pénitence? - - [42] _Ézéchiel_, IV, 6. - ---En considération de quarante, je consens à ne point frapper, dit le -Seigneur. - ---Ne vous indignez pas, je vous en prie, reprend le Patriarche, si je -parle encore. Qu'arrivera-t-il, s'il n'y en a que TRENTE? Souvenez-vous -que l'Arche, qui portait dans ses entrailles la Réconciliation,[43] -n'avait que _trente_ coudées de hauteur.[44] C'est vous-même qui -donnâtes cette mesure au juste Noé, et ce sera précisément le nombre -misérable des pièces d'argent qui serviront un jour à vous acheter pour -le Sacrifice, quand il y aura dans le monde un dénûment total -d'holocaustes capables de vous apaiser. - - [43] _Ecclésiastique_, XLIV, 17. - - [44] _Genèse_, VI, 15. - ---Je ne ferai rien, répondit aussitôt le Seigneur, si je trouve ici le -nombre de trente. - -Insister davantage est évidemment téméraire. Un homme de grande -discrétion et de foi modique s'en tiendrait là. Néanmoins, Abraham -espère encore. Il se dit, comme David, qu'il n'est pas possible que Dieu -se dépouille de sa miséricorde, qu'il oublie d'avoir pitié, et qu'il -emprisonne sa clémence dans sa fureur.[45] Alors, cet homme de tous les -_commencements_ se détermine. - - [45] _Psaume_ LXXVI, 9 et 10. - ---Puisque j'ai commencé une bonne fois, je parlerai encore à mon -Seigneur. S'il ne s'en trouvait que VINGT. S'il arrivait qu'il n'y eût -que vingt fils vraiment fidèles dans le coeur de la Mère que je dois -vous donner un jour; si le parvis de votre Tabernacle n'était soutenu -que par _vingt_ colonnes d'airain à chapiteaux d'argent ciselé,[46] -votre Demeure Immaculée croulerait-elle pour cela?... Et ce n'est pas -tout, Seigneur. Vous savez que vous serez vendu une autre fois aux -Madianites, c'est-à-dire aux gens de justice,[47] dans la personne de -mon arrière petit-fils Joseph, et, dans cette circonstance, vous ne -serez acheté que _vingt_ pièces d'argent, car vous êtes à vendre à tout -prix, ô mon Dieu! - - [46] _Exode_, XXVII, 10. - - [47] Madian signifie _jugement_ et implique l'idée de _litige_. - ---Par déférence pour le nombre vingt, je ne tuerai pas, dit le Seigneur. - -L'Écriture appelle Abraham le «bien-aimé» de Dieu... Il lui reste encore -une prière sur le coeur. Il faut qu'il la dise, et c'est d'autant plus -difficile qu'elle est absolument semblable aux autres. Mais, après tout, -c'est de lui que doit sortir un jour Celle dont les entrailles et les -mamelles seront appelées bienheureuses. A ce titre, il peut tout oser. - ---Je vous supplie, dit-il, de ne pas vous mettre en colère si je parle -encore une fois, une seule fois. Que déciderez-vous, si vous trouvez DIX -justes en ce lieu?... Ne doit-il pas venir un jour où _dix_ hommes, en -effet, dix hommes «de toutes les langues des nations», accourus pour -chercher la Face de Dieu, se pendront à la frange de l'_Homme Juif_ et -lui diront: «Nous voulons aller avec toi, parce que Dieu est ton -compagnon»...[48] Ces dix hommes ne sont-ils pas nécessaires à vos -desseins, tout autant que les Dix Commandements de la Loi que vous -écrirez de votre main sur le Sinaï formidable? - - [48] _Zacharie_, VIII, 23. - -Dans le lumineux crépuscule de son oraison de prophète, le Patriarche -entrevoit sans doute ces étrangers de la fin des fins... S'ils allaient -pourtant se rencontrer dans Sodome, cité du mystère!... le Seigneur -serait bien forcé de pardonner! - -Et il pardonne, en effet, s'engageant à ne pas détruire la ville si ces -dix justes s'y trouvent. - -Ici finit le dialogue de la Toute-Puissance vengeresse et de la -Toute-Puissance suppliante.[49] Le Seigneur ayant été vaincu _six_ fois, -s'en va et cesse de parler à Abraham, comme s'il craignait d'être vaincu -une _septième_ et de ne plus pouvoir se «reposer» ensuite dans sa -justice. - - [49] _Omnipotentia supplex_. Ce nom magnifique de la Vierge fut révélé - par saint Bernard. - - - - -XXXI - - -Tels sont les Juifs, les Juifs authentiques--semblables en tout point à -ce Nathanaël aperçu sous l'emblématique figuier, qui faisait dire, -malgré tout, à Celui qui s'est appelé la Vérité: «Voici un Israélite -_véritable_, SANS DÉGUISEMENT».[50] - - [50] _Jean_, I, 47. - -Tels il plut à Dieu de les former à l'origine et tel Il ne craignit pas -de se configurer Lui-même, par amour, en tant que Fils d'Abraham selon -la chair, passible et mortel. - -J'ai trop renoncé depuis longtemps à ne pas déplaire pour être arrêté -par la peur de congestionner quelques sacristains fougueux, en disant -que Notre Seigneur Jésus-Christ dut porter encore _cela_ comme tout le -reste, c'est-à-dire avec une exactitude infinie. - -Sans reparler du grand Holocauste qui fut évidemment la «spéculation» la -plus audacieuse qu'un Israélite ait jamais conçue, il ne serait pas -très-difficile de trouver dans l'_extérieur_ des paroles infiniment -aimables et sacrées du Fils de Dieu quelque lien de famille avec -l'éternelle pensée judaïque dont bouillonne la Gentilité. - -L'Économe infidèle, par exemple, n'est-il pas loué précisément _pour sa -fraude_ et l'inéclairable conclusion de Jésus n'est-elle pas le précepte -formel de «se faire des amis avec les richesses d'iniquité»?[51] - - [51] _Luc_, XVI, 9. - -C'est, en somme, la traditionnelle recommandation de spolier et de -foi-mentir, anciennement notifiée aux six cent mille Hébreux de l'Exode -qui s'en allèrent d'Égypte chargés de trésors empruntés pour ne pas les -rendre, aidés en cela par le Seigneur même qui les protégea dans leur -fuite.[52] - - [52] _Exode_, XII, 35 et 36. - -Identité perpétuelle en la profondeur de ces Textes saints, dont le sens -littéral scandalise tant de malfaiteurs et dont la sublime -interprétation par les symboles est pour jamais inaccessible à tous les -goîtreux. - -On croit tomber dans un abîme lorsqu'on songe que le mot: -Égypte--Mizraïm en hébreu,--signifie littéralement _Angoisse_ ou -_Tribulation_; que le premier Joseph, vendu par ses frères, si nettement -figuratif du Verbe fait chair et qui fut obéi de tout ce royaume délivré -par lui de la famine, «fut nommé en langue égyptienne: Sauveur du -monde»;[53] et que, _par conséquent_, Jésus lui-même, le «consommateur» -ou concentrateur hypostatique des prophéties et des symboles, -exclusivement venu de son Père afin de régner sur l'universelle Douleur, -ne fit pas autre chose, après tout, quand il s'évada par l'opprobre de -son supplice, que d'emporter avec lui les trésors d'angoisse héréditaire -et les économies de tribulations qu'il avait empruntés, pour ne les -rendre jamais, à tous ceux qui avaient mis leur confiance en lui. - - [53] _Genèse_, XLI, 45. - -Après la disparition de ce Banqueroutier adorable du désespoir, les -Juifs qui venaient de crucifier en Sa Personne, «sans savoir ce qu'ils -faisaient», _la conscience même de leur Primogéniture_, continuèrent -cependant l'Instinct de la Race que l'Incarnation miraculeuse avait -amalgamé de façon tellement puissante,--quoique si vainement pour -eux,--à la Volonté divine... et il ne resta plus dans leurs mains que ce -pauvre Argent massacré qui devait remplacer leur Messie. - - - - -XXXII - - -Mais cet instinct de mercantilisme et de fourberie, dépouillé de ses -attenances mystérieuses, n'était plus alors qu'une pente raide vers les -lieux très-bas de l'avarice et de la cupidité. - -La couarde «supplantation» du pauvre colosse Ésaü devant qui Jacob, fort -contre Dieu seul, n'a jamais cessé de trembler, et le détroussement -universel des Égyptiens sont devenus des fonctions banales, inaptes à -préfigurer autre chose que le Châtiment définitif--dont la _forme_, -inconnue pourtant, sera telle que celui qui la connaîtrait par -confidence de l'Esprit-Saint saurait, à coup sûr, l'indevinable Secret -du dénouement de la Rédemption. - -Inarrêtables dans leur chute, ils roulèrent tant qu'ils purent, jusqu'au -plus infime degré de l'Escalier des Géants de l'ignominie. - -N'ayant retenu de leur apanage souverain que le Simulacre de la -puissance, qui est l'Argent, ce métal infortuné devint une ordure entre -leurs griffes d'oiseaux des morts, et ils exigèrent qu'il _travaillât_ -pour leur service à l'abrutissement du monde entier. - -Dans la crainte que ce serviteur unique ne leur échappât, ils -l'enchaînèrent férocement et ils s'enchaînèrent à lui par des chaînes -monstrueuses qui faisaient sept fois le tour de leurs coeurs, employant -ainsi leur despotisme farouche à se rendre eux-mêmes ses esclaves. - -Et l'âme des peuples, à la longue, s'encrassa de leur pestilence. - -Puisqu'ils avaient attendu plus de deux mille ans une occasion de -crucifier le Verbe de Dieu, ils pouvaient bien attendre encore dix-neuf -fois cent ans qu'une explosion colossale de la Désobéissance eût -transformé en pourceaux les adorateurs de cette Parole douloureuse, pour -qu'au moins le troupeau de l'«Enfant prodigue» ne manquât pas à cet -Israël qui avait dissipé sa _substance_. - -Il est, en effet, devenu si complètement ce pasteur! - -Les nations chrétiennes renégates, envahies par la lèpre blanche de son -sale argent, lui obéissent, et les mercenaires potentats, humblement -descendus de leurs vieux trônes, se ventrouillent à ses pieds, dans ses -déjections. - -Ainsi se trouve accomplie, dans l'absolu de la dérision et du sacrilège, -la littérale prophétie du Deutéronome: «Tu prêteras à intérêt à beaucoup -de gentils et n'emprunteras d'aucuns. _Tu domineras sur plusieurs -nations et nul ne dominera sur toi_».[54] - - [54] _Foenerabis gentibus multis, et ipse a nullo accipies mutuum. - Dominaberis nationibus plurimis, et tui nemo dominabitur._ XV, 6. - -Ce règne de l'argent qui fait sourciller d'indignation le _blanc_ -vicaire de Jésus-Christ et qui m'apparaît,--je crois l'avoir beaucoup -dit,--comme un insondable arcane, est tellement accepté de la -descendance catholique des sublimes désintéressés du Moyen Age, que ceux -qui rêvent l'humiliation des Juifs sont forcés de la demander au nom de -leur propre fange vaincue par le cloaque supérieur de ces vermineux -étrangers. - -Les _seuls_ amants de la Pauvreté, les bons miséreux de la pénitence -volontaire,--s'il s'en trouve encore,--auraient peut-être le droit de -les détester pour avoir oxydé d'argent le vieil or très-pur des -tabernacles vivants de l'Esprit-Saint; pour avoir ignoblement amalgamé -leur âme sordide à l'âme généreuse des nations sans perfidie que les -Saints avaient formées, «comme les abeilles forment les rayons de leur -miel»; enfin et surtout, pour avoir,--au mépris des Normes éternelles et -par le moyen d'une effroyable dilatation de l'Envie,--suggéré, parmi les -peuples chrétiens, la substitution aux Commandements du Seigneur des -fratricides commandements du Mauvais Pauvre. - -Car il est indubitable qu'ils ont diaboliquement abaissé le niveau de -l'homme en ce dernier siècle où leur pouvoir d'avilir a tant éclaté. - -C'est par eux que s'est instaurée la moderne conception du But de la vie -et que flamboya le crapuleux enthousiasme des Affaires. - -C'est par eux que cette algèbre de turpitudes qui s'est appelée le -_Crédit_ a définitivement remplacé le vieil _Honneur_ dont les âmes -chevalières se contentaient pour tout accomplir. - -Et comme si ce peuple étrange, condamné, quoi qu'il advienne, à toujours -être, en _une_ façon, le Peuple de Dieu, ne pouvait rien faire sans -laisser apparaître sur-le-champ quelque reflet de son éternelle -histoire, la PAROLE vivante et miséricordieuse des chrétiens, qui -suffisait naguère aux transactions équitables, fut de nouveau -_sacrifiée_, dans tous les négoces d'injustice, à la rigide ÉCRITURE -incapable de pardon. - -Victoire infiniment décisive qui a déterminé la débâcle universelle. - -Le précipice étant ouvert, les sources pures de la grandeur et de -l'idéal y tombèrent en sanglotant. La Raison s'exfolia comme une -vertèbre frappée de nécrose, et la peste juive étant parvenue enfin, -dans la ténébreuse vallée des goîtres, au point confluent où le typhus -maçonnique s'élançait à sa rencontre, un crétinisme puissant déborda sur -les habitants de la lumière, dévolus ainsi à la plus abjecte des morts. - -Heureusement, les bêtes venimeuses ne se débarrassent jamais de leur -venin qui les fait crever elles-mêmes quelquefois, et il a bien fallu -qu'Israël s'inoculât l'idiotie dont il gratifiait l'univers. - -Il est même tout à fait possible que ce mal vraiment _caduc_, dont -l'imbécile tablier des Loges est l'emblème le plus expressif et le -symptôme le plus alarmant, ait été accepté par lui, dans -l'inassouvissement de sa rage, comme un suicide, une immolation -nécessaire... - -Mais,--ô, grand Dieu!--que voilà donc un pitoyable réconfort pour des -sociétés en déliquescence, engluées pêle-mêle avec leur vainqueur dans -les puantes colliquations de l'irrémédiable décrépitude! - - - - -XXXIII - - -Silence! - -Une Voix d'En Bas. - -Voix d'exil extrêmement lointaine, exténuée, presque morte, qui paraît -grandir en montant des profondeurs. - ---La Première Personne est _Celle qui parle_. - -La Seconde Personne est _Celle à qui l'on parle_. - -La Troisième Personne, est CELLE DE QUI L'ON PARLE. - -Cette Troisième Personne, c'est Moi, Israël, _prævalens Deo_, fils -d'Isaac, fils d'Abraham, générateur et bénisseur des douze Lionceaux -établis sur les degrés du Trône d'ivoire, pour la diligence du grand Roi -et le perpétuel ombrage, des nations. - -Je suis l'Absent de partout, l'Étranger dans tous les lieux habitables, -le Dissipateur de la Substance, et mes tabernacles sont plantés sur des -collines si lugubres que les reptiles même des sépulcres ont fait des -lois pour que les sentiers de mon désert fussent effacés. - -Aucun voile n'est comparable à mon Voile et nul homme ne me connaît, -parce que nul, excepté le Fils de Marie, n'a pu deviner l'énigme -infiniment équivoque de ma damnation. - -A l'âge même où je paraissais valide et glorieux, en ces temps anciens -pleins de prodiges qui ont précédé le Golgotha, mes propres enfants ne -me connurent pas toujours et souvent ils refusèrent de me recevoir, car -mon joug est sans douceur et mon fardeau très-pesant. - -J'ai tellement coutume de porter le Repentir effrayant du Jéhovah, -«ennuyé d'avoir fait les hommes et les animaux»,[55] et on voit si bien -que je le porte en la même façon que Jésus a porté les péchés du monde! - - [55] _Genèse_, VI, 7. - -C'est pourquoi je suis poussiéreux d'un très-grand nombre de siècles. - -Je parlerai néanmoins avec une autorité de Patriarche inamissible, -investi cent fois de l'élocution du Tout-Puissant. - - * * * * * - -Je n'aime pas beaucoup mes fils de Juda et de Benjamin pour avoir -crucifié le Fils de Dieu. Ils sont bien la postérité de leurs deux -ancêtres, engendrés de moi, que j'ai comparés jadis à deux animaux -féroces. - -Mais ils ont subi leur châtiment et je n'ai pas refusé d'être l'époux et -le titulaire de leur excessive réprobation. - -Me souvenant d'avoir perfidement spolié mon frère Ésaü, il était selon -la justice que j'assumasse, jusque dans ma dernière descendance, la -complicité d'une perfidie qui préparait le Salut du genre humain en me -dépouillant moi-même de la domination sur tous les empires. - -Il est vrai que ces misérables enfants ne savaient pas qu'ils -accomplissaient ainsi la _translation_ des images et des prophéties, et -que, par leur crime sans nom ni mesure, s'inaugurait le Règne sanglant -de la Seconde Personne de leur Dieu, succédant à la Première qui les -avait tirés de la douloureuse Égypte. - -Il faut bien qu'arrive désormais l'avènement de la Troisième dont -_l'EMPREINTE est sur ma Face_, par qui tous les voiles seront déchirés -dans tous les temples des hommes, et tous les troupeaux confondus dans -l'Unité lumineuse. - -Toutefois ces choses n'arriveront pas avant qu'on ait vu «l'abomination -de la désolation dans le Lieu Saint», c'est-à-dire avant que les -chrétiens, réprobateurs si constants de mon infidèle progéniture, -n'aient consommé à leur tour, avec un acharnement plus grand, les -atrocités dont ils l'accusent. - - * * * * * - -Écoutez, ô chrétiens, les paroles d'Israël confident de l'Esprit de -Dieu. - -_Celui qui est_ ne sait pas autre chose que se répéter Lui-même, et le -Seigneur des Seigneurs a toujours soif de souffrir... - -Quand le Promis appelé Consolateur viendra prendre possession de son -héritage, il faudra _nécessairement_ que le Christ vous ait quittés, -puisqu'il déclara que ce Paraclet ne pourrait venir s'il ne s'en allait -auparavant.[56] - - [56] _Jean_, XVI, 7. - -Car il paraîtra vous abandonner un jour, comme son Père avait abandonné -Jérusalem et l'abandonna lui-même, et vous serez livrés aussi -rigoureusement que les Juifs «à l'opprobre sempiternel et à l'ignominie -perdurable qui ne sera jamais oubliée».[57] - - [57] _Jérémie_, XXIII, 40. - -Ne voyez-vous pas que nous sommes, dès à présent, les convives du même -festin de turpitudes et que nous allons de compagnie sous le fouet de -l'exacteur? - -Depuis si longtemps qu'ils vous instruisent, vos docteurs n'ont-ils pas -compris que les deux soeurs prostituées dont parle Ézéchiel ont survécu -à Jérusalem et à Samarie; qu'elles vivent toujours dans la pérennité du -symbole, et qu'elles se nomment aujourd'hui la Synagogue et l'Église? - -«Parce que tu as cheminé dans le chemin de ta soeur, dit à la plus jeune -le Seigneur Dieu, je mettrai son calice en ta main. - -«Tu boiras le calice de ta soeur, le large et profond calice; tu seras -en dérision et en colossale subsannation. - -«Tu seras comblée d'ivresse et de douleur par ce calice de deuil et de -tristesse, le calice de ta soeur aînée, _gardienne_ sans fidélité qui -s'est polluée dans les immondices des nations. - -«Tu le boiras et le videras jusqu'à la lie, et tu en dévoreras les -tessons, et tu te déchireras les mamelles... - -«Et vous serez l'une et l'autre livrées au tumulte et à la rapine, -_lapidées_ par tous les peuples et passées au fil de leurs glaives.»[58] - - [58] _Ézéchiel_, XXIII, 31-47. - - * * * * * - -Il se sera donc retiré de vous à la distance d'un _jet de pierre_,[59] -ce Rédempteur impuissant à vous réveiller, et vos âmes seront désertes -de lui, comme les tabernacles de ses autels au jour mortifié du Vendredi -lamentable. - - [59] _Luc_, XXII, 41. - -En cet abandon de Celui qui est votre force et votre espoir, l'univers -tout fumant d'effroi contemplera l'irrévélable Tourment de -l'Esprit-Saint persécuté par les membres de Jésus-Christ. - -La Passion recommencera, non plus au milieu d'un peuple farouche et -détesté, mais au carrefour et à l'ombilic de tous les peuples, et les -sages apprendront que Dieu n'a pas fermé ses fontaines, mais que -l'Évangile de _Sang_ qu'ils croyaient la fin des révélations était, à -son tour, comme un Ancien Testament chargé d'annoncer le Consolateur de -_Feu_. - -Ce Visiteur inouï, attendu par moi quatre mille ans, _n'aura pas d'amis_ -et sa misère fera ressembler les mendiants à des empereurs. - -Il sera le fumier même où l'indigent Iduméen râclait ses ulcères. On se -penchera sur lui pour voir le fond de la Souffrance et de l'Abjection. - -A son approche, le soleil se convertira en ténèbres et la lune en sang; -les fleuves superbes reculeront en fuyant comme des chevaux emportés; -les murs des palais et les murs des bagnes sueront d'angoisse. - -Les charognes en putréfaction se couvriront de parfums puissants achetés -à des navigateurs téméraires, pour se préserver de sa pestilence, et, -dans l'espoir d'échapper à son contact, les empoisonneurs des pauvres ou -les assassins d'enfants diront aux montagnes de tomber sur eux. - -Après avoir exterminé la pitié, le dégoût tuera jusqu'à la colère, et ce -Proscrit de tous les proscrits sera condamné silencieusement par des -magistrats d'une irréprochable douceur. - -Jésus n'avait obtenu des Juifs que la haine, et quelle haine! Les -Chrétiens feront largesse au Paraclet de ce qui est au-delà de la haine. - -Il est tellement l'Ennemi, tellement l'identique de ce LUCIFER qui fut -nommé _Prince des Ténèbres_, qu'il est à peu près impossible--fût-ce -dans l'extase béatifique--de les séparer... - -_Que celui qui peut comprendre comprenne._[60] - - [60] Ces dernières lignes ont eu l'honneur d'émouvoir un Jésuite qui - prétendit que de telles assertions étaient destructrices du dogme. - «Est-ce une assimilation métaphorique ou une affirmation absolue?» - Tel fut son cercle de Popilius. Comment lui expliquer que ce n'est - ni l'une ni l'autre? Comment faire entrer dans un cerveau plein de - formules que la difficulté cesse et que le cercle est rompu - aussitôt, par exemple, qu'on rapproche de ce passage la prière - liturgique du Samedi Saint: _Lucifer, INQUAM, qui nescit occasum?_ - Les très-rares chrétiens qui font encore usage de leur raison - peuvent remarquer qu'il ne s'agit pas, ici ou là, de métaphore, non - plus que d'affirmation rigoureuse dans le sens de la doctrine - révélée, mais simplement de constater le _Mystère, la PRÉSENCE du - Mystère_, au scandale des imbéciles ou des théologiens pédants qui - affirment que tout est éclairci. - -La Mère du Christ a été dite l'Épouse de cet Inconnu dont l'Église a -peur, et c'est assurément pour cette raison que la Vierge -_très-prudente_ est invoquée sous les noms d'ÉTOILE DU MATIN et de -VAISSEAU SPIRITUEL. - -Il faudra, néanmoins, en vue d'opérer le «déchaînement» de l'Abîme, que -cette Église des Martyrs et des Confesseurs, à genoux aux pieds de -Marie, renouvelle contre l'Esprit Créateur,--avec une férocité -pacifique,--le déchaînement de la Synagogue. - -Mais le coeur des hommes se dessécherait à la pensée de ce solstice -brûlant de l'été du monde, où l'Essence même du Feu grondera dans les -Sept brasiers de l'Amour vainqueur; et où l'avare Figuier si longtemps -maudit, si longtemps arrosé d'ordures, sera tenu de donner enfin le seul -Fruit de délectation et de réconfort capable d'arrêter les vomissements -de Dieu. - -Il sera tout simple alors qu'il _descende_, le Crucifié, puisque la -Croix de son opprobre est justement l'image et la ressemblance infinie -du Libérateur vagabond qu'il appela dix-neuf siècles,--et, sans doute -aussi, comprendra-t-on que je suis moi-même cette Croix, de la tête aux -pieds!... - -Car LE SALUT DU MONDE EST CLOUÉ SUR MOI, ISRAËL, et _c'est de Moi qu'il -lui faut «descendre»_. - - -Antony, _Décollation de saint Jean-Baptiste_, 1892. - - - - -IN EXCELSO - - -_Ézéchiel_, XXXVII. - -1 Facta est super me manus Domini, et eduxit me in Spiritu Domini: et -dimisit me medio campi, qui erat plenus ossibus. - -2 Et circumduxit me per ea in gyro: erant autem multa valdè super faciem -campi, siccaque vehementer. - -3 Et dixit ad me: Fili hominis, putasne vivent ossa ista? Et dixi: -Domine Deus, tu nosti. - -4 Et dixit ad me: Vaticinare de ossibus istis: et dices eis: Ossa arida -audite Verbum Domini. - -5 Hæc dicit Dominus Deus ossibus his: _Ecce ego intromittam in vos -SPIRITUM et vivetis._ - -6 Et dabo super vos nervos, et succrescere faciam super vos carnes, et -superextendam in vobis cutem: et dabo vobis Spiritum et vivetis, et -scietis quia ego Dominus. - -7 Et prophetavi sicut præceperat mihi: factus est autem sonitus, -prophetante me, et ecce commotio: et accesserunt ossa ad ossa, -unumquodque ad juncturam suam. - -8 Et vidi, et ecce super ea nervi et carnes ascenderunt: et extenta est -in eis cutis desuper, et Spiritum non habebant. - -9 Et dixit ad me: Vaticinare ad Spiritum, vaticinare fili hominis, et -dices ad Spiritum: Hæc dicit Dominus Deus: _A quatuor ventis veni -Spiritus, et insuffla super interfectos istos, et reviviscant._ - -10 Et prophetavi sicut præceperat mihi: et ingressus est in ea Spiritus, -et vixerunt: steteruntque super pedes suos, exercitus grandis nimis -valdè. - -11 Et dixit ad me: Fili hominis, _ossa hæc universa_, domus ISRAEL est: -ipsi dicunt: Aruerunt ossa nostra, et periit spes nostra, et abscissi -sumus. - -12 Propterea vaticinare et dices ad eos: Hæc dicit Dominus Deus: Ecce -ego aperiam tumulos vestros, et educam vos de sepulchris vestris populus -meus: et inducam vos in terram Israel. - -13 Et scietis quia ego Dominus, cum aperuero sepulchra vestra et eduxero -vos de tumulis vestris, popule meus: - -14 _Et dedero SPIRITUM meum in vobis_, et vixeritis, et requiescere vos -faciam super humum vestram: et scietis quia ego Dominus locutus sum, et -feci, ait Dominus Deus. - - - - -Achevé d'imprimer le trente et un janvier mil neuf cent six par ERNEST -PAYEN, imprimeur à Suresnes (Seine) - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SALUT PAR LES JUIFS *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/64760-0.zip b/old/64760-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 59c7832..0000000 --- a/old/64760-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64760-h.zip b/old/64760-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4cc22eb..0000000 --- a/old/64760-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64760-h/64760-h.htm b/old/64760-h/64760-h.htm deleted file mode 100644 index 317f710..0000000 --- a/old/64760-h/64760-h.htm +++ /dev/null @@ -1,4342 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Le salut par les Juifs, by Léon Bloy. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small, small { font-size: 85%; } - -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em, .roman, em.small { font-style: normal; } -i sup, .i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } -.b { font-weight: bold; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } -.i2 { margin-left: 10% } - -blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } - -span.blk { display: inline-block; text-align: center; } - -.attr { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } - - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -.ugap { margin-top: 1em; } -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Le Salut par les Juifs, by Léon Bloy</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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Préface de J. Barbey d'Aurevilly. (Épuisé.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Propos d'un Entrepreneur de démolitions</span>.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Le Pal</span>, pamphlet hebdomadaire. (Les 4 numéros parus.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Le Désespéré</span>, roman. (L'édition Soirat est épuisée.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Un Brelan d'Excommuniés</span>. (Barbey d'Aurevilly — Ernest Hello — Paul -Verlaine.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Christophe Colomb devant les Taureaux</span>.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">La Chevalière de la mort</span>. (Marie Antoinette.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Sueur de Sang</span> (1870-1871), avec un portrait de l'auteur en -1893. (Épuisé.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Léon Bloy devant les Cochons</span>.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Histoires Désobligeantes</span>.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Ici on assassine les Grands Hommes</span>, avec un portrait et un -autographe d'Ernest Hello.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">La Femme Pauvre</span>, épisode contemporain.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Le Mendiant ingrat</span>, Journal de Léon Bloy.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Le Fils de Louis XVI</span>, avec un portrait de Louis XVII, en -héliogravure.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Je M'accuse</span>… Pages irrespectueuses pour Émile Zola et quelques -autres. Curieux portrait de Léon Bloy à 18 ans.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Exégèse des Lieux communs</span>.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Les Dernières Colonnes de l'Église</span> (Coppée, Brunetière, -Huysmans, etc.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Mon Journal</span>, suite du <i>Mendiant Ingrat</i>.</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne</span>, suite du <i>Mendiant -Ingrat</i> et de <i>Mon Journal</i>. (Deux portraits de l'auteur.)</p> - -<p class="drap"><span class="sc">Belluaires et Porchers.</span> (Autre portrait.)</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><i>Il a été tiré de cet ouvrage<br /> -20 exemplaires sur papier de Hollande<br /> -et 4 exemplaires sur papier du Japon<br /> -numérotés à la presse.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="i">Le <i>Salut par les Juifs</i>, publié en 1892, a été -enterré douze ans. L'éditeur, un excellent et -digne homme formé du limon de la terre tout -exprès pour la production typographique de ce -seul ouvrage, ayant tout à coup changé de métier, -emporta comme une proie, dans sa nouvelle demeure, -la multitude appréciable des exemplaires -invendus. Nous n'avions pas de contrat et cette -masse d'imprimés lui appartenant, je dus me résigner, -deux lustres et demi, à la séquestration -arbitraire du plus considérable de mes livres. J'ai -raconté cette aventure douloureuse et ce préjudice -énorme à la page 214 de « Mon Journal ».</p> - -<p class="i">L'édition nouvelle que voici est corrigée en -divers endroits, sans modifications essentielles. On -est prié, toutefois, de considérer que les moindres -changements ont une importance extrême dans un -plaidoyer purement exégétique dont la portée -pourrait être supposée incalculable si l'humanité -contemporaine était curieuse encore des Affirmations -ou Similitudes révélées.</p> - -<p class="i">A part l'inspiration surnaturelle, on peut dire -que le <i>Salut par les Juifs</i> est, sans aucun doute, -le témoignage chrétien le plus énergique et le plus -pressant en faveur de la Race Aînée, depuis -l'onzième chapitre de <i>saint Paul aux Romains</i>.</p> - -<p class="i">« Si leur faute, dit cet apôtre, est la richesse -du monde et leur diminution la richesse des nations, -que sera-ce de leur plénitude?</p> - -<p class="i">« Si leur perte est la réconciliation du monde, -quelle sera leur assomption, sinon la vie d'entre -tes morts? »</p> - -<p class="i">Le <i>Salut par les Juifs</i>, qu'on croirait une paraphrase -de ce chapitre de saint Paul, fait observer, -dès la première ligne, que le Sang qui fut versé sur -la Croix pour la Rédemption du genre humain, de -même que celui qui est versé invisiblement, chaque -jour, dans le Calice du Sacrement de l'Autel, est -naturellement et surnaturellement du <i>sang juif</i>, — l'immense -fleuve du Sang Hébreu dont la source est -en Abraham et l'embouchure aux Cinq Plaies du -Christ.</p> - -<p class="i">Et c'est tout. Il n'y a plus rien à savoir. Le -monde juif apercevra-t-il enfin ce livre qui -l'honore au delà de toute espérance et qui ne lui -a rien coûté?</p> - -<p class="noindent ugap"><span class="blk small">19 Novembre 1905.<br /> -Octave de la Dédicace des Églises.</span></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Léon</span> BLOY</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c"><span class="small">A</span><br /> -RAÏSSA MARITAIN</p> - -<p class="c"><i>Je dédie ces pages<br /> -écrites à la gloire catholique<br /> -du Dieu<br /> -d'Abraham,<br /> -d'Isaac<br /> -et de Jacob</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" lang="la" xml:lang="la">DE PROFUNDIS</h2> - - -<p class="sc">Du fond de l'abîme, Jésus clame vers -Son Père, et cette clameur éveille, dans -les entrailles les plus intimes des gouffres, — infiniment -au dessous de ce qui peut être -conçu par les Anges, indiciblement plus bas -que tous les pressentiments et tous les -mystères de la Mort, — le très-étouffé, -le très-lointain, le très-pâle gémissement -de la Colombe du Paraclet qui répercute -en écho le terrible <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>.</p> - -<p class="sc">Et tous les bêlements de l'Agneau -vibrent ainsi dans la Fosse épouvantable, -sans qu'il soit possible de supposer une seule -plainte exhalée par le Fils de l'Homme -qui ne retentisse pas <i>identiquement</i> dans les -impossibles exils où s'accroupit le Consolateur…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">LE<br /> -<span class="xlarge">SALUT PAR LES JUIFS</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ex quibus Christus -secundum carnem</i>.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Rom.</span> IX, 5.</p> - -</blockquote> - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p><span class="sc" lang="la" xml:lang="la">Salus ex Judæis est.</span> <i>Le Salut vient -vient des Juifs!</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Salus EX Judæis, <em class="small">QUIA</em> Salus A Judæis.</i> -Réponse à un tout petit docteur qui contestait ma traduction.</p> -</div> -<p>J'ai perdu quelques heures précieuses -de ma vie à lire, comme tant d'autres -infortunés, les élucubrations anti-juives de -M. Drumont, et je ne me souviens pas qu'il ait -cité cette parole simple et formidable de Notre -Seigneur Jésus-Christ, rapportée par saint Jean -au chapitre quatrième de son Évangile.</p> - -<p>Si ce journaliste copieux daigna jamais -s'enquérir des Textes sacrés et s'il est en mesure -de démontrer, pour ma confusion, que ce <i>précepte</i> -considérable est mentionné dans tel ou tel -des volumineux pamphlets dont il assomme -régulièrement les peuples chrétiens, — il faut -dire alors que cet hommage au Livre saint est si -merveilleusement aphone, pénombral, rapide et -discret qu'il est presque impossible de l'apercevoir -et tout à fait impossible d'en être frappé.</p> - -<p>C'est quelque chose pourtant, ce témoignage -du Fils de Dieu!</p> - -<p>Je sais bien que saint Augustin en a terriblement -affaibli la portée dans sa pauvre exégèse -des « deux murailles », qu'il est loisible de consulter -au quinzième traité du commentaire fameux -de ce vénérable Docteur.</p> - -<p>Mais on était alors au <small>V</small><sup>e</sup> siècle ; la Réprobation -d'Israël avait commencé depuis l'exorbitante -catastrophe de Jérusalem ; l'espèce humaine, -à moitié conquise déjà par les successeurs de -Pierre, avait irrémédiablement froncé son cœur -et s'était endurcie pour toute la durée des temps -contre la descendance exécrée des bourreaux -du Christ.</p> - -<p>L'effrayante brûlure des premières Persécutions -se cicatrisait enfin et les grandes <i>semailles</i> -du sang des Martyrs étaient accomplies.</p> - -<p>La pédagogie du Surnaturel tombait aux -théologiens, aux explicateurs, aux philosophes -désabusés, et la gênante assertion de Celui qui -fut appelé le <i>Fils du Tonnerre</i> pouvait être -écartée respectueusement, sans aucun danger de -scandale ou de simple étonnement pour une -Église toute rouge qui vagissait encore dans son -berceau.</p> - -<p>Cette parole demeure cependant. Elle subsiste, -malgré tout, en sa force mystérieuse, et -ressemble à quelque gemme très-sombre, d'un -troublant éclat, rendue plus inestimable par -l'inattention téméraire des économes ou des -contrôleurs de la Foi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p><i>Le Salut vient des Juifs!</i> Texte confondant -qui nous met furieusement loin -de M. Drumont! A Dieu ne plaise -que je lui déclare la guerre, à ce triomphant! -La lutte, vraiment, serait par trop inégale.</p> - -<p>Le pamphlétaire de la <i>France Juive</i> peut se -vanter d'avoir trouvé le bon coin et le bon -endroit. Considérant avec une profonde sagesse -et le sang-froid d'un chef subtil que le caillou -philosophal de l'entregent consiste à donner -précisément aux ventres humains la glandée dont -ils raffolent, il inventa contre les Juifs la volcanique -et pertinace revendication des pièces de -cent sous.</p> - -<p>C'était l'infaillible secret de tout dompter, -de tout enfoncer et de jucher son individu sur -les crêtes les plus altissimes.</p> - -<p>Dire au passant, fût-ce le plus minable récipiendaire -au pourrissoir des désespérés : — Ces -perfides Hébreux, qui t'éclaboussent, t'ont volé -tout ton argent ; reprends-le donc, ô Égyptien! -crève-leur la peau, si tu as du cœur, et poursuis-les -dans la mer Rouge.</p> - -<p>Ah! dire cela perpétuellement, dire cela -partout, le beugler sans trêve dans des livres ou -dans des journaux, se battre même quelquefois -pour que cela retentisse plus noblement au-delà -des monts et des fleuves! mais surtout, oh! surtout, -<i>ne jamais parler d'autre chose</i>, — voilà la -recette et l'arcane, le <i lang="la" xml:lang="la">medium</i> et le <i lang="la" xml:lang="la">retentum</i> de -la balistique du grand succès. Qui donc, ô mon -Dieu! résisterait à cela?</p> - -<p>Ajoutons que ce grand homme revendiquait -au nom du Catholicisme. Or, tout le -monde connaît le désintéressement sublime des -catholiques actuels, leur mépris incassable pour -les spéculations ou les manigances financières -et le détachement céleste qu'ils arborent. J'ai -fait des livres, moi-même, en vue d'exprimer -l'admiration presque douloureuse dont me saturent -ces écoliers de la charité divine et je -sens bien qu'il m'eût été impossible de m'en -empêcher.</p> - -<p>Il est donc aisé de concevoir l'impétuosité -de leur zèle, quand les tripotantes mains de -l'Antisémite vinrent chatouiller en eux le pressentiment -de la Justice. On peut même dire -qu'en cette occasion, les écailles tombèrent d'un -grand nombre d'yeux et le généreux Drumont -apparut l'apôtre des tièdes qui ne savaient pas -que la religion fût si profitable.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Quelques profanes, il est vrai, se sont -demandé quelle victoire essentielle -résidait, pour la morale — même <i>pratique</i>, — dans -l'indéniable fait d'avoir entrepris -de substituer au fameux Veau d'or un cochon -du même métal, et quel avantage précieux le -Catholicisme allait retirer de ces récriminations -d'agio.</p> - -<p>Car enfin, M. Drumont entrait en héros -dans Babylone, après avoir déconfit toutes les -nations sémitiques, et les admirateurs de ce -conquérant reniflaient sur lui la poussière du -saint roi Midas, mêlée aux onguents et aux -cinnamomes dont s'adonise coutumièrement la -carcasse des dieux mortels.</p> - -<p>Pour parler moins lyriquement, ça marchait -ferme, les gros tirages se multipliaient et les -droits d'auteur s'encaissaient avec une précision -rothschildienne qui faisait baver de concupiscence -toute une jalouse populace d'écrituriers -du même acabit qui n'avaient pas eu cette plantureuse -idée et qui résolurent aussitôt de -s'acharner aux mêmes exploits.</p> - -<p>Tous les livides mangeurs d'oignons chrétiens -de la Haute et Basse Égypte comprirent -admirablement que la guerre aux Juifs pouvait -être, — à la fin des fins, — un excellent truc -pour cicatriser maint désastre ou ravigoter -maint négoce valétudinaire.</p> - -<p>On a vu jusqu'à des prêtres sans nombre, — parmi -lesquels devaient se trouver pourtant -de candides serviteurs de Dieu, — s'enflammer -à l'espoir d'une bousculade prochaine où le sang -d'Israël serait assez répandu pour soûler des -millions de chiens, cependant que les intègres -moutons du Bon Pasteur brouteraient, en -bénissant Dieu, les quintefeuilles et les trèfles -d'or dans les pâturages enviés de la Terre de -promission.</p> - -<p>L'entraînement avait été si soudain et si -prodigieuse l'impulsion que, même aujourd'hui, -nul d'entre eux ne paraît s'être avisé de savoir, — décidément, — s'il -n'y aurait pas quelque -danger grave, pour un cœur sacerdotal, à pétitionner -ainsi l'extermination d'un peuple que -l'Église Apostolique Romaine a protégé dix-neuf -siècles ; en faveur de qui sa Liturgie la plus -douloureuse parle à Dieu le Vendredi Saint ; -d'où sont sortis les Patriarches, les Prophètes, -les Évangélistes, les Apôtres, les Amis fidèles -et tous les premiers Martyrs ; sans oser parler -de la Vierge-Mère et de Notre Sauveur lui-même, -qui fut le Lion de Juda, le <span class="sc">Juif</span> <i>par excellence de -nature</i>, — un Juif indicible! — et qui, sans doute, -avait employé toute une éternité préalable à -convoiter cette extraction.</p> - -<p>Mais, quoi! ne fallait-il pas suivre jusqu'au -bout le cupide saltimbanque, organisateur et -prédicateur de cette croisade pour le boursicaut, -qui ne cesse de prêchailler « à la petite semaine » -sur le petit nombre des élus du Coffre-fort -Tout-Puissant? — et quelqu'un pourrait-il citer -une <i>seule</i> protestation catholique, lorsque s'étala, -sur nos reculantes murailles, l'effroyable effigie -de ce Turlupin sacrilège : <i>en armure de chevalier -du Saint Sépulcre et foulant aux pieds</i>… -MOÏSE!!!?</p> - -<p>Ah! cela dit tout.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>En voilà donc tout à fait assez.</p> - -<p>Je le répète, il n'entre pas dans -ma pensée, ni dans mon sujet, d'insister -particulièrement sur ce personnage dont le -triomphe eût pu être plus grand encore sans le ridicule -déconcertant de sa vanité de pion parvenu, -et qui, d'ailleurs, vient d'être frappé durement -par un rigoureux arrêt de cour d'assises.<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Le Salut par les Juifs</i> a été écrit en 1892.</p> -</div> -<p>Mais comment ne pas le nommer au moment -d'aborder cette incomparable question d'Israël -qu'il se glorifie sottement d'avoir abaissée jusqu'au -niveau cérébral des bourgeois les plus -imbéciles?</p> - -<p>Je dois être peu soupçonnable d'amour -tendre pour les descendants actuels de cette race -fameuse. Voici, pour commencer, ce que j'écrivais, -il y a six ans, dans un livre de colère que -l'hostilité générale s'efforça d'étouffer par tous -les moyens imaginables.</p> - -<p>« Le Moyen Age, disais-je en parlant des -Juifs, avait le bon sens de les cantonner dans -des chenils réservés et de leur imposer une -défroque spéciale qui permît à chacun de les -éviter. Quand on avait absolument affaire à ces -puants, on s'en cachait comme d'une infamie et -on se purifiait ensuite comme on pouvait. La -honte et le péril de leur contact était l'antidote -chrétien de leur pestilence, puisque Dieu tenait -à la perpétuité d'une telle vermine.</p> - -<p>« Aujourd'hui que le christianisme a l'air de -râler sous le talon de ses propres croyants et -que l'Église a perdu tout crédit, on s'indigne -bêtement de voir en eux les maîtres du monde, -et les contradicteurs enragés de la Tradition -apostolique sont les premiers à s'en étonner. On -prohibe le désinfectant et on se plaint d'avoir -des punaises. Telle est l'idiotie caractéristique -des temps modernes. »<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Le Désespéré</i>, p. 201. Édition Soirat, la seule recommandée -par l'auteur.</p> -</div> -<p>Je ne vois pas le moyen de changer un quart -de ligne à cette page gracieuse. Plus que jamais -il est clair pour moi que la société chrétienne -est empuantie d'une bien dégoûtante engeance -et c'est terrible de savoir qu'elle est <i>perpétuelle</i> -par la volonté de Dieu.</p> - -<p>Au double point de vue moral et physique, -le Youtre moderne paraît être le confluent de -toutes les hideurs du monde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Me trouvant à Hambourg, l'an passé, -j'eus, à l'instar des voyageurs les plus -ordinaires, la curiosité de voir le -Marché des Juifs.</p> - -<p>La surprenante abjection de cet emporium -de détritus emphytéotiques est difficilement -exprimable. Il me sembla que tout ce qui peut -dégoûter de vivre était l'objet du trafic de ces -mercantis impurs dont les hurlements <i>obséquieux</i> -m'accrochaient, me cramponnaient, se collaient -à moi physiquement, m'infligeant comme le -malaise fantastique d'une espèce de flabellation -gélatineuse.</p> - -<p>Et toutes ces faces de lucre et de servitude -avaient la même estampille redoutable qui veut -dire si clairement le Mépris, le Rassasiement -divin, l'irrévocable Séparation d'avec les autres -mortels, et qui les fait si profondément identiques -en n'importe quel district du globe.</p> - -<p>Car c'est une loi singulière que ce peuple -d'anathèmes n'ait pu assumer la réprobation -collective dont il s'honore qu'au prix fabuleux du -<i>protagonisme</i> éventuel de l'individu. La Race -rejetée n'a jamais pu produire aucune sorte de -César.</p> - -<p>C'est pour cela que je me défie de la tradition -ingénieuse, mais peu connue, j'imagine, qui -donne des Hébreux pour ancêtres au peuple -romain et remplace les compagnons d'Énée par -une colonie de Benjamites, — expliquant la -<i>Louve</i> des deux Jumeaux fondateurs par l'inscrutable -prédiction d'Israël mourant : « <i lang="la" xml:lang="la">Benjamin -<span class="sc roman">Lupus</span> rapax, mane comedet prædam et -vespere dividet spolia.</i> Benjamin, loup rapace, -au matin mangera la proie et au vêpre divisera -les dépouilles. »<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i>Genèse</i>, chap. 49, v. 27.</p> -</div> -<p>Les immondes fripiers de Hambourg étaient -bien, vraiment, de cette homogène famille de -ménechmes avaricieux en condition chez tous -les malpropres démons de l'identité judaïque, -telle qu'on la voit grouiller le long du Danube, -en Pologne, en Russie, en Allemagne, en Hollande, -en France même, déjà, et dans toute -l'Afrique septentrionale où les Arabes, quelquefois, -en font un odieux mastic bon à frotter les -moutons galeux.</p> - -<p>Mais où ma nausée, je l'avoue, dépassa toute -conjecture et tout espoir, ce fut à l'apparition -des Trois Vieillards!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Je les nomme les Trois Vieillards, -parce que je ne sais aucune autre -manière de les désigner. Ils sont peut-être -cinquante en cette ville privilégiée qui ne -semble pas en être plus fière. Mais je n'en avais -que trois devant les yeux et c'était assez pour -que les dragons les plus insolites m'apparussent.</p> - -<p>Tout ce qui portait une empreinte quelconque -de modernité s'évanouit aussitôt pour -moi et les youtres subalternes qui me coudoyaient -en fourmillant comme des moucherons d'abattoir -s'interrompirent d'exister. Ils n'en avaient -plus le droit, n'étant absolument rien auprès de -ceux-ci.</p> - -<p>Leur ignominie, que j'avais estimée complète, -irréprochable et savoureuse autant que peut -l'être un élixir de malédiction, n'avait plus la -moindre sapidité et ressemblait à de la noblesse -en comparaison de cet indévoilable cauchemar -d'opprobre.</p> - -<p>L'aspect de ces trois fantômes dégageait -une si nonpareille qualité d'horreur que le blasphème -seul pourrait être admis à l'interpréter -symboliquement.</p> - -<p>Qu'on se représente, s'il est possible, les -Trois Patriarches sacrés : Abraham, Isaac et -Jacob, dont les noms, obnubilés d'un impénétrable -mystère, forment le Delta, le Triangle -équilatéral où sommeille, dans les rideaux de la -foudre, l'inaccessible Tétragramme!</p> - -<p>Qu'on se les figure, — j'ose à peine l'écrire, — ces -trois personnages beaucoup plus qu'humains, -du flanc desquels tout le Peuple de Dieu -et le Verbe de Dieu lui-même sont sortis ; -qu'on veuille bien les supposer, une minute, -<i>vivants encore</i>, ayant, par un très-unique miracle, -survécu à la plus centenaire progéniture des -immolateurs de leur grand Enfant crucifié ; ayant -pris sur eux, — Dieu sait en vue de quels irrévélables -rémérés! — la destitution parfaite, -l'ordure sans nom, la turpitude infinie, l'intarissable -trésor des exécrations du monde, les huées -de toute la terre, la vilipendaison dans tous les -abîmes, — et l'étonnement éternel des Séraphins -ou des Trônes à les voir se traîner ainsi dans la -boue des siècles…!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Ah! certes, oui, dans l'esprit de cette -vision qui paraîtra sans doute insensée, -les trois êtres affreux réalisaient -bien l'archétype et le phénomène primordial de -la Race indélébile qui accomplit, depuis bientôt -deux mille ans, le prodige sans égal de survivre, -elle aussi, à ses exterminateurs et d'en appeler -éternellement à tous les enfers de sa <i>substantielle</i> -révocation.</p> - -<p>Mais, bon Dieu! quels épouvantables -ancêtres!</p> - -<p>Ils étaient vraiment trop classiques pour ne -pas se manifester aussi détestables que sublimes. -Depuis Shakespeare jusqu'à Balzac, on a terriblement -ressassé le vieil Hébreu sordide et -crochu, dénichant l'or dans les immondices, dans -les tumeurs de l'humanité, l'adorant enfin tel -qu'un soleil de douleurs et un Paraclet d'amour, -co-égal et co-éternel à son Jéhovah solitaire.</p> - -<p>Ils réalisaient triplement ce monstre en -leurs identiques personnes, ajoutant à l'horreur -banale de cet ancien mythe littéraire les affres -démesurées de leur véridique présence…</p> - -<p>Abraham, Isaac, Jacob, descendus jusqu'à -ces Limbes néfastes!… Car mon imagination, -démâtée par l'épouvante, leur décernait instinctivement -les Appellations divines.</p> - -<p>Et, ma foi! je renonce à les dépeindre, -abandonnant ce treizième labeur d'Alcide aux -documentaires de la charogne et aux cosmographes -des fermentations vermineuses.</p> - -<p>Je me souviendrai longtemps, néanmoins, -de ces trois incomparables crapules que je vois -encore dans leurs souquenilles putréfiées, penchées -fronts contre fronts, sur l'orifice d'un sac -fétide qui eût épouvanté les étoiles, où s'amoncelaient, -pour l'exportation du typhus, les -innommables objets de quelque négoce archisémitique.</p> - -<p>Je leur dois cet hommage d'un souvenir -presque <i>affectueux</i>, pour avoir évoqué dans -mon esprit les images les plus grandioses qui -puissent entrer dans l'habitacle sans magnificence -d'un esprit mortel.</p> - -<p>Je dirai cela tout à l'heure aussi clairement -qu'il me sera donné de le dire.</p> - -<p>En attendant, j'affirme, avec toutes les énergies -de mon âme, qu'une synthèse de la question -juive est l'absurdité même, en dehors de l'acceptation -préalable du « Préjugé » d'un <i>retranchement -essentiel</i>, d'une séquestration de Jacob dans -la plus abjecte décrépitude, — sans aucun espoir -d'accommodement ou de retour, aussi longtemps -que son « Messie » tout brûlant de gloire ne -sera pas tombé sur la terre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Jusqu'à ce jour, la parfaite justice d'en -haut ou d'en bas continuera d'exiger -impérieusement qu'on l'exècre en le -vomissant. Rigoureusement, je sais bien que les -Israélites peuvent être appelés nos « frères », — au -même titre, j'en ai peur, que les plantes ou -les animaux dénommés ainsi par le séraphique -saint François, qui ne s'est jamais trompé. Mais -les aimer comme <i>tels</i> est une proposition qui -révolte la nature. C'est le surfaste miraculeux -de la sainteté la plus transcendante ou l'illusion -d'une religiosité imbécile.</p> - -<p>Il n'a pas fallu moins que l'autorité d'un des -Douze pour certifier qu'« Élie fut semblable à -nous », car ce prophète qui eut le Feu pour -serviteur, paraît avoir été beaucoup plus qu'un -homme ; mais les Juifs nés ou à naître depuis la -Grand'Messe du premier Vendredi Saint ne -peuvent jamais être nos <i>semblables</i>.</p> - -<p>Leur chair triste, réfractaire à tout mélange -pendant un si grand nombre de siècles, nous -avertit surabondamment de leur prodigieux état -d'exception dans l'humanité.</p> - -<p>C'est la Souche, malgré tout, de Notre -Seigneur Jésus-Christ, <i>réservée</i> par conséquent, -inarrachable, immortelle, — effroyablement -ébranchée, sans doute, au lendemain du solennel -« <span lang="la" xml:lang="la">Crucifigatur</span> », mais intacte en son support -et dont les racines adhèrent au plus profond des -entrailles de la Volonté divine.</p> - -<p>C'est pour cela qu'ils sont tous imperturbablement -identiques et si complètement résorbés -dans la personne extérieure de leurs paniques -vieillards. Les haillons noirs et la puanteur -sénile n'y changent absolument rien, et c'est -parce que je voyais avec précision tous les millionnaires -contemporains, mâles ou femelles, -qui font l'orgueil de nos synagogues parfumées, -dans les trois carcasses mentionnées plus haut, -qu'elles m'impressionnèrent si durablement.</p> - -<p>L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre -humain comme une digue barre un fleuve, pour -en élever le niveau. Ils sont immobiles à jamais -et tout ce qu'on peut faire c'est de les franchir -en bondissant avec plus où moins de fracas, -sans aucun espoir de les démolir.</p> - -<p>On l'a suffisamment essayé, n'est-ce pas? -et l'expérience d'une soixantaine de générations -est irrécusable. Des maîtres à qui rien ne résistait -entreprirent de les effacer. Des multitudes -inconsolables de l'Affront du Dieu vivant se -ruèrent à leur tuerie. La Vigne symbolique du -Testament de Rédemption fut infatigablement -sarclée de ces parasites vénéneux ; et ce peuple -disséminé dans vingt peuples, sous la tutelle -sans merci de plusieurs milliers de princes chrétiens, -accomplit, tout le long des temps, son -destin de fer qui consistait simplement à ne pas -mourir, à préserver toujours et partout, dans les -rafales ou dans les cyclones, la poignée de <i>boue</i> -merveilleuse dont il est parlé dans le saint Livre -et qu'il croit être le Feu divin.<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Machabées</i>, Livre II, ch. 1.</p> -</div> -<p>Cette nuque de désobéissants et de perfides, -que Moïse trouvait si dure, a fatigué la -fureur des hommes comme une enclume d'un -métal puissant qui userait tous les marteaux. -L'épée de la Chevalerie s'y est ébréchée et le -sabre finement trempé du chef musulman s'y est -rompu aussi bien que le bâton de la populace.</p> - -<p>Il est donc bien démontré que rien n'est à -faire, et, considérant ce que Dieu supporte, il -convient, assurément, à des âmes religieuses de -se demander une bonne fois, sans présomption -ni rage imbécile et face à face avec les Ténèbres, -si quelque mystère infiniment adorable ne -se cache pas, après tout, sous les espèces de -l'ignominie sans rivale du Peuple Orphelin condamné -dans toutes les assises de l'Espérance, -mais qui, peut-être, au jour marqué, ne sera pas -trouvé sans pourvoi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Patience! Écoutez ceci, vous, les -pauvres gens pour qui Jésus a voulu -souffrir.</p> - -<p>Si quelque fanatique de ma prose pouvait -un jour être suscité, le malheureux dénicherait -peut-être, avec le secours du ciel, les lignes -suivantes, aussi parfaitement ignorées, j'imagine, -que la page citée plus haut :</p> - -<p>« On a fort écrit sur l'argent. Les politiques, -les économistes, les moralistes, les psychologues -et les mystagogues s'y sont épuisés. -Mais je ne remarque pas qu'aucun d'eux ait -jamais exprimé la sensation de <i>mystère</i> que dégage -ce mot étonnant.</p> - -<p>« L'exégèse biblique a relevé cette particularité -notable que, dans les Livres sacrés, le mot -<span class="sc">Argent</span> est synonyme et figuratif de la vivante -Parole de Dieu.<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> D'où découle cette conséquence -que les Juifs dépositaires anciens de -cette Parole, qu'ils ont fini par crucifier quand -elle est devenue la Chair de l'Homme, en ont -retenu, postérieurement à leur déchéance, le -<i>simulacre</i>, pour accomplir leur destin et ne pas -errer sans vocation sur la terre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Ps. <span class="sc">XI</span>, 7.</p> -</div> -<p>« C'est donc en vertu d'un décret divin -qu'ils posséderaient, n'importe comment, la -plus large part des biens de ce monde. Grande -joie pour eux! mais qu'en font-ils? »<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Christophe Colomb devant les Taureaux</i>, p. 108.</p> -</div> -<p>Ce qu'ils font de l'argent, je vais vous le -dire, ils le <i>crucifient</i>.</p> - -<p>Je demande pardon pour cette expression -assez généralement inusitée, je crois, mais qui -n'est pas plus extravagante, si on y regarde -bien, que cette autre : « Manger de l'argent », -dont la monstruosité <i>réelle</i>, divulguée, ferait -expirer d'effroi les innombrables humains qui -l'utilisent.</p> - -<p>J'ai dit exactement ce que je voulais dire. -Ils le crucifient, parce que c'est la manière juive -d'exterminer ce qui est divin.</p> - -<p>Les symboles et les paraboles du Saint -Livre <i>sont</i> pour toujours, l'Église, infaillible, -n'ayant pas plus raturé les figures qu'elle n'a -congédié les prophéties. C'est l'éternité seulement -qui a leur mesure et les Juifs ayant égorgé -le Verbe fait chair, après l'avoir très-jalousement -gardé, aussi longtemps qu'il n'éclatait pas -à leurs yeux charnels, épousèrent à leur insu -l'effroyable pénitence d'être fixés à jamais dans -leur sacrilège et de continuer avec rage sur l'indestructible -Symbole ce qu'ils avaient accompli -sur la chair passible du vrai Dieu.</p> - -<p>Crucifier l'argent? Mais quoi! c'est l'exalter -sur la potence ainsi qu'un voleur ; c'est le dresser, -le mettre en haut, l'<i>isoler</i> du Pauvre dont il -est précisément la substance!…</p> - -<p>Le Verbe, la Chair, l'Argent, le Pauvre… -Idées analogues, mots consubstantiels qui désignent -en commun Notre Seigneur Jésus-Christ -dans le langage que l'Esprit-Saint a parlé.</p> - -<p>Car, sitôt qu'on touche à l'une ou l'autre de -ces effrayantes Images, qui sont si nombreuses, -elles accourent toutes à la fois et mugissent de -tous les côtés comme des torrents qui se hâteraient -en bondissant vers un gouffre unique et -central.</p> - -<p>C'est moi! crie chacune d'elles.</p> - -<p>— C'est moi, l'Argent, qui suis le Verbe de -Dieu, le Sauveur du monde! C'est moi qui suis la -Voie, la Vérité, la Vie, le Père du siècle futur!…</p> - -<p>— C'est moi, le Verbe, qui suis l'Argent, la -Résurrection, le Dieu fort, le très-bon Vin, le -Pain vivant, la Pierre angulaire!…</p> - -<p>— C'est moi, la Chair, la chair débile, qui -suis pourtant la Joie des Anges, la Pureté des -Vierges, l'Agneau des agonisants et le bon -Pasteur des morts!…</p> - -<p>— Et c'est moi toujours, moi le Pauvre, le -Père des pauvres, qui suis le Trésor des fidèles, -trésor de vermine et d'abjection, en même temps -que le Roi des Patriarches et la Force des -Martyrs! C'est bien moi qui suis l'Esclave, le -Conspué, l'Humilié, le Lépreux, le Mendiant -horrible dont tous les Prophètes ont parlé… et -le Créateur des voies lactées et des nébuleuses, -par-dessus le marché!</p> - -<p>Mais qui donc pourrait avoir des pensées -dignes de tels objets?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Ah! quand Jésus clamait vers son Père : -« Pardonne-leur, car ils ne savent ce -qu'ils font », une telle prière d'un tel -mourant, voulût-on même qu'elle <i>n'ait pas dû être -exaucée</i>, — supposition bien déconcertante, -impliquant le plus audacieux blasphème ; — une -pareille déprécation d'agonie dut aller infiniment -au delà de ce qui peut être conçu ou pressenti -par les hommes ou par les Esprits des cieux.</p> - -<p>Comme c'est la nature des cris divins de -s'élancer à la fois partout, celui-ci dut percer la -croûte du globe et retentir efficacement dans -les sombres couloirs de la terre où gisent les -minéraux dangereux tenus en réserve et recélés -avec soin par le désespoir des Anges vaincus.</p> - -<p>L'impassible Argent, l'exécrable et saint -Argent par le moyen duquel Dieu voulut qu'on -l'achetât Lui-même comme une pièce de bétail, -fut alors investi, pour l'effroi du genre humain, -de la Survivance mystérieuse et profondément -symbolique dont les enfants de Jacob allaient -être les curateurs.</p> - -<p>Par le prodige d'un aveuglement qui dépasse -toute misère et décourage toute pitié, le plus -pâle des métaux remplaça, pour un peuple -condamné à durer toujours, le Dieu livide qui -expirait entre deux voleurs.</p> - -<p>En conséquence, j'estime que c'est l'enfantillage -sans innocence d'une émulation mercantile, -d'incriminer obstinément cette foule mélancolique -pour sa félonie et pour sa cupidité sans -bornes. Il vaudrait mieux, sans doute, s'efforcer -d'apercevoir, ne fût-ce que dans un sillon -d'éclair, à travers la colonne de fumée fétide qui -se tient toujours sur son front de guerre, le -spectacle prodigieux de son châtiment sans fin.</p> - -<p>Je le disais, il n'y a qu'un instant, on a vainement -assommé, grillé, pilonné les Juifs, pendant -des siècles et sur la superficie de tous les -empires. Ils sont <i>forcés</i> par Dieu, invinciblement -et surnaturellement forcés, d'accomplir les -abominables cochonneries dont ils ont besoin -pour accréditer leur déshonneur d'<i>instruments -de la Rédemption</i>.</p> - -<p>On recommencerait aujourd'hui le même -carnage avec le même insuccès, puisqu'ils ne -peuvent absolument pas s'empêcher d'être ce -qu'ils sont et qu'il leur faut, au moins, l'arrivée -d'Élie et le déclouement des Mains et des Pieds -du Christ pour obtenir leur pardon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>La sympathie pour les Juifs est un signe -de turpitude, c'est bien entendu. Il -est impossible de mériter l'estime d'un -chien quand on n'a pas le dégoût instinctif de -la Synagogue. Cela s'énonce tranquillement -comme un axiome de géométrie rectiligne, sans -ironie et sans amertume.</p> - -<p>Je m'embarrasse peu, quant à moi, de ce -que les théologiens ou les économistes leur -reprochent. Il me suffit de savoir qu'ils ont commis -le Crime suprême, en comparaison duquel -tous les crimes sont des vertus, le Péché sans -nom ni mesure qui touche à l'Intégrité divine et -qui n'aurait aucune chance de rémission si la -prière insensée de Jésus, ivre de tourments sur -sa Croix folle, n'intervenait pas.</p> - -<p><i>Ils ont détesté le <span class="sc roman">Pauvre</span></i>, d'une détestation -infinie. Ils l'ont tellement détesté, que pour -l'outrager et le torturer à leur convenance, il a -fallu qu'ils rassemblassent de partout et qu'ils -appelassent à leur secours l'énergie de feu -souterrain des ressentiments héréditaires contre -un Sabaoth qui châtiait si terriblement, autrefois, -leurs transgressions.</p> - -<p>Il a fallu qu'avec la patience de plusieurs -millions de fourmis qui s'acharneraient à -construire une montagne, ils accumulassent, à -l'avance, pendant des générations, contre -l'Homme Unique et volontairement désarmé, les -plus féroces témoignages du Livre implacable -où l'Esprit du Dieu d'Israël avait écrit sa colère.</p> - -<p>Retournant contre lui l'excessive menace de -leurs vieux textes, ils semblaient lui dire : « Ton -Père nous a battus de verges, mais nous allons -te flageller avec des scorpions ».<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> « Nous -froisserons ta chair avec les épines et les -chardons du désert »,<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> etc.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Rois</i>, Livre III, chap. 12.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Juges</i>, chap. 8.</p> -</div> -<p>Les clameurs de possédés qui précédèrent -la Sentence et qui accompagnèrent, comme une -basse continue, l'incommensurable Supplice -furent assurément la plus complète manifestation -de l'horreur humaine pour la Pauvreté.</p> - -<p>Ce délire surnaturel ne pourra jamais être -dépassé et lorsque la houle des populaces -démentielles grondera de joie sur les cadavres -des « Deux Témoins » dont l'Apocalypse a -prophétisé l'immolation, ce ne sera pas plus -épouvantable.</p> - -<p>Il n'est pas nécessaire d'avoir fait de puissants -travaux d'exégèse pour savoir qu'en effet -Jésus-Christ fut le vrai Pauvre, — désigné -comme tel à chaque page de l'Ancien ou du -Nouveau Testament, — l'unique parmi les plus -pauvres, insondablement au-dessous des Jobs -les plus vermineux, le diamant solitaire et l'escarboucle -d'Orient de la pauvreté magnifique, et -qu'il fut enfin la Pauvreté même annoncée par -des Voyants inflexibles que le peuple avait -lapidés.</p> - -<p>Il eut pour compagnes les « trois pauvretés », -a dit une sainte. Il fut pauvre de biens, pauvre -d'amis, pauvre de Lui-même. Cela dans les -profondeurs de la profondeur, entre les parois -visqueuses du puits de l'Abîme.</p> - -<p>Puisqu'il était Dieu et qu'il n'avait accepté -de venir que pour prouver qu'il était Dieu en se -manifestant vraiment pauvre, il le fut dans l'irradiation -et la plénitude infinies de ses Attributs -divins.</p> - -<p>Il n'y eut donc pas d'autre Victime que le -Pauvre et les excès absolument incompréhensibles -de cette Passion toujours actuelle, -flagrante à perpétuité, dont l'athéisme lui-même -ne peut assoupir l'effroi, sont inexplicables aux -gens qui ne savent pas ce que c'est que la -Pauvreté, « l'élection dans la fournaise de la -pauvreté », selon le mot d'Isaïe qui <i>montra les -choses futures</i> et qui fut scié entre deux poteaux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Les Juifs ont l'honneur indélébile d'avoir -traduit, à l'usage de l'humanité, la -haine du Pauvre, en un style de tourments -dont l'éloquence a supplanté toutes les -épouvantes connues.</p> - -<p>Ils surent tellement l'énormité de leur besogne -qu'ils inventèrent le Couronnement d'épines, -pour qu'il fût irréfragable désormais qu'ils -avaient eu le pouvoir de conditionner, au moins, -un <i>vrai</i> Roi de l'abjection et de la douleur.</p> - -<p>Cérémonie sans exemple jusqu'alors, dont -les savants du vieux Temple ne devaient pas -ignorer le sens profond. Les Épines sont l'ingrédient -essentiel de la malédiction suprême, depuis -le Désastre initial, et « la moisson des épines à la -place de la moisson du froment » est un lieu -commun des plus hébraïques.</p> - -<p>Ils se rappelaient sans doute le cri du -Lamentateur : « Humiliez-vous et asseyez-vous -par terre, déplorable troupeau du Seigneur, car -la couronne de votre gloire est tombée de votre -tête » ;<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> et peut-être aussi les pétales de sang -vivant qui sortaient du front du Christ les faisaient-ils -penser avec rage au <i lang="la" xml:lang="la">Coronemus <em class="small">ROSIS</em></i> -du cantique blasphématoire de la <i>Sagesse</i>.<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Jérém.</i>, chap. 13, v. 18.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Chap. 2, v. 8.</p> -</div> -<p>Mais savaient-ils, ces docteurs pleins d'ironie -et de cruauté, que cette Couronne effroyable -régnerait sur eux à jamais et les opprimerait plus -durement que le Pharaon, puisqu'elle était posée -sur le chef mourant de Celui qui ne pouvait avoir -d'autre successeur que l'odieux argent dont -ils devinrent, après sa mort, les misérables -esclaves?</p> - -<p>Car c'est un mystère fort troublant. La -mort de Jésus sépara essentiellement l'Argent -du Pauvre, le préfigurant du préfiguré, en la -même façon qu'elle sépare le corps de l'âme dans -les trépas ordinaires.</p> - -<p>L'Église universelle née du Sang divin eut -le Pauvre pour son partage, et les Juifs, retranchés -dans l'imprenable forteresse d'un récalcitrant -désespoir, gardèrent l'Argent, le blême -argent griffé de leurs sacrilèges épines et déshonoré -par leurs crachats, — comme ils eussent -gardé sans tombeau le cadavre d'un Dieu -sujet à la corruption, pour qu'il empoisonnât -l'univers!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Mais qui donc peut s'intéresser à ces -vénérables Images sur lesquelles pourtant -le monde a vécu, et qui voudrait -s'efforcer de les comprendre? Un travail tel que -celui-ci ne souffre guère qu'on les écarte, et -comment échapper à la décourageante certitude -qu'on ne sera pas entendu?</p> - -<p>Ils ont l'air parfois si contradictoires, ces -vocables, familiers ou rares, dont le sens littéral -est si divers et l'acception spirituelle si invariable, -qui disent tous à leur manière la Substance -infinie et qui ne sont que des voiles d'un -tissu changeant au devant du <i>même</i> tabernacle!</p> - -<p>On est tenté de les croire incohérents ou capricieux -parce qu'ils se précipitent quelquefois -les uns sur les autres et qu'ils semblent tour à -tour se dévorer ou s'enlacer amoureusement. -Quand on les regarde avec fixité, ils se compénètrent -soudain et se coalisent en un seul -front, pour se multiplier derechef aussitôt qu'on -s'efforce de les saisir.</p> - -<p>Et quand, plein de lassitude, on s'en détourne -pour contempler de vaines ombres dans -les miroirs énigmatiques de cet univers, ils -arrivent insidieusement, comme des obsesseurs -très-subtils, et ils environnent l'esprit de leurs -tranchées silencieuses…</p> - -<p>On a beau savoir qu'ils sont les flots d'un -identique Océan et qu'ils ne peuvent rompre les -digues de l'Unité absolue, l'ondoyance perpétuelle -de leurs aspects et le conflit apparent -de leurs couleurs déconcertent infailliblement -l'orientation la plus attentive.</p> - -<p>Il faut prendre son parti de n'obtenir jamais -que d'intermittents éclairs, car Jésus lui-même, -venu, disait-il, pour tout « accomplir », ne s'exprima -qu'en paraboles et similitudes.</p> - -<p>L'interprétation des Textes sacrés fut autrefois -considérée comme le plus glorieux effort -de l'esprit humain, puisqu'au témoignage de -l'infaillible Salomon, la « gloire de Dieu est de -cacher sa parole ».<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Proverbes</i>, chap. 25, v. 2.</p> -</div> -<p>C'était, alors, le temps des maîtres et le -règne tranquille des spéculations d'en haut. -Maintenant, c'est l'heure des domestiques et la -victoire décisive des curiosités d'en bas.</p> - -<p>Il est donc au moins superflu d'espérer un -peu d'attention et je me garderais soigneusement -d'y prétendre, si je ne savais pas qu'on -meurt de faim dans les étables du Pasteur et -qu'un grand nombre de voix réclament déjà la -clef du siècle prochain où les indigents supposent -que la Providence a mis en réserve le rassasiement -des esprits.</p> - -<p>J'ai la douleur de ne pouvoir proposer à mes -ambitieux contemporains un révélateur authentique. -La conciergerie des Mystères n'est pas -mon emploi et je n'ai pas reçu la consignation -des Choses futures. Les prophètes actuels sont, -d'ailleurs, si complètement dénués de miracles -qu'il paraît impossible de les discerner.</p> - -<p>Mais s'il est vrai qu'on en demande, par -une conséquence naturelle de ce point de foi -qu'il doit en venir un jour, je voudrais savoir -pourquoi on ne les demande jamais à l'<i>unique</i> -peuple d'où sont sortis tous les Secrétaires des -Commandements de Dieu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Je sais bien qu'il y a l'histoire du figuier -maudit pour avoir été trouvé sans -fruit, lorsque Jésus était affamé. Il -est vrai que « ce n'était pas encore le temps des -figues ». L'Évangile en fait la remarque.</p> - -<p>Il dit même qu'il n'y a pas lieu de désespérer -tout à fait si on creuse à l'entour et qu'on y -verse des « excréments ».<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> Un peu de patience, -il sera toujours temps de l'abattre s'il s'obstine -à ne produire aucun fruit.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Luc</i>, XIII, 8.</p> -</div> -<p>Ce pauvre figuier qui n'a rien à donner au -pauvre Christ, parce que le temps de ses figues -n'est pas venu, m'intéresse passionnément. Car -il est l'indiscutable symbole du peuple juif dont -il exprime souverainement la <i>prospérité</i>.</p> - -<p>Mais ne fallait-il pas qu'en attendant le -déluge des immondices pour l'exubérance d'une -fécondité ultérieure, il donnât tout de même un -<i>fruit</i> quelconque à ce Rédempteur impatient qui -l'avait maudit, et n'est-il pas permis de conjecturer -que l'impénétrable Traître qui résumait si -bien la Race bifide, se suspendit précisément à -cet arbre de désespoir sous le feuillage duquel tous -les bons Hébreux de la tradition s'asseyaient -avec confiance.</p> - -<p>Ce doit être l'étonnement des Esprits du -ciel de rapprocher du sort des Juifs, — à dater -de cette horrible <i>primeur</i>, — les antiques promesses -de domination glorieuse et d'allégresse -« <span lang="la" xml:lang="la">in æternum</span> » dont leurs Livres sont saturés.</p> - -<p>A l'apparition du Pauvre, — imprévue depuis -deux mille ans, — tout ce qu'il y avait de spirituel -en eux a décampé et leur nature charnelle -d'idolâtres compteurs d'argent s'est manifestée.</p> - -<p>Judas est leur type, leur prototype et leur -surtype, ou, si on veut, le paradigme certain -des ignobles et sempiternelles conjugaisons de -leur avarice, à ce point qu'on les croirait tous -sortis, en même temps que les intestins, du ventre -crevé de ce brocanteur de Dieu.</p> - -<p>C'était un <i>filou</i> vulgaire, — un Klephte, -selon le grec, — dit le doux évangéliste saint -Jean, et c'était lui qui « tenait la bourse ». Il la -tient encore, plus que jamais, et c'est cela, — exclusivement, — qui -nous procure le spectacle -généreux des indignations journalières de l'acéphale -contempteur de Sem.</p> - -<p>Le Moyen Age, qui avait à peine la notion -du porte-monnaie et dont le cœur chavirait -d'amour, n'alla jamais au delà des trente pièces -d'argent qui lui paraissaient peut-être une -somme fabuleuse et qu'il eût préférée sans -doute moins considérable, pour que l'opprobre -de son Dieu fût encore plus cousin germain de -l'humiliation des souffre-douleur qui demandaient -l'aumône en son Nom.</p> - -<p>Les chrétiens d'alors comprenaient fort -bien qu'il n'y a dans le drame tumultuaire du -Vendredi Saint que <i>deux</i> personnages : les Juifs -et le Pauvre, et ils partageaient équitablement -leurs simples âmes entre l'adoration douloureuse -et l'horreur sans bornes, abandonnant tout le -reste aux docteurs subtils qui parlaient latin.</p> - -<p>Je ne sais plus exactement où j'ai lu l'aventure -assez naïve de cet ancien chevalier, siégeant -en sa qualité de haut notable dans un synode -assemblé pour le jugement ecclésiastique d'un -rabbin turbulent qui avait mis en circulation de -damnables gloses contre la Vierge Marie.</p> - -<p>Après une longue dispute où l'audacieux -circoncis avait aisément confondu les théologiens -ignares qu'on lui opposait, et le louche -silence qui précède l'évacuation d'un arrêt sans -miséricorde ayant commencé, — le vieil homme -vêtu de fer, qui n'avait pas encore fait acte de -vivant, descendit avec lenteur de la stalle en -cœur de vieux chêne où il avait paru sommeiller -et, s'approchant du talmudique :</p> - -<p>— Juif, dit-il, tu as bien parlé, mais il reste -un argument que tu n'avais pas prévu et qui te -laissera sans réponse.</p> - -<p>A ces mots, il dégaîne son immense épée -de Ptolémaïs ou d'Antioche et le fend en deux, -comme un Sarrasin félon, de la tête aux pieds.</p> - -<p>De telles anecdotes sont précieuses pour -exaspérer les imbéciles et rafraîchir l'imagination -des bons chrétiens.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Humble et grand Moyen Age, époque -la plus chère à tous ceux que les -clameurs de la Désobéissance importunent -et qui vivent retirés au fond de leurs -propres âmes!</p> - -<p>Les trois derniers siècles ont beaucoup fait -pour le raturer ou le décrier, en altérant par tous -les opiums les glorieuses facultés lyriques du -vieil Occident. Il existe même un courant nouveau -d'historiens critiques et documentaires, de -qui cette besogne odieuse est le permanent -souci.</p> - -<p>Mais je crois bien que les Mille ans de -pleurs, de folies sanglantes et d'extases continueront -de couler à travers les doigts des -pédants, aussi longtemps que le cœur humain -n'aura pas cessé d'exister ; et c'est une remarque -étrange que les Juifs sont, en somme, les témoins -les plus fidèles et les conservateurs les plus -authentiques de ce candide Moyen Age qui les -détestait <i>pour l'amour de Dieu</i> et qui voulut tant -de fois les exterminer.</p> - -<p>J'évoquais, en commençant, le souvenir de -ces malpropres et sublimes individus qu'il me -fut donné de contempler à Hambourg, — animaux -si bien conservés dans leur purin, si -intacts, si prodigieusement immaculés de tout -ce qui n'était pas la vermine des ascendants ou -des proches, que j'eus l'angoisse de me sentir en -présence du <i>même</i> troupeau qui faisait vomir les -gens nés sous le règne de Philippe Auguste ou -de Frédéric Barberousse et disséminés sous la -terre ou dans les sillons des cieux, depuis tant -de générations qu'ils sont morts en se souvenant -de la mort du Christ.</p> - -<p>J'entrevis l'énorme grandeur de ces temps -lointains où la militante Église qui avait dompté -l'univers et dont les pieds d'Immaculée Conception -se posaient sur le cou des rois, broyait -pourtant sa puissance contre un peuple de -vermisseaux qui lui résistait sans jamais mourir.</p> - -<p>On eût pu dire, semble-t-il, que cet obstacle -impossible à vaincre l'avertissait, en pleine -victoire, de sa condition précaire d'épousée -d'un Dieu sanglant à qui tout avait résisté…</p> - -<p>Devenue comme la mer, elle dut, en frémissant, -prendre pour elle-même la concise prohibition -du Seigneur : « Tu viendras jusqu'ici et -tu ne passeras pas plus avant, et c'est ici que -tu briseras l'enflure de tes ondes. »<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>Job</i>, XXXVIII, 11.</p> -</div> -<p>Néanmoins, la guerre aux Juifs ne fut -jamais, dans l'Église, que l'effort mal dirigé -d'un grand zèle charitable et la Papauté les -abrita généreusement contre la fureur de tout -un monde.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Exspectans exspectavi</i>, chantaient les -chrétiens, attendant la Résurrection -des morts.</p> - -<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Exspectaveram et adhuc exspectabo</i>, rectifiaient -avec profondeur les gémissants d'Israël. -J'avais attendu et je veux attendre encore. -Votre Messie n'est pas mon Messie et quand -même tous vos tombeaux s'ouvriraient, j'attendrais -toujours!</p> - -<p>La patiente Église de Jésus considérait -silencieusement ces <i>suspendus</i> éternels, fortifiés -par un indicible espoir et dont nul sauveur -n'aurait pu porter la pénitence épouvantable, — cependant -que les basiliques et les monastères -carillonnaient à la gloire d'un Enfant Juif qui -était mort dans l'ignominie pour sauver les -vagabonds.</p> - -<p>Les sanglots ou les chants des cloches, dont -tous les empires chrétiens frissonnaient d'amour, -frappaient en vain l'âme obstinée de ces orphelins -de Léviathan.</p> - -<p>Créanciers d'une Promesse impérissable que -l'Église jugeait accomplie et forts d'un Pacte -sempiternel enregistré par l'Esprit-Saint jusqu'à -trois cents fois, le Fils de Marie leur paraissait -à peine l'égal de ce roi lépreux qui régna sur -Jérusalem, qui fut « plein de lèpre jusqu'au jour -de sa mort » et le terrible habitant d'une maison -solitaire, pour son crime d'avoir usurpé l'encensoir -des fils du grand prêtre.<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Paralipomènes</i>, liv. II, chap. 26.</p> -</div> -<p>Comme ils devaient mépriser les pompes -douloureuses du Christianisme, ces guenilleux -indomptés qui pensèrent toujours que la Gloire -du Dieu d'Ézéchiel avait besoin de leur propre -gloire!</p> - -<p>Ah! l'Église avait beau leur dire : « Celui -qui a vendu son frère, un fils d'Israël, et qui en -a reçu le prix, doit subir la mort »,<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a> toute la -postérité de Jacob pouvait lui répondre :</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Deutéronome</i>, XXIV, 7.</p> -</div> -<p>— Si vous nous croyez semblables à Caïn -parce que nous sommes errants et fugitifs sur la -terre, souvenez-vous que le Seigneur a marqué -d'un <span class="sc">Signe</span> ce meurtrier, pour que ceux qui le -trouveraient ne le tuassent pas<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a> et voyez, -après cela, combien sont vaines vos menaces -d'extermination.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> <i>Genèse</i>, IV, 15.</p> -</div> -<p>Nous avons la parole d'honneur de Dieu -qui nous a juré son alliance éternelle et nous -refusons de le délier. Cette parole subsiste à -jamais et, quand elle s'accomplira, vous deviendrez -notre esclave.</p> - -<p>Si c'est son Fils que nous avons crucifié, -qu'il se sauve donc lui-même, ce Sauveur des -autres, puisque nous avons promis de croire en -lui quand il descendra de sa Croix.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>Et la Mère des fidèles, glacée d'horreur, -continue, dans l'introublable -sérénité de sa Liturgie, les Lamentations -sublimes :</p> - -<p>« Comment est-elle accroupie dans la -solitude, la Cité pleine de peuple? Elle est -faite comme une veuve, la Dominatrice des -nations ; la Princesse des provinces est devenue -tributaire.</p> - -<p>« En larmoyant elle a pleuré dans la nuit et -ses larmes sont en ses joues ; il n'est aucun de -ses bien-aimés qui la console : tous ses amis -l'ont méprisée et lui sont devenus ennemis.</p> - -<p>« Juda a changé de lieu à cause de l'affliction -et du cumul de la servitude. Il a habité -parmi les gentils et n'a pas trouvé de repos ; tous -ses persécuteurs l'ont appréhendé dans les lieux -étroits.</p> - -<p>« Les chemins de Sion pleurent parce qu'il -n'y a personne qui vienne à la Solennité : toutes -ses portes sont détruites, ses prêtres gémissants, -ses vierges sordides, elle-même oppressée -d'amertume.</p> - -<p>« Les étrangers ont été mis à sa tête et ses -ennemis se sont enrichis, parce que le Seigneur -a parlé sur elle, à cause du grand nombre de ses -injustices. Ses tout petits ont été conduits en -captivité devant la face de celui qui leur fait -tribulation.</p> - -<p>« — <i>Jérusalem, Jérusalem, reviens au Seigneur -ton Dieu!</i></p> - -<p>« Et de la fille de Sion s'est évadé tout son -décor : ses princes ont été faits comme des -béliers qui ne trouvent point de pacage et s'en -sont allés sans force devant la face de celui qui -les pourchassait.</p> - -<p>« Jérusalem s'est souvenue du jour de son -affliction et de l'inconstance de toutes les choses -désirables qui étaient siennes, pour les avoir -eues dès les anciens jours, lorsque son peuple -tombait dans la main hostile et qu'il n'était -point d'auxiliateur. Les ennemis l'ont vue et se -sont moqués de ses sabbats.</p> - -<p>« Jérusalem a grièvement péché, c'est pourquoi -elle a été faite instable. Tous ceux qui la -glorifiaient l'ont méprisée, parce qu'ils ont vu -son ignominie ; elle-même en gémissant est -retournée en arrière.</p> - -<p>« Ses ordures sont sur ses pieds et elle n'a -pas eu souvenance de sa fin. Elle est mise en bas -effroyablement, n'ayant point de consolateur. -Vois, Seigneur, mon affliction, puisque l'ennemi -s'est dressé.</p> - -<p>« — <i>Jérusalem, Jérusalem, retourne-toi vers -ton Seigneur Dieu!</i></p> - -<p>« L'adversaire a mis sa main sur toutes les -choses désirables qu'elle possédait ; car elle a -vu les nations qui étaient entrées dans son sanctuaire, -desquelles tu avais commandé qu'elles -n'entrassent en ton église.</p> - -<p>« Tout son peuple est gémissant et cherchant -le pain ; ils ont donné toutes les choses -précieuses pour avoir de quoi manger à la réfection -de leur âme. Vois, Seigneur, et considère -que je suis devenue très vile.</p> - -<p>« O vous tous qui passez par le chemin, -soyez attentifs et voyez s'il est une douleur -comme ma douleur ; car le Seigneur m'a vendangée, -ainsi qu'il l'a dit au jour du déchaînement -de sa fureur.</p> - -<p>« Il a envoyé le feu d'en haut dans mes os -et il m'a ouvert l'entendement. Il a étendu le filet -devant mes pieds, il m'a forcée de retourner en -arrière ; il m'a laissée désolée, tout le jour -broyée de tristesse.</p> - -<p>« Le joug de mes iniquités a veillé dans sa -main : elles ont été enroulées et posées à mon -cou ; ma vigueur est extrêmement affaiblie et le -Seigneur m'a abandonnée à une puissance dont -je ne pourrai me délivrer.<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Office de Ténèbres</i>, 1<sup>er</sup> nocturne du Jeudi Saint.</p> -</div> -<p>« — <i>Jérusalem, Jérusalem, amende-toi pour -l'amour de ton pauvre Dieu qui t'implore!</i> »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du -monde, écrivait Pascal, — le plus -déplorable, je crois, d'entre les grands -hommes qui se sont beaucoup trompés.</p> - -<p>Pensée d'une haute beauté triste que le -janséniste farouche, assurément, n'eût pas expliquée, -et qui ne pouvait être, à ses propres yeux, -qu'une hyperbole de piété.</p> - -<p>Il serait peu facile, toutefois, d'exprimer à -quel point cette combinaison de syllabes a le -pouvoir d'obséder un cœur profond qui la -supposerait plus qu'humaine…</p> - -<p>A force d'aimer, le Moyen Age avait compris -que Jésus est toujours crucifié, toujours -saignant, toujours expirant, bafoué par la populace -et <i>maudit par Dieu lui-même</i>, conformément -au texte précis de l'ancienne Loi : « Celui -qui pend au bois est maudit de Dieu ».<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> -Comment aurait-il pu ne pas abhorrer les Juifs?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Deutéronome</i>, XXI, 23.</p> -</div> -<p>La Passion était pour lui si contemporaine, -si flagrante, le Sang du Christ si tiède encore, -si vermeil, et ses oreilles bourdonnaient si fort -de la Clameur exécrable!</p> - -<p>Ce peuple démoniaque ne hurlait-il pas, -s'adressant au Lâche condamné à laver éternellement -ses mains homicides : « Que son sang -soit sur nous et sur nos enfants »? Il fallait bien -le satisfaire, en accomplissant, par la vilipendaison -à jamais d'un peuple entier, le pénal verset -de ce Testament Nouveau, prophétique autant -que l'Ancien dont il fut dit qu'un iota ou un point -ne passera pas aussi longtemps que subsisteront -le ciel et la terre.</p> - -<p>Les souffrances de Jésus furent le pain et le -vin du Moyen Age, son école primaire et le -pinacle sourcilleux de sa clergie. Elles furent sa -demeure, son foyer plein de brandons et d'étincelles, -son lit pour naître et pour mourir et, -quelquefois, le paradis de ses Saints qui n'imaginaient -pas mieux que de pleurer avec la Mère -aux Sept Glaives et le Bon Larron, pendant des -éternités.</p> - -<p>Elles furent et devaient être, en effet, la -grande émotion, le poème toujours nouveau, la -rédivive péripétie d'un drame toujours angoissant, -pour une société naïve où les facultés -d'enthousiasme et de dilection flamboyèrent -avec une magnificence que les seules fournaises -du Paraclet pourront rallumer un jour.</p> - -<p>La <i>Pauvreté</i> du Seigneur était sentie merveilleusement -par ces tendres foules, et la compassion -pour un Dieu si lamentable faisait quelquefois -mourir d'autres pauvres qui prenaient -volontiers, par-dessus leurs propres misères, -tout ce qu'ils pouvaient porter de son fardeau.</p> - -<p>Pour mieux souffrir avec lui, ils se serraient -contre la Vierge navrée qui tient sur ses -genoux — comme sur une croix nouvelle,<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> — son -grand Fils mort et arrache de sa Tête, avec -des tenailles précieuses, les dures épines qu'on -y enfonça.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> <i>Sainte Brigitte</i>, liv. 1, chap. 10.</p> -</div> -<p>« — Vous êtes douloureuse et lacrymable, -Notre Dame Vierge Marie, disaient-ils ; à qui -Vous comparer ou Vous égaler? Votre contrition -est comme la mer. Faites-moi pleurer avec -Vous, <i>faites-moi porter la mort du Christ</i>, -faites-moi le convive de sa Passion et le miroir -de ses Plaies. »<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Office des Sept Douleurs.</i></p> -</div> -<p>Elle seule pouvait leur conter la peine infinie -du Dieu <i>Sans-avoir</i> qu'elle avait mis humblement -au monde chez des animaux et qui ne -s'était jamais reposé d'avoir du chagrin et de -festoyer la tribulation.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>Et l'immense regard désolé dont -l'Étoile du matin noyait tous ces -compatissants avec Elle, était pour -eux une réponse de la suavité la plus déchirante :</p> - -<p>— Les méchants Juifs — croyaient-ils -entendre, — ont accusé mon Enfant divin d'être -un homme gourmand et buveur,<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> et c'est bien -vrai, je vous assure, que, même en sa Croix, il -a gémi pour qu'on lui donnât à boire.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <span lang="la" xml:lang="la">Ecce homo vorax et potator vini.</span> — <i>Matthieu</i>, XI, 19.</p> -</div> -<p>Dites-vous bien qu'à ce moment, <i>il voyait -<span class="sc roman">mes Larmes</span>!</i></p> - -<p>Ces larmes étroitement apparentées à son -Humanité sainte et armées alors contre lui de -la toute-puissance d'impétration pour un univers -frappé de folie, s'élevèrent comme un -grand nombre de vagues autour de sa Croix -solitaire…</p> - -<p>Avant que tout fût consommé, quand -toutes les prophéties anciennes avaient achevé -d'engendrer leurs effroyables accomplissements, — lorsqu'après -quatre fois mille ans d'humiliation, -la Femme est enfin <i>debout</i>, devant l'Arbre -de vie, les pieds sur la tête du Serpent et le -front dans les douze étoiles, — toute la descendance -misérable du premier Désobéissant, -magnifiée par ma Compassion, apparut dans -la splendeur de mes larmes.</p> - -<p>Le Calice d'amertume infinie que Jésus priait -son Père d'écarter de lui, sous les oliviers, -et qui épouvantait son Ame sacrée jusqu'à la -Sueur de sang et jusqu'à l'Agonie, il fallait -maintenant le boire de la main de Celle qu'il -avait choisie dès le commencement pour être le -ministre sans tache de la plus cruelle partie de -son Supplice.</p> - -<p>Puisqu'il s'était plaint d'avoir soif, il fallait -bien qu'il le vidât jusqu'à la dernière goutte, et il -ne devait lui être permis d'expirer que lorsque -toutes les larmes des générations seraient sorties -de ce véritable <i>Calice de son Agonie</i> qui était -Mon Cœur!</p> - -<p>L'Ange qui l'avait assisté la veille s'était -enfui vers le ciel, son Père venait de l'abandonner, -la sentence rigoureuse : « Malheur à -celui qui est seul », se réalisait en lui d'une -manière infinie et sans exemple.</p> - -<p>Sa Mère elle-même lui était devenue comme -une étrangère, depuis qu'il s'en était dépouillé -pour son disciple, avant de demander à boire.</p> - -<p>Il était désormais seul à seule et face à -face avec Judith, comme un Holopherne cloué -dans le lit de sa perdition.<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <i>Épître de la messe des Sept Douleurs.</i></p> -</div> -<p>Le soleil déjà s'obscurcissait pour échapper -à l'horreur de cette confrontation silencieuse -et les morts commençaient à se démener dans -leurs sépultures…</p> - -<p>— Buvez, mon Fils, — disaient les voix -désolées de mon abîme, — buvez ces larmes de -tristesse et ces larmes de colère. Le fiel n'avait -pas assez d'amertume et le vinaigre n'avait pas -assez d'acidité pour éteindre une soif pareille à -la vôtre.</p> - -<p>Buvez ces larmes d'orphelins, de veuves et -d'exilés ;</p> - -<p>Buvez ces larmes d'adultères, de parricides -et de désespérés ;</p> - -<p>Buvez encore ceci qui est l'océan des -larmes de l'Avarice, de la Concupiscence charnelle -et de l'Orgueil ;</p> - -<p>Buvez enfin ces larmes d'<i>argent</i> qui seront -désormais l'unique patrimoine en Israël, et qu'un -jour la dérision sacrilège des faux chrétiens -répandra sur le catafalque vermiculeux de la -vanité des morts.</p> - -<p>Tout cela, c'est ce que le Peuple de Dieu -a gardé pour le rafraîchissement de votre -seconde Agonie, et c'est par moi qu'il vous -l'offre, parce que c'est moi que vous désignâtes -cruellement pour vous en abreuver avant votre -dernier souffle.</p> - -<p>Vous avez dit que « ceux qui pleurent -sont bienheureux », et c'est parce que je pleure -les larmes de toutes les générations que « toutes -les générations m'appelleront Bienheureuse ».</p> - -<p>Je n'avais parlé que <i>six</i> fois dans l'Évangile. -Telle fut ma Septième Parole, inentendue -de l'Évangéliste à ma droite et de Madeleine à -ma gauche, mais à laquelle répondit le cri puissant -du <i lang="la" xml:lang="la">Consummatum</i>.</p> - -<p>Jésus baissa sa Tête effrayante pour que -la Mort pût s'approcher…</p> - -<p>Et le Voile du Temple fut déchiré du haut -en bas, comme la robe de Caïphe ou le ventre -du Proditeur, — pour exprimer que les Juifs -cruels n'auraient plus que des tabernacles -déserts.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>Les désolations et les terreurs de -l'Évangile étaient ambiantes à tel -point pour ces bonnes gens d'autrefois, -que leur aversion à l'égard des Juifs -empruntait à la nature même de leur sensibilité -quelque chose de prophétique.</p> - -<p>Non seulement les Juifs avaient crucifié -Jésus ; que dis-je? non seulement ils le crucifiaient -actuellement devant eux, mais encore ils -refusaient de <i>le faire descendre de sa Croix en -croyant en lui</i>.</p> - -<p>Car tous les mots du Texte sont vivants.</p> - -<p>Pour ces âmes profondes et amoureuses, il -ne pouvait être question de rhétorique ou de -vaine littérature, quand il s'agissait de la Parole -de Dieu.</p> - -<p>Les faiseurs de livres, qui ont tout dilapidé, -dormaient encore dans les limbes des maternités -futures, et l'horreur eût été grande, si quelqu'un -s'était avisé de supposer que l'Esprit-Saint avait -pu raconter une anecdote ou relater un incident -accessoire, élagable sans inconvénient.</p> - -<p>On ne trouvait pas, dans le Livre, une syllabe -qui ne se rapportât, en même temps, au -passé et à l'avenir, au Créateur et aux créatures, -à l'abîme d'en haut et à l'abîme d'en bas, — enveloppant -tous les mondes à la fois d'un -unique éclair, comme le tournoyant esprit de -l'Ecclésiaste qui « passe en considérant les -univers <i lang="la" xml:lang="la">in circuitu</i>, et qui revient en ses propres -cercles ».</p> - -<p>Ce fut d'ailleurs, à toute époque, l'infaillible -pensée de l'Église qui retranche d'elle, -ainsi qu'un membre pourri, quiconque touche à -cette Arche sainte remplie de tonnerres : la -Révélation par les Écritures, — éternellement -<i>actuelle</i> au sens historique et <i>universelle</i>, absolument, -au sens des symboles.</p> - -<p>En d'autres termes, la Parole divine est -infinie, absolue, irrévocable de toute manière, -<i>itérative</i> surtout, prodigieusement, <i>car Dieu ne -peut parler que de Lui-même</i>.</p> - -<p>Ces âmes simples étaient donc « raisonnablement » -persuadées que la Raillerie juive, consignée -par les deux premiers Évangélistes, n'est -rien moins qu'une échéance prophétique de -l'histoire de Dieu racontée par Dieu, et leur -instinct les avertissait que le « Règne terrestre » -du Crucifié et la fin glorieuse de son permanent -Supplice dépendaient, en quelque inexprimable -façon, de la bonne volonté de ces infidèles.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>Or, leur volonté, précisément, était -infernale. Ces maudits se savaient -puissants et leur détestable joie consistait -à retarder indéfiniment ce Règne glorieux -attendu par les captifs, en éternisant la Victime.</p> - -<p>Le Salut de tous les peuples était, par leur -malice, diaboliquement <i>suspendu</i>, — au sens -figuré comme au sens propre, — et celui des -Apôtres qui avait été pharisien et qui comprenait -sans doute ces choses mieux que personne, -s'était vu forcé d'avouer qu'on n'était sauvé -qu'« en espérance », rien qu'en espérance, et -qu'il fallait encore attendre la Rédemption, en -exhalant, avec le dolent Esprit du Seigneur, des -« gémissements inénarrables ».<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Rom.</i>, VIII, 24, 26.</p> -</div> -<p>Le refus de ces canailles immobilisait -effroyablement, par minutes et par secondes, les -plus rapides épisodes et toutes les péripéties de -la Passion.</p> - -<p>Le fétide Judas baisait toujours son Maître -au Jardin et le déplorable <i>fils de la Colombe</i>, -Simon-Pierre, ne s'arrêtait plus de le renier en -« se chauffant » au Vestibule.</p> - -<p>Crachats, Soufflets, Meurtrissures pleuvaient -sans interruption ni merci, en même -temps que le vacarme des Injures et le fracas -surnaturel des <i>Cinq mille</i> Coups de lanières -plombées mentionnés par la tradition, retentissaient -plus horriblement que jamais, grossis et -multipliés par tous les échos de la Douleur de -la terre, comme le carillon des ouragans.</p> - -<p>Sous le haut portique d'une colossale -demeure d'où semblaient sortir les ténèbres, le -morose Pilate se lavait les mains depuis mille -ans et songeait sans doute à se les laver mille -ans encore, pour savoir s'il n'obtiendrait pas de -quelque océan ce qu'il avait inutilement espéré -de tous les fleuves.</p> - -<p>Et devant ce juge oblique, l'impardonnable -Couronne, l'authentique « Buisson de feu » qui -coiffait le Fils de la Vierge, enfonçait toujours -ses pointes atroces dans le Chef divin du -Supplicié que le travail des flagellateurs avait -fait brûlant comme un tison.</p> - -<p>L'énorme cri des tueurs de Dieu grondait -plus fort que le rugissement obstiné d'une -cataracte, aggravé par la voix plaintive des -agneaux destinés à l'immolation pascale, qu'on -entendait à chaque instant du côté de la Piscine -probatique…</p> - -<p>Et cette Croix de démence, le clouement -et le déclouement du Christ, ses langueurs -inexprimables et les Sept Paroles qu'il prononça, -la Station de la Mère et cette Mort d'entre les -morts qui épouvanta le soleil pendant trois -heures ; tous les détails enfin de cette ribote -scandaleuse de tortures dont le seul pressentiment -consume les extatiques, étaient impitoyablement -distincts et discernables, fixés à jamais -dans le temps et dans l'espace, ankylosés par -un infrangible vouloir.</p> - -<p>« <i lang="la" xml:lang="la">Descendat <em class="small">NUNC</em> de cruce</i>… Qu'il descende -<i>maintenant</i> de sa croix et nous croirons en lui. -Destructeur du temple de Dieu, sauve-toi toi-même. » -Il n'y avait pas à sortir de cet ultimat. -Rien ne finissait parce que rien ne pouvait finir -et que les choses finissantes renaissaient aussitôt -partout.</p> - -<p>On saignait avec Jésus, on était criblé de -ses plaies, on agonisait de sa soif, on était -souffleté à tour de bras en même temps que sa -Majesté sacrée, par toute la racaille de Jérusalem, -et les enfants même qui n'étaient pas nés -tressaillaient d'horreur dans le ventre de leurs -mères, quand on entendait le Marteau du -Vendredi Saint.</p> - -<p>Les laboureurs sanglotants allumaient alors -de pauvres flambeaux dans les sillons de la terre, -pour que cette nourrice des malheureux ne fût -pas infécondée par l'inondation des ténèbres -qui s'épandaient du haut du Calvaire, ainsi qu'un -interminable panache noir, au moment du -Dernier Soupir.</p> - -<p>C'était, en ce jour, le grand Interdit de la -compassion et du tremblement. Les oiseaux -migrateurs et les fauves habitants des bois -s'étonnaient de voir les hommes si tristes, et les -animaux sans colère suaient d'angoisse au fond -des étables en entendant pleurer leurs pasteurs.</p> - -<p>Les chrétiens à l'image d'un Dieu Très-Haut -descendu si bas se reprochaient avec -amertume de l'avoir fait à leur ressemblance et -craignaient de regarder le plafond des cieux…</p> - -<p>Depuis les Matines du Jeudi <i>absolu</i> jusqu'à -l'immense alléluia de la Résurrection, le monde -était livide et silencieux, artères liées, forces -percluses, « chef languide et cœur dolent ». -Arbitraire absolu de la Pénitence. Une seule -porte lugubre environnée de pâles monstres -accusateurs était entr'ouverte pour aller à Dieu. -Les vitraux éclatants s'éteignaient. Les bonnes -cloches ne tintaient plus. C'était à peine si on -avait l'audace de naître et on n'osait presque -plus mourir.</p> - -<p>Vainement on s'efforçait de consoler la -Vierge aux Épées dont les yeux brûlés de -larmes ressemblaient à deux soleils morts. Cette -Face maternelle, qui paraissait exiler tout réconfort, -était devenue un volcan d'effroi et -jetait par terre les multitudes…</p> - -<p>« Qu'il descende! » hurlaient toujours les -chacals de la Synagogue. — Pourquoi donc, -ô Israël? Est-ce pour le dévorer, ce nouveau -Joseph engendré dans ta vieillesse, à qui tu as -fait une si belle « tunique de diverses couleurs »<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> -et que voici dans les bras en croix -de cette Rachel immobile qu'on ne peut pas -consoler?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Genèse</i>, XXXVII, 3.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>« Prions pour les perfides Juifs, pour -que le Seigneur Notre Dieu enlève -le voile de leurs cœurs et qu'ils -reconnaissent, eux aussi, Notre Seigneur Jésus-Christ. -Sempiternel Dieu Tout-Puissant, qui ne -rejetez de votre miséricorde pas même la perfidie -Juive, exaucez les prières que nous déférons à -vous, à cause de l'aveuglement de ce peuple, -pour qu'ayant connu la lumière de votre vérité -qui est le Christ, il soit arraché de ses ténèbres. »</p> - -<p>Telles étaient et telles seront jusqu'à la <em class="small">FIN</em> -les prières de l'Église pour l'étonnante postérité -d'Abraham. Prières absolument solennelles qui -ne sont récitées publiquement que le seul jour -du Vendredi Saint.</p> - -<p>En ce moment-là, sans doute, les cœurs -d'autrefois s'arrêtaient de battre et le silence des -colères était prodigieux, dans l'espoir universel -d'entendre venir des lieux souterrains le préliminaire -soupir de la conversion du Peuple obstiné.</p> - -<p>On sentait, confusément que ces hommes -de crasse et d'ignominie étaient, quand même, -les geôliers de la Rédemption, que Jésus était -leur captif, que l'Église était leur captive, que -leur consentement était nécessaire à la diffusion -des allégresses et que c'était pour cela qu'un -miracle persistant gardait leur progéniture.</p> - -<p>En accomplissement de la plus impénétrable -des lois, ils étaient puissamment ancrés dans -leur volonté mauvaise d'assoupir la Force de -Dieu et d'ajourner implacablement sa Gloire, -pour qu'en effet l'une et l'autre parussent oisives -en présence des désespoirs de l'humanité, — jusqu'à -l'heure admirablement occulte où la -Propitiation douloureuse du Verbe fait Chair -serait consommée <i>dans tous ses membres</i>.</p> - -<p>Et cette heure furtive, Jésus lui-même avait -déclaré ne la point connaître, affirmant que -« nul, excepté le Père, ne la connaissait!… »<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Marc</i>, XIII, 32.</p> -</div> -<p>Mais où le mystère devenait intolérable -complètement, c'était à l'idée que ce moment -unique, désiré faméliquement, depuis tous les -âges, par l'universalité des créatures, dépendait -encore et toujours de ces mêmes Juifs, créanciers -inexorables de l'Esprit-Saint, qui mettaient -<i>opposition</i> sur le Sang du Christ.</p> - -<p>Les siècles avaient coulé comme de l'eau -et les générations vivantes s'étaient empilées -sur les générations mortes. On avait beau produire -des titres ou des cédules paraphés de ce -précieux Sang et contresignés du sang de tous -les Martyrs ; on ne rencontrait jamais que -l'odieux visage de ces usuriers du Consolateur -et la magnificence de Dieu restait close.</p> - -<p>C'est en ce sens que les Juifs, si durement -opprimés par les adorateurs de la Croix, faisaient -couler en revanche tant de pleurs chrétiens -derrière eux, et de si terribles pleurs qu'on aurait -pu croire vraiment que la Mer rouge s'était -élancée à leur poursuite… et c'est pourquoi -l'Église avait le courage de prier pour eux d'un -cœur déchiré.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>Les Juifs ne se convertiront que lorsque -Jésus sera descendu de sa Croix, et -précisément Jésus ne peut en descendre -que lorsque les Juifs se seront convertis.</p> - -<p>Tel est l'impossible dilemme où le Moyen -Age se tordit comme dans les branches d'un -étau. Aussi ne s'interrompait-il de maudire -ou de massacrer ces antagonistes abominables -que pour se traîner à leurs pieds, en les suppliant, -avec des sanglots, d'avoir pitié du Dieu -pâtissant.</p> - -<p>Il n'existe pas de poème qui puisse être -comparé à cet agenouillement insensé de toutes -les nations devant un troupeau de brutes fangeuses, -pour les implorer <i>au Nom</i> de la Sagesse -éternelle en agonie :</p> - -<p>« <i lang="la" xml:lang="la">Quid feci tibi, aut in quo contristavi te?</i></p> - -<p>« — O mon peuple! que t'ai-je fait et en -quoi t'ai-je contristé? Réponds-moi.</p> - -<p>« Parce que je t'ai mené hors de la terre -d'Égypte, tu as préparé une croix à ton Sauveur…</p> - -<p>« Parce que je t'ai guidé quarante ans dans -le désert et que je t'ai nourri de manne, et que -je t'ai introduit dans une terre très-bonne, tu as -préparé une Croix à ton Sauveur…</p> - -<p>« Qu'ai-je dû faire en outre pour toi que je -n'aie point fait? Je t'ai planté comme ma vigne -magnifique, devenue pour moi très-amère, car -tu as abreuvé ma soif de vinaigre et tu as percé -d'une lance le côté de ton Sauveur…</p> - -<p>« A cause de toi, j'ai flagellé l'Égypte avec -ses premiers-nés, et tu m'as livré pour être -fouetté…</p> - -<p>« J'ai marché devant toi dans la colonne de -nues, et tu m'as conduit au prétoire de Pilate…</p> - -<p>« Je t'ai repu de manne dans le désert, et -tu m'as donné des soufflets et des coups de -verges…</p> - -<p>« A cause de toi, j'ai frappé les rois des -Chananéens, et tu as frappé mon chef d'un -roseau…</p> - -<p>« Je t'ai donné le sceptre royal, et tu as -donné à ma tête une couronne d'épines…</p> - -<p>« Que t'ai-je donc fait? ô mon peuple!… Je -t'ai exalté en grande force, et tu m'as suspendu -à la Croix patibulaire… »<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Office du Vendredi Saint.</i> Adoration de la Croix.</p> -</div> -<p>Imploration vaine et refus insultant toujours -identique. « Il a mis sa confiance en Dieu. Que -Dieu le délivre donc maintenant, s'il tient à lui, -puisque ce sauveur des autres a prétendu qu'il -était son Fils! » La menace de l'écroulement -des cieux n'aurait pu leur arracher une autre -réponse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>La Race anathème fut donc toujours, -pour les chrétiens, à la fois un objet -d'horreur et l'occasion d'une crainte -mystérieuse.</p> - -<p>Sans doute, on était le troupeau soumis de -la douce et puissante Église, infaillible et -indéfectible, au sein de laquelle on était assuré -de ne pas périr ; mais on savait bien aussi que le -Seigneur n'avait pas tout dit, que sa révélation -parabolique ou similitudinaire n'était pénétrable -qu'à une faible profondeur…</p> - -<p>On sentait <i>là</i> quelque chose qui n'était pas -expliqué ; que l'Église elle-même ne connaissait -pas tout à fait et qui pouvait être infiniment -redoutable.</p> - -<p>Autrement, pourquoi ces fureurs, ces supplications?</p> - -<p>Si on avait la force ou l'audace de s'aventurer -jusqu'au bord du gouffre, de se pencher sur -l'effrayant entonnoir des arcanes indévoilés, -c'était à mourir par le vertige de songer seulement -qu'Israël, si « fort contre Dieu » et qui -méprisait tant les leçons du Christ, était, néanmoins, -<i>l'unique</i>, peut-être, ayant eu véritablement -le droit et la confondante prérogative -d'exhaler — à partir du cinquième millénaire -de la Catastrophe primordiale — la cinquième -revendication du <i lang="la" xml:lang="la">Pater noster</i> : « Remets-nous -nos dettes comme nous remettons à nos -débiteurs »?</p> - -<p>Quelles dettes? Quels débiteurs?</p> - -<p>Puisque les fils de Jacob ont le pauvre pour -créancier, — le Pauvre qui est Fils de Dieu, — ne -faut-il pas qu'ils soient à leur tour, en un -sens plus mystérieux, les créanciers de ce -prodigue Esprit-Saint dont Jésus aurait, par sa -mort, laissé <i>protester</i> les Écritures?…</p> - -<p>Et cette mort elle-même, qui fut leur -ouvrage, ne serait-elle pas alors, et par conséquent, -la canaillerie profonde et parfaite, la -scélératesse <i>en abîme</i> que la précision liturgique -a désignée sous le nom très-particulier de -« perfidie juive »?</p> - -<p>Ne s'agissait-il pas, en effet, — pour ne pas -sortir des comparaisons abjectes qui conviennent -si parfaitement au Dieu de l'abjecte humanité, — de -faire <i>des frais</i> au Consolateur pour -le contraindre à <i>satisfaire</i>, avec une extrême -usure, fût-ce dans vingt siècles, aux dépens du -douloureux Christ qui continuerait à saigner et -à mourir sur le bois d'opprobre, en attendant -que les exacteurs cruels s'estimassent désintéressés?</p> - -<p>Car le Salut n'est pas une plaisanterie de -sacristains polonais, et quand on dit qu'il a coûté -le sang d'un Dieu incarné dans de la chair juive, -cela veut dire qu'il a <i>tout</i> coûté depuis les temps -et depuis les éternités.</p> - -<p>Qu'on se souvienne de ce Père qui attend -toujours, lui aussi, et qui attend bien mieux que -personne, puisqu'il est seul à savoir la Fin.</p> - -<p>L'histoire de l'Enfant prodigue est une -parabole si lumineuse de son éternelle Anxiété -béatifique dans le fond des cieux, qu'elle en est -devenue banale et que nul n'y comprend plus -rien.</p> - -<p>Allez donc dire aux catholiques modernes -que le Père dont il est parlé dans le récit de -saint Luc, lequel partage la <span class="sc">Substance</span> entre -ses deux fils, est Jéhovah lui-même, s'il est -permis de le nommer par son Nom terrible ; que -le fils aîné demeuré sage, et qui « est toujours -avec lui », symbolise, à n'en pas douter, son -Verbe Jésus, patient et fidèle ; enfin que le fils -plus jeune, celui qui a voyagé dans une « région -lointaine où il dévora sa substance avec des -prostituées », jusqu'au point d'être réduit à -garder les porcs et à « désirer d'emplir son -ventre des siliques mangées par ces animaux », -signifie, très-assurément, l'Amour Créateur -dont le souffle est vagabond et dont la fonction -divine paraît être, en vérité, depuis six mille ans, -de nourrir les cochons chrétiens après avoir -pâturé les pourceaux de la Synagogue!</p> - -<p>Ajoutez, si cela vous amuse, que le Veau -gras « qu'on tue, qu'on mange et dont on se -régale », pour fêter la résipiscence du libertin, -est encore ce même Christ Jésus dont l'immolation -chez les « mercenaires » est inséparable -toujours de l'idée d'affranchissement et de -pardon.</p> - -<p>Essayez un peu de faire pénétrer ces similitudes -grandioses, familières tout au plus à -quelques lépreux, dans la pulpe onctueuse et -cataplasmatique de nos dévots accoutumés dès -l'enfance à ne voir dans l'Évangile qu'un édifiant -traité de morale, — et vous entendrez de jolies -clameurs!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Je n'ai certes pas lieu de supposer que -les chrétiens du Moyen Age possédaient, -en général, de si transcendantes -aperceptions sur Dieu et sur sa Parole. -Mais, n'ayant pas vu le dix-septième siècle ni la -Compagnie de Jésus, ils étaient simples et -lorsqu'ils ne croyaient pas d'une âme amoureuse, -ils croyaient tout de même d'un cœur tremblant, -comme il est écrit des démons,<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a> — et c'était -assez pour qu'ils devinassent au moins quelque -chose, pour que leurs craintes ou leurs espoirs -allassent plus loin que les horizons de cheptel -entrevus par les somnolents bestiaux de la piété -contemporaine.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Épître catholique de saint Jacques</i>, II, 19.</p> -</div> -<p>« Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée », -entendit un jour la visionnaire sublime de -Foligno. Ce naïf mot raconte l'histoire de -plusieurs centaines de millions de cœurs.</p> - -<p>La religion n'était pas risible alors et la Vie -divine aperçue partout était, pour ces simples -gens, la chose du monde la plus sérieuse, la plus -péremptoire.</p> - -<p>Il est parlé dans l'Évangile d'un certain -Simon de Cyrène que les Juifs contraignirent à -porter la Croix avec Jésus qui succombait sous le -fardeau. La tradition nous apprend que c'était -un homme pauvre et pitoyable qui voulut, -aussitôt après, devenir chrétien pour avoir le -droit de pleurer sur lui-même en se souvenant -de la Victime dont il avait eu la gloire de partager -l'ignominie.</p> - -<p>Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, -qu'un tel adjoint du Rédempteur mortifié est -une évidente préfiguration de ce Moyen Age -plein de potences et de basiliques,<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> plein de -ténèbres et d'épées sanglantes, plein de sanglots -et de prières, qui, durant l'espace de mille ans, -mit sur ses épaules tout ce qu'il put de l'immense -Croix, — cheminant ainsi dans les vallons -noirs et sur les collines douloureuses, élevant -ses fils pour la même angoisse, et ne se couchant -sous la terre que lorsqu'ils avaient assez grandi -pour substituer aisément leur compatissance à la -sienne?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Paul Verlaine.</p> -</div> -<p>Prodigieuse, inlassable résignation!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Point de pain quelquefois, et jamais de repos ;</div> -<div class="verse">Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,</div> -<div class="verse i2">Le créancier et la corvée</div> -<div class="verse">Lui font d'un malheureux la peinture achevée.</div> -<div class="verse">Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,</div> -<div class="verse i2">Lui demande ce qu'il faut faire.</div> -<div class="verse i2">— C'est, dit-il, afin de m'aider</div> -<div class="verse"><i>A recharger ce <span class="sc roman">Bois</span></i>…</div> -</div> - -<p>Ah! La Fontaine s'est trompé. Ce n'était -pas un <i>fagot</i> que les bûcherons priaient la Mort -de les aider à remettre sur leurs épaules.</p> - -<p>C'était le BOIS du Salut du monde, l'« Espérance -unique » du genre humain que les Juifs -les forçaient impitoyablement à porter.</p> - -<p>Ils ne disaient jamais non, bien qu'ils fussent -exterminés de fatigues, enveloppés dans un perpétuel -brouillard de misères, et si, parfois, ils -se ruaient contre les perfides, c'était, comme je -l'ai dit, parce que ceux-ci refusaient de mettre -fin aux Langueurs du Christ ; — sentiment d'une -tendresse ineffable que personne jamais ne -comprendra plus!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Il est vrai que les Circoncis eux-mêmes -sont condamnés à porter la -Croix depuis dix-neuf siècles, mais -d'une toute autre manière.</p> - -<p>J'ai dit plus haut que les Juifs du Moyen -Age, traqués à la fois par toutes les meutes de -l'indignation ou de la générosité chrétiennes, -avaient encore la ressource de leur opposer, -en écumant, le <i>Signe</i> terrifique déterré dans les -ossements du premier Caïn, en vertu duquel -nul ne pouvait les exterminer par le glaive de la -Colère ou le glaive de la Douceur, sans être -puni <i>sept</i> fois, c'est-à-dire sans s'exposer aux -représailles infinies du Septénaire omnipotent -que les chrétiens nomment le Saint-Esprit.</p> - -<p>Or, le signe dont fut marqué le Patriarche -des tueurs et que Moïse n'a pas eu la permission -de révéler pouvait être fort bien le Signe même -de la <i>Croix</i>, si on tient pour règle certaine -l'inspiration perpétuellement réitérative des -Textes sacrés.</p> - -<p>Cette histoire merveilleuse de Caïn où les -moralisants excogitateurs d'exégèse n'ont absolument -rien vu, sinon qu'il est mal d'égorger -son frère, donne, en quelques versets d'une -concision effrayante, l'itinéraire complet de la -Volonté divine explicitement déclarée dans les -soixante-douze livres surnaturels dont l'ensemble -constitue la Révélation.</p> - -<p>Il n'existe pas dans l'Écriture un raccourci -plus prodigieux. C'est au point que les noms -d'Abel et de Caïn, <i>affrontés</i> ensemble, forment -une espèce de monogramme symbolique du -Rédempteur :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Agnus Bajulans Ego Lignum,</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Crucis Amanter Infamiam Nobilitavi.</i></div> -<div class="verse">Etc., etc.</div> -</div> - -<p>On pourrait multiplier à l'infini ce jeu -d'initiales qui faisait l'amusement des écolâtres -anciens.</p> - -<p>Mais il s'agit là d'un point central, de l'axe -même des paraboles à venir, de l'essieu des -Roues d'Ézéchiel, et si on veut parler sérieusement -de ces deux premiers fils d'Adam qui sont -à l'aube des antagonismes humains, toutes les -Idées essentielles vont se précipiter en poussant -des cris…</p> - -<p>Qu'il suffise d'observer que le Seigneur, <i>ne -pouvant parler que de Lui-même</i>, est nécessairement -représenté du même coup par l'un et par -l'autre, par le meurtrier aussi bien que par la -victime, par celle-ci qui est sans gardien et par -celui-là qui n'est le « gardien » de personne.</p> - -<p>L'innocent Abel « pasteur de brebis », tué -par son frère, est une évidente figure de Jésus-Christ ; -et le fratricide Caïn, maudit de Dieu, -errant et fugitif sur la terre, en est une autre non -moins certaine, — puisqu'ayant tout assumé, le -Sauveur du monde est, à la fois, l'Innocence -même et le <i>Péché</i> même, suivant l'expression de -saint Paul.<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> II <i>Cor.</i> V, 21.</p> -</div> -<p>L'aventure du Prodigue rappelée tout à -l'heure, n'est, au fond, qu'une des innombrables -versions de cette première aventure de l'humanité.</p> - -<p>Il est vrai que le compagnon des pourceaux -n'a pas tué son frère, mais celui-ci est néanmoins -immolé sous les espèces du Veau gras, et le -bienvenu porcher reçoit, — lui aussi, — de la -main du Père et Seigneur, quelques <i>signes</i> mystérieux -d'une fort étrange sollicitude…</p> - -<p>Dans l'immense forêt pénombrale des Assimilations -scripturaires, c'est bien toujours la -même histoire et la trame infiniment compliquée -du même secret.</p> - -<p>Sous l'impulsion de ces insolites pensées, -dire que les Juifs sont marqués de la Croix tout -autant que les chrétiens et tout autant que put -l'être le Fratricide, c'est risquer au plus une -Lapalissade, — scandaleuse, j'en conviens, -comme toutes les Lapalissades.</p> - -<p>Ne voit-on pas, en effet, que c'est en -accomplissant ce qui pouvait être imaginé de -plus identique à la boucherie du vieux Caïn, -qu'ils déterminèrent le Christianisme, aussi -impossible sans eux que le « Cri du Sang -d'Abel » sans le premier meurtre? — et, de même -que les chrétiens portent la Croix en saillie sur -leurs poitrines ou sur les frontons de leurs -tabernacles, ils la portent en creux dans leurs -âmes dévastées ou dans les cavernes périlleuses -de leurs synagogues.</p> - -<p>Quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent, ils -ne peuvent pas n'être pas l'intaille du Sceau de -la Rédemption.</p> - -<p>Et c'est pourquoi leur dégoûtant aspect -est encore plus démonstrateur que celui des -meilleurs chrétiens qui peuvent si facilement -altérer, — par leur propre volonté, — le relief -de l'Effigie salutaire.</p> - -<p>Cette empreinte béante, élargie comme le -précipice du Chaos, par l'œcuménique dilatation -du Catholicisme, ils ont essayé de la combler en -la remplissant d'argent, et ils n'ont réussi qu'à -donner à ce terrible cancer l'apparence d'un -astre blafard, — se rendant eux-mêmes tout à -fait semblables à des miroirs de concupiscence -et de mort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>Oserai-je dire maintenant, fût-ce avec -des timidités de colombe ou des prudences -de serpent, au risque de passer -pour un misérable fomentateur de sophismes -hétérodoxes, le conflit adorablement énigmatique -de Jésus et de l'Esprit-Saint?</p> - -<p>J'ai parlé de Caïn et d'Abel, de l'Enfant -prodigue et de son frère, comme j'aurais parlé -du mauvais Larron et du bon Voleur qui les -évoquent si étrangement.</p> - -<p>J'aurais pu tout aussi bien rappeler l'histoire -d'Isaac et d'Ismaël, de Jacob et d'Ésaü, de Moïse -et du Pharaon, de Saül et de David et cinquante -autres moins populaires, où la Compétition -mystique des Aînés et du Puîné, décisivement -et <i>sacramentellement</i> promulguée sur le Golgotha, -fut notifiée, tout le long des âges, dans le mode -prophétique.</p> - -<p>Les frères anathèmes ou persécuteurs représentent -toujours le Peuple de Dieu <i>contre</i> le -Verbe de Dieu. C'est une règle invariable et -sans exception que l'Éternité ne changerait -pas.</p> - -<p>Or, le Peuple de Dieu, c'est le lamentable -peuple des Juifs particulièrement dévolus au -Souffle du Sabaoth qui les fit tant de fois résonner -comme les harpes des bois séculaires.</p> - -<p>Israël est donc investi, par privilège, de la -représentation et d'on ne sait quelle très-occulte -protection de ce Paraclet errant dont il fut -l'habitacle et le receleur.</p> - -<p>Pour qui n'est pas destitué de la faculté de -contemplation, les séparer semble impossible, -et plus l'extase est profonde, plus étroitement -soudés l'un à l'autre ils apparaissent. Cela finit -par ressembler, dans la perspective des gouffres, -à une sorte d'identité.</p> - -<p>Mais voici quelque chose de singulier. La -Croix représente aussi l'Esprit-Saint. Elle est -l'Esprit-Saint lui-même!</p> - -<p>« Un jour la Terre apprendra, pour en -agoniser d'épouvante, que ce Signe était -mon Amour, c'est-à-dire l'<span class="sc">Esprit-Saint</span> caché -sous un travestissement inimaginable!… »<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Le Désespéré</i>, page 367. Édition Soirat.</p> -</div> -<p>La Croix est un signe essentiellement -Septénaire.</p> - -<p>En conséquence, les Juifs, si prodigieusement -harmoniques à l'Esprit-Saint dont on -entend perpétuellement la voix <i>juive</i> dans le -contre-bas de nos liturgies, parce que cet Esprit -a soufflé sur eux comme l'ouragan, — les Juifs -donnent précisément la Croix au Verbe de Dieu -pour que l'écrasant Amour soit sur Lui dans -sa forme symbolique la plus parfaite et la -plus dure.</p> - -<p>A cette Croix, dont s'affligent les Sept -Jours, ils clouent fortement le même Verbe de -Dieu qui est le pauvre Jésus, comme les barbares -paysans clouent l'oiseau de la Sagesse à la porte -de leur maison.</p> - -<p>Ils le clouent de façon puissante pour qu'Il -ne descende pas sans leur permission.</p> - -<p>Sept coups de marteau pour la Main droite, -Sept pour la Main gauche et Sept encore pour -l'effroyable pointe échardée qui transperce les -deux Pieds du Bon Pasteur ; — afin que soit -obtenu le nombre significatif de <i>vingt et un</i> qui -fut celui des années de ce dérisoire Sédécias, -au Nom magnifique,<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a> lequel « ne rougissait -pas devant la face de Jérémie », quand il monta -sur le trône souillé de Jérusalem, dont le triste -peuple allait être fait captif.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Sédécias</i> veut dire le <i>Juste du Seigneur</i>. — II <i>Paralipomènes</i>, -XXXVI, 11 et 12.</p> -</div> -<p>Ce n'est pas tout, la Croix est ignoble et elle -fait le Verbe de Dieu ignoble comme elle.</p> - -<p>La Croix est folle et le Verbe de Dieu, par -la volonté du peuple hostile, devient l'Époux de -sa démence.</p> - -<p>La Croix est infirme, elle est immobile, -capable seulement de torturer, et la toute-puissante -<span class="sc">Parole</span> incarnée du « Dieu des Dieux », -couchée dans ses bras, devient infirme avec -elle, incapable de mouvement et bourreau de ses -plus chers qui devront être « configurés » à son -supplice…</p> - -<p>Ah! s'ils pouvaient être séparés un jour! -Mais les Juifs seuls ont le pouvoir d'abroger la -loi de tourments qu'ils édictèrent, <i>sans savoir ce -qu'ils faisaient</i>, par une étonnante impulsion -d'En Bas.</p> - -<p>La gloire de cette Parole qu'ils ont méconnue -et l'avènement de l'Amour tant annoncé par -leurs prophètes ne peuvent arriver ensemble -que le jour où Jésus aura cessé d'être en Croix, -et cela dépend exclusivement de la Volonté -inconnue qui suscita leur malice.</p> - -<p>Mais il était un million de fois nécessaire de -les clouer auparavant l'un à l'autre avec cruauté, -pour qu'ainsi fussent miraculeusement avérées, -dans le futur, les <i>impossibles</i> accordailles des -deux Testaments…</p> - -<p>Quelques éclairs plus rapides que la lumière, -voilà tout ce qu'il est permis d'espérer. La -Révélation est un firmament très-pâle offusqué -par des montagnes de nues ténébreuses d'où -sort quelquefois, pour s'y replonger aussitôt, -l'extrémité du bras de la foudre.</p> - -<p>Quant au Soleil, il n'a pu se remettre encore -de son émotion du Vendredi Saint, et nous -savons que les « iotas ou les points » ne pardonnent -pas, qu'ils sont aussi implacables et ne se -laissent pas mieux pénétrer que les apologues -ou les oraisons les plus grandiloques de cette -Écriture scellée Trois et Quatre fois, dont tant -de chrétiens ont imaginé de si confortables -explications.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>Je sais trop combien doit paraître -absurde, monstrueux et blasphématoire -de supposer un antagonisme -au sein même de la Trinité ; mais il n'est pas -possible de <i>pressentir</i> autrement l'inexprimable -destinée des Juifs, et quand on parle amoureusement -de Dieu, tous les mots humains ressemblent -à des lions devenus aveugles qui -chercheraient une source dans le désert.</p> - -<p>Il s'agit bien vraiment d'une rivalité pouvant -être conçue par des hommes!</p> - -<p>Tous les viols imaginables de ce qu'on est -convenu d'appeler la Raison peuvent être acceptés -d'un <i>Dieu qui souffre</i>, et quand on songe à -ce qu'il faut croire pour être seulement un misérable -chien de chrétien, ce n'est pas un très-grand -effort de conjecturer de surcroît « une -sorte d'impuissance divine <i>provisoirement</i> concertée -entre la Miséricorde et la Justice en vue -de quelque ineffable récupération de Substance -dilapidée par l'Amour ».<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Le Désespéré</i>, page 51, édition Soirat.</p> -</div> -<p>Puisqu'on nous enseigne, dès le commencement -de la vie, que nous fûmes créés à la ressemblance -de Dieu, est-il donc si difficile de présumer -bonnement, comme autrefois, qu'il doit y avoir, -dans l'Essence impénétrable, quelque chose de -correspondant à nous, <i>sans péché</i>, et que le -synoptique désolant des troubles humains n'est -qu'un reflet ténébreux des inexprimables conflagrations -de la Lumière?</p> - -<p>S'il existe au monde un fait notoire vérifié par -l'expérience la plus rectiligne, c'est l'impossibilité -d'assortir et d'atteler efficacement l'Amour -avec la Sagesse. Les deux incompatibles chevaux -de ton char funèbre s'entre-dévorent -depuis toujours, ô identique Humanité!… Que -celui qui peut comprendre, comprenne ; mais -assurément, c'est là que se cache le Secret de -Dieu.</p> - -<p>Et voici maintenant que, du fond des hypogées -de la mémoire, me revient un apologue -sublime d'Ernest Hello sur la Gloire et la Justice, — réduplicatives -appellations de ces deux -antagonistes éternels.</p> - -<p>Cette <i>parabole</i> étonnante, qui ne fut peut-être -jamais écrite et que l'auteur, vraisemblablement, -n'eût pas osé publier, je la livre de bon -cœur, telle à peu près qu'il me la conta lui-même, -quelques années avant de mourir.</p> - -<p>Le Juge vient à son heure que nul ne -connaît. A son approche, les morts ressuscitent, -les montagnes tremblent, les océans se dessèchent, -les fleuves s'envolent, les métaux entrent -en fusion, les plantes et les animaux disparaissent ; -les étoiles accourues du fond des cieux montent -les unes sur les autres pour assister à la Séparation -des bons d'avec les méchants. L'épouvante -humaine est au-delà de ce qui peut être -pensé.</p> - -<p>« — J'ai eu faim et vous ne M'avez pas donné -à manger ; J'ai eu soif et vous ne M'avez pas -donné à boire ; J'étais étranger et vous ne -M'avez pas accueilli ; J'étais nu et vous ne -M'avez pas vêtu ; J'étais malade et captif et vous -ne M'avez pas visité… »<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Matth.</i>, XXV, 31-46.</p> -</div> -<p>C'est tout le Jugement, — effroyablement -infaillible, effroyablement sans appel.</p> - -<p>Enfin, un homme se présente, un être -horrible, noir de blasphème et d'iniquités.</p> - -<p>C'est le seul qui n'ait pas eu peur.</p> - -<p>C'est celui-là et non pas un autre qui fut -maudit des malédictions du ciel, maudit des malédictions -de la terre, maudit des malédictions -de l'abîme d'en bas. C'est pour lui que la malédiction -descendit jusqu'au centre du globe pour -y allumer la colère qui devait dormir jusqu'au -Jour des grandes Assises.</p> - -<p>C'est lui qui fut maudit par les cris du -Pauvre, plus terribles que les rugissements des -volcans, et les corbeaux des torrents ont affirmé -aux cailloux roulés dans le lit des fleuves qu'il -était vraiment maudit par tous les souffles qui -passaient sur les champs en fleurs.</p> - -<p>Il fut maudit par l'écume blanche des -vagues exaltées dans la tempête, par la sérénité -du ciel bleu, par la Douceur et la Splendeur, et -maudit enfin par la fumée qui sort des chaumières -à l'heure du repas des très-humbles -gens.</p> - -<p>Et comme tout cela n'était rien encore, il fut -maudit dans son infâme cœur, maudit par <span class="sc">Celui</span> -qui a besoin, <i>éternellement</i> besoin, et que jamais -il ne secourut.</p> - -<p>Il se nomme peut-être Judas, mais les Séraphins -qui sont les plus grands des Anges ne -pourraient pas prononcer son <i>nom</i>.</p> - -<p>Il a l'air de marcher dans une colonne de -bronze.</p> - -<p>Rien ne le sauverait. Ni les supplications de -Marie, ni les bras en croix de tous les Martyrs -ni les ailes éployées des Chérubins ou des -Trônes… Il est donc damné, et de quelle -damnation!</p> - -<p>— <i>J'en appelle!</i> dit-il.</p> - -<p>Il en appelle!… A ce mot inouï les astres -s'éteignent, les monts descendent sous les mers, -la Face même du Juge s'obscurcit. Les univers -sont éclairés par la seule Croix de Feu.</p> - -<p>— A qui donc en appelles-tu de Mon -Jugement? demande à ce réprouvé Notre -Seigneur Jésus-Christ.</p> - -<p>C'est alors que, dans le silence infini, le -Maudit profère cette réponse :</p> - -<p>— <i>J'en appelle</i> <span class="sc">de ta JUSTICE à ta -GLOIRE</span>!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>Parmi tous les préjugés ou congénitales -opinions dont la multitude s'accommode, -il n'existe rien de plus fortement -rivé dans l'âme chrétienne que le lieu -commun surbanal qui consiste à expliquer la -fameuse cupidité juive et l'instinct de mercantilisme -universel du peuple errant par un rigoureux -décret qui le châtierait ainsi d'avoir trafiqué de -son Dieu.</p> - -<p>Incontestablement, à partir de la vendition -du Christ où cet instinct se déchaîna, les Juifs -ont été fixés dans leur infidélité, juste au point -mathématique où se consommait ignoblement -leur vocation de dépositaires des prophéties ; — de -même que tous les hommes, d'après la -Théologie, sont irrémédiablement amarrés à la -circonstance précise du péché dont ils sont -impénitents, quand la mort vient les y surprendre.</p> - -<p>Je n'ai jamais dit autre chose et je crois même -avoir assez entr'ouvert sur les lieux obscurs -cette porte blême de l'Irrévocable.</p> - -<p>Mais le « Ver » de leur damnation les -rongeait à l'<i>intérieur</i>, depuis très-longtemps, -lorsqu'il apparut. Car l'essence des choses ne -dévie pas, les plus atroces pervers n'ont pas le -pouvoir de supplanter leur propre nature et il -serait contraire aux arrangements indéclinables -de Dieu que les Juifs n'eussent pas toujours été, -<i>substantiellement</i>, ce qu'on les voit être aujourd'hui, -et cela dès l'origine, — jusque dans les -flancs d'Abraham qui les a tous engendrés.</p> - -<p>L'immensité de ce Nom, béni au-dessus -de tous les noms, et la sainteté colossale du -Patriarche n'y peuvent rien.</p> - -<p>Que dis-je? Ne donnent-elles pas justement, -pour l'effroi de la pensée, quelque mesure appréciable -de la chute en avalanche de <i>ses</i> innombrables -enfants qui ne cessent de dégringoler au -travers de l'histoire humaine, en rebondissant -contre toutes les parois sonores?</p> - -<p>En ce tabernacle sublime qui se nomme -pour l'éternité le « Sein d'Abraham » dut exister, -tout d'abord, à l'état d'indicible germe, l'horrible -ivraie de malédiction et de dégoût que cultive -exclusivement, avec tant de soin, la postérité -cadavéreuse de l'« Appelé » de Jéhovah.</p> - -<p>En d'autres termes, celui qui fut désigné -l'« Ami de Dieu pour toujours » et qui n'eut -jamais « son semblable en gloire », dut porter -au dedans de lui, — sous les espèces de la -lumière, — toute la chiennerie des usures et -des brocantages dont sa descendance lointaine, -réprouvée du genre humain, devrait subsister -dans les temps futurs.</p> - -<p>L'admirable négociation de l'amnistie de -Sodome, au XVIII<sup>e</sup> chapitre de la Genèse, en -est un exemple confondant.</p> - -<p>Qu'il me soit donc permis, pour délivrer -enfin tout à fait mon âme, d'en citer ici une -paraphrase un peu plus qu'extraordinaire…</p> - -<p>L'auteur dont j'ai promis de respecter l'anonyme -et qui est, je crois, — en même temps -qu'un pestiféré, — le dernier fervent de la haute -exégèse des anciens jours, apparaît ici tel qu'un -intraitable spéculatif d'<i>Absolu</i>, ne consentant -pas à se déplacer un seul instant de ce point : -qu'Abraham est absolument le <i>Père</i> du Fils de -Dieu par Marie et que c'est au nom de la Vierge -Mère qu'il lui faut parler…</p> - -<p>Il est bien entendu que cette page est offerte -comme ces caractères en relief qui servent à -l'éducation littéraire des jeunes aveugles.</p> - -<p>Les lecteurs au tâtonnement lucide y trouveront -à coup sûr une preuve singulière de la -<i>juiverie</i> du Patriarche qui marchande pied à -pied, — comme un Youtre d'Alger ou de -Varsovie marchanderait un haillon pourri, — le -très-juste assouvissement de son Seigneur en -colère.</p> - -<p>Miséricordieuse, adorable juiverie des -commencements, lorsque le nom même des -Juifs n'était pas encore et que les chevreaux des -pasteurs pouvaient exulter sur des collines -pleines de parfums et d'encensoirs, que n'avait -pas profanées l'abomination du Peuple de -Dieu!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - -<p>LA PREMIÈRE SPÉCULATION JUIVE</p> - - -<p>La clameur de Sodome et de Gomorrhe -s'est multipliée, dit le Seigneur, -et leur péché s'est excessivement -aggravé.<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Genèse</i>, XVIII, 20.</p> -</div> -<p>Cette parole est adressée <i>confidentiellement</i> à -Abraham, aussitôt après la promesse d'un Fils -en qui toutes les nations de la terre seront -bénies. Promesse qui a fait rire la vieille Sara -« derrière la porte du tabernacle », comme elle -avait fait rire, quelques jours auparavant, le -centenaire Abraham.</p> - -<p>Le rire est très-rare dans l'Écriture. -Abraham et Sara, ces deux ancêtres de la -douloureuse <span class="sc">Marie</span>, Mère des Larmes, sont -chargés de l'inaugurer, et cette circonstance -mystérieuse est considérable à tel point que le -nom de la première tige du rouvre généalogique -de la Rédemption, au moment où cet arbre sort -de terre, c'est précisément Isaac qui signifie -<i>Rire</i>.</p> - -<p>C'est lorsque l'air vibre encore de ce rire -surprenant que Dieu raconte à son Patriarche la -clameur des villes coupables et que commence -la sublime histoire des Cinquante Justes.</p> - -<p>La beauté infinie de cet endroit commande -un si grand respect et une si tremblante admiration, -qu'il est à peine possible d'espérer qu'on ne -blasphémera pas en essayant de le commenter.</p> - -<p>Il faut se souvenir qu'on est à l'origine de -tout, et que le Peuple élu, c'est-à-dire l'Église -militante, vient d'être appelé.</p> - -<p>Abraham, <i>le Père élevé de la multitude</i>, -l'Homme unique dont Noé n'était que la figure, -et dans le Sein de qui les âmes vivantes des -justes doivent un jour abriter leur gloire ; -Abraham offre l'hospitalité de sa tente aux Trois -Personnes divines qui lui sont apparues dans la -vallée de Mambré, à l'heure de la grande -« ferveur » du jour.<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Genèse</i>, XVIII, 1 et 2. — Le texte parle de trois hommes, -<i lang="la" xml:lang="la">tres viri stantes</i>, et Abraham leur parle continuellement au singulier. -Ne doit-on pas conclure de cette circonstance et des marques extraordinaires -de respect qu'il leur donne, que le patriarche se savait en -présence du Seigneur lui-même? Grand nombre de Pères l'ont cru. -Le Concile de Sirmich a prononcé anathème contre ceux qui diraient -qu'Abraham n'avait pas vu le Fils, et l'Église adopta ce sentiment, -puisqu'elle chante en son office : <i lang="la" xml:lang="la">Tres vidit et Unum adoravit.</i> -S. Augustin dit, serm. 70, <i lang="la" xml:lang="la">de tempore</i> : <i lang="la" xml:lang="la">In eo quod tres vidit, Trinitatis -mysterium intellexit. Quod autem quasi unum adoravit, in tribus personis -Unum Deum esse cognovit.</i></p> -</div> -<p>Dans son empressement à les servir, l'Aïeul -de Marie multiplie les symboles et les figures, -et, après une série d'actes qui font penser au -Sacrifice de la Messe, il finit par <i>se tenir -debout <em class="small">SOUS L'ARBRE</em></i>, tout près d'eux.</p> - -<p>C'est l'heure du renouvellement de la -Promesse. Le Seigneur reviendra dans le temps -marqué, et Sara, l'habitante du tabernacle, aura -un Fils. Moïse, David, Salomon et les dix-sept -Prophètes de la loi d'attente n'auront plus autre -chose à faire, désormais, que de répercuter en -échos cette annonce béatifique de la naissance -du <i>véritable</i> Enfant d'Abraham qui sera le -Sauveur des autres.</p> - -<p>Après un tel don où la Tendresse infinie -s'est pour ainsi dire épuisée, le même Seigneur -« ne peut » plus rien cacher à celui qu'il aime, -et il lui fait connaître son terrible dessein de -perdre Sodome et Gomorrhe dont la <i>clameur</i> -est montée jusqu'à lui.</p> - -<p>L'espèce de métonymie scripturale employée -ici pour exprimer l'énormité inouïe du péché -que Dieu va punir, laisse dans la pensée une -empreinte singulière. Il paraît que le crime a une -voix comme l'innocence, et que l'abomination -de Sodome <i>crie</i> comme le sang d'Abel.</p> - -<p>— Je descendrai, ajoute le redoutable -Interlocuteur, et je verrai si leurs œuvres -répondent à ce cri qui est venu vers moi ; je -veux savoir si cela est ainsi ou si cela n'est pas.</p> - -<p>Ces derniers mots sont une provocation -ineffablement paternelle à la prière audacieuse -qui va suivre. Ce que le Seigneur veut <i>voir</i> -surtout, c'est l'humilité de son serviteur, humilité -qui éclatera d'autant plus que ses supplications -seront plus pressantes et, en apparence, -plus téméraires. C'est pour cela qu'il <i>descend</i>, -et c'est ce prodige de sa Grâce qu'il veut -s'attester à lui-même.</p> - -<p>Pour sentir la sublimité de cette scène, il -n'est pas inutile de penser à ce que Jésus -exprime si profondément quand il parle du -« Sein d'Abraham ».<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a> Le Patriarche porte en -lui Jérusalem, et il prie dans toute la force de la -Bénédiction universelle qu'il vient de recevoir, — projetant -ainsi cette parabole infinie de prophétiques -extases qui commence à lui, et qui, -après avoir enjambé toute la <i>pérégrination</i> de -Jacob, doit s'achever avec splendeur dans le -dernier verset du « <span lang="la" xml:lang="la">Magnificat</span> ».</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Luc</i>, XVI, 22 et 23.</p> -</div> -<p>Sodome est la ville du Secret, et Gomorrhe -est la ville de la Rébellion.<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a> Elles paraissent -représenter deux formes inconnues de l'attentat -contre l'Amour, avec une aggravation spéciale -pour la première, en faveur de laquelle Abraham -intercède particulièrement, comme si le salut des -rebelles dépendait du pardon accordé aux -clandestins et aux idolâtres.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Tel est le sens hébraïque de ces deux noms.</p> -</div> -<p>Marie ne devant parler que <i>six</i> fois dans -l'Évangile, Abraham, chargé de figurer l'Intercession -de cette Mère des vivants, ne demandera -que SIX fois la grâce des coupables, et il la -demandera, non pour que le crime soit épargné, -mais pour que « le juste ne soit pas enveloppé -dans le châtiment de l'impie ».</p> - -<p>— S'il se trouve <em class="small">CINQUANTE</em> justes dans la -cité, dans la vraie Cité qui sera le cœur de votre -Mère, ne pardonnerez-vous pas? <i>Cinquante</i> -coudées faisaient toute la largeur de l'Arche -dans laquelle la race humaine fut sauvée.<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a> -Non, vraiment, il n'est pas possible que vous -fassiez cette chose : que vous exterminiez le -juste avec l'impie, et que l'innocent soit traité -comme le coupable ; cela n'est pas digne de -vous qui jugez toute la terre. Vous ne pourrez, -en aucune façon, exercer un tel jugement.<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> <i>Genèse</i>, VI, 15.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> <i>Genèse</i>, XVIII, 25.</p> -</div> -<p>— Je pardonnerai à cause d'eux, prononce -le Seigneur.</p> - -<p>Abraham se replie sur lui-même. Il considère -qu'il n'est que « cendre et poussière », -mais enfin, puisqu'il a commencé, pourquoi ne -continuerait-il pas de parler à son Maître?</p> - -<p>— S'il s'en fallait de cinq, hasarde-t-il, -qu'il y eût cinquante justes, détruiriez-vous toute -la ville parce qu'il n'y en aurait que <em class="small">QUARANTE-CINQ</em>?</p> - -<p>Le Seigneur considère à son tour qu'étant -tout-puissant, il peut tout perdre, mais qu'il -faudra <i>quarante-cinq</i> colonnes parfaitement -droites et magnifiques pour soutenir la coupole -du palais mystique de Salomon,<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a> et il promet -de ne pas détruire la ville s'il y trouve quarante-cinq -justes.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> <i>III<sup>e</sup> livre des Rois</i>, VII, 3.</p> -</div> -<p>Abraham parle une troisième fois.</p> - -<p>— Mais s'il y a <em class="small">QUARANTE</em> justes, que ferez-vous? -Ah! oui, Seigneur, que ferez-vous? -Le Déluge a duré <i>quarante</i> jours et autant de -nuits, après lesquels vous fermâtes les fontaines -de l'abîme ; votre peuple est prédestiné à se -lamenter <i>quarante</i> ans dans le désert, avant -d'arriver à la région de son désir ; Ézéchiel, -le voyant de votre gloire et l'appariteur de -vos Évangélistes, annoncera, dans quelques -siècles, l'assomption par vous de l'iniquité de -Juda, pendant les <i>quarante</i> jours de votre -jeûne.<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> Que ferez-vous de Sodome si vous y -découvrez autant de justes que votre incommunicable -Unité divine est contenue de fois dans le -nombre symbolique de la Pénitence?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Ézéchiel</i>, IV, 6.</p> -</div> -<p>— En considération de quarante, je consens -à ne point frapper, dit le Seigneur.</p> - -<p>— Ne vous indignez pas, je vous en prie, -reprend le Patriarche, si je parle encore. -Qu'arrivera-t-il, s'il n'y en a que <em class="small">TRENTE</em>? -Souvenez-vous que l'Arche, qui portait dans ses -entrailles la Réconciliation,<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a> n'avait que <i>trente</i> -coudées de hauteur.<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a> C'est vous-même qui -donnâtes cette mesure au juste Noé, et ce sera -précisément le nombre misérable des pièces -d'argent qui serviront un jour à vous acheter pour -le Sacrifice, quand il y aura dans le monde un -dénûment total d'holocaustes capables de vous -apaiser.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Ecclésiastique</i>, XLIV, 17.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> <i>Genèse</i>, VI, 15.</p> -</div> -<p>— Je ne ferai rien, répondit aussitôt le -Seigneur, si je trouve ici le nombre de trente.</p> - -<p>Insister davantage est évidemment téméraire. -Un homme de grande discrétion et de foi -modique s'en tiendrait là. Néanmoins, Abraham -espère encore. Il se dit, comme David, qu'il -n'est pas possible que Dieu se dépouille de sa -miséricorde, qu'il oublie d'avoir pitié, et qu'il -emprisonne sa clémence dans sa fureur.<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a> -Alors, cet homme de tous les <i>commencements</i> se -détermine.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Psaume</i> LXXVI, 9 et 10.</p> -</div> -<p>— Puisque j'ai commencé une bonne fois, je -parlerai encore à mon Seigneur. S'il ne s'en -trouvait que <em class="small">VINGT</em>. S'il arrivait qu'il n'y eût que -vingt fils vraiment fidèles dans le cœur de la -Mère que je dois vous donner un jour ; si le -parvis de votre Tabernacle n'était soutenu que -par <i>vingt</i> colonnes d'airain à chapiteaux d'argent -ciselé,<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a> votre Demeure Immaculée croulerait-elle -pour cela?… Et ce n'est pas tout, Seigneur. -Vous savez que vous serez vendu une autre -fois aux Madianites, c'est-à-dire aux gens -de justice,<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> dans la personne de mon arrière -petit-fils Joseph, et, dans cette circonstance, -vous ne serez acheté que <i>vingt</i> pièces d'argent, -car vous êtes à vendre à tout prix, ô mon -Dieu!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Exode</i>, XXVII, 10.</p> -</div> -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Madian signifie <i>jugement</i> et implique l'idée de <i>litige</i>.</p> -</div> -<p>— Par déférence pour le nombre vingt, je -ne tuerai pas, dit le Seigneur.</p> - -<p>L'Écriture appelle Abraham le « bien-aimé » -de Dieu… Il lui reste encore une prière sur le -cœur. Il faut qu'il la dise, et c'est d'autant plus -difficile qu'elle est absolument semblable aux -autres. Mais, après tout, c'est de lui que doit -sortir un jour Celle dont les entrailles et les -mamelles seront appelées bienheureuses. A ce -titre, il peut tout oser.</p> - -<p>— Je vous supplie, dit-il, de ne pas vous -mettre en colère si je parle encore une fois, une -seule fois. Que déciderez-vous, si vous trouvez -<em class="small">DIX</em> justes en ce lieu?… Ne doit-il pas venir un -jour où <i>dix</i> hommes, en effet, dix hommes « de -toutes les langues des nations », accourus pour -chercher la Face de Dieu, se pendront à la -frange de l'<i>Homme Juif</i> et lui diront : « Nous -voulons aller avec toi, parce que Dieu est ton -compagnon »…<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a> Ces dix hommes ne sont-ils -pas nécessaires à vos desseins, tout autant que -les Dix Commandements de la Loi que vous -écrirez de votre main sur le Sinaï formidable?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Zacharie</i>, VIII, 23.</p> -</div> -<p>Dans le lumineux crépuscule de son oraison -de prophète, le Patriarche entrevoit sans doute -ces étrangers de la fin des fins… S'ils allaient -pourtant se rencontrer dans Sodome, cité -du mystère!… le Seigneur serait bien forcé de -pardonner!</p> - -<p>Et il pardonne, en effet, s'engageant à ne -pas détruire la ville si ces dix justes s'y -trouvent.</p> - -<p>Ici finit le dialogue de la Toute-Puissance -vengeresse et de la Toute-Puissance suppliante.<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a> -Le Seigneur ayant été vaincu <i>six</i> -fois, s'en va et cesse de parler à Abraham, -comme s'il craignait d'être vaincu une <i>septième</i> -et de ne plus pouvoir se « reposer » ensuite -dans sa justice.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Omnipotentia supplex</i>. Ce nom magnifique de la Vierge fut -révélé par saint Bernard.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXI</h2> - - -<p>Tels sont les Juifs, les Juifs authentiques — semblables -en tout point à ce -Nathanaël aperçu sous l'emblématique -figuier, qui faisait dire, malgré tout, à Celui qui -s'est appelé la Vérité : « Voici un Israélite -<i>véritable</i>, <em class="small">SANS DÉGUISEMENT</em> ».<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Jean</i>, I, 47.</p> -</div> -<p>Tels il plut à Dieu de les former à l'origine -et tel Il ne craignit pas de se configurer Lui-même, -par amour, en tant que Fils d'Abraham -selon la chair, passible et mortel.</p> - -<p>J'ai trop renoncé depuis longtemps à ne -pas déplaire pour être arrêté par la peur de -congestionner quelques sacristains fougueux, -en disant que Notre Seigneur Jésus-Christ dut -porter encore <i>cela</i> comme tout le reste, c'est-à-dire -avec une exactitude infinie.</p> - -<p>Sans reparler du grand Holocauste qui fut -évidemment la « spéculation » la plus audacieuse -qu'un Israélite ait jamais conçue, il ne serait -pas très-difficile de trouver dans l'<i>extérieur</i> -des paroles infiniment aimables et sacrées -du Fils de Dieu quelque lien de famille avec -l'éternelle pensée judaïque dont bouillonne la -Gentilité.</p> - -<p>L'Économe infidèle, par exemple, n'est-il -pas loué précisément <i>pour sa fraude</i> et l'inéclairable -conclusion de Jésus n'est-elle pas le -précepte formel de « se faire des amis avec les -richesses d'iniquité »?<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Luc</i>, XVI, 9.</p> -</div> -<p>C'est, en somme, la traditionnelle recommandation -de spolier et de foi-mentir, anciennement -notifiée aux six cent mille Hébreux de l'Exode -qui s'en allèrent d'Égypte chargés de trésors -empruntés pour ne pas les rendre, aidés en cela -par le Seigneur même qui les protégea dans leur -fuite.<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> <i>Exode</i>, XII, 35 et 36.</p> -</div> -<p>Identité perpétuelle en la profondeur de -ces Textes saints, dont le sens littéral scandalise -tant de malfaiteurs et dont la sublime interprétation -par les symboles est pour jamais -inaccessible à tous les goîtreux.</p> - -<p>On croit tomber dans un abîme lorsqu'on -songe que le mot : Égypte — Mizraïm en -hébreu, — signifie littéralement <i>Angoisse</i> ou -<i>Tribulation</i> ; que le premier Joseph, vendu par -ses frères, si nettement figuratif du Verbe fait -chair et qui fut obéi de tout ce royaume délivré -par lui de la famine, « fut nommé en langue -égyptienne : Sauveur du monde » ;<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a> et que, -<i>par conséquent</i>, Jésus lui-même, le « consommateur » -ou concentrateur hypostatique des -prophéties et des symboles, exclusivement -venu de son Père afin de régner sur l'universelle -Douleur, ne fit pas autre chose, après tout, -quand il s'évada par l'opprobre de son supplice, -que d'emporter avec lui les trésors d'angoisse -héréditaire et les économies de tribulations qu'il -avait empruntés, pour ne les rendre jamais, à -tous ceux qui avaient mis leur confiance en lui.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Genèse</i>, XLI, 45.</p> -</div> -<p>Après la disparition de ce Banqueroutier -adorable du désespoir, les Juifs qui venaient de -crucifier en Sa Personne, « sans savoir ce qu'ils -faisaient », <i>la conscience même de leur Primogéniture</i>, -continuèrent cependant l'Instinct de la -Race que l'Incarnation miraculeuse avait amalgamé -de façon tellement puissante, — quoique -si vainement pour eux, — à la Volonté divine… -et il ne resta plus dans leurs mains que ce -pauvre Argent massacré qui devait remplacer -leur Messie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXII</h2> - - -<p>Mais cet instinct de mercantilisme et de -fourberie, dépouillé de ses attenances -mystérieuses, n'était plus alors qu'une -pente raide vers les lieux très-bas de l'avarice et -de la cupidité.</p> - -<p>La couarde « supplantation » du pauvre -colosse Ésaü devant qui Jacob, fort contre Dieu -seul, n'a jamais cessé de trembler, et le détroussement -universel des Égyptiens sont devenus des -fonctions banales, inaptes à préfigurer autre -chose que le Châtiment définitif — dont la -<i>forme</i>, inconnue pourtant, sera telle que celui -qui la connaîtrait par confidence de l'Esprit-Saint -saurait, à coup sûr, l'indevinable Secret -du dénouement de la Rédemption.</p> - -<p>Inarrêtables dans leur chute, ils roulèrent -tant qu'ils purent, jusqu'au plus infime degré de -l'Escalier des Géants de l'ignominie.</p> - -<p>N'ayant retenu de leur apanage souverain que -le Simulacre de la puissance, qui est l'Argent, -ce métal infortuné devint une ordure entre leurs -griffes d'oiseaux des morts, et ils exigèrent qu'il -<i>travaillât</i> pour leur service à l'abrutissement du -monde entier.</p> - -<p>Dans la crainte que ce serviteur unique ne -leur échappât, ils l'enchaînèrent férocement et -ils s'enchaînèrent à lui par des chaînes monstrueuses -qui faisaient sept fois le tour de leurs -cœurs, employant ainsi leur despotisme farouche -à se rendre eux-mêmes ses esclaves.</p> - -<p>Et l'âme des peuples, à la longue, s'encrassa -de leur pestilence.</p> - -<p>Puisqu'ils avaient attendu plus de deux -mille ans une occasion de crucifier le Verbe de -Dieu, ils pouvaient bien attendre encore dix-neuf -fois cent ans qu'une explosion colossale de la -Désobéissance eût transformé en pourceaux les -adorateurs de cette Parole douloureuse, pour -qu'au moins le troupeau de l'« Enfant prodigue » -ne manquât pas à cet Israël qui avait dissipé sa -<i>substance</i>.</p> - -<p>Il est, en effet, devenu si complètement ce -pasteur!</p> - -<p>Les nations chrétiennes renégates, envahies -par la lèpre blanche de son sale argent, lui -obéissent, et les mercenaires potentats, humblement -descendus de leurs vieux trônes, se ventrouillent -à ses pieds, dans ses déjections.</p> - -<p>Ainsi se trouve accomplie, dans l'absolu de -la dérision et du sacrilège, la littérale prophétie -du Deutéronome : « Tu prêteras à intérêt à -beaucoup de gentils et n'emprunteras d'aucuns. -<i>Tu domineras sur plusieurs nations et nul ne -dominera sur toi</i> ».<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Fœnerabis gentibus multis, et ipse a nullo accipies mutuum. -Dominaberis nationibus plurimis, et tui nemo dominabitur.</i> XV, 6.</p> -</div> -<p>Ce règne de l'argent qui fait sourciller -d'indignation le <i>blanc</i> vicaire de Jésus-Christ et -qui m'apparaît, — je crois l'avoir beaucoup dit, — comme -un insondable arcane, est tellement -accepté de la descendance catholique des -sublimes désintéressés du Moyen Age, que ceux -qui rêvent l'humiliation des Juifs sont forcés -de la demander au nom de leur propre fange -vaincue par le cloaque supérieur de ces vermineux -étrangers.</p> - -<p>Les <i>seuls</i> amants de la Pauvreté, les bons -miséreux de la pénitence volontaire, — s'il s'en -trouve encore, — auraient peut-être le droit de -les détester pour avoir oxydé d'argent le vieil -or très-pur des tabernacles vivants de l'Esprit-Saint ; -pour avoir ignoblement amalgamé leur -âme sordide à l'âme généreuse des nations -sans perfidie que les Saints avaient formées, -« comme les abeilles forment les rayons de leur -miel » ; enfin et surtout, pour avoir, — au mépris -des Normes éternelles et par le moyen d'une -effroyable dilatation de l'Envie, — suggéré, -parmi les peuples chrétiens, la substitution aux -Commandements du Seigneur des fratricides -commandements du Mauvais Pauvre.</p> - -<p>Car il est indubitable qu'ils ont diaboliquement -abaissé le niveau de l'homme en ce dernier -siècle où leur pouvoir d'avilir a tant éclaté.</p> - -<p>C'est par eux que s'est instaurée la moderne -conception du But de la vie et que flamboya le -crapuleux enthousiasme des Affaires.</p> - -<p>C'est par eux que cette algèbre de turpitudes -qui s'est appelée le <i>Crédit</i> a définitivement remplacé -le vieil <i>Honneur</i> dont les âmes chevalières -se contentaient pour tout accomplir.</p> - -<p>Et comme si ce peuple étrange, condamné, -quoi qu'il advienne, à toujours être, en <i>une</i> -façon, le Peuple de Dieu, ne pouvait rien faire -sans laisser apparaître sur-le-champ quelque -reflet de son éternelle histoire, la PAROLE -vivante et miséricordieuse des chrétiens, qui -suffisait naguère aux transactions équitables, -fut de nouveau <i>sacrifiée</i>, dans tous les négoces -d'injustice, à la rigide ÉCRITURE incapable -de pardon.</p> - -<p>Victoire infiniment décisive qui a déterminé -la débâcle universelle.</p> - -<p>Le précipice étant ouvert, les sources pures -de la grandeur et de l'idéal y tombèrent en -sanglotant. La Raison s'exfolia comme une -vertèbre frappée de nécrose, et la peste juive -étant parvenue enfin, dans la ténébreuse vallée -des goîtres, au point confluent où le typhus -maçonnique s'élançait à sa rencontre, un crétinisme -puissant déborda sur les habitants de la -lumière, dévolus ainsi à la plus abjecte des morts.</p> - -<p>Heureusement, les bêtes venimeuses ne se -débarrassent jamais de leur venin qui les fait -crever elles-mêmes quelquefois, et il a bien fallu -qu'Israël s'inoculât l'idiotie dont il gratifiait -l'univers.</p> - -<p>Il est même tout à fait possible que ce mal -vraiment <i>caduc</i>, dont l'imbécile tablier des -Loges est l'emblème le plus expressif et le -symptôme le plus alarmant, ait été accepté par -lui, dans l'inassouvissement de sa rage, comme -un suicide, une immolation nécessaire…</p> - -<p>Mais, — ô, grand Dieu! — que voilà donc -un pitoyable réconfort pour des sociétés en -déliquescence, engluées pêle-mêle avec leur -vainqueur dans les puantes colliquations de -l'irrémédiable décrépitude!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXXIII</h2> - - -<p>Silence!</p> - -<p>Une Voix d'En Bas.</p> - -<p>Voix d'exil extrêmement lointaine, -exténuée, presque morte, qui paraît grandir en -montant des profondeurs.</p> - -<p>— La Première Personne est <i>Celle qui -parle</i>.</p> - -<p>La Seconde Personne est <i>Celle à qui l'on -parle</i>.</p> - -<p>La Troisième Personne, est <span class="sc">Celle de qui -l'on parle</span>.</p> - -<p>Cette Troisième Personne, c'est Moi, Israël, -<i lang="la" xml:lang="la">prævalens Deo</i>, fils d'Isaac, fils d'Abraham, -générateur et bénisseur des douze Lionceaux -établis sur les degrés du Trône d'ivoire, pour la -diligence du grand Roi et le perpétuel ombrage, -des nations.</p> - -<p>Je suis l'Absent de partout, l'Étranger -dans tous les lieux habitables, le Dissipateur -de la Substance, et mes tabernacles sont -plantés sur des collines si lugubres que les -reptiles même des sépulcres ont fait des lois -pour que les sentiers de mon désert fussent -effacés.</p> - -<p>Aucun voile n'est comparable à mon Voile -et nul homme ne me connaît, parce que nul, -excepté le Fils de Marie, n'a pu deviner l'énigme -infiniment équivoque de ma damnation.</p> - -<p>A l'âge même où je paraissais valide et -glorieux, en ces temps anciens pleins de -prodiges qui ont précédé le Golgotha, mes -propres enfants ne me connurent pas toujours -et souvent ils refusèrent de me recevoir, car mon -joug est sans douceur et mon fardeau très-pesant.</p> - -<p>J'ai tellement coutume de porter le Repentir -effrayant du Jéhovah, « ennuyé d'avoir fait les -hommes et les animaux »,<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a> et on voit si bien -que je le porte en la même façon que Jésus a -porté les péchés du monde!</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Genèse</i>, VI, 7.</p> -</div> -<p>C'est pourquoi je suis poussiéreux d'un très-grand -nombre de siècles.</p> - -<p>Je parlerai néanmoins avec une autorité -de Patriarche inamissible, investi cent fois de -l'élocution du Tout-Puissant.</p> - -<hr /> - - -<p>Je n'aime pas beaucoup mes fils de Juda -et de Benjamin pour avoir crucifié le Fils de -Dieu. Ils sont bien la postérité de leurs deux -ancêtres, engendrés de moi, que j'ai comparés -jadis à deux animaux féroces.</p> - -<p>Mais ils ont subi leur châtiment et je n'ai -pas refusé d'être l'époux et le titulaire de leur -excessive réprobation.</p> - -<p>Me souvenant d'avoir perfidement spolié -mon frère Ésaü, il était selon la justice que -j'assumasse, jusque dans ma dernière descendance, -la complicité d'une perfidie qui préparait -le Salut du genre humain en me dépouillant -moi-même de la domination sur tous les -empires.</p> - -<p>Il est vrai que ces misérables enfants ne -savaient pas qu'ils accomplissaient ainsi la -<i>translation</i> des images et des prophéties, et -que, par leur crime sans nom ni mesure, -s'inaugurait le Règne sanglant de la Seconde -Personne de leur Dieu, succédant à la -Première qui les avait tirés de la douloureuse -Égypte.</p> - -<p>Il faut bien qu'arrive désormais l'avènement -de la Troisième dont <i>l'<em class="small">EMPREINTE</em> est -sur ma Face</i>, par qui tous les voiles seront -déchirés dans tous les temples des hommes, -et tous les troupeaux confondus dans l'Unité -lumineuse.</p> - -<p>Toutefois ces choses n'arriveront pas avant -qu'on ait vu « l'abomination de la désolation -dans le Lieu Saint », c'est-à-dire avant que -les chrétiens, réprobateurs si constants de mon -infidèle progéniture, n'aient consommé à leur -tour, avec un acharnement plus grand, les -atrocités dont ils l'accusent.</p> - -<hr /> - - -<p>Écoutez, ô chrétiens, les paroles d'Israël -confident de l'Esprit de Dieu.</p> - -<p><i>Celui qui est</i> ne sait pas autre chose que se -répéter Lui-même, et le Seigneur des Seigneurs -a toujours soif de souffrir…</p> - -<p>Quand le Promis appelé Consolateur viendra -prendre possession de son héritage, il faudra -<i>nécessairement</i> que le Christ vous ait quittés, -puisqu'il déclara que ce Paraclet ne pourrait -venir s'il ne s'en allait auparavant.<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>Jean</i>, XVI, 7.</p> -</div> -<p>Car il paraîtra vous abandonner un jour, -comme son Père avait abandonné Jérusalem -et l'abandonna lui-même, et vous serez livrés -aussi rigoureusement que les Juifs « à l'opprobre -sempiternel et à l'ignominie perdurable qui ne -sera jamais oubliée ».<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> <i>Jérémie</i>, XXIII, 40.</p> -</div> -<p>Ne voyez-vous pas que nous sommes, dès -à présent, les convives du même festin de turpitudes -et que nous allons de compagnie sous le -fouet de l'exacteur?</p> - -<p>Depuis si longtemps qu'ils vous instruisent, -vos docteurs n'ont-ils pas compris que les -deux sœurs prostituées dont parle Ézéchiel ont -survécu à Jérusalem et à Samarie ; qu'elles -vivent toujours dans la pérennité du symbole, et -qu'elles se nomment aujourd'hui la Synagogue -et l'Église?</p> - -<p>« Parce que tu as cheminé dans le chemin -de ta sœur, dit à la plus jeune le Seigneur Dieu, -je mettrai son calice en ta main.</p> - -<p>« Tu boiras le calice de ta sœur, le large -et profond calice ; tu seras en dérision et en -colossale subsannation.</p> - -<p>« Tu seras comblée d'ivresse et de douleur -par ce calice de deuil et de tristesse, le -calice de ta sœur aînée, <i>gardienne</i> sans fidélité -qui s'est polluée dans les immondices des -nations.</p> - -<p>« Tu le boiras et le videras jusqu'à la lie, et -tu en dévoreras les tessons, et tu te déchireras -les mamelles…</p> - -<p>« Et vous serez l'une et l'autre livrées au -tumulte et à la rapine, <i>lapidées</i> par tous les -peuples et passées au fil de leurs glaives. »<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Ézéchiel</i>, XXIII, 31-47.</p> -</div> -<hr /> - - -<p>Il se sera donc retiré de vous à la distance -d'un <i>jet de pierre</i>,<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> ce Rédempteur impuissant -à vous réveiller, et vos âmes seront désertes de -lui, comme les tabernacles de ses autels au jour -mortifié du Vendredi lamentable.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Luc</i>, XXII, 41.</p> -</div> -<p>En cet abandon de Celui qui est votre force -et votre espoir, l'univers tout fumant d'effroi -contemplera l'irrévélable Tourment de l'Esprit-Saint -persécuté par les membres de Jésus-Christ.</p> - -<p>La Passion recommencera, non plus au -milieu d'un peuple farouche et détesté, mais au -carrefour et à l'ombilic de tous les peuples, et -les sages apprendront que Dieu n'a pas fermé -ses fontaines, mais que l'Évangile de <i>Sang</i> -qu'ils croyaient la fin des révélations était, à -son tour, comme un Ancien Testament chargé -d'annoncer le Consolateur de <i>Feu</i>.</p> - -<p>Ce Visiteur inouï, attendu par moi quatre -mille ans, <i>n'aura pas d'amis</i> et sa misère fera -ressembler les mendiants à des empereurs.</p> - -<p>Il sera le fumier même où l'indigent -Iduméen râclait ses ulcères. On se penchera sur -lui pour voir le fond de la Souffrance et de -l'Abjection.</p> - -<p>A son approche, le soleil se convertira -en ténèbres et la lune en sang ; les fleuves -superbes reculeront en fuyant comme des chevaux -emportés ; les murs des palais et les murs des -bagnes sueront d'angoisse.</p> - -<p>Les charognes en putréfaction se couvriront -de parfums puissants achetés à des navigateurs -téméraires, pour se préserver de sa pestilence, -et, dans l'espoir d'échapper à son contact, -les empoisonneurs des pauvres ou les assassins -d'enfants diront aux montagnes de tomber sur -eux.</p> - -<p>Après avoir exterminé la pitié, le dégoût -tuera jusqu'à la colère, et ce Proscrit de tous -les proscrits sera condamné silencieusement par -des magistrats d'une irréprochable douceur.</p> - -<p>Jésus n'avait obtenu des Juifs que la -haine, et quelle haine! Les Chrétiens feront -largesse au Paraclet de ce qui est au-delà de la -haine.</p> - -<p>Il est tellement l'Ennemi, tellement l'identique -de ce <span class="sc">Lucifer</span> qui fut nommé <i>Prince -des Ténèbres</i>, qu'il est à peu près impossible — fût-ce -dans l'extase béatifique — de les -séparer…</p> - -<p><i>Que celui qui peut comprendre comprenne.</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Ces dernières lignes ont eu l'honneur d'émouvoir un Jésuite -qui prétendit que de telles assertions étaient destructrices du dogme. -« Est-ce une assimilation métaphorique ou une affirmation absolue? » -Tel fut son cercle de Popilius. Comment lui expliquer que ce n'est ni -l'une ni l'autre? Comment faire entrer dans un cerveau plein de -formules que la difficulté cesse et que le cercle est rompu aussitôt, -par exemple, qu'on rapproche de ce passage la prière liturgique du -Samedi Saint : <i lang="la" xml:lang="la">Lucifer, <em class="small">INQUAM</em>, qui nescit occasum?</i> Les très-rares -chrétiens qui font encore usage de leur raison peuvent remarquer qu'il -ne s'agit pas, ici ou là, de métaphore, non plus que d'affirmation -rigoureuse dans le sens de la doctrine révélée, mais simplement de -constater le <i>Mystère, la <em class="small">PRÉSENCE</em> du Mystère</i>, au scandale des imbéciles -ou des théologiens pédants qui affirment que tout est éclairci.</p> -</div> -<p>La Mère du Christ a été dite l'Épouse de -cet Inconnu dont l'Église a peur, et c'est assurément -pour cette raison que la Vierge <i>très-prudente</i> -est invoquée sous les noms d'<span class="sc">Étoile -du matin</span> et de <span class="sc">Vaisseau spirituel</span>.</p> - -<p>Il faudra, néanmoins, en vue d'opérer le -« déchaînement » de l'Abîme, que cette Église -des Martyrs et des Confesseurs, à genoux aux -pieds de Marie, renouvelle contre l'Esprit -Créateur, — avec une férocité pacifique, — le -déchaînement de la Synagogue.</p> - -<p>Mais le cœur des hommes se dessécherait à -la pensée de ce solstice brûlant de l'été du -monde, où l'Essence même du Feu grondera -dans les Sept brasiers de l'Amour vainqueur ; et -où l'avare Figuier si longtemps maudit, si -longtemps arrosé d'ordures, sera tenu de donner -enfin le seul Fruit de délectation et de réconfort -capable d'arrêter les vomissements de Dieu.</p> - -<p>Il sera tout simple alors qu'il <i>descende</i>, le -Crucifié, puisque la Croix de son opprobre est -justement l'image et la ressemblance infinie du -Libérateur vagabond qu'il appela dix-neuf siècles, — et, -sans doute aussi, comprendra-t-on que -je suis moi-même cette Croix, de la tête aux -pieds!…</p> - -<p>Car <span class="sc">le SALUT du monde est cloué sur -Moi, ISRAËL</span>, et <i>c'est de Moi qu'il lui faut -« descendre »</i>.</p> - - -<p class="c gap small">Antony, <i>Décollation de saint Jean-Baptiste</i>, 1892.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" lang="la" xml:lang="la">IN EXCELSO</h2> - - -<p class="sign"><i>Ézéchiel</i>, <small>XXXVII</small>.</p> - -<p lang="la" xml:lang="la">1 <span class="sc">Facta est super me manus Domini, et -eduxit me in Spiritu Domini : et dimisit me -medio campi, qui erat plenus ossibus.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">2 <span class="sc">Et circumduxit me per ea in gyro : erant -autem multa valdè super faciem campi, siccaque -vehementer.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">3 <span class="sc">Et dixit ad me : Fili hominis, putasne -vivent ossa ista? Et dixi : Domine Deus, tu -nosti.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">4 <span class="sc">Et dixit ad me : Vaticinare de ossibus -istis : et dices eis : Ossa arida audite Verbum -Domini.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">5 <span class="sc">Hæc dicit Dominus Deus ossibus his</span> : -<i>Ecce ego intromittam in vos <span class="sc roman">Spiritum</span> et vivetis.</i></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">6 <span class="sc">Et dabo super vos nervos, et succrescere -faciam super vos carnes, et superextendam -in vobis cutem : et dabo vobis Spiritum -et vivetis, et scietis quia ego Dominus.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">7 <span class="sc">Et prophetavi sicut præceperat mihi : -factus est autem sonitus, prophetante me, -et ecce commotio : et accesserunt ossa ad -ossa, unumquodque ad juncturam suam.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">8 <span class="sc">Et vidi, et ecce super ea nervi et carnes -ascenderunt : et extenta est in eis cutis -desuper, et Spiritum non habebant.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">9 <span class="sc">Et dixit ad me : Vaticinare ad Spiritum, -vaticinare fili hominis, et dices ad Spiritum : -Hæc dicit Dominus Deus</span> : <i>A quatuor ventis -veni Spiritus, et insuffla super interfectos istos, -et reviviscant.</i></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">10 <span class="sc">Et prophetavi sicut præceperat mihi : -et ingressus est in ea Spiritus, et vixerunt : -steteruntque super pedes suos, exercitus -grandis nimis valdè.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">11 <span class="sc">Et dixit ad me : Fili hominis</span>, <i>ossa hæc -universa</i>, <span class="sc">domus ISRAEL est : ipsi dicunt : -Aruerunt ossa nostra, et periit spes nostra, -et abscissi sumus.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">12 <span class="sc">Propterea vaticinare et dices ad eos</span> : -<span class="sc">Hæc dicit Dominus Deus : Ecce ego aperiam -tumulos vestros, et educam vos de sepulchris -vestris populus meus : et inducam vos in -terram Israel.</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">13 <span class="sc">Et scietis quia ego Dominus, cum -aperuero sepulchra vestra et eduxero vos de -tumulis vestris, popule meus :</span></p> - -<p lang="la" xml:lang="la">14 <i>Et dedero <span class="sc roman">Spiritum</span> meum in vobis</i>, <span class="sc">et -vixeritis, et requiescere vos faciam super -humum vestram : et scietis quia ego Dominus -locutus sum, et feci, ait Dominus Deus.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">Achevé d'imprimer<br /> -le trente et un janvier mil neuf cent six<br /> -par<br /> -<span class="sc">Ernest Payen</span>, imprimeur à Suresnes (Seine)</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SALUT PAR LES JUIFS ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64760-h/images/cover.jpg b/old/64760-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d926714..0000000 --- a/old/64760-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
