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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les grandes chroniques de France (6/6) - selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en - France - -Author: Paulin Paris - -Release Date: March 06, 2021 [eBook #64721] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Mireille Harmelin, Laurent Vogel, DP Europe, DP-Test Italia - and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE -(6/6) *** - - - - - LES - GRANDES CHRONIQUES - DE FRANCE, - SELON QUE ELLES SONT CONSERVÉES - EN L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS - EN FRANCE. - - PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS, - De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. - - TOME SIXIÈME. - - - PARIS. - TECHENER, LIBRAIRE, - 12, PLACE DU LOUVRE. - - 1838. - - - - -PARIS.--IMPRIMERIE DE BÉTHUNE ET PLON, - -36, rue de Vaugirard. - - - - -CY COMENCENT LES FAIS DU BON ROY JEHAN. - - - - -I. - -Du couronnement du roy Jehan, des chevaliers qu'il fist et de la mort -monseigneur Raoul conte d'Eu et de Guynes, lors Connestable de France. - -ANNÉE 1350 - - -[1]Après le trespassement du roy Phelippe de Vallois régna pour luy -Jehan, son ainsné fils; et fu couronné en l'église de Rains, le dimenche -vint-sixiesme jour de septembre, l'an de grace mil trois cent cinquante. -Et aussi à celluy jour fu couronnée la royne Jehanne, femme dudit roy -Jehan. Et après ce couronnement, fist le roy pluseurs chevaliers -nouveaux, c'est assavoir: Charles, son ainsné fils, dauphin de Vienne; -Loys, son secont fils; le conte d'Alençon[2]; le conte d'Estampes; -monseigneur Jehan d'Artois; monseigneur Phelippe, duc d'Orléans, frère -dudit roy Jehan; monseigneur d'Artois; le duc de Bourgoigne, fils de la -devant dite royne Jehanne de son premier mari, c'est assavoir de -monseigneur Phelippe de Bourgoigne; le conte de Dampmartin et pluseurs -autres. - - [1] A partir d'ici jusque vers 1356, les anciennes éditions de - Froissart ne font guère que reproduire le texte de nos chroniques. - C'est l'un des endroits sinon les plus agréables du moins les plus - véridiques de ce fameux historien. M. Buchon, dans ses éditions, a - remplacé cette lacune par un texte dont la plus grande partie semble - effectivement plus conforme au style de Froissart. - - [2] _Le conte d'Alençon_. Charles IIIe du nom, et non pas _Louis_, - fils du roi, comme le dit Villaret.--_Le conte d'Estampes_. Louis - d'Evreux, tige des comtes d'Eu.--_Monseigneur Jehan d'Artois_, - surnommé _Sans Terre_, fils du fameux Robert. _Le conte de - Dampmartin_, Charles. - -Les choses ainsi faites, le roy se parti de la dite ville de Rains le -lundi au soir, et s'en retourna à Paris par Laon, par Soissons et par -Senlis. Et entrèrent lesdis roy et royne à Paris à très belle feste, le -dimenche dix-septiesme jour du mois d'octobre ensuivant, après vespres, -et dura la feste toute la sepmaine. Et puis demoura le roy à Paris, à -Neelle[3] et au palais, jusques à la saint Martin d'yver ensuivant, et -fist l'ordenance de son parlement[4]. Et quant le roy entra en Paris, au -retour de son joyeux avènement, la ville de Paris et grant pont[5] -estoient encourtinés de divers draps; et toutes manières de gens de -mestier estoient vestus chascun mestier d'unes robes pareilles; et les -bourgois de la dite ville d'unes autres robes pareilles[6]; et les -Lombars qui en la dite ville demouroient furent vestus tous d'unes robes -parties de deux tartares de soye[7], et avoient chascun sur sa teste -chappiaux haus agus et mi-partis de meismes leur robes; et tous les uns -après les autres, les uns à cheval et les autres à pié, alèrent au -devant du roy qui entra à Paris à grant joye; et jouoit-l'en devant luy -de moult de divers instrumens[8]. - - [3] _A Neelle_. Sans doute à l'Hôtel de Nesle, situé sur la rive - gauche de la Seine, en face du Louvre. - - [4] A l'avènement de chaque roi, tous les officiers judiciaires - avoient besoin d'une nouvelle investiture, autrement ils étoient - _désappointés_: expression que nous avions laissée vieillir avant de - la reprendre des Anglois, dans une acception moins exacte. - - [5] _Grand Pont_. Le Pont aux Changeurs. - - [6] _D'unes autres robes_. On voit ici suffisamment la distinction des - _gens de métier_, ou ouvriers, et des _bourgeois_. M. Guizot - dira-t-il encore que c'est lui et ses amis qui ont inventé la - _classe moyenne_? - - [7] _Tartares de soie_. Les _tartares_ étoient de longues robes dont - le tissu semble avoir été généralement de bourre de laine ou de - soie. (Voy. les citations de Ducange au mot _tartarius_.) Peut-être, - de là, le mot moderne de _tartans_, châles de bourre de laine. - - [8] Cette entrée est représentée dans une miniature charmante de - l'admirable manuscrit de nos Chroniques, nº 6 Supplément françois. - -Le mardi qui fu le seiziesme jour de novembre ensuivant, l'an devant -dit, Raoul, conte d'Eu et de Guynes[9], lors connestable de France, qui -nouvellement estoit venu d'Angleterre de sa prison, en laquelle il avoit -esté depuis l'an quarante et six qu'il avoit esté pris à Caen; fors tant -que il avoit esté eslargi par pluseurs fois pour venir en France, fu -prins en l'ostel de Neelle à Paris là où le roy estoit, par le prévost -de Paris du commandement du roy. Et audit ostel de Neelle fu tenu -prisonnier jusqu'au jeudi ensuivant, dix-huitiesme jour dudit mois de -novembre. Et là, à heure de matines dont le vendredi ajourna[10], en la -prison où il estoit fu décapité, présent le duc de Bourbon[11], le conte -d'Armagnac, le conte de Montfort, monseigneur Jehan de Bouloigne, le -seigneur de Revel et pluseurs autres chevaliers et autres qui, du -commandement du roy, estoient là; lequel roy estoit au palais. Et fu -ledit connestable descapité pour très grans et mauvaises traïsons que il -avoit faites et commises contre ledit roy Jehan; lesquelles traïsons il -confessa en la présence du duc d'Athènes[12] et de pluseurs autres de -son lignage. Et fu enterré le corps aux Augustins de Paris, hors du -moustier, du commandement du roy, pour l'honneur des amis dudit -connestable. - - [9] _Guynes_. Et non pas _Guyenne_, comme le dit Villaret. Raoul étoit - de la maison de Brienne. - - [10] _Dont le vendredi ajourna_. C'est-à-dire: à l'heure où le jour - commençoit à poindre. - - [11] _Bourbon_. Variantes _Bourgoigne_. Je suis de préférence la leçon - de Charles V, msc. 8395; et d'autant plus volontiers, à compter - d'ici, que la transcription en est d'une main plus récente et que - suivant toutes les apparences elle a été revue attentivement par - Charles V lui-même. - - [12] _Duc d'Athènes_. Gauthier de Brienne. - - - - -II. - -Coment le roy Jehan fist connestable monseigneur Charles d'Espaigne, et -de pluseurs incidences. - -ANNÉE 1351 - - -Au mois de janvier après ensuivant, Charles d'Espaigne à qui ledit roy -avoit donné la conté d'Angoulesme, fu fait par icelluy roy connestable -de France[13]. Item, le premier jour d'avril après ensuivant, se combati -monseigneur Guy de Neelle, mareschal de France, en Xaintonge à pluseurs -Anglois et Gascoins, et fu ledit mareschal et sa compaignie desconfis; -et y furent pris ledit mareschal, monseigneur Guillaume, son frère, -monseigneur Arnoul d'Odeneham et pluseurs autres. Item, le jour de -Pasques flouries qui furent le dixiesme jour d'avril l'an mil trois cent -cinquante, fu présenté à Giles Rigaut de Roicy, qui avoit esté abbé de -Saint-Denis en France et de nouvel avoit esté fait cardinal, le chappel -rouge, au palais à Paris, en la présence dudit roy, par les évesques de -Laon et de Paris, et par mandement du pape fait à eux par bulle; ce qui -n'avoit pas acoustumé à estre fait autrefois[14]; mais ce fut par la -prière dudit roy. Item, au mois de septembre mil trois cent cinquante -un, fu recouvrée des François la ville de Saint-Jehan-d'Angéli, que les -Anglois avoient tenue cinq ans ou environ; et fu rendue par les gens du -roy anglois sans bataille aucune pour ce qu'il n'avoient nuls vivres. En -celuy an fu la plus grande chierté de toutes choses que homme qui lors -vesquist eust oncques veu au royaume de France, et, par espécial, de -grains: car un setier de forment valut à Paris, par aucun temps en -ladite année, huit livres parisis; un setier d'avoine soixante sous -parisis; un setier de pois huit livres parisis, et les autres grains à -la value. Et en celuy an fu fait le mariage de monseigneur Charles -d'Espaigne, lors connestable de France à qui ledit roy Jehan avoit donné -la conté d'Angoulesme, et de la fille monseigneur Charles de Blois, duc -de Bretaigne. - - [13] Il en exerçoit les fonctions depuis plusieurs années sous le nom - du comte d'Eu, prisonnier en Angleterre. Charles étoit fils du - célèbre Ferdinand de la Cerda et, par sa grand-mère, arrière - petit-fils de saint Louis. - - [14] Auparavant, les cardinaux étoient obligés d'aller trouver le pape - pour recevoir de ses mains les insignes de leur nouvelle dignité. Il - y avoit précisément un siècle que les cardinaux partageoient avec - les légats l'honneur de porter le chapeau rouge; sans doute parce - qu'à compter du concile de Lyon en 1246, on les considéra comme - _légats_ par le fait même de leur titre de prêtres cardinaux. - - - - -III. - -Coment la ville et le chastel de Guynes furent pris des Anglois par -traïson, le jour que le roy Jehan faisoit à Saint-Ouyn la feste de -l'Estoille[15]. - - [15] Le msc. de Charles V ajoute ici: _Laquelle feste est cy-après - pourtraite et ymaginé._ En effet, dans une curieuse miniature on - voit les chevaliers de l'Étoile habillés d'une blanche tunique - serrée par une ceinture dorée, puis d'un riche manteau fourré de - ceux qu'on appeloit d'_hermine angoulé_. Le roi sur son trône porte - le même costume, et comme eux une grande étoile semblable aux - _plaques_ de nos grands dignitaires, au côté gauche de la poitrine. - Au-dessous de ce premier tableau est celui du dîner des chevaliers - de l'Étoile. - - -En celuy an mil trois cent cinquante un dessus dit, au mois d'octobre, -fu publiée la confrairie de la noble maison de Saint-Ouyn près de Paris, -par ledit roy Jehan; et portoient ceux qui en estoient chascun une -estoille en son chaperon par devant ou en son mantel. Durant ceste feste -de l'estoille, fu prise par traïson des Anglois la ville et le chastel -de Guynes: car bonnes trièves estoient jurées entre les roys de France -et d'Angleterre; et pour ce, en celle seurté, estoit venu veoir ladite -feste le sire de Banelinguehem, capitaine et garde dudit lieu[16]. Et -durant ce, les Anglois traictièrent avecques un de ceux à qui la garde -dudit chastel estoit bailliée, nommé Guillaume de Biauconroy; et par -traïson, sans ce que deffense y fust mise, y entrèrent. De laquelle -prise le peuple s'esmerveilla trop, disant que vérité, loyauté né foy -n'estoit ès Anglois. Et pour ce fu pris ledit Guillaume qui, pour la -traïson ainsi faite par luy à la requeste desdis Anglois, fu descapité -et pendu comme raison estoit. - - [16] Le roi l'avoit sans doute mandé lui-même pour recevoir les - insignes du nouvel ordre. Le nombre des chevaliers fut dès le - premier jour porté à cinq cents. C'était trop peut-être; mais - il en survécut un bien petit nombre à la déroute de - Poitiers.--_Biauconroy_. Var.: _Biaucony_, _Beaucerny_. (Voyez les - curieux statuts de l'ordre de l'Étoile dans Villaret, vol. II, p. 38 - et suivant.) - - - - -IV. - -Coment le duc de Lenclastre et le duc de Bresvic vindrent à Paris pour -eux combatre devant le roy Jehan, mais le roy prist le fait en sa main. - -ANNÉE 1352 - - -En l'an mil trois cent cinquante deux, la vigile Notre-Dame mi-aoust, se -combati monseigneur Guy de Neelle, seigneur d'Aufemont, lors mareschal -de France en Bretaigne, contre les Anglois; et fu ledit mareschal occis -en la bataille, et avec luy le sire de Briquebec, le chastelain de -Beauvais et pluseurs autres nobles tant du pays de Bretaigne comme -d'autres marches du royaume de France. En celuy an, le mardi quatriesme -jour de décembre, se dut combatre à Paris un duc d'Allemaigne appelé le -duc de Bresvic[17] contre le duc de Lenclastre, pour paroles[18] que -ledit duc de Lenclastre devoit avoir dites dudit duc de Bresvic, dont il -l'appela en la court de France. Et vindrent ledit jour les deux ducs -dessus nommés en champ tous armés, pour combatre en unes lices qui, pour -ce, furent faites au Pré-aux-Clercs: l'Allemant demandeur, et l'Anglois -deffendeur. Et jasoit ce que ledit Anglois feust anemi du roy de France, -et que, par sauf-conduit, il feust venu soy combatre pour garder son -honneur, touteffois, ne souffrist pas le roy que il se combatissent; -mais depuis que il orent fait les seremens et que il furent montés à -cheval pour assembler, les glaives ès poings, le roy prist la besoigne -sur luy et les mist à accort. En cel an mil trois cent cinquante deux le -jeudi sixiesme jour de décembre, mourut pape Clément VI à Avignon, -lequel estoit en le onziesme an de son pontificat. Le mardi ensuivant -dix-huitiesme jour de décembre, fu esleu en pape, environ heure de -tierce, un cardinal lymosin que l'en appelloit par son titre le cardinal -d'Ostie; mais pour ce que il avoit esté évesque de Clermont, on -l'appelloit plus communément le cardinal de Clermont; et fu appellé -Innocent: et par son propre nom estoit appellé monseigneur Estienne -Aubert. - - [17] _Bresvic_. Brunswick. - - [18] Voici la première fois que je trouve une proposition de duel - faite à l'occasion de mauvaises paroles. - - - - -V. - -De la mort monseigneur Charles d'Espaigne, connestable de France. - -ANNÉE 1353 - - -L'an de grace mil trois cens cinquante trois, le huitiesme jour de -janvier, monseigneur Charles, roy de Navarre et conte de Evreux, fist -tuer en la ville de Laigle, en Normendie, en une hostellerie, -monseigneur Charles d'Espagne, lors connestable de France. Et fu ledit -connestable tué en son lit, assez tost après le point du jour, par -pluseurs gens d'armes que le roy de Navarre y envoia; lequel roy demoura -en une granche au dehors de ladite ville de Laigle, jusques à tant que -ceux qui firent ledit fait retournèrent par devers luy. Et en sa -compaignie estoient, si comme l'en dist, monseigneur Phelippe de -Navarre, son frère, monseigneur Jehan, conte de Harecourt, monseigneur -Loys de Harecourt son frère, monseigneur Godefroy de Harecourt leur -oncle, et pluseurs autres chevaliers et autres gens, tant de Normendie -comme Navarrois et autres. Et après, se retraist ledit roy de Navarre et -sa compaignie en la cité d'Evreux dont il estoit conte, et là se garny -et enforça; et aveques luy se alièrent pluseurs nobles, par espécial de -Normendie, c'est assavoir: les dessus nommés de Harecourt, le seigneur -de Hembuye, monseigneur Jehan Malet seigneur de Graville, monseigneur -Amaury de Meulent et pluseurs autres. Et assez tost après, se transporta -ledit roy de Navarre en la ville de Mante, qui jà par avant avoit envoié -lettres closes en pluseurs des bonnes villes du royaume de France et -aussi au grant conseil du roy, par lesquelles il escripvoit que il avoit -fait mettre à mort ledit connestable pour pluseurs grans mesfais que -ledit connestable li avoit fais; et envoia le conte de Namur par devers -le roy de France à Paris. Et depuis, le roy de France envoia en ladite -ville de Mante, par devers ledit roy de Navarre, pluseurs grans hommes, -c'est assavoir: Monseigneur Guy de Bouloigne cardinal, monseigneur -Robert le Coq évesque de Laon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme -et pluseurs autres, lesquels traictièrent avec ledit roy de Navarre et -son conseil. Car combien que ledit roy de Navarre si eust fait mettre à -mort ledit connestable, comme dessus est dit, il ne luy souffisoit pas -que ledit roy de France, de qui il avoit espousée la fille, luy -pardonnast ledit mesfait; mais faisoit pluseurs requestes au roy son -seigneur, tant que l'en cuidoit bien que, entre les deux roys dessus -dis, déust avoir grant guerre; car ledit roy de Navarre avoit fait grans -aliances et grans semonces en diverses régions; et si garnissoit et -enforçoit ses villes et ses chastiaux. Finablement, après pluseurs -traitiés fu fait accort entre les deux roys dessus dis par certaines -manières dont aucuns des poins s'ensuivent. C'est assavoir: Que ledit -roy de France bailleroit audit roy de Navarre trente-huit mil livres de -terre à tournois, tant pour cause de certaine rente que ledit roy de -Navarre prenoit sur le trésor du roy à Paris, comme pour autres titres -que ledit roy de France luy devoit asseoir par certains traitiés fais -lonc-tems avant entre les prédécesseurs desdis deux roys pour cause de -la conté de Champaigne, et tout aussi pour cause du mariage dudit roy de -Navarre qui avoit espousé la fille dudit roy de France; pour lequel -mariage luy avoit esté promise certaine quantité de terre; c'est -assavoir: douze mil livres à tournois. Pour lesquelles trente-huit mil -livres de terre devant dites, il voult avoir la conté de -Biaumont-le-Rogier, la terre de Breteuil en Normendie, les terres de -Conches et d'Orbec, la visconté du Pont-Audemer et le baillage de -Constentin. Lesquelles choses luy furent accordées par ledit roy de -France: ja fust ce que la conté de Biaumont et les terres de Breteuil, -d'Orbec et de Conches fussent à monseigneur Phelippe, frère du roy de -France, qui estoit duc d'Orléans; auquel duc le roy, son frère, bailla -autres terres en récompensacion de ce. Outre ce, convint accorder audit -roy de Navarre, pour avoir paix, que les devant dis Harecourt et tous -les autres aliés entreroient en sa foy, sé il leur plaisoit, de toutes -leur terres, quelque part qu'elles fussent au royaume de France, et en -auroit ledit roy de Navarre les hommages, sé il vouloient, autrement -non. - -Oultre ce, luy fu accordé qu'il tendroit toutes lesdites terres, avec -celles que il tenoit par avant en parrie. Et pourroit tenir eschequier, -deux fois l'an, sé il vouloit, aussi noblement comme le duc de -Normendie. Encore luy fu accordé que le roy de France pardonroit à tous -ceux qui avoient esté à mettre à mort ledit connestable, la mort -d'iceluy. Et ainsi le fist, et promist par son serement que jamais pour -achoison de ce, ne leur feroit ou feroit faire vilenie ou dommage. Et -aveques toutes ces choses, ot encore ledit roy de Navarre une grant -somme d'escus d'or dudit roy de France; et avant ce que ledit roy de -Navarre voulsist venir par devers le roy de France, il convint que l'en -luy envoiast le conte d'Anjou, second fils du roy de France, par manière -d'ostage. Et après ce, vint à Paris à grant foison de gens d'armes[19]. - - [19] Quoi qu'on en ait dit, cet accommodement du roi Jean et de - Charles-le-Mauvais étoit conseillé par une saine et bonne politique. - On ne pouvoit sitôt oublier les suites de la défection de Robert - d'Artois et de Geoffroi d'Harcourt. Déjà, si l'on s'en rapporte à - Froissart, la flotte angloise étoit en mer, et la nouvelle de la - réconciliation des deux princes lui fit rebrousser chemin. - - - - -VI. - -Coment le roy de France pardonna au roy de Navarre la mort de -monseigneur Charles d'Espaigne, connestable de France. - - -Le mardi, quatriesme jour du moys de mars audit an mil trois cens -cinquante trois, vint ledit roy de Navarre en parlement à Paris, pour la -mort dudit connestable, si comme dit est, environ heure de prime; et -descendi au palais, et puis vint en la chambre de parlement en laquelle -estoit le roy en siège, et pluseurs de ses pers de France avec les gens -de parlement et pluseurs autres de son conseil; et si y estoit le -cardinal de Bouloigne. Et, en la présence de tous, parla ledit roy de -Navarre au roy que il luy voulsist pardonner le fait dudit connestable, -car il avoit eue bonne cause et juste de avoir fait ce que il avoit -fait, laquelle il estoit prest de dire au roy, lors ou autre fois, si -comme il disoit. Et oultre dit encore et jura qu'il ne l'avoit point -fait en contempt du roy né de son office, et que il ne seroit de rien si -courroucié comme d'estre en l'indignacion du roy. Et ce fait, -monseigneur Jaques de Bourbon, connestable de France, par le -commandement du roy mist la main au[20] roy de Navarre, et puis si le -fist-l'en traire arrière. Et assez tost après, la royne Jehanne, ante, -et la royne Blanche, suer dudit roy de Navarre, laquelle royne Jehanne -avoit esté femme du roy Charles dernièrement trespassé, vindrent en la -présence du roy et luy firent la réverence en eux inclinant devant luy. -Et à donc, monseigneur Regnault de Trie, dit Patroullart, se agenouilla -devant le roy et luy dist teles parolles en substance: «Mon très -redoubté seigneur, véés-ci mesdames la royne Jehanne et la royne Blanche -qui ont entendu que monseigneur de Navarre est en vostre male grace, -dont elles sont fortement courouciées; et pour ce sont venues devers -vous: et vous supplient que vous luy vueillez pardonner vostre mal -talent; et, sé Dieu plaist, il se portera si bien par devers vous que -vous et tout le peuple de France vous en tendrez bien contens.» - - [20] _Mist la main au_. Porta la main sur le. - -Les dites paroles dites, lesdis connestable et mareschaus alèrent querre -ledit roy de Navarre et le firent venir devant le roy, lequel se mist -entre les deux roynes, et à donc ledit cardinal dit en substance les -paroles qui s'ensuivent: - -«Monseigneur de Navarre, nul ne se doit esmerveiller sé monseigneur le -roy s'est tenu à mal content de vous, pour le fait qui est advenu, -lequel il ne convient jà que je die, car vous l'avez par vos lettres si -publié et autrement que chacun le scet. Et vous estes tant tenu à luy -que vous ne le déussiez jamais avoir fait. Vous estes de son sanc, si -prochain comme chascun scet; vous estes son homme et son per, et si avez -espousée madame sa fille, et de tant avez-vous plus mespris. Toutefois -pour l'amour de mesdames les roynes qui cy sont qui moult -affectueusement l'en ont prié, et aussi pour ce que il tient que vous -l'avez fait par petit conseil, il le vous pardonne de bon cuer et bonne -volenté.» - -Et lors lesdites roynes et ledit roy de Navarre qui mist le genoul à -terre en mercièrent le roy. Et encore dist le cardinal que aucun du -lignage du roy ne se avanturast d'ores en avant de faire tels fais comme -le roy de Navarre avoit fait: car vraiement sé il advenoit et fust le -fils du roy qui le féist du plus petit officier que il eust, si en -feroit-il justice. Et ce fait et dit, le roy se leva et la court se -départi. - -Item, le vendredi devant la my caresme après ensuivant, vint-et-uniesme -jour du moys de mars, un chevalier baneret des Basses-Marches, appellé -monseigneur Regnaut de Pressigny, seigneur de Marant près de la -Rochelle, fu trainé et puis pendu au gibet de Paris, par le jugement de -parlement et de pluseurs du grant conseil du roy. - - - - -VII. - -De la réconciliation de ceux de Harecourt pour la mort dudit -connestable. - -ANNÉE 1354 - - -L'an mil trois cens cinquante quatre, environ le moys d'aoust, se -réconcilièrent au roy de France lesdis conte de Harecourt et monseigneur -Loys, son frère; et luy durent moult révéler de choses, si comme l'en -disoit, et par espécial luy durent révéler tout le traitié de la mort -dudit monseigneur Charles d'Espaigne, jadis connestable de France, et -par qui ce avoit esté. Assez tost après, c'est assavoir au moys de -septembre, se parti de Paris ledit cardinal de Bouloigne et s'en ala à -Avignon, et disoit l'en communement que il n'estoit pas en la grace du -roy; jà soit ce que par avant, par l'espace d'un an que il avoit demouré -en France, il eust esté tous jours avecques le roy si privé comme homme -povoit estre d'autres. - -En celuy temps se départi monseigneur Robert de Lorris chambellanc du -roy, et se absenta, tant hors dudit royaume de France comme autre part; -et disoit l'en communément que sé il ne fust absenté, il eust eu -villenie et dommage du corps; car le roy estoit couroucié et moult esmeu -contre luy; mais la cause estoit tenue si secrette que pou de gens le -sceurent. Toutefois disoit-l'en que il devoit avoir sceu la mort dudit -connestable avant que il fust mis à mort, et que il devoit avoir révélé -audit roy de Navarre aucuns consaus secrès du roy, et que toutes ces -choses furent révélées au roy par les devant dis conte de Harecourt et -monseigneur Loys, son frère. - -Item, assez tost après, c'est assavoir environ le moys de novembre, l'an -dessus dit, le roy de Navarre se parti de Normendie et s'en ala -latitant[21] en divers lieux, jusques à Avignon. - - [21] _Latitant_. En cachette, _incognito_. - -En ce moys partirent de Paris l'arcevesque de Rouen chancelier de -France, le duc de Bourbon et pluseurs autres, pour aler à Avignon; et -aussi partirent le duc de Lenclastre et pluseurs autres Anglois, pour -traitier de paix entre les roys de France et d'Angleterre, devant le -pape. - - - - -VIII. - -De la rébellion des Navarrois contre le roy de France, et de la revenue -de monseigneur Robert de Lorris. - - -En l'an dessus dit, audit moys de novembre, se parti le roy de Paris et -ala en Normendie jusques à Caen, et fist prendre et mettre toutes les -terres du roy de Navarre en sa main, et instituer officiers de par luy, -et mettre garde ès chastiaux du roy de Navarre, excepté en six; c'est -assavoir: Evreux, Pont-Audemer, Cherebourc, Gavray[22], Avranche et -Mortaing; lesquels ne luy furent pas rendus; car il avoit dedens -Navarrois qui respondirent à ceux que le roy y avoit envoyés que il ne -rendroient les forteresces fors au roy de Navarre, leur seigneur, qui -les leur avoit baillées en garde. - - [22] _Gavray_. Aujourd'hui bourg et chef-lieu de canton du département - de la Manche. - -Item, au moys de janvier ensuivant, vint à Paris monseigneur Robert de -Lorris, par sauf conduit que il ot du roy et demoura bien quinze jours -après, avant que il eust né temps né lieu de parler au roy. En la parfin -y parla-il; mais il s'en retourna à Avignon par l'ordonnance du roy et -de son conseil, pour estre au traictié avec les gens du roy. Et assez -tost après, c'est assavoir la fin de février audit an, vindrent -nouvelles que les trièves qui avoient esté prises entre les deux roys, -jusques en avril ensuivant, estoient aloingnées par le pape, jusques à -la nativité de saint Jehan-Baptiste après ensuivant; pour ce que ledit -pape n'avoit peu trouvé voie de paix à laquelle les traicteurs qui -estoient à Avignon, tant pour l'un comme pour l'autre roy, se -voulsissent consentir. Et envoia le pape messages par devers lesdis -roys, sur une autre voie de traictié que celle qui avoit esté pourparlée -autrefois entre lesdis traicteurs. - - - - -IX. - -De la prise de la ville de Nantes en Bretaigne par les Anglois, et -coment le chastel et tout fu recouvré. - - -En l'an dessus dit mil trois cens cinquante quatre, au moys de janvier, -le roy fist faire florins de fin or appellés florins à l'aignel, pour ce -que en la pille avoit un aignel, et estoient de cinquante deux au -marc[23]. Et en donnoit le roy, lors que il furent fais, quarante-huit -pour un marc de fin or; et deffendi-l'en le cours de tous autres -florins. - - [23] Le marc d'or étant alors de soixante livres, le _mouton_, comme - les appelle Leblanc, ou plutôt, suivant notre chronique, le _florin - à l'agnel_, valoit vingt-quatre ou vingt-cinq sols. - -En celuy an, audit moys de janvier, vint à Paris monseigneur Gautier de -Lor, chevalier, comme messager dudit roy de Navarre par devers le roy de -France, et parla à luy; et finablement s'en retourna au moys de février -par devers le roy de Navarre, et emporta lettres de sauf conduit pour -ledit roy de Navarre, jusques emmy avril ensuivant. - -Item, en celuy an, le soir de karesme prenant qui fu le dix-septiesme -jour de février, vindrent pluseurs Anglois près de la ville de Nantes en -Bretaigne; et en entra par eschielles environ cinquante-deux dedens le -chastel, et le pristrent. Mais monseigneur Guy de Rochefort, chevalier, -qui en estoit capitaine et estoit en ladite ville hors du chastel, fist -tant par assaut et effort qu'il le recouvra en la nuit meisme. Et furent -tous les cinquante-deux Anglois que mors que pris. - - - - -X. - -Coment le roy envoia monseigneur le dauphin en Normendie, et du -parlement que les Navarrois firent sur les François. - -ANNÉE 1355 - - -L'an mil trois cent cinquante-cinq à Pasques, le roy Jehan envoia en -Normendie Charles, son ainsné fils, dauphin de Vienne, son lieutenant, -et y demoura tout l'esté. Et luy octroyèrent les gens dudit pays de -Normendie deux mil hommes d'armes pour trois mois. Et environ au mois -d'aoust ensuivant, audit an cinquante-cinquiesme, ledit roy de Navarre -vint de Navarre et descendi au chastel de Cherebourc en Constentin, -environ deux mil hommes, que uns que autres, avec luy; et furent -pluseurs traictiés avec les gens du roy de France duquel ledit roy de -Navarre avoit espousé la fille: et lesdis roys de Navarre et de France -envoièrent par pluseurs fois de leur gens l'un desdis roys par devers -l'autre, et cuida-l'en, telle fois fu vers la fin du mois d'aoust, que -il deussent avoir grant guerre l'un contre l'autre. - -Et les gens du roy de Navarre qui estoient ès chastiaux d'Evreux et de -Pont-Audemer en faisoient bien semblant, car il tenoient et gardoient -lesdis chastiaux moult diligemment et pilloient le païs environ comme -ennemis. - -Et vindrent aucuns au chastel de Conches[24] qui estoit en la main du -roy, et le pristrent et garnirent de vivres et de gens. Et pluseurs -autres choses firent les gens dudit roy de Navarre contre le roy de -France et contre sa gent. Et finablement, fu fait accort entre eux. Et -ala ledit roy de Navarre devers ledit dauphin où il estoit au chastel du -Vau-de-Rueil[25], et y estoit environ le dix-septiesme ou le -dix-huitiesme jour de septembre ensuivant; et de là monseigneur le -dauphin le mena à Paris devers le roy. Et le vint-quatriesme jour du -mois dessus dit qui fu au lundi, vindrent à Paris devers le roy au -chastel du Louvre. Et là, en la présence de moult grant quantité de gens -et des roynes Jehanne, ante, et Blanche, suer dudit roy de Navarre, -fist-il audit roy de France la révérence et s'excusa de ce que il -s'estoit parti du royaume de France. Et, avec ce, dist que aucuns luy -avoient rapporté que aucuns l'avoient blasmé devers le roy: si requist -le roy que il luy voulsist nommer ceux qui ce avoient fait; et après -jura moult forment que il n'avoit oncques fait choses après la mort du -connestable contre le roy que loiaux ne peust et deust faire. Et -néanmoins, requist au roy que il luy voulsist tout pardonner et le -voulsist tenir en sa grace; et luy promist que il luy seroit bons et -loyaux comme fils doit estre à père et comme vassal à son seigneur. Et -puis le roy luy fist dire par le duc d'Athènes que il luy pardonnoit -tout de bon cuer. - - [24] _Conches_. Petite ville de Normandie à quatre lieues d'Evreux. - - [25] _Vau-de-Rueil_. Vaudreuil, ou Notre-Dame du Vaudreuil; - aujourd'hui bourg du département de l'Eure, à deux lieues de - Louviers. - -Item, en celuy an mil trois cent cinquante-cinq, ala le prince de -Galles, ainsné fils du roy d'Angleterre, en Gascoigne, au mois -d'octobre; et chevaucha près de Toulouse et puis passa la rivière de -Garonne, et alla à Carcassonne et ardi le bourc; mais il ne peust mal -faire à la cité, car elle fu deffendue; et de là ala à Narbonne, ardant -et pillant le païs. - - - - -XI. - -Coment le roy de France manda à celuy d'Angleterre coment il se vouloit -combattre à luy, corps contre corps ou force contre force. - - -En celuy an cinquante-cinq, descendi le roy d'Angleterre à Calais en la -fin du mois d'octobre, et chevaucha jusques à Hesdin; et rompi le parc -et ardi les maisons qui estoient audit parc; mais il n'entra point au -chastel né en la ville. Et le roy de France, qui avoit fait le mandement -à Amiens, tantost que il ot oï de la venue dudit roy anglois et estoit -en ladite ville d'Amiens, se parti et les gens qui estoient avec luy -pour aler contre ledit roy anglois. Mais il ne l'osa atendre et s'en -retourna à Calais tantost qu'il ot oï nouvelles que le roy de France -s'en aloit vers luy en ardant et pillant le païs par où il passoit. Si -ala ledit roy de France après luy jusques à Saint-Omer, et luy manda par -le mareschal d'Odenehan[26] et par pluseurs autres chevaliers que il se -combattroit sé il vouloit corps contre corps ou pouvoir contre pouvoir. -Mais ledit roy anglois refusa la bataille et s'en repassa par mer sans -plus faire en celle fois, et le roy de France s'en revint à Paris. - - [26] _D'Odenehan_. Arnoul d'Andrehan, suivant Froissart, capitaine du - château d'Ardres. Mais toutes les autres relations contemporaines - écrivent le nom de ce brave guerrier comme nos chroniques. - -Item, en ce meisme an cinquante-cinq au mois de novembre, le prince de -Galles, après ce qu'il ot couru le païs de Bourdeaux jusques près de -Toulouse et de là jusques à Narbonne, et ars et gasté le païs tout -environ, il s'en retourna à Bourdeaux à tout le pillage et grant foison -de prisonniers, sans qu'il trouvast qui luy donnast de rien à faire. Et -toutes voies estoient audit païs pour le roy de France le conte -d'Armagnac lieutenant du roy en Languedoc pour le temps; le conte de -Foys, monseigneur Jacques de Bourbon conte de Pontieu; et aussi y estoit -monseigneur Jehan de Clermont mareschal de France, à plus grant -compaignie la moitié, si comme l'en disoit, que n'estoit ledit prince de -Galles. Si en parla-on bien forment contre aucuns des dessus dis nommés -qui là estoient ou devoient estre pour le roy de France. - - - - -XII. - -De l'assemblée que le roy fist faire en parlement des nobles, du clergié -et des bonnes villes, pour ordener aydes à soustenir le fait de la -guerre. - - -En ce meisme an, à la saint Andrieu, furent assemblés à Paris, par le -mandement du roy, les prélas, les chapitres, les barons et les villes du -royaume de France; et leur fist le roy exposer en sa présence l'estat -des guerres, le mercredi après la saint Andrieu, en la chambre du -parlement, par maistre Pierre de la Forest, lors arcevesque de Rouen et -chancelier de France. Et leur requist ledit chancelier, pour le roy, que -il eussent avis ensemble quelle aide il pourroient faire au roy, qui -feust suffisant pour faire les frais de la guerre. Et pour ce que il -avoit entendu que les sougiés du royaume se tenoient forment à grevés -par la mutacion des monnoies, il offri à faire forte monnoie et durable, -mais que on luy féist aide qui fust souffisant à soustenir la guerre. -Lesquels respondirent c'est assavoir: le clergié, par la bouche de -maistre Jehan de Craon, lors arcevesque de Rains; les nobles, par la -bouche du duc d'Athènes; et les bonnes villes, par Estienne Marcel, lors -prévost des marchans à Paris, que il estoient tous prests de vivre et de -mourir avec le roy, et de mettre corps et avoir en son service; et -délibéracion requistrent de parler ensemble, laquelle leur fu ottroiée. - - - - -XIII. - -Coment le roy de France donna à monseigneur Charles, son ainsné fils, la -duchié de Normendie et luy[27] en fist hommage. - - [27] _Luy_. Charles.--Il est à remarquer qu'à compter de ce don, le - nom de _duc de Normandie_ fut affecté au prince, de préférence à - celui de _Dauphin_. - - -En ce meisme an, le lundi vigile de la Conception Notre-Dame, donna le -roy la duchié de Normendie à monseigneur Charles, son ainsné fils, -dauphin de Vienne et conte de Poitiers; et l'endemain, jour de mardi et -feste de la Conception devant dicte, luy en fist ledit monseigneur -Charles hommage, en l'hostel maistre Martin de Mello, chanoine de Paris, -au cloistre Notre-Dame. - - - - -XIV. - -Coment les gens des trois estas, présent le roy, respondirent par -délibéracion que il feroient[28] continuelment, chascun an, trente mille -hommes d'armes, et de l'ordonnance qui fu faite et avisée pour trouver -le paiement à les paier. - - [28] _Que il feroient_. C'est-à-dire qu'ils leveroient et équiperoient - à leurs frais. - - -Après la devant dite délibération eue des trois estas dessus dis[29], il -respondirent au roy, en la dite chambre de parlement, par la bouche des -dessus nommés, que il luy feroient trente mille hommes chascun an à leur -frais et despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir la finance -pour paier lesdis trente mille hommes d'armes, laquelle fu estimée à -cinquante cent mil livres[30] par les trois estas dessus dis, ordenèrent -que on lèveroit sur toutes gens, de tel estat que il fussent, gens -d'églyse, nobles ou autres, imposicion de huit deniers par livre sur -toutes denrées; et gabelle de sel courroit par tout le royaume de -France. Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir sé lesdites -imposicions et gabelle souffiroient, il fu alors ordené que les trois -estas dessus dis retourneroient à Paris le premier de mars, pour veoir -l'estat des dites imposicions et gabelle, et sur ce ordener ou de autre -ayde faire pour avoir lesdites cinquante cent mil livres, ou de laissier -courir lesdites imposicions et gabelle. Auquel premier jour de mars les -dessus dis trois estas retournèrent à Paris, excepté pluseurs grosses -villes de Picardie, les nobles et pluseurs autres grosses villes de -Normendie. Et virent ceux qui y estoient l'estat desdites imposicions et -gabelles; et tant pour ce qu'elles ne souffisoient à avoir lesdites -cinquante cent mil livres, comme pour ce que pluseurs du royaume ne se -vouloient accorder que lesdites imposicions et gabelles courussent en -leur pays et ès villes où il demouroient, ordenèrent nouvel subside sus -chascune personne en la manière qui s'ensuit. C'est assavoir que tout -homme et personne, fust du sanc du roy et de son lignage ou autre, clerc -ou lai, religieux ou religieuse, exempt ou non exempt, hospitalier, chef -d'églyse ou autres, eussent revenus ou rentes, office ou administration -quelconques; monoiers et autres, de quelque estat qu'il soient, et -auctorité ou privilège usassent ou eussent usé au temps passé; femmes -vefves ou celles qui faisoient chief, enfans mariés ou non mariés qui -eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail, tutelle, cure, -mainburnie[31] ou administration quelconques; qui auroit vaillant cent -livres de revenue et au dessous, fust à vie ou à héritage, en gaiges à -cause d'office, en pensions à vie ou à volenté, feroit ayde et subside -pour le fait des guerres de quatre livres. Et de quarente livres de -revenue et au dessus quarente sols; de dix livres de revenue et au -dessus, vint sols; et au dessous de dix livres, soient enfans en -mainburnie, au-dessus de quinze ans, laboureurs et ouvriers gaignans qui -n'eussent autre chose que de leur labourage, feroient ayde de dix sols. -Et sé il avoient autre chose du leur, il feroient ayde comme les autres -serviteurs, mercenaires ou aloués qui ne vivoient que de leur services; -et qui gaaignast cent sols[32] par an ou plus, feroit-il semblable aide -et subside de dix sols; à prendre les sommes dessus dites à parisis au -païs de parisis, et à tournois au païs de tournois. Et sé lesdis -serviteurs ne gaignoient cent sols ou au dessus, il ne paieroient rien, -sé il n'eussent aucuns biens équipolens; auquel cas il aideroient comme -dessus est dit. Et aussi n'aideroient de riens mendiens ou moines -cloistrés, sans office et administracion, né enfans en mainburnie sous -l'aage de quinze ans qui n'auroient aucune chose comme devant est dit; -né nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante livres, né aussi -femmes mariées, pour ce que leur maris aidoient; et estoit et seroit -compté ce qu'elles avoient de par elles avec ce que leur maris avoient. -Et quant aux clercs et gens d'églyse, abbés, prieurs, chanoines, curés -et autres comme dessus qui avoient vaillant au dessus de cent livres en -revenue, fussent bénéfices en sainte églyse, en patremoine, ou l'un avec -l'autre, jusques à cinq mille livres, les dessus dis feroient ayde de -quatre livres pour les premiers cent livres, et pour chascun autre cent -livres, jusques auxdites cinq mille livres, quarante sols, et ne -feroient de riens ayde au dessus desdites cinq mille livres, né aussi de -leur meubles; et les revenues de leur bénéfices seroient prisiées et -estimées selonc le taux du dixiesme, né ne s'en pourroient franchir né -exempter par quelconques privilèges, né qu'il féissent[33] de leur -dixiesme quant les dixiesmes estoient ottroiés. - - [29] _Des trois estas_. Dans une petite miniature du msc. de Charles - V, on voit ici le roi sur son trône, entouré des trois états. Le - clergé en chape épiscopale, la noblesse en manteau rouge, les villes - en robe brune. - - [30] Cinq millions. La plupart des manuscrits portent _cinquante mil - livres_. Mais celui de Charles V, si parfaitement correct pour ce - règne et le suivant, doit faire préférer notre leçon qui d'ailleurs - donne le seul sens vraisemblable. Villaret prétend que l'expression - n'étoit pas alors usitée; il se trompe, c'est celle de _cinq - millions_ qui ne l'étoit pas. Remarquons aussi que Villaret, auteur - du reste fort recommandable, cite la _chronique du roi Jean_ comme - un ouvrage différent des _Grandes Chroniques de France_. Cette - erreur vient de ce que nous conservons à la Bibliothèque du roi, - sous les nºs 9649 à 9653, un exemplaire des Chroniques de - Saint-Denis reliées en cinq volumes. Le quatrième de ces volumes - porte sur le dos: _Chronique du roi Jean_, mais on y reconnoît le - texte que nous publions ici. Levesque a commis la même bévue, dans - son livre de _La France sous les cinq premiers Valois_. - - [31] _Mainburnie_. Synonyme de _tutelle_. - - [32] _Cent sols_. Le terme moyen du salaire des ouvriers, outre leur - nourriture, non pas à Paris mais dans les provinces, est aujourd'hui - de _cent francs_; le sol du quatorzième siècle représente donc assez - exactement _un franc_ de notre temps. Ainsi pour apprécier l'impôt - qu'on venoit d'établir, on ne sera pas très-éloigné de la vérité en - disant que les possesseurs d'un revenu de 1600 à 4000 francs furent - tenus de payer une aide de quatre-vingts francs; ceux qui avoient - quatre cents à seize cents francs furent taxés à quarante francs. - Enfin on exigea vingt francs de ceux dont les appointemens, gages ou - revenus n'atteignoient pas l'humble chiffre de 400 francs. D'après - ce calcul, les cinq millions demandés correspondroient à une levée - de cent millions pour nous. - - M. Michelet, après une évaluation fort arbitraire de ce qu'on - demanda à chaque ordre de citoyens, ajoute l'une de ces réflexions - si brèves, si sententieuses et souvent si injustes: _Plus on avoit - et moins l'on payoit._ Il oublie que les citoyens riches (bourgeois - ou nobles), indépendamment de la taxe, payoient encore de leur - personne. Dans les trente mille hommes d'armes qu'on alloit lever - n'étoient pas compris sans doute les chevaliers, les nobles, les - bourgeois capables de représenter eux-mêmes autant d'hommes d'armes. - N'étoit-ce pas alors le cas de dire: _Plus on avoit et plus l'on - payoit_, ou bien de ne rien dire du tout? (Voyez M. Michelet, - Histoire de France, tome III, p. 366.) - - [33] _Né qu'il féissent_. Non autrement qu'ils n'eussent fait... - -Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient vaillant au -dessus de cent livres de revenue, lesdis nobles feroient aide, jusques à -cinq mille livres de revenue et néant oultre, pour chascun cent livres, -quarante sols oultre les quatre livres pour les premiers cent livres. Et -les gens des bonnes villes par semblable manière, jusques à mille livres -de revenue tant seulement[34]. Et quant aux meubles des nobles qui -n'avoient pas cent livres de revenue, l'en estimeroit les meubles qu'il -auroient, jusques à la value de mil livres et non plus. Et des gens non -nobles qui n'avoient pas quatre cens livres de revenue, l'en estimeroit -leur meubles jusques à la value de quatre mille livres, c'est assavoir, -pour cent livres de meubles, dix livres de revenue; et de tant -feroient-il ayde par la manière dessus devisée. Et sé il advenoit que -aucun noble n'eust vaillant en revenue tant seulement jusques à cent -livres, né en meuble purement jusques à mil livres, ou que aucun noble -ne eust seulement en revenue quatre cens livres, né en meuble purement -quatre mil livres, et il eust partie en revenue et partie en meuble, -l'en estimeroit et regarderoit la revenue et son meuble ensemble, -jusques à la somme de mil livres quant aux nobles, et de quatre mil -livres quant aux non nobles. Et non plus. - - [34] Il n'est pas aisé de comprendre cette différence à l'avantage de - la bourgeoisie qui ne devra payer que l'impôt des premiers 20,000 - francs de revenu, tandis que les nobles seront tenus à un paiement - proportionnel jusqu'à cent mille francs. Au reste le nombre des - bourgeois possesseurs de pareils revenus ne devoit pas être - considérable: chacun d'eux avoit alors les plus grandes facilités - pour prendre rang parmi les hommes d'armes; et de là à la noblesse, - il n'y avoit qu'une génération. - - - - -XV. - -De la rebellion du menu peuple de la cité d'Arras contre les gros. - - -Après avint, le samedi sixiesme jour de mars l'an mil trois cens -cinquante-cinq dessus dit, que une dissencion s'esmut en la ville -d'Arras des menus contre les gros; tant que ledit jour les menus tuèrent -dix-sept des plus notables de la ville. Et le lundi ensuivant en tuèrent -autres quatre et pluseurs en bannirent qui n'estoient pas en la dite -ville. Et ainsi demourèrent lesdis menus seigneurs et maistres d'icelle -ville[35]. - - [35] Froissart dit que cette émeute de la commune contre les riches - fut excitée par le nouvel impôt sur le sel ordonné par les trois - états. Suivant lui, le nombre des morts n'auroit été que de - quatorze. - - - - -XVI. - -Coment le roy de Navarre fu pris au chastel de Rouen, et de la mort -d'aucuns chevaliers de Normendie qui estoient rebelles au roy de France. - - -En ce temps, le mardi sixiesme jour d'avril ensuivant qui fu le mardi -après la my-karesme, le roy de France se parti au matin, avant le jour, -de Maneville[36], tout armé, accompaignié d'environ cent hommes d'armes, -entre lesquels estoient le conte d'Anjou son fils, le duc d'Orléans son -frère, monseigneur Jehan d'Artois conte de Eu, monseigneur Charles son -frère, cousin germain du roy, le conte de Tancarville, monseigneur -Arnoul d'Odenehan mareschal du roy, et pluseurs autres jusques au nombre -dessus dit. Et vint droit au chastel de Rouen par l'uys de derrière, -sans entrer en la ville. Et trouva en la salle, assis au disner, -monseigneur Charles son ainsné fils, duc de Normendie, Charles roy de -Navarre, Jehan conte de Harecourt, les seigneurs de Preaux, de -Graville[37] et de Clere, monseigneur Loys et monseigneur Guillaume de -Harecourt, frères dudit conte, monseigneur Friquet-de-Fricamp, le -seigneur de Tournebu, monseigneur Maubue de Mainesmares, tous -chevaliers, Colinet Doublet et Jehan de Bantalu, escuiers, et aucuns -autres. - - [36] _Maneville_. Sans doute _Saint-Pierre-de-Manneville_, à trois - lieues de Rouen. - - [37] _De Graville_. Jean Malet, sire de Graville. M. Buchon, dans ses - notes sur Froissart (liv. I, part. II, ch. 20), s'est trompé quand - il a cru devoir corriger ce nom bien connu en celui de - _Guerarville_. - -La cause fu que, depuis leur réconciliacion faite par le roy de France -de la mort du devant dit connestable, ledit roy de Navarre avoit machiné -pluseurs choses au dommage, déshonneur et mal du roy et de monseigneur -son ainsné fils, et de tout le royaume de France. Et aussi le conte de -Harecourt avoit dit au chastel de Vau-de-Rueil où estoit faite assemblée -pour ottroier estre faite au roy ayde pour la guerre en la duchié de -Normendie, pluseurs injurieuses et orgueilleuses paroles contre le roy, -en destourbant de son pouvoir celle ayde estre accordée et mise à -exécution; combien que ledit ainsné fils du roy, duc de Normendie, et -ledit roy de Navarre l'eussent accordé au roy de France. - -Et pour ces causes, fist le roy les dessus nommés mettre en prison en -diverses chambres audit chastel; et tantost ala disner le roy de France. -Et quant il ot disné luy et tretous ses enfans, son frère et ses deux -cousins d'Artois, et pluseurs des autres qui estoient venus avec luy, -montèrent à cheval et alèrent en un champ derrière ledit chastel, -appellé le champ du pardon. Et là furent menés en charrète, par le -commandement du roy, lesdis conte de Harecourt, le seigneur de Graville, -monseigneur Maubué et Colinet Doublet; et là leur furent ledit jour les -testes coupées, et puis furent tous nus trainés jusques au gibet de -Rouen; et là furent pendus et leur têtes mises sur eux, sur le gibet. Et -fu ledit roy de France présent et aussi lesdis enfans et son frère, à -coupper les testes et non pas au pendre. Et ce jour et l'endemain, jour -de mercredi, délivra le roy pluseurs des autres qui avoient esté pris. -Et finablement ne demoura que trois prisonniers; c'est assavoir ledit -roy de Navarre, ledit Friquet-de-Fricamp, et ledit Bantalu, lesquels -furent menés à part. C'est assavoir ledit roy de Navarre au Louvre, et -les deux autres en Chastelet. Et depuis fu ledit roy de Navarre mené en -Chastelet, et luy furent bailliés aucuns du conseil du roy pour luy -garder. Et pour ce, monseigneur Phelippe de Navarre, son frère, fist -garnir de gens et de vivres pluseurs des chastiaux que ledit roy de -Navarre tenoit en Normendie. Et jasoit que ledit roy de France mandast -audit monseigneur Phelippe que il luy rendist lesdis chastiaux; toute -voie ne le voult-il faire. Mais assemblèrent luy et monseigneur Godefroy -de Harecourt, oncle dudit conte de Harecourt, pluseurs ennemis du roy de -France et les firent venir au pays de Constentin, lequel pays il -tindrent contre ledit roy de France et ses gens. - - - - -XVII. - -Coment monseigneur Arnoul d'Odenehan ala à Arras et mist la ville en -l'obéissance du roy de France. - -ANNÉE 1356 - - -L'an de grace mil trois cens cinquante-six, le vint-septiesme jour du -moys d'avril et fu le mercredi après Pasques qui furent le -vint-quatriesme jour du moys dessus dit, monseigneur Arnoul d'Odenehan, -mareschal de France, ala en la ville d'Arras; et là, sagement et sans -effroy de gens d'armes, fist prendre pluseurs, jusques au nombre de cent -et plus, de ceux qui avoient mis ladite ville en rébellion et avoient -murdri pluseurs des bourgeois de ladite ville dont dessus est faite -mencion. Et l'endemain, jour de jeudi, fist ledit mareschal coupper les -testes à vint des dessus dis qu'il avoit fait prendre, au marchié de -ladite ville, et les autres fist prisonniers tenir en prison fermée, -jusques à tant que le roy ou luy eussent ordené autrement d'eux. Et pour -ce, fu ladite ville mise en la vraie obéissance du roy. Et demourèrent -les bonnes gens paisiblement en icelle, si comme il faisoient par avant -ladite rébellion. - - - - -XVIII. - -Du siège que le roy de France fist devant Breteuil, lequel chastel fu -rendu. Et coment il poursuivi le duc de Lenclastre qui tousjours fuioit -devant luy. Et de la prise de pluseurs chevaliers de France par ledit -prince de Galles. - - -En ce meisme an cinquante-six, en la fin du moys de juing, descendi le -duc de Lenclastre en Constantin, et se assembla avec monseigneur -Phelippe de Navarre qui s'estoit rendu ennemi du roy de France, pour -cause de la prise du roy de Navarre, son frère, qui encore estoit en -prison. Et avec eux estoit monseigneur Godefroy de Harecourt, oncle -dudit conte de Harecourt qui avoit eu la teste couppée à Rouen. Et se -mistrent à chevauchier, et estoient environ quatre mille combattans. Et -chevauchièrent à Lisieux, au Bec, au Pont-Audemer. Et refreschirent le -chastel qui avoit esté assegié par l'espace de huit ou de neuf -sepmaines. Mais monseigneur Robert de Hotetot[38], lors maistre des -arbalestriers, qui avoit tenu le siège devant ledit chastel, et en sa -compaignie pluseurs nobles et autres, se partirent du siège quant il -sorent la venue desdis ducs, monseigneur Phelippe et monseigneur -Godefroy; et laissièrent les engins et l'artillerie qu'il avoient. Et -ceux dudit chastel prindrent tout et mistrent dedens ledit chastel. Et -après chevauchièrent lesdis ducs et monseigneur et leur compaignie -jusques à Breteuil[39], en pillant et robant les villes et le pays par -où il passoient, et rafreschirent le chastel par où il passèrent, c'est -assavoir Breteuil. Et pour ce qu'il trouvèrent que la cité et le chastel -d'Evreux avoit esté de nouvel rendu aux gens du roy, qui longuement -avoit esté asségié devant, et avoit esté ladite cité arse et l'églyse -cathédrale aussi, et pillée et robée tant par les Navarrois qui -rendirent ledit chastel lequel fu rendu par composition, comme par -aucuns des gens du roy qui estoient au siège; lesdis duc, monseigneur -Phelippe et leur compaignie alèrent à Vernueil au Perche[40] et -pristrent la ville et le chastel, et pillièrent et robèrent tout, et -ardirent partie de ladite ville. Et le roy de France qui avoit fait la -semonce tantost qu'il avoit oï nouvelles du duc de Lenclastre, aloit -après, à moult grant et bele compaignie de gens d'armes et de gens de -pié; et le suivi jusques à Condé[41], en alant vers ladite ville de -Verneuil là où il les cuidoit trouver. Et quant il fu audit Condé il oï -nouvelles que ledit duc et messire Phelippe s'estoient partis celuy jour -de ladicte ville de Verneuil, et s'en aloient vers la ville de l'Aigle. -Si les suivi le roy jusqu'à Tuebuef[42] à deux lieues ou environ de -ladicte ville de l'Aigle; et là fu dit au roy que il ne les pourroit -acconsuivre, car il y avoit grant forest où il se bouteroient sans ce -que on les peust avoir. Et pour ce, s'en retourna son ost et vint devant -un chastel que on appelle Tillières que on disoit estre en la main des -Navarrois; et le prist le roy et y mist gardes. - - [38] _Hotetot_, ou _Hondetot_. Aujourd'hui: _Houdetot_. - - [39] _Breteuil_. Aujourd'hui petite ville du département de l'Eure, - sur les bords de l'Iton. - - [40] _Au Perche_. Ou plutôt _en Timerais_. - - [41] _Condé_. Aujourd'hui _Condé-sur-Iton_, bourg du département de - l'Eure, près de _Breteuil_. - - [42] _Tuebeuf_. Entre _Laigle_ et _Mortagne_. Aujourd'hui village du - département de l'Orne.--Pour le château de _Tillières_, bâti par - Richard II de Normandie, nous en avons déjà parlé ailleurs. - -Et après ala devant ledit chastel de Breteuil auquel avoit gens de par -le roy de Navarre. Mais pour ce que il ne vouldrent rendre le chastel, -le roy et tout son ost y mistrent le siège et y demourèrent huit -sepmaines. Et finablement fu rendu au roy ledit chastel par composicion, -et s'en alèrent ceux qui estoient dedens là où il vouldrent, et -emportèrent leur biens. Et de là se parti le roy et s'en ala à Chartres -et fit la semonce pour aler contre le prince de Galles, ainsné fils du -roy d'Angleterre, qui s'estoit parti de Bourdeaux et estoit venu en -Berry en robant, pillant et ardant le pays par où il passoit. Et par -semblable manière, s'en vint[43] devers la rivière de Loire et passa par -la ville de Rumorentin, et là prist pluseurs chevaliers et autres qui -estoient dedans, entre lesquels furent pris le seigneur de Craon et -Bouciquaut. Et après chevaucha ledit prince droit vers Tours. Et le roy -de France ala après pour le rencontrer. Et quant le prince sceut que le -roy luy aloit à l'encontre, il s'en retourna vers Poitiers; et jà soit -ce que ledit roy n'eust encore que un pou de gent, toutefois suivoit-il -ledit prince le plus tost que il povoit pour soy combatre à luy. Et -avint que le samedi, dix-septiesme jour du moys de septembre, l'an -dessus dit, le roy bien accompaignié fu près dudit prince et de son ost, -à deux lieues ou environ. - - [43] _S'en vint_. Il s'agit du prince de Galles, et non plus du roi - Jehan. - -Et iceluy samedi, le conte de Sancerre, le conte de Joigny, le seigneur -de Chastillon-sur-Marne, souverain maistre de l'ostel du roy, et -pluseurs autres armés chevaliers et escuiers qui aloient après le roy, -trouvèrent pluseurs des gens dudit prince en leur chemin auxquels il se -combattirent: et furent lesdis contes et seigneur de Chastillon pris et -pluseurs de ceux qui estoient en leur compaignie. - - - - -XIX. - -De la bataille qui fu devant Poitiers et de la prise du roy de France -qui plus vassalment[44] s'y porta que nul autre. - - [44] _Vassalment_. Chevaleureusement. Le mot _Vassal_ n'avoit pas - autrefois d'autres sens que celui de _Chevalier_: il n'emportoit - avec lui aucune idée de dépendance. - - -Le lundi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de septembre, l'an -cinquante-six dessus dit, entre prime et tierce ou environ, l'ost du roy -de France fu logié devant l'ost dudit prince, à moins du quart d'une -lieue. Et vint le cardinal de Pierregort qui avoit esté envoié en France -par le Saint-Père, pour traitier de la pais entre lesdis roys de France -et d'Angleterre; lequel cardinal ala pluseurs fois de l'un ost à -l'autre, pour savoir sé il pourroit trouver aucun bon traictié; mais il -ne pot. Et pour ce s'en ala à Poitiers qui estoit à deux petites lieues -du lieu où ledit roy de France et son ost estoient d'une part et ledit -prince et son ost d'autre part, lequel lieu estoit assez près d'un -chastel de l'évesque de Poitiers, appellé Chauvigny[45]. Et estoit l'ost -dudit prince logié en un fort pays de haies et de buissons. Et -néantmoins le duc d'Athènes, lors connestable de France, monseigneur -Arnoul d'Odenehan et monseigneur Jehan de Clermont lors mareschal, et -leur batailles coururent sus à l'ost dudit prince d'une part, et -monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de France, qui avoit -une bataille, le duc d'Orléans, frère du roy, qui en avoit une autre, et -ledit roy qui avoit la tierce, s'approchièrent de l'ost dudit prince. -Mais il estoient en si forte place que il ne porent entrer en eux, et -pluseurs desdites batailles de la partie du roy de France, tant -chevaliers comme escuiers, s'enfuirent vilainement et honteusement. Et -dient aucuns que pour ce fu l'ost dudit roy de France desconfit, et les -autres dient que la cause de la desconfiture fu pour ce que on ne povoit -entrer auxdis Anglois; car il s'estoient mis en trop forte place, et -leur archiers traioient si dru que les gens du roy de France ne povoient -demourer en leur trait. - - [45] _Chauvigny_. Sur la Vienne. - -Finablement, la place demoura audit prince de Galles et à ses gens, -jasoit ce que le roy de France eust autant de gens comme ledit prince. -Et là furent mors, de la partie du roy de France: le duc de Bourbonnois, -le duc d'Athènes connestable, ledit monseigneur Jehan de Clermont -mareschal, monseigneur Geoffroy de Charny qui portoit l'oriflambe, -monseigneur Regnaut Chauveau évesque de Chaalons, et pluseurs autres -jusques au nombre de huit cens ou environ. En ladite bataille furent -pris ledit roy de France qui si vassaument se porta comme chevalier -peust faire, monseigneur Phelippe son ainsné fils, monseigneur Jaques de -Bourbon conte de Pontieu et frère du devant dit duc de Bourbonnois, -monseigneur Jehan d'Artois conte de Eu, monseigneur Charles son frère -conte de Longueville-la-Giffart, cousins germains dudit roy de France, -monseigneur Jehan de Meleun conte de Tancarville, monseigneur Jehan de -Meleun son ainsné fils, monseigneur Guillaume de Meleun arcevesque de -Sens, et Simon de Meleun frère dudit conte; le conte de Ventadour, le -conte de Dampmartin, le conte de Vendosme, le conte de Vaudemont, le -conte de Salebruche, le conte de Nasso, et ledit mareschal d'Odenehan et -pluseurs autres, tant chevaliers comme autres, jusques au nombre de -dix-sept cens ou environ; et bien y ot tant de mors comme de pris, tant -de ceux qui sont nommés comme autres, cinquante-deux chevaliers -bannerès. Et de ladite besoigne l'en fist retraire le duc de Normendie -ainsné fils du roy, le duc d'Anjou et le conte de Poitiers ses frères, -et le duc d'Orléans, frère dudit roy. Et pou d'autres dux ou contes en -eschapa qui ne fussent mors ou pris. Et après, s'en retournèrent à Paris -lesdis duc de Normendie, conte de Poitiers et duc d'Orléans, et ledit -conte d'Anjou demoura en son pays pour le garder. Et entra ledit duc de -Normendie à Paris le juedi vint-neuviesme jour dudit moys de septembre, -et fist une convocation de tous les trois estas du royaume de France, -c'est assavoir: des gens d'églyse, des nobles et de ceux des bonnes -villes, pour estre à Paris le quinziesme jour du moys d'octobre -ensuivant. Et ledit prince de Galles enmena à Bourdeaux ledit roy de -France et tous ses autres gros prisonniers, excepté ledit conte de Eu -qui fu recreu[46] sur sa foy, jusques à la Toussains ensuivant pour ce -que il estoit blecié. Et autres prisonniers, tant chevaliers comme -autres qui n'estoient pas de moult grant auctorité, furent mis à raençon -et recreus sur leur foy pour aler pourchacier leur raençons. - - [46] _Recreu_. Racheté. - - - - -XX. - -Coment monseigneur Charles duc de Normendie et ainsné fils du roy de -France, après ce que il fu revenu de la bataille de Poitiers, fist -assembler les gens des trois estas pour ordener hastivement de la -délivrance du roy son père. Et furent les gens du conseil du roy séparés -du conseil de ceux des trois estas, qui furent esleus cinquante pour -tous. - - -En ce meisme an, le quinziesme jour dudit moys d'octobre qui fu en un -jour de samedi, vindrent à Paris pluseurs gens d'églyse et nobles et -gens de bonnes villes de la langue d'oil. Et le lundi ensuivant furent -tous assemblés en la chambre du parlement par le commandement de -monseigneur le duc de Normendie qui fu là présent, et en la présence -duquel monseigneur Pierre de la Forest, arcevesque de Rouen et -chancelier de France, exposa à ceux des trois estas dont dessus est -faite mencion, la prise du roy, et coment il s'estoit vassaument combatu -de sa propre main, et nonobstant ce avoit esté pris par grant infortune. -Et leur monstra ledit chancelier coment chascun devoit mettre grant -paine à la délivrance dudit roy. Et après leur requist, de par -monseigneur le duc, conseil coment le roy pourroit estre recouvré, et -aussi de gouverner les guerres et aides à ce faire. - -Lesquels des trois estas, c'est assavoir les gens d'églyse par la bouche -de monseigneur de Craon, arcevesque de Rains, les nobles par la bouche -de monseigneur Phelippe, duc d'Orléans et frère germain du roy, et les -gens des bonnes villes par la bouche d'Estienne Marcel, bourgois de -Paris et lors prévost des marchans, respondirent que il vouloient faire -tout ce qu'il pourroient aux fins dessus dites, et requistrent délay -pour eux assembler et parler ensemble sur ces choses; lequel fu donné. -Et furent mis et ordenés, par ledit monseigneur de Normendie, pluseurs -du conseil du roy pour aler au conseil des dessus dis trois estas. Et -quant il y orent esté par deux jours, on leur fist sentir et dire que -lesdites gens des trois estas ne besoigneroient point sur les choses -dessus dites, tant que les gens du conseil du roy feussent avec eux. Et, -pour ce, se déportèrent lesdites gens du conseil du roy de plus aler aux -assemblées des trois estas qui estoient chascun jour faites en l'ostel -des frères Meneurs, à Paris. Et continuèrent quinze jours ou environ, -tant que il ennuioit à pluseurs de ce que lesdis trois estas attendoient -si longuement à faire leur responses sur les choses dessus dites. -Toutefois, après que lesdis trois estas orent conseillié et assemblé par -plus de quinze jours, et esleu de chascun des trois estas aucuns -auxquels les autres avoient donné pouvoir de ordener ce que bon leur -sembleroit pour le prouffit du royaume; iceux esleus qui estoient -cinquante ou environ de tous les trois estas dessus dis, firent sentir -audit monseigneur le duc de Normendie qu'il parleroient volentiers à luy -secrètement. Et pour ce ala ledit duc luy sixiesme seulement auxdis -frères Meneurs par devant lesdis esleus, lesquels luy distrent que il -avoient esté ensemble, par pluseurs journées, et avoient tant fait que -il estoient tous à un accort. Si requistrent audit monseigneur le duc -qu'il voulsist tenir secret ce que il luy diroient qui estoit pour le -sauvement du royaume, lequel monseigneur le duc respondi qu'il n'en -jureroit jà; et pour ce ne laissièrent pas à dire les choses qui -s'ensuivent. - -Premièrement il luy distrent que le roy avoit esté mal gouverné au temps -passé: et tout avoit esté par ceux qui l'avoient conseillié, par -lesquels le roy avoit fait tout ce que il avoit fait, dont le royaume -estoit gasté et en péril d'estre tout destruit et perdu. Si luy -requistrent que il voulsist priver les officiers du roy que il luy -nommeroient lors de tous offices, et que il les féist prendre et -emprisonner, et prendre tous leur biens; et que dès lors il tenist tous -les biens dessus dis pour confisqués. Et pour ce que monseigneur Pierre -de la Forest, lors arcevesque de Rouen et chancelier de France, qui -estoit l'un des officiers contre lesquels il faisoient lesdites -requestes, estoit personne d'églyse, si que monseigneur le duc n'avoit -aucune connoissance sur luy[47], si requistrent que il voulsist escripre -au pape de sa propre main, et supplier que il luy donnast commissaires -tels comme lesdis esleus des trois estas nommeroient, lesquels -commissaires eussent puissance de punir ledit arcevesque des cas que -lesdis esleus bailleroient contre ledit arcevesque et contre les autres -officiers de qui les noms s'ensuivent: Messire Simon de Bucy, chevalier -du grant conseil du roy et premier président en parlement; messire -Robert de Lorris qui avoit esté premier chambellan du roy Jehan; messire -Nicolas Braque, chevalier et maistre d'ostel du roy, et par avant avoit -esté son trésorier et après maistre de ses comptes; Enguerran du -Petit-Celier, bourgois de Paris et trésorier de France; Jehan -Poillevilain, bourgois de Paris, souverain maistre des monnoies et -maistre des comptes du roy; et Jehan Chauveau de Chartres, trésorier des -guerres. Et requistrent lesdis esleus que commissaires feussent donnés -tels que il nommeroient et procéderoient contre lesdis officiers, sur -les cas que lesdis esleus bailleroient. Et sé lesdis officiers estoient -trouvés coupables, si feussent punis; et sé il feussent trouvés -innocens, si vouloient que il perdissent tous leur dis biens et -demourassent perpétuelment sans office royal[48]. - - [47] _Connoissance_, etc. C'est-à-dire, ne pouvoit en rien connoître - de son cas. - - [48] On voit que la _justice du peuple_ étoit à peu près la même au - XIVe siècle et à la fin du XVIIIe. La chronique conservée dans le - manuscrit du Supplément françois, nº 530, ajoute au nom de ces - magistrats ceux de _Jaques La Vache_ et de _Pierre de Mainville_. - (fº 60, vº.) - -Item, requistrent audit monseigneur le duc que il voulsist délivrer le -roy de Navarre, lequel avoit esté emprisoné par le roy, père dudit -monseigneur le duc, si comme dessus est dit; en luy disant que depuis -que ledit roy de Navarre avoit esté emprisonné, nul bien n'estoit venu -au roy né au royaume, pour le péchié de la prise dudit roy de Navarre. - -Item, requistrent encore audit monseigneur le duc que il se voulsist -gouverner du tout par certains conseilliers que il luy bailleroient de -tous les trois estas; c'est assavoir quatre prélas, douze chevaliers et -douze bourgois: lesquels conseilliers auroient puissance de tout faire -et ordener au royaume, ainsi comme le roy, tant de mettre et oster -officiers, comme de autres choses; et pluseurs autres requestes luy -firent grosses et pesans. - -Si leur respondi ledit monseigneur le duc que de ces choses il auroit -volentiers avis et délibéracion avec son conseil: mais toutes voies il -vouloit bien savoir quelle ayde lesdis trois estas luy vouloient faire. -Lesquels esleus luy respondirent que il vouloient ordener entre eux que -les gens d'églyse paieroient un dixiesme et demi pour un an, mais que de -ce il eussent congié du pape. Les nobles paieroient dixiesme et demi de -leur revenues. Et les gens de bonnes villes feroient, pour cent feux, un -homme armé. Et disoient lesdis esleus que ladite ayde estoit -merveilleusement grant et qu'elle pouvoit bien monter à trente mille -hommes armés. Et pour sur ce avoir avis et de toutes les choses dessus -dites, monseigneur le duc se départi de eux, et l'endemain après disner -devoit leur en respondre. Et pour ce assembla ledit monseigneur le duc -au chastel du Louvre pluseurs de son lignage et autres chevaliers, et ot -avis et délibéracion sur les choses dessus dites; et pluseurs fois tant -audit jour de l'endemain comme en deux ou trois jours ensuivans, envoia -ledit monseigneur le duc aux frères Meneurs[49] devers lesdis esleus, -pluseurs de ceux de son lignage, pour les requérir de traictier avec -eux, coment il se voulsissent déporter d'aucunes des requestes que eux -luy avoient faites, par espécial de trois dont dessus est faite mencion; -en leur monstrant que lesdites requestes touchoient le roy, son père, de -si près que il ne les oseroit faire né acomplir sans le congié exprès de -son père. - - [49] Le couvent des _Cordeliers_ ou _Frères Mineurs_ comprenoit une - grande partie de la _rue_ et de l'_école de médecine_. Le réfectoire - qui servoit en 1792 de réunion au _club des Cordeliers_ existe - encore. - -Finablement, pour ce que lesdis esleus ne se vouldrent déporter desdites -requestes né d'aucune d'icelles, pluseurs de ceux du lignage de -monseigneur le duc et autres chevaliers qui avoient esté à son conseil -sur lesdites choses, furent d'accort et conseillièrent à monseigneur le -duc que il acomplist lesdites requestes, pour ce que autrement il ne -pouvoit avoir aide des trois estas, sans laquelle ayde il ne pouvoit -faire né gouverner la guerre. Et pour ce, fu journée assignée auxdis -trois estas, à leur requeste, pour oïr tout ce qu'il vouldroient dire -publiquement, en la chambre du parlement à un jour de lundi matin veille -de Toussains. Mais ledit monseigneur le duc qui moult estoit forment -courroucié et troublé pour cause de dites requestes qui luy avoient esté -faites à part et secrètement, si comme dessus est dit, et lesquelles on -luy vouloit faire publiquement en la chambre de parlement, considérant -que lesdites requestes il ne povoit acomplir sans courroucier forment le -roy, son père, et sans luy faire offense notable, manda et fist aler par -devers luy aucuns autres de ses conseilliers, lesquels il n'avoit point -appellés aux choses dessus dites; et leur exposa, de sa bouche, les -requestes que lesdis trois estas luy avoient faites, et aussi l'aide que -il luy offroient, et voult que ses conseilliers en déissent leur avis. -Lesquels, en la présence de pluseurs des autres qui autrefois y avoient -esté, luy monstrèrent coment il ne devoit faire né acomplir lesdites -requestes dessus exprimées. Et aussi luy monstrèrent coment l'aide que -l'en luy offroit n'estoit pas souffisante pour fournir sa guerre. Et -jasoit ce que, par les esleus, eust esté dit audit monseigneur le duc -que ladite aide povoit faire et fournir trente mille hommes armés, c'est -assavoir, pour chascun homme demi florin à l'escu[50] pour jour, lesdis -conseilliers monstrèrent audit monseigneur le duc que ladite aide ne -povoit monter que huit ou neuf mille hommes armés, par pluseurs fais et -raisons auxquelles s'accordèrent pluseurs autres qui estoient au conseil -dudit duc, qui bien estoient jusques au nombre de trente et plus. Et -jasoit ce que la plus grant partie d'iceux eust par avant esté d'accort -que ledit monseigneur le duc acomplist lesdites requestes et luy eussent -conseillé, toutesvoies se revindrent-il lors, et furent tous d'un accort -qu'il ne le féist pas. - - [50] _Demi florin à l'escu_. En octobre 1356, le florin d'or valoit 20 - sols, par conséquent le demi-florin auroit été de 10 sols, - correspondant à 10 francs d'aujourd'hui. Cette paie d'un homme - d'armes, c'est-à-dire de deux cavaliers, paroîtroit énorme si l'on - ne devoit pas y comprendre les frais du premier _adoubement_. - -Mais pour ce que moult grant peuple estoit assemblé en ladite chambre de -parlement en laquelle lesdites requestes devoient tantost estre faites -audit monseigneur le duc, par la bouche de maistre Robert le Coq, lors -evesque de Laon, le dit monseigneur le duc ot conseil coment il pourroit -faire départir ledit peuple; et, par le conseil que il ot, il envoia -quérir en ladite chambre de parlement pour venir devers luy en la pointe -du palais où il estoit, aucuns de ceux des trois estas, et par espécial -de ceux qui principalement gouvernoient les autres et conseilloient à -faire lesdites requestes. Et là vindrent par devers luy maistre Raymon -Saquet, arcevesque de Lyon; monseigneur Jehan de Craon, arcevesque de -Rains, et ledit maistre Robert le Coq, evesque de Laon, pour les gens -d'églyse. Pour les nobles y furent monseigneur Waleran de Lucembourc, -monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de Champaigne, et monseigneur -Jehan de Péquigny, lors gouverneur d'Artois. Et pour les bonnes villes, -y furent Estienne Marcel, prévost des marchans de Paris; Charles -Toussac, eschevin, et pluseurs autres de pluseurs autres bonnes villes. -Et là, leur dit et exposa ledit monseigneur le duc aucunes nouvelles que -il avoit oïes, tant du roy son père comme de son oncle l'empereur, et -leur demanda sé il leur sembloit que il feust bon que lesdites requestes -et response qui luy devoient estre faites de par les trois estas, et -pour lesquelles faire et oïr le peuple estoit assemblé en ladite chambre -de parlement, fussent délayées jusqu'à une autre journée pour les causes -et raisons qu'il leur dist lors. Et furent d'accort tous ceux qui là -estoient présens, tant du conseil dudit monseigneur le duc comme des -envoiés desdis trois estas, que lesdites requestes et responses fussent -différées jusques au juesdi ensuivant. Jasoit ce que on apperceust que -aucuns desdis envoiés eussent mieux voulu que la besoigne n'eust point -esté différée. Et toutes voies furent-il d'accort, par leur opinions, au -délay. Et ainsi se départirent et retournèrent en ladite chambre de -parlement, et le duc d'Orléans et pluseurs autres avec eux. Et parla -ledit duc d'Orléans au peuple qui estoit assemblé en la chambre de -parlement, et leur dit que monseigneur le duc de Normendie ne pourroit -lors oïr les requestes et responses que on luy devoit faire pour -certaines nouvelles que il avoit oïes tant du roy, son père, que de son -oncle l'empereur, desquelles il leur fist aucunes dire en publique. Et -pour ce se départi ladite assemblée de la dicte chambre de parlement, et -s'en alèrent aucuns en leur pays. - - - - -XXI. - -De l'ordenance que ceux de la Langue d'oc firent pour l'amour et -rédemption du roy de France. - - -En ce meisme an au moys d'octobre, les trois estas de la Langue d'oc se -assemblèrent en la ville de Thoulouse, par l'auctorité du conte -d'Armagnac, lieutenant du roy au pays, pour traictier ensemble à faire -aide convenable pour la délivrance du roy. Et là firent pluseurs -ordenances par l'autorité dessus dite. Premièrement que il feroient cinq -mil hommes d'armes, chascun à deux chevaux, et auroit chascun homme -d'armes demi florin à l'escu pour jour. Et feroient mil sergens armés à -cheval, deux mil arbalestiers et deux mil pavasiers[51], tous à cheval, -et auroient chascun desdis sergens, arbalestiers et pavaisiers, huit -florins à l'escu[52] pour chascun moys, et feroient ladite aide pour un -an. Et si ordenèrent que tous les dessus dis seroient paiés par ceux et -en la manière que lesdis estas ordeneroient, ou les esleus par iceux. Et -oultre ce, ordenèrent que homme né femme dudit pays de Langue d'oc ne -porteroit par ledit an, sé le roy n'estoit avant délivré, or né argent -né perles, né vair né gris, robes né chapperons découppés né autres -cointises quelconques; et que aucuns menesterieus jugleurs ne joueroient -de leur mestiers. Et encores ordenèrent certaine monnoie, c'est assavoir -trente-deuxiesme, laquelle il firent faire et monnoier ès monnoies[53] -du roy dudit pays par l'autorité dudit conte, jasoit ce que au pays de -Langue d'oc courust lors autre monnoie, c'est assavoir monnoie -soixantiesme. Et pour avoir confermacion de toutes les choses dessus -dites envoièrent à Paris devers monseigneur le duc de Normendie, ainsné -fils du roy et son lieutenant-général, trois personnes, c'est assavoir -de chascun des trois estas une; et leur furent confermées par ledit -monseigneur le duc toutes les choses dessus dites. - - [51] _Pavasiers_. Garnis de _pavas_ ou _pavois_, petit bouclier rond. - - [52] _Huit florins à l'escu_. C'est-à-dire environ cent soixante - francs; la moitié de la solde d'un homme d'armes. - - [53] _Es monnoies_. Aux hôtels des monnoies. - -_Incidence_. En celuy temps, c'est assavoir l'an cinquante-six, jour de -la saint Luc, dix-huitiesme jour du moys d'octobre dessus dit, fu -mouvement de terre si grant, que pluseurs villes et chastiaux en -fondirent en terre, et par espécial ès païs de Lorraine et d'Alemaigne. - - - - -XXII. - -Coment monseigneur le duc de Normendie, tant de son bon entendement -naturel comme par bonne délibéracion de son conseil, fist despartir les -gens des trois estas et leur fist dire que chascun d'eux s'en repairast -en son lieu. - - -Le mercredi ensuivant qui fu l'endemain de la feste de Toussains, ledit -monseigneur le duc manda au Louvre pluseurs du conseil du roy et du -sien, et aucuns de ceux des trois estas dont dessus est faite mencion; -et ot délibéracion assavoir sé il estoit bon que ceux des trois estas -qui estoient à Paris s'en allassent chascun en son pays sans plus faire -quant alors, pour aucunes causes qu'il leur dist. Et luy fu conseillié -pour la plus grant partie de tous ceux qui furent audit conseil que -ainsi le féist. Et pour ce, dit à ceux qui estoient présens desdis trois -estas que ainsi le féissent, et leur pria que il déissent de par luy aux -autres qui estoient à Paris que chascun s'en allast en son lieu. Et leur -dist que il les remanderoit, mais que il eust oï certains messagiers, -chevaliers qui venoient de devers le roy, son père, qui luy aportoient -certaines nouvelles de par luy; et aussi que il eust esté devers -l'empereur, son oncle, par devers lequel il entendoit aler briefment. - -Dont pluseurs desdis estas qui avoient entencion de gouverner le royaume -par les requestes que il avoient faites audit monseigneur le duc, furent -moult dolens; et bien leur fu avis que toutes ces choses avoient esté -faites par ledit monseigneur le duc, pour départir ladite assemblée -desdis trois estas qui estoient à Paris: et, en vérité, ainsi estoit-il. - -Et pour ce, l'endemain qui fu jour de juesdi, pluseurs desdis trois -estas qui estoient encore à Paris, monseigneur le duc estant à -Montlehéri là où il ala celuy jour au matin, s'assemblèrent au chapitre -desdis frères Meneurs. Et là ledit evesque de Laon publia en la présence -de ceux qui y vouldrent venir coment monseigneur le duc leur avoit -requis conseil et aide, et coment, pour ce faire, il avoient esté -assemblés par pluseurs fois et par maintes journées, et près pour ladite -response faire, laquelle monseigneur le duc n'avoit voulu oïr. Et leur -dit que chascun d'eux préist copie des choses qui avoient esté ordenées -par lesdis esleus, et l'emportast en son pays. Lesquelles choses firent -pluseurs desdis trois estas qui estoient à ladite assemblée. Et jà soit -ce que, par pluseurs fois, ledit monseigneur le duc parlast audit -prévost des marchans et par pluseurs journées, et aussi aux eschevins de -Paris en eux requerrant que il luy voulsissent faire aide à soustenir la -guerre, si ne s'y vouldrent accorder né consentir, s'il ne faisoit -assembler lesdis trois estas, laquelle chose il n'ot pas conseil de -faire. Et pour ce, il ordena que on envoieroit certains des conseilliers -du roy par les bailliages du royaume, pour requérir ladite aide aux -bonnes villes. - - - - -XXIII. - -Coment monseigneur Robert de Clermont desconfit en Normendie les gens -monseigneur Phelippe de Navarre, et y fu occis monseigneur Godefroy de -Harecourt. - - -Après les choses dessus dites, au moys de novembre ensuivant, avint que -monseigneur Robert de Clermont, lieutenant de monseigneur le duc de -Normendie au pays de Normendie, se combatti contre les gens monseigneur -Phelippe de Navarre, qui estoient au pays de Constentin, avec lesquels -estoit monseigneur Godefroy de Harecourt qui s'estoit rendu ennemi du -roy de France tantost qu'il oï les nouvelles de son nepveu le conte de -Harecourt que le roy avoit fait décapiter à Rouen le karesme précédent, -lorsque le roy de France prist le roy de Navarre, comme dessus est dit -plus à plain. Et fu ledit monseigneur Godefroy desconfit et occis en -ladite bataille, et ceux de sa compaignie. Et de huit cens hommes qui -estoient des gens d'armes dudit monseigneur Phelippe avec ledit -monseigneur Godefroy, n'en eschappa nul ou peu qui ne fussent mors ou -pris. - - - - -XXIV. - -Coment le chastel de Pont-Audemer que les Navarrois tenoient fu rendu -aux gens du roy de France. - - -Le dimanche quatriesme jour du moys de décembre ensuivant, ceux qui -estoient au chastel de Pont-Audemer[54], au bailliage de Rouen, qui -ledit chastel avoient tenu, comme ennemis du roy de France, au nom dudit -roy de Navarre et de monseigneur Phelippe, son frère, et avoient pillé, -robé et gasté tout le pays d'environ, rendirent le chastel par -composicion aux gens du roy de France et de son fils monseigneur le duc -de Normendie, qui avoient esté au siège devant ledit chastel depuis le -moys de juillet précédent; et s'en alèrent, par ladite composicion, là -où il vouldrent, à tout leur biens et leur prisonniers qu'il avoient -dedens ledit chastel. Et si leur donna l'en encore six mille florins à -l'escu[55], pour rendre ledit chastel. - - [54] C'étoit un corps d'Allemands qui, d'abord à la solde du brave - Baudrain de la Heuze, avoient, en son absence, livré la ville à Jean - de Couloigne, Navarrois. (Chr. msc., nº 530, S. Fr.) - - [55] _Six mille florins à l'escu_. Environ cent vingt mille francs - d'aujourd'hui. - - - - -XXV. - -Coment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de France, -ala devers l'empereur, son oncle. - - -Le lundy cinquiesme jour dudict moys de décembre, parti monseigneur le -duc de Normendie de Paris pour aler à Mès par devers monseigneur Charles -de Boesme, empereur de Rome, oncle dudit monseigneur le duc, pour parler -à luy et avoir conseil de luy, tant sur le gouvernement du royaume de -France et de la prise du roy son père, comme de pluseurs autres choses; -et laissa à Paris son lieutenant, son frère ainsné après luy, -monseigneur Loys, conte d'Anjou. - - - - -XXVI. - -Coment le prévost des marchans, avec pluseurs habitans de la ville de -Paris, alèrent par pluseurs fois par devers monseigneur d'Anjou, pour -faire cesser la nouvelle monnoie qui couroit pour le temps. - - -Le samedi ensuivant, dixiesme jour de décembre, fu publiée à Paris la -nouvelle monnoie qui avoit esté faite par l'ordenance dudit monseigneur -le duc de Normendie, et par son conseil; c'est assavoir: deniers blans -de six sous huit deniers de taille, et de quatre deniers d'aloy, -appellée monnoie quarante-huitiesme; et avoit chascun denier cours pour -douze deniers tournois. Et autres blans deniers, qui par avant couroient -pour huit deniers tournois la pièce, furent rabaissiés à trois tournois; -et le mouton d'or fu mis à trente sous tournois. Desquelles choses le -commun de Paris fu moult esmeu, et par espécial pour cause de ladite -nouvelle monnoie; car ceux qui gouvernoient la ville ne vouloient -souffrir ledit monseigneur le duc avoir finances, sans lettre de -gaaignier[56]. Et, pour celle cause, le prévost des marchans et pluseurs -des habitans de ladite ville de Paris alèrent au Louvre le lundi -ensuivant, douziesme jour dudit moys, par devers ledit conte d'Anjou qui -estoit demouré lieutenant de monseigneur le duc de Normendie qui estoit -alé par devers l'empereur son oncle, si comme dessus est dit. Et luy -requistrent que il voulsist faire cesser ladite monnoie en luy disant -que il ne souffriroient point qu'elle courust; et de fait empeschièrent -ledit cours, et ne souffrirent que aucun la préist ou méist. - - [56] _Sans lettre de gaaignier_. Ainsi portent les meilleures leçons; - mais quelques manuscrits remplacent ces mots assez obscurs par - ceux-ci: _Sans leur congié_ ou _sans leur dangier_. Ce qui - s'entendroit mieux. J'ai dû cependant préférer les textes - authentiques. - -Si leur fist dire ledit conte que il auroit avis à son conseil sur -ladite requeste, et l'endemain, au jour de mardi, leur respondroit. -Auquel mardi retournèrent audit Louvre lesdis prévost des marchans et -habitans, en plus grant nombre quatre fois que il n'avoient fait la -journée devant; mais pour ce que ledit conte n'avoit pas encore eu -plenière délibéracion sur ladite requeste, il leur fist dire et prier -que il attendissent jusques à l'endemain, jour de mercredi; et lors -tournaissent devers luy, et il respondroit tant que il leur devroit -suffire. - -Auquel mercredi retournèrent ledit prévost et habitans par devers ledit -conte d'Anjou en trop plus grant nombre que par avant, et leur fist -accorder que l'en cesseroit de faire ladite monnoie jusques à tant que -ledit conte d'Anjou sauroit la volenté dudit duc de Normendie, son -frère, par devers lequel il pensoit tantost envoier pour celle cause, et -escripre la requeste des dessus dis de Paris. - -Et ainsi se départirent et ne courut puis ladite nouvelle monnoie. Et -aussi ne furent point gardées les ordenances faites sur les cours des -autres monnoies; mais furent prises et mises si comme par avant -estoient. - -Item, le samedi vingt-quatriesme jour dudit moys de décembre, qui fu la -vigille de Noël, mil trois cens cinquante-six dessus dis, le pape -prononça six cardinaux nouveaux, desquels fu l'un dessus nommé -monseigneur Pierre de la Forest, arcevesque de Rouen et chancelier de -France. - - - - -XXVII. - -De la revenue de monseigneur le duc de Normendie de devers l'empereur, -son oncle. - -ANNÉE 1357 - - -Le samedi, quatorziesme jour de janvier ensuivant, ledit monseigneur le -duc de Normendie, ainsné fils du roy de France, retourna à Paris de -devers son oncle l'empereur, devers lequel il avoit esté en ladite ville -de Mès, et entra en ladite ville de Paris ledit samedi, environ heure de -vespres. Et en sa compaignie estoit ledit chancelier, nouvel cardinal. -Et leur alèrent à l'encontre jusques oultre saint Anthoine le prévost -des marchans et grant foison des bourgois de ladite ville de Paris. Et -pour la révérence dudit cardinal nouvel, pluseurs des ordres et collèges -de ladite ville luy alèrent à l'encontre à procession jusques au dehors -de Paris. - - - - -XXVIII. - -Coment monseigneur le duc de Normendie, par droit ennuy[57] et pour paix -avoir, acorda au prévost des marchans et ses aliés pluseurs requestes -que il luy firent sans raison injustement. - - [57] _Ennuy_. Quelques manuscrits portent _enuy_ qu'on pourroit aussi - bien lire _envy_ et interpréter: «Malgré le droit.» - - -Le juesdi ensuivant, dix-neuviesme jour du moys de janvier, ledit -monseigneur le duc de Normendie envoia par devers ledit prévost des -marchans aucuns de ses conseilliers, c'est assavoir: monseigneur -Guillaume de Meleun, arcevesque de Sens, le conte de Roussi, le seigneur -de Revel, monseigneur Robert de Lorris et autres, lesquels distrent -audit prévost des marchans que il se voulsist traire à Saint-Germain -l'Aucerrois; car il luy avoient à dire aucunes choses de par monseigneur -le duc de Normendie. Lequel prévost y ala, environ heure de disner, à -compaignie de grant foison de gens de ladite ville de Paris armés à -descouvert. Et là, les conseilliers de monseigneur le duc requistrent -audit prévost des marchans que il voulsist cesser et faire cesser les -gens de ladite ville de l'empeschement que il avoient fait et mis au -cours de la nouvelle monnoie devant dite; lesquels prévost et autres -gens respondirent que riens n'en feroient, et qu'il ne souffriroient -point que ladite monnoie courust. Et outre, furent si esmeus par toute -ladite ville que il fisrent cesser tous menestereux[58] d'ouvrer: et -fist commander ledit prévost par toute la ville que chascun s'armast; et -ot-on grant doubte que aucune chose ne fust faite contre les officiers -du roy ou aucuns d'iceux; et pour celle cause ledit duc ot délibéracion -avec aucuns de son conseil; et l'endemain, jour de vendredi vintiesme -jour dudit moys de janvier, ala monseigneur le duc du Louvre au palais, -bien matin, et aussi y alèrent le prévost des marchans et pluseurs -d'iceulx de ladite ville de Paris. - - [58] _D'ouvrer_. De chanter ou jouer des instrumens. - -Et en la chambre de parlement parla ledit monseigneur le duc de sa -bouche à eux, et leur dist que il ne se tenoit pas mal content de eux, -et leur pardonnoit tout ce qui avoit esté fait par eux: et oultre leur -accordoit que les gens des trois estas s'assemblassent quant il -vouldroient. Et aussi leur dist que il déboutoit et mettroit hors de son -conseil les officiers du roy que les gens des trois estas luy avoient -autrefois nommés; et outre leur dist que il les feroit prendre sé il les -povoit trouver, et s'en tendroit si saisi que, quant le roy seroit -retourné, il en pourroit faire bonne justice. - -Et avec ce leur dist que jà soit ce que le droit de faire monnoie et de -la muer appartenoit au roy pour cause de l'héritage de la couronne de -France, toutesvoies vouloit-il, pour cause de leur faire plaisir, que -ladite nouvelle monnoie ne eust point de cours; mais vouloit que quant -les gens des trois estas seroient assemblés il ordonnassent avec aucuns -des gens dudit monseigneur le duc qu'il ordeneroit à ce, certaine -monnoie telle que seroit agréable et prouffitable au peuple. Desquelles -choses ledit prévost des marchans requist lettres. Lesquelles ledit -monseigneur le duc luy ottroia et furent toutes commandées à un notaire. -Et aussi convenoit que ledit monseigneur le duc, pour refraindre la -fureur dudit prévost des marchans et des autres de Paris, le féist et -accordast contre sa voulenté, constraint de grans parolles, luy sachant -que ce estoit contre raison. Mais pour ladite promesse touchant lesdis -officiers, pluseurs d'iceux se absentèrent. Et ledit chancelier qui -avoit esté fait nouvel cardinal, si comme dessus est dit, ne se monstra -plus par Paris. Et jasoit ce que, par l'ordenance du roy, ledit -chancelier et monseigneur Simon de Bucy deussent aler à Bourdeaux pour -les traictiés de paix qui y devoient estre entre les gens desdis roys de -France et d'Angleterre, néantmoins requisrent ledit prévost des marchans -et autres qui le suivoient audit monseigneur le duc que il ne souffrist -pas que ledit chancelier et monseigneur Simon de Bucy alaissent auxdis -traictiés; et pour ce donna ledit monseigneur le duc lettres par -lesquelles il rappelloit la légacion dudit monseigneur Simon mais non -pas du chancelier, pour ce que il convenoit, si comme l'en disoit, que -il allast rendre au roy ses sceaux. - - - - -XXIX. - -De ceux chiés lesquels l'en envoia sergens en garnison, et coment les -gens des trois estas furent mandés pour rassembler à Paris. - - -Le mercredi ensuivant, vingt-cinquiesme jour dudit moys de janvier, -ledit monseigneur le duc, à la requeste desdis prévost des marchans et -autres, envoia sergens en garnison ès maisons monseigneur Simon de Bucy, -de monseigneur Nicolas Bracque, maistre d'ostel du roy qui longuement -s'estoit meslé de ses finances, et ès maisons de Enguerran du -Petit-Celier, trésorier de France, et de Jehan Poillevilain, maistre de -la chambre des comptes et souverain maistre des monnoies. Et fist-l'en -inventoire des biens que on y trouva. Et si furent mandés les gens des -trois estas de par monseigneur le duc pour estre à Paris assemblés le -dimenche, cinquiesme jour de février ensuivant. - - - - -XXX. - -Coment les gens des trois estas furent rassemblés. - - -Audit moys de janvier, monseigneur Phelippe de Navarre chevaucha de -Constentin jusques à Chartres, et de là à Bonneval, et s'en retourna -audit pays de Constentin en gastant les pays par lesquels il passa; et -toutesvoies disoit-l'en qu'il n'avoit pas plus de huit cens hommes ou -environ. Item, le dimenche dessus dit, cinquiesme jour de février, se -assemblèrent à Paris pluseurs evesques et autres gens d'églyse, nobles -et pluseurs gens de bonnes villes du royaume de France. Et par pluseurs -journées furent assemblés en ladite ville en l'ostel des Cordeliers, et -là firent pluseurs ordenances. - - - - -XXXI. - -Coment maistre Robert le Coq, evesque de Laon, prescha en parlement, de -par les gens des trois estas, coment les officiers du roy devoient estre -privés de leur offices. - - -Le vendredi, troisiesme jour du moys de mars ensuivant, furent assemblés -au palais royal, en la chambre de parlement, en la présence de -monseigneur le duc de Normendie, du conte d'Anjou et du conte de -Poitiers, ses frères, et de pluseurs autres nobles, gens d'églyse et -gens de bonnes villes, jusques à tel nombre que toute ladite chambre en -estoit plaine. Et prescha messire Robert le Coq, evesque de Laon, et -dist que le roy et le royaume avoient esté, au temps passé, mal -gouvernés, dont moult de meschiefs estoient advenus tant audit royaume -comme aux habitans d'iceluy, tant en mutacions de monnoies comme par -prises, et aussi par mal administrer et gouverner les deniers que le roy -avoit eus du peuple, dont moult grandes sommes avoient esté données par -pluseurs fois à pluseurs qui mal desservi l'avoient. - -Et toutes ces choses avoient esté faites, si comme disoit l'evesque, par -le conseil des dessus nommés chancelier, et autres qui avoient gouverné -le roy au temps passé. Dist lors encore ledit evesque que le peuple ne -povoit plus souffrir ces choses; et, pour ce, avoient délibéré ensemble -que les dessus nommés officiers et autres que il nommeroit lors,--tant -que sur le tout il furent vint-deux dont les noms suivent: maistre -Pierre de la Forest, lors cardinal et chancelier de France; monseigneur -Simon de Bucy; maistre Jehan Chalemart; maistre Pierre d'Orgemont, -président en parlement; monseigneur Nicolas Bracque et Jehan -Poillevilain, maistres de la chambre des comptes et souverains maistres -des monnoies; Enguéran du Petit-Célier et Bernart Fremaut, trésoriers de -France; Jehan Chauveau et Jacques Lempereur, trésoriers des guerres; -maistre Estienne de Paris, maistre Pierre de la Charité et maistre Ancel -Choquart, maistres des requestes de l'ostel du roy; monseigneur Robert -de Lorris, chambellan du roy; monseigneur Jehan Taupin, de la chambre -des enquestes; Geoffroy le Masurier, eschançon dudit monseigneur le duc -de Normendie, le Borgne de Beausse, maistre d'Escurie dudit monseigneur -le duc; l'abbé de Faloise, président en la chambre des enquestes; -maistre Robert de Preaux, notaire du roy; maistre Regnault d'Acy, avocat -du roy en parlement; Jehan d'Auceurre, maistre de la chambre des -comptes; Jehan de Behaigne, varlet dudit monseigneur le duc,--seroient -privés de tous offices royaux perpétuelment, dont il y avoit aucuns -présidens en parlement, aucuns maistres des requestes en l'ostel du roy, -aucuns maistres de la chambre des comptes et aucuns autres officiers de -l'ostel dudit monseigneur le duc, si comme dessus est dit. Et requist -ledit evesque audit monseigneur le duc que dès lors il voulsist priver -les vint-deux dessus nommés comme dit est; et toutesvoies n'avoient il -esté appellés né oïs en aucune manière; et si n'avoient pluseurs de -iceux et la plus grant partie esté accusés d'aucune chose, né contre -iceux dit né proposé aucune villenie; et si estoient pluseurs d'iceux -officiers à Paris, lesquels l'en povoit chascun jour veoir et avoir qui -aucune chose leur voulsist dire ou demander. - -Item, requist encore ledit evesque que tous les officiers du royaume de -France fussent suspendus, et que certains réformateurs feussent donnés, -lesquels seroient nommés par les trois estas qui auroient la -cognoissance de tout ce que l'en vouldroit demander auxdis officiers et -contre iceux dire et proposer. Item, requist encore ledit evesque que -bonne monnoie courust telle que lesdis trois estas ordeneroient, et -pluseurs autres requestes fist. - -Lors, un chevalier appelé monseigneur Jehan de Pequigny, pour et au nom -des nobles, advoua ledit evesque; et un avocat d'Abbeville appelé -Nicholas le Chauceteur l'advoua au nom des bonnes villes; et aussi fist -Estienne Marcel, prévost des marchans de Paris. Et offrirent, au nom des -trois estas dessus dis, audit monseigneur le duc trente mille hommes -d'armes, lesquels il paieroient par leur mains et par ceux qu'il y -ordeneroient. Et pour avoir la finance à ce faire, il avoient ordené -certain subside, c'est assavoir: Que les gens d'églyse paieroient -dixiesme et demy de toutes revenues, les nobles aussi dixiesme et demy, -c'est assavoir de cent livres de terre quinze livres. Et les gens des -bonnes villes feroient de cent feus un homme d'armes, c'est assavoir -demi-escu de gaige pour chascun jour. Mais pour ce que il ne savoient -pas encore combien ladite finance pourroit monter, né sé elle souffiroit -à paier les trente mille hommes d'armes dessus dis, il requistrent que -il peussent rassembler à la quinzaine de Pasques ensuivant; et entre -deux, il feroient savoir combien ladite finance pourroit monter. Et sé -il trouvoient à ladite quinzaine que ladite finance ne souffisist, il la -croistroient. Et aussi il requistrent que depuis ladite quinzaine, il -peussent rassembler deux fois, quant bon leur sembleroit, jusques au -quinziesme jour du moys de février ensuivant. Lequel duc de Normendie -leur octroia toutes leur requestes, tant les dessus escriptes comme les -autres, et par ce tindrent que les vint-deux officiers dont dessus est -faite mencion estoient privés, et demoureroient les autres officiers -souspendus par telle manière que, en ladite ville de Paris, l'en ne tint -point de jusridicion jusques au lundi ensuivant que le prévost fu -restitué en son office. Et du parlement fust ordené par ceux du grant -conseil qui avoient esté esleus par les dessus dis trois estas le -vendredi ensuivant, et en ostèrent pluseurs de ceux qui en estoient par -avant, tant que sur le tout il n'y en laissièrent que en présidens que -en autres que seize ou environ. Et de la chambre des comptes ostèrent -tous les maistres qui y estoient, tant clers comme lais, qui estoient -quinze en nombre, et y en mistrent quatre tous nouveaux, deux chevaliers -et deux lais. - -Mais quant il y orent esté un jour, il alèrent par devers le grant -conseil et leur distrent qu'il convenoit que l'en y méist de ceux qui -autrefois y avoient esté, pour leur monstrer le fait de ladite chambre; -et pour ce y mist l'en par provision quatre des anciens, avec les quatre -nouveaux dessus dis. - - - - -XXXII. - -Du traictié et des trièves qui furent prises à Bourdeaux entre le roy de -France et le prince de Gales. - - -Le samedi, dix-huitiesme jour dudit moys de mars, fu traictiée paix à -Bourdeaux, entre le roy de France qui encore y estoit prisonnier et le -prince de Gales. - -La manière dudit traictié fu tenue secrète pour ce que en icelle estoit -réservée la volenté du roy d'Angleterre. Mais pour aucunes choses qui à -ce les murent, il pristrent trièves générales de Pasques ensuivant -jusques à deux ans. Et envoia ledit prince les prisonniers qu'il avoit -en France, et ordena d'emmener le roy de France en Angleterre pour -parfaire ledit traictié. - -Item, le dimenche vint-sixiesme jour dudit moys de mars, fu la monnoie -publiée à Paris, par l'ordenance des gens des trois estas, c'est -assavoir: un mouton d'or courant pour vingt-quatre sous parisis, et -demi-moutons qui lors furent fais nouviaux pour douze sous parisis; -deniers blans à la couronne pour dix deniers tournois: et les autres -monnoies qui lors furent faites. - - - - -XXXIII. - -Des lettres qui furent apportées à Paris de par le roy de France, -lesquelles furent publiées en faisant deffense que les trois estas ne -s'assemblassent à la journée dessus dicte. - - -Le mercredi après Pasques flories qui fu le quint jour du moys d'avril, -furent criées et publiées par Paris, par lettres ouvertes et mandement -du roy, les trièves dont est dessus faite mencion. Et aussi fu crié et -publié que le roy ne vouloit pas que l'en paiast le subside qui avoit -esté ordené par lesdis trois estas, dont est faite mencion; et aussi il -ne vouloit pas que les trois estas se rassemblassent à la journée par -eux ordenée à la quinzaine de Pasques né à autres, dont le peuple de -Paris fu moult esmeu, par espécial contre l'arcevesque de Sens, contre -le conte d'Eu cousin germain du roy, et contre le conte de Tancarville, -qui les lettres du roy ès quelles les choses dessus dites estoient -contenues avoient apportées de Bourdeaux, et auxquels le roy avoit -enchargié de les faire publier avec pluseurs autres choses que l'en leur -avoit commises et chargiées à faire. - -Et disoit la plus grant partie du peuple de Paris que c'estoit fausseté -et traïson de publier que lesdictes trièves fussent données né -accordées; et de empescher ladite assemblée des trois estas né à lever -ledit subside. Et par la commocion et desroy qui fu lors en ladite -ville, il convint que ledit arcevesque et conte s'en alassent assez -hastivement; lesquels se absentèrent. Et pour ce que aucuns disoient -qu'il estoient moult dolens de la vilenie qui leur avoit esté faite, et -que pour ce il assembloient gens d'armes et avoient entencion et volenté -de gréver aucuns de ceux de Paris, l'en fist garder soigneusement ladite -ville, tant de jour comme de nuit; et n'y avoit de la partie devers -Grant-Pont que trois portes ouvertes de jour; et de nuit elles estoient -closes toutes. - -Item, le samedi ensuivant, la veille de Pasques les grans, qui fu le -huitiesme jour d'avril, fu crié et publié par Paris que l'en leveroit -ledict subside et que les trois estas se rassembleroient à ladicte -quinzaine de Pasques, nonobstant ledit cri qui avoit esté le mercredi -précédent. Et ordena ledit duc de Normendie que l'en féist ledit cri, -par le conseil ou contrainte des dessus dis trois estas, c'est assavoir: -dudit evesque de Laon qui estoit principal gouverneur desdis trois -estas, du prévost des marchans et de aucuns autres. - - - - -XXXIV. - -En quel temps le roy de France arriva en Angleterre. - - -L'an de grace mil trois cens cinquante-sept, le mardi après Pasques, qui -fu le onziesme jour du moys d'avril, fist le devantdit prince de Gales -ledit roy de France entrer en mer à Bourdeaux, pour le mener en -Angleterre; et y arrivèrent le quatriesme jour de may ensuivant. Et fu -ledit roy mené à Londres et y entra le vint-quatriesme du moys de may. -Et avint que, en alant et chevauchant, le roy d'Angleterre encontra le -roy de France aux champs, auquel ledit roy d'Angleterre fist moult grant -honneur et révérence, et parla à luy moult longuement. Et après passa -oultre en son chemin. Et le roy de France et le prince de Gales s'en -alèrent à Londres là où le roy de France fu tenu prisonnier si largement -comme il vouloit; car il avoit ses gens, tels et tant comme il vouloit; -et aloit chacier et esbatre toutes fois qu'il luy plaisoit, et estoit en -un moult bel ostel, dehors ladite ville de Londres, appellée Savoie, et -estoit au duc de Lenclastre. - - - - -XXXV. - -Coment le roy d'Angleterre manda au duc de Lenclastre qu'il laissast à -faire siège de devant Rennes en Bretaigne. - - -A la nativité saint Jehan-Baptiste ensuivant, les cardinaux de -Pierregort, de Urgel et de Rouen, l'arcevesque de Sens et pluseurs -autres passèrent la mer et alèrent à Londres par devers le roy de France -pour parfaire le traictié entre les deux roys, et y demourèrent -longuement. Et par pluseurs fois dit-l'en en France que le traictié -estoit rompu. Et pendans lesdits traictiés, le duc de Lenclastre qui -avoit esté à siège devant la ville de Rennes par l'espace de huit ou -neuf moys et estoient ceux dedens la ville à très grant meschief pour ce -qu'il avoient pou de vivres, se leva, luy et tout son siège, par le -mandement du roy d'Angleterre son seigneur. Mais l'en donna audit duc -soixante mille escus d'or pour ses frais[59]. - - [59] Environ douze cent mille francs d'aujourd'hui. - - - - -XXXVI. - -Coment la puissance inique des trois estas déclina et vint à néant. - - -Environ la Magdaleine ensuivant, les ordenés par les trois estas, tant -du grant conseil des généraux sur le fait du subside comme les -réformateurs, commencièrent à décliner et leur puissance à apeticier. -Car la finance que il avoient promise ne fu pas si grande de plus de dix -pars et les laissièrent les nobles, et ne vouldrent point paier né les -gens d'églyse aussi. Et aussi pluseurs des bonnes villes qui cognurent -et apperceurent l'iniquité du fait desdis gouverneurs principaux qui -estoient dix ou douze ou environ, se déportèrent de leur fait et ne -vouldrent paier. - -Et l'arcevesque de Rains qui par avant avoit esté l'un des plus grands -maistres fit tant que il fu principal au conseil de monseigneur le duc. -Et furent presque tous ceux qui avoient esté mis hors de leur offices -remis en leur estas, excepté les nommés vint-deux, jasoit ce que aucuns -d'iceux n'en laissassent onques leur estas. - - - - -XXXVII. - -De la deffense que monseigneur le duc de Normendie fist au prévost des -marchans et à autres qui usurpoient la puissance de gouverner le royaume -de France. - - -Après avint, environ la my-aoust, que monseigneur le duc de Normendie -dist au prévost des marchans, à Charles Toussac[60], à Jehan de l'Isle -et à Gille Marcel qui estoient principaux gouverneurs de la ville de -Paris, que il vouloit, dès or en avant, gouverner et ne vouloit plus -avoir curateurs; et leur deffendit qu'il ne se meslassent plus du -gouvernement du royaume que il avoient entrepris par telle manière que -on obéissoit plus à eux que à monseigneur le duc. Et dès lors chevaucha -ledit monseigneur le duc de Normendie par aucunes des bonnes villes et -leur fist requeste, en sa personne, de avoir aide d'eux comme de autres -choses. Et du fait de sa monnoie leur parla, lequel luy avoit esté -empeschié si comme dessus est dit, dont les dessus dis gouverneurs des -trois estas furent moult dolens. Et s'en ala ledit evesque de Laon en -son eveschié, car il véoit bien que il avoit tout honny. - - [60] _Toussac_. Et non pas _Consac_, comme l'écrivent tous nos - historiens modernes. - - - - -XXXVIII. - -De la chandelle que ceux de Paris offrirent à Notre-Dame de Paris, et de -la réconciliation de ceux de ladite ville par devers monseigneur le duc, -et coment il fu si près mené que il se consenti de rassembler les trois -estas. - - -La vigile de ladite my-aoust, l'an dessus dit mil trois cens -cinquante-sept, offrirent ceux de Paris à Nostre-Dame une chandelle qui -avoit la longueur du tour de ladite ville de Paris, si comme l'en -disoit, pour ardoir jour et nuit sans cesse[61]. - - [61] Le don de cette immense bougie roulée fut souvent renouvelé, et - vers le XVIe siècle il étoit annuel. Enfin, on le remplaça par celui - de la lampe d'argent qui brûloit nuit et jour devant l'autel de la - Vierge. Villaret se trompe quand il dit que l'occasion de cette - offrande fut la réconciliation des bourgeois avec le dauphin. La - chronologie s'y oppose. M. Michelet, après le récit du pillage des - Navarrois, ajoute: «L'effroi étoit tel à Paris, que les bourgeois - avoient offert à Notre-Dame une bougie qui avoit, disoit-on, la - longueur du tour de la ville.» Ce motif est encore plus puérilement - imaginé, et le véritable c'étoit l'usage de faire un don à l'église - de Paris, la veille de l'Assomption. - -Item, environ la saint Remy ensuivant, se réconcilièrent ceux de Paris -par devers monseigneur le duc de Normendie et firent tant que il -retourna en ladite ville en laquelle il n'avoit esté de lonc-temps. Et -luy distrent que il luy feroient très grant chevance, et ne luy -requeroient riens contre aucuns de ses officiers, né aussi la délivrance -du roy de Navarre, laquelle il luy avoient requise par pluseurs foys. Et -luy supplièrent que il voulsist que vint ou trente villes se -assemblassent à Paris; laquelle chose ledit monseigneur le duc leur -ottroia. Et furent mandées pluseurs villes de par luy; c'est assavoir, -jusques au nombre de soixante-dix ou environ, jasoit ce que il ne luy en -eussent requis que vint ou trente. Et quant il furent assemblés à Paris, -il ne firent aucune chose, mais alèrent devers ledit monseigneur le duc -et luy distrent que il ne povoient besongnier né riens faire, sé tous -lesdis trois estas n'estoient rassemblés; et luy requistrent les dessus -dis de Paris que il les voulsist mander, laquelle chose il leur ottroia. -Et envoia ces lettres aux gens d'églyse, aux nobles et aux bonnes -villes, et les manda. Et aussi envoia ledit prévost des marchans ses -lettres aux dessus dis, avec les lettres dudit monseigneur le duc. Et fu -la journée de assembler à Paris lesdis trois estas, an mardi après la -feste de Toussains ensuivant qui fu le septiesme jour de novembre, l'an -dessus dit. Et pendant ladite journée, fu ledit monseigneur le duc si -mené que il n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il -féist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient; et convint que il -mandast, à leur requeste, ledit evesque de Laon qui estoit en son -éveschié, lequel, par fiction, fist dangier[62] de retourner, et -néantmoins il vint tantost. - - [62] _Dangier_. Difficulté. - -Item, cedit mardi, après la feste de Toussains, se assemblèrent à Paris -aucunes gens d'églyse, nobles et autres envoiés des bonnes villes; et -moins que autrefois n'en estoit venu aux autres assemblées. Et -assemblèrent aux Cordeliers par pluseurs journées, et firent tant que le -parlement qui avoit esté ordené à seoir l'endemain de la saint Martin, -par ledit monseigneur le duc et son conseil, et jà avoit esté mandé par -les baillages, fu continué quant aux plaidoieries jusques au secont jour -de janvier; et depuis, par leur ordenance, fu continué jusques à -l'endemain de la Chandeleur. - - - - -XXXIX. - -De la délivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et traitre du -roy de France, et coment il convint que monseigneur le duc de Normendie -envoiast au roy de Navarre un très fort et seur sauf-conduit pour venir -à Paris. - - -Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le point -du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre qui estoit en prison au -chastel de Alleux en Cambresis[63], fu délivré par un chevalier en qui -le roy de France se fioit, appellé monseigneur Jehan de Pequigny, lors -gouverneur, de par le roy de France, au pays d'Artois: lequel, comme -faux traitre, sans le consentement, sceu et volenté dudit roy de France, -son seigneur, qui ledit roy de Navarre faisoit tenir en prison, au grant -péril et préjudice du roy et du royaume ainsi faussement le délivra. Car -il ala, et gens d'armes avec luy, jusques au nombre de trente ou -environ, et estoient bourgois presque tous; et vint audit chastel de -nuit et fit tant, par eschieles et autrement, que luy et sa compaignie -entrèrent audit chastel qui estoit très mal gardé, sans ce que ceux qui -estoient dedens le sceussent, si comme l'en disoit. Mais il ne firent -point de mal à ceux qui estoient audit chastel. De là vint le roy de -Navarre et ceux qui l'avoient délivré à Amiens, desquels une grant -partie estoit de ladite ville, et là demoura par aucuns jours. Et fist -délivrer tous les prisonniers tant de la court, de l'églyse, comme de la -court laye. Et cependant fu traictié entre monseigneur le duc de -Normendie qui estoit à Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre, -c'est assavoir par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa -tante, qui pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par -autres, de envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et à tous ceux qui -seroient en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc -passast tel sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent -deviser, c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou à faire, l'en -ne le peust arrêter né ceux qui seroient en sa compaignie, et si en -porroit amener à Paris tant et tels comme il vourroit, armés ou -autrement. Et lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal -et souverain maistre ledit evesque de Laon qui les choses dessus dites -avoit toute préparées et faites par la puissance et ayde du devant dit -prévost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris. Si -n'estoit pas merveille sé ledit monseigneur le duc estoit conseillié à -faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit fu -porté à Amiens par un clerc appellé Mahy de Pequigny, frère dudit -monseigneur Jehan de Pequigny, et par un échevin de Paris appellé -Charles Toussac. Ce fait, pluseurs des bonnes villes qui estoient venues -à Paris à ladite assemblée des trois estas, par espécial des parties de -Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans prendre congié, -quant il sceurent que le roy de Navarre devoit venir à Paris; pour ce -que il se doubtoient que l'en ne leur voulsist faire avouer la -délivrance du roy de Navarre. - - [63] _Alleux_. Ou _Arleux-en-Palluel_. L'ancienne façon d'écrire le - nom de ce bourg, situé à quatre lieues de Cambray, est confirmée par - le titre du joli fabliau publié par M. Francisque Michel: _Le - Meunier d'Alleux_. - -Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, près de -l'anuitier, entra ledit roy de Navarre à Paris, avec moult grant -compaignie de gens armés. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de -Meulent, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris, dont -il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient alés à -l'encontre dudit roy jusques à Saint-Denis en France; et ala ledit roy -de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. - - - - -XL. - -De la prédication par parolles couvertes que ledit roy de Navarre fist -au Pré aux clercs à pluseurs gens de la ville de Paris à la fin à quoy -il tendoit. - - -L'endemain, jour de la saint Andrieu, environ heure de prime, le roy de -Navarre qui avoit fait assavoir par ladite ville de Paris, en pluseurs -lieux, que il vouloit parler aux gens de ladite ville, fu en un -eschafaut sur les murs de ladite abbaïe de Saint-Germain-des-Prés, par -devers le Pré-aux-Clercs; lequel eschafaut estoit fait pour le roy de -France, pour veoir les gaiges de batailles que l'en faisoit aucunes fois -en unes lices qui estoient audit pré, joingnant aux murs de -Saint-Germain. Es quelles lices estoient venus moult de gens par le -mandement que ledit roy de Navarre et ledit prévost des marchans avoient -fait à pluseurs quarteniers et cinquanteniers de ladite ville. Et en la -présence de dix mille personnes dist moult de choses, en démonstrant que -il avoit esté pris sans cause et détenu en prison par dix-neuf moys: et -contre pluseurs des gens et officiers du roy dist pluseurs choses. Et -jasoit ce que contre le roy né contre le duc il ne déist riens -appertement, toutevoies dist-il assez de choses deshonnestes et -villaines par parolles couvertes. Moult longuement sermona et tant que -l'en avoit disné par Paris, quant il cessa. Et fu tout son sermon de -justifier son fait, et de dampner sa prise. Et le pareil sermon avoit -fait à Amiens[64]. - - [64] Il est, je pense, assez inutile de rappeler que tout ce récit des - règnes de Jean et de Charles V révèlent à chaque phrase la pensée de - Charles V lui-même. Et cela donne à la dernière partie des - _Chroniques de Saint-Denis_ une importance que ne pourra jamais - surpasser aucun autre monument historique. - - - - -XLI. - -De la response que l'evesque de Laon rendit pour monseigneur le duc sans -en demander son plaisir. - - -A l'endemain qui fu vendredi et premier jour de décembre, alèrent au -palais, par devers monseigneur le duc de Normendie, ledit prévost des -marchans, maistre Robert de Corbie et aucuns autres de ladite ville de -Paris. Et requistrent audit monseigneur le duc de par les bonnes villes, -si comme il disoient, que il voulsist faire raison et justice audit roy -de Navarre. Et lors ledit evesque de Laon qui principal estoit audit -conseil de monseigneur le duc, si comme dessus est dit, et par lequel -ledit roy et prévost des marchans et leur partie faisoient ce que il -faisoient, respondi, pour monseigneur le duc sans luy en demander son -plaisir, que ledit duc feroit audit roy de Navarre, non pas seulement -raison et justice, mais toute grace et toute courtoisie et tout ce que -bon frère doit faire à autre. Et certes c'estoit bien trompé quant celui -qui estoit maistre et gouverneur dudit roy de Navarre et de ceux de sa -partie, estoit maistre et principal au conseil de monseigneur le duc, -c'est assavoir ledit evesque de Laon; et n'y avoit lors homme au conseil -dudit monseigneur le duc qui luy osast contredire. - - - - -XLII. - -Coment monseigneur le duc, par le conseil que il ot et aussi par sa -benignité, ala premièrement devers le roy de Navarre, en l'ostel de la -royne Jehanne. - - -Le samedi ensuivant, ledit monseigneur le duc assembla de ceux de son -conseil tant et tel comme ledit evesque voult; et furent exposées les -requestes que faisoit ledit roy de Navarre, et fut dist que chascun y -pensast. Et l'endemain jour de dimenche, tiers jour dudit moys de -décembre, retournaissent au conseil. - -Iceluy jour de samedi, après diner, ledit duc ala en l'ostel de ladite -royne Jehanne, par le conseil qui luy fu donné, pour parler audit roy de -Navarre qui encore n'avoit esté par devers luy né parlé à luy. Et assez -tost après que ledit monseigneur le duc fu venu audit ostel, ledit roy -de Navarre y ala à grant compaignie de gens d'armes; et toutesvoies -monseigneur le duc y estoit alé à assez petite compaignie, sans aucunes -armes. Et quant ledit roy de Navarre entra en la chambre où estoit -ladite royne et ledit duc, lesdis duc et roy s'entre saluèrent assez -mortement. Toutesvoies convint-il que les sergens d'armes qui estoient -alés avec ledit duc audit ostel, et gardoient l'huys de la chambre où il -estoit, se partissent, ou l'en leur eust fait villenie. Et demourèrent -les gens dudit roy de Navarre en la garde dudit huys, comme maistres et -souverains que il se tenoient; et là parlèrent assez ensemble, et pou -après se départirent. - - - - -XLIII. - -Coment il fu conseillié à monseigneur le duc par l'evesque de Laon et -par le prévost des marchans que il accordast toutes les requestes du roy -de Navarre. - - -Le dimanche ensuivant, troisiesme jour de décembre, furent devant -monseigneur le duc au conseil pluseurs conseilliers tels comme ledit -evesque ordena. Et furent répétées les requestes que ledit roy de -Navarre faisoit; et toutesvoies, pour oïr tout ce que il vouldroit -requérir avoit esté ordené certains conseilliers dudit monseigneur le -duc, desquels la plus grant partie estoient audit roy de Navarre. Mais -ainsi l'avoit ordené ledit evesque, afin que tout quanque ledit roy -requerroit luy fust octroié par ledit monseigneur le duc qui, par -contrainte, ne povoit refuser chose que iceluy evesque voulsist. -Lesquels conseilliers estoient audit conseil. Et pour ce encore que il y -eust plus des amis dudit roy de Navarre, et que les requestes que il -faisoit ne peussent estre empeschiées par aucuns preudes hommes qui -estoient audit conseil, ledit evesque malicieusement fist et ordena que -ledit prévost des marchans, maistre Robert de Corbie, Jehan de l'Isle et -aucuns autres de leur aliance alèrent heurter à l'huys de la chambre où -ledit monseigneur le duc et le conseil estoit pour ordener desdites -requestes; et feingnirent que il voulsissent parler audit monseigneur le -duc d'autre chose; et toutesvoies ne distrent-il aucune chose fors tant -que il distrent audit monseigneur le duc que les gens envoiés de par les -bonnes villes estoient à accort et s'en vouloient aler, mais que il -eussent faite leur response. Si requéroient ledit monseigneur le duc que -il féist savoir à tous les nobles qui estoient à Paris que il feussent -l'endemain aux Cordeliers, pour eux accorder avec les bonnes villes. -Lequel duc respondit que il le feroit volentiers. - -Ce fait, ledit monseigneur le duc, par le conseil dudit evesque, fist -demourer au conseil lesdis prévost des marchans et sa compaignie. Et -lors, fist demande à chascun d'iceux qui estoient au conseil, sur -lesdites requestes. Et finablement fu conseillié à monseigneur le duc -que il accordast audit roy de Navarre les choses qui ensuivent; et si fu -dit par ledit prévost des marchans en disant son opinion: «Sire, faites -amiablement au roy de Navarre ce que il vous requiert, car il convient -qu'il soit fait ainsi.» Comme sé il voulsist dire: il en sera fait, -veuillez ou non. - -Si fu lors ordené: Que le roy de Navarre auroit toute la terre qu'il -tenoit quant il fu pris, et tous les meubles qui estoient sous ladite -terre. - -Item, toutes les forteresses que il tenoit lors que dessus est dit, qui -depuis avoient esté prises par le roy de France et ses gens; et tous les -biens qui estoient ès dites forteresses. - -Item, fu ordené que ledit monseigneur le duc pardonneroit audit roy de -Navarre et à tous ses adhérens tout ce que il avoient meffait au roy et -au royaume de France. - - - - -XLIV. - -Autres ordenances, coment les dessus dis décapités et pendus à Rouen -fussent despendus et enterrés; et les biens rendus à leur hoirs. - - -Encores fu ordené que le conte de Harecourt, le seigneur de Graville, -monseigneur Maubué-de-Mainesmares, chevaliers, et Colinet Doublet, -escuier, lesquels le roy de France avoit fait descapiter à Rouen, en sa -présence, et puis traisner et pendre au gibet de Rouen, lorsque le roy -de Navarre fu pris, seroient despendus publiquement et rendus à leur -amis, pour enterrer en terre benoicte; et toutes leur terres qui -estoient confisquées rendues à leur enfans ou héritiers. Et pour ce que -ledit roy de Navarre requéroit pour ses injures, dommaiges et intérêts -grant somme de florins ou terre en lieu desdis florins; et disoit-l'en à -part, jasoit ce que il ne feust pas dit clèrement, que il pensoit à en -avoir ou la duchié de Normendie ou la conté de Champaigne; il fu ordené -que l'en traiteroit avec luy de continuer ceste requeste jusques à un -autre jour. Et finablement luy furent accordées toutes les choses dessus -dites, et en ot lettres dudit duc telles comme les gens dudit roy les -vouldrent faire. Et pour ce que l'assemblée des trois estas estoit -continuée jusques au vintiesme jour de Noël ensuivant, car il n'avoient -pas esté d'acort, et si s'en estoient alés pluseurs sans prendre congié -quant il orent sceu la délivrance dudit roy, si comme dessus est dit, -accordé fu que les roys et duc rassembleroient au vintiesme jour de Noël -dessus dit, pour traitier des choses dessus dites; et cependant ledit -monseigneur le duc envoieroit certaine personne notable en Normendie -pour exécuter royaument et de fait audit roy les choses à luy accordées; -et y fu ordené monseigneur Almaury de Meullant, chevalier baneret. - -Et, par trois ou quatre jours après, compaignièrent lesdis duc et roy -l'un l'autre, et furent par ledit temps souvent ensemble, et mengièrent -ensemble pluseurs fois en l'ostel de la royne Jehanne, en l'ostel dudit -evesque de Laon et au palais; et tousjours estoit ledit evesque avec -eux, et moult bonne chière s'entrefaisoient. Et ensemble, moult -secrètement, visitèrent les saintes reliques en la chappelle du palais. -Et fist ledit roy délivrer tous les prisonniers qui estoient ès prisons -de Paris, tant ès prisons de l'églyse comme ès prisons des seigneurs -lais; néis ceux qui estoient en oubliète, condamnés au pain et à l'yaue, -furent délivrés. - -Après ces choses, vindrent certaines nouvelles à Paris que le traictié -entre les roys de France et d'Angleterre estoit tenu parfait, et qu'il -estoient à accort; et disoit l'en communément que ledit roy de France -seroit tantost en France. - -Item, le mercredi jour de la sainte Luce, se parti le roy de Navarre de -Paris un pou avant prime; et avoit, en sa compaignie grant foison de -gens d'armes, et s'en ala à Mante. - - - - -XLV. - -Coment les capitaines des chastiaux de Normendie qui estoient tenus -contre le roy de France vindrent à Mante par devers le roy de Navarre, -lequel les reçut moult liement. - - -En ce temps vindrent à Villepereur[65], à Trappes et au pays d'environ -pluseurs gens d'armes, par diverses flottes, dont les uns estoient -Anglois et les autres estoient à monseigneur Phelippe de Navarre, si -comme l'en disoit; et ne savoit-on à Paris qui estoit capitaine desdites -gens d'armes[66]. Et coururent tout le pays jusques près de Paris, à -quatre ou cinq lieues; pillièrent et robèrent dix ou douze lieues de -pays et gastèrent et prisrent Maule sur Mandre[67] et l'enforcièrent et -pluseurs autres forteresses, sans ce que aucun y féist résistance en -aucune manière. Et jasoit ce que ceux de Paris y envoiassent monseigneur -Pierre de Villiers, lors chevalier du guet, et aucuns autres tant de -Paris que de la visconté, toutesvoies ne se mistrent-il point en poine -de rebouter les ennemis: et vuidèrent les bonnes gens tout le pays, et -amenèrent tous leur biens à Paris. Aucuns disoient que lesdis ennemis -estoient huit cent hommes d'armes; autres disoient qu'il estoient mil ou -douze cens. - - [65] _Villepereur_ (Villa-pyrorum). Aujourd'hui _Villepreux_, bourg à - deux lieues de Versailles.--_Trappes_ est un village à peu de - distance. - - [66] Suivant Froissart, c'étoit un Gallois nommé _Ruffin_. - - [67] _Maule sur Mandre_. Aujourd'hui bourg du département de - Seine-et-Oise, à cinq lieues de Versailles. - -Item, le jour de Noël ensuivant, furent les capitaines des chastiaux et -forteresces de Normendie tenus par les ennemis du roy de France, à -Mante[68], avec le roy de Navarre, et disnèrent avec luy; et disoit l'en -que il avoient fait ensemble grans aliances. - - [68] _A Mantes_. C'est-à-dire: Les capitaines des châteaux... furent à - Mantes. - -Et en ce temps, le duc de Normendie fist grans semonces de gens d'armes, -pour estre à Paris et ès villages environ audit vint-deuxiesme jour; et -disoit l'en que c'estoit pour rebouter lesdis ennemis qui estoient -entour Paris. Mais pluseurs, et par espécial ceux de Paris cuidoient que -ce fu pour eux grever que ledit monseigneur le duc féist ladite semonce, -et par pluseurs fois luy en parlèrent: mais il respondoit tousjours que -c'estoit pour ladite cause. Néantmoins ceux de Paris se doubtoient -forment, et ordenèrent que aucuns hommes armés ne entreroient à Paris sé -il n'estoient cogneus, et firent garder par gens armés les entrées de -Paris. Et toutesvoies ledit evesque de Laon par lequel lesdis de Paris -se conseilloient et gouvernoient principalement et qui tout estoit au -roy de Navarre, estoit principal conseillier dudit duc; et estoit tout -fait par luy et par son ordenance. Moult de gens estoient esbahis, et -disoit-l'en que il estoit la besague[69] qui fiert des deux bous. Et -vraiement l'en disoit que ledit evesque faisoit savoir audit roy tout ce -qui estoit fait au conseil de monseigneur le duc. Et le roy de Navarre -qui savoit que le duc faisoit ladite semonce la faisoit aussi la plus -grant que il povoit, et vraiement les gens de Paris et du pays environ -estoient forment esbahis, car il se doubtoient que entre les deux -seigneurs eust descort par lequel le pays feust gasté et destruit. Car -ceux qui gardoient les chastiaux de Breteuil et d'Evreux, de -Pont-Audemer et de Pacy, ne les vouloient rendre au roy de Navarre sans -mandement du roy de France. Et pour ce disoit ledit roy de Navarre que -on ne luy avoit pas tenu les convenances que ledit monseigneur le duc -luy avoit faites de rendre les chastiaux, et estoit son entencion de -pourchacier son droit; si comme l'en disoit. - - [69] _Besague_. Hache à deux tranchans. _Bisacuta_. - - - - -XLVI. - -Des chapperons partis que ceux de Paris pristrent; et coment le roy de -Navarre alla à Rouen. - -ANNÉE 1358 - - -La première semaine de janvier ensuivant, ceux de Paris ordenèrent qu'il -auroient tous chapperons partis de rouge et de pers[70]; et fu commandé -par les ostels, de par le prévost des marchans, que on préist tels -chapperons. Et tousjours estoient les ennemis entour Paris, qui -pilloient tout et prenoient toutes les bonnes gens et faisoient -raençonner les villes et ceux que il povoient tenir. - - [70] _Pers_. Bleu. - -Item, le lundi huitiesme jour de janvier dessus dit, entra ledit roy de -Navarre à Rouen, à moult grant compaignie de gens armés et non armés, -tant de ladite ville qui estoient alés encontre luy comme autres que il -avoit amenés avec luy. Et cedit jour ardirent les ennemis un moult bel -ostel que monseigneur le duc de Normendie avoit au dessoubs de Rouen, à -trois lieues, appellé Couronne[71]. - - [71] _Couronne_. Aujourd'hui _le Grand Couronne_, village situé sur la - rive gauche de la Seine, et chef-lieu de canton du département de la - Seine-Inférieure. - - - - -XLVII. - -Coment le roy de Navarre fist despendre les dessus dis décapités à -Rouen, et les fist enterrer solempnellement. - - -Le mercredi ensuivant, dixiesme jour du moys de janvier, le roy de -Navarre envoia, au matin, au gibet de Rouen, pour despendre et ensevelir -les corps des trois dessus dis que le roy de France avoit fait -descapiter en sa présence, lorsque le roy de Navarre fu pris. Auquel -gibet ne fu rien trouvé du conte de Harecourt, car lonc-temps avant il -avoit esté osté; mais l'en ne savoit par qui, combien que l'en supposoit -que ce eussent fait ses parens. Et là furent ensevelis par trois -rendues[72] de la Magdaleine de Rouen le corps du seigneur de Graville, -de monseigneur Maubué de Mainesmares, et de Colinet Doublet, qui encore -avoient esté audit gibet sans les testes; et furent mis en trois -coffres, tels comme on a accoustumé de faire pour mors. Et il y ot un -autre coffre wit[73] pour représentacion dudit conte de Harecourt: -lesquels coffres furent mis en trois chars[74] à dames qui là avoient -esté amenés pour celle cause. Et fu le coffre qui faisoit la -représentacion dudit conte en l'un desdis chars, le seigneur de Graville -en l'autre, et les deux autres coffres en l'autre char. Et ledit jour, -environ heure de tierce, ledit roy de Navarre à cheval et très grant -foison de peuple avec luy à cheval et à pié, partirent de Rouen et -alèrent au gibet dessus dit; et là ot cent varlés qui portoient cent -grans torches; et avoit chascun varlet un escusson des armes dudit roy -de Navarre. Et fist ledit roy charier lesdis coffres jusques à un lieu -près de Rouen appellé le Champ du pardon auquel lesdis corps avoient -esté descapités en la place: au plus près que l'en pout de là où il -avoient esté descapités furent lesdis chars arrestés; et là furent -chantées moult sollempnellement vigilles des mors, par grant foison de -gens de pluseurs religions qui estoient là alés pour celle cause; et -cela fait, lesdis chars furent mis au chemin: c'est assavoir, celui où -estoient les deux coffres devant; et après ledit char avoit deux -escuiers armés des armes dudit Maubué et Colinet, montés sur leur -chevaux, et leur amis après. Et après, estoit le char auquel estoit le -corps dudit seigneur de Graville; et après avoit deux hommes à cheval -qui portoient deux bannières de ses armes, et deux autres sur deux -chevaux armés, l'un pour guerre et l'autre pour tournoy, et après -estoient les amis dudit seigneur. Et après estoit le char auquel estoit -la représentacion dudit conte de Harecourt et deux varlés et deux hommes -armés, le roy de Navarre et les amis du conte. Et ainsi furent charriés -jusques à la porte derrière le chastel de Rouen, c'est assavoir jusques -au lieu où il avoient esté mis dedens les charretes quant on les mena -exécuter. Et là furent arrestés et furent mis hors lesdis coffres desdis -chars, et les pristrent chevaliers et escuiers si comme on a acoustumé à -porter corps. Et les portèrent jusques à Notre-Dame de Rouen en l'églyse -cathédrale. Et ledit roy de Navarre et merveilleusement grant peuple -aloient après à pié; et fu moult tart quant il furent en ladite églyse. -Et là furent mis en une chappelle couverte de cierges qui avoient bien -vint-sept piés de lonc. Et en chascun des pilliers de ladite église -avoit une grant pièce de cendal atachiée, dedens laquelle avoit quatre -escus petits des armes dessus nommées. - - [72] _Rendues_. Religieuses. - - [73] _Wit_. Vide. - - [74] _Chars_. Variante: _Chairs_. - - - - -XLVIII. - -Du sermon que le roy de Navarre fist à ceux de Rouen en nommant martirs -ceux qui estoient descapités. - - -L'endemain, jour de jeudi onziesme jour dudit moys de janvier, le roy de -Navarre fu au matin, en une fenestre sur la porte de Saint-Oyen de -Rouen; et là parla à grant foison de gens qui estoient alés en la place -qui estoit devant pour oïr ledit roy qui avoit fait savoir que il -vouloit parler à eux; et leur dit en substance autel comme il avoit dit -à Paris. Et pluseurs fois nomma les quatre corps dessus dis martirs. Et -après ala à ladite églyse de Notre-Dame, là où fu dite la messe des mors -moult solempnellement par l'evesque d'Avranches, et puis furent mis -lesdis coffres en despost au charnier de ladite églyse de -Notre-Dame[75]. Et celuy jour au disner, fist le roy de Navarre seoir à -sa table un marchant de vin de petit estat, pour le temps maire de -ladite ville de Rouen. - - [75] Je ne sais si l'on voit encore à Notre-Dame de Rouen, comme avant - la révolution, le heaume de ces quatre chevaliers appendus dans la - chapelle des Innocens ou de St-Romain. - - - - -XLIX. - -Coment monseigneur le duc de Normendie en asseurant ceux de Paris leur -dist, en plaines halles, qu'il vouloit vivre et mourir avec eux, et que -les gens d'armes qu'il faisoit venir estoient pour le bien de ceux du -royaume: et, par la deffaute de ceux qui avoient le gouvernement, il -convenoit que il-meismes méist paine à rebouter les ennemis. - - -Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier mil trois cens -cinquante-sept, monseigneur le duc de Normendie qui longuement avoit -demouré à Paris et ne pouvoit avoir chevance, car ceux de Paris avoient -tout le gouvernement, fu conseillié que il parlast au commun de Paris. -Si fist savoir, celuy jour bien matin, que il iroit ès halles pour -parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le prévost des marchans -le sceurent, il le cuidèrent empeschier, et distrent à monseigneur le -duc que il se vouloit mettre en grant péril de soy mettre devant le -peuple. Néantmoins, ledit monseigneur le duc ne les crut point, mais -ala, environ heure de tierce, ès dites halles, à cheval, luy sixiesme ou -huitiesme ou environ. Et dist à grant foison de peuple qui là estoit que -il avoit entencion de mourir et de vivre avec eux, et que il ne -créussent aucuns qui avoient dit et publié que il faisoit venir des gens -d'armes pour les piller et gaster: car il ne l'avoit oncques pensé. Mais -il faisoit venir lesdites gens d'armes pour aidier à deffendre et -garantir le peuple de France qui moult avoit à souffrir, car les ennemis -estoient moult espandus parmy le royaume de France, et ceux qui avoient -pris le gouvernement n'y mettoient nul remède. Si estoit son entencion, -ce disoit, de gouverner dès lors en avant, et de rebouter les ennemis de -France; et n'eust pas tant attendu ledit duc sé il eust eu le -gouvernement et la finance. Et oultre, dit lors que toute la finance qui -avoit esté levée ou royaume de France, depuis que les trois estas -avoient eu le gouvernement, il n'en avoit né denier né maille; mais bien -pensoit que ceux qui l'avoient receue si en rendroient bon compte. Et -furent les parolles dudit duc moult agréables au peuple; et se tenoit la -plus grant partie par devers luy[76]. - - [76] _Et se tenoit, etc._ C'est-à-dire: Et le plus grand nombre - favorisoit plutôt son parti que celui des meneurs des Trois-Etats. - - - - -L. - -De l'assemblée que le prévost des marchans fist faire à -Saint-Jaques-de-l'Ospital, pour la doubte que il avoit que le peuple de -Paris ne se tenist du tout avec monseigneur le duc; et des parolles que -dit Charles Toussac, eschevin. - - -L'endemain, jour de vendredi douziesme jour dudit moys de janvier, le -prévost des marchans et ses aliés considérans et voyans que le peuple -estoit à faire le plaisir et la volenté de monseigneur le duc, leur -seigneur; doubtans par aventure que ledit peuple ne s'esméust contre -eux, firent assembler à Saint-Jaques-de-l'Ospital[77] grant foison de -gens, et par espécial ceux qui estoient de leur partie. Et quant ledit -duc sceut ladite assemblée, il parti tantost du palais et ala audit -Ospital, et en sa compagnie estoit ledit evesque de Laon et pluseurs -autres. Et quant il fu là, il fist parler son chancellier à tous ceux -qui là estoient, et leur fist dire une partie de ce qu'il avoit dit le -jour précédent ès halles. Et oultre, pour ce que pluseurs publioient que -ledit duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il luy -avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de rebouter ses -ennemis qui dommageoient et gastoient tout environ Paris, Chartres et le -pays environ; iceluy duc fist dire que il avoit bien tenu audit roy de -Navarre ce qu'il avoit promis en tant comme il povoit; mais aucuns -d'iceux auxquels le roy son père avoit baillié à garder aucuns chastiaux -dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre, il n'en povoit mais; mais -il en avoit fait tout son povoir et encore estoit prest du faire. - - [77] _Saint-Jaques de l'Ospital_. Église située à l'extrémité des rues - _Mauconseil_ et _Saint-Denis_. Transformée depuis la révolution de - 1792 en magasin, elle fut abattue en 1822. - -Et après ce que ledit chancellier ot parlé, Charles Toussac se leva et -voult parler; mais il y ot si grant noise que il ne pout estre oï. Si se -parti lors monseigneur le duc et sa compaignie, fors l'evesque de Laon -qui demoura avec ledit prévost des marchans. Et assez tost après que -ledit duc fu parti, ledit Charles recommença, et lors fu oï. Si dist -moult de choses, et par espécial contre les officiers du roy. Et dist -que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne povoient -fructifier né amender; et dit moult de choses couvertement contre le -duc. Et après, quant il ot parlé, un advocat appellé Jehan de -Sainte-Aude, qui par les trois estas avoit esté fait un des généraux -gouverneurs des subsides ottroyés par les trois estas, parla et dit que -le prévost des marchans né les autres des trois estas n'avoient pas -emboursé l'argent que on avoit receu des subsides. Et autel avoit dit -ledit prévost des marchans. Et nomma ledit Jehan pluseurs chevaliers qui -en avoient eu par le mandement dudit duc, si comme disoit ledit Jehan, -jusques à la somme de quarante ou de cinquante mille moutons lesquels -avoient esté mal emploiés, si comme ses parolles le notoient et -donnoient à entendre. Et là fu encore dit par ledit Charles Toussac que -ledit prévost des marchans étoit preud'homme et avoit fait ce que il -avoit fait, pour le bien et le sauvement et le proufit de tout le -peuple. Et dist que sur ledit prévost régnoit haine, et que il le savoit -bien. Et que sé ledit prévost des marchans cuidoit que ceux qui là -estoient présens et les autres de Paris ne le voulsissent porter né -soustenir, il querroit son sauvement là où il le pourroit trouver. Et là -aucuns qui estoient de leur aliance crièrent, disans que il le -porteroient et soustenroient contre tous. - -Item, le samedi ensuivant, treisiesme jour dudit moys de janvier, -monseigneur le duc manda pluseurs des maistres de Paris au palais là où -il estoit, et parla à eux moult amiablement et leur requist que il luy -voulsissent estre bons subgiés, et il leur seroit bon seigneur. Lesquels -luy respondirent que il vivroient et mourroient avec luy, et que il -avoit trop attendu à prendre le gouvernement. - - - - -LI. - -D'une faible monnoie que les gens des trois estas ordenèrent à Paris. - - -Le huitiesme jour d'après Noël l'an dessus dit, fu l'assemblée à Paris -des bonnes villes; mais il n'y ot aucuns nobles, et pou y ot des gens -d'églyse. Et tous les jours assembloient et si ne povoient estre à -accort. Et toutesvoies il demourèrent à Paris jusques au vint-quatriesme -ou vint-cinquiesme jour de janvier. Et ordenèrent que il retourneroient -le dimenche devant karesme prenant, onziesme jour du moys de février -ensuivant. Et pour provision ordenèrent que on feroit nouvelle monnoie -plus foible que celle qui autrefois avoit esté faite par eux, et que -monseigneur le duc y auroit plus de proufit: c'est assavoir le quint -denier, et les autres quatre seroient pour la guerre. Et ainsi fu fait; -et valut le mouton trente sols parisis. - -Et les deux roynes Jehanne et Blanche traictoient à Paris de l'accort -mettre entre monseigneur le duc qui là estoit, et le roy de Navarre qui -estoit à Mante; mais ledit roy avoit de ses gens à Paris monseigneur -Jehan de Piquegny et autres. Et tousjours venoient à Paris gens de -diverses marches, souldoiers, tant que monseigneur le duc ot bien dedens -Paris deux mille hommes d'armes, lesquels demouroient à Paris sans riens -faire né porter aucun proufit; et toutesvoies les ennemis estoient sur -le pays en pluseurs lieux et pilloient et roboient tout, et furent -jusques à Saint-Cloust. - -_Incidence_.--Le mardi, seiziesme jour dudit moys de janvier, espousa -monseigneur Loys, conte d'Estampes, madame Jehanne d'Eu, fille jadis de -Raoul conte d'Eu et connestable de France, et suer à l'autre conte d'Eu -et de Guynes et aussi connestable de France qui ot la teste couppée à -Neele, à Paris. Laquelle madame Jehanne avoit esté femme de monseigneur -Gautier, duc d'Athènes et conte de Brene en Champaigne et connestable de -France, qui avoit esté tué en la bataille de Poitiers où le roy Jehan fu -pris. - - - - -LII. - -De la prise d'Estampes. - - -Celuy mardi meisme, les ennemis d'entour Paris et Chartres pristrent -Estampes et la pillèrent, et y pristrent grant foison de prisonniers que -il menèrent en pluseurs forteresces que il tenoient en Chartrain et en -Beausse. - - - - -LIII. - -De la mort Jehan Baillet, trésorier de monsieur le duc de Normendie. Et -coment Perin Marc fu justicié, pendu et puis despendu et enterré en -l'églyse Saint-Merry. - - -Le mercredi vint-quatriesme jour dudit moys de janvier, après disner, -Jehan Baillet, trésorier de monseigneur le duc de Normendie et moult -acointé de luy, fu tué à Paris d'un vallet changeur appellé Perrin -Marc[78] qui le féri d'un coutel au dessoubs de l'espaule par derrière, -en la rue nueve Saint-Merry. Et après s'enfuy ledit Perrin audit -moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tart, ledit duc qui moult -estoit courroucié de la mort de son dit trésorier envoia audit moustier -de Saint-Merry monseigneur Robert de Clermont[79] son mareschal, Jehan -de Chalon, fils de monseigneur Jehan de Chalon, seigneur d'Arlay, -Guillaume Staise, lors prévost de Paris et grant foison de gens d'armes, -lesquels brisièrent les huis dudit moustier et en mistrent hors à force -ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour de jeudi, ledit Perrin fu -traisné au chastelet au lieu où il avoit fait le coup, et là ot le poing -couppé et puis fu mené au gibet de Paris, et là pendu. - - [78] _Perrin Marc_. Villani, copiste souvent infidèle de nos - _Chroniques_, ajoute ici que _Macé_ se plaignoit de n'avoir pas reçu - le prix de deux chevaux achetés par les gens de l'écurie du dauphin. - «Le trésorier,» dit sur cela M. Michelet, «refusoit de payer, sans - doute sous prétexte du droit de prise.» Je suis surpris de voir une - pareille conjecture sous la plume de M. Michelet, qui auroit dû la - laisser à Dulaure ou à M. Sismondi. Il ne peut ignorer que ce _droit - de prise_, dont on a fait tant de bruit, n'étoit que celui - d'emprunter pour un très court espace de temps les objets de - première nécessité que ne pouvoient emporter avec eux dans leurs - tournées les grands officiers de la couronne. C'étoient des matelas, - de la vaisselle et des fourrages. Mais jamais il n'arrivoit aux - emprunteurs de prétendre à la propriété de ces objets. Et si les - citoyens ne devoient pas les refuser, on ne pouvoit se dispenser de - leur tenir compte de ceux qu'on ne leur restituoit pas. Au reste, il - est fort douteux que Perrin Marc et non pas Macé, _valet changeur_, - ait eu personnellement à réclamer quelque chose du trésorier Jean - Baillet. - - [79] La plupart des manuscrits et les éditions gothiques omettent ce - nom; et Villaret transporte au jeune Jean de Chalon le titre de - _maréchal de Champaigne_, tandis que Lévesque fait de Jean de - Clermont le _maréchal de Normandie_. La vérité, c'est que Jean de - Clermont fut nommé maréchal de France par le duc de Normandie depuis - la captivité de son père. L'erreur vient de ce que les chroniqueurs - contemporains l'ont souvent désigné comme _maréchal de monseigneur - le duc de Normandie_. - -Mais l'evesque de Paris fist tant que ledit Perrin fu despendu le samedi -ensuivant et fu ramené audit moustier de Saint-Merry et restabli; et là -à très grant sollempnité fu enterré le jour que les obsèques dudit Jehan -Baillet furent faites; auxquelles fu présent monseigneur le duc de -Normendie. Et à celles dudit Perrin fu le prévost des marchans, et grant -foison des bourgois de Paris. - - - - -LIV. - -Des messagiers du roy de France envoiés à monseigneur le duc son fils -ainsné, à Paris. - - -Le samedi vint-septiesme jour du moys de janvier, les messages du roy -qui estoient venus d'Angleterre, c'est assavoir l'evesque de Therouenne -chancellier de France, le conte de Vendosme, le seigneur de Derval, le -sire d'Aubigny, monseigneur Jehan de Saintré chevalier et messire Jehan -de Champeaux clerc, firent leur rapport au duc de Normendie, en la -présence de pluseurs de son conseil, evesques, chevaliers et autres, sur -le traictié de l'accort fait en Angleterre, entre les roys de France et -d'Angleterre. Lequel traictié moult plut audit duc et à ses -conseilliers, si comme il disoient. - - - - -LV. - -De la response que monseigneur le duc de Normendie fist au message du -roy de Navarre. - - -Après celuy samedi huit jours ou environ, messire Jehan de Piquegny vint -à Paris de par le roy de Navarre qui estoit à Mante, et fist ledit -messire Jehan pluseurs requestes à monseigneur le duc, de par ledit roy -de Navarre, en la présence des roynes Jehanne et Blanche et de pluseurs -du conseil dudit duc. C'est assavoir que monseigneur le duc tenist les -convenances audit roy de Navarre que il luy avoit, lesquelles il ne[80] -esclaircissoit point; et que il féist rendre audit roy ses forteresces -et quarante mille florins à l'escu que l'en luy avoit promis l'autre -fois qu'il avoit esté à Paris, et aussi aucuns joyaux qui avoient esté -pris du sien, lors qu'il fu emprisonné. - - [80] _Lesquelles il ne_. Que ledit Picquegny ne précisoit pas. - -Et lors monseigneur le duc se mist à un genouil devant les dites roynes, -lesquelles le firent lever tantost et raseoir emprès elles. Et respondi -audit monseigneur Jehan que il avoit bien audit roy de Navarre tenues -les convenances que il ly avoit, et que sé aucun à qui il fust tenu de -respondre vouloit dire le contraire il diroit que celui mentiroit. Mais -ledit monseigneur Jehan n'estoit pas homme à qui monseigneur le duc en -déust respondre. Et toutes voies disoit-il encore que sé aucun vouloit -maintenir que il n'eust tenu audit roy de Navarre lesdites convenances, -il avoit des chevaliers qui bien s'en combattroient, sé mestier estoit. -Et pluseurs autres parolles dist lors monseigneur le duc. Et lors fu dit -par l'evesque de Laon que monseigneur le duc auroit plus grant advis sur -lesdites requestes, et en respondroit tant que il souffiroit; et ainsi -se départirent. - - - - -LVI. - -Coment l'université de Paris, par le prévost des marchans, alèrent par -devers monseigneur le duc pour faire accorder les demandes au roy de -Navarre. - - -Celle sepmaine, l'université de Paris[81], le clergié, le prévost des -marchans et ses compaignons, alèrent par devers monseigneur le duc, au -palais, et là fu dit audit duc, par frère Simon de Langres, maistre de -l'ordre des Jacobins, que tous les dessus nommés avoient esté ensemble -au conseil, et avoient délibéré que le roy de Navarre feroit faire audit -duc toutes ses demandes à une fois; et que tantost que il les auroit -faites, ledit duc feroit rendre audit roy de Navarre toutes ses -forteresces: et après l'en regarderoit sur toutes les requestes dudit -roy, et luy passeroit l'en tout ce que l'en devroit. Et pour ce que -ledit maistre ne disoit plus, un moine de Saint-Denis en France, maistre -en théologie et prieur d'Essonne[82], dit audit maistre que il n'avoit -pas tout dit. Si dist lors ledit prieur à monseigneur le duc, que encore -avoient-il délibéré que sé il ou le roy de Navarre estoient refusans de -tenir et accomplir leur délibération, il seroient tous contre celuy qui -en seroit refusant et prescheroient contre luy[83]. - - [81] Du Boullay, dans son _Histoire de l'Université_, et tous nos - historiens assurent, je ne sais sur quel garant, que l'Université - refusa toujours de porter le chaperon mi-parti; mais tous, à - l'exception de M. Michelet, omettent de mentionner la visite faite - par l'Université au dauphin, qui s'en seroit bien passé. - - [82] _Essonne_. Près de Corbeil. - - [83] Il suffiroit de ces dernières phrases pour prouver que notre - chronique n'est plus rédigée par un moine de Saint-Denis. - - - - -LVII. - -Autre ordenance par aucuns des gens des trois estas. - - -Le dimenche devant karesme prenant, onziesme jour de février, se -rassemblèrent à Paris pluseurs des bonnes villes et du clergié, mais il -n'y vint nul noble. Et par pluseurs journées se assemblèrent, si comme -il avoient accoustumé. Et finablement ordenèrent que les gens d'églyse -paieroient demy-dixiesme pour le temps advenir, pour un an. Et ceulx qui -n'avoient aucune chose paiée pour l'an passé paieroient aussi avecques -l'autre année demy-dixiesme. Et les villes fermées feroient de -soixante-quinze feus[84] un homme armé ou dix sous parisis pour jour; et -le plat païs feroit de cent feus un homme armé. - - [84] _Soixante-quinze_. Et non pas _soixante-cinq_, comme le portent - les éditions gothiques et les historiens modernes. - - - - -LVIII. - -Coment le prévost des marchans et ses aliés alèrent au palais en la -chambre de monseigneur le duc de Normendie; et là, présent luy, tuèrent -les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne, après ce que il orent -tué maistre Regnaut d'Acy, advocat en parlement. - - -Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de février, l'an mil trois cens -cinquante-sept à matin, et fu le secont jeudi de karesme, ledit prévost -des marchans fist assembler à St-Eloy près du Palais[85] tous les -mestiers de Paris armés, et tant que on estimoit qu'il estoient bien -trois mil tous armés. Et environ heure de tierce, un advocat de -parlement appellé maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa maison -qui estoit près de Saint-Landry[86], fu tué près du moustier de la -Magdaleine[87], en l'ostel d'un patissier là où il se bouta quant il vit -que l'on le vouloit tuer; et ot tant et de telles plaies que tantost il -mourut sans parler. Et tantost après, ledit prévost et pluseurs en sa -compaignie montèrent en la chambre de monseigneur le duc au palais sur -les merceries[88], et là trouvèrent ledit duc auquel ledit prévost dist -telles parolles en substance: «Sire, ne vous esbahissez de choses que -vous véez, car il est ordené et convient que il soit fait.» Et si tost -que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prévost des -marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de -Champaigne, et le tuèrent joignant du lit de monseigneur le duc et en sa -présence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prévost coururent sur -monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie, lequel -se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le duc, mais -il le suivirent et là le tuèrent. Et monseigneur le duc qui moult estoit -effraié de ce que il véoit, pria ledit prévost des marchans que il le -voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors estoient en la chambre -s'enfouirent et le laissièrent. Et adont, ledit prévost luy dit: «Sire, -vous n'avez garde.» Et luy bailla ledit prévost son chapperon qui estoit -des chapperons de la ville parti de rouge et de pers, le pers à destre; -et prist le chapperon dudit monseigneur le duc qui estoit de -brunette[89] noire à un orfrois d'or, et le porta tout celuy jour, et -monseigneur le duc porta celuy dudit prévost[90]. Tantost après, aucuns -de la compaignie dudit prévost prisrent les corps des deux chevaliers et -les trainèrent moult inhumainement par devant monseigneur le duc jusques -en la court du palais devant le perron de marbre; et là demourèrent tous -estendus et descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir, -jusques après disner bien tart; et n'estoit nul homme qui les osast -oster. - - [85] Sur l'emplacement actuel de la rue de Saint-Eloy. - - [86] _Saint-Landry_. Cette église étoit à l'entrée actuelle de la rue - de Saint-Landry, sur le quai de la Cité. - - [87] _La Magdaleine_. L'église de la Magdeleine-en-la-Cité étoit sur - l'emplacement de la maison nº 5 de la rue actuelle _de la Juiverie_. - On a conservé l'ancien nom au passage qui divise cette maison. - - [88] _Sur les merceries_. Ces derniers mots ne sont que dans le - manuscrit de Charles V. - - [89] _Brunette_. Etoffe fine et très-recherchée.--_Orfrois_, bordure, - frange d'or ou d'argent. - - [90] Quel frappant rapport avec la journée du 20 juin 1792! - -Et ledit prévost des marchans et ses compaignons alèrent en leur maison -en Grève que l'en appeloit la maison de la ville. Et là ledit prévost -estant aux fenestres de ladite maison, sur la place de Grève, parla à -moult grant nombre de gens armés qui estoient en ladite place et leur -dist que le fait qui avoit esté fait ce avoit esté pour le bien commun -du royaume de France, et que ceux qui avoient esté tués estoient faux, -mauvais et traitres. Et requist ledit prévost au peuple qui là estoit, -que en ce le voulsissent porter et soustenir, car il avoit fait ce faire -pour le bien du royaume, si comme il disoit. Et lors, pluseurs crièrent -à haute voix que il advouoient le fait, et que il vouloient vivre et -morir avec ledit prévost des marchans. - -Et tantost après, ledit prévost des marchans retourna au palais et tant -de gens d'armes avec luy que toute la court en estoit plaine. Et monta -en la chambre où monseigneur le duc estoit qui moult estoit dolent et -esbahi de ce qui estoit advenu. Et encore estoient les corps desdis -chevaliers devant ledit perron de marbre, et le povoit ledit duc véoir -des fenestres de sa chambre. Et quant ledit prévost fu en ladite -chambre, et pluseurs armés de sa compaignie avec luy, il dit audit -monseigneur le duc que il ne se méist point à mesaise de ce qui estoit -advenu, car il avoit esté fait de la volenté du peuple, et pour -eschiéver greigneurs périls; et ceux qui avoient esté mors avoient esté -faux, mauvais et traitres. Et requist ledit prévost à monseigneur le -duc, de par ledit peuple, que il voulsist ratifier ledit fait et estre -tout un avec eux. Et que sé mestier avoient d'aucun pardon pour cause -dudit fait, que le duc leur voulsist à tous pardonner. Lequel duc -octroia audit prévost les choses dessus dites, et luy pria que ceux de -Paris voulsissent estre ses bons amis et il seroit le leur. Et pour -celle cause, ledit prévost envoia audit duc deux draps, l'un de pers et -l'autre de rouge, pour ce que ledit duc féist faire des chapperons pour -luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les portoient, c'est -assavoir, parti de pers et de rouge, le pers à destre. Et ainsi le fist -ledit monseigneur le duc et portoit tel chapperon comme dit est, et ses -gens aussi, et ceux du parlement et des autres chambres du palais et -tous autres officiers communément estans à Paris[91]. - - [91] Au milieu de circonstances aussi critiques, pense-t-on que le - dauphin auroit pu garantir sa vie, si la _liberté de la presse_ eût - existé comme sous le règne de Louis XVI? Cette question seroit digne - d'être mise au concours par l'_Académie des Sciences morales et - politiques_. En comparant le résultat des deux crises, on est tenté - de rejeter sur Louis XVI toutes les fautes: cependant les - _concessions_ qui firent la perte de ce vertueux Prince avoient fait - le salut de Charles V. - -Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prévost commanda que on -levast lesdis corps des deux chevaliers dessus dis qui encore -estoient en ladite court du palais, et que l'en les portast à -Ste-Katherine-du-Val-des-Escoliers. Et jà estoit levé le corps de -maistre Regnaut d'Acy, et avoit esté porté en son ostel par ses gens, -car il avoit esté tué près de son ostel. Mais toutesvoies fu-il -longuement là où il avoit esté tué en la vue de chascun, avant que il -eust esté levé. - -Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varlès en une -charrete, et menés à descouvert dedens ladite charrete par lesdis povres -varlès qui ladite charrete trainoient sans chevaux au lonc de la ville, -jusques audit lieu de Ste-Katherine-du-Val-des-Escoliers; et par lesdis -varlès furent descendus en la court, et puis emmenèrent lesdis varlès -ladite charrete et laissièrent là les deux corps. Et emportèrent lesdis -varlès le mantel de l'un des chevaliers pour leur salaire de les avoir -amenés jusques là. Et pour ce que les religieux de Sainte-Katherine -n'osoient enterrer lesdis corps, aucuns d'eux alèrent vers ledit prévost -pour savoir que il vouloit que lesdis religieux féissent desdis corps? -Lequel prévost respondi auxdis religieux que il luy plaisoit que il en -féist ce que monseigneur le duc vouldroit. Et après alèrent vers -monseigneur le duc, lequel leur dist que il les féissent enterrer -secrètement sans solemnité. Mais assez tost après fu deffendu auxdis -religieux, de par l'evesque de Paris, que il n'enterrassent point le -corps de monseigneur Robert de Clermont en terre benoite, car ledit -evesque le tenoit pour excomménié, pour ce que il avoit esté à oster et -traire hors du moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tué Jehan -Baillet, si comme dessus est dit. Si en fu ordené secrètement par lesdis -religieux tant de l'un comme de l'autre. Et ledit maitre Regnaut d'Acy -fu le soir enterré secrètement au moustier de Saint-Landry, de quelle -paroisse il estoit. - -Et celuy jeudi au soir, bien tart, fu ledit prévost des marchans en -l'ostel de la royne Jehanne, et là parla à luy moult longuement. Et -disoit-l'en que entre les autres choses que il luy dist, il luy requit -que elle féist venir le roy de Navarre à Paris. - - - - -LIX. - -De l'assemblée que le prévost des marchans fist aux Augustins et des -paroles que maistre Robert de Corbie dist. - - -L'endemain, jour de vendredi vint-troisiesme jour dudit moys de février, -ledit prévost des marchans fist assembler au matin aux Augustins grant -nombre de ceux de Paris desquels pluseurs estoient armés. Et manda à -ceux qui avoient esté envoiés de par les bonnes villes qui encores -estoient à Paris que il alassent là, desquels pluseurs y alèrent. Et là, -maistre Robert de Corbie dist que le prévost des marchans avoit fait -faire le fait qui avoit esté fait le jour précédent pour le bien et pour -le proufit du royaume, et que il estoient quatre qui empeschoient tous -les bons consaux devers monseigneur le duc, et par eux avoit esté -empeschiée la délivrance du roy de France, si comme disoit ledit maistre -Robert. Et dist que sur la délivrance du roy avoient esté assemblés -l'université, le clergié et la ville de Paris qui tous estoient et -avoient esté d'accort et en une oppinion. Et depuis soixante-quatre -personnes du conseil monseigneur le duc qui sur ce meismes avoient esté -assemblées avoient esté de une oppinion, et les quatre dessus dis -empeschièrent tout. Mais il ne dist point qui estoient ces quatre, et si -ne dist oncques sur quoi ce conseil avoit esté, en espécial, né aucun -cas particulier né espécial pour lequel il eussent mis à mort les trois -dessus nommés. Et toutesvoies requist ledit maistre Robert les envoiés -des bonnes villes, pour ledit prévost et les autres qui avoient fait -ledit fait, que il voulsissent ratifier ce qui avoit esté fait et eux -tenir en bonne union avec ceux de Paris; laquelle union avoit esté -promise et jurée en pluseurs assemblées par avant, si comme disoit ledit -maistre Robert. - -Et jà fust ce que pluseurs de ceux des bonnes villes sceussent bien que -seure chose n'estoit pas de ratifier ledit fait, toutesvoies dirent par -doubte tous ceux qui en ladite assemblée estoient, que il créoient que -ce avoit esté fait à bonne cause et juste, et le ratiffioient, dont -pluseurs de Paris qui là estoient les en mercièrent. - - - - -LX. - -Coment le prévost des marchans vint à monseigneur le duc en parlement, -et luy requist que il voulsist tenir les ordenances que les trois estas -avoient establies l'année devant. - - -Le samedi ensuivant, vint-quatriesme jour dudit moys, fu monseigneur le -duc en la chambre de parlement, et avec luy aucuns de son conseil qui -luy estoient demourés. Et là alèrent à luy ledit prévost et pluseurs -autres avec luy, tant armés comme non armés, et requistrent à -monseigneur le duc que il féist tenir et garder, sans enfraindre, toutes -les ordenances lesquelles avoient esté faites par les trois estas l'an -précédent, et que il les laissast gouverner si comme autrefois avoit -esté fait; et que il voulsist debouter aucuns qui encore estoient en son -conseil; et pour ce que le peuple se tenoit trop mal content de moult de -choses qui estoient faites au conseil de monseigneur le duc contre ledit -peuple, il voulsist mettre en son grand conseil trois ou quatre bourgois -que l'en luy nommeroit. Toutes lesquelles choses monseigneur le duc leur -octroia. - - - - -LXI. - -De la revenue du roy de Navarre à Paris; et du mandement que le roy de -France fist au duc de Normendie, son ainsné fils. - - -Le lundi ensuivant, vint-sixiesme jour dudit moys de février, entra le -roy de Navarre à Paris, à moult grant compaignie de gens d'armes, tant -de ceux qu'il avoit amenés comme de ceux de Paris qui estoient alés -contre luy; et ala descendre ledit roy en l'ostel de Neelle qui lors -estoit au duc de Normendie. Et celuy jour, le prévost des marchans ala -devers luy et luy pria et dist que il voulsist faire justes requestes -audit monseigneur le duc, et que il voulsist porter et soustenir le fait -que il avoient fait à Paris des trois qui avoient esté occis. Lequel roy -leur octroia tout. Et toute celle sepmaine, les deux roynes veves -Jehanne et Blanche, le prévost des marchans, l'evesque de Laon et ses -compaignons traictièrent l'accort entre le duc et le roy, lequel fu fait -dedens dix ou douze jours après. Mais pou de gens sceurent lors la -manière. Toutesvoies donna lors ledit duc audit roy l'ostel de Neelle. -Et furent si bien ensemble que chascun jour il disnoient l'un avec -l'autre, et faisoient moult grant semblant de eux entr'aimer. Et après, -environ le dixiesme ou douxiesme jour de mars, le roy de France manda à -monseigneur le duc de Normendie que il envoiast en Angleterre deux -prélas, et quatre chevaliers, car il estoit moult seul si comme il -mandoit. Et aussi manda que il luy envoiast deux bons notaires pour -ordener les lettres du traictié d'accort entre luy et le roy -d'Angleterre. Et tousjours estoient ceux de Paris ainsi comme esmeus, et -se armoient et assambloient souvent; pour laquelle chose pluseurs -officiers du roy de France et du duc se absentèrent[92] tant prélas -comme autres. Et depuis en retourna pluseurs à Paris, pour la seurté que -il orent dudit prévost des marchans qui disoit que l'en ne leur vouloit -mal. - - [92] _Se absentèrent_. Le reste du chapitre est inédit et ne se trouve - que dans le manuscrit de Charles V. - - - - -LXII. - -Des lettres que le prévost des marchans envoia aux bonnes villes pour -les faire alier et prendre chapperons partis de meisme ceux de Paris. - - -En ce temps furent faites ordenances sur tous officiers. Et l'évesque de -Therouenne, lors chancellier de France, qui nouvellement estoit venu -d'Angleterre, n'avoit point apporté les seaux du roy, mais les avoit -laissiés en Angleterre par l'ordenance du roy et de son conseil. Lequel -chancelier bien apperceut que l'en vouloit user d'autres seaux que de -celuy de Chastellet duquel l'en usoit en l'absence du grant. Et aussi -pour pluseurs autres causes se parti de Paris, et s'en ala en son pays -d'Alvergne[93]. - - [93] _D'Alvergne_. Ce prélat recommandable étoit en effet de la maison - de Montaigu en Auvergne, et se nommoit Gilles Aycelin. - -En ce temps, assez tost après l'occision des trois dessus nommés, le -prévost des marchans et les eschevins envoièrent lettres closes par les -bonnes villes du royaume, par lesquelles il leur faisoient savoir le -fait qu'il avoient fait, et leur requéroient que il se voulsissent tenir -en vraie union avec eux et que il voulsissent prendre de leur chapperons -partis de pers et de rouge, si comme avoient fait le duc de Normendie et -pluseurs autres du sanc de France, si comme ès dites lettres estoit -contenu. Et, en vérité, ledit monseigneur le duc, le roy de Navarre, le -duc d'Orléans frère dudit roy de France, et le conte d'Estampes, qui -tous estoient des fleurs de lis[94], portoient lesdis chapperons. Dont -pluseurs ne renvoièrent oncques responses desdites lettres, et autres -rescriprent sans autre aliance faire et sans prendre desdis chapperons; -et autres prisrent desdis chapperons. - - [94] _Des fleurs de lys_. Belle et ancienne manière de désigner les - parens du roi, les princes du sang. - - - - -LXIII. - -De la response que ceux qui tenoient les forteresces féirent à ceux que -le roy d'Angleterre leur envoia. - - -En ce temps envoia le roy d'Angleterre deux chevaliers anglois en France -pour faire issir des forteresces tous ceux[95] qui aucunes en avoit -prises depuis les trièves données à Bourdiaux entre le roy de France et -le prince de Galles. Dont pluseurs et presque tous, tant en Chartain -comme en Normendie, qui avoient prises lesdites forteresces respondirent -que il n'estoient point au roy d'Angleterre, né les dites forteresces ne -tenoient de par luy; et dirent aucuns que il estoient au roy de Navarre -et les autres disrent que il trouveroient bien qui les avoueroit. Et ne -issirent point, mais coururent, pillèrent et robèrent le pays. Et furent -aucuns de la garnison d'Esparnon, le lundi douziesme jour du moys de -mars, en la ville de Chastres soubs Mont-Lehery environ; et pillèrent -tout et emmenèrent moult de prisonniers à Mont-Lehery et n'estoient pas -plus de six vint ou environ: et si ne trouvèrent qui empeschement leur -féist. Et toutesvoies estoit l'accort fait entre ledit duc et le roy de -Navarre, par telle manière que il estoient le plus du temps ensemble, et -avoient esté par plus de huit jours ensemble par avant. Et avoit ledit -duc accordé que ledit roy, en partie de paiement de ce que il devoit -avoir par ledit accort, auroit la conté de Bigorre, et la jugerie de -Rivière[96] et la conté de Mascon et autres terres au païs, jusques à -dix mil livres mesurées de terre. Et si fu accordé à la royne Blanche, -soeur dudit roy, que elle auroit Moret en Acquitaine de ce que l'en luy -devoit pour son douaire. Item, en tout ce temps donnoit ledit roy de -Navarre saufs-conduis à Paris, contenant ceste forme[97]: - - [95] _Tous ceux_. Tous ceux qui sous prétexte d'ordres émanés du roi - d'Angleterre avoient pris possession de places que la conclusion des - trêves empêchoit de croire en danger. - - [96] _La Jugerie_. Variante: _Viguerie_. - - [97] Cette dernière phrase est inédite. - - - - -LXIV. - -Cy après s'ensuit la teneur des saufs conduis que le roy de Navarre -donnoit en la ville de Paris. - - -«Charles, par la grace de Dieu, roy de Navarre et conte d'Evreux, à tous -ceux qui ces lettres verront salut. Savoir faisons que nous avons donné -et donnons par la teneur de ces présentes à nos amés et féaux chevaliers -Jehan de Neuf-Chastel et le seigneur de Raon[98], et à leur compaignie -jusques au nombre de trente personnes à cheval, seur et sauf conduit du -jour de la date de ces présentes jusques à la feste de Penthecouste -prochaine venant, pour aler, venir cependant, et demourer sé mestier est -par tous les lieux du royaume de France. Si donnons en mandement à tous -capitaines, chastelains, gardes de païs, villes et passages et destrois -dudit royaume, et à chascun d'eux; et prions tous autres que lesdis -chevaliers et leur compagnie, jusques au nombre dessus dit, fassent et -laissent jouir et user de nostre présent sauf conduit, sans leur faire -né souffrir estre fait aucun empeschement en corps, en chevaux, en -harnois né en aucuns de leur biens. Donné à Paris le douziesme jour du -moys de mars, l'an de grace mil trois cens cinquante-sept.» Et estoient -ainsi signées: «Par le roy. P. du Tertre.»--Et obéissoit-l'en plus -auxdis saufs conduis que on ne faisoit à ceux de monseigneur le duc. - - [98] Les meilleures leçons écrivent ainsi ce nom. Variantes: _Rouen_ - et _Craon_. - -Item, le mardi treiziesme jour du moys de mars l'an dessus dit, se parti -de Paris ledit roy de Navarre et s'en ala à Mante, et monseigneur le duc -demoura à Paris. - - - - -LXV. - -Coment monseigneur le duc prist nom de régent par titre de lettres, à -très bonne cause. - - -Le mercredi quatorziesme jour du moys de mars fu publié à Paris que -monseigneur le duc qui par avant s'estoit appellé lieutenant du roy, -depuis sa prise, s'appelleroit dès là en avant régent du royaume. Et fu -son titre tel: _Karolus primogenitus regis Francorum regnum regens, -etc._ Et jasoit ce que par avant l'en eust tousjours escript au nom du -roy, en parlement et en toutes lettres de justice, il fu deffendu celuy -jour que plus on n'y escrisist. Et fu baillié le titre tel comme dessus -est dit en cédulles aux notaires et aux escrivains du palais: et fu le -nom du roy tout estaint. Et ne scella-on plus du scel de chastellet, -mais du scel dudit duc en cire jaune. Et portoit le scel maistre Jehan -de Dormans, qui estoit chancelier dudit régent. Et furent mis au conseil -dudit régent, le prévost des marchans, maistre Robert de Corbie, Charles -Toussac et Jehan de l'Isle, maistres et principaux, après ledit evesque -de Laon qui tout gouvernoit. - - - - -LXVI. - -De la mort de Phelipot de Repenti, escuier. - - -Le samedi au soir, dix-septiesme jour du moys de mars, fu pris à -Saint-Cloust, près de Paris, un escuier françois appellé Phelipot de -Repenti[99], et fu amené à Paris. Et le lundi matin ensuivant, -dix-neuviesme jour dudit moys sus dit, ledit Phelippot eut la teste -couppée ès halles de Paris, et puis fu pendu au gibet; pour ce qu'il -confessa que il estoit de la compaignie de pluseurs qui avoient empris -de prendre ledit duc de Normendie, régent du royaume, à Saint-Oyen, en -l'ostel de la Noble maison, là où il estoit alé trois jours ou quatre -devant. Mais pluseurs disoient que ce n'estoit point pour mal, mais -estoit pour le mettre hors de la puissance et des mains de ceux de -Paris[100]. Et assez tost après, un chevalier appellé le Bègue de -Villaines qui moult estoit ami dudit monseigneur Robert de Clermont qui -avoit esté tué à Paris, se rendit ennemi de ceux de ladite ville de -Paris. - - [99] _Repenti_. Villaret ajoute: _ou de Renti_; je ne sais sur quel - fondement. - - [100] Ce témoignage justifie complètement la loyauté du malheureux - Philippe de Repenti. - - - - -LXVII. - -Coment le régent ala à Senlis et à Compiègne. - - -Le jour de Pasques fleuries, vint-cinquiesme jour du moys de mars, ledit -régent fu à Senlis, là où luy et le roy de Navarre avoient mandé par -leur lettres tous les nobles de Picardie et de Beauvoisin. Mais ledit -roy n'y ala point, et s'envoia excuser par monseigneur Jehan de Piquegny -pour causes de deux bosses que il avoit ès aines, si comme le dit -monseigneur Jehan disoit. Mais à ladite journée ala pou desdis nobles. - -Si se parti ledit régent et s'en ala à Compiegne. Et environ Pasques les -grans, qui furent le premier jour d'avril, l'an mil trois cens -cinquante-huit, le confesseur du roy de France et un sien secrétaire -appellé maistre Yvon vindrent de Angleterre par devers ledit régent, -mais la cause ne fu pas sceue communelment. - -Item, le jeudi absolu, furent les ennemis à Corbueil et y pillèrent et -prisrent des prisonniers, et s'en partirent tantost. - - - - -LXVIII. - -Coment le conte de Brene[101] respondi au régent pour ceux de -Champaigne. Et coment le chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne fu rendu -audit régent lequel y jut une nuit et de là se parti et ala en la cité -de Meaux. - - [101] _Brene_. Brienne. - - -L'an de grace mil trois cens cinquante huit, le lundi après Quasimodo, -neuviesme jour du moys d'avril, ledit régent qui avoit mandé par ses -lettres les gens d'églyse, les nobles et les bonnes villes de Champaigne -pour estre à Provins ledit jour de Quasimodo, entra en ladite ville de -Provins. Et jasoit ce que le roy de Navarre eust escript par ses lettres -closes aux dessusdis de Champaigne, que il seroit à la journée, -toutesvoies n'y fu-il point; mais maistre Robert de Corbie et -monseigneur Pierre de Rosny, archidiacre de Brie en l'églyse de Paris, -envoiés là de par la ville de Paris, furent à ladite journée. - -Le mardi ensuivant dixiesme jour dudit moys, avant disner, ledit régent -parla en sa personne aux dessusdis de Champaigne, et leur dit que le -royaume de France estoit à très grant meschief, et avoit moult à faire, -si comme il savoient. Si leur pria et requist que il y méissent tout le -bon remède que il pourroient, tant par conseil comme par aide, et aussi -leur pria que il fussent tout un. Car sé division estoit au peuple de -France, il estoit en grant péril, si comme il disoit. Et outre leur dist -que sé aucunes choses avoient esté faites qui semblassent estre moult -merveilleuses[102], que, par aventure, quant il auroient oï ceux qui -lesdites choses avoient faictes, il en seroient apaisiés. Et ce leur -disoit ledit régent, si comme l'en cuidoit, pour ceux qui avoient esté -tués à Paris. Car après ce que il ot dites les parolles dessusdites, il -dist telles parolles: «Véez-cy maistre Robert de Corbie et l'archediacre -de Paris qui vous diront aucunes choses de par les bonnes gens de -Paris.» - - [102] _Merveilleuses_. Cet adjectif avoit autrefois l'acception de - _sinistre_, _inconvenant_, _insolite_. Il n'étoit pas, comme - aujourd'hui, synonyme de _miraculeux_ et sembloit plutôt venir de - _male volens_. Dans _Garin le Loherain_, Fromont refusant d'aller à - la rencontre des Sarrasins: - - «Et respont Begues:--_Merveilles_ avés dit.» - - Plus loin, Begues cherchant à prouver que les Sarrasins s'enfuiront - à l'approche des chrétiens, Fromont répond: - - «Voir,» dist Fromont. «_Merveilles_ avés dit. - »Volez ocire la gent au roy Pepin.» - - Il y a cinquante exemples qui confirment ceux-ci. - -Et lors ledit maistre Robert parla et dist à ceux de Champaigne qui là -estoient que ceux de Paris les amoient et avoient amés, et vouloient -estre tout un avec eux. Et prioient aux dessusdis de Champaigne que il -voulsissent estre tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent -merveillier sé aucunes choses avoient esté faictes à Paris; car quant il -sauroient les causes, et auroient oï ceux qui ces choses avoient -conseilliées, il en seroient tous apaisiés, si comme disoit ledit -maistre Robert, et pluseurs autres choses. - -Si requisrent les dessusdis de Champaigne audit régent que il voulsist -que il peussent parler ensemble; laquele chose il leur octroia. Si se -traisrent à part et parlèrent ensemble. Et assez tost firent savoir au -régent que il estoient près de luy faire response. Si ala ledit régent, -le duc d'Orléans son oncle, le conte d'Estampes et pluseurs autres en un -jardin, là où les dessusdis de Champaigne estoient; et là monseigneur -Simon de Roucy conte de Brene en Laonnois, respondi pour les Champenois -et dist audit régent que il estoient près de luy conseillier de luy -aidier et faire tout ce, pour luy, que bons et loyaux subgiès doivent -faire pour seigneur. Mais pour ce que les plus grans et plus puissans de -Champaigne n'estoient pas là, si comme disoit ledit conte, il requist -audit régent que il leur donnast une autre journée pour eux assembler à -Vertus en Champaigne; et bien luy dist ledit conte que lesdis Champenois -ne iroient plus à Paris. Laquelle requeste le régent leur ottroia: et fu -ladite journée assignée au dimenche vint-nueviesme jour du moys d'avril. -Et après dist ledit conte que audit maistre Robert de Corbie ne -respondroient-il point, car à luy n'avoient-il que respondre. Et si -demanda ledit conte audit régent de par les Champenois sé il savoit -aucun mal au mareschal de Champaigne qui avoit esté tué à Paris, né -villenie aucune pour laquelle on le deust avoir mis à mort? Et bien dit -le conte que de monseigneur Robert de Clermont ne demandoit-il rien, car -il s'en attendoit[103] à ceux de son pays, et bien créoit que il en -feroient leur devoir. Lequel régent leur respondi que il tenoit et -créoit fermement que ledit mareschal de Champaigne et ledit messire -Robert de Clermont l'avoient servi et conseillié bien et loyaument, et -n'avoit oncques sceu le contraire. Et lors ledit conte de Brene dist -audit régent: «Monseigneur, Nous Champenois qui cy sommes vous mercions -de ce que vous nous avez dit; et nous attendons que vous fassiez bonne -justice de ceux qui nostre ami ont mis à mort sans cause.» Et ce fait et -dit, ledit régent ala disner et tous les Champenois qui vouldrent aler -avec ly, car il en avoient esté tous semons. - - [103] _Il s'en attendoit_. Il s'en rapportoit. - -Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys d'avril, ledit régent -se parti de Provins et s'en ala en l'abbaye de Pruilly[104], et de là à -Monsterel-au-fort-d'Yonne. Et ala devant le chastel lequel gardoit, de -par la royne Blanche, un chevalier appellé monseigneur Taupin du -Plessie, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel tout armé, la -teste au bacinet, quant ledit régent ala devant. Et lors, ledit régent -luy commanda que il ouvrist la porte du chastel. Lequel Taupin ly -respondi: «Mon redoubté seigneur, pour Dieu ne me veuilliez -déshonnourer: madame la royne Blanche m'a baillié ce chastel à garder, -et m'a fait jurer que je ne le rendroie à personne du monde, fors au -roy[105] et à elle. Je vous supplie que il vous plaise à envoier par -devers elle, et je cuide qu'elle me mandera tantost que je le vous -rende.» - - [104] _Pruilly_. La cinquième fille de Cîteaux. Entre _Provins_ et - _Montereau-Fault-Yonne_, comme on écrit aujourd'hui. - - [105] _Au roy_. Sans doute celui de Navarre. - -Auquel Taupin ledit régent commanda de rechief deux fois ou trois que il -luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit Taupin luy respondit: «Mon -redoubté seigneur, je ne tendray pas ce chastel contre vous; mais pour -Dieu vueilliez-moi garder mon honneur.» Si descendi à la porte et -l'ouvri; et ledit régent et ses gens y entrèrent, et y coucha une nuit -et le prist en sa main, et establi à le garder de par ly ledit Taupin, -et li fist faire serement nouvel. Et se parti dudit chastel et s'en ala -à Meaux, là où demouroit lors madame la duchesse, sa femme, et là où il -avoit envoié de Provins le conte de Joigny et environ soixante hommes -d'armes en sa compaignie, pour ce que l'en ly avoit dit que ceux de -Paris avoient entencion de prendre et garnir de par eulx le marchié de -Meaux. Et y estoit entré ledit conte deux jours devant. Dont le maire et -aucuns de ladite ville furent moult courrouciés, et en parla ledit maire -moult haultement audit conte de Joigny, qui s'estoit mis audit marchié -et le tenoit. Et luy dist ledit maire que sé il cuidast qu'il voulsist -avoir pris ledit marchié que il ne feust pas entré en ladite ville de -Meaux. Et quant ledit régent fu en ladite ville de Meaux, ledit conte -luy dist ce que ledit maire luy avoit dit. Lequel maire fu mandé devant -ledit régent, et luy furent récitées les parolles que il avoit dictes, -et les luy fist-l'en amender, et fu réservée la tauxation et l'amende. - - - - -LXIX. - -De l'artillerie que ceux de Paris pristrent au Louvre, et la firent -porter en l'ostel de la ville. - - -Le mercredi, dix-huitiesme jour dudit moys d'avril, se parti ledit -régent de la ville de Meaux pour aller à Compiegne à une journée[106] -qu'il avoit mise aux Vermendisiens qui y devoient estre. Et luy -apporta-on, celuy jour, nouvelles que ceux de Paris avoient pris grant -quantité d'artillerie que on avoit mis au Louvre et chargiée, pour mener -en certains lieux où ledit régent avoit ordené que fust menée; et -l'avoient ceux de Paris fait mener en la maison de la ville, en Grève. -Et si avoient encore les dessusdis de Paris envoié audit régent unes -bien merveilleuses lettres closes. Et un pou avant, il avoient mis gens -d'armes de par eux audit chastel du Louvre. Et en ce temps et par avant, -depuis que ledit régent s'estoit parti de Paris repairoient pou ou nuls -gentils hommes en ladite ville de Paris, dont ceux de ladite ville -estoient moult dolens. Et tenoient pluseurs que les gentils hommes leur -vouloient mal[107]. Et fu une grande division au royaume de France. Car -pluseurs villes, et la plus grant partie, se tenoient devers le régent -leur droit seigneur; et autres se tenoient devers Paris. - - [106] _Une journée_. Un ajournement, rendez-vous. - - [107] Ce fut l'_émigration_ du temps. Dans les jours de déchaînement - populaire, il faut ou se joindre à la bête féroce, ou se préparer un - abri contre elle; et dans cette alternative, il n'y a guère à - recueillir que des regrets ou de la honte. - - - - -LXX. - -Du descort de ceux d'Amiens les uns contre les autres, et coment les -ennemis qui tenoient Esparnon pillièrent Chastiau-Landon. - - -Le jeudi ensuivant, dix-neuviesme jour du moys d'avril, ledit régent fu -à Compiegne, et y demoura une pièce. Et là luy furent aportées nouvelles -que en la ville d'Amiens avoit très grant descort entre ceux de la -ville. Si s'esmeut pour y aler, et ala jusques à Corbie. Là oï nouvelles -pour lesquelles il n'ala point oultre. - -En celuy jour furent les ennemis qui demouroient à Esparnon, à -Chastiau-Landon et l'endemain à Chésoy[108]. Et y pillièrent et -pristrent prisonniers tant que l'en disoit que il y avoient bien -gaingnié cinquante mil moutons d'or et plus. Et s'en retournèrent sans -aucun empeschement à Esparnon, à tout leur pillerie et leur prisons. - - [108] _Chesoy_. Sans doute _Cheroy_, entre _Sens_ et _Château-Landon_. - -_Incidence_. Le lundy jour de saint Georges, vingt-troisiesme jour dudit -moys d'avril, fist le roy d'Angleterre une moult solemnel feste à -Windesores, là où le roy de France estoit en prison; et y alèrent -pluseurs grans seigneurs d'Alemaigne, de Henault et de Breban. - - - - -LXXI. - -De l'ordenance qui fu faite en Champaigne sur le fait des aides pour la -guerre. - - -Le dimenche vint-neuviesme jour du moys d'avril, furent les Champenois -assamblés à Vertus. Mais ledit régent n'y fu pas, car il estoit encore -au voyage que il avoit fait vers Amiens. Et pour ce y envoia monseigneur -Symon de Roucy, conte de Brene, lequel fist autelles requestes aux -Champenois, de par ledit régent, comme ledit régent leur avoit fait à -Provins. Si furent ensamble par deux jours et furent d'accort que il -feroient, ès bonnes villes de soixante-dix feus, un homme d'armes: et au -plat pays, personnes franches de cent feus, un homme d'armes: et de -personnes serves et de fors mariages et de mortes mains de deux cens -feus, un homme d'armes. Les gens d'église, un dixiesme: les nobles de -cent livres de rente cent souls: et, outre ce, sé aucuns bourgois -tenoient aucun fief, il en paieroient comme les nobles, avec ce que il -paieroient des feus. Et toute celle aide il lèveroient par leur mains et -despendroient en gens d'armes par leur mains, sé n'estoit le dixiesme -que le régent auroit pour sa despense. Et envoièrent audit régent ceste -ordenance. - -Item, le mardi premier jour de may ensuivant, devoient toutes les bonnes -villes rassembler à Paris, par l'ordenance que il avoient faictes à la -dernière assemblée qui y avoit esté; mais ledit régent manda que ladite -assemblée se féist à Compiegne, le vendredi ensuivant, quatriesme jour -du moys de may, et ainsi se fist. Dont ceux de Paris furent moult -courrouciés; mais la plus grant partie de toutes les autres villes en -avoient grant joie. Et en ladite ville de Compiegne fu accordé par tous, -tant de gens d'églyse comme de nobles et des bonnes villes, un pareil -subside à celuy qui avoit esté accordé à Vertus par les Champenois. - - - - -LXXII. - -Coment monseigneur le régent et le roy de Navarre parlementèrent -ensamble, le roy de Navarre pour ceux de Paris; et coment le roy de -Navarre vint à Paris; et luy firent ceux de Paris grant joie et grant -honneur et en eussent volentiers fait leur capitain et leur gouverneur. - - -Le mercredi, secont jour du moys de may, le roy de Navarre qui estoit -logié à Mello[109], et ledit régent duc de Normendie qui estoit logié à -Clermont en Beauvoisin, furent en mi-marchié desdites villes, au lieu -que l'en dit Domage-Lieu[110] pour parlementer; et avoient chascun grant -foison de gens d'armes. Et là parla ledit roy audit régent pour ceux de -Paris, afin que iceluy régent voulsist accorder à eux. Et ledit régent -dist audit roy que il aimoit ladite ville de Paris, et que il savoit -bien que en celle ville avoit de bonnes gens, mais aucuns qui y estoient -luy avoient fait grans villenies pluseurs et desplaisirs, comme de tuer -ses gens en sa présence, de prendre son chastel du Louvre et son -artillerie, et pluseurs autres grans despis luy avoient fais. Si n'avoit -pas entencion de entrer à Paris jusques à ce que ces choses li fussent -adreciées. Et requist audit roy que il fust avec luy et luy aidast à les -adrecier. - - [109] _Mello_. Ou _Merlou_, à quatre lieues de Senlis. - - [110] Cette dernière indication n'est pas dans le manuscrit de Charles - V, et je n'ai pas retrouvé sur les cartes ce nom de _Domage-Lieu_, - que donnent les autres leçons. - -L'endemain, jour de jeudi, rassemblèrent audit lieu et parlèrent -ensemble comme le jour précédent. Et après se parti ledit roy et s'en -ala à Paris où il entra le vendredi ensuivant, quatriesme jour dudit -moys de mai, à moult grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux de -Paris qui estoient alés encontre luy. En laquelle ville il fu moult -honnoré et seigneuri par l'espace de dix ou douze jours que il y -demoura; et volentiers en eussent fait leur capitain aucuns de ceux de -Paris ou leur seigneur, comme faux et mauvais que il estoient. - -Item en celuy temps, l'evesque de Laon qui estoit en l'assemblée à -Compiegne, fu en péril d'estre tué par pluseurs nobles hommes qui là -estoient avec ledit régent. Et convint que il s'en partist celéement; et -ala à Saint-Denis en France. Et manda à ceux de Paris que on le alast -querir. Si envoièrent ceux de Paris et aussi le roy de Navarre qui là -estoit, grant quantité de gens d'armes quérir ledit evesque à -Saint-Denis; et vindrent en sa compaignie jusques à Paris. Si fu dit -audit régent de pluseurs nobles et autres que ledit evesque estoit faux -et mauvais; et vérité estoit: car par luy estoient avenus tous les maux -au royaume de France. Et luy requistrent que il ne fust plus à son -conseil. - -Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de Evreux pour le roy -de France, bouta le feu en ladite ville de Evreux et fu toute arse, dont -le roy de Navarre fu moult courroucié. - -Item, le dimenche treiziesme[111] jour du moys de may, partirent les -ennemis qui estoient à Esparnon dudit lieu, et chevaulchièrent de -rechief en Gatinois. Et ardirent toute la ville de Nemours, et moult -dommagièrent pluseurs autres villes au pays, comme Grés[112] et autres -villes, dont moult de gens estoient merveilliés; car ce pays estoit en -douaire à la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et monseigneur -James Pipes, capitain d'Esparnon, s'appeloit lieutenant au roy de -Navarre en ses saufs conduis et en ses autres fais, et si estoit souvent -avec le roy de Navarre, si comme l'en disoit[113]. Et s'en retournèrent -les ennemis trois ou quatre jours après, sans ce que aucun leur féist -empeschement. - - [111] _Treiziesme_. Et non pas _quatriesme_ comme portent les autres - manuscrits et les éditions précédentes. Le 4 may tomboit un - vendredy, cette année-là. - - [112] _Grés_ ou _Grez_. Aujourd'hui village entre Nemours et - Fontainebleau. - - [113] Cette liaison du roy de Navarre avec le partisan James Pipes - n'étoit peut-être pas bien prouvée; mais tout porte à - croire, surtout les sauf-conduits rapportés plus haut, que - Charles-le-Mauvais avoit promis aux pillards de ne marcher ni faire - marcher contre eux. Le dauphin, de son côté, privé d'argent par les - Etats qui percevoient toutes les taxes, ne pouvoit réunir dix hommes - d'armes, avant les assemblées de Compiègne et de Vertus. Les - malheurs publics permettoient donc aux émissaires du Navarrois de - calomnier le fils du roi, d'insinuer l'idée de transporter la - couronne de France sur une tête plus puissante, etc., etc.--Il y a - quelque rapport entre les _accapareurs_ de 1790 et les pillards de - 1358. - - - - -LXXIII. - -Des lettres qui furent aportées d'Angleterre. - - -Le mardi, quinziesme jour du moys de may, furent aportées à Paris -pluseurs lettres closes envoiées d'Angleterre, de pluseurs grans -seigneurs de France et d'autres, par lesquelles on escripvoit que la -paix avoit esté faite entre les roys de France et d'Angleterre le -huitiesme jour dudit moys, et que lesdis roys avoient mangié ensemble et -s'estoient entrebaisiés. Laquelle chose les uns ne créoient point, les -uns pour ce que il ne voulsissent pas, les autres pour ce que par -pluseurs fois avoit ainsi esté mandé et tousjours les Anglois y avoient -mis empeschement; et les autres qui en estoient forment joieux le -créoient. - - - - -LXXIV. - -Du commencement et première assemblée de la mauvaise Jaquerie de -Beauvoisin. - - -Le lundi, vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'esmurent pluseurs -menues gens de Beauvoisin des villes de Saint-Leu de Serens, de Nointel, -de Cramoisi[114] et d'environ, et se assemblèrent par mouvement mauvais. -Et coururent sur pluseurs gentils hommes qui estoient en ladite ville de -Saint-Leu et en tuèrent neuf: quatre chevaliers et cinq escuiers. Et ce -fait, meus de mauvais esprit, alèrent par le pays de Beauvoisin, et -chascun jour croissoient en nombre, et tuoient tous gentils hommes et -gentils femmes qu'il trouvoient, et pluseurs enfans tuoient-il. Et -abattoient ou ardoient toutes maisons de gentils hommes qu'il -trouvoient, fussent forteresces ou autres maisons. Et firent un -capitaine que on appelloit Guillaume Cale[115]. Et alèrent à Compiègne, -mais ceux de la ville ne les y laissièrent entrer. Et depuis il alèrent -à Senlis, et firent tant que ceux de ladite ville alèrent en leur -compaignie. Et abattirent toutes les forteresces du pays, Armenonville, -Tiers et une partie du chastel de Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la -duchesse d'Orléans qui estoit dedens, et s'en ala à Paris. - - [114] _Nointel_, _Saint-Leu_ et _Cramoisi_ sont aujourd'hui trois - villages: le premier au-dessus de Beaumont-sur-Oise; le second sur - la même rivière, à cinq lieues au-dessous; le troisième entre Mello - et Saint-Leu. Quant à _Serens_, ce doit être le surnom du village de - Saint-Leu, et il faut le reconnoître dans le _Sanctum-Lupum de - Cherunto_ du Continuateur de Nangis. La carte de Desnos (_Généralité - de Paris_) écrit: _Saint-Leu Desservant_. _Tiers_ et _Ermenonville_, - que les paysans abattirent, sont des villages situés aux deux - extrémités de la forêt d'Ermenonville, à quatre ou cinq lieues de - Saint-Leu. La chronique inédite du Msc. 530 dit également que «la - première esmeute des paysans contre les nobles fu commenciée dans la - première sepmaine du moys de juing.» (Fº 69, Vº.) - - [115] _Guillaume Cale_. «Capitaneum quemdam de villâ quæ _Mello_ - dicitur, rusticum magis astutum ordinarunt, scilicet _Guillermum_ - dictum _Karle_.» (Continuateur de G. de Nangis.) La Jaquerie, l'un - des épisodes de la déplorable année 1358, offre les plus grands - rapports avec les bandes qui, presque de nos jours, crioient: - _Guerre aux Châteaux, Paix aux Chaumières._ - - - - -LXXV. - -De la mort du maistre du pont de Paris et du maistre charpentier du roy, -par les gouverneurs de Paris. - - -Le mardi vint-neuviesme jour dudit moys, le prévost des marchans et les -autres gouverneurs de Paris firent couper les testes et après escarteler -les corps, en Grève à Paris, au maistre du pont de Paris, appellé Jehan -Peret, et au maistre charpentier du roy, appellé Henry Metret, à tort et -sans cause; pour ce, si comme il disoient, que il devoient avoir -traictié avec aucuns dudit duc de Normendie, ainsné fils du roy de -France et régent le royaume, de mettre gens d'armes dedens ladite ville -de Paris pour ledit régent. Et firent pendre les quartiers desdis -maistres aux entrées de ladite ville de Paris. Et je qui ceci escris -vi[116] que quant le bourel, appellé lors Raoulet, voult coupper la -teste au premier maistre, c'est assavoir audit Peret, il chaï et fu -tourmenté d'une cruelle passion tant que il rendoit escume par sa -bouche; dont pluseurs de Paris disoient que ce estoit miracle, et que il -déplaisoit à Dieu de ce que on les faisoit mourir sans cause. Et lors un -advocat du Chastelet, appellé maistre Jehan Godart, lequel estoit aux -fenestres de l'ostel de la ville, en la place de Grève, dist haultement -oïant le peuple qui là estoit: «Bonnes gens, ne vous vueilliez -esmerveillier sé Raoulet est ainsi chéu de mauvaise maladie, car il en -est entechié[117], et en chiet souvent.» - - [116] _Et je qui ceci escris_. Ces mots ne sont que dans le manuscrit - de Charles V: les autres avec les éditions gothiques portent: «_Et - virent pluseurs._» Notre texte doit être le véritable et prouve que - le Chroniqueur étoit à Paris dans ce temps-là, sans doute assez mal - à son aise, en raison de ses sentimens de loyauté.--Les éditions - précédentes ne nomment pas _Peret_. - - [117] _Entechié_. Affecté. - - - - -LXXVI. - -De la cruauté de ceulx de Beauvoisin; et coment le régent se parti de -Meaux pour aler à Sens. - - -En ce temps multiplièrent moult ces gens de Beauvoisin. Et se resmuèrent -et assemblèrent pluseurs autres en diverses flotes en la terre de -Morency, et abatirent et ardirent toutes les maisons et chastiaux du -seigneur de Morency et des autres gentils hommes du pays. Et aussi se -firent autres assemblées de tels gens en Mucien[118] et en autres lieux -environ. Et en ces assemblées avoit gens de labour le plus, et si y -avoit de riches hommes, bourgois et autres; et tous gentils hommes que -il povoient trouver il tuoient, et si faisoient-il gentils femmes et -pluseurs enfans; qui parestoit trop grant forsennerie. - - [118] _Mucien_ ou _Mulcien_. «Pagus Melcianus.» C'est la partie de - Brie renfermée entre _Crepy_ et _Crécy_. Elle comprend Meaux, - May-en-Mulcien, Rosoy-en-Mulcien, etc. (Voy. M. _Guérard_, Provinces - et Pays de la France, dans l'_Annuaire de la Société de l'Histoire - de France_, année 1837.) - -En ce temps, ledit régent qui estoit au marchié de Meaux que il avoit -fait enforcier et faisoit de jour en jour, s'en parti et ala au chastel -de Monstereil au fort d'Yonne; et assez tost après s'en parti et ala en -la cité de Sens, en laquelle il entra le samedi neuviesme jour de juing -ensuivant, à matin. Et fu receu en ladite cité par les gens d'icelle -moult honnorablement si comme il le devoient faire, comme à leur droit -seigneur après le roy de France son père. Et toutesvoies, avoit lors pou -de villes, cités ou autres en la Langue d'oyl qui ne fussent meues -contre les gentils hommes, tant en faveur de ceux de Paris qui trop les -haoient, comme pour le mouvement du peuple. Et néantmoins fu-il receu en -ladite ville de Sens à grant paix et honorablement. Et fist ledit régent -en ladite ville grant mandement de gens d'armes. - - - - -LXXVII. - -Coment ceux de Paris furent desconfis à Meaux; et de la mort du maire de -la ville appellé Jehan Soulas. - - -Celuy samedi meisme, qui estoit le neuviesme jour de juing, l'an mil -trois cens cinquante-huit, pluseurs qui estoient partis de la ville de -Paris, jusques au nombre de trois cens ou environ, desquels gens estoit -capitain un appellé Pierre Gille espicier de Paris, et environ cinq cens -qui s'estoient assemblés à Cilly en Mucien[119], desquels estoit -capitain un appellé Jehan Vaillant prévost des monnoies du roy, alèrent -à Meaux. Et jasoit ce que Jehan Soulas, lors maire de Meaux, et pluseurs -autres de ladite ville eussent juré audit régent que il luy seroient -bons et loyaux et ne souffreroient aucune chose estre faite contre luy -né contre son honneur, néantmoins il firent ouvrir les portes de ladite -cité auxdis de Paris et de Cilly, et firent mettre les tables et les -nappes parmy les rues, le pain, le vin et les viandes sus; et burent et -mangièrent sé il vouldrent et se resfraichirent. Et après se mirent en -bataille, en alant droit vers le marchié de ladite ville de Meaux auquel -estoit la duchesse de Normendie et sa fille, et la seur dudit régent, -appellée madame Ysabel de France qui puis fu femme du fils du seigneur -de Milan et fu contesse de Vertus que le roy Jehan, son père, luy donna -à son mariage. Et avec eux estoit le conte de Foys, le seigneur de -Hangest et pluseurs autres gentils hommes que ledit régent y avoit -laissiés pour garder ladite duchesse sa femme, sa fille, sa seur et -ledit marchié. - - [119] _Cilly_ ou _Silly_. Aujourd'hui hameau à quatre lieues au-delà - de Dammartin, près de la route de Soissons. - -Si issirent dudit marchié lesdits conte de Foys, le seigneur de Hangest -et aucuns autres, jusques au nombre de vint-cinq hommes d'armes ou -environ, et alèrent contre les dessusdis Pierre Gille et sa compaignie; -et se combattirent à eux. Et là fu tué un chevalier dudit marchié -appellé monseigneur Loys de Chambly, d'un vireton près de l'euil. -Finablement ceux dudit marchié eurent victoire. Et furent ceux de Paris, -de Cilly et pluseurs de la cité de Meaux qui s'estoient mis avec eux, -desconfis. Et pour ce, ceux dudit marchié mirent le feu en ladite cité -et ardirent aucunes maisons[120]. - - [120] Le manuscrit de Charles V donne ici, dans une miniature, la - représentation du combat. Le _marché_ de Meaux est une forteresse - dont on distingue trois tours, surmontées chacune d'un petit pennon - blanc. Le drapeau blanc étoit donc, dès le règne du roi Jean, celui - de la monarchie françoise; je ne crois pas qu'on l'ait encore - remarqué dans un monument aussi ancien. Au reste, il se pourroit que - les couleurs _bleu et rouge_ du parti populaire eussent été la - première cause de l'adoption d'une troisième couleur, le _blanc_, - pour signe de ralliement des royalistes. - -Et depuis furent informés que pluseurs de ladite cité avoient esté armés -contre eux et les avoient voulu trahir, et pour ce ceux dudit marchié -pillièrent et ardirent partie de ladite cité. Mais la grant églyse ne fu -pas arse né aussi aucunes maisons des chanoines: mais toutesvoies fu -tout pris; et aussi fu le chastel qui estoit au roy ars; et dura ledit -feu tant en ladite ville comme audit chastel plus de quinze jours. Et -pristrent ceux dudit marchié Jehan Soulas, le maire de ladite ville de -Meaux, et pluseurs autres hommes et femmes, et les tindrent prisons -audit marchié. Et depuis fit-l'en mourir ledit maire, si comme droit -estoit. - - - - -LXXVIII. - -De la mort Guillaume Cale par le roy de Navarre; et coment ledit roy ala -de Beauvoisin à Saint-Ouyn, pour parler au prévost des marchans. - - -En celuy temps chevaulcha le roy de Navarre en Beauvoisin, et mist à -mort pluseurs de ceux des communes; et par espécial fist coupper la -teste dudit Guillaume Cale à Clermont en Beauvoisin. Et pour ce que ceux -de Paris luy mandèrent que il alast vers eux à Paris, il se traist à -Saint-Ouyn, en l'ostel du roy appellé la Noble-Maison. Et là ala le -prévost des marchans parlementer audit roy. Et le jeudi, quatorziesme -jour dudit moys de juing, ala ledit roy de Navarre à Paris. Et contre -luy alèrent pluseurs de ladite ville de Paris pour luy accompagnier -jusques là où il descendi, c'est assavoir à Saint-Germain-des-Prés. - - - - -LXXIX. - -Du preschement que le roy de Navarre fist en l'ostel de la ville, et -coment par l'énortement de ses aliés fu fait capitain de Paris: dont -pluseurs de ladite ville furent courrouciés. - - -Le vendredi, quinziesme jour de juing, ledit roy de Navarre vint en la -maison de la ville et prescha. Et entre les autres choses dist que il -amoit moult le royaume de France et il y estoit moult bien tenu, si -comme il disoit; car il estoit des Fleurs de lis de tous costés, et eust -esté sa mère roy de France sé elle eust esté homme; car elle avoit esté -seule fille du roy de France. Et si luy avoient les bonnes villes du -royaume, par espécial celle de Paris, fait très grans biens et haus -honneurs, lesquels il taisoit; et pour ce estoit-il prest de vivre et de -mourir avecques eulx. - -Et aussi prescha Charles Toussac et dist que le royaume de France estoit -en petit point et avoit mal esté gouverné, et encore estoit; si estoit -mestier que il y féissent un capitain qui mieux les gouverneroit et luy -sembloit que meilleur ne povoient-il avoir du roy de Navarre. - -Et à ce mot furent pluseurs forgiés et ordenés à ce, qui crièrent: -_Navarre! Navarre!_ tous à une voix ainsi comme sé il voulsissent dire: -Nous voulons le roy de Navarre. Et toutesvoies, la plus grant partie de -trop de ceulx qui là estoient se teurent et furent courrouciés dudit -cry; mais il ne l'osèrent contredire. - -Si fu lors esleu ledit roy en capitain de la ville de Paris; et luy fu -dit, de par le prévost des marchands de Paris, que ceux de Paris -escriproient à toutes bonnes villes du royaume, afin que chascun se -consentist à faire ledit roy capitain universal par tout le royaume de -France. - -Et lors, leur fist ledit roy serment de les garder et gouverner bien et -loyalement, et de vivre et morir avec eulx contre tous, sans aucun -excepter; et leur dist: «Biaux seigneurs, ce royaume est moult malade, -et y est la maladie moult enracinée; et, pour ce, ne puet-il estre si -tost gary: si ne vous vueilliés pas mouvoir contre moy sé je ne apaise -si tost les besoingnes, car il y faut trait et labour.» - - - - -LXXX. - -Coment ledit régent s'en ala de Sens à Provins, à Chasteau-Tierry et à -Gandelus; et du nombre des Jaques tués par gentilshommes. - - -Celui vendredi meismes, ledit régent qui toute celle sepmaine avoit -demouré à Sens, s'en parti et s'en ala à Provins, et d'illec vers -Chasteau-Tierry et vers Gandelus[121] où l'en disoit qu'il avoit grande -assemblée de ces communes que l'en appelloit Jaques-Bonhomme; et -tousjours luy venoient gentilshommes de tous pays. Et la royne Jehanne -estoit à Paris, laquelle mettoit grande diligence de faire aucun -traictié entre ledit régent, par devers lequel elle envoioit souvent, et -ceulx de Paris. Et pour ce se parti ladite royne de Paris le samedi -vingt-troisiesme jour de juing pour aler par devers ledit régent qui -estoit environ Meaulx, en attendant les gens d'armes qui luy venoient. - -Et tousjours ardoient les gentilshommes aucunes maisons que il -trouvoient à ceulx de Paris, sé il n'estoient officiers du roy ou dudit -régent; et prenoient et emportoient tous les biens meubles que il -trouvoient et estoient auxdis habitans; et ne se osoit homme qui alast -par pays, avoer de Paris[122]. Et aussi tuoient les gentilshommes tous -ceux que il povoient trouver qui avoient esté de la compagnie des -Jaques, c'est-à-dire des communes qui avoient tué les gentilshommes, -leur femmes et leur enfans, et abattues maisons; et tant que on tenoit -certainement que l'en en avoit bien tué dedens le jour de la saint -Jean-Baptiste vint mil et plus. - - [121] _Gandelus_. Aujourd'hui bourg du département de l'Aisne, à - quatre lieues de _Château-Thierry_. - - [122] C'est que ces _Marseillais_ du XIVe siècle avoient été bien - réellement soulevés par les anarchistes de Paris. Je demande la - permission de citer à l'appui de cette opinion la précieuse - chronique manuscrite conservée sous le nº 530, Supplément françois. - A l'occasion de l'expédition du roi de Navarre contre les Jacques, - on y lit: «En ce temps assembla le roy de Navarre grans gens et ala - vers Clermont-en-Beauvoisis, et en tuèrent plus de huit cens et fist - copper la teste à leur cappitaine _qui se vouloit tenir pour roy_; - et dient aucuns que les Jacques s'attendoient que le roy de Navarre - leur deust aidier, pour l'aliance que il avoit au prévost des - marchans, par lequel prévost la Jaquerie s'esmeut, si comme on dit. - En ce temps alèrent ceux de Paris»--(non pas les Navarrois) «à - Ermenonville, et assaillirent le chastel et le prindrent d'assaut. - Là estoit de Lorris, qui avoit l'ordre de chevalerie; mais par paour - il regnia gentillesse et jura que il amoit mieulx les bourgois et le - commun de Paris que les nobles; et par ce fu sauvé et sa femme et - ses enfans. Mais ses biens furent tous robés et prins qui dedens le - chastel estoient. Lors repairèrent icelles gens à Paris.» Notre - chronique a dit plus haut qu'Ermenonville avoit été pris par les - _Jaques_. Parisiens ou Jaques, c'étoit tout un. - - - - -LXXXI. - -Coment les gentilshommes de Bourgoigne laissièrent le roy de Navarre. - - -Le vendredi vingt-deuxiesme jour dudit mois de juing, le roy de Navarre -parti de Paris et avecques luy pluseurs de ladite ville et pluseurs de -ses gens. Et estoient environ six cens glaives, et alèrent à Gonesse où -pluseurs autres des villes de la visconté de Paris les attendoient. Et -deux jours ou trois devant, pluseurs des gentilshommes qui avoient esté -avec ledit roy de Navarre une partie de la saison et encore estoient, -espécialement ceulx du pays de Bourgoigne, prisrent congié dudit roy de -Navarre, quant il virent que il avoit accepté la capitainerie de ceus de -Paris, en disant que il ne seroient point contre ledit régent né contre -les gentilshommes; et s'en partirent et s'en alèrent en leur pays. Et -ledit roy et sa compaignie s'en alèrent vers Senlis. - - - - -LXXXII. - -Coment ledit régent et son ost logièrent près de Paris, en telle manière -que nul n'osoit issir né entrer en ladite ville de celle part où il -estoit. - - -Monseigneur le régent qui avoit esté vers Chasteau-Tierry, vers la -Ferté-Milon et au pays environ pour despécier pluseurs assemblées des -Jaques qui là estoient, après ce que les nobles qui estoient avec ledit -régent orent mis à mort pluseurs Jaques, ars et gasté tout le pays entre -la rivière de Marne et de Seine, s'en retourna en alant vers Paris, et -se logia à Chielle-Sainte-Bautheut[123], la derrenière sepmaine de -juing, c'est assavoir le mardi vingt-troisiesme jour dudit moys. - - [123] _Bautheut_. Bathilde. - -Et la royne Jehanne fu à Laigny, qui moult se penoit de traictier entre -ledit régent et ceulx de Paris. Et lors n'y pout aucun traictié estre -trouvé: car ceulx de Paris se tenoient fiers et haus contre ledit régent -leur seigneur. Et pour ce, luy et son ost se deslogièrent de Chielle et -se logièrent environ le bois de Vincennes, environ le pont de Charenton -et environ Conflans, le vendredy vint-neuviesme jour dudit moys de -juing. Et tenoit-l'en que en l'ost dudit régent avoit bien trente mil -chevaux. Si fu tout le pays gasté jusques à huit ou dix lieues, et -communément les villes arses. - -Et ledit roy de Navarre s'en retourna et entra en la ville de -Saint-Denis, lequel roy estoit alié avec ceulx de Paris contre ledit -régent leur droit seigneur. Et si avoit en la compaignie dudit roy grant -foison ennemis du roy et du royaume de France, Anglois et autres que -ledit roy de Navarre avoit fait venir des garnisons anglesches, -d'Esparnon et d'autre part. En la ville de Saint-Denis se tint le roy de -Navarre. Et ledit régent et son ost estoient logiés ès lieux dessus dis, -et estoit le corps dudit régent logié en l'ostel du Séjour, ès -Quarrières[124]. Et n'osoit homme issir de Paris de celle part né entrer -aussi; mais par pluseurs fois en issoit l'en en bataille; mais tousjours -perdoient plus qu'il ne gaignoient et en y ot pluseurs mors. - - [124] _Quarrières_. Les Carrières sont un petit village dépendant de - la commune de Charenton. Quant à l'_ostel du Séjour_, c'est - aujourd'hui la maison de plaisance ou de refuge de M. l'archevêque - de Paris. - - - - -LXXXIII. - -Coment le régent et le roy de Navarre assemblèrent en un pavillon qui fu -tendu sur une motte, entre Saint-Anthoine et le bois, pour accorder un -traictié que la royne Jehanne avoit basti; et du serment que ledit roy -fist sur _Corpus Domini_ que l'evesque de Lisieux avoit célébré, en -entencion que ledit régent et ledit roy le usassent pour plus fermement -tenir leur seremens; mais ledit roy de Navarre refusa à user le premier. - - -Le dimenche huitiesme jour de juillet ensuivant, assemblèrent lesdis -régent et roy de Navarre en un pavillon qui, pour ce, fu tendu près de -Saint-Anthoine, en un lieu que l'en dit le Moulin-à-Vent, pour accorder -ensemble certain traictié que la royne Jehanne avoit pourparlé. Si -estoient les batailles dudit régent toutes ordenées aux champs en quatre -batailles, où l'en estimoit bien douze mil hommes d'armes et plus. Et -les gens du roy de Navarre furent en bataille ordenés sur une petite -montaigne près de Monstruel et de Charonne, et n'estoient pas plus de -huit cens combattans, si comme l'en les estimoit. Et, pour ce que il -estoient si petit nombre ne approchièrent point ledit pavillon né les -batailles audit régent. - -Si parlementèrent ledit régent et ses gens et le roy de Navarre et ses -gens, en la présence de ladite royne. Si furent à acort par la manière -qui s'ensuit, c'est assavoir: pour toutes les choses que ledit roy -pourroit demander audit régent pour quelconques causes que ce fust, luy -bailleroit dix mil livres de terre[125] et quatre cens mil florins à -l'escu, lesquels seroient bailliés audit roy par la manière qui -s'ensuit. C'est assavoir la première année cent mil, et chascun an -ensuivant cinquante mil, jusques à fin de paie; et si seroient lesdis -quatre cens mil florins pris sur les aydes que le peuple feroit pour -cause des guerres, sans ce que ledit régent en fust autrement tenu né -obligé. Et pour ce, ledit roy de Navarre devoit estre avec ledit régent -contre tous excepté le roy de France; et afin que ledit régent et le roy -de Navarre tenissent sans enfraindre toutes les choses dessus dites, -l'evesque de Lisieux, qui présent estoit, chanta une messe audit -pavillon, environ heure de nonne, et consacra deux personnes[126], en -espérance que de l'une fust fait deux parties et usées par lesdis régent -et roy. Et quant la messe fu chantée, lesdis régent et roy jurèrent, sur -le corps-Dieu sacré que ledit evesque tenoit entre ses mains, que il -teindroient et acompliroient sans enfraindre tout ce que chascun avoit -promis, présens à ce dus, contes et barons tant come en povoit au devant -dit pavillon, environ heure de nonnes. Et après ledit evesque brisa -l'oiste, et en voult faire user à chascun desdis régent et roy; mais -ledit roy dit que il n'estoit pas jeun[127]; et pour ce ledit régent -n'en prist point aussi, jasoit ce que il se feust ordené pour le -recevoir. Si usa tout ledit evesque. Et, par ce, ledit roy devoit aler à -Paris pour les faire mettre en l'obéissance dudit régent. Et ainsi se -départirent; et s'en ala ledit régent aux Quarrières et ledit roy à -Saint-Denis. - - [125] _Dix mil livres de terre_. C'est-à-dire lui assigneroit la - propriété de terres évaluées à dix mille livres. - - [126] _Personnes_. Deux _oistes_ ou hosties, deux _Corpus Domini_. - - [127] _Jeun_. «Jejunus.» A jeun. - - - - -LXXXIV. - -Coment, après les dessusdis sermens, les gens au roy de Navarre -coururent sus aux gens du régent. - - -Le mardi ensuivant dixiesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre -ala à Paris; et cuidoit ledit régent que ledit roy deust aler devers -luy, celuy jour, porter la response de ceux de Paris: mais il n'y ala -point, ainçois demoura tout ce jour. Et l'endemain, le onziesme jour -dudit moys, il mist en ladite ville de Paris les Anglois que il avoit -avecques luy. Et disoit-l'en en l'ost dudit régent que ceux de Paris -avoient dit audit roy que il avoit fait sa paix sans eux et que il ne -leur en challoit, car il se passeroient bien de li[128]. Et pour ce fist -nouvelles alliances, si comme l'en disoit, avec eux; et bien y parut de -fait, car il ne retourna point devers ledit régent; mais[129], luy -estant dedens ladite ville de Paris, pluseurs en issirent armés, par -espécial de ceux que il y avoit menés. - - [128] Cette dernière circonstance précieuse est éclaircie par le - continuateur de Nangis, qui place le fait après la destruction - _prétendue_ du pont de bateaux dont il sera question tout à l'heure: - «Alterâ autem vice contigit quod _nobiles_ cum duce in armis partes - illas ubi pons fuerat, ut dicitur, propè pontem de Charenton - accesserunt, ut regem Navarræ cum Parisiensibus expugnarent, contrà - quos rex Navarræ, capitaneus parisiensis, cum suis armatus aggressus - est, et veniens ad ipsos locutus est multis sermonibus eis sine - pugnâ, et deindè reversus est Parisius. Quod videntes Parisienses, - suspicati sunt contrà ipsum, quod, quia nobilis erat, cum aliis - conspirasset aliqua Parisiensibus secreta forsitan vel nocua. - Propter quod dictum regem cum suis spreverunt, et ipsum ab illo - officio removerunt.» - - (Spicileg., t. III, p. 118.) - - [129] _Mais_, etc. Cette dernière phrase est inédite, et ne se trouve - complète que dans le manuscrit de Charles V. - -Et assaillirent ledit mercredi, onziesme jour dudit moys, aucuns de -l'ost dudit régent qui se deslogoient de la Granche-aux-Merciers pour -eux approchier dudit régent. Et pour ce, crya-l'en en l'ost alarme, et -s'arma l'ost, et courut-l'en jusques à la bastide des fossés, et là ot -grant escarmuche, et y demoura-l'en jusques près de la nuit: et y -perdirent ceux de Paris plus que les autres. - - - - -LXXXV. - -Coment le roy de Navarre mist sus au régent qu'il avoit enfraint le -traictié, et du pont de bateaux qui fu fait sur Saine. - - -Le jeudi douziesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre s'en -retourna à Saint-Denis, et laissa les Anglois à Paris. Et ledit régent -envoia par devers ledit roy pour savoir quelle volenté il avoit, et luy -fist requérir que il venist avec luy, car il luy avoit promis que il luy -ayderoit contre tous. Lequel roy respondi que ledit régent et sa gent -avoient enfraint le traictié et les convenances que il avoient, car il -avoient assaillis ceux de Paris le jour précédent, si comme disoit ledit -roy, tant comme il traictoit avecques eux; jasoit ce, en vérité, que -ceux de Paris eussent commencié l'escarmuche. Mais ledit roy disoit ces -choses pour ce qu'il ne povoit avoir fait à Paris ce qu'il avoit promis -au traictié dudit régent et de luy; car il avoit promis de tant faire -que ceux de Paris paieroient six cens mil escus de Phelippe pour le -premier paiement de la raençon du roy, mais que ledit régent leur -reméist toute paine criminelle. Et ceux de Paris respondirent quant il -en parla, que il n'en paieroient jà denier. Et pour ce, mettoit sus -ledit roy audit régent que il avoit enfraint ledit traictié, jasoit ce -que ceux qui là estoient savoient bien le contraire. Si cuida-l'en bien -que tous traictiés fussent rompus, dont moult de gens avoient grant -joie. - -Et mist-l'en[130] grant paine à achever un pont que l'en avoit -encommencié sur bateaux pour passer la rivière de Saine, lequel fu -achevé ledit jeudi. Et tantost, pluseurs de l'ost passèrent ledit pont -et ardirent Vitery et pluseurs autres villes oultre la rivière de Saine, -et y pilla-l'en tout ce que l'en y trouva. - - [130] _Mist-l'en_. Les gens du régent, ou comme dit simplement le - continuateur de Nangis: _Nobiles_. «Nobiles super Secanam pontem - fecerant inter Parisius et Corbelium, per quod transibant ad ambas - partes fluminis.» Le pont fut établi bien au-dessous de Corbeil, et - dans la presqu'île formée par le confluent de la Seine et de la - Marne, en face de Vitry. Le continuateur ajoute que les nobles - eurent le dessous dans l'engagement dont le chapitre suivant va nous - entretenir; et que le pont fut détruit. Le fait peut rester douteux. - -Et ladite royne Jehanne aloit souvent par devers les uns et par devers -les autres pour renouveler ledit traictié. Toutesvoies parloient -pluseurs moult vilainement contre ledit roy de Navarre qui si -solempnellement avoit juré et ne tenoit chose que il eust promis. - - - - -LXXXVI. - -Coment monseigneur le duc de Normendie, ainsné fils du roy de France, -lors régent le royaume, reboutèrent, luy et ses gens, ceux de Paris de -dessus le pont qu'il avoit fait faire sur Saine; et de pluseurs -escarmuches faictes environ Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les -gens dudit régent; et du traictié qui fu fait pour faire la paix entre -le régent et ceux de Paris. - - -Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de -disner, ledit régent estant en sa chambre, en son conseil, pluseurs de -la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui -estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchièrent jusques devant -ledit pont que ledit régent avoit fait faire, lequel pont estoit sur la -rivière de Saine, devant l'ostel des Quarrières où estoit logié ledit -régent. Et tantost que il furent devant ledit pont, il descendirent à -pié, et en entra aucuns dedens ladite rivière pour aller sur ledit pont -où il n'avoit point de garde. Mais l'en ne povoit monter sus ledit pont -sé l'en n'entroit en l'yaue jusques au nombril, pour ce qu'il avoit -faute au bout du pont par devers Vitery; et y mettoient les gens dudit -régent une bachière toutes les fois que il vouloient passer: et quant il -en avoient fait, ladite bachière estoit ostée du bout du pont. Et estoit -mise contre ledit pont au dessus, ainsi comme au milieu. Et lors estoit -en celuy estat; et pour ce convint que les dis de Paris entrassent en -l'yaue pour monter sur ledit pont. Si crya-l'en alarme moult forment; et -fu moult l'ost estourmie, car les autres estoient venus à couvert et -soudainement. Si alèrent pluseurs, les uns armés et les autres désarmés, -pour deffendre ledit pont. Et jà avoient pluseurs des dessus dis de -Paris oultre la moitié du pont. Et là se combatirent les gens dudit -régent et reboutèrent leur ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala -ledit régent en sa personne: et y furent pluseurs des gens dudit régent -navrés de trait. Et si y fu pris son mareschal que on appelloit -monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres navrés et -pris. Toutesvoies furent-il reculés et mis tous hors dessur ledit pont -par les gens dudit régent et s'en retournèrent vers Paris. Et pour ce -que l'en crioit alarme vers Paris, au cousté devers Saint-Anthoine, et -disoit-l'en que ceux de Paris estoient issus de celle part, les gens -d'armes se trairent vers là, et sur les champs furent les batailles -rangiés. Et y ot des escarmuches toute jour jusques à la nuit, et y -perdirent ceux de Paris plus que il ne gaignièrent. Toutesvoies, ceux -qui issirent de Paris, tant d'un cousté de Paris comme d'autre, estoient -le plus Anglois. Et durant ces choses, la royne Jehanne ala devers ledit -régent pour renouer ledit traictié, et quant elle s'en parti pour aler à -St-Denis, encore estoient les batailles sur les champs. Si traictièrent -toute celle sepmaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit -moys de juillet. Et celluy jour, ladite royne Jehanne, le roy de -Navarre, l'arcevesque de Lyon qui là avoit esté envoié de par le pape, -l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot -eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris alèrent environ -tierce au bout dudit pont que ledit régent avoit fait faire de la partie -devers Vitery, et avoient des gens d'armes et des archiers avecques eux. -Et ledit régent y ala à petite compaignie tout désarmé; et -parlementèrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et finablement -furent à accort, par telle manière que ceux de Paris prieroient ledit -régent que il leur voulsist remettre son mautalent, et pardonner tout ce -que il avoient fait; et il se mettroient en sa merci, par telle -condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la royne Jehanne, du -roy de Navarre, du duc d'Orléans et du conte d'Estampes, concordablement -et non aultrement. Et avec ce demourroient en leur vertu tous accors, -toutes convenances et toutes aliances que ceux de Paris avoient avecques -ledit roy de Navarre avecques bonnes villes et avecques tous autres. Et -ledit régent devoit faire ouvrir tous passages de rivières et autres, -afin que toutes denrées et marchandises pussent passer et estre portées -à Paris. Et pour parfaire les choses contenues audit traictié, fu -journée prise au mardi ensuivant, pour estre à Laigny-sur-Marne; et là -devoient estre ledit régent et son conseil d'une part, et ceux qui -seroient ordenés pour Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc -d'Orléans et conte d'Estampes, par le conseil desquels ledit régent en -devoit ordener. Et ce fait, fu publié en l'ost que il avoit bonne paix -entre ledit régent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogièrent les gens -de monseigneur le duc et s'en partirent pluseurs celuy jour. - -Et l'endemain, jour de vendredi, vingtiesme jour dudit mois, pluseurs -alèrent vers Paris pour besoignes que il avoient à faire lesquels on n'y -voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'en à qui il estoient; et -quant il respondirent que il estoient au duc, ceux de Paris leur -disrent: «Alés à vostre duc.» Et y entra Mathé Guete[131], trésorier de -France, lequel fu en grant péril d'estre tué; et finablement en fu mis -hors quant il ot esté mené en la maison de la ville en Grève, et à -Saint-Eloy devant le prévost des marchands et les gouverneurs. - - [131] _Mathé Guete_. Sans doute celui qui, dans le préambule du traité - de Brétigny, sera nommé _Macy Guery_. - -Et après ce que ledit accort fu fait par la manière que dessus est dit, -les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit régent, prisrent -et saisirent pluseurs maisons et biens meubles de pluseurs officiers qui -avoient esté avec ledit régent audit ost. - -Et ledit régent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et -la plus grant partie de son ost s'en parti. - - - - -LXXXVII. - -Coment ceulx de Paris se esmeurent contre les Anglois que le roy de -Navarre avoit fait venir en ladite ville; et en tuèrent partie et les -autres emprisonnèrent au Louvre. Et de la mort de ceulx de Paris vers -Saint-Cloust. - - -Le samedi ensuivant, veille de la Magdalène, fu la journée[132] -ensuivant qui avoit esté mise à Laigny-sur-Marne remise à Corbeil. Et -celuy samedi, après disner, s'esmeut à Paris un grant descort entre -ceulx de la ville et pluseurs Anglois qu'il avoient fait venir en ladite -ville contre ledit régent leur seigneur, pour ce que l'en disoit que -aucuns autres Anglois qui estoient à Saint-Denis et à Saint-Cloust -pilloient le pays. Si s'esmeut le commun de ladite ville de Paris, et -courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite ville de Paris, et en -tuèrent vint-quatre ou environ et en prisrent quarante-sept des plus -notables, en l'ostel de Neelle auquel il avoient disné avec le roy de -Navarre. Et plus de quatre cens autres en divers ostieux de ladite -ville, lesquels il mistrent tous en prison au Louvre. De laquelle chose -le roy de Navarre fu moult courroucié, si comme l'en disoit; et aussi -furent le prévost des marchans et autres gouverneurs de ladite ville. -Et, pour ce, l'endemain, jour de dimenche et de la Magdalène, -vingt-deuxiesme jour dudit moys de juillet, le roy de Navarre, l'evesque -de Laon, le prévost des marchans et pluseurs autres gouverneurs de -ladite ville de Paris furent en la maison de ladite ville, environ heure -de midi, et y ot moult de peuple assemblé en ladite maison, tous armés -devant en la place de Grève. Auquel peuple ledit roy parla et leur dist -qu'il avoient mal fait d'avoir tué lesdis Anglois, car il les avoit fait -venir en son conduit[133] pour servir ceulx de la ville de Paris. Et -tantost pluseurs d'iceux crièrent qu'il vouloient que tous les Anglois -fussent tués, et vouloient aler à Saint-Denis mettre à mort ceux qui y -estoient, qui pilloient tout le pays. Et disrent audit roy et au prévost -des marchans que il alassent avec eux, en disant que il avoient esté -bien paiés de leur gages et soudées, et néanmoins il pilloient tout le -pays. Et jasoit ce que ledit roy et prévost féissent tout leur povoir de -refraindre ledit peuple, il ne le povoient faire, mais convint que il -leur accordassent à aler avec eux. Mais avant que on partist de Paris, -il fu près de vespres. Dont pluseurs présumèrent que ledit roy fist -attendre le partir, afin que lesdis Anglois ne feussent sourpris et -despourveus. Et environ heure de vespres partirent de Paris, les uns par -la porte Saint-Honoré, le roy de Navarre, le prévost des marchans et -toute leur route par la porte Saint-Denis et alèrent vers le Moulin à -vent. Et estimoit-on que il estoient, tant d'une part comme d'autre, -environ seize cens hommes de cheval et huit mille de pié. Et furent -lesdis roy de Navarre, le prévost des marchans et toute leur route bien -l'espace de demie heure largement, sans eux mouvoir au champ qui est de -l'autre partie dudit moulin à vent par devers Montmartre. Et de leur -route furent envoiés trois glaives qui chevauchièrent par emprès -Montmartre. Lesquels, sans ce qu'il feussent après veus, chevauchièrent -en alant tout droit vers le bois de St-Cloust, auquel bois lesdis -Anglois estoient en une embusche. Et au-dehors dudit bois par devers -Paris en avoit environ quarante ou cinquante. Si cuidèrent ceux de Paris -que il n'en y eust plus; et alèrent vers lesdis Anglois. Et quant il -furent près, les Anglois qui estoient audit bois issirent hors, et -tantost ceux de Paris se misrent à fouir et les Anglois au chacier. Si -tuèrent lesdis Anglois grant foison des dessus dis de Paris, par -espécial de ceux de pié qui estoient issus par la porte St-Honoré; et -tenoit-l'en communément qu'il y avoit de mors bien six cens ou plus, et -furent presque tous gens de pié. Et ledit roy de Navarre qui véoit ces -choses ne se parti pas de là, mais laissa tuer les dessusdis de Paris -sans leur faire aucune aide né secours. Et après ce que lesdis de Paris -furent desconfis et tués comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala à -Saint-Denis, et ledit prévost des marchans et sa compaignie s'en -retournèrent à Paris. Et furent, quant il rentrèrent à Paris, forment -huiés et blasmés de ce qu'il avoient ainsi les bonnes gens de Paris -laissié mettre à mort sans les secourir. Et dès lors commencièrent ceux -de Paris forment à murmurer, et faisoient forment garder les -quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun -de Paris; et volentiers les eust le commun de Paris mis à mort; mais le -prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le povoient -souffrir. - - [132] _La journée_. L'ajournement. - - [133] _En son conduit_. Sous sa sauve-garde. - - - - -LXXXVIII. - -Coment le prévost des marchans et ses aliés délivrèrent les prisonniers -du Louvre. - - -Le vendredi vingt-septiesme jour dudit mois de juillet, le prévost des -marchans et pluseurs autres jusques au nombre de huit vint ou deux cens -hommes armés et pluseurs archiers alèrent au Louvre; et, de fait, contre -la volenté dudit peuple et commun de Paris, délivrèrent lesdis Anglois -prisonniers et les misrent hors de Paris par la porte Saint-Honoré. Et -en les conduisant de la ville dehors, aucuns de ceux qui estoient avec -ledit prévost crioient et demandoient sé il i avoit aucun qui voulsist -aucune chose dire contre la délivrance desdis Anglois; et avoient leur -arcs tous tendus pour les délivrer de tous empeschemens, sé aucuns les -voulsist mettre en ladite délivrance; mais il n'y ot personne qui osast -parler né faire semblant; jasoit ce qu'il en fussent moult -douloureusement courrouciés en ladite ville de Paris. - -Si s'en alèrent les Anglois à Saint-Denis avec le roy de Navarre, qui -tousjours y estoit demouré depuis le dimenche précédent; car il n'osoit -pas seurement retourner à Paris, si comme l'en disoit, tant pour cause -de ce que il n'avoit point aidié à ceux de Paris le dimenche précédent, -lorsque les Anglois les avoient tués, comme pour la délivrance des -Anglois du Louvre, laquelle avoit esté faite à la requeste dudit roy de -Navarre, si comme l'en disoit et voir estoit. Si en estoit le peuple de -Paris forment esmeu en cuer contre ledit prévost des marchans et contre -les autres gouverneurs; mais il n'y avoit homme qui osast commencier la -riote. Toutesvoies Dieu, qui tout voit, qui vouloit ladite ville sauver, -ordena par la manière qui s'ensuit. - - - - -LXXXIX. - -De la mort du prévost des marchans et de pluseurs autres ses aliés. - - -Le mardi darrenier jour du moys de juillet, le prévost des marchans et -pluseurs autres avec luy, tous armés, alèrent disner à la bastide -Saint-Denis. Et commanda ledit prévost à ceux qui gardoient ladite -bastide que il baillaissent les clefs à Joseran de Mascon, qui estoit -trésorier du roy de Navarre. Lesquels gardes desdites clefs disrent que -il n'en bailleroient nulles. Dont le prévost fu moult courroucié, et se -mut riote à ladite bastide entre ledit prévost et ceux qui gardoient -lesdites clefs, tant que un bourgois appellé Jehan Maillart, garde de -l'un des quartiers de la ville, de la partie de vers la bastide, oï -nouvelles dudit débat, et pour ce se traist vers ledit prévost et luy -dist que l'en ne bailleroit point les clefs audit Joseran. Et, pour ce, -eust pluseurs grosses parolles entre ledit prévost et ledit Joseran -d'une part, et ledit Jehan Maillart d'autre part. Si monta ledit Jehan -Maillart à cheval, et prist une bannière du roy de France et commença à -hault crier: «_Montjoie Saint-Denis au roy et au duc!_» tant que chascun -qui le véoit aloit après et crioit à haulte voix ledit cri. Et aussi -fist le prévost et sa compaignie. Et s'en alèrent vers la bastide -Saint-Anthoine. Et ledit Jehan Maillart demoura vers les halles. Et un -chevalier appelé Pepin des Essars qui rien ne savoit de ce que ledit -Jehan Maillart avoit fait, prist assez tost après une autre bannière de -France, et crioit semblablement comme Jehan Maillart: «_Montjoie -Saint-Denis!_» Et durant ces choses, ledit prévost vint à la bastide -Saint-Anthoine, et tenoit deux boistes où avoit lettres lesquelles le -roy de Navarre luy avoit envoyées, si comme l'en disoit. Si requistrent -ceux qui estoient à ladite bastide que il leur monstrast lesdites -lettres. Et s'esmut riote à ladite bastide, tant que aucuns qui là -estoient coururent sus à Phelippe Giffart qui estoit avec ledit prévost, -lequel se deffendi forment, car il estoit fort armé et le bacinet en la -teste; et toutesvoies fu-il tué. Et après fu tué ledit prévost et un -autre de sa compaignie appelé Simon Le Paonnier: et tantost furent -despoilliés et estendus tous nus sur les quarriaux en la voie. Et ce -fait, le peuple s'esmut pour aler quérir des autres et pour en faire -autel; et leur dist-on que, en l'ostel de Hocaus, à l'enseigne de -l'Ours, près de la porte Baudoier, estoit entré Jehan de l'Isle le -jeune. Si y entrèrent grant foison de gens et y trouvèrent ledit Jehan -de l'Isle et Gille Marcel, clerc de la marchandise de Paris, lesquels il -misrent à mort. Et tantost furent despoilliés comme les autres et -trainés tous nus sur les quarreaux devant ledit ostel et là furent -laissiés. Et tantost se parti ledit peuple et s'esmut à aler querre des -autres. Et ce jour, à la bastide Saint-Martin, fu tué Jehan -Poret-le-Jeune. Et furent les cinq corps dessus nommés trainés en la -court de Sainte-Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et là furent mis et -estendus tous nus en ladite court, en la veue de tous, si comme il -avoient fait mettre les mareschaux, celui de Clermont et celui de -Champaigne: dont pluseurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu, quar -il estoient mort de telle mort comme il avoient fait morir lesdis -mareschaux. - -Item, celui mardi, furent pris et mis au Chastellet de Paris, Charles -Toussac eschevin de Paris, et Joseran de Mascon trésorier du roy de -Navarre. Et le peuple qui les menoit crioit haultement le dessus dit -cri, et avoit chascun dudit peuple l'espée nue au poing. - - - - -XC. - -De la venue du régent à Paris, et de la mort Charles Toussac et de -Joseran de Mascon. - - -Le jeudi, secont jour d'aoust au soir, ala le duc de Normendie, régent -le royaume, à Paris où il fu receu à très grant joie du peuple de ladite -ville. Et celui jour, avant que ledit régent entrast à Paris, furent -lesdis Charles Toussac[134] et ledit Joseran trainés du Chastellet -jusques en Grève, et là furent décapités. Et longuement après -demourèrent en la place sur les quarreaux, et après en la rivière furent -gietés. - - [134] _Charles Toussac_. La veuve de ce méchant échevin ne conserva - pas longue rancune au parti qui avoit mis à mort son mari. Cinq mois - après, elle se remaria à Pierre de Dormans, échanson du régent et - neveu du célèbre chancelier Jean de Dormans. En considération de ce - futur mariage, le dauphin consentit à rendre à Marguerite tous les - biens confisqués sur son premier mari Toussac, comme on le voit par - une déclaration datée du 7 janvier 1358-59 transcrite dans le - _Recueil Msc. du Trésor des Chartes_, tome 26. - - Quant au récit de la mort du prévôt des marchans, on a souvent - essayé d'en changer le caractère et d'en modifier les circonstances. - Dans ce but, on s'est appuyé de l'autorité des _Chroniques de - Saint-Denis_. Un illustre membre de l'Académie des Belles-Lettres, - feu M. Dacier, a surtout voulu prouver que Maillart n'avoit joué, - dans la journée du 31 juillet, qu'un rôle secondaire, et que tout - l'honneur devoit en revenir à Pepin des Essarts. (Voyez les Mémoires - de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, volume 43, page - 563 et suivantes. Voyez aussi les notes des pages 383 et 384, dans - la deuxième édition du Froissart donnée par M. Buchon.) - - Ce n'est point ici le lieu de rejeter l'opinion de M. Dacier au rang - des paradoxes dont se fait trop souvent un jeu l'imagination des - érudits: l'un de mes amis, M. Léon de La Cabane, s'est chargé de ce - soin dans une dissertation qui sera publiée peut-être avant ce - volume. Mais je ne puis m'empêcher de remarquer: 1º que le - continuateur de Nangis, dont on a invoqué le silence, atteste que le - coup mortel fut porté à Marcel par l'un des gardiens des portes: - «Adfuit unus ex dictis custodientibus, qui elevans cum magno impetu - gladium vel hastam percussit validè præpositum mercatorum et eum - crudeliter interfecit.» Or, Pepin des Essarts n'étoit pas un gardien - des portes, mais bien Jean Maillart.--2º Que sur deux leçons de - Froissart, l'une accordant l'honneur de la journée à Maillart, - l'autre le transportant sur la tête de Pepin des Essarts, cette - dernière est le moins fréquemment reproduite dans les manuscrits, et - peut seule être le fait d'une infidélité réfléchie.--3º Qu'une autre - chronique inédite et jusqu'à présent non consultée, raconte le fait - de manière à justifier le récit du continuateur de Nangis et celui - du texte de Froissart le plus généralement transcrit dans les - manuscrits anciens. On me pardonnera, sans doute, de rapporter ce - nouveau témoignage qui bat complètement en ruine le sentiment de M. - Dacier, de M. Michelet et de plusieurs autres. Après avoir raconté - l'accord fait secrètement par Marcel avec le roi de Navarre, le - chroniqueur ajoute: - - «Le prévost des marchans et ses aliés avoient fait leur atrait et ne - voulurent que on veillast en celle nuit aux portes né aux murs. Mais - à Paris avoit un bourgois nommé Jehan Maillart qui estoit garde, par - le gré du commun, d'un quartier de la ville qui estoit ordenée par - quatre cappitaines. Cil Jehan ne voult mie que cil qui estoient - ordenés en son quartier pour veillier, laissassent leur garde. Dont - Phelippe Giffars et autres qui estoient aliés à la trahison le - blasmèrent et voulurent avoir les clefs de la porte, et retraire ses - gens et leur garde laissier. Lors ce Jehan Maillart s'apperceut bien - de trahison et manda Pepin des Essars et pluseurs autres bourgois et - les fist armer et pluseurs autres, et fist drécier une bannière de - France, et crioit cil et sa gent: _Montjoie au riche roy et au duc - son fils le régent!_ Si assembla avecques eulx grant foison du - peuple de Paris en armes et alèrent véir aux portes et les - forteresces. Et avint que vers la porte Saint-Anthoine il trouvèrent - ledit prévost des marchans et autres de ses aliés qui par couverture - crioient: _Montjoie au riche roy et au duc son fils le régent!_ si - comme les autres. Adonc Jehan Maillart requist au prévost des - marchans et pardevant le peuple que il montrast les lettres que le - régent leur avoit envoiées; mais il ne les monstroit mie volentiers, - pource que le mandement luy estoit contraire, et se cuidoit excuser - par paroles. Mais ly pluseurs conceurent la trahison. Et là fu - assailli du commun et fu occis...» - - Pepin des Essarts fut-il invité par Maillart à prendre les armes, ou - les prit-il avant de rien savoir des dispositions de Maillart? Voilà - toute la question. Quant à celui qui délivra la France de la - tyrannie de Marcel, la comparaison de tous les témoignages - contemporains doit nous le faire reconnoître dans Jehan Maillart - plutôt que dans Pepin des Essarts. Les _Chroniques de Saint-Denis_, - qui allèguent pour ou contre ce dernier une sorte d'_alibi_, le - font, à mon avis, non pour frustrer Maillart de la gloire qui devoit - lui revenir, car elles lui laissent d'ailleurs le premier et le - principal honneur de la journée, mais sans doute pour répondre au - voeu et aux dénégations que Maillart exprimoit lui-même. Compère de - Marcel comme Froissart nous l'a appris, et long-temps son ami, - Maillart se reprochoit sans doute d'avoir commis, en débarrassant la - France d'un scélérat, ce que l'opinion religieuse de son siècle - regardoit comme un véritable parricide. Il peut donc avoir usé - lui-même de la haute influence qu'il conserva toujours sur le - régent-roi et sur ses concitoyens, pour obscurcir l'éclat d'une - action qui l'exposoit à de rudes récriminations jusque dans le sein - de sa famille. Ainsi l'allégation de nos chroniques, qui plusieurs - fois citeront encore honorablement Jean Maillart, ne peut affaiblir - la conviction qui résulte du triple récit du continuateur de Nangis, - partisan des opinions populaires, de notre chroniqueur anonyme, - narrateur impartial, et de Froissart lui même, ce courtisan des - chevaliers, dans la première de ses deux rédactions suivie par Jean - de Wavrin dans son _Histoire d'Angleterre_, et par Jean Lefevre, - dans ses _Grandes Histoires du Haynaut_. - - - - -XCI. - -Coment le régent fu deffié de par le roy de Navarre. - - -Le vendredi tiers jour du mois d'aoust, fu le régent deffié de par le -roy de Navarre. Et celui jour fu pris Pierre Gille. Et aussi fu maistre -Thomas de Ladit, chancelier dudit roy de Navarre, qui estoit en habit de -moine. - - - - -XCII. - -De la mort de pluseurs traitres du roy et du régent; et des parolles que -ledit régent dist à ceux de Paris. - - -Le samedi ensuivant, quart jour dudit moys d'aoust, ledit Pierre Gille -et un chevalier qui estoit chastelain du Louvre, et estoit né d'Orléans -de assez petit lieu, de gens de mestier[135], et estoit appelé -monseigneur Gille Caillart, furent trainés du Chastellet jusques ès -halles, et là orent les testes coppées. Mais ledit chevalier eust avant -la langue coppée, pour pluseurs mauvaises paroles qu'il avoit dictes du -roy de France et du régent son fils. Et après, les corps furent giettés -à la rivière. Et après, la semaine ensuivant, furent descapités -ensemble, en un jour, Jehan Prévost et Pierre Leblont; et en un autre -jour deux avocas, l'un de parlement appelé maistre Pierre de Puiseux, et -l'autre de Chastellet appelé maistre Jehan Godart. Et furent tous -giettés en la rivière; et un appelé Bonvoisin fu mis en oubliette[136]. - - [135] Ce passage, comme une foule d'autres, prouve bien qu'on - n'exigeoit pas des preuves de noblesse de tous ceux qu'on élevoit au - rang de chevalier. - - [136] _En oubliette_. En prison perpétuelle. - -Celui jour de samedi, quatriesme jour dudit mois d'aoust, parla ledit -régent audit peuple de Paris, en la maison de la ville; et leur dist la -grant traïson qui avoit esté traictiée par les dessus dis mors et de -l'evesque de Laon et de pluseurs autres qui encore vivoient; c'est -assavoir de faire ledit roy de Navarre roy de France, et de mettre les -Anglois et Navarrois en Paris, celui jour que le prévost des marchans fu -tué. Et devoient mettre à mort tous ceux qui se tenoient de la partie du -roy et son fils, et jà avoient esté pluseurs maisons de Paris signées à -divers seings[137]; dont moult de gens estoient forment esbahis en -ladite ville. - - [137] _A divers seings_. Le continuateur de Nangis, si favorable aux - Parisiens, dit la même chose: «Ipse rex Navarræ cum suis omnibus - urbem Parisiensem citius subintraret et homines sibi contrarios - tales et tales quorum ostia signata reperiret, trucidaret.» - (Spicileg., t. III, fº 120.) - - - - -XCIII. - -Coment les Anglois tindrent partie de la ville de Meleun. - - -Celui samedi, pluseurs Anglois et Navarrois alèrent à Meleun: et les -reçut la royne Blanche qui estoit au chastel dedens ledit chastel. Si -occupèrent l'isle de Meleun et toute la partie qui est devers -Biere[138]. Et l'autre partie qui est devers la Brie se tint contre -eulx, tant que le régent y envoia des gens d'armes et des brigans; et -ainsi fu celle partie françoise: et le chastel et tout le demourant -furent Anglois et Navarrois qui estoient tout un; et firent moult de -maulx et de dommages au pays par devers le Gastinois; et ardirent toutes -les maisons de l'abbaye du Lis, environ la Nostre-Dame de mi-aoust. - - [138] _Biere_. Le petit pays de _Biere_ comprenoit la rive droite de - la Seine, dans le territoire de Melun; c'est-à-dire Fontainebleau et - les environs. La Brie est de l'autre côté de la Seine. - - - - -XCIV. - -Coment aucuns de Picardie furent desconfis des Anglois et Navarrois qui -tenoient le chastel de Mauconseil[139]. - - [139] _Mauconseil_. Ce nom ne se retrouve plus sur les cartes. Le - continuateur de Nangis nous apprend qu'il étoit situé près de - Noyon.--La chronique inédite (nº 530, Sup. fr.) nomme le capitaine - des François et Flamands _Pierre de Flavy_, chevalier; et celui des - Navarrois _Le Bascon de Mareil_.--Froissart dit, à propos de la - prise de Mauconseil, que «ces trois forteresses (Creil, La Harelle - et Mauconseil) firent tant de destourbiers au royaume de France, que - depuis en avant cent ans ne furent réparés né restaurés.» Il eût - fallu imprimer _qui_ au lieu de _que_, avec les manuscrits. Mais - comment Froissart, mort vers 1400, peut-il parler de ce qui se - voyoit un siècle après l'année 1358? Je soupçonne la une faute des - nouvelles éditions. - - -Le jeudi vingt-troisiesme jour du moys d'aoust, pluseurs des communes de -Tournay et de autres villes de Picardie qui estoient à siège devant un -chastel de l'evesque de Noyon avec pluseurs nobles du pays, pource que -les Anglois et Navarrois l'avoient pris et se tenoient dedens, furent -desconfis par pluseurs de la partie des Anglois et Navarrois, desquels -estoit capitaine monseigneur Jehan de Piquegny et monseigneur Robert son -frère, lesquels se estoient rendus ennemis du roy de France, de son fils -et de son royaume, avec ledit roy de Navarre. Et s'enfouirent lesdites -communes; et les gentilshommes furent pris, jusques au nombre de cent -vingt ou environ. Et y fu pris ledit evesque de Noyon et fu mené à -Creil, dont ledit monseigneur Robert s'appeloit capitain[140], depuis -que ladite ville avoit esté prise des Anglois. - - [140] _S'appeloit capitain_. Plus loin, nos chroniques nomment, comme - Froissart, le capitaine de Creil _messire Jehan de Foudrigai_. - (Voyez chapitre CXVI.) - - - - -XCV. - -Coment Paris estoit lors avironnée de forteresces angloises. - - -En ce temps, en diverses contrées prisrent lesdis Anglois et Navarrois -pluseurs forteresces environ Paris, c'est assavoir Rays, Poissy et -pluseurs autres; et chevauchoient souvent jusques à demi-lieue de Paris -de celui costé. Et ceux de Creil chevauchoient souvent jusques à Gonesse -et ès villes environ, et prenoient prisonniers et emmenoient chevaulx, -et rençonnoient villes et aucunes ardoient; et si ne y résistoit-l'en -point, mais s'enfuioit chascun devant eux. - - - - -XCVI. - -Coment le roy de Navarre ala à Meleun et ardi Chatres-soubs-Mont-Lehery. - - -La première sepmaine de septembre, environ heure de tierce, le roy de -Navarre chevaucha bien à deux mil combattans, si comme l'en disoit; et -ala à Meleun rafraichir ses gens et veoir ses seurs, la royne Blanche et -une autre appelée Jehanne, lesquelles estoient dedens le chastel. Et en -son chemin ardi pluseurs villes comme Chatres-soubs-Mont-Lehery et -autres. - - - - -XCVII. - -De la mort maistre Thomas de Ladit, chancelier du roy de Navarre. - - -Le mercredi douziesme jour dudit mois de septembre, environ heure de -tierce, maistre Thomas de Ladit, chancelier du roy de Navarre, qui avoit -tousjours esté en prison depuis le quatriesme jour d'aoust qu'il avoit -esté pris, si comme dessus est dit, fu rendu aux gens de l'evesque de -Paris, par vertu de certaines bulles du pape. Et fu ledit chancelier mis -sur un huis et levé sur les épaules de deux hommes qui le portoient, -pour ce que il estoit ès fers, par les deux jambes; et en telle manière -parti du palais où il avoit esté en prison. Mais avant qu'il fu le giet -d'une pierre, loin de la porte de la cour du palais, pluseurs -compaignons de Paris luy coururent sus et le gietèrent contre terre et -le tuèrent; et tantost fu despoillié tout nu, et demoura longuement en -tel estat sus les quarreaux, au milieu du ruissel de la pluie qui -courroit au travers de son corps; et environ vespres, il fu trainé -jusques à la rivière et gieté dedens. - - - - -XCVIII. - -De la mort d'aucuns traistres, et coment Anglois et Navarrois avoient -lors toutes les rivières venans à Paris. - - -Le dimenche seiziesme jour du mois de septembre, monseigneur Jehan de -Piquegny, accompaignié de grant foison de gens d'armes, ala à Amiens, et -par la traïson d'aucuns de ceux de la ville entra ès forsbours et les -ardi et pilla. Et fu ladite cité en aventure d'estre prise. Toutesvoies, -par la volenté de Dieu et la résistance des bons de ladite ville et du -conte de Saint-Pol qui hastivement vint au secours, ledit monseigneur -Jehan et sa compaignie furent reboutés. Et depuis furent pris aucuns des -bourgois de la ville qui avoient esté consentans de rendre ladite ville -audit monseigneur Jehan de Piquegny pour le roy de Navarre, par ceux de -ladite ville; et en orent les testes coppées Jaques de Saint-Fucien[141] -et quatre autres bourgois de celle ville. Et depuis firent lesdis -Anglois et Navarrois pluseurs chevauchiées en diverses parties du -royaume de France; par espécial ceux qui tenoient Creil chevauchièrent -en Mucien[142], à Dampmartin, à Gonesse et ès villes environ, et -prisrent tout ce que il trouvèrent. - - [141] Notre chronique inédite met le maire de la ville, Fremyn de - Coquerel, au nombre de ceux qui furent punis de mort. - - [142] _Mucien_. Dans la Brie. - -Au mois d'octobre ensuivant, chevauchièrent tout le pays de Mucien et -prisrent une petite forteresce à deux lieues de Meaulx appelée -Oissery[143], et tantost l'enforcièrent et raençonnèrent le pays. Et -pour avoir la rivière de Marne, il alèrent à la Ferté-soubs-Juerre, et -prisrent une isle en laquelle il avoit une bonne tour, et tantost -l'enforcièrent. Et ainsi eurent toutes les rivières qui venoient à -Paris, c'est assavoir la rivière de Seine à Meleun, celle de Marne à la -Ferté-soubs-Juerre, et au-dessous de Paris, Mante et Meulent et Poissi; -la rivière d'Oise, à Creil. Et ainsi estoit Paris asségié, et si estoit -Rouen et Beauvais, par les forteresces que il tenoient environ, car il -estoient seigneurs de tout le Beauvoisin. Si ne povoit-l'en mener vins à -Arras, à Tournay, à Lille né ès autres villes de Picardie. Et ainsi -estoient lesdites villes asségiées quant à ce. - - [143] _Oissery_. Aujourd'hui bourg du département de Seine-et-Marne. - On compte trois lieues de Meaux à Oissery. - - - - -XCIX. - -Des forteresces que Robin Canole prist en Orlenois. - - -Audit mois d'octobre, Robin Canole, capitain de pluseurs forteresces -angloises en Bretaigne et en Normendie, chevaucha en Orlenois et prist -Chastel-Neuf sur Loyre[144], et tantost après Chastillon-sur-Louen; et -après chevaucha plus hault alant en Aucerrois et en la Puysaie, et prist -une forteresce appelée Malicorne; mais les gens du pays s'assemblèrent -et alèrent devant ladite forteresce. Et un chevalier appelé messire -Arnault de Cervolle, surnommé l'archeprestre, qui venoit au mandement -dudit régent accompagnié de grant nombre de gens d'armes, se mist avec -lesdites gens du pays devant ladite forteresce de Malicorne. Mais il -s'en partirent honteusement sans prendre ladite forteresce. - - [144] _Chastel-Neuf-sur-Loyre_. «Domum pulchram et solemnem,» dit le - continuateur de Nangis. Aujourd'hui bourg du département du Loiret, - à cinq lieues d'Orléans.--_Chastillon-sur-Louen_ ou _Loing_, - aujourd'hui petite ville du même département, à cinq lieues de - Montargis. Son ancien château existe encore.--_La Puisaie_ - est un petit pays sur la frontière du Gâtinois et du - Nivernois.--_Malicorne_, aujourd'hui petit village du département de - l'Yonne, à sept lieues de Joigny. - - - - -C. - -De la forteresce de Amblainviller. - - -Audit mois d'octobre l'an mil trois cens cinquante-huit dessus dit, -aucuns se partirent des garnisons angloises qui estoient entour Paris, -et laissièrent leur forteresces garnies, et alèrent prendre une forte -maison à trois lieues de Paris, en un lieu appelé Amblainviller[145]. Et -ceux de Paris envoièrent devant ladite maison des gens d'armes et des -brigans[146] par pluseurs fois; mais il n'y firent chose qui vaulsist, -et en la fin ceux de Paris achetèrent la forteresce dessus dite aux -Anglois et la firent abattre. - - [145] _Amblainviller_. Peut-être _Aubervillers_, aujourd'hui village à - une lieue de Saint-Denis. - - [146] _Brigans_. On donnoit en général ce nom aux compagnies franches - qui ne reconnoissoient le commandement d'aucun chevalier banneret. - - - - -CI. - -Les noms de pluseurs bourgois de Paris que le régent fist emprisonner. - - -Le jeudi vint-cinquiesme jour du mois d'octobre, pluseurs des habitans -de Paris desquels les noms s'ensuivent furent pris et emprisonnés; c'est -assavoir: Jehan Giffart le boisteux, Nicholas Poret[147], Jehan Moret, -Girart Moret, Estienne de la Fontaine argentier du roy, Pierre Basselin, -Jaques de Mante, Jehan de La Tour, Hélie Jourdain, Colin le Flament, -Jaques le Flament maistre de la chambre des comptes, Hannequin le -Flament, Jehan Gosselin, Jehan Restable, Arnault Roussel, Jaques du -Castel, Jaques le Flament trésorier des guerres, Guillaume Lefèvre, -Regnault de la Chambre, Pasquet le Flament et Alain de Saint-Benoit, -lequel Alain fu l'endemain délivré. - - [147] _Poret_. Variante: _Le Petit_. (Msc. 8302.) Sans doute le frère - de Jehan Porret le jeune, tué avec Marcel. - - - - -CII. - -De la requeste qui fu faite à monseigneur le régent sur la délivrance -des dessus nommés. - - -Le lundi ensuivant vingt-nueviesme jour du moys d'octobre, pluseurs des -mestiers de Paris, au pourchas de amis des dessus nommés prisonniers, -alèrent en la maison de la ville et firent grant clamour de leur amis -qui avoient esté pris, en disant que autel pourroit-on faire de tous les -autres de Paris. Et faisoient sentir, par leur paroles, que ce avoit -esté fait par vengeance de ce qui avoit esté fait au temps passé par -ceux de Paris; en disant que l'en les prendroit ainsi les uns après les -autres; et tout, pour esmouvoir le peuple. Et portoit la parolle un -clerc de Paris appelé maistre Jehan Blondel, lequel requist au prévost -des marchans qui lors estoit appelé Jehan Culdoe, et pluseurs autres qui -là estoient, qu'il alassent par devers le régent qui estoit au Louvre, -pour lui requérir que il féist tantost délivrer les dessus emprisonnés, -ou que il déist les causes pour lesquelles il les avoit fait -emprisonner. Et ainsi le firent contre la voulenté du prevost des -marchans et firent audit régent lesdites requestes; lequel respondi que -il iroit l'endemain à la maison de la ville, et là feroit dire les -causes pour lesquelles il les avoit fait emprisonner; et quant il les -auroient oïes, sé il vouloient que il les délivrast il les délivreroit. -Et ainsi se despartirent. - - - - -CIII. - -Coment les dessus nommés furent accusés et tesmoigniés traistres devant -ledit régent; mais, pource que il ne pot estre prouvé par pluseurs, il -furent délivrés. - - -L'endemain jour de mardi, trentiesme jour du moys dessus dit, pluseurs -des bons et loyaux subgiés dudit régent qui bien sceurent que leur dit -seigneur devoit aler à ladite maison pour la cause dessus dite, et qui -doubtèrent que les amis ou aliés desdis prisonniers ne alaissent en -ladite maison fors que pour constraindre leur dit seigneur de faire -aucune chose contre sa voulenté, s'armèrent et furent en ladite maison -et en la place de Grève, si fors que il ne devoient doubter les autres. -Et là vint ledit régent qui monta sur les degrés de la croix de Grève, -et dist au peuple que il avoit esté informé que les dessusdis -emprisonnés estoient traitres et aliés au roy de Navarre. Et là, un -jeune homme de Paris appelé Jehan d'Amiens, et avoit espousé la fille de -l'un des dessusdis emprisonnés appelé Jehan Restable, lequel Jehan -d'Amiens avoit esté par devers le roy de Navarre pour pourchacier la -délivrance d'un sien ami prisonnier dudit roy, dist que il savoit bien -les choses dites par ledit régent estre vraies. Pour lesquelles choses -ceux qui par avant avoient moult arrogamment demandé et requis la -délivrance des dessusdis prisonniers, n'osèrent plus parler. Mais ledit -maistre Jehan Blondel requist audit régent pardon de ce que il en avoit -dit et fait, lequel régent le pardonna audit Jehan et aux autres qui en -avoient parlé. Et s'en parti ledit régent. Si ordena certains -commissaires pour savoir la vérité des choses qui luy avoient esté dites -contre les dessus dis prisonniers. Mais les choses estoient si secrètes -et si obscures que l'en ne trouva lors aucune chose encontre eux. Et -pour ce en furent quatorze délivrés le jour de la saint Clément -ensuivant, vint-troisiesme[148] jour de novembre. Et assez tost après -tous les autres. - - [148] _Vint-troisiesme_. Et non pas _dix-huitiesme_, comme les - précédentes éditions.--Villaret a faussé l'histoire dans cet - endroit, quand il a dit que «le régent voulant gagner les coeurs par - sa douceur, après avoir fait instruire le procès des _coupables_, - leur pardonna.» Il paroît que le régent n'eut à renvoyer que des - innocens. - - - - -CIV. - -Des cardinaux qui vindrent à Paris pour traictier de paix entre le -régent de France et le roy de Navarre. - - -Le jeudi treiziesme jour de décembre, entrèrent à Paris les cardinaux de -Pierregort et d'Urgel, pour traictier de paix entre le régent et le roy -de Navarre. Et depuis alèrent à Meulent par devers ledit roy; et depuis -à Meleun par devers la royne Blanche sa suer, et partout ne firent -riens. Et s'en alèrent à Avignon. Et en alant, ledit cardinal de -Pierregort fu pillié et robé de grant avoir; mais depuis luy fu tout -rendu, si comme l'en disoit.--Item, le premier jour de janvier, pluseurs -de la ville d'Amiens qui avoient traï ladite ville furent -décapités[149]. - - [149] Cette dernière phrase ne se trouve que dans le manuscrit de - Charles V. - - - - -CV. - -Coment Laigny-sur-Marne fu pilliée et gastée. - -ANNÉE 1359 - - -Le mardi après l'apparicion[150], huitiesme jour du moys de janvier l'an -mil trois cens cinquante-huit, les Anglois et Navarrois qui tenoient la -Ferté-soubs-Juerre alèrent à Laigny-sus-Marne et pillièrent la ville et -y prisrent des bonnes gens. Et depuis alèrent en la ville grant nombre -de brigans qui estoient venus de Milan, qui gastèrent ladite ville par -telle manière que tous les habitans s'en partirent; et demoura toute -gastée. - - [150] _L'Apparicion_. L'Épiphanie. - - - - -CVI. - -Coment les Anglois furent desconfis devant Troies. - - -Le samedi ensuivant, douziesme jour dudit moys, les Anglois et Navarrois -qui tenoient une maison de l'évesque de Troies appellée Ais-en-Ote[151], -alèrent devant Troies, et estoient environ quatre cens. Si issirent de -Troies le conte de Vaudemont et ceux de ladite ville et desconfirent -lesdis Anglois et en y ot environ six vint mors et autant de pris, et -pour ceste cause, les autres qui eschappèrent ardirent ladite maison de -Ais et s'en partirent. Et aussi furent autres qui tenoient une autre -forteresce appellée Champlost[152], entre la rivière de Saine et -d'Yonne, et alèrent tous à Regennes près d'Aucerre; et par ce, le chemin -qui avoit esté empeschié de Sens à Troies fu délivre. - - [151] _Ais-en-Ote_. Aujourd'hui _Aix-en-Othe_ ou _Aixote_, bourg du - département de l'Aube, à huit lieues de Troyes. - - [152] _Champlost_. Bourg du département de l'Yonne, à six lieues de - Joigny.--_Regennes_ est un hameau sur la route d'Auxerre à Joigny. - - - - -CVII. - -Coment la cité d'Aucerre fu prise et mise à raençon des Anglois. - - -Le jour des Brandons ensuivant, dixiesme jour de mars avant le point du -jour, pluseurs des garnisons angloisches qui s'estoient assemblés à -Regennes, près d'Aucerre à deux lieues, partirent dudit lieu de Regennes -et alèrent à Aucerre et y trouvèrent petite ou nulle garde. Si -eschiellèrent ladite ville par devers la porte de Gligny; et entrèrent -lesdis Anglois dedens par dessus les murs, et pristrent la ville, la -cité et le chastel avant soleil levant. Et jasoit ce que eust grant -foison de gens habitans en ladite ville et en eust deux mille ou plus de -bien armés, néantmoins y trouvèrent lesdis Anglois petite -résistance[153]. Et à la prise de ladite ville, furent fais chevaliers -deux Anglois: l'un appellé Robin Canole et l'autre Thomelin Fouque, -lesquels estoient capitains de grant foison d'Anglois. Et si y estoient -deux chevaliers anglois dont l'un estoit appellé messire Jehan d'Arton -et l'autre messire Nichole Tamore. Au chastel de laquelle ville fu pris -monseigneur Guillaume de Chalons fils du conte d'Aucerre, et sa femme et -pluseurs autres. Et de ladite ville et cité eschappèrent pou d'hommes ou -femmes qui ne fussent pris par lesdis Anglois. Toutesvoies en -mistrent-il pou à mort, mais pristrent tous à raençon et pillièrent la -ville par tele manière que il n'y ot riens mucié que il ne trouvassent, -feust en terre, en murs ou autre part. Et toutesvoies disoit-l'en que il -n'estoient pas plus de mil, que de maistres que de varlès. Et disoient -pluseurs, tant de ladite ville comme des Anglois, que il y avoient bien -trouvé de biens qui valoient cinq cens mil moutons d'or; et les raençons -des personnes singulières qui valoient trop grossement. Et quant lesdis -Anglois se virent tous seigneurs de ladite ville, et l'eurent pillié, et -mis à point leur prisonniers, environ huit jours après ladite ville -prise il parlèrent à aucuns des plus notables habitans, et leur distrent -que il en ardroient toute la ville, ou que il en ardroient la plus grant -partie et enforceroient aucuns lieux qui y estoient, et les tendroient; -et ceux qui demourroient en ce qui ne seroit ars promestroient aux -Anglois bonne obéissance, ou lesdis habitans raençonneroient[154] ladite -ville. Si fu traictié par pluseurs journées entre lesdis Anglois et ceux -de ladite ville. Et finablement furent à tel accort, c'est assavoir que -lesdis Anglois auroient pour la raençon de ladite ville quarante mil -moutons, et quarante mil perles du pris de dix mil moutons, et si -emporteroient tous les biens que il avoient trouvés en ladite ville, sé -il vouloient, exceptés les joiaux de l'églyse Saint-Germain, lesquels -ils prendroient pour gaige seulement, jusques à tant que il fussent -paiés de la raençon dessus dite. Mais ceux de ladite ville -s'obligeroient à ceux de ladite églyse Saint-Germain de racheter desdis -Anglois lesdis joiaux dedens la nativité saint Jehan-Baptiste après -ensuivant, ou de paier perpétuellement auxdis religieux de -Saint-Germain, chascun an trois mil florins de rente; et si feroient -lesdis Anglois abattre des murs de la ville tant comme il leur plairoit, -et ardoir les portes. Lesquelles choses furent accordées par ceux qui -traictoient pour ladite ville. Et pour ce allèrent aucuns d'iceux par -devers le régent pour avoir son consentement sur ce. Et cependant lesdis -Anglois firent abattre partie des murs et les créneaux, et emplir les -fossés de ladite ville des pierres desdis murs, et ardoir les portes. - - [153] La chronique inédite du msc. 530 dit: «En ce temps, Phelippe de - Navarre et Robert Canolle prindrent la cité d'Aucerre, par aucuns - des bourgois de la cité qui la leur rendirent par trahison.» (Fº 75, - Rº.) - - [154] _Raençonneroient_. Rachèteroient. - - - - -CVIII. - -De la prise de messire James Pipes, anglois, et de pluseurs autres ses -compaignons. - - -Le jeudi, quatorziesme jour de mars ensuivant, messire James Pipes[155], -messire Othe de Hollande, anglois, et environ seize ou dix-huit -personnes notables de leur compaignie, qui estoient partis d'Evreux de -la compaignie du roy de Navarre et de monseigneur Phelippe son frère, -furent pris par les compaignons de la garnison d'une forte maison qui -est au seigneur de Garanchières[156] appellée Grant-Seuvre. - - [155] _James Pipes_. Froissart fait agir et parler vaillamment James - Pipes à trois mois de là au prétendu siège de Melun. - - [156] _Garenchières_. _Garencières_ est aujourd'hui un village du - département de l'Eure, à deux lieues d'Evreux. _Grant-Seuvres_, - aujourd'hui _Grosoeuvre_, est un bourg du même département, à peu de - distance de _Garencières_.--Notre chronique inédite touche à cet - événement sans doute, quand elle dit que: «le sire d'Ivery, Phelippe - Malvoisin et pluseurs autres bons chevaliers et escuiers du pays - devers la rivière d'Eure, firent pluseurs belles besongnes, et en - trois places ruèrent jus en pou de temps leur ennemis.» (Msc. 530, - fº 71, rº.) - -_Incidence_. Item, samedi, trentiesme jour du moys de mars, et fu le -samedi devant _Lætare Jerusalem_, fu trouvée une grant quantité de -monnoie noire de divers coings; et en y avoit environ une baignouère -pleine, sur un pilier de la petite Maison-Dieu de Sens, laquele l'en -abatoit, pour ce que elle estoit trop près des murs de ladite cité de -Sens. Et dedens deux ou trois jours après, monseigneur Jehan de Chalon, -seigneur d'Arlay, lors lieutenant dudit régent ès parties de Champaigne -et du bailliage de ladite ville de Sens, ala à Sens pour avoir ladite -monnoie, et de fait la prist et l'en fist porter à Troie. - - - - -CIX. - -Coment aucuns de ceux d'Aucerre furent destourbés en alant de Paris à -Aucerre. - - -Tout le moys ensuivant, les Anglois qui avoient pris ladite ville -d'Aucerre demourèrent en ycelle, en attendant ceux qui estoient alés -pour ladite ville à Paris par devers le régent, pour ladite finance, -lesquels ne retournèrent point que deux ou trois exceptés qui en -retournant furent desrobés, entre Joigny et Aucerre, d'une grande -finance que il aportoient, par Bourguignons; desquels Bourguignons l'un -estoit appellé messire Symon de Saint-Aubin, chevalier, et l'autre -Huguenin de Binant, escuier, et pluseurs autres. - - - - -CX. - -D'une assemblée que monseigneur le régent fist faire au palais des gens -de Paris, pour oïr prononcier les demandes du roy d'Angleterre. - - -L'an de grace mil trois cens cinquante-neuf, fu prise la ville -d'Aubigny-sur-Nierre[157], par escheler, comme avoit esté Aucerre dont -dessus est faite mencion. - - [157] _Aubigny-sur-Nierre_. Et non pas _Dabigne-sur-Mettre_, comme - dans les précédentes éditions. C'est une ville de l'ancien Berry, - aujourd'hui département du Cher. Elle est située sur la _Nere_, à - neuf lieues de Sancerre. - -Item, le jeudi secont jour de may ensuivant, fu arse la ville de -Chastillon-sur-Loaing, par messire Robert Canole qui retournoit -d'Aucerre à Chastel Nuef sur Loyre, et en raportoit sa part de la pille -d'Aucerre. Quar le mardi précédent, derrenier jour d'avril, lesdis -Anglois avoient laissié ladite ville d'Aucerre, et s'en estoient alés en -leur forteresces, à tout leur pille; et en avoient mené grant nombre de -hommes, de femmes et de petits enfans de l'aage de dix ans ou environ, -et avoient arses les portes et abatu grant foison des murs de la ville. -Et néantmoins y aloient depuis lesdis Anglois souvent quérir des vivres -qui y estoient demourés; par espécial ceux de Regennes. - -Item, le dimenche dix-neuviesme jour de may ensuivant, fu faite une -convocation à Paris de gens d'églyse, de nobles et de bonnes villes, par -lettres de monseigneur le régent, pour oïr un certain traictié de paix -qui avoit esté pourparlé en Angleterre entre le roy de France et celuy -d'Angleterre. Lequel traictié avoit esté aporté par devers ledit régent, -par monseigneur Guillaume de Meleun, archevesque de Sens, par le conte -de Tanquarville frère dudit archevesque, par le conte de Dampmartin, et -par messire Arnoul d'Odeneham, mareschal de France, tous prisonniers des -Anglois. A laquelle journée vint pou de gens, tant pour ce que l'en ne -fist pas assez tost assavoir ladite convocacion, comme pour ce que les -chemins estoient empeschiés des Anglois et Navarrois qui tenoient -forteresces en toutes les parties par lesquelles l'en povoit aler à -Paris; et aussi pour cause des pilleurs qui tenoient forteresces -françoises qui ne faisoient gaires mieux que les Anglois. Et en estoit -tout le royaume semé, par telle manière que on ne povoit aler par le -païs. Lesdis Anglois et Navarrois tenoient le chastel de Meleun, l'isle -et toute la ville du costé devers Bière; et la partie devers Brie estoit -françoise. Item, il tenoient la Ferté-soubs-Juerre, Oysseri, -Nogent-l'Artaut, et bien cinq ou six forteresces sur la rivière de -Marne; en Brie il tenoient Becoisel et la Houssoie[158]. En Mucien il -tenoient Juilly, Creil et pluseurs autres sur la rivière d'Oyse: sur -Saine en devalant, Poissy, Meullent, Mante, Rais; et plus de cent autres -en diverses parties, tant en Picardie comme ailleurs. - - [158] _La Houssoye_ ou _La Houssaye_. Aujourd'hui village du - département de Seine-et-Marne, à cinq lieues de Coulommiers.--Je - n'ai pas retrouvé _Becoisel_, que le msc. 9,652 écrit _Le Trisel_. - -Laquelle journée du dix-neuviesme jour fu continuée de jour en jour en -attendant plus de gens, jusques au samedi ensuivant, vint-cinquiesme -jour dudit moys. Auquel samedi ledit régent fu au palais sur le perron -de marbre en la court; et là, en présence de tout le peuple, fist lire -ledit traictié par maistre Guillaume des Dormans, advocat du roy en -parlement, par lequel traictié apparoit que le roy d'Angleterre vouloit -avoir la duchié de Normendie, la duchié de Guienne, la cité et le -chastel de Saintes, toute la dyocèse et païs; la cité d'Agen, la cité de -Tarbe, la cité de Pierregort, la cité de Limoges, la cité de Caours et -toutes les diocèses et païs, la conté de Bigorre, la conté de Poitiers, -la conté d'Anjou et du Maine, la cité et chastel de Tours et toute la -diocèse et païs de Touraine, la conté de Bouloigne, la conté de Guines, -la conté de Pontieu, la ville de Monstrueil-sur-Mer et toute la -chastellerie, la ville de Calais et toute la terre de Merq[159] en toute -justice et seigneurie, ressort et souveraineté, sans ce que, des terres -dessus dites le roy d'Angleterre fust en aucune manière subgiet au roy -de France présent né à ses successeurs roys de France, mais seulement -voisin. Et oultre vouloit avoir ledit roy d'Angleterre l'homage, ressort -et souveraineté de la duchié de Bretaigne, perpétuellement, si comme les -autres terres dessus dites. - - [159] _Merq_. Ce nom de pays, peut-être le même que _Marquenterre_, en - Ponthieu, a été oublié dans l'estimable _Indication des Provinces et - pays de la France_, publiée dans l'_Annuaire de l'Histoire de - France, année 1837_. - -Et oultre vouloit avoir quatre millions d'escus de Phelippe, avec toutes -les autres terres que il tenoit au royaume de France, par tel condicion -que le roy de France devoit faire récompensacion de autres terres à tous -ceux qui avoient aucunes choses sur lesdites terres, par aliénation -faite par les roys de France ou par ceux qui ont eu cause[160] d'eux, -depuis que lesdites terres et pays vindrent et furent aux roys de -France. - - [160] _Qui ont eu cause_. Qui prétendoient à des droits transmis par - eux. - -Et encore requéroit ledit Anglois avoir la possession des villes et -chastiaux de Rouen, de Caen, de Vernon, du Pont-de-l'Arche, du -Goulet[161], de Gisors, de Moliniaux, d'Arques, de Gaillart, de Vire, de -Boulongne, de Monstrueil-sur-la-Mer, de la Rochelle; cent mille livres -d'Esterlins et dix seigneurs pour ostages dedens le premier jour d'aoust -ensuivant. Et ce fait, il devoit mettre le roy de France en son royaume, -en son povoir; toutesvoies tousjours loyal prisonnier jusque à ce que -toutes les choses dessusdites fussent acomplies. Lequel traictié fu -moult déplaisant à tout le peuple de France. Et après ce qu'il orent eu -délibéracion, il respondirent audit régent que ledit traictié n'estoit -passable né faisable: et pour ce ordennèrent à faire bonne guerre aux -Anglois. - - [161] _Le Goulet_. Place forte dont il reste à peine des - vestiges.--_Moliniaux_ ou Moulineaux, aujourd'hui village à trois - lieues de Caen.--_Arques_, petite ville de Normandie, près de - Dieppe. - - - - -CXI. - -Coment les officiers du roy furent rappellés par le régent, et de l'aide -que l'en offri pour la guerre. - - -Le mardi vint-huitiesme jour du moys de may, ledit régent prononça par -sa bouche que, à tort et sans cause raisonnable, il avoit privé de ses -offices les vint-deux personnes qui avoient esté privées par l'ordonance -des trois estas, l'an cinquante-sept; et qu'il les avoit tousjours -trouvés bons et loyaux; mais l'evesque de Laon et les tirans traitres -qui avoient empris le gouvernement le firent faire par contraincte, si -comme il dit lors. Et les restitua en leur estas et renommées. - -Item, le dimenche secont jour de juing ensuivant, fu accordé au régent -que les nobles le serviroient un moys à leur despens, chascun selon son -estat, sans compter aler né venir. Et avec ce paieroient les imposicions -qui seroient ordenées par les bonnes villes. Les gens d'églyse offrirent -à payer lesdites imposicions; la ville de Paris et viscontés offrirent -six cens glaives, trois cens archiers et mil brigans. Et fu ordené que -tous ceux qui là estoient s'en retournaissent en leur villes, pour ce -que il ne vouloient aucune chose ottroier sans parler à leur villes, et -qu'il envoiassent leur responses dedens le lundi après la Trinité. Et -depuis envoièrent pluseurs villes leur response: mais pour ce que le -plat païs estoit tout gasté par les ennemis anglois et navarrois, et -aussi par les garnisons des forteresces françoises, lesdites bonnes -villes ne porent acomplir le nombre de douze mil glaives qui luy avoient -esté accordés de la Langue d'oc. - - - - -CXII. - -Coment un traictié fu fait entre le régent et le roy de Navarre. - - -Audit moys, le régent ala à Meleun: et là se tint et fist faire le -moustier du Lis fort[162], et y establi une bastide contre ses ennemis -qui tenoient le chastel et l'isle de Meleun et la partie de ladite ville -devers Bière; et l'avoient tenue depuis l'entrée du moys précédent. Et y -estoit tousjours la royne Blanche et Jehanne, sa seur, seurs audit roy -de Navarre. Et ledit régent et ses gens tenoient l'autre partie de -ladite ville qui est devers Brie. - - [162] _Fort_. C'est-à-dire il fortifia le monastère du Lys. - -Et pendant ce que ledit régent estoit à Meleun, aucuns de ses gens -traictièrent de paix avec aucuns des gens du roy de Navarre, à Rosny et -à Veteil[163]. Et finablement furent à accort que ledit régent rendroit -audit roy de Navarre toutes les forteresces que il tenoit de luy, et -outre paieroit encore douze mille livrées de terre et six cens mil escus -de Jehan, à paier chascun an cinquante mille jusques à douze ans. Et par -ce ledit roy demourroit ami bienvueillant et alié du roy de France et -dudit régent, et de nouvel feroit homage audit régent. Lequel traictié -fu rapporté audit régent à Meleun. Et pour ce se parti le mercredi -darrenier jour de juillet ensuivant, après disner, et s'en ala par yaue -à Paris toute jour et la nuit ensuivant et arriva à Paris le jeudi bien -matin, premier jour d'aoust. Et celuy jour fist assambler à heure de -relevée, en la chambre des comptes, pluseurs de son conseil, le prévost -des marchans de Paris et aucuns autres bourgois de ladite ville. Et là -ledit régent fist narracion dudit traictié que il ne vouloit avoir passé -sans avoir eu leur advis et délibéracion. Si fu ordené que il y auroit -plus des gens de Paris. Et pour ce fu dit que l'en retourneroit le -vendredi matin, secont jour dudit moys d'aoust; et ainsi fu fait, et fu -l'assemblée en la chambre de parlement. Et là ledit régent répéta ledit -traictié, et fu dit que l'en retourneroit l'endemain, samedi tiers jour -dudit moys, pour dire chascun ce que il ly en sambleroit. - - [163] _Rosny_ et _Vétheuil_ sont dans les environs de Mantes, - aujourd'hui département de Seine-et-Oise. - -Auquel samedi retournèrent en ladite chambre de parlement, et là fu -conseillié audit régent que il féist accort audit roy de Navarre, en luy -baillant ce que dessus est dit. Si retourna à Mante et à Meulent le -seigneur de Vignay qui ces choses traictoit pour ledit régent avec -aucuns autres, par devers Friquet de Fricamp, le seigneur de Luce, et -monseigneur Regnault de Braquemont qui ces choses traictoient pour le -roy de Navarre. Lesquels vindrent à Paris parler audit régent, et leur -ala à l'encontre Jehan Culdoe, lors prévost des marchans, acompaignié de -Jehan Maillart et de aucuns autres de Paris jusques à Saint-Denis, afin, -si comme l'en disoit, que on ne féist villenie à Paris aux dessusdis -chevaliers du roy de Navarre. Et les conduist ledit prévost et sa -compaignie jusques au Louvre, par devers ledit régent, lequel régent -fist moult grant chière auxdis Friquet, seigneur de Luce et de -Braquemont, jasoit ce que eussent esté des plus principaux conseilliers -dudit roy et encore estoient; et les fist mangier à sa table, et leur -fist livrer chambre au Louvre. Et furent par pluseurs journées avec luy. -Et après retourna ledit Braquemont par devers le roy qui estoit à Mante, -si comme l'en disoit, et les deux autres demourèrent à Paris. - -Item, le samedi dix-septiesme jour du moys d'aoust, ledit régent parti -de Paris, et ala à St-Denis au disner, et au giste à Pontoise, là où le -roy de Navarre devoit aler pour parler à luy et pour parfaire le -traictié. - - - - -CXIII. - -Des hostages qui furent envoiés à Meulent avant que le roy de Navarre -osast venir à Pontoise par devers ledit régent. - - -Le lundi ensuivant, dix-neuviesme jour dudit moys d'aoust, après disner, -ledit régent issi hors de Pontoise pour aler au devant du roy de -Navarre, et mena ledit régent avec luy moult de gens d'armes, et -chevaucha en alant vers Meulent environ une lieue. - -Et lors vit ledit roy qui estoit issu dudit Meulent, et venoit devers -ledit régent; et avoit avec luy environ cent hommes d'armes; et si en y -avoit bien autant des gens ledit régent que il avoit envoiés contre -ledit roy. Et si en avoit aucuns que ledit régent avoit envoiés pour -convoier certains hostages lesquels monseigneur ledit régent avoit -envoiés à Meulent, pour ce que ledit roy n'osoit né vouloit aler à -Pontoise, sé il n'avoit hostages. Et furent hostages le duc de Bourbon, -monseigneur Loys de Harecourt, le sire de Morency[164], le sire de -Saint-Venant, monseigneur Guillaume Martel, le Baudrin de la Heuse et -aucuns autres chevaliers, le prévost des marchans et deux bourgois de -Paris. Mais ledit roy ramena avec luy ledit prévost et bourgois de -Paris, quant il ala par devers ledit régent, et les autres demourèrent à -Meulent. - - [164] _Morency_. La maison de Montmorency est souvent ainsi désignée - dans les anciens monumens. - -Et quant ledit roy vit ledit régent sus les champs, il renvoia sa gent à -Meulent, et ne retint avec luy que quarante chevaux ou environ. Si -s'approchièrent l'un de l'autre, et avoient chascun le chapperon -avalé[165], hors de la teste. Et quant il furent près l'un de l'autre, -si se entresaluèrent, et retournèrent ensemble à Pontoise à l'anuitier. -Et furent les torches alumées à l'entrée de la ville. Et mena ledit -régent avec luy descendre ledit roy au chastel auquel le régent estoit -hébergié; et livra-l'en audit roy chambre dessous la chambre dudit -régent, et ce soir souppèrent ensemble. - - [165] _Avalé_. Descendu. - -Et l'endemain, jour de mardi, fu le conseil des deux assemblé pour -traictier de l'assiete des douze mille livrées de terre que ledit régent -devoit baillier audit roy. Et réquéroit audit régent et son conseil -ledit roy et son conseil que on luy baillast pour ladite terre, les -viscontés de Faloise, de Baieux, d'Auge et de Vire. Et de ce ne furent -pas à acort les gens du conseil dudit régent. Pour ce alèrent devers -ledit régent, et luy distrent les requestes des gens dudit roy, et les -offres qui leur avoient esté faites par les gens dudit régent. Et sembla -audit régent que on le seurquéroit[166] de la partie dudit roy. Et pour -ce envoia le conte d'Estampes par devers ledit roy et luy manda que sé -il ne prenoit les offres qui luy avoient esté faites de par luy, -lesquelles estoient bonnes et honnorables et raisonnables, que il -n'auroit paix né acort avec luy, mais le feroit mettre seurement là où -il l'avoit pris, et après féist chascun le mieux que il pourroit. -Laquelle chose ledit roy ne voulut accorder; et cuida-l'en que le -traictié fust tout rompu. - - [166] _Surquéroit_. Demandoit trop de choses exorbitantes. - _Surenchérissoit_. - - - - -CXIV. - -Du bel langage que le roy de Navarre dist au conseil de monseigneur le -régent. - - -L'endemain, jour de mercredi vint-et-uniesme jour du moys d'aoust, ledit -roy manda un pou avant heure de disner le conseil dudit régent pour aler -parler à luy en sa chambre, et leur dist que il vouloit estre bon ami du -roy et dudit régent et du royaume de France; car il véoit bien, si comme -il disoit, que le royaume de France estoit sur le point d'estre -destruit; et luy, qui estoit si prochain de par père et de par mère, ne -le povoit né vouloit souffrir. Et pour ce, ne vouloit avoir terre né -argent, fors seulement la terre que il avoit par devant; ains le vouloit -emploier à faire tout le bien que il pourroit pour le royaume. Et il -pensoit que l'en luy déserviroit sé il faisoit bien. Et dist, en oultre, -que il vouloit ces choses dire devant le peuple. - -Et ces choses ainsi dites au conseil dudit régent, ledit conseil s'en -retourna devers le régent, et luy dit ces choses dont ledit régent moult -s'esjoy, et aussi communément ceux qui l'oïrent, car par avant l'en -tenoit que tout le traictié estoit rompu. Et disoient pluseurs que Dieu -avoit inspiré ledit roy, sé il disoit en bonne entencion ce que il -disoit. Et lors fu ordenné que on feroit venir des gens de ladite ville -de Pontoise en la sale du chastel, et le roy diroit les choses dessus -dites. Et ainsi fu fait celuy jour. Et leur dit le roy de Navarre ce qui -dessus est dit; et, oultre, que il délivreroit toutes les forteresces -qui avoient esté prises depuis que il avoit esté ennemi du roy de France -et du régent, par ses gens ou par ses aliés. Et assez tost après s'en -partirent les Anglois qui estoient à Poissy, de Chaumont-en-Vouquessin, -à Jouy, à la Ville-au-Tertre[167], et à Latainville. Dont pluseurs -disoient que le roy de Navarre feroit bien besongne, et que, par ladite -paix, moult de bien vendroit au royaume. Et les autres disoient que le -roy de Navarre faisoit tout ce que il faisoit par cautèle et par malice, -pour décevoir ledit régent et le peuple, et que il ne feroit jà bien de -sa vie. - - [167] _La Ville-au-Tertre_. Aujourd'hui _la Villetertre_, près de - Chaumont en Vexin.--Latainville, et non pas _La Chanville_, comme - dit Villaret. C'est un village encore plus rapproché de Chaumont que - _la Villetertre_. - - - - -CXV. - -Coment monseigneur le régent parla bien en parlement pour le roy de -Navarre, et de la response que fist maistre Jehan des Mares contre -pluseurs traitres. - - -Le samedi, vint-quatriesme jour du moys d'aoust, ledit régent s'en -retourna de Pontoise à Paris, et ledit roy s'en ala à Meulent. Et -deurent estre à Paris ensemble, le dimenche premier jour de septembre -ensuivant, pour ordener du fait de la guerre; pour ce que l'en disoit -que le navire du roy anglois estoit tout prest, et que celuy roy devoit -passer brievement à grant ost pour venir en France. Et jasoit ce que -ledit régent eust jà partout envoié lettres au royaume, contenant le -traictié de la paix de luy et du roy de Navarre, par lesquelles il se -pénoit, tant comme il povoit, de recommander ledit roy et de le mettre -en la grace du peuple, toutesvoies ne le vouloit-il ou n'osa faire venir -à Paris, jusques à ce que il eust parlé au peuple sur ce. Et pour ce -fist une grande assemblée en la chambre de parlement, et là récita au -peuple le traictié dudit roy, et leur dist de sa bouche qu'il ne vouloit -point faire venir ledit roy de Navarre à Paris sé ce n'estoit de leur -bon gré, et que il ne vouldroit point que l'en féist né déist audit roy -né à ses gens aucunes choses qui leur déust déplaire. - -Et lors, un advocat de parlement appellé maistre Jehan des Mares, pour -et au nom du prévost des marchans et de ladite ville, respondi en -substance que le peuple de Paris estoit joieux et lie de la bonne paix -dessusdite, et leur plaisoit bien que il féist venir à Paris ledit roy -toutesfois que il luy plairoit: mais les bonnes gens de Paris -supplioient audit régent que il ne voulsist souffrir que aucuns -traistres venissent à Paris que ledit maistre Jehan nomma lors. Et dist -au régent que sé il venoient à Paris, que il tenoit fermement que le -peuple ne les y pourroit souffrir. Et estoient ceux dont les noms -s'ensuivent: maistre Robert le Coq évesque de Laon, maistre Michiel -Casse chancelier de l'églyse de Noyon, Jehan de Sainte-Aude, Pierre de -la Courtneuve, Vincent du Valrichier, Pierre des Barres, Gieffroi le -Flament du porche St-Jaques et aucuns autres. - -Lequel régent respondi que ce n'estoit point son entencion né sa volenté -que lesdis traistres venissent à Paris; et jasoit ce que ledit roy luy -eust fait requeste pour les dessus nommés, afin que il leur pardonnast -tout, toutesvoies ne luy avoit-il voulu accorder né pensoit à faire. - - - - -CXVI. - -De l'outrageus subside que les gens du roy de Navarre prenoient sur -toutes marchandises qui avaloient le pont de Meleun. - - -Le dimenche, premier jour de septembre l'an mil trois cens -cinquante-neuf dessusdit, ledit régent ala à Saint-Denis à l'encontre du -roy de Navarre qui y devoit estre et qui y fu; et, le soir de celuy -jour, vindrent à Paris au giste, et le mena ledit régent au Louvre avec -luy descendre, et furent ensemble toute celle semaine, et le festoia et -honnora ledit régent moult grandement; et fist ledit régent pluseurs -graces et dons à pluseurs des gens dudit roy qui avoient esté traitres -du roy de France et du régent, son fils. Et avoient les gens dudit roy -de Navarre grant asséis[168] et grant voix par devers ledit régent, dont -pluseurs bonnes personnes qui bien et loyaument avoient servi ledit -régent en avoient grant desplaisir. Et la semaine ensuivant se parti -ledit roy de Paris, et s'en ala à Meleun pour mettre hors, si comme l'en -disoit, pluseurs Navarrois qui encore y estoient, dont il ne fist rien. -Et levoit-l'en de toutes marchandises qui passoient l'arche du pont de -Meleun trop grant subside; c'est assavoir: de chascun tonnel de vin, six -escus d'or; de chascun muy de grain, deux escus; de vint-cinq molles de -busches, un escu; d'une couple de foing, huit escus; d'un millier de -costerès, un escu; et des autres choses à la value; et disoit-l'en que -c'estoit pour paier les Navarrois qui avoient demouré au chastel et en -la ville de Meleun, qui s'estoit tenue de la partie du roy de Navarre: -dont moult de gens estoient merveilliez, car il convenoit[169] que ceux -qui avoient esté ennemis des François et qui les avoient pilliés, robés -et tués fussent paiés de leur gages, du temps qu'il avoient esté ennemis -du chastel et de la chevance des François. Et quant le roy de Navarre ot -esté à Meleun avec ses seurs, la royne Blanche et Jehanne, par quatre -fois ou par cinq, il s'en parti et y laissa encore les Navarrois. Et si -ne délivra pas Creil qui estoit tenu des Anglois, et toutesvoies -avoit-il promis à la délivrer, mais que l'en luy baillast six mille -royaux, desquels la ville de Paris fist finance. Mais il ne furent pas -bailliés audit roy pour ce que on ne véoit pas que la délivrance de -Creil fust bien preste; car un Anglois en estoit capitain, lequel on -appelloit monseigneur Jehan de Foudrigay, lequel ne le vouloit pas -rendre sans plus grant finance que de six mille royaux. - - [168] _Grant asséis_. Grande influence, haute position. - - [169] _Il convenoit_. Il étoit décidé, consenti, accordé. - - - - -CXVII. - -Coment monseigneur le régent ala à Rouen; et d'une incidence. - - -Le huitiesme jour du mois de septembre, parti de Paris ledit régent pour -aler à Rouen; et ala à Saint-Denis où il demoura deux jours; et après à -Pontoise et à Vernon, et entra en la ville de Rouen, le dix-huitiesme -jour dudit mois. - -_Incidence_. En cest an, furent les moys de juillet, d'aoust et le -commencement de septembre tant pluvieus que la plus grant partie des -grains furent tous germés ès champs, pource que on ne les povoit mener à -ville. Et disoit l'en que, tant pour celle cause comme pour les -pilleries que ceux des garnisons françoises faisoient, il seroit moult -grant chierté de blé. Et dès lors enchieri forment; car le sextier de -fourment valoit à Paris, à la Saint-Rémy, quatre livres parisis et plus, -et une queue de vin vermeil de Bourgoigne valoit plus de cinquante -livres parisis; mais la monnoie estoit foible, car un escu valoit bien -quarante-huit sous parisis, et assez tost après valut cinquante-deux -sous parisis. - - - - -CXVIII. - -De la revenue du régent à Paris et des nopces Jehan, conte de Harecourt; -et coment le captau de Buef prist la ville de Clermont. - - -Le lundi septiesme jour d'octobre ensuivant, retourna ledit régent de -Rouen à Paris; et entra le lundi devant soleil levant à Paris, -accompagnié de seize hommes de cheval ou environ; et avoit chevauchié -toute la nuit, car le dimenche précédent il avoit souppé à Vernon bien -tart et de là s'en vint toute nuit à Paris. - -Item, le lundi quatorziesme jour d'octobre, Jehan, conte de Harrecourt, -fils du conte de Harrecourt qui avoit eu la teste coppée à Rouen, si -comme dessus est devisé, espousa Catherine, seur du duc de Bourbon et -fille du duc qui avoit esté mort en la bataille de Poitiers, là où le -roy Jehan avoit esté pris, et seur aussi de la duchesse de Normendie, de -la royne d'Espaigne et de la contesse de Savoie. Et furent les nopces au -Louvre près de Paris; et y furent présens ledit régent et le roy de -Navarre. - -Item, le mardi douziesme jour de novembre ensuivant, fu la tour du pont -Sainte-Maxence prise par certains Anglois que le capitain de la tour -tenoit prisonniers dedens ladite tour. - -Item, le lundi ensuivant dix-huitiesme jour dudit moys de novembre, l'an -mil trois cent cinquante-neuf dessus dit, devant le point du jour, fu -eschiellé le chastel de Clermont en Beauvoisin et la ville prise par un -gascoin de la partie du roy anglois, appelé le cateau de Buef[170], -lequel estoit venu de Mante par devers le roy de Navarre, son cousin et -ami très espécial, sous sauf-conduit dudit régent, lequel sauf-conduit -avoit esté donné audit cateau par ledit régent, à la requeste et prière -dudit roy de Navarre. Et le sauf-conduit durant, il prist lesdis chastel -et ville de Clermont. - - [170] _Le cateau de Buef_. Captal de Buch. Jean de Grailly, captal de - _Busch_ ou de _Buch_, petit pays du Bordelois. Le château de _Cap_ - ou tête de _Busch_ donnoit à celui qui le possédoit le titre de - _captal_. On a écrit ce nom de _Busch_ de bien des façons, mais les - meilleures leçons des _Chroniques de Saint-Denis_ le donnent, ici, - comme nous l'avons préféré; et deux vers de la chanson de geste de - _Bertrand Du Guesclin_ justifient cette orthographe: - - Car je croi, sé Dieu plaist et je puis esploitier, - Que du catal de Buef mengerai un quartier, - Né je ne pense à nuit autre char mengier. - - Du père de Jean de Grailly descendent en ligne directe féminine les - rois de France de la maison de Bourbon. - - - - -CXIX. - -Coment le roy d'Angleterre et ses fils, à tout leur effort, vindrent -devant Rains; et de la mort Martin Pisdoe, bourgois de Paris. - - -En celuy mois de novembre, le roy d'Angleterre, le prince de Galles son -ainsné fils et autres de ses fils, le duc de Lenclastre et toute la -puissance d'Angleterre, passèrent la mer et arrivèrent à Calais; et -chevauchièrent par l'Artois et par le Vermandois droit vers Rains, et -misrent le siège devant ladite ville de Rains, d'une part et d'autre de -la rivière de Veele. Et fu le roy d'Angleterre logié à Saint-Baale, à -quatre lieues de Rains[171] ou environ. Le prince de Galles, son ainsné -fils, estoit logié à Ville-Dommange, à deux lieues de Rains; le conte de -Richemont et celuy de Norentonne[172] à St-Thierri, à deux lieues de -Rains; le duc de Lenclastre à Brimont, assez près de Rains; le mareschal -d'Angleterre et monseigneur Jehan de Biauchamps estoient à -Brétigny[173], à une lieue de Rains. Et chevauchoient les gens dessus -nommés chascun jour tout environ Rains, par telle manière que à peine -povoit aucun de pié ou de cheval entrer dedens la ville né issir. - - [171] _A quatre lieues de Rains_. L'abbaye de Saint-Basle est à trois - lieues de Reims au-dessus du bourg de Verzy. Ses ruines sont encore - respectables à l'entrée de la forêt de Reims. - - [172] _Norentonne_ pour _Northampton_. - - [173] _Brétigny_. Ou plutôt _Betheny_. - -Item, le samedi darrenier jour de novembre, jour de la saint Andrieu, -ledit régent publia, en la chambre de parlement, certaines ordenances -que il avoit faites celle sepmaine en son conseil, sur la rescription -des officiers royaux, lesquels il jura, en sa personne, la main mise sur -le livre; et aussi les fist jurer à ses officiers qui présens estoient. - -Item, le lundi, pénultième jour du moys de décembre ensuivant, un -bourgois de Paris appelé Martin Pisdoe fu décapité ès halles de Paris, -sur un eschaffaut. Et après ot coppés les deux bras et les deux cuisses; -et fu la teste mise sur le pillori des halles; et chascun desdis membres -fu pendu hors des quatre portes principales de Paris, chascun membre à -une potence de fust, qui pour celle cause fu faite. Et fu ledit bourgois -ensi exécuté pource que il avoit traictié avec aucuns familiers et -officiers du roy de Navarre, de traïr le roy de France, la ville de -Paris et ledit régent. Et devoient entrer à Paris gens d'armes par -diverses portes, et eux herbergier en divers lieux. Et aucuns d'eux -devoient aler au Louvre, où devoit estre ledit régent, plus fors que -ledit régent. Et là devoient tuer tous ceux que il voulsissent, et après -courir toute la ville et prendre les places par la ville, afin que les -gens de ladite ville ne se peussent assembler. Et fu ceste chose sceue -et révélée par un autre bourgois appelé Denisot le Paumier, à qui ledit -Martin avoit la chose descouverte, afin que il fust de l'aliance dessus -dite. - - - - -CXX. - -Coment le roy d'Angleterre se parti de devant Rains sans rien faire, et -de la prise de pluseurs chevaliers françois estant en une bastide devant -Tournelles. - -ANNÉE 1360 - - -Le dimanche onziesme jour de janvier, environ mienuit, le roy -d'Angleterre et tout son ost après ce qu'il ot demouré devant Rains par -quarante jours, se desloga et s'en parti sans ce que il eust donné -assaut né donnast à ladite ville; et s'en ala droit vers Chaalons. Et -passa par devant sans arrester et sans y donner assaut. Et passèrent la -rivière de Marne au-dessus de ladite ville, et chevauchièrent par la -Champaigne et passèrent la rivière d'Aube et celle de Seine, à Mery et à -Pons[174]. Et passa l'ost du duc de Lenclastre par devant Sens sans y -donner assaut. Et le roy d'Angleterre et ses enfans s'en alèrent par -devers Cerisiers et par devers Brinon l'Archevesque; et alèrent par -devant Aucerre vers Rougemont. Et demoura le roy une pièce en une ville -que on appelle Guillon. Et là alèrent à luy ceux du duchié de Bourgoigne -et firent pactis avec luy et luy donnèrent deux cent mille flourins afin -que il ne féist dommage audit duchié. Et si luy accordèrent que il eust -des vivres dudit duchié pour son argent[175]. Et ce fait, ledit roy se -parti et s'en ala vers Nevers[176] et passa la rivière de Yonne à -Collanges-sur-Yonne. Et envoyèrent ceux de la contée de Nevers par -devers luy, et raençonnèrent toute la contée et la baronnie de -Donzi-au-Pré. Et lors se mist à chemin à s'en venir par le Gastinois -droit vers Paris, et vint le prince de Galles par devers Moret en -Gastinois, droit à une forteresce qui lors estoit angloise, appelée les -Tournelles[177], devant laquelle forteresce pluseurs de ceux de France -avoient fait une bastide et se y estoient mis à siège. Et jasoit ce que -il sceussent bien la venue dudit prince, il ne s'en partirent pas. Si se -mist ledit prince devant ladite bastide et la fist assaillir; et -finablement dedens trois ou quatre jours après, lesdis François qui -estoient dedens ladite bastide, pource que il n'avoient que boire né que -mangier, se rendirent audit prince. Et là furent pris messire Haguenier -seigneur de Bouville, le seigneur d'Aigreville, messire Jehan des Bares, -messire Guillaume du Plessie et messire Jehan Braque, tous chevaliers, -et pluseurs autres, jusques au nombre de quarante combattans ou environ. - - [174] _Mery_ et _Pons_ sont bâties toutes deux sur la Seine, mais Pons - est tout près du confluent de l'_Aube_.--_Cerisiers_ est à quatre - lieues au-dessus de Sens, à la droite de l'Yonne, et _Brinon_ est - entre _Cerisiers_ et _Auxerre_.--L'_Abbaye de Rougemont_ est près de - Montbar. Le village de _Guillon_ est plus rapproché d'_Avallon_. - - [175] Ce traité, si peu honorable pour les conseillers du jeune duc de - Bourgogne, est transcrit dans le nouveau Rymer, tome III, p. 473, - sous la date du 10 mars 1360. - - [176] _Vers Nevers_. C'est-à-dire qu'il fit mine de vouloir passer - dans le Nevernois.--_Coullange-sur-Yonne_ est au-dessous de Clamecy; - _Donzy_ est au-dessus. - - [177] _Les Tournelles_. Ce doit être _Dormelles_, près de Moret. - -Item, le lundi devant Pasques flouries, l'an mil trois cent -cinquante-neuf, vingt-troisiesme jour de mars, fu la monnoie publiée à -Paris, à deux deniers pour le denier blanc, qui par avant valoit deux -sous parisis; et le royal d'or, que l'en mettoit par avant pour quatorze -sous parisis, à trente-deux sous parisis. Et valoit lors le sextier de -bon fourment quarante-huit livres parisis ou environ de ladite foible -monnoie. - -Item, le mardi avant Pasques les grans, darrenier jour de mars, le roy -d'Angleterre se loga en l'ostel de Chantelou[178], entre Mont-Lehery et -Chatres, et tous ses enfans et tout son ost ès villes d'environ, jusques -près de Corbueil et jusques à Longjumel. Et fu prise journée de -traictier de paix, par le moyen frère Symon de Langres, maistre de -l'ordre des Jacobins, légat de par le pape en France pour celle cause, -qui jà par pluseurs fois avoit esté par devers ledit roy d'Angleterre et -aussi par devers ledit régent. Et assemblèrent lesdis traicteurs le -vendredi bénoît, troisiesme jour du moys d'avril ensuivant, en la -Maladerie de Longjumel; et là furent pour ledit régent le seigneur de -Fiennes, lors connestable de France; messire Jehan le Maingre, dit -Bouciquaut, lors mareschal de France; le seigneur de Garancières; le -seigneur de Vignay, du pays de Vienne[179]; messire Symon de Bucy et -messire Guichart d'Angle, chevaliers, et aucuns clercs conseillers et -secrétaires. Et pour ledit roy d'Angleterre furent le duc de Lanclastre, -le conte de Norentonne, le conte de Warvhic; messire Jehan de Chandos, -tous anglois, messire Gautier de Mauny Hanuyer. Et tantost se -départirent sans faire aucun traictié. - - [178] _Chantelou_. On retrouve ce petit castel sur la carte de - Cassini. - - [179] _Du pays de Vienne_. Il est nommé _Aymar de la Tour_ dans le - traité de Bréquigny. - - - - -CXXI. - -Coment le roy d'Angleterre vint près de Paris, luy et son ost, et -fu-l'en assemblé pour traictier, mais l'en ne pout lors accorder. - - -L'an de grace mil trois cent soixante, le mardi après Pasques les grans, -qui fu le septiesme jour d'avril, ledit roy d'Angleterre et tout son ost -deslogièrent et s'approchièrent de Paris et se logièrent icelluy jour, -c'est assavoir ledit roy à Chastellon près Mont-Rouge, et les autres à -Jcy, à Vanves, à Vaugirart, à Gentilly, à Quaichant et ès autres villes -environ. Et celuy jour s'en monstrèrent pluseurs en bataille devant -Paris, mais pour ce ne issi aucun de ladite ville. - -Item, le vendredi ensuivant, dixiesme jour dudit mois d'avril, -retournèrent aucuns des dessus nommés pour ledit régent, pour traictier -par l'amonestement de l'abbé de Clugny qui tantost estoit venu de par le -pape, pour traictier entre les parties. Et assemblèrent les traicteurs -en une maladerie appelée la Banlieue[180], qui est outre la tombe Ysore. -Et y furent pour ledit Anglois les autres dessus nommés. Et tantost se -partirent aussi sans aucun traictié faire, si comme il avoient fait par -avant. - - [180] _La Banlieue_. Peut-être _Bagneux_. _La Tombe Ysore_, située - dans l'endroit même où l'on a pratiqué de notre temps l'entrée des - catacombes, étoit autrefois un _tumulus_ où les traditions poétiques - vouloient qu'eût été enseveli le géant _Isoré_, tué devant Paris par - le fameux _Guillaume d'Orange_. C'est dans ce combat singulier que - le héros de tant de _Chansons de geste_ avoit perdu la plus grande - partie de son nez. Et voyez le sort des traditions poétiques! Plus - tard, vers le quinzième siècle, on crut que le surnom de Guillaume - _au Court-nez_ étoit dû au cor ou cornet dont il se servoit en guise - de _cri de guerre_. Les barons qui se prétendoient sortis de son - illustre sang prirent donc pour blason un _cor de chasse_, que leurs - descendans de la maison d'_Orange_ gardent encore en mémoire de - Guillaume d'Orange _au Cornet_. - - - - -CXXII. - -Coment l'en rassembla à Brétigny pour traictier. Et sont après les noms -de ceux qui furent commis tant d'une part comme d'autre. - - -Le dimenche jour de Quasimodo, douziesme jour dudit mois d'avril l'an -dessus dit, le roy d'Angleterre et tout son ost se deslogièrent des -villages d'entour Paris au matin et en vindrent pluseurs batailles assez -près de Saint-Marcel, en faisant semblant que il attendissent que l'en -issist de Paris pour les combattre: mais rien n'en fu fait, jasoit ce -que en Paris eust grant foison de gens d'armes nobles et autres avec -ceux de ladite ville. Mais les portes et les murs furent bien garnis de -gens d'armes et de ceux de ladite ville de la partie d'oultre Petit -pont; et n'estoit pas la ville effréée. Et quant lesdis Anglois orent -demouré sur les champs jusques environ heure de tierce, il s'en -partirent et s'en alèrent après leur charios et leur autres batailles -qui s'en aloient devant le chemin vers Chartres. Et boutèrent les feux, -dès le samedi précédent, en grant foison des villes entour Paris de ce -costé. Et alèrent jusques vers Bonneval et vers Chasteaudun[181]. Et -firent assez sentir tant par l'abbé de Cligny, légat du pape en France -pour traitier de paix, comme par autres, que il entendroient volentiers -audit traictié de paix, sé ledit régent vouloit envoyer par devers eux. -Et pour ce, par délibération du conseil, ledit régent envoya à Chartres -pluseurs de son conseil, entre lesquels estoient messire Jehan de -Dormans evesque de Beauvais et chancelier de Normendie[182], messire -Jehan de Meleun conte de Tancarville, lequel estoit encore prisonnier de -la bataille de Poitiers aux Anglois, là où le roy de France avoit esté -pris; messire Jehan le Maingre, dit Boucicaut, mareschal de France, le -seigneur de Montmorency, le seigneur de Vinay, messire Jehan de Groslée, -messire Symon de Bucy premier président de parlement, maistre Estienne -de Paris chanoine, maistre Pierre de la Charité chantre de l'églyse -Nostre-Dame de Paris, messire Jehan d'Augerau doien de Chartres, maistre -Guillaume de Dormans et maistre Jehan des Mares advocat en parlement, -Jehan Maillart bourgois de Paris et aucuns autres. Et partirent de Paris -le lundi après la saint Marc, vingt-septiesme jour du mois d'avril. - - [181] _Bonneval et Chasteaudun_. A douze lieues au-delà de Chartres. - - [182] _Normendie_. C'est-à-dire _du duc de Normendie_. Avant le XVIe - siècle on n'entendoit rien autre chose, par les mots _trésorier de - France_ ou _maréchal de France_, que les _trésoriers ou les - maréchaux du roi de France_. - -A celuy jour furent à Chartres et trespassèrent oultre, en alant vers -ledit roy d'Angleterre. Et envoièrent par devers luy et son conseil, -pour savoir où il assembleroient pour traictier. Auxquels de la partie -de France fu fait assavoir que il retournassent vers Chartres et que -ledit roy anglois traiteroit vers là. Et ainsi le firent les François et -s'en retournèrent vers Chartres. Et le roy d'Angleterre s'en ala logier -à une lieue près ou environ en un lieu appelé Sours[183]. Et prisrent -place pour assembler à un lieu qui a nom Brétigny, à une lieue de -Chartres ou environ. - - [183] _Sours_. Aujourd'hui bourg considérable à deux lieues de - Chartres. Brétigny, qu'on trouve encore sur la carte de Cassini, est - un hameau qui paroît en dépendre. La plupart des manuscrits, même - celui de Charles V, portent _Dours_. J'ai préféré le nº 9652. - -Item, le vendredi premier jour de mai, l'an dessus dit, assemblèrent -audit lieu de Brétigny les dessus dis de la partie de France et les gens -dudit roy anglois; entre lesquels furent le duc de Lencastre, le conte -de Norentonne, le conte de Varvich, le conte de Surfort, monseigneur -Regnault de Cobehan, messire Barthélemy de Broueys, messire Gautier de -Mauny, tous chevaliers, et pluseurs autres jusques au nombre de -vingt-deux personnes. Et toute la sepmaine continuèrent le traictié, -tant que par le plaisir de Dieu et de la glorieuse vierge Marie, le -vendredi ensuivant huitiesme jour du mois de mai, il féirent accort de -paix par la manière qui s'en suit. - - - - -CXXIII. - -Cy est la teneur d'une des lettres monseigneur le régent, de l'adveu des -traicteurs de paix de la partie du roy de France et de luy. - - -«Charles, ainsné fils du roy de France, régent le royaume, duc de -Normendie, dauphin de Viennois, à tous ceux qui ces lettres verront -salut. Nous vous faisons savoir que tous les débas et descors -quelconques meus et demenés entre monseigneur le roy de France et nous, -d'une part, et le roy d'Angleterre d'autre part, pour le bien de paix -est accordé le huitiesme jour de mai, l'an mil trois cent soixante, à -Brétigny, en la manière qui s'en suit: - -»Premièrement, que le roy d'Angleterre, avecque ce que il tient en -Guienne et en Gascoigne, aura pour luy», (et cætera, si comme ès -articles ci-dessous est contenu.) »Toutes lesquelles choses si dessoubs -escriptes et chascune d'icelles faites et accordées et ordonnées en la -présence de révérent père en Dieu, nostre très chier et feal chancelier -Jehan, par la grace de Dieu, esleu de Beauvais; nos amés et féaux -conseillers maistre Estienne de Paris chanoine, Pierre de la Charité -chantre de l'églyse de Paris, Jehan d'Augerau doien de Chartres, messire -Jehan le Maingre, dit Boucicaut, mareschal de France, Charles sire de -Montmorency, Aymart de la Tour sire de Vinay, Jehan de Grolée, Regnault -de Gouillons, Pierre d'Omont, Symon de Bucy, maistre Guillaume des -Dormans, Jehan des Mares, Jehan Maillart bourgois de Paris, maistre Macé -Guery, Nichole de Veres, nos clers, secretaires, commis et députés de -par nous sur ce, avec les commis et députés de par le roy d'Angleterre, -ci-dessous nommés, c'est assavoir: Messire Henry duc de Lenclastre, -Guillaume conte de Norentonne, Thomas conte de Warvich, Rauf conte de -Stafort, Williame conte de Saleberys, messire Gautier sire de Mauny, -messire Regnault de Cobehan, messire Jehan de Beauchamp, messire Guy de -Brienne[184], Franc de Hale, Jehan captau de Buef, Barthélemy de -Brouéis[185], Guillaume de Granson, Jehan Chandos, Noel Loreng, Richard -la Vache, Mile de Stapelancon[186], chevaliers, monseigneur Jehan de -Winewic, chancelier dudit roy d'Angleterre; maistre Henry de -Assliton[187], maistre Guillaume de Ludgeburc, maistre Jehan Branquete, -Adam Hiltenet Willame de Tupinon[188]; l'an et le jour, au lieu dessus -dit, à l'onneur de la benoite Trinité, Père, Fils et saint Esprit; de la -benoite glorieuse vierge Marie, et pour la révérence de nostre saint -père le pape Innocent VI, lequel, quant il estoit cardinal en sa -personne, et puis sa promotion, par révérens pères en Dieu les cardinaux -de Boulogne et de Pierregort, nos cousins, et d'Urgel, qui furent de par -luy envoiés en France et en Angleterre, qui en faire ceste paix ont -adjousté et mis très grant et bonne diligence; et de nos bien amés frère -Andrieu de la Roche abbé de Clugny, et messire Hue de Genevre[189] -seigneur d'Auton, messages derrenièrement envoiés par devers nous sur -ce, de par nostre dit saint père, qui ont diligemment sur ce travaillié -et traictié; et receus les sermens desdis procureurs et autres dessus -nommés en tesmoignant chascune d'icelles ès noms que dessus, nous -acceptons, accordons, agréons, approuvons et confermons de nostre -certaine science, et le voulons avoir en vigueur et fermeté, si et par -telle manière que sé nous les eussions traictiés, parlés, accordés, -jurés et promis en nostre propre personne.» - - [184] _De Brienne_. Le nouveau Rymer écrit _Brian_. (T. III, p. 493.) - - [185] _Broueys_. Rymer: _Burgoshe_ et _Burgash_. - - [186] _Stapelancon_. Rymer: _Stapelton_. - - [187] _Assliton_. Rymer: _Ashton_.--_Ludgeburc_ pour _Lougteburg_. - - [188] _Tupinon_. Rymer: _Tyrringham_.--La fin de cet instrument, à - compter de là jusqu'au chapitre suivant, n'a pas été connue des - éditeurs de Rymer. - - [189] _Genevre_. La bulle d'Innocent VI, en date du 4 mars précédent, - le nomme «de _Gebenna_, dominum de Hauton»; et non pas d'_Autun_, - comme le P. Daniel. (T. V, p. 509.) - - - - -CXXIV. - -Cy commence toute l'ordenance du traictié entre les deux roys de France -et d'Angleterre. - - -«Edouart[190], fils au noble roy de France et d'Angleterre, prince de -Galles, duc de Cornouaille et conte de Cestre, à tous ceux qui ces -présentes lettres verront salut. Nous vous faisons assavoir que de tous -les débas et descors quelconques, meus et démenés entre nostre très -chier et redoubté seigneur et père, roy de France et d'Angleterre, d'une -part, et nos cousins le roy et son ainsné fils régent le royaume de -France, et pour tous ce qu'affiert d'autre part, pour bien de paix est -accordé, le huitiesme jour de may, l'an de grace mil trois cens -soixante, à Brétigny delès Chartres, par la manière qui s'ensuit: - - [190] _Edouart fils, etc._ Pourquoi le traité n'est-il pas fait au nom - du roi lui-même qui se trouvoit présent? Sans doute parce qu'il ne - croyoit pas de sa dignité de traiter avec le fils du roi, ou - peut-être pour ne pas donner une force trop insolente au titre de - _roi de France et d'Angleterre_, qu'il osoit bien encore y prendre. - -»_Le premier article_. Premièrement, que le roy d'Angleterre, avec ce -qu'il tient en Gascoigne et en Guyenne, aura pour luy et pour ses hoirs, -perpétuellement à tous jours, toutes les choses qui s'ensuivent à tenir -par la manière que le roy de France ou son fils ou aucuns de ses -antécesseurs roys de France les tindrent, c'est assavoir ce que en -souveraineté en souveraineté, ce que en demaine en demaine; et pour le -temps et manière cy-dessoubs desclairiés, la cité, le chastel et la -conté de Poitiers et toute la terre et le païs de Poitou, ensamble le -fief de Touars et la terre de Belleville; la cité et chastel de Saintes -et toute la terre et le pays de Saintonge, par deçà et par delà la -Charente; la cité et le chastel d'Agen et la terre et le païs d'Agenois; -le chastel et la cité et toute la conté de Pierregort et la terre et le -païs de Piereguys; la cité et le chastel de Limoges et la terre et le -païs de Limousin; la cité et le chastel de Caours et la terre et le païs -de Caoursin; la cité, le chastel et la terre de Tarbe; la terre, le païs -et la conté de Bigorre; la conté, la terre et le païs de Gaure; la cité -et le païs d'Angoulesme; la contée et la terre et tout le païs -d'Angolemois; la cité, le païs et le chastel de Rodès; la contrée et le -païs de Rouergue. Et sé il y a aucuns seigneurs, comme le conte de Fois, -le conte d'Armignac, le conte de Lille, le conte de Pierregort, le -visconte de Limoges ou autres qui tiennent aucunes rentes dedens les -mettes[191] desdis lieux, il feront hommage audit roy d'Angleterre et -tous autres services, et devoir deus à cause de leur terres et lieux, en -la manière qu'il ont fait au temps passé. - - [191] _Mettes_. Limites. - -»_Le secont article_. Item, aura le roy d'Angleterre tout ce que le roy -de France ou aucuns des roys d'Angleterre anciennement tindrent en la -ville de Monstruel-sur-la-Mer et les appartenances. - -»_Le tiers article_. Item, aura le roy d'Angleterre toute la conté de -Pontieu entièrement, sauf et excepté que sé aucunes choses ont esté -aliénées, par les roys d'Angleterre qui ont esté pour le temps, de -ladite conté et appartenances et à autres personnes que roys de France, -le roy de France ne sera pas tenu de les rendre au roy d'Angleterre. Et -sé lesdites aliénations ont esté faites aux roys de France qui ont esté -pour le temps, sans autre moyen[192], et le roy de France les tiengne à -présent en sa main, il les laissera au roy d'Angleterre entérinement, -excepté que sé les roys de France les ont eus par eschange pour autres -terres, le roy d'Angleterre délivrera au roy de France ce que l'en en a -eu par eschange, ou il luy laissera les choses ainsi aliénées. Mais sé -les roys d'Angleterre qui ont esté pour le temps en avoient aliéné ou -transporté aucunes choses en autres personnes que ès roys de France, et -depuis soient venus ès mains au roy de France, ou aussi par -partage[193], le roy de France ne sera pas tenu de les rendre. Aussi, sé -les choses dessus dites doivent hommage, le roy de France les baillera à -autres qui en feront hommage au roy d'Angleterre; et sé il ne doivent -hommage, le roy de France baillera un tenant qui luy en fera le devoir, -dedens un an prochain après ce qu'il sera parti de Calais. - - [192] _Sans autre moyen_. Sans intermédiaire. - - [193] _Partage_. Le msc. de Charles V porte: _Portage_. - -»_Le quatriesme article_. Item, le roy d'Angleterre aura la ville et le -chastel de Calais, le chastel, la ville et seigneurie de Merq, les -villes, chastiaux et seigneurie de Sangate, Couloigne, Hammes, Wales et -Oye, avec les terres, bois, marois, rivières, rentes, seigneuries, -avoisons[194] d'églyse, et toutes autres appartenances et lieux -entregisans dedens les mettes et bonnes qui s'ensuivent; c'est assavoir -de Calais jusques au fil de la rivière, par devant Gravelines, et aussi -par le fil de meisme la rivière tout entour l'engle. Et aussi par la -rivière qui va par delà Poil; et aussi par meisme la rivière qui chiet -au grant lac de Guynes jusques au Fretin, et d'ilec par delà valée en -tour la montaigne de [195], en encloant meisme la montaigne; et -aussi jusques à la mer, avec Sangate et toutes ses appartenances. - - [194] _Avoisons_. Et non pas _maisons_, comme portent la plupart des - manuscrits et les imprimés. C'étoit le droit au titre d'_avoué_ - d'une église, attaché à certains fiefs. - - [195] Le nom de la montagne n'a pas été rempli dans le manuscrit de - Charles V. Le nouveau Rymer porte: _Calbully_. - -»_Le cinquiesme article_. Item, le roy d'Angleterre aura le chastel, la -ville et tout enterinement la conté de Guynes, avec toutes les terres, -villes, chastiaux, forteresces, lieux, hommages, seigneuries, bois, -forès, droitures d'icelles, aussi enterinement comme le conte de Guynes -derrenier mort la tint au temps de sa mort. Et obéiront les églyses et -les bonnes gens estans dedens les limitacions de ladite conté de Guynes, -de Calais et de Merq et des autres lieux dessusdis au roy d'Angleterre, -ainsi comme il obéissoient au roy de France et au conte de Guynes qui fu -pour le temps. Toutes lesquelles choses de Merq et de Calais, contenues -en ce présent article et en l'article prochain précédent, le roy -d'Angleterre tenra en demaine, excepté les héritages des églyses, qui -demourront auxdites églyses enterinement, quelque part qu'il soient -assis; et aussi excepté les héritages des autres gens du pays de Merq et -de Calais, assis hors de la ville de Calais, jusques à la valeur de cent -livres de terre par an de la monnoie courante au pays et au dessoubs. -Lesquiex héritages leur demourront jusques à la valeur dessusdite et -au-dessoubs. Mais les habitacions et héritages assis en ladite ville de -Calais, avec leur appartenances demourront en demaine au roy -d'Angleterre, pour en ordener à sa volenté; et aussi demourront aux -habitans en la conté, ville et terre de Guynes tous leur demaines -entièrement; et y revenront pleinement, sauf ce qui est dit des -confrontations, mettes et bonnes, en l'article prochain précédent. - -»_Le sixiesme article_. Item, est accordé que le roy d'Angleterre et ses -hoirs auront et tendront toutes les isles et pays dessus nommés -ensemble, avecques les autres villes, lesquelles le roy d'Angleterre -tient à présent. - -»_Le septiesme article_. Item, acordé que ledit roy de France et son -ainsné fils le régent, pour eux et pour tous leur hoirs et successeurs, -au plus tost que l'en pourra, sans fraude et sans mal engin, et au plus -tart dedens la Saint-Michiel venant en un an, rendront, bailleront et -délivreront audit roy d'Angleterre et à tous ses hoirs et successeurs, -et transporteront en eux toutes les honneurs, hommages, obédiances, -ligéances, vassaulx, fiés, services, recognoissances, droitures mer et -mixtes[196], impère, et toutes manières de jurisdicions haultes et -basses, ressors et sauvegardes, avoisons et patronages d'églyse, et -toutes manières de seigneuries et souverainetés, et tout le droit qu'il -avoient ou povoient avoir, appartenoient, appartiennent ou puent -appartenir par quelconque cause ou tiltre ou couleur de droit, à eux, -aux roys et à la couronne de France, pour cause de contés, cités, -chastiaux, villes, terres, pays et isles et lieux avant nommés, et de -toutes leur appartenances et appendances, quelque part que il soient, et -chascune d'icelles sans y rien retenir à eux, à leurs hoirs né -successeurs, aux roys né à la couronne de France. Et aussi manderont le -roy et son ainsné fils, par leur lettres patentes à tous arcevesques, -evesques et autres prélas de sainte églyse, et aussi aux contes, -viscontes, barons, nobles, citoyens et autres quelconques de cités, -terres, pays, isles et lieux avant nommés, qu'il obéissent au roy -d'Angleterre et à ses hoirs, et à leur certain commandement, en la -manière qu'il ont obéy aux roys et à la couronne de France; et par -meismes les lettres leur quitteront et absouldront, au mieux qu'il se -pourra faire, de tous hommages, fois, seremens, obligacions, subjecions -et promesses fais par aucuns d'eux aux roys et à la couronne de France -en quelconques manières. - - [196] _Mer et mixtes_. Pures et mélangées. - -»_Le huitiesme article_[197]. Item, accordé est que ledit roy -d'Angleterre aura les contés, cités, chastiaux, terres et isles et lieux -avant nommés avecques toutes leur appartenances et appendances quelque -part que il soient, à tenir à luy et à ses hoirs, héréditablement et -perpétuelment, en demaine ce que les roys de France y tenoient en -demaine, et aussi en fiés, service, souveraineté ou ressort, ce que les -roys de France y avoient par telle manière; sauf tant comme dit est par -dessus, en l'article de Calais et Merq. Et sé des cités, chastiaux, -contés, terres, pays, isles et lieux avant nommés, souverainetés, droit -mer et mixte, impere, jurisdicions et prouffis quelconques que tenoient -aucuns roys d'Angleterre illec, et en leur appartenances et appendances -quelconques, aucunes aliénacions, donacions, obligacions, ou charges ont -esté faites par aucuns des roys de France qui ont esté depuis quarante -ans en çà, par quelque cause ou fortune que ce soit, toutes teles -donations, aliénacions, obligacions et charges, sont et seront, dès -ores, du tout rappellées, quassées et annullées, et toutes choses ainsi -données, alliénées ou chargiées, seront réalment et de fait rendues et -bailliées audit roy d'Angleterre et à ses députés, espécialement en -meisme entiereté comme il furent au roy d'Angleterre depuis soixante-dix -ans en çà, au plus tost que l'en pourra sans mal engin, et au plus tart -dedens la saint Michiel prochaine venant en un an; à tenir au roy -d'Angleterre, à tous ses hoirs et successeurs, perpétuellement par la -manière que dessus est dit, excepté ce que dit est, par dessus, en -l'article de Pontieu qui demourra en sa force; et sauf et excepté toutes -les choses données et aliénées aux églyses, qui leur demourront -paisiblement en tous les païs et lieux ci-dessus et dessoubs nommés; si -que les personnes desdites églyses prient diligemment pour lesdis roys -comme pour leur fondeurs, sans quoi leur conscience seront chargiées. - - [197] Les éditions précédentes et plusieurs manuscrits ont omis de - publier ou transcrire les articles 8, 9, 10, 11 et 12. - -_Le neuviesme article_. »Item, est accordé que le roy d'Angleterre, -toutes les contés, cités, chastiaux et païs dessus nommés qui -anciennement n'ont esté des roys d'Angleterre aura et tendra en l'estat -et ainsi comme le roy de France ou son fils les tiennent à présent. - -_Le dixiesme article_. »Item, accordé est que sé, dedens les mettes -desdis païs qui furent anciennement des roys d'Angleterre, avoit aucunes -choses qui autreffois n'eussent esté des roys d'Angleterre, dont le roy -de France estoit en possession le jour de la bataille de Poitiers, qui -fut le dix-neuviesme jour de septembre l'an mil trois cent -cinquante-six, elles seront et demourront au roy d'Angleterre et à ses -hoirs, par la manière que dessus est dit. - -_Le onziesme article_. »Item, accordé est par le roy de France et son -ainsné fils le régent, pour eux et pour leur hoirs et pour tous les roys -de France et leur successeurs et à tousjours, que au plus tost qu'il se -pourra faire sans mal engin, et au plus tart dedens la saint Michiel -venant en un an, rendront et bailleront au roy d'Angleterre tous les -honneurs, régalités, obédiences, homaiges, ligeances, vassaux, fiés, -services, recognoissances, seremens, droitures, mer et mixte, impere, et -toutes autres manières de juridicions haultes et basses, ressors, -sauvegardes, seigneuries et souverainetés qui appartenoient, -appartiennent ou povent en aucune manière appartenir aux roys et à la -couronne de France, ou à aucune autre personne à cause du roy et de la -coronne de France, en quelque temps, ès cités, contées, chastiaux, -terres, païs, isles et lieux dessus nommés, ou en aucun d'iceux et en -leur appartenances quelconques, ou ès personnes, vassaux, subgiés -quelconques d'iceux, soient princes, dus, contes, vicontes, arcevesques, -evesques et autres prélas d'églyse, barons, nobles et autres -quelconques, sans rien à eux, leur hoirs et successeurs, ou à la coronne -de France ou autres que soit, retenir ou réserver en iceux; par quoy né -leur hoirs ou autres roys de France, ou autre que ce soit, à cause du -roy ou de la coronne de France, aucune chose y pourroit chalengier[198] -ou demander au temps avenir sur le roy d'Angleterre ou successeurs, ou -sur aucun des vassaux et subgiés avant dis, pour cause des païs et lieux -avant nommés, ainsi que tous les avant nommés personnes et leur hoirs et -successeurs perpétuelment seront hommes liges et subgiés du roy -d'Angleterre et à tous ses hoirs et ses successeurs; et que ledit roy -d'Angleterre et ses hoirs et successeurs, toutes les personnes, contées, -terres, païs, isles, chastiaux et lieux avant nommés, et toutes leur -appartenances et appendences tendront, auront et à eux demourront -plainement, franchement et perpétuelment en leur franchises, -souverainetés et seigneuries et obéissances, ligeances et subjections, -comme les roys de France avoient et tenoient en aucun temps passé; et -que le roy d'Angleterre, ses hoirs et successeurs auront et tendront -perpétuelment tout le païs avant nommé, avec leur appartenances, -appendances et les autres choses avant nommées en toutes franchises et -libertés perpétuelles, comme seigneur souverain et liège et comme voisin -au roy et au royaume de France; sans y recognoistre souverain ou faire -aucune obédiance, hommage, ressort, subjecion; et sans faire en aucun -temps avenir aucuns services ou recognoissances aux roys né à la -couronne de France des cités, contées, chastiaux, terres, païs, isles, -lieux et personnes avant nommés ou pour aucunes d'icelles. - - [198] _Chalengier_. Réclamer. - -_Roubriche_. Cet article douziesme qui s'en suit et le précédent article -furent ostés du traictié qui fut corrigié depuis à Calais, quant les -deux roys y furent; et fu fait et accordé sur ces deux articles, ce qui -est contenu en une lettre dont la copie est escripte en ce livre -ci-après au feuillet ............ là où il est traictié des choses -faites l'an mil trois cent soixante-huit, tantost après le quatriesme -jour de juillet, après ce qui est escript des appellacions faites par le -conte d'Armignac et pluseurs autres: et là sera trouvée transcrite -ladite lettre qui se commence: Edouart, etc., signée en marge à tel -signe +. - -_Le douziesme article_. »Item, est accordé que le roy de France et son -ainsné fils renonceront expressément auxdis ressors et souverainetés et -à tout le droit qu'il ont et povent avoir en toutes les choses qui par -ce présent traictié doivent appartenir au roy d'Angleterre; et -semblablement le roy d'Angleterre et son fils renonceront expressément à -toutes les choses qui, par ce présent traictié, ne doivent être -bailliées né demourer audit roy d'Angleterre, et à toutes les demandes -qu'il faisoient au roy de France, et par espécial au nom et au droit de -la couronne de France, à l'ommage, souveraineté et demaine du duchié de -Normendie et du duchié de Touraine, des contées d'Anjou, du Maine, et à -la souveraineté et hommage du duchié de Bretaigne, et à la souveraineté -et hommage de la conté et païs de Flandres, et à toutes autres demandes -que le roy d'Angleterre faisoit ou faire pourroit au roy de France pour -quelconque cause que ce soit; oultre ce et excepté qui par ce présent -traictié doit demourer et estre baillié audit roy d'Angleterre et à ses -hoirs; et transporteront, cesseront et délaisseront, l'un roy à l'autre -perpétuellement, tout le droit que chascun d'eux avoit en toutes les -choses qui, par ce présent traictié, doivent demourer ou estre baillées -à chacun d'eux, et du temps et lieu où et quant lesdites renonciacions -se feront, parleront et ordeneront les deux roys à Calais ensemble. - -_Le treiziesme article_. »Item, est accordé, afin que ce présent -traictié puisse estre plus briefvement accompli, que le roy d'Angleterre -fera amener le roy de France à Calais dedens trois sepmaines après la -Nativité saint Jehan-Baptiste prochaine venant, cessant tout juste -empeschement, aux despens du roy d'Angleterre, hors les frais de l'ostel -du roy de France. - -_Le quatorziesme article_. »Item, est accordé que le roy de France -paiera au roy d'Angleterre trois millions d'escus d'or, dont les deux -valent un noble de la monnoie d'Angleterre: et en seront paiés audit roy -d'Angleterre ou à ses députés six cent mil escus à Calais, dedens quatre -moys, à compter depuis que le roy de France sera venu à Calais; et -dedens l'an dès-lors prochain ensuivant, en seront paiés quatre cent mil -escus, tels comme dessus est dit, en la cité de Londres en Angleterre; -et dès lors, chascun an prochain ensuivant, quatre cent mille escus tels -comme devant, en ladite cité, jusques à tant que lesdis trois millions -seront paiés. - -_Le quinziesme article_. »Item, est accordé que par paiant lesdis six -cent mille escus à Calais, et par baillant les ostages ci-dessous nommés -et délivrés au roy d'Angleterre dedens les quatre moys, à compter depuis -que le roy de France sera venu à Calais comme dit est, la ville et les -forteresces de la Rochelle et les chastiaux, forteresces et villes de la -conté de Guynes, avecques toutes les appartenances et dépendances, la -personne dudit roy de France sera toute délivre de prison, et pourra -partir franchement de Calais et venir en son païs sans aucun -empeschement. Mais il ne se pourra armer né ses gens contre le roy -d'Angleterre, jusques à tant qu'il ait accompli ce qu'il est tenu de -faire par ce présent traictié. Et sont ostages, tant prisonniers pris à -la bataille de Poitiers comme autres qui demourront pour le roy de -France, ceux qui s'ensuivent, c'est assavoir: Monseigneur Loys, conte -d'Anjou; monseigneur Jehan, conte de Poitiers, fils du roy de France; le -duc d'Orléans, frère dudit roy. Et de quarante compris audit nombre, -seize des prisonniers qui furent pris à Poitiers, en la compaignie du -roy de France, et le duc de Bourbon, le conte de Blois ou son frère le -conte d'Alençon, ou monseigneur Pierre d'Alençon son frère, le conte de -Saint-Pol, le conte de Harecourt, le conte de Porcien, le conte de -Valentinois, le conte de Braine, le conte de Vaudemont, le conte de -Forès, le viconte de Biaumont, le sire de Coucy, le conte de -Fiennes[199], le sire de Préaux, le sire de Saint-Venant, le sire de -Garenchières, le dauphin d'Auvergne, le sire de Hangest, le sire de -Montmorency, monseigneur Guillaume de Craon, messire Loys de Harecourt, -monseigneur Jehan de Ligny. - - [199] _Le conte de Fiennes_. Variantes: _Le sire de Fieules_. (Msc. - 8395.)--Rymer: _Fienles_. - -»Et les noms des prisonniers sont tels: Monseigneur Phelippe de France, -le conte d'Eu, le conte de Longueville, le conte de Pontieu, le conte de -Tancarville, le conte de Joigny, le conte de Sancerre, le conte de -Dampmartin, le conte de Vantadour, le conte de Salebruche, le conte -d'Aucerre, le conte de Vandosme, le sire de Craon, le sire de Derval, le -mareschal d'Odeneham, le sire d'Aubigny. - -_Le seiziesme article_. »Item, est ordené que les dessus dis seize -prisons qui venront demourer en ostage pour le roy de France, comme dit -est, seront parmi ce délivrés de leur prison sans paier aucune raençon, -pour le temps passé, s'il n'ont esté à accort de certaine raençon par -convenances faites par avant le tiers jour de may darrenier passé. Et sé -aucun d'eux est hors d'Angleterre et ne se rend à Calais en ostage -dedens le premier moys après lesdites quatre sepmaines de la saint -Jehan, cessant juste empeschement, il ne sera pas quitte de sa prison, -mais sera contraint par le roy de France à retourner en Angleterre comme -prisonnier ou paier la paine par luy promise, et encorue, par deffaut de -son retour. - -_Le dix-septiesme article_. »Item, est accordé que, en lieu desdis -ostages qui ne vendront à Calais ou qui mourront ou se despartiront sans -congié hors du povoir du roy d'Angleterre, le roy de France sera tenu -d'en baillier d'autres de semblable estat au plus près que il pourra -estre fait dedens quatre moys prochains, après ce que le baillif -d'Amiens ou le prévost de Saint-Omer en sera sur ce, par lettres du roy -d'Angleterre certifiés; et pourra le roy de France, à son partir de -Calais, amener en sa compaignie dix des ostages tels comme les deux roys -accorderont; et suffira que des quarante dessusdis en demeure jusques au -nombre de trente en ostage. - -_Le dix-huitiesme article_. »Item, est accordé que le roy de France, -trois mois après ce qu'il sera parti de Calais, rendra à Calais quatre -personnes de Paris et deux personnes de chascune des villes dont les -noms suivent; c'est assavoir: St-Omer, Arras, Amiens, Beauvais, Lisle, -Douay, Tournay, Rains, Chaalons, Troies, Chartres, Thoulouse, Lyons, -Compiègne, Rouen, Caen, Tours, Bourges, les plus suffisans desdites -villes pour l'accomplissement du présent traictié. - -_Le dix-neuviesme article_. »Item, accordé est que le roy de France sera -amené d'Angleterre à Calais et demourra à Calais par quatre moys après -sa venue; mais il ne paiera rien pour le premier moys pour cause de sa -garde. Et pour chascun des autres moys ensuivant que il demourra à -Calais, par deffaulte de luy ou de ses gens, il paiera pour ses gardes -dix mille royaux, tels comme ils cuerent à présent en France avant son -partir de Calais, et ainsi au feur du temps qu'il y demourra. - -_Le vintiesme article_[200]. »Item, est accordé que au plus tost que -faire se pourra dedens l'an prochain, après ce que le roy de France sera -parti de Calais, monseigneur Jehan, conte de Montfort, aura la conté de -Montfort, avec toutes ses appartenances, en faisant l'omaige lige au roy -de France et devoir et service en tous cas tels comme bons et loyaux -vassaux lige doit faire à son seigneur à cause de ladite contée: ainsi -luy seront rendus ses autres héritages qui ne sont mie de la duchié de -Bretaigne, en faisant homaige ou autres devoirs que appartiendra. Et -s'il veult aucune chose demander en aucuns des héritages qui sont de -ladicte duchié hors du pays de Bretaigne, bonne et briève raison luy -sera faite par la court de France. - - [200] Les deux articles suivans n'ont pas été imprimés dans les - éditions précédentes. - -_Le vint-et-uniesme article_. »Item, sur la question du demaine de la -duchié de Bretaigne qui est entre ledit Jehan de Montfort d'une part et -monseigneur Charles de Blois d'autre part, accordé est que les deux -roys, appelés par devant eulx ou leur députés les parties principaus de -Blois et de Montfort, par eulx et par leur députés, spécialement -s'enformeront du droit des parties et s'efforceront de mettre les -parties à accort sur tout ce qui est en débat entre eux, au plus tost -qu'il pourront. Et au cas que lesdis roys par eulx et par leur députés -ne les pourront accorder dedens un an prochain après ce que le roy de -France sera arrivé à Calais, les amis d'une partie et d'autre -s'enformeront diligemment du droit des parties et par la manière que -dessus est. Et s'efforceront de mettre les parties à accort au mieulx -que faire se pourra au plus tost qu'il pourront. Et s'il ne les pevent -mettre à accort dedens demy an, aoust prochaine ensuivant, il -rapporteront auxdis deux roys ou à leur députés tout ce qu'il en auront -trouvé sur le droit desdites parties et sur quoy le débat demourra entre -lesdites parties. Et les deux roys par eulx et par leur députés, -espécialement au plus tost qu'il pourront, mettront lesdites parties à -accort, ou diront leur final avis sur le droit d'une partie et d'autre. -Et ce sera exécuté par les deux roys. Et au cas qu'il ne le pourront -faire dedens demy an de lors prochain ensuivant aoust, les deux parties -principales de Blois et de Montfort feront ce que mieux leur semblera, -et les amis d'une part et d'autre aideront quelque part qu'il leur -plaira, sans empeschement desdis roys pour la cause dessus dite. Et sé -ainsi n'estoit que l'une partie ne voulsist comparoir souffisamment par -devers les deux roys ou leur dis députés au temps qui luy sera establi, -et aussi au cas que lesdis roys ou leur députés auroient ordené ou -déclaré que lesdites parties fussent à accort ou qu'il auroient dit leur -avis pour le droit d'une partie; et aucuns desdites parties ne se -vouldroient accorder à ce né obéir à ladite déclaration, adont lesdis -roys seront encontre luy de tout leur povoir, et en ayde de l'autre qui -se vouldroit accorder et obéir. Mais en nul cas les deux roys, par leur -propres personnes né par autres, ne pourront faire né entreprendre -guerre l'un à l'autre pour la cause dessus dite. Et tousjours demourra -la souveraineté et l'hommaige de la duchié au roy de France. - -_Le vint-deuxiesme article_. »Item, que toutes les terres, pays, villes, -chasteaux et autres lieux bailliés auxdis roys seront en tels libertés -et franchises comme elles sont à présent, et seront confermés par lesdis -roys ou par leur successeurs, et par chascun d'eux toutes les fois qu'il -en seront sur ce deuement requis, et sé contraires n'estoient à ce -présent accort. - -_Le vint-troisiesme_. »Item, que ledit roy de France rendra et fera -rendre et restablir de fait à monseigneur Phelippe de Navarre et à tous -adhérens, en appert, au plus tost que l'en pourra sans mal engin, et au -plus tart dedens un an prochain après que le roy de France sera parti de -Calais, toutes les villes, chasteaux, forteresses, seigneuries, drois, -rentes, prouffis, juridicions et lieux quelconques que ledit monseigneur -Phelippe, tant pour cause de ly comme pour cause de sa femme ou ses dis -adhérens tindrent ou doivent tenir au royaume de France; et ne leur fera -jamais ledit roy reproche, damaige né empeschement pour aucune cause -faite avant ses oevres, et leur pardonra toutes offenses et mesprisons -du temps passé pour cause de la guerre, et sur ce auront ses lettres -bonnes et souffisans. Et que ledit monseigneur Phelippe et ses devant -dis adhérens retournent en son homaige et luy facent les devoirs et luy -soient bons et loyaux vassaux. - -_Le vint-quatriesme_[201]. »Item, est accordé que le roy d'Angleterre -pourra donner, ceste fois tant seulement, à cui il luy plaira en -héritage, toutes les terres et héritages qui furent de monseigneur -Godefroy de Harecourt, à tenir du duc de Normendie ou autres seigneurs -de qui elles doivent estre tenues par raison, parmy les hommaiges et -services anciennement accoustumés. - - [201] Cet article n'a pas été imprimé dans les éditions précédentes. - -_Le vint-cinquiesme_. »Item, il est ordené que nul homme né pays qui ait -esté en l'obéissance d'une partie, et venra par cest accort à -l'obéissance de l'autre partie, ne soit empeschié pour chose faicte en -temps passé. - -_Le vint-sixiesme_. »Item, est accordé que les terres des bannis de -l'une partie et de l'autre, et aussi des églyses de l'un royaume et de -l'autre, et que tous ceux qui sont deshérités ou ostés de leur terres ou -héritages, ou chargiés d'aucune pension, taille ou ordenance, ou -autrement grevés en quelque manière que ce soit pour cause de ceste -guerre, soient restitués entièrement en mesmes le droit et possession -qu'il eurent devant la guerre commenciée; et que toutes manières de -forfaitures, trespas et mesprises faits par eulx ou aucun d'eulx en -moien temps soient du tout pardonnés. Et que ces choses soient faites au -plus tost que l'en pourra bonnement, et au plus tart dedens un an -prochain, après que le roy sera parti de Calais. Excepté ce qui est dit -en l'article de Calais et de Merq, et des autres lieux nommés audit -article, excepté aussi le viconte de Fronssac et monseigneur Jehan de -Galart, lesquels ne seront point compris en cest article; mais -demourront leur biens et héritaiges en l'état qu'il estoient par avant -ce présent traictié. - -_Le vint-septiesme_[202]. »Item, est accordé que le roy de France -délivrera au roy d'Angleterre au plus tost qu'il pourra bonnement et -devra, et au plus tart dedens la feste saint Michiel prouchaine venant -en un an après son départir de Calais, toutes les cités, villes, pays et -autres lieux dessus nommés, qui, par ce présent traictié doivent estre -bailliés au roy d'Angleterre. - - [202] Cet article est encore passé dans les précédentes éditions. - -_Le vint-huitiesme_. »Item, est ordené qu'en baillant au roy -d'Angleterre ou autres pour luy par espécial députés, les villes et -forteresses et toute la conté de Pontieu, les villes et forteresses et -toute la conté de Montfort, la conté et le chastel de Xaintes; les -chasteaux, villes et forteresses et tout ce que le roy tient en demaine -au pays de Xantonge, deçà et delà la Charente, le chastel et la cité -d'Angolesme, et les chasteaux, forteresses et villes que le roy de -France tient en domaine au pays d'Angolesmois, avecques lettres et -mandemens des délaissemens des fois et homaiges, le roy d'Angleterre, à -ses propres coux et frais, délivrera toutes les forteresses prises et -occupées par luy, par ses subgiés, adhérens et aliés, ès pays de France, -de Tourraine, d'Anjou, du Maine, de Berry, d'Auvergne, de Bourgoigne et -de Champaigne, de Picardie et de Normendie et de toutes les autres -parties et lieux du royaume de France, excepté celles du duchié de -Bretaigne et des terres et pays qui, par cest présent traictié, doivent -appartenir et demourer au roy d'Angleterre. - -_Le vint-neuviesme_. »Item, est accordé que le roy de France fera -baillier et délivrer au roy d'Angleterre ou à ses hoirs ou députés, -toutes les villes, chasteaux, forteresses et autres terres, pays et -lieux avant nommés, avecques leur appartenances, aux propres coux et -frais dudit roy de France; et aussi que s'il avoit aucuns rebelles ou -désobéissans de rendre, baillier ou restituer au roy d'Angleterre -aucunes cités, villes, chasteaux, pays, lieux ou forteresses qui, par ce -présent traictié, luy doivent appartenir, le roy de France sera tenu de -les faire délivrer audit roy d'Angleterre à ses despens; et -semblablement le roy d'Angleterre fera délivrer à ses despens les -forteresses qui, par ce présent traictié, doivent appartenir au roy de -France. Et seront tenus lesdis roys et leur gens à eulx entre aidier -quant à ce, sé requis en sont, aux gaiges de la partie qui le requerra, -qui seront d'un flourin de Florence pour chevalier, et demy flourin pour -escuier, et pour les autres au fuer. Et du seurplus des doubles gaiges, -est accordé que sé lesdis gaiges sont trop petis en regard au marchié de -vivres au pays, il en sera en l'ordenance de quatre chevaliers pour ce -esleus, c'est assavoir deux d'une partie et deux d'autre. - -_Le trentiesme_. »Item, est accordé que tous les arcevesques et evesques -et autres prélas de sainte églyse, à cause de leur temporalité, seront -subgiés de celuy des deux roys soubs qui il tendront leur temporalité. -Et sé il ont temporalité soubs tous les deux roys, il seront subgiés de -chacun des deux roys, pour la temporalité qu'il tendront soubs chascun -d'iceuls. - -_Le trente-uniesme_. »Item, est accordé que bonnes aliances, amitiés et -confédérations seront faites entre les deux roys de France et -d'Angleterre et leur royaumes, en gardant l'oneur et la conscience de -l'un roy et de l'autre, nonobstant quelconques confédérations qu'il -aient deçà et delà avec quelconques personnes, soient d'Escoce, de -Flandre ou d'autre pays quelconques. - -_Le trente-deuxiesme_. »Item, est accordé que le roy de France et son -ainsné fils le régent, pour eulx et pour leur hoirs de France si avant -qu'il pourra estre fait, se delairont et départiront du tout des -aliances qu'il ont avecques les Escos, et promettront si avant que faire -se pourra que jamais eulx né leur hoirs roys de France, qui pour le -temps seront, ne donront né feront au roy né au royaume d'Escoce né aux -subgiés d'iceluy présens et avenir, confort, ayde né faveur contre ledit -roy d'Angleterre, né contre ses hoirs et successeurs, né contre ses -subgiés en quelque manière; et qu'il ne feront autres aliances avecques -lesdis Escos en aucun temps avenir, né contre les roys et royaume -d'Angleterre. Et semblablement, si avant que faire se pourra, le roy -d'Angleterre et son ainsné fils se délairont et départiront du tout des -aliances qu'ils ont avecques les Flamens; et promettront que eulx né -leur hoirs, né les roys d'Angleterre qui pour le temps seront, ne -donront né feront aux Flamens présens ou avenir, ayde, confort né faveur -contre le roy de France, ses hoirs et successeurs, né contre son royaume -né contre ses subgiés en quelque manière, et qu'il ne feront autres -aliances avec les Flamens en aucun temps avenir contre les roys et -royaume de France. - -_Le trente-troisiesme_[203]. »Item, est accordé que les collacions et -provisions faites d'une part et d'autre des bénéfices vacans tant comme -la guerre a duré, tiengnent et soient valables, et que les fruis, issues -et revenues, recettes et levées de quelconques bénéfices et autres -choses temporeles quelconques èsdis royaumes de France et d'Angleterre, -par une partie et par l'autre durant lesdites guerres, soient quittes -d'une partie et d'autre. - - [203] Omis dans les précédentes éditions. - -_Le trente-quatriesme_. »Item, que les roys soient tenus de faire -confermer toutes les choses dessus dites par nostre Saint Père le Pape; -et seront baillées par seremens, sentences et censures de court de Rome -et tous autres lieux, en la plus fort manière que faire se pourra; et -seront empetrée dispensacion, absolutions et lettres de la court de -Rome, touchant l'accomplissement et la perfection de ce présent -traictié, et seront bailliées aux parties au plus tart dedens trois moys -après ce que le roy sera arrivé à Calais. - -_Le trente-cinquiesme_. »Item, que tous les subgiés desdis roys qui -voudront estudier ès études et universités des royaumes de France et -d'Angleterre jouiront des privilèges et libertés desdites études et -universités tout ainsi comme il povoient faire avant ces présentes -guerres et comme il font à présent. - -_Le trente-sixiesme_. »Item, afin que les choses dessus dites, -traictiées et parlées soient plus fermes, estables et valables, seront -faites et données les seurtés qui s'ensuivent; c'est assavoir: lettres -scellées des seaulx desdis roys et desdis ainsnés fils d'iceulx, les -meilleurs qu'il pourront faire et ordener par les conseilliers desdis -roys; et jureront lesdis roys et leur enfans ainsnés et autres enfans, -et aussi les autres des lignages desdis seigneurs et autres grans des -royaumes, jusques au nombre de vint de chascune partie, qu'il tendront -et aideront à tenir pour tant comme à chascun d'eulx touche lesdites -choses traictiées et accordées, et acompliront sans jamais venir au -contraire et sans fraude et sans mal engin, et sans faire nul -empeschement. Et sé il y avoit aucun dudit royaume de France ou du -royaume d'Angleterre qui fussent rebelles ou ne voulsissent accorder les -choses dessus dites, lesdis roys feront tout leur povoir de corps et de -biens et d'amis de mettre lesdis rebelles en vraie obéissance, selon la -forme et teneur dudit traictié. Et avecques ce se soubmettront lesdis -roys et leur hoirs et royaumes à la cohercion de Nostre Saint-Père le -Pape, afin qu'il puisse contraindre par sentence, censures d'églyses et -autres voies deues celuy qui sera rebelle, selon ce qu'il sera de -raison. Et parmi les seurtés et fermetés dessus dites, renonceront -lesdis roys et leur hoirs, par foy et par sermens, à toute guerre et à -tout procès de fait. Et sé par désobéissance, rébellion ou puissance de -aucuns subgiés du royaume de France ou autre juste cause, le roy de -France ou ses hoirs ne povoient acomplir toutes les choses dessusdites, -le roy d'Angleterre, ses hoirs ou aucuns pour eulx ne feront ou devront -faire guerre contre ledit roy de France, ses hoirs né son royaume; mais -tous ensemble se efforceront de mettre lesdis rebelles à vraie -obéissance et de acomplir les choses dessusdites. Et aussi sé aucuns du -royaume et obéissans du roy d'Angleterre ne vouloient rendre les -chasteaux, villes ou forteresses qu'il tiennent au royaume de France, et -obéir au traictié ci-dessus dit, ou pour juste cause ne povoit accomplir -ce qu'il doit faire par ce présent traictié, li roys[204] de France né -ses hoirs ou aucun pour eulx ne feront point de guerre au roy -d'Angleterre né à son royaume; mais tous deux ensemble feront leur -povoir de recouvrer les chasteaux, villes, forteresses dessus dites, que -toute obéissance et acomplissement soit faite ès traitié dessusdit; et -seront aussi faites et données d'une part et d'autre, selon la nature du -fait, toutes manières de fermetés et seurtés que l'en pourra et saura -deviser tant par le pape, le collège de la court de Rome comme -autrement, pour tenir et garder perpétuelment la paix et toutes les -choses dessus accordées. - - [204] _Li roys_. Dans cette pièce importante que nous donnons ici - telle que l'offre le manuscrit de Charles V, on voit que les formes - anciennes de la langue sont fréquemment conservées: _Li roys_ pour - _le roy_. - -_Le trente-septiesme_[205]. »Item, est accordé que par ce présent -traictié et accort, tous autres accors, traictiés ou prolocucions, -s'aucuns en y a fais ou pourparlés au temps passé, sont nuls et de nulle -valeur et du tout mis au néant et ne s'en pourront jamais aydier les -parties né faire aucun reprouche l'un contre l'autre pour cause d'iceulx -traictiés ou accors, sé aucuns en y avoit comme dit est. - - [205] Omis dans les éditions imprimées, ainsi que le trente-neuvième - article. - -_Le trente-huitiesme_. »Item, quant ce présent traictié sera approuvé, -juré et confermé par les deux roys à Calais, quant il y seront en leur -personnes, et depuis que le roy de France sera parti de Calais et sera -en son pouvoir, dedens un mois prochain ensuivant ledit département, -ledit roy de France en fera lettres confirmatoires et autres nécessaires -ouvertes, et les envoiera et délivrera à Calais audit roy d'Angleterre -ou à ses députés audit lieu. Et aussi ledit roy d'Angleterre, en prenant -lesdites lettres confirmatoires, en baillera lettres confirmatoires -pareilles à celles dudit roy de France. - -_Le trente-neuviesme_. »Item, est accordé que nul des roys ne procurera -né fera procurer par luy né par autres que aucunes nouveletés ou griefs -se facent par l'églyse de Rome ou par autres de sainte églyse, -quelconques il soient, contre ce présent traictié, sur aucun desdis -roys, leur coadjuteurs, adhérens ou aliés quels que il soient, né sur -leur terres, né leur subgiés pour achoison de la guerre ou pour autre -cause, né pour services que lesdis coadjuteurs ou aliés aient fais -auxdis roys ou aucun d'iceulx; et sé nostre dit Saint Père ou autres le -vouloient faire, les deux roys le destourberoient selon ce qu'il -pourront sans mal engin. - -_Le quarantiesme_. »Item, des hostaiges qui seront bailliés au roy -d'Angleterre à Calais, de la manière du temps de leur département, les -deux roys en ordeneront à Calais. - - * * * * * - -»[206]Toutes lesquelles choses dessus escriptes et chascune d'icelles -furent faites, ordenées et accordées de l'auctorité nostre dit seigneur -le roy et du nostre[207], par nos amés cousins le duc de Lenclastre, -Wyllaume conte de Norentonne, Thomas de Beauchamp conte de Warwhic, Rauf -conte de Stafort, Wyllaume conte de Salebury, messire Gautier, sire de -Mauny, messire Jehan de Beauchamp, messire Guy de Bryenne, messire Jehan -de Greily, captau de Buef, messire Jehan Chandos, messire Wyllaume de -Grenson, chevaliers, Jehan de Wynelvic, trésorier, monseigneur Jehan de -Wynelvic, chancellier nostre seigneur le roy; maistre Henry de Haston; -Guillaume de Lughteburgh docteur en loys, et maistre Jehan de -Branquette, chanoine de Londres, tous présens et jurés, de tenir et -faire tenir et garder les choses dessus dites. Et aussi présens, et -jurés par messire Regnauld de Cobehan, nos procureurs et messaiges à ce -especialment commis et députés de par nous; et promis, jurés et accordés -et ordenés de par nostre cousin le régent, par les honorables et -puissans seigneurs et messaiges et procureurs dudit régent, Jehan par la -grace de Dieu esleu de Beauvais pair de France, maistre Estienne de -Paris chanoine, et Pierre de La Charité, chantre de l'églyse de Paris, -Jehan d'Augeraut, doyen de Chartres, messire Jehan Le Maingre dit -Bouciquaut mareschal de France, Charles sire de Montmorency, Aimart de -La Tour sire de Vinay, Jehan de Groslée, Regnaud de Goullons, Pierre -d'Oomont, Symon de Bucy chevaliers, maistre Guillaume de Dormans, Jehan -des Mares et Jehan Maillart, bourgois de Paris procureur, et aussi -maistre Robert Porte, evesque dit d'Avranches, messire Raoul de -Resneval, monseigneur Artaud de Beausemblant, maistre Macé Gueri et -maistre Nicole de Veyres, secrétaires nostre dit cousin et pluseurs -autres. Toutes lesquelles choses et chascune d'elles ès noms que dessus, -nous, prince de Galles, acceptons, accordons, aggréons, approuvons et -confermons de nostre certaine science et les voulons avoir en vigour et -fermeté, si et par tele manière comme sé nous les eussions traictiées, -parlées, accordées, jurées et promises en nostre propre personne, à -l'onneur de la benoite Trinité, le Père, le Fils et le saint Esperit, et -de la glorieuse Vierge Marie; pour la révérence de nostre Saint-Père le -Pape Innocent VI, lequel, quant il estoit cardinal en sa personne, et, -puis la promocion, pour révérens pères en Dieu les cardinaux de -Bouloigne et de Pierregort et de Urgel, qui furent de par luy envoiés en -France et en Angleterre, qui en faire ceste pais ont adjousté et mis -très grant et bonne diligence, et de nos bien amés frère Andry de La -Roche abbé de Clugny, et messire Hugues de Geneuve, chevalier, seigneur -d'Ausson, messaigiés derreniers envoiés sur ce de par nostre dit Saint -Père le Pape, et ont sur ce diligemment travaillié, traictié et receus -les seremens desdis procureurs. En tesmoing desquelles choses, à cestes -nos lectres nous avons fait mettre nostre privé séel. Donné à Louviers -en Normendie, le seiziesme jour de may, l'an de grace dessus dit. - - [206] Le reste de cette charte et les autres pièces qui la suivent ne - sont pas dans Rymer. - - [207] _Du nostre_. Il semble qu'il faudroit: _Et de la nostre_. - -»Je Jehan Branquette, clerc du diocèse de Nosibio, notaire publique de -l'auctorité du pape et de l'empereur, pour ce que je fus présent le -huitiesme jour de may, l'an de grace dessus dit et huitiesme du -pontificat de nostre Saint-Père le Pape Innocent VI, quant les choses -avant dites et chascune d'icelles furent parlées, traictiées et -accordées par la manière et forme que dessus est compris entre les -parties, seigneurs, procureurs et tesmoins avant nommés, je les vy et oï -ainsi faire accorder et expédier; par le commandement et volenté -desdites parties, à ces présentes lettres contenans lesdis traictiés et -accors j'ay mis mon signe publique, avec le signe maistre Nicoles de -Veyres, notaire, en tesmoin de toutes les choses devant dites. - -»Et je Nicoles de Veyres, clerc du diocèse de Sens, notaire publique de -l'auctorité du pape, pour ce que je fus présent le huitiesme jour de may -l'an de grace dessus dit, et huitiesme du pontificat de nostre -Saint-Père le Pape Innocent VI, quant les choses avant dites et chascune -d'icelles furent parlées, traictiées et accordées par la manière et -forme que dessus est compris, entre les parties, seigneurs et procureurs -et tesmoins avant nommés; je le vis et oï ainsi faire, accorder et -expédier par le commandement et volenté desdites parties; à ces -présentes lettres contenant lesdis traictiés et accors je ay mis mon -signe publique, Jehan de Branquette, et Nicoles de Veyres, notaires -publiques. En tesmoin de toutes les choses devant dites. - - - - -CXXV. - -Une lettre coment monseigneur le régent conferma le traictié accordé à -Brétigny. - - -»Charles, ainsné fils du roy de France, régent le royaume, duc de -Normendie et daulphin de Viennois, à tous ceulx qui ces présentes -lettres verront, salut. Savoir faisons que nous avons veu par escript et -leu de mot à mot le traictié de bonne paix et accort final, traictié et -fait pour mon seigneur et pour nous et le royaume de France, pour nos -adhérens, aliés, amis et aidans, par nos amés et feaulx conseilliers de -monseigneur et les nostres, et messaiges et procureurs espécialment de -nostre partie establis et aians à ce faire plain pouvoir et mandement -spécial de nous. C'est assavoir: Monseigneur Jehan esleu de Beauvais, -pair de France, nostre chancellier; maistre Estienne de Paris chanoine; -Pierre de La Charité, chantre de l'églyse de Paris; et Jehan d'Augeraut -doyen de Chartres; monseigneur Jehan Le Maingre dit Bouciquaut, -mareschal de France; monseigneur Charles, sire de Montmorency; -monseigneur Aymart de La Tour, sire de Vinay; monseigneur Jehan de -Groslée; monseigneur Regnaut de Goullons; monseigneur Symon de Bucy et -monseigneur Pierre d'Oomont, chevaliers; maistre Guillaume de Dormans; -Jehan des Mares et Jehan Maillart, bourgois de Paris d'une part, et -certains autres procureurs et messaiges de nostre cousin le prince de -Galles, fils ainsné du roy d'Angleterre nostre cousin, ayant à ce povoir -et mandement espécial de par luy et autres gens et traicteurs pour -lesdis roy d'Angleterre et prince de Galles, pour leur adhérens, aliés, -aidans et amis d'autre part: lequel traictié et accort nous avons eu et -avons ferme et agréable, et avons juré sur sains évangiles touchiés de -nostre main, devant le saint corps de Nostre-Seigneur Jhésus-Crist -sacré, l'autre main dréciée envers luy, ledit accort tenir et garder de -nostre partie, et faire tenir et garder à nostre povoir sans mal engin à -tousjours. En tesmoin de laquelle chose nous avons fait mettre à ces -présentes lettres nostre seel de secret, en l'absence du grant. Donné à -Paris le dixiesme jour de may mil trois cent soixante. - - - - -CXXVI. - -Une autre lettre du prince de Galles confermant semblablement le -traictié dessusdit. - - -»Edouard, fils ainsné à noble roy de France et d'Angleterre, prince de -Galles, duc de Cournouaille et conte de Cestre, à tous ceulx qui ces -présentes lettres verront, salut. Savoir faisons que nous avons veu par -escript le traictié de bonne paix et accort final traictié et fait pour -nostre très redoubté seigneur et père le roy et nous, et pour les -subgiés, amis, aliés, aidans et adhérens de nostre dit seigneur et les -nostres, par les traicteurs à ce députés de par nostre dit seigneur et -de par nous; et ayant à ce faire plain povoir d'une part; et nostre -cousin le régent le royaume de France, pour luy et pour son père et pour -leur subgiés, aliés, amis, aidans et adhérens, par leur traicteurs, -procureurs et messagiés, ayant à ce faire souffisant povoir d'autre -part; lequel traictié et accort nous avons ferme et agréable; et avons -juré sur sains évangiles touchiés de nostre main, devant le saint corps -de Nostre-Seigneur Jhésus-Crist sacré, l'autre main destre envers luy, -ledit accort tenir et garder à nostre povoir, sans mal engin à -tousjours. En tesmoin de laquelle chose nous avons fait mettre nostre -privé séel à ces présentes lettres. Donné à Louviers, en Normendie, le -seiziesme jour de may de l'an de grace mil trois cent soixante. - - - - -CXXVII. - -Les lettres de monseigneur le régent contenant l'ordonnance des trièves. - - -»Charles, ainsné fils du roy de France, régent le royaume, duc de -Normendie et daulphin de Viennois; à tous ceux qui ces lettres verront -salut. Savoir faisons que comme entre nos amés et feaulx, l'esleu de -Beauvais nostre chancelier; messire Charles, sire de Montmorency; -messire Jehan Le Maingre dit Bouciquaut, mareschal de France; messire -Aymart de la Tour, sire de Vinay; messire Raoul de Resneval, messire -Symon de Bucy, chevaliers; maistre Estienne Paris[208] et Pierre de la -Charité, nos conseilliers, et avecques pluseurs autres chevaliers, clers -et saiges de nostre conseil, nos procureurs et messaiges espéciaux à ce -faire de par nous, pour monseigneur et pour nous espécialment establis; -et ayant povoir de par nous, de faire traictier, accorder, promettre et -jurer en l'ame de nous et pour monseigneur et pour nous, bonne paix et -accort et bonne trièves et loyaux d'une part; et monseigneur Regnault de -Cobehan, monseigneur Barthelemy de Brouéiz; monseigneur Franc de Hale, -Banerés; Mile de Stapelenton; monseigneur Richart la Vache et Noel -Loreng, chevaliers, procureurs et messaiges espéciaux de monseigneur -Edouart, fils ainsné du roy d'Angleterre, espécialment à ce establis et -ayans semblable povoir, et avec eux pluseurs autres chevaliers, clers et -saiges du conseil du roy d'Angleterre d'autre part. Sur tous les descors -et articles pour lesquels estoient guerres qui longuement ont duré entre -les deux roys, leur royaumes dessus dis et nous; les aliés, aydans et -amis d'une part et d'autre, ait esté traictié bonne paix et accort final -à toujours durans au plaisir de Dieu, contenant pluseurs articles, -lesquels ne povent estre acomplis en brief temps; et pour ce convient -que cependant bonnes trièves et loyaux soient prises, accordées, tenues -et gardées d'une part et d'autre, tant de leur royaumes que dehors leur -royaumes. Et nous pour honneur et révérence de nostre saint Père le -Pape, qui pour ce a envoié devers nous ses espéciaux messaigiés; c'est -assavoir l'abbé de Clugny, messire Hugue de Genevre et le maistre de -l'ordre des frères Prescheurs, qui sur ce nous ont requis à grant -instance, au nom de monseigneur et de nous pour luy et pour nous, ses -subgiés, aliés, amis et aydans, et pour les nostres; avons accordé et -octroyé, accordons et octroyons audit roy d'Angleterre, à ses subgiés, -aliés, aydans et amis, bonne trièves et loyaux, du date de ces lettres -jusques au jour de la Saint-Michiel prochain venant, et d'iceluy jour -jusques à la Saint-Michiel qui sera l'an mil trois cent soixante un, et -tout le jour de ladite feste jusques au soleil couchié; et accordons, -voulons et octroyons, ès noms de monseigneur et de et pour tous les -dessus dis de notre partie que lesdites trièves soient tenues et -gardées; et les promettons en bonne foy, sans fraude et sans mal engin, -ès noms devant dis, tenir et faire tenir fermement par tout le pouvoir -de monseigneur et le nostre, parmy lesquelles tous les subgiés d'une -part et d'autre, de l'un royaume et de l'autre pourront franchement sans -contredit aler et venir paisiblement de l'un royaume à l'autre, et -marchans marchander et faire tous contras de bonne foy, sans blasme et -sans reprouche, tout en la manière que l'en povoit et souloit faire en -temps de bonne et ferme paix, et que sé oncques guerres n'eussent esté -entre lesdis roys, nous et les royaumes. Et ne pourront ou devront -lesdis roys ou leur subgiés, aliés ou aydans durant lesdites trièves, -prendre ou embler, escheler, ou autrement occuper ou empescher en -quelque manière aucune ville, chastel, forteresse ou autre lieu; mais -cesseront toutes roberies, pilleries, prises de personnes, arsures, -ravissemens, prises, marques et autres prises, et tous autres maléfices -par terre et par mer. Et sé aucune chose estoit faite ou actemptée de la -partie de monseigneur ou la nostre ou d'aucun ou par aucun du povoir -monseigneur et du nostre contre ce que dessus est dit ou contre lesdites -trièves, monseigneur et nous le ferons réparer et mettre au premier et -deu estat sans délay, si tost que nous ou nos députés en seront requis, -et ferons rendre et restablir ce qui seroit robé, pris, ravi ou pillié, -ou l'estimacion d'icelles choses sé elles n'estoient transmuées; et pour -aucun des fais ou actemptas dessus dis, sé aucuns y a, venoient ou fais -estoient, ne seroient ou pourroient estre dites enfraintes ou brisiées -lesdites trièves, né guerre pour ce estre suscitée; mais seront réparés -et mis au premier et deu estat, comme dessus est dit, et les malfaiteurs -en seront pugnis deuement. Mais ceux qui seroient ignorans desdites -trièves et auroient juste cause de ladite ignorance, ne seroient pas -pugnis sé ils faisoient ou avoient fait contre lesdites trièves. -Lesquelles trièves tenir et garder et faire loyalment tenir et garder, -et les actemptas, comme dit est, réparer et mettre au premier et deu -estat, nous avons fait promettre et jurer en l'ame de nous par nos dis -procureurs et messaigiés traicteurs de ladite paix à ce faire -espécialment establis; et pour plus diligemment les faire tenir et -garder comme dit est, et pour faire droiture de prisons et de toutes -complaintes qui pevent ou pourroient avenir au temps des trièves et pour -les actemptas réparer, nous avons député et commis, députons et -commettons conservateurs desdites trièves ledit monseigneur Jehan Le -Maingre mareschal de France; messire Gauthier de Lor; messire Raoul de -Resneval; messires Saquet de Blaru, Regnault de Goullons et monseigneur -Gauthier d'Angles, tous chevaliers et chascun d'eux, auxquels nous, de -par monseigneur et de par nous, mandons et commettons par ces présentes -lettres que diligemment et loyalment tiengnent et gardent, et fassent -tenir et garder fermement lesdites trièves par le temps dessus dit et -fassent droitures tant de prisons non gardans leur convenances, que en -autre cas appartenant à faire en temps de trièves aux conservateurs -d'icelles. Et n'est mie notre entente que sé les gens de l'ost dudit roy -d'Angleterre prennent vitailles, aumailles[209], bestes, vin, char ou -autres choses pour la nécessité de leur vivre ou de leur chevaux en s'en -alant hors du royaume de France en Angleterre de ci à un mois, que ils -en soient ou aucuns d'eux repris ou approuchiés, mais que il ne fassent -autre prise, arsure, occupacion de forteresses, ravissemens de femmes ou -autres maléfices que prendre pour leur vivre durant ledit mois tant -seulement. - - [208] _Paris_. Variante: _De Paris_. - - [209] _Aumailles_. Troupeaux. - -»Item, pour ce que aucunes garnisons des gens du roy d'Angleterre -demourroient par aucun temps en aucunes forteresses ou chasteaux en -France ou ailleurs au royaume de France, nous voulons et accordons que -il puissent lever telles raençons, et en telle manière comme eux les ont -levées et tenues avant ces euvres pour leur vivre et pour la garde des -dis chasteaux et forteresses sans icelles croistre, tant comme il -demourront ès lieux dessus dis, et que il puissent franchement achater -et emporter vitailles et les aient à fuer et à raison ainsi comme les -autres gens des lieux et des païs environ les achèteront, sans fraude et -sans malice, mes qu'ils ne preignent né pillent n'emblent forteresses ou -fassent autres maléfices. Sur toutes lesquelles choses et leur -dépendences et appartenances, nous voulons et mandons que tous les -justiciers, subgiés et féaulx de monseigneur et de nous, et requérons -tous autres que il obéissent, et entendent auxdis conservateurs, -baillis, capitaines et autres dessus dis et à leur députés et à chacun -d'eux. En tesmoing de laquelle chose, nous avons fait mettre nostre seel -à ces présentes. Donné à Chartres, le septiesme jour de may, l'an de -grace mil trois cens soixante[210].» - - [210] Cette lettre et les deux suivantes auroient été plus - régulièrement placées avant le traité de Brétigny, dont elles - devoient préparer la conclusion. - - - - -CXXVIII. - -Du mandement que monseigneur le régent fist, pour faire crier et publier -les trèves. - - -«Charles, ainsné fils du roy de France régent le royaume, duc de -Normendie et daulphin de Viennois; à tous justiciers, capitaines et à -tous les subgiés féaulx et obéissans de monseigneur et de nous qui ces -lettres verront salut. Savoir faisons que entre monseigneur et nous pour -nous et pour nos subgiés, adhérens et aliés, aydans et amis d'une part: -et nostre cousin le roy d'Angleterre et les siens d'autre part; sont -prises et accordées bonnes trièves et loyaux, jusques à la Saint-Michiel -prochaine venant, et d'iceluy jour jusques à un an ensuivant, qui sera -le jour de la Saint-Michiel, l'an mil trois cens soixante et un pour -l'accomplissement et exécucion de bonne paix final et perpétuel, entre -monseigneur et nous et nostre dit cousin, les subgiés, adhérens, aliés, -aydans et amis dessus dis. Pour quoy nous vous mandons et commandons -estroitement et à chascun de vous que lesdites trièves fassiez crier et -publier partout, et icelles tenir et garder fermement, comme en temps de -bonne paix, sans rien faire ou souffrir estre fait au contraire. Donné à -Bretigny-lès-Chartres, le septiesme jour de may l'an de grace mil trois -cens soixante.» - - - - -CXXIX. - -Et s'ensuit la teneur des lettres que le prince de Galles donna en la -ville de Tours, contenans la forme des trèves dessus dites. - - -«Edouard, ainsné fils au noble roy de France et d'Angleterre, prince de -Galles, duc de Cornouaille et conte de Cestre, à tous ceux qui ces -lettres verront salut. Savoir faisons que comme entre nos amés -conseilliers, monseigneur Regnault de Cobehan, Berthelemy de Broueys et -Franc de Hale, banerés; Mile de Stapelenton, Richart la Vache et Noel -Loreng, chevaliers, nos procureurs et messaigiers espéciaulx establis à -ce et ayans povoir de faire traictier, accorder, promettre et jurer en -nostre ame et en l'ame de nostre très-redoubté seigneur et père le roy, -et pour luy et pour nous, bonne paix et accort et bonnes trièves et -loyaux d'une part: et les honorables hommes l'esleu de Beauvais; -Charles, sire de Montmorency; monseigneur Jehan le Maingre, dit -Bouciquaut, mareschal de France; monseigneur Aymart de La Tour, sire de -Vinay; monseigneur Raoul de Resneval; monseigneur Symon de Bucy, -chevaliers; maistres Estienne de Paris et Pierre de la Charité, -messaiges et conseilliers de nostre cousin le régent le royaume de -France, espécialment députés à ce faire pour luy et pour nostre cousin -le roy, son père, et ayans semblable povoir; et avecques eux pluseurs -autres chevaliers, clers et saiges du conseil de nostre dit cousin le -régent d'autre part, sur tous les descors et articles pour lesquels -estoient guerres qui lonc-temps ont duré entre les deux roys, les -royaumes dessus dis et nous, les aliés et aydans et amis, d'une part et -d'autre ait esté traictié de bonne paix et accort final à toujours durer -au plaisir de Dieu, contenans pluseurs articles lesquels ne pevent mie -estre acomplis en brief temps; et pour ce convient que cependant bonnes -trièves et loyaux soient prises, accordées, tenues et gardées d'une part -et d'autre, tant dedens les royaumes que dehors les royaumes: nous pour -honneur et révérence du Saint-Père le Pape, qui pour ce a envoié devers -nous ses espéciaulx messaiges; c'est à savoir, l'abbé de Clugny; -monseigneur Hugues de Genevre et le maistre de l'ordre des -Frères-Prescheurs, qui, sur ce, nous ont requis à grant instance; au nom -de monseigneur et de nous, pour luy et pour nous, et pour ses subgiés, -aliés, aydans et amis, et pour les nostres, avons accordé et encore -accordons et octroyons à nostre cousin de France et à ses subgiés, -aliés, aydans et amis, bonnes trièves et loyaux, de la date de ces -lettres jusques au jour de la Saint-Michiel prochaine venant; et -d'iceluy jour jusques à la Saint-Michiel qui sera l'an mil trois cens -soixante-un, et tout le jour de ladite feste, jusques à soleil couchié. -Et accordons, voulons et octroyons, ès noms de monseigneur et de nous, -pour et ès noms devant dis tenir et faire tenir fermement, par tout le -pouvoir de monseigneur et le nostre, parmy lesquelles tous les subgiés -d'une part et d'autre et de l'un royaume et de l'autre pourront -franchement et sans contredit aler et venir paisiblement de l'un royaume -et de l'autre, et marchans marchander et faire tous contracts de bonne -foy sans blasme et sans reproche, tout en la manière que l'en povoit et -souloit faire en temps de bonne et ferme paix, et que sé oncques guerre -n'eust esté entre lesdis roys, nous et les royaumes. Et ne pourront né -devront les dis roys ou leurs subgiés, aliés ou aydans durans lesdites -trièves prendre ou embler, escheler ou autrement occuper ou empeschier -en quelque manière aucune ville, chastel, forteresse ou autre lieu; mais -cesseront toutes roberies, pilleries, prises de prisons, arsures, -ravissemens, prises et représailles, marques et contreprises et tous -autres maléfices par terre et par mer; et sé aucune chose estoit fait ou -actempté de la partie de monseigneur ou de la nostre, ou d'aucun ou par -aucun du povoir de monseigneur ou du nostre contre ce que dessus est dit -ou contre lesdites trièves, monseigneur et nous le ferons réparer et -mettre au premier et deu estat sans delay, si tost comme nous ou nos -députés en seront requis; et ferons rendre et restablir ce qui sera -robé, pris, ravi ou pillié, ou l'estimation d'icelles choses sé elles -n'estoient trouvées; et sé aucun des fais ou actemptas dessus dis y -avenoient ou fait estoient, ne seroient ou pourroient estre dites -enfraintes ou brisées lesdites trièves, né guerre pour ce estre -suscitée; mais seront réparés et mis au premier et deu estat, comme -dessus est dit; et les malfaiteurs en seront pugnis sé ils faisoient ou -auroient fait aucune chose contre lesdites trièves. Lesquelles trièves -tenir et garder et faire loyalment tenir et garder, et les actemptas, -comme dit est, réparer et faire réparer et mettre au premier et deu -estat, nous avons fait promettre et jurer en l'ame de nous, par nos dis -procureurs et messaigiés traicteurs de ladite paix à ce faire et -espécialment establis. Et pour plus diligemment les faire tenir et -garder, comme dit est, et pour faire droiture des prisons, et tous -complaignans qui pevent ou pourroient avenir en temps de trièves et pour -les actemptas réparer, nous avons député et commis, députons et -commettons conservateurs desdites trièves, nobles et puissans hommes -monseigneur Thomas de Beauchamp, conte de Warvich et mareschal de nostre -dit seigneur et père; Thomas de Hollande, seigneur de Warch; Jehan de -Greyli, captau de Buef; le gardien de Bretaigne et le capitain de -Calays, qui seront pour nostre dit seigneur et père pour le temps, et -Eustace d'Aubréchicourt tous chevaliers et chascun d'eux; et néanmoins -les capitaines et connestables des lieux et païs où les cas advenront et -chascun d'eux auxquels nous mandons de par nostre dit seigneur le roy, -et commettons par ces présentes lettres que diligemment et loyalment -tiengnent et gardent et fassent tenir et garder fermement lesdites -trièves par le temps dessus dit, et fassent droitures tant de prisons -non gardans leur convenances, comme en autres cas appartenans à faire, -en temps de trièves, aux conservateurs d'icelles: et n'est mie nostre -entente que sé les gens de l'ost nostre seigneur le roy et les nostres -prennent vitailles, aumailles, vin, char, bestes ou autres choses pour -la nécessité de leur vivre et de leur chevaux, alans hors du royaume de -France en Angleterre de ci à un mois, que nous né eux, né aucun d'eux -soient repris, reprouchiés né domagiés; mais que nous né eux ne fassions -autre arsure, occupacion de forteresse, ravissemens de femmes ou autres -maléfices, que de prendre pour les vivres de nous et d'eux, durant ledit -mois tant seulement; et pour ce que aucunes garnisons des gens de nostre -dit seigneur le roy demourront par aucun temps en aucunes forteresses ou -chasteaux en France, et ailleurs ou royaume de France, nous voulons et -accordons de par nostre dit seigneur le roy et de par nous, qu'il -puissent lever telles raençons et en telle manière comme il ont levé -avant ces trièves, pour leur vivres et pour la garde desdis chasteaux et -forteresses, sans icelles croistre, tant comme il demourront ès lieux -dessus dis, et que il puissent franchement achater et emporter vitaille -et les ayent à fuer raisonnable ainsi comme les autres gens desdis lieux -et des païs environ achèteront, sans fraude et sans malice, mais qu'il -ne preignent, pillent ou emblent forteresses ou fassent autres -maléfices. Sur toutes lesquelles choses et leurs dépendances et -appartenances, nous voulons et mandons à tous les subgiés et féaulx de -nostre dit seigneur, requérons tous autres qu'il obéissent et entendent -auxdis conservateurs, capitains, connestables dessus dis et à leur -députés et à chascun d'eux. En tesmoing de laquelle chose, nous avons -fait mettre nostre scel à ces présentes lettres. Donné à Sours, devant -Chartres, le septiesme jour de may, l'an du règne de nostre dit seigneur -et père de France vint premier, et d'Angleterre, trente et quart.» - - - - -CXXX. - -Coment le roy d'Angleterre et le prince de Galles envoièrent six -chevaliers à Paris pour veoir faire à monseigneur le régent le sairement -de tenir ferme et stable le traictié de paix. - - -Le samedi ensuivant, neuviesme jour dudit moys, aucuns de ceux de la -partie de France retournèrent à Paris et amenèrent six chevaliers -anglois pour veoir ledit régent faire ce qui ensuit: et pour celle cause -les y avoient envoiés ledit roy anglois et le prince de Galles, son -ainsné fils. Item, le dimenche matin ensuivant, dixiesme jour dudit -moys, ledit régent, qui lors estoit à Paris en l'hostel à l'Arcevesque -de Sens aux Barrés[211], et son conseil assemblé, le prévost des -marchans et pluseurs bourgois de ladite ville, en la présence desquels -ledit régent fist réciter, par maistre Jehan des Mares, tout ledit -traictié, lequel fu aggréable audit régent. Et pour ce que entre les -autres choses dudit traictié estoit accordé que ledit régent devoit oïr -la messe, et après le _Agnus Dei_ il devoit aler à l'autel, et l'une des -mains sur le corps de Jhésus-Crist sacré, sans y toucher, et l'autre -main mise sur le Messel, devoit jurer que ledit traictié il tindroit et -acompliroit, feroit tenir et acomplir de tout son povoir, fu chantée une -messe basse du Saint-Esprit, par Guillaume de Meleun, arcevesque de -Sens; et quant elle fu dite jusques au point dessus dit, ledit régent -issi de son oratoire et ala à l'autel, et en la présence des six -chevaliers anglois dessus dis, qui pour veoir ledit sairement faire y -avoient esté envoiés par lesdis roy et prince, et de grant foison de -gens qui là estoient, fist ledit sairement par la manière devant dite, -en lisant une cédule en laquelle estoient les paroles que il devoit -dire, escriptes forméement[212]. Et par semblable manière le devoit -faire le prince de Galles, et devoit, ledit régent, envoier six -chevaliers, trois banerés et trois bacheliers, si comme les Anglois -avoient fait, pour veoir le prince de Galles faire ledit sairement, et -les deux roys de France et d'Angleterre le devoient faire pareillement -quant il seroient ensemble. Et tantost que ledit sairement fu fait par -ledit régent, ladite paix fu criée par un sergent d'armes aux fenestres -de la chambre dudit régent, sur la cour dudit hostel de l'arcevesque de -Sens. Et quant ladite messe fu chantée, ledit régent ala à Nostre-Dame -de Paris luy rendre grace de ladite paix, là où l'en chanta _Te Deum_ et -sonna les cloches moult solempnelment. - - [211] _Aux Barrés_. Ainsi l'hôtel de Sens étoit bâti sur l'emplacement - de la maison des Carmes dits les _frères Barrés_. Charles V le - réunit à l'hôtel Saint-Pol. Il reste encore de beaux vestiges de cet - hôtel de Sens. - - [212] _Forméement_. En lettres de forme. Ce mot, dont on a souvent - cherché le sens, désignoit sans doute les beaux caractères - d'_expédition solemnelle_. - - - - -CXXXI. - -Coment le prince de Galles fist à Louviers le sairement pareil à celui -que le régent avoit fait à Paris. - - -L'endemain, jour de lundi onziesme jour dudit moys de may, ledit régent -monstra auxdis Anglois les saintes reliques, en la chapelle royal à -Paris, et donna à disner auxdis Anglois, et à chascun un bel cheval; et -après se partirent de Paris pour aler pardevers ledit roy d'Angleterre -et pardevers ledit prince; et envoia ledit régent, avecques lesdis -Anglois, six chevaliers, trois banerés et trois bacheliers de la partie -de France, pour veoir faire ledit sairement audit prince par la manière -que avoit fait ledit régent. Lequel prince fist ledit sairement en la -présence desdis chevaliers et d'un des secrétaires dudit régent, par la -manière que l'avoit fait ledit régent, en l'église de Nostre-Dame de -Louviers, l'endemain de l'Ascencion Nostre Seigneur, jour de vendredi et -quinziesme jour dudit moys de mai, l'an mil trois cens soixante dessus -dit. - -Item, le mardi ensuivant, dix-neuviesme dudit moys, ledit roy et ses -enfans entrèrent en mer, à Honefleu, pour aler en Angleterre quérir le -roy de France, et la plus grande partie de l'ost desdis anglois -passèrent la rivière de Saine, au Pont de l'Arche, là où ledit régent -avoit mandé que l'on les feist passer; et s'en alèrent droit à Calais -sans meffaire au païs, fors que de prendre vivres; et demoura en France, -pour les Anglois, le conte de Warvich, mareschal d'Angleterre, pour -faire tenir de leur partie les trièves qui avoient esté prises par ledit -traictié, jusques à la feste Saint-Michiel, l'an mil trois cens -soixante-un, et pour cependant mettre ledit traictié de paix à exécucion -d'une partie et d'autre. Et furent lesdites trièves publiées par tout le -royaume; mais elles furent mal tenues en pluseurs lieux, par espécial -des Anglois; car pluseurs se mistrent à estre espieurs de chemins, et -par manière de volerie faisoient pis que il ne faisoient en temps de -guerre; car il tuoient les gens que il trouvoient par les chemins et -roboient tout. - - - - -CXXXII. - -Coment le roy de France vint d'Angleterre à Calais, et de l'emprumpt -pour le premier paiement de la raençon du roy. - - -Le dimenche, quatorziesme jour du moys de juing ensuivant, le roy de -France donna à disner au roy d'Angleterre en la Tour de Londres, et -firent moult grand semblant d'amour l'un à l'autre, et jurèrent par leur -fois baillées l'un à l'autre que il tendroient véritablement et -loyalment la paix dessus dite, par la manière que traictiée avoit esté. -Item, le mercredi, huitiesme jour du moys de juillet ensuivant, à matin, -arriva le roy de France à Calays, lequel y devoit estre, par le -traictié, dedens trois semaines après la nativité Saint-Jehan-Baptiste; -et le dimenche ensuivant, douziesme jour dudit mois, ledit régent parti -de Paris pour aler à St-Omer, pour faire acomplir ce que il pourroit -dudit traictié, afin que le roy de France, son père, feust délivré. Et -en ce temps fut ordené que l'en leveroit à Paris et en la viconté cent -mile royaux d'or par emprumpt que l'en feroit de toutes personnes -d'églyse, nobles et autres qui auroient puissance de prester; pour ce -que ladite ville de Paris avoit accordé à paier pour le premier paiement -de la raençon du roy, quatre-vint mile royaux d'or pour ladite ville et -viconté. Item, le vendredi, jour de feste Saint-Denis, neuviesme jour du -moys d'octobre ensuivant, ledit roy d'Angleterre arriva à Calais. Item, -le dimenche ensuivant, onziesme jour dudit moys, le roy de France qui -estoit encore au chastel de Calais, ala veoir ledit roy d'Angleterre, en -l'hostel où il estoit herbergié en ladite ville de Calais; car encore -n'avoient-il veu l'un l'autre depuis que ledit Anglois estoit entré en -ladite ville, fors quant ledit Anglois estoit descendu de la Nef; car là -luy estoit alé ledit roy de France à l'encontre, et s'entrefirent très -bonne chière, et pria le roy de France au roy d'Angleterre que il et ses -enfans dinassent l'endemain audit chastel avecques luy, lequel Anglois -s'i accorda. Et celuy dimenche traicta ledit roy de France la paix dudit -roy d'Angleterre et du conte de Flandres. Et l'endemain, jour de lundi, -douziesme jour dudit mois d'octobre, ledit roy d'Angleterre disna -avecques le roy de France audit chastel de Calais. Et séit à la table -premier le roy d'Angleterre, le roy de France secont, le prince de -Galles le tiers et le duc de Lanclastre le quart et le derrenier. Et -ainsi, comme il disnoient, le conte de Flandres entra à Calais et ala -droit au chastel, et fist la revérence en soy agenoillant devant le roy -de France, et après salua le roy d'Angleterre, sans agenoillier, et luy -fist le roy de France très bonne chière. Et après disner, deux des -enfans du roy d'Angleterre partirent de Calais, et deux des enfans du -roy de France les conduirent droit à Bouloigne, à l'encontre desquels -ala environ demie lieue le duc de Normendie, qui estoit en ladite ville -de Bouloigne, et les mena en ladite ville. - - - - -CXXXIII. - -Coment monseigneur le régent ala de Bouloigne à Calais pour veoir son -père le roy de France et des sairemens des deux roys, et de la paix du -roy de Navarre, et comment le roy de France se parti de Calais. - - -L'endemain, jour de mardy, treiziesme jour dudit moys, le duc de -Normendie parti de Bouloigne et ala à Calais, et disna ce mardy avecques -le roy d'Angleterre: et aussi fist le roy de France. Et les deux enfans -du roy d'Angleterre demourèrent à Bouloigne, et deux des enfans du roy -de France pour les compaignier. Item, l'endemain jour de mercredi, -quatorziesme jour dudit moys d'octobre, après ce que le dit duc ot disné -avecques son père le roy de France, il se parti de Calais et s'en ala au -giste de Bouloigne, et les deux enfans du roy d'Angleterre s'en -retournèrent à Calais; et furent les choses si ordenées, que le dit duc -de Normendie, quant il retournoit de Calais à Bouloigne, et les deux -enfans du roy d'Angleterre, quant il retournoient de Bouloigne à Calais, -s'entre rencontrèrent ainsi comme en my-voie. - -Item, en cette semaine le Begue de Villaines prist par escheler le -chastel de Pacy et la femme et les filles de monseigneur Pierre de -Saquenville qui estoient dedens. Item, le samedi vint-quatriesme jour -dudit moys d'octobre, l'an mil trois cent soixante dessusdit, les dis -roys de France et d'Angleterre jurèrent à Calais ensemble sur le corps -Jhesu-Crist et sur les saintes évangiles, tenir perpétuelement la paix -faite entre eulx sans enfreindre; et oïrent les deux roys messe ensemble -en deux oratoires, et ne alèrent point à l'offrande, pour ce que l'un ne -vouloit aler avant l'autre: mais l'en porta la Paix au roy de France -premièrement, lequel ne la voult prendre et issy de son oratoire et la -porta au roy d'Angleterre, lequel ne la voult prendre, et baisièrent -l'un roy l'autre sans prendre autre Paix. Et celuy jour fu faicte la -paix du roy de France d'une part, et du roy de Navarre et messire -Phelippe de Navarre son frère d'autre part; jasoit ce que le dit roy de -Navarre ne feust pas lors présent à Calais à faire ladite paix. Mais -ledit messire Phelippe y estoit, qui se fist fort pour son dit frère et -jura la dicte paix, et le duc d'Orléans, frère du roy de France, la jura -pour le roy son frère. Item, l'endemain le dymenche vingt-cinquiesme -jour du dit moys d'octobre, ledit roy de France Jehan fu à plain délivre -de sa dicte prison, et se parti à matin de Calais et s'en ala à -Bouloigne, et le convoia ledit roy d'Angleterre environ une lieue, et -après s'en retourna à Calais. Et le prince de Galles, ainsné fils du roy -d'Angleterre, ala avecques le roy de France jusques à Bouloigne. Item, -l'endemain jour de lundi vint-sixiesme jour dudit moys, le duc de -Normendie, ainsné fils du roy de France et ledit prince de Galles -jurèrent de rechief tenir ladite paix sans enfraindre; et aussi fist le -conte d'Estampes et aucuns autres grans seigneurs qui là estoient. Et -celuy lundy après disner, se parti ledit prince de Bouloigne et s'en -retourna à Calais. Et ainsi appert que ledit roi de France Jehan fu -prisonnier dudit roy d'Angleterre quatre ans, et tant comme il a, du -dix-neufviesme jour de septembre, à quel jour ledit roy fut pris comme -dessus est dit, jusques au vint-cinquième jour d'octobre que il fu -délivre. - - - - -CXXXIV. - -Les noms de ceulx qui demourèrent hostages en Angleterre pour le roy de -France. - - -Le jeudi ensuivant, vint-neufviesme jour du mois d'octobre, ledit roy de -France se parti de Bouloigne et ala à Saint-Omer, et aucuns de son -conseil qui estoient demourez à Calais pour parfaire les lectres et les -autres choses qui estoient à parfaire, s'en partirent le vendredi -ensuivant trentième jour dudit moys et alèrent à Saint-Omer, là où ledit -roy de France estoit. Et est à savoir que dès le samedi précédent -vint-quatriesme jour dudit mois d'octobre, après ce que ladite paix ot -esté jurée des deux roys, comme dessus est dit, ledit roy d'Angleterre -laissa le nom de roy de France et se appella roy d'Angleterre, seigneur -d'Irlande et d'Aquitaine: mais il ne renonça pas encore audit royaume de -France, et aussi ne renonça pas le roy de France aux ressors et -souverainetés des terres que il bailloit au dit roy d'Angleterre né à -l'homaige; mais il seurséoit du nom de roy de France et y devoit -renoncier quand certaines terres luy seroient délivrées, qui luy -devoient estre bailliées par ledit traictié. Item, le samedi ensuivant, -veille de la feste de Toussains derrenier dudit mois d'octobre, à matin -devant le jour, ledit roy d'Angleterre se parti de Calais et entra en -mer pour aler en Angleterre, et les hostaiges que le roy de France luy -avoit bailliés avecques luy; c'est assavoir: Monseigneur Loys et -monseigneur Jehan enfans dudit roy de France, lesquels ledit roy leur -père avoit fais ducs de nouvel; c'est assavoir monseigneur Loys, qui -estoit son second fils duc d'Anjou et du Maine qui par avant en estoit -conte; et ledit monseigneur Jehan duc d'Auvergne et de Berry, qui par -avant avoit esté conte de Poitiers, laquelle conté devoit estre bailliée -au roy d'Angleterre par le traictié, si comme dessus est dit. Après les -dessus dis monseigneur Loys et monseigneur Jehan, fils du roy de France, -furent hostages monseigneur Phelippe duc d'Orliens, frère germain dudit -roy de France; monseigneur Loys duc de Bourbon; monseigneur Pierre -d'Alençon et monseigneur Jehan frère du conte d'Estampes, tous des -Fleurs de lis; Guy, frère du conte de Bloys; le conte de Saint-Pol; le -seigneur de Montmorenci; le seigneur de Hangest; le seigneur de -Saint-Venant; le seigneur d'Andrezel; le conte de Braine en Laonnoys; le -seigneur de Coucy; le conte de Harecourt; le conte de Grantpré; le -seigneur de la Roche-Guyon; le seigneur d'Estouteville. - -Item, le dimenche ensuivant, jour de la feste de Toussains, premier jour -du moys de novembre l'an mil trois cent soixante dessusdit, ledit roy de -France à sa messe fist chevalier un escuier d'Artoys appelé Jean -d'Ainville, qui avoit demouré avecques luy en Angleterre, et esté -maistre de son hostel tant comme le dit roy y avoit demouré. Et ce jour -entrèrent en la foy du roy quatre chevaliers de la partie du roy -d'Angleterre; c'est assavoir: monseigneur Rogier de Beauchamp; -monseigneur Guy de Briene; monseigneur Regnault de Cobehan, tous -Anglois, et monseigneur Gauthier de Mauny, Hennuyer, pour certaine rente -que ledit roy de France leur promist[213]. Et ledit samedi, -vint-quatriesme jour d'octobre, le duc de Lenclastre, monseigneur -Phelippe de Navarre et monseigneur Jehan de Montfort, qui avoit esté -fils du conte de Montfort qui s'en ala en Angleterre pour le débat du -duchié de Bretaigne, estoient entrés en la foy dudit roy de France, et -luy avoient fait homaige pour les terres que il tenoient en France avant -les guerres desdis roys; lesquelles terres leur furent toutes rendues -par ledit traictié. - - [213] Froissart, qui ne désigne pas les chevaliers, éclaircit ce - passage: «Les deux rois,» dit-il, «qui par l'ordonnance de la paix - s'appeloient frères, donnèrent à quatre chevaliers chascun de son - costé la somme de huit mil francs de revenue par an, c'est à - entendre à chascun deux mil.» (Liv. I, part. II, ch. 143.) - - - - -CXXXV. - -Comment l'en fist les joustes à Saint-Omer, et de la venue du roy de -France à Saint-Denys, et du roy de Navarre qui vint par devers luy. - - -Le mardi et le mercredi ensuivans, troisiesme et quatriesme jours dudit -moys de novembre, furent faites moult belles joustes à Saint-Omer, pour -l'oneur du roy de France qui là estoit. Et lors avoit grand foison -d'Anglois et autres ès pays de Brie et de Champaigne, qui gastoient tout -le pays, tuoient et raençonnoient gens et faisoient du pis qu'il -povoient; dont aucuns se appelloient la grant compaignie[214]. Lesquels -après ce que il orent sceu que ledit roy de France estoit délivre de sa -prison, se partirent dudit pays de Brie et s'en allèrent en Champaigne, -là où il tenoient pluseurs forteresses. Et ledit roy de France, après -ladite feste de Saint-Omer, s'en ala à Hesdin, là où il demoura par -aucun temps, et là fist ordenances des gens de son hostel et de la -Chambre des comptes, et par lesdites ordenances ne demoura ès requestes -de l'ostel que trois clers et trois lays; et furent les clers: maistre -Estienne de Paris, maistre Guy du Saint-Sépulcre et maistre Jaques -Leriche[215]; et les lays furent: monseigneur Jehan Hanière, monseigneur -Fauviau de Vaudencourt et monseigneur Gile de Soocourt, chevaliers. Et -en la Chambre des comptes, trois clers et trois lays, c'est assavoir, -clers: messire Jehan Laigle, maistre Oudart Levrier et messire Legier de -la Charmoye; lays: monseigneur Jehan de Charny chevalier, Jacques de -Pacy et Guillaume Staise. Et depuis s'en vint le roy par Amiens, par -Noyon et par Compiegne et par Senlis. Et le vendredi, onzième jour de -décembre ensuivant, entra le roy au giste à Saint-Denis en France. Item, -l'endemain jour de samedi, douziesme jour dudit moys, le roy de Navarre, -qui encore n'avoit vu le roy de France depuis sa prise, vint à -Saint-Denys à matin et ramena avecques luy certains hostaiges que le roy -de France avoit envoiés à Mante, afin que le roy de France venist -pardevers luy, quar autrement ne se estoit volu accorder d'y venir. Mais -en monstrant qu'il se fioit ès promesses du roy, il ramena lesdis -hostaiges, et là fu parlé que il féist homaige au roy. Mais ledit de -Navarre ne le voult, en disant que il n'avoit oncques forfait l'omaige -que autrefois luy avoit fait; et finalement après pluseurs parler, ledit -de Navarre vint devant le roy de France, devant le grant autel de -Saint-Denys, et luy fist la révérence assez humblement; et après jura -sur le corps Jhésu-Crist sacré que tenoit l'abbé de Saint-Denys, revestu -des vestemens ès quels il avoit dite la messe, que dès lors en avant il -seroit bon et loyal fils et subgié dudit roy de France; et ledit roy de -France jura après pareillement que il luy seroit bon père et bon -seigneur; et après jurèrent le duc de Normendie et monseigneur Phelippe -duc de Touraine, son frère. Et si jura lors aussi ledit roy de Navarre -que il tendroit et feroit tenir à son pouvoir la paix traictiée entre -les roys de France et d'Angleterre; et après l'enmena le roy de France -par la main disner avecques luy: et après disner, prist congié du roy de -France et s'en parti. Item, le jeudi douziesme jour de novembre, l'an -mil trois cent soixante dessus dit, furent enterrées les deux filles du -duc de Normendie à Saint-Anthoine près de Paris, et fu présent ledit duc -à l'enterrage, moult courroucié qui plus n'avoit d'enfans. Item, le -samedi dessusdit, douziesme jour de décembre, fut criée et publiée à -Paris la forte monnoie, c'est assavoir un franc d'or que l'en fist lors -nouveaux pour seize sols parisis; un royal pour treize sols quatre -deniers parisis, et blans neufs fins qui furent lors fais pour douze -deniers parisis, _etc_. - - [214] _La grant compaignie_. Et non pas _les grandes compagnies_, - comme on dit aujourd'hui. Tous les historiens distinguent _la grande - compagnie_ des autres bandes que l'on eut tant de peine à faire - disparoître au XIVe siècle. Le continuateur de Nangis dit: «Anno - eodem (1360) surrexerunt filii Belial et viri iniqui, videlicet - multi guerratores de diversis nationibus, non habentes titulum - aliquem neque causam aliquos invadendi, nisi proprio motu seu - nequitiâ affectatâ sub spe depredandi, et vocabatur _Magna - Societas_. Qui quidem scelerati adunantes se in magnâ copiâ valdè, - accesserunt in armis propè Avinionem, volentes debellare dominum - nostrum summum pontificem, etc.» - - La chronique inédite du nº 530 Suppl. Franç., s'accorde avec celles - de St-Denis pour accuser surtout de ces désordres les Anglois - indisciplinés. «Le roy d'Engleterre devoit faire vuidier les - forteresces à ses despens, et néanmoins pluseurs Englois - descoururent sur le royaume de France en pluseurs routes. Et - estoient d'iceux qui desdites forteresces estoient partis et se - tenoient par manière de compagnie. Et pluseurs s'en alèrent en - Bretagne à Jehan de Montfort. Et s'en assembla une grant route qui - s'en ala vers Avignon, et prisrent le pont Saint-Esperit, etc., - etc.» (Fº 79, vº.) - - [215] _Jaques Leriche_. Variante: _Jaques de la Roche_. - - - - -CXXXVI. - -Coment le roy de France entra à Paris. Et de pluseurs incidences. - -ANNÉE 1361 - - -Le dimenche treiziesme jour dudit moys de décembre ala le roy de France -à Paris et y fu reçu moult honorablement, et furent les rues et le grand -pont par où il passa encourtinées, et fu une fontaine oultre la porte -Saint-Denis qui rendoit vin aussi habondamment comme sé ce feust eaue, -et portoit-l'en sur le roy un paile d'or à quatre lances. Et ala le roy -droit à Nostre-Dame faire son oroison et puis retourna descendre au -Palais. Et luy firent ceulx de Paris un bel présent de vaisselle qui -pesoit environ mil marcs d'argent. - -Item, le jour des Innocens, fu pris le Pont du Saint-Esprit et la ville -par ceulx de la Grant compaignie, qui s'estoient partis de France. Item, -le treiziesme jour de janvier ensuivant, comença celuy an le parlement. -Et par avant avoit eu présidens à Paris par un an ou environ, qui -avoient autel povoir comme parlement. - -Item, le jeudi vint-huitiesme jour dudit moys de janvier, furent pris, -du commandement des réformateurs qui lors avoient été establis -nouvellement, monseigneur Nicolas Braque, Almaury Braque son frère, -Jehan de Brunetout, Hugues Bernier, Jehan Poillevillain, Jaques -Lempereur, Gauchier de Vannes, Jehan Arrode. Et furent eslargis le -huitiesme jour ensuivant. Item, en iceluy moys fu faite l'ordenance de -faire retourner les Juifs en France. - -_Incidence_. L'an de grace mil trois cent soixante-un, le mardi après la -Penthecouste, qui estoit le dix-neufviesme[216] jour de may, gelèrent -les vignes en pluseurs contrées entour Paris, et jà en estoient pluseurs -fleuries. Item, le jeudi premier jour de juillet ensuivant, fu au -marchié de Meaulx devant le roy une bataille emprise de volenté, entre -messire Fouquaut d'Archiac appelant, et messire Maingot Maubert -deffendant, et fist moult grant chaut celuy jour. Et avint que ledit -Fouquaut descendi de dessus son cheval, pource que ledit cheval estoit -un peu desrayé, et moult longuement fu à pié au champ, et tousjours se -mectoit en peine de requérir son adversaire qui estoit à cheval, jusques -à ce que il fu si travaillié que il n'en povoit plus; et de fois à -autres se asséoit sur une chaiere qui estoit au bout des lices, et -cuidoient ceux qui le véoient qu'il deust estre desconfit, car il avoit -moult travaillié à pié et si estoit lors malade d'un assès[217] de -quartaine. Mais du grant chaut qui estoit, ledit Maingot qui tousjours -estoit demouré à cheval fu en tel point que il perdit toute puissance, -par telle manière que il se laissa pendre sur son arson devant, et feust -cheu qui l'eust laissié longuement; mais quant son dit adversaire le vit -en tel estat, il ala vers luy à très-grant peine, et le prist, ainsi -pendant comme il estoit par le col, et le tira à terre, et fist son -povoir de le tuer, mais l'en disoit qu'il estoit jà mort. Toutes voies, -ledit Fouquaut fu si grevé que il convint que ses amis, par le congié du -roy, l'emportassent en son hostel, et ledit Maingot demoura mort en la -place, et depuis en fu porté par ses amis, du congié du roy, et enterré -le soir secrètement[218]; et ledit Fouquaut fut en bon point tantost que -il ot un peu reposé. - - [216] _Le dix-neufviesme_. Ce doit être pour le _dix-huitiesme_, qui - tomboit un mardi cette année-là. - - [217] _Assès_. Accès. - - [218] _Secrètement_. C'est-à-dire sans le secours de l'église. - -Item, celuy jeudi premier jour de juillet, fu la cité de Satalie[219] -prise par les crestiens; c'est assavoir par le roy de Chypre[220] et les -frères de l'hospital de Saint-Jehan-de-Jérusalem, et plusieurs autres -tant du royaume de France comme d'ailleurs. Et toute cette saison le roy -se tint à Paris et environ. Et en pluseurs pays du royaume de France -furent pluseurs et diverses compaignies de gens de diverses nacions, et -domagièrent moult le royaume ès parties où il furent. - - [219] _Satalie_. L'ancienne Attalie, dans la Caramanie. Une chose - curieuse, c'est l'omission de cet événement dans l'_Histoire des - Chevaliers de Malte_ de Vertot, et dans l'_Histoire des Croisades_ - de M. Michaud. - - [220] _Le roy de Chypre_. Pierre de Lusignan. - -_Incidence_. Item, le vint-uniesme jour du moys de novembre ensuivant, -mourut à Rouvre près de Dijon, Phelippe, duc et conte de Bourgoigne, -conte d'Artois, d'Auvergne et de Bouloigne, de l'aage de treize ans ou -environ, auquel succéda au duchié le roy de France; et ès contés -d'Artois et de Bourgoigne, la mère au conte de Flandres; et ès contés -d'Auvergne et de Bouloigne, monseigneur Jehan de Bouloigne, oncle de sa -mère. Et se parti le roy de Paris pour aler prendre la possession dudit -duchié, le dimenche cinquiesme jour de décembre ensuivant, et ala au -bois de Vinciennes au giste. - -Item, en l'an mil trois cent soixante-un dessusdit, sixiesme jour -d'avril devant Pasques, se combati le conte de Tanquarville pour le roy, -et pluseurs autres chevaliers et escuiers, contre aucunes parties des -compaignies qui lors estoient au royaume de France, à Brinois[221], près -de Lyon sur le Rosne. Et y furent pris ledit conte de Tanquarville, -monseigneur Jacques de Bourbon conte de la Marche, qui tantost après -mourut pour les plaies qu'il ot en ladite bataille[222]; le conte de -Sallebruche, le conte de Joigny et pluseurs autres, et le conte de -Forest mourut en la place. - - [221] _Brinois_. Aujourd'hui _Brignais_, petite ville à deux lieues de - Lyon. - - [222] M. Michelet a fait à cette occasion une belle réflexion: «Cette - mort de Jacques de Bourbon fut glorieuse: le premier titre des - Capets est la mort de Robert-le-Fort à Brisserte; celui des - Bourbons, la mort de Jacques à Brignais. Tous deux tués en défendant - le royaume contre les brigands.» (Tome III, page 438.) - -Item, le mercredi après Pasques et le jeudi ensuivant, vintiesme et -vint-uniesme jour dudit moys d'avril, l'an mil trois cent soixante-deux, -et furent Pasques le dix-septiesme jour dudit moys, gelèrent les vignes -par toute France, Biauvoisin, Orlenois, Laonnois, Bourgoigne, et en la -rivière de Marne, par telle manière que ceste année ne crut point de vin -èsdis pays né ès pays voisins; et communelment l'en ne trouvast pas en -cent arpens une queue de vin, et fist-l'en le plus verjus de ce qui crut -ceste année. Mais les vignes gietèrent assés bois, et n'estoit homme qui -oncques eut veu si grant faute de vin comme il fu celuy an. - - - - -CXXXVII. - -Coment le roy de France ala à Avignon, et de la mort le pape Innocent, -et de l'éleccion du pape Urbain dit Grimouart. - -ANNÉE 1362 - - -L'an de grace mil trois cent soixante-deux, au moys d'aoust, le roy de -France Jehan se parti de Paris pour aler à Avignon visiter le pape -Innocent qui lors vivoit. Et en celuy an mesme, le lundi douziesme jour -de septembre, mourut ledit pape Innocent. Et le jeudi vint-deuxiesme -jour dudit moys environ nonne, entrèrent les cardinaulx en conclave pour -eslire pape, et estoient les présens vint cardinaulx. Et le jeudi -vint-septiesme jour d'octobre, veille de saint Symon et saint Jude, l'an -mil trois cent soixante-deux dessusdit, pour ce qu'il ne porent estre à -accort de l'un d'eulx, esleurent en pape l'abbé de Marseille, appellé -messire Guillaume Grimouart, qui par avant avoit esté abbé de -Saint-Germain d'Aucerre, et estoit né de la sénéchaucié de Beaucaire. Et -pour ce qu'il n'estoit pas lors à Avignon, il celèrent l'éleccion et luy -signefièrent que tantost il alast à Avignon. Et le dimenche ensuivant, -trentiesme jour dudit moys au soir, il entra assés secrètement en ladite -ville et ala droit descendre en l'ostel du pape, et y fust celle nuit -sans ce qu'il véist aucuns desdis cardinaulx qui encore laiens estoient. -Et le lundi veille de Toussains, luy disrent lesdis cardinaulx son -éleccion, laquelle il ot agréable, et celuy jour fu publiée et fu appelé -Urbain le Quint, et le sixiesme jour de novembre ensuivant fu consacré. -Item, ledit roy Jehan, qui par avant estoit parti pour aler visiter le -pape Innocent, si comme dessus est dit, entra en Avignon le dimenche -devant la sainte Katherine, vintiesme jour du moys de novembre -ensuivant, et le reçut ledit pape Urbain honorablement en consistoire et -le detint avec luy à disner. Item, le lundi cinquiesme jour du moys de -décembre ensuivant, fu la bataille du conte de Foix et de ses gens -contre le conte d'Armignac et les siens à Lille[223] près de Thoulouse. -Et ot ledit conte de Foix victoire, et y furent pris ledit conte -d'Armignac, les contes de Comminges et de Montleshun; le seigneur de -Lebret et ses deux frères; le seigneur de Tarride[224] et pluseurs -autres. Item, le mardi ensuivant, sixiesme jour dudit mois de décembre, -fu la bataille de messire Amanion de Pomiers appelant, et de messire -Fouque[225] d'Archiac deffendant, en la présence dudit roy de France, à -Villeneuve près d'Avignon, et fu fait l'accort au champ, parce que ledit -roy prist le descort sur luy. - - [223] _Lille_. Sans doute _Lisle-Jourdain_. Suivant M. Gaucheraud, - historien élégant et fidèle de Gaston-Phoebus, comte de Foix, la - bataille se donna à _Launac_, à deux lieues de _Lille-Jourdain_. - - [224] _Tarride_. Et mieux _Terride_.--_Montleshun_. Peut-être - _Montesquiou_. - - [225] _Fouque_. Ou _Fouquaut_. - -Item, le vendredi benoist ensuivant, ledit pape Urbain prescha à Avignon -le passage général d'oultre-mer, et en fist et ordena chief et capitain -ledit roy de France Jehan qui présent estoit, et luy bailla la croix et -au roy de Chypre et à pluseurs autres qui là estoient; et si fist et -ordena le cardinal de Pierregort légat pour ledit passage. - - - - -CXXXVIII. - -Coment le roy de France Jehan retourna de France en Angleterre de sa -franche volenté, et coment il y fu receu honorablement des Anglois, et -coment une maladie le prist dont il mourut. - -ANNÉE 1363 - - -L'an de grace mil trois cent soixante-trois, le mardi au soir troisiesme -jour de janvier, le roy de France entra en mer à Bouloigne pour aler en -Angleterre traictier avec le roy d'Angleterre de la délivrance de son -frère Phelippe, duc d'Orléans, de son fils Jehan, duc de Berry, et de -pluseurs autres ducs, contes et bannerets qui là estoient hostaiges pour -ledit roy de France, et qui y estoient demourés depuis la délivrance -dudit roy Jehan de France[226]. Et arriva ledit roy de France à Douvre -l'endemain jour de jeudi et y demoura trois ou quatre jours; et depuis -se parti et ala à Londres et entra en la ville le dimenche, quatorziesme -jour dudit moys de janvier, et alèrent à l'encontre de luy grant nombre -de notables personnes de ladite ville de Londres, jusques au nombre de -mille chevaux ou de plus, vestus de robes pareilles par mestiers; et -alèrent jusques à un hostel dudit roy d'Angleterre appellé Helthan, à -deux lieues près de ladite ville de Londres, auquel hostel ledit roy de -France avoit disné celuy jour avecques le roy d'Angleterre et la royne; -et envoièrent lesdites personnes de Londres ledit roy de France jusques -à ladite ville, et par icelle jusques à un hostel appelé Savoie, auquel -il fu logié. Et assez tost après ordenèrent lesdis roys de France et -d'Angleterre certaines personnes de leur conseils pour traictier sur les -choses pour lesquelles ledit roy de France estoit alé en Angleterre. Et -à l'entrée du moys de mars ensuivant prist une maladie audit roy de -France pour occasion de laquelle les traictiés qui furent apointiés -entre lesdis conseils et lesquels estoient nécessaires estre accordés -par lesdis roys, en présence l'un de l'autre, furent assoupés[227]. Et -fu malade ledit roy de France de ladite maladie jusques au lundi au soir -environ mienuit, huitiesme jour du moys d'avril, l'an mil trois cent -soixante-quatre après Pasques: car Pasques furent celuy an le -vint-quatriesme jour de mars, en laquelle nuit il trespassa de ce -siècle. Et luy succéda au royaume de France Charles, son ainsné fils, -lors duc de Normendie, daulphin de Viennois[228]. - - [226] Tel fut le véritable motif du voyage de Jean en Angleterre. Je - ne vois pas même sur quels fondemens nos historiens modernes - établissent que le roi se proposoit de retourner en captivité. Qu'y - a-t-il de surprenant dans cette course d'un prince inquiet et - inconstant? Il revenoit d'Avignon, il voulut aller à Londres: les - motifs de voyage ne lui manquèrent pas, comme ils ne lui auroient - pas manqué s'il eût voulu visiter l'empereur ou le roi d'Espagne. Le - mot du continuateur de Nangis _causa joci_, ne peut signifier que: - _pour se divertir, pour son plaisir_, et ne peut entraîner l'idée - d'un amour ridicule et peu probable à l'âge du roi de France. - - [227] _Assoupés_. Négligés, oubliés, assoupis. - - [228] Ici devroit s'arrêter la chronique du roi Jehan, mais tous les - manuscrits y joignent les trois chapitres suivans qui touchent au - règne de son successeur, mais qui se rapportent à des évènemens - antérieurs au sacre. - - - - -CXXXIX. - -En quel temps messire Bertran du Guesclin prist la ville de Mante et -celle de Meullent et pluseurs de Paris. - -ANNÉE 1364 - - -L'an de grace mil trois cent soixante-quatre dessus dit, celuy huitiesme -jour d'avril, monseigneur Bertran du Guesclin[229], chevalier -breton-Galot qui estoit ès parties de Normendie capitain, de par ledit -duc de Normendie, prist la ville de Mante, qui lors estoit au roy de -Navarre. Et assés tost après fu la ville de Meullent prise et toute la -forteresce par les gens dudit duc de Normendie, laquelle ville aussi -estoit audit roy de Navarre, et furent pris pluseurs de la ville de -Paris et autres qui tenoient la partie dudit roy de Navarre contre -lesdis roy de France et duc de Normendie leur drois seigneurs. Et pour -ce en furent aucuns exécutés et décapités à Paris comme traictres. - - [229] _Du Guesclin_. Ce nom est écrit régulièrement ainsi dans nos - chroniques.--_Breton-Galot_. De la _Bretagne non bretonnante_. - - - - -CXL. - -Coment le corps du roy Jehan fu apporté en France en l'abbaye de -Saint-Anthoine lès Paris, et de son obsèque et enterrement à -Saint-Denis. - - -Le mercredi premier jour de mai, l'an mil trois cent soixante-quatre -dessusdit, le corps dudit roy Jehan qui avoit esté trespassé à Londres, -comme dit est, fu apporté à Saint-Anthoine près de Paris, au soir, et y -demoura le jeudi, le vendredi et le samedi ensuivant, pour appareillier -et mettre à point le corps et les autres choses nécessaires pour -l'obsèque. Et le dimenche, cinquiesme jour dudit moys de may après -disner, fu ledit corps apporté de ladite abbaye de Saint-Anthoine en -l'églyse de Nostre-Dame de Paris, acompaignié de processions de toutes -les églyses de Paris, et de trois de ses fils, c'est assavoir: Charles, -duc de Normendie, qui estoit ainsné; Loys, duc d'Anjou, qui estoit le -secont; et Phelippe, duc de Touraine, qui estoit le plus jeune de tous -ses fils. Et aussi y fu le roy de Chypre: et Jehan, duc de Berry, qui -estoit le tiers en aage, estoit encore en Angleterre. Et portèrent le -corps dudit roy les gens de son parlement[230], si comme acoustumé avoit -esté des autres roys, pour ce que il représentent la personne au fait de -justice qui est le principal membre de sa couronne, et par lequel il -règne et a seigneurie. Item, le lundi matin ensuivant, sixiesme jour -dudit moys de may, fu la messe chantée sollempnelment en ladite églyse -de Nostre-Dame de Paris, et tantost après la messe fu le corps mis à -chemin pour porter à Saint-Denis en France, par la manière qu'il avoit -esté apporté de Saint-Anthoine. Et alèrent après à pié ses trois fils, -Charles, Louis et Phelippe, et aussi ledit roy de Chypre jusques à -Saint-Ladre, au-dehors de Paris; et là montèrent à cheval les trois -frères dessusdis et ledit roy de Chypre, et alèrent tousjours à cheval -après le corps jusques à l'entrée de la ville de Saint-Denys, et lors -descendirent et alèrent à pié après par ladite ville jusques à l'églyse. -Et le mardi ensuivant, septiesme jour dudit moys de may, fu fait -l'obsèque dudit roy en ladite églyse de Saint-Denis, et fu le corps -enterré au bout du grant autel, à la senestre partie. Et tantost après -la messe, le roy Charles, son ainsné fils, ala au préau du cloistre de -ladite églyse, et là, appuyé à un figuier estant audit préau, reçeut -pluseurs homaiges des pers et grands barons, et après ala disner et -demoura à Saint-Denis ledit jour et l'endemain. Item, le jeudi -ensuivant, neuviesme jour dudit moys de may, parti ledit roy Charles de -Saint-Denis pour aler à son sacre à Reims, lequel devoit estre le jour -de la Trinité ensuivant. - - [230] Cette phrase semble accuser dans l'historien de Charles V, un - membre du parlement. La rédaction lui appartiendroit à partir du - traité de Brétigny. - - - - -CXLI. - -De la prise du captal[231] par messire Bertran du Guesclin, chevalier. - - [231] _Captal_. Le changement d'orthographe de ce nom est une nouvelle - preuve du changement de rédaction, depuis le premier retour du roi - Jean. - - -Le jeudi seiziesme jour dudit moys de may, monseigneur Bertran du -Guesclin, qui lors estoit pour ledit roy de France ès parties de -Normendie, se combati devant Cocherel, près de la Croix Saint-Lieffroy, -contre le captal de Buech, lors lieutenant du roy de Navarre èsdites -parties; et fu ledit captal desconfi et pris, et la plus grant partie de -sa gent mors ou pris. Et pour avoir ledit captal, le roy de France donna -audit messire Bertran, duquel ledit captal estoit prison, la conté de -Longueville la Giffart, laquelle avoit esté audit roy de Navarre. Mais -le roy de France l'avoit fait prendre et mettre en sa main, pource que -ledit roy de Navarre s'estoit rendu son ennemi: et par ce ledit messire -Bertran laissa ledit captal au roy de France, lequel il fist mener en -prison au marchié de Meaulx. - - -_Ci fenissent les fais du bon roy Jehan._ - - - - -CY COMENCENT LES GESTES - -DU ROY CHARLES - -CINQUIESME - -DU NOM. - - - - -I. - -Coment Charles, ainsné fils du roy Jehan, qui trespassa en Angleterre, -fu sacré et enoint a roy de France en l'églyse de Reims, et aussi fu la -royne sa femme[232]. - - [232] Dans les plus anciennes leçons, la vie de Charles V n'est pas - séparée de celle du roi Jean; mais pour suivre la méthode la plus - naturelle, nous avons, dans cette circonstance, préféré le système - des autres manuscrits et des précédentes éditions. - - -L'an de grace mil trois cent soixante-quatre, le dimenche jour de la -Trinité, qui fu le dix-neuviesme jour du moys de may, furent ledit roy -Charles et madame Jehanne de Bourbon, sa femme, sacrés à Reims par -monseigneur Jehan de Craon, lors arcevesque dudit lieu. Et furent audit -sacre les evesques de Laon, de Beauvais, lors chancelier de France; de -Langres et de Noyon, pers de France; et pluseurs autres prélas qui -n'estoient pas pers: et barons Loys duc d'Anjou, et Phelippe duc de -Touraine, et la contesse de Flandres, contesse d'Artois, pers de France; -le roy de Chypre, le duc de Bréban, frère de l'empereur et oncle dudit -roy de France; le duc de Lorraine, le duc de Bar et pluseurs autres -barons qui n'estoient pas pers. Item, le mardi vint-huitiesme jour dudit -moys de may, lesdis roy et royne de France, qui retournoient de leur -sacre, entrèrent à Paris, c'est assavoir ledit roy environ heure de -midy; et ala droit à Nostre-Dame et de là retourna au Palais; et environ -nonne, la royne entra à Paris et ala droit au palais. Et avecques la -royne estoient à cheval la duchesse d'Orléans, femme de Phelippe duc -d'Orléans, oncle dudit roy; la duchesse d'Anjou, femme dudit Loys duc -d'Anjou, et Madame Marie, suer d'iceluy roy, laquelle n'avoit oncques -esté mariée, et depuis fu femme du duc de Bar. Et menoit ladite royne, -par le frain du cheval, monseigneur de Touraine qui aloit de pié, lequel -monseigneur de Touraine estoit frère dudit roy. Et monseigneur le conte -de Eu semblablement menoit madame d'Orléans; monseigneur d'Estampes -menoit madame d'Anjou, et monseigneur Loys de Chalon et le seigneur de -Beaugieu menèrent ladite madame Marie. Et fist-l'en celuy jour grant -disner au palais, là où furent tous les prélas qui estoient à Paris. Et -après disner qui fu environ nonne, ot grant jouste en la court du palais -et l'endemain aussi, et à tous les deux jours jousta le roy de Chypre et -pluseurs autres ducs, contes et barons. Item, le vendredi, derrenier -jour dudit moys de mai, l'an mil trois cens soixante-quatre dessus dit, -ledit roy Charles octroia à monseigneur Phelippe, son plus jeune frère, -la duchié de Bourgoigne, laquelle avoit esté requise par avant au roy -Jehan, et l'en reçut celuy jour en sa foy et en son homaige. Et iceluy -monseigneur Phelippe laissa au roy, son frère, la duchié de Touraine, -que le roy Jehan, son père, luy avoit donnée l'an mil trois cent -soixante. - - - - -II. - -De la mort de Charles de Blois et desconfiture de ses gens, par -monseigneur Jehan de Montfort. - - -Le dimenche, jour de la Saint-Michiel mil trois cens soixante-quatre -dessus dit, combatirent devant le chastel d'Auroy[233], près de la cité -de Nantes, monseigneur Charles de Blois, lors duc de Bretaigne de -l'éritage de sa femme, d'une part; et monseigneur Jehan de Montfort, -d'autre part. Et avoit ledit monseigneur Charles, en sa compaignie, -grant foison de François et de Bretons, qui avoient tenu et tenoient la -partie du roy de France. Et ledit monseigneur Jehan de Montfort avoit -Anglois et autres Bretons, qui avoient tenu la partie du roy -d'Angleterre. Et fu ledit monseigneur Charles mort en ladite bataille, -et ceux qui en sa compaignie estoient furent desconfis, la plus grant -partie mors ou pris. Et depuis ladite bataille, ledit monseigneur Jehan -de Montfort ne trouva audit païs de Bretaigne qui luy résistast ou féist -aucune guerre. Jasoit ce que la duchesse, femme dudit monseigneur -Charles, et duquel costé ladite duchié luy estoit escheue par la mort du -duc Jehan, feust demourée en vie et estoit au païs. - - [233] _Auroy_. Aujourd'hui _Auray_, petite ville du département du - Morbihan. - - - - -III. - -Du traictié qui fu entre monseigneur Jehan de Montfort et la duchesse, -pour la duchié de Bretaigne. - -ANNÉE 1365 - - -L'an mil trois cens soixante-cinq, le douziesme jour du moys d'avril, -monseigneur Jehan de Craon, lors arcevesque de Reims, et monseigneur -Jehan le Maingre, dit Bouciquaut, lors mareschal de France, lesquels le -roy de France Charles avoit envoiés audit païs de Bretaigne, pour -traictier entre ladite duchesse et ledit monseigneur Jehan de Montfort, -féirent et traictièrent accort entre lesdites parties par la manière qui -s'ensuit. C'est assavoir que ladite duchié de Bretaigne, duquel vint ans -par avant ou environ, la possession et l'estat avoit esté adjugié par le -roy Phelippe et par arrest audit monseigneur Charles de Blois, à cause -de sadite femme, demourroit en héritage perpétuel audit monseigneur -Jehan de Montfort; et ladite duchesse auroit pour luy et pour ses hoirs -la conté de Pantevre[234], qui avoit esté propre héritaige de -monseigneur Guy de Bretaigne, son père. Et si devoit avoir par ledit -traictié la viconté de Limoges[235]. Et jà soit que ladite duchesse ne -se consentist point en sa personne, mais seulement le sire de Beaumanoir -et aucuns autres qu'elle avoit institué procureurs pour traictier, -néantmoins fu tantost et sans délai la possession dudit duchié, et les -villes, chasteaux et forteresses d'iceluy bailliées et délivrées -réalment et de fait audit monseigneur Jehan de Montfort, dont moult de -gens s'esmerveillièrent; car ledit duchié avoit esté délivré par avant à -ladite duchesse, comme dessus est dit, contre le père dudit monseigneur -Jehan de Montfort. - - [234] _Pantevre_. Penthièvre. - - [235] La chronique inédite, qui met de côté la vicomté de Limoges, - ajoute ici: _La terre d'Avaugour_. - -Item, en celuy an, au moys de juing, fu fait et passé un accort du roy -de France d'une part, et du roy de Navarre d'autre, de la guerre qu'il -avoient commenciée, et pour laquelle ledit roy de France avoit fait -prendre Mante et Meullent et la conté de Longueville. Par lequel accort -le captal de Buech, qui de ladite guerre avoit esté pris comme dessus -est dit, fu du tout délivre; et par ledit accort devoient demourer -perpétuelment au roy de France lesdites villes de Mante et de Meullent -et ladite contée de Longueville, laquelle ledit roy de France avoit jà -donnée à messire Bertran du Guesclin, pour la raençon dudit captal, -lequel avoit esté prison dudit messire Bertran si comme dessus est dit. -Et le roy de Navarre devoit avoir la ville et la baronnie de -Montpellier, et pour ce, fu paix criée et publiée entre lesdis roys. - - - - -IV. - -Coment messire Bertran du Guesclin mena hors de France pluseurs gens -d'armes et pristrent la ville de Burgs en Espaigne. - - -En celuy temps, assez tost après, ledit monseigneur Bertran du Guesclin -traicta avecques pluseurs gens de compaignie, Anglois, Gascoings, -Bretons, Normans et d'autres nacions qui estoient au royaume de France -et y tenoient pluseurs forteresses, aucunes dès le temps de la guerre du -roy d'Angleterre, et les autres qui avoient esté occupées par lesdites -compaignies depuis la paix faite entre les roys de France et -d'Angleterre; et moult avoient domaigié et domaigoient chascun jour -ledit royaume de France. Et fist et pourchacia tant ledit messire -Bertran que il laissièrent toutes les forteresses que il tenoient, et si -accordèrent et promistrent que il iroient avecques luy contre les -Sarrazins. Et pour celle cause, le pape Urbain fist grant ayde audit -messire Bertran tant de florins que il luy bailla comme de deux dixmes -que il luy octroia. Et partirent assez tost après ledit messire Bertran -et pluseurs desdites compaignies, et alèrent au royaume d'Arragon, en -l'aide dudit roy d'Arragon contre le roy de Castelle. Et assez tost -après, entrèrent audit royaume de Castelle, et sans aucune résistence -chevauchièrent par ledit royaume, et pristrent villes, cités, chasteaux -et forteresses, sans ce que le roy Pierre de Castelle, qui lors en -estoit roy, y méist aucune résistance. Et toutesvoies estoit ledit roy -Pierre tenu un des plus puissans roys des Chrétiens, tant de puissance -de gens comme de grans trésors; car il avoit esté et estoit moult crueux -et moult doubté tant de ses subgiés comme d'autres; et pour ce, avoit -assemblé grans trésors, tant des aydes qu'il avoit eues de ses subgiés -comme des conquestes et finances qu'il avoit eues des roys de Garnade et -de Bellemarine[236], lesquels il avoit subjugués et mis en son -obéissance, et par espécial avoit tant fait que le roy de Garnade, qui -estoit Sarrasin, estoit son homme et tenoit son royaume de luy; et -néantmoins, il ne résistoit point à ceux qui ainsi comme dit est, -conquéroient son pays. Et tant chevauchièrent par ledit païs de Castelle -que il furent la semaine péneuse l'an mil trois cens soixante-cinq -dessus dit, devant la cité de Burgs, de laquelle se estoit tantost parti -ledit roy Pierre que il avoit oïes les nouvelles de la venue desdites -gens d'armes, et s'en estoit alé vers Tolète si comme l'en disoit. Et -tantost se rendirent les habitans de ladite ville de Burgs à ceux de -ladite compaignie desquels les noms s'ensuivent: Monseigneur le conte de -la Marche, appellé monseigneur Jaques de Bourbon; Henry d'Espaigne, -conte de Tristemare, lequel estoit frère de père non légitime dudit roy -Pierre de Castelle, et avoit iceluy Henry esté banni et exillié dudit -royaume de Castelle; et à son titre[237] aloient tous avecques luy, -messire Bertran Du Guesclin dont dessus est faite mencion; monseigneur -Arnoul d'Odenehan, mareschal de France; monseigneur Hue de Carvele[238], -Anglois; monseigneur Maurice de Trésiguidy, et pluseurs autres François, -Bretons, Normans, Anglois, Gascoings, Arragonnoys et autres de pluseurs -nations jusques au nombre de dix mil hommes d'armes de fait ou de plus, -si comme l'en disoit; lesquels entrèrent en ladite ville de Burgs et y -tuèrent aucuns Juifs et Sarrasins, mais il ne meffirent point aux corps -des Crestiens. - - [236] _Bellemarine_. C'est-à-dire, comme nous l'avons précédemment - expliqué sous l'année 1340, le souverain de Maroc, de la dynastie - des _Benmerini_. - - [237] _A son titre_. Sous son obéissance apparente. - - [238] _Carvele_. La chronique inédite du nº 530, qui le fait figurer à - la bataille d'Auray, le nomme _Cameley_, et Froissart _Caureley_. - - - - -V. - -Du coronement de Henry, roi d'Espaigne, et des messaiges que Jehan de -Montfort envoia au roy de France et de la mort de messire Arnault de -Cervole, dit Arceprestre. - -ANNÉE 1366 - - -L'an de grace mil trois cens soixante-six, le jour de Pasques, qui -furent le cinquième jour d'avril, fu en ladite ville de Burgs coroné en -roy de Castelle ledit Henry, frère dudit roy Pierre, de l'accort et -consentement des autres seigneurs et capitaines desdites gens d'armes. -Et après son coronement, il donna audit monseigneur Bertran la conté de -Tristemare que il tenoit avant que il feust exillié du païs et le fist -duc tant de Tristemare comme de la terre d'Esture[239]. - - [239] _Estures_. Asturies. - -Item, environ ledit temps de Pasques, l'an dessus dit, monseigneur de -Montfort, lors duc de Bretaigne, par le traictié que avoit fait -l'arcevesque de Reims dont dessus est faite mencion, envoia à Paris -devant le roy de France Charles, messaiges, c'est à savoir le seigneur -de Cliçon, Breton, et monseigneur Guillaume le Latimier, Anglois, afin -que le roy voulsist confermer ledit traictié fait par ledit arcevesque, -et aussi que le roy lui prorogast le temps que autrefois luy avoit donné -pour venir faire son homaige audit roy de France. Et fu accordé auxdis -messaiges que il aroient confermaison dudit traictié et si orent en une -chartre. Mais elle leur fu bailliée close et promistrent qu'elle ne -seroit ouverte jusques à ce que ledit duc feust venu devers le roy faire -son homaige tant dudit duchié comme de la conté de Montfort et des -autres terres qu'il devoit tenir du roy. Et luy fu donné terme ès -personnes desdis de Cliçon et Latimier ses procureurs, jusques à la -Saint-Michiel ensuivant, pour venir faire son dit homaige devers le roy. - -Item, en celuy an, environ la Trinité, messire Arnault de Cervole, dit -l'Arceprestre, chevalier, qui tenoit grans compaignies au royaume de -France, fu mis à mort par ceux desdites compaignies qui estoient avec -lui, dont moult de gens furent joyeux et liés; car il avoit esté au roy -et encore estoit son homme[240] de pluseurs grans et notables villes, -chasteaux, terres et forteresses que il tenoit de l'éritage de la dame -de Chasteauvillain, sa femme et de ses enfans; et aussi de l'éritage du -seigneur de Leuroux, après la mort duquel ledit Arceprestre avoit -espousé sa femme; et après la mort de ladite femme il n'avoit voulu -rendre lesdites terres et forteresses aux héritiers auxquels elles -appartenoient; jà soit ce que à aucuns d'iceux partie en eust esté -adjugiée par arrest de parlement. Et encore avecques tout ce il et ses -dites gens gastoyent tout le pays où il aloient, roboient, tuoient et -prenoient à raençon toutes gens, et si luy avoit le roy par pluseurs -fois fait baillier pluseurs et grans sommes de florins, et le pape aussi -pour faire vidier lesdites compaignies hors dudit royaume; et par -plusieurs fois l'avoit promis et juré et si n'en avoit rien fait. Si ne -fu pas merveilles sé l'en fu liés de sa mort. Et néantmoins tousjours -demouroient lesdites compaignies au royaume, et y faisoient tous les -maux que ennemis pevent faire, et y en avoit presque en toutes les -parties du royaume excepté le païs de Picardie. Et aucune fois prenoient -des forteresses et puis les rendoient par grans sommes de florins que -l'en leur donnoit, et tantost en prenoient des autres, et ainsi -l'avoient tousjours fait depuis l'an mil trois cens soixante-un, que il -commencièrent à domaigier ainsi ledit royaume de France par manière de -compaignies, et faisoient encore, nonobstant que le pape Urbain eust -données sentences d'escomeniement contre tous ceux qui faisoient telles -compaignies et contre leur aidans et confortans. - - [240] _Car il avoit esté_, etc. N'y auroit-il pas une faute ici, et ne - liroit-on pas mieux: «Car il avoit osté au roy et encore ostoit son - homage...» - - - - -VI. - -De la naissance de madame Jehanne, fille du roy de France, et de la -victoire du roy Henry, et de la fuite du roy Pierre d'Espaigne. - - -Le dimenche septiesme jour de juing, entre tierce et midi, l'an mil -trois cens soixante-six dessus dit, la royne de France, appellée -Jehanne, fille du duc de Bourbon qui avoit esté mort en la bataille de -Poitiers, et femme du roy Charles qui lors estoit, ot une fille au bois -de Vincennes, laquelle fu baptisiée en la chapelle dudit bois de -Vincennes, le jeudi ensuivant onziesme jour dudit moys, et fu appellée -Jehanne; et fu parein monseigneur Jehan, duc de Berry et d'Auvergne, -frère dudit roy, et marraines les roynes Jehanne d'Évreux, qui avoit -esté femme du roy Charles qui fu mort l'an mil trois cens vingt-sept, et -Blanche de Navarre, qui avoit esté femme du roy Phelippe, qui mourut -l'an mil trois cens cinquante en la ville de Nogent-le-Roy, et -Marguerite, contesse d'Artois, mère du conte des Flandres Loys. Et si y -furent grant foison de prélas qui estoient à Paris. - -Item, environ la nativité Saint-Jehan-Baptiste audit an mil trois cens -soixante-six, vindrent nouvelles en France que ledit roy Henry de -Castelle avoit conquesté tout le royaume de Castelle et toute la terre -que avoit tenue le roy Pierre dudit royaume, et que iceluy roy Pierre -s'en estoit foui l'en ne savoit quel part et avoit laissié tout son -pays, lequel pays estoit tout en l'obéissance dudit roy Henry; et ce fu -chose tenue à moult grant merveille. Car ledit roy Pierre estoit tenu -avant que lesdites compaignies entrassent en son païs le plus puissant -roy des Crestiens, de terres, de subgiés et de grans trésors, et -toutesvoies avoit esté tout son païs conquesté en moins de trois moys -sans ce qu'il y eust nuls qui y méist aucune résistance; et si estoit -ledit roy Pierre tenu le plus hardi et le plus cruel roy des Crestiens. -Si disoit-l'en communelment que ces choses là estoient avenues par -vengence de Dieu; car il avoit fait moult de maux et avoit gouverné par -tyrannie, si n'estoit point amé de ses subgiés. Et entre ses autres -mauvais fais il avoit mauvaisememt fait murdrir sa femme espousée, très -bonne et très loyal créature, laquelle avoit esté fille du duc de -Bourbon, qui mourut en la bataille de Poitiers là où le roy Jehan fu -pris, et estoit seur de la royne de France qui lors estoit. Et pour ce -que il savoit bien que ses subgiés le héoient, il ne se osa combattre, -si perdi tout et s'en ala, si comme aucuns disoient lors, en terre de -Sarrasins. Les autres disoient qu'il estoit alé vers le roy d'Angleterre -et vers le prince de Galles et d'Aquitaine, fils dudit roy d'Angleterre, -pour avoir aide et secours. Et assez tost après sot-l'en certainement en -France que ledit roy Pierre estoit avecques le prince en Gascoigne et -fist aliances avecques luy, et donna audit prince grant foison d'or et -de riches joyaux, et pour ce, le prince luy promist que il luy aideroit -à recouvrer son pays, et fist iceluy prince grant semonce de gens -d'armes pour mener en Castelle, avecques ledit roy Pierre, et par -plusieurs fois les contremanda. - - - - -VII. - -De l'omaige que Jehan de Montfort fist au roy de France du duchié de -Bretaigne, et coment la femme dudit Charles y renonça. - - -L'an dessus dit mil trois cens soixante-six, au mois de décembre, c'est -assavoir le treiziesme jour, messire Jehan de Montfort, lors duc de -Bretaigne, par le traictié dont dessus est faite mencion, fist l'omaige -lige à Paris au roy de France Charles, du duchié de Bretaigne et de -toutes les autres terres que il tenoit au royaume de France. Et se parti -du roy en bonne grace et amour que l'un avoit à l'autre, si comme il -sembloit; et si luy fist le roy de beaux dons de joyaux et de chevaux. -Et en celuy mesme temps la duchesse, femme du duc mort en la bataille -dessus dite, ractefia, en sa personne, audit duc de Bretaigne, en la -présence du roy et de son conseil, le traictié fait par le sire de -Beaumanoir et les autres, ses procureurs dessus escrips, en renonçant -audit duchié par la manière dont il avoit esté traictié, et requérant au -roy que ainsi le confermast et prononçast en force et vertu d'arrest. Et -ainsi fu fait et prononcié en la présence du roy et des deux parties, -par messire Jehan de Dormans, lors evesque de Beauvais et chancelier de -France. Item, le lundi, sixiesme jour dudit moys de décembre, madame -Jehanne, fille dudit roy de France Charles, mourut à Paris en la -Conciergerie, ostel du roy[241], lequel ostel est près de Saint-Pol. Et -le mardi ensuivant fu enterrée en l'églyse Saint-Denis, en France. - - [241] _En la conciergerie, ostel du roy_. Les éditions précédentes, - qui pourtant deviennent à compter de ce règne moins grossièrement - inexactes, portent seulement ici: _En l'ostel du roy_. - -Item, au moys de février ensuivant, l'an mil trois cens soixante-six -dessus dit, furent apportées nouvelles à Paris pardevers le roy de -France Charles, que un sien chambellan, appellé messire Jehan de La -Rivière, lequel estoit alé oultre-mer environ la nativité Saint-Jehan -précédent, estoit trespassé de ce siècle à Fomagosce[242] au royaume de -Chypre, environ la feste de Toussains précédent; de laquelle mort le roy -fut moult dolent, car il l'amoit moult. Et fu le corps enterré en la -ville de Coste, en laquelle l'en dit que Sainte-Katherine fu née, et -pour ce, luy fist faire ses obsèques moult solennels et notables en -l'églyse Sainte-Katherine-du-Val-des-Écoliers, à Paris, le mercredi -dix-septiesme jour dudit mois de février, les vigiles et le jeudi -ensuivant la messe; et y fu ledit roy présent et tous les prélas et -officiers du roy estant à Paris. Et en celuy mesme moys de février -furent apportées nouvelles en France que le cinquiesme jour du mois de -décembre précédent, le roy de Chypre et pluseurs crestiens en sa -compaignie, avoient pour la seconde fois prise la cité d'Alexandrie et -la tenoient; car l'autre fois que ledit roy de Chypre l'avoit prise l'an -précédent, il l'avoit tantost laissiée, pour ce que il n'avoit pas assez -gens pour la tenir. Et toutes voies ne fu ce pas vrai, car jà soit ce -que ledit roy de Chypre féist moult grant armée et que avecques luy -feussent grant quantité de crestiens de diverses nations, il ne se -traist plus vers ladite ville d'Alexandrie, mais fu fait un traictié -entre luy et le soudan, par lequel il orent une longue triève par -certaine somme de florins que ledit soudan en donna audit roy de Chypre, -si comme l'en disoit. - - [242] _Fomagosce_. Famagouste. - -Item, en ce dit moys de février mil trois cens soixante-six dessus dit, -le prince de Galles qui, si comme l'en disoit, avoit receu grant somme -de florins dudit roy Pierre de Castelle pour luy aidier, passa par le -royaume de Navarre, accompagnié de grand nombre de gens d'armes, -archiers et autres gens de pié, par traictié que il fist avecques ledit -roy de Navarre, pour aler en Castelle contre ledit roy Henry. Et -toutesvoies cuidoit ledit Henry que iceluy roy de Navarre feust alié -avecques luy, et pour cela avoit donné grant somme de florins. Mais pour -ce que ledit prince luy en donna aussi, il se consenti que ledit prince -passast par son pays, et ainsi le fist et ledit roy Pierre avecques luy, -et entra en Castelle; dont le roy de Navarre acquist grant blasme et -déshonneur. - - - - -VIII. - -Coment le roy de Navarre se fist prendre par cautelle. - -ANNÉE 1367 - - -Item, le treiziesme jour du mois de mars ensuivant, un chevalier breton, -appellé monseigneur Olivier de Mauny, prist ledit roy de Navarre assez -près de Tudelle et l'enmena prisonnier au royaume d'Arragon, et se fist -ledit roy de Navarre prendre par fraude, afin, si comme l'en disoit, que -il ne passast avec ledit prince en Castelle. Et assez tost après, -pluseurs Anglois et autres des gens dudit prince qui estoient passés en -Castelle avec lui au royaume d'Arragon, pour ce que le roy d'Arragon -estoit alié dudit roy Henry, assez tost après que il y furent entrés, -les Arragonnois leur coururent sus et les desconfirent, et y fu mort un -chevalier anglois, appelé messire Guillaume de Feleton, et pluseurs -autres jusques au nombre de cinq cens et plus. - - - - -IX. - -De la prise messire Bertrand du Guesclin et de pluseurs autres par les -Anglois, etc. - - -En celuy an mil trois cent soixante-six, le samedi troisiesme jour du -moys d'avril devant Pasques, et fu la veille du dimenche que l'on chante -_Judica_, lesdis prince et roy Henry et leur bataille, se rencontrèrent -assez près de St-Dominge[243] et se combattirent, et là fu ledit roy -Henry desconfit et s'en parti de la bataille, et la plus grand partie -des Castellains avecques luy. Et là furent pris messire Bertran du -Guesclin; monseigneur Arnoul d'Odenehan, maréchal de France; Le Begue de -Villaines et aucuns autres François et Bretons et aussi aucuns autres -Arragonnois. Et assez tost après se traistrent lesdis prince et roy -Pierre vers Burgs, et par traictié se rendirent ceux de dedens et se -mistrent en l'obéissance dudit roy Pierre. Item, en celuy temps, ledit -roy de Navarre qui avoit esté pris, comme dit est, par monseigneur -Olivier de Mauny, fu délivré, et il bailla par ficcion, son fils en -ostaige et trois chevaliers. - - [243] _Saint-Dominge_. Cette bataille a pris encore le nom tantôt de - _Nadera_, ou _Najara_, et tantôt de _Navarette_. Ce dernier a - prévalu. - - - - -X. - -Coment le pape Urbain entra en mer pour aler à Rome; et de la dissencion -de ceux de Viterbe contre ses gens, et de la bataille qui y fu. - - -L'an de grace mil trois cent soixante-sept, le derrenier jour d'avril, -dont Pasques furent le dix-huitiesme jour dudit moys, pape Urbain parti -d'Avignon pour aler à Rome, au très-grant desplaisir de tous les -cardinaux; et en demourèrent cinq qui n'alèrent pas lors avecques luy, -mais il ne leur laissa né donna aucune puissance. Et ala à Marseille -pour là entrer en mer, et y trouva pluseurs galies de Venise, de Gennes, -de Secile et autres moult honorablement aournées de gens et paremens. Et -entra sa personne en celle de Venise et ala droit à Viterbe, là où il -demoura et tint sa cour environ quatre moys; et par le temps que il -estoit en la dite ville de Viterbe, c'est assavoir le [244] l'an -mil trois cent soixante-sept dessus dit, se mut une rumeur entre aucuns -habitans d'icelle ville et aucuns familiers de cardinaux pour ce, si -comme l'en disoit, que iceux familiers lavoient leur mains en la -fontaine de la dicte ville. Et fu telle ladite rumeur que ceux de ladite -ville s'armèrent et coururent sus aux cardinaux et à leur gens, et -convint que aucuns desdis cardinaux se rendissent et laissassent le -chappel rouge à aucuns desdis habitans pour leur sauver la vie. Et si -allèrent devant le chastel de ladite ville au quel estoit le pape, mais -il ne purent entrer. Et pour ce, le pape manda gens d'armes, et dedens -trois jours en ot en ladite ville si largement, que le pape ot la -seigneurie et puissance de fait; si en fist prendre pluseurs et procéda -à la pugnicion dudit fait, et en furent pluseurs mis à mort. - - [244] Cet endroit est ainsi laissé en blanc dans le manuscrit de - Charles V; dans les autres, et dans les éditions précédentes, la - date n'est pas même indiquée. - -Item, au mois d'aoust ensuivant, l'an dessusdit, le prince de Galles qui -estoit alé en Castelle, et le duc de Lencastre, son frère, qui pou orent -exploitié fors seulement du fait de la bataille dont dessus est faite -mencion au chapitre précédent, s'en retournèrent à Bordeaux et -laissèrent ledit roy Pierre en Castelle, lequel n'avoit pas fait son -devoir vers ledit prince. Car jasoit que iceluy prince feust là alé pour -aidier audit Pierre et pour le remettre au pays dont il avoit esté -chascié, il se parti après la bataille en laquelle ledit prince et ses -gens avoient eu victoire; et ne le vit puis ledit prince si comme l'en -disoit, et demoura ledit Pierre en moult grant debte devers le prince -pour cause de gaiges des gens d'armes que iceluy prince avoit menés -avecques luy. Et tantost que le roy Henry, qui estoit venu au royaume de -France après ce qu'il ot esté desconfi, comme dit est dessus, avoit -demouré au pays de Carcassoys[245] et sa femme et pou de gens avecques -luy, sot que ledit prince s'estoit parti de Castelle et les compaignies -que il avoit menées avecques luy; et aussi quant iceluy Henry ot sceu -que la plus grant partie des gens dudit royaume de Castelle le -recevroient volentiers sé il y aloit, il se mist en chemin pour y aler -et prist le chemin par les montaignes de Forez: et jasoit ce que il eust -pluseurs empeschemens, il entra audit pays de Castelle, le -vint-septiesme jour du mois de septembre mil trois cens soixante-sept -dessus dit: et premièrement en la cité de Calehorre, et de là ala à -Burgs; et fu receu audit pays de Castelle de toutes gens moult -honnorablement, et luy fist-l'en toute obéissance comme à seigneur; et -ainsi ledit royaume de Castelle fu gaignié par Henry, et recouvré par -Pierre, et regaignié par Henry, tout en un an et demi ou environ. Et -depuis demourèrent les dictes compaignies, en Guyenne au païs dudit -prince, jusques au moys de décembre ensuivant, que elles entrèrent en -Auvergne et en Berry. Et en l'entrée du moys de février ensuivant, -passèrent la rivière de Loire vers Marcigny-les-Nonnains[246], les uns à -gué les autres sur un pont, et demourèrent en Maconnois par aucun temps. -Et depuis entrèrent au duchié de Bourgoigne et le passèrent moult -hastivement, car il trouvoient pou de vivres, pour ce que l'en avoit -fait retraire tout ès forteresses, lesquelles estoient très-bien gardées -par la bonne ordenance que messire Phelippe fils du roy de France Jehan, -et frère du roy Charles lors duc de Bourgoigne, y avoit mise, tant de -gens d'armes comme autrement. Et ne demourèrent audit pays de Bourgoigne -que six ou sept jours, sans y prendre aucun fort; et alèrent en -Aucerrois et pristrent les moustiers de Cravent et de Vermanton, là où -il trouvèrent grant foison vivres et autres biens; et il leur estoit -bien mestier, car la plus grant partie avoit esté sans mengier pain -longuement, et estoient sans soulers. Et quant il furent rafreschis, il -se divisèrent et passèrent aucuns la rivière de Yonne à Cravent, et -entrèrent en Gastinois environ huit cens hommes d'armes anglois, mais il -étoient bien dix mille personnes ou plus; et les autres alèrent vers -Troyes, qui estoient trop plus grant nombre, car il estoient plus de -quatre mille combatans et de vint mille pillars et femmes; et passèrent -la rivière de Saine vers Saint-Sepulcre[247] et à Mery. Et après la -rivière d'Aube, et alèrent vers Esparnay et assaillirent l'église de -ladite ville d'Esparnay qui estoit fort, en laquelle estoient retrais -les gens de la ville; et pour ce qu'il ne la porent avoir par assault il -la minèrent: et ceux qui estoient dedens sentirent que l'on minoit -ladite église, il contreminèrent, et en cuidant ardoir la mine des -ennemis, il ardirent leur contremine. Et convint que il se retraisissent -en une tour. Et après parlementèrent auxdites compaignies et -raençonèrent[248] leur corps et la ville d'ardoir parmy deux mil -frans[249] que il leur baillièrent. Et demourèrent aucuns desdites -compaignies en ladite ville d'Esparnay, et les autres passèrent oultre -en diverses routes[250], les uns à Fimes, les autres à Coincy-l'Abbaie, -et les autres à Ay[251]; et assaillirent le moustier d'Ay qui estoit -fort, auquel estoient les gens de ladite ville, et auquel moustier se -boutèrent environ vint hommes d'armes pour secourir les bonnes gens qui -estoient dedens. Et pour ce que lesdites compaignies virent que il ne -pouvoient avoir ledit moustier par assault, il le minèrent et -demourèrent longuement devant. Et cependant le roy faisoit toujours son -mandement de gens pour les combatre; et ceux qui avoient passé la -rivière de Yonne à Cravent quant il orent esté bien avant au Gastinois -la repassèrent à Pons-sur-Yonne, et alèrent passer Saine à -Nogent-sur-Saine, et se traistrent vers les autres à Esparnay. - - [245] _Carcassoys_. Ou _Carcassez_, le territoire de Carcassonne. - - [246] _Marsigny-les-Nonnains_. A peu de distance de Semur. - - [247] _Saint-Sépulcre_. Peut-être _Saint-Sulpice_, entre Mery et - Troyes. - - [248] _Raençonèrent_. Rachetèrent. - - [249] _Deux mil frans_. Environ cinquante mille francs d'aujourd'hui. - - [250] _En diverses routes_. Dans les précédentes éditions, au lieu de - ces mots, il y a: _Adimeosdun_. Et plus bas, au lieu de _Fismes_, - elles ont mis _à fleuves_. Au lieu de _Coincy_, _Coucy_. - - [251] _Coincy_, à deux lieues de Château-Thierry.--Tous les - gastronomes connoissent la position du bourg d'_Aï_, entre la petite - ville d'Avenay et celle d'Epernay.--On chercheroit vainement dans - nos historiens modernes les précieux détails que nous trouvons ici. - La raison en est simple: Froissart ne les donne pas. - - - - -XI. - -Coment monseigneur Lyonnel, fils du roy d'Angleterre, vint à Paris, et -de l'onneur que le roy de France et les barons luy firent. - -ANNÉE 1368 - - -L'an de grace mil trois cent soixante-huit, le dimenche jour de -Quasimodo seiziesme jour d'avril, Pasques furent celuy an le neuviesme -jour dudit mois, messire Lyonnel, duc de Clarence, second fils du roy -d'Angleterre, entra à Paris et venoit d'Angleterre; et aloit à Milan -espouser la fille messire Galiache, l'un des seigneurs de Milan; et -alèrent jusques à Saint-Denys en France encontre ledit Lyonnel -monseigneur Jehan, duc de Berry, et messire Phelippe, duc de Bourgoigne, -frères germains du roy de France. Et le menèrent descendre droit au -Louvre où ledit roy estoit, et laiens fu receu dudit roy moult -honnorablement. Et ot laiens sa chambre moult bien parée et aournée; et -disna celuy jour et souppa au chastel du Louvre avecques le roy de -France, qui aussi y estoit lors logié. Et l'endemain jour de lundi, -ledit Lyonnel disna avecques la royne en l'ostel du roy près de -Saint-Pol, là où elle estoit logiée, et y fist-l'en très grant feste. Et -après disner, quant l'en ot dancié et joué, ledit Lyonnel et lesdis deux -frères du roy qui tousjours le compaignoient, s'en retournèrent audit -Louvre devers le roy et souppèrent avecques luy, et tousjours coucha -ledit Lyonnel au Louvre. Et le mardi ensuivant, dix-huitiesme jour du -moys d'avril dessus dit, lesdis ducs de Berry et de Bourgoigne donnèrent -à disner et à soupper audit Lyonnel et à ses chevaliers et autres gens -qui y vouldrent estre, en l'ostel d'Artois à Paris; et alèrent au gesir -au Louvre. Et le mercredi ensuivant, ledit Lyonnel disna et souppa -avecques le roy et luy fist le roy moult de grans dons et à ses gens -aussi, qui valoient, si comme l'en estimoit, vint mille florins et plus. - -Item, le jeudi ensuivant, ledit Lyonnel se parti de Paris, et le fist le -roy convoier par le conte de Tanquarville jusques à Sens, et par autres -chevaliers jusques hors du royaume. - -Et assez tost après, ceux qui estoient dedens le moustier d'Ay se -rendirent et furent pris à raençon; car il n'avoient plus de vivres -dedens ledit moustier. Et demourèrent lesdites compaignies au -Meucien[252] en divers logeys. C'est assavoir à Lisy, à Acy, à -Fontaines-les-Nonnains et environ, jusques au vendredi douziesme jour de -may, l'an mil trois cens soixante-huit dessusdit; lequel jour se -deslogièrent et s'en alèrent vers Chaalons, vers Vitry en Pertois et en -celle marche; et y firent moult de maux comme d'ardoir maisons, tuer -gens, efforcier femmes et pluseurs autres maux. Et en celle marche -demourèrent jusques environ le commencement du moys de juing, et -parla-l'en à eux par pluseurs fois, afin que il partisissent du royaume; -mais il demandoient si grandes sommes de florins, c'est assavoir au -moins quatorze cens mil frans d'or, que l'en n'y voult point entendre -pour le roy, et partout celuy temps avoit le roy grant nombre de gens -d'armes en pluseurs bonnes villes, comme Sens, Troyes et Chaalons, -Provins et autres, èsquelles villes lesdites gens d'armes faisoient tant -de excès et de maux que ce estoit pitié. - - [252] _Au Meucien_. En _Multien_, pays de la Brie. _Lisy-sur-Ourq_, à - trois lieues de Meaux. _Acy-en-Multien_, à sept lieues de Senlis. - -Item, le vendredi neuviesme jour de juing mil trois cent soixante-huit -dessusdit, lesdites compaignies qui s'estoient deslogiées de devant -Vitry passèrent par assez près de Troyes et se alèrent logier vers -Marigny[253] et au pays environ. Et lors estoit à Troyes le duc de -Bourgoigne, mais il n'avoit pas gens pour combattre à eux: et s'en -alèrent passer la rivière d'Yonne vers Aucerre, et alèrent vers -Chastillon-sur-Louen, devant Montargis et par tout le Gastinois, droit -vers Estampes. Mais il séjournèrent tant en Gastinois que il fu avant le -quatriesme jour de juillet que il feussent environ Estampes; et -boutèrent les feux en pluseurs lieux et villes en leur chemin. Et pource -que l'en disoit communelment que il venoient devant Paris, le roy manda -gens d'armes à Paris. Et en celuy an meisme, la derrenière sepmaine de -juin, le roy fist deux mareschaux nouveaux, c'est assavoir: Messire Loys -de Sancerre et messire Mouton de Blainville. Car le mareschal Bouciquaut -estoit mort, et messire Arnoul d'Odenehan avoit renoncié à l'office, et -le roy luy avoit baillié l'oriflame. Et environ quinze jours devant, le -roy avoit fait amiral de la mer messire François de Perilleux et en -avoit osté le Baudrin de la Heuse. - - [253] _Marigny_. Entre Troyes et Nogent-sur-Seine. - -Item, le mardi quart jour de juillet, lesdites compaignies se logièrent -à Estampes et à Estrichi[254]. Et y demourèrent jusques au dimenche -ensuivant, neuviesme jour dudit moys, que se deslogièrent les Gascoins -qui, si comme l'en disoit, se deffioient des Anglois et les Anglois -d'eux; et s'en alèrent à Baugency-sur-Loire, et les Anglois alèrent en -Normendie et pristrent la ville de Vire: et y entrèrent de jour comme -tous hommes de ville, armés dessous leur grosses robes, premièrement -environ quarante ou soixante; et quant il orent gaaigné la porte, leur -grosses routes vindrent après, mais il ne pristrent pas le chastel; car -pluseurs de la dite ville se retraistrent dedens, qui bien le -deffendirent et gardèrent; et aussi fu-il assez tost après raffreschi de -gens d'armes. Et environ quinze jours après, une partie desdis Anglois -de compaignie, environ quatre cens ou cinq cens, s'en alèrent en Anjou -et pristrent la ville de Chasteau-Gontier par la manière qu'il avoient -prise Vire. Et lesdis Gascoins se tindrent bien trois sepmaines ou un -moys en ladite ville de Baugency; et pluseurs fois ala le seigneur de -Lebret de par le roy de France par devers eux pour traictier, comme il -vidassent le royaume de France; et en espérance de certain traictié -pourparlé et non passé entre eux, lesdis Gascoins passèrent la rivière -de Loire par devers la Sauloigne; et crut tant la rivière, assez tost -après, que il ne la porent rappasser sans pont; et ainsi demourèrent une -pièce, en attendant la response dudit traictié que le seigneur de Lebret -avoit porté devers le roy. - - [254] _Estrichi_. Ou _Estrechy_. - - - - -XII. - -Des appellacions que le conte d'Armignac et autres nobles firent contre -le prince de Galles en France. - - -Environ celuy temps, le conte d'Armignac, le seigneur de Lebret, le -conte de Pierregort et pluseurs autres barons et nobles du duchié de -Guyenne, appelèrent du prince de Galles, duc de Guyenne, pour pluseurs -griefs que il leur avoit fais; et se traistrent devers le roy de France -afin que il receust leur appellacions et donnast ajournement en cas -d'appel. Et sur ce, ot ledit roy grant délibéracion; et par le conseil -que il ot, il leur octroia lesdis ajournemens, car il n'avoit encore -faites aucunes renonciations aux ressors et souverainetés des terres par -luy bailliées audit roy d'Angleterre; jasoit ce que les termes feussent -passés dedens lesquels devoient estre faites lesdites renonciations. Car -le roy d'Angleterre avoit esté refusant et délayant de faire aucunes -renonciations que il devoit faire; lesquelles se devoient faire lors et -par la manière que contenu est ès lettres desquelles la teneur est -cy-après encorporée. Et toutesvoies, jusques à ce que lesdites -renonciations feussent faites, lesdis ressors et souverainetés -demouroient au roy de France par la manière que il les avoit avant ledit -traictié; mais il devoit surseoir de en user jusques à certain temps, si -comme ès dites lettres est contenu, desquelles la teneur ensuit[255]: - - [255] Voyez plus haut l'article XII du traité de Brétigny. - - - - -XIII. - -Ci s'ensuit le contenu des lettres des renonciations que le roy -d'Angleterre et le prince son fils devoient faire des terres qu'il -tenoient ci nommées. - - -«Edouart, par la grace de Dieu, roy d'Angleterre, seigneur d'Irlande et -d'Acquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. -Comme pour les discencions, débas et descors meus et espérés[256] à -mouvoir entre nous et notre très cher frère le roy de France, certains -traicteurs et procureurs de nous et de nostre très chier ainsné fils -Edouard, prince de Galles, ayant à ce souffisant pouvoir et auctorité -pour nous et pour luy et nostre royaume d'une part; et certains autres -traicteurs et procureurs de nostre dit frère et de nostre très chier -neveu Charles, duc de Normendie et daulphin de Viennois, fils ainsné de -nostre dit frère de France, ayant povoir et auctorité de son dit père en -ceste partie, pour son père et pour luy, se feussent assemblés à -Brétigny près de Chartres: auquel lieu fu parlé, traictié et accordé -final paix; et accordé, le huitiesme jour de mai derrenièrement passé, -des traicteurs et procureurs de l'une et de l'autre partie, sur les -discencions, débas, guerres et descors devant dis; lesquels traictié et -paix les procureurs de nous et de nostre dit fils, pour nous et pour -luy, jurèrent aux sains évangiles tenir et garder, et après cela -jurèrent nos dis fils et neveu au nom que dessus; et depuis, nous et -nostre dit frère l'avons confermé et juré solempnelment: parmy lequel -accort, entre les autres choses, nostre frère et son fils devant dit -sont tenus et ont promis bailler, délivrer et délaissier à nous, nos -hoirs et successeurs à tousjours, les cités, contés, villes, chasteaux, -forteresces, terres, revenues et autres choses qui s'ensuivent, avec ce -que nous tenons en Guyenne et en Gascoigne; à tenir et posséder -perpétuelment à nous et à nos hoirs et successeurs ce que en demaine en -demaine, et ce que en fié en fié, et par le temps et manière ci-après -esclaircis: la cité, le chastel et la conté de Poitiers, et toute la -terre et le pays de Poitou, ensemble le fieu de Thouart et la terre de -Belleville; la cité et le chastel de Xaintes, et toute la terre et le -pays de Xaintonge par deçà et par delà la Charente, avecques la ville, -chastel et forteresce de La Rochelle, et leur appartenances et -appendances; la conté, le chastel d'Agen et la terre et le pays -d'Agenois; la cité, le chastel et toute la conté de Pierregort, et la -terre et le pays de Pierreguis; la cité et le chastel de Lymoges et la -terre et le pays de Lymosin; la cité et le chastel de Caours et la terre -et le pays de Caoursin; la cité, le chastel et le pays de Tarbe et la -terre et le pays et la conté de Bigorre; la conté, la terre et le pays -de Gaure; la conté et le chastel d'Angoulesme et la conté et la terre et -le pays d'Angoulesmois; la cité et le chastel de Rodés et la terre et le -pays de Rouergue. Et s'il y a aucuns seigneurs, comme le conte de Foix, -le conte d'Armignac, le conte de Lille, le conte de Pierregort, le conte -de Lymoges ou autres qui tiennent aucunes terres ou lieux dedens les -mettes desdis lieux, il en feront homaige à nous et tous autres services -et devoirs deus à cause de leur terres et lieux, en la manière qu'il les -ont fais au temps passé: et tout ce que nous ou aucuns des roys -d'Angleterre anciennement tindrent en la ville de Monstereul sur la mer -et ès appartenances:--toute la conté de Pontieu tout entièrement, sauf -et excepté que sé aucunes choses ont esté aliénées par les roys -d'Angleterre qui ont esté pour le temps, de ladite conté et -appartenances, et à autres personnes qui aux roys de France estoient -tenus, nostre dit frère né ses successeurs ne seront pas tenus de les -rendre à nous; et sé lesdites aliénacions ont esté faites aux roys de -France qui ont esté par le temps sans aucun moyen, et nostre dit frère -le tiengne à présent en sa main, il les laissera à nous entièrement, -excepté que sé les roys de France les ont eu par eschange ou autres -terres, nous délivrerons ce que l'on a eu par eschange, ou nous -laisserons à nostre dit frère les choses ainsi aliénées; mais sé les -roys d'Angleterre qui ont esté par le temps en avoient aliéné ou -transporté aucunes choses en autres personnes que ès roys de France, et -depuis il soient venus ès mains de nostre dit frère, ou par partage, -nostre dit frère ne sera pas tenu de les rendre. Et aussi sé les choses -dessusdites doivent homaige, nostre dit frère les baillera à autres qui -en feront omaige à nous, et s'il ne doivent omaige, il nous baillera un -tenant qui nous en fera le devoir dedens un an prochain après ce que -nostre dit frère sera parti de Calais,--le chastel et la ville de -Calais, le chastel, la ville et seigneurie de Merque, les villes, -chasteaux et seigneuries de Sangate, Coulongne, Hammes, Wale et Oye -avecques leur bois, marés, rivières, seigneuries, advoisons d'églyse et -toutes autres appartenances et lieux entregisans dedens les mettes et -bondes qui s'ensuivent: C'est assavoir deçà Calais jusques au fil de la -rivière pardevant Gravelingues, et aussi par le fil de mesme la rivière -tout entour l'angle, et aussi par la rivière qui va par delà poil et par -meisme la rivière qui chiet au grant lay de Guynes jusques à Fretin et -d'ilec par la valée entour la montaigne Calculi, encloant meisme la -montaigne; et aussi jusques à la mer, avec Sangate et toutes les -appartenances; le chastel et la ville et tout entièrement la conté de -Guynes avecques toutes les terres, villes, chasteaux, forteresces, -lieux, homes, homaiges, bois, forès, droitures d'icelles, aussi -entièrement comme le conte de Guynes, derrain mort, les tint au temps -qu'il ala de vie à trespassement;--et obéiront les églyses et les bonnes -gens estant dedens les limitations dudit conté de Guynes, de Calais et -de Merque et des autres lieux dessusdis, à nous ainsi comme il -obéissoient à nostre dit frère et au conte de Guynes qui fu pour le -temps. Toutes lesquelles choses comprises en ce présent article et en -l'article prochain précédent de Merque et de Calais, nous tendrons en -demaine, excepté les héritages des églyses qui demourront auxdites -églyses entièrement, quelque part qu'il soient assises; et aussi excepté -les héritages des autres gens du païs de Merque et de Calais, assis hors -de la ville de Calais, jusques à la value de cent livres de terre par an -de la monnoie courant au païs et au-dessoubs; lesquels héritages leur -demourront jusques à la value dessusdite et au-dessoubs; mais les -habitacions et héritages assis en ladite ville de Calais, avecques leur -appartenances, demourront en demaine à nous pour ordener à nostre -volenté; et aussi demourront aux habitans en la terre, ville et conté de -Guynes, toutes leur demaines entièrement et revendront plainement, sauf -ce que est dit par avant des confrontations, mettes et bondes dessus -dites en l'article de Calais, et toutes les isles adjacens aux villes, -païs et lieux avant nommés, ensemble avecques toutes les autres isles, -lesquelles nous tenrons au temps dudit traictié. Et eust esté pourparlé -que nostre dit frère et son ainsné fils renonçassent aux ressors et -souverainnetés et à tout droit qu'il pourroient avoir en toutes les -choses dessusdites, et que nous les tenissions, comme voisin, sans -ressort et souveraineté de nostre dit frère audit royaume de France, et -que tout le droit que nostre dit frère avoit ès choses dessus dites, il -nous cédast et transportast perpétuelment et à tousjours; et aussi eust -esté pourparlé que semblablement nous et nostre dit fils renoncissons -expressément à toutes les choses qui ne doivent estre bailliées ou -délivrées à nous par ledit traictié, et par espécial au nom et au droit -de la couronne et du royaume de France, à omaige, souveraineté et -demaine du duchié de Normendie, du duchié de Touraine, des contés -d'Anjou et du Maine, et souveraineté et omaige du duchié de Bretaigne, à -la souveraineté et omaige du conté et païs de Flandres, et à toutes -autres demandes que nous faisons et faire pourrions pour quelque cause -que ce soit, excepté les choses dessus dites qui doivent demourer et -estre baillées à nous et à nos hoirs, et que nous leur transportassions, -cessissons et délaisissions tous les droits que nous pourrions avoir en -toutes les choses qui à nous (ne) doivent estre bailliées.--Sur -lesquelles choses, après pluseurs altercacions eues sur ce, et par -espécial pource que lesdites renonciacions ne se font pas de présent, -avons finablement accordé avec nostre dit frère par la manière qui -s'ensuit: c'est assavoir que nous et nostre dit ainsné fils renoncerons, -et ferons et avons promis à faire les renonciations, transpors, cessions -et délaissemens dessusdis, quant et si tost que nostre dit frère aura -baillié à nous ou à nos gens espécialment de par nous députés, la cité -et le chastel de Poitiers et toute la terre et le païs du Poitou, -ensemble le fié de Thouart et la terre de Belleville; la cité et le -chastel d'Agen et toute la terre et le païs d'Agenois; la cité et le -chastel de Pierregort et toute la terre et le païs de Pierreguis; la -cité et le chastel de Caours et toute la terre et le païs de Caoursin; -la cité et le chastel de Lymoges et toute la terre et le païs de -Lymosin; et toute la conté de Gaure. Lesquelles choses nostre dit frère -nous a promis à baillier ou à nos espéciaux députés dedens la feste de -la Nativité Saint-Jehan-Baptiste sé il peut; et tantost après ce, devant -certaines personnes que nostre dit frère députera, nous et notre dit -ainsné fils ferons en nostre royaume ycelles renonciations, transpors, -cessions et délaissemens par foy et sairement, solempnelment, et -d'icelles ferons bonnes lettres ouvertes, scellées de nostre grant seel, -par la manière et forme comprise en nos autres lettres sur ce faites et -que compris est audit traictié, lesquelles nous envoierons à la feste de -l'Assomption Nostre-Dame prochain ensuivant, en l'églyse des Augustins à -Bruges; et les ferons baillier à ceux que nostre dit frère y envoiera -lors pour les recevoir. Et sé dedens ladite feste saint Jehan-Baptiste, -nostre dit frère ne povoit baillier les cités, chasteaux, villes, -terres, païs, isles et lieux dessus prochainement nommés, il les doit -baillier dedens la feste de Toussains prochaine venant en un an; et -icelles bailliées, ferons nous et nostre dit fils lesdites -renonciations, transpors, cessions et délaissemens pardevant les gens -qui seront députés par nostre dit frère, comme dit est, et en ferons -lettres telles et par la manière dessusdite, et les ferons baillier à -ses gens au jour de la feste saint Andrieu lors ensuivant, en ladite -églyse des Augustins, à Bruges, par la manière dessus dite. Et aussi -nous a promis nostre dit frère que il et son ainsné fils renonceront et -feront semblables, lors et par la manière dessus dite, les -renonciations, transpors, cessions et délaissemens accordés par ledit -traictié à faire de sa partie, si comme dessus est dit; et envoiera ses -lettres patentes scellées de son grant seel auxdis lieux et termes pour -les baillier aux gens qui de par nous y seront députés, semblablement -comme dit est. Et aussi nous a promis et accordé nostre dit frère que -luy et ses hoirs cesseront, jusques aux termes desdites renonciations -dessus esclaircies, de user de souverainnetés et ressors en toutes les -cités, contés, chasteaux, villes, terres, païs, isles et lieux que nous -tenions au temps dudit traictié, lesquelles nous doivent demourer par -ledit traictié, et ès autres qui, à cause desdites renonciations et -dudit traictié, nous seront bailliées et doivent demourer à nous et nos -hoirs, sans ce que nostre dit frère ou ses hoirs ou autres à cause de la -couronne de France, jusques aux termes dessus esclaircis et iceux -durans, puissent user d'aucuns services ou souverainneté, né demander -subjecion sur nous, nos hoirs, nos subgiés d'icelles présens et avenir, -né querelles ou appeaux en leur court recevoir, né rescrire icelles, né -de jusridicion aucune user à cause des cités, contés, chasteaux, villes, -terres, païs, isles et lieux prochains nommés. Et nous a aussi accordé -nostre dit frère que nous né nos hoirs, né aucuns de nos subgiés, à -cause desdites cités, chasteaux, villes, terres, païs, isles et lieux -prochains avant dis, comme dit est, soient tenus né obligiés de le -recognoistre nostre souverain, né de faire aucune subjeccion, service né -devoir à luy né à ses hoirs né à la couronne de France, jusques aux -termes des renonciations devant dites. Et aussi accordons et promettons -à nostre dit frère que nous et nos hoirs cesserons de nous appeller et -porter roys de France par lettres né autrement jusques aux termes dessus -nommés, et iceux durans. Et combien que ès articles dudit accort et -traictié de la paix en ces présentes lettres, ou autres dépendans desdis -articles ou de ces présentes ou d'autres quelconques, que elles soient -ou feussent, aucunes paroles ou fait aucun que nous ou nostre dit frère -déissions ou féissions qui sentissent translacion ou renonciations -taisibles ou expresses des ressors ou souverainnetés[257], est -l'intencion de nous et de nostre dit frère que les avant dis -souverainnetés et ressors que nostre dit frère se dit avoir ès dites -terres qui nous seront bailliées, comme dit est, demourront en l'estat -auquel elles sont à présent. Mais toutesvoies que il cessera de en user -et de demander subjeccion par la manière dessus dite, jusques aux termes -dessus esclaircis. Et aussi voulons et accordons à nostre dit frère que, -après ce qu'il aura baillié lesdites cités, contés, chasteaux, villes, -terres, païs, isles et lieux qu'il nous doit baillier parmy sa -délivrance et renonciacions dessusdites; et lesdites renonciations, -transpors et cessions qui sont à faire de sa partie, pour luy et pour -son ainsné fils, faites et envoiées auxdis jour et lieu à Bruges, -lesdites lettres bailliées aux députés de par nous, que la renonciacion, -transport, cession et délaissement à faire de nostre partie soient -tenues pour faites; et par habondant, nous renonçons dès lors par exprès -au nom et au droit de la couronne du royaume de France, et à toutes les -choses que nous devons renoncier par force dudit traictié, si avant -comme proffitter pourra à nostre dit frère et à ses hoirs. Et voulons et -accordons que, par ces présentes, ledit traictié de paix et accort fait -entre nous et nostre dit frère, les subgiés, aliés et adhérens d'une -partie et d'autre, ne soit, quant aux autres choses contenues en iceluy, -empiré ou affebli en aucune manière; mais voulons et nous plaist qu'il -soient et demeurent en leur plaine force et vertu. Toutes lesquelles -choses en ces présentes lettres escriptes, nous, roy d'Angleterre -dessusdit, voulons, octroyons et promettons loyalment et en bonne foy et -par nostre sairement fait sur le corps Dieu ès sains évangiles, tenir, -garder, entériner et accomplir sans fraude et sans mal engin de nostre -partie; et à ce et pour ce faire, obligons à nostre dit frère de France, -nous, nos hoirs et tous nos biens présens et avenir, en quelque lieu -qu'il soient, renonçant par nostre dite foy et sairement à toutes -exceptions de fraude, décevance, de crois pris et à prendre et à -empétrer, dispensacion de pape ou d'autre au contraire; laquelle sé -empétrée estoit, nous voulons estre nulle et de nulle valeur, et que -nous ne nous en puissions aidier, et aux drois disans que royaume ne -pourra estre devisé, et général renonciacion non valoir fors en certaine -manière, et à tout ce que nous pourrions proposer au contraire, en -jugement ou dehors. En tesmoin desquelles choses, nous avons fait mettre -nostre grant séel à ces présentes. Donné à nostre ville de Calais sous -nostre grant séel, le vint-quatriesme jour d'octobre, l'an de grace mil -trois cent soixante.» - - [256] _Espérés_. C'est-à-dire: _conjecturés_, présumés. - - [257] Dans plusieurs manuscrits, on voit écrit à la marge, de la main - courante: _Nota: Des ressors et souverainetés._ - - - - -XIV. - -Coment le roy ala à Tournay pour parler au conte de Flandres du mariage -de sa fille et de Phelippe de Bourgoigne, frère dudit roy; et de huit -cardinaux que le pape fist. - - -En l'entrée du mois de septembre ensuivant, le roy parti de Paris pour -aler à Tournay, là où il avoit mandé le conte de Flandres, le duc de -Breban et le conte de Haynaut, en espérance de parfaire le mariage de -messire Phelippe, duc de Bourgoigne, frère dudit roy, et de Marguerite -fille dudit conte de Flandres, laquelle avoit par avant esté mariée à -messire Phelippe duc de Bourgoigne, derrenier trespassé. Mais ledit -conte de Flandres ne fu point à Tournay à la journée que le roy avoit -entencion que il y feust, et se envoia excuser pour cause de maladie: et -pour ce s'en retourna le roy à Paris sans autre chose faire dudit -mariage. Mais madame Marguerite, contesse d'Artois et mère dudit conte -de Flandres, qui estoit alée à Tournay pour celle cause, et qui moult -vouloit et desiroit ledit mariage estre fait, ala par devers son dit -fils à Malines, en poursuivant toujours la perfection et accomplissement -dudit mariage. Item, le vendredi vint-deuxiesme jour du mois de -septembre dessusdit, mil trois cent soixante-huit, le pape Urbain qui -estoit à Monflacon[258] fist huit cardinaux; c'est assavoir: le -patriarche de Jérusalem, le patriarche d'Alexandrie, l'arcevesque de -Cantorbire, anglois, l'arcevesque de Naples, messire Jehan de Dormans, -evesque de Beauvais et chancelier de France, né de Dormans[259] sur la -rivière de Marne; monseigneur Estienne de Paris, evesque de Paris, né de -Vitry auprès Paris sur la rivière de Saine, l'evesque de Castres et le -prieur de Saint-Pierre de Rome. Et en vindrent les nouvelles certaines à -Paris et les lettres de pluseurs cardinaux, le sixiesme jour du mois -d'octobre ensuivant. Item, en la fin dudit mois de septembre, les -Anglois de compaignie, qui estoient en la ville de[260] Chasteau de -Vire, s'en partirent, pour certaine somme de florins que l'en leur -donna, et s'en alèrent à Chasteau-Gontier par devers leur compaignons -qui là estoient, et pristrent pluseurs forteresces environ, pour ce -qu'il ne povoient tous estre logiés en ladite ville de Chasteau-Gontier. - - [258] _Montflacon_. Montefiascone. - - [259] _Né de Dormans_. Son tombeau est encore dans l'église de la - petite ville de Dormans, entre Épernay et Château-Thierry. - - [260] _De_. Peut-être faudroit-il lire: _Et_... Les éditions imprimées - portent: _Au chastel de la ville_. - -Item, en celui temps lesdis Gascoins de compaignie, qui avoient passé la -rivière de Loire, comme dit est, alèrent en Touraine, et grant foison de -gens d'armes du royaume de France, tant aux gaiges du roy comme sans -gaiges alèrent après, en espérance de les combattre, jusques à une ville -que l'en appelle Faye-les-Vigneuses[261], en laquelle se estoient -retrais lesdis Gascoins; et se tindrent lesdites gens d'armes devant -ladite ville par aucuns jours, cuidans que iceux Gascoins deussent issir -de ladite ville pour combattre: mais riens n'en firent, et pour ce se -retraistrent lesdites gens d'armes de France en la ville de Lodun, et -assez tost après se départirent, et lesdis Gascoins demourèrent en -ladite ville de Faye. - - [261] Aujourd'hui _Faye-la-Vineuse_, bourg du département - d'Indre-et-Loire, à six lieues de Chinon. - -Item, le jeudi vint-troisiesme jour du moys de novembre ensuivant, -aucuns chevaliers et escuiers de la duchié de Bourgoigne, jusques au -nombre de cinquante combatans ou environ, se combattirent à gens de -compaignie qui estoient partis de la forteresce de Lez en Beaujeulais, -et avoient chevauchié par la duchié de Bourgoigne jusques à Crevant, et -s'en retournoient par la conté de Nevers; et les dessusdis de Bourgoigne -les suivirent jusques à une ville appellée Semelay[262], et là se -combattirent à eux et les desconfirent. Et furent desdis des compaignies -mors jusques au nombre de onze ou de douze, et environ quarante pris, et -les autres s'enfouirent; et si furent rescous grant foison de -prisonniers que lesdis des compaignies avoient pris. - - [262] _Semelay_. Aujourd'hui village du département de la Nièvre, à - sept lieues de Château-Chinon. - - - - -XV. - -De la Nativité de Charles, premier fils de Charles-le-Quint, roy de -France. - - -Le dimenche tiers jour du mois de décembre, l'an mil trois cent -soixante-huit dessusdit, premier jour de l'Avent Nostre-Seigneur, en la -tierce heure après mienuit, la royne Jehanne, femme du roy Charles lors -roy de France, ot son premier fils en l'ostel de emprès Saint-Pol de -Paris; et estoit la lune au signe de la Vierge en la seconde face dudit -signe, et avoit la lune vint-trois jours. Duquel enfantement ledit roy -et tout le peuple de France orent très grant joie, et non pas sans -cause; car onques ledit roy n'avoit eu aucun enfant masle. Et en rendi -ledit roy graces à Dieu et à la vierge Marie. Et celui jour ala à -Nostre-Dame de Paris, et fist chanter devant l'image de Nostre-Dame, à -l'entrée du cuer, une belle messe de Nostre-Dame; et l'endemain, au jour -de lundi, ala à Saint-Denis en France en pélerinage, et fist donner aux -ordres de Paris grant foison de florins jusques au nombre de trois mille -florins et de plus. - -Item, celuy jour de dimenche, messire Aymeri de Margnac, nouvel evesque -de Paris, entra à Paris et fu apporté de Ste-Geneviève à Nostre-Dame, si -comme il est acoustumé: et luy fist le roy sa feste et donna à disner au -Louvre audit evesque et à tous ceux qui le acompaignièrent. - - - - -XVI. - -De la solempnité du baptisement de Charles, fils du roy Charles le quint -de ce nom. - - -Le mercredi ensuivant, sixiesme jour de décembre, l'an mil trois cent -soixante-huit dessusdit, ledit fils du roy fu crestienné en l'églyse de -Saint-Pol de Paris, environ heure de prime, par la manière qui ensuit. -Et dès le jour de devant furent faites lices de mairien[263] en la rue, -devant ladite églyse et aussi dedens ladite églyse environ les fons, -pour mieux garder qu'il n'y eut trop presse de gens. - - [263] _Lices de mairien_. Enceintes en bois. - -Premièrement: devant ledit enfant ot deux cens varlès qui portoient deux -cens torches, qui tous demourèrent en ladite rue, tenant lesdites -torches ardans excepté seulement vint-six qui entrèrent dedens ledit -moustier. Et après estoit messire Hue de Chasteillon, seigneur de -Dampierre, maistre des arbalestiers, qui portoit un cierge en sa main, -et le conte de Tanquarville si portoit une couppe en laquelle estoit le -sel, et avoit une touaille en son col dont ledit sel estoit couvert. Et -après estoit la royne Jehanne d'Evreux qui portoit ledit enfant sur ses -bras; et monseigneur Charles, seigneur de Montmorenci, et monseigneur -Charles, conte de Dampmartin, estoit d'encoste luy; et ainsi issirent -dudit hostel du roy de Saint-Pol, par la porte qui est au plus près de -ladite églyse. Et tantost après ledit enfant, estoient le duc d'Orliens, -oncle du roy, le duc de Berry, le duc de Bourbon, frère de la royne, et -pluseurs autres grans seigneurs et dames; la royne Jehanne, la duchesse -d'Orliens sa fille, la contesse de Harecourt et la dame de Lebret, suers -de la royne, lesquelles estoient bien parées en couronnes et en joyaux: -et après pluseurs autres dames et damoiselles bien parées et bien -aournées[264]. Et ainsi fu apporté ledit enfant jusques à la grant porte -de ladite églyse de Saint-Pol, à laquelle porte estoient, qui -attendoient ledit enfant, le cardinal de Beauvais, chancelier de France, -qui ledit enfant crestienna; et le cardinal de Paris en sa chappe de -drap sans autres aournemens, et les arcevesques de Lyon et de Sens, et -les evesques d'Evreux, de Coustances, de Troyes, d'Arras, de Meaux, de -Beauvais, de Noyon et de Paris; et les abbés de St-Denis, de -Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève, de Saint-Victor, de -Saint-Magloire, tous en mitres et en crosses et tous furent au -crestiennement. Et le tint sur les fons ledit seigneur de Montmorency, -et fu appellé Charles, pour lesdis seigneur de Montmorency et conte de -Dampmartin, qui ce meisme nom avoient. Et après fu reporté ledit enfant -audit hostel de Saint-Pol par le cimetière de ladite églyse et par un -huys par lequel l'on entroit audit hostel, pour la presse qui estoit -devant ladite églyse[265]. Et celuy jour, fist le roy faire une -donnée[266] en la couture Ste-Katherine, de huit parisis à chascune -personne qui voult aler à ladite donnée, et y ot si grant presse que -pluseurs femmes furent mortes en ladite presse. Item, celuy mercredi -après vespres, ledit cardinal de Paris partist de ladite ville pour aler -à Rome devers le pape, et prist congié du roy au Louvre; et le -convoièrent jusques hors de Paris les ducs de Berry et de Bourgoigne, -frères dudit roy, et aussi fist le cardinal de Beauvais et pluseurs -autres prélas qui estoient en ladite ville de Paris; et s'en ala au -giste à Charenton. Item, le vendredi, jour de la Purificacion -Nostre-Dame, audit an mil trois cent soixante-huit, messire Guillaume de -Meleun, lors arcevesque de Sens par bulle du pape à luy sur ce envoiée, -présenta et bailla audit cardinal de Beauvais, chancelier de France, le -chappel rouge au chastel du Louvre emprès Paris, en la présence du roy -Charles, après la messe, emprès l'autel de la chappelle dudit chastel. - - [264] Le tableau de cette procession, fort exact du moins pour les - premiers personnages jusqu'au comte de Dammartin inclusivement, se - reconnoît dans une miniature du manuscrit de Charles V, fº 446, vº. - Montfaucon n'a pas connu ce précieux volume, comme j'ai eu déjà - l'occasion de le remarquer sous le règne du roi Jean. - - [265] Aujourd'hui l'on ne prendroit pas un détour aussi déplaisant, et - nos sergens de ville feroient bonne raison de cette presse. - - [266] _Une donnée_. Un don. - -Item, le dimenche ensuivant, quatriesme jour du mois de février l'an -dessus dit, la royne releva de sa gésine de son dit fils, auquel le roy -avoit donné le nom de Daulphin de Viennois; et pour ce estoit appellé -monseigneur le daulphin. Et eut grant feste auxdites relevailles à -disner et après disner de dancier et d'autres esbatemens. - -Item, en celuy temps, en divers jours, se rendirent aux gens du roy de -France pluseurs villes et forteresces du duchié de Guyenne, qui par -avant estoient subgiés du roy d'Angleterre; et aderèrent aux -appellacions que avoient faites le conte d'Armignac, le conte de -Pierregort, le seigneur de Lebret et pluseurs autres du pays de Guyenne -contre le prince de Galles, ainsné fils du roy d'Angleterre et duc de -Guyenne. Et en ce temps ledit prince accoucha malade d'une moult grave -maladie et devint ydropite. Et pour les causes devant dites, le roy -d'Angleterre envoia des Anglois de son pays et un sien autre fils -appellé monseigneur Hémon[267] au pays de Guyenne. Car pour occasion -desdites appellacions, se ensivit guerre entre lesdis roy et ses enfans -contre lesdis appellans. - - [267] _Hemon_. Edmond. - - - - -XVII. - -De la desconfiture de la bataille du roy Pierre d'Espaigne, et coment il -mourust. - - -En l'an dessus dit mil trois cent soixante-huit, le quatorziesme jour du -mois de mars, le roy Henry et le roy Pierre de Castelle, desquels -chascun tenoit grant partie du royaume de Castelle, se combattirent -assez près de Sebille[268] la Grant, et estoient avec ledit Henry -pluseurs François et Bretons tenant la partie du roy de France; et -avecques ledit Pierre estoient pluseurs Castellains et Sarrasins. Et fu -iceluy Pierre desconfit et très grant foison de ses gens mors. Et il -s'enfoui en un chastel qui estoit assez près du lieu de bataille, et fu -suivi par le roy et par ses gens qui se mistrent entour le chastel. Et -iceluy Pierre, cuidant eschapper, traicta à aucuns de ceux de la partie -de Henry qui estoient hors dudit chastel, lesquels le revelèrent audit -Henry. Et fu iceluy Henry à l'encontre dudit Pierre ou ses gens pour -luy, et pristrent ledit Pierre au partir dudit chastel, et luy fist -ledit Henry couper la teste le vint-deuxiesme jour dudit mois. Si -fu-l'en lié en France de ceste aventure, car ledit Henry avoit tousjours -tenu et encore tenoit la partie de France, et le roy Pierre estoit alié -aux Anglois: toutesvoies estoient frères lesdis Henry et Pierre; mais -Pierre estoit légitime et Henry non, si comme l'en disoit. Et demoura le -royaume tout enterin[269] audit Henry, et certainement moult de gens -tenoient que ce fust avenu audit Pierre pour ce qu'il estoit très -mauvais homme et avoit murdri mauvaisement et traytreusement sa bonne -femme espousée, fille du duc de Bourbon et seur de la royne de France. - - [268] _Sebille_. Séville. - - [269] _Enterin_. Entier. - - - - -XVIII. - -De la confirmacion du mariage de messire Phelippe duc de Bourgoigne et -de la fille au conte de Flandres, et coment Abbeville en Pontieu et -pluseurs autres villes se rendirent au roy de France. - -ANNÉE 1369 - - -L'an de grace mil trois cens soixante-neuf, le samedi après Pasques, qui -fu le septiesme jour d'avril, car Pasques furent celui an le premier -jour d'avril, le mariage qui longuement avoit esté traictié de messire -Phelippe, frère du roy de France Charles, et duc de Bourgoigne, et de -Marguerite fille de messire Loys conte de Flandres, fu passé et accordé -par certaine manière et condicion dont mencion sera faite ci-après, -après ce que la cronique fera mencion de la solempnisacion dudit mariage -en sainte église. - -Item, le dimenche vint-neuviesme jour dudit moys d'avril l'an dessus -dit, la ville d'Abbeville en Pontieu se rendi aux gens du roy de France; -c'est assavoir à messire Hue de Chastillon, maistre des arbalestiers -dudit roy, pour et au nom dudit roy, comme à leur souverain seigneur. Et -celuy jour se rendi la ville de Rue[270]. Et celle sepmaine se rendirent -pareillement toutes les villes, chasteaux et forteresses de la conté de -Pontieu que le roy d'Angleterre tenoit, par telle manière que ledit roy -de France ot par ses gens la possession de ladite conté en dix jours -après ce que ladite ville d'Abbeville se fu rendue; excepté une -forteresse appellée Noyelle[271], laquelle n'estoit pas du demaine de -ladite conté, mais en estoit tenue en fief; et le demaine estoit à la -contesse d'Aubemarle, à laquelle contesse les gens du roy d'Angleterre -l'avoient ostée: et la tindrent messire Nicole Stauroure et autres -Anglois qui estoient dedens. Et les causes pour lesquelles le roy de -France fist prendre ladite conté et les autres terres assises en Guyenne -qui se mistrent en l'obéissance du roy de France, et par avant estoient -au roy d'Angleterre, seront ci-après escriptes. - - [270] _Rue_. Petite ville de Picardie, à six lieues d'Abbeville. - - [271] _Noyelle_. Aujourd'hui Noyelles-sur-Mer, bourg du département de - la Somme, à quatre lieues d'Abbeville. - -Item, le second jour de mai, l'an dessus dit, se présentèrent en -parlement contre Edouart prince de Galles et duc de Guyenne, le conte -d'Armignac, messire Jean d'Armignac, le seigneur de Lebret, et pluseurs -autres nobles, consuls, consulas et communautés du duchié de Guyenne, -lesquels avoient appellé dudit duc de Guyenne. - - - - -XIX. - -Du parlement que le roy tint pour le fait des appellacions, et dont -mencion est faite. - - -Le mercredi neuviesme[272] jour dudit moys de mai, veille de l'Ascencion -l'an dessus dit, le roy de France Charles fu en la chambre de parlement, -en la manière que le roy de France y a acoustumé de estre, et la royne -Jehanne assise d'encoste le roy, et le cardinal de Beauvais chancelier -de France au-dessus, au lieu auquel siet le premier président. Et de ce -renc séoient les arcevesques de Rains, de Sens et de Tours, et pluseurs -evesques jusques au nombre de quinze; et pluseurs abbés et autres gens -d'église envoiés à celle convocacion séoient ès bas bans et par terre. -Et au renc où séoient les lays de parlement, séoient les ducs d'Orléans -et de Bourgoigne, le conte d'Alençon, le conte d'Eu et le conte -d'Etampes, tous des Fleurs de lis, et pluseurs autres nobles; et aussi -avoit en ladite chambre gens des bonnes villes envoyés en ladite -assemblée, et d'autres si grant nombre que toute la chambre estoit -pleine. Et là fist dire et exposer le roy par ledit cardinal, et après -par messire Guillaume de Dormans, frère dudit cardinal, coment il avoit -esté requis par lesdis appellans du duchié de Guyenne, de recevoir leur -appelacions dont dessus est faite mencion, et coment il avoit esté -conseillié de les recevoir, et que il ne les povoit né devoit refuser, -et pour ce les avoit reçues, et donné ajournement aux appellans contre -ledit prince; coment, pour celle cause et pour autres, le roy -d'Angleterre avoit envoié par devers le roy de France, et coment le roy -de France avoit envoié en Angleterre les contes de Tanquarville et de -Salebruche, messire Guillaume de Dormans et le doyen de Paris. Et fist -dire le roy par ledit messire Guillaume de Dormans les responses que il -avoit faites audit roy d'Angleterre sur ses dites requestes, et aussi -les requestes que il luy avoient faites pour le roy de France, et la -response que avoit fait sur tout le conseil du roy d'Angleterre, tout en -la forme et manière que escript sera ci-après. Et fu dit par la bouche -du roy à tous que sé il véoient que il eust fait chose que il ne deust, -que il le déissent et il corrigeroit ce que il avoit fait[273], car il -n'y avoit faite chose que bien ne se peust adrecier sé deffaut ou trop -avoit fait; et fu di à tous, tant par le roy comme par ledit cardinal, -que chascun y pensast et que le vendredi ensuivant refeussent bien matin -en ladite chambre pour dire leur avis sur ce. - - [272] _Le mercredi neuviesme_. Et non pas le _mardi vint-uniesme_, - avec les éditions précédentes et plusieurs manuscrits. Cette - année-là, le vingt-un mai tomboit un lundi, et le neuf étoit bien un - mercredi, comme le porte la leçon de Charles V. - - [273] Voilà un exemple remarquable de _l'absolutisme_ de notre - ancienne monarchie. - -Item, le jeudi ensuivant, jour de l'Ascension à relevée, le roy, la -royne Jehanne et grant nombre des conseilliers du roy, tous les prélas -et les nobles refurent assemblés en ladite chambre de parlement, et dist -le roy et fist dire par le cardinal et par messire Guillaume de Dormans -son frère, les causes pour lesquelles il avoit receu les appeaux fais du -prince et de ses officiers, par lesdis conte d'Armignac, seigneur de -Lebret et leur adhérens. Et dist lors le roy que il vouloit avoir leur -conseil et avis, se il avoit en aucune chose failli ou erré: lesquels -tous d'un accort, chascun par sa bouche, respondirent que le roy avoit -raisonnablement fait ce que il avoit fait, et ne le devoit né povoit -reffuser, et que sé le roy d'Angleterre faisoit guerre pour celle cause, -induement la feroit et sans raison. Item, le vendredi matin ensuivant, -onziesme jour dudit moys de mai, le roy, ladite royne, les prélas, les -nobles, les bonnes villes refurent assemblés en ladite chambre de -parlement, et furent tous d'accort par la manière que avoient esté les -autres le jour précédent à relevée; et après furent leues les responses -qui avoient esté avisées à faire au roy d'Angleterre sur la bille[274] -ou cédule qui avoit esté bailliée ès gens du roy de France en -Angleterre, lesquelles responses furent approuvées de tous ceux de -ladite assemblée. Et si fu ordené que le roy les envoieroit en -Angleterre au conseil du roy d'Angletere, et ainsi fu fait. - - [274] _Bille_. Et non _bulle_, comme les éditions précédentes. C'est - encore aujourd'hui le mot anglois _bill_. - - * * * * * - -Cy après s'ensuyvent les escriptures qui furent leues devant le roy, et -premièrement la bille ou cédule qui fu apportée d'Angleterre. C'est la -teneur de la bille ou cédule bailliée par le roi d'Angleterre ou son -conseil aus messages derrenièrement envoiés en Angleterre par le roy de -France, et est ladite bille ou cédule signée de maistre Jehan de -Brankette, secrétaire dudit roy d'Angleterre. - - - - -XX. - -La teneur de la lettre du roy d'Angleterre. - - -«A la révérence nostre Seigneur, et pour bonne paix garder, nourrir et -maintenir à perpétuité, entre le roy d'Angleterre, son royaume, ses -terres et subgiés, et pour espargnier effusion de sanc crestien, et -aussi pour bien de tout le commun peuple; si est avis au conseil le roy -d'Angleterre que toutes les demandes, contencions, débas et questions -meus et demenés par entre les deux roys et autres à cause de eux, puis -la paix derrenièrement faite, se mettront en ordenance et bon -appointement d'estre finablement bien appaisiés, et ladite paix bien -tenue et gardée par entre eux à tousjours, parmi l'acomplissement des -choses dessoubs escriptes. Et premièrement que là où les messages de -France, pour appaisier tous les débas de la terre de Belleville et de -toutes autres terres contencieuses entre les deux roys, ont offert au -roy d'Angleterre la commune paix[275] de Rouergue, le chastel de la -Roche-sur-Yon, la conté de la Marche et la terre du conte d'Estampes en -Aquitaine; voirs est que ladite commune de Rouergue, par mandement du -roy de France a esté bailliée et livrée au roy d'Angleterre par la paix, -et ainsi le tient-il et possède à présent; si semble audit conseil que -elle lui devra demourer à perpétuité sans y estre mis aucun -empeschement; et semble aussi que ledit chastel de la Roche-sur-Yon qui -est notoirement assis dedens la terre et le pays de Poitou, lui devra -aussi demourer par ladite paix. Et quant à la conté de la Marche et la -terre d'Estampes, le roy d'Angleterre ou son conseil n'ont aucune -cognoissance de la value; mais le roy envoiera pour s'en informer, et sé -lesdites terres soient de si convenable value que il pourront auques -recompenser ladite terre de Belleville, selon l'intencion du traictié de -la paix, le conseil pense bien que le roy se tiendra assez près de les -recevoir, au cas que la terre de Belleville ne se pourra rendre en -aucune manière en propre substance. Et supposé que ladite conté de La -Marche et les terres d'Estampes ne soient notablement de ladite value, -si pense tous dis le conseil du roy que le roy de France y ordenera -d'autres terres, en ce cas, dont le roy d'Angleterre se tendra content -de ladite terre de Belleville, en accomplissant quant à ce le traictié -de la paix, et aussi les autres terres et lieux qui restent encore à -baillier et délivrer au pays d'Aquitaine soient bailliées ou suffisant -recompensation pour ycelles, dont le roy se pourra tenir content. Et -quant aux hommaiges et fiefs de Cayeux, Huppi, Vergies, Araines et -autres qui restent encore à baillier en Pontieu, et aussi la ville de -Monstereul sur la mer, et oultre ce, l'angle qui est, par exprès, -compris dedens les mettes et landes de Calais et de Merk, semble audit -conseil que toutes lesdites choses tant évidemment appartiennent au roy, -et dont il a bonne et clère cognoissance selon le fait et l'intencion de -la paix susdite, que il ne les devra par nulle voie laissier. Et oultre -ce, ledit conseil s'en est parfondement pourpensé parmerveillant[276] -très entièrement comment le roy de France a receu ou voulu recevoir les -appeaux du conte d'Armignac, du sire de Lebret et de leur adhérens et -complis, actendu qu'il estoit et est tenu et obligié par ladite paix -d'avoir baillié et délivré audit roy d'Angleterre ou à ses députés, -toutes les terres comprises ès lettres avecques la clause: _c'est -assavoir_; et, icelles délivrées et baillées, tantost avoir renoncié -expressement aux ressors et souverainetés; et cependant avoir sursis de -user de souveraineté et de ressort ès terres dessus dites, et de -recevoir aucunes appellacions et de rescrire à icelles, si comme ces -choses et autres sont assez clèrement comprises ès lectres devant dites. -Si à partant sursis le roy de France, tant que en ença, de user desdites -souverainetés et ressors; et est tout vray que le conte d'Armignac et le -sire de Lebret et tous les autres vassaux et subgiés des seigneuries et -terres en Aquitaine en ont fait hommaige lige au roy d'Angleterre, comme -à seigneur souverain et lige, et encontre toutes les personnes qui -pourront vivre et mourir; et depuis il ont fait aussi hommaige au -prince, retenu et réservé par exprès la souveraineté et le ressort au -roy d'Angleterre. Dont par lesdites causes et autres raisonnables, -semble au conseil le roy d'Angleterre, que considéré la forme de ladite -paix que tant estoit honorable et proffitable au royaume de France et à -toute crestienté, que la réception desdites appellacions n'a mie esté -bien faite né passée si ordencement né à si bonne affeccion et amour -comme il devoit avoir esté fait de raison, parmy le fait et entencion de -la paix et les aliances affermées entre eux. Ains semblent estre moult -préjudiciables et contraires à l'honneur et à l'estat du roy et de son -fils le prince et de toute la maison d'Angleterre, et pourra estre -évident matière de rébellion des subgiés, et aussi donner très-grant -occasion d'enfraindre la paix, sé bon remède n'y soit mis sur ce plus -hastivement. Et comme le roy d'Angleterre s'en est tousdis depuis la -paix déporté de soy appeller ou porter roy de France par lectres ou -autrement, par mesme la manière, le roy de France s'en déust avoir -déporté de user de souveraineté et ressort avant touchiés. Néantmoins au -cas que le roy de France vueille amiablement reparer et redrecier lesdis -actemptas et remettre lesdis appellans arrière en la vraie obéissance -dudit roy d'Angleterre, et faire expressément les renonciations et -délaissement des souverainetés et ressort accordés à faire de sa partie, -et en envoie ses lectres au roy d'Angleterre par fourme de ladite paix, -laquelle chose si est proprement la substance et effet de ladite paix, -et sans laquelle elle ne se pourra aucunement tenir; adonques pense bien -ledit conseil que le roy d'Angleterre fera les renonciacions à faire de -sa partie, et sur ce envoiera ses lectres au roy de France en quanque il -est tenu à faire, selon la forme de la paix dessus dite.» - - [275] La plupart des manuscrits portent la commune et pays de - Rouergue; mais on doit préférer la leçon de Charles V et celle du - manuscrit de Jean, duc de Berry, nº 8302. - - [276] _Parmerveillant_. S'esmerveillant fort. - -(C'est la response que fait le roy de France en son conseil aux poins et -articles contenus en la bille ou cédule dessus escripte.--Premièrement à -ce qui est contenu au commencement de ladite cédule que à la révérence -de Dieu, la paix autrefois faite entre les roys pourroit prendre et -recevoir bon appointement sé les choses que ledit roy d'Angleterre -requiert par ladite cédule lui estoient faites et accomplies et que par -ce pourroit estre eschevée très-grant effusion de sanc crestien et bonne -paix gardée entre lesdis roys.) - -«Que le roy de France a toujours voulu et encore veult tenir et garder -ladite paix, né onques ne fist né fera le contraire, au cas que le roy -d'Angleterre la tendra de sa partie; et ce a bien apparu au roy -d'Angleterre pour ce qui luy a esté dit et offert derrenièrement par -lesdis messages du roy de France, et encore pourra apparoir clerement à -tout homme, par ce qui sera touchié brièvement ci-après. Et semble que -le roy d'Angleterre et son conseil, sauve leur grace, ne veulent pas que -ladite paix reçoive bon appointement; car les choses qu'il requièrent -sont desraisonnables, et en la plus grant partie contre le traictié de -la paix. Et n'est tenu le roy de France de les faire par raison né par -ladite paix; et, selon raison, qui veult aucune chose il doit prendre et -eslire moiens et causes raisonnables pour y venir et pour avoir et -obtenir raisonnablement ce qu'il requiert, autrement on puet dire et -tenir par raison qu'il ne la veult pas; et à la vérité ledit roy de -France eust plus chier que le roy d'Angleterre offrist et requerist -telles choses et si raisonnables comme il déust faire pour la paix.» - -(Item, à ce qui est contenu au premier article de ladite cédulle, -faisant mencion de la terre de Belleville et autres contencieuses, et -des offres faites par le roy de France pour icelles terres -contencieuses.) - -«Qu'il est vérité que le roy de France par sesdis messages fist offrir -audit roy d'Angleterre, pour le debat de la terre de Belleville et pour -toutes autres contencieuses, tant de Picardie comme d'ailleurs dont -ledit roy d'Angleterre faisoit ou povoit faire demande à cause du -traictié de la paix, et pour la délivrance de tous les hostaiges nobles, -la revenue de la commune paix de Rouergue, de laquelle le roy de France -fait demande; de la ville et le chastel de la Roche-sur-Yon, la conté de -La Marche, et la terre que monseigneur d'Estampes a en Poitou, à cause -de madame sa femme; lesquelles choses sont très-nobles et de très-grant -valeur: et ceste offre faisoit le roy de France, pour avoir paix audit -roy d'Angleterre, et pour oster toutes matières de débas et de -questions; car le roy de France n'i estoit né est en riens tenus, -ainçois tient et tout son conseil que ledit roy d'Angleterre n'a cause -né raison de faire les demandes qu'il fait de la terre de Belleville et -autres contencieuses. Et a tousjours offert le roy de France que le pape -et l'église de Rome, à qui les parties se sont soubmises de tout -l'accomplissement de la paix par foy et sairement, cognoisse et -détermine du débat desdites terres contencieuses, veu ledit traictié et -oyes les parties sommièrement et de plain. Ou sé le roy d'Angleterre -veult que les commissions soient renouvelées aux commissaires autrefois -esleus des parties, sur le débat desdites terres ou à autres, encore -plaist-il au roy de France; nonobstant que le roy d'Angleterre, ses -commissaires et procureurs aient esté négligens de procéder, et que par -leur négligence le roy de France en peust et deust avoir grant proffit, -et auroit plus chier le roy que la vérité fu sceue de son fait et de ses -deffenses et qu'il en fust jugié, que ce que le roy d'Angleterre preist -lesdites terres offertes pour lesdites terres contencieuses: lesquelles -offres le roy d'Angleterre et son conseil ont toutes reffusées, et dient -qu'il sont bien informés et acertenés qu'il ont bon droit et qu'il n'en -prendront aucuns juges; et ainsi veulent estre juges en leur cause, -laquelle chose est contre toute raison.» - -(Et quant à ce que le roy d'Angleterre ou son conseil dient audit -article qu'il tient ladite commune paix de Rouergue et en a possession, -et luy a esté bailliée par le traictié de la paix.) - -«Que ledit roy d'Angleterre tient de fait ladite commune paix de -Rouergue soubs umbre du pays de Rouergue qui luy a esté baillié, jasoit -ce que icelle commune paix ne luy doive appartenir. Et pour ce en fait -le roy de France demande, et en veult estre jugié comme dessus; et -pareillement, de la Roche-sur-Yon dit le roy de France que elle ne doit -pas appartenir au roy d'Angleterre, et en veult estre jugié comme -dessus.» - -(Et quant à ce que dit le roy d'Angleterre ou son conseil audit article, -qu'il s'informera de la valeur de ladite terre de Belleville, et la -prendra, et s'il y a à parfaire, il tient que le roy de France y -parfera.) - -«Que ladite conté de La Marche et les terres dudit conté d'Estampes -n'ont pas été offertes pour ladite terre de Belleville, mais pour toutes -les terres contencieuses, et la délivrance des hostaiges nobles, avec -ladite commune paix de la Roche-sur-Yon, et pour paix avoir, comme dit -est. Car lesdites terres de La Marche et d'Estampes sont plus nobles et -valent plus que ne fait ladite terre de Belleville. Et si tient le roy -de France qu'il a bailliée ladite terre de Belleville, ainsi comme faire -le deust par la paix, et en veult estre jugié comme dit est; et -touteffois avoit fait offrir pour ladite terre de Belleville, la conté -de La Marche pour paix avoir, et ledit roy d'Angleterre ne l'a pas voulu -faire.» - -(Et quant à ce que contenu est audit article que le roy de France baille -audit roy d'Angleterre les autres terres et lieux qui restent encore à -baillier au pays d'Aquitaine ou souffisant recompensacion pour iceux, -dont ledit roy d'Angleterre soit content.) - -«Que le roy de France tient que il a baillié audit roy d'Angleterre tout -ce que baillier luy doit en demaine au pays d'Aquitaine par le traictié -de la paix; et s'il y avoit quelque chose à baillier, il a tousjours -offert à faire; mais ledit roy d'Angleterre et le prince son fils -occupent et s'efforcent de occuper pluseurs lieux, terres et seigneuries -qui ne leur doivent point appartenir par ladite paix. Sur quoy le roy de -France a tousjours offert que bonnes personnes soient esleues des -parties qui en sachent la vérité, et le roy de France en fera et tendra -tout ce qui sera trouvé qu'il en devra faire; ou que le pape et l'église -de Rome en cognoissent comme dessus.» - -(Item, quant au second article de ladite bille ou cédule faisant mencion -des hommaiges et fiefs de Cayeux, Huppi, Vergies et autres qui restent -encore à baillier en Pontieu, Monstereul sur la mer et la terre de -l'angle, lesquelles choses ledit roy d'Angleterre dit à luy appartenir -si évidemment par ladite paix qu'il ne s'en doit en aucune manière -délaissier.) - -«Que des choses dessus dites a ledit roy d'Angleterre fait demande au -roy de France, et aussi a le roy de France de pluseurs autres choses -fait demande audit roy d'Angleterre par devant certains commissaires -esleus des parties. Et ont les commissaires esleus de la partie du roy -de France et son procureur comparu à toutes les journées et offert à -procéder. Mais par la négligence et deffaut des commissaires esleus -dudit roy d'Angleterre a esté le temps de ladite commission expiré et -failli, et touteffois ont les messages du roy de France envoiés -derrenièrement en Angleterre, requis et offert au roy d'Angleterre et à -son conseil que ladite commission fust renouvelée, nonobstant leur -négligence, aux premiers commissaires ou à autres; ou que le pape et -l'église de Rome en cogneussent, considéré la submission dessus dite. -Lesquelles choses ledit roy d'Angleterre et son conseil ont reffusées, -en disant qu'ils n'en prendront aucun juge, et qu'il sont bien acertenés -de leur droit, laquelle chose appert évidemment inique et contre raison -de leur partie, et puet apparoir clèrement à tout homme que le roy de -France leur a offert toute raison.» - -(Item, quant au tiers et derrenier article de ladite bille ou cédule, -auquel est contenu que le conseil au roy d'Angleterre a parfondément -pourpensé en merveillant très-entièrement comment le roy de France a -receu ou voulu recevoir les appeaux du conte d'Armignac, de sire de -Lebret et de leur adhérens, considéré que par le traictié de la paix, il -devoit baillier au roy d'Angleterre certaines terres, et, après ce -renoncier aus souverainetés et ressors, et cependant devoit surseoir de -user de souveraineté et de ressort, et de recevoir aucunes appellacions, -et partant en a le roy de France sursis de user jusques à présent.) - -«Que le roy d'Angleterre et son conseil ne se doivent point merveillier -de ce que le roy de France a receu les appellacions dessus dites; car -par le traictié de la paix, le roy Jehan, dont Dieu ait l'ame, avoit -promis de surseoir à user desdites souverainetés et ressors jusques à -certain temps; c'est assavoir jusques à la saint Andrieu qui fu l'an -soixante-un, si comme par le traictié de ladite paix puet apparoir, et -par espécial en une lettre en laquelle est contenue la clause: _c'est -assavoir_. Et ne pouvoit reffuser lesdites appellacions, veues les -sommacions et requestes d'iceux appellans, qu'il ne leur fausist de -justice et qu'il ne péchast mortelment, veu ledit traictié de paix. Et -ainsi l'a trouvé le roy de France en tout son conseil, eue sur ce meure -délibération par pluseurs fois, si comme les messages du roy de France -l'ont plus plainement dit audit roy d'Angleterre et à son conseil, de -bouche. Et sé le roy de France s'est déporté par aucun temps de user -desdites souverainetés, depuis le temps dessus dit qu'il le povoit -faire, de tant il a fait plus grant courtoisie au roy d'Angleterre. Né -il n'avoit pas esté autrefois sommé d'autres appellans par la manière -qu'il a esté à ceste fois par ledit conte d'Armignac et autres -appellans; et pour bien de paix l'a dissimulé par aucun temps et tant -comme il a peu bonnement; jasoit ce que faire le peust, comme dit est -dessus.» - -(Et quant à ce que contenu est audit article que ledit conte d'Armignac, -le sire de Lebret et autres subgiés d'Aquitaine, ont fait hommaige lige -au roy d'Angleterre comme à seigneur souverain et lige contre toute -personne qui puisse venir et morir. Et au prince ont fait hommaige, -sauve et réservé la souveraineté au roy d'Angleterre.) - -«Que le conte d'Armignac et le sire de Lebret, sauve la grace des -proposans, ne le dient pas ainsi. Ainsois ont dit au roy que en faisant -hommaige au prince, il distrent expressément que il le luy faisoient -selon ce que la teneur du traictié l'en portoit, et réservé à eux leur -privilèges, franchises et libertés anciennes si avant et par la manière -que leur prédécesseurs les avoient eus et en avoient joï ès temps -passés. Et ce est trop bien à présumer, car ès lettres et mandement que -le roy de France fist aux subgiés de Guyenne de faire obéissance au roy -d'Angleterre estoient par exprès retenues et réservées les souverainetés -et ressors au roy de France, si comme par l'inspeccion desdis mandemens -puet apparoir; et sé ladite réservation n'y feust, si y estoit-elle -entendue de raison, puisque le roy de France ne transportoit pas exprès -icelles souverainetés; et sé ledit conte d'Armignac ou autre l'avoit -fait autrement, si ne vaudroit-il né ne se pourroit soustenir, né le roy -d'Angleterre ne les poroit recevoir par la manière qu'il maintient, que -ce ne fust contre le traictié de la paix; et aussi ne faisoit le prince. -Et en ce faisant ont clerement et notoirement entrepris sur la -souveraineté du roy de France, et si ont-il en pluseurs autres manières, -car par ledit traictié de la paix en la clause: _C'est assavoir_, -lesdites souverainetés et ressors demeurent au roy de France en tel -estat comme elles estoient au temps du traictié de la paix, sans ce que -elles puissent estre dictes ou réputées transportées au roy d'Angleterre -par lettres quelconques comprises audit traictié, ou autres données ou à -donner par dit né par fait quelconques, sé le roy de France n'y renonce -expressément; laquelle chose il ne fist oncques; ainsois requiert ledit -roy d'Angleterre et son conseil par ladite bille que le roy de France -fasse lesdites renonciacions.» - -(Et quant à ce que contenu est audit tiers article, qu'il semble au -conseil dudit roy d'Angleterre que la réception desdites appellacions -n'a pas esté bien faite né ordenéement, né en gardant la paix et amour -telle comme elle doit estre par ledit traictié et par les aliances -faites entre les deux roys.) - -«Que, sauve la grace des proposans, ladite réception d'appellacions a -bien et duement esté faite, né le roy de France ne le povoit né devoit -refuser, comme dit est dessus; et en ce n'a rien fait contre la paix, -mais selon la forme et teneur d'icelle.» - -(Et quant à ce que contenu est audit article que ladite réception -d'appellacions est faite en grant injure et vitupère de la maison -d'Angleterre et pourra estre occasion de grant rébellion des subgiés et -aussi d'enfraindre ladite paix, se remède n'y est mis briefment.) - -«Que, en ce faisant, le roy de France n'a fait né voulu faire aucune -injure au roy d'Angleterre né à autres. Car les choses qui sont faites -deuement par justice et selon raison et exécucion de droit ne peuvent -causer injure né deshonneur. Et aussi ladite réception d'appellacions ne -donne aucune occasion de rebellion aux subgiés; ainsois donne occasion -d'obéissance. Car appellacion est remède et bénéfice de droit, et pour -garder les subgiés d'oppression et pour oster toute voie de fait. Et -aussi le roy de France, en ce faisant, n'a donné aucune occasion -d'enfraindre la paix parce que dit est, né par ce né autrement n'en -voudroit donner cause né occasion.» - -(Et quant à ce que contenu est audit article que le roy d'Angleterre -s'est bien desporté de soi appeler et porter pour roy de France, et que -aussi bien se peust estre desporté le roy de France de recevoir lesdites -appellacions.) - -«Que ces deux choses sont trop despareilles; car soy appeler et nommer -roy de France regarde la volenté et intérest seulement dudit roy -d'Angleterre, mais recevoir les appellacions ou non ne regarde mie -seulement l'intérest du souverain; ainsois regarde principalement -l'intérest des subgiés appelans, afin qu'il soient pourveus contre les -oppressions des seigneurs demainiers, et pourveu à la requeste et -instance des appelans. Et comme astraint à faire justice a receu le roy -de France lesdites appellacions, donné rescript à icelles, et fait ce -que seigneur souverain puet et doit faire en tel cas par justice et par -raison, et n'a en rien usé par voie de fait.» - -(Et quant à ce que contenu est en la fin dudit article que sé le roy -veult réparer les attemptas et remettre les appelans en l'obéissance -dudit roy d'Angleterre et faire les renonciations qui sont à faire de sa -partie et ycelles envoie au roy d'Angleterre par ses lettres ouvertes, -le conseil du roy d'Angleterre pense que le roy d'Angleterre fera celles -que faire devra par le traictié de la paix.) - -«Que, sauve la grace des proposans, l'offre des conclusions dessusdites -n'est pas raisonnable par pluseurs raisons: La première, car le roy de -France n'a fait aucuns attemptas contre ladite paix en recevant lesdites -appellacions; ainsois a fait ce qu'il povoit et devoit faire pour ladite -paix: et aussi par ladite appellacion, les appelans sont exemps dudit -roy d'Angleterre et du prince son fils et demeurent en l'obéissance du -roy de France; et ainsi il n'est tenu de les remettre en l'obéissance du -roy d'Angleterre ou du prince, s'il n'estoit premièrement cogneu des -appellacions et qu'il feust dit et jugié que il eussent mal appelé, au -quel cas le roy de France feroit ce qu'il devroit, ainsi comme il l'a -accoustumé de faire en cas semblable. La seconde raison: car le roy de -France, par le traictié de la paix, n'est tenu de renoncier premièrement -né avant que le roy d'Angleterre; né premièrement ne doit pas envoier -ses lettres: ainsois il y a certaine forme autre qu'il n'est contenu en -l'offre du roy d'Angleterre dessus esclaircie. La tierce raison: que le -roy d'Angleterre n'offre pas à faire les renonciations qui sont à faire -de sa partie, supposé que le roy de France les féist de sa partie; -ainsois dit le conseil du roy d'Angleterre qu'il pense que le roy -d'Angleterre les feroit, laquelle chose ne souffist pas, considéré la -forme du traictié de la paix. La quarte raison: car le roy d'Angleterre -n'offre pas à envoier les personnes devant lesquelles le roy de France -devroit faire lesdites renonciations; et aussi ne requiert pas que le -roy de France luy envoie personnes devant lesquelles il les fera, -lesquelles choses il convenist par le traictié de paix. La quinte -raison: car le roy d'Angleterre par ladite bille ou cédulle veult que le -roy de France luy délivre certaines terres, lesquelles, par le traictié -de la paix, ne regardent en rien le fait des renonciations, si comme -Monstereul sur la mer, les quatre homaiges dessusdis, la terre de -l'angle et pluseurs autres, lesquelles ledit roy d'Angleterre veult -avoir pour ce qu'il dit qu'il y a droit et qu'il en est bien enformé; et -le roy de France dit que elles ne doivent point appartenir au roy -d'Angleterre par le traictié de la paix: et n'en veult point estre juge -en sa cause, ainsois en veult estre jugié par le pape et l'églyse de -Rome, à qui les parties se sont soubmises, ou par commissaires esleus ou -à eslire des parties, ainsi comme autrefois a esté fait. La sixte -raison: car le roy d'Angleterre, par ladite bille ou cédulle, veult que -le roy de France luy baille lesdites terres et luy face formelment et -clerement tout ce qu'il requiert; et il offre en général à faire au roy -de France ce que faire devra, laquelle chose cherroit en cognoissance de -cause, et est obscure et incertaine; car aux requestes du roy de France -n'a fait né voulu faire le roy d'Angleterre né son conseil aucune -particulière né certaine response, jasoit ce que pluseurs fois luy ait -esté requis. Parquoy puet apparoir clerement et très évidemment que les -responses, offres, conclusions et autres choses contenues en ladite -bille ou cédulle, sauve la grace des opposans, ne sont mie -raisonnablement baillées ou proposées, espécialment par la forme et -manière comprise en ladite bille ou cédulle. Et quant le roy -d'Angleterre et son conseil vouldront requérir ou offrir aucunes choses -raisonnables et selon la forme de la paix; et aussi feront et vouldront -faire de leur partie ce qu'il doivent faire sur les requestes que le roy -de France leur a fait faire par ses dis messages envoiés darrenièrement -en Angleterre, tant sur le fait du widement des compaignies et sur les -dommaiges qu'il ont fait au royaume de France, comme sur les autres -choses touchant le traictié de la paix, le roy de France fera très -volentiers ce que faire devra de sa partie. - -»Item, dit le roy de France et son conseil, afin qu'il appère à tout -homme que tout ce qu'il a fait a esté fait bien et duement, et par voie -de justice, et sans faire aucune chose contre la paix; que, par le -traictié de la paix et par ce que dit est dessus appert évidemment que -les souverainetés et ressors des terres bailliées par la paix au roy -d'Angleterre en demaine et aussi de celles qui lui doivent demourer par -la paix appartiennent et demeurent au roy de France en tel estat comme -elles estoient au temps de ladite paix, puisqu'il n'y a renoncié. Et -ainsi le dit clèrement la clause: _c'est assavoir_. Et aussi est-il -certain et appert par ladite bille ou cédulle et par la confession du -roy d'Angleterre et de son conseil que le roy de France n'y a point -renoncié. Et par icelle bille ou cédulle il requièrent que le roy de -France face les renonciations auxdites souverainetés et ressors, ce que -il ne requéissent pas sé il y eust renoncié, et par conséquent en povoit -et puet user, passé le terme de ladite surséance qui duroit jusques à -ladite feste St-Andrieu, l'an soixante-un. - -»Item, que, ce nonobstant, le roy d'Angleterre et le prince son fils, -ont entrepris et actempté contre icelles souverainetés et ressors en -plusieurs manières, et se sont efforciés d'icelles approprier et -attribuer à eux, et icelles dénier et empeschier au roy de France auquel -seul et pour le tout elles appartenoient et appartiennent comme est dit -dessus. Premièrement le roy d'Angleterre et son gouverneur-général de -Pontieu, qui est pardessus tous les officiers de Pontieu et lequel le -roy d'Angleterre ne peut désavouer, a ordené et publié audit Pontieu que -tous ceux qui appelleroient du séneschal de Pontieu audit gouverneur -comme à siège souverain et derrain, duquel l'en ne puist partir sé non -par proposition d'erreurs comme on fait en parlement, et après ladite -ordenance a donné pluseurs ajournemens pardevant luy et ceux qui -avecques luy seroient aux appellans des sentences au jugement dudit -séneschal; duquel séneschal de tout temps on doit et est accoutumé -d'appeller au baillif d'Amiens sans moien[277]: et ce ont fait ledit -gouverneur, le trésorier de Pontieu et autres officiers dudit Pontieu, -de l'autorité et volenté dudit roy d'Angleterre et de son conseil -d'Angleterre, né autrement ne l'eussent osé faire né si grant chose -entreprendre. Et aussi est venu à la connoissance dudit roy d'Angleterre -et de son conseil, et l'ont souffert et consenti expressément ou -taisiblement; et aussi ne puet ledit gouverneur estre désavoué comme dit -est selon raison, la coustume, et usaige et commune observance de la -court souveraine, espécialment en fait de justice et en ce qui puet -cheoir en administration et gouvernement de païs. - - [277] _Sans moyen_. Sans intermédiaire. - -»Item, que lesdis gouverneur et trésorier de Pontieu, considérans qu'il -ne povoient par raison né devoient entreprendre ledit ressort, -s'efforcièrent d'enduire les subgiés de Pontieu à ce qu'il voulsissent -requérir que ledit ressort leur feust baillié comme souverain et final, -sans plus ressortir au roy de France né à sa court de parlement; et -firent assembler à Abbeville, en l'églyse de Saint-Pierre, les gens -d'églyse, les nobles et les bonnes villes de Pontieu, et leur -baillièrent ou firent baillier une requeste ou supplicacion contenant -que lesdis subgiés requéroient et supplioient avoir ledit ressort par -devers ledit gouverneur; et avoit en icelle supplicacion pluseurs queues -pour y mettre les seaux desdites gens d'églyse, nobles et bonnes villes, -et leur requéroit-on que ainsi le voulsissent faire: mais lesdis -subgiés, comme bien avisés et conseilliés, respondirent d'un commun -assentiment qu'il n'en requéroient riens et qu'il ne savoient pas que le -roy de France eust renoncié à ses souverainetés et ressors, né qu'il les -eust transportés au roy d'Angleterre; et que sur ce, ledit roy -d'Angleterre et son conseil féissent ce que bon leur sembleroit. Et -d'icelle supplicacion sera bien monstrée la copie sé mestier est; et -estoit icelle supplicacion getée et ordenée par le conseil du roy -d'Angleterre, et contenoit, contre vérité, que le roy de France n'avoit -audit pays de Pontieu aucune souveraineté, et que la seigneurie d'iceluy -païs estoit toute séparée du royaume de France. - -»Item, que, ce nonobstant, ledit gouverneur ordena ledit ressort, iceluy -fist publier, et en a usé et donné pluseurs ajournemens en cause -d'appel, comme dit est dessus, et en entreprenant lesdites souverainetés -et en eux efforçant d'icelles attribuer à eux, contre raison, et contre -la teneur de ladite paix. - -»Item, que ledit roy d'Angleterre, lesdis gouverneur et trésorier ont -requis et fait requérir à pluseurs nobles et subgiés dudit Pontieu qu'il -feissent seremens d'estre avec le roy d'Angleterre contre toutes -personnes qui pevent vivre et mourir, le roy de France ou autres. Et en -y a pluseurs qui l'ont fait ainsi par doubtance, si comme l'en dit, et à -ceux qui ne le voulurent faire en saisissent leur terres et leur fiefs, -et tient-on communelment que Ringois[278] d'Abbeville a esté mort pour -ce qu'il ne voult faire ledit serement contre le roy de France; et fu -mené en Angleterre, et après ce qu'il a esté longuement prisonnier -détenu, sans lui vouloir ouvrir voie de droit né à ses amis qui le -poursuivoient, on l'a fait saillir des dunes du chastel de Douvre en la -mer. - - [278] _Ringois_. Variante: _Aingois_. - -»Item, que par icelle meisme manière l'a fait et s'est efforcié de faire -ledit roy d'Angleterre et aussi le prince son fils, au païs de Guyenne, -en prenant leur homaiges; et ainsi le confessent-il et est contenu en -ladite bille du conte d'Armignac et du sire de Lebret, qu'il ont fait -leur homaige au roy d'Angleterre comme seigneur souverain; et que ainsi -l'ont reçu le roy d'Angleterre et le prince son fils. - -»Item, que ledit roy d'Angleterre et le prince son fils, tant en Pontieu -comme en Guyenne, ont occupé et occupent de fait la seigneurie et -connoissance des causes touchant les églyses cathédraux et autres -églyses de fondation royale, de ce que icelles églyses tiennent soubs -eux; et toutesvoies icelles églyses sont de la souveraineté et ressort -du roy de France seul et pour le tout, né oncques n'y renonça comme dit -est dessus. Et supposé que le roy ait mandé par ses lettres à aucunes -villes, seigneurs ou païs qu'il obéissent au roy d'Angleterre par la -manière qu'il ont fait au temps aux roys de France, c'est à entendre -comme à seigneur en demaine, et selon la forme de la paix laquelle est -contenue par exprès en la clause: _c'est à savoir_, que les -souverainetés et ressors des païs bailliés en demaine au roy -d'Angleterre au royaume de France, demeurent au roy de France en l'état -que elles estoient au temps de la paix, sans ce que elles puissent estre -dites ou transportées au roy d'Angleterre par lettres contenues au -traictié de la paix, né autres données ou à donner par dit, par fait né -autrement par quelconque manière que ce soit, jusques à ce que le roy de -France y ait renoncié expressément et bailliées ses lettres ouvertes au -roy d'Angleterre; laquelle chose il ne fist oncques. - -»Item, que ledit prince a pris ou fait prendre et mettre en prison -maistre Bernart Palot et monseigneur Jehan de Chaponnal, commis ou -députés, de par le roy de France ou de par son séneschal à Toulouse, à -présenter audit prince les lettres du roy de France; par lesquelles -ledit prince estoit adjourné, en cause d'appel, pardevant le roy ou sa -court de parlement à Paris, à l'instance et requeste dudit conte -d'Armignac; et les a détenus prisonniers pour lonc-temps, et encore -détient en très grand contempt et mesprisement du roy et de sa -souveraineté[279], et en actemptant et entreprenant contre icelles -souverainetés. - - [279] Le manuscrit de Charles V porte sur la marge, à côté de ces - mots: No. _Que il les fist morir_.--Bernard Palot étoit un docteur, - juge du roi à Toulouse, comme on le verra vers la fin de l'année - 1377. - -»Item, que ledit prince, au contempt de ladite appellacion, fait guerre -ouverte contre ledit conte d'Armignac et ses adhérens, et procède contre -ledit conte et contre iceux par voie de guerre et de fait le plus -efforcément qu'il puet; et font mourir et mettre à mort tous les -appellans qu'il trouvent et leur adhérens. Et en ce faisant n'est pas -doute qu'il fait guerre contre le roy de France, considéré que lesdis -apellans, par ladite appellacion et durant icelle, sont exemps dudit -prince et sont en l'obéissance, sauve-garde et proteccion du roy; et ne -leur puet ledit prince meffaire qu'il ne mefface au roi de France et à -sa souveraineté. - -»Item, que le roy d'Angleterre, en la guerre entreprise et rebellion -dessus dite, soustient et a soustenu, conforté et aidié ledit prince son -fils, et luy a envoié et envoie tous les jours gens d'armes et archiers -pour faire guerre auxdis appellans, et par conséquent ne puet désavouer -le fait dudit prince son fils. - -»Item, que le roy d'Angleterre et le prince son fils ont pris à leur -soldées et gaiges pluseurs gens de compaignies, ennemis du roy et du -royaume de France, pour faire guerre contre lesdis appellans, en aidant -et confortant iceux et en les receptant en leur terres et seigneuries. -Laquelle chose il ne pevent faire par les aliances des deux roys, et une -partie desdites compaignies font demourer au royaume de France à -Chastel-Gontier et ailleurs, pour iceluy royaume grever et domaigier. - -»Item, que en ce faisant monstrent-il clèrement que il ont lesdites -compaignies soustenues, aidiées et confortées au temps passé, et que -elles sont et ont bien esté en leur commandement, et qu'il avoient bien -la puissance de les empeschier à entrer au royaume de France et de les -faire widier et mettre hors s'il leur eust pleu; ainsi comme tenus y -estoient par lesdites aliances. - -»Item, qu'il n'est pas doubte que en ce faisant, il ont fait contre les -bulles et les procès du pape, et en encourant les peines et sentences -contenues en icelles, puisqu'il se aident et se sont aidiés desdites -compaignies et icelles confortées et aidiées contre le royaume de -France, et aussi puisque ils les povoient retraire dudit royaume et il -ne l'ont fait, et par spécial leur subgiés nés de leur terres et -seigneuries. Et ainsi sont par lesdites bulles et procès tous leur -subgiés et vassaux quittes et absous de tous homaiges et seremens -èsquiels il leur estoient tenus et astrains, et puet le roy de France -assigner et mettre en sa main toutes les terres, seigneuries qu'il -tiennent en demaine au royaume de France. - -»Item, que darrenièrement ont les gens du roy d'Angleterre chevauchié en -Pontieu par manière de guerre, et bouté feux en la maison du seigneur de -Chastillon, et fait pluseurs autres choses par voie de fait et de guerre -contre droit et les seremens devant fais. - -»Item, que en ce faisant, il appert clèrement que lesdis roy -d'Angleterre et prince ont commencié à procéder contre le roy de France -par voie de guerre et de fait, en venant et en enfraignant icelle; et en -pluseurs autres manières ont entrepris sur le roy de France et sur son -royaume et contre ses souverainetés, lesquelles choses et explois -seroient trop lonc à reciter. Et par les rebellions, désobéissances, -actemptas, mesprisemens et abus dessus dis, ont tant meffait lesdis roy -d'Angleterre et prince envers le roy de France et sa souveraineté, qu'il -puet et luy loit[280] par raison et par bonne justice assigner et mettre -en sa main tous les demaines que lesdis roy d'Angleterre et prince ont -au royaume de France, tant en païs coustumier comme en païs de droit -escript. Et s'il y a aucuns subgiés ou autres habitans ou demourans en -iceux demaines, le roy leur puet requérir que il obéissent à luy et à -ses gens en ce faisant, et il y sont tenus d'obéir comme à leur seigneur -souverain. Et s'il y a aucuns subgiés ou autres qui en ce fassent -désobéissance ou rebellion, le roy de France les puet, sans offence de -justice, faire par sa puissance et par main armée venir à obéissance, et -faire tant que la force soit sienne; et en ce, ne peut-on dire ou noter -voie de guerre ou de fait, mais que droite et bonne justice; né par ce -on ne puet dire que le roy ait commencié guerre né fait contre la paix -en aucune manière. - - [280] _Luy loit_. Lui est loisible. - -»Item, que pour les causes dessus dites et à la conservacion de ses -souverainetés et en usant d'icelle, a le roy de France assigné et mis en -sa main comme seigneur souverain aucunes villes et lieux qui estoient du -demaine du roy d'Angleterre: et où il a trouvé obéissance, il y a mis -gens de par luy, pour icelles villes et lieux tenir et garder en sa -main; et où il a trouvé désobéissance, il les y contraint par sa -puissance et par la manière qui luy loit à faire. Et ainsi le peut-il -faire et continuer, s'il lui plaist, par tous les autres lieux et -demaines que lesdis roy d'Angleterre et prince ont au royaume de France, -et en la souveraineté d'icelui. - -»Et par ce que dit est dessus, puet apparoir clèrement à tout homme que -tout ce que le roy de France a fait tant en Pontieu comme en Guyenne sur -les demaines que le roy d'Angleterre y tenoit, il l'a fait par voie de -justice et de raison, et ainsi comme il luy loisoit à faire comme à -seigneur souverain; et n'a en rien procédé par voie de guerre né de -fait; et que le roy d'Angleterre et le prince son fils ont procédé -desraisonnablement et par voie de fait, et commencié la guerre contre le -roy de France et ses subgiés, et en venant par pluseurs fois et par -pluseurs manières contre le traictié de la paix. - -»Et pour ce que plus clèrement appère l'entendement des choses dessus -dites, et pour monstrer les justificacions du roy de France en ces -choses, s'ensuivent ci-après aucunes requestes que le roy de France luy -deut faire par le traictié de la paix, et lesquelles les messaiges du -roy de France dessus dis ont faites audit roy d'Angleterre; mais iceluy -roy d'Angleterre né son conseil n'y ont fait né voulu faire response. - -_La première_. »Comme audit traictié entre les autres choses est contenu -au vint-septiesme et au vint-huitiesme articles et sur ce faites lettres -des deux roys, que le roy d'Angleterre est tenu de faire widier et -délivrer, à ses propres coux et frais, toutes les forteresses prises et -occupées par luy, par ses subgiés, adhérens ou aliés au royaume de -France, en quelque partie que ce soit, excepté celles du duchié de -Bretaigne et des païs et terres qui doivent appartenir et demourer audit -roy d'Angleterre, et le devoit avoir fait dedens la Chandeleur qui fu -l'an mil trois cens soixante; et en icelles lettres sont nommées par -exprès lesdites forteresses occupées audit royaume ou grant partie -d'icelles. Item, que ledit roy d'Angleterre ne fit widier né délivrer -lesdites forteresses dedens ledit terme de la Chandeleur. Item, que -celles qui furent widiées après ladite Chandeleur, ou grant partie -d'icelles, ne l'ont point esté par ledit roy d'Angleterre né à ses frais -né despens, comme faire le devoit; ainsois l'ont été aux frais et -despens du roy et de ses subgiés et des païs où lesdites forteresses -étoient assises. Item, que aucunes des forteresses ne furent oncques -délivrées, ainsois ont toujours esté occupées et encores sont par ledit -roy d'Angleterre ou par ses subgiés ou aliés, c'est assavoir la -Roche-de-Pesay[281]; et toutesvoies ladite Roche-de-Pesay est par exprès -nommée audit traictié entre les forteresses qui devoient être widiées et -délivrées au païs de Tourraine. Item, par la faute dudit widement, ceux -qui demourèrent ès dites forteresses pour ledit roy d'Angleterre ont -pillié, gasté et destruit le païs pour le temps qu'il y ont esté, et -aussi durement où pou s'en failloit comme il faisoient durant la guerre, -levé nouvelles raençons et fait tout le mal qu'il povoient. Item, que -par ce a convenu que les païs où lesdites forteresses estoient aient -acheté lesdis fors[282] à grans sommes de deniers, pour ce que le roy -d'Angleterre ne les faisoit pas widier, nonobstant qu'il en feust -pluseurs fois sommé et requis; et jà soit ce que le roy de France eust -fait de sa partie ce que faire devoit pour ledit widement: et seront -bailliées, toutesvoies que besoin sera, par déclaration, les forteresses -rachetées aux despens du roy et du pays. Item, que en ces choses le roy -et ses subgiés ont esté domaigiés jusques à très grans sommes aussi -comme inestimables, à déclarer quant temps sera, et desquelles choses le -roy doit estre desdommaigié par le roy d'Angleterre.» - - [281] _La Roche de Pesay_. Aujourd'hui _Laroche-Posay_, sur les - limites de la Touraine et du Poitou. - - [282] _Fors_. Forteresses. - -_La seconde_. »Comme entre les deux roys par ledit traictié de la paix, -soient faites et passées alliance contre toutes personnes, excepté le -pape et le saint-siège de Rome et l'empereur qui est à présent, pour -eux, leur enfans, leur hoirs et successeurs, leur royaumes, terres et -subgiés quelconques; et entre les autres choses soit contenu en icelles -alliances, que le roy d'Angleterre ne soufferra aucun de ses subgiés né -autres quelconques aler né entrer au royaume de France, né en autre -terre du roy, ses enfans, hoirs ou successeurs, pour y faire guerre, -domaige ou offense aucune, à gaige, à service d'autrui né autrement, par -quelconque manière ou cause que ce soit; ainsois les empeschera ou -destourbera de tout son pouvoir, et les ennemis ou malveillans du roy au -royaume de France ne receptera en son royaume ou aucunes de ses terres, -né aide ou confort ne leur fera; et sé aucun de ses subgiés faisoient le -contraire, ou aussi une guerre villaine ou domaige au roy ou au royaume -de France, par ses successeurs ou subgiés il les pourroit ou feroit -pugnir si grandement qu'il seroit example à tous autres; et de tout son -pouvoir feroit réparer et adressier tous les domages, actemptas ou -entreprises fais à l'encontre; et sé il faisoit, procuroit ou souffroit -sciemment le contraire estre fait, il vouloit encourir les peines -contenues ès-dites alliances. - -»Item, qu'il n'est pas doubte que par lesdites alliances le roy -d'Angleterre estoit et est tenu et obligié à destourber et empeschier de -tout son povoir et procurer et faire diligence par deffenses, -inhibicions et de toutes autres manières qu'il poroit, que aucun de ses -subgiés n'entrast au royaume de France pour y faire guerre ou domaige -par manière de compaignies à service ou gaiges d'autruy, ou autrement -par quelconque cause que ce soit; et aussi il estoit et est obligié s'il -faisoit le contraire de faire réparer et adressier les seurprises ou -actemptas fais par ses subgiés, laquelle chose il devoit faire en les -contraingnant à widier le royaume de France, et faisant redressier les -domaiges qu'il avoient fais: autrement les actemptas ne seroient pas -adressiés né réparés. - -»Item, que selon lesdites alliances puisque le roy d'Angleterre estoit -tenu de destourber et empeschier que ses subgiés n'entrassent au royaume -de France pour y faire guerre, par semblable voie et par plus forte il -estoit tenu, s'il y entroient ou faisoient guerre, de les faire widier -et retraire dudit royaume. - -»Item, que par exprès il est retenu ès-dites alliances, comme dit est -dessus, que ledit roy d'Angleterre ne soufferra point le contraire -sciemment; lesquelles paroles emportent que sé il le scet et vient à sa -connoissance, qu'il les fera widier et les empeschera de tout son -pouvoir, autrement il se soufferroit sciemment et seroit contre lesdites -alliances et promesses. - -»Item, que par lesdites alliances, ledit roy d'Angleterre est tenu à -trois choses: premièrement de non souffrir les subgiés faire guerre ou -domaige au royaume de France; secondement il est tenu de les destourber -ou empeschier; et tiercement il est tenu sé il font le contraire de -réparer et adressier leur entreprise et actemptas, et par conséquent de -les faire widier du royaume de France, comme dit est dessus, soit qu'il -soient entrés par manière de compaignies à service ou gaiges d'autrui, -ou autrement: et aussi doit rendre et restablir ou faire rendre et -restablir tous les domaiges que le roy, son royaume et ses subgiés ont -eu et soustenu pour celle cause, et aussi ne les doit récepter, né à -iceux prester conseil, confort ou aide en aucune manière. - -»Item, que par lesdites alliances, ledit roy d'Angleterre est obligié de -faire les choses dessus dites de tout son povoir, lesquelles paroles -sont à entendre civilement et raisonnablement et de tel povoir que le -roy d'Angleterre a sur ses subgiés; c'est assavoir, qu'il leur doit -mander et commander qu'il wident le royaume, et sé ils n'obéissent à ses -commandemens il les y doit contraindre par sa puissance et main armée et -ce emportent les paroles: _de tout son povoir_, lesquelles sont à -entendre _cum effectu_. - -»Item, que, ce nonobstant, les subgiés du roy d'Angleterre et du prince, -tant d'Angleterre comme de Guyenne, ont esté au royaume de France, tant -par manière de compaignies comme autrement, et y ont fait guerre et tous -les domaiges, excès et maléfices que l'en pourroit dire né desclairer, -et ont esté pour la grant partie du temps depuis le traictié de la paix, -et encores y sont à présent et ont esté dès la derrenière venue par -l'espace d'un an continuellement et plus, sans en partir; tous ou la -plus grant partie subgiés et des terres et de l'obéissance dudit roy -d'Angleterre et du prince son fils; et y ont fait et y font de jour en -jour domaiges et excès irréparables et aussi comme inestimables[283], et -grant partie des pillages portés, réceptés et vendus en Guyenne. - - [283] La fin de cet alinéa et le suivant ont été omis dans les - éditions précédentes. - -»Item, que il est venu à la connoissance dudit roy d'Angleterre, que -lesdites compaignies estoient au royaume, et l'en a le roy de France, -par pluseurs fois, sommé et requis qu'il les voulsist faire widier et -partir du royaume de France et faire reparer les domaiges et actemptas -que fais avoient; laquelle chose le roy d'Angleterre et le prince n'ont -pas fait, jà soit ce que faire le peussent et deussent selon le traictié -de la paix. - -»Item, que supposé que ledit roy d'Angleterre leur ait fait faire aucuns -commandemens de bouche de widier le royaume, ce ne doit pas souffire; -car puisqu'il n'obéissent à ses commandemens, il les doit contraindre de -fait, autrement il ne faisoit pas bien son devoir né son povoir. - -»Item, que ledit roy d'Angleterre, tant pour lesdites alliances comme -par une lettre appellée _exécutoire_ passée à Calais, doit punir les -dessus dis, ses subgiés, qui feront guerre ou domaige audit royaume de -France pour quelconque cause que ce soit comme traistres, et en la -manière qu'il est acoustumé à faire en crime de lèse majesté s'il les -puet appréhender, ou bannir de son royaume s'il sont absens, et leur -biens ou terres confisquer, sans iceux jamais récepter en son royaume, -s'il ne se partent du royaume de France, dedens un mois après ce que il -en auront esté sommés et requis par aucun des gens dudit roy -d'Angleterre ou autre personne publique; de quoi rien n'a esté fais, -ainsois sont et viennent pluseurs d'iceux par le royaume d'Angleterre et -par Guyenne, et aussi joyssent de leurs biens paisiblement. - -»Item, que pour les choses dessus dites et occasion d'icelles, le roy de -France a esté domaigié irréparablement et ses subgiés jusques à sommes -ainsi comme inestimables, et desquelles choses le roy de France doit -estre desdomaigié par le roy d'Angleterre et lesquelles choses seront -bien esclaircies et montrées. - -»Item, et avecques ce, fasse le roy d'Angleterre royalment et de fait -widier les gens des compaignies qui sont au royaume de France, -spécialment ceux qui sont de ses terres et seigneuries et du prince son -fils; et que de ce fasse tout son povoir par la manière que contenu est -èsdites alliances. Et plaise au roy d'Angleterre dire aux messaiges du -roy de France à cette fois ce qui l'en plaira faire; car le roy de -France tient que le roy d'Angleterre y est tenu par le traictié de la -paix et par lesdites alliances.» - -_La tierce_. »Que comme esdites aliances, entre les autres choses soit -convenu que sé aucun des deux roys requiert l'autre en son ayde, celui -qui ainsi sera requis aidera le requérant et luy donra tout le bon -conseil qu'il pourra aux despens du requérant: et il soit ainsi que -ledit roy de France ait fait requérir le roy d'Angleterre par ses -messaiges qui y furent derrenièrement qu'il voulsist mander et commander -à ses subgiés que sé le roy de France les requéroit de luy servir contre -les compaignies à ses despens qu'il luy aidassent, et que aussi voulsist -mander au prince son fils que il commandast à ses subgiés de Guienne; et -mesmement[284] qu'il y en avoit aucuns qui estoient ses hommes et le -devoient servir contre autres personnes que contre le roy d'Angleterre -ou ses enfans. Laquelle requeste fu plainement reffusée auxdis messaiges -du roy, soubs couleur que le conseil dudit roy d'Angleterre disoit que -le roy d'Angleterre avoit à faire de gens d'armes ou doubtoit d'en avoir -à faire prochainement, et aussi disoit-il du prince. Sur quoy leur fu -requis que il baillassent lesdis mandemens à leur subgiés de servir le -roy à ses despens, comme dit est, au cas que ledit roy d'Angleterre ou -le prince ne les manderoient ou embesogneroient pour fait de guerre qui -leur survenist; laquelle chose leur fu encore refusée. Et toutesvoies -ledit roy d'Angleterre né aussi ledit prince n'avoient né depuis -n'eurent aucune guerre pour laquelle il embesognassent ceux que le roy -de France requéroit à avoir en son service à ses despens. - - [284] _Mesmement que_. Avec d'autant plus de raison que. - -»Item, que, pour ce, en y a eu pluseurs de la duchié de Guyenne qui -n'ont osé venir au service du roy, et aucuns qui y sont venus n'y -vindrent pas si tost que le roy en eust besoin; et en ce a esté le roy -et ses subgiés grandement domagié et irréparablement. - -»Item, que les gens du roy nostre sire estant devant Faye-la-Vigneuse où -lesdites compaignies estoient, en entencion d'icelles compaignies -combattre, le séneschal de Poitou, où autres gens ou officiers du prince -firent commandement de par le prince à pluseurs seigneurs qui tiennent -aucunes terres du prince, que il se partissent de d'avec les autres gens -du roy nostre sire, et que, sur quanque il se pouvoient meffaire envers -ledit prince, ne feussent avec les gens du roy nostre sire né -mefféissent auxdites compaignies. - -_La quarte_. »Que comme pluseurs gens de compaignies des terres et -seigneuries du roy d'Angleterre et du prince fussent au royaume de -France et iceluy gastassent et pillassent en faisant tous les maux et -domaiges que l'en sauroit réciter, et pour résister à leur male volenté -et iceux faire partir et widier le royaume de France où il estoient, les -séneschaux de Thoulouse et de Carcassonne et autres officiers, vassaux -et subgiés du roy de France, se fussent assemblés au lieu de Lisledieu -au pouvoir du roy nostre sire, les gens et subgiés du prince -confortèrent et aidièrent les dessusdis des compaignies par tele manière -que les gens de la partie du roy de France furent desconfis, mors et -pris, et lesdis séneschaux et pluseurs barons, vassaux et subgiés du roy -menés et détenus prisonniers au povoir du prince et raençonnés, et les -biens et pillages receus et receptés, et depuis furent mis les prisons à -grans et excessives raençons; et en ce a esté le roy de France et ses -subgiés très grandement domagié. - -»Item, que de réparer et adrécier les choses dessusdites fu le prince -sommé et requis de par le roy de France et de par monseigneur le duc -d'Anjou, et furent envoiés messages, lesquels firent lesdites requestes -et baillèrent par escript audit prince ou à son chancelier pour luy et -de son commandement. - -»Item, que jasoit ce que le prince leur fist respondre qu'il estoit -courroucié des domaiges qui estoient fais au royaume de France, et que -il, quant il seroit retourné d'Espaigne, en feroit son adrecement, -toutesvoies rien n'en fu fait en effet, si comme ces choses peuvent -apparoir clerement par instrument publique fait et donné sus lesdites -requestes et responses; et a faillu que les officiers et subgiés du roy -ou grant partie d'eux se raençonnassent très excessivement, et plus que -faire ne deussent en guerre ouverte, et soustenissent pluseurs autres -domaiges; et doivent lesdis dommages estre restitués et réparés comme -fais contre les alliances et traictié de la paix faite entre les deux -roys. - -»Item, et oultre les choses dessusdites, nouvellement est advenu que -Gursomile[285] et autres capitaines desdites compaignies sont venus au -royaume d'Angleterre à Londres et ailleurs, et là ont demouré et esté -réceptés par pluseurs journées et y ont été rafreschis de chevaux, -hernois, gens d'armes et archiers qu'il en ont menés et de toutes autres -choses qu'il ont voulu avoir, et que plus est, dient aucuns qu'il ont -esté au propre hostel du roy d'Angleterre receus et festoiés. - - [285] _Gursomile_. Variante: _Garsonailles_. - -_La quinte_. »Que comme par le traictié de la paix il soit dit, c'est -assavoir au neuviesme article, que sé aucunes terres sont bailliées au -roy d'Angleterre par le traictié de la paix, lesquelles ne furent -autrefois des roys d'Angleterre, il les aura en l'estat que il estoient -au temps dudit traictié; et il soit ainsi que au temps de la paix et par -avant, la royne Blanche tenoit paisiblement et prenoit par sa main la -revenue de la commune paix de Rouergue au prix de dix mil livrées de -terre ou rente ou environ; et le prince ou ses subgiés pour luy -détiennent et occupent de fait ladite commune paix de Rouergue, et ont -levée par pluseurs années, né délivrer ne la veulent; et toutesvoies la -séneschaucie né la terre de Rouergue n'avoient onques esté au roy -d'Angleterre avant ladite paix; si soit ladite commune paix mise au -délivre avec les arrérages qui en ont esté levé pour huit ans ou -environ, qui montent pour chascun an dix mil livres ou environ. - -_La sixiesme_. »Que comme par ledit traictié de la paix les -souverainetés et ressors du roy nostre sire lui doivent demourer -entièrement sans ce que le roy d'Angleterre en puisse ou doie user en -aucune manière; et il soit ainsi que le roy d'Angleterre et le prince -son fils se sont efforciés et encore s'efforcent en pluseurs manières de -user desdites souverainetés et ressors, si comme en Pontieu où il ont -nouvellement ordené un siège d'appellacions pardevant le gouverneur de -Pontieu, pour cognoistre des appellacions qui se feront du séneschal de -Pontieu; duquel séneschal l'en doit appeller sans moien au gouverneur du -baillif d'Amiens et de là en Parlement à Paris, et ainsi il a esté fait -de tous temps. - -»Item, que le roy d'Angleterre, ses gens ou officiers pour luy, ont -ordené en ladite conté de Pontieu, que quiconques appellera dudit -séneschal, qu'il appelle audit gouverneur de Pontieu comme siège -souverain et final; et de fait ont donné ajournemens et rescrips en -cause d'appel pardevant ledit gouverneur de Pontieu, en usurpant et -entreprenant lesdites souverainetés et ressors. - -»Item, cognoissent et s'efforcent de cognoistre des causes touchans les -églyses cathédraux et autres églyses de fondacion royal, laquelle chose -nul ne puet faire que le seigneur souverain tant seulement; et -généralment s'efforcent de tout leur povoir de entreprendre à user -desdites souverainetés et ressors, tant en Guyenne en donnant -ajournemens en cause d'appel que autrement, jasoit ce que faire ne le -pevent né ne doivent: ainsois en puet user le roy de France seul et pour -le tout comme dit est. - -»Item, que veues et considérées les choses dessusdites, lesquelles sont -venues de nouvel à la cognoissance du roy de France, il appert que le -roy d'Angleterre et le prince doivent cesser de user desdites -souverainetés et ressors, et que tout ce que fait en ont doit estre -rappelé et mis au néant. - -_La septiesme_. »Que comme ledit roy d'Angleterre et le prince son fils, -soubs umbre et couleur dudit traictié de la paix, aient occupé et de -fait détiennent et occupent pluseurs villes, chasteaux, terres et lieux, -lesquels, par ledit traictié, ne leur doivent estre bailliés, né à eux -appartenir né demourer; et aussi aient lesdis roys d'Angleterre et -prince, par eux, leur gens et officiers, fait et exercé pluseurs explois -de seigneurie et de justice en pluseurs lieux où il ne le povoient faire -né devoient; ainsois en appartient la justice et seigneurie au roy de -France ou à ses vassaux et subgiés, lesquelles occupacions et explois -seront déclarés sé besoin est. Si se doivent lesdis roy d'Angleterre et -prince cessier et délaissier desdites occupacions et explois, et tout ce -qu'il ont fait doit estre rappelé du tout et mis au néant; et avec ce -rendre et restituer tout ce qu'il en ont pris, levé ou emporté par eux, -leur gens ou officiers. - -_La huitiesme_. »Que comme le roy de France ait fait et accompli tout ce -à quoy il estoit tenu par le traictié pour avoir la quinte partie des -hostaiges nobles qui sont en Angleterre, que ladite quinte partie luy -soit délivrée; et pour ce demande ceux dont les noms s'ensuivent: c'est -assavoir le conte de Harecourt, le seigneur de Montmorency, le conte de -Porcien et le sire de Roye.--Par le roy en son conseil ou assemblée -tenue à Paris le onziesme jour du mois de may, l'an mil trois cent -soixante-neuf[286].» - - [286] Le manuscrit de Charles V porte en marge l'observation suivante: - _No: Que pour l'ocasion des choses dessusdites recommença guerre - entre les deux roys de France et d'Angleterre._ - - - - -XXI. - -Le mariage de monseigneur de Bourgoigne et de madame Marguerite, fille -du conte de Flandres. - - -L'an mil trois cent soixante-neuf dessusdit, le dix-neuviesme jour du -mois de juing, le mariage de monseigneur Phelippe, frère du roy de -France et duc de Bourgoigne, et de Marguerite, fille de messire Loys -conte de Flandres, fu fait et célébré en l'abbaye de Saint-Bavon de Gand -par l'evesque de Tournay: et ot en ladite abbaye ce jour moult belle et -notable feste. Et l'endemain, jour de mercredi, ledit duc de Bourgoigne -donna à disner à toutes gens qui y vouldrent disner en l'abbaye de -St-Père de Gand, en laquelle il estoit logié et en laquelle il estoit -descendu le lundi précédent environ disner. Et jousta-l'en et fist-l'en -moult belle feste le mardi, mercredi et jeudi; et y furent le duc de -Breban oncle dudit duc de Bourgoigne, et la duchesse de Breban, qui -estoit tante de ladite Marguerite, duchesse de Bourgoigne; et aussi -avoit icelle Marguerite esté par avant femme du duc Phelippe de -Bourgoigne, qui avoit esté trespassé l'an mil trois cent soixante-un, et -ainsi fu duchesse de Bourgoigne deux fois. Et par le traictié de ce -derrain mariage fait le dix-neuviesme jour de juin, comme dit est, les -villes de Lille, de Douay et d'Orchies, avec les chastiaux et -chastellenies et toutes les appartenances, furent bailliées audit conte -lors de Flandres, par certaines manières et condicions, si comme par le -traictié puet apparoir, dont la teneur ensuit: - - - - -XXII. - -Le traictié du mariage. - - -«Traictié et accordé est par nous Pierre, evesque d'Aucerre, Gauchier, -seigneur de Chasteillon, et maistre Arnaud de Corbie, au nom et pour le -roy nostre sire, qui estions envoiés de par lui pour traictier du -mariage de monseigneur le duc de Bourgoigne et madame Marguerite, fille -monseigneur de Flandres, duchesse de Bourgoigne, par vertu de certaine -commission et povoir à nous sur ce baillié de par le roy, d'une part; et -le conseil monseigneur le conte de Flandres, au nom et pour ledit conte, -d'autre, en la manière qui s'ensuit. Premièrement pour sanctifier et -faire raison à monseigneur de Flandres, tant de dix mil livrées de terre -à héritaige qu'il demandoit au roy nostre sire par lettres du roy Jehan -de bonne mémoire, son père darrenièrement trespassé que Dieu absoille, -et par les siennes sur ce faites, et des arrérages d'icelles pour -pluseurs années, comme de cent mil deniers d'or à l'escu, pour la -récompensacion de sa monnoie de Clamecy, et pour le paiement de certaine -quantité de gens d'armes tenues par lonc-temps à Gravelinghes; nous, au -nom du roy, pour faire raison audit monseigneur de Flandres de ladite -demande, et pour le roy en acquitter vers luy, avons accordé que le roy -donera et baillera, pour lesdites dix mil livrées de terre, en héritaige -perpétuel, audit monseigneur de Flandres et à ses hoirs et successeurs, -contes ou contesses de Flandres, les villes, chasteaux, chastellenies de -Lille, de Douai et d'Orchies, et toutes leur appartenances, baillies, -patronaiges, nobletés et appendances quelconques, que les prédécesseurs -dudit monseigneur de Flandres, contes de Flandres, tenoient au temps que -elles furent transportées ès prédécesseurs du roy, par la manière et -condicions qui s'ensuivent: c'est assavoir que au cas que ledit -monseigneur de Flandres n'aroit hoir masle de son corps en loyal -mariage, lesdites villes, chasteaux et chastellenies appartenans et -appendans quelconques, seront héritaige de madame la duchesse de -Bourgoigne, sa fille, de ses hoirs masles procréés du corps dudit -monseigneur le duc de Bourgoigne, et aussi des hoirs masles procréés et -descendans en droite ligne et en loyal mariage de leurs dis hoirs -masles; et que au cas que ledit monseigneur de Flandres, en loyal -mariage n'auroit hoir masle, né ladite madame la duchesse de Bourgoigne -sa fille aussi n'auroit hoir masle procréé du corps dudit monseigneur le -duc de Bourgoigne comme dessus est dit, et que ladite ligne en -descendant des hoirs masles dudit monseigneur de Flandres et de ladite -madame de Bourgoigne procréés dudit monseigneur de Bourgoigne, comme dit -est, faudroit; par quoy en aucun temps avenir la conté de Flandres -eschéist à fille ou à autres hoirs masles et femelles: le roy et ses -successeurs roys de France pourront en ce cas ravoir lesdites villes, -chasteaux, chastellenies, appartenances et appendances, en baillant dix -mil livrées de terres à héritaige par monnoie de Flandres courant -le sixiesme jour du mois de novembre l'an mil trois cens -cinquante-cinq,--c'est assavoir, le marc d'argent au marc de Troyes pour -cent dix-huit sols parisis,--aux hoirs de monseigneur de Flandres, -contes ou contesses de Flandres, assises en franc demaine bien et -souffisaument; c'est assavoir, les cinq mil livrées de terre dedens le -royaume de France, entre la rivière de Somme et Flandres en descendant -jusques à la mer; et les autres cinq mil livrées de terre près des -contés de Nevers ou de Rethel. Et au cas qu'il plaira au conte ou -contesse de Flandres qui sera au temps du rachat, il aura pour les dis -cinq mil livrées de terre dessus dis, qui se trouvent à seoir près des -contés de Nevers ou de Rethel, comme dit est, argent. C'est assavoir -pour le denier de rente, quinze deniers paiés à une fois monnoie de -France[287], ou vint deniers paiés tout à une fois de ladite monnoie de -Flandres, lequel qu'il plaira mieux au conte ou contesse de Flandres, -qui sera au temps dudit rachat; lequel rachat, sé ledit duc de -Bourgoigne aloit de vie à trespassement, sans laissier hoir masle -procréé de son corps et du corps de ladite duchesse, que Dieu ne veille, -le roy né ses successeurs ne pourroient ce faire durant la vie de ladite -duchesse de Bourgoigne, tant qu'elle se tendra de remarier, ou sé elle -se marie de la volenté et assentement du roy nostre sire ou de ses -successeurs roys de France; et tenront les successeurs dudit conte de -Flandres, contes ou contesses de Flandres les cinq mil livrées de terre -qui seront assises entre la rivière de Somme, la conté de Flandres et la -mer, comme dessus est dit, en un homaige avec la conté de Flandres, et -en partie aussi noblement comme ladite conté de Flandres est et doit -estre tenue de la couronne de France. Et avec ce, il tenront les autres -cinq mil livrées de terre, qui seront assises, comme dit est, près -desdis contés de Nevers ou de Rethel, à une foy et à un homaige à par -luy aussi noblement comme celle desdites contés dont elles seront plus -près assises est tenue de la couronne de France. Et lesdites villes, -chasteaux, chastellenies de Lille, de Douai et d'Orchies, et toutes les -appartenances et appendances d'icelles tenront ledit monseigneur de -Flandres, ses hoirs masles, ladite duchesse de Bourgoigne, sa fille, ses -hoirs masles, leur hoirs et successeurs contes et contesses de Flandres -en un homaige et en pairie avec la conté de Flandres, et aussi noblement -que ledit monseigneur de Flandres tient et doit tenir ladite conté de -Flandres; réservé au roy et à sesdis successeurs roys de France, le fié, -ressort et souveraineté desdites villes, chasteaux, chastellenies de -Lille, de Douay et d'Orchies, et des appartenances et dépendances -d'icelles, et les drois royaux que les prédécesseurs du roy y avoient au -temps que elles estoient ès mains des contes de Flandres, prédécesseurs -dudit monseigneur de Flandres; et aussi réservé au roy et à sesdis -successeurs, roys de France, le rachat desdites villes, chasteaux, -chastellenies, appartenances et appendances, au cas et par la manière et -condicions dessusdis. Et ne seront tenus les hoirs dudit monseigneur de -Flandres, contes ou contesses de Flandres, de baillier et rendre iceux -chasteaux, villes, chastellenies, appartenances et appendances ès mains -du roy ou de ses successeurs, roys de France, jusques à ce que lesdites -dix mil livrées de terre parisis, monnoie de Flandres dessusdite, leur -seront assises plainement en franc demaine et délivrées par la manière -dessus déclarée, et qu'il en aient la paisible possession, réalment et -de fait. Lesquelles villes, chasteaux, chastellenies, appartenances et -appendances quelconques de Lille, de Douay et d'Orchies, le roy et ses -successeurs, roys de France, seront tenus de deschargier de toutes -charges et assignacions faites sur icelles, à héritaige, à vie, à terme -ou autrement, et puis que elles furent bailliées à sesdis prédécesseurs -roys de France; et en prendra le roy nostre sire dès maintenant la -charge sur luy et en acquittera et sera garant audit monseigneur de -Flandres, ses hoirs et successeurs, vers tous ceux qui aucune chose luy -en pourroient ou vouldroient demander; sauf que sé aucunes rentes en -sont aliénées en héritaige à églyse, depuis ledit temps, le roy sera -tenu de en faire recompensacion audit monseigneur de Flandres en autre -terre assise bien et souffisamment, entre la rivière de Somme et ladite -conté de Flandres en franc demaine, près desdites villes, chasteaux, -chastellenies, appartenances et appendances quelconques, tout en un -hommaige avec ladite conté de Flandres; ou le roy paiera audit -monseigneur de Flandres pour mil livrées de terre par an, sé tant y a, -vingt mil florins d'or frans de France pour une fois; et sé plus ou -moins y a, à l'avenant. Laquelle assiete ou paiement le roy fera -parfaite et accomplie, comme dit est, audit monseigneur de Flandres -dedens le jour de la feste saint Remy, en octobre prochain à venir au -plus tart; et de ce asseurera bien et souffisamment ledit monseigneur de -Flandres par bons plaiges et souffisans, agréables audit conte et qui -s'en feront débteurs principaux avant le mariage. Et pour ce que depuis -que lesdites villes, chasteaux, chastellenies, appartenances et -dépendances vindrent ès mains de sesdis prédécesseurs roys de France, -iceux prédécesseurs ont acquis le chastel et la terre de l'Escluse, -emprès Douay, qui meuvent et sont d'ancienneté du fié et du ressort du -chastel de Douay, le roy vouldra, promettra et consentira que ledit -conte de Flandres et ses hoirs, par la manière dessusdite, en aient -hommaige d'un homme héritier de la terre, et tout autel droit, ressort -et souveraineté sur lesdis chastel et terre de l'Escluse, comme ses -prédécesseurs, contes de Flandres y avoient, quant lesdites villes, -chasteaux, chastellenies, appartenances et appendances de ville de Douay -et d'Orchies estoient en leur mains, nonobstant que les prédécesseurs du -roy aient acquis le demaine. Et sera tenu ledit conte de Flandres de -faire derechief homaige au roy de la conté de Flandres et desdites -villes, chasteaux, chastellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, et des -appartenances et appendances d'icelles adjointes à icelle conté, à tenir -en un hommaige et en partie, comme dit est, en la manière que -derrenièrement il fist hommaige au roy de la conté de Flandres. Et si -asseurera ledit monseigneur de Flandres le roy, et obligera luy, ses -hoirs et successeurs quelque part qu'il soient audit royaume, de rendre -et baillier au roy et ses successeurs, roys de France, lesdis chasteaux, -villes, chastellenies, appartenances et appendances de Lille, de Douay -et d'Orchies, au cas que les condicions dessusdites avenroient, que Dieu -ne veuille, et que on les racheteroit par la manière dessusdite. Et -quant à ce, soumettra ledit conte soy, sesdis hoirs et successeurs et -lesdis biens et terres de luy et d'eux à la juridicion et contrainte du -roy et de ses successeurs, roys de France et de sa court, par lesquelles -lesdis hoirs et successeurs seront contrains à ce et non autrement, -ledit rachat premièrement fait par la manière que dessus est dit; et les -hoirs et successeurs dudit conte de Flandres aians premièrement, -royalment et de fait la possession paisible de ladite récompensacion -deuement faite et sans fraude. Et par espécial, vouldra ledit -monseigneur de Flandres, sé ses hoirs estoient défaillans de rendre et -baillier lesdites villes, chasteaux, chastellenies, appartenances et -appendances de Lille, de Douay et d'Orchies et des appendances -quelconques, que adont le roy et ses successeurs roys de France -puissent, s'il leur plaisoit, saisir et arrester toutes leur terres -dessusdites, et contraindre les hoirs dudit conte par toutes voies -raisonnables, par sa jusridicion temporelle et non autrement, afin que -lesdites villes, chasteaux, chastellenies, appartenances et dépendances -dessusdites luy feussent rendues. Et icelles rendues, le roy sera tenu -de tantost oster et mettre au nient les arrests et saisines et tous -empeschemens mis aux terres, biens et possessions dessusdites sans nul -contredit, et en baillera ledit conte ses lettres. Et en oultre, -baillera le roy audit conte de Flandres pour pluseurs grans sommes -d'argent en quoy il est tenu à luy, pour les demandes dessusdites, deux -cens mil deniers d'or francs de France, desquels le roy luy paiera cent -mil francs huit jours avant ledit mariage; et les autres cent mil francs -luy fera le roy paier et délivrer en sa ville de Bruges, dedens deux ans -après ledit mariage fait, à quatre termes et par quatre fois; c'est -assavoir: vint-cinq mil francs en la fin de demy an après ledit mariage, -et après, de demy an en demy an à chascun terme vint-cinq mil: et de ce -luy donra le roy ses lettres obligatoires et bons plaigemens et -souffisans agréables audit conte de Flandres, qui de ce s'obligeront -bien et souffisamment par lettres, en leur propres et privés noms et -chascun pour le tout envers ledit conte de Flandres, s'aucune deffaute -avoit au paiement desdis cent mil francs aux termes dessus déclarés; et -de ce donront bonnes lettres et souffisans, teles qui souffisent audit -monseigneur de Flandres; et par baillant royalment et de fait audit -conte de Flandres lesdites villes, chasteaux, chastellenies, -appartenances et appendances et la possession paisible d'icelles comme -dessus est dit, le roy et ses successeurs roys de France et autres pour -ce obligiés, sont et seront quictes envers luy et ses hoirs et -successeurs des dix mil livrées de terre dessusdites. Et aussi par luy -paiant, comme dit est, les deux cens mil francs, sera le roy quicte -envers luy et sesdis successeurs de tous les arrérages d'icelles dix mil -livres de rente et des dessusdis cent mil escus pour les gens d'armes -qu'il tient à Gravelinghes et pour le reste de sa dite monnoie de -Clamecy. Et sera tenu ledit monseigneur de Flandres rendre au roy toutes -lettres qu'il a sur ces choses du roy Jehan, père du roy à présent, et -de luy ou d'autres pour ce obligiés; et dès maintenant veult que elles -soient nulles, et jamais n'en pourront ledit conte né ses successeurs -aucune chose demander au roy né à ses successeurs ou autres pour ce -obligiés, comme dit est. Et avec ce promettra le roy audit monseigneur -de Flandres que la possession desdites villes, chasteaux, chastellenies, -appartenances et appendances quelconques de Lille, Douay et d'Orchies, -il luy fera baillier et délivrer royalment et de fait, et luy paier -plainement les premiers cent mil francs dessusdis, avant que le mariage -se fasse en sainte églyse. Et iceluy mariage fait en sainte églyse, -comme dit est, ladite duchesse de Bourgoigne demourra au pays de -Flandres par un an après ledit mariage fait, ou par tant de temps -d'iceluy an comme il plaira audit monseigneur de Flandres; et voudra et -consentira le roy pour luy, ses hoirs et successeurs, roys de France, -que toutes lettres et munimens que il a ou puet avoir ou autres de par -luy dudit monseigneur de Flandres ou de ses prédécesseurs audit pays de -Flandres, touchans, en quelque manière que ce puisse être, le transport -fait par ledit conte ou ses prédécesseurs aux prédécesseurs du roy, -desdis chasteaux, villes et chastellenies de Lille, de Douay, d'Orchies, -et des appartenances et appendances d'iceux quelconques, soient nulles -et de nulle valeur, et dès maintenant les annullera et cassera et -cognoistra et vouldra estre de nul effet, force ou vertu, soubs -quelconque teneur que elles soient en tant comme elles puent ou pourront -estre au temps avenir contraires ou préjudiciables aux choses -dessusdites ou aucunes d'icelles; et que d'icelle le roy né ses -successeurs, né autres pour luy né pour sesdis hoirs et successeurs, ne -se pourra aidier par quelque manière que ce soit à l'encontre desdites -choses ou d'aucunes d'icelles. Toutes lesquelles choses dessusdites et -chascunes d'icelles, en la manière que dessus elles sont déclarées de -point en point, eue sur ce meure délibération avec pluseurs de son sang -et autres de son conseil, le roy promettra pour luy et sesdis -successeurs, et aussi pour ledit duc de Bourgoigne son frère, dont il se -fera fort, en bonne foy, en loyauté et parole de roy, tenir, garder et -accomplir de point en point sans enfraindre; et que il né sesdis hoirs -et successeurs, né aussi son dit frère le duc de Bourgoigne ne venront -par eux né par autres, en aucun temps à venir à l'encontre; et à ce -s'obligera et sesdis hoirs et successeurs roys de France, loyaument et -en bonne foy, sans fraude, nonobstant que lesdis chasteaux, villes et -chastellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, et les appartenances et -appendances quelconques d'icelles feussent appliqués au demaine de la -couronne de France; et en et d'iceluy demaine aient esté et demouré par -lonc temps, quelconques révocacions généraux ou espéciaux que le roy ou -ses prédécesseurs aient fait, et que il ou ses dis hoirs et ses -successeurs facent ou puissent faire au temps à venir par droit royal ou -autrement des dons ou aliénacions fais ou à faire du demaine de ladite -coronne de France, quelconques autres dons ou graces fais audit conte de -Flandres ou sesdis prédécesseurs par les prédécesseurs dudit roy de -France ou par luy-meisme; que iceux autres dons ou graces ne soient -spécifiés ou esclaircis ès lettres qu'il en donra; et quelconques -constitutions, édis, ordenances, coustumes, style ou usages de la court -de France ou autres choses quelconques à ce contraires. Lesquels -révocacions, constitucions, édis, ordenances, coustumes, styles ou -usages et toutes autres choses, en tant comme il sont ou pourroient -estre contraires ou préjudiciables aux choses dessusdites ou à aucunes -d'icelles, le roy cassera, rappellera et mettra du tout au nient, pour -luy, ses hoirs et successeurs par la teneur de ces lettres. Et pour les -choses dessusdites faire et accomplir audit monseigneur de Flandres par -la manière dessus déclarée, et pour baillier toutes lettres et seurtés à -ce appartenans, d'un costé et d'autre, seront les gens du roy à Lille, -au dimenche prochain avant la Penthecouste prochaine venir. Et toutes -ces dites choses parfaites entièrement audit monseigneur de Flandres, il -veut et consent dès maintenant en ce cas le mariage des dessusdis -monseigneur le duc de Bourgoigne et de madite dame la duchesse de -Bourgoigne sa fille; et que dès lors en avant, on procède à la -solempnisation dudit mariage, à tel jour qu'il plaira au roy et le plus -brief qu'il pourra se faire bonnement. En tesmoin de ce, nous Pierre, -evesque d'Aucerre, Gauthier, seigneur de Chasteillon, et Arnault de -Corbie, pour la partie du roy, pour lequel nous nous faisons fors; et -nous Henry de Bevre, chastellain de Diquemme; Bauduins, sire de Praet, -et Roland, sire de Poukes, conseilliers monseigneur de Flandres pour sa -partie, et pour lequel nous nous faisons fors, et qu'il promettra pour -luy et pour madite dame de Bourgoigne, sa fille, de tenir et acomplir -toutes les choses dessusdites et chascunes d'icelles, en tant comme -elles touchent à eux et à chascun d'eux, avons plaqués nos seaux à ce -présent traictié, lequel fu fait à Gand le jeudi douziesme jour du mois -d'avril après Pasques, l'an de grace mil trois cens soixante-neuf.» - - [287] C'étoit par conséquent un intérêt à six pour cent. Il me semble - que dans l'opinion la plus répandue, l'intérêt de l'argent passoit - pour être alors bien plus considérable.--Tout ce traité est - méconnaissable dans les éditions précédentes. - - - - -XXIII. - -Coment le duc de Lenclastre vint à Calais pour guerroier France; et -coment le duc de Bourgoingne et les François alèrent à Tourneham. - - -Le dimanche, quinziesme[288] jour de juillet, l'an mil trois cens -soixante-neuf dessus dit, le roy parti de Paris et ala au giste à -Saint-Denis pour aler à Rouen, et de là à Herefleu, pour veoir le navire -que il avoit fait assembler pour faire passer en Angleterre: et avoit le -roy ordené que monseigneur le duc de Bourgoigne, son frère, y passeroit, -et avecques luy de bonnes gens d'armes, pour faire guerre au roy -d'Angleterre en son pays, qui l'avoit commenciée. Mais assez tost après, -le duc de Lenclastre, fils dudit roy d'Angleterre, passa à Calais et -grant quantité de gens d'armes et de archiers avecques luy, et -chevauchèrent jusques à Thérouenne et jusques à Aire et boutèrent les -feux par le païs où il passèrent; et pour celle cause, le roy de France -qui estoit ès parties de Normendie, fu conseillié de envoier son dit -frère le duc de Bourgoingne et les gens d'armes qui estoient devers luy -ès parties où estoit ledit duc de Lenclastre. Si se traist ledit duc de -Bourgoingne celle part, et approuchièrent les François des Anglois si -près, que le vint-troisiesme jour du mois d'aoust ensuivant, ledit duc -de Bourgoingne et sa compaignie se logièrent sur la montaigne de -Tourneham, près d'Ardre; et les Anglois furent logiés entre Guynes et -Ardre, à une petite lieue des François; et chascun jour y avoit des -escarmuches. Et finablement, à l'entrée du mois de septembre, furent -esleus de chascune des deux parties six chevaliers pour eslire une place -en laquelle il se combattroient, et tousjours estoit le roy environ -Rouen, et en celuy temps, le roy de Navarre qui longuement avoit demouré -en Navarre, vint, par la mer, en Constantin, et envoia monseigneur -Legier d'Orgesis et Guerart Mausergent devers le Roy de France, et luy -fist savoir que il vendroit devers luy sé il luy plaisoit; mais il avoit -à luy faire aucunes requestes, lesquelles il diroit volentiers à aucuns -du conseil du roy, sé il luy en vouloit aucuns envoier. Et pour ce, y -envoia le roy le conte de Sarebruche, le doyen de Paris et maistre -Pierre Blanchet. Et en ce temps le siège se leva que avoient mis devant -Saint-Sauveur-le-Viconte le sire de Craon, le sire de Laval, le sire de -Cliçon, et pluseurs autres chevaliers et écuiers de la partie du roy de -France, pour ce que ledit Saint-Sauveur se tenoit pour messire Jehan de -Chandos, Anglois, et que au chastel dudit Saint-Sauveur se estoient mis -et retrais pluseurs gens de compaignie jusques au nombre de mil -combattans ou de plus. Et la cause pourquoy se leva ledit siège, fu, si -comme l'en disoit, pour ce que ledit sire de Cliçon s'en ala et enmena -ses gens. Si ne demourèrent pas les autres si fors que il peussent tenir -le siège. De laquelle chose le roy fu trop dolent, et manda au seigneur -de Craon et aux autres qu'il retournassent audit siège. - - [288] _Quinziesme_. Et non pas _vint-cinquiesme_, comme les éditions - précédentes et beaucoup de manuscrits. Cette année-là, le 25 tomboit - un mercredi. - - - - -XXIV. - -Coment l'ost de Tourneham desloga, et de la prise de messire Hue de -Chastillon, et le chastellain de Beauvais et pluseurs autres. - - -Le mercredi, deuxiesme jour de septembre ensuivant, de nuit, ledit duc -de Bourgoingne qui, dès le vint-troisiesme jour d'aoust précédent, avoit -esté logié sur le mont de Tourneham, près d'Ardre, devant le duc de -Lenclastre, se desloga et tout son ost et s'en ala à Hesdin, dont moult -de gens furent courrouciés, qui avoient espérance que il deust combattre -audit duc de Lenclastre; et en furent, tant ledit duc comme les autres -François qui estoient en sa compaignie, moult blasmés de toutes gens; -car les François estoient meilleurs gens que les Anglois, et si estoient -en forte place et avoient assez vivres. Et assez tost après le duc de -Lenclastre et ses gens se délogièrent et chevauchièrent vers le païs de -Caux et passèrent la rivière de Somme à la Blanquetaque, et alèrent -jusques à Harfleu, en propos d'ardoir le navire du roy de France qui là -estoit; et ardirent en la conté de Eu grant foison du païs par où il -passèrent. Et lors n'avoient esté encore ceux du païs de Caux domaigiés -des guerres, comme les autres parties du royaume avoient esté. Si ne -porent lesdis Anglois aucune chose meffaire à Harfleu né audit navire, -et s'en retournèrent par la conté de Pontieu; et au-dehors d'Abbeville -prindrent monseigneur Hue de Chasteillon, maistre des arbalestriers, le -chastellain de Beauvais et aucuns autres chevaliers, escuiers et -bourgois de ladite ville qui estoient issus hors, et les emmenèrent à -Calais. - - - - -XXV. - -De la venue de la duchesse de Bourgoingne à Paris. - - -Item, le mercredi vint-deuxiesme[289] jour de novembre mil trois cens -soixante-neuf dessus dit, la duchesse de Bourgoingne, dont parlé est -ci-dessus, entra à Paris, qui venoit de Flandres, et alèrent contre luy -tous les prélas qui lors estoient à Paris, le cardinal de Beauvais, les -nobles et grant nombre de bourgois de Paris, par le commendement du roy, -et descendi en l'ostel du roy à St-Paul, là où elle fut reçue très -honnorablement du roy et de la royne. Item, en celuy temps, le roy de -France ordena de envoier gens en Angleterre, par le païs de Galles, et -les y devoient conduire deux Galais, l'un appellé Yvain de Gales et -l'autre Jaques Win, autrement le Poursivant d'amours, lesquels se -disoient estre ennemis du roy d'Angleterre; et deurent estre à Harfleu -le sixiesme jour de décembre mil trois cens soixante-neuf dessus dit, -pour entrer tantost en mer; car le premier voyage que le roy avoit -empris de faire par son frère le duc de Bourgoingne avoit esté -roupt[290] par la chevauchiée qui fu faite à Tourneham, dont dessus est -faite mencion. - - [289] _Vint-deuxiesme_. Ou plutôt _vint-et-uniesme_. - - [290] _Roupt_. Rompu. - - - - -XXVI. - -De l'ordenance des finances faite pour soutenir le fait des guerres. - - -En celuy temps, le roy fist convocacion des gens d'églyse, des nobles et -des bonnes villes de son royaume, pour estre à Paris le septiesme jour -de décembre mil trois cens soixante-neuf dessus dit; et leur fist -exposer le fait de la guerre, à laquelle il ne povoit gouverner sans -avoir finance de son peuple, et leur requist aide pour faire sa dite -guerre. Et après pluseurs assemblées fu accordé que le roy aroit pour -l'estat soustenir de luy, de la royne et de monseigneur le dauphin, son -fils, l'imposicion de douze deniers pour livre et la gabelle du sel; et -si lèveroit-l'en pour la guerre un fouage de quatre francs pour chascun -feu en ville fermée; et en plat pays un franc et demi partout, le fort -portant le foible. Et oultre, l'en paieroit pour chascune queue de vin -que l'en vendroit en gros le treiziesme denier, si comme l'en avoit fait -depuis la délivrance du roy Jehan; et si paieroit-l'en le quatriesme -denier du vin que l'en vendroit à broche. Et à Paris, l'en paieroit pour -chascune queue de vin françois que l'en mettroit en la ville douze sols -parisis, du vin de Bourgoigne vint-quatre sols parisis, et pour chascune -queue de vin de Beaune et de St-Poursain trente-deux sols parisis; et -pour chascune vente en gros ou en broche, tant comme dit est de chascun -desdis vins. Et quant il seront vendus en gros le acheteur paieroit, et -sé il estoit vendu en broche le vendeur paieroit. Item, en celuy mois de -décembre les dessusdis Galays qui estoient entrés en mer, dont dessus -est faite mencion, retournèrent sans faire aucun exploit dedens dix -jours ou douze après ce que il y furent entrés, et se excusèrent de leur -retour sur fortune de mer qu'il avoient eue si comme il disoient; et si -cousta ce voyage au roy plus de cent mile francs. - - - - -XXVII. - -Coment Montpellier fu baillié au roy de France par eschange. - -ANNÉE 1370 - - -Item, au mois de janvier ensuivant et en celuy de février, furent -envoiés messaiges du roy de France au roy de Navarre qui estoit à -Chierbourc, et du roy de Navarre au roy de France, pour traictier -d'accort pour cause de Mantes et de Meullent que le roy de France tenoit -et qui par avant avoient esté audit roy de Navarre; et avoient esté -prises par les gens du roy, si comme dessus est faite mencion. Et pour -celle cause, furent pluseurs fois à Paris les roynes Jehanne et Blanche, -tante et seur dudit roy de Navarre; et finablement fu le traictié mis à -fin, le vint-uniesme jour du moys de mars mil trois cens soixante-neuf -dessus dit. Par lequel traictié ledit roy de Navarre dot avoir -Montpellier et toute la baronnie et une grant somme d'argent; et dot -venir devers le roy pour luy faire homaige de toutes les terres que il -tenoit de luy. Et envoia le roy de France à Chierbourc pardevers ledit -roi de Navarre pour traictier avec luy de la somme, pour ce que il ne -vouloit venir devers ledit roy de France sé il n'avoit hostaiges. Sé fu -accordé que le duc de Berry, frère du roy de France, iroit à Evreux pour -hostaige, et ledit roy de Navarre viendroit devers le roy de France pour -faire sondit homaige; mais le roy de Navarre avoit toujours ses -messaiges en Angleterre, pour traictier avecques le roy d'Angleterre; si -delaoit tousjours sa venue devers le roy de France. Et ainsi delaia -tousjours jusques environ la Magdalène ensuivant que le roy de France -envoia derechief pardevers luy le conte de Sarebruche, qui autrefois y -avoit esté. Et par tout le temps dessus dit depuis que la guerre estoit -commenciée entre les roys de France et d'Angleterre guerroièrent par -espécial au duchié de Guyenne, et recouvra le roy de France pluseurs -villes et chasteaux. - -_Incidence_.--Item, le vint-deuxiesme jour d'avril mil trois cens -soixante-dix, fu assise la première pierre de la Bastide-St-Anthoine de -Paris par Hugues Aubriot, lors prévost de Paris, qui la fist faire des -deniers que le roy donna à la ville de Paris. Item, le mardi, seiziesme -jour du moys de juillet mil trois cens soixante-dix dessus dit, à Paris -devant le roy de France, en son hostel à Saint-Paul, fu fiancée madame -Jehanne de France, fille du roy Phelippe qui trespassa l'an mil trois -cens cinquante, et de la royne Blanche qui encore vivoit, à deux -chevaliers de Arragon, procureurs et au nom de Jehan, ainsné fils du roy -d'Arragon, duc de Gironne; et avoient lesdis chevaliers demouré moult -longuement à Paris pour celle cause, en poursuivant le traictié dudit -mariage. - - - - -XXVIII. - -Des dommages que les Anglois firent au royaume de France et entour -Paris. - - -Item, en la fin du moys de juillet ensuivant, messire Robert Canole, -messire Thomas de Granson, anglois, et en leur compaignie jusques au -nombre de seize cens hommes d'armes ou environ et de deux mille cinq -cens archiers, partirent de Calais pour le roy d'Angleterre et -chevauchièrent vers Saint-Omer et de là à Arras et ardirent grant -quantité des forsbours d'Arras et des blés qui estoient aux champs sur -le pié; et après alèrent devant Noyon par le Vermendoys et ardirent -grant quantité de maisons. Mais il n'ardoient point ce que l'en vouloit -raençonner[291], et après passèrent les rivières d'Oise et d'Aisne[292] -(et alèrent devant Reims; et après passèrent la rivière de Marne, vers -Dormans, et alèrent jusques vers Troyes), et passèrent les rivières -d'Aube et de Saine en alant à Saint-Florentin, et de là alèrent passer -la rivière d'Yonne, vers Joigny, en ardant tousjours le païs (qui ne se -vouloit raençonner. Et après passèrent par le Gastinois et descendirent -par Chasteau-Landon, par Nemox[293] et par le païs) jusques à Corbueil -et à Essonne. Et le dimenche, vint-deuxiesme jour de septembre[294] mil -trois cens soixante-dix dessus dit, logièrent environ Mons et Ablon[295] -et le païs environ. Item, le mardi ensuivant, vint-quatriesme[296] jour -dudit moys, furent en bataille entre Ville-Juye et Paris. Et à Paris -avoit bien douze cens hommes d'armes autres que de la ville aux gaiges -du roy: et y ot celle journée des escarmouches devant Saint-Marcel et y -perdirent lesdis Anglois environ six ou huit de leur gens. Et celle -journée, lesdis Anglois mistrent le feu en grant foison de villes emprès -Paris (comme Ville-Juye, Gentilly, Cachant, Arcueil et en l'ostel de -Vincestre[297]), et fu conseillié au roy, pour le mieux, que il ne -fussent pas lors combatus. Et celuy soir se alèrent lesdis Anglois -logier à Anthoigny et environ, et le mercredi ensuivant se deslogièrent -et se partirent pour aler vers Normendie, et après retournèrent dedens -quatre jours; et alèrent à Estampes, à Milly, et par la Beausse et -Gastinois, faisans tousjours fais que ennemis doivent faire. - - [291] _Raençonner_. Racheter. - - [292] Les parenthèses indiquent les phrases passées dans les éditions - précédentes. - - [293] _Nemox_. Nemours. - - [294] _De septembre_. Et non pas _ensuivant_, comme dans les éditions - précédentes. - - [295] _Mons et Ablon_. Tout près de Villeneuve-Saint-Georges. - - [296] _Vint-quatriesme_. Et non pas _vint-troisiesme_, comme dans les - éditions précédentes. - - [297] _Vincestre_. Bicêtre. - -_Incidence_.--Item, en celuy moys de septembre mil trois cens -soixante-dix, pape Urbain qui estoit ès parties de Rome s'en parti, et -se mist en mer en galies que le roy de France luy avoit envoiées par -l'abbé de Fescamp et par un chevalier de France, appellé messire Jehan -de Chambly dit le Haze. Et arriva à Marseille le dix-septiesme jour -dudit moys de septembre, et assez tost après ala à Avignon. Et ainsi -demoura au voyage que il avoit fait à Rome par trois ans quatre mois et -dix-sept jours. - - - - -XXIX. - -Coment monseigneur Bertran du Guesclin fu fait connestable de France. - - -Item, le mercredi second jour du mois d'octobre ensuivant, le roy de -France fist connestable de France, vacant par la résinacion que avoit -fait dudit office monseigneur Moreau de Fiennes qui par avant l'avoit -esté, un chevalier breton, appellé messire Bertran du Guesclin, pour la -vaillance dudit chevalier: car il estoit de mendre lignage que autre -connestable qui par avant eust esté; mais, par sa vaillance, il avoit -acquises pluseurs grans terres et seigneuries: c'est assavoir, en -France, la conté de Longueville que le roy de France luy avoit donnée; -et en Castelle, le roy Henry de Castelle luy avoit donné plus de dix -mille livrées de terres. Et assez tost après ala en Anjou, où estoient -les devant dis Canole et Granson qui avoient enforcié Vas, Rully[298] et -autres lieux, et en combatti et desconfit en une route environ six cens: -et y fu pris ledit messire Thomas de Granson. Et après, ala ledit -messire Bertran à Vas et le prist par assaut et y furent mors et pris -environ trois cens Anglois, et tantost ala à Rully; mais ceux qui le -tenoient s'en estoient partis tantost que il avoient sceu la prise de -Vas, mais ledit connestable les suivit jusques à Versurre[299] et là ès -forsbours les combatti et desconfit, et y furent bien trois cens mors et -pris; et prist la ville et après la laissa. - - [298] _Vas_. Aujourd'hui _Vaas_, à plusieurs lieues de - _Pontvalain_, le seul endroit dont parle Froissart dans cette - circonstance.--Robert Canolle, suivant la chronique inédite du - manuscrit 530, «avoit laissié pluseurs de ses gens en la forteresse - de _Vas_, qui séoit sur la rivière du Loir, et à _Rilly_ - (aujourd'hui _Ruillé_) et au _Louroux_, lesquels il avoient de - nouvel emperées.» (Fº 101.) - - [299] _Versurre_. Variante: _Bersurre_. - - - - -XXX. - -De la mort du pape Urbain, et de l'élection du pape Grégoire XI. - - -Item, le jeudi dix-neuviesme jour de décembre, environ heure de midi mil -trois cens soixante-dix dessus dit, le pape Urbain qui nouvellement -estoit desparti de Rome, trespassa de ce siècle en ladite ville -d'Avignon. Et le dimenche, vint-neuviesme[300] jour dudit moys, -entrèrent les cardinaux en conclave pour eslire pape. Et le lundi, -trentiesme jour dudit mois de décembre, eslirent, ainsi comme par la -voie du Saint-Esperit, messire Pierre Rogier, nommé le cardinal de -Biaufort; car il estoit fils du conte de Biaufort en Valée, et estoit -neveu du pape Clément VI, qui l'avoit fait cardinal; et estoit -cardinal-diacre de l'aage de quarante ans ou environ: lequel contredit -une pièce et ne vouloit accepter ladite éleccion. Finablement l'accepta -et fu nommé Grégoire XI, et fu coroné aux Jacobins d'Avignon, le -dimenche veille de la Passion ensuivant. Et messire Loys, duc d'Anjou, -frère du roy de France, le mena des Jacobins jusques au Palais tout à -pié et tenoit le cheval du pape par le frain. Item, par toute celle -année furent des batailles pluseurs en divers lieux entre les François -et les Anglois, et orent les François pluseurs victoires et furent -presque tous ceux qui avoient esté devant Paris le temps d'esté -précédent avecques messire Robert Canole, mors et pris par les François -et ceux de leur partie, au païs du Maine, d'Anjou et de Bretaigne. - - [300] _Vint-neuviesme_. Et non pas _dix-neuviesme_, comme dans les - éditions précédentes. - - - - -XXXI. - -De la nativité de madame Marie, fille du roy de France Charles-le-Quint, -et de son baptisement. - - -Le jeudi, vint-septiesme jour de février ensuivant mil trois cens -soixante-dix dessus dit, trois heures après mienuit et avoit la lune -douze jours, fu née à Paris en l'ostel du roy emprès Saint-Pol, madame -Marie, fille dudit roy Charles et de ladite dame royne Jehanne de -Bourbon. Et fu l'endemain baptisée ès fons de l'églyse de Saint-Pol, et -furent marraines madame Jehanne de France, fille du roy Phelippe qui -avoit esté mort l'an mil trois cens cinquante, et la dame de Lebret, -seur de ladite royne; et monseigneur le daulphin, ainsné fils du roy et -frère de ladite Marie, fu parrain. - - - - -XXXII. - -De la mort madame Jehanne de Évreux, jadis royne de France et Navarre, -et de son enterrement. - - -Le mardi, quart jour du moys de mars ensuivant mil trois cens -soixante-dix dessus dit, mourut à Braye-Conte-Robert dame de bonne -mémoire madame Jehanne d'Évreux, royne de France et de Navarre, qui -avoit esté femme du roy Charles de France et de Navarre qui estoit -trespassé l'an mil trois cens vint-sept. Et fu apportée à -Saint-Anthoine, près de Paris, le samedi ensuivant huitiesme jour dudit -moys. Et l'endemain, jour de dimenche, fu apportée sur un lit à -descouvert fors d'un délié cuevrechief qu'elle avoit sur le visage, à -Nostre-Dame-de-Paris, à heure de vespres. Et estoient les gens de -Parlement qui tenoient le poile autour, et le prévost des marchans et -les eschevins portoient un poile d'or sur six lances au-dessus du corps; -et le roy aloit après le corps, dès sa maison de Saint-Pol dont il issi -par l'uys de la conciergerie dudit hostel, quant le corps passoit, -jusques à Nostre-Dame-de-Paris: et là furent dites vigiles de mors le -roy présent. Et l'endemain, jour de lundi, fu la messe chantée de -_Requiem_ en ladite églyse par l'evesque de Paris. Et tantost après -ladite messe, le roy ala disner en l'ostel dudit evesque, et assez tost -après disner fu porté ledit corps au lonc de la ville de Paris, par la -manière que il avoit esté le jour précédent, le roy alant à pié aprés, -jusqu'à la Bastide St-Denis; et là monta à cheval, et convoia ledit -corps jusques à Saint-Denis là où son obsèque fu fait l'endemain jour de -mardi. Et par l'ordonnance de ladite royne, n'ot pour luminaire, en -ladite églyse de Paris, que douze cierges, chascun de six livres de cire -et autant à Saint-Denis, et douze torches pour convoier le corps de lieu -en autre. Et le mercredi ensuivant, le roy luy fist faire son service en -ladite églyse Saint-Denis à ses despens, et lors y ot très grant et -notable luminaire. Et le jeudi ensuivant, quatorziesme jour dudit moys -de mars, fu son cuer enterré aux frères Meneurs de Paris emprès le cuer -de son mari le roy Charles. - -Item, le mercredi, dix-neuviesme jour dudit moys, furent les entrailles -enterrées à Maubuisson, près de Pontoise, emprès celles de sondit mari; -le roy présent, comme par avant avoit esté. - - - - -XXXIII. - -Coment le roy de France envoia hostaiges au roy de Navarre, avant que il -voulsist venir pardevers luy à Vernon. - - -Quant le roy ot fait parfaire à Maubuisson le service de ladite royne -Jehanne, il se parti de là pour aler à Vernon, là où le roy de Navarre -devoit venir à luy si comme par avant avoit esté traictié par moult -lonc-temps. Car le roy de France avoit, par pluseurs fois, envoié -messaiges notables pardevers ledit roy de Navarre tant à Chierbourc -comme à Évreux, et ledit roy de Navarre avoit envoié de ses gens -pardevers le roy de France, et avoit ce traictié duré près de deux ans. -Et finablement, le jour de la Nostre-Dame en mars, l'an mil trois cens -soixante-dix dessus dit, et fu le jour de mardi, pour la conclusion -dudit traictié, messire Bertran du Guesclin, connestable de France, -parti à matin de Vernon où le roy estoit, pour mener certains hostaiges -que le roy de Navarre devoit avoir, avant que il partist d'Évreux; et -avoit ledit connestable environ trois cens hommes d'armes avecques luy. -Et furent lesdis hostaiges: messires Guillaume de Meleun, arcevesque de -Sens, l'evesque de Laon, le seigneur de Montmorency, le conte de -Porcien, le seigneur de Garencières, messire Guillaume de Dormans, le -seigneur de Blainville mareschal de France, le sire de Blany, messire -Jehan de Chastillon, Robert fils du conte de Saint-Pol, monseigneur -Jehan de Vienne, messire Claudin de Harenvillier, chevaliers, et huit -bourgois, quatre de Paris et quatre de Rouen. Lequel connestable mena -tous les hostaiges dessus nommés à Évreux, lesquels ledit roy de Navarre -receut honorablement, et tous les fist logier au chastel. Et après -disner se parti en la compaignie dudit connestable, et fu environ soleil -couchant à Vernon, et ala descendre au chastel auquel estoit le roy de -France en un jardin, et là ala ledit roy de Navarre, et estoit le conte -d'Estampes, son cousin germain, en sa compaignie. Et tantost que il vit -le roy de France, il s'inclina et mist le genou près de terre, et après -approcha plus près du roy, et lors se agenouilla, et le roy passa deux -pas avant et le prist par le bras, en luy disant que bien fust-il venu: -mais il ne le baisa point. Et tantost l'en apporta torches, vin et -espices; et quant il orent pris espices et beu, le roy de France le -prist par la main et alèrent ensemble en la chambre du roy, en laquelle -la table estoit mise pour soupper. Mais pour ce que ledit roy de Navarre -ne souppoit point, il se retraist en la chambre qui estoit ordenée pour -luy, et ledit conte d'Estampes en sa compaignie. Et quant le roy ot -souppé, ils se traisrent en sa chambre vers luy; si furent lors les deux -roys moult longuement ensemble, seul à seul, et en parlant se agenouilla -ledit roy de Navarre pluseurs fois, et ne savoient les regardans -pourquoy. Et l'endemain, jour de mercredi, le jeudi et vendredi -ensuivant, furent ensemble, mangièrent et burent et feirent tous leur -parlemens seul à seul. Et le samedi ensuivant, vint-neuviesme jour dudit -mois de mars, au matin, ledit roy de Navarre fist homaige lige audit roy -de France de toutes les terres qu'il tenoit au royaume de France et luy -promist porter foy, loyauté et obéissance envers tous et contre tous qui -pevent vivre et mourir, lequel homaige il n'avoit encore fait depuis que -ledit roy de France avoit esté roy. Si en furent moult de bonnes gens -liés et joyeux; car l'en doubtoit moult et avoit-l'en longuement doubté -que ledit roy de Navarre ne se feist ennemi du roy de France; mais lors -il se monstrèrent très bons amis. Et celuy samedi se parti ledit roy de -Navarre de Vernon, et s'en ala à Évreux; et ledit connestable le -convoia, si comme il avoit fait au venir devers le roy et ramena ledit -connestable lesdis hostaiges. - - - - -XXXIV. - -Coment le cardinal de Cantorbire fu envoié de par le pape en Angleterre, -pour traictier de la paix d'entre les roys de France et d'Angleterre, et -de la paix du roy de Navarre et du duc d'Anjou. - -ANNÉE 1371 - - -En celuy temps, le pape Grégoire envoia cardinaux légas pardevers le roy -de France et d'Angleterre, pour traictier de paix entre eux; c'est -assavoir: un cardinal anglois appelé le cardinal de Cantorbire, et un -François appellé le cardinal de Biauvais, lequel estoit chancellier de -France. Et luy envoia le pape sa commission et son pouvoir en France, et -celuy de Cantorbire se partit d'Avignon où le pape estoit et ala celuy -de Biauvais qui estoit à Paris encontre celuy de Cantorbire, jusques à -Melun là où il demourèrent trois ou quatre jours; et puis vindrent -ensemble à Paris et parlèrent au roy et luy distrent pourquoy le pape -les envoioit pardevers lesdis roys. Et requirent au roy de France qu'il -se voulsist consentir à bonne paix. Lequel, eue délibéracion avec son -conseil, fist respondre que bonne paix vouldroit-il avoir, et sur ce, -sans autre chose faire né plus procéder, après ce que ledit cardinal de -Cantorbire ot demouré à Paris par aucuns jours et disné avec le roy, il -se parti de Paris et s'en ala vers Calais; et le conduisit tousjours, -par le royaume de France, un chevalier appellé le Haze de Chambly, et le -cardinal de Biauvais demoura à Paris. - -Item, la veille de Penthecouste ensuivant, vint-quatriesme jour du moys -de mai mil trois cens septante-un, ledit roy de Navarre vint à Paris -devers le roy de France qui luy fist très grand chière; et fu le jour de -ladite Penthecouste vestu de robe pareille au roy de France et ot housse -comme le roy avoit. Et fist le roy la paix dudit roy de Navarre et du -duc d'Anjou frère du roy, car il n'estoient pas bien amis; et demoura -ledit roy de Navarre avec le roy toute la semaine, et fu moult festoié -tant du roy comme de la royne. - -Item, le mercredi vint-huitiesme jour de mai dessus dit, environ soleil -levant, et avoit la lune quatorze jours, madame Marguerite, fille du -conte de Flandres et femme de messire Phelippe, fils du roy Jehan de -France et frère du roy Charles qui lors régnoit, et duc de Bourgoigne, -ot un fils, en la ville de Dijon, qui fu appellé Jehan; et fu baptisé le -jeudi, jour du Saint-Sacrement, cinquiesme jour du moys de juin. Et le -tint sur fons, messire Jehan duc de Berri, frère dudit duc de -Bourgoigne, et messire Jean Rogier, evesque de Carpentras, que le pape -Grégoire y avoit envoié pour tenir sur fons ledit enfant pour luy; et -messire Charles d'Alençon, arcevesque de Lyon le crestienna, et madame -Marguerite, contesse d'Artois, ayole de ladite duchesse de Bourgoigne, -fu marraine. - - - - -XXXV. - -Coment le duc de Breban fu desconfit, et le duc de Guerle mort; et du -trespassement de madame Jehanne de France, fille du roy de France -Phelippe. - - -Le vendredi, vint-deuxiesme jour du moys d'aoust mil trois cens -septante-un dessus dit, fu la bataille entre le duc de Breban et ceux -qui avecques luy estoient d'une part, et les ducs de Julliers et de -Guerle et les leur d'autre part. Et fu ledit duc de Breban desconfit et -pris, et le conte de Saint-Pol, qui avecques estoit, fu mors; et moult -d'autres de celle partie mors et pris; et de l'autre partie, fu mors le -duc de Guerle et pluseurs autres. - -Item, le mardi seiziesme jour du moys de septembre ensuivant, environ -heure de nonne, trespassa, à Besiers, madame Jehanne de France, qui -avoit esté fille du roy Phelippe de France, laquelle l'en menoit en -Arragon, pour estre mariée à l'ainsné fils du roy d'Arragon; duquel et -de elle le mariage avoit esté longuement traictié à Paris, et l'avoit -fiancée par procureur à Paris, si comme dessus est escript. Et fu mise -le mercredi ensuivant en dépost en l'églyse cathédrale de ladite ville -de Besiers, et le jeudi ensuivant y fu son service fait. - -Item, le samedi vint-uniesme jour de février mil trois cens septante-un -dessus dit, messire Jehan de Dormans, cardinal nommé de Biauvais pour ce -qu'il avoit esté evesque de Biauvais, lors chancellier de France, rendi -au roy les seaulx de France, et laissa l'office de chancellerie; et, par -notable élection, fist le roy chancellier messire Guillaume de Dormans, -chevalier, frère germain dudit cardinal de Biauvais. Et ainsi fu ledit -cardinal de Biauvais chancellier de France depuis que il avoit esté fait -cardinal trois ans et quatre mois; quar il avoit esté cardinal le -vint-deuxiesme jour de septembre mil trois cens soixante-huit, et avoit -toujours esté chancellier depuis. - - - - -XXXVI. - -De la nativité de monseigneur Loys, second fils du roy de France, et de -son baptisement. - - -Le samedi, treiziesme jour de mars ensuivant, environ deux heures après -minuit, et avoit la lune neuf jours, à Paris en l'ostel du Roy emprès -Saint-Pol, fu né messire Loys, second fils du roy Charles, et fu baptisé -ès fons dudit moustier de Saint-Pol, à très grant compaignie et -solempnité, par messire Jean de Craon, lors arcevesque de Reims, le -lundi ensuivant, environ midi; et fu parrain, messire Loys, conte -d'Estampes; et madame d'Alençon, commère dudit conte, fu marraine. - -Item, par celle saison, en pluseurs parties du païs de Guienne ot des -besoignes entre les gens du roy de France et ceux du roy d'Angleterre. -Et perdirent moult ceux du roy d'Angleterre, tant de leur gens comme de -leur pays, et par espécial en Limosin. Car tout le païs de Limosin fu -françois, et la ville de Limoges aussi, dedens le premier jour de -juillet ensuivant. - - - - -XXXVII. - -Coment l'abit et les livres des Turelupins furent ars en Grève et les -Turelupins condamnés. - -ANNÉE 1372 - - -Le dimenche, quart jour dudit mois de juillet mil trois cens -septante-deux, furent, en Grève à Paris, la secte, le abit et les livres -des Turelupins, autrement només la compaignie de povreté, condempnés de -hérésie par messire Mile de Dormans, lors evesque d'Angiers et vicaire -de l'evesque de Paris et par l'inquisiteur des hérites. Et ce jour en -furent deux condempnés: un homme qui estoit mort en la prison de -l'evesque de Paris durant son procès, par l'espace de quinze jours ou -environ avant ladite condempnacion; et une femme appellée Péronne de -Aubenton, autrement de Paris. Et ce dimenche furent ars audit lieu de -Grève l'abit et les livres, et l'endemain, jour de lundi, furent ars en -la place aux Pourceaux à Paris, ladite Péronne et ledit mort qui -tousjours, depuis sa mort, avoit esté gardé en un tonnel plein de chaux. - - - - -XXXVIII. - -Des nefs anglesches que François gaignièrent, et coment la ville de -Poitiers se rendi françoise. - - -En celuy moys de juillet, le roy envoia en Poitou monseigneur Bertran du -Guesclin, connestable de France, lequel y prist pluseurs forteresses; et -aussi la navire du roy de Castelle vint devant La Rochelle, et -d'aventure rencontrèrent sur la mer environ trente-six nefs du roy -d'Angleterre; et se combattirent devant ladite ville de La Rochelle, et -furent les Anglois desconfis et y furent pris le conte de Pennebroc, -messire Guichart d'Angle et pluseurs autres que le roy anglois envoioit -au païs pour le conforter, et gaignèrent moult grant finance les -Espaignols avecques les prisonniers, dont il orent plus de huit vins; et -grant foison ot des mors desdis Anglois. Et assez tost après monseigneur -le duc de Berri, frère du roy de France, et ledit connestable en sa -compaignie, alèrent devant Poitiers et se rendi la ville à eux comme à -messaiges du roy de France; et se mistrent les habitans en l'obéissance -dudit roy de France, et tantost assaillirent le chastel et le pristrent, -et les Anglois qui estoient dedens. - -Item, assez tost après, le captal de Busch, qui estoit lieutenant du roy -d'Angleterre ès païs de Poitou et de Saintonge, se combatti à aucuns des -gens du roy de France devant une ville appelée Soubise, et fu ledit -captal desconfit et pris et pluseurs de sa compaignie. Si demourèrent -les Anglois moult foibles sur le païs, et les gens du roy de France y -estoient fors. Si y estoient le duc de Berri et le duc de Bourgoigne, -frères du roy de France, et y eut foisons de gens d'armes avecques. Si -chevauchièrent le païs et pristrent moult de villes et forteresses. Et -vindrent le lundi, sixiesme jour de septembre l'an mil trois cens -septante-deux dessus dit, devant La Rochelle et orent traictiés -ensemble, et par avant aussi y en avoit eu. Et le mercredi ensuivant, -huitiesme jour dudit moys, se mistrent ceux de ladite ville de la -Rochelle en l'obéissance du roy de France, et entrèrent lesdis seigneurs -de France dedens ladite ville à très grant joie de ceux de ladite ville. -Et en iceluy moys de septembre se rendirent ceux de Angoulesme, ceux de -Saintes, ceux de Saint-Jehan d'Angeli et pluseurs autres bonnes villes -et forteresses. - - - - -XXXIX. - -Coment ceux de Thouars et de Poitou se rendirent françois à messeigneurs -les ducs de Berri et de Bourgoigne, et du siège qui fu devant Brest, -l'an mil trois cens septante-trois. - -ANNÉE 1373 - - -Le jour de la Saint-André ensuivant, les ducs de Berri et de Bourgoigne, -ledit connestable et grant foison de gens d'armes jusques au nombre de -trois mil et plus, furent devant la ville de Thouars, qui encore se -tenoit pour le roy d'Angleterre. Et attendirent lesdis ducs et -connestable tout le jour devant ladite ville; car traictié avoit esté -par avant entre les gens du roy de France d'une part, et les nobles du -païs de Poitou qui encore tenoient la part du roy anglois, d'autre, que -sé les François estoient ledit jour de la Saint-André plus fors devant -ladite ville de Thouars que les Anglois, que tous les Poitevins se -mettroient en l'obéissance du roy de France. Et devant ladite ville de -Thouars ne vint aucun ledit jour de Saint-André pour ledit roy anglois, -et ainsi furent les François plus fors. Si se rendirent tous ceux de -Poitou, nobles et autres, en l'obéissance du roy de France, excepté -trois forteresses; c'est assavoir: Mortaigne, Lusignan et Gensay[301], -et firent tous les nobles homaige au duc de Berry à qui le roy de France -avoit donné la conté de Poitiers à héritage, et le païs de Saintonge à -vie tant seulement; mais le roy retint La Rochelle. Et celle saison, le -roy de France envoia pluseurs fois messaiges grans et notables par -devers le duc de Bretaigne, que l'en sentoit moult favorable aux -Anglois, et le fist le roy par pluseurs fois requérir que il féist son -devoir vers luy, si comme tenu y estoit comme vassal et homme lige du -roy et pair de France, et que il ne voulsist souffrir les Anglois entrer -en son païs de Bretaigne, né les conforter en aucune manière: lequel duc -respondoit toujours que ainsi le feroit. Et finablement dedens Pasques -ensuivant qui furent mil trois cens septante-trois, ledit duc manda -grant foison Anglois, et les fist venir en Bretaigne, dont tous ceux -dudit païs, nobles et autres, furent moult courroucés, et distrent audit -duc que il ne seroient jà Anglois; car le roy de France estoit leur -seigneur souverain; et requistrent audit duc que il méist hors de son -païs lesdis Anglois. Et pour ce que il ne le voult faire, mais se -esforçoit de mettre lesdis Anglois ès villes et forteresses dudit païs, -en mettant hors d'icelles les Bretons, et de fait en aucunes ainsi le -fist; pour ce, envoièrent devers le roy, leur seigneur souverain, afin -que il y méist remède. Et pour ce, le roy y envoia sondit connestable, -le seigneur de Cliçon et autres; et quant ledit duc senti leur venue, il -se parti du pays et ala en Angleterre. Si chevaucha ledit connestable -par le païs de Bretaigne et se rendirent à luy, pour le roy de France, -nobles, bonnes villes, gens d'églyse et tout le païs, tant de Bretaigne -galot comme bretonnant, dedens le jour de la Saint-Jehan-Baptiste -ensuivant, excepté seulement Brest, Auroy et Derval, et se mist ledit -connestable à siège devant Brest; et les seigneurs de Laval et de Cliçon -devant Derval. Et ledit siège de Brest tenu par aucun temps, les Anglois -qui estoient dedens firent un tel traictié que sé les Anglois n'estoient -plus fors que les François, devant ledit lieu de Brest en la place -commune, le sixiesme jour du moys d'aoust ensuivant il rendroient le -chastel; et de ce baillièrent douze hostaiges, desquels ledit -connestable eslargi les six sur leur foy: et se redevoient rendre audit -connestable huit jours devant ladite journée dudit sixiesme jour -d'aoust, lesquels ne retournèrent point: à laquelle journée dudit -sixiesme jour ledit connestable fu, et ot bien trois mil hommes d'armes -avecques luy; et jà soit que il y eut grant foison d'Anglois, il ne se -osèrent combattre audit connestable, et si ne rendirent pas ledit lieu -de Brest et laissièrent leur six hostaiges qui estoient demourés audit -connestable. - - [301] _Gensay_. Je crois que c'est aujourd'hui _Janzé_, à six lieues - de Rennes. - - - - -XL. - -De la naissance de madame Isabel, fille du roy, et comment le duc de -Lenclastre vint en France. - - -Item, le samedi vint-troisiesme jour de juillet, mil trois cens -septante-trois dessus dit, environ heure de midi, en l'ostel du roy -emprès Saint-Pol à Paris, fu née madame Isabel, fille dudit roy Charles -et de ladite royne Jehanne de Bourbon, et estoit la lune de quatre -jours. Et l'endemain, jour de dimenche, après disner, fu baptisée en -ladite églyse de Saint-Pol, par messire Jehan de Dormans, cardinal; et -fu parrain monseigneur le daulphin, ainsné fils desdis roy et royne; et -madame Marguerite, contesse de Flandres et d'Artois, et madame Isabel, -duchesse de Bourbone mère de ladite royne, furent marraines. - -Item, en celuy moys de juillet, Jehan, duc de Lenclastre, fils du roy -d'Angleterre, et Jehan, conte de Montfort, celuy qui avoit esté duc de -Bretaigne et qui alors se monstra bien manifestement ennemi du roy et du -royaume, vindrent d'Angleterre à Calais, accompagniés de grant foison de -gens d'armes et de archiers. Et après ce que il orent demouré par aucun -temps à Calais et sur la Marche, il se mistrent à chevauchier droit à -Hesdin et y demourèrent dedens le port par aucuns jours sans assaillir -la ville né le chastel; et après à Dorlens sans l'assaillir, et après à -Beauquesne[302] et de là vers Corbie. Et passèrent la rivière de Somme -et chevauchièrent à Roie en Vermendois et demourèrent en la ville sept -jours, et ne porent prendre l'églyse qui estoit fort: si ardirent la -ville et alèrent en Laonnois et à Vesly-sur-Aisne; et moult ardirent de -villes et aussi perdirent moult de leur gens: car en toutes places où -les François qui les chevauchoient en trouvoient aucuns desroutés de -leur batailles, il les desconfisoient, sans ce que les François y -perdissent aucune chose, et si gaignièrent grant foison sur les Anglois; -et par espécial le vendredi, neuviesme jour de septembre à matin, -messire Jehan de Vienne et sa compaignie en trouvèrent près de -Ouchie[303], cinquante lances et vint archiers anglois, lesquels furent -tous desconfis. Et là furent pris dix chevaliers de grant estat et -vint-quatre escuiers, et tousjours chevauchièrent lesdis Anglois tant -qu'il passèrent les rivières d'Oise, d'Aisne, de Marne et d'Aube, et -chevauchièrent par la Champaigne et par la conté de Braine, droit vers -Gié[304], et passèrent la rivière de Saine, et chevauchièrent droit à la -rivière de Loire vers Martigny-les-Nonnains, et passèrent ladite rivière -de Loire, et tousjours furent chevauchiés par le duc de Bourgoigne et -autres gens du roy de France, et si près tenus que il avoient peu de -vivres et ne pristrent aucune forteresse notable, et perdirent moult de -leur gens et la plus grant partie de leur chevaux. Et depuis, passèrent -lesdis Anglois la rivière de Cher et s'en alèrent à Bordeaux, mais il -perdirent moult de leur gens, et estoient en tel estat qu'il y avoit -plus de trois cens chevaliers à pié qui avoient laissiées leur armeures, -les uns jetées en rivière, les autres les avoient despéciées pour ce que -il ne les povoient porter, et afin que les François ne s'en peussent -aidier; et jà soit ce que ladite chevauchiée leur feust moult honorable, -elle leur fu moult domageuse. - - [302] _Beauquesne_. Aujourd'hui bourg du département de la Somme, à - deux lieues de _Doullens_. - - [303] _Ouchie_. La plupart des manuscrits et des éditions précédentes - portent _Orchies_. Mais, d'après les indices itinéraires précédens, - je crois que le manuscrit de Charles V est plus exact. - _Oulchy-le-Château_ est aujourd'hui bourg à cinq lieues de Soissons. - - [304] _Gié_. Ou _Gyé_, village sur la Seine, près de Châteauvillain. - -Item, le tiers jour de novembre ensuivant, mourut à Evreux madame -Jehanne, seur du roy de France, et femme du roy de Navarre. - -Item, le septiesme jour dudit moys de novembre, mourut à Avignon messire -Estienne de Paris, cardinal dit de Paris. Item, audit mois de novembre, -qui fu le lundi septiesme jour mil trois cens septante-trois devant dit, -mourut à Paris messire Jehan de Dormans, cardinal de Biauvais, qui moult -longuement avoit esté chancelier de France, et fu enterré aux Chartreux -de Paris. - - - - -XLI. - -Coment Jehan de Montfort vint de Bordeaux en Bretaigne, et se mist au -fort de Auroy. - - -En l'entrée du moys de février ensuivant, messire Jehan de Montfort, qui -avoit esté duc de Bretaigne et avoit chevauchié avecques le duc de -Lenclastre, par la manière que dessus est escript, vint par mer de -Bordeaux en Bretaigne, là où avoit encore trois forteresses qui se -tenoient pour luy; c'est assavoir: Derval, Brest et Auroy, en laquelle -il vint descendre premièrement. Et là estoit sa femme, et amena des gens -anglois avec luy. Et quant il y fu, il manda pluseurs de ceux de -Bretaigne, gens d'églyse, nobles et autres pour aler audit lieu d'Auroy -parler à luy; et le roy de France qui oï nouvelles de ce envoia des gens -audit païs de Bretaigne pour le conforter[305], et jà y estoient le -connestable de France et le seigneur de Cliçon pour le roy. - - [305] _Le conforter_. Sans doute pour fortifier son parti contre celui - des Anglois et du duc de Bretagne. - -_Incidence des grandes rivières_. Item, en celuy an mil trois cens -septante-trois dessusdit, ès mois de janvier et de février, furent en -France, par espécial ès rivières de Saine, de Marne, de Yonne, d'Oise et -de Loire, la plus très grant inondacion d'yaues que l'homme qui vesquist -lors eust onques veues; et durèrent plus de deux mois. Et à Paris -aloit-l'en par bastiaux par la rue Saint-Denis oultre la porte, et de la -porte Saint-Anthoine jusques à Saint-Anthoine, et de la porte -Saint-Honoré jusques au Rolle et à Nully. Et si estoit l'yaue jusques -près des planchers des pons de Paris; et entroit dedens la chapelle -basse du palais, et toutes les maisons basses du palais estoient plaines -d'yaue, et communelment les caves et celiers de Paris du costé devers -grant pont. Et atachoit-l'en les bastiaux à la Croix-Hémon, qui est -au-dessus de la place Maubert. - -Item, au mois d'avril ensuivant, mil trois cens septante-quatre, et -furent Pasques le secont jour d'iceluy mois, le duc de Lenclastre qui -estoit à Bordiaux s'en parti par mer et ala en Angleterre à tout tant -pou de gens qui luy estoient demourés; et disoit-l'en que son père et le -prince de Galles son frère ne luy avoient pas fait bonne chière, pour ce -que il avoit si petitement exploitié en la chevauchiée que il avoit -faite; jà fust ce que elle eust esté la plus grant qui oncques eust esté -faite en France par lesdis Anglois. Toutesvoies il avoit moult perdu de -gens et de chevaux; car il et sa route en avoient bien trait -d'Angleterre trente mil chevaux et plus, et il n'en porent pas mettre à -Bordiaux six mil, et bien avoit perdu le tiers de ses gens et plus. - - - - -XLII. - -Coment la ville et chastel de La Rochelle furent prises. - -ANNÉE 1374 - - -Le jour de Penthecouste, qui fu le vint-uniesme jour de may l'an -dessusdit, les trièves qui avoient esté prises par le connestable de -France d'une part; et le sire d'Aubeterre, le chanoine de Robesart et -autres pour les Anglois d'autre part, faillirent. Et le vint-uniesme -jour d'aoust mil trois cens septante-quatre dessusdit, la ville de La -Riolle[306] fu rendue au duc d'Anjou, frère du roy de France, lequel -estoit à siège devant ladite ville. Mais le chastel d'icelle ville ne -luy fu pas lors rendu, et demoura ledit duc devant ledit chastel jusques -au vint-huitiesme jour dudit mois d'aoust; et lors fu fait un traictié -entre luy et ceux qui tenoient ledit chastel pour le roy d'Angleterre, -que sé ledit roy d'Angleterre ou l'un de ses fils n'estoient devant -ledit chastel le huitiesme jour du mois de septembre ensuivant, si fors -que il peussent lever le siège dudit duc d'Anjou, il rendroient le -chastel audit duc. Si attendi iceluy duc jusques audit huitiesme jour de -septembre, auquel jour né dedens iceluy ne comparut aucun pour ledit roy -d'Angleterre; si fu lors ledit chastel rendu au duc d'Anjou pour le roy -de France, et ainsi ot la ville et le chastel. - - [306] _La Riolle_. Le titre de ce chapitre porte bien _La Rochelle_, - et les autres manuscrits aussi bien que les imprimés écrivent encore - ici _La Rochelle_; mais la leçon de Charles V porte _La Riolle_, et - si l'on fait attention que les _rubriques_ ou titres de chapitre - sont toujours dans les manuscrits mis par un autre scribe, après - l'exécution du volume, on avouera que la leçon que nous avons - préférée est effectivement préférable. En effet, dans le chapitre - XXXVIII, nous avons vu que _La Rochelle_ étoit déjà redevenue - françoise. - - - - -XLIII. - -De l'assemblée qui fu à Bruges pour traictier de la paix entre les deux -roys. - - -En celuy an mil trois cens septante-quatre dessusdit, furent envoiés de -par le pape l'arcevesque de Ravenne et l'evesque de Carpentras, pour -traictier de paix entre lesdis roys. Et en celuy an en karesme -assemblèrent à Bruges devant lesdis messages du pape les gens desdis -roys; c'est assavoir: pour le roy de France, le duc de Bourgoigne son -frère, l'evesque d'Amiens et pluseurs autres clers et chevaliers; et -pour le roy d'Angleterre, le duc de Lenclastre son fils, l'evesque de -Londres et pluseurs autres clers et chevaliers. Et quant il orent esté -par aucun temps en ladite ville de Bruges, aucuns de ceux du conseil du -roy de France retournèrent à Paris pour luy rapporter aucunes choses -parlées par les parties à Bruges sur lesdis traictiés. Et entre les -autres choses rapportèrent que lesdis Anglois requerroient à grant -instance avoir les ressors et souverainetés des terres que il devroient -avoir par ledit traictié. Si assembla le roy de France grant conseil, -tant des seigneurs de son sanc, comme prélas, nobles, clers, maistres en -théologie et en décrés, et grant nombre d'autres sages qui, tous d'un -accort après ce que tout leur ot esté dit et exposé, distrent au roy -qu'il ne povoit né devoit laissier aucune chose de ses ressors et -souverainetés; et sé il le faisoit, ce seroit contre son serement et son -honneur, et au détriment de son ame pour pluseurs causes et raisons que -il luy distrent lors. Et ainsi fu respondu à ses gens qui estoient venus -de Bruges par devers luy. - - - - -XLIV. - -De la loi que le roy Charles-Quint ordena sur l'aagement des ainsnés -fils des roys de France, et fu publiée en parlement de Paris. - -ANNÉE 1375 - - -[307]L'an de grace mil trois cens septante-cinq, le vint-uniesme jour de -may, fu la loy que le roy Charles, lors roy de France, avoit faite sur -l'aagement de son ainsné fils et des autres ainsnés fils des roys de -France qui seroient à venir, publiée au parlement du roy à Paris en sa -présence séant et tenant son parlement; en la présence de monseigneur -Charles, son ainsné fils, daulphin de Viennois, et monseigneur Loys, duc -d'Anjou, frère dudit roy, et de grant nombre d'autres seigneurs de son -sanc, prélas et autres gens d'églyse, l'université de Paris et pluseurs -autres sages et notables, tant clers comme lais. Et est la loy telle, -c'est assavoir: que l'ainsné fils du roy de France qui ores estoit et -ceux qui pour le temps à venir seroient, tantost que il atteindroient le -quatorziesme an de leur aage, pourroient recevoir leur sacre et -coronement et leur homaiges, et faire tous autres fais qui à roy de -France aagé appartiennent. - - [307] On va voir ici dès la première phrase l'indication d'une - nouvelle rédaction. Je remarquerai d'ailleurs que dans la leçon de - Charles V que nous suivons de préférence, la dernière table des - chapitres, placée en tête de la vie du roi Jean, s'arrête à - l'indication de celui-ci. La suite n'a pas été _récapitulée_, et si - l'observation que j'ai faite tout à l'heure sur les rubriques est - judicieuse, il faut en conclure que le manuscrit de Charles V fut - achevé long-temps après. Mais du point où nous sommes arrivés - jusqu'à la fin, les chroniques furent-elles rédigées en une seule - fois? Je ne le pense pas. Charles V, qui souhaitoit de montrer à - l'empereur dans la grande histoire nationale la relation exacte de - la réception qu'on lui avoit faite, laissa dans son exemplaire une - lacune de plusieurs pages entre le chapitre XLIII et le récit du - voyage de l'empereur. Ce fut plus tard que fut comblée cette lacune, - mais certainement avant la mort de Charles V. - -Item, le premier jour du mois de juing l'an dessusdit, la ville et -chastel de Coignac furent rendus des Anglois à monseigneur Bertran du -Guesclin, lors connestable de France, qui une pièce avoit esté à siège -devant pour le roy de France; par un tel traictié comme dessus est dit -du chastel de La Riole. - -Item, le tiers jour de juillet ensuivant, la ville et le chastel de -St-Sauveur, en Constantin, que avoit tenu asségiée pour le roy de France -messire Jehan de Vienne, amiral de France, et lesquels ville et chastel -avoient esté tenus par ceux de la partie du roy d'Angleterre par -l'espace de plus de vint ans, furent rendus aux gens du roy de France -par un tel traictié comme avoient esté rendus le chastel de La Riole et -Coignac, dont dessus est faite mencion. - -Item, en ce temps retournèrent de Bruges le duc de Bourgoigne et les -conseilliers du roy de France, qui là estoient alés pour les traictiés -d'entre les deux roys, et pou orent exploitié, fors de avoir et accorder -trièves jusques au premier jour d'avril ensuivant: et ainsi furent -lesdis traictiés continués jusques à la feste de Toussains ensuivant. A -laquelle feste de Toussains retournèrent auxdis traictiés pour le roy de -France messire Loys, duc d'Anjou, et messire Phelippe, duc de -Bourgoigne, frères du roy de France, et pluseurs autres du conseil du -roy, et alèrent à Saint-Omer. Et pour le roy d'Angleterre, alèrent à -Bruges messire Jehan de Lenclastre et messire Hémon conte de Cantebruge, -fils du roy d'Angleterre, et pluseurs autres de son conseil. Et par le -moien desdis messages du pape, c'est assavoir: de l'arcevesque de -Ravenne et de l'arcevesque de Rouen, qui par avant avoit esté evesque de -Carpentras, furent d'accort lesdis traicteurs, tant d'une part comme -d'autre, de eux assembler à Bruges comme par avant avoient fait ceux qui -y avoient esté. Si alèrent lesdis frères du roy de France et ses autres -gens qui estoient à Saint-Omer, à Bruges, et y entrèrent le samedi après -Noël l'an dessusdit, et en ladite ville de Bruges demourèrent jusques -environ Pasques ensuivant, et finablement s'en partirent sans traictié -de paix final, mais il proroguèrent les trièves, et depuis aussi furent -proroguées jusques au premier jour du mois d'avril mil trois cens -septante-six, et Pasques furent le sixiesme jour dudit mois que l'en dit -mil trois cens septante-sept. Et envoia assez tost après le roy de -France ses messages à Bouloigne pour traictier, et les messages du roy -d'Angleterre furent à Calais, et furent lesdites trièves proroguées de -terme en terme, jusques à la Nativité Saint-Jean-Baptiste ensuivant, qui -fu mil trois cens septante-sept dessusdit. Et aloient les deux -arcevesques, messages du pape, de Bouloigne à Calais et de Calais à -Bouloigne, en traictant entre les parties. Et finablement, jà feust ce -que le roy de France feust par tous les lieux où il avoit guerre entre -lesdis roys plus fort que les Anglois, que aussi, par la volenté de -messeigneurs et la bonne diligence dudit roy de France, tout son fait se -portast bien, et que en toutes choses il feust à son avantage et eust en -ce temps moult grant navire sur la mer, tant de galées dont il avoit -trente-cinq sur mer, comme de grant foison de barges, tout ledit navire -garni de bonnes gens d'armes et de bons arbalestiers; toutesvoies, pour -l'amour de Dieu et le bien de paix, pour l'onneur et révérence du pape -et de l'églyse, et pour compassion du peuple, il fist faire moult grans -offres, par ses gens, aux gens dudit roy d'Angleterre, tant de grans -terres et seigneuries que de monnoie, réservé tousjours à lui son -homaige, son ressort et sa souveraineté ès terres que ledit roy -d'Angleterre avoit au royaume de France, tant en celles que lors il -occupoit de fait, comme en celles que le roy de France luy bailleroit -par le traictié. Lesquelles gens dudit roy d'Angleterre ne acceptèrent -né refusèrent lesdites offres, mais distrent que il rapporteroient ces -choses par devers le roy d'Angleterre leur seigneur, et dedens le -premier jour du moys d'aoust ensuivant, ou au plus tart dedens le jour -de mi-aoust, il ou autres, pour le roy d'Angleterre, en feroient -response en la ville de Bruges à ceux que le roy de France envoieroit -pour cette cause. Et se partirent de Calais la veille de la Saint-Jehan -et s'en alèrent en Angleterre: et les gens du roy de France s'en -retournèrent à leur seigneur à Paris, et faillirent toutes trièves le -jour de celle de Saint-Jehan. Et la veille d'icelle Saint-Jehan, mourut -ledit roy d'Angleterre Edouard, lequel avoit longuement vescu et esté -roy d'Angleterre environ cinquante deux ans. - - - - -XLV. - -Coment Richart, fils du prince de Galles, fu fait roy d'Angleterre, ses -oncles vivans. - -ANNÉE 1377 - - -Après, en celuy an mil trois cens septante-sept dessus dit, le seiziesme -jour de juillet ensuivant, Richart, fils de feu Edouard prince de -Galles, qui avoit esté ainsné fils du roy d'Angleterre et avoit esté -mort avant ledit roy d'Angleterre, son père, et estoit de onze ans -d'aage ou environ, fu couronné en roy d'Angleterre, en représentant la -personne du prince son père. Et toutesvoies avoit laissié ledit roy -d'Angleterre trois fils; c'est assavoir: messire Jehan duc de -Lenclastre, messire Hémon duc de Cantebruge, et messire Thomas dont -moult gens avoient merveille: car la mère dudit roy Richart avoit esté -mariée première fois au conte de Salebery, et avoit esté six ans en sa -compaignie; et depuis elle maintint que un chevalier d'Angleterre, -appellé messire Thomas de Hollande, l'avoit fiancée avant ledit conte de -Salebery, et l'avoit cogneue charnelment; et pour ce ledit conte la -laissa, et ledit chevalier l'espousa avec lequel elle fu longuement et -en ot pluseurs enfans. Et après la mort dudit feu Thomas de Hollande, -ledit prince de Galles, ainsné fils dudit roy d'Angleterre, espousa -cette dame, vivant ledit conte de Salebery son premier mari; et de ce -mariage nasqui ledit Richart, qui fu fait roy d'Angleterre, comme dessus -est dit, vivant encore ledit conte de Salebery. - - - - -XLVI. - -Du grant effort de gens d'armes que le roy de France avoit sur les -champs en cinq parties devisées. - - -Au moys de juillet ensuivant, le duc d'Anjou, frère du roy de France, et -le connestable de France alèrent en Guyenne pour ledit roy de France, -bien accompaigniés de gens d'armes et arbalestiers; et si ot grant -navire sur mer auquel avoit trente-cinq galées, et grant foison de -barges et autres vaisseaux, lequel navire estoit fourni de gens d'armes -et arbalestiers en grant nombre. Et avecques ce, en celle saison, tenoit -le roy de France, en la frontière de Picardie, contre les Anglois qui -estoient à Calais, à Guynes, à Ardre et ès autres forteresses qui se -tenoient pour le roy d'Angleterre, grant foison de gens d'armes et -arbalestiers. Et oultre ce, avoit pour ledit roy de France siège devant -deux chastiaux qui se tenoient encore en Bretaigne pour messire Jehan de -Montfort; c'est assavoir: Brest et Auroy, et par tous les lieux dessus -dis les gens du roy tenoient les champs. Et avecques ce, le duc de -Berri, frère dudit roy de France, et le duc de Bourbon avecques luy -estoient à siège devant une forteresse, en Auvergne, appellée Carlat, -que gens de compaignie qui se tenoient de la partie des Anglois avoient -occupée. Et ainsi le roy de France avoit telle puissance en cinq -parties, que ses ennemis estoient partout les plus foibles. Et en -vérité, de nulle mémoire d'homme n'avoit ce esté veu, né que le roy eust -fait si grant fait et noble dont ci-après sera faite mencion. Et -premièrement par ledit duc d'Anjou et ceux de sa compaignie en -Pierregort, et autre part en Guyenne, furent prises grant nombre de -forteresses, si comme ci-après est déclairié. Premièrement, au mois -d'aoust, le tiers ou quart jour, se mist sur les champs ledit -monseigneur le duc, en la duchié de Guyenne ès parties de Pierregort, en -sa compaignie monseigneur Bertran du Guesclin, connestable de France; -monseigneur Loys de Sancerre, mareschal; le seigneur de Coucy; le -seigneur de Montfort; le seigneur de Montauban; le sire de Rey; messire -Guy de Rochefort; monseigneur Olivier de Mauny; le sire de Monsteroys; -le seigneur d'Asse; Le Besgue de Vilaines; Ivain de Gales; le sire de -Chasteau-Giron[308]; le sire de Bueil; messire Pierre de Villiers grant -maistre d'ostel du roy, et pluseurs autres seigneurs, jusques au nombre -de seize cens hommes d'armes et cinq cens arbalestiers. Et se vint -logier à Nantion[309]; et d'ilec se parti pour venir devant un lieu -appellé les Bernardières que tenoient les Anglois; lesquels quant il -sceurent sa venue se partirent dudit lieu et y boutèrent le feu. Et puis -vint devant un chastel dudit pays de Pierregort, appellé Condac[310], -que tenoient les Anglois, et l'assist et y fu environ quatre jours. Et -puis luy fu rendu, lequel chastel monseigneur le duc fist abattre pour -ce que les seigneurs dudit chastel avoient esté traistres, et estoient -coustumiers de rober et pillier les païs voisins. (Et d'ilec, vint -devant un autre fort chastel appellé Bordailles, et mist le siège devant -et y fu environ six jours au siège, et puis luy fu rendu)[311]. Et vint -à luy monseigneur Jehan de Bueil, lors séneschal de Beaucaire, qui pour -ledit monseigneur le duc estoit demouré capitaine ès parties de -Rouergue, de Quercin, d'Agenois, Bigorne, Basadois, et amena des gens -que monseigneur d'Anjou luy avoit bailliés en gouvernement cinq cens -hommes d'armes et deux cens arbalestiers. Et d'ilec se parti monseigneur -d'Anjou aux gens[312] qu'il avoit par avant et ceux que Bueil luy avoit -amenés, et vint devant Bergerac et assist ladite ville. Et pour icelle -endomaigier et pour plus tost prendre, envoia monseigneur le duc ledit -monseigneur Jehan de Bueil à la Riole, avec quatre cens hommes d'armes, -pour amener les truyes et autres engins qui y estoient. Et monseigneur -Thomas de Feleton, séneschal de Bordeaux, qui sceut que ledit Bueil -estoit là alé, assembla tous les seigneurs de Gascoigne et autres que il -peust assembler jusques au nombre de sept cens combattans, et se mist -entre la Riole et Bergerac pour rencontrer ledit Bueil et ses gens; et y -en vindrent nouvelles audit monseigneur d'Anjou, qui tantost manda -messire Pierre de Bueil, son mareschal, et luy dist qu'il préist trois -ou quatre cens hommes d'armes et ses gens et alast à l'encontre de son -frère pour le conforter. Si y ala et mena trois cens cinquante hommes -d'armes, et estoient audit nombre messire Pierre de Bueil dessusdit, le -Besgue-de-Villaines, Yvain de Galles, messire Gieffroy Fevrier, -mareschal du connestable de France, messire Pierre de Mornay, mareschal -de monseigneur Loys de Sancerre mareschal de France; Thibaut du Pont, -Juel Rolant et pluseurs autres notables chevaliers et escuiers, et se -partirent de Bergerac le premier jour de septembre. Et celuy jour, près -de la ville d'Aymet, trouvèrent les gens et coureux de monseigneur -d'Anjou[313] les coureux dudit séneschal de Bordeaux, et furent pris -aussi comme tous les coureux françois. Et incontinent qu'il se sceurent -les uns près des autres il chevauchièrent d'une part et d'autre, si -s'entr'encontrèrent ainsi comme à un quart de lieue d'Aymet, et -descendirent à pié d'une part et d'autre, et se combattirent moult fort; -et par la grace de Dieu furent desconfis les Anglois, et furent ilec -pris ledit séneschal de Bordeaux, les seigneurs de Lagoran[314], de -Mussidan, de Duras, le sire de Rosan et pluseurs autres; et y ot -pluseurs des Anglois mors et noyés en une rivière qui près estoit, -appellée le Drot. Et l'endemain se rendi ladite ville de Bergerac audit -monseigneur d'Anjou qui y avoit esté à siège quinze jours; et ainsi vint -ladite ville en l'obéissance du roy de France. Et après ladite -besoingne, messire Jehan de Bueil en amenant les engins chevaucha devant -la ville d'Aymet qui se rendi, et ainsi fist la ville de Sauvetat. - - [308] Les éditions imprimées portent _Chasteau-Cheron_. C'est par des - erreurs de ce genre que les meilleures familles de France ont tant - de peine à retrouver dans nos historiens les titres de leur ancienne - illustration. - - [309] _Nantion_. Ce doit être la petite ville de _Nontron_ dans le - Périgord, à dix lieues de Périgueux. - - [310] _Condac_. Aujourd'hui village du département de la Charente, à - demi-lieue de _Ruffec_. - - [311] Ce qui est entre parenthèses a été omis dans les éditions - précédentes.--_Bourdeille_, au-dessous de _Nontron_. - - [312] _Aux gens_. Avec les gens. - - [313] _Coureux_. Pour _Coureurs_. Dans le bon usage de l'ancienne - langue françoise, on ne prononçoit pas les _r_ finales dans les noms - ni dans les verbes. _Courri_, _allé_, _porteu_, _coureu_, etc. - - [314] _Lagoran_. Ou _Langouiran_, petite ville près de Castres. - - - - -XLVII. - -Coment monseigneur le duc d'Anjou prist en Guienne pluseurs chasteaux et -forteresses dont les noms s'ensuivent. - - -En celuy temps, monseigneur le duc d'Anjou estant devant Bergerac, -monseigneur Berducat de Lebret vint à l'obéissance du roy avecques -aucunes forteresces qu'il tenoit. Et de Bergerac se parti ledit -monseigneur d'Anjou et ala devant Sainte-Foy, une grosse ville sur la -rivière de Dourdogne; et loga une nuit devant, et l'endemain se rendi, -et puis ala devant Chasteillon[315] une grosse ville et chastel, assise -sur la rivière de Dourdogne; et mist le siège devant, et y fu par douze -jours, ses truyes et ses engins fist drécier et gietter, et après ce -qu'il orent domaigié la ville et le chastel, il se rendirent. Et ilec -estant en son siège, envoia chevauchier ledit monseigneur d'Anjou ses -gens devant une grande ville appelée Craon[316], laquelle se rendi. Et -aussi envoia chevauchier monseigneur d'Anjou avec ses gens le sire de -Coucy et le mareschal de Sancerre devant la Bourne et Saint-Million, et -y ot de grans escarmouches. Et estant au siège devant Chasteillon, -firent serment audit monseigneur d'Anjou, les seigneurs de Lagoran, -Mussidan, Duras et de Rosan de estre desoremais bons et loyaus François, -combien que assez tost après ne demoura guères que les seigneurs de -Duras et de Rosan se parjurèrent et se tournèrent devers les Anglois, et -s'en alèrent à Bordeaux. Après la prise de Chasteillon s'en ala logier -monseigneur d'Anjou devant un chastel qui estoit de Lagoran, et -l'endemain vint devant Sauveterre, en entencion de l'assaillir, laquelle -se rendi et vint à l'obéissance du roy. Celuy jour, vint logier à un -quart de lieue d'une grosse ville appellée Montsegur, laquelle se rendi -l'endemain et vint à l'obéissance du roy. Et l'endemain se vint logier -devant Cauderot[317] qui se rendi à luy; d'ilec, vint devant -Saint-Macaire et y mist le siège, et fist drécier huit truyes et deux -engins; mais dedans quatre jours se rendi la ville à luy, et la ville -rendue, il fist drécier lesdis engins devant le chastel de -Saint-Macaire, qui se rendi tantost après. Et ilec estant au siège, se -rendi la ville de Langon. Et durant ledit siège, envoia chevauchier -ledit duc d'Anjou aucuns de ses gens qui pristrent le chastel d'Andorte -par assault; et aussi ala chevauchier, du commandement de monseigneur -d'Anjou, messire Olivier de Mauny[318] devant Lenduras et le prist. - - [315] _Chasteillon_. Aujourd'hui _Castillon_, au-dessous de - _Saint-Emillion_ et de _Libourne_, que notre scribe va écrire _La - Bourne_ et _Saint-Milion_. - - [316] _Craon_. Ou plutôt _Creon_, dans le pays _Entre deux mers_. - - [317] _Cauderot_. Au-dessus de _Saint-Macaire_, sur la Garonne. - - [318] _Mauny_. Variante: _Cliçon_. Ce doit être une faute de la - plupart des manuscrits. Olivier de Clisson étoit alors en Bretagne. - - - - -XLVIII. - -Coment pluseurs villes et chasteaux et forteresses se rendirent à -monseigneur le duc d'Anjou. - - -Ledit monseigneur d'Anjou estant au siège devant Saint-Macaire, se -vindrent rendre et mettre en l'obéissance du roy les seigneurs de Bedos, -monseigneur Avisant de Caumont; le sire du Chastel-d'Andorte, les enfans -de Saincte Aoys[319], eux, leur villes, chasteaux et forteresses dont il -avoient grant nombre. Et ledit monseigneur d'Anjou, estant au siège -dudit lieu de Saint-Macaire, luy vindrent nouvelles que les seigneurs de -Duras et de Rosan s'estoient tournés Anglois. Et tantost comme il le -sceut, combien qu'il eust ordené de mettre siège devant Cardillac, -voiant la mauvaistié des dessus dis, il ala devant Duras le jour -Saint-Denis, et incontinent qu'il y fust venu, il fist asségier la ville -qui celuy jour ne fu pas assaillie, mais l'endemain il ordena à la faire -assaillir. Lors les gens de la ville doubtans l'assault la rendirent. Et -puis assist le siège devant le chastel de ladite ville que moult estoit -fort, et fist drécier ses truyes et ses engins et canons, qui moult -endomagièrent ledit chastel, et en la fin luy fu rendu; et y fu trois -sepmaines au siège. Et après ledit chastel ainsi rendu pour la saison -d'hiver qui estoit venue et aussi pour ce que tous les chevaux se -mouroient, ledit duc départi ses gens par establies pour la saison de -hiver. Durant cette saison conquist, tant par force comme autrement, et -mist en l'obéissance du roy ledit monseigneur d'Anjou moult d'autres -grosses et bonnes villes comme Blaive, Mussidan et pluseurs autres -forteresses que tenoient les seigneurs de Lagoran et Mussidan; si que en -celle saison conquesta jusques au nombre de six vint et quatorze que -villes que chasteaux et autres grosses forteresces et notables. - - [319] _Saincte-Aoys_. Variante: _Sainte-Assise_. - - - - -XLIX. - -Coment ceux qui tenoient le chastel d'Auroy se rendirent à l'obéissance -du roy de France, par le sire de Cliçon. - - -En celle meisme saison, c'est assavoir le jour de la mi-aoust ensuivant, -ceux qui estoient au chastel d'Auroy en Bretaigne, devant lequel le sire -de Cliçon estoit à siège, le rendirent audit seigneur de Cliçon pour le -roy de France, et s'en alèrent en Angleterre. Et ainsi demoura toute la -duchié de Bretaigne au roy de France, excepté seulement le chastel de -Brest, devant lequel avoit bastides pour le roy de France, afin que ceux -dudit chastel ne peussent saillir hors. - -En celuy meismes temps, le navire du roy de France qui estoit sur la mer -fut en Angleterre; et prinstrent ceux qui estoient dedens la ville de la -Rie bonne ville et grosse, et puis l'ardirent et la laissièrent. Et en -celuy temps, envoia le roy le duc de Bourgoigne, son frère, le sire de -Cliçon et pluseurs autres en la frontière de Calais avec ceux qui devant -y estoient; et le quatriesme jour de septembre, ledit duc et sa -compaignie alèrent devant la ville de Ardre qui, le septiesme jour dudit -moys, fut rendue audit duc pour le roy. Et ledit jour fu pris d'assault -le chastel de Banelinguen, et la forteresce de la Planque, rendue audit -duc pour le roy, et depuis aussi fu pris le chastel d'Andric. Et après -se parti ledit duc et sa compaignie du païs de Picardie, car il n'y -povoient plus besoingnier pour le temps qui fu trop pluvieux, mais il -establirent gens d'armes et arbalestiers, pour garder lesdites -forteresces qu'il avoient prises. Et toutesvoies les Anglois ne -retournèrent point à Bruges à la mi-aoust mil trois cens septante-sept, -pour faire les responses sur les offres qui leur avoient esté faites à -Bouloigne, ainsi comme il avoient promis, si comme il fu dit par -devant[320]. - - [320] En cet endroit, dans le manuscrit de Charles V, nº 8395, un - feuillet presqu'entièrement blanc sépare ce qui précède de ce qui - suit, et la main du calligraphe change. C'est que, comme je l'ai dit - plus haut, la rédaction du voyage de l'empereur fut faite dans le - temps même de son séjour en France. Il est probable que les - chapitres précédens ne furent faits que plus tard, et ne furent - transcrits qu'après le récit du voyage dans notre exemplaire, que - nous regardons comme le modèle de toutes les autres leçons. Ces - dernières l'ont à compter d'ici grandement défiguré, comme nous le - remarquerons. - - - - -L. - -Coment Charles, empereur de Rome, escript au roy que il vouloit venir en -France. - - -En celuy temps mil trois cens septante-sept, escript au roy l'empereur -de Rome Charles, le quatriesme de ce nom, par lettres escriptes de sa -main, et par deux messages par luy envoiés, l'un assés tost après -l'autre, qu'il estoit ordené pour venir en France veoir le roy et faire -certain pèlerinage où il avoit sa dévocion, de quoy le roy fu moult -liés. Et pour ce que par lesdites lettres, il ne mandoit pas le temps de -son venir né par quel part il entendoit à entrer au royaume, luy renvoia -le roy de ses chevaucheurs pour luy en rapporter la certainneté; -lesquels luy rapportèrent que à l'entrée d'Alemaigne, en la duchiée de -Luxembourg, il avoient trouvé le roy des Romains, fils dudit empereur jà -venu audit lieu de Luxembourg, et estoit venu à petite compaignie en -habit mesconnu, luy et ses gens estimés entour quarante chevaux. Et -quant le roy fu de ce acertené, il se pensa que l'empereur ne feroit pas -longue demeure après la venue de son fils que il avoit envoié devant. Si -envoia hastivement à Rains et jusques à la ville de Mouson entrée de son -royaume, et par où ledit empereur devoit venir en celles parties, les -contes de Sarebruche et de Braine, ses conseilliers; le sire de La -Rivière, son premier chambellan, et messire Pierre de Chevreuse, maistre -de son hostel, en leur compaignie, et autres de ses serviteurs, pour -aler à l'encontre dudit empereur, et le recevoir honorablement à -l'entrée du royaume. Et demourèrent lesdites gens du roy audit lieu de -Mouson bien quinze jours; auquel temps il n'orent nulles nouvelles dudit -empereur, combien qu'il envoiassent audit lieu de Lucembourg, devers son -fils, pour en savoir la certaineté, lequel semblablement leur fist -savoir que nulle certaineté n'en savoit. Pour lesquelles choses le roy -les remanda. Et assez tost après leur retour, vint un messaige de -l'empereur au roy, et luy apporta lettres escriptes de sa main, -èsquelles il se excusoit de sa demeure, pour certaines guerres qui -estoient en aucunes parties d'Allemaigne, lesquelles il avoit desjà en -partie et vouloit du tout mettre en paix, avant son département, et luy -faisoit savoir que sans nulle faulte, il seroit huit jours devant Noël à -Paris; et que pour certaines causes et pour tenir plus brief et meilleur -chemin, il avoit changié son propos de venir par Lucembourg, mais il -venroit par Brebant, Hénau et Cambray; et pour ce manda son fils estant -à Lucembourg venir en Breban à luy, lequel le duc de Breban, son frère -et la duchesse sa femme, avecques les bonnes gens du païs receurent -moult honorablement. Et là, devoit venir à luy le conte de Flandres, -lequel se parti de Gand pour cette cause, à tout quarante chevaliers en -sa compaignie pour venir à Bruxelles; et là furent pris les hostels pour -luy. Mais quant il fu près de là, il s'escusa pour maladie qui luy -survint. Pour ce, se envoia excuser par le chastelain de Diquemme et -autres de ses gens, et s'en retourna en son païs sans veoir l'empereur. -De là se parti ledit empereur et vint en Haynau, où il cuidoit trouver -le duc Aubert, gouverneur de Haynau, lequel il avoit là mandé; mais -ledit duc estoit alé en Hollande, et pour ce n'y vint point; et -toutesvoies ala ledit empereur au Quesnoy où ses enfans estoient, et là -demoura un jour et vit lesdis enfans. - - - - -LI. - -Coment le roy de France envoia honnorables messaiges en la cité de -Cambray, pour aler à l'encontre de l'empereur qui y devoit venir et le -acompaignèrent très-honnorablement jusques dedens ladite ville, en -laquelle il fu receu joieusement à processions; et des paroles que -l'empereur dit aux gens que le roy luy avoit envoiés. - - -En celuy temps, avoit le roy envoié ses messages à Cambray devers ledit -empereur; c'est assavoir, le seigneur de Coucy, les contes de Sarebruche -et de Braine, le seigneur de La Rivière, Jehan Lemercier: et en leur -compaignie avoit grant foison de chevaliers et d'escuiers en bonnes -estoffes, vestus des livrées desdis seigneurs, et estoient bien trois -cens chevaux. Et furent le mardi devant Noël, vint-deuxiesme jour de -décembre, à Cambray un matin, et alèrent à l'encontre de l'empereur bien -une lieue hors de Cambray ainsi acompaigniés, pour luy encontrer et -accompaignier de par le roy ainsi honnorablement comme dessus est dit; -en luy disant que le roy le saluoit et avoit grant joie de sa venue et -grant désir de luy veoir. Si les reçut moult gracieusement et en mercia -moult le roy et eux de ce qu'il y estoient venus, en leur disant que mès -qu'il fust venu à la ville, il parleroit à eux plus plainement. Et dont -vint ledit empereur et approcha ladite ville de Cambray, et vinrent -au-devant de luy l'evesque et les bourgois à bien deux cens chevaux et -plus; et le commun et arbalestiers de la ville estoient à l'entrée de la -ville rengiés sans paremens, d'une part et d'autre en assez belle -ordenance. Et l'empereur vint chevauchant sur un roncin gris, et vestu -d'un mantel et chapperon de drap gris fourré de martres, et son fils, le -roy des Romains, encoste luy chevauchant aussi avant comme luy; et ainsi -chevauchièrent jusques bien avant en ladite ville, et là encontrèrent -l'evesque et les collèges à procession[321]. Si descendirent l'empereur -et son fils et ainsi alèrent à pié jusques à l'églyse. Et après ce qu'il -ot fait son oraison, il s'en ala en l'ostel de l'evesque, lequel estoit -bien honnestement paré en sales et en chambres, et luy fist ledit -evesque ses despens tant comme il fu à la ville. Et après disner envoya -querre les gens du roy dessus escrips et leur dist publiquement et -devant chascun que combien que il eust sa dévocion à monsieur Saint-Mor, -venoit-il principalement pour veoir le roy, la royne et leur enfans, que -il désiroit plus à veoir que créature du monde; et que après ce que il -l'auroit veu et parlé à luy, et qu'il luy auroit baillié son fils, le -roy des Romains, pour estre tout sien, lequel il luy amenoit, quant Dieu -le voudroit après prendre il prenroit la mort en bon gré, car il auroit -acompli l'un de ses plus grans désirs. Et combien que lesdites gens du -roy eussent sceu qu'il avoit entencion de estre à Noël à Saint-Quentin, -il firent tant que il demoura audit lieu de Cambray, qui est sa ville et -sa cité, en laquelle il povoit faire ses magnificences et estas -impériaux; et que au royaume de France n'eust point souffert le roy que -ainsi en eust aucunement usé. Et pour ce que de coustume l'empereur dist -la septiesme leçon à matines, revestu de ses habits et enseignes -impériaux, il fu avisé, par les gens du roy, que au royaume ne le -porroit-il faire, né souffert ne luy seroit. Si se consenti de bonne -volenté de demourer audit Cambray pour faire son ordenance acoustumée en -son empire. - - [321] Cette procession est figurée dans le msc. de Charles V, fº 467, - vº. Le costume de l'évêque est assez curieux. - - - - -LII. - -Les noms des villes par où l'empereur passa depuis Cambray jusques à -Senlis, et des nobles hommes qui lui furent à l'encontre. - - -L'endemain se party de Cambray ledit empereur, et vint au giste en une -abbaye du royaume que l'on appelle le Mont St-Martin[322], et y disna le -jour, et puis vint au giste à Saint-Quentin. Auquel lieu de -Saint-Quentin les gens et officiers du roy, bourgois et habitans de -ladite ville, vindrent à cheval à l'encontre de luy et le reçurent -honorablement, en lui disant que bien fust-il venu en la ville du roy; -et luy firent grans présens de char, de poissons, de vins, de pains, de -foins, d'avaine et de cires. Et est assavoir que en ladite ville et -semblablement par toutes les autres villes où il a esté, tant en venant -à Paris comme en son retour, il n'a esté receu en quelconque églyse à -procession né cloches sonnans, né fait aucun signe de quelconque -dominacion ou seigneurie; si comme au roy ou à ceux qui ont la cause de -luy appartiegne à estre fait en tout le royaume de France. Audit -St-Quentin demoura ledit empereur un jour, et vint à Han au giste où les -gens du roy qui au-devant estoient allés toujours le compaingnièrent; et -vindrent les gens de ladite ville de Han au-devant de luy, et lui firent -la révérence si comme avoient fais ceux de Saint-Quentin; et de là se -parti l'endemain après boire et vint au giste à Noyon. Et au devant de -luy vindrent à cheval l'evesque, chappitre et bourgois de ladite ville -en grant et belle compaignie, et luy firent la révérence, en disant les -paroles telles comme ceux de Saint-Quentin luy avoient dites, en disant -que bien fust-il venu en la ville du roy; et lui firent les présens -comme dessus est dit. Et demoura en ladite ville deux jours, et visita -l'abbaye de Saint-Eloy et le corps saint. - - [322] _Le Mont Saint-Martin_. Aujourd'hui village sur la route et à - mi-chemin de _Cambray_ à _Saint-Quentin_. - -Et le jeudi trente-et-uniesme et derrenier jour de décembre, se parti -d'ilec après boire et vint au giste à Compiègne; et au-devant de luy -vindrent à une lieue de la ville les gens de ladite ville, en belle -ordenance et bonne compaingnie bien jusques à deux cens chevaux. Et -assez tost après vint, de par le roy, à l'encontre dudit empereur, le -duc de Bourbon, frère de la royne de France, le conte d'Eu, cousin -germain du roy, les evesques de Beauvais et de Paris, et pluseurs autres -notables chevaliers et seigneurs en leur compaingnie, jusques au nombre -de trois cens chevaliers et plus, vestus des robes dudit duc, lesquelles -étoient de blanc et bleu mi-parti. Et luy dit le duc de Bourbon que le -roy le saluoit et estoit bien lie de sa venue et que très-volontiers le -verroit, et que là les avoit envoyés le roy pour le compaingnier. Et -l'empereur venu en ladite ville et descendu en son hostel, le duc de -Bourbon pria les seigneurs et chevaliers de l'ostel de l'empereur de -venir souper avecques luy en son hostel, lesquels y alèrent; et -l'empereur, pour luy faire plus avant plaisir, luy envoya son fils le -roy des Romains, en luy mandant que sé il feust en point qu'il se peust -aidier, car de nouvel au partir de Noyon lui estoit prise sa goute dont -il estoit si empeschié qu'il ne pouvoit aler, que luy en sa personne -fust alé souper avecques luy. Et ledit duc de Bourbon festoya ledit roy -et tous les autres, et donna à souper très grandement et largement, et y -assembla et fist estre les dames qui estoient en la ville et environ. Et -l'endemain, qui fu le vendredi premier jour de janvier, après ce qu'il -ot disné à Compiègne, il vint en un curre, pour ce qu'il ne pooit -chevauchier, à heure de vespres à Senlis: et au-devant de luy alèrent le -baillif de ladite ville et les officiers du roy, et en leur compaingnie -les gens de la ville, jusques au nombre de cent chevaux, en lui faisant -la révérence et en luy disant qu'il fust le bien venu en la ville du -roy. - - - - -LIII. - -Comment messeigneurs les ducs de Berry et de Bourgoigne, frères du roy -de France, acompaingniés de pluseurs nobles chevaliers, alèrent au -devant de l'empereur pour luy acompaingnier à entrer en la cité de -Senlis, et coment lesdis chevaliers et escuiers estoient noblement -vestus d'une couleur. - -ANNÉE 1378 - - -Tantost après un petit d'espace, à une lieue de ladite ville au plus, -vindrent à l'encontre dudit empereur de par le roy de France, -messeigneurs ses frères, les ducs de Berry et de Bourgoigne, le conte de -Harecourt, l'archevesque de Sens et l'evesque de Laon, et estoient -lesdis seigneurs accompaingniés de chevaliers et d'escuiers vestus tous -d'une robe, c'est assavoir: les chevaliers partis de veluyau noir et -gris; les escuiers, de soie pareil de couleur, et estoient bien cinq -cens chevaux en leur compaingnie. Et dit le duc de Berry à l'empereur, -de par le roy, que le roy le saluoit et avoit grant desir de le veoir, -et les envoioit au devant de luy pour luy honnorer et accompaingnier à -leur povoir, dont il mercia le roy et eux très grandement. Et quant il -fu descendu à son hostel, jusques où il le convoièrent, il s'en -retournèrent à leur hostels afin que il ne le grevassent, car il estoit -moult malade et travaillié; et les gens de la ville firent tels présens -comme dessus est dit des autres villes. - - - - -LIV. - -Coment l'empereur vint de Senlis à Louvres, et l'y envoya le roy un -curre et une littière noblement attelés, et de là vint à Saint-Denis en -France. - - -Le samedi ensuivant, qui fu second jour de janvier, se parti de Senlis -ledit empereur après boire, et vint au giste à Louvre, et vint à -l'encontre de luy le duc de Bar que le roy y envoya, qui de nouveau -depuis le département les frères du roy estoit venu vers luy; et furent -avec luy aucuns contes, banerés, chevaliers et escuiers, et là combien -que ce soit ville plate, luy furent fais aussi grans et aussi -honnorables présens comme ès villes dessus dites. Et l'endemain, qui fu -dimanche troisiesme jour de janvier, se parti de Louvres après boire. Et -pour ce que le roy avoit entendu qu'il estoit moult agrevé de la goute -et ne pouvoit chevauchier et le charrier luy faisoit grevance, il luy -envoya toute nuit, la nuit de samedi, un des curres de son corps -noblement appareillié et de chevaux blans atelé, et la littière de son -ainsné fils le daulphin de Vienne noblement appareilliée et attelée de -deux mules et de deux coursiers pour venir dedens plus aisiement. De -quoy ledit empereur fu moult lie, et en mercia moult le roy en son -absence en recevant ledit curre et laditte littière des messages du roy; -et puis vint en ladite littière jusque à la ville de Saint-Denis bien -acompaingnié de cent hommes à cheval des gens de ladite ville. Et assez -tost après luy vindrent au dehors de ladite ville les arcevesques de -Rains et de Rouen et de Sens; les evesques de Laon, de Beauvais, de -Paris, de Noyon, de Baieux, de Lisieux, de Meaux, d'Evreux, de -Thérouenne et de Condon; et l'abbé de Saint-Waast d'Arras, tous du -conseil le roy, et luy firent la révérence, en disant que il fust le -bien venu, et que le roy les avoit là envoiés pour le honnorer et le -acompaingnier. Et luy venu à Saint-Denis, il fist descendre sa littière -et porter icelle à bras, car pour sa maladie de goute dessus dite, il ne -povoit aler à pié. Et pour ce, en icelle se fist porter en l'églyse -Saint-Denis, devant le grant autel saint Loys où il fist son oroison -dévotement. Et ainsi de là fu porté dedens ladite littière jusques en sa -chambre, et là luy furent présentés, de par l'abbé, de grans poissons, -de connins, de buefs, de moutons, de volaille et d'avoine, et habondance -du vin, tant comme luy et ses gens en porent despendre. Et pareillement -luy firent les gens de la ville de très grans présens; et après ce que -il se fu une grant pièce reposé, il se dementa de veoir les reliques de -léans, et se fist porter au trésor en une chaière et là vit les -reliques, les couronnes, joyaux, et s'y tint très longuement en y -prenant très grant plaisir, si comme il sembloit à sa chière, par le -rapport de ceux qui près de luy estoient. Et après ce qu'il fu reporté -en sa chambre, lesdis frères du roy et aucuns des prélas qui estoient -demourés prisrent congié de luy, et revindrent devers le roy à Paris, et -il demoura tout le jour en ladite abbaye. - - - - -LV. - -Coment l'empereur après ce qu'il ot veu les reliques Saint-Denis, tant -ou trésor comme ailleurs, et visité les sépultures que il requist à -veoir, se parti de Saint-Denis pour venir à Paris. - - -Le lundi ensuivant, quatriesme jour du mois de janvier, se leva -l'empereur bien matin, pour ce que celuy jour il devoit venir à Paris; -si se fist porter en l'églyse de monseigneur saint Denis et devant les -corps sains, et là fist ses dévocions, et se fist porter entour les -chaces, et baisa les reliques, le chief, le clou et la couronne, et puis -demanda à veoir les sépultures des roys, et par espécial du roy Charles -et de la royne Jehanne sa femme, du roy Phelippe et de la royne Jehanne -de Bourgoigne sa femme; car il disoit que en leur hostel avoit esté -norry en sa jeunesse et que moult de biens lui avoient fais. Et aussi -volt-il veoir la sépulture du roy Jehan, et fist assembler l'abbé et le -couvent et leur requist très affectueusement que il voulsistent Dieu -prier pour ses bons seigneurs et dames qui gisoient là. Après se parti -de l'église, et vint en sa chambre où il avoit esté par devant, et là -vint de par le roy, c'est assavoir messires Bureau de la Rivière, son -premier chambellan, et Colart de Tanques, escuier de son corps, et -vinrent en la court devant les fenestres de sa chambre, et luy -présentèrent, de par le roy, un bel destrier ensellé des armes de France -bien et richement, et pareillement un bel coursier; et autant et autels -en présentèrent à son fils le roy des Romains. De quoy il mercia le roy -grandement, et dit qu'il monteroit et entreroit dessus à Paris, combien -que il luy fust bien grief pour cause de sa maladie: et pour ce les -envoya devant à La Chappelle Saint-Denis, et jusques là se fist porter -en la littière de la royne, qui pour ce luy avoit esté envoiée -très-richement et noblement attelée et appareilliée. Et après ce qu'il -ot beu, il se party de Saint-Denis en la littière, comme dit est; et -entre Saint-Denis et La Chappelle, vindrent à l'encontre de luy le -prévost de Paris et le chevalier du guet, avecques très grant quantité -de leur gens à cheval, vestus d'unes robes, et aussi y estoit le prévost -des marchands, et les eschevins de la ville de Paris, et des bourgois -bien montés et vestus de robes mi-parties de blanc et de violet: et -estoient bien en nombre, en ladite place, de dix-huit cens à deux mile -hommes, de quoy lesdis prévost et chevaliers, les eschevins et grant -quantité de autres bourgois estoient montés sur beaux destriers et -coursiers très noblement, et se misrent rengiés aux champs, selon le -chemin, en très belle ordenance. - - - - -LVI. - -Coment les prévos de Paris et des marchans et Chevalier du guet se -despartirent d'avec le commun qui estoient rengiés sur les champs, et -alèrent au devant de l'empereur pour luy faire révérence. - - -Lors se départirent d'avec les autres le prévost de Paris, le prévost -des marchans et le Chevalier du guet, et se approchièrent de l'empereur, -et porta le prévost de Paris les paroles en disant: «Très excellent -prince, nous les officiers du roy à Paris, le prévost des marchans et -les bourgois de la bonne ville, vous venons faire la révérence et nous -offrir à faire vostre bon plaisir, car ainsi le veult le roy nostre -seigneur, et le nous a commandé.» Et l'empereur en mercia le roy et eux -moult gracieusement. Et lors lesdis prévos et échevins avec les bourgois -vindrent ensemble jusques à Paris, et estoient bien en la compaingnie -tant des officiers du roy comme des gens de la ville de Paris, quatre -mille chevaux et plus. Et ainsi acompaingnié vint ledit empereur à la -Chappelle Saint-Denis, et là se fist descendre de la littière de la -royne en un hostel, et fu mis à cheval sur le destrier que le roy luy -avoit envoié à Saint-Denis, lequel estoit morel[323]; et semblablement -monta le roy des Romains sur celui que le roy luy avoit envoié, lequel -estoit pareillement morel. Et appenséement le roy de France les leur -donna de celuy poil qui est plus loing et opposite du blanc, pour ce que -ès coustumes de l'empire, les empereurs ont acoustumé d'entrer ès bonnes -villes de leur empire et qui sont de leur seigneurie, sur cheval blanc, -et ne vouloit pas le roy que en son royaume il le feist ainsi, affin -qu'il n'y peust estre noté aucun signe de dominacion[324]. - - [323] _Morel_. Noir. On voit cette cavalcade dans le manuscrit de - Charles V, fº 470, rº. - - [324] Villaret a eu grand tort de traiter de petitesses ridicules - toutes ces précautions cérémonieuses du roi de France. Dans les - idées admises à la cour impériale et souvent même à celle de Rome, - tous les rois chrétiens relevoient de l'empereur. Or, l'indépendance - de la couronne de France ne permettoit pas de tolérer de pareilles - prétentions. - - - - -LVII. - -Coment le roy de France se parti de son palais pour aler à l'encontre de -l'empereur son oncle. - - -En celuy mesme jour et heure, se parti le roy de France de son palais, -monté sur un grant palefroy blanc, richement ensellé tout aux armes de -France. Et estoit le roy vestu d'une cote hardie[325] d'escarlate -vermeille et d'un mantel à fons de cuve fourré. Et avoit en sa teste un -chappel à bec de la guise ancienne, brodé et couvert de perles très -richement. Et en sa compaingnie estoient quatre ducs, c'est assavoir: de -Berry, de Bourgoigne, de Bourbon et de Bar; et les contes d'Eu, de -Bouloigne, de Coucy, de Sarebruche, de Tancarville, de Sancerre, de -Dampmartin, de Porcien, de Grantpré, de Siaume et de Braine; et pluseurs -autres grans seigneurs, banerés et autres chevaliers sans nombre et -estimacion, et d'autres grans gentilshommes; et si estoient des prélas -tous ceux dessus escrips, qui alèrent au dehors de la porte Saint-Denis -au devant de l'empereur, et estoient tous en chappes romaines par -l'ordenance et commandement du roy; et estoient grandement montés, et -accompagnés de leurs chappelains et autres gens chascuns de leur robes. -Et les seigneurs et princes dessus dis estoient montés sur grans chevaux -moiens, plus haus que coursiers et grandement acompaingniés de -chevaliers et d'escuiers, chascun des livrées de leur seigneurs. Et -aussi avoit le roy ses officiers de tous estas, en très grant quantité, -vestus chascun office d'unes robes; c'est assavoir: chambellans, de deux -paires de robes les unes de veluyau et les autres de deux escarlates -parties; les maistres d'ostel, de deux veluyaux inde et tenné; et les -chevaliers d'onneur, de veluyau vermeil; les escuiers du corps et -d'escuierie, de camocas bleu; les huissiers d'armes, de deux camocas -partis de bleu et rouge; les officiers, panetiers, eschansons, varlès -tranchans, vestus de deux satanins pallés de blanc et tenné; et -pareillement estoient les officiers du daulphin de Vienne, ainsné fils -du roy; et les queus et escuiers de cuisine vestus de houpellandes de -soie et aumuces fourrées, à boutons de perles pardessus; les varlès de -chambre cinquante-deux, tous vestus d'unes robes d'un roié gris blanc -contre noir; les someliers vestus d'un roié gris blanc contre un drap -noir. Les sergens d'armes, de cinquante à soixante, vestus d'unes robes -de drap bleu et noir. Les someliers, d'un roié brun contre un vermeil; -et ainsi de tous les autres officiers, chascune office séparément d'unes -robes. Et mist le roy à partir de la cour du palais, pour la multitude -des gens à cheval qui y estoient, plus de demi-heure à issir hors. Et -chevaucha parmi la ville en grant multitude de gens, droit le chemin de -Saint-Denis, en passant par la porte et bastide de Saint-Denis. Et -estoit l'ordenance des gens du roy si bien faite, que peu y avoit de -presse au regart de la multitude de gens qui là estoient. Et devant -aloient tous les chevaliers et escuiers, les arbalestriers de cheval et -sergens d'armes. Et devant le roy estoit le mareschal de Blainville et -escuiers de son corps, qui avoient deux espées à escharpe et les -chappeaux de paremens. Et, sans moien[326], estoit devant luy le fils du -roy de Navarre et les contes de Harcourt et de Tancarville, et par -derrière ses huissiers d'armes. Et après, les quatre ducs dessus dis, et -pluseurs autres contes et barons, et les prélas dessus nommés par -ordenance venoient après, deux et deux. - - [325] _Cote hardie_. Dans la miniature que nous avons mentionnée tout - à l'heure, cette cote hardie paroît être un vêtement serré sous le - manteau. - - [326] _Sans moien_. Sans intermédiaire. - - - - -LVIII. - -Coment le roy de France et l'empereur avec son fils, le roy des Romains, -s'entrencontrèrent entre La Chappelle et le Moulin à vent, et de la -révérence que il firent l'un à l'autre à l'assemblée. - - -Après ceux, aloient les arcevesques premiers, et les evesques après; et -après venoient les grans chevaux et palefrois du roy très richement -ensellés, et les varlès les menoient en destre, montés sur autres -roncins, vestus tous d'unes robes, et si avoient paremens de France en -escharpe, en la manière acoustumée. Et le palefrenier du roy estoit -devant les escuiers de corps, monté sur un grant coursier, et avoit le -parement du roy, lequel estoit de veluyau et de brodeure; les fleurs de -lis pourfilées de perles en escharpe autour le col, ainsi comme il est -acoustumé de porter. Et avec les sergens d'armes du roy estoient devant -les deux trompettes du roy, à trompes d'argent et penonceaux de brodeure -qui trompoient aucune fois, pour faire les gens avancier de chevauchier. -Et ainsi chevaucha le roy de son palais jusques en mi-voie du Moulin à -vent et de La Chappelle, que il s'entrencontrèrent luy et l'empereur; et -fu grant pièce avant que il pussent venir l'un à l'autre, pour la presse -des gens qui y estoient. En laquelle encontre ledit empereur osta sa -barrette et son chapperon, et aussi le roy; et ne se volt le roy trop -approchier de l'empereur, pour ce que son cheval ne fraiast à ses jambes -où il avoit la goute; mais prisrent les mains l'un de l'autre et -s'entresaluèrent, en disant le roy à l'empereur que très bien fust-il -venu et que il avoit eu grant désir de le veoir. Et passa outre le roy -pour saluer le roy des Romains en la manière qu'il avoit fait -l'empereur; et puis retourna devers l'empereur et le fist mettre à -dextre de luy, combien que l'empereur s'en excusast très-longuement et -ne le vouloit faire; et fist mettre à senestre emprès luy le roy des -Romains. Et ainsi chevaucha le roy au milieu de l'empereur et de son -fils tout le chemin, et tout au lonc de la ville de Paris jusques à son -palais, par l'ordenance et en la manière qui s'ensuit: - - - - -LIX. - -De la noble ordenance qui estoit quant le roy et l'empereur et son fils -entrèrent à Paris. - - -Premièrement, fu par le roy ordené que les gens de la ville, pour ce -qu'il estoient en trop grant quantité, demourassent aux champs sans -entrer en la ville, jusques à tant que l'empereur, le roy et toutes leur -gens fussent entrés et passés en la ville, et ainsi fu fait. Et aussi -avoit le roy fait crier le jour devant, que nul ne fust tant hardi -d'occuper le chemin de la grant rue en venant au palais de gens né de -charroi, né ne se boujassent des places où il s'estoient mis pour veoir -l'empereur, le roy et le roy des Romains passer. - -Et de fait furent mis sergens, pour garder au bout des rues qui viennent -sur le chemin de la grant rue, qui gardoient et deffendoient le peuple -de passer. Et lors descendirent à pié trente des sergens d'armes, et -prisrent le travers de la rue, alant devant les escuiers du corps du roy -leur maces en leur poings, et leur espées garnies d'argent en -escharpe[327]. Et pour ce que l'empereur avoit fait assavoir au roy, dès -ce qu'il vint à Saint-Denis, que à son venir à Paris il ne vouloit avoir -nul de ses gens auprès de luy, mais se mettoit en la garde et -gouvernement du roy et de ses gens tels comme il les luy voudroit -baillier, et prioit très fort le roy que il les luy voulsist tels -baillier que bien le gardassent de presse; et aussi qu'il pleust au roy -ordener aucunes gens qui menassent ses gens devant au palais tous -ensemble, laquelle chose le roy fist; et les fist mener les premiers et -conduire par le seigneur de Coucy, le conte de Sarebruche et le conte de -Braine, qui continuelment avoient esté avec l'empereur puis qu'il estoit -entré au royaume. Et pour la garde du corps de l'empereur ordena le roy -six de ses chambellans et quatre de ses huissiers d'armes; c'est -assavoir: le seigneur de la Rivière, messire Charles de Poitiers, -messire Guillaume des Bordes, messire Hutin de Vermelles, messire Jehan -de Barguettes et le Barrois; et autant en ordena le roy pour son corps: -et au roy des Romains, quatre et deux huissiers d'armes, lesquels tous -chambellans, chevaliers et huissiers d'armes descendirent aussi à pié, -et se ordenèrent en la garde qui commise leur estoit en belle et bonne -ordenance. - - [327] Voyez la curieuse représentation de ces écuyers du corps du roi, - dans la deuxième miniature du fº 470 rº, manuscrit de Charles V. - - - - -LX. - -De l'ordenance des nobles barons, chevaliers, prélas, escuiers et gens -de Paris, qui chevauchoient après les trois princes dessus dis[328]. - - [328] Les quatre précieux chapitres suivans n'ont jamais été imprimés - et ne se retrouvent que dans le manuscrit de Charles V et dans ceux - des _Continuateurs de Nangis_. Les éditions imprimées et les autres - manuscrits portent: «Et du surplus je me tais, pour ce que trop - longue chose seroit à escrire; et mesmement à ce que en pluseurs - lieux en sera trouvé escript. Et bien viens au disner que le roy luy - donna au palais dont l'assiette fu telle.» Par ces mots _en pluseurs - lieux_ il semble que l'on ait voulu désigner l'_Histoire de Charles - V_ faite plus de vingt ans après le meilleur texte de nos - _Chroniques_ par Christine de Pisan. Mais cet historien a beaucoup - abrégé elle-même les précieux détails dans lesquels l'historiographe - étoit entré. - - -Item, après les gens de l'empereur qui estoient les premiers entrans en -la ville, estoient les chevaliers et escuiers du royaume de France, qui -estoient bien huit cens chevaliers sans les escuiers dont on ne sait le -compte, et estoient noblement vestus et parés et très-bien montés, si -que c'estoit noble et merveilleuse chose à veoir. Après estoient le -chancelier de France et les conseillers du roy lays. Et après estoient -d'un front, à pié, les portiers et varlès de porte, leur verges en leur -mains et vestus d'unes robes. Et après estoit à cheval le prévost de -Paris, et après le prévost pluseurs contes et barons. Et après estoit le -maréchal de Blainville. Et après ledit mareschal estoient les escuiers -du corps et escuierie du roy comme dessus est escript. Et au plus près -de l'empereur, du roy et du roy des Romains, estoient un renc de -chevalliers à pié, chascun un baston en son poing; et les chambellans et -gardes sus escrips entour l'empereur, le roy et le roy des Romains, -estoient tellement que nul n'en povoit approuchier né les empresser. Et -derrière les chevaux de l'empereur, du roy et du roy des Romains, -estoient les huissiers d'armes tous rengiés à pié, qui aussi avoient des -bastons en leurs poins. Et venoient après les frères du roy, le duc de -Berry et de Bourgoigne, et entre eux deux, au milieu, estoit le duc de -Breban, frère de l'empereur et oncle du roy; et après, le duc de -Sassoigne, esliseur de l'empire, le duc de Bourbon, le duc de Bar, et -des autres ducs allemans un appellé le duc Henry, le duc de Bousselau et -le duc de Trappo. Et derrière lesdis ducs estoient vint chevaliers et -escuiers à pié, qui sont pour la garde du corps du roy, et vint-cinq -arbalestriers tous armés couvertement, les espées en une main et bastons -ès autres, lesquels se tenoient fors et serrés ensemble pour garder de -foule et de presse l'empereur, le roy et le roy des Romains, et les ducs -dessus dis qui venoient derrière eux, de la foule et multitude des gens -qui venoient après à cheval. Et après venoient tous les prélas dessus -escris, et après, les chevaux de parement du roy et tout le remenant de -la multitude de chevaux et gens. Et tout derrière venoient le prévost -des marchans, le chevalier du guet et les sergens, avec les gens de la -ville de Paris. Et ainsi et par telle ordenance chevauchoient -l'empereur, le roy et le roy des Romains, par tele manière qu'il ne -fussent pressés né arrestés. Mais en brief temps et pou d'espace, -vindrent très légièrement et briefment jusques au palais, dont plusieurs -gens furent moult merveilliés, qui autrefois n'avoient veue tele né si -bonne ordenance de tele multitude, si pou de desroy né de presse. Et -aussi furent faites à la porte du palais certaines barrières, et à -l'entrée des merceries et de la grande sale aussi, et mis et ordenés -sergens d'armes et autres sergens pour icelles garder estroitement, et -telement furent gardées que l'empereur, le roy et le roy des Romains et -des autres grans seigneurs qui y entrèrent, n'estoient pas plus de -quarante[329] chevaux; et avoit esté ordené que à la venue ou entrée -dudit palais, nul ne s'arrestast devant ladite porte, mais passast -oultre chacun à cheval et s'espandissent parmi les rues foraines, afin -de y avoir moins de presse. Et ainsi vindrent au perron de marbre -environ trois heures après midi. Et pour ce que l'empereur ne se povoit -pas aisément soustenir pour sa dite maladie, mais le convenoit porter -entre bras, le roy luy avoit fait appareillier par un sien secrétaire -qui lors estoit concierge de son palais, nommé maistre Phelipe Ogier, en -la cour soubs ledit perron, une chaiere couverte de drap d'or et le fist -asseoir dedens. - - [329] _Quarante_. Suivant Christine de Pisan: _Cent_. - - - - -LXI. - -Comment le roy de France vint à l'empereur emprès le perron où il estoit -assis et le salua et le baisa, et puis baisa le roy des Romains, et de -l'assiette du soupper de celuy jour. - - -Si comme l'empereur se séoit et reposoit en la chaière dessus dite, le -roy vint à luy et luy dist qu'il fust le très bien venu en son palais, -et que onques prince n'y avoit veu plus volentiers; et lors le baisa, et -l'empereur osta tout son chaperon et l'en mercia très humblement; et -aussi salua le roy son fils le roy des Romains et le baisa. Et lors fist -le roy lever l'empereur par ses chevaliers et porter en sa chaière -contremont les degrés, et aloit le roy d'un costé des degrés et menoit -le roy des Romains à sa main sénestre; et ainsi ala le roy coste à coste -de l'empereur, jusques à la chambre qu'il luy avoit faite appareillier; -c'est assavoir en la chambre faicte de bois d'Irlande qui est coste la -chambre vert, et regarde d'une part sur les jardins du palais et d'autre -part à la Sainte-Chappelle; et toutes les autres chambres derrière -laissa pour l'empereur; et pour son fils le roy des Romains laissa et -fist ordener les chambres de dessous où se souloient retraire les roynes -de France; et prist et se loga le roy ès haultes chambres à -galathas[330], que fist faire le roy Jehan son père. Et après ce que -l'empereur se fu un petit reposé, le roy l'ala veoir en sa chambre; et -sitost que le roy approucha de luy, il osta tout arrière jus son -chaperon, et dist que il le venoit veoir et luy monstrer sa coiffe que -encore n'avoit pas veue[331]; et l'empereur osta son chapeau et tantost -se recouvrirent le roy et luy, et s'assistrent en deux chaières l'une -emprès l'autre. Et là, le roy luy dist les paroles qui ensuyvent: «Beaux -oncles, sachiez que j'ay si grant joie de vostre venue comme plus puis, -et vous pri que vous tenez que en ce que j'ay vous avez comme au vostre, -et plus avant ne vous scay offrir.» A quoy l'empereur osta arrière son -chaperon et le roy aussi, et respondit ledit empereur ces paroles: -«Monseigneur, je vous merci des honneurs et biens que vous me faites, et -je vous offre et vueil que vous soyés certain que moy et mon fils que je -vous ai ci amené; et tous mes autres enfans et quanque j'ay, sommes -vostres et le poez prendre comme le vostre.» Auxquelles paroles pluseurs -gens estoient qui orent grant plaisir et joie de cestes grans amitiés et -bonnes volentés. Et ainsi se départi le roy. Et pour la maladie dudit -empereur qui estoit très-griève, considéré que il avoit eu fièvre -avecques et estoit moult travaillié dudit chemin, le roy le fist soupper -en sa chambre; et il mena soupper avecques luy le roy des Romains et les -ducs, seigneurs et chevaliers qui estoient venus avec luy, et y ot très -grant soupper et très grant presse de gens d'estat, et fu l'assiète tele -que il ensuit: L'evesque de Paris, premier; le roy, et puis le roy des -Romains; le duc de Berry, le duc de Breban, le duc de Bourgoigne, le duc -de Bourbon et le duc de Bar; et pour ce que deux autres ducs n'estoient -pas chevaliers, mengièrent à l'autre table, et leur tint compaignie -messire Pierre fils du roy de Navarre, le conte d'Eu et pluseurs autres -seigneurs. Et est assavoir que la grande sale du palais, la chambre de -parlement, la sale sur l'eau, la chambre vert, les autres chambres -notables du palais, la Sainte-Chappelle, la chapelle d'emprès la chambre -vert estoient partout très-richement parées et ordenées, tant au palais -comme au chastel du Louvre, à Saint-Pol, au bois de Vinciennes, et à -l'ostel de Beauté-sur-Marne, èsquels lieux le roy mena, tint et festoia -partout l'empereur. Et ainsi se passa la journée dudit lundi, entrée de -l'empereur à Paris. Et après vin et espices données après souper, se -retraistrent le roy, et le roy des Romains et les autres seigneurs -chascun en sa chambre. - - [330] _A galathas_. Christine: _Et Galathas_. Je pense qu'il faut - entendre par là les longues galeries dans lesquelles sont encore - aujourd'hui conservées les archives du parlement. Ce passage curieux - nous apprend ce que les historiens de Paris semblent avoir ignoré, - que le roi Jean avoit fait exécuter de grands travaux dans le - Palais. Le nom de _Galathas_ n'avoit jusqu'à présent été relevé que - dans un édit de la chambre des comptes. «_Galatha_. Edictum anni - 1358: In camerâ compotorum superiùs _ad Galathas, ubi erant Domini - de Montemorenciaco_, etc. Locus hodiè incognitus in Camerâ - computorum.» (_Nouv. Ducange._) Le texte de nos chroniques permet de - mieux déterminer l'endroit appelé _Galathas_ dans le Palais. - - [331] «Et en le saluant osta tout jus son chaperon. Dont il pesa à - l'empereur qui recouvrir le voult. Et il dist que il luy monstroit - sa coiffe que encores n'avoit veue. Car est assavoir que ès - anciennes guises, les rois portoient déliées coiffes soubs les - chapperons.» (Christine de Pisan.) - - - - -LXII. - -Des présens que ceux de la bonne ville de Paris firent à l'empereur et à -son fils le roy des Romains. - - -Le mardi ensuivant, qui fu le quint jour de janvier, le prévost des -marchans et les eschevins de Paris, à heure que l'empereur disnoit en sa -chambre, entrèrent devers luy et luy présentèrent de par la ville, une -nef[332] pesant neuf vins et dix mars d'argent, dorée et très-richement -ouvrée, et deux grans flascons dorés et esmailliés du prix de septante -mars d'argent. Et à son fils présentèrent une fontaine d'argent dorée et -richement ouvrée du pois de quatre-vint trèze mars, avec deux grans pos -d'argent dorés très richement ouvrés de trente mars pesans. Et ce dit -jour, le roy ne vit point l'empereur pour ce qu'il avoit esté malade et -mal dormi la nuit, et ot jà mengié et se vouloit couchier dormir à -relevée, avant que le roy eust ouï son service et messe à note, comme de -coustume est. Mais ledit empereur envoia devers le roy luy prier moult -affectueusement que il luy pleust qu'il peust à luy parler ce jour -privéement, pour luy dire aucunes besoignes dont il avoit à parler à -luy; et voult et requist que le chancelier de France y feust présent -avecques le roy. Et menga le roy ce jour en sale à grant foison de gens; -et y furent le duc de Sassoigne, qui le soir devant n'avoit pas souppé -avecques le roy, l'evesque de Brusseberg, le chancelier de l'empereur, -et tous ou la plus grant partie des princes, seigneurs et gens de -l'ostel de l'empereur; et le roy des Romains n'y manga pas, pour ce que -le roy le laissa tenir compaignie à l'empereur son père. Et après ce que -le roy ot disné et se fu retrait en sa chambre, il ala à bien pou de -gens et secrètement devers l'empereur, ainsi que il l'avoit prié et y -mena son chancellier; et l'empereur et le roy assis en deux chaières, -l'un d'encoste l'autre, firent widier tout, excepté le chancellier de -France que il retindrent et appelèrent. Et longuement parla l'empereur -au roy, et tant furent bien ensemble comme l'espace de trois heures, et -sur la fin de leur partir fu appellé le chancellier de l'empereur. Des -paroles né des besoignes dont il parlèrent ne scet-on riens. Et aux -vespres dudit mardi, qui fut veille de la Tiphaine, ala le roy icelles -oïr en la Sainte-Chappelle, et à sa main sénestre menoit le roy des -Romains; et y estoient deux oratoires, tendus l'un à destre près des -chaières, et l'autre à sénestre près du revestiaire; et en celuy à -destre étoit le roy, et en celui à sénestre le roy des Romains; et fist -le service l'arcevesque de Rains, et fu la Sainte-Chappelle si noblement -aournée et l'autel si richement et grandement garni de joyaux d'églyse -et de reliques, et tellement enluminée que c'estoit belle et -merveilleuse chose à veoir. Et avoit si grant multitude de gens d'estat -aus vespres, que à paines povoient-il estre en la Sainte-Chappelle. Et -au soupper dudit mardi, qui fu la veille des Roys, fu le grant palais -moult noblement paré et ordené, et tant de plas pendus par icelle, et -tant de torches et estandars attachiés parmy la sale en moult de places, -avecques grant multitude de varlés vestus d'un drap, tenans grant foison -de torches, que on véoit aussi clair par nuit en ladite sale comme on -feroit par jour; et y soupa le roy, le roy des Romains, les prélas et -princes qui ensuivent, en la forme et manière que l'assiete fu. C'est -assavoir: que premier fu assis au grant days de la table de marbre -l'evesque de Paris, l'evesque de Brusseberc, conseillier de l'empereur, -l'arcevesque de Rains, le roy, le roy des Romains; les ducs de Berry, de -Breban, de Bourgoigne, de Saissoigne, de Bourbon; le duc Henry et le duc -de Bar, et les autres ducs et princes sistrent à l'autre days qui estoit -entre la table de marbre et l'uis de parlement. Et fu le souper lonc et -servi de grant foison de mès qui trop longue chose seroit à recorder. Et -à ladite sale furent audit soupper, par le raport des héraux, tant du -royaume de France comme d'estranges, de huit cens à mil chevaliers, et -grant multitude d'autres gens d'estat en très grant presse, combien que -le service feust fait très honnestement et sans desroy, et tost et bien -délivrés et servis tous ceux qui mengièrent audit palais, aussi bien les -basses et lointaines tables, comme les hautes et plus prochaines. Et -après souper s'en ala le roy et le roy des Romains en la chambre de -parlement, en leur compaignie les prélas, princes, seigneurs et -chevaliers dessus escrips, tant comme il en y pot entrer. Et furent là -les menesterels de bas instrumens, et y jouèrent en la manière -acoustumée; et estoit ladite chambre noblement parée toute à fleurs de -lis et grandement alumée, et avoit deux chaières aus deux costés du lit -à parer, hautement mises, et sur chascune d'icelles un ciel de brodeure -à fleurs de lis. Et au prendre vin et espices le duc de Berry servi -d'espices le roy, et le duc de Bourgoigne servi du vin, et après se -retrahi le roy par derrières en sa chambre, et envoia le roy des Romains -par la sale, en la compaignie de ses frères, les ducs dessus nommés et -plusieurs autres seigneurs et chevaliers. Et ainsi fu parfaite la -journée dudit mardi, qui fu cinquiesme jour de janvier. - - [332] La _Nef_ étoit le morceau principal de la vaisselle chez les - grands seigneurs et surtout chez nos rois. La _nef d'or_ étoit - encore un meuble d'étiquette à la cour de Louis XVIII. J'ignore si - elle orne toujours la table du roi. - - - - -LXIII. - -Comment le roy monstra à l'empereur les reliques de la Sainte-Chappelle -de son palais. - - -Le mercredi ensuivant, sixiesme jour de janvier et jour de la Thiphaine, -l'empereur fist prier au roy qu'il luy pleust celui jour montrer les -saintes reliques, et que celuy jour avoit dévocion de les veoir et soy -faire apporter, et estre à la messe et disner au palais avecques le roy. -Si se levèrent le roy et l'empereur bien matin, et fist le roy garder -les portes du palais plus estroitement que devant par chevaliers et -escuiers de son hostel, pour ce que le jour devant les sergens d'armes -et sergens de Chastellet y avoient trop laissié passer de gens; et si -bien furent gardées que nul n'y entra que chevaliers et escuiers ou -autres gens d'estat. Par quoy l'empereur et le roy alèrent paisiblement -et sans trop grant presse en ladite chappelle: et pour ce que l'empereur -voult en toutes manières monter en hault devant ladite chasse et veoir -les saintes reliques, et la montée soit greveuse et estroite, il n'y pot -estre porté dans sa chaière, mais se fist tirer par les bras et jambes -contre mont la vix[333], et pareillement ravaler à très grant paine et -travail et grevance de son corps, pour la grant devocion qu'il avoit à -veoir de près lesdites saintes reliques. Et quant il fu amont et le roy -ot ouverte la sainte chasse, ledit empereur osta son chapeau et joint -les mains, et comme en larmes fist là son oroison longuement en très -grant dévocion, et puis se fist soustenir et apporter baisier les -saintes reliques; et l'y monstra et devisa le roy toutes les pièces qui -sont en ladite chasse. Et après ce que les princes qui avecques luy -estoient orent baisié, le roy tourna ladite chasse devers la chappelle, -et laissa à garder icelle les evesques de Beauvais et de Paris, revestus -en pontifical de mictres et de crosses. Et quant l'empereur fu raporté -aval, il ne voult pas estre mis en l'oratoire que le roy luy avoit fait -appareillier, mais volt estre en la chaière où le trésorier de ladite -chappelle a coustume à seoir, pour mieux et plus longuement veoir -lesdites saintes reliques, et estre mieux à l'opposite du tronc de -ladite chasse. Et là luy appareilla-l'en son siège d'un drap d'or bien -et honestement, et le roy se mist en son oratoire qui estoit près de -l'uis du vestiaire. Mais pour ce que l'empereur n'avoit nulles -courtines, fist le roy rebrassier les siennes, et au commencement de la -messe envoia le roy, par l'arcevesque de Rains, l'eaue benoite à -l'empereur premiers que à luy et aussi le texte de l'Évangile, combien -que l'empereur le refusast fort. Mais de fait le voult ainsi faire le -roy pour luy honnorer, pour ce qu'il estoit venu luy veoir en son -royaume et estoit en son hostel. Et quant ce vint à l'offrande, le roy -avoit fait appareillier trois paires des offrandes, d'or, d'encens et de -mirre, pour offrir pour luy et pour l'empereur ainsi qu'il est -acoustumé. Et fist demander le roy à l'empereur s'il offreroit point, -lequel s'en excusa en disant qu'il ne povoit aler né soy agenoillier né -aucune chose tenir pour la goute, et qu'il pleust au roy offrir et faire -selon son acoustumance; si fu l'offrande du roy tèle qui s'ensuit: Trois -chevaliers, ses chambellans, tenoient hautement trois bèles coupes -dorées et esmaillées; en l'une estoit l'or, en l'autre l'encens, et en -la tierce le myrre, et alèrent tous trois par ordre, comme l'offrande -doit estre bailliée, devant le roy et le roy après, qui -s'agenoillièrent, et il s'agenoilla devant l'arcevesque, et la première -offrande qui fu de l'or, luy bailla celuy qui la tenoit et il l'offri et -baisa la main. La seconde, qui est de l'encens, bailla le secont -chevalier qui la tenoit au premier, et il la bailla au roy, et il -l'offri en baisant la main de l'arcevesque. La tierce, qui est de myrre, -bailla le troisième chevalier qui la tenoit au deuxiesme, et le -deuxiesme au premier, et le premier la bailla au roy, et en baisant la -main dudit arcevesque tierce fois l'offri. Ainsi parfist son offrande -dévotement et honorablement. Pour ce qu'il estoit tart n'ot point de -sermon à ladite messe; et à la paix donner, deux paix furent -appareilliées que le diacre et soudiacre portèrent l'une à l'empereur, -l'autre au roy, et aussitost l'un comme l'autre les baisièrent. La messe -finée, le roy monta à la sainte chasse et fist baisier des princes et -gens de l'empereur qui encore n'y avoient point esté. Et pour ce que la -chose fu longue, se retray l'empereur en un retrait d'encoste ladite -Sainte-Chappelle, où gisent les clers maregliers et gardes d'icelle, -lequel retrait le roy avoit fait bien et honorablement appareillier pour -reposer l'empereur. Et quant la chasse fu close, le roy s'en ala par la -chappelle en sa chambre. Et lors envoia le roy vers l'empereur audit -retrait de la Sainte-Chappelle en sa chambre, son ainsné fils le -daulphin de Viennois, que il avoit envoyé quérir en son hostel de -Saint-Pol et fait venir au palais pour veoir l'empereur, et -l'acompaignèrent les frères du roy les ducs de Berry et de Bourgoigne, -le duc de Bourbon frère de la royne, le duc de Bar; et pluseurs autres -seigneurs et chevaliers de grant estat y avoit aussi grant foison. Et -quant l'empereur sceut que ledit dauphin venoit pardevers luy, il se -fist lever de sa chaière et osta son chaperon et l'acola et baisa, et le -daulphin s'inclina devant luy sans agenouiller. Et tantost après -descendi le roy de sa chambre, et vint querre l'empereur pour aler -mengier en la grant sale du palais: et portoit-l'en l'empereur en une -chaière, et le roy estoit coste luy et tenoit le roy des Romains son -fils à sa sénestre main, et devant portoit-l'en le daulphin sus cols de -chevaliers acompaigné de seigneurs et chevaliers bien grandement. Et -ainsi alèrent sans grant presse par les merceries et par la grant sale -du palais jusques au hault days de la table de marbre, et fu l'ordenance -et l'assiete tèle comme il s'ensuit, et comme il est figuré en -l'ystoire[334] ci-après pourtraite et imaginée. - - [333] _La vix_. L'escalier. - - [334] _L'Ystoire_. La figure. En effet, le manuscrit de Charles V - offre ici, (page 473, vº), une belle miniature représentant d'une - manière fort curieuse le dîner dont on va lire avec intérêt la - description. - - - - -LXIV. - -Le disner qui fu en la grant sale du palais, et de l'ordenance. - - -Premièrement sist l'arcevesque de Rains, après séoit l'empereur, après -séoit le roy ainsi comme au milieu du front de la sale; après le roy de -France séoit le roy des Romains, et avoit autant de distance du roy des -Romains à luy comme du roy à l'empereur; et avoient l'empereur, le roy -et le roy des Romains, chascun séparément, un ciel de drap d'or bordé de -veluiau aux armes de France, et par dessus ces trois en avoit un très -grant qui continuoit le lonc de la table et tout derrière eux pendoit, -et tous les piliers et fenestrages derrière la table, houssés de drap -d'or très richement et le days aussi. Après le roy des Romains séoient -trois evesques bien loin de luy jusques à la fin de la table, l'evesque -de Brusseberc, l'evesque de Paris et l'evesque de Beauvais. En l'autre -days qui estoit entre la table de marbre et parlement, séoient -premièrement le duc de Sassoigne, le daulphin de Viennois ainsné fils du -roy, et après séoient les ducs de Berry, de Breban, de Bourgoigne, le -fils du roy de Navarre, le duc de Bar, le duc Henry; et en la fin de la -table le chancellier de l'empereur qui n'estoit pas evesque; et ne -séoient pas les ducs de Bourbon, le conte d'Eu, le seigneur de Coucy et -le conte de Harecourt, mais estoient entour ledit daulphin tous en piés -pour luy tenir compaignie et garder de presse. Les autres ducs et -princes mangoient aux autres days par belle et bonne ordenance. Sur le -days où mangoit ledit daulphin avoit un ciel pallé de veluiau et de drap -d'or, et puis un autre par dessus qui couvroit tout le lonc de la table, -et aussi estoit couvert le days de mesmes. Et est assavoir que la sale -du grant palais estoit continuée et parée de tapis de hault liche[335] à -ymages tout autour si bien ordenés et si à point mis que les roys qui -sont de pierre tout autour n'estoient point occupiés né empeschiés de -veoir. Et y avoit en ladite sale cinq days, à compter celuy de la table -de marbre; et trois dressouers à vin très richement parés et garnis de -vaisselle d'or et de grans flacons d'argent esmailliés. Le secont qui -estoit emprès le siège des requestes, estoit tout couvert de pos, -flacons et autre vaisselle dorée tant qu'il y en povoit. Et le tiers qui -estoit bien avant au milieu de la sale soubs une des arches, estoit, -tant qu'il en povoit dessus, garni de vaisselle d'argent blanche, à -servir communelment la sale. Et estoient le grant days et le secont et -lesdis dressouers avironnés, garnis et deffendus de bonnes barrières, -coulisses et palis tout autour, et bien aguisiés pardessus, et n'y -povoit-on entrer que par certains pas qui estoient gardés et deffendus -par chevaliers à ce ordenés. Et manga bien en ladite sale, par le -rapport que en firent les héraux, huit cens chevaliers sans les autres -gens. Et combien que le roy eust ordené quatre assiettes[336] de -quarante paires de mès, toutesvoies, pour la grevance de l'empereur qui -trop longuement eust sis à table, en fist le roy oster une assiette, et -n'en servi-l'en que de trois qui furent de trente paires de mès, sans -les deux entremès[337] qui furent tels qui s'ensuit: - - [335] _De hault liche_. Ou _de haute lisse_. - - [336] _Assiettes_. Services. - - [337] _Entremès_. Voilà bien le premier sens de ce mot. Divertissement - donné pendant l'intervalle des services. Nous allons voir une _mise - en scène_ du XIVe siècle, telle qu'on la chercheroit vainement - ailleurs; car le seul manuscrit de Charles V contient ce qui suit. - Les autres, au lieu de la description des entremets, se contentent - de dire: «Et n'en servit-on que trois qui font trente-huit mès sans - les deux entremès et les dons et présens qui furent fais audit - empereur, au roy des Romains et à ses gens.» (V. l'éd. d'A. Verard, - bien plus fautive encore en cet endroit, t. III, fº 37.) - -L'ystoire et l'ordenance fu coment Godefroy de Buillon conquist la -sainte cité de Jhérusalem. Et fist le roy faire à propos ceste histoire, -que[338] il luy sembloit que devant plus grans en la christienneté ne -povoit-on ramentevoir né donner exemple de plus notable fait, né à gens -qui mieux peussent, deussent et feussent tenus telle chose faire et -entreprendre au service de Dieu. Et pour mieux figurer la besoigne et -plus plainement la cognoistre fu fait ce qui s'ensuit: Au bout de la -salle du palais, qui estoit entreclos telement que on n'en povoit rien -veoir par dehors, avoit une nef bien façonnée, à forme d'une nave de mer -garnie de voilles et de mast, chastel devant et derrière, et de tous -autres habillemens et ordenances qui appartiennent à nef pour aler sur -mer; et estoit si[339] joliement painte et abilliée, et très richement -et plaisamment. Et dedens estoit garnie de gens, par semblance armés -bien joliement, et estoient leur cotes d'armes, leur escus et bannières -des armes de Jhérusalem que Godefroy de Buillon portoit[340]; et jusques -à douze estoient, comme dit est, armés des armes des notables -chevetaines qui furent à ladite conqueste de Jhérusalem avec ledit -Godefroy. Et estoit au devant, sur le bout de ladite nef, Pierre -l'Ermite, en l'ordenance et manière et au plus près qu'il se povoit -faire, selon ce que l'ystoire raconte. Et fu ladite nef mise hors[341] à -gens qui couvertement estoient dedens; et fu menée très légièrement par -le costé senestre dudit palais, et si légièrement tournée que il -sembloit que ce fust une nef flotant sur l'eau; et ainsi fu amenée -jusques au grant days audit costé de l'autre part, qui fu le destre -costé de ladite sale. Et après ce[342], fu mis hors de la place -d'encoste où ladite nef estoit partie, un entremès fait à la façon et -semblance de la cité de Jhérusalem, et y estoit le temple bien -contrefait selon l'espace, et là avoit une tour haulte assise delès le -temple, ainsi comme les Sarrasins ont de coustume où il crient leur loy. -Là avoit un vestu en habit de Sarrasin très proprement, et qui, en -langue arabique, crioit la loy en la manière que font les Sarrasins; et -estoit ladite tour si haute que celuy qui estoit dessus joignoit bien -près des trefs de ladite sale. Et le bas, tout entour de ladite cité où -il avoit forme de créneaux et de murs et de tours, estoit garni de -Sarrasins armés à leur manière et banières et penons, et ordenés à -combattre pour deffendre la cité. Ainsi fu amené à force de gens qui -estoient dedens si couvers que on ne les povoit veoir, jusques devant -ledit grant days à la destre partie. Et lors se mistrent les deux -entremès l'un contre l'autre et descendirent ceux de la nef, et par -belle et bonne ordenance vindrent donner assaut à ladite cité et -longuement l'assaillirent, et y ot bon esbatement de ceux qui montoient -à assaut à eschelles. Finablement montèrent dessus ceux de la nef et -conquistrent ladite cité et getoient hors ceux qui estoient en habit de -Sarrasins, en mettant sus les bannières de Godefroy et des autres. Et -mieux et plus proprement fu fait et veu que en escript ne se puet -mettre. Et quant l'esbatement fu parfait, lesdis entremès furent remenés -tous entiers en leur place première. - - [338] _Que_. Parce que. - - [339] _Si_. Ainsi. - - [340] _Portoit_. Elles sont figurées dans l'_ystoire_: D'argent à la - croix d'or accompagnée de trente-deux croisettes d'or. - - [341] _Mise hors_. Mise en mouvement. - - [342] _Après ce_. C'est-à-dire après la première décoration, le - premier acte ou tableau. - -Après ce, fu le disner finé, et osta-l'en les nappes et donna-l'en l'eau -à l'empereur et au roy, et lavèrent ensemble aussitost l'un comme -l'autre, et le roy des Romains lava un peu après. Et pour ce que la -foule estoit très grande et la multitude, combien que devant le days où -estoit l'empereur et le roy n'en y ot gaires, pour les bonnes gardes qui -estoient aux barrières, ordena le roy, à la prière de l'empereur, que à -leur sièges à ladite table où il avoient disné fussent apportées les -espices et le vin, pour ce que, à l'entrée de parlement, l'empereur eust -esté trop foulé et grevé pour sa maladie. Si fu ainsi fait, et fu -apporté le daulphin sus la table en estant[343], à deux piés entre et -devant l'empereur et le roy, et le tenoit le duc de Bourbon. Et servi -d'espices l'empereur, par le commandement du roy, son frère le duc de -Berry; et le duc de Bourgoigne servi pareillement le roy, et prierent -moult l'empereur et le roy l'un l'autre de prendre espices; et -finablement pristrent ensemble aussitost l'un comme l'autre, et -semblablement furent au boire, et le duc de Breban servit de vin -l'empereur son frère, et le duc de Bourbon donna à boire au roy. Et un -pou après, prist le roy des Romains les espices et le vin, et luy donna -le conte d'Eu des espices et un de ses chevaliers le vin. Après ce que -vin et espices furent données, l'empereur fu mis hors de la table et -remis en une chaière. Et pour ce que si grant presse n'eust, se -partirent d'ensemble le roy et luy, et fu porté l'empereur par le milieu -de la grande sale, par la porte des merceries par les grandes alées, -droit en sa chambre. Et après luy envoia le roy ses dis frères et -pluseurs autres seigneurs pour luy convoier, et le roy s'en ala et mena -avec luy à sa main le roy des Romains, et se mist en la chambre de -parlement, où il parla et tint grant pièce compaignie audit roy, ducs et -princes de l'empire, l'evesque et le chancelier qui estoient venus -avecques l'empereur et pluseurs autres seigneurs et chevaliers qui -estoient en la chambre, tant qu'il y en povoit tenir. Et après se -retraist le roy et le roy des Romains par derrière la chambre de -parlement, et par les grans alées s'en alèrent chascun en sa chambre, et -estoit tart quant ces choses furent faites. Et avant que les derreniers -eussent mengié, qui furent bien autant que les premiers, il fu près de -nuyt. Si ne menga pas le roy au souper ceste nuyt en sale, mais assez -privéement en la chambre devant sa chambre, et l'empereur et son fils -soupèrent aussi en leur chambres. Toutesvoies ot le roy à souper la plus -grant partie des seigneurs de son royaume qui lors estoient à Paris. -Après souper se partist le roy et prist ses frères avecques luy et pou -d'autres gens, et ala secrètement véoir l'empereur en sa chambre et se -sistrent en deux chaières, l'un coste l'autre, et se esbatoient et -parloient de bon mos une pièce. Et puis se parti le roy et s'en ala en -sa chambre, et là vint à luy et le convoia le roy des Romains, et prist -vin et espices avecques le roy, et puis s'en retourna et les frères du -roy le convoièrent. Ainsi se retraist chascun pour aler couchier. Si fu -ainsi parfaite la journée du mercredi, jour de la Thiphaine. - - [343] _En estant_. Debout. - - - - -LXV. - -Coment l'empereur et le roy se partirent du palais et se mistrent dedens -un très bel batel et riche, pour estre menés par eaue jusques au chastel -du Louvre[344]. - - [344] Au lieu des treize chapitres qui vont suivre, les éditions - précédentes et tous les manuscrits, à l'exception de celui de - Charles V, portent l'alinéa suivant: - - «Coment furent festoyés lesdis empereur et son fils au bois de - Vincennes et à Beaulté-sus-Marne; et coment au départir le roy luy - fist monstrer ses belles couronnes par Gillet Mallet son varlet de - chambre. Et coment le roy donna des relicques et _amaux_ à - l'empereur, et aussi l'empereur en donna au roy; et baisèrent l'un - l'autre au départir: mais je m'en tais pour la prolixité. Et aussi - fist l'empereur à son fils le roy des Rommains promettre par la foy - et serment de son corps que tous les jours qu'il vivroit feroit - obéissance au roy de France, et qu'il vivroit et mourroit avec luy - contre tous et envers tous, et aux enfans du roy pareillement. Et - fist l'empereur pluseurs dons à monseigneur le daulphin, ainsné fils - du roy de France, dont il luy bailla ses lettres scellées des seaulx - d'or, par lesquelles il le faisoit son lieutenant au royaume - _d'Arbre_ et vicaire-général la vie durant dudit daulphin - inrénoncablement. Et luy donna le chasteau de Pompet et Chameaulx en - Daulphiné; et le roy le fist convoyer jusques à Mouson à ses - despens.» - - -Le jeudi ensuivant, qui fu le septiesme jour de janvier, ordena le roy à -aler au Louvre et y mener avecques luy l'empereur. Si but l'empereur à -matin avant qu'il partisist. Et le roy ne disna jusques à ce qu'il fu au -Louvre. Et fist aporter l'empereur à la pointe du palais, et là estoit -appareillié un grant batel, fait et ordené à manière de une maison où -sont sale et deux chambres tout à cheminées et pluseurs autres retrais -et nécessaires, et estoit ledit batel paré et richement aourné; et ès -chambres avoit lis et ciels tendus et toutes autres ordenances comme en -une maison appartient; dont l'empereur et ses gens, quant il furent -dedens et l'orent veu, s'en donnèrent grant merveille et y prenoient -très grant plaisance. Ainsi arrivèrent au Louvre, et fu apporté ledit -empereur en sa chaière, et le roy estoit coste luy jusques à ce qu'il fu -dedens ledit chastel, et luy monstra et fist monstrer au dehors et -dedens le nouvel édifice qu'il y avoit fait, dont l'empereur par -semblant prenoit très grant plaisir. Et le loga le roy en ses chambres -très richement parées et ordenées, et le roy se loga à l'autre bout ès -chambres qui sont pour son ainsné fils le daulphin de Viennois; et -dessoubs fist logier le roy des Romains ès chambres de la royne, qui -semblablement estoient bien ordenées et parées. Et généralment par tout -ledit chastel, tant en sales, en chambres, en chapelles, estoit tretout -si paré et ordené que rien n'y faloit, combien que des paremens du -palais aucune chose n'y eust. Et pour ce que autre fois ne soit dit, -pour plus brief parler, fu fait pareillement en tous les hostels du roy -où fu l'empereur; c'est assavoir à Saint-Pol, au bois de Vincennes et à -son hostel de Beauté. Celuy jour, disna le roy en la sale du Louvre et -tous les chevaliers et escuiers qui y vouldrent venir, et furent servis -très grandement et largement. - - - - -LXVI. - -Coment l'université de Paris vint devers l'empereur pour luy faire -révérence, et des gens du conseil que le roy fist assembler pour parler -à eux. - - -Après disner, assembla le roy son conseil en sa chambre. Et en celle -heure vint devers l'empereur l'université de Paris par l'ordenance et -commandement du roy, et estoient de chascune faculté douze, excepté les -Arciens[345] qui estoient vint-quatre, et estoient honnorablement en -leur chappes et habis. Et ainsi vindrent faire la révérence à l'empereur -en leur manière acoustumée et fist la collacion notablement et -légalment, maistre Jehan de La Chaleur, maistre en théologie et -chancellier de Nostre-Dame de Paris; et en icelle collacion recommanda -moult la personne de l'empereur, ses nobles fais et vertus et sa -dignité, et aussi recommanda moult et ramena notablement l'estat et -honneur du roy et du royaume de France, en loant et approuvant à -l'empereur sa venue devers le roy; et finablement recommanda -l'université bien et sagement comme à tel cas appartient. A quoy -l'empereur respondi de sa bouche en latin, en les merciant des -honnorables paroles que dites luy avoient, disant que trois choses -l'avoient amené au royaume, la dévocion qu'il avoit à veoir les saintes -reliques et aucuns autres pélerinages où il avoit sa dévocion, et par -espécial la grant affeccion qu'il avoit à veoir le roy et parler à luy. -Et en ce temps estoit le roy à son conseil en sa chambre, où estoient -ses frères et grant foison de prélas de son conseil et autres chevaliers -en assez grant nombre; et leur demanda et mist en termes sé il leur -sembloit que bon feust que à l'empereur son oncle, qui tant d'amour et -fiance luy avoit monstré comme de venir en son royaume et par devers -luy, il féist monstrer ou monstreroit le fait et la justice du bon droit -que il a contre ses ennemis d'Angleterre, et le grant tort qu'il ont -tenu à ses prédécesseurs et à luy par lonc temps, le devoir en quoy il -s'estoit mis d'entrer en tout bon traictié de paix. Et les offres[346] -qu'il en a faites à deux fins: l'une, pour ce qu'il scet que ses ennemis -manifestent en Allemaigne et ailleurs le contraire de la vérité, en eux -justifiant; par quoy l'empereur et princes et son conseil qui avecques -luy estoient, oï et veu ce que le roy leur en diroit et feroit veoir par -lettres et les traictiés de paix faites et les aliances sur ce, il -peussent cognoistre et vraiment respondre et soustenir sur ce la vérité -contre ceux qui se sont efforciés, efforcent ou efforceront de parler ou -de manifester ou publier le contraire. L'autre raison qui à ce esmouvoit -le roy, estoit pour avoir le conseil et avis de l'empereur, après ce -qu'il aroit oï et veu le devoir en quoy le roy s'estoit mis et les -offres qu'il avoit faites pour paix avoir, si luy sembloit qu'il déust -souffire, ou que plus avant le roy en déust faire. Auxquelles demandes -et termes, tous d'un accort et sans contradiccion conseillièrent au roy -que ainsi le féist. Si ordena son dit conseil et pluseurs autres -l'endemain estre assemblés, et aussi fist savoir à l'empereur que à -celle heure luy et son fils, les princes, prélas et autres gens de son -conseil qui en sa compaignie estoient venus, feussent audit lieu du -Louvre à ladite heure pour oïr ce que le roy luy voudroit dire et -monstrer; et fu le vendredi huitiesme jour de janvier. Et celuy jour au -matin vint veoir le roy l'empereur privéement, et luy apporta et donna -un bel coffret de jaspre garni d'or et de pierreries, d'une espine de la -sainte couronne et d'un des os de saint Martin, et depuis luy donna de -saint Denis, car moult fort en désiroit à avoir, et en avoit requis le -roy. Et cedit jour après disner, le roy et l'empereur vindrent ensemble -à la chambre à parer du Louvre, et y estoient le roy des Romains et ceux -qui ensuivent de la part de l'empereur; l'evesque de Brusseberc son -chancellier et deux autres clers notables; les ducs de Bréban et de -Sassoigne, et les trois autres ducs dessus nommés, le hault maistre de -son hostel et son grant chambellan, le seigneur de Coldis et pluseurs -autres seigneurs, contes, barons et chevaliers, jusques au nombre de -cinquante personnes et plus. Et de la part du roy en y avoit bien autant -et plus, et y estoient les principaux et plus notables dont les noms -s'ensuivent, c'est assavoir: les ducs de Berry, de Bourgoigne, de -Bourbon, de Bar; le seigneur de Coucy; les contes de Harecourt, de -Tanquarville, de Sarebruche, de Braine; monseigneur Jacques de Bourbon; -le mareschal de France de Blainville; le seigneur de Rayneval; messire -Phelibert de l'Espinace, monseigneur Thomas de Vaudenay, monseigneur -Arnault de Corbie, chevaliers, et pluseurs autres. Et des gens du -conseil du roy y estoit son chancellier, l'arcevesque de Rains, les -evesques de Laon, de Paris, de Biauvais, de Baieux; l'abbé de -Saint-Wast, et d'autres clers et lais du conseil du roy, tant de -parlement que autres. Et estoient l'empereur et le roy et le roy des -Romains en trois chaières couvertes de drap d'or, et les autres assis à -doubles fourmes, en manière de siège de conseil. Et prist le roy à -parler et monstrer les fais et besoignes dessus escriptes par longue -espace de deux heures et plus; et prist sa matière des premiers temps du -royaume de France, et après, de la conqueste de Gascoigne que fist saint -Charlemaine quant il le conquist et convertist à la foy crestienne que -ledit païs fu soubmis à la subjeccion du royaume de France; et sans -interrupcion ou contradiccion a tousjours depuis esté et ceux qui en ont -tenus les demaines: espécialment les ducs de Guyenne, tant roys -d'Angleterre comme autres, en ont tousjours fait hommaige lige et -recognoissance aux roys de France, comme à leur droit seigneur à qui est -le fief. Et sé ce n'a esté depuis le temps Edouart d'Angleterre -derrenier mort, n'y fu mise oncques aucune contradiccion; et mal à point -le fist, puisqu'il eust fait hommaige au roy Phelippe, aïeul du roy, -lequel hommaige il fist à Amiens et le recognut son seigneur et roy de -France: et depuis ledit hommaige fait, luy revenu en Angleterre par -l'espace d'assez lonc temps, rateffia, par ses lettres scellées de son -grant scel, et approuva ledit hommaige avoir esté lige, plus fort et -plus avant que par paroles n'avoit esté fait audit roy Phelippe, comme -plus à plain appert par les lettres sur ce faites desquelles furent -monstrés des originaux scellés audit empereur, avec toutes autres -chartres plus anciennes de ses prédécesseurs les roys d'Angleterre, -faites à saint Loys, et de son temps la recognoissance des hommaiges de -Gascoigne, Bordeaux, Bayonne et les isles qui sont endroit Normendie; et -èsdites lettres est expressément contenu coment les roys d'Angleterre -ont expressément renoncié à toutes les terres de Normendie, d'Anjou, du -Maine, de Tourraine et de Poitiers, sé aucun en y avoient, comme plus -plainement est contenu èsdites lettres, lesquelles furent monstrées -audit empereur. Et aussi monstra le traictié de la paix, et coment son -père et luy l'avoient moult chier achetée, et coment par les Anglois -elle fu mal gardée, en le déclairant particulièrement: tant par la faute -de rendre les forteresces occupées que il devoient rendre au leur, comme -par les hostages qu'il raençonnèrent contre le contenu au traictié; -comme par les compaignies que continuelment il tindrent au royaume de -France; comme par usurper et user des droits de souveraineté qui -appartiennent au roy desquels il ne devoient point user; comme de -conforter le roy de Navarre lors ennemi du royaume, ses adhérens et -confortans, de leur gens, subgiés et aliés tant Anglois comme Gascoins, -et leur donner passages, vivres et confort contre la teneur des aliances -faites, jurées et passées et par sairemens fais si fors comme il se -peuvent faire entre crestiens. Lesquelles aliances furent aussi -monstrées et leues audit empereur en françois et latin, afin que chascun -les peust mieux entendre. Et en oultre, le prince de Galles fist tant -d'outrages et d'extorcions au païs et gens de Gascoigne, qui encore -estoient demourés soubs la souveraineté et ressort du roy, né oncques -renonciation n'en fu né n'a esté faite, comme le roy le fist monstrer -par la lettre du traictié où est la clause qui se commence: _C'est -assavoir_, etc. Et monstra aussi le roy coment le conte d'Armignac, le -seigneur de Lebret et pluseurs autres barons et bonnes villes avoient -appelé du prince à luy, et vindrent en leur personnes requérir -ajournement et rescript en cause d'appel, et coment le roy y mist -longuement et fist grant difficulté avant que faire le voulsist; et par -le conseil sur ce pris de pluseurs notables, avecques ceux de son -conseil; eues aussi les opinions de pluseurs estudes de droit de -Bouloigne la crasse, de Montpellier, de Thoulouse et d'Orliens, et des -plus notables clers de la court de Rome, que refuser ne le povoit; et -coment par voie ordenée de justice le roy le fist, et non pas par -puissance d'armes. Et fu ordené un docteur juge du roy à Thoulouse -appelé maistre Bernart Palot et un chevalier appelé monseigneur Jehan de -Chaponnal, qui portèrent audit prince les lettres du roy, les -inhibicions et ajournemens, et par le sauf-conduit du séneschal dudit -prince vindrent près dudit prince, lequel les fist prendre et murtrir -mauvaisement contre Dieu et justice, et en offense du roy et du royaume -de France. Et aussi monstra le roy audit empereur coment, nonobstant -lesdites offenses ainsi faites, il envoia audit roy Edouart, contes, -chevaliers et clers pour le sommer et requérir de par luy de radrescier -et faire radrescier les choses ainsi par son fils et ses subgiés -mauvaisement faites; et désiroit le roy que par voie amiable remède se y -méist et non pas par guerre; à quoy response raisonnable né d'aucune -bonne espérance ne fu au roy de France donnée. Et de fait avoit desjà -encommencié la guerre ledit prince en Gascoigne contre les appellans; et -aussi avoient fait en Pontieu les gens dudit roy d'Angleterre et -chevauchié en la terre du roy. Pourquoy, par nécessité et par le conseil -de son royaume pour ce assemblé en son parlement, entreprist à deffendre -sa bonne justice contre ses ennemis. - - [345] _Arciens_. Les professeurs dans les facultés ès-arts. - - [346] _Les offres_. La proposition qu'il fait à son conseil d'exposer - tout cela à l'empereur. - -Après ce que le roy ot monstré l'occasion de la guerre et bien enfourmé -par les responses et lettres scellées l'empereur et son conseil, il luy -dist et monstra les devoirs qu'il avoit fais, pour avoir bon traictié à -ses adversaires; et aussi finablement luy monstra les offres que sur ce -il avoit faites, et conclust ses paroles ès deux fins dessus escriptes -de manifester les drois du roy contre les paroles mençongières des -Anglois et non y ajouster foi, et aussi de donner le conseil sur -escript. Et aussi luy toucha assez brief les graces et bonnes fortunes -que Nostre-Seigneur luy avoit données en sa guerre, pour ce que il pensa -que ledit empereur en seroit bien lie; et toutes ces choses et pluseurs -autres touchans ces matières, qui trop longues seroient à escripre, dist -le roy si sagement et ordenéement, que tous furent merveilliés de si -belle mémoire et bonne manière de parler. De quoy l'empereur et tous -ceux qui le sceurent entendre monstrèrent semblant de en avoir très -grant plaisir; et en briefves paroles l'empereur dist en alemant à ses -gens qui présens estoient et qui n'entendoient pas françois, ce que le -roy luy avoit dit, et leur exposa les lettres que sur ce avoit oï lire; -et fist response au roy telle comme il s'ensuit: c'est assavoir qu'il -dist que très-bien avoit entendu ce que le roy avoit dit très sagement, -et veu et bien cogneu tant par ses lettres comme autrement, sa bonne -querelle et justice, et que partout le manifesteroit et feroit savoir; -et que sé les Anglois se esforçoient en Alemaigne de publier le -contraire comme autrefois avoient fait, il deffendroit et soustendroit -le droit du roy, si comme il avoit veu et bien cogneu; et mesmement -qu'il savoit bien que le roy d'Angleterre avoit fait l'omage lige au roy -de France à Amiens, car il avoit esté présent quant il le fist. Et quant -au conseil donner, dist que considéré le bon droit du roy et le grant -tort de ses ennemis, l'avantage qu'il avoit en la guerre sur eulx et les -aliés du roy que il nomma les roys de Castelle, de Portugal et d'Escoce, -il ne luy eust donné conseil né encore ne donnoit de tant offrir à ses -ennemis. Et luy sembloit que trop en avoit fait, sé pour l'amour de Dieu -seulement ne l'avoit fait; mesmement qu'il savoit bien la coustume des -Anglois estre tele, que quant il se véoient ou voient à leur dessoubs, -il requièrent et veulent avoir volentiers paix; mais sé il voient après -leur avantage, il ne la tiennent point, comme maintes fois a-l'en veu -que ainsi l'ont fait au royaume de France. Et dont se parti le roy de -luy, et s'en tourna à sa chambre. - - - - -LXVII. - -Coment l'empereur fist rassembler le conseil du roy et ses gens pour oïr -l'endemain les offres que il vouloit faire au roy en leur présence. - - -Le samedi ensuivant, qui fu le neuviesme jour dudit mois, se advisa -l'empereur que à la response qu'il avoit faite au roy ne s'estoit pas -assez offert au conseil qu'il lui avoit donné. Si fist savoir au roy que -après disner féist assembler ceux de son conseil qui par avant y avoient -esté, et pareillement feroit savoir à ceux de son conseil que il y -feussent, et ainsi fu fait. Et en la manière du jour précédent furent, -et encore y ot plus de gens que au vendredi devant n'avoit eu, et -commença l'empereur à dire si haut que tous le povoient bien oïr qu'il -se vouloit excuser de ce que plus largement n'avoit offert au roy à la -response qu'il lui avoit faite; si vouloit que tous scéussent et que à -tous fust révelé et magnifesté par tout que luy et son fils le roy des -Romains que pour celle cause il avoit amené avecques luy, tous ses -autres enfans, ses aliés, subgiés et bienvueillans il vouloit et offroit -au roy estre tous siens, contre toutes personnes, à soutenir et garder -son bien et honneur de son royaume et de ses enfans et de ses frères; et -luy bailla un rolle où estoient desclarés et nommés ses aliés desquels -il se faisoit fort; de quoy le roy le mercia moult gracieusement. Et -ainsi se départirent. - - - - -LXVIII. - -Coment l'empereur ala trouver la royne en l'ostel de Saint-Pol. - - -Le dimenche ensuivant, qui fu le dixiesme jour du moys de janvier, se -partirent l'empereur et le roy ensemble, après ce que l'empereur ot -disné, et fu apporté l'empereur jusques sur l'eaue au quay endroit le -Louvre, où estoit le batel dont dessus est faite mencion; et en iceluy -vindrent contremont la rivière l'empereur, le roy et le roy des Romains -par dessoubs le grant pont droit à Saint-Pol; auquel hostel de Saint-Pol -estoit la royne et les enfans du roy. Et quant il furent audit hostel -jusques au milieu de la court, le daulphin, ainsné fils du roy et -monseigneur Loys, comte de Valois, enfans du roy, se agenouillèrent -contre le roy et après alèrent saluer l'empereur en sa chaière où on le -portoit et les baisa et osta son chapeau. Et puis furent portés devant -nos dis seigneurs, et le roy et le roy des Romains alèrent devant à la -grant chambre, et montèrent par la vis: et l'empereur fu aporté après en -sa chaière, et quant il fu en haut, il voult aler veoir la royne; et -ensemble y alèrent l'empereur, le roy et le roy des Romains; et y avoit -grant foule et grant presse de seigneurs, chevaliers et gens d'estat, et -tellement que à paines povoit-on passer aux huis. Toutesvoies, vindrent -ens jusques à la vieille chambre de la royne, laquelle est près et -encoste de la sale où est l'ystoire de Theseus. Et là estoit la royne au -devant du roy et de l'empereur, laquelle avoit un très-riche cercle sur -sa teste, et estoit notablement acompaigniée de grans dames, telles -comme il s'ensuit: premièrement y estoit la contesse d'Artois; la -duchesse d'Orléans, fille du roy de France; la duchesse de Bourbon, mère -de la royne; la nièce du roy, fille de son frère le duc de Berri; la -fille du seigneur de Coucy, la dame de Préaux, et pluseurs autres -contesses et dames, femmes de grans seigneurs et de banerés et d'autres -dames et damoiselles en très-grant quantité qui trop longue seroit à -escripre. Et quant l'empereur vit la royne, il se fist mettre jus de sa -chaière, et osta son chaperon; et la royne le salua et baisa, et puis fu -aporté plus avant en ladite chambre devant le lit, et la royne estoit -encoste luy et le roy devant qui tenoit le roy des Romains que la royne -salua et baisa aussi; et l'empereur et le roy des Romains baisièrent -toutes les dames qui estoient léans du lignage de France. Et lors -demanda moult de fois l'empereur la duchesse de Bourbon, mère de la -royne, laquelle estoit à un des bous de ladite chambre, hors de la -presse; et fu amenée à l'empereur. Et quant il furent près l'un de -l'autre, l'empereur commença si fort à plourer et ladite duchesse aussi -que c'estoit piteuse chose à regarder; et les causes si estoient pour la -mémoire qu'il avoit eu de ce que la seur de ladite duchesse avoit esté -sa première femme, et aussi que ladite duchesse avoit esté compaigne et -nourrie avec la duchesse de Normendie, seur de l'empereur et mère du -roy: et onques en celle place ne porent parler ensemble; mais pria -l'empereur que après disner il la peust veoir et parler à elle plus -secrètement, et ainsi fu fait. De là, partirent l'empereur, le roy et le -roy des Romains et prist congié de la royne, et fu aporté ledit empereur -en la chambre du daulphin de Viennois, ainsné fils du roy, laquelle -chambre estoit richement appareilliée pour lui, et aussi estoit tout -l'hostel comme dessus est dit; et le roy ala disner en la sale dudit -hostel nommée la sale de Sens, et y mena le roy des Romains et toutes -les gens de l'empereur, avec grant foison de chevaliers tant qu'il en y -povoit. Et endementres que l'on disna, l'empereur s'estoit fait mettre -dormir, et après le disner du roy, et vin et espices données, le roy se -retraist en sa chambre, et fist retraire le roy des Romains en la -chambre de monseigneur Loys, son fils, conte de Valois; lequel roy des -Romains voult aler veoir les lyons, et en sa compaignie y furent les -frères du roy: et quant l'empereur fu esveillié, la devant dite duchesse -de Bourbon fu menée devers l'empereur, et parlèrent longuement ensemble. -Et assez tost après le roy y envoia la royne par les Galetas, et ses -enfans le daulphin de Viennois et le comte de Valois, de quoy l'empereur -fu moult lie, et fu la royne longuement assise encoste luy, et parlèrent -moult longuement ensemble. Et luy donna la royne un beau reliquaire -d'or, grant et notable, garni du fust de la vraie croix et -très-richement garni de pierrerie; et le daulphin luy donna deux -très-beaux brachés[347], à beles laisses et coliers de soie ferrés à -fleurs de lis d'or; desquelles choses l'empereur fist moult grant -semblant de joie, et y prist très grant plaisir, et en mercia la royne -et ledit daulphin. Et pour ce qu'il estoit sus le vespre et que -l'empereur et le roy devoient aler au bois de Vincennes, le roy vint en -la chambre de l'empereur pour le faire partir, pour ce qu'il estoit -ordené que il devoient aler ensemble; et lors prist congié la royne de -l'empereur et lesdis enfans du roy, et se retrairent en la chambre -d'emprès. Et lors vint le roy des Romains devers la royne, et prist -congié d'elle, et elle luy donna un très bel et riche fermail d'or, -garni de pierrerie. Et tantost se partirent et alèrent devant monter à -cheval le roy et le roy des Romains, et l'en monta l'empereur en la -litière de la royne, et ainsi s'en alèrent tout droit au bois. Et quant -il arrivèrent au bois, pour ce qu'il estoit tart, vindrent grant foison -de torches au devant d'eux; et fist le roy porter et logier l'empereur -en sa belle tour, en la chambre où il meismes gist; et se logea le roy -en la chambre qui se nomme la chambre aux dains qui est ès braies; et -fist logier son fils le roy des Romains en la chambre de son ainsné fils -le daulphin de Viennois, et soupa le roy en la sale luy et ses gens; car -pou y avoit d'estranges, pour ce que chascun s'estoit retrait à Paris. - - [347] _Brachés_. Levriers. - - - - -LXIX. - -Coment l'empereur autour de la chambre où il estoit pour veoir le -circuite du chastel du bois de Vincennes se fist porter, et des Heures -que le roy luy donna. - - -Le lundi ensuivant, qui fu le onziesme jour de janvier, se fist porter -ledit empereur tout autour de la chambre dessus dite, pour veoir par les -fenestres le circuite du chastel, pour ce qu'il n'y povoit aler. Et le -roy envoia son fils le roy des Romains au parc, acompaignié de ses -frères dessus dis, pour chacier aux dains et comme pour y prendre leur -esbatement. Celle matinée ne vit point le roy l'empereur, pour ce que à -matin avoit oï sa messe et disné, et vouloit dormir avant que le roy -eust oïes ses messes, si comme il a de coustume et de ordenance. Mais -après disner l'ala veoir, car ledit empereur avoit jà dormi; si furent -grant pièce ensemble en bonnes paroles et esbatemens, et pria l'empereur -au roy qu'il luy voulsist donner une de ses Heures[348], et il y -prieroit Dieu pour luy; et le roy luy en envoia deux, une grant et une -petite, et luy manda que il préist lesquelles qu'il vouldroit ou toutes -deux s'il luy plaisoit: lequel les receut toutes deux et en mercia le -roy. - - [348] _Heures_. Livres d'heures. - - - - -LXX. - -Coment l'empereur fist promettre au roy des Romains, son fils, par la -foy du corps bailliée en la main du roy de France, que il ameroit et -serviroit devant tous les princes du monde ledit roy de France et ses -enfans, et puis ala au plus haut de la tour, pour veoir les étages -d'icelle. - - -Endementres que le roy estoit avec l'empereur en sa chambre, le roy des -Romains vint: et sitost que l'empereur le vit, il l'apela et le prist -par la main, et luy fist promettre par sa foy en la main du roy que il -l'ameroit et serviroit tant comme il vivroit, devant tous les princes du -monde, et les enfans du roy aussi: de quoy le roy le mercia et sot bon -gré. Et puis retourna le roy en sa chambre; et celuy jour fist monstrer -au roy des Romains et aux autres princes et chevaliers, la tour, les -estages, garnisons et abillemens d'icelle, et furent jusques au haut; -lesquels la tenoient à la plus belle et merveilleuse chose que onquesmés -eussent veue. Et ot ledit roy des Romains des arbalestes du roy. Et -celle journée, n'y ot plus chose qui fasse à escrire. - - - - -LXXI. - -Coment l'empereur se parti du bois de Vincennes pour aler à Saint-Mor, -et des présens que l'abbé du lieu luy fist. - - -Le mardi ensuivant, douziesme jour de janvier, se parti l'empereur bien -matin du bois, et estoit en la litière du daulphin. Et ala en son -pèlerinage à Saint-Mor-des-Fossés, et ne voult que les frères du roy y -alassent avecques luy, et aussi n'y ala pas le roy pour ce qu'il avoit à -besoignier. De la manière coment il fu receu à Saint-Mor vous dirons: - -Le roy manda et commanda à l'abbé que il le receussent à procession, à -l'entrée de leur moustier, comme pèlerin: et ainsi le firent. Et est -assavoir que ledit empereur y oï messe à note que l'abbé chanta, et -offri cent frans. Et les présens que l'abbé luy fist qui estoient de -poissons, de buefs, de moutons, de vin, de pain et autres choses, laissa -au couvent de léans. Et après la messe ala disner l'empereur en une -chambre de ladite église, laquelle le roy luy avoit bien fait tendre et -parer, et aussi une sale encoste. Et tousjours depuis son entrée de -Paris fu et a esté aux despens du roy et servi en toutes choses des gens -et officiers du roy de toutes offices. Après ce qu'il ot disné et dormi, -il fu mis en sa litière et aporté à Beauté-sur-Marne où le roy l'avoit -attendu; mais pour ce que le roy vit qu'il demouroit trop et estoit -tart, il s'en retourna au bois. Et audit hostel de Beauté fu l'empereur -très bien logié, et tout l'hostel très richement paré et servi, comme -dit est, très habondamment et à ses heures et plaisirs, tellement que -audit hostel il amenda de sa maladie notablement et se mist à aler et -visita tout l'hostel haut et bas, à pou de aide, et disoit à ceux qui -avec luy estoient, que onques mès en sa vie n'avoit veue plus belle -place né plus délitable lieu que il avoit léans. Et chascun jour après -disner, s'en aloit le roy veoir une fois et estoient grant pièce -ensemble, et aucune fois se mettoient ensemble en une chambre tous -seuls, où il parloient de leur besoigne secrètement. Et tousjours s'en -aloit le roy soupper et gesir au bois et y disner aussi, et ainsi se -continua jusques au département de l'empereur, qui fu le samedi, -seiziesme jour dudit mois de janvier. Et le jeudi devant, quatorziesme -jour dudit mois, fist faire le roy les dons à l'empereur et à ses gens, -ainsi qu'il ensuit: et pour ce que l'empereur s'estoit dementé par -pluseurs fois de veoir la couronne que le roy a faite faire, qu'il avoit -oï dire qui estoit très belle et riche, le roy la luy envoia, pour -veoir, à Beauté, et luy porta Giles Malet et Hennequin, son orfèvre; -lequel la vist très-volentiers, et la tint et regarda moult longuement -par tout en y prenant grant plaisir. Et quant il l'ot regardée à sa -volenté, il dist que on la reméist en sauf et que, somme toute, il -n'avoit onques veu tant de si noble né si riche pierrerie ensemble. Et -le mercredi devant, qui estoit le treiziesme jour de janvier, avoit fait -savoir le roy à l'empereur, que le jeudi dessus dit, féist venir ses -gens à Beauté. Et senti bien secrètement l'empereur par le seigneur de -La Rivière et ledit Giles Malet que c'estoit pour leur faire dons, -combien que l'empereur s'excusast fort, en disant qu'il ne vouloit pas -que le roy luy donnast rien né à ses gens. Toutesvoies, pour acomplir la -volenté du roy, les manda querre audit jour. Si envoia le roy celuy -jeudi après disner ses frères, les ducs de Berri et de Bourgoigne et le -duc de Bourbon, le seigneur de la Rivière et autres, ses chambellans et -varlès de chambre, qui portèrent les joyaux qui furent de par le roy -donnés et présentés à l'empereur et à son fils et à leurs gens; et -firent les présens de par le roy à l'empereur, en sa chambre, lesdis -ducs, et aussi le firent à sondit fils, en la présence de l'empereur, et -furent les dons de l'empereur, tels comme il s'ensuit après. - - - - -LXXII. - -Des riches dons que le roy de France donna à l'empereur et à son fils et -fist présenter. - - -En présentant les choses ci devisées, dist ledit duc de Berri à -l'empereur que le roy le saluoit et luy envoioit de ses joyaux, tels que -on savoit faire à Paris[349]. C'est assavoir: une coupe d'or de grant -pris, garnie de pierrerie au pié et au couvercle, et estoit toute très -finement esmailliée de l'espere du ciel où estoit figuré le zodiaque, -les signes, les planètes et estoilles fixes et leur images. Et aussi luy -présenta deux grans flacons d'or très noblement ouvrés, où estoient -figurés en images enlevés[350], comment saint Jacques monstroit à saint -Charlemaine le chemin en Espaigne par révélacion; et la façon d'un -chascun desdis flacons estoit en manière de coquille. Si luy dist ledit -duc de Berri que pour ce qu'il estoit pèlerin luy envoioit le roy des -coquilles; et encore luy présenta un très bel grant hanap d'or, assis -sur un trépié garni de pierrerie, et aussi un gobelet et aiguière d'or -garni aussi de pierrerie, esmaillié très noblement. - - [349] Ces derniers mots sont principalement curieux. - - [350] _Enlevés_. Variante de Christine de Pisan, msc. 211, Suppl. - franç., _eslevés_. Je préfère la leçon de Charles V; _enlevés_ pour - _relevés_, ou _en relief_. - -Item, luy présenta deux pos d'or, ouvrés à testes de lyons. Et à son -fils furent présentés un grant gobelet d'or et aiguière de mesmes, deux -grans pos d'or, où estoient os fretelés[351], saphirs et perles; et -oultre ce, luy fu présenté une très riche sainture d'or, tout au lonc -garnie très richement de pierrerie, laquelle valoit bien de six à huit -mil francs d'or, de quoy l'empereur mercia grandement le roy, et aussi -fist son fils. Et après vint l'empereur en l'alée devant sa chambre, où -tous ses princes, evesque, chancellier, chevaliers et autres gens qui -estoient venus avecques estoient, et vit les dons que on leur fesoit et -y estoit présent, lesquels furent grans et honorables, comme plus à -plain peut apparoir en un rolle sur ce fait, auquel il sont plainement -et particulièrement déclairiés; mais l'en s'en passe ci endroit pour -cause de briefté[352]. Et bien sembla à tous et ainsi luy monstrèrent -que il se tenoient grandement satisfais et contens du roy. - - [351] _Fretelés_. Dentelés, découpés. - - [352] «Après ensuivant, à tous les princes fu présenté vaisselle d'or - et d'argent si largement et à si très grant quantité que tous - s'esmerveilloient. Et tant qu'il n'y ot si petit officier de quelque - estat qu'il fussent qui de par le roy ne receussent présent, mais - quoy et quels, se passe la cronique pour cause de briefté.» - (Christine de Pisan, _les faits du roy Charles V_, 3e partie, chap. - XLV.) On voit clairement par là que le seul guide de Christine est, - dans tout le récit du voyage de l'empereur, les _Chroniques de - Saint-Denis_, qu'elle a copié mot à mot quand elle ne l'a pas très - abrégé. L'on a donc eu tort de louer Christine d'une exactitude dont - elle auroit dû pour le moins avouer plus nettement la source. - - - - -LXXIII. - -Coment l'empereur, au retour de Saint-Mor à Beauté, mercia le roy des -riches présens qu'il avoit envoiés à luy et à son fils le roy des -Romains et à leur gens. - - -Le vendredi ensuivant, quinziesme jour dudit mois de janvier qui estoit -le jour de la feste Saint-Mor, ala l'empereur à Saint-Mor en pèlerinage, -et chanta l'evesque de Paris, _Pontificalibus_, la messe devant luy. Et -combien que son disner feust prest de par le roy en ladite abbaye pour -luy, voult-il revenir disner à Beauté. Et après disner, le roy vint le -veoir, et moult fort mercia le roy des dons qu'il avoit fais à luy et à -son fils, le roy des Romains et à ses gens, en luy disant que trop en -avoit fait. Et après ce, l'empereur et le roy se retraisrent en une -garde-robe, emprès sa chambre, et firent tout widier et parlèrent -longuement ensemble jusques bien sus le tart. Et lors se parti le roy, -et l'empereur le convoia jusques au dehors de ladite chambre et s'en -vint au giste au bois. Le samedi, seiziesme jour de janvier, disna le -roy plus matin qu'il n'avoit acoustumé, et l'empereur encore plus matin, -et après dormi l'empereur. Et le roy se parti de son chastel du bois, -acompaignié de grant foison de seigneurs prélas et chevaliers pour -convoier l'empereur, car ainsi le voult-il faire: et vint si à point à -l'hostel de Beauté-sur-Marne, que l'empereur estoit levé et prest de -partir et soy mettre à chemin. - - - - -LXXIV. - -Des aneaux que le roy et l'empereur s'entredonnèrent, et coment -l'empereur et le roy pristrent congié l'un de l'autre amiablement et -piteusement, et de ceux qui convoièrent ledit empereur. - - -Quant le roy fu en la chambre dudit empereur qui l'attendoit, l'empereur -vint à luy et prist en son doigt et luy donna un anel où il avoit un -ruby, et un autre anel où il avoit un diamant, et les donna au roy par -belles paroles en très grant amistié. Et le roy tantost prist un très -riche diamant gros qu'il avoit en son doigt, et le donna par pareille -manière à l'empereur. Et là devant tous s'entreacolèrent et baisièrent -et se partirent tantost et vindrent ensemble en la court, le roy pour -monter à cheval, et l'empereur dans sa litière, laquelle le roy luy -avoit donnée atelée de trois très beaux mulés, et ainsi alla l'empereur, -et chevaucha le roy encoste luy et grant multitude de gens hors dudit -hostel aux champs, jusques près l'hostel de Plaisance[353]: et avecques -le roy et en sa compaignie estoient les princes dessus dis, excepté le -duc de Bar qui le jour devant estoit parti par le congié du roy; et les -prélas tous ceux qui par avant y avoient esté, et d'abondant -l'arcevesque de Ravenne y estoit qui de nouvel y estoit venu. Le prévost -de Paris, le Chevalier du guet, le prévost des marchans et les échevins -et les gens de la ville estoient devant aux champs qui estoient venus -pour convoier l'empereur; et chevauchièrent devant, et assez près de la -maison de Plaisance pristrent l'empereur et le roy congié d'ensemble. Et -plus tost s'en fu retourné le roy sé il eust voulu croire l'empereur qui -souvent luy disoit et fesoit dire que il s'en retournast; et au prendre -congié l'empereur et le roy plourèrent si que les gens l'apercevoient -bien, et à grant paine porent parler ensemble, mais il s'entrepristrent -par les mains et ainsi se départirent. Et le roy s'en retourna au bois, -et les ducs de Berri, de Bourgoigne et de Bourbon se en alèrent avec -l'empereur, et le roy des Romains retourna et convoia une pièce le roy, -et puis prist congié de luy, et aussi firent les princes et ducs qui en -la compaignie de l'empereur estoient venus. Avec l'empereur alèrent -lesdis frères du roy et le menèrent à Laigny-sur-Marne, où il ala au -giste; et l'endemain aussi alèrent avec luy à Meaux, et aux deux villes -dessus dites fu honorablement receu et fait présens, comme ès autres -villes dessus escriptes luy fu fait à son venir. Et celuy dimenche, -dix-septiesme jour dudit mois, qu'il fu à Meaux, se parti de l'hostel de -l'evesque où il estoit logié et vint au marchié de Meaux soupper luy et -son fils et de ses princes, avecques les ducs de Berri et de Bourgoigne, -frères du roy, en leur hostel, où il fu grandement, prestement et -honorablement receu et servi, luy et toutes ses gens, combien que pou -d'espace eussent eu les frères du roy à savoir sa venue. - - [353] _Plaisance_. Tout près de Vincennes. - - - - -LXXV. - -Coment l'empereur se partist de Meaux, et pristrent de luy congié les -frères du roy qui l'avoient convoié eux et pluseurs autres seigneurs. - - -Le lundi ensuivant, se parti de Meaux ledit empereur et son fils le roy -des Romains, et les convoièrent lesdis frères du roy bien une lieue -au-delà de la ville; et pristrent congié de luy et s'en revindrent -devers le roy. Et n'est pas à oublier que l'empereur de son propre -mouvement, en la faveur du roy et de son fils ainsné le daulphin, ordena -et fist son lieutenant et vicaire-général au royaume d'Arle ledit -daulphin, et voult que ce feust à la vie dudit daulphin inrévocablement. -Et sur ce fist ses lettres scellées en or en si grant et plain povoir -comme faire se peust, et come autrefois n'a esté acoustumé. Et -semblablement le fist son lieutenant et général-vicaire par unes autres -lettres scellées semblablement et à pareil povoir audit daulphin, fiefs -et arrière fiefs et tenement quelconques sans riens excepter; et luy -baillia et donna le chastel de Pouppet[354] sus Vienne, et une autre -maison en ladite ville appellée Chavaux. Et aussi l'aagea et suppléa -toutes choses qui par deffaut d'aage povoient donner empeschement audit -daulphin pour ses graces et gouvernement obtenir. Et pour ces choses -faire et autres au plaisir et proffit du roy et de ses enfans, laissa -son chancellier à Paris, trois ou quatre jours après son département, -pour en délivrer et séeller les lettres. - - [354] _Pouppet_. Variante du msc. 9622, _Pompet-sur-Vienne_, - c'est-à-dire sans doute au-dessus de _Vienne_, comme l'indique la - ligne suivante. Christine de Pisan écrit _Pompet en Vienne et un - aultre lieu appellé Cheneaulx_. Il s'agit ici du fameux château de - Vienne _Pompeiacum_, aujourd'hui _Pipet_. - - - - -LXXVI. - -Les chemins que l'empereur fist en alant hors du royaume de France. - - -Après s'ensuit le chemin que l'empereur tint en son retour par -l'ordonnance du roy jusques hors de son royaume. Au partir de la cité de -Meaux vint au giste à Gandelus, et là ot présens comme ès autres villes. -De là fu le mardy dix-neuviesme jour de janvier à Chastel-Tierry, où le -roy fist le lieu qui est sien bien appareillier et ordener pour sa -venue; et là fu gouverné par ses officiers en sales, en chambres et en -toutes choses, comme en tous les autres hostels du roy a esté. Et -estoient en sa compaignie, de par le roy, le seigneur de Coucy, les -contes de Sarebruche et de Braine; le seigneur de La Rivière et Jehan -Lemercier, lesquels tous ou la plus grant partie l'acompaignèrent et -conduirent jusques hors du royaume, et fu son chemin de Chastel-Thierry -à Reims, de Reims à Mouson, sans les gistes d'entre deux. Et en chascuns -lieux a eu présens, aussi bien ès plates villes comme ès cités, et -partout honorablement et grandement receu et festoié, comme il fut à son -venir. Et est assavoir que toute la despense que luy et ses gens ont -faite à Paris en hostelleries, le roy a tout fait paier et deffraier; et -semblablement tous les dons qui valent bien deffraiment, puis qu'il -entra au royaume jusques il en a esté hors, combien que au nom des -villes a esté fait, a esté tout au frais et despense du roy. - - - - -LXXVII. - -Des lettres de l'empereur que son chancellier bailla au daulphin, -contenans les choses dessus dites. - - -Alors quant le roy fu retourné à Paris, le chancellier de l'empereur -aporta au daulphin qui estoit devers le roy et lui présenta les lettres -séellées des graces que l'empereur luy avoit faites, de quoy il mercia -l'empereur. Et envoia après ledit chancellier en son hostel un bel hanap -d'argent très bien doré pesant vingt mars, et dedens avoit mil francs -d'or comptés que ledit daulphin luy donna pour la peine qu'il avoit eue -de sa besoigne. - - - - -LXXVIII. - -Comment la royne de France enfanta une fille en l'ostel de Saint-Pol à -Paris, laquelle fu nommée Catherine. - - -Le jeudi quart jour de février ensuivant mil trois cens septante-sept -dessus dit, la royne de France ot une fille en l'ostel du roy, emprès -Saint-Pol à Paris; et l'endemain, jour de vendredi, fu baptisée en -ladite églyse de Saint-Pol, par messire Aymeri de Maignac, evesque de -Paris. Et fu parrain le prieur de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers -de Paris, et marraine une damoiselle qui aidoit à dire les heures à -ladite royne appellée damoiselle Catherine de Villiers. Et fu ce fait -par dévocion que ladite royne avoit à madame Sainte-Catherine, et fu -ladite fille appellée Catherine. - - - - -LXXIX. - -Du trespassement de madame Jehanne de Bourbon, royne de France, et de -son noble appareil. - - -Le samedi ensuivant, sixième jour dudit mois de février, environ dix -heures après midi, ladite royne trespassa de ce siècle audit hostel de -Saint-Pol, dont le roy fu moult troublé et longuement; et si furent -moult d'autres bonnes personnes: car il s'entreaimoient tant comme -loiaux mariés peuvent amer l'un l'autre. Si fu gardée audit hostel, pour -ce que l'ordenance de son enterrement peust estre faite convenablement, -jusques au dimenche quatorziesme jour ensuivant. Et cependant chascun -jour à matin l'en chantoit messes audit hostel, et après disner vigiles -de mors. Auquel jour de dimenche après disner, le corps fu porté -notablement sur un beau lit noblement aourné et couvert de biaux draps -d'or sur le blanc, et un biau poille d'or vermeil sur quatre lances que -le prévost des marchans de Paris et les eschevins portoient. Et les -seigneurs de parlement estoient environ le lit où le corps gisoit, et -tenoient le poille qui estoit sur le lit, tout autour, si comme il est -acoustumé à faire aux roys et roynes de France. Et sur le visage de -ladite royne avoit un cuevre chef si délié que tout plainement on véoit -le visage parmy, et avoit en sa main dextre un petit baston d'or ouvré -par dessus en la façon d'une rose, et en l'autre main avoit un ceptre, -et estoient en la compaignie tous les collèges et les ordres de Paris -mendians, et tous les gens notables qui estoient lors à Paris, prélas et -autres, et quatre cens torches devant, chascune de six livres. Et après -le corps aloient à pié le duc de Bourbon, frère de ladite royne, et -pluseurs autres du lignage du roy, tous vestus de noir. - - - - -LXXX. - -Coment le corps de la royne fu porté à Nostre-Dame de Paris et -l'endemain à Saint-Denis en France à grant honneur. - - -[355]Ainsi fu portée jusques à l'églyse Nostre-Dame de Paris, et là fu -mis le corps au cuer d'icelle églyse, dessoubs une moult notable -chapelle de bois couverte de cierges; et autour de la nef de ladite -églyse avoit quatre cent torches du pois de celles qui avoient esté -portées à convoier le corps, et environ le corps avoit tousjours, tant à -porter le corps comme en l'églyse, treize grosses torches que portoient -treize varlès de chambre du roy. Et tantost furent vespres et vigilles -de mors commenciées, et fist le service en ladite églyse de Paris -l'evesque de Paris; et tous les autres prélas, tant arcevesques comme -evesques et abbés, furent revestus avecques leur mitres et leur crosses, -et estoient seize prélas, dont les evesques de Laon et de Beauvais -tenoient cuer. Et furent toutes les leçons et vigiles dites par prélas, -et là estoit présent monseigneur Phelippe d'Alençon, patriarche de -Jhérusalem et arcevesque d'Aux, lequel n'estoit pas revêtu en habit -pontifical, mais estoit en chappe romaine avec les autres seigneurs du -lignaige du roy: et furent tant à convoier le corps que à vigiles la -royne Blanche, la contesse d'Artois et la duchesse d'Orliens, et aussi -la niepce du roy, fille du duc de Berry et femme de Amé de Savoie, fils -du conte de Savoie, et pluseurs autres dames et demoiselles, tant de -l'ostel de ladite royne trespassée que autres. - - [355] Le msc. de Charles V reproduit ici d'une manière intéressante ce - convoi funèbre dans une grande miniature. - -Le lundi ensuivant, quinziesme jour dudit mois environ prime, fu moult -solempnellement la messe dite en l'église de Paris par ledit evesque de -Paris, présens ceux qui avoient esté à vigiles. Et tantost que la messe -fu dicte, le corps fu levé et mis à chemin pour porter à Saint-Denis, -par la manière qu'il avoit esté aporté en ladite églyse de Paris, -accompagnié de ceux qui y avoient esté le dimenche. Et y avoit quatre -cent torches nouvelles, car les autres quatre cens qui avoient esté -portées à Nostre-Dame y demourèrent et tout l'autre luminaire, et aussi -y ot treize grosses torches nouvelles que treize varlès de chambre du -roy portèrent, lesquelles quatre cent treize torches furent portées avec -le corps jusques à Saint-Denis. Et après le corps alèrent tousjours à -pié lesdis duc de Bourbon, le patriarche et autres seigneurs du lignaige -du roy, et moult grant compaignie tant des officiers du roy comme -d'autres. Et encontre le corps vindrent à procession l'abbé et les -religieux de Saint-Denis dessoubs jusques oultre la place du Lendit. Et -quant le corps fu au cuer de l'églyse de Saint-Denis une belle chapelle -de bois, l'en commença le service de mors, et y furent prélas revestus -en la manière qu'il avoient esté en l'églyse de Paris, et les deux -evesques de Laon et de Beauvais qui tenoient cuer, et l'arcevesque de -Rains faisoit le service. Et là avoit moult grant luminaire sur ladite -chapelle et environ le cuer de l'églyse, de grant quantité de cierges -comme de quatre cens torches toutes nouvelles et treize grosses torches -que les treize varlès de chambre tenoient environ le corps; et furent -auxdites vigiles tous les seigneurs et dames dont dessus est faicte -mencion. - - - - -LXXXI. - -Coment le corps de la royne fu enterré à Saint-Denis et son cuer aux -Cordeliers de Paris. - - -Le mardi ensuivant, seiziesme jour dudit mois de février, fu la messe -dite à Saint-Denis par l'arcevesque de Rains, et fu diacre et dist -l'évangile l'evesque de Noyon, et l'evesque de Lisieux fu sous-diacre et -dist l'épistre. Et furent tant arcevesques comme evesques et abbés -dix-neuf crosses. Et après la messe dite, le corps fu enterré en une -chapelle de ladite églyse de Saint-Denis qui est au costé destre du -grant autel, près de la porte par laquelle l'en entre au cloistre, -emprès les degrés par lesquels on monte aux corps sains, laquelle -chapelle ledit roy Charles avoit fondée. Le mercredi ensuivant -dix-septiesme jour dudit mois, après disner, furent vigiles dites en -l'églyse des frères Meneurs, à Paris, et là furent la royne Blanche, la -contesse d'Artois, la duchesse d'Orliens et pluseurs autres grans dames, -et aussi les prélas qui avoient esté à Saint-Denis; le duc de Bourbon, -monseigneur Phelippe d'Alençon, patriarche de Jhérusalem, et grant -foison d'autres grans seigneurs. Le jeudi au matin ensuivant fu la messe -dite, et après la messe fu le cuer de la royne enterré devant le grant -autel de l'églyse desdis frères Meneurs, à la destre partie. - - - - -LXXXII. - -Coment les entrailles de ladite royne furent enterrées solempnelment en -l'églyse des Célestins. - - -Le vendredi ensuivant, après disner, furent tous les seigneurs et dames -dessusdis aux Célestins de Paris, et là, en l'églyse, furent dites -vigiles. Et le samedi ensuivant la messe et après la messe furent les -entrailles enterrées devant le grant autel de ladite églyse; et tant -auxdis frères Meneurs quant le cuer fu enterré comme aux Célestins, à la -messe et aux vigiles ot très-grant luminaire, tant de torches comme de -cierges alumés sur chascune des chapelles de bois estant au milieu du -cuer, tant de l'une desdites églyses comme de l'autre, et moult beaux -draps d'or sur les sépultures, tant dudit cuer comme des entrailles. Et -à chascun desdis trois enterrages qui furent fais, furent donnés à -toutes personnes qui y vouldrent aler, à chascune personne à chascune -fois quatre deniers parisis de bonne monnoie courant lors. - - - - -LXXXIII. - -Du trespassement de madame Ysabel, fille du roy, et de son enterrement. - - -Le mardi ensuivant, qui fu le vint-troisiesme jour dudit mois de -février, en l'ostel du roy emprès Saint-Pol à Paris, trespassa madame -Ysabel, fille desdis roy et royne. Et le jeudi ensuivant fu enterrée en -l'églyse de Saint-Denis, en la chapelle où la royne voit esté enterrée. - - - - -LXXXIV. - -Coment les messaigiers commis à traictier de la paix du roy de France et -de celuy d'Angleterre recommencièrent. - - -En iceluy mois de février, se remistrent sus les traictiés entre les -roys de France et d'Angleterre, par le moien des deux arcevesques de -Rouen et de Ravenne, messaiges du pape; et envoièrent lesdis roys leur -messaiges à Bruges pour traictier de la paix entre lesdis roys. - - - - -LXXXV. - -Du trespassement du pape Grégoire XI, et de la fouldre qui chéi. - - -Le samedi au soir, vint-septiesme jour du mois de mars ensuivant, pape -Grégoire qui estoit alé à Rome, si comme dessus est escript, trespassa -de ce siècle en ladite cité de Rome au palais Saint-Pierre. Et le mardi, -sixiesme jour du mois d'avril ensuivant mil trois cent septante-sept -avant Pasques, car Pasques ensuivant furent le dix-huitiesme jour -d'avril, au conclave qui estoit ordené par les cardinaux pour faire -l'éleccion de l'autre pape et auquel il devoient entrer l'endemain, chéi -la fouldre et rompi et despéça deux des loges ordenés pour deux des -cardinaux. Et l'endemain, jour de mercredi septiesme jour dudit mois, -entrèrent les cardinaux qui lors estoient à Rome audit conclave, et en -celuy temps en avoit encore six à Avignon qui point n'estoient alés à -Rome avec ledit pape. Et par ce que dessus est dit, puet apparoir que -ledit pape Grégoire qui, si comme dessus est escript, fu esleu en pape -le trentiesme jour de décembre mil trois cent septante, ne régna pape -que sept ans, et tant comme il a du trentiesme jour de décembre au -vint-septiesme jour de mars. - - - - -LXXXVI. - -Coment, par la grace de Dieu, furent révélées au roy de France pluseurs -traïsons contre luy machinées à faire par le roy de Navarre. - - -L'an dessusdit mil trois cent septante-sept, au mois de mars, furent -envoiées lettres au roy de France par aucuns grans seigneurs, esquelles -estoit contenu que le roy de Navarre avoit conceu et machiné de faire -empoisonner ledit roy de France; et que un appelé Jaquet de Rue, -chambellan dudit roy de Navarre, lequel ledit roy de Navarre envoioit -lors en France en la compaignie de messire Charles de Navarre, son -ainsné fils, savoit ces choses et pluseurs autres mauvaistiés conceues -par ledit roy de Navarre contre ledit roy de France. Et pour celle cause -ledit roy de France fist prendre ledit Jaquet de Rue et emprisonner par -ceux qui le pristrent. Et par iceux qui le pristrent fu trouvé en un des -coffres dudit Jaquet un petit roole de mémoires dont ci-après sera faite -mencion; et après fu ledit Jaquet examiné par le commandement du roy de -France, lequel confessa ce que ci-après suit: - - - - -LXXXVII. - -Ci-après s'ensuit la confession Jaquet de Rue, chambellan du roy de -Navarre. - - -[356]Jaquet de Rue, escuier-chambellan du roy de Navarre, pris du -commandement du roy de France, et amené prisonnier à Corbueil par Jehan -de Rosay, huissier d'armes, et par Guillaume de Rosay, escuier d'escurie -du roy nostre sire, frères, le vint-cinquiesme jour de mars mil trois -cent septante-sept, a dit et confessé de sa pure volenté, sans -contrainte, présens monseigneur le chancelier de France, le sire de La -Rivière, messire Nicolas Braque, messire Estienne de la Granche, -président en parlement; messire Pierre de Bournaseau et maistre Jehan -Pastourel, conseilliers du roy nostre sire; le prévost de Paris et Jehan -de Vaudetar; que les mémoires contenus en une cédule qui a esté trouvée -en un de ses coffres sont vrais, lesquels mémoires le roy de Navarre luy -fist baillier par Guillaume Planterose, son trésorier, né de la conté de -Longueville en Caux, pour les faire mettre à exécucion en la manière qui -s'ensuit: - - [356] Ce grand et important chapitre est inédit. Dans les éditions - précédentes et dans la plupart des manuscrits, il a été retranché. - Dans le beau manuscrit de la _Continuation de Nangis_, nº 8298-3, on - a lié le commencement de la confession de Jaques de Rue à la fin de - celle de Pierre du Tertre, et l'on a supprimé l'intermédiaire. - Christine de Pisan, après avoir raconté cet événement d'une manière - fort concise, ajoute: «Qui plus en voudra savoir, trouver le pourra - assés près de la fin où les chroniques de France traittent dudit roy - Charles, après le trespassement de la royne.» (Liv. III, chap. 51.) - -C'est assavoir «que par le conseil de maistre Pierre du Tertre, de -Ferrando d'Ayens, de messire Michel Sanches, capitaine d'Avranches, du -prieur de Pampelune, de Gomins Lorens et dudit Jaquet, l'en envoie ledit -Gomins Lorens et Jehan Dupré, clerc dudit maistre Pierre, en Angleterre -le plus tost que l'en pourra, pour faire les choses qui s'ensuivent: - -»Premièrement, que l'en renvoie les traictiés qui furent commenciés -entre le roy d'Angleterre et le roy de Navarre, au temps que ledit roy -de Navarre fu en Angleterre, avant qu'il venist devers le roy à Vernon, -lesquels ledit maistre Pierre du Tertre a pardevers luy; et que l'en en -preingne, par son conseil, ce qui sera bon pour traictier de nouvel. Et -scet bien, ledit Jaquet, que par la teneur desdis traictiés, le roy de -Navarre devoit faire guerre en chief de luy et de ses forteresses et de -son païs contre le roy de France. Et pour ce, le roy d'Angleterre -accordoit faire baillier audit roy de Navarre Lymoges et Lymosin et les -chasteaux du Melle, de Chiset et de Chivray, que le duc d'Orliens tint -en Poitou, et un grant somme d'argent pour une fois, ne se recorde pas -quelle. Et le roy de Navarre devoit baillier audit roy d'Angleterre pour -seurté, à tenir pour trois ans, quatre de ses forteresses; c'est -assavoir Nogent-le-Rotrou, Nonancourt et deux autres, ne se remembre pas -lesquelles, et devoient être mises en la main du conte de Salesbury. -Mais avant que le traictié feust parfait, le chancelier du prince et -monseigneur Regnaut Sauvage empeschièrent le traictié, pour ce que ledit -prince ne vouloit pas que l'en luy baillast lesdis païs et forteresses -qui estoient siennes. - -»Item, que l'en traicte les meilleurs aliances que l'en pourra avec le -roy d'Angleterre contre le roy de France: et que l'en traicte par -lesdites aliances le mariage de l'une des filles du roy de Navarre et du -roy d'Angleterre, et le mariage du fils de Lencastre et de l'une des -filles dudit roy de Navarre, ou du conte de Mortaing et de l'héritière -du duchié de Lencastre. - -»Item, que l'en traicte que les terres de Bayonne, de Soble et de -Labourt, soient baillées audit roy de Navarre siennes à héritage, et -qu'il soit lieutenant et garde de Bordeaux et d'Aix et des parties -d'environ, pour et au nom du roy d'Angleterre; et qu'il facent guerre, -l'un pour l'autre, contre le roy de France; et que, pour ce, soit ledit -roy d'Angleterre tenu de baillier audit roy de Navarre certaine somme de -gens d'armes et d'argent la plus grant que l'en pourra et tout ce que -ses gens en pourront traire; et que nuls desdis roys ne puisse sans -l'autre faire paix audit roy de France. Et combien que ledit roy de -Navarre fist demander audit roy d'Angleterre comme dit est, toutesvoies -estoit l'entencion dudit roy de Navarre que, au cas que le roy -d'Angleterre ne la luy vouldroit baillier, que ce nonobstant l'en -procédast avant ès dites aliances. - -»Item, que l'en accorde de baillier audit roy d'Angleterre, pour tenir -ces choses fermes et pour seurtés, les chasteaux et villes de -Nogent-le-Roy, d'Anet, d'Ivry et de Nonancourt. - -»Item, que l'en traicte aliances entre le duc de Lencastre et ledit roy -de Navarre pour le fait contre le roy d'Espaigne, et que, par ledit -traictié, ledit duc de Lencastre soit tenu de envoier au roy de Navarre -certaine quantité de gens d'armes, le plus que l'en pourra avoir.» - -Et le trentiesme jour de mars ensuivant, en Chastellet à Paris; présens -monseigneur le chancelier; lesdis messire Nicolas Braque, messire -Estienne, messire Pierre, maistre Jehan Pastorel et le prévost de Paris -et Giles Malet, dist ledit Jaquet que en ce caresme a quatre ans, en la -fin de la chevauchiée que le duc de Lencastre fist par le royaume de -France auquel temps se devoient conduire certains traictiés de paix -d'entre le roy d'Espaigne et ledit roy de Navarre, iceluy roy de Navarre -vint devers ledit duc de Lencastre et luy requist entre les autres -choses que il luy voulsist aidier à ce que il ne luy convenist pas -prendre si deshonnorable traictié comme il avoit avecques ledit roy de -Castelle, et que au moins luy voulsist aidier d'un nombre de ses gens, -et il paieroit les gaiges et prendroit l'aventure de luy faire guerre. -Et en ce temps ledit roy de Navarre fist parler de aliances et amistiés -avoir avec Pierre Menric Adelentado de Castelle, pour estre avecques luy -contre ledit roy d'Espaigne au cas qu'il y eust guerre; et dit que à un -jour en celuy temps ledit Pierre Jehan Perisdillo et Jehan Sanchis, -capitaine de Trevignon, escuiers et familliers dudit prince et autres -jusques au nombre de six de sa partie, et feu Radigo et ledit Jaquet, -Mahiet de Quoquerel, Sancho Lopès et autres deux personnes de la partie -du roy de Navarre, furent ensemble sur les champs, entre le Grouing et -Vienne, pour accorder lesdites aliances; et là ledit Pierre accorda -estre de la partie du roy de Navarre contre le roy de Castelle, mais que -il feust puissant de luy faire guerre. Et accorda baillier au roy de -Navarre en ce cas son lieu de Trevignon, et le Grouing que il gardoit -pour le roy de Castelle. Et le roy de Navarre luy promist donner -certains terres et lieux en son royaume de Navarre, et à deux frères -qu'il avoit lors autres héritages ou rentes. Mais pour ce que ledit duc -de Lencastre n'ayda point au roy de Navarre, ce qu'il avoient accordé -d'une partie et d'autre ne se mist point à effet; et depuis a ledit roy -de Navarre donné rente audit Pierre Menric et à ses deux escuiers; c'est -assavoir audit Pierre cinq cens florins de rente et à chacun desdis -escuiers cent florins; de laquelle rente il ont été et sont encore bien -paiés. Et pour ce, pense ledit Jaquet, sé ledit roy de Navarre avoit -guerre audit roy de Castelle, que ledit messire Pierre y seroit de sa -partie de tout son povoir; mais que ledit roy de Navarre eust grant -povoir et grant effort. - -»Item, que l'en advise ledit maistre Pierre de tenir au long le plus -qu'il pourra et par bonne manière les traictiés du roy de France et du -roy de Navarre; soit par laissier les drois royaulx par eschanges de -terre ou vendicion de Montpellier, et par autres voies qui meilleurs les -saura trouver, afin que le roy de Navarre peust avoir meilleur loisir de -faire son traictié et ses aliances avec le roy d'Angleterre et que le -roy de France ne s'en apparceust[357]. - - [357] Le manuscrit de Charles V porte ici: _Nota_. - -»Item, que messire Charles de Navarre, si tost qu'il sera en France, au -plus tost que faire se pourra et par bonne manière, face que il ait -Nogent en sa main et y mette gens de qui il se pourra aidier au besoin, -et ès autres forteresses par semblable manière où il verra qu'il sera à -faire par le conseil de ses gens. - -»Item, que l'en advise par bonne manière de vendre Montpellier, quant -l'en sera à accort des aliances dudit roy de Navarre et du roy -d'Angleterre pour faire guerre audit roy de France, avant que ladite -guerre soit ouverte et non autrement: et le vouloit ainsi ledit roy de -Navarre, pour ce qu'il ne l'eust pu tenir en temps de guerre. - -»Item, que l'en face retourner en Navarre le conte de Mortaing le plus -tost que l'en pourra». Et tient ledit Jaquet que c'est pour ce que ledit -roy de Navarre ne vouldroit pas que ses deux fils feussent ensemble par -deçà. «Et aussi que l'en renvoie devers le roy de Navarre ledit Jaquet -le plus tost que l'en pourra avec toutes nouvelles, c'est assavoir de ce -qui auroit esté fait des choses contenues en ladite cédule et des autres -choses sé elles entrevenoient. - -»Item, que on die audit maistre Pierre que il extraie desdis traictiés -pieça commenciés entre le roy de Navarre et le roy d'Angleterre, les -articles qui bons lui sembleront, et seront envoiés en Navarre, afin -d'estre plus aisiés, sé les messages du roy d'Angleterre y aloient. - -»Item, que l'en advise[358], au cas que l'on auroit la guerre avecques -le roy de France, de prendre trois ou quatre forteresses sur les -ennemis; c'est assavoir sur le roy de France et sur ses subgiés, avant -qu'il se donnent garde de celles qu'il peussent avoir plus tost prises, -feust sur la rivière de Saine ou ailleurs.» Et dit ledit Jaquet que tous -les mémoires dessus dis nomma le roy de Navarre de sa bouche à Guillaume -Planterose son trésorier, qui les escript de sa propre main, présent -ledit Jaquet, et se charga ledit Jaquet de les apporter par deça pour en -parler audit maistre Pierre et aux autres dessus nommés au premier -article, et les faire mettre à exécucion: et les sceurent bien Ferrando -d'Ayens et Guiot d'Arcies, et non autres. - - [358] _Nota_. (Msc. de Charles V.) - -[359]Dit oultre et confesse ledit Jaquet que le roy de Navarre n'aime -point le roy de France, né n'ot onques bonne amour à luy, quelques -belles paroles qu'il lui ait dictes né quelque bel semblant qu'il lui -ait fait; mais a tousjours tendu par toutes les manières qu'il a peu à -lui faire grief et dommage, et sé il povoit et véoit sa keue reluire il -mectroit volentiers peine à sa destrucion. - - [359] _Nota_. (Id.) - -Dit avecques que environ a huit ans, le roy de Navarre prist et retint -avecques luy un phisicien qui demouroit à l'Estoille en Navarre, bel -homme et jeune et très-grant clerc et subtil appellé maistre Angel[360], -né du pays de Chypre, et luy fist moult de biens et luy parla entre les -autres choses de empoisonner le roy de France, en disant que ce estoit -l'omme du monde que il haioit plus; et luy dist que sé il le povoit -faire, il luy en seroit bien tenus et luy recompenseroit bien. Et tant -fist que ledit phisicien luy octroya de le faire; et devoit estre fait -par boire ou par mangier; et devoit venir ledit phisicien en France pour -ce exécuter, et pensoit ledit roy de Navarre que le roy de France préist -plaisir en luy, pour ce qu'il parloit bel latin et estoit moult -argumentatif, et que, par ce, eust entrée souvent devers luy, par quoy -eust oportunité de faire son fait. Et ledit roy de Navarre qui avoit -grant désir à ce que la besoigne s'avançast le pressa moult du faire. Et -quant ledit phisicien se vist ainsi pressié si qu'il convenoit qu'il le -féist ou se partisist de sa compaignie, il s'en ala et s'en parti, né -onques puis ne fu devers luy, et a bien sept ans ou environ qu'il s'en -parti: et tenoit-l'en en Navarre que il estoit noié en la mer. Et ce -scet ledit Jaquet, parce que ledit roy de Navarre mesme le lui dist. Et -dit aussi ledit Jaquet que ledit roy de Navarre est encore en volenté et -propos de faire empoisonner le roy de France, et a ordené et disposé le -faire par un sien varlet de chambre qui souloit estre de sa paneterie, -et est appellé Drouet de la Paneterie et est de Beauvoisin, et a un sien -cousin qui sert le roy en sa cuisine ou en la fructerie; lequel Drouet -le roy de Navarre doit envoier pardevers messire Charles son fils, soubs -ombre d'autres besoignes; mais pour cette besoigne se doit traire devers -ledit Jaquet dedens Pasques prochaines ou la quinzaine ensuyvant. Et -après doit venir son dit cousin, et par l'acointance d'iceluy cousin -doit repairier en l'ostel du roy, et par ainsi doit procéder à mettre à -exécucion son fait, et se doit faire par mengier; et a faite les poisons -une juive qui demeure en Navarre. Et a espérance ledit Drouet que son -dit cousin soit de son aide en ce fait. Et ces choses scet ledit Jaquet -parce que le roy de Navarre mesme les luy dist, environ quinze jours -après que monseigneur Charles son fils se fu naguères parti de luy; car -ledit Jaquet demoura tant devers luy après le partir des autres: et -aussi les luy dist ledit Jaquet[361], et est un peu grosset sans barbe -de l'aage d'environ vingt-huit ans ou trente. - - [360] _Nota_. (Id.) - - [361] _Jaquet_. Il doit y avoir ici faute du copiste. Lisez _Drouet_, - comme dans le manuscrit de la _Continuation de Nangis_, nº 9622 (fº - 204, vº). - -Dit oultre que pour ce que le roy de Navarre senti que feu Guerart -Malsergent, qui estoit son bailly d'Evreux, avoit acointance au roy -nostre sire et qu'il estoit son bienvueillant, il ordena et manda à -maistre Pierre du Tertre que il le féist mourir, et vouloit que il -mourut ès ténèbres devant Pasques. Mais pour ce que l'en failli à le -tuer en ténèbres, ledit maistre Pierre, si comme il oï dire, le fist -murdrir ès feries de Paques ensuivant, à l'entrée d'une nuit en pleine -rue, et fu fait, environ a six ans; ainsi l'a oï dire ledit Jaquet et le -tenir communelment. - -Dit avec ce, que passés sont sept ans ou environ, avant que le roy de -Navarre venist devers le roy de France à Vernon, iceluy roy de Navarre -cuida faire prendre Meullen par devers le costé de Chartain, et fu -ordené de mettre cinquante hommes d'armes Navarrois en embusche assez -près de la porte pour y entrer tantost que la porte se ouverroit: et en -estoient capitaines Bernadon d'Espelot et un autre Navarrois. Et aussi -fu ordené de mettre en une autre place assez près d'ilec, deux cens -hommes d'armes dont Saint-Julien estoit capitaine, pour venir conforter -les autres cinquante dessus dis quant il seroient entrés dedens, et pour -tout avitaillier le lieu, si que il le peussent tenir contre le roy; -mais celle journée, la porte de celle partie ne se ouvri pas, et ainsi -fu ladite emprise de nul effet, et le scet parce qu'il fu au conseil de -ces choses. - -[362]Dit oultre que, environ Noel derrenièrement passé ot trois ans, -monseigneur Phelippe d'Alençon, qui fu arcevesque de Rouen, envoia -devers ledit roy de Navarre, et lui fist savoir que volentiers -s'alieroit avecques luy contre le roy de France. Et lors ledit roy de -Navarre renvoia devers ledit arcevesque Sancho Lopez et ledit Jaquet, -pour savoir et lui rapporter plus clerement de son entencion et volenté. -Et dit que ledit arcevesque leur dist que volentiers s'alieroit avecques -luy par la manière que dit est; et que combien qu'il fust clerc, si se -armeroit-il volontiers en sa personne et se mettroit si avant en ladite -guerre comme chevalier qui y feust, et disoit qu'il se faisoit fort du -conte de Perche son frère qu'il seroit de cette aliance; et aussi se -faisoit fort qu'il auroit tous les chasteaux de madame sa mère à son -plaisir, mais de monseigneur d'Alençon né du conte d'Estampes ne se -faisoit-il mie fort; et dit que le traictié se reprist par deux fois, -mais lesdites alliances ne se firent pas, pource que le roy de Navarre -le véoit trop foible, et pour ce n'en tint compte. - - [362] _Nota_. (Msc. de Charles V.) - -Dit oultre ledit Jaquet que environ a sept ans que ledit roy de Navarre -vint en Bretaigne, et vint par Cliçon où estoit le sire de Cliçon, et -luy fist ledit sire de Cliçon très-bonne chière et très-grande, et le y -receupt moult honnorablement: et d'ilec vinrent à Nantes, et ilecque -ledit roy de Navarre dist audit duc qui fu, qu'il ameroit mieux mourir -que de souffrir telle vilenie comme le sire de Cliçon luy faisoit, car -il amoit la duchesse sa femme, et la luy avoit veue baisier par derrière -une courtine[363]; si comme il oï dire, et la commune renommée estoit -telle. - - [363] _Courtine_. Tapisserie, principalement de celles qui font - l'office de _portières_. - -Et aussi a-il oï dire que ledit duc qui fu, machina dès lors en la mort -dudit sire de Cliçon; et depuis à un jour que ledit duc qui fu et le -sire de Cliçon et le viconte de Rohan furent à Vannes, iceluy duc qui fu -fist armer gens de son hostel Anglois, jusques au nombre de trente ou -environ, pour mettre à mort ledit sire de Cliçon; et si comme il dançoit -en un jardin, présent ledit duc qui fu, où il devoit estre mis à mort, -ledit sire de Cliçon en fu advisé, et pour ce que lesdis Anglois ne -firent pas appertement leur fait, il s'en parti franc et délivre. - -Dit avecques ce, que aussi tost après ce que la bataille fu à Cocherel, -ledit roy de Navarre promist à feu monseigneur Seguin de Badesol mile -livrées de terre pour faire guerre au roy de France et à son royaume; et -pour ce que ledit messire Seguin luy demanda que lesdites mile livrées -de terre luy feussent assises en certains lieux en Navarre, c'est -assavoir: à Falses, à Peralte et à Lerin, et l'empressoit fors, le roy -de Navarre, en disant que ledit messire Seguin luy demandoit le plus bel -de sa chevance, dist audit Jaquet qu'il failloit qu'il s'en délivrast. -Et puis parla à Guillemin Petit, lors son varlet de chambre qui demeure -à présent à Evreux[364], et luy dist en la présence dudit Jaquet que il -convenoit que il l'empoisonnast. Et à un souper en la propre sale dudit -roy de Navarre à Falses, iceluy messire Seguin qui y estoit assis à la -table, du sceu et du consentement dudit Jaquet, fist le roy de Navarre -empoisonner en coings ou en poires sucrées, ne scet lequel, par -Guillemin Petit; et mourut ledit Seguin dedens six jours après ou -environ, et ne scet quelles furent les poisons fors que il pense que ce -fu réagal[365]. - - [364] _Nota_. (Msc. de Charles V.) - - [365] _Réagal_. Arsenic rouge. Je lis dans le _Grand Dictionnaire_ de - P. Marquis, Lyon 1609: «_Riagas_. Espèce de poison que aucuns - nomment _Reagal_ ou _Reagas_. Arsenicum, que l'Espagnol dit - _Reiagar_.» - -Dit aussi qu'il demoura avecques le roy de Navarre par quinze jours ou -environ après ce que messire Charles son fils se fu naguères parti de -luy. Et en ce temps vint d'Angleterre par devers ledit roy de Navarre, -Garsie Arnault de Salies qui luy dist que la princesse et tout le -conseil d'Angleterre avoient grant désir que le mariage se feist du roy -d'Angleterre son fils et de l'une des filles dudit roy de Navarre, et -que en ce estoient tous fermes; et que combien que l'empereur eust -essayé de faire mariage dudit roy d'Angleterre et de sa fille, il ne s'y -estoient voulu consentir, et disoient que mieux amoient qu'il fust marié -à celle de Navarre, car c'estoit plus noblement et en plus hault -lignage; et oultre, que au fort il auroit le mariage pour néant et ne -cousteroit rien au roy de Navarre, mais que il feust alié aux Anglois. -Et quant ledit Jaquet se parti dudit roy de Navarre, pour venir devers -ledit messire Charles, iceluy roy de Navarre luy dist que il déist ce -que ledit Garsie luy avoit rapporté audit messire Charles, à l'evesque -d'Acx, à Ferrando, à messire Guy de Gauville, à Remiro Darilhano, et aux -autres du conseil dudit messire Charles; et ceste charge luy faisoit -ledit roy de Navarre, afin que la chose s'avançast, sé le mariage leur -sembloit bon. Et quant il fu venu devers eux, il leur dist ainsi: et -ledit messire Charles dist lors que il luy sembloit que le mariage -estoit bon et luy plaisoit bien, et ainsi furent pluseurs des autres, -mais l'evesque en baissa la teste et n'en dist mot. Et lors dist -Ferrando: «Or regardez comment cet evesque a les besoignes de -monseigneur bien à cuer que ainsi se taist.» Dist oultre que le roy de -Navarre a très grant désir à ce que les alliances dessus dictes d'entre -luy et le roy d'Angleterre soient hastivement faites, et pour ce a -ordené que les messages qui devoient aler en Angleterre y voisent -tantost, et que l'entencion du roy de Navarre est de venir en France en -sa personne, et ne scet ledit Jaquet sé il vendra par mer ou par terre; -mais bien scet que sé il vient par mer il montera à Bayonne au navire -d'Angleterre sé il y vient, et vendra le plus fort que il pourra. Et sé -il vient par terre, il viendra ainsi comme soubs un maistre, en habit -mescogneu, et entent à faire guerre au roy, de luy et de ses subgiés et -aliés, le plus efforciement que il pourra, et recevoir les Anglois en -ses chasteaux et forteresses pour luy faire guerre. Et dit que ainsi -estoit-il proposé avant que il partist; mais ledit Jaquet pense que il -muera son propos quant il saura nouvelles de sa prise, et qu'il fera -avancier les alliances et son armée pour grever le roy et le royaume au -plus tost qu'il pourra; car il dira et pensera en son cuer que le roy de -France sache de son fait par la prise dudit Jaquet autant comme il -feroit par lui-mesme sé il estoit pris. - -Dit avecques ce ledit Jaquet que les messages que monseigneur d'Anjou -envoia naguères par devers le roy de Castille, passèrent par Navarre et -présentèrent au roy de Navarre une lectre que monseigneur d'Anjou luy -envoioit par lesquelles luy prioit que tous mantalens et toutes choses -du temps passé fussent oubliées, et que ledit roy de Navarre voulsist -estre son ami; car il vouloit estre le sien, et qu'il se voulsist -entremectre de l'acort faire sur le débat entre luy et le roy d'Arragon, -et qu'il estoit l'homme qu'il en chargeroit plus volontiers. Et après -ce, vint devers le roy de Navarre un docteur qui estoit desdis messages -et qui moult vouloit parler audit roy de Navarre; et luy présenta ledit -docteur une autre lectre bien aimable et par monseigneur d'Anjou -escripte de sa main; et luy dist que il voulsist estre ami de -monseigneur, et il seroit le sien et se voulsist chargier de son fait. -Et après ce que ledit docteur s'en fu parti, ledit roy de Navarre dist -ces choses audit Jaquet, et luy dist oultre que il savoit bien que ce -n'estoient que paroles pour luy decevoir, et luy vouloit baillier du -tour du baston[366], car il savoit bien qu'il estoit l'homme du monde -que monseigneur d'Anjou haioit plus; et que puisqu'il vouloit feindre -estre son ami, il se feindroit aussi et luy donroit un tour de baston -comme il luy vouloit baillier: car il se chargeroit de son fait, et -soubs umbre et couleur de faire la besoigne de monseigneur d'Anjou, il -feroit son traictié avecques le roy d'Arragon; et entendoit par les -paroles dudit roy de Navarre que c'estoit pour faire aliances contre le -roy d'Espaigne. - - [366] _Du tour du baston_. Ici, l'expression a le sens de notre _tour - de vieille guerre_ ou _croc-en-jambe_, et je crois cette vieille - acception plus naturelle que celle qui a prévalu. Le Dictionnaire de - Trévoux a donc eu bien tort de l'expliquer: «_Tour de bâton_, ou _de - bas-ton_, adresses particulières qu'ont des gens d'une profession - pour tromper ceux à qui ils ont à faire.» C'est tout simplement une - expression proverbiale empruntée à l'ancienne _eschermie_, lutte ou - _escrime_ au bâton. - -«Et je Jaquet de Rue dessus nommé, confesse et jure sur les saintes -évangiles de Dieu par moi touchées, et sur le péril de la damnapcion de -l'ame de moi, que les choses dessus escriptes en ces trois rooles de -parchemin, lesquelles, après ce que je les ai confessées sans force et -sans contrainte, ont esté ainsi escriptes, et m'ont esté lues par -pluseurs journées et par pluseurs intervales, et je meisme les ay lues, -sont vraies par la manière que dessus sont escriptes. Et en tesmoing de -ce j'ay ce escript de ma main, le premier jour d'avril l'an mil trois -cens septante-sept, avant Pasques. - -Jaquet de Rue.» - - - - -LXXXVIII. - -Coment messire Charles, ainsné fils du roy de Navarre, vint à -sauf-conduit à Senlis, pour veoir le roy de France son oncle. - - -En ce temps, c'est assavoir au karesme mil trois cens septante-sept, -messire Charles, ainsné fils du roy de Navarre, qui de nouvel estoit -venu de Navarre en France et estoit en Normendie, envoia devers le roy -et luy fist savoir qu'il venroit volentiers pardevers luy pour le veoir -et luy faire la révérence, mais qu'il pleust au roy de luy envoier un -sauf-conduit, tant pour luy comme pour ceux qui seroient en sa -compaignie, laquelle chose le roy luy ottroia et ainsi le fist. Et vint -ledit messire Charles à Senlis là où le roy estoit, et amena en sa -compaignie messire Jean Bauffe evesque d'Aics, le prieur de Pampelune, -messire Ligier d'Orgetin, messire Baudoin de Baulo, Ferrando Dayens, et -pluseurs autres tant chevaliers comme escuiers. Et après ce que ledit -messire Charles ot esté avecques le roy pour aucun temps, il luy fist -requeste de la délivrance dudit Jaquet de Rue, lequel estoit parti de -Navarre en la compaignie d'iceluy messire Charles, et avoit esté pris -comme dessus est escript et jà avoit fait la confession dessus escripte. -Auquel messire Charles, après aucunes paroles, le roy fist dire et -montrer par aucuns de ses conseilliers, les deffautes, mauvaistiés et -trahisons que ledit roy de Navarre avoit faites, pactées et machinées -tant contre le roy Jehan comme contre le roy Charles son fils regnant à -présent. Et depuis, le roy, en sa présence et de pluseurs de son lignage -et autres de son conseil, fist ces choses dire audit messire Charles en -la présence de ceulx qui estoient venus en sa compaignie, et leur fist -dire la confession que avoit faite ledit Jaquet de Rue, et que -l'entencion du roy estoit d'avoir les forteresses qui de par ledit roy -de Navarre estoient tenues en Normendie, et que gens y fussent mis de -par le roy qui loyalement les garderoient à la seurté du roy et du -royaume. Et pour ce que là estoient présens pluseurs, et la plus grant -partie en la compaignie dudit messire Charles, de ceux qui avoient le -garde des dites forteresses, le roy ordena et requist que ledit messire -Charles premièrement, et les capitaines des dites forteresses qui là -estoient présens, jurassent sur les saintes évangiles de Dieu et par les -fois de leur corps, que tantost et sans délai il délivreroient et -feroient délivrer par ceux qui dedens estoient lesdites forteresses, et -chascune d'icelles au duc de Bourgoigne frère du roy, lequel le roy -envoieroit en Normendie pour celle cause, tantost que ledit duc ou ses -messages seroient devant lesdites forteresses. Et pour ce que ledit -Ferrando d'Ayens avoit la plus grant partie de toutes lesdites -forteresses en son gouvernement et en sa puissance, et ledit messire -Charles doubtoit, si comme il dist lors à aucuns du conseil du roy, que -ledit Ferrando quant il seroit hors de la présence du roy, ne -accomplisist pas né enterinast ce qu'il avoit promis et juré en la -présence du roy, de rendre lesdites forteresses, pour ce requist à -aucuns du conseil du roy, et aussi le fist sentir au roy que la main fu -mise audit Ferrando, et qu'il fust arresté prisonnier jusques à ce qu'il -eust rendu lesdites forteresses, comme promis et juré l'avoit. Et fu -ledit Ferrando baillié en garde à aucuns des officiers du roy, pour -mener avecques ledit duc de Bourgoigne en Normendie, afin qu'il luy fist -rendre lesdites forteresses. Et assez tost après parti le duc de -Bourgoigne, bien accompaignié tant des gens du roy comme des siens, pour -aler en Normendie exécuter ce que dit est. Et ala en sa personne devant -pluseurs desdites forteresses, garni de povoir du roy souffisant de -requérir et prendre lesdites forteresses pour le roy et de par luy, tant -par luy comme par ses députés; et trouva désobéissance en toutes ou en -la plus grande partie d'icelles. Et toutes voies estoit ledit messire -Charles en sa compaignie; mais nonobstant toute désobéissance, ledit duc -de Bourgoigne, le connestable de France et les autres qui estoient au -païs de Normendie de par le roy pour celle cause, firent tant, par force -et par assaut comme autrement, que en la saison de l'esté ensuivant qui -fu mil trois cens septante-huit, il orent la possession et la seigneurie -de toutes les forteresses qui avoient esté dudit roy de Navarre, excepté -de la ville et chastel de Cherbourc. Et entre les autres fu rendu le -chastel de Breteuil, où estoient messire Pierre de Navarre et madame -Bonne sa suer, lesquels furent envoiés devers le roy, et il les receust -et gouverna comme son nepveu et sa niepce. Et aussi en une belle tour -qui estoit à Bernay, tenue lors de par ledit roy de Navarre, fu pris un -sien secrétaire appellé maistre Pierre du Tertre, lequel savoit les -secrès d'iceluy roy de Navarre aussi avant comme aucun autre, lequel fu -amené en chastellet à Paris en prison, et fu examiné sans force et sans -contrainte. Et par son serement déposa et confessa les choses ci-après -escriptes; et si furent trouvées en la tour, en un coffre qui estoit -dudit maistre Pierre, pluseurs lettres et escriptures par lesquelles la -confession dudit maistre Pierre, ci-après escripte, apparoit estre bien -véritable. - - - - -LXXXIX. - -Ci-après s'ensuit la confession de maistre Pierre du Tertre, secrétaire -et conseillier du roy de Navarre. - - -Maistre Pierre du Tertre, secrétaire et conseillier du roy de Navarre, -capitaine et garde de la tour de Bernay pour ledit roy de Navarre, pris -illec et amené prisonnier au Temple, à Paris, a dit et confessé de sa -pure et loial volenté sans contrainte, le mercredi vintiesme jour de mai -mil trois cens septante-huit, en la présence de pluseurs notables -personnes tant du sanc du roy nostre sire comme de son conseil, pluseurs -choses et mauvaistiés contenues et escriptes en six peaux de parchemin -colées ensemble; et entre les autres choses pour ce que ce seroit trop -grant prolucité de tout escripre, dit: Qu'il a servi le roy de Navarre -et luy a fait serement de le servir loyaument en tout ce qu'il luy -commettroit. Dit aussi que environ la feste Saint-Andrieu ot un an il -fist audit roy de Navarre hommaige lige du fief de Cathelon[367], assis -en la viconté de Pont-Audemer, et promist le servir envers tous et -contre tous, sans excepter le roy nostre sire né autre, jasoit ce que -iceluy maistre Pierre du Tertre fust né du royaume de France[368]. - - [367] _Cathelon_. Village à quatre lieues de Pont-Audemer. - - [368] Villaret dit qu'_une seule_ chronique indique l'origine - _françoise_ de Pierre du Tertre. Cette chronique seroit conservée - sous le nº 10297. Tous les exemplaires de la chronique de - Saint-Denis le disent aussi nettement que l'autorité alléguée par - Villaret. - -Dist aussi que ledit roy de Navarre l'envoia pieça en Angleterre, et en -sa compaignie messire Jean de Tilly, chirurgien, et Sancho Lopès, -huissier d'armes du roy de Navarre, avecque souffisant povoir de -traictier et accorder aliances pour ledit roy de Navarre avecques le roy -d'Angleterre, contre le roy de France et son royaume; et avecques les -dessus nommés les traicta et accorda si comme plus à plain est contenu -en sa dite confession tout au lonc. - -Dist oultre, que Guiot d'Arcy, chambellan de messire Charles de Navarre, -vint naguères en France et luy apporta et bailla, de par le roy de -Navarre, unes lettres de créance, laquelle créance Jaquet de Rue luy -devoit dire, et cuide bien ledit maistre Pierre que c'estoit sur le fait -des aliances que le roy de Navarre entendoit présentement à faire avec -le roy d'Angleterre. Et dit ledit maistre Pierre que sé par ledit roy de -Navarre luy eust esté dit et commandé de extraire des traictiés et -aliances pieça faites dont dessus est faite mencion aucuns articles pour -traictier de nouvel avecques ledit roy d'Angleterre, il les eust extrais -et bailliés, sé lesdis Jaquet et Guyot le luy eussent commandé de par -ledit roy de Navarre. - -Dist avecques ce, que quant il oï que messire Charles de Navarre aloit -sur le païs de Normendie en la compaignie du duc de Bourgoigne et du -connestable de France, il prist trois ou quatre charpentiers, un maçon -et un canonnier et les mist dans la tour de Bernay pour ordener, garder -et deffendre ladite tour contre tous ceux qui y vendroient pour y porter -dommaige, et à cette fin les y tint. Et aussi y reçut le capitaine de -Moulins et aucuns autres Navarois, qui avoient laissié le fort, pour ce -qu'il leur sembloit qu'il n'estoit pas tenable contre les gens qui -venoient de par le roy de France: et dit que à ce le movoient et -contraingnoient le serrement et hommaige qu'il avoit fait audit roy de -Navarre. - -Dist oultre, qu'il envoia à pluseurs capitaines des forteresces qui se -tenoient pour ledit roy de Navarre en Normendie lettres closes dont la -teneur s'ensuit: «Chiers et bons amis, j'ai eu lettres d'un mien ami qui -tient forteresse de monseigneur, ès quelles a contenu que le duc de -Bourgoigne et le duc de Bourbon gouvernent monseigneur à leur volenté, -et le mainent à grant foison de gens d'armes devant Bretueil et y -doivent estre aujourd'hui, et après vont au Pont-Audemer, à Mortaing, à -Gauray et à Cherbourg, lesquels il pensent avoir de fait par ledit -monseigneur. Et ce m'a-il escript afin de avoir advis de faire response -sur ce, et pour ce luy escris que tout considéré, m'est avis qu'il n'a -en nos adversaires fors que voie de fait très-mauvais et très-cruel, -contre lequel fait nul ne puet donner conseil né faire response qui -puisse oster né appaisier ce qu'il ont dedens leur cuer: et pour ce -convient esvertuer et soy aidier comme pour deffendre sa vie, son -honneur et l'éritage de son seigneur que l'en veult avoir et soustraire -par males et estranges manières; et je ne doubte point que Dieu n'aide à -ceux qui ainsi le feront. Et quant est de ce que l'en a à faire avecques -tels gens qui vont par les lieux de monseigneur, j'ai veu autrefois le -cas, et qui eust rendu les forteresses de monseigneur, tous les siens -estoient mors entièrement et perpétuelment. Si ne voy autre seurté à nos -vies que de bien garder ce que l'en tient, et vault plus et assez -bataille que la mort, et durer le plus que l'en pourra; et entretant -aucun bon reconfort nous vendra par droite sentence et ordenance de -Dieu. Et pleust à nostre sire que tous nos amis fussent bien advisés de -tenir une meismes voie et une meismes response. Mais pour passer le -temps avecques cette dure gent, je diroie que l'en leur devroit dire que -par commandement de monseigneur le père, l'en a tenu et tient ses -forteresses pour luy en l'obéissance et service du roy et contre ses -ennemis, si comme il est apparu de fait par ce que l'en fist contre les -Anglois de Saint-Sauveur, et que l'en fait chascun jour ailleurs, et -tousjours est-l'en en telle volonté de en faire et obéir à la bonne -ordenance de monseigneur de Beaumont ainsné fils, _et cetera_, luy franc -et délivre en sa personne et en ses gens qui luy sont baillés pour le -conseiller; et aussi lui aiant pouvoir de monseigneur son père, duquel -il convient qu'il appère; car encore ne s'est-il point porté comme -lieutenant né n'a esté sur les terres de monseigneur son père comme -chascun scet. Et si convendroit nécessairement avoir lettres de -descharge de monseigneur le père, escriptes de sa main et séellées de -son grant séel, ou autrement l'en seroit faux et parjure, si comme il -meismes porte par lettres qu'il a de chascun capitaine; par lesquelles -condicions l'en puet dire que l'en est prest de faire le commandement de -monseigneur de Beaumont. Ou l'en pourroit dire, après ce que l'en auroit -monstré ces condicions qui valent excusacions, que ainsi comme feront -Evreux, Breteuil, le Pont-Audemer, Gauray, Mortaing et Cherbourg tous -ensemble d'un accort, l'en est prest à faire; et autre response ne sçay -penser de présent: meismement que de ceux qui monseigneur deussent -aviser je n'ai eu nouvelles quelconques, dont je suis bien esmerveillié -comment d'ailleurs je aye ce que je puis sentir de nouvel: et en vérité -je croy qu'il leur a esté deffendu sur grans paines et seremens. Si -povés avoir avis que vous povez faire, et sé je vous puis faire aucun -bon reconfort, je le ferai de bon cuer.--Nostre sire soit garde de vous. -Escript ce lundi. Le tout vostre. P. Du Tertre.» - -Dist aussi que sé le roy de France et le roy de Navarre eussent esté en -bataille l'un contre l'autre sur les champs, il se fust mis et tenu de -la partie dudit roy de Navarre contre le roy de France. Dist oultre, que -depuis le temps de sa jeunesse, et a bien vint-six ans, il a servi le -roy de Navarre et exercé ses besoignes, et seroit aussi comme impossible -de tout recorder; mais à parler généralement ledit roy de Navarre a fait -et perpétré pluseurs maux contre le roy et royaume de France, tant du -temps du roy Jehan que Dieu absoille, comme du temps du roy, nostre sire -qui à présent est, par lequel temps ledit Pierre a tenu et nourri la -partie dudit roy de Navarre. - -Dist encores que depuis le traictié fait l'an mil trois cens septante, à -Vernon, entre le roy de France et le roy de Navarre, ledit Pierre a sceu -de certain, par la bouche dudit roy de Navarre, que icelui de Navarre ne -pourroit jamais aimer le roy de France, et que sé il trouvoit son point -né temps convenable, il luy porteroit volontiers dommages. Et pluseurs -autres fais grans et détestables confessa ledit Pierre du Tertre, qui -trop lons seroient à escripre. - - - - -XC. - -Coment maistre Pierre du Tertre et Jaquet de Rue furent condempnés en -parlement à estre traynés du palais jusques ès Halles, et là avoir les -testes coupées et les quatre membres; et coment le roy fist abattre -pluseurs chasteaux et forteresces. - - -Après laquelle confession faite dudit maistre Pierre du Tertre, le roy -qui bien vouloit que chascun sceut la bonne justice et les mauvaistiés -et traysons faites et machinées et pourparlées contre luy par ledit roy -de Navarre, ordena que en la chambre de parlement, assemblés grant -multitude de gens, prélas, princes, barons, chevaliers, conseilliers, -advocas, procureurs et autres gens, fussent à un certain jour amenés, à -l'eure que l'en a acoustumé de seoir en parlement, lesdis Jaquet de Rue -et maistre Pierre du Tertre, et que là, par leurs seremens fais -solennelment, fussent interrogués sur les choses contenues en leur -confessions, et ainsi fu fait. Et leur furent leues leur confessions de -mot à mot, par la manière que dessus sont escriptes, lesquels après la -lecture desdites confessions, chascun après la lecture de la confession -qu'il avoit faite, eulx conjurés des plus grans sermens que on leur pot -faire faire, confessèrent lesdites confessions estre vraies, et dirent -qu'il les avoient par pluseurs fois oï lire autrefois, et dirent que en -la manière qu'il estoit escript il l'avoient confessé, sans force et -sans contrainte aucune; et que les choses contenues en leur dépositions -estoient vraies, et ainsi le prenoient sur le péril de leur ames, car il -savoient bien qu'il estoient dignes de mort, sé le roy ne leur faisoit -grace et miséricorde. Et en plus seur tesmoignage de ce, chascun escript -de sa main en la fin de sa confession l'affirmacion dessus dit. - -Et ces choses rapportées au roy, il voult que raison et justice leur -fust faite. Si furent condempnés par le jugement de parlement à estre -trainés du palais jusques ès halles, et là sur un échauffaut avoir les -testes coupées et chascun les quatre membres, lesquels quatre membres de -chascun d'eux furent pendus à huit potences au-dehors de quatre portes -de Paris, et les testes ès halles, et le demourant au gibet. - -Item, après ce que lesdites forteresces furent mises et rendues en la -main du roy, les unes par force et les autres par traictié, le roy fu -conseillié par pluseurs sages que il féist abattre lesdites forteresces, -car elles avoient esté tenues contre luy qui estoit souverain seigneur; -et par le moien et seurté d'icelles, pluseurs maux, dommaiges, -inconvéniens et traïsons avoient esté faites par ceux qui lesdites -forteresces tenoient contre le roy, seigneur souverain desdites -forteresces et son royaume: et ainsi estoit grant péril de les laissier -en estat, pour doubte qu'elles ne retournassent en la main dudit roy de -Navarre qui tant de maux et traïsons avoit faites sur la seurté desdites -forteresces, lesquelles par pluseurs autres fois avoient esté rendues -audit roy de Navarre, par les paix et reconciliacions qu'il avoit faites -au roy Jehan, père du roy nostre sire, et au roy; dont depuis icelles -recouvrées en avoit esté désobéissant et porté dommaige au roy et au -royaume. Si fist le roy, tant pour celles causes comme pour autres -justes et raisonnables, abattre les chasteaux de Breteuil, d'Orbec, de -Beaumont-le-Rogier, de Pacy, d'Annet, et les clostures des villes, et -aussi la tour et chastel de Nogent-le-Roy; les chasteaux d'Évreux, de -Pont-Audemer, de Mortaing, de Gauray et aucuns autres en Constentin; -mais le chastel et ville de Cherbourg demourèrent entiers ès mains de -ceux qui les gardoient pour le roy de Navarre qui ne les vouldrent -rendre né délivrer, lesquels mandèrent et firent venir avecques eux -pluseurs Anglois pour eux aider à garder lesdites forteresces; lesquels -Anglois pridrent la possession dudit chastel, et en boutèrent hors les -Navarrois; et ledit Ferrando d'Ayens, qui estoit capitain dudit chastel -de par ledit roy de Navarre et estoit prisonnier, comme dit est, fu -envoié au chastel de Caen prisonnier, pour ce qu'il ne rendoit pas -lesdites forteresces, si comme promis et juré l'avoit. - - - - -XCI. - -Des nouvelles qui vindrent à Paris et en France que les cardinaux qui -estoient à Rome, avoient esleu en pape un appellé Berthélemi, pour le -temps arcevesque de Bar[369]. - - [369] _Bar_. Bari. - - -Environ le moys de may mil trois cens septante-huit, vindrent nouvelles -à Paris et en France que les cardinaux qui estoient à Rome avoient esleu -en pape un appellé Berthélemi, pour le temps arcevesque de Bar. Et -tantost après eust le roy aucunes particulières lettres des cardinaux -qui secrètement luy escripvoient qu'il ne donnast foy à chose qui eust -été faite en cette nominacion, et que briefment le certifieroient plus à -plain de la vérité; né aussi ne donnast response à messaiges qui par -ledit Berthélemi luy venissent. Et assez tost vindrent à Paris devers le -roy un chevalier et un escuier envoiés devers le roy de par iceluy -Berthélemi qui, si comme il disoient, se appeloit pape Urbain; et après -ce qu'il orent poursuy le roy et demouré par aucuns jours à Paris, et -qu'il orent parlé au roy pluseurs fois, cuidans tousjours que le roy -deust tenir celle élection et rescrire audit esleu ou nommé comme pape, -respondi un jour auxdis chevalier et escuier qui le poursuivoient -d'avoir response, que il n'avoit encore eu aucunes certaines nouvelles -de cette éleccion, et si avoit tant de bons amis cardinaux, dont les -pluseurs avoient esté serviteurs des prédécesseurs roys de France et de -luy, et encore en y avoit pluseurs qui estoient à luy et de sa pension, -que il tenoit fermement que sé aucune éleccion de pape eust esté faite, -il la luy eussent signifiée; et pour ce, estoit son entencion de encore -attendre jusques à tant que il eust autre certificacion, avant que plus -avant il procédast en ce fait. - - - - -XCII. - -Coment les cardinaux envoièrent messaiges au roy de France, c'est -assavoir l'evesque de Famagouste et un maistre en théologie de l'ordre -des frères Prescheurs, maistre du Saint-Palais. - - -Item, au moys d'aoust mil trois cens septante-huit, furent envoiés au -roy de par les cardinaux certains messaiges, c'est assavoir l'evesque de -Famagouste, et maistre Nicole de Saint-Saturnin, jacobin, maistre en -théologie du Saint-Palais; lesquels apportèrent au roy lettres closes et -ouvertes, séellées des seaux du collège des cardinaux, affermans et -certifians ledit Berthélemi non estre pape; mais avoit esté faite la -nominacion par force et impression violente. Et sur ce requeroient au -roy que il voulsist oïr et croire les dessus dis de ce que par eux luy -diroient. Et pour les oïr et avoir délibéracion sur ce pourquoy il -venoient devers luy, le roy manda pluseurs prélas, arcevesques et -evesques de son royaume, et autres bons clers tant ès Universités de -Paris, d'Orléans et d'Angiers, comme d'autre part là où l'en les pot -savoir, et les fist assembler à Paris, le samedi, onziesme jour de -septembre, l'an dessus dit, en une grant chambre ou sale qui est sur la -rivière au Palais. Et en la présence desdis prélas et clers, le roy oï -lesdis evesque et maistre du Saint-Palais, lesquels tant par la bouche -de l'un comme de l'autre, dirent la manière comment ledit arcevesque de -Bar avoit esté nommé pape par paour, violence et tumulte des Romains, et -que lesdis cardinaux estoient déterminés à non le tenir pour pape. Si -conclurent que pour ce signifier au roy il estoient envoyés devers luy, -et ainsi luy signifioient. Et requisrent au roy qu'il voulsist adhérer à -la déterminacion desdis cardinaux, et qu'il leur voulsist donner -conseil, confort et aide en ce fait. Si voult le roy, après ce qu'il ot -oï ces choses, que les sages clers, prélas et autres qui estoient en -grant nombre, tant maistres en théologie et en decrés, docteurs en loys -et autres maistres en autres sciences, eussent délibéracion ensemble en -son absence pour savoir que il avoit à faire et à respondre sur ce. -Lesquels par pluseurs journées furent assemblés et orent délibéracion, -et finablement furent d'accort de conseiller au roy que il féist faire -response auxdis messaiges des cardinaux en la manière que s'ensuit sé il -luy plaisoit; et premièrement à la significacion que lesdis messaiges -luy avoient faite de l'entencion des cardinaux, que le roy avoit -bénignement oï ce que par eux luy avoit esté exposé. Et quant aux -requestes qu'il avoient faites tant de adhérer à la déterminacion des -cardinaux comme de leur donner conseil, confort et aide, le roy povoit -faire respondre qu'il n'estoit pas encore conseillié de consentir ou de -nier ladite adhésion, et qu'il en vouloit encore plus avant estre -informé, car la matière estoit moult haulte et périlleuse et doubteuse. -Et quant à l'aide, il sembloit que le roy povoit respondre que, au moys -d'aoust précédent, il avoit aidié les cardinaux d'une grant finance, et -mandé aux gens d'armes nés de son royaume qui estoient et sont oultre -les mons que il donnent confort et aide auxdis cardinaux; et ce a-il -fait et mandé pour pourveoir à la seurté des personnes des cardinaux, de -leur familliers et de leur biens, et afin de les mettre hors des périls -où il sont, et à nulle autre fin. Et sé l'aide faite par le roy aux fins -dessus dites ne souffist, encore est-il prest de les aidier et conforter -quant point sera. Laquelle consultacion par manière de response le roy -fist faire aux messages des cardinaux. - - - - -XCIII. - -Coment le roy ot lettres que les cardinaux s'estoient partis de Rome. - - -Assez tost après furent apportées au roy aucunes lettres, par lesquelles -étoit escript au roy que les cardinaux, après ladite nominacion ou -esleccion dudit Berthélemi, arcevesque de Bar, le plus tost qu'il -avoient peu se estoient issus de Rome, et par scrupules de leur -consciences, n'avoient depuis fait audit Berthélemi obéissance né -révérence aucune. Et après, tous ensemble, Italiens et Oultremontains, -excepté le cardinal de Saint-Pierre qui estoit malade, contredirent le -fait, et fu escript et signé de leur main et scellé de leur sceaux; et -depuis, estudièrent aucuns desdis cardinaux, très-solemnels docteurs, -commis à ce par espécial et très grant diligence, pour savoir, considéré -le fait accordé, sé ledit Berthélemi, par l'esleccion faite de luy ou -par les fais ensuivis après icelle, avoit aucun droit en la papalité. Et -appelèrent avec eulx les commissaires et tous les autres cardinaux -oultremontains, tous les autres prélas, maistres en théologie, docteurs -en droit canon et en droit civil auxquels il porent parler, et les -enfourmèrent du fait, lesquels concordablement en conclusion -déterminèrent que ledit Berthélemi n'estoit point pape; ainçois tenoit -par tyrannie et occupacion le saint siège. Après ce, il firent leur -publicacion solemnellement selon ce que à eux appartenoit et qu'il le -povoient et devoient faire de droit. Et ces choses ainsi faites, lesdis -cardinaux firent savoir aux autres cardinaux estans lors à Avignon, qui -estoient six en nombre; lesquels enformés des choses dessus dites par -les lettres du collège, le consentirent, loèrent et approuvèrent de tout -en tout, et les firent publier en Avignon solemnelment, et deffendre que -l'en obéist audit Berthélemi comme à pape: excepté le cardinal de -Pampelune qui encores y voult délibérer; mais depuis se consenti-il avec -les autres[370]. - - [370] On trouve en cet endroit dans la plupart des manuscrits la - longue protestation latine des cardinaux réunis à Agnani contre - l'élection qu'ils avoient précédemment faite à Rome du pape Urbain. - Je n'ai pas cru devoir reproduire cette pièce analysée avec - exactitude dans l'_Histoire ecclésiastique_ de Fleury, liv. XCVII, - paragraphe 53. Elle est d'ailleurs uniquement du ressort de - l'histoire ecclésiastique. - - - - -XCIV. - -Coment les cardinaux se transportèrent de Anagnie à Fondes et de -l'esleccion du pape Clément. - - -Item depuis lesdis cardinaux se transportèrent en la cité de Fondes, et -là, tous assemblés tant Ytaliens comme autres, le nueviesme jour de -septembre mil trois cent septante-huit, pour procéder à l'esleccion du -vrai pape, eslurent canoniquement et concordablement en pape, sans -débat, difficulté ou contradicion aucune, un cardinal appellé -monseigneur Robert de Genève, qui portoit le titre de cardinal, c'est -assavoir _Basilicæ duodecim apostolorum presbiter cardinalis_. Et fu -appellé pape Clément, et fu couronné et consacré le derrenier jour -d'octobre veille de la Toussains ensuivant. Lequel se consenti à ladite -esleccion, et aussi firent la royne de Naples et tous les grans -seigneurs du païs; mais les Romains tindrent tousjours ledit Berthélemi -pour pape. Et ces choses furent signefiées au roy de France, tant par -ledit pape Clément comme par les cardinaux, en le requérant et priant -qu'il se voulsist adhérer à ladite esleccion et tenir ledit pape Clément -pour vrai pape; et ot avis et délibéracion le roy sur ce. Et afin que -par bon conseil et seur il fist ce qu'il en devoit faire, il manda et -fist venir devant luy au bois de Vincennes, le mardi seiziesme jour de -novembre mil trois cent septante-huit, pluseurs prélas tant arcevesques -que evesques et autres sages clers, comme abbés, maistres en théologie, -docteurs en décrès et en lois, et pluseurs autres sages de son conseil, -tant chevaliers comme autres; lesquels, tous d'un accort et -singulièrement après leur serement fait aux saintes evangiles de Dieu, -dirent et conseillèrent au roy qu'il se déclarast et déterminast pour la -partie dudit pape Clément, et qu'il le tenist pour vrai pape. Et dirent -oultre au roy que veues les choses dont dessus est faite mencion, et -icelles considérées deuement, il le devoit ainsi faire, comme pour -donner bon exemple à tous autres crestiens. Si se déclara lors le roy, -par la manière que conseillié luy avoit esté et que dessus est dit. Et -ces choses fist signefier et publier par son royaume, tant à prélas et -églyses cathédraulx comme à autres. - - - - -XCV. - -Coment le roy, par le conseil de pluseurs sages, fist signefier à -pluseurs princes crestiens, lesquels il tenoit pour ses amis et bien -vueillans, que il s'estoit délibéré pour la partie du pape Clément. - - -Après ladite déclaration faite, le roy ot avis et délibéracion, par le -conseil de pluseurs sages, que il segnifieroit ces choses aux princes -crestiens que il tenoit pour ses amis et bien vueillans, et ainsi le -fist. Et envoia messages notables, prélas, barons et autres chevaliers -et clers, les uns en Alemaigne, les autres en Hongrie, les autres en -Ytalie et autres en pluseurs autres pays, pour segnifier coment il se -estoit déclaré pour la partie dudit pape Clément, et pour leur dire et -monstrer les causes et raisons qui l'avoient meu à ce faire, et pour -leur requérir que pour l'onneur de Dieu et de sainte églyse il -voulsissent ainsi faire, afin que toute crestienneté fust soubs un -pasteur et un vicaire de Jésus-Christ, ainsi comme elle devoit estre. Et -oultre leur faisoit le roy savoir que s'il y avoit aucun prince ou autre -qui féist aucun doubte en ce fait pour cause de l'esleccion ou -nominacion dudit Berthélemi, que il voulsissent oïr les messages que le -roy leur envoioit, lesquels estoient instruis souffisamment et informés -de la vérité du fait. Et si trouvèrent lesdis messages du roy, en aucuns -lieux, gens instruis autrement que de la vérité, et soustenans le fait -dudit Berthélemi, et par espécial ès parties d'Alemaigne. Et jasoit ce -que le roy de Hongrie eust par avant segnifié et escrit au roy de France -que telle partie comme il tendroit ledit roy de Hongrie tendroit, toutes -voies, les messages que le roy de France envoia devers ledit roy de -Hongrie pour ceste cause trouvèrent que il estoit plus enclin à la -partie dudit Berthélemi que à la partie dudit pape Clément. Et aussi les -Flamens, jasoit ce que il fussent et soient du royaume de France, -respondirent que jusques à ce qu'il fussent plus plainement enformés, ne -tendroient ledit pape Clément pour pape. - - - - -XCVI. - -Coment ledit Berthélemi, qui se nommoit pape Urbain, fist vint-neuf -cardinaux dont les noms s'ensuivent. - - -Item, en celuy temps, c'est assavoir le vintiesme jour de septembre -dessusdit, ledit Berthélemi, qui se nommoit pape Urbain, fist vint-neuf -cardinaux dont les noms s'ensuivent: Messire Phelippe d'Alençon, -patriarche de Jérusalem et administrateur de l'archevesché d'Aux; -l'evesque de Londres en Angleterre; l'arcevesque de Ravenne de -Padue[371]; l'evesque de Sisteron; l'evesque d'Averse, Ursin; messire -Agapit de la Columpne; messire Estienne de la Columpne; l'evesque de -Perouse; l'evesque de Bouloigne-la-Grasse; l'arcevesque de Strigonn en -Hongrie; maistre Mesquin[372] de Naples; messire Galeot de Petramale; -l'arcevesque de Pise; l'arcevesque de Corphou; l'evesque de Tulle; le -général des Frères meneurs; l'evesque de Michie; frère Abaillen; -l'arcevesque de Salerne; l'evesque de Verseil; l'evesque de Theate; le -patriarche de Grado; l'arcevesque de Prague en Boesme; messire Gentil de -Sanguce; le général des Augustins; l'evesque de Valence en Espaigne; -l'evesque de Reatine; et l'evesque qu'il nommoit de Mirepois, qui estoit -evesque d'Ostun, lequel ne l'accepta pas et non firent pluseurs des -autres. Et puis ledit pape Clément fist ledit evesque d'Ostun cardinal, -lequel l'accepta. Et en vérité, c'estoit l'un des bons clers que l'on -seust en crestienté, lequel avoit fait grant diligence de savoir et -enquérir coment ledit Berthélemi avoit esté esleu; et quant il avoit -sceu la vérité, il avoit refusé le chapel rouge de luy. Et puis le prist -dudit pape Clément comme dessus est dit. Si estoit grant approbacion du -fait dudit pape Clément, considéré la grant clergie et la suffisance -dudit cardinal. - - [371] Giles de Prates, d'abord évêque de Padoue, puis de - Ravenne.--L'évêque de Sisteron étoit Renoul de Monteruc, neveu du - cardinal de Pampelune. - - [372] _Mesquin_. Nicolas Meschino, frère Prêcheur, inquisiteur dans le - royaume de Naples.--_Galeot de Petramale_ ou Galiot de Tarlat de - Pietramala. - -_Incidence_. Item, en celle saison, le grant maistre de Rodes -accompaignié de grant quantité de gens d'armes entra au païs de Romanie, -et là, par les Grecs et les Turs qui estoient ensemble, fu desconfis et -pris, et toutes ses gens mors ou pris devant un chastel appellé -Latre[373]. - - [373] _Latre_. Var. _Sarete_. Ferdinand d'Heredia fut pris sous les - murs de Corinthe et ne voulut pas que pour le racheter les - chevaliers de Rhodes rendissent la ville de Patras qu'il avoit - conquise. Il aima mieux demeurer trois ans captif, jusqu'à ce que sa - famille le rachetât. (Voy. les _Monumens des grands Maîtres_, par le - vicomte François de Villeneuve-Bargemont, aujourd'hui marquis de - Trans.) - - - - -XCVII. - -De la mort Charles, empereur de Rome et roy de Boesme. - - -Item, la vigile de la saint André mil trois cent septante-huit -dessusdit, Charles, empereur de Rome et roy de Boesme, trespassa de ce -siècle; lequel avoit pardevant pourchacié et procuré par devers les -esliseurs de l'empire que son fils fust empereur après sa mort. Et -lonc-temps avant sa dite mort s'appelloit son dit fils roy des Romains. -Et après la mort de son père tendit à avoir le droit de l'empire. Et -tenoient aucuns que pour ce que ledit Berthélemi intrus au pape luy -avoit promis de le faire et couronner empereur, il le tenoit pour pape -et s'estoit adhéré avecques luy. - - - - -XCVIII. - -Coment monseigneur Jehan de Montfort, qui se tenoit duc de Bretaigne, fu -privé en parlement de toutes les terres qu'il tenoit au royaume de -France. - - -Item, en ce temps, pour ce que le roy qui savoit et aussi tous ceux de -son royaume, coment messire Jehan de Montfort, qui se tenoit duc de -Bretaigne et qui en avoit fait foy et hommage au roy comme à son lige -seigneur naturel et souverain, s'estoit porté et encore portoit -mauvaisement et desloyalement envers le roy, en faisant guerre -notoirement contre le roy et son royaume, et avoit chevauchié armé -contre le royaume de France en la compaignie du duc de Lencastre et -autres ennemis du roy, en faisant guerre, boutant feu, tuant hommes, -femmes et tous autres fais de guerre, avoit conforté et aidié les -Anglois et autres ennemis du roy de toute sa puissance, et avoit au roy -renvoié son hommage, tant de la duchié de Bretaigne que des autres -terres qu'il tenoit au royaume, fu conseilié de faire appeler ledit -Jehan de Montfort pardevant luy, en sa court, pour respondre au -procureur du roy, sur tout ce que ledit procureur du roy vouldroit -proposer contre luy à toutes fins. Et pour ce, donna à son dit procureur -ajournemens souffisans et convenables, par lesquels ledit messire Jehan -fu ajourné à comparoir personelment pardevant le roy en sa dite cour -garnie de pers et d'autre conseil souffisamment, au samedi quatriesme -jour de décembre mil trois cent septante-huit dessusdit, pour respondre -audit procureur à toutes fins sur les cas dessusdis et sur autres -déclarés ès ajournemens. A laquelle journée de samedi ledit de Montfort -ne vint né comparut, né autre pour luy, souffisamment appellé si comme -accoustumé est. Et jasoit ce que le procureur du roy requéist avoir -deffaut contre ledit Jehan de Montfort, et que le roy ou sa court peust -avoir ottroyé à son procureur ledit deffaut s'il luy pleust, toutes -voies, il voult que la besoigne surséit en estat, sans y procéder -jusques au jeudi ensuivant neuviesme jour dudit mois. Auquel jeudi le -roy fu en la chambre de son parlement séant en jugement, la court garnie -de pers, et pour ce que tous les pers n'y estoient mie présens, jasoit -ce qu'il eussent esté tous ajournés et mandés par le roy pour ceste -cause et s'excusoient par leur lettres ouvertes, lesdites lettres furent -leues en la présence de tous. Et après fu oï le procureur du roy, en -tout ce qu'il voult demander et requérir contre ledit de Montfort. Et -premièrement, afin d'avoir deffaut; et après qu'il fust dist et déclaré -iceluy de Montfort estre encheu en crime de lèse-majesté et avoir commis -félonnie envers le roy; et pour ce estre privé de tous drois, honneurs, -noblesses et dignités tant de pairie comme autres; et tous ses biens, -fiés, terres, possessions et seigneuries estans au royaume de France, -tant en la duchié de Bretaigne comme autres, estre confisqués. Et -néantmoins le procureur, en tant comme besoin estoit, requéroit que par -le roy et sa court ledit de Montfort fust privé des choses dessusdites. -Et oultre, qu'il fust déclaré par le roy et sa court que ledit de -Montfort avoit forfait le corps envers le roy; et ainsi fust dit par le -jugement du roy et de sa court. - - - - -XCIX. - -Coment le cardinal de Limoges vint à Paris de par le pape Clément, pour -signifier, monstrer et déclarer tout ce qui avoit esté fait de la -nominacion de Berthélemi dont dessus est faite mention; et aussi de -l'esleccion du pape Clément. - - -Item, en quaresme ensuivant, le cardinal de Limoges vint à Paris, envoié -de par le pape Clément, tant comme messaige, pour signifier, monstrer et -déclarer tout ce qui avoit esté fait de la nominacion de Berthélemi dont -dessus est faite mencion; et aussi de l'esleccion du pape Clément. -Lequel le roy receut à grant honneur et révérence pour l'honneur de -l'église, et aussi pour ce que le roy l'amoit. Et après ce qu'il ot dit -au roy les causes de sa légacion, le roy luy assigna certaine journée en -son chastel du Louvre, pour le oïr publiquement de tout ce qu'il -vouldroit dire. A laquelle journée fu le roy en la grant chambre du -Louvre emprès la sale, assis en sa chaere, et ledit cardinal en une -autre d'encoste luy; et là furent présens pluseurs princes, prélas, -barons, maistres en théologie et docteurs en autres sciences, tant de -l'Université de Paris comme autres; en la présence desquels ledit -cardinal de Limoges relata tout ce qui avoit esté fait à Rome, et la -nominacion en pape qui avoit esté faite dudit Berthélemi, et coment et -par quelle manière et tout le procès, en la manière que contenu est en -la déclaracion dessus escripte. Et tout ce qui estoit contenu en ladite -déclaracion afferma et maintint estre vray, en sa conscience, et sur le -péril de l'ame de luy; et savoit ces choses estre vraies, car il avoit -esté présent et veu et sceu toutes lesdites choses contenues en ladite -déclaracion. Par laquelle affirmacion, s'il y avoit aucun qui eust aucun -scrupule de conscience au contraire, il doit avoir sa conscience toute -appaisiée; car il n'est pas vraisemblable que un homme de telle autorité -et de telle science tesmoignié d'estre preud'homme de tous ceux qui le -cognoissent, se fust voulu dampner, pour amour né pour haine d'homme -vivant. - - - - -C. - -Coment le roy manda à Paris pluseurs barons de Bretaigne, pour leur dire -les choses dont ci-après est faite mencion. - -ANNÉE 1379 - - -Assez tost après Pasques, qui furent l'an mil trois cens septante-neuf, -vindrent à Paris le seigneur de Laval, monseigneur Bertran du Guesclin, -connestable de France; le seigneur de Cliçon et le viconte de Rohan, -lesquels le roy avoit mandés et fait venir à Paris pour leur dire les -choses dont ci-après sera faite mencion. C'est assavoir que une journée -au Palais-Royal, en la chambre vert, furent les dessus nommés devant le -roy, lequel avoit pluseurs seigneurs de son conseil en sa compaignie: et -là le roy de sa bouche relata aux dessus nommés de Bretaigne, coment, -après l'accort fait entre la duchesse de Bretaigne, femme du duc -Charles, et messire Jehan de Montfort, ledit messire Jehan de Monfort -luy avoit fait hommaige lige; et coment depuis il avoit traictié ledit -de Montfort doulcement et courtoisement; et par espécial après ce que -ledit de Montfort ot fait requérir au roy, par ses messaiges, que il luy -féist délivrer certaines terres que le conte de Flandres tenoit, -lesquelles il disoit à luy appartenir: et en vérité, jasoit ce que -lesdites terres ne vaulsissent oultre quatre ou cinq mile livres de -terre, le roy, après pluseurs messaiges à luy envoiés tant dudit de -Montfort de vers le roy comme du roy devers ledit de Montfort, le roy -cuidant le tenir en bonne et vraie subjeccion et obéissance comme tenu y -estoit, luy fist offrir de le acquitter envers la duchesse de Bretaigne -qui fu femme du duc Charles, de dix mile livrées de terre que ledit de -Montfort estoit tenu de luy baillier, par le traictié de paix fait entre -ladite duchesse et ledit de Montfort; mais nonobstant ce, et que le roy -par pluseurs fois envoiast pardevers luy messaiges grans et notables, -prélas, barons et autres, ledit de Montfort fist venir en Bretaigne -grant foison d'Anglois ennemis du roy. Et pour celle cause, le roy y -envoia ses frères, les ducs de Berry et de Bourgoigne, pour faire widier -lesdis Anglois de sa seigneurie, par force et puissance d'armes. Et -quant il furent audit païs de Bretaigne, ledit de Montfort leur promist -que il feroit widier lesdis Anglois dudit païs de Bretaigne, ce qu'il ne -fist pas. Mais fist guerre au païs par la puissance desdis Anglois, et -mist siège devant pluseurs villes, pour ce qu'il ne vouloient recevoir -les Anglois dedens lesdites villes; et pour avoir finance, leva fouages -et pluseurs autres subsides, à la grant desplaisance des prélas, nobles -et bonnes villes du païs, lesquels envoièrent devers le roy, afin qu'il -voulsist mettre remède en toutes ces choses, et de ce, luy supplièrent -moult affectueusement. Et pour celle cause le roy y envoia son -connestable et grant foison de gens d'armes, lesquels, par force et -puissance, firent widier lesdis Anglois du païs, et s'en ala ledit de -Montfort avecques eux en Angleterre; et les gens du roy qui estoient au -païs de Bretaigne trouvèrent bonne obéissance en pluseurs villes et -chasteaux, et ceux qui se tindrent par aucun temps rebelles furent mis -par force et par puissance, en obéissance, tant que finablement, tout le -païs de Bretaigne, cités, villes et chasteaux, furent en l'obéissance du -roy, et tenus pour luy et de par luy, excepté seulement le chastel de -Brest, auquel ledit de Montfort fist venir Anglois qui tousjours le -tindrent en rebellion contre le roy. Et ledit de Montfort, qui estoit en -Angleterre, se tint pour ennemi du roy, et admena audit lieu de Brest le -conte de Cantebruge, fils du roy d'Angleterre et grant foison de gens -d'armes anglois, cuidant recouvrer le païs et gaaigner par force -d'armes; mais les gens du roy qui y estoient et ceux du païs avecques -eux, gardèrent le païs par telle manière que ledit de Montfort et ceux -qui estoient venus avecques luy, s'en retournèrent avecques luy en -Angleterre, sans point faire de leur profit. Et aussi avoit ledit de -Montfort chevauchié par le royaume de France, en la compaignie du duc de -Lencastre, et fait tout fait de guerre comme dessus est dit. Et jasoit -ce que les rebellions, désobéissances et traïsons dudit de Montfort -fussent si notoires partout le royaume de France, tant en Bretaigne -comme ailleurs, que aucun de bon entendement ne les povoit né devoit -ignorer, et que le roy comme pour fait notoire et permanant peust sans -autre procès avoir appliqué et confisqué à luy et mis en son demaine la -duchié de Bretaigne et toutes les autres terres que ledit de Montfort -tenoit au royaume de France, toutesvoies y avoit voulu procéder plus -meurement, et avoit fait adjourner ledit de Montfort solemnelment, pour -comparoir en personne devant luy en sa court de parlement, et pour -respondre à son procureur sur les choses dessus dites, au samedi, -quatriesme jour de décembre, l'an mil trois cens septante-huit dessus -dit. A laquelle journée il n'estoit venu né comparu; si avoit le roy et -sa court fait son jugement par la manière que dessus est dit, et pour -exécuter son jugement et son arrest entendoit tantost envoier certaines -personnes notables pour prendre royaument et de fait de par luy la -possession et saisine de toutes les cités, villes et forteresces du -païs; lesquels il nomma lors. C'est assavoir le duc de Bourbon; le conte -de Sancerre, mareschal de France; messire Jean de Vienne, admiral de -France; messire Bureau de La Rivière, son premier chambellan, et -pluseurs autres chevaliers et gens du conseil en leur compaignie, les -uns d'une part et les autres d'autre. Si requist lors le roy aux dessus -nommés seigneurs de Laval, de Cliçon, connestable, et de Rohan, que les -villes, chasteaux et forteresces que il tenoient et gardoient de par le -roy, qui estoient du demaine de la duchié de Bretaigne, il rendissent, -baillassent et délivrassent aux seigneurs que le roy envoioit par delà; -lesquels les establiroient et ordeneroient à la seurté tant du roy comme -du païs. Lesquels respondirent que ainsi le feroient: mais à plus grant -seurté, le roy voult qu'il le jurassent. Si le jurèrent sur les saintes -évangiles de Dieu et sur la vraye croix[374]. Et ainsi se partirent du -roy lesdis Bretons. Et cuida le roy véritablement que ses gens que il -devoit envoier au païs de Bretaigne y trouvaissent plaine obéissance, -ainsi comme lesdis Bretons estoient tenus de faire. Si leur accorda le -roy lors confirmacion de tous leur privilèges, libertés et franchises et -pluseurs autres requestes que il féirent tant pour le païs de Bretaigne -comme pour aucuns singuliers; et en furent les lettres faites et -scellées par la manière que il l'avoient requis. - - [374] Ici s'arrête la transcription du manuscrit de Charles V, n. - 8395, qui, jusqu'à présent, étoit notre principal guide. Mais, - depuis les derniers chapitres du voyage de l'empereur, il n'étoit - pas plus rigoureusement correct que les autres. Nous nous réglons - maintenant de préférence sur le volume coté n. 8302. Il avoit - appartenu à Jean, duc de Berry, frère de Charles V. - - - - -CI. - -De la venue des cardinaux d'Aigrefueil et de Poitiers à Paris. - - -En celle saison, après Pasques l'an mil trois cent soixante-dix-neuf, -vindrent à Paris les cardinaux d'Aigrefueil et de Poitiers, lesquels le -pape Clément, qui un petit devant, estoit venu en Avignon, envoyoit en -legacion, c'est assavoir le cardinal d'Aigrefueil en Allemaigne et celuy -de Poitiers en Angleterre, pour monstrer, dire et déclairier le fait de -la nomination en pape dudit Berthélemi, et de l'esleccion du pape -Clément; lesquels deux cardinaux avoient esté présens à tout ce qui -avoit esté fait. Lesquels le roy receut honnorablement en son chastel du -Louvre, ainsi comme il avoit acoustumé à faire et par pluseurs fois les -oï sur la matière devant dite. Et le mercredi quatriesme jour de may -l'an mil trois cent soixante et dix-neuf, fu présenté par le cardinal de -Limoges au cardinal d'Ostun, dont devant est faite mencion, le chapel -rouge, en la présence du roy et des autres cardinaux d'Aigrefueil et de -Poitiers; et disnèrent ce jour avec le roy audit chastel du Louvre. Et -le samedi ensuivant, septiesme jour de mai dessusdis, furent lesdis -cardinaux au bois de Vincennes par devers le roy qui lors y estoit, et -parlèrent à luy sur la matière dessusdite. Et le roy, si comme il avoit -accoustumé, leur fist faire responses justes et raisonnables. Assés tost -après se partirent de Paris cuidans accomplir leur legacions. Et alèrent -le cardinal d'Aigrefueil à Mez et celuy de Poitiers à Tournay, et là -demourèrent longuement en cuidant tousjours avoir saufs-conduis des rois -des Romains et d'Angleterre pour aler en leur pays; mais il ne les -porent avoir. - -Au mois d'aoust ensuivant, commença une grant mortalité à Paris et -environ. Et se parti le roy et ala à Montargis en celle saison. Et aussi -se partirent de Paris la plus grant partie des conseilliers du roy et -autres, pour cause de ladite mortalité. - - - - -CII. - -Coment le viconte de Rohan et pluseurs autres nobles du païs de -Bretaigne remandèrent messire Jehan de Montfort qui estoit en -Angleterre. - - -En celuy temps, le viconte de Rohan et pluseurs autres nobles et autres -du païs de Bretaigne remandèrent messire Jehan en Angleterre, pour le -faire venir en Bretaigne. Et pristrent et occupèrent de fait pluseurs -forteresses qui estoient tenues de par le roy, en venant contre leur -foy, loyauté et seremens; et par espécial, ledit viconte de Rohan, qui -solempnelment avoit juré en la présence du roy et de son conseil à -Paris, comme dessus est dit. Si envoya le roy, tantost que il fust à sa -cognoissance, sur les marches de Bretaigne le duc d'Anjou son frère, -accompaignié de grant foison de gens d'armes. Et aussi estoient sur -lesdites marches pour le roy le connestable d'un costé et le sire de -Cliçon d'un autre. Et tantost que ledit duc d'Anjou fu sur lesdites -marches, ledit viconte de Rohan et les autres qui tenoient la partie -dudit Montfort commencièrent à traictier avec le duc d'Anjou et les gens -du roy. Et ce faisoient-il, si comme pluseurs cuidoient, en attendant la -venue dudit Montfort qui encore n'estoit venu en Bretaigne. Et tantost -pot assez bien apparoir; car celuy traictié ne vint à nulle bonne -conclusion; et par delais fu mené et par continuacion tant que ledit -Montfort fu venu au païs de Bretaigne. Et furent des journées prises -grant foison depuis sa venue, tant au païs de Bretaigne comme ailleurs. -Et de toute celle saison ne fu accordé aucun appointement, jasoit ce que -le roy leur voulsist faire de grace plus que il n'avoient deservi. - - - - -CIII. - -De la rébellion des Flamens. - - -Au mois d'octobre ensuivant, l'an mil trois cent soixante-dix-neuf -dessusdit, s'esmurent les Flamens contre le conte de Flandres en la -ville de Gand par aucuns excès que les gens et serviteurs dudit conte y -avoient fait et faisoient de jour en jour, si comme l'en disoit. Et -tuèrent à Gand le baillif du conte et fu tout le païs d'un accort, -excepté aucuns singuliers qui se trairent devers le conte, et aussi -aucunes villes comme Audenarde et Terremonde où il misrent siège. Et -après ce qu'il orent tué ledit baillif, il alèrent en un chastel emprès -Gand qui estoit dudit conte, appellé Andringhem, et y boutèrent le feu -et l'ardirent. Et puis alèrent à Ypre où il avoit aucuns gentilshomes et -qui se tenoient de la partie du conte, et autres alèrent mettre siège -devant Alos et ainsi tindrent trois sièges tout à une fois. Et quant le -duc de Bourgoigne sceut ces choses, qui avoit espousée la fille dudit -conte de Flandres, il se traist vers les marches de Flandres, et -premièrement ala à Tournay et fist sentir à ceux qui estoient devant -Audenarde qu'il parleroit volentiers à eux: lesquels luy accordèrent -d'envoyer à l'encontre de luy en certaine place, c'est assavoir entre -Tournay et Audenarde. Et ainsi le firent, et par pluseurs journées -assemblèrent avec le duc de Bourgoigne tant que finablement fu traictié -fait et accordé en telle manière: premièrement que le conte de Flandres, -pour Dieu, à la requeste dudit duc de Bourgoigne, pardonneroit aux -Flamens tout ce qu'il avoient meffait contre luy. Item, que ledit conte -leur devoit faire réséeller tous les privilèges en la manière qu'il fist -quant il entra en Flandres, et qu'il leur promist à les tenir selon leur -anciennes coustumes. Item, que sé aucunes lettres ont esté faites ou -données depuis le temps dessusdit contre les privilèges desdis Flamens, -ledit conte les leur doit rendre et doivent être adnichilées. Item, les -Alemans qui ont esté avec ledit conte en ceste guerre doivent jurer que -jamais ne mefferont à ceux du païs de Flandres. Item, que tous les -bourgois et manans du païs qui en sont partis et ne sont alés avec les -communes du païs, et aussi ceux du conseil dudit conte venront audit -païs et leur fera-l'en loy; et au cas que l'en les trouvera coupables, -l'en leur fera amender par l'ordenance de vint-cinq hommes esleus en -trois bonnes villes de Flandres. Item, que ces vint-cinq hommes -dessusdis qui seront pris et esleus en trois bonnes villes feront -franques vérités, d'an en an par tout le païs de Flandres; et ce dont -seront d'accort sera jugié et tenu et mis à exécucion par ledit conte de -Flandres. Item, lesdis Flamens requéroient et vouloient que la partie -d'Audenarde par devers la ville de Gand et certaine quantité des murs -d'un costé et d'autre fussent abattus et démolis jusques au rez de -terre. Après aucuns traictiés se misrent de cest article en l'ordenance -dudit duc de Bourgoigne, et de douze bourgois des trois bonnes villes, -c'est assavoir de chascune quatre; et doivent avoir prononcié leur dit -dedans quinze jours après le premier dimenche des Avens mil trois cent -soixante-dix-neuf dessusdit. Item, le prévost de Bruges, principal -conseiller dudit conte de Flandres, doit estre hors du conseil et païs -de Flandres à tousjours. Lequel traictié fu passé et accordé par ledit -conte, et lettres faites et scellées soubs son séel. - -En l'an dessusdit et en l'yver ensuivant, furent les rivières de Saine -et de Marne, d'Yonne et d'Oise moult grans. - - - - -CIV. - -De la rébellion de Montpellier. - - -Le mardi vint-cinquiesme jour du mois d'octobre en celuy an, les -habitans de Montpellier, par une commotion universal, misrent à mort en -la ville de Montpellier messire Guillaume Pointel chevalier, chancelier -du duc d'Anjou, frère du roy et lieutenant en toute Langue d'oc; messire -Guy de Lesterie, seneschal de Rouergue; maistre Arnoult de Lar, -gouverneur de Montpellier; maistre Jacques de la Chaynne, secrétaire -dudit duc; maistre Jehan Perdiguier, gouverneur des finances dudit duc, -et pluseurs autres officiers tant du roy comme du duc d'Anjou, jusques -au nombre de quatre-vins personnes ou de plus. Et après ce que il orent -mis à mort les dessusdis, il les giettèrent en pluseurs puis de ladite -ville. Et ce firent, pour ce que lesdis conseilleurs leur avoient requis -aide au nom dudit duc d'Anjou pour le fait de la guerre de Langue d'oc. -Dont ledit duc d'Anjou fu moult troublé, et non sans cause. - -Le mercredi, vintiesme jour dudit mois, l'an dessusdit, à Montargis, en -la présence du roy, furent faites les fiançailles de madame Yolant, -nièce du roy et fille du duc de Bar, qui avoit espousée la suer du roy; -et la fiança un chevalier, procureur du duc de Gironne, ainsné fils du -roy d'Arragon. En ce temps se reprisrent les traictiés entre les roys de -France et d'Angleterre; et envoya le roy ses messages solennels pour -lesdis traictiés ès marches de Picardie, tant à Bouloigne comme à -Saint-Omer. Mais en ce temps ne fut aucune chose faite. - -Item, en ce temps, le conte de Saint-Pol, qui longuement avoit esté -prisonnier en Angleterre, vint en Flandres et fut le roy suffisamment -informé qu'il avoit traictié avec les Anglois de leur bailler et mettre -ès mains toutes les forteresses que il avoit au royaume de France. Et -pour ceste cause fist le roy prendre et saisir toutes lesdites -forteresses et y fist mettre gens de France de par luy, et aucunes en -bailla en garde et gouvernement à Jehan de Ligny, frère dudit conte de -Saint-Pol. Et quant ledit conte de Saint-Pol vit que son fait étoit -rompu, et qu'il ne povoit aux Anglois tenir ce que il avoit promis, il -s'en retourna en Angleterre et espousa la suer du roy d'Angleterre. - -En celle année dessusdite, les Anglois misrent une armée sur la mer pour -passer en Bretaigne, si comme l'en disoit; et fu environ la Conception -Nostre-Dame. Et quant il furent sur la mer, il orent telle fortune que -pluseurs d'eux périllèrent; et disoit-l'en que il en avoit eu de -périllés jusques au nombre de six cent hommes d'armes ou plus. Et les -autres retournèrent en Angleterre. - -Et environ Noël ensuivant, en la présence du roy et de pluseurs autres, -se déclara le duc de Breban pour la partie du pape Clément VII. En celle -année crut peu de vin en Aucerrois et sur la rivière d'Yonne. - - - - -CV. - -La sentence contre ceux de Montpellier. - - -Le vendredi vint-cinquiesme jour de janvier, l'an mil trois cent -soixante-dix-neuf devant dit, environ heure de tierce, entra le duc -d'Anjou à Montpellier pour prendre vengeance du vilain fait qui avoit -esté fait en ladite ville des officiers du roy et des siens dont dessus -est faite mencion. Et en sa compaignie avoit grant foison de gens -d'armes et arbalestiers, et y fu receu par la manière qui ensuit: - -Premièrement, vindrent au-devant de luy tous les officiers du roy estans -lors en ladite ville. Secondement, le cardinal d'Albanie qui là estoit. -Tiercement, tous les collèges et religieux de ladite ville, tant de -chanoines comme de moines, de mendians et de encloses. Quartement, -l'estude de droit civil, de canon et de médecine. Et estoient tous à -procession, des deux parties du chemin par où ledit duc devoit passer; -et tous à genoulx crioient à haulte voix: _Miséricorde pour le peuple de -Montpellier!_ Après estoient grant quantité d'enfans de ladite ville de -l'aage de quatorze ans et au dessoubs, criant aussi _miséricorde!_ Après -estoient les consuls, ès robes de la ville, sans manteaulx, sans -chapperons et sans ceintures, et grant quantité du peuple, chascun ayant -une corde environ le col, requérans à genoulx miséricorde, et -apportèrent les clés des portes et le batel de la cloche de la ville, -dont l'en avoit fait le touquesin[375]; lesquelles clés et batel ledit -duc fist prendre par le séneschal de Beaucaire qui estoit présent. Et -lors descendi à pié ledit cardinal d'Albanie et requist pour eux -miséricorde avec tout le peuple; et ès forbours de ladite ville estoient -toutes les femmes d'icelle ville, en simples habis, requérans aussi -très-humblement miséricorde. Et quant ledit duc fut entré en ladite -ville, il destitua tous les officiers d'icelle et la maison du consulat, -l'églyse de Saint-Germain que fist faire pape Urbain, et les portaux -d'icelle ville fist garnir de gens d'armes, et les armeures des gens de -ladite ville que l'en pot trouver fist apporter par devers luy. - - [375] _Touquesin_. Variante du msc. du duc de Berry nº 8302, - _Tacquehan_, et de même plus bas. - -Le vint-quatriesme jour dudit mois, ledit duc d'Anjou estant sur un -eschaffaut que l'en avoit fait moult notable en une place de ladite -ville, afin que le peuple véist mieux ce qui y seroit fait, fu donnée -sentence par ledit duc contre l'université, consuls et singuliers de -ladite ville de Montpellier, par la manière que ci-après s'ensuit: c'est -assavoir l'université à perdre consuls, consulat, maison et arches -communes, séel et cloches et toutes autres juridicions; et envers le roy -et ledit duc d'Anjou en six cens mil francs d'or et ès despens que ledit -duc d'Anjou avoit fais pour ceste cause. Et quant aux singuliers, six -cens des plus coupables, à morir, c'est assavoir deux cens à coper les -testes, deux cens pendus et deux cens ars; leur enfans infames et en -perpétuel servitude et leur biens confisquiés et la moitié des biens de -tous les habitans d'icelle ville, deux portaux de la ville et six tours -et les murs qui sont entre les portaux à abattre et les fossés d'entre -deux emplir: tous les harnois et armeures de ladite ville à estre arses. -Que les consuls et plus notables de celle ville trairoient les morts qui -en la rumeur avoient esté occis des puis où il les avoient gietés, et -que ladite université fonderoit une églyse ou chapelle où il auroit six -chappelleries, chascune de quarante livres de rente. Et en icelle églyse -seroit mise la cloche de quoy fu sonné le touquesin en ladite rumeur. Et -en oultre fu condampnée ladite université à la restitution des biens des -mors et l'intérêt de partie. Et tantost ladite sentence prononciée se -desvestirent les consuls publiquement des robes de consulat, sans -mantel, cote né chapperon, et rendirent audit duc le séel de ladite -ville. Toutes voies il s'escrioient et requéroient avec le peuple très -humblement _miséricorde!_ Et lors, ledit cardinal d'Albanie et aucuns -autres prélas envoiés de par le pape et de par le collège des cardinaux -prièrent ledit duc moult affectueusement qu'il eust pitié de ce peuple, -et que il ne voulsist procéder à aucune exécucion, jusques à ce qu'il -eust oï parler ledit cardinal. Si luy assigna jour ledit duc à -l'endemain en celle meisme place pour le oïr, auquel jour et lieu ledit -cardinal, et collèges, et religieux et religieuses de ladite ville, -l'université et très-grant nombre de femmes et de petits enfans qui tous -crioient miséricorde pour le peuple, ledit cardinal dit moult de belles -paroles audit duc et fist faire une collation par un frère Jacobin tous -tendant à fin de miséricorde. Si fist lors ledit duc modéracion de -sentence et rémission desdis six cens mil francs, et que les portaus et -les murs dessusdis ne seroient mie abattus. Et leur rendi leur consulat, -maison, séel, juridicion fors que l'office du baillif et tous les autres -qui sont sous luy demourèrent en l'ordenance du roy. Et quant à -l'exécucion des six cens condempnés, fu dit que tous ceux qui avoient -esté cause de la commocion et qui avoient mis mains aux mors seroient -avec leur bien en l'ordenance du roy. Et ainsi remist la moitié des -biens des autres de la ville; et les chappellenies furent ramenées à -trois, et les armeures et artillerie d'icelle ville furent mises en la -main du roy pour faire sa volenté. Et si fu dit que il paieroient les -despens que ledit duc avoient fais en ceste besoigne, lesquels furent -depuis ordenés à six vint mil francs par ledit duc. - -_Incidence_. En ce temps, le lundi vint-quatriesme jour de février l'an -dessusdit, au bois de Vincennes, fist le duc de Juillers hommage lige au -roy, et se déclara lors pour le pape Clément VII. - -Par tout ce temps, le cardinal de Poitiers qui estoit venu par deça pour -aler en Angleterre, et aussi le cardinal d'Aigrefueil qui estoit envoyé -en Allemaigne par le pape Clément se tinrent sur les marches de -Tournesis et de Cambresis; c'est assavoir ledit cardinal de Poitiers à -Tournay et à Cambray et ledit cardinal d'Aigrefueil à Metz, pour ce -qu'il ne povoient avoir sauf-conduis pour passer oultre. - - - - -CVI. - -De la mort monseigneur Bertran Du Guesclin, connestable de France. - -ANNÉE 1380 - - -Assés tost après Pasques qui furent l'an mil trois cens quatre-vins, et -furent Pasques celle année le quinziesme jour de mars, vindrent messages -de par les communes de Languedoc à Paris par devers le roy et luy -exposèrent et supplièrent que il voulsist envoyer un capitaine de par -luy audit païs pour le garder et deffendre tant contre les ennemis comme -contre les compaignies qui sur iceluy païs estoient. Et pour ce que tous -aydes avoient esté abattus sur ledit païs, il ottroièrent ayde de trois -francs pour chascun feu pour un an, imposicion de douze deniers pour -livre de toutes denrées excepté le sel, sur lequel il ottroièrent la -double gabelle qui autrefois avoit couru au païs. Et parmi ce, leur -ottroia le roy capitaine au païs messire Bertran du Guesclin qui lors -estoit connestable de France. Lequel parti pour y aler au mois de juin -ensuivant. Et en alant, s'arresta sur un chastel en la seneschauciée de -Beaucaire, appellé le Chastel-Neuf-de-Randon, lequel estoit occupé par -les ennemis du roy et du royaume. Et tant destreigni ledit connestable -ceux qui estoient dedens, tant par engins comme par assaus qu'il -estoient sur le point de rendre ledit chastel. Mais par la volenté de -Nostre-Seigneur, ledit connestable fu malade environ huit jours au siège -devant ledit chastel, et trespassa de cest siècle le vendredi treiziesme -jour de juillet, qui fu grant dommage au roy et au royaume de France. -Car c'estoit un bon chevalier et qui moult de biens avoit fait au -royaume de France, et plus que chevalier qui lors vesquist. Et -l'endemain, ceux qui estoient audit chastel le rendirent aux gens dudit -connestable[376]. - - [376] Le msc. du Suppl. franç., nº 6, l'un des plus beaux sous le - rapport des miniatures qu'on ait jamais exécuté au XVe siècle, - représente Bertrand du Guesclin exposé sur un lit de parade dans sa - tente. Des guerriers viennent déposer sur ses genoux les clés de - Châteauneuf. Cette miniature justifie le récit généralement admis - d'après lequel les assiégés auroient témoigné de leur vénération - pour le grand guerrier, en remettant à sa dépouille mortelle les - clés d'une ville qu'il n'avoit pas réduite. - - - - -CVII. - -De la chevauchie d'Anglois en France. - - -Audit mois de juillet l'an dessusdit, passèrent la mer d'Angleterre à -Calais messire Thomas, fils du roy d'Angleterre, et pluseurs autres -Anglois jusques au nombre de sept ou de huit mil combattans, et -chevauchièrent au royaume de France et passèrent la rivière de Somme -environ Clari et après alèrent vers Soissons et passèrent la rivière -d'Oise et de Aisne, et aussi la rivière de Marne au dessoubs de -Chaalons, et celle d'Aube à Plancy. Et alèrent devant Troies et puis -s'en alèrent logier entre Villeneuve-le-Roy et Sens, et là passèrent la -rivière d'Yonne. Et partout boutoient les feux ès villes qui ne se -raençonnoient. Et jasoit ce que le roy eust mis sus trois cens hommes -d'armes pour les chevauchier, toutes voies furent-il pou domagiés. Et -prisrent pluseurs personnes des gens qui les suivoient tant chevaliers -comme escuiers. Et puis chevauchièrent par le Gastinois et par la -Beausse, et droit vers Bonneval et de là au pays de Bretaigne là où -messire Jehan de Montfort les reçut. - -En celle saison, au mois de juillet ensuivant, furent parlés pluseurs -traictiés entre les gens du roy d'une part et ledit messire Jehan de -Montfort et les Bretons d'autre part, aucune fois par le moyen du conte -de Flandres et autrefois par le moyen du sire de Cliçon. Et jasoit ce -que pluseurs appointemens y feussent pris, toutes voies n'y fu aucune -conclusion prise jusques au temps dont mencion sera faite. - - - - -CVIII. - -Du conte de Flandres et des Flamens. - - -En la fin du mois d'aoust et fu le vint-huitiesme jour l'an mil trois -cens quatre-vins devant dit, ceux de Gand, d'Ypres et de Courtray et de -pluseurs autres villes du païs de Flandres partirent de la ville d'Ypres -environ heure de nonnes pour aler à Diquemme et cuidoient avoir la -ville. Et lors le conte de Flandres, ceux de Bruges et ceux du Franc -environ cent hommes d'armes qui estoient en ladite ville de Diquemme, -qui sceurent la venue de ceux de Gand, de Ypres et de Courtray, se -rengièrent au-dehors de ladite ville. Si coururent sur ceux de Gand, de -Ypres et de Courtray, et les desconfirent et gaaignièrent environ deux -cens charrios que les dessusdis de Gand, d'Ypres et de Courtray avoient, -et en tuèrent pluseurs et les autres s'enfuirent à Ypres bien jusques au -nombre de dix mile. Et le conte de Flandres et sa compaignie s'ala -logier devant ladite ville d'Ypres environ heure de complies en -poursuivant sa victoire, et environ mienuit ledit conte de Flandres se -mist dedens ladite ville d'Ypres par le consentement de ceux qui -estoient en ladite ville, de la partie dudit conte. Et ceux de Gand et -les autres ennemis dudit conte s'enfuirent et alèrent vers Courtray. Et -ledit conte demoura maistre de toute la ville d'Ypres pour faire toute -sa volenté. Et fist faire pluseurs exécucions tant de coupper testes -comme autrement. Et l'endemain, quant ceux de Gand et les autres qui -s'en estoient fuis, comme dessus est dit, furent entrés en Courtray, -ceux de la ville les prièrent de demourer avec eux pour les aidier. Mais -après qu'il orent demouré une heure, ceux de Gand tuèrent leur capitaine -et s'enfuirent et tous les autres des autres villes avecques eulx, et se -sauva qui se pot sauver. Et celuy jour meisme, messire Sohier de Gand -chevalier vint à Courtray accompaignié de pluseurs jeunes gens de ladite -ville, et fist apporter sur le marchié la bannière dudit conte de -Flandres, en disant que quiconques vouroit estre contre ledit conte le -déist, et que il tenoit ladite ville de par le conte et la tenroit à son -povoir. - -Tantost après ces choses, ledit conte accompaignié de pluseurs hommes -d'armes du païs de Flandres, de Bruges, d'Ypres, de Courtray et de -pluseurs autres villes dudit païs jusques au nombre de bien soixante mil -armés, si comme l'en disoit, vint mettre siège devant Gand. - - - - -CIX. - -Du trespassement du roy Charles-le-Quint fils du roy Jehan. - - -Le dimanche, seiziesme jour du mois de septembre l'an mil trois cent -quatre-vins dessusdit, à heure de midi, trespassa en son hostel de -Beauté-sur-Marne le roy de France Charles dit cinquiesme. Et le lundi -ensuivant fu apporté au point du jour le corps à Saint-Antoine emprès -Paris. Et là, en attendant ses frères les ducs d'Anjou, de Berry et -Bourgoigne, demoura jusques au lundi ensuivant vint-quatriesme jour -dudit mois, auquel jour il fu apporté à Nostre-Dame de Paris à telle -solempnité comme l'en a acoustumé à porter les roys de France. Et sesdis -frères aloient après le corps à pié: mais sur le chemin St-Antoine et la -porte ot grant noise et débat entre les escoliers de l'université de -Paris et Hugues Aubriot, lors prévost de Paris, et les sergens de -Chastellet; et s'entreprisrent forment pluseurs des escoliers et -sergens. Et y ot d'iceux escoliers pluseurs menés en Chastellet et après -rendus à l'université. Et ses deux fils, c'est assavoir Charles qui fu -roy après luy et Loys conte de Valois, estoient à Meleun. Et fu -conseillé qu'il ne partissent point de là jusques à l'enteraige du -corps, tant pour ce que il estoient jeunes et peussent avoir esté -blesciés en la presse, comme pour la mortalité qui encore estoit à Paris -et environ. Et furent ledit lundi les vigiles dites en ladite églyse de -Nostre-Dame de Paris; et le mardi ensuivant la messe. Et tantost après -fu apporté à Saint-Denis en la chapelle que il avoit fondée, en laquelle -estoit jà enterré le corps de la royne sa femme. Et après fu le cuer -porté en l'églyse cathédral à Rouen, en laquelle il fu enterré à telle -solempnité comme il appartient. Et depuis, les entrailles furent -enterrées en l'églyse de Maubuisson emprès la sépulture de sa mère, si -comme il avoit ordené. - - - - -CX. - -Du commencement[377] du roy Charles sixiesme. - - [377] _Commencement_. Variante: _Couronnement_. - - -Pour ce que le roy Charles devant dit avoit fait certaine loy par -laquelle il avoit ordené que son ainsné fils et les autres ainsnés des -roys qui seroient pour le temps advenir, tantost que il aroient atains -le quatorziesme an de leur aage préissent leur sacre, couronnement et -gouvernement du royaume de France et receussent leur hommages; laquelle -loy fu publiée le vint-uniesme jour de may l'an mil trois cent -soixante-quinze, en plain parlement à Paris, en la présence du roy et de -pluseurs personnes notables et seigneurs du sanc royal et autres, si -comme devant est escript. Et aussi avoit ordenancé que jusqu'à ce que -son dit ainsné fils fust venu à cest aage, monseigneur Loys, duc -d'Anjou, frère du roy premier après luy, aroit le gouvernement dudit -royaume, en certaine forme et manière contenue en ladite ordenance; et -messire Phelippe, duc de Bourgoigne, le plus jeune des frères du roy, et -messire Loys, duc de Bourbon, frère de la royne trespassée, aroient la -garde, tuicion et gouvernement de Charles, ainsné fils du roy et de ses -autres enfans, jusques à ce que ledit ainsné fils eust ataint le -quatorziesme an de son aage. Et pour le nourrissement et autres -nécessités dudit ainsné fils et des frères et soeurs, avoit le roy -ordené que le duc de Bourgoigne et le duc de Bourbon aroient pour le -gouvernement tous les prouffis, revenus et esmolumens tant ordinaires -comme extraordinaires de la duchié de Normendie, des bailliages de -Senlis et de Meleun, de la ville et visconté de Paris; excepté le -Palais-Royal et toutes les chambres de parlement, des enquestes et des -requestes, et des coffres du trésor; lesquels, par ladite ordenance que -le roy avoit faite, demouroient soubs le gouvernement dudit duc d'Anjou -avec tout le demourant du royaume de France. Et pour ce que lesdis ducs -d'Anjou d'une part, de Bourgoigne et de Bourbon d'autre part, n'estoient -pas bien d'accord sur ladite ordenance, par le conseil et délibéracion -de pluseurs sages du royaume de France esleus et ordenés par lesdis ducs -fu advisé, pour tenir lesdis ducs en unité et par conséquent tout le -royaume de France, qu'il estoit expédient que le roy qui encores n'avoit -accompli son douziesme an si fust sacré et couronné, receust ses -hommages et fust tout le royaume gouverné par luy et en son nom. Lequel -advis fu rapporté aux dis ducs, lesquels le consentirent et l'orent -agréable. - - - - -CXI. - -Coment le roy Charles six fu couronné. - - -L'an de grace mil trois cent quatre-vins devant dit, fu ledit roy -Charles nommé sixiesme couronné à Rains, le dimanche quatriesme jour de -novembre, en la fin de son douziesme an. Et le dimanche ensuivant, -onziesme jour dudit mois, il retourna et entra à Paris à grant -solempnité si comme il appartenoit. Et fu la ville encourtinée, et -furent joustes faites au palais, le lundi et le mardi, des chevaliers et -escuiers qui y estoient. - -Le mercredi ensuivant quatorziesme jour dudit mois de novembre, les gens -d'églyse, nobles et des bonnes villes qui avoient esté mandés à Paris de -par le roy furent assemblés au palais en la chambre de parlement. Et là, -en la présence du roy, de ses quatre oncles ducs d'Anjou, de Berry, de -Bourgoigne et de Bourbon, et de pluseurs autres de son sanc, fu proposé -par l'evesque de Beauvais, lors chancelier de France, coment le roy -avoit nécessité d'avoir aide de son peuple, tant pour sa guerre comme -pour son estat maintenir; et leur fu requis que sur ce il eussent advis -et respondissent tant qu'il deust estre agréable au roy. - -Et le jeudi ensuivant, par un esmouvement d'aucuns de Paris qui alèrent -au palais, là où le roy et lesdis ducs estoient, pour ce requérir, -furent abattus tous ces aydes qui avoient cours au païs et au royaume -pour le fait des guerres. - -Audit mois de novembre, le conte de Flandres, qui estoit à siège devant -Gand, leva le siège et s'en ala demourer à Bruges. - - - - -CXII. - -Coment les juifs furent pilliés. - - -Le jour de jeudi qui fu quinziesme jour dudit mois, pluseurs nobles et -populaires alèrent en la juierie de Paris et rompirent les huis desdis -juifs et leur huches, et prisrent tous leur biens, tant lettres[378] -comme autres choses. Et aussi furent pris pluseurs corps des juifs et -leur femmes et enfans, et les amenoit chascun là où bon luy sembloit. -Toutes voies, par l'ordenance du roy et de ses oncles, fu crié par Paris -que tous ceux qui avoient aucune chose desdis juifs, fust corps ou -biens, le rapportassent pardevers le prévost de Paris. Si furent le -corps desdis juifs ramenés en Chastellet de Paris et aucuns autres des -biens; mais ce fu pou. - - [378] _Lettres_. Billets à ordre et lettres de change. - -En ce temps, furent continués les traictiés qui avoient esté commenciés -dès le vivant du roy et de Jehan de Montfort. Et fu conclu sur iceux la -seconde semaine de janvier. Et tousjours durant le temps dessusdit, -messire Thomas, fils du roy d'Angleterre, et les Anglois qui avecques -luy avoient passé au royaume de France et par iceluy avoient chevauchié -demourèrent tousjours audit païs de Bretaigne, et se tindrent longuement -à siège devant Nantes qui se tenoit pour le roy de France. Mais -finablement il s'en partirent sans y aucune chose prouffiter, et y -mourut grant foison de leur gens et de leur chevaux. Et s'en alèrent -aucuns et en menèrent grant foison de malades[379] en Angleterre, et les -autres demourèrent encore audit païs de Bretaigne[380]. - - [379] _Malades_. Au lieu de ce mot et des suivans, les éditions - imprimées portent: _Prisonniers_; et plusieurs manuscrits: _Biens_. - J'ai préféré la leçon des manuscrits qui, ayant commencé par le - texte des chroniques de Nangis, ont fondu leurs continuations dans - celui des _Chroniques de Saint-Denis_. - - [380] C'est à ce point que s'arrêtent véritablement les _Chroniques de - Saint-Denis_. Cependant, comme les continuations de Nangis dont je - viens de parler ajoutent ici quelque chose que l'on ne retrouve pas - dans les chroniques imprimées de Charles VI, on me saura gré de - clore comme elles le récit de nos chroniques par les pages suivantes - qui m'ont paru précieuses (Voy. msc. 9622 et 8298-3). - -Item, audit an mil trois cent quatre-vint, messire Hugues Aubriot -chevalier, lors prévost de Paris, fu cité et appellé pardevant l'evesque -de Paris et pardevant un Jacobin appellé frère Jaques de Morey, lors -inquisiteur sur les hérétiques, au lundi vint-uniesme jour du mois de -janvier l'an dessusdit. Et pour ce que ledit prévost ne comparut à -ladite journée devant les dessus nommés, fu tenu pour contumax: et pour -ladite contumace excommenié, dénoncié et publié par toutes les églyses -de Paris chascun jour à la messe et à vespres. Et pour ce que ledit -prévost doubtoit la vilenie que l'en luy faisoit chascun jour par la -manière dessusdite, il comparut pardevant ledit evesque et inquisiteur, -le premier jour de février après ensuivant. Et fu détenu prisonnier ès -prisons dudit evesque de Paris et mis en procès; et fu absols de -l'excommeniement dessus dit, et son absolucion publiée par la manière -que l'excommeniement avoit esté. Si fu proposé contre luy (par le -procureur de l'université de Paris qui se fist partie contre luy[381]), -qu'il avoit dites pluseurs paroles contre nostre foy. Entre lesquelles -il devoit avoir dit à un sergent lequel n'estoit pas venu à son -mandement sitost que enchargié luy avoit esté, et ledit prévost l'en -reprenoit, lequel sergent se excusa en disant qu'il estoit demouré en -l'églyse pour veoir Dieu: «Ribault, scès-tu pas bien que j'ay plus grant -puissance de toy nuire que Dieu n'a de toy aidier?» Aussi devoit avoir -dit aultre fois ledit prévost à un homme qui disoit qu'il véissent Dieu -de la messe que chantoit lors un evesque de Constances appellé messire -Sevestre de la Cervelle[382], qu'il n'attendroit jà pour celle cause, et -que Dieu ne se laisseroit point manier par un tel homme comme estoit -ledit evesque. Oultre fu proposé contre ledit prévost qu'il avoit -délivré de Chastellet de son auctorité un prisonnier mis au Chastellet à -la requeste dudit inquisiteur pour fait de hérésie. Oultre, fu encore -proposé contre luy que après ce que les juifs de Paris orent esté -dénonciés par la manière que dessus est dit, le vint-cinquiesme jour de -novembre précédent, pluseurs petis enfans desdis juifs furent pris par -pluseurs chrestiens lesquels les fist chrestienner; et ledit prévost -contraignit lesdis chrestiens à luy rendre lesdis enfans[383]. Et après -ce qu'il luy orent ainsi esté rendus, les rendi à leur pères et à leur -mères juifs. Et pluseurs autres choses furent proposées contre ledit -prévost; auxquelles il respondi par sa bouche. Et se fist procès contre -luy. Et luy tousjours demourant prévost de Paris, demoura en prison -fermée en la cour dudit evesque jusques au vendredi dix-septiesme jour -de may mil trois cens quatre-vint-et-un. A laquelle journée fu ledit -prévost mis sur un eschaffaut qui pour celle cause avoit esté fait -emprès l'Hostel-Dieu de Paris, devant le parvis Nostre-Dame. Sur lequel -eschaffaut furent assis lesdis evesque et inquisiteur et pluseurs -autres. Et là prescha ledit evesque, et furent leus lesdis articles et -pluseurs autres devant grant peuple qui là estoit assemblé pour ceste -cause. Et là rappela ledit prévost tout ce qu'il avoit fait et dit. Si -luy fu par ledit evesque enjoint pénitence de demourer perpétuelment en -prison. Et pour celle cause fu mené chiés ledit evesque et mis en la -tour en prison fermée. Et jusques alors demoura tousjours prévost de -Paris, nonobstant qu'il fust tousjours en prison fermée chiés ledit -evesque comme dessus est dit: mais tantost celle journée passée en fu -ordené un aultre. - - [381] Les mots de parenthèse ne sont pas dans le manuscrit 9622. - - [382] _Sevestre de la Cervelle_. Mort en septembre 1386. La _Gallia - Christiana_ qui nous donne cette date, tome XI, p. 887, ne dit rien - de la mauvaise réputation de ce prélat. - - [383] Ce dernier crime ou plutôt ce grand acte de courage n'étoit pas - le véritable motif de la haine que tant de gens portoient à Hugues - Aubriot. Il expioit sa sévérité à l'égard des suppôts de - l'Université. - -[384]Item, en celuy temps, le traictié qui avoit esté commencié dès le -vivant du roy Charles pour le fait de messire Jehan de Montfort fu remis -sus et fait et parfait; par lequel traictié la duchié de Bretaigne luy -fu rendue, lequel avoit esté déclairé par arrest prononcié en la -présence du roy et des pairs confisqué et acquis au roy. Et furent -envoyés de par le roy certains commissaires en Bretaigne, pour luy faire -baillier et délivrer les forteresses qui estoient tenues de par le roy. -Et pour ce que par ledit traictié et aussi par raison ledit duc de -Bretaigne devoit faire hommage au roy tant de la duchié de Bretaigne -comme de la conté de Montfort, iceluy duc pour celle cause ala à -Compiègne là où le roy estoit, et là en la présence des ducs d'Anjou, de -Bourgoigne et de Bourbon, oncles du roy et de pluseurs autres grans -seigneurs le vint-septiesme jour de septembre mil trois cent quatre-vint -et un, fist hommage au roy des duchié de Bretaigne et conté de Montfort. - - [384] La première phrase de cet alinéa a été reproduite dans le texte - authentique qui précède. - -Item, en celle saison fu ordené le duc de Berry lieutenant pour le roy -en Languedoc. Et jasoit ce que ce fust au desplaisir des communes du -païs et aussi du conte de Foix, toutes voies y ala-il et trouva grans -désobéissances en pluseurs villes du Languedoc, et par espécial à -Narbonne, à Nismes, à Besiers et aussi à Thoulouse. Et furent sur le -point de combattre ensemble, luy et le conte de Foix. Mais certain -traictié fu fait entre eux par lequel la bataille demoura. Et pour -ladite désobéissance que ledit duc de Berry avoit trouvée au païs, fu -advisé et conseillié qu'il estoit bon que le roy y alast en personne -pour réformer et mettre à point le païs. Toutes voies, pour les -empeschemens qui survindrent en France, il n'y ala point à celle fois. - -Item, en ce temps, le duc d'Anjou qui autrefois avoit eu nouvelles que -la royne Jehanne de Naples, laquelle n'avoit aucuns enfans, le vouloit -adopter en fils et faire son héritier tant du royaume de Naples comme de -la conté de Provence, et ot encores nouvelles pour le temps, et vindrent -par devers luy certains messaiges de par elle pour celle cause: et, pour -ce, en ot pluseurs conseulx et délibéracions, tant en la présence du roy -comme en son absence; et finablement, luy fu conseillié tant par les -seigneurs de son sanc comme par tous les saiges qui furent en son -conseil qu'il entreprist le voyage, à aler par devers ladite royne si -comme elle luy avoit fait assavoir. Si commença lors à faire son -ordenance pour y aler. Mais assés tost après, luy vindrent nouvelles -certaines que messire Charles de Duras, aultrement nommé messire Charles -de la Paix, nepveu de ladite royne de Naples, estoit venu au royaume de -Naples, et avoit eu grant confort de ceux du païs et par espécial de -ceux de ladite ville de Naples. Et avoit prinse ladite royne et -emprisonnée, et aussi avoit prins en une bataille le mary de ladite -royne appellé messire Othes de Breswigh[385]; et s'estoit ledit messire -Charles fait couronner en roy dudit royaume de Naples du consentement et -volonté de Berthelemi qui se portoit pour pape à Rome et se nommoit -Urbain. Et pour ces nouvelles, ledit duc d'Anjou rompit l'entreprise -qu'il avoit faite d'aler au païs. Et assés tost après, pape Clément qui -estoit en Avignon envoya certains messages solempnels par devers ledit -duc d'Anjou qui estoit avec le roy en France, et luy fist requérir par -sesdis messaiges coment il voulsist remettre sus son voyage et -l'entreprendre, et il luy feroit grant aide. Si eust ledit duc d'Anjou -advis et délibéracion avec le roy, avec les seigneurs de son sanc qui -estoient à la cour et avec pluseurs sages tant prélas comme autres sur -ce qu'il avoit à faire de ce que le pape luy avoit mandé[386]. - - [385] _Breswigh_. Brunswick. - - [386] Le manuscrit 9622 conclut par les mots: _Et finablement_ qui - devoient être les premiers d'une autre phrase. Terminons de notre - côté cette édition par une chanson assez curieuse renfermée dans un - manuscrit du Fonds latin, coté nº 4641.-B, fº 150; elle est relative - au jugement de Hugues Aubriot. C'est l'une de ces pièces anciennes - dans lesquelles chaque stance finit par un proverbe. - - * * * * * - -Cy s'ensuit un dit rimé qui fu fait pour un prévost de Paris nommé -Hugues Aubriot, lequel ot moult de fortunes en la fin de ses jours. Et -de chascun article[387] escrit est au derrain un vers qui fait un -notable. - - [387] _Article_. Couplet.--_Notable_. Proverbe. - - Hugue Aubriot bien me recors - Quant fus prévost premièrement, - Que j'oïs à cris et à cors - Dire de ton avenement: - «Bien viengne par qui haultement - »Dès or justice regnera, - »_Or est venu qui l'aimera!_» - - Lors les drois garder tu juras - Du roy et d'université, - Et puis après asséuras - Maintenir ceux de la cité. - Or n'as pas tenu vérité; - Car chascun de toy se démente. - _Trop tost se vente qui aulx plante._ - - Ce fu très bon commencement: - Sé amés éusses prudence, - Ne t'y tenis pas longuement - Par ta fole oultrecuidance - Qui ores te met en balance - De fenir ta vie à grant honte. - _Cil prent mal coup qui trop hault monte._ - - Quant en hault degré te véis - De tout te voulus entremettre, - Et trop d'ordenances féis - Sur femmes[388] et gens saichans lettres, - Pour ce, en prison t'ont fait metre - Come raison les y contraint. - _Qui trop embrasse pou estraint._ - - [388] Sous la date de 1367, Aubriot avoit rendu de sévères ordonnances - contre les prostituées. Il les avoit proscrites de la plupart des - rues de Paris. - - Tant com le grant Charle a vescu - Tu t'es porté trop fièrement, - En tous cas estoit ton escu, - Or va maintenant aultrement; - Car par ton fol desvoiement - Aucun ne t'aime né ne prise. - _Tant va le pot à l'eau qu'il brise._ - - Par Paris aler tu souloies - Sur mule et frison d'Allemaigne; - Gras coursiers, gros roussins avoies - Et tes sergens à la douzaine; - Or n'y a nul qui ne se paine - Toy grever festes et dimenches: - _Bon fait bas voler pour les branches._ - - Tu souloies emprisonner - Les gens, or es emprisonnés; - Riens ne vouloies pardonner; - Ne sçay sé riens t'iert pardonnés. - De rigueur fus abandonnés - Contre chascun plus qu'à sa coulpe. - _Bien dois avoir d'autel pain soupe._ - - Je vis ta chambre bien parée - De riches dras moult noblement, - Et ta maison bien painturée - Et hault et bas communelment; - Mais tu es logiés autrement - Et as petite compaignie: - _Hélas! au dessoubs est qui prie._ - - Courouciés es de tes oiseaux - Qu'oïr ne pues chanter, en caige; - Mais bien pues faire les appeaulx - Pour chanter en ton géolaige; - Tu as perdu ton poil volaige - Par trop estre à vent et à pluie, - Et dist-l'en: _Beau chanter ennuye._ - - Je ne voy par nulle manière - Coment tu puisses eschapper; - Car cil qui puissance a plenière - Mieulx ne t'en pourroit destrapper. - Bien a esté fait toy happer - Pour justicier et mettre en cendre, - _En la fin fault-il rendre ou pendre._ - - Tu t'es mellés en toute guise, - Par ton barat particulier, - De descort mettre par l'églyse - Encontre le bras séculier. - En mauvaistié es singulier - De ton ventre nuls biens n'en vist, - _Tant gratte chievre que mal gist._ - - A Petit-Pont as ordené - Faire un chastelet fort et rude; - Et aux chartres les as donné - Les noms des rues de l'Estude[389]; - Tu y seras mis, bien le cuide; - Car chascun dist que bien avient, - _Tant crie-l'en Noël qu'il vient._ - - [389] _Aux chartres_. Aux prisons. Aubriot appeloit les prisons dans - lesquelles il renfermoit les écoliers condamnés le _Clos Bruneau_ et - la _rue du Fouarre_, du nom de deux fameux endroits du pays - latin.--On reconnoît ici dans le poète les rancunes d'un écolier de - l'université. - - Tu as fais mains faus jugemens - Par ta pure forsennerye, - Et si as mené proprement, - Tout ton temps, de Néron la vie, - Cressus es qui ne s'umilie - Que fortune jus abatti: - _Medium tene beati._ - - Tu te plains de faulse heresie - Qui est en toy très grant diffame; - Tu es maistre de sodomie, - Si com dient homes et femmes; - Tu as dampné de ceulx les ames - Que tu as aux Juifs rendus: - _Dignes es d'être ars ou pendus._ - - Et quant aucun te disoit: «Sire, - »De raison faites le contraire,» - Tu respondoies par grant ire: - «Or voe, or voe, laissiez-me faire; - »Laissiez crier qui vouldra braire.» - Plus n'en vouloies escouter: - Mais _seure chose est tout doubter._ - - Tu as fait le moine voler - Par force de tes grans richesses; - Mais riens n'y vaut le flaioler - Ne te fie point en promesses; - Pour toy aidier ne t'esléesses, - Savoir faut de toy n'auront cure: - _Tant vault amour come argent dure._ - - Bien l'a fait Turquain parcevoir - Ton bon amy espécial; - Par or as cuidié decevoir - Et parvetir l'official, - Mais le vaillant juge et loyal - L'a mis en prison sans poursuite. - _Selon seigneur magnie duite._[390] - - [390] Tel maître, tel valet. - - Je croy bien tu as ainsy fait - A tieulx qui n'en font pas semblant, - Afin d'anéantir ton fait; - Mais il n'en parlent qu'en tremblant, - Et aucunes fois en emblant. - _Car tel cuide abaissier sa honte - Ou vengier, il acroist et monte._ - - Avise sé de l'aultrui bien - As pensé, de le bientost rendre; - A ceux ne donnes pas tes biens - Qui cy ne te pevent deffendre; - Tes fais sont de si grant esclandre - Ne sçay coment il en ira. - _Mal acquis, mal départira._ - - Quant tu aloies par les rues, - Ne sçay sé t'en es advisés, - Chascun en disoit, neis tes drues[391]: - «Bien doit estre cil desprisiés.» - Si es-tu ore et pou prisiés. - Et disoient aucuns souvent: - _Petite pluye abat grant vent._ - - [391] _Neis tes drues_. Même tes maîtresses. - - Laisses maisons, femmes, nepveus, - Et soies pour t'ame esveilliés, - De rendre à Dieu graces et veus; - Mieulx ne pues estre conseilliés. - Je tien ton corps pour essilliés, - Car chascun le dit, bien y pert[392]: - _Qui trestout convoite tout pert._ - - [392] _Y pert_. Y paroît. - - Je ne te veuil plus faire plait, - Aubriot, à Dieu te commant; - De tes folies me desplait, - Or en ira ne sçay coment. - L'en feroit bien un grant romant - De tes fais, mais cy je m'afin: - _De bonne vie bonne fin.[393]_ - - [393] Hugues Aubriot fut délivré l'année suivante par les Parisiens, - au milieu d'une émeute. - - -FIN DES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE. - - - - -CONCLUSION DE L'ÉDITEUR. - - -Ici s'arrêtent les grandes Chroniques de France dites de Saint-Denis. -Aucun manuscrit ancien ne joint au texte pour ainsi dire sacramentel que -l'on vient de lire l'histoire des règnes de Louis XI, de Charles VII ou -même de Charles VI. D'ailleurs, les récits de Juvénal des Ursins, de -Jean Chartier et de l'auteur anonyme de la Chronique Scandaleuse, vingt -fois réimprimés, se trouvent dans toutes les bonnes bibliothèques; et -les moyens d'exécution dont nous pouvions disposer ne nous permettoient -pas de reproduire trois ouvrages que d'autres patiens érudits avoient -déjà fait connoître. - -Mais pour compléter l'édition des _Grandes Chroniques de Saint-Denis_, -il faudroit encore, et nous le sentons parfaitement, ajouter plusieurs -dissertations et la Table raisonnée des matières et des noms de lieux et -de personnes. Un bon _Index_ est le cachet d'une bonne édition, et si -notre librairie moderne se plaint tant du discrédit de ses publications, -on peut trouver la cause de ce fâcheux résultat dans le dédain qu'elle -professe généralement pour toutes les _Tables de matières_. Obligés -aujourd'hui, pour des raisons qui ne sauroient intéresser nos lecteurs, -d'achever notre édition et de nous en tenir au texte complet des -_Chroniques de Saint-Denis_, nous n'en prenons pas moins l'engagement de -donner bientôt, dans un volume supplémentaire, notre Table raisonnée et -plusieurs dissertations sur la rédaction des chroniques et sur -l'autorité de leur témoignage. Avant de publier cet appendice, nous -espérons de la Critique littéraire des avis dont il nous sera permis de -profiter. Heureux si nous n'avons pas alors à relever un trop grand -nombre de ces inexactitudes dont l'attention la plus ardente et la plus -scrupuleuse ne préserve pas toujours! - -Un autre devoir encore plus rigoureux, c'est l'hommage de nos dernières -lignes au nom de celui dont on n'a fait que rendre la pensée et seconder -les intentions en imprimant cet ouvrage. Quand les _Chroniques de -Saint-Denis_ auront été plus fréquemment consultées, on ne comprendra -pas comment il s'étoit écoulé tant de temps avant que l'on songeât à les -publier d'une façon convenable, intelligible. Monsieur le vicomte -d'Yzarn-Freissinet a senti le premier qu'en essayant de combler cette -grande lacune historique, il rendroit service aux bonnes études et -feroit acte d'un véritable patriotisme. C'est à lui que j'ai dû le -bonheur de consacrer quatre années à cette édition et d'avoir été -délivré des obligations dispendieuses auxquelles elle soumettoit -l'éditeur. Je ne doute pas que tous les amis de notre histoire nationale -ne s'associent à la juste reconnoissance que j'ai vouée à M. de -Freissinet, pour avoir fait exécuter un travail dont le gouvernement -françois auroit dû prévenir depuis long-temps la pensée, et dont alors -il auroit pu facilement charger un éditeur plus habile. On devine la -récompense que tous deux nous nous sommes promise à une époque si -défavorable aux publications sérieuses: en sacrifiant, l'homme du monde -son argent et l'homme de lettres son temps, pour remettre en lumière -celui de tous les monumens de notre histoire qui nous sembloit le plus -recommandable; nous craignons seulement d'avoir eu trop bonne opinion de -ces mémorables _Chroniques de Saint-Denis_, et de nous être trompés sur -leur importance avec tous les contemporains de saint Louis, de Charles V -et de Charles VII. C'est à ceux qui les étudieront qu'il appartiendra de -décider si nous avons eu tort de craindre. - -Voici maintenant la liste de tous les manuscrits que nous avons -consultés ou dont nous avons eu quelque connoissance. Cette description, -comme on le pense bien, ne sera pas approfondie: mais ceux qui plus tard -auront l'occasion de voir d'autres leçons des mêmes chroniques pourront -néanmoins juger, d'après elle, de l'importance particulière de chacune -de ces leçons. J'examine d'abord les volumes signalés par La Curne de -Sainte-Palaye dans la fameuse Dissertation sur les Chroniques de -Saint-Denis qu'il lut à l'Académie des Belles-Lettres le 15 avril 1738. -Je décris à la suite les leçons qu'il n'avoit pas vues et dont je me -suis également servi. - - -MANUSCRITS INDIQUÉS PAR SAINTE-PALAYE. - -BIBLIOTHÈQUE DU ROI. - -Nº 8298 ^2. - -Un volume in-folio maximo, vélin, 2 colonnes, petites miniatures; -écriture de plus en plus élégante et correcte jusqu'à la fin; XVe -siècle. Relié en maroquin rouge aux armes de Colbert sur les plats. - -Il provient de la bibliothèque de Colbert. Les premiers feuillets ont -été enlevés jusqu'à la fin du treizième chapitre du premier livre (Voyez -notre édition): «Si se souffry atant quant Tholome ot ce compte et fixe. -Le messaige Thierry qui bien et sagement ot entendu lexemple Tholome -retourna a son seigneur tout luy compta par ordre ce quil ot oi compter -quant Thierry entendi ceste exemple il demoura ne ne voult mie obeir au -commandement lempereur en petit de temps apres les princes ditalie le -firent roy et seigneur du pays ainsi fu sauve Thierry par son bon amy.» - -Miniatures en façon de camayeu assez curieuses: texte définitif que nous -avons suivi.--Le passage relatif à l'amour de Thibaut pour Blanche (Vie -de Saint-Louis, chap. XVII) forme ici le chapitre XV très abrégé. En -somme, c'est l'un des manuscrits dont les variantes ont le plus -d'importance. Pour les derniers mots, il donne la bonne leçon: «Et y -mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaux.» - - -Nº 8298 ^4. - -Un volume in-folio maximo, vélin, 2 col., petites miniatures; bonne -écriture du XVe siècle. Relié en maroquin rouge, aux armes de Colbert -sur les plats; provenant de la bibliothèque de Colbert. - -«Cil qui ceste euvre commence a tous ceulx qui ceste histoire liront -salut en nostre Seigneur pour que pluseurs grans se doubtoient de la -genealogie des roys de France de quel original lignee il sont descendus -emprist ceste euvre a faire par le commandement de cel homme que il ne -pot ne ne dut refuser mais pour ce que sa lecture et la simplesce de son -engin, etc.» - -Le passage de Thibaut est au chapitre XVII, et d'une façon régulière. -_Gate brule_ pour _Gaces Brulés_. Les derniers mots sont: «Et sen -alerent aucuns et emmenerent grant foison de biens.» - -Transcription assez incorrecte. - - -Nº 8299. - -Un vol. in-folio maximo, vélin, deux colonnes, première partie du XIVe -siècle; relié en maroquin citron; provenant de l'ancienne bibliothèque -de Michel Letellier, archevêque de Reims. - -Rédaction du temps de Philippe de Valois. Elle s'arrête avec la fin du -règne de Philippe-le-Long en 1321, mais elle ne donne la rédaction -définitive que jusqu'à la mort de Philippe-Auguste. A la fin du règne de -Saint-Louis, j'ai cité les variantes les plus importantes de cette leçon -dans laquelle on chercheroit vainement le passage relatif aux amours de -Thibaut. - -Début: «Ci commence le prologue des croniques de tous les roys de France -crestiens et sarasins et toz leur fais.--Cils qui ceste oeuvre commence. -A tous ceulx qui ceste histoire liront: salut en nostre Seigneur. - -»Pour ce que pluseurs gens doubtoient de la genealogie des roys de -France de quel original et de quel lignee il sont descendu emprist-il -ceste oeuvre a faire par le commandement de tel homme que il ne pot ne -ne dut refuser en nule maniere. - -»Mais pour ce que sa letreure et simplesse de son enging ne souffist mie -a traitier de oeuvre de si haute hystoire, etc.» - -Fin du règne de Philippe-le-Long: «Et y fu occis li quens de Herefort. -Et li quens de Lancloistre pris et pluseurs autres contes et barons. Li -quens de Lancloistre ot copee la teste par jugement et tuit li autre -pendu. Si que li roys n'avoit plus guerre fors que aus escos.» - -On lit à la fin: «Ce livre fist faire le conte Daulphin frere au conte -Camus (?).» - - -Nºs 8299 ^2, 8299 ^3. - -Deux volumes in-folio, vélin, lignes longues; commencement du XVe -siècle; provenant de la bibliothèque d'Etienne Baluze. - -Rédaction définitive. Plusieurs cahiers de cet exemplaire ont été -enlevés, et entre autres tous ceux qui comprenoient les deux derniers -livres de la vie de Charlemagne et la première partie de celle de -Louis-le-Débonnaire. Le deuxième volume s'arrête au 22e chapitre du -livre II du règne de Philippe-Auguste. - -Début: «Cil qui ceste oeuvre commença, a tous ceulx qui ceste histoire -liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens se doubtoient -de la genealogie des roys de France, de quel original et de quel lignie -il sont descendus. Emprist ceste euvre a faire par le commandement de -tel homme que il ne pot ne ne dut refuser. Mais pour ce que sa lettreure -et la simplete de son engin ne souffist mie a traitier de euvre si -haulte hystoire, etc.» - -Fin: «Tant dura lassault le paleteiz et le lanceiz des engins que XV -jours apres furent les murs fraiz et craventes et le chastel pris. Mais -au prendre ot grant pongneiz et fort la furent pris XXXVI chevaliers -sans le nombre des sergens et des arbalestiers a ce siege furent mort -quatre chevaliers.» - - -Nº 8300 ^3 ^3. - -Un volume in-folio, vélin, à deux colonnes; fin du XVe siècle; relié en -maroquin rouge, aux armes de France sur les plats, provenant de -l'ancienne bibliothèque de Colbert. Les écus qui entourent la miniature -placée au commencement annoncent que le volume a été exécuté pour la -librairie du roi de France. - -Cette leçon est celle que nous voyons plusieurs fois désignée dans les -anciens catalogues sous le nom de _Chroniques abrégées_. Tout en suivant -en général la substance des _Chroniques de Saint-Denis_, elle en -supprime une partie, et quelquefois elle étend le récit ou le modifie. -C'est ainsi que pour le douzième siècle et le treizième, elle emprunte -beaucoup de circonstances nouvelles au précieux monument historique -publié dernièrement par mon frère, Louis Paris, bibliothécaire de la -ville de Reims, sous le nom de _Chronique de Reims_. Il sera donc -nécessaire de jeter les yeux sur les _Chroniques abrégées_ quand on -voudra comparer tous les témoignages du même fait. - -Pour le passage relatif à l'amour de Thibaut, les _Chroniques abrégées_ -qui l'ont admis ont même ajouté les lignes de la _Chronique de Reims_ -contre lesquelles s'est tant élevé La Ravaillière dans son édition des -Chansons du roi de Navarre. Les voici: «Le conte envoya des plus grans -hommes de son conseil pour requérir paix et amour. Quant la royne -Blanche le sceut, si manda le roy de Navarre qu'il venist parler à elle -et elle luy feroit sa paix. Et il y vint sans aucun délai. Et ainsi -comme il entra en la salle a Paris, il fu appareillié qui le fery d'un -fromage en faisselle, par le conseil au conte d'Artois qui onques ne -l'ayma. Et le roy de Navarre s'en ala tous embrouez devant la royne, et -lui dist que ainsi avoit esté atornez en son conduit. Quant la royne le -vit si lui en pesa et commanda que cils fust pris qui ce avoit fait, -etc.» - -Je pense que les _Chroniques abrégées_ ont été rédigées avant la fin du -règne de Charles V; on les aura poursuivies à mesure de la continuation -de l'ouvrage original. - -Début: «Cy commancent les croniques des rois de France.--A tous ceulx -qui ces présentes croniques ou histoires liront ou orront. Pourra -apparoir la genealogie des roys de France. De quel lignee ils sont -descenduz selon les croniques de l'abbaye monseigneur Saint-Denis en -France. Si peut chascun savoir que ceste chose est moult honnorable et -proufitable pour congnoistre aux roys et aux princes qui ont terres a -gouverner, etc.» - -Fin: «Et sen alerent aucuns et en emmenerent grant foison de biens.» - - -Nº 8301. - -Un volume in-folio, vélin, à deux colonnes, jolies miniatures; milieu du -XVe siècle; relié en maroquin rouge, aux armes de France. - -Bel et bon exemplaire de la rédaction définitive.--_Gatebrulle_, dans le -chapitre du comte de Champagne. - -Début: «Celui qui ceste euvre commence. A tous ceulx qui ceste histoire -liront. Salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs grans se -doubtoient de la genealogie des roys de France, de quel original et de -quelle lignie ilz sont descendus emprist ceste euvre a faire par le -commandement de tel homme que il ne pot ne ne dut refuser. Mais pour ce -que la lecture et sa simplesce de son engin ne souffist mie a traitier -de oeuvre de si haulte histoire, etc.» - -Fin: «Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx et sen -alerent aucuns et emmenerent grant foison de.» - - -Nº 8303. - -Un volume in-folio, vélin, à deux colonnes, très-jolies miniatures, -vignettes et initiales; écriture du milieu du XVe siècle; relié en veau -fauve. - -Les écus peints dans les vignettes sont tantôt celui de France, tantôt -celui d'une famille que je n'ai pu reconnoître. Il est d'argent à -l'hermine, fouine ou belette de sable, accompagnée de trois couronnes de -sinople, 2 et 1. - -Ce volume contient une seconde leçon des _Chroniques abrégées_, en tout -semblable à celle du n. 8300 ^3. ^3. que nous avons décrite. - - -Nº 8303 ^5. - -Un volume in-fol. maximo, vélin, trois colonnes, très-nombreuses -miniatures; XVe siècle; relié en maroquin rouge, aux armes et au chiffre -de J. Auguste de Thou sur les plats. Provenant de l'ancienne -bibliothèque de Colbert. - -Il est surprenant que l'immortel de Thou, auquel ce volume a appartenu -et qui l'a fait magnifiquement relier, ait laissé subsister sur le dos -de la reliure le titre erroné de _Hist. de la guerre saincte_. - -Ce bel exemplaire ne contient que la première partie de la rédaction -définitive, jusqu'à la mort de Philippe-Auguste. Le reste, jusqu'à celle -de Philippe-le-Hardi, est emprunté à Guillaume de Nangis, et à ses -continuations. Le chapitre des amours du comte de Champagne ne s'y -trouve pas. - -Début: «Cyl qui ceste oevre commence a tous ceulx qui ceste ystoire -liront salut a noustre Seigneur. Pour ce que pluseurs doubtoient de la -geneologie des roys de France de quel original et de quel lignee ils -sont descendus emprist-il ceste oeuvre a faire par le commandement de -tel home que il ne pot ny ne dut refuser. Mais pour ce que sa lectreure -et la simplese de son engin ne souffit mie a traitier de oevre de si -haulte ystoire.» - -Fin: «Pour ceste chose furent mehues pluseurs questions a Paris entre -les maistres de theologie savoir mon si le roy povoit donner ne octroier -le cuer de son pere sans la dispensacion du souverain evesque. Ci fault -listoire du bon roy Phelippe-le-Hardi.» - - -Nºs 8304, 8305. - -Deux volumes in-folio, papier, deux colonnes; fin du XVe siècle; reliés -en maroquin rouge, aux armes du France sur les plats. - -Cette leçon est fort mauvaise. Le copiste était un fripon qui s'est -contenté de mettre de l'exactitude dans la transcription des têtes de -chapitre, se réservant d'en abréger scandaleusement la substance. On -voit qu'il avoit sous les yeux un exemplaire de la rédaction définitive -et qu'il ne l'a tronquée que pour rendre sa besogne plus facile. Le -récit est continué d'après Juvénal des Ursins jusqu'à l'année 1458. En -finissant, il a bien voulu nous faire connoitre son nom dans les lignes -suivantes: «Ces chroniques ont esté escriptes de la main de Nahei -Reituag (Jehan Gautier) pour maistre Jehan Blondeau, praticien, en la -court de parlement. Et contiennent deux voulumes, lequel Blondeau les -vendra à qui vouldra bailler argent content paix et accord, ainsi que en -tel cas appartient.» - - -Nºs 8305 ^2, 8305 ^4. - -Deux volumes in-folio, vélin, deux colonnes, miniatures, vignettes et -initiales; écriture du commencement du XVe siècle; reliés en maroquin -rouge, aux armes de Colbert sur les plats. Provenant de l'ancienne bibl. -de Colbert. - -Cet exemplaire offre le texte définitif. Il est d'une bonne écriture et -d'une assez rigoureuse correction. Il ne contient pas le dernier -chapitre du pillage de la Juiverie. - -Début: «Cil qui ceste oeuvre commence a toux ceulx qui ceste histoire -liront salut en Nostre-Seigneur pour ce que plusieurs gens se doubtoient -de la genealogie des roys de France de quel original et de quel lignie -ils sont descendus emprist cette oeuvre afaire par le commandement de -tel homme que il ne le pot ne ne deut reffuser mais pour ce que sa -lecture et la simplesce de son engin ne souffist pas atraittier de une -si haulte histoire...» - -Fin: «Fut advise pour tenir lesdis ducs en unite, et par censequent le -royaume de France, qu'il estoit expedient que le roy qui encore ne avoit -accompli son .XII. an si feust sacrez et couronnez et receust ses -hommages, et feust tout le royaume gouverne par ly et en son nom lequel -advis fut raporte aux dis ducs lesquielx le consentirent et orent -agreable.» - -Le chapitre du comte de Navarre s'y trouve avec le nom de _Gratebrule_. - - -Nº 8305 ^5 ^5. - -Je n'ai pu consulter pendant le cours de mon travail ce volume dont -Sainte-Palaye a recommandé l'exactitude et la bonne transcription. -L'illustre M. Daunou s'en servoit alors pour établir la partie du texte -des _Chroniques de Saint-Denis_ qui correspond aux règnes de saint Louis -et de Philippe-le-Hardi. Cette partie doit être imprimée dans le XXe -volume des _historiens de France_, actuellement sous presse. On sait que -les Académiciens chargés de continuer ce grand ouvrage sont MM. Daunou -et Naudet. - - -Nºs 8306, 8307, 8308, 8309, 8310. - -Cinq volumes in-folio, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes et -initiales; écrits au milieu du XVe siècle; reliés en maroquin rouge, aux -armes de Béthune sur les plats. Provenant de l'ancienne bibliothèque de -Béthune. - -Cet exemplaire est d'une belle écriture; mais la transcription en est -peu correcte. Le copiste se soucioit peu de reproduire tous les membres -de chaque phrase et de lire ce qu'il copioit. - -Début: «Cil qui ceste euvre commence a tous ceuls qui ceste hystoire -liront salut en Nostre-Seigneur. Pour ce que plusieurs gens se -doubtoient de la genealogie des roys de France de quel original et de -quel lignie ils sont descendus emprist ceste euvre a faire par le -commandement de tel homme qu'il ne le pot ne ne dut refuser. Mais pour -ce que sa lectreure et sa simplesce de son engin ne souffist mi a -traictier de euvre si haulte hystoire, etc.» - -Fin: «Et y morut grant foison de leurs gens et de leurs chevaux. Et sen -alerent aucuns et emmenerent grant foison de.» - -Le chapitre des amours de Thibaut s'y trouve avec le nom de -_Gastebrule_. - - -Nº 8311. - -Sainte-Palaye s'est trompé quand il a vu dans ce manuscrit une leçon des -_Chroniques de Saint-Denis_. C'est un volume dépareillé d'un traité -adressé au duc Charles-le-Téméraire, et renfermant des exemples de -magnanimité. - - -FONDS DE SAINT-GERMAIN. - -Nº 87. (Anc. nºs 142 et 143.) - -Deux volumes in-folio, papier, à deux colonnes; fin du XVe siècle; -reliés en veau sur bois. - -Cet exemplaire est assez peu correct et ne poursuit la transcription -définitive que jusqu'à la mort de Philippe-Auguste. Le règne de chacun -des autres rois est raconté d'une manière très-sommaire et d'ailleurs -entièrement étrangère au texte des _Chroniques de Saint-Denis_. Ce point -d'arrêt, le même que dans le nº 8299, justifie la conjecture que nous -avons émise plusieurs fois sur les différens rédacteurs de l'ouvrage -entier. Sous le règne de Philippe-le-Hardi fut achevée la première -partie jusqu'à Philippe-Auguste: la continuation, qui embrassoit les -règnes de Louis VIII, saint Louis, Philippe III, Philippe IV, Louis X, -Philippe-le-Long, Charles-le-Bel et Philippe de Valois, n'a pas été -connue ou du moins reproduite dans les volumes que nous mentionnons. - -Début: «Cy commancent les Croniques de France faites et extraictes du -propre original. Lequel est en leglise de monseigneur Saint-Denis de -France lez Paris. Et premier sensuit le prologue. - -»Celluy qui ceste oeuvre commence a tous ceulx qui ceste ystoire liront -salut a nostre Seigneur. Pource que pluseurs gens debveroient desirer de -savoir de la genealogie et de quel original et de quelle lignee sont -yssus les roys de France enprint il ceste oeuvre a faire par le -commandement de tel homme qui ne peut ne ne deust refuser. Mais pour ce -que sa lectreure et la simplete de son engin ne suffist pas a traictier -donneur de si haulte ystoire, etc.» - -Fin de la vie de Philippe-Auguste: «Si establit XX moines prestres en -labbaie de Saint-Denis en France par dessus le nombre qui devant y -estoit qui sont tenus a chanter pour lame de luy mort fut en l'an de -lincarnacion de Notre Seigneur Jhesucrist M. CC. XXIII, de son eage -LVIII et de son regne XLIII.» - - -Nº 91. (Anc. nº 151.) - -Sainte-Palaye n'auroit pas dû citer ce volume parmi les textes des -_Chroniques de Saint-Denis_. Le récit ne commence que long-temps après -le point où elles se sont arrêtées, c'est-à-dire à la vie de Charles -VII. Il est vrai que Sainte-Palaye confond avec nos chroniques le -travail de Juvenal des Ursins, celui de Jean Chartier et même celui de -l'auteur de la _Chronique Scandaleuse_. Mais Sainte-Palaye s'est trompé. - - -Nº 963. (Anc. nº 1462.) - -Le même savant a recommandé vivement la correction et la beauté de cette -leçon. Je n'ai pu la consulter, M. Daunou l'ayant entre les mains dans -l'intention de s'en servir pour établir le texte de la vie de saint -Louis et de celle de Philippe-le-Hardi. - - -Nº 965. (Anc. nº 1464.) - -Un volume in-4º, papier entremêlé de vélin; commencement du XVe siècle; -relié en basane blanche sur bois. - -Cet exemplaire, qui avoit appartenu à Pierre Pithou, présente un fort -bon texte. Il est malheureusement très-incomplet, puisque le volume -commence avec les derniers mots du douzième chapitre du 2e livre de -Philippe-Auguste. - -Début: - -«cuer et les occistrent en fuiant. - -»Le XIII, comment le roy chaca le roy Richart qui avoit assis arches et -comment il vint a lui et lui fist hommaige de la duchie de Normendie. - -»En lan de lincarnacion mil C. IIIIXXV ou mois de juillet rompi le roy -Richart les trieves que il avoit au roy Phelippe. Si fut lors la guerre -recommencee de nouvel.» - -Fin: «Et y morut grant foison de leurs gens et de leurs chevaux, et sen -alerent aucuns et emmenerent grant foison de prisonniers.» - - -AUTRES MANUSCRITS CONSULTÉS POUR LE TEXTE DE CETTE ÉDITION. - -Nº 6746 ^A. - -Un volume in-fol. maximo, vélin, à deux colonnes, miniatures et -initiales; commencement du XVe siècle; relié en maroquin rouge, aux -armes de France sur les plats. - -J'ai décrit amplement ce volume dans le tome 1er des _Manuscrits -François de la Bibliothèque du Roi_. Je dois me contenter ici de dire -que la transcription est digne pour son exactitude de la beauté de -l'exécution. Le texte ne donne pas le dernier chapitre du pillage des -Juifs. Au chapitre du comte de Champagne, il porte la leçon de -_Gatelbrule_. Plusieurs feuillets ont été enlevés, entre autres celui -qui contenoit la fin du règne de Philippe de Valois. - -Début: «Cil qui ceste oeuvre commence a tous ceulx qui ceste histoire -liront salut en nostre Seigneur pour ce que pluseurs grans se doubtoient -de la genealogie des roys de France de quel original et de quelle lignee -ilz sont descendus emprist ceste euvre a faire par le commandement de -cel homme que il ne pot ne ne dut reffuser. Mais pource que sa lecture -et la simplesce de son engin ne souffist mie a traittier de si haulte -histoire...» - -Fin: «Si feust sacrez et couronnez et receut ses hommages et feust tout -le royaume gouvernez par lui et en son nom lequel advis fu rapporte aux -diz ducs lesquelz le consentirent et orent agreable.» - - -Nº 8300. - -Un volume in-folio, vélin, deux colonnes, petites miniatures en façon de -camayeu; XVe siècle; relié en maroquin rouge, aux armes de France sur -les plats. - -Bonne leçon du texte définitif. Les amours de Thibaut s'y trouvent -correctement, avec le nom de _Gatesbrulés_. - -Début: «Cil qui ceste oeuvre commence a tous ceulx qui cette hystoire -liront salut en nostre Seigneur pour ce que pluseurs gens se doubtoient -de la genealogie des roys de France de quel original et de quelle lignie -ilz sont descendus emprinst ceste oevre a faire par le commandement de -tel homme que il ne pot ne ne deubt refuser. Mais pour ce que sa lecture -et sa simplece de son engin ne souffist mie de traitier de oeuvre de si -haulte hystoire, etc.» - -Fin: «Et sen alerent aucuns et emmenerent grant foison de leurs biens.» - - -Nº 8302. - -Un volume in-folio magno, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes -et initiales; fin du XIVe siècle; relié en maroquin citron, aux armes de -France sur les plats. - -Exemplaire dont j'ai fréquemment cité les variantes sous la désignation -de _Manuscrit du duc de Berry_. En effet, il porte à la fin la signature -de Jean, duc de Berry, prince qui devra sa renommée à la passion qu'il -montra toute sa vie pour les beaux livres et pour les objets d'art de -tous les genres. Ce volume étoit digne de figurer parmi les meilleurs de -la librairie du frère de Charles V, soit pour la perfection de la -calligraphie, soit pour l'intelligente exactitude de la transcription. -Après le manuscrit de Charles V, nº 8395, c'est, à mon avis, le meilleur -guide que l'on pourroit suivre. - -Début: «Ce sont les Croniques de France selon ce quelles sont composees -en leglise Saint-Denis en France. - -«Cilz qui ceste oeuvre commence a tous ceulx qui ceste histoire liront -salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens doubtoient de la -genealogie des rois de France de quel original et de quel lignie ilz -sont descendus emprist il ceste oeuvre a faire par le commandement de -tel homme que il ne pot ne ne dubt refuser. Mais pour ce que sa -lettreure et la simplesce de son engin ne souffist pas a traitier de -oeuvre de si haulte histoire, etc.» - -Au chapitre des amours du comte de Champagne, il porte la leçon commune -_Gatebrule_. - -Fin: «Et y morut grant foison de leur gens et de leurs chevaulx. Et sen -alerent aucuns et en menerent grant foison de biens.» - - -Anc. fonds, nº 8395. - -Un volume in-folio parvo, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes -et initiales; fin du XIVe siècle; relié, sous le règne de Louis XIV, en -maroquin rouge, aux armes de France sur les plats, aux fleurs-de-lys -sans nombre sur le dos et sur les marges. - -Cet exemplaire, sans aucune espèce de contredit, offre de toutes les -leçons la plus belle, la plus complète, la plus rigoureusement correcte. -Exécuté pour la plus grande partie sous les yeux de Charles V, par son -plus habile calligraphe, Jean du Trévoux, et destiné à faire autorité -dans toutes les circonstances, augmenté d'un assez grand nombre de -pièces officielles et de quelques notes marginales dans lesquelles on -peut reconnoître l'écriture du sage roi lui-même, il est malaisé de -comprendre comment il a jusqu'à présent échappé à l'attention d'ailleurs -si scrupuleuse de tous les illustres critiques qui se sont occupés de -l'ancienne langue françoise, de l'ancienne histoire de France et en -particulier du monument capital de cette Histoire, les _Chroniques de -Saint-Denis_. Dans la Bibliothèque du roi où sans doute on le conserve -depuis le règne de Charles VI, il semble avoir toujours occupé l'une des -places les plus apparentes; le relieur du XVIIe siècle a écrit en beaux -caractères sur le dos: _Chroniques de Saint-Denis jusque à Charles V_: -mais tout cela n'avoit pu jusqu'à présent le garantir de l'oubli le plus -complet. - -C'est principalement sur cette précieuse leçon que j'ai établi le texte -de mon édition: c'est elle que j'ai d'abord fait exactement transcrire -et dans laquelle je n'ai guères changé que les mots obscurs ou vieillis -que d'autres leçons me présentoient plus intelligibles ou plus corrects. -J'ai fréquemment cité dans mes notes ses variantes les plus heureuses, -sans négliger de tenir compte des différences plausibles que je -remarquois dans les autres leçons. Et maintenant, si l'on prend de ces -éloges une occasion de me blâmer de n'avoir pas rigoureusement suivi la -lettre du Msc. 8395, à l'exclusion de tous les autres, je répondrai que -nul manuscrit, tel excellent qu'il soit, n'est exempt de lacunes, de -légères bévues, d'erreurs palpables. Quand on a le malheur de n'avoir -qu'une leçon d'un texte ancien, il faut bien le livrer à l'impression -avec toutes les fautes de cette leçon, sauf à tenter dans les notes des -corrections plus ou moins vraisemblables; mais en présence de quarante -leçons des _Chroniques de Saint-Denis_, à la suite de trois éditions -gothiques, devois-je préférer le travail le plus facile, c'est-à-dire la -reproduction rigoureuse d'un seul texte? Je ne le crois pas: j'ai cru -mieux faire en établissant ma leçon sur la base constante d'une ancienne -transcription, mais en préférant toujours le sens qui me paroissoit le -mieux autorisé. - -Le manuscrit 8395 comprend 493 feuillets écrits, et de plus un grand -nombre de feuillets rayés laissés en blanc, sur lesquels on n'auroit pas -manqué de transcrire l'histoire du règne de Charles VI, si cette -histoire eût pu continuer les _Chroniques de Saint-Denis_. Mais le -second copiste (car le volume révèle deux calligraphes) n'a pas même -inséré la fin du règne de Charles V, soit qu'elle ne fût pas encore -rédigée, soit plutôt parce que le temps d'achever sa copie lui aura -manqué. Il s'est arrêté vers la fin du centième chapitre. - -Autrefois, le volume dut en former deux: le premier comprenant toutes -les chroniques jusqu'à la mort de Louis VIII; le second s'arrêtant au -point du règne de Charles V que nous venons d'indiquer. Ce qui prouve -cette division primitive, c'est d'abord deux feuilles de garde placées -immédiatement avant le règne de saint Louis, puis la grande miniature -qui précède également le premier prologue et les premières lignes du -règne de saint Louis. Un mot sur ces deux ornemens capitaux: le premier -représente le sacre d'un jeune prince, suivant toutes les probabilités -Charles VI. Il a été joint à notre volume quand il s'est agi de le -relier, car le demi-feuillet qui le représente est collé comme _carton_, -au premier feuillet suivant; ajoutons que le style remarquable de cette -miniature diffère beaucoup de celui de toutes les autres. - -Le frontispice du second tome contraste moins, il faut l'avouer, avec le -style des miniatures suivantes; mais le point d'écriture de la table -commencée sur le verso de ce frontispice, accuse évidemment sinon une -autre main du moins une transcription postérieure. C'est donc également -un _carton_, et c'est, pour l'écriture, le premier que j'aie remarqué -dans le volume. - -Le deuxième carton, quant à l'écriture, comprend les feuillets 290, 291 -et 292. Charles V le fit faire pour substituer au texte des leçons -précédentes «La teneur de la charte de renonciation au duché de -Normendie faite par le roi d'Angleterre.» Dans la miniature placée en -tête de cette charte, on voit le roi d'Angleterre fléchissant le genou -devant saint Louis, et je ne puis m'empêcher de croire que Charles V -tenoit beaucoup au sujet de cette miniature. - -Le troisième carton est au fº 353; il a été fait pour substituer au -récit des leçons ordinaires une autre exposé plus incontestable des -droits de Philippe de Valois. J'ai donné dans les additions au règne de -ce prince la variante de ces précédentes leçons, et l'on y verra la -cause de l'importance que Charles V attachoit ici à un changement de -rédaction. - -J'ai parlé du quatrième carton, comprenant les fºs 357 et 358, dans la -première note du septième chapitre de Philippe de Valois. J'ajouterai à -ce que j'en ai dit qu'il offre deux miniatures, toutes deux représentant -le roi d'Angleterre à genoux devant le roi de France debout. - -Avec le fº 385, s'arrête la première transcription qui est certainement -de Henry du Trévoux: les comparaisons que j'ai pu faire d'autres -manuscrits signés par cet habile calligraphe ne permettent pas d'en -douter. Il se pourroit que les folios suivans eussent encore été remplis -par lui, mais alors il auroit fait ce travail quelques années plus tard -et quand sa main avoit perdu quelque chose de sa fermeté, de son -élégance. Au folio 388 finit la vie de Philippe de Valois avec le mot -_Amen_; mot remarquable qui peut servir à prouver que les _Chroniques de -Saint-Denis_ s'arrêtèrent long-temps avec le règne de ce prince. Une -seconde induction peut être fournie par le changement d'écriture, à -compter du folio 386 de notre manuscrit. Si les trois feuillets suivans -ne sont plus de la main ancienne d'Henry de Trévoux, on peut croire que -celui-ci avoit mis à la fin de cette vie de Philippe de Valois quelques -rubriques qui ne convenoient plus à la continuation; en conséquence on -aura remplacé le cahier de huit feuillets qui contenoit la fin de sa -transcription, par un nouveau cahier que l'on termina par la table et -les premiers chapitres du règne du roi Jean. Et si l'on en veut une -preuve avérée, c'est une lacune qui se trouve dans la dernière colonne -du dernier feuillet de ce cahier (fº 393), lacune qui annonce que le -nouveau scribe n'a pu retomber juste, comme dans la transcription -précédente, avec le texte du cahier suivant. Ainsi, de cette nouvelle -écriture avant la fin du règne de Philippe de Valois, on ne conclura pas -que cette fin est l'oeuvre d'une rédaction moins ancienne; cette -nouvelle rédaction commencera toujours avec le roi Jean. - -C'est dans les dissertations sur les _Chroniques de Saint-Denis_, qu'il -conviendra de faire la part qui revient à chacun des rédacteurs. Il doit -suffire ici de remarquer que la table placée en tête du règne de Jean se -poursuit jusqu'à l'indication du 44e chapitre du règne de Charles V. La -matière de cette table appartient donc à un seul et même écrivain; puis, -à compter de là, tout donne à croire que les chapitres furent rédigés à -mesure des événemens. - -Il me reste à dire un mot de la bande tricolore qui entoure chacune des -nombreuses miniatures de ce volume. Elle a déjà donné grande matière à -conjectures; j'ai moi-même exprimé dans l'_Histoire des Manuscrits -François_ la surprise que j'éprouvois en la voyant dans un si grand -nombre de volumes exécutés pour Charles V. Je pense aujourd'hui que -c'est uniquement l'effet arbitraire du goût d'un enlumineur curieux de -mieux faire ressortir l'éclat de ses couleurs. J'appuie cette opinion -sur l'examen d'un grand nombre de manuscrits dans lesquels on reconnoît -l'écu du chancelier Pierre d'Orgemont. Or, cet écu, certainement dessiné -et colorié par l'enlumineur de Charles V, est toujours entouré de la -même auréole tricolore: ce que l'artiste auroit évité, si l'on avoit -attaché quelque sens à ce cadre. Du reste, on ne peut nier que cet -artifice ne donne plus d'éclat aux sujets enluminés. - - -Nº 8396. - -Un volume in-folio mediocri, vélin, à deux colonnes, miniatures; XIVe -siècle; relié en veau fauve. - -Bonne leçon de la première partie des chroniques, s'arrêtant à la mort -de Philippe-Auguste. - -Début: «Cil qui ceste euvre commence. A tous ceulx qui ceste histoire -liront salut en Nostre-Seigneur Jhesu-Crist. Pour ce que pluseurs gens -doubtoient de la genealogie des roys de France de quel original et de -quelle lignie ils sont descendus emprist il ceste euvre a faire pour le -commandement de tel homme que il ne pot ne ne dot reffuser. Mais pour ce -que sa lettreure et la simplece de son engin ne souffist pas a traittier -d'euvre de si haulte histoire, etc.» - -Fin: «Mort fu en lan de lincarnacion nostre Seigneur M. CC. XXIII de son -aage LVIII, et de son regne XLIII.» - - -Nºs 9615 ^2, 9615 ^3, 9615 ^4. - -Trois volumes in-4º, papier, à lignes longues; fin du XVe siècle; reliés -en veau fauve, et provenant de l'ancienne bibliothèque du président du -Mesmes. - -Exemplaire complet et d'une transcription fort incorrecte. Le premier -volume s'arrête avec Louis-le-Débonnaire; le second à Philippe-le-Bel, -et le dernier avec le texte que nous avons suivi. Le chapitre des amours -du comte Thibaud porte au lieu de _Gaces Brulé_ le nom ridicule de -_Jobelibride_. - -Début: «Le proesme de lauteur qui translate les Croniques de France de -latin en françois. - -»Celui qui ceste oeuvre commence a tous ceulx qui ceste histoire liront -salut a nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs grans se doubtoient de la -genealogie des roys de France, de quel originel et de quelle lignie ilz -sont descendus, emprist ceste oeuvre a faire par le commandement de tel -homme que il ne pot ne ne dot refuser; mais pource que sa lecture et sa -simplesce de son engin ne souffist mie a traictier de oeuvre de si -haulte histoire.» - -Fin: «Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx, et -sen alerent aucuns et emmenerent grant foison de prinsonniers.» - - -Nº 9615 ^5. - -Un volume in-4º, papier, lignes longues; fin du XVe siècle; -demi-reliure, au chiffre de Louis-Philippe sur le dos; provenant de -l'ancienne bibliothèque de Baluze. - -Premier volume d'un exemplaire incomplet. Le récit est poursuivi jusqu'à -la fin du règne de Loys-le-jeune. - -Début: «Cy commance le prologue des Croniques de France. Cil qui ceste -oeuvre commance. A tous ceulx qui ceste histoire lyront salut en nostre -Seigneur. Pour ce que plusieurs grans se doubtoient de la genealogie des -roys de France, de quel original et de quelle lignée ilz sont descendus, -emprist ceste oeuvre a faire par le commandement de celuy homme que il -ne put ne ne dut refuser. Mais pour ce que sa lecture et la simplesce de -son engin ne souffist mie a traictier oeuvre de si haulte histoire, -etc.» - -Fin: «De cestui Phelipe désormais parlera lystoire. Et si nentrelaissera -pas lystoire a parler du pere jusques a ce point quil trespassa de ce -siecle. Car puis que lenfant Phelipe fu ne regna il longuement...» - - -Nºs 9615 ^7 ^7, 9615 ^8 ^8. - -Deux volumes in-4º, papier vélin; XVe siècle; relié en basane blanche; -provenant de la bibliothèque de Colbert. - -Cet exemplaire d'une bonne transcription est incomplet. Il faudroit un -troisième volume, le deuxième ne poursuivant le récit que jusqu'au -quatorzième chapitre de la vie de Charles-le-Bel. Il porte au chapitre -du comte de Navarre le nom: _Gastebrule_. - -Début: (Le prologue manque.) «Le premier chappitre parle comment les -François sont descendus de Troie la grant. - -»Quatre cens et quatre ans avant que Romme fust fondee regna Priant en -Troie la grant. Il envoya Paris laisne de ses filz en Grece pour ravir -la royne Helaine la femme au roy Menelaux, pour soy vengier dune honte -que les Greux lui avoient faitte. Les Grigois etc.» - -Fin: «Mais nostre sire qui mue les cuers des hommes si comme il veult et -en qui puissance sont non pas seulement les roys mais les royaumes et -toutes choses...» - - -Nº 9625 ^2. - -Un volume in-4º, papier, à lignes longues; fin du XVe siècle; relié en -veau racine; provenant de l'ancienne bibliothèque de Baluze. - -Ce manuscrit est l'avant-dernier volume d'un exemplaire dépareillé. Il -commence au milieu de la vie de saint Louis et s'arrête après la mort du -roi Jean. Il est transcrit avec beaucoup de négligence. - -Début: (Voy. chap. LXXIII de _Saint Loys_ dans notre édition.) «Coment -le roy amanda lestat de son royaume. Apres ce que le roy fut retournes -en France il se contint devotement envers nostre sire et fut droicturier -a ses subgies. Si regarda que cestoit bonne chose damender lestat de son -royaume, etc.» - -Fin: (Voyez dans notre édition la fin du roi _Jean_.) «Mais le roy de -France avoit en sa main pour ce que le roy de Navarre sestoit rendu son -ennemi. Et par ce le dit messire Bertran laissa ledit captal au roy de -France lequel le fist mener en prison ou marchie de Meaulx.» - - -Nº 9628. - -Un volume in-4º, papier, à lignes longues; XVe siècle; demi-reliure. - -Premier volume d'un exemplaire dépareillé. Il finit avec l'histoire de -Charlemagne. Transcription très-incorrecte. - -Début: «Celluy qui ceste oeuvre commence. A tous ceulx qui ceste ystoire -lyront. Salut en nostre Seigneur. Pour ce que pleusieurs gens devroyent -desirer de savoir de la genealogie et de quel original et de quelle -lignie sont yssus les roys de France en prist il ceste oeuvre a faire -par le commandement de tel homme quil ne peut ne ne dust reffuser. Mais -pour ce que la lecteure et la simplesse de son engin ne souffit pas a -tractier donneur de si hault ystoire, etc.» - -Fin: «Et ceulx qui des paiens le garderont et deffendront desserviront -la joye de paradis par les merites monseigneur saint-Jacque. A laquelle -nous doint tous parvenir par la priere monseigneur saint Jaque. Le roy -de paradis qui vit et regne en Trinité parfaite. Par tous les siècles -des siècles. Amen.» - -Cet exemplaire a été transcrit en 1460 par Pierre de Taise, qui a mis à -la fin sa signature. - - -Nº 9629. - -Un volume in-4º, papier, à lignes longues; XVe siècle; relié en maroquin -rouge, aux armes de France sur les plats. - -Volume dépareillé et dépourvu de toute autorité, en raison de la date -récente de la transcription. Il commence au règne de Charlemagne et se -termine avec celui de Henri I. - - -Nº 9630. - -Un volume in-4º, papier, lignes longues; XVe siècle; couvert en -parchemin. - -Ce manuscrit renferme une chronique toute différente de celle de -Saint-Denis. Il auroit même une grande importance si la bibliothèque du -roy ne possédoit pas du même récit deux autres manuscrits plus anciens, -savoir le nº 98. ^22, Supplément françois, et 530 du même fonds que j'ai -souvent eu l'occasion de citer, pour les règnes de Jean et de Charles V. -Mais le nº 9630 est particulièrement recommandable pour le récit du -voyage de l'empereur Charles IV en France. Il en donne tous les détails -moins correctement, il est vrai, mais aussi longuement que le beau -manuscrit 8395. A la suite est également la déposition de Jacques de -Rue, mais fort écourtée. Le volume se termine par un morceau étranger à -nos chroniques: «l'Avis baillié par l'Université de Paris au roy sur le -débat des papes.» - - -Nº 9649, 9650, 9651, 9652, 9653. - -Cinq volumes in-4º, papier, à lignes longues; fin du XVe siècle; reliés -en maroquin rouge, aux armes de Béthune sur les plats. - -Cet exemplaire ne contient que la seconde partie des _Chroniques de -Saint-Denis_, à partir du règne de Saint-Louis. C'est la rédaction -définitive: mais comme le relieur de la bibliothèque de Philippe de -Béthune, au lieu de tracer sur le dos le titre général de _Chroniques de -Saint-Denis_, s'est contenté, pour chaque volume, d'un titre spécial; au -premier: _Les fais du bon roy Saint-Louys_; au second: _Les Chroniques -de Philippe-le-Bel_; au troisième: _Histoire des roys Philippe-le-Bel, -Charles-le-Bel et Philippe de Valois_; au quatrième: _Les fais du roy -Jean et du roy Philippe de Valois_; au cinquième enfin: _Les Chroniques -des roys Charles V et de Madame_; il en est résulté chez le père Daniel, -Villaret, M. de Sismondi et quelques autres, une erreur qui fait peu -d'honneur à la critique de ces arrangeurs d'histoire. Ils ont cru que -chacun des quatre derniers volumes contenoit une relation des -successeurs de saint Louis, différente de celle des _Chroniques de -Saint-Denis_; et très-fréquemment il leur est arrivé de citer en marge -ou en notes comme deux autorités parfaitement distinctes les _Chroniques -de Saint-Denis_ imprimées, et la vie manuscrite de Philippe de Valois, -manuscrit 9651:--Les _Chroniques de Saint-Denis_ imprimées et l'histoire -inédite du roi Jean conservée dans le manuscrit 9652, etc. La vérité, -c'est que ces volumes n'offrent que le texte consacré des _Chroniques de -Saint-Denis_. Seulement la transcription en est fort inexacte. - -Début: «Cy commencent les fais et la vie du bon roy saint Loys.--Nous -devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers et -nous devons remirer ces anciennes escriptures qui parlent des preudes -hommes et de leurs vies. Si comme fut monseigneur saint Loys qui se -contint si honnestement en son royaume, etc. - -Fin: «Et y morut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx. Et -s'en alerent aucuns et emmenerent grant foison de biens.» - -Cette fin est au fol. 77. Les dix-sept derniers feuillets qui suivent -contiennent: «Ung petit traittié ou quel est contenue et recitée -l'occasion ou couleur par laquelle feu le roy Edouart dAngleterre se -disoit avoir droit a la couronne de France.» - - -FONDS DE NOTRE-DAME. - -Nº 134. - -Un volume in-folio parvo, vélin, à deux colonnes; XVe siècle; relié en -veau fauve. - -Premier volume d'un exemplaire dépareillé et assez négligemment -transcrit. Le récit se poursuit jusqu'à la mort de Philippe de Valois. -Au chapitre du comte de Champagne, on lit _Gastebrulles_. - -Début: _Ce sont les grans Croniques de France_. - -«Cil qui ceste oevre commence a tous ceulx qui ceste hystoire liront -salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens doubtoient de la -genealogie des roys de France de quel original et de quelle lignie il -sont descenduz emprist-il ceste oevre a faire par le commandement de tel -home que il nen pout ne ne dut refuser. Mez pource que sa lettreure et -sa simplece de son engin ne soufist pas a tretier de oevre de si haute -hystoyre...» - -Fin: «Si puet on veoir par fait comment le bon roy Phelipe fu vray -catholique et non pas seulement pour lez .II. causez dessous escriptes -mais pour pluseurs autres pourcoy nostre Seigneur voult quil eust painne -et tribulacion en ce monde afin quil peust avec luy regner -perdurablement apres sa mort.» - - -FONDS DE SORBONNE. - -Nº 423. - -Un volume in-folio mediocri, papier, à deux colonnes; fin du XVe siècle; -relié en maroquin rouge, aux armes du cardinal de Richelieu sur les -plats. - -C'est le premier volume d'un exemplaire dépareillé. Il ne conduit le -récit que jusqu'au milieu du quinzième chapitre de la vie de -_Loys-le-Gros_. - -Début: «Cils qui ceste oeuvre commenca a touls cheulx quy ceste histore -liront salut en nostre Seigneur pour che que pluiseurs gens se -doubtoient de la genealogie des rois de Franche de quel original et de -quelle lignie il sont descendus emprist ceste oeuvre a faire par le -commandement de tel homme que il ne peust ou deubst refuser. Mais pour -che que la lecture et la simplaiche de son enghin ne souffist mie a -traitier oeuvre de si hault histore.» - -Fin: «Et lautre menu peuple qui alloiens aux appostres en pelerinage et -les fesoit aller a son pie et encliner aussi comme sil feust droit -apostre. Et quant y aloient ains pris...» - - -Nºs 425 et 426. - -Deux volumes in-folio maximo, vélin, à deux colonnes, miniatures, -vignettes et initiales; commencement du XVe siècle; reliés en veau -fauve. - -Très-bel exemplaire de la rédaction définitive. Le chapitre du comte de -Champagne porte le nom: _Gatebrule_. - -Début: «Cy commencent les grans croniques et les fais de tous les roys -qui ont regne en France. Cy commence la genealogie des deux qui -regnerent avant quil y eust oncques roy en France et puis apres des roys -ensuivent qui apres eux ont regne. - -»Cil qui ceste euvre commence, a tous ceulx qui ceste histoire liront -salut en nostre Seigneur. Pour ce que plusieurs grans se doubtoient de -la genealogie des roys de France quel original et de quel lignie il sont -descendus emprist ceste euvre a faire par le commandement de cel homme -que il ne pot ne ne dut refuser; mais pour ce sa lecture et la simplesce -de son engin ne souffist mie a traitier de unne si haulte histoire...» - -Fin: «Et y morut grant foison de leur gent et de leur chevaux et sen -alerent aucuns et emmenerent grant foison de biens.» - - -Nº 430. - -Un volume in-4º, papier, à deux colonnes; fin du XVe siècle; relié en -maroquin rouge, aux armes du cardinal de Richelieu sur les plats. - -Troisième et dernier volume d'un exemplaire dépareillé. Il commence au -règne de Philippe de Valois, et suit la leçon curieuse que j'ai donnée -en variante à la fin de ce règne. - -Début: «Apres la mort du roy Charles qui bel estoit appelez lequel avoit -lessie la royne Jehanne sa femme grosse furent assemblez les barons et -les nobles hommes du pais a traitier du gouvernement du royaulme. Car -comme la royne feust grosse et on ne savoit quel enfant elle devroit -avoir il ny avoit cellui qui osast a lui appliquer le nom de roy -bonnement ne usurper...» - -Fin. «Et y morut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx, et sen -alerent aucuns et emmenerent grant foison de biens.» - - -Nº 1005. - -Un volume in-fol. parvo, vélin, lig. long.; fin du XVe siècle; relié en -parchemin vert. - -Dernier volume d'un bel exemplaire dépareillé. Il commence à Philippe de -Valois, et continue le récit bien au-delà de la mort de Charles V; -d'après Juvenal des Ursins et Jean Chartier. - -Début: «Apres la mort du roy Charles qui bel estoit appelle lequel avoit -laissie la royne grosse, furent assemblez les barons et les nobles a -traictier du gouvernement du royaume.» - -Fin (au fol. 182): «Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs -chevaulx et sen allerent aulcuns et emmenerent grant foison de -prisonniers.» - - -FONDS DES GRANDS AUGUSTINS. - -Nº 79. - -Un volume in-4º, papier, lignes longues; commencement du XVe siècle; -couvert en vieille peau blanche. - -Premier volume d'un exemplaire dépareillé qui avoit appartenu à Pithou. -La transcription en est belle et assez correcte. Le premier feuillet a -été arraché, et le récit n'est poursuivi que jusqu'à la fin du douzième -chapitre du deuxième livre de Philippe-Auguste. - -Début: (Vers la fin du prologue.) «La soustint et garantist comme sa -propre partie qui pour introduire en la foy lui fut livree. La seconde -raison si peut estre telle que la fontaine de Clergie par qui sainte -eglise est soustenue et enluminee flourist a Paris...» - -Fin: «Et les villains que le roy avoit exauciez qui pas ne savoient lus -darmes ne navoient pas hardement de combattre tournerent en fuitte leurs -ennemis qui les virent fouir prinstrent...» - - -FONDS DU DUC DE LA VALLIERE. - -Nº 33. (Anc. nº 5017.) - -Un volume in-folio, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes et -initiales; fin du XIVe siècle; relié en maroquin rouge. - -Ce manuscrit d'après lequel on a gravé le frontispice de notre édition -in-fol. a été parfaitement décrit par M. Van Praet, dans le 3e volume du -_Catalogue des livres de M. le duc de la Valliere_. Il est d'une -admirable exécution, mais la pureté de son texte n'est pas comparable à -l'élégance des ornemens et à la netteté de la calligraphie. Il a cela de -remarquable qu'à la fin de Philippe de Valois, fol. 422 vº, il porte: -_Ci fénissent les Croniques de France_. Nouvelle preuve de ce que j'ai -déjà avancé sur le changement de rédaction à compter du règne de son -successeur. - -Au chapitre du comte de Champagne, il porte la leçon de _Gatebrulle_. - -Début: «Ci commencent les Croniques de France et premierement le -prologue. - -»Cil qui cest euvre commence a tous ceulx qui ceste hystoire liront -salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens doubtoient de la -genealogie des roys de France de quel original et de quelle lignie il -sont descendus emprist il celle euvre a faire par le commandement de tel -homme que il nen pot ne ne dut refuser. Mais pour ce que sa lectrure et -la simplesce de son engin ne souffist pas a traitier de euvre de si -haulte hystoire, etc.» - -Fin: «Et y mourut grant foyson de leurs gens et de leurs chevaulx. Et -sen alerent aucuns et emmenerent grant foison de biens.» - -Au dessus du dernier feuillet la rubrique porte: «Du roy Charles VI qui -a present regne. Dieu lui doint honneur et bone vie.» - - -FONDS DU SUPPLÉMENT FRANÇOIS. - -Nº 6. - -Un volume in-folio maximo, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes -et initiales; fin du XVe siècle; relié en veau marbré, à l'aigle -françoise sur les plats. - -Exemplaire dont les miniatures doivent être mises au nombre des plus -belles que l'on ait jamais exécutées. M. le comte Auguste de Bastard, si -excellent juge, y reconnoît la main de Jean Fouquet, peintre de Louis -XI. Le mérite des ornemens a porté malheur à la première feuille du -manuscrit qui a été enlevée avant l'entrée du volume dans la -Bibliothèque du roi. Quant au texte, je ne l'ai pas trouvé plus pur que -celui des manuscrits les plus ordinaires. La date peu ancienne de -l'exécution m'a d'ailleurs rarement permis de donner la préférence aux -variantes que j'y remarquois. Au chapitre du comte de Champagne il porte -le nom: _Gaste Brule_. - -Le premier feuillet conservé commence avec les dernières lignes du -prologue: «Que longuement y soient maintenus a la louenge et a la gloire -de son nom qui vit et regne par tous les siecles des siecles. -Amen.»--«Premier. Comment François sont descendus des Troyens de Troye -la grante, etc.» - -Fin: «Et y mourut grant foison de leurs gens et de leurs chevaulx, et -s'en alèrent aucuns et emmenèrent grant foison de biens.» - - -Nº 7. - -Deux volumes in-folio, vélin, à deux colonnes; XVe siècle; reliés en -veau marbré, à l'aigle françoise sur les plats. - -Exemplaire horriblement mutilé. Tous les ornemens en ont été coupés. -D'après une note attachée dans le premier volume, on voit que le célèbre -antiquaire d'Agincourt l'avoit présenté au mois d'avril 1774 au prince -de Soubise: la révolution françoise en fit la propriété de la nation. -Mais si d'Agincourt attachoit à son présent quelque prix, c'étoit sans -doute en raison des miniatures qui l'ornoient. Les auroit-il lui-même -arrachées avant de se défaire des volumes? On aura grand' peine à le -croire; et certes tel qu'il est aujourd'hui, le présent n'étoit plus -digne d'un personnage tel que le prince de Soubise. La mutilation aura -donc plutôt eu lieu dans l'intervalle écoulé entre la saisie des objets -trouvés à l'hôtel de Soubise et le dépôt de ce volume dans la -bibliothèque nationale. - -La transcription commence par une table générale de toutes les -chroniques. Puis à la suite de cette table: - -«Cy commence le prologue de lauteur qui a translate les Croniques de -France. - -»Cils qui ceste euvre commence. A tous ceulx qui ceste histoire liront -salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs se doubtoient de la -genealogie des Roys de France duquel original et de quelle lignee ilz -sont descendus emprist ceste euvre a faire par le commandement de tel -homme quil ne povoit ne ne devoit refuser. Mais pour ce que sa lecture -et la simplesce de son engin ne souffisoit mie a traictier dune si -haulte histoire, etc.» - -Fin: «Et y morut grant foison de leur gens et de leur chevaux, et sen -alerent aucuns et emmenerent grant foison de biens.» - -Le chapitre du comte de Champagne donne la leçon de _Gatebrule_. - - -Nº 218. - -Un volume in-4º maximo, vélin, à deux colonnes, miniatures et initiales; -première partie du XIVe siècle; relié en maroquin rouge. - -Cette leçon est, après celle de Sainte-Geneviève, la plus ancienne que -je connoisse. Elle poursuit le récit historique jusqu'à l'année 1330, -mais il faut distinguer dans la composition générale deux parties: la -première s'arrête à la mort de Philippe-Auguste et présente le texte -définitif des _Chroniques de Saint-Denis_; la seconde n'offre plus que -des matériaux historiques empruntés surtout aux continuateurs de Nangis, -matériaux employés plus tard avec réflexion par le rédacteur définitif -des _Chroniques de Saint-Denis_, et qu'après lui j'ai pu souvent -consulter avec fruit pour compléter ou éclaircir le récit. La solution -de continuité que l'on trouve ici après la mort de Philippe-Auguste est -d'ailleurs une nouvelle preuve du grand espace de temps écoulé entre la -rédaction de ce dernier règne et celui du règne de saint Louis. Il est -en effet vraisemblable qu'en l'année 1318, époque de la transcription de -presque tout ce volume, la vie de saint Louis n'étoit pas encore -rédigée, telle qu'elle a été faite pour les _Chroniques de Saint-Denis_. -Mais comme cette question doit être approfondie dans une dissertation -spéciale, il nous suffira de remarquer ici que le nº 218 est en général -transcrit avec le plus grand soin, et qu'il offre même pour le récit -antérieur à Louis VIII un grand nombre de variantes dont j'ai fait mon -profit. Les premières lignes du volume sont une longue rubrique que nous -allons transcrire: - -«Ci commencent les Croniques des roys de France, depuis le temps des -premiers roys qui y furent jusques au temps du roy Phelippe qui fu fils -Phelippe le Biaux et frere le roy Looys. Lesquelles Pierres Honnorez du -Neufchastel en Normendie fist escrire et ordener en la maniere que elles -sont selonc l'ordenance des Croniques de Saint-Denis a mestre Thommas de -Maubeuge, demorant en rue Nostre-Dame-de-Paris. Lan de grace Nostre -Seingneur mil CCC et XVIII. Et contiennent trois generacions. Dont la -premiere si est du roy Merove comment que il y eust bien autres roys -devant lui. La seconde du roy Pepin. La tierce de Hue Capet. Et pour ce -que trop fort chose seroit a trouver briefment les hystoires et les -autres choses qui y sont contenues cest livre est ordene selonc les -trois generacions par nombre. Et qui voudra lire ci apres il sera -enseingnie et avisie de trover par le nombre ce que il demandera qui ou -livre sera contenu.» - -Suit alors la table jusqu'aux premières années de _Phelippe-le-Biau_, -fol. 127 du Manuscrit. A partir de là, les feuillets ne sont plus -nombrés en rouge par le scribe primitif. Cependant comme le point -d'écriture ne change pas dans les pages suivantes, il est à croire que -le même scribe aura poursuivi la transcription jusqu'au feuillet 148 Rº, -c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'année 1316. Les derniers mots de -l'ancienne écriture répondent dans notre édition au 4e alinéa du -huitième et dernier chapitre de Louis Hutin. Les voici: - -«Et en y cest an aussi el mois de septembre Robert dArtois fiex Phelippe -dArtois qui fu fiex Robert le conte dArtois. Qui morut a Courteray en -Flandres. Entra a tout grant et noble chevalerie de chevaliers ensemble -alies en la cyte dArras. A li usurpant et prenant aussi comme par -violence la conte dArtois ou prejudice de la contesse dArtois fille le -dessus dit Robert conte dArtois.» - -Le reste, jusqu'au folio 161 et dernier, est d'une écriture postérieure -à la rubrique du commencement. Le récit se poursuit ainsi jusqu'à -l'année 1329, et le dernier alinéa se rapporte au neuvième chapitre de -Phelippe de Valois dans notre édition. Le voici: - -«En cel temps et un enffant à Pauponne en leveschie de Paris dentour -.VII. ans et dirent pluseurs simples gens que come par miracle il -garissoit de diverses maladies et disoit aus malades mangies des pocs en -non de sante ou metes. 1. pou feluiel sus vostre mal et par ce faire -disoient les simples gens que il garissoient. Dont assez tost levesque -de Paris envoia querre icel enffant et son pere et sot par verite que ce -nestoit que simplesce et ignorance et que du fait quant a miracles riens -ni avoit. Et ainssin renvoia lenffant et deffendi par son eveschie que -nuls ja plus nalast en tel esperance de garir. Et ainssi celle folle -renommee de cel enffant cessa.» - - -Nº 632 ^19. - -Un volume in-4º, papier, à lignes longues; XVe siècle; relié en vélin -blanc. - -Volume dépareillé contenant le texte des Chroniques abrégées. Il -commence au règne de Philippe-le-Bel et se termine avec le premier -chapitre du règne de Charles VI. - - -Nº 1541 ^A et B. - -Deux volumes in-folio, vélin, à deux colonnes et miniatures; XVe siècle; -reliés en maroquin. - -Cet exemplaire de la leçon définitive n'a pas été terminé. La copie -s'arrête à la fin du chapitre XXe de Charles V, année 1369. Le scribe a -montré beaucoup d'intelligence dans cette transcription dont je me suis -fréquemment servi. Elle offre la variante précieuse que j'ai placée dans -les _Addenda_, à la fin de la vie de Philippe de Valois. Le chapitre du -comte de Champagne donne le nom: _Gastebrulles_. - -Début: «Cil qui cest euvre commence a tous ceulx qui ceste hystoire -liront salut en nostre Seigneur. Pour ce que pluseurs gens se doubtoient -de la genealogie des roys de France de quel original et de quelle lignie -ilz sont descendus emprist ceste euvre a faire par le commendement de -tel homme qui ne le pot ne deut refuser. Mais pour ce que sa lettreure -et sa simplesce de son engin ne suffist mie a traitier de euvre si -haulte hystoire, etc.» - -Fin: «Item, que veues et considerees les choses dessus dictes lesquelles -sont venues a la cognoissance du roy de France. Et nouvellement il nous -appert que le roy dAngleterre et le prince ne doivent user desdictes -souverainetes et ressors. Et que tout ce que fait en ont doit estre -rappelle et mis au neant. La VIIe...» - - -BIBLIOTHÈQUE DE SAINTE-GENEVIÈVE. Msc. coté L. F. 2. - -Un volume in-folio parvo, vélin, à deux colonnes, miniatures, vignettes -et initiales; fin du XIIIe siècle; relié en veau fauve. - -Cette précieuse leçon est d'une écriture extrêmement belle. Le récit de -nos chroniques est poursuivi jusqu'à la mort de Philippe-Auguste. C'est -à ce point là que le volume s'arrêtoit originairement, comme la preuve -doit s'en tirer des célèbres vers de présentation transcrits à la suite -d'une feuille de garde qui sépare le règne de Philippe II de la vie de -saint Louis. Comme je l'ai dit à la fin de la vie de Philippe-Auguste, -le volume fut exécuté pour Philippe-le-Hardi, et l'abbé de Saint-Denis -chargea de ce grand travail l'un de ses moines. Dans la miniature -curieuse placée au-dessus des vers de présentation, le moine agenouillé -offre le livre au roi, et l'abbé de Saint-Denis étendant la main gauche -sur la tête du moine s'exprime ainsi: - - Phelippes rois de France qui tant es renommes, - Je te rens le romans qui des rois est romes; - Tant a cil travaillie qui Primas est nommez - Que il est Dieu merciz parfaiz et consumez, etc. - -La vie de saint Louis, ajoutée au volume primitif, doit avoir été -transcrite vers le milieu du XIVe siècle. Tandis que le surnom de -_saint_ donné partout à Louis IX prouve déjà que cette transcription est -postérieure à l'année 1298, le caractère des initiales, surtout celui de -la première, me décideroit à la rejeter au règne du roi Jean, quand même -certaines modifications palpables de l'ancienne orthographe françoise ne -justifieroient pas cette conjecture. Ainsi l'on trouve partout _le -conte_ au lieu du nominatif du XIIIe siècle et de la première moitié du -XIVe _li quens_. Quoi qu'il en soit, cette vie de saint Louis n'en a pas -moins été le modèle exactement suivi par Henry du Trevoux, copiste du -manuscrit de Charles V; et ce volume lui a seul permis, dans le chapitre -des amours de Thibaud, d'écrire correctement le nom de _Gace Brulé_. - -Je ne fais donc pas difficulté de le regarder comme le plus ancien -manuscrit des Chroniques françoises proprement dites de Saint-Denis. Et -qu'il ait été mis entre les mains de Henry du Trevoux, c'est ce qu'il me -sera facile de démontrer par les observations suivantes: - -1º La reproduction du manuscrit de sainte Geneviève est exacte dans le -nº 8395, partout où quelque mot tracé légèrement à la marge du volume -modèle n'a pas averti Henry du Trévoux de changer quelque chose à la -première transcription. Ainsi au folio 158 rº, Primas avoit réuni les -deux chapitres 7 et 8 du IVe livre de Charlemagne; mais le reviseur de -son travail a écrit à la marge, au point où devoit finir le 7e chapitre: -_Ca_m. VIII. Et Henry du Trévoux de se soumettre à cette indication et -de remettre en place la rubrique du VIIIe chapitre. (Voy. fº 125 vº.) -Une autre omission analogue est indiquée dans le texte de Primas, au fº -187 vº, et réparée par Henry du Trévoux au fº 148 rº. - -Bien plus: au fº 202 rº de Primas, l'index offre treize chapitres; mais -cette distribution est embarrassée, parce que, entre le septième, où -s'arrête la vie de _Louis-le-Baube_, et le huitième, l'incidence de -l'histoire des Normands devient l'occasion de quatre rubriques -distinctes de ces treize chapitres. En cet endroit le préparateur a donc -écrit: «Henry ne faites ci pas de capitres usque ad signum--car ces -capitres ne servent ci de rien.» Henry du Trévoux n'a donc en -conséquence énoncé avant la vie de _Louis-le-Baube_ que sept chapitres -(fº 160 rº). - -Au fº 209 rº de Primas, on lit à la marge d'une miniature: «Henry ne -laissies ci point dhystoire.» En effet dans le passage correspondant du -manuscrit 8395, fº 165 rº, on ne trouve qu'une petite initiale à la -place de la miniature ou _histoire_ du modèle. - -Tous ceux qui ont feuilleté des manuscrits anciens à miniatures ont pu -souvent remarquer, à l'extrémité des marges extérieures, des piqûres -d'épingle ou d'aiguille en nombre égal à celui des lignes de l'écriture. -Le volume de Primas va nous apprendre l'usage de ces piqûres. A la marge -du fol. 211 vº, je lis: «Faut .I. ystoire de .VI. poins.» Et dans le -travail de Henry du Trévoux l'endroit correspondant est rempli par une -grande initiale carrée de la longueur de six points ou lignes.--Au fol. -219 rº de Primas, on recommande _deux vignettes de huit poins_; et dans -la copie de Henry, deux vignettes carrées occupent l'espace de huit -lignes dans l'endroit indiqué.--Au fol. 156 vº de Primas, je trouve -écrit à la marge: _Hystr. double XXVI lignes_. Au fol. correspondant du -numéro 8395, on a mis une _histoire_ ou miniature double tenant la place -de vingt-six des lignes de la copie. - -Je dois encore remarquer que ce volume présenté à Philippe-le-Hardi -étoit encore la propriété de Charles V, comme l'atteste la signature de -ce grand roi, tracée à la fin du volume. Ainsi pour exécuter la leçon du -nº 8395, Henry du Trévoux n'aura pas eu besoin de quitter la librairie -royale du Louvre. - - -FIN. - - - - -NOTE DU TRANSCRIPTEUR - -On a représenté _entre signes soulignés_ les caractères italiques. Les -petits caractères en exposant dans les références des manuscrits sont -précédés du signe ^. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE -(6/6) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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