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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-01-23 09:07:10 -0800 |
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+Bainville
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Comment placer sa fortune
+
+Author: Jacques Bainville
+
+Release Date: February 19, 2021 [eBook #64598]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
+ made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE ***
+
+
+
+
+ APRÈS LA GUERRE
+
+ COMMENT
+ PLACER SA FORTUNE
+
+ PAR
+ JACQUES BAINVILLE
+
+ L'INSTABILITÉ DES FORTUNES
+ PRINCIPES SUR LESQUELS DOIT REPOSER UNE FORTUNE.
+ DES IMMEUBLES--DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES.
+ EMPRUNTS D'ÉTATS--LES CHEMINS DE FER FRANÇAIS
+ ET ÉTRANGERS--LES VALEURS INDUSTRIELLES--BANQUES
+ ET SOCIÉTÉS DE CRÉDIT--LA SPÉCULATION ET
+ LA BOURSE--LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS
+
+ PARIS
+ NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
+ 3, PLACE DU PANTHÉON, 3
+
+
+
+
+ IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
+ SUR VERGÉ TEINTÉ DES PAPETERIES LAFUMA
+ FILIGRANÉ AU MONOGRAMME
+ DE
+ LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
+ 50 EXEMPLAIRES NUMEROTÉS A LA PRESSE
+
+
+Copyright 1919, by Société française d'Édition et de Librairie,
+proprietor of Nouvelle Librairie Nationale.
+
+Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Ce livre s'adresse à toutes les personnes qui, possédant une fortune
+petite ou grande, d'origine ancienne ou nouvelle, ont besoin de
+principes directeurs et de renseignements pratiques pour la placer et
+l'administrer.
+
+En cette matière, ce ne sont pas les conseils qui manquent. Mais les
+conseils désintéressés sont rares. Chacun se méfie du détaillant qui
+vante un produit. On se demande: «Quel intérêt peut-il avoir à insister
+pour me vendre cette marque plutôt qu'une autre?» Les mêmes personnes
+qui doutent de leur épicier suivront aveuglément le banquier ou même le
+commis de banque qui les invitera à acheter une valeur. Pourtant, dans
+les deux cas, la méfiance doit être la même, et elle doit être d'autant
+plus vive qu'il s'agit de plus grosses sommes pour l'acquéreur et de
+plus grosses commissions pour le courtier.
+
+Les pertes énormes subies par les capitalistes français dans ces
+dernières années ont en grande partie pour cause les erreurs,
+volontaires ou involontaires, des financiers ou des établissements de
+crédit qui s'étaient constitués les tuteurs du capital et de l'épargne.
+L'auteur de ce livre n'a aucune espèce d'attache financière. Il ne
+soutient aucun système. Il livre au public le résultat de ses études et
+de ses observations.
+
+Sa seule ambition est de rendre service. Quant à son intérêt, il a
+consisté à écrire un ouvrage qui, étant utile à beaucoup de monde,
+pourra être lu avec profit par un public nombreux.
+
+Les personnes auxquelles nous avons songé en écrivant ce livre sont
+légion en France, ou la fortune, aux degrés les plus divers, est si
+répandue. Il nous est apparu aussi que les meilleurs traités du même
+genre écrits avant la guerre ne s'appliquaient plus aux circonstances
+actuelles. Un guide nouveau était nécessaire pour tenir compte des
+bouleversements survenus depuis 1914 et de ceux qui pourraient se
+produire encore.
+
+A qui nous adressons-nous? Non seulement aux personnes qui vivent de
+leurs revenus, mais aussi à celles qui s'enrichissent par leur travail
+et leur économie et à qui leurs occupations ne permettent pas d'étudier
+à fond par elles-mêmes la meilleure manière de mettre leur épargne à
+l'abri, dans un temps où la sécurité des capitaux est si précaire.
+
+Proudhon a écrit, il y a déjà de longues années, dans son _Manuel du
+spéculateur à la Bourse_:
+
+«Le rentier, qui vit sur la foi de son inscription; l'actionnaire qui
+compte sur son dividende; le propriétaire foncier dont l'avoir est tout
+en terres et en maisons; le commerçant dont la sécurité repose sur
+l'éventualité des bénéfices; le père de famille, qui cherche pour
+l'établissement de ses fils, pour la dot de ses filles le placement le
+plus solide et le plus productif; tous ceux dont la fortune est engagée
+soit dans les fonds publics, soit dans les entreprises industrielles,
+soit dans des propriétés rurales et urbaines, et qui trop souvent
+oublient que cette fortune change incessamment, tant en capital qu'en
+intérêts, par les mouvements quotidiens de la Bourse; tout ce monde,
+étranger pour la plupart à la spéculation, a besoin cependant d'en
+connaître à peu près les objets, d'en observer les oscillations et d'en
+prévoir les résultats.»
+
+ * * * * *
+
+Ce besoin est plus grand aujourd'hui que jamais. La prudence, la science
+et la réflexion, nécessaires en tout temps à la conservation de la
+richesse, sont indispensables dans les périodes agitées. Le rentier,
+l'actionnaire, le propriétaire foncier, le commerçant, le père de
+famille: voilà les personnes dont nous souhaitons être lu. C'est à
+elles, c'est à nos classes moyennes, indignement rançonnées par des
+financiers sans patriotisme et sans scrupules, que cet ouvrage est
+dédié.
+
+J. B.
+
+
+
+
+APRÈS LA GUERRE
+
+COMMENT PLACER SA FORTUNE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+UNE PÉRIODE D'INSTABILITÉ ET D'INSÉCURITÉ POUR LES FORTUNES
+
+L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps.--La
+guerre a considérablement aggravé ce phénomène.--Longue période de
+sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914--Le danger d'autrefois était
+la baisse de l'intérêt et les conversions.--Fausses croyances nourries à
+cet égard: l'argent ne devait plus rien rapporter.--L'intérêt s'est
+relevé, mais des capitaux ont été détruits.--Ébranlement de toutes les
+fortunes.--Autres menaces qui pèsent sur elles.--Probabilité de grandes
+crises financières, sinon de catastrophes.--De nouvelles méthodes de
+gestion des patrimoines sont nécessaires.--En quoi l'esprit et les
+habitudes des capitalistes doivent changer.
+
+
+Nos pères, qui en savaient bien autant que nous, avaient coutume de dire
+qu'une fortune est plus difficile à conserver qu'à acquérir. Ils
+disaient aussi qu'une fortune ne passe pas trois générations. C'est ce
+qu'exprimait le proverbe de la vieille France: «Cent ans bannière, cent
+ans civière», c'est-à-dire cent ans de prospérité et cent ans de
+pauvreté. Une famille réussit rarement, en effet, à garder son rang
+pendant plus d'un siècle. De tout temps, les patrimoines qui n'ont pas
+été entretenus et renouvelés ont disparu. Même sans catastrophe brutale
+et sans dilapidation, les capitaux s'usent lentement et s'évaporent par
+l'effet des années.
+
+De 1815 à 1914, les fortunes ont joui d'une sécurité et d'une stabilité
+remarquables. En France, les classes moyennes, plus douées de l'esprit
+d'économie que de l'esprit d'entreprise, étaient portées naturellement
+par le flot montant de la richesse publique. Nos révolutions du XIXe
+siècle, purement politiques, avaient laissé la propriété intacte. Les
+blessures financières de la guerre de 1870 avaient été rapidement
+pansées. Sans autre effort que celui de l'épargne, la bourgeoisie
+française, dont les rangs grossissaient tous les jours, était en progrès
+constant. Les cas de régression tenaient presque toujours à des fautes
+individuelles et non à des causes générales.
+
+Pendant les dernières années du XIXe siècle et les premières du XXe, les
+rentiers avaient pourtant une inquiétude. Par l'effet de l'accumulation
+et de l'abondance des capitaux, l'intérêt de l'argent ne cessait de
+décroître et les conversions successives de la rente sanctionnaient
+cette baisse. De 5 p. 100, qui était autrefois le taux ordinaire,
+l'intérêt était tombé à 4, puis à 3 et plus bas encore. Le taux de 2 1/2
+était couramment accepté. L'esprit humain étant enclin à croire que tout
+mouvement une fois commencé doit se poursuivre indéfiniment, on
+prévoyait que bientôt l'argent ne pourrait plus s'employer qu'à 2 p.
+100, sinon à moins. Ainsi le rentier voyait son revenu condamné à une
+chute lente et tendant vers zéro. Nous avons connu un financier aussi
+célèbre qu'opulent, qui était en même temps un économiste, et qui,
+presque quotidiennement, à la table de famille, enseignait à ses enfants
+qu'ils ne devaient pas se fier à son héritage, qu'un jour viendrait où
+il faudrait une fortune si fantastique pour vivre de ses seules rentes
+que les riches eux-mêmes seraient contraints de travailler.
+
+Les événements ont pris une autre tournure. On s'alarmait pour le
+revenu, en se croyant sûr du capital. Ç'aurait dû être le contraire.
+S'il est vrai qu'aujourd'hui bien peu de personnes peuvent se dispenser
+de travailler, ce n'est pas parce que l'argent ne rapporte plus rien:
+l'État lui-même emprunte à 5,70 p. 100 et les placements à 6 p. 100 sont
+devenus communs. Mais, à la sécurité d'autrefois, qui avait engendré la
+diminution de l'intérêt, a succédé une insécurité profonde. Il n'y a
+plus pléthore mais destruction de capitaux. La guerre européenne en a
+consommé et anéanti une quantité prodigieuse. Les États se sont endettés
+par centaines de milliards. Les grandes entreprises d'intérêt public,
+telles que les Compagnies de chemins de fer, ont elles-mêmes subi des
+pertes immenses. Il y a eu des ruines de toute sorte, une diminution
+formidable de la richesse universelle. Sans doute on a vu des fortunes
+se faire. De grandes quantités de billets de banque, de titres des
+rentes nouvelles circulent de main en main. Ce n'est pas un
+enrichissement véritable. Le papier émis ne tient pas lieu des choses
+consommées et détruites, de celles que la diminution du travail a
+empêché de produire. C'est ainsi que, chez les belligérants les plus
+gravement atteints, le papier-monnaie a pris un développement inouï,
+alarmant, qui a eu pour première conséquence d'entraîner l'avilissement
+de sa faculté d'achat et la hausse de tous les prix. C'est au milieu
+d'une immense révolution économique que nous vivons. Et une révolution
+économique entraîne fatalement une révolution sociale, à forme
+silencieuse ou explosive: peu importe. L'effet est le même pour les
+individus.
+
+La richesse, pendant la guerre et depuis, s'est déplacée. Elle a changé
+de mains. Il y a de «nouveaux riches» et de «nouveaux pauvres». Bien
+rares sont les patrimoines anciennement constitués qui ont pu se
+maintenir tels qu'ils étaient. L'avilissement de l'argent, la chute
+profonde des valeurs mobilières, dont quelques-unes ne se relèveront
+sans doute jamais, ont retenti sur toutes les fortunes, des plus grandes
+aux plus petites. Une portion considérable des portefeuilles, composée
+de valeurs russes, autrichiennes, hongroises, turques, etc... est
+gravement compromise. On n'oserait jurer que cette liste nécrologique ne
+s'allongera pas.
+
+D'autre part, la grande secousse de la guerre a eu pour effet de
+précipiter une évolution déjà commencée. Le régime capitaliste s'était
+développé au XIXe siècle avec les progrès rapides de l'industrie et sous
+la protection des lois qui étaient alors en vigueur. D'une part, le
+droit de propriété individuelle était sacré, intangible et regardé comme
+faisant partie des Droits de l'homme. Garanti par l'État, la société et
+le Code, il donnait, à quiconque possédait, une sécurité inconnue à
+toutes les autres époques. D'autre part, la conception individualiste de
+la Révolution française, contraire à tout ce qui était corporations ou
+syndicats, paralysait les revendications ouvrières.
+
+Peu à peu, ces conditions ont changé. Et puis, avec le temps, beaucoup
+d'éléments des fortunes françaises ont vieilli. On a oublié les services
+rendus par le capital lorsqu'il s'était agi de mettre les mines en
+valeur et de construire les voies ferrées. Il paraît moins naturel
+qu'autrefois que le fait de posséder une action de chemins de fer ou de
+charbonnage donne le droit de toucher des dividendes copieux à une
+personne qui ne connaît les locomotives que pour avoir voyagé et le
+charbon que pour se chauffer au coin de son poêle. L'expérience ayant
+prouvé que le travail lui-même avait besoin du capital, celui-ci n'est
+pas déchu de son droit à l'intérêt, mais sa part est restreinte et, si
+restreinte soit-elle, encore contestée.
+
+Il résulte de ces divers phénomènes que les patrimoines français sont
+largement entamés, gravement ébranlés et exposés à des diminutions
+nouvelles par le fait des circonstances. La situation financière de
+notre pays elle-même, après les formidables dépenses de la guerre, n'est
+pas sans inspirer des inquiétudes. Sa dette colossale, ajoutée à un
+passif déjà lourd, oblige à se demander si la France pourra toujours
+faire face à ses engagements. Ainsi, d'une part, les revenus sont
+réduits par les pertes éprouvées ou menacent de l'être par des pertes
+nouvelles. De l'autre, les impôts s'aggravent, se multiplient, et la vie
+est devenue plus coûteuse. Jamais l'administration d'une fortune n'a été
+plus difficile.
+
+Il est donc bien certain que les idées qui avaient cours avant la guerre
+doivent être révisées. Un capitaliste qui s'entêterait à suivre les
+pratiques recommandables autrefois irait directement à la ruine. A temps
+nouveaux, besoins nouveaux.
+
+Assurément, la propriété sera éternelle. Depuis que les hommes vivent en
+société, elle a survécu à tous les bouleversements et elle survivra
+encore à celui-ci. Le capital lui-même se reconstituera toujours. La
+difficulté, dans une période de transition, consiste à sauver le capital
+existant et à le garder entre ses mains.
+
+Nous assistons en ce moment à une lutte de la société capitaliste, telle
+qu'elle s'était constituée au XIXe siècle, pour durer et s'adapter à
+travers les transformations du XXe siècle. Cette adaptation ne se fera
+pas sans peine et il est probable qu'il y aura, chemin faisant, bien des
+victimes.
+
+Existe-t-il une recette infaillible pour abriter les capitaux et les
+soustraire aux conséquences des métamorphoses économiques et sociales?
+Nous ne le croyons pas. Nous nous proposons seulement de donner dans ce
+livre des indications pratiques et utiles, de mettre en garde contre des
+écueils, de dissiper de dangereuses illusions, d'exposer des principes
+fondés sur l'observation et sur l'expérience et dont l'application
+permettra aux capitalistes et aux rentiers d'échapper au moins à une
+partie des risques auxquels ils sont exposés pour longtemps. Selon
+toutes les apparences, les agitations ne sont pas près de prendre fin en
+Europe. L'ordre nouveau établi par la paix n'est pas lui-même très sûr.
+Le fût-il, que la liquidation serait encore pénible et douloureuse. Sans
+doute, personne ne peut se vanter de tout prévoir. Mais celui qui ne
+prévoit rien et qui s'en remet au hasard, comme celui qui ne veut rien
+changer à ses habitudes, est le jouet des événements.
+
+Nous sommes convaincu que les classes moyennes, durement éprouvées par
+les conséquences de la guerre, résisteront à la tourmente. Formées par
+le travail et l'économie, elles savent que là sont les seules sources de
+la richesse. Si elles ont été frappées, ce n'est pas leur esprit de
+cupidité ou leur goût du risque qui en est cause. Leur prudence et leur
+modération sont proverbiales. Elles ont toujours eu pour principe de
+rechercher moins de gros intérêts ou des bénéfices que la sécurité du
+capital, ou ce qu'on croyait être autrefois la sécurité. Si elles ont
+péché, c'est par excès de confiance. Le nom illustre de Ferdinand de
+Lesseps avait suffi jadis à engager dans le Panama les plus timides,
+alors que le canal de Suez, dans sa nouveauté, avait effrayé le public.
+Pour les fonds russes, l'appel de l'État français, la propagande des
+établissements de crédit, le prestige d'un Empire immense et dont les
+faiblesses étaient inconnues: voilà ce qui a séduit les souscripteurs
+bien plus que l'attrait d'un intérêt élevé. C'est par la même confiance,
+le même respect des institutions anciennes et célèbres, que la
+bourgeoisie française s'est attardée aux actions de nos compagnies de
+chemins de fer, alors que ces titres ne promettaient plus que des
+déboires à leurs porteurs.
+
+On a dit bien des fois que l'éducation financière du public français
+était à faire. Ce sont malheureusement des aigrefins, souvent patentés,
+qui s'en chargent et qui exploitent la crédulité et l'esprit de routine.
+Les capitalistes, pour se défendre, vont avoir, encore plus qu'hier,
+besoin d'esprit critique. Plus qu'hier ils devront être renseignés, ils
+devront être prudents, mais prudents à bon escient, et non pas sur la
+foi de charlatans ou d'intermédiaires malhonnêtes par profession. Ils
+devront se garder aussi d'une aveugle fidélité à des traditions
+périmées.
+
+L'illusion de la Bourse est une de celles qui auront été le plus
+funestes. Combien de personnes s'imaginaient que les prix inscrits dans
+les colonnes de la cote correspondaient à des valeurs réelles et
+durables! Il a fallu la tourmente de la guerre pour montrer la fragilité
+de ce château de cartes. A l'avenir, les capitalistes devront savoir
+qu'une fortune constituée tout entière en papier et qui dépend d'une
+estimation éphémère, qui est soumise à tous les hasards des événements
+intérieurs et extérieurs, ne repose pas sur des bases solides. De
+nouvelles méthodes de placement et de gestion se recommandent
+aujourd'hui d'une façon impérieuse et le capitaliste doit se faire, à
+tous les égards, un nouvel esprit.
+
+Pendant des années qui pourront être longues, il devra d'abord avoir
+toujours présente à la pensée l'idée que des catastrophes financières
+ou, tout au moins, des crises graves sont possibles. Dans l'hypothèse la
+plus favorable, il est exagéré de croire que la France, par exemple, se
+relèvera aussi promptement et en suivant une marche aussi régulièrement
+progressive qu'après 1871. Personne n'a encore pu calculer exactement
+les répercussions de la guerre. Personne ne sait au juste comment (pour
+ne parler toujours que de la France), trente-cinq milliards de billets
+de banque, en face de cinq milliards d'or seulement, plus quelques
+dizaines de milliards de Bons de la Défense Nationale qui, eux mêmes, ne
+sont qu'une autre forme des billets de banque, pourront être retirés de
+la circulation pour que celle-ci revienne à un niveau normal, sans
+compter que, pour la première fois, la France a une grosse dette
+extérieure. En tout cas, la guérison sera longue. Elle ne se fera pas
+sans rechutes contre lesquelles les personnes prudentes doivent, dès
+maintenant, se prémunir.
+
+Mais l'esprit du capitaliste devra changer à un autre égard. Il devra
+s'élargir aux proportions des nécessités de notre époque. Les impôts
+seront multiples et lourds: il faudra s'y résigner et se dire que, s'il
+est désagréable de payer l'impôt sur le revenu, il serait encore pire de
+n'avoir plus de revenus du tout, ce qui fût arrivé si nous avions été
+vaincus. Il faudra encore compter avec de nouveaux rapports entre le
+capital et le travail. Il y a des revendications ouvrières dont
+l'exagération est absurde et qui, si elles étaient écoutées,
+aboutiraient à tuer la poule aux oeufs d'or, comme le bolchevisme l'a
+fait en Russie. La résistance à ces folies est un devoir. Mais il n'est
+de l'intérêt de personne qu'il y ait des ploutocrates d'une part et, de
+l'autre, des prolétaires sans attaches avec l'industrie qui a besoin de
+leurs bras. Il s'agit seulement, pour les possédants, de compter avec
+les évolutions inévitables, de les comprendre et de ne pas se laisser
+surprendre par elles.
+
+Nous avons déjà cité tout à l'heure un proverbe de la vieille France. Un
+autre, familier à l'ancienne noblesse, disait: «Nous venons tous de la
+charrue.» Que chaque capitaliste songe à ses origines ou à celles de sa
+famille. Il sentira combien le plus riche est près de ceux qui ne
+possèdent rien. Ce n'est pas notre rôle de moraliser sur les devoirs de
+la richesse. Mais il n'est pas mauvais, même pour gérer et conserver sa
+fortune, de savoir qu'elle a des collaborateurs obscurs, peu favorisés,
+dans les rangs desquels on aurait pu naître et où retourneront peut-être
+les descendants de ceux qui possèdent aujourd'hui, comme tant de
+familles, riches autrefois, ont elles-mêmes déchu.
+
+C'est un métier, somme toute, d'être capitaliste. Et ce métier exige des
+qualités, lui aussi. Une fortune ne se garde que par les moyens qui
+l'ont formée: le travail et l'économie. Il y faut encore de la
+prévoyance, de la réflexion, de l'étude. Les chapitres qui suivent
+constituent un guide méthodique pour la conservation des patrimoines,
+qui sont une des forces de la nation. Le devoir de quiconque a créé ou
+reçu le sien est de le transmettre intact et même accru à ses
+successeurs. Les anciens avaient coutume de dire que ce n'est pas une
+honte d'être pauvre mais qu'il est honteux de ne pas aspirer à sortir de
+la pauvreté. Il est encore plus honteux, et sans profit pour la
+collectivité, de se laisser appauvrir par ignorance, insouciance ou
+paresse d'esprit.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LE PRINCIPE DE LA DIVISION GÉOGRAPHIQUE DES PLACEMENTS, QUI S'EST MONTRÉ
+INSUFFISANT, DOIT ÊTRE COMPLÉTÉ PAR UN AUTRE PRINCIPE
+
+La division des risques est une précaution élémentaire.--L'écueil c'est
+qu'elle tourne parfois à la multiplication des risques.--Exemples
+malheureux de dissémination des capitaux.--Nécessité de précautions
+supplémentaires.--Valeurs solides et réelles sur lesquelles doit reposer
+une fortune.--Les biens-fonds réhabilités.--Gages à exiger des valeurs
+mobilières.--Le remboursement prochain du capital est la clause
+essentielle de tout prêt d'argent.--Application de ce principe aux
+placements mobiliers et avantages qu'il comporte.--Règles pratiques à en
+tirer.
+
+
+On a toujours su qu'il n'était pas bon de mettre tous ses oeufs dans le
+même panier. Mais le principe de la division des risques a pu être
+appliqué avec une facilité inconnue au temps jadis dès que la diffusion
+des valeurs mobilières eut permis de placer de l'argent dans les quatre
+parties du monde, par un simple ordre d'achat donné à la Bourse.
+Diversifiez, internationalisez vos placements: tel est le conseil qui a
+été prodigué avant la guerre, et, en lui-même, il était bon.
+
+Seulement, il ne fallait pas courir au-devant des risques sous prétexte
+de les diviser. Un rentier qui aurait eu en portefeuille, il y a une
+douzaine d'années, des valeurs russes, austro-hongroises et mexicaines,
+se serait cru garanti par cette variété contre les accidents qui
+pouvaient l'atteindre d'autre part. En réalité, il fût allé lui-même
+chercher sa perte. Au temps où le Mexique était bien gouverné, où les
+Empires de Russie et d'Autriche se présentaient comme des édifices
+solides, des économistes expérimentés n'hésitaient pas à recommander
+comme sûres et avantageuses les valeurs de ces pays. On voit pourtant ce
+qu'il en est advenu.
+
+Avant la guerre, un autre attrait de la diversité des placements, aux
+yeux des rentiers, c'était aussi, et peut-être surtout qu'on y voyait un
+moyen de relever le rendement d'un portefeuille, l'intérêt de l'argent
+étant, d'une façon courante, moins élevé en France que dans beaucoup de
+pays étrangers. Cette considération a perdu aujourd'hui sa raison
+d'être.
+
+En outre, on s'imaginait volontiers que l'expatriation des capitaux
+était une garantie contre les mesures fiscales de caractère socialiste,
+et notamment contre l'impôt sur le revenu, qui était, à ce moment-là, un
+grand épouvantail et dont le mécanisme était d'ailleurs mal compris. On
+ne se représentait pas qu'on s'exposait tout simplement, dans la plupart
+des cas, à subir les impôts du pays de refuge, plus les impôts français.
+Car les gouvernements et les administrations de tous les pays ont
+tendance à se copier, et cette tendance est encore plus forte quand les
+besoins sont à peu près les mêmes partout. Si le fisc a la main lourde
+en France, il n'est pas plus indulgent en maints autres endroits. Et le
+socialisme d'État, après avoir semé la terreur lorsqu'il est apparu chez
+nous, semble modéré et conservateur quand on compare ses mesures
+fiscales à celles des nouvelles Républiques socialistes qui sont nées de
+la défaite des Empires centraux, sans parler des Républiques de Soviets
+et de la dictature du prolétariat.
+
+Avec le socialisme, le nationalisme est l'autre tendance des États
+modernes. Ces deux tendances se conjuguent souvent. Pas plus que les
+individus, les peuples n'aiment leurs créanciers. Les pays qui ont une
+grosse dette extérieure, qui sont les débiteurs de l'étranger, sont très
+portés à renier leurs engagements. Ce sentiment xénophobe explique pour
+une bonne part ce qui s'est passé en Russie depuis la révolution.
+D'autres pays, qui ont été heureux de trouver des capitaux étrangers
+pour les mettre en valeur, ne songent plus qu'à exproprier les sociétés
+concessionnaires une fois que les entreprises sont entrées dans la
+période des bénéfices. Dans l'ère de nationalisme intense où le monde
+est entré, les peuples les plus primitifs ou, comme le peuple chinois,
+les plus endormis, prennent conscience d'eux-mêmes, selon l'expression
+consacrée, et le font souvent sentir à leurs bailleurs de fonds.
+
+Il ne suffisait pas naguère, il ne suffira pas encore demain d'envoyer
+sa fortune au delà de la frontière pour la mettre en sûreté. Il faut
+encore connaître le fort et le faible des nations auxquelles on la
+confie. Il faut être renseigné sur leur situation politique, leurs
+finances, leur législation. Et puis, s'il est difficile, quand il s'agit
+d'autre chose que de fonds d'État, de distinguer les bonnes valeurs des
+mauvaises dans son propre pays, la difficulté est encore plus grande
+quand il s'agit d'entreprises situées dans des pays avec lesquels on
+n'est pas familier et qu'on ne connaît que par ouï-dire.
+
+A l'épreuve de la guerre et des bouleversements qu'elle a produits, il
+est apparu que la division des placements et leur distribution
+géographique ne rendaient pas tous les services qui en étaient attendus.
+Les personnes qui, par ce procédé, ont réussi à sortir de la crise avec
+leur fortune intacte doivent reconnaître qu'il y a dans leur cas plus de
+chance que de science. Au fond, un homme d'affaires vraiment génial, qui
+eût compris dès 1911, au moment du coup d'Agadir, ou dès 1912 et 1913, à
+la lumière des conflits balkaniques, que l'Europe allait enfin à la
+guerre générale si souvent annoncée, eût tout simplement réalisé son
+portefeuille. Alors, se trouvant à la tête d'un capital liquide, au
+moment où les valeurs du monde entier s'effondraient, cet homme
+audacieux et pénétrant eût réalisé des bénéfices considérables.
+
+En effet, sauf un très petit nombre de pays neutres qui ont été
+favorisés par les événements, sauf quelques valeurs dites «de guerre»
+qui, grâce à la longue durée des hostilités, ont travaillé pour
+l'armement avec de très gros profits, on a vu la généralité des
+meilleures valeurs descendre à des cours inconnus. Tel a été le cas,
+notamment, des valeurs à revenu fixe comme les obligations des chemins
+de fer américains de premier ordre, qui ont automatiquement baissé
+jusqu'à ce qu'elles fussent arrivées à se mettre au niveau demandé par
+le relèvement général du loyer de l'argent. Des titres rapportant 3 1/2
+ou 4 p. 100, se tenaient au pair, lorsque l'intérêt courant était à ce
+taux. Ils sont tombés à 70, lorsque les emprunts à 5 et 5 1/2 p. 100 et
+même davantage se sont multipliés.
+
+Puisqu'il est extrêmement probable que nous ne sommes pas au bout de la
+série des grandes crises financières, _la préoccupation essentielle doit
+donc encore maintenant s'adresser au capital plus qu'au revenu_. Le
+revenu se trouvera toujours. Sauvegarder d'abord le capital, c'est la
+tâche première et la plus difficile.
+
+La division géographique des placements peut y aider, mais elle ne
+suffit pas. Des temps sont venus où l'édifice du crédit est fragile. Les
+garanties d'une créance doivent être examinées avec plus de soin qu'au
+moment où la solvabilité générale créait un état d'équilibre et de
+confiance. Les valeurs mobilières ressemblent étroitement, à cet égard,
+aux billets de banque. En période de prospérité, personne ne regarde de
+très près à leurs garanties réelles parce que l'on sait que le papier
+trouve à s'échanger sans peine. Les cours de Bourse ont beau n'être
+qu'une estimation, ils offrent des promesses de stabilité et même de
+plus-value. La force de l'ensemble maintient les parties en équilibre.
+Mais, en temps de crise, et quand le crédit est ébranlé, la réalité
+reprend ses droits. Toutes les valeurs fictives se déprécient. Celles
+qui ne reposent pas sur quelque chose de solide tombent à zéro. C'est
+cette solidité qui doit être requise et recherchée avant tout.
+
+Il résulte de là que l'assurance contre les risques ne doit plus
+seulement consister à disséminer une fortune sur les divers points du
+globe, mais surtout à en éliminer autant que possible les éléments
+fictifs. A cet effet, il importe de modifier les méthodes de placement
+naguère en honneur et de revenir aux principes de méfiance et de
+sécurité qui dirigeaient les capitalistes d'autrefois.
+
+La terre, les maisons, les prêts couverts par une hypothèque large et
+précise: voilà les premières valeurs réelles sans lesquelles une fortune
+est construite sur des sables mouvants. Aujourd'hui le porteur de
+maintes valeurs mobilières peut regarder avec envie le propriétaire
+d'immeubles, qui a, sans doute, ses tracas, mais qui peut voir et
+toucher son bien, alors que, d'un jour à l'autre, rentes d'État,
+actions, obligations sont exposées à devenir une insaisissable fumée.
+Pendant la Révolution, les possesseurs d'assignats ont été ruinés. Les
+acheteurs de biens nationaux se sont enrichis. Les anciens propriétaires
+maintenus en possession n'ont rien perdu. Il y a là une leçon.
+
+La guerre a réhabilité les immeubles comme elle a réhabilité
+l'agriculture, mère de toute richesse. On a acheté à de hauts prix les
+terres et les maisons. Pour les valeurs mobilières elles-mêmes, les
+bailleurs de fonds se sont montrés plus exigeants quant aux gages. Cela
+est si vrai que les sociétés qui s'adressent au crédit public offrent de
+plus en plus aux obligataires des garanties hypothécaires sur leurs
+constructions et leurs installations industrielles.
+
+Sans doute, des placements en bonnes valeurs françaises ou étrangères se
+recommandent aux propriétaires fonciers, même dans un pays où la
+propriété semble aussi bien garantie par l'état social qu'elle l'est en
+France. Il est utile et même indispensable, pour le propriétaire
+d'immeubles, de posséder un capital liquide ou d'une réalisation facile,
+pour les raisons que nous exposons au chapitre suivant. Mais c'est à la
+condition que les valeurs choisies soient elles-mêmes sérieusement
+gagées. Et l'examen de ces gages, surtout quand il s'agit de valeurs
+étrangères, ne se fait pas toujours aisément à distance et dans des pays
+dont l'organisation financière et les lois sont souvent très différentes
+des nôtres.
+
+L'insécurité universelle demande encore une autre précaution: c'est que
+les capitaux, autant que possible, ne soient prêtés qu'à la condition
+d'être rendus dans un délai suffisamment rapproché. Prenons le prêt
+d'argent type qui est le prêt hypothécaire. Non seulement un gage
+immobilier lui est affecté, mais encore le débiteur s'oblige à
+rembourser le capital à date fixe. La simple créance chirographaire,
+autrement dit le «billet», ne jouit pas de gages particuliers, mais sa
+clause principale, c'est celle qui fixe l'échéance du remboursement. Une
+reconnaissance de dette souscrite par un particulier constitue déjà un
+titre bien fragile. Si le «billet» ne stipule pas un remboursement
+rapide, c'est un titre encore plus incertain. Un emprunt à long terme,
+et à plus forte raison un emprunt perpétuel, quelle que soit la qualité
+du débiteur, État ou société industrielle, ne vaut pas mieux.
+
+Qu'avons-nous vu pendant la guerre et depuis? C'est que, à valeur égale,
+à rendement égal, les titres à remboursement éloigné tombaient, tandis
+que les titres à remboursement prochain se maintenaient au pair ou aux
+environs du pair. Prenons un exemple. On négociait à la Bourse de
+New-York, il y a quelques années, deux obligations de chemins de fer du
+même type, de la même valeur nominale, pareillement recommandables et
+d'un revenu identique, la _Pennsylvania 3 1/2_ et la _New York Central 3
+1/2_. En 1906 ces deux titres se tenaient au pair, à quelques points
+près. Mais le premier était remboursable en 1915 et le second en 1919
+seulement. Peu à peu, les circonstances générales devenant moins
+favorables, des crises s'étant produites aux États-Unis, la _New York
+Central_ baissa, tandis que la _Pennsylvania_, soutenue par la proximité
+du remboursement, bougeait à peine. En 1915, alors que cette obligation
+était remboursée intégralement à 1000 dollars, l'autre n'en valait plus
+que 800, à la Bourse de New-York. Elle n'en valait plus que 700 en 1919.
+Cet exemple est remarquablement instructif. On pourrait y ajouter que la
+même Compagnie Pennsylvania avait introduit à la Bourse de Paris des
+obligations 3 3/4 p. 100 remboursables en 1921. Dès l'année 1919, ces
+obligations sont au pair de 500 francs.
+
+De même il est de notoriété publique que le cours des obligations des
+chemins de fer français est soutenu par l'amortissement régulier de ses
+titres, qui se fait par voie de tirage au sort annuel. C'est ce qui
+explique que ces obligations se capitalisent plus haut même que les
+rentes sur l'État. Si quelque circonstance voulait que l'amortissement,
+jusqu'ici régulier, fût suspendu, différé ou seulement ralenti, il est
+certain que ces titres baisseraient aussitôt dans des proportions
+considérables. Il est également facile de remarquer que le 3 p. 100
+amortissable et remboursable selon les mêmes règles que les obligations
+de chemins de fer se tient aujourd'hui à dix ou onze points au-dessus du
+3 p. 100 perpétuel; toujours pour la même raison qui est la perspective
+de récupérer en espèces le capital prêté.
+
+Ainsi, pour protéger ses capitaux, _il ne suffit pas de les distribuer
+géographiquement dans l'espace, il faut encore les distribuer dans le
+temps_. Une fortune dans laquelle entrent des sommes remboursables à des
+dates diverses et successives échappe ainsi pour une partie importante
+aux fluctuations de la Bourse. En outre, elle se rafraîchit et se
+rajeunit incessamment. Enfin, des remboursements survenant à l'heure
+d'une dépression et d'une crise sont une aubaine qu'un homme avisé met à
+profit pour des placements fructueux.
+
+A plus forte raison, le commerçant et l'industriel qui ne veulent pas
+laisser leur argent improductif mais qui pourront en avoir besoin un
+jour pour agrandir leurs affaires, ont intérêt, de même que le père de
+famille qui prévoit l'époque où il devra doter sa fille, à stabiliser de
+cette manière une notable partie de leurs capitaux. C'est le meilleur
+moyen de s'assurer contre les risques de la Bourse. Sans doute, il n'est
+pas interdit d'attendre un accroissement de son capital par un placement
+à long terme. Si tout se passe normalement et heureusement, comme on
+peut l'espérer, les cours des valeurs s'élèveront à mesure que la guerre
+s'éloignera. En particulier, les souscripteurs et les acheteurs des
+nouvelles rentes françaises seront récompensés d'avoir eu confiance dans
+leur pays. Il n'en est pas moins sage, nécessaire et d'une bonne
+administration de se garantir contre le risque des bourrasques
+financières et contre les destructions inévitables que le temps entraîne
+avec lui.
+
+Pour conclure, il est salutaire de ne pas perdre de vue ces trois
+principes: 1º que les immeubles sont l'élément permanent de la richesse;
+2º que des garanties réelles doivent être attachées dans la plupart des
+cas aux valeurs mobilières pour que celles-ci soient autre chose que des
+«billets» ou des papiers d'une valeur variable et contestable; 3º que le
+capitaliste ne doit prêter au moins une partie de ses capitaux que pour
+un temps limité, avec des dates de remboursement échelonnées, de façon à
+s'assurer des rentrées d'argent périodiques et à ne jamais être pris de
+court par les événements.
+
+Ces principes de légitime défense et de prudence réfléchie auraient
+rendu de grands services aux capitalistes qui s'en seraient inspirés
+avant la guerre. Ils seront encore bienfaisants au cours des années à
+venir. Nous allons en suivre l'application dans l'examen des divers
+éléments qui constituent la généralité des fortunes en France ou qu'il
+peut être utile d'y faire entrer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DES IMMEUBLES
+
+La revanche des anciens placements.--Toute richesse part de la
+terre.--Stabilité de la propriété immobilière.--Un exemple
+typique.--Relèvement de la valeur de la terre en France.--Hausse des
+produits agricoles.--Sécurité de la propriété rurale, due, dans notre
+pays, à son extrême division.--Le dépeuplement des campagnes est le seul
+point noir.--Conseils pour la gestion des biens fonciers.--Les maisons
+de rapport à Paris et dans les grandes villes.--Achat, construction et
+entretien.--Les spéculations sur les terrains.--Les formes excentriques
+de la propriété et leurs périls.
+
+
+«Avoir du bien au soleil», et «avoir pignon sur rue»: ces deux
+expressions proverbiales rappellent qu'au temps jadis nos pères
+considéraient que la véritable fortune, durable et solide, consistait en
+immeubles, en terres et en maisons. Pendant la longue période de
+tranquillité relative, de stabilité, de prospérité et de développement
+industriel qui a favorisé l'essor prodigieux des valeurs mobilières, la
+vieille préférence de l'épargne française pour les placements fonciers
+n'avait cessé d'aller en s'affaiblissant. La facilité du coupon touché
+sans fatigue, souvent par l'intermédiaire d'une banque ou d'un receveur
+de rentes, s'opposait aux tracas de la propriété: les locataires, les
+fermiers, les impôts, les réparations et l'entretien.
+
+Quelques années avant la guerre, une personne qui faisait l'acquisition
+d'une ferme semblait déraisonnable et, en tout cas, rétrograde et
+attachée aux préjugés d'un autre âge. L'achat ou la construction d'un
+immeuble urbain, à moins que ce ne fût pour le revendre et comme
+opération spéculative, finissait par être presque aussi mal jugé. A quoi
+bon se donner les soucis de la propriété quand toute la gamme des
+valeurs de Bourse était là?
+
+Les épreuves de la guerre ont changé ce point de vue et montré que les
+vieilles habitudes de placement étaient sages et fondées sur
+l'expérience. Un spirituel Parisien, venu, comme presque tous les
+Parisiens, de province, nous disait un jour: «Ayant quelques économies,
+je les avais placées en fonds russes. Et j'ai pensé, depuis, au pré que
+mon père aurait acheté avec cet argent-là. Au moins le pré serait
+toujours à sa place.»
+
+Non seulement le pré serait à sa place, mais sa valeur se serait
+considérablement accrue. Un des effets de la guerre a été d'augmenter
+presque partout le prix de la terre et des maisons. La dépréciation des
+billets et des valeurs, la méfiance pour tout ce qui est papier, a eu
+pour conséquence que les valeurs réelles ont été recherchées. Et quelle
+valeur est plus réelle que la terre, d'où part toute richesse, que les
+maisons, puisqu'il faut toujours se loger?
+
+La véritable richesse est là. C'est une erreur de croire que nos pères
+aient placé leur fortune en immeubles parce qu'ils ne connaissaient pas
+d'autres sortes de placements. Sans doute les valeurs mobilières étaient
+fort loin d'être développées. Elles étaient même dans l'enfance. Mais
+enfin elles existaient. L'antiquité avait déjà connu les sociétés par
+actions. Et les rentes sur l'Hôtel de Ville, les actions de la Compagnie
+des Indes, qui ont laissé des souvenirs malheureux dans l'histoire,
+qu'était-ce, sinon l'équivalent de nos fonds d'État et de nos titres
+industriels? Lorsque plusieurs négociants s'associaient pour acheter un
+navire, ils formaient une société de navigation. Et ainsi de suite.
+
+Nos pères savaient fort bien, et par expérience, que les valeurs
+mobilières, dont l'essence n'a pas changé, quelle qu'ait pu être la
+forme qu'elles avaient de leur temps, étaient condamnées à périr. Leur
+préférence pour les placements immobiliers était parfaitement fondée.
+Car l'immeuble, qu'il s'agisse d'une maison ou d'une terre de culture,
+n'offre pas seulement sur le papier l'avantage de la solidité
+matérielle. Il a encore cette supériorité que son rendement se trouve
+toujours, à travers les âges, égal à la valeur de l'argent dans un temps
+donné.
+
+Le célèbre économiste et financier Léon Say avait une profonde méfiance
+des valeurs mobilières qui n'ont même plus la valeur du papier,
+disait-il, «parce que quelque chose est écrit dessus». Il aimait à citer
+l'exemple d'un petit domaine, la terre de Bourbilly, qui avait appartenu
+un moment à Mme de Sévigné et qui, resté tel quel du XVIe siècle à nos
+jours, avait toujours donné à ses propriétaires un revenu croissant. Ce
+domaine, qui produisait 50 livres en l'an 1523, produisait 2.000 francs
+en 1884. La puissance d'achat de 50 livres au XVIe siècle étant celle de
+2.000 francs au XIXe, on voit en quoi consiste la seconde garantie qui
+est attachée aux biens immeubles: leur rendement et leur valeur locative
+se règlent exactement sur la valeur de l'argent, les denrées agricoles
+étant elles-mêmes les régulatrices des prix. Au contraire, disait Léon
+Say achevant sa démonstration, un capital mobilier égal à la valeur du
+domaine de Bourbilly, qui eût rapporté 50 livres en 1523, en admettant
+qu'il eût pu arriver intact aux mains des lointains héritiers de 1884,
+n'eût rapporté que 50 francs[1].
+
+ [1] Les personnes que ces questions intéressent trouveront de nombreux
+ éclaircissements dans le beau livre de M. CAZIOT, la _Valeur de la
+ terre en France_ (J.-B. Baillière, éditeur).
+
+Nous avons déjà commencé, depuis la guerre, à assister à un phénomène du
+même genre et dont la marche a été extraordinairement rapide. A la
+dépréciation du papier-monnaie, à l'avilissement de l'argent, a
+correspondu une hausse considérable des produits de la terre et du prix
+de la terre elle-même. Nos paysans, qui se sont enrichis, achètent les
+moindres parcelles à des prix qui eussent paru fantastiques il y a
+quelques années. Sans le savoir, ils raisonnent comme des écononomistes
+savants.
+
+D'abord, comme Léon Say, ils n'ont pas confiance dans le papier. Ils ont
+hâte de transformer leurs billets de banque ou leurs bons de la Défense
+nationale en quelque chose de tangible. Ensuite ils sentent bien que les
+produits de la terre, c'est-à-dire les aliments indispensables à
+l'homme, donneront un intérêt correspondant au capital engagé.
+
+Plus la monnaie d'un pays est dépréciée, et plus la terre est
+recherchée, plus elle vaut cher. La hausse de la terre est même un signe
+précurseur de crise de toutes les autres valeurs, y compris le
+papier-monnaie. Ainsi, en 1917, en Hongrie, pays agricole, un
+demi-hectare de terres labourables avait été vendu 22 000 couronnes et
+cette enchère semblait alors fantastique et absurde. L'acquéreur
+semblait ne devoir jamais retrouver l'intérêt de son capital. Mais, en
+1919, la couronne valait à peine 17 centimes (au lieu de 1 fr. 05)
+tandis qu'inversement le prix du quintal de froment avait monté en
+conséquence. L'enchère insensée avait été parfaitement raisonnable.
+
+La terre, en France, avait subi une dépréciation considérable à partir
+de 1880. Dès l'année 1908, le relèvement était devenu sensible. Il n'a
+fait, depuis, que s'accentuer. Le préjugé hostile à la propriété rurale
+a disparu et le moindre lopin, dans les bons pays de culture, trouve
+aujourd'hui dix acquéreurs pour un. La valeur locative de la terre
+suivra naturellement la hausse de l'hectare. En sorte que les
+propriétaires fonciers, frappés, il y a trente ans, dans leur capital et
+leur revenu, connaîtront de nouveau des jours prospères. Déjà, dans les
+régions où le métayage est en honneur, les propriétaires ont participé
+directement aux bénéfices réalisés pendant la guerre par les
+cultivateurs.
+
+C'était donc bien à la légère qu'on dénigrait les vieilles méthodes de
+placement et qu'on faisait fi de l'expérience de nos ancêtres. La
+propriété rurale prend aujourd'hui sa revanche et les inconvénients
+qu'elle offre (quelle forme de propriété n'a les siens?) semblent peu de
+chose quand on les compare aux risques de disparition totale qui sont
+attachés aux valeurs mobilières. Nous sommes d'avis que, dans notre
+siècle comme à toutes les époques agitées, il n'y a pas de fortune
+solide sans assise terrienne.
+
+En France, notamment, l'extrême division de la propriété rurale
+constitue une garantie de premier ordre. La question agraire ne se pose
+pas dans notre pays parce que les _latifundia_ n'existent pas et que les
+domaines un peu étendus y sont même extrêmement rares. Il est difficile
+d'imaginer une seule hypothèse dans laquelle, chez nous, la terre serait
+l'objet de mesures socialistes, tant il y a de degrés de la petite
+propriété à la moyenne et à la grande.
+
+Quant à la crainte des impôts, s'il est vrai qu'il est difficile que la
+terre échappe au fisc, il y a aussi une compensation: c'est que, par la
+force des choses, la valeur des denrées agricoles tend toujours à
+équilibrer toutes les charges. Pour employer une expression vulgaire,
+celui qui tient le bon bout, c'est le détenteur du sol d'où vient tout
+ce qui se mange et tout ce qui se boit. Tôt ou tard le propriétaire
+terrien retrouve son heure.
+
+Le danger social qui menace la propriété rurale est d'une autre nature.
+Il est particulier à la France: c'est la dépopulation. Avant 1914, on a
+vu des régions entières de plus en plus désertées. C'était le cas des
+départements situés dans la vallée de la Garonne, vallée jadis célèbre
+par sa fertilité. C'était le cas aussi de nombreux départements de l'Est
+où la main-d'oeuvre rurale passait dans l'industrie. Dans toutes ces
+parties de la France, la valeur de la propriété rurale ne cessait de
+s'effondrer. Au contraire, en Bretagne, peu favorisée par la nature,
+mais où la natalité était forte et où les habitants émigraient peu, la
+terre était toujours mieux cultivée, toujours plus recherchée, et le
+prix de l'hectare s'est élevé constamment.
+
+La guerre, malheureusement, a frappé surtout la classe rurale et, en
+plus d'un endroit, c'est une question angoissante de savoir s'il y aura
+encore des bras pour tenir la charrue. Il y a là un phénomène beaucoup
+plus inquiétant que la hausse du salaire de l'ouvrier agricole.
+Cependant on peut espérer que le dépeuplement des campagnes ne
+s'accélérera pas et même qu'il y aura un reflux, la profession de
+cultivateur étant redevenue et devant rester longtemps encore
+rémunératrice. L'extension de la culture mécanique, l'accroissement des
+engrais (potasse d'Alsace) contribueront sans doute à maintenir cette
+situation favorable.
+
+Il n'en est pas moins vrai que, d'une façon générale, la région ouest de
+la France est la vraie région agricole, la seule où le cultivateur soit
+assez enraciné et la population rurale encore dense. Il va sans dire
+aussi qu'une ferme ne doit pas s'acheter à la légère et qu'il importe de
+s'informer sérieusement de la qualité du fonds, parfois très variable
+dans une même commune, de l'état des bâtiments, des conditions du bail,
+s'il y a un bail en cours, et, s'il n'y en a pas, de la facilité de
+trouver un locataire.
+
+Il faut bien savoir aussi que la propriété immobilière (et ceci est vrai
+de la terre comme des maisons de rapport) ne peut se conserver et se
+transmettre par héritage qu'à une condition: c'est que le propriétaire
+ait toujours assez d'argent liquide devant lui pour faire face aux
+dépenses prévues ou imprévues, ordinaires ou extraordinaires, telles que
+les réparations et les droits successoraux. L'usage ancien, lorsque les
+fortunes étaient surtout foncières, était de garder toujours par devers
+soi une somme importante. Nous avons connu un riche propriétaire, qui ne
+croyait qu'aux biens au soleil, et qui, pourvu de belles rentes,
+conservait toujours intacte devant lui une année entière de son revenu.
+C'était la sagesse même. Les familles aristocratiques dont le patrimoine
+est tout entier en terres et qui vivent au jour le jour sont condamnées,
+à chaque accident et à chaque partage, à vendre ou à emprunter. C'est la
+ruine certaine au bout de peu de générations. La propriété ne peut se
+maintenir dans les mêmes mains que par la prévoyance et l'économie.
+Quiconque mange tout son revenu mange inévitablement le fonds.
+
+ *
+
+ * *
+
+Le moratorium des loyers, pendant la guerre, et les abus auxquels il a
+donné lieu, les lois votées ou projetées qui tendent à restreindre les
+droits des propriétaires, n'ont pas empêché la propriété urbaine d'être
+aussi appréciée que la propriété rurale. Là aussi le désir, si vif et
+presque universel, en temps de crise économique et sociale, de
+transformer les valeurs fiduciaires en valeurs solides a poussé les
+capitalistes à rechercher les maisons de rapport. En dépit du relèvement
+des droits d'enregistrement, jamais les transactions immobilières n'ont
+été aussi nombreuses et à des prix aussi élevés qu'à partir de 1918.
+
+On peut dire que, depuis une centaine d'années, presque tous les
+propriétaires d'immeubles à Paris et dans la plupart des grandes villes
+de France se sont enrichis. La vétusté des maisons n'a même pas été une
+cause d'appauvrissement, car la valeur du terrain rachetait amplement la
+perte occasionnée par la démolition nécessaire de constructions
+vieillies. D'une façon générale, à Paris et dans la banlieue, surtout la
+banlieue Ouest, la valeur des terrains a quintuplé quand elle n'a pas
+décuplé et centuplé en certains cas depuis 1850. Il suffit de se
+souvenir, en effet, que des personnes âgées ont encore vu paître des
+vaches à l'endroit où se trouve aujourd'hui le parc Monceau. On a pu
+voir à Passy et à Auteuil, jusqu'en 1890, des maisons de paysans.
+D'ailleurs, beaucoup de riches familles parisiennes d'aujourd'hui
+remontent à un grand-père maraîcher ou blanchisseur qui, pour sa petite
+industrie, possédait un vaste terrain valant alors quelques sous le
+mètre, et sur lequel se sont élevées des maisons de rapport.
+
+Depuis la guerre, la construction des immeubles s'est presque
+entièrement arrêtée. Il est probable qu'elle ne reprendra pas activement
+de sitôt en raison de la cherté des matériaux et de la main-d'oeuvre. Il
+en résulte une pénurie des logements qui a pour conséquence
+l'augmentation des loyers. Les propriétaires possèdent donc ce que les
+socialistes appellent un «monopole de fait», et il est question de la
+taxation des loyers. Ces mesures, en admettant même qu'elles soient
+prises, n'empêcheront jamais qu'un immeuble en briques ou en pierres de
+taille constitue une valeur solide, durable, infiniment plus sûre que
+toutes les valeurs de papier.
+
+Cette sécurité rachète amplement les ennuis de la gestion, dont il est
+facile de se décharger, d'ailleurs, sur des personnes ou des
+institutions de confiance dont c'est le métier. Mais il va sans dire
+que, comme le propriétaire d'immeubles ruraux, et pour les mêmes
+raisons, le propriétaire d'immeubles urbains doit se garder de dépenser
+tout son revenu. Il doit toujours compter avec les frais d'entretien et
+avec les dépenses imprévues pour réparations et réfection. Une maison de
+rapport, pour conserver sa valeur locative, doit être de temps en temps
+remise au goût du jour. En outre, l'amortissement du capital employé à
+la construction doit être prévu; sinon ce capital disparaîtrait à la
+longue avec l'usure des années.
+
+Les personnes qui font construire sans être elles-mêmes du métier et
+sans appartenir à l'une des corporations du «bâtiment» doivent bien
+savoir aussi que les devis d'architecte sont toujours considérablement
+dépassés. Quant à celles qui achètent un immeuble tout construit, nous
+croyons devoir leur donner un conseil particulièrement sage à une époque
+d'incertitude comme celle que nous traversons: c'est de réaliser la
+somme nécessaire à l'acquisition avant de signer l'acte de vente. En
+effet, qu'une tourmente de Bourse se produise, et les valeurs sur
+lesquelles on comptait peuvent s'effondrer. Nous connaissons, dans une
+famille parisienne, un cas de ce genre qui s'est produit jadis. Quelques
+jours avant la révolution de 1848, un bourgeois aisé avait acheté une
+maison importante qu'il se proposait de payer avec ses valeurs. La
+panique qui suivit la révolution bouleversa tous ses calculs et
+l'immeuble lui-même, dans la crise de confiance générale, ne put être
+revendu qu'avec une perte sensible. Ainsi, faute de prévoyance, une
+opération tout à fait normale devint une cause de ruine.
+
+Nous ne parlons pas ici des achats de terrains nus. C'est de la
+spéculation pure. L'acquéreur compte sur une plus-value qui ne s'obtient
+parfois qu'après un temps fort long pendant lequel il faut payer l'impôt
+foncier tandis que le capital employé reste improductif. A l'heure
+actuelle, l'arrêt des constructions rend ce risque encore plus sérieux.
+Dans l'espoir d'une plus-value qui est loin d'être toujours certaine, le
+spéculateur s'expose à se priver pour longtemps de son argent.
+
+Quant aux usines et manufactures, c'est un genre d'immeubles dont les
+particuliers doivent se détourner en raison de la difficulté de trouver
+des locataires. Il en est de même des maisons de plaisance à la campagne
+ou à la mer, qui, sauf dans certains lieux régulièrement fréquentés ou
+bien à proximité d'une grande ville, peuvent apporter des déboires. Au
+chapitre qui suit, celui des hypothèques, nous développons les raisons
+qui conseillent de s'écarter des formes excentriques de la propriété.
+Une usine ne convient qu'à un industriel et une maison de plaisance doit
+être considérée avant tout comme une maison d'agrément. Pour un
+placement sérieux, il n'y a que les maisons de rapport proprement
+dites[2].
+
+ [2] Les droits de mutation et de transcription devant être
+ prochainement relevés, on peut compter qu'avec les honoraires du
+ notaire les frais d'achat d'un immeuble, qui étaient d'environ 10 p.
+ 100 du prix principal, monteront à l'avenir à environ 15 p. 100.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES
+
+Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de
+placements.--Conditions auxquelles ils sont sûrs et avantageux.--Des
+précautions à prendre et des dangers à éviter.--De la part qu'il
+convient de leur attribuer dans un patrimoine.
+
+
+Un principe essentiel s'impose à tout capitaliste prudent. C'est de ne
+prêter aucune somme d'argent avant de s'être assuré au préalable, non
+seulement des garanties affectées à la créance, mais encore du
+remboursement intégral des fonds dans un espace de temps limité. De ce
+point de vue, on comprendra que les placements hypothécaires
+apparaissent comme étant au plus haut degré recommandables, car ils
+remplissent les deux conditions que nous venons d'énoncer. Ce genre de
+placement était en grand honneur autrefois. Il mériterait d'être plus
+souvent pratiqué à une époque d'insécurité pour les capitaux telle que
+la nôtre.
+
+Le gage immobilier, à la condition absolue qu'il soit choisi avec
+discernement et en observant certaines règles que nous préciserons tout
+à l'heure, est en effet d'une solidité sans pareille. Bien entendu, une
+hypothèque sérieuse doit toujours, et sans exception, être une première
+hypothèque. Toute autre n'est qu'une spéculation. De plus, le prêt ne
+doit en aucun cas dépasser 50 p. 100 de la valeur vénale présumée de
+l'immeuble affecté à la garantie, en sorte qu'il subsiste une marge
+suffisante pour les dépréciations éventuelles et aussi pour les intérêts
+impayés, frais d'expropriation et de poursuites, etc., s'il y a lieu.
+L'usage est d'ailleurs d'évaluer ces frais à 20 p. 100 du capital
+exposé, en sorte qu'une inscription hypothécaire totale de 120.000
+francs doit être prise sur un immeuble d'une valeur d'au moins 200.000
+francs pour sûreté d'une avance de 100.000 francs, lesquels sont seuls à
+porter intérêt au profit du créancier, comme il va de soi.
+
+En outre, et cette stipulation est de toute première importance, le
+délai fixé pour le remboursement ne doit pas, en principe, quelle que
+soit la tentation qu'éprouve un rentier d'assurer son repos pour une
+longue durée, s'étendre au delà de dix années. Ce délai est d'ailleurs
+celui qui est fixé par la loi elle-même pour le renouvellement des
+inscriptions hypothécaires, et il n'est pas rare que les dispositions de
+la loi, comme beaucoup d'usages et de moeurs, reposent sur des raisons
+de bon sens et d'expérience. Il est néanmoins des capitalistes très
+prudents qui préfèrent se tenir en deçà de cette limite extrême de dix
+années et qui ne consentent que des prêts à terme plus court. Il
+convient d'approuver leur prévoyance. Car il suffit souvent d'un espace
+de temps très bref pour que des constructions vieillissent, pour que la
+terre, dans une région donnée, se déprécie, et pour qu'un immeuble de
+rapport urbain, situé dans un quartier dont la population vient à se
+détourner pour des causes imprévues, ne trouve que difficilement des
+locataires ou ne les trouve plus que dans une catégorie inférieure et
+moyennant une forte réduction des loyers. Il suffit de se rappeler la
+disgrâce du Palais-Royal, qui, après avoir été un des lieux les plus
+fréquentés de Paris, a perdu sa vogue.
+
+Les exemples et les chiffres cités par M. Pierre Caziot, inspecteur
+général du Crédit foncier de France, dans son remarquable ouvrage, _la
+Valeur de la terre en France_, sont extrêmement significatifs à cet
+égard. Nous citerons quelques cas qui pourront fixer les idées.
+
+Ainsi il n'est pas rare que des exploitations rurales aient perdu en
+vingt ou vingt-cinq ans beaucoup plus de la moitié de leur valeur. M.
+Pierre Caziot signale une ferme du pays de Caux réputée «excellente» et
+qui, payée 300.000 francs en 1876, s'est vendue 105.000 francs seulement
+en 1905. Très loin de là, et dans un autre pays renommé pour sa
+fertilité, la Limagne, une propriété évaluée au prix de 180.000 francs
+en 1879, a été achetée 43.500 francs en 1903. Dans la vallée de la
+Garonne, un «domaine d'alluvions» qui, en 1884, avait été payé 360.000
+francs, frais compris, par son propriétaire et passait pour valoir
+réellement 320.000 francs, a été cédé pour 105.000 francs seulement en
+1904, c'est-à-dire juste vingt ans plus tard. On voit que, dans ce cas,
+qui n'est pas isolé, un créancier qui se fût reposé sur la règle de 50
+p. 100 de garantie et qui eût consenti un prêt remboursable au bout de
+vingt ans se serait lourdement trompé. Une personne qui, en 1884, eût
+avancé au propriétaire de ce domaine 120.000 francs seulement, garantis
+par une première hypothèque et remboursables en 1904, eût peut-être
+pensé faire un placement des plus sérieux et dépourvu de risques. Dans
+la réalité, cette personne eût été imprudente et se fût exposée à une
+perte sensible, sinon même à une perte grave.
+
+Aussi faut-il considérer que des prêts à court terme renforcent la
+garantie du capital avancé pour la raison qu'ils permettent au prêteur
+de suivre, pour ainsi dire pas à pas, la valeur de la propriété qui lui
+sert de gage. De plus, il devient possible au prêteur, par la diversité
+de ses placements hypothécaires, de se ménager des rentrées d'argent à
+des dates successives et d'échelonner les remboursements en sorte qu'il
+soit mis à même, mécaniquement, pour ainsi dire, de profiter des
+occasions qui se présentent, et, en particulier, d'un relèvement du taux
+de l'intérêt. La règle, ici, est la même que celle que nous poserons
+pour les emprunts d'État, les obligations de chemins de fer ou leurs
+succédanés. Représentez-vous la bonne fortune qui fût échue à un
+capitaliste qui, durant la crise de 1913-1914, eût vu arriver à
+expiration un prêt de 100.000 francs, consenti dix années plus tôt. Avec
+100.000 francs, en 1904, il ne pouvait acheter, par exemple, que 215
+obligations du chemin de fer du Nord. Avec la même somme en juin 1914,
+il pouvait en acquérir 240. Deux mois plus tard, en pleine guerre
+européenne, 100.000 francs liquides devenaient une fortune. Et, de
+toutes façons, la situation du créancier eût été excellente, car à toute
+demande de prolongation de délai ou de renouvellement de la part de son
+débiteur, il lui eût été possible de relever l'intérêt porté par
+l'obligation hypothécaire, vu la raréfaction des capitaux et la cherté
+du loyer de l'argent, d'obtenir 5 p. 100 et même davantage, au lieu de 4
+p. 100, taux courant au début du XXe siècle. Après la guerre, il est
+probable que le taux de 5 1/2 p. 100, autorisé par la loi, se
+maintiendra longtemps.
+
+Enfin, il tombe sous le sens qu'un père de famille prévoyant et qui
+calcule que, dans un certain nombre d'années, il devra doter une fille
+ou pourvoir à l'établissement d'un fils, trouvera un avantage
+considérable à placer son argent de telle sorte qu'il soit assuré, au
+jour dit, de retrouver intacte et liquide la somme dont il pense avoir
+besoin. Or, tandis qu'il est absolument impossible de prévoir, même par
+approximation, cinq ou dix ans à l'avance, le cours des valeurs sur les
+marchés financiers, le remboursement d'une obligation hypothécaire de
+bonne qualité se fait au contraire à la date fixée, sans perte et sans
+déception.
+
+Ces deux avantages conjoints: sécurité du capital prêté, réapparition du
+capital intact dans un délai rapproché, paraissent extrêmement
+séduisants à beaucoup de capitalistes avisés qui, en outre, n'ignorent
+pas que l'administration et la loi renforcent de toute leur autorité la
+situation des créanciers hypothécaires.
+
+Non seulement il y a des fonctionnaires spéciaux attachés à la
+conservation des hypothèques, mais encore le Code civil contient tout un
+«titre» qui en établit les règles avec une précision minutieuse. C'est
+que notre système administratif et nos Codes ont été, il y a cent et
+quelques années, l'oeuvre de la bourgeoisie française. En remplissant
+leur mission de législateurs, les représentants du monde bourgeois
+s'étaient tout naturellement appliqués à entourer la propriété de
+garanties particulières. Et naturellement aussi ils s'étaient occupés de
+la propriété sous les aspects qu'elle avait coutume de revêtir de leur
+temps. Pénétrés de cette idée que les patrimoines étaient quelque chose
+d'intangible et de sacré et que l'État devait mettre toutes ses forces
+au service de la conservation des patrimoines, les rédacteurs du Code
+civil ont accumulé les précautions autour de la propriété immobilière et
+des hypothèques, qui constituaient l'élément essentiel des fortunes
+privées au commencement du XIXe siècle. Notre Code civil est le Code
+d'un pays où les terres et les maisons représentaient les principales
+richesses, en ce sens que terres et maisons étaient les valeurs dans
+lesquelles toute richesse tendait à se convertir. Lorsque, plus tard,
+les valeurs mobilières eurent pris leur essor et commencé à jouir d'une
+vogue presque universelle, il fallut, tant bien que mal, adapter nos
+lois à ce nouvel état de choses. L'adaptation a été tellement
+insuffisante que, de nos jours encore, le législateur se préoccupe de la
+réviser chaque fois que le besoin de «protéger l'épargne» s'impose à la
+suite de quelque scandale trop éclatant. D'ailleurs, on peut dire
+qu'aucune des mesures que le législateur a prises en ce sens n'a eu
+d'efficacité réelle. Quelquefois même ces mesures se sont retournées
+contre les intentions de leurs auteurs: témoin l'obligation, pour les
+sociétés qui font appel au crédit public, de publier leur bilan et un
+certain nombre d'autres renseignements au _Journal officiel_, insertions
+dont les émetteurs malhonnêtes se servent ensuite auprès de la masse des
+naïfs comme d'une estampille de l'État.
+
+Au contraire, les précautions qui sont prises pour la protection du
+créancier hypothécaire ne laissent place à aucun doute. Tous les
+articles du Code civil qui y ont trait sont d'une perfection digne de
+servir de modèle. Et cela même constitue une garantie qui n'est pas à
+dédaigner.
+
+Au point de vue fiscal, les créanciers hypothécaires ont été jusqu'à
+présent relativement ménagés: cela dit au point de vue du créancier,
+s'entend, car le débiteur, pour sa part, a des droits d'enregistrement
+très lourds à acquitter. En tout cas, le créancier hypothécaire avait
+touché, jusqu'à hier, ses intérêts nets de tout impôt. La taxe de 5 p.
+100 en est retranchée depuis la mise en vigueur de l'impôt cédulaire sur
+les diverses sources de revenus. Toutefois, il est permis de considérer
+que le «tour de vis», en ce qui concerne cette «cédule», sera modéré,
+sinon retenu par le souci, très apparent dans le Parlement français, de
+ne pas mécontenter trop vivement le monde rural. En effet, toute
+taxation aura pour effet de rendre plus exigeants les détenteurs de
+capitaux qui ont tendance à se dédommager sur l'emprunteur. Or les
+petits propriétaires, dans nos campagnes, recourent fréquemment aux
+emprunts hypothécaires pour se procurer les fonds nécessaires à la mise
+en valeur ou au développement de leur exploitation. Il arrive même que
+des cultivateurs hypothèquent la terre qu'ils possèdent afin d'en
+acquérir une autre à laquelle, par leur labeur, ils réussissent à faire
+produire plus que l'intérêt de la somme qu'ils ont empruntée. Les
+populations agricoles forment une clientèle électorale dont les voeux
+sont très écoutés. Il paraît donc assez probable, pour ces raisons, que
+le revenu des créances hypothécaires a chance, pendant assez longtemps,
+d'être moins frappé que le revenu des valeurs mobilières.
+
+La meilleure preuve du caractère avantageux des placements hypothécaires
+réside dans le fait que les établissements connus sous le nom de
+«Crédits fonciers» n'exercent pas une autre industrie que celle qui
+consiste à placer sur hypothèques les sommes qu'ils empruntent au
+public, leur bénéfice étant constitué par la différence entre l'intérêt
+qu'ils reçoivent de leurs débiteurs d'une part, et l'intérêt qu'ils
+payent à leurs propres obligataires de l'autre. Il est donc clair que le
+capitaliste trouve avantage à pratiquer directement l'opération qu'il
+fait par personne interposée en achetant les obligations d'une société
+de Crédit foncier.
+
+Seulement il va sans dire que le capitaliste doit suppléer par un
+redoublement d'attention et de prudence aux services d'information que
+possèdent de grands établissements supérieurement outillés. Il est on ne
+peut plus dangereux de prêter de l'argent, même en première hypothèque,
+sur un immeuble quelconque, si l'on ne s'est pas assuré par soi-même de
+la valeur et du rendement de cet immeuble. Il importe de ne pas se
+laisser éblouir par les mots de «première hypothèque». Les capitalistes
+qui succombent à la tentation de placer de l'argent sur des propriétés
+lointaines et qu'ils n'ont jamais vues s'exposent à de fâcheuses
+mésaventures.
+
+Il est particulièrement périlleux d'accepter pour gage des propriétés de
+plaisance, châteaux, parcs, etc. qui n'ont, en somme, d'autre valeur que
+leur attrait aux yeux d'un nombre limité de personnes, et qui
+représentent des charges plutôt qu'un rapport. A éviter encore (sauf
+exceptions légitimées par la connaissance approfondie de cas
+particuliers) les constructions destinées à l'industrie. Il est souvent
+arrivé qu'un prêteur téméraire se réveillât un matin nanti d'un château
+ou bien d'une manufacture abandonnée par le manufacturier en faillite,
+et se trouvât bien en peine de tirer parti de son gage. Aussi les
+statuts du Crédit foncier de France qui, d'une façon générale, éliminent
+toute cette catégorie d'immeubles de ceux sur lesquels peuvent être
+consenties des avances, doivent-ils servir de guide à cet égard. Il n'en
+arrive pas moins au Crédit foncier lui-même d'éprouver des surprises et
+des pertes. En 1914, on a dû mettre en vente à sa requête un des plus
+grands hôtels de Trouville, maison naguère très achalandée et qui, en
+outre, comportait 4.000 mètres de terrain dans le plus bel emplacement
+d'une plage à la mode. La concurrence, surgie à l'improviste, d'une
+plage voisine, ayant causé un tort considérable à Trouville, la marge de
+garantie, jugée quelques années auparavant plus que suffisante par le
+Crédit foncier, s'est trouvée réduite à tel point que cet établissement
+a eu lieu de concevoir de fortes craintes pour sa créance. Il y a là une
+indication à retenir pour le capitaliste judicieux et prudent, qui sera
+toujours sage d'éviter de s'engager dans les affaires qui reposent sur
+l'exploitation d'une vogue ou d'un plaisir. D'une année à l'autre, un
+simple caprice du public suffit à ruiner une station thermale, un
+casino, un théâtre, etc. Les exemples sont innombrables et chacun en
+retrouverait sans peine dans sa mémoire de très frappants.
+
+Les hypothèques sur les maisons de rapport et sur les terres cultivées
+sont donc les seules qui se recommandent. Encore faut-il, dans ces cas
+mêmes, choisir avec soin et se conformer aux observations que nous avons
+formulées plus haut pour l'acquisition de ces deux sortes de propriétés.
+Il est tout à fait déraisonnable de prendre pour gage des terres situées
+dans une région en pleine décadence agricole et qui n'a pas ou n'a que
+peu de chances de se relever. Il est téméraire également d'avancer de
+l'argent sur les vignobles, lesquels sont particulièrement sujets à des
+crises graves.
+
+Il n'est pas très rare d'ailleurs que, dans les provinces, les notaires,
+qui servent d'intermédiaires entre le créancier et le débiteur et pour
+qui ces opérations représentent une part très appréciable de leur
+activité, ajoutent leur garantie personnelle à la garantie hypothécaire
+qu'ils ont négociée. Il n'est pas rare non plus qu'ils se chargent de
+tous les recouvrements. Lorsque le notaire est une personne solvable,
+éprouvée, et qui mérite notoirement confiance, le capitaliste peut, à la
+rigueur, se dispenser de s'assurer par lui-même de la solidité de son
+gage. Ce cas se présente surtout dans les campagnes ou l'on a l'avantage
+de connaître de plus près que dans les villes les personnes et les
+situations de fortune. Ajoutons qu'un inconvénient des placements
+hypothécaires est que le paiement des arrérages ne se fait pas toujours
+avec la régularité absolue à laquelle est accoutumé le porteur de bonnes
+valeurs mobilières. Il est même d'usage, dans certaines régions rurales
+de la France, qu'un délai de trois mois soit accordé au débiteur. Mais,
+bien entendu, l'argent prêté porte intérêt jusqu'au jour où le
+remboursement intégral est effectué, sans quoi la tolérance précitée
+deviendrait un cadeau pur et simple accordé au débiteur.
+
+Ces observations faites, nous ne pouvons que répéter notre opinion sur
+les placements hypothécaires, qui sont éminemment propres, dans une
+période de trouble pour les capitaux comme celle qui vient de s'ouvrir,
+à apporter aux fortunes privées un précieux élément de stabilité. Un
+capitaliste qui placerait le cinquième environ de sa fortune en
+hypothèques de premier rang, sur des gages solides, judicieusement
+choisis, aurait chance de faire un très bon calcul et de s'en féliciter
+dans l'avenir. Nous pouvons ajouter, pour l'édification du lecteur, que
+nous connaissons des personnes qui sont mêlées de près, en raison de
+leur profession, aux affaires de la Bourse et qui n'en placent pas
+moins, de la manière que nous venons de définir, une notable fraction de
+leur avoir. Il y a là, nous semble-t-il, une indication à retenir et à
+utiliser.
+
+Nous savons qu'on reproche à ce genre de placement l'immobilisation de
+capital qu'il entraîne, ainsi que la difficulté de céder et de négocier
+les obligations hypothécaires. Les transferts sont certes possibles,
+mais ils sont coûteux: 4 p. 100 du capital environ. C'est pourquoi l'on
+a dit que le créancier était «rivé à l'hypothèque». N'est-il pas rivé
+bien autrement, le porteur de valeurs mobilières qui ont baissé de 20,
+30 ou 50 p. 100, sinon davantage, qui ne trouvent plus d'acheteurs en
+Bourse et ne sont plus cotées ou n'offrent plus que des cours fictifs?
+
+L'immobilisation des capitaux par le prêt hypothécaire n'est pas niable.
+Mais, sans compter que la question ne se pose pas pour les personnes qui
+vivent de leurs revenus, l'inconvénient peut être notablement atténué
+par le système qui consiste à fractionner les placements. Ce système,
+comme nous l'avons montré, permet au prêteur d'échelonner les
+remboursements et de se ménager des rentrées successives de capital
+liquide. Quant à l'objection tirée de la peine qu'il faut se donner pour
+trouver de bons gages immobiliers, dépourvus de vices cachés, nous
+demandons si elle ne s'applique pas à l'acquisition des valeurs
+mobilières et dans des conditions infiniment pires d'obscurité et de
+tâtonnement.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+EMPRUNTS FRANÇAIS ET EMPRUNTS DES ÉTATS ALLIÉS DE LA FRANCE
+
+Danger des rentes perpétuelles.--Qu'il faut leur préférer les rentes
+amortissables.--Comparaison des deux 3 p. 100 français.--Le crédit de la
+France victorieuse.--Ombres et clartés.--Raisons pour lesquelles le
+capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles.--Emprunts des villes
+et des colonies françaises.--Immense prospérité des États-Unis.--La
+décadence des consolidés anglais et les fonds britanniques.--Rente
+belge.--Rente italienne.--La catastrophe russe et nos milliards:
+incertitudes de l'avenir et richesses latentes de la Russie.--Fonds
+roumains, serbes, grecs et portugais.--Japon et Chine.
+
+
+Avant le mois d'août 1914, la dette publique des grands États européens
+atteignait un total dont s'effrayaient les financiers. Celle de la
+France semblait particulièrement lourde et inquiétante: une trentaine de
+milliards, passif du XIXe siècle et de la défaite de 1870, avec une
+population stationnaire et une exportation lentement progressive,
+largement dépassée par celle de nos concurrents. Peu d'amortissement.
+Des dépenses croissantes, des charges toujours plus lourdes, des budgets
+plus enflés... Ces préoccupations se répandaient dans le public et la
+vieille confiance dans la rente française commençait à être ébranlée.
+Au-dessus du pair, dans les premières années du XXe siècle, le 3 p. 100
+s'était effrité peu à peu, d'autant plus qu'il était menacé de l'impôt
+cédulaire. Certaines personnes se vantaient de ne plus en avoir un
+centime en portefeuille et se félicitaient d'avoir échappé à une
+diminution certaine de leur capital et de leur revenu.
+
+«Il n'y a pas de rente perpétuelle. Il n'y a que les concessions de
+cimetière qui soient à perpétuité. Et encore un jour vient où l'on
+désaffecte les cimetières», disait un homme d'esprit. Il traduisait
+ainsi l'inquiétude qui s'empare de tous les détenteurs de titres,
+lorsque ces titres ne sont pas soutenus par un amortissement régulier,
+dès qu'un mouvement continu de baisse commence à se produire. Une rente
+est perpétuelle lorsque son capital _ne doit jamais être remboursé_. Ce
+capital n'est représenté que par les cours cotés en Bourse, eux-mêmes
+expression du crédit public. Qu'une grande crise survienne, et c'est
+alors seulement que la masse s'aperçoit qu'il est anormal de prêter à
+l'État autrement qu'on ne prête aux particuliers, c'est-à-dire sans
+prescrire un terme pour le remboursement.
+
+En temps de calme et de prospérité, quand le loyer de l'argent s'abaisse
+et que l'État n'a pas besoin d'emprunter, la rente atteint et dépasse le
+pair. Alors l'État réduit sa dette perpétuelle par le moyen des
+conversions. Telle est sa façon de rembourser. C'est ainsi que, par
+l'effet de réductions successives, notre vieux 5 p. 100 était devenu du
+3 p. 100 en 1902. Mais que survienne une grande catastrophe, alors les
+cours descendent avec une vitesse vertigineuse. Voilà comment les
+porteurs de rente perpétuelle, après avoir vu leur intérêt diminuer des
+deux cinquièmes, avaient fini par voir leur capital lui-même diminuer
+d'un tiers puisque, venant du pair, le 3 p. 100 ne valait guère plus
+d'une soixantaine de francs en 1919.
+
+Pendant ce temps, l'autre type de 3 p. 100, le 3 p. 100 amortissable, ne
+perdait qu'un quart de sa valeur et se tenait à 75 francs. C'est que,
+celui-là, l'État s'est engagé à le rembourser par séries tirées au sort
+chaque année et qu'il a tenu scrupuleusement cet engagement pendant
+toute la guerre. Le porteur de 3 p. 100 amortissable a l'assurance
+écrite de revoir son capital, assurance que le porteur de 3 p. 100
+perpétuel n'a pas. Et, dans un temps d'incertitude, la garantie du
+capital est ce qui importe le plus. On ne prête plus qu'à très court
+terme quand le lendemain n'est pas sûr. Le gouvernement français l'a si
+bien compris que, pendant les hostilités et même après, il a émis des
+bons et des obligations aux échéances les plus diverses, variant d'un
+mois à dix ans, et qui ont obtenu pour cette raison un immense succès.
+
+En même temps, il émettait des rentes perpétuelles mais à des prix très
+inférieurs, du 5 p. 100 à moins de 90 francs, du 4 p. 100 aux environs
+de 70, ce qui promettait aux souscripteurs, outre un intérêt
+substantiel, une augmentation considérable de leur capital, avec la
+hausse escomptée des cours dans un avenir plus ou moins rapproché. Mais
+cette espérance ne pouvait rivaliser avec la certitude donnée par les
+bons et les obligations à court terme ni même avec les chances de tirage
+au sort du 3 p. 100 amortissable dont les cours sont plus élevés que
+ceux des deux emprunts de guerre 4 p. 100.
+
+De ces constatations, un enseignement précieux se dégage pour les
+porteurs de fonds d'États.
+
+Si puissant et si prospère que soit un État, rien n'est éternel. Il n'y
+a pas de progrès indéfini. Si le crédit public est solide, l'État
+convertit ses rentes: c'est ce qu'avaient fait tour à tour, dans la
+période contemporaine, la France, l'Italie, précédées par l'Angleterre
+dont le _consolidé_ n'était plus que du 2 1/2. Quand, au contraire, le
+crédit public faiblit, les cours s'effondrent et le capital est atteint.
+Après quelques mouvements de bascule de ce genre, au bout d'un certain
+nombre d'années, que resterait-il d'une fortune constituée en rentes
+dites perpétuelles sur l'État le plus riche et le mieux administré du
+monde,--en admettant que cet État durât toujours semblable à lui-même,
+alors que nous avons sous les yeux l'exemple de tant d'Empires écroulés?
+Il est clair qu'il n'en resterait plus que ce qui reste des anciennes
+rentes sur l'Hôtel-de-Ville du temps passé: un simple souvenir.
+
+Un père de famille soucieux de l'avenir de ses enfants et de la
+conservation de son patrimoine doit donc suivre les fluctuations de la
+rente elle-même d'aussi près que celles d'une valeur industrielle.
+D'ailleurs, la rente n'est-elle pas une action de ces vastes sociétés
+qui s'appellent les nations? L'idée de l'État a acquis de notre temps un
+prestige et même une majesté qu'elle a dus à la stabilité dont les
+grandes puissances avaient fait preuve pendant le XIXe siècle. C'est ce
+qui effaçait le souvenir de la faillite partielle où était tombé notre
+pays, lorsque la Révolution française avait été obligée de renier les
+deux tiers de sa dette en donnant au reste le nom de «tiers consolidé».
+Il a fallu la guerre pour rappeler aux rentiers la fragilité des États.
+
+La Russie ruinée par la révolution, l'Autriche-Hongrie décomposée:
+l'exemple de ces deux puissances, où le public français avait placé tant
+d'argent, a montré combien était sage le vieux conseil de ne pas mettre
+tous ses oeufs dans le même panier. D'autre part, dans les pays
+victorieux eux-mêmes, l'énorme baisse des anciens fonds publics révélait
+le danger des rentes perpétuelles, puisque le porteur de consolidé
+anglais, naguère réputé la première valeur du monde, perdait 40 p. 100
+de son capital. Les fonds d'État qui passent pour les plus sûrs exigent
+donc, comme tous les autres éléments des fortunes, une attention
+toujours soutenue, une prudence toujours en éveil.
+
+Ces expériences cruelles, dont plus d'un patrimoine français aura peine
+à se relever, doivent nous servir à réitérer ce conseil fondamental:
+protégez au moins une partie de vos capitaux en ne les plaçant pas tous
+à fonds perdus. Garantissez-vous une certaine stabilité par des
+placements temporaires et remboursables à échéances fixes. Ne vous fiez
+pas aux seuls cours de Bourse pour évaluer votre fortune. La vieille
+société est entrée dans une période de secousses et de transformations
+où les crises seront fréquentes. Jouez, si vous voulez, la chance de sa
+conservation et de son relèvement. Assurez-vous aussi contre les risques
+possibles en les divisant avec sagesse, dans le temps aussi bien que
+dans l'espace. Et prenez toujours pour guide la préservation de votre
+capital, de façon à être toujours à même, en cas de perte, d'en
+retrouver une partie et de réparer votre fortune.
+
+A la lumière de cet avertissement préalable, nous examinerons utilement
+au point de vue pratique les conditions présentes et, autant que
+possible, à venir, des fonds émis par les divers États, en commençant
+par ceux qui ont pris part à la guerre.
+
+ *
+
+ * *
+
+«Soyez toujours à la hausse sur votre pays, _be always a bull on your
+country._» Ce conseil vient du grand financier américain Pierpont
+Morgan. Nous plaindrions, en effet, le Français qui, pouvant souscrire,
+ne fût-ce qu'à cinquante ou à cinq francs de rente, se serait abstenu de
+participer pendant la guerre aux emprunts de la Défense nationale.
+
+Jusqu'ici les souscripteurs n'ont pas eu à regretter leur confiance. Ils
+n'ont pas seulement entre les mains un titre dont le revenu, au prix
+d'émission, ressortait à plus de 5 1/2 p. 100, garanti pendant
+vingt-cinq années contre tout impôt ou conversion. Ils ont pu, parfois,
+enregistrer une plus-value qui, normalement, devrait se reproduire et
+augmenter.
+
+L'heureuse terminaison de la guerre permet d'abord d'espérer que, malgré
+l'énormité de ses pertes et de ses charges, la France ne fera pas
+faillite, sort qui est réservé aux vaincus. Sans doute il faudra à
+l'État, pour triompher de ses énormes difficultés financières, de la
+prudence, de la sagesse, une bonne administration. Reste à savoir si
+nous avons ces garanties. Il lui faudra aussi obtenir des États-Unis une
+aide de plusieurs années et des avances sur les milliards à payer par
+l'Allemagne à titre de réparations. Il faudra en outre que ces milliards
+soient exactement payés par les vaincus. II faudra, enfin, que nous
+ayons vis-à-vis de l'Allemagne une sécurité telle que nous ne soyons
+plus exposés au danger d'une nouvelle guerre, ni, par conséquent,
+astreints à supporter le fardeau d'une armée permanente.
+
+Si ces conditions sont remplies, alors, et alors seulement, la France
+reconstituera sa vie économique et fera face à ses engagements malgré
+l'effroyable saignée qui lui a enlevé près de deux millions d'hommes
+énergiques, la fleur de la nation. La France retrouve, libres de
+charges, ses riches provinces agricoles et industrielles d'Alsace et de
+Lorraine. Il ne tient qu'à elle et à son gouvernement d'être de nouveau
+florissante quand la période de la liquidation sera franchie.
+
+Voilà pour la sécurité qu'offrent dans l'avenir les emprunts français.
+Nous ne croyons pas qu'il convienne de nourrir des espérances exagérées.
+Jusqu'à ce que les rentes nouvelles se stabilisent au pair ou aux
+environs du pair, en admettant même qu'il ne survienne pas de gros
+imprévu, il y aura encore plus d'une crise et, par conséquent, plus d'un
+recul. L'Europe reste trop troublée pour qu'il n'y ait pas, ici et là,
+quelques nouveaux orages. A l'intérieur même, il serait excessif de
+compter que l'harmonie sera toujours parfaite.
+
+La France offre toutefois une particularité qui, aux yeux de l'homme
+réfléchi, est singulièrement précieuse. C'est, par excellence, le pays
+de la petite propriété et des fortunes moyennes. Cet état social, dans
+une époque tourmentée, est éminemment favorable à la sécurité des
+capitaux. Il atténue les luttes violentes entre possédants et
+non-possédants. On doit se rappeler que sept millions de personnes ont
+souscrit à l'emprunt 4 p. 100 de 1918. Cela fait qu'environ quatre
+familles françaises sur cinq sont intéressées, par le fait de ce seul
+emprunt, à la tranquillité publique et à la solvabilité de l'État. Une
+pareille proportion ne se retrouve dans aucun autre pays.
+
+Prises en elles-mêmes, estimées à leur valeur intrinsèque, toute
+considération de sentiment et de patriotisme mise à part, les nouvelles
+rentes françaises offrent donc un attrait et des garanties appréciables.
+Le capitaliste français a même un intérêt certain à en être muni.
+D'abord leur revenu est exonéré de tout impôt cédulaire. Ensuite, des
+dispositions fiscales ont prévu que les rentes émises pendant les
+hostilités, déjà acceptées en payement des taxes sur les bénéfices de
+guerre, le seraient également en payement des taxes successorales. Il y
+a là une tendance à laquelle il faut prendre garde, car elle pourra se
+développer. Elle consiste à privilégier le porteur de rentes françaises
+par rapport au porteur d'autres titres. Au cas, qui n'est nullement
+impossible, où des impôts extraordinaires viendraient à être établis, le
+même privilège pourrait encore trouver une application considérablement
+étendue, tandis qu'un capitaliste non pourvu de nos fonds nationaux
+pourrait être exposé à des sacrifices supplémentaires. C'est une
+conséquence de cette loi de la nationalisation de l'argent que nous
+avons exposée plus haut.
+
+Aussi pensons-nous qu'à tous les égards le capitaliste français serait
+bien inspiré en plaçant environ la huitième partie de sa fortune en
+rentes françaises perpétuelles des différentes séries qui sont
+actuellement à sa disposition. A lui de voir un jour, si, comme on
+l'espère, le cours de ces rentes a sensiblement monté, il doit réaliser
+et consolider son bénéfice. Nous le répétons: rien n'est éternel. Même
+si une période de tranquillité et de prospérité doit s'ouvrir, un moment
+viendra toujours où les vaches maigres succéderont aux vaches grasses.
+Il sera bon d'avoir mis à profit les heures favorables pour s'abriter
+contre les retours de fortune et de ne pas s'endormir sur le mol
+oreiller d'une «perpétuité» illusoire.
+
+D'ailleurs, l'État français lui-même, ses grandes villes et ses colonies
+offrent et offriront encore une grande variété d'emprunts amortissables,
+garantissant des remboursements de capitaux soit à échéance fixe, soit
+par tirage au sort. Il est probable que pendant assez longtemps le
+Trésor continuera à émettre des bons à courte échéance productifs d'un
+intérêt avantageux. Ce sera un excellent refuge pour les capitalistes
+désireux de voir venir les événements et de se ménager des
+disponibilités.
+
+Les emprunts des grandes villes et notamment de la ville de Paris, qui a
+toujours tenu ses engagements d'une façon scrupuleuse, ne cesseront
+certainement pas d'être recherchés par l'épargne, et avec raison. La
+ville de Paris a coutume d'offrir au public des emprunts à lots. Nous ne
+conseillerons jamais à personne de sacrifier à l'attrait de la loterie
+une part importante de son revenu. En général, les emprunts à lots sont
+moins rémunérateurs que les autres et l'on paie cher quelques millièmes
+de chances de s'enrichir grâce à un hasard heureux. Lorsque les valeurs
+à lots donnent un intérêt inférieur à la moyenne, il convient de n'en
+prendre que pour ouvrir une porte à la fortune. Le calcul des
+probabilités montre que la perte de revenu éprouvée sur cent titres de
+ce genre n'est pas compensée par la chance de voir sortir un des bons
+numéros. Dans ce cas, les valeurs à lots doivent être considérées comme
+des billets de loterie de qualité supérieure. Les portefeuilles bien
+administrés ne leur font qu'une part restreinte.
+
+Les emprunts des colonies françaises doivent être assimilés aux emprunts
+de la métropole et jouissent des mêmes garanties quand ils ont la
+caution de l'État. Les personnes très prévoyantes feront cependant une
+distinction entre nos possessions africaines et nos possessions
+asiatiques. Les premières ne semblent pas avoir, d'ici longtemps, à
+redouter le sort de tant de colonies qui, au cours des siècles, ont
+passé de main en main. Nous sommes solidement établis, et plus
+solidement encore depuis la guerre, dans l'Afrique du Nord et dans
+l'Afrique occidentale. Les obligations 3 p. 100 de cette dernière, dont
+le coupon est net d'impôt, sont séduisantes. Remboursables à cinq cents
+francs, elles valaient environ trois cent cinquante francs en 1919. Pour
+l'Afrique du Nord, qui comprend l'Algérie, la Tunisie et le Maroc, les
+obligations marocaines sont, par le revenu, les plus rémunératrices. Les
+Tunisiennes 3 p. 100, surtout celles de la série 1892, la plus ancienne
+et dont l'amortissement est par conséquent plus rapide, paraissent les
+plus dignes d'être recherchées.
+
+Quant à nos colonies d'Extrême-Orient, Indo-Chine, Annam et Tonkin, leur
+destinée est beaucoup moins sûre. L'Asie, avec son énorme population,
+pourrait bien être travaillée un jour ou l'autre par ces mouvements
+nationalistes qui, venus d'Europe, ont répandu leurs ondes un peu
+partout. Déjà, aux Indes, se sont manifestés des signes précurseurs qui
+ne laissent pas d'inquiéter les Anglais. Il y a, dans le monde
+asiatique, de grosses inconnues. Il est inutile de les affronter sous la
+forme de valeurs qui n'offrent aucun avantage spécial et dont il est
+facile de s'abstenir. Remarquons en outre que l'obligation 3 1/2 de
+l'_Indo-Chine_ n'est pas garantie par l'État français.
+
+ *
+
+ * *
+
+Avant de passer en revue les fonds d'États étrangers, il importe de
+rappeler que les coupons de ces valeurs sont soumis, en France, à un
+impôt cédulaire qui est actuellement de 6 p. 100 et qui pourra bien être
+aggravé un jour ou l'autre. Certaines de ces valeurs acquittent déjà des
+taxes dans leur pays d'origine. Il est possible qu'avec la marée
+montante des budgets, ces taxes soient augmentées là où elles existent,
+créées où elles n'existent pas. On devra donc tenir compte de ces
+déductions dans le calcul du revenu. Cette observation s'applique
+d'ailleurs à toutes les sortes de valeurs étrangères.
+
+Une autre remarque concerne le change. Avant la guerre, la France avait
+sur toutes les places des changes excellents. La guerre a bouleversé
+cette situation. Le franc vaut moins que le dollar, la livre sterling,
+le florin, etc... Les personnes qui possédaient des valeurs de pays au
+crédit solide ont bénéficié de ce renversement des rôles. Elles touchent
+une prime importante sur leurs coupons payables en monnaie étrangère.
+Elles enregistrent aussi une plus-value sur leurs titres eux-mêmes,
+qu'elles peuvent alors trouver avantage à vendre au dehors.
+
+Aujourd'hui, les changes sur l'Angleterre, les États-Unis et les pays
+neutres prospères, restent défavorables à la France dans des proportions
+qui ne se sont jamais vues. Il est probable que cette tension se
+prolongera quelque temps encore. Elle est, comme nous venons de le dire,
+extrêmement profitable pour les porteurs de valeurs américaines,
+anglaises, espagnoles, suisses, hollandaises et Scandinaves, dont le
+revenu et le capital bénéficient d'un accroissement qui va de 20 à 40 p.
+100. Quant aux personnes qui acquièrent actuellement ces sortes de
+valeurs, il va sans dire qu'elles doivent débourser une somme
+correspondant à la dépréciation du franc, ou, s'il s'agit de titres
+cotés à la Bourse de Paris, les payer plus cher. Si le franc remonte, si
+l'équilibre des changes vient à se rétablir dans un temps relativement
+court, les personnes qui auraient exporté prématurément leurs capitaux
+seraient exposées à subir une perte sèche. C'est un point qui ne doit
+pas être perdu de vue.
+
+Un autre qu'on ne doit pas négliger non plus, c'est que tel État,
+aujourd'hui ami ou neutre, peut être dans l'avenir entraîné dans un
+conflit avec la France. Placer toute sa fortune ou une grande partie de
+sa fortune dans un seul pays étranger est donc une imprudence, quelques
+raisons qu'on ait de croire que les relations de la France avec ce pays
+seront toujours bonnes.
+
+ *
+
+ * *
+
+De tous les pays du monde, les _États-Unis_ ont incomparablement les
+finances les plus solides. Avant leur participation à la guerre, ils
+n'avaient pour ainsi dire pas de dette nationale et leur rente 2 p. 100
+était au pair. Elle était d'ailleurs à peu près introuvable. Depuis son
+entrée dans la guerre, le gouvernement fédéral a émis plusieurs emprunts
+qui ont été des succès magnifiques. Au commencement de l'année 1919,
+tous ces emprunts étaient au pair, sinon au-dessus. Le 4 p. 100
+remboursable en 1925 avait même atteint, à la Bourse de New-York, le
+cours de 109. Les deux «emprunts de la liberté», _Liberty loan_, l'un 3
+1/2, l'autre 4 1/4, approchaient des mêmes cours. Ce sont,
+incontestablement, les premières valeurs du monde.
+
+Pour se rendre compte des bases solides sur lesquelles repose la
+prospérité des États-Unis, il suffira de lire cet exposé que nous
+empruntons à un article du _Brooklyn Eagle_ publié le 25 décembre 1918:
+
+ Au 1er juillet 1912, la richesse des États-Unis était évaluée à 188
+ milliards de dollars, soit $1.965 par tête. La dette nationale était
+ alors de 1 milliard de dollars, soit $10,77 par tête.
+
+ Au 1er octobre 1917, la richesse nationale était évaluée à 225
+ milliards de dollars... et plus de 3 milliards de dollars s'y sont
+ ajoutés depuis cette date.
+
+ Il est vrai que notre dette nationale s'est accrue, elle aussi. En
+ octobre 1917, elle était de $4.500.000.000, et aujourd'hui elle est de
+ $17 milliards. Mais de cette somme il faut déduire les $8 milliards
+ qui nous sont dus par l'étranger, et dont les intérêts annuels
+ s'élèvent à plusieurs millions de dollars. La France et le Royaume-Uni
+ ont une dette qui atteint presque la moitié de leur richesse
+ nationale. Les $9 milliards de dette nette des États-Unis n'atteignent
+ pas 1/25 de leur richesse nationale. De plus, notre richesse nationale
+ est presque triple de celle du Royaume-Uni et quadruple de celle de la
+ France.
+
+ Pour les ressources, les États-Unis sont également la «terre de Dieu».
+ Nous possédons 60 p. 100 du pétrole mondial. Nous avons chez nous deux
+ tiers du cuivre, plus des deux tiers du coton, 40 p. 100 du charbon et
+ du minerai de fer existant dans le monde. Dans le chiffre de nos
+ importations, les produits manufacturés n'entrent que pour 13 p. 100,
+ tandis que, sur les 6 milliards de dollars de marchandises que nous
+ avons exportées dans le courant de l'année dernière, 4 milliards
+ étaient représentés par des produits fabriqués par les machines
+ américaines et les travailleurs américains.
+
+ Et si on demande si tout ce commerce ne va pas disparaître maintenant
+ que la guerre est finie, il faut répondre sans hésitation qu'il n'en
+ sera rien. C'est un fait regrettable qu'il faudra à l'Europe plusieurs
+ années pour rétablir ses industries. Son capital et son énergie
+ devront pendant quelque temps être consacrés au travail de la
+ construction. Les manufacturiers américains devront fournir les
+ millions de dollars de matériaux dont l'Europe aura besoin pour se
+ remettre sur pied. Et, dans les années qui vont venir, les États-Unis
+ devront fournir la plus grande partie de ce qui se vendra en Asie et
+ dans l'Amérique du Sud. Notre commerce avec ces parties du monde a
+ doublé depuis le début de la guerre, et il nous en restera une grande
+ partie, même si les États-Unis refusent d'engager une concurrence sans
+ merci avec les puissances aux côtés desquelles ils ont combattu.
+
+Aux garanties qu'apporte cette prospérité, les emprunts des États-Unis
+ajoutent celles qui résultent d'une sécurité politique et sociale qu'on
+chercherait vainement ailleurs. Les États-Unis n'ont pas, d'ici
+longtemps, de grand danger extérieur à craindre. A l'intérieur, le
+socialisme, qui compte encore à peine comme élément électoral, a des
+formes modérées et il n'y a pas de pays où les tentatives de sabotage,
+d'anarchie et de bolchevisme, comme celles des Travailleurs
+Internationaux pendant la guerre, aient été plus énergiquement
+réprimées. C'est sans doute aux États-Unis que le régime capitaliste,
+tel qu'il a régné en Europe pendant le XIXe siècle, se maintiendra le
+plus longtemps. La richesse américaine, la légèreté des charges du
+gouvernement fédéral, ne donneront pas lieu non plus à une fiscalité
+excessive. Bien que les États-Unis aient commencé à connaître les taxes
+et les impôts, ils ont encore, à cet égard, une marge étendue par
+rapport aux grands États européens.
+
+Un emprunt comme celui de la ville de New-York (_New-York City 4 1/2_
+remboursable en 1957) est de tous points assimilable à ceux du
+gouvernement fédéral. Nous renvoyons le lecteur au chapitre des
+obligations industrielles pour les bons d'entreprises municipales émis
+par les grandes villes américaines.
+
+Les valeurs canadiennes de même nature se recommandent également et pour
+les mêmes raisons. Ainsi le _Canadian Fives_ remboursable en 1931, le _4
+1/2 Canadien_ (1920-1956), le _Dominion of Canada 3 %_ (1938), les
+_Ville de Montréal 3 1/2_ (1933). Ces fonds, comme ceux des États-Unis,
+sont au pair ou voisins du pair et offrent peu de chances d'une hausse
+considérable. Mais leur stabilité fait peu de doute et leur
+remboursement est prochain. La richesse du Canada, l'esprit de travail
+et d'ordre qui anime sa population, constituent des garanties d'une
+qualité rare. Au cas, nullement impossible, où de nouvelles secousses
+européennes viendraient à se produire, on ne regretterait pas d'avoir
+abrité contre les risques une fraction de son capital placée en bonnes
+valeurs d'État ou de grandes villes américaines et canadiennes.
+
+ *
+
+ * *
+
+On citait autrefois Victor Hugo et le président de la République Jules
+Grévy comme ayant donné le mauvais exemple d'expatrier leur bien et
+d'accorder plus de confiance à la rente anglaise qu'à la rente
+française. Cependant, comme nous l'avons dit plus haut, un placement en
+_Consolidés anglais_, effectué il y a trente ou quarante ans, n'aurait
+pas été très profitable. Il ne semble pas non plus qu'à l'heure actuelle
+les fonds d'État britanniques doivent être mis en portefeuille par des
+étrangers, au moins pour des quantités considérables.
+
+Ce n'est pas que l'Angleterre soit, à aucun degré, menacée de faillite.
+Son crédit reste et restera sans doute brillant. Quelle que soit
+l'énormité de la dette qu'elle a dû contracter pour faire face à ses
+dépenses de guerre, elle n'en sera pas écrasée. Après les guerres
+napoléoniennes, le Royaume-Uni devait une vingtaine de milliards, somme
+inouïe à cette époque. Les économistes du temps pensaient qu'un pareil
+passif était incompatible avec de bonnes finances. Cependant, grâce au
+développement de sa population, de son industrie et de son commerce,
+grâce aussi à sa bonne politique budgétaire, le Royaume-Uni a supporté
+sans peine et amorti régulièrement sa dette des temps passés.
+
+De nos jours, 250 milliards ne sont pas plus pour l'Angleterre que 20
+milliards il y a cent ans. De nos jours, comme alors, l'Angleterre est
+venue à bout de son ennemi. Elle occupe dans le monde une situation qui
+n'a jamais été si belle. Elle est la grande bénéficiaire de la victoire.
+De tous les belligérants européens, c'est elle sans doute qui supportera
+le moins difficilement le poids de ses dettes.
+
+Elle n'a qu'un point noir: la question sociale. Pas de petite propriété,
+peu de classes moyennes, un faible goût de l'épargne: entre un vaste
+prolétariat et un haut capitalisme puissant mais restreint, il n'y a
+pas, en Angleterre, de matelas qui s'interpose. Une crise grave, dont
+nous voyons déjà les prodromes, est possible. Si, comme il y a lieu de
+le penser, la politique anglaise reste fidèle à elle-même, elle
+continuera ce qu'elle avait déjà commencé avant la guerre. Elle résoudra
+le problème en imposant des sacrifices étendus à la fortune. Le porteur
+français de valeurs britanniques serait exposé à payer de lourds impôts
+à la fois en France et en Angleterre, car il n'est pas certain que
+l'_income-tax_ soit toujours remboursé aux porteurs étrangers. Ceux-ci
+seraient donc doublement atteints. Avant de placer de fortes sommes de
+l'autre côté de la Manche, on fera sagement de calculer le péril des
+deux taxations. Les personnes qui passeront outre ont le choix entre les
+_Consolidés_ dont nous avons parlé plus haut, les emprunts de guerre, ou
+_War Loans_ (3 1/2, 4, 4 1/2 et 5 %) et quelques fonds hautement réputés
+comme l'_Irish Loan_ 2 3/4 et le _London County Council_ 3 1/2, ainsi
+que quelques fonds coloniaux.
+
+ *
+
+ * *
+
+La _Belgique_ avait été surprise en pleine prospérité par l'agression
+allemande. Comme les peuples heureux, jusqu'en 1914 elle n'avait pas
+d'histoire. Le jeune État belge, qui date seulement de 1830, n'avait
+jamais connu d'aventures ni de catastrophes. Son passif était donc léger
+et sa dette avait été employée presque tout entière à mettre le pays en
+valeur. Il suffit de se souvenir que la Belgique était, par rapport à sa
+population et à sa superficie, le premier des peuples exportateurs
+d'Europe, ce qui légitimait l'excellence de son crédit.
+
+On doit penser qu'elle retrouvera cette prospérité après la guerre,
+quand les dommages qu'elle a subis auront été réparés. Sans doute, ses
+charges seront plus lourdes. S'il doit y avoir encore des budgets
+militaires, la Belgique, ayant renoncé à une illusoire neutralité, en
+aura un. Toutefois sa position spéciale dans la guerre, sa qualité de
+victime, ont fait que ses dépenses ont été infiniment moindres, tout
+compte tenu de son importance numérique, que celles des grands États ses
+alliés.
+
+Si elle continue à être bien gouvernée, la Belgique pourra être encore
+un des pays les plus heureux du monde. Sa rente 3 %, les rentes
+nouvelles qu'elle pourra émettre, seront de bons placements. Il faudra
+seulement se souvenir que, dans le cas d'une guerre nouvelle, la
+Belgique ne serait plus un État neutre, mais un belligérant comme un
+autre, exposé aux mêmes risques qu'un autre. En se délivrant des périls
+de la neutralité, elle en a perdu aussi les bénéfices, c'est-à-dire la
+garantie des puissances.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir eu un passé agité, la _rente italienne_ avait fini par
+prendre rang parmi les meilleures valeurs. L'Italien s'adonne à
+l'épargne. Profondément méfiant, l'Italien n'achète que de la terre ou
+le fonds d'État national. D'où la bonne tenue de ce titre qui, jadis
+placé par larges tranches au dehors, avait fini par être en grande
+partie rapatrié.
+
+La guerre a laissé les finances italiennes dans une situation obscure et
+les dirigeants ne dissimulent pas leurs alarmes. Le change défavorable
+que l'Italie a subi pendant la guerre est à lui seul un sérieux
+symptôme. Pourtant l'Italie a fait une guerre heureuse et, à bien des
+égards, une guerre moins dispendieuse que nous. S'il ne lui survient
+rien de fâcheux à l'intérieur, ses finances pourront se relever, grâce à
+sa population croissante. Quant à l'extérieur, la diplomatie italienne,
+malgré son habileté, saura-t-elle conjurer tous les orages amassés sur
+l'Adriatique? C'est une question.
+
+Un autre risque à courir, c'est le sans-gêne avec lequel l'État italien
+a coutume de traiter ses créanciers et même les entreprises privées: le
+rachat léonin des assurances en est un exemple. Nulle part le fameux
+«fait du prince» n'est plus en honneur, et nulle part l'État souverain
+ne se sent plus libre à l'égard de ses engagements. L'Italie opère, avec
+la plus grande désinvolture, des conversions forcées, qui ne sont que
+des réductions de dettes par le moyen de l'impôt. Le bénéfice du Trésor
+public est une considération qui prime tout, même le respect des
+contrats. La «garantie» de l'État italien, qui ne se pique pas, lui,
+d'être «honnête homme», est donc, à cet égard, sujette à caution: les
+porteurs de rente convertie et les obligataires français d'un certain
+_chemin de fer de Toscane_, pour ne pas prendre d'autres exemples, en
+savent quelque chose.
+
+Pour ces diverses raisons, nous croyons devoir conseiller aux
+capitalistes de ne s'intéresser que modérément aux fonds italiens, et,
+s'ils s'y intéressent, de ne pas s'y éterniser.
+
+ *
+
+ * *
+
+Parmi les puissances orientales qui ont pris part à la guerre, la
+_Russie_ touche douloureusement le capital français. La déception russe,
+c'est vingt-cinq ans de notre histoire politique et financière. La
+cessation de paiements de la Russie s'ajoute à la faillite de l'alliance
+et elle atteint des centaines de milliers d'épargnants français qui
+avaient fait confiance à l'allié de leur pays.
+
+En 1905, pendant la première révolution russe, la révolution manquée,
+nous avons entendu dire à M. Henri Germain, le célèbre directeur du
+Crédit Lyonnais: «Si la Russie devient libérale, oh! alors, elle est
+perdue.» La Russie n'est pas seulement devenue libérale: elle ne l'est
+restée que quelques semaines pour devenir socialiste et tomber dans
+l'anarchie. Avec le tsarisme, ce qui a disparu, en réalité, c'est le
+seul gouvernement européen et s'inspirant d'idées européennes qu'ait eu
+la Russie. Depuis la chute de ce régime, on a pu voir la vérité du mot:
+«Il n'y a pas de Russie d'Europe.» Le bolchevisme n'est qu'une forme de
+barbarie asiatique.
+
+La Russie sera-t-elle libérée ou se libérera-t-elle du bolchevisme?
+C'est possible. Dans ce cas, quelle sorte de gouvernement aura-t-elle?
+Et si ce gouvernement reconnaissait les dettes de l'ancien régime,
+serait-il en mesure d'en reprendre le service? Serait-il capable, pour
+commencer, de rétablir territorialement la Russie telle qu'elle était du
+temps des tsars, la Pologne et la Finlande, qui ont reconquis leur
+indépendance, exceptées? Serait-il capable de reconstituer
+économiquement la Russie pour faire face aux engagements nationaux?
+
+Il suffit de poser ces questions pour se rendre compte que, dans
+l'hypothèse la plus favorable, la reprise du service normal de la Dette
+russe ne peut pas être envisagée avant longtemps, si jamais elle doit
+avoir lieu. Il semble que les possesseurs de fonds russes doivent en
+tout cas s'armer d'une longue patience.
+
+L'immense faute qu'on a commise en France a été de méconnaître la
+fragilité politique de la Russie. A l'appel des sociétés de crédit,
+uniquement soucieuses de toucher leurs commissions, le public français
+souscrivait aux emprunts russes comme à des valeurs de tout repos. Des
+personnes prudentes et renommées pour leur sagacité, comme M. Paul
+Leroy-Beaulieu, se croyaient très modérées en conseillant de ne pas
+placer plus de 10 p. 100 d'une fortune en fonds russes. L'événement a
+prouvé que cette proportion était encore trop forte.
+
+Et pourtant le crédit de la Russie n'était pas mauvais. Depuis 1822,
+date de son premier emprunt extérieur, elle avait toujours fait face à
+ses engagements. Surtout ses possibilités de développement économique
+étaient énormes. Aujourd'hui encore, malgré les ruines accumulées par la
+Révolution, la Russie banqueroutière est dans cette situation paradoxale
+que ses richesses naturelles représentent infiniment plus que le total
+de ses dettes. Elle est même à cet égard dans une situation privilégiée
+par rapport aux autres grands pays européens accablés par leurs dépenses
+de guerre. Paisible et bien administrée, l'Ukraine, à elle seule,
+pourrait payer les créanciers de la Russie.
+
+Seulement ces richesses latentes ne sont pas exploitées et ne pourront
+l'être que quand l'ordre politique aura reparu et aura duré. Or, il est
+plus que douteux que l'ordre se rétablisse aisément dans toutes ces
+régions de l'Europe orientale. S'il revient un jour, les porteurs de
+fonds russes auront entre les mains un papier qui ne sera pas dénué de
+valeur. Il se peut que l'on voie, à cet égard, des renversements de
+situation bizarres et tel pourra être en faillite quand la Russie
+donnerait quelque dédommagement à ses créanciers. Il serait téméraire
+d'en dire davantage et d'exciter des espérances peut-être injustifiées.
+
+Puisse seulement la leçon russe avoir enseigné aux capitalistes français
+la méfiance.
+
+Les emprunts _finlandais_ méritent une mention spéciale. Avant la
+guerre, ils étaient garantis par la Russie. Mais la Finlande avait de
+bien meilleures finances que l'État russe. Avec la Prusse et la Suède,
+la Finlande était le seul État européen qui pût mettre en face de sa
+dette un actif réel, grâce surtout à ses vastes domaines forestiers.
+Depuis la révolution russe et la proclamation de son indépendance, la
+Finlande a négligé de payer ses créanciers. Ce ne sont pas les scrupules
+qui étouffent les peuples libérés et les nationalités nouvelles. Plus
+tard, si la Finlande fait honneur à sa signature, si sa situation
+politique s'éclaircit et si elle n'a plus à craindre le voisinage du
+bolchevisme, les emprunts finlandais pourront, dans une certaine mesure,
+mériter l'attention.
+
+ *
+
+ * *
+
+Les fonds _roumains_ ont subi une éclipse qui sera probablement
+passagère. La Roumanie a dû suspendre ses paiements en 1918 lorsque,
+trahie par la révolution russe, elle a été contrainte de s'incliner
+devant l'Allemagne et de signer la paix de Bucarest. Sa bonne foi et sa
+bonne volonté à l'égard de ses créanciers sont hors de question.
+
+Avant la guerre, la situation financière de la Roumanie était très
+saine. Ses richesses agricoles et pétrolières lui assuraient des revenus
+abondants. Ses emprunts étaient d'excellentes valeurs qui méritaient
+d'être acquises par les personnes les plus timorées.
+
+Il convient d'être plus réservé aujourd'hui. Après de dures épreuves, la
+Roumanie a vu la guerre tourner en sa faveur. Par la réunion de la
+Bessarabie et de la Transylvanie, son territoire et sa population seront
+plus que doublés. Elle possède, avec sa monarchie, un gouvernement
+sérieux et qui paraît stable. Son avenir serait donc séduisant et ses
+emprunts mériteraient confiance si elle n'appartenait à cette Europe
+orientale qui est menacée pour longtemps de convulsions. La Roumanie est
+terriblement isolée. C'est un îlot de civilisation au milieu de la
+barbarie. Elle aura de la peine à se défendre contre les révolutions
+sociales et nationales déchaînées autour d'elle. Tant que l'ordre n'aura
+pas été rétabli en Russie, la sécurité intérieure et extérieure manquera
+à l'État roumain.
+
+Pour cette raison il est donc fort chanceux d'acquérir en ce moment des
+fonds de cet État. C'est une spéculation pure. Toutefois, du jour où il
+apparaîtrait d'une façon certaine que l'Europe orientale s'apaise et
+retourne à l'ordre et à la tranquillité, les fonds roumains
+deviendraient séduisants. Nous engageons les capitalistes à surveiller
+cette éventualité.
+
+ *
+
+ * *
+
+Le coupon des rentes _serbes_ a été payé régulièrement pendant la
+guerre, grâce aux avances des Alliés. Quoique ruinée, la Serbie a une
+population paysanne énergique et travailleuse, qui pourrait réparer les
+désastres de la guerre. Ce pays est malheureusement engagé dans une
+politique qui n'est pas de tout repos. Il est exposé à toutes les
+secousses et à toutes les explosions balkaniques qui ne sont pas près de
+prendre fin et qu'aggravent les problèmes surgis de la décomposition de
+l'Autriche. L'union de la Serbie avec les Yougo-Slaves détachés de
+l'Empire austro-hongrois préparerait de nouvelles agitations et de
+nouveaux conflits. Nous conseillons l'abstention tant pour les emprunts
+anciens de la Serbie que pour ceux qu'elle pourrait lancer au nom de la
+Yougo-Slavie ou royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Si ce royaume
+unitaire arrive à se constituer, il annonce trop d'ambitions, il
+inquiète trop ses voisins (et en premier lieu l'Italie) pour avoir une
+existence tranquille. Si l'unité ne se fait pas, la Serbie, saignée à
+blanc par la guerre, sera faible et retrouvera ses ennemis d'hier,
+l'Allemand, le Hongrois, le Bulgare, sans en compter peut-être d'autres.
+De longtemps, ce coin de l'Europe ne sera pas un refuge pour les
+capitaux.
+
+ *
+
+ * *
+
+La _Grèce_ a été un allié de la dernière heure qui a vécu d'ailleurs des
+subsides et des allocations fournis par les Alliés. L'habile politique
+de M. Yenizelos n'a pas amélioré ses finances. Et puis, M. Yenizelos
+n'est pas éternel et qui sait, après lui, ce que deviendra la Grèce?
+Deux emprunts helléniques seulement sont recommandables, c'est le 2 1/2
+et le 4 p. 100 gagés sur des recettes d'État et des monopoles, le 2 1/2
+surtout dont la gestion est confiée à des représentants des grandes
+puissances sur le modèle de l'administration de la Dette ottomane. Les
+emprunts futurs de la Grèce qui n'auraient pas de garanties du même
+ordre seront à écarter purement et simplement.
+
+Quant au _Portugal_, dont l'histoire financière est peu brillante,
+l'instabilité politique de ce pays conseille l'abstention complète.
+
+ *
+
+ * *
+
+«Le _Japon_ occupe au point de vue économique la position d'un
+vainqueur.» Ce mot d'un journal japonais, écrit au lendemain de
+l'armistice du 11 novembre 1918, est vrai. Pendant toute la durée de la
+guerre, le Japon s'est préoccupé de limiter sa mise et il y a réussi. Sa
+situation monétaire est brillante. Il est soucieux de la conserver et de
+la développer. On pouvait craindre autrefois qu'il ne se laissât
+entraîner à une politique impérialiste. La prospérité l'a calmé. Il a vu
+aussi les États-Unis, jusqu'ici dépourvus d'armée, se donner une force
+militaire, ce qui a pu lui inspirer de nouvelles réflexions. Toutefois
+la politique de l'Extrême-Orient réserve sans doute bien des surprises.
+A l'intérieur, il ne semble pas que de gros accidents soient à craindre
+et la discipline nationale du Japon reste forte. Mais il ne faut pas
+oublier que sa structure économique et financière est récente et
+fragile. Le pays est lointain et, somme toute, mal connu et mystérieux.
+On fera bien de ne s'engager dans ses fonds que pour des sommes
+limitées.
+
+La surveillance des grandes puissances européennes est la seule garantie
+des emprunts _chinois_.
+
+Cette surveillance s'exercera-t-elle toujours avec la même efficacité?
+Déjà la caution de la Russie n'existe plus. Quant à l'état des finances
+chinoises, il est déplorable. Sans doute la Chine évoluant pacifiquement
+deviendrait une force économique de premier ordre. Ses ressources sont
+immenses. On doit seulement se demander si, prenant conscience
+d'elle-même, elle ne sera pas sujette à de dangereuses explosions
+révolutionnaires et nationalistes. Le continent asiatique inquiète déjà
+les esprits avisés de l'Europe. Il est probable qu'il s'agitera beaucoup
+au cours de ce siècle-ci. Cet énorme réservoir d'hommes commence à
+sortir de sa passivité. Tant que l'avenir ne sera pas plus clair, la
+prudence, pour les capitalistes européens, sera de rigueur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+EMPRUNTS DES ÉTATS QUI ONT ÉTÉ EN GUERRE AVEC LES ALLIÉS ET DES NOUVEAUX
+ÉTATS ISSUS DE LA DÉCOMPOSITION DE L'AUTRICHE-HONGRIE
+
+Les fonds allemands.--Fonds autrichiens et hongrois.--Conséquences de la
+dissolution de la monarchie austro-hongroise.--La distribution de la
+dette et les nouvelles nationalités.--Raisons de méfiance à l'égard des
+appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie et de la
+Yougo-Slavie.--Fonds bulgares. Fonds ottomans.--L'Europe centrale et
+orientale devra être évitée longtemps par les capitaux.
+
+
+Ce chapitre sera nécessairement bref, car nous n'avons pas besoin de
+mettre le capital et l'épargne en garde contre les fonds des États
+vaincus qui auront à payer les frais de la guerre et qui sont ruinés
+pour longtemps.
+
+Rares étaient les Français qui possédaient des rentes de l'Empire ou des
+États allemands, bien que, dans les années qui ont précédé la guerre,
+des démarcheurs et des banquiers eussent cherché à en écouler chez nous.
+Les personnes qui avaient succombé à la tentation auront été bien punies
+d'avoir joué sur le tableau de l'ennemi. A l'avenir, personne ne sera
+tenté de recommencer.
+
+Le cas est différent en ce qui concerne nos autres adversaires.
+L'Autriche-Hongrie, la Bulgarie, la Turquie ont trouvé du crédit en
+France avec l'autorisation du gouvernement, jusqu'à la veille des
+hostilités, ce qui prouve que le capitaliste doit se méfier de toutes
+les suggestions des établissements de crédit et même des recommandations
+officielles. L'Autriche-Hongrie était l'alliée de l'Allemagne, la
+Bulgarie suspecte, la Turquie peu sûre. Mais les établissements de
+crédit ne songeaient qu'aux commissions à encaisser. Quant au
+gouvernement, ou bien il s'aveuglait sur les dispositions de ces pays,
+ou bien il se servait de l'épargne française et la guidait vers des
+placements détestables dans l'idée d'amadouer des pays hostiles.
+
+L'épargne française aura fait les frais de cette diplomatie aventureuse.
+C'est ainsi que, quelques mois avant la guerre, fut lancé en France un
+emprunt ottoman dont un seul coupon a été payé et qui a donné aux Jeunes
+Turcs les moyens de préparer la guerre. Peut-être, à Gallipoli, des
+soldats français, ayant souscrit, eux ou leurs parents, à cet emprunt,
+ont-ils été frappés des projectiles que leur propre argent avait payés.
+Quelle monstrueuse ironie!
+
+Les fonds _autrichiens_ et _hongrois_ se trouvaient en quantités
+sérieuses dans les portefeuilles français avant la guerre. Il faut leur
+assimiler les _obligations des chemins de fer autrichiens_, chemins de
+fer rachetés et dont les titres étaient devenus des titres d'État. Le
+traité de paix stipule que les arrérages de ces emprunts devront être
+payés de préférence aux emprunts de guerre, ce qui est une certaine
+garantie pour les porteurs français. Toutefois la faillite menace
+l'Autriche et la Hongrie. On peut considérer que la Hongrie, pays
+agricole, est moins ruinée que l'Autriche bien que les nouvelles
+frontières qui lui sont imposées diminuent gravement ses ressources.
+
+Cependant une autre question se pose. L'Empire austro-hongrois s'est
+dissous. L'Autriche et la Hongrie ont été amputées, diminuées dans leur
+population, dans leur territoire et dans leurs ressources au profit des
+nouveaux États qui sont nés de la chute de l'ancienne monarchie.
+L'Autriche et la Hongrie réduites à elles-mêmes seraient donc incapables
+de faire face à leurs engagements. Le traité a prévu avec raison que les
+États qui sont nés ou qui se sont agrandis aux dépens de l'Empire déchu
+devraient prendre leur part des dettes de la communauté, et nous ne nous
+intéressons, bien entendu, qu'aux dettes d'avant-guerre, les seules dont
+les titres soient possédés par des Français.
+
+Il se trouvera donc que les porteurs de rente autrichienne seront
+créanciers à la fois de l'Autriche proprement dite, de la Yougo-Slavie,
+de la Pologne et de la Tchéco-Slovaquie. Les porteurs de rente hongroise
+seront créanciers de la Hongrie, de la Yougo-Slavie, de la
+Tchéco-Slovaquie et de la Roumanie. Comment, dans ces conditions, se
+fera le service de la Dette? Comment se fera la discrimination? Cela est
+bien obscur et doit laisser les intéressés perplexes.
+
+Il est en outre à craindre que le crédit de ces nouveaux États,
+dépourvus d'administration et qui auront tout à créer chez eux, ne soit
+pas très solide. Ils auront besoin de faire preuve de sagesse et dans
+leur politique intérieure et dans leur politique extérieure.
+Malheureusement les symptômes, à l'heure actuelle, ne sont pas très
+favorables. En outre, la décomposition de l'Autriche a étendu à l'Europe
+centrale une situation qui ne ressemble que trop à la situation
+balkanique. Il y a de fortes raisons de craindre l'instabilité du nouvel
+ordre de choses. Ce que les jeunes nationalités qui viennent de prendre
+leur essor auraient de mieux à faire, ce serait de se fédérer entre
+elles. Cette solution équivaudrait à reconstituer l'ancienne Autriche.
+Si elle doit être admise, il serait bien étonnant que ce ne fût pas
+après des luttes et des convulsions qui en auraient démontré la
+nécessité après avoir singulièrement aggravé les dégâts.
+
+Les trois nouveaux États polonais, tchèque et yougo-slave, étant
+considérés comme nos alliés, ne vont probablement pas tarder à faire
+appel au crédit international. Nous croyons devoir conseiller la plus
+grande réserve. Nous avons déjà dit plus haut ce que nous pensions de la
+Yougo-Slavie. Quelles que soient les sympathies qu'appellent les
+Tchéco-Slovaques et la Pologne, les Français n'ont plus le droit ni les
+moyens de faire de la finance sentimentale ni d'aventurer leurs
+capitaux. Il suffira d'observer que, pour le premier semestre de l'année
+1919, la Pologne, sans dette, a déjà un déficit de deux milliards.
+
+D'une manière générale, l'Europe centrale et orientale nous apparaît
+comme devant être pour longtemps évitée par les capitalistes. L'exemple
+de la Bulgarie peut servir de leçon. Voilà un pays qui a joui chez nous
+pendant de longues années d'une popularité inexplicable et qui nous a
+odieusement trompés. La France ne devra plus être la vache à lait des
+nationalités nouvelles.
+
+Nous ne nous appesantirons pas sur les anciens _emprunts bulgares_. Le
+traité de paix donne à cet égard les garanties nécessaires et usuelles
+aux intérêts des porteurs. Les personnes qui ne sont pas engagées dans
+ces titres feront mieux de n'y pas entrer. Le pays est trop peu sûr.
+
+Restent les _fonds ottomans_. Ce sont peut-être, de tous ceux des États
+qui ont été nos ennemis, les moins mal protégés. Le caractère
+international de l'espèce de protectorat qui est imposé à l'Empire turc,
+joint aux privilèges anciens attachés à quelques-unes des dettes
+ottomanes, font espérer que les porteurs ne seront pas dépouillés.
+Néanmoins, la plus grande incertitude plane sur l'avenir de la Turquie
+comme de tout l'Orient. Ces titres ne peuvent tenter les personnes qui,
+au goût du risque et de la spéculation, ne joignent pas une certaine
+connaissance des choses orientales.
+
+Sans développer davantage ces divers points, nous concluons donc, avec
+le bon sens: on ne prête pas à l'ennemi, on ne prête pas aux vaincus. On
+ne prête pas non plus à de jeunes États qui n'ont pas encore fait la
+preuve de leur solvabilité.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+EMPRUNTS DES ÉTATS NEUTRES
+
+Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis.--Leurs emprunts sont
+d'un moindre rapport que ceux des belligérants.--Est-ce le moment
+d'entrer dans ces valeurs?--Avantages qu'elles offrent encore
+temporairement.--Examen des six pays neutres d'Europe: Espagne, Suisse,
+Hollande, pays Scandinaves.--Le Mexique et l'Amérique du Sud.--Nécessité
+d'une soigneuse discrimination.
+
+
+Nous entrons ici dans le paradis des fonds d'États. Parmi les peuples
+qui se sont tenus prudemment à l'écart de la guerre,--nous rangeons dans
+cette catégorie les Républiques Sud-américaines qui se sont contentées
+de rompre avec l'Allemagne,--les uns se sont enrichis, les autres, du
+moins, ne se sont pas couverts de dettes comme les belligérants. Par
+comparaison, leur situation financière, qui n'était pas toujours de
+premier ordre, apparaît comme améliorée. Il y a là, pour certains
+d'entre eux, un trompe-l'oeil. On aurait tort de croire que tous les
+pays qui se sont tenus dans la neutralité ont acquis, par cela même, une
+solvabilité à toute épreuve.
+
+Les personnes qui avaient observé le principe de la distribution
+géographique des placements, lorsqu'elles étaient bien tombées, ont été
+récompensées de leur prudence pendant la guerre. Encore fallait-il bien
+tomber ou avoir été doué d'une prévoyance rare pour discerner les pays
+qui échapperaient à une tourmente dont ceux-mêmes qui l'annonçaient ne
+pouvaient soupçonner l'ampleur. Il y a donc eu plus de chance que de
+science dans la distribution des portefeuilles les plus judicieusement
+composés. Il suffit d'ailleurs de consulter les tableaux de placements
+donnés avant 1914 par les conseilleurs les plus qualifiés pour se rendre
+compte des erreurs que les plus sages peuvent commettre. Ce qui confirme
+notre principe essentiel, qu'il ne suffit pas, pour assurer les
+capitaux, de les répandre sur toute la surface du globe.
+
+D'ailleurs, la roue tourne. Tel État qui vient d'échapper à la guerre et
+dont la situation paraît enviable subira demain à son tour quelque choc
+dont il est difficile pour le moment d'apercevoir les causes. Tel autre,
+au contraire, au sujet duquel les perspectives étaient sombres, semble
+rester à l'abri des orages. Il y reste jusqu'à ce que son tour arrive.
+La stabilité et la prospérité sont pour les États ce que la santé est
+pour l'homme le mieux portant: quelque chose de provisoire.
+
+Essayons de raisonner en ce qui concerne les capitaux et leur besoin
+accru de sécurité. Les rentiers qui, dans le choix de leurs placements,
+se régleraient sur leur tempérament personnel en appliquant les données
+généralement admises autrefois, obéiraient à l'une ou à l'autre des deux
+tendances suivantes. Hardis, ils parieraient pour le relèvement des
+États qui ont souffert de la guerre, ils spéculeraient sur la hausse de
+leurs emprunts. Timorés, ils se réfugieraient dans les titres des États
+qui ne se sont pas endettés.
+
+Le premier système a des précédents encourageants. L'histoire du XIXe
+siècle montre qu'en effet les grandes nations qui ont subi les plus
+dures épreuves, dont le crédit a paru à un moment donné le plus
+compromis ou a été le plus discuté, sont parvenues à rétablir leur
+situation. Elles ont récompensé les prêteurs qui ont eu confiance en
+elles. Tel a été le cas de l'Italie, dont la solidité financière, aux
+débuts difficiles de son unité, semblait plus qu'aléatoire. Tel a été
+aussi le cas de la France. Après 1815, et après 1871, son relèvement a
+justifié toutes les espérances de ceux qui avaient cru en elle. On cite
+des spéculateurs qui, à la suite de la première guerre franco-allemande,
+sont restés dix ans à la hausse sur nos fonds nationaux et dont
+l'enrichissement s'est fait tout seul à mesure que les forces
+économiques de la France se reconstituaient.
+
+L'Espagne offre un phénomène du même genre. Les agitations de sa
+politique avaient longtemps détourné le public de ses emprunts. En 1898,
+sa guerre désastreuse avec les États-Unis avait failli la conduire à la
+banqueroute. Pourtant l'Espagne a résisté et ceux qui avaient ponté sur
+elle au moment où elle était le plus bas ont gagné. Nous connaissons à
+ce sujet une anecdote symbolique.
+
+Pendant la guerre hispano-américaine, la rente espagnole dite
+Extérieure, c'est-à-dire payable en or à Paris, était tombée aux
+environs de 30 francs. On parlait de suspendre les paiements ou, au
+moins, de les réduire et de recourir à une faillite partielle. Était-ce
+le moment d'acheter et de courir l'aventure? Les esprits craintifs
+disaient non. Les amateurs de risque disaient oui. Or, il y avait un
+ménage français où le mari était timide et la femme aventureuse. La
+femme conseillait d'acheter de l'Extérieure. Le mari refusait.
+L'occasion passa. Lentement d'abord, l'Extérieure se mit à remonter:
+l'Espagne tenait ses engagements. Tous les soirs, dans le journal,
+Madame lisait les cours. Elle les lisait à voix haute. Madame triomphait
+et Monsieur était humilié. Par sottise il avait manqué une fortune. Et
+l'histoire ajoute que, quand l'Extérieure fut au pair, le ménage
+divorça...
+
+La question est de savoir si ces exemples de relèvement progressif et de
+guérison rapide sont encore applicables à la situation actuelle. En
+somme, l'expérience que nous avons du crédit des grands États, tel qu'il
+s'est constitué dans le monde contemporain, est une expérience étendue
+sur un temps très court par rapport à la longévité des nations. C'est
+tout au plus l'espace d'un siècle, beaucoup moins pour de nombreux pays.
+On ne saurait tirer du fait que, de 1815 à 1914, aucun État important
+n'a fait faillite et que les pays éprouvés se sont tirés d'affaire, la
+conclusion que l'échafaudage financier des sociétés contemporaines est
+indestructible et que ce qui s'est passé au XIXe siècle recommencera au
+XXe.
+
+Pas plus qu'il n'est certain que tous les belligérants se relèveront de
+leurs plaies, il n'est certain que les États restés neutres de 1914 à
+1918 jouiront d'une prospérité éternelle, à l'abri des convulsions et
+des hasards. Leur bonheur ne doit donc pas faire illusion outre mesure.
+Le monde nouveau, tel qu'il est sorti de la paix, est trop instable pour
+qu'on puisse assurer que celui-ci ou celui-là seront toujours exempts
+des guerres et des révolutions.
+
+Ainsi le rentier irait sans le savoir au devant de nouveaux risques s'il
+portait inconsidérément sa fortune chez les anciens «neutres». Il faudra
+encore choisir entre eux et scruter leur fort et leur faible.
+
+ *
+
+ * *
+
+L'_Espagne_ a été merveilleusement favorisée par la guerre. L'or a
+afflué chez elle. Sa rente extérieure a largement dépassé le pair. Le
+change, phénomène inouï, lui est devenu favorable au point que le billet
+de banque français a perdu plus de 30 p. 100. Les porteurs de rente
+espagnole, qui semblaient avoir fait un placement aventureux, se sont
+trouvés au contraire avoir fait une opération excellente.
+
+Tous ces signes veulent-ils dire que l'Espagne jouit d'une prospérité
+réelle et durable? C'est une autre affaire. L'Espagne, à qui la guerre a
+apporté une richesse imprévue, souffre d'un malaise politique et social
+mal défini qui inspire des inquiétudes à tous les observateurs. Rien de
+net n'est encore sorti de ce malaise, mais c'est un état qui ne se
+prolongera peut-être pas éternellement. Au cas où une révolution
+surviendrait, le précédent lamentable de la République espagnole de 1873
+n'est pas de nature à rassurer. Les personnes qui détiennent de la rente
+Extérieure en quantités modérées peuvent conserver leurs titres. C'est
+un élément de variété dans la composition d'un portefeuille. En acheter
+à l'heure actuelle (23 p. 100 au-dessus du pair en août 1919) semble
+bien aléatoire, vu l'obscurité qui entoure l'avenir de la politique
+espagnole. Par contre, si l'horizon s'éclaircissait, si l'ordre se
+stabilisait et si un personnel rajeuni venait administrer l'Espagne, ce
+pays, où il y a encore tant à faire, serait des plus intéressant.
+
+La _Suisse_ n'a pas profité de la guerre. Elle en a même souffert et
+elle y a beaucoup perdu. Elle a dû accroître sa Dette pour couvrir les
+dépenses que lui a causées une longue mobilisation, maintenue pendant
+toute la durée des hostilités. La Suisse n'en est pas moins, par rapport
+à tous ses voisins, dans une situation enviable, accusée par un change
+qui ne cesse de lui être favorable. Neutre au point de vue diplomatique
+et militaire, la Suisse qui, entourée de belligérants, a pu échapper à
+la guerre, semble avoir fait aussi l'épreuve de sa résistance à la
+révolution. Les tentatives de bolchevisme qui ont eu lieu à Zurich ont
+été réprimées et l'attitude de l'ensemble de la population, dont
+l'esprit est parfaitement sain, permet de penser que ces tentatives, si
+elles se renouvelaient, seraient vouées au même échec.
+
+Les rentes suisses 3 et 3 1/2 cotées à Paris, ainsi que les emprunts des
+principaux cantons, offrent de sérieuses garanties. Leur rendement est
+médiocre étant donné le loyer courant de l'argent. Elles promettent du
+moins de la sécurité quant au capital, surtout pour les séries les plus
+anciennes amorties par tirage régulier, comme les chemins de fer
+fédéraux 3 1/2 1899-1902.
+
+La _Hollande_, elle aussi, a miraculeusement échappé à la guerre. Ce
+sage pays aurait une apparence bien trompeuse s'il devait connaître des
+bouleversements intérieurs. Ses rentes ont le défaut d'être rares et
+chères.
+
+Nous arrivons, en remontant vers le Nord, au groupe Scandinave. Avec ces
+trois royaumes s'achève la liste des États européens restés neutres.
+Tous trois jouissent d'un excellent crédit. Leur politique intérieure et
+extérieure est paisible. Le _Danemark_, dont la prudence à l'égard de
+l'Allemagne a été remarquable, recouvre le Slesvig et par là accroît ses
+ressources. La _Norvège_ a souffert de la guerre sous-marine. Mais sa
+flotte marchande, quoique diminuée, lui a valu et lui vaudra encore de
+beaux bénéfices. Sa situation financière est bonne et l'épargne s'y
+développe d'une façon constante.
+
+La statistique officielle des Caisses d'épargne de Norvège, pour l'année
+1917 montre combien la prospérité nationale a augmenté pendant les
+années de guerre. L'ensemble des dépôts opérés dans les caisses
+d'épargne de 65 villes et de 476 communes de la campagne, a augmenté
+d'une manière inconnue jusqu'alors. Le capital déposé était en 1900 de
+300 millions, en 1910 de 500 millions, en 1915 de plus de 720 millions,
+en 1916 il dépassait 950 millions, et en 1917 il atteignait presque
+1.250 millions de couronnes. Pendant 7 ans, de 1910 à 1917 les dépôts
+ont donc augmenté d'environ 750 millions. Pour avoir une idée tout à
+fait complète de cet accroissement de la prospérité norvégienne, il
+faudrait aussi connaître le montant des capitaux déposés dans les
+banques privées. Il est probable, dans ces conditions, que les
+Norvégiens rachèteront et rapatrieront leurs emprunts nationaux qui sont
+ainsi assurés d'une certaine stabilité sur les marchés extérieurs.
+
+Quant à la _Suède_, elle est, comme nous l'avons déjà dit, un des rares
+États du monde qui possèdent un riche patrimoine productif, et son actif
+(composé en particulier de célèbres mines de fer), balance presque son
+passif.
+
+C'est peut-être la Suède pourtant dont la politique intérieure
+laisserait le plus à désirer et serait exposée à des surprises et à des
+secousses, sa dynastie étant très discutée et combattue. Toutefois le
+bolchevisme a vainement essayé de s'introduire dans les pays
+Scandinaves. En sorte que les fonds danois, norvégiens et suédois, les
+deux premiers surtout, lorsqu'il est possible de s'en procurer (car il
+est devenu assez rare, depuis quelque temps, que les porteurs s'en
+dessaisissent) peuvent être acquis, eux aussi, pour leur sécurité plus
+que pour leur rendement.
+
+ *
+
+ * *
+
+Parmi les États de l'Amérique centrale et de l'Amérique méridionale,
+quelques-uns, suivant le conseil donné par le président Wilson, avaient
+rompu avec l'Allemagne. Même parmi ceux-là, aucun n'a réellement
+participé à la guerre. On peut donc les considérer tous également comme
+étant restés dans la neutralité. Mais à d'autres égards, et pour
+apprécier leur crédit respectif, de profondes différences s'imposent.
+
+Les Républiques de l'Amérique du Sud ont souvent mal récompensé la
+confiance que l'Europe mettait en elles. Le défaut des pays neufs et
+sans richesse acquise, c'est qu'ils sont voués pendant longtemps à
+l'instabilité économique, sujets à des crises. Ayant sans cesse besoin
+de capitaux étrangers pour mettre leurs richesses en valeurs ils sont
+exposés à la faillite dès que ces capitaux leur manquent. L'Europe ne
+devant plus être d'ici plusieurs années en état de les alimenter, ces
+crises se reproduiront, à moins que les États-Unis ne jouent le rôle de
+banquier. Enfin, parmi les Républiques sud-américaines, plusieurs ne
+sont pas encore sorties de l'ère des agitations politiques et de
+l'administration défectueuse. C'est ce qui explique le long martyrologe
+des emprunts de ces pays, entre lesquels il importe de distinguer
+soigneusement.
+
+Le _Mexique_ est celui qui a valu à ses créanciers la déception la plus
+cruelle. Pendant la longue et bienfaisante dictature de Porfirio Diaz,
+le Mexique s'était élevé à un degré de prospérité remarquable. Il était
+entré dans la société des États les plus civilisés. Il a suffi de la
+chute du dictateur pour ruiner l'oeuvre de Porfirio Diaz et, depuis,
+l'histoire du Mexique n'a plus été que celle d'un vaste brigandage.
+Aucun coupon n'a plus été payé: c'est le pendant du bolchevisme russe,
+et la France a, là-bas, trois milliards en souffrance.
+
+Après avoir laissé l'anarchie mexicaine se développer, si même ils ne
+l'ont pas vue d'un oeil favorable, les États-Unis semblent changer
+d'attitude. Sous leur influence, l'ordre pourra se rétablir au Mexique.
+Il pourrait devenir intéressant, dans cette attente, d'acquérir quelques
+valeurs mexicaines (rentes 4 %, obligations des chemins de fer
+fédéraux.) Toutefois il conviendrait de n'en acquérir qu'avec
+modération. Le Mexique ne retrouvera pas du jour au lendemain son
+équilibre. Et si les États-Unis y rétablissent l'ordre, il n'est pas
+certain que ce soit pour payer tout de suite et intégralement l'arriéré
+dû aux porteurs européens.
+
+Mêmes observations en ce qui concerne _Haïti_. La mainmise américaine
+sur ce pays, qui a suspendu ses paiements en 1915, ne paraît qu'une
+affaire de temps. Toutefois l'achat des trois séries de rentes
+haïtiennes cotées à la Bourse de Paris et qui ont atteint en 1919 des
+cours élevés reste dans une large mesure une opération spéculative car
+le service de la dette est toujours en souffrance.
+
+Nous passons sur les petits États de l'Amérique centrale qui, presque
+tous, n'ont apporté que des déboires à leurs créanciers, pour en venir
+tout de suite à l'Amérique du Sud.
+
+Le _Brésil_, avec ses immenses ressources et un gouvernement
+remarquablement abondant en hommes distingués, n'en est pas moins le
+type du pays sud-américain voué aux crises économiques parce qu'il
+dépend de ses récoltes. Le café, qui constitue sa principale
+exportation, est soumis à des variations brusques et considérables. D'où
+l'instabilité des budgets brésiliens. Ce n'est pas sans raison que ses
+créanciers avaient stipulé autrefois la création d'un emprunt
+privilégié, dit _Funding_, dont l'intérêt est servi avant celui de
+toutes les autres séries. Cette garantie se traduit par les cours
+toujours supérieurs du _Funding_ ancien (il en a été émis un _nouveau_
+par la suite, ce qui constitue une sorte de supercherie à laquelle il
+importe de ne pas se laisser prendre). Pour tant faire que d'acheter du
+brésilien, il est préférable de se porter sur le _Funding_ authentique.
+
+Le Brésil est un État fédéral dont les États particuliers, jouissant
+d'une large autonomie, sont loin d'avoir tous des finances excellentes.
+Ils sont aussi responsables de leurs propres dettes. L'expérience a
+prouvé que leurs emprunts étaient peu sûrs et il convient de s'en
+écarter.
+
+L'_Uruguay_, qui s'adonne à l'élevage, a depuis un certain nombre
+d'années une existence calme et prospère. Après avoir fait banqueroute
+autrefois, il procure des satisfactions à ses bailleurs de fonds par un
+service ponctuel de sa dette, d'ailleurs proportionnée à sa population
+restreinte, bien que, pendant la guerre, il ait suspendu les
+amortissements promis a ses créanciers. Toutefois, sauf accident
+imprévu, son 3 1/2 et ses 5 p. 100 paraissent, à faible dose,
+recommandables pour un portefeuille abondant.
+
+C'est principalement au blé que la _République argentine_ doit sa
+richesse. Son budget dépend donc aussi de ses récoltes. Son passé
+financier n'est pas encourageant, car elle a fait une faillite en 1891
+et une autre, partielle, en 1900. Mais, depuis, son crédit s'est relevé.
+Pour le moment, la somme de ses emprunts ne paraît pas excéder ses
+ressources normales[3]. On peut craindre seulement pour l'Argentine
+quelques troubles sociaux dont Buenos-Aires a déjà présenté les
+symptômes.
+
+ [3] Même réserve que pour le Brésil en ce qui concerne les emprunts
+ des États particuliers.
+
+Il serait faux, en effet, de s'imaginer que le continent sud-américain
+fût à l'abri des bouleversements que connaît l'Europe, et même à l'abri
+de la guerre. Il n'y a pas encore si longtemps que le _Chili_, le
+_Pérou_ et la _Bolivie_ ont soutenu entre eux de longues luttes dont le
+souvenir n'est pas éteint et qui ont menacé récemment de se rallumer. Il
+est prudent de ne pas entrer dans les fonds de ces États, quoique
+l'ouverture du canal de Panama leur apporte beaucoup de promesses.
+D'ailleurs si un emprunt bolivien est coté à Paris (ne pas oublier que
+la Bolivie, semblable à son voisin le Paraguay, n'a pas accès à la mer)
+les valeurs péruviennes et chiliennes ne sont cotées qu'à Londres. Mieux
+vaut les y laisser.
+
+Il en est de même pour l'_Équateur_, la _Colombie_ et le _Venezuela_,
+qu'il s'agisse des emprunts existants ou futurs de ces pays agités et
+dont les finances sont informes ou précaires.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+UN ÉLÉMENT DES FORTUNES FRANÇAISES EN DANGER: LES ACTIONS DE CHEMINS DE
+FER
+
+Illusion du public quant à la prospérité des compagnies.--Elles sont
+écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales.--Elles
+n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions
+approche.--L'actionnaire garde tous les risques et ne touche qu'une
+faible part des bénéfices, quand il y en a.--Situation et avenir des six
+grandes compagnies françaises.--Le rachat est un soulagement et un
+bienfait: exemple de l'Ouest.--Cas des chemins de fer algériens.--Les
+rachats futurs seront-ils aussi avantageux?
+
+
+L'exemple des actions de chemins de fer illustre d'une manière
+éclatante--et douloureuse pour les porteurs de ces vénérables titres de
+«pères de famille»--tous nos précédents exposés sur le _processus_
+d'après lequel les détenteurs de la «fortune acquise» risquent de se
+voir dépouillés légalement, normalement et morceau par morceau, à la
+manière dont les artichauts sont effeuillés.
+
+Les actions des chemins de fer français--nous parlerons plus loin des
+actions des chemins de fer étrangers--ont joui pendant de longues années
+d'une vogue exceptionnelle, avant et après les célèbres conventions de
+1883. Elles ont longtemps figuré, elles figurent même encore à la place
+d'honneur dans le portefeuille des rentiers les plus timorés. Il faut
+croire que ces rentiers n'ont jamais lu ni le cahier des charges ni le
+bilan des compagnies, sinon la capitalisation de faveur, la
+capitalisation déconcertante de ces titres ne s'expliquerait pas. Il est
+tout à fait extraordinaire, par exemple, de constater qu'en 1900, année
+de l'Exposition universelle, les actions de nos grandes compagnies de
+chemins de fer s'étaient capitalisées exactement au même taux que leurs
+obligations. C'est-à-dire qu'en réalisant son bénéfice sur ses actions
+Nord, Lyon, Orléans ou autres, et en acquérant, en échange, des
+obligations de ces mêmes compagnies, un capitaliste prévoyant et
+calculateur, sans diminuer le moins du monde son revenu, sans changer la
+nature de son placement, eût stabilisé une large part de sa fortune.
+Cette équivalence entre les actions et les obligations avait duré en
+effet assez longtemps pour suggérer et pour permettre l'exécution du
+plus indiqué, du plus judicieux des arbitrages. Pour ceux--et ils sont
+légion--qui ne s'y sont pas résolus au bon moment, la plus-value des
+actions de chemins de fer sera restée fictive et théorique, car les
+cours fabuleux qui étaient cotés aux environs de l'année 1900 sont loin
+et ne reparaîtront jamais.
+
+Il est incroyable, mais vrai, que des milliers d'actionnaires des
+chemins de fer français, composés en immense majorité de pères de
+famille prudents, économes, et disposés à se prendre pour de vigilants
+administrateurs de leur bien, auront négligé de profiter d'un mouvement
+spéculatif pour convertir en obligations leurs actions de chemins de
+fer, alors que cette opération si simple eût consolidé leur situation
+d'une manière inespérée. Le mot d'ineptie n'est pas trop fort pour
+caractériser une pareille indifférence, une insensibilité aussi complète
+à l'intérêt le plus évident.
+
+En effet, depuis cette occasion perdue,--chance suprême mise par la
+spéculation à la portée des classes moyennes,--les cours des actions de
+chemins de fer, à force de se déprécier, ont fait subir au portefeuille
+de leurs détenteurs des pertes telles, que seules, des valeurs de
+troisième ordre étaient réputées jadis pouvoir offrir à la baisse un
+champ aussi considérable. Songez en effet que les actions du célèbre
+réseau Paris-Lyon-Méditerranée, après avoir valu près de 2 000 francs en
+1900, n'en valaient plus que 1 200 environ en juillet 1914, soit une
+chute de 40 p. 100! Or, dans le même temps, les cours des obligations de
+la même Compagnie n'avaient guère baissé que de 15 p. 100, étant
+revenues de 485 francs à 410. Pendant la guerre, le cours moyen de
+l'action est tombé aux environs de 700 francs tandis que l'obligation a
+rarement fléchi, et de peu, au-dessous de 320. Encore ces obligations
+ont-elles la promesse d'un remboursement au pair dans un délai qui peut
+être rapproché par une chance heureuse aux tirages annuels. On voit
+ainsi, par un nouvel exemple, l'avantage que l'on trouve à placer son
+capital à l'abri des fluctuations et des aventures en cherchant un
+refuge dans les valeurs à revenu fixe, soutenues par un amortissement
+régulier, sans attendre, pour prendre cette résolution salutaire, que
+les crises soient survenues.
+
+Mais, en 1900, selon l'illusion régnante et à peu près universelle, le
+loyer de l'argent ne pouvait manquer de s'abaisser d'une façon
+régulière. Les économistes, les financiers, le public, les savants et
+les ignorants, tout le monde était convaincu que le taux de l'intérêt
+devait continuer à décroître et ne manquerait pas de s'établir à 2 1/2,
+sinon même à 2 %. La ville de Paris, vers cette époque, n'avait-elle pas
+émis, en effet, un emprunt de ce dernier type[4]? On s'imaginait donc
+que celles des compagnies de chemins de fer qui se sont réservé la
+faculté de rembourser leur dette par anticipation (ce sont les
+Compagnies de Lyon et d'Orléans), ne tarderaient pas à procéder à la
+conversion en 2 1/2 ou 2 3/4 de leurs obligations 3 p. 100. On
+s'imaginait aussi que le cours des obligations des autres compagnies,
+les obligations inconvertibles, devant se fixer à tout jamais au-dessus
+du pair, le porteur serait par conséquent exposé à subir une perte
+chaque fois que, par le jeu de l'amortissement, ces obligations seraient
+remboursées à 500 francs. C'est justement le contraire qui s'est
+produit.
+
+ [4] Dans les dernières années du XIXe siècle, les compagnies de
+ chemins de fer pouvaient émettre, elles aussi, des obligations du
+ type 2 1/2. Depuis 1910, elles ont dû se résoudre à revenir au type
+ 4 p. 100. Les voici présentement à 5.
+
+Pendant ce temps, on pensait que les actions de chemins de fer offraient
+de vastes espérances de plus-value et d'augmentation de bénéfices. On se
+reposait d'une part sur la garantie de l'État; on se leurrait de l'autre
+sur la possibilité d'accroître les dividendes. Ce faux calcul, dont
+l'excuse est qu'il partait d'une erreur et d'une illusion presque
+générales, aura coûté cher aux personnes qui seront restées fidèles à
+ces titres, pour la seule raison qu'ils possédaient l'estime de la
+bourgeoisie française et parce qu'on se souvenait qu'ils avaient enrichi
+la première génération de leurs détenteurs. En sorte qu'on ne prenait
+même plus la peine de les étudier, tant leur bonne réputation les
+rendait supérieurs à toute analyse et à tout examen.
+
+ *
+
+ * *
+
+Cependant, il n'eût pas été difficile, moyennant un peu d'attention, au
+capitaliste le moins familier avec la comptabilité complexe des Sociétés
+par actions, de découvrir les graves faiblesses des compagnies de
+chemins de fer.
+
+La première de ces faiblesses, il n'est même pas exagéré de dire la
+première de ces tares, avait été signalée à l'attention du public, il
+n'y a pas moins de soixante ans, par le célèbre _Manuel du spéculateur à
+la Bourse_, ouvrage de Proudhon, ce singulier génie, fait à la fois de
+clartés et de nuages.
+
+En 1855, c'est-à-dire aux origines de la constitution des six grands
+réseaux et du régime sous lequel se trouvent encore les compagnies,
+Proudhon remarquait déjà que le caractère principal de la gestion des
+chemins de fer français était de vivre d'emprunts et de couvrir non
+seulement les travaux neufs, mais encore le renouvellement de la voie et
+le renouvellement du matériel roulant, au moyen de continuelles
+émissions d'obligations. Le principe n'a pas changé depuis le temps où
+Proudhon faisait cette remarque. Les emprunts à jet continu n'ont pas
+cessé d'être la méthode d'administration des compagnies de chemins de
+fer, qui n'achètent pas une locomotive sans contracter une dette
+nouvelle et qui ne mettent pas un fourgon au rebut sans garder la charge
+de l'intérêt et de l'amortissement du capital emprunté pour
+l'acquisition de cet objet de première nécessité.
+
+Un industriel ordinaire, une société quelconque qui emploieraient de
+pareils procédés iraient droit à la ruine et seraient jugés avec la
+dernière sévérité. Mais, pour la bourgeoisie française, les compagnies
+de chemins de fer sont au-dessus de la critique. Leurs actions
+bénéficient d'une vieille renommée. Le portefeuille des pères de famille
+en est rempli... Telle est, jusque dans les affaires d'intérêt, la force
+de l'habitude et la puissance de la tradition.
+
+Deux exemples vont tout de suite fixer les idées du lecteur sur la
+gestion financière des grandes compagnies et les alarmes que les
+capitalistes prévoyants doivent en concevoir.
+
+Voici la plus prospère de toutes les compagnies, celle à qui s'attachent
+le nom, l'autorité, le prestige financier des Rothschild: la puissante
+Compagnie du Nord. Nous ne parlons même pas de sa situation financière
+présente ni des pertes terribles que la guerre lui a fait subir par la
+destruction d'une si large partie de son réseau. Mais, pour l'exercice
+1913, comme pour les exercices précédents, les chemins de fer du Nord
+avaient eu recours au crédit public et ne lui avaient pas demandé moins
+de 87 880 000 francs, somme qui correspondait alors à une charge
+annuelle supplémentaire d'environ 4 400 000 francs jusqu'à la fin de la
+concession. D'avance, le Nord avait donc engagé pour 4 400 000 francs
+ses recettes supplémentaires à venir. Que sera-ce pour les emprunts que
+nécessite la guerre!
+
+Cependant, pour le même exercice 1913, le bénéfice distribuable de la
+Compagnie (y compris celui des lignes nord-belges) n'avait atteint que
+30 millions en chiffres ronds. C'est-à-dire que, si les chemins de fer
+étaient une industrie comme une autre, les bénéfices réalisés par le
+Nord en 1913 n'auraient pas suffi à ses besoins normaux.
+
+Le cas est le même pour le réseau de l'Est. Ce réseau s'était fait
+remarquer dans les années qui ont précédé la guerre par l'augmentation
+considérable de recettes que le développement industriel de la région
+qu'il dessert (et en particulier l'essor du bassin de Briey), lui avait
+permis de réaliser. Les recettes de l'Est s'étaient accrues de plus de
+100 millions depuis le commencement du siècle. Aussi la Compagnie
+avait-elle pu rembourser à l'État, tranche par tranche, toute la dette
+constituée durant les années mauvaises au titre de la garantie
+d'intérêt. Enfin, en 1914, année suprême, la Compagnie avait pu relever
+son dividende, très modestement, il est vrai, et de la très pauvre somme
+de 2 francs: mais les actionnaires, depuis longtemps, n'avaient reçu
+pareille aubaine et s'étaient estimés heureux. S'ils y avaient regardé
+de près ils auraient vu combien cette pièce de 2 francs elle-même était
+précaire!
+
+L'exercice 1913 avait marqué pour la Compagnie de l'Est l'ère de ce
+qu'on appelle la «liberté des dividendes». Nous verrons à un autre
+endroit les étroites limites de cette liberté. Pour le moment, ce qu'il
+importe de remarquer, c'est que, dans une année considérée comme une
+année prospère, l'Est avait dû, pour satisfaire aux besoins de son
+réseau, emprunter une somme de 80 millions en chiffres ronds,
+correspondant à une annuité d'environ 4 millions et demi, pour le
+service des intérêts et de l'amortissement. L'année précédente, l'appel
+au crédit et la charge corrélative avaient été presque exactement
+pareils. Il n'y avait donc pas de raison pour, que, au cours des années
+suivantes, et en admettant même que la guerre ne fût pas survenue, la
+nécessité de recourir à l'emprunt ne fût pas demeurée la même: le
+rapport l'annonçait d'ailleurs en toutes lettres. Et comment, en vérité,
+la Compagnie des chemins de fer de l'Est eût-elle suffi à 80 millions de
+dépenses obligatoires avec un bénéfice net de 25 millions environ? Même
+en supprimant et le dividende réservé et le modeste dividende
+supplémentaire de 2 francs, elle fût restée bien loin de compte!
+
+L'emprunt et toujours l'emprunt: voilà donc la loi vitale des chemins de
+fer français. C'est pourquoi l'on conçoit sans peine les alarmes qui
+assiègent les administrateurs des compagnies de chemins de fer et qui
+sont exprimées chaque année par eux, sous une forme plus ou moins
+sibylline, aux Assemblées générales. A mesure que la durée de la
+concession s'abrège et se rapproche de son terme (il ne reste plus que
+trente-cinq ans à courir pour le Nord), la dette s'enfle et le service,
+aggravé par les droits de timbre grandissants, en devient plus onéreux
+et plus lourd. Ainsi, la Compagnie de l'Est, en dix années, avait vu,
+pour les «dépenses de premier établissement», son passif s'accroître
+d'un demi-milliard, en dépit des amortissements régulièrement pratiqués
+sur les obligations antérieurement émises. Où, quand et comment
+s'arrêtera cet endettement prodigieux que la guerre aura aggravé dans
+des proportions incalculables? On dira que les compagnies continuent,
+conformément aux engagements qu'elles ont pris, à amortir leurs emprunts
+antérieurs. Mais il y a longtemps qu'elles empruntent beaucoup plus
+qu'elles ne remboursent et leur dette ne diminue jamais. Si l'Est, par
+exemple, avait remboursé pour 23 millions de francs d'obligations
+anciennes en 1913, il en avait émis pour 80 millions de francs de
+nouvelles. De plus, les annuités libérées par les remboursements, sont
+destinées, comme on le sait, à accroître la masse réservée aux
+amortissements annuels, suivant les tables d'amortissement. On voit donc
+que la dette nouvelle de 80 millions contractée dans l'année 1914 est
+restée tout entière, intérêts et principal, comme les dettes
+précédentes, à la charge de la Compagnie, puisque la somme affectée au
+paiement des arrérages sur les obligations remboursées et annulées, doit
+servir à rembourser et à annuler une plus grande quantité des
+obligations restantes, et ainsi de suite, de manière à assurer le
+remboursement intégral de tous les emprunts avant la fin de la
+concession.
+
+Il apparaît ainsi que l'industrie des chemins de fer, en France, est une
+industrie d'un genre tout à fait spécial, et qui ressemble fort à celle
+des Danaïdes condamnées à remplir un tonneau sans fond. D'une part les
+compagnies ont et doivent avoir continuellement recours à l'emprunt et
+leur dette obligataire ne cesse de s'enfler. D'autre part, elles
+n'exploitent qu'à titre de concessionnaires des réseaux qui, au terme de
+la concession, doivent revenir gratuitement à l'État. La concession,
+c'est la fameuse «peau de chagrin» de Balzac. Elle se rétrécit chaque
+année. Pendant ce temps la dette s'enfle et, quel que soit le génie
+d'économie qu'on y pourra mettre, elle ne peut manquer de s'enfler
+encore, sous peine, pour les travaux d'art et les voies, de tomber en
+ruines, pour le matériel de se délabrer.
+
+Au point de vue strictement financier, et par les lois mêmes de leurs
+contrats, les compagnies de chemins de fer sont donc placées dans une
+situation on ne peut plus alarmante pour l'avenir.
+
+Il est question, il est vrai, depuis quelque temps, de les aider à
+sortir de ces soucis qui pourraient devenir bientôt des embarras et qui
+sont un principe de ruine. Divers projets ont été agités. L'État
+autoriserait les compagnies à émettre des obligations remboursables en
+cinquante années (comme le sont déjà les obligations de l'Ouest-État),
+c'est-à-dire après l'expiration des concessions. Il est assez probable
+qu'il faudra bien, tôt ou tard, adopter ou cette solution-là ou une
+autre du même genre, à moins qu'on ne désire voir les compagnies
+succomber sous le fardeau[5]. Mais le texte du cahier des charges est
+formel: les réseaux doivent revenir à l'État en pleine et entière
+propriété et libres de toute dette et engagement. Tout ce que l'État
+accorderait aux compagnies dans cet ordre d'idées serait donc générosité
+pure, et il y a peu de chances pour que, l'État voulût-il être généreux,
+l'opinion et le Parlement le lui permissent. Il faudrait donc très
+certainement que les actionnaires se résolussent à payer par quelque
+nouveau sacrifice le soulagement qui leur serait accordé. Et pourtant,
+des sacrifices, il ne leur reste plus le moyen d'en faire beaucoup!
+
+ [5] Le président du conseil d'administration de l'Est, à l'assemblée
+ générale de 1914, a fait remarquer aux actionnaires que leurs
+ charges d'intérêt et d'amortissement qui ressortaient, en 1907, à
+ 4,68 par obligation, ressortaient à 5,21 en 1913. D'autre part, M.
+ Félix Chautemps, député, dans son rapport sur les chemins de fer,
+ calculait ainsi la progression de la charge imposée pour le service
+ d'un emprunt à 4 p. 100:
+
+ Durée Taux d'intérêt
+ de l'amortissement et d'amortissement
+
+ 50 ans. 4,655 p. 100
+ 45 ans. 4,82 --
+ 40 ans. 5,002 --
+ 35 ans. 5,357 --
+ 30 ans. 5,783 --
+ 25 ans. 6,40 --
+ 20 ans. 7,358 --
+ 15 ans. 8,99 --
+ 10 ans. 12,33 --
+
+ 7, 8, 12 p. 100! Et c'était des chiffres d'avant-guerre!
+ Aujourd'hui, il faudrait au moins les doubler. Ce serait
+ l'écrasement pur et simple du budget des Compagnies, l'impossibilité
+ pour elles d'entretenir les réseaux. Pour peu que l'État y mît de
+ mauvaise volonté, les Compagnies se verraient exposées à cette
+ alternative: la ruine ou la déchéance.
+
+ *
+
+ * *
+
+En effet, les compagnies de chemins de fer auront été les premières et
+naturelles victimes des réglementations qui tendent à accroître la part
+du travail et à réduire celle du capital. Cette espèce de lente
+évaporation des capitaux, cette consomption des revenus et bénéfices
+divers dont nous avons montré plus haut la marche, ne pouvait manquer de
+s'exercer avec une rapidité et une gravité particulières sur une
+industrie qui occupe un personnel considérable, qui se trouve sous le
+contrôle direct de l'État et qui, en outre, est privée de la liberté de
+fixer ses tarifs. Ceux-ci, il est vrai, ont bien été relevés pendant la
+guerre: mais, en contre-partie, les compagnies ont dû assumer des
+charges nouvelles et cette augmentation des tarifs ne suffit déjà plus.
+En d'autres termes, les compagnies sont ligotées, prisonnières. Aucune
+issue ne leur est offerte, sinon des procès dont la solution est
+lointaine et douteuse, quand elles se croient fondées à prétendre que
+l'intervention du législateur a été inique et abusive, ou même quand des
+pertes immenses leur ont été infligées par un cas de force majeure comme
+la guerre.
+
+C'est ce qui s'était produit déjà pour le régime des retraites que le
+Parlement avait imposé aux compagnies en 1909 et 1911. Ce régime, chose
+très remarquable, était infiniment plus favorable aux travailleurs de la
+voie ferrée que celui des retraites ouvrières de droit commun dont
+l'État assure lui-même le service, et il y a là un symptôme à retenir.
+Il apparaît d'abord que l'État est disposé à se montrer plus exigeant
+pour les autres que pour lui-même. Et puis, au lieu d'être à
+l'uniformité, l'avenir ne serait-il pas aux privilèges? Déjà il est à
+remarquer que les ouvriers mineurs ont obtenu des avantages
+particuliers, un traitement spécial, qu'ils s'efforcent de développer et
+d'améliorer encore. Le cas des cheminots est le même: c'est l'image d'un
+socialisme pratique et sans doctrine, où les travailleurs organisés se
+procurent, à l'aide des Parlements, des conditions d'existence
+confortables et durables à l'intérieur et sur les produits de
+l'industrie même qui assure leur subsistance. Il est probable que cette
+tendance, qui est celle de l'incorporation du prolétariat à la
+profession, ira en croissant et en se précisant. Les dividendes et les
+intérêts du capital s'en ressentiront dans une sérieuse mesure.
+Certaines branches de l'industrie, qui ne sont pas encore atteintes par
+des réglementations de cette nature, le sentent si bien qu'elles
+dissimulent de leur mieux leurs bénéfices pour que l'intervention de
+l'État les épargne ou les ménage. Tel est le cas, notamment, de la
+grande métallurgie française, si prospère depuis quelques années. Nous
+serions surpris, si, un jour ou l'autre, la grande métallurgie n'était
+pas frappée par le même genre de contrainte que les charbonnages et les
+compagnies de chemins de fer ont déjà subi, et n'ont pas fini de subir.
+
+Les Compagnies ont déclaré que leur bon droit ne faisait pas de doute et
+que le Conseil d'État ne manquerait pas de leur allouer une indemnité
+pour le préjudice que les lois de 1909 et de 1911, relatives à la Caisse
+des Retraites, leur ont porté. C'était également, nous le savons, au
+moment du vote, l'avis de certains parlementaires qui, tout en ayant
+approuvé ces lois par nécessité politique et sociale, restaient imbus du
+vieux principe du respect qui est dû aux contrats. Assurément, si les
+Compagnies devaient obtenir gain de cause dans cette affaire, et dans
+toutes celles du même genre qui se sont succédé depuis, ce serait pour
+elles non seulement un dédommagement appréciable, mais encore un heureux
+précédent. Toutefois rien n'est plus douteux. L'ancienne notion de la
+sainteté et de l'inviolabilité des contrats, qui s'imposait jadis même à
+la puissance publique, s'obscurcit de jour en jour. Dans les Assemblées,
+le vieil esprit juridique de la bourgeoisie française s'affaiblit. La
+guerre a habitué les esprits à l'idée de la réquisition et le Trésor
+public a déjà tant de charges! Quant au Conseil d'État, juge suprême des
+différends de cette nature, son indépendance est restée jusqu'ici
+au-dessus de tout soupçon. Mais qui oserait affirmer que les tribunaux
+administratifs eux-mêmes ne finiront pas par refléter et par exprimer
+les idées du gouvernement et de l'opinion publique, dont ils sont, en
+définitive, l'émanation?
+
+Les formidables augmentations de dépenses de toute sorte que les
+Compagnies ont dû subir du fait des hostilités rendent d'ailleurs leur
+situation financière tellement incertaine, que les administrateurs, au
+fond d'eux-mêmes, doivent se demander comment ils en sortiront. Il
+convient d'ailleurs de s'attendre à des aggravations progressives de
+leurs charges de toute nature, en particulier par les relèvements des
+salaires du personnel et l'accroissement constant de ce même personnel,
+qu'entraînent les améliorations et les adoucissements des conditions de
+travail.
+
+Il serait donc sage et prudent d'envisager comme un fait accompli et à
+peu près définitif, une réduction considérable des bénéfices des chemins
+de fer français. Cette réduction, exprimée par ce qu'on appelle le
+coefficient d'exploitation, c'est-à-dire le rapport des dépenses aux
+recettes, suivait déjà depuis une dizaine d'années avant la guerre, une
+marche alarmante. C'est un phénomène, nous le verrons tout à l'heure,
+qui n'est pas particulier aux réseaux français. Mais il est peut-être
+plus grave pour les actionnaires de nos réseaux que pour les
+actionnaires des réseaux étrangers, en raison du régime spécial de nos
+chemins de fer et, en particulier du régime des concessions qui interdit
+de compter sur l'avenir. De 1950 à 1960, l'heure de la mort sonnera pour
+toutes les grandes compagnies. Les actionnaires qui n'auraient pas la
+curiosité de rechercher ce qui, à cette époque, leur adviendra à
+eux-mêmes ou à leurs héritiers, feraient preuve d'une impardonnable
+incurie.
+
+Prenons l'exemple du Paris-Lyon-Méditerranée dont les recettes brutes
+étaient considérables avant 1914 et ne cessaient de s'accroître. Mais,
+quand on y regardait de plus près, on s'apercevait que, dans le même
+temps, les dépenses s'étaient parallèlement accrues, en sorte que, le
+coefficient d'exploitation ayant passé de 47 à 57 p. 100, le bénéfice
+net était resté stationnaire. La Compagnie encaisse et manie des sommes
+considérables (près de 600 millions en 1913). Son budget en était venu
+alors à approcher le budget de l'État belge; il égalait, s'il ne le
+dépassait pas, celui de la République Argentine, et tout cela sans
+profit pour les actionnaires, dont le dividende actuel reste à la merci
+des événements, depuis surtout que la garantie d'intérêts (qui expirait
+pour le Nord et le Lyon en 1915) ne leur est plus assurée. Ce dividende
+réservé qui, pour le P.-L.-M., était de 55 francs, a été réduit à 40
+francs pendant la guerre. Encore ce dividende est-il _entièrement
+fictif_. En 1919 il n'a pu être distribué que grâce à une émission
+d'obligations autorisée par l'État, le déficit total étant de 212
+millions. Les actionnaires du P.-L.-M. en sont donc réduits à emprunter
+pour assurer le service de leur dette, et ils empruntent encore pour se
+voter à eux-mêmes un dividende! Nous le répétons: c'est un gouffre.
+
+Ainsi la progression des recettes n'influence pas le revenu des
+actionnaires, qui reste immobile, quand il n'est pas menacé de
+diminution. Il ne faudrait pas trop compter à cet égard sur le renouveau
+d'activité et de prospérité qui suivra la guerre, car les prix du
+charbon et de toutes les matières resteront longtemps ruineux. En
+admettant même que les compagnies pansent leurs plaies, il y a une
+raison majeure et trop souvent oubliée (si elle n'est pas ignorée) pour
+que les bénéfices, s'il en survenait par hasard de supplémentaires,
+échappent aux actions. En effet, les cahiers des charges stipulent que
+l'État est appelé au partage des bénéfices dans la proportion des deux
+tiers, dès que le dividende réservé se trouve dépassé. Pour l'Est, par
+exemple, sur un excédent de revenu de 7 millions, on constate que
+l'État, en vertu des récentes conventions, avait pris 4 700 000 francs
+et qu'il n'est demeuré que 2 350 000 francs aux porteurs d'actions
+(1914).
+
+En d'autres termes, toutes les mauvaises chances restent aux
+actionnaires. Quant aux chances favorables, elles sont considérablement
+réduites par le fait que l'État s'est adjugé la part du lion.
+
+Voilà la situation vraie et que les intéressés auront profit à méditer.
+Nous n'avons pas à examiner dans ce livre le bien-fondé de ces clauses
+de partage et des droits que s'attribue l'État. Nous renseignons les
+capitalistes, sans plus. Et il est bien certain que, dans des conditions
+pareilles, les actions de chemins de fer constituent des valeurs
+industrielles singulièrement aléatoires et totalement dépourvues
+d'attrait. Il est singulier, nous le répétons, qu'on ne le sache pas
+davantage.
+
+Au surplus, il est impossible de dissimuler que le personnel dirigeant
+des compagnies a pris une lourde responsabilité vis-à-vis des
+actionnaires, en acceptant et en leur faisant accepter les fameuses
+conventions de 1883. Les actionnaires sentaient bien alors que leur
+intérêt était de laisser l'État racheter les compagnies, puisque l'État
+voulait modifier les contrats existants et construire des lignes
+nouvelles, dont l'improductivité était d'avance certaine. Cette opinion
+très juste des actionnaires s'était même exprimée nettement à
+l'assemblée extraordinaire du P.-L.-M. du 24 décembre 1883, où un tiers
+des actionnaires présents refusa de ratifier la convention: cette
+opposition était grandement justifiée, puisque les dividendes de 65, 70,
+75 francs, distribués pour les exercices précédents, ne devaient plus
+jamais reparaître.
+
+A quels mobiles ont obéi les états-majors des compagnies en acceptant et
+en faisant accepter les conventions de 1883? C'est ce qu'il est
+difficile de dire avec certitude. Ils invoquèrent alors le patriotisme,
+le devoir d'assister l'État dans l'oeuvre de réorganisation de la
+France; et aussi «les véritables principes économiques», les dangers de
+«l'étatisation» et du socialisme d'État. Les «véritables principes
+économiques» auront coûté cher dans cette circonstance aux actionnaires,
+qu'ils auront livrés sans défense aux entreprises du socialisme par les
+interventions législatives que nous avons exposées.
+
+Il y avait certainement en 1883, parmi l'élite qui compose les conseils
+des compagnies, des théoriciens, des sociologues, des philosophes, qui
+croyaient sincèrement aux principes. Mais il nous paraît difficile de ne
+pas admettre qu'il y ait eu aussi des professionnels des grandes
+affaires qui auront calculé tout ce qu'ils perdraient, non pas sans
+doute de profit, mais surtout d'influence et de moyens d'action, en ne
+participant plus au gouvernement de ces puissants organismes que sont
+les compagnies de chemins de fer. Un incident est venu révéler au
+public, voilà quelques années, que les capitaux considérables, les
+dizaines de millions dont les conseils d'administration ont le maniement
+et assurent l'emploi temporaire entre les échéances, pouvaient être
+utilisés au gré de certains administrateurs et servir à des opérations
+aventureuses et même illicites: nous voulons parler des traites Crosnier
+escomptées par la Compagnie d'Orléans et qui furent découvertes après la
+déconfiture retentissante et le suicide de ce spéculateur. Un pareil
+abus, nous en sommes persuadé, aura été tout à fait rare dans l'histoire
+des compagnies de chemins de fer. Mais il y a là une indication qu'il
+serait un peu naïf de négliger. Oui, beaucoup de raisons font que
+l'administration de nos grands réseaux est tentante pour des financiers
+et des hommes d'affaires. Il n'est pas douteux que si, en 1883, ces
+états-majors n'avaient eu en vue que l'intérêt des actionnaires, ils
+eussent laissé l'État recourir à la procédure de rachat. Et s'ils ont
+fait un autre calcul, s'ils ont cru qu'il serait plus avantageux pour
+les compagnies d'exploiter les réseaux sous le nouveau régime que de se
+faire exproprier moyennant les indemnités prévues, eh bien! l'expérience
+aura prouvé qu'au moins pour la majorité d'entre elles, ces élites
+d'hommes d'affaires et d'économistes s'étaient trompées.
+
+ *
+
+ * *
+
+Nous résumerons tout ce qui précède en disant que les actions des
+chemins de fer français sont devenues des valeurs totalement dépourvues
+de perspectives d'avenir, sinon même des valeurs aléatoires et
+présentant plus de mauvaises chances que de favorables. Les profits
+industriels en sont rongés par les lois ouvrières, expression d'un
+inéluctable mouvement social. Toute hausse des matières premières, tout
+renchérissement de la main-d'oeuvre les menacent directement, sans que
+les Compagnies puissent se dédommager par le relèvement des tarifs, que
+l'État n'autorise qu'à des conditions elles-mêmes onéreuses. Les charges
+financières et fiscales s'aggravent. L'expiration des concessions
+approche...
+
+Qu'est-ce que l'actionnaire pourrait espérer de bon?
+
+Toutefois, la situation des six grandes Compagnies, Nord, Paris-Lyon,
+Est, Orléans, Midi et Ouest, offre aujourd'hui des différences
+considérables. Il importe de distinguer entre elles, tout compte tenu
+des observations générales que nous venons de présenter.
+
+_La Compagnie du Nord_ a été et serait encore la plus prospère de toutes
+si la guerre n'était venue frapper sur elle un coup terrible. Ses
+recettes kilométriques étaient de beaucoup les plus fortes, avec un
+réseau court, présentant très peu d'artères improductives, et qui
+traverse nos provinces les plus peuplées, les plus industrieuses, les
+plus riches, celles aussi qui, naturellement, ont tenté l'ennemi. Jamais
+le Nord, jadis, n'avait fait appel à la garantie d'intérêts. Cette
+garantie toutefois expirait le 1er janvier 1915 et, à partir de ce
+moment, l'action Nord n'était plus qu'une valeur industrielle comme une
+autre, particulièrement exposée, en raison de la nature de son trafic, à
+subir l'influence des crises économiques, ainsi que le rapport des
+administrateurs le fait observer presque tous les ans. Il était donc
+déjà possible que, durant les trente-cinq années de vie qui restaient à
+la société, les cascades des cours fussent nombreuses.
+
+Le réseau Nord-Belge contribuait régulièrement, et dans une proportion
+de plus du tiers, à grossir le dividende. Si l'État Belge venait à
+manifester vis-à-vis de ce réseau privé les mêmes exigences que l'État
+français,--ce qui paraît assez probable d'après bien des
+symptômes,--cette source de revenus pourrait bien avoir à souffrir. La
+Belgique, elle aussi, fera une politique sociale intense et elle annonce
+déjà une «régie des chemins de fer».
+
+Quant au tunnel sous la Manche dont le percement est décidé en principe,
+tant par la France que par l'Angleterre, il apportera certainement au
+Nord un élément de bénéfices appréciable. Cependant il ne faudrait pas
+escompter cet élément trop tôt, car on estime qu'en mettant les choses
+au mieux, il s'écoulera peut-être une dizaine d'années avant que le
+tunnel soit ouvert au trafic.
+
+On calculait, toujours avant la guerre, qu'en 1950, à la fin de la
+concession, quand toutes les actions auraient été remboursées à 400
+francs (car le pair des actions Nord, il ne faut pas l'oublier, n'est
+que de 400 francs), la répartition de l'actif disponible, (le matériel
+roulant évalué à dire d'experts ayant été repris par l'État), laisserait
+une somme à peu près égale à la valeur présente de l'action de
+jouissance, qui était alors d'environ 1.300 francs. Inutile de dire que
+ce calcul renfermait un grand nombre d'éléments douteux et
+incontrôlables. Bien des choses pouvaient changer et, avec l'invasion
+allemande et ses conséquences, bien des choses ont changé en effet, bien
+des hypothèses ont été démenties, bien des équilibres ont été rompus et
+d'autres le seront encore d'ici 1950, époque à laquelle beaucoup
+d'hommes faits, aujourd'hui vivants, ont chance d'être encore de ce
+monde, où les jeunes enfants de la génération la plus récente
+atteindront la force de l'âge. Il y a là un point d'interrogation qui
+doit se poser aux pères de familles prévoyants.
+
+Il serait donc tout à fait inexact et dangereux de classer l'action Nord
+comme la seconde valeur du monde, ainsi que l'avait fait le public
+français dans un concours organisé, voilà une quinzaine d'années, par un
+considérable organe financier. Ce n'est peut-être même plus aujourd'hui
+la moins mauvaise des actions de chemins de fer français. On répète
+volontiers que, jusqu'ici, les personnes qui l'ont achetée dans les
+périodes de très grande dépression n'ont pas eu à s'en repentir: il est
+impossible que ces rebondissements, auxquels on se fie, n'aient pas un
+terme.
+
+_La Compagnie des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée_,
+comme celle du Nord, doit désormais pourvoir à ses dividendes par ses
+propres moyens, la garantie d'intérêt ayant expiré le 1er janvier 1915,
+à moins qu'une nouvelle convention n'intervienne qui, on peut en être
+sûr, ne fera pas un pont d'or aux actionnaires. Vu sur la carte, le
+réseau est splendide, avec sa grande artère principale à haut rendement.
+Il convient aussi de tenir compte du retour à la France de
+l'Alsace-Lorraine et peut-être de l'entrée de la rive gauche du Rhin
+dans notre sphère d'influence économique. Le Lyon pourra profiter de ce
+nouvel état de choses.
+
+La grande faiblesse du P.-L.-M. est l'énormité même de son réseau, qui
+s'accroît sans relâche. C'est le géant des chemins de fer français et
+ses proportions colossales ne donnent que plus de prise à toutes les
+aggravations de dépenses et de charges. Son personnel forme une armée.
+Et tel relèvement de salaires, qui coûte quelques centaines de mille
+francs au Nord, s'élève pour lui, d'un seul bond, à plusieurs millions.
+De toutes les Compagnies, celle de Paris-Lyon doit être la plus sensible
+à la double étreinte de la législation ouvrière et de la législation
+fiscale.
+
+En outre, les besoins d'argent du P.-L.-M. sont constants et
+gigantesques. On n'en aperçoit pas la fin, car les travaux neufs
+complémentaires à exécuter forment un programme immense. Tout relèvement
+du loyer de l'argent est donc particulièrement coûteux au P.-L.-M., dont
+les charges financières ne cessent de grandir et dont les obligations se
+placent à un cours déjà inférieur au cours des obligations des autres
+Compagnies, en raison de l'extinction de la garantie, de la plus longue
+durée de l'amortissement et de la largeur des tranches qui sont offertes
+au public.
+
+Enfin, il ne faut pas oublier que le P.-L.-M. atteint très vite la
+limite du partage des bénéfices avec l'État. Il lui est même déjà arrivé
+de l'atteindre. La marge des bénéfices éventuels est donc très étroite,
+en sorte que les circonstances défavorables l'emportent de beaucoup sur
+les circonstances favorables et il ne faudrait guère compter sur
+celles-ci. Il serait même bien hardi de promettre aux actionnaires
+qu'ils reverront jamais l'ancien dividende réservé. Pour le moment, on
+ne peut dire qu'une chose de la situation financière du P.-L.-M., c'est
+qu'elle est tragique.
+
+A l'expiration de la concession (décembre 1958), toutes les actions du
+Lyon ayant été remboursées à 500 francs et étant devenues des actions de
+jouissance, que reviendrait-il à chacune d'elles? C'est ce qu'il serait
+bien aventureux de vouloir prédire. L'action de jouissance du P.-L.-M.
+est estimée aujourd'hui en Bourse valoir à peu près 350 francs. Il est
+extrêmement douteux, pour ne pas dire plus, que ces 350 francs se
+retrouvent au 31 décembre 1958, dans les divers éléments d'actif qui
+appartiendraient en propre à la Compagnie au moment où elle devrait
+remettre tout son réseau à l'État.
+
+En d'autres termes, si une «valeur de père de famille» ne doit comporter
+que la proportion d'aléas la plus faible possible, l'action
+Paris-Lyon-Méditerranée n'apparaît nullement comme ayant les caractères
+qui sont requis pour ces valeurs-là.
+
+_La Compagnie des chemins de fer de l'Est_ a eu une histoire
+particulièrement intéresssante. La guerre de 1870 et le traité de
+Francfort avaient failli ruiner le chemin de fer de l'Est et l'avaient
+anémié longtemps par l'amputation de la magnifique partie alsacienne de
+son réseau. L'Est était même probablement condamné à végéter tristement
+jusqu'à la fin de ses jours, à l'époque où la revanche semblait
+chimérique, sans la mise en valeur du bassin de Briey, qu'on a pu
+appeler le Transvaal français, et qui a eu pour conséquence la
+transformation de toute une contrée, naguère agricole, en région de
+haute activité industrielle. Le retour à la France de l'Alsace-Lorraine
+promet aux chemins de fer de l'Est une nouvelle prospérité. Mais
+recevront-ils de nouveau le réseau alsacien? Et à quelles conditions? A
+quel prix l'État le rétrocéderait-il à la Compagnie? La Compagnie
+trouverait-elle, dans la nouvelle convention qui serait signée, une
+compensation aux dommages considérables que l'invasion lui a valus? Il
+faudrait connaître la réponse qui sera faite à ces questions avant de
+compter sur un essor des dividendes.
+
+Lourdement endetté envers l'État, l'Est avait pu, avant la guerre, en
+recourant à l'emprunt, rembourser sa dette de garantie et, par l'effet
+de sa convention de 1911, disposer de ses bénéfices, dans la limite
+étroite, toutefois, que nous avons définie plus haut. L'attribution
+obligatoire à l'État des deux tiers des sommes qui dépassent le
+dividende réservé restreint considérablement les possibilités
+d'augmentation du revenu. On ne peut donc prévoir pour celui-ci, dans
+l'hypothèse la plus favorable, que des accroissements lents et modestes,
+s'il s'en produit.
+
+La garantie de l'État, assurée à l'Est jusqu'en 1935, constitue pour
+cette Compagnie une assurance contre les risques inséparables de
+l'industrie des chemins de fer en France. Dans ces conditions, l'action
+Est semble pouvoir présenter assez longtemps une certaine stabilité.
+L'acquéreur se tromperait toutefois en croyant faire fortune. Les cours
+actuels, pour un revenu minimum de 35 fr. 50, tiennent déjà compte des
+possibilités les plus heureuses.
+
+Tout à fait spécial est le cas des _Compagnies de l'Orléans_ et du
+_Midi_. Si elles étaient des Sociétés comme les autres et réduites à
+leurs seules ressources, ces Compagnies auraient fait faillite depuis
+longtemps. On a même pu craindre que l'heure de cette faillite ne sonnât
+en 1915. Mais un arrêt du Conseil d'État, mettant fin à une vieille
+querelle qui, jadis, a fait couler beaucoup d'encre, et même renversé
+des ministères, est venu assurer à l'Orléans et au Midi, sans qu'il
+subsiste l'ombre d'un doute, le bénéfice de la garantie jusqu'à la fin
+des concessions (respectivement 1956 et 1960). Le gouvernement s'est
+incliné. Singulière combinaison, on en conviendra! Humiliante situation
+pour l'État, destiné à subvenir à toutes les insuffisances de deux
+Compagnies privées et à remplir le rôle défini par le vers de la
+comédie:
+
+ Un oncle est un banquier donné par la nature.
+
+Quoi qu'il arrive, l'actionnaire de l'Orléans et celui du Midi ont la
+certitude de toucher, pendant plus de quarante ans, un dividende
+minimum, plus le remboursement de l'action au pair de 500 francs. Par
+exemple qu'ils n'attendent rien de plus! Il est universellement admis
+que ni l'Orléans ni le Midi ne parviendront à rembourser leur lourde
+dette de garantie qui se grossit sans relâche des intérêts arriérés[6].
+Tout l'actif qui apparaîtra à la fin des concessions ne peut manquer
+d'être repris par l'État créancier pour le payer de ses avances. Il est
+même moins que certain que l'État y retrouve son compte.
+
+ [6] L'Orléans a pourtant, jadis, été une compagnie extraordinairement
+ prospère. Les actions ont même été dédoublées, en sorte que, sur le
+ pied du dividende actuel de 59 francs, une action primitive
+ donnerait 118 francs de revenu. Mais les conventions de 1883 ont
+ transformé du tout au tout l'exploitation de la Compagnie qui,
+ surchargée de lignes dépourvues de trafic rémunérateur, est devenu
+ déficitaire. La réglementation du travail, des retraites, etc... a
+ aggravé cette situation au moment où une lueur d'espoir se faisait
+ jour et où la Compagnie commençait à pouvoir rembourser les avances
+ de l'État.
+
+Un placement en actions Orléans ou Midi doit donc être considéré comme
+un placement à fonds perdus pour la somme qui sépare le remboursement à
+500 francs du cours actuel de ces valeurs. En d'autres termes, le
+capitaliste sérieux qui posséderait l'une ou l'autre de ces valeurs
+devrait songer, par des prélèvements sur son dividende, à reconstituer,
+d'ici 1966, une somme d'environ 500 francs par action d'Orléans et,
+d'ici 1960, d'environ 350 francs par action Midi. En vérité, le jeu n'en
+vaut pas la chandelle.
+
+Et nous voici enfin en présence du phénix des actions de chemins de fer
+français. Nous voulons parler de l'action de la _Compagnie des Chemins
+de fer de l'Ouest_ en liquidation, l'ancien Ouest racheté, aujourd'hui
+Ouest-État.
+
+Les finances de l'Ouest étaient dans une situation lamentable, lorsque
+le gouvernement, en 1908, vint tirer les actionnaires d'angoisses trop
+fondées en se chargeant d'administrer le réseau moyennant le paiement de
+bonnes et copieuses annuités. Sans doute, à ce moment-là, l'État devait
+garantir le dividende des actions jusqu'au 31 décembre 1934, mais il le
+devait jusqu'en 1934 seulement, tandis que le rachat a eu pour effet
+d'étendre cette garantie jusqu'à l'expiration de la concession, soit
+vingt-deux années plus tard (1956).
+
+Or, en 1908, tout faisait prévoir (et cette prévision se trouverait
+singulièrement renforcée aujourd'hui), non seulement que la Compagnie de
+l'Ouest, à l'expiration de la garantie, ne serait plus en état de
+distribuer le moindre dividende à ses actionnaires, mais encore qu'elle
+serait exposée à ne pas suffire au service de ses obligations. Déjà,
+malgré une sévère économie et une compression énergique des dépenses,
+les insuffisances du produit net étaient telles que la Compagnie avait
+dû souvent demander à l'État bien plus que les 11 500 000 francs
+nécessaires au paiement du dividende minimum. Ces appels à la garantie
+avaient été si nombreux, si répétés, que la Compagnie, en 1908, se
+trouvait avoir contracté envers l'État une dette qui, en principal et en
+intérêts, ne s'élevait pas à moins de 350 millions. A grand'peine
+couverte alors par la valeur du matériel roulant, cette somme serait
+déjà (par le jeu seul de l'intérêt à 4 p. 100) bien dépassée aujourd'hui
+et l'on peut estimer qu'elle eût très probablement atteint, sinon
+dépassé, les environs d'un milliard en 1934. L'avenir de la Compagnie
+était désespéré.
+
+Le rachat a dissipé les alarmes des actionnaires. D'un trait de plume,
+il a passé condamnation sur les 350 millions de la dette de garantie. Il
+a, d'une manière indiscutable et définitive, mis à la charge du Trésor
+le service des intérêts et de l'amortissement des obligations et des
+actions. Et la bienfaisance du rachat est même allée encore plus loin.
+
+Non seulement les actionnaires sont assurés de recevoir jusqu'en 1956 le
+dividende minimum (38 fr. 50). Non seulement le remboursement de leurs
+actions au pair de 500 francs ne fait pas de doute pour eux. Mais
+encore, plus favorisés que les actionnaires de toutes les autres
+Compagnies, ils n'ont pas d'inquiétudes à concevoir au sujet de la prime
+au-dessus du pair (200 francs environ) que représente normalement le
+cours de leurs titres. Ils n'ont pas à se préoccuper de la valeur de
+l'actif disponible au moment de la reprise du réseau par l'État. Ils
+sont dispensés de songer à amortir une perte certaine par un prélèvement
+sur le dividende. Car, en leur laissant la propriété d'une réserve
+spéciale constituée aux temps très anciens où leur Compagnie était
+prospère, et qui s'élève à une quarantaine de millions (soit 130 fr. par
+action), le rachat a tout prévu. Les revenus de cette réserve,
+capitalisés jusqu'en 1956, formeront la somme nécessaire pour que chaque
+action reçoive au minimum, à la liquidation définitive, la valeur
+actuelle de l'action de jouissance[7]. Il paraît même probable, d'après
+un article de la convention de rachat, que, lorsque les réserves
+accumulées se seront établies d'une manière durable au-dessus du chiffre
+primitif, le surplus deviendra immédiatement distribuable. En pareil
+cas, chose paradoxale, on verrait l'Ouest racheté, jadis profondément
+déficitaire et condamné à la faillite, accroître son dividende, tandis
+que des Compagnies anciennement prospères, comme le Lyon, auraient été
+obligées de restreindre sinon de supprimer le leur[8].
+
+ [7] A ce propos nous ferons remarquer qu'il y a une différence
+ constante, qui dépasse souvent une centaine de francs, entre le
+ cours de l'action de capital de l'Ouest et le cours de l'action de
+ jouissance augmenté des 500 francs du remboursement. Cette
+ différence tient à ce que celle-ci a droit au dividende de 21
+ francs, tandis que l'action de capital ne reçoit, en plus, que les
+ intérêts à 3 1/2 soit 17 fr. 50. Il en résulte que l'action
+ remboursée à 500 francs en vertu du tirage au sort vaut 500 francs
+ en numéraire, plus une action de jouissance (il est facile de se
+ rendre compte par la lecture du premier tableau de Bourse venu que
+ la situation est la même pour les actions Orléans). En vendant
+ l'action de jouissance et en rachetant avec le produit de cette
+ vente, joint aux 500 francs de capital remboursé, une nouvelle
+ action Ouest, l'actionnaire peut, si la chance aux tirages le
+ favorise, accroître, de temps à autre, le revenu de son titre. Nous
+ avons tenu à citer cet exemple, afin de montrer que, pour le
+ capitaliste attentif, bien des occasions se présentent qui passent
+ inaperçues pour le capitaliste distrait.
+
+ [8] L'accroissement des droits de timbre et des divers impôts qui
+ restent à la charge de la Société civile qui a pris la place de
+ l'ancienne Compagnie de l'Ouest, pourrait cependant déranger les
+ calculs établis sur l'accumulation des intérêts. A cela près, la
+ méthode selon laquelle est administré ce patrimoine commun des
+ actionnaires pourrait servir de modèle.
+
+Ainsi, bien garantie quant au revenu, bien garantie quant au capital,
+l'action Ouest, par un extraordinaire renversement des rôles, est
+devenue la première des actions de chemins de fer français. Complètement
+dégagée des soucis croissants, des risques et des incertitudes que
+comporte l'administration d'un grand réseau, l'action Ouest s'est
+transformée pour moitié en une créance directe sur l'État français. Pour
+l'autre moitié, cette action est la 300 millième part d'une riche
+Société de capitalisation. Ainsi la politique du socialisme d'État,
+toute nuisible qu'elle est, d'une manière générale, aux fortunes
+privées, aura certainement, dans ce cas, sauvé de la ruine un élément
+des patrimoines français.
+
+D'après un pareil précédent, nous serions vivement tenté de formuler cet
+axiome: _l'avenir et le salut des compagnies de chemins de fer français
+sont dans le rachat et ne sont que là_. Mais, en dépit des contrats, les
+rachats futurs se feront-ils toujours aussi correctement que s'est fait
+le rachat de l'Ouest? Si le Parlement et l'administration venaient, tout
+en étendant le domaine des monopoles, à perdre la tradition bourgeoise
+du respect de la propriété et des contrats, à ne plus se soucier de
+conserver à l'État la réputation d'«honnête homme», ne verrait-on pas, à
+la procédure de rachat, se substituer la procédure de déchéance? Déjà le
+parti socialiste voulait, en 1908, que la concession de la Compagnie de
+l'Ouest fût purement et simplement révoquée. Il y a là un symptôme à
+retenir[9]. Même si l'on ne procède pas au rachat, la révision des
+conventions de 1883, devenue inéluctable depuis la guerre,
+apporterait-elle aux actionnaires les garanties qu'ils souhaiteraient?
+Il y a là bien des points d'interrogation.
+
+ [9] M. Albert Thomas, membre influent et renseigné du groupe
+ socialiste parlementaire, écrivait dans son livre, _L'État et les
+ compagnies de chemins de fer_ (1914):
+
+ «Une _audacieuse politique de nationalisation_ est indispensable
+ pour résoudre tous les problèmes que révolution industrielle ou
+ sociale a posés et qui sont, d'ores et déjà, reconnus insolubles
+ sous le régime des conventions de 1883». C'est nous qui soulignons
+ les mots _audacieuse politique de nationalisation_. La question est
+ de savoir si cette «audace» qui, par le rachat de l'Ouest, s'est
+ appliquée aux finances de l'État et a bénéficié aux actionnaires,
+ n'aurait pas tendance à imposer aux actionnaires des sacrifices que
+ l'État ne serait pas en mesure de supporter indéfiniment.
+
+Pour le moment, après avoir si gravement effrayé les classes
+possédantes, les rachats sont plus justement appréciés. On a pu s'en
+apercevoir par l'exemple des chemins de fer algériens et l'on a pu
+assister, en 1914, à une hausse immédiate des actions _Bône-Guelma_, à
+la seule nouvelle que ce réseau était racheté par l'Algérie.
+
+Antérieurement, en 1908, le réseau de l'_Est-Algérien_ avait déjà été
+incorporé au réseau d'État. Mais la convention amiable conclue avec la
+Compagnie de l'Ouest, ayant, à cette époque, été l'objet des critiques
+du parti socialiste, l'administration a préféré ne pas s'exposer aux
+mêmes reproches pour l'Est-Algérien et attendre le jugement de la
+juridiction contentieuse. La Compagnie a interjeté appel auprès du
+Conseil d'État de l'arrêt rendu par le conseil de préfecture de
+Constantine et les actionnaires ne sont pas encore (en 1919) fixés sur
+le sort qui leur sera fait. L'expérience, à notre avis, sera
+intéressante et susceptible de donner aux capitalistes une indication
+définitive sur ce qu'il faut attendre des expropriations par rachat.
+
+D'ores et déjà, il est certain que le dividende de trente francs garanti
+par l'État aux actions de l'_Est-Algérien_ leur demeurera acquis.
+L'administration ne l'a même pas contesté et, depuis qu'elle a pris
+possession du réseau, elle paye chaque année à la Compagnie une annuité
+suffisante pour subvenir au service des obligations et à la distribution
+du dividende ordinaire. Mais la Compagnie prétend avoir droit à des
+annuités plus fortes et réclame à l'État, pour chaque année restant à
+courir jusqu'à la fin de la concession (1978) une somme supérieure de
+755 000 francs à celle que l'État consent spontanément à lui verser. Si
+la Compagnie avait gain de cause sur l'ensemble ou seulement sur une
+partie de ses revendications, le rachat de l'_Est-Algérien_ vu le nombre
+relativement peu élevé des actions (50 000), pourrait avoir pour effet
+d'accroître le revenu des actionnaires dans une proportion qui ne serait
+pas négligeable, étant donné la légèreté du titre. C'est ainsi que
+certaines personnes prétendent que si la Compagnie de l'Ouest, au lieu
+de s'entendre à l'amiable avec l'État, s'était présentée devant les
+tribunaux administratifs, elle eût obtenu des conditions encore bien
+plus favorables que celles qui lui ont été reconnues par le compromis.
+Quoi qu'il en soit, on admet assez généralement que les actionnaires de
+l'_Est-Algérien_ conserveront au moins la propriété d'une réserve qui
+représente à peu près 70 francs par action. Ils se trouveraient alors
+sur le même pied que les actionnaires de l'Ouest et n'auraient plus à
+craindre de perdre la différence entre le cours de l'action (550 francs
+environ, après avoir été de plus de 700 naguère) et le remboursement à
+500 francs. On a pu remarquer depuis quelque temps le zèle avec lequel
+certains capitalistes recherchaient les actions de jouissance de
+l'_Est-Algérien_ et du _Bône-Guelma_. Ces petits titres, qui, pour le
+moment, ne produisent aucun revenu, ne sont même pas cotés en Bourse, et
+certains banquiers, outillés pour ce genre de négociations, se chargent
+seuls de mettre en rapport les vendeurs et les acheteurs. Ces
+capitalistes ont sans doute des raisons de penser qu'une spéculation sur
+les deux rachats, à l'aide de titres d'un prix de revient presque
+insignifiant, pourrait ne pas être maladroite.
+
+Voilà un exemple qui est encore, à notre avis, très instructif. Car il
+montre que le capital peut trouver, dans les circonstances créées par
+l'évolution vers le socialisme d'État, des occasions imprévues de
+compenser des pertes ou des dommages subis par ailleurs. Qui sait si,
+dans l'avenir, d'autres occasions, aujourd'hui insoupçonnables, ne
+surgiront pas d'une métamorphose encore plus étendue de l'organisation
+économique et sociale sur laquelle nous avons été accoutumés à nous
+reposer? Aux personnes les plus pessimistes et les plus disposées à
+croire à une dissolution irréparable des anciens éléments qui
+composaient les patrimoines, nous montrons, au milieu d'une catégorie de
+valeurs visiblement fatiguées, vieillies, ayant produit tout ce qu'elles
+pouvaient produire, les cas inattendus de relèvement et de guérison que
+présentent les actions de l'Ouest et les actions des chemins de fer
+algériens.
+
+La Compagnie du _Bône-Guelma_, soulagée de son réseau d'Algérie, gardera
+l'exploitation d'un réseau tunisien sur la valeur et l'avenir duquel il
+est, pour le moment, difficile de se prononcer. Il ne subsiste plus en
+Algérie qu'une seule Compagnie privée, celle de l'_Ouest-Algérien_, qui
+sera sans doute, un jour ou l'autre, rattachée aux chemins de fer
+unifiés de l'État. Cette opération paraît retardée par le fait que
+l'Ouest-Algérien, compagnie privée, peut étendre ses lignes vers le
+Maroc sans soulever de difficultés, hier diplomatiques, aujourd'hui
+administratives. Si le rachat de cette compagnie venait à paraître à
+l'horizon, le capitaliste ferait peut-être bien de s'y porter. Car
+certaines précautions de la Compagnie, (notamment une annulation d'une
+partie de ses actions), permettent de penser qu'elle s'est préparée à
+cette éventualité et s'est mise en bonne posture.
+
+Nous arrêtons ici cet examen des actions des chemins de fer français,
+sur lesquelles nous avons particulièrement insisté en raison du danger
+qui les menace, de la place qu'elles occupent dans les patrimoines
+français et des inquiétudes qu'elles doivent inspirer aux porteurs.
+
+Nous n'ajouterons qu'un mot: si telles sont les conditions d'insécurité
+dans lesquelles les grands réseaux continuent leur exploitation, que
+dire des chemins de fer secondaires, des lignes d'intérêt local, etc...?
+Ces sociétés, avec leurs faibles recettes, ne peuvent manquer d'être
+écrasées par la hausse des matières premières et par les lois qui
+réglementent le travail, les salaires, les retraites, etc... Après tant
+d'exemples malheureux ou décourageants, on se demande comment ces
+Compagnies trouvent encore des actionnaires, et il est probable qu'elles
+en trouveront de plus en plus difficilement. Pas plus que les ponts ou
+que les routes, les chemins de fer de l'avenir ne seront sans doute des
+entreprises privées.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LES ACTIONS DES CHEMINS DE FER ÉTRANGERS
+
+La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des
+exploitations directes d'État.--Les Compagnies qui existent encore sont
+dans une situation voisine de celle des chemins de fer français.--Un mot
+alarmant de M. Lloyd George.--Le cas de la Compagnie du Sud de
+l'Autriche: comment un chemin de fer est conduit à la ruine.--Crise
+grave des chemins de fer américains avant la guerre européenne: pourquoi
+cette crise menace de se représenter et d'être durable.--Le krach des
+chemins de fer exotiques.--Conclusion: les actions de chemins de fer
+sont le type de la valeur mobilière qui meurt.
+
+
+Les États européens ont, en grand nombre, au cours de ces vingt-cinq ou
+trente dernières années, racheté leurs chemins de fer, qu'ils exploitent
+directement. C'est l'indication très nette d'une tendance générale à
+enlever aux chemins de fer le caractère d'entreprises commerciales pour
+les transformer en services publics. Cette tendance devant avoir pour
+effet de réduire progressivement jusqu'à zéro le bénéfice des réseaux,
+on comprendra dès lors que, à l'étranger comme en France, les
+actionnaires de ces compagnies soient exposés à de désagréables
+surprises et courent généralement des risques sans proportion avec les
+chances non seulement d'accroître, mais même de conserver leur revenu et
+leur capital.
+
+Nous allons passer en revue les principales valeurs de chemins de fer
+étrangers auxquelles le public français est intéressé ou susceptible de
+s'intéresser. Depuis les premières années du XXe siècle, le même
+phénomène se remarquait pour presque toutes, en Amérique comme en
+Europe: augmentation du coefficient d'exploitation, décroissance du
+produit net, ingérence continue et ruineuse de l'État dans
+l'administration et les services, cherté croissante de la main-d'oeuvre
+et des matières premières, amélioration sans cesse plus coûteuse des
+traitements, salaires et retraites, etc... Ainsi se volatilisent tous
+les bénéfices. Et il va sans dire, non seulement que ces causes
+subsisteront après la guerre, mais encore qu'elles seront aggravées. En
+sorte que le droit d'exploiter les réseaux de voies ferrées commence à
+apparaître comme une charge beaucoup plus que comme une source de
+profits, ainsi qu'on va pouvoir s'en rendre compte à l'aide de ce
+document curieux.
+
+Au mois de février 1908, un membre de la Chambre des Communes ayant
+présenté un ordre du jour favorable au rachat des chemins de fer
+anglais, le président du _Board of trade_ fit un exposé de la situation
+des Compagnies, dont nous tenons à reproduire l'essentiel, résumé
+d'après un compte rendu de son discours:
+
+ Le ministre a eu soin de faire ressortir dans quelles conditions
+ onéreuses les compagnies elles-mêmes ont à travailler. Mises à rançon
+ dès le début, du chef des expropriations que réclamaient les tracés,
+ on les sollicite aujourd'hui de toutes parts. On réclame d'elles la
+ majoration des salaires du personnel, le raccourcissement des heures
+ de travail, la multiplication des trains ouvriers: tout cela sans se
+ demander si, entreprises commerciales, tous ces sacrifices joints à
+ l'abaissement des tarifs, aux facilités sans cesse exigées, leur
+ permettraient de réaliser ou non un bénéfice raisonnable.
+
+En voilà assez, pensons-nous, pour détourner les capitalistes français
+de s'intéresser aux chemins de fer anglais, s'ils venaient à en
+concevoir l'idée, surtout lorsque l'on saura que l'orateur qui traçait,
+en 1908, cette sombre peinture, n'était autre que M. Lloyd George,
+ministre dont les idées socialistes paraissaient alors effrayantes et
+qui n'est plus aujourd'hui qu'un conservateur, tant il a été dépassé.
+
+Ces paroles de M. Lloyd George nous invitent même à nous demander si les
+États contemporains n'auraient pas, en matière de chemins de fer, une
+secrète inclination à laisser les Compagnies aux prises avec une
+situation difficile jusqu'au moment où ces Compagnies, menacées de
+faillite, seraient disposées à se laisser racheter à vil prix.
+
+C'est, d'ailleurs, la politique qu'avait suivie le défunt gouvernement
+austro-hongrois vis-à-vis d'une Compagnie dans laquelle, par malheur,
+les capitalistes français sont engagés très gravement, et qui a éprouvé
+toutes sortes de vicissitudes au cours de son existence, longue d'une
+soixantaine d'années déjà environ. L'histoire des chemins de fer du sud
+de l'Autriche, appelés encore _Chemins Lombards_, est un exemple
+frappant de la manière dont une grande entreprise, jouissant à l'origine
+de toutes les apparences de la santé et de la prospérité, peut se
+trouver insensiblement conduite à la ruine.
+
+Le gouvernement de la monarchie autrichienne, en 1908, avait racheté la
+Compagnie des chemins de fer dits _Autrichiens_ qui exploitaient les
+réseaux du Nord et l'on pouvait penser qu'il ne tarderait pas à étendre
+cette opération au réseau du Sud. Soit dit en passant, et en
+vérification de nos observations du précédent chapitre, le rachat avait
+été une excellente affaire pour les actionnaires des chemins autrichiens
+du Nord. Leur dividende, fixé une fois pour toutes, était avantageux,
+soustrait à tout aléa, et même susceptible de légères augmentations. Il
+avait été en 1914 supérieur d'un quart à ce qu'il était en 1904. Et les
+cours de l'action, avant la guerre, témoignaient du contentement que le
+rachat avait causé aux porteurs. Mais que deviendront ces titres dans
+l'effondrement de la monarchie des Habsbourg et la banqueroute qui
+menace l'Autriche? C'est une bien sombre interrogation.
+
+Quant aux chemins lombards, l'État autrichien n'avait pas songé une
+minute à leur offrir le rachat. C'est que déjà, en 1908, leurs affaires
+commençaient à aller mal. Depuis sept ans, ni intérêt ni dividende
+n'avaient été distribués aux actions. L'amortissement des obligations
+venait d'être suspendu et la compagnie, qui ne tenait déjà plus tous ses
+engagements, était sur le chemin qui mène à la faillite. Loin de la
+délivrer de ces soucis par un rachat qui eut été un acte de charité
+semblable à ce qu'a été chez nous le rachat de l'Ouest, l'administration
+autrichienne voyait avec plaisir la situation de la Compagnie
+s'aggraver, et se plaisait même à lui imposer des dépenses nouvelles.
+Enfin, en 1914, la Compagnie étant au bord de l'abîme, l'État avait
+consenti à intervenir. Mais dans quelles conditions! Nous parlerons plus
+loin des sacrifices considérables qui ont été imposés aux obligataires
+des chemins lombards sans que, nous le verrons, ceux-ci aient la ferme
+assurance que de nouveaux sacrifices ne devront pas leur être demandés
+quelque jour, ce que fait craindre plus encore la triste situation
+financière de l'Autriche après la guerre. Quant aux actions, elles n'ont
+plus rien à espérer et elles ne conservent un semblant de valeur que par
+la force de l'habitude, et la puissance de l'illusion.
+
+Chose très remarquable, le réseau du sud de l'Autriche n'était nullement
+improductif. C'était même un assez beau réseau, sur certaines parties
+duquel le trafic était intense. La recette kilométrique en était
+supérieure à la moyenne de beaucoup de chemins de fer qui réalisent des
+bénéfices. Mais il est écrasé par le poids de sa dette. Ayant perdu ses
+lignes de Lombardie après la guerre de 1859, ses lignes de Vénétie après
+la guerre de 1866, il n'avait reçu du gouvernement italien que des
+indemnités insuffisantes sous forme d'annuités. D'autre part, l'immense
+majorité des actions et des obligations se trouvant aux mains
+d'étrangers, le gouvernement austro-hongrois ne s'était senti tenu à
+aucune espèce d'égards envers la compagnie et semblait même, au
+contraire, s'être appliqué à lui demander des sacrifices plus lourds et
+à la traiter avec plus de sévérité que les autres. Il y a là une leçon
+qui ne doit pas être perdue. Et, sur ce point, nous renverrons le
+lecteur à ce que nous avons dit précédemment à propos des dangers
+auxquels la tendance croissante des gouvernements au nationalisme
+économique expose les capitaux exportés dans les entreprises étrangères.
+
+ *
+
+ * *
+
+En Espagne, les chemins de fer se trouvent encore sous le régime des
+concessions, qui date de l'origine des compagnies. A la suite d'une
+longue période où elles apparurent comme besogneuses et condamnées à
+végéter, les compagnies espagnoles étaient parvenues depuis quelques
+années à une prospérité relative. Ce phénomène semble contredire la
+règle d'après laquelle les chemins de fer sont destinés à être de plus
+en plus difficilement rémunérateurs. Cette exception s'explique par le
+fait que l'Espagne a eu un développement économique particulièrement
+tardif et qu'elle commence seulement à entrer dans l'ère de l'activité
+industrielle. Mais surtout, en même temps que le trafic s'accroissait
+sur les réseaux principaux, le change baissait peu à peu. En sorte que
+les paiements en or que les compagnies se sont engagées à faire au
+dehors pour le service de leur dette, après avoir été une charge
+écrasante, sont devenus moins coûteux d'année en année. C'est ainsi que
+la _Compagnie du Nord de l'Espagne_ avait pu, après une longue
+suspension, recommencer la distribution de ses dividendes et la
+_Compagnie de Madrid-Saragosse_ accroître les siens. Les personnes qui
+se tenaient au courant du relèvement de la péninsule n'ont pas manqué de
+profiter de l'occasion qui s'offrait. Les actions _Nord de l'Espagne_,
+valaient, il y a une dizaine d'années, 150 francs environ, lorsque le
+change était au cours déplorable de 40 p. 100, c'est-à-dire lorsqu'il
+fallait donner 140 piécettes pour obtenir 100 fr. A la veille de la
+guerre, le change était descendu à 4 p. 100 seulement et les mêmes
+actions valaient, ou peu s'en faut, 450 francs. Peu de mouvements de
+hausse auront été aussi mathématiquement faciles à prévoir que celui-là.
+
+Mais, l'amélioration financière due au change n'a pas suffi longtemps à
+conjurer le flot montant des dépenses. Les chemins de fer espagnols
+n'ont plus devant eux que de très étroites perspectives, si même ils
+n'offrent pas plus de chance de rétrograder que de maintenir leurs
+cours. Pour eux comme pour les chemins de fer du monde entier, les
+dépenses ont grandi infiniment plus que les recettes. La réduction du
+produit net pour les chemins de fer espagnols a commencé et tout fait
+entrevoir qu'elle ira en s'accentuant pour les mêmes raisons
+qu'ailleurs: relèvement des salaires, adoucissement des conditions du
+travail, etc... La cherté du charbon et des matières premières est aussi
+un phénomène qui ne cessera pas de si tôt.
+
+Les actions des _Chemins de fer portugais_ avaient suivi, quoique
+d'assez loin, le retour de fortune des chemins de fer espagnols. Mais
+les mêmes appréhensions doivent être conçues au sujet de l'avenir de ces
+valeurs. Le Portugal, sous la monarchie parlementaire, se trouvait,
+selon les propres paroles du roi don Carlos, «dans le gâchis». Il
+n'apparaît pas que la République l'en ait tiré. Assez d'autres occasions
+vont s'offrir aux détenteurs de capitaux pour que, de longtemps, ils ne
+soient pas exposés à la séduction de s'engager dans les entreprises
+portugaises.
+
+En Italie, les chemins de fer dits _Méridionaux_, rachetés depuis
+quelques années, nous donnent l'exemple d'un rachat dont les
+actionnaires n'ont pas eu à se féliciter beaucoup. C'est, d'abord, que
+l'État italien, excellent défenseur de ses intérêts et depuis longtemps
+pénétré des conceptions du nationalisme économique, est assez coutumier
+des opérations léonines. Dans ses rapports avec les sociétés
+financières, il sait défendre ses droits et imposer le «fait du prince».
+Aussi le rachat des Méridionaux n'a-t-il pas été un rachat de
+magnificence comme le rachat de l'Ouest français. En outre, les
+administrateurs de cette compagnie ont employé les éléments d'actif
+restés propriété des actionnaires à diverses entreprises plus ou moins
+heureuses. L'action des Méridionaux est ainsi devenue pour partie une
+valeur industrielle reposant sur des affaires mal définies et qui n'ont
+aucun rapport avec l'exploitation des chemins de fer. Ce sont de ces
+surprises désagréables comme l'actionnaire, s'il n'est pas très diligent
+et ne suit pas de près les faits et gestes des conseils
+d'administration, est exposé à en éprouver souvent.
+
+Il ne subsiste plus, dans les autres pays d'Europe, qu'un très petit
+nombre de compagnies de chemins de fer, les réseaux, du moins les plus
+importants, étant presque tous exploités directement par l'État. S'il se
+présente quelques exceptions, c'est, par exemple, en Turquie. L'avenir
+que la paix réservera à ce pays est douteux et la réserve s'impose.
+Seuls, des capitalistes très bien renseignés sur les affaires d'Orient
+pourront se porter sur ces valeurs. Nous ne parlons que pour mémoire de
+la Russie dont les entreprises sont rayées pour longtemps de la liste
+des vivants.
+
+Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, en tout cas, c'est que les valeurs
+étrangères pour lesquelles, au milieu d'un retentissant concert de
+publicité, le public français se voit sollicité à l'improviste, ont
+presque toujours enrichi depuis longtemps leurs détenteurs primitifs qui
+cherchent à réaliser leurs bénéfices sur un autre marché, aux dépens de
+dupes mal renseignées. Cette histoire est précisément celle de
+l'introduction des valeurs de chemins de fer américains en France.
+
+Au mois de janvier 1911, l'action _Atchison, Topeka et Santa-Fé_ valait
+à New-York environ cent dollars, un peu plus de 500 francs. Le titre
+n'offrait plus d'ailleurs, à ce moment-là, de perspectives très
+séduisantes. Il venait d'assez loin et les améliorations obtenues dans
+l'exploitation du réseau n'étaient plus guère susceptibles de
+développement, comme la suite l'a d'ailleurs prouvé. Cependant la hausse
+continua sur ces titres jusqu'au mois de juin 1911, date à laquelle les
+actions Atchison furent introduites sur le marché français au prix
+excessif de 605 francs. Les émetteurs américains n'avaient pas fait une
+mauvaise opération. L'affaire était moins belle pour les porteurs
+français. Il est juste de dire (ce qui n'ôte rien à la morale de cette
+histoire) que, pendant la guerre, l'action Atchison a retrouvé et même
+dépassé, grâce au bénéfice du change américain, son cours d'émission,
+tandis qu'en 1914, elle ne valait plus guère que 500 francs,
+c'est-à-dire ce qu'elle valait en Amérique quand le prochain lancement
+sur le marché de Paris n'était encore le secret que d'un petit nombre
+d'initiés.
+
+Les chemins de fer américains souffrent d'ailleurs des mêmes maux que
+les chemins de fer européens. Le temps n'est plus où la «libre Amérique»
+apparaissait comme une sorte de paradis des grandes affaires, où toutes
+les manifestations de l'activité humaine pouvaient se déployer à l'abri
+de l'intervention de l'État, sans connaître d'autres lois que celles de
+la concurrence. Les compagnies américaines, après avoir connu les
+inconvénients du régime de la liberté absolue, qui a multiplié les
+lignes rivales et inutiles, obligé les anciennes sociétés à racheter
+très cher les réseaux concurrents, sont étroitement soumises aujourd'hui
+au contrôle de l'État. Quoique propriétaires, et non concessionnaires de
+leurs réseaux, ces compagnies dépendent autant que les nôtres des
+pouvoirs publics. Elles ne sont plus maîtresses de leurs tarifs depuis
+1906, date à laquelle l'Interstate Commerce Commission, qui représente
+le gouvernement fédéral, a été investie du droit de les fixer.
+Accroissement des impôts, exigences du législateur, relèvement des
+salaires par pression syndicale sinon par le moyen des grèves, les
+compagnies américaines présentent exactement tous les genres de fissures
+par lesquelles s'écoulent les bénéfices des chemins de fer dans les
+autres pays.
+
+Jusqu'à ces dernières années, les actions des chemins de fer américains
+apparaissaient comme des valeurs au plus haut degré spéculatives, qui
+obéissaient à toutes les fluctuations de la prospérité américaine, et
+douées par là même d'une élasticité considérable.
+
+Ces conditions ont bien changé. Les crises industrielles, qui offrent
+des retours périodiques en Amérique comme ailleurs, mais plus
+particulièrement marqués en Amérique qu'ailleurs, continuent bien
+d'influer sur leurs bénéfices. Mais l'accroissement incessant des
+charges pèse sur les compagnies d'une façon bien plus grave, parce
+qu'elle est permanente. Les chemins de fer américains, comme les nôtres,
+accroissent tous les ans leur dette. Leur produit net s'abaisse, et
+nombreuses (on en comptait quatorze du 1er janvier 1913 à fin juin 1914)
+ont été celles qui ont suspendu ou diminué leurs répartitions. On a
+calculé que, de 1906 à 1914, la valeur en Bourse des titres des chemins
+de fer des États-Unis (actions et obligations) avait baissé de la somme
+formidable de trois milliards de dollars, c'est-à-dire de quinze
+milliards de francs.
+
+La crise financière universelle de l'année 1913 avait évidemment
+contribué à porter cette dépression à son point le plus bas. Mais, en
+dépit de la prospérité que la guerre européenne a value aux États-Unis,
+il ne faudrait pas compter, pour l'avenir, sur une reprise durable. La
+politique du gouvernement fédéral, en matière de chemins de fer, semble
+consister (selon les termes d'un rapport très intéressant de M. H. de
+Saint-Laurent, consul de France à Chicago) à procéder à une estimation
+de la valeur des réseaux et à accorder un revenu moyen d'environ 5 p.
+100 au capital reconnu par la Commission comme ayant été réellement
+investi dans les réseaux. Ce serait en somme un rachat dissimulé, mais à
+la suite d'évaluations dont le résultat semble extrêmement peu rassurant
+pour les actionnaires, si l'on tient compte de l'orientation du
+gouvernement fédéral.
+
+Étant donné ces menaces; étant donné l'immense variété des compagnies de
+chemins de fer américains, la complexité de leur organisation
+financière, l'énormité et l'enchevêtrement des réseaux, qui prêtent le
+flanc à toutes les surprises, il faut conclure que le capitaliste
+européen qui se rend acquéreur d'actions de cette nature opère dans
+l'inconnu et joue à une espèce de jeu qui ressemblerait beaucoup à celui
+de la roulette ou du baccara, s'il y avait chance d'y gagner.
+
+Deux actions de chemins de fer du continent américain, auxquels le
+public français s'est trouvé intéressé, auront toutefois, en ces
+dernières années, donné de la satisfaction aux porteurs. Ces deux cas
+s'expliquent par des causes exceptionnelles. Le _Canadian Pacific_ n'est
+pas seulement un chemin de fer; c'est un grand propriétaire foncier dans
+un pays neuf qui vient de passer par une phase de développement
+magnifique. Les bénéfices répartis aux actionnaires proviennent en
+réalité de bénéfices réalisés sur les ventes de terrains, car les
+recettes de l'exploitation elle-même sont de plus rongées par les
+dépenses. Ces bénéfices sont et resteront considérables tant que la
+population du Canada s'accroîtra et ils sont destinés à varier avec le
+mouvement de la population dans ce pays. D'ailleurs, le domaine
+territorial de la Compagnie, pour une part urbain, reste un des plus
+vastes qui appartiennent dans le monde à une société privée (environ
+sept ou huit départements français). Il n'en est pas moins destiné à
+s'épuiser un jour. En outre, il n'échappe pas aux observateurs que le
+_Canadian Pacific_ fait tous les ans appel au crédit pour des sommes
+considérables et ne cesse d'accroître ses charges. Il serait donc
+imprudent de s'attendre à des plus-values illimitées.
+
+Une autre valeur de chemins de fer a donné aussi quelque satisfaction:
+l'action des _chemins de fer de Santa-Fé_, dans la République argentine.
+Mais il s'agit là d'un cas de sauvetage plutôt que d'autre chose. Après
+avoir subi divers accidents, être arrivée au bord de la faillite et
+avoir été contrainte de demander un concordat, cette société,
+administrée par des mains plus habiles, a réussi à se relever. En
+réalité, la prospérité en est toute relative et ce n'est que par
+comparaison avec la détresse antérieure de la Compagnie qu'il est
+possible de parler de la bonne situation des chemins de fer de Santa-Fé.
+La marge des bénéfices reste très étroite et à la merci des crises
+économiques, de l'état des récoltes et même des intempéries.
+
+La vérité est que, presque toujours, les capitaux engagés dans les
+chemins de fer des pays neufs ou exotiques doivent être considérés comme
+dangereusement aventurés. C'est une vérité dont l'épargne française a
+fait, au Brésil et ailleurs, une cruelle expérience. Les chemins de fer
+ne peuvent être productifs que dans les pays où la population est dense,
+la richesse stable, le commerce et l'industrie développés. Or ces
+pays-là sont presque tous parvenus à un état politique et social qui est
+essentiellement défavorable à l'exploitation des voies ferrées par des
+sociétés privées. Nous voyons des pays comme les États-Unis, qui
+ignoraient naguère le régime de l'étatisme, s'y acheminer. Il faut, dans
+ces conditions, conclure avec la plus grande netteté que les actions de
+chemins de fer sont devenues universellement des valeurs dangereuses,
+aléatoires et, même pour les meilleures, dépourvues d'avenir. En sorte
+qu'il convient aux capitalistes prudents de les éviter ou de n'en plus
+surcharger leurs portefeuilles comme ont pu le faire, soit impunément
+soit même avec profit, les deux générations qui ont précédé la
+génération actuelle.
+
+Les actions des chemins de fer sont, de tous les éléments des fortunes
+modernes, celui qui aura le plus rapidement vieilli. Y rester
+aveuglément fidèle, par esprit de tradition familiale ou par habitude
+personnelle, serait s'exposer à la ruine de gaieté de coeur. C'est
+surtout des patrimoines qu'il est vrai de dire qu'ils ne se baignent ni
+ne se rafraîchissent deux fois dans le même fleuve.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LES OBLIGATIONS DES CHEMINS DE FER FRANÇAIS ET ÉTRANGERS
+
+Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des placements
+sérieux.--Une garantie d'un grand État solvable est presque toujours
+nécessaire.--Exemple des obligations des grandes Compagnies
+françaises.--Avantages respectifs de ces diverses catégories
+d'obligations.--Des obligations de bonne apparence qui auront
+fait subir de lourdes pertes aux fortunes: les obligations
+lombardes.--Autre expérience pénible: les obligations des chemins de fer
+américains.--Éclaircissements sur la valeur de ces titres.--Quels sont
+ceux dont les porteurs ont eu à se féliciter?--Gages et remboursements
+des obligations américaines.--Il convient de se détourner des
+obligations de chemins de fer exotiques.--De quelques pièges dont le
+public n'est pas assez averti.
+
+
+Autant les placements en actions de chemins de fer doivent être écartés
+pour les raisons que nous avons dites, autant au contraire les
+obligations peuvent être recherchées, du moins à certaines conditions
+que nous allons définir et moyennant lesquelles le sort des obligations
+peut devenir nettement distinct de celui des actions.
+
+Tel est très certainement le cas pour les obligations des chemins de fer
+français.
+
+Nous avons vu, en effet, que, sur les six grands réseaux, il en est
+trois (Ouest, Orléans, Midi) qui jouissent d'une garantie pleine et
+entière de l'État jusqu'à la fin des concessions. L'intérêt et
+l'amortissement des obligations de ces compagnies sont donc assurés sans
+condition et sans discussion. Ce sont tout simplement des créances sur
+l'État français et qui suivront le sort des finances de l'État.
+
+Les trois autres compagnies, celles de l'Est, du Nord et du Paris-Lyon
+ne sont pas dans le même cas. La garantie que les conventions de 1883
+assurent à la compagnie de l'Est expire en 1935: à partir de cette
+époque le service des obligations n'aura plus d'autre couverture que le
+produit net. Cette situation est déjà celle des obligations Nord et
+Lyon. Ces deux compagnies, pour qui la garantie de l'État a disparu en
+1915, offrent en garantie à leurs obligations la marge constituée par
+leurs bénéfices, mais elles n'en offrent plus d'autre. S'il est à
+redouter que la marge constituée par ces bénéfices ne doive pas
+reparaître, faut-il appréhender aussi que le service des obligations du
+Nord et du Lyon reste en souffrance au cas où les compagnies entreraient
+dans une période de déficit? Ce danger ne paraît pas à craindre, au
+moins en temps normal, et à moins d'admettre que l'État, accablé sous le
+poids de ses propres charges, ne puisse remplir les engagements,
+_purement moraux et verbaux_ il est vrai, qu'il a pris à cet égard.
+
+Il y a des valeurs qui doivent, non sans raison, une partie de la
+confiance qu'elles inspirent à la manière même dont elles sont réparties
+dans le public et à la nature des portefeuilles où elles se trouvent
+classées. C'est justement le cas des obligations de nos chemins de fer.
+Elles sont extrêmement répandues, en France, dans la petite épargne, et
+non seulement dans la petite épargne individuelle, mais peut-être
+surtout dans ce qu'on pourrait appeler la petite épargne collective,
+celle que les sociétés de secours mutuels et les caisses de retraites
+représentent tout particulièrement. Ainsi, chose extrêmement importante
+en régime de démocratie, le nombre se trouve intéressé à un service
+ponctuel des obligations de chemins de fer. Toute défaillance dans le
+service des obligations d'une des compagnies non rachetées ou non
+garanties prendrait les proportions d'une catastrophe publique et
+atteindrait une foule d'électeurs, tandis que, les actions n'étant
+détenues que par la bourgeoisie moyenne, la suppression du dividende
+passerait inaperçue. On comprend donc sans peine que M. Joseph Caillaux,
+porte-parole autorisé de la démocratie radicale-socialiste, ait été
+amené à déclarer à la tribune de la Chambre, le 29 mars 1911, étant
+ministre des finances, qu'il ne pouvait concevoir aucune sorte de
+gouvernement qui pût jamais laisser le coupon des obligations de chemins
+de fer en souffrance. Il est très important de rapprocher de cette
+déclaration le fait que, malgré l'expiration de la garantie, les
+obligations du Nord et du Lyon ont continué, en vertu d'une circulaire
+ministérielle, à entrer dans la catégorie des placements légaux.
+
+Aussi peut-on regarder à juste titre les obligations de nos grandes
+compagnies de chemins de fer comme faisant partie des engagements
+explicites de l'État et comme devant suivre les destinées des finances
+de notre pays. Indépendamment du gage constitué par les recettes, c'est
+une considération des plus importantes.
+
+Les obligations de nos chemins de fer offrent les types les plus variés:
+au cours d'une existence déjà longue, où elles n'ont cessé d'emprunter,
+les compagnies ont suivi toutes les exigences du crédit. Actuellement le
+public a le choix entre les obligations 5 p. 100, 4 p. 100, 3 p. 100, 2
+1/2 p. 100. Les deux premières sont du rendement immédiat le plus
+avantageux. Mais elles se tiennent peu éloignées du pair et n'offrent
+par conséquent qu'une légère prime au remboursement. Les obligations du
+type 3 p. 100 offrent l'avantage d'avoir un marché extrêmement large et
+de nombreuses transactions quotidiennes, même par les temps de marasme
+financier: c'est peut-être, en France, la valeur préférée, à tous les
+degrés de l'épargne. Enfin la prime au remboursement est considérable.
+Elle atteint 170 francs pour des titres achetés à 325 francs pendant la
+guerre.
+
+Les obligations du type 2 1/2 p. 100 qui donnent un revenu inférieur ont
+au contraire une prime au remboursement encore un peu plus élevée.
+
+En somme, indépendamment de la sécurité qu'elles présentent, les
+obligations de chemins de fer 3 p. 100 et 2 1/2 p. 100 sont surtout
+intéressantes par la prime au remboursement qui doit être recueillie par
+tirages annuels d'ici la fin des concessions. Les obligations 2 1/2
+paraissent surtout convenir à ce point de vue aux sociétés de
+capitalisation, qui comptent sur le temps comme sur un collaborateur
+fidèle, ou aux pères de famille très prévoyants. Pour fixer les idées du
+lecteur, nous lui citerons le cas de la Compagnie de l'Ouest en
+liquidation qui, dans le portefeuille de cette importante réserve dont
+nous avons parlé plus haut, ne possède pas moins de 29 à 30.000
+obligations 2 1/2 des divers réseaux. D'ici l'époque où cette
+réserve,--on aurait dit autrefois cette tontine,--sera partagée entre
+les actionnaires, ces 30.000 obligations, évaluées avant la guerre par
+le conseil de liquidation, selon les cours de la Bourse, à 10 800 000
+francs en chiffres ronds, auront été remboursées à 500 francs (ou plus
+exactement 495 francs taxe déduite) et auront produit près de 14
+millions. Ainsi le bénéfice est mathématique et peut, d'ores et déjà,
+être calculé aux centimes près.
+
+On doit toutefois envisager le cas où ce bénéfice pourrait être réduit.
+C'est celui où les compagnies, terriblement obérées par la guerre, ne se
+relèveraient pas de leur déficit chronique et continueraient à faire
+appel à l'État pour de lourdes sommes. Si alors le cours des obligations
+3 p. 100 continuait à se tenir entre 300 et 350 francs, et à donner, par
+chaque titre amorti, une prime énorme, l'État pourrait être tenté de
+diminuer cette prime due aux circonstances, en aggravant la taxe sur les
+primes de remboursement. Cette taxe est actuellement de 4 p. 100 et
+porte sur la différence formée par le prix d'émission du titre et le
+taux auquel il est remboursé. A cet impôt pourrait d'ailleurs s'en
+ajouter légitimement un autre qui s'appliquerait au bénéfice réalisé sur
+chaque obligation amortie par rapport au cours moyen du titre pendant
+l'année. Tant que le capitaliste français n'aura à payer que des impôts
+de cette nature, il ne sera pas à plaindre.
+
+Il y a, pour la marche de l'amortissement, des différences notables
+entre les diverses compagnies. Voici l'ordre dans lequel elles se
+présentent: d'abord toutes les obligations du _Nord_, en vertu du terme
+de la concession qui expire dès 1950. Les obligations dites «anciennes»
+de l'_Orléans_, les 7 ou 800 000 premiers numéros des obligations
+«anciennes» de l'_Est_ (qui auraient droit à une cotation spéciale en
+Bourse), doivent être aussi complètement remboursées en 1950: les
+actuaires qui travaillent pour le compte des sociétés d'assurance et de
+capitalisation savent exactement quelles sont, pour chaque catégorie
+d'emprunts, les chances de tirage au sort et la progression annuelle de
+ces chances. D'ailleurs le public lui-même commence à s'en rendre
+compte, car les trois espèces d'obligations que nous venons de citer
+sont ordinairement plus recherchées que les autres. Les obligations Lyon
+et Midi viennent les dernières: et leurs cours, surtout pour les Lyon,
+s'en ressentent, la garantie absolue de l'État exerçant une bonne
+influence sur les Midi.
+
+Ces remboursements (1 titre sur moins de 50 pour les trois séries les
+plus favorisées que nous venons d'énumérer) s'accéléreront à mesure que
+l'expiration des concessions s'approchera. Ils sont destinés à agir sur
+les cours des obligations à la manière d'un aimant. Nous avons vu les
+obligations de chemins de fer, en ces derniers temps, résister à la
+baisse beaucoup mieux que le 3 p. 100 perpétuel. La raison de cette
+résistance est là. On peut considérer, après cette épreuve, les
+obligations de chemins de fer comme se trouvant, au point de vue de la
+stabilité des cours, dans des conditions relativement favorables. La
+régularité de l'amortissement fait le salut des valeurs dans les
+tempêtes financières. Et, jusqu'ici, cette régularité, pour nos grandes
+compagnies, ne saurait être mise en doute.
+
+Les obligations 3 p. 100 des chemins de fer algériens (_Ouest-Algérien_,
+_Est-Algérien_, _Bône-Guelma_, plus la série des anciens «Chemins
+algériens», _Mostaganem_, _Aïn-Thizy_, etc...) sont, au point de vue de
+la sécurité, dans la même situation que les obligations de l'Ouest, de
+l'Orléans ou du Midi, étant émises par des compagnies soit rachetées
+soit formellement garanties par l'État. Le cas est le même pour diverses
+obligations de chemins de fer coloniaux (_Port de la Réunion_,
+_Indo-Chine_ et _Yunnan_).
+
+Mais la durée des concessions et, par conséquent la période des
+remboursements, étant beaucoup plus longue (jusqu'à 1975 ou 1980 en
+moyenne) que pour les six grandes compagnies de la métropole, l'effet de
+l'amortissement se fait sentir moins nettement sur les cours. Les
+obligations des six grandes compagnies sont donc préférables, à moins
+que les obligations algériennes et coloniales diverses que nous venons
+de désigner ne se présentent à des cours inférieurs de 20 ou 25 francs
+au moins.
+
+ *
+
+ * *
+
+Il serait imprudent de conclure de ce qui précède que toutes les
+obligations de chemins de fer sont de bonnes valeurs et, en particulier,
+que les obligations des chemins de fer étrangers offrent les mêmes
+garanties que les nôtres. Cette analogie aura fait d'innombrables
+victimes. Et c'est en matière financière plus que par tout ailleurs
+qu'il faut se garder de raisonner par analogie.
+
+On peut dire que le martyrologe des obligations de chemins de fer est
+encore plus vaste que celui des actions, car, le plus souvent, on peut
+même dire malheureusement dans presque tous les cas, l'obligataire a
+fourni des sommes cinq ou dix fois plus considérables que le capital
+versé par les actionnaires.
+
+Les obligations des réseaux rachetés (_Victor-Emmanuel_ et _Méridionaux_
+en Italie, ou _Autrichiens_ par exemple), et les obligations garanties
+par l'État russe n'étant plus, les unes et les autres, que des fonds
+d'État, suivent, depuis les événements de 1918, les destinées de ces
+divers pays. Après elles, on n'aperçoit guère en Europe d'obligations de
+chemins de fer qui soient dignes d'inspirer une confiance parfaite. Les
+moins mauvaises sont peut-être celles du _Nord de l'Espagne_ et du
+_Saragosse_ qui, pendant la guerre, ont donné à leurs propriétaires des
+satisfactions qui ne seront pas éternelles. Encore la marge des
+bénéfices de ces compagnies est-elle bien étroite, en sorte que le
+service des obligations se trouve à la merci du moindre incident
+politique ou économique. La prime au remboursement est séduisante. Mais
+l'amortissement des emprunts du Nord de l'Espagne a été suspendu
+longtemps, il importe de s'en souvenir. Et l'on sait aussi que le
+«convenio», faillite déguisée, est un véritable produit de la terre
+espagnole. Quant aux obligataires des autres compagnies de la péninsule
+(_Andalous_, _Ouest de l'Espagne_, _Sud de l'Espagne_, etc...), ils ont
+passé par des épreuves douloureuses. C'est pourquoi, même pour les
+réseaux espagnols plus importants et plus prospères, mais dont la
+prospérité est bien récente et bien fragile, la plus grande
+circonspection est de rigueur.
+
+Car on peut parfaitement se ruiner avec des obligations de chemins de
+fer de l'aspect le plus rassurant. Cette circonstance se présente même
+d'autant plus souvent que le public s'en laisse aisément imposer par des
+valeurs qui ont la réputation de valeurs de «père de famille» et ne
+regarde pas de très près à la qualité du gage. On aura même vu des
+compagnies sérieuses, exploitant un beau réseau, faire subir à leurs
+obligataires des pertes graves. Transposée des actions aux obligations,
+l'histoire des chemins de fer lombards, que nous avons résumée
+antérieurement, permet de voir comment, de sacrifice en sacrifice, des
+porteurs d'obligations peuvent être conduits à n'avoir plus en main
+qu'un titre réduit, par des concordats successifs, quant aux intérêts ou
+quant au capital et, quelquefois, quant aux deux.
+
+La compagnie des chemins de fer lombards ou du Sud de l'Autriche a émis
+jadis en France la majeure partie de ses obligations à un taux supérieur
+a celui même des obligations similaires de nos grandes compagnies. Cela
+se passait en 1858, juste un an avant la guerre d'Italie. Le public
+français, à cette époque, n'a pas paru se douter un instant qu'il était
+invité à fournir des capitaux à une compagnie condamnée à perdre le
+meilleur de son réseau avant même de l'avoir exploité. La guerre de 1859
+devait avoir en effet pour résultat la cession de la Lombardie au
+Piémont par l'Autriche vaincue, cession rapidement suivie de
+l'expropriation de la compagnie autrichienne. En sorte qu'on peut très
+bien imaginer un père de famille français, ayant placé ses économies
+dans les chemins lombards, et dont le fils, officier ou soldat, eût été
+tué à Magenta ou à Solférino pour aider à fonder l'État italien qui
+devait s'empresser de rançonner la compagnie.
+
+Atteints déjà dans leur coupon par les impôts autrichiens et français
+(le revenu n'était que de 13 francs au lieu de 15 pour les obligations 3
+p. 100), les obligataires avaient dû, avant la guerre, renoncer en outre
+au remboursement de leurs titres à 500 francs. Après un essai de
+remaniement des tables d'amortissement, l'amortissement lui-même avait
+été complètement suspendu en 1908 et, sous la menace de la faillite, les
+créanciers avaient dû accepter en 1914 des conventions, d'ailleurs
+compliquées, qui réduisaient le nominal de leur titre soit à 325 francs,
+soit à 310 francs seulement, selon que la garantie du gouvernement
+autrichien devait être accordée ou non par le Parlement avant le 1er
+janvier 1915. Les annuités payées par le gouvernement italien pour le
+rachat des réseaux lombard et vénitien auraient formé le revenu
+nécessaire au service des intérêts et de l'amortissement d'une
+obligation sur deux: c'était encore l'élément le plus stable sur lequel
+les porteurs de titres pouvaient compter. Mais la guerre est survenue et
+la dislocation de l'Autriche-Hongrie s'en est suivie. L'Italie, la
+Yougo-Slavie, l'Autriche allemande vont dépecer ce malheureux réseau.
+Les actions n'ont plus d'espoir. Les obligations elles-mêmes sont en
+grand danger de subir de nouvelles et fortes réductions. Il est
+difficile de calculer ce qu'il leur restera. Et dire qu'en France elles
+figurent encore dans la liste des valeurs admises pour les remplois
+dotaux!
+
+En ce qui concerne les actions comme en ce qui concerne les obligations,
+on voit que l'exemple des chemins de fer du Sud de l'Autriche est
+saisissant. Il montre par quelles lentes dégradations, de concordat en
+concordat, des entreprises sérieuses peuvent faire subir des pertes
+graves à ceux qui leur ont accordé confiance, sinon même les mener
+jusqu'à la ruine.
+
+ *
+
+ * *
+
+Nous voici maintenant, avec les obligations des chemins de fer
+américains, en présence d'un cas qui n'est pas moins instructif, car il
+prouve à quel point la prudence et l'information sont nécessaires dans
+les placements et combien il importe de ne pas suivre aveuglément les
+vogues.
+
+Il y a environ dix ans, un économiste éminent, renommé non seulement
+pour sa science mais encore pour sa circonspection, rédacteur en chef
+d'un journal hebdomadaire très répandu, commençait à engager l'épargne
+française à se porter sur les obligations de chemins de fer des
+États-Unis. Dans son _Art de placer et gérer sa fortune_, M. Paul
+Leroy-Beaulieu résumait ses campagnes et sa pensée en ces termes
+particulièrement pressants et définitifs:
+
+ Les obligations des principaux chemins de fer américains doivent être
+ classées parmi les meilleures valeurs qui soient au monde... Ces
+ obligations ont l'avantage de fournir facilement 1/2 à 3/4 p. 100,
+ sinon 1 p. 100 de plus de rémunération que celles de nos compagnies de
+ chemins de fer, avec une durée parfois double.
+
+ Elles ont cet autre mérite que ces titres, en cas de grandes guerres
+ au sein de l'Europe, seraient à l'abri des conséquences ou des
+ répercussions de ces guerres, ce qui donne une sécurité précieuse...
+
+ Les obligations des principaux chemins de fer américains sont appelées
+ à remplir, au XXe siècle, la fonction que tenaient au XIXe siècle, les
+ _Consolidés_ britanniques, celle de valeurs de refuge par excellence,
+ avec l'avantage très appréciable d'un intérêt rémunérateur... Les
+ capitalistes avisés et les intermédiaires dégourdis peuvent, dès
+ maintenant, s'occuper de ces placements très recommandables.
+
+Des pronostics de M. Paul Leroy-Beaulieu, celui qui s'est réalisé le
+premier s'est réalisé à la lettre: les «intermédiaires dégourdis» se
+sont rencontrés tout de suite et en grand nombre pour saturer le public
+français d'obligations de chemins de fer américains. Plusieurs séries de
+ces obligations, de qualités très inégales, ont même été introduites sur
+le marché de Paris. Et certaines ont fait faire tout de suite des
+expériences ruineuses à l'épargne de notre pays.
+
+D'abord, il s'était révélé, dès la crise orientale de 1912-1913, que le
+marché de New-York, qui, par lui-même est déjà d'une extrême sensibilité
+et sujet aux crises les plus graves, n'était nullement soustrait aux
+conséquences et aux répercussions d'une guerre européenne. De plus, il
+eût été sage de prévoir que les États-Unis étaient exposés à des
+difficultés particulières du fait de leur politique extérieure:
+effectivement, sur ces entrefaites, les événements du Mexique étaient
+venus aggraver la dépression. On devait considérer enfin la guerre aux
+trusts, c'est-à-dire l'inauguration d'une politique sévère et même
+malveillante à l'égard des grandes entreprises, comme un avertissement
+sérieux.
+
+Non seulement la nationalité américaine ne pouvait pas suffire à
+conférer à ces obligations, d'une manière absolue, le caractère de
+«valeurs de refuge» mais encore il eût fallu supposer que le public
+français était en mesure de discerner avec certitude, dans l'énorme
+variété des compagnies de chemins de fer créées aux États-Unis par le
+système de la concurrence illimitée, les compagnies prospères et
+réalisant des bénéfices réguliers. Les obligations des chemins de fer
+américains forment un fouillis aussi complexe que les réseaux eux-mêmes
+qui s'enchevêtrent à l'infini. D'abord il faut tenir grand compte de ce
+fait que les compagnies américaines n'amortissent pas leurs emprunts,
+comme le font les nôtres, au moyen de tirages annuels calculés d'après
+la durée de la concession: ce procédé, inspiré de l'esprit français de
+prudence et d'économie, ne convient pas à l'audace américaine. De plus
+les chemins de fer des États-Unis, étant, non pas concessionnaires mais
+propriétaires à perpétuité de leurs réseaux, sont libres de fixer, pour
+le remboursement en bloc de leurs emprunts, des dates extrêmement
+variables, et qui s'étendent des années immédiatement prochaines à
+l'année 2361 (_West Shore_ 4 p. 100). Il est facile de se rendre compte
+que les administrateurs du West Shore se soucient fort peu de savoir à
+l'aide de quelles ressources cette dette, qui est de 250 millions de
+francs, pourra être remboursée dans quatre siècles et demi.
+
+Autre différence avec les obligations de chemins de fer français et qui
+peut devenir une cause de mécomptes graves. Les obligations américaines
+ne sont pas, comme les nôtres, uniformément gagées sur l'ensemble des
+ressources de la compagnie. Elles ne sont même pas, comme les
+obligations de certaines compagnies espagnoles (le _Nord de l'Espagne_,
+par exemple) nettement classées suivant le rang hypothécaire. Il y a
+pour désigner les diverses sortes de gages qui leur sont affectés une
+nomenclature extrêmement compliquée et dont la complexité même suggère
+la pensée que les émetteurs ne seraient pas fâchés que le public pût s'y
+égarer. Ainsi il est bien certain qu'une première hypothèque est prise
+en faveur des obligations qui portent la mention _first mortgage_. Mais
+cette première hypothèque n'est pas toujours générale: elle ne
+s'applique souvent qu'à une partie du réseau, à un certain nombre de
+milles de voies ferrées (_division_) dont la valeur ne peut être connue
+que par l'étude approfondie du titre hypothécaire (_mortgage deed_) qui
+est en la possession de la banque émettrice. Il faut donc ne pas s'en
+laisser imposer par la mention _first mortgage_ pas plus que par la
+mention _prior lien_, qui désigne bien, elle, une hypothèque de priorité
+primant toutes les autres, mais qui ne s'applique pas forcément à
+l'ensemble des propriétés de la compagnie, comme des personnes
+inattentives pourraient le croire, puisque certaines lignes peuvent déjà
+avoir été l'objet d'une hypothèque spéciale. De même le _general
+mortgage_ est sans doute une hypothèque générale qui embrasse tous les
+biens de la compagnie, mais qui peut être primée par des hypothèques
+particulières, des «divisions» antérieurement constituées. Quant à la
+mention de deuxième hypothèque, toujours peu séduisante pour les
+prêteurs, il ne faut guère s'attendre à la rencontrer, et moins encore
+la mention de troisième hypothèque (_second, third mortgage_). Celles-là
+sont désignées par des termes infiniment plus vagues et par des
+euphémismes plus engageants, comme ceux de _consolidated_ ou _blanket
+mortgage_. Et ce n'est pas tout. La nomenclature ne finit pas là. Il y a
+le _refunding mortgage_, qui désigne les emprunts destinés au
+remboursement de dettes devenues exigibles et à qui sont affectées les
+garanties de l'emprunt antérieur (car presque toujours les compagnies
+américaines contractent une nouvelle dette pour en éteindre une
+ancienne.) Il y a le _collateral trust_, qui est un gage constitué par
+un dépôt d'actions ou d'obligations (généralement d'une autre compagnie
+«contrôlée» par la compagnie émettrice), dépôt qui est remis aux mains
+de _trustees_ ou fidéicommis et dont la valeur est difficilement
+appréciable quand elle ne se trouve pas fictive. Enfin certaines
+obligations sont gagées sur le matériel roulant des compagnies,
+(_equipment mortgage bonds_), d'autres peuvent être échangées contre des
+actions à un cours déterminé (_convertible bonds_), d'autres n'ont aucun
+gage spécial (_debentures_). Si l'on veut bien songer qu'il n'y a pas
+moins de quarante compagnies américaines qui jouissent d'une certaine
+réputation et si l'on tient compte de ce fait que toutes ces compagnies
+ont contracté des emprunts des types les plus différents et les plus
+diversement gagés, on conviendra qu'à moins d'une initiation préalable
+et fort ardue, le capitaliste européen ne saurait puiser qu'au hasard
+dans l'énorme lot de ces obligations.
+
+L'embarras du choix ne doit pas, cependant, constituer une raison
+suffisante pour écarter ces valeurs _a priori_.
+
+Les rentiers américains ont un critérium qui leur permet de distinguer
+le bon grain de l'ivraie. Sont considérées comme offrant une sécurité
+incontestable les obligations qui figurent sur la liste des valeurs que
+les banques d'épargne des États (en particulier les banques d'épargne de
+l'État de New-York) sont autorisées à acquérir. Ces obligations offrent
+généralement des signes particuliers. Elles se capitalisent à un taux
+qui, en temps normal, est rarement supérieur à 3 1/2 ou 4 p. 100. Les
+fluctuations auxquelles elles sont sujettes se tiennent dans la limite
+de 10 p. 100 et elles jouissent d'un marché très large, en sorte qu'on
+peut toujours avoir la certitude de les réaliser à tout moment. Il va
+sans dire que, seul, le capitaliste européen qui est capable de lire des
+documents rédigés en anglais conformément au vocabulaire particulier de
+la finance américaine, pourra consulter lesdites listes avec profit et
+sans crainte de confusion, avant de passer un ordre d'achat. En d'autres
+termes cette lecture ne peut être faite que par des personnes munies
+d'une instruction financière supérieure.
+
+Le fait que les banques d'épargne placées sous la surveillance des États
+sont autorisées à acheter des obligations de chemins de fer prouve donc
+qu'il y a de bonnes obligations aux États-Unis, des obligations qui
+possèdent même une sorte de garantie morale du gouvernement, comparable
+à celle que nous avons pour les obligations des chemins de fer français.
+En ce sens, M. Paul Leroy-Beaulieu pouvait avoir raison de signaler les
+titres des principaux chemins de fer américains aux capitalistes
+européens désireux de diversifier leurs placements et de sortir des
+chemins battus.
+
+Seulement, avec la hantise qui a été celle de tous les économistes et de
+tous les hommes d'affaires de sa génération, M. Paul-Leroy-Beaulieu,
+redoutant une baisse toujours plus accentuée du taux de l'intérêt,
+trouvait aux obligations américaines à long terme l'avantage d'assurer
+aux porteurs, pendant de nombreuses années et même pendant plusieurs
+siècles, un revenu moyen constant. Leur «durée», comme on peut le voir
+dans le texte que nous avons cité plus haut, durée «parfois double de
+celle des obligations françaises», lui apparaissait comme une de leurs
+meilleures recommandations. Convaincu que le loyer de l'argent devait
+fatalement descendre à 2 1/2, 2, 1 1/2, peut-être même 1 p. 100, M.
+Leroy-Beaulieu était porté à croire que les obligations américaines les
+plus dignes d'être recherchées étaient celles qui n'étaient
+remboursables qu'en 1997, en 2047 ou même en l'an 2361 comme les West
+Shore. L'homme prévoyant, selon lui, eût été celui qui eût assuré à ses
+héritiers, et aux héritiers de ses héritiers un revenu de 4 p. 100
+pendant plusieurs siècles.
+
+Ce raisonnement étant faux, comme nous l'avons montré, l'expérience nous
+a, au contraire, apporté la preuve que les obligations américaines les
+plus dignes d'attirer l'attention étaient celles dont le remboursement
+était le plus rapproché.
+
+Nous pouvons voir, en effet, à chaque fois (et ces occasions ne sont pas
+rares) qu'une crise secoue le marché américain, les obligations dont le
+terme est proche rester presque insensibles à la baisse, ou leur
+sensibilité diminuer en raison de la proximité du terme. Reprenons des
+exemples que nous avons eu déjà l'occasion de citer plus haut. Les
+obligations 3 1/2 de la puissante compagnie _Pennsylvania Railroad_, de
+la série remboursable en 1912, ont été intégralement remboursées au pair
+l'année même où une première bourrasque devait assaillir les valeurs
+mobilières de tous les pays du monde. Supposons qu'un porteur de ces
+obligations eût employé son capital en obligations 3 1/2 de la même
+compagnie remboursables en 1915. Ces titres pouvaient s'obtenir alors à
+97, c'est-à-dire trois points au-dessous du pair, ce qui représentait
+une prime au remboursement de trois francs pour cent francs à toucher au
+bout de trois ans, soit, avec l'intérêt à 3 1/2, un revenu total de 4
+1/2 p. 100. Or, dès les premiers mois de 1914, ce capitaliste eût vu ses
+obligations approcher du pair (99 1/2 à 99 3/4) et il lui eût été d'ores
+et déjà possible de les arbitrer fructueusement contre des obligations
+de la même compagnie, à terme plus éloigné et dont les cours étaient
+bien moins élevés. Ou bien, en 1915, en pleine guerre, il fût rentré
+dans son capital, ce qui eût été une aubaine excellente.
+
+Il est visible à l'oeil le moins expérimenté que, pendant la baisse qui
+a sévi jusque sur les obligations américaines de premier ordre, les
+titres les plus résistants ont été ceux qui obéissaient à l'aimantation
+d'un remboursement prochain. On ne saurait que difficilement mettre en
+doute la sécurité qu'offrent, par exemple, les obligations 3 1/2
+première hypothèque du _New York Central_. Elles constituent
+certainement, au point de vue de la solidité du gage, une des premières
+valeurs du monde: le seul fait de posséder gares et voies ferrées en
+pleine ville de New-York crée à cette compagnie un privilège de fait et
+la rend propriétaire de terrains d'une valeur colossale. Eh bien, ces
+obligations, après avoir jadis dépassé le pair, sont tombées aux cours
+de 83 et même de 82, et, pendant la guerre, se sont difficilement
+maintenues à 70 ou 71 parce qu'elles ne sont remboursables qu'en 1997,
+tandis que nous venons de constater la stabilité des cours des
+obligations Pennsylvania 3 1/2 1915, qui étaient aussi bonnes mais non
+pas meilleures et qui, dans les temps de hausse, se tenaient au même
+niveau que les New York Central. Cependant d'autres obligations du type
+3 1/2, par exemple les _Baltimore and Ohio_ remboursables en 1925 se
+tenaient à 86, quoique émanant d'une compagnie dont la prospérité est
+beaucoup moins bien établie que celle du _New York Central_ et dont la
+gestion est pour ainsi dire plus aventureuse. Et parmi des valeurs qui
+passent, d'après la classification de M. Paul Leroy-Beaulieu lui-même
+pour n'être que des «valeurs d'appoint», on remarque que les _Chicago
+Burlington and Quincy joint bonds_ 4 p. 100 remboursables en 1921 valent
+93, presque autant que les _Pennsylvania Railroad_ 4 p. 100
+remboursables en 1923, titre de toute première classe, tandis que les
+_New York Central_ 4 p. 100, remboursables en 1934 seulement, soit
+treize ans plus tard, se tiennent à plusieurs points au-dessous de ces
+cours.
+
+Il serait fastidieux de multiplier ces exemples. Mais la conclusion qui
+s'impose c'est que les obligations des chemins de fer américains peuvent
+constituer pour le capitaliste diligent un véritable clavier dont le
+maniement lui permet soit d'avoir de bonnes chances de stabiliser toute
+une partie de son portefeuille, soit de s'assurer à date fixe des
+rentrées d'argent, ce dont il aura lieu de se féliciter en temps de
+crise. On s'en rend bien compte dans les milieux informés. Durant la
+«crise de confiance» de 1914, un peu avant la guerre, on signalait de
+Londres que beaucoup de personnes bien inspirées, lasses de laisser
+leurs capitaux stériles et se refusant toutefois à opérer des placements
+définitifs, recherchaient les «notes» à très court terme émises pour les
+besoins courants des compagnies américaines. Ainsi conçues, on peut dire
+que les obligations américaines constituent des «valeurs de refuge».
+
+Mais il est à craindre que l'expérience malheureuse que le public
+français vient de faire avec les obligations américaines qui lui ont été
+apportées en France même, ne la détourne pour longtemps de ces valeurs.
+En effet les intermédiaires que convoquait M. Paul Leroy-Beaulieu n'ont
+pas été très regardants quant à la qualité des titres que l'Amérique les
+chargeait d'introduire chez nous. On a donc fait absorber pêle-mêle à
+notre épargne des titres de premier ordre comme les _Pennsylvania_ 3 3/4
+p. 100; des titres que les Américains eux-mêmes classent dans une
+catégorie secondaire telles que les _Cleveland Cincinnati_ 4 p. 100,
+quoique appartenant encore à une compagnie qui distribue des dividendes;
+et enfin des titres tout à fait aléatoires sinon même franchement
+mauvais et dont l'émission a constitué une escroquerie, telles que les
+_Saint Louis and San Francisco_ dont les intérêts ont cessé d'être payés
+trente mois après leur introduction sur le marché de Paris. Si l'on
+pense qu'avec cela, ces valeurs, selon la méthode que nous avons déjà
+décrite et qui constitue un abus insupportable, ont été émises en France
+à un prix bien supérieur à celui que valaient, en Amérique même, des
+titres des mêmes compagnies jouissant de gages supérieurs, on comprendra
+que le public français, après un instant d'engouement, ait ensuite
+condamné en bloc toutes les obligations américaines. Après la
+suppression de paiements du Saint Louis and San Francisco, les
+poursuites contre la compagnie _New York New Haven_ ont renforcé cette
+défaveur. Toutefois, il ne faudrait pas confondre des obligations
+garanties par le _Pennsylvania Railroad_, puissant organisme qui offre,
+bon an mal an, une marge de bénéfices nets de 100 ou 150 millions de
+francs, avec des titres sans consistance. On a même vu les obligations
+_Pennsylvania_ cotées à Paris et remboursables en 1921 descendre à des
+cours beaucoup plus avantageux que les obligations de la même compagnie
+cotées à New-York. Voilà de ces occasions qu'il fallait savoir saisir.
+
+En résumé, les obligations des chemins de fer américains sont des titres
+qu'on ne peut acquérir qu'après une étude sérieuse, une sélection sévère
+et en parfaite connaissance de cause. A ces conditions elles peuvent
+donner des sujets de satisfaction aux porteurs et même, on l'a vu par
+les exemples et les faits que nous avons cités, pour les obligations à
+court terme ou à remboursement prochain, constituer une sorte
+d'assurance contre les risques de dépréciation que les fortunes sont
+exposées à courir.
+
+ *
+
+ * *
+
+Restent les obligations des chemins de fer exotiques. Nous pourrions
+compter sur nos doigts celles qui n'ont pas--ou, pour parler plus
+prudemment, celles qui n'ont pas encore--causé de déboires à leurs
+propriétaires.
+
+Nous ne prendrons qu'un seul exemple: celui des obligations 4 p. 100 des
+chemins de fer nationaux du Mexique.
+
+Émises à Paris, à un cours voisin du pair, au moment où le Mexique, sous
+la dictature de Porfirio Diaz, semblait entré au nombre des États dont
+la prospérité est stable, ces obligations jouissaient de fort beaux
+gages. Une hypothèque sur un réseau déjà productif, renforcée par une
+garantie formelle du gouvernement mexicain, avec engagement de payer les
+intérêts et de rembourser le capital en or, toutes ces conditions
+rendaient le titre séduisant. Mais qu'est-il resté de l'hypothèque
+lorsque la guerre civile a interrompu le trafic, détruit les lignes et
+les travaux d'art sur de nombreux points? Qu'est-il advenu de la
+garantie du gouvernement mexicain lorsque ce gouvernement a cessé de
+pouvoir faire face à ses engagements directs? Le paiement des intérêts a
+été suspendu et les cours sont tombés à 150 francs au-dessous du pair...
+Les obligations des chemins de fer mexicains pourront connaître des
+jours meilleurs. Tout le profit sera, dans cette hypothèse, pour ceux
+qui auront osé acheter au bon moment et dans les bas cours. Ce cas est
+celui qui s'était déjà présenté pour les obligations concordataires des
+chemins de fer de Santa-Fé, compagnie qui, après avoir touché le bord de
+la ruine, s'est brillamment relevée mais semble menacée de nouveau,
+comme tous les chemins de fer argentins et sud-américains.
+
+Les obligations des chemins de fer exotiques peuvent donc être
+exceptionnellement intéressantes comme valeurs spéculatives pour des
+capitalistes très attentifs et libres de leurs mouvements. C'est une
+duperie de les considérer comme valeurs de placement. Il est d'ailleurs
+absurde de se laisser tenter par un revenu de 5 p. 100 et même de 6 p.
+100, si l'on veut bien réfléchir à ceci que les compagnies ou les États
+qui offrent ce taux d'intérêt au prêteur français ne trouvaient pas
+d'argent chez eux à moins de 8, 10 ou 12 p. 100. Il faut espérer que le
+jour viendra où l'éducation financière de l'épargne française sera assez
+avancée pour que, à défaut de la surveillance de l'État français, le
+scandale de ces émissions, qui aboutissent souvent, dans l'espace de
+quelques mois, à des pertes graves, ne se reproduise plus.
+
+Pour finir, nous mettrons en garde contre une mention qui est parfois un
+principe d'erreur. Les prospectus d'émission insistent, chaque fois
+qu'ils peuvent le faire, sur les subventions que des États, des
+provinces ou des villes se sont engagés à fournir pour assurer le
+service des obligations de chemins de fer étrangers. Une société civile
+est même fréquemment, par surcroît de sécurité, formée par les
+obligataires pour recueillir ces subventions. Ce qu'on ne dit pas, c'est
+que ces garanties sont la plupart du temps subordonnées à
+l'accomplissement de diverses conditions, telles que la construction de
+la ligne dans un délai fixé, faute de quoi l'État garant se trouve délié
+de ses engagements en tout ou en partie. C'est le cas qui vient de se
+produire--sans aller dans l'Amérique du Sud--pour certains _chemins de
+fer_ en Toscane, soi-disant garantis par le gouvernement italien.
+
+Et l'État garant aurait bien souvent besoin d'être garanti lui-même. Que
+pouvait valoir, par exemple, l'engagement pris par le gouvernement de
+l'Equateur de suffire à toutes les défaillances de la compagnie fondée
+pour exploiter les chemins de fer de ce pays? Moins que rien. Il est à
+craindre, cependant que ce mot magique de «garantie» n'ait induit bien
+des épargnants français à opérer ce placement ruineux.
+
+ *
+
+ * *
+
+Durant quatre années de guerre où les emprunts des grands États ont
+drainé tous les capitaux disponibles, les compagnies de chemins de fer
+du monde entier n'ont pas pu faire appel au crédit. Elles vont regagner
+le temps perdu. Devant la masse des obligations offertes, le capitaliste
+ne sera jamais trop méfiant.
+
+Les chemins de fer français seront les premiers à servir. Ils ont déjà
+besoin de sommes colossales qu'il est malaisé d'évaluer même
+approximativement. Le robinet des émissions sera longtemps ouvert, sauf
+pour les heureuses compagnies rachetées comme celle de l'_Ouest_ et
+celle de l'_Est-Algérien_.
+
+Par le nouveau régime ou les nouvelles conventions qui devront forcément
+intervenir pour les chemins de fer français, le gage des obligations
+sera-t-il diminué ou accru? Le public fera bien d'y veiller. Quant aux
+chemins de fer étrangers, il importera d'être infiniment plus attentif
+et plus méfiant encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+LES VALEURS INDUSTRIELLES
+
+Mot typique du baron de Rothschild.--Mal manger et bien dormir ou
+mal dormir et bien manger?--Petit nombre de bonnes valeurs
+industrielles.--Leur instabilité.--Nécessité de connaissances spéciales
+pour les acquérir et les surveiller.--Sept conseils pratiques
+essentiels.--Les _booms_ et les _krachs_.--Des mines et spécialement des
+charbonnages français après la guerre.--Un mot sur le canal de
+Suez.--Généralités sur les actions de jouissance et les parts de
+fondateur.
+
+
+On attribuait jadis ce mot au baron Alphonse de Rothschild. Lorsque des
+gens du monde le consultaient sur l'emploi de leurs capitaux, il
+répondait invariablement: «Voulez-vous bien dormir et mal manger?
+Achetez des fonds d'État sérieux, des obligations, de la rente.
+Voulez-vous bien manger et mal dormir? Achetez des valeurs
+industrielles.»
+
+Cette manière de présenter les choses correspondait à la situation du
+marché des capitaux telle qu'elle existait voilà un quart de siècle
+environ. Les excès que nous avons vus en ces dernières années n'avaient
+pas encore été commis. Les anciennes habitudes de modération, de
+prudence, et même de légitime méfiance qui sont propres aux classes
+moyennes de notre pays restaient en honneur. C'est pourquoi il était
+d'usage d'attribuer aux valeurs représentant des capitaux engagés dans
+l'industrie une autre capitalisation que celle des valeurs à revenu
+fixe. Le loyer de l'argent étant de 3 p. 100 pour les valeurs à revenu
+fixe, c'était toujours un intérêt de 5 p. 100 qui était demandé, pour le
+moins, aux valeurs industrielles, indépendamment des chances de
+plus-value, et en compensation des risques à courir. En ce sens le vieux
+baron de Rothschild dépeignait très exactement la situation du porteur
+de valeurs à revenu fixe d'autrefois, réduit à la portion congrue mais
+qui se croyait assuré d'avoir toujours cette portion, et le porteur de
+valeurs industrielles, touchant des dividendes quelquefois copieux mais
+aléatoires.
+
+On a changé tout cela. D'abord il est apparu que les porteurs de valeurs
+à revenu fixe, malgré les sacrifices qu'ils avaient consentis sur leur
+revenu pour assurer la sécurité de leur capital, étaient exposés comme
+les autres à la ruine ou au moins à de graves diminutions de leur
+patrimoine. Ensuite les valeurs industrielles ont été l'objet d'un tel
+engouement que la plupart d'entre elles, surtout parmi les plus
+célèbres, ont été capitalisées à un taux inférieur à celui des
+obligations ou des fonds d'État les mieux garantis. On a vu, par
+exemple, l'action du canal de Suez s'établir à des cours qui la
+capitalisaient à 2 1/2 p. 100 environ, les grands charbonnages français,
+dont quelques-uns ne devaient pas tarder à être dévastés par l'invasion
+allemande, se capitaliser à moins encore. Pendant la guerre, les mêmes
+excès se sont renouvelés mais sur une échelle beaucoup plus vaste. Il
+n'a pas été rare de voir les titres d'entreprises favorisées par leur
+situation géographique ou par les bénéfices exceptionnels que leur
+apportaient les circonstances monter à des cours auxquels ils donnaient
+un revenu moindre que les meilleures valeurs à revenu fixe.
+
+Rien n'est plus déraisonnable. Le sort des valeurs industrielles dépend
+de multiples circonstances dont l'appréciation échappe à l'homme
+incompétent. Pour une qui prospère, dix végètent ou disparaissent. Le
+public est frappé de l'étonnante prospérité de quelques-unes d'entre
+elles. Il est porté à croire que toutes les valeurs similaires sont
+promises au même succès. Il retient l'exemple des fortunes qui se sont
+faites sur certaines entreprises, et il oublie tous les cas de faillite
+et de ruine, infiniment plus nombreux. Ainsi les épargnants français,
+éblouis par le canal de Suez, avaient souscrit avec confiance et sans y
+regarder de plus près aux actions du canal de Panama, parce que
+l'affaire, lancée par le même homme, semblait identique. Il faut donc
+être en garde contre les fausses analogies.
+
+Les charbonnages français de la région du Nord ont rendu millionnaires
+les familles qui y étaient intéressées depuis l'origine. On ne tient pas
+compte des risques courus par les premiers participants des sociétés de
+Bruay, de Lens, ou du fameux «denier d'Anzin». Ceux qui sont tombés du
+premier coup sur le bon gisement, qui a donné mille pour un, sont le
+très petit nombre. C'est ce qu'on appelait dans notre vieux langage
+trouver la pie au nid. Nous connaissons un capitaliste lillois qui est
+un des gros actionnaires de l'opulente société de Bruay. Quand on le
+félicite de sa perspicacité, il ne manque jamais de répondre: «Bruay m'a
+simplement rendu ce que, les miens et moi, nous avons exposé et perdu
+ailleurs. Si nous avions placé en terres ou en rentes tout l'argent que
+nous avons enfoui dans des recherches de filon, des prospections, des
+mines mort-nées, je serais peut-être aussi riche qu'avec mes actions de
+Bruay. Seulement nous avons produit.»
+
+Cette observation montre la part du capital dans la création de la
+richesse et détruit les thèses du socialisme sur le parasitisme
+capitaliste. Elle montre aussi la part de risque qui est attachée à
+l'industrie et que compensent les bénéfices.
+
+C'est pourquoi il y a une différence considérable entre l'industriel qui
+dirige lui-même son usine, influe par son intelligence et son activité
+sur la marche des affaires, et l'actionnaire qui attend le dividende au
+coin de son feu, ignorant tout, la plupart du temps, de l'entreprise à
+laquelle il est intéressé. L'acheteur ou le souscripteur ordinaire de
+valeurs industrielles devra donc toujours suivre les conseils suivants:
+
+1º. Les valeurs industrielles, comportant des aléas de tout genre, ne
+peuvent entrer que dans les portefeuilles abondants et bien garnis. Les
+personnes d'une situation modeste commettraient toujours une grosse
+imprudence en leur donnant une autre part que celle du billet de
+loterie.
+
+2º. L'imprudence inexcusable, qui confine à l'impéritie, consiste à
+mettre la totalité ou la majeure partie de son avoir dans une ou deux
+valeurs industrielles ou dans la même catégorie de valeurs. Les exemples
+abondent d'industries tuées par une invention nouvelle ou par tout autre
+cas fortuit.
+
+3º. Observer toujours la plus vive méfiance à l'égard de la réclame et
+de la publicité qui sont faites autour d'une entreprise industrielle. Le
+capitaliste est rarement en état de juger par lui-même des possibilités
+de développement d'une industrie. Des quantités d'intermédiaires sont
+intéressés à le tromper. La lecture même des plans ne renseigne pas
+toujours d'une manière infaillible ceux qui croient savoir les lire. A
+moins d'une intuition spéciale et géniale, le moyen le plus sûr de
+connaître le fort et le faible d'une affaire, c'est d'en être. Seules
+les personnes qui ont des relations loyales et sincères dans le conseil
+d'administration d'une société pourront suivre avec fruit les conseils
+de cet administrateur ami. Il y a en France des industries prospères
+dont les actions et la direction sont pour ainsi dire en famille. Dans
+tous les autres cas, le capitaliste marche au hasard.
+
+4º. Pour les valeurs non plus achetées en banque ou en Bourse, mais
+souscrites à l'émission, la méfiance doit être la même. Pourtant, il
+importe de retenir d'une manière invariable et absolue cette distinction
+essentielle: une entreprise de grande envergure et qui fait appel au
+crédit public pour des sommes considérables peut être bonne et avoir de
+l'avenir; une petite entreprise qui cherche quelques millions ne peut
+être que mauvaise, sauf un hasard extraordinaire. Il est exceptionnel
+qu'une petite affaire vraiment bonne ait recours à une émission
+d'actions par la voie de la presse et la distribution de prospectus.
+Elle trouvera des commanditaires dans un groupe ou chez des banquiers
+intelligents; ou bien ses propriétaires la garderont pour eux et leurs
+proches sans offrir de partager leurs bénéfices avec des actionnaires
+inconnus, ce qui serait de la pure philanthropie. Si par hasard
+l'affaire lancée dans le public est vraiment sérieuse, le fondateur
+passe la main en gardant la part du lion et en grevant la nouvelle
+société de telle sorte que le dividende s'évanouit.
+
+5º Toute entreprise atteint, à un moment, son apogée. Ensuite vient la
+décadence. C'est une loi de ce monde. Pour quelques valeurs que l'on
+cite (toujours les mêmes parmi des milliers) et qui, pendant trente,
+quarante, cinquante années et plus n'ont cessé d'enrichir les familles
+qui les possédaient, combien, après une période d'éclat, sont retombées
+dans la médiocrité d'une existence difficile en attendant la fin! Rien
+n'est éternel. De nouvelles habitudes, les transformations des goûts et
+de la société, une disposition législative, parfois un simple arrêté
+préfectoral suffisent à transformer une brillante affaire en affaire
+médiocre, sinon à la ruiner. Des exemples comme ceux du _Petit Journal_
+qui ne s'est pas encore relevé d'un événement politique, de la
+_Compagnie Richer_, des _Bateaux Parisiens_, des _Bouillons Duval_,
+viennent immédiatement à l'esprit. Telle industrie, brillamment conduite
+par l'homme qui l'a créée ou relevée, végétera, après sa mort, entre les
+mains de ses successeurs. Sans doute rien n'est plus difficile que
+d'apprécier le moment où une affaire ne peut plus que décroître. C'est
+une question de jugement personnel et de flair. Mais l'heureux
+possesseur d'une valeur industrielle qui a beaucoup monté est presque
+toujours bien inspiré en réalisant et en consolidant la plus-value. _Le
+bénéfice que vous ne prendrez pas vous-même, les événements se
+chargeront de vous le prendre un jour._ Cet axiome reçoit de
+l'expérience des vérifications quotidiennes.
+
+6º Étant donné ce principe, rien n'est pire que de courir après son
+argent par le système des «moyennes». Certaines personnes, voyant
+baisser la valeur qu'elles possèdent, rachètent des titres pour se
+faire, dans l'ensemble, un cours moyen et compenser leur perte. Ce
+calcul, sauf exceptions motivées, est puéril. C'est de la spéculation à
+l'aveuglette. Si la valeur est bonne, elle remontera. Si elle ne l'est
+pas, il est absurde de vous en charger davantage. D'ailleurs, à part les
+cas de force majeure, si vous n'avez pas prévu la baisse de votre
+valeur, c'est que vous étiez mal renseigné sur elle. Demandez-vous bien
+si vous l'êtes mieux à présent.
+
+7º. Les inventions qui ont apporté le développement industriel du XIXe
+siècle ont donné lieu à la formation de grandes sociétés anonymes qui
+ont enrichi leurs premiers possesseurs. Tel a été le cas des chemins de
+fer, du gaz, etc... D'après ce précédent, on a tendance à croire que
+l'exploitation des inventions nouvelles produira les mêmes effets. Mais
+l'État ou les municipalités, en livrant cette exploitation à des
+sociétés concessionnaires, ont bien soin aujourd'hui de limiter d'avance
+leurs bénéfices. L'électricité, le Métropolitain n'ont pas enrichi leurs
+actionnaires. La télégraphie sans fil non plus, même en Amérique,
+quoique les _Marconi_ n'aient peut-être pas dit leur dernier mot. Mais
+il serait prudent à l'avenir de ne plus se faire d'illusions à cet
+égard. En règle générale, la société du XXe siècle n'admettra plus que
+des services d'utilité publique donnent des dividendes aux particuliers.
+Et ces dividendes apparaîtront un jour, qui n'est peut-être pas éloigné,
+comme aussi monstrueux que les péages du temps jadis.
+
+ *
+
+ * *
+
+Si une grande circonspection s'est toujours recommandée à l'égard des
+valeurs industrielles, la même prudence s'imposera encore après la
+guerre. Les capitaux seront sollicités de toutes parts. Les promesses
+les plus alléchantes ne feront pas défaut. Les capitalistes, éprouvant
+le besoin d'accroître un revenu souvent diminué et devenu insuffisant
+par la cherté de toutes choses, auront besoin de beaucoup de lumières
+pour ne pas se tromper.
+
+Ce n'est pas que nous détournions systématiquement la fortune française,
+suivant le système si justement reproché aux grands établissements de
+crédit, de commanditer l'industrie de notre pays qui aura besoin de
+capitaux si l'on ne veut pas que la mise en valeur des ressources
+nationales reste un vain mot. La participation à des industries
+prospères est un des moyens par lesquels les patrimoines éprouvés
+pourront se reconstituer. A une condition toutefois: c'est qu'ils ne
+suivent que des guides probes et sérieux. Nous avons vu, depuis quelques
+années, des groupes de banquiers honnêtes et actifs pousser au
+développement industriel de plusieurs régions de la France, en
+particulier celles de Nancy et de Grenoble. Les capitalistes qui les ont
+écoutés n'ont eu, la plupart du temps, qu'à s'en féliciter. Il y a là
+une question de confiance personnelle fondée sur l'expérience et les
+services rendus. Il est hautement souhaitable que, partout en France, la
+banque collabore avec l'industrie et le capital en y mettant la même
+probité et la même intelligence. L'avenir et le salut du pays sont là.
+
+On escompte pour les années à venir un renouveau prodigieux de la vie
+économique. Ce renouveau est dans la nature des choses, car, de tous
+côtés, après l'effroyable crise de la guerre, le besoin en produits
+manufacturés sera immense. Toutefois la concurrence sera âpre entre les
+nations. Les crises déterminées par la situation financière et monétaire
+des divers pays belligérants seront fréquentes et redoutables,
+entraînant avec elles des krachs et des faillites. En outre, et surtout,
+l'industrie devra faire une part de plus en plus large à son personnel
+ouvrier. L'augmentation des salaires et la réduction des heures de
+travail pèseront sur les bénéfices. La journée de huit heures,
+considérée jadis comme une revendication extrême qui devait mettre la
+production en péril, sera bientôt un minimum. Il y a des syndicats
+d'ouvriers anglais qui demandent déjà la semaine de trente heures. En
+attendant qu'un équilibre s'établisse ou qu'une réaction salutaire
+contre la «vague de paresse» se produise, l'industrie subira de
+violentes secousses.
+
+Il est d'ailleurs probable que la concurrence universelle incitera
+certains pays où le travailleur est sobre et peu exigeant à produire
+plus que les autres. Les rivalités économiques n'en seront que plus
+terribles. Il n'est peut-être pas absurde d'imaginer que la Chine, par
+exemple, où la main-d'oeuvre est abondante et bon marché,
+s'industrialise sous l'influence européenne, américaine ou japonaise. Ce
+serait alors une «invasion jaune» d'un genre imprévu. Sans aller
+jusqu'en Chine, on peut redouter qu'une Allemagne travailleuse n'écrase
+les marchés. L'avenir de l'industrie française dépend non seulement de
+l'effort qui sera fourni par les individus mais de l'esprit public et
+des méthodes du gouvernement.
+
+Bien d'autres hypothèses peuvent être faites sur les difficultés qui
+attendent l'industrie. En tout état de cause, ce qu'il ne faut pas
+perdre de vue, c'est l'invincible mouvement qui emporte le XXe siècle
+vers de nouveaux rapports du capital et du travail et de nouvelles
+formes de la vie économique et sociale. Ces formes seront profondément
+différentes de celles qu'a connues le siècle précédent, au commencement
+de la grande industrie, qui fut l'âge d'or du capitalisme.
+
+La régie et même peut-être la nationalisation des mines sont un
+phénomène avec lequel il faudra principalement compter, dût-il être
+passager. La tendance actuelle est de négliger les risques courus par le
+capital qui a mis en valeur les exploitations minières pour considérer
+qu'il n'est pas juste que des richesses naturelles, extraites de la
+terre par le travail humain, profitent à des particuliers. De plus en
+plus, l'État prélèvera donc une part sur les bénéfices. Les mines
+nouvelles seront ainsi, dans l'avenir, condamnées à un médiocre
+rendement jusqu'à ce que, les capitaux ne se trouvant plus pour faire
+les frais d'exploitations nouvelles, on leur rende la liberté.
+
+Les charbonnages français de la région du Nord ont une haute réputation
+méritée par la richesse de leurs gisements. Mais l'erreur qui consiste à
+croire qu'ils valent tous Anzin a entraîné plus d'une déception.
+Plusieurs d'entre eux, et des meilleurs, ont souffert de la guerre et
+des dévastations allemandes. C'est, par exemple, le cas de _Courrières_.
+Il faudra des sommes énormes et du temps avant que leur exploitation
+normale puisse reprendre. Certaines personnes croiront peut-être qu'avec
+la paix les dividendes d'avant 1914 vont immédiatement reparaître. Avant
+d'effectuer des placements de cette nature, elles seront sages de se
+renseigner avec soin.
+
+Dans leur immense variété, les mines de toutes sortes ont un trait
+commun: c'est qu'elles sont sujettes à s'épuiser. C'est ainsi qu'on a vu
+mourir, dans ces dernières années, plusieurs mines, notamment de cuivre,
+jadis prospères. Les professionnels sont renseignés sur la durée des
+gisements. C'est une chose que le grand public ignore ou connaît mal.
+Faute d'être informé, on s'expose donc à des surprises désagréables.
+
+Les mines d'or ont une durée particulièrement brève qui, parfois,
+n'excède pas une dizaine d'années. Ainsi s'explique qu'elles se
+capitalisent parfois à 8 et 10 pour 100. Les personnes qui sont séduites
+par ce gros revenu apparent ne se doutent pas, au premier abord, qu'il
+s'agit d'un revenu éminemment passager et périssable.
+
+Les actions des mines d'or sont surtout des valeurs spéculatives. Elles
+ne peuvent être touchées avec profit que par les personnes renseignées,
+qui suivent la Bourse de près et qui manient et remanient constamment
+leur portefeuille. Leur caractère est très bien illustré par cette chose
+vécue. Il y avait une fois un savant économiste qui employait sa science
+à la bonne administration de ses biens. Cet économiste avait une parente
+dont le pécule était modeste et il avait promis de lui donner, à la
+première occasion, un conseil de placement profitable. L'économiste tint
+parole. Ayant été des premiers à discerner l'avenir des mines d'or du
+Transvaal, il fit signe à sa cousine. Et les mines d'or montèrent,
+montèrent. Le jour vint où l'économiste expérimenté jugea que
+l'ascension était suffisante et même excessive et il réalisa son
+bénéfice. Cependant il avait oublié sa parente. Et les mines d'or
+redescendirent aussi vite qu'elles avaient monté. Après le _boom_ ce fut
+le _krach_. Après avoir touché la fortune, la pauvre femme fut ruinée.
+
+Cette histoire vraie montre que, pour se porter sur certaines valeurs,
+il faut être un spécialiste et même, dans toute la force du terme, un
+savant. Elle prouve aussi la vérité de l'axiome que nous avons énoncé
+plus haut: tout bénéfice qu'on ne prend pas soi-même, les événements se
+chargent de le prendre. A combien d'autres valeurs que les mines d'or
+qui ont eu une prospérité éphémère, à combien de sociétés de caoutchouc,
+de pétrole, de soie artificielle, etc... s'appliquerait l'anecdote que
+nous venons de raconter!
+
+Il n'y a pas de progrès indéfini. Toute entreprise atteint un jour sa
+limite. On pourrait faire une liste nécrologique de celles qui passaient
+jadis pour être hors de pair. Souvent aussi une valeur vit encore sur sa
+vieille réputation alors qu'elle porte déjà en elle-même le principe de
+son dépérissement.
+
+Un mot, pour finir, de la reine des valeurs industrielles, qui est le
+_Canal de Suez_. Ses actions et ses titres divers (parts de fondateur,
+société civile, obligations) jouissent de la faveur la plus légitime.
+L'actionnaire de cette puissante compagnie est l'associé d'une compagnie
+plus puissante encore: l'Angleterre qui possède les 176 000 actions
+vendues par le prodigue Ismaïl en 1875 et que le gouvernement français
+négligea d'acheter. Gomme le disait alors le _Times_: «La position d'une
+compagnie dont le propriétaire principal est la première puissance
+maritime et coloniale du monde est tout autre chose que celle d'une
+compagnie composée d'une multitude de petits actionnaires français.
+Toute éventualité qui porterait atteinte aux droits de la compagnie
+trouvera devant elle, non plus une faible association d'actionnaires,
+mais toute une nation qui peut se faire respecter.»
+
+C'est pourquoi, pendant la guerre, malgré la réduction du trafic et des
+dividendes, les titres de Suez se sont maintenus à de hauts cours. Pour
+protéger le canal menacé par les Allemands, l'Angleterre a fait un
+effort considérable. Placée sous la sauvegarde de l'Empire britannique,
+entourée de garanties internationales, cette propriété privée possède
+des privilèges exceptionnels, indépendamment de ses propres causes de
+prospérité.
+
+Il est probable qu'avec la reprise de l'activité maritime dans le monde,
+les recettes du canal de Suez ne tarderont pas à regagner leur niveau
+d'avant la guerre. On peut même entrevoir des bénéfices encore plus
+considérables avec la mise en valeur de la Mésopotamie et de l'Arabie,
+le développement de l'Afrique du Sud, etc...
+
+On n'oubliera pas, cependant, que le canal de Suez lui-même sera soumis
+tôt ou tard à la loi commune qui veut que tout change et que tout meure.
+Sans doute aucune concurrence, ni par voie de terre ni par le canal de
+Panama, ne le menace sérieusement. La victoire de l'Allemagne lui eût
+porté un coup redoutable. Ce péril n'existe plus. Le canal semble assuré
+d'une longue tranquillité.
+
+Et pourtant, qui sait?
+
+Qui sait si, un jour, le réveil des nationalités, après avoir embrasé
+l'Europe orientale, ne s'étendra pas à l'Orient proprement dit?
+L'occupation de l'Égypte par les Anglais se heurte déjà à un
+nationalisme égyptien capable de devenir la source de grosses
+difficultés. Et qui sait aussi, dans un autre ordre d'idées, si les
+transports aériens ne sont pas appelés à prendre une extension imprévue?
+C'est une idée qui commence à rencontrer moins d'incrédules qu'hier,
+puisque les gouvernements se préoccupent de réglementer la navigation
+aérienne.
+
+Admirables valeurs, les actions du canal de Suez ne doivent pas être
+regardées comme un mol oreiller sur lequel les porteurs actuels, ou du
+moins leurs enfants, pourront éternellement dormir.
+
+ *
+
+ * *
+
+Le public est en général peu informé de la nature réelle des valeurs
+industrielles qui sont en circulation. Il ne doit pas perdre de vue,
+cependant, que le _nominal_ de l'action se distingue de son _cours en
+Bourse_. Prenons par exemple une action du canal de Suez au nominal de
+500 francs. C'est à 500 francs que sera remboursée chaque action d'après
+le tirage au sort. En outre le porteur reçoit une action de dividende ou
+de jouissance.
+
+La différence entre ce capital de 500 francs et le cours de Bourse,
+généralement représentée à peu de chose près par le cours de l'action de
+jouissance, est ce que les Anglais appellent «de l'eau», c'est-à-dire
+une estimation des bénéfices de l'entreprise. Mais, à la liquidation
+finale (fin de concession, par exemple, pour le canal de Suez), les
+actionnaires ne sont nullement certains de retrouver cette valeur dans
+l'actif de la société, actif qu'ils auront à se partager. C'est le cas
+que nous avons vu pour les mines à épuisement rapide dont l'actionnaire
+doit amortir lui-même le capital. C'est un fait que beaucoup de
+personnes perdent de vue et qui les expose à des surprises désagréables.
+
+Les _parts de fondateurs_ ne doivent être acquises qu'à bon escient. En
+premier lieu, elles n'ont aucun droit sur l'actif social mais seulement
+sur les bénéfices. Elles ne sont donc que «de l'eau». En second lieu,
+leur participation aux bénéfices varie selon les statuts de la société.
+Parfois, mais pas toujours, le dividende des parts croit beaucoup plus
+vite que celui des actions. Les personnes informées sont au courant et à
+l'affut de ces particularités.
+
+Les augmentations de capital des entreprises prospères donnent souvent
+lieu à des manoeuvres que nous devons signaler. Les administrateurs font
+une publicité réduite pour écarter autant que possible les actionnaires
+de la souscription et user de leur droit à leur place. La publicité est
+toujours considérable pour les valeurs mauvaises ou médiocres. Elle est
+presque secrète pour les bonnes. Aux porteurs de s'occuper de leurs
+affaires et de les suivre avec attention. Il n'y a pas de philanthropie
+en affaires.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES OBLIGATIONS INDUSTRIELLES
+
+Ce genre de placement peut être fort recommandable.--Il est de très
+bonnes obligations industrielles, mais toutes ne sont pas
+bonnes.--Comment les distinguer.--Nécessité de les diversifier et de ne
+pas se cantonner dans une seule branche d'industrie.--Les bons 6 p. 100
+et les prochaines émissions de l'industrie française.--Des titres de
+premier ordre et peu connus: les obligations des services municipaux
+américains.--Leurs avantages et leurs garanties.--Comment les choisir et
+comment les acheter.
+
+
+Les obligations des grandes sociétés industrielles, quand elles sont
+gagées sur l'actif d'entreprises prospères, peuvent être des valeurs
+excellentes. La cote de la Bourse de Paris, de Lyon et de Marseille en
+présente une grande variété. Il s'agit seulement de savoir choisir.
+
+Les observations que nous avons faites au sujet des actions
+industrielles s'appliquent encore ici, mais avec moins de force et plus
+de largeur. Des sociétés capables de réserver des mécomptes à leurs
+actionnaires peuvent offrir des garanties de premier ordre à leurs
+obligataires.
+
+L'ancienne _Compagnie des Omnibus_, dans les années pénibles de sa fin
+de concession, a tenu fidèlement tous ses engagements. C'est que, si son
+exploitation était devenue difficile, ses gages, représentés par le
+terrain de ses dépôts, restaient sûrs. Actuellement, les actions du
+_Métropolitain_ ne constituent pas un placement recommandable. Mais les
+obligations de la même société offrent de bonnes garanties.
+
+Les obligations industrielles judicieusement choisies sont un élément
+digne de composer la fortune des personnes prudentes. Il faut se
+souvenir cependant que le nom d'obligation n'est pas par lui-même une
+assurance contre tous les risques. En cas de faillite, les obligataires
+viennent à leur rang parmi les créanciers, à moins qu'ils n'aient reçu
+une hypothèque spéciale. Il va sans dire que les obligations munies
+d'une première hypothèque doivent toujours être préférées à celles de la
+seconde ou de la troisième série à moins qu'il ne s'agisse, par exemple,
+du _Canal de Suez_, dont les obligations ont toutes la même sécurité
+quelle que soit leur série.
+
+Les obligations industrielles participant aux vicissitudes de
+l'industrie, il importe donc de ne rechercher que les titres de sociétés
+connues pour leur prospérité et leur bonne gestion. Il est fréquent
+d'ailleurs que ces sociétés, lorsqu'elles empruntent de l'argent,
+s'adressent d'abord à leurs propres actionnaires et leur réservent le
+droit de souscrire. Il est clair que les obligations d'affaires comme
+les _Aciéries de la Marine_ ou le _Creusot_ sont des titres de premier
+ordre. Leurs pareils pourraient se compter assez vite.
+
+Il est à conseiller surtout aux personnes qui affectionnent ce genre de
+placements, de les diversifier et de ne pas s'exposer à suivre le sort
+d'une seule branche d'industrie qui peut, à un moment donné, être
+atteinte par une crise. Nous en avons un exemple avec les sociétés
+d'éclairage et de chauffage par le gaz qui sont presque toutes frappées.
+La même remarque peut s'appliquer aux compagnies françaises de
+transports maritimes, dont l'avenir est encore obscur, et qui ont passé
+par des jours si difficiles avant leur faveur récente.
+
+Les sociétés industrielles, pendant la guerre, ont fait au crédit des
+appels tentants sous la forme de bons à 6 p. 100 nets d'impôts qui ont
+procuré, en général, un bénéfice aux souscripteurs. Il est probable que,
+dans la période de reconstitution économique qui se prolongera après la
+guerre, ces appels au crédit vont se multiplier. Il ne faudrait pas
+croire que toutes les obligations à gros rendement qui seront offertes
+présenteront autant d'avantages et il ne faudra pas les prendre les yeux
+fermés avec une égale confiance, ni se fier à la réclame. Un prospectus
+a tôt fait de présenter comme des garanties de premier ordre des
+terrains nus ou des installations hors d'usage. En outre, les conditions
+de l'industrie française après la guerre resteront fort incertaines, et
+il est fort possible que, pendant une période de transition, les
+entreprises qui ne reposent pas sur des bases très solides soient
+dangereusement secouées.
+
+ *
+
+ * *
+
+Il existe d'excellentes obligations industrielles étrangères, mais la
+surveillance et le choix en sont encore plus malaisés que pour celles de
+notre pays. Il y faut des connaissances spéciales qui ne sont à la
+portée que d'un très petit nombre de personnes, à qui leur situation ou
+leurs relations permettent d'être renseignées de première main.
+
+Nous voulons cependant attirer l'attention sur une catégorie de valeurs
+fort sûres et d'un très bon rendement. A part quelques capitalistes bien
+guidés ou très informés, elles sont à peu près ignorées du public
+français. Nous voulons parler des _obligations des services municipaux_
+aux États-Unis.
+
+Les sociétés d'eau, de lumière, de traction, de téléphones des grandes
+villes des États-Unis sont des entreprises extrêmement prospères, parce
+qu'elles ont pour clientèle une population toujours croissante. Pendant
+ces quarante ou cinquante dernières années, elles ont résisté à toutes
+les crises économiques dont les chemins de fer et les autres industries
+ressentaient les répercussions, parfois jusqu'à y succomber.
+
+«Les obligations de services municipaux émises par des sociétés bien
+organisées et bien dirigées, écrit un auteur qui en a fait une étude
+particulière[10], sont considérées aux États-Unis comme le placement
+idéal pour des rentiers, pour des veuves ou mineurs, autrement dit pour
+toutes les personnes éloignées des affaires. Le fait que beaucoup de ces
+obligations sont classées parmi les placements légaux que peuvent faire
+les banques d'épargne et les _trustees_ (curateurs) est significatif,
+quand on se rappelle que seules les obligations de chemins de fer de la
+première classe (rapport maximum 4 p. 100), sont rangées dans ces
+placements autorisés par la loi. Rappelons à ce sujet que les lois qui
+limitent ces placements sont très sévères, _que les obligations ainsi
+autorisées portent le timbre spécial de l'État_ et qu'un _trustee_ ne
+peut être tenu responsable s'il survient une perte dans le capital
+confié à ses soins et placé de cette façon.»
+
+ [10] _Les obligations américaines et le portefeuille français_, par
+ LIONEL DE MONTESQUIOU (chez Marcel Rivière).
+
+Les obligations des grands services municipaux américains appartenant à
+cette catégorie pour ainsi dire légale, méritent vraiment le nom
+déplacement idéal si l'on considère qu'elles offrent avec la sécurité du
+capital, un rendement élevé (5 à 5 1/2 p. 100). Mais la sécurité du
+capital est bien, en ce moment, et sera pour longtemps ce qui intéresse
+le plus le capitaliste. Les obligations de services municipaux ont
+l'avantage que les sociétés émettrices possèdent et entretiennent un
+fonds d'amortissement (ce dont se dispensent les compagnies de chemins
+de fer des États-Unis). Le remboursement des obligations se fait à date
+fixe et, en cas de remboursement anticipé, avec une prime stipulée sur
+le titre et qui peut aller de 5 à 10 p. 100.
+
+Un patrimoine contenant une certaine quantité de ces obligations, qui
+répondent aux besoins et aux principes que nous avons exposés,
+posséderait donc aussi quelques-unes des garanties les plus solides dont
+puissent jouir humainement des capitaux dans le monde contemporain. La
+diversité de ces titres, les dates multiples de leur remboursement plus
+ou moins rapproché, permettent en outre aux capitalistes de rentrer dans
+leurs fonds à des époques prévues d'avance. Quant à la solvabilité des
+sociétés, l'objection tirée de la concurrence illimitée et de l'absence
+de monopoles en Amérique n'est pas valable, étant donné que, de même que
+pour les chemins de fer, il s'est établi pour les services municipaux
+des monopoles de fait.
+
+Mais comment choisir et se procurer ces valeurs incomparables? Elles
+sont extrêmement nombreuses et il n'en peut être donné une liste
+limitative. L'auteur que nous avons cité plus haut prend, par exemple,
+pour types de son étude économique l'_Edison Electric Illuminating Cy of
+Boston_, la _Philadelphia Electric_, la _Toronto Electric Light_,
+l'_American Telegraph and Telephone_, l'_American Light and Traction_,
+etc... Il va sans dire que les services municipaux de première classe
+sont infiniment plus nombreux.
+
+Leurs obligations ne sont pas négociées dans les Bourses américaines.
+Elles ne sont cotées qu'en banque, parce que, très bien classées, elles
+changent de main moins souvent que d'autres valeurs. Pour les acquérir
+(ce qui ne sera possible que quand l'exportation des capitaux français
+sera redevenue libre) il faut donc s'adresser à des banquiers
+américains. Bien entendu, faute d'une connaissance intime des choses
+américaines qui permette au capitaliste français un choix personnel et
+un contrôle direct, il importe de ne s'adresser qu'à des banques dont
+l'honorabilité soit notoirement au-dessus de tout soupçon, et de bien
+définir le genre de valeurs qu'on veut acheter, selon les indications
+que nous avons données plus haut, c'est-à-dire les obligations
+autorisées revêtues du timbre spécial.
+
+A cet égard aussi, les grandes fortunes, qui ont déjà la faculté de
+diversifier leurs placements, sont bien plus favorisées que les petites
+et les moyennes, dont les détenteurs n'ont pas les mêmes moyens
+d'information. Cependant celui qui possède un capital, qui veut le
+conserver et le léguer autant que possible intact à ses enfants doit se
+donner de la peine, s'instruire et se renseigner sans cesse. C'est la
+conclusion qu'on doit tirer de ce chapitre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ACTIONS DES BANQUES ET DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT
+
+Caractère dangereux de ces valeurs.--Absence de contrôle des
+actionnaires sur la marche des affaires sociales.--Différentes sortes de
+banques.--Les banques d'émission à privilège.--Les grands établissements
+de crédit: le système dont ils ont vécu paraît usé.--Les banques
+d'affaires.--Les Crédits fonciers et les sociétés immobilières: leurs
+actions et leurs obligations.
+
+
+L'industrie de la banque est fort complexe et elle a toujours été très
+aléatoire. Des krachs célèbres, comme celui de l'_Union générale_, en
+sont la preuve. Trop d'éléments entrent en jeu dans la prospérité et la
+déconfiture de ces affaires, depuis la situation économique générale
+jusqu'à l'habileté et la probité des directeurs. Ces valeurs conviennent
+mal, surtout dans les circonstances actuelles, aux personnes qui se
+contentent de toucher paisiblement leurs dividendes.
+
+Nous avons connu le chef d'une des plus importantes sociétés anonymes de
+crédit, à qui sa direction valait des émoluments considérables.
+Cependant, pour sa part, il ne possédait, de sa maison, que juste le
+nombre d'actions nécessaire, d'après les statuts, pour appartenir au
+conseil d'administration. Ce cuisinier, pourtant particulièrement expert
+et adroit, se méfiait de sa propre cuisine. Combien le public ne doit-il
+pas se méfier davantage, lui qui ne tient pas la queue de la poêle!
+
+Le contrôle des actionnaires sur l'activité et les résultats des banques
+est inexistant. Nuls bilans, nuls comptes rendus ne sont plus sommaires
+que ceux de ces entreprises. Sous prétexte que des renseignements
+fournis en Assemblée générale profiteraient aux concurrents et nuiraient
+à la société, les administrateurs s'enferment dans le mystère. Pour les
+suivre, il faut donc avoir la foi et les affaires d'argent veulent autre
+chose qu'une foi aveugle.
+
+On sait que les Banques se spécialisent dans les diverses manières de
+pratiquer le commerce de l'argent. Il n'existe que d'assez lointains
+rapports, par exemple, entre la _Banque de France_ qui émet du
+papier-monnaie avec privilège de l'État et les établissements de crédit
+qui, eux-mêmes, ont divers genres d'activité.
+
+Les actions de la _Banque de France_ constituent un des placements
+autorisés pour les remplois dotaux, ce qui ne veut pas dire qu'elles
+soient à l'abri des fluctuations. Leurs cours ne se sont pas fait faute
+de varier avec les bénéfices, eux-mêmes très variables, de la société.
+La guerre a été favorable à la Banque qui, de son côté, a rendu
+d'immenses services à l'État, peut-être trop, car elle en est devenue, à
+tous les égards, surtout à celui du crédit, une dépendance. Elle y a
+gagné le renouvellement de son privilège, ce qui la met à l'abri des
+attaques dirigées contre elle dans le Parlement et dans la presse. Aussi
+les cours sont-ils élevés. Le propre de la Banque de France est de
+gagner plus d'argent en temps de crise, où le taux de l'intérêt est
+élevé, que dans les temps calmes et prospères. On peut se régler
+là-dessus pour acheter et vendre ses actions qui ont d'ailleurs
+l'inconvénient d'être nominatives.
+
+La _Banque d'Algérie_, qui joue dans notre grande possession africaine
+le même rôle que la Banque de France dans la métropole, a enrichi assez
+rapidement ses actionnaires au cours des dernières années. Avec le
+développement de notre Afrique du Nord, elle peut avoir encore des
+perspectives. Pourtant les personnes qui entreraient aujourd'hui dans
+cette valeur ne doivent pas, semble-t-il, compter que les cours seront
+en perpétuelle ascension. On peut en dire autant de la _Banque de
+l'Afrique Occidentale_ qui a pourtant des chances de se développer avec
+cette colonie d'avenir. Quant à la _Banque d'Indo-Chine_ elle a à
+compter avec les crises monétaires si fréquentes en Extrême-Orient et
+avec l'instabilité des choses asiatiques.
+
+Les grands établissements de crédit, qui sont comme le Louvre et le Bon
+Marché de la finance, se livrent à des opérations bien différentes. Ils
+se règlent sur le modèle du _Crédit Lyonnais_ dont la principale
+industrie consiste d'abord à attirer les déposants par des commodités
+comparables à celles des grands magasins, ensuite à ne leur servir qu'un
+intérêt très faible, et à employer ces dépôts d'une manière sûre et plus
+fructueuse, la différence formant le bénéfice de l'établissement.
+D'autre part, ces maisons aux succursales multiples placent dans leur
+large clientèle des titres sur lesquels elles touchent des commissions
+souvent considérables, mais dont l'actionnaire ne connaît jamais le
+montant, qui fait partie du secret de la direction.
+
+C'est pourquoi nous conseillons fermement de ne pas accepter les yeux
+fermés les titres recommandés par les agences des établissements de
+crédit, peu regardants sur la qualité du papier qu'ils placent pourvu
+qu'ils touchent la commission. Le public a fait cette expérience à ses
+dépens sur une large échelle et il a appris que les magasins de valeurs
+écoulaient, comme le plus vulgaire épicier, des marchandises avariées
+sans égard pour leur clientèle. Bien que la foule des gogos soit
+innombrable et se renouvelle sans cesse, on peut penser que les
+établissements de crédit auront quelque difficulté à continuer ce genre
+de commerce. D'autre part, il n'est pas certain qu'ils puissent
+persister à faire fructifier leurs dépôts de la même façon que par le
+passé et à appliquer la maxime: «Les affaires, c'est l'argent des
+autres.» A tous les points de vue, les établissements de crédit ont
+abusé du public. En se désintéressant de l'industrie française, ils
+n'ont pas acquis la gratitude de la collectivité. La formule grâce à
+laquelle ils réalisaient des bénéfices semble bien périmée. En
+trouveront-ils une autre qui soit sûre et productive? Les signes n'en
+paraissent pas encore. Enfin la situation de certaines de ces maisons
+est pénible; c'est le moins qu'on en puisse dire. Leurs actions offrent
+donc peu d'attraits.
+
+Il y a un troisième genre de banques, dont la _Banque de Paris et des
+Pays-Bas_ est le type, qui ont pour spécialité de lancer des affaires et
+de gérer un vaste portefeuille de fonds d'États et de valeurs
+industrielles et autres. L'actionnaire de ces banques s'en remet à la
+compétence de la direction. On a dit que c'était un moyen, pour le
+rentier paisible et privé de connaissances particulières, de participer
+à un patrimoine administré par des hommes du métier et de s'intéresser
+sans risque à l'industrie. C'est vrai. Seulement on ne voit guère que
+ces banques enrichissent leurs actionnaires, ce qui est la preuve de ce
+que nous avons dit plus haut des valeurs industrielles qui, l'une dans
+l'autre, les bonnes compensant les mauvaises, finissent par laisser leur
+possesseur Grosjean comme devant. La variété même des entreprises
+auxquelles s'intéressent les banques de ce genre, si elle constitue
+d'une part une assurance, leur interdit d'autre part d'espérer de
+notables plus-values.
+
+Quant aux banques étrangères, d'une façon générale, il convient de les
+laisser de côté. Aux aléas propres au commerce de l'argent, elles
+joignent trop d'inconnu. Ne peuvent toucher à ce domaine que des
+personnes très bien renseignées.
+
+Restent enfin les crédits fonciers et les sociétés immobilières. Ces
+établissements ont eu une grande vogue et des jours heureux durant les
+années qui ont précédé la guerre. Il n'en a pas toujours été ainsi. Le
+_Crédit foncier de France_, (aujourd'hui si solide qu'en 1914 il a
+refusé de se prévaloir du moratorium et qu'il a payé à guichets ouverts)
+a connu autrefois de bien tristes moments. Heureusement l'expérience lui
+a profité. Le sort cruel de la société des _Immeubles de France_ ne doit
+pas être oublié non plus.
+
+Les résultats de ces établissements dépendent pour une part du sérieux
+de leur gestion et, pour l'autre, de la valeur de la propriété rurale et
+urbaine. Quand cette valeur est stable ou en ascension, quand les prêts
+ne sont consentis qu'avec des garanties sérieuses, quand la direction ne
+se livre pas à des spéculations téméraires, les résultats sont
+satisfaisants. Mais il faut que ces conditions soient réunies.
+
+Dans les pays neufs, les crédits fonciers ont un vaste champ d'activité.
+C'est le cas des crédits fonciers du Canada et de la République
+Argentine où des capitaux français sont intéressés. Il ne faut pas
+oublier pourtant que les pays neufs sont sujets à des crises profondes.
+
+Il est plus sage d'ailleurs d'acquérir des obligations plutôt que des
+actions des crédits fonciers. Les obligations du Crédit foncier de
+France ont une réputation de solidité très méritée. En dehors des
+sociétés que nous venons de citer, il existe en Égypte et dans les pays
+Scandinaves des Banques hypothécaires dont les obligations, cotées à la
+Bourse de Paris, sont convenablement garanties. C'est un bon élément de
+diversité dans les portefeuilles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LA SPÉCULATION ET LA BOURSE
+
+Dangers de la spéculation à terme.--La partie est inégale et
+déloyale.--Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui jouent à
+l'aveuglette.--La contre-partie.--La spéculation au comptant.--Dans
+quelle mesure on peut s'y livrer.--Les arbitrages.--Nécessité d'une
+étude attentive des mouvements de Bourse: c'est une science et un
+métier.--Conseils pour la vente et l'achat des valeurs et la gestion des
+patrimoines.--Dangers des engouements et des paniques.
+
+
+La spéculation consiste essentiellement à vendre des marchandises qu'on
+ne possède pas ou bien à acheter des marchandises sans avoir l'argent
+qu'il faudrait pour les payer. Dans le premier cas, on parie que le prix
+de la marchandise diminuera, et l'on joue à la baisse. Dans le second
+cas, on parie que ce prix montera et l'on joue alors à la hausse.
+
+On spécule ainsi sur les métaux, la farine, le café, etc... A la Bourse
+des valeurs, les marchandises sont des fonds d'État, des actions, des
+obligations. Ce jeu est organisé. Il est légal autant que celui des
+courses. Il n'en constitue pas moins un des moyens les plus immoraux qui
+soient de détrousser le public à qui les agents de change, officiers
+ministériels, offrent le moyen de perdre son argent.
+
+Nous n'exposerons pas le mécanisme de la spéculation à terme. On sait,
+en gros, qu'il suffit de fournir une «couverture» suffisante et de payer
+les intérêts de quinzaine ou «reports» pour se livrer à ces opérations.
+Les lecteurs de cet ouvrage n'ont besoin de connaître qu'une chose: les
+raisons qu'il y a de ne jamais céder à la tentation de mettre le doigt
+dans cet engrenage, ni aux tentateurs qui promettent monts et
+merveilles.
+
+On cite des fortunes qui se sont faites à la Bourse. Ces bénéfices n'ont
+pu être obtenus que par la ruine d'autres joueurs. En face des gagnants,
+il y a les perdants. On peut dire que les uns et les autres se recrutent
+dans deux catégories éternelles: les naïfs qui se fient à la chance ou à
+des raisonnements mal étayés et qui sont généralement victimes d'une
+réclame éhontée, et les habiles qui disposent, non seulement de vastes
+capitaux et de puissants moyens par lesquels ils peuvent au besoin
+influencer le marché, mais encore de renseignements qui ne sont pas à la
+portée des simples mortels. La partie n'est pas égale. Les dés sont
+pipés et c'est la lutte du pot de terre contre le pot de fer.
+
+Deux exemples aujourd'hui historiques suffiront, pensons-nous, à
+dégoûter de jamais tenter la chance de la Bourse. On sait que la
+première guerre balkanique, celle de 1912, fut engagée par l'initiative
+du roi Nicolas de Monténégro. Ce prince peu scrupuleux se livrait à
+l'agiotage, et, cette fois, il s'y livra à coup sûr car, en déclarant la
+guerre à la Turquie, il détermina lui-même une chute des cours sur tous
+les marchés européens. Il était donc certain de gagner en prenant à
+l'avance une position à la baisse. De même, dans l'été de 1914, le
+fameux baron Rosenberg et quelques autres financiers austro-allemands de
+Paris qui savaient que la guerre était imminente et décidée par
+l'Allemagne, empochèrent de nombreux millions en vendant de la rente
+française, ce qui constituait à leurs yeux une simple avance sur la
+contribution dont Guillaume II se proposait de frapper la France
+vaincue.
+
+On voit combien il est téméraire et même absurde, dans ces conditions,
+d'affronter les risques de la Bourse. Le vulgaire joue les yeux fermés
+contre des gens qui connaissent le dessous des cartes. Il joue, en
+outre, avec des ressources faibles et limitées contre des détenteurs de
+capitaux considérables. Sans compter que les calculs les plus savants
+peuvent être dérangés par des événements imprévus. Il est arrivé de se
+tromper à Talleyrand lui-même qui trafiquait à la Bourse de ses
+renseignements diplomatiques et de son expérience. A plus forte raison,
+l'homme qui ne suit la marche des choses que d'après des journaux
+souvent influencés à dessein par les grands spéculateurs, ou qui s'en
+rapporte à de vagues «on dit», à ce que l'on appelle des «tuyaux»,
+est-il condamné d'avance à perdre, croyant à son flair après quelques
+occasions où la chance l'aura servi.
+
+Comment lutter, par exemple, avec ce banquier qui, averti
+professionnellement par des signes ignorés des profanes, suppute les
+variations prochaines du marché de l'argent avec un risque d'erreur
+minime? Comment lutter encore avec ces administrateurs d'une société qui
+savent, trois mois avant tout le monde, si le dividende sera augmenté ou
+diminué, si le titre montera ou baissera, et qui, souvent, propagent des
+bruits exactement contraires à la vérité? Ce qu'on appelle la
+_contre-partie_ n'est pas seulement la basse escroquerie d'intermédiaire
+véreux. Faire le contraire de ce qu'on dit est l'usage de la Bourse. Les
+vieux Parisiens ont souvent conté l'histoire de ce financier qui, tous
+les jours, et jusqu'en famille, répétait: «Les Lombards vont bien. Les
+Lombards monteront.» Et son fils, jeune homme sans expérience, de se
+mettre à la hausse sur les Lombards. La baisse n'ayant pas tardé à se
+produire, le fils fit des reproches à son père. «Imbécile, lui dit
+l'autre, sache donc que je m'entraînais à dire que les Lombards allaient
+bien parce que j'étais moi-même vendeur, sachant qu'ils allaient mal.»
+
+En résumé, nous ne saurions assez conseiller de fuir les spéculations de
+Bourse, qui ont ruiné tant de malheureux imprudents, et de fermer
+l'oreille aux suggestions de courtiers malhonnêtes et intéressés, qui
+proposent des combinaisons mirifiques.
+
+Par contre, il est tout à fait inoffensif et même recommandable, lorsque
+le marché à terme est en pleine activité, d'y recourir pour acheter des
+titres dont on se propose d'obtenir livraison ou pour vendre des valeurs
+que l'on possède effectivement. Le marché à terme, plus large que le
+marché au comptant, permet d'opérer sur de plus grandes quantités et
+avec de moindres variations de cours. Ce qu'on doit éviter et regarder
+comme un jeu pire que le baccara ou la roulette, c'est l'achat ou la
+vente à découvert, c'est-à-dire sans argent pour lever les quantités
+achetées ou sans titres pour livrer les quantités vendues.
+
+ *
+
+ * *
+
+Les opérations au comptant n'offrent pas les mêmes risques et elles
+peuvent augmenter les revenus des personnes adroites et prudentes. Au
+fond, l'acquéreur d'une valeur mobilière, comme celui d'une maison ou
+d'un pré, pense toujours faire une bonne affaire et espère une
+plus-value. D'autre part, comme nous l'avons vu, il est imprudent de
+s'endormir sur le portefeuille en apparence le mieux composé. Il y a des
+valeurs qui vieillissent et qu'on a intérêt à vendre pour les remplacer
+par d'autres. Le rentier modeste lui-même, nous l'avons dit plus haut,
+ne doit pas cesser de se renseigner, d'être vigilant et actif autant
+qu'économe, sous peine de voir son capital fondre par l'usure du temps.
+
+Le capitaliste intelligent, sans se départir de la plus stricte
+prudence, peut faire de temps en temps, dans la composition de ses
+valeurs, des changements avantageux qu'on nomme en Bourse des
+_arbitrages_. Les titres les plus solides sont sujets à des fluctuations
+que l'homme avisé sait mettre à profit. Remplacer une valeur par une
+autre de la même catégorie et de la même qualité en réalisant un
+bénéfice, parfois léger sans doute, mais absolument sûr, est une
+opération recommandable, une occasion que le père de famille se doit de
+ne pas laisser échapper.
+
+Le type de l'arbitrage sans danger est fourni par nos obligations de
+chemins de fer, considérées comme valeurs de tout repos. Les obligations
+3 p. 100 des grandes compagnies françaises et algériennes donnent lieu
+chaque jour à des transactions abondantes. Elles offrent souvent des
+différences de cours sensibles dont il faut savoir profiter. Leurs
+échéances étant variées, il est possible aussi, par des arbitrages
+adroits, de toucher non pas deux coupons semestriels seulement, mais
+trois ou quatre. Les boursiers désignent dédaigneusement du nom de
+«margoulins» ceux qui se livrent à ce trafic modeste. C'est parfois,
+pour les personnes oisives et qui n'ont pas mieux à faire, un moyen de
+doubler le revenu de valeurs d'un rendement réduit, mais sûr. Il va sans
+dire, d'ailleurs, que pour se livrer à des arbitrages, il faut laisser
+ses titres au porteur et ne pas les mettre au nominatif.
+
+Les personnes très attentives, qui ont le don de l'observation et de la
+mémoire, peuvent développer les opérations au comptant. Certaines
+valeurs ont des hauts et des bas périodiques, un rythme plus ou moins
+régulier. Les personnes qui ont étudié ces mouvements peuvent vendre ou
+acheter tour à tour avec bénéfice. Ce genre de spéculation ne peut
+porter d'ailleurs que sur un tout petit nombre de valeurs qui exigent
+des spécialistes. C'est une véritable science qui n'est pas, elle non
+plus, à la portée de tout le monde. Les profits qu'elle peut donner
+récompensent un travail assidu. C'est, dans toute la forme du terme, un
+métier. On ne peut donc l'exercer sans application et sans étude. Dans
+son _Manuel du spéculateur_, Proudhon, de son temps, décrivait ainsi la
+besogne du petit nombre des privilégiés qui savent gagner de l'argent à
+la Bourse:
+
+ Les prudents, disait-il, font, d'un bout de l'année à l'autre, des
+ opérations d'arbitrage. Ce sont des capitalistes qui n'achètent jamais
+ au delà de leur fortune disponible. Ils profitent de la baisse pour
+ placer leurs fonds et se contentent, en attendant la hausse, de palper
+ leurs dividendes. Ils réalisent leur avoir quatre, cinq ou six fois
+ par an, plus ou moins, selon les circonstances. Ils vont du Mobilier
+ au Foncier, du Foncier à la Rente, de la Rente aux Chemins de fer, des
+ Chemins de fer aux Petites Voitures, etc...
+
+Encore ne faut-il pas exagérer ce genre de trafic. Il importe de s'y
+livrer avec assez d'à-propos pour ne pas jouer la fable de l'homme qui,
+à la fin, se trouvait avoir changé un boeuf contre un oeuf. En outre, le
+plus habile ne peut se flatter d'apprécier avec exactitude le moment où
+une valeur atteint le tuf de la baisse ou l'apogée de la hausse. Il y a
+là une part d'incertitude sans compter qu'à trop étendre son clavier et
+à courir d'une valeur à l'autre on risque, au lieu d'agir à coup sûr, de
+se charger de titres qu'on connaît peu ou mal.
+
+Hâtons-nous d'ajouter que ce métier stérile pour la société n'est pas de
+ceux où nous voudrions voir entrer la jeunesse nouvelle qui, avant tout,
+doit produire. Ces exercices conviennent à des invalides ou à des
+vieillards.
+
+ *
+
+ * *
+
+Comme en toutes choses, la modération et le bon sens constituent les
+qualités maîtresses nécessaires à la conservation et à l'accroissement
+d'un patrimoine. Pour administrer une fortune, il faut de la réflexion
+et un jugement qui s'acquiert par l'expérience. Combien de personnes,
+étourdies, crédules ou présomptueuses n'ont jamais fait que des
+placements malheureux! Contre leurs propres entraînements ou contre les
+exploiteurs, doivent être en garde, surtout, les veuves, les novices qui
+héritent d'une fortune, et toutes les personnes qui, habituées à un
+travail intellectuel, sont accessibles aux idées générales et promptes
+d'imagination, mais que leur profession a toujours éloignées de la
+pratique des affaires, comme les médecins, les officiers, les
+ecclésiastiques. C'est dans cette catégorie qu'une réclame financière
+impudente fait le plus de dupes et qu'on s'abandonne le plus facilement
+à l'illusion que, sans études préalables, avec de l'inspiration, il est
+facile de gérer et d'accroître ses capitaux.
+
+Vendre, acheter, arbitrer ne doit se faire qu'à bon escient et à tête
+reposée. Il est aussi dangereux de céder aux engouements qu'aux
+paniques. Les professionnels de la Bourse savent très bien que le public
+achète à la hausse et vend à la baisse. C'est ainsi qu'en peu de temps
+on se ruine au profit des malins à l'affût des bons coups. Quand on
+s'aperçoit qu'une valeur périclite ou qu'elle est en danger, il faut
+s'en défaire sans hâte et avec sang-froid sans jeter le paquet
+par-dessus bord et à n'importe quel prix. L'homme maladroit, l'impulsif
+achète toujours au plus haut et vend au plus bas. L'homme réfléchi
+s'engraisse à ses dépens.
+
+Que l'on commence par diviser judicieusement sa fortune selon les règles
+que nous avons données et l'on supportera avec calme les vicissitudes
+des valeurs mobilières. Nous avons vu, en 1905 comme en 1917, les
+personnes qui possédaient une quantité raisonnable de fonds russes
+demeurer paisibles, et attendre des jours meilleurs. Les autres
+s'énervaient et, atteintes dans une partie essentielle de leur revenu,
+perdaient la tête et vendaient avec une grosse perte, croyant tout
+compromis. Pourtant, depuis que la Russie a suspendu ses paiements, le
+cours des rentes russes s'est relevé à plusieurs reprises quand les
+événements ont laissé espérer la chute du bolchevisme.
+
+En même temps, il faut savoir ne pas reculer devant un sacrifice
+indispensable et nécessaire. Mieux vaut, dit la sagesse des nations, se
+couper un bras que de perdre sa tête. L'entêtement est aussi funeste que
+la précipitation. Parce qu'une valeur a été bonne à un moment donné, ce
+n'est pas une raison pour qu'elle le redevienne. Beaucoup de gens
+pensent le contraire. Or, nous l'avons vu, il y a des valeurs qui
+meurent. Si l'on cherche, selon l'expression consacrée, à se faire une
+«moyenne» en achetant de nouvelles quantités des titres qui ont baissé,
+on risque tout simplement d'aggraver sa perte. Les actions des chemins
+de fer de Paris-Lyon, qui passaient pour des valeurs de pères de
+famille, n'ont cessé de s'effriter depuis vingt ans. Quiconque se serait
+acharné à acheter de ces actions pour se faire une moyenne n'aurait
+réussi qu'à multiplier la perte contre laquelle il aurait cherché à se
+couvrir.
+
+Nous croyons en avoir dit assez pour convaincre nos lecteurs de la
+précarité et de la fragilité des valeurs mobilières. Seuls le travail et
+l'épargne conservent les fortunes après les avoir créées. Il faut y
+joindre, pour la bonne gestion de ses biens, la sagesse, la prudence, le
+savoir et la raison.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS
+
+Multiplication et aggravation des impôts.--La tentation d'y
+échapper.--Dangers de la fraude et de la dissimulation en ce qui
+concerne l'impôt sur le revenu et les droits de succession.--L'intérêt
+des patrimoines et des familles ne s'accorde pas toujours avec les dons
+de la main à la main et les partages secrets.--Quelques cas et quelques
+exemples.--Divers moyens employés pour se soustraire aux
+impôts.--Trésors et cachettes.--Dépôts de titres et de fonds à
+l'étranger: écueils à éviter.--Les échanges de renseignements entre les
+États.--Péril des doubles taxations.--Une précaution légitime: la
+provision dans une banque anglaise ou américaine.--Conclusion et
+moralité de ce chapitre.
+
+
+L'insécurité des capitaux menace de s'accroître par le fait du désordre
+économique et politique que la guerre a répandu à travers le monde.
+D'autre part, la tendance de la société moderne est de traiter en
+ennemis le capital et la fortune acquise. L'État ayant en outre besoin
+de ressources considérables les demande à une taxation de plus en plus
+sévère. La jalousie démocratique et les exigences budgétaires conspirent
+à multiplier les impôts aux dépens de l'épargne la plus honnête.
+
+Si l'ingéniosité du fisc est grande, celle du contribuable ne l'est pas
+moins. De tout temps la matière imposable a cherché à s'échapper.
+L'esprit de dissimulation et de fraude se développe en raison même du
+poids des impôts. Toutefois, au temps où nous sommes, l'État pourchasse
+et traque toujours plus étroitement les fraudeurs et cherche à les
+saisir de toutes parts dans le réseau de ses dispositions légales. Il
+importe donc de savoir à quels inconvénients ou à quels dangers
+s'exposent les personnes qui, n'étant pas assez convaincues de la
+nécessité du devoir fiscal, veulent esquiver les taxes et les impôts.
+
+L'impôt sur le revenu est celui auquel le contribuable est le plus tenté
+de se soustraire, au moins partiellement. La déclaration est libre et le
+contrôle est encore vague, le système n'étant en France qu'au début de
+son application.
+
+Cependant il serait imprudent de croire que l'administration restera
+toujours indulgente et désarmée. A mesure que l'impôt sur le revenu
+prendra de l'âge, les renseignements se multiplieront chez le
+percepteur. Chaque contribuable aura sa fiche, enrichie des informations
+fournies par d'autres administrations, celles de l'enregistrement en
+particulier. Peu à peu le revenu des particuliers sera saisi à toutes
+ses sources et des surprises désagréables seront réservées aux
+dissimulateurs[11]. Déjà, en effet, les amendes atteignent des taux
+énormes et elles pourront aller jusqu'à la confiscation totale des
+sommes dissimulées.
+
+ [11] Inutile, pensons-nous, d'ajouter que la sincérité est obligatoire
+ pour les personnes dont les titres sont déposés dans les banques et
+ les établissements de crédit où les comptes sont à ciel ouvert.
+
+Pour être productif, l'impôt sur le revenu doit être extrêmement sévère
+et ne faire grâce de rien. C'est ainsi qu'il fonctionne dans les pays où
+il est appliqué depuis longtemps. Un exemple tiré de la Prusse sur
+laquelle nos législateurs ont copié ce système et où il a atteint la
+perfection dans la tyrannie caporaliste, montrera comment une
+administration vigilante et bien outillée réussit à capter toutes les
+sources des revenus.
+
+Un Français, précepteur dans une riche famille prussienne, avait, selon
+la loi, déclaré ses appointements et se croyait ainsi en règle. Quelque
+temps après, il est appelé chez le percepteur et le dialogue suivant
+s'engage: «Monsieur, dit le fonctionnaire, j'ai le regret de vous dire
+que votre déclaration n'est pas complète. Vous avez bien
+inscrit vos gages. Mais vous êtes logé au château, si je ne me
+trompe?--Parfaitement.--A quel étage, je vous prie?--Au second.--C'est
+donc, d'après la valeur locative de la commune, la somme de tant que
+j'ajoute. Et vous prenez vos repas? A la table de famille?--En
+effet.--Nourriture de choix. Tant pour la nourriture... Un mot encore.
+Vous buvez du vin? de la bière?...--De la bière.--C'est donc tant pour
+la boisson.»
+
+Avec cela, le contribuable n'était pas quitte. Un jour, ses parents lui
+envoient de France un petit fût de vin. Et bientôt le percepteur le
+rappelle: «Monsieur, lui dit-il, vous avez déclaré que vous buviez de la
+bière à vos repas. Mais la régie m'apprend que vous avez reçu du vin.
+Vous allez donc boire du vin pendant quelques semaines. C'est un
+supplément que je dois ajouter à vos ressources normales.»
+
+Il est peu probable que les moeurs françaises s'accommodent jamais d'un
+régime aussi méticuleux et aussi inquisiteur, ou bien il échouera sur la
+résistance de l'esprit public. Mais il n'est pas douteux que l'impôt sur
+le revenu, après la tolérance des débuts, deviendra de plus en plus
+strict si l'on veut qu'il dure et qu'il produise quelque chose. Et les
+moyens d'information du fisc s'étendront et se préciseront, surtout pour
+la fortune acquise. La fraude et la dissimulation partielles resteront
+sans doute possibles. Les personnes qui voyagent pourront toujours, par
+exemple, toucher des coupons à l'étranger. Mais ceux-là dont la
+conscience ne répugne pas au mensonge doivent bien savoir qu'un moment
+arrive où le fisc reprend ses droits: c'est à l'ouverture des
+successions. Quiconque se préoccupe de ses héritiers, de sa femme et de
+ses enfants, doit savoir qu'une déclaration inexacte de son revenu les
+expose, après sa mort, à des amendes et à des confiscations.
+
+Les droits de succession constituent en France un élément important des
+ressources publiques. On frappe de préférence les morts parce qu'ils ne
+crient pas et qu'ils ne votent pas. Le législateur a donc été conduit à
+prévenir et à réprimer les évasions par tous les moyens en son pouvoir.
+De plus en plus, l'État tendra à intervenir au moment des décès pour
+empêcher les héritiers de se soustraire aux taxes. C'est ainsi que
+l'envoi en possession est soumis à des conditions sévères. Les
+coffres-forts loués à deux noms (ordinairement celui du mari et de la
+femme) dans un établissement de crédit sont l'objet d'une réglementation
+particulière, de même que les _comptes joints_ dans les banques. Ces
+anciens moyens de fraude sont éventés.
+
+Reste toujours la possibilité de partager de l'argent, ou des valeurs
+mobilières au porteur, de la main à la main. Nul n'ignore que cette
+pratique est courante dans les familles. Quand cette soustraction et ce
+partage s'étendent à des sommes considérables, il y a cependant
+plusieurs risques qu'on ne doit pas méconnaître.
+
+En premier lieu, les héritiers doivent savoir que la déclaration faite
+par le défunt pour l'impôt sur le revenu sert de contrôle à
+l'enregistrement pour la déclaration de la succession. C'est la
+contre-partie du cas que nous avons envisagé tout à l'heure et où le
+fisc trouvait dans la succession plus que le _de cujus_ n'avait annoncé
+pour son revenu annuel. Si le fisc trouve moins, ce n'est plus le mort
+qu'il frappera par une lourde amende. Ce sont les héritiers eux-mêmes
+qu'il poursuivra pour fraude et pour vol. L'époux survivant ou les
+enfants qui conservent ou se distribuent une somme d'argent liquide
+importante ou des titres au porteur doivent s'assurer au préalable
+qu'ils ne feront pas dans la fortune du défunt un trou capable d'attirer
+l'attention du fisc et ils devront se mettre d'accord avec le revenu
+déclaré dans les dernières années du conjoint ou des ascendants.
+
+A ces partages qui ne laissent pas de traces, il y a un autre
+inconvénient. Les inventaires et les actes de succession sont destinés à
+protéger les patrimoines et à empêcher qu'ils ne passent entre des mains
+étrangères. Un héritage qui n'est pas constaté par un acte authentique
+risque souvent d'échapper à la famille à laquelle il doit appartenir
+d'après la nature et la loi. Nous connaissons des cas très divers où des
+héritiers ont eu lieu de regretter de s'être partagé entre eux une
+fraction de la succession pour échapper aux taxes. Ainsi un fils marié
+meurt sans enfants: la part de l'héritage paternel non constatée par le
+notaire grossit la fortune de sa femme et passe ensuite à un nouveau
+mari ou à des neveux de l'autre branche. Même résultat en cas de
+séparation de biens et de divorce, la fraction soustraite étant tombée
+dans la communauté. Enfin des enfants qui ont laissé par ce procédé une
+partie de la fortune paternelle ou maternelle aux mains de l'époux
+survivant pour éviter la double taxe sont exposés à se voir un jour
+frustrés par le remariage du survivant. Quand on tourne la loi, on
+renonce aussi à ses garanties.
+
+Tous ces arrangements, pris dans l'idée de soustraire aux atteintes du
+fisc la plus grande partie possible d'un patrimoine, reposent en général
+sur l'idée que la famille restera toujours unie ou que ses membres
+seront frappés par la mort dans l'ordre naturel. Il n'en est
+malheureusement pas toujours ainsi. C'est pourquoi, sauf exceptions tout
+à fait motivées, les parents doivent être en garde contre les partages
+anticipés. Il y a danger, pour les mêmes raisons, à ne pas faire figurer
+dans un contrat la totalité d'une dot pour échapper aux droits de
+donation.
+
+ *
+
+ * *
+
+Les temps dans lesquels nous sommes entrés nous ramènent aux époques où
+la richesse cherchait à se défendre par toutes sortes de ruses et de
+cachettes contre les exactions et les brigandages. Les fortunes menacées
+s'efforcent de se dissimuler ou de se transformer de telle façon que le
+possesseur, au milieu des bouleversements et des incertitudes de
+l'époque, puisse mettre une part de ses biens à l'abri du fisc et aussi,
+en cas de besoin, retrouver une valeur réelle. Sous des formes modernes,
+la pratique du trésor, si répandue dans les siècles et dans les pays
+barbares, tend à s'imposer de nouveau. La crainte de l'impôt et le doute
+qui commence à s'attacher au papier (valeurs et même billets de banque),
+incitent beaucoup de personnes à se créer une sorte de réserve en
+nature, constituée d'objets précieux d'un petit volume et facile à
+transporter.
+
+Cet usage est resté courant dans les pays asiatiques, parmi lesquels il
+faut comprendre la Russie. Nous avons connu un riche négociant français
+de Moscou qui, prévoyant la révolution, portait constamment sur lui une
+bourse remplie de pierres précieuses, s'assurant ainsi contre les
+risques d'une spoliation qui, d'ailleurs, sous le régime bolchevik, ne
+devait pas tarder. De même les monastères orthodoxes, dont quelques-uns
+possédaient des richesses considérables, enfouissaient des diamants et
+des perles, plus aisément maniables que des lingots et qui représentent
+une valeur universellement négociable. En Allemagne, en Autriche, les
+mêmes pratiques ont été observées depuis la débâcle du papier et
+l'imminence d'impôts extraordinaires sur les fortunes.
+
+La nature humaine, à travers les âges et les climats, reste la même.
+L'ébranlement de l'ordre social ramène les usages des temps primitifs.
+Depuis la guerre, on a vu beaucoup de personnes acheter des bijoux, de
+l'argenterie et même des toiles de maîtres, afin de représenter au moins
+une partie de leur fortune autrement que par du papier. Encore s'agit-il
+de ne pas remplacer une valeur qu'on croit artificielle par une autre
+valeur qui peut le devenir, ce qui est en particulier le cas de la
+peinture dont le prix est affaire de mode et aussi affaire de
+circonstances. Au cas d'un grand bouleversement de la société comme
+celui dont la Russie a été le théâtre, un Raphaël ou un Titien ne sont
+pas une marchandise d'un placement facile ou avantageux.
+
+Beaucoup de personnes sont tentées par le fait que les objets d'art,
+depuis quelques années, ont monté d'une façon extraordinaire et ont
+souvent enrichi leurs possesseurs. Outre qu'il y a des exceptions, il
+faut s'attendre à des dépréciations lentes ou brusques dont plus d'un
+collectionneur a déjà fait l'expérience.
+
+L'_impôt sur le capital_, devant lequel le gouvernement français a
+reculé jusqu'ici, doit également être pris en considération. Si cet
+impôt devait entrer un jour dans nos lois, il n'est pas douteux qu'il
+atteindrait les mobiliers. En Hollande, où cet impôt existe, le fisc
+contrôle les déclarations des contribuables qui doivent, sur
+réquisition, ouvrir leur maison et leurs tiroirs. Il devient alors
+coûteux de posséder trop de belles choses. Et l'on ne pourrait jurer que
+l'État, pour faire face à ses besoins, n'en viendra pas là. La taille,
+la dîme et la gabelle paraîtront douces en comparaison.
+
+ *
+
+ * *
+
+Les dépôts d'argent ou de titres dans les banques étrangères sont un
+procédé couramment employé. En France, beaucoup de personnes y avaient
+eu recours avant 1914 pour échapper à l'impôt sur le revenu qui, alors,
+était un épouvantail. Pour être efficace, cette mesure doit s'entourer
+de nombreuses précautions. Les occasions d'erreur sont nombreuses. Ce
+n'est pas seulement la banque qui doit être choisie avec grand soin mais
+encore la nationalité et le siège de ces banques. Ainsi la Belgique
+avait été considérée comme un lieu de refuge très sûr. Or la Belgique,
+malgré sa neutralité, a été envahie la première. Pendant tout le temps
+de la guerre les personnes qui n'avaient pas retiré leurs dépôts ont été
+privées de leur revenu et, si l'Allemagne eût été victorieuse, elle eût
+certainement confisqué leur capital.
+
+On se tromperait surtout si l'on s'imaginait qu'il suffit, pour abriter
+sa fortune, de lui faire passer la frontière, en suivant les
+sollicitations intéressées des banques étrangères. Il faut connaître
+d'abord la législation de l'État dans lequel on envoie son argent si
+l'on ne veut pas s'exposer à payer, par exemple, deux fois l'impôt sur
+le revenu ou exposer ses héritiers à payer deux fois des droits de
+succession, dans leur pays et dans le pays de refuge. La même remarque
+s'impose, bien entendu, pour l'achat d'immeubles à l'étranger.
+
+Durant les premières années du XIXe siècle, le gouvernement français
+avait déjà cherché à conclure avec les gouvernements étrangers des
+accords destinés à établir un échange de renseignements au sujet des
+dépôts de leurs ressortissants. L'exemple avait été donné dès 1843 par
+une convention passée par l'administration française et l'administration
+belge pour la perception réciproque des droits d'enregistrement. Il
+résulte de cette convention que tous les actes dont l'enregistrement
+belge a connaissance passent immédiatement à l'enregistrement français.
+Les personnes de nationalité française qui se proposaient de dissimuler
+de l'argent en Belgique devaient donc faire bien attention qu'en aucun
+cas leurs opérations ne donnassent lieu à des actes susceptibles d'être
+enregistrés dans ce pays.
+
+Il y a plus: en 1907, une entente franco-anglaise a établi un régime
+précis d'échanges de renseignements au sujet des successions des
+ressortissants des deux pays. Le gouvernement britannique fournit donc
+au gouvernement français toutes les indications qu'il a recueillies
+lui-même sur l'héritage, en prélevant pour son compte les droits
+successoraux. D'où il résulte que les héritiers ont à payer les taxes
+françaises après les taxes anglaises, et ce doublement de droits qui
+sont également lourds des deux côtés de la Manche peut aller, pour de
+grosses sommes, jusqu'à une confiscation des deux tiers.
+
+Étant donné que les États vont être pendant de longues années à l'affût
+de toutes les ressources et qu'ils pourchasseront le capital, il est
+possible que ces arrangements s'étendent et se multiplient et qu'ils
+s'appliquent aux divers impôts, y compris l'impôt sur le revenu. Le
+capitaliste français fera donc bien de s'informer avant d'envoyer son
+argent au dehors, s'il ne veut pas imiter Gribouille. Il est à penser
+que d'ici peu de temps, en procédant à leur réorganisation financière,
+les États alliés vont chercher à resserrer la surveillance autour de
+ceux qu'on appelle déjà les «déserteurs de l'impôt».
+
+Il restera sans doute des pays qui seront heureux d'attirer les capitaux
+en leur assurant un traitement privilégié. Tel a été jusqu'à présent le
+cas de la Suisse. Reste à savoir si cet état de choses durera, si pour
+des raisons intérieures ou extérieures (pression diplomatique de ses
+voisins, par exemple), la Suisse, malgré la diversité de législation de
+ses cantons, n'en viendra pas aussi à restreindre son droit d'asile.
+
+Il va sans dire que des pays exotiques, sud-américains par exemple,
+seraient heureux d'accueillir des capitaux français sans les dénoncer.
+Mais là, c'est la sécurité qui manque. Quant aux États-Unis, ils en sont
+encore à l'âge d'or du capitalisme. Le droit de propriété et le secret
+des affaires y sont regardés, jusqu'ici, comme à peu près inviolables et
+l'État de New-York est particulièrement renommé pour son libéralisme à
+cet égard.
+
+Nous ne conseillerons jamais à personne de mettre tous ses oeufs dans le
+même panier et de confier _tous_ ses titres en dépôt à une _seule_
+banque, fût-elle américaine. Cependant il peut être utile de déposer
+quelque argent ou un certain nombre de valeurs chez un ou plusieurs
+banquiers américains jouissant d'un solide crédit. C'est une assurance
+contre les catastrophes qui, éventuellement, pourraient encore menacer
+l'Europe. Nous voyons tous les jours des Russes qui, contraints
+d'émigrer, ne sont pas réduits à la misère dans leur exil parce qu'ils
+avaient, en temps calme, prévu la possibilité des orages.
+
+Sans aller jusqu'aux hypothèses tragiques, il est toutefois
+recommandable pour les personnes qui font des affaires avec l'étranger
+ou qui voyagent fréquemment à l'étranger d'avoir une provision dans une
+banque anglaise ou américaine. Il est malheureusement à craindre que,
+d'ici longtemps, nous ne revoyions plus le franc au cours qu'il avait
+autrefois sur tous les marchés du monde. A la suite de la guerre, le
+change sur les places étrangères nous est devenu défavorable et il est
+probable qu'il le restera pendant une période prolongée. La livre
+sterling et surtout le dollar seront exposés à moins de variations. Il
+peut donc être utile de stabiliser d'avance une certaine somme pour ne
+pas être victime, en cas de besoin, d'une brusque tension du change et
+d'une dépréciation de la monnaie française.
+
+Nous conclurons ce chapitre en disant que la prudence est légitime mais
+que la fraude n'est pas toujours prudente. Elle fait souvent tomber de
+Charybde en Scylla celui qui y a recours. Enfin le bon citoyen doit se
+dire que le devoir fiscal est un devoir comme un autre et qu'après une
+guerre où toutes les fortunes se seraient englouties sans la victoire,
+le sacrifice d'argent n'est rien auprès du sacrifice du sang. La fraude
+n'est excusable que quand l'État ne remplit plus sa tâche essentielle,
+qui est de donner la sécurité à la nation, ou quand il ne garantit plus
+la propriété et qu'il confisque arbitrairement les biens.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+TÂCHES ET BESOINS DU TEMPS PRÉSENT
+
+Transformations et nécessités.--Le besoin de produire.--Les capitaux
+sont la réserve des producteurs.--Aux générations nouvelles.--Le
+«tempérament d'obligataire» et le «tempérament d'actionnaire».--Français
+et Allemands.--Perspectives d'avenir.--La France ne peut plus être un
+«pays de rentiers».
+
+
+Les principes que nous avons exposés et les conseils que nous avons
+donnés dans ce livre sont destinés à servir de guide pour conserver les
+patrimoines et en prévenir, autant que possible, la dissolution. Les
+méthodes que nous recommandons, appuyées sur le raisonnement et sur
+l'expérience, sont donc avant tout _conservatoires_. Et c'est déjà
+beaucoup, nous l'avons vu, quand on arrive à ce résultat que les
+capitaux péniblement amassés ne se volatilisent pas.
+
+Garder une fortune par le discernement, la prudence et l'économie, la
+transmettre intacte à ses successeurs, c'est difficile et c'est même
+très beau. Toutefois les temps dans lesquels nous sommes entrés
+demandent autre chose.
+
+Depuis de longues années, le but auquel tendaient, en France, la plupart
+des classes de la société, c'était d'arriver, le plus tôt possible, à
+vivre sans rien faire, fût-ce chichement, d'un revenu médiocre ou d'une
+retraite payée par une grande administration ou par l'État. C'est ce
+qu'on appelait jadis «vivre noblement». Ainsi la France tendait à
+devenir peu à peu un pays de rentiers, puissant par sa prodigieuse
+faculté d'épargne, mais où la notion du travail créateur se perdait.
+
+Cette conception de la vie a été violemment secouée par la guerre. Dans
+le bouleversement général, des milliers d'existences, arrangées pour une
+médiocrité paisible et qui ne comptaient pas avec l'imprévu, ont été
+atteintes avec dureté. L'honnête aisance dont se contentaient tant de
+personnes commence à confiner à la misère. C'est un mot courant que,
+d'ici longtemps, on ne reverra plus la «douceur de vivre» à laquelle la
+tragédie de 1914 a mis fin.
+
+On le répète de tous les côtés, et, ce qui est mieux, c'est une vérité
+sentie par les nouvelles générations: il importe de produire, de former
+de nouvelles richesses à la place de celles qui ont été anéanties. La
+France n'est plus assez riche pour qu'une quantité d'oisifs et de
+joueurs de dominos aussi forte que celle d'autrefois puisse encore
+subsister. La France était un pays où il y avait trop de joueurs de
+dominos, comme en Angleterre il y avait trop de joueurs de ballon.
+Aujourd'hui la France a sa fortune à refaire. Elle ne recevra plus du
+dehors tous les revenus qui, naguère, en faisaient la créancière du
+monde et compensaient l'insuffisance de son commerce extérieur. Elle
+s'est, au contraire, endettée envers l'étranger. Alors, si elle ne se
+met pas à produire, c'est bien simple: rien, chez nous, ne gardera de
+valeur, ni les rentes de l'État, ni les titres de toute sorte, ni la
+terre elle-même, parce que ce qui nous reste de richesses, par l'excès
+des importations, s'en ira au dehors, parce que la monnaie française
+sera de plus en plus «avariée» par rapport à la monnaie étrangère, et
+parce que notre actif deviendra peu à peu le gage de nos fournisseurs et
+de nos créanciers américains qui se mettront peut-être à exploiter notre
+pays pour leur compte, comme ils en manifestent déjà l'intention. C'est
+le cas qui s'est produit aux siècles derniers pour l'Espagne, couverte
+de gloire, mais inactive et endettée, et dont les ressources naturelles
+ne profitaient qu'aux étrangers. Voilà comment une nation devient serve
+et prolétaire.
+
+Pour de longues années, pour quelques générations, peut-être, l'état de
+rentier sera difficile sinon intenable. Le travail ne sera pas seulement
+un devoir national mais une nécessité individuelle. Entre les mains des
+hommes jeunes et actifs, le capital devra travailler lui aussi et
+devenir un instrument de production, sous peine, s'il reste inerte, de
+se consommer et de disparaître.
+
+Les méthodes que nous avons recommandées, les observations que nous
+avons consignées dans ce livre ne doivent donc pas être regardées comme
+destinées à fabriquer et à multiplier des rentiers mais à préserver de
+la ruine, de l'anéantissement et des mauvais conseillers nos capitaux
+plus précieux que jamais, afin qu'ils soient conservés intacts pour ceux
+qui pourront s'en servir d'une façon active et les faire produire à leur
+tour.
+
+Il serait absurde d'exiger que tout le monde mît son argent dans
+l'industrie pour la raison qu'il est certain la France doit produire ou
+mourir. Il y a quantité de personnes qui ne peuvent courir le risque des
+affaires et qui font mieux de s'en éloigner. Elles y perdraient ce
+qu'elles possèdent, faute d'expérience et de jugement. Seuls les mauvais
+financiers y gagneraient quelque chose. Les hommes âgés et qui ne
+peuvent recommencer leur vie, les veuves, les personnes qu'une
+profession libérale rend étrangères aux affaires d'argent: tous ceux-là
+ont besoin surtout qu'on leur indique les moyens d'assurer la sécurité
+de leur fortune, dans la mesure où l'esprit humain peut prévoir les
+événements. De même un industriel, un commerçant heureux ne peuvent pas
+indéfiniment étendre leurs affaires. Le jour vient où ils ont besoin de
+consolider leurs bénéfices, ne fût-ce que passagèrement. Ceux-là aussi
+doivent, autant que possible, pouvoir se faire une idée personnelle sur
+la manière dont il convient de placer leur fortune au lieu de s'en
+rapporter au hasard ou au premier venu.
+
+On a dit qu'une des infériorités des Français, avant la guerre, était
+dans leur «tempérament d'obligataires» tandis que les autres peuples,
+ceux qui avaient grandi et qui s'étaient enrichis, surtout les
+Allemands, avaient un «tempérament d'actionnaires». C'est vrai dans une
+large mesure. A l'avenir, les Français auront besoin d'être plus
+«actionnaires», c'est-à-dire plus créateurs de richesses et plus
+associés à la création des richesses qu'ils ne l'étaient autrefois.
+
+Cependant ce serait une erreur de s'imaginer que tous les Allemands
+d'avant la guerre, comme tous les Américains, ne cessaient pas de
+risquer leur argent dans des affaires nouvelles. Ils soufflaient
+parfois. Ils abritaient une partie de leurs bénéfices dans les valeurs
+sûres et dans les obligations et ils ne dédaignaient pas la puissance
+d'accumulation de l'épargne sans laquelle la puissance de création
+s'épuise vite. Malgré sa forte tendance au nationalisme économique,
+l'Allemagne possédait, elle aussi, de grandes quantités de valeurs
+étrangères, mais mieux choisies et réparties que les nôtres. C'était
+surtout des valeurs américaines, dont il y avait un marché important à
+Berlin et qui lui ont été plus utiles pendant la guerre que notre
+portefeuille bourré de russe, d'austro-hongrois et d'ottoman.
+
+Produire, c'est surtout la tâche de la génération nouvelle. Mais elle ne
+fera fructifier le capital que s'il lui est transmis dans de bonnes
+conditions. Que cette précieuse réserve ne soit pas étourdiment gérée,
+inconsidérément gaspillée.
+
+Avec un grand labeur, de belles chances s'offrent aussi aux Français
+d'aujourd'hui et de demain. Les jeunes à qui échoit une fortune, qui est
+souvent le débris d'un patrimoine plus gros, n'auront jamais trop de
+reconnaissance pour ceux qui l'auront amassée et conservée. Les jeunes
+doivent considérer ce capital comme un outil et un principe d'activité.
+Beaucoup de travail, un peu de peine, ajoutés à cette mise de fonds, ne
+tarderont pas à apporter leur récompense. De nos provinces, soulevées
+l'une après l'autre par un besoin ardent de renaître, s'élève un appel à
+l'argent qui féconde, à l'intelligence et à l'activité. Notre «houille
+blanche» attend qu'on la prenne. La paix ajoute à la merveilleuse
+Algérie la possession indiscutée de ce Maroc où les Allemands avec leur
+«tempérament d'actionnaires» nous ont montré, par leur convoitise, par
+leurs installations mêmes, ce qu'il y avait à récolter. Enfin, celui qui
+reçoit en partage de la bonne terre de France, qu'il la fasse valoir
+lui-même. Elle lui rendra vite les soins qu'il lui aura donnés.
+
+En fermant ce livre, nous voudrions que le lecteur en gardât cette
+impression qu'il n'a pas été écrit pour encourager les Français à rester
+un peuple de rentiers.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLEAU DES DROITS DE MUTATION PAR DÉCÈS ET DE DONATION ENTRE VIFS
+
+
+MUTATION PAR DÉCÈS.--I. DROITS DE MUTATION ORDINAIRE À PERCEVOIR SUR
+CHAQUE PART NETTE.
+
+ PARTS DEGRÉ DE PARENTÉ
+
+ Ligne directe Ligne directe
+ descendante ascendante
+
+ 1er 2e Au 1er 2e Au
+ degré degré delà degré degré delà
+
+ p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100
+ fr. fr. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c. fr. c.
+
+ Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec maximum successoral de
+ 25000 francs.
+
+ 1 à 2000 1 » 1 50 2 » 1 » 1 50 2 »
+ 2001 à 10000 1 50 2 » 2 50 1 50 2 » 2 50
+
+ Parts nettes supérieures à 10000 francs et successions dont l'actif
+ total est supérieur à 25000 francs.
+
+ 1 à 2000 1 » 1 50 2 » 2 50 3 » 3 50
+ 2001 à 10000 2 » 2 50 3 » 3 50 4 » 4 50
+ 10001 à 50000 3 » 3 50 4 » 4 50 5 » 5 50
+ 50001 à 100000 4 » 4 50 5 » 5 50 6 » 6 50
+ 100001 à 250000 5 » 5 50 6 » 6 50 7 » 7 50
+ 250001 à 500000 6 » 6 50 7 » 7 50 8 » 8 50
+ 500001 à 1000000 7 » 7 50 8 » 8 50 9 » 9 50
+ 1000001 à 2000000 8 » 8 50 9 » 9 50 10 » 10 50
+ 2000001 à 5000000 9 » 9 50 10 » 10 50 11 » 11 50
+ 5000001 à 10000000 10 » 10 50 11 » 11 50 12 » 12 50
+ 10000000 à 50000000 11 » 11 50 12 » 12 50 13 » 13 50
+ Au delà de 50000000 12 » 12 50 13 » 13 50 14 » 14 50
+
+
+ PARTS DEGRÉ DE PARENTÉ
+
+ (A) Entre frères et soeurs
+ (B) Entre oncles ou tantes et neveux ou nièces
+ (C) Entre grands-oncles ou grand'tantes et
+ petits-neveux ou petites-nièces et entre
+ cousins germains
+ (D) Entre parents au delà du 4e degré et
+ personnes non parentes
+
+ Entre (A) (B) (C) (D)
+ époux
+
+ p. 100 p. 100 p. 100 p. 100 p. 100
+ fr. fr. fr. c. fr. c. fr. fr. fr.
+
+ Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec maximum successoral de
+ 25000 francs.
+
+ 1 à 2000 4 » 10 » 12 15 18
+ 2001 à 10000 4 75 10 75 13 16 19
+
+ Parts nettes supérieures à 10000 francs et successions dont l'actif
+ total est supérieur à 25000 francs.
+
+ 1 à 2000 5 » 10 » 15 20 25
+ 2001 à 10000 6 » 11 » 16 21 26
+ 10001 à 50000 7 » 12 » 17 22 27
+ 50001 à 100000 8 » 13 » 18 23 28
+ 100001 à 250000 9 » 14 » 19 24 29
+ 250001 à 500000 10 » 15 » 20 25 30
+ 500001 à 1000000 11 » 16 » 21 26 31
+ 1000001 à 2000000 12 » 17 » 22 27 32
+ 2000001 à 5000000 13 » 18 » 23 28 33
+ 5000001 à 10000000 14 » 19 » 24 29 34
+ 10000000 à 50000000 15 » 20 » 25 30 35
+ Au delà de 50000000 16 » 21 » 26 31 36
+
+_N. B._--Le montant de la taxe additionnelle (tableau nº II) est à
+déduire de l'actif de la succession pour la détermination de la part
+nette de chaque ayant-droit. (Inst. Régie du 10 janvier 1918.)
+
+
+MUTATION PAR DÉCÈS.--II. TAXE ADDITIONNELLE perçue sur l'ensemble de la
+succession quand il n'y a pas d'enfant vivant ou représenté et quand il
+y a moins de quatre enfants vivants ou représentés (les enfants morts
+victimes de la guerre étant comptés comme s'ils étaient vivants) à
+prélever sur l'ensemble de la succession.
+
+ PARTS NOMBRE D'ENFANTS
+ LAISSÉS PAR LE DÉFUNT
+
+ Trois Deux Un Point
+ enfants enfants enfant d'enfant
+ vivants ou vivants ou vivant ou vivant ou
+ représentés représentés représenté représenté
+
+ p. 100 p. 100 p. 100 p. 100
+ fr. fr. fr. c. fr. c. fr. fr.
+
+ 1 à 2000 0 25 0 50 1 2
+ 2001 à 10000 0 50 1 » 2 4
+ 10001 à 50000 0 75 1 50 3 6
+ 50001 à 100000 1 » 2 » 4 8
+ 100001 à 250000 1 25 2 50 5 10
+ 250001 à 500000 1 50 3 » 6 12
+ 500001 à 1000000 1 75 3 50 7 14
+ 1000001 à 2000000 2 » 4 » 8 16
+ 2000001 à 5000000 2 25 4 50 9 18
+ 5000001 à 10000000 2 50 5 » 10 20
+ 10000000 à 50000000 2 75 5 50 11 22
+ Au delà de 50000000 3 » 6 » 12 24
+
+
+MUTATION PAR DÉCÈS.--III. DÉDUCTION sur le montant des droits ordinaires
+(tableau I) en ce qui concerne la part de l'héritier, donataire ou
+légataire ayant quatre enfants vivants où plus au moment de l'ouverture
+de la succession:
+
+10 p. 100 pour chaque enfant en sus du troisième, avec maximum de
+réduction de 50 p. 100.
+
+
+MUTATION PAR DÉCÈS.--IV. PÉNALITÉS DE RETARD (loi du 10 avril 1910).
+
+ 1 mois 0 fr. 50 p. 100 }
+ 5 mois 1 franc p. 100 } du droit dû.
+ Au delà 1 fr. 50 p. 100 }
+
+
+DROITS DE DONATION ENTRE VIFS
+
+ INDICATION DES DEGRÉS PE PARENTÉ TARIF
+ fr. c.
+ En ligne directe
+ Partage d'ascendants
+ Entre plus de 2 enfants vivants ou représentés 2 50
+ Entre 2 enfants vivants ou représentés 4 50
+ Par contrat de mariage
+ Plus de 2 enfants vivants ou représentés 4 50
+ 2 enfants vivants ou représentés 5 50
+ 1 enfant vivant ou représenté 6 50
+ Hors contrat de mariage
+ Plus de 2 enfants vivants ou représentés 6 50
+ 2 enfants vivants ou représentés 8 50
+ 1 enfant vivant ou représenté 10 50
+ Entre époux
+ Par contrat de mariage 8 »
+ Hors contrat de mariage
+ Plus de 2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage 6 50
+ 2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage 10 50
+ 1 enfant vivant ou représenté, issus du mariage 13 50
+ Sans enfant vivant ou représenté, issus du mariage 17 »
+ Entre frères et soeurs
+ Par contrat de mariage aux futurs 13 »
+ Hors contrat de mariage 23 »
+ Entre oncles et tantes et neveux ou nièces
+ Par contrat de mariage aux futurs 15 »
+ Hors contrat de mariage 25 »
+ Entre grands-oncles, grand'tantes, petits-neveux ou
+ petites-nièces et entre cousins germains
+ Par contrat de mariage aux futurs 17 »
+ Hors contrat de mariage 27 »
+ Entre parents au delà du 4e degré et entre personnes
+ non parentes
+ Par contrat de mariage aux futurs 21 »
+ Hors contrat de mariage 31 »
+
+_Nota._--Les enfants morts victimes de la guerre sont comptés comme
+enfants vivants.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+
+ Avant-propos VII
+
+ Chapitre premier.--Une période d'instabilité et d'insécurité
+ pour les fortunes. 11
+
+ L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps.--La
+ guerre a considérablement aggravé ce phénomène.--Longue période de
+ sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914.--Le danger d'autrefois
+ était la baisse de l'intérêt et les conversions.--Fausses croyances
+ nourries à cet égard: l'argent ne devait plus rien rapporter.
+ --L'intérêt s'est relevé, mais les capitaux ont été détruits.
+ --Ébranlement de toutes les fortunes.--Autres menaces qui pèsent sur
+ elles.--Probabilité de grandes crises financières, sinon de
+ catastrophes.--De nouvelles méthodes de gestion des patrimoines sont
+ nécessaires.--En quoi l'esprit et les habitudes des capitalistes
+ doivent changer.
+
+ Chapitre II.--Le principe de la division géographique des
+ placements, qui s'est montré insuffisant, doit être complété
+ par un autre principe 22
+
+ La division des risques est une précaution élémentaire.--L'écueil
+ est qu'elle ne tourne pas à la multiplication des risques.--Exemples
+ malheureux de dissémination des capitaux.--Nécessité de précautions
+ supplémentaires.--Valeurs solides et réelles sur lesquelles doit
+ reposer une fortune.--Les biens-fonds réhabilités.--Gages à exiger
+ des valeurs mobilières.--Le remboursement prochain du capital est la
+ clause essentielle de tout prêt d'argent.--Applications de ces
+ principes aux placements mobiliers et avantages qu'ils comportent.
+ --Règles pratiques à en tirer.
+
+ Chapitre III.--Des immeubles 33
+
+ La revanche des anciens placements.--Toute richesse part de la
+ terre.--Stabilité de la propriété immobilière.--Un exemple typique.
+ --Relèvement de la valeur de la terre en France.--Hausse des
+ produits agricoles.--Sécurité de la propriété rurale, due, dans
+ notre pays, à son extrême division.--Le dépeuplement des campagnes
+ est le seul point noir.--Conseils pour la gestion des biens
+ fonciers.--Les maisons de rapport à Paris et dans les grandes
+ villes.--Achat, construction et entretien.--Les spéculations sur les
+ terrains.--Les formes excentriques de la propriété et leurs périls.
+
+ Chapitre IV.--Des placements hypothécaires 46
+
+ Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de placements.
+ --Conditions auxquelles ils sont sûrs et avantageux.--Des
+ précautions à prendre et des dangers à éviter.--De la part qu'il
+ convient de leur attribuer dans un patrimoine.
+
+ Chapitre V.--Emprunts français et emprunts des États alliés de
+ la France 59
+
+ Danger des rentes perpétuelles.--Qu'il faut leur préférer les
+ rentes amortissables.--Comparaison des deux 3 p. 100 français.--Le
+ crédit de la France victorieuse.--Ombres et clartés.--Raisons pour
+ lesquelles le capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles.
+ --Emprunts des villes et des colonies françaises.--Immense
+ prospérité des États-Unis.--La décadence des consolidés anglais et
+ les fonds britanniques.--Rente belge.--Rente italienne.--La
+ catastrophe russe et nos milliards: incertitudes de l'avenir et
+ richesses latentes de la Russie.--Fonds roumains, serbes, grecs et
+ portugais.--Japon et Chine.
+
+ Chapitre VI.--Emprunts des États qui ont été en guerre avec les
+ alliés et des nouveaux États issus de la décomposition de
+ l'Autriche-Hongrie 89
+
+ Les fonds allemands.--Fonds autrichiens et hongrois.--Conséquences
+ de la dissolution de la monarchie austro-hongroise.--La distribution
+ de la Dette et les nouvelles nationalités.--Raisons de méfiance à
+ l'égard des appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie
+ et de la Yougo-Slavie.--Fonds bulgares. Fonds ottomans.--L'Europe
+ centrale et orientale devra être évitée longtemps par les capitaux.
+
+ Chapitre VII.--Emprunts des États neutres 95
+
+ Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis.--Leurs emprunts
+ sont d'un moindre rapport que ceux des belligérants.--Est-ce le
+ moment d'entrer dans ces valeurs?--Avantages qu'elles offrent encore
+ temporairement.--Examen des six pays neutres d'Europe: Espagne,
+ Suisse, Hollande, pays Scandinaves.--Le Mexique et l'Amérique du
+ Sud.--Nécessité d'une soigneuse discrimination.
+
+ Chapitre VIII.--Un élément des fortunes françaises en danger:
+ les actions de chemins de fer 108
+
+ Illusion du public quant à la prospérité des compagnies.--Elles sont
+ écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales.--Elles
+ n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions
+ approche.--L'actionnaire garde tous les risques et ne touche qu'une
+ faible part des bénéfices, quand il y en a.--Le rachat est un
+ soulagement et un bienfait: exemple de l'Ouest.--Cas des chemins de
+ fer algériens.--Les rachats futurs seront-ils aussi avantageux?
+
+ Chapitre IX.--Les actions des chemins de fer étrangers. 146
+
+ La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des
+ exploitations directes d'État.--Les Compagnies qui existent encore
+ sont dans une situation voisine de celle des chemins de fer
+ français.--Un mot alarmant de M. Lloyd George.--Le cas de la
+ Compagnie du Sud de l'Autriche: Comment un chemin de fer est conduit
+ à la ruine.--Crise grave des chemins de fer américains avant la
+ guerre européenne; pourquoi cette crise menace de se représenter et
+ d'être durable.--Le krach des chemins de fer exotiques.--Conclusion:
+ les actions des chemins de fer sont le type de la valeur mobilière
+ qui meurt.
+
+ Chapitre X.--Les obligations des chemins de fer français et
+ étrangers 161
+
+ Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des placements
+ sérieux.--Une garantie d'un grand État solvable est presque toujours
+ nécessaire.--Exemple des obligations des grandes Compagnies
+ françaises.--Avantages respectifs de ces diverses catégories
+ d'obligations.--Des obligations de bonne apparence qui auront fait
+ subir de lourdes pertes aux fortunes: les obligations lombardes.
+ --Autre expérience pénible: les obligations des chemins de fer
+ américains.--Éclaircissements sur la valeur de ces titres.--Quels
+ sont ceux dont les porteurs ont eu à se féliciter?--Gages et
+ remboursements des obligations américaines.--Il convient de se
+ détourner des obligations de chemins de fer exotiques.--De quelques
+ pièges dont le public n'est pas assez averti.
+
+ Chapitre XI--Les valeurs industrielles 188
+
+ Mot typique du baron de Rothschild.--Mal manger et bien dormir ou
+ mal dormir et bien manger?--Petit nombre de bonnes valeurs
+ industrielles.--Leur instabilité.--Nécessité de connaissances
+ spéciales pour les acquérir et les surveiller.--Sept conseils
+ pratiques essentiels.--Les booms et les krachs.--Des mines et
+ spécialement des charbonnages français après la guerre.--Un mot
+ sur le canal de Suez.--Généralités sur les actions de jouissance
+ et les parts de fondateur.
+
+ Chapitre XII.--Les obligations industrielles 205
+
+ Ce genre déplacement peut être fort recommandable.--Il est de très
+ bonnes obligations industrielles, mais toutes ne sont pas bonnes.
+ --Comment les distinguer.--Nécessité de les diversifier et de ne
+ pas se cantonner dans une seule branche d'industrie.--Les bons
+ 6 p. 100 et les prochaines émissions de l'industrie française.--Des
+ titres de premier ordre et peu connus: les obligations des services
+ municipaux américains.--Leurs avantages et leurs garanties.--Comment
+ les choisir et comment les acheter.
+
+ Chapitre XIII.--Actions des banques et des sociétés de crédit 212
+
+ Caractère dangereux de ces valeurs.--Absence de contrôle des
+ actionnaires sur la marche des affaires sociales.--Différentes
+ sortes de banques.--Les banques d'émission à privilège.--Les grands
+ établissements de crédit: le système dont ils ont vécu paraît usé.
+ --Les banques d'affaires.--Les Crédits fonciers et les sociétés
+ immobilières: leurs actions et leurs obligations.
+
+ Chapitre XIV.--La spéculation et la bourse. 219
+
+ Danger de la spéculation à terme.--La partie est inégale et
+ déloyale.--Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui jouent à
+ l'aveuglette.--La contre-partie.--La spéculation au comptant.--Dans
+ quelle mesure on peut s'y livrer.--Les arbitrages.--Nécessité d'une
+ étude attentive des mouvements de Bourse: c'est une science et un
+ métier.--Conseils pour la vente et l'achat des valeurs et la gestion
+ des patrimoines.--Dangers des engouements et des paniques.
+
+ Chapitre XV.--Le capitaliste, les impôts et les lois 229
+
+ Multiplication et aggravation des impôts.--La tentation d'y
+ échapper.--Dangers de la fraude et de la dissimulation en ce qui
+ concerne l'impôt sur le revenu et les droits de succession.
+ --L'intérêt des patrimoines et des familles ne s'accorde pas
+ toujours avec les dons de la main à la main et les partages
+ secrets.--Quelques cas et quelques exemples.--Divers moyens employés
+ pour se soustraire aux impôts.--Trésors et cachettes.--Dépôts
+ de titres et de fonds à l'étranger: écueils à éviter.--Les échanges
+ de renseignements entre les États.--Péril des doubles taxations.
+ --Une précaution légitime: la provision dans une banque anglaise ou
+ américaine.--Conclusion et moralité de ce chapitre.
+
+ Chapitre XVI.--Tâches et besoins du temps présent 243
+
+ Transformations et nécessités.--Le besoin de produire.--Les capitaux
+ sont la réserve des producteurs.--Aux générations nouvelles.--Le
+ «tempérament d'obligataire» et le «tempérament d'actionnaire».
+ --Français et Allemands.--Perspectives d'avenir.--La France ne peut
+ plus être un «pays de rentiers».
+
+ Appendice.--Tableaux des droits de mutation par décès et des droits
+ de donation entre vifs hors texte in fine
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D'IMPRIMER
+ LE VINGT-QUATRE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX NEUF
+ PAR
+ PHILIPPE RENOUARD
+ POUR LA
+ NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
+ 3, Place du Panthéon, 3
+ PARIS
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+from people in all walks of life.
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Comment placer sa fortune, by Jacques Bainville</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Comment placer sa fortune</div>
+
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jacques Bainville</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 19, 2021 [eBook #64598]</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
+
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE ***</div>
+<p class="c small">APRÈS LA GUERRE</p>
+
+<h1>COMMENT<br />
+<span class="large">PLACER SA FORTUNE</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
+<span class="large">JACQUES BAINVILLE</span></p>
+
+<p class="c small">L'INSTABILITÉ DES FORTUNES</p>
+
+<p class="box small">PRINCIPES SUR LESQUELS DOIT REPOSER UNE FORTUNE. — DES
+IMMEUBLES — DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES. — EMPRUNTS D'ÉTATS — LES
+CHEMINS DE FER FRANÇAIS ET ÉTRANGERS — LES VALEURS INDUSTRIELLES — BANQUES
+ET SOCIÉTÉS DE CRÉDIT — LA SPÉCULATION ET
+LA BOURSE — LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS</p>
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
+NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE<br />
+3, <span class="small">PLACE DU PANTHÉON</span>, 3</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE<br />
+SUR VERGÉ TEINTÉ DES PAPETERIES LAFUMA<br />
+FILIGRANÉ AU MONOGRAMME<br />
+DE<br />
+LA NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE</span><br />
+50 <span class="small">EXEMPLAIRES NUMEROTÉS A LA PRESSE</span></p>
+
+
+<p class="c gap small"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1919, by</span> Société française d'Édition et de Librairie,
+<span lang="en" xml:lang="en">proprietor of</span> Nouvelle Librairie Nationale.</p>
+
+<p class="c small">Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak i" id="ch0">AVANT-PROPOS</h2>
+
+
+<p class="i">Ce livre s'adresse à toutes les personnes qui, possédant
+une fortune petite ou grande, d'origine ancienne ou
+nouvelle, ont besoin de principes directeurs et de renseignements
+pratiques pour la placer et l'administrer.</p>
+
+<p class="i">En cette matière, ce ne sont pas les conseils qui
+manquent. Mais les conseils désintéressés sont rares.
+Chacun se méfie du détaillant qui vante un produit. On
+se demande : « Quel intérêt peut-il avoir à insister pour
+me vendre cette marque plutôt qu'une autre? » Les
+mêmes personnes qui doutent de leur épicier suivront
+aveuglément le banquier ou même le commis de banque
+qui les invitera à acheter une valeur. Pourtant, dans les
+deux cas, la méfiance doit être la même, et elle doit être
+d'autant plus vive qu'il s'agit de plus grosses sommes
+pour l'acquéreur et de plus grosses commissions pour le
+courtier.</p>
+
+<p class="i">Les pertes énormes subies par les capitalistes français
+dans ces dernières années ont en grande partie pour
+cause les erreurs, volontaires ou involontaires, des financiers
+ou des établissements de crédit qui s'étaient constitués
+les tuteurs du capital et de l'épargne. L'auteur de
+ce livre n'a aucune espèce d'attache financière. Il ne
+soutient aucun système. Il livre au public le résultat de
+ses études et de ses observations.</p>
+
+<p class="i">Sa seule ambition est de rendre service. Quant à son
+intérêt, il a consisté à écrire un ouvrage qui, étant
+utile à beaucoup de monde, pourra être lu avec profit
+par un public nombreux.</p>
+
+<p class="i">Les personnes auxquelles nous avons songé en écrivant
+ce livre sont légion en France, ou la fortune, aux
+degrés les plus divers, est si répandue. Il nous est
+apparu aussi que les meilleurs traités du même genre
+écrits avant la guerre ne s'appliquaient plus aux circonstances
+actuelles. Un guide nouveau était nécessaire
+pour tenir compte des bouleversements survenus depuis
+1914 et de ceux qui pourraient se produire encore.</p>
+
+<p class="i">A qui nous adressons-nous? Non seulement aux personnes
+qui vivent de leurs revenus, mais aussi à celles qui
+s'enrichissent par leur travail et leur économie et à qui
+leurs occupations ne permettent pas d'étudier à fond par
+elles-mêmes la meilleure manière de mettre leur épargne
+à l'abri, dans un temps où la sécurité des capitaux est
+si précaire.</p>
+
+<p class="i">Proudhon a écrit, il y a déjà de longues années, dans
+son <i>Manuel du spéculateur à la Bourse</i> :</p>
+
+<p class="i">« Le rentier, qui vit sur la foi de son inscription ;
+l'actionnaire qui compte sur son dividende ; le propriétaire
+foncier dont l'avoir est tout en terres et en maisons ;
+le commerçant dont la sécurité repose sur
+l'éventualité des bénéfices ; le père de famille, qui
+cherche pour l'établissement de ses fils, pour la dot
+de ses filles le placement le plus solide et le plus productif ;
+tous ceux dont la fortune est engagée soit
+dans les fonds publics, soit dans les entreprises industrielles,
+soit dans des propriétés rurales et urbaines,
+et qui trop souvent oublient que cette fortune
+change incessamment, tant en capital qu'en intérêts,
+par les mouvements quotidiens de la Bourse ; tout ce
+monde, étranger pour la plupart à la spéculation, a
+besoin cependant d'en connaître à peu près les objets,
+d'en observer les oscillations et d'en prévoir les résultats. »</p>
+
+<hr />
+
+
+<p class="i">Ce besoin est plus grand aujourd'hui que jamais. La
+prudence, la science et la réflexion, nécessaires en tout
+temps à la conservation de la richesse, sont indispensables
+dans les périodes agitées. Le rentier, l'actionnaire,
+le propriétaire foncier, le commerçant, le père de
+famille : voilà les personnes dont nous souhaitons être
+lu. C'est à elles, c'est à nos classes moyennes, indignement
+rançonnées par des financiers sans patriotisme et
+sans scrupules, que cet ouvrage est dédié.</p>
+
+<p class="sign i">J. B.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c">APRÈS LA GUERRE</p>
+
+<p class="c xlarge">COMMENT PLACER SA FORTUNE</p>
+
+
+
+
+<h2 class="nobreak" id="ch1" title="I. Instabilité des fortunes">CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<p class="c small">UNE PÉRIODE D'INSTABILITÉ ET D'INSÉCURITÉ
+POUR LES FORTUNES</p>
+
+<p class="d">L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les temps. — La
+guerre a considérablement aggravé ce phénomène. — Longue
+période de sécurité et d'enrichissement de 1815 à 1914 — Le
+danger d'autrefois était la baisse de l'intérêt et les conversions. — Fausses
+croyances nourries à cet égard : l'argent ne
+devait plus rien rapporter. — L'intérêt s'est relevé, mais des
+capitaux ont été détruits. — Ébranlement de toutes les fortunes. — Autres
+menaces qui pèsent sur elles. — Probabilité de
+grandes crises financières, sinon de catastrophes. — De nouvelles
+méthodes de gestion des patrimoines sont nécessaires. — En
+quoi l'esprit et les habitudes des capitalistes doivent changer.</p>
+
+
+<p>Nos pères, qui en savaient bien autant que
+nous, avaient coutume de dire qu'une fortune est
+plus difficile à conserver qu'à acquérir. Ils disaient
+aussi qu'une fortune ne passe pas trois générations.
+C'est ce qu'exprimait le proverbe de la vieille
+France : « Cent ans bannière, cent ans civière »,
+c'est-à-dire cent ans de prospérité et cent ans de
+pauvreté. Une famille réussit rarement, en effet,
+à garder son rang pendant plus d'un siècle. De
+tout temps, les patrimoines qui n'ont pas été
+entretenus et renouvelés ont disparu. Même sans
+catastrophe brutale et sans dilapidation, les capitaux
+s'usent lentement et s'évaporent par l'effet des
+années.</p>
+
+<p>De 1815 à 1914, les fortunes ont joui d'une
+sécurité et d'une stabilité remarquables. En
+France, les classes moyennes, plus douées de
+l'esprit d'économie que de l'esprit d'entreprise,
+étaient portées naturellement par le flot montant
+de la richesse publique. Nos révolutions du
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, purement politiques, avaient laissé la
+propriété intacte. Les blessures financières de la
+guerre de 1870 avaient été rapidement pansées.
+Sans autre effort que celui de l'épargne, la bourgeoisie
+française, dont les rangs grossissaient
+tous les jours, était en progrès constant. Les cas
+de régression tenaient presque toujours à des
+fautes individuelles et non à des causes générales.</p>
+
+<p>Pendant les dernières années du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle et
+les premières du <small>XX</small><sup>e</sup>, les rentiers avaient pourtant
+une inquiétude. Par l'effet de l'accumulation et de
+l'abondance des capitaux, l'intérêt de l'argent ne
+cessait de décroître et les conversions successives
+de la rente sanctionnaient cette baisse. De 5 p. 100,
+qui était autrefois le taux ordinaire, l'intérêt
+était tombé à 4, puis à 3 et plus bas encore. Le
+taux de 2 ½ était couramment accepté. L'esprit
+humain étant enclin à croire que tout mouvement
+une fois commencé doit se poursuivre indéfiniment,
+on prévoyait que bientôt l'argent ne pourrait
+plus s'employer qu'à 2 p. 100, sinon à moins.
+Ainsi le rentier voyait son revenu condamné à
+une chute lente et tendant vers zéro. Nous avons
+connu un financier aussi célèbre qu'opulent, qui
+était en même temps un économiste, et qui, presque
+quotidiennement, à la table de famille, enseignait
+à ses enfants qu'ils ne devaient pas se fier à son
+héritage, qu'un jour viendrait où il faudrait une
+fortune si fantastique pour vivre de ses seules
+rentes que les riches eux-mêmes seraient contraints
+de travailler.</p>
+
+<p>Les événements ont pris une autre tournure.
+On s'alarmait pour le revenu, en se croyant sûr
+du capital. Ç'aurait dû être le contraire. S'il est vrai
+qu'aujourd'hui bien peu de personnes peuvent se
+dispenser de travailler, ce n'est pas parce que
+l'argent ne rapporte plus rien : l'État lui-même
+emprunte à 5,70 p. 100 et les placements à
+6 p. 100 sont devenus communs. Mais, à la sécurité
+d'autrefois, qui avait engendré la diminution
+de l'intérêt, a succédé une insécurité profonde. Il
+n'y a plus pléthore mais destruction de capitaux.
+La guerre européenne en a consommé et anéanti
+une quantité prodigieuse. Les États se sont
+endettés par centaines de milliards. Les grandes
+entreprises d'intérêt public, telles que les Compagnies
+de chemins de fer, ont elles-mêmes subi des
+pertes immenses. Il y a eu des ruines de toute
+sorte, une diminution formidable de la richesse
+universelle. Sans doute on a vu des fortunes se
+faire. De grandes quantités de billets de banque,
+de titres des rentes nouvelles circulent de main en
+main. Ce n'est pas un enrichissement véritable.
+Le papier émis ne tient pas lieu des choses consommées
+et détruites, de celles que la diminution
+du travail a empêché de produire. C'est ainsi que,
+chez les belligérants les plus gravement atteints,
+le papier-monnaie a pris un développement inouï,
+alarmant, qui a eu pour première conséquence
+d'entraîner l'avilissement de sa faculté d'achat et
+la hausse de tous les prix. C'est au milieu d'une
+immense révolution économique que nous vivons.
+Et une révolution économique entraîne fatalement
+une révolution sociale, à forme silencieuse ou
+explosive : peu importe. L'effet est le même pour
+les individus.</p>
+
+<p>La richesse, pendant la guerre et depuis, s'est
+déplacée. Elle a changé de mains. Il y a de « nouveaux
+riches » et de « nouveaux pauvres ». Bien
+rares sont les patrimoines anciennement constitués
+qui ont pu se maintenir tels qu'ils étaient.
+L'avilissement de l'argent, la chute profonde des
+valeurs mobilières, dont quelques-unes ne se
+relèveront sans doute jamais, ont retenti sur
+toutes les fortunes, des plus grandes aux plus
+petites. Une portion considérable des portefeuilles,
+composée de valeurs russes, autrichiennes,
+hongroises, turques, etc… est gravement
+compromise. On n'oserait jurer que cette
+liste nécrologique ne s'allongera pas.</p>
+
+<p>D'autre part, la grande secousse de la guerre a
+eu pour effet de précipiter une évolution déjà
+commencée. Le régime capitaliste s'était développé
+au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle avec les progrès rapides de l'industrie
+et sous la protection des lois qui étaient
+alors en vigueur. D'une part, le droit de propriété
+individuelle était sacré, intangible et regardé
+comme faisant partie des Droits de l'homme.
+Garanti par l'État, la société et le Code, il donnait,
+à quiconque possédait, une sécurité inconnue
+à toutes les autres époques. D'autre part, la conception
+individualiste de la Révolution française,
+contraire à tout ce qui était corporations ou syndicats,
+paralysait les revendications ouvrières.</p>
+
+<p>Peu à peu, ces conditions ont changé. Et puis,
+avec le temps, beaucoup d'éléments des fortunes
+françaises ont vieilli. On a oublié les services rendus
+par le capital lorsqu'il s'était agi de mettre les
+mines en valeur et de construire les voies ferrées.
+Il paraît moins naturel qu'autrefois que le fait de
+posséder une action de chemins de fer ou de
+charbonnage donne le droit de toucher des dividendes
+copieux à une personne qui ne connaît
+les locomotives que pour avoir voyagé et le charbon
+que pour se chauffer au coin de son poêle.
+L'expérience ayant prouvé que le travail lui-même
+avait besoin du capital, celui-ci n'est pas
+déchu de son droit à l'intérêt, mais sa part est restreinte
+et, si restreinte soit-elle, encore contestée.</p>
+
+<p>Il résulte de ces divers phénomènes que les
+patrimoines français sont largement entamés,
+gravement ébranlés et exposés à des diminutions
+nouvelles par le fait des circonstances. La situation
+financière de notre pays elle-même, après les formidables
+dépenses de la guerre, n'est pas sans
+inspirer des inquiétudes. Sa dette colossale, ajoutée
+à un passif déjà lourd, oblige à se demander si
+la France pourra toujours faire face à ses engagements.
+Ainsi, d'une part, les revenus sont réduits
+par les pertes éprouvées ou menacent de l'être par
+des pertes nouvelles. De l'autre, les impôts s'aggravent,
+se multiplient, et la vie est devenue plus
+coûteuse. Jamais l'administration d'une fortune
+n'a été plus difficile.</p>
+
+<p>Il est donc bien certain que les idées qui avaient
+cours avant la guerre doivent être révisées. Un
+capitaliste qui s'entêterait à suivre les pratiques
+recommandables autrefois irait directement à la
+ruine. A temps nouveaux, besoins nouveaux.</p>
+
+<p>Assurément, la propriété sera éternelle. Depuis
+que les hommes vivent en société, elle a survécu
+à tous les bouleversements et elle survivra encore
+à celui-ci. Le capital lui-même se reconstituera
+toujours. La difficulté, dans une période de transition,
+consiste à sauver le capital existant et à le
+garder entre ses mains.</p>
+
+<p>Nous assistons en ce moment à une lutte de la
+société capitaliste, telle qu'elle s'était constituée au
+<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, pour durer et s'adapter à travers les
+transformations du <small>XX</small><sup>e</sup> siècle. Cette adaptation ne
+se fera pas sans peine et il est probable qu'il y
+aura, chemin faisant, bien des victimes.</p>
+
+<p>Existe-t-il une recette infaillible pour abriter les
+capitaux et les soustraire aux conséquences des
+métamorphoses économiques et sociales? Nous ne
+le croyons pas. Nous nous proposons seulement de
+donner dans ce livre des indications pratiques et
+utiles, de mettre en garde contre des écueils, de
+dissiper de dangereuses illusions, d'exposer des
+principes fondés sur l'observation et sur l'expérience
+et dont l'application permettra aux capitalistes
+et aux rentiers d'échapper au moins à une
+partie des risques auxquels ils sont exposés pour
+longtemps. Selon toutes les apparences, les agitations
+ne sont pas près de prendre fin en Europe.
+L'ordre nouveau établi par la paix n'est pas lui-même
+très sûr. Le fût-il, que la liquidation serait
+encore pénible et douloureuse. Sans doute, personne
+ne peut se vanter de tout prévoir. Mais celui
+qui ne prévoit rien et qui s'en remet au hasard,
+comme celui qui ne veut rien changer à ses habitudes,
+est le jouet des événements.</p>
+
+<p>Nous sommes convaincu que les classes
+moyennes, durement éprouvées par les conséquences
+de la guerre, résisteront à la tourmente.
+Formées par le travail et l'économie, elles savent
+que là sont les seules sources de la richesse. Si
+elles ont été frappées, ce n'est pas leur esprit de
+cupidité ou leur goût du risque qui en est cause.
+Leur prudence et leur modération sont proverbiales.
+Elles ont toujours eu pour principe de
+rechercher moins de gros intérêts ou des bénéfices
+que la sécurité du capital, ou ce qu'on croyait
+être autrefois la sécurité. Si elles ont péché, c'est
+par excès de confiance. Le nom illustre de Ferdinand
+de Lesseps avait suffi jadis à engager dans
+le Panama les plus timides, alors que le canal de
+Suez, dans sa nouveauté, avait effrayé le public.
+Pour les fonds russes, l'appel de l'État français,
+la propagande des établissements de crédit, le
+prestige d'un Empire immense et dont les faiblesses
+étaient inconnues : voilà ce qui a séduit les
+souscripteurs bien plus que l'attrait d'un intérêt
+élevé. C'est par la même confiance, le même respect
+des institutions anciennes et célèbres, que la
+bourgeoisie française s'est attardée aux actions de
+nos compagnies de chemins de fer, alors que ces
+titres ne promettaient plus que des déboires à
+leurs porteurs.</p>
+
+<p>On a dit bien des fois que l'éducation financière
+du public français était à faire. Ce sont
+malheureusement des aigrefins, souvent patentés,
+qui s'en chargent et qui exploitent la crédulité et
+l'esprit de routine. Les capitalistes, pour se
+défendre, vont avoir, encore plus qu'hier, besoin
+d'esprit critique. Plus qu'hier ils devront être
+renseignés, ils devront être prudents, mais prudents
+à bon escient, et non pas sur la foi de charlatans
+ou d'intermédiaires malhonnêtes par profession.
+Ils devront se garder aussi d'une aveugle
+fidélité à des traditions périmées.</p>
+
+<p>L'illusion de la Bourse est une de celles qui
+auront été le plus funestes. Combien de personnes
+s'imaginaient que les prix inscrits dans
+les colonnes de la cote correspondaient à des
+valeurs réelles et durables! Il a fallu la tourmente
+de la guerre pour montrer la fragilité de
+ce château de cartes. A l'avenir, les capitalistes
+devront savoir qu'une fortune constituée tout
+entière en papier et qui dépend d'une estimation
+éphémère, qui est soumise à tous les hasards des
+événements intérieurs et extérieurs, ne repose
+pas sur des bases solides. De nouvelles méthodes
+de placement et de gestion se recommandent
+aujourd'hui d'une façon impérieuse et le capitaliste
+doit se faire, à tous les égards, un nouvel
+esprit.</p>
+
+<p>Pendant des années qui pourront être longues,
+il devra d'abord avoir toujours présente à la
+pensée l'idée que des catastrophes financières ou,
+tout au moins, des crises graves sont possibles.
+Dans l'hypothèse la plus favorable, il est exagéré
+de croire que la France, par exemple, se relèvera
+aussi promptement et en suivant une marche
+aussi régulièrement progressive qu'après 1871.
+Personne n'a encore pu calculer exactement les
+répercussions de la guerre. Personne ne sait au
+juste comment (pour ne parler toujours que de la
+France), trente-cinq milliards de billets de banque,
+en face de cinq milliards d'or seulement, plus
+quelques dizaines de milliards de Bons de la
+Défense Nationale qui, eux mêmes, ne sont qu'une
+autre forme des billets de banque, pourront être
+retirés de la circulation pour que celle-ci revienne
+à un niveau normal, sans compter que, pour la
+première fois, la France a une grosse dette extérieure.
+En tout cas, la guérison sera longue. Elle
+ne se fera pas sans rechutes contre lesquelles les
+personnes prudentes doivent, dès maintenant, se
+prémunir.</p>
+
+<p>Mais l'esprit du capitaliste devra changer à un
+autre égard. Il devra s'élargir aux proportions des
+nécessités de notre époque. Les impôts seront
+multiples et lourds : il faudra s'y résigner et se
+dire que, s'il est désagréable de payer l'impôt sur
+le revenu, il serait encore pire de n'avoir plus de
+revenus du tout, ce qui fût arrivé si nous avions
+été vaincus. Il faudra encore compter avec de
+nouveaux rapports entre le capital et le travail. Il
+y a des revendications ouvrières dont l'exagération
+est absurde et qui, si elles étaient écoutées, aboutiraient
+à tuer la poule aux œufs d'or, comme le
+bolchevisme l'a fait en Russie. La résistance à ces
+folies est un devoir. Mais il n'est de l'intérêt de
+personne qu'il y ait des ploutocrates d'une part
+et, de l'autre, des prolétaires sans attaches avec
+l'industrie qui a besoin de leurs bras. Il s'agit
+seulement, pour les possédants, de compter avec
+les évolutions inévitables, de les comprendre et
+de ne pas se laisser surprendre par elles.</p>
+
+<p>Nous avons déjà cité tout à l'heure un proverbe
+de la vieille France. Un autre, familier à l'ancienne
+noblesse, disait : « Nous venons tous de la charrue. »
+Que chaque capitaliste songe à ses origines
+ou à celles de sa famille. Il sentira combien le
+plus riche est près de ceux qui ne possèdent
+rien. Ce n'est pas notre rôle de moraliser sur les
+devoirs de la richesse. Mais il n'est pas mauvais,
+même pour gérer et conserver sa fortune, de
+savoir qu'elle a des collaborateurs obscurs, peu
+favorisés, dans les rangs desquels on aurait pu
+naître et où retourneront peut-être les descendants
+de ceux qui possèdent aujourd'hui, comme tant
+de familles, riches autrefois, ont elles-mêmes
+déchu.</p>
+
+<p>C'est un métier, somme toute, d'être capitaliste.
+Et ce métier exige des qualités, lui aussi. Une
+fortune ne se garde que par les moyens qui l'ont
+formée : le travail et l'économie. Il y faut encore
+de la prévoyance, de la réflexion, de l'étude. Les
+chapitres qui suivent constituent un guide méthodique
+pour la conservation des patrimoines, qui
+sont une des forces de la nation. Le devoir de
+quiconque a créé ou reçu le sien est de le transmettre
+intact et même accru à ses successeurs. Les
+anciens avaient coutume de dire que ce n'est pas
+une honte d'être pauvre mais qu'il est honteux de
+ne pas aspirer à sortir de la pauvreté. Il est encore
+plus honteux, et sans profit pour la collectivité,
+de se laisser appauvrir par ignorance, insouciance
+ou paresse d'esprit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch2" title="II. Principes de tout prêt d'argent">CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="c small">LE PRINCIPE DE LA DIVISION GÉOGRAPHIQUE
+DES PLACEMENTS, QUI S'EST MONTRÉ INSUFFISANT,
+DOIT ÊTRE COMPLÉTÉ PAR UN AUTRE PRINCIPE</p>
+
+<p class="d">La division des risques est une précaution élémentaire. — L'écueil
+c'est qu'elle tourne parfois à la multiplication des risques. — Exemples
+malheureux de dissémination des capitaux. — Nécessité
+de précautions supplémentaires. — Valeurs solides et réelles sur
+lesquelles doit reposer une fortune. — Les biens-fonds réhabilités. — Gages
+à exiger des valeurs mobilières. — Le remboursement
+prochain du capital est la clause essentielle de tout prêt d'argent. — Application
+de ce principe aux placements mobiliers
+et avantages qu'il comporte. — Règles pratiques à en tirer.</p>
+
+
+<p>On a toujours su qu'il n'était pas bon de
+mettre tous ses œufs dans le même panier. Mais
+le principe de la division des risques a pu être
+appliqué avec une facilité inconnue au temps
+jadis dès que la diffusion des valeurs mobilières
+eut permis de placer de l'argent dans les quatre
+parties du monde, par un simple ordre d'achat
+donné à la Bourse. Diversifiez, internationalisez
+vos placements : tel est le conseil qui a été prodigué
+avant la guerre, et, en lui-même, il était
+bon.</p>
+
+<p>Seulement, il ne fallait pas courir au-devant des
+risques sous prétexte de les diviser. Un rentier
+qui aurait eu en portefeuille, il y a une douzaine
+d'années, des valeurs russes, austro-hongroises et
+mexicaines, se serait cru garanti par cette variété
+contre les accidents qui pouvaient l'atteindre
+d'autre part. En réalité, il fût allé lui-même chercher
+sa perte. Au temps où le Mexique était bien
+gouverné, où les Empires de Russie et d'Autriche
+se présentaient comme des édifices solides, des
+économistes expérimentés n'hésitaient pas à
+recommander comme sûres et avantageuses les
+valeurs de ces pays. On voit pourtant ce qu'il en
+est advenu.</p>
+
+<p>Avant la guerre, un autre attrait de la diversité
+des placements, aux yeux des rentiers, c'était
+aussi, et peut-être surtout qu'on y voyait un
+moyen de relever le rendement d'un portefeuille,
+l'intérêt de l'argent étant, d'une façon courante,
+moins élevé en France que dans beaucoup de pays
+étrangers. Cette considération a perdu aujourd'hui
+sa raison d'être.</p>
+
+<p>En outre, on s'imaginait volontiers que l'expatriation
+des capitaux était une garantie contre les
+mesures fiscales de caractère socialiste, et notamment
+contre l'impôt sur le revenu, qui était, à ce
+moment-là, un grand épouvantail et dont le mécanisme
+était d'ailleurs mal compris. On ne se représentait
+pas qu'on s'exposait tout simplement,
+dans la plupart des cas, à subir les impôts du
+pays de refuge, plus les impôts français. Car les
+gouvernements et les administrations de tous les
+pays ont tendance à se copier, et cette tendance
+est encore plus forte quand les besoins sont à peu
+près les mêmes partout. Si le fisc a la main
+lourde en France, il n'est pas plus indulgent en
+maints autres endroits. Et le socialisme d'État,
+après avoir semé la terreur lorsqu'il est apparu
+chez nous, semble modéré et conservateur quand
+on compare ses mesures fiscales à celles des nouvelles
+Républiques socialistes qui sont nées de la
+défaite des Empires centraux, sans parler des Républiques
+de Soviets et de la dictature du prolétariat.</p>
+
+<p>Avec le socialisme, le nationalisme est l'autre
+tendance des États modernes. Ces deux tendances
+se conjuguent souvent. Pas plus que les individus,
+les peuples n'aiment leurs créanciers. Les pays
+qui ont une grosse dette extérieure, qui sont les
+débiteurs de l'étranger, sont très portés à renier
+leurs engagements. Ce sentiment xénophobe
+explique pour une bonne part ce qui s'est passé
+en Russie depuis la révolution. D'autres pays,
+qui ont été heureux de trouver des capitaux étrangers
+pour les mettre en valeur, ne songent plus
+qu'à exproprier les sociétés concessionnaires une
+fois que les entreprises sont entrées dans la période
+des bénéfices. Dans l'ère de nationalisme
+intense où le monde est entré, les peuples les
+plus primitifs ou, comme le peuple chinois, les
+plus endormis, prennent conscience d'eux-mêmes,
+selon l'expression consacrée, et le font souvent
+sentir à leurs bailleurs de fonds.</p>
+
+<p>Il ne suffisait pas naguère, il ne suffira pas
+encore demain d'envoyer sa fortune au delà de la
+frontière pour la mettre en sûreté. Il faut encore
+connaître le fort et le faible des nations auxquelles
+on la confie. Il faut être renseigné sur leur situation
+politique, leurs finances, leur législation. Et
+puis, s'il est difficile, quand il s'agit d'autre chose
+que de fonds d'État, de distinguer les bonnes
+valeurs des mauvaises dans son propre pays, la
+difficulté est encore plus grande quand il s'agit
+d'entreprises situées dans des pays avec lesquels
+on n'est pas familier et qu'on ne connaît que par
+ouï-dire.</p>
+
+<p>A l'épreuve de la guerre et des bouleversements
+qu'elle a produits, il est apparu que la division des
+placements et leur distribution géographique ne
+rendaient pas tous les services qui en étaient
+attendus. Les personnes qui, par ce procédé, ont
+réussi à sortir de la crise avec leur fortune intacte
+doivent reconnaître qu'il y a dans leur cas plus
+de chance que de science. Au fond, un homme
+d'affaires vraiment génial, qui eût compris dès
+1911, au moment du coup d'Agadir, ou dès 1912
+et 1913, à la lumière des conflits balkaniques,
+que l'Europe allait enfin à la guerre générale si
+souvent annoncée, eût tout simplement réalisé
+son portefeuille. Alors, se trouvant à la tête d'un
+capital liquide, au moment où les valeurs du
+monde entier s'effondraient, cet homme audacieux
+et pénétrant eût réalisé des bénéfices considérables.</p>
+
+<p>En effet, sauf un très petit nombre de pays
+neutres qui ont été favorisés par les événements,
+sauf quelques valeurs dites « de guerre » qui,
+grâce à la longue durée des hostilités, ont travaillé
+pour l'armement avec de très gros profits,
+on a vu la généralité des meilleures valeurs
+descendre à des cours inconnus. Tel a été le cas,
+notamment, des valeurs à revenu fixe comme les
+obligations des chemins de fer américains de premier
+ordre, qui ont automatiquement baissé jusqu'à
+ce qu'elles fussent arrivées à se mettre au
+niveau demandé par le relèvement général du
+loyer de l'argent. Des titres rapportant 3 ½ ou
+4 p. 100, se tenaient au pair, lorsque l'intérêt
+courant était à ce taux. Ils sont tombés à 70,
+lorsque les emprunts à 5 et 5 ½ p. 100 et
+même davantage se sont multipliés.</p>
+
+<p>Puisqu'il est extrêmement probable que nous
+ne sommes pas au bout de la série des grandes
+crises financières, <i>la préoccupation essentielle doit
+donc encore maintenant s'adresser au capital plus
+qu'au revenu</i>. Le revenu se trouvera toujours.
+Sauvegarder d'abord le capital, c'est la tâche première
+et la plus difficile.</p>
+
+<p>La division géographique des placements peut
+y aider, mais elle ne suffit pas. Des temps sont
+venus où l'édifice du crédit est fragile. Les garanties
+d'une créance doivent être examinées avec
+plus de soin qu'au moment où la solvabilité générale
+créait un état d'équilibre et de confiance. Les
+valeurs mobilières ressemblent étroitement, à cet
+égard, aux billets de banque. En période de prospérité,
+personne ne regarde de très près à leurs
+garanties réelles parce que l'on sait que le papier
+trouve à s'échanger sans peine. Les cours de
+Bourse ont beau n'être qu'une estimation, ils
+offrent des promesses de stabilité et même de
+plus-value. La force de l'ensemble maintient les
+parties en équilibre. Mais, en temps de crise, et
+quand le crédit est ébranlé, la réalité reprend ses
+droits. Toutes les valeurs fictives se déprécient.
+Celles qui ne reposent pas sur quelque chose de
+solide tombent à zéro. C'est cette solidité qui doit
+être requise et recherchée avant tout.</p>
+
+<p>Il résulte de là que l'assurance contre les risques
+ne doit plus seulement consister à disséminer
+une fortune sur les divers points du globe,
+mais surtout à en éliminer autant que possible les
+éléments fictifs. A cet effet, il importe de modifier
+les méthodes de placement naguère en honneur
+et de revenir aux principes de méfiance et de
+sécurité qui dirigeaient les capitalistes d'autrefois.</p>
+
+<p>La terre, les maisons, les prêts couverts par
+une hypothèque large et précise : voilà les premières
+valeurs réelles sans lesquelles une fortune
+est construite sur des sables mouvants. Aujourd'hui
+le porteur de maintes valeurs mobilières
+peut regarder avec envie le propriétaire d'immeubles,
+qui a, sans doute, ses tracas, mais qui peut
+voir et toucher son bien, alors que, d'un jour à
+l'autre, rentes d'État, actions, obligations sont
+exposées à devenir une insaisissable fumée. Pendant
+la Révolution, les possesseurs d'assignats
+ont été ruinés. Les acheteurs de biens nationaux
+se sont enrichis. Les anciens propriétaires maintenus
+en possession n'ont rien perdu. Il y a là une
+leçon.</p>
+
+<p>La guerre a réhabilité les immeubles comme
+elle a réhabilité l'agriculture, mère de toute
+richesse. On a acheté à de hauts prix les terres
+et les maisons. Pour les valeurs mobilières elles-mêmes,
+les bailleurs de fonds se sont montrés
+plus exigeants quant aux gages. Cela est si vrai
+que les sociétés qui s'adressent au crédit public
+offrent de plus en plus aux obligataires des garanties
+hypothécaires sur leurs constructions et leurs
+installations industrielles.</p>
+
+<p>Sans doute, des placements en bonnes valeurs
+françaises ou étrangères se recommandent aux
+propriétaires fonciers, même dans un pays où la
+propriété semble aussi bien garantie par l'état
+social qu'elle l'est en France. Il est utile et même
+indispensable, pour le propriétaire d'immeubles,
+de posséder un capital liquide ou d'une réalisation
+facile, pour les raisons que nous exposons au
+chapitre suivant. Mais c'est à la condition que
+les valeurs choisies soient elles-mêmes sérieusement
+gagées. Et l'examen de ces gages, surtout
+quand il s'agit de valeurs étrangères, ne se fait
+pas toujours aisément à distance et dans des pays
+dont l'organisation financière et les lois sont souvent
+très différentes des nôtres.</p>
+
+<p>L'insécurité universelle demande encore une
+autre précaution : c'est que les capitaux, autant
+que possible, ne soient prêtés qu'à la condition
+d'être rendus dans un délai suffisamment rapproché.
+Prenons le prêt d'argent type qui est le
+prêt hypothécaire. Non seulement un gage immobilier
+lui est affecté, mais encore le débiteur
+s'oblige à rembourser le capital à date fixe. La
+simple créance chirographaire, autrement dit le
+« billet », ne jouit pas de gages particuliers, mais sa
+clause principale, c'est celle qui fixe l'échéance
+du remboursement. Une reconnaissance de dette
+souscrite par un particulier constitue déjà un titre
+bien fragile. Si le « billet » ne stipule pas un
+remboursement rapide, c'est un titre encore plus
+incertain. Un emprunt à long terme, et à plus
+forte raison un emprunt perpétuel, quelle que soit
+la qualité du débiteur, État ou société industrielle,
+ne vaut pas mieux.</p>
+
+<p>Qu'avons-nous vu pendant la guerre et depuis?
+C'est que, à valeur égale, à rendement égal, les
+titres à remboursement éloigné tombaient, tandis
+que les titres à remboursement prochain se maintenaient
+au pair ou aux environs du pair. Prenons
+un exemple. On négociait à la Bourse de New-York,
+il y a quelques années, deux obligations de
+chemins de fer du même type, de la même valeur
+nominale, pareillement recommandables et
+d'un revenu identique, la <i>Pennsylvania 3 ½</i> et
+la <i>New York Central 3 ½</i>. En 1906 ces deux
+titres se tenaient au pair, à quelques points près.
+Mais le premier était remboursable en 1915 et le
+second en 1919 seulement. Peu à peu, les circonstances
+générales devenant moins favorables,
+des crises s'étant produites aux États-Unis, la
+<i>New York Central</i> baissa, tandis que la <i>Pennsylvania</i>,
+soutenue par la proximité du remboursement,
+bougeait à peine. En 1915, alors que cette
+obligation était remboursée intégralement à
+1000 dollars, l'autre n'en valait plus que 800, à
+la Bourse de New-York. Elle n'en valait plus que
+700 en 1919. Cet exemple est remarquablement
+instructif. On pourrait y ajouter que la même
+Compagnie Pennsylvania avait introduit à la
+Bourse de Paris des obligations 3 ¾ p. 100 remboursables
+en 1921. Dès l'année 1919, ces obligations
+sont au pair de 500 francs.</p>
+
+<p>De même il est de notoriété publique que le
+cours des obligations des chemins de fer français
+est soutenu par l'amortissement régulier de ses
+titres, qui se fait par voie de tirage au sort annuel.
+C'est ce qui explique que ces obligations se capitalisent
+plus haut même que les rentes sur l'État.
+Si quelque circonstance voulait que l'amortissement,
+jusqu'ici régulier, fût suspendu, différé ou
+seulement ralenti, il est certain que ces titres baisseraient
+aussitôt dans des proportions considérables.
+Il est également facile de remarquer que le 3 p. 100
+amortissable et remboursable selon les mêmes
+règles que les obligations de chemins de fer se
+tient aujourd'hui à dix ou onze points au-dessus
+du 3 p. 100 perpétuel ; toujours pour la même raison
+qui est la perspective de récupérer en espèces
+le capital prêté.</p>
+
+<p>Ainsi, pour protéger ses capitaux, <i>il ne suffit
+pas de les distribuer géographiquement dans l'espace,
+il faut encore les distribuer dans le temps</i>. Une
+fortune dans laquelle entrent des sommes remboursables
+à des dates diverses et successives
+échappe ainsi pour une partie importante aux
+fluctuations de la Bourse. En outre, elle se rafraîchit
+et se rajeunit incessamment. Enfin, des remboursements
+survenant à l'heure d'une dépression et
+d'une crise sont une aubaine qu'un homme avisé
+met à profit pour des placements fructueux.</p>
+
+<p>A plus forte raison, le commerçant et l'industriel
+qui ne veulent pas laisser leur argent improductif
+mais qui pourront en avoir besoin un jour
+pour agrandir leurs affaires, ont intérêt, de même
+que le père de famille qui prévoit l'époque où il
+devra doter sa fille, à stabiliser de cette manière une
+notable partie de leurs capitaux. C'est le meilleur
+moyen de s'assurer contre les risques de la Bourse.
+Sans doute, il n'est pas interdit d'attendre un
+accroissement de son capital par un placement à
+long terme. Si tout se passe normalement et
+heureusement, comme on peut l'espérer, les cours
+des valeurs s'élèveront à mesure que la guerre
+s'éloignera. En particulier, les souscripteurs et
+les acheteurs des nouvelles rentes françaises seront
+récompensés d'avoir eu confiance dans leur pays.
+Il n'en est pas moins sage, nécessaire et d'une
+bonne administration de se garantir contre le
+risque des bourrasques financières et contre les
+destructions inévitables que le temps entraîne avec
+lui.</p>
+
+<p>Pour conclure, il est salutaire de ne pas perdre
+de vue ces trois principes : 1<sup>o</sup> que les immeubles
+sont l'élément permanent de la richesse ; 2<sup>o</sup> que
+des garanties réelles doivent être attachées dans la
+plupart des cas aux valeurs mobilières pour que
+celles-ci soient autre chose que des « billets » ou
+des papiers d'une valeur variable et contestable ;
+3<sup>o</sup> que le capitaliste ne doit prêter au moins une
+partie de ses capitaux que pour un temps limité,
+avec des dates de remboursement échelonnées, de
+façon à s'assurer des rentrées d'argent périodiques
+et à ne jamais être pris de court par les
+événements.</p>
+
+<p>Ces principes de légitime défense et de prudence
+réfléchie auraient rendu de grands services
+aux capitalistes qui s'en seraient inspirés avant la
+guerre. Ils seront encore bienfaisants au cours
+des années à venir. Nous allons en suivre l'application
+dans l'examen des divers éléments qui
+constituent la généralité des fortunes en France
+ou qu'il peut être utile d'y faire entrer.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch3" title="III. Des immeubles">CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="c small">DES IMMEUBLES</p>
+
+<p class="d">La revanche des anciens placements. — Toute richesse part de la
+terre. — Stabilité de la propriété immobilière. — Un exemple
+typique. — Relèvement de la valeur de la terre en France. — Hausse
+des produits agricoles. — Sécurité de la propriété
+rurale, due, dans notre pays, à son extrême division. — Le
+dépeuplement des campagnes est le seul point noir. — Conseils
+pour la gestion des biens fonciers. — Les maisons de rapport à
+Paris et dans les grandes villes. — Achat, construction et entretien. — Les
+spéculations sur les terrains. — Les formes excentriques
+de la propriété et leurs périls.</p>
+
+
+<p>« Avoir du bien au soleil », et « avoir pignon
+sur rue » : ces deux expressions proverbiales
+rappellent qu'au temps jadis nos pères considéraient
+que la véritable fortune, durable et solide,
+consistait en immeubles, en terres et en maisons.
+Pendant la longue période de tranquillité relative,
+de stabilité, de prospérité et de développement
+industriel qui a favorisé l'essor prodigieux
+des valeurs mobilières, la vieille préférence de
+l'épargne française pour les placements fonciers
+n'avait cessé d'aller en s'affaiblissant. La facilité
+du coupon touché sans fatigue, souvent par l'intermédiaire
+d'une banque ou d'un receveur de
+rentes, s'opposait aux tracas de la propriété :
+les locataires, les fermiers, les impôts, les réparations
+et l'entretien.</p>
+
+<p>Quelques années avant la guerre, une personne
+qui faisait l'acquisition d'une ferme semblait déraisonnable
+et, en tout cas, rétrograde et attachée
+aux préjugés d'un autre âge. L'achat ou la construction
+d'un immeuble urbain, à moins que ce
+ne fût pour le revendre et comme opération spéculative,
+finissait par être presque aussi mal jugé.
+A quoi bon se donner les soucis de la propriété
+quand toute la gamme des valeurs de Bourse
+était là?</p>
+
+<p>Les épreuves de la guerre ont changé ce point
+de vue et montré que les vieilles habitudes de
+placement étaient sages et fondées sur l'expérience.
+Un spirituel Parisien, venu, comme presque tous
+les Parisiens, de province, nous disait un jour :
+« Ayant quelques économies, je les avais placées
+en fonds russes. Et j'ai pensé, depuis, au pré que
+mon père aurait acheté avec cet argent-là. Au
+moins le pré serait toujours à sa place. »</p>
+
+<p>Non seulement le pré serait à sa place, mais sa
+valeur se serait considérablement accrue. Un des
+effets de la guerre a été d'augmenter presque partout
+le prix de la terre et des maisons. La dépréciation
+des billets et des valeurs, la méfiance pour
+tout ce qui est papier, a eu pour conséquence que
+les valeurs réelles ont été recherchées. Et quelle
+valeur est plus réelle que la terre, d'où part toute
+richesse, que les maisons, puisqu'il faut toujours
+se loger?</p>
+
+<p>La véritable richesse est là. C'est une erreur de
+croire que nos pères aient placé leur fortune en
+immeubles parce qu'ils ne connaissaient pas d'autres
+sortes de placements. Sans doute les valeurs
+mobilières étaient fort loin d'être développées.
+Elles étaient même dans l'enfance. Mais enfin
+elles existaient. L'antiquité avait déjà connu les
+sociétés par actions. Et les rentes sur l'Hôtel de
+Ville, les actions de la Compagnie des Indes, qui
+ont laissé des souvenirs malheureux dans l'histoire,
+qu'était-ce, sinon l'équivalent de nos fonds
+d'État et de nos titres industriels? Lorsque plusieurs
+négociants s'associaient pour acheter un
+navire, ils formaient une société de navigation.
+Et ainsi de suite.</p>
+
+<p>Nos pères savaient fort bien, et par expérience,
+que les valeurs mobilières, dont l'essence n'a pas
+changé, quelle qu'ait pu être la forme qu'elles
+avaient de leur temps, étaient condamnées à périr.
+Leur préférence pour les placements immobiliers
+était parfaitement fondée. Car l'immeuble, qu'il
+s'agisse d'une maison ou d'une terre de culture,
+n'offre pas seulement sur le papier l'avantage de
+la solidité matérielle. Il a encore cette supériorité
+que son rendement se trouve toujours, à travers
+les âges, égal à la valeur de l'argent dans un
+temps donné.</p>
+
+<p>Le célèbre économiste et financier Léon Say
+avait une profonde méfiance des valeurs mobilières
+qui n'ont même plus la valeur du papier,
+disait-il, « parce que quelque chose est écrit
+dessus ». Il aimait à citer l'exemple d'un petit
+domaine, la terre de Bourbilly, qui avait appartenu
+un moment à M<sup>me</sup> de Sévigné et qui, resté
+tel quel du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle à nos jours, avait toujours
+donné à ses propriétaires un revenu croissant.
+Ce domaine, qui produisait 50 livres en l'an 1523,
+produisait 2.000 francs en 1884. La puissance
+d'achat de 50 livres au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle étant celle de
+2.000 francs au <small>XIX</small><sup>e</sup>, on voit en quoi consiste la
+seconde garantie qui est attachée aux biens immeubles :
+leur rendement et leur valeur locative se
+règlent exactement sur la valeur de l'argent, les
+denrées agricoles étant elles-mêmes les régulatrices
+des prix. Au contraire, disait Léon Say achevant
+sa démonstration, un capital mobilier égal à la
+valeur du domaine de Bourbilly, qui eût rapporté
+50 livres en 1523, en admettant qu'il eût
+pu arriver intact aux mains des lointains héritiers
+de 1884, n'eût rapporté que 50 francs<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Les personnes que ces questions intéressent trouveront de
+nombreux éclaircissements dans le beau livre de M. <span class="sc">Caziot</span>, la
+<i>Valeur de la terre en France</i> (J.-B. Baillière, éditeur).</p>
+</div>
+<p>Nous avons déjà commencé, depuis la guerre,
+à assister à un phénomène du même genre et dont
+la marche a été extraordinairement rapide. A la
+dépréciation du papier-monnaie, à l'avilissement
+de l'argent, a correspondu une hausse considérable
+des produits de la terre et du prix de la terre
+elle-même. Nos paysans, qui se sont enrichis,
+achètent les moindres parcelles à des prix qui
+eussent paru fantastiques il y a quelques années.
+Sans le savoir, ils raisonnent comme des écononomistes
+savants.</p>
+
+<p>D'abord, comme Léon Say, ils n'ont pas confiance
+dans le papier. Ils ont hâte de transformer
+leurs billets de banque ou leurs bons de la Défense
+nationale en quelque chose de tangible. Ensuite ils
+sentent bien que les produits de la terre, c'est-à-dire
+les aliments indispensables à l'homme, donneront
+un intérêt correspondant au capital engagé.</p>
+
+<p>Plus la monnaie d'un pays est dépréciée, et
+plus la terre est recherchée, plus elle vaut cher.
+La hausse de la terre est même un signe précurseur
+de crise de toutes les autres valeurs, y compris
+le papier-monnaie. Ainsi, en 1917, en Hongrie,
+pays agricole, un demi-hectare de terres
+labourables avait été vendu 22 000 couronnes et
+cette enchère semblait alors fantastique et absurde.
+L'acquéreur semblait ne devoir jamais retrouver
+l'intérêt de son capital. Mais, en 1919, la couronne
+valait à peine 17 centimes (au lieu de 1 fr. 05)
+tandis qu'inversement le prix du quintal de froment
+avait monté en conséquence. L'enchère
+insensée avait été parfaitement raisonnable.</p>
+
+<p>La terre, en France, avait subi une dépréciation
+considérable à partir de 1880. Dès l'année
+1908, le relèvement était devenu sensible. Il n'a
+fait, depuis, que s'accentuer. Le préjugé hostile
+à la propriété rurale a disparu et le moindre lopin,
+dans les bons pays de culture, trouve aujourd'hui
+dix acquéreurs pour un. La valeur locative de la
+terre suivra naturellement la hausse de l'hectare.
+En sorte que les propriétaires fonciers, frappés, il
+y a trente ans, dans leur capital et leur revenu,
+connaîtront de nouveau des jours prospères. Déjà,
+dans les régions où le métayage est en honneur,
+les propriétaires ont participé directement aux
+bénéfices réalisés pendant la guerre par les cultivateurs.</p>
+
+<p>C'était donc bien à la légère qu'on dénigrait les
+vieilles méthodes de placement et qu'on faisait
+fi de l'expérience de nos ancêtres. La propriété
+rurale prend aujourd'hui sa revanche et les inconvénients
+qu'elle offre (quelle forme de propriété
+n'a les siens?) semblent peu de chose quand on
+les compare aux risques de disparition totale qui
+sont attachés aux valeurs mobilières. Nous sommes
+d'avis que, dans notre siècle comme à toutes les
+époques agitées, il n'y a pas de fortune solide sans
+assise terrienne.</p>
+
+<p>En France, notamment, l'extrême division de
+la propriété rurale constitue une garantie de premier
+ordre. La question agraire ne se pose pas
+dans notre pays parce que les <i lang="la" xml:lang="la">latifundia</i> n'existent
+pas et que les domaines un peu étendus y sont
+même extrêmement rares. Il est difficile d'imaginer
+une seule hypothèse dans laquelle, chez
+nous, la terre serait l'objet de mesures socialistes,
+tant il y a de degrés de la petite propriété à la
+moyenne et à la grande.</p>
+
+<p>Quant à la crainte des impôts, s'il est vrai qu'il
+est difficile que la terre échappe au fisc, il y a
+aussi une compensation : c'est que, par la force des
+choses, la valeur des denrées agricoles tend toujours
+à équilibrer toutes les charges. Pour employer
+une expression vulgaire, celui qui tient le
+bon bout, c'est le détenteur du sol d'où vient
+tout ce qui se mange et tout ce qui se boit. Tôt
+ou tard le propriétaire terrien retrouve son heure.</p>
+
+<p>Le danger social qui menace la propriété rurale
+est d'une autre nature. Il est particulier à la
+France : c'est la dépopulation. Avant 1914, on a
+vu des régions entières de plus en plus désertées.
+C'était le cas des départements situés dans la vallée
+de la Garonne, vallée jadis célèbre par sa fertilité.
+C'était le cas aussi de nombreux départements de
+l'Est où la main-d'œuvre rurale passait dans l'industrie.
+Dans toutes ces parties de la France, la
+valeur de la propriété rurale ne cessait de s'effondrer.
+Au contraire, en Bretagne, peu favorisée par
+la nature, mais où la natalité était forte et où les
+habitants émigraient peu, la terre était toujours
+mieux cultivée, toujours plus recherchée, et le
+prix de l'hectare s'est élevé constamment.</p>
+
+<p>La guerre, malheureusement, a frappé surtout
+la classe rurale et, en plus d'un endroit, c'est une
+question angoissante de savoir s'il y aura encore
+des bras pour tenir la charrue. Il y a là un phénomène
+beaucoup plus inquiétant que la hausse
+du salaire de l'ouvrier agricole. Cependant on
+peut espérer que le dépeuplement des campagnes
+ne s'accélérera pas et même qu'il y aura un reflux,
+la profession de cultivateur étant redevenue et
+devant rester longtemps encore rémunératrice.
+L'extension de la culture mécanique, l'accroissement
+des engrais (potasse d'Alsace) contribueront
+sans doute à maintenir cette situation favorable.</p>
+
+<p>Il n'en est pas moins vrai que, d'une façon
+générale, la région ouest de la France est la vraie
+région agricole, la seule où le cultivateur soit assez
+enraciné et la population rurale encore dense. Il
+va sans dire aussi qu'une ferme ne doit pas s'acheter
+à la légère et qu'il importe de s'informer
+sérieusement de la qualité du fonds, parfois très
+variable dans une même commune, de l'état des
+bâtiments, des conditions du bail, s'il y a un bail
+en cours, et, s'il n'y en a pas, de la facilité de
+trouver un locataire.</p>
+
+<p>Il faut bien savoir aussi que la propriété immobilière
+(et ceci est vrai de la terre comme des maisons
+de rapport) ne peut se conserver et se transmettre
+par héritage qu'à une condition : c'est que
+le propriétaire ait toujours assez d'argent liquide
+devant lui pour faire face aux dépenses prévues
+ou imprévues, ordinaires ou extraordinaires,
+telles que les réparations et les droits successoraux.
+L'usage ancien, lorsque les fortunes étaient surtout
+foncières, était de garder toujours par devers
+soi une somme importante. Nous avons connu un
+riche propriétaire, qui ne croyait qu'aux biens au
+soleil, et qui, pourvu de belles rentes, conservait
+toujours intacte devant lui une année entière de
+son revenu. C'était la sagesse même. Les familles
+aristocratiques dont le patrimoine est tout entier
+en terres et qui vivent au jour le jour sont condamnées,
+à chaque accident et à chaque partage,
+à vendre ou à emprunter. C'est la ruine certaine
+au bout de peu de générations. La propriété ne
+peut se maintenir dans les mêmes mains que par
+la prévoyance et l'économie. Quiconque mange
+tout son revenu mange inévitablement le fonds.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Le moratorium des loyers, pendant la guerre,
+et les abus auxquels il a donné lieu, les lois votées
+ou projetées qui tendent à restreindre les droits
+des propriétaires, n'ont pas empêché la propriété
+urbaine d'être aussi appréciée que la propriété
+rurale. Là aussi le désir, si vif et presque universel,
+en temps de crise économique et sociale,
+de transformer les valeurs fiduciaires en valeurs
+solides a poussé les capitalistes à rechercher les
+maisons de rapport. En dépit du relèvement des
+droits d'enregistrement, jamais les transactions
+immobilières n'ont été aussi nombreuses et à des
+prix aussi élevés qu'à partir de 1918.</p>
+
+<p>On peut dire que, depuis une centaine d'années,
+presque tous les propriétaires d'immeubles à
+Paris et dans la plupart des grandes villes de
+France se sont enrichis. La vétusté des maisons
+n'a même pas été une cause d'appauvrissement,
+car la valeur du terrain rachetait amplement la
+perte occasionnée par la démolition nécessaire de
+constructions vieillies. D'une façon générale, à
+Paris et dans la banlieue, surtout la banlieue
+Ouest, la valeur des terrains a quintuplé quand
+elle n'a pas décuplé et centuplé en certains cas
+depuis 1850. Il suffit de se souvenir, en effet, que
+des personnes âgées ont encore vu paître des
+vaches à l'endroit où se trouve aujourd'hui le
+parc Monceau. On a pu voir à Passy et à Auteuil,
+jusqu'en 1890, des maisons de paysans.
+D'ailleurs, beaucoup de riches familles parisiennes
+d'aujourd'hui remontent à un grand-père maraîcher
+ou blanchisseur qui, pour sa petite industrie,
+possédait un vaste terrain valant alors quelques
+sous le mètre, et sur lequel se sont élevées
+des maisons de rapport.</p>
+
+<p>Depuis la guerre, la construction des immeubles
+s'est presque entièrement arrêtée. Il est probable
+qu'elle ne reprendra pas activement de sitôt en
+raison de la cherté des matériaux et de la main-d'œuvre.
+Il en résulte une pénurie des logements
+qui a pour conséquence l'augmentation des
+loyers. Les propriétaires possèdent donc ce que
+les socialistes appellent un « monopole de fait »,
+et il est question de la taxation des loyers. Ces
+mesures, en admettant même qu'elles soient prises,
+n'empêcheront jamais qu'un immeuble en briques
+ou en pierres de taille constitue une valeur
+solide, durable, infiniment plus sûre que toutes
+les valeurs de papier.</p>
+
+<p>Cette sécurité rachète amplement les ennuis de
+la gestion, dont il est facile de se décharger, d'ailleurs,
+sur des personnes ou des institutions de
+confiance dont c'est le métier. Mais il va sans dire
+que, comme le propriétaire d'immeubles ruraux,
+et pour les mêmes raisons, le propriétaire d'immeubles
+urbains doit se garder de dépenser tout
+son revenu. Il doit toujours compter avec les frais
+d'entretien et avec les dépenses imprévues pour
+réparations et réfection. Une maison de rapport,
+pour conserver sa valeur locative, doit être de
+temps en temps remise au goût du jour. En
+outre, l'amortissement du capital employé à la
+construction doit être prévu ; sinon ce capital
+disparaîtrait à la longue avec l'usure des
+années.</p>
+
+<p>Les personnes qui font construire sans être
+elles-mêmes du métier et sans appartenir à l'une
+des corporations du « bâtiment » doivent bien
+savoir aussi que les devis d'architecte sont toujours
+considérablement dépassés. Quant à celles
+qui achètent un immeuble tout construit, nous
+croyons devoir leur donner un conseil particulièrement
+sage à une époque d'incertitude comme
+celle que nous traversons : c'est de réaliser la
+somme nécessaire à l'acquisition avant de signer
+l'acte de vente. En effet, qu'une tourmente de
+Bourse se produise, et les valeurs sur lesquelles
+on comptait peuvent s'effondrer. Nous connaissons,
+dans une famille parisienne, un cas de ce
+genre qui s'est produit jadis. Quelques jours
+avant la révolution de 1848, un bourgeois aisé
+avait acheté une maison importante qu'il se proposait
+de payer avec ses valeurs. La panique qui
+suivit la révolution bouleversa tous ses calculs et
+l'immeuble lui-même, dans la crise de confiance
+générale, ne put être revendu qu'avec une perte
+sensible. Ainsi, faute de prévoyance, une opération
+tout à fait normale devint une cause de
+ruine.</p>
+
+<p>Nous ne parlons pas ici des achats de terrains
+nus. C'est de la spéculation pure. L'acquéreur
+compte sur une plus-value qui ne s'obtient parfois
+qu'après un temps fort long pendant lequel il
+faut payer l'impôt foncier tandis que le capital
+employé reste improductif. A l'heure actuelle,
+l'arrêt des constructions rend ce risque encore
+plus sérieux. Dans l'espoir d'une plus-value qui
+est loin d'être toujours certaine, le spéculateur
+s'expose à se priver pour longtemps de son
+argent.</p>
+
+<p>Quant aux usines et manufactures, c'est un
+genre d'immeubles dont les particuliers doivent
+se détourner en raison de la difficulté de trouver
+des locataires. Il en est de même des maisons de
+plaisance à la campagne ou à la mer, qui, sauf
+dans certains lieux régulièrement fréquentés ou
+bien à proximité d'une grande ville, peuvent apporter
+des déboires. Au chapitre qui suit, celui des
+hypothèques, nous développons les raisons qui
+conseillent de s'écarter des formes excentriques
+de la propriété. Une usine ne convient qu'à un
+industriel et une maison de plaisance doit être
+considérée avant tout comme une maison d'agrément.
+Pour un placement sérieux, il n'y a que les
+maisons de rapport proprement dites<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Les droits de mutation et de transcription devant être prochainement
+relevés, on peut compter qu'avec les honoraires du notaire
+les frais d'achat d'un immeuble, qui étaient d'environ 10
+p. 100 du prix principal, monteront à l'avenir à environ 15 p. 100.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch4" title="IV. Des placements hypothécaires">CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="c small">DES PLACEMENTS HYPOTHÉCAIRES</p>
+
+<p class="d">Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de placements. — Conditions
+auxquelles ils sont sûrs et avantageux. — Des précautions
+à prendre et des dangers à éviter. — De la part qu'il
+convient de leur attribuer dans un patrimoine.</p>
+
+
+<p>Un principe essentiel s'impose à tout capitaliste
+prudent. C'est de ne prêter aucune somme d'argent
+avant de s'être assuré au préalable, non seulement
+des garanties affectées à la créance, mais encore
+du remboursement intégral des fonds dans un
+espace de temps limité. De ce point de vue, on
+comprendra que les placements hypothécaires
+apparaissent comme étant au plus haut degré
+recommandables, car ils remplissent les deux conditions
+que nous venons d'énoncer. Ce genre de
+placement était en grand honneur autrefois. Il
+mériterait d'être plus souvent pratiqué à une
+époque d'insécurité pour les capitaux telle que la
+nôtre.</p>
+
+<p>Le gage immobilier, à la condition absolue qu'il
+soit choisi avec discernement et en observant certaines
+règles que nous préciserons tout à l'heure,
+est en effet d'une solidité sans pareille. Bien
+entendu, une hypothèque sérieuse doit toujours, et
+sans exception, être une première hypothèque.
+Toute autre n'est qu'une spéculation. De plus, le
+prêt ne doit en aucun cas dépasser 50 p. 100 de la
+valeur vénale présumée de l'immeuble affecté à la
+garantie, en sorte qu'il subsiste une marge suffisante
+pour les dépréciations éventuelles et aussi
+pour les intérêts impayés, frais d'expropriation et de
+poursuites, etc., s'il y a lieu. L'usage est d'ailleurs
+d'évaluer ces frais à 20 p. 100 du capital exposé,
+en sorte qu'une inscription hypothécaire totale de
+120.000 francs doit être prise sur un immeuble
+d'une valeur d'au moins 200.000 francs pour
+sûreté d'une avance de 100.000 francs, lesquels
+sont seuls à porter intérêt au profit du créancier,
+comme il va de soi.</p>
+
+<p>En outre, et cette stipulation est de toute première
+importance, le délai fixé pour le remboursement
+ne doit pas, en principe, quelle que soit la
+tentation qu'éprouve un rentier d'assurer son repos
+pour une longue durée, s'étendre au delà de dix
+années. Ce délai est d'ailleurs celui qui est fixé par la
+loi elle-même pour le renouvellement des inscriptions
+hypothécaires, et il n'est pas rare que les dispositions
+de la loi, comme beaucoup d'usages et de
+mœurs, reposent sur des raisons de bon sens et
+d'expérience. Il est néanmoins des capitalistes très
+prudents qui préfèrent se tenir en deçà de cette
+limite extrême de dix années et qui ne consentent
+que des prêts à terme plus court. Il convient
+d'approuver leur prévoyance. Car il suffit souvent
+d'un espace de temps très bref pour que des constructions
+vieillissent, pour que la terre, dans une
+région donnée, se déprécie, et pour qu'un immeuble
+de rapport urbain, situé dans un quartier dont la
+population vient à se détourner pour des causes
+imprévues, ne trouve que difficilement des locataires
+ou ne les trouve plus que dans une catégorie
+inférieure et moyennant une forte réduction des
+loyers. Il suffit de se rappeler la disgrâce du Palais-Royal,
+qui, après avoir été un des lieux les plus
+fréquentés de Paris, a perdu sa vogue.</p>
+
+<p>Les exemples et les chiffres cités par M. Pierre
+Caziot, inspecteur général du Crédit foncier de
+France, dans son remarquable ouvrage, <i>la Valeur
+de la terre en France</i>, sont extrêmement significatifs
+à cet égard. Nous citerons quelques cas qui
+pourront fixer les idées.</p>
+
+<p>Ainsi il n'est pas rare que des exploitations
+rurales aient perdu en vingt ou vingt-cinq ans
+beaucoup plus de la moitié de leur valeur. M. Pierre
+Caziot signale une ferme du pays de Caux réputée
+« excellente » et qui, payée 300.000 francs en 1876,
+s'est vendue 105.000 francs seulement en 1905.
+Très loin de là, et dans un autre pays renommé
+pour sa fertilité, la Limagne, une propriété évaluée
+au prix de 180.000 francs en 1879, a été achetée
+43.500 francs en 1903. Dans la vallée de la
+Garonne, un « domaine d'alluvions » qui, en 1884,
+avait été payé 360.000 francs, frais compris, par
+son propriétaire et passait pour valoir réellement
+320.000 francs, a été cédé pour 105.000 francs seulement en
+1904, c'est-à-dire juste vingt ans plus tard.
+On voit que, dans ce cas, qui n'est pas isolé, un créancier
+qui se fût reposé sur la règle de 50 p. 100 de
+garantie et qui eût consenti un prêt remboursable
+au bout de vingt ans se serait lourdement trompé.
+Une personne qui, en 1884, eût avancé au propriétaire
+de ce domaine 120.000 francs seulement,
+garantis par une première hypothèque et remboursables
+en 1904, eût peut-être pensé faire un placement
+des plus sérieux et dépourvu de risques.
+Dans la réalité, cette personne eût été imprudente
+et se fût exposée à une perte sensible, sinon même
+à une perte grave.</p>
+
+<p>Aussi faut-il considérer que des prêts à court
+terme renforcent la garantie du capital avancé pour
+la raison qu'ils permettent au prêteur de suivre,
+pour ainsi dire pas à pas, la valeur de la propriété
+qui lui sert de gage. De plus, il devient
+possible au prêteur, par la diversité de ses placements
+hypothécaires, de se ménager des rentrées
+d'argent à des dates successives et d'échelonner
+les remboursements en sorte qu'il soit mis à même,
+mécaniquement, pour ainsi dire, de profiter des
+occasions qui se présentent, et, en particulier,
+d'un relèvement du taux de l'intérêt. La règle, ici,
+est la même que celle que nous poserons pour les
+emprunts d'État, les obligations de chemins de
+fer ou leurs succédanés. Représentez-vous la bonne
+fortune qui fût échue à un capitaliste qui, durant
+la crise de 1913–1914, eût vu arriver à expiration
+un prêt de 100.000 francs, consenti dix
+années plus tôt. Avec 100.000 francs, en 1904,
+il ne pouvait acheter, par exemple, que 215 obligations
+du chemin de fer du Nord. Avec la même
+somme en juin 1914, il pouvait en acquérir 240.
+Deux mois plus tard, en pleine guerre européenne,
+100.000 francs liquides devenaient une
+fortune. Et, de toutes façons, la situation du créancier
+eût été excellente, car à toute demande de prolongation
+de délai ou de renouvellement de la part
+de son débiteur, il lui eût été possible de relever
+l'intérêt porté par l'obligation hypothécaire, vu la
+raréfaction des capitaux et la cherté du loyer de
+l'argent, d'obtenir 5 p. 100 et même davantage,
+au lieu de 4 p. 100, taux courant au début du
+<small>XX</small><sup>e</sup> siècle. Après la guerre, il est probable que
+le taux de 5 ½ p. 100, autorisé par la loi, se
+maintiendra longtemps.</p>
+
+<p>Enfin, il tombe sous le sens qu'un père de
+famille prévoyant et qui calcule que, dans un certain
+nombre d'années, il devra doter une fille ou
+pourvoir à l'établissement d'un fils, trouvera un
+avantage considérable à placer son argent de telle
+sorte qu'il soit assuré, au jour dit, de retrouver
+intacte et liquide la somme dont il pense avoir
+besoin. Or, tandis qu'il est absolument impossible
+de prévoir, même par approximation, cinq ou dix
+ans à l'avance, le cours des valeurs sur les marchés
+financiers, le remboursement d'une obligation
+hypothécaire de bonne qualité se fait au
+contraire à la date fixée, sans perte et sans déception.</p>
+
+<p>Ces deux avantages conjoints : sécurité du
+capital prêté, réapparition du capital intact dans
+un délai rapproché, paraissent extrêmement séduisants
+à beaucoup de capitalistes avisés qui, en
+outre, n'ignorent pas que l'administration et la loi
+renforcent de toute leur autorité la situation des
+créanciers hypothécaires.</p>
+
+<p>Non seulement il y a des fonctionnaires spéciaux
+attachés à la conservation des hypothèques,
+mais encore le Code civil contient tout un « titre »
+qui en établit les règles avec une précision minutieuse.
+C'est que notre système administratif et
+nos Codes ont été, il y a cent et quelques années,
+l'œuvre de la bourgeoisie française. En remplissant
+leur mission de législateurs, les représentants
+du monde bourgeois s'étaient tout naturellement
+appliqués à entourer la propriété de garanties particulières.
+Et naturellement aussi ils s'étaient occupés
+de la propriété sous les aspects qu'elle avait
+coutume de revêtir de leur temps. Pénétrés de
+cette idée que les patrimoines étaient quelque
+chose d'intangible et de sacré et que l'État devait
+mettre toutes ses forces au service de la conservation
+des patrimoines, les rédacteurs du Code civil
+ont accumulé les précautions autour de la propriété
+immobilière et des hypothèques, qui constituaient
+l'élément essentiel des fortunes privées
+au commencement du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. Notre Code
+civil est le Code d'un pays où les terres et les maisons
+représentaient les principales richesses, en
+ce sens que terres et maisons étaient les valeurs
+dans lesquelles toute richesse tendait à se convertir.
+Lorsque, plus tard, les valeurs mobilières
+eurent pris leur essor et commencé à jouir d'une
+vogue presque universelle, il fallut, tant bien que
+mal, adapter nos lois à ce nouvel état de choses.
+L'adaptation a été tellement insuffisante que, de
+nos jours encore, le législateur se préoccupe de la
+réviser chaque fois que le besoin de « protéger
+l'épargne » s'impose à la suite de quelque scandale
+trop éclatant. D'ailleurs, on peut dire qu'aucune
+des mesures que le législateur a prises en ce
+sens n'a eu d'efficacité réelle. Quelquefois même
+ces mesures se sont retournées contre les intentions
+de leurs auteurs : témoin l'obligation, pour
+les sociétés qui font appel au crédit public, de
+publier leur bilan et un certain nombre d'autres
+renseignements au <i>Journal officiel</i>, insertions
+dont les émetteurs malhonnêtes se servent ensuite
+auprès de la masse des naïfs comme d'une estampille
+de l'État.</p>
+
+<p>Au contraire, les précautions qui sont prises
+pour la protection du créancier hypothécaire ne
+laissent place à aucun doute. Tous les articles du
+Code civil qui y ont trait sont d'une perfection
+digne de servir de modèle. Et cela même constitue
+une garantie qui n'est pas à dédaigner.</p>
+
+<p>Au point de vue fiscal, les créanciers hypothécaires
+ont été jusqu'à présent relativement ménagés :
+cela dit au point de vue du créancier, s'entend,
+car le débiteur, pour sa part, a des droits d'enregistrement
+très lourds à acquitter. En tout cas, le
+créancier hypothécaire avait touché, jusqu'à hier,
+ses intérêts nets de tout impôt. La taxe de
+5 p. 100 en est retranchée depuis la mise en
+vigueur de l'impôt cédulaire sur les diverses
+sources de revenus. Toutefois, il est permis de
+considérer que le « tour de vis », en ce qui concerne
+cette « cédule », sera modéré, sinon retenu
+par le souci, très apparent dans le Parlement français,
+de ne pas mécontenter trop vivement le monde
+rural. En effet, toute taxation aura pour effet de
+rendre plus exigeants les détenteurs de capitaux
+qui ont tendance à se dédommager sur l'emprunteur.
+Or les petits propriétaires, dans nos campagnes,
+recourent fréquemment aux emprunts
+hypothécaires pour se procurer les fonds nécessaires
+à la mise en valeur ou au développement de
+leur exploitation. Il arrive même que des cultivateurs
+hypothèquent la terre qu'ils possèdent afin
+d'en acquérir une autre à laquelle, par leur labeur,
+ils réussissent à faire produire plus que l'intérêt
+de la somme qu'ils ont empruntée. Les populations
+agricoles forment une clientèle électorale dont les
+vœux sont très écoutés. Il paraît donc assez probable,
+pour ces raisons, que le revenu des créances
+hypothécaires a chance, pendant assez longtemps,
+d'être moins frappé que le revenu des valeurs
+mobilières.</p>
+
+<p>La meilleure preuve du caractère avantageux
+des placements hypothécaires réside dans le fait
+que les établissements connus sous le nom de
+« Crédits fonciers » n'exercent pas une autre
+industrie que celle qui consiste à placer sur hypothèques
+les sommes qu'ils empruntent au public,
+leur bénéfice étant constitué par la différence
+entre l'intérêt qu'ils reçoivent de leurs débiteurs
+d'une part, et l'intérêt qu'ils payent à leurs propres
+obligataires de l'autre. Il est donc clair que le
+capitaliste trouve avantage à pratiquer directement
+l'opération qu'il fait par personne interposée en
+achetant les obligations d'une société de Crédit
+foncier.</p>
+
+<p>Seulement il va sans dire que le capitaliste doit
+suppléer par un redoublement d'attention et de
+prudence aux services d'information que possèdent
+de grands établissements supérieurement
+outillés. Il est on ne peut plus dangereux de prêter
+de l'argent, même en première hypothèque, sur
+un immeuble quelconque, si l'on ne s'est pas
+assuré par soi-même de la valeur et du rendement
+de cet immeuble. Il importe de ne pas se laisser
+éblouir par les mots de « première hypothèque ».
+Les capitalistes qui succombent à la tentation de
+placer de l'argent sur des propriétés lointaines et
+qu'ils n'ont jamais vues s'exposent à de fâcheuses
+mésaventures.</p>
+
+<p>Il est particulièrement périlleux d'accepter pour
+gage des propriétés de plaisance, châteaux, parcs, etc.
+qui n'ont, en somme, d'autre valeur que leur
+attrait aux yeux d'un nombre limité de personnes,
+et qui représentent des charges plutôt qu'un rapport.
+A éviter encore (sauf exceptions légitimées
+par la connaissance approfondie de cas particuliers)
+les constructions destinées à l'industrie. Il est souvent
+arrivé qu'un prêteur téméraire se réveillât un
+matin nanti d'un château ou bien d'une manufacture
+abandonnée par le manufacturier en faillite,
+et se trouvât bien en peine de tirer parti de son
+gage. Aussi les statuts du Crédit foncier de
+France qui, d'une façon générale, éliminent toute
+cette catégorie d'immeubles de ceux sur lesquels
+peuvent être consenties des avances, doivent-ils
+servir de guide à cet égard. Il n'en arrive pas
+moins au Crédit foncier lui-même d'éprouver des
+surprises et des pertes. En 1914, on a dû mettre
+en vente à sa requête un des plus grands hôtels de
+Trouville, maison naguère très achalandée et qui,
+en outre, comportait 4.000 mètres de terrain dans
+le plus bel emplacement d'une plage à la mode.
+La concurrence, surgie à l'improviste, d'une plage
+voisine, ayant causé un tort considérable à Trouville,
+la marge de garantie, jugée quelques années
+auparavant plus que suffisante par le Crédit foncier,
+s'est trouvée réduite à tel point que cet établissement
+a eu lieu de concevoir de fortes craintes
+pour sa créance. Il y a là une indication à retenir
+pour le capitaliste judicieux et prudent, qui sera
+toujours sage d'éviter de s'engager dans les affaires
+qui reposent sur l'exploitation d'une vogue ou
+d'un plaisir. D'une année à l'autre, un simple
+caprice du public suffit à ruiner une station thermale,
+un casino, un théâtre, etc. Les exemples
+sont innombrables et chacun en retrouverait sans
+peine dans sa mémoire de très frappants.</p>
+
+<p>Les hypothèques sur les maisons de rapport et
+sur les terres cultivées sont donc les seules qui se
+recommandent. Encore faut-il, dans ces cas mêmes,
+choisir avec soin et se conformer aux observations
+que nous avons formulées plus haut pour l'acquisition
+de ces deux sortes de propriétés. Il est tout
+à fait déraisonnable de prendre pour gage des
+terres situées dans une région en pleine décadence
+agricole et qui n'a pas ou n'a que peu de
+chances de se relever. Il est téméraire également
+d'avancer de l'argent sur les vignobles, lesquels
+sont particulièrement sujets à des crises graves.</p>
+
+<p>Il n'est pas très rare d'ailleurs que, dans les
+provinces, les notaires, qui servent d'intermédiaires
+entre le créancier et le débiteur et pour
+qui ces opérations représentent une part très
+appréciable de leur activité, ajoutent leur garantie
+personnelle à la garantie hypothécaire qu'ils ont
+négociée. Il n'est pas rare non plus qu'ils se
+chargent de tous les recouvrements. Lorsque le
+notaire est une personne solvable, éprouvée, et
+qui mérite notoirement confiance, le capitaliste
+peut, à la rigueur, se dispenser de s'assurer par
+lui-même de la solidité de son gage. Ce cas se
+présente surtout dans les campagnes ou l'on a
+l'avantage de connaître de plus près que dans les
+villes les personnes et les situations de fortune.
+Ajoutons qu'un inconvénient des placements
+hypothécaires est que le paiement des arrérages
+ne se fait pas toujours avec la régularité absolue
+à laquelle est accoutumé le porteur de bonnes
+valeurs mobilières. Il est même d'usage, dans
+certaines régions rurales de la France, qu'un
+délai de trois mois soit accordé au débiteur. Mais,
+bien entendu, l'argent prêté porte intérêt jusqu'au
+jour où le remboursement intégral est effectué,
+sans quoi la tolérance précitée deviendrait un
+cadeau pur et simple accordé au débiteur.</p>
+
+<p>Ces observations faites, nous ne pouvons que
+répéter notre opinion sur les placements hypothécaires,
+qui sont éminemment propres, dans une
+période de trouble pour les capitaux comme celle
+qui vient de s'ouvrir, à apporter aux fortunes privées
+un précieux élément de stabilité. Un capitaliste
+qui placerait le cinquième environ de sa fortune
+en hypothèques de premier rang, sur des
+gages solides, judicieusement choisis, aurait
+chance de faire un très bon calcul et de s'en féliciter
+dans l'avenir. Nous pouvons ajouter, pour
+l'édification du lecteur, que nous connaissons des
+personnes qui sont mêlées de près, en raison de
+leur profession, aux affaires de la Bourse et qui
+n'en placent pas moins, de la manière que nous
+venons de définir, une notable fraction de leur
+avoir. Il y a là, nous semble-t-il, une indication
+à retenir et à utiliser.</p>
+
+<p>Nous savons qu'on reproche à ce genre de placement
+l'immobilisation de capital qu'il entraîne,
+ainsi que la difficulté de céder et de négocier les
+obligations hypothécaires. Les transferts sont
+certes possibles, mais ils sont coûteux : 4 p. 100
+du capital environ. C'est pourquoi l'on a dit que
+le créancier était « rivé à l'hypothèque ». N'est-il
+pas rivé bien autrement, le porteur de valeurs
+mobilières qui ont baissé de 20, 30 ou 50 p. 100,
+sinon davantage, qui ne trouvent plus d'acheteurs
+en Bourse et ne sont plus cotées ou n'offrent
+plus que des cours fictifs?</p>
+
+<p>L'immobilisation des capitaux par le prêt hypothécaire
+n'est pas niable. Mais, sans compter que
+la question ne se pose pas pour les personnes qui
+vivent de leurs revenus, l'inconvénient peut être
+notablement atténué par le système qui consiste
+à fractionner les placements. Ce système, comme
+nous l'avons montré, permet au prêteur d'échelonner
+les remboursements et de se ménager des
+rentrées successives de capital liquide. Quant à
+l'objection tirée de la peine qu'il faut se donner
+pour trouver de bons gages immobiliers, dépourvus
+de vices cachés, nous demandons si elle ne
+s'applique pas à l'acquisition des valeurs mobilières
+et dans des conditions infiniment pires
+d'obscurité et de tâtonnement.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch5" title="V. Emprunts français et des États alliés">CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="c small">EMPRUNTS FRANÇAIS ET EMPRUNTS DES ÉTATS ALLIÉS
+DE LA FRANCE</p>
+
+<p class="d">Danger des rentes perpétuelles. — Qu'il faut leur préférer les
+rentes amortissables. — Comparaison des deux 3 p. 100 français. — Le
+crédit de la France victorieuse. — Ombres et clartés. — Raisons
+pour lesquelles le capitaliste doit être porteur des
+rentes nouvelles. — Emprunts des villes et des colonies françaises. — Immense
+prospérité des États-Unis. — La décadence
+des consolidés anglais et les fonds britanniques. — Rente belge. — Rente
+italienne. — La catastrophe russe et nos milliards :
+incertitudes de l'avenir et richesses latentes de la Russie. — Fonds
+roumains, serbes, grecs et portugais. — Japon et Chine.</p>
+
+
+<p>Avant le mois d'août 1914, la dette publique
+des grands États européens atteignait un total
+dont s'effrayaient les financiers. Celle de la France
+semblait particulièrement lourde et inquiétante :
+une trentaine de milliards, passif du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle et
+de la défaite de 1870, avec une population stationnaire
+et une exportation lentement progressive,
+largement dépassée par celle de nos concurrents.
+Peu d'amortissement. Des dépenses croissantes,
+des charges toujours plus lourdes, des budgets
+plus enflés… Ces préoccupations se répandaient
+dans le public et la vieille confiance dans la rente
+française commençait à être ébranlée. Au-dessus
+du pair, dans les premières années du <small>XX</small><sup>e</sup> siècle,
+le 3 p. 100 s'était effrité peu à peu, d'autant plus
+qu'il était menacé de l'impôt cédulaire. Certaines
+personnes se vantaient de ne plus en avoir un
+centime en portefeuille et se félicitaient d'avoir
+échappé à une diminution certaine de leur
+capital et de leur revenu.</p>
+
+<p>« Il n'y a pas de rente perpétuelle. Il n'y a que
+les concessions de cimetière qui soient à perpétuité.
+Et encore un jour vient où l'on désaffecte les
+cimetières », disait un homme d'esprit. Il traduisait
+ainsi l'inquiétude qui s'empare de tous les
+détenteurs de titres, lorsque ces titres ne sont
+pas soutenus par un amortissement régulier, dès
+qu'un mouvement continu de baisse commence à
+se produire. Une rente est perpétuelle lorsque son
+capital <i>ne doit jamais être remboursé</i>. Ce capital
+n'est représenté que par les cours cotés en Bourse,
+eux-mêmes expression du crédit public. Qu'une
+grande crise survienne, et c'est alors seulement
+que la masse s'aperçoit qu'il est anormal de
+prêter à l'État autrement qu'on ne prête aux particuliers,
+c'est-à-dire sans prescrire un terme pour
+le remboursement.</p>
+
+<p>En temps de calme et de prospérité, quand le
+loyer de l'argent s'abaisse et que l'État n'a pas
+besoin d'emprunter, la rente atteint et dépasse le
+pair. Alors l'État réduit sa dette perpétuelle par
+le moyen des conversions. Telle est sa façon de
+rembourser. C'est ainsi que, par l'effet de réductions
+successives, notre vieux 5 p. 100 était
+devenu du 3 p. 100 en 1902. Mais que survienne
+une grande catastrophe, alors les cours descendent
+avec une vitesse vertigineuse. Voilà comment les
+porteurs de rente perpétuelle, après avoir vu leur
+intérêt diminuer des deux cinquièmes, avaient fini
+par voir leur capital lui-même diminuer d'un
+tiers puisque, venant du pair, le 3 p. 100 ne
+valait guère plus d'une soixantaine de francs en
+1919.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, l'autre type de 3 p. 100,
+le 3 p. 100 amortissable, ne perdait qu'un quart
+de sa valeur et se tenait à 75 francs. C'est que,
+celui-là, l'État s'est engagé à le rembourser par
+séries tirées au sort chaque année et qu'il a tenu
+scrupuleusement cet engagement pendant toute
+la guerre. Le porteur de 3 p. 100 amortissable
+a l'assurance écrite de revoir son capital, assurance
+que le porteur de 3 p. 100 perpétuel n'a pas.
+Et, dans un temps d'incertitude, la garantie du
+capital est ce qui importe le plus. On ne prête
+plus qu'à très court terme quand le lendemain
+n'est pas sûr. Le gouvernement français l'a si
+bien compris que, pendant les hostilités et même
+après, il a émis des bons et des obligations aux
+échéances les plus diverses, variant d'un mois à
+dix ans, et qui ont obtenu pour cette raison un immense
+succès.</p>
+
+<p>En même temps, il émettait des rentes perpétuelles
+mais à des prix très inférieurs, du 5 p. 100
+à moins de 90 francs, du 4 p. 100 aux environs
+de 70, ce qui promettait aux souscripteurs, outre
+un intérêt substantiel, une augmentation considérable
+de leur capital, avec la hausse escomptée
+des cours dans un avenir plus ou moins rapproché.
+Mais cette espérance ne pouvait rivaliser
+avec la certitude donnée par les bons et les obligations
+à court terme ni même avec les chances
+de tirage au sort du 3 p. 100 amortissable dont
+les cours sont plus élevés que ceux des deux emprunts
+de guerre 4 p. 100.</p>
+
+<p>De ces constatations, un enseignement précieux
+se dégage pour les porteurs de fonds
+d'États.</p>
+
+<p>Si puissant et si prospère que soit un État, rien
+n'est éternel. Il n'y a pas de progrès indéfini. Si
+le crédit public est solide, l'État convertit ses
+rentes : c'est ce qu'avaient fait tour à tour, dans
+la période contemporaine, la France, l'Italie, précédées
+par l'Angleterre dont le <i>consolidé</i> n'était
+plus que du 2 ½. Quand, au contraire, le crédit
+public faiblit, les cours s'effondrent et le capital
+est atteint. Après quelques mouvements de bascule
+de ce genre, au bout d'un certain nombre
+d'années, que resterait-il d'une fortune constituée
+en rentes dites perpétuelles sur l'État le plus riche
+et le mieux administré du monde, — en admettant
+que cet État durât toujours semblable à lui-même,
+alors que nous avons sous les yeux l'exemple de tant
+d'Empires écroulés? Il est clair qu'il n'en resterait
+plus que ce qui reste des anciennes rentes sur
+l'Hôtel-de-Ville du temps passé : un simple souvenir.</p>
+
+<p>Un père de famille soucieux de l'avenir de ses
+enfants et de la conservation de son patrimoine
+doit donc suivre les fluctuations de la rente elle-même
+d'aussi près que celles d'une valeur industrielle.
+D'ailleurs, la rente n'est-elle pas une
+action de ces vastes sociétés qui s'appellent les
+nations? L'idée de l'État a acquis de notre temps
+un prestige et même une majesté qu'elle a dus à
+la stabilité dont les grandes puissances avaient fait
+preuve pendant le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. C'est ce qui effaçait
+le souvenir de la faillite partielle où était tombé
+notre pays, lorsque la Révolution française avait
+été obligée de renier les deux tiers de sa dette en
+donnant au reste le nom de « tiers consolidé ».
+Il a fallu la guerre pour rappeler aux rentiers la
+fragilité des États.</p>
+
+<p>La Russie ruinée par la révolution, l'Autriche-Hongrie
+décomposée : l'exemple de ces deux
+puissances, où le public français avait placé tant
+d'argent, a montré combien était sage le vieux
+conseil de ne pas mettre tous ses œufs dans le
+même panier. D'autre part, dans les pays victorieux
+eux-mêmes, l'énorme baisse des anciens
+fonds publics révélait le danger des rentes perpétuelles,
+puisque le porteur de consolidé anglais,
+naguère réputé la première valeur du monde,
+perdait 40 p. 100 de son capital. Les fonds d'État
+qui passent pour les plus sûrs exigent donc,
+comme tous les autres éléments des fortunes, une
+attention toujours soutenue, une prudence toujours
+en éveil.</p>
+
+<p>Ces expériences cruelles, dont plus d'un patrimoine
+français aura peine à se relever, doivent
+nous servir à réitérer ce conseil fondamental :
+protégez au moins une partie de vos capitaux en
+ne les plaçant pas tous à fonds perdus. Garantissez-vous
+une certaine stabilité par des placements
+temporaires et remboursables à échéances
+fixes. Ne vous fiez pas aux seuls cours de Bourse
+pour évaluer votre fortune. La vieille société est
+entrée dans une période de secousses et de transformations
+où les crises seront fréquentes. Jouez,
+si vous voulez, la chance de sa conservation et de
+son relèvement. Assurez-vous aussi contre les risques
+possibles en les divisant avec sagesse, dans
+le temps aussi bien que dans l'espace. Et prenez
+toujours pour guide la préservation de votre capital,
+de façon à être toujours à même, en cas de
+perte, d'en retrouver une partie et de réparer votre
+fortune.</p>
+
+<p>A la lumière de cet avertissement préalable,
+nous examinerons utilement au point de vue pratique
+les conditions présentes et, autant que possible,
+à venir, des fonds émis par les divers États,
+en commençant par ceux qui ont pris part à la
+guerre.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>« Soyez toujours à la hausse sur votre pays, <i lang="en" xml:lang="en">be
+always a bull on your country.</i> » Ce conseil vient
+du grand financier américain Pierpont Morgan.
+Nous plaindrions, en effet, le Français qui, pouvant
+souscrire, ne fût-ce qu'à cinquante ou à cinq francs
+de rente, se serait abstenu de participer pendant
+la guerre aux emprunts de la Défense nationale.</p>
+
+<p>Jusqu'ici les souscripteurs n'ont pas eu à regretter
+leur confiance. Ils n'ont pas seulement entre les
+mains un titre dont le revenu, au prix d'émission,
+ressortait à plus de 5 ½ p. 100, garanti
+pendant vingt-cinq années contre tout impôt ou
+conversion. Ils ont pu, parfois, enregistrer une plus-value
+qui, normalement, devrait se reproduire et
+augmenter.</p>
+
+<p>L'heureuse terminaison de la guerre permet
+d'abord d'espérer que, malgré l'énormité de ses
+pertes et de ses charges, la France ne fera pas
+faillite, sort qui est réservé aux vaincus. Sans
+doute il faudra à l'État, pour triompher de ses
+énormes difficultés financières, de la prudence, de
+la sagesse, une bonne administration. Reste à savoir
+si nous avons ces garanties. Il lui faudra
+aussi obtenir des États-Unis une aide de plusieurs
+années et des avances sur les milliards à payer par
+l'Allemagne à titre de réparations. Il faudra en
+outre que ces milliards soient exactement payés
+par les vaincus. II faudra, enfin, que nous ayons
+vis-à-vis de l'Allemagne une sécurité telle que
+nous ne soyons plus exposés au danger d'une
+nouvelle guerre, ni, par conséquent, astreints à
+supporter le fardeau d'une armée permanente.</p>
+
+<p>Si ces conditions sont remplies, alors, et alors
+seulement, la France reconstituera sa vie économique
+et fera face à ses engagements malgré
+l'effroyable saignée qui lui a enlevé près de deux
+millions d'hommes énergiques, la fleur de la nation.
+La France retrouve, libres de charges, ses riches
+provinces agricoles et industrielles d'Alsace et de
+Lorraine. Il ne tient qu'à elle et à son gouvernement
+d'être de nouveau florissante quand la période
+de la liquidation sera franchie.</p>
+
+<p>Voilà pour la sécurité qu'offrent dans l'avenir
+les emprunts français. Nous ne croyons pas qu'il
+convienne de nourrir des espérances exagérées.
+Jusqu'à ce que les rentes nouvelles se stabilisent
+au pair ou aux environs du pair, en admettant
+même qu'il ne survienne pas de gros imprévu, il
+y aura encore plus d'une crise et, par conséquent,
+plus d'un recul. L'Europe reste trop troublée pour
+qu'il n'y ait pas, ici et là, quelques nouveaux
+orages. A l'intérieur même, il serait excessif de
+compter que l'harmonie sera toujours parfaite.</p>
+
+<p>La France offre toutefois une particularité qui,
+aux yeux de l'homme réfléchi, est singulièrement
+précieuse. C'est, par excellence, le pays de la petite
+propriété et des fortunes moyennes. Cet état social,
+dans une époque tourmentée, est éminemment
+favorable à la sécurité des capitaux. Il atténue
+les luttes violentes entre possédants et non-possédants.
+On doit se rappeler que sept millions de
+personnes ont souscrit à l'emprunt 4 p. 100 de
+1918. Cela fait qu'environ quatre familles françaises
+sur cinq sont intéressées, par le fait de ce
+seul emprunt, à la tranquillité publique et à la
+solvabilité de l'État. Une pareille proportion ne se
+retrouve dans aucun autre pays.</p>
+
+<p>Prises en elles-mêmes, estimées à leur valeur
+intrinsèque, toute considération de sentiment et
+de patriotisme mise à part, les nouvelles rentes
+françaises offrent donc un attrait et des garanties
+appréciables. Le capitaliste français a même un
+intérêt certain à en être muni. D'abord leur revenu
+est exonéré de tout impôt cédulaire. Ensuite, des
+dispositions fiscales ont prévu que les rentes
+émises pendant les hostilités, déjà acceptées en
+payement des taxes sur les bénéfices de guerre, le
+seraient également en payement des taxes successorales.
+Il y a là une tendance à laquelle il faut
+prendre garde, car elle pourra se développer. Elle
+consiste à privilégier le porteur de rentes françaises
+par rapport au porteur d'autres titres. Au
+cas, qui n'est nullement impossible, où des impôts
+extraordinaires viendraient à être établis, le même
+privilège pourrait encore trouver une application
+considérablement étendue, tandis qu'un capitaliste
+non pourvu de nos fonds nationaux pourrait être
+exposé à des sacrifices supplémentaires. C'est une
+conséquence de cette loi de la nationalisation de
+l'argent que nous avons exposée plus haut.</p>
+
+<p>Aussi pensons-nous qu'à tous les égards le capitaliste
+français serait bien inspiré en plaçant
+environ la huitième partie de sa fortune en rentes
+françaises perpétuelles des différentes séries qui
+sont actuellement à sa disposition. A lui de voir
+un jour, si, comme on l'espère, le cours de ces
+rentes a sensiblement monté, il doit réaliser et
+consolider son bénéfice. Nous le répétons : rien
+n'est éternel. Même si une période de tranquillité
+et de prospérité doit s'ouvrir, un moment viendra
+toujours où les vaches maigres succéderont aux
+vaches grasses. Il sera bon d'avoir mis à profit les
+heures favorables pour s'abriter contre les retours
+de fortune et de ne pas s'endormir sur le mol
+oreiller d'une « perpétuité » illusoire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, l'État français lui-même, ses grandes
+villes et ses colonies offrent et offriront encore
+une grande variété d'emprunts amortissables, garantissant
+des remboursements de capitaux soit à
+échéance fixe, soit par tirage au sort. Il est probable
+que pendant assez longtemps le Trésor continuera
+à émettre des bons à courte échéance productifs
+d'un intérêt avantageux. Ce sera un excellent
+refuge pour les capitalistes désireux de voir
+venir les événements et de se ménager des disponibilités.</p>
+
+<p>Les emprunts des grandes villes et notamment
+de la ville de Paris, qui a toujours tenu ses engagements
+d'une façon scrupuleuse, ne cesseront
+certainement pas d'être recherchés par l'épargne,
+et avec raison. La ville de Paris a coutume d'offrir
+au public des emprunts à lots. Nous ne conseillerons
+jamais à personne de sacrifier à l'attrait de la
+loterie une part importante de son revenu. En
+général, les emprunts à lots sont moins rémunérateurs
+que les autres et l'on paie cher quelques
+millièmes de chances de s'enrichir grâce à un
+hasard heureux. Lorsque les valeurs à lots donnent
+un intérêt inférieur à la moyenne, il convient de
+n'en prendre que pour ouvrir une porte à la fortune.
+Le calcul des probabilités montre que la
+perte de revenu éprouvée sur cent titres de ce
+genre n'est pas compensée par la chance de voir
+sortir un des bons numéros. Dans ce cas, les valeurs
+à lots doivent être considérées comme des billets
+de loterie de qualité supérieure. Les portefeuilles
+bien administrés ne leur font qu'une part restreinte.</p>
+
+<p>Les emprunts des colonies françaises doivent
+être assimilés aux emprunts de la métropole et
+jouissent des mêmes garanties quand ils ont la
+caution de l'État. Les personnes très prévoyantes
+feront cependant une distinction entre nos possessions
+africaines et nos possessions asiatiques.
+Les premières ne semblent pas avoir, d'ici longtemps,
+à redouter le sort de tant de colonies qui,
+au cours des siècles, ont passé de main en main.
+Nous sommes solidement établis, et plus solidement
+encore depuis la guerre, dans l'Afrique du
+Nord et dans l'Afrique occidentale. Les obligations
+3 p. 100 de cette dernière, dont le coupon
+est net d'impôt, sont séduisantes. Remboursables
+à cinq cents francs, elles valaient environ trois cent
+cinquante francs en 1919. Pour l'Afrique du Nord,
+qui comprend l'Algérie, la Tunisie et le Maroc,
+les obligations marocaines sont, par le revenu,
+les plus rémunératrices. Les Tunisiennes 3 p. 100,
+surtout celles de la série 1892, la plus ancienne
+et dont l'amortissement est par conséquent plus
+rapide, paraissent les plus dignes d'être recherchées.</p>
+
+<p>Quant à nos colonies d'Extrême-Orient, Indo-Chine,
+Annam et Tonkin, leur destinée est
+beaucoup moins sûre. L'Asie, avec son énorme
+population, pourrait bien être travaillée un jour
+ou l'autre par ces mouvements nationalistes qui,
+venus d'Europe, ont répandu leurs ondes un peu
+partout. Déjà, aux Indes, se sont manifestés des
+signes précurseurs qui ne laissent pas d'inquiéter
+les Anglais. Il y a, dans le monde asiatique, de
+grosses inconnues. Il est inutile de les affronter
+sous la forme de valeurs qui n'offrent aucun avantage
+spécial et dont il est facile de s'abstenir. Remarquons
+en outre que l'obligation 3 ½ de l'<i>Indo-Chine</i>
+n'est pas garantie par l'État français.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Avant de passer en revue les fonds d'États
+étrangers, il importe de rappeler que les coupons
+de ces valeurs sont soumis, en France, à un impôt
+cédulaire qui est actuellement de 6 p. 100 et
+qui pourra bien être aggravé un jour ou l'autre.
+Certaines de ces valeurs acquittent déjà des taxes
+dans leur pays d'origine. Il est possible qu'avec la
+marée montante des budgets, ces taxes soient
+augmentées là où elles existent, créées où elles
+n'existent pas. On devra donc tenir compte de ces
+déductions dans le calcul du revenu. Cette observation
+s'applique d'ailleurs à toutes les sortes de
+valeurs étrangères.</p>
+
+<p>Une autre remarque concerne le change. Avant
+la guerre, la France avait sur toutes les places des
+changes excellents. La guerre a bouleversé cette
+situation. Le franc vaut moins que le dollar, la
+livre sterling, le florin, etc… Les personnes qui
+possédaient des valeurs de pays au crédit solide
+ont bénéficié de ce renversement des rôles. Elles
+touchent une prime importante sur leurs coupons
+payables en monnaie étrangère. Elles enregistrent
+aussi une plus-value sur leurs titres eux-mêmes,
+qu'elles peuvent alors trouver avantage à vendre
+au dehors.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, les changes sur l'Angleterre, les
+États-Unis et les pays neutres prospères, restent
+défavorables à la France dans des proportions qui
+ne se sont jamais vues. Il est probable que cette
+tension se prolongera quelque temps encore. Elle
+est, comme nous venons de le dire, extrêmement
+profitable pour les porteurs de valeurs américaines,
+anglaises, espagnoles, suisses, hollandaises et
+Scandinaves, dont le revenu et le capital bénéficient
+d'un accroissement qui va de 20 à 40 p. 100.
+Quant aux personnes qui acquièrent actuellement
+ces sortes de valeurs, il va sans dire qu'elles doivent
+débourser une somme correspondant à la
+dépréciation du franc, ou, s'il s'agit de titres cotés
+à la Bourse de Paris, les payer plus cher. Si le
+franc remonte, si l'équilibre des changes vient à
+se rétablir dans un temps relativement court, les
+personnes qui auraient exporté prématurément
+leurs capitaux seraient exposées à subir une perte
+sèche. C'est un point qui ne doit pas être perdu
+de vue.</p>
+
+<p>Un autre qu'on ne doit pas négliger non plus,
+c'est que tel État, aujourd'hui ami ou neutre,
+peut être dans l'avenir entraîné dans un conflit
+avec la France. Placer toute sa fortune ou une
+grande partie de sa fortune dans un seul pays
+étranger est donc une imprudence, quelques
+raisons qu'on ait de croire que les relations de la
+France avec ce pays seront toujours bonnes.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>De tous les pays du monde, les <i>États-Unis</i> ont
+incomparablement les finances les plus solides.
+Avant leur participation à la guerre, ils n'avaient
+pour ainsi dire pas de dette nationale et leur
+rente 2 p. 100 était au pair. Elle était d'ailleurs
+à peu près introuvable. Depuis son entrée dans
+la guerre, le gouvernement fédéral a émis plusieurs
+emprunts qui ont été des succès magnifiques.
+Au commencement de l'année 1919, tous
+ces emprunts étaient au pair, sinon au-dessus.
+Le 4 p. 100 remboursable en 1925 avait même
+atteint, à la Bourse de New-York, le cours de
+109. Les deux « emprunts de la liberté », <i lang="en" xml:lang="en">Liberty
+loan</i>, l'un 3 ½, l'autre 4 ¼, approchaient des
+mêmes cours. Ce sont, incontestablement, les
+premières valeurs du monde.</p>
+
+<p>Pour se rendre compte des bases solides sur
+lesquelles repose la prospérité des États-Unis, il
+suffira de lire cet exposé que nous empruntons à
+un article du <i lang="en" xml:lang="en">Brooklyn Eagle</i> publié le 25 décembre
+1918 :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Au 1<sup>er</sup> juillet 1912, la richesse des États-Unis était
+évaluée à 188 milliards de dollars, soit $1.965 par tête.
+La dette nationale était alors de 1 milliard de dollars, soit
+$10,77 par tête.</p>
+
+<p>Au 1<sup>er</sup> octobre 1917, la richesse nationale était évaluée
+à 225 milliards de dollars… et plus de 3 milliards de dollars
+s'y sont ajoutés depuis cette date.</p>
+
+<p>Il est vrai que notre dette nationale s'est accrue, elle
+aussi. En octobre 1917, elle était de $4.500.000.000, et
+aujourd'hui elle est de $17 milliards. Mais de cette
+somme il faut déduire les $8 milliards qui nous sont dus
+par l'étranger, et dont les intérêts annuels s'élèvent à plusieurs
+millions de dollars. La France et le Royaume-Uni
+ont une dette qui atteint presque la moitié de leur richesse
+nationale. Les $9 milliards de dette nette des États-Unis
+n'atteignent pas ½5 de leur richesse nationale. De plus,
+notre richesse nationale est presque triple de celle du
+Royaume-Uni et quadruple de celle de la France.</p>
+
+<p>Pour les ressources, les États-Unis sont également la
+« terre de Dieu ». Nous possédons 60 p. 100 du pétrole
+mondial. Nous avons chez nous deux tiers du cuivre, plus
+des deux tiers du coton, 40 p. 100 du charbon et du minerai
+de fer existant dans le monde. Dans le chiffre de nos
+importations, les produits manufacturés n'entrent que
+pour 13 p. 100, tandis que, sur les 6 milliards de dollars
+de marchandises que nous avons exportées dans le courant
+de l'année dernière, 4 milliards étaient représentés par des
+produits fabriqués par les machines américaines et les
+travailleurs américains.</p>
+
+<p>Et si on demande si tout ce commerce ne va pas disparaître
+maintenant que la guerre est finie, il faut répondre
+sans hésitation qu'il n'en sera rien. C'est un fait regrettable
+qu'il faudra à l'Europe plusieurs années pour rétablir
+ses industries. Son capital et son énergie devront pendant
+quelque temps être consacrés au travail de la construction.
+Les manufacturiers américains devront fournir les millions
+de dollars de matériaux dont l'Europe aura besoin pour se
+remettre sur pied. Et, dans les années qui vont venir, les
+États-Unis devront fournir la plus grande partie de ce qui
+se vendra en Asie et dans l'Amérique du Sud. Notre commerce
+avec ces parties du monde a doublé depuis le début
+de la guerre, et il nous en restera une grande partie, même
+si les États-Unis refusent d'engager une concurrence sans
+merci avec les puissances aux côtés desquelles ils ont combattu.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Aux garanties qu'apporte cette prospérité, les
+emprunts des États-Unis ajoutent celles qui résultent
+d'une sécurité politique et sociale qu'on chercherait
+vainement ailleurs. Les États-Unis n'ont
+pas, d'ici longtemps, de grand danger extérieur à
+craindre. A l'intérieur, le socialisme, qui compte
+encore à peine comme élément électoral, a des
+formes modérées et il n'y a pas de pays où les
+tentatives de sabotage, d'anarchie et de bolchevisme,
+comme celles des Travailleurs Internationaux
+pendant la guerre, aient été plus énergiquement
+réprimées. C'est sans doute aux États-Unis
+que le régime capitaliste, tel qu'il a régné en
+Europe pendant le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, se maintiendra le
+plus longtemps. La richesse américaine, la légèreté
+des charges du gouvernement fédéral, ne donneront
+pas lieu non plus à une fiscalité excessive.
+Bien que les États-Unis aient commencé à connaître
+les taxes et les impôts, ils ont encore, à cet
+égard, une marge étendue par rapport aux grands
+États européens.</p>
+
+<p>Un emprunt comme celui de la ville de New-York
+(<i>New-York City 4 ½</i> remboursable en 1957)
+est de tous points assimilable à ceux du gouvernement
+fédéral. Nous renvoyons le lecteur au
+chapitre des obligations industrielles pour les
+bons d'entreprises municipales émis par les
+grandes villes américaines.</p>
+
+<p>Les valeurs canadiennes de même nature se
+recommandent également et pour les mêmes
+raisons. Ainsi le <i lang="en" xml:lang="en">Canadian Fives</i> remboursable en
+1931, le <i>4 ½ Canadien</i> (1920–1956), le <i lang="en" xml:lang="en">Dominion
+of Canada 3 %</i> (1938), les <i>Ville de Montréal
+3 ½</i> (1933). Ces fonds, comme ceux des
+États-Unis, sont au pair ou voisins du pair et
+offrent peu de chances d'une hausse considérable.
+Mais leur stabilité fait peu de doute et leur remboursement
+est prochain. La richesse du Canada,
+l'esprit de travail et d'ordre qui anime sa population,
+constituent des garanties d'une qualité rare.
+Au cas, nullement impossible, où de nouvelles
+secousses européennes viendraient à se produire,
+on ne regretterait pas d'avoir abrité contre les
+risques une fraction de son capital placée en
+bonnes valeurs d'État ou de grandes villes américaines
+et canadiennes.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>On citait autrefois Victor Hugo et le président
+de la République Jules Grévy comme ayant donné
+le mauvais exemple d'expatrier leur bien et
+d'accorder plus de confiance à la rente anglaise
+qu'à la rente française. Cependant, comme nous
+l'avons dit plus haut, un placement en <i>Consolidés
+anglais</i>, effectué il y a trente ou quarante ans,
+n'aurait pas été très profitable. Il ne semble pas
+non plus qu'à l'heure actuelle les fonds d'État
+britanniques doivent être mis en portefeuille par
+des étrangers, au moins pour des quantités considérables.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que l'Angleterre soit, à aucun
+degré, menacée de faillite. Son crédit reste et
+restera sans doute brillant. Quelle que soit l'énormité
+de la dette qu'elle a dû contracter pour faire
+face à ses dépenses de guerre, elle n'en sera pas
+écrasée. Après les guerres napoléoniennes, le
+Royaume-Uni devait une vingtaine de milliards,
+somme inouïe à cette époque. Les économistes du
+temps pensaient qu'un pareil passif était incompatible
+avec de bonnes finances. Cependant, grâce
+au développement de sa population, de son industrie
+et de son commerce, grâce aussi à sa bonne
+politique budgétaire, le Royaume-Uni a supporté
+sans peine et amorti régulièrement sa dette des
+temps passés.</p>
+
+<p>De nos jours, 250 milliards ne sont pas plus
+pour l'Angleterre que 20 milliards il y a cent ans.
+De nos jours, comme alors, l'Angleterre est venue
+à bout de son ennemi. Elle occupe dans le monde
+une situation qui n'a jamais été si belle. Elle est
+la grande bénéficiaire de la victoire. De tous les
+belligérants européens, c'est elle sans doute qui
+supportera le moins difficilement le poids de ses
+dettes.</p>
+
+<p>Elle n'a qu'un point noir : la question sociale.
+Pas de petite propriété, peu de classes moyennes,
+un faible goût de l'épargne : entre un vaste prolétariat
+et un haut capitalisme puissant mais restreint,
+il n'y a pas, en Angleterre, de matelas qui
+s'interpose. Une crise grave, dont nous voyons
+déjà les prodromes, est possible. Si, comme il y a
+lieu de le penser, la politique anglaise reste fidèle
+à elle-même, elle continuera ce qu'elle avait déjà
+commencé avant la guerre. Elle résoudra le problème
+en imposant des sacrifices étendus à la
+fortune. Le porteur français de valeurs britanniques
+serait exposé à payer de lourds impôts à la
+fois en France et en Angleterre, car il n'est pas
+certain que l'<i lang="en" xml:lang="en">income-tax</i> soit toujours remboursé
+aux porteurs étrangers. Ceux-ci seraient donc
+doublement atteints. Avant de placer de fortes
+sommes de l'autre côté de la Manche, on fera
+sagement de calculer le péril des deux taxations.
+Les personnes qui passeront outre ont le choix
+entre les <i>Consolidés</i> dont nous avons parlé plus
+haut, les emprunts de guerre, ou <i lang="en" xml:lang="en">War Loans</i>
+(3 ½, 4, 4 ½ et 5 %) et quelques fonds hautement
+réputés comme l'<i lang="en" xml:lang="en">Irish Loan</i> 2 ¾ et le
+<i lang="en" xml:lang="en">London County Council</i> 3 ½, ainsi que quelques
+fonds coloniaux.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>La <i>Belgique</i> avait été surprise en pleine prospérité
+par l'agression allemande. Comme les peuples
+heureux, jusqu'en 1914 elle n'avait pas d'histoire.
+Le jeune État belge, qui date seulement de 1830,
+n'avait jamais connu d'aventures ni de catastrophes.
+Son passif était donc léger et sa dette
+avait été employée presque tout entière à mettre
+le pays en valeur. Il suffit de se souvenir que la
+Belgique était, par rapport à sa population et à
+sa superficie, le premier des peuples exportateurs
+d'Europe, ce qui légitimait l'excellence de son
+crédit.</p>
+
+<p>On doit penser qu'elle retrouvera cette prospérité
+après la guerre, quand les dommages qu'elle
+a subis auront été réparés. Sans doute, ses charges
+seront plus lourdes. S'il doit y avoir encore des
+budgets militaires, la Belgique, ayant renoncé à
+une illusoire neutralité, en aura un. Toutefois sa
+position spéciale dans la guerre, sa qualité de
+victime, ont fait que ses dépenses ont été infiniment
+moindres, tout compte tenu de son importance
+numérique, que celles des grands États ses
+alliés.</p>
+
+<p>Si elle continue à être bien gouvernée, la Belgique
+pourra être encore un des pays les plus
+heureux du monde. Sa rente 3 %, les rentes
+nouvelles qu'elle pourra émettre, seront de bons
+placements. Il faudra seulement se souvenir que,
+dans le cas d'une guerre nouvelle, la Belgique ne
+serait plus un État neutre, mais un belligérant
+comme un autre, exposé aux mêmes risques qu'un
+autre. En se délivrant des périls de la neutralité,
+elle en a perdu aussi les bénéfices, c'est-à-dire la
+garantie des puissances.</p>
+
+<hr />
+
+
+<p>Après avoir eu un passé agité, la <i>rente italienne</i>
+avait fini par prendre rang parmi les meilleures
+valeurs. L'Italien s'adonne à l'épargne. Profondément
+méfiant, l'Italien n'achète que de la terre ou
+le fonds d'État national. D'où la bonne tenue de
+ce titre qui, jadis placé par larges tranches au
+dehors, avait fini par être en grande partie rapatrié.</p>
+
+<p>La guerre a laissé les finances italiennes dans
+une situation obscure et les dirigeants ne dissimulent
+pas leurs alarmes. Le change défavorable que
+l'Italie a subi pendant la guerre est à lui seul un
+sérieux symptôme. Pourtant l'Italie a fait une
+guerre heureuse et, à bien des égards, une guerre
+moins dispendieuse que nous. S'il ne lui survient
+rien de fâcheux à l'intérieur, ses finances pourront
+se relever, grâce à sa population croissante. Quant
+à l'extérieur, la diplomatie italienne, malgré son
+habileté, saura-t-elle conjurer tous les orages
+amassés sur l'Adriatique? C'est une question.</p>
+
+<p>Un autre risque à courir, c'est le sans-gêne
+avec lequel l'État italien a coutume de traiter ses
+créanciers et même les entreprises privées : le
+rachat léonin des assurances en est un exemple.
+Nulle part le fameux « fait du prince » n'est plus
+en honneur, et nulle part l'État souverain ne se
+sent plus libre à l'égard de ses engagements.
+L'Italie opère, avec la plus grande désinvolture,
+des conversions forcées, qui ne sont que des réductions
+de dettes par le moyen de l'impôt. Le
+bénéfice du Trésor public est une considération
+qui prime tout, même le respect des contrats. La
+« garantie » de l'État italien, qui ne se pique pas,
+lui, d'être « honnête homme », est donc, à cet égard,
+sujette à caution : les porteurs de rente convertie
+et les obligataires français d'un certain <i>chemin de
+fer de Toscane</i>, pour ne pas prendre d'autres
+exemples, en savent quelque chose.</p>
+
+<p>Pour ces diverses raisons, nous croyons devoir
+conseiller aux capitalistes de ne s'intéresser que
+modérément aux fonds italiens, et, s'ils s'y intéressent,
+de ne pas s'y éterniser.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Parmi les puissances orientales qui ont pris
+part à la guerre, la <i>Russie</i> touche douloureusement
+le capital français. La déception russe, c'est
+vingt-cinq ans de notre histoire politique et financière.
+La cessation de paiements de la Russie
+s'ajoute à la faillite de l'alliance et elle atteint des
+centaines de milliers d'épargnants français qui
+avaient fait confiance à l'allié de leur pays.</p>
+
+<p>En 1905, pendant la première révolution russe,
+la révolution manquée, nous avons entendu dire à
+M. Henri Germain, le célèbre directeur du Crédit
+Lyonnais : « Si la Russie devient libérale, oh!
+alors, elle est perdue. » La Russie n'est pas seulement
+devenue libérale : elle ne l'est restée que
+quelques semaines pour devenir socialiste et
+tomber dans l'anarchie. Avec le tsarisme, ce qui a
+disparu, en réalité, c'est le seul gouvernement
+européen et s'inspirant d'idées européennes qu'ait
+eu la Russie. Depuis la chute de ce régime, on a
+pu voir la vérité du mot : « Il n'y a pas de Russie
+d'Europe. » Le bolchevisme n'est qu'une forme
+de barbarie asiatique.</p>
+
+<p>La Russie sera-t-elle libérée ou se libérera-t-elle
+du bolchevisme? C'est possible. Dans ce cas,
+quelle sorte de gouvernement aura-t-elle? Et si ce
+gouvernement reconnaissait les dettes de l'ancien
+régime, serait-il en mesure d'en reprendre le service?
+Serait-il capable, pour commencer, de rétablir
+territorialement la Russie telle qu'elle était
+du temps des tsars, la Pologne et la Finlande,
+qui ont reconquis leur indépendance, exceptées?
+Serait-il capable de reconstituer économiquement
+la Russie pour faire face aux engagements nationaux?</p>
+
+<p>Il suffit de poser ces questions pour se rendre
+compte que, dans l'hypothèse la plus favorable,
+la reprise du service normal de la Dette russe ne
+peut pas être envisagée avant longtemps, si jamais
+elle doit avoir lieu. Il semble que les possesseurs
+de fonds russes doivent en tout cas s'armer d'une
+longue patience.</p>
+
+<p>L'immense faute qu'on a commise en France a
+été de méconnaître la fragilité politique de la
+Russie. A l'appel des sociétés de crédit, uniquement
+soucieuses de toucher leurs commissions, le
+public français souscrivait aux emprunts russes
+comme à des valeurs de tout repos. Des personnes
+prudentes et renommées pour leur sagacité, comme
+M. Paul Leroy-Beaulieu, se croyaient très modérées
+en conseillant de ne pas placer plus de
+10 p. 100 d'une fortune en fonds russes. L'événement
+a prouvé que cette proportion était encore
+trop forte.</p>
+
+<p>Et pourtant le crédit de la Russie n'était pas
+mauvais. Depuis 1822, date de son premier
+emprunt extérieur, elle avait toujours fait face à
+ses engagements. Surtout ses possibilités de
+développement économique étaient énormes. Aujourd'hui
+encore, malgré les ruines accumulées
+par la Révolution, la Russie banqueroutière est
+dans cette situation paradoxale que ses richesses
+naturelles représentent infiniment plus que le
+total de ses dettes. Elle est même à cet égard dans
+une situation privilégiée par rapport aux autres
+grands pays européens accablés par leurs dépenses
+de guerre. Paisible et bien administrée, l'Ukraine,
+à elle seule, pourrait payer les créanciers de la
+Russie.</p>
+
+<p>Seulement ces richesses latentes ne sont pas
+exploitées et ne pourront l'être que quand l'ordre
+politique aura reparu et aura duré. Or, il est plus
+que douteux que l'ordre se rétablisse aisément
+dans toutes ces régions de l'Europe orientale. S'il
+revient un jour, les porteurs de fonds russes
+auront entre les mains un papier qui ne sera pas
+dénué de valeur. Il se peut que l'on voie, à cet
+égard, des renversements de situation bizarres et
+tel pourra être en faillite quand la Russie donnerait
+quelque dédommagement à ses créanciers. Il
+serait téméraire d'en dire davantage et d'exciter
+des espérances peut-être injustifiées.</p>
+
+<p>Puisse seulement la leçon russe avoir enseigné
+aux capitalistes français la méfiance.</p>
+
+<p>Les emprunts <i>finlandais</i> méritent une mention
+spéciale. Avant la guerre, ils étaient garantis par
+la Russie. Mais la Finlande avait de bien meilleures
+finances que l'État russe. Avec la Prusse et
+la Suède, la Finlande était le seul État européen
+qui pût mettre en face de sa dette un actif réel,
+grâce surtout à ses vastes domaines forestiers.
+Depuis la révolution russe et la proclamation de
+son indépendance, la Finlande a négligé de payer
+ses créanciers. Ce ne sont pas les scrupules qui
+étouffent les peuples libérés et les nationalités
+nouvelles. Plus tard, si la Finlande fait honneur
+à sa signature, si sa situation politique s'éclaircit
+et si elle n'a plus à craindre le voisinage du bolchevisme,
+les emprunts finlandais pourront, dans
+une certaine mesure, mériter l'attention.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Les fonds <i>roumains</i> ont subi une éclipse qui
+sera probablement passagère. La Roumanie a dû
+suspendre ses paiements en 1918 lorsque, trahie
+par la révolution russe, elle a été contrainte de
+s'incliner devant l'Allemagne et de signer la paix
+de Bucarest. Sa bonne foi et sa bonne volonté à
+l'égard de ses créanciers sont hors de question.</p>
+
+<p>Avant la guerre, la situation financière de la
+Roumanie était très saine. Ses richesses agricoles
+et pétrolières lui assuraient des revenus abondants.
+Ses emprunts étaient d'excellentes valeurs
+qui méritaient d'être acquises par les personnes
+les plus timorées.</p>
+
+<p>Il convient d'être plus réservé aujourd'hui.
+Après de dures épreuves, la Roumanie a vu la
+guerre tourner en sa faveur. Par la réunion de
+la Bessarabie et de la Transylvanie, son territoire
+et sa population seront plus que doublés. Elle
+possède, avec sa monarchie, un gouvernement
+sérieux et qui paraît stable. Son avenir serait donc
+séduisant et ses emprunts mériteraient confiance
+si elle n'appartenait à cette Europe orientale qui est
+menacée pour longtemps de convulsions. La Roumanie
+est terriblement isolée. C'est un îlot de
+civilisation au milieu de la barbarie. Elle aura de
+la peine à se défendre contre les révolutions
+sociales et nationales déchaînées autour d'elle.
+Tant que l'ordre n'aura pas été rétabli en Russie,
+la sécurité intérieure et extérieure manquera à
+l'État roumain.</p>
+
+<p>Pour cette raison il est donc fort chanceux d'acquérir
+en ce moment des fonds de cet État. C'est
+une spéculation pure. Toutefois, du jour où il
+apparaîtrait d'une façon certaine que l'Europe
+orientale s'apaise et retourne à l'ordre et à la
+tranquillité, les fonds roumains deviendraient
+séduisants. Nous engageons les capitalistes à surveiller
+cette éventualité.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Le coupon des rentes <i>serbes</i> a été payé régulièrement
+pendant la guerre, grâce aux avances des
+Alliés. Quoique ruinée, la Serbie a une population
+paysanne énergique et travailleuse, qui pourrait
+réparer les désastres de la guerre. Ce pays est
+malheureusement engagé dans une politique qui
+n'est pas de tout repos. Il est exposé à toutes les
+secousses et à toutes les explosions balkaniques
+qui ne sont pas près de prendre fin et qu'aggravent
+les problèmes surgis de la décomposition de
+l'Autriche. L'union de la Serbie avec les Yougo-Slaves
+détachés de l'Empire austro-hongrois préparerait
+de nouvelles agitations et de nouveaux
+conflits. Nous conseillons l'abstention tant pour
+les emprunts anciens de la Serbie que pour ceux
+qu'elle pourrait lancer au nom de la Yougo-Slavie
+ou royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Si
+ce royaume unitaire arrive à se constituer, il
+annonce trop d'ambitions, il inquiète trop ses voisins
+(et en premier lieu l'Italie) pour avoir une
+existence tranquille. Si l'unité ne se fait pas, la
+Serbie, saignée à blanc par la guerre, sera faible
+et retrouvera ses ennemis d'hier, l'Allemand, le
+Hongrois, le Bulgare, sans en compter peut-être
+d'autres. De longtemps, ce coin de l'Europe ne
+sera pas un refuge pour les capitaux.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>La <i>Grèce</i> a été un allié de la dernière heure
+qui a vécu d'ailleurs des subsides et des allocations
+fournis par les Alliés. L'habile politique de
+M. Yenizelos n'a pas amélioré ses finances. Et
+puis, M. Yenizelos n'est pas éternel et qui sait,
+après lui, ce que deviendra la Grèce? Deux emprunts
+helléniques seulement sont recommandables,
+c'est le 2 ½ et le 4 p. 100 gagés sur des
+recettes d'État et des monopoles, le 2 ½ surtout
+dont la gestion est confiée à des représentants
+des grandes puissances sur le modèle de l'administration
+de la Dette ottomane. Les emprunts
+futurs de la Grèce qui n'auraient pas de garanties
+du même ordre seront à écarter purement et simplement.</p>
+
+<p>Quant au <i>Portugal</i>, dont l'histoire financière
+est peu brillante, l'instabilité politique de ce pays
+conseille l'abstention complète.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>« Le <i>Japon</i> occupe au point de vue économique
+la position d'un vainqueur. » Ce mot d'un
+journal japonais, écrit au lendemain de l'armistice
+du 11 novembre 1918, est vrai. Pendant
+toute la durée de la guerre, le Japon s'est préoccupé
+de limiter sa mise et il y a réussi. Sa situation
+monétaire est brillante. Il est soucieux de la
+conserver et de la développer. On pouvait craindre
+autrefois qu'il ne se laissât entraîner à une politique
+impérialiste. La prospérité l'a calmé. Il a vu
+aussi les États-Unis, jusqu'ici dépourvus d'armée,
+se donner une force militaire, ce qui a pu lui inspirer
+de nouvelles réflexions. Toutefois la politique
+de l'Extrême-Orient réserve sans doute bien
+des surprises. A l'intérieur, il ne semble pas que
+de gros accidents soient à craindre et la discipline
+nationale du Japon reste forte. Mais il ne
+faut pas oublier que sa structure économique et
+financière est récente et fragile. Le pays est lointain
+et, somme toute, mal connu et mystérieux.
+On fera bien de ne s'engager dans ses fonds que
+pour des sommes limitées.</p>
+
+<p>La surveillance des grandes puissances européennes
+est la seule garantie des emprunts <i>chinois</i>.</p>
+
+<p>Cette surveillance s'exercera-t-elle toujours avec
+la même efficacité? Déjà la caution de la Russie
+n'existe plus. Quant à l'état des finances chinoises,
+il est déplorable. Sans doute la Chine évoluant
+pacifiquement deviendrait une force économique
+de premier ordre. Ses ressources sont
+immenses. On doit seulement se demander si,
+prenant conscience d'elle-même, elle ne sera pas
+sujette à de dangereuses explosions révolutionnaires
+et nationalistes. Le continent asiatique
+inquiète déjà les esprits avisés de l'Europe. Il est
+probable qu'il s'agitera beaucoup au cours de ce
+siècle-ci. Cet énorme réservoir d'hommes commence
+à sortir de sa passivité. Tant que l'avenir
+ne sera pas plus clair, la prudence, pour les capitalistes
+européens, sera de rigueur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch6" title="VI. Emprunts d'États centre-européens">CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="c">EMPRUNTS DES ÉTATS QUI ONT ÉTÉ EN GUERRE
+AVEC LES ALLIÉS ET DES NOUVEAUX ÉTATS ISSUS
+DE LA DÉCOMPOSITION DE L'AUTRICHE-HONGRIE</p>
+
+<p class="d">Les fonds allemands. — Fonds autrichiens et hongrois. — Conséquences
+de la dissolution de la monarchie austro-hongroise. — La
+distribution de la dette et les nouvelles nationalités. — Raisons
+de méfiance à l'égard des appels au crédit de la Pologne, de
+la Tchéco-Slovaquie et de la Yougo-Slavie. — Fonds bulgares.
+Fonds ottomans. — L'Europe centrale et orientale devra être
+évitée longtemps par les capitaux.</p>
+
+
+<p>Ce chapitre sera nécessairement bref, car nous
+n'avons pas besoin de mettre le capital et l'épargne
+en garde contre les fonds des États vaincus qui
+auront à payer les frais de la guerre et qui sont
+ruinés pour longtemps.</p>
+
+<p>Rares étaient les Français qui possédaient des
+rentes de l'Empire ou des États allemands, bien
+que, dans les années qui ont précédé la guerre,
+des démarcheurs et des banquiers eussent cherché
+à en écouler chez nous. Les personnes qui avaient
+succombé à la tentation auront été bien punies
+d'avoir joué sur le tableau de l'ennemi. A l'avenir,
+personne ne sera tenté de recommencer.</p>
+
+<p>Le cas est différent en ce qui concerne nos autres
+adversaires. L'Autriche-Hongrie, la Bulgarie, la
+Turquie ont trouvé du crédit en France avec l'autorisation
+du gouvernement, jusqu'à la veille des
+hostilités, ce qui prouve que le capitaliste doit se
+méfier de toutes les suggestions des établissements
+de crédit et même des recommandations officielles.
+L'Autriche-Hongrie était l'alliée de l'Allemagne,
+la Bulgarie suspecte, la Turquie peu sûre.
+Mais les établissements de crédit ne songeaient
+qu'aux commissions à encaisser. Quant au gouvernement,
+ou bien il s'aveuglait sur les dispositions
+de ces pays, ou bien il se servait de l'épargne
+française et la guidait vers des placements détestables
+dans l'idée d'amadouer des pays hostiles.</p>
+
+<p>L'épargne française aura fait les frais de cette
+diplomatie aventureuse. C'est ainsi que, quelques
+mois avant la guerre, fut lancé en France un
+emprunt ottoman dont un seul coupon a été payé
+et qui a donné aux Jeunes Turcs les moyens de
+préparer la guerre. Peut-être, à Gallipoli, des soldats
+français, ayant souscrit, eux ou leurs parents,
+à cet emprunt, ont-ils été frappés des projectiles
+que leur propre argent avait payés. Quelle monstrueuse
+ironie!</p>
+
+<p>Les fonds <i>autrichiens</i> et <i>hongrois</i> se trouvaient
+en quantités sérieuses dans les portefeuilles français
+avant la guerre. Il faut leur assimiler les
+<i>obligations des chemins de fer autrichiens</i>, chemins
+de fer rachetés et dont les titres étaient devenus
+des titres d'État. Le traité de paix stipule que les
+arrérages de ces emprunts devront être payés de
+préférence aux emprunts de guerre, ce qui est
+une certaine garantie pour les porteurs français.
+Toutefois la faillite menace l'Autriche et la Hongrie.
+On peut considérer que la Hongrie, pays
+agricole, est moins ruinée que l'Autriche bien que
+les nouvelles frontières qui lui sont imposées
+diminuent gravement ses ressources.</p>
+
+<p>Cependant une autre question se pose. L'Empire
+austro-hongrois s'est dissous. L'Autriche et
+la Hongrie ont été amputées, diminuées dans
+leur population, dans leur territoire et dans leurs
+ressources au profit des nouveaux États qui sont
+nés de la chute de l'ancienne monarchie. L'Autriche
+et la Hongrie réduites à elles-mêmes seraient
+donc incapables de faire face à leurs engagements.
+Le traité a prévu avec raison que les
+États qui sont nés ou qui se sont agrandis aux
+dépens de l'Empire déchu devraient prendre leur
+part des dettes de la communauté, et nous ne nous
+intéressons, bien entendu, qu'aux dettes d'avant-guerre,
+les seules dont les titres soient possédés
+par des Français.</p>
+
+<p>Il se trouvera donc que les porteurs de rente
+autrichienne seront créanciers à la fois de l'Autriche
+proprement dite, de la Yougo-Slavie, de la
+Pologne et de la Tchéco-Slovaquie. Les porteurs
+de rente hongroise seront créanciers de la
+Hongrie, de la Yougo-Slavie, de la Tchéco-Slovaquie
+et de la Roumanie. Comment, dans ces
+conditions, se fera le service de la Dette? Comment
+se fera la discrimination? Cela est bien
+obscur et doit laisser les intéressés perplexes.</p>
+
+<p>Il est en outre à craindre que le crédit de ces
+nouveaux États, dépourvus d'administration et qui
+auront tout à créer chez eux, ne soit pas très solide.
+Ils auront besoin de faire preuve de sagesse et
+dans leur politique intérieure et dans leur politique
+extérieure. Malheureusement les symptômes,
+à l'heure actuelle, ne sont pas très favorables.
+En outre, la décomposition de l'Autriche a étendu
+à l'Europe centrale une situation qui ne ressemble
+que trop à la situation balkanique. Il y a
+de fortes raisons de craindre l'instabilité du nouvel
+ordre de choses. Ce que les jeunes nationalités
+qui viennent de prendre leur essor auraient de
+mieux à faire, ce serait de se fédérer entre elles.
+Cette solution équivaudrait à reconstituer l'ancienne
+Autriche. Si elle doit être admise, il serait
+bien étonnant que ce ne fût pas après des luttes
+et des convulsions qui en auraient démontré la
+nécessité après avoir singulièrement aggravé les
+dégâts.</p>
+
+<p>Les trois nouveaux États polonais, tchèque et
+yougo-slave, étant considérés comme nos alliés,
+ne vont probablement pas tarder à faire appel au
+crédit international. Nous croyons devoir conseiller
+la plus grande réserve. Nous avons déjà
+dit plus haut ce que nous pensions de la Yougo-Slavie.
+Quelles que soient les sympathies qu'appellent
+les Tchéco-Slovaques et la Pologne, les
+Français n'ont plus le droit ni les moyens de faire
+de la finance sentimentale ni d'aventurer leurs
+capitaux. Il suffira d'observer que, pour le premier
+semestre de l'année 1919, la Pologne, sans
+dette, a déjà un déficit de deux milliards.</p>
+
+<p>D'une manière générale, l'Europe centrale et
+orientale nous apparaît comme devant être pour
+longtemps évitée par les capitalistes. L'exemple
+de la Bulgarie peut servir de leçon. Voilà un
+pays qui a joui chez nous pendant de longues
+années d'une popularité inexplicable et qui nous
+a odieusement trompés. La France ne devra plus
+être la vache à lait des nationalités nouvelles.</p>
+
+<p>Nous ne nous appesantirons pas sur les anciens
+<i>emprunts bulgares</i>. Le traité de paix donne à cet
+égard les garanties nécessaires et usuelles aux
+intérêts des porteurs. Les personnes qui ne sont
+pas engagées dans ces titres feront mieux de n'y
+pas entrer. Le pays est trop peu sûr.</p>
+
+<p>Restent les <i>fonds ottomans</i>. Ce sont peut-être,
+de tous ceux des États qui ont été nos ennemis,
+les moins mal protégés. Le caractère international
+de l'espèce de protectorat qui est imposé à
+l'Empire turc, joint aux privilèges anciens attachés
+à quelques-unes des dettes ottomanes, font
+espérer que les porteurs ne seront pas dépouillés.
+Néanmoins, la plus grande incertitude plane sur
+l'avenir de la Turquie comme de tout l'Orient.
+Ces titres ne peuvent tenter les personnes qui, au
+goût du risque et de la spéculation, ne joignent
+pas une certaine connaissance des choses orientales.</p>
+
+<p>Sans développer davantage ces divers points,
+nous concluons donc, avec le bon sens : on ne
+prête pas à l'ennemi, on ne prête pas aux vaincus.
+On ne prête pas non plus à de jeunes États qui
+n'ont pas encore fait la preuve de leur solvabilité.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch7" title="VII. Emprunts des États neutres">CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="c small">EMPRUNTS DES ÉTATS NEUTRES</p>
+
+<p class="d">Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis. — Leurs emprunts
+sont d'un moindre rapport que ceux des belligérants. — Est-ce
+le moment d'entrer dans ces valeurs? — Avantages
+qu'elles offrent encore temporairement. — Examen des six pays
+neutres d'Europe : Espagne, Suisse, Hollande, pays Scandinaves. — Le
+Mexique et l'Amérique du Sud. — Nécessité d'une soigneuse
+discrimination.</p>
+
+
+<p>Nous entrons ici dans le paradis des fonds
+d'États. Parmi les peuples qui se sont tenus prudemment
+à l'écart de la guerre, — nous rangeons
+dans cette catégorie les Républiques Sud-américaines
+qui se sont contentées de rompre avec
+l'Allemagne, — les uns se sont enrichis, les autres,
+du moins, ne se sont pas couverts de dettes comme
+les belligérants. Par comparaison, leur situation
+financière, qui n'était pas toujours de premier
+ordre, apparaît comme améliorée. Il y a là, pour
+certains d'entre eux, un trompe-l'œil. On aurait
+tort de croire que tous les pays qui se sont tenus
+dans la neutralité ont acquis, par cela même, une
+solvabilité à toute épreuve.</p>
+
+<p>Les personnes qui avaient observé le principe
+de la distribution géographique des placements,
+lorsqu'elles étaient bien tombées, ont été récompensées
+de leur prudence pendant la guerre.
+Encore fallait-il bien tomber ou avoir été doué
+d'une prévoyance rare pour discerner les pays
+qui échapperaient à une tourmente dont ceux-mêmes
+qui l'annonçaient ne pouvaient soupçonner
+l'ampleur. Il y a donc eu plus de chance que de
+science dans la distribution des portefeuilles les
+plus judicieusement composés. Il suffit d'ailleurs
+de consulter les tableaux de placements donnés
+avant 1914 par les conseilleurs les plus qualifiés
+pour se rendre compte des erreurs que les plus
+sages peuvent commettre. Ce qui confirme notre
+principe essentiel, qu'il ne suffit pas, pour assurer
+les capitaux, de les répandre sur toute la surface
+du globe.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la roue tourne. Tel État qui vient
+d'échapper à la guerre et dont la situation paraît
+enviable subira demain à son tour quelque choc
+dont il est difficile pour le moment d'apercevoir
+les causes. Tel autre, au contraire, au sujet
+duquel les perspectives étaient sombres, semble
+rester à l'abri des orages. Il y reste jusqu'à ce que
+son tour arrive. La stabilité et la prospérité sont
+pour les États ce que la santé est pour l'homme le
+mieux portant : quelque chose de provisoire.</p>
+
+<p>Essayons de raisonner en ce qui concerne les
+capitaux et leur besoin accru de sécurité. Les rentiers
+qui, dans le choix de leurs placements, se
+régleraient sur leur tempérament personnel en
+appliquant les données généralement admises
+autrefois, obéiraient à l'une ou à l'autre des deux
+tendances suivantes. Hardis, ils parieraient pour le
+relèvement des États qui ont souffert de la guerre,
+ils spéculeraient sur la hausse de leurs emprunts.
+Timorés, ils se réfugieraient dans les titres des
+États qui ne se sont pas endettés.</p>
+
+<p>Le premier système a des précédents encourageants.
+L'histoire du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle montre qu'en effet
+les grandes nations qui ont subi les plus dures
+épreuves, dont le crédit a paru à un moment
+donné le plus compromis ou a été le plus discuté,
+sont parvenues à rétablir leur situation. Elles ont
+récompensé les prêteurs qui ont eu confiance en
+elles. Tel a été le cas de l'Italie, dont la solidité
+financière, aux débuts difficiles de son unité, semblait
+plus qu'aléatoire. Tel a été aussi le cas de la
+France. Après 1815, et après 1871, son relèvement
+a justifié toutes les espérances de ceux qui
+avaient cru en elle. On cite des spéculateurs qui,
+à la suite de la première guerre franco-allemande,
+sont restés dix ans à la hausse sur nos fonds nationaux
+et dont l'enrichissement s'est fait tout seul à
+mesure que les forces économiques de la France
+se reconstituaient.</p>
+
+<p>L'Espagne offre un phénomène du même genre.
+Les agitations de sa politique avaient longtemps
+détourné le public de ses emprunts. En 1898, sa
+guerre désastreuse avec les États-Unis avait failli
+la conduire à la banqueroute. Pourtant l'Espagne
+a résisté et ceux qui avaient ponté sur elle au
+moment où elle était le plus bas ont gagné. Nous
+connaissons à ce sujet une anecdote symbolique.</p>
+
+<p>Pendant la guerre hispano-américaine, la rente
+espagnole dite Extérieure, c'est-à-dire payable en
+or à Paris, était tombée aux environs de 30 francs.
+On parlait de suspendre les paiements ou, au moins,
+de les réduire et de recourir à une faillite partielle.
+Était-ce le moment d'acheter et de courir l'aventure?
+Les esprits craintifs disaient non. Les amateurs
+de risque disaient oui. Or, il y avait un
+ménage français où le mari était timide et la
+femme aventureuse. La femme conseillait d'acheter
+de l'Extérieure. Le mari refusait. L'occasion
+passa. Lentement d'abord, l'Extérieure se mit
+à remonter : l'Espagne tenait ses engagements.
+Tous les soirs, dans le journal, Madame lisait les
+cours. Elle les lisait à voix haute. Madame triomphait
+et Monsieur était humilié. Par sottise il avait
+manqué une fortune. Et l'histoire ajoute que,
+quand l'Extérieure fut au pair, le ménage
+divorça…</p>
+
+<p>La question est de savoir si ces exemples de
+relèvement progressif et de guérison rapide sont
+encore applicables à la situation actuelle. En
+somme, l'expérience que nous avons du crédit
+des grands États, tel qu'il s'est constitué dans le
+monde contemporain, est une expérience étendue
+sur un temps très court par rapport à la longévité
+des nations. C'est tout au plus l'espace d'un
+siècle, beaucoup moins pour de nombreux pays.
+On ne saurait tirer du fait que, de 1815 à 1914,
+aucun État important n'a fait faillite et que les pays
+éprouvés se sont tirés d'affaire, la conclusion que
+l'échafaudage financier des sociétés contemporaines
+est indestructible et que ce qui s'est passé
+au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle recommencera au <small>XX</small><sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Pas plus qu'il n'est certain que tous les belligérants
+se relèveront de leurs plaies, il n'est certain
+que les États restés neutres de 1914 à 1918
+jouiront d'une prospérité éternelle, à l'abri des
+convulsions et des hasards. Leur bonheur ne doit
+donc pas faire illusion outre mesure. Le monde
+nouveau, tel qu'il est sorti de la paix, est trop instable
+pour qu'on puisse assurer que celui-ci ou
+celui-là seront toujours exempts des guerres et
+des révolutions.</p>
+
+<p>Ainsi le rentier irait sans le savoir au devant de
+nouveaux risques s'il portait inconsidérément sa
+fortune chez les anciens « neutres ». Il faudra
+encore choisir entre eux et scruter leur fort et leur
+faible.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>L'<i>Espagne</i> a été merveilleusement favorisée par
+la guerre. L'or a afflué chez elle. Sa rente extérieure
+a largement dépassé le pair. Le change,
+phénomène inouï, lui est devenu favorable au
+point que le billet de banque français a perdu plus
+de 30 p. 100. Les porteurs de rente espagnole,
+qui semblaient avoir fait un placement aventureux,
+se sont trouvés au contraire avoir fait une opération
+excellente.</p>
+
+<p>Tous ces signes veulent-ils dire que l'Espagne
+jouit d'une prospérité réelle et durable? C'est une
+autre affaire. L'Espagne, à qui la guerre a apporté
+une richesse imprévue, souffre d'un malaise politique
+et social mal défini qui inspire des inquiétudes
+à tous les observateurs. Rien de net n'est encore
+sorti de ce malaise, mais c'est un état qui ne se
+prolongera peut-être pas éternellement. Au cas où
+une révolution surviendrait, le précédent lamentable
+de la République espagnole de 1873 n'est pas
+de nature à rassurer. Les personnes qui détiennent
+de la rente Extérieure en quantités modérées
+peuvent conserver leurs titres. C'est un élément
+de variété dans la composition d'un portefeuille.
+En acheter à l'heure actuelle (23 p. 100 au-dessus
+du pair en août 1919) semble bien aléatoire, vu
+l'obscurité qui entoure l'avenir de la politique
+espagnole. Par contre, si l'horizon s'éclaircissait, si
+l'ordre se stabilisait et si un personnel rajeuni
+venait administrer l'Espagne, ce pays, où il y a
+encore tant à faire, serait des plus intéressant.</p>
+
+<p>La <i>Suisse</i> n'a pas profité de la guerre. Elle en a
+même souffert et elle y a beaucoup perdu. Elle a
+dû accroître sa Dette pour couvrir les dépenses
+que lui a causées une longue mobilisation, maintenue
+pendant toute la durée des hostilités. La
+Suisse n'en est pas moins, par rapport à tous ses
+voisins, dans une situation enviable, accusée par
+un change qui ne cesse de lui être favorable.
+Neutre au point de vue diplomatique et militaire, la
+Suisse qui, entourée de belligérants, a pu échapper
+à la guerre, semble avoir fait aussi l'épreuve de sa
+résistance à la révolution. Les tentatives de bolchevisme
+qui ont eu lieu à Zurich ont été réprimées
+et l'attitude de l'ensemble de la population,
+dont l'esprit est parfaitement sain, permet de
+penser que ces tentatives, si elles se renouvelaient,
+seraient vouées au même échec.</p>
+
+<p>Les rentes suisses 3 et 3 ½ cotées à Paris,
+ainsi que les emprunts des principaux cantons,
+offrent de sérieuses garanties. Leur rendement est
+médiocre étant donné le loyer courant de l'argent.
+Elles promettent du moins de la sécurité quant au
+capital, surtout pour les séries les plus anciennes
+amorties par tirage régulier, comme les chemins
+de fer fédéraux 3 ½ 1899–1902.</p>
+
+<p>La <i>Hollande</i>, elle aussi, a miraculeusement
+échappé à la guerre. Ce sage pays aurait une apparence
+bien trompeuse s'il devait connaître des
+bouleversements intérieurs. Ses rentes ont le
+défaut d'être rares et chères.</p>
+
+<p>Nous arrivons, en remontant vers le Nord, au
+groupe Scandinave. Avec ces trois royaumes
+s'achève la liste des États européens restés neutres.
+Tous trois jouissent d'un excellent crédit. Leur
+politique intérieure et extérieure est paisible. Le
+<i>Danemark</i>, dont la prudence à l'égard de l'Allemagne
+a été remarquable, recouvre le Slesvig et
+par là accroît ses ressources. La <i>Norvège</i> a souffert
+de la guerre sous-marine. Mais sa flotte marchande,
+quoique diminuée, lui a valu et lui vaudra
+encore de beaux bénéfices. Sa situation financière
+est bonne et l'épargne s'y développe d'une façon
+constante.</p>
+
+<p>La statistique officielle des Caisses d'épargne de
+Norvège, pour l'année 1917 montre combien la
+prospérité nationale a augmenté pendant les années
+de guerre. L'ensemble des dépôts opérés dans les
+caisses d'épargne de 65 villes et de 476 communes
+de la campagne, a augmenté d'une manière inconnue
+jusqu'alors. Le capital déposé était en 1900
+de 300 millions, en 1910 de 500 millions, en
+1915 de plus de 720 millions, en 1916 il dépassait
+950 millions, et en 1917 il atteignait presque
+1.250 millions de couronnes. Pendant 7 ans, de
+1910 à 1917 les dépôts ont donc augmenté d'environ
+750 millions. Pour avoir une idée tout à fait
+complète de cet accroissement de la prospérité
+norvégienne, il faudrait aussi connaître le montant
+des capitaux déposés dans les banques privées. Il
+est probable, dans ces conditions, que les Norvégiens
+rachèteront et rapatrieront leurs emprunts
+nationaux qui sont ainsi assurés d'une certaine
+stabilité sur les marchés extérieurs.</p>
+
+<p>Quant à la <i>Suède</i>, elle est, comme nous l'avons
+déjà dit, un des rares États du monde qui possèdent
+un riche patrimoine productif, et son actif
+(composé en particulier de célèbres mines de fer),
+balance presque son passif.</p>
+
+<p>C'est peut-être la Suède pourtant dont la politique
+intérieure laisserait le plus à désirer et serait exposée
+à des surprises et à des secousses, sa dynastie étant
+très discutée et combattue. Toutefois le bolchevisme
+a vainement essayé de s'introduire dans les
+pays Scandinaves. En sorte que les fonds danois,
+norvégiens et suédois, les deux premiers surtout,
+lorsqu'il est possible de s'en procurer (car il est
+devenu assez rare, depuis quelque temps, que les
+porteurs s'en dessaisissent) peuvent être acquis,
+eux aussi, pour leur sécurité plus que pour leur
+rendement.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Parmi les États de l'Amérique centrale et de
+l'Amérique méridionale, quelques-uns, suivant le
+conseil donné par le président Wilson, avaient
+rompu avec l'Allemagne. Même parmi ceux-là,
+aucun n'a réellement participé à la guerre. On
+peut donc les considérer tous également comme
+étant restés dans la neutralité. Mais à d'autres
+égards, et pour apprécier leur crédit respectif, de
+profondes différences s'imposent.</p>
+
+<p>Les Républiques de l'Amérique du Sud ont
+souvent mal récompensé la confiance que l'Europe
+mettait en elles. Le défaut des pays neufs et
+sans richesse acquise, c'est qu'ils sont voués pendant
+longtemps à l'instabilité économique, sujets
+à des crises. Ayant sans cesse besoin de capitaux
+étrangers pour mettre leurs richesses en valeurs
+ils sont exposés à la faillite dès que ces capitaux
+leur manquent. L'Europe ne devant plus être d'ici
+plusieurs années en état de les alimenter, ces
+crises se reproduiront, à moins que les États-Unis
+ne jouent le rôle de banquier. Enfin, parmi les
+Républiques sud-américaines, plusieurs ne sont
+pas encore sorties de l'ère des agitations politiques
+et de l'administration défectueuse. C'est ce
+qui explique le long martyrologe des emprunts de
+ces pays, entre lesquels il importe de distinguer
+soigneusement.</p>
+
+<p>Le <i>Mexique</i> est celui qui a valu à ses créanciers
+la déception la plus cruelle. Pendant la longue et
+bienfaisante dictature de Porfirio Diaz, le Mexique
+s'était élevé à un degré de prospérité remarquable.
+Il était entré dans la société des États les plus
+civilisés. Il a suffi de la chute du dictateur pour
+ruiner l'œuvre de Porfirio Diaz et, depuis, l'histoire
+du Mexique n'a plus été que celle d'un vaste
+brigandage. Aucun coupon n'a plus été payé :
+c'est le pendant du bolchevisme russe, et la France
+a, là-bas, trois milliards en souffrance.</p>
+
+<p>Après avoir laissé l'anarchie mexicaine se développer,
+si même ils ne l'ont pas vue d'un œil
+favorable, les États-Unis semblent changer d'attitude.
+Sous leur influence, l'ordre pourra se
+rétablir au Mexique. Il pourrait devenir intéressant,
+dans cette attente, d'acquérir quelques valeurs
+mexicaines (rentes 4 %, obligations des
+chemins de fer fédéraux.) Toutefois il conviendrait
+de n'en acquérir qu'avec modération. Le
+Mexique ne retrouvera pas du jour au lendemain
+son équilibre. Et si les États-Unis y rétablissent
+l'ordre, il n'est pas certain que ce soit pour payer
+tout de suite et intégralement l'arriéré dû aux
+porteurs européens.</p>
+
+<p>Mêmes observations en ce qui concerne <i>Haïti</i>.
+La mainmise américaine sur ce pays, qui a suspendu
+ses paiements en 1915, ne paraît qu'une
+affaire de temps. Toutefois l'achat des trois séries
+de rentes haïtiennes cotées à la Bourse de Paris
+et qui ont atteint en 1919 des cours élevés reste
+dans une large mesure une opération spéculative
+car le service de la dette est toujours en souffrance.</p>
+
+<p>Nous passons sur les petits États de l'Amérique
+centrale qui, presque tous, n'ont apporté que
+des déboires à leurs créanciers, pour en venir
+tout de suite à l'Amérique du Sud.</p>
+
+<p>Le <i>Brésil</i>, avec ses immenses ressources et un
+gouvernement remarquablement abondant en
+hommes distingués, n'en est pas moins le type du
+pays sud-américain voué aux crises économiques
+parce qu'il dépend de ses récoltes. Le café, qui
+constitue sa principale exportation, est soumis à
+des variations brusques et considérables. D'où
+l'instabilité des budgets brésiliens. Ce n'est pas
+sans raison que ses créanciers avaient stipulé
+autrefois la création d'un emprunt privilégié, dit
+<i lang="en" xml:lang="en">Funding</i>, dont l'intérêt est servi avant celui de
+toutes les autres séries. Cette garantie se traduit
+par les cours toujours supérieurs du <i lang="en" xml:lang="en">Funding</i>
+ancien (il en a été émis un <i>nouveau</i> par la suite,
+ce qui constitue une sorte de supercherie à laquelle
+il importe de ne pas se laisser prendre).
+Pour tant faire que d'acheter du brésilien, il est
+préférable de se porter sur le <i lang="en" xml:lang="en">Funding</i> authentique.</p>
+
+<p>Le Brésil est un État fédéral dont les États
+particuliers, jouissant d'une large autonomie,
+sont loin d'avoir tous des finances excellentes.
+Ils sont aussi responsables de leurs propres dettes.
+L'expérience a prouvé que leurs emprunts étaient
+peu sûrs et il convient de s'en écarter.</p>
+
+<p>L'<i>Uruguay</i>, qui s'adonne à l'élevage, a depuis
+un certain nombre d'années une existence calme
+et prospère. Après avoir fait banqueroute autrefois,
+il procure des satisfactions à ses bailleurs de
+fonds par un service ponctuel de sa dette, d'ailleurs
+proportionnée à sa population restreinte,
+bien que, pendant la guerre, il ait suspendu les
+amortissements promis a ses créanciers. Toutefois,
+sauf accident imprévu, son 3 ½ et ses 5 p. 100
+paraissent, à faible dose, recommandables pour
+un portefeuille abondant.</p>
+
+<p>C'est principalement au blé que la <i>République
+argentine</i> doit sa richesse. Son budget dépend
+donc aussi de ses récoltes. Son passé financier
+n'est pas encourageant, car elle a fait une faillite
+en 1891 et une autre, partielle, en 1900. Mais,
+depuis, son crédit s'est relevé. Pour le moment, la
+somme de ses emprunts ne paraît pas excéder ses
+ressources normales<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. On peut craindre seulement
+pour l'Argentine quelques troubles sociaux
+dont Buenos-Aires a déjà présenté les symptômes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Même réserve que pour le Brésil en ce qui concerne les emprunts
+des États particuliers.</p>
+</div>
+<p>Il serait faux, en effet, de s'imaginer que le
+continent sud-américain fût à l'abri des bouleversements
+que connaît l'Europe, et même à l'abri de
+la guerre. Il n'y a pas encore si longtemps que le
+<i>Chili</i>, le <i>Pérou</i> et la <i>Bolivie</i> ont soutenu entre eux
+de longues luttes dont le souvenir n'est pas éteint
+et qui ont menacé récemment de se rallumer. Il
+est prudent de ne pas entrer dans les fonds de ces
+États, quoique l'ouverture du canal de Panama
+leur apporte beaucoup de promesses. D'ailleurs si
+un emprunt bolivien est coté à Paris (ne pas
+oublier que la Bolivie, semblable à son voisin le
+Paraguay, n'a pas accès à la mer) les valeurs
+péruviennes et chiliennes ne sont cotées qu'à
+Londres. Mieux vaut les y laisser.</p>
+
+<p>Il en est de même pour l'<i>Équateur</i>, la <i>Colombie</i>
+et le <i>Venezuela</i>, qu'il s'agisse des emprunts existants
+ou futurs de ces pays agités et dont les
+finances sont informes ou précaires.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch8" title="VIII. Les actions de chemins de fer">CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="c small">UN ÉLÉMENT DES FORTUNES FRANÇAISES EN DANGER :
+LES ACTIONS DE CHEMINS DE FER</p>
+
+<p class="d">Illusion du public quant à la prospérité des compagnies. — Elles
+sont écrasées par leurs charges financières, fiscales et sociales. — Elles
+n'ont pas la liberté de leurs tarifs et le terme des concessions
+approche. — L'actionnaire garde tous les risques et ne
+touche qu'une faible part des bénéfices, quand il y en a. — Situation
+et avenir des six grandes compagnies françaises. — Le
+rachat est un soulagement et un bienfait : exemple de l'Ouest. — Cas
+des chemins de fer algériens. — Les rachats futurs
+seront-ils aussi avantageux?</p>
+
+
+<p>L'exemple des actions de chemins de fer illustre
+d'une manière éclatante — et douloureuse pour
+les porteurs de ces vénérables titres de « pères de
+famille » — tous nos précédents exposés sur le
+<i>processus</i> d'après lequel les détenteurs de la
+« fortune acquise » risquent de se voir dépouillés
+légalement, normalement et morceau par morceau,
+à la manière dont les artichauts sont
+effeuillés.</p>
+
+<p>Les actions des chemins de fer français — nous
+parlerons plus loin des actions des chemins de fer
+étrangers — ont joui pendant de longues années
+d'une vogue exceptionnelle, avant et après les
+célèbres conventions de 1883. Elles ont longtemps
+figuré, elles figurent même encore à la
+place d'honneur dans le portefeuille des rentiers
+les plus timorés. Il faut croire que ces rentiers
+n'ont jamais lu ni le cahier des charges ni le bilan
+des compagnies, sinon la capitalisation de faveur,
+la capitalisation déconcertante de ces titres ne
+s'expliquerait pas. Il est tout à fait extraordinaire,
+par exemple, de constater qu'en 1900, année de
+l'Exposition universelle, les actions de nos grandes
+compagnies de chemins de fer s'étaient capitalisées
+exactement au même taux que leurs obligations.
+C'est-à-dire qu'en réalisant son bénéfice sur ses
+actions Nord, Lyon, Orléans ou autres, et en
+acquérant, en échange, des obligations de ces
+mêmes compagnies, un capitaliste prévoyant et
+calculateur, sans diminuer le moins du monde son
+revenu, sans changer la nature de son placement,
+eût stabilisé une large part de sa fortune. Cette
+équivalence entre les actions et les obligations avait
+duré en effet assez longtemps pour suggérer et
+pour permettre l'exécution du plus indiqué, du
+plus judicieux des arbitrages. Pour ceux — et ils
+sont légion — qui ne s'y sont pas résolus au bon
+moment, la plus-value des actions de chemins de
+fer sera restée fictive et théorique, car les cours
+fabuleux qui étaient cotés aux environs de l'année
+1900 sont loin et ne reparaîtront jamais.</p>
+
+<p>Il est incroyable, mais vrai, que des milliers
+d'actionnaires des chemins de fer français, composés
+en immense majorité de pères de famille
+prudents, économes, et disposés à se prendre pour
+de vigilants administrateurs de leur bien, auront
+négligé de profiter d'un mouvement spéculatif
+pour convertir en obligations leurs actions de
+chemins de fer, alors que cette opération si simple
+eût consolidé leur situation d'une manière inespérée.
+Le mot d'ineptie n'est pas trop fort pour
+caractériser une pareille indifférence, une insensibilité
+aussi complète à l'intérêt le plus évident.</p>
+
+<p>En effet, depuis cette occasion perdue, — chance
+suprême mise par la spéculation à la
+portée des classes moyennes, — les cours des
+actions de chemins de fer, à force de se déprécier,
+ont fait subir au portefeuille de leurs détenteurs
+des pertes telles, que seules, des valeurs de troisième
+ordre étaient réputées jadis pouvoir offrir
+à la baisse un champ aussi considérable. Songez
+en effet que les actions du célèbre réseau Paris-Lyon-Méditerranée,
+après avoir valu près de
+2 000 francs en 1900, n'en valaient plus que
+1 200 environ en juillet 1914, soit une chute de
+40 p. 100! Or, dans le même temps, les cours
+des obligations de la même Compagnie n'avaient
+guère baissé que de 15 p. 100, étant revenues de
+485 francs à 410. Pendant la guerre, le cours
+moyen de l'action est tombé aux environs de
+700 francs tandis que l'obligation a rarement
+fléchi, et de peu, au-dessous de 320. Encore ces
+obligations ont-elles la promesse d'un remboursement
+au pair dans un délai qui peut être rapproché
+par une chance heureuse aux tirages annuels.
+On voit ainsi, par un nouvel exemple, l'avantage
+que l'on trouve à placer son capital à l'abri des
+fluctuations et des aventures en cherchant un
+refuge dans les valeurs à revenu fixe, soutenues
+par un amortissement régulier, sans attendre,
+pour prendre cette résolution salutaire, que les
+crises soient survenues.</p>
+
+<p>Mais, en 1900, selon l'illusion régnante et
+à peu près universelle, le loyer de l'argent ne
+pouvait manquer de s'abaisser d'une façon régulière.
+Les économistes, les financiers, le public,
+les savants et les ignorants, tout le monde était
+convaincu que le taux de l'intérêt devait continuer
+à décroître et ne manquerait pas de s'établir à
+2 ½, sinon même à 2 %. La ville de Paris, vers
+cette époque, n'avait-elle pas émis, en effet, un
+emprunt de ce dernier type<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>? On s'imaginait donc
+que celles des compagnies de chemins de fer qui
+se sont réservé la faculté de rembourser leur dette
+par anticipation (ce sont les Compagnies de Lyon
+et d'Orléans), ne tarderaient pas à procéder à la
+conversion en 2 ½ ou 2 ¾ de leurs obligations
+3 p. 100. On s'imaginait aussi que le cours des
+obligations des autres compagnies, les obligations
+inconvertibles, devant se fixer à tout jamais au-dessus
+du pair, le porteur serait par conséquent
+exposé à subir une perte chaque fois que, par le
+jeu de l'amortissement, ces obligations seraient
+remboursées à 500 francs. C'est justement le
+contraire qui s'est produit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Dans les dernières années du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, les compagnies de
+chemins de fer pouvaient émettre, elles aussi, des obligations du
+type 2 ½. Depuis 1910, elles ont dû se résoudre à revenir au type
+4 p. 100. Les voici présentement à 5.</p>
+</div>
+<p>Pendant ce temps, on pensait que les actions
+de chemins de fer offraient de vastes espérances
+de plus-value et d'augmentation de bénéfices. On
+se reposait d'une part sur la garantie de l'État ;
+on se leurrait de l'autre sur la possibilité d'accroître
+les dividendes. Ce faux calcul, dont l'excuse
+est qu'il partait d'une erreur et d'une illusion
+presque générales, aura coûté cher aux personnes
+qui seront restées fidèles à ces titres, pour la seule
+raison qu'ils possédaient l'estime de la bourgeoisie
+française et parce qu'on se souvenait qu'ils avaient
+enrichi la première génération de leurs détenteurs.
+En sorte qu'on ne prenait même plus la peine de
+les étudier, tant leur bonne réputation les rendait
+supérieurs à toute analyse et à tout examen.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Cependant, il n'eût pas été difficile, moyennant
+un peu d'attention, au capitaliste le moins familier
+avec la comptabilité complexe des Sociétés par
+actions, de découvrir les graves faiblesses des
+compagnies de chemins de fer.</p>
+
+<p>La première de ces faiblesses, il n'est même
+pas exagéré de dire la première de ces tares, avait
+été signalée à l'attention du public, il n'y a pas
+moins de soixante ans, par le célèbre <i>Manuel du
+spéculateur à la Bourse</i>, ouvrage de Proudhon,
+ce singulier génie, fait à la fois de clartés et de
+nuages.</p>
+
+<p>En 1855, c'est-à-dire aux origines de la constitution
+des six grands réseaux et du régime sous
+lequel se trouvent encore les compagnies, Proudhon
+remarquait déjà que le caractère principal
+de la gestion des chemins de fer français était de
+vivre d'emprunts et de couvrir non seulement les
+travaux neufs, mais encore le renouvellement de
+la voie et le renouvellement du matériel roulant,
+au moyen de continuelles émissions d'obligations.
+Le principe n'a pas changé depuis le temps où
+Proudhon faisait cette remarque. Les emprunts
+à jet continu n'ont pas cessé d'être la méthode
+d'administration des compagnies de chemins de
+fer, qui n'achètent pas une locomotive sans contracter
+une dette nouvelle et qui ne mettent pas
+un fourgon au rebut sans garder la charge de
+l'intérêt et de l'amortissement du capital emprunté
+pour l'acquisition de cet objet de première nécessité.</p>
+
+<p>Un industriel ordinaire, une société quelconque
+qui emploieraient de pareils procédés iraient droit
+à la ruine et seraient jugés avec la dernière sévérité.
+Mais, pour la bourgeoisie française, les compagnies
+de chemins de fer sont au-dessus de la
+critique. Leurs actions bénéficient d'une vieille
+renommée. Le portefeuille des pères de famille
+en est rempli… Telle est, jusque dans les affaires
+d'intérêt, la force de l'habitude et la puissance de
+la tradition.</p>
+
+<p>Deux exemples vont tout de suite fixer les idées
+du lecteur sur la gestion financière des grandes
+compagnies et les alarmes que les capitalistes
+prévoyants doivent en concevoir.</p>
+
+<p>Voici la plus prospère de toutes les compagnies,
+celle à qui s'attachent le nom, l'autorité, le prestige
+financier des Rothschild : la puissante Compagnie
+du Nord. Nous ne parlons même pas de sa
+situation financière présente ni des pertes terribles
+que la guerre lui a fait subir par la destruction
+d'une si large partie de son réseau. Mais, pour
+l'exercice 1913, comme pour les exercices précédents,
+les chemins de fer du Nord avaient eu
+recours au crédit public et ne lui avaient pas demandé
+moins de 87 880 000 francs, somme qui
+correspondait alors à une charge annuelle supplémentaire
+d'environ 4 400 000 francs jusqu'à la fin
+de la concession. D'avance, le Nord avait donc
+engagé pour 4 400 000 francs ses recettes supplémentaires
+à venir. Que sera-ce pour les emprunts
+que nécessite la guerre!</p>
+
+<p>Cependant, pour le même exercice 1913, le
+bénéfice distribuable de la Compagnie (y compris
+celui des lignes nord-belges) n'avait atteint que
+30 millions en chiffres ronds. C'est-à-dire que, si
+les chemins de fer étaient une industrie comme
+une autre, les bénéfices réalisés par le Nord en
+1913 n'auraient pas suffi à ses besoins normaux.</p>
+
+<p>Le cas est le même pour le réseau de l'Est. Ce
+réseau s'était fait remarquer dans les années qui
+ont précédé la guerre par l'augmentation considérable
+de recettes que le développement industriel
+de la région qu'il dessert (et en particulier l'essor
+du bassin de Briey), lui avait permis de réaliser.
+Les recettes de l'Est s'étaient accrues de plus de
+100 millions depuis le commencement du siècle.
+Aussi la Compagnie avait-elle pu rembourser à
+l'État, tranche par tranche, toute la dette constituée
+durant les années mauvaises au titre de la
+garantie d'intérêt. Enfin, en 1914, année suprême,
+la Compagnie avait pu relever son dividende, très
+modestement, il est vrai, et de la très pauvre
+somme de 2 francs : mais les actionnaires, depuis
+longtemps, n'avaient reçu pareille aubaine et
+s'étaient estimés heureux. S'ils y avaient regardé
+de près ils auraient vu combien cette pièce de
+2 francs elle-même était précaire!</p>
+
+<p>L'exercice 1913 avait marqué pour la Compagnie
+de l'Est l'ère de ce qu'on appelle la « liberté
+des dividendes ». Nous verrons à un autre endroit
+les étroites limites de cette liberté. Pour le moment,
+ce qu'il importe de remarquer, c'est que, dans
+une année considérée comme une année prospère,
+l'Est avait dû, pour satisfaire aux besoins de son
+réseau, emprunter une somme de 80 millions en
+chiffres ronds, correspondant à une annuité d'environ
+4 millions et demi, pour le service des intérêts
+et de l'amortissement. L'année précédente,
+l'appel au crédit et la charge corrélative avaient
+été presque exactement pareils. Il n'y avait donc
+pas de raison pour, que, au cours des années
+suivantes, et en admettant même que la guerre ne
+fût pas survenue, la nécessité de recourir à l'emprunt
+ne fût pas demeurée la même : le rapport
+l'annonçait d'ailleurs en toutes lettres. Et comment,
+en vérité, la Compagnie des chemins de fer
+de l'Est eût-elle suffi à 80 millions de dépenses
+obligatoires avec un bénéfice net de 25 millions
+environ? Même en supprimant et le dividende
+réservé et le modeste dividende supplémentaire
+de 2 francs, elle fût restée bien loin de
+compte!</p>
+
+<p>L'emprunt et toujours l'emprunt : voilà donc la
+loi vitale des chemins de fer français. C'est pourquoi
+l'on conçoit sans peine les alarmes qui assiègent
+les administrateurs des compagnies de chemins
+de fer et qui sont exprimées chaque année
+par eux, sous une forme plus ou moins sibylline,
+aux Assemblées générales. A mesure que la durée
+de la concession s'abrège et se rapproche de son
+terme (il ne reste plus que trente-cinq ans à courir
+pour le Nord), la dette s'enfle et le service, aggravé
+par les droits de timbre grandissants, en devient
+plus onéreux et plus lourd. Ainsi, la Compagnie
+de l'Est, en dix années, avait vu, pour les « dépenses
+de premier établissement », son passif s'accroître
+d'un demi-milliard, en dépit des amortissements
+régulièrement pratiqués sur les obligations antérieurement
+émises. Où, quand et comment s'arrêtera
+cet endettement prodigieux que la guerre
+aura aggravé dans des proportions incalculables?
+On dira que les compagnies continuent, conformément
+aux engagements qu'elles ont pris, à
+amortir leurs emprunts antérieurs. Mais il y a
+longtemps qu'elles empruntent beaucoup plus
+qu'elles ne remboursent et leur dette ne diminue
+jamais. Si l'Est, par exemple, avait remboursé
+pour 23 millions de francs d'obligations anciennes
+en 1913, il en avait émis pour 80 millions de
+francs de nouvelles. De plus, les annuités libérées
+par les remboursements, sont destinées, comme
+on le sait, à accroître la masse réservée aux amortissements
+annuels, suivant les tables d'amortissement.
+On voit donc que la dette nouvelle de
+80 millions contractée dans l'année 1914 est
+restée tout entière, intérêts et principal, comme
+les dettes précédentes, à la charge de la Compagnie,
+puisque la somme affectée au paiement des
+arrérages sur les obligations remboursées et annulées,
+doit servir à rembourser et à annuler une
+plus grande quantité des obligations restantes, et
+ainsi de suite, de manière à assurer le remboursement
+intégral de tous les emprunts avant la fin
+de la concession.</p>
+
+<p>Il apparaît ainsi que l'industrie des chemins de
+fer, en France, est une industrie d'un genre tout
+à fait spécial, et qui ressemble fort à celle des
+Danaïdes condamnées à remplir un tonneau sans
+fond. D'une part les compagnies ont et doivent
+avoir continuellement recours à l'emprunt et leur
+dette obligataire ne cesse de s'enfler. D'autre part,
+elles n'exploitent qu'à titre de concessionnaires
+des réseaux qui, au terme de la concession, doivent
+revenir gratuitement à l'État. La concession,
+c'est la fameuse « peau de chagrin » de Balzac.
+Elle se rétrécit chaque année. Pendant ce temps la
+dette s'enfle et, quel que soit le génie d'économie
+qu'on y pourra mettre, elle ne peut manquer de
+s'enfler encore, sous peine, pour les travaux d'art
+et les voies, de tomber en ruines, pour le matériel
+de se délabrer.</p>
+
+<p>Au point de vue strictement financier, et par
+les lois mêmes de leurs contrats, les compagnies
+de chemins de fer sont donc placées dans une situation
+on ne peut plus alarmante pour l'avenir.</p>
+
+<p>Il est question, il est vrai, depuis quelque
+temps, de les aider à sortir de ces soucis qui pourraient
+devenir bientôt des embarras et qui sont un
+principe de ruine. Divers projets ont été agités.
+L'État autoriserait les compagnies à émettre des
+obligations remboursables en cinquante années
+(comme le sont déjà les obligations de l'Ouest-État),
+c'est-à-dire après l'expiration des concessions.
+Il est assez probable qu'il faudra bien, tôt
+ou tard, adopter ou cette solution-là ou une autre
+du même genre, à moins qu'on ne désire voir
+les compagnies succomber sous le fardeau<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Mais
+le texte du cahier des charges est formel : les
+réseaux doivent revenir à l'État en pleine et
+entière propriété et libres de toute dette et engagement.
+Tout ce que l'État accorderait aux compagnies
+dans cet ordre d'idées serait donc générosité
+pure, et il y a peu de chances pour que,
+l'État voulût-il être généreux, l'opinion et le Parlement
+le lui permissent. Il faudrait donc très
+certainement que les actionnaires se résolussent
+à payer par quelque nouveau sacrifice le soulagement
+qui leur serait accordé. Et pourtant, des
+sacrifices, il ne leur reste plus le moyen d'en faire
+beaucoup!</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Le président du conseil d'administration de l'Est, à l'assemblée
+générale de 1914, a fait remarquer aux actionnaires que
+leurs charges d'intérêt et d'amortissement qui ressortaient, en
+1907, à 4,68 par obligation, ressortaient à 5,21 en 1913. D'autre
+part, M. Félix Chautemps, député, dans son rapport sur les chemins
+de fer, calculait ainsi la progression de la charge imposée pour
+le service d'un emprunt à 4 p. 100 :</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td><div class="c">Durée de l'amortissement</div></td>
+<td colspan="2"><div class="c">Taux d'intérêt et d'amortissement</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">50 ans.</div></td>
+<td><div class="r">4,<span class="comma">655</span></div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">45 ans.</div></td>
+<td><div class="r">4,<span class="comma">82</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">40 ans.</div></td>
+<td><div class="r">5,<span class="comma">002</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">35 ans.</div></td>
+<td><div class="r">5,<span class="comma">357</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">30 ans.</div></td>
+<td><div class="r">5,<span class="comma">783</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">25 ans.</div></td>
+<td><div class="r">6,<span class="comma">40</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">20 ans.</div></td>
+<td><div class="r">7,<span class="comma">358</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">15 ans.</div></td>
+<td><div class="r">8,<span class="comma">99</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">10 ans.</div></td>
+<td><div class="r">12,<span class="comma">33</span></div></td>
+<td><div class="c">—</div></td></tr>
+</table>
+<p>7, 8, 12 p. 100! Et c'était des chiffres d'avant-guerre! Aujourd'hui,
+il faudrait au moins les doubler. Ce serait l'écrasement pur
+et simple du budget des Compagnies, l'impossibilité pour elles
+d'entretenir les réseaux. Pour peu que l'État y mît de mauvaise
+volonté, les Compagnies se verraient exposées à cette alternative : la
+ruine ou la déchéance.</p>
+</div>
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>En effet, les compagnies de chemins de fer
+auront été les premières et naturelles victimes des
+réglementations qui tendent à accroître la part du
+travail et à réduire celle du capital. Cette espèce
+de lente évaporation des capitaux, cette consomption
+des revenus et bénéfices divers dont nous
+avons montré plus haut la marche, ne pouvait
+manquer de s'exercer avec une rapidité et une
+gravité particulières sur une industrie qui occupe
+un personnel considérable, qui se trouve sous le
+contrôle direct de l'État et qui, en outre, est privée
+de la liberté de fixer ses tarifs. Ceux-ci, il est vrai,
+ont bien été relevés pendant la guerre : mais, en
+contre-partie, les compagnies ont dû assumer des
+charges nouvelles et cette augmentation des tarifs
+ne suffit déjà plus. En d'autres termes, les compagnies
+sont ligotées, prisonnières. Aucune issue ne
+leur est offerte, sinon des procès dont la solution
+est lointaine et douteuse, quand elles se croient
+fondées à prétendre que l'intervention du législateur
+a été inique et abusive, ou même quand des
+pertes immenses leur ont été infligées par un cas
+de force majeure comme la guerre.</p>
+
+<p>C'est ce qui s'était produit déjà pour le régime
+des retraites que le Parlement avait imposé aux
+compagnies en 1909 et 1911. Ce régime, chose très
+remarquable, était infiniment plus favorable aux
+travailleurs de la voie ferrée que celui des retraites
+ouvrières de droit commun dont l'État assure lui-même
+le service, et il y a là un symptôme à retenir.
+Il apparaît d'abord que l'État est disposé à se
+montrer plus exigeant pour les autres que pour
+lui-même. Et puis, au lieu d'être à l'uniformité,
+l'avenir ne serait-il pas aux privilèges? Déjà il est
+à remarquer que les ouvriers mineurs ont obtenu
+des avantages particuliers, un traitement spécial,
+qu'ils s'efforcent de développer et d'améliorer
+encore. Le cas des cheminots est le même : c'est
+l'image d'un socialisme pratique et sans doctrine,
+où les travailleurs organisés se procurent, à l'aide
+des Parlements, des conditions d'existence confortables
+et durables à l'intérieur et sur les produits
+de l'industrie même qui assure leur subsistance.
+Il est probable que cette tendance, qui est celle de
+l'incorporation du prolétariat à la profession, ira
+en croissant et en se précisant. Les dividendes et
+les intérêts du capital s'en ressentiront dans une
+sérieuse mesure. Certaines branches de l'industrie,
+qui ne sont pas encore atteintes par des réglementations
+de cette nature, le sentent si bien qu'elles
+dissimulent de leur mieux leurs bénéfices pour que
+l'intervention de l'État les épargne ou les ménage.
+Tel est le cas, notamment, de la grande métallurgie
+française, si prospère depuis quelques années.
+Nous serions surpris, si, un jour ou l'autre, la
+grande métallurgie n'était pas frappée par le même
+genre de contrainte que les charbonnages et les
+compagnies de chemins de fer ont déjà subi, et
+n'ont pas fini de subir.</p>
+
+<p>Les Compagnies ont déclaré que leur bon droit
+ne faisait pas de doute et que le Conseil d'État ne
+manquerait pas de leur allouer une indemnité
+pour le préjudice que les lois de 1909 et de 1911,
+relatives à la Caisse des Retraites, leur ont porté.
+C'était également, nous le savons, au moment du
+vote, l'avis de certains parlementaires qui, tout
+en ayant approuvé ces lois par nécessité politique
+et sociale, restaient imbus du vieux principe du
+respect qui est dû aux contrats. Assurément, si
+les Compagnies devaient obtenir gain de cause
+dans cette affaire, et dans toutes celles du même
+genre qui se sont succédé depuis, ce serait pour
+elles non seulement un dédommagement appréciable,
+mais encore un heureux précédent. Toutefois
+rien n'est plus douteux. L'ancienne notion
+de la sainteté et de l'inviolabilité des contrats, qui
+s'imposait jadis même à la puissance publique,
+s'obscurcit de jour en jour. Dans les Assemblées,
+le vieil esprit juridique de la bourgeoisie française
+s'affaiblit. La guerre a habitué les esprits à l'idée
+de la réquisition et le Trésor public a déjà tant
+de charges! Quant au Conseil d'État, juge suprême
+des différends de cette nature, son indépendance
+est restée jusqu'ici au-dessus de tout soupçon.
+Mais qui oserait affirmer que les tribunaux administratifs
+eux-mêmes ne finiront pas par refléter
+et par exprimer les idées du gouvernement et de
+l'opinion publique, dont ils sont, en définitive,
+l'émanation?</p>
+
+<p>Les formidables augmentations de dépenses de
+toute sorte que les Compagnies ont dû subir du
+fait des hostilités rendent d'ailleurs leur situation
+financière tellement incertaine, que les administrateurs,
+au fond d'eux-mêmes, doivent se demander
+comment ils en sortiront. Il convient d'ailleurs
+de s'attendre à des aggravations progressives de
+leurs charges de toute nature, en particulier par
+les relèvements des salaires du personnel et l'accroissement
+constant de ce même personnel,
+qu'entraînent les améliorations et les adoucissements
+des conditions de travail.</p>
+
+<p>Il serait donc sage et prudent d'envisager
+comme un fait accompli et à peu près définitif,
+une réduction considérable des bénéfices des chemins
+de fer français. Cette réduction, exprimée
+par ce qu'on appelle le coefficient d'exploitation,
+c'est-à-dire le rapport des dépenses aux recettes,
+suivait déjà depuis une dizaine d'années avant la
+guerre, une marche alarmante. C'est un phénomène,
+nous le verrons tout à l'heure, qui n'est
+pas particulier aux réseaux français. Mais il est
+peut-être plus grave pour les actionnaires de nos
+réseaux que pour les actionnaires des réseaux
+étrangers, en raison du régime spécial de nos chemins
+de fer et, en particulier du régime des concessions
+qui interdit de compter sur l'avenir. De
+1950 à 1960, l'heure de la mort sonnera pour
+toutes les grandes compagnies. Les actionnaires
+qui n'auraient pas la curiosité de rechercher ce qui,
+à cette époque, leur adviendra à eux-mêmes ou à
+leurs héritiers, feraient preuve d'une impardonnable
+incurie.</p>
+
+<p>Prenons l'exemple du Paris-Lyon-Méditerranée
+dont les recettes brutes étaient considérables avant
+1914 et ne cessaient de s'accroître. Mais, quand on
+y regardait de plus près, on s'apercevait que, dans
+le même temps, les dépenses s'étaient parallèlement
+accrues, en sorte que, le coefficient d'exploitation
+ayant passé de 47 à 57 p. 100, le bénéfice
+net était resté stationnaire. La Compagnie encaisse
+et manie des sommes considérables (près de
+600 millions en 1913). Son budget en était venu
+alors à approcher le budget de l'État belge ; il égalait,
+s'il ne le dépassait pas, celui de la République
+Argentine, et tout cela sans profit pour les actionnaires,
+dont le dividende actuel reste à la merci
+des événements, depuis surtout que la garantie
+d'intérêts (qui expirait pour le Nord et le Lyon en
+1915) ne leur est plus assurée. Ce dividende réservé
+qui, pour le P.-L.-M., était de 55 francs, a
+été réduit à 40 francs pendant la guerre. Encore
+ce dividende est-il <i>entièrement fictif</i>. En 1919 il n'a
+pu être distribué que grâce à une émission d'obligations
+autorisée par l'État, le déficit total étant
+de 212 millions. Les actionnaires du P.-L.-M. en
+sont donc réduits à emprunter pour assurer le service
+de leur dette, et ils empruntent encore pour
+se voter à eux-mêmes un dividende! Nous le répétons :
+c'est un gouffre.</p>
+
+<p>Ainsi la progression des recettes n'influence pas
+le revenu des actionnaires, qui reste immobile,
+quand il n'est pas menacé de diminution. Il ne
+faudrait pas trop compter à cet égard sur le renouveau
+d'activité et de prospérité qui suivra la
+guerre, car les prix du charbon et de toutes les
+matières resteront longtemps ruineux. En admettant
+même que les compagnies pansent leurs plaies,
+il y a une raison majeure et trop souvent oubliée
+(si elle n'est pas ignorée) pour que les bénéfices,
+s'il en survenait par hasard de supplémentaires,
+échappent aux actions. En effet, les cahiers des
+charges stipulent que l'État est appelé au partage
+des bénéfices dans la proportion des deux tiers, dès
+que le dividende réservé se trouve dépassé. Pour
+l'Est, par exemple, sur un excédent de revenu de
+7 millions, on constate que l'État, en vertu des
+récentes conventions, avait pris 4 700 000 francs
+et qu'il n'est demeuré que 2 350 000 francs aux
+porteurs d'actions (1914).</p>
+
+<p>En d'autres termes, toutes les mauvaises chances
+restent aux actionnaires. Quant aux chances favorables,
+elles sont considérablement réduites par le
+fait que l'État s'est adjugé la part du lion.</p>
+
+<p>Voilà la situation vraie et que les intéressés auront
+profit à méditer. Nous n'avons pas à examiner
+dans ce livre le bien-fondé de ces clauses de partage
+et des droits que s'attribue l'État. Nous renseignons
+les capitalistes, sans plus. Et il est bien
+certain que, dans des conditions pareilles, les
+actions de chemins de fer constituent des valeurs
+industrielles singulièrement aléatoires et totalement
+dépourvues d'attrait. Il est singulier, nous
+le répétons, qu'on ne le sache pas davantage.</p>
+
+<p>Au surplus, il est impossible de dissimuler que
+le personnel dirigeant des compagnies a pris une
+lourde responsabilité vis-à-vis des actionnaires,
+en acceptant et en leur faisant accepter les fameuses
+conventions de 1883. Les actionnaires sentaient
+bien alors que leur intérêt était de laisser l'État
+racheter les compagnies, puisque l'État voulait
+modifier les contrats existants et construire des
+lignes nouvelles, dont l'improductivité était
+d'avance certaine. Cette opinion très juste des
+actionnaires s'était même exprimée nettement à
+l'assemblée extraordinaire du P.-L.-M. du 24 décembre
+1883, où un tiers des actionnaires présents
+refusa de ratifier la convention : cette opposition
+était grandement justifiée, puisque les dividendes
+de 65, 70, 75 francs, distribués pour les exercices
+précédents, ne devaient plus jamais reparaître.</p>
+
+<p>A quels mobiles ont obéi les états-majors des
+compagnies en acceptant et en faisant accepter les
+conventions de 1883? C'est ce qu'il est difficile de
+dire avec certitude. Ils invoquèrent alors le patriotisme,
+le devoir d'assister l'État dans l'œuvre de
+réorganisation de la France ; et aussi « les véritables
+principes économiques », les dangers de
+« l'étatisation » et du socialisme d'État. Les « véritables
+principes économiques » auront coûté cher
+dans cette circonstance aux actionnaires, qu'ils
+auront livrés sans défense aux entreprises du
+socialisme par les interventions législatives que
+nous avons exposées.</p>
+
+<p>Il y avait certainement en 1883, parmi l'élite
+qui compose les conseils des compagnies, des
+théoriciens, des sociologues, des philosophes, qui
+croyaient sincèrement aux principes. Mais il nous
+paraît difficile de ne pas admettre qu'il y ait eu
+aussi des professionnels des grandes affaires qui
+auront calculé tout ce qu'ils perdraient, non pas
+sans doute de profit, mais surtout d'influence et
+de moyens d'action, en ne participant plus au
+gouvernement de ces puissants organismes que
+sont les compagnies de chemins de fer. Un incident
+est venu révéler au public, voilà quelques
+années, que les capitaux considérables, les dizaines
+de millions dont les conseils d'administration ont
+le maniement et assurent l'emploi temporaire
+entre les échéances, pouvaient être utilisés au gré
+de certains administrateurs et servir à des opérations
+aventureuses et même illicites : nous voulons
+parler des traites Crosnier escomptées par la
+Compagnie d'Orléans et qui furent découvertes
+après la déconfiture retentissante et le suicide de
+ce spéculateur. Un pareil abus, nous en sommes
+persuadé, aura été tout à fait rare dans l'histoire
+des compagnies de chemins de fer. Mais il y a là
+une indication qu'il serait un peu naïf de négliger.
+Oui, beaucoup de raisons font que l'administration
+de nos grands réseaux est tentante pour des financiers
+et des hommes d'affaires. Il n'est pas douteux
+que si, en 1883, ces états-majors n'avaient
+eu en vue que l'intérêt des actionnaires, ils eussent
+laissé l'État recourir à la procédure de rachat. Et
+s'ils ont fait un autre calcul, s'ils ont cru qu'il
+serait plus avantageux pour les compagnies d'exploiter
+les réseaux sous le nouveau régime que de
+se faire exproprier moyennant les indemnités prévues,
+eh bien! l'expérience aura prouvé qu'au
+moins pour la majorité d'entre elles, ces élites
+d'hommes d'affaires et d'économistes s'étaient
+trompées.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Nous résumerons tout ce qui précède en disant
+que les actions des chemins de fer français sont
+devenues des valeurs totalement dépourvues de
+perspectives d'avenir, sinon même des valeurs
+aléatoires et présentant plus de mauvaises chances
+que de favorables. Les profits industriels en sont
+rongés par les lois ouvrières, expression d'un inéluctable
+mouvement social. Toute hausse des matières
+premières, tout renchérissement de la main-d'œuvre
+les menacent directement, sans que les
+Compagnies puissent se dédommager par le relèvement
+des tarifs, que l'État n'autorise qu'à des
+conditions elles-mêmes onéreuses. Les charges
+financières et fiscales s'aggravent. L'expiration des
+concessions approche…</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'actionnaire pourrait espérer de
+bon?</p>
+
+<p>Toutefois, la situation des six grandes Compagnies,
+Nord, Paris-Lyon, Est, Orléans, Midi et
+Ouest, offre aujourd'hui des différences considérables.
+Il importe de distinguer entre elles, tout
+compte tenu des observations générales que nous
+venons de présenter.</p>
+
+<p><i>La Compagnie du Nord</i> a été et serait encore la
+plus prospère de toutes si la guerre n'était venue
+frapper sur elle un coup terrible. Ses recettes kilométriques
+étaient de beaucoup les plus fortes, avec
+un réseau court, présentant très peu d'artères
+improductives, et qui traverse nos provinces les
+plus peuplées, les plus industrieuses, les plus
+riches, celles aussi qui, naturellement, ont tenté
+l'ennemi. Jamais le Nord, jadis, n'avait fait appel
+à la garantie d'intérêts. Cette garantie toutefois
+expirait le 1<sup>er</sup> janvier 1915 et, à partir de ce
+moment, l'action Nord n'était plus qu'une valeur
+industrielle comme une autre, particulièrement
+exposée, en raison de la nature de son trafic,
+à subir l'influence des crises économiques, ainsi
+que le rapport des administrateurs le fait observer
+presque tous les ans. Il était donc déjà possible
+que, durant les trente-cinq années de vie qui restaient
+à la société, les cascades des cours fussent
+nombreuses.</p>
+
+<p>Le réseau Nord-Belge contribuait régulièrement,
+et dans une proportion de plus du tiers, à
+grossir le dividende. Si l'État Belge venait à manifester
+vis-à-vis de ce réseau privé les mêmes exigences
+que l'État français, — ce qui paraît assez
+probable d'après bien des symptômes, — cette
+source de revenus pourrait bien avoir à souffrir.
+La Belgique, elle aussi, fera une politique sociale
+intense et elle annonce déjà une « régie des chemins
+de fer ».</p>
+
+<p>Quant au tunnel sous la Manche dont le percement
+est décidé en principe, tant par la France
+que par l'Angleterre, il apportera certainement au
+Nord un élément de bénéfices appréciable. Cependant
+il ne faudrait pas escompter cet élément trop
+tôt, car on estime qu'en mettant les choses au
+mieux, il s'écoulera peut-être une dizaine d'années
+avant que le tunnel soit ouvert au trafic.</p>
+
+<p>On calculait, toujours avant la guerre, qu'en
+1950, à la fin de la concession, quand toutes les
+actions auraient été remboursées à 400 francs (car
+le pair des actions Nord, il ne faut pas l'oublier,
+n'est que de 400 francs), la répartition de l'actif
+disponible, (le matériel roulant évalué à dire
+d'experts ayant été repris par l'État), laisserait une
+somme à peu près égale à la valeur présente de
+l'action de jouissance, qui était alors d'environ
+1.300 francs. Inutile de dire que ce calcul renfermait
+un grand nombre d'éléments douteux et
+incontrôlables. Bien des choses pouvaient changer
+et, avec l'invasion allemande et ses conséquences,
+bien des choses ont changé en effet, bien des hypothèses
+ont été démenties, bien des équilibres ont
+été rompus et d'autres le seront encore d'ici 1950,
+époque à laquelle beaucoup d'hommes faits, aujourd'hui
+vivants, ont chance d'être encore de ce
+monde, où les jeunes enfants de la génération la
+plus récente atteindront la force de l'âge. Il y a là
+un point d'interrogation qui doit se poser aux
+pères de familles prévoyants.</p>
+
+<p>Il serait donc tout à fait inexact et dangereux
+de classer l'action Nord comme la seconde valeur
+du monde, ainsi que l'avait fait le public français
+dans un concours organisé, voilà une quinzaine
+d'années, par un considérable organe financier. Ce
+n'est peut-être même plus aujourd'hui la moins
+mauvaise des actions de chemins de fer français.
+On répète volontiers que, jusqu'ici, les personnes
+qui l'ont achetée dans les périodes de très grande
+dépression n'ont pas eu à s'en repentir : il est impossible
+que ces rebondissements, auxquels on se
+fie, n'aient pas un terme.</p>
+
+<p><i>La Compagnie des Chemins de fer de Paris à
+Lyon et à la Méditerranée</i>, comme celle du Nord,
+doit désormais pourvoir à ses dividendes par ses
+propres moyens, la garantie d'intérêt ayant expiré
+le 1<sup>er</sup> janvier 1915, à moins qu'une nouvelle convention
+n'intervienne qui, on peut en être sûr, ne
+fera pas un pont d'or aux actionnaires. Vu sur la
+carte, le réseau est splendide, avec sa grande artère
+principale à haut rendement. Il convient aussi de
+tenir compte du retour à la France de l'Alsace-Lorraine
+et peut-être de l'entrée de la rive gauche
+du Rhin dans notre sphère d'influence économique.
+Le Lyon pourra profiter de ce nouvel état de choses.</p>
+
+<p>La grande faiblesse du P.-L.-M. est l'énormité
+même de son réseau, qui s'accroît sans relâche.
+C'est le géant des chemins de fer français et ses
+proportions colossales ne donnent que plus de
+prise à toutes les aggravations de dépenses et de
+charges. Son personnel forme une armée. Et tel
+relèvement de salaires, qui coûte quelques centaines
+de mille francs au Nord, s'élève pour lui,
+d'un seul bond, à plusieurs millions. De toutes
+les Compagnies, celle de Paris-Lyon doit être la
+plus sensible à la double étreinte de la législation
+ouvrière et de la législation fiscale.</p>
+
+<p>En outre, les besoins d'argent du P.-L.-M. sont
+constants et gigantesques. On n'en aperçoit pas la
+fin, car les travaux neufs complémentaires à exécuter
+forment un programme immense. Tout relèvement
+du loyer de l'argent est donc particulièrement
+coûteux au P.-L.-M., dont les charges
+financières ne cessent de grandir et dont les obligations
+se placent à un cours déjà inférieur au
+cours des obligations des autres Compagnies, en
+raison de l'extinction de la garantie, de la plus
+longue durée de l'amortissement et de la largeur
+des tranches qui sont offertes au public.</p>
+
+<p>Enfin, il ne faut pas oublier que le P.-L.-M.
+atteint très vite la limite du partage des bénéfices
+avec l'État. Il lui est même déjà arrivé de
+l'atteindre. La marge des bénéfices éventuels est
+donc très étroite, en sorte que les circonstances
+défavorables l'emportent de beaucoup sur les circonstances
+favorables et il ne faudrait guère
+compter sur celles-ci. Il serait même bien hardi
+de promettre aux actionnaires qu'ils reverront
+jamais l'ancien dividende réservé. Pour le moment,
+on ne peut dire qu'une chose de la situation
+financière du P.-L.-M., c'est qu'elle est tragique.</p>
+
+<p>A l'expiration de la concession (décembre 1958),
+toutes les actions du Lyon ayant été remboursées
+à 500 francs et étant devenues des actions de jouissance,
+que reviendrait-il à chacune d'elles? C'est
+ce qu'il serait bien aventureux de vouloir prédire.
+L'action de jouissance du P.-L.-M. est estimée
+aujourd'hui en Bourse valoir à peu près 350 francs.
+Il est extrêmement douteux, pour ne pas dire
+plus, que ces 350 francs se retrouvent au 31 décembre
+1958, dans les divers éléments d'actif qui
+appartiendraient en propre à la Compagnie au
+moment où elle devrait remettre tout son réseau
+à l'État.</p>
+
+<p>En d'autres termes, si une « valeur de père de
+famille » ne doit comporter que la proportion
+d'aléas la plus faible possible, l'action Paris-Lyon-Méditerranée
+n'apparaît nullement comme ayant
+les caractères qui sont requis pour ces valeurs-là.</p>
+
+<p><i>La Compagnie des chemins de fer de l'Est</i> a eu une
+histoire particulièrement intéresssante. La guerre
+de 1870 et le traité de Francfort avaient failli ruiner
+le chemin de fer de l'Est et l'avaient anémié longtemps
+par l'amputation de la magnifique partie
+alsacienne de son réseau. L'Est était même probablement
+condamné à végéter tristement jusqu'à
+la fin de ses jours, à l'époque où la revanche semblait
+chimérique, sans la mise en valeur du bassin
+de Briey, qu'on a pu appeler le Transvaal français,
+et qui a eu pour conséquence la transformation
+de toute une contrée, naguère agricole, en
+région de haute activité industrielle. Le retour à
+la France de l'Alsace-Lorraine promet aux chemins
+de fer de l'Est une nouvelle prospérité.
+Mais recevront-ils de nouveau le réseau alsacien?
+Et à quelles conditions? A quel prix l'État le
+rétrocéderait-il à la Compagnie? La Compagnie
+trouverait-elle, dans la nouvelle convention qui
+serait signée, une compensation aux dommages
+considérables que l'invasion lui a valus? Il faudrait
+connaître la réponse qui sera faite à ces questions
+avant de compter sur un essor des dividendes.</p>
+
+<p>Lourdement endetté envers l'État, l'Est avait
+pu, avant la guerre, en recourant à l'emprunt,
+rembourser sa dette de garantie et, par l'effet de
+sa convention de 1911, disposer de ses bénéfices,
+dans la limite étroite, toutefois, que nous avons
+définie plus haut. L'attribution obligatoire à l'État
+des deux tiers des sommes qui dépassent le dividende
+réservé restreint considérablement les possibilités
+d'augmentation du revenu. On ne peut
+donc prévoir pour celui-ci, dans l'hypothèse la
+plus favorable, que des accroissements lents et
+modestes, s'il s'en produit.</p>
+
+<p>La garantie de l'État, assurée à l'Est jusqu'en
+1935, constitue pour cette Compagnie une assurance
+contre les risques inséparables de l'industrie
+des chemins de fer en France. Dans ces conditions,
+l'action Est semble pouvoir présenter assez longtemps
+une certaine stabilité. L'acquéreur se tromperait
+toutefois en croyant faire fortune. Les cours
+actuels, pour un revenu minimum de 35 fr. 50,
+tiennent déjà compte des possibilités les plus heureuses.</p>
+
+<p>Tout à fait spécial est le cas des <i>Compagnies de
+l'Orléans</i> et du <i>Midi</i>. Si elles étaient des Sociétés
+comme les autres et réduites à leurs seules ressources,
+ces Compagnies auraient fait faillite depuis
+longtemps. On a même pu craindre que l'heure
+de cette faillite ne sonnât en 1915. Mais un arrêt
+du Conseil d'État, mettant fin à une vieille querelle
+qui, jadis, a fait couler beaucoup d'encre, et
+même renversé des ministères, est venu assurer à
+l'Orléans et au Midi, sans qu'il subsiste l'ombre
+d'un doute, le bénéfice de la garantie jusqu'à la
+fin des concessions (respectivement 1956 et 1960).
+Le gouvernement s'est incliné. Singulière combinaison,
+on en conviendra! Humiliante situation
+pour l'État, destiné à subvenir à toutes les insuffisances
+de deux Compagnies privées et à remplir
+le rôle défini par le vers de la comédie :</p>
+
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Un oncle est un banquier donné par la nature.</div>
+</div>
+
+<p>Quoi qu'il arrive, l'actionnaire de l'Orléans et
+celui du Midi ont la certitude de toucher, pendant
+plus de quarante ans, un dividende minimum,
+plus le remboursement de l'action au pair de
+500 francs. Par exemple qu'ils n'attendent rien
+de plus! Il est universellement admis que ni
+l'Orléans ni le Midi ne parviendront à rembourser
+leur lourde dette de garantie qui se grossit sans
+relâche des intérêts arriérés<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Tout l'actif qui apparaîtra
+à la fin des concessions ne peut manquer
+d'être repris par l'État créancier pour le payer de
+ses avances. Il est même moins que certain que
+l'État y retrouve son compte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> L'Orléans a pourtant, jadis, été une compagnie extraordinairement
+prospère. Les actions ont même été dédoublées, en sorte
+que, sur le pied du dividende actuel de 59 francs, une action primitive
+donnerait 118 francs de revenu. Mais les conventions de
+1883 ont transformé du tout au tout l'exploitation de la Compagnie
+qui, surchargée de lignes dépourvues de trafic rémunérateur,
+est devenu déficitaire. La réglementation du travail, des retraites,
+etc… a aggravé cette situation au moment où une lueur
+d'espoir se faisait jour et où la Compagnie commençait à pouvoir
+rembourser les avances de l'État.</p>
+</div>
+<p>Un placement en actions Orléans ou Midi doit
+donc être considéré comme un placement à fonds
+perdus pour la somme qui sépare le remboursement
+à 500 francs du cours actuel de ces valeurs.
+En d'autres termes, le capitaliste sérieux qui posséderait
+l'une ou l'autre de ces valeurs devrait
+songer, par des prélèvements sur son dividende,
+à reconstituer, d'ici 1966, une somme d'environ
+500 francs par action d'Orléans et, d'ici 1960,
+d'environ 350 francs par action Midi. En vérité,
+le jeu n'en vaut pas la chandelle.</p>
+
+<p>Et nous voici enfin en présence du phénix des
+actions de chemins de fer français. Nous voulons
+parler de l'action de la <i>Compagnie des Chemins
+de fer de l'Ouest</i> en liquidation, l'ancien Ouest
+racheté, aujourd'hui Ouest-État.</p>
+
+<p>Les finances de l'Ouest étaient dans une situation
+lamentable, lorsque le gouvernement, en
+1908, vint tirer les actionnaires d'angoisses trop
+fondées en se chargeant d'administrer le réseau
+moyennant le paiement de bonnes et copieuses
+annuités. Sans doute, à ce moment-là, l'État devait
+garantir le dividende des actions jusqu'au 31 décembre
+1934, mais il le devait jusqu'en 1934
+seulement, tandis que le rachat a eu pour effet
+d'étendre cette garantie jusqu'à l'expiration de la
+concession, soit vingt-deux années plus tard (1956).</p>
+
+<p>Or, en 1908, tout faisait prévoir (et cette prévision
+se trouverait singulièrement renforcée aujourd'hui),
+non seulement que la Compagnie de
+l'Ouest, à l'expiration de la garantie, ne serait
+plus en état de distribuer le moindre dividende à
+ses actionnaires, mais encore qu'elle serait exposée
+à ne pas suffire au service de ses obligations. Déjà,
+malgré une sévère économie et une compression
+énergique des dépenses, les insuffisances du produit
+net étaient telles que la Compagnie avait dû
+souvent demander à l'État bien plus que les
+11 500 000 francs nécessaires au paiement du dividende
+minimum. Ces appels à la garantie avaient
+été si nombreux, si répétés, que la Compagnie,
+en 1908, se trouvait avoir contracté envers l'État
+une dette qui, en principal et en intérêts, ne s'élevait
+pas à moins de 350 millions. A grand'peine
+couverte alors par la valeur du matériel roulant,
+cette somme serait déjà (par le jeu seul de l'intérêt
+à 4 p. 100) bien dépassée aujourd'hui et l'on peut
+estimer qu'elle eût très probablement atteint,
+sinon dépassé, les environs d'un milliard en 1934.
+L'avenir de la Compagnie était désespéré.</p>
+
+<p>Le rachat a dissipé les alarmes des actionnaires.
+D'un trait de plume, il a passé condamnation sur
+les 350 millions de la dette de garantie. Il a, d'une
+manière indiscutable et définitive, mis à la charge
+du Trésor le service des intérêts et de l'amortissement
+des obligations et des actions. Et la bienfaisance
+du rachat est même allée encore plus loin.</p>
+
+<p>Non seulement les actionnaires sont assurés de
+recevoir jusqu'en 1956 le dividende minimum
+(38 fr. 50). Non seulement le remboursement de
+leurs actions au pair de 500 francs ne fait pas de
+doute pour eux. Mais encore, plus favorisés que
+les actionnaires de toutes les autres Compagnies,
+ils n'ont pas d'inquiétudes à concevoir au sujet de
+la prime au-dessus du pair (200 francs environ)
+que représente normalement le cours de leurs
+titres. Ils n'ont pas à se préoccuper de la valeur
+de l'actif disponible au moment de la reprise du
+réseau par l'État. Ils sont dispensés de songer à
+amortir une perte certaine par un prélèvement sur
+le dividende. Car, en leur laissant la propriété
+d'une réserve spéciale constituée aux temps très
+anciens où leur Compagnie était prospère, et qui
+s'élève à une quarantaine de millions (soit 130 fr.
+par action), le rachat a tout prévu. Les revenus
+de cette réserve, capitalisés jusqu'en 1956, formeront
+la somme nécessaire pour que chaque action
+reçoive au minimum, à la liquidation définitive,
+la valeur actuelle de l'action de jouissance<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. Il
+paraît même probable, d'après un article de la
+convention de rachat, que, lorsque les réserves
+accumulées se seront établies d'une manière durable
+au-dessus du chiffre primitif, le surplus deviendra
+immédiatement distribuable. En pareil
+cas, chose paradoxale, on verrait l'Ouest racheté,
+jadis profondément déficitaire et condamné à la
+faillite, accroître son dividende, tandis que des
+Compagnies anciennement prospères, comme le
+Lyon, auraient été obligées de restreindre sinon de
+supprimer le leur<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> A ce propos nous ferons remarquer qu'il y a une différence
+constante, qui dépasse souvent une centaine de francs, entre le
+cours de l'action de capital de l'Ouest et le cours de l'action de jouissance
+augmenté des 500 francs du remboursement. Cette différence
+tient à ce que celle-ci a droit au dividende de 21 francs, tandis
+que l'action de capital ne reçoit, en plus, que les intérêts à 3 ½
+soit 17 fr. 50. Il en résulte que l'action remboursée à 500 francs
+en vertu du tirage au sort vaut 500 francs en numéraire, plus une
+action de jouissance (il est facile de se rendre compte par la lecture
+du premier tableau de Bourse venu que la situation est la
+même pour les actions Orléans). En vendant l'action de jouissance
+et en rachetant avec le produit de cette vente, joint aux 500 francs
+de capital remboursé, une nouvelle action Ouest, l'actionnaire
+peut, si la chance aux tirages le favorise, accroître, de temps à
+autre, le revenu de son titre. Nous avons tenu à citer cet exemple,
+afin de montrer que, pour le capitaliste attentif, bien des occasions
+se présentent qui passent inaperçues pour le capitaliste distrait.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> L'accroissement des droits de timbre et des divers impôts qui
+restent à la charge de la Société civile qui a pris la place de l'ancienne
+Compagnie de l'Ouest, pourrait cependant déranger les calculs
+établis sur l'accumulation des intérêts. A cela près, la méthode
+selon laquelle est administré ce patrimoine commun des actionnaires
+pourrait servir de modèle.</p>
+</div>
+<p>Ainsi, bien garantie quant au revenu, bien
+garantie quant au capital, l'action Ouest, par un
+extraordinaire renversement des rôles, est devenue
+la première des actions de chemins de fer français.
+Complètement dégagée des soucis croissants, des
+risques et des incertitudes que comporte l'administration
+d'un grand réseau, l'action Ouest s'est
+transformée pour moitié en une créance directe
+sur l'État français. Pour l'autre moitié, cette
+action est la 300 millième part d'une riche Société
+de capitalisation. Ainsi la politique du socialisme
+d'État, toute nuisible qu'elle est, d'une manière
+générale, aux fortunes privées, aura certainement,
+dans ce cas, sauvé de la ruine un élément des
+patrimoines français.</p>
+
+<p>D'après un pareil précédent, nous serions vivement
+tenté de formuler cet axiome : <i>l'avenir et le
+salut des compagnies de chemins de fer français
+sont dans le rachat et ne sont que là</i>. Mais, en dépit
+des contrats, les rachats futurs se feront-ils toujours
+aussi correctement que s'est fait le rachat de
+l'Ouest? Si le Parlement et l'administration
+venaient, tout en étendant le domaine des monopoles,
+à perdre la tradition bourgeoise du respect
+de la propriété et des contrats, à ne plus se soucier
+de conserver à l'État la réputation d'« honnête
+homme », ne verrait-on pas, à la procédure de
+rachat, se substituer la procédure de déchéance?
+Déjà le parti socialiste voulait, en 1908, que la
+concession de la Compagnie de l'Ouest fût purement
+et simplement révoquée. Il y a là un symptôme
+à retenir<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. Même si l'on ne procède pas au
+rachat, la révision des conventions de 1883,
+devenue inéluctable depuis la guerre, apporterait-elle
+aux actionnaires les garanties qu'ils
+souhaiteraient? Il y a là bien des points d'interrogation.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> M. Albert Thomas, membre influent et renseigné du groupe
+socialiste parlementaire, écrivait dans son livre, <i>L'État et les compagnies
+de chemins de fer</i> (1914) :</p>
+
+<p>« Une <i>audacieuse politique de nationalisation</i> est indispensable
+pour résoudre tous les problèmes que révolution industrielle ou
+sociale a posés et qui sont, d'ores et déjà, reconnus insolubles sous
+le régime des conventions de 1883 ». C'est nous qui soulignons
+les mots <i>audacieuse politique de nationalisation</i>. La question est de
+savoir si cette « audace » qui, par le rachat de l'Ouest, s'est appliquée
+aux finances de l'État et a bénéficié aux actionnaires, n'aurait
+pas tendance à imposer aux actionnaires des sacrifices que
+l'État ne serait pas en mesure de supporter indéfiniment.</p>
+</div>
+<p>Pour le moment, après avoir si gravement
+effrayé les classes possédantes, les rachats sont
+plus justement appréciés. On a pu s'en apercevoir
+par l'exemple des chemins de fer algériens et
+l'on a pu assister, en 1914, à une hausse immédiate
+des actions <i>Bône-Guelma</i>, à la seule nouvelle
+que ce réseau était racheté par l'Algérie.</p>
+
+<p>Antérieurement, en 1908, le réseau de l'<i>Est-Algérien</i>
+avait déjà été incorporé au réseau d'État.
+Mais la convention amiable conclue avec la
+Compagnie de l'Ouest, ayant, à cette époque, été
+l'objet des critiques du parti socialiste, l'administration
+a préféré ne pas s'exposer aux mêmes
+reproches pour l'Est-Algérien et attendre le jugement
+de la juridiction contentieuse. La Compagnie
+a interjeté appel auprès du Conseil d'État de
+l'arrêt rendu par le conseil de préfecture de
+Constantine et les actionnaires ne sont pas encore
+(en 1919) fixés sur le sort qui leur sera fait.
+L'expérience, à notre avis, sera intéressante et
+susceptible de donner aux capitalistes une indication
+définitive sur ce qu'il faut attendre des expropriations
+par rachat.</p>
+
+<p>D'ores et déjà, il est certain que le dividende
+de trente francs garanti par l'État aux actions de
+l'<i>Est-Algérien</i> leur demeurera acquis. L'administration
+ne l'a même pas contesté et, depuis qu'elle
+a pris possession du réseau, elle paye chaque
+année à la Compagnie une annuité suffisante pour
+subvenir au service des obligations et à la distribution
+du dividende ordinaire. Mais la Compagnie
+prétend avoir droit à des annuités plus
+fortes et réclame à l'État, pour chaque année
+restant à courir jusqu'à la fin de la concession
+(1978) une somme supérieure de 755 000 francs
+à celle que l'État consent spontanément à lui verser.
+Si la Compagnie avait gain de cause sur
+l'ensemble ou seulement sur une partie de ses
+revendications, le rachat de l'<i>Est-Algérien</i> vu le
+nombre relativement peu élevé des actions
+(50 000), pourrait avoir pour effet d'accroître le
+revenu des actionnaires dans une proportion qui
+ne serait pas négligeable, étant donné la légèreté
+du titre. C'est ainsi que certaines personnes prétendent
+que si la Compagnie de l'Ouest, au lieu
+de s'entendre à l'amiable avec l'État, s'était présentée
+devant les tribunaux administratifs, elle
+eût obtenu des conditions encore bien plus favorables
+que celles qui lui ont été reconnues par le
+compromis. Quoi qu'il en soit, on admet assez
+généralement que les actionnaires de l'<i>Est-Algérien</i>
+conserveront au moins la propriété d'une
+réserve qui représente à peu près 70 francs par
+action. Ils se trouveraient alors sur le même pied
+que les actionnaires de l'Ouest et n'auraient plus
+à craindre de perdre la différence entre le cours
+de l'action (550 francs environ, après avoir été de
+plus de 700 naguère) et le remboursement à
+500 francs. On a pu remarquer depuis quelque
+temps le zèle avec lequel certains capitalistes
+recherchaient les actions de jouissance de l'<i>Est-Algérien</i>
+et du <i>Bône-Guelma</i>. Ces petits titres,
+qui, pour le moment, ne produisent aucun
+revenu, ne sont même pas cotés en Bourse, et certains
+banquiers, outillés pour ce genre de négociations,
+se chargent seuls de mettre en rapport
+les vendeurs et les acheteurs. Ces capitalistes ont
+sans doute des raisons de penser qu'une spéculation
+sur les deux rachats, à l'aide de titres d'un
+prix de revient presque insignifiant, pourrait ne
+pas être maladroite.</p>
+
+<p>Voilà un exemple qui est encore, à notre avis,
+très instructif. Car il montre que le capital peut
+trouver, dans les circonstances créées par l'évolution
+vers le socialisme d'État, des occasions imprévues
+de compenser des pertes ou des dommages
+subis par ailleurs. Qui sait si, dans l'avenir,
+d'autres occasions, aujourd'hui insoupçonnables,
+ne surgiront pas d'une métamorphose encore
+plus étendue de l'organisation économique et
+sociale sur laquelle nous avons été accoutumés
+à nous reposer? Aux personnes les plus pessimistes
+et les plus disposées à croire à une
+dissolution irréparable des anciens éléments qui
+composaient les patrimoines, nous montrons, au
+milieu d'une catégorie de valeurs visiblement
+fatiguées, vieillies, ayant produit tout ce qu'elles
+pouvaient produire, les cas inattendus de relèvement
+et de guérison que présentent les actions
+de l'Ouest et les actions des chemins de fer algériens.</p>
+
+<p>La Compagnie du <i>Bône-Guelma</i>, soulagée de
+son réseau d'Algérie, gardera l'exploitation d'un
+réseau tunisien sur la valeur et l'avenir duquel il
+est, pour le moment, difficile de se prononcer. Il
+ne subsiste plus en Algérie qu'une seule Compagnie
+privée, celle de l'<i>Ouest-Algérien</i>, qui sera
+sans doute, un jour ou l'autre, rattachée aux
+chemins de fer unifiés de l'État. Cette opération
+paraît retardée par le fait que l'Ouest-Algérien,
+compagnie privée, peut étendre ses lignes vers le
+Maroc sans soulever de difficultés, hier diplomatiques,
+aujourd'hui administratives. Si le rachat
+de cette compagnie venait à paraître à l'horizon,
+le capitaliste ferait peut-être bien de s'y porter.
+Car certaines précautions de la Compagnie,
+(notamment une annulation d'une partie de ses
+actions), permettent de penser qu'elle s'est préparée
+à cette éventualité et s'est mise en bonne posture.</p>
+
+<p>Nous arrêtons ici cet examen des actions des
+chemins de fer français, sur lesquelles nous avons
+particulièrement insisté en raison du danger qui
+les menace, de la place qu'elles occupent dans les
+patrimoines français et des inquiétudes qu'elles
+doivent inspirer aux porteurs.</p>
+
+<p>Nous n'ajouterons qu'un mot : si telles sont les
+conditions d'insécurité dans lesquelles les grands
+réseaux continuent leur exploitation, que dire des
+chemins de fer secondaires, des lignes d'intérêt
+local, etc…? Ces sociétés, avec leurs faibles
+recettes, ne peuvent manquer d'être écrasées par
+la hausse des matières premières et par les lois
+qui réglementent le travail, les salaires, les retraites,
+etc… Après tant d'exemples malheureux
+ou décourageants, on se demande comment ces
+Compagnies trouvent encore des actionnaires, et il
+est probable qu'elles en trouveront de plus en
+plus difficilement. Pas plus que les ponts ou que
+les routes, les chemins de fer de l'avenir ne seront
+sans doute des entreprises privées.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch9" title="IX. Chemins de fer étrangers">CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="c small">LES ACTIONS DES CHEMINS DE FER ÉTRANGERS</p>
+
+<p class="d">La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue des
+exploitations directes d'État. — Les Compagnies qui existent
+encore sont dans une situation voisine de celle des chemins de
+fer français. — Un mot alarmant de M. Lloyd George. — Le
+cas de la Compagnie du Sud de l'Autriche : comment un chemin
+de fer est conduit à la ruine. — Crise grave des chemins
+de fer américains avant la guerre européenne : pourquoi cette
+crise menace de se représenter et d'être durable. — Le krach
+des chemins de fer exotiques. — Conclusion : les actions de
+chemins de fer sont le type de la valeur mobilière qui meurt.</p>
+
+
+<p>Les États européens ont, en grand nombre, au
+cours de ces vingt-cinq ou trente dernières années,
+racheté leurs chemins de fer, qu'ils exploitent
+directement. C'est l'indication très nette d'une
+tendance générale à enlever aux chemins de fer
+le caractère d'entreprises commerciales pour les
+transformer en services publics. Cette tendance
+devant avoir pour effet de réduire progressivement
+jusqu'à zéro le bénéfice des réseaux, on comprendra
+dès lors que, à l'étranger comme en
+France, les actionnaires de ces compagnies soient
+exposés à de désagréables surprises et courent
+généralement des risques sans proportion avec les
+chances non seulement d'accroître, mais même de
+conserver leur revenu et leur capital.</p>
+
+<p>Nous allons passer en revue les principales
+valeurs de chemins de fer étrangers auxquelles le
+public français est intéressé ou susceptible de
+s'intéresser. Depuis les premières années du
+<small>XX</small><sup>e</sup> siècle, le même phénomène se remarquait
+pour presque toutes, en Amérique comme en
+Europe : augmentation du coefficient d'exploitation,
+décroissance du produit net, ingérence continue
+et ruineuse de l'État dans l'administration et
+les services, cherté croissante de la main-d'œuvre
+et des matières premières, amélioration sans cesse
+plus coûteuse des traitements, salaires et retraites,
+etc… Ainsi se volatilisent tous les bénéfices.
+Et il va sans dire, non seulement que ces
+causes subsisteront après la guerre, mais encore
+qu'elles seront aggravées. En sorte que le droit
+d'exploiter les réseaux de voies ferrées commence
+à apparaître comme une charge beaucoup plus
+que comme une source de profits, ainsi qu'on va
+pouvoir s'en rendre compte à l'aide de ce document
+curieux.</p>
+
+<p>Au mois de février 1908, un membre de la
+Chambre des Communes ayant présenté un ordre
+du jour favorable au rachat des chemins de fer
+anglais, le président du <i lang="en" xml:lang="en">Board of trade</i> fit un
+exposé de la situation des Compagnies, dont nous
+tenons à reproduire l'essentiel, résumé d'après un
+compte rendu de son discours :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Le ministre a eu soin de faire ressortir dans quelles
+conditions onéreuses les compagnies elles-mêmes ont à travailler.
+Mises à rançon dès le début, du chef des expropriations
+que réclamaient les tracés, on les sollicite aujourd'hui
+de toutes parts. On réclame d'elles la majoration des
+salaires du personnel, le raccourcissement des heures de
+travail, la multiplication des trains ouvriers : tout cela sans
+se demander si, entreprises commerciales, tous ces sacrifices
+joints à l'abaissement des tarifs, aux facilités sans cesse
+exigées, leur permettraient de réaliser ou non un bénéfice
+raisonnable.</p>
+</blockquote>
+
+<p>En voilà assez, pensons-nous, pour détourner
+les capitalistes français de s'intéresser aux chemins
+de fer anglais, s'ils venaient à en concevoir l'idée,
+surtout lorsque l'on saura que l'orateur qui traçait,
+en 1908, cette sombre peinture, n'était autre
+que M. Lloyd George, ministre dont les idées socialistes
+paraissaient alors effrayantes et qui n'est
+plus aujourd'hui qu'un conservateur, tant il a été
+dépassé.</p>
+
+<p>Ces paroles de M. Lloyd George nous invitent
+même à nous demander si les États contemporains
+n'auraient pas, en matière de chemins de fer, une
+secrète inclination à laisser les Compagnies aux
+prises avec une situation difficile jusqu'au moment
+où ces Compagnies, menacées de faillite, seraient
+disposées à se laisser racheter à vil prix.</p>
+
+<p>C'est, d'ailleurs, la politique qu'avait suivie
+le défunt gouvernement austro-hongrois vis-à-vis
+d'une Compagnie dans laquelle, par malheur, les
+capitalistes français sont engagés très gravement,
+et qui a éprouvé toutes sortes de vicissitudes au
+cours de son existence, longue d'une soixantaine
+d'années déjà environ. L'histoire des chemins de
+fer du sud de l'Autriche, appelés encore <i>Chemins
+Lombards</i>, est un exemple frappant de la manière
+dont une grande entreprise, jouissant à l'origine
+de toutes les apparences de la santé et de la prospérité,
+peut se trouver insensiblement conduite à
+la ruine.</p>
+
+<p>Le gouvernement de la monarchie autrichienne,
+en 1908, avait racheté la Compagnie des chemins
+de fer dits <i>Autrichiens</i> qui exploitaient les réseaux
+du Nord et l'on pouvait penser qu'il ne tarderait
+pas à étendre cette opération au réseau du Sud.
+Soit dit en passant, et en vérification de nos observations
+du précédent chapitre, le rachat avait été
+une excellente affaire pour les actionnaires des
+chemins autrichiens du Nord. Leur dividende,
+fixé une fois pour toutes, était avantageux, soustrait
+à tout aléa, et même susceptible de légères
+augmentations. Il avait été en 1914 supérieur d'un
+quart à ce qu'il était en 1904. Et les cours de
+l'action, avant la guerre, témoignaient du contentement
+que le rachat avait causé aux porteurs. Mais
+que deviendront ces titres dans l'effondrement de
+la monarchie des Habsbourg et la banqueroute qui
+menace l'Autriche? C'est une bien sombre interrogation.</p>
+
+<p>Quant aux chemins lombards, l'État autrichien
+n'avait pas songé une minute à leur offrir le rachat.
+C'est que déjà, en 1908, leurs affaires commençaient
+à aller mal. Depuis sept ans, ni intérêt ni
+dividende n'avaient été distribués aux actions.
+L'amortissement des obligations venait d'être suspendu
+et la compagnie, qui ne tenait déjà plus
+tous ses engagements, était sur le chemin qui
+mène à la faillite. Loin de la délivrer de ces soucis
+par un rachat qui eut été un acte de charité
+semblable à ce qu'a été chez nous le rachat de
+l'Ouest, l'administration autrichienne voyait avec
+plaisir la situation de la Compagnie s'aggraver, et
+se plaisait même à lui imposer des dépenses nouvelles.
+Enfin, en 1914, la Compagnie étant au bord
+de l'abîme, l'État avait consenti à intervenir. Mais
+dans quelles conditions! Nous parlerons plus loin
+des sacrifices considérables qui ont été imposés
+aux obligataires des chemins lombards sans que,
+nous le verrons, ceux-ci aient la ferme assurance
+que de nouveaux sacrifices ne devront pas leur
+être demandés quelque jour, ce que fait craindre
+plus encore la triste situation financière de l'Autriche
+après la guerre. Quant aux actions, elles
+n'ont plus rien à espérer et elles ne conservent un
+semblant de valeur que par la force de l'habitude,
+et la puissance de l'illusion.</p>
+
+<p>Chose très remarquable, le réseau du sud de
+l'Autriche n'était nullement improductif. C'était
+même un assez beau réseau, sur certaines parties
+duquel le trafic était intense. La recette kilométrique
+en était supérieure à la moyenne de beaucoup
+de chemins de fer qui réalisent des bénéfices.
+Mais il est écrasé par le poids de sa dette.
+Ayant perdu ses lignes de Lombardie après la
+guerre de 1859, ses lignes de Vénétie après la
+guerre de 1866, il n'avait reçu du gouvernement
+italien que des indemnités insuffisantes sous forme
+d'annuités. D'autre part, l'immense majorité des
+actions et des obligations se trouvant aux mains
+d'étrangers, le gouvernement austro-hongrois ne
+s'était senti tenu à aucune espèce d'égards envers
+la compagnie et semblait même, au contraire, s'être
+appliqué à lui demander des sacrifices plus lourds
+et à la traiter avec plus de sévérité que les autres.
+Il y a là une leçon qui ne doit pas être perdue. Et,
+sur ce point, nous renverrons le lecteur à ce que
+nous avons dit précédemment à propos des dangers
+auxquels la tendance croissante des gouvernements
+au nationalisme économique expose les
+capitaux exportés dans les entreprises étrangères.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>En Espagne, les chemins de fer se trouvent
+encore sous le régime des concessions, qui date
+de l'origine des compagnies. A la suite d'une longue
+période où elles apparurent comme besogneuses
+et condamnées à végéter, les compagnies
+espagnoles étaient parvenues depuis quelques
+années à une prospérité relative. Ce phénomène
+semble contredire la règle d'après laquelle les
+chemins de fer sont destinés à être de plus en
+plus difficilement rémunérateurs. Cette exception
+s'explique par le fait que l'Espagne a eu un développement
+économique particulièrement tardif et
+qu'elle commence seulement à entrer dans l'ère
+de l'activité industrielle. Mais surtout, en même
+temps que le trafic s'accroissait sur les réseaux
+principaux, le change baissait peu à peu. En sorte
+que les paiements en or que les compagnies se
+sont engagées à faire au dehors pour le service de
+leur dette, après avoir été une charge écrasante,
+sont devenus moins coûteux d'année en année.
+C'est ainsi que la <i>Compagnie du Nord de l'Espagne</i>
+avait pu, après une longue suspension, recommencer
+la distribution de ses dividendes et la <i>Compagnie
+de Madrid-Saragosse</i> accroître les siens.
+Les personnes qui se tenaient au courant du relèvement
+de la péninsule n'ont pas manqué de profiter
+de l'occasion qui s'offrait. Les actions <i>Nord de
+l'Espagne</i>, valaient, il y a une dizaine d'années,
+150 francs environ, lorsque le change était au
+cours déplorable de 40 p. 100, c'est-à-dire lorsqu'il
+fallait donner 140 piécettes pour obtenir 100 fr.
+A la veille de la guerre, le change était descendu
+à 4 p. 100 seulement et les mêmes actions valaient,
+ou peu s'en faut, 450 francs. Peu de mouvements
+de hausse auront été aussi mathématiquement
+faciles à prévoir que celui-là.</p>
+
+<p>Mais, l'amélioration financière due au change
+n'a pas suffi longtemps à conjurer le flot montant
+des dépenses. Les chemins de fer espagnols n'ont
+plus devant eux que de très étroites perspectives, si
+même ils n'offrent pas plus de chance de rétrograder
+que de maintenir leurs cours. Pour eux comme
+pour les chemins de fer du monde entier, les dépenses
+ont grandi infiniment plus que les recettes.
+La réduction du produit net pour les chemins de
+fer espagnols a commencé et tout fait entrevoir
+qu'elle ira en s'accentuant pour les mêmes raisons
+qu'ailleurs : relèvement des salaires, adoucissement
+des conditions du travail, etc… La cherté du charbon
+et des matières premières est aussi un phénomène
+qui ne cessera pas de si tôt.</p>
+
+<p>Les actions des <i>Chemins de fer portugais</i>
+avaient suivi, quoique d'assez loin, le retour de
+fortune des chemins de fer espagnols. Mais les
+mêmes appréhensions doivent être conçues au
+sujet de l'avenir de ces valeurs. Le Portugal, sous
+la monarchie parlementaire, se trouvait, selon les
+propres paroles du roi don Carlos, « dans le
+gâchis ». Il n'apparaît pas que la République l'en
+ait tiré. Assez d'autres occasions vont s'offrir aux
+détenteurs de capitaux pour que, de longtemps,
+ils ne soient pas exposés à la séduction de s'engager
+dans les entreprises portugaises.</p>
+
+<p>En Italie, les chemins de fer dits <i>Méridionaux</i>,
+rachetés depuis quelques années, nous donnent
+l'exemple d'un rachat dont les actionnaires n'ont
+pas eu à se féliciter beaucoup. C'est, d'abord, que
+l'État italien, excellent défenseur de ses intérêts et
+depuis longtemps pénétré des conceptions du
+nationalisme économique, est assez coutumier des
+opérations léonines. Dans ses rapports avec les
+sociétés financières, il sait défendre ses droits et
+imposer le « fait du prince ». Aussi le rachat des
+Méridionaux n'a-t-il pas été un rachat de magnificence
+comme le rachat de l'Ouest français. En
+outre, les administrateurs de cette compagnie ont
+employé les éléments d'actif restés propriété des
+actionnaires à diverses entreprises plus ou moins
+heureuses. L'action des Méridionaux est ainsi
+devenue pour partie une valeur industrielle reposant
+sur des affaires mal définies et qui n'ont aucun
+rapport avec l'exploitation des chemins de fer. Ce
+sont de ces surprises désagréables comme l'actionnaire,
+s'il n'est pas très diligent et ne suit pas de
+près les faits et gestes des conseils d'administration,
+est exposé à en éprouver souvent.</p>
+
+<p>Il ne subsiste plus, dans les autres pays d'Europe,
+qu'un très petit nombre de compagnies de chemins
+de fer, les réseaux, du moins les plus importants,
+étant presque tous exploités directement par
+l'État. S'il se présente quelques exceptions, c'est,
+par exemple, en Turquie. L'avenir que la paix
+réservera à ce pays est douteux et la réserve s'impose.
+Seuls, des capitalistes très bien renseignés
+sur les affaires d'Orient pourront se porter sur ces
+valeurs. Nous ne parlons que pour mémoire de la
+Russie dont les entreprises sont rayées pour longtemps
+de la liste des vivants.</p>
+
+<p>Ce qu'il ne faut pas perdre de vue, en tout cas,
+c'est que les valeurs étrangères pour lesquelles, au
+milieu d'un retentissant concert de publicité, le
+public français se voit sollicité à l'improviste, ont
+presque toujours enrichi depuis longtemps leurs
+détenteurs primitifs qui cherchent à réaliser leurs
+bénéfices sur un autre marché, aux dépens de
+dupes mal renseignées. Cette histoire est précisément
+celle de l'introduction des valeurs de chemins
+de fer américains en France.</p>
+
+<p>Au mois de janvier 1911, l'action <i>Atchison,
+Topeka et Santa-Fé</i> valait à New-York environ cent
+dollars, un peu plus de 500 francs. Le titre
+n'offrait plus d'ailleurs, à ce moment-là, de perspectives
+très séduisantes. Il venait d'assez loin et
+les améliorations obtenues dans l'exploitation du
+réseau n'étaient plus guère susceptibles de développement,
+comme la suite l'a d'ailleurs prouvé.
+Cependant la hausse continua sur ces titres jusqu'au
+mois de juin 1911, date à laquelle les actions
+Atchison furent introduites sur le marché français
+au prix excessif de 605 francs. Les émetteurs
+américains n'avaient pas fait une mauvaise opération.
+L'affaire était moins belle pour les porteurs
+français. Il est juste de dire (ce qui n'ôte rien à la
+morale de cette histoire) que, pendant la guerre,
+l'action Atchison a retrouvé et même dépassé,
+grâce au bénéfice du change américain, son cours
+d'émission, tandis qu'en 1914, elle ne valait plus
+guère que 500 francs, c'est-à-dire ce qu'elle valait
+en Amérique quand le prochain lancement sur le
+marché de Paris n'était encore le secret que d'un
+petit nombre d'initiés.</p>
+
+<p>Les chemins de fer américains souffrent d'ailleurs
+des mêmes maux que les chemins de fer
+européens. Le temps n'est plus où la « libre Amérique »
+apparaissait comme une sorte de paradis
+des grandes affaires, où toutes les manifestations
+de l'activité humaine pouvaient se déployer à
+l'abri de l'intervention de l'État, sans connaître
+d'autres lois que celles de la concurrence. Les
+compagnies américaines, après avoir connu les
+inconvénients du régime de la liberté absolue, qui
+a multiplié les lignes rivales et inutiles, obligé les
+anciennes sociétés à racheter très cher les réseaux
+concurrents, sont étroitement soumises aujourd'hui
+au contrôle de l'État. Quoique propriétaires,
+et non concessionnaires de leurs réseaux, ces compagnies
+dépendent autant que les nôtres des pouvoirs
+publics. Elles ne sont plus maîtresses de
+leurs tarifs depuis 1906, date à laquelle l'<span lang="en" xml:lang="en">Interstate
+Commerce Commission</span>, qui représente le
+gouvernement fédéral, a été investie du droit de
+les fixer. Accroissement des impôts, exigences du
+législateur, relèvement des salaires par pression
+syndicale sinon par le moyen des grèves, les compagnies
+américaines présentent exactement tous
+les genres de fissures par lesquelles s'écoulent les
+bénéfices des chemins de fer dans les autres pays.</p>
+
+<p>Jusqu'à ces dernières années, les actions des
+chemins de fer américains apparaissaient comme
+des valeurs au plus haut degré spéculatives, qui
+obéissaient à toutes les fluctuations de la prospérité
+américaine, et douées par là même d'une élasticité
+considérable.</p>
+
+<p>Ces conditions ont bien changé. Les crises industrielles,
+qui offrent des retours périodiques en
+Amérique comme ailleurs, mais plus particulièrement
+marqués en Amérique qu'ailleurs, continuent
+bien d'influer sur leurs bénéfices. Mais l'accroissement
+incessant des charges pèse sur les
+compagnies d'une façon bien plus grave, parce
+qu'elle est permanente. Les chemins de fer américains,
+comme les nôtres, accroissent tous les ans
+leur dette. Leur produit net s'abaisse, et nombreuses
+(on en comptait quatorze du 1<sup>er</sup> janvier 1913 à fin
+juin 1914) ont été celles qui ont suspendu ou diminué
+leurs répartitions. On a calculé que, de
+1906 à 1914, la valeur en Bourse des titres des
+chemins de fer des États-Unis (actions et obligations)
+avait baissé de la somme formidable de trois
+milliards de dollars, c'est-à-dire de quinze milliards
+de francs.</p>
+
+<p>La crise financière universelle de l'année 1913
+avait évidemment contribué à porter cette dépression
+à son point le plus bas. Mais, en dépit de la
+prospérité que la guerre européenne a value aux
+États-Unis, il ne faudrait pas compter, pour l'avenir,
+sur une reprise durable. La politique du gouvernement
+fédéral, en matière de chemins de fer,
+semble consister (selon les termes d'un rapport
+très intéressant de M. H. de Saint-Laurent, consul
+de France à Chicago) à procéder à une estimation
+de la valeur des réseaux et à accorder un revenu
+moyen d'environ 5 p. 100 au capital reconnu par
+la Commission comme ayant été réellement investi
+dans les réseaux. Ce serait en somme un rachat
+dissimulé, mais à la suite d'évaluations dont le
+résultat semble extrêmement peu rassurant pour
+les actionnaires, si l'on tient compte de l'orientation
+du gouvernement fédéral.</p>
+
+<p>Étant donné ces menaces ; étant donné l'immense
+variété des compagnies de chemins de fer
+américains, la complexité de leur organisation
+financière, l'énormité et l'enchevêtrement des
+réseaux, qui prêtent le flanc à toutes les surprises,
+il faut conclure que le capitaliste européen qui se
+rend acquéreur d'actions de cette nature opère
+dans l'inconnu et joue à une espèce de jeu qui
+ressemblerait beaucoup à celui de la roulette ou
+du baccara, s'il y avait chance d'y gagner.</p>
+
+<p>Deux actions de chemins de fer du continent
+américain, auxquels le public français s'est trouvé
+intéressé, auront toutefois, en ces dernières années,
+donné de la satisfaction aux porteurs. Ces deux
+cas s'expliquent par des causes exceptionnelles.
+Le <i lang="en" xml:lang="en">Canadian Pacific</i> n'est pas seulement un chemin
+de fer ; c'est un grand propriétaire foncier
+dans un pays neuf qui vient de passer par une
+phase de développement magnifique. Les bénéfices
+répartis aux actionnaires proviennent en réalité de
+bénéfices réalisés sur les ventes de terrains, car les
+recettes de l'exploitation elle-même sont de plus
+rongées par les dépenses. Ces bénéfices sont et resteront
+considérables tant que la population du Canada
+s'accroîtra et ils sont destinés à varier avec le
+mouvement de la population dans ce pays. D'ailleurs,
+le domaine territorial de la Compagnie, pour
+une part urbain, reste un des plus vastes qui
+appartiennent dans le monde à une société privée
+(environ sept ou huit départements français). Il
+n'en est pas moins destiné à s'épuiser un jour.
+En outre, il n'échappe pas aux observateurs que
+le <i lang="en" xml:lang="en">Canadian Pacific</i> fait tous les ans appel au crédit
+pour des sommes considérables et ne cesse
+d'accroître ses charges. Il serait donc imprudent
+de s'attendre à des plus-values illimitées.</p>
+
+<p>Une autre valeur de chemins de fer a donné
+aussi quelque satisfaction : l'action des <i>chemins
+de fer de Santa-Fé</i>, dans la République argentine.
+Mais il s'agit là d'un cas de sauvetage plutôt
+que d'autre chose. Après avoir subi divers accidents,
+être arrivée au bord de la faillite et avoir
+été contrainte de demander un concordat, cette
+société, administrée par des mains plus habiles, a
+réussi à se relever. En réalité, la prospérité en est
+toute relative et ce n'est que par comparaison avec
+la détresse antérieure de la Compagnie qu'il est
+possible de parler de la bonne situation des chemins
+de fer de Santa-Fé. La marge des bénéfices
+reste très étroite et à la merci des crises économiques,
+de l'état des récoltes et même des intempéries.</p>
+
+<p>La vérité est que, presque toujours, les capitaux
+engagés dans les chemins de fer des pays
+neufs ou exotiques doivent être considérés comme
+dangereusement aventurés. C'est une vérité dont
+l'épargne française a fait, au Brésil et ailleurs, une
+cruelle expérience. Les chemins de fer ne peuvent
+être productifs que dans les pays où la population
+est dense, la richesse stable, le commerce et l'industrie
+développés. Or ces pays-là sont presque
+tous parvenus à un état politique et social qui est
+essentiellement défavorable à l'exploitation des
+voies ferrées par des sociétés privées. Nous voyons
+des pays comme les États-Unis, qui ignoraient
+naguère le régime de l'étatisme, s'y acheminer. Il
+faut, dans ces conditions, conclure avec la plus
+grande netteté que les actions de chemins de fer
+sont devenues universellement des valeurs dangereuses,
+aléatoires et, même pour les meilleures,
+dépourvues d'avenir. En sorte qu'il convient aux
+capitalistes prudents de les éviter ou de n'en plus
+surcharger leurs portefeuilles comme ont pu le
+faire, soit impunément soit même avec profit, les
+deux générations qui ont précédé la génération
+actuelle.</p>
+
+<p>Les actions des chemins de fer sont, de tous les
+éléments des fortunes modernes, celui qui aura le
+plus rapidement vieilli. Y rester aveuglément
+fidèle, par esprit de tradition familiale ou par
+habitude personnelle, serait s'exposer à la ruine
+de gaieté de cœur. C'est surtout des patrimoines
+qu'il est vrai de dire qu'ils ne se baignent ni ne
+se rafraîchissent deux fois dans le même fleuve.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch10" title="X. Obligations de chemins de fer">CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="c small">LES OBLIGATIONS DES CHEMINS DE FER FRANÇAIS
+ET ÉTRANGERS</p>
+
+<p class="d">Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des placements
+sérieux. — Une garantie d'un grand État solvable est
+presque toujours nécessaire. — Exemple des obligations des
+grandes Compagnies françaises. — Avantages respectifs de ces
+diverses catégories d'obligations. — Des obligations de bonne
+apparence qui auront fait subir de lourdes pertes aux fortunes :
+les obligations lombardes. — Autre expérience pénible : les
+obligations des chemins de fer américains. — Éclaircissements
+sur la valeur de ces titres. — Quels sont ceux dont les porteurs
+ont eu à se féliciter? — Gages et remboursements des obligations
+américaines. — Il convient de se détourner des obligations
+de chemins de fer exotiques. — De quelques pièges dont
+le public n'est pas assez averti.</p>
+
+
+<p>Autant les placements en actions de chemins
+de fer doivent être écartés pour les raisons que
+nous avons dites, autant au contraire les obligations
+peuvent être recherchées, du moins à certaines
+conditions que nous allons définir et moyennant
+lesquelles le sort des obligations peut devenir
+nettement distinct de celui des actions.</p>
+
+<p>Tel est très certainement le cas pour les obligations
+des chemins de fer français.</p>
+
+<p>Nous avons vu, en effet, que, sur les six grands
+réseaux, il en est trois (Ouest, Orléans, Midi) qui
+jouissent d'une garantie pleine et entière de l'État
+jusqu'à la fin des concessions. L'intérêt et l'amortissement
+des obligations de ces compagnies sont
+donc assurés sans condition et sans discussion.
+Ce sont tout simplement des créances sur l'État
+français et qui suivront le sort des finances de
+l'État.</p>
+
+<p>Les trois autres compagnies, celles de l'Est,
+du Nord et du Paris-Lyon ne sont pas dans le
+même cas. La garantie que les conventions de
+1883 assurent à la compagnie de l'Est expire en
+1935 : à partir de cette époque le service des
+obligations n'aura plus d'autre couverture que le
+produit net. Cette situation est déjà celle des obligations
+Nord et Lyon. Ces deux compagnies, pour
+qui la garantie de l'État a disparu en 1915, offrent
+en garantie à leurs obligations la marge constituée
+par leurs bénéfices, mais elles n'en offrent plus
+d'autre. S'il est à redouter que la marge constituée
+par ces bénéfices ne doive pas reparaître, faut-il
+appréhender aussi que le service des obligations du
+Nord et du Lyon reste en souffrance au cas où les
+compagnies entreraient dans une période de déficit?
+Ce danger ne paraît pas à craindre, au moins en
+temps normal, et à moins d'admettre que l'État,
+accablé sous le poids de ses propres charges, ne
+puisse remplir les engagements, <i>purement moraux
+et verbaux</i> il est vrai, qu'il a pris à cet égard.</p>
+
+<p>Il y a des valeurs qui doivent, non sans raison,
+une partie de la confiance qu'elles inspirent à la
+manière même dont elles sont réparties dans le
+public et à la nature des portefeuilles où elles se
+trouvent classées. C'est justement le cas des obligations
+de nos chemins de fer. Elles sont extrêmement
+répandues, en France, dans la petite épargne,
+et non seulement dans la petite épargne individuelle,
+mais peut-être surtout dans ce qu'on pourrait
+appeler la petite épargne collective, celle que
+les sociétés de secours mutuels et les caisses de
+retraites représentent tout particulièrement. Ainsi,
+chose extrêmement importante en régime de démocratie,
+le nombre se trouve intéressé à un service
+ponctuel des obligations de chemins de fer.
+Toute défaillance dans le service des obligations
+d'une des compagnies non rachetées ou non garanties
+prendrait les proportions d'une catastrophe
+publique et atteindrait une foule d'électeurs, tandis
+que, les actions n'étant détenues que par la bourgeoisie
+moyenne, la suppression du dividende passerait
+inaperçue. On comprend donc sans peine
+que M. Joseph Caillaux, porte-parole autorisé de
+la démocratie radicale-socialiste, ait été amené à
+déclarer à la tribune de la Chambre, le 29 mars
+1911, étant ministre des finances, qu'il ne pouvait
+concevoir aucune sorte de gouvernement qui pût
+jamais laisser le coupon des obligations de chemins
+de fer en souffrance. Il est très important
+de rapprocher de cette déclaration le fait que,
+malgré l'expiration de la garantie, les obligations
+du Nord et du Lyon ont continué, en vertu d'une
+circulaire ministérielle, à entrer dans la catégorie
+des placements légaux.</p>
+
+<p>Aussi peut-on regarder à juste titre les obligations
+de nos grandes compagnies de chemins de
+fer comme faisant partie des engagements explicites
+de l'État et comme devant suivre les destinées
+des finances de notre pays. Indépendamment
+du gage constitué par les recettes, c'est une considération
+des plus importantes.</p>
+
+<p>Les obligations de nos chemins de fer offrent les
+types les plus variés : au cours d'une existence
+déjà longue, où elles n'ont cessé d'emprunter, les
+compagnies ont suivi toutes les exigences du crédit.
+Actuellement le public a le choix entre les
+obligations 5 p. 100, 4 p. 100, 3 p. 100, 2 ½
+p. 100. Les deux premières sont du rendement
+immédiat le plus avantageux. Mais elles se tiennent
+peu éloignées du pair et n'offrent par conséquent
+qu'une légère prime au remboursement. Les obligations
+du type 3 p. 100 offrent l'avantage d'avoir
+un marché extrêmement large et de nombreuses
+transactions quotidiennes, même par les temps de
+marasme financier : c'est peut-être, en France, la
+valeur préférée, à tous les degrés de l'épargne.
+Enfin la prime au remboursement est considérable.
+Elle atteint 170 francs pour des titres achetés à
+325 francs pendant la guerre.</p>
+
+<p>Les obligations du type 2 ½ p. 100 qui donnent
+un revenu inférieur ont au contraire une
+prime au remboursement encore un peu plus
+élevée.</p>
+
+<p>En somme, indépendamment de la sécurité
+qu'elles présentent, les obligations de chemins de
+fer 3 p. 100 et 2 ½ p. 100 sont surtout intéressantes
+par la prime au remboursement qui doit
+être recueillie par tirages annuels d'ici la fin des
+concessions. Les obligations 2 ½ paraissent surtout
+convenir à ce point de vue aux sociétés de
+capitalisation, qui comptent sur le temps comme
+sur un collaborateur fidèle, ou aux pères de famille
+très prévoyants. Pour fixer les idées du lecteur,
+nous lui citerons le cas de la Compagnie de l'Ouest
+en liquidation qui, dans le portefeuille de cette
+importante réserve dont nous avons parlé plus
+haut, ne possède pas moins de 29 à 30.000 obligations
+2 ½ des divers réseaux. D'ici l'époque
+où cette réserve, — on aurait dit autrefois cette
+tontine, — sera partagée entre les actionnaires,
+ces 30.000 obligations, évaluées avant la guerre
+par le conseil de liquidation, selon les cours de la
+Bourse, à 10 800 000 francs en chiffres ronds, auront
+été remboursées à 500 francs (ou plus exactement
+495 francs taxe déduite) et auront produit
+près de 14 millions. Ainsi le bénéfice est mathématique
+et peut, d'ores et déjà, être calculé aux
+centimes près.</p>
+
+<p>On doit toutefois envisager le cas où ce bénéfice
+pourrait être réduit. C'est celui où les compagnies,
+terriblement obérées par la guerre, ne se relèveraient
+pas de leur déficit chronique et continueraient
+à faire appel à l'État pour de lourdes
+sommes. Si alors le cours des obligations 3 p. 100
+continuait à se tenir entre 300 et 350 francs, et
+à donner, par chaque titre amorti, une prime
+énorme, l'État pourrait être tenté de diminuer
+cette prime due aux circonstances, en aggravant
+la taxe sur les primes de remboursement. Cette
+taxe est actuellement de 4 p. 100 et porte sur la
+différence formée par le prix d'émission du titre
+et le taux auquel il est remboursé. A cet impôt
+pourrait d'ailleurs s'en ajouter légitimement un
+autre qui s'appliquerait au bénéfice réalisé sur
+chaque obligation amortie par rapport au cours
+moyen du titre pendant l'année. Tant que le capitaliste
+français n'aura à payer que des impôts de
+cette nature, il ne sera pas à plaindre.</p>
+
+<p>Il y a, pour la marche de l'amortissement, des
+différences notables entre les diverses compagnies.
+Voici l'ordre dans lequel elles se présentent :
+d'abord toutes les obligations du <i>Nord</i>, en vertu
+du terme de la concession qui expire dès 1950.
+Les obligations dites « anciennes » de l'<i>Orléans</i>,
+les 7 ou 800 000 premiers numéros des obligations
+« anciennes » de l'<i>Est</i> (qui auraient droit à une
+cotation spéciale en Bourse), doivent être aussi
+complètement remboursées en 1950 : les actuaires
+qui travaillent pour le compte des sociétés d'assurance
+et de capitalisation savent exactement quelles
+sont, pour chaque catégorie d'emprunts, les chances
+de tirage au sort et la progression annuelle de ces
+chances. D'ailleurs le public lui-même commence
+à s'en rendre compte, car les trois espèces d'obligations
+que nous venons de citer sont ordinairement
+plus recherchées que les autres. Les obligations
+Lyon et Midi viennent les dernières : et
+leurs cours, surtout pour les Lyon, s'en ressentent,
+la garantie absolue de l'État exerçant une
+bonne influence sur les Midi.</p>
+
+<p>Ces remboursements (1 titre sur moins de 50
+pour les trois séries les plus favorisées que nous
+venons d'énumérer) s'accéléreront à mesure que
+l'expiration des concessions s'approchera. Ils sont
+destinés à agir sur les cours des obligations à la
+manière d'un aimant. Nous avons vu les obligations
+de chemins de fer, en ces derniers temps,
+résister à la baisse beaucoup mieux que le 3 p. 100
+perpétuel. La raison de cette résistance est là. On
+peut considérer, après cette épreuve, les obligations
+de chemins de fer comme se trouvant, au
+point de vue de la stabilité des cours, dans des
+conditions relativement favorables. La régularité
+de l'amortissement fait le salut des valeurs dans
+les tempêtes financières. Et, jusqu'ici, cette régularité,
+pour nos grandes compagnies, ne saurait
+être mise en doute.</p>
+
+<p>Les obligations 3 p. 100 des chemins de fer
+algériens (<i>Ouest-Algérien</i>, <i>Est-Algérien</i>, <i>Bône-Guelma</i>,
+plus la série des anciens « Chemins algériens »,
+<i>Mostaganem</i>, <i>Aïn-Thizy</i>, etc…) sont, au
+point de vue de la sécurité, dans la même situation
+que les obligations de l'Ouest, de l'Orléans
+ou du Midi, étant émises par des compagnies soit
+rachetées soit formellement garanties par l'État.
+Le cas est le même pour diverses obligations de
+chemins de fer coloniaux (<i>Port de la Réunion</i>,
+<i>Indo-Chine</i> et <i>Yunnan</i>).</p>
+
+<p>Mais la durée des concessions et, par conséquent
+la période des remboursements, étant beaucoup
+plus longue (jusqu'à 1975 ou 1980 en moyenne)
+que pour les six grandes compagnies de la métropole,
+l'effet de l'amortissement se fait sentir moins
+nettement sur les cours. Les obligations des six
+grandes compagnies sont donc préférables, à
+moins que les obligations algériennes et coloniales
+diverses que nous venons de désigner ne se présentent
+à des cours inférieurs de 20 ou 25 francs
+au moins.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Il serait imprudent de conclure de ce qui précède
+que toutes les obligations de chemins de fer
+sont de bonnes valeurs et, en particulier, que les
+obligations des chemins de fer étrangers offrent
+les mêmes garanties que les nôtres. Cette analogie aura
+fait d'innombrables victimes. Et c'est en
+matière financière plus que par tout ailleurs qu'il
+faut se garder de raisonner par analogie.</p>
+
+<p>On peut dire que le martyrologe des obligations
+de chemins de fer est encore plus vaste que
+celui des actions, car, le plus souvent, on peut
+même dire malheureusement dans presque tous
+les cas, l'obligataire a fourni des sommes cinq ou
+dix fois plus considérables que le capital versé par
+les actionnaires.</p>
+
+<p>Les obligations des réseaux rachetés (<i>Victor-Emmanuel</i>
+et <i>Méridionaux</i> en Italie, ou <i>Autrichiens</i>
+par exemple), et les obligations garanties par l'État
+russe n'étant plus, les unes et les autres, que des
+fonds d'État, suivent, depuis les événements de
+1918, les destinées de ces divers pays. Après elles,
+on n'aperçoit guère en Europe d'obligations de
+chemins de fer qui soient dignes d'inspirer une
+confiance parfaite. Les moins mauvaises sont peut-être
+celles du <i>Nord de l'Espagne</i> et du <i>Saragosse</i>
+qui, pendant la guerre, ont donné à leurs propriétaires
+des satisfactions qui ne seront pas éternelles.
+Encore la marge des bénéfices de ces compagnies
+est-elle bien étroite, en sorte que le service des obligations
+se trouve à la merci du moindre incident
+politique ou économique. La prime au remboursement
+est séduisante. Mais l'amortissement des emprunts
+du Nord de l'Espagne a été suspendu longtemps,
+il importe de s'en souvenir. Et l'on sait aussi
+que le « <span lang="es" xml:lang="es">convenio</span> », faillite déguisée, est un véritable
+produit de la terre espagnole. Quant aux
+obligataires des autres compagnies de la péninsule
+(<i>Andalous</i>, <i>Ouest de l'Espagne</i>, <i>Sud de l'Espagne</i>,
+etc…), ils ont passé par des épreuves douloureuses.
+C'est pourquoi, même pour les réseaux
+espagnols plus importants et plus prospères, mais
+dont la prospérité est bien récente et bien fragile,
+la plus grande circonspection est de rigueur.</p>
+
+<p>Car on peut parfaitement se ruiner avec des
+obligations de chemins de fer de l'aspect le plus
+rassurant. Cette circonstance se présente même
+d'autant plus souvent que le public s'en laisse
+aisément imposer par des valeurs qui ont la réputation
+de valeurs de « père de famille » et ne regarde
+pas de très près à la qualité du gage. On
+aura même vu des compagnies sérieuses, exploitant
+un beau réseau, faire subir à leurs obligataires
+des pertes graves. Transposée des actions
+aux obligations, l'histoire des chemins de fer lombards,
+que nous avons résumée antérieurement,
+permet de voir comment, de sacrifice en sacrifice,
+des porteurs d'obligations peuvent être conduits
+à n'avoir plus en main qu'un titre réduit, par des
+concordats successifs, quant aux intérêts ou quant
+au capital et, quelquefois, quant aux deux.</p>
+
+<p>La compagnie des chemins de fer lombards ou
+du Sud de l'Autriche a émis jadis en France la
+majeure partie de ses obligations à un taux supérieur
+a celui même des obligations similaires de
+nos grandes compagnies. Cela se passait en 1858,
+juste un an avant la guerre d'Italie. Le public
+français, à cette époque, n'a pas paru se douter
+un instant qu'il était invité à fournir des capitaux
+à une compagnie condamnée à perdre le meilleur
+de son réseau avant même de l'avoir exploité. La
+guerre de 1859 devait avoir en effet pour résultat
+la cession de la Lombardie au Piémont par l'Autriche
+vaincue, cession rapidement suivie de
+l'expropriation de la compagnie autrichienne. En
+sorte qu'on peut très bien imaginer un père de
+famille français, ayant placé ses économies dans
+les chemins lombards, et dont le fils, officier ou
+soldat, eût été tué à Magenta ou à Solférino pour
+aider à fonder l'État italien qui devait s'empresser
+de rançonner la compagnie.</p>
+
+<p>Atteints déjà dans leur coupon par les impôts
+autrichiens et français (le revenu n'était que de
+13 francs au lieu de 15 pour les obligations
+3 p. 100), les obligataires avaient dû, avant la
+guerre, renoncer en outre au remboursement
+de leurs titres à 500 francs. Après un essai de
+remaniement des tables d'amortissement, l'amortissement
+lui-même avait été complètement suspendu
+en 1908 et, sous la menace de la faillite,
+les créanciers avaient dû accepter en 1914 des
+conventions, d'ailleurs compliquées, qui réduisaient
+le nominal de leur titre soit à 325 francs,
+soit à 310 francs seulement, selon que la garantie
+du gouvernement autrichien devait être accordée
+ou non par le Parlement avant le 1<sup>er</sup> janvier 1915.
+Les annuités payées par le gouvernement italien
+pour le rachat des réseaux lombard et vénitien auraient
+formé le revenu nécessaire au service des intérêts
+et de l'amortissement d'une obligation sur
+deux : c'était encore l'élément le plus stable sur
+lequel les porteurs de titres pouvaient compter.
+Mais la guerre est survenue et la dislocation de
+l'Autriche-Hongrie s'en est suivie. L'Italie, la
+Yougo-Slavie, l'Autriche allemande vont dépecer
+ce malheureux réseau. Les actions n'ont plus
+d'espoir. Les obligations elles-mêmes sont en
+grand danger de subir de nouvelles et fortes
+réductions. Il est difficile de calculer ce qu'il
+leur restera. Et dire qu'en France elles figurent
+encore dans la liste des valeurs admises pour les
+remplois dotaux!</p>
+
+<p>En ce qui concerne les actions comme en ce
+qui concerne les obligations, on voit que l'exemple
+des chemins de fer du Sud de l'Autriche est saisissant.
+Il montre par quelles lentes dégradations,
+de concordat en concordat, des entreprises sérieuses
+peuvent faire subir des pertes graves à
+ceux qui leur ont accordé confiance, sinon même
+les mener jusqu'à la ruine.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Nous voici maintenant, avec les obligations des
+chemins de fer américains, en présence d'un cas
+qui n'est pas moins instructif, car il prouve à quel
+point la prudence et l'information sont nécessaires
+dans les placements et combien il importe de ne
+pas suivre aveuglément les vogues.</p>
+
+<p>Il y a environ dix ans, un économiste éminent,
+renommé non seulement pour sa science mais
+encore pour sa circonspection, rédacteur en chef
+d'un journal hebdomadaire très répandu, commençait
+à engager l'épargne française à se porter
+sur les obligations de chemins de fer des États-Unis.
+Dans son <i>Art de placer et gérer sa fortune</i>,
+M. Paul Leroy-Beaulieu résumait ses campagnes
+et sa pensée en ces termes particulièrement pressants
+et définitifs :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Les obligations des principaux chemins de fer américains
+doivent être classées parmi les meilleures valeurs qui soient
+au monde… Ces obligations ont l'avantage de fournir facilement
+½ à ¾ p. 100, sinon 1 p. 100 de plus de rémunération
+que celles de nos compagnies de chemins de fer, avec
+une durée parfois double.</p>
+
+<p>Elles ont cet autre mérite que ces titres, en cas de
+grandes guerres au sein de l'Europe, seraient à l'abri des
+conséquences ou des répercussions de ces guerres, ce qui
+donne une sécurité précieuse…</p>
+
+<p>Les obligations des principaux chemins de fer américains
+sont appelées à remplir, au <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, la fonction que
+tenaient au <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, les <i>Consolidés</i> britanniques, celle
+de valeurs de refuge par excellence, avec l'avantage très
+appréciable d'un intérêt rémunérateur… Les capitalistes
+avisés et les intermédiaires dégourdis peuvent, dès maintenant,
+s'occuper de ces placements très recommandables.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Des pronostics de M. Paul Leroy-Beaulieu,
+celui qui s'est réalisé le premier s'est réalisé à la
+lettre : les « intermédiaires dégourdis » se sont
+rencontrés tout de suite et en grand nombre pour
+saturer le public français d'obligations de chemins
+de fer américains. Plusieurs séries de ces obligations,
+de qualités très inégales, ont même été
+introduites sur le marché de Paris. Et certaines
+ont fait faire tout de suite des expériences ruineuses
+à l'épargne de notre pays.</p>
+
+<p>D'abord, il s'était révélé, dès la crise orientale
+de 1912–1913, que le marché de New-York, qui,
+par lui-même est déjà d'une extrême sensibilité et
+sujet aux crises les plus graves, n'était nullement
+soustrait aux conséquences et aux répercussions
+d'une guerre européenne. De plus, il eût été sage
+de prévoir que les États-Unis étaient exposés à
+des difficultés particulières du fait de leur politique
+extérieure : effectivement, sur ces entrefaites,
+les événements du Mexique étaient venus
+aggraver la dépression. On devait considérer enfin
+la guerre aux trusts, c'est-à-dire l'inauguration
+d'une politique sévère et même malveillante à
+l'égard des grandes entreprises, comme un avertissement
+sérieux.</p>
+
+<p>Non seulement la nationalité américaine ne
+pouvait pas suffire à conférer à ces obligations,
+d'une manière absolue, le caractère de « valeurs
+de refuge » mais encore il eût fallu supposer que
+le public français était en mesure de discerner
+avec certitude, dans l'énorme variété des compagnies
+de chemins de fer créées aux États-Unis par
+le système de la concurrence illimitée, les compagnies
+prospères et réalisant des bénéfices réguliers.
+Les obligations des chemins de fer américains
+forment un fouillis aussi complexe que les
+réseaux eux-mêmes qui s'enchevêtrent à l'infini.
+D'abord il faut tenir grand compte de ce fait que
+les compagnies américaines n'amortissent pas
+leurs emprunts, comme le font les nôtres, au
+moyen de tirages annuels calculés d'après la
+durée de la concession : ce procédé, inspiré de
+l'esprit français de prudence et d'économie, ne
+convient pas à l'audace américaine. De plus les
+chemins de fer des États-Unis, étant, non pas
+concessionnaires mais propriétaires à perpétuité
+de leurs réseaux, sont libres de fixer, pour le
+remboursement en bloc de leurs emprunts, des
+dates extrêmement variables, et qui s'étendent des
+années immédiatement prochaines à l'année 2361
+(<i lang="en" xml:lang="en">West Shore</i> 4 p. 100). Il est facile de se rendre
+compte que les administrateurs du <span lang="en" xml:lang="en">West Shore</span>
+se soucient fort peu de savoir à l'aide de quelles
+ressources cette dette, qui est de 250 millions de
+francs, pourra être remboursée dans quatre siècles
+et demi.</p>
+
+<p>Autre différence avec les obligations de chemins
+de fer français et qui peut devenir une cause
+de mécomptes graves. Les obligations américaines
+ne sont pas, comme les nôtres, uniformément
+gagées sur l'ensemble des ressources de la compagnie.
+Elles ne sont même pas, comme les obligations
+de certaines compagnies espagnoles (le <i>Nord
+de l'Espagne</i>, par exemple) nettement classées
+suivant le rang hypothécaire. Il y a pour désigner
+les diverses sortes de gages qui leur sont affectés
+une nomenclature extrêmement compliquée et
+dont la complexité même suggère la pensée que
+les émetteurs ne seraient pas fâchés que le public
+pût s'y égarer. Ainsi il est bien certain
+qu'une première hypothèque est prise en faveur
+des obligations qui portent la mention <i lang="en" xml:lang="en">first mortgage</i>.
+Mais cette première hypothèque n'est pas
+toujours générale : elle ne s'applique souvent
+qu'à une partie du réseau, à un certain nombre
+de milles de voies ferrées (<i>division</i>) dont la valeur
+ne peut être connue que par l'étude approfondie du
+titre hypothécaire (<i lang="en" xml:lang="en">mortgage deed</i>) qui est en la
+possession de la banque émettrice. Il faut donc ne
+pas s'en laisser imposer par la mention <i lang="en" xml:lang="en">first mortgage</i>
+pas plus que par la mention <i lang="en" xml:lang="en">prior lien</i>, qui
+désigne bien, elle, une hypothèque de priorité
+primant toutes les autres, mais qui ne s'applique
+pas forcément à l'ensemble des propriétés de la
+compagnie, comme des personnes inattentives
+pourraient le croire, puisque certaines lignes
+peuvent déjà avoir été l'objet d'une hypothèque
+spéciale. De même le <i lang="en" xml:lang="en">general mortgage</i> est sans
+doute une hypothèque générale qui embrasse
+tous les biens de la compagnie, mais qui peut
+être primée par des hypothèques particulières,
+des « divisions » antérieurement constituées.
+Quant à la mention de deuxième hypothèque,
+toujours peu séduisante pour les prêteurs, il ne
+faut guère s'attendre à la rencontrer, et moins
+encore la mention de troisième hypothèque
+(<i lang="en" xml:lang="en">second, third mortgage</i>). Celles-là sont désignées
+par des termes infiniment plus vagues et par des
+euphémismes plus engageants, comme ceux de
+<i lang="en" xml:lang="en">consolidated</i> ou <i lang="en" xml:lang="en">blanket mortgage</i>. Et ce n'est pas
+tout. La nomenclature ne finit pas là. Il y a le
+<i lang="en" xml:lang="en">refunding mortgage</i>, qui désigne les emprunts
+destinés au remboursement de dettes devenues
+exigibles et à qui sont affectées les garanties de
+l'emprunt antérieur (car presque toujours les
+compagnies américaines contractent une nouvelle
+dette pour en éteindre une ancienne.) Il y a le
+<i lang="en" xml:lang="en">collateral trust</i>, qui est un gage constitué par un
+dépôt d'actions ou d'obligations (généralement
+d'une autre compagnie « contrôlée » par la compagnie
+émettrice), dépôt qui est remis aux mains
+de <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i> ou fidéicommis et dont la valeur est
+difficilement appréciable quand elle ne se trouve
+pas fictive. Enfin certaines obligations sont gagées
+sur le matériel roulant des compagnies, (<i lang="en" xml:lang="en">equipment
+mortgage bonds</i>), d'autres peuvent être
+échangées contre des actions à un cours déterminé
+(<i lang="en" xml:lang="en">convertible bonds</i>), d'autres n'ont aucun gage
+spécial (<i lang="en" xml:lang="en">debentures</i>). Si l'on veut bien songer qu'il
+n'y a pas moins de quarante compagnies américaines
+qui jouissent d'une certaine réputation et si
+l'on tient compte de ce fait que toutes ces compagnies
+ont contracté des emprunts des types les plus
+différents et les plus diversement gagés, on conviendra
+qu'à moins d'une initiation préalable et
+fort ardue, le capitaliste européen ne saurait
+puiser qu'au hasard dans l'énorme lot de ces obligations.</p>
+
+<p>L'embarras du choix ne doit pas, cependant,
+constituer une raison suffisante pour écarter ces
+valeurs <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i>.</p>
+
+<p>Les rentiers américains ont un critérium qui
+leur permet de distinguer le bon grain de l'ivraie.
+Sont considérées comme offrant une sécurité incontestable
+les obligations qui figurent sur la liste des
+valeurs que les banques d'épargne des États (en
+particulier les banques d'épargne de l'État de New-York)
+sont autorisées à acquérir. Ces obligations
+offrent généralement des signes particuliers. Elles
+se capitalisent à un taux qui, en temps normal,
+est rarement supérieur à 3 ½ ou 4 p. 100. Les
+fluctuations auxquelles elles sont sujettes se tiennent
+dans la limite de 10 p. 100 et elles jouissent
+d'un marché très large, en sorte qu'on peut toujours
+avoir la certitude de les réaliser à tout moment.
+Il va sans dire que, seul, le capitaliste européen
+qui est capable de lire des documents rédigés
+en anglais conformément au vocabulaire particulier
+de la finance américaine, pourra consulter lesdites
+listes avec profit et sans crainte de confusion,
+avant de passer un ordre d'achat. En d'autres
+termes cette lecture ne peut être faite que par des
+personnes munies d'une instruction financière supérieure.</p>
+
+<p>Le fait que les banques d'épargne placées sous
+la surveillance des États sont autorisées à acheter
+des obligations de chemins de fer prouve donc
+qu'il y a de bonnes obligations aux États-Unis,
+des obligations qui possèdent même une sorte de
+garantie morale du gouvernement, comparable à
+celle que nous avons pour les obligations des chemins
+de fer français. En ce sens, M. Paul Leroy-Beaulieu
+pouvait avoir raison de signaler les
+titres des principaux chemins de fer américains aux
+capitalistes européens désireux de diversifier leurs
+placements et de sortir des chemins battus.</p>
+
+<p>Seulement, avec la hantise qui a été celle de
+tous les économistes et de tous les hommes d'affaires
+de sa génération, M. Paul-Leroy-Beaulieu,
+redoutant une baisse toujours plus accentuée du
+taux de l'intérêt, trouvait aux obligations américaines
+à long terme l'avantage d'assurer aux porteurs,
+pendant de nombreuses années et même pendant
+plusieurs siècles, un revenu moyen constant.
+Leur « durée », comme on peut le voir dans le
+texte que nous avons cité plus haut, durée « parfois
+double de celle des obligations françaises », lui
+apparaissait comme une de leurs meilleures recommandations.
+Convaincu que le loyer de l'argent
+devait fatalement descendre à 2 ½, 2, 1 ½,
+peut-être même 1 p. 100, M. Leroy-Beaulieu
+était porté à croire que les obligations américaines
+les plus dignes d'être recherchées étaient celles
+qui n'étaient remboursables qu'en 1997, en 2047
+ou même en l'an 2361 comme les <span lang="en" xml:lang="en">West Shore</span>.
+L'homme prévoyant, selon lui, eût été celui qui
+eût assuré à ses héritiers, et aux héritiers de ses
+héritiers un revenu de 4 p. 100 pendant plusieurs
+siècles.</p>
+
+<p>Ce raisonnement étant faux, comme nous
+l'avons montré, l'expérience nous a, au contraire,
+apporté la preuve que les obligations américaines
+les plus dignes d'attirer l'attention étaient celles
+dont le remboursement était le plus rapproché.</p>
+
+<p>Nous pouvons voir, en effet, à chaque fois (et
+ces occasions ne sont pas rares) qu'une crise secoue
+le marché américain, les obligations dont le terme
+est proche rester presque insensibles à la baisse,
+ou leur sensibilité diminuer en raison de la proximité
+du terme. Reprenons des exemples que nous
+avons eu déjà l'occasion de citer plus haut. Les
+obligations 3 ½ de la puissante compagnie <i lang="en" xml:lang="en">Pennsylvania
+Railroad</i>, de la série remboursable en
+1912, ont été intégralement remboursées au pair
+l'année même où une première bourrasque devait
+assaillir les valeurs mobilières de tous les pays du
+monde. Supposons qu'un porteur de ces obligations
+eût employé son capital en obligations 3 ½ de la
+même compagnie remboursables en 1915. Ces titres
+pouvaient s'obtenir alors à 97, c'est-à-dire trois
+points au-dessous du pair, ce qui représentait une
+prime au remboursement de trois francs pour cent
+francs à toucher au bout de trois ans, soit, avec
+l'intérêt à 3 ½, un revenu total de 4 ½ p. 100.
+Or, dès les premiers mois de 1914, ce capitaliste
+eût vu ses obligations approcher du pair (99 ½ à
+99 ¾) et il lui eût été d'ores et déjà possible de
+les arbitrer fructueusement contre des obligations
+de la même compagnie, à terme plus éloigné et
+dont les cours étaient bien moins élevés. Ou bien,
+en 1915, en pleine guerre, il fût rentré dans son
+capital, ce qui eût été une aubaine excellente.</p>
+
+<p>Il est visible à l'œil le moins expérimenté que,
+pendant la baisse qui a sévi jusque sur les obligations
+américaines de premier ordre, les titres les
+plus résistants ont été ceux qui obéissaient à l'aimantation
+d'un remboursement prochain. On ne
+saurait que difficilement mettre en doute la sécurité
+qu'offrent, par exemple, les obligations 3 ½ première
+hypothèque du <i lang="en" xml:lang="en">New York Central</i>. Elles
+constituent certainement, au point de vue de la solidité
+du gage, une des premières valeurs du monde :
+le seul fait de posséder gares et voies ferrées en
+pleine ville de New-York crée à cette compagnie un
+privilège de fait et la rend propriétaire de terrains
+d'une valeur colossale. Eh bien, ces obligations,
+après avoir jadis dépassé le pair, sont tombées aux
+cours de 83 et même de 82, et, pendant la guerre,
+se sont difficilement maintenues à 70 ou 71 parce
+qu'elles ne sont remboursables qu'en 1997, tandis
+que nous venons de constater la stabilité des cours
+des obligations Pennsylvania 3 ½ 1915, qui étaient
+aussi bonnes mais non pas meilleures et qui, dans
+les temps de hausse, se tenaient au même niveau
+que les <span lang="en" xml:lang="en">New York Central</span>. Cependant d'autres
+obligations du type 3 ½, par exemple les <i lang="en" xml:lang="en">Baltimore
+and Ohio</i> remboursables en 1925 se tenaient
+à 86, quoique émanant d'une compagnie dont la
+prospérité est beaucoup moins bien établie que
+celle du <i lang="en" xml:lang="en">New York Central</i> et dont la gestion est
+pour ainsi dire plus aventureuse. Et parmi des valeurs
+qui passent, d'après la classification de M. Paul
+Leroy-Beaulieu lui-même pour n'être que des
+« valeurs d'appoint », on remarque que les
+<i lang="en" xml:lang="en">Chicago Burlington and Quincy joint bonds</i> 4 p. 100
+remboursables en 1921 valent 93, presque autant
+que les <i lang="en" xml:lang="en">Pennsylvania Railroad</i> 4 p. 100 remboursables
+en 1923, titre de toute première classe,
+tandis que les <i lang="en" xml:lang="en">New York Central</i> 4 p. 100, remboursables
+en 1934 seulement, soit treize ans plus
+tard, se tiennent à plusieurs points au-dessous de
+ces cours.</p>
+
+<p>Il serait fastidieux de multiplier ces exemples.
+Mais la conclusion qui s'impose c'est que les obligations
+des chemins de fer américains peuvent
+constituer pour le capitaliste diligent un véritable
+clavier dont le maniement lui permet soit d'avoir
+de bonnes chances de stabiliser toute une partie de
+son portefeuille, soit de s'assurer à date fixe des
+rentrées d'argent, ce dont il aura lieu de se féliciter
+en temps de crise. On s'en rend bien compte
+dans les milieux informés. Durant la « crise de
+confiance » de 1914, un peu avant la guerre, on
+signalait de Londres que beaucoup de personnes
+bien inspirées, lasses de laisser leurs capitaux stériles
+et se refusant toutefois à opérer des placements
+définitifs, recherchaient les « notes » à très
+court terme émises pour les besoins courants des
+compagnies américaines. Ainsi conçues, on peut
+dire que les obligations américaines constituent
+des « valeurs de refuge ».</p>
+
+<p>Mais il est à craindre que l'expérience malheureuse
+que le public français vient de faire avec
+les obligations américaines qui lui ont été apportées
+en France même, ne la détourne pour longtemps
+de ces valeurs. En effet les intermédiaires
+que convoquait M. Paul Leroy-Beaulieu n'ont pas
+été très regardants quant à la qualité des titres
+que l'Amérique les chargeait d'introduire chez
+nous. On a donc fait absorber pêle-mêle à notre
+épargne des titres de premier ordre comme les
+<i>Pennsylvania</i> 3 ¾ p. 100 ; des titres que les
+Américains eux-mêmes classent dans une catégorie
+secondaire telles que les <i>Cleveland Cincinnati</i>
+4 p. 100, quoique appartenant encore à une compagnie
+qui distribue des dividendes ; et enfin des
+titres tout à fait aléatoires sinon même franchement
+mauvais et dont l'émission a constitué une
+escroquerie, telles que les <i lang="en" xml:lang="en">Saint Louis and San
+Francisco</i> dont les intérêts ont cessé d'être payés
+trente mois après leur introduction sur le marché
+de Paris. Si l'on pense qu'avec cela, ces valeurs,
+selon la méthode que nous avons déjà décrite et
+qui constitue un abus insupportable, ont été émises
+en France à un prix bien supérieur à celui que
+valaient, en Amérique même, des titres des mêmes
+compagnies jouissant de gages supérieurs, on
+comprendra que le public français, après un instant
+d'engouement, ait ensuite condamné en bloc toutes
+les obligations américaines. Après la suppression
+de paiements du <span lang="en" xml:lang="en">Saint Louis and San Francisco</span>,
+les poursuites contre la compagnie <i lang="en" xml:lang="en">New York New
+Haven</i> ont renforcé cette défaveur. Toutefois, il ne
+faudrait pas confondre des obligations garanties
+par le <i lang="en" xml:lang="en">Pennsylvania Railroad</i>, puissant organisme
+qui offre, bon an mal an, une marge de bénéfices
+nets de 100 ou 150 millions de francs, avec des
+titres sans consistance. On a même vu les obligations
+<i>Pennsylvania</i> cotées à Paris et remboursables
+en 1921 descendre à des cours beaucoup plus avantageux
+que les obligations de la même compagnie
+cotées à New-York. Voilà de ces occasions qu'il
+fallait savoir saisir.</p>
+
+<p>En résumé, les obligations des chemins de fer
+américains sont des titres qu'on ne peut acquérir
+qu'après une étude sérieuse, une sélection sévère
+et en parfaite connaissance de cause. A ces conditions
+elles peuvent donner des sujets de satisfaction
+aux porteurs et même, on l'a vu par les
+exemples et les faits que nous avons cités, pour
+les obligations à court terme ou à remboursement
+prochain, constituer une sorte d'assurance contre
+les risques de dépréciation que les fortunes sont
+exposées à courir.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Restent les obligations des chemins de fer exotiques.
+Nous pourrions compter sur nos doigts
+celles qui n'ont pas — ou, pour parler plus prudemment,
+celles qui n'ont pas encore — causé
+de déboires à leurs propriétaires.</p>
+
+<p>Nous ne prendrons qu'un seul exemple : celui
+des obligations 4 p. 100 des chemins de fer nationaux
+du Mexique.</p>
+
+<p>Émises à Paris, à un cours voisin du pair, au
+moment où le Mexique, sous la dictature de Porfirio
+Diaz, semblait entré au nombre des États
+dont la prospérité est stable, ces obligations
+jouissaient de fort beaux gages. Une hypothèque
+sur un réseau déjà productif, renforcée par une
+garantie formelle du gouvernement mexicain, avec
+engagement de payer les intérêts et de rembourser
+le capital en or, toutes ces conditions rendaient le
+titre séduisant. Mais qu'est-il resté de l'hypothèque
+lorsque la guerre civile a interrompu le trafic,
+détruit les lignes et les travaux d'art sur de nombreux
+points? Qu'est-il advenu de la garantie du
+gouvernement mexicain lorsque ce gouvernement
+a cessé de pouvoir faire face à ses engagements
+directs? Le paiement des intérêts a été suspendu
+et les cours sont tombés à 150 francs au-dessous
+du pair… Les obligations des chemins de fer
+mexicains pourront connaître des jours meilleurs.
+Tout le profit sera, dans cette hypothèse, pour ceux
+qui auront osé acheter au bon moment et dans les
+bas cours. Ce cas est celui qui s'était déjà présenté
+pour les obligations concordataires des chemins
+de fer de Santa-Fé, compagnie qui, après avoir
+touché le bord de la ruine, s'est brillamment
+relevée mais semble menacée de nouveau, comme
+tous les chemins de fer argentins et sud-américains.</p>
+
+<p>Les obligations des chemins de fer exotiques
+peuvent donc être exceptionnellement intéressantes
+comme valeurs spéculatives pour des
+capitalistes très attentifs et libres de leurs mouvements.
+C'est une duperie de les considérer
+comme valeurs de placement. Il est d'ailleurs
+absurde de se laisser tenter par un revenu de
+5 p. 100 et même de 6 p. 100, si l'on veut bien
+réfléchir à ceci que les compagnies ou les États
+qui offrent ce taux d'intérêt au prêteur français ne
+trouvaient pas d'argent chez eux à moins de 8, 10
+ou 12 p. 100. Il faut espérer que le jour viendra
+où l'éducation financière de l'épargne française
+sera assez avancée pour que, à défaut de la surveillance
+de l'État français, le scandale de ces émissions,
+qui aboutissent souvent, dans l'espace de
+quelques mois, à des pertes graves, ne se reproduise
+plus.</p>
+
+<p>Pour finir, nous mettrons en garde contre une
+mention qui est parfois un principe d'erreur. Les
+prospectus d'émission insistent, chaque fois qu'ils
+peuvent le faire, sur les subventions que des
+États, des provinces ou des villes se sont engagés
+à fournir pour assurer le service des obligations
+de chemins de fer étrangers. Une société civile
+est même fréquemment, par surcroît de sécurité,
+formée par les obligataires pour recueillir ces
+subventions. Ce qu'on ne dit pas, c'est que ces
+garanties sont la plupart du temps subordonnées à
+l'accomplissement de diverses conditions, telles
+que la construction de la ligne dans un délai fixé,
+faute de quoi l'État garant se trouve délié de
+ses engagements en tout ou en partie. C'est le cas
+qui vient de se produire — sans aller dans l'Amérique
+du Sud — pour certains <i>chemins de fer</i> en
+Toscane, soi-disant garantis par le gouvernement
+italien.</p>
+
+<p>Et l'État garant aurait bien souvent besoin
+d'être garanti lui-même. Que pouvait valoir, par
+exemple, l'engagement pris par le gouvernement
+de l'Equateur de suffire à toutes les défaillances
+de la compagnie fondée pour exploiter les chemins
+de fer de ce pays? Moins que rien. Il est à
+craindre, cependant que ce mot magique de
+« garantie » n'ait induit bien des épargnants
+français à opérer ce placement ruineux.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Durant quatre années de guerre où les emprunts
+des grands États ont drainé tous les capitaux disponibles,
+les compagnies de chemins de fer du
+monde entier n'ont pas pu faire appel au crédit.
+Elles vont regagner le temps perdu. Devant la
+masse des obligations offertes, le capitaliste ne
+sera jamais trop méfiant.</p>
+
+<p>Les chemins de fer français seront les premiers
+à servir. Ils ont déjà besoin de sommes colossales
+qu'il est malaisé d'évaluer même approximativement.
+Le robinet des émissions sera longtemps
+ouvert, sauf pour les heureuses compagnies
+rachetées comme celle de l'<i>Ouest</i> et celle de l'<i>Est-Algérien</i>.</p>
+
+<p>Par le nouveau régime ou les nouvelles conventions
+qui devront forcément intervenir pour
+les chemins de fer français, le gage des obligations
+sera-t-il diminué ou accru? Le public fera bien
+d'y veiller. Quant aux chemins de fer étrangers,
+il importera d'être infiniment plus attentif et plus
+méfiant encore.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch11" title="XI. Les valeurs industrielles">CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="c small">LES VALEURS INDUSTRIELLES</p>
+
+<p class="d">Mot typique du baron de Rothschild. — Mal manger et bien
+dormir ou mal dormir et bien manger? — Petit nombre de
+bonnes valeurs industrielles. — Leur instabilité. — Nécessité
+de connaissances spéciales pour les acquérir et les surveiller. — Sept
+conseils pratiques essentiels. — Les <i lang="en" xml:lang="en">booms</i> et les <i>krachs</i>. — Des
+mines et spécialement des charbonnages français après
+la guerre. — Un mot sur le canal de Suez. — Généralités sur
+les actions de jouissance et les parts de fondateur.</p>
+
+
+<p>On attribuait jadis ce mot au baron Alphonse
+de Rothschild. Lorsque des gens du monde le
+consultaient sur l'emploi de leurs capitaux, il
+répondait invariablement : « Voulez-vous bien
+dormir et mal manger? Achetez des fonds d'État
+sérieux, des obligations, de la rente. Voulez-vous
+bien manger et mal dormir? Achetez des valeurs
+industrielles. »</p>
+
+<p>Cette manière de présenter les choses correspondait
+à la situation du marché des capitaux
+telle qu'elle existait voilà un quart de siècle environ.
+Les excès que nous avons vus en ces dernières
+années n'avaient pas encore été commis.
+Les anciennes habitudes de modération, de prudence,
+et même de légitime méfiance qui sont
+propres aux classes moyennes de notre pays restaient
+en honneur. C'est pourquoi il était d'usage
+d'attribuer aux valeurs représentant des capitaux
+engagés dans l'industrie une autre capitalisation
+que celle des valeurs à revenu fixe. Le loyer de
+l'argent étant de 3 p. 100 pour les valeurs à revenu
+fixe, c'était toujours un intérêt de 5 p. 100 qui
+était demandé, pour le moins, aux valeurs industrielles,
+indépendamment des chances de plus-value,
+et en compensation des risques à courir.
+En ce sens le vieux baron de Rothschild dépeignait
+très exactement la situation du porteur de
+valeurs à revenu fixe d'autrefois, réduit à la portion
+congrue mais qui se croyait assuré d'avoir
+toujours cette portion, et le porteur de valeurs
+industrielles, touchant des dividendes quelquefois
+copieux mais aléatoires.</p>
+
+<p>On a changé tout cela. D'abord il est apparu
+que les porteurs de valeurs à revenu fixe, malgré
+les sacrifices qu'ils avaient consentis sur leur revenu
+pour assurer la sécurité de leur capital, étaient
+exposés comme les autres à la ruine ou au moins
+à de graves diminutions de leur patrimoine. Ensuite
+les valeurs industrielles ont été l'objet d'un
+tel engouement que la plupart d'entre elles, surtout
+parmi les plus célèbres, ont été capitalisées à
+un taux inférieur à celui des obligations ou des
+fonds d'État les mieux garantis. On a vu, par
+exemple, l'action du canal de Suez s'établir à des
+cours qui la capitalisaient à 2 ½ p. 100 environ,
+les grands charbonnages français, dont quelques-uns
+ne devaient pas tarder à être dévastés par
+l'invasion allemande, se capitaliser à moins encore.
+Pendant la guerre, les mêmes excès se sont renouvelés
+mais sur une échelle beaucoup plus vaste. Il
+n'a pas été rare de voir les titres d'entreprises
+favorisées par leur situation géographique ou par
+les bénéfices exceptionnels que leur apportaient les
+circonstances monter à des cours auxquels ils donnaient
+un revenu moindre que les meilleures valeurs
+à revenu fixe.</p>
+
+<p>Rien n'est plus déraisonnable. Le sort des valeurs
+industrielles dépend de multiples circonstances
+dont l'appréciation échappe à l'homme
+incompétent. Pour une qui prospère, dix végètent
+ou disparaissent. Le public est frappé de l'étonnante
+prospérité de quelques-unes d'entre elles.
+Il est porté à croire que toutes les valeurs similaires
+sont promises au même succès. Il retient
+l'exemple des fortunes qui se sont faites sur certaines
+entreprises, et il oublie tous les cas de faillite
+et de ruine, infiniment plus nombreux. Ainsi les
+épargnants français, éblouis par le canal de Suez,
+avaient souscrit avec confiance et sans y regarder
+de plus près aux actions du canal de Panama,
+parce que l'affaire, lancée par le même homme,
+semblait identique. Il faut donc être en garde contre
+les fausses analogies.</p>
+
+<p>Les charbonnages français de la région du Nord
+ont rendu millionnaires les familles qui y étaient
+intéressées depuis l'origine. On ne tient pas
+compte des risques courus par les premiers participants
+des sociétés de Bruay, de Lens, ou du
+fameux « denier d'Anzin ». Ceux qui sont tombés
+du premier coup sur le bon gisement, qui a donné
+mille pour un, sont le très petit nombre. C'est
+ce qu'on appelait dans notre vieux langage trouver
+la pie au nid. Nous connaissons un capitaliste lillois
+qui est un des gros actionnaires de l'opulente
+société de Bruay. Quand on le félicite de sa perspicacité,
+il ne manque jamais de répondre : « Bruay
+m'a simplement rendu ce que, les miens et moi,
+nous avons exposé et perdu ailleurs. Si nous
+avions placé en terres ou en rentes tout l'argent
+que nous avons enfoui dans des recherches
+de filon, des prospections, des mines mort-nées,
+je serais peut-être aussi riche qu'avec mes
+actions de Bruay. Seulement nous avons produit. »</p>
+
+<p>Cette observation montre la part du capital dans
+la création de la richesse et détruit les thèses
+du socialisme sur le parasitisme capitaliste. Elle
+montre aussi la part de risque qui est attachée à
+l'industrie et que compensent les bénéfices.</p>
+
+<p>C'est pourquoi il y a une différence considérable
+entre l'industriel qui dirige lui-même son
+usine, influe par son intelligence et son activité sur
+la marche des affaires, et l'actionnaire qui attend
+le dividende au coin de son feu, ignorant tout, la
+plupart du temps, de l'entreprise à laquelle il est
+intéressé. L'acheteur ou le souscripteur ordinaire
+de valeurs industrielles devra donc toujours
+suivre les conseils suivants :</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. Les valeurs industrielles, comportant des
+aléas de tout genre, ne peuvent entrer que dans
+les portefeuilles abondants et bien garnis. Les personnes
+d'une situation modeste commettraient
+toujours une grosse imprudence en leur donnant
+une autre part que celle du billet de loterie.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup>. L'imprudence inexcusable, qui confine à l'impéritie,
+consiste à mettre la totalité ou la majeure
+partie de son avoir dans une ou deux valeurs industrielles
+ou dans la même catégorie de valeurs.
+Les exemples abondent d'industries tuées par une
+invention nouvelle ou par tout autre cas fortuit.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup>. Observer toujours la plus vive méfiance à
+l'égard de la réclame et de la publicité qui sont
+faites autour d'une entreprise industrielle. Le capitaliste
+est rarement en état de juger par lui-même
+des possibilités de développement d'une industrie.
+Des quantités d'intermédiaires sont intéressés à le
+tromper. La lecture même des plans ne renseigne
+pas toujours d'une manière infaillible ceux qui
+croient savoir les lire. A moins d'une intuition
+spéciale et géniale, le moyen le plus sûr de connaître
+le fort et le faible d'une affaire, c'est d'en
+être. Seules les personnes qui ont des relations
+loyales et sincères dans le conseil d'administration
+d'une société pourront suivre avec fruit les conseils
+de cet administrateur ami. Il y a en France des
+industries prospères dont les actions et la direction
+sont pour ainsi dire en famille. Dans tous
+les autres cas, le capitaliste marche au hasard.</p>
+
+<p>4<sup>o</sup>. Pour les valeurs non plus achetées en banque
+ou en Bourse, mais souscrites à l'émission, la méfiance
+doit être la même. Pourtant, il importe de
+retenir d'une manière invariable et absolue cette
+distinction essentielle : une entreprise de grande
+envergure et qui fait appel au crédit public pour des
+sommes considérables peut être bonne et avoir de
+l'avenir ; une petite entreprise qui cherche quelques
+millions ne peut être que mauvaise, sauf un hasard
+extraordinaire. Il est exceptionnel qu'une petite
+affaire vraiment bonne ait recours à une émission
+d'actions par la voie de la presse et la distribution
+de prospectus. Elle trouvera des commanditaires
+dans un groupe ou chez des banquiers intelligents ;
+ou bien ses propriétaires la garderont pour
+eux et leurs proches sans offrir de partager leurs
+bénéfices avec des actionnaires inconnus, ce qui
+serait de la pure philanthropie. Si par hasard
+l'affaire lancée dans le public est vraiment sérieuse,
+le fondateur passe la main en gardant la part du
+lion et en grevant la nouvelle société de telle sorte
+que le dividende s'évanouit.</p>
+
+<p>5<sup>o</sup> Toute entreprise atteint, à un moment, son
+apogée. Ensuite vient la décadence. C'est une loi
+de ce monde. Pour quelques valeurs que l'on cite
+(toujours les mêmes parmi des milliers) et qui,
+pendant trente, quarante, cinquante années et plus
+n'ont cessé d'enrichir les familles qui les possédaient,
+combien, après une période d'éclat, sont
+retombées dans la médiocrité d'une existence difficile
+en attendant la fin! Rien n'est éternel. De nouvelles
+habitudes, les transformations des goûts et
+de la société, une disposition législative, parfois un
+simple arrêté préfectoral suffisent à transformer
+une brillante affaire en affaire médiocre, sinon à la
+ruiner. Des exemples comme ceux du <i>Petit Journal</i>
+qui ne s'est pas encore relevé d'un événement
+politique, de la <i>Compagnie Richer</i>, des <i>Bateaux Parisiens</i>,
+des <i>Bouillons Duval</i>, viennent immédiatement
+à l'esprit. Telle industrie, brillamment
+conduite par l'homme qui l'a créée ou relevée,
+végétera, après sa mort, entre les mains de ses
+successeurs. Sans doute rien n'est plus difficile
+que d'apprécier le moment où une affaire ne peut
+plus que décroître. C'est une question de jugement
+personnel et de flair. Mais l'heureux possesseur
+d'une valeur industrielle qui a beaucoup
+monté est presque toujours bien inspiré en réalisant
+et en consolidant la plus-value. <i>Le bénéfice que
+vous ne prendrez pas vous-même, les événements se
+chargeront de vous le prendre un jour.</i> Cet axiome
+reçoit de l'expérience des vérifications quotidiennes.</p>
+
+<p>6<sup>o</sup> Étant donné ce principe, rien n'est pire que
+de courir après son argent par le système des
+« moyennes ». Certaines personnes, voyant baisser
+la valeur qu'elles possèdent, rachètent des titres
+pour se faire, dans l'ensemble, un cours moyen
+et compenser leur perte. Ce calcul, sauf exceptions
+motivées, est puéril. C'est de la spéculation
+à l'aveuglette. Si la valeur est bonne, elle remontera.
+Si elle ne l'est pas, il est absurde de vous en
+charger davantage. D'ailleurs, à part les cas de
+force majeure, si vous n'avez pas prévu la baisse
+de votre valeur, c'est que vous étiez mal renseigné
+sur elle. Demandez-vous bien si vous l'êtes mieux
+à présent.</p>
+
+<p>7<sup>o</sup>. Les inventions qui ont apporté le développement
+industriel du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle ont donné lieu à
+la formation de grandes sociétés anonymes qui
+ont enrichi leurs premiers possesseurs. Tel a été
+le cas des chemins de fer, du gaz, etc… D'après
+ce précédent, on a tendance à croire que l'exploitation
+des inventions nouvelles produira les mêmes
+effets. Mais l'État ou les municipalités, en livrant
+cette exploitation à des sociétés concessionnaires,
+ont bien soin aujourd'hui de limiter d'avance
+leurs bénéfices. L'électricité, le Métropolitain n'ont
+pas enrichi leurs actionnaires. La télégraphie sans
+fil non plus, même en Amérique, quoique les
+<i>Marconi</i> n'aient peut-être pas dit leur dernier
+mot. Mais il serait prudent à l'avenir de ne plus
+se faire d'illusions à cet égard. En règle générale,
+la société du <small>XX</small><sup>e</sup> siècle n'admettra plus que des
+services d'utilité publique donnent des dividendes
+aux particuliers. Et ces dividendes apparaîtront
+un jour, qui n'est peut-être pas éloigné, comme
+aussi monstrueux que les péages du temps jadis.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Si une grande circonspection s'est toujours recommandée
+à l'égard des valeurs industrielles,
+la même prudence s'imposera encore après la
+guerre. Les capitaux seront sollicités de toutes
+parts. Les promesses les plus alléchantes ne feront
+pas défaut. Les capitalistes, éprouvant le besoin
+d'accroître un revenu souvent diminué et devenu
+insuffisant par la cherté de toutes choses, auront
+besoin de beaucoup de lumières pour ne pas se
+tromper.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que nous détournions systématiquement
+la fortune française, suivant le système si
+justement reproché aux grands établissements de
+crédit, de commanditer l'industrie de notre pays
+qui aura besoin de capitaux si l'on ne veut pas que
+la mise en valeur des ressources nationales reste
+un vain mot. La participation à des industries prospères
+est un des moyens par lesquels les patrimoines
+éprouvés pourront se reconstituer. A une
+condition toutefois : c'est qu'ils ne suivent que
+des guides probes et sérieux. Nous avons vu, depuis
+quelques années, des groupes de banquiers
+honnêtes et actifs pousser au développement industriel
+de plusieurs régions de la France, en particulier
+celles de Nancy et de Grenoble. Les capitalistes
+qui les ont écoutés n'ont eu, la plupart du
+temps, qu'à s'en féliciter. Il y a là une question de
+confiance personnelle fondée sur l'expérience et
+les services rendus. Il est hautement souhaitable
+que, partout en France, la banque collabore avec
+l'industrie et le capital en y mettant la même probité
+et la même intelligence. L'avenir et le salut
+du pays sont là.</p>
+
+<p>On escompte pour les années à venir un renouveau
+prodigieux de la vie économique. Ce renouveau
+est dans la nature des choses, car, de tous
+côtés, après l'effroyable crise de la guerre, le besoin
+en produits manufacturés sera immense. Toutefois
+la concurrence sera âpre entre les nations.
+Les crises déterminées par la situation financière
+et monétaire des divers pays belligérants seront
+fréquentes et redoutables, entraînant avec elles
+des krachs et des faillites. En outre, et surtout,
+l'industrie devra faire une part de plus en plus
+large à son personnel ouvrier. L'augmentation des
+salaires et la réduction des heures de travail pèseront
+sur les bénéfices. La journée de huit heures,
+considérée jadis comme une revendication extrême
+qui devait mettre la production en péril, sera
+bientôt un minimum. Il y a des syndicats d'ouvriers
+anglais qui demandent déjà la semaine de
+trente heures. En attendant qu'un équilibre s'établisse
+ou qu'une réaction salutaire contre la « vague
+de paresse » se produise, l'industrie subira de
+violentes secousses.</p>
+
+<p>Il est d'ailleurs probable que la concurrence
+universelle incitera certains pays où le travailleur
+est sobre et peu exigeant à produire plus que
+les autres. Les rivalités économiques n'en seront
+que plus terribles. Il n'est peut-être pas absurde
+d'imaginer que la Chine, par exemple, où la main-d'œuvre
+est abondante et bon marché, s'industrialise
+sous l'influence européenne, américaine
+ou japonaise. Ce serait alors une « invasion jaune »
+d'un genre imprévu. Sans aller jusqu'en Chine, on
+peut redouter qu'une Allemagne travailleuse
+n'écrase les marchés. L'avenir de l'industrie française
+dépend non seulement de l'effort qui sera
+fourni par les individus mais de l'esprit public et
+des méthodes du gouvernement.</p>
+
+<p>Bien d'autres hypothèses peuvent être faites sur
+les difficultés qui attendent l'industrie. En tout
+état de cause, ce qu'il ne faut pas perdre de
+vue, c'est l'invincible mouvement qui emporte le
+<small>XX</small><sup>e</sup> siècle vers de nouveaux rapports du capital et
+du travail et de nouvelles formes de la vie économique
+et sociale. Ces formes seront profondément
+différentes de celles qu'a connues le siècle précédent,
+au commencement de la grande industrie,
+qui fut l'âge d'or du capitalisme.</p>
+
+<p>La régie et même peut-être la nationalisation
+des mines sont un phénomène avec lequel il faudra
+principalement compter, dût-il être passager.
+La tendance actuelle est de négliger les risques
+courus par le capital qui a mis en valeur les
+exploitations minières pour considérer qu'il n'est
+pas juste que des richesses naturelles, extraites
+de la terre par le travail humain, profitent à des
+particuliers. De plus en plus, l'État prélèvera
+donc une part sur les bénéfices. Les mines nouvelles
+seront ainsi, dans l'avenir, condamnées à
+un médiocre rendement jusqu'à ce que, les capitaux
+ne se trouvant plus pour faire les frais d'exploitations
+nouvelles, on leur rende la liberté.</p>
+
+<p>Les charbonnages français de la région du Nord
+ont une haute réputation méritée par la richesse
+de leurs gisements. Mais l'erreur qui consiste à
+croire qu'ils valent tous Anzin a entraîné plus
+d'une déception. Plusieurs d'entre eux, et des
+meilleurs, ont souffert de la guerre et des dévastations
+allemandes. C'est, par exemple, le cas de
+<i>Courrières</i>. Il faudra des sommes énormes et du
+temps avant que leur exploitation normale puisse
+reprendre. Certaines personnes croiront peut-être
+qu'avec la paix les dividendes d'avant 1914 vont
+immédiatement reparaître. Avant d'effectuer des
+placements de cette nature, elles seront sages de
+se renseigner avec soin.</p>
+
+<p>Dans leur immense variété, les mines de toutes
+sortes ont un trait commun : c'est qu'elles sont
+sujettes à s'épuiser. C'est ainsi qu'on a vu mourir,
+dans ces dernières années, plusieurs mines, notamment
+de cuivre, jadis prospères. Les professionnels
+sont renseignés sur la durée des gisements.
+C'est une chose que le grand public ignore ou connaît
+mal. Faute d'être informé, on s'expose donc
+à des surprises désagréables.</p>
+
+<p>Les mines d'or ont une durée particulièrement
+brève qui, parfois, n'excède pas une dizaine d'années.
+Ainsi s'explique qu'elles se capitalisent parfois
+à 8 et 10 pour 100. Les personnes qui sont
+séduites par ce gros revenu apparent ne se doutent
+pas, au premier abord, qu'il s'agit d'un revenu
+éminemment passager et périssable.</p>
+
+<p>Les actions des mines d'or sont surtout des
+valeurs spéculatives. Elles ne peuvent être touchées
+avec profit que par les personnes renseignées, qui
+suivent la Bourse de près et qui manient et remanient
+constamment leur portefeuille. Leur caractère
+est très bien illustré par cette chose vécue.
+Il y avait une fois un savant économiste qui
+employait sa science à la bonne administration de
+ses biens. Cet économiste avait une parente dont
+le pécule était modeste et il avait promis de lui
+donner, à la première occasion, un conseil de
+placement profitable. L'économiste tint parole.
+Ayant été des premiers à discerner l'avenir des
+mines d'or du Transvaal, il fit signe à sa cousine.
+Et les mines d'or montèrent, montèrent. Le jour
+vint où l'économiste expérimenté jugea que l'ascension
+était suffisante et même excessive et il
+réalisa son bénéfice. Cependant il avait oublié sa
+parente. Et les mines d'or redescendirent aussi
+vite qu'elles avaient monté. Après le <i lang="en" xml:lang="en">boom</i> ce fut
+le <i>krach</i>. Après avoir touché la fortune, la pauvre
+femme fut ruinée.</p>
+
+<p>Cette histoire vraie montre que, pour se porter
+sur certaines valeurs, il faut être un spécialiste et
+même, dans toute la force du terme, un savant.
+Elle prouve aussi la vérité de l'axiome que nous
+avons énoncé plus haut : tout bénéfice qu'on ne
+prend pas soi-même, les événements se chargent
+de le prendre. A combien d'autres valeurs que les
+mines d'or qui ont eu une prospérité éphémère, à
+combien de sociétés de caoutchouc, de pétrole, de
+soie artificielle, etc… s'appliquerait l'anecdote que
+nous venons de raconter!</p>
+
+<p>Il n'y a pas de progrès indéfini. Toute entreprise
+atteint un jour sa limite. On pourrait faire
+une liste nécrologique de celles qui passaient jadis
+pour être hors de pair. Souvent aussi une valeur
+vit encore sur sa vieille réputation alors qu'elle
+porte déjà en elle-même le principe de son dépérissement.</p>
+
+<p>Un mot, pour finir, de la reine des valeurs
+industrielles, qui est le <i>Canal de Suez</i>. Ses actions
+et ses titres divers (parts de fondateur, société
+civile, obligations) jouissent de la faveur la plus
+légitime. L'actionnaire de cette puissante compagnie
+est l'associé d'une compagnie plus puissante
+encore : l'Angleterre qui possède les 176 000
+actions vendues par le prodigue Ismaïl en 1875 et
+que le gouvernement français négligea d'acheter.
+Gomme le disait alors le <i lang="en" xml:lang="en">Times</i> : « La position
+d'une compagnie dont le propriétaire principal est
+la première puissance maritime et coloniale du
+monde est tout autre chose que celle d'une compagnie
+composée d'une multitude de petits actionnaires
+français. Toute éventualité qui porterait
+atteinte aux droits de la compagnie trouvera
+devant elle, non plus une faible association d'actionnaires,
+mais toute une nation qui peut se faire
+respecter. »</p>
+
+<p>C'est pourquoi, pendant la guerre, malgré la
+réduction du trafic et des dividendes, les titres de
+Suez se sont maintenus à de hauts cours. Pour
+protéger le canal menacé par les Allemands, l'Angleterre
+a fait un effort considérable. Placée sous
+la sauvegarde de l'Empire britannique, entourée
+de garanties internationales, cette propriété privée
+possède des privilèges exceptionnels, indépendamment
+de ses propres causes de prospérité.</p>
+
+<p>Il est probable qu'avec la reprise de l'activité
+maritime dans le monde, les recettes du canal de
+Suez ne tarderont pas à regagner leur niveau
+d'avant la guerre. On peut même entrevoir des
+bénéfices encore plus considérables avec la mise
+en valeur de la Mésopotamie et de l'Arabie, le
+développement de l'Afrique du Sud, etc…</p>
+
+<p>On n'oubliera pas, cependant, que le canal de
+Suez lui-même sera soumis tôt ou tard à la loi
+commune qui veut que tout change et que tout
+meure. Sans doute aucune concurrence, ni par
+voie de terre ni par le canal de Panama, ne le
+menace sérieusement. La victoire de l'Allemagne
+lui eût porté un coup redoutable. Ce péril n'existe
+plus. Le canal semble assuré d'une longue tranquillité.</p>
+
+<p>Et pourtant, qui sait?</p>
+
+<p>Qui sait si, un jour, le réveil des nationalités,
+après avoir embrasé l'Europe orientale, ne
+s'étendra pas à l'Orient proprement dit? L'occupation
+de l'Égypte par les Anglais se heurte déjà
+à un nationalisme égyptien capable de devenir la
+source de grosses difficultés. Et qui sait aussi,
+dans un autre ordre d'idées, si les transports
+aériens ne sont pas appelés à prendre une extension
+imprévue? C'est une idée qui commence à
+rencontrer moins d'incrédules qu'hier, puisque
+les gouvernements se préoccupent de réglementer
+la navigation aérienne.</p>
+
+<p>Admirables valeurs, les actions du canal de
+Suez ne doivent pas être regardées comme un mol
+oreiller sur lequel les porteurs actuels, ou du moins
+leurs enfants, pourront éternellement dormir.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Le public est en général peu informé de la
+nature réelle des valeurs industrielles qui sont en
+circulation. Il ne doit pas perdre de vue, cependant,
+que le <i>nominal</i> de l'action se distingue de
+son <i>cours en Bourse</i>. Prenons par exemple une
+action du canal de Suez au nominal de 500 francs.
+C'est à 500 francs que sera remboursée chaque
+action d'après le tirage au sort. En outre le porteur
+reçoit une action de dividende ou de jouissance.</p>
+
+<p>La différence entre ce capital de 500 francs et
+le cours de Bourse, généralement représentée à
+peu de chose près par le cours de l'action de
+jouissance, est ce que les Anglais appellent « de
+l'eau », c'est-à-dire une estimation des bénéfices
+de l'entreprise. Mais, à la liquidation finale (fin de
+concession, par exemple, pour le canal de Suez),
+les actionnaires ne sont nullement certains de
+retrouver cette valeur dans l'actif de la société,
+actif qu'ils auront à se partager. C'est le cas que
+nous avons vu pour les mines à épuisement rapide
+dont l'actionnaire doit amortir lui-même le
+capital. C'est un fait que beaucoup de personnes
+perdent de vue et qui les expose à des surprises
+désagréables.</p>
+
+<p>Les <i>parts de fondateurs</i> ne doivent être acquises
+qu'à bon escient. En premier lieu, elles n'ont
+aucun droit sur l'actif social mais seulement sur
+les bénéfices. Elles ne sont donc que « de l'eau ».
+En second lieu, leur participation aux bénéfices
+varie selon les statuts de la société. Parfois, mais
+pas toujours, le dividende des parts croit beaucoup
+plus vite que celui des actions. Les personnes
+informées sont au courant et à l'affut de ces particularités.</p>
+
+<p>Les augmentations de capital des entreprises
+prospères donnent souvent lieu à des manœuvres
+que nous devons signaler. Les administrateurs
+font une publicité réduite pour écarter autant que
+possible les actionnaires de la souscription et
+user de leur droit à leur place. La publicité est
+toujours considérable pour les valeurs mauvaises
+ou médiocres. Elle est presque secrète pour les
+bonnes. Aux porteurs de s'occuper de leurs affaires
+et de les suivre avec attention. Il n'y a pas de
+philanthropie en affaires.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch12" title="XII. Les obligations industrielles">CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="c small">LES OBLIGATIONS INDUSTRIELLES</p>
+
+<p class="d">Ce genre de placement peut être fort recommandable. — Il est de
+très bonnes obligations industrielles, mais toutes ne sont pas
+bonnes. — Comment les distinguer. — Nécessité de les diversifier
+et de ne pas se cantonner dans une seule branche d'industrie. — Les
+bons 6 p. 100 et les prochaines émissions de l'industrie
+française. — Des titres de premier ordre et peu connus :
+les obligations des services municipaux américains. — Leurs
+avantages et leurs garanties. — Comment les choisir et comment
+les acheter.</p>
+
+
+<p>Les obligations des grandes sociétés industrielles,
+quand elles sont gagées sur l'actif d'entreprises
+prospères, peuvent être des valeurs
+excellentes. La cote de la Bourse de Paris, de
+Lyon et de Marseille en présente une grande
+variété. Il s'agit seulement de savoir choisir.</p>
+
+<p>Les observations que nous avons faites au
+sujet des actions industrielles s'appliquent encore
+ici, mais avec moins de force et plus de
+largeur. Des sociétés capables de réserver des
+mécomptes à leurs actionnaires peuvent offrir des
+garanties de premier ordre à leurs obligataires.</p>
+
+<p>L'ancienne <i>Compagnie des Omnibus</i>, dans les
+années pénibles de sa fin de concession, a tenu
+fidèlement tous ses engagements. C'est que, si
+son exploitation était devenue difficile, ses gages,
+représentés par le terrain de ses dépôts, restaient
+sûrs. Actuellement, les actions du <i>Métropolitain</i>
+ne constituent pas un placement recommandable.
+Mais les obligations de la même société offrent de
+bonnes garanties.</p>
+
+<p>Les obligations industrielles judicieusement
+choisies sont un élément digne de composer la
+fortune des personnes prudentes. Il faut se souvenir
+cependant que le nom d'obligation n'est pas
+par lui-même une assurance contre tous les risques.
+En cas de faillite, les obligataires viennent à leur
+rang parmi les créanciers, à moins qu'ils n'aient
+reçu une hypothèque spéciale. Il va sans dire que
+les obligations munies d'une première hypothèque
+doivent toujours être préférées à celles de
+la seconde ou de la troisième série à moins qu'il
+ne s'agisse, par exemple, du <i>Canal de Suez</i>, dont
+les obligations ont toutes la même sécurité quelle
+que soit leur série.</p>
+
+<p>Les obligations industrielles participant aux
+vicissitudes de l'industrie, il importe donc de ne
+rechercher que les titres de sociétés connues pour
+leur prospérité et leur bonne gestion. Il est fréquent
+d'ailleurs que ces sociétés, lorsqu'elles empruntent
+de l'argent, s'adressent d'abord à leurs
+propres actionnaires et leur réservent le droit de
+souscrire. Il est clair que les obligations d'affaires
+comme les <i>Aciéries de la Marine</i> ou le <i>Creusot</i>
+sont des titres de premier ordre. Leurs pareils
+pourraient se compter assez vite.</p>
+
+<p>Il est à conseiller surtout aux personnes qui
+affectionnent ce genre de placements, de les diversifier
+et de ne pas s'exposer à suivre le sort d'une
+seule branche d'industrie qui peut, à un moment
+donné, être atteinte par une crise. Nous en avons
+un exemple avec les sociétés d'éclairage et de
+chauffage par le gaz qui sont presque toutes
+frappées. La même remarque peut s'appliquer aux
+compagnies françaises de transports maritimes,
+dont l'avenir est encore obscur, et qui ont passé
+par des jours si difficiles avant leur faveur récente.</p>
+
+<p>Les sociétés industrielles, pendant la guerre,
+ont fait au crédit des appels tentants sous la forme
+de bons à 6 p. 100 nets d'impôts qui ont procuré,
+en général, un bénéfice aux souscripteurs. Il
+est probable que, dans la période de reconstitution
+économique qui se prolongera après la
+guerre, ces appels au crédit vont se multiplier. Il
+ne faudrait pas croire que toutes les obligations à
+gros rendement qui seront offertes présenteront
+autant d'avantages et il ne faudra pas les prendre
+les yeux fermés avec une égale confiance, ni se fier
+à la réclame. Un prospectus a tôt fait de présenter
+comme des garanties de premier ordre des terrains
+nus ou des installations hors d'usage. En
+outre, les conditions de l'industrie française après
+la guerre resteront fort incertaines, et il est fort
+possible que, pendant une période de transition,
+les entreprises qui ne reposent pas sur des bases
+très solides soient dangereusement secouées.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Il existe d'excellentes obligations industrielles
+étrangères, mais la surveillance et le choix en sont
+encore plus malaisés que pour celles de notre pays.
+Il y faut des connaissances spéciales qui ne sont
+à la portée que d'un très petit nombre de personnes,
+à qui leur situation ou leurs relations permettent
+d'être renseignées de première main.</p>
+
+<p>Nous voulons cependant attirer l'attention sur
+une catégorie de valeurs fort sûres et d'un très
+bon rendement. A part quelques capitalistes bien
+guidés ou très informés, elles sont à peu près
+ignorées du public français. Nous voulons parler
+des <i>obligations des services municipaux</i> aux États-Unis.</p>
+
+<p>Les sociétés d'eau, de lumière, de traction, de
+téléphones des grandes villes des États-Unis sont
+des entreprises extrêmement prospères, parce
+qu'elles ont pour clientèle une population toujours
+croissante. Pendant ces quarante ou cinquante
+dernières années, elles ont résisté à toutes les crises
+économiques dont les chemins de fer et les autres
+industries ressentaient les répercussions, parfois
+jusqu'à y succomber.</p>
+
+<p>« Les obligations de services municipaux émises
+par des sociétés bien organisées et bien dirigées,
+écrit un auteur qui en a fait une étude
+particulière<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, sont considérées aux États-Unis
+comme le placement idéal pour des rentiers, pour
+des veuves ou mineurs, autrement dit pour toutes
+les personnes éloignées des affaires. Le fait que
+beaucoup de ces obligations sont classées parmi les
+placements légaux que peuvent faire les banques
+d'épargne et les <i lang="en" xml:lang="en">trustees</i> (curateurs) est significatif,
+quand on se rappelle que seules les obligations
+de chemins de fer de la première classe (rapport
+maximum 4 p. 100), sont rangées dans ces placements
+autorisés par la loi. Rappelons à ce sujet
+que les lois qui limitent ces placements sont très
+sévères, <i>que les obligations ainsi autorisées portent
+le timbre spécial de l'État</i> et qu'un <i lang="en" xml:lang="en">trustee</i> ne peut
+être tenu responsable s'il survient une perte dans
+le capital confié à ses soins et placé de cette façon. »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Les obligations américaines et le portefeuille français</i>, par
+<span class="sc">Lionel de Montesquiou</span> (chez Marcel Rivière).</p>
+</div>
+<p>Les obligations des grands services municipaux
+américains appartenant à cette catégorie
+pour ainsi dire légale, méritent vraiment le nom
+déplacement idéal si l'on considère qu'elles offrent
+avec la sécurité du capital, un rendement élevé
+(5 à 5 ½ p. 100). Mais la sécurité du capital est
+bien, en ce moment, et sera pour longtemps ce
+qui intéresse le plus le capitaliste. Les obligations
+de services municipaux ont l'avantage que les
+sociétés émettrices possèdent et entretiennent un
+fonds d'amortissement (ce dont se dispensent les
+compagnies de chemins de fer des États-Unis).
+Le remboursement des obligations se fait à date
+fixe et, en cas de remboursement anticipé, avec
+une prime stipulée sur le titre et qui peut aller
+de 5 à 10 p. 100.</p>
+
+<p>Un patrimoine contenant une certaine quantité
+de ces obligations, qui répondent aux besoins et
+aux principes que nous avons exposés, posséderait
+donc aussi quelques-unes des garanties les plus
+solides dont puissent jouir humainement des capitaux
+dans le monde contemporain. La diversité de
+ces titres, les dates multiples de leur remboursement
+plus ou moins rapproché, permettent en outre
+aux capitalistes de rentrer dans leurs fonds à des
+époques prévues d'avance. Quant à la solvabilité
+des sociétés, l'objection tirée de la concurrence
+illimitée et de l'absence de monopoles en Amérique
+n'est pas valable, étant donné que, de même
+que pour les chemins de fer, il s'est établi pour
+les services municipaux des monopoles de fait.</p>
+
+<p>Mais comment choisir et se procurer ces valeurs
+incomparables? Elles sont extrêmement nombreuses
+et il n'en peut être donné une liste limitative.
+L'auteur que nous avons cité plus haut
+prend, par exemple, pour types de son étude économique
+l'<i lang="en" xml:lang="en">Edison Electric Illuminating Cy of Boston</i>,
+la <i lang="en" xml:lang="en">Philadelphia Electric</i>, la <i lang="en" xml:lang="en">Toronto Electric Light</i>,
+l'<i lang="en" xml:lang="en">American Telegraph and Telephone</i>, l'<i lang="en" xml:lang="en">American
+Light and Traction</i>, etc… Il va sans dire que les
+services municipaux de première classe sont infiniment
+plus nombreux.</p>
+
+<p>Leurs obligations ne sont pas négociées dans
+les Bourses américaines. Elles ne sont cotées
+qu'en banque, parce que, très bien classées, elles
+changent de main moins souvent que d'autres valeurs.
+Pour les acquérir (ce qui ne sera possible
+que quand l'exportation des capitaux français sera
+redevenue libre) il faut donc s'adresser à des banquiers
+américains. Bien entendu, faute d'une connaissance
+intime des choses américaines qui permette
+au capitaliste français un choix personnel
+et un contrôle direct, il importe de ne s'adresser
+qu'à des banques dont l'honorabilité soit notoirement
+au-dessus de tout soupçon, et de bien définir
+le genre de valeurs qu'on veut acheter, selon
+les indications que nous avons données plus haut,
+c'est-à-dire les obligations autorisées revêtues du
+timbre spécial.</p>
+
+<p>A cet égard aussi, les grandes fortunes, qui ont
+déjà la faculté de diversifier leurs placements,
+sont bien plus favorisées que les petites et les
+moyennes, dont les détenteurs n'ont pas les
+mêmes moyens d'information. Cependant celui
+qui possède un capital, qui veut le conserver et le
+léguer autant que possible intact à ses enfants doit
+se donner de la peine, s'instruire et se renseigner
+sans cesse. C'est la conclusion qu'on doit tirer de
+ce chapitre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch13" title="XIII. Banques et sociétés de crédit">CHAPITRE XIII</h2>
+
+<p class="c small">ACTIONS DES BANQUES ET DES SOCIÉTÉS DE CRÉDIT</p>
+
+<p class="d">Caractère dangereux de ces valeurs. — Absence de contrôle des
+actionnaires sur la marche des affaires sociales. — Différentes
+sortes de banques. — Les banques d'émission à privilège. — Les
+grands établissements de crédit : le système dont ils ont
+vécu paraît usé. — Les banques d'affaires. — Les Crédits fonciers
+et les sociétés immobilières : leurs actions et leurs obligations.</p>
+
+
+<p>L'industrie de la banque est fort complexe et
+elle a toujours été très aléatoire. Des krachs célèbres,
+comme celui de l'<i>Union générale</i>, en sont
+la preuve. Trop d'éléments entrent en jeu dans la
+prospérité et la déconfiture de ces affaires, depuis
+la situation économique générale jusqu'à l'habileté
+et la probité des directeurs. Ces valeurs conviennent
+mal, surtout dans les circonstances actuelles,
+aux personnes qui se contentent de toucher paisiblement
+leurs dividendes.</p>
+
+<p>Nous avons connu le chef d'une des plus importantes
+sociétés anonymes de crédit, à qui sa direction
+valait des émoluments considérables. Cependant,
+pour sa part, il ne possédait, de sa maison,
+que juste le nombre d'actions nécessaire, d'après
+les statuts, pour appartenir au conseil d'administration.
+Ce cuisinier, pourtant particulièrement
+expert et adroit, se méfiait de sa propre cuisine.
+Combien le public ne doit-il pas se méfier davantage,
+lui qui ne tient pas la queue de la poêle!</p>
+
+<p>Le contrôle des actionnaires sur l'activité et les
+résultats des banques est inexistant. Nuls bilans,
+nuls comptes rendus ne sont plus sommaires que
+ceux de ces entreprises. Sous prétexte que des
+renseignements fournis en Assemblée générale
+profiteraient aux concurrents et nuiraient à la
+société, les administrateurs s'enferment dans le
+mystère. Pour les suivre, il faut donc avoir la foi
+et les affaires d'argent veulent autre chose qu'une
+foi aveugle.</p>
+
+<p>On sait que les Banques se spécialisent dans
+les diverses manières de pratiquer le commerce de
+l'argent. Il n'existe que d'assez lointains rapports,
+par exemple, entre la <i>Banque de France</i> qui émet
+du papier-monnaie avec privilège de l'État et les
+établissements de crédit qui, eux-mêmes, ont divers
+genres d'activité.</p>
+
+<p>Les actions de la <i>Banque de France</i> constituent
+un des placements autorisés pour les remplois
+dotaux, ce qui ne veut pas dire qu'elles soient à
+l'abri des fluctuations. Leurs cours ne se sont pas
+fait faute de varier avec les bénéfices, eux-mêmes
+très variables, de la société. La guerre a été favorable
+à la Banque qui, de son côté, a rendu d'immenses
+services à l'État, peut-être trop, car elle
+en est devenue, à tous les égards, surtout à celui
+du crédit, une dépendance. Elle y a gagné le renouvellement
+de son privilège, ce qui la met à
+l'abri des attaques dirigées contre elle dans le
+Parlement et dans la presse. Aussi les cours sont-ils
+élevés. Le propre de la Banque de France est
+de gagner plus d'argent en temps de crise, où le
+taux de l'intérêt est élevé, que dans les temps
+calmes et prospères. On peut se régler là-dessus
+pour acheter et vendre ses actions qui ont d'ailleurs
+l'inconvénient d'être nominatives.</p>
+
+<p>La <i>Banque d'Algérie</i>, qui joue dans notre
+grande possession africaine le même rôle que la
+Banque de France dans la métropole, a enrichi
+assez rapidement ses actionnaires au cours des
+dernières années. Avec le développement de notre
+Afrique du Nord, elle peut avoir encore des perspectives.
+Pourtant les personnes qui entreraient
+aujourd'hui dans cette valeur ne doivent pas,
+semble-t-il, compter que les cours seront en perpétuelle
+ascension. On peut en dire autant de la
+<i>Banque de l'Afrique Occidentale</i> qui a pourtant des
+chances de se développer avec cette colonie d'avenir.
+Quant à la <i>Banque d'Indo-Chine</i> elle a à compter
+avec les crises monétaires si fréquentes en
+Extrême-Orient et avec l'instabilité des choses
+asiatiques.</p>
+
+<p>Les grands établissements de crédit, qui sont
+comme le Louvre et le Bon Marché de la finance,
+se livrent à des opérations bien différentes. Ils
+se règlent sur le modèle du <i>Crédit Lyonnais</i> dont
+la principale industrie consiste d'abord à attirer
+les déposants par des commodités comparables à
+celles des grands magasins, ensuite à ne leur servir
+qu'un intérêt très faible, et à employer ces
+dépôts d'une manière sûre et plus fructueuse, la
+différence formant le bénéfice de l'établissement.
+D'autre part, ces maisons aux succursales multiples
+placent dans leur large clientèle des titres sur
+lesquels elles touchent des commissions souvent
+considérables, mais dont l'actionnaire ne connaît
+jamais le montant, qui fait partie du secret de la
+direction.</p>
+
+<p>C'est pourquoi nous conseillons fermement de
+ne pas accepter les yeux fermés les titres recommandés
+par les agences des établissements de crédit,
+peu regardants sur la qualité du papier qu'ils
+placent pourvu qu'ils touchent la commission.
+Le public a fait cette expérience à ses dépens sur
+une large échelle et il a appris que les magasins
+de valeurs écoulaient, comme le plus vulgaire
+épicier, des marchandises avariées sans égard
+pour leur clientèle. Bien que la foule des gogos
+soit innombrable et se renouvelle sans cesse, on
+peut penser que les établissements de crédit auront
+quelque difficulté à continuer ce genre de
+commerce. D'autre part, il n'est pas certain qu'ils
+puissent persister à faire fructifier leurs dépôts
+de la même façon que par le passé et à appliquer
+la maxime : « Les affaires, c'est l'argent des
+autres. » A tous les points de vue, les établissements
+de crédit ont abusé du public. En se désintéressant
+de l'industrie française, ils n'ont pas
+acquis la gratitude de la collectivité. La formule
+grâce à laquelle ils réalisaient des bénéfices semble
+bien périmée. En trouveront-ils une autre qui soit
+sûre et productive? Les signes n'en paraissent pas
+encore. Enfin la situation de certaines de ces maisons
+est pénible ; c'est le moins qu'on en puisse
+dire. Leurs actions offrent donc peu d'attraits.</p>
+
+<p>Il y a un troisième genre de banques, dont la
+<i>Banque de Paris et des Pays-Bas</i> est le type, qui ont
+pour spécialité de lancer des affaires et de gérer un
+vaste portefeuille de fonds d'États et de valeurs
+industrielles et autres. L'actionnaire de ces banques
+s'en remet à la compétence de la direction.
+On a dit que c'était un moyen, pour le rentier
+paisible et privé de connaissances particulières, de
+participer à un patrimoine administré par des
+hommes du métier et de s'intéresser sans risque à
+l'industrie. C'est vrai. Seulement on ne voit guère
+que ces banques enrichissent leurs actionnaires,
+ce qui est la preuve de ce que nous avons dit plus
+haut des valeurs industrielles qui, l'une dans
+l'autre, les bonnes compensant les mauvaises,
+finissent par laisser leur possesseur Grosjean
+comme devant. La variété même des entreprises
+auxquelles s'intéressent les banques de ce genre,
+si elle constitue d'une part une assurance, leur
+interdit d'autre part d'espérer de notables plus-values.</p>
+
+<p>Quant aux banques étrangères, d'une façon
+générale, il convient de les laisser de côté. Aux
+aléas propres au commerce de l'argent, elles joignent
+trop d'inconnu. Ne peuvent toucher à ce
+domaine que des personnes très bien renseignées.</p>
+
+<p>Restent enfin les crédits fonciers et les sociétés
+immobilières. Ces établissements ont eu une
+grande vogue et des jours heureux durant les
+années qui ont précédé la guerre. Il n'en a pas
+toujours été ainsi. Le <i>Crédit foncier de France</i>,
+(aujourd'hui si solide qu'en 1914 il a refusé de se
+prévaloir du moratorium et qu'il a payé à guichets
+ouverts) a connu autrefois de bien tristes
+moments. Heureusement l'expérience lui a profité.
+Le sort cruel de la société des <i>Immeubles de France</i>
+ne doit pas être oublié non plus.</p>
+
+<p>Les résultats de ces établissements dépendent
+pour une part du sérieux de leur gestion et, pour
+l'autre, de la valeur de la propriété rurale et
+urbaine. Quand cette valeur est stable ou en
+ascension, quand les prêts ne sont consentis
+qu'avec des garanties sérieuses, quand la direction
+ne se livre pas à des spéculations téméraires, les
+résultats sont satisfaisants. Mais il faut que ces
+conditions soient réunies.</p>
+
+<p>Dans les pays neufs, les crédits fonciers ont un
+vaste champ d'activité. C'est le cas des crédits
+fonciers du Canada et de la République Argentine
+où des capitaux français sont intéressés. Il
+ne faut pas oublier pourtant que les pays neufs
+sont sujets à des crises profondes.</p>
+
+<p>Il est plus sage d'ailleurs d'acquérir des obligations
+plutôt que des actions des crédits fonciers.
+Les obligations du Crédit foncier de France ont
+une réputation de solidité très méritée. En dehors
+des sociétés que nous venons de citer, il existe en
+Égypte et dans les pays Scandinaves des Banques
+hypothécaires dont les obligations, cotées à la
+Bourse de Paris, sont convenablement garanties.
+C'est un bon élément de diversité dans les portefeuilles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch14" title="XIV. La spéculation et la bourse">CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="c small">LA SPÉCULATION ET LA BOURSE</p>
+
+<p class="d">Dangers de la spéculation à terme. — La partie est inégale et
+déloyale. — Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux qui
+jouent à l'aveuglette. — La contre-partie. — La spéculation au
+comptant. — Dans quelle mesure on peut s'y livrer. — Les
+arbitrages. — Nécessité d'une étude attentive des mouvements
+de Bourse : c'est une science et un métier. — Conseils pour la
+vente et l'achat des valeurs et la gestion des patrimoines. — Dangers
+des engouements et des paniques.</p>
+
+
+<p>La spéculation consiste essentiellement à vendre
+des marchandises qu'on ne possède pas ou bien à
+acheter des marchandises sans avoir l'argent qu'il
+faudrait pour les payer. Dans le premier cas, on
+parie que le prix de la marchandise diminuera, et
+l'on joue à la baisse. Dans le second cas, on
+parie que ce prix montera et l'on joue alors à la
+hausse.</p>
+
+<p>On spécule ainsi sur les métaux, la farine, le
+café, etc… A la Bourse des valeurs, les marchandises
+sont des fonds d'État, des actions, des obligations.
+Ce jeu est organisé. Il est légal autant
+que celui des courses. Il n'en constitue pas moins
+un des moyens les plus immoraux qui soient de
+détrousser le public à qui les agents de change,
+officiers ministériels, offrent le moyen de perdre
+son argent.</p>
+
+<p>Nous n'exposerons pas le mécanisme de la spéculation
+à terme. On sait, en gros, qu'il suffit de
+fournir une « couverture » suffisante et de payer
+les intérêts de quinzaine ou « reports » pour se
+livrer à ces opérations. Les lecteurs de cet ouvrage
+n'ont besoin de connaître qu'une chose : les raisons
+qu'il y a de ne jamais céder à la tentation de
+mettre le doigt dans cet engrenage, ni aux tentateurs
+qui promettent monts et merveilles.</p>
+
+<p>On cite des fortunes qui se sont faites à la
+Bourse. Ces bénéfices n'ont pu être obtenus que
+par la ruine d'autres joueurs. En face des gagnants,
+il y a les perdants. On peut dire que les
+uns et les autres se recrutent dans deux catégories
+éternelles : les naïfs qui se fient à la chance ou à
+des raisonnements mal étayés et qui sont généralement
+victimes d'une réclame éhontée, et les
+habiles qui disposent, non seulement de vastes
+capitaux et de puissants moyens par lesquels ils
+peuvent au besoin influencer le marché, mais
+encore de renseignements qui ne sont pas à la
+portée des simples mortels. La partie n'est pas
+égale. Les dés sont pipés et c'est la lutte du pot
+de terre contre le pot de fer.</p>
+
+<p>Deux exemples aujourd'hui historiques suffiront,
+pensons-nous, à dégoûter de jamais tenter la
+chance de la Bourse. On sait que la première
+guerre balkanique, celle de 1912, fut engagée par
+l'initiative du roi Nicolas de Monténégro. Ce
+prince peu scrupuleux se livrait à l'agiotage, et,
+cette fois, il s'y livra à coup sûr car, en déclarant
+la guerre à la Turquie, il détermina lui-même
+une chute des cours sur tous les marchés européens.
+Il était donc certain de gagner en prenant
+à l'avance une position à la baisse. De même,
+dans l'été de 1914, le fameux baron Rosenberg et
+quelques autres financiers austro-allemands de
+Paris qui savaient que la guerre était imminente
+et décidée par l'Allemagne, empochèrent de nombreux
+millions en vendant de la rente française,
+ce qui constituait à leurs yeux une simple avance
+sur la contribution dont Guillaume II se proposait
+de frapper la France vaincue.</p>
+
+<p>On voit combien il est téméraire et même
+absurde, dans ces conditions, d'affronter les
+risques de la Bourse. Le vulgaire joue les yeux
+fermés contre des gens qui connaissent le dessous
+des cartes. Il joue, en outre, avec des ressources
+faibles et limitées contre des détenteurs de capitaux
+considérables. Sans compter que les calculs les plus
+savants peuvent être dérangés par des événements
+imprévus. Il est arrivé de se tromper à Talleyrand
+lui-même qui trafiquait à la Bourse de ses renseignements
+diplomatiques et de son expérience. A
+plus forte raison, l'homme qui ne suit la marche
+des choses que d'après des journaux souvent influencés
+à dessein par les grands spéculateurs, ou
+qui s'en rapporte à de vagues « on dit », à ce que
+l'on appelle des « tuyaux », est-il condamné
+d'avance à perdre, croyant à son flair après quelques
+occasions où la chance l'aura servi.</p>
+
+<p>Comment lutter, par exemple, avec ce banquier
+qui, averti professionnellement par des
+signes ignorés des profanes, suppute les variations
+prochaines du marché de l'argent avec un risque
+d'erreur minime? Comment lutter encore avec
+ces administrateurs d'une société qui savent, trois
+mois avant tout le monde, si le dividende sera
+augmenté ou diminué, si le titre montera ou baissera,
+et qui, souvent, propagent des bruits exactement
+contraires à la vérité? Ce qu'on appelle la
+<i>contre-partie</i> n'est pas seulement la basse escroquerie
+d'intermédiaire véreux. Faire le contraire
+de ce qu'on dit est l'usage de la Bourse. Les vieux
+Parisiens ont souvent conté l'histoire de ce financier
+qui, tous les jours, et jusqu'en famille, répétait :
+« Les Lombards vont bien. Les Lombards
+monteront. » Et son fils, jeune homme sans
+expérience, de se mettre à la hausse sur les Lombards.
+La baisse n'ayant pas tardé à se produire,
+le fils fit des reproches à son père. « Imbécile,
+lui dit l'autre, sache donc que je m'entraînais à
+dire que les Lombards allaient bien parce que
+j'étais moi-même vendeur, sachant qu'ils allaient
+mal. »</p>
+
+<p>En résumé, nous ne saurions assez conseiller
+de fuir les spéculations de Bourse, qui ont ruiné
+tant de malheureux imprudents, et de fermer
+l'oreille aux suggestions de courtiers malhonnêtes
+et intéressés, qui proposent des combinaisons
+mirifiques.</p>
+
+<p>Par contre, il est tout à fait inoffensif et même
+recommandable, lorsque le marché à terme est
+en pleine activité, d'y recourir pour acheter des
+titres dont on se propose d'obtenir livraison ou
+pour vendre des valeurs que l'on possède effectivement.
+Le marché à terme, plus large que le
+marché au comptant, permet d'opérer sur de plus
+grandes quantités et avec de moindres variations
+de cours. Ce qu'on doit éviter et regarder comme
+un jeu pire que le baccara ou la roulette, c'est
+l'achat ou la vente à découvert, c'est-à-dire sans
+argent pour lever les quantités achetées ou sans
+titres pour livrer les quantités vendues.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Les opérations au comptant n'offrent pas les
+mêmes risques et elles peuvent augmenter les
+revenus des personnes adroites et prudentes. Au
+fond, l'acquéreur d'une valeur mobilière, comme
+celui d'une maison ou d'un pré, pense toujours
+faire une bonne affaire et espère une plus-value.
+D'autre part, comme nous l'avons vu, il est imprudent
+de s'endormir sur le portefeuille en apparence
+le mieux composé. Il y a des valeurs qui
+vieillissent et qu'on a intérêt à vendre pour les
+remplacer par d'autres. Le rentier modeste lui-même,
+nous l'avons dit plus haut, ne doit pas
+cesser de se renseigner, d'être vigilant et actif
+autant qu'économe, sous peine de voir son capital
+fondre par l'usure du temps.</p>
+
+<p>Le capitaliste intelligent, sans se départir de la
+plus stricte prudence, peut faire de temps en
+temps, dans la composition de ses valeurs, des
+changements avantageux qu'on nomme en
+Bourse des <i>arbitrages</i>. Les titres les plus solides
+sont sujets à des fluctuations que l'homme avisé
+sait mettre à profit. Remplacer une valeur par
+une autre de la même catégorie et de la même
+qualité en réalisant un bénéfice, parfois léger sans
+doute, mais absolument sûr, est une opération
+recommandable, une occasion que le père de
+famille se doit de ne pas laisser échapper.</p>
+
+<p>Le type de l'arbitrage sans danger est fourni
+par nos obligations de chemins de fer, considérées
+comme valeurs de tout repos. Les obligations
+3 p. 100 des grandes compagnies françaises et
+algériennes donnent lieu chaque jour à des transactions
+abondantes. Elles offrent souvent des
+différences de cours sensibles dont il faut savoir
+profiter. Leurs échéances étant variées, il est possible
+aussi, par des arbitrages adroits, de toucher
+non pas deux coupons semestriels seulement, mais
+trois ou quatre. Les boursiers désignent dédaigneusement
+du nom de « margoulins » ceux qui
+se livrent à ce trafic modeste. C'est parfois, pour
+les personnes oisives et qui n'ont pas mieux à
+faire, un moyen de doubler le revenu de valeurs
+d'un rendement réduit, mais sûr. Il va sans dire,
+d'ailleurs, que pour se livrer à des arbitrages, il
+faut laisser ses titres au porteur et ne pas les
+mettre au nominatif.</p>
+
+<p>Les personnes très attentives, qui ont le don
+de l'observation et de la mémoire, peuvent développer
+les opérations au comptant. Certaines valeurs
+ont des hauts et des bas périodiques, un
+rythme plus ou moins régulier. Les personnes qui
+ont étudié ces mouvements peuvent vendre ou
+acheter tour à tour avec bénéfice. Ce genre de
+spéculation ne peut porter d'ailleurs que sur un
+tout petit nombre de valeurs qui exigent des spécialistes.
+C'est une véritable science qui n'est pas,
+elle non plus, à la portée de tout le monde. Les
+profits qu'elle peut donner récompensent un travail
+assidu. C'est, dans toute la forme du terme,
+un métier. On ne peut donc l'exercer sans application
+et sans étude. Dans son <i>Manuel du spéculateur</i>,
+Proudhon, de son temps, décrivait ainsi la
+besogne du petit nombre des privilégiés qui savent
+gagner de l'argent à la Bourse :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Les prudents, disait-il, font, d'un bout de l'année à
+l'autre, des opérations d'arbitrage. Ce sont des capitalistes
+qui n'achètent jamais au delà de leur fortune disponible.
+Ils profitent de la baisse pour placer leurs fonds et se contentent,
+en attendant la hausse, de palper leurs dividendes.
+Ils réalisent leur avoir quatre, cinq ou six fois par an, plus
+ou moins, selon les circonstances. Ils vont du Mobilier au
+Foncier, du Foncier à la Rente, de la Rente aux Chemins
+de fer, des Chemins de fer aux Petites Voitures, etc…</p>
+</blockquote>
+
+<p>Encore ne faut-il pas exagérer ce genre de
+trafic. Il importe de s'y livrer avec assez d'à-propos
+pour ne pas jouer la fable de l'homme qui, à
+la fin, se trouvait avoir changé un bœuf contre un
+œuf. En outre, le plus habile ne peut se flatter d'apprécier
+avec exactitude le moment où une valeur
+atteint le tuf de la baisse ou l'apogée de la hausse.
+Il y a là une part d'incertitude sans compter qu'à
+trop étendre son clavier et à courir d'une valeur à
+l'autre on risque, au lieu d'agir à coup sûr, de se
+charger de titres qu'on connaît peu ou mal.</p>
+
+<p>Hâtons-nous d'ajouter que ce métier stérile pour
+la société n'est pas de ceux où nous voudrions voir
+entrer la jeunesse nouvelle qui, avant tout, doit
+produire. Ces exercices conviennent à des invalides
+ou à des vieillards.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Comme en toutes choses, la modération et le
+bon sens constituent les qualités maîtresses nécessaires
+à la conservation et à l'accroissement
+d'un patrimoine. Pour administrer une fortune,
+il faut de la réflexion et un jugement qui s'acquiert
+par l'expérience. Combien de personnes,
+étourdies, crédules ou présomptueuses n'ont
+jamais fait que des placements malheureux!
+Contre leurs propres entraînements ou contre les
+exploiteurs, doivent être en garde, surtout, les
+veuves, les novices qui héritent d'une fortune, et
+toutes les personnes qui, habituées à un travail
+intellectuel, sont accessibles aux idées générales et
+promptes d'imagination, mais que leur profession
+a toujours éloignées de la pratique des affaires,
+comme les médecins, les officiers, les ecclésiastiques.
+C'est dans cette catégorie qu'une réclame financière
+impudente fait le plus de dupes et qu'on
+s'abandonne le plus facilement à l'illusion que,
+sans études préalables, avec de l'inspiration, il est
+facile de gérer et d'accroître ses capitaux.</p>
+
+<p>Vendre, acheter, arbitrer ne doit se faire qu'à
+bon escient et à tête reposée. Il est aussi dangereux
+de céder aux engouements qu'aux paniques. Les
+professionnels de la Bourse savent très bien que
+le public achète à la hausse et vend à la baisse.
+C'est ainsi qu'en peu de temps on se ruine au profit
+des malins à l'affût des bons coups. Quand on
+s'aperçoit qu'une valeur périclite ou qu'elle est
+en danger, il faut s'en défaire sans hâte et avec
+sang-froid sans jeter le paquet par-dessus bord et
+à n'importe quel prix. L'homme maladroit, l'impulsif
+achète toujours au plus haut et vend au
+plus bas. L'homme réfléchi s'engraisse à ses dépens.</p>
+
+<p>Que l'on commence par diviser judicieusement
+sa fortune selon les règles que nous avons données
+et l'on supportera avec calme les vicissitudes des
+valeurs mobilières. Nous avons vu, en 1905
+comme en 1917, les personnes qui possédaient
+une quantité raisonnable de fonds russes demeurer
+paisibles, et attendre des jours meilleurs. Les
+autres s'énervaient et, atteintes dans une partie
+essentielle de leur revenu, perdaient la tête et
+vendaient avec une grosse perte, croyant tout
+compromis. Pourtant, depuis que la Russie a suspendu
+ses paiements, le cours des rentes russes
+s'est relevé à plusieurs reprises quand les événements
+ont laissé espérer la chute du bolchevisme.</p>
+
+<p>En même temps, il faut savoir ne pas reculer
+devant un sacrifice indispensable et nécessaire.
+Mieux vaut, dit la sagesse des nations, se couper
+un bras que de perdre sa tête. L'entêtement est
+aussi funeste que la précipitation. Parce qu'une
+valeur a été bonne à un moment donné, ce n'est
+pas une raison pour qu'elle le redevienne. Beaucoup
+de gens pensent le contraire. Or, nous l'avons
+vu, il y a des valeurs qui meurent. Si l'on cherche,
+selon l'expression consacrée, à se faire une
+« moyenne » en achetant de nouvelles quantités
+des titres qui ont baissé, on risque tout simplement
+d'aggraver sa perte. Les actions des chemins
+de fer de Paris-Lyon, qui passaient pour des valeurs
+de pères de famille, n'ont cessé de s'effriter
+depuis vingt ans. Quiconque se serait acharné à
+acheter de ces actions pour se faire une moyenne
+n'aurait réussi qu'à multiplier la perte contre laquelle
+il aurait cherché à se couvrir.</p>
+
+<p>Nous croyons en avoir dit assez pour convaincre
+nos lecteurs de la précarité et de la fragilité des
+valeurs mobilières. Seuls le travail et l'épargne
+conservent les fortunes après les avoir créées. Il
+faut y joindre, pour la bonne gestion de ses biens,
+la sagesse, la prudence, le savoir et la raison.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch15" title="XV. Le capitaliste, les impôts et les lois">CHAPITRE XV</h2>
+
+<p class="c small">LE CAPITALISTE, LES IMPOTS ET LES LOIS</p>
+
+<p class="d">Multiplication et aggravation des impôts. — La tentation d'y
+échapper. — Dangers de la fraude et de la dissimulation en ce
+qui concerne l'impôt sur le revenu et les droits de succession. — L'intérêt
+des patrimoines et des familles ne s'accorde pas
+toujours avec les dons de la main à la main et les partages
+secrets. — Quelques cas et quelques exemples. — Divers
+moyens employés pour se soustraire aux impôts. — Trésors et
+cachettes. — Dépôts de titres et de fonds à l'étranger : écueils à
+éviter. — Les échanges de renseignements entre les États. — Péril
+des doubles taxations. — Une précaution légitime : la
+provision dans une banque anglaise ou américaine. — Conclusion
+et moralité de ce chapitre.</p>
+
+
+<p>L'insécurité des capitaux menace de s'accroître
+par le fait du désordre économique et politique
+que la guerre a répandu à travers le monde. D'autre
+part, la tendance de la société moderne est de
+traiter en ennemis le capital et la fortune acquise.
+L'État ayant en outre besoin de ressources considérables
+les demande à une taxation de plus en
+plus sévère. La jalousie démocratique et les
+exigences budgétaires conspirent à multiplier les
+impôts aux dépens de l'épargne la plus honnête.</p>
+
+<p>Si l'ingéniosité du fisc est grande, celle du
+contribuable ne l'est pas moins. De tout temps la
+matière imposable a cherché à s'échapper. L'esprit
+de dissimulation et de fraude se développe
+en raison même du poids des impôts. Toutefois,
+au temps où nous sommes, l'État pourchasse et
+traque toujours plus étroitement les fraudeurs et
+cherche à les saisir de toutes parts dans le réseau
+de ses dispositions légales. Il importe donc de savoir
+à quels inconvénients ou à quels dangers
+s'exposent les personnes qui, n'étant pas assez
+convaincues de la nécessité du devoir fiscal, veulent
+esquiver les taxes et les impôts.</p>
+
+<p>L'impôt sur le revenu est celui auquel le contribuable
+est le plus tenté de se soustraire, au moins
+partiellement. La déclaration est libre et le contrôle
+est encore vague, le système n'étant en France
+qu'au début de son application.</p>
+
+<p>Cependant il serait imprudent de croire que
+l'administration restera toujours indulgente et
+désarmée. A mesure que l'impôt sur le revenu
+prendra de l'âge, les renseignements se multiplieront
+chez le percepteur. Chaque contribuable aura
+sa fiche, enrichie des informations fournies par
+d'autres administrations, celles de l'enregistrement
+en particulier. Peu à peu le revenu des particuliers
+sera saisi à toutes ses sources et des surprises
+désagréables seront réservées aux dissimulateurs<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.
+Déjà, en effet, les amendes atteignent des
+taux énormes et elles pourront aller jusqu'à la
+confiscation totale des sommes dissimulées.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Inutile, pensons-nous, d'ajouter que la sincérité est obligatoire
+pour les personnes dont les titres sont déposés dans les
+banques et les établissements de crédit où les comptes sont à ciel
+ouvert.</p>
+</div>
+<p>Pour être productif, l'impôt sur le revenu doit
+être extrêmement sévère et ne faire grâce de rien.
+C'est ainsi qu'il fonctionne dans les pays où il est
+appliqué depuis longtemps. Un exemple tiré de
+la Prusse sur laquelle nos législateurs ont copié
+ce système et où il a atteint la perfection dans la
+tyrannie caporaliste, montrera comment une administration
+vigilante et bien outillée réussit à capter
+toutes les sources des revenus.</p>
+
+<p>Un Français, précepteur dans une riche famille
+prussienne, avait, selon la loi, déclaré ses appointements
+et se croyait ainsi en règle. Quelque
+temps après, il est appelé chez le percepteur et le
+dialogue suivant s'engage : « Monsieur, dit le fonctionnaire,
+j'ai le regret de vous dire que votre déclaration
+n'est pas complète. Vous avez bien
+inscrit vos gages. Mais vous êtes logé au château,
+si je ne me trompe? — Parfaitement. — A quel
+étage, je vous prie? — Au second. — C'est donc,
+d'après la valeur locative de la commune, la
+somme de tant que j'ajoute. Et vous prenez vos
+repas? A la table de famille? — En effet. — Nourriture
+de choix. Tant pour la nourriture… Un mot
+encore. Vous buvez du vin? de la bière?… — De
+la bière. — C'est donc tant pour la boisson. »</p>
+
+<p>Avec cela, le contribuable n'était pas quitte. Un
+jour, ses parents lui envoient de France un petit
+fût de vin. Et bientôt le percepteur le rappelle :
+« Monsieur, lui dit-il, vous avez déclaré que vous
+buviez de la bière à vos repas. Mais la régie m'apprend
+que vous avez reçu du vin. Vous allez donc
+boire du vin pendant quelques semaines. C'est un
+supplément que je dois ajouter à vos ressources
+normales. »</p>
+
+<p>Il est peu probable que les mœurs françaises
+s'accommodent jamais d'un régime aussi méticuleux
+et aussi inquisiteur, ou bien il échouera sur
+la résistance de l'esprit public. Mais il n'est pas
+douteux que l'impôt sur le revenu, après la tolérance
+des débuts, deviendra de plus en plus strict
+si l'on veut qu'il dure et qu'il produise quelque
+chose. Et les moyens d'information du fisc s'étendront
+et se préciseront, surtout pour la fortune
+acquise. La fraude et la dissimulation partielles
+resteront sans doute possibles. Les personnes qui
+voyagent pourront toujours, par exemple, toucher
+des coupons à l'étranger. Mais ceux-là dont
+la conscience ne répugne pas au mensonge doivent
+bien savoir qu'un moment arrive où le fisc reprend
+ses droits : c'est à l'ouverture des successions.
+Quiconque se préoccupe de ses héritiers, de sa
+femme et de ses enfants, doit savoir qu'une déclaration
+inexacte de son revenu les expose, après sa
+mort, à des amendes et à des confiscations.</p>
+
+<p>Les droits de succession constituent en France
+un élément important des ressources publiques.
+On frappe de préférence les morts parce qu'ils
+ne crient pas et qu'ils ne votent pas. Le législateur
+a donc été conduit à prévenir et à réprimer
+les évasions par tous les moyens en son pouvoir.
+De plus en plus, l'État tendra à intervenir au
+moment des décès pour empêcher les héritiers de
+se soustraire aux taxes. C'est ainsi que l'envoi en
+possession est soumis à des conditions sévères. Les
+coffres-forts loués à deux noms (ordinairement
+celui du mari et de la femme) dans un établissement
+de crédit sont l'objet d'une réglementation
+particulière, de même que les <i>comptes joints</i> dans
+les banques. Ces anciens moyens de fraude sont
+éventés.</p>
+
+<p>Reste toujours la possibilité de partager de l'argent,
+ou des valeurs mobilières au porteur, de la
+main à la main. Nul n'ignore que cette pratique
+est courante dans les familles. Quand cette soustraction
+et ce partage s'étendent à des sommes
+considérables, il y a cependant plusieurs risques
+qu'on ne doit pas méconnaître.</p>
+
+<p>En premier lieu, les héritiers doivent savoir
+que la déclaration faite par le défunt pour l'impôt
+sur le revenu sert de contrôle à l'enregistrement
+pour la déclaration de la succession. C'est la
+contre-partie du cas que nous avons envisagé
+tout à l'heure et où le fisc trouvait dans la succession
+plus que le <i lang="la" xml:lang="la">de cujus</i> n'avait annoncé pour son
+revenu annuel. Si le fisc trouve moins, ce n'est
+plus le mort qu'il frappera par une lourde amende.
+Ce sont les héritiers eux-mêmes qu'il poursuivra
+pour fraude et pour vol. L'époux survivant ou les
+enfants qui conservent ou se distribuent une
+somme d'argent liquide importante ou des titres
+au porteur doivent s'assurer au préalable qu'ils
+ne feront pas dans la fortune du défunt un trou
+capable d'attirer l'attention du fisc et ils devront
+se mettre d'accord avec le revenu déclaré
+dans les dernières années du conjoint ou des
+ascendants.</p>
+
+<p>A ces partages qui ne laissent pas de traces, il
+y a un autre inconvénient. Les inventaires et les
+actes de succession sont destinés à protéger les
+patrimoines et à empêcher qu'ils ne passent entre
+des mains étrangères. Un héritage qui n'est pas
+constaté par un acte authentique risque souvent
+d'échapper à la famille à laquelle il doit appartenir
+d'après la nature et la loi. Nous connaissons des
+cas très divers où des héritiers ont eu lieu de
+regretter de s'être partagé entre eux une fraction
+de la succession pour échapper aux taxes. Ainsi
+un fils marié meurt sans enfants : la part de l'héritage
+paternel non constatée par le notaire grossit
+la fortune de sa femme et passe ensuite à un nouveau
+mari ou à des neveux de l'autre branche.
+Même résultat en cas de séparation de biens et de
+divorce, la fraction soustraite étant tombée dans
+la communauté. Enfin des enfants qui ont laissé
+par ce procédé une partie de la fortune paternelle
+ou maternelle aux mains de l'époux survivant
+pour éviter la double taxe sont exposés à se voir
+un jour frustrés par le remariage du survivant.
+Quand on tourne la loi, on renonce aussi à ses
+garanties.</p>
+
+<p>Tous ces arrangements, pris dans l'idée de
+soustraire aux atteintes du fisc la plus grande
+partie possible d'un patrimoine, reposent en général
+sur l'idée que la famille restera toujours unie
+ou que ses membres seront frappés par la mort
+dans l'ordre naturel. Il n'en est malheureusement
+pas toujours ainsi. C'est pourquoi, sauf exceptions
+tout à fait motivées, les parents doivent être en
+garde contre les partages anticipés. Il y a danger,
+pour les mêmes raisons, à ne pas faire figurer
+dans un contrat la totalité d'une dot pour échapper
+aux droits de donation.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Les temps dans lesquels nous sommes entrés
+nous ramènent aux époques où la richesse cherchait
+à se défendre par toutes sortes de ruses et
+de cachettes contre les exactions et les brigandages.
+Les fortunes menacées s'efforcent de se
+dissimuler ou de se transformer de telle façon
+que le possesseur, au milieu des bouleversements
+et des incertitudes de l'époque, puisse mettre une
+part de ses biens à l'abri du fisc et aussi, en cas
+de besoin, retrouver une valeur réelle. Sous des
+formes modernes, la pratique du trésor, si répandue
+dans les siècles et dans les pays barbares,
+tend à s'imposer de nouveau. La crainte de
+l'impôt et le doute qui commence à s'attacher au
+papier (valeurs et même billets de banque), incitent
+beaucoup de personnes à se créer une sorte
+de réserve en nature, constituée d'objets précieux
+d'un petit volume et facile à transporter.</p>
+
+<p>Cet usage est resté courant dans les pays asiatiques,
+parmi lesquels il faut comprendre la
+Russie. Nous avons connu un riche négociant
+français de Moscou qui, prévoyant la révolution,
+portait constamment sur lui une bourse remplie
+de pierres précieuses, s'assurant ainsi contre les
+risques d'une spoliation qui, d'ailleurs, sous le
+régime bolchevik, ne devait pas tarder. De même
+les monastères orthodoxes, dont quelques-uns
+possédaient des richesses considérables, enfouissaient
+des diamants et des perles, plus aisément
+maniables que des lingots et qui représentent une
+valeur universellement négociable. En Allemagne,
+en Autriche, les mêmes pratiques ont été observées
+depuis la débâcle du papier et l'imminence
+d'impôts extraordinaires sur les fortunes.</p>
+
+<p>La nature humaine, à travers les âges et les
+climats, reste la même. L'ébranlement de l'ordre
+social ramène les usages des temps primitifs.
+Depuis la guerre, on a vu beaucoup de personnes
+acheter des bijoux, de l'argenterie et même des
+toiles de maîtres, afin de représenter au moins une
+partie de leur fortune autrement que par du
+papier. Encore s'agit-il de ne pas remplacer une
+valeur qu'on croit artificielle par une autre valeur
+qui peut le devenir, ce qui est en particulier le
+cas de la peinture dont le prix est affaire de mode
+et aussi affaire de circonstances. Au cas d'un grand
+bouleversement de la société comme celui dont la
+Russie a été le théâtre, un Raphaël ou un Titien
+ne sont pas une marchandise d'un placement
+facile ou avantageux.</p>
+
+<p>Beaucoup de personnes sont tentées par le fait
+que les objets d'art, depuis quelques années, ont
+monté d'une façon extraordinaire et ont souvent
+enrichi leurs possesseurs. Outre qu'il y a des
+exceptions, il faut s'attendre à des dépréciations
+lentes ou brusques dont plus d'un collectionneur
+a déjà fait l'expérience.</p>
+
+<p>L'<i>impôt sur le capital</i>, devant lequel le gouvernement
+français a reculé jusqu'ici, doit également
+être pris en considération. Si cet impôt devait entrer un
+jour dans nos lois, il n'est pas douteux qu'il
+atteindrait les mobiliers. En Hollande, où cet impôt
+existe, le fisc contrôle les déclarations des contribuables
+qui doivent, sur réquisition, ouvrir leur
+maison et leurs tiroirs. Il devient alors coûteux
+de posséder trop de belles choses. Et l'on ne pourrait
+jurer que l'État, pour faire face à ses besoins,
+n'en viendra pas là. La taille, la dîme et la gabelle
+paraîtront douces en comparaison.</p>
+
+<div class="asterism">*<br />* *</div>
+<p>Les dépôts d'argent ou de titres dans les banques
+étrangères sont un procédé couramment
+employé. En France, beaucoup de personnes y
+avaient eu recours avant 1914 pour échapper à
+l'impôt sur le revenu qui, alors, était un épouvantail.
+Pour être efficace, cette mesure doit s'entourer
+de nombreuses précautions. Les occasions
+d'erreur sont nombreuses. Ce n'est pas seulement
+la banque qui doit être choisie avec grand soin
+mais encore la nationalité et le siège de ces banques.
+Ainsi la Belgique avait été considérée comme
+un lieu de refuge très sûr. Or la Belgique, malgré
+sa neutralité, a été envahie la première. Pendant
+tout le temps de la guerre les personnes qui
+n'avaient pas retiré leurs dépôts ont été privées
+de leur revenu et, si l'Allemagne eût été victorieuse,
+elle eût certainement confisqué leur
+capital.</p>
+
+<p>On se tromperait surtout si l'on s'imaginait
+qu'il suffit, pour abriter sa fortune, de lui faire
+passer la frontière, en suivant les sollicitations
+intéressées des banques étrangères. Il faut connaître
+d'abord la législation de l'État dans lequel
+on envoie son argent si l'on ne veut pas s'exposer
+à payer, par exemple, deux fois l'impôt sur le
+revenu ou exposer ses héritiers à payer deux fois
+des droits de succession, dans leur pays et dans
+le pays de refuge. La même remarque s'impose,
+bien entendu, pour l'achat d'immeubles à l'étranger.</p>
+
+<p>Durant les premières années du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, le
+gouvernement français avait déjà cherché à conclure
+avec les gouvernements étrangers des accords
+destinés à établir un échange de renseignements
+au sujet des dépôts de leurs ressortissants. L'exemple
+avait été donné dès 1843 par une convention
+passée par l'administration française et l'administration
+belge pour la perception réciproque des
+droits d'enregistrement. Il résulte de cette convention
+que tous les actes dont l'enregistrement
+belge a connaissance passent immédiatement à
+l'enregistrement français. Les personnes de nationalité
+française qui se proposaient de dissimuler
+de l'argent en Belgique devaient donc faire bien
+attention qu'en aucun cas leurs opérations ne
+donnassent lieu à des actes susceptibles d'être enregistrés
+dans ce pays.</p>
+
+<p>Il y a plus : en 1907, une entente franco-anglaise
+a établi un régime précis d'échanges de
+renseignements au sujet des successions des ressortissants
+des deux pays. Le gouvernement britannique
+fournit donc au gouvernement français
+toutes les indications qu'il a recueillies lui-même
+sur l'héritage, en prélevant pour son compte les
+droits successoraux. D'où il résulte que les héritiers
+ont à payer les taxes françaises après les
+taxes anglaises, et ce doublement de droits qui
+sont également lourds des deux côtés de la Manche
+peut aller, pour de grosses sommes, jusqu'à une
+confiscation des deux tiers.</p>
+
+<p>Étant donné que les États vont être pendant
+de longues années à l'affût de toutes les ressources
+et qu'ils pourchasseront le capital, il est possible
+que ces arrangements s'étendent et se multiplient
+et qu'ils s'appliquent aux divers impôts, y compris
+l'impôt sur le revenu. Le capitaliste français
+fera donc bien de s'informer avant d'envoyer son
+argent au dehors, s'il ne veut pas imiter Gribouille.
+Il est à penser que d'ici peu de temps, en
+procédant à leur réorganisation financière, les
+États alliés vont chercher à resserrer la surveillance
+autour de ceux qu'on appelle déjà les
+« déserteurs de l'impôt ».</p>
+
+<p>Il restera sans doute des pays qui seront heureux
+d'attirer les capitaux en leur assurant un
+traitement privilégié. Tel a été jusqu'à présent le
+cas de la Suisse. Reste à savoir si cet état de
+choses durera, si pour des raisons intérieures ou
+extérieures (pression diplomatique de ses voisins,
+par exemple), la Suisse, malgré la diversité de
+législation de ses cantons, n'en viendra pas aussi
+à restreindre son droit d'asile.</p>
+
+<p>Il va sans dire que des pays exotiques, sud-américains
+par exemple, seraient heureux d'accueillir
+des capitaux français sans les dénoncer.
+Mais là, c'est la sécurité qui manque. Quant aux
+États-Unis, ils en sont encore à l'âge d'or du
+capitalisme. Le droit de propriété et le secret des
+affaires y sont regardés, jusqu'ici, comme à peu près
+inviolables et l'État de New-York est particulièrement
+renommé pour son libéralisme à cet égard.</p>
+
+<p>Nous ne conseillerons jamais à personne de
+mettre tous ses œufs dans le même panier et de
+confier <i>tous</i> ses titres en dépôt à une <i>seule</i> banque,
+fût-elle américaine. Cependant il peut être utile
+de déposer quelque argent ou un certain nombre
+de valeurs chez un ou plusieurs banquiers américains
+jouissant d'un solide crédit. C'est une assurance
+contre les catastrophes qui, éventuellement,
+pourraient encore menacer l'Europe. Nous voyons
+tous les jours des Russes qui, contraints d'émigrer,
+ne sont pas réduits à la misère dans leur
+exil parce qu'ils avaient, en temps calme, prévu
+la possibilité des orages.</p>
+
+<p>Sans aller jusqu'aux hypothèses tragiques, il
+est toutefois recommandable pour les personnes
+qui font des affaires avec l'étranger ou qui
+voyagent fréquemment à l'étranger d'avoir une
+provision dans une banque anglaise ou américaine.
+Il est malheureusement à craindre que,
+d'ici longtemps, nous ne revoyions plus le franc
+au cours qu'il avait autrefois sur tous les marchés
+du monde. A la suite de la guerre, le change sur
+les places étrangères nous est devenu défavorable
+et il est probable qu'il le restera pendant une
+période prolongée. La livre sterling et surtout le
+dollar seront exposés à moins de variations. Il
+peut donc être utile de stabiliser d'avance une certaine
+somme pour ne pas être victime, en cas de
+besoin, d'une brusque tension du change et d'une
+dépréciation de la monnaie française.</p>
+
+<p>Nous conclurons ce chapitre en disant que la
+prudence est légitime mais que la fraude n'est pas
+toujours prudente. Elle fait souvent tomber de
+Charybde en Scylla celui qui y a recours. Enfin
+le bon citoyen doit se dire que le devoir fiscal est
+un devoir comme un autre et qu'après une guerre
+où toutes les fortunes se seraient englouties sans
+la victoire, le sacrifice d'argent n'est rien auprès
+du sacrifice du sang. La fraude n'est excusable
+que quand l'État ne remplit plus sa tâche essentielle,
+qui est de donner la sécurité à la nation,
+ou quand il ne garantit plus la propriété et qu'il
+confisque arbitrairement les biens.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ch16" title="XVI. Tâches et besoins du temps présent">CHAPITRE XVI</h2>
+
+<p class="c small">TÂCHES ET BESOINS DU TEMPS PRÉSENT</p>
+
+<p class="d">Transformations et nécessités. — Le besoin de produire. — Les
+capitaux sont la réserve des producteurs. — Aux générations
+nouvelles. — Le « tempérament d'obligataire » et le « tempérament
+d'actionnaire ». — Français et Allemands. — Perspectives
+d'avenir. — La France ne peut plus être un « pays de
+rentiers ».</p>
+
+
+<p>Les principes que nous avons exposés et les
+conseils que nous avons donnés dans ce livre sont
+destinés à servir de guide pour conserver les
+patrimoines et en prévenir, autant que possible,
+la dissolution. Les méthodes que nous recommandons,
+appuyées sur le raisonnement et sur
+l'expérience, sont donc avant tout <i>conservatoires</i>.
+Et c'est déjà beaucoup, nous l'avons vu, quand
+on arrive à ce résultat que les capitaux péniblement
+amassés ne se volatilisent pas.</p>
+
+<p>Garder une fortune par le discernement, la
+prudence et l'économie, la transmettre intacte à
+ses successeurs, c'est difficile et c'est même très
+beau. Toutefois les temps dans lesquels nous
+sommes entrés demandent autre chose.</p>
+
+<p>Depuis de longues années, le but auquel
+tendaient, en France, la plupart des classes de
+la société, c'était d'arriver, le plus tôt possible, à
+vivre sans rien faire, fût-ce chichement, d'un
+revenu médiocre ou d'une retraite payée par une
+grande administration ou par l'État. C'est ce
+qu'on appelait jadis « vivre noblement ». Ainsi la
+France tendait à devenir peu à peu un pays de rentiers,
+puissant par sa prodigieuse faculté d'épargne,
+mais où la notion du travail créateur se perdait.</p>
+
+<p>Cette conception de la vie a été violemment
+secouée par la guerre. Dans le bouleversement
+général, des milliers d'existences, arrangées pour
+une médiocrité paisible et qui ne comptaient pas
+avec l'imprévu, ont été atteintes avec dureté.
+L'honnête aisance dont se contentaient tant de
+personnes commence à confiner à la misère. C'est
+un mot courant que, d'ici longtemps, on ne
+reverra plus la « douceur de vivre » à laquelle la
+tragédie de 1914 a mis fin.</p>
+
+<p>On le répète de tous les côtés, et, ce qui est
+mieux, c'est une vérité sentie par les nouvelles
+générations : il importe de produire, de former de
+nouvelles richesses à la place de celles qui ont été
+anéanties. La France n'est plus assez riche pour
+qu'une quantité d'oisifs et de joueurs de dominos
+aussi forte que celle d'autrefois puisse encore
+subsister. La France était un pays où il y avait
+trop de joueurs de dominos, comme en Angleterre
+il y avait trop de joueurs de ballon. Aujourd'hui
+la France a sa fortune à refaire. Elle ne recevra
+plus du dehors tous les revenus qui, naguère, en
+faisaient la créancière du monde et compensaient
+l'insuffisance de son commerce extérieur. Elle
+s'est, au contraire, endettée envers l'étranger.
+Alors, si elle ne se met pas à produire, c'est bien
+simple : rien, chez nous, ne gardera de valeur,
+ni les rentes de l'État, ni les titres de toute sorte,
+ni la terre elle-même, parce que ce qui nous reste
+de richesses, par l'excès des importations, s'en
+ira au dehors, parce que la monnaie française
+sera de plus en plus « avariée » par rapport à la
+monnaie étrangère, et parce que notre actif
+deviendra peu à peu le gage de nos fournisseurs
+et de nos créanciers américains qui se mettront
+peut-être à exploiter notre pays pour leur compte,
+comme ils en manifestent déjà l'intention. C'est
+le cas qui s'est produit aux siècles derniers pour
+l'Espagne, couverte de gloire, mais inactive et
+endettée, et dont les ressources naturelles ne profitaient
+qu'aux étrangers. Voilà comment une
+nation devient serve et prolétaire.</p>
+
+<p>Pour de longues années, pour quelques générations,
+peut-être, l'état de rentier sera difficile
+sinon intenable. Le travail ne sera pas seulement
+un devoir national mais une nécessité individuelle.
+Entre les mains des hommes jeunes et
+actifs, le capital devra travailler lui aussi et devenir
+un instrument de production, sous peine, s'il
+reste inerte, de se consommer et de disparaître.</p>
+
+<p>Les méthodes que nous avons recommandées,
+les observations que nous avons consignées dans
+ce livre ne doivent donc pas être regardées comme
+destinées à fabriquer et à multiplier des rentiers
+mais à préserver de la ruine, de l'anéantissement
+et des mauvais conseillers nos capitaux plus
+précieux que jamais, afin qu'ils soient conservés
+intacts pour ceux qui pourront s'en servir d'une
+façon active et les faire produire à leur tour.</p>
+
+<p>Il serait absurde d'exiger que tout le monde
+mît son argent dans l'industrie pour la raison qu'il
+est certain la France doit produire ou mourir. Il
+y a quantité de personnes qui ne peuvent courir
+le risque des affaires et qui font mieux de s'en
+éloigner. Elles y perdraient ce qu'elles possèdent,
+faute d'expérience et de jugement. Seuls les
+mauvais financiers y gagneraient quelque chose.
+Les hommes âgés et qui ne peuvent recommencer
+leur vie, les veuves, les personnes qu'une profession
+libérale rend étrangères aux affaires d'argent :
+tous ceux-là ont besoin surtout qu'on
+leur indique les moyens d'assurer la sécurité de
+leur fortune, dans la mesure où l'esprit humain
+peut prévoir les événements. De même un industriel,
+un commerçant heureux ne peuvent pas
+indéfiniment étendre leurs affaires. Le jour vient
+où ils ont besoin de consolider leurs bénéfices,
+ne fût-ce que passagèrement. Ceux-là aussi doivent,
+autant que possible, pouvoir se faire une idée
+personnelle sur la manière dont il convient de
+placer leur fortune au lieu de s'en rapporter au
+hasard ou au premier venu.</p>
+
+<p>On a dit qu'une des infériorités des Français,
+avant la guerre, était dans leur « tempérament
+d'obligataires » tandis que les autres peuples,
+ceux qui avaient grandi et qui s'étaient enrichis,
+surtout les Allemands, avaient un « tempérament
+d'actionnaires ». C'est vrai dans une large mesure.
+A l'avenir, les Français auront besoin d'être plus
+« actionnaires », c'est-à-dire plus créateurs de
+richesses et plus associés à la création des richesses
+qu'ils ne l'étaient autrefois.</p>
+
+<p>Cependant ce serait une erreur de s'imaginer
+que tous les Allemands d'avant la guerre, comme
+tous les Américains, ne cessaient pas de risquer
+leur argent dans des affaires nouvelles. Ils soufflaient
+parfois. Ils abritaient une partie de leurs
+bénéfices dans les valeurs sûres et dans les obligations
+et ils ne dédaignaient pas la puissance
+d'accumulation de l'épargne sans laquelle la puissance
+de création s'épuise vite. Malgré sa forte
+tendance au nationalisme économique, l'Allemagne
+possédait, elle aussi, de grandes quantités
+de valeurs étrangères, mais mieux choisies et
+réparties que les nôtres. C'était surtout des valeurs
+américaines, dont il y avait un marché important
+à Berlin et qui lui ont été plus utiles pendant la
+guerre que notre portefeuille bourré de russe,
+d'austro-hongrois et d'ottoman.</p>
+
+<p>Produire, c'est surtout la tâche de la génération
+nouvelle. Mais elle ne fera fructifier le capital
+que s'il lui est transmis dans de bonnes conditions.
+Que cette précieuse réserve ne soit pas étourdiment
+gérée, inconsidérément gaspillée.</p>
+
+<p>Avec un grand labeur, de belles chances
+s'offrent aussi aux Français d'aujourd'hui et de
+demain. Les jeunes à qui échoit une fortune,
+qui est souvent le débris d'un patrimoine plus
+gros, n'auront jamais trop de reconnaissance pour
+ceux qui l'auront amassée et conservée. Les
+jeunes doivent considérer ce capital comme un
+outil et un principe d'activité. Beaucoup de
+travail, un peu de peine, ajoutés à cette mise de
+fonds, ne tarderont pas à apporter leur récompense.
+De nos provinces, soulevées l'une après
+l'autre par un besoin ardent de renaître, s'élève
+un appel à l'argent qui féconde, à l'intelligence
+et à l'activité. Notre « houille blanche » attend
+qu'on la prenne. La paix ajoute à la merveilleuse
+Algérie la possession indiscutée de ce Maroc où
+les Allemands avec leur « tempérament d'actionnaires »
+nous ont montré, par leur convoitise,
+par leurs installations mêmes, ce qu'il y avait à
+récolter. Enfin, celui qui reçoit en partage de la
+bonne terre de France, qu'il la fasse valoir lui-même.
+Elle lui rendra vite les soins qu'il lui aura
+donnés.</p>
+
+<p>En fermant ce livre, nous voudrions que le
+lecteur en gardât cette impression qu'il n'a pas
+été écrit pour encourager les Français à rester
+un peuple de rentiers.</p>
+
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="ht">TABLEAU DES DROITS DE MUTATION PAR DÉCÈS ET DE DONATION ENTRE VIFS</h2>
+
+
+<p class="drap">MUTATION PAR DÉCÈS. — I. <span class="sc">Droits de mutation ordinaire à percevoir
+sur chaque part nette</span>.</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td colspan="3"><div class="c">PARTS</div></td>
+<td colspan="6"><div class="c">DEGRÉ DE PARENTÉ</div></td></tr>
+<tr><td rowspan="3" colspan="3"> </td>
+<td colspan="3">Ligne directe descendante</td>
+<td colspan="3">Ligne directe ascendante</td></tr>
+<tr><td>1<sup>er</sup> degré</td>
+<td>2<sup>e</sup> degré</td>
+<td>Au delà</td>
+<td>1<sup>er</sup> degré</td>
+<td>2<sup>e</sup> degré</td>
+<td>Au delà</td></tr>
+<tr><td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">fr.</div></td>
+<td> </td>
+<td><div class="r">fr.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="9">Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec
+maximum successoral de 25000 francs.</td></tr>
+<tr><td><div class="r">1</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000</div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000</div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="9">Parts nettes supérieures à 10000 francs et successions dont l'actif
+total est supérieur à 25000 francs.</td></tr>
+<tr><td><div class="r">1</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000</div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">1 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">3 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000</div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">2 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">3 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">10001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">50000</div></td>
+<td><div class="r">3 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">5 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">5 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">50001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">100000</div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">5 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">5 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">6 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">6 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">100001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">250000</div></td>
+<td><div class="r">5 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">5 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">6 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">6 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">7 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">7 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">250001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">500000</div></td>
+<td><div class="r">6 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">6 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">7 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">7 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">8 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">8 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">500001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">1000000</div></td>
+<td><div class="r">7 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">7 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">8 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">8 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">9 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">9 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">1000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000000</div></td>
+<td><div class="r">8 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">8 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">9 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">9 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">5000000</div></td>
+<td><div class="r">9 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">9 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">5000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000000</div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">10000000</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">50000000</div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">13 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">13 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2"><div class="r">Au delà de</div></td>
+<td><div class="r">50000000</div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">13 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">13 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="r">14 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">14 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+</table>
+
+<table summary="">
+<tr><td colspan="3"><div class="c">PARTS</div></td>
+<td colspan="5"><div class="c">DEGRÉ DE PARENTÉ</div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" rowspan="2"> </td>
+<td>Entre époux</td>
+<td>Entre frères et sœurs</td>
+<td>Entre oncles ou tantes et neveux ou nièces</td>
+<td>Entre grands-oncles ou grand'tantes et petits-neveux ou
+petites-nièces et entre cousins germains</td>
+<td>Entre parents au delà du 4e degré et personnes non parentes</td></tr>
+<tr><td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">fr.</div></td>
+<td> </td>
+<td><div class="r">fr.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td>
+<td><div class="c">fr.</div></td>
+<td><div class="c">fr.</div></td>
+<td><div class="c">fr.</div></td></tr>
+<tr><td colspan="8">Parts nettes de 10000 francs et au-dessous avec
+maximum successoral de 25000 francs.</td></tr>
+<tr><td><div class="r">1</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000</div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">12</div></td>
+<td><div class="c">15</div></td>
+<td><div class="c">18</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000</div></td>
+<td><div class="r">4 <span class="cent">75</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent">75</span></div></td>
+<td><div class="c">13</div></td>
+<td><div class="c">16</div></td>
+<td><div class="c">19</div></td></tr>
+<tr><td colspan="8">Parts nettes supérieures à 10000 francs et
+successions dont l'actif total est supérieur à 25000 francs.</td></tr>
+<tr><td><div class="r">1</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000</div></td>
+<td><div class="r">5 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">15</div></td>
+<td><div class="c">20</div></td>
+<td><div class="c">25</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000</div></td>
+<td><div class="r">6 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">16</div></td>
+<td><div class="c">21</div></td>
+<td><div class="c">26</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">10001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">50000</div></td>
+<td><div class="r">7 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">17</div></td>
+<td><div class="c">22</div></td>
+<td><div class="c">27</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">50001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">100000</div></td>
+<td><div class="r">8 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">13 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">18</div></td>
+<td><div class="c">23</div></td>
+<td><div class="c">28</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">100001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">250000</div></td>
+<td><div class="r">9 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">14 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">19</div></td>
+<td><div class="c">24</div></td>
+<td><div class="c">29</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">250001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">500000</div></td>
+<td><div class="r">10 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">15 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">20</div></td>
+<td><div class="c">25</div></td>
+<td><div class="c">30</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">500001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">1000000</div></td>
+<td><div class="r">11 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">16 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">21</div></td>
+<td><div class="c">26</div></td>
+<td><div class="c">31</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">1000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000000</div></td>
+<td><div class="r">12 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">17 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">22</div></td>
+<td><div class="c">27</div></td>
+<td><div class="c">32</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">5000000</div></td>
+<td><div class="r">13 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">18 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">23</div></td>
+<td><div class="c">28</div></td>
+<td><div class="c">33</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">5000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000000</div></td>
+<td><div class="r">14 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">19 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">24</div></td>
+<td><div class="c">29</div></td>
+<td><div class="c">34</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">10000000</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">50000000</div></td>
+<td><div class="r">15 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">20 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">25</div></td>
+<td><div class="c">30</div></td>
+<td><div class="c">35</div></td></tr>
+<tr><td colspan="2"><div class="r">Au delà de</div></td>
+<td><div class="r">50000000</div></td>
+<td><div class="r">16 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="r">21 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">26</div></td>
+<td><div class="c">31</div></td>
+<td><div class="c">36</div></td></tr>
+</table>
+<p><i>N. B.</i> — Le montant de la taxe additionnelle (tableau n<sup>o</sup> II) est à
+déduire de l'actif de la succession pour la détermination de la part nette de
+chaque ayant-droit. (Inst. Régie du 10 janvier 1918.)</p>
+
+
+<p class="drap gap">MUTATION PAR DÉCÈS. — II. <span class="sc">Taxe additionnelle</span>
+perçue sur l'ensemble de la succession quand il n'y a
+pas d'enfant vivant ou représenté et quand il y a moins
+de quatre enfants vivants ou représentés (les enfants
+morts victimes de la guerre étant comptés comme s'ils
+étaient vivants) à prélever sur l'ensemble de la succession.</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td colspan="3"><div class="c">PARTS</div></td>
+<td colspan="4"><div class="c">NOMBRE D'ENFANTS<br />
+<span class="small">LAISSÉS PAR LE DÉFUNT</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" rowspan="2"> </td>
+<td><div class="c">Trois enfants vivants ou représentés</div></td>
+<td><div class="c">Deux enfants vivants ou représentés</div></td>
+<td><div class="c">Un enfant vivant ou représenté</div></td>
+<td><div class="c">Point d'enfant vivant ou représenté</div></td></tr>
+<tr><td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td>
+<td><div class="c">p. 100</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">fr.</div></td>
+<td> </td>
+<td><div class="r">fr.</div></td>
+<td><div class="c">fr. c.</div></td>
+<td><div class="c">fr. c.</div></td>
+<td><div class="c">fr.</div></td>
+<td><div class="c">fr.</div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">1</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000</div></td>
+<td><div class="c">0 <span class="cent">25</span></div></td>
+<td><div class="c">0 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">1</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">2</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000</div></td>
+<td><div class="c">0 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c">1 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">2</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">4</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">10001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">50000</div></td>
+<td><div class="c">0 <span class="cent">75</span></div></td>
+<td><div class="c">1 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">3</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">6</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">50001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">100000</div></td>
+<td><div class="c">1 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">2 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">4</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">8</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">100001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">250000</div></td>
+<td><div class="c">1 <span class="cent">25</span></div></td>
+<td><div class="c">2 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">5</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">10</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">250001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">500000</div></td>
+<td><div class="c">1 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c">3 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">6</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">12</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">500001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">1000000</div></td>
+<td><div class="c">1 <span class="cent">75</span></div></td>
+<td><div class="c">3 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">7</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">14</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">1000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">2000000</div></td>
+<td><div class="c">2 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">4 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">8</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">16</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">2000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">5000000</div></td>
+<td><div class="c">2 <span class="cent">25</span></div></td>
+<td><div class="c">4 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">9</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">18</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">5000001</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">10000000</div></td>
+<td><div class="c">2 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c">5 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">10</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">20</span></div></td></tr>
+<tr><td><div class="r">10000000</div></td>
+<td>à</td>
+<td><div class="r">50000000</div></td>
+<td><div class="c">2 <span class="cent">75</span></div></td>
+<td><div class="c">5 <span class="cent">50</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">11</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">22</span></div></td></tr>
+<tr><td colspan="2"><div class="r">Au delà de</div></td>
+<td><div class="r">50000000</div></td>
+<td><div class="c">3 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c">6 <span class="cent"> »</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">12</span></div></td>
+<td><div class="c"><span class="cent">24</span></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="drap gap">MUTATION PAR DÉCÈS. — III. <span class="sc">Déduction</span> sur le
+montant des droits ordinaires (tableau I) en ce qui
+concerne la part de l'héritier, donataire ou légataire
+ayant quatre enfants vivants où plus au moment de
+l'ouverture de la succession :</p>
+
+<p class="drap">10 p. 100 pour chaque enfant en sus du troisième, avec
+maximum de réduction de 50 p. 100.</p>
+
+
+<p class="drap gap">MUTATION PAR DÉCÈS. — IV. <span class="sc">Pénalités de retard</span>
+(loi du 10 avril 1910).</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td><div class="r">1 mois</div></td>
+<td><div class="r">0 fr. 50</div></td>
+<td>p. 100</td>
+<td rowspan="3" class="row3">}</td>
+<td rowspan="3" class="mid">du droit dû.</td></tr>
+<tr><td><div class="r">5 mois</div></td>
+<td><div class="r">1 franc</div></td>
+<td>p. 100</td></tr>
+<tr><td>Au delà</td>
+<td><div class="r">1 fr. 50</div></td>
+<td>p. 100</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap">DROITS DE DONATION ENTRE VIFS</p>
+
+<table summary="">
+<tr><td><div class="c">INDICATION DES DEGRÉS PE PARENTÉ</div></td>
+<td><div class="c">TARIF</div></td></tr>
+<tr><td> </td>
+<td><div class="r">fr. c.</div></td></tr>
+<tr><td>En ligne directe</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind1">Partage d'ascendants</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind2">Entre plus de 2 enfants vivants ou représentés</td>
+<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">Entre 2 enfants vivants ou représentés</td>
+<td class="bot"><div class="r">4 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind1">Par contrat de mariage</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind2">Plus de 2 enfants vivants ou représentés</td>
+<td class="bot"><div class="r">4 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">2 enfants vivants ou représentés</td>
+<td class="bot"><div class="r">5 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">1 enfant vivant ou représenté</td>
+<td class="bot"><div class="r">6 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind1">Hors contrat de mariage</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind2">Plus de 2 enfants vivants ou représentés</td>
+<td class="bot"><div class="r">6 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">2 enfants vivants ou représentés</td>
+<td class="bot"><div class="r">8 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">1 enfant vivant ou représenté</td>
+<td class="bot"><div class="r">10 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td>Entre époux</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind1">Par contrat de mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">8 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind1">Hors contrat de mariage</td></tr>
+<tr><td class="ind2">Plus de 2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">6 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">2 enfants vivants ou représentés, issus du mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">10 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">1 enfant vivant ou représenté, issus du mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">13 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind2">Sans enfant vivant ou représenté, issus du mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">17 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td>Entre frères et sœurs</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind1">Par contrat de mariage aux futurs</td>
+<td class="bot"><div class="r">13 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind1">Hors contrat de mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">23 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td>Entre oncles et tantes et neveux ou nièces</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind1">Par contrat de mariage aux futurs</td>
+<td class="bot"><div class="r">15 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind1">Hors contrat de mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">25 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td>Entre grands-oncles, grand'tantes, petits-neveux ou
+petites-nièces et entre cousins germains</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind1">Par contrat de mariage aux futurs</td>
+<td class="bot"><div class="r">17 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind1">Hors contrat de mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">27 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td>Entre parents au delà du 4<sup>e</sup> degré et entre personnes
+non parentes</td>
+<td> </td></tr>
+<tr><td class="ind1">Par contrat de mariage aux futurs</td>
+<td class="bot"><div class="r">21 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+<tr><td class="ind1">Hors contrat de mariage</td>
+<td class="bot"><div class="r">31 <span class="cent"> »</span></div></td></tr>
+</table>
+<p><i>Nota.</i> — Les enfants morts victimes de la guerre sont comptés
+comme enfants vivants.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<table summary="">
+<tr><td> </td> <td class="small">Pages.</td></tr>
+<tr><td class="sc">Avant-propos</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0"><small>VII</small></a></div></td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre premier. — Une période d'instabilité et d'insécurité
+pour les fortunes.</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">11</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">L'instabilité des fortunes est un phénomène de tous les
+temps. — La guerre a considérablement aggravé ce phénomène. — Longue
+période de sécurité et d'enrichissement
+de 1815 à 1914. — Le danger d'autrefois était
+la baisse de l'intérêt et les conversions. — Fausses
+croyances nourries à cet égard : l'argent ne devait plus
+rien rapporter. — L'intérêt s'est relevé, mais les capitaux
+ont été détruits. — Ébranlement de toutes les
+fortunes. — Autres menaces qui pèsent sur elles. — Probabilité
+de grandes crises financières, sinon de
+catastrophes. — De nouvelles méthodes de gestion des
+patrimoines sont nécessaires. — En quoi l'esprit et les
+habitudes des capitalistes doivent changer.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre II. — Le principe de la division géographique des
+placements, qui s'est montré insuffisant, doit être
+complété par un autre principe</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">22</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">La division des risques est une précaution élémentaire. — L'écueil
+est qu'elle ne tourne pas à la multiplication
+des risques. — Exemples malheureux de dissémination
+des capitaux. — Nécessité de précautions supplémentaires. — Valeurs
+solides et réelles sur lesquelles doit
+reposer une fortune. — Les biens-fonds réhabilités. — Gages
+à exiger des valeurs mobilières. — Le remboursement
+prochain du capital est la clause essentielle de
+tout prêt d'argent. — Applications de ces principes aux
+placements mobiliers et avantages qu'ils comportent. — Règles
+pratiques à en tirer.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre III. — Des immeubles</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">33</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">La revanche des anciens placements. — Toute richesse
+part de la terre. — Stabilité de la propriété immobilière. — Un
+exemple typique. — Relèvement de la valeur
+de la terre en France. — Hausse des produits agricoles. — Sécurité
+de la propriété rurale, due, dans
+notre pays, à son extrême division. — Le dépeuplement
+des campagnes est le seul point noir. — Conseils pour la
+gestion des biens fonciers. — Les maisons de rapport à
+Paris et dans les grandes villes. — Achat, construction
+et entretien. — Les spéculations sur les terrains. — Les
+formes excentriques de la propriété et leurs périls.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre IV. — Des placements hypothécaires</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">46</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Raisons pour lesquelles se recommande ce genre de placements. — Conditions
+auxquelles ils sont sûrs et
+avantageux. — Des précautions à prendre et des dangers
+à éviter. — De la part qu'il convient de leur attribuer
+dans un patrimoine.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre V. — Emprunts français et emprunts des États
+alliés de la France</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">59</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Danger des rentes perpétuelles. — Qu'il faut leur préférer
+les rentes amortissables. — Comparaison des deux
+3 p. 100 français. — Le crédit de la France victorieuse. — Ombres
+et clartés. — Raisons pour lesquelles le
+capitaliste doit être porteur des rentes nouvelles. — Emprunts
+des villes et des colonies françaises. — Immense
+prospérité des États-Unis. — La décadence
+des consolidés anglais et les fonds britanniques. — Rente
+belge. — Rente italienne. — La catastrophe
+russe et nos milliards : incertitudes de l'avenir et
+richesses latentes de la Russie. — Fonds roumains,
+serbes, grecs et portugais. — Japon et Chine.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre VI. — Emprunts des États qui ont été en guerre
+avec les alliés et des nouveaux États issus de la
+décomposition de l'Autriche-Hongrie</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">89</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Les fonds allemands. — Fonds autrichiens et hongrois. — Conséquences
+de la dissolution de la monarchie
+austro-hongroise. — La distribution de la Dette et les
+nouvelles nationalités. — Raisons de méfiance à l'égard
+des appels au crédit de la Pologne, de la Tchéco-Slovaquie
+et de la Yougo-Slavie. — Fonds bulgares. Fonds
+ottomans. — L'Europe centrale et orientale devra
+être évitée longtemps par les capitaux.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre VII. — Emprunts des États neutres</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">95</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Les pays épargnés par la guerre se sont enrichis. — Leurs
+emprunts sont d'un moindre rapport que ceux des
+belligérants. — Est-ce le moment d'entrer dans ces
+valeurs? — Avantages qu'elles offrent encore temporairement. — Examen
+des six pays neutres d'Europe :
+Espagne, Suisse, Hollande, pays Scandinaves. — Le
+Mexique et l'Amérique du Sud. — Nécessité d'une
+soigneuse discrimination.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre VIII. — Un élément des fortunes françaises en
+danger : les actions de chemins de fer</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">108</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Illusion du public quant à la prospérité des compagnies. — Elles
+sont écrasées par leurs charges financières,
+fiscales et sociales. — Elles n'ont pas la liberté de leurs
+tarifs et le terme des concessions approche. — L'actionnaire
+garde tous les risques et ne touche qu'une
+faible part des bénéfices, quand il y en a. — Le rachat
+est un soulagement et un bienfait : exemple de l'Ouest. — Cas
+des chemins de fer algériens. — Les rachats
+futurs seront-ils aussi avantageux?</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre IX. — Les actions des chemins de fer étrangers.</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">146</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">La plus grande partie des bonnes lignes d'Europe constitue
+des exploitations directes d'État. — Les Compagnies
+qui existent encore sont dans une situation voisine de
+celle des chemins de fer français. — Un mot alarmant
+de M. Lloyd George. — Le cas de la Compagnie du
+Sud de l'Autriche : Comment un chemin de fer est conduit
+à la ruine. — Crise grave des chemins de fer américains
+avant la guerre européenne ; pourquoi cette crise
+menace de se représenter et d'être durable. — Le krach
+des chemins de fer exotiques. — Conclusion : les actions
+des chemins de fer sont le type de la valeur mobilière
+qui meurt.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre X. — Les obligations des chemins de fer français
+et étrangers</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">161</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Conditions auxquelles ces obligations peuvent attirer des
+placements sérieux. — Une garantie d'un grand État
+solvable est presque toujours nécessaire. — Exemple
+des obligations des grandes Compagnies françaises. — Avantages
+respectifs de ces diverses catégories d'obligations. — Des
+obligations de bonne apparence qui auront
+fait subir de lourdes pertes aux fortunes : les obligations
+lombardes. — Autre expérience pénible : les obligations
+des chemins de fer américains. — Éclaircissements
+sur la valeur de ces titres. — Quels sont ceux
+dont les porteurs ont eu à se féliciter? — Gages et remboursements
+des obligations américaines. — Il convient
+de se détourner des obligations de chemins de fer exotiques. — De
+quelques pièges dont le public n'est pas
+assez averti.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre XI — Les valeurs industrielles</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">188</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Mot typique du baron de Rothschild. — Mal manger et
+bien dormir ou mal dormir et bien manger? — Petit
+nombre de bonnes valeurs industrielles. — Leur instabilité. — Nécessité
+de connaissances spéciales pour les
+acquérir et les surveiller. — Sept conseils pratiques
+essentiels. — Les booms et les krachs. — Des mines et
+spécialement des charbonnages français après la guerre. — Un
+mot sur le canal de Suez. — Généralités sur les
+actions de jouissance et les parts de fondateur.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre XII. — Les obligations industrielles</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">205</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Ce genre déplacement peut être fort recommandable. — Il
+est de très bonnes obligations industrielles, mais
+toutes ne sont pas bonnes. — Comment les distinguer. — Nécessité
+de les diversifier et de ne pas se cantonner
+dans une seule branche d'industrie. — Les bons 6 p. 100
+et les prochaines émissions de l'industrie française. — Des
+titres de premier ordre et peu connus : les obligations
+des services municipaux américains. — Leurs
+avantages et leurs garanties. — Comment les choisir et
+comment les acheter.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre XIII. — Actions des banques et des sociétés de
+crédit</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">212</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Caractère dangereux de ces valeurs. — Absence de contrôle
+des actionnaires sur la marche des affaires sociales. — Différentes
+sortes de banques. — Les banques d'émission
+à privilège. — Les grands établissements de crédit :
+le système dont ils ont vécu paraît usé. — Les banques
+d'affaires. — Les Crédits fonciers et les sociétés immobilières :
+leurs actions et leurs obligations.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre XIV. — La spéculation et la bourse</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">219</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Danger de la spéculation à terme. — La partie est inégale
+et déloyale. — Ceux qui jouent à coup sûr contre ceux
+qui jouent à l'aveuglette. — La contre-partie. — La
+spéculation au comptant. — Dans quelle mesure on peut
+s'y livrer. — Les arbitrages. — Nécessité d'une étude
+attentive des mouvements de Bourse : c'est une science
+et un métier. — Conseils pour la vente et l'achat des
+valeurs et la gestion des patrimoines. — Dangers des
+engouements et des paniques.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre XV. — Le capitaliste, les impôts et les lois</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">229</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Multiplication et aggravation des impôts. — La tentation
+d'y échapper. — Dangers de la fraude et de la dissimulation
+en ce qui concerne l'impôt sur le revenu et les
+droits de succession. — L'intérêt des patrimoines et des
+familles ne s'accorde pas toujours avec les dons de la
+main à la main et les partages secrets. — Quelques cas
+et quelques exemples. — Divers moyens employés pour
+se soustraire aux impôts. — Trésors et cachettes. — Dépôts
+de titres et de fonds à l'étranger : écueils à
+éviter. — Les échanges de renseignements entre les
+États. — Péril des doubles taxations. — Une précaution
+légitime : la provision dans une banque anglaise ou américaine. — Conclusion
+et moralité de ce chapitre.</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Chapitre XVI. — Tâches et besoins du temps présent</td>
+<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">243</a></div></td></tr>
+<tr><td class="ind">Transformations et nécessités. — Le besoin de produire. — Les
+capitaux sont la réserve des producteurs. — Aux
+générations nouvelles. — Le « tempérament d'obligataire »
+et le « tempérament d'actionnaire ». — Français
+et Allemands. — Perspectives d'avenir. — La France
+ne peut plus être un « pays de rentiers ».</td> <td> </td></tr>
+<tr><td class="drap sc">Appendice. — Tableaux des droits de mutation par décès
+et des droits de donation entre vifs</td>
+<td class="bot">hors texte <a href="#ht"><i lang="la" xml:lang="la">in fine</i></a></td></tr>
+</table>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top6em"><span class="small">ACHEVÉ D'IMPRIMER</span><br />
+<span class="xsmall">LE VINGT-QUATRE SEPTEMBRE MIL NEUF CENT DIX NEUF<br />
+PAR</span><br />
+PHILIPPE RENOUARD<br />
+<span class="xsmall">POUR LA</span><br />
+NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE<br />
+3, Place du Panthéon, 3<br />
+<span class="small">PARIS</span></p>
+
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COMMENT PLACER SA FORTUNE ***</div>
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+</div>
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works
+</div>
+
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™
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+</div>
+
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+1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
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+things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this
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+electronic works. See paragraph 1.E below.
+</div>
+
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
+Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
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+</div>
+
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+</div>
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+on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
+phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
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+</div>
+
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+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+ other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+ whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+ of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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+ are not located in the United States, you will have to check the laws
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+ </div>
+</blockquote>
+
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+1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
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+redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
+Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg™.
+</div>
+
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg™ License.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
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+version posted on the official Project Gutenberg™ website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
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+Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works
+provided that:
+</div>
+
+<div style='margin-left:0.7em;'>
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation.”
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
+ works.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ • You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg™ works.
+ </div>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
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+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
+of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg™ and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state’s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation’s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg™,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
+</body>
+</html>
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